0001Han Ryner⭐️

L’homme-fourmi⭐️

A Jacques Frehel⭐️
Le jour où je vis frémir, sous la transparence de vos liv
res, votre nature généreuse, je n’eus envers vous qu’une j
ustice d’avare ou de pauvre. J’aime, dès la première renco
ntre, les talents latins et leur simple harmonie. Il me fa
ut une plus longue application pour comprendre les génies
barbares. Leur libre fécondité et leur prodigalité apparem
ment folle me troublent d’une admiration où l’étonnement t
ient d’abord, je le crains, plus de place que la sympathie
. Je me perds aux coudes inattendus, aux brusqueries diver
gentes de leurs créations touffues, et je suis porté à dir
e, plus que mon émerveillement, mon inquiétude. Mais ce n’
est qu’une question de temps et de fréquentation. Quand je
connais enfin la forêt à demi sauvage aussi bien que le p
arc, je sens de combien elle est plus largement belle et p

0002lus noblement émouvante.
Aussi d’un zèle joyeux je m’efforce gravant au fronton de
ce livre, – monument sans doute ruineux, hélas ! – mon ad
miration chaque jour plus profonde pour tant de pages de B
retonne, pour presque toutes les pages de Déçue et plus en
core, s’il est possible, pour ces étonnants poèmes en pros
e que vous nommez trop modestement contes ou nouvelles et
que vous êtes bien coupable, Madame, de ne pas réunir en v
olume.

Han Ryner.
P. S. – J’ai tenu à laisser celle dédicace telle qu’elle
parut pour la première fois en 1901. Mais n’ai-je pas le d
evoir, ma chère amie, d’avertir que votre crime d’abstenti
on est réparé ? Vos délicats et pénétrants poèmes en prose
, vous les avez groupés, pour notre joie durable, sous ce
titre d’une exquise mélancolie, Le Cabaret des Larmes. Je
commettrais une grave injustice – envers le public plus en
core qu’envers vous – si je n’indiquais aussi combien, dep
uis le commencement du siècle, vous avez dépassé toutes vo
0003s promesses et toutes nos espérances, ou si je néglige
ais de nommer ces deux chefs- d’oeuvre larges et complets
: Le Précurseur, La Guirlande sauvage.

I
Avant de conter mon incroyable métamorphose et les étrang
es aventures de ma vie de fourmi, il me paraît d’une bonne
méthode de dire celui que j’étais à l’heure de la surpris
e et de résumer en peu de lignes mon existence antérieure.

Ces premières pages me seront difficiles et humiliantes.
Depuis l’étonnante épreuve, mes idées et mes sentiments on
t bien changé. L’homme que je suis méprise justement l’hom
me que je fus. Je vais essayer de ressusciter un instant l
‘être méprisable et méprisé. C’est à lui que je dois donne
r la parole d’abord. Autrefois serait inexactement peint s
ans les couleurs d’autrefois, et je ne puis expliquer une
période de mon existence qu’en retrouvant le ton dont je p
arlais alors et le rythme sur lequel je pensais.
0004 Je m’appelle Octave-Marius Péditant. Je suis né le 8
avril 1875 à Château-Arnoux (BassesAlpes) de parents consi
dérés, riches pour notre village et fiers de leur supérior
ité de fortune. Tant en terres et autres immeubles qu’en a
rgent solidement placé, ils possédaient plus de deux cent
mille francs. Par malheur, eux si sages, si sobres en tout
le reste, ne surent point limiter le nombre de leurs enfa
nts.
J’étais l’aîné et, dès mon plus bas âge, j’annonçais d’he
ureuses dispositions scientifiques. Ils n’eurent pas la ju
stice de comprendre ce qui était dû à mon intelligence. Po
urtant, si j’étais resté fils unique, si j’avais eu assez
de revenus pour vivre sans travail forcé, pour consacrer t
out mon temps aux études que j’aimais, j’aurais pu devenir
un économiste de premier ordre, l’égal de M. Paul Leroy-B
eaulieu ou de M. Baudrillart ! Hélas ! On me donna six frè
res et quatre soeurs. Et encore, heureusement, mon père mo
urut très jeune, sans avoir le temps matériel de compléter
la douzaine.
Quoique je parle avec une raison inflexible même quand il
0005 s’agit des miens, je ne voudrais pas qu’on me prît po
ur un mauvais coeur. Ce jugement serait injuste. Et voici
la preuve :
Mon père était mort intestat. Je pouvais, à ma majorité,
réclamer mes droits. Je n’en fis rien. Je laissai ma bonne
mère, tant qu’elle vécut, jouir de ce qui m’appartenait.
Et même, mon frère Bienvenu et le mari de ma soeur Désirée
ayant voulu demander le partage, je leur montrai ce qu’il
y aurait d’inconvenance à une telle précipitation ; je le
ur dis combien nous y perdrions dans l’estime de nos compa
triotes ; je leur fis remarquer que notre mère, très malad
e, n’avait plus que peu de temps à vivre. En un mot, j’usa
i de mon autorité d’aîné et de savant, contre mes intérêts
. J’eus l’ennui de réussir. Si j’avais échoué, si ces mauv
ais fils avaient persisté, tout le pays, en les blâmant, e
ût vanté ma noble opposition, et j’aurais retiré plus d’av
antages d’une belle action qui, précisément, ne m’eût plus
rien coûté.
A huit ans, on me mit au collège (aujourd’hui lycée) de D
igne. On me retira bientôt de cet établissement insuffisan
0006t, et j’ai fait la plus grande partie de mes études au
lycée de Marseille. Je fus toujours dans les premiers de
ma classe. Mais ma période brillante entre toutes fut cell
e de mes études de droit. Je fus reçu docteur avec cinq bo
ules blanches. J’aurais voulu, après ces succès de bon aug
ure, me livrer tout entier à la noble science de l’économi
e politique, la plus belle création des XVIIIe et XIXe siè
cles, celle qui nous vaudra l’estime de l’avenir. Mon patr
imoine, trop réduit par le grand nombre d’intrus (j’appell
e ainsi mes frères et mes soeurs, êtres grossiers qui ont
voulu quitter très jeunes le collège ou la pension et qui
n’ont jamais donné à mes parents et à moi que des sujets d
e plainte) ne me permit point de suivre sans entraves ma v
ocation.
Je choisis une carrière libérale, estimée, qui entoure de
sécurité et de considération. J’entrai dans l’Enregistrem
ent. A vingt-huit ans, étant déjà receveur à Sisteron, je
fis un mariage passable. Ma femme m’apportait cinquante mi
lle francs de dot et d’assez belles espérances, qui avaien
t le tort de paraître bien éloignées.
0007 Malgré le peu de loisirs que me laissaient mes devoir
s professionnels, j’avais publié successivement plusieurs
mémoires d’économie politique. Notre gouvernement – qu’on
calomnie beaucoup trop – m’en avait récompensé par les pal
mes académiques et par le mérite agricole. Mon dernier tra
vail, celui qui m’avait valu le ruban vert, était une stat
istique très soignée des déprédations dont une espèce de f
ourmis, l’aphoenogaster barbara, se rend coupable à l’égar
d de nos blés.
Le 11 avril 1897, j’étais allé me promener sur un plateau
voisin de Sisteron, en un lieu nommé Chambrancon. Couché
sur le ventre, – posture peu convenable en elle-même et qu
e pouvait seul excuser l’amour de la science – j’étudiais
les mouvements d’un fourmilière. Un doute m’était venu sur
un détail affirmé dans ma brochure d’après un autre obser
vateur. Je voulais vérifier et, en cas d’erreur, enrichir
d’une note la seconde édition de ma Statististique des dép
rédations de l’aphoenogaster barbara à
l’égard de nos blés.
Avec cette patience qui, au témoignage de Buffon, suffit
0008à former le génie, j’examinais les prévoyants insectes
. Tout à coup, sans que, du fond de ma préoccupation, j’eu
sse entendu le moindre bruit de pas, des paroles m’arrivèr
ent, étranges de sonorité douce, étranges de sens : « Bonj
our, bonjour, disaient-elles. Je suis une fée. »
Mon esprit traduisit en grande vivacité : « Tu es une fol
le. » Je me sentais hostile à la nouvelle venue. Il y avai
t indiscrétion insolente à troubler ainsi mes travaux par
des paroles mystificatrices. Et il m’était pénible, même d
ans la liberté d’une campagne déserte, d’être surpris couc
hé sur le ventre par une femme qui, sans doute, ne compren
ait rien aux exigences de l’observation scientifique.
Je me dressai, en une hâte, comme pressé par un aiguillon
. D’une main rapide je secouai la poussière de mon pantalo
n. Et je regardai la fâcheuse.
Ses vêtements, en dehors de toute mode, draperies plus qu
e robes, suivaient à grands plis jaunes les courbes de son
corps. Un ignorant les eût trouvés ridicules seulement. J
e sentais aussi vivement que tout autre combien ils étaien
t peu convenables dans notre monde moderne. Mais ils ne me
0009 blessaient point comme de l’inconnu : ils éveillaient
en moi des souvenirs de tableaux. Et, sans doute, je les
aurais trouvés ingénieusement beaux si, au lieu de courir
les champs, ils s’étaient manifestés dans un bal travesti.

De cette harmonie noble, qui eût été un charme sans sa bl
essante inopportunité, émanait un parfum délicieux et sans
analogue. J’en donnerai une idée bien fausse et bien gros
sière en le comparant à quelque mélange de thym et de lava
nde qu’on aurait atténué par je ne sais quel moyen, rendu
léger, discret et à la fois plus pénétrant.
La femme qui portait cette atmosphère caressante et ces é
toffes emphatiques était belle, mais d’une de ces beautés
déroutantes, inutiles, qui n’éveillent point le désir. Ell
e était trop grande, aussi grande que la Vierge assise par
le
Vinci sur les genoux de sainte Anne et dont la taille exce
ssive est blâmée par la plupart des critiques autorisés. L
e défaut choquait d’autant plus qu’elle se tenait debout,
la tête raide, en une fierté. Ses longs et fins cheveux se
0010 déroulaient librement, recouvraient les épaules comme
d’un camail noir et se mariaient avec le jaune de la robe
en une harmonie agréable. Le visage ressemblait beaucoup
à celui de la Vierge de Léonard dont je parlais tout à l’h
eure. Seulement il était moins plein, d’une grâce et d’une
malice plus jeunes encore, presque puériles, ce qui faisa
it avec la grandeur extrême de cette personne et l’orgueil
de son attitude un contraste bizarre, charmant et pourtan
t irritant. Je n’aime guère que la beauté soit étrange. Je
la veux faite de régularité et de santé, résultat de l’ob
éissance à toutes les lois de la vie.
II
Je sentis qu’il y aurait inconvenance à continuer mon exa
men silencieux. Et je dis, avec le sourire de quelqu’un qu
i daigne condescendre à une plaisanterie :
– Bonjour, mademoiselle la fée.
Elle souriait déjà et ses yeux brillaient comme brillent
les yeux fous. Mon salut ajouta des rayons à son sourire,
et son regard devint un feu de joie.
– Ah ! dit-elle, toi, au moins, tu n’est pas un négateur
0011!
Je reculai d’un pas, je toisai l’impertinente personne et
je fis remarquer, très digne :
– Mademoiselle, les receveurs de l’enregistrement n’ont p
as l’habitude d’être tutoyés par…
J’eus un instant d’hésitation. Je pensais : « par les cou
reuses ». Mais une pitié me vint de sa folie trop évidente
. Je me contins et j’achevais ma phrase de façon moins ble
ssante, quoique très ferme encore :
– Les receveurs de l’enregistrement n’ont pas l’habitude
d’être tutoyés par les premiers venus.
Elle fronça le sourcil, marcha sur moi, impérieuse, domin
atrice. A cet instant, sa beauté intimidante et absurde me
fit songer ces mots : « une reine folle ». Toutefois, ell
e souriait de nouveau, avec une indulgence qui eût dû m’of
fenser, quand elle répondit :
– Les fées sont des grammairiennes logiques. Elles n’empl
oient pas le pluriel en s’adressant à un seul. Si ça te bl
esse en français, je te parlerai latin.
Elle étouffa un rire et, plongeant sa grande taille dans
0012une révérence moqueuse, elle dit :
– Salve, proeposite publicis tabulis exator.
Puis, se redressant, la physionomie très amusée :
– Il y a des titres un peu grotesques… quand on
les traduit.
J’étais écrasé de stupeur. Elle parut flattée de mon sile
nce admiratif. D’une voix qui n’était presque plus insolen
te, elle expliqua :
– Respectable receveur de l’enregistrement, je n’eus jama
is l’intention de t’offenser. Au contraire je voulais te r
emercier de n’avoir pas nié mon titre de fée, comme font t
ous les imbéciles que je rencontre.
Son sourire devint aimable. Sa beauté écrasante se recouv
rit comme d’une séduisante joliesse. Ainsi se transfiguren
t, dans la joie d’amour, certains visages hautains. Et ell
e disait, d’une voix qui chante et qui pénètre :
r
– Ecoute, ami. Nous sommes, nous autres, des remercieuses
actives ; nos paroles sont des attelages qui courent traî
nant derrière eux le bienfait. Exprime un désir, et ma pui
0013ssance s’exercera en ta faveur.
La folie est contagieuse. Voici que moi, un homme raisonn
able, un receveur de l’enregistrement, un docteur en droit
, un économiste, je me dis un instant : « Une fée. Qui sai
t ? Après tout, nous ignorons tout. » Et, certes, ce ne fu
t qu’un éclair de démence aussitôt éteint dans l’immensité
sombre d’une honte. Mais je n’eus plus le courage de m’él
oigner de l’être bizarre et poétique. Je me sentis incapab
le de mécontenter « la reine folle ». Je consentis à faire
ma partie dans son jeu, à donner ma réplique dans la féer
ie. Je répondis :
– Immortelle, pardonne à la grossièreté des voeux d’un mo
rtel. J’ai déjà la santé et l’intelligence. Les femmes me
trouvent beau. Que désirerais-je, sinon la fortune ?
– Qu’appelles-tu fortune ?
Je précisai :
– Admire la modération d’un sage ou, tout au moins, ne mé
prise pas la médiocrité de mes désirs. Le petit million me
suffirait.
– Tu auras ton million, affirma-t-elle.
0014 Je demandais, plus vivement que je ne l’aurais dû :
– Quand ?
– Dans quinze mois.
Je la pressai encore :
– Pourquoi pas tout de suite ? Mais la fée eut cette répo
nse, digne d’une femme ordinaire :
– Parce que.
Et elle ordonna :
– Forme un second voeu.
Après une longue réflexion, j’eus une moue d’indifférence
et mes bras soulevèrent légèrement un geste embarrassé :

– Je ne vois pas ce que je pourrais demander…
Je repris, avec hésitation, avec crainte :
-y
– Etre ministre, peut-être.
– Tu le seras dans cinq ans, si tu le désires encore.
Cette promesse, même si je l’avais prise au sérieux, ne m
‘eût pas donné grande joie. Cette fois, je ne réclamai poi
nt : « Pourquoi pas tout de suite ? »
0015Mais la fée m’aiguillonnait :
– Exprime un troisième voeu.
Bien que tout ceci, dans ma pensée, fût plaisanterie et b
avardage, ma modération naturelle se révolta, et je dis :

– Je n’ai plus rien à désirer.
– Quoi ! s’écria « la reine folle », tu ne demandes rien
pour ton âme…
Je protestai :
– Mais j’ai tout demandé pour mon âme. La fortune me perm
ettrait de me donner sans réserves à ma chère économie pol
itique. Je vivrais à Paris, au milieu d’une société intell
igente. J’assisterais aux premières…
Elle m’interrompit, méprisante :
– Ah ! c’est ça que tu appelles des joies de l’âme. Pauvr
e homme ! qui n’est même pas curieux…
– Par exemple ! pas curieux, moi… Eh ! bien, et mes tra
vaux de statistique ?…
Elle ne daigna pas répondre. Elle s’assit sur l’herbe, me
fit signe de l’imiter. Délicatement, ses doigts cueillire
0016nt une fourmi. Elle la considéra, avec un sourire étra
nge. Puis elle demanda :
– Tu n as jamais désiré savoir ce qui se passe dans l’esp
rit d’un autre animal ?
Mon orgueil d’homme s’exprima :
– Il doit s’y passer si peu de chose !
– C’est ce qui te trompe, affirma-t-elle. Veux- tu faire
l’expérience ? Veux-tu que je te change en fourmi ?…

III
Je fus pris d’une grande pitié pour cette femme admirable
qui était une folle. Et je crus voir un moyen de la guéri
r : lui démontrer son impuissance. J’évitai les maladresse
s de mes premiers voeux. Je commençai par couper toute ret
raite à la présomptueuse. D’un ton incrédule, je sifflai p
resque :
– Me changer en fourmi ?… Quand ?
– Mais à l’instant même, dit-elle.
Je répliquai, gouailleur :
0017 – Comment feras-tu ? Tu as oublié ta baguette.
Mais elle :
– Crois-tu qu’un roi soit obligé de prendre son sceptre p
our donner un ordre ?… D’ailleurs, si tu désires voir le
s signes extérieurs de ma puissance, soit satisfait.
Par je ne sais quel tour de prestidigitation, elle eut en
tre les doigts une sorte de bâton de chef- d’orchestre. La
fourmi qu’elle avait ramassée tout à l’heure fut sur cett
e baguette, s’y promena hâtivement, en une terreur éperdue
: elle se précipitait vers l’extrémité, puis, brusquement
, comme si elle se fût heurtée à un obstacle invisible, se
rejetait en arrière.
« La reine folle » sourit à la fourmi. Et elle lui dit :

– Calme-toi. Je ne te veux aucun mal.
La fourmi, comme si elle avait entendu et compris, s’arrê
ta. Pour s’occuper, elle se mit à faire la toilette de ses
antennes.
De nouveau, l’étrange jeune fille s’adressait à moi :
– Tu veux devenir ce petit animal ?
0018– Je le veux.
– Et tu ne poses aucune condition ? interrogeat-elle. Tu
ne fais aucune réserve.
– A quoi bon ?
Elle s’exclama :
– Imprudent !
Elle me regarda avec une douceur infinie. Puis son oeil s
‘alluma d’une flamme ironique et ces mots vinrent à moi, –
telles des femmes tentatrices s’approchent gracieuses, co
quettes un peu, ondulations hésitantes qui avancent mais q
ue le moindre geste vers elles refoulerait :
– Et le million qui doit échoir dans quinze mois à M. le
receveur de l’enregistrement, que faut-il que j’en fasse ?

Je ne voulus pas être en reste de moquerie et, malgré l’é
motion dont me faisait frissonner le mot « million », je r
étorquai :
– Tu m’as fait des promesses contradictoires pour un pauv
re esprit mortel. A toi de les tenir toutes.
– C’est simple, dit-elle. Tu seras fourmi un an seulement
0019… L’arrangement te convient-il ?
– Je l’accepte.
Elle insista.
– Et tu ne demandes rien autre chose ? Tu ne vois pas d’a
utres précautions à prendre ?
– Je ne vois pas.
Mais elle, dans un éclat de rire :
– Quels étourdis que ces receveurs de l’enregistrement !
Quel avantage retirerais-tu du voyage, si tu oubliais d’em
porter un peu de mémoire ? Il te faut encore la faculté de
penser en homme aussi bien qu’en fourmi.
Je m’écriai :
– Pauvre reine folle ! De l’impossible tu tombes dans l’i
nconcevable. Comment le cerveau ridiculement petit d’une f
ourmi porterait-il une pensée d’homme ?
Elle dit, injurieuse :
– La pensée d’un homme de génie l’écraserait peut-être. M
ais l’esprit d’un homme ordinaire pèse peu.
Après un silence, elle reprit :
– Je ne te garantis pas, d’ailleurs, que ta pensée double
0020 ira sans grande souffrance. Mais rarement tes deux es
prits seront des lumières simultanées. D’ordinaire une seu
le éclairera ta conscience. Et pourtant, parce que le seco
nd être restera là, invisible mais présent, toujours sur l
e point de se confronter à son voisin, et de le maudire, e
t de le contredire, et de le nier en une querelle hurlante
, toute pensée te sera pénible, anarchique et chaotique ju
squ’à la folie, ou presque. Tantôt l’habitude humaine ryth
mera à faux ta pensée de fourmi, affolera la fourmi pensan
te. Tantôt ton cerveau de fourmi, instrument de précision
et non outil de labour, grincera à la lourde pensée humain
e, comme un fin scalpel dont on exige le labeur d’une bêch
e.
Elle parlait en une attitude accablée, la tête penchée, l
es bras tombants, les mains touchant presque le sol. Le so
urire avait disparu de ses lèvres. Et ses veux étaient deu
x fleurs de tristesse.
Mais elle redressa son buste. Son regard s’éclaira. Sa bo
uche eut un frémissement qui, peu à peu entrouvrit un sour
ire vaillant. Ses bras se relevèrent. Sa main libre vint s
0021outenir son menton. Et elle recommença, d’une voix qui
pleure encore mais qui déjà encourage :
– Sois brave. Ne recule pas devant la douleur intellectue
lle, cet ennoblissement. La pensée est celle dont les limi
tes sont inconnues. Mais elle n’est calme que si elle se r
eplie, petite, sur elle- même, se renferme en son terrier
aveugle. Aussitôt qu’elle en sort, aussitôt surtout qu’ell
e cède à son instinct de s’élargir et de monter plus haut
et de descendre plus profond, voici qu’elle souffre par to
ute sa surface ; car les choses entrent en son agrandissem
ent comme des épines et des clous entreraient dans un corp
s.
Et elle méprisa ma tranquillité :
– Enfant pauvre, ta pensée s’ignore, ne s’étant encore he
urtée à nulle autre pensée.
Elle leva sa baguette, retendit vers mon front en un mouv
ement solennel qui, brusque, s’arrêta.
– J’oubliais… murmura-t-elle.
Elle ouvrit une parenthèse irritée :
– Mais aussi pourquoi cet être banal ne songe- t-il même
0022pas au détail pratique ?
Et elle m’injuria violemment :
– Imbécile ! Si je te transformais en fourmi sans autre p
récaution, toute la fourmilière se jetterait sur l’intruse
, et tu périrais en d’horribles supplices… Il faut que t
u sois une fourmi de cette fourmilière.
Je me moquai :
– En cas d’accident, tu m’aurais ressuscité.
Je ne sais si elle entendit ma remarque ironique. Mais el
le la négligea pour continuer sa pensée :
– Et tu ne demandes pas non plus, s’indigna-t- elle, comm
ent tes frères les hommes te recevraient après ta longue d
isparition, après qu’ils se seraient partagé tes dépouille
s et que leurs rangs serrés auraient effacé ta place dans
la vie sociale. Elle réfléchit un instant. Puis :
– Tu seras pendant un an la fourmi qui est sur ma baguett
e. Et cette fourmi, pendant la même année, sera M. Octave
Péditant.
– C’est cela, dis-je en riant. Une simple permutation.
Je n’en dis pas davantage. La baguette avait touché ma tê
0023te. J’étais fourmi.

IV
Il semble que la secousse d’une telle métamorphose devait
laisser un durable souvenir. Il n’en est rien. J’étais ho
mme l’instant auparavant. Maintenant je ne l’étais plus. M
ais il n’y avait pas eu de transition, pas de passage aper
çu, pas de point intermédiaire auquel la mémoire pût se ra
ccrocher. Et je me souviens seulement de cette pensée, ou
plutôt de cette stupeur :
– Tiens, c’est vrai, je suis fourmi.
Je m’étonnai beaucoup moins en songeant :
– Tiens, c’est vrai, c’était une fée.
Mais voici. D’autres effarements, d’autres affolements pl
utôt, entraient par mes yeux, entraient… j’allais dire :
par mes oreilles ; mais je n’avais plus d’oreilles. Je vo
ulus fuir, me réfugier sous terre, dans la fourmilière, ne
plus voir, ne plus entendre tout cet impossible. En vain
je courus au bout de la baguette, essayai de me laisser to
0024mber sur le vêtement de la fée, pour descendre par le
plus court aux souterrains sourds et aveugles où ma folie
s’apaiserait, s’endormirait. Une force invincible m’attach
ait à la baguette. La fée voulait que, tout de suite, malg
ré mon anéantissement, je regarde ; que, tout de suite, je
sache que l’univers de l’homme n’est pas l’univers unique
et nécessaire, mais que ce sont nos yeux qui créent notre
monde. Elle voulait que désormais ces termes philosophiqu
es « relativité de la connaissance », que j’avais prononcé
s mille fois comme vous tous, fussent pour moi autre chose
que des mots.
Je n’avais point de paupières pour me protéger contre le
monde affolant qui, malgré moi, entrait en moi. Et mon reg
ard, au lieu de dire seulement ce qui était en avant, me c
riait confusément tout l’impossible qui m’entourait.
Les lois du langage me forcent à détailler ma stupeur, à
en faire, pour ceux qui me lisent, des étonnements séparés
, successifs, amusants peut- être. Leur simultanéité les r
endait écrasants. Il n’est pas désagréable de boire à peti
ts coups, à loisir. Le noyé en qui l’eau entre irrésistibl
0025e par tout ce qu’il y a d’ouvert en lui suffoque et me
urt. Je m’étonne de n’être point mort au moment où, comme
dans un milieu irrespirable, je fus plongé suffocant dans
cet autre univers.
Songez, d’ailleurs. Je ne pourrai vous dire que le moins
extraordinaire, vous faire boire que le moins asphyxiant.
Dans les impressions d’un autre animal, tout ce qui est vr
aiment singulier, puissamment caractéristique, sans analog
ue avec les sensations de l’homme, ne saurait être balbuti
é par aucun mot humain, ne saurait même être repensé par m
on esprit redevenu exclusivement humain.
Comment bégayer ce que devint pour moi, en cette minute d
‘agonie, l’univers coloré ? Toutes les nuances étaient nou
velles, sans nom, sans rapport avec aucun souvenir. Pour v
ous en dire quelque chose, je suis obligé de supprimer pré
cisément leur nouveauté terrassante, de donner dès mainten
ant et à la fois des explications familiarisantes que j’ai
eues beaucoup plus tard, peu à peu. Il me faut détruire,
par des analyses dont j’étais bien incapable en ce moment,
la synthèse folle qui m’écrasait de tous côtés comme un f
0026ormidable étau enveloppant et fait sur mesure. Des obs
ervations innombrables me l’ont appris depuis : mes yeux d
e fourmi ignoraient deux des couleurs humaines. Les cheveu
x noirs de la fée et ses vêtements jaunes formèrent pour m
on goût d’homme une harmonie agréable. A présent, les vête
ments étaient noirs comme les cheveux. Et ce noir n’était
aucun des noirs que vous connaissez. Du même noir encore,
plus brillant et plus vibrant que ce que vous appelez noir
, étaient les herbes tout à l’heure d’un vert tendre. Et l
a lumière blanche, à laquelle manquaient les rayons jaunes
et les rayons verts et qu’illuminaient des rayons inconnu
s, n’était pas blanche à mes yeux nouveaux.
Il y a des rapports entre les sensations de l’homme et le
s sensations de la fourmi que je ne pouvais deviner, que j
e connais seulement par des expériences faites, depuis que
je suis redevenu homme, sur mes amies d’un an. Je sais au
jourd’hui, comme d’autres entomologistes, que, le vert et
le jaune exceptés, toutes les couleurs du spectre humain a
ffectent la rétine des fourmis. Mais je sais aussi, ce don
t ils ne se doutent guère, qu’elles l’affectent tout autre
0027ment que notre rétine. Le violet, l’indigo, le bleu, l
‘orangé et le rouge sont des couleurs pour la fourmi comme
pour l’homme. Mais la fourmi ne voit aucun objet violet,
aucun objet indigo, aucun objet bleu, aucun objet orangé,
aucun objet rouge. Au cours de mon récit, il m’arrivera pe
ut-être d’indiquer une couleur avec les noms que vous empl
oyez, de dire, par exemple, que l’amazone est une fourmi r
ouge. Mais, sous ma plume, le mot rouge désignera les rayo
ns causes communes de deux sensations irréductibles et non
l’inexprimable vision de mes yeux de fourmi. En outre, le
s rayons ultra-violets que l’oeil humain ignore créent pou
r la fourmi de nombreuses couleurs que je ne saurais indiq
uer d’aucune façon.
La seule chose exprimable, c’est que l’univers coloré de
la fourmi est plus varié et probablement plus vaste que l’
univers coloré de l’homme. Les nuances y sont innombrables
et, quand, pour les ramener à quelques couleurs fondament
ales, j’ai examiné l’arc-en-ciel, je n’ai jamais pu y comp
ter moins de vingt couleurs. Cette richesse extrême est-el
le donnée à l’insecte par la partie inconnue de son domain
0028e ou est-elle produite par une sorte d’analyse féconda
nte ? Pour lui y a-t-il une douzaine de couleurs ultra-vio
lettes ou la région bleue du spectre, par exemple, se divi
se-t- elle en quatre ou cinq couleurs ? Je n’ai aucun moye
n de résoudre le problème : j’ignorerai toujours si, au pa
ys des couleurs, la fourmi connaît de vastes et nombreuses
terres où votre oeil ne pénétrera point, ou si elle prend
pour des royaumes telles étendues qui vous semblent de si
mples provinces.
On devine sans peine que le brusque changement de proport
ion des êtres et des choses devait peser sur moi comme un
affreux cauchemar. La baguette sur laquelle je m’agitais é
tait pour mes yeux un énorme tronc d’arbre. La fée dont j’
admirais tout à l’heure la sveltesse, était devenue une mo
ntagne informe. Elle me permit de me promener sur sa main.
Un fin duvet, que mes yeux d’homme n’avaient pas aperçu,
se hérissait comme les hautes herbes d’une prairie et les
pores s’enfonçaient, trous disgracieux, dans les soudaines
rugosités de ce grossier terrain. Une autre montagne étai
t auprès, et je me dis : « C’est mon remplaçant ! » Je sup
0029posai qu’il portait mes vêtements, et j’étudiai leur é
trange couleur en songeant : « Voilà donc ce qu’est le gri
s pour des yeux de fourmi ! »
Je fus jaloux du nouveau Péditant. Sûrement il ne souffra
it pas autant que moi. Il n’avait, sans doute, que la pens
ée humaine, ne sentait pas en lui le heurt de deux êtres.
Il n’était pas poursuivi, comme moi, par un affolé qui pen
se avec des organes impropres à sa pensée. Il n’était pas
torturé par un esprit transporté dans un autre cerveau et
qui, en ce milieu d’agonie, comme un poisson en notre air
trop subtil, s’agite de frémissements et de soubresauts, e
t qui, toujours haletant, n’aura jamais de noms pour rien
nommer de cet univers informe pour lui, inorganisable, réf
ractaire à son emprise, de ce terrible univers vu avec les
yeux d’autrui, avec des yeux si différents, si déformateu
rs !
Et puis, – j’en avais l’impression angoissante, exagérée,
juste pourtant – l’univers que mon remplaçant commençait
à connaître était moins varié que celui que je devais appr
endre. L’éducation de cet heureux serait relativement faci
0030le, tandis que la mienne me paraissait impossible.
Tout m’inquiétait.
Je voyais, vers le sommet de chaque montagne, un abîme af
freux qui s’ouvrait et se fermait. Derrière les battants d
e la première porte, l’entrée de la caverne apparaissait d
éfendue par deux barrières superposées, faites d’étranges
rocs, et qui s’écartaient et se rapprochaient comme pour d
es cataclysmes. Après de longues réflexions terrifiées, je
devinai que ces gouffres mouvants étaient les bouches des
deux êtres et que la fée causait avec Péditant. Mais j’ét
ais effaré de ne rien entendre de cette conversation qui,
me semblait-il, eût dû gronder comme un tonnerre articulé.
Leur causerie discrète dépassait, – je le compris plus ta
rd seulement, – ce qu’un physicien appellerait le maximum
audibile de la fourmi. J’étais sourd à tous les bruits per
ceptibles pour l’homme, trop forts pour moi. Et j’entendai
s énormes des murmures trop faibles que la grossière oreil
le humaine ne saurait recueillir.
Dans les veines de la main sur laquelle je m’agitais, le
sang coulait avec un fracas de torrent. Quand je m’éloigna
0031is du tumulte assourdissant, quand je me réfugiais sur
la baguette silencieuse, cette heure de midi, accablement
si calme pour les hommes de la campagne, se peuplait soud
ain de cris, de crépitations, de frémissements.
La douce odeur de thym et de lavande que répandait la fée
et qui fut un charme à mon odorat humain, à présent m’éta
it intolérable, comme m’eût été intolérable, l’instant d’a
uparavant, l’odeur d’un charnier.
J’aurais voulu crier à ma persécutrice :
– Laisse-moi, je vais mourir. Puisque me voilà fourmi, la
isse-moi vivre ma vie de fourmi… Oh ! que je suis lasse
! J’ai besoin de sommeil. Ne sens-tu pas que cette veille
dans un monde hostile d’inconnu est une agonie à laquelle
je ne résiste plus ? Grâce ! grâce !
Mais je n’avais plus d’organe pour dire des mots qu’elle
pût entendre.
Mes antennes, avec quoi je parlerais désormais, à conditi
on de rencontrer d’autres antennes, s’agitaient désespérée
s. J’eus une inspiration bizarre et, quoique elle me sembl
ât absolument folle, je la suivis. Dans la prairie qu’étai
0032t pour moi cette main, je choisis deux herbes parmi le
s plus souples et, comme si elles étaient des antennes, je
leur dis ma souffrance et mon désir. Les fées, sans doute
, sont en rapport avec tous les mondes et savent tous les
langages. Les deux poils firent, en effet, fonction d’ante
nnes, me répondirent, à peu près :
– Va, ma pauvre amie.
Et la force méchante qui me retenait se détendit, se diss
ipa.
Je courus, fuyant l’univers fou. D’un grand élan, j’entra
i dans la fourmilière. Sans rien
regarder, je m’enfonçai en un coin bien obscur, je tombai,
je m’endormis.

V
Mon sommeil, très long, traversa toute l’après- midi, pui
s toute la nuit. Il dut être d’abord un tunnel profond, so
urd et aveugle comme une mort. Mais ensuite il remonta ver
s la vie, et son opacité insuffisante, crevée de jours de
0033souffrance, fut pénétrée par d’étranges lueurs de cauc
hemar.
Je retrouve un des songes qui me poignardèrent comme des
lames de lumière. Je retrouve celui-là, parce qu’il me fra
ppa bien des fois encore pendant l’année ; parce que ma ve
ille aussi fut souvent blessée de la même peine.
Je me sentais étourdi. Tout le côté gauche de ma tête sem
blait pris sous un écrasement. Au milieu – comme si en ce
point deux êtres se chicanaient, deux écoliers hostiles l’
un à l’autre et qui, en se cachant, se poussent, s’efforce
nt de conquérir sur le voisin un peu de place – une
torture bousculante.
J’essayais de voir ce qui se passait dans ma tête. Je com
prenais bientôt : je souffrais de la dualité de ma pensée.
Et deux images surgissaient simultanées et méchantes. Sur
mon cerveau, plate-forme douloureuse, à droite une fourmi
m’apparaissait gracieuse et noble ; ma pensée de gauche –
si lourde ! si grossière ! – était un homme dressé de tou
te sa hauteur, le regard lointain, et dont les deux pieds
pesaient sur une moitié de ma tête, me faisaient pencher d
0034e ce côté, presque tomber.
Les deux images, les deux pensées, n’étaient en pleine co
nscience que le temps d’un éclair. Je crois que je serais
mort si ce déchirement avait duré. Bientôt les deux ennemi
s s’atténuaient, devenaient des fantômes flottants, dispar
aissaient. De leur présence de tout à l’heure, nulle trace
lumineuse. De leur prochain retour, nulle menace précise.
Rien que la vague douleur médiane, l’étourdissement de to
ute la tête, l’écrasement du côté gauche.
Puis mes deux bourreaux reparaissaient, non plus adversai
res hypocrites qui dissimulent leur lutte, mais querelleur
s et criards ennemis qui se battent sans souci du spectate
ur. L’homme, d’un mouvement du pied qui creusait tout le l
ong de mon cerveau de douloureux sillons, poussait la four
mi, la faisait tomber à droite, où elle s’agriffait désesp
érée. Après, pendant quelque temps, je pensais en homme, j
e dressais péniblement de branlantes architectures de souv
enirs.
Plus souvent la fourmi injuriait l’homme. Les antennes s’
adressaient à deux poils de l’orteil, et leur indignation
0035criait en quelque sorte. « Va-ten, disaient-elles, pau
vre qui n’as que sept couleurs au trésor de tes yeux ! » P
lus tard, quand je pus mieux comparer les richesses d’un e
sprit de fourmi et les indigences de l’organisation humain
e, elles ajoutaient, les orgueilleuses antennes, bien d’au
tres mépris à ce premier mépris. Elles disaient surtout :
« Misérable qui n’as que cinq sens, va cacher ta honte en
la sombre tanière aux cinq étroites fissures ! » L’homme,
humilié par ces dédains mérités, se rapetissait, se laissa
it renverser. Mais toujours, hélas ! de ses doigts recourb
és et de ses ongles qui déchirent, le nain suspendait sa c
hute inachevée, restait accroché au milieu de l’abrupt pré
cipice d’où tout à l’heure il se dresserait grandissant, r
emonterait m’écraser de son poids brutal.
A mon réveil, il me fallut assez longtemps pour me reconn
aître. Puis je sortis, heureux comme un enfant qui court à
un beau spectacle. Ma pensée d’homme avait disparu. J’éta
is dans l’allégresse d’une unité qui se forme, d’une vie q
ui commence, d’une curiosité qui va plonger ses jeunes org
anes dans la fraîcheur exquise d’un bel univers tout neuf,
0036 non encore fané à la lessive répétée de l’habitude.
L’heureux jour que ce 12 avril où, sans retour en arrière
, j’acceptais ma nouvelle condition, consentais à jouir de
mon bonheur !
Quelle gamme de plaisirs que la gamme de toutes ces coule
urs inconnues et si riches ! Quelques-unes me blessaient p
ar leur violence, celles – je le sus plus tard – qui corre
spondent à votre violet et à votre rouge. Mais les autres,
si nombreuses, si communément répandues dans la nature, é
taient des bonheurs. Il y en avait d’une douceur si pénétr
ante…
Pour une immodeste violette dont la couleur brutale heurt
ait mon regard comme un coup, que de pâquerettes charmante
s, au coeur sombre (le jaune des hommes était pour moi un
écran obscur et joli, une soie noire), aux pétales lumineu
x. Je ne dis pas : aux pétales blancs. Car votre blanc gro
ssier était aboli, remplacé par une nuance ineffable, une
nuance que vous retrouverez peut- être, chrétiens, en votr
e paradis.
Et combien était adorable la lumière du matin. Qu’elle me
0037 fût un éblouissement direct, inondant, ou qu’elle m’a
rrivât, fine pluie de joie, tamisée par le noir exquis des
verdures, elle me pénétrait d’un enchantement si nouveau,
si étonné ! L’enchantement de l’aveugle-né qu’on vient d’
opérer et qui, enfin, voit.
Je voyais ! je voyais !
Je payais de quelques pertes, mes admirables acquisitions
. Mais je n’étais pas encore en état de les compter. Et pu
is, c’était peu de chose, cette rançon ; j’étais, malgré e
lle, merveilleusement enrichi. J’aurai pu la connaître san
s me plaindre : le jour où j’ai hérité de deux millions, j
‘ai su ne point maugréer contre les exigences du fisc.
Je m’en aperçus plus tard, mon oeil, ce récepteur de joie
s, était plus faible que l’oeil humain, resserrait le spec
tacle précis dans un cercle plus étroit, saisissait d’une
étreinte molle les formes éloignées. Mais, compensation qu
i me charmait, je voyais à la fois en avant, en arrière, e
t à droite, et à gauche, et au-dessus de moi. Je ne pouvai
s me rassasier du miracle de cette vision si richement pan
oramique. L’horizon tout entier noyait mes yeux comme un é
0038trange bonheur synthétique et je haletais presque de v
olupté à boire ainsi à la fois toute la beauté qui m’entou
rait.
Et la représentation puissamment inattendue, que mes orga
nes originaux créaient avec des décors usés hier, était un
opéra. Dans cette lumière inconnue et rajeunissante, la r
ichesse des choses vues s’accompagnait de la richesse des
sons. La terre, par chaque brin d’herbe agité de la brise,
par chaque caillou réchauffé d’un rayon, par chaque motte
joyeuse d’échapper à l’hiver, chantait l’ivresse du renou
veau. Et les pas de mes soeurs, les fourmis, les bruisseme
nts d’ailes de nos amis les pucerons, le vol des papillons
et des oiseaux, la marche de tous les insectes qui se rév
élaient à moi, formaient des harmonies de sons en même tem
ps que des harmonies de couleurs et des harmonies de mouve
ments. Ah ! le merveilleux ballet qu’était la nature en ce
matin du 12 avril.
Et les parfums n’étaient-ils pas aussi des rythmes chanta
nts et dansants, des bouquets d’ondulations et de mélodies
? Il me semblait les voir flotter et je croyais les écout
0039er aussi, les aspirer comme une musique plus pénétrant
e peut- être que l’autre. Certes, je ne pouvais supporter
les senteurs aimées des hommes, senteurs lourdes et blessa
ntes comme des massues. Tout à l’heure, penchée sur sa tig
e comme une fille à sa fenêtre, une violette m’avait fait
fuir par la brutalité de son arôme autant que par sa coule
ur agressive. Mais les vrais parfums, les parfums délicats
qu’ignoreront toujours vos gros organes, me grisaient jus
qu’à l’énervement.
Certaines émanations que vous connaissez et que vous n’ai
mez point m’étaient des cordiaux et des rafraîchissements.
Un courage me venait de l’odeur de chacune de mes compagn
es.
Mais la joie de cette journée est bien impossible à dire.
Il me semble que j’ai fait un rêve de paradis. J’en retro
uve, inexprimables d’informes débris. Je me rappelle, vagu
es, les voluptés de mes regards, les voluptés de mon odora
t, mes voluptés musicales, parce que j’ai encore des organ
es qui peuvent goûter des plaisirs analogues, bien lointai
ns, certes, de ceux dont j’ai joui, capables pourtant, sou
0040rds échos de voix éloquentes, de les rappeler un peu.
Ici j’essaie, par la faiblesse branlante des mots, de dres
ser la Vénus de Milo devant des yeux qui ne connaissent qu
e la Vénus hottentote. Je sens toute la vanité de ma tenta
tive.
Mais je n’essaierais même pas de dire la beauté féminine
à la pierre du chemin. Et, par tant de sens absents, vous
êtes fermés comme des pierres. Quels balbutiements d’extas
e vous indiqueraient les joies de sens que vous n’avez pas
, que vous ne pouvez par aucun moyen vous représenter ? Eh
! je ne puis plus, maintenant que je suis réduit à votre
condition, me les représenter à moi-même. Au moment du ret
our à la vie humaine, au moment de l’anamorphose, j’ai per
du, hélas ! ma riche pensée de fourmi. Ma mémoire aujourd’
hui dépend de mes organes indigents. Elle n’a pu conserver
les souvenirs d’organes sans analogues. Là, je suis un pa
uvre comme vous. Seulement j’ai des regrets inexprimables,
impossibles à préciser pour mon esprit, d’horribles regre
ts sans souvenirs ballotés en l’obscurité de limbes ; des
regrets de damné qui ne peut, même en imagination, jouir u
0041ne seconde de l’architecture du ciel.
Je regarde mes mains dénuées et sèches. Et je me désespèr
e, songeant que tout un fluide trésor a coulé entre mes do
igts et que je n’en puis retrouver une seule goutte.

VI
Longtemps, ma pensée humaine fut absente. A peine deux ou
trois fois, je la sentis suspendue dans l’ombre du précip
ice et qui essayait, impuissante, de remonter à la plate-f
orme lumineuse. Une légère poussée de la fourmi qui occupa
it toute la place suffisait à renverser l’assaut. Et les e
fforts du vieil homme, comme des ongles d’acier qui eussen
t griffé un silex, avaient éclairé mon bonheur de brusques
lueurs de comparaison.
Quand je me fus bien désaltéré à la fraîche beauté des ch
oses, j’admirais la noblesse svelte de mes compagnes. La f
orme allongée du thorax me remplissait de joie et le subit
resserrement qui précède l’abdomen, l’admirable pétiole,
plus étroit que le cou, m’émouvait comme jadis une belle t
0042aille de femme. Mais nul désir ne salissait mon émotio
n purement esthétique.
Je ne me rassasiais point de l’équilibre merveilleux du c
orps. Je regardais avec transport le cercle de la tête lon
gtemps si parfait, et la façon suave dont la courbe se mod
ifie pour permettre l’attache mobile et noble du cou. De l
‘autre côté du thorax, après le pétiole, cou plus élégant,
se dessinait, faisant contrepoids à la tête, l’ovale régu
lier de l’abdomen.
La grâce longue et puissante des membres, le mouvement ha
rmonieux des six pattes, me pénétrait aussi d’une volupté
qui ne me vint jamais de la plus belle démarche féminine.
Si Virgile avait pu voir ce que je voyais, il eût ensuite
méprisé, comme lourds, les pas révélateurs de déesses et l
a course envolée de sa Camille.
Je contemplais surtout la tête : la beauté rayonnante et
fascinatrice des yeux aux cent facettes ; la beauté aussi
des antennes, longues herbes toujours agitées au vent de l
a pensée. Le nombreux rayonnement immobile faisait les phy
sionomies profondes comme des puits de ciel. Et le mouveme
0043nt continuel des antennes, tantôt lent et grave comme
une méditation, tantôt rapide comme un geste de combat, le
ur donnait l’expression et l’éloquence.
Or je fis un retour orgueilleux sur moi-même. Après m’êtr
e dit bien des fois, enthousiaste : « Comme elles sont bel
les ! » je songeai, radieux : « Comme je dois être belle !
»
Je me cachai dans un paradis écarté, au milieu de la peti
te forêt que formait un plant de pâquerette, et je me mis
à étudier, glorieuse, le corps merveilleux qui était mon c
orps.
Au creux d’une feuille, quelques gouttes de rosée s’étaie
nt réunies. Je me penchai sur ce miroir et j’admirai le sp
ectacle que j’étais. Mes yeux d’abord me séduisirent. Ils
formaient au premier aspect deux calottes sphériques lumin
euses, comme deux convexités de ciel. Mais, à les considér
er attentivement, ils se décomposaient en innombrables hex
agones dont chacun était un oeil complet, suffisait à voir
une portion d’horizon. Chacune de ces facettes, pour empl
oyer le mot savant, était un trou par où les images pénétr
0044aient jusqu’à mon cerveau.
J’essayai plusieurs fois, mais inutilement, de les compter
, ces trous enrichisseurs. Je me perdais toujours dans le
carrelage de lumière.
Puis je m’amusai à remuer mes antennes, à mirer la grâce
parlante de leurs gestes, leur souplesse, leur rare finess
e. Elles étaient divisées en douze articles, tous mobiles.
Le premier, celui qui est attaché directement à la tête,
est très long. Les autres, beaucoup plus petits, forment u
n coude avec lui, semblent la lanière d’un fouet vivant, d
ont il serait le manche. Vos savants ont donné aux deux gr
andes divisions de l’admirable organe des noms bien ridicu
les : la lanière vivante, pour eux, est un funicule et le
manche toujours ému, un scape.
Ces antennes, injuriées des deux noms grotesques, sont no
n seulement des parures, de minces panaches branlants, mai
s les plus nobles et les plus utiles des organes. Elles so
nt le tact curieux et frémissant. Elles sont l’instrument
de l’odorat. Elles sont enfin l’instrument du langage. Je
les agitais, moins pour voir de beaux mouvements que pour
0045jouir de ma faculté de parler et pour préciser ma pens
ée. Vous pensez avec des mots ; je pensais avec des mouvem
ents d’antennes. Et, tel un méridional qui ne craint pas d
‘être surpris dit tout haut les paroles de sa joie, de sa
douleur ou de son étonnement, telles mes antennes tremblai
ent, comme devant une confidente, toutes mes passions heur
euses.
Je m’émerveillais aussi des deux triangles de mes mandibu
les. Je les faisais jouer, écartant et rapprochant leurs b
ords que la disposition des dents faisait ressembler à deu
x scies. Je me disais quelle arme puissante devait constit
uer cette pince. Et j’essayais cet étonnant instrument de
travail qui savait scier comme une scie, couper comme des
ciseaux, arracher comme des tenailles, gâcher, racler, lis
ser, assujettir comme des truelles, enlever les déblais co
mme des pelles et, comme des mains, saisir, transporter, d
échirer.
Je faisais jouer aussi mes lèvres longues et mobiles et m
a langue si singulièrement élastique, si rapide à laper ou
à lécher ; ma langue qui, comme celle du chat, passait su
0046r tout mon corps en une caresse qui nettoie et embelli
t.
Sous mes lèvres, mes palpes remuaient coquettement, tels
des doigts grêles et très inégaux. Les deux palpes extrême
s, les palpes maxillaires, très longs, s’agitaient presque
comme des antennes, tandis qu’entre eux, les deux petits
palpes labiaux frémissaient plus lents. Et les joies que j
‘aspirais par ces quatre siphons, je ne puis les dire, je
ne puis même les rappeler. Ces minces organes cachés sous
la bouche sont le siège de sens inconnus de l’homme. Je me
souviens, comme en un rêve vague, qu’ils m’apportèrent so
uvent des voluptés paradisiaques, parfois d’infernales tor
tures. Revenu sur la terre, je ne retrouve rien des plaisi
rs et des souffrances d’un monde trop différent.
Après quelques regards à mon front, à mes joues, à la pla
que immobile qui recouvre la bouche et que les savants nom
ment l’épistome, je m’éloignai du miroir liquide et j’exam
inai directement mon thorax et mon abdomen. L’abdomen étai
t d’un ovale très pur. Il comprenait cinq anneaux emboîtés
les uns dans les autres et légèrement mobiles. L’élégance
0047 allongée du thorax me fut un sourire de beauté, mais
j’examinai longuement le mystère de mes pattes.
J’aimais mes griffes si promptes à s’accrocher, si habile
s à gratter la terre et à rejeter les déblais, si fortes à
retenir une proie, si adroites à attirer un objet utile,
à écarter un obstacle. Aux pattes antérieures j’étudiai le
peigne arqué qui servait à nettoyer mes antennes, à lisse
r mes poils, à faire la toilette de tout mon corps. Mais d
‘étranges petites pelotes qui, entre les griffes, se héris
sent de poils courts m’intéressèrent surtout. Grâce à elle
s, je pouvais escalader les rocs les plus abrupts et les p
lus glissants. Grâce à elles, je pouvais, victorieuse de l
a pesanteur, me soutenir dans toutes les positions, marche
r sur les plafonds comme sur les planchers. Car de chacun
de ces poils innombrables sortait, quand je grimpais ou qu
and mes pattes portaient mon corps sous elles, une gouttel
ette d’huile dont l’attraction multipliée suffisait à me s
outenir, sans nuire à la rapidité ni à la grâce de mon all
ure.

0048
VII
Je rejoignis mes compagnes pour me meler a leurs travaux.
Elles étaient de taille très inégale. Les unes me paraiss
aient des géantes extraordinaires ; d’autres, d’invraisemb
lables naines. Et, entre les deux extremes, toutes les tai
lles intermédiaires existaient.
Les proportions du corps, admirables chez les petites et
les moyennes, étaient moins heureuses chez les géantes. Ce
lles-ci me déplaisaient par leur énorme tete tronquée et c
ylindrique, formidablement mais lourdement armée. Leur mar
che, plus rapide que la mienne, avait pourtant quelque gau
cherie. Elles portaient leur tete comme un fardeau mal pla
cé et rétablir dans le corps disproportionné méchant, emba
rrassant. On eût souhaité transformer leurs palpes en patt
es pour soutenir le poids mal placé et rétablir dans le co
rps disproportionné un peu d’harmonie et
d’équilibre.
J’étais portée à mépriser, comme une infériorité, la peti
tesse, pourtant exquisement gracieuse, des naines. Et les
0049fourmis qui avaient à peu près ma taille m’étaient les
plus agréables à voir.
Je devais mesurer de six à sept millimètres.
Plusieurs n’avaient que trois millimètres, tandis que cer
taines fourmis à grosse tête atteignaient jusqu’à douze mi
llimètres.
Ces différences de taille n’établissaient aucune hiérarch
ie sociale, ne nous divisaient pas en castes commandeuses
et obéisseuses. Chacune de nous travaillait, de son côté,
comme il lui convenait, pour le bien de toutes. Si une oeu
vre entreprise ou un projet exigeait l’effort concerté de
plusieurs, on demandait l’aide fraternelle des premières r
encontrées, grandes ou petites. Cependant quelques-unes tr
availlaient volontiers ensemble, étaient visiblement liées
par une amitié particulière. Il y avait aussi des personn
alités plus intelligentes et plus habiles auxquelles on ac
cordait plus de confiance. Mais, quelle que fût la sollici
teuse, l’aide était refusée bien rarement ; et alors on ex
pliquait toujours en deux ou trois frôlements d’antennes –
j’allais dire : en deux ou trois mots – qu’on ne croyait
0050pas au succès de l’entreprise ou qu’on courait à un pr
ojet plus cher.
La merveille qui me frappa entre toutes fut celle de notr
e force musculaire. Etonnée par les fardeaux énormes que p
ortaient avec aisance quelques-unes des travailleuses renc
ontrées, je me livrai sur moi-même à des expériences, d’ab
ord timides et tremblantes. Mais peu à peu je m’enhardis e
n un orgueil croissant. Je déplaçai sans peine un poids vi
ngt fois supérieur à celui de mon corps. Je réussis même à
soulever un caillou qui, sûrement, pesait trente fois aut
ant que moi. Je cessai bientôt ce dernier effort qui me fa
tiguait et qui peut-être était dangereux.
A ce moment, le côté gauche de mon cerveau subit une agre
ssion de ma pensée humaine. Elle parvint à remonter à la c
onscience, à se dresser fièrement, une seconde. Mais je ch
argeai cet homme présomptueux d’un poids proportionnel à c
elui que je venais de soulever. Je lui dis : « Tu pèses so
ixante-dix kilos. Voici vingt quintaux sur tes épaules. »
Parce que je le chargeai un peu en arrière, il ne s’emboît
a pas en lui-même, comme un ressort écrasé. Il s’écroula à
0051 la renverse, faible insecte entraîné par la chute d’u
n rocher.
Une fourmi venait à moi. Ses antennes frôlèrent les mienn
es. En un reproche affectueux et que, par un usage hardi d
e l’analogie, j’oserai appeler un reproche souriant, elle
me dit :
– Eh ! la paresseuse, viens nous aider. Nous avons découv
ert un gibier étonnant, mais difficile à capturer.
Je la suivis avec empressement et voici le spectacle auqu
el bientôt j’assistai :
Un ver de terre énorme était à moitié sorti de son trou.
Une centaine d’ouvrières le tenaient, tiraient avec une ar
deur folle et inutile, comme des hommes qui essaieraient,
en le soulevant de leurs mains, de déraciner un vieux chên
e. Lui, s’arc-boutait désespérément et l’attelage obstiné
s’épuisait sans avancer d’un pas.
Je m’arrêtai, regardant le grand effort absurde. Je dis à
ma compagne :
– Il n’y a rien à faire.
– Tu te trompes, répondit-elle. Il est certain qu’elles s
0052‘y prennent mal. Mais viens avec moi. Nous allons déch
ausser la racine du monstre.
Nous commençâmes à déblayer autour de ce gibier rétif. De
s camarades examinèrent nos mouvements, comprirent, vinren
t nous aider. Peu à peu la plupart des travailleuses furen
t avec nous, tandis qu’une trentaine restaient accrochées
au ver de terre, l’empêchaient de reculer.
Nos mandibules et nos pattes travaillaient vigoureusement
. Grain à grain, le sol était entamé, le petit trou cylind
rique s’élargissait en entonnoir et quelques millimètres d
e plus de notre proie étaient envahis.
Ah ! la rude, la longue besogne ! Quand nous l’avions com
mencée, le soleil était au milieu du ciel. Il se couchait,
et l’oeuvre n’était pas achevée. Je me sentais lasse, imp
atiente, énervée. Mais aucune de mes amies ne se décourage
ait, aucune ne songeait à prendre un instant de repos. Le
travail devait être fini d’une haleine, sous peine d’être
inutile ; ce grand intérêt les empêchait de songer à la fa
tigue. J’avais honte de ma vaillance moindre, et mes patte
s et mes mandibules, douloureuses du même mouvement trop r
0053épété, continuaient, machinales, leur labeur de terras
siers.
Enfin dégagée tout entière, la racine du monstre ! Il ne
reste plus qu’à transporter l’énorme capture. Une nombreus
e compagnie s’attelle devant et tire ; une autre est en ar
rière et pousse ; quelques-unes dirigent le milieu du fard
eau. Je fais partie d’une autre bande : je suis un des écl
aireurs qui fraient la route et rejettent les petits obsta
cles. Par instant je me retourne pour voir le travail colo
ssal et harmonieux ; je me livre à des calculs ; je songe
à des hommes qui porteraient un boudin de cent mètres de l
ongueur et de cinq mètres de rayon.
Tout allait bien. Plusieurs fois les porteurs s’étaient r
elayés et, lentement mais régulièrement, la caravane avanç
ait. Un fourré d’herbes se rencontre, trop large, qui eût
été interminable a tourner. La marche dans cette foret dev
int extrêmement pénible. Au contact de chaque feuille et d
e chaque tige le ver se tordait. Un moment vint où il fut
engagé, tout sinuosités, en d’inextricables broussailles.

0054 Alors, dans l’impossibilité de continuer le transport
, ce fut une longue agitation hésitante. Les fourmis ne se
résignent guère a abandonner une entreprise et meme leur
persévérance s’obstine longtemps avant de renoncer aux moy
ens d’abord employés. Quand quelques-unes proposèrent de c
ouper le ver en deux, il y eut des résistances orgueilleus
es. Vingt fois, avant de se décider, on s’attela de nouvea
u au fardeau trop long, trop mou et trop souple ; vingt fo
is on expérimenta l’inutilité de cet effort contre la fore
t hostile. La nuit était profonde quand nous nous résignâm
es, un peu humiliées, a diviser le faisceau de difficultés
que nous ne pouvions briser.
Les deux fractions de notre proie emmagasinées dans une c
ase souterraine, je pris avec mes amies un repas qui s’éta
it bien fait attendre. Bientôt le sommeil vint réparer les
fatigues et apaiser les émotions de cette heureuse et pén
ible journée.

VIII
0055 Au cours du précédent chapitre, je me suis un peu éto
nné de ma hardiesse dans l’emploi de l’analogie. Vingt foi
s déjà j’aurais dû des excuses au lecteurs pour de tels in
volontaires et inévitables mensonges. Quand j’essaie de di
re avec des paroles d’homme des pensées et des expressions
de fourmi, il est bien évident que mes traductions sont d
‘éhontées trahisons.
Traduire exactement en une langue humaine ce qui a été pe
nsé et dit en une autre langue humaine est presque toujour
s impossible. Et pourtant quelle parenté étroite rapproche
des paroles exprimées par les mêmes organes, des pensées
créées par des cerveaux semblables ! il ne peut au contrai
re y avoir, entre des cerveaux aussi différents que celui
de l’homme et celui de la fourmi, entre des langages aussi
divers que la parole articulée et le mouvement des antenn
es,
qu’hostilité et mutuelle incompréhension.
Sans doute, quoique privé des organes indispensables, l’h
omme a de vagues rudiments de langage antennal. Il a la pr
ession des mains ; il a le baiser. Mais ces attouchements,
0056 trop synthétiques, ne sont qu’un langage sentimental,
profond et imprécis. Le vrai langage antennal, au contrai
re, avec les vingt-quatre articles qui peuvent être touché
s, est un merveilleux instrument d’analyse. Tant que j’ai
eu les deux pensées, tant que j’ai pu, malgré la continuel
le absence de concordance, essayer la folle comparaison, l
e langage de la fourmi m’a paru plus précis que votre paro
le même.
L’autre jour, j’ai eu la curiosité de demander à mon ami
Carissan, savant mathématicien, combien de combinaison pou
vaient produire les vingt-quatre articles actifs rapproché
s des vingt- quatre articles passifs. Après de longs calcu
ls, il m’a répondu par une formule cabalistique ou mathéma
tique toute mêlée de lettres grecques et de lettres latine
s. Pour donner une idée du résultat écrasant, il avait dét
erminé la valeur d’une de ces lettres, la dernière, et il
affirme que celle-là représente à elle seule chiffre 2 sui
vi de dix-sept zéros. Songez, d’autre part, à la variété d
es attouchements possibles, coups ou frôlements. Songez qu
e le sens est différent selon que les deux attouchements s
0057ont successifs ou simultanés, intérieurs ou extérieurs
, selon que le frottement a lieu dans le sens de la longue
ur ou dans celui de la hauteur. Songez aux divers degrés d
e force et de durée. Et vous commencerez à soupçonner l’in
comparable richesse du langage antennal.
Mais les points qu’une fourmi tient à préciser sont bien
rarement des détails qu’un homme eût remarqués. Le même ob
jet ou le même fait, analysé selon les deux méthodes, prod
uit deux objets ou deux faits mille fois plus différents q
ue votre veille la plus raisonnable et votre songe le plus
affolant. Les éléments atteints par une méthode sont d’un
autre ordre que ceux atteints par l’autre méthode. Or cha
que objet est un microcosme qui reflète l’ensemble de l’un
ivers ; chaque fait, par ses causes et par ses effets, con
tient l’histoire des mondes.
Essayez de nourrir le mouton de viande, et d’herbe le lio
n ; mais n’essayez pas d’introduire une pensée de fourmi d
ans un esprit d’homme. Mes comparaisons pour dire cette im
possibilité sont des anémies ; le mouton peut voir votre v
iande, le lion peut voir votre herbe ; la pensée de la fou
0058rmi n’existe pas plus pour votre cerveau que pour votr
e oeil les rayons ultra-violets.
Je le sais trop. J’ai souffert si souvent de ces deux pen
sées qui se disputaient sans s’entendre, en un perpétuel e
t irréparable quiproquo : ici criard comme la surdité, là
gesticulant comme le délire. Je souffrais de l’impossibili
té de comparer, de l’impossibilité de ramener à l’unité. L
a course grondante d’une locomotive et la prière de sainte
Thérèse se ressemblent plus que les deux pensées déchiran
tes que je portais en moi.
Supposons, cependant – hélas ! je crois bien que je ne co
nçois pas ce que je vais dire, je crois bien que je vais é
crire des mots vides de sens – supposons que Dieu puisse r
amener une pensée d’homme et une pensée de fourmi à l’unit
é. Même alors, il ne pourrait pas, dans l’expression, repr
oduire le miracle de cette unité ; il ne pourrait pas trou
ver un mouvement d’antennes qui correspondît exactement à
une parole.
Le langage par gestes, tant qu’il reste naturel et sponta
né est, dans sa pauvreté, ce qui ressemble le plus au rich
0059e langage antennal. Essayez de traduire par des mots l
e sens d’un geste naturel. Plusieurs versions seront possi
bles. Donc aucune n’est absolue.
Le langage des sourds-muets se traduit facilement en paro
les, parce qu’il est un artifice qui gesticule de la parol
e décomposée en lettres ; il est de la parole écrite sur l
‘air, comme une missive est de la parole écrite sur du pap
ier. Il est, malgré la première apparence, de l’analyse vo
cale. Il n’est pas une traduction spontanée de la pensée.

La traduction spontanée d’une pensée est l’expression néc
essaire de cette pensée. Elle est la pensée même, la pensé
e en mouvement. La pensée antennale ne sera jamais exprimé
e par de la pensée vocale ni la pensée vocale par la pensé
e antennale. Et les paroles de fourmis que j’ai rapportées
ou que je rapporterai doivent être considérées comme les
grossiers symboles d’une réalité inexprimable pour nous.
La fourmi qui m’avait amenée déraciner le ver de terre al
lait devenir ma meilleure amie. En revenant au nid après l
a difficile besogne où elle avait montré tant d’intelligen
0060ce, de décision et d’activité je me sentais entraînée
vers cet être supérieur et timidement je lui demandai son
nom. Vous comprenez bien que je ne puis pas vous répéter l
e véritable nom, que je ne puis plus me le
t’y – -v –
1
dire a moi-même, que je ne puis le penser, maintenant que
je n’ai plus d’antennes. Ce n’est pas tout a fait au hasar
d que je la nommerai. Je lui donnerai le nom que, dans la
fourmilière, lui prêtait déja ma pensée d’homme. Je l’appe
llerai Aristote.
Pourquoi ?
« Aristote » est un mot humain, une pensée vocale, que l’
image antennale de mon amie évoquait régulièrement en l’êt
re double et monstrueux qu’était mon esprit. Le vrai nom s
e composait de quatre attouchements. Le dernier, plus faib
le que les autres, avait une vague analogie avec vos sylla
bes muettes. La grande sagesse de mon amie, sa conversatio
n nourrie de faits et toujours pénétrante et toujours – ou
i, ce mot balbutie une lointaine vérité – toujours général
0061isatrice, m’incitait aussi à penser au grand philosoph
e. Chaque fois que ma pensée de fourmi, ma pensée de droit
e, frémissait les trois attouchements forts et l’attouchem
ent faible, ma pensée gauche prononçait les trois syllabes
sonores et la syllabe muette : Aristote. Et aussitôt je m
e voyais homme, parce que ce nom appliqué à une fourmi me
donnait envie de rire, et que la fourmi ne peut pas rire.

En racontant ma première rencontre avec la fourmi Aristot
e, j’ai dit qu’elle m’adressa un reproche affectueux et co
mme « souriant ». Je voudrais expliquer ce qui fut ici l’a
nalogue d’un sourire fraternel.
L’homme a plusieurs langages. Il a la parole, langage ana
lytique, langage pratique, langage de la pensée ; la parol
e qui exprime tout ce dont il a une conscience précise. Et
il a le sourire, l’attitude, le geste, le serrement de ma
in, le baiser ; il a les mouvements et les attouchements q
ui disent des spontanéités et des mystères, du profond et
du non analysable.
La fourmi a aussi – à côté du langage antennal et analyti
0062que qui dit l’esprit – des moyens de bégayer son âme.
Ses antennes peuvent, comme notre parole, dire : Je t’aime
. Mais ses sympathies s’expriment de façon moins volontair
e et plus spontanée par de douces stridulations auprès des
quelles le chant du grillon ou de la cigale est un rouleme
nt de tambour si grossier et assourdissant que la fourmi n
e l’entend point. C’est par une note de cette langue parlé
e, ou plutôt musicale, que la fourmi Aristote avait corrig
é ce que son reproche pouvait offrir de blessant, m’avait
comme « souri », avait transformé en caresses les coups un
peu rudes de ses antennes.

IX
La fatigue mauvaise du 11 avril, causée par des phénomène
s miraculeux et affolants, avait été suivie d’un sommeil l
ong, agité, emporté en des vertiges sur des nuages de cauc
hemar qui tout à l’heure vont s’entrouvrir, se dissoudre,
me laisser tomber. La fatigue saine du 12 avril, fatigue n
aturelle de la joie et du travail, me procura un bon somme
0063il sans rêves qui, en peu d’heures, me rendit toutes m
es forces. Je m’éveillai, heureux d’un bonheur sans fièvre
et sans étonnement.
Dans la galerie supérieure, je rencontrai Aristote, éveil
lée des premières. Elle me dit un bonjour amical. Et voici
que je fus triste en lui rendant sa caresse antennale. Ma
pensée d’homme se réveillait aussi. Et elle réclamait cet
te joie inconnue des fourmis ouvrières, cette satisfaction
d’un besoin qu’elles n’ont pas : un amour. Le vilain homm
e écrasant me piétinait le cerveau gauche. Et il disait :
« Aristote n’est pas une femelle, et tu n’es plus un mâle.
Vous êtes deux neutres qui ignoreront le baiser, qui igno
reront les douceurs familiales. Voici que commence entre v
ous – êtres indigents ! – une de ces pauvres amitiés parti
culières dont deux nonnes impuissantes essaient de se cons
oler et dont la communauté a la sottise d’être jalouse ».

Je voulus chasser l’insolent. Je lui répliquai : « Oses-t
u bien te prévaloir, comme d’un rare bonheur, de l’infâme
besoin qui t’apporta, en échange de quelques misérables pl
0064aisirs physiques, tant de peines morales ! » Et, en un
orgueil qui se révolte, mes antennes gesticulèrent les no
ms des sens qu’il n’avait pas, lui ; les noms des joies pu
issantes que toujours il ignorerait, lui.
Il ne comprenait point et il me répétait, sourd, obstiné
: « Tu as perdu l’amour ! Tu as perdu l’amour ! » Même il
se permit une grossière injure historique et après m’avoir
appelé plusieurs fois avec mépris « mâle devenu neutre »,
il me cria enfin – au moment où je parvenais à le renvers
er, à le faire dégringoler
hors de ma conscience : – « Abélard ! ».
Et, comme j’exprimerais aujourd’hui ma tristesse par un s
ourire navré, ou par un geste accablé des bras qui retombe
nt, ou par un de ces hochements de tête qui semblent nier
tout bonheur, voici que ma peine m’arracha une longue stri
dulation angoissée et angoissante, tel l’interminable et d
échirant sanglot d’un violon.
Aristote me regarda, étonnée, fit une musique consolatric
e, d’abord tendre et basse comme une berceuse, mais qui, p
eu à peu, montait à des vaillances. Et ses antennes demand
0065èrent :
– Qu’as-tu ? Jamais fourmi ne pleura une note aussi poign
ante…
Je la sentis si amicale, si maternelle que je la voulus p
our confidente. J’émis des mélodies de confiance et d’aban
don. Ce fut comme si, homme, j’avais appuyé ma tête trop l
ourde sur un coeur sûr.
Et mes antennes essayèrent de conter :
– Il y a deux jours, j’étais un homme. Une puissance surn
aturelle m’a transformé en fourmi.
Mais ma pensée ancienne revient souvent, cruelle comme un
ennemi chassé de la ville et qui, éternellement, sans jama
is se lasser, ouvre de nouvelles brèches et recommence l’a
ssaut. Tout à l’heure, elle m’a fait regretter que je ne s
ois pas un mâle et que, toi que j’aime, tu ne sois pas une
femelle… Dis, chérie, pourquoi n’avons-nous point d’ail
es pour aller nous aimer dans l’azur ?
Elle me regarda comme on regarde un fou. Et elle dit, ave
c une musique de stupéfaction et de pitié que traduirait p
eut-être tel de vos branlements de tête :
0066 – Tu as rêvé que tu étais homme… J’ai eu bien des c
auchemars dans ma vie ; je n’ai jamais eu de cauchemar aus
si laid.
Après une pause, ses antennes reprirent :
– Mais qu’as-tu dit encore ?… J’ai vu bien des fourmis
qui avaient respiré ou bu de l’ivresse : jamais antennes i
vres ne furent aussi ivres que les tiennes.
Elle ajouta :
– Reviens à toi. Aie honte des désirs inférieurs qui ont
suivi ton mauvais rêve. Réveille-toi tout à fait.
Elle redevint très amicale et, comme une soeur humaine em
brasserait à plusieurs reprises mon visage attristé, elle
stridula quelques notes indulgentes et tendres qui semblai
ent dire :
– Je te pardonne ta folie d’un instant et je t’aime autan
t qu’avant tes paroles absurdes.
J’appris en cette heure cruelle et douce que toute confid
ence profonde est impossible et que, si on ne veut point p
asser pour fou aux yeux des êtres aimés et voir les affect
ions les plus grandes se dégrader en pitiés, il ne faut pa
0067s essayer de balbutier la réalité de son âme.

X
Entre toutes les heures tristes, je vais dire les plus tr
istes que je connaisse. On vient d’obtenir d’un être aimé
et aimant tout ce qu’il peut vous donner. Les deux ont ess
ayé par les moyens les plus puissants – par la parole et p
ar le silence, par le baiser et par le regard, s’ils sont
hommes – de s’unir, de se pénétrer mutuellement, de s’amal
gamer, de n’être plus qu’un. Ils ont goûté d’abord des joi
es intenses, des voluptés apparemment sans limites. Mais c
es ambitieux ont voulu aller plus loin, toujours plus loin
dans le bonheur ; et voici qu’ils ont dépassé la région d
u bonheur.
Ils ne pleurent point comme dans une peine vulgaire. Leur
s yeux de damnés sont secs et brûlés. Ils sourient et ils
proclament qu’ils jouissent de toute la joie. Mais ils sav
ent bien qu’ils sont dans l’enfer pire, dans l’enfer supér
ieur qui fait aux paradis leur couronne de lumière et d’où
0068 l’on ne saurait redescendre. Et, dans le noyau doulou
reux de ce soleil dont les rayons un peu plus loin font de
la joie, ils songent :
Oui, disent les deux âmes misérables, nos lèvres peuvent
longtemps, longtemps, n’être qu’un baiser. Mais la seconde
viendra, nécessaire, où elles se sépareront. – Nos mains
peuvent rester unies des heures peut-être. Mais la fatigue
ou l’urgence d’un geste banal pour la vie les disjoindra
enfin. – Nous pouvons répéter les mots d’amour et, quoiqu’
on leur ait fait dire tant de banalités et de superficies,
nous les trouvons doux quelque temps. Mais une vague plus
haute de la tempête d’amour nous élèvera trop au- dessus
de l’exprimable et nous nous irriterons contre, l’impuissa
nce des mots. – Nous regardons dans nos yeux le reflet de
nos pensées. Nous sentons qu’elles marchent d’un même pas
sur le même chemin. Mais voici que les yeux de l’un de nou
s, d’un battement de paupières on d’une fuite du regard, s
e sont dérobés. Nous étions à un carrefour du songe. Maint
enant chacun va de son côté, égaré, perdu, et nous mentons
, nous le savons, en affirmant notre accord et que notre m
0069arche continue, inséparable. – Ah ! tous nos efforts p
our nous unifier viennent se heurter, blessés, au mur méta
physique qui fait que deux êtres sont deux ; que deux cons
ciences, comme deux atomes, sont l’une à l’autre impénétra
bles. Ah ! la distance est toujours aussi infinie, puisque
inépuisable, que nous soyons à mille lieues et que nous s
oyons ennemies, ou que nos chairs et nos êtres croient se
pénétrer d’amour : le même point indivisible de l’espace n
e peut être occupé à la fois par deux corps ; le même poin
t indivisible de la pensée, par deux esprits ; ni par deux
âmes le même point indivisible du songe ou de l’aspiratio
n. Ah ! les rapprochements ne sont qu’apparences et les vi
ctoires sur la distance morale conduisent à l’angoisse vér
itable. La voici, l’angoisse de se sentir éternellement, i
rréparablement, deux. L’affirmation de notre unité fut une
hyperbole, bienfaisante dans la marche, sans vertu mainte
nant que nous sommes arrivés au bout et que, hélas ! nous
savons. Pleurons nos rêves mystiques. Je ne serai pas toi,
tu ne seras pas moi : c’est en vain que nous nous sommes
trouvés…
0070 Cette angoisse, hommes, vous est donnée par le seul a
mour, parce que, chez vous, l’amour est le grand effort co
ntre l’invincible isolement, l’effort qui le mieux vous pr
omit la victoire et qui, d’une espérance plus haute, vous
fit tomber plus lourdement dans l’inévitable déception. L’
être grossier et matériel que j’étais avant la métamorphos
e ignorait ces chutes, parce qu’il n’avait pas d’ailes pou
r s’envoler vers l’impossible. Maintenant, des ébauches de
souffrance m’avaient affiné, m’avaient préparé à la Souff
rance, et j’aspirais à l’amour. L’amour m’était interdit.
Mais on se fait des douleurs comme on peut et l’amitié sai
t créer l’orage irrespirable autour de ceux qui ne peuvent
monter plus haut. La grande douleur, c’est toujours notre
solitude constatée irréparable, et Aristote, me reprochan
t mes désirs comme des abaissements, m’avait isolée en mon
moi incompris et incompréhensible, – en l’île abrupte de
mon moi, décidément inabordable à tous. Nous avons été cré
és par un de Foë qui ne s’attendrit jamais : à aucun des R
obinson que nous appelons nos âmes il n’accorde un Vendred
i.
0071 En ces heures profondes, on éprouve le besoin de desc
endre éperdu et de s’asseoir au fond de sa souffrance, com
me âprement satisfait de la sentir si complète, si loin de
s grossièretés de la vie. Les douleurs vraies n’admettent
point de distractions, veulent se dévorer elles-mêmes ; je
quittai mon amie sous un prétexte quelconque. Je me retir
ai dans la galerie inférieure, au point le plus solitaire
et, immobile, je me donnai tout entière à ma torture, la t
ournai et la retournai en moi, pour jouir de tout le mal q
u’elle pouvait me faire.
Combien dura ma « tristesse jusqu’à la mort ? » Je n’en s
ais rien. L’angoisse métaphysique supprime le temps.
Le premier remède qui soulage un peu la surface de ce mal
, c’est l’orgueil, la fierté d’avoir pénétré dans des souf
frances inabordables au vulgaire. Puis, du temps passant,
la pensée trop répétée perd de sa précision ; les poignard
s indécis ne frappent plus, mais ils se plient, fantômes,
flottent, se dispersent, forment une brume de mélancolie.
Et ces heures-là ont leur douceur lentement berceuse.
On finit par céder, avec une indulgence indifférente, à l
0072a nécessité de rentrer dans sa vie. Et peu à peu – oh
! non, certes, on ne se soucie pas des résultats : quand o
n porte en soi un tel mélange d’enfer et de paradis, comme
nt serait-on encore touché des choses de la terre ? – mais
la superficie de notre âme s’intéresse, curieuse et souri
ante, au spectacle.
Ma mélancolie farouche me retint loin des travaux du deho
rs. Longtemps j’errai au hasard, m’arrêtant sans savoir po
urquoi, reprenant sans raison ma marche sans but. Mais par
degrés mon inaction devint observatrice et je finis par é
tudier parfois de mes yeux, presque toujours de mon odorat
et du toucher de mes antennes, le labyrinthe qu’était ma
nouvelle patrie.

XI
La ville souterraine se composait de vingt- deux étages d
e rues. On y entrait par un cratère formé de parcelles de
terre superposées, mur glissant et croulant, excellent rem
part contre les attaques du dehors, mais si fragile et tou
0073jours en réparations. Il nous protégeait aussi contre
les pluies, les lacs éphémères et les torrents soudains qu
‘elles créent. Il donnait accès dans un long et étroit boy
au oblique très facile à défendre.
Aux heures de danger, on faisait garder cette galerie par
un soldat, un de nos géants de douze millimètres. Son éno
rme tête cylindrique et brusquement tronquée servait de po
rte. Elle était un bouchon fermant exactement un goulot. A
iguillons et crocs glissaient sur sa dureté lisse. Parfois
, à un moment favorable, le bouchon s’émouvait, avançait v
ers le cratère ; de formidables mandibules s’ouvraient, en
traient dans la tête d’un assaillant. Puis, rapidement, sa
ns même essayer d’écarter de nouveau ses mâchoires, le sol
dat reculait un peu en arrière de son premier poste et, de
vant sa présence obstinée, l’immobilité de la morte faisai
t un premier rempart. Mais je n’ai pas l’intention de dire
en ce chapitre des scènes de guerre auxquelles je n’assis
tai que plus tard.
Le cratère et la longue entrée oblique laissent arriver p
eu de lumière aux galeries et aux salles du premier étage,
0074 de moins en moins de lumière aux étages suivants, auc
une lumière aux étages inférieurs. L’odorat, très développ
é, nous dit l’endroit où nous sommes. Nous possédons d’ail
leurs ce précieux sens de la direction qui semble aussi fa
ire partie du trésor intellectuel de certains oiseaux. Mon
sens de la direction, parfait tant que je marchais mandib
ules vides, était en défaut quelquefois quand j’étais char
gée. Je ne puis retrouver la cause de cette lacune : il y
faudrait une analyse précise d’un sens que je n’ai plus, d
ont je ne conçois plus le détail, que je ne puis plus défi
nir que du dehors, par son résultat général.
Mon odorat étonné m’avertissait-il d’une erreur : dans le
s cas graves, je déposais un instant mon fardeau et aussit
ôt je savais ; le plus souvent, le rapide toucher de mes a
ntennes suffisait, m’apprenait le point exact où j’étais e
t les nouveaux changements apportés dans la construction.

Les vingt-deux étages se ressemblaient. Les galeries hori
zontales se superposaient dans presque tout leur parcours.
Pourtant elles n’étaient pas droites. A certains points,
0075le plus souvent aux extrémités, leurs courbes se rappr
ochaient, finissaient par se rencontrer. Un petit nombre d
e galeries verticales, irrégulièrement disposées, mais pre
sque toutes vers le centre du nid, les faisaient aussi com
muniquer. De distance en distance, des piliers soutenaient
les voûtes et parfois de longs murs cloisonnaient la gale
rie. Ailleurs, au contraire, la rue s’élargissait en immen
se place, ou plutôt le couloir débouchait dans une vaste s
alle. Ces grandes salles occupaient souvent le point d’int
ersection des galeries. Leurs voûtes étaient supportées, s
elon les cas, par des colonnes, par des murs minces ou par
de robustes arcs-boutants. Quelquefois aussi un couloir à
peine commencé s’arrêtait net, fermé en impasse, n’était
qu’une retraite.
Les étages inférieurs étaient inoccupés. Je m’y promenais
dans une solitude absolue. On eût dit une ville abandonné
e. On s’y retire seulement dans les grandes chaleurs ou si
le haut de la fourmilière vient à être inondé. D’ordinair
e, on se tient au premier étage. Pendant la journée, d’ail
leurs, quand il fait beau, presque tout le monde est dehor
0076s, à chasser, à moissonner, à glaner, à travailler aux
routes, ou même à jouer et à jouir des choses.
Certaines cases étaient pleines de blé. Mon odorat et mes
antennes m’apprirent que ces greniers différaient des sal
les d’habitation. Leurs murs étaient plus unis, plus cimen
tés, mieux défendus contre l’humidité qui eût gâté nos pro
visions. Parfois j’y rencontrais quelques ouvrières qui pr
océdaient à un nouveau tassage des parois. Car l’absolue s
écheresse qui permet de garder les grains intacts sans com
mencement de germination n’est conservée que par des soins
continuels et des travaux à chaque instant renouvelés.
Dans une case à grains, un léger commencement d’humidité
blessa mon odorat ; mon instinct l’emporta sur ma tristess
e et la convexité de mes mandibules frappa les murs vailla
mment, jusqu’à ce que tout me parût en état.
Cependant certains grains étaient dans une case humide et
qui devait rester humide. Ce blé était destiné à être con
sommé bientôt. Les mâchoires des fourmis, puissants et ing
énieux outils de travail, sont impropres à mâcher. Nous ne
pouvons nous nourrir d’aliments tout à fait solides, nous
0077 aimons surtout à laper et lécher des liquides. Le blé
devait donc, avant de servir à nos repas, subir un commen
cement de germination, se ramollir, et son amidon se trans
former en un délicieux sucre fluide.

XII
Je remontai vers la lumière. A l’étage supérieur je fis u
ne rencontre curieuse. Une fourmi énorme, plus grande enco
re que les plus gigantesques de nos soldats, marchait lent
ement, suivie de près par quelques ouvrières. Je m’approch
ai du monstre et le considérai avec attention. La tête, pe
tite, avait de l’élégance et portait en arrière, près de l
‘attache fine du cou, une parure charmante, comme trois pe
rles marquant par leur limpidité les sommets d’un triangle
. Mais le thorax, de forme trop ronde, était déshonoré ent
re les deux premières paires de pattes par la pauvreté inc
ompréhensible de quatre moignons. Et l’abdomen trop gros r
endait l’allure lourde, gauche, ignoblement traînante et g
rotesque.
0078 Très occupé d’examiner ces étrangetés, je ne remarqua
i pas que je croisais mon amie Aristote.
Mais elle me vit, m’arrêta. Et ses antennes me dirent, pen
dant que tout son corps se soulevait de dégoût :
– Voilà ce que tu aurais voulu que je sois !
En ce moment même, le monstre, sans arrêter sa marche, la
issa tomber derrière lui une longue graine d’un blanc pres
que opaque (je suis bien obligé de nommer la couleur humai
ne qui correspond à la nuance sans nom pour vous que viren
t mes yeux de fourmi). Une ouvrière se précipita, recueill
it précieusement la graine blanchâtre, disparut avec le bi
zarre trésor.
Je demandai à Aristote :
– Qu’est-ce que c’est ?
Elle me regarda avec étonnement. Et elle dit :
– Tes cauchemars ont donc tué ta mémoire ! Ce monstre est
une femelle, et le trésor qu’une de nos soeurs a emporté
est un oeuf.
Elle reprit, indulgente :
– Tu es si jeune, d’ailleurs, et si étourdie que tes igno
0079rances ne devraient pas m’étonner.
Les antennes s’attendrirent comme une voix maternelle.
– Je ne sais pourquoi, continuait Aristote, je t’ai toujo
urs aimée ; je ne sais pourquoi j’ai eu pour toi des soins
particuliers et émus quand tu étais une pauvre-larve fris
sonnante, quand tu étais une nymphe endormie traversant ce
tte sorte de mort qui précède la naissance complète. Le jo
ur où on te délivra de ton cocon, c’est moi qui te tirai d
oucement de la prison où tes membres ne pouvaient se dépli
er. C’est moi qui déchirai la dernière pellicule satinée q
ui t’emmaillotait. C’est moi qui, d’un soin délicat, dégag
eai tes antennes et qui déliai tes palpes et tes pattes. C
‘est moi qui débarrassai ton abdomen de son enveloppe et q
ui découvris la rare beauté de ton pétiole. Ta première no
urriture te vint de mon jabot. Je t’appris les attouchemen
ts qui disent nos pensées et les bruits qui chantent nos é
mois. Je surveillai tes premiers pas hésitants et j’enseig
nai à tes antennes tâtonnantes les sentiers et les labyrin
thes de notre ville.
Ses antennes s’arrêtèrent un instant comme écrasées sous
0080un fardeau d’émotions. Puis elles reprirent, caressant
es d’abord, mais bientôt tristes et presque indignées :
– Tu te rappelles certainement ces derniers soins, ma fil
le chérie. Jusqu’ici je t’avais toujours vue reconnaissant
e et digne de mon amour. Seulement, je ne sais quelle foli
e vient de passer sur toi. J’ai eu cet étonnement, hier, d
e te sentir me demander mon nom. Ce matin, tu fus d’abord
affectueuse et charmante. Mais voici que, par je ne sais q
uelle aberration, par je ne sais quelle perversité sans ex
emple, ton amour s’est déformé en un vil désir sensuel qui
, heureusement, ne peut avoir aucune réalisation. Voici qu
e je t’ai vu le délire ignoble d’un mâle et que toi, noble
ouvrière sans ailes, tu as été touchée par la folie des a
iles.
Ses maternelles gronderies durèrent longtemps. Je sentis
à quel point j’avais offensé cette précieuse amie. Je m’ex
cusai. J’avouai que depuis deux jours, en effet, je ne me
reconnaissais plus. Une secousse, une maladie, je ne sais
quoi, m’avait troublée d’aspirations absurdes et m’avait e
nlevé toute mémoire. J’avais peine à me retrouver dans not
0081re fourmilière. Mes soeurs étaient toutes des inconnue
s à mes yeux changés et j’avais oublié jusqu’à mon nom.
Aristote me regarda avec pitié. Ses antennes battirent l’
air en un monologue. Mais mes yeux suivaient leur mouvemen
t et je lisais à mesure ce qu’elles disaient. Elles disaie
nt :
– Il y a des maladies bien étranges.
Je suppliai :
– Je fais appel à ton affection, qui est mon seul bien. L
e mal étrange a enveloppé mon esprit d’un cocon aveuglant
et paralysant comme celui où dormit mon corps de nymphe. A
ristote, délivre mon esprit du cocon d’ignorance qui, je n
e sais par quel mystère, s’est reformé et apprends-moi la
vie une seconde fois.
Le geste de ses antennes fut une exclamation.
– J’ai vu bien des choses extraordinaires, disaient-elles
. Mais le mal dont tu es frappé est plus extraordinaire qu
e tout ce que j’ai vu.
Puis, en un brusque recul de méfiance, elles
frémirent ces mots :
0082– Ne te moquerais-tu pas de moi ?
J’eus une stridulation douloureuse, qui prouvait mon enti
ère bonne foi. Et, en même temps, mes antennes reprochaien
t :
– Oh ! chérie…
Elle fut persuadée.
– Viens, dit-elle.
Elle me conduisit à une case où de nombreuses graines bla
nchâtres, semblables à la graine que laissa tomber la feme
lle et que recueillit l’ouvrière, étaient rangées en ordre
. Les oeufs voisins de l’entrée étaient de même taille que
celui que j’avais vu pondre ; à mesure qu’on avançait, on
les trouvait plus gros, et la dimension des plus éloignés
était à peu près double de celle des premiers. En outre,
l’extrémité supérieure s’en était recourbée et toute leur
masse était devenue transparente. Des ouvrières soignaient
les oeufs ; leur langue les tournait et les retournait, l
es mouillait continuellement. Aristote m’expliqua qu’elles
les nourrissaient. Les liquides répandus sur la mince coq
uille étaient des sucs nutritifs qui pénétraient à l’intér
0083ieur et permettaient à l’oeuf de se développer.
Pendant que nous étions là, l’oeuf le plus gros s’ouvrit
et une larve apparut, falote et minuscule.
Aristote saisit cet être nouveau et le transporta. Je la
suivis. Nous arrivâmes à une case voisine où dormaient de
nombreuses larves, toutes très petites.
Aristote me fit examiner ces êtres aveugles, sans pattes,
sans palpes, sans antennes, – pauvres tas informes et mou
s. Ils se composaient de douze anneaux. La tête, plus étro
ite que le corps, était inclinée en avant. Quelques-unes g
relottaient, à peu près immobiles, semblaient dormir sous
un cauchemar. D’autres se redressaient, se soulevaient, et
l’ouverture qui précédait leur tête et qui était leur bou
che s’agitait inquiète, cherchait visiblement quelque chos
e. Les larves presque tranquilles étaient repues. Les larv
es turbulentes avaient faim. Les ouvrières comprenaient le
s frémissements de leur bouche et les sursauts de leur mas
se impuissante. Elles accouraient, mandibules écartées, et
dégorgeaient à même la bouche affamée une goutte de lique
ur nutritive. On eût dit des oiseaux donnant la becquée à
0084leurs petits. Seulement ici la nourriture n’était pas
prise à l’extérieur et apportée toute brute. Elle venait,
sirop exquis, du jabot de la nourrice.
Une autre case contenait des larves un peu plus grandes,
d’un dessin un peu moins grossier ; une troisième, des lar
ves plus grandes encore et mieux formées. Ma pensée d’homm
e songeait à des enfants distribués, selon leur âge, entre
les différentes classes d’une école. Enfin une dernière c
ase contenait des larves presque aussi grandes que nous et
formait la transition avec les dortoirs des nymphes.
Les nymphes dormaient sans mouvement. Quelques-unes s’éta
ient filé prudemment une coque et sommeillaient leur mort
provisoire dans un somptueux cercueil de soie. La plupart
n’avaient que de minces langes, attendaient la vie, roulée
s dans la pauvreté nue d’un linceul.
Leur forme était déjà la nôtre. Mais pattes, palpes et ant
ennes étaient repliées, appliquées contre le corps, et l’ê
tre tout entier était d’un blanc mou. Quelques ouvrières a
ux mouvements rares, lents et silencieux – telles des soeu
rs de charité dans un hôpital – surveillaient leur immobil
0085ité. L’une d’elles revenait de visiter un cocon. Elle
frappa les antennes de deux ou trois amies et elles allère
nt à ce cocon.
Elles l’examinèrent longuement. Elles cherchaient, sans d
oute, la place la plus mince. Arrachant quelques soies, el
les l’amincirent encore. Le tissu était enchevêtré et diff
icile à rompre. Elles pinçaient et tordaient. Un petit tro
u fut percé ; puis, tout voisin, un second ; ensuite un tr
oisième.
Aristote m’expliquait leurs opérations ; et ce que j’appe
llerai, faute du mot exact, l’accent de ses antennes était
approbateur. Mais tout à coup elle dit :
– Les maladroites !
En ce moment, elles essayaient d’agrandir les ouvertures
en tirant la soie comme une étoffe qu’on veut déchirer. Lo
ngtemps, mon amie les regarda avec des airs ironiques, s’é
puiser en efforts inutiles. Quand elle vit qu’elles n’aban
donneraient pas d’elles-mêmes le procédé absurde, elle eut
pitié de la prisonnière et courut aider à sa délivrance.

0086 Elle fit passer une de ses dents par un des trous et
se mit à couper les fils, sans précipitation, méthodiqueme
nt, l’un après l’autre. Deux ouvrières agrandirent de même
les deux autres trous. L’opération fut longue : une merve
ille de patience.
Les trois trous réunis en une seule déchirure ouvrirent u
n passage par lequel on découvrait la tête et les pattes d
e l’embastillée. Mais il eût été dangereux de la dégager p
ar cet orifice étroit dont les bords eussent froissé, peut
-être déchiré, sa faiblesse molle. Aristote, se servant to
ujours de ses dents comme d’une paire de ciseaux, fit part
ir de ce cercle une longue fente. Une autre ouvrière procé
dait à un découpage parallèle.
Maintenant Aristote, debout, appuyée sur son abdomen auqu
el ses quatre dernières pattes arc- boutées semblaient des
siner de fermes contreforts, soulevait des deux pattes ant
érieures le couvercle qu’on venait de rendre mobile. Et pl
usieurs fourmis avec de lentes précautions maternelles, ti
raient du cercueil la pauvre réveillée.
Quand elle fut libre, elle ne pouvait même pas essayer de
0087 marcher et c’est à peine si son tremblement réussissa
it à ne pas tomber. Car un linceul l’enveloppait encore, l
a séparant de la vie et du mouvement volontaire. C’était u
ne mince membrane satinée. On déroula délicatement ce mail
lot paralysant. On tira d’abord les antennes du fourreau,
on les allongea, on les fit jouer. On soigna de même les p
alpes. Puis on délia les pattes et, l’une après l’autre, o
n les étendit, on les posa d’aplomb sur le sol. Enfin on d
égagea, avec ces mouvements de triomphe qui accompagnent l
a fin heureuse de tout labeur difficile, la tête, le thora
x, le pétiole, l’abdomen. Et d’un pas chancelant, comme iv
re, la ressuscitée marcha.
Une ouvrière lui donna une goutte tirée de son jabot. L’e
nfant avala avec délices.
Cependant Aristote courait à une case voisine, rapportait
un grain de blé, bien à point, tout sucre et sirop, le po
sait devant la fourmi nouvelle et, décomposant les mouveme
nts comme dans une leçon, se mettait à lécher. L’élève reg
ardait sans voir, dans une stupeur mal réveillée. Aristote
avec douceur écarta les mandibules de la jeune fourmi, ré
0088ussit à lui faire tirer la langue, à la lui faire pass
er sur le régal exquis. Et, avec des mines gauches et heur
euses, l’enfant lécha. Un faux mouvement fit rouler son gr
ain hors de sa portée ; elle continua, stupide, à lécher l
e vide devant elle. Mais Aristote ramena vivement le repas
sous la langue maladroite.
Nous nous éloignâmes. Aristote, sur ma demande, expliqua
l’avenir de l’ouvrière que je venais de voir naître. Dans
une dizaine de jours, rien ne la distinguerait de l’une de
nous. Elle irait joyeuse au travail libre, dehors ou deda
ns, selon sa fantaisie, selon la température, selon que so
n intelligence sentirait plus vivement tel ou tel besoin d
e la communauté.
Mais, pendant deux ou trois jours, une aînée ferait son é
ducation, lui enseignerait la ville et le travail, lui app
rendrait à faire sa toilette, ferait répéter à ses antenne
s les mots les plus nécessaires. Puis, tant qu’elle se sen
tirait seulement de demi forces, comme convalescente de l’
effort de naître, elle vivrait à l’intérieur, aidant à nou
rrir les larves et à maintenir la propreté de l’habitation
0089 et la sécheresse des greniers.
Pendant que ma savante amie m’exposait ces choses, nous c
roisâmes de nouveau la pauvre promenade lourde de la femel
le. J’interrogeai Aristote sur le beau triangle de perles
qui ornait la tête du monstre et sur les quatre moignons c
ourts qui déshonoraient son thorax.
Les perles étaient les ocelles, petits yeux simples sembl
ables aux yeux des hommes, peu utiles à l’insecte qui poss
ède les admirables yeux à facettes. Les moignons étaient l
es attaches des anciennes ailes arrachées : ces laideurs é
taient les stigmates de beautés disparues.
Mais Aristote disait rapidement les faits, n’exprimait au
cune réflexion. Elle pressait le pas pour s’éloigner du mo
nstre et, comme vous feriez un geste de mépris, ses organe
s stridulants émettaient une note dédaigneuse.

XIII
Dans les environs du nid j’avais rencontré Aristote. Nous
avions échangé, comme un rapide bonjour, une courte harmo
0090nie affectueuse, et elle avait continué sa marche.
Moi je m’étais arrêtée et je songeais. Ma
pensée de fourmi, contrariée par des habitudes humaines, n
e parvenait pas à résoudre un problème pourtant fort simpl
e.
Je n’avais pas d’oreilles et j’entendais. Où se trouvait
donc mon organe de l’ouïe ?
Je produisais des stridulations, je les écoutais soigneus
ement et je me demandais avec quoi j’écoutais. Je ne trouv
ais pas la réponse.
Je m’appliquai à procéder méthodiquement, par une sorte d
‘analyse. Je rapprochais mes antennes de mes organes de st
ridulation puis je les éloignais : rien n’était changé dan
s l’intensité du son. Je les appliquai même contre les vib
rations comme on applique l’oreille contre le tic-tac, sou
dain grossi, d’une montre. Le bruit, touché, n’augmenta pa
s.
Je répétai ces expériences avec mes palpes. Aucun résulta
t. J’éloignai et rapprochai alternativement ma tête du bru
it. Rien n’était changé.
0091 L’organe de l’ouïe n’était pas dans ma tête ! A cette
constatation, mes préjugés d’homme s’émurent, affolèrent
mon esprit de fourmi. Et je demeurai stupide, les mandibul
es écartées comme les lèvres et les mâchoires ouvertes d’u
n imbécile, n’essayant même plus de comprendre.
Heureusement, Aristote revenait de mon côté. Je courus à
elle, lui dis la question qui m’inquiétait. Elle joua une
musique ironique et, prenant une de mes pattes antérieures
, la posa sur la rugosité stridulante. L’harmonie devint é
norme, m’assourdit, ébranla tout mon corps.
Mon amie lâcha ma patte, s’éloigna sans autre explication
. Sur mon cerveau gauche, l’homme se dressa, gigantesque d
‘étonnement, les bras levés
vers le ciel. Et il dit, très bête :
– Allons ! bon voilà que mes tibias sont des oreilles !
Mais je n’eus pas de temps à donner à ses sots émerveille
ments.
Une odeur nauséabonde commençait, approchait, de plus en
plus écoeurante, de plus en plus insupportable. Et je voya
is une fuite de fourmis vers le nid. D’autres s’abritaient
0092 dans des creux, sous des touffes d’herbes, comme si e
lles craignaient d’être écrabouillées par quelque lourd éb
oulement.
– Qu’y a-t-il ? demandai-je à une fuyarde.
Ses antennes, tremblantes de peur, frémirent, comme on bé
gaie une question stupéfaite :
– Tu ne sens donc pas ?
Elle passa, rapide, trébuchante, roulée dans un vent de t
erreur.
Et je voyais continuer l’inexplicable panique. La contagi
on me gagnait. C’est avec un effroi mystérieux que j’inter
rogeai une ouvrière cachée toute frissonnante dans un trou
voisin. Elle me
dit, se serrant contre moi.
– Reste ici, à l’abri. Il vient un homme qui, si tu sors,
va t’écraser.
Ou plutôt elle ne dit pas : « un homme ». Car je pousse l
e scrupule jusqu’à être le moins inexact possible dans mes
traductions de l’intraduisible. L’homme, pour les fourmis
de mon nid, n’était pas désigné d’un seul mot. Elles parl
0093aient rarement du vaste animal redoutable et méprisabl
e, et le nommaient par une définition bizarre que j’essaie
d’exprimer. La poltronne m’avait dit, à peu près :
– Une montagne qui marche sur deux pieds va t’écraser !
Je ne restai pas dans l’abri. Je venais d’apercevoir la m
ontagne qui marchait sur deux pieds et quelque chose de no
stalgique et d’étrange m’attirait vers elle. Ma pensée hum
aine avait chassé ma pensée de fourmi, sans lutte, presque
sans souffrance. Des souvenirs me possédaient, si intense
s que le présent en était supprimé, que cette minute était
conquise par mon passé. Par quel miracle les objets avaie
nt-ils repris leurs proportions d’autrefois, leurs proport
ions de quand j’étais homme ? Mes yeux de fourmi voyaient
avec des habitudes d’homme et vraiment n’étaient pas des y
eux de fourmi. C’est un moi ancien qui jugeait, qui compar
ait et – tel est l’irrésistible pouvoir de l’esprit – malg
ré l’opposition inentendue des organes, j’étais un homme q
ui regardait un autre homme.
Et je me disais, en cet extraordinaire rêve éveillé : « I
l est plus petit que moi. Il paraît faible. D’une bouscula
0094de, je le ferais reculer plusieurs pas trébuchants, pu
is tomber. »
Il était presque sur moi. Je criai :
– Hé ! l’ami, passe au large.
Mais je n’avais pas d’organes pour parler ; mon grand cri
restait intérieur.
Je songeai, en un commencement d’horreur : « C’est un cau
chemar. Je sais, on ne peut pas crier ».
Je me rappelle que je me dis aussi : « Ah ! çà, est-ce qu
e je vais rêver encore que je suis fourmi ? »
Et il me semble que, d’un grand effort, je me réveillais.

Trop tard. Il avait déjà le pied levé sur le mien. Oh ! j
e n’attendais pas que le lourdaud m’écrasât les orteils. T
ant pis pour le maladroit : la bousculade, le recul trébuc
hant et la chute !
Mes bras se tendirent, hostiles. Alors, dans un éclair, j
e vis que mes bras, si petits, si grêles, étaient des patt
es de fourmi. Je songeai encore : « Des pattes qui sont de
s oreilles. Quel rêve fou recommence ! »
0095Je crus qu’un rire nerveux allait me réveiller.
Mais ce fut, soudain, une nuit noire, sinistre. Le cauche
mar m’écrasa jusqu’à la mort. Puis je ne sentis plus rien.
La montagne qui marchait sur deux pieds avait marché sur
moi.

XIV
Combien dura mon anéantissement ? Je l’ignore.
Le premier souvenir que je retrouve est lugubre.
J’entends des harmonies tristes mortellement, et mes yeux
commencent à voir comme à travers une brume.
Un de nos soldats géants me tient, délicatement, dans ses
formidables mandibules. Il me porta. Où ? pourquoi ?
Sa marche est lente, comme accablée.
Dans les sursauts, je crois apercevoir derrière lui une f
oule d’ouvrières qui marchent sous la même tristesse. Ce s
ont elles, sans doute, qui stridulent les mélodies funèbre
s.
Tout m’étreint. Dans ma terreur impuissante, il me semble
0096 que l’horrible promenade dure,
interminable, des heures peut-être.
La première pensée qui se dessine en moi un peu précise,
dit : « Si j’étais encore homme, je croirais assister à mo
n propre enterrement ! »
L’étrange promenade lente et triste s’arrête. Les musique
s prennent une force plus grave, d’une profondeur douloure
use inconnue. Le drame doit approcher du dénouement.
Je suis toujours paralysée, les membres épars, comme en m
orceaux, sans articulations, sans communication entre eux
ni avec ma vague volonté. Mais mes yeux voient comme à l’o
rdinaire, et mon intelligence devient aussi nette et pénét
rante que jamais. J’observe, dans quelle angoisse !…
On me pose à terre, couchée sur le dos. Je suis à l’extré
mité d’une rangée de fourmis immobiles, étendues aussi sur
le dos, – des mortes assurément. Derrière moi, d’autres r
angées de cadavres.
Je sens que mes compagnes vont s’éloigner. La cérémonie e
st finie. Je vais rester là, abandonnée, au bout de cette
ligne rigide, seule vivante dans ce cimetière, immobile de
0097 faiblesse et d’agonie au milieu de l’immobilité des m
ortes.
Des pensées se pressent en moi, innombrables, marchent co
mme une rapide procession sur deux rangs. Car chacune est
double : pensée d’homme à gauche ; et, à droite, pensée de
fourmi.
Ce que j’essaie de dire a duré, probablement, quelques se
condes. Mais pour me répéter le peu qui me reste exprimabl
e dans ce que j’ai vu et pensé nettement en ces quelques s
econdes, il me faudrait des heures.
Mes pensées de fourmi sont des fourmis, mes pensées d’hom
me sont des femmes. Les antennes des fourmis s’adressent à
mon antenne droite ; les femmes parlent, penchées, au tib
ia de ma première patte gauche. La plupart de mes pensées
sont tristes ; quelques-unes me consolent. Mais la couleur
des premières et des secondes me frappe d’un égal étonnem
ent.
Lorsque la pensée est consolatrice, la femme qui s’inclin
e vers moi est une grande blonde vêtue de blanc, tandis qu
e la fourmi, autre interprète de la même joie, est du noir
0098 ordinaire aux fourmis de mon espèce et ressemble à Ar
istote. Les femmes qui se plient en deux pour me dire des
pensées tristes sont de petites brunes raides, vêtues de n
oir, en longs voiles de deuil. Les fourmis qui marchent su
r une ligne parallèle et dont les antennes frémissent en u
ne langue si différente les mêmes désespoirs sont blanchât
res, de la couleur des nymphes ; sont des nymphes qui marc
heraient sans avoir rejeté leur linceul.
Je dis très mal ce que je veux dire, et je ne puis le dir
e mieux. Mais le lecteur se souvient, j’espère, que mon bl
anc n’était pas blanc et que mon noir n’était pas votre no
ir. Je veux seulement exprimer cette singularité qui m’éto
nna beaucoup : la couleur qui revêtait pour mon esprit d’h
omme mes pensées joyeuses était la même dont mon imaginati
on de fourmi habillait mes tristesses ; et ce qui formait
à gauche la livrée lugubre de mes chagrins devenait, à dro
ite, le costume souriant de mes bonheurs.
Je parviens à revoir – vraiment blanche et noire maintena
nt – la double procession. Je ne réussis pas à sentir tout
ce que les fourmis disaient à mon antenne ni même à enten
0099dre tout ce que les femmes chuchotaient ou criaient à
mon tibia.
Voici seulement, en langage abstrait, ce que je puis repe
nser.
L’angoisse, noire à gauche, blanche à droite, me disait :
« On va t’enterrer vivante ! » Et une longue théorie de v
euves et de nymphes me détaillait cette horreur.
La consolation me répondait : « Les fourmis n’enterrent p
as leurs compagnes. Elles laissent les cadavres se desséch
er à l’air libre. Regarde. Rien n’empêcherait ta voisine,
si elle ressuscitait, de se remettre d’aplomb sur ses patt
es et de revenir au nid ». Des blondes vêtues de blanc cha
ssaient devant elles le troupeau des brunes endeuillées, e
t des fourmis délicieusement noires bousculaient dans un t
rou les horribles nymphes blanches. Et blondes heureuses e
t fourmis gaies et actives disaient à mes deux pensées cha
cune des joies convalescentes et attendries de ma
prochaine résurrection.
Mais les veuves écrasantes et les nymphes spectrales reve
naient, de nouveau victorieuses. Elles répliquaient aux co
0100ntradictrices disparues que la paralysie du cercueil e
t l’étouffement de la terre seraient bien superflues pour
me tuer. L’abandon loin du nid et le manque de soins suffi
raient largement. Et elles multipliaient les questions iro
niques et cruelles : « Où ton corps prendra-t-il la force
de se retourner ? D’où tes pattes tireront-elles l’énergie
de te porter ? Tes yeux et tes antennes découragés saurai
ent-ils seulement te conduire ? » Et les noirs fantômes de
gauche, comme les spectres blancs de droite, concluaient
: « Tu es perdue ! tu es perdue ! »
Parce que j’ai voulu exprimer ce que mes pensées avaient
de singulier, je ne puis vous émouvoir de mon émotion. Je
le regrette peu. Des affres aussi terribles furent ressent
ies. D’autres êtres furent abandonnés à une longue mort sa
ns espoir. Mais nul, je suppose, n’a connu le dualisme noi
r-blanc de mes joies, le dualisme blanc-noir de mes désesp
érances.
J’ai dit que ces deux mondes de pensées s’étaient pressés
en moi quelques secondes tout au plus. Femmes blanches ou
noires, fourmis ou nymphes, toutes en effet me répétaient
0101, les unes sur des tons divers, lugubres ou joyeux, le
s autres par des mouvements différents, sinistres ou comme
lumineux : « Ce moment est le moment irréparable. Un effo
rt peut te sauver. Fais un mouvement que tes amies apercev
ront, ou chante ton désespoir et elles entendront ta vie.
»
Il me semble que je parvins à trembloter – oh ! si faible
ment ! – des six douleurs qu’étaient mes pattes ; et il me
semble que je réussis à striduler un vague : « Au secours
» !
Quelques fourmis approchent. J’essayai de répéter mon cri
, de renouveler aussi l’appel de mes pattes. Mais la nouve
auté de l’espoir m’était plus paralysante que tout à l’heu
re le désespoir. Peut-être aussi un seul effort suffisait-
il à m’épuiser pour des heures.
Je mourais de faiblesse et d’attente. Ma volonté à demi é
teinte s’usait toute à me conserver un reste de sentiment
et à me faire voir
un peu ce qui se passait autour de moi.
Maintenant les pensées ne couraient plus rapides chuchote
0102uses inclinées. Elles étaient toutes, femmes debout et
fourmis allongées, groupées sur moi. Leur poids immobile
me faisait, semblait-il, descendre, sans secousse, sans au
tre douleur que l’horreur de glisser dans l’inéluctable, l
e long d’un abîme sans fond. Choses et êtres réels s’éloig
naient lentement, implacablement, et c’est comme penché su
r le bord du gouffre que je voyais les cadavres rigides et
les herbes émues par le vent. Du milieu d’un songe qui, s
ans doute, ne finirait jamais, je regardais aussi s’agiter
mes amies là-haut, sur l’étrange plateau d’une vie que j’
avais connue.
Elles allaient et venaient dans un espace restreint, comm
e enfermées, trépidantes d’une insurmontable hésitation. E
t leurs antennes se rencontraient discuteuses, avec des él
oquences persuasives, ou de brusques, douloureuses et, j’o
serai dire, ricanantes négations.
Enfin l’une de ces fourmis vint à moi. Je fus inondée d’e
spérance car je reconnus ma bien- aimée Aristote.
Ses pattes antérieures soulevèrent mes antennes qui traîn
aient misérables. Il me sembla remonter des profondeurs à
0103l’air libre.
Elle me dit, la chère bienfaisante :
– Si tu es encore vivante, manifeste ta vie.
Je sentis recommencer la chute d’agonie, et tout mon être
fut étreint par cette idée : « Je suis trop faible ! »
L’angoisse épouvantable donna à mes antennes un frémissem
ent d’impuissance que l’affection d’Aristote devina plutôt
que ses organes ne le perçurent.
Elle me saisit par le thorax et, suivie des autres qui ém
ettaient des musiques joyeuses, elle me rapporta au nid.
Elle me déposa dans une case du second étage, en bonne ob
scurité, et me soigna avec un dévouement jamais en défaut.

Ses soins étaient simples. Elle glissait dans ma bouche d
‘exquises gouttes nutritives tirées de son jabot. Sa langu
e léchait mes plaies, qui ne tardèrent pas à se fermer. Av
ec des précaution délicates, elle pliait et dépliait mes p
attes, mes palpes et mes antennes, leur rendait graduellem
ent la faculté de se mouvoir. Quand je fis mes premiers pa
s, ses mandibules, entourant mon thorax comme des bras, me
0104 portaient à demi.
Combien de fois et avec quelle émotion nous nous sommes r
appelé cette époque ! Combien de fois je me suis fait dire
le détail de mes funérailles, la tristesse d’Aristote, sa
lenteur à me quitter, l’impossibilité qu’elle éprouvait à
s’éloigner et ce quelque chose qui lui affirmait que je v
ivais encore ! Ses camarades étaient tentées de railler, q
uand elle était revenue vers moi demander à la morte de ma
nifester sa vie.
Elle ne tarissait pas sur son tremblement d’angoisse et d
‘espoir au moment où elle interrogea mon immobilité, la su
pplia de frissonner le frisson de salut ; sur son débordem
ent de joie quand elle sentit, devina plutôt, le faible fr
émissement qui lui rendait une amie.
Elle me demandait mes impressions de transportée au cimet
ière et mes impressions d’abandonnée. Je lui racontais tou
t ce qui avait ému mon cerveau droit, toutes les fourmis e
t toutes les nymphes qui avaient encouragé ou écrasé mes a
ntennes, et que les consolatrices lui ressemblaient, avaie
nt sa beauté grave et douce.
0105 Mais le mouvement de mes antennes évitait d’éclairer
le cinématographe trop étrange que fut mon cerveau gauche.
Je laissais ignorer à Aristote les femmes blanches et noi
res qui parlèrent à mon tibia. Je savais trop que mon côté
humain lui paraîtrait folie, l’attristerait inutilement.
Mais j’étais bien triste moi-même de ne pouvoir me dire to
ut entier au plus aimé et au plus aimant des êtres.
Parfois cette tristesse s’accablait – comme d’un fardeau
sur un fardeau – du sentiment que notre amour était incomp
let. Mais je cachais avec un soin tremblant ma « folie des
ailes. »
Je suis allée souvent, à ces heures de mélancolie, visite
r le cimetière où mon corps faillit agoniser dans l’abando
n. C’était, non loin de la fourmilière, à cinq pas d’homme
, une clairière entourée d’herbes hautes. Un plant de frai
sier se dressait au milieu, frémissait seul sur les rangée
s de cadavres qui séchaient, étendus sur le dos, en une im
mobilité définitive.

XV
0106 Un jour, en sortant du cimetière, je marchais mélanco
lique. Je m’attristais à songer que je redeviendrais un ho
mme aux sens appauvris, à l’esprit si fermé.
Depuis quelques temps, ma pensée humaine presque disparue
me permettait le bonheur. Quand un souvenir m’arrivait de
s années précédentes, il était vague, fantômal, comme rédu
it en vapeur par le passage d’une vie à une autre vie. Je
ne l’acceptais plus comme récent, ni même comme matérielle
ment vrai. J’accueillais comme une poésie cet étrange rêve
symbolique qui disait la multiplicité des existences et l
es stations étonnées de notre âme en des corps divers.
Mais la lourde maison aux cinq pauvres fenêtres, mon âme
l’avait-elle habitée réellement ? J’en doutais. Y reviendr
ait-elle un jour ? La supposition me paraissait absurde au
tant qu’angoissante.
Pourquoi donc aujourd’hui le dualisme de ma pensée me déc
hirait-il, brutal, indéniable ? Pourquoi me revoyais-je, e
nfant, sur des genoux maternels ? Pourquoi des remembrance
s de caresses douces montaient-elles lentement jusqu’à moi
? Et pourquoi aussi des souvenirs violents de baisers qui
0107 s’agitent et qui crient m’assaillaient-ils, – de brus
ques souvenirs de baisers qui vont mordre, qui mordent ?
Ils étaient anciens, ces baisers fougueux. Je les avais r
eçus dans ma petite chambre d’étudiant. Depuis des années,
je les avais oubliés, les sens endormis par la calme et q
uotidienne régularité des caresses conjugales. Aujourd’hui
, dans ma vie de fourmi neutre, ils me troublaient, nostal
giques appels vers les deux bouts de l’horizon, m’écartela
ient entre des regrets vers hier et des désirs vers demain
.
J’aurais voulu, tout de suite, redevenir l’homme à l’univ
ers si pauvre mais qui pouvait goûter l’amour, savourer le
baiser plus doux que
sucre de blé.
Et je m’inquiétais des dangers que me faisait courir mon
dualisme intérieur. Si, l’autre jour, quand le lourdaud m’
écrasa, j’étais morte tout à fait ; si mon corps de fourmi
se desséchait maintenant parmi les petits cadavres noirs,
sous la forêt triste du fraisier : Octave Péditant, celui
qui connut baisers violents et calmes caresses, et qui as
0108pirait à les retrouver, serait-il mort aussi ? Je fris
sonnais tout entier à cette idée : peut-être les dernières
caresses que je devais recevoir, je les avais reçues ; pe
ut-être mon étourdie me tuerait avant la fin de mon année
et je n’aurais à mon agonie que les froides consolations d
‘Aristote, neutre comme moi et fière, elle, d’être neutre
et, telle une nonne chaste, méprisante pour l’amour inconn
u ! Parfois j’injuriais la fée qui ne m’avait point garant
i la traversée de cette année ; qui, peut-être, voulait, e
n me laissant mourir fourmi, se délier de ses autres engag
ements. Et un long désespoir l’appelait, homme dressé haga
rd sur mon cerveau gauche. La bouche ouverte criait : « Re
nds-moi l’amour ! rends-moi l’amour ! » Elle disait aussi
: « Garde ton million ». Mais la phrase, commencée très ha
ut et très net, se perdait dans un indistinct bredouillage
. Car des corps de femmes m’apparaissaient, merveilles à v
endre, et j’aurais bien voulu pouvoir me les payer.
Les joies des spectacles et les joies de la science faisa
ient rire ma pensée gauche. Je n’ignorais plus que la scie
nce humaine étudie l’univers de bien pauvres yeux et en re
0109devenant homme je savais que j’irais à l’appauvrisseme
nt décoloré du spectacle. Mais le baiser, presque méprisé
autrefois, réapparaissait maintenant comme un absolu, comm
e la seule chose vraiment bonne, vraiment désirable.
Je marchais isolé dans ma songerie. Tout à coup, je m’arr
ête, étonné. Deux masses énormes, deux de ces terribles «
montagnes qui marchent sur deux pieds » sont là, devant mo
i, étendues sur l’herbe, côte à côte. Dès que fut remarqué
le soudain spectacle, avant même qu’en fût reconnue la na
ture et aidant sans doute pour beaucoup à cette reconnaiss
ance, l’odeur ignoble, qui deux fois déjà me cria des prés
ences humaines, m’envahit. Peut-être ne l’avais-je point s
entie plus tôt parce que je pensais uniquement en homme et
que la pensée perverti jusqu’à nos sens.
Il me sembla que les deux êtres s’étreignaient. Et mon âm
e humaine pleura.
Les proportions et les couleurs étaient trop changées pou
r que je puisse distinguer les gens les mieux connus penda
nt ma vie antérieure. Cette hypothèse jalouse me pinça les
nerfs : « C’est peut-être ma femme avec mon remplaçant !
0110» Au risque de me faire écraser, je grimpai sur une pa
rtie dénudée de la montagne la plus voisine et, furieuseme
nt, à deux reprises j’enfonçai mon aiguillon. La double pl
aie béante reçut toute ma provision de venin. Mais la mont
agne s’agita en puissants soubresauts et une fuite éperdue
m’emporta.
Quand je me crus hors de danger, je me reprochai ma témér
ité. La vie me devenait précieuse comme une angoisse finis
sante, puisqu’elle me rendrait un jour le baiser.
Ma course sans but m’avait conduite en des contrées incon
nues. Je me disposais à revenir vers la fourmilière, quand
j’aperçus, assez loin heureusement, une troupe de fourmis
, qui étaient des étrangères. Leur odeur, que le vent m’ap
portait, moins infâme que l’infection humaine, avait pourt
ant quelque chose d’hostile ; elle irrita et effraya mon o
dorat, comme l’uniforme d’un régiment ennemi irrite et eff
raye la vue d’un soldat isolé. Je manoeuvrai de mon mieux
pour les éviter, pour éviter la mort, pour éviter la perte
définitive de l’amour.
Mais elles furent, par mon odeur sans doute, averties du
0111voisinage d’une proie. Elles me poursuivirent âprement
, en une chasse sans merci. Je courais, haletante, me sent
ant perdue, entendant derrière moi les pas toujours plus r
apides, toujours plus rapprochés, de l’horrible meute.
Enfin, j’aperçus, au loin, le rempart rassurant de ma fou
rmilière. Derrière moi le bruit menaçant cessa. La bande m
échante s’était arrêtée. Devant moi, voisine, soulevant en
mon âme double tous les bonheurs, une troupe de mes compa
triotes.
Un courage me vint, transforma ma peur en colère. Je m’ar
rêtai, me retournai. Mon attitude fut un défi.
Mes amies avaient vu, avaient senti, avaient compris. Ell
es se rapprochèrent. Lentement, sur plusieurs lignes bien
droites, la troupe ennemie avança.
J’eus un frémissement belliqueux. Je crus qu’une grande b
ataille allait s’engager. Je voulus être la première à fra
pper.
Les deux troupes se sont arrêtées, à distance. Une ennemi
e se détache de la bande méchante, marche sur moi. Des deu
x côtés on nous regarde. Il n’y aura pas bataille, mais pr
0112obablement combat singulier.
Mon ardeur tombe à l’idée que je serai seule en péril ; j
e me sens moins brave pour l’action isolée que pour l’eniv
rante mêlée.
D’ailleurs mon adversaire est plus grande que moi. Je tro
uve injuste que mes amies me livrent à cette lutte inégale
. Ne devraient-elles point me faire remplacer par un solda
t de même taille que
le soldat ennemi ?
Une seconde, je m’abandonne, je me résigne à la mort. Il
me semble que mon abdomen sera heureux transpercé par l’ai
guillon ou que ma tête écrasée entre les mandibules goûter
a je ne sais quelle volupté.
Mais l’idée de ces étranges joies devient très caractéris
tiquement humaine. Les mandibules écrasant ma tête sont de
s bras qui m’étreignent pour le baiser. Et je me réveille
au courage, au désir de vivre. Je lutterai contre le faux
baiser meurtrier pour me conserver au vrai baiser, à l’étr
einte qui se desserre souriante et recommence plus douce.

0113 Mandibules ouvertes, antennes retirées en arrière, no
us avançons avec une lenteur qui guette. Tout à coup elle
s’élance sur moi, bond terrible, et, chute d’effroi, essai
e de me saisir aux thorax. J’ai bondi en même temps et nos
mandibules se sont heurtées, se sont froissées comme quat
re épées aux mains de deux violents combattants.
Elle recule pour prendre du champ, s’élancer de nouveau.
Je ne lui laisse pas le temps d’une nouvelle attaque. Je m
e jette sur elle en une fougue. Mes mandibules, vigoureuse
s assaillantes aux feintes promptes, aux promptes attaques
, se heurtent à ses mandibules rapides, toujours à la para
de.
J’entends derrière moi les musiques encourageantes, grisa
ntes, de mes amies. De l’autre côté viennent des harmonies
sauvages qui me grisent aussi, qui me grisent d’irritatio
n.
Une colère nous agite l’une et l’autre. Nos mandibules se
frappent furieuses de ne pouvoir atteindre le corps. Nous
avançons, nous nous dressons ; nos pattes antérieures se
saisissent, se mêlent indénouablement. Nous nous étreignon
0114s, nous tombons, horrible emmêlement ; nous nous roulo
ns à terre. Hélas ! je suis dessous. Finis pour mes veux,
les spectacles riches ou pauvres ; finis pour mon corps, l
es baisers âpres et les tendres
r
caresses. Emotions de l’amour, mon âme ne vous retrouvera
plus. L’aiguillon va me percer ; le venin va me pénétrer d
e sa brûlure. Voici, après les jactitations de l’agonie, l
‘immobilité farouche que le baiser même ne ferait plus fré
mir.
Le baiser ! le baiser je veux encore goûter le baiser. Qu
elle force nerveuse me secoue, me relève, me dégare ! Je s
uis presque derrière mon ennemie.
Rapide comme la mort subite, je chevauche sur elle et mes
mandibules serrent son dos. Déjà je suis ivre de victoire
. Le long bonheur qu’éprouvent mes tenailles vivantes en r
emontant, d’un mouvement régulier, au cou de celle qui fai
llit me tuer, qui faillit me séparer pour jamais des cares
ses féminines ! Avec la joie délirante qui me soulèverait
en frappant un rival d’amour, je serre le misérable cou en
0115tre mes crocs. Déjà la chaîne nerveuse est coupée ; dé
jà toute résistance est morte. Le triomphe ne me suffit pa
s. Il me faut, entre mes membres heureux, des tressailleme
nts d’agonie. Je continue à serrer. Mes mandibules se rapp
rochent dans les chairs saignantes, se touchent. La tête c
oupée tombe devant moi.
Mes amies accourent avec des chants orgueilleux. La troup
e hostile disparaît, rapide et furtive comme la honte.

XVI
Depuis le combat singulier, nous vivions sous une inquiét
ude. Aristote me disait souvent :
– Ne t’écarte pas. Il y a sûrement une fourmilière trop p
rès de chez nous. Gare aux isolées surprises par l’ennemi.

Je demandais :
– L’ennemi, c’est tout étranger ?
Ma chère Aristote me regardait avec un étonnement presque
triste et le mouvement rapide de ses antennes avait je ne
0116 sais quoi d’exclamatif que je ne crois pas trop mal t
raduire :
– Parbleu !
Par une après-midi écrasante de chaleur, je traînais un g
rain, lorsque je vis, près de notre cratère, une fourmi de
l’autre nid. Elle courait affolée, allant et venant, se c
achant derrière les herbes. Plusieurs troupes des nôtres é
taient par là et la pauvre égarée avait peu de chances de
passer sans être aperçue, sans que son odeur infecte attir
ât nos braves patriotes, comme odeur de charogne attire le
s corbeaux.
Mon cerveau droit me poussait à me jeter sur l’étrangère
qui sentait si mauvais et à la déchirer, ou plutôt à appel
er mes amies et à boire en une puissante griserie commune
le plaisir cruel. Mais mon esprit gauche me rappelait, att
endri, les dangers courus l’autre jour, confondait en une
sympathie mon péril passé et ce péril présent. En moi l’ho
mme triompha de la fourmi. Ce jour-là, je fus humain, au b
eau sens du mot.
Je courus à la misérable. Elle s’arrêta, attendit la mort
0117 avec résignation. Mes antennes lui dirent.
– Viens, je vais te conduire.
Ses antennes répondirent des frôlements qui pour moi, n’a
vaient aucun sens. Et je songeai : « Chaque patrie a son d
ialecte qui met entre elle et les autres patries une front
ière d’incompréhension. »
Heureusement, ma pensée d’homme se souvint que le langage
analytique seul diffère. Les gens des nations diverses pe
uvent par des gestes se dire synthétiquement l’indispensab
le, et le baiser a le même sens par tous pays humains. San
s doute, une musique affectueuse devait éveiller chez tout
es les fourmis les mêmes émotions heureuses. Je stridulai
des pitiés.
Une harmonie de stupéfaction me répondit. Je marchai en a
vant. On ne me suivit pas.
Je revins et je pris la pauvrette entre mes mandibules. E
lle me regarda comme le condamné regarde le bourreau et so
n corps, en un long tremblement, grelotta d’involontaires
musiques résignées.
Je la portais doucement, soigneusement. Le grelottement s
0118tridulent redevint étonné.
Arriva l’instant critique. Je m’arrêtai, embarrassée. A d
roite, le cimetière, où beaucoup des nôtres étaient allées
transporter le cadavre d’une vieille ouvrière. A gauche,
une grosse bande de travailleuses, parmi lesquelles Aristo
te.
Si nous dépassions ces deux dangers, ma protégée serait à
peu près sauvée. Mais ils étaient si rapprochés, ils étra
nglaient en un si étroit espace l’espoir.
Je songeai bien à m’éloigner de tous les deux, en tournan
t l’un ou l’autre. Ce serait si long, si hérissé d’inconnu
, de surprises, de périls ! Et puis, quand on est chargée
et qu’on ne va pas droit devant soi, il est si difficile d
e se diriger !
Je ne vis qu’un parti sage : nous glisser entre les deux
bandes, en nous éloignant davantage du cimetière, plus dan
gereux. Si nous nous heurtions à l’autre troupe, Aristote
comprendrait mes raisons, tout au moins céderait à mes pri
ères, et personne ne se révolterait contre son autorité.
L’inertie, l’indifférence, l’étonnement méfiant de ma pro
0119tégée rendait la marche lente et difficile. Un instant
je m’arrêtai, tremblante. Je regardai du côté d’Aristote.
A demi dressée sur les pattes de derrière, antennes tendu
es vers nous, elle semblait renifler l’odeur de l’étrangèr
e. Justement le vent lui portait cette infection. Bientôt
je la vis qui marchait sur nous, suivie de toutes ses comp
agnes.
Fuir était impossible. Ma course alourdie eût été bien vi
te atteinte.
Je déposai mon fardeau, je courus à Aristote. Mes antenne
s dirent la vérité et expliquèrent qu’une étrangère isolée
n’était pas un danger, qu’il n’y avait ici aucune raison
de tuer.
Aristote ne me répondit pas. C’est à une autre que ses an
tennes s’adressèrent. La nouvelle fut rapidement connue de
toutes et la bande s’ébranla.
Leur marche n’était pas notre marche ordinaire. Un désord
re joyeux et colère pressait mes compatriotes, les jetait
en avant, les unes sur les autres. Elles couraient, se dép
assaient, se heurtaient, comme soulevées par une houle ivr
0120e. Chacune voulait arriver des premières, être de cell
es qui entoureraient la proie, qui jouiraient et joueraien
t de son agonie, qui auraient la volupté de voir souffrir
et mourir, de faire souffrir et mourir.
Plus rapide que leur folie sanguinaire, je me jetai devan
t Aristote qui allait en tête. Je la suppliai d’avoir piti
é. Je lui dis :
– C’est peut-être une bonne fourmi, aussi douce, aussi ai
mante, aussi intelligente que toi. Pense à ma douleur si o
n te tuait sans raison, ô ma bien-aimée, comme tu veux tue
r celle-ci qui est peut- être aimée ailleurs.
Elle me bouscula, disant :
– C’est une étrangère !
Je revins à la charge :
– C’est peut-être l’Aristote de l’autre nid.
Elle répliqua :
– C’est une étrangère !
J’insistai :
– En quoi une étrangère est-elle moins fourmi que toi ? N
‘a-t-elle pas, comme toi, des antennes toujours frémissant
0121es de mille joies, de mille douleurs, de mille pensées
? N’a-t-elle pas, comme toi, des yeux à facettes, éponges
à boire toute la beauté environnante ?
Une bousculade brutale mit en déroute ma shakespearienne
énumération, et les antennes répétèrent :
– C’est une étrangère !
Mais je m’attachai à mon amie, désespérément. Et je conti
nuai :
– C’est, comme toi ou moi, un trésor de vie. Pourquoi le
détruire ?
– C’est une étrangère !
J’avais retardé la marche d’Aristote. Plusieurs maintenan
t la devançaient. Elle s’en aperçut, et sa colère devint v
iolente :
– Imbécile, tu me mets en retard !
D’une bourrade irrésistible, elle se dégagea et son élan
la porta de nouveau devant l’ignoble grouillement rapide e
t joyeux. En même temps, elle fit entendre une musique hai
neuse. Et la haine qu’elle chantait s’adressait en ce mome
nt à moi qui l’aimais aussi bien qu’à l’étrangère.
0122 Elles arrivaient. Ce fut une bousculade, un fourmille
ment indescriptible. Elles grimpaient les unes sur les aut
res. Toutes voulaient leur part de la communion de haine.
Chacune tirait, pinçait, tenaillait, un bout de patte, un
bout d’antenne, un bout de palpe. La patiente était tortur
ée dans tous ses membres par cette horde qui se grisait de
cruauté. Aristote tenait la tête dans ses mandibules et,
à petits coups heureux, lents, répétés, semblables à d’étr
anges baisers sadiques, elles mordillait, faisant durer la
volupté.
Je ne sais quel besoin de joie me venait du spectacle de
toutes ces joies, du spectacle de cette douleur. J’étais é
coeurée et pourtant un instinct puissant me soulevait, me
portait vers l’infâme jouissance, me jetait moi aussi sur
la proie à torturer.
Je n’y cédai point, mais la peur d’y céder me lança dans
une fuite.
J’entrai à la fourmilière. En traversant une chambre de l
arves, je dis à une nourrice :
– Pourquoi se donner tant de peine à créer de la vie, qua
0123nd d’autres camarades s’amusent à faire de la mort ?
Elle me répondit :
– J’ai compris successivement chaque mouvement de tes ant
ennes ; mais, maintenant qu’elles se sont arrêtées, je ne
comprends plus.
Je passai avec une musique hautaine. Je m’enfonçai aux pl
us noirs souterrains et, seule, immobile, je me mis à song
er.
Ma tête était très douloureuse. L’homme y triomphait inso
lemment, comme si jamais homme n’eût tué un homme pour une
différence de race.
Aristote me retrouva. Visiblement, elle me cherchait. Ell
e me demanda, très douce :
– Est-ce que je t’ai fait du mal tout à l’heure ?
– Oui. Tu as tué mon affection pour toi.
– Je ne te comprends pas. Je t’ai bousculée un peu viveme
nt, sans doute. Mais je n’avais pas le temps de calculer e
t de modérer mon geste : tu allais m’enlever ma part de la
grande joie.
– Ce n’est pas de m’avoir bousculée que je t’en veux. C’e
0124st d’avoir tué sans raison.
Elle s’étonna :
– Sans raison ?… Une étrangère !
– Je te méprise d’avoir tué ta semblable.
– Ma semblable ?… Une étrangère !
– Le hasard aurait pu te faire naître dans sa fourmilière
ou la faire naître ici.
– Décidément, tu es une inventeuse de folies inouïes.
Elle ajouta :
– Tes paroles sont l’absurdité même. On est du pays d’où
l’on est, et l’étranger est toujours l’étranger.
Et elle s’éloigna avec des musiques belliqueuses.
Elles me furent horribles. En mon cerveau gauche, elles é
branlèrent d’étranges souvenirs musicaux. L’homme, tout à
l’heure si fier de son humanité, se dressait maintenant, a
gressif, les poings fermés, les yeux hors de la tête, le c
orps lancé en avant, précipité tout entier vers un imagina
ire ennemi. Ce n’était plus un homme ; c’était un Français
hurlant la Marseillaise.

0125XVII
Peut-être devrais-je dire en une fois tous tes souvenirs
guerriers de ma vie de fourmi. Ils me sont trop pénibles.
Je souffre trop en songeant que l’enrichissement des joies
communes, que la beauté plus opulente de l’univers ne nou
s rendent pas moins cruels et que l’esprit peut s’abreuver
de bonheurs sans répudier l’absurdité laide de tuer de se
mblables instruments de bonheur.
J’aime mieux me reposer un instant à retrouver mes pacifi
ques travaux. D’ailleurs, il me semble que je suivrai ains
i l’ordre chronologique et que beaucoup de temps s’est pas
sé entre les deux alertes que je viens de conter et les vé
ritables guerres que nous eûmes à soutenir.
Il me semble… mais je n’affirme pas. Pour mon esprit hu
main, toute ma vie de fourmi est une monotone mer d’oubli
sous une nuit sans étoiles. De vagues îles de rêve y flott
ent, presque inabordables, agitées et comme mises en fuite
par mes mouvements mêmes pour en approcher. Je ne sais co
mment fit Apollon, quand il fixa la flottante Délos. Moi,
je suis un maladroit fixeur d’îles. Je ne réussis à attein
0126dre leur balancement fuyant que par des ruses, trop ga
uches sans doute, qui toujours les brisent en morceaux, le
s dispersent dans l’infini noir. Et il m’est difficile d’i
nscrire une date un peu exacte sur les rares débris que je
saisis.
Pourtant je suis presque certain que les grands combats c
ommencèrent vers la fin de la moisson.
On se prépare longtemps à l’avance pour cette récolte qui
doit nous nourrir toute l’année. Les plantes qui fourniro
nt nos grains sont à peine en fleur, et déjà on se préoccu
pe de faciliter les futurs travaux. On visite d’abord les
terrains de moissons de l’année dernière et on cherche tou
t autour du nid, dans un rayon de cinquante à soixante mèt
res, si de nouveaux champs se sont créés.
Aussitôt que les divers domaines à moissonner sont bien c
onnus, on relie les nouveaux à la fourmilière par des rout
es neuves et on répare les vieux chemins détériorés par l’
hiver.
Les routes sont d’un tracé net et vont presque toujours e
n droite ligne. On les établit en creusant légèrement le s
0127ol et en débarrassant le parcours de tous les déblais,
pierrailles, feuilles et autres obstacles qui pourraient
entraver la marche. Les herbes, fauchées à ras du sol avec
nos mandibules, sont rongées de nouveau chaque fois qu’el
les reparaissent. La largeur de la voie varie selon l’impo
rtance du champ où elle conduit et les difficultés du défr
ichement. Je connais d’étroits chemins de quatre centimètr
es et de magnifiques routes de vingt centimètres.
Dans les endroits dangereux, partout où des attaques de f
ourmis ennemies ou d’insectes carnassiers sont à craindre,
le passage est protégé : le plus souvent le chemin se fau
file entre deux remblais glissants et croulants, construit
s sur le même modèle que le cratère qui défend notre nid ;
quelquefois il est couvert d’une voûte maçonnée ; parfois
il s’enfonce, se
transforme en galerie souterraine.
Voici comment on procède pour la construction des voûtes.
On élève, aux deux bords de la route, deux murs parallèle
s. Dès que ces murs atteignent une hauteur suffisante, on
incline vers l’intérieur les matériaux qu’on y ajoute. Le
0128travail a lieu simultanément sur les deux murailles et
en plusieurs points, chaque fourmi oeuvrant librement, où
il lui plaît, quand il lui plaît, comme il lui plaît.
L’oeuvre avance inégalement, selon le nombre et l’ardeur
des ouvrières qui s’emploient ici ou là. Bientôt en quelqu
es endroits les deux côtés se rejoignent. Ces premières cl
efs de voûte forment des points d’appui pour l’adjonction
de nouvelles parcelles de mortier.
Successivement d’autres arceaux se soudent. Le viaduc enf
in approche de sa forme définitive. Quelques trous restent
seuls, dispersés dans sa partie supérieure. On bouche ces
ouvertures avec soin et la fabrique est terminée.
La construction des chemins couverts est oeuvre rare. Pre
sque toujours les remblais glissants, murailles qui s’écro
ulent sous le poids de l’agresseur et l’entraînent dans le
ur ruine, paraissent suffisants. Dans les passages très da
ngereux le tunnel est adopté de préférence. Car on peut cr
euser par tous les temps, tandis que l’élévation d’une voû
te n’est possible que par une pluie fine et dans les quelq
ues heures d’humidité qui suivent la pluie.
0129 Nous n’avons, en effet, aucun moyen de donner nous-mê
mes quelque cohérence à la terre employée et nous sommes o
bligés d’attendre le bon vouloir de la nature.
Murailles et voûtes sont formées uniquement de terre moui
llée. Chaque ouvrière apporte une petite pelote qu’elle vi
ent de ratisser du bout de ses mandibules. Elle l’applique
à l’endroit choisi ; puis elle la divise, la pousse avec
les dents, s’applique à remplir les plus petites inégalité
s de la construction. Les antennes palpent chaque brin de
terre, s’assurent qu’il est bien disposé ; puis les pattes
antérieures pressent légèrement pour affermir.
Ces parcelles de terre mouillée ne tiennent d’abord que p
ar juxtaposition. Mais vienne une averse : elle les liera
plus étroitement, égalisera, polira, vernira en quelque so
rte la convexité de la voûte et l’extérieur des murailles.
Les dernières rugosités de la maçonnerie disparaîtront. O
n ne verra plus qu’une couche de terre bien unie que conso
lidera la chaleur du soleil.
Parfois une pluie trop violente détruit les travaux comme
ncés, emporte même des voûtes achevées mais qui n’ont pas
0130eu le temps de sécher, et la besogne est à refaire. On
la refait toujours. La fourmi est persévérante jusqu’à l’
entêtement. Elle s’acharne non seulement à obtenir le résu
ltat définitif, mais encore à le produire par le moyen pri
mitivement choisi. Même quand les circonstances, d’abord f
avorables, tournaient complètement contre nous, je n’ai ja
mais vu abandonner l’entreprise d’une voûte pour creuser u
n tunnel. Nous recommencions dix fois, vingt fois le trava
il, dix fois, vingt fois détruit par les choses méchantes.
Une colère obstinée nous soulevait, nous soutenait. Ce n’
est pas nous qui céderions. Il faudrait bien que l’hostili
té des choses finît par être vaincue…
Si les chemins voûtés sont assez rares, en revanche toute
s les routes se bordent, de distance en distance, de légèr
es constructions. Ce sont des abris préparés pour les ouvr
ières et les provisions qu’elles portent. Ces sortes d’hôt
elleries ont beaucoup d’usages utiles. Quand on est fatigu
ée, on s’y repose en sûreté. Est-on poursuivie par un enne
mi, on s’y réfugie, cachée, introuvable, ou tout au moins
protégée par les murs, pouvant attendre du secours ou, pou
0131r la fuite, les forces revenues, une seconde d’inatten
tion de l’assiégeant. On s’y abrite en cas d’orage. On peu
t y passer la nuit, si on s’est trop attardée. Le soir on
y entrepose le produit d’une récolte ou d’une chasse qu’on
viendra reprendre le lendemain, transporter à loisir.
Voici les routes en état, bien défrichées, les vieux tunn
els déblayés, les anciennes voûtes et les anciens refuges
réparés. Tout est prêt pour le grand labeur. On attend en
une sorte de joie inquiète, on passe de longues heures à e
xaminer
l’état de maturité des grains.
Enfin venue l’époque fatigante et heureuse de la moisson.
Au travail ! au travail !
Dès le matin, sentes, chemins et routes sont noirs de mon
de. D’un côté, la colonne rapide de celles qui, libres de
leurs mouvements, courent à la besogne. De l’autre côté, p
lus lent mais aussi joyeux, le retour chargé.
Paresseuse, éveillée seulement au brouhaha des premiers d
éparts, je suis sortie du nid, lentement, pensive, un peu
triste. Mais l’activité de mes amies me fait honte, m’exci
0132te. Je cours moi aussi à la moisson, mon mal bercé, en
dormi par le rythme laborieux.
Les grains jonchent le sol, mûrs, sonores. Leur forme all
ongée et la fente qui d’un côté s’enfonce font sourire ma
pensée humaine : ne ressemblent- ils point, les grains pré
cieux, aux pains croustillants qu’on mettait sur ma table
? Tandis que mes mandibules ramassent une graine, la souti
ennent, la rapportent au nid, je me sens, à gauche, un hom
me du peuple qui marche heureux, sa bonne miche sous le br
as. En peu d’heures, ce travail facile est achevé ; plus r
ien à glaner dans le petit champ. Courons à un autre domai
ne.
Les grains, ici, ne sont pas encore tombés. Il faut les c
ueillir, là-haut, au sommet des tiges. Mais ils sont bien
mûrs, prêts à s’échapper. Cueillette facile et amusante. J
‘ai grimpé jusqu’à un épi. Mes pattes entrouvrent l’envelo
ppe de chaque graine, et mes mandibules tirent le grain, l
e font tomber. Au pied de la grande tige secouée par le ve
nt où je travaille comme on joue, mes amies recueillent le
s bonnes choses que je lance, les emportent à la maison où
0133 j’en retrouverai ma part fortifiante. Ma pensée gauch
e sourit encore : je suis un enfant dans un arbre fruitier
et je jette à des camarades de gros fruits joyeux. Ou enc
ore je suis une petite fille qui égrène des perles sourian
tes.
Le plaisant travail dure quelques jours. Puis glanage et
cueillette n’offrent plus rien. Il faut aborder la véritab
le moisson. Les grains, moins mûrs, adhèrent fortement à l
eur enveloppe. Chacun sera très long à détacher. Il vaudra
mieux faire cette besogne à l’intérieur, tranquillement,
à loisir, sur des épis étendus immobiles. Ici détachons l’
épi tout entier. Travail rude. Je ronge la tige, au point
où l’épi commence. Aristote, cependant, a pris un coin de
l’épi entre ses mandibules, tenailles qui ne lâcheront poi
nt, et, s’arc-boutant sur ses pattes postérieures, elle to
urne, elle tord. Elle est très adroite, Aristote ; pourtan
t ses pattes quelquefois me rencontrent, se crispent sur m
oi au lieu de se river à la plante, me soulèvent, m’arrach
ent de mon poste dangereux, me suspendent à demi dans des
vertiges. Enfin, la tige rompt, le sommet utile et lourd t
0134ombe. Aristote a juste le temps de se garer, et j’ai f
ailli, moi aussi, être entraînée dans la chute.
Des aides accourent. Nous emportons notre conquête, épi é
norme dont les barbes, çà et là, se balancent comme des an
tennes trop raides.
Fatiguées par ce grand effort, nous ne revenons pas au ch
amp. Nous nous joignons aux travailleuses du dedans. Nous
épluchons notre épi, nous dégageons chaque grain de son en
veloppe, comme nous dégagerions une jeune fourmi de son co
con de nymphe ; nous emmagasinons ces richesses dans un gr
enier bien sec. Nous transportons hors du nid l’épi vidé d
e tous ses trésors. Nous l’abandonnons sur un de ces amas
de déchets qui font à notre ville une ceinture de collines
artificielles.

XVIII
Il y avait, aux environs de notre nid, un quartier où nou
s allions rarement. Le sol en était peu fertile et le terr
ain trop accidenté y rendait tout travail pénible. Entre a
0135utres obstacles, il présentait à trois pas du cratère
deux chutes à pic, quelque chose comme des marches de ving
t centimètres chaque – vingt centimètres, plus de trente f
ois ma hauteur.
En mes heures de tristesse humaine, je me promenais quelq
uefois de ce côté, comme un poète mélancolique s’attarde e
n une lande déserte.
Un jour, j’y découvris une pièce de gibier excellente et
énorme. C’était une grosse chenille. Elle était noire à me
s yeux d’alors, elle serait sans doute jaune ou verte à me
s yeux d’aujourd’hui.
Je ne pouvais songer à m’emparer seule de la proie formid
able. Je courus appeler des amies.
Nous retrouvâmes le puissant gibier juste au pied de ces d
eux marches d’un escalier de géants ; au pied de ces deux
marches qui, pour nous, étaient hautes comme seraient haut
s, pour vous, des degrés de cinquante à soixante mètres.
Nous nous jetâmes sur la chenille, l’accablant de nos cou
ps. Elle s’agita désespérément, presque tout de suite hors
d’état de fuir. Nos mandibules et nos aiguillons s’enfonç
0136aient voluptueux dans sa chair molle. Bientôt les conv
ulsions de l’agonie cessèrent.
Le difficile était de transporter cette proie encombrante
au sommet de l’escalier gigantesque. Pendant des heures,
nous relayant continuellement, nous avions essayé de lui f
aire franchir la hauteur colossale du premier rocher. Touj
ours, au début même de l’ascension, la chenille retombait,
entraînant dans sa chute la foule cramponnée à son corps.

Par la faute de mes réflexions humaines, j’étais souvent
la première à me décourager. Quand Aristote était là, j’av
ais honte de ma lâcheté et je n’osais guère abandonner le
travail.
Aristote, ce jour-là, était absente. Je m’éloignai avec un
geste d’indifférence, tandis que mes camarades recommença
ient interminablement l’inutile ascension, se meurtrissaie
nt, obstinées, à la même chute indéfiniment renouvelée.
Je rencontrai mon amie. Je songeai que l’expédition malhe
ureuse ferait l’objet de beaucoup de conversations. Certai
nement on lui exposerait le problème. On lui dirait : « To
0137i si ingénieuse aurais-tu trouvé un moyen ? » Puisqu’e
lle n’ignorerait rien, je m’empressai de raconter moi-même
.
Elle alla voir, se mêla aux travailleuses, fut une fois,
du nombre de celles qui grimpaient lourdement chargées, de
celles qui tombaient avec le fardeau roulant.
Une seule fois !… Je fus très étonnée de la voir s’éloi
gner après cette unique tentative. Un long moment, elle se
tint à distance, immobile, les antennes tendues vers l’in
surmontable obstacle, en une attitude de méditation profon
de. Je restais auprès d’elle sans troubler ses réflexions.

Tout à coup, ses antennes frémirent, résolues.
Puis elle stridula un chant triomphal et elle eut des mouv
ements de joie étrange, des mouvements de joie folle qui é
voquèrent en mon cerveau gauche l’image d’Archimède couran
t les rues de Syracuse et clamant : Eurêka ! Eurêka !
– Viens, me dit-elle. Prenons quelques camarades avec nou
s. Tu verras.
Nous voici nombreuses à la suite d’Aristote ; elle se dir
0138ige vers la fourmilière, elle y entre, marche longtemp
s dans les souterrains, sans que nous puissions deviner où
elle va.
Elle s’arrête enfin, antennes tendues, tourne sur elle-mê
me. Puis ses antennes touchent les parois du mur, longueme
nt, lentement, comme si elles y cherchaient quelque chose.
Ses palpes et ses pattes antérieures étudient aussi :
Elle se tourne vers moi, me dit :
– Suivez-moi en élargissant le trou que je vais creuser.

Je transmets le mot d’ordre. Et, sans autre explication,
nous voilà à ce travail dont nous ne prévoyons pas le but.

Telle est notre confiance en l’esprit d’Aristote : nous t
ravaillons des heures, sans demander ce que nous faisons,
ce que nous voulons, où nous allons.
La lumière, tout à coup, nous aveugle. L’épaisse muraille
est percée. Nous sortons derrière Aristote. Et nous chant
ons notre admiration et notre joie. Car nous débouchons au
bas de l’obstacle, invincible à la force et à l’adresse,
0139vaincu par le génie de notre amie. Nous nous attelons
triomphales à notre proie, nous l’entraînons dans les sout
errains et nous fermons légèrement l’ouverture devenue inu
tile.

XIX
Depuis longtemps, nul incident inquiétant ne s’était prod
uit. Nous avions oublié les anxiétés causées par la meute
qui me poursuivit, renouvelées par la présence inexplicabl
e de l’étrangère. Nous travaillions, tranquilles, heureuse
s, tout entières à la fructueuse moisson.
– L’année est excellente, me répétait souvent Aristote.
Nous ne prenions aucune précaution. Nulle sentinelle ne g
ardait les portes. Il arrivait que nous étions toutes deho
rs, occupées à recueillir les grains.
Ce jour-là, nous moissonnions notre dernier champ, le plu
s grand, le plus fertile, mais le plus éloigné. Toute la j
ournée nous y avions travaillé sans revenir au nid. On ent
reposait la récolte dans les divers refuges échelonnés le
long de l’interminable route. Dans notre hâte, nous encomb
0140rions même tunnels et chemins voûtés. Le soir, en rent
rant, on rapporterait ce qu’on pourrait, ce qui était le p
lus mal abrité. Le transport du reste aurait lieu plus tar
d. Aujourd’hui, un orage menace et il faut sauver le plus
de grain possible, avant que la pluie, la grêle peut-être,
le couche sur le sol soudain boueux. D’ailleurs ce champ,
très vaste, aux limites inconnues, ne nous appartient pas
à nous seules. Les hommes le dévastent tous les ans. Il p
araît qu’ils sont déjà en train de le dépouiller, là-bas,
de l’autre côté. Même si l’orage va tomber plus loin, il e
st urgent de moissonner tout ce qu’on pourra, car demain,
les affreuses montagnes qui marchent sur deux pieds seront
probablement où nous sommes et, en quelques coups des imm
enses mandibules artificielles dont elles allongent leurs
immenses pattes, abattront tous les épis.
Le soir arriva, trop tôt à notre gré. Il faisait nuit pre
sque noire quand nous nous décidâmes au retour. J’allais a
vec Aristote, très en avant. Un grain médiocre me chargeai
t légèrement. Dès que nous arrivions au bout d’une montée,
nous nous arrêtions pour nous reposer et nous nous dressi
0141ons pour admirer, spectacle puissant, cette armée paci
fique qui marchait, porteuse hâtée de richesses, sous les
rayons amis de la lune, de plus en plus rares, de plus en
plus dévorés par les nuages hostiles.
Une dernière fois, au sommet du cratère, nous avions cont
emplé, orgueilleuses, la grande foule en marche, lorsque,
au moment de descendre, Aristote, de ses antennes soudain
inquiètes, me fit une recommandation de prudence.
– Qu’y a-t-il ? demandai-je.
– Je ne sais pas au juste. Mais il se passe quelque chose
d’effrayant.
Elle reprit, après un repos :
– Ne bouge pas… Ne fais pas de bruit…
Les antennes tendues vers le nid, elle aspirait.
– Ne sens-tu rien ? demanda-t-elle.
– Ça sent mauvais.
Ses antennes dirent, furieuses :
– Ça sent l’étrangère !
Au même instant, des fourmis sortaient nombreuses de notr
e nid, se jetaient sur nous, nous bousculaient, nous faisa
0142ient rouler hors du cratère. Nous dûmes fuir précipita
mment. Je suis fier de n’avoir pas abandonné mon fardeau d
ans ma fuite.
L’ennemi ne nous poursuit pas. Nous courons jusqu’à nos p
remières compagnes. Nous leur expliquons ce qui arrive : p
endant notre absence, la cité a été envahie, non point mêm
e par des étrangères de notre espèce, mais par des fourmis
ignoblement dessinées, à petite tête bête, à pétiole inél
égant. (Depuis mon anamorphose, j’ai cherché à identifier
nos ennemies de ce jour-là. De balbutiantes comparaisons e
ntre ma vision d’alors et mon examen d’aujourd’hui me chuc
hotent que ces fourmis devaient appartenir à l’espèce nomm
ée par les formicologues formica rufibarbis). Allions-nous
, nous, nobles aphoenogaster barbara, nous laisser expropr
ier par de viles rufibarbis ?…
Cependant les plantes frémissaient sous l’approche de l’o
rage. Dans le ciel devenu noir, tout un côté fut un ébloui
ssement blanc au milieu duquel frissonnait un éclair.
La fureur nous saisit, et la crainte d’être encore dehors
tout à l’heure, sous la pluie qui cinglerait, parmi les h
0143erbes qui s’agiteraient éperdues, dans l’affolement de
s êtres et des choses.
Continuellement de nouvelles fourmis arrivaient et nous é
tions en ce point, débordant la route, comme un fleuve heu
rté à un barrage et qui se répand hors de ses rives en imm
ense lac noir.
De l’arrivée continue de nos camarades une force surgissa
it grandissante qui nous poussait en avant vers la vengean
ce, vers la patrie et la sécurité à reconquérir.
– En avant, en avant ! disaient toutes antennes.
– En avant, en avant ! répétaient toutes les attitudes.
– En avant, en avant ! chantaient de belliqueuses musique
s.
Et je revis, sur mon cerveau gauche, l’être de violence q
ui, un jour déjà, s’y dressa, poings fermés, bouche largem
ent ouverte, clamant la Marseillaise.
Aristote et moi en éclaireurs, les autres à cinq ou six l
ongueurs derrière nous, nous avançâmes.
Mais les envahisseuses font une sortie, s’élancent vers n
ous. La marche rapide, la tête élevée, les mandibules entr
0144ouvertes, elles sont formidables. Mon cerveau gauche s
e rappelle une énorme chienne qui, parce que j’approchais
trop de ses petits, se jeta sur moi, poils hérissés et den
ts menaçantes. J’ai peur. Je regarde Aristote, qui hésite.
Et voici, brusque, un éclair qui nous aveugle à moitié, q
ui rend toute la scène effroyablement infernale, qui arme
fantastiquement nos ennemis, qui nous précipite en une fui
te effarée.
Nous fuyons et, devant nous, toute la troupe court, paniq
ue affolée. Nous nous arrêtons seulement au lieu de la pre
mière station, à l’endroit où tout à l’heure nous chantion
s si vaillamment : « En avant, en avant ! »
Et toujours de nouvelles compatriotes arrivent chargées,
veulent continuer leur marche, nous obligent à des explica
tions où, pour dominer notre honte et aussi parce que dans
l’éclair tout nous a vraiment paru énorme, nous grandisso
ns ennemis des événements.
La pluie tombe, lourde. Chaque goutte violente est une bl
essure. Allons-nous rester là sous le déluge qui commence,
nous laisser noyer par la prochaine inondation, nous lais
0145ser écraser par la chute répétée des gouttes brutales
?
Nous sentons l’inutilité d’une nouvelle attaque en ce mom
ent où tout nous est ennemi. Nous courons, désordre innomb
rable, au pied et sur le tronc de l’arbre le plus voisin.

Là ce sont des plaintes, des lamentations lâches ; c’est
la perte absolue de tout sang-froid, de tout pouvoir d’étu
dier la situation ; c’est la déroute de nos facultés de pr
évoir et de pourvoir.
– Tout est perdu ! tout est perdu ! répètent les antennes
.
Et des musiques s’élèvent, d’une tristesse poignante.
N’est-ce point ici le commencement de la mort
de tout un peuple ?…
Sous l’orage, notre arbre s’agite, menace de rompre. Il n
ous abrite du vent, mais la pluie déjà traverse son feuill
age appauvri, tombe sur nous avec des feuilles, avec des r
amilles, avec des branches.
Et voici la chute des énormes rochers ronds de la grêle.
0146
Je demande à Aristote :
– Ne trouveras-tu aucun moyen de nous sauver ?
– Je cherche, répond ma géniale amie.
J’implore, tremblante :
– Tu ne désespères pas de trouver, n’est-ce pas ?
– Je ne désespère jamais…
Elle ajoute :
– Tes paroles me gênent. Laisse-moi réfléchir.
A grands pas songeurs, elle s’éloigne. Je la suis de loin
. Bientôt, elle disparaît dans cette affreuse cohue frisso
nnante. Je me sens seule, au
milieu de l’égoïsme des désespoirs.
Elle revient, la vaillante, l’ingénieuse, celle aux mille
ressources. Ses antennes disent :
– Nous sommes sauvées. Suivez-moi.
Mes antennes tressaillent sur les antennes les plus voisi
nes :
– Aristote dit que nous sommes sauvées. Suivez-nous.
Le mot d’ordre se transmet, rapide, à toute la foule. La
0147plupart viennent. Plusieurs ont perdu toute vaillance,
toute force d’espoir et restent là. stupides, attendant l
a mort ou le miracle.
Ah ! la marche difficile et dangereuse, parmi les fleuves
inconnus et les mers inattendues creusés par l’orage, sou
s la pluie contondante, sous la grêle qui tue, sous le fla
gellement des herbes et la chute des branchages, dans le l
ong effarement tâtonnant de la nuit, dans l’affolement bru
sque des éclairs ! Combien de nos amies sont mortes, noyée
s ou écrasées ! Combien se sont égarées, errent isolées à
travers l’immense fondrière des périls !
J’ai l’impression angoissante que notre nombre diminue à
chaque pas. Je n’ose regarder autour de moi, constater com
bien nous sommes peu, combien nous sommes moins. Et j’igno
re où nous allons, armée à chaque instant décimée, armée v
agabonde et sans refuge, armée continuellement battue sans
combat.
Maintenant nous descendons, chute qui roule et qui se bou
scule, les deux marches gigantesques vers lesquelles on va
si rarement. Et au pied de l’escalier, dans une boue glua
0148nte, enlisante, sous la colère diminuée de la pluie, m
ais sous la rage nouvelle d’une cataracte, nous nous arrêt
ons.
La lueur d’un éclair frémit, me montre Aristote qui trava
ille. Ses mandibules grattent la terre mince, rouvrent la
galerie creusée l’autre jour pour introduire la chenille e
n nos trésor. Je comprends. Une joie de délivrance et de t
riomphe me soulève. Et les musiques que je stridule donnen
t à nos compagnes un espoir ignorant mais puissant.
Nous rentrons dans la cité dont nous nous crûmes exilées
pour mourir. Par de longs et prudents détours nous pénétro
ns aux souterrains les plus bas. L’orage y a chassé nos en
nemies. Nous les attaquons dans la nuit profonde, dans leu
r sommeil ou dans le sursaut effaré d’un réveil plus paral
ysant qu’un cauchemar. Depuis longtemps, le cratère inondé
a rendu inabordable, elles le savent, l’entrée de la four
milière et elles ne peuvent concevoir que nous sommes là.
La stupeur nous les livre presque toutes immobiles. Une fu
ite éperdue en jette quelques-unes dans le labyrinthe obsc
ur de nuit, obscur d’ignorance, obscurci de terreurs. Ecla
0149irées des flambeaux mouvants de nos souvenirs, nous le
s poursuivons, âprement joyeuses, dans toutes les retraite
s où la peur les disperse. La fourmilière est un piège imm
ense où l’on tue partout, dans les galeries étroites, dans
les salles vastes, dans les carrefours, dans les impasses
. Des étrangères se cachent derrière les grains, stupides,
comme s’il ne faisait pas nuit, comme si leur odeur de pr
oie à moitié pourrie déjà n’était pas le seul guide de not
re chasse impitoyable. D’autres fuient, fuient toujours de
vant notre poursuite qui ne se fatigue point, se précipite
nt jusque dans la partie inondée de la ville, n’échappent
à nos mandibules que pour mourir enlisées en une boue épai
sse. Une heure après notre entrée, il ne restait plus une
seule rufibarbis.
Malgré le succès qui nous remplit d’orgueil, nous maudiss
ons les abominables agresseurs : beaucoup de nos camarades
ont péri sous l’orage et nos pauvres enfants, larves et n
ymphes, dont les étrangères n’ont pris nul souci, qu’elles
n’ont même pas descendus, sont noyés, là-haut, dans la pr
emière galerie.
0150 Plusieurs jours tristes furent employés à transporter
tant de cadavres au cimetière, à mettre en ordre le tréso
r, hélas ! bien enrichi, de la mort.
Les rufibarbis ne reçurent aucun honneur. On les jeta sur
les tas de déchets, au milieu des barbes d’épis et de l’i
nulité vide des enveloppes de grains.

XX
Les grands travaux de la moisson étaient finis. Nous étio
ns dans une période de repos relatif. Après de longs somme
ils, nous nous promenions à la recherche de quelque gibier
ou nous nous livrions à d’interminables causeries. Notre
toilette occupait aussi bien des moments. Je regardais Ari
stote lécher son thorax, ses pattes, son abdomen ou en de
lentes frictions passer et repasser ses pattes antérieures
sur sa tête inclinée, et je songeais aux attitudes des de
ux chats qui rôdaient dans ma maison humaine.
Nous étions aussi des gens de loisir qui jouent entre eux
. En dehors de la conversation, cette joie, nos distractio
0151ns étaient des amusements gymnastiques, la course et l
a lutte surtout. Nous nous placions deux, trois, jusqu’à s
ept ou huit de front sur une de nos routes les plus belles
et les moins accidentées. Une camarade postée un peu en a
vant sur le remblai se dressait soudain, toute droite, gra
ndie encore par ses antennes levées comme un double panach
e frémissant. Son geste était le signal du départ.
Nos six pattes se hâtaient toujours vers le même point. L
e but invariable était le cratère, là- bas, qui disait le
repos, la sécurité et les joies douces, le bon cratère dre
ssé vers le ciel, architecture de terre et de souvenirs, e
t qui nous parlait comme le clocher du village parle à l’h
omme simple qui naît, vit et meurt dans la même chaumière.

Plus souvent encore, l’une de nous abordait une camarade
de même taille, de force à peu près égale, et la défiait à
la lutte. La provocatrice flattait de ses pattes la tête
de l’amie provoquée et ses antennes dansaient rapides. Rar
ement on se parlait pour le défi. L’attitude, la caresse d
es pattes et la danse puérile des antennes suffisaient à d
0152ire notre désir.
Les antennes de la camarade répétaient la mimique joyeuse
, comme les bras d’un lutteur, dans les politesses qui pré
cèdent les efforts
contraires, rendent le salut à l’adversaire.
Puis, promptes, les deux fourmis joyeuses se dressaient s
ur les pattes de derrière et elles se saisissaient avec le
s deux pattes antérieures, avec les mandibules aussi, mais
avec des mandibules amies qui ne presseront pas, qui ne b
lesseront pas, et le combat pacifique commençait.
Se sentait-on faiblir, d’une rapide bousculade et d’un le
ste glissement on se dégageait. Mais on revenait, brusque,
on tâchait de saisir l’adversaire d’une façon plus favora
ble. Parfois, de longues minutes, on s’étreignait, se déli
vrait, s’attaquait de nouveau, se renversait, se relevait,
avec une ardeur qui ne se lasse pas, avec un amour-propre
qui ne permet à aucun de se reconnaître vaincu.
Il m’arrivait rarement de combattre. J’aimais mieux regar
der, jouir par mes deux pensées : l’une qui voyait à l’aid
e de mes yeux d’alors, l’autre qui se souvenait. Car sur m
0153on cerveau gauche souriaient de plaisantes images : so
us une tente, des lutteurs nus, en des mouvements qui fais
aient valoir la jeunesse forte et souple de leurs formes,
se pressaient, se tordaient, se soulevaient. Comme le ciel
nocturne s’anime d’étoiles, le spectacle recevait une vie
nombreuse de tant de regards curieux. Et un long silence
d’attente vibrait, comme tendu, pour soudain crépiter d’un
animes applaudissements.

XXI
Le grand orage qui avait rendu si meurtrier notre exil d’
une heure nous avait causé aussi bien des dommages matérie
ls. Je ne parle que pour mémoire du cratère et des galerie
s supérieures obstruées par les dépôts de l’inondation et
qu’il fallut nettoyer péniblement. Ceci n’était que du tra
vail, et le travail nous trouvait toujours prêtes. Mais la
tempête avait diminué nos richesses d’une façon sans dout
e irréparable : elle avait couché dans une boue épaisse le
s plantains et les marguerites qui environnaient le nid, e
0154t tout notre bétail avait péri misérablement.
Je n’ai pas eu l’occasion jusqu’ici de dire nos moeurs pa
storales et d’indiquer les ressources considérables que no
us fournit le bétail.
Certains insectes sécrètent un sirop clair et sucré que l
eur anus rejette en gouttelettes périodiques. Ces gouttes
forment un aliment reconstituant et agréable. Il paraît qu
e certaines fourmis appartenant au genre lasius n’ont pas
d’autre nourriture. Un tel régime nous aurait paru insuffi
sant. Il nous fallait surtout du blé et de la chair d’inse
ctes. Mais cette sorte de lait sucré était très apprécié c
omme gourmandise, il apportait à nos repas un agréable élé
ment de variété et, en somme, nos troupeaux étaient pour n
ous une richesse non négligeable.
Les insectes qui fournissent cet aliment sont assez nombr
eux. Parmi eux, les claviger, petits coléoptères aveugles,
habitent l’intérieur de la fourmilière. Certaines espèces
de pucerons restent aussi sous terre, attachés aux racine
s. Mais la plupart, pucerons ou galinsectes, vivent sur de
s feuilles ou des tiges. Et notre richesse pastorale se co
0155mposait presque uniquement de pucerons des plantains e
t des marguerites. Après l’orage, les plantes s’étaient re
levées peu à peu, mais dépeuplées, pauvres prairies sales
et sans troupeaux.
Un jour, une de nos camarades arriva, de loin, courante,
hors d’haleine, et ses antennes pendant des heures ne cess
èrent de raconter, tantôt à celle- ci, tantôt à celle-là.
Elle avait découvert des pucerons que l’orage avait épargn
és parce qu’ils habitaient un gros arbre. Mais ils apparte
naient à un peuple de fourmis plus petites que les plus pe
tites d’entre nous. Les petites fourmis avaient aperçu not
re amie, qui avait eu grand-peine à leur échapper.
Cette nouvelle fut, dès lors, l’unique sujet de conversat
ion. On regrettait vivement que les pucerons découverts ne
fussent pas des pucerons libres, bons à domestiquer. On a
llait par bandes voir de loin le gros arbre riche dont les
trésors appartenaient, hélas ! à des étrangers.
Le désir grandissait de posséder ces pucerons. Enfin nous
priâmes toutes Aristote d’organiser, coûte que coûte, la
conquête du troupeau.
0156 L’entreprise n’était pas facile. Les pucerons passent
les cinq sixièmes de leur vie à sucer la sève des plantes
, leur trompe profondément enfoncée dans la feuille ou dan
s l’écorce. Détacher un puceron sans rompre sa trompe est
oeuvre de patience et de précaution impossible dans la bou
sculade d’un combat. Et, certes, ce n’est pas sans combat
que les propriétaires se laisseraient voler de si précieus
es richesses. D’ailleurs, ces troupeaux étaient, pour la p
lupart, enfermés dans des étables. Je veux dire protégés p
ar des pavillons de terre bâtis sur l’écorce de l’arbre no
urricier et où on ne pénètre que par une étroite ouverture
.
Aristote répondit à nos sollicitations par un exposé de c
es graves difficultés. Elle prétendait que chaque puceron
enlevé coûterait la vie à neuf ou dix d’entre nous. Dans c
es conditions, l’expédition était une pure folie.
Mais nous devenions folles, en effet.
Les grands défauts de la fourmi sont la gourmandise et la
colère, surtout une sorte de colère d’orgueil, la rage de
vant l’obstacle qui demeure invincible d’inertie et comme
0157railleur, l’irritation quand êtres et choses ne cèdent
pas à notre désir, à notre effort, à la puissance de notr
e génie et de notre vouloir. La fourmi a un vif sentiment
de sa supériorité et ne comprend pas que tout ne s’incline
point devant le geste orgueilleux de ses antennes. Elle e
st l’autoritaire exaspéré par la résistance, l’être qui mé
rite beaucoup, qui croit mériter tout, et qui s’indigne d’
un refus des choses comme d’une intolérable injustice, et
qui donne à cette injustice de furieux assauts jusqu’au tr
iomphe ou jusqu’à la mort. Gourmandise, orgueil, colère, n
ous ne connaissons que trois péchés capitaux (car ils se s
ont montrés de bien superficiels calomniateurs ceux qui no
us accusèrent d’avarice, et nous sommes envers nos compatr
iotes toute générosité), mais nos trois péchés capitaux va
lent vos sept à vous, pauvres hommes aux passions amorties
par tant de servitudes, à vous qui mêlez au vin déjà peu
généreux de votre nature tant d’eau du bourbier social.
Nos trois folies, ici, nous poussaient dans le même sens,
nous heurtaient au même fond d’impasse, devenaient une fi
èvre de plus en plus exacerbée. La nuit, nous rêvions de p
0158ucerons. Nos antennes s’agitaient, du mouvement vif et
alterné qui caresse l’abdomen de l’animal pour lui demand
er la goutte sucrée. Au matin, nous nous réveillions malhe
ureuses, indigentes parmi nos richesses dédaignées. Nous n
e nous rencontrions plus sans nous dire :
– Il nous faut des pucerons !
Isolées ou par bandes, plusieurs essayèrent d’aller voler
un peu de ce lait dont la soif nous torturait. Elles péri
rent toutes, victimes de leur âpre convoitise.
Aristote avait beau nous prêcher le calme mépris des bien
s qu’on n’a pas, nous vanter la saveur douce du blé qui se
fluidifie en sucre, la saveur sauvage des gibiers qui abo
ndaient : nous ne désirions que ce qui nous manquait et de
plus en plus notre gourmandise exclusive nous éperonnait
aux pires aventures. Toutes, les unes après les autres, no
us irions nous faire tuer pour essayer de conquérir une go
utte de lait.
Aristote, vaincue par notre obstination, promit enfin d’o
rganiser la conquête. Elle nous demanda deux jours pour le
s études préalables et nous pria de renoncer aux meurtrièr
0159es tentatives isolées.
Le délai passa, et l’expédition eut lieu. Jamais peut-êtr
e le génie de mon amie ne se manifesta
plus admirable.
Elle avait employé les deux jours à faire examiner les ha
bitudes des fourmis propriétaires. Nous savions que leur n
id était à quelque distance à droite de l’arbre où se dres
saient les étables et nous devinions que l’arbre et la fou
rmilière devaient communiquer ensemble par un large tunnel
.
Aristote divisa toute notre armée en quatre corps de forc
e inégale. Le premier, formé uniquement de soldats gigante
sques, vint attaquer les ennemis qui étaient à droite de l
eur fourmilière, attira bientôt sur ce point tout l’effort
de la défense.
Les lasius – c’est à cette espèce que devaient appartenir
nos adversaires – sont des fourmis beaucoup plus faibles
que les aphoenogasters. En outre, ils n’ont aucun talent m
ilitaire et leurs armées ignorent les mouvements d’ensembl
e. Mais la population de la fourmilière que nous attaquion
0160s était nombreuse extrêmement.
Ils se précipitèrent sur nos soldats, horde innombrable.
Ils s’accrochaient aux pattes et paralysaient les mouvemen
ts. Pendant que dix ou douze garrottaient un de nos géants
, un autre lasius le perçait de son aiguillon et l’injecta
it de son venin. Mais, presque toujours, nos pattes victor
ieuses faisaient rouler les assaillants meurtris et nos ma
ndibules s’ouvraient et se fermaient, rapides, écrasant d’
un geste automatiquement répété des têtes, des têtes, des
têtes ! Nos faibles adversaires perdaient vingt fois plus
de monde que nous.
Cependant une troupe de nos soldats entourait le pied de
l’arbre. Un bataillon moins nombreux s’était introduit dan
s le tunnel et de plusieurs rangs menaçants fermait le pas
sage. Sur l’arbre complètement abandonné et que l’ennemi n
e pouvait plus secourir par aucune voie, nos ouvrières sai
sissaient les pucerons, les détachaient, les emportaient.
On les installait sur l’écorce d’un arbre voisin de notre
nid où bientôt, à loisir, on leur bâtirait de bonnes établ
es.
0161 Quand le troupeau fut enlevé tout entier, Aristote co
urut faire abandonner le combat inutile. Nos soldats revin
rent en bon ordre, sans
être inquiétés.
Aristote affirmait que, si nous avions continué l’attaque
, l’armée ennemie n’aurait plus guère tardé à fuir dispers
ée. Elle luttait uniquement, paraît-il, pour gagner du tem
ps. Cependant, les autres lasius avaient barricadé leurs s
outerrains avec des mottes de terre et, mineurs rapides, i
ls creusaient à la hâte de longs tunnels pour installer au
loin une nouvelle cité.
Cette opinion me paraissait bien extraordinaire. Le lende
main, j’eus la curiosité d’aller voir. J’approchais prudem
ment, prête à la fuite. Mais je voyageais dans une solitud
e. J’arrivai au nid des lasius, simple trou à ras de terre
que ne protégeait aucun rempart. Une pierre, en effet, le
fermait hermétiquement. Ma curiosité était bien forte. J’
essayai de soulever la porte trop lourde. Puis, renonçant
à cet effort inutile, je creusai à côté et j’entrai, toute
tremblante, dans le piège effrayant. La fourmilière était
0162 vide. De la terre fraîchement remuée indiquait les ca
naux de communication creusés et comblés hier. J’errai lon
gtemps, pensif dans l’immense cité morte à laquelle ne man
quaient que des habitants. Or, tandis que ma pensée droite
revoyait nos bandes méchantes, mon cerveau gauche apercev
ait un volcan qui lance des laves et des flammes. Je regar
dais une fourmilière abandonnée, mais mes souvenirs revoya
ient les gravures d’un gros livre et me murmuraient un nom
mélancolique : Pompéï.

XXII
Une ville humaine ne contient pas seulement des hommes. E
lle renferme aussi des animaux utiles, des animaux d’agrém
ent, des animaux nuisibles : chevaux, chiens, chats, rats,
souris. Une fourmilière contient de même divers genres de
populations.
Certaines espèces de pucerons aveugles vivent sur les rac
ines qui traversent nos galeries. Les clavigers aussi mène
nt une vie souterraine. Les uns et les autres donnent des
gouttes de sirop analogues à celles des pucerons du dehors
0163, mais de qualité très inférieure, nourriture des jour
s de famine, et non plus succulente gourmandise. Mais les
uns nous plaisent par leurs mouvements gracieux, les autre
s nous égaient par leur gaucherie, et nous les supportons
un peu comme animaux utiles, un peu comme animaux d’agréme
nt.
Certains insectes appartenant à l’ordre des staphylins ne
sont que des animaux d’agrément, des choses légèrement vi
brantes auxquelles caresser ses antennes, des régals du re
gard, des élégances différentes de notre élégance ou des v
isions de vie grotesque et caricaturale.
En revanche, notre nid avait des hôtes terribles comme de
s souris qui mangeraient les enfants des hommes. Dans l’ép
aisseur de nos cloisons, d’étroites galeries s’ouvraient,
inaccessibles pour nous, qui abritaient les ogres. C’étaie
nt des fourmis noires (jaunes pour des yeux humains) très
petites, tout en longueur, aux mouvements d’éclairs rapide
s, coudés, glissants. Les entomologistes connaissent ce mo
nstre de cauchemar et le nomment solenopsis fugax. Les eff
royables tanières que les solenopsis se creusaient au sein
0164 même de notre cité ouvraient presque toutes sur les s
alles des larves. Jusque sous nos yeux les lapides ennemis
venaient d’un coup de mandibules, arracher un morceau de
chair tendre, puis s’enfuyaient dans leurs inabordables re
paires.
Mais, comme vous avez contre les souris et les rats des c
hats, des cochons d’Inde, des chiens ratiers, nous avions,
pour faire la chasse à ces petits ogres, divers coléoptèr
es carnassiers, de l’ordre des staphylins, ainsi que nos a
mis inutiles. Ces vaillants pénétraient pour d’obscurs com
bats dans les retraites les plus inquiétantes ou, pendant
de longues heures patientes, ils guettaient et, dès que pa
raissait un dévoreur d’enfants, d’un seul bond, prompt com
me la vengeance, inévitable comme la justice, saisissaient
l’être infâme et, sans prendre la peine de le tuer d’abor
d, mangeaient sa chair toute en soubresauts.
D’autres hôtes sont acceptés parce que, se nourrissant de
détritus de toutes sortes, ils nettoient et assainissent
la fourmilière. En hiver, ces balayeurs font toute la beso
gne ; à la belle saison, ils rendent moins lourd le travai
0165l de nos ménagères.
Je ne décrirai pas ces différents insectes et je ne conte
rai aucune des scènes dans lesquelles je leur ai vu jouer
des rôles. J’ai voulu seulement indiquer cet élément de va
riété dans ma vie de fourmi et je me souviens avec reconna
issance que, par les mauvais temps, quand nous étions priv
ées du dehors, riche spectacle de vie, ces petits animaux
formaient une amusante compagnie et fournissaient une exce
llente ressource contre l’ennui.

XXIII
Le vol de troupeaux que j’ai raconté au chapitre XXI dut
avoir lieu vers la fin de l’été. Je me rappelle que l’air
était très chaud et qu’on commençait à faire éclore les mâ
les et les femelles.
Depuis le grand orage qui avait tué tant d’adultes et dét
ruit tous les enfants, nous étions désolées de notre nombr
e et de notre puissance diminués. Nous avions pris tous le
s moyens possibles pour réparer promptement nos pertes. No
s trois femelles, gavées de nourritures excitantes, pondai
0166ent deux fois plus qu’à l’ordinaire. Au lieu de nous f
ier presque uniquement aux staphylins pour la lutte contre
les fourmis-ogres, nous laissions continuellement autour
de chaque salle d’oeufs, de larves ou de nymphes, un cordo
n de sentinelles. Des rondes cherchaient les entrées des n
ids de solenopsis, les bouchaient et deux soldats restaien
t devant chaque ancien trou.
Grâce à ces mesures extraordinaires, les solenopsis avaie
nt à peu près disparu, écrasés entre nos mandibules ou mor
ts de faim, et les jeunes nombreuses commençaient à égayer
la cité.
Enfin, la terre, pénétrée de chaleur, disait prochain le
moment de la fécondation. Quelques jours encore, et nous s
erions enrichies d’une ou deux femelles pondeuses qui, tou
te leur vie, peupleraient notre nid. Au printemps, nous se
rions plus puissantes qu’avant le désastre.
Avec quel soin joyeux on dégagea de leurs cocons mâles et
femelles. C’est un travail plus délicat encore que la dél
ivrance des ouvrières. Car l’insecte sort du sommeil nymph
al avec de pauvres ailes toutes froissées et qu’il faut ét
0167endre sans déchirer le frêle tissu. Ces quatre éventai
ls aux nervures fines, à la toile mince, ployés sans préca
ution par la nature indifférente, roulés avec le reste du
corps dans le linceul serré, s’enfoncent presque dans le t
horax et l’abdomen ; et les plis de chacun se mêlent, absu
rdes, aux plis des trois autres. Il faut les séparer, il f
aut les écarter du corps, il faut les déployer sans déchir
er un lambeau d’étoffe, sans tordre ou casser une nervure.

Ensuite, il faut nourrir ces êtres trop jeunes, mal éveil
lés de leur naissance et qui, d’ailleurs, resteront gauche
s, maladroits à toute oeuvre pratique, incapables de trouv
er d’eux-mêmes de quoi manger et de porter les aliments à
leur bouche. Car au pays des fourmis, où la majorité n’a p
as de sexe, les êtres sexués sont, naturellement, les plus
ineptes des spécialistes.
Il faut exercer sur les mâles une surveillance sévère. Si
les femelles ne sont, jusqu’aux fièvres du jour nuptial,
que des imbéciles, les mâles, dès la première heures, sont
des fous. Dès qu’ils peuvent marcher, ils iraient au hasa
0168rd, dispersés, perdus dans toute la fourmilière, sorta
nt quand la sortie serait devant eux, continuant n’importe
où leur marche ivre, se livrant ignorants à tous les dang
ers, pauvres êtres sans raison et sans aiguillon, fourmis
aux nobles ailes, mais aux mandibules sans force et sans a
dresse, inaptes à défendre contre le moindre ennemi ou con
tre la faim. Heureusement, nous les rassemblons dans les m
êmes cases, nous ne les laissons pas échapper un instant à
nos soins et, même, quand on les conduit prendre l’air ho
rs de la fourmilière, on les garde comme un troupeau d’ins
ensés.
Je voyais leur faiblesse, leur inintelligence, leur manqu
e d’industrie ; je savais qu’ils étaient destinés, dans qu
elques jours, aussitôt devenus inutiles, à la mort. Pourta
nt je ne pouvais m’empêcher d’admirer leur élégance élancé
e, leurs ocelles jolis, leurs yeux plus brillants que les
miens et découpés en facettes plus nombreuses. J’étais jal
oux de leurs ailes transparentes et délicates. Des longs i
nstants, je regardais le tissu merveilleux et chaque nervu
re fine était pour moi une beauté contemplée avec envie.
0169Quand Aristote passait, elle me disait :
– Voilà la brute que tu aurais voulu être, il y a quelque
temps, quand, sans ailes, tu avais la folie des ailes !
Je ne répondais rien. Mais je l’avais plus que jamais, la
folie des ailes. Plus que jamais, j’aurais voulu devenir
un de ces pauvres êtres à la vie misérable, jouets de tout
es les ouvrières et qui bientôt mourraient de faim ou sous
nos coups, mais qui mourraient sans doute dans une extase
, ivres de baisers.
Les femelles me paraissaient moins belles, trop grandes e
t trop grosses. Leur tête n’avait pas la finesse ténue de
la tête du mâle. Leur thorax était plus massif et surtout
leur abdomen. Mais elles avaient aussi des ailes et bientô
t, dans l’azur, elles rendraient les baisers reçus. Cette
pensée m’émouvait. Je restais des heures à rôder autour de
ces êtres lourds dans le souterrain, mais dont le vol san
s doute serait beau comme un rêve.
Il y en avait une particulièrement dont les proportions m
e paraissaient presque nobles, dont les yeux étaient plus
étincelants, les ocelles plus limpides, les ailes d’une ga
0170ze plus frémissante. Je vivais presque toujours auprès
d’elle. Je la nourrissais des mets les plus délicats, je
la protégeais contre les grossièretés des ouvrières.
On s’étonnait à voir mes antennes caresser les siennes pe
ndant des minutes et des minutes en une conversation animé
e. On me demandait :
– Qu’as-tu donc à dire à cette imbécile ?
En effet, elle manquait un peu de conversation. C’est moi
qui parlais presque tout le temps à des antennes gauches,
gourdes, inhabiles à la pensée précise et à l’expression.
Mais j’étais heureux comme si une très belle fille, presq
ue muette de timidité, répondait à mes amitiés par d’émouv
antes pressions de mains. Car souvent la pauvrette – que m
a pensée gauche nommait Marie pour sa naïveté – me stridul
ait des musiques reconnaissantes.
La veille du jour où l’on permettrait à tous ces pauvres
êtres de s’accoupler, je multipliai mes prévenances. Pourt
ant j’étais rongé d’une affreuse jalousie. Mes antennes di
rent aux pauvres antennes maladroites :
– Quel dommage que je ne sois pas un mâle ! Marie pleura
0171une musique douloureuse, mais ses antennes ne répondir
ent point. J’interrogeai :
– Tu ne regrettes pas que je ne sois pas un mâle ?
Oh ! la beauté de ses yeux chargés de mille pensées, de m
ille sentiments, et de la volonté de dire tant de choses q
ui étaient en elle, et de l’impuissance comprise d’en rien
exprimer. Oh ! la douceur tremblante de sa réponse. Car,
cette fois, après une hésitation, les pauvres antennes inh
abiles au langage s’essayèrent à répondre, toutes frissonn
âmes et bégayantes. Elles balbutièrent :
– Je ne puis désirer la mort de mon ami…
Je me lamentai :
– Quel prix peut avoir une vie privée de tes baisers ?
Les naïves antennes grelottèrent :
– Je t’aime bien, mon ami.
Mais mes antennes se dressèrent, agitées, comme un cri de
désespoir :
– Oh ! l’horreur de l’amour impuissant…
Marie, immobile, appuyée au mur comme si ses pattes ne po
uvaient plus la porter, longtemps pleura des harmonies.
0172Je l’implorai :
– Demain, va-t-en bien loin, bien haut, que je ne voie pa
s le baiser qu’un autre te donnera.
– Oui, promit-elle, j’irai bien haut, loin de toi, subir
l’amour auquel je ne puis échapper et qui ne peut me venir
de toi.
Mais, écrasé entre deux douleurs, je repris :
– Oublie mes paroles égoïstes. C’est ta mort que je te de
mandais, misérable jaloux que je suis ! Mais je veux que t
u vives, j’ai besoin que tu vives, j’exige que tu vives. R
este près de la fourmilière, sous mes yeux, je t’en prie.
Dès que tu seras fécondée, c’est moi qui tuerai ton mâle.
Après cette joie de vengeance, c’est moi qui t’emporterai,
cher fardeau, dans le nid. C’est moi qui t’arracherai ces
pauvres ailes d’un jour, pour être bien sûr de te garder
toute la vie. C’est moi qui toujours te nourrirai et te so
ignerai, reine adorée de toutes mes pensées et de tous mes
gestes… Promets, promets de rester.
Marie, avec des musiques qui étaient des larmes, promit t
out ce que je voulus. Elle était si émue et si fière de l’
0173invraisemblable et douloureux amour inspiré à l’être s
upérieur, au neutre !

XXIV
Le jour du drame d’amour est venu. Le troupeau des petits
mâles élancés a été conduit dehors dans la vaste plaine q
ui entoure le nid, puis le troupeau des gigantesques et lo
urdes fiancées. Ces êtres, tout à l’heure dociles et stupi
des, s’agitent maintenant sous l’aiguillon du désir, enlev
és par une soif d’azur. Leurs ailes frémissent pour l’envo
l. C’est là-haut, dans le bleu inaccessible aux ouvrières,
loin de ces tortureuses, loin de la patrie méchante et ét
roite, loin des regards, qu’ils veulent monter pour le bai
ser ; là-haut, dans la patrie sans bornes de l’amour, dans
le ciel pudique qui les cachera de son éblouissante immen
sité comme d’un manteau. Ah ! comme elle les soulève, la f
olie des ailes !
Les ouvrières s’efforcent de calmer cet instinct qu’elles
ne comprennent point. Elles s’adressent surtout aux femel
0174les. Leurs antennes ne remuent que pour de caressants
conseils.
– Restez, disent-elles, restez pour vivre ; pour être, pe
ndant des années, les pondeuses servies de toutes, pour êt
re les mères des générations et voir vos filles multiplier
heureuses autour de vous. Restez pour être celles qui per
pétuent la patrie.
Mais les femelles n’accordent pas grande attention à tout
es ces antennes conseilleuses. Les mâles font des musiques
d’appel charmantes et énervantes ; des musiques qui disen
t :
– Partons, partons pour l’amour libre et pour l’extatique
mort !
Les stridulations des femelles répondent :
– Oui, partons. Aimons-nous dans le grand ciel. Qu’import
e notre sort après la minute divine !
Mais les prudentes antennes reprennent :
– Les mâles sont des égoïstes. Ils sont également voués à
la mort, qu’ils aiment ici, sous nos regards protecteurs
pour vous, hostiles à ces parasites, ou qu’ils affrontent
0175dans le lointain l’inconnu des périls. Vous, au contra
ire, si vous restez, vous êtes sauvées. Trop certains de p
érir, ces misérables veulent vous entraîner dans leur pert
e. Le baiser ne leur paraît bon que s’il vous est mortel.
Aurez-vous la naïveté d’écouter l’égoïsme féroce des mâles
?
Et les sucs exquis emmagasinés ce matin dans notre jabot
viennent gaver les femelles hésitantes. On essaie de les a
lourdir de nourriture, de les lier de souvenirs et de dési
rs gourmands.
Je suis auprès de Marie. Je la comble d’aliments succulen
ts, et mes antennes disent des promesses et des menaces, d
es câlineries et des fureurs. Car elle aussi, malgré notre
amitié, malgré les engagements d’hier, la folie des ailes
la soulève et les musiques de mâles l’entraînent vers l’a
zur.
Elle me dit :
– Laisse-moi partir et conserve de moi un souvenir sans a
igreur. Je t’aime beaucoup, autant qu’on peut aimer un neu
tre. Mais ma nature et l’amour sont plus forts que notre p
0176auvre
affection.
Je m’obstine. Mes antennes, en je ne sais quelles phrases
gauches et passionnées – poétiques aussi de frôler un peu
d’ineffable – tremblotent, comme bégayantes, les pensées
humaines qui me torturent :
– Tu ne partiras point, affirment-elles.
Et les étranges bégaiements tactiles essaient d’expliquer
:
– Les mâles sont d’affreux démons. Leurs perfides caresse
s musicales veulent t’entraîner dans l’enfer inévitable po
ur eux. Reste ici, au paradis où nous serons ensemble, tou
jours.
Mais les ailes de Marie battent l’air, vont l’emporter. E
lle réplique, avec un mépris comme ricaneur :
– Quelle joie peux-tu me donner, toi qui n’es pas un être
d’amour ?
Mes antennes traduisent toujours, en bizarres balbutiemen
ts, des pensées d’homme, ridiculement subtiles, disent la
grossièreté des plaisirs charnels, la noblesse des platoni
0177ques
amours.
L’être ailé me répond, à demi envolé :
– Je ne comprend plus ce que tu dis.
Il ajoute :
– Ce n’est pas nous qui avons la folie des ailes. C’est v
ous qui êtes jalouses jusqu’à la folie parce que vous n’av
ez point d’ailes.
J’avoue :
– Oui, je suis jaloux. Et, malgré toi, je te garderai.
Je m’attache à elle. Je sens qu’elle me soulève, fardeau
trop léger. Va-t-elle m’emporter dans le ciel, infernal po
ur moi, me faire assister, suspendu, aux baisers de son am
ant ? Suis-je destiné à mourir avec eux, partageant le dés
astre, sans avoir partagé la joie ?
Non, je ne veux pas. Pour la retenir, je brutalise celle
que j’adore et que je hais. Mes pattes et mes mandibules s
errent son dos, froissent ses ailes, la jettent sur le sol
, la maintiennent immobile.
Aristote passe :
0178 – Que fais-tu là ? demande le neutre génial. Quelle e
st cette nouvelle folie ?
Honteux, je lâche ma victime, la laisse se relever toute
froissée. Mais je me sens heureux, car l’essaim est déjà l
oin. Je ne le vois qu’à peine ; je ne le vois plus. Les ye
ux de Marie, meilleurs que les miens, suivent encore d’un
long regard nostalgique l’essor pour moi disparu.
Mais il est trop tard. Elle ne partira point, ne se livre
ra pas seule aux vents ennemis. Elle reste, attendant. Un
mâle s’avance, précédé de musiques d’amour. Elle oublie le
s autres, elle oublie presque le ciel lointain et, sur le
sol, en un mélange de tristesse et de joie, se laisse aime
r.
Deux autres couples sont là, tout près, qui se fécondent
aussi. Aristote se montre enthousiaste :
– Trois pondeuses de plus ! me dit-elle. Le nombre des mè
res doublé ! Nous sommes une heureuse fourmilière.
Je ne lui réponds pas. En cet instant, mon âme, toute con
voitise, est âprement tendue vers le baiser subi par Marie
. Dès que le mâle s’écarte, titubant de faiblesse, tituban
0179t d’une joie ivre qui se prolonge, je me jette sur lui
, et mes mandibules d’amoureux impuissant broient, joyeuse
s et furieuses, la tête élégante.
Rapide, j’abandonne cette agonie pour me jeter sur la bie
n-aimée. J’arrache brutalement ses ailes, je la pousse dan
s le nid, je la bouscule dans un coin écarté où nul ne pui
sse voir ma folie. Là, tandis que mes antennes disent amou
r et disent haine, tandis que mes cymbales chantent des fu
reurs et des désirs, je la tiens, je la presse contre moi,
en une ardente, en une décevante étreinte…

XXV
Ma vie fut longtemps torturée par cette honteuse folie. J
e souffrais auprès de Marie : sa présence me faisait senti
r plus vivement la privation de l’amour et du baiser. Pour
tant, dès que j’essayais de m’éloigner, un lien douloureux
me tirait les nerfs vers le lieu où marchait en pondant c
ette lourde brute.
Elle était abêtie encore. Il semblait qu’en perdant ses a
0180iles elle eût perdu tout ce qui n’était pas faculté de
digérer et faculté de pondre. Ses antennes n’essayaient m
ême plus de balbutier de vagues réponses. Dans ses yeux am
ortis, je croyais voir passer comme une ronde stupide de t
erreurs et de reconnaissances : elle attendait, inerte, qu
e je lui donne à manger ou que je la batte.
Aucun remède ne soulageait mon mal. Je regardais longtemp
s son abdomen déformé par la ponte continuelle, longtemps
les quatre moignons de son thorax, longtemps son allure ma
ladroite. Ma pensée gauche me disait : « C’est une oie ! »
Ma pensée droite reprenait : « C’est un monstre de laideu
r et de sottise ! » Et cependant je suivais sa marche lour
de, traîné après elle par l’indénouable lien d’un amour ab
surde et hideux.
Je me disais encore : « Même si j’avais les organes d’amo
ur, cette ignoble pondeuse ne pourrait rien être pour moi.
Un seul baiser féconde tout la vie de nos femelles, et el
les ne subissent point deux fois l’approche du mâle ».
Malgré les raisonnements, calmants inefficaces, malgré to
utes les laideurs de Marie, je ne pouvais m’éloigner de l’
0181être qui avait eu des ailes, de l’être qui, une minute
, avait connu l’amour.
Que n’aurais-je point donné en échange de l’émotion qui r
estait au trésor de sa mémoire ; qui, sans doute, avait éb
loui tout son avenir, l’avait rendu incapable d’une autre
pensée, l’avait enfermé en une éternelle extase !
En vain, j’essayais de boire cette consolation, la mémoir
e des caresses reçues et données par l’homme que je fus. E
lles étaient de si vagues, et décevants, et fuyants souven
irs. Impuissantes à émouvoir mes organes actuels, elles ét
aient des nuits de regrets que n’illumine jamais l’éclair
de la joie.
D’ailleurs, aux portes du passé inaccessible, se dressaie
nt, gardiens farouches, d’étranges jalousies et d’étranges
dédains. L’amour, me semblait-il, avait réjoui, dans ce p
aradis perdu, tous mes pauvres sens. Mais combien plus bea
u, le paradis où je n’étais jamais entré. La fourmi aux se
ns plus nombreux ; la fourmi, palais de toutes parts ouver
t aux voluptés, devait, dans le baiser, être éclairée de b
ien autres lumières que la misérable chaumine humaine si f
0182ermée, si obstruée !
J’avais connu une nuit chargée de nuages, et les pauvres
rayons tamisés de la lune m’avaient pénétré d’ineffables b
onheurs. Mais Marie ! mais Marie ! Elle avait connu, elle,
le grand ruissellement du soleil par un midi d’été.
Et j’étais parfois comblé comme d’une étrange caresse, qu
and nos membres se touchaient, quand surtout, ainsi qu’en
un baiser d’oiseau, je dégorgeais dans sa bouche ouverte e
t contente quelques gouttes de nourriture.
Souvent, au contraire, je m’irritais contre les tourments
qui me venaient d’elle ; je m’irritais de ce qu’aucune vr
aie joie ne pouvait me venir d’elle ; je m’indignais à me
sentir esclave d’un irréalisable désir et d’un regret sans
mémoire. En ces moments, des tentations me soulevaient de
tuer l’infâme femelle et de supprimer ainsi l’envoûtement
d’amour qui me clouait aux lieux déshonorés de sa présenc
e stupide.
Même cette satisfaction sanglante était refusée à mon amo
ur et à ma haine. Marie était la meilleure de nos six pond
euses. La communauté la considérait comme le trésor le plu
0183s précieux. On ne m’eût point pardonné de détruire tan
t d’avenir. Le meurtre, sûrement, eût été puni de mort. Or
, quoique je ne dusse jamais savoir la riche caresse des ê
tres ailés, je voulais vivre ; âprement je voulais vivre p
our retrouver au
moins la pauvre ombre de baiser que connaissent les hommes
.

XXVI
Les amours les plus désespérées ont la ressource du rêve.
Mon amour était privé même des plus irréelles voluptés :
il n’avait de refuge ni dans l’avenir, ni dans le passé, n
i dans l’hypothèse. Je n’avais pas les organes corresponda
nts à mes désirs fous et, damné qui hurle vers le ciel inc
onnu, je ne pouvais imaginer les bonheurs dont l’absence m
e torturait.
Une maladie de langueur peu à peu affaiblit mes membres,
amollit mes mouvements. Je me sentais tomber dans la mort,
mais je n’avais pas le courage d’essayer de remonter ni m
0184ême, par un geste presque réflexe, de m’accrocher au b
ord de la chute. L’ombre de baiser que connaissent les hom
mes n’était plus une promesse suffisante, ne pouvait plus
m’entraîner au moindre effort. Puisque je ne connaîtrais p
as la riche caresse des fourmis ailées, que m’importaient
toutes choses ?
Par la lugubre immobilité qui serait l’exil définitif de t
oute joie, mais qui serait aussi la fin de la douleur, len
tement, sans résistance, je me laissais envahir. Si, dans
cette période lâche, je ne tuai point Marie, c’est que, pr
écisément, j’étais trop amorti pour la détente brusque de
la fureur, c’est que ma mélancolie était tendre et affaiss
ée, et musicalement larmoyante.
Par bonheur, une grande guerre m’arracha de la tristesse
déprimante qui, pierre tombale insensiblement alourdie, m’
écrasait.
Une armée errante d’aphoenogaster barbara vint s’établir
sur notre territoire. Ces insolentes creusèrent leur nid e
t dressèrent la menace de leur cratère, à vingt mètres env
iron de notre cité, coupant en deux la plus large de nos r
0185outes, nous isolant du grand champ dont les hommes, ch
aque année, nous disputaient la récolte et qui fournissait
à lui seul la moitié de nos ressources. Et l’arbre précie
ux qui abritait nos chers pucerons conquis sur les lasius
était voisin de l’inquiétante colonie.
Nous ne pouvions consentir à cet appauvrissement et à ce
danger continuel ; nous ne pouvions subir cette injure. L’
extermination des envahisseuses fut résolue. La guerre com
mencerait le lendemain au point du jour.
Notre fourmilière n’était que frémissement et agitation.
Partout on rencontrait des êtres de fièvre ; les antennes
étaient des panaches menaçants ; les têtes se dressaient c
omme des indignations, les palpes tremblaient comme des co
lères ; le mouvement des pattes qui marchaient rapides ava
it je ne sais quoi de hardi bousculeur et d’agressif. On h
eurtait des fourmis qui, – comme des soldats hommes fourbi
raient leurs armes – avaient entre les dents un grain de b
lé dur auquel elles aiguisaient leurs mandibules. D’autres
faisaient la toilette de leur aiguillon. Une folie guerri
ère soulevait puissamment la cité.
0186 D’abord mon affaiblissement, mon dégoût de tout, puis
que le seul bien désiré me serait toujours inabordable, ma
maladive indifférence m’avaient défendue contre la folie
commune. Mais peu à peu je subis la contagion. J’eus beauc
oup de peine à m’endormir et des songes
meurtriers pesèrent sur mon sommeil.
Je ne conterai pas les scènes de carnage de ces trois jou
rs de guerre, de ces trois grandes batailles rangées. J’ai
un peu honte pour les fourmis de les voir s’abaisser si s
ouvent à l’ignominie de tuer. Je suis fier d’avoir trouvé
parmi elles des génies universels ; mais j’aime mieux les
revoir appliquées à des travaux d’ingénieurs, réalisant de
s rêves d’Archimède, que dans les heures où leur puissance
intellectuelle, dirigée par un instinct bestial humain, e
n faisait des Alexandre et des Napoléon.
Les deux armées étaient maniées par des généraux de premi
er ordre. Je me rappelle que, chaque soir, après le combat
, nous disions, avec une admiration glorieuse, les ruses d
‘Aristote, avec une admiration haineuse, les stratagèmes d
e l’ennemi. Nous l’avions vu tout le jour, au milieu du mo
0187uvement des siens, immobile sur une hauteur, dressé su
r ses pattes postérieures, la tête légèrement penchée, reg
ardant l’ensemble du combat. Nous frémissions, quand il se
laissait tomber en avant et sur les antennes d’une passan
te disait un ordre. Nous savions que quelque malheur allai
t fondre sur nous.
Au centre de nos bataillons, Aristote se tenait dans une
attitude semblable. Quand l’adversaire donnait un ordre, s
on observation devenait plus tendue, impatiente, comme fié
vreuse. Mais le mouvement commandé était à peine commencé,
qu’elle le devinait tout entier, lui et ses conséquences.
Avec une présence d’esprit jamais en défaut et des ressou
rces inattendues, elle parait le coup et ripostait.
Son rôle était difficile. Les envahisseuses étaient trois
fois plus nombreuses que nous et, chaque soir, nous devio
ns nous avouer que la journée avait été plutôt mauvaise.
Notre impuissance, au lieu de nous décourager, nous excit
ait jusqu’à la rage. Quand, après le second combat. Aristo
te conseilla d’abandonner la place, de partir de nuit avec
nos larves et nos provisions, de chercher plus loin une t
0188erre favorable où rebâtir la cité, nous refusâmes en u
ne fureur unanime. Et, si mon amie avait insisté, peut-êtr
e l’eussions-nous tuée en
l’accusant de lâcheté et de trahison.
Notre colère se soulagea un peu au supplice des prisonnie
rs. Nous y goûtions des joies infâmes et profondes. L’une
de nous sciait lentement avec ses mandibules une antenne d
e la pauvre captive ; une autre s’éjouissait à couper une
patte ; une troisième, à petites secousses répétées, arrac
hait une palpe. Quand la suppliciée était privée de tous s
es membres, souvent on avait la cruauté de ne point l’ache
ver, de la laisser mourir en un long désespoir immobile ;
mais on venait de temps en temps contempler les yeux d’ang
oisse, s’y enfoncer comme en un bain de joie, ou, d’un lég
er coup de mandibules, faire frissonner l’apparent sommeil
.
Cette nuit-là, je ne me couchai point. Après avoir pris m
a part du meurtre des prisonniers, j’errai longtemps sur l
e champ de bataille abandonné. J’y fus témoin d’un spectac
le répugnant. De petites fourmis d’une espèce inconnue – c
0189elles, sans doute, que mes livres appellent myrmica sc
abrinodis – couraient d’un cadavre à l’autre, comme, après
un combat d’hommes, des détrousseurs. J’observai quelque
temps leur manège, sans comprendre. Enfin je m’approchai a
vec précaution d’un corps auprès duquel un groupe s’était
arrêté. Horreur ! l’enveloppe chitineuse qui fait à la fou
rmi comme un squelette extérieur était ouverte et la chair
, dévorée.
Je ne pus me contenir. Sans me demander à quels effroyabl
es dangers je courais peut-être, je me mis à la poursuite
des scabrinodis. Ces êtres ignobles étaient lâches. Malgré
leur nombre grouillant, ils s’enfuirent. J’eus le soulage
ment d’en atteindre plusieurs et de les décapiter d’un cou
p sec de mes mandibules indignées.
J’étais ivre de sang, ivre d’agitation, ivre d’horreurs.
Je n’étais plus une fourmi ; j’étais un monstre : mon cerv
eau était un cinématographe où s’agitaient des scènes viol
entes ; mon corps était un élan agressif ; mes armes étaie
nt des instincts de tuer. D’où vient que, dans cet état de
folie, je songeai à Marie ? Tout de suite, son image exas
0190péra mon amour haineux et, puisque je ne pouvais la fa
ire frissonner de plaisir, je voulus sentir entre mes memb
res furieux son corps qui pantelle et qui meurt.
Je revins au pied du gigantesque escalier, retrouvai l’en
trée de la galerie qui, deux fois déjà, nous servit. Je l’
ouvris de nouveau. Je courus au coin où Marie dormait. En
silence, sans laisser à la pauvre femelle le temps d’un su
rsaut de réveil, je la saisis entre mes mandibules et, d’u
n seul coup, je tranchai le cordon nerveux qui unit la têt
e au corps. Puis, lentement, tremblant d’être surpris, je
transportai le corps lourd qui frémissait vaguement, qui b
ientôt s’immobilisa, sinistre. Je le portai jusque sur le
champ de bataille. Malgré l’invraisemblance, on croirait q
ue la pesante pondeuse s’était laissée emporter elle aussi
par la folie guerrière et qu’elle était morte victime d’u
n courage désarmé.
Je passai le reste de la nuit auprès de cet être laid, ma
is qui avait connu l’amour. Je sentais que sa mort ne me d
élivrerait point. Mes pensées d’eunuque désespéré seraient
peuplées de son fantôme, mon amour fou s’aiguiserait de r
0191emords et je me maudirais d’avoir supprimé pour
toujours l’étrange caresse de sa bouche ouverte et content
e où ma bouche versait de la nourriture.

XXVI
La troisième bataille fut particulièrement acharnée. La m
ort de beaucoup de nos amies nous avait assoiffées de veng
eance et nos deux défaites successives avaient renforcé no
tre haine contre l’étranger d’une rage d’orgueilleuses hum
iliées contre l’offenseur. La guerre semblait devoir se pr
olonger longtemps et, sauf quelque chance peu concevable,
ne finirait qu’avec notre entière extermination. Nous voul
ions, du moins, tuer beaucoup de celles qui nous tueraient
. Peut- être aussi notre vaillance farouche les effraierai
t, les entraînerait à un exil.
Notre fureur, extraordinaire dès le matin, s’exaspérait d
e plus en plus. La chaleur croissante, l’ivresse qui nous
venait du parfum formé par les vapeurs de sang et les vape
urs de venin, l’encouragement de quelques succès partiels
0192vite annulés d’ailleurs par le génie du général ennemi
, tout transformait notre courage naturel en âpre témérité
.
Je me faisais remarquer entre les plus audacieuses. Les s
ouvenirs énervants de la nuit m’aiguillotinaient de honte
et de douleur. Je voulais mourir et, avant de mourir, tuer
, tuer, tuer ! J’allais comme une furie, portant partout l
e désordre et la fuite, ne pouvant saisir qu’à la course l
es chairs vivantes dont je faisais des chairs mortes. J’eu
s quelques minutes d’absolue folie, où je ne sus plus où j
‘étais, qui j’étais, ce que je faisais ; où je ne fus plus
qu’un besoin de détruire, incapable de distinguer amis et
ennemis. Sur tout ce qui passait près de moi, je me jetai
s indifféremment, équitablement furieuse comme la mort. Il
paraît que je tuai cinq ou six compatriotes. Des antennes
, avec un mélange d’indulgence et de rudesse, m’avertissai
ent :
– Prends donc garde où tu frappes. Tu viens encore de tue
r une des nôtres !
Sans rien écouter, je me précipitais sur la conseilleuse,
0193 puisque c’était une vie que je pouvais saisir et détr
uire. Mes mandibules l’écrasaient et c’est un long moment
après que le sens de ses paroles arrivait, vague encore, j
usqu’à mon cerveau.
Enfin, sept ou huit de mes compatriotes se jetèrent sur m
oi, immobilisèrent mes pattes et mes mandibules ; et cepen
dant, sur l’être un peu calmé par l’immobilité, des antenn
es frappaient d’énergiques reproches. On me lâcha de nouve
au sur l’ennemi quand j’eus repris conscience de la situat
ion.
J’aperçus, debout, au loin, le général qui nous accablait
de tant de maux. Je résolus de mourir ou de le tuer. Rapi
de et directe, sans parer ni rendre un coup, au milieu des
bataillons ennemis je me précipitai vers lui. Comme j’all
ais l’atteindre, plusieurs me saisirent, m’entraînèrent. E
t je me sentis heureuse. C’était bien : ce soir je serais
punie de mon crime. Ce soir je mourrais puisque Marie étai
t morte et je mourrais longuement, en des supplices raffin
és qui me feraient savourer la mort comme une volupté de d
ésespéré…
0194 Voici que le combat, un instant, hésite, s’arrête. Qu
e se passe-t-il ? Une prisonnière ennemie revient de chez
nous, parle au chef que je voulus tuer. Le conciliabule se
prolonge. Puis les antennes des deux interlocuteurs se to
urnent vers le point où je suis. Une estafette arrive, par
le à celles qui me gardent. On me conduit devant le généra
l, enchaînée. Je veux dire que chacune de mes pattes est t
enue par un gardien.
Avec des lenteurs, des hésitations, des mouvements repris
– car nous parlons deux dialectes assez différents de l’a
phoenogaster – il me dit à peu près ceci :
– Votre général est fou. Il me propose de terminer la que
relle par un combat singulier. Certes, je ne me crois ni m
oins brave ni moins forte que lui. Mais j’ai trois fois pl
us de soldats et aujourd’hui encore vous commencez à plier
. Si, par un faux point d’honneur, j’acceptais sa proposit
ion, je commettrais envers mon pays une trahison véritable
, puisque je jouerais à égalité une victoire qui est certa
ine.
Je ne comprenais guère pourquoi il m’expliquait tout cela
0195. Il reprit :
– Mais je ne veux pas la destruction de votre peuple. Nou
s sommes des aphoenogaster comme vous. Nous avons été chas
sées de notre ancienne patrie par des fourmis amazones, qu
i sont des êtres beaucoup plus forts, presque irrésistible
s. Nous sommes venues pacifiquement nous établir la où nou
s avons trouvé de la place. C’est vous qui nous avez attaq
uées.
Je répliquai :
– Vous êtes venues vous installer insolemment sur notre t
erritoire. Vous ne pouviez l’ignorer, puisque c’est au mil
ieu même d’une route que vous avez creusé une cité hostile
et dressé comme un défi et comme une menace votre cratère
.
– Oui, dit-il. Mais toute la région est très occupée. Nou
s nous sommes arrêtées auprès d’une nation faible et de mê
me race, espérant que sa faiblesse et notre parenté la ren
drait tolérante.
– Les faibles doivent être les plus fiers et les plus int
olérants revendicateurs de leurs droits. Que le fort suppo
0196rte ce qu’il pourrait facilement empêcher, on lui en s
aura gré. Si le faible subit, on sent qu’il manque de cour
age et on le méprise avec justice.
– Voilà de beaux sentiments, dit le général ennemi. Mais
tu ferais mieux de me laisser parler.
Avec une très noble courtoisie, il fit d’abord l’éloge de
notre courage, l’éloge du génie d’Aristote. Puis il conti
nua :
– Vous ne pouvez plus vivre seules. Si vous ne voulez pas
être exterminées par notre nombre irrésistible, vous sere
z forcées de vous exiler, parmi combien de dangers !… Je
vous l’ai dit, toute la région est occupée, et nous avons
choisi votre voisinage, parce que vous étiez le peuple le
plus faible. Nulle part, on ne vous laissera vous établir

Après un silence où grandissait mon angoisse patriotique,
cette habile fourmi conclut :
– Vous n’avez qu’un moyen de salut. Faites alliance avec
nous. Je m’étonnai :
– La proposition est étrange. La fourmi a la haine de l’é
0197trangère.
– Réunissons-nous : nous ne serons plus des étrangères. V
eux-tu porter mes propositions à ton général ?
– Mon général ne les croira sérieuses que s’il sait quel
avantage vous y trouvez.
Mon interlocutrice dit :
– Je vais te répondre en toute franchise. Cette alliance,
qui est pour vous le seul salut, est pour nous un accrois
sement de force non négligeable. Des armées d’amazones…

Elle vit que j’ignorais ce dont elle parlait. Elle expliq
ua :
– Les amazones sont des fourmis gigantesques aux mandibul
es dix fois plus fortes que nos mandibules. Elles ne récol
tent point, elles ne creusent pas elles-mêmes leurs demeur
es et ne savent pas les entretenir ; mais, sans autre indu
strie que la guerre, elles viennent nous voler larves et n
ymphes pour s’en faire des esclaves.
Après cette digression didactique, elle reprit la phrase
interrompue :
0198 – Des armées d’amazones sont voisines, et nous ne ser
ons jamais trop nombreuses pour défendre nos enfants contr
e ces monstres.
– Est-ce le seul avantage que nous vous
apporterons ?
– Non, avoua-t-elle. Et j’aime mieux te dire tout. Dans l
e pays d’où nous venons, il y a plus d’ombre, plus d’humid
ité et moins de chaleur que sur ce sommet. Au moment de no
tre fuite, la moisson était à peine commencée ; ici nous l
a trouvons terminée. Nos provisions sont insuffisantes pou
r traverser l’année. Au contraire, les collines de déchets
qui entourent votre cratère disent éloquemment que vos gr
eniers sont assez garnis pour vous et pour nous.
– Certes, dis-je fièrement, nous sommes riches.
– Nous avons besoin d’une partie de votre blé.
Mes antennes eurent deux frôlements rapides, comme ricane
urs :
– Ah ! ah !
Elle affirma :
– Mais, de toute façon, nous l’aurons. Si vous refusez l’
0199alliance, nous vous tuerons toutes, et vos richesses n
ous appartiendront sans partage. Si vous fuyez, nous vous
laisserons partir dans l’inconnu, forêt de périls. Mais vo
us ne reviendrez pas chercher vos provisions : nous occupe
rons immédiatement votre nid. Et, chargées de vos nymphes
et de vos larves, vous aurez emporté peu de vivres.
Elle termina :
– Maintenant, tu sais que vous devez choisir entre notre
alliance ou l’extermination ; maintenant, tu sais que nous
avons besoin de vous avoir pour amies, ou de vous tuer, o
u de vous chasser vers la faim et les dangers de toutes so
rtes. Va dire ces choses à tes compatriotes, et qu’elles c
hoisissent promptement.
Quand j’eus rapporté cette conversation à Aristote, elle
eut une grande joie :
– Nous sommes sauvées !
La nouvelle se répandit vite. Les deux armées, qui tout à
l’heure s’entretuaient, se fondirent en une foule fratern
elle. Nous allâmes visiter la nouvelle ville. Les autres v
isitèrent notre cité, qui était bien plus belle, bien plus
0200 vaste, bien mieux disposée. La réunion des deux peupl
es dans notre fourmilière fut décidée. On y transporta les
femelles et l’innombrable avenir, nymphes, larves, oeufs,
de la populeuse nation, et aussi ses pauvres provisions.
Mais on ne détruisit pas le second nid. La route qu’il cou
pait fut raccordée à droite et à gauche, enserra le cratèr
e comme une rivière embrasse une île et il resta là, colon
ie abandonnée et triste, mais abri précieux en cas d’alert
e.
Le lendemain, Aristote, qui tenait à son idée de combat s
ingulier, engagea l’ancien général ennemi – son nom se com
posant de trois frôlements forts, dont le premier avait qu
elque chose d’hésitant et comme d’aspiré, ma pensée gauche
l’appela Hannibal – à une lutte amicale. Hannibal consent
it avec indifférence. Elle apporta à ce combat beaucoup mo
ins d’âpreté que notre amie et nous fûmes heureuses, fière
s, comme consolées, de la victoire d’Aristote.

XXVIII
L’aphoenogaster, malgré les accès de colère auxquels elle
0201 est sujette, est une fourmi aimable et noblement géné
reuse. D’après tous les observateurs, elle est une des esp
èces les plus pacifiques, et l’alliance qui venait d’unir
deux fourmilières ennemies est moins rare entre nations de
cette race.
Nos nouvelles amies avaient été reçues d’abord avec un at
tendrissement joyeux : nous nous croyions perdues et voici
que, non seulement nous étions sauvées, mais encore notre
nombre et notre puissance étaient multipliés. D’autre par
t, nous avions été flattées du choix de notre nid et des l
ouanges prodiguées à nos talents d’architectes.
Mais ensuite une amertume nous envahit. Nous avions été v
aincues. L’alliance était un grand bien, certes ; mais, im
posée par la force, elle était aussi une humiliation. Nous
regardions les nouveaux citoyens avec animosité, prêtes à
ne rien supporter de ces intrus, et il est étonnant que n
os mauvaises dispositions n’aient pas amené de nombreuses
rixes.
Les nouvelles venues furent parfaites. Tous nos actes, to
us nos gestes, étaient pour elles prétextes à éloges cares
0202sants. Quand nous les invitions à des luttes pacifique
s, elles consentaient toujours ; elles combattaient avec u
ne courtoisie exquise et ne se plaignaient point des procé
dés incorrects, presque hostiles, par lesquels nous obteni
ons régulièrement la victoire. Ces exilées, heureuses de r
etrouver une patrie, voulaient se faire aimer de leurs nou
veaux concitoyens. Elles y réussissaient lentement. Leur o
deur, beaucoup moins désagréable d’ailleurs que celle de f
ourmis d’une autre espèce, nous devenait de plus en plus f
amilière, nous paraissait de plus en plus voisine de la nô
tre. Bientôt nous avions peine à distinguer les larves sor
ties d’oeufs pondus par leurs femelles et les larves qui v
enaient des nôtres.
La série de malheurs commencée par le grand orage et l’in
vasion de notre nid semblait fermée. De nouveau nous étion
s heureuses comme au printemps, plus heureuses même, si do
ucement émues d’arriver, après tant de défilés d’angoisses
, dans l’immensité souriante de la plaine. Et l’hiver appr
ochait, l’hiver, la tiède saison intime, la saison du repo
s et des longs repas, et des longs sommeils, et des lentes
0203 causeries nuancées.
Dans ce peuple qui semblait peu à peu s’engourdir de bonh
eur, j’étais heureuse. Ma pensée humaine, comme toujours d
ans les périodes de joie calme, s’effaçait, s’irréalisait
de brume et d’éloignement, m’apparaissait rare et fantômal
e, symbole vague de possibles vies antérieures, de probabl
es vies futures.
Même mon crime ne me torturait pas. Je m’en souvenais à p
eine, et seulement pour l’excuser. J’évitais d’analyser mo
n âme du moment où je le commis. Je sentais maintenant com
me les autres ouvrières et nul rêve d’impossible amour ne
me tourmentait. Le meurtre de Marie était de ces actes qu’
il serait absurde de vouloir expliquer : un mouvement de f
olie, le geste mécaniquement répété de quelqu’un qui vient
de tuer tant de fois et qui tue ce qu’il rencontre, de qu
elqu’un à qui la griserie guerrière a enlevé raison et vou
loir, de quelqu’un qui n’est plus qu’une machine à tuer. J
‘écartais de ma mémoire les circonstances qui auraient dém
enti ce système.
Je m’étais fait une amie d’Hannibal et je me promettais d
0204e grands plaisirs de sa conversation. Son esprit, auss
i puissant que celui d’Aristote, m’était plus nouveau et j
‘aimais à puiser au trésor de sa mémoire de fraîches beaut
és et de souriants étonnements. Nous nous comprenions à me
rveille : les deux dialectes se fondaient peu à peu en une
langue commune, riche, savoureuse, où des tours inattendu
s frappaient et charmaient. Les récits d’Hannibal sur les
contrées froides et humides du vallon m’intéressaient puis
samment, et surtout ce qu’elle disait des terribles amazon
es qui l’avaient chassée de la patrie froide, humide, moin
s belle à coup sûr et plus pauvre que la nôtre, à laquelle
pourtant elle conservait une tendresse nostalgique.
Les amazones, ces grands barbares roux, passaient dans se
s récits comme des êtres ineptes et formidables. D’après H
annibal – depuis mon anamorphose j’ai vérifié, et ses rens
eignements étaient exacts – ces êtres terribles sont incap
ables de bâtir ou de creuser ; il ne savent même pas nourr
ir leurs oeufs et leurs larves, dégager leurs nymphes, app
rendre à marcher à leurs enfants. Ils n’ont aucun instrume
nt de travail. Leurs mandibules ne peuvent servir ni de ci
0205seaux, ni de scies, ni de truelles. Longues, polies, r
ecourbées et terminées en pointe, elles ne sont que des ar
mes, des glaives pénétrants, impropres à tout autre usage
que le meurtre, incapables même de prendre la nourriture e
t de la porter à la bouche.
Les amazones ont donc besoin d’esclaves comme les larves
ont besoin de nourrices. Elles passent toute leur vie à la
guerre, n’ont d’autre occupation que d’attaquer leurs voi
sins pour voler des nymphes qui augmenteront bientôt le no
mbre de leurs serviteurs.
J’interrompais les récits pour m’écrier :
– Je voudrais bien voir un de ces êtres
extraordinaires.
Mais Hannibal répliquait, toute tremblante : – Souhaite de
n’en voir jamais !

XXIX
J’étais seule sur l’arbre aux pucerons. Comme des mains p
resque caressantes traient une vache, mes antennes, par de
s attouchements délicats, avaient obtenu plusieurs fois la
0206 bonne goutte sucrée et excitante. Ma gourmandise avai
t été excessive et, pour tout dire, je crois bien que j’ét
ais un peu ivre. Toute la nature m’apparaissait bizarre, g
aie et grotesque, remuée de gestes gauches et hilarants. J
e fus très amusée quand j’aperçus, lointaine encore, mais
si rapide, sinueuse et vertigineuse comme un drôle d’éclai
r qui ramperait, une colonne de fourmis énormes et rouges.
D’une course qui était presque une danse, je me précipita
i dans le nid. A l’entrée, je rencontrai Hannibal. Mes ant
ennes lui parlèrent, lourdes et contentes :
– Quel bonheur ! On va se battre. Les amazones arrivent.

– Malheur ! malheur ! dirent ses antennes affolées.
Elle grimpa sur le cratère, revint en hâte.
– Malheur à nous ! reprit-elle. Vite, fermons la ville.
Aidées de quelques camarades qui se trouvèrent là, nous f
îmes une première barricade avec des matériaux écroulés du
cratère. Derrière se plaça un de ces soldats dont la tête
cylindrique ferme si exactement les défilés. On en mit d’
autres aux points les plus étroits de toutes les galeries
0207supérieures. On transporta aux derniers souterrains oe
ufs, larves et nymphes et, dans l’angoisse d’assiégés qui
ne peuvent même voir les assiégeants, nous attendîmes.
Aristote s’impatientait. Elle proposa de rouvrir la galer
ie de la chenille, de faire une sortie et, attaquant à l’i
mproviste les derrières de l’ennemi, de le mettre en dérou
te. La motion n’eut aucun succès. Hannibal et ses compatri
otes déclarèrent que ce serait courir inutilement et inévi
tablement à la mort. D’après elles, il n’y avait qu’à atte
ndre. Peut-être l’ennemi ne parviendrait-il pas assez vite
à forcer les défilés successifs et s’éloignerait- il pour
la nuit. Dans ce cas, immédiatement, il faudrait nous exi
ler. Car, maintenant que les amazones connaissaient notre
nid, elles reviendraient l’attaquer tant qu’il y resterait
une nymphe, une larve ou un oeuf. Si, comme c’était malhe
ureusement probable, les esclavagistes pénétraient jusqu’à
nos dernières retraites, il ne nous resterait qu’à fuir e
n emportant nos enfants. Nous laisserions les provisions a
fin qu’un grand nombre de nous pussent, mandibules libres,
retarder la poursuite. Plus tard, quand les brigands se s
0208eraient désintéressés de ce nid sans nymphes nous revi
endrions, prudemment, furtivement, chercher notre blé.
– Elles forcent toutes les portes ! dit Hannibal.
La galerie de la chenille fut rouverte. Des ouvrières pri
rent les nymphes, les oeufs, les larves, et l’exode commen
ça. Nous sortîmes toutes avant l’arrivée des amazones. Les
fourmis chargées se réfugièrent dans le nid creusé par Ha
nnibal et ses compagnes, s’y barricadèrent solidement. Je
restai aux abords de la cité envahie, avec la troupe qui d
evait se sacrifier pour faire gagner du temps à nos amies.

Mais j’eus une idée dont je suis encore aujourd’hui très
fier. Après avoir fermé de dehors la galerie par où nous a
vions fui, j’avançai jusqu’au cratère pour voir si des ama
zones restaient hors de la ville. Toutes étaient dans la f
ourmilière. Nous fîmes écrouler le cratère sur l’entrée, e
t nous chargeâmes cette ruine d’une lourde pierre.
Je courus annoncer cette opération.
Hannibal fut très heureuse :
– Elles sont si bêtes ! dit-elle. Elles vont chercher ind
0209éfiniment dans les galeries vides. Puis elles dormiron
t où elles se trouveront. Demain seulement, après avoir lo
nguement constaté qu’il n’y a pas d’enfants à voler, elles
se préoccuperont de sortir. Profitons du répit pour nous
éloigner avec notre famille. Ici nous sommes trop près : n
ous serions sûrement découvertes.
Il fut très difficile de nous décider à ce nouvel exil. T
out à l’heure, du moins, en quittant l’ancien nid, nous sa
vions vers quel abri nous nous réfugions. D’ailleurs, nous
restions sur notre territoire, près de nos champs, près d
e l’arbre aux pucerons, au milieu de tout ce pays auquel n
ous étions attachées comme des filles à leur mère et à la
fois comme des mères à leurs enfants ; car ses lignes, ses
couleurs, ses odeurs, ses sonorités avaient formé notre e
sprit, et notre esprit, avec nos mandibules, instruments f
rêles mais nombreux et patients, l’avaient transformé. Qui
tter ces lieux familiers auxquels nous étions adaptées et
que nous avions adaptés à nous, n’était-ce pas, en quelque
sorte, perdre la lumière même, et l’odorat, et la volupté
d’entendre, et le frémissement heureux de toucher, puisqu
0210e nous ne rencontrerions plus que des objets étrangers
, blessants d’inconnu, hostiles et effrayants comme ces fo
rmes vagues entrevues dans les ténèbres ?
La raison cependant l’emporta. La retraite fut organisée
savamment. Hannibal, qui connaissait mieux les environs, m
archait en avant, sans fardeau pour que rien ne troublât s
on sens de la direction. Quelques soldats l’accompagnaient
, les mandibules prêtes au combat. La longue colonne des o
uvrières chargées suivait entre deux rangs de soldats. Au
milieu d’eux, sur un des flancs, marchait Aristote. Mon ex
ploit de tout à l’heure m’avait fait reconnaître, à moi au
ssi, un talent militaire. Et les troupes qui formaient l’a
rrière-garde m’avaient demandé de rester avec elles.
Nous allions dans la nuit et dans l’inconnu, ignorant si
nous marchions vers une nouvelle patrie à créer ou vers la
mort. Souvent on s’arrêtait, pour attendre le retour d’éc
laireurs lancés dans toutes les directions. Toujours ils r
evenaient annoncer que des fourmilières occupaient le vois
inage, et nous reprenions, en détours prudents, notre marc
he d’angoisse. Hélas ! notre crainte devenait de plus en p
0211lus certitude : le jour viendrait avant que fût trouvé
l’emplacement propice à la nouvelle cité. Le jour viendra
it, brutal, éclairer pour d’autres notre misère, découvrir
à des yeux ennemis, à des yeux avides, la fuite de la pau
vre proie que nous étions, changer notre marche inquiète d
ans la peur en une marche horrible qui, vers on ne sait
quoi, traverse des combats.
Il vint, en effet, le jour méchant. L’aube, – hésitant so
urire d’ironie, mais qui va grandir peu à peu en rire asso
urdissant, en tonnerre de rires cruels, – nous surprit com
me nous descendions une pente roide où, de temps en temps,
un porteur à bout de forces laissait échapper, laissait r
ouler, parmi les meurtrissures, une larve impuissante et d
ouloureuse.
Les bruits du matin se levaient. On sentit l’imprudence e
xcessive de cette course à travers les hostilités éveillée
s. On campa comme on put, dans une clairière étroite, ento
urée d’herbes séchées sur pied. Au centre on disposa oeufs
, larves et nymphes, tout cet avenir, fardeau du présent.
Les plus petites ouvrières restèrent auprès de ces futurs
0212vivants dont la mort préventive est exigeante comme un
e vie d’infirme. Des soldats restèrent aussi, prêts à repo
usser les attaques. Un cordon de sentinelles surveilla tou
s les abords de la clairière. Le reste des fourmis parcour
ut, par bandes nombreuses, la forêt de hautes herbes, cher
chant de quoi manger, cherchant de quoi rapporter à manger
à celles qui restaient.
Quelques heures passèrent sans autre mal que l’attente de
tous les maux. Peu à peu on reprenait confiance. Déjà mêm
e on se demandait si on n’allait pas, malgré l’inquiétant
voisinage de deux nids, creuser en ce lieu la nouvelle cit
é.
Mais, tout à coup, des sentinelles accoururent, annonçant
l’arrivée des amazones.
Alors les ouvrières reprirent leur charge et précipitèren
t leur fuite au hasard. Se laissant entraîner à l’invitati
on de la pente, elles se hâtaient vers le lointain vallon.
Les soldats restèrent pour combattre.
Rapide et épouvantable combat ! Je n’avais encore vu de b
atailles que contre des corps plus faibles que nous ou de
0213force égale. Les amazones nous étaient vraiment trop s
upérieures. Nos mandibules glissaient impuissantes sur leu
r cuirasse chitineuse, tandis que leurs glaives recourbés
entraient d’un sûr mouvement dans les têtes, tuaient à cha
que coup, se dégageaient avec une adresse étonnante pour i
nfatiguablement
recommencer le geste meurtrier.
Nous fûmes très braves. Personne ne recula. Des héroïsmes
m’émerveillèrent. Telle de mes soeurs, coupée en deux, pr
ivée de son abdomen et d’une moitié de son thorax, se soul
evait, obstinée, sur les deux ou trois pattes qui lui rest
aient et continuait de frapper de ses mandibules trop faib
les.
Vaillance inutile, hélas ! En un rien de temps, notre cen
tre était forcé et l’irrésistible colonne rousse atteignai
t nos porteurs. Alors ce fut une indescriptible mêlée. Cha
que amazone tuait une ouvrière, prenait le fardeau de la m
orte, s’enfuyait. Nous nous jetions sur les spoliatrices,
nous essayions de leur arracher leur proie, et quelquefois
nous y réussissions. Il nous arrivait aussi de bondir sur
0214 le dos d’un de ces grands barbares et de couper son h
orrible tête rouge. Je crois que, si nous avions su où nou
s réfugier, nous aurions sauvé une bonne partie de la futu
re génération. Mais nous n’avions aucun but ; nous luttion
s contre un danger et, si nous échappions, c’était, nous l
e savions trop, pour fuir vers d’autres dangers, moins bru
taux de n’être point encore présents, plus affolants d’êtr
e inconnus.
Une grande pluie survint, qui termina le combat, hâta not
re fuite vers le vallon, la fuite des brigands vers les ha
uteurs.
C’est en bas seulement, au bord de la rivière, que nous n
ous arrêtâmes. Nous essayâmes, sous l’averse, de reconnaît
re nos pertes. Mais, bientôt, il nous fallut songer à lutt
er contre un nouvel ennemi.
Nous étions assiégées non plus par des vivantes mais par
un élément. L’eau du ciel tombait toujours lourdement sur
nous, blessure innombrable ; et voici que la rivière monta
it, menaçante ; et voici que toute la pente ruisselait, de
venait un torrent qui, tout à l’heure, sans doute, nous em
0215porterait.
Plusieurs fourmis se livraient aux mêmes mouvements que l
orsqu’elles avaient bu trop de miel de pucerons. Leurs ges
tes ivres disaient, avec une éloquence désespérante, que l
eur raison n’avait pu résister aux coups trop répétés du m
alheur, aux menaces trop pressées du danger.
Nous prîmes ces affolées, et la seule femelle qui nous re
stait, et le peu de nymphes, de larves et d’oeufs que nous
avions sauvés. Nous fîmes de ces pauvres êtres comme un n
oyau autour duquel nous nous serrâmes en boule. Comme on g
oudronne un vaisseau, chacune de nous sécréta le plus poss
ible d’acide formique. Puis, radeau vivant et angoissé, ma
is radeau sans fente et que l’eau ne pénétrera point, nous
nous laissâmes entraîner au courant.
XXX
La pluie cessa. Nous arrivions à un confluent. La lutte d
es deux rivières grossies nous jeta vers le bord. Nous sen
tîmes un choc. Aussitôt, en moins d’une seconde, la boule
se désagrégea. Chacune de nous étira ses membres engourdis
, secoua ses antennes lasses d’immobilité, se sauva plus l
0216oin de l’eau. Puis on essaya de se rendre compte des r
essources et des dangers de l’endroit où l’on était.
Hélas ! nous n’étions pas à terre. Nous étions sur un arb
re qui devait ordinairement occuper la rive, mais que l’ea
u en ce moment entourait. Ses branches inférieures s’incli
naient, lourdes de boues, d’herbes et de rameaux étrangers
. Nous regardions, stupides, l’eau qui ne baissait pas et
nous songions que nous allions, sans doute, mourir de faim
.
Le soleil se coucha. Bien peu d’entre nous dormirent. Plu
sieurs restèrent au bord de l’eau, le bout des premières p
attes frôlant la rivière, pour la sentir décroître, pour g
oûter, à petits coups répétés, l’espoir de la délivrance.
Elles n’eurent guère à se déplacer pour suivre le lent aba
issement.
Le soleil se leva. Nous nous mîmes à fouiller tous les re
coins de notre arbre, cherchant quelques insectes à dévore
r. Maigre chasse et qui ruina, pour un seul repas insuffis
ant, toutes nos ressources.
Nous n’avions plus maintenant qu’à attendre, attendre que
0217 les choses consentent enfin à nous délivrer ou que le
ur obstination nous tue.
Des jours passèrent. On commença à mourir, en regardant l
‘eau qui baissait si lentement. Quelques camarades dévorèr
ent les premiers cadavres et furent blâmées universellemen
t.
Les cadavres du second jour de mort furent partagés entre
tout le peuple. On mangea aussi les oeufs, les larves et
les nymphes. Le troisième jour, on trouva les cadavres tro
p rares, et on se battit autour pour avoir son morceau. Le

quatrième jour, on tua pour manger.
Plus voisine de la rive, des îles d’herbes fangeuses émer
geaient, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rappr
ochées, tremplins d’où, jusqu’à la terre ferme, nos espoir
s obstinés rebondissaient. Deux journées interminables, de
ux journées de faim et de crimes, passèrent encore avant q
u’à travers mille pièges gluants, il fût possible de gagne
r le bord.
Le danger passé, ce fut un attendrissement général. Tous
0218ces êtres qui, hier, songeaient à se dévorer, qui guet
taient la seconde d’inattention ou de faiblesse où ils pou
rraient se jeter sur le voisin, le tuer pour ouvrir son en
veloppe chitineuse et manger sa chair, tous ces êtres main
tenant s’aimaient, se caressaient, se chantaient des musiq
ues tendres et mélancoliques.
Après le premier choc de la joie, nos inquiétudes revinre
nt. Comme nous étions peu nombreuses ! Combien étaient mor
tes dans le combat contre les amazones ! combien s’étaient
égarées dans la fuite, noyées probablement, et, si un mir
acle les avait réservées à une autre mort, dispersées, pro
ie qu’on ne pouvait secourir, séparées de notre aide par l
‘immensité de la rivière ! combien étaient mortes de faim
sur l’arbre et combien, ô honte ! avaient succombé aux cou
ps de leurs soeurs affamées…
Pertes irrémédiables. Des enfants ne viendraient pas, inc
ertains et charmants comme l’espérance, remplacer les disp
arues. Nous avions dévoré nous-mêmes oeufs, larves et nymp
hes. Notre dernière pondeuse était morte sur l’arbre de la
faim. Nous étions un peuple sans force et sans avenir ; n
0219ous n’étions plus que l’agonie d’un peuple.
Aristote affirmait, irréductible, que notre nation vivrai
t. Il fallait seulement ne pas se décourager, choisir avec
prudence l’emplacement du nouveau nid, et attendre, et vi
vre obstinément. A l’époque de la fécondation, on guettera
it avec soin et on recueillerait quelques femelles égarées
.
Oui, mais comment attendre ? comment traverser sans provi
sions la pauvreté de l’hiver ? Quand reviendrait le sourir
e tardif du printemps, la faim aurait-elle épargné une seu
le d’entre nous ?
Et Aristote gourmandait notre lâcheté. Certes, avouait-el
le d’un air de dédain, nous serions pauvres ; certes, nous
souffririons. Mais, à force de travail et d’ingéniosité,
nous trouverions le nécessaire. Il fallait d’abord ébauche
r la ville, qu’on achèverait plus tard ; puis, avant les p
remiers froids, chercher, glaner, engranger. Pendant l’hiv
er même, on ferait de fructueuses expéditions souterraines
; on traquerait dans leurs refuges les insectes endormis.
Enfin, affirmait- elle, les obstacles qui paraissent les
0220plus invincibles à la stupeur première s’abaissent com
me d’eux-mêmes sous l’effort actif, persévérant, indéfecti
ble, d’une courageuse volonté de vivre. Et elle vantait, h
autaine, la vie difficile, la déclarait belle comme une ba
taille sans trêve et continuellement victorieuse.
Hannibal disait les mêmes paroles vaillantes. L’une après
l’autre, sans conviction, sans plaisir, uniquement parce
que, dans notre stupeur, dans notre accablement comme endo
rmi, leurs discours réveillaient de vieilles habitudes mac
hinalement actives, nous nous mîmes à la besogne. Le lieu
de la future patrie fut choisi, mauvais, perdu dans un pay
s de famine, mais, pour cette raison même, éloigné de tout
e fourmilière, dépeuplé de rôdeurs carnassiers et où notre
faiblesse serait à l’abri des attaques.
Nous allions commencer à creuser lorsqu’un homme vint, se
pencha sur nous. Point de nid où s’enfoncer ; peu d’herbe
s et couchées sur le sol comme sur une tête d’homme de rar
e cheveux mouillés. Or l’horrible montagne qui marche sur
deux pieds nous saisissait l’une après l’autre, nous enfer
mait dans une prison de verre.
0221 Nous étions trop faibles, trop lasses, trop découragé
es, pour nous émouvoir beaucoup d’un nouveau malheur. Nous
étions devenues, sous les coups répétés du destin, des pr
oies indifférentes et immobiles. Seules, Aristote et Hanni
bal parurent, dès le premier moment de captivité, éprouver
une vive douleur.
Mon cerveau gauche essaya de deviner ce que cet homme vou
lait de nous. Je ne sais pourquoi, je supposai qu’il nous
ferait dévorer par des poules. Et je me réjouis presque, c
omme un homme ruiné qui rencontre une occasion de jouer. S
i j’échappais aux becs meurtriers, je trouverais facilemen
t ma vie dans la basse-cour.
Mes suppositions étaient fausses. L’homme nous transporta
dans une grande pièce fermée et presque vide. Il y avait
seulement – je me suis rendu compte de ces détails plus ta
rd et surtout depuis que j’ai repris la forme humaine – un
e chaise et une table ronde. Sur la table, un meuble étran
ge : une boîte plate composée d’un châssis de bois que fer
maient hermétiquement deux feuilles de verre.
L’homme s’assit. Il ouvrit le châssis, puis la prison où
0222il nous avait mises d’abord, et qui était une grande é
prouvette. Il nous fit tomber dans le châssis qu’il referm
a.
Inquiètes et curieuses, nous courions autour de notre pri
son nouvelle. Au milieu d’un côté, une petite ouverture me
permit de sortir, et presque tout le monde me suivit. Nou
s nous trouvâmes sur le bois de la table.
Il y avait des vivres. On les dépassa sans y toucher. Cur
iosité et désir de liberté l’emportèrent sur la faim, qui
pourtant commençait à être vive.
Le bord de la table n’était pas loin. Tout à l’heure, je
passerais dessous, je fuirais le long du pied, je me cache
rais dans quelque interstice du plancher ou dans un trou d
u mur. Justement l’homme venait de sortir. A son retour, j
e serais invisible.
Je rencontre, sur la table encore, un inexplicable fossé
plein d’eau. Longtemps, je le longe… Mais, je ne me trom
pe pas, j’ai déjà passé ici. Me suis-je égarée et, sans m’
en douter, suis-je revenue sur mes pas ? C’est bien invrai
semblable, puisque je ne porte aucun fardeau. Mais alors..
0223. Je frisonne, et je n’ose penser avec précision ce qu
i me fait frissonner.
Je continue ma course, toujours dans le même sens. Me voi
ci de nouveau au point déjà reconnu. Oui, le ruisseau est
circulaire. Je grimpe sur le châssis, je me dresse sur les
pattes postérieures et je constate d’un regard l’exactitu
de de l’horrible conclusion. Et, tandis que mon cerveau dr
oit se désole, mon cerveau gauche s’amuse et me compare, l
e pédant ! aux hommes du temps d’Homère enfermés sur la te
rre par le cercle du fleuve Océan.
Aristote et Hannibal arrivent auprès de moi. Elles aussi
viennent de comprendre. Elles regardent avec terreur ce qu
e je regarde.
D’autres les suivent, puis d’autres et d’autres encore. B
ientôt nous savons toutes qu’il n’y a aucun espoir d’échap
per à la cruelle montagne qui marche sur deux pieds.

XXXI
– Je ne comprends rien à tout ceci, me dit Aristote. Que
nous veut cette montagne qui marche sur deux pieds ? Pourq
0224uoi nous enferme- t-elle en cette étable et nous fourn
it-elle de la nourriture ? L’acide formique lui serait-il
précieux comme à nous la liqueur de puceron ?
– Je ne pense pas, répondis-je, que l’acide formique lui
soit agréable. D’ailleurs, nous méprisons, comme trop peti
tes, certaines espèces de pucerons. Nous serions pour ce g
éant un bien minuscule troupeau.
– Alors, dit-elle avec désespoir, il veut nous manger !
– Pas davantage. Son odeur nous est insupportable ; notre
odeur doit lui déplaire.
– Allons donc ! il sent mauvais et nous sentons bon.
– Nous sentons mauvais d’après les antennes de la fourmi
étrangère qui sent mauvais pour nous. De même, je crois qu
e cet être dont l’odeur nous gêne n’aime pas notre odeur.

Aristote réfléchit un instant, comme frappée de mon raiso
nnement. Mais bientôt ses antennes eurent un tremblement a
nalogue à votre rire et elle affirma, avec conviction :
– Ce que tu viens de dire est trop subtil pour être vrai.

0225Je repris :
– Ce que cet homme veut de nous, je crois le savoir. Et c
ette science me rassure. Nous souffrirons d’être captives.
Mais il ne nous fera aucun autre mal. Il nous donnera à m
anger et nous soignera de son mieux, sans songer à dévorer
notre chair ni à nous voler notre acide formique.
Elle protesta :
– Folle ! S’il était à ce point ami des fourmis, il ne no
us enfermerait pas. Il ne nous eût pas capturées mais, voy
ant notre détresse, il nous eût apporté des provisions, en
nous laissant jouir de l’herbe et du ciel.
Je répliquai :
– Je n’ai pas dit qu’il fût ami des fourmis. J’ai dit seu
lement qu’il nous soignerait le mieux possible.
– Mais pourquoi ? pourquoi ? Que peut-il vouloir de nous
?
– Il veut voir comment nous vivons, étudier nos actes, de
viner notre intelligence, essayer de connaître une autre v
ie que sa vie.
Aristote eut un geste d’orgueil.
0226 – Tu lui prêtes, dit-elle, une pensée bien puissante.
La fourmi est le seul animal intelligent et pourtant jama
is encore elle ne s’est livrée à de telles études.
Je secouai des antennes railleuses :
– Chaque animal se croit le seul intelligent.
– Allons donc ! La fourmi exceptée, nul animal n’a même l
‘idée d’intelligence… Ton homme est-il capable de creuse
r un terrier ?
– Ses yeux pauvres aiment la lumière et il n’habiterait p
as volontiers des demeures souterraines ; mais, comme nous
construisons des abris le long de nos routes, il se bâtit
des maisons proportionnées à sa taille. Dans un coin d’un
e case de sa maison celui qui nous a capturées a pu jeter,
moins encombrante qu’un grain de blé dans un de nos greni
ers, la prison qui enferme tout notre peuple.
Aristote s’écarta de ce point douloureux.
– Je sais, dit-elle, qu’il coupe le blé et l’entasse en m
ontagnes qui ensuite disparaissent. Puisque nous ignorons
ce que deviennent ces provisions, tu peux soutenir, sans i
nvraisemblance trop vive, qu’il les recueille en des grang
0227es. Mais quand le pays n’est pas riche spontanément, s
ème-t-il comme nous ?
– Les pays qui nous semblent féconds d’eux- mêmes sont fé
condés par lui. Et, si nous pouvons d’ordinaire nous conte
nter de moissonner, c’est parce qu’il sème tous les ans.
– Tu te moques de moi… A-t-il, comme nous, des pucerons
qui lui donnent à boire et, pour les
protéger, construit-il des étables ?
– Oui. Seulement ses pucerons sont énormes et n’ont pas d
‘ailes.
– Les hommes ont-ils, comme nous, le génie militaire ? Sa
vent-ils marcher en colonnes serrées contre l’ennemi ? Ont
-ils la science des mouvements tournants et la ruse des di
versions ? Auraient-ils jamais songé, comme moi, à rouvrir
la galerie de la chenille pour surprendre les envahisseur
s ? Auraient-ils, comme toi, fait écrouler le cratère sur
l’entrée pour dérouter les amazones ?
– Quelques hommes ont le génie militaire.
– Auraient-ils, comme nous, attiré l’attention des propri
étaires des pucerons sur une attaque lointaine, tandis qu’
0228une partie des nôtres s’emparaient du bétail ?
– Beaucoup d’hommes sont habiles à s’approprier le bien d
‘autrui.
– Mais l’homme est incapable d’une oeuvre collective à la
quelle plusieurs collaborent volontairement sans que perso
nne force ni soit
forcé.
– Sur ce point il nous est inférieur. Il y a chez lui, co
mme chez les fourmis amazones, des êtres qui travaillent e
t d’autres qui ne font rien. Et ceux qui ne font rien comm
andent à ceux qui travaillent. Le fait est d’autant plus i
ndigne que maîtres et esclaves, ici, appartiennent à la mê
me espèce et le plus souvent au même peuple. Mais plusieur
s hommes peuvent, comme plusieurs fourmis, collaborer. Je
reconnais cependant une autre infériorité humaine : l’idée
d’ensemble de l’oeuvre n’existe pas toujours dans l’espri
t de chaque ouvrier mais souvent n’est conçue que par un c
hef qui dirige du dehors des mouvements subordonnés et non
coordonnés.
– Tu soutiens donc qu’il existe un petit nombre d’hommes
0229intelligents. Mais tu viens d’avouer que tous sont inc
apables d’affection pour leurs semblables.
– Ils sont, eux aussi, des animaux mêlés de bien et de ma
l, et il arrive à un homme d’avoir de l’amitié pour un aut
re homme.
– Son affection ne dépasse sûrement point, comme la nôtre
, la limite de la mort. Seule, la fourmi a de pieux cimeti
ères, voisins de sa demeure, où elle peut protéger les cad
avres contre les mangeurs de chairs et les laisser sécher
paisiblement au soleil.
– Les chairs de l’homme, trop abondantes, ne se dessèchen
t point après la mort, mais deviennent une boue infecte. M
ais les survivants enferment soigneusement le cadavre frai
s dans une case d’une sorte de vaste fourmilière souterrai
ne.
– La fourmi a un langage.
– L’homme parle aussi.
– Imbécile ! montre-moi ses antennes.
J’essayai d’expliquer que l’homme s’exprime surtout par d
es sons.
0230Mais Aristote se moqua :
– Allons donc ! c’est un être de silence. Je n’ai jamais
entendu une musique venir de lui.
– Sa musique est trop forte pour nos tibias.
– Trop forte ! Quelle est cette absurdité !
Quand nous entendons un bruit, si ce bruit vient à doubler
, nous l’entendons deux fois plus.
– Pas toujours. Tu entends le bruit de tes dents qui coup
ent un épi. Quand l’homme, avec la grande mandibule artifi
cielle dont il allonge ses pattes, coupe cent épis, tu n’e
ntends rien. Tu entends le pas d’une fourmi ; tu n’entends
pas la marche de l’homme lourd.
Mon amie réfléchit un instant. Puis elle accorda :
– Tu as des idées singulières, dont quelques- unes pourra
ient bien être vraies. Mais tu pars d’une observation plau
sible pour rêver des folies maladives. Il n’est pas absolu
ment impossible que cet être émette des sons inentendus de
nos tibias. Mais combien le fait reste invraisemblable. D
‘ailleurs, nous savons la pauvreté du langage des sons et
qu’il ne peut s’articuler. Et puis, vraiment, quelle appar
0231ence que cette masse lourde et informe parle, pense, a
it une âme ?
– Elle en a une pourtant. Et, tandis qu’elle s’émerveille
ra de quelques-uns de nos actes, tu t’étonneras de tels de
ses gestes.
– Oui, dit-elle songeuse, les êtres inférieurs ont parfoi
s des éclairs bien extraordinaires. Ainsi, l’autre jour, u
n puceron…
Mais l’homme revenait. Notre conversation philosophique c
essa, et nous regardâmes.

XXXII
L’homme ouvrit notre prison, y déposa de la terre. Puis i
l s’assit et nous considéra.
– Il veut, dis-je à Aristote, que nous fassions notre nid
devant lui.
– Peut-être. Son intelligence s’éveille. Et il désire app
rendre de nous l’art de bâtir… Mais il ne verra rien. No
us allons d’abord couvrir d’une couche de terre cet étrang
0232e mur transparent.
– Il est plus habile que tu ne crois. Notre prison est ét
roite ; si nous procédons comme tu dis, il ne nous restera
plus assez de place. Nous sommes obligées d’accepter pour
paroi de quelques-unes de nos cases le mur infranchissabl
e et transparent. Il nous verra travailler.
Les antennes de mon amie eurent d’abord un frôlement lége
r comme un murmure :
– Il y a des hasards étonnants et qui ressemblent à des p
révisions…
Mais elle reprit aussitôt, affirmatrice dédaigneuse :
– Je ne suis pas du nombre des naïves que trompe la bizar
rerie de telles rencontres. Je sais trop bien que cet être
n’est pas intelligent, que cet être n’est pas une fourmi.
..
Sous l’oeil observateur, nous reconstruisions notre nid.
Quand l’homme s’éloignait, il avait soin de recouvrir le v
erre d’un écran opaque.
– Vois-tu, disais-je à Aristote, il sait que nous aimons
l’obscurité chez nous et il nous la procure dès qu’il n’a
0233plus besoin de nous regarder. Il n’est pas méchant.
Elle répliquait :
– Tu expliques tous les hasards heureux comme des preuves
d’intelligence.
Puis elle triomphait :
– S’il était aussi intelligent que tu le soutiens et s’il
avait le projet d’étude que tu lui prêtes, il comprendrai
t, voyons, qu’il nous met dans une situation anormale où n
ous n’agirons point comme dans la vie ordinaire. Il compre
ndrait que sa façon d’étudier déforme l’objet même de son
étude.
L’objection était forte. J’essayais d’y répondre. Mais Ar
istote, sans me laisser achever :
– Comment, par exemple, connaîtrait-il notre ingéniosité
et notre activité à conquérir la nourriture, puisque nous
la trouvons sans peine aux abords de notre nid ?
– Il nous verra engranger le blé. Qui sait, d’ailleurs si
, plus tard, il ne nous le fera pas gagner ?
– Comment a-t-il choisi une nation incomplète, sans femel
les, sans nymphes, sans larves, sans oeufs ?… Il ignorer
0234a les plus intéressantes de nos moeurs, ne saura jamai
s quelle famille unie nous sommes dans l’existence normale
, quel peuple tendu vers l’avenir…
L’homme reparut. Sur la table, il versa un tas de terre o
ù se trouvaient mêlés des oeufs, des larves et des nymphes
.
– L’imbécile ! dit Aristote. Cet avenir n’appartient même
pas à notre espèce. S’imagine- t-il que nous allons faire
éclore des étrangères ?…
Nous transportâmes la terre dans notre nid. Le reste fut
d’abord dédaigné. Mais Hannibal, passant par là :
– Cet avenir est d’une puanteur !…
Rapidement nous jetâmes dans le fleuve qui nous entourait
ces êtres qui n’étaient pas encore et qui déjà sentaient
mauvais. Un instant, sur un point, le fleuve fut comblé. N
ous essayâmes de le traverser. Mais l’homme, d’un doigt br
utal, nous saisit, nous rejette dans la cour de notre pris
on. Puis, d’un seul geste, il déblaie le large fossé, lanc
e au loin les malheureuses nymphes que nous avons refusé d
‘adopter.
0235 L’homme se détourne, prend quelque chose, le pose sur
la table. Ce sont deux femelles d’aphoenogaster barbara e
t deux femelles d’amazones. Aristote introduit dans le nid
les pondeuses de notre race, tandis qu’Hannibal conduit l
‘assaut contre les deux géantes. Les premières attaques, n
aïvement directes, ne réussissent pas : plusieurs d’entre
nous tombent, la tête broyée entre les puissantes mâchoire
s.
Tout en me tenant hors de la portée des crocs meurtriers,
je me jette sur une antenne de la plus forte géante. Je s
erre solidement l’extrémité entre mes mandibules. Je suis
les mouvements de l’ennemi, reculant quand il marche sur m
oi, avançant quand il recule pour se dégager. Un camarade
a saisi la seconde antenne. D’autres prennent les pattes,
les allongent. L’amazone maintenant est couchée, immobilis
ée, sur le ventre. Voici qu’Hannibal chevauche son dos. Le
s mandibules d’Hannibal, comme des ciseaux qui mordent un
objet résistant, plusieurs fois autour du cou s’ouvrent et
se referment. Enfin mon effort contre une résistance mort
e me fait faire deux pas en arrière : le cou est coupé.
0236 Je regarde l’autre amazone : elle vient de subir le m
ême sort que sa compagne.
L’homme est là, assis, qui hoche la tête d’un air approba
teur, s’étonnant de notre habileté, ou se réjouissant d’un
résultat prévu.

XXXIII
Aristote me dit :
– J’observe avec grand soin cette montagne qui marche sur
deux pieds. Et, encore que rigoureusement tous ses actes
soient explicables par de simples instincts, je veux bien
lui reconnaître quelques lueurs d’intelligence. Mais que d
e choses lui manquent pour être l’égale d’une fourmi…
Je l’interrompis :
– Je n’ai jamais prétendu que l’homme fût l’égal de la fo
urmi. Mais tu le méprises trop et tu nies la plus grande p
artie de ses richesses.
Elle me fit remarquer qu’il vous manque la plupart des se
ns. Je fus obligé d’avouer que l’observation était exacte.
Mais bientôt son énumération de vos pauvretés dépassa les
0237 limites du vrai.
– Cet être est sourd, affirma-t-elle.
– Qu’en sais-tu ?
– Je l’ai soumis à des expériences absolument concluantes
. J’ai joué devant lui les musiques les plus étranges. Mes
pattes ont battu le sol de façon à produire des bruits in
quiétants. Et jamais ses pattes de devant ne se sont tendu
es dans le mouvement de celui qui écoute.
– Les sons qui dépendent de nous et même tous ceux que no
us pouvons entendre sont trop faibles pour lui parvenir.
– Ceci est plausible, reconnut Aristote. Mais jamais, dan
s aucun cas, ses pattes antérieures n’ont fait le geste d’
écouter.
Je dis :
– Regarde comme il tient singulièrement sa tête en ce mom
ent. Je crois bien qu’il écoute quelque bruit très faible
pour lui, trop énorme pour que nous puissions le soupçonne
r.
– Tu crois ?…
– Les organes qui lui permettent d’entendre ne sont pas d
0238ans ses pattes. Ils forment, des deux côtés de sa tête
, de lourds et barbares ornements. Vois-tu ces énormes exc
roissances si grossièrement découpées ?…
Aristote m’interrompit, furieuse :
– Tu ne peux dire deux phrases sérieuses. Ton amour du pa
radoxe t’entraîne aux absurdités les plus inconcevables.
Et elle recommença à énumérer les pauvretés de cet être v
aste et misérable, si lourd, si mal dessiné et, sauf par d
evant, aveugle de tous les côtés.

XXXIV
– Veux-tu, Aristote, faire taire un instant ton orgueil d
e fourmi ? Je te dirai sur l’homme, sur ses véritables pau
vretés et sur ses richesses insoupçonnées, des choses vrai
es et merveilleuses.
– Parle.
– En ce moment, cet être commet envers nous les mêmes inj
ustices que tu commets envers lui. Lui aussi, il nous mépr
ise…
0239– Le présomptueux imbécile !
– Ou plutôt, ce qui est plus injurieux, il admire celles
de nos facultés qu’il possède aussi, s’étonne que nous, qu
i ne sommes pas des hommes, nous puissions montrer quelque
lueur d’intelligence.
– Tu lui supposes une sottise bien excessive…
– Je le crois surtout aveuglé par un orgueil absurde, par
le même orgueil qui t’empêche de bien voir.
Mais elle, dans un sursaut :
– Il n’y a pas d’orgueil à savoir que la fourmi est le se
ul être doué de raison.
– Regarde. La porte s’ouvre. Un autre homme entre. Ils fo
nt des gestes. Sûrement, ils parlent de nous. Et, en recue
illant tes paroles,, je crois savoir leurs paroles. L’obse
rvateur dit : « C’est étonnant comme ces petites bêtes son
t intelligentes. Le croiriez-vous ? elles font ceci, elles
font cela ! » Le camarade répond : « L’instinct suffit à
expliquer tous ces actes. » « Non, reprend l’observateur,
je vous assure qu’elles ont quelque intelligence. » Mais i
l ajoute aussitôt, prudent : « Rien de comparable assuréme
0240nt à l’esprit de l’homme. L’homme est le seul animal d
oué de raison. »
– Tu as des façons de penser bien inquiétantes.
– Observe-les un moment, lui dis-je. Je vais préparer que
lque chose. J’ai peut-être trouvé un moyen de te faire com
prendre mon sentiment sur
l’homme et sur nous.
Des grains de blé étaient là. J’en disposai un certain no
mbre, de façon à leur faire dessiner deux circonférences s
écantes, à peu près selon la figure que voici :
pleindebooks illustr Ryner1

Je revins à Aristote, lui fis regarder mon travail.
– Que signifie ceci ? demanda-t-elle.
– Je représente, lui dis-je, par le cercle de gauche la p
ensée humaine, par le cercle de droite la pensée de la fou
rmi. Tu vois quelle petite partie commune présentent les d
eux domaines. L’homme nous croit seulement l’intelligence
qu’il partage avec nous, ce qui est compris à la fois dans
son cercle et dans le nôtre, ce pauvre coin que je rempli
0241s de blé.

pleindebooks illustr Ryner2
Après avoir ainsi rendu la figure plus claire, je continu
ai :
– Mais ce qui est dans la partie originale de son cercle,
comment le devinerions-nous ? Nous savons qu’il n’a pas c
eci ni cela ; mais presque tout ce qu’il possède est pour
nous de l’inconcevable. Chacun connaît les pauvretés du vo
isin et ignore presque toutes les richesses du voisin.
– Je sais que tu délires, déclara Aristote. Mais tes foli
es finissent par me troubler. Alors, l’univers et la pensé
e auraient des merveilles que nos yeux seraient incapables
de voir et notre esprit impuissant à concevoir… Cette i
dée, je le sais, est folle. Mais je m’irrite qu’elle ait p
u être rêvée, être exprimée. Me voici tourmentée, angoissé
e pour des heures. Je ne sais si je pourrai
dormir cette nuit. Et elle supplia :
– Oh ! mon amie, dis-moi vite que tu plaisantais, que tu
n’as jamais cru ce que tu viens de dire !
0242

XXXV
J’avais dit à Aristote :
– Les hommes sont des êtres heureux. Chez eux, personne n
‘a d’ailes visibles, mais chacun peut aimer : il n’y a que
des mâles et des femelles ; point de ces pauvres neutres
qui…
Elle m’avait interrompue :
– Vois à quelles contradictions te pousse l’amour de l’ét
range. Tu prétendais ces êtres intelligents !
Je m’efforçai en vain d’expliquer qu’un sexe n’est pas né
cessairement partout le compagnon de l’infériorité mentale
. On comprend si difficilement les choses très différentes
de celles qu’on connaît ! Aristote répétait obstinément q
u’un être sexué est livré tout entier à la folie des ailes
, incapable de toute oeuvre pratique et de toute méditatio
n précise.
Sans m’arrêter à ses objections, je lui apportais d’autre
s stupeurs.
0243 – Dans cette espèce, affirmais-je, le mâle est plus g
rand et plus fort que la femelle. J’oserai même dire qu’il
est plus beau quand il est beau, ce qui arrive souvent da
ns les fourmilières peu peuplées. Car sa beauté est, si j’
ose cette répétition apparente, faite de beauté. Celle de
la femelle est faite de grâce et de…
J’hésitais un instant. Ma pensée gauche disait : « Sa bea
uté est faite de sourire. » Mais le sourire est chose si e
xclusivement humaine…
Mes antennes ne savaient comment traduire.
Elles reprirent enfin :
– La beauté de la femelle est faite de grâce et de musiqu
e.
Aristote multiplia les railleries sur cette femelle sans
ailes, alourdie par ses oeufs, et que j’affirmais gracieus
e et musicale.
Je ne parvins pas à lui faire comprendre que la femme n’e
st pas une misérable pondeuse fécondée pour toute la vie p
ar un seul geste d’amour, que son allure peut s’animer et
son visage rayonner de l’espoir d’autres baisers, qu’elle
0244ne laisse pas tomber un oeuf à chaque pas et que, enfi
n, s’il lui arrive de faire un enfant, l’accident est plut
ôt rare.

XXXVI
Je n’essaierai pas de répéter mes autres dialogues piétin
ants avec Aristote, comment, par exemple, je m’efforçai de
lui expliquer que l’homme distinguait trois couleurs dans
notre noir, que certains rayons colorés pour nous ne parl
aient point à ses organes et que les vibrations qui donnai
ent des sensations à la fourmi et à la montagne qui marche
sur deux pieds offraient aux deux spectateurs des spectac
les tout à fait dissemblables.
La seule chose que je pus lui faire admettre, c’est que l
‘énorme différence de taille devait modifier toutes les fo
rmes et toutes les lignes.
– Oui, dit-elle, appauvri par sa hauteur et par sa masse,
il doit voir bien petits les rares objets qui n’échappent
pas à ses lointains regards.
0245 – Il voit petites les choses que nous voyons grandes.
Mais il voit normal son compagnon que nous ne pouvons emb
rasser d’un seul regard et son oeil sait, immobile, conten
ir le territoire de plusieurs fourmilières.
– Peut-être, dit-elle, mais quel intérêt peuvent offrir c
es immensités, que l’ignorance du détail lui transforme en
monotones déserts ?
Nos conversations finissaient toujours de même. Aristote,
impatientée, m’invectivait presque. Ses antennes hostiles
disaient en coups rapides :
– Tu affirmes comme des certitudes les plus folles hypoth
èses. Si encore tu les donnais pour des jeux ingénieux, on
pourrait, tout en les souhaitant moins invraisemblables,
s’amuser de leur branlante et, au moindre choc de la raiso
n, croulante hardiesse. Mais tu parles, folle présomptueus
e, comme quelqu’un qui saurait.
Je manquais de courage. Je répondais la vérité, mais d’un
frémissement aimablement sceptique, qui la transformait e
n joyeux badinage :
– Tu sais bien que j’ai été homme.
0246Elle s’irritait de plus en plus :
– Cette mauvaise plaisanterie t’autorise à des absurdités
excessives même pour des suppositions de fourmi qui s’amu
se et te dispense de toute observation. Je suis vraiment t
rop bonne de prêter des antennes attentives à la bavarde i
ncohérente et mystificatrice que tu es !
Je ne dirai pas non plus la puérile absurdité des expérie
nces faites sur nous par l’homme ni les conclusions ridicu
les qu’il dut en tirer. Vous trouverez ces vanités pauvres
, ou de semblables, dans tous les livres sur les fourmis.

XXXVII
Notre captivité s’aggrava.
L’homme eut-il besoin de la table qui supportait notre ci
té ou trouva-t-il intéressant de nous enfermer davantage ?
Je ne sais, mais la table disparut. Le châssis qui conten
ait notre nid fut posé d’aplomb sur un grand verre à boire
dont le pied plongeait dans un plat rempli d’eau. Nous ne
0247 pouvions sortir que sous la cage et le long du verre
: promenade peu intéressante et qu’on n’était guère tenté
de recommencer. Seulement, quelques instants chaque jour,
l’entrée de la boîte se prolongeait d’une galerie en verre
qui débouchait dans une cage en toile métallique, où nous
trouvions du sucre, du miel et d’autres provisions de bou
che.
L’hiver devait être venu. Mais l’homme, frileux, maintena
it une température élevée dans cette chambre où il passait
une partie de sa vie, assis, penché vers notre prison, no
us regardant. Notre ville trop étroite ne nous permettait
pas de fuir la chaleur, et nous en souffrions beaucoup. D’
autre part, l’air de cet appartement était irrespirable, e
mpesté par la violente odeur humaine. Nous nous sentions a
ffaiblies, presque malades, et nous ne philosophions plus.
Aristote était si furieuse qu’elle m’aurait battue, si j’
avais persisté à plaider la cause de la montagne qui march
e sur deux pieds. Nous passions ces longues journées inact
ives et ces interminables nuits suffocantes, sans sommeil,
à maudire la cruauté ou l’inconscience de notre bourreau.
0248
Un mal commença à sévir, désagréable et dégoûtant d’abord
et qui bientôt devint en outre dangereux. Parmi les anima
ux qui vivent dans les fourmilières, se trouvent des paras
ites supportés parce qu’il serait long de s’en débarrasser
et qu’après tout ils ne causent aucun dommage sensible. D
es acariens – il me déplaît d’écrire le nom vulgaire et d’
avouer que j’aie jamais eu, même en dehors de la vie humai
ne, des poux – des acariens de diverses espèces se promène
nt librement dans nos galeries et, de temps en temps, s’at
tachent à l’une de nous pour boire une goutte de sang. Ces
petits êtres vivent de peu et ne nous incommodent guère.
Leur légère piqûre est un chatouillement presque agréable,
pourvu qu’il ne se renouvelle pas trop souvent.
Mais, dans les conditions anormales où nous vivions maint
enant, les acariens se multipliaient jusqu’à former une gê
ne et un péril. La bouche surtout et les antennes de la pl
upart de nos camarades en étaient couvertes et je n’osais
plus causer avec elles, de peur d’être envahie pendant le
dialogue.
0249 Il est à peu près impossible de saisir les petits aca
riens qu’on porte sur soi. On peut, il est vrai, demander
ce service à une amie. Mais presque toutes les fourmis, co
mme abêties par la captivité, vivaient dans une indifféren
ce stupide. Seules, Aristote, Hannibal, moi et deux ou tro
is autres luttions contre l’ignoble envahissement.
Pendant qu’Aristote nettoyait mes antennes, ma pensée gau
che se représentait, dans le cadre d’une porte ouverte, su
r un perron écorné aux angles et rongé par les pluies, une
petite paysanne et sa mère. La mère était assise sur la m
arche supérieure ; l’enfant, plus bas, lui tournait le dos
et se penchait en arrière vers le giron maternel. Les vie
illes mains couleur de terre fouillaient, actives, dans le
s cheveux blonds. Le tableau, très précis dans un ruissell
ement de soleil et sur un fond d’ombre chaude, avait sa be
auté et l’air charriait des odeurs de foin coupé. Pourtant
j’éprouvais à gauche une sorte de dégoût tandis que mon c
erveau droit jouissait d’une progressive délivrance.
Quand il me fallait rendre à Aristote le même service, je
m’efforçais d’éteindre mon cerveau gauche, de chasser de
0250moi toute pensée humaine. Je n’y parvenais pas toujour
s, et je souffrais de la besogne que je ne pouvais pas ref
user.

XXXVIII
Ce jour-là, la cage de toile métallique contenait des pro
visions en quantité considérable. Peut-être notre geôlier
devait-il s’absenter quelque temps. Dès que nous eûmes tra
nsporté chez nous toutes ces richesses, l’homme, après avo
ir enlevé le garde-manger et le tube qui le faisait commun
iquer avec notre nid, ferma hermétiquement l’entrée de la
ville et nous recouvrit de l’écran noir.
Depuis longtemps nous ne sortions plus, nous méprisions l
a décevante promenade qui conduisait si vite, par un si mo
notone chemin, à une mer infranchissable. Pourtant c’est a
vec fureur que nous nous vîmes enfermées. D’ailleurs, le t
rou était nécessaire pour jeter les déchets. Faudrait-il d
onc se laisser envahir par les ordures de toutes sortes ?

0251Aristote me dit :
– Cet être que tu vantais tant est un fou bien cruel.
J’étais de l’avis d’Aristote. Mon cerveau gauche me rappe
lait la monstrueuse inhumanité de certains maîtres du mond
e et les caprices sanguinaires que les enfants assouvissen
t sur les animaux. Notre maître était-il un Néron, sans em
pire et qui, puérilisé par son impuissance envers ses semb
lables, trompait sur de pauvres insectes sa faim de tortur
er ?
Or, voici que, dans la ville fermée, on se mit à mourir.
Ce fut d’abord un cadavre, puis deux cadavres, puis, le so
ir même, dix cadavres peut- être. La présence des morts da
ns l’habitation est insupportable à la fourmi. Nous nous i
rritions à songer que nous ne pourrions nous délivrer de c
es immobilités créatrices de fantômes. Non seulement nous
ne pourrions les porter, pieuses, dans un cimetière bien t
enu, mais nous ne pourrions les jeter hors de la ville.
Certaines anxiétés grandissent, rapides, jusqu’à la folie
, poussent à des gestes de folie. Ces corps, dont nous sav
ions trop que nous ne pourrions nous débarrasser, nous les
0252 saisissions, les promenions interminablement autour d
e notre prison. Quand la fatigue nous forçait à les abando
nner, d’autres les reprenaient, aussitôt à terre, et conti
nuaient la promenade funèbre. Une force étrange nous empêc
hait de les laisser étendus sur le sol. C’eût été là, nous
semblait-il, une acceptation définitive des effroyables p
résences : à la seule idée de ce consentement, des fureurs
et des terreurs nous soulevaient. Chargées du fardeau mac
abre, nous courions, sans but. Le voyage des funérailles d
urerait, sans doute, jusqu’à la mort des porteuses, mais n
ous ne pouvions vivre auprès de morts immobiles.
Cette folie dura plusieurs jours, nous harrassant toutes,
nous privant de sommeil, nous agitant d’épouvantes. Quand
nous portions un cadavre, nous fuyions précipitamment, po
ursuivies par des images vagues et farouches. Quand nous n
ous reposions, nous suivions les porteuses de loin, malgré
un violent désir de les éviter, comme attachées à elles p
ar un lien indénouable et entraînées par leur marche irrés
istible.
On mourait innombrablement. L’heure vint où chaque vivant
0253e eut son cadavre à porter. Quand la fatigue écartait
nos mandibules, faisait tomber le faix funèbre, nous resti
ons auprès, haletantes, aspirant au moment où nos membres
douloureux pourraient de nouveau nous traîner, alourdies d
u poids meurtrier.
On mourait toujours. Les porteuses maintenant étaient moi
ns nombreuses que les fardeaux. Nous portions un cadavre e
t nous enjambions des cadavres et nous nous heurtions, ter
rifiées, à des cadavres. La cité était une cité de mort.
Des cadavres, des cadavres, partout des cadavres ; dans l
es salles, dans les galeries, dans nos provisions, des mil
liers de cadavres. Et, parmi ces cadavres qui encombrent t
oute la ville, cinq ou six vivants qui courent, chargés ch
acun d’un cadavre et qui bondissent, affolés, et qui cherc
hent à éviter les cadavres inévitables et qui, lorsqu’ils
rencontrent un autre vivant, le regardent avec des yeux ha
gards, injectés, hostiles à force de douleur.
Et voici : les vivants se sont tous rencontrés en un même
point, près de la porte fermée. Chacun abandonne le corps
qu’il portait et, dans une folie faite d’horreur, ils se
0254jettent les uns sur les autres, se frappent furieuseme
nt, se déchirent, vont se tuer. Encore une minute, et la c
ité, si vivante il y a quelques jours, ne sera plus qu’un
vaste tombeau fermé sur des morts.

XXXIX
Le combat de folie cesse. Car une lumière, brutale de sou
daineté, nous aveugle. L’écran enlevé laisse le jour trave
rser la feuille de verre. Et l’homme, l’horrible tortureur
, regarde avidement tous nos maux.
Il prend notre cage, ouvre le châssis par le milieu, comm
e un géant séparerait en deux moitiés un immense palais. S
on geste dévastateur a démoli la ville, éventré cases et g
aleries et maintenant, devant ses doigts qui veulent nous
saisir, parmi les décombres croulants, éperdument nous fuy
ons.
L’une après l’autre, il nous a saisies. Il nous a mises d
ans une boîte toute semblable à la première avant nos cons
tructions ; elle est vide, elle est nue, sans abris, sans
provisions, mais aussi elle est toute neuve, toute fraîche
0255. Au sortir de la cité empestée, elle nous semble à pe
ine mal odorante : elle porte seulement l’odeur des doigts
humains, si suffocante à nos organes sains, presque inape
rçue par notre odorat que le charnier surmena. Et la boîte
est posée, entrée ouverte, sur la table où déjà nous eûme
s un promenoir.
Nous sommes six survivantes seulement. Mais, dans notre n
ouveau domaine, l’homme introduit des étrangers en nombre
égal, six de ces petits lasius dont jadis nous volâmes les
pucerons. Sans doute, l’homme veut se donner le spectacle
d’un combat.
Les lasius sont faibles et lâches. Nous les tuerions faci
lement. Mais à quoi bon ? Y a-t-il encore des patries, y a
-t-il encore des instincts de haine, après tant d’horreurs
traversées et devant l’horrible avenir que nous prévoyons
, morne désert où ne sourit aucun oasis d’espoir ?
Les petits lasius, dans un coin, se serrent tremblants, p
rêts à se défendre un peu, prêts à accepter bientôt la mor
t en une indifférence farouche. Quelles tortures leur a-t-
on imposées, à eux aussi, sous prétexte d’expériences ?
0256 Quand ils voient qu’on ne cherche pas à leur faire du
mal, ils osent remuer. Peu à peu ils approchent, timides,
viennent mettre leur bouche contre notre bouche, nous off
rent de la nourriture. Nous leur parlons ; ils répondent.
Mais les deux langues sont trop différentes : nous ne comp
renons pas les réponses qu’ils font à nos questions incomp
rises.
Ils nous regardent continuellement, guettent nos besoins,
nos désirs, accourent, complaisants, dès qu’ils croient d
eviner.
Des jours passent et des nuits, mortellement monotones, s
ans avenir, sans but, sans fatigue. Les serviteurs nous ép
argnent tout effort, nous immobilisent dans un ennui de pl
us en plus étroit.
Le temps change au dehors. Nous sentons vaguement que les
verdures doivent dresser vers le ciel leurs lentes noirce
urs soyeuses, que la terre doit chanter, pour la vue et po
ur l’ouïe de tous les êtres libres, la vaste chanson du re
nouveau.
De cette joie lointaine, dont tant de choses nous séparen
0257t, nous vient cependant une excitation, un inquiet dés
ir de vivre. Nous marchons un peu plus, et toujours à la l
imite de notre domaine. Nous nous promenons, mélancoliques
, le long du fleuve circulaire.
Hélas ! notre bourreau arrive. Rentrons jusqu’à son dépar
t… Entre nous et la ville, il met six amazones, et il at
tend.
Les grands barbares roux, étonnés d’abord et dépaysés, re
gardent autour d’eux. Les lasius nous oublient, courent se
rvir les nouvelles venues. Je comprends maintenant les man
ières serviles de ces petits êtres : ils étaient depuis lo
ngtemps esclaves des amazones.
Celles-ci ont faim, elles mangent.
Je dis à Hannibal :
– Repues, elles nous tueront.
– Non, dit-elle. Nous n’avons pas d’enfants à voler. Elle
s ne nous attaqueront pas… Peut- être serons-nous obligé
s de servir ces géants stupides. Mais c’est nous qui les t
uerons, l’un après l’autre, pendant leur sommeil.
La peur me fit frisonner, et aussi l’espoir du meurtre. E
0258t mon cerveau gauche vit un petit
Ulysse perdu, tremblant et souriant, parmi six énormes Pol
yphèmes.

XL
Je sentis une brusque douleur étrange et qui
occupait tout mon corps soudain immense, une
douleur de dilatation folle, une douleur d’éclatement
Et, homme tout à coup, je me trouvai debout sur la table
qui était un guéridon et que mon poids fit tomber.
Un geste malheureux enfonça ma main dans la feuille de ve
rre qui couvrait la fourmilière artificielle. Je la retira
i toute sanglante, des débris enfoncés dans la chair.
Comme je me relevais, une femme entra – ma femme ! Et ell
e dit :
– Octave, qu’est-ce que ce bruit ? Tu m’as fait peur.
Puis, voyant ma main :
– Tu t’es fait mal !
Avec de l’eau qui était dans un broc – sans doute pour re
0259nouveler le fleuve circulaire, empêcher l’évaporation
de délivrer les fourmis – elle se mit à laver les plaies.

J’avais peu de mal. Je pus bientôt échapper aux soins de
Mme Octave Péditant, rester seul dans cette chambre où j’a
vais été quelques mois une fourmi prisonnière, où j’étais
redevenu un homme.
A force de recherches, je retrouvai toutes les fourmis :
les six amazones (je m’empressai de tuer ces vils esclavag
istes), les six lasius et, ce qui m’étonna d’abord, les si
x aphoenogaster. Comment le nombre restait-il complet aprè
s mon involontaire désertion ?
Un instant de réflexion me fit comprendre. Au moment même
où je redevenais Octave Péditant, la fourmi qui m’avait r
emplacé dans la vie humaine reprenait sa forme primitive.

Il est probable qu’elle n’avait pas conservé, elle, penda
nt son année d’exil, sa pensée ordinaire, et j’ai souvent
songé aux sentiments
nostalgiques qui poussèrent cette fourmi, devenue homme, à
0260 étudier les fourmis.

XLI
J’examinai longuement mes compagnes de tout à l’heure, es
sayant de les reconnaître, n’y parvenant pas. Laquelle éta
it Hannibal, si prudente dans le conseil, si habile et si
brave dans l’action ? laquelle, Aristote, géniale et bonne
, Aristote qui m’avait rendu tant de services, Aristote qu
i, un jour, sous le fraisier funèbre, me sauva la vie ?
Je mis ces pauvres insectes dans une éprouvette. Je les r
apportai à Chambrancon, au nid abandonné. J’y apportai éga
lement aphoenogaster et lasius, puisqu’ils vivaient en bon
ne intelligence et parce que la communauté était bien pauv
re de mandibules pour l’entretien de la ville et les autre
s besognes nécessaires.
Je conserve à cette fourmilière un amour patriotique qui
m’a fait commettre des crimes envers d’autres fourmilières
. J’ai cherché le nid des amazones qui nous forcèrent à la
fuite, nous précipitèrent parmi tant de malheurs ; j’ai d
0261étruit le repaire et tué toutes les guerrières.
Après avoir rendu la sécurité à mes amies par le massacre
des amazones, j’ai cherché un autre nid d’aphoenogaster.
J’y ai volé des oeufs, des nymphes, des larves, deux ponde
uses. J’ai porté le tout à Hannibal et à Aristote. Pour qu
e mes douze protégées aient le temps d’élever cette nombre
use famille, je leur porte dans le cratère des grains qui
les dispensent de toute moisson. Je suis fier de repeupler
ma ville.
Je reste des heures à contempler mes compatriotes, à me d
ésoler d’être exilé par ma taille. Quelquefois je saisis u
ne fourmi, j’étudie ses antennes frémissantes, ses yeux, i
ntelligences rayonnant dans toutes les directions, et la p
uissance rapide de ses mouvements. Et, aussi absurde que s
i je me courbais pour entrer chez elle, je baisse la voix,
ma voix grossière qui peut pénétrer son ouïe comme le cha
meau de l’Evangile passer par le trou de l’aiguille. Je l’
interroge : « Qui es-tu ? Es-tu mon amie
Aristote ? Comprends-tu ce que je fais pour vous, et m’en
es-tu reconnaissante ? »
0262 Elle ne me distingue pas d’une autre montagne qui mar
che sur deux pieds. Elle s’agite, affolée de n’être point
libre, tremblant d’être écrasée. Je la laisse partir ; je
la suis d’un long regard nostalgique. Je ne puis plus lui
faire connaître mes pensées ni connaître les siennes. Jama
is elle n’entendra ma voix. Et le mouvement de ses antenne
s m’est obscur comme des caractères chinois que, devant me
s yeux ignorants, un doigt de mandarin dessinerait dans l’
air.
Et elle voit, cette fourmi qui me fuit dans une terreur,
d’autres couleurs que mes couleurs, un autre univers que m
on univers, toute une féerie que je ne puis retrouver en m
es souvenirs, que je ne puis plus rêver.
Hélas ! j’ai perdu ma riche pensée, ma riche mémoire, mes
riches organes de fourmi. Et tu jouis, fuyante Aristote,
de combien de sens dont je n’ai plus aucune idée, en mon s
ingulier appauvrissement.
Mais un bruit de pas trouble mes méditations.
Je me retourne, je me redresse, lancé par le ressort d’un
espoir fou. Si la fée revenait… Ah ! comme je la prierai
0263s de me refaire fourmi, pour toujours cette fois, et e
n m’affranchissant du trouble de toute pensée humaine, de
tout souvenir humain. Oui, je la supplierais avidement. Ca
r je n’ai trouvé que des compensations trop insuffisantes
au riche univers perdu. Le baiser est un si pauvre paradis
; la femme est une si irritante femelle.
Je me console un peu, songeant à la longueur de ma vie. L
a fourmi meurt à huit ou neuf ans. Mais une inquiétude me
prend : la destinée comptera-t-elle mon année de fourmi po
ur un an ou pour un huitième de mon existence ? L’inquiétu
de grandit, je me rappelle un des premiers mots de Mme Péd
itant :
– Mais qu’as-tu donc ? Tu sembles vieilli de dix ans depu
is hier !

XLII
Je suis riche. J’ai hérité d’un parent que je ne me conna
issais même pas. La fée m’a tenu parole.
J’ai fui la sottise administrative. J’ai donné ma démissi
0264on.
J’ai fait bâtir une maison à Chambrancon, pour habiter pr
ès de ma fourmilière, pour vivre le plus possible en regar
dant mes amies que je ne reconnais plus parmi l’innombrabl
e population nouvelle.
C’est ma seule joie.
Ma vie humaine est très malheureuse. J’aime ma femme auss
i haineusement que j’aimais la fourmi Marie. J’ai des jalo
usies furieuses que je ne puis dire. Elle me répète souven
t :
– Tu as été parfait pendant un an. Mais depuis le jour où
tu t’es coupé la main et où tu as eu, tout d’un coup, san
s que je puisse deviner pourquoi, tant de cheveux blancs,
tu es pire qu’autrefois.
Et, avec des caresses qui m’irritent, elle supplie :
– Redeviens donc le délicieux Octave de cette année où no
us fûmes si heureux.
Quand elle parle ainsi, louant mon remplaçant et me blâma
nt, j’ai de folles envies de la tuer comme je tuai Marie.
D’autres fois, je suis tenté de détruire la fourmilière re
0265staurée et d’en massacrer tous les habitants, pour tue
r mon rival. Non, je ne tuerai pas ma chère Aristote.
Je fuis les hommes : chaque fois que j’en rencontre un, s
a sottise m’apparaît énorme au point de me faire souffrir.

Ma seule distraction fut d’écrire ce livre, en songeant m
alicieusement : « On ne me croira point et on vantera la p
uissance de mon imagination, quand on devrait blâmer la mé
diocrité décolorée de ma mémoire. »
Mais, maintenant que ce livre est fini, que vais-je deven
ir ?

fin.

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