jean-jacques rousseau


0001Jean-Jacques Rousseau
LES REVERIES DU
PROMENEUR SOLITAIRE
(1817)

Table des matières

Préface 3
PREMIERE PROMENADE 4
SECONDE PROMENADE 12
TROISIEME PROMENADE 22
QUATRIEME PROMENADE 36
CINQUIEME PROMENADE 53
SIXIEME PROMENADE 63
SEPTIEME PROMENADE 73
HUITIEME PROMENADE 88
NEUVIEME PROMENADE 100
DIXIEME PROMENADE 113
0002Jean-Jacques Rousseau sur Internet 115
A propos de cette édition électronique 116

Préface
Rousseau rédige Les REVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE au cours
de son dernier séjour parisien, entre l’automne 1776 et le
mois d’avril 1778. Elles connaissent leur première édition
en 1782.

Le statut de ce texte pose de réelles difficultés : en apparence,
les Rêveries achèvent le cycle des récits autobiographiques
; mais elles décrivent aussi l’abandon des ressources de ce
genre. Quelle est en effet l’occasion des REVERIES DU PROMENEUR
SOLITAIRE ? ´ Mon imagination déjà moins vive ne s’enflamme
plus comme autrefois à la contemplation de l’objet qui l’anime,
je m’enivre moins du délire de la rêverie ; il y a plus de
réminiscence que de création dans ce qu’elle produit ª.

Or le rôle de la réminiscence n’est pas du tout de restituer
dans leur vérité les épisodes d’un passé dont Rousseau semble
0003 désormais prendre congé. Elle doit bien plutôt autoriser
une expansion qui prend l’allure d’une intensification existentielle
strictement actuelle : ´ A l’attrait d’une rêverie abstraite
et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient.
Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases,
et maintenant plus ma rêverie est profonde plus elle me les
peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d’eux que quand
j’y étais réellement ª. La réminiscence qui nourrit les REVERIES
DU PROMENEUR SOLITAIRE sert l’approfondissement du présent,
et non l’exercice d’une conscience malheureuse épuisée par
les remords, qui cherchait à se justifier dans les textes
autobiographiques.

Par Claude Richardet
Texte extrait de son excellent site Internet

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PREMIERE PROMENADE
Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de
prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable
et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord
unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine
0004 quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible,
et ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient
à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils
n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection.
Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils
l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je
moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement
cette recherche doit être précédée d’un coup d’oeil sur ma
position. C’est une idée par laquelle il faut nécessairement
que je passe pour arriver d’eux à moi.

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position,
elle me paraît encore un rêve. Je m’imagine toujours qu’une
indigestion me tourmente, que je dors d’un mauvais sommeil,
et que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me
retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j’aie
fait sans que je m’en aperçusse un saut de la veille au sommeil,
ou plutôt de la vie à la mort. Tiré je ne sais comment de
l’ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos
incompréhensible où je n’aperçois rien du tout ; et plus je
0005 pense à ma situation présente et moins je puis comprendre
où je suis.

Eh ! comment aurais-je pu prévoir le destin qui m’attendait
? Comment le puis-je concevoir encore aujourd’hui que j’y
suis livré ? Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu’un jour,
moi le même homme que j’étais, le même que je suis encore,
je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour un
monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais
l’horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que
toute la salutation que me feraient les passants serait de
cracher sur moi, qu’une génération tout entière s’amuserait
d’un accord unanime à m’enterrer tout vivant ? Quand cette
étrange révolution se fit, pris au dépourvu, j’en fus d’abord
bouleversé. Mes agitations, mon indignation, me plongèrent
dans un délire qui n’a pas eu trop de dix ans pour se calmer,
et dans cet intervalle, tombé d’erreur en erreur, de faute
en faute, de sottise en sottise, j’ai fourni par mes imprudences
aux directeurs de ma destinée autant d’instruments qu’ils
ont habilement mis en oeuvre pour la fixer sans retour.
0006
Je me suis débattu longtemps aussi violemment que vainement.
Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence,
franc, ouvert, impatient, emporté, je n’ai fait en me débattant
que m’enlacer davantage et leur donner incessamment de nouvelles
prises qu’ils n’ont eu garde de négliger. Sentant enfin tous
mes efforts inutiles et me tourmentant à pure perte j’ai pris
le seul parti qui me restait à prendre, celui de me soumettre
à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai
trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes
maux par la tranquillité qu’elle me procure et qui ne pouvait
s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi
pénible qu’infructueuse.

Une autre chose a contribué à cette tranquillité. Dans tous
les raffinements de leur haine mes persécuteurs en ont omis
un que leur animosité leur a fait oublier ; c’était d’en graduer
si bien les effets qu’ils pussent entretenir et renouveler
mes douleurs sans cesse en me portant toujours quelque nouvelle
atteinte. S’ils avaient eu l’adresse de me laisser quelque
0007 lueur d’espérance ils me tiendraient encore par là. Ils
pourraient faire encore de moi leur jouet par quelque faux
leurre, et me navrer ensuite d’un tourment toujours nouveau
par mon attente déçue. Mais ils ont d’avance épuisé toutes
leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout
ôté à eux-mêmes. La diffamation, la dépression, la dérision,
l’opprobre dont ils m’ont couvert ne sont pas plus susceptibles
d’augmentation que d’adoucissement ; nous sommes également
hors d’état, eux de les aggraver et moi de m’y soustraire.
Ils se sont tellement pressés de porter à son comble la mesure
de ma misère que toute la puissance humaine, aidée de toutes
les ruses de l’enfer, n’y saurait plus rien ajouter. La douleur
physique elle-même au lieu d’augmenter mes peines y ferait
diversion. En m’arrachant des cris, peut-être, elle m’épargnerait
des gémissements, et les déchirements de mon corps suspendraient
ceux de mon coeur.

Qu’ai-je encore à craindre d’eux puisque tout est fait ? Ne
pouvant plus empirer mon état ils ne sauraient plus m’inspirer
d’alarmes. L’inquiétude et l’effroi sont des maux dont ils
0008 m’ont pour jamais délivré : c’est toujours un soulagement.
Les maux réels ont sur moi peu de prise ; je prends aisément
mon parti sur ceux que j’éprouve, mais non pas sur ceux que
je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne,
les étend et les augmente. Leur attente me tourmente cent
fois plus que leur présence, et la menace m’est plus terrible
que le coup. Sitôt qu’ils arrivent, l’événement leur ôtant
tout ce qu’ils avaient d’imaginaire les réduit à leur juste
valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me
les étais figurés, et même au milieu de ma souffrance je ne
laisse pas de me sentir soulagé. Dans cet état, affranchi
de toute nouvelle crainte et délivré de l’inquiétude de l’espérance,
la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus
supportable une situation que rien ne peut empirer, et à mesure
que le sentiment s’en émousse par la durée ils n’ont plus
de moyens pour le ranimer. Voilà le bien que m’ont fait mes
persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur
animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, et je puis
désormais me moquer d’eux.

0009 Il n’y a pas deux mois encore qu’un plein calme est rétabli
dans mon coeur. Depuis longtemps je ne craignais plus rien,
mais j’espérais encore, et cet espoir tantôt bercé tantôt
frustré était une prise par laquelle mille passions diverses
ne cessaient de m’agiter. Un événement aussi triste qu’imprévu
vient enfin d’effacer de mon coeur ce faible rayon d’espérance
et m’a fait voir ma destinée fixée à jamais sans retour ici-bas.
Dès lors je me suis résigné sans réserve et j’ai retrouvé
la paix.

Sitôt que j’ai commencé d’entrevoir la trame dans toute son
étendue, j’ai perdu pour jamais l’idée de ramener de mon vivant
le public sur mon compte, et même ce retour ne pouvant plus
être réciproque me serait désormais bien inutile. Les hommes
auraient beau revenir à moi, ils ne me retrouveraient plus.
Avec le dédain qu’ils m’ont inspiré leur commerce me serait
insipide et même à charge, et je suis cent fois plus heureux
dans ma solitude que je ne pourrais l’être en vivant avec
eux. Ils ont arraché de mon coeur toutes les douceurs de la
société. Elles n’y pourraient plus germer derechef à mon âge
0010 ; il est trop tard. Qu’ils me fassent désormais du bien
ou du mal tout m’est indifférent de leur part, et quoi qu’ils
fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi.

Mais je comptais encore sur l’avenir, et j’espérais qu’une
génération meilleure, examinant mieux et les jugements portés
par celle-ci sur mon compte et sa conduite avec moi, démêlerait
aisément l’artifice de ceux qui la dirigent et me verrait
enfin tel que je suis. C’est cet espoir qui m’a fait écrire
mes Dialogues, et qui m’a suggéré mille folles tentatives
pour les faire passer à la postérité. Cet espoir, quoique
éloigné, tenait mon âme dans la même agitation que quand je
cherchais encore dans le siècle un coeur juste, et mes espérances
que j’avais beau jeter au loin me rendaient également le jouet
des hommes d’aujourd’hui. J’ai dit dans mes Dialogues sur
quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l’ai senti
par bonheur assez à temps pour trouver encore avant ma dernière
heure un intervalle de pleine quiétude et de repos absolu.
Cet intervalle a commencé à l’époque dont je parle, et j’ai
0011 lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu.

Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions
ne me confirment combien j’étais dans l’erreur de compter
sur le retour du public, même dans un autre âge ; puisqu’il
est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent
sans cesse dans les corps qui m’ont pris en aversion. Les
particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent
point. Les mêmes passions s’y perpétuent, et leur haine ardente,
immortelle comme le démon qui l’inspire, a toujours la même
activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts,
les médecins, les oratoriens vivront encore, et quand je n’aurais
pour persécuteurs que ces deux corps-là, je dois être sûr
qu’ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma
mort qu’ils n’en laissent à ma personne de mon vivant. Peut-être,
par trait de temps, les médecins, que j’ai réellement offensés,
pourraient-ils s’apaiser : mais les oratoriens que j’aimais,
que j’estimais, en qui j’avais toute confiance, et que je
n’offensai jamais, les oratoriens, gens d’Eglise et demi-moines,
seront à jamais implacables ; leur propre iniquité fait mon
0012 crime que leur amour-propre ne me pardonnera jamais, et
le public dont ils auront soin d’entretenir et ranimer l’animosité
sans cesse, ne s’apaisera pas plus qu’eux.

Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m’y faire
ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre
en ce monde, et m’y voilà tranquille au fond de l’abîme, pauvre
mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même.

Tout ce qui m’est extérieur m’est étranger désormais. Je n’ai
plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni frères. Je
suis sur la terre comme dans une planète étrangère, où je
serais tombé de celle que j’habitais. Si je reconnais autour
de moi quelque chose ce ne sont que des objets affligeants
et déchirants pour mon coeur, et je ne peux jeter les yeux
sur ce qui me touche et m’entoure sans y trouver toujours
quelque sujet de dédain qui m’indigne, ou de douleur qui m’afflige.
Ecartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont
je m’occuperais aussi douloureusement qu’inutilement. Seul
pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu’en moi la
0013 consolation, l’espérance et la paix, je ne dois ni ne
veux plus m’occuper que de moi. C’est dans cet état que je
reprends la suite de l’examen sévère et sincère que j’appelai
jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m’étudier
moi-même et à préparer d’avance le compte que je ne tarderai
pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier à la douceur
de converser avec mon âme puisqu’elle est la seule que les
hommes ne puissent m’ôter. Si à force de réfléchir sur mes
dispositions intérieures je parviens à les mettre en meilleur
ordre et à corriger le mal qui peut y rester, mes méditations
ne seront pas entièrement inutiles, et quoique je ne sois
plus bon à rien sur la terre, je n’aurai pas tout à fait perdu
mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalières
ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont
j’ai regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture
celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les
relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs,
mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait
mérité mon coeur.

0014 Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal
de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce
qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup
de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent
par la tête en me promenant y trouveront également leur place.
Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu et avec
aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire
avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une
nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par
celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa
pâture journalière dans l’étrange état où je suis. Ces feuilles
peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions,
mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien
à dire qui puisse le mériter. Mon coeur s’est purifié à la
coupelle de l’adversité, et j’y trouve à peine en le sondant
avec soin quelque reste de penchant répréhensible. Qu’aurais-je
encore à confesser quand toutes les affections terrestres
en sont arrachées ? Je n’ai pas plus à me louer qu’à me blâmer
: je suis nul désormais parmi les hommes, et c’est tout ce
que je puis être, n’ayant plus avec eux de relation réelle,
0015 de véritable société. Ne pouvant plus faire aucun bien
qui ne tourne à mal, ne pouvant plus agir sans nuire à autrui
ou à moi-même, m’abstenir est devenu mon unique devoir, et
je le remplis autant qu’il est en moi. Mais dans ce désoeuvrement
du corps mon âme est encore active, elle produit encore des
sentiments, des pensées, et sa vie interne et morale semble
encore s’être accrue par la mort de tout intérêt terrestre
et temporel. Mon corps n’est plus pour moi qu’un embarras,
qu’un obstacle, et je m’en dégage d’avance autant que je puis.

Une situation si singulière mérite assurément d’être examinée
et décrite, et c’est à cet examen que je consacre mes derniers
loisirs. Pour le faire avec succès il y faudrait procéder
avec ordre et méthode : mais je suis incapable de ce travail
et même il m’écarterait de mon but qui est de me rendre compte
des modifications de mon âme et de leurs successions. Je ferai
sur moi-même à quelque égard les opérations que font les physiciens
sur l’air pour en connaître l’état journalier. J’appliquerai
le baromètre à mon âme, et ces opérations bien dirigées et
0016 longtemps répétées me pourraient fournir des résultats
aussi sûrs que les leurs. Mais je n’étends pas jusque-là mon
entreprise. Je me contenterai de tenir le registre des opérations
sans chercher à les réduire en système. Je fais la même entreprise
que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car
il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris
mes rêveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours aux
approches du départ, je reste, comme je l’espère, dans la
même disposition où je suis, leur lecture me rappellera la
douceur que je goûte à les écrire, et faisant renaître ainsi
pour moi le temps passé, doublera pour ainsi dire mon existence.
En dépit des hommes je saurai goûter encore le charme de la
société et je vivrai décrépit avec moi dans un autre âge,
comme je vivrais avec un moins vieux ami.

J’écrivais mes premières Confessions et mes Dialogues dans
un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains
rapaces de mes persécuteurs, pour les transmettre s’il était
possible à d’autres générations. La même inquiétude ne me
tourmente plus pour cet écrit, je sais qu’elle serait inutile,
0017 et le désir d’être mieux connu des hommes s’étant éteint
dans mon coeur, n’y laisse qu’une indifférence profonde sur
le sort et de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence,
qui déjà peut-être ont été tous pour jamais anéantis. Qu’on
épie ce que je fais, qu’on s’inquiète de ces feuilles, qu’on
s’en empare, qu’on les supprime, qu’on les falsifie, tout
cela m’est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre.
Si on me les enlève de mon vivant on ne m’enlèvera ni le plaisir
de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les
méditations solitaires dont elles sont le fruit et dont la
source ne peut s’éteindre qu’avec mon âme. Si dès mes premières
calamités j’avais su ne point regimber contre ma destinée,
et prendre le parti que je prends aujourd’hui, tous les efforts
des hommes, toutes leurs épouvantables machines eussent été
sur moi sans effet, et ils n’auraient pas plus troublé mon
repos par toutes leurs trames qu’ils ne peuvent le troubler
désormais par tous leurs succès ; qu’ils jouissent à leur
gré de mon opprobre, ils ne m’empêcheront pas de jouir de
mon innocence et d’achever mes jours en paix malgré eux.
SECONDE PROMENADE
0018 Ayant donc formé le projet de décrire l’état habituel
de mon âme dans la plus étrange position où se puisse jamais
trouver un mortel, je n’ai vu nulle manière plus simple et
plus sûre d’exécuter cette entreprise que de tenir un registre
fidèle de mes promenades solitaires et des rêveries qui les
remplissent quand je laisse ma tête entièrement libre, et
mes idées suivre leur pente sans résistance et sans gêne.
Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de
la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion,
sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce
que la nature a voulu.

J’ai bientôt senti que j’avais trop tardé d’exécuter ce projet.
Mon imagination déjà moins vive ne s’enflamme plus comme autrefois
à la contemplation de l’objet qui l’anime, je m’enivre moins
du délire de la rêverie ; il y a plus de réminiscence que
de création dans ce qu’elle produit désormais, un tiède alanguissement
énerve toutes mes facultés, l’esprit de vie s’éteint en moi
par degrés ; mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de
sa caduque enveloppe, et sans l’espérance de l’état auquel
0019 j’aspire parce que je m’y sens avoir droit, je n’existerais
plus que par des souvenirs. Ainsi pour me contempler moi-même
avant mon déclin, il faut que je remonte au moins de quelques
années au temps où perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant
plus d’aliment pour mon coeur sur la terre, je m’accoutumais
peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher
toute sa pâture au-dedans de moi.

Cette ressource, dont je m’avisai trop tard, devint si féconde
qu’elle suffit bientôt pour me dédommager de tout. L’habitude
de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment et
presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre
expérience que la source du vrai bonheur est en nous, et qu’il
ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui
qui sait vouloir être heureux. Depuis quatre ou cinq ans je
goûtais habituellement ces délices internes que trouvent dans
la contemplation les âmes aimantes et douces. Ces ravissements,
ces extases que j’éprouvais quelquefois en me promenant ainsi
seul, étaient des jouissances que je devais à mes persécuteurs
: sans eux je n’aurais jamais trouvé ni connu les trésors
0020 que je portais en moi-même. Au milieu de tant de richesses,
comment en tenir un registre fidèle ? En voulant me rappeler
tant de douces rêveries, au lieu de les décrire j’y retombais.
C’est un état que son souvenir ramène, et qu’on cesserait
bientôt de connaître en cessant tout à fait de le sentir.

J’éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent
le projet d’écrire la suite de mes Confessions, surtout dans
celle dont je vais parler et dans laquelle un accident imprévu
vint rompre le fil de mes idées et leur donner pour quelque
temps un autre cours.

Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards
jusqu’à la rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs
de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les
vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant
paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour
pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin.
Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt
0021 que m’ont toujours donnés les sites agréables, et m’arrêtant
quelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J’en aperçus
deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je
trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est lepicris
hieracioïdes de la famille des composées, et l’autre lebuplevrum
falcatum de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit
et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante
encore plus rare, surtout dans un pays élevé, savoir lecerastium
aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour,
j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans
mon herbier.

Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes
que je voyais encore en fleurs, et dont l’aspect et l’énumération
qui m’était familière me donnaient néanmoins toujours du plaisir,
je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer
à l’impression non moins agréable mais plus touchante que
faisait sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours
on avait achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étaient
déjà retirés ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux
0022 travaux d’hiver. La campagne encore verte et riante, mais
défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout
l’image de la solitude et des approches de l’hiver. Il résultait
de son aspect un mélange d’impression douce et triste trop
analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m’en fisse
pas l’application. Je me voyais au déclin d’une vie innocente
et infortunée, l’âme encore pleine de sentiments vivaces et
l’esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries
par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé,
je sentais venir le froid des premières glaces, et mon imagination
tarissante ne peuplait plus ma solitude d’êtres formés selon
mon coeur. Je me disais en soupirant : qu’ai-je fait ici-bas
? J’étais fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu. Au
moins ce n’a pas été ma faute, et je porterai à l’auteur de
mon être, sinon l’offrande des bonnes oeuvres qu’on ne m’a
pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions
frustrées, de sentiments sains mais rendus sans effet, et
d’une patience à l’épreuve des mépris des hommes. Je m’attendrissais
sur ces réflexions, je récapitulais les mouvements de mon
âme dès ma jeunesse, et pendant mon âge mûr, et depuis qu’on
0023 m’a séquestré de la société des hommes, et durant la longue
retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenais
avec complaisance sur toutes les affections de mon coeur,
sur ses attachements si tendres mais si aveugles, sur les
idées moins tristes que consolantes dont mon esprit s’était
nourri depuis quelques années, et je me préparais à les rappeler
assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui
que j’avais pris à m’y livrer. Mon après-midi se passa dans
ces paisibles méditations ; et je m’en revenais très content
de ma journée, quand au fort de ma rêverie j’en fus tiré par
l’événement qui me reste à raconter.

J’étais sur les six heures à la descente de Ménilmontant presque
vis-à-vis du Galant Jardinier, quand des personnes qui marchaient
devant moi s’étant tout à coup brusquement écartées je vis
fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes
jambes devant un carrosse, n’eut pas même le temps de retenir
sa course ou de se détourner quand il m’aperçut. Je jugeai
que le seul moyen que j’avais d’éviter d’être jeté par terre
était de faire un grand saut si juste que le chien passât
0024 sous moi tandis que je serais en l’air. Cette idée plus
prompte que l’éclair et que je n’eus le temps ni de raisonner
ni d’exécuter fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis
ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au
moment où je revins à moi.

Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je me
trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui
me racontèrent ce qui venait de m’arriver. Le chien danois
n’ayant pu retenir son élan s’était précipité sur mes deux
jambes et, me choquant de sa masse et de sa vitesse, m’avait
fait tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant
tout le poids de mon corps avait frappé sur un pavé très raboteux,
et la chute avait été d’autant plus violente qu’étant à la
descente, ma tête avait donné plus bas que mes pieds.

Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement
et m’aurait passé sur le corps si le cocher n’eût à l’instant
retenu ses chevaux. Voilà ce que j’appris par le récit de
ceux qui m’avaient relevé et qui me soutenaient encore lorsque
0025 je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans cet
instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description.

La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et
un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment
délicieux. Je ne me sentais encore que par-là. Je naissais
dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais
de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. Tout
entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n’avais
nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée
de ce qui venait de m’arriver ; je ne savais ni qui j’étais
ni où j’étais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude.
Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler un ruisseau,
sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte.
Je sentais dans tout mon être un calme ravissant, auquel chaque
fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable
dans toute l’activité des plaisirs connus.

On me demanda où je demeurais ; il me fut impossible de le
0026 dire. Je demandai où j’étais ; on me dit, à la Haute-Borne
; c’était comme si l’on m’eût dit au mont Atlas. Il fallut
demander successivement le pays, la ville et le quartier où
je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître
; il me fallut tout le trajet de là jusqu’au boulevard pour
me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur que je ne connaissais
pas et qui eut la charité de m’accompagner quelque temps,
apprenant que je demeurais si loin, me conseilla de prendre
au Temple un fiacre pour me conduire chez moi. Je marchais
très bien, très légèrement, sans sentir ni douleur ni blessure,
quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j’avais
un frisson glacial qui faisait claquer d’une façon très incommode
mes dents fracassées. Arrivé au Temple, je pensai que puisque
je marchais sans peine il valait mieux continuer ainsi ma
route à pied que de m’exposer à périr de froid dans un fiacre.
Je fis ainsi la demi-lieue qu’il y a du Temple à la rue Plâtrière,
marchant sans peine, évitant les embarras, les voitures, choisissant
et suivant mon chemin tout aussi bien que j’aurais pu faire
en pleine santé. J’arrive, j’ouvre le secret qu’on a fait
mettre à la porte de la rue, je monte l’escalier dans l’obscurité,
0027 et j’entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute
et ses suites, dont je ne m’apercevais pas même encore alors.

Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que
j’étais plus maltraité que je ne pensais. Je passai la nuit
sans connaître encore et sentir mon mal. Voici ce que je sentis
et trouvai le lendemain. J’avais la lèvre supérieure fendue
en dedans jusqu’au nez ; en dehors la peau l’avait mieux garantie
et empêchait la totale séparation ; quatre dents enfoncées
à la mâchoire supérieure, toute la partie du visage qui la
couvre extrêmement enflée et meurtrie, le pouce droit foulé
et très gros, le pouce gauche grièvement blessé, le bras gauche
foulé, le genou gauche aussi très enflé et qu’une contusion
forte et douloureuse empêchait totalement de plier. Mais avec
tout ce fracas rien de brisé, pas même une dent, bonheur qui
tient du prodige dans une chute comme celle-là.

Voilà très fidèlement l’histoire de mon accident. En peu de
jours cette histoire se répandit dans Paris, tellement changée
0028 et défigurée qu’il était impossible d’y rien reconnaître.
J’aurais dû compter d’avance sur cette métamorphose ; mais
il s’y joignit tant de circonstances bizarres ; tant de propos
obscurs et de réticences l’accompagnèrent, on m’en parlait
d’un air si risiblement discret que tous ces mystères m’inquiétèrent.
J’ai toujours haï les ténèbres, elles m’inspirent naturellement
une horreur que celles dont on m’environne depuis tant d’années
n’ont pas dû diminuer. Parmi toutes les singularités de cette
époque je n’en remarquerai qu’une, mais suffisante pour faire
juger des autres.

M. Lenoir, Lieutenant général de police, avec lequel je n’avais
eu jamais aucune relation, envoya son secrétaire s’informer
de mes nouvelles, et me faire d’instantes offres de services
qui ne me parurent pas dans la circonstance d’une grande utilité
pour mon soulagement. Son secrétaire ne laissa pas de me presser
très vivement de me prévaloir de ces offres, jusqu’à me dire
que si je ne me fiais pas à lui, je pouvais écrire directement
à M. Lenoir. Ce grand empressement et l’air de confidence
qu’il y joignit me firent comprendre qu’il y avait sous tout
0029 cela quelque mystère que je cherchais vainement à pénétrer.
Il n’en fallait pas tant pour m’effaroucher, surtout dans
l’état d’agitation où mon accident et la fièvre qui s’y était
jointe avaient mis ma tête. Je me livrais à mille conjectures
inquiétantes et tristes, et je faisais sur tout ce qui se
passait autour de moi des commentaires qui marquaient plutôt
le délire de la fièvre que le sang-froid d’un homme qui ne
prend plus d’intérêt à rien.

Un autre évènement vint achever de troubler ma tranquillité.
Madame d’Ormoy m’avait recherché depuis quelques années, sans
que je pusse deviner pourquoi. De petits cadeaux affectés,
de fréquentes visites sans objet et sans plaisir me marquaient
assez un but secret à tout cela, mais ne me le montraient
pas. Elle m’avait parlé d’un roman qu’elle voulait faire pour
le présenter à la reine. Je lui avais dit ce que je pensais
des femmes auteurs. Elle m’avait fait entendre que ce projet
avait pour but le rétablissement de sa fortune, pour lequel
elle avait besoin de protection ; je n’avais rien à répondre
à cela. Elle me dit depuis que, n’ayant pu avoir accès auprès
0030 de la reine, elle était déterminée à donner son livre
au public. Ce n’était plus le cas de lui donner des conseils
qu’elle ne me demandait pas, et qu’elle n’aurait pas suivis.
Elle m’avait parlé de me montrer auparavant le manuscrit.
Je la priai de n’en rien faire, et elle n’en fit rien.

Un beau jour, durant ma convalescence, je reçus de sa part
ce livre tout imprimé et même relié, et je vis dans la préface
de si grosses louanges de moi, si maussadement plaquées et
avec tant d’affectation que j’en fus désagréablement affecté.
La rude flagornerie qui s’y faisait sentir ne s’allia jamais
avec la bienveillance, mon coeur ne saurait se tromper là-dessus.

Quelques jours après, Mme d’Ormoy me vint voir avec sa fille.
Elle m’apprit que son livre faisait le plus grand bruit à
cause d’une note qui le lui attirait ; j’avais à peine remarqué
cette note en parcourant rapidement ce roman. Je la relus
après le départ de Mme d’Ormoy, j’en examinai la tournure,
j’y crus trouver le motif de ses visites, de ses cajoleries,
0031 des grosses louanges de sa préface, et je jugeai que tout
cela n’avait d’autre but que de disposer le public à m’attribuer
la note et par conséquent le blâme qu’elle pouvait attirer
à son auteur dans la circonstance où elle était publiée.

Je n’avais aucun moyen de détruire ce bruit et l’impression
qu’il pouvait faire, et tout ce qui dépendait de moi était
de ne pas l’entretenir en souffrant la continuation des vaines
et ostensives visites de Mme d’Ormoy et de sa fille. Voici
pour cet effet le billet que j’écrivis à la mère :

´ Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur remercie madame
d’Ormoy de ses bontés et la prie de ne plus l’honorer de ses
visites. ª

Elle me répondit par une lettre honnête dans la forme, mais
tournée comme toutes celles que l’on m’écrit en pareil cas.
J’avais barbarement porté le poignard dans son coeur sensible,
et je devais croire au ton de sa lettre qu’ayant pour moi
des sentiments si vifs et si vrais elle ne supporterait point
0032 sans mourir cette rupture. C’est ainsi que la droiture
et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans
le monde, et je paraîtrais à mes contemporains méchant et
féroce, quand je n’aurais à leurs yeux d’autre crime que de
n’être pas faux et perfide comme eux.

J’étais déjà sorti plusieurs fois et je me promenais même
assez souvent aux Tuileries, quand je vis à l’étonnement de
plusieurs de ceux qui me rencontraient qu’il y avait encore
à mon égard quelque autre nouvelle que j’ignorais. J’appris
enfin que le bruit public était que j’étais mort de ma chute,
et ce bruit se répandit si rapidement et si opiniâtrement
que plus de quinze jours après que j’en fus instruit le Roi
même et la Reine en parlèrent comme d’une chose sûre. Le Courrier
d’Avignon, à ce qu’on eut soin de m’écrire, annonçant cette
heureuse nouvelle, ne manqua pas d’anticiper à cette occasion
sur le tribut d’outrages et d’indignités qu’on prépare à ma
mémoire après ma mort, en forme d’oraison funèbre.

Cette nouvelle fut accompagnée d’une circonstance encore plus
0033 singulière que je n’appris que par hasard et dont je n’ai
pu savoir aucun détail. C’est qu’on avait ouvert en même temps
une souscription pour l’impression des manuscrits que l’on
trouverait chez moi. Je compris par là qu’on tenait prêt un
recueil d’écrits fabriqués tout exprès pour me les attribuer
d’abord après ma mort : car de penser qu’on imprimât fidèlement
aucun de ceux qu’on pourrait trouver en effet, c’était une
bêtise qui ne pouvait entrer dans l’esprit d’un homme sensé,
et dont quinze ans d’expérience ne m’ont que trop garanti.

Ces remarques faites coup sur coup et suivies de beaucoup
d’autres qui n’étaient guère moins étonnantes, effarouchèrent
derechef mon imagination que je croyais amortie, et ces noires
ténèbres qu’on renforçait sans relâche autour de moi ranimèrent
toute l’horreur qu’elles m’inspirent naturellement. Je me
fatiguai à faire sur tout cela mille commentaires et à tâcher
de comprendre des mystères qu’on a rendus inexplicables pour
moi. Le seul résultat constant de tant d’énigmes fut la confirmation
de toutes mes conclusions précédentes, savoir que la destinée
0034 de ma personne et celle de ma réputation ayant été fixées
de concert par toute la génération présente, nul effort de
ma part ne pouvait m’y soustraire puisqu’il m’est de toute
impossibilité de transmettre aucun dépôt à d’autres âges sans
le faire passer dans celui-ci par des mains intéressées à
le supprimer.

Mais cette fois j’allai plus loin. L’amas de tant de circonstances
fortuites, l’élévation de tous mes plus cruels ennemis, affectée
pour ainsi dire par la fortune, tous ceux qui gouvernent l’Etat,
tous ceux qui dirigent l’opinion publique, tous les gens en
place, tous les hommes en crédit triés comme sur le volet
parmi ceux qui ont contre moi quelque animosité secrète, pour
concourir au commun complot, cet accord universel est trop
extraordinaire pour être purement fortuit. Un seul homme qui
eût refusé d’en être complice, un seul événement qui lui eût
été contraire, une seule circonstance imprévue qui lui eût
fait obstacle, suffisait pour le faire échouer. Mais toutes
les volontés, toutes les fatalités, la fortune et toutes les
révolutions ont affermi l’oeuvre des hommes, et un concours
0035 si frappant qui tient du prodige ne peut me laisser douter
que son plein succès ne soit écrit dans les décrets éternels.
Des foules d’observations particulières, soit dans le passé,
soit dans le présent, me confirment tellement dans cette opinion
que je ne puis m’empêcher de regarder désormais comme un de
ces secrets du ciel impénétrables à la raison humaine la même
oeuvre que je n’envisageais jusqu’ici que comme un fruit de
la méchanceté des hommes.

Cette idée, loin de m’être cruelle et déchirante, me console,
me tranquillise, et m’aide à me résigner. Je ne vais pas si
loin que saint Augustin, qui se fût consolé d’être damné si
telle eût été la volonté de Dieu. Ma résignation vient d’une
source moins désintéressée il est vrai, mais non moins pure
et plus digne à mon gré de l’Etre parfait que j’adore. Dieu
est juste ; il veut que je souffre ; et il sait que je suis
innocent. Voilà le motif de ma confiance, mon coeur et ma
raison me crient qu’elle ne me trompera pas. Laissons donc
faire les hommes et la destinée ; apprenons à souffrir sans
murmure ; tout doit à la fin rentrer dans l’ordre, et mon
0036 tour viendra tôt ou tard.
TROISIEME PROMENADE
´ Je deviens vieux en apprenant toujours. ª

Solon répétait souvent ce vers dans sa vieillesse.

Il a un sens dans lequel je pourrais le dire aussi dans la
mienne ; mais c’est une bien triste science que celle que
depuis vingt ans l’expérience m’a fait acquérir : l’ignorance
est encore préférable. L’adversité sans doute est un grand
maître, mais il fait payer cher ses leçons, et souvent le
profit qu’on en retire ne vaut pas le prix qu’elles ont coûté.
D’ailleurs, avant qu’on ait obtenu tout cet acquis par des
leçons si tardives, l’à-propos d’en user se passe. La jeunesse
est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps
de la pratiquer. L’expérience instruit toujours, je l’avoue
; mais elle ne profite que pour l’espace qu’on a devant soi.
Est-il temps au moment qu’il faut mourir d’apprendre comment
on aurait dû vivre ?

0037 Eh que me servent des lumières si tard et si douloureusement
acquises sur ma destinée et sur les passions d’autrui dont
elle est l’oeuvre ! Je n’ai appris à mieux connaître les hommes
que pour mieux sentir la misère où ils m’ont plongé, sans
que cette connaissance, en me découvrant tous leurs pièges,
m’en ait pu faire éviter aucun. Que ne suis-je resté toujours
dans cette imbécile mais douce confiance qui me rendit durant
tant d’années la proie et le jouet de mes bruyants amis, sans
qu’enveloppé de toutes leurs trames j’en eusse même le moindre
soupçon ! J’étais leur dupe et leur victime, il est vrai,
mais je me croyais aimé d’eux, et mon coeur jouissait de l’amitié
qu’ils m’avaient inspirée en leur en attribuant autant pour
moi. Ces douces illusions sont détruites. La triste vérité
que le temps et la raison m’ont dévoilée en me faisant sentir
mon malheur, m’a fait voir qu’il était sans remède et qu’il
ne me restait qu’à m’y résigner. Ainsi toutes les expériences
de mon âge sont pour moi dans mon état sans utilité présente,
et sans profit pour l’avenir.

Nous entrons en lice à notre naissance, nous en sortons à
0038 la mort. Que sert d’apprendre à mieux conduire son char
quand on est au bout de la carrière ? Il ne reste plus à penser
alors que comment on en sortira. L’étude d’un vieillard, s’il
lui en reste encore à faire, est uniquement d’apprendre à
mourir, et c’est précisément celle qu’on fait le moins à mon
âge, on y pense à tout, hormis à cela. Tous les vieillards
tiennent plus à la vie que les enfants et en sortent de plus
mauvaise grâce que les jeunes gens. C’est que tous leurs travaux
ayant été pour cette même vie, ils voient à sa fin qu’ils
ont perdu leurs peines. Tous leurs soins, tous leurs biens,
tous les fruits de leurs laborieuses veilles, ils quittent
tout quand ils s’en vont. Ils n’ont songé à rien acquérir
durant leur vie qu’ils pussent emporter à leur mort.

Je me suis dit tout cela quand il était temps de me le dire,
et si je n’ai pas mieux su tirer parti de mes réflexions,
ce n’est pas faute de les avoir faites à temps et de les avoir
bien digérées. Jeté dès mon enfance dans le tourbillon du
monde, j’appris de bonne heure par l’expérience que je n’étais
pas fait pour y vivre, et que je n’y parviendrais jamais à
0039 l’état dont mon coeur sentait le besoin. Cessant donc
de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentais n’y
pouvoir trouver, mon ardente imagination sautait déjà par-dessus
l’espace de ma vie à peine commencée, comme sur un terrain
qui m’était étranger, pour se reposer sur une assiette tranquille
où je pusse me fixer.

Ce sentiment, nourri par l’éducation dès mon enfance et renforcé
durant toute ma vie par ce long tissu de misères et d’infortunes
qui l’a remplie, m’a fait chercher dans tous les temps à connaître
la nature et la destination de mon être avec plus d’intérêt
et de soin que je n’en ai trouvé dans aucun autre homme. J’en
ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que
moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère.
Voulant être plus savants que d’autres, ils étudiaient l’univers
pour savoir comment il était arrangé, comme ils auraient étudié
quelque machine qu’ils auraient aperçue, par pure curiosité.
Ils étudiaient la nature humaine pour en pourvoir parler savamment,
mais non pas pour se connaître ; ils travaillaient pour instruire
les autres, mais non pas pour s’éclairer en dedans. Plusieurs
0040 d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importait
quel, pourvu qu’il fût accueilli. Quand le leur était fait
et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte,
si ce n’est pour le faire adopter aux autres et pour le défendre
au cas qu’il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer
pour leur propre usage, sans s’embarrasser même que ce contenu
fût faux ou vrai pourvu qu’il ne fût pas réfuté. Pour moi
quand j’ai désiré d’apprendre c’était pour savoir moi-même
et non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire
les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi,
et de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie
au milieu des hommes il n’y en a guère que je n’eusse faite
également seul dans une île déserte où j’aurais été confiné
pour le reste de mes jours. Ce qu’on doit faire dépend beaucoup
de ce qu’on doit croire, et dans tout ce qui ne tient pas
aux premiers besoins de la nature nos opinions sont la règle
de nos actions. Dans ce principe, qui fut toujours le mien,
j’ai cherché souvent et longtemps, pour diriger l’emploi de
ma vie, à connaître sa véritable fin, et je me suis bientôt
consolé de mon peu d’aptitude à me conduire habilement dans
0041 ce monde, en sentant qu’il n’y fallait pas chercher cette
fin.

Né dans une famille où régnaient les moeurs et la piété ;
élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse
et de religion, j’avais reçu dès ma plus tendre enfance des
principes, des maximes, d’autres diraient des préjugés, qui
ne m’ont jamais tout à fait abandonné. Enfant encore et livré
à moi-même, alléché par des caresses, séduit par la vanité,
leurré par l’espérance, forcé par la nécessité, je me fis
catholique, mais je demeurai toujours chrétien, et bientôt
gagné par l’habitude, mon coeur s’attacha sincèrement à ma
nouvelle religion. Les instructions, les exemples de Mme de
Warens, m’affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre
où j’ai passé la fleur de ma jeunesse, l’étude des bons livres
à laquelle je me livrai tout entier, renforcèrent auprès d’elle
mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux, et
me rendirent dévot presque à la manière de Fénelon. La méditation
dans la retraite, l’étude de la nature, la contemplation de
l’univers, forcent un solitaire à s’élancer incessamment vers
0042 l’auteur des choses et à chercher avec une douce inquiétude
la fin de tout ce qu’il voit et la cause de tout ce qu’il
sent. Lorsque ma destinée me rejeta dans le torrent du monde
je n’y retrouvai plus rien qui pût flatter un moment mon coeur.
Le regret de mes doux loisirs me suivit partout et jeta l’indifférence
et le dégoût sur tout ce qui pouvait se trouver à ma portée,
propre à mener à la fortune et aux honneurs. Incertain dans
mes inquiets désirs, j’espérai peu, j’obtins moins, et je
sentis dans des lueurs même de prospérité que quand j’aurais
obtenu tout ce que je croyais chercher je n’y aurais point
trouvé ce bonheur dont mon coeur était avide sans en savoir
démêler l’objet. Ainsi tout contribuait à détacher mes affections
de ce monde, même avant les malheurs qui devaient m’y rendre
tout à fait étranger. Je parvins jusqu’à l’âge de quarante
ans, flottant entre l’indigence et la fortune, entre la sagesse
et l’égarement, plein de vices d’habitude sans aucun mauvais
penchant dans le coeur, vivant au hasard sans principes bien
décidés par ma raison, et distrait sur mes devoirs sans les
mépriser, mais souvent sans les bien connaître.

0043 Dès ma jeunesse j’avais fixé cette époque de quarante
ans comme le terme de mes efforts pour parvenir et celui de
mes prétentions en tout genre. Bien résolu, dès cet âge atteint
et dans quelque situation que je fusse, de ne plus me débattre
pour en sortir et de passer le reste de mes jours à vivre
au jour la journée sans plus m’occuper de l’avenir. Le moment
venu, j’exécutai ce projet sans peine et quoique alors ma
fortune semblât vouloir prendre une assiette plus fixe ; j’y
renonçai non seulement sans regret mais avec un plaisir véritable.
En me délivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines
espérances, je me livrai pleinement à l’incurie et au repos
d’esprit qui fit toujours mon goût le plus dominant et mon
penchant le plus durable. Je quittai le monde et ses pompes,
je renonçai à toute parure ; plus d’épée, plus de montre,
plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute
simple, un bon gros habit de drap, et mieux que tout cela,
je déracinai de mon coeur les cupidités et les convoitises
qui donnent du prix à tout ce que je quittais. Je renonçai
à la place que j’occupais alors, pour laquelle je n’étais
nullement propre, et je me mis à copier de la musique à tant
0044 la page, occupation pour laquelle j’avais eu toujours
un goût décidé.

Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures. Je sentis
que celle-là même en exigeait une autre plus pénible sans
doute, mais plus nécessaire dans les opinions, et résolu de
n’en pas faire à deux fois, j’entrepris de soumettre mon intérieur
à un examen sévère qui le réglât pour le reste de ma vie tel
que je voulais le trouver à ma mort.

Une grande révolution qui venait de se faire en moi, un autre
monde moral qui se dévoilait à mes regards, les insensés jugements
des hommes dont sans prévoir encore combien j’en serais la
victime je commençais à sentir l’absurdité, le besoin toujours
croissant d’un autre bien que la gloriole littéraire dont
à peine la vapeur m’avait atteint que j’en étais déjà dégoûté,
le désir enfin de tracer pour le reste de ma carrière une
route moins incertaine que celle dans laquelle j’en venais
de passer la plus belle moitié, tout m’obligeait à cette grande
revue dont je sentais depuis longtemps le besoin. Je l’entrepris
0045 donc et je ne négligeai rien de ce qui dépendait de moi
pour bien exécuter cette entreprise.

C’est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement
au monde et ce goût vif pour la solitude qui ne m’a plus quitté
depuis ce temps-là. L’ouvrage que j’entreprenais ne pouvait
s’exécuter que dans une retraite absolue ; il demandait de
longues et paisibles méditations que le tumulte de la société
ne souffre pas. Cela me força de prendre pour un temps une
autre manière de vivre dont ensuite je me trouvai si bien,
que ne l’ayant interrompue depuis lors que par force et pour
peu d’instants, je l’ai reprise de tout mon coeur et m’y suis
borné sans peine aussitôt que je l’ai pu ; et quand ensuite
les hommes m’ont réduit à vivre seul, j’ai trouvé qu’en me
séquestrant pour me rendre misérable, ils avaient plus fait
pour mon bonheur que je n’avais su faire moi-même.

Je me livrai au travail que j’avais entrepris avec un zèle
proportionné, et à l’importance de la chose, et au besoin
que je sentais en avoir. Je vivais alors avec des philosophes
0046 modernes qui ne ressemblaient guère aux anciens. Au lieu
de lever mes doutes et de fixer mes irrésolutions, ils avaient
ébranlé toutes les certitudes que je croyais avoir sur les
points qu’il m’importait le plus de connaître : car ardents
missionnaires d’athéisme et très impérieux dogmatiques, ils
n’enduraient point sans colère que sur quelque point que ce
pût être on osât penser autrement qu’eux. Je m’étais défendu
souvent assez faiblement par haine pour la dispute et par
peu de talent pour la soutenir ; mais jamais je n’adoptai
leur désolante doctrine, et cette résistance à des hommes
aussi intolérants, qui d’ailleurs avaient leurs vues, ne fut
pas une des moindres causes qui attisèrent leur animosité.

Ils ne m’avaient pas persuadé mais ils m’avaient inquiété.
Leurs arguments m’avaient ébranlé sans m’avoir jamais convaincu
; je n’y trouvais point de bonne réponse mais je sentais qu’il
y en devait avoir. Je m’accusais moins d’erreur que d’ineptie,
et mon coeur leur répondait mieux que ma raison.

0047 Je me dis enfin : me laisserai-je éternellement ballotter
par les sophismes des mieux-disants, dont je ne suis pas même
sûr que les opinions qu’ils prêchent et qu’ils ont tant d’ardeur
à faire adopter aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes
? Leurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leurs intérêts
de faire croire ceci ou cela, rendent impossible à pénétrer
ce qu’ils croient eux-mêmes. Peut-on chercher de la bonne
foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les
autres ; il m’en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes
mes forces tandis qu’il est temps encore afin d’avoir une
règle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà
dans la maturité de l’âge, dans toute la force de l’entendement.
Déjà je touche au déclin. Si j’attends encore, je n’aurai
plus dans ma délibération tardive l’usage de toutes mes forces
; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité,
je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd’hui de mon
mieux possible : saisissons ce moment favorable ; il est l’époque
de ma réforme externe et matérielle, qu’il soit aussi celle
de ma réforme intellectuelle et morale. Fixons une bonne fois
mes opinions, mes principes, et soyons pour le reste de ma
0048 vie ce que j’aurai trouvé devoir être après y avoir bien
pensé.

J’exécutai ce projet lentement et à diverses reprises, mais
avec tout l’effort et toute l’attention dont j’étais capable.
Je sentais vivement que le repos du reste de mes jours et
mon sort total en dépendaient. Je m’y trouvai d’abord dans
un tel labyrinthe d’embarras, de difficultés, d’objections,
de tortuosités, de ténèbres, que vingt fois tenté de tout
abandonner, je fus près, renonçant à de vaines recherches,
de m’en tenir dans mes délibérations aux règles de la prudence
commune sans plus en chercher dans des principes que j’avais
tant de peine à débrouiller. Mais cette prudence même m’était
tellement étrangère, je me sentais si peu propre à l’acquérir,
que la prendre pour mon guide n’était autre chose que vouloir,
à travers les mers, les orages, chercher sans gouvernail,
sans boussole, un fanal presque inaccessible et qui ne m’indiquait
aucun port.

Je persistai : pour la première fois de ma vie j’eus du courage,
0049 et je dois à son succès d’avoir pu soutenir l’horrible
destinée qui dès lors commençait à m’envelopper sans que j’en
eusse le moindre soupçon. Après les recherches les plus ardentes
et les plus sincères qui jamais peut-être aient été faites
par aucun mortel, je me décidai pour toute ma vie sur tous
les sentiments qu’il m’importait d’avoir, et si j’ai pu me
tromper dans mes résultats, je suis sûr au moins que mon erreur
ne peut m’être imputée à crime, car j’ai fait tous mes efforts
pour m’en garantir. Je ne doute point, il est vrai, que les
préjugés de l’enfance et les voeux secrets de mon coeur n’aient
fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi.
On se défend difficilement de croire ce qu’on désire avec
tant d’ardeur, et qui peut douter que l’intérêt d’admettre
ou rejeter les jugements de l’autre vie ne détermine la foi
de la plupart des hommes sur leur espérance ou leur crainte.
Tout cela pouvait fasciner mon jugement, j’en conviens, mais
non pas altérer ma bonne foi : car je craignais de me tromper
sur toute chose. Si tout consistait dans l’usage de cette
vie, il m’importait de le savoir, pour en tirer du moins le
meilleur parti qu’il dépendrait de moi tandis qu’il était
0050 encore temps, et n’être pas tout à fait dupe. Mais ce
que j’avais le plus à redouter au monde dans la disposition
où je me sentais, était d’exposer le sort éternel de mon âme
pour la jouissance des biens de ce monde, qui ne m’ont jamais
paru d’un grand prix.

J’avoue encore que je ne levai pas toujours à ma satisfaction
toutes ces difficultés qui m’avaient embarrassé, et dont nos
philosophes avaient si souvent rebattu mes oreilles. Mais,
résolu de me décider enfin sur des matières où l’intelligence
humaine a si peu de prise et trouvant de toutes parts des
mystères impénétrables et des objections insolubles, j’adoptai
dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux établi
directement, le plus croyable en lui-même, sans m’arrêter
aux objections que je ne pouvais résoudre mais qui se rétorquaient
par d’autres objections non moins fortes dans le système opposé.
Le ton dogmatique sur ces matières ne convient qu’à des charlatans
; mais il importe d’avoir un sentiment pour soi, et de le
choisir avec toute la maturité de jugement qu’on y peut mettre.
Si malgré cela nous tombons dans l’erreur, nous n’en saurions
0051 porter la peine en bonne justice puisque nous n’en aurons
point la coulpe. Voilà le principe inébranlable qui sert de
base à ma sécurité.

Le résultat de mes pénibles recherches fut tel à peu près
que je l’ai consigné depuis dans la profession de foi du Vicaire
savoyard, ouvrage indignement prostitué et profané dans la
génération présente, mais qui peut faire un jour révolution
parmi les hommes si jamais il y renaît du bon sens et de la
bonne foi.

Depuis lors, resté tranquille dans les principes que j’avais
adoptés après une méditation si longue et si réfléchie, j’en
ai fait la règle immuable de ma conduite et de ma foi, sans
plus m’inquiéter ni des objections que je n’avais pu résoudre
ni de celles que je n’avais pu prévoir et qui se présentaient
nouvellement de temps à autre à mon esprit. Elles m’ont inquiété
quelquefois mais elles ne m’ont jamais ébranlé. Je me suis
toujours dit : tout cela ne sont que des arguties et des subtilités
métaphysiques qui ne sont d’aucun poids auprès des principes
0052 fondamentaux adoptés par ma raison, confirmés par mon
coeur, et qui tous portent le sceau de l’assentiment intérieur
dans le silence des passions. Dans des matières si supérieures
à l’entendement humain, une objection que je ne puis résoudre
renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide, si
bien liée et formée avec tant de méditation et de soin, si
bien appropriée à ma raison, à mon coeur, à tout mon être,
et renforcée de l’assentiment intérieur que je sens manquer
à toutes les autres ? Non, de vaines argumentations ne détruiront
jamais la convenance que j’aperçois entre ma nature immortelle
et la constitution de ce monde et l’ordre physique que j’y
vois régner. J’y trouve dans l’ordre moral correspondant et
dont le système est le résultat de mes recherches les appuis
dont j’ai besoin pour supporter les misères de ma vie. Dans
tout autre système je vivrais sans ressources et je mourrais
sans espoir. Je serais la plus malheureuse des créatures.
Tenons-nous en donc à celui qui seul suffit pour me rendre
heureux en dépit de la fortune et des hommes.

Cette délibération et la conclusion que j’en tirai ne semblent-elles
0053 pas avoir été dictées par le ciel même pour me préparer
à la destinée qui m’attendait et me mettre en état de la soutenir
? Que serais-je devenu, que deviendrais-je encore, dans les
angoisses affreuses qui m’attendaient et dans l’incroyable
situation où je suis réduit pour le reste de ma vie si, resté
sans asile où je pusse échapper à mes implacables persécuteurs,
sans dédommagement des opprobres qu’ils me font essuyer en
ce monde et sans espoir d’obtenir jamais la justice qui m’était
due, je m’étais vu livré tout entier au plus horrible sort
qu’ait éprouvé sur la terre aucun mortel ? Tandis que, tranquille
dans mon innocence, je n’imaginais qu’estime et bienveillance
pour moi parmi les hommes ; tandis que mon coeur ouvert et
confiant s’épanchait avec des amis et des frères, les traîtres
m’enlaçaient en silence de rets forgés au fond des enfers.
Surpris par les plus imprévus de tous les malheurs et les
plus terribles pour une âme fière, traîné dans la fange sans
jamais savoir par qui ni pourquoi, plongé dans un abîme d’ignominie,
enveloppé d’horribles ténèbres à travers lesquelles je n’apercevais
que de sinistres objets, à la première surprise je fus terrassé,
et jamais je ne serais revenu de l’abattement où me jeta ce
0054 genre imprévu de malheurs si je ne m’étais ménagé d’avance
des forces pour me relever dans mes chutes.

Ce ne fut qu’après des années d’agitations que reprenant enfin
mes esprits et commençant de rentrer en moi-même, je sentis
le prix des ressources que je m’étais ménagées pour l’adversité.
Décidé sur toutes les choses dont il m’importait de juger,
je vis, en comparant mes maximes à ma situation, que je donnais
aux insensés jugements des hommes et aux petits événements
de cette courte vie beaucoup plus d’importance qu’ils n’en
avaient. Que cette vie n’étant qu’un état d’épreuves, il importait
peu que ces épreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu
qu’il en résultât l’effet auquel elles étaient destinées,
et que par conséquent plus les épreuves étaient grandes, fortes,
multipliées, plus il était avantageux de les savoir soutenir.
Toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque
en voit le dédommagement grand et sûr ; et la certitude de
ce dédommagement était le principal fruit que j’avais retiré
de mes méditations précédentes.

0055 Il est vrai qu’au milieu des outrages sans nombre et des
indignités sans mesure dont je me sentais accablé de toutes
parts, des intervalles d’inquiétude et de doutes venaient
de temps à autre ébranler mon espérance et troubler ma tranquillité.
Les puissantes objections que je n’avais pu résoudre se présentaient
alors à mon esprit avec plus de force pour achever de m’abattre
précisément dans les moments où, surchargé du poids de ma
destinée, j’étais prêt à tomber dans le découragement. Souvent
des arguments nouveaux que j’entendais faire me revenaient
dans l’esprit à l’appui de ceux qui m’avaient déjà tourmenté.
Ah ! me disais-je alors dans des serrements de coeur prêts
à m’étouffer, qui me garantira du désespoir si dans l’horreur
de mon sort je ne vois plus que des chimères dans les consolations
que me fournissait ma raison ? Si détruisant ainsi son propre
ouvrage, elle renverse tout l’appui d’espérance et de confiance
qu’elle m’avait ménagé dans l’adversité ? Quel appui que des
illusions qui ne bercent que moi seul au monde ? Toute la
génération présente ne voit qu’erreurs et préjugés dans les
sentiments dont je me nourris seul ; elle trouve la vérité,
l’évidence, dans le système contraire au mien ; elle semble
0056 même ne pouvoir croire que je l’adopte de bonne foi, et
moi-même en m’y livrant de toute ma volonté j’y trouve des
difficultés insurmontables qu’il m’est impossible de résoudre
et qui ne m’empêchent pas d’y persister. Suis-je donc seul
sage, seul éclairé parmi les mortels ? pour croire que les
choses sont ainsi suffit-il qu’elles me conviennent ? puis-je
prendre une confiance éclairée en des apparences qui n’ont
rien de solide aux yeux du reste des hommes et qui me sembleraient
même illusoires à moi-même si mon coeur ne soutenait pas ma
raison ? N’eût-il pas mieux valu combattre mes persécuteurs
à armes égales en adoptant leurs maximes que de rester sur
les chimères des miennes en proie à leurs atteintes sans agir
pour les repousser ? Je me crois sage, et je ne suis que dupe,
victime et martyr d’une vaine erreur.

Combien de fois dans ces moments de doute et d’incertitude
je fus prêt à m’abandonner au désespoir. Si jamais j’avais
passé dans cet état un mois entier, c’était fait de ma vie
et de moi. Mais ces crises, quoique autrefois assez fréquentes,
ont toujours été courtes, et maintenant que je n’en suis pas
0057 délivré tout à fait encore elles sont si rares et si rapides
qu’elles n’ont pas même la force de troubler mon repos. Ce
sont de légères inquiétudes qui n’affectent pas plus mon âme
qu’une plume qui tombe dans la rivière ne peut altérer le
cours de l’eau. J’ai senti que remettre en délibération les
mêmes points sur lesquels je m’étais ci-devant décidé, était
me supposer de nouvelles lumières ou le jugement plus formé
ou plus de zèle pour la vérité que je n’avais lors de mes
recherches ; qu’aucun de ces cas n’étant ni ne pouvant être
le mien, je ne pouvais préférer par aucune raison solide des
opinions qui, dans l’accablement du désespoir, ne me tentaient
que pour augmenter ma misère, à des sentiments adoptés dans
la vigueur de l’âge, dans toute la maturité de l’esprit, après
l’examen le plus réfléchi, et dans des temps où le calme de
ma vie ne me laissait d’autre intérêt dominant que celui de
connaître la vérité. Aujourd’hui que mon coeur serré de détresse,
mon âme affaissée par les ennuis, mon imagination effarouchée,
ma tête troublée par tant d’affreux mystères dont je suis
environné, aujourd’hui que toutes mes facultés, affaiblies
par la vieillesse et les angoisses, ont perdu tout leur ressort,
0058 irai-je m’ôter à plaisir toutes les ressources que je
m’étais ménagées, et donner plus de confiance à ma raison
déclinante pour me rendre injustement malheureux, qu’à ma
raison pleine et vigoureuse pour me dédommager des maux que
je souffre sans les avoir mérités ? Non, je ne suis ni plus
sage, ni mieux instruit, ni de meilleure foi que quand je
me décidai sur ces grandes questions ; je n’ignorais pas alors
les difficultés dont je me laisse troubler aujourd’hui ; elles
ne m’arrêtèrent pas, et s’il s’en présente quelques nouvelles
dont on ne s’était pas encore avisé, ce sont les sophismes
d’une subtile métaphysique, qui ne sauraient balancer les
vérités éternelles admises de tous les temps, par tous les
sages, reconnues par toutes les nations et gravées dans le
coeur humain en caractères ineffaçables. Je savais en méditant
sur ces matières que l’entendement humain, circonscrit par
les sens, ne les pouvait embrasser dans toute leur étendue.
Je m’en tins donc à ce qui était à ma portée sans m’engager
dans ce qui la passait. Ce parti était raisonnable, je l’embrassai
jadis, et m’y tins avec l’assentiment de mon coeur et de ma
raison. Sur quel fondement y renoncerais-je aujourd’hui que
0059 tant de puissants motifs m’y doivent tenir attaché ? quel
danger vois-je à le suivre ? quel profit trouverais-je à l’abandonner
? En prenant la doctrine de mes persécuteurs, prendrais-je
aussi leur morale ? Cette morale sans racine et sans fruit
qu’ils étalent pompeusement dans des livres ou dans quelque
action d’éclat sur le théâtre, sans qu’il en pénètre jamais
rien dans le coeur ni dans la raison ; ou bien cette autre
morale secrète et cruelle, doctrine intérieure de tous leurs
initiés, à laquelle l’autre ne sert que de masque, qu’ils
suivent seule dans leur conduite et qu’ils ont si habilement
pratiquée à mon égard. Cette morale, purement offensive, ne
sert point à la défense, et n’est bonne qu’à l’agression.
De quoi me servirait-elle dans l’état où ils m’ont réduit
? Ma seule innocence me soutient dans les malheurs ; et combien
me rendrais-je plus malheureux encore, si m’ôtant cette unique
mais puissante ressource j’y substituais la méchanceté ? Les
atteindrais-je dans l’art de nuire, et quand j’y réussirais,
de quel mal me soulagerait celui que je leur pourrais faire
? Je perdrais ma propre estime et je ne gagnerais rien à la
place.
0060
C’est ainsi que raisonnant avec moi-même, je parvins à ne
plus me laisser ébranler dans mes principes par des arguments
captieux, par des objections insolubles et par des difficultés
qui passaient ma portée et peut-être celle de l’esprit humain.
Le mien, restant dans la plus solide assiette que j’avais
pu lui donner, s’accoutuma si bien à s’y reposer à l’abri
de ma conscience, qu’aucune doctrine étrangère ancienne ou
nouvelle ne peut plus l’émouvoir ni troubler un instant mon
repos. Tombé dans la langueur et l’appesantissement d’esprit,
j’ai oublié jusqu’aux raisonnements sur lesquels je fondais
ma croyance et mes maximes, mais je n’oublierai jamais les
conclusions que j’en ai tirées avec l’approbation de ma conscience
et de ma raison, et je m’y tiens désormais. Que tous les philosophes
viennent ergoter contre : ils perdront leur temps et leurs
peines. Je me tiens pour le reste de ma vie, en toute chose,
au parti que j’ai pris quand j’étais plus en état de bien
choisir.

Tranquille dans ces dispositions, j’y trouve, avec le contentement
0061 de moi, l’espérance et les consolations dont j’ai besoin
dans ma situation. Il n’est pas possible qu’une solitude aussi
complète, aussi permanente, aussi triste en elle-même, l’animosité
toujours sensible et toujours active de toute la génération
présente, les indignités dont elle m’accable sans cesse, ne
me jettent quelquefois dans l’abattement ; l’espérance ébranlée,
les doutes décourageants reviennent encore de temps à autre
troubler mon âme et la remplir de tristesse. C’est alors qu’incapable
des opérations de l’esprit nécessaires pour me rassurer moi-même,
j’ai besoin de me rappeler mes anciennes résolutions ; les
soins, l’attention, la sincérité de coeur que j’ai mise à
les prendre, reviennent alors à mon souvenir et me rendent
toute ma confiance. Je me refuse ainsi à toutes nouvelles
idées comme à des erreurs funestes qui n’ont qu’une fausse
apparence et ne sont bonnes qu’à troubler mon repos.

Ainsi retenu dans l’étroite sphère de mes anciennes connaissances
je n’ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m’instruire
chaque jour en vieillissant, et je dois même me garantir du
dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais
0062 hors d’état de bien savoir. Mais s’il me reste peu d’acquisitions
à espérer du côté des lumières utiles, il m’en reste de bien
importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état.
C’est là qu’il serait temps d’enrichir et d’orner mon âme
d’un acquis qu’elle pût emporter avec elle, lorsque délivrée
de ce corps qui l’offusque et l’aveugle, et voyant la vérité
sans voile, elle apercevra la misère de toutes ces connaissances
dont nos faux savants sont si vains. Elle gémira des moments
perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience,
la douceur, la résignation, l’intégrité, la justice impartiale
sont un bien qu’on emporte avec soi, et dont on peut s’enrichir
sans cesse, sans craindre que la mort même nous en fasse perdre
le prix. C’est à cette unique et utile étude que je consacre
le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur
moi-même, j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car
cela n’est pas possible, mais plus vertueux que je n’y suis
entré.

QUATRIEME PROMENADE
Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore,
0063 Plutarque est celui qui m’attache et me profite le plus.
Ce fut la première lecture de mon enfance, ce sera la dernière
de ma vieillesse ; c’est presque le seul auteur que je n’ai
jamais lu sans en tirer quelque fruit. Avant-hier, je lisais
dans ses oeuvres morales le traité Comment on pourra tirer
utilité de ses ennemis. Le même jour, en rangeant quelques
brochures qui m’ont été envoyées par les auteurs, je tombai
sur un des journaux de l’abbé Rosier, au titre duquel il avait
mis ces paroles : ´ Vitam vero impendenti, Rosier ª. Trop
au fait des tournures de ces messieurs pour prendre le change
sur celle-là, je compris qu’il avait cru sous cet air de politesse
me dire une cruelle contrevérité : mais sur quoi fondé ? pourquoi
ce sarcasme ? quel sujet y pouvais-je avoir donné ? Pour mettre
à profit les leçons du bon Plutarque je résolus d’employer
à m’examiner sur le mensonge la promenade du lendemain, et
j’y vins bien confirmé dans l’opinion déjà prise que le Connais-toi
toi-même du Temple de Delphes n’était pas une maxime si facile
à suivre que je l’avais cru dans mes Confessions.

Le lendemain, m’étant mis en marche pour exécuter cette résolution,
0064 la première idée qui me vint en commençant à me recueillir
fut celle d’un mensonge affreux fait dans ma première jeunesse,
dont le souvenir m’a troublé toute ma vie et vient, jusque
dans ma vieillesse, contrister encore mon coeur déjà navré
de tant d’autres façons. Ce mensonge, qui fut un grand crime
en lui-même, en dut être un plus grand encore par ses effets
que j’ai toujours ignorés, mais que le remords m’a fait supposer
aussi cruels qu’il était possible. Cependant, à ne consulter
que la disposition où j’étais en le faisant, ce mensonge ne
fut qu’un fruit de la mauvaise honte, et bien loin qu’il partît
d’une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je
puis jurer à la face du ciel qu’à l’instant même où cette
honte invincible me l’arrachait j’aurais donné tout mon sang
avec joie pour en détourner l’effet sur moi seul. C’est un
délire que je ne puis expliquer qu’en disant, comme je crois
le sentir, qu’en cet instant mon naturel timide subjugua tous
les voeux de mon coeur.

Le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets
qu’il m’a laissés m’ont inspiré pour le mensonge une horreur
0065 qui a dû garantir mon coeur de ce vice pour le reste de
ma vie. Lorsque je pris ma devise, je me sentais fait pour
la mériter, et je ne doutais pas que je n’en fusse digne quand
sur le mot de l’abbé Rosier je commençai de m’examiner plus
sérieusement.

Alors en m’épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris
du nombre de choses de mon invention que je me rappelais avoir
dites comme vraies dans le même temps où, fier en moi-même
de mon amour pour la vérité, je lui sacrifiais ma sûreté,
mes intérêts, ma personne, avec une impartialité dont je ne
connais nul autre exemple parmi les humains.

Ce qui me surprit le plus était qu’en me rappelant ces choses
controuvées, je n’en sentais aucun vrai repentir. Moi dont
l’horreur pour la fausseté n’a rien dans mon coeur qui la
balance, moi qui braverais les supplices s’il les fallait
éviter par un mensonge, par quelle bizarre inconséquence mentais-je
ainsi de gaieté de coeur sans nécessité, sans profit, et par
quelle inconcevable contradiction n’en sentais-je pas le moindre
0066 regret, moi que le remords d’un mensonge n’a cessé d’affliger
pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci sur mes
fautes ; l’instinct moral m’a toujours bien conduit, ma conscience
a gardé sa première intégrité, et quand même elle se serait
altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute
sa droiture dans les occasions où l’homme forcé par ses passions
peut au moins s’excuser sur sa faiblesse, la perd-elle uniquement
dans les choses indifférentes où le vice n’a point d’excuse
? Je vis que de la solution de ce problème dépendait la justesse
du jugement que j’avais à porter en ce point sur moi-même,
et après l’avoir bien examiné voici de quelle manière je parvins
à me l’expliquer.

Je me souviens d’avoir lu dans un livre de philosophie que
mentir c’est cacher une vérité que l’on doit manifester. Il
suit bien de cette définition que taire une vérité qu’on n’est
pas obligé de dire n’est pas mentir ; mais celui qui non content
en pareil cas de ne pas dire la vérité dit le contraire, ment-il
alors, ou ne ment-il pas ? Selon la définition, l’on ne saurait
dire qu’il ment. Car s’il donne de la fausse monnaie à un
0067 homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme, sans
doute, mais il ne le vole pas.

Il se présente ici deux questions à examiner, très importantes
l’une et l’autre. La première, quand et comment on doit à
autrui la vérité, puisqu’on ne la doit pas toujours. La seconde,
s’il est des cas où l’on puisse tromper innocemment. Cette
seconde question est très décidée, je le sais bien ; négativement
dans les livres, où la plus austère morale ne coûte rien à
l’auteur, affirmativement dans la société où la morale des
livres passe pour un bavardage impossible à pratiquer. Laissons
donc ces autorités qui se contredisent, et cherchons par mes
propres principes à résoudre pour moi ces questions.

La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous
les biens. Sans elle l’homme est aveugle ; elle est l’oeil
de la raison. C’est par elle que l’homme apprend à se conduire,
à être ce qu’il doit être, à faire ce qu’il doit faire, à
tendre à sa véritable fin. La vérité particulière et individuelle
n’est pas toujours un bien, elle est quelquefois un mal, très
0068 souvent une chose indifférente. Les choses qu’il importe
à un homme de savoir et dont la connaissance est nécessaire
à son bonheur ne sont peut-être pas en grand nombre ; mais
en quelque nombre qu’elles soient elles sont un bien qui lui
appartient, qu’il a droit de réclamer partout où il le trouve,
et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique
de tous les vols, puisqu’elle est de ces biens communs à tous
dont la communication n’en prive point celui qui le donne.

Quant aux vérités qui n’ont aucune sorte d’utilité ni pour
l’instruction ni dans la pratique, comment seraient-elles
un bien dû, puisqu’elles ne sont pas même un bien ? et puisque
la propriété n’est fondée que sur l’utilité, où il n’y a point
d’utilité possible il ne peut y avoir de propriété. On peut
réclamer un terrain quoique stérile parce qu’on peut au moins
habiter sur le sol : mais qu’un fait oiseux, indifférent à
tous égards et sans conséquence pour personne soit vrai ou
faux, cela n’intéresse qui que ce soit. Dans l’ordre moral
rien n’est inutile non plus que dans l’ordre physique. Rien
0069 ne peut être dû de ce qui n’est bon à rien ; pour qu’une
chose soit due, il faut qu’elle soit ou puisse être utile.
Ainsi, la vérité due est celle qui intéresse la justice et
c’est profaner ce nom sacré de vérité que de l’appliquer aux
choses vaines dont l’existence est indifférente à tous, et
dont la connaissance est inutile à tout. La vérité dépouillée
de toute espèce d’utilité même possible, ne peut donc pas
être une chose due, et par conséquent celui qui la tait ou
la déguise ne ment point.

Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu’elles
soient de tout point inutiles à tout, c’est un autre article
à discuter et auquel je reviendrai tout à l’heure. Quant à
présent passons à la seconde question.

Ne pas dire ce qui est vrai et dire ce qui est faux sont deux
choses très différentes, mais dont peut néanmoins résulter
le même effet ; car ce résultat est assurément bien le même
toutes les fois que cet effet est nul. Partout où la vérité
est indifférente l’erreur contraire est indifférente aussi
0070 ; d’où il suit qu’en pareil cas celui qui trompe en disant
le contraire de la vérité n’est pas plus injuste que celui
qui trompe en ne la déclarant pas ; car en fait de vérités
inutiles, l’erreur n’a rien de pire que l’ignorance. Que je
croie le sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge, cela
ne m’importe pas plus que d’ignorer de quelle couleur il est.
Comment pourrait-on être injuste en ne nuisant à personne,
puisque l’injustice ne consiste que dans le tort fait à autrui
?

Mais ces questions ainsi sommairement décidées ne sauraient
me fournir encore aucune application sûre pour la pratique,
sans beaucoup d’éclaircissements préalables nécessaires pour
faire avec justesse cette application dans tous les cas qui
peuvent se présenter. Car si l’obligation de dire la vérité
n’est fondée que sur son utilité, comment me constituerai-je
juge de cette utilité ? Très souvent l’avantage de l’un fait
le préjudice de l’autre, l’intérêt particulier est presque
toujours en opposition avec l’intérêt public. Comment se conduire
en pareil cas ? Faut-il sacrifier l’utilité de l’absent à
0071 celle de la personne à qui l’on parle ? Faut-il taire
ou dire la vérité qui, profitant à l’un, nuit à l’autre ?
Faut-il peser tout ce qu’on doit dire à l’unique balance du
bien public ou à celle de la justice distributive, et suis-je
assuré de connaître assez tous les rapports de la chose pour
ne dispenser les lumières dont je dispose que sur les règles
de l’équité ? De plus, en examinant ce qu’on doit aux autres,
ai-je examiné suffisamment ce qu’on se doit à soi-même, ce
qu’on doit à la vérité pour elle seule ? Si je ne fais aucun
tort à un autre en le trompant, s’ensuit-il que je ne m’en
fasse point à moi-même, et suffit-il de n’être jamais injuste
pour être toujours innocent ?

Que d’embarrassantes discussions dont il serait aisé de se
tirer en se disant, soyons toujours vrai au risque de tout
ce qui en peut arriver. La justice elle-même est dans la vérité
des choses ; le mensonge est toujours iniquité, l’erreur est
toujours imposture, quand on donne ce qui n’est pas pour la
règle de ce qu’on doit faire ou croire : et quelque effet
qui résulte de la vérité on est toujours inculpable quand
0072 on l’a dite, parce qu’on n’y a rien mis du sien.

Mais c’est là trancher la question sans la résoudre. Il ne
s’agissait pas de prononcer s’il serait bon de dire toujours
la vérité, mais si l’on y était toujours également obligé,
et sur la définition que j’examinais, supposant que non, de
distinguer les cas où la vérité est rigoureusement due, de
ceux où l’on peut la taire sans injustice et la déguiser sans
mensonge : car j’ai trouvé que de tels cas existaient réellement.
Ce dont il s’agit est donc de chercher une règle pour les
connaître et les bien déterminer.

Mais d’où tirer cette règle et la preuve de son infaillibilité
?- Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci,
je me suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen
de ma conscience, plutôt que par les lumières de ma raison.
Jamais l’instinct moral ne m’a trompé : il a gardé jusqu’ici
sa pureté dans mon coeur assez pour que je puisse m’y confier,
et s’il se tait quelquefois devant mes passions dans ma conduite,
il reprend bien son empire sur elles dans mes souvenirs. C’est
0073 là que je me juge moi-même avec autant de sévérité peut-être
que je serai jugé par le souverain juge après cette vie.

Juger des discours des hommes par les effets qu’ils produisent
c’est souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont
pas toujours sensibles et faciles à connaître, ils varient
à l’infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours
sont tenus. Mais c’est uniquement l’intention de celui qui
les tient qui les apprécie et détermine leur degré de malice
ou de bonté. Dire faux n’est mentir que par l’intention de
tromper, et l’intention même de tromper loin d’être toujours
jointe avec celle de nuire a quelquefois un but tout contraire.
Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que
l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus
la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux à qui
l’on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon
que ce soit. Il est rare et difficile qu’on puisse avoir cette
certitude ; aussi est-il difficile et rare qu’un mensonge
soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage à soi-même
est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude,
0074 mentir pour nuire est calomnie ; c’est la pire espèce
de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui
n’est pas mentir : ce n’est pas mensonge, c’est fiction.

Les fictions qui ont un objet moral s’appellent apologues
ou fables, et comme leur objet n’est ou ne doit être que d’envelopper
des vérités utiles sous des formes sensibles et agréables,
en pareil cas on ne s’attache guère à cacher le mensonge de
fait qui n’est que l’habit de la vérité, et celui qui ne débite
une fable que pour une fable ne ment en aucune façon.

Il est d’autres fictions purement oiseuses, telles que sont
la plupart des contes et des romans qui, sans renfermer aucune
instruction véritable, n’ont pour objet que l’amusement. Celles-là,
dépouillées de toute utilité morale, ne peuvent s’apprécier
que par l’intention de celui qui les invente, et lorsqu’il
les débite avec affirmation comme des vérités réelles on ne
peut guère disconvenir qu’elles ne soient de vrais mensonges.
Cependant qui jamais s’est fait un grand scrupule de ces mensonges-là,
et qui jamais en a fait un reproche grave à ceux qui les font
0075 ? S’il y a par exemple quelque objet moral dans le Temple
de Gnide, cet objet est bien offusqué et gâté par les détails
voluptueux et par les images lascives. Qu’a fait l’auteur
pour couvrir cela d’un vernis de modestie ? Il a feint que
son ouvrage était la traduction d’un manuscrit grec, et il
a fait l’histoire de la découverte de ce manuscrit de la façon
la plus propre à persuader ses lecteurs de la vérité de son
récit. Si ce n’est pas là un mensonge bien positif, qu’on
me dise donc ce que c’est que mentir ? Cependant qui est-ce
qui s’est avisé de faire à l’auteur un crime de ce mensonge
et de le traiter pour cela d’imposteur ?

On dira vainement que ce n’est là qu’une plaisanterie, que
l’auteur tout en affirmant ne voulait persuader personne,
qu’il n’a persuadé personne en effet, et que le public n’a
pas douté un moment qu’il ne fût lui-même l’auteur de l’ouvrage
prétendu grec dont il se donnait pour le traducteur. Je répondrai
qu’une pareille plaisanterie sans aucun objet n’eût été qu’un
bien sot enfantillage, qu’un menteur ne ment pas moins quand
il affirme quoiqu’il ne persuade pas, qu’il faut détacher
0076 du public instruit des multitudes de lecteurs simples
et crédules à qui l’histoire du manuscrit, narrée par un auteur
grave avec un air de bonne foi, en a réellement imposé, et
qui ont bu sans crainte, dans une coupe de forme antique,
le poison dont ils se seraient au moins défiés s’il leur eût
été présenté dans un vase moderne.

Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles
ne s’en font pas moins dans le coeur de tout homme de bonne
foi avec lui-même, qui ne veut rien se permettre que sa conscience
puisse lui reprocher. Car dire une chose fausse à son avantage
n’est pas moins mentir que si on la disait au préjudice d’autrui,
quoique le mensonge soit moins criminel. Donner l’avantage
à qui ne doit pas l’avoir c’est troubler l’ordre et la justice
; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un acte d’où
peut résulter louange ou blâme, inculpation ou disculpation,
c’est faire une chose injuste ; or tout ce qui, contraire
à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit,
c’est mensonge. Voilà la limite exacte : mais tout ce qui,
contraire à la vérité, n’intéresse la justice en aucune sorte,
0077 n’est que fiction, et j’avoue que quiconque se reproche
une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus délicate
que moi.

Ce qu’on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges,
parce qu’en imposer à l’avantage soit d’autrui, soit de soi-même,
n’est pas moins injuste que d’en imposer à son détriment.
Quiconque loue ou blâme contre la vérité ment, dès qu’il s’agit
d’une personne réelle. S’il s’agit d’un être imaginaire il
en peut dire tout ce qu’il veut sans mentir, à moins qu’il
ne juge sur la moralité des faits qu’il invente et qu’il n’en
juge faussement ; car alors s’il ne ment pas dans le fait,
il ment contre la vérité morale, cent fois plus respectable
que celle des faits.

J’ai vu de ces gens qu’on appelle vrais dans le monde. Toute
leur véracité s’épuise dans les conversations oiseuses à citer
fidèlement les lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre
aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien
exagérer. En tout ce qui ne touche point à leur intérêt ils
0078 sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité.
Mais s’agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde,
de narrer quelque fait qui leur touche de près ; toutes les
couleurs sont employées pour présenter les choses sous le
jour qui leur est le plus avantageux, et si le mensonge leur
est utile et qu’ils s’abstiennent de le dire eux-mêmes, ils
le favorisent avec adresse et font en sorte qu’on l’adopte
sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence :
adieu la véracité.

L’homme que j’appelle vrai fait tout le contraire. En choses
parfaitement indifférentes la vérité qu’alors l’autre respecte
si fort le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule
d’amuser une compagnie par des faits controuvés dont il ne
résulte aucun jugement injuste ni pour ni contre qui que ce
soit, vivant ou mort. Mais tout discours qui produit pour
quelqu’un profit ou dommage, estime ou mépris, louange ou
blâme contre la justice et la vérité, est un mensonge qui
jamais n’approchera de son coeur, ni de sa bouche, ni de sa
plume. Il est solidement vrai, même contre son intérêt quoiqu’il
0079 se pique assez peu de l’être dans les conversations oiseuses
: il est vrai en ce qu’il ne cherche à tromper personne, qu’il
est aussi fidèle à la vérité qui l’accuse qu’à celle qui l’honore,
et qu’il n’en impose jamais pour son avantage ni pour nuire
à son ennemi. La différence donc qu’il y a entre mon homme
vrai et l’autre, est que celui du monde est très rigoureusement
fidèle à toute vérité qui ne lui coûte rien, mais pas au-delà,
et que le mien ne la sert jamais si fidèlement que quand il
faut s’immoler pour elle.

Mais, dirait-on, comment accorder ce relâchement avec cet
ardent amour pour la vérité dont je le glorifie ? Cet amour
est donc faux puisqu’il souffre tant d’alliage ? Non, il est
pur et vrai : mais il n’est qu’une émanation de l’amour de
la justice et ne veut jamais être faux quoiqu’il soit souvent
fabuleux. Justice et vérité sont dans son esprit deux mots
synonymes qu’il prend l’un pour l’autre indifféremment. La
sainte vérité que son coeur adore ne consiste point en faits
indifférents et en noms inutiles, mais à rendre fidèlement
à chacun ce qui lui est dû en choses qui sont véritablement
0080 siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en rétributions
d’honneur ou de blâme, de louange et d’improbation. Il n’est
faux ni contre autrui, parce que son équité l’en empêche et
qu’il ne veut nuire à personne injustement, ni pour lui-même,
parce que sa conscience l’en empêche et qu’il ne saurait s’approprier
ce qui n’est pas à lui. C’est surtout de sa propre estime
qu’il est jaloux ; c’est le bien dont il peut le moins se
passer, et il sentirait une perte réelle d’acquérir celle
des autres aux dépens de ce bien-là. Il mentira donc quelquefois
en choses indifférentes sans scrupule et sans croire mentir,
jamais pour le dommage ou le profit d’autrui ni de lui-même.
En tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce qui
a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la sociabilité,
aux lumières utiles, il garantira de l’erreur et lui-même
et les autres autant qu’il dépendra de lui. Tout mensonge
hors de là selon lui n’en est pas un. Si le Temple de Gnide
est un ouvrage utile, l’histoire du manuscrit grec n’est qu’une
fiction très innocente ; elle est un mensonge très punissable
si l’ouvrage est dangereux.

0081 Telles furent mes règles de conscience sur le mensonge
et sur la vérité. Mon coeur suivait machinalement ces règles
avant que ma raison les eût adoptées, et l’instinct moral
en fit seul l’application. Le criminel mensonge dont la pauvre
Marion fut la victime m’a laissé d’ineffaçables remords qui
m’ont garanti tout le reste de ma vie non seulement de tout
mensonge de cette espèce, mais de tous ceux qui, de quelque
façon que ce pût être, pouvaient toucher l’intérêt et la réputation
d’autrui. En généralisant ainsi l’exclusion je me suis dispensé
de peser exactement l’avantage et le préjudice, et de marquer
les limites précises du mensonge nuisible et du mensonge officieux
; en regardant l’un et l’autre comme coupables, je me les
suis interdits tous les deux.

En ceci comme en tout le reste, mon tempérament a beaucoup
influé sur mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes ; car
je n’ai guère agi par règles ou n’ai guère suivi d’autres
règles en toute chose que les impulsions de mon naturel. Jamais
mensonge prémédité n’approcha de ma pensée, jamais je n’ai
menti pour mon intérêt ; mais souvent j’ai menti par honte,
0082 pour me tirer d’embarras en choses indifférentes ou qui
n’intéressaient tout au plus que moi seul, lorsqu’ayant à
soutenir un entretien la lenteur de mes idées et l’aridité
de ma conversation me forçaient de recourir aux fictions pour
avoir quelque chose à dire. Quand il faut nécessairement parler
et que des vérités amusantes ne se présentent pas assez tôt
à mon esprit je débite des fables pour ne pas demeurer muet
; mais dans l’invention de ces fables j’ai soin, tant que
je puis, qu’elles ne soient pas des mensonges, c’est-à-dire
qu’elles ne blessent ni la justice ni la vérité due, et qu’elles
ne soient que des fictions indifférentes à tout le monde et
à moi. Mon désir serait bien d’y substituer au moins à la
vérité des faits une vérité morale, c’est-à-dire d’y bien
représenter les affections naturelles au coeur humain, et
d’en faire sortir toujours quelque instruction utile, d’en
faire en un mot des contes moraux, des apologues ; mais il
faudrait plus de présence d’esprit que je n’en ai et plus
de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit pour
l’instruction le babil de la conversation. Sa marche, plus
rapide que celle de mes idées, me forçant presque toujours
0083 de parler avant de penser, m’a souvent suggéré des sottises
et des inepties que ma raison désapprouvait et que mon coeur
désavouait à mesure qu’elles échappaient de ma bouche, mais
qui précédant mon propre jugement ne pouvaient plus être réformées
par sa censure.

C’est encore par cette première et irrésistible impulsion
du tempérament que dans des moments imprévus et rapides, la
honte et la timidité m’arrachent souvent des mensonges auxquels
ma volonté n’a point de part, mais qui la précèdent en quelque
sorte par la nécessité de répondre à l’instant. L’impression
profonde du souvenir de la pauvre Marion peut bien retenir
toujours ceux qui pourraient être nuisibles à d’autres, mais
non pas ceux qui peuvent servir à me tirer d’embarras quand
il s’agit de moi seul, ce qui n’est pas moins contre ma conscience
et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort
d’autrui.

J’atteste le ciel que si je pouvais l’instant d’après retirer
le mensonge qui m’excuse et dire la vérité qui me charge sans
0084 me faire un nouvel affront en me rétractant, je le ferais
de tout mon coeur ; mais la honte de me prendre ainsi moi-même
en faute me retient encore, et je me repens très sincèrement
de ma faute, sans néanmoins l’oser réparer. Un exemple expliquera
mieux ce que je veux dire et montrera que je ne mens ni par
intérêt ni par amour-propre, encore moins par envie ou par
malignité, mais uniquement par embarras et mauvaise honte,
sachant même très bien quelquefois que ce mensonge est connu
pour tel et ne peut me servir du tout à rien.

Il y a quelque temps que M. Foulquier m’engagea contre mon
usage à aller avec ma femme dîner, en manière de pique-nique,
avec lui et son ami Benoît chez la dame Vacassin, restauratrice,
laquelle et ses deux filles dînèrent aussi avec nous. Au milieu
du dîner, l’aînée, qui est mariée et qui était grosse, s’avisa
de me demander brusquement et en me fixant si j’avais eu des
enfants. Je répondis en rougissant jusqu’aux yeux que je n’avais
pas eu ce bonheur. Elle sourit malignement en regardant la
compagnie : tout cela n’était pas bien obscur, même pour moi.

0085
Il est clair d’abord que cette réponse n’est point celle que
j’aurais voulu faire, quand même j’aurais eu l’intention d’en
imposer ; car dans la disposition où je voyais celle qui me
faisait la question j’étais bien sûr que ma négative ne changeait
rien à son opinion sur ce point. On s’attendait à cette négative,
on la provoquait même pour jouir du plaisir de m’avoir fait
mentir. Je n’étais pas assez bouché pour ne pas sentir cela.
Deux minutes après, la réponse que j’aurais dû faire me vint
d’elle-même. Voilà une question peu discrète de la part d’une
jeune femme à un homme qui a vieilli garçon. En parlant ainsi,
sans mentir, sans avoir à rougir d’aucun aveu, je mettais
les rieurs de mon côté, et je lui faisais une petite leçon
qui naturellement devait la rendre un peu moins impertinente
à me questionner. Je ne fis rien de tout cela, je ne dis point
ce qu’il fallait dire, je dis ce qu’il ne fallait pas et qui
ne pouvait me servir de rien. Il est donc certain que ni mon
jugement ni ma volonté ne dictèrent ma réponse et qu’elle
fut l’effet machinal de mon embarras. Autrefois je n’avais
point cet embarras et je faisais l’aveu de mes fautes avec
0086 plus de franchise que de honte, parce que je ne doutais
pas qu’on ne vît ce qui les rachetait et que je sentais au
dedans de moi ; mais l’oeil de la malignité me navre et me
déconcerte ; en devenant plus malheureux je suis devenu plus
timide et jamais je n’ai menti que par timidité.

Je n’ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le
mensonge qu’en écrivant mes Confessions, car c’est là que
les tentations auraient été fréquentes et fortes, pour peu
que mon penchant m’eût porté de ce côté. Mais loin d’avoir
rien tu, rien dissimulé qui fût à ma charge, par un tour d’esprit
que j’ai peine à m’expliquer et qui vient peut-être d’éloignement
pour toute imitation, je me sentais plutôt porté à mentir
dans le sens contraire en m’accusant avec trop de sévérité
qu’en m’excusant avec trop d’indulgence, et ma conscience
m’assure qu’un jour je serai jugé moins sévèrement que je
ne me suis jugé moi-même. Oui je le dis et le sens avec une
fière élévation d’âme, j’ai porté dans cet écrit la bonne
foi, la véracité, la franchise, aussi loin, plus loin même,
au moins je le crois, que ne fit jamais aucun autre homme
0087 ; sentant que le bien surpassait le mal j’avais mon intérêt
à tout dire, et j’ai tout dit.

Je n’ai jamais dit moins, j’ai dit plus quelquefois, non dans
les faits, mais dans les circonstances, et cette espèce de
mensonge fut plutôt l’effet du délire de l’imagination qu’un
acte de la volonté. J’ai tort même de l’appeler mensonge,
car aucune de ces additions n’en fut un. J’écrivais mes Confessions
déjà vieux, et dégoûté des vains plaisirs de la vie que j’avais
tous effleurés et dont mon coeur avait bien senti le vide.
Je les écrivais de mémoire ; cette mémoire me manquait souvent
ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits et j’en
remplissais les lacunes par des détails que j’imaginais en
supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais
contraires. J’aimais à m’étendre sur les moments heureux de
ma vie, et je les embellissais quelquefois des ornements que
de tendres regrets venaient me fournir. Je disais les choses
que j’avais oubliées comme il me semblait qu’elles avaient
dû être, comme elles avaient été peut-être en effet, jamais
au contraire de ce que je me rappelais qu’elles avaient été.
0088 Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers,
mais jamais je n’ai mis le mensonge à la place pour pallier
mes vices, ou pour m’arroger des vertus.

Que si quelquefois, sans y songer, par un mouvement involontaire
j’ai caché le côté difforme en me peignant de profil, ces
réticences ont bien été compensées par d’autres réticences
plus bizarres qui m’ont souvent fait taire le bien plus soigneusement
que le mal. Ceci est une singularité de mon naturel qu’il
est fort pardonnable aux hommes de ne pas croire, mais qui,
tout incroyable qu’elle est n’en est pas moins réelle : j’ai
souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j’ai rarement
dit le bien dans tout ce qu’il eut d’aimable, et souvent je
l’ai tu tout à fait parce qu’il m’honorait trop, et qu’en
faisant mes Confessions j’aurais l’air d’avoir fait mon éloge.
J’ai décrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualités
dont mon coeur était doué et même en supprimant les faits
qui les mettaient trop en évidence. Je m’en rappelle ici deux
de ma première enfance, qui tous deux sont bien venus à mon
souvenir en écrivant, mais que j’ai rejetés l’un et l’autre
0089 par l’unique raison dont je viens de parler.

J’allais presque tous les dimanches passer la journée aux
Pâquis chez M. Fazy, qui avait épousé une de mes tantes et
qui avait là une fabrique d’indiennes : Un jour j’étais à
l’étendage dans la chambre de la calandre et j’en regardais
les rouleaux de fonte : leur luisant flattait ma vue, je fus
tenté d’y poser mes doigts et je les promenais avec plaisir
sur le lissé du cylindre, quand le jeune Fazy s’étant mis
dans la roue lui donna un demi-quart de tour si adroitement
qu’il n’y prit que le bout de mes deux plus longs doigts ;
mais c’en fut assez pour qu’ils y fussent écrasés par le bout
et que les deux ongles y restassent. Je fis un cri perçant,
Fazy détourne à l’instant la roue, mais les ongles ne restèrent
pas moins au cylindre et le sang ruisselait de mes doigts.
Fazy, consterné, s’écrie, sort de la roue, m’embrasse, et
me conjure d’apaiser mes cris, ajoutant qu’il était perdu.
Au fort de ma douleur la sienne me toucha, je me tus, nous
fûmes à la carpière où il m’aida à laver mes doigts et à étancher
mon sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne
0090 point l’accuser ; je le lui promis et le tins si bien,
que plus de vingt ans après personne ne savait par quelle
aventure j’avais deux de mes doigts cicatrisés ; car ils le
sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon lit plus de
trois semaines, et plus de deux mois hors d’état de me servir
de ma main, disant toujours qu’une grosse pierre en tombant
m’avait écrasé les doigts.

Magnanima menzôgna ! or quando è il vero
Si bello che si possa a te preporre ?

Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance,
car c’était le temps des exercices où l’on faisait manoeuvrer
la bourgeoisie, et nous avions fait un rang de trois autres
enfants de mon âge avec lesquels je devais en uniforme faire
l’exercice avec la compagnie de mon quartier. J’eus la douleur
d’entendre le tambour de la compagnie passant sous ma fenêtre
avec mes trois camarades, tandis que j’étais dans mon lit.

0091 Mon autre histoire est toute semblable, mais d’un âge
plus avancé.

Je jouais au mail à Plain-Palais avec un de mes camarades
appelé Pleince. Nous prîmes querelle au jeu, nous nous battîmes
et durant le combat il me donna sur la tête nue un coup de
mail si bien appliqué que d’une main plus forte il m’eût fait
sauter la cervelle. Je tombe à l’instant. Je ne vis de ma
vie une agitation pareille à celle de ce pauvre garçon voyant
mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut m’avoir tué.
Il se précipite sur moi, m’embrasse, me serre étroitement
en fondant en larmes et poussant des cris perçants. Je l’embrassai
aussi de toute ma force en pleurant comme lui dans une émotion
confuse qui n’était pas sans quelque douceur. Enfin il se
mit en devoir d’étancher mon sang qui continuait de couler,
et voyant que nos deux mouchoirs n’y pouvaient suffire, il
m’entraîna chez sa mère qui avait un petit jardin près de
là. Cette bonne dame faillit à se trouver mal en me voyant
dans cet état. Mais elle sut conserver des forces pour me
panser, et après avoir bien bassiné ma plaie elle y appliqua
0092 des fleurs de lis macérées dans l’eau-de-vie, vulnéraire
excellent et très usité dans notre pays. Ses larmes et celles
de son fils pénétrèrent mon coeur au point que longtemps je
la regardai comme ma mère et son fils comme mon frère, jusqu’à
ce qu’ayant perdu l’un et l’autre de vue, je les oubliai peu
à peu.

Je gardai le même secret sur cet accident que sur l’autre,
et il m’en est arrivé cent autres de pareille nature en ma
vie, dont je n’ai pas même été tenté de parler dans mes Confessions,
tant j’y cherchais peu l’art de faire valoir le bien que je
sentais dans mon caractère. Non, quand j’ai parlé contre la
vérité qui m’était connue, ce n’a jamais été qu’en choses
indifférentes, et plus, ou par l’embarras de parler ou pour
le plaisir d’écrire que par aucun motif d’intérêt pour moi,
ni d’avantage ou de préjudice d’autrui. Et quiconque lira
mes Confessions impartialement, si jamais cela arrive, sentira
que les aveux que j’y fais sont plus humiliants, plus pénibles
à faire, que ceux d’un mal plus grand mais moins honteux à
dire, et que je n’ai pas dit parce que je ne l’ai pas fait.
0093

Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité
que je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments
de droiture et d’équité que sur la réalité des choses, et
que j’ai plus suivi dans la pratique les directions morales
de ma conscience que les notions abstraites du vrai et du
faux. J’ai souvent débité bien des fables, mais j’ai très
rarement menti. En suivant ces principes j’ai donné sur moi
beaucoup de prise aux autres, mais je n’ai fait tort à qui
que ce fût, et je ne me suis point attribué à moi-même plus
d’avantage qu’il ne m’en était dû. C’est uniquement par là,
ce me semble, que la vérité est une vertu. A tout autre égard
elle n’est pour nous qu’un être métaphysique dont il ne résulte
ni bien ni mal.

Je ne sens pourtant pas mon coeur assez content de ces distinctions
pour me croire tout à fait irrépréhensible. En pesant avec
tant de soin ce que je devais aux autres, ai-je assez examiné
ce que je me devais à moi-même ? S’il faut être juste pour
0094 autrui, il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que
l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité. Quand la
stérilité de ma conversation me forçait d’y suppléer par d’innocentes
fictions j’avais tort, parce qu’il ne faut point, pour amuser
autrui, s’avilir soi-même ; et quand, entraîné par le plaisir
d’écrire, j’ajoutais à des choses réelles des ornements inventés,
j’avais plus de tort encore parce qu’orner la vérité par des
fables c’est en effet la défigurer.

Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j’avais
choisie. Cette devise m’obligeait plus que tout autre homme
à une profession plus étroite de la vérité, et il ne suffisait
pas que je lui sacrifiasse partout mon intérêt et mes penchants,
il fallait lui sacrifier aussi ma faiblesse et mon naturel
timide. Il fallait avoir le courage et la force d’être vrai
toujours, en toute occasion, et qu’il ne sortît jamais ni
fiction ni fable d’une bouche et d’une plume qui s’étaient
particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que j’aurais
dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter sans
cesse tant que j’osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta
0095 mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais
cela m’excuse très mal. Avec une âme faible on peut tout au
plus se garantir du vice, mais c’est être arrogant et téméraire
d’oser professer de grandes vertus.

Voilà des réflexions qui probablement ne me seraient jamais
venues dans l’esprit si l’abbé Rosier ne me les eût suggérées.
Il est bien tard, sans doute, pour en faire usage ; mais il
n’est pas trop tard au moins pour redresser mon erreur et
remettre ma volonté dans la règle : car c’est désormais tout
ce qui dépend de moi. En ceci donc et en toutes choses semblables
la maxime de Solon est applicable à tous les âges, et il n’est
jamais trop tard pour apprendre, même de ses ennemis, à être
sage, vrai, modeste, et à moins présumer de soi.

CINQUIEME PROMENADE
De toutes les habitations où j’ai demeuré (et j’en ai eu de
charmantes), aucune ne m’a rendu si véritablement heureux
et ne m’a laissé de si tendres regrets que l’île de Saint-Pierre
au milieu du lac de Bienne. Cette petite île qu’on appelle
0096 à Neufchâtel l’île de La Motte est bien peu connue, même
en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n’en fait mention.
Cependant elle est très agréable et singulièrement située
pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire ; car
quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée
en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait
un goût si naturel, quoique je ne l’aie trouvé jusqu’ici chez
nul autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques
que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les
bois y bordent l’eau de plus près ; mais elles ne sont pas
moins riantes. S’il y a moins de culture de champs et de vignes,
moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure
naturelle, plus de prairies, d’asiles ombragés de bocages,
des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés.
Comme il n’y a pas sur ces heureux bords de grandes routes
commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par
les voyageurs ; mais qu’il est intéressant pour des contemplatifs
solitaires qui aiment à s’enivrer à loisir des charmes de
0097 la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble
aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé
de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent
de la montagne. Ce beau bassin d’une forme presque ronde enferme
dans son milieu deux petites îles, l’une habitée et cultivée,
d’environ demi-lieue de tour, l’autre plus petite, déserte
et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports
de la terre qu’on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts
que les vagues et les orages font à la grande. C’est ainsi
que la substance du faible est toujours employée au profit
du puissant.

Il n’y a dans l’île qu’une seule maison mais grande, agréable
et commode, qui appartient à l’hôpital de Berne ainsi que
l’île, et où loge un receveur avec sa famille et ses domestiques.
Il y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des
réservoirs pour le poisson. L’île dans sa petitesse est tellement
variée dans ses terrains et ses aspects, qu’elle offre toutes
sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures. On y
trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras
0098 pâturages ombragés de bosquets et bordés d’arbrisseaux
de toute espèce dont le bord des eaux entretient la fraîcheur
; une haute terrasse plantée de deux rangs d’arbres borde
l’île dans sa longueur, et dans le milieu de cette terrasse
on a bâti un joli salon où les habitants des rives voisines
se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les
vendanges.

C’est dans cette île que je me réfugiai après la lapidation
de Motiers. J’en trouvai le séjour si charmant, j’y menais
une vie si convenable à mon humeur que, résolu d’y finir mes
jours, je n’avais d’autre inquiétude sinon qu’on ne me laissât
pas exécuter ce projet qui ne s’accordait pas avec celui de
m’entraîner en Angleterre, dont je sentais déjà les premiers
effets. Dans les pressentiments qui m’inquiétaient j’aurais
voulu qu’on m’eût fait de cet asile une prison perpétuelle,
qu’on m’y eût confiné pour toute ma vie, et qu’en m’ôtant
toute puissance et tout espoir d’en sortir, on m’eût interdit
toute espèce de communication avec la terre ferme de sorte
qu’ignorant tout ce qui se faisait dans le monde j’en eusse
0099 oublié l’existence et qu’on y eût oublié la mienne aussi.

On ne m’a laissé passer guère que deux mois dans cette île,
mais j’y aurais passé deux ans, deux siècles, et toute l’éternité
sans m’y ennuyer un moment, quoique je n’y eusse, avec ma
compagne, d’autre société que celle du receveur, de sa femme
et de ses domestiques, qui tous étaient à la vérité de très
bonnes gens et rien de plus, mais c’était précisément ce qu’il
me fallait. Je compte ces deux mois pour le temps le plus
heureux de ma vie et tellement heureux qu’il m’eût suffi durant
toute mon existence sans laisser naître un seul instant dans
mon âme le désir d’un autre état.

Quel était donc ce bonheur et en quoi consistait sa jouissance
? Je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle
sur la description de la vie que j’y menais. Le précieux farniente
fut la première et la principale de ces jouissances que je
voulus savourer dans toute sa douceur, et tout ce que je fis
durant mon séjour ne fut en effet que l’occupation délicieuse
0100 et nécessaire d’un homme qui s’est dévoué à l’oisiveté.

L’espoir qu’on ne demanderait pas mieux que de me laisser
dans ce séjour isolé où je m’étais enlacé de moi-même, dont
il m’était impossible de sortir sans assistance et sans être
bien aperçu, et où je ne pouvais avoir ni communication ni
correspondance que par le concours des gens qui m’entouraient,
cet espoir, dis-je, me donnait celui d’y finir mes jours plus
tranquillement que je ne les avais passés, et l’idée que j’aurais
le temps de m’y arranger tout à loisir fit que je commençai
par n’y faire aucun arrangement. Transporté là brusquement
seul et nu, j’y fis venir successivement ma gouvernante, mes
livres et mon petit équipage, dont j’eus le plaisir de ne
rien déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles
étaient arrivées, et vivant dans l’habitation où je comptais
achever mes jours comme dans une auberge dont j’aurais dû
partir le lendemain. Toutes choses telles qu’elles étaient,
allaient si bien que vouloir les mieux ranger était y gâter
quelque chose. Un de mes plus grands délices était surtout
0101 de laisser toujours mes livres bien encaissés et de n’avoir
point d’écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaient
de prendre la plume pour y répondre j’empruntais en murmurant
l’écritoire du receveur, et je me hâtais de la rendre dans
la vaine espérance de n’avoir plus besoin de la remprunter.
Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie,
j’emplissais ma chambre de fleurs et de foin ; car j’étais
alors dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle
le docteur d’Ivernois m’avait inspiré un goût qui bientôt
devint passion. Ne voulant plus d’oeuvre de travail il m’en
fallait une d’amusement qui me plût et qui ne me donnât de
peine que celle qu’aime à prendre un paresseux. J’entrepris
de faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes les plantes
de l’île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant
pour m’occuper le reste de mes jours. On dit qu’un Allemand
a fait un livre sur un zeste de citron, j’en aurais fait un
sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur
chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulais
pas laisser un poil d’herbe, pas un atome végétal qui ne fût
amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les
0102 matins après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble,
j’allais une loupe à la main et mon Systema naturae sous le
bras visiter un canton de l’île, que j’avais pour cet effet
divisée en petits carrés dans l’intention de les parcourir
l’un après l’autre en chaque saison. Rien n’est plus singulier
que les ravissements, les extases que j’éprouvais à chaque
observation que je faisais sur la structure et l’organisation
végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification,
dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi.
La distinction des caractères génériques, dont je n’avais
pas auparavant la moindre idée, m’enchantait en les vérifiant
sur les espèces communes, en attendant qu’il s’en offrît à
moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines
de la brunelle, le ressort de celles de l’ortie et de la pariétaire,
l’explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis,
mille petits jeux de la fructification que j’observais pour
la première fois me comblaient de joie, et j’allais demandant
si l’on avait vu les cornes de la brunelle, comme La Fontaine
demandait si l’on avait lu Habacuc. Au bout de deux ou trois
heures je m’en revenais chargé d’une ample moisson, provision
0103 d’amusement pour l’après-dînée au logis, en cas de pluie.
J’employais le reste de la matinée à aller avec le receveur,
sa femme et Thérèse, visiter leurs ouvriers et leur récolte,
mettant le plus souvent la main à l’oeuvre avec eux, et souvent
des Bernois qui me venaient voir m’ont trouvé juché sur de
grands arbres, ceint d’un sac que je remplissais de fruits,
et que je dévalais ensuite à terre avec une corde. L’exercice
que j’avais fait dans la matinée et la bonne humeur qui en
est inséparable me rendaient le repos du dîner très agréable
; mais quand il se prolongeait trop et que le beau temps m’invitait,
je ne pouvais si longtemps attendre ; et pendant qu’on était
encore à table, je m’esquivais et j’allais me jeter seul dans
un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l’eau était
calme, et là, m’étendant tout de mon long dans le bateau les
yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver
lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures,
plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, et qui
sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissaient
pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avais
trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de
0104 la vie. Souvent averti par le baisser du soleil de l’heure
de la retraite je me trouvais si loin de l’île que j’étais
forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la
nuit close. D’autre fois, au lieu de m’écarter en pleine eau
je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l’île dont
les limpides eaux et les ombrages frais m’ont souvent engagé
à m’y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes
était d’aller de la grande à la petite île, d’y débarquer
et d’y passer l’après-dînée, tantôt à des promenades très
circonscrites au milieu des morceaux, des bourdaines, des
persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m’établissant
au sommet d’un tertre sablonneux couvert de gazon, de serpolet,
de fleurs, même d’esparcette et de trèfles qu’on y avait vraisemblablement
semés autrefois, et très propre à loger des lapins qui pouvaient
là multiplier en paix sans rien craindre et sans nuire à rien.
Je donnai cette idée au receveur qui fit venir de Neufchâtel
des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe,
sa femme, une de ses soeurs, Thérèse et moi, les établir dans
la petite île, où ils commençaient à peupler avant mon départ
et où ils auront prospéré sans doute s’ils ont pu soutenir
0105 la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie
fut une fête. Le pilote des Argonautes n’était pas plus fier
que moi menant en triomphe la compagnie et les lapins de la
grande île à la petite, et je notais avec orgueil que la receveuse,
qui redoutait l’eau à l’excès et s’y trouvait toujours mal,
s’embarqua sous ma conduite avec confiance et ne montra nulle
peur durant la traversée.

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation je passais
mon après-midi à parcourir l’île en herborisant à droite et
à gauche, m’asseyant tantôt dans les réduits les plus riants
et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur
les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe
et ravissant coup d’oeil du lac et de ses rivages couronnés
d’un côté par des montagnes prochaines, et de l’autre élargis
en riches et fertiles plaines dans lesquelles la vue s’étendait
jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île
0106 et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la
grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et
l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme
toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse
où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu.
Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé
par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux,
suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait
en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon
existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre
naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité
des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait
l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient
dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et
qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de
m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal
convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort.

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions
encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la
0107 terrasse pour y respirer l’air du lac et la fraîcheur.
On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on
chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage
moderne, et enfin l’on s’allait coucher content de sa journée
et n’en désirant qu’une semblable pour le lendemain.

Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes,
la manière dont j’ai passé mon temps dans cette île durant
le séjour que j’y ai fait. Qu’on me dise à présent ce qu’il
y a là d’assez attrayant pour exciter dans mon coeur des regrets
si vifs, si tendres et si durables qu’au bout de quinze ans
il m’est impossible de songer à cette habitation chérie sans
m’y sentir à chaque fois transporté encore par les élans du
désir.

J’ai remarqué dans les vicissitudes d’une longue vie que les
époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus
vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire
et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion,
quelque vifs qu’ils puissent être ne sont cependant, et par
0108 leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans
la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour
constituer un état, et le bonheur que mon coeur regrette n’est
point composé d’instants fugitifs mais un état simple et permanent,
qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît
le charme au point d’y trouver enfin la suprême félicité.

Toute est dans un flux continuel sur la terre. Rien n’y garde
une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent
aux choses extérieures passent et changent nécessairement
comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles
rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir
qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide
à quoi le coeur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici
bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je
doute qu’il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives
jouissances un instant où le coeur puisse véritablement nous
dire :Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment
peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore
0109 le coeur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque
chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?

Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide
pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être,
sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir
; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours
sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession,
sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance,
de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul
de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir
tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve
peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre
et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de
la vie mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui
ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de
remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île
de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché
dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit
assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d’une
0110 belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur
à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence,
tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.
Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection
est par lui-même un sentiment précieux de contentement et
de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère
et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions
sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire
et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes
agités de passions continuelles connaissent peu cet état,
et ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants
n’en conservent qu’une idée obscure et confuse qui ne leur
en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans
la présente constitution des choses, qu’avides de ces douces
extases ils s’y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins
toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné
qu’on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus
0111 rien faire ici-bas d’utile et de bon pour autrui ni pour
soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines
des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient
ôter.

Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis
par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut
que le coeur soit en paix et qu’aucune passion n’en vienne
troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de
celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets
environnants. Il n’y faut ni un repos absolu ni trop d’agitation,
mais un mouvement uniforme et modéré qui n’ait ni secousses
ni intervalles. Sans mouvement la vie n’est qu’une léthargie.
Si le mouvement est inégal ou trop fort il réveille ; en nous
rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de
la rêverie, et nous arrache d’au-dedans de nous pour nous
remettre à l’instant sous le joug de la fortune et des hommes
et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu
porte à la tristesse. Il offre une image de la mort. Alors
le secours d’une imagination riante est nécessaire et se présente
0112 assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés.
Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au dedans
de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi
plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter
le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer
la surface. Il n’en faut qu’assez pour se souvenir de soi-même
en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se
goûter partout où l’on peut être tranquille, et j’ai souvent
pensé qu’à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet
n’eût frappé ma vue, j’aurais encore pu rêver agréablement.

Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus
agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement
circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m’offrait
que des images riantes, où rien ne me rappelait des souvenirs
attristants, où la société du petit nombre d’habitants était
liante et douce sans être intéressante au point de m’occuper
incessamment ; où je pouvais enfin me livrer tout le jour
sans obstacles et sans soins aux occupations de mon goût,
0113 ou à la plus molle oisiveté. L’occasion sans doute était
belle pour un rêveur qui sachant se nourrir d’agréables chimères
au milieu des objets les plus déplaisants, pouvait s’en rassasier
à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellement
ses sens. En sortant d’une longue et douce rêverie, en me
voyant entouré de verdure, de fleurs, d’oiseaux, et laissant
errer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordaient
une vaste étendue d’eau claire et cristalline, j’assimilais
à mes fictions tous ces aimables objets et me trouvant enfin
ramené par degrés à moi-même et à ce qui m’entourait, je ne
pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités
; tant tout concourait également à me rendre chère la vie
recueillie et solitaire que je menais dans ce beau séjour.
Que ne peut-elle renaître encore ? que ne puis-je aller finir
mes jours dans cette île chérie sans en ressortir jamais,
ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât
le souvenir des calamités de toute espèce qu’ils se plaisent
à rassembler sur moi depuis tant d’années ? Ils seraient bientôt
oubliés pour jamais ; sans doute ils ne m’oublieraient pas
de même, mais que m’importerait, pourvu qu’ils n’eussent aucun
0114 accès pour y venir troubler mon repos ? Délivré de toutes
les passions terrestres qu’engendre le tumulte de la vie sociale,
mon âme s’élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphère,
et commercerait d’avance avec les intelligences célestes dont
elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les
hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile
où ils n’ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m’empêcheront
pas du moins de m’y transporter chaque jour sur les ailes
de l’imagination, et d’y goûter durant quelques heures le
même plaisir que si je l’habitais encore. Ce que j’y ferais
de plus doux serait d’y rêver à mon aise. En rêvant que j’y
suis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à
l’attrait d’une rêverie abstraite et monotone je joins des
images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient
souvent à mes sens dans mes extases, et maintenant plus ma
rêverie est profonde plus elle me les peint vivement. Je suis
souvent plus au milieu d’eux et plus agréablement encore que
quand j’y étais réellement. Le malheur est qu’à mesure que
l’imagination s’attiédit cela vient avec plus de peine et
ne dure pas si longtemps. Hélas, c’est quand on commence à
0115 quitter sa dépouille qu’on en est le plus offusqué !

SIXIEME PROMENADE
Nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne pussions
trouver la cause dans notre coeur, si nous savions bien l’y
chercher. Hier, passant sur le nouveau boulevard pour aller
herboriser le long de la Bièvre du côté de Gentilly, je fis
le crochet à droite en approchant de la barrière d’Enfer,
et m’écartant dans la campagne j’allai par la route de Fontainebleau
gagner les hauteurs qui bordent cette petite rivière. Cette
marche était fort indifférente en elle-même, mais en me rappelant
que j’avais fait plusieurs fois machinalement le même détour,
j’en recherchai la cause en moi-même, et je ne pus m’empêcher
de rire quand je vins à la démêler.

Dans un coin du boulevard, à la sortie de la barrière d’Enfer,
s’établit journellement en été une femme qui vend du fruit,
de la tisane et des petits pains. Cette femme a un petit garçon
fort gentil mais boiteux, qui, clopinant avec ses béquilles,
s’en va d’assez bonne grâce demander l’aumône aux passants.
0116 J’avais fait une espèce de connaissance avec ce petit
bonhomme ; il ne manquait pas chaque fois que je passais de
venir me faire son petit compliment, toujours suivi de ma
petite offrande. Les premières fois je fus charmé de le voir,
je lui donnais de très bon coeur, et je continuai quelque
temps de le faire avec le même plaisir, y joignant même le
plus souvent celui d’exciter et d’écouter son petit babil
que je trouvais agréable. Ce plaisir devenu par degrés habitude
se trouva je ne sais comment transformé dans une espèce de
devoir dont je sentis bientôt la gêne, surtout à cause de
la harangue préliminaire qu’il fallait écouter, et dans laquelle
il ne manquait jamais de m’appeler souvent M. Rousseau pour
montrer qu’il me connaissait bien, ce qui m’apprenait assez
au contraire qu’il ne me connaissait pas plus que ceux qui
l’avaient instruit. Dès lors je passai par là moins volontiers,
et enfin je pris machinalement l’habitude de faire le plus
souvent un détour quand j’approchais de cette traverse.

Voilà ce que je découvris en y réfléchissant, car rien de
tout cela ne s’était offert jusqu’alors distinctement à ma
0117 pensée. Cette observation m’en a rappelé successivement
des multitudes d’autres qui m’ont bien confirmé que les vrais
et premiers motifs de la plupart de mes actions ne me sont
pas aussi clairs à moi-même que je me l’étais longtemps figuré.
Je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur
que le coeur humain puisse goûter ; mais il y a longtemps
que ce bonheur a été mis hors de ma portée, et ce n’est pas
dans un aussi misérable sort que le mien qu’on peut espérer
de placer avec choix et avec fruit une seule action réellement
bonne. Le plus grand soin de ceux qui règlent ma destinée
ayant été que tout ne fût pour moi que fausse et trompeuse
apparence, un motif de vertu n’est jamais qu’un leurre qu’on
me présente pour m’attirer dans le piège où l’on veut m’enlacer.
Je sais cela ; je sais que le seul bien qui soit désormais
en ma puissance est de m’abstenir d’agir de peur de mal faire
sans le vouloir et sans le savoir.

Mais il fut des temps plus heureux où, suivant les mouvements
de mon coeur, je pouvais quelquefois rendre un autre coeur
content, et je me dois l’honorable témoignage que chaque fois
0118 que j’ai pu goûter ce plaisir je l’ai trouvé plus doux
qu’aucun autre. Ce penchant fut vif, vrai, pur ; et rien dans
mon plus secret intérieur ne l’a jamais démenti. Cependant
j’ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits par la
chaîne des devoirs qu’ils entraînaient à leur suite : alors
le plaisir a disparu, et je n’ai plus trouvé dans la continuation
des mêmes soins qui m’avaient d’abord charmé, qu’une gêne
presque insupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoup
de gens recouraient à moi, et jamais dans tous les services
que je pus leur rendre aucun d’eux ne fut éconduit. Mais de
ces premiers bienfaits versés avec effusion de coeur naissaient
des chaînes d’engagements successifs que je n’avais pas prévus
et dont je ne pouvais plus secouer le joug. Mes premiers services
n’étaient aux yeux de ceux qui les recevaient que les erres
de ceux qui les devaient suivre ; et dès que quelque infortuné
avait jeté sur moi le grappin d’un bienfait reçu, c’en était
fait désormais, et ce premier bienfait libre et volontaire
devenait un droit indéfini à tous ceux dont il pouvait avoir
besoin dans la suite, sans que l’impuissance même suffît pour
m’en affranchir. Voilà comment des jouissances très douces
0119 se transformaient pour moi dans la suite en d’onéreux
assujettissements.

Ces chaînes cependant ne me parurent pas très pesantes tant
qu’ignoré du public je vécus dans l’obscurité. Mais quand
une fois ma personne fut affichée par mes écrits, faute grave
sans doute, mais plus qu’expiée par mes malheurs, dès lors
je devins le bureau général d’adresse de tous les souffreteux
ou soi-disant tels, de tous les aventuriers qui cherchaient
des dupes, de tous ceux qui sous prétexte du grand crédit
qu’ils feignaient de m’attribuer voulaient s’emparer de moi
de manière ou d’autre. C’est alors que j’eus lieu de connaître
que tous les penchants de la nature sans excepter la bienfaisance
elle-même, portés ou suivis dans la société sans prudence
et sans choix, changent de nature et deviennent souvent aussi
nuisibles qu’ils étaient utiles dans leur première direction.
Tant de cruelles expériences changèrent peu à peu mes premières
dispositions, ou plutôt les renfermant enfin dans leurs véritables
bornes, elles m’apprirent à suivre moins aveuglément mon penchant
à bien faire, lorsqu’il ne servait qu’à favoriser la méchanceté
0120 d’autrui.

Mais je n’ai point regret à ces mêmes expériences, puisqu’elles
m’ont procuré par la réflexion de nouvelles lumières sur la
connaissance de moi-même et sur les vrais motifs de ma conduite
en mille circonstances sur lesquelles je me suis si souvent
fait illusion. J’ai vu que pour bien faire avec plaisir il
fallait que j’agisse librement, sans contrainte, et que pour
m’ôter toute la douceur d’une bonne oeuvre il suffisait qu’elle
devînt un devoir pour moi. Dès lors le poids de l’obligation
me fait un fardeau des plus douces jouissances et, comme je
l’ai dit dans l’Emile, à ce que je crois, j’eusse été chez
les Turcs un mauvais mari à l’heure où le cri public les appelle
à remplir les devoirs de leur état.

Voilà ce qui modifie beaucoup l’opinion que j’eus longtemps
de ma propre vertu ; car il n’y en a point à suivre ses penchants,
et à se donner, quand ils nous y portent, le plaisir de bien
faire. Mais elle consiste à les vaincre quand le devoir le
commande, pour faire ce qu’il nous prescrit, et voilà ce que
0121 j’ai su moins faire qu’homme du monde. Né sensible et
bon, portant la pitié jusqu’à la faiblesse, et me sentant
exalter l’âme par tout ce qui tient à la générosité, je fus
humain, bienfaisant, secourable, par goût, par passion même,
tant qu’on n’intéressa que mon coeur ; j’eusse été le meilleur
et le plus clément des hommes si j’en avais été le plus puissant,
et pour éteindre en moi tout désir de vengeance il m’eût suffi
de pouvoir me venger. J’aurais même été juste sans peine contre
mon propre intérêt, mais contre celui des personnes qui m’étaient
chères je n’aurais pu me résoudre à l’être. Dès que mon devoir
et mon coeur étaient en contradiction le premier eut rarement
la victoire, à moins qu’il ne fallût seulement que m’abstenir
; alors j’étais fort le plus souvent, mais agir contre mon
penchant me fut toujours impossible. Que ce soient les hommes,
le devoir, ou même la nécessité qui commandent, quand mon
coeur se tait, ma volonté reste sourde, et je ne saurais obéir.
Je vois le mal qui me menace et je le laisse arriver plutôt
que de m’agiter pour le prévenir. Je commence quelquefois
avec effort, mais cet effort me lasse et m’épuise bien vite
; je ne saurais continuer. En toute chose imaginable ce que
0122 je ne fais pas avec plaisir m’est bientôt impossible à
faire.

Il y a plus. La contrainte d’accord avec mon désir suffit
pour l’anéantir, et le changer en répugnance, en aversion
même, pour peu qu’elle agisse trop fortement, et voilà ce
qui me rend pénible la bonne oeuvre qu’on exige et que je
faisais de moi-même lorsqu’on ne l’exigeait pas. Un bienfait
purement gratuit est certainement une oeuvre que j’aime à
faire. Mais quand celui qui l’a reçu s’en fait un titre pour
en exiger la continuation sous peine de sa haine, quand il
me fait une loi d’être à jamais son bienfaiteur pour avoir
d’abord pris plaisir à l’être, dès lors la gêne commence et
le plaisir s’évanouit. Ce que je fais alors quand je cède
est faiblesse et mauvaise honte, mais la bonne volonté n’y
est plus, et loin que je m’en applaudisse en moi-même, je
me reproche en ma conscience de bien faire à contre-coeur.

Je sais qu’il y a une espèce de contrat et même le plus saint
0123 de tous entre le bienfaiteur et l’obligé. C’est une sorte
de société qu’ils forment l’un avec l’autre, plus étroite
que celle qui unit les hommes en général, et si l’obligé s’engage
tacitement à la reconnaissance, le bienfaiteur s’engage de
même à conserver à l’autre, tant qu’il ne s’en rendra pas
indigne, la même bonne volonté qu’il vient de lui témoigner,
et à lui en renouveler les actes toutes les fois qu’il le
pourra et qu’il en sera requis. Ce ne sont pas là des conditions
expresses, mais ce sont des effets naturels de la relation
qui vient de s’établir entre eux. Celui qui la première fois
refuse un service gratuit qu’on lui demande ne donne aucun
droit de se plaindre à celui qu’il a refusé ; mais celui qui
dans un cas semblable refuse au même la même grâce qu’il lui
accorda ci-devant frustre une espérance qu’il l’a autorisé
à concevoir ; il trompe et dément une attente qu’il a fait
naître. On sent dans ce refus je ne sais quoi d’injuste et
de plus dur que dans l’autre ; mais il n’en est pas moins
l’effet d’une indépendance que le coeur aime, et à laquelle
il ne renonce pas sans effort. Quand je paye une dette c’est
un devoir que je remplis ; quand je fais un don c’est un plaisir
0124 que je me donne. Or le plaisir de remplir ses devoirs
est de ceux que la seule habitude de la vertu fait naître
: ceux qui nous viennent immédiatement de la nature ne s’élèvent
pas si haut que cela.

Après tant de tristes expériences j’ai appris à prévoir de
loin les conséquences de mes premiers mouvements suivis, et
je me suis souvent abstenu d’une bonne oeuvre que j’avais
le désir et le pouvoir de faire, effrayé de l’assujettissement
auquel dans la suite je m’allais soumettre si je m’y livrais
inconsidérément. Je n’ai pas toujours senti cette crainte,
au contraire dans ma jeunesse je m’attachais par mes propres
bienfaits, et j’ai souvent éprouvé de même que ceux que j’obligeais
s’affectionnaient à moi par reconnaissance encore plus que
par intérêt. Mais les choses ont bien changé de face à cet
égard comme à tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé.
J’ai vécu dès lors dans une génération nouvelle qui ne ressemblait
point à la première, et mes propres sentiments pour les autres
ont souffert des changements que j’ai trouvés dans les leurs.
Les mêmes gens que j’ai vus successivement dans ces deux générations
0125 si différentes se sont pour ainsi dire assimilés successivement
à l’une et à l’autre. De vrais et francs qu’ils étaient d’abord,
devenus ce qu’ils sont, ils ont fait comme tous les autres
; et par cela seul que les temps sont changés, les hommes
ont changé comme eux. Eh ! comment pourrais-je garder les
mêmes sentiments pour ceux en qui je trouve le contraire de
ce qui les fit naître. Je ne les hais point, parce que je
ne saurais haïr ; mais je ne puis me défendre du mépris qu’ils
méritent ni m’abstenir de le leur témoigner.

Peut-être, sans m’en apercevoir, ai-je changé moi-même plus
qu’il n’aurait fallu. Quel naturel résisterait sans s’altérer
à une situation pareille à la mienne ? Convaincu par vingt
ans d’expérience que tout ce que la nature a mis d’heureuses
dispositions dans mon coeur est tourné par ma destinée et
par ceux qui en disposent au préjudice de moi-même ou d’autrui,
je ne puis plus regarder une bonne oeuvre qu’on me présente
à faire que comme un piège qu’on me tend et sous lequel est
caché quelque mal. Je sais que, quel que soit l’effet de l’oeuvre,
je n’en aurai pas moins le mérite de ma bonne intention. Oui,
0126 ce mérite y est toujours sans doute, mais le charme intérieur
n’y est plus, et sitôt que ce stimulant me manque, je ne sens
qu’indifférence et glace au-dedans de moi, et sûr qu’au lieu
de faire une action vraiment utile je ne fais qu’un acte de
dupe, l’indignation de l’amour-propre jointe au désaveu de
la raison ne m’inspire que répugnance et résistance, où j’eusse
été plein d’ardeur et de zèle dans mon état naturel.

Il est des sortes d’adversités qui élèvent et renforcent l’âme,
mais il en est qui l’abattent et la tuent ; telle est celle
dont je suis la proie. Pour peu qu’il y eût eu quelque mauvais
levain dans la mienne elle l’eût fait fermenter à l’excès,
elle m’eût rendu frénétique ; mais elle ne m’a rendu que nul.
Hors d’état de bien faire et pour moi-même et pour autrui,
je m’abstiens d’agir ; et cet état, qui n’est innocent que
parce qu’il est forcé, me fait trouver une sorte de douceur
à me livrer pleinement sans reproche à mon penchant naturel.
Je vais trop loin sans doute, puisque j’évite les occasions
d’agir, même où je ne vois que du bien à faire. Mais certain
qu’on ne me laisse pas voir les choses comme elles sont, je
0127 m’abstiens de juger sur les apparences qu’on leur donne,
et de quelque leurre qu’on couvre les motifs d’agir, il suffit
que ces motifs soient laissés à ma portée pour que je sois
sûr qu’ils sont trompeurs.

Ma destinée semble avoir tendu dès mon enfance le premier
piège qui m’a rendu longtemps si facile à tomber dans tous
les autres. Je suis né le plus confiant des hommes et durant
quarante ans entiers jamais cette confiance ne fut trompée
une seule fois. Tombé tout d’un coup dans un autre ordre de
gens et de choses j’ai donné dans mille embûches sans jamais
en apercevoir aucune, et vingt ans d’expérience ont à peine
suffi pour m’éclairer sur mon sort. Une fois convaincu qu’il
n’y a que mensonge et fausseté dans les démonstrations grimacières
qu’on me prodigue, j’ai passé rapidement à l’autre extrémité
: car quand on est une fois sorti de son naturel, il n’y a
plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté
des hommes, et ma volonté concourant avec la leur à cet égard
me tient encore plus éloigné d’eux que ne font toutes leurs
machines.
0128
Ils ont beau faire : cette répugnance ne peut jamais aller
jusqu’à l’aversion. En pensant à la dépendance où ils se sont
mis de moi pour me tenir dans la leur ils me font une pitié
réelle. Si je ne suis malheureux ils le sont eux-mêmes, et
chaque fois que je rentre en moi je les trouve toujours à
plaindre. L’orgueil peut-être se mêle encore à ces jugements,
je me sens trop au-dessus d’eux pour les haïr. Ils peuvent
m’intéresser tout au plus jusqu’au mépris, mais jamais jusqu’à
la haine : enfin je m’aime trop moi-même pour pouvoir haïr
qui que ce soit. Ce serait resserrer, comprimer mon existence,
et je voudrais plutôt l’étendre sur tout l’univers.

J’aime mieux les fuir que les haïr. Leur aspect frappe mes
sens, et par eux mon coeur d’impressions que mille regards
cruels me rendent pénibles ; mais le malaise cesse aussitôt
que l’objet qui le cause a disparu. Je m’occupe d’eux, et
bien malgré moi par leur présence, mais jamais par leur souvenir.
Quand je ne les vois plus, ils sont pour moi comme s’ils n’existaient
point.
0129
Ils ne me sont même indifférents qu’en ce qui se rapporte
à moi ; car dans leurs rapports entre eux ils peuvent encore
m’intéresser et m’émouvoir comme les personnages d’un drame
que je verrais représenter. Il faudrait que mon être moral
fût anéanti pour que la justice me devînt indifférente. Le
spectacle de l’injustice et de la méchanceté me fait encore
bouillir le sang de colère ; les actes de vertu où je ne vois
ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir
de joie et m’arrachent encore de douces larmes. Mais il faut
que je les voie et les apprécie moi-même ; car après ma propre
histoire il faudrait que je fusse insensé pour adopter sur
quoi que ce fût le jugement des hommes, et pour croire aucune
chose sur la foi d’autrui.

Si ma figure et mes traits étaient aussi parfaitement inconnus
aux hommes que le sont mon caractère et mon naturel, je vivrais
encore sans peine au milieu d’eux ; leur société même pourrait
me plaire tant que je leur serais parfaitement étranger. Livré
sans contrainte à mes inclinations naturelles, je les aimerais
0130 encore s’ils ne s’occupaient jamais de moi. J’exercerais
sur eux une bienveillance universelle et parfaitement désintéressée
: mais sans former jamais d’attachement particulier, et sans
porter le joug d’aucun devoir, je ferais envers eux librement
et de moi-même, tout ce qu’ils ont tant de peine à faire incités
par leur amour-propre et contraints par toutes leurs lois.

Si j’étais resté libre, obscur, isolé, comme j’étais fait
pour l’être, je n’aurais fait que du bien : car je n’ai dans
le coeur le germe d’aucune passion nuisible. Si j’eusse été
invisible et tout-puissant comme Dieu, j’aurais été bienfaisant
et bon comme lui. C’est la force et la liberté qui font les
excellents hommes. La faiblesse et l’esclavage n’ont fait
jamais que des méchants. Si j’eusse été possesseur de l’anneau
de Gygès, il m’eût tiré de la dépendance des hommes et les
eût mis dans la mienne. Je me suis souvent demandé, dans mes
châteaux en Espagne, quel usage j’aurais fait de cet anneau
; car c’est bien là que la tentation d’abuser doit être près
du pouvoir. Maître de contenter mes désirs, pouvant tout sans
0131 pouvoir être trompé par personne, qu’aurais-je pu désirer
avec quelque suite ? Une seule chose : c’eût été de voir tous
les coeurs contents. L’aspect de la félicité publique eût
pu seul toucher mon coeur d’un sentiment permanent, et l’ardent
désir d’y concourir eût été ma plus constante passion. Toujours
juste sans partialité et toujours bon sans faiblesse, je me
serais également garanti des méfiances aveugles et des haines
implacables ; parce que, voyant les hommes tels qu’ils sont
et lisant aisément au fond de leurs coeurs, j’en aurais peu
trouvé d’assez aimables pour mériter toutes mes affections,
peu d’assez odieux pour mériter toute ma haine, et que leur
méchanceté même m’eût disposé à les plaindre par la connaissance
certaine du mal qu’ils se font à eux-mêmes en voulant en faire
à autrui. Peut-être aurais-je eu dans des moments de gaieté
l’enfantillage d’opérer quelquefois des prodiges : mais parfaitement
désintéressé pour moi-même et n’ayant pour loi que mes inclinations
naturelles, sur quelques actes de justice sévère j’en aurais
fait mille de clémence et d’équité. Ministre de la Providence
et dispensateur de ses lois selon mon pouvoir, j’aurais fait
des miracles plus sages et plus utiles que ceux de la légende
0132 dorée et du tombeau de saint Médard.

Il n’y a qu’un seul point sur lequel la faculté de pénétrer
partout invisible m’eût pu faire chercher des tentations auxquelles
j’aurais mal résisté, et une fois entré dans ces voies d’égarement
où n’eussé-je point été conduit par elles ? Ce serait bien
mal connaître la nature et moi-même que de me flatter que
ces facilités ne m’auraient point séduit, ou que la raison
m’aurait arrêté dans cette fatale pente. Sûr de moi sur tout
autre article, j’étais perdu par celui-là seul. Celui que
sa puissance met au-dessus de l’homme doit être au-dessus
des faiblesses de l’humanité, sans quoi cet excès de force
ne servira qu’à le mettre en effet au-dessous des autres et
de ce qu’il eût été lui-même s’il fût resté leur égal.

Tout bien considéré, je crois que je ferai mieux de jeter
mon anneau magique avant qu’il m’ait fait faire quelque sottise.
Si les hommes s’obstinent à me voir tout autre que je ne suis
et que mon aspect irrite leur injustice, pour leur ôter cette
vue il faut les fuir, mais non pas m’éclipser au milieu d’eux.
0133 C’est à eux de se cacher devant moi, de me dérober leurs
manoeuvres, de fuir la lumière du jour, de s’enfoncer en terre
comme des taupes. Pour moi qu’ils me voient s’ils peuvent,
tant mieux, mais cela leur est impossible ; ils ne verront
jamais à ma place que le Jean-Jacques qu’ils se sont fait
et qu’ils ont fait selon leur coeur, pour le haïr à leur aise.
J’aurais donc tort de m’affecter de la façon dont ils me voient
: je n’y dois prendre aucun intérêt véritable, car ce n’est
pas moi qu’ils voient ainsi.

Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est
que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile
où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant
me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires
à qui veut vivre avec les hommes. Tant que j’agis librement
je suis bon et je ne fais que du bien ; mais sitôt que je
sens le joug, soit de la nécessité soit des hommes, je deviens
rebelle ou plutôt rétif, alors je suis nul. Lorsqu’il faut
faire le contraire de ma volonté, je ne le fais point, quoi
qu’il arrive ; je ne fais pas non plus ma volonté même, parce
0134 que je suis faible. Je m’abstiens d’agir : car toute ma
faiblesse est pour l’action, toute ma force est négative,
et tous mes péchés sont d’omission, rarement de commission.
Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistât à faire
ce qu’il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut
pas, et voilà celle que j’ai toujours réclamée, souvent conservée,
et par qui j’ai été le plus en scandale à mes contemporains.
Car pour eux, actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté
dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu
qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils
dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire
ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander.
Leur tort n’a donc pas été de m’écarter de la société comme
un membre inutile, mais de m’en proscrire comme un membre
pernicieux : car j’ai très peu fait de bien, je l’avoue, mais
pour du mal, il n’en est entré dans ma volonté de ma vie,
et je doute qu’il y ait aucun homme au monde qui en ait réellement
moins fait que moi.

SEPTIEME PROMENADE
0135 Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé, et
déjà je sens qu’il touche à sa fin. Un autre amusement lui
succède, m’absorbe, et m’ôte même le temps de rêver. Je m’y
livre avec un engouement qui tient de l’extravagance et qui
me fait rire moi-même quand j’y réfléchis ; mais je ne m’y
livre pas moins, parce que dans la situation où me voilà,
je n’ai plus d’autre règle de conduite que de suivre en tout
mon penchant sans contrainte. Je ne peux rien à mon sort,
je n’ai que des inclinations innocentes, et tous les jugements
des hommes étant désormais nuls pour moi, la sagesse même
veut qu’en ce qui reste à ma portée je fasse tout ce qui me
flatte, soit en public soit à part moi, sans autre règle que
ma fantaisie, et sans autre mesure que le peu de force qui
m’est resté. Me voilà donc à mon foin pour toute nourriture,
et à la botanique pour toute occupation. Déjà vieux j’en avais
pris la première teinture en Suisse auprès du docteur d’Ivernois,
et j’avais herborisé assez heureusement durant mes voyages
pour prendre une connaissance passable du règne végétal. Mais
devenu plus que sexagénaire et sédentaire à Paris, les forces
commençant à me manquer pour les grandes herborisations, et
0136 d’ailleurs assez livré à ma copie de musique pour n’avoir
pas besoin d’autre occupation, j’avais abandonné cet amusement
qui ne m’était plus nécessaire ; j’avais vendu mon herbier,
j’avais vendu mes livres, content de revoir quelquefois les
plantes communes que je trouvais autour de Paris dans mes
promenades. Durant cet intervalle, le peu que je savais s’est
presque entièrement effacé de ma mémoire, et bien plus rapidement
qu’il ne s’y était gravé.

Tout d’un coup, âgé de soixante-cinq ans passés, privé du
peu de mémoire que j’avais et des forces qui me restaient
pour courir la campagne, sans guide, sans livres, sans jardin,
sans herbier, me voilà repris de cette folie, mais avec plus
d’ardeur encore que je n’en eus en m’y livrant la première
fois ; me voilà sérieusement occupé du sage projet d’apprendre
par coeur tout le Regnum vegetabile de Murray et de connaître
toutes les plantes connues sur la terre. Hors d’état de racheter
des livres de botanique je me suis mis en devoir de transcrire
ceux qu’on m’a prêtés, et résolu de refaire un herbier plus
riche que le premier, en attendant que j’y mette toutes les
0137 plantes de la mer et des Alpes et de tous les arbres des
Indes, je commence toujours à bon compte par le mouron, le
cerfeuil, la bourrache et le séneçon ; j’herborise savamment
sur la cage de mes oiseaux et à chaque nouveau brin d’herbe
que je rencontre, je me dis avec satisfaction : voilà toujours
une plante de plus.

Je ne cherche pas à justifier le parti que je prends de suivre
cette fantaisie ; je la trouve très raisonnable, persuadé
que dans la position où je suis me livrer aux amusements qui
me flattent est une grande sagesse, et même grande vertu :
c’est le moyen de ne laisser germer dans mon coeur aucun levain
de vengeance ou de haine, et pour trouver encore dans ma destinée
du goût à quelque amusement, il faut assurément avoir un naturel
bien épuisé de toutes passions irascibles. C’est me venger
de mes persécuteurs à ma manière, je ne saurais les punir
plus cruellement que d’être heureux malgré eux.

Oui, sans doute, la raison me permet, me prescrit même de
me livrer à tout penchant qui m’attire et que rien ne m’empêche
0138 de suivre ; mais elle ne m’apprend pas pourquoi ce penchant
m’attire, et quel attrait je puis trouver à une vaine étude
faite sans profit, sans progrès, et qui, vieux radoteur déjà
caduc et pesant, sans facilité, sans mémoire, me ramène aux
exercices de la jeunesse et aux leçons d’un écolier. Or c’est
une bizarrerie que je voudrais m’expliquer ; il me semble
que, bien éclaircie, elle pourrait jeter quelque nouveau jour
sur cette connaissance de moi-même à l’acquisition de laquelle
j’ai consacré mes derniers loisirs.

J’ai pensé quelquefois assez profondément ; mais rarement
avec plaisir, presque toujours contre mon gré et comme par
force : la rêverie me délasse et m’amuse, la réflexion me
fatigue et m’attriste ; penser fut toujours pour moi une occupation
pénible et sans charme. Quelquefois mes rêveries finissent
par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent
par la rêverie, et durant ces égarements mon âme erre et plane
dans l’univers sur les ailes de l’imagination, dans des extases
qui passent toute autre jouissance.

0139 Tant que je goûtai celle-là dans toute sa pureté toute
autre occupation me fut toujours insipide. Mais quand une
fois, jeté dans la carrière littéraire par des impulsions
étrangères, je sentis la fatigue du travail d’esprit et l’importunité
d’une célébrité malheureuse, je sentis en même temps languir
et s’attiédir mes douces rêveries, et bientôt forcé de m’occuper
malgré moi de ma triste situation, je ne pus plus retrouver
que bien rarement ces chères extases qui durant cinquante
ans m’avaient tenu lieu de fortune et de gloire, et sans autre
dépense que celle du temps, m’avaient rendu dans l’oisiveté
le plus heureux des mortels.

J’avais même à craindre dans mes rêveries que mon imagination
effarouchée par mes malheurs ne tournât enfin de ce côté son
activité, et que le continuel sentiment de mes peines me resserrant
le coeur par degrés ne m’accablât enfin de leur poids. Dans
cet état, un instinct qui m’est naturel me faisant fuir toute
idée attristante imposa silence à mon imagination, et fixant
mon attention sur les objets qui m’environnaient me fit pour
la première fois détailler le spectacle de la nature, que
0140 je n’avais guère contemplé jusqu’alors qu’en masse et
dans son ensemble.

Les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure et
le vêtement de la terre. Rien n’est si triste que l’aspect
d’une campagne nue et pelée qui n’étale aux yeux que des pierres,
du limon et des sables. Mais vivifiée par la nature et revêtue
de sa robe de noces au milieu du cours des eaux et du chant
des oiseaux, la terre offre à l’homme dans l’harmonie des
trois règnes un spectacle plein de vie, d’intérêt et de charme,
le seul spectacle au monde dont ses yeux et son coeur ne se
lassent jamais.

Plus un contemplateur a l’âme sensible plus il se livre aux
extases qu’excite en lui cet accord. Une rêverie douce et
profonde s’empare alors de ses sens, et il se perd avec une
délicieuse ivresse dans l’immensité de ce beau système avec
lequel il se sent identifié. Alors tous les objets particuliers
lui échappent ; il ne voit et ne sent rien que dans le tout.
Il faut que quelque circonstance particulière resserre ses
0141 idées et circonscrive son imagination pour qu’il puisse
observer par parties cet univers qu’il s’efforçait d’embrasser.

C’est ce qui m’arriva naturellement quand mon coeur resserré
par la détresse rapprochait et concentrait tous ses mouvements
autour de lui pour conserver ce reste de chaleur prêt à s’évaporer
et s’éteindre dans l’abattement où je tombais par degrés.
J’errais nonchalamment dans les bois et dans les montagnes,
n’osant penser de peur d’attiser mes douleurs. Mon imagination
qui se refuse aux objets de peine laissait mes sens se livrer
aux impressions légères mais douces des objets environnants.
Mes yeux se promenaient sans cesse de l’un à l’autre, et il
n’était pas possible que dans une variété si grande il ne
s’en trouvât qui les fixaient davantage et les arrêtaient
plus longtemps.

Je pris goût à cette récréation des yeux, qui dans l’infortune
repose, amuse, distrait l’esprit et suspend le sentiment des
peines. La nature des objets aide beaucoup à cette diversion
0142 et la rend plus séduisante. Les odeurs suaves, les vives
couleurs, les plus élégantes formes semblent se disputer à
l’envi le droit de fixer notre attention. Il ne faut qu’aimer
le plaisir pour se livrer à des sensations si douces, et si
cet effet n’a pas lieu sur tous ceux qui en sont frappés,
c’est dans les uns faute de sensibilité naturelle, et dans
la plupart que leur esprit, trop occupé d’autres idées, ne
se livre qu’à la dérobée aux objets qui frappent leurs sens.

Une autre chose contribue encore à éloigner du règne végétal
l’attention des gens de goût ; c’est l’habitude de ne chercher
dans les plantes que des drogues et des remèdes. Théophraste
s’y était pris autrement, et l’on peut regarder ce philosophe
comme le seul botaniste de l’antiquité : aussi n’est-il presque
point connu parmi nous ; mais grâce à un certain Dioscoride,
grand compilateur de recettes, et à ses commentateurs, la
médecine s’est tellement emparée des plantes transformées
en simples qu’on n’y voit que ce qu’on n’y voit point, savoir
les prétendues vertus qu’il plaît au tiers et au quart de
0143 leur attribuer. On ne conçoit pas que l’organisation végétale
puisse par elle-même mériter quelque attention ; des gens
qui passent leur vie à arranger savamment des coquilles se
moquent de la botanique comme d’une étude inutile quand on
n’y joint pas, comme ils disent, celle des propriétés, c’est-à-dire
quand on n’abandonne pas l’observation de la nature qui ne
ment point et qui ne nous dit rien de tout cela, pour se livrer
uniquement à l’autorité des hommes qui sont menteurs et qui
nous affirment beaucoup de choses qu’il faut croire sur leur
parole, fondée elle-même le plus souvent sur l’autorité d’autrui.
Arrêtez-vous dans une prairie émaillée à examiner successivement
les fleurs dont elle brille, ceux qui vous verront faire,
vous prenant pour un frater, vous demanderont des herbes,
pour guérir la rogne des enfants, la gale des hommes ou la
morve des chevaux. Ce dégoûtant préjugé est détruit en partie
dans les autres pays et surtout en Angleterre grâce à Linnaeus
qui a un peu tiré la botanique des écoles de pharmacie pour
la rendre à l’histoire naturelle et aux usages économiques
; mais en France où cette étude a moins pénétré chez les gens
du monde, on est resté sur ce point tellement barbare qu’un
0144 bel esprit de Paris voyant à Londres un jardin de curieux
plein d’arbres et de plantes rares s’écria pour tout éloge
: ´ Voilà un fort beau jardin d’apothicaire ! ª A ce compte
le premier apothicaire fut Adam. Car il n’est pas aisé d’imaginer
un jardin mieux assorti de plantes que celui d’Eden.

Ces idées médicinales ne sont assurément guère propres à rendre
agréable l’étude de la botanique, elles flétrissent l’émail
des prés, l’éclat des fleurs, dessèchent la fraîcheur des
bocages, rendent la verdure et les ombrages insipides et dégoûtants
; toutes ces structures charmantes et gracieuses intéressent
fort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortier,
et l’on n’ira pas chercher des guirlandes pour les bergères
parmi des herbes pour les lavements.

Toute cette pharmacie ne souillait point mes images champêtres
; rien n’en était plus éloigné que des tisanes et des emplâtres.
J’ai souvent pensé en regardant de près les champs, les vergers,
les bois et leurs nombreux habitants, que le règne végétal
était un magasin d’aliments donnés par la nature à l’homme
0145 et aux animaux. Mais jamais il ne m’est venu à l’esprit
d’y chercher des drogues et des remèdes. Je ne vois rien dans
ses diverses productions qui m’indique un pareil usage, et
elle nous aurait montré le choix si elle nous l’avait prescrit,
comme elle a fait pour les comestibles. Je sens même que le
plaisir que je prends à parcourir les bocages serait empoisonné
par le sentiment des infirmités humaines s’il me laissait
penser à la fièvre, à la pierre, à la goutte, et au mal caduc.
Du reste je ne disputerai point aux végétaux les grandes vertus
qu’on leur attribue ; je dirai seulement qu’en supposant ces
vertus réelles c’est malice pure aux malades de continuer
à l’être ; car de tant de maladies que les hommes se donnent
il n’y en a pas une seule dont vingt sortes d’herbes ne guérissent
radicalement.

Ces tournures d’esprit qui rapportent toujours tout à notre
intérêt matériel, qui font chercher partout du profit ou des
remèdes, et qui feraient regarder avec indifférence toute
la nature si l’on se portait toujours bien, n’ont jamais été
les miennes. Je me sens là-dessus tout à rebours des autres
0146 hommes : tout ce qui tient au sentiment de mes besoins
attriste et gâte mes pensées, et jamais je n’ai trouvé de
vrai charme aux plaisirs de l’esprit qu’en perdant tout à
fait de vue l’intérêt de mon corps. Ainsi quand même je croirais
à la médecine, et quand même ses remèdes seraient agréables,
je ne trouverais jamais à m’en occuper ces délices que donne
une contemplation pure et désintéressée, et mon âme ne saurait
s’exalter et planer sur la nature, tant que je la sens tenir
aux liens de mon corps. D’ailleurs, sans avoir eu jamais grande
confiance à la médecine j’en ai eu beaucoup à des médecins
que j’estimais, que j’aimais, et à qui je laissais gouverner
ma carcasse avec pleine autorité. Quinze ans d’expérience
m’ont instruit à mes dépens ; rentré maintenant sous les seules
lois de la nature, j’ai repris par elle ma première santé.
Quand les médecins n’auraient point contre moi d’autres griefs,
qui pourrait s’étonner de leur haine ? Je suis la preuve vivante
de la vanité de leur art et de l’inutilité de leurs soins.

Non, rien de personnel, rien qui tienne à l’intérêt de mon
0147 corps ne peut occuper vraiment mon âme. Je ne médite,
je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m’oublie
moi-même. Je sens des extases, des ravissements inexprimables
à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier
avec la nature entière. Tant que les hommes furent mes frères,
je me faisais des projets de félicité terrestre ; ces projets
étant toujours relatifs au tout, je ne pouvais être heureux
que de la félicité publique, et jamais l’idée d’un bonheur
particulier n’a touché mon coeur que quand j’ai vu mes frères
ne chercher le leur que dans ma misère. Alors pour ne les
pas haïr il a bien fallu les fuir ; alors me réfugiant chez
la mère commune j’ai cherché dans ses bras à me soustraire
aux atteintes de ses enfants, je suis devenu solitaire, ou,
comme ils disent, insociable et misanthrope, parce que la
plus sauvage solitude me paraît préférable à la société des
méchants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine.

Forcé de m’abstenir de penser, de peur de penser à mes malheurs
malgré moi ; forcé de contenir les restes d’une imagination
0148 riante mais languissante, que tant d’angoisses pourraient
effaroucher à la fin ; forcé de tâcher d’oublier les hommes,
qui m’accablent d’ignominies et d’outrages, de peur que l’indignation
ne m’aigrît enfin contre eux, je ne puis cependant me concentrer
tout entier en moi-même, parce que mon âme expansive cherche
malgré que j’en aie à étendre ses sentiments et son existence
sur d’autres êtres, et je ne puis plus comme autrefois me
jeter tête baissée dans ce vaste océan de la nature, parce
que mes facultés affaiblies et relâchées ne trouvent plus
d’objets assez déterminés, assez fixes, assez à ma portée
pour s’y attacher fortement, et que je ne me sens plus assez
de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases.
Mes idées ne sont presque plus que des sensations, et la sphère
de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatement
entouré.

Fuyant les hommes, cherchant la solitude, n’imaginant plus,
pensant encore moins, et cependant doué d’un tempérament vif
qui m’éloigne de l’apathie languissante et mélancolique, je
commençai de m’occuper de tout ce qui m’entourait et par un
0149 instinct fort naturel je donnai la préférence aux objets
les plus agréables. Le règne minéral n’a rien en soi d’aimable
et d’attrayant ; ses richesses enfermées dans le sein de la
terre semblent avoir été éloignées des regards des hommes
pour ne pas tenter leur cupidité. Elles sont là comme en réserve
pour servir un jour de supplément aux véritables richesses
qui sont plus à sa portée et dont il perd le goût à mesure
qu’il se corrompt. Alors il faut qu’il appelle l’industrie,
la peine et le travail au secours de ses misères ; il fouille
les entrailles de la terre, il va chercher dans son centre
aux risques de sa vie et aux dépens de sa santé des biens
imaginaires à la place des biens réels qu’elle lui offrait
d’elle-même quand il savait en jouir. Il fuit le soleil et
le jour qu’il n’est plus digne de voir ; il s’enterre tout
vivant et fait bien, ne méritant plus de vivre à la lumière
du jour. Là, des carrières, des gouffres, des forges, des
fourneaux, un appareil d’enclumes, de marteaux, de fumée et
de feu, succèdent aux douces images des travaux champêtres.
Les visages hâves des malheureux qui languissent dans les
infectes vapeurs des mines, de noirs forgerons, de hideux
0150 cyclopes, sont le spectacle que l’appareil des mines substitue,
au sein de la terre, à celui de la verdure et des fleurs,
du ciel azuré, des bergers amoureux et des laboureurs robustes,
sur sa surface.

Il est aisé, je l’avoue, d’aller ramassant du sable et des
pierres, d’en remplir ses poches et son cabinet et de se donner
avec cela les airs d’un naturaliste : mais ceux qui s’attachent
et se bornent à ces sortes de collections sont pour l’ordinaire
de riches ignorants qui ne cherchent à cela que le plaisir
de l’étalage. Pour profiter dans l’étude des minéraux, il
faut être chimiste et physicien ; il faut faire des expériences
pénibles et coûteuses, travailler dans des laboratoires, dépenser
beaucoup d’argent et de temps parmi le charbon, les creusets,
les fourneaux, les cornues, dans la fumée et les vapeurs étouffantes,
toujours au risque de sa vie et souvent aux dépens de sa santé.
De tout ce triste et fatigant travail résulte pour l’ordinaire
beaucoup moins de savoir que d’orgueil, et où est le plus
médiocre chimiste qui ne croie pas avoir pénétré toutes les
grandes opérations de la nature pour avoir trouvé par hasard
0151 peut-être quelques petites combinaisons de l’art ?

Le règne animal est plus à notre portée et certainement mérite
encore mieux d’être étudié. Mais enfin cette étude n’a-t-elle
pas aussi ses difficultés, ses embarras, ses dégoûts et ses
peines. Surtout pour un solitaire qui n’a, ni dans ses jeux
ni dans ses travaux, d’assistance à espérer de personne. Comment
observer, disséquer, étudier, connaître les oiseaux dans les
airs, les poissons dans les eaux, les quadrupèdes plus légers
que le vent, plus forts que l’homme et qui ne sont pas plus
disposés à venir s’offrir à mes recherches que moi de courir
après eux pour les y soumettre de force ? J’aurais donc pour
ressource des escargots, des vers, des mouches, et je passerais
ma vie à me mettre hors d’haleine pour courir après des papillons,
à empaler de pauvres insectes, à disséquer des souris quand
j’en pourrais prendre ou les charognes des bêtes que par hasard
je trouverais mortes. L’étude des animaux n’est rien sans
l’anatomie ; c’est par elle qu’on apprend à les classer, à
distinguer les genres, les espèces. Pour les étudier par leurs
moeurs, par leurs caractères, il faudrait avoir des volières,
0152 des viviers, des ménageries ; il faudrait les contraindre
en quelque manière que ce pût être à rester rassemblés autour
de moi. Je n’ai ni le goût ni les moyens de les tenir en captivité,
ni l’agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures
quand ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier morts,
les déchirer, les désosser, fouiller à loisir dans leurs entrailles
palpitantes ! Quel appareil affreux qu’un amphithéâtre anatomique
: des cadavres puants, de baveuses et livides chairs, du sang,
des intestins dégoûtants, des squelettes affreux, des vapeurs
pestilentielles ! Ce n’est pas là, sur ma parole, que Jean-Jacques
ira chercher ses amusements.

Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux,
bosquets, verdure, venez purifier mon imagination salie par
tous ces hideux objets. Mon âme morte à tous les grands mouvements
ne peut plus s’affecter que par des objets sensibles ; je
n’ai plus que des sensations, et ce n’est plus que par elles
que la peine ou le plaisir peuvent m’atteindre ici-bas. Attiré
par les riants objets qui m’entourent, je les considère, je
les contemple, je les compare, j’apprends enfin à les classer,
0153 et me voilà tout d’un coup aussi botaniste qu’a besoin
de l’être celui qui ne veut étudier la nature que pour trouver
sans cesse de nouvelles raisons de l’aimer.

Je ne cherche point à m’instruire : il est trop tard. D’ailleurs
je n’ai jamais vu que tant de science contribuât au bonheur
de la vie. Mais je cherche à me donner des amusements doux
et simples que je puisse goûter sans peine et qui me distraient
de mes malheurs. Je n’ai ni dépense à faire ni peine à prendre
pour errer nonchalamment d’herbe en herbe, de plante en plante,
pour les examiner, pour comparer leurs divers caractères,
pour marquer leurs rapports et leurs différences, enfin pour
observer l’organisation végétale de manière à suivre la marche
et le jeu de ces machines vivantes, à chercher quelquefois
avec succès leurs lois générales, la raison et la fin de leurs
structures diverses, et à me livrer au charme de l’admiration
reconnaissante pour la main qui me fait jouir de tout cela.

Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la
0154 terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l’homme
par l’attrait du plaisir et de la curiosité à l’étude de la
nature ; mais les astres sont placés loin de nous ; il faut
des connaissances préliminaires, des instruments, des machines,
de bien longues échelles pour les atteindre et les rapprocher
à notre portée. Les plantes y sont naturellement. Elles naissent
sous nos pieds, et dans nos mains pour ainsi dire, et si la
petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois
à la simple vue, les instruments qui les y rendent sont d’un
beaucoup plus facile usage que ceux de l’astronomie. La botanique
est l’étude d’un oisif et paresseux solitaire : une pointe
et une loupe sont tout l’appareil dont il a besoin pour les
observer. Il se promène, il erre librement d’un objet à l’autre,
il fait la revue de chaque fleur avec intérêt et curiosité,
et sitôt qu’il commence à saisir les lois de leur structure
il goûte à les observer un plaisir sans peine aussi vif que
s’il lui en coûtait beaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation
un charme qu’on ne sent que dans le plein calme des passions
mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et
douce : mais sitôt qu’on y mêle un motif d’intérêt ou de vanité,
0155 soit pour remplir des places ou pour faire des livres,
sitôt qu’on ne veut apprendre que pour instruire, qu’on n’herborise
que pour devenir auteur ou professeur, tout ce doux charme
s’évanouit, on ne voit plus dans les plantes que des instruments
de nos passions, on ne trouve plus aucun vrai plaisir dans
leur étude, on ne veut plus savoir mais montrer qu’on sait,
et dans les bois on n’est que sur le théâtre du monde, occupé
du soin de s’y faire admirer ; ou bien se bornant à la botanique
de cabinet et de jardin tout au plus, au lieu d’observer les
végétaux dans la nature, on ne s’occupe que de systèmes et
de méthodes ; matière éternelle de dispute qui ne fait pas
connaître une plante de plus et ne jette aucune véritable
lumière sur l’histoire naturelle et le règne végétal. De là
les haines, les jalousies, que la concurrence de célébrité
excite chez les botanistes auteurs autant et plus que chez
les autres savants. En dénaturant cette aimable étude, ils
la transplantent au milieu des villes et des académies où
elle ne dégénère pas moins que les plantes exotiques dans
les jardins des curieux.

0156 Des dispositions bien différentes ont fait pour moi de
cette étude une espèce de passion qui remplit le vide de toutes
celles que je n’ai plus. Je gravis les rochers, les montagnes,
je m’enfonce dans les vallons, dans les bois, pour me dérober
autant qu’il est possible au souvenir des hommes et aux atteintes
des méchants. Il me semble que sous les ombrages d’une forêt
je suis oublié, libre et paisible comme si je n’avais plus
d’ennemis ou que le feuillage des bois dût me garantir de
leurs atteintes, comme il les éloigne de mon souvenir, et
je m’imagine dans ma bêtise qu’en ne pensant point à eux ils
ne penseront point à moi. Je trouve une si grande douceur
dans cette illusion que je m’y livrerais tout entier si ma
situation, ma faiblesse et mes besoins me le permettaient.
Plus la solitude où je vis alors est profonde, plus il faut
que quelque objet en remplisse le vide, et ceux que mon imagination
me refuse ou que ma mémoire repousse sont suppléés par les
productions spontanées que la terre, non forcée par les hommes,
offre à mes yeux de toutes parts. Le plaisir d’aller dans
un désert chercher de nouvelles plantes couvre celui d’échapper
à des persécuteurs ; et parvenu dans des lieux où je ne vois
0157 nulles traces d’hommes je respire plus à mon aise comme
dans un asile où leur haine ne me poursuit plus.

Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis
un jour du côté de la Robaila, montagne du justicier Clerc.
J’étais seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la
montagne, et de bois en bois, de roche en roche, je parvins
à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus
sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux,
dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns
dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables
; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte
n’offraient au delà que des roches coupées à pic et d’horribles
précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le
ventre. Le duc, la chevêche et l’orfraie faisaient entendre
leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits
oiseaux rares mais familiers tempéraient cependant l’horreur
de cette solitude. Là je trouvai la dentaire heptaphyllos,
le ciclamen, le nidus avis, le grand lacerpitium et quelques
autres plantes qui me charmèrent et m’amusèrent longtemps.
0158 Mais insensiblement dominé par la forte impression des
objets, j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis
sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis
à rêver plus à mon aise en pensant que j’étais là dans un
refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me
déterreraient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt
à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui
découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance
: sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu’ici
; je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que
je me pavanais dans cette idée, j’entendis peu loin de moi
un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute :
le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux
je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du
côté d’où venait le bruit, et dans une combe à vingt pas du
lieu même où je croyais être parvenu le premier j’aperçois
une manufacture de bas.

Je ne saurais exprimer l’agitation confuse et contradictoire
que je sentis dans mon coeur à cette découverte. Mon premier
0159 mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi
des humains où je m’étais cru totalement seul. Mais ce mouvement,
plus rapide que l’éclair, fit bientôt place à un sentiment
douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres
mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes acharnés
à me tourmenter. Car j’étais bien sûr qu’il n’y avait peut-être
pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initiés
dans le complot dont le prédicant Montmollin s’était fait
le chef, et qui tirait de plus loin ses premiers mobiles.
Je me hâtai d’écarter cette triste idée et je finis par rire
en moi-même, et de ma vanité puérile, et de la manière comique
dont j’en avais été puni.

Mais en effet qui jamais eût dû s’attendre à trouver une manufacture
dans un précipice. Il n’y a que la Suisse au monde qui présente
ce mélange de la nature sauvage et de l’industrie humaine.
La Suisse entière n’est pour ainsi dire qu’une grande ville,
dont les rues larges et longues plus que celle de Saint-Antoine,
sont semées de forêts, coupées de montagnes, et dont les maisons
éparses et isolées ne communiquent entre elles que par des
0160 jardins anglais. Je me rappelai à ce sujet une autre herborisation
que Du Peyrou, d’Escherny, le colonel Pury, le justicier Clerc
et moi, avions faite il y avait quelque temps sur la montagne
de Chasseron, du sommet de laquelle on découvre sept lacs.
On nous dit qu’il n’y avait qu’une seule maison sur cette
montagne, et nous n’eussions sûrement pas deviné la profession
de celui qui l’habitait, si l’on n’eût ajouté que c’était
un libraire, et qui même faisait fort bien ses affaires dans
le pays. Il me semble qu’un seul fait de cette espèce fait
mieux connaître la Suisse que toutes les descriptions des
voyageurs.

En voici un autre de même nature ou à peu près qui ne fait
pas moins connaître un peuple fort différent. Durant mon séjour
à Grenoble je faisais souvent de petites herborisations hors
de la ville avec le sieur Bovier, avocat de ce pays-là ; non
pas qu’il aimât ni sût la botanique, mais parce que s’étant
fait mon garde de la manche, il se faisait autant que la chose
était possible une loi de ne pas me quitter d’un pas. Un jour
nous nous promenions le long de l’Isère dans un lieu tout
0161 plein de saule épineux. Je vis sur ces arbrisseaux des
fruits mûrs, j’eus la curiosité d’en goûter et leur trouvant
une petite acidité très agréable, je me mis à manger de ces
grains pour me rafraîchir ; le sieur Bovier se tenait à côté
de moi sans m’imiter et sans rien dire. Un de ses amis survint,
qui me voyant picorer ces grains me dit : ´ Eh ! monsieur,
que faites-vous là ? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne
? – Ce fruit empoisonne ? m’écriai-je tout surpris ! – Sans
doute, reprit-il ; et tout le monde sait si bien cela que
personne dans le pays ne s’avise d’en goûter. ª Je regardai
le sieur Bovier et je lui dis : ´ Pourquoi donc ne m’avertissiez-vous
pas ? – Ah, monsieur, me répondit-il d’un ton respectueux,
je n’osais pas prendre cette liberté. ª Je me mis à rire de
cette humilité dauphinoise, en discontinuant néanmoins ma
petite collation. J’étais persuadé, comme je le suis encore,
que toute production naturelle agréable au goût ne peut être
nuisible au corps ou ne l’est du moins que par son excès.
Cependant j’avoue que je m’écoutai un peu tout le reste de
la journée : mais j’en fus quitte pour un peu d’inquiétude
; je soupai très bien, dormis mieux, et me levai le matin
0162 en parfaite santé, après avoir avalé la veille quinze
ou vingt grains de ce terrible Hippophage, qui empoisonne
à très petite dose, à ce que tout le monde me dit à Grenoble
le lendemain. Cette aventure me parut si plaisante que je
ne me la rappelle jamais sans rire de la singulière discrétion
de M. l’avocat Bovier.

Toutes mes courses de botanique, les diverses impressions
du local des objets qui m’ont frappé, les idées qu’il m’a
fait naître, les incidents qui s’y sont mêlés, tout cela m’a
laissé des impressions qui se renouvellent par l’aspect des
plantes herborisées dans ces mêmes lieux. Je ne reverrai plus
ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs, ces bosquets, ces
rochers, ces montagnes, dont l’aspect a toujours touché mon
coeur : mais maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses
contrées je n’ai qu’à ouvrir mon herbier et bientôt il m’y
transporte. Les fragments des plantes que j’y ai cueillies
suffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet
herbier est pour moi un journal d’herborisation qui me les
fait recommencer avec un nouveau charme et produit l’effet
0163 d’une optique qui les peindrait derechef à mes yeux.

C’est la chaîne des idées accessoires qui m’attache à la botanique.
Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les idées
qui la flattent davantage. Les prés, les eaux, les bois, la
solitude, la paix surtout et le repos qu’on trouve au milieu
de tout cela sont retracés par elle incessamment à ma mémoire.
Elle me fait oublier les persécutions des hommes, leur haine,
leurs mépris, leurs outrages, et tous les maux dont ils ont
payé mon tendre et sincère attachement pour eux. Elle me transporte
dans des habitations paisibles au milieu de gens simples et
bons tels que ceux avec qui j’ai vécu jadis. Elle me rappelle
et mon jeune âge et mes innocents plaisirs, elle m’en fait
jouir derechef, et me rend heureux bien souvent encore au
milieu du plus triste sort qu’ait subi jamais un mortel.

HUITIEME PROMENADE
En méditant sur les dispositions de mon âme dans toutes les
situations de ma vie, je suis extrêmement frappé de voir si
peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destinée
0164 et les sentiments habituels de bien ou mal être dont elles
m’ont affecté. Les divers intervalles de mes courtes prospérités
ne m’ont laissé presque aucun souvenir agréable de la manière
intime et permanente dont elles m’ont affecté, et au contraire,
dans toutes les misères de ma vie je me sentais constamment
rempli de sentiments tendres, touchants, délicieux, qui versant
un baume salutaire sur les blessures de mon coeur navré semblaient
en convertir la douleur en volupté, et dont l’aimable souvenir
me revient seul, dégagé de celui des maux que j’éprouvais
en même temps. Il me semble que j’ai plus goûté la douceur
de l’existence, que j’ai réellement plus vécu quand mes sentiments
resserrés, pour ainsi dire, autour de mon coeur par ma destinée,
n’allaient point s’évaporant au dehors sur tous les objets
de l’estime des hommes, qui en méritent si peu par eux-mêmes,
et qui font l’unique occupation des gens que l’on croit heureux.

Quand tout était dans l’ordre autour de moi, quand j’étais
content de tout ce qui m’entourait et de la sphère dans laquelle
j’avais à vivre, je la remplissais de mes affections. Mon
0165 âme expansive s’étendait sur d’autres objets, et sans
cesse attiré loin de moi par des goûts de mille espèces, par
des attachements aimables qui sans cesse occupaient mon coeur,
je m’oubliais en quelque façon moi-même, j’étais tout entier
à ce qui m’était étranger et j’éprouvais dans la continuelle
agitation de mon coeur toute la vicissitude des choses humaines.
Cette vie orageuse ne me laissait ni paix au dedans, ni repos
au dehors. Heureux en apparence, je n’avais pas un sentiment
qui pût soutenir l’épreuve de la réflexion et dans lequel
je pusse vraiment me complaire. Jamais je n’étais parfaitement
content ni d’autrui ni de moi-même. Le tumulte du monde m’étourdissait,
la solitude m’ennuyait, j’avais sans cesse besoin de changer
de place et je n’étais bien nulle part. J’étais fêté pourtant,
bien voulu, bien reçu, caressé partout. Je n’avais pas un
ennemi, pas un malveillant, pas un envieux. Comme on ne cherchait
qu’à m’obliger j’avais souvent le plaisir d’obliger moi-même
beaucoup de monde, et sans bien, sans emploi, sans fauteurs,
sans grands talents bien développés ni bien connus, je jouissais
des avantages attachés à tout cela, et je ne voyais personne
dans aucun état dont le sort me parût préférable au mien.
0166 Que me manquait-il donc pour être heureux ; je l’ignore
; mais je sais que je ne l’étais pas.

Que me manque-t-il aujourd’hui pour être le plus infortuné
des mortels ? Rien de tout ce que les hommes ont pu mettre
du leur pour cela. Eh bien, dans cet état déplorable je ne
changerais pas encore d’être et de destinée contre le plus
fortuné d’entre eux, et j’aime encore mieux être moi dans
toute ma misère que d’être aucun de ces gens-là dans toute
leur prospérité. Réduit à moi seul, je me nourris, il est
vrai, de ma propre substance, mais elle ne s’épuise pas et
je me suffis à moi-même, quoique je rumine pour ainsi dire
à vide et que mon imagination tarie et mes idées éteintes
ne fournissent plus d’aliments à mon coeur. Mon âme offusquée,
obstruée par mes organes, s’affaisse de jour en jour et sous
le poids de ces lourdes masses n’a plus assez de vigueur pour
s’élancer comme autrefois hors de sa vieille enveloppe.

C’est à ce retour sur nous-mêmes que nous force l’adversité,
et c’est peut-être là ce qui la rend le plus insupportable
0167 à la plupart des hommes. Pour moi qui ne trouve à me reprocher
que des fautes, j’en accuse ma faiblesse et je me console
; car jamais mal prémédité n’approcha de mon coeur.

Cependant à moins d’être stupide comment contempler un moment
ma situation sans la voir aussi horrible qu’ils l’ont rendue,
et sans périr de douleur et de désespoir ? Loin de cela, moi
le plus sensible des êtres, je la contemple et ne m’en émeus
pas ; et sans combats, sans efforts sur moi-même, je me vois
presque avec indifférence dans un état dont nul autre homme
peut-être ne supporterait l’aspect sans effroi.

Comment en suis-je venu là ? car j’étais bien loin de cette
disposition paisible au premier soupçon du complot dont j’étais
enlacé depuis longtemps sans m’en être aucunement aperçu.
Cette découverte nouvelle me bouleversa. L’infamie et la trahison
me surprirent au dépourvu. Quelle âme honnête est préparée
à de tels genres de peines, il faudrait les mériter pour les
prévoir. Je tombai dans tous les pièges qu’on creusa sous
mes pas, l’indignation, la fureur, le délire, s’emparèrent
0168 de moi, je perdis la tramontane, ma tête se bouleversa,
et dans les ténèbres horribles où l’on n’a cessé de me tenir
plongé, je n’aperçus plus ni lueur pour me conduire, ni appui
ni prise où je pusse me tenir ferme et résister au désespoir
qui m’entraînait.

Comment vivre heureux et tranquille dans cet état affreux
? J’y suis pourtant encore et plus enfoncé que jamais, et
j’y ai retrouvé le calme et la paix, et j’y vis heureux et
tranquille, et j’y ris des incroyables tourments que mes persécuteurs
se donnent en vain sans cesse, tandis que je reste en paix,
occupé de fleurs, d’étamines et d’enfantillages, et que je
ne songe pas même à eux.

Comment s’est fait ce passage ? Naturellement, insensiblement
et sans peine. La première surprise fut épouvantable. Moi
qui me sentais digne d’amour et d’estime, moi qui me croyais
honoré, chéri comme je méritais de l’être, je me vis travesti
tout d’un coup en un monstre affreux tel qu’il n’en exista
jamais. Je vois toute une génération se précipiter tout entière
0169 dans cette étrange opinion, sans explication, sans doute,
sans honte, et sans que je puisse au moins parvenir à savoir
jamais la cause de cette étrange révolution. Je me débattis
avec violence et ne fis que mieux m’enlacer. Je voulus forcer
mes persécuteurs à s’expliquer avec moi ; ils n’avaient garde.
Après m’être longtemps tourmenté sans succès, il fallut bien
prendre haleine. Cependant j’espérais toujours ; je me disais
: un aveuglement si stupide, une si absurde prévention, ne
saurait gagner tout le genre humain. Il y a des hommes de
sens qui ne partagent pas ce délire ; il y a des âmes justes
qui détestent la fourberie et les traîtres. Cherchons, je
trouverai peut-être enfin un homme ; si je le trouve, ils
sont confondus. J’ai cherché vainement, je ne l’ai point trouvé.
La ligue est universelle, sans exception, sans retour, et
je suis sûr d’achever mes jours dans cette affreuse proscription,
sans jamais en pénétrer le mystère.

C’est dans cet état déplorable qu’après de longues angoisses,
au lieu du désespoir qui semblait devoir être enfin mon partage,
j’ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur
0170 même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir
celui de la veille, et que je n’en désire point d’autre pour
le lendemain.

D’où vient cette différence ? D’une seule chose. C’est que
j’ai appris à porter le joug de la nécessité sans murmure.
C’est que je m’efforçai de tenir encore à mille choses et
que toutes ces prises m’ayant successivement échappé, réduit
à moi seul j’ai repris enfin mon assiette. Pressé de tous
côtés, je demeure en équilibre parce que ne m’attachant plus
à rien je ne m’appuie que sur moi.

Quand je m’élevais avec tant d’ardeur contre l’opinion, je
portais encore son joug sans que je m’en aperçusse. On veut
être estimé des gens qu’on estime et tant que je pus juger
avantageusement des hommes ou du moins de quelques hommes,
les jugements qu’ils portaient de moi ne pouvaient m’être
indifférents. Je voyais que souvent les jugements du public
sont équitables ; mais je ne voyais pas que cette équité même
était l’effet du hasard, que les règles sur lesquelles les
0171 hommes fondent leur opinions ne sont tirées que de leurs
passions ou de leur préjugés qui en sont l’ouvrage, et que
lors même qu’ils jugent bien, souvent encore ces bons jugements
naissent d’un mauvais principe, comme lorsqu’ils feignent
d’honorer en quelque succès le mérite d’un homme non par esprit
de justice mais pour se donner un air impartial en calomniant
tout à leur aise le même homme sur d’autres points.

Mais quand, après de longues et vaines recherches, je les
vis tous rester sans exception dans le plus inique et absurde
système qu’un esprit infernal pût inventer ; quand je vis
qu’à mon égard la raison était bannie de toutes les têtes
et l’équité de tous les coeurs ; quand je vis une génération
frénétique se livrer tout entière à l’aveugle fureur de ses
guides contre un infortuné qui jamais ne fit, ne voulut, ne
rendit de mal à personne ; quand après avoir vainement cherché
un homme il fallut éteindre enfin ma lanterne et m’écrier
: il n’y en a plus ; alors je commençai à me voir seul sur
la terre, et je compris que mes contemporains n’étaient par
rapport à moi que des êtres mécaniques qui n’agissaient que
0172 par impulsion et dont je ne pouvais calculer l’action
que par les lois du mouvement. Quelque intention, quelque
passion que j’eusse pu supposer dans leurs âmes, elles n’auraient
jamais expliqué leur conduite à mon égard d’une façon que
je pusse entendre. C’est ainsi que leurs dispositions intérieures
cessèrent d’être quelque chose pour moi ; je ne vis plus en
eux que des masses différemment mues, dépourvues à mon égard
de toute moralité.

Dans tous les maux qui nous arrivent, nous regardons plus
à l’intention qu’à l’effet. Une tuile qui tombe d’un toit
peut nous blesser davantage mais ne nous navre pas tant qu’une
pierre lancée à dessein par une main malveillante. Le coup
porte à faux quelquefois mais l’intention ne manque jamais
son atteinte. La douleur matérielle est ce qu’on sent le moins
dans les atteintes de la fortune, et quand les infortunés
ne savent à qui s’en prendre de leurs malheurs ils s’en prennent
à la destinée qu’ils personnifient et à laquelle ils prêtent
des yeux et une intelligence pour les tourmenter à dessein.
C’est ainsi qu’un joueur dépité par ses pertes se met en fureur
0173 sans savoir contre qui. Il imagine un sort qui s’acharne
à dessein sur lui pour le tourmenter, et trouvant un aliment
à sa colère, il s’anime et s’enflamme contre l’ennemi qu’il
s’est créé. L’homme sage, qui ne voit dans tous les malheurs
qui lui arrivent que les coups de l’aveugle nécessité, n’a
point ces agitations insensées ; il crie dans sa douleur mais
sans emportement, sans colère ; il ne sent du mal dont il
est la proie que l’atteinte matérielle, et les coups qu’il
reçoit ont beau blesser sa personne, pas un n’arrive jusqu’à
son coeur.

C’est beaucoup d’en être venu là mais ce n’est pas tout si
l’on s’arrête. C’est bien avoir coupé le mal mais c’est avoir
laissé la racine. Car cette racine n’est pas dans les êtres
qui nous sont étrangers, elle est en nous-mêmes et c’est là
qu’il faut travailler pour l’arracher tout à fait. Voilà ce
que je sentis parfaitement dès que je commençai à revenir
à moi. Ma raison ne me montrant qu’absurdité dans toutes les
explications que je cherchais à donner à ce qui m’arrive,
je compris que les causes, les instruments, les moyens de
0174 tout cela m’étant inconnus et inexplicables, devaient
être nuls pour moi. Que je devais regarder tous les détails
de ma destinée comme autant d’actes d’une pure fatalité où
je ne devais supposer ni direction, ni intention, ni cause
morale ; qu’il fallait m’y soumettre sans raisonner et sans
regimber parce que cela serait inutile ; que tout ce que j’avais
à faire encore sur la terre étant de m’y regarder comme un
être purement passif, je ne devais point user à résister inutilement
à ma destinée la force qui me restait pour la supporter. Voilà
ce que je me disais. Ma raison, mon coeur y acquiesçaient
et néanmoins je sentais ce coeur murmurer encore. D’où venait
ce murmure ? Je le cherchai, je le trouvai ; il venait de
l’amour-propre qui après s’être indigné contre les hommes
se soulevait encore contre la raison.

Cette découverte n’était pas si facile à faire qu’on pourrait
croire, car un innocent persécuté prend longtemps pour un
pur amour de la justice l’orgueil de son petit individu. Mais
aussi la véritable source une fois bien connue est facile
à tarir ou du moins à détourner. L’estime de soi-même est
0175 le plus grand mobile des âmes fières ; l’amour-propre,
fertile en illusions, se déguise et se fait prendre pour cette
estime ; mais quand la fraude enfin se découvre et que l’amour-propre
ne peut plus se cacher, dès lors il n’est plus à craindre
et quoiqu’on l’étouffe avec peine on le subjugue au moins
aisément.

Je n’eus jamais beaucoup de pente à l’amour-propre ; mais
cette passion factice s’était exaltée en moi dans le monde,
et surtout quand je fus auteur ; j’en avais peut-être encore
moins qu’un autre mais j’en avais prodigieusement. Les terribles
leçons que j’ai reçues l’ont bientôt renfermé dans ses premières
bornes ; il commença par se révolter contre l’injustice mais
il a fini par la dédaigner. En se repliant sur mon âme et
en coupant les relations extérieures qui le rendent exigeant,
en renonçant aux comparaisons et aux préférences, il s’est
contenté que je fusse bon pour moi ; alors redevenant amour
de moi-même il est rentré dans l’ordre de la nature et m’a
délivré du joug de l’opinion.

0176 Dès lors j’ai retrouvé la paix de l’âme et presque la
félicité. Dans quelque situation qu’on se trouve ce n’est
que par lui qu’on est constamment malheureux. Quand il se
tait et que la raison parle elle nous console enfin de tous
les maux qu’il n’a pas dépendu de nous d’éviter. Elle les
anéantit même autant qu’ils n’agissent pas immédiatement sur
nous, car on est sûr alors d’éviter leurs plus poignantes
atteintes en cessant de s’en occuper. Ils ne sont rien pour
celui qui n’y pense pas. Les offenses, les vengeances, les
passe-droits, les outrages, les injustices, ne sont rien pour
celui qui ne voit dans les maux qu’il endure que le mal même
et non pas l’intention, pour celui dont la place ne dépend
pas dans sa propre estime de celle qu’il plaît aux autres
de lui accorder. De quelque façon que les hommes veuillent
me voir, ils ne sauraient changer mon être, et malgré leur
puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues, je continuerai,
quoi qu’ils fassent, d’être en dépit d’eux ce que je suis.
Il est vrai que leurs dispositions à mon égard influent sur
ma situation réelle, la barrière qu’ils ont mise entre eux
et moi m’ôte toute ressource de subsistance et d’assistance
0177 dans ma vieillesse et mes besoins. Elle me rend l’argent
même inutile, puisqu’il ne peut me procurer les services qui
me sont nécessaires, il n’y a plus ni commerce ni secours
réciproques, ni correspondance entre eux et moi. Seul au milieu
d’eux, je n’ai que moi seul pour ressource, et cette ressource
est bien faible à mon âge et dans l’état où je suis. Ces maux
sont grands, mais ils ont perdu pour moi toute leur force
depuis que j’ai su les supporter sans m’en irriter. Les points
où le vrai besoin se fait sentir sont toujours rares. La prévoyance
et l’imagination les multiplient, et c’est par cette continuité
de sentiments qu’on s’inquiète et qu’on se rend malheureux.
Pour moi j’ai beau savoir que je souffrirai demain, il me
suffit de ne pas souffrir aujourd’hui pour être tranquille.
Je ne m’affecte point du mal que je prévois mais seulement
de celui que je sens, et cela le réduit à très peu de chose.
Seul, malade et délaissé dans mon lit, j’y peux mourir d’indigence,
de froid et de faim, sans que personne s’en mette en peine.
Mais qu’importe si je ne m’en mets pas en peine moi-même et
si je m’affecte aussi peu que les autres de mon destin quel
qu’il soit ? N’est-ce rien, surtout à mon âge, que d’avoir
0178 appris à voir la vie et la mort, la maladie et la santé,
la richesse et la misère, la gloire et la diffamation avec
la même indifférence. Tous les autres vieillards s’inquiètent
de tout ; moi je ne m’inquiète de rien, quoi qu’il puisse
arriver tout m’est indifférent, et cette indifférence n’est
pas l’ouvrage de ma sagesse, elle est celui de mes ennemis.
Apprenons à prendre donc ces avantages en compensation des
maux qu’ils me font. En me rendant insensible à l’adversité
ils m’ont fait plus de bien que s’ils m’eussent épargné ses
atteintes. En ne l’éprouvant pas je pourrais toujours la craindre,
au lieu qu’en la subjuguant je ne la crains plus.

Cette disposition me livre, au milieu des traverses de ma
vie, à l’incurie de mon naturel presque aussi pleinement que
si je vivais dans la plus complète prospérité. Hors les courts
moments où je suis rappelé par la présence des objets aux
plus douloureuses inquiétudes. Tout le reste du temps, livré
par mes penchants aux affections qui m’attirent, mon coeur
se nourrit encore des sentiments pour lesquels il était né,
et j’en jouis avec des êtres imaginaires qui les produisent
0179 et qui les partagent comme si ces êtres existaient réellement.
Ils existent pour moi qui les ai créés et je ne crains ni
qu’ils me trahissent ni qu’ils m’abandonnent. Ils dureront
autant que mes malheurs mêmes et suffiront pour me les faire
oublier.

Tout me ramène à la vie heureuse et douce pour laquelle j’étais
né. Je passe les trois quarts de ma vie, ou occupé d’objets
instructifs et même agréables auxquels je livre avec délices
mon esprit et mes sens, ou avec les enfants de mes fantaisies
que j’ai créés selon mon coeur et dont le commerce en nourrit
les sentiments, ou avec moi seul, content de moi-même et déjà
plein du bonheur que je sens m’être dû. En tout ceci l’amour
de moi-même fait toute l’oeuvre, l’amour-propre n’y entre
pour rien. Il n’en est pas ainsi des tristes moments que je
passe encore au milieu des hommes, jouet de leurs caresses
traîtresses, de leurs compliments ampoulés et dérisoires,
de leur mielleuse malignité. De quelque façon que je m’y sois
pu prendre l’amour-propre alors fait son jeu. La haine et
l’animosité que je vois dans leurs coeurs à travers cette
0180 grossière enveloppe déchirent le mien de douleur ; et
l’idée d’être ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore
à cette douleur un dépit très puéril, fruit d’un sot amour-propre
dont je sens toute la bêtise mais que je ne puis subjuguer.
Les efforts que j’ai faits pour m’aguerrir à ces regards insultants
et moqueurs sont incroyables. Cent fois j’ai passé par les
promenades publiques et par les lieux les plus fréquentés
dans l’unique dessein de m’exercer à ces cruelles bordes ;
non seulement je n’y ai pu parvenir mais je n’ai même rien
avancé, et tous mes pénibles mais vains efforts m’ont laissé
tout aussi facile à troubler, à navrer, à indigner qu’auparavant.

Dominé par mes sens quoi que je puisse faire, je n’ai jamais
su résister à leurs impressions, et tant que l’objet agit
sur eux mon coeur ne cesse d’en être affecté ; mais ces affections
passagères ne durent qu’autant que la sensation qui les cause.
La présence de l’homme haineux m’affecte violemment, mais
sitôt qu’il disparaît l’impression cesse ; à l’instant que
je ne le vois plus je n’y pense plus. J’ai beau savoir qu’il
0181 va s’occuper de moi, je ne saurais m’occuper de lui. Le
mal que je ne sens point actuellement ne m’affecte en aucune
sorte, le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi.
Je sens l’avantage que cette position donne à ceux qui disposent
de ma destinée. Qu’ils en disposent donc tout à leur aise.
J’aime encore mieux qu’ils me tourmentent sans résistance
que d’être forcé de penser à eux pour me garantir de leurs
coups.

Cette action de mes sens sur mon coeur fait le seul tourment
de ma vie. Les jours où je ne vois personne, je ne pense plus
à ma destinée ; je ne la sens plus, je ne souffre plus, je
suis heureux et content sans diversion, sans obstacle. Mais
j’échappe rarement à quelque atteinte sensible, et lorsque
j’y pense le moins, un geste, un regard sinistre que j’aperçois,
un mot envenimé que j’entends, un malveillant que je rencontre,
suffit pour me bouleverser. Tout ce que je puis faire en pareil
cas est d’oublier bien vite et de fuir. Le trouble de mon
coeur disparaît avec l’objet qui l’a causé et je rentre dans
le calme aussitôt que je suis seul. Ou si quelque chose m’inquiète,
0182 c’est la crainte de rencontrer sur mon passage quelque
nouveau sujet de douleur. C’est là ma seule peine ; mais elle
suffit pour altérer mon bonheur. Je loge au milieu de Paris.
En sortant de chez moi je soupire après la campagne et la
solitude, mais il faut l’aller chercher si loin qu’avant de
pouvoir respirer à mon aise je trouve en mon chemin mille
objets qui me serrent le coeur, et la moitié de la journée
se passe en angoisses avant que j’aie atteint l’asile que
je vais chercher. Heureux du moins quand on me laisse achever
ma route. Le moment où j’échappe au cortège des méchants est
délicieux, et sitôt que je me vois sous les arbres, au milieu
de la verdure, je crois me voir dans le paradis terrestre
et je goûte un plaisir interne aussi vif que si j’étais le
plus heureux des mortels.

Je me souviens parfaitement que durant mes courtes prospérités,
ces mêmes promenades solitaires qui me sont aujourd’hui si
délicieuses m’étaient insipides et ennuyeuses. Quand j’étais
chez quelqu’un à la campagne, le besoin de faire de l’exercice
et de respirer le grand air me faisait souvent sortir seul,
0183 et m’échappant comme un voleur je m’allais promener dans
le parc ou dans la campagne ; mais loin d’y trouver le calme
heureux que j’y goûte aujourd’hui, j’y portais l’agitation
des vaines idées qui m’avaient occupé dans le salon ; le souvenir
de la compagnie que j’y avais laissée m’y suivait, dans la
solitude, les vapeurs de l’amour-propre et le tumulte du monde
ternissaient à mes yeux la fraîcheur des bosquets et troublaient
la paix de la retraite. J’avais beau fuir au fond des bois,
une foule importune me suivait partout et voilait pour moi
toute la nature. Ce n’est qu’après m’être détaché des passions
sociales et de leur triste cortège que je l’ai retrouvée avec
tous ses charmes.

Convaincu de l’impossibilité de contenir ces premiers mouvements
involontaires, j’ai cessé tous mes efforts pour cela. Je laisse
à chaque atteinte mon sang s’allumer, la colère et l’imagination
s’emparer de mes sens, je cède à la nature cette première
explosion que toutes mes forces ne pourraient arrêter ni suspendre.
Je tâche seulement d’en arrêter les suites avant qu’elle ait
produit aucun effet. Les yeux étincelants, le feu du visage,
0184 le tremblement des membres, les suffocantes palpitations,
tout cela tient au seul physique et le raisonnement n’y peut
rien ; mais après avoir laissé faire au naturel sa première
explosion, l’on peut redevenir son propre maître en reprenant
peu à peu ses sens ; c’est ce que j’ai tâché de faire longtemps
sans succès, mais enfin plus heureusement. Et cessant d’employer
ma force en vaine résistance j’attends le moment de vaincre
en laissant agir ma raison, car elle ne me parle que quand
elle peut se faire écouter. Et que dis-je hélas ! ma raison
? j’aurais grand tort encore de lui faire l’honneur de ce
triomphe car elle n’y a guère de part. Tout vient également
d’un tempérament versatile qu’un vent impétueux agite, mais
qui rentre dans le calme à l’instant que le vent ne souffle
plus. C’est mon naturel ardent qui m’agite, c’est mon naturel
indolent qui m’apaise. Je cède à toutes les impulsions présentes,
tout choc me donne un mouvement vif et court ; sitôt qu’il
n’y a plus de choc, le mouvement cesse, rien de communiqué
ne peut se prolonger en moi. Tous les événements de la fortune,
toutes les machines des hommes ont peu de prise sur un homme
ainsi constitué. Pour m’affecter de peines durables, il faudrait
0185 que l’impression se renouvelât à chaque instant. Car les
intervalles quelque courts qu’ils soient suffisent pour me
rendre à moi-même. Je suis ce qu’il plaît aux hommes tant
qu’ils peuvent agir sur mes sens ; mais au premier instant
de relâche, je redeviens ce que la nature a voulu, c’est là,
quoi qu’on puisse faire, mon état le plus constant et celui
par lequel en dépit de la destinée je goûte un bonheur pour
lequel je me sens constitué. J’ai décrit cet état dans une
de mes rêveries. Il me convient si bien que je ne désire autre
chose que sa durée et ne crains que de le voir troubler. Le
mal que m’ont fait les hommes ne me touche en aucune sorte
; la crainte seule de celui qu’ils peuvent me faire encore
est capable de m’agiter ; mais certain qu’ils n’ont plus de
nouvelle prise par laquelle ils puissent m’affecter d’un sentiment
permanent je me ris de toutes leurs trames et je jouis de
moi-même en dépit d’eux.

NEUVIEME PROMENADE
Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas
pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel
0186 qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante.
Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes et nul
ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui.
Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des
chimères. Profitons du contentement d’esprit quand il vient
; gardons-nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons
pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets-là sont
de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point
; mais j’ai souvent vu des coeurs contents, et de tous les
objets qui m’ont frappé c’est celui qui m’a le plus contenté
moi-même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir
des sensations sur mes sentiments internes. Le bonheur n’a
point d’enseigne extérieure ; pour le connaître, il faudrait
lire dans le coeur de l’homme heureux ; mais le contentement
se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans
la démarche, et semble se communiquer à celui qui l’aperçoit.
Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier
se livrer à la joie un jour de fête, et tous les coeurs s’épanouir
aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais
vivement, à travers les nuages de la vie ?
0187
Il y a trois jours que M. P. vint avec un empressement extraordinaire
me montrer l’éloge de Mme Geoffrin par M. d’Alembert. La lecture
fut précédée de longs et grands éclats de rire sur le ridicule
néologisme de cette pièce et sur les badins jeux de mots dont
il la disait remplie. Il commença de lire en riant toujours,
je l’écoutai d’un sérieux qui le calma, et voyant toujours
que je ne l’imitais point, il cessa enfin de rire. L’article
le plus long et le plus recherché de cette pièce roulait sur
le plaisir que prenait Mme Geoffrin à voir les enfants et
à les faire causer. L’auteur tirait avec raison de cette disposition
une preuve de bon naturel. Mais il ne s’arrêtait pas là et
il accusait décidément de mauvais naturel et de méchanceté
tous ceux qui n’avaient pas le même goût, au point de dire
que si l’on interrogeait là-dessus ceux qu’on mène au gibet
ou à la roue tous conviendraient qu’ils n’avaient pas aimé
les enfants. Ces assertions faisaient un effet singulier dans
la place où elles étaient. Supposant tout cela vrai, était-ce
là l’occasion de le dire et fallait-il souiller l’éloge d’une
femme estimable des images de supplice et de malfaiteur ?
0188 Je compris aisément le motif de cette affectation vilaine
et quand M. P. eut fini de lire, en relevant ce qui m’avait
paru bien dans l’éloge, j’ajoutai que l’auteur en l’écrivant
avait dans le coeur moins d’amitié que de haine.

Le lendemain, le temps étant assez beau quoique froid, j’allai
faire une course jusqu’à l’Ecole Militaire comptant d’y trouver
des mousses en pleine fleur. En allant, je rêvais sur la visite
de la veille et sur l’écrit de M. d’Alembert où je pensais
bien que ce placage épisodique n’avait pas été mis sans dessein
; et la seule affectation de m’apporter cette brochure, à
moi à qui l’on cache tout, m’apprenait assez quel en était
l’objet. J’avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; c’en
était assez pour m’avoir travesti en père dénaturé, et de
là, en étendant et caressant cette idée on en avait peu à
peu tiré la conséquence évidente que je haïssais les enfants
; en suivant par la pensée la chaîne de ces gradations j’admirais
avec quel art l’industrie humaine sait changer les choses
du blanc au noir. Car je ne crois pas que jamais homme ait
plus aimé que moi à voir de petits bambins folâtrer et jouer
0189 ensemble, et souvent dans la rue et aux promenades je
m’arrête à regarder leur espièglerie et leurs petits jeux
avec un intérêt que je ne vois partager à personne. Le jour
même où vint M. P., une heure avant sa visite, j’avais eu
celle des deux petits du Soussoi, les plus jeunes enfants
de mon hôte, dont l’aîné peut avoir sept ans ; ils étaient
venus m’embrasser de si bon coeur et je leur avais rendu si
tendrement leurs caresses que malgré la disparité des âges
ils avaient paru se plaire avec moi sincèrement, et pour moi
j’étais transporté d’aise de voir que ma vieille figure ne
les avait pas rebutés ; le cadet même paraissait revenir à
moi si volontiers que plus enfant qu’eux, je me sentais attacher
à lui déjà par préférence et je le vis partir avec autant
de regret que s’il m’eût appartenu.

Je comprends que le reproche d’avoir mis mes enfants aux Enfants-Trouvés
a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d’être
un père dénaturé et de haïr les enfants. Cependant il est
sûr que c’est la crainte d’une destinée pour eux mille fois
pire et presque inévitable par toute autre voie, qui m’a le
0190 plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur
ce qu’ils deviendraient et hors d’état de les élever moi-même,
il aurait fallu dans ma situation les laisser élever par leur
mère qui les aurait gâtés et par sa famille qui en aurait
fait des monstres. Je frémis encore d’y penser. Ce que Mahomet
fit de Séide n’est rien auprès de ce qu’on aurait fait d’eux
à mon égard et les pièges qu’on m’a tendus là-dessus dans
la suite me confirment assez que le projet en avait été formé.
A la vérité j’étais bien éloigné de prévoir alors ces trames
atroces : mais je savais que l’éducation pour eux la moins
périlleuse était celle des Enfants-Trouvés et je les y mis.
Je le ferais encore avec bien moins de doute aussi si la chose
était à faire, et je sais bien que nul père n’est plus tendre
que je l’aurais été pour eux, pour peu que l’habitude eût
aidé la nature.

Si j’ai fait quelque progrès dans la connaissance du coeur
humain c’est le plaisir que j’avais à voir et observer les
enfants qui m’a valu cette connaissance. Ce même plaisir,
dans ma jeunesse, y a mis une espèce d’obstacle, car je jouais
0191 avec les enfants si gaiement et de si bon coeur que je
ne songeais guère à les étudier. Mais quand en vieillissant
j’ai vu que ma figure caduque les inquiétait je me suis abstenu
de les importuner, et j’ai mieux aimé me priver d’un plaisir
que de troubler leur joie ; content alors de me satisfaire
en regardant leurs jeux et tous leurs petits manèges, j’ai
trouvé le dédommagement de mon sacrifice dans les lumières
que ces observations m’ont fait acquérir sur les premiers
et vrais mouvements de la nature auxquels tous nos savants
ne connaissent rien. J’ai consigné dans mes écrits la preuve
que je m’étais occupé de cette recherche trop soigneusement
pour ne l’avoir pas faite avec plaisir, et ce serait assurément
la chose du monde la plus incroyable que l’Héloïse et l’Emile
fussent l’ouvrage d’un homme qui n’aimait pas les enfants.

Je n’eus jamais ni présence d’esprit ni facilité de parler
; mais depuis mes malheurs ma langue et ma tête se sont de
plus en plus embarrassés. L’idée et le mot propre m’échappent
également, et rien n’exige un meilleur discernement et un
0192 choix d’expressions plus justes que les propos qu’on tient
aux enfants. Ce qui augmente encore en moi cet embarras, est
l’attention des écoutants, les interprétations et le poids
qu’ils donnent à tout ce qui part d’un homme qui, ayant écrit
expressément pour les enfants, est supposé ne devoir leur
parler que par oracles. Cette gêne extrême et l’inaptitude
que je me sens me trouble, me déconcerte et je serais bien
plus à mon aise devant un monarque d’Asie que devant un bambin
qu’il faut faire babiller.

Un autre inconvénient me tient maintenant plus éloigné d’eux,
et depuis mes malheurs je les vois toujours avec le même plaisir,
mais je n’ai plus avec eux la même familiarité. Les enfants
n’aiment pas la vieillesse, l’aspect de la nature défaillante
est hideux à leurs yeux, leur répugnance que j’aperçois me
navre ; et j’aime mieux m’abstenir de les caresser que de
leur donner de la gêne ou du dégoût. Ce motif qui n’agit que
sur les âmes vraiment aimantes, est nul pour tous nos docteurs
et doctoresses. Mme Geoffrin s’embarrassait fort peu que les
enfants eussent du plaisir avec elle pourvu qu’elle en eût
0193 avec eux. Mais pour moi ce plaisir est pis que nul, il
est négatif quand il n’est pas partagé, et je ne suis plus
dans la situation ni dans l’âge où je voyais le petit coeur
d’un enfant s’épanouir avec le mien. Si cela pouvait m’arriver
encore, ce plaisir devenu plus rare n’en serait pour moi que
plus vif et je l’éprouvais bien l’autre matin par le goût
que je prenais à caresser les petits du Soussoi, non seulement
parce que la bonne qui les conduisait ne m’en imposait pas
beaucoup et que je sentais moins le besoin de m’écouter devant
elle, mais encore parce que l’air jovial avec lequel ils m’abordèrent
ne les quitta point, et qu’ils ne parurent ni se déplaire
ni s’ennuyer avec moi.

Oh ! si j’avais encore quelques moments de pures caresses
qui vinssent du coeur ne fût-ce que d’un enfant encore en
jaquette, si je pouvais voir encore dans quelques yeux la
joie et le contentement d’être avec moi, de combien de maux
et de peines ne me dédommageraient pas ces courts mais doux
épanchements de mon coeur ? Ah ! je ne serais pas obligé de
chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance qui
0194 m’est désormais refusé parmi les humains. J’en puis juger
sur bien peu d’exemples mais toujours chers à mon souvenir.
En voici un qu’en tout autre état j’aurais oublié presque
et dont l’impression qu’il a fait sur moi peint bien toute
ma misère. Il y a deux ans que m’étant allé promener du côté
de la Nouvelle-France, je poussai plus loin, puis tirant à
gauche et voulant tourner autour de Montmartre, je traversai
le village de Clignancourt. Je marchais distrait et rêvant
sans regarder autour de moi quand tout à coup je me sentis
saisir les genoux. Je regarde et je vois un petit enfant de
cinq ou six ans qui serrait mes genoux de toute sa force en
me regardant d’un air si familier et si caressant que mes
entrailles s’émurent et je me disais : c’est ainsi que j’aurais
été traité des miens. Je pris l’enfant dans mes bras, je le
baisai plusieurs fois dans une espèce de transport et puis
je continuai mon chemin. Je sentais en marchant qu’il me manquait
quelque chose, un besoin naissant me ramenait sur mes pas.
Je me reprochais d’avoir quitté si brusquement cet enfant,
je croyais voir dans son action sans cause apparente une sorte
d’inspiration qu’il ne fallait pas dédaigner. Enfin cédant
0195 à la tentation, je reviens sur mes pas, je cours à l’enfant,
je l’embrasse de nouveau et je lui donne de quoi acheter des
petits pains de Nanterre dont le marchand passait là par hasard,
et je commençai à le faire jaser. Je lui demandai où était
son père ; il me le montra qui reliait des tonneaux. J’étais
prêt à quitter l’enfant pour aller lui parler quand je vis
que j’avais été prévenu par un homme de mauvaise mine qui
me parut être une de ces mouches qu’on tient sans cesse à
mes trousses. Tandis que cet homme lui parlait à l’oreille,
je vis les regards du tonnelier se fixer attentivement sur
moi d’un air qui n’avait rien d’amical. Cet objet me resserra
le coeur à l’instant et je quittai le père et l’enfant avec
plus de promptitude encore que je n’en avais mis à revenir
sur mes pas, mais dans un trouble moins agréable qui changea
toutes mes dispositions.

Je les ai pourtant senties renaître assez souvent depuis lors
; je suis repassé plusieurs fois par Clignancourt dans l’espérance
d’y revoir cet enfant mais je n’ai plus revu ni lui ni le
père, et il ne m’est plus resté de cette rencontre qu’un souvenir
0196 assez vif mêlé toujours de douceur et de tristesse, comme
toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois jusqu’à
mon coeur et qu’une réaction douloureuse finit toujours en
le refermant.

Il y a compensation à tout. Si mes plaisirs sont rares et
courts je les goûte aussi plus vivement quand ils viennent
que s’ils m’étaient plus familiers ; je les rumine pour ainsi
dire par de fréquents souvenirs, et quelque rares qu’ils soient,
s’ils étaient purs et sans mélange je serais plus heureux
peut-être que dans ma prospérité. Dans l’extrême misère on
se trouve riche de peu ; un gueux qui trouve un écu en est
plus affecté que ne le serait un riche en trouvant une bourse
d’or. On rirait si l’on voyait dans mon âme l’impression qu’y
font les moindres plaisirs de cette espèce que je puis dérober
à la vigilance de mes persécuteurs. Un des derniers s’offrit
il y a quatre ou cinq ans, que je ne me rappelle jamais sans
me sentir ravi d’aise d’en avoir si bien profité.

Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la
0197 porte Maillot. Après le dîner nous traversâmes le bois
de Boulogne jusqu’à la Muette ; là nous nous assîmes sur l’herbe
à l’ombre en attendant que le soleil fût baissé pour nous
en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine
de petites filles conduites par une manière de religieuse
vinrent les unes s’asseoir les autres folâtrer assez près
de nous. Durant leurs jeux vint à passer un oublieur avec
son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique. Je
vis que les petites filles convoitaient fort les oublies et
deux ou trois d’entre elles, qui apparemment possédaient quelques
liards, demandèrent la permission de jouer. Tandis que la
gouvernante hésitait et disputait j’appelai l’oublieur et
je lui dis : faites tirer toutes ces demoiselles chacune à
son tour et je vous paierai le tout. Ce mot répandit dans
toue la troupe une joie qui seule eût plus que payé ma bourse
quand je l’aurais toute employée à cela.

Comme je vis qu’elles s’empressaient avec un peu de confusion,
avec l’agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes
d’un côté, et puis passer de l’autre côté l’une après l’autre
0198 à mesure qu’elles avaient tiré. Quoiqu’il n’y eût point
de billet blanc et qu’il revînt au moins une oublie à chacune
de celles qui n’auraient rien, qu’aucune d’elles ne pouvait
être absolument mécontente, afin de rendre la fête encore
plus gaie, je dis en secret à l’oublieur d’user de son adresse
ordinaire en sens contraire en faisant tomber autant de bons
lots qu’il pourrait, et que je lui en tiendrais compte. Au
moyen de cette prévoyance il y eut tout près d’une centaine
d’oublies distribuées, quoique les jeunes filles ne tirassent
chacune qu’une seule fois, car là-dessus je fus inexorable,
ne voulant ni favoriser des abus ni marquer des préférences
qui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua à celles
qui avaient de bons lots d’en faire part à leurs camarades,
au moyen de quoi le partage devint presque égal et la joie
plus générale.

Je priai la religieuse de vouloir bien tirer à son tour, craignant
fort qu’elle ne rejetât dédaigneusement mon offre ; elle l’accepta
de bonne grâce, tira comme les pensionnaires et prit sans
façon ce qui lui revint ; je lui en sus un gré infini, et
0199 je trouvai à cela une sorte de politesse qui me plut fort
et qui vaut bien je crois celle des simagrées. Pendant toute
cette opération il y eut des disputes qu’on porta devant mon
tribunal, et ces petites filles venant plaider tour à tour
leur cause me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu’il
n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes
faisait oublier leur laideur.

Nous nous quittâmes enfin très contents les uns des autres
; et cette après-midi fut une de celles de ma vie dont je
me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête
au reste ne fut pas ruineuse, mais pour trente sols qu’il
m’en coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de
contentement. Tant il est vrai que le vrai plaisir ne se mesure
pas sur la dépense et que la joie est plus amie des liards
que des louis. Je suis revenu plusieurs autres fois à la même
place à la même heure, espérant d’y rencontrer encore la petite
troupe, mais cela n’est plus arrivé.

Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce
0200 dont le souvenir m’est resté de beaucoup plus loin. C’était
dans le malheureux temps où faufilé parmi les riches et les
gens de lettres, j’étais quelquefois réduit à partager leurs
tristes plaisirs. J’étais à la Chevrette au temps de la fête
du maître de la maison. Toute sa famille s’était réunie pour
la célébrer, et tout l’éclat des plaisirs bruyants fut mis
en oeuvre pour cet effet. Jeux, spectacles, festins, feux
d’artifice, rien ne fut épargné. L’on n’avait pas le temps
de prendre haleine et l’on s’étourdissait au lieu de s’amuser.
Après le dîner on alla prendre l’air dans l’avenue. On tenait
une espèce de foire. On dansait ; les messieurs daignèrent
danser avec les paysannes, mais les Dames gardèrent leur dignité.
On vendait là des pains d’épice. Un jeune homme de la compagnie
s’avisa d’en acheter pour les lancer l’un après l’autre au
milieu de la foule, et l’on prit tant de plaisir à voir tous
ces manants se précipiter, se battre, se renverser pour en
avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir.
Et pains d’épice de voler à droite et à gauche, et filles
et garçons de courir, s’entasser et s’estropier ; cela paraissait
charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise
0201 honte, quoique en dedans je ne m’amusasse pas autant qu’eux.
Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser
les gens, je laissai là la bonne compagnie et je fus me promener
seul dans la foire. La variété des objets m’amusa longtemps.
J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d’une
petite fille qui avait encore sur son inventaire une douzaine
de chétives pommes dont elle aurait bien voulu se débarrasser.
Les Savoyards de leur côté auraient bien voulu l’en débarrasser
mais ils n’avaient que deux ou trois liards à eux tous et
ce n’était pas de quoi faire une grande brèche aux pommes.
Cet inventaire était pour eux le jardin des Hespérides, et
la petite fille était le dragon qui le gardait. Cette comédie
m’amusa longtemps ; j’en fis enfin le dénouement en payant
les pommes à la petite fille et les lui faisant distribuer
aux petits garçons. J’eus alors un des plus doux spectacles
qui puissent flatter un coeur d’homme, celui de voir la joie
unie avec l’innocence de l’âge se répandre tout autour de
moi ; car les spectateurs mêmes en la voyant la partagèrent,
et moi qui partageais à si bon marché cette joie, j’avais
de plus celle de sentir qu’elle était mon ouvrage.
0202
En comparant cet amusement avec ceux que je venais de quitter,
je sentais avec satisfaction la différence qu’il y a des goûts
sains et des plaisirs naturels à ceux que fait naître l’opulence,
et qui ne sont guère que des plaisirs de moquerie et des goûts
exclusifs engendrés par le mépris. Car quelle sorte de plaisir
pouvait-on prendre à voir des troupeaux d’hommes avilis par
la misère s’entasser, s’étouffer, s’estropier brutalement,
pour s’arracher avidement quelques morceaux de pains d’épice
foulés aux pieds et couverts de boue ?

De mon côté quand j’ai bien réfléchi sur l’espèce de volupté
que je goûtais dans ces sortes d’occasions, j’ai trouvé qu’elle
consistait moins dans un sentiment de bienfaisance que dans
le plaisir de voir des visages contents. Cet aspect a pour
moi un charme qui, bien qu’il pénètre jusqu’à mon coeur, semble
être uniquement de sensation. Si je ne vois la satisfaction
que je cause, quand même j’en serais sûr je n’en jouirais
qu’à demi. C’est même pour moi un plaisir désintéressé qui
ne dépend pas de la part que j’y puis avoir ; car dans les
0203 fêtes du peuple celui de voir des visages gais m’a toujours
vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée
en France où cette nation qui se prétend si gaie montre peu
cette gaieté dans ses jeux. Souvent j’allais jadis aux guinguettes
pour y voir danser le menu peuple : mais ses danses étaient
si maussades, son maintien si dolent, si gauche, que j’en
sortais plutôt contristé que réjoui. Mais à Genève et en Suisse,
où le rire ne s’évapore pas sans cesse en folles malignités,
tout respire le contentement et la gaieté dans les fêtes,
la misère n’y porte point son hideux aspect, le faste n’y
montre pas non plus son insolence ; le bien-être, la fraternité,
la concorde y disposent les coeurs à s’épanouir, et souvent
dans les transports d’une innocente joie, les inconnus s’accostent,
s’embrassent, et s’invitent à jouir de concert des plaisirs
du jour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n’ai
pas besoin d’en être, il me suffit de les voir ; en les voyant
je les partage ; et parmi tant de visages gais, je suis bien
sûr qu’il n’y a pas un coeur plus gai que le mien.

Quoique ce ne soit là qu’un plaisir de sensation il a certainement
0204 une cause morale, et la preuve en est que ce même aspect,
au lieu de me flatter, de me plaire, peut me déchirer de douleur
et d’indignation quand je sais que ces signes de plaisir et
de joie sur les visages des méchants ne sont que des marques
que leur malignité est satisfaite. La joie innocente est la
seule dont les signes flattent mon coeur. Ceux de la cruelle
et moqueuse joie le navrent et l’affligent quoiqu’elle n’ait
nul rapport à moi. Ces signes, sans doute, ne sauraient être
exactement les mêmes, partant de principes si différents :
mais enfin ce sont également des signes de joie ; et leurs
différences sensibles ne sont assurément pas proportionnelles
à celles des mouvements qu’ils excitent en moi.

Ceux de douleur et de peine me sont encore plus sensibles
au point qu’il m’est impossible de les soutenir sans être
agité moi-même d’émotions peut-être encore plus vives que
celles qu’ils représentent. L’imagination renforçant la sensation
m’identifie avec l’être souffrant et me donne souvent plus
d’angoisse qu’il n’en sent lui-même. Un visage mécontent est
encore un spectacle qu’il m’est impossible de soutenir surtout
0205 si j’ai lieu de penser que ce mécontentement me regarde.
Je ne saurais dire combien l’air grognard et maussade des
valets qui servent en rechignant m’a arraché d’écus dans les
maisons où j’avais autrefois la sottise de me laisser entraîner,
et où les domestiques m’ont toujours fait payer bien chèrement
l’hospitalité des maîtres. Toujours trop affecté des objets
sensibles, et surtout de ceux qui portent signe de plaisir
ou de peine, de bienveillance ou d’aversion, je me laisse
entraîner par ces impressions extérieures sans pouvoir jamais
m’y dérober autrement que par la fuite. Un signe, un geste,
un coup d’oeil d’un inconnu suffit pour troubler mes plaisirs
ou calmer mes peines. Je ne suis à moi que quand je suis seul,
hors de là je suis le jouet de tous ceux qui m’entourent.

Je vivais jadis avec plaisir dans le monde quand je n’y voyais
dans tous les yeux que bienveillance, ou tout au pis indifférence
dans ceux à qui j’étais inconnu. Mais aujourd’hui qu’on ne
prend pas moins de peine à montrer mon visage au peuple qu’à
lui masquer mon naturel, je ne puis mettre le pied dans la
0206 rue sans m’y voir entouré d’objets déchirants ; je me
hâte de gagner à grands pas la campagne ; sitôt que je vois
la verdure, je commence à respirer. Faut-il s’étonner si j’aime
la solitude ? Je ne vois qu’animosité sur les visages des
hommes, et la nature me rit toujours.

Je sens pourtant encore, il faut l’avouer, du plaisir à vivre
au milieu des hommes tant que mon visage leur est inconnu.
Mais c’est un plaisir qu’on ne me laisse guère. J’aimais encore
il y a quelques années à traverser les villages et à voir
au matin les laboureurs raccommoder leurs fléaux ou les femmes
sur leur porte avec leurs enfants. Cette vue avait je ne sais
quoi qui touchait mon coeur. Je m’arrêtais quelquefois, sans
y prendre garde, à regarder les petits manèges de ces bonnes
gens, et je me sentais soupirer sans savoir pourquoi. J’ignore
si l’on m’a vu sensible à ce petit plaisir et si l’on a voulu
me l’ôter encore ; mais au changement que j’aperçois sur les
physionomies à mon passage, et à l’air dont je suis regardé,
je suis bien forcé de comprendre qu’on a pris grand soin de
m’ôter cet incognito. La même chose m’est arrivée et d’une
0207 façon plus marquée encore aux Invalides. Ce bel établissement
m’a toujours intéressé. Je ne vois jamais sans attendrissement
et vénération ces groupes de bons vieillards qui peuvent dire
comme ceux de Lacédémone :

Nous avons été jadis
Jeunes, vaillants et hardis.

Une de mes promenades favorites était autour de l’Ecole militaire
et je rencontrais avec plaisir çà et là quelques invalides
qui, ayant conservé l’ancienne honnêteté militaire, me saluaient
en passant. Ce salut que mon coeur leur rendait au centuple
me flattait et augmentait le plaisir que j’avais à les voir.
Comme je ne sais rien cacher de ce qui me touche, je parlais
souvent des invalides et de la façon dont leur aspect m’affectait.
Il n’en fallut pas davantage. Au bout de quelque temps je
m’aperçus que je n’étais plus un inconnu pour eux, ou plutôt
que je le leur étais bien davantage puisqu’ils me voyaient
du même oeil que fait le public. Plus d’honnêteté, plus de
salutations. Un air repoussant, un regard farouche avaient
0208 succédé à leur première urbanité. L’ancienne franchise
de leur métier ne leur laissant pas comme aux autres couvrir
leur animosité d’un masque ricaneur et traître, ils me montrent
tout ouvertement la plus violente haine, et tel est l’excès
de ma misère que je suis forcé de distinguer dans mon estime
ceux qui me déguisent le moins leur fureur.

Depuis lors je me promène avec moins de plaisir du côté des
Invalides ; cependant comme mes sentiments pour eux ne dépendent
pas des leurs pour moi, je ne vois toujours point sans respect
et sans intérêt ces anciens défenseurs de leur patrie : mais
il m’est bien dur de me voir si mal payé de leur part de la
justice que je leur rends. Quand par hasard j’en rencontre
quelqu’un qui a échappé aux instructions communes, ou qui
ne connaissant pas ma figure ne me montre aucune aversion,
l’honnête salutation de ce seul là me dédommage du maintien
rébarbatif des autres. Je les oublie pour ne m’occuper que
de lui, et je m’imagine qu’il a une de ces âmes comme la mienne
où la haine ne saurait pénétrer. J’eus encore ce plaisir l’année
dernière en passant l’eau pour m’aller promener à l’île aux
0209 Cygnes. Un pauvre vieux invalide dans un bateau attendait
compagnie pour traverser. Je me présentai et je dis au batelier
de partir. L’eau était forte et la traversée fut longue. Je
n’osais presque pas adresser la parole à l’invalide de peur
d’être rudoyé et rebuté comme à l’ordinaire, mais son air
honnête me rassura. Nous causâmes. Il me parut homme de sens
et de moeurs. Je fus surpris et charmé de son ton ouvert et
affable, je n’étais pas accoutumé à tant de faveur ; ma surprise
cessa quand j’appris qu’il arrivait tout nouvellement de province.
Je compris qu’on ne lui avait pas encore montré ma figure
et donné ses instructions. Je profitai de cet incognito pour
converser quelques moments avec un homme et je sentis à la
douceur que j’y trouvais combien la rareté des plaisirs les
plus communs est capable d’en augmenter le prix. En sortant
du bateau, il préparait ses deux pauvres liards. Je payai
le passage et le priai de les resserrer en tremblant de le
cabrer. Cela n’arriva point ; au contraire il parut sensible
à mon attention et surtout à celle que j’eus encore, comme
il était plus vieux que moi, de lui aider à sortir du bateau.
Qui croirait que je fus assez enfant pour en pleurer d’aise
0210 ? Je mourais d’envie de lui mettre une pièce de vingt-quatre
sols dans la main pour avoir du tabac ; je n’osai jamais.
La même honte qui me retint m’a souvent empêché de faire de
bonnes actions qui m’auraient comblé de joie et dont je ne
me suis abstenu qu’en déplorant mon imbécillité. Cette fois,
après avoir quitté mon vieux invalide je me consolai bientôt
en pensant que j’aurais pour ainsi dire agi contre mes propres
principes en mêlant aux choses honnêtes un prix d’argent qui
dégrade leur noblesse et souille leur désintéressement. Il
faut s’empresser de secourir ceux qui en ont besoin, mais
dans le commerce ordinaire de la vie laissons la bienveillance
naturelle et l’urbanité faire chacune leur oeuvre, sans que
jamais rien de vénal et de mercantile ose approcher d’une
si pure source pour la corrompre ou pour l’altérer. On dit
qu’en Hollande le peuple se fait payer pour vous dire l’heure
et pour vous montrer le chemin. Ce doit être un bien méprisable
peuple que celui qui trafique ainsi des plus simples devoirs
de l’humanité.

J’ai remarqué qu’il n’y a que l’Europe seule où l’on vende
0211 l’hospitalité. Dans toute l’Asie on vous loge gratuitement,
je comprends qu’on n’y trouve pas si bien toutes ses aises.
Mais n’est-ce rien que de se dire : je suis homme et reçu
chez des humains. C’est l’humanité pure qui me donne le couvert.
Les petites privations s’endurent sans peine, quand le coeur
est mieux traité que le corps.

DIXIEME PROMENADE
Aujourd’hui jour de Pâques fleuries il y a précisément cinquante
ans de ma première connaissance avec Mme de Warens. Elle avait
vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle. Je n’en avais
pas encore dix-sept et mon tempérament naissant, mais que
j’ignorais encore, donnait une nouvelle chaleur à un coeur
naturellement plein de vie. S’il n’était pas étonnant qu’elle
conçut de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux
et modeste, d’une figure assez agréable, il l’était encore
moins qu’une femme charmante, pleine d’esprit et de grâce,
m’inspirât avec la reconnaissance des sentiments plus tendres
que je n’en distinguais pas. Mais ce qui est moins ordinaire
est que ce premier moment décida de moi pour toute ma vie,
0212 et produisit par un enchaînement inévitable le destin
du reste de mes jours. Mon âme dont mes organes n’avaient
pas développé les plus précieuses facultés n’avait encore
aucune forme déterminée. Elle attendait dans une sorte d’impatience
le moment qui devait la lui donner, et ce moment accéléré
par cette rencontre ne vint pourtant pas sitôt, et dans la
simplicité de moeurs que l’éducation m’avait donnée je vis
longtemps prolonger pour moi cet état délicieux mais rapide
où l’amour et l’innocence habitent le même coeur. Elle m’avait
éloigné. Tout me rappelait à elle, il y fallut revenir. Ce
retour fixa ma destinée et longtemps encore avant de la posséder
je ne vivais plus qu’en elle et pour elle. Ah ! si j’avais
suffi à son coeur comme elle suffisait au mien ! Quels paisibles
et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en
avons passé de tels mais qu’ils ont été courts et rapides,
et quel destin les a suivis ! Il n’y a pas de jour où je ne
me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court
temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et
sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu.
Je puis dire à peu près comme ce préfet du prétoire qui disgracié
0213 sous Vespasien s’en alla finir paisiblement ses jours
à la campagne : ´ J’ai passé soixante et dix ans sur la terre,
et j’en ai vécu sept. ª Sans ce court mais précieux espace
je serais resté peut-être incertain sur moi ; car tout le
reste de ma vie, faible et sans résistance, j’ai été tellement
agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui, que presque
passif dans une vie aussi orageuse j’aurais peine à démêler
ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure
nécessité n’a cessé de s’appesantir sur moi. Mais durant ce
petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance
et de douceur, je fis ce que je voulais faire ; je fus ce
que je voulais être, et par l’emploi que je fis de mes loisirs,
aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon
âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage
et qu’elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et de
la contemplation naquit dans mon coeur avec les sentiments
expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte
et le bruit les resserrent et les étouffent, le calme et la
paix les raniment et les exaltent. J’ai besoin de me recueillir
pour aimer. J’engageai maman à vivre à la campagne. Une maison
0214 isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est
là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un
siècle de vie et d’un bonheur pur et plein qui couvre de son
charme tout ce que mon sort présent a d’affreux. J’avais besoin
d’une amie selon mon coeur, je la possédais. J’avais désiré
la campagne, je l’avais obtenue ; je ne pouvais souffrir l’assujettissement,
j’étais parfaitement libre, et mieux que libre, car assujetti
par mes seuls attachements, je ne faisais que ce que je voulais
faire. Tout mon temps était rempli par des soins affectueux
ou par des occupations champêtres. Je ne désirais rien que
la continuation d’un état si doux. Ma seule peine était la
crainte qu’il ne durât pas longtemps, et cette crainte née
de la gêne de notre situation n’était pas sans fondement.
Dès lors je songeai à me donner en même temps des diversions
sur cette inquiétude et des ressources pour en prévenir l’effet.
Je pensai qu’une provision de talents était la plus sûre ressource
contre la misère, et je résolus d’employer mes loisirs à me
mettre en état, s’il était possible, de rendre un jour à la
meilleure des femmes l’assistance que j’en avais reçue.

0215 FIN
Jean-Jacques Rousseau sur Internet
Le meilleur site sur Jean Jacques Rousseau, est celui de Claude
Richardet : http:–rousseau.unige.ch-. Le site est beau, agréable,
clair, bien documenté. De plus, il recense les textes de Jean-Jacques
Rousseau publiés sur le net : http:–rousseau.unige.ch-indexsites.htm

Un autre site très intéressant : http:–www.unige.ch-cite-uni-rousseau-captab.html.
La vie et l’oeuvre de l’écrivain sont présentées en cartes
postales, superbes reproductions extraites du CD Jean-Jacques
Rousseau.
A propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication
par le groupe :

Ebooks libres et gratuits

0216http:–fr.groups.yahoo.com-group-ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe : http:–www.coolmicro.org-livres.php


5 octobre 2003

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