0001Marcel Proust
A la recherche du temps perdu
I

Du côté de chez Swann
(Première partie)

Première partie – Combray

I

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine
ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais
pas le temps de me dire : ´ Je m’endors. ª Et, une demi-heure
après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil
m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir
dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé
en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de
lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier
; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage
0002 : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier
et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques
secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais
pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de
se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis
elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la
métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet
du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer
ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné
de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante
pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit,
à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure
il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui,
plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une
forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la
campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine
; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir
par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes
inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la
0003 lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de
l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues
de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder
ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui
a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel
inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant
sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà
le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il
pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance
d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement
il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent.
Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est
minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique
est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts
réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements
organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le
0004 kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur
momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les
meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite
partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir.
Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais
révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes
boucles et qu’avait dissipée le jour – date pour moi d’une
ère nouvelle – où on les avait coupées. J’avais oublié cet
événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir
aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux
mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais
complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans
le monde des rêves.
Quelquefois, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, une femme
naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse.
Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais
que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans
le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais.
Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès
0005 de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques
moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser,
mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme
il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier
à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage
pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on
peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu
son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon
rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des
heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte
d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point
de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à
son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre.
Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne
en train de lire, dans une posture trop différente de celle
où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute
de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il
0006 vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans
une position encore plus déplacée et divergente, par exemple
après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement
sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique
le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace,
et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques
mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement
mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je
m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit,
comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas
au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa
simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut
frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme
des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu
où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités
et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en
haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout
seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de
civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à
0007 pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu
à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle
imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres,
par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours
est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant
pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait
autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les
années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après
la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres
pour en induire la direction du mur, la place des meubles,
pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait.
Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses
épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient
dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait
au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui, – mon corps, – se rappelait
pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise
0008 de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la
pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au
réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation,
s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand
lit à baldaquin, et aussitôt je me disais : ´ Tiens, j’ai
fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir ª, j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort
depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel
je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit
n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la
veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au
plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne,
dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents,
en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels
sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux
tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur
filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre
chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au
moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop
0009 prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant
de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon
habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans
nos retours les plus tardifs, c’était les reflets rouges du
couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir
qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je
jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi
au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois,
quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul
phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais
que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu
où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres
les diverses suppositions dont elle était faite, que nous
n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives
que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une,
tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma
vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues
0010 rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où
quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on
se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de
l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le
bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par
cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant
indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on
goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle
de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur
de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud
et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument,
sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein
de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours
thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure
et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre
ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres
d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de
lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du
lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air,
0011 comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un
rayon – ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les
colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient
avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit
; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond,
creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages
et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde,
j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver,
convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente
indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si
je n’eusse pas été là ; – où une étrange et impitoyable glace
à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles
de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu
; – où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer,
de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de
la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque
entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que
j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse,
0012 la narine rétive, le coeur battant ; jusqu’à ce que l’habitude
eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule,
enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement
diminué la hauteur apparente du plafond. L’habitude ! aménageuse
habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir
notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire
; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car
sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant
à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant : mon corps avait
viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait
tout arrêté autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures,
dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place
dans l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre
sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que
je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil
m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du
moins fait croire la présence possible, le branle était donné
à ma mémoire ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
0013 tout de suite ; je passais la plus grande partie de la
nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma
grand’tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs
encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais
connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps
avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester,
sans dormir, loin de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre
à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations.
On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me
trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne
magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait
ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres
verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des
murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans
un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en
était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage
détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à
0014 quoi, sauf le supplice du coucher, elle m’était devenue
supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y
étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de ´ chalet
ª, où je fusse arrivé pour la première fois en descendant
de chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un
vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant
vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château
était coupé selon une ligne courbe qui n’était guère que la
limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on
glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un
pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait
Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la
lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de les voir
pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis,
la sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée
avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec
tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand’tante et
qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son
0015 attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine
majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du
même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée.
Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo
qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre,
se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le
corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que
celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel,
de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme
ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le bouton de
la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement
sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi
mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble
de cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections
qui semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient
autour de moi des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne
peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion
du mystère et de la beauté dans une chambre que j’avais fini
par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention
0016 à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante de l’habitude
ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes.
Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il
semblait ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner,
tant le maniement m’en était devenu inconscient, le voilà
qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on
sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger,
où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et
de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le boeuf
à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de
tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève
de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes
de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus
de scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman
qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait
beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il
faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait
que ´ c’est une pitié de rester enfermé à la campagne ª et
0017 qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les
jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. ´ Ce n’est pas comme
cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle
tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre
des forces et de la volonté. ª Mon père haussait les épaules
et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie,
pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas
le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de
ses supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps,
même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment
rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent
mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par
l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour
que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de
la pluie. Elle disait : ´ Enfin, on respire ! ª et parcourait
les allées détrempées – trop symétriquement alignées à son
gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature
et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
0018 s’arrangerait – de son petit pas enthousiaste et saccadé,
réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme
l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité
de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur
le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches
de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur
qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et
un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après
dîner, une chose avait le pouvoir de la faire rentrer : c’était,
à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait
périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du
petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à
jeu – si ma grand’tante lui criait : ´ Bathilde ! viens donc
empêcher ton mari de boire du cognac ! ª Pour la taquiner,
en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter
0019 au cognac ; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée,
et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante
pourtant, car elle était si humble de coeur et si douce que
sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait
de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient
dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on
voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie
que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les
caresser passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait
ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère
et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement
d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces
choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à
les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur
assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même
qu’il ne s’agit pas de persécution ; elles me causaient alors
une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante.
Mais dès que j’entendais : ´ Bathilde, viens donc empêcher
ton mari de boire du cognac ! ª déjà homme par la lâcheté,
0020 je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous
sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et
des injustices : je ne voulais pas les voir ; je montais sangloter
tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous
les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait
aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres
de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et
plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour
jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps
de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule
qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes
occupations qui réclamaient une inviolable solitude : la lecture,
la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas ! je ne savais
pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime
de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude
qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère,
au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi
et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé
vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées,
0021 devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours
à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou
quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un
pleur involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que
maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit.
Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait
si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait
dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de
jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits
cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux.
Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait
quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le
plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit
où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après
m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais
la rappeler, lui dire ´ embrasse-moi une fois encore ª, mais
je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la
0022 concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation
en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix,
agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle
eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude,
bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand
elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus.
Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait
apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon
lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie
pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence
réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient
doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde
à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire
bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui,
en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près
la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois
pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait
ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas
recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste.
0023 Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier,
autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin,
non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait
au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé,
toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant
´ sans sonner ª, mais le double tintement timide, ovale et
doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt
se demandait : ´ Une visite, qui cela peut-il être ? ª mais
on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma
grand’tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple,
sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de
ne pas chuchoter ainsi ; que rien n’est plus désobligeant
pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on
est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre
; et on envoyait en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse
d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus,
et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage
quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu
de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe
la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop
0024 aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère
allait nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter
entre un grand nombre possible d’assaillants, et bientôt après
mon grand-père disait : ´ Je reconnais la voix de Swann. ª
On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait
mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut
front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la
Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible
au jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais,
sans en avoir l’air, dire qu’on apportât les sirops ; ma grand’mère
attachait beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable,
à ce qu’ils n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle,
et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup
plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père qui
avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent
mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois
pour interrompre les élans du coeur, changer le cours de la
pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter
à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude qu’avait
0025 eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu
depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété
que les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait
réussi, pour qu’il n’assistât pas à la mise en bière, à lui
faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire.
Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu
de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon grand-père
par le bras, s’était écrié : ´ Ah ! mon vieil ami, quel bonheur
de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez
pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont
vous ne m’avez jamais félicité ? Vous avez l’air comme un
bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent ? Ah ! on a beau
dire, la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée ! ª Brusquement
le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans
doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un
pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il
se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois
qu’une question ardue se présentait à son esprit, de passer
la main sur son front, d’essuyer ses yeux et les verres de
0026 son lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la
mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui survécut,
il disait à mon grand-père : ´ C’est drôle, je pense très
souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup
à la fois. ª ´ Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
père Swann ª, était devenu une des phrases favorites de mon
grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus
différentes. Il m’aurait paru que ce père de Swann était un
monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur
juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi,
m’a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que
j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié : ´ Mais
comment ? c’était un coeur d’or ! ª
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage,
M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante
et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait
plus du tout dans la société qu’avait fréquentée sa famille
et que sous l’espèce d’incognito que lui faisait chez nous
ce nom de Swann, ils hébergeaient – avec la parfaite innocence
d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un
0027 célèbre brigand – un des membres les plus élégants du
Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société
du faubourg Saint-Germain.
L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine
que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve
et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les
bourgeois d’alors se faisaient de la société une idée un peu
hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées
où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang
qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins des hasards
d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste
supérieure. M. Swann, le père, était agent de change ; le
´ fils Swann ª se trouvait faire partie pour toute sa vie
d’une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables,
variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient
été les fréquentations de son père, on savait donc quelles
étaient les siennes, avec quelles personnes il était ´ en
situation ª de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
0028 relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens
de sa famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant
plus bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il
était orphelin, à venir très fidèlement nous voir ; mais il
y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu’il
voyait, étaient de ceux qu’il n’aurait pas osé saluer si,
étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l’on avait voulu
à toute force appliquer à Swann un coefficient social qui
lui fût personnel, entre les autres fils d’agents de situation
égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour
lui un peu inférieur parce que, très simple de façons et ayant
toujours eu une ´ toquade ª d’objets anciens et de peinture,
il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait
ses collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais
qui était situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante
trouvait infamant d’habiter. ´ Etes-vous seulement connaisseur
? Je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous
devez vous faire repasser des croûtes par les marchands ª,
lui disait ma grand’tante ; elle ne lui supposait en effet
aucune compétence et n’avait pas haute idée, même au point
0029 de vue intellectuel, d’un homme qui dans la conversation,
évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort
prosaïque, non seulement quand il nous donnait, en entrant
dans les moindres détails, des recettes de cuisine, mais même
quand les soeurs de ma grand’mère parlaient de sujets artistiques.
Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration
pour un tableau, il gardait un silence presque désobligeant,
et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir sur le musée
où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un renseignement
matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à nous
amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui
venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que
nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre
cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient
rire ma grand’tante, mais sans qu’elle distinguât bien si
c’était à cause du rôle ridicule que s’y donnait toujours
Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter : ´ On peut
dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann ! ª Comme
elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille,
elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on
0030 parlait de Swann, qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter
boulevard Haussmann ou avenue de l’Opéra, qu’il était le fils
de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions,
mais que c’était sa fantaisie. Fantaisie qu’elle jugeait du
reste devoir être si divertissante pour les autres, qu’à Paris,
quand M. Swann venait le 1er janvier lui apporter son sac
de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait du monde,
de lui dire : ´ Eh bien ! M. Swann, vous habitez toujours
près de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer
le train quand vous prenez le chemin de Lyon ? ª Et elle regardait
du coin de l’oeil, par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui en
tant que fils Swann était parfaitement ´ qualifié ª pour être
reçu par toute la ´ belle bourgeoisie ª, par les notaires
ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu’il semblait
laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette,
une vie toute différente ; qu’en sortant de chez nous, à Paris,
après nous avoir dit qu’il rentrait se coucher, il rebroussait
chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon
0031 que jamais l’oeil d’aucun agent ou associé d’agent ne
contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait
pu l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après
avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis,
dans un empire soustrait aux yeux des mortels, et où Virgile
nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, pour s’en tenir à
une image qui avait plus de chance de lui venir à l’esprit,
car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours
de Combray, d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se
saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors
insoupçonnés.
Un jour qu’il était venu nous voir à Paris, après dîner, en
s’excusant d’être en habit, Françoise ayant, après son départ,
dit tenir du cocher qu’il avait dîné ´ chez une princesse
ª, – ´ Oui, chez une princesse du demi-monde ! ª avait répondu
ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur
son tricot, avec une ironie sereine.
Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui.
Comme elle croyait qu’il devait être flatté par nos invitations,
0032 elle trouvait tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir
l’été sans avoir à la main un panier de pêches ou de framboises
de son jardin, et que de chacun de ses voyages d’Italie il
m’eût rapporté des photographies de chefs-d’oeuvre.
On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait
besoin d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas
pour de grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant
pas un prestige suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers
qui venaient pour la première fois. Si la conversation tombait
sur les princes de la Maison de France : ´ des gens que nous
ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons,
n’est-ce pas ª, disait ma grand’tante à Swann qui avait peut-être
dans sa poche une lettre de Twickenham ; elle lui faisait
pousser le piano et tourner les pages les soirs où la soeur
de ma grand’mère chantait, ayant, pour manier cet être ailleurs
si recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec
un bibelot de collection sans plus de précautions qu’avec
un objet bon marché. Sans doute le Swann que connurent à la
même époque tant de clubmen était bien différent de celui
que créait ma grand’tante, quand le soir, dans le petit jardin
0033 de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups hésitants
de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu’elle
savait sur la famille Swann l’obscur et incertain personnage
qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres,
et qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue
des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas
un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde
et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un
cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité
sociale est une création de la pensée des autres. Même l’acte
si simple que nous appelons ´ voir une personne que nous connaissons
ª est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l’apparence
physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que
nous avons sur lui, et dans l’aspect total que nous nous représentons,
ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent
par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence
si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer
la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était qu’une transparente
enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que
nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons,
0034 que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils s’étaient
constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui
étaient cause que d’autres personnes, quand elles étaient
en sa présence, voyaient les élégances régner dans son visage
et s’arrêter à son nez busqué comme à leur frontière naturelle
; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté
de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces yeux dépréciés,
le vague et doux résidu – mi-mémoire, mi-oubli – des heures
oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour
de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisinage
campagnard. L’enveloppe corporelle de notre ami en avait été
si bien bourrée, ainsi que de quelques souvenirs relatifs
à ses parents, que ce Swann-là était devenu un être complet
et vivant, et que j’ai l’impression de quitter une personne
pour aller vers une autre qui en est distincte, quand, dans
ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude,
je passe à ce premier Swann – à ce premier Swann dans lequel
je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui
d’ailleurs ressemble moins à l’autre qu’aux personnes que
0035 j’ai connues à la même époque, comme s’il en était de
notre vie ainsi que d’un musée où tous les portraits d’un
même temps ont un air de famille, une même tonalité – à ce
premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un
service à une dame qu’elle avait connue au Sacré-Coeur (et
avec laquelle, à cause de notre conception des castes, elle
n’avait pas voulu rester en relations, malgré une sympathie
réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre famille
de Bouillon, celle-ci lui avait dit : ´ Je crois que vous
connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux
des Laumes ª. Ma grand’mère était revenue de sa visite enthousiasmée
par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis
lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille,
qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était
entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et
0036 que le giletier était l’homme le plus distingué, le mieux
qu’elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction était
quelque chose d’absolument indépendant du rang social. Elle
s’extasiait sur une réponse que le giletier lui avait faite,
disant à maman : ´ Sévigné n’aurait pas mieux dit ! ª et,
en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
rencontré chez elle : ´ Ah ! ma fille, comme il est commun
! ª
Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, non pas
de relever celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais
d’y abaisser Mme de Villeparisis. Il semblait que la considération
que, sur la foi de ma grand’mère, nous accordions à Mme de
Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien faire qui l’en
rendît moins digne et auquel elle avait manqué en apprenant
l’existence de Swann, en permettant à des parents à elle de
le fréquenter. ´ Comment ! elle connaît Swann ? Pour une personne
que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! ª Cette
opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut
ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire
société, presque une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha
0037 jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous,
quoique de moins en moins, mais d’après laquelle ils crurent
pouvoir juger – supposant que c’était là qu’il l’avait prise
– le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait habituellement.

Mais une fois, mon grand-père lut dans son journal que M.
Swann était un des plus fidèles habitués des déjeuners du
dimanche chez le duc de X…, dont le père et l’oncle avaient
été les hommes d’Etat les plus en vue du règne de Louis-Philippe.
Or mon grand-père était curieux de tous les petits faits qui
pouvaient l’aider à entrer par la pensée dans la vie privée
d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme le duc de
Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann
: quelqu’un qui choisissait ses fréquentations en dehors de
la caste où il était né, en dehors de sa ´ classe ª sociale,
subissait à ses yeux un fâcheux déclassement. Il lui semblait
qu’on renonçât d’un coup au fruit de toutes les belles relations
avec des gens bien posés, qu’avaient honorablement entretenues
0038 et engrangées pour leurs enfants les familles prévoyantes
(ma grand’tante avait même cessé de voir le fils d’un notaire
de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire
à celui d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre
ou garçons d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent
parfois des bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père
d’interroger Swann, le soir prochain où il devait venir dîner,
sur ces amis que nous lui découvrions. D’autre part les deux
soeurs de ma grand’mère, vieilles filles qui avaient sa noble
nature, mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre
le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de
niaiseries pareilles. C’étaient des personnes d’aspirations
élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de
s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait
pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement
de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près
ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur
sens auditif, – ayant fini par comprendre son inutilité momentanée
0039 dès qu’à dîner la conversation prenait un ton frivole
ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles
aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers, – mettait
alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir
un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon grand-père
avait besoin d’attirer l’attention des deux soeurs, il fallait
qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de
la distraction : coups frappés à plusieurs reprises sur un
verre avec la lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque
interpellation de la voix et du regard, moyens violents que
ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants
avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle,
soit qu’ils croient tout le monde un peu fou.
Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann
devait venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une
caisse de vin d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro
où à côté du nom d’un tableau qui était à une Exposition de
Corot, il y avait ces mots : ´ de la collection de M. Charles
Swann ª, nous dit : ´ Vous avez vu que Swann a ´ les honneurs
0040 ª du Figaro ? ª – ´ Mais je vous ai toujours dit qu’il
avait beaucoup de goût ª, dit ma grand’mère. – ´ Naturellement
toi, du moment qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous
ª, répondit ma grand’tante qui, sachant que ma grand’mère
n’était jamais du même avis qu’elle, et n’étant pas bien sûre
que ce fût à elle-même que nous donnions toujours raison,
voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions
de ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser
de force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux.
Les soeurs de ma grand’mère ayant manifesté l’intention de
parler à Swann de ce mot du Figaro, ma grand’tante le leur
déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait aux autres un avantage
si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se persuadait que
c’était non un avantage mais un mal et elle les plaignait
pour ne pas avoir à les envier. ´ Je crois que vous ne lui
feriez pas plaisir ; moi je sais bien que cela me serait très
désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans
le journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en
parlât. ª Elle ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les
soeurs de ma grand’mère ; car celles-ci par horreur de la
0041 vulgarité poussaient si loin l’art de dissimuler sous
des périphrases ingénieuses une allusion personnelle, qu’elle
passait souvent inaperçue de celui même à qui elle s’adressait.
Quant à ma mère, elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme,
mais de sa fille qu’il adorait et à cause de laquelle, disait-on,
il avait fini par faire ce mariage. ´ Tu pourrais ne lui dire
qu’un mot, lui demander comment elle va. Cela doit être si
cruel pour lui. ª Mais mon père se fâchait : ´ Mais non !
tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule. ª
Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint
l’objet d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est
que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient
là, maman ne montait pas dans ma chambre. Je dînais avant
tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table, jusqu’à
huit heures où il était convenu que je devais monter ; ce
baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude
dans mon lit au moment de m’endormir, il me fallait le transporter
de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant
tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa
0042 douceur, sans que se répandît et s’évaporât sa vertu volatile
et, justement ces soirs-là où j’aurais eu besoin de le recevoir
avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que
je dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le
temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce
que je faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent
de ne pas penser à autre chose pendant qu’ils ferment une
porte, pour pouvoir, quand l’incertitude maladive leur revient,
lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l’ont
fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux
coups hésitants de la clochette. On savait que c’était Swann
; néanmoins tout le monde se regarda d’un air interrogateur
et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. ´ Pensez à le
remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
délicieux et la caisse est énorme ª, recommanda mon grand-père
à ses deux belles-soeurs. ´ Ne commencez pas à chuchoter,
dit ma grand’tante. Comme c’est confortable d’arriver dans
une maison où tout le monde parle bas. ª – ´ Ah ! voilà M.
Swann. Nous allons lui demander s’il croit qu’il fera beau
demain ª, dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot d’elle effacerait
0043 toute la peine que dans notre famille on avait pu faire
à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener
un peu à l’écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me décider
à la quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait
que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte
dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation
qu’elle vînt m’embrasser. ´ Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle,
parlez-moi un peu de votre fille ; je suis sûre qu’elle a
déjà le goût des belles oeuvres comme son papa. ª – ´ Mais
venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda ª,
dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une
pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie
de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés : ´
Nous reparlerons d’elle quand nous serons tous les deux, dit-elle
à mi-voix à Swann. Il n’y a qu’une maman qui soit digne de
vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait de mon
avis. ª Nous nous assîmes tous autour de la table de fer.
J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir
0044 ; je tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune
importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de
m’attacher à des idées d’avenir qui auraient dû me conduire
comme sur un pont au delà de l’abîme prochain qui m’effrayait.
Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe
comme le regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait
pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient
bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément
de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou distrait.
Comme un malade grâce à un anesthésique assiste avec une pleine
lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer
les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann
du duc d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent
éprouver aucune émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts
furent infructueux. A peine mon grand-père eut-il posé à Swann
une question relative à cet orateur qu’une des soeurs de ma
grand’mère aux oreilles de qui cette question résonna comme
un silence profond mais intempestif et qu’il était poli de
rompre, interpella l’autre : ´ Imagine-toi, Céline, que j’ai
0045 fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise
qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves
des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra
qu’elle vienne dîner ici un soir. ª – ´ Je crois bien ! répondit
sa soeur Flora, mais je n’ai pas perdu mon temps non plus.
J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît
beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus
grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de
M. Vinteuil, je n’en savais rien ; et il est très aimable.
ª – ´ Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables
ª, s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait
forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann
ce qu’elle appelait un regard significatif. En même temps
ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également
Swann avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit
simplement pour souligner le trait d’esprit de sa soeur, soit
qu’elle enviât Swann de l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût
s’empêcher de se moquer de lui parce qu’elle le croyait sur
0046 la sellette. ´ Je crois qu’on pourra réussir à avoir ce
monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant
ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter. ª
– ´ Ce doit être délicieux ª, soupira mon grand-père dans
l’esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement
omis d’inclure la possibilité de s’intéresser passionnément
aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de
Maubant, qu’elle avait oublié de fournir celui des soeurs
de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il faut ajouter
soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
vie intime de Molé ou du comte de Paris. ´ Tenez, dit Swann
à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports
que cela n’en a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur
certains points les choses n’ont pas énormément changé. Je
relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous
aurait amusé. C’est dans le volume sur son ambassade d’Espagne
; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est guère qu’un journal
merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence
avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés
de lire matin et soir. ª – ´ Je ne suis pas de votre avis,
0047 il y a des jours où la lecture des journaux me semble
fort agréable… ª, interrompit ma tante Flora, pour montrer
qu’elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro.
´ Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent
! ª enchérit ma tante Céline. ´ Je ne dis pas non, répondit
Swann étonné. Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous
faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes
tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie
les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal,
alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal,
moi je ne sais pas, les… Pensées de Pascal ! (il détacha
ce mot d’un ton d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air
pédant). Et c’est dans le volume doré sur tranches que nous
n’ouvrons qu’une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant
pour les choses mondaines ce dédain qu’affectent certains
hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est
allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie. ª
Mais regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement
0048 de choses sérieuses : ´ Nous avons une bien belle conversation,
dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons
ces ´ sommets ª, et se tournant vers mon grand-père : ´ Donc
Saint-Simon raconte que Maulevrier avait eu l’audace de tendre
la main à ses fils. Vous savez, c’est ce Maulevrier dont il
dit : ´ Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille que
de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. ª – ´ Epaisses
ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose
ª, dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux.
Céline se mit à rire. Swann interloqué reprit : ´ Je ne sais
si ce fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut
donner la main à mes enfants. Je m’en aperçus assez tôt pour
l’en empêcher. ª Mon grand-père s’extasiait déjà sur ´ ignorance
ou panneau ª, mais Mlle Céline, chez qui le nom de Saint-Simon
– un littérateur – avait empêché l’anesthésie complète des
facultés auditives, s’indignait déjà : ´ Comment ? vous admirez
cela ? Eh bien ! c’est du joli ! Mais qu’est-ce que cela peut
vouloir dire ; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre
? Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il
0049 a de l’intelligence et du coeur ? Il avait une belle manière
d’élever ses enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait
pas de donner la main à tous les honnêtes gens. Mais c’est
abominable, tout simplement. Et vous osez citer cela ? ª Et
mon grand-père navré, sentant l’impossibilité, devant cette
obstruction, de chercher à faire raconter à Swann les histoires
qui l’eussent amusé, disait à voix basse à maman : ´ Rappelle-moi
donc le vers que tu m’as appris et qui me soulage tant dans
ces moments-là. Ah ! oui : ´ Seigneur, que de vertus vous
nous faites haïr ! ª Ah ! comme c’est bien ! ª
Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on
serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant
toute la durée du dîner et que, pour ne pas contrarier mon
père, maman ne me laisserait pas l’embrasser à plusieurs reprises
devant le monde, comme si ç’avait été dans ma chambre. Aussi
je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commencerait
à dîner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance
de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j’en
pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de
la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir
0050 grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute
la minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre
mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes
séances de pose, prépare sa palette, et a fait d’avance de
souvenir, d’après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait
à la rigueur se passer de la présence du modèle. Mais voici
qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité
inconsciente de dire : ´ Le petit a l’air fatigué, il devrait
monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir. ª Et mon
père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère
et que ma mère la foi des traités, dit : ´ Oui, allons, vas
te coucher. ª Je voulus embrasser maman, à cet instant on
entendit la cloche du dîner. ´ Mais non, voyons, laisse ta
mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations
sont ridicules. Allons, monte ! ª Et il me fallut partir sans
viatique ; il me fallut monter chaque marche de l’escalier,
comme dit l’expression populaire, à ´ contre-coeur ª, montant
contre mon coeur qui voulait retourner près de ma mère parce
qu’elle ne lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de
me suivre. Cet escalier détesté où je m’engageais toujours
0051 si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait
en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de
chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être
plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que, sous cette
forme olfactive, mon intelligence n’en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est
encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous
nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de l’eau
ou que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans
arrêter, c’est un grand soulagement de nous réveiller et que
notre intelligence puisse débarrasser l’idée de rage de dents,
de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est l’inverse de
ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de monter
dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque,
par l’inhalation – beaucoup plus toxique que la pénétration
morale – de l’odeur de vernis particulière à cet escalier.
Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues,
fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant
mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit.
0052 Mais avant de m’ensevelir dans le lit de fer qu’on avait
ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud l’été
sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement
de révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis
à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que
je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que
Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de
s’occuper de moi quand j’étais à Combray, refusât de porter
mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission
à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible
que pour le portier d’un théâtre de remettre une lettre à
un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à l’égard
des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence
de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces
comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec
une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans
le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de
la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par l’entêtement soudain
0053 qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines commissions
que nous lui donnions, semblait avoir prévu des complexités
sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l’entourage
de Françoise et dans sa vie de domestique de village n’avait
pu les lui suggérer ; et l’on était obligé de se dire qu’il
y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal
compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux
hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de cour, et où
les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent
au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle
de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. Dans le cas particulier,
l’article du code à cause duquel il était peu probable que
sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en présence
de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
simplement le respect qu’elle professait non seulement pour
les parents – comme pour les morts, les prêtres et les rois
– mais encore pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité,
respect qui m’aurait peut-être touché dans un livre mais qui
m’irritait toujours dans sa bouche, à cause du ton grave et
attendri qu’elle prenait pour en parler, et davantage ce soir
0054 où le caractère sacré qu’elle conférait au dîner avait
pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la cérémonie.
Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas
à mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui
avais voulu écrire à maman, mais que c’était maman qui, en
me quittant, m’avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer
une réponse relativement à un objet qu’elle m’avait prié de
chercher ; et elle serait certainement très fâchée si on ne
lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise ne me crut
pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement,
à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous
voulions lui cacher ; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe
comme si l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient
la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à
quel article de son code elle devait se référer. Puis elle
sortit d’un air résigné qui semblait signifier : ´ C’est-il
pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant pareil !
ª Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel
0055 de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde,
mais que, quand on serait aux rince-bouche, on trouverait
le moyen de la faire passer à maman. Aussitôt mon anxiété
tomba ; maintenant ce n’était plus comme tout à l’heure pour
jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque mon petit
mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire
du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle,
allait lui parler de moi à l’oreille ; puisque cette salle
à manger interdite, hostile, où, il y avait un instant encore,
la glace elle-même – le ´ granité ª – et les rince-bouche
me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et mortellement
tristes parce que maman les goûtait loin de moi, s’ouvrait
à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe,
allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon coeur enivré l’attention
de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je n’étais
plus séparé d’elle ; les barrières étaient tombées, un fil
délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout :
maman allait sans doute venir !
L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann
0056 s’en serait bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait
deviné le but ; or, au contraire, comme je l’ai appris plus
tard, une angoisse semblable fut le tourment de longues années
de sa vie, et personne aussi bien que lui peut-être, n’aurait
pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu’il y a à sentir
l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est pas,
où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui
a fait connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte
prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée ;
mais quand, comme pour moi, elle est entrée en nous avant
qu’il ait encore fait son apparition dans notre vie, elle
flotte en l’attendant, vague et libre, sans affectation déterminée,
au service un jour d’un sentiment, le lendemain d’un autre,
tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié pour un camarade.
– Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage
quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise,
Swann l’avait bien connue aussi, cette joie trompeuse que
nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous
aimons, quand arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se
trouve, pour quelque bal, redoute, ou première où il va la
0057 retrouver, cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant
désespérément quelque occasion de communiquer avec elle. Il
nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande ce
que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons
quelque chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous
assure que rien n’est plus simple, nous fait entrer dans le
vestibule et nous promet de nous l’envoyer avant cinq minutes.
Que nous l’aimons – comme en ce moment j’aimais Françoise
– l’intermédiaire bien intentionné qui d’un mot vient de nous
rendre supportable, humaine et presque propice la fête inconcevable,
infernale, au sein de laquelle nous croyions que des tourbillons
ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de nous, la
faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en jugeons
par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi
un des initiés des cruels mystères, les autres invités de
la fête ne doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures
inaccessibles et suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs
inconnus, voici que par une brèche inespérée nous y pénétrons
; voici qu’un des moments dont la succession les aurait composées,
un moment aussi réel que les autres, même peut-être plus important
0058 pour nous, parce que notre maîtresse y est plus mêlée,
nous nous le représentons, nous le possédons, nous y intervenons,
nous l’avons créé presque : le moment où on va lui dire que
nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres moments de
la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui
dût tant nous faire souffrir, puisque l’ami bienveillant nous
a dit : ´ Mais elle sera ravie de descendre ! Cela lui fera
beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que de s’ennuyer
là-haut. ª Hélas ! Swann en avait fait l’expérience, les bonnes
intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui
s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par
quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre
(engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était
censée m’avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie)
me fit dire par Françoise ces mots : ´ Il n’y a pas de réponse
ª que depuis j’ai si souvent entendus des concierges de ´
palaces ª ou des valets de pied de tripots, rapporter à quelque
0059 pauvre fille qui s’étonne : ´ Comment, il n’a rien dit,
mais c’est impossible ! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
C’est bien, je vais attendre encore. ª Et – de même qu’elle
assure invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire
que le concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant
plus que les rares propos sur le temps qu’il fait échangés
entre le concierge et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup,
en s’apercevant de l’heure, faire rafraîchir dans la glace
la boisson d’un client – ayant décliné l’offre de Françoise
de me faire de la tisane ou de rester auprès de moi, je la
laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai les
yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents
qui prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques
secondes, je sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant,
au risque de la fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher
le moment de la revoir, je m’étais barré la possibilité de
m’endormir sans l’avoir revue, et les battements de mon coeur
de minute en minute devenaient plus douloureux parce que j’augmentais
mon agitation en me prêchant un calme qui était l’acceptation
de mon infortune. Tout à coup mon anxiété tomba, une félicité
0060 m’envahit comme quand un médicament puissant commence
à agir et nous enlève une douleur : je venais de prendre la
résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec
la certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle,
quand elle remonterait se coucher. Le calme qui résultait
de mes angoisses finies me mettait dans un allégresse extraordinaire,
non moins que l’attente, la soif et la peur du danger. J’ouvris
la fenêtre sans bruit et m’assis au pied de mon lit ; je ne
faisais presque aucun mouvement afin qu’on ne m’entendît pas
d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées
en une muette attention à ne pas troubler le clair de lune,
qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait
à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié
jusque-là, qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger,
quelque feuillage de marronnier, bougeait. Mais son frissonnement
minutieux, total, exécuté jusque dans ses moindres nuances
et ses dernières délicatesses, ne bavait pas sur le reste,
ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. Exposés sur
0061 ce silence qui n’en absorbait rien, les bruits les plus
éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à l’autre
bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel ´ fini
ª qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés
par l’orchestre du Conservatoire que, quoiqu’on n’en perde
pas une note, on croit les entendre cependant loin de la salle
du concert, et que tous les vieux abonnés – les soeurs de
ma grand’mère aussi quand Swann leur avait donné ses places
– tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté les progrès
lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore tourné
la rue de Trévise.
Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous
celui qui pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents,
les conséquences les plus graves, bien plus graves en vérité
qu’un étranger n’aurait pu le supposer, de celles qu’il aurait
cru que pouvaient produire seules des fautes vraiment honteuses.
Mais dans l’éducation qu’on me donnait, l’ordre des fautes
n’était pas le même que dans l’éducation des autres enfants
et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
0062 que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse
besoin d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends
maintenant que leur caractère commun est qu’on y tombe en
cédant à une impulsion nerveuse. Mais alors on ne prononçait
pas ce mot, on ne déclarait pas cette origine qui aurait pu
me faire croire que j’étais excusable d’y succomber ou même
peut-être incapable d’y résister. Mais je les reconnaissais
bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur du
châtiment qui les suivait ; et je savais que celle que je
venais de commettre était de la même famille que d’autres
pour lesquelles j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment
plus grave. Quand j’irais me mettre sur le chemin de ma mère
au moment où elle monterait se coucher, et qu’elle verrait
que j’étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir,
on ne me laisserait plus rester à la maison, on me mettrait
au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien ! dussé-je
me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimerais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était
lui dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui
menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser
0063 chemin.
J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann
; et quand le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait
de partir, j’allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père
s’il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait
repris de la glace au café et à la pistache. ´ Je l’ai trouvée
bien quelconque, dit ma mère ; je crois que la prochaine fois
il faudra essayer d’un autre parfum. ª – ´ Je ne peux pas
dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante,
il est d’un vieux ! ª Ma grand’tante avait tellement l’habitude
de voir toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait
de le trouver tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait
à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver
cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée
des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand
jour qui n’a pas de lendemain soit plus long que pour les
autres, parce que pour eux il est vide, et que les moments
s’y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre
des enfants. ´ Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec sa
coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
0064 monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville. ª Ma
mère fit remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste
depuis quelque temps. ´ Il fait aussi moins souvent ce geste
qu’il a tout à fait comme son père de s’essuyer les yeux et
de se passer la main sur le front. Moi je crois qu’au fond
il n’aime plus cette femme. ª – ´ Mais naturellement il ne
l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de lui il
y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me
suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun
doute sur ses sentiments, au moins d’amour, pour sa femme.
Hé bien ! vous voyez, vous ne l’avez pas remercié pour l’Asti
ª, ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux belles-soeurs.
´ Comment, nous ne l’avons pas remercié ? je crois, entre
nous, que je lui ai même tourné cela assez délicatement ª,
répondit ma tante Flora. ´ Oui, tu as très bien arrangé cela
: je t’ai admirée ª, dit ma tante Céline. – ´ Mais toi, tu
as été très bien aussi. ª – ´ Oui j’étais assez fière de ma
phrase sur les voisins aimables. ª – ´ Comment, c’est cela
que vous appelez remercier ! s’écria mon grand-père. J’ai
bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que c’était
0065 pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.
ª – ´ Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine
qu’il a apprécié. Je ne pouvais cependant pas lui dire le
nombre de bouteilles et le prix du vin ! ª Mon père et ma
mère restèrent seuls, et s’assirent un instant ; puis mon
père dit : ´ Hé bien ! si tu veux, nous allons monter nous
coucher. ª – ´ Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas
l’ombre de sommeil ; ce n’est pas cette glace au café si anodine
qui a pu pourtant me tenir si éveillée ; mais j’aperçois de
la lumière dans l’office et puisque la pauvre Françoise m’a
attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant
que tu vas te déshabiller. ª Et ma mère ouvrit la porte treillagée
du vestibule qui donnait sur l’escalier. Bientôt, je l’entendis
qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans bruit dans le
couloir ; mon coeur battait si fort que j’avais de la peine
à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier
la lumière projetée par la bougie de maman. Puis je la vis
elle-même, je m’élançai. A la première seconde, elle me regarda
avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis
0066 sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait
même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne
m’adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman
m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on pouvait me
reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus terrible
encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment
qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été
puérils. Une parole c’eût été le calme avec lequel on répond
à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer ;
le baiser qu’on donne à un fils qu’on envoie s’engager alors
qu’on le lui aurait refusé si on devait se contenter d’être
fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon père qui
montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller,
et, pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
voix entrecoupée par la colère : ´ Sauve-toi, sauve-toi, qu’au
moins ton père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou !
ª Mais je lui répétais : ´ Viens me dire bonsoir ª, terrifié
en voyant que le reflet de la bougie de mon père s’élevait
déjà sur le mur, mais aussi usant de son approche comme d’un
moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon
0067 père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
allait me dire : ´ Rentre dans ta chambre, je vais venir.
ª Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le
vouloir, je murmurai ces mots que personne n’entendit : ´
Je suis perdu ! ª
Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus
larges octroyés par ma mère et ma grand’mère, parce qu’il
ne se souciait pas des ´ principes ª et qu’il n’y avait pas
avec lui de ´ Droit des gens ª. Pour une raison toute contingente,
ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle
promenade si habituelle, si consacrée, qu’on ne pouvait m’en
priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce
soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me disait : ´ Allons,
monte te coucher, pas d’explication ! ª Mais aussi, parce
qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me
regarda un instant d’un air étonné et fâché, puis dès que
maman lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui
était arrivé, il lui dit : ´ Mais va donc avec lui, puisque
0068 tu disais justement que tu n’as pas envie de dormir, reste
un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien. ª – ´
Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie
ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas
habituer cet enfant… ª – ´ Mais il ne s’agit pas d’habituer,
dit mon père en haussant les épaules, tu vois bien que ce
petit a du chagrin, il a l’air désolé, cet enfant ; voyons,
nous ne sommes pas des bourreaux ! Quand tu l’auras rendu
malade, tu seras bien avancée ! Puisqu’il y a deux lits dans
sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit
et couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir,
moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher.
ª
On ne pouvait pas remercier mon père ; on l’eût agacé par
ce qu’il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire
un mouvement ; il était encore devant nous, grand, dans sa
robe de nuit blanche sous le cachemire de l’Inde violet et
rose qu’il nouait autour de sa tête depuis qu’il avait des
névralgies, avec le geste d’Abraham dans la gravure d’après
Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à Sarah
0069 qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des
années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter
le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En
moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais
devoir durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées donnant
naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais
pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues
difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon
père a cessé de pouvoir dire à maman : ´ Va avec le petit.
ª La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour
moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir
si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de
contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je
me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais
cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant
davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme
ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de
la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais
qui se remettent à sonner dans le silence du soir.
Maman passa cette nuit-là dans ma chambre ; au moment où je
0070 venais de commettre une faute telle que je m’attendais
à être obligé de quitter la maison, mes parents m’accordaient
plus que je n’eusse jamais obtenu d’eux comme récompense d’une
belle action. Même à l’heure où elle se manifestait par cette
grâce, la conduite de mon père à mon égard gardait ce quelque
chose d’arbitraire et d’immérité qui la caractérisait, et
qui tenait à ce que généralement elle résultait plutôt de
convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être même
que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou de
ma grand’mère, car sa nature, plus différente en certains
points de la mienne que n’était la leur, n’avait probablement
pas deviné jusqu’ici combien j’étais malheureux tous les soirs,
ce que ma mère et ma grand’mère savaient bien ; mais elles
m’aimaient assez pour ne pas consentir à m’épargner de la
souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer afin
de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté.
Pour mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre
sorte, je ne sais pas s’il aurait eu ce courage : pour une
fois où il venait de comprendre que j’avais du chagrin, il
0071 avait dit à ma mère : ´ Va donc le consoler. ª Maman resta
cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun
remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le
droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près
de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans
me gronder, lui demanda : ´ Mais Madame, qu’a donc Monsieur
à pleurer ainsi ? ª maman lui répondit : ´ Mais il ne sait
pas lui-même, Françoise, il est énervé ; préparez-moi vite
le grand lit et montez vous coucher. ª Ainsi, pour la première
fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute
punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de
reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je
n’étais pas responsable ; j’avais le soulagement de n’avoir
plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais
pleurer sans péché. Je n’étais pas non plus médiocrement fier
vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines, qui,
une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre
et m’avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir,
m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait fait
0072 atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux : je ne
l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire
une première concession qui devait lui être douloureuse, que
c’était une première abdication de sa part devant l’idéal
qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois,
elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que
si je venais de remporter une victoire c’était contre elle,
que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir
sa raison, et que cette soirée commençait une ère, resterait
comme une triste date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais
dit à maman : ´ Non je ne veux pas, ne couche pas ici. ª Mais
je connaissais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait
aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste
de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que le mal
était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter
le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le
beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là
où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter
0073 mes larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait
pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette
douceur nouvelle que n’avait pas connue mon enfance ; il me
semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer
dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots,
et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun
attendrissement avec moi, être tout d’un coup gagnée par le
mien et essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle
sentit que je m’en étais aperçu, elle me dit en riant : ´
Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa
maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. Voyons,
puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes
livres. ª Mais je n’en avais pas là. ´ Est-ce que tu aurais
moins de plaisir si je sortais déjà les livres que ta grand’mère
doit te donner pour ta fête ? Pense bien : tu ne seras pas
déçu de ne rien avoir après-demain ? ª J’étais au contraire
enchanté et maman alla chercher un paquet de livres dont je
ne pus deviner, à travers le papier qui les enveloppait, que
0074 la taille courte et large, mais qui, sous ce premier aspect,
pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à couleurs
du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et
les Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait
d’abord choisi les poésies de Musset, un volume de Rousseau
et Indiana ; car si elle jugeait les lectures futiles aussi
malsaines que les bonbons et les pâtisseries, elles ne pensait
pas que les grands souffles du génie eussent sur l’esprit
même d’un enfant une influence plus dangereuse et moins vivifiante
que sur son corps le grand air et le vent du large. Mais mon
père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même
à Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse
pas de ne pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et
elle était rentrée si souffrante que le médecin avait averti
ma mère de ne pas la laisser se fatiguer ainsi) et elle s’était
rabattue sur les quatre romans champêtres de George Sand.
´ Ma fille, disait-elle à maman, je ne pourrais me décider
à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit. ª
0075 En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter
dont on ne pût tirer un profit intellectuel, et surtout celui
que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher
notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être
et de la vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu’un
un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil,
des couverts, une canne, elle les cherchait ´ anciens ª, comme
si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité,
ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre.
Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies
des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment
d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût
une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité
reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de
représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et,
sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins
de la réduire, d’y substituer, pour la plus grande partie,
de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs ´ épaisseurs
ª d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres,
0076 des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait
auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
représentés, et préférait me donner des photographies de la
Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud
par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un
degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté
de la représentation du chef-d’oeuvre ou de la nature et remplacé
par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire
cette interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité,
ma grand’mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait
à Swann si l’oeuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand
c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un
intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent
un chef-d’oeuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir
aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant
sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats
de cette manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne
furent pas toujours très brillants. L’idée que je pris de
Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour
fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que
0077 celle que m’eussent donnée de simples photographies. On
ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand ma grand’tante
voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère, des
fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour
s’en servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids
d’un des destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin
de trop s’occuper de la solidité d’une boiserie où se distinguaient
encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination
du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin,
comme c’était d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués,
la charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons
une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l’usure
de l’habitude. Or, justement, les romans champêtres de George
Sand qu’elle me donnait pour ma fête, étaient pleins, ainsi
qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en désuétude
et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne.
Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres,
comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y
aurait eu un pigeonnier gothique, ou quelqu’une de ces vieilles
0078 choses qui exercent sur l’esprit une heureuse influence
en lui donnant la nostalgie d’impossibles voyages dans le
temps.
Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François
le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible
donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait
mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais
entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela
me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque
chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration
destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines
façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie,
et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à
beaucoup de romans, me paraissaient simples – à moi qui considérais
un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables,
mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister
qu’en soi – une émanation troublante de l’essence particulière
à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme
une intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea
0079 ; elle me parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là,
quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières,
à tout autre chose. Et aux lacunes que cette distraction laissait
dans le récit, s’ajoutait, quand c’était maman qui me lisait
à haute voix, qu’elle passait toutes les scènes d’amour. Aussi
tous les changements bizarres qui se produisent dans l’attitude
respective de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent
leur explication que dans les progrès d’un amour naissant
me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
figurais volontiers que la source devait être dans ce nom
inconnu et si doux de ´ Champi ª qui mettait sur l’enfant,
qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive,
empourprée et charmante. Si ma mère était une lectrice infidèle,
c’était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait l’accent
d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect
et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres
et non des oeuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement
ou son admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence
elle écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel
0080 éclat de gaîté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait
autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête, d’anniversaire,
qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel
propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant.
De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire
toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait
appris de ma grand’mère à tenir pour supérieures à tout dans
la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard
à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les
livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être
reçu, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute
l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient
écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout
entières dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait
pour les attaquer dans le ton qu’il faut l’accent cordial
qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n’indiquent
pas ; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé
défini la douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il
0081 y a dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait
vers celle qui allait commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant
la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs
quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme, elle
insufflait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale
et continue.
Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur
de cette nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais
qu’une telle nuit ne pourrait se renouveler ; que le plus
grand désir que j’eusse au monde, garder ma mère dans ma chambre
pendant ces tristes heures nocturnes, était trop en opposition
avec les nécessités de la vie et le voeu de tous, pour que
l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût être
autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes
angoisses étaient calmées, je ne les comprenais plus ; puis
demain soir était encore lointain ; je me disais que j’aurais
le temps d’aviser, bien que ce temps-là ne pût m’apporter
aucun pouvoir de plus, puisqu’il s’agissait de choses qui
ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait paraître
0082 plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de
moi.

C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit,
je me ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette
sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres,
pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque
projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice
dont les autres parties restent plongées dans la nuit : à
la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l’amorce
de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient
de mes tristesses, le vestibule où je m’acheminais vers la
première marche de l’escalier, si cruel à monter, qui constituait
à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière
; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un mot, toujours
vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir
0083 autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement
nécessaire (comme celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles
pièces pour les représentations en province) au drame de mon
déshabillage ; comme si Combray n’avait consisté qu’en deux
étages reliés par un mince escalier et comme s’il n’y avait
jamais été que sept heures du soir. A vrai dire, j’aurais
pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore
autre chose et existait à d’autres heures. Mais comme ce que
je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire
volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements
qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais
jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
était en réalité mort pour moi.
Mort à jamais ? C’était possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard,
celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre
longtemps les faveurs du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes
de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être
inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée,
0084 perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup
ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre,
entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors
elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les
avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous,
elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous
cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence
sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée,
en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait
cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet,
il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir,
ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui
n’était pas le théâtre et la drame de mon coucher n’existait
plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à
la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de
me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai
d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher
un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines
0085 qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une
coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé
par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain,
je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé
s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où
la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire
en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la
notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes
de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté
illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant
d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était
pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre,
contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante
joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas
être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle
? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve
rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte
un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête,
0086 la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que
la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il
l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage
que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir
lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout
à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse
et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.
Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit
se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est
tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout
son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement :
créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore
et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état
inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence
de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient.
Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par
la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé.
0087 Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je
demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore
une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise
l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle,
toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention
contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire
à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser
à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis
une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en
face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée
et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace,
voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à
une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela
monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la
rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être
l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente
de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop
confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se
0088 confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées
; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme
au seul interprète possible, de me traduire le témoignage
de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur,
lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière,
de quelle époque du passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience,
ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant
identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever
tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus
rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il
remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer,
me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne
de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a
conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement
à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se
laissent remâcher sans peine.
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était
celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin
à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure
0089 de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa
chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans
son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine
ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être
parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté
ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents
; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps
hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé
; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie,
si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot –
s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force
d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort
des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles
mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes,
plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps,
comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur
la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur
gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
0090
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé
dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse
pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir
pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille
maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un
décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur
le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses
derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là)
; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant
déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le
matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on
prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les
Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli
d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui,
à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent,
se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des
personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant
toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M.
Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du
0091 village et leurs petits logis et l’église et tout Combray
et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est
sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
II

Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de
fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques,
ce n’était qu’une église résumant la ville, la représentant,
parlant d’elle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait,
tenant serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ,
contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux
et gris des maisons rassemblées qu’un reste de remparts du
moyen âge cernait çà et là d’un trait aussi parfaitement circulaire
qu’une petite ville dans un tableau de primitif. A l’habiter,
Combray était un peu triste, comme ses rues dont les maisons
construites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés
extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre devant
elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le
jour commençait à tomber relever les rideaux dans les ´ salles
ª ; des rues aux graves noms de saints (desquels plusieurs
0092 se rattachaient à l’histoire des premiers seigneurs de
Combray) : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la
maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille,
et rue du Saint-Esprit sur laquelle s’ouvrait la petite porte
latérale de son jardin ; et ces rues de Combray existent dans
une partie de ma mémoire si reculée, peinte de couleurs si
différentes de celles qui maintenant revêtent pour moi le
monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et l’église
qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les
projections de la lanterne magique ; et qu’à certains moments,
il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire,
pouvoir louer une chambre rue de l’Oiseau – à la vieille hôtellerie
de l’Oiseau Flesché, des soupiraux de laquelle montait une
odeur de cuisine qui s’élève encore par moments en moi aussi
intermittente et aussi chaude – serait une entrée en contact
avec l’Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire
la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant.

La cousine de mon grand-père – ma grand’tante – chez qui nous
habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis
0093 la mort de son mari, mon oncle Octave, n’avait plus voulu
quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa
chambre, puis son lit et ne ´ descendait ª plus, toujours
couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique,
de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Son appartement particulier
donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup
plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant
au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre,
avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque
porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images
gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche ou
un calvaire. Ma tante n’habitait plus effectivement que deux
chambres contiguÎs, restant l’après-midi dans l’une pendant
qu’on aérait l’autre. C’étaient de ces chambres de province
qui – de même qu’en certains pays des parties entières de
l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades
de protozoaires que nous ne voyons pas – nous enchantent des
mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes,
toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que
l’atmosphère y tient en suspens ; odeurs naturelles encore,
0094 certes, et couleur du temps comme celles de la campagne
voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée
exquise, industrieuse et limpide de tous les fruits de l’année
qui ont quitté le verger pour l’armoire ; saisonnières, mais
mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée
blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles
comme une horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses
et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d’une
paix qui n’apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme
qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse
sans y avoir vécu. L’air y était saturé de la fine fleur d’un
silence si nourricier, si succulent que je ne m’y avançais
qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers
matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais
mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray :
avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me
faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil,
d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu,
déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute
la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces
0095 grands ´ devants de four ª de campagne, ou de ces manteaux
de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se
déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe
diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie
de l’hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux
fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête
au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes
odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait
déjà fait travailler et ´ lever ª la fraîcheur humide et ensoleillée
du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les
boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial,
un immense ´ chausson ª où, à peine goûtés les arômes plus
croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi
du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais
toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur
médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit
à fleurs.
Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait
toute seule à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas
parce qu’elle croyait avoir dans la tête quelque chose de
0096 cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant trop
fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans
dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était salutaire
pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter, cela
rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses
dont elle souffrait ; puis, dans l’inertie absolue où elle
vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance
extraordinaire ; elle les douait d’une motilité qui lui rendait
difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident
à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même,
en un perpétuel monologue qui était sa seule forme d’activité.
Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser tout haut,
elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût
personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent
se dire à elle-même : ´ Il faut que je me rappelle bien que
je n’ai pas dormi ª (car ne jamais dormir était sa grande
prétention dont notre langage à tous gardait le respect et
la trace : le matin Françoise ne venait pas ´ l’éveiller ª,
mais ´ entrait ª chez elle ; quand ma tante voulait faire
un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait ´ réfléchir
0097 ª ou ´ reposer ª ; et quand il lui arrivait de s’oublier
en causant jusqu’à dire : ´ ce qui m’a réveillée ª ou ´ j’ai
rêvé que ª, elle rougissait et se reprenait au plus vite).

Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser ; Françoise faisait
infuser son thé ; ou, si ma tante se sentait agitée, elle
demandait à la place sa tisane, et c’étais moi qui étais chargé
de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité
de tilleul qu’il fallait mettre ensuite dans l’eau bouillante.
Le desséchement des tiges les avait incurvées en un capricieux
treillage dans les entrelacs duquel s’ouvraient les fleurs
pâles, comme si un peintre les eût arrangées, les eût fait
poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles, ayant
perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les
plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers
blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent
été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection
d’un nid. Mille petits détails inutiles – charmante prodigalité
du pharmacien – qu’on eût supprimés dans une préparation factice,
me donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer
0098 le nom d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre
que c’était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que
je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce que
c’étaient non des doubles, mais elles-mêmes et qu’elles avaient
vieilli. Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose
d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais
les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout
l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les
fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues
comme de petites roses d’or – signe, comme la lueur qui révèle
encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de
la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été
´ en couleur ª et celles qui ne l’avaient pas été – me montrait
que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le
sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette
flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à
demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était
la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs.
Bientôt ma tante pouvait tremper dans l’infusion bouillante
dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée
0099 une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand
il était suffisamment amolli.
D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois
de citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine
et du maître-autel, où, au-dessus d’une statuette de la Vierge
et d’une bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres
de messe et des ordonnances de médicaments, tous ce qu’il
fallait pour suivre de son lit les offices et son régime,
pour ne manquer l’heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De
l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue
sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer,
à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais
immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise.

Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle
me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes
lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure
matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux,
et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une
couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait
0100 : ´ Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer
pour la messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui
de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte
bientôt voir si je n’ai besoin de rien. ª
Françoise, en effet, qui était depuis des années à son service
et ne se doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout
à fait au nôtre, délaissait un peu ma tante pendant les mois
où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que
nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait encore
l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si
peu Françoise que, le 1er janvier, avant d’entrer chez ma
grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de
cinq francs et me disait : ´ Surtout ne te trompe pas de personne.
Attends pour donner que tu m’entendes dire : ´ Bonjour Françoise
ª ; en même temps je te toucherai légèrement le bras. ª A
peine arrivions-nous dans l’obscure antichambre de ma tante
que nous apercevions dans l’ombre, sous les tuyaux d’un bonnet
éblouissant, raide et fragile comme s’il avait été de sucre
filé, les remous concentriques d’un sourire de reconnaissance
anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans l’encadrement
0101 de la petite porte du corridor comme une statue de sainte
dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres
de chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé
de l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes
qu’exaltait dans les meilleures régions de son coeur l’espoir
des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait
d’une voix forte : ´ Bonjour Françoise. ª A ce signal mes
doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour
la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais depuis que
nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que
Françoise ; nous étions ses préférés, elle avait pour nous,
au moins pendant les premières années, avec autant de considération
que pour ma tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions,
au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour
les liens invisibles que noue entre les membres d’une famille
la circulation d’un même sang, autant de respect qu’un tragique
grec), le charme de n’être pas ses maîtres habituels. Aussi,
avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de n’avoir
pas encore plus beau temps, le jour de notre arrivée, la veille
de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial, quand maman
0102 lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux,
si son petit-fils était gentil, ce qu’on comptait faire de
lui, s’il ressemblerait à sa grand’mère.
Et quand il n’y avait plus de monde là, maman qui savait que
Françoise pleurait encore ses parents morts depuis des années,
lui parlait d’eux avec douceur, lui demandait mille détails
sur ce qu’avait été leur vie.
Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et
qu’il lui gâtait le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille,
avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était
là. Aussi, quand Françoise allait les voir, à quelques lieues
de Combray, maman lui disait en souriant : ´ N’est-ce pas
Françoise, si Julien a été obligé de s’absenter et si vous
avez Marguerite à vous toute seule pour toute la journée,
vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison ? ª Et
Françoise disait en riant : ´ Madame sait tout ; madame est
pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée
et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, d’employer
ce terme savant), qu’on a fait venir pour Mme Octave et qui
voient ce que vous avez dans le coeur ª, et disparaissait,
0103 confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être pour qu’on ne
la vît pas pleurer ; maman était la première personne qui
lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs,
ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt,
être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même.
Ma tante se résignait à se priver un peu d’elle pendant notre
séjour, sachant combien ma mère appréciait le service de cette
bonne si intelligente et active, qui était aussi belle dès
cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont
le tuyautage éclatant et fixe avait l’air d’être en biscuit,
que pour aller à la grand’messe ; qui faisait tout bien, travaillant
comme un cheval, qu’elle fût bien portante ou non, mais sans
bruit, sans avoir l’air de rien faire, la seule des bonnes
de ma tante qui, quand maman demandait de l’eau chaude ou
du café noir, les apportait vraiment bouillants ; elle était
un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois
ceux qui déplaisent le plus au premier abord à un étranger,
peut-être parce qu’ils ne prennent pas la peine de faire sa
conquête et n’ont pas pour lui de prévenance, sachant très
bien qu’ils n’ont aucun besoin de lui, qu’on cesserait de
0104 le recevoir plutôt que de les renvoyer ; et qui sont en
revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé
leur capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément
superficiel, de ce bavardage servile qui fait favorablement
impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable
nullité.
Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent
tout ce qu’il leur fallait, remontait une première fois chez
ma tante pour lui donner sa pepsine et lui demander ce qu’elle
prendrait pour déjeuner, il était bien rare qu’il ne fallût
pas donner déjà son avis ou fournir des explications sur quelque
événement d’importance :
– Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus
d’un quart d’heure en retard pour aller chercher sa soeur
; pour peu qu’elle s’attarde sur son chemin cela ne me surprendrait
point qu’elle arrive après l’élévation.
– Hé ! il n’y aurait rien d’étonnant, répondait Françoise.

– Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous
auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois
0105 grosses comme celles de la mère Callot ; tâchez donc de
savoir par sa bonne où elle les a eues. Vous qui, cette année,
nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez
pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.
– Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez
M. le Curé, disait Françoise.
– Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait
ma tante en haussant les épaules. Chez M. le Curé ! Vous savez
bien qu’il ne fait pousser que de petites méchantes asperges
de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le
bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre
bras qui a encore tant maigri cette année.
– Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé
la tête ?
– Non, madame Octave.
– Ah ! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre
tête, vous pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone
qui était venue chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti
tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau.
Il faut qu’il y ait quelque enfant de malade.
0106 – Eh ! là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait
pas entendre parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même
dans une partie du monde éloignée, sans commencer à gémir.

– Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des
morts ? Ah ! mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il
pas que j’avais oublié qu’elle a passé l’autre nuit. Ah !
il est temps que le Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus
ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre Octave.
Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.
– Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher ; celui
qui l’a fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir
si mon feu ne s’éteint pas.
Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au
cours de cette séance matinale, les premiers événements du
jour. Mais quelquefois ces événements revêtaient un caractère
si mystérieux et si grave que ma tante sentait qu’elle ne
pourrait pas attendre le moment où Françoise monterait, et
quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la
maison.
0107 – Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de
la pepsine, disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti
une faiblesse ?
– Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire, si,
vous savez bien que maintenant les moments où je n’ai pas
de faiblesse sont bien rares ; un jour je passerai comme Mme
Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaître ; mais ce
n’est pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que je viens
de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une fillette que
je ne connais point. Allez donc chercher deux sous de sel
chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous dire
qui c’est.
– Mais ça sera la fille de M. Pupin, disait Françoise qui
préférait s’en tenir à une explication immédiate, ayant été
déjà deux fois depuis le matin chez Camus.
– La fille de M. Pupin ! Oh ! je vous crois bien, ma pauvre
Françoise ! Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue ?
– Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux
dire la gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble
de l’avoir déjà vue ce matin.
0108 – Ah ! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle
soit venue pour les fêtes. C’est cela ! Il n’y a pas besoin
de chercher, elle sera venue pour les fêtes. Mais alors nous
pourrions bien voir tout à l’heure MmeSazerat venir sonner
chez sa soeur pour le déjeuner. Ce sera ça ! J’ai vu le petit
de chez Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez que
la tarte allait chez Mme Goupil.
– Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave,
vous n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour
le déjeuner, car il commence à ne plus être de bonne heure,
disait Françoise qui, pressée de redescendre s’occuper du
déjeuner, n’était pas fâchée de laisser à ma tante cette distraction
en perspective.
– Oh ! pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné,
tout en jetant sur la pendule un coup d’oeil inquiet, mais
furtif pour ne pas laisser voir qu’elle, qui avait renoncé
à tout, trouvait pourtant, à apprendre que Mme Goupil avait
à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement
attendre encore un peu plus d’une heure. Et encore cela tombera
pendant mon déjeuner ! ajouta-t-elle à mi-voix pour elle-même.
0109 Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour
qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. ´ Vous
n’oublierez pas au moins de me donner mes oeufs à la crème
dans une assiette plate ? ª C’étaient les seules qui fussent
ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire
la légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait
ses lunettes, déchiffrait : Alibaba et quarante voleurs, Aladin
ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant : Très bien,
très bien.
– Je serais bien allée chez Camus… disait Françoise en voyant
que ma tante ne l’y enverrait plus.
– Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement Mlle Pupin.
Ma pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter
pour rien.
Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle
avait sonné Françoise, car, à Combray, une personne ´ qu’on
ne connaissait point ª était un être aussi peu croyable qu’un
dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que,
chaque fois que s’était produite, dans la rue de Saint-Esprit
ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des
0110 recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire
le personnage fabuleux aux proportions d’une ´ personne qu’on
connaissait ª, soit personnellement, soit abstraitement, dans
son état civil, en tant qu’ayant tel degré de parenté avec
des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait
du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de couvent,
le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre
sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu
en les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray
des gens qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on
ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et
pourtant, longtemps à l’avance, Mme Sauton et le curé avaient
prévenu qu’ils attendaient leurs ´ voyageurs ª. Quand le soir,
je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante,
si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions rencontré
près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait
pas : ´ Un homme que grand-père ne connaissait point, s’écriait-elle.
Ah ! je te crois bien ! ª Néanmoins un peu émue de cette nouvelle,
elle voulait en avoir le coeur net, mon grand-père était mandé.
´ Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux,
0111 mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? ª
– ´ Mais si, répondait mon grand-père, c’était Prosper le
frère du jardinier de MmeBouilleboeuf. ª – ´ Ah ! bien ª,
disait ma tante, tranquillisée et un peu rouge ; haussant
les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait : ´ Aussi
il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne
connaissiez point ! ª Et on me recommandait d’être plus circonspect
une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des
paroles irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le
monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu
par hasard passer un chien ´ qu’elle ne connaissait point
ª, elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible
ses talents d’induction et ses heures de liberté.
– Ce sera le chien de MmeSazerat, disait Françoise, sans grande
conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante
ne se ´ fende pas la tête ª.
– Comme si je ne connaissais pas le chien de MmeSazerat !
répondait ma tante donc l’esprit critique n’admettait pas
si facilement un fait.
– Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté
0112 de Lisieux.
– Ah ! à moins de ça.
– Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise
qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme
une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable,
toujours quelque chose de gracieux. C’est rare qu’une bête
qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame Octave,
il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de
m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement
pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.
– Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une
vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez
en fatiguer nos Parisiens !
– Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront
de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les
mangeront pas avec le dos de la cuiller.
– Mais à l’église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien
de ne pas perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais
0113 mes parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois
bien, notre église ! Son vieux porche par lequel nous entrions,
noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément
creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait)
comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant
à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite,
pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive,
infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace
la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute
tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble
poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au choeur
comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la
matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces
et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre
équarrissure qu’ici elles avaient dépassées d’un flot blond,
entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant
les violettes blanches du marbre ; et en deçà desquelles,
ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique
inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la
disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres
0114 d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.
Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le
soleil se montrait peu, de sorte que, fît-il gris dehors,
on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; l’un était
rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil
à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais
architectural, entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique
et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand
il n’y a pas d’office – à l’un de ces rares moments où l’église
aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur
son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le
hall de pierre sculptée et de verre peint, d’un hôtel de style
moyen âge – on voyait s’agenouiller un instant MmeSazerat,
posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits
fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face
et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un autre
une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait
un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle
boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle
il serait resté des flocons éclairés par quelque aurore (par
0115 la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel
de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément
par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs
attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens
qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de
la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à
la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y
en avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine
de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme
un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire
le roi Charles VI ; mais soit qu’un rayon eût brillé, soit
que mon regard en bougeant eût promené à travers la verrière
tour à tour éteinte et rallumée un mouvant et précieux incendie,
l’instant d’après elle avait pris l’éclat changeant d’une
traîne de paon, puis elle tremblait et ondulait en une pluie
flamboyante et fantastique qui dégouttait du haut de la voûte
sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si c’était
dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux stalactites
que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien
; un instant après les petits vitraux en losange avaient pris
0116 la transparence profonde, l’infrangible dureté de saphirs
qui eussent été juxtaposés sur quelque immense pectoral, mais
derrière lesquels on sentait, plus aimé que toutes ces richesses,
un sourire momentané de soleil ; il était aussi reconnaissable
dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries
que sur le pavé de la place ou la paille du marché ; et, même
à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques,
il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en faisant
épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des
successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de
myosotis en verre.
Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement
d’Esther (la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus
les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame
de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs,
en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage
: un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin
de leur contour ; le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement,
si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance
et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure
0117 des arbres restée vive dans les parties basses du panneau
de soie et de laine, mais ayant ´ passé ª dans le haut, faisait
se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les
hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées
par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.
Tout cela, et plus encore les objets précieux venus à l’église
de personnages qui étaient pour moi presque des personnages
de légende (la croix d’or travaillée, disait-on, par saint
Eloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils de Louis
le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé), à cause
de quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos
chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan
s’émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une
mare, la trace palpable de leur passage surnaturel ; tout
cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement différent
du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire,
un espace à quatre dimensions – la quatrième étant celle du
Temps – déployant à travers les siècles son vaisseau qui,
de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre
et franchir, non pas seulement quelques mètres, mais des époques
0118 successives d’où il sortait victorieux ; dérobant le rude
et farouche XIe siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où
il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés
de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait
près du porche l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé
par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement
devant lui comme de plus grandes soeurs, pour le cacher aux
étrangers, se placent en souriant devant un jeune frère rustre,
grognon et mal vêtu ; élevant dans le ciel au-dessus de la
Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait
le voir encore ; et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit
mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure
et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris
de pierre, Théodore et sa soeur nous éclairaient d’une bougie
le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une
profonde valve – comme la trace d’un fossile – avait été creusée,
disait-on, ´ par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre
de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des
chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle
abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme
0119 s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait
fait mollement céder sous elle ª.
L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler
? Elle était si grossière, si dénuée de beauté artistique
et même d’élan religieux. Du dehors, comme le croisement des
rues sur lequel elle donnait était en contre-bas, sa grossière
muraille s’exhaussait d’un soubassement en moellons nullement
polis, hérissés de cailloux, et qui n’avait rien de particulièrement
ecclésiastique, les verrières semblaient percées à une hauteur
excessive, et le tout avait plus l’air d’un mur de prison
que d’église. Et certes, plus tard, quand je me rappelais
toutes les glorieuses absides que j’ai vues, il ne me serait
jamais venu à la pensée de rapprocher d’elles l’abside de
Combray. Seulement, un jour, au détour d’une petite rue provinciale,
j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille
fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et
offrant le même aspect asymétrique que l’abside de Combray.
Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims
avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux,
mais je me suis involontairement écrié : ´ L’Eglise ! ª
0120 L’église ! Familière ; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où
était sa porte nord, de ses deux voisines, la pharmacie de
M. Rapin et la maison de MmeLoiseau, qu’elle touchait sans
aucune séparation ; simple citoyenne de Combray qui aurait
pu avoir son numéro dans la rue si les rues de Combray avaient
eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait dû s’arrêter
le matin quand il faisait sa distribution, avant d’entrer
chez MmeLoiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait
pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation
que mon esprit n’a jamais pu arriver à franchir. MmeLoiseau
avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient
la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours
partout tête baissée, et dont les fleurs n’avaient rien de
plus pressé, quand elles étaient assez grandes, que d’aller
rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre
la sombre façade de l’église, les fuchsias ne devenaient pas
sacrés pour cela pour moi ; entre les fleurs et la pierre
noircie sur laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient
pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.
On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin,
0121 inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray
n’apparaissait pas encore ; quand du train qui, la semaine
de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui
filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir
en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : ´ Allons,
prenez les couvertures, on est arrivé. ª Et dans une des plus
grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait
un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur
un immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées
que dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire,
mais si mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur
le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage,
à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art,
cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et
qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi
détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était
frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et,
par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus
du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque
de la couleur de la vigne vierge.
0122 Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand’mère
me faisait arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour,
placées deux par deux les unes au-dessus des autres, avec
cette juste et originale proportion dans les distances qui
ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages
humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers
des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient
en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient
s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout d’un coup
inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie,
les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en
tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement
calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste
redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant
pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la
pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec l’immobilité
d’un pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir pourquoi,
ma grand’mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence
de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait
aimer et croire riches d’une influence bienfaisante la nature
0123 quand la main de l’homme ne l’avait pas, comme faisait
le jardinier de ma grand’tante, rapetissée, et les oeuvres
de génie. Et sans doute, toute partie de l’église qu’on apercevait
la distinguait de tout autre édifice par une sorte de pensée
qui lui était infuse, mais c’était dans son clocher qu’elle
semblait prendre conscience d’elle-même, affirmer une existence
individuelle et responsable. C’était lui qui parlait pour
elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand’mère trouvait
au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix
au monde, l’air naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture,
elle disait : ´ Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez,
il n’est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille
figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano,
il ne jouerait pas sec. ª Et en le regardant, en suivant des
yeux la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes
de pierre qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains
jointes qui prient, elle s’unissait si bien à l’effusion de
la flèche, que son regard semblait s’élancer avec elle ; et
en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres
usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui,
0124 à partir du moment où elles entraient dans cette zone
ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un
coup montées bien plus haut, lointaines, comme un chant repris
´ en voix de tête ª une octave au-dessus.
C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les
occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue
de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration.
De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait
été recouverte d’ardoises ; mais quand, le dimanche, je les
voyais, par une chaude matinée d’été, flamboyer comme un soleil
noir, je me disais : ´ Mon Dieu ! neuf heures ! il faut se
préparer pour aller à la grand’messe si je veux avoir le temps
d’aller embrasser tante Léonie avant ª, et je savais exactement
la couleur qu’avait le soleil sur la place, la chaleur et
la poussière du marché, l’ombre que faisait le store du magasin
où maman entrerait peut-être avant la messe, dans une odeur
de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui
ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout
en se préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique
passer sa veste du dimanche et se savonner les mains qu’il
0125 avait l’habitude, toutes les cinq minutes, même dans les
circonstances les plus mélancoliques, de frotter l’une contre
l’autre d’un air d’entreprise, de partie fine et de réussite.

Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter
une brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins
avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner
avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit
lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles
et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguÎ
dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade
et pensais au moment où il faudrait tout à l’heure dire bonsoir
à ma mère et ne plus la voir, il était au contraire si doux,
dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé
et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli
qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement
pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les
cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître
son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque
chose d’ineffable.
0126 Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église,
là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport
au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus
émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église.
Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus
de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de
clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d’art
que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je
n’oublierai jamais dans une curieuse ville de Normandie voisine
de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me
sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels,
quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons
vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent
s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades,
mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée,
si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas
plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels
elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée
de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.
Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville,
0127 je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second
et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs
rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi,
dans les plus nobles ´ épreuves ª qu’en tire l’atmosphère,
d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le
dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère
de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune
de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire
ait pu les exécuter, elle ne put mettre ce que j’avais perdu
depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer
une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être
sans équivalent, aucune d’elles ne tient sous sa dépendance
toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir
de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont
derrière l’église. Qu’on le vît à cinq heures, quand on allait
chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi,
à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne
de faîte des toits ; que si, au contraire, on voulait entrer
demander des nouvelles de MmeSazerat, on suivît des yeux cette
ligne redevenue basse après la descente de son autre versant
0128 en sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après
le clocher ; soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait
à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes
et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment
inconnu de sa révolution ; ou que, des bords de la Vivonne,
l’abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective
semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour lancer
sa flèche au coeur du ciel ; c’était toujours à lui qu’il
fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les
maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt
de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains
sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd’hui
encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier
de Paris que je connais mal, un passant qui m’a ´ mis dans
mon chemin ª me montre au loin, comme un point de repère,
tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe
de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois
prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver
quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue,
le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare
0129 pas, peut, à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux
de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste
là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant
de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises
sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute
alors, et plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui
demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin,
je tourne une rue… mais… c’est dans mon coeur…
En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin
qui, retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait,
en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray
que du samedi soir au lundi matin. C’était un de ces hommes
qui, en dehors d’une carrière scientifique où ils ont d’ailleurs
brillamment réussi, possèdent une culture toute différente,
littéraire, artistique, que leur spécialisation professionnelle
n’utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés
que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque
que M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain
et nous fûmes très étonnés de voir qu’un musicien célèbre
avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus
0130 de ´ facilité ª que bien des peintres, ils s’imaginent
que la vie qu’ils mènent n’est pas celle qui leur aurait convenu
et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance
mêlée de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine,
méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle
tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes,
au regard bleu et désenchanté, d’une politesse raffinée, causeur
comme nous n’en avions jamais entendu, il était aux yeux de
ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de
l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la plus noble
et la plus délicate. Ma grand’mère lui reprochait seulement
de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de
ne pas avoir dans son langage le naturel qu’il y avait dans
ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston
droit presque d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades
enflammées qu’il entamait souvent contre l’aristocratie, la
vie mondaine, le snobisme, ´ certainement le péché auquel
pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n’y
a pas de rémission. ª
L’ambition mondaine était un sentiment que ma grand’mère était
0131 si incapable de ressentir et presque de comprendre, qu’il
lui paraissait bien inutile de mettre tant d’ardeur à la flétrir.
De plus, elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin,
dont la soeur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme
bas-normand, se livrât à des attaques aussi violentes contre
les nobles, allant jusqu’à reprocher à la Révolution de ne
les avoir pas tous guillotinés.
– Salut, amis ! nous disait-il en venant à notre rencontre.
Vous êtes heureux d’habiter beaucoup ici ; demain il faudra
que je rentre à Paris, dans ma niche.
– Oh ! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et
déçu, un peu distrait, qui lui était particulier, certes il
y a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il n’y manque
que le nécessaire, un grand morceau de ciel comme ici. Tâchez
de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie,
petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez
une jolie âme, d’une qualité rare, une nature d’artiste, ne
la laissez pas manquer de ce qu’il lui faut.
Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme
Goupil était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables
0132 de la renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble
en lui disant qu’un peintre travaillait dans l’église à copier
le vitrail de Gilbert le Mauvais. Françoise, envoyée aussitôt
chez l’épicier, était revenue bredouille par la faute de l’absence
de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une
part de l’entretien de l’église, et de garçon épicier donnait,
avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel.

– Ah ! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure
d’Eulalie. Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela.

Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était
´ retirée ª après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle
avait été en place depuis son enfance, et qui avait pris à
côté de l’église une chambre, d’où elle descendait tout le
temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire
une petite prière ou donner un coup de main à Théodore ; le
reste du temps elle allait voir des personnes malades comme
ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s’était passé
à la messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d’ajouter
0133 quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille
de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter
le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante
du monde clérical de Combray. Elle portait au-dessus d’une
mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de religieuse,
et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues et
à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses
visites étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui
ne recevait plus guère personne d’autre, en dehors de M. le
Curé. Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs
parce qu’ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans
l’une ou l’autre des deux catégories de gens qu’elle détestait.
Les uns, les pires et dont elle s’était débarrassée les premiers,
étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas ´ s’écouter ª
et professaient, fût-ce négativement et en ne la manifestant
que par certains silences de désapprobation ou par certains
sourires de doute, la doctrine subversive qu’une petite promenade
au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze
heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de Vichy
!) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines.
0134 L’autre catégorie se composait des personnes qui avaient
l’air de croire qu’elle était plus gravement malade qu’elle
ne pensait, qu’elle était aussi gravement malade qu’elle le
disait. Aussi, ceux qu’elle avait laissé monter après quelques
hésitations et sur les officieuses instances de Françoise
et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils
étaient indignes de la faveur qu’on leur faisait en risquant
timidement un : ´ Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez
un peu par un beau temps ª, ou qui, au contraire, quand elle
leur avait dit : ´ Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin,
mes pauvres amis ª, lui avaient répondu : ´ Ah ! quand on
n’a pas la santé ! Mais vous pouvez durer encore comme ça
ª, ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne plus
jamais être reçus. Et si Françoise s’amusait de l’air épouvanté
de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue
du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir
chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette,
elle riait encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses
toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire
congédier et de leur mine déconfite en s’en retournant sans
0135 l’avoir vue, et, au fond, admirait sa maîtresse qu’elle
jugeait supérieure à tous ces gens puisqu’elle ne voulait
pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu’on
l’approuvât dans son régime, qu’on la plaignît pour ses souffrances
et qu’on la rassurât sur son avenir.
C’est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire
vingt fois en une minute : ´ C’est la fin, ma pauvre Eulalie
ª, vingt fois Eulalie répondait : ´ Connaissant votre maladie
comme vous la connaissez, madame Octave, vous irez à cent
ans, comme me disait hier encore MmeSazerin. ª (Une des plus
fermes croyances d’Eulalie, et que le nombre imposant des
démentis apportés par l’expérience n’avait pas suffi à entamer,
était que MmeSazerat s’appelait MmeSazerin.)
– Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante,
qui préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis.

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire
ma tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement
tous les dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour
ma tante un plaisir dont la perspective l’entretenait ces
0136 jours-là dans un état agréable d’abord, mais bien vite
douloureux comme une faim excessive, pour peu qu’Eulalie fût
en retard. Trop prolongée, cette volupté d’attendre Eulalie
tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l’heure,
bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d’Eulalie,
s’il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l’espérait
plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche,
elle ne pensait qu’à cette visite et sitôt le déjeuner fini,
Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger
pour qu’elle pût monter ´ occuper ª ma tante. Mais (surtout
à partir du moment où les beaux jours s’installaient à Combray)
il y avait bien longtemps que l’heure altière de midi, descendue
de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des douze fleurons
momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour de
notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement
en sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant
les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur
et surtout par le repas. Car, au fond permanent d’oeufs, de
côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits,
qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait –
0137 selon les travaux des champs et des vergers, le fruit
de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins
et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces
quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail
des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et
des épisodes de la vie – : une barbue parce que la marchande
lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle
en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des
cardons à la moelle parce qu’elle ne nous en avait pas encore
fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand
air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici
sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce
que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans
quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M.
Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui
vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait
plus, du fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un
gâteau aux amandes parce qu’elle l’avait commandé la veille,
une brioche parce que c’était notre tour de l’offrir. Quand
tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais
0138 dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur,
une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle
de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme
une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent.
Celui qui eût refusé d’en goûter en disant : ´ J’ai fini,
je n’ai plus faim ª, se serait immédiatement ravalé au rang
de ces goujats qui, même dans le présent qu’un artiste leur
fait d’une de ses oeuvres, regardent au poids et à la matière
alors que n’y valent que l’intention et la signature. Même
en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la
même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez
du compositeur.
Enfin ma mère me disait : ´ Voyons, ne reste pas ici indéfiniment,
monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va
d’abord prendre l’air un instant pour ne pas lire en sortant
de table. ª J’allais m’asseoir près de la pompe et de son
auge, souvent ornée, comme un fond gothique, d’une salamandre,
qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son
corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé
d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait par
0139 une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de
la terre peu soignée duquel s’élevait par deux degrés, en
saillie de la maison, et comme une construction indépendante,
l’arrière-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant
comme du porphyre. Elle avait moins l’air de l’antre de Françoise
que d’un petit temple de Vénus. Elle regorgeait des offrandes
du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, venus
parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices
de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement
d’une colombe.
Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui
l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le
petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de
mon grand-père, ancien militaire qui avait pris sa retraite
comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, et qui, même
quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur,
sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là,
dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche,
à la fois forestière et ancien régime, qui fait rêver longuement
les narines quand on pénètre dans certains pavillons de chasse
0140 abandonnés. Mais depuis nombre d’années je n’entrais plus
dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant
plus à Combray à cause d’une brouille qui était survenue entre
lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes
:
Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire
une visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse,
servi par son domestique en veste de travail de coutil rayé
violet et blanc. Il se plaignait en ronchonnant que je n’étais
pas venu depuis longtemps, qu’on l’abandonnait ; il m’offrait
un massepain ou une mandarine, nous traversions un salon dans
lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne faisait jamais de
feu, dont les murs étaient ornés de moulures dorées, les plafonds
peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles
capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune
; puis nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de
´ travail ª aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures
représentant sur fond noir une déesse charnue et rose conduisant
un char, montée sur un globe, ou une étoile au front, qu’on
aimait sous le second Empire parce qu’on leur trouvait un
0141 air pompéien, puis qu’on détesta, et qu’on recommence
à aimer pour une seule et même raison, malgré les autres qu’on
donne, et qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je
restais avec mon oncle jusqu’à ce que son valet de chambre
vînt lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure
celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans
une méditation qu’aurait craint de troubler d’un seul mouvement
son valet de chambre émerveillé, et dont il attendait avec
curiosité le résultat, toujours identique. Enfin, après une
hésitation suprême, mon oncle prononçait infailliblement ces
mots : ´ Deux heures et quart ª, que le valet de chambre répétait
avec étonnement, mais sans discuter : ´ Deux heures et quart
? bien…je vais le dire… ª
A cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique,
car mes parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller,
et je me représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs
qu’on y goûtait que je n’étais pas éloigné de croire que chaque
spectateur regardait comme dans un stéréoscope un décor qui
n’était que pour lui, quoique semblable au millier d’autres
que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs.
0142
Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour
voir les spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé
et plus heureux que les rêves offerts à mon imagination par
chaque pièce annoncée, et qui étaient conditionnés à la fois
par les images inséparables des mots qui en composaient le
titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et
boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce
n’est une de ces oeuvres étranges comme le Testament de César
Girodot et Oedipe-Roi lesquelles s’inscrivaient, non sur l’affiche
verte de l’Opéra-Comique, mais sur l’affiche lie de vin de
la Comédie-Française, rien ne me paraissait plus différent
de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la Couronne
que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes parents
m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre
j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir
successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque
c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de
saisir en chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer
à celui que recélait l’autre, j’arrivais à me représenter
0143 avec tant de force, d’une part une pièce éblouissante
et fière, de l’autre une pièce douce et veloutée, que j’étais
aussi incapable de décider laquelle aurait ma préférence,
que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter entre du
riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat.
Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur
ces acteurs dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu,
était la première forme, entre toutes celles qu’il revêt,
sous laquelle se laissait pressentir par moi l’Art. Entre
la manière que l’un ou l’autre avait de débiter, de nuancer
une tirade, les différences les plus minimes me semblaient
avoir une importance incalculable. Et, d’après ce que l’on
m’avait dit d’eux, je les classais par ordre de talent, dans
des listes que je me récitais toute la journée, et qui avaient
fini par durcir dans mon cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.

Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant
les classes je correspondais, aussitôt que le professeur avait
la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question
était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre
0144 et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got,
le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait
qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine
motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait
dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l’agilité
miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay
pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement
et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.
Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant
sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le
saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom
d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien,
à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux
fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme
que je pensais être peut-être une actrice laissait en moi
un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux
pour me représenter sa vie. Je classais par ordre de talent
les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine
Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon
oncle en connaissait beaucoup et aussi des cocottes que je
0145 ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait
chez lui. Et si nous n’allions le voir qu’à certains jours
c’est que, les autres jours, venaient des femmes avec lesquelles
sa famille n’aurait pas pu se rencontrer, du moins à son avis
à elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande
facilité à faire à de jolies veuves qui n’avaient peut-être
jamais été mariées, à des comtesses de nom ronflant, qui n’était
sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de les présenter
à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de famille,
l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père.
Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation,
j’entendais mon père dire à ma mère, en souriant : ´ Une amie
de ton oncle ª ; et je pensais que le stage que peut-être
pendant des années des hommes importants faisaient inutilement
à la porte de telle femme qui ne répondait pas à leurs lettres
et les faisait chasser par le concierge de son hôtel, mon
oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le présentant
chez lui à l’actrice, inapprochable à tant d’autres, qui était
pour lui une intime amie.
Aussi – sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée
0146 tombait maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs
fois et m’empêcherait encore de voir mon oncle – un jour,
autre que celui qui était réservé aux visites que nous lui
faisions, profitant de ce que mes parents avaient déjeuné
de bonne heure, je sortis et au lieu d’aller regarder la colonne
d’affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus
jusqu’à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture attelée
de deux chevaux qui avaient aux oeillères un oeillet rouge
comme avait le cocher à sa boutonnière. De l’escalier j’entendis
un rire et une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence,
puis le bruit de portes qu’on fermait. Le valet de chambre
vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me dit que
mon oncle était très occupé, ne pourrait sans doute pas me
recevoir, et, tandis qu’il allait pourtant le prévenir, la
même voix que j’avais entendue disait : ´ Oh, si ! laisse-le
entrer ; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la
photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa
maman, ta nièce, dont la photographie est à côté de la sienne,
n’est-ce pas ? Je voudrais le voir rien qu’un instant, ce
gosse. ª
0147 J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; finalement
le valet de chambre me fit entrer.
Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que
d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours,
mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier
de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait
de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait
dire madame ou mademoiselle me fit rougir et, n’osant pas
trop tourner les yeux de son côté de peur d’avoir à lui parler,
j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant,
mon oncle lui dit : ´ Mon neveu ª, sans lui dire mon nom,
ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés
qu’il avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que
possible d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce
genre de relations.
– Comme il ressemble à sa mère, dit-elle.
– Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie,
dit vivement mon oncle d’un ton bourru.
– Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans
l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade.
0148 Il est vrai que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair
et que votre escalier est bien noir, mais cela m’a suffi pour
l’admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi
ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas
de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même
nom que vous, ami ? demanda-t-elle à mon oncle.
– Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne
se souciait pas plus de faire des présentations à distance
en disant le nom de maman que d’en faire de près. C’est tout
à fait son père et aussi ma pauvre mère.
– Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une
légère inclinaison de tête, et je n’ai jamais connu votre
pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c’est peu après
votre grand chagrin que nous nous sommes connus.
J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne
différait pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois
dans ma famille, notamment de la fille d’un de nos cousins
chez lequel j’allais tous les ans le premier janvier. Mieux
habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le même regard
vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne
0149 lui trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais
dans les photographies d’actrices, ni de l’expression diabolique
qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener. J’avais
peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais
pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la
voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles,
si je n’avais pas su que mon oncle n’en connaissait que de
la plus haute volée. Mais je me demandais comment le millionnaire
qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait
avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui
avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant, en pensant
à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait peut-être
plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence
spéciale – d’être ainsi invisible comme le secret de quelque
roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses
parents bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait
épanouir en beauté et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété,
celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix,
pareils à tant d’autres que je connaissais déjà, me faisaient
malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille,
0150 qui n’était plus d’aucune famille.
On était passé dans le ´ cabinet de travail ª, et mon oncle,
d’un air un peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes.

– Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles
que le grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez
jaloux. Et elle tira d’un étui des cigarettes couvertes d’inscriptions
étrangères et dorées. ´ Mais si, reprit-elle tout d’un coup,
je dois avoir rencontré chez vous le père de ce jeune homme.
N’est-ce pas votre neveu ? Comment ai-je pu l’oublier ? Il
a été tellement bon, tellement exquis pour moi ª, dit-elle
d’un air modeste et sensible. Mais en pensant à ce qu’avait
pu être l’accueil rude, qu’elle disait avoir trouvé exquis,
de mon père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur,
j’étais gêné, comme par une indélicatesse qu’il aurait commise,
de cette inégalité entre la reconnaissance excessive qui lui
était accordée et son amabilité insuffisante. Il m’a semblé
plus tard que c’était un des côtés touchants du rôle de ces
femmes oisives et studieuses, qu’elles consacrent leur générosité,
leur talent, un rêve disponible de beauté sentimentale – car,
0151 comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le font
pas entrer dans le cadre de l’existence commune – et un or
qui leur coûte peu, à enrichir d’un sertissage précieux et
fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci,
dans le fumoir où mon oncle était en vareuse pour la recevoir,
répandait son corps si doux, sa robe de soie rose, ses perles,
l’élégance qui émane de l’amitié d’un grand-duc, de même elle
avait pris quelque propos insignifiant de mon père, elle l’avait
travaillé avec délicatesse, lui avait donné un tour, une appellation
précieuse et y enchâssant un de ses regards d’une si belle
eau, nuancé d’humilité et de gratitude, elle le rendait changé
en un bijou artiste, en quelque chose de ´ tout à fait exquis
ª.
– Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles, me dit
mon oncle.
Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main
de la dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque
chose d’audacieux comme un enlèvement. Mon coeur battait tandis
que je me disais : ´ Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire
ª, puis je cessai de me demander ce qu’il fallait faire pour
0152 pouvoir faire quelque chose. Et d’un geste aveugle et
insensé, dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il
y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres la
main qu’elle me tendait.
– Comme il est gentil ! il est déjà galant, il a un petit
oeil pour les femmes : il tient de son oncle. Ce sera un parfait
gentleman, ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner
à la phrase un accent légèrement britannique. Est-ce qu’il
ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea, comme
disent nos voisins les Anglais ; il n’aurait qu’à m’envoyer
un ´ bleu ª le matin.
Je ne savais pas ce que c’était qu’un ´ bleu ª. Je ne comprenais
pas la moitié des mots que disait la dame, mais la crainte
que n’y fut cachée quelque question à laquelle il eût été
impoli de ne pas répondre, m’empêchait de cesser de les écouter
avec attention, et j’en éprouvais une grande fatigue.
– Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les
épaules, il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous
les prix à son cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je
n’entende pas ce mensonge et que je n’y contredise pas. Qui
0153 sait ? ce sera peut-être un petit Victor Hugo, une espèce
de Vaulabelle, vous savez.
– J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a
qu’eux qui comprennent les femmes… Qu’eux et les êtres d’élite
comme vous. Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle
? Est-ce les volumes dorés qu’il y a dans la petite bibliothèque
vitrée de votre boudoir ? Vous savez que vous m’avez promis
de me les prêter, j’en aurai grand soin.
Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien
et me conduisit jusqu’à l’antichambre. Eperdu d’amour pour
la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines
de tabac de mon vieil oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras
il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement qu’il
aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes
parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir
de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un
jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était
si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques
phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes
parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont
0154 j’étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter
dans les moindres détails la visite que je venais de faire.
Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon oncle. Comment
l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je ne pouvais
supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite
où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours
qu’un ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès
d’une femme à qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions
de le faire, jugeant que cette personne ne peut pas attacher
d’importance à un silence qui n’en a pas pour nous. Je m’imaginais,
comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle
inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur
ce qu’on y introduisait ; et je ne doutais pas qu’en déposant
dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que
mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse en même
temps comme je le souhaitais le jugement bienveillant que
je portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement
s’en remirent à des principes entièrement différents de ceux
que je leur suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier
l’action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec
0155 lui des explications violentes ; j’en fus indirectement
informé. Quelques jours après, croisant dehors mon oncle qui
passait en voiture découverte, je ressentis la douleur, la
reconnaissance, le remords que j’aurais voulu lui exprimer.
A côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de chapeau
serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que
je ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu’à une banale
politesse. Je résolus de m’abstenir de ce geste insuffisant
et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en
cela des ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas,
et il est mort bien des années après sans qu’aucun de nous
l’ait jamais revu.
Aussi je n’entrais plus dans le cabinet de repos maintenant
fermé de mon oncle Adolphe, et, après m’être attardé aux abords
de l’arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le
parvis, me disait : ´ Je vais laisser ma fille de cuisine
servir le café et monter l’eau chaude, il faut que je me sauve
chez Mme Octave ª, je me décidais à rentrer et montais directement
lire chez moi. La fille de cuisine était une personne morale,
une institution permanente à qui des attributions invariables
0156 assuraient une sorte de continuité et d’identité, à travers
la succession des formes passagères en lesquelles elle s’incarnait,
car nous n’eûmes jamais la même deux ans de suite. L’année
où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement
chargée de les ´ plumer ª était une pauvre créature maladive,
dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes
à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât
faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à
porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille,
chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples
sarraus la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes
qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont
M. Swann m’avait donné des photographies. C’est lui-même qui
nous l’avait fait remarquer et quand il nous demandait des
nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait : ´ Comment
va la Charité de Giotto ? ª D’ailleurs elle-même, la pauvre
fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure, jusqu’aux
joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet
assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt,
dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena. Et
0157 je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices
de Padoue lui ressemblaient encore d’une autre manière. De
même que l’image de cette fille était accrue par le symbole
ajouté qu’elle portait devant son ventre, sans avoir l’air
d’en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en
traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et pesant
fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la puissante
ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom ´
Caritas ª et dont la reproduction était accrochée au mur de
ma salle d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans
qu’aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée
par son visage énergique et vulgaire. Par une belle invention
du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais
absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire
le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour
se hausser ; et elle tend à Dieu son coeur enflammé, disons
mieux, elle le lui ´ passe ª, comme une cuisinière passe un
tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un
qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L’Envie,
elle, aurait eu davantage une certaine expression d’envie.
0158 Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant
de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle
aux lèvres de l’Envie est si gros, il lui remplit si complètement
sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont
distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d’un enfant
qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l’attention
de l’Envie – et la nôtre du même coup – tout entière concentrée
sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à
d’envieuses pensées.
Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces
figures de Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer
dans notre salle d’études, où on avait accroché les copies
qu’il m’en avait rapportées, cette Charité sans charité, cette
Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans
un livre de médecine la compression de la glotte ou de la
luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de
l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre
et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray,
caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches
que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées
0159 d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice. Mais
plus tard j’ai compris que l’étrangeté saisissante, la beauté
spéciale de ces fresques tenait à la grande place que le symbole
y occupait, et que le fait qu’il fût représenté non comme
un symbole puisque la pensée symbolisée n’était pas exprimée,
mais comme réel, comme effectivement subi ou matériellement
manié, donnait à la signification de l’oeuvre quelque chose
de plus littéral et de plus précis, à son enseignement quelque
chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre
fille de cuisine, elle aussi, l’attention n’était-elle pas
sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui le tirait
; et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants
est tournée vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral,
vers cet envers de la mort qui est précisément le côté qu’elle
leur présente, qu’elle leur fait rudement sentir et qui ressemble
beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, à une difficulté
de respirer, à un besoin de boire, qu’à ce que nous appelons
l’idée de la mort.
Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en
eux bien de la réalité puisqu’ils m’apparaissaient comme aussi
0160 vivants que la servante enceinte, et qu’elle-même ne me
semblait pas beaucoup moins allégorique. Et peut-être cette
non-participation (du moins apparente) de l’âme d’un être
à la vertu qui agit par lui a aussi en dehors de sa valeur
esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme
on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion
de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple,
des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles
avaient généralement un air allègre, positif, indifférent
et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune
commisération, aucun attendrissement devant la souffrance
humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage
sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie
bonté.
Pendant que la fille de cuisine – faisant briller involontairement
la supériorité de Françoise, comme l’Erreur, par le contraste,
rend plus éclatant le triomphe de la Vérité – servait du café
qui, selon maman, n’était que de l’eau chaude, et montait
ensuite dans nos chambres de l’eau chaude qui était à peine
tiède, je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la main,
0161 dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur
transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière
ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant
trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait
immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme
un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire,
et la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée
que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus
(averti par Françoise que ma tante ne ´ reposait pas ª et
qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses,
mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore, spéciale
aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres
écarlates ; et aussi par les mouches qui exécutaient devant
moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre
de l’été : elle ne l’évoque pas à la façon d’un air de musique
humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la
rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus
nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux,
contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement
l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la
0162 présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil
de la rue ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi
lumineuse que lui et offrait à mon imagination le spectacle
total de l’été dont mes sens, si j’avais été en promenade,
n’auraient pu jouir que par morceaux ; et ainsi elle s’accordait
bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées par mes
livres et qui venaient l’émouvoir) supportait pareil au repos
d’une main immobile au milieu d’une eau courante, le choc
et l’animation d’un torrent d’activité.
Mais ma grand’mère, même si le temps trop chaud s’était gâté,
si un orage ou seulement un grain était survenu, venait me
supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture,
j’allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier,
dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de
laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes
qui pourraient venir faire visite à mes parents.
Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche
au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même
0163 pour regarder ce qui se passait au dehors ? Quand je voyais
un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait
entre moi et lui, le bordait d’un mince liseré spirituel qui
m’empêchait de jamais toucher directement sa matière ; elle
se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact
avec elle, comme un corps incandescent qu’on approche d’un
objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu’il se fait
toujours précéder d’une zone d’évaporation. Dans l’espèce
d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais,
déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des
aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à
la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout
du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi
de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait
le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique,
en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les
approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais
acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange,
trop distante de la maison pour que Françoise pût s’y fournir
comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et
0164 librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des
brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux
de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une
porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir
été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou
le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret
de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles,
dont la connaissance était le but vague mais permanent de
ma pensée.
Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait
d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte
de la vérité, venaient les émotions que me donnait l’action
à laquelle je prenais part, car ces après-midi-là étaient
plus remplis d’événements dramatiques que ne l’est souvent
toute une vie. C’était les événements qui survenaient dans
le livre que je lisais ; il est vrai que les personnages qu’ils
affectaient n’étaient pas ´ réels ª, comme disait Françoise.
Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou
l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous
que par l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette
0165 infortune ; l’ingéniosité du premier romancier consista
à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image
étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait
à supprimer purement et simplement les personnages réels serait
un perfectionnement décisif. Un être réel, si profondément
que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est
perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre
un poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un
malheur le frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la
notion totale que nous avons de lui que nous pourrons en être
émus ; bien plus, ce n’est qu’en une partie de la notion totale
qu’il a de soi qu’il pourra l’être lui-même. La trouvaille
du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer ces parties
impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles,
c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler. Qu’importe dès
lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un nouveau
genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons
faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent,
qu’elles tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons
fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration
0166 et l’intensité de notre regard. Et une fois que le romancier
nous a mis dans cet état, où comme dans tous les états purement
intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous
troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que
ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera
davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une
heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont
nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns,
et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés
parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous
en ôte la perception ; (ainsi notre coeur change, dans la
vie, et c’est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons
que dans la lecture, en imagination : dans la réalité il change,
comme certains phénomènes de la nature se produisent assez
lentement pour que, si nous pouvons constater successivement
chacun de ses états différents, en revanche, la sensation
même du changement nous soit épargnée).
Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages,
venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se
déroulait l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien
0167 plus grande influence que l’autre, que celui que j’avais
sous les yeux quand je les levais du livre. C’est ainsi que
pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai
eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un
pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries
et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient
sous des touffes de cresson : non loin montaient le long de
murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et
comme le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours
présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la
fraîcheur des eaux courantes ; et quelle que fût la femme
que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres
s’élevaient aussitôt de chaque côté d’elle comme des couleurs
complémentaires.
Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons
reste toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet
des couleurs étrangères qui par hasard l’entourent dans notre
rêverie ; car ces paysages des livres que je lisais n’étaient
pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à
mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux,
0168 mais qui eussent été analogues. Par le choix qu’en avait
fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant
de sa parole comme d’une révélation, ils me semblaient être
– impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais,
et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte
fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère – une part
véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et
approfondie.
Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre,
d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire
un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on
a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est
pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme emporté
avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre
à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant
toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est
pas écho du dehors, mais retentissement d’une vibration interne.
On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses,
le reflet que notre âme a projeté sur elles ; on est déçu
en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature,
0169 du charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage
de certaines idées ; parfois on convertit toutes les forces
de cette âme en habileté, en splendeur pour agir sur des êtres
dont nous sentons bien qu’ils sont situés en dehors de nous
et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j’imaginais
toujours autour de la femme que j’aimais les lieux que je
désirais le plus alors, si j’eusse voulu que ce fût elle qui
me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un monde inconnu,
ce n’était pas par le hasard d’une simple association de pensée
; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient
que des moments – que je sépare artificiellement aujourd’hui
comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes
d’un jet d’eau irisé et en apparence immobile – dans un même
et infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma
vie.
Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états
simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver
jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des
plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir
la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite
0170 : et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire,
de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi
était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier
coup qui me permettait de faire le total et après lequel,
le long silence qui le suivait semblait faire commencer, dans
le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore concédée
pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui
me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture
du livre, à la suite de son héros. Et à chaque heure il me
semblait que c’était quelques instants seulement auparavant
que la précédente avait sonné ; la plus récente venait s’inscrire
tout près de l’autre dans le ciel et je ne pouvais croire
que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui
était compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois même
cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière
; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque
chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt
de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné
le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or
sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche
0171 sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement
vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle
que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations
étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez
encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez
en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis
que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur
du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et
traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores,
odorantes et limpides.
Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi,
par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant
sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant
une dent et criant : ´ Les voilà, les voilà ! ª pour que Françoise
et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle.
C’était les jours où, pour des manoeuvres de garnison, la
troupe traversait Combray, prenant généralement la rue Sainte-Hildegarde.
Tandis que nos domestiques assis en rang sur des chaises en
dehors de la grille regardaient les promeneurs dominicaux
de Combray et se faisaient voir d’eux, la fille du jardinier,
0172 par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines
de l’avenue de la Gare, avait aperçu l’éclat des casques.
Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises,
car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde,
ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux
rasait les maisons, couvrant les trottoirs submergés comme
des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent déchaîné.

– Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille
et déjà en larmes ; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme
un pré ; rien que d’y penser j’en suis choquée, ajoutait-elle
en mettant la main sur son coeur, là où elle avait reçu ce
choc.
– C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des
jeunes gens qui ne tiennent pas à la vie ? disait le jardinier
pour la faire ´ monter ª.
Il n’avait pas parlé en vain :
– De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc qu’il faut tenir,
si ce n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne
fasse jamais deux fois. Hélas ! mon Dieu ! C’est pourtant
0173 vrai qu’ils n’y tiennent pas ! Je les ai vus en 70 ; ils
n’ont plus peur de la mort, dans ces misérables guerres ;
c’est ni plus ni moins des fous ; et puis ils ne valent plus
la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est des
lions. (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion,
qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.)
La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût
voir venir de loin, et c’était par cette fente entre les deux
maisons de l’avenue de la gare qu’on apercevait toujours de
nouveaux casques courant et brillant au soleil. Le jardinier
aurait voulu savoir s’il y en avait encore beaucoup à passer,
et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout d’un coup
sa fille s’élançait comme d’une place assiégée, faisait une
sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé
cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe
de coco, la nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient
sans arrêter du côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise
et le jardinier, réconciliés, discutaient sur la conduite
à tenir en cas de guerre :
– Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution
0174 vaudrait mieux, parce que quand on la déclare il n’y a
que ceux qui veulent partir qui y vont.
– Ah ! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.

Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait
tous les chemins de fer.
– Pardi, pour pas qu’on se sauve, disait Françoise.
Et le jardinier : ´ Ah ! ils sont malins ª, car il n’admettait
pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que
l’Etat essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu
le moyen de le faire, il n’est pas une seule personne qui
n’eût filé.
Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais
à mon livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte
à regarder tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées
les soldats. Longtemps après que l’accalmie était venue, un
flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues
de Combray. Et devant chaque maison, même celles où ce n’était
pas l’habitude, les domestiques ou même les maîtres, assis
et regardant, festonnaient le seuil d’un liséré capricieux
0175 et sombre comme celui des algues et des coquilles dont
une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage,
après qu’elle s’est éloignée.
Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire
tranquille. Mais l’interruption et le commentaire qui furent
apportés une fois par une visite de Swann à la lecture que
j’étais en train de faire du livre d’un auteur tout nouveau
pour moi, Bergotte, eut cette conséquence que, pour longtemps,
ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs violettes en quenouille,
mais sur un fond tout autre, devant le portail d’une cathédrale
gothique, que se détacha désormais l’image d’une des femmes
dont je rêvais.
J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par
un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une
grande admiration, Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration
pour la Nuit d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant
comme une trompette et m’avait dit : ´ Défie-toi de ta dilection
assez basse pour le sieur de Musset. C’est un coco des plus
malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser,
d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun
0176 dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour
lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier
absolument rien. C’est : ´ La blanche Oloossone et la blanche
Camire ª et ´ La fille de Minos et de Pasiphaé ª. Ils m’ont
été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article
de mon très cher maître, le père Lecomte, agréable aux Dieux
immortels. A propos voici un livre que je n’ai pas le temps
de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet
immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur
Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse
preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa
parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses
lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a
écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon
tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.
ª C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler
´ cher maître ª et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en
réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore
rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme.

0177 Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec
Bloch et en lui demandant des explications, le trouble où
il m’avait jeté quand il m’avait dit que les beaux vers (à
moi qui n’attendais d’eux rien moins que la révélation de
la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne signifiaient
rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison.
Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il
est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec
un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais
chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas
déplu en principe – même son ami Swann était d’origine juive
– s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi
les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand j’amenais
un nouvel ami, il était bien rare qu’il ne fredonnât pas :
´ – Dieu de nos Pères ª de la Juive ou bien ´ IsraÎl romps
ta chaîne ª, ne chantant que l’air naturellement (Ti la lam
ta lam, talim), mais j’avais peur que mon camarade ne le connût
et ne rétablît les paroles.
Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui,
bien souvent, n’avait rien de particulièrement israélite,
0178 il devinait non seulement l’origine juive de ceux de mes
amis qui l’étaient en effet, mais même ce qu’il y avait quelquefois
de fâcheux dans leur famille.
– Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir ?
– Dumont, grand-père.
– Dumont ! Oh ! je me méfie.
Et il chantait :
´ Archers, faites bonne garde !
Veillez sans trêve et sans bruit ; ª
Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus
précises, il s’écriait : ´ A la garde ! A la garde ! ª ou,
si c’était le patient lui-même déjà arrivé qu’il avait forcé
à son insu, par un interrogatoire dissimulé, à confesser ses
origines, alors, pour nous montrer qu’il n’avait plus aucun
doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement
:
´ De ce timide IsraÎlite
Quoi ! vous guidez ici les pas ! ª
ou :
´ Champs paternels, Hébron, douce vallée. ª
0179 ou encore :
´ Oui, je suis de la race élue. ª
Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun
sentiment malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch
avait déplu à mes parents pour d’autres raisons. Il avait
commencé par agacer mon père qui, le voyant mouillé, lui avait
dit avec intérêt :
– Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc ? est-ce qu’il
a plu ? Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent.

Il n’en avait tiré que cette réponse :
– Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je
vis si résolument en dehors des contingences physiques que
mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.
– Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit
mon père quand Bloch fut parti. Comment ! il ne peut même
pas me dire le temps qu’il fait ! Mais il n’y a rien de plus
intéressant ! C’est un imbécile.
Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le
déjeuner comme elle disait qu’elle était un peu souffrante,
0180 il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes.
– Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il
ne me connaît pas ; ou bien alors il est fou.
Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant
venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue,
au lieu de s’excuser, il avait dit :
– Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations
de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps.
Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et
du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment
plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre
et le parapluie.
Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n’était pas pourtant
l’ami que mes parents eussent souhaité pour moi ; ils avaient
fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l’indisposition
de ma grand’mère n’étaient pas feintes ; mais ils savaient
d’instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité
ont peu d’empire sur la suite de nos actes et la conduite
de notre vie, et que le respect des obligations morales, la
fidélité aux amis, l’exécution d’une oeuvre, l’observance
0181 d’un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes
aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles.
Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne
me donneraient pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses
amis, selon les règles de la morale bourgeoise ; qui ne m’enverraient
pas inopinément une corbeille de fruits parce qu’ils auraient
ce jour-là pensé à moi avec tendresse, mais qui, n’étant pas
capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des
devoirs et des exigences de l’amitié sur un simple mouvement
de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient
pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font difficilement
départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma grand’tante
était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec
une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour
cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce
que c’était sa plus proche parente et que cela ´ se devait
ª.
Mais j’aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir,
les problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté
dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé
0182 me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant
que n’auraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien
que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on l’aurait encore
reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre
– nouvelle qui plus tard eut beaucoup d’influence sur ma vie,
et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse – que toutes
les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas
dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré
avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante
avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue.
Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on
le mit à la porte quand il revint, et quand je l’abordai ensuite
dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi.
Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.
Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera,
mais qu’on ne distingue pas encore, ce que je devais tant
aimer dans son style ne m’apparut pas. Je ne pouvais pas quitter
le roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement intéressé
par le sujet, comme dans ces premiers moments de l’amour où
on va tous les jours retrouver une femme à quelque réunion,
0183 à quelque divertissement par les agréments desquels on
se croit attiré. Puis je remarquai les expressions rares,
presque archaïques qu’il aimait employer à certains moments
où un flot caché d’harmonie, un prélude intérieur, soulevait
son style ; et c’était aussi à ces moments-là qu’il se mettait
à parler du ´ vain songe de la vie ª, de ´ l’inépuisable torrent
des belles apparences ª, du ´ tourment stérile et délicieux
de comprendre et d’aimer ª, des ´ émouvantes effigies qui
anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des
cathédrales ª, qu’il exprimait toute une philosophie nouvelle
pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que
c’était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui s’élevait
alors et à l’accompagnement duquel elles donnaient quelque
chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième
ou le quatrième que j’eusse isolé du reste, me donna une joie
incomparable à celle que j’avais trouvée au premier, une joie
que je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi-même,
plus unie, plus vaste, d’où les obstacles et les séparations
semblaient avoir été enlevés. C’est que, reconnaissant alors
ce même goût pour les expressions rares, cette même effusion
0184 musicale, cette même philosophie idéaliste qui avait déjà
été les autres fois, sans que je m’en rendisse compte, la
cause de mon plaisir, je n’eus plus l’impression d’être en
présence d’un morceau particulier d’un certain livre de Bergotte,
traçant à la surface de ma pensée une figure purement linéaire,
mais plutôt du ´ morceau idéal ª de Bergotte, commun à tous
ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient
se confondre avec lui auraient donné une sorte d’épaisseur,
de volume, dont mon esprit semblait agrandi.
Je n’étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte
; il était aussi l’écrivain préféré d’une amie de ma mère
qui était très lettrée ; enfin pour lire son dernier livre
paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades ;
et ce fut de son cabinet de consultation, et d’un parc voisin
de Combray, que s’envolèrent quelques-unes des premières graines
de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors,
aujourd’hui universellement répandue, et dont on trouve partout
en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la
fleur idéale et commune. Ce que l’amie de ma mère et, paraît-il,
le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de
0185 Bergotte c’était, comme moi, ce même flux mélodique, ces
expressions anciennes, quelques autres très simples et connues,
mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière
semblait révéler de sa part un goût particulier ; enfin, dans
les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque
rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient
ses plus grands charmes. Car dans les livres qui suivirent,
s’il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d’une
célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une
invocation, une apostrophe, une longue prière, il donnait
un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages
restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par
les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore,
plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu’on
n’aurait pu indiquer d’une manière précise où naissait, où
expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait
étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les savais par
coeur. J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit.
Chaque fois qu’il parlait de quelque chose dont la beauté
m’était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la
0186 grêle, de Notre-Dame de Paris, d’Athalie ou de Phèdre,
il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu’à moi.
Aussi sentant combien il y avait de parties de l’univers que
ma perception infirme ne distinguerait pas s’il ne les rapprochait
de moi, j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore
de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j’aurais
l’occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement
sur d’anciens monuments français et certains paysages maritimes,
parce que l’insistance avec laquelle il les citait dans ses
livres prouvait qu’il les tenait pour riches de signification
et de beauté. Malheureusement sur presque toutes choses j’ignorais
son opinion. Je ne doutais pas qu’elle ne fût entièrement
différente des miennes, puisqu’elle descendait d’un monde
inconnu vers lequel je cherchais à m’élever : persuadé que
mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait,
j’avais tellement fait table rase de toutes, que quand par
hasard il m’arriva d’en rencontrer, dans tel de ses livres,
une que j’avais déjà eue moi-même, mon coeur se gonflait comme
si un Dieu dans sa bonté me l’avait rendue, l’avait déclarée
légitime et belle. Il arrivait parfois qu’une page de lui
0187 disait les mêmes choses que j’écrivais souvent la nuit
à ma grand’mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir,
si bien que cette page de Bergotte avait l’air d’un recueil
d’épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même
plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines
phrases dont la qualité ne suffit pas pour décider à le continuer,
j’en retrouvai l’équivalent dans Bergotte. Mais ce n’était
qu’alors, quand je les lisais dans son oeuvre, que je pouvais
en jouir ; quand c’était moi qui les composais, préoccupé
qu’elles reflétassent exactement ce que j’apercevais dans
ma pensée, craignant de ne pas ´ faire ressemblant ª, j’avais
bien le temps de me demander si ce que j’écrivais était agréable
! Mais en réalité il n’y avait que ce genre de phrases, ce
genre d’idées que j’aimais vraiment. Mes efforts inquiets
et mécontents étaient eux-mêmes une marque d’amour, d’amour
sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d’un coup je trouvais
de telles phrases dans l’oeuvre d’un autre, c’est-à-dire sans
plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter,
je me laissais enfin aller avec délices au goût que j’avais
pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois où il n’a
0188 pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d’être gourmand.
Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos
d’une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique
et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus ironique,
mais qui était la même que j’avais si souvent faite à ma grand’mère
en parlant de Françoise, une autre fois que je vis qu’il ne
jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la
vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle
que j’avais eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin
(remarques sur Françoise et M. Legrandin qui étaient certes
de celles que j’eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte,
persuadé qu’il les trouverait sans intérêt), il me sembla
soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n’étaient
pas aussi séparés que j’avais cru, qu’ils coïncidaient même
sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai
sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père
retrouvé.
D’après ses livres j’imaginais Bergotte comme un vieillard
faible et déçu qui avait perdu des enfants et ne s’était jamais
consolé. Aussi je lisais, je chantais intérieurement sa prose,
0189 plus ´ dolce ª, plus ´ lento ª peut-être qu’elle n’était
écrite, et la phrase la plus simple s’adressait à moi avec
une intonation attendrie. Plus que tout j’aimais sa philosophie,
je m’étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient
d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans la classe
appelée Philosophie. Mais je ne voulais pas qu’on y fît autre
chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, et si
l’on m’avait dit que les métaphysiciens auxquels je m’attacherais
alors ne lui ressembleraient en rien, j’aurais ressenti le
désespoir d’un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui
on parle des autres maîtresses qu’il aura plus tard.
Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé
par Swann qui venait voir mes parents.
– Qu’est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Tiens, du Bergotte
? Qui donc vous a indiqué ses ouvrages ?
Je lui dis que c’était Bloch.
– Ah ! oui, ce garçon que j’ai vu une fois ici, qui ressemble
tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh ! c’est
frappant, il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez
recourbé, les mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une
0190 barbiche ce sera la même personne. En tout cas il a du
goût, car Bergotte est un charmant esprit. Et voyant combien
j’avais l’air d’admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais
des gens qu’il connaissait fit, par bonté, une exception et
me dit :
– Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir
qu’il écrive un mot en tête de votre volume, je pourrais le
lui demander.
Je n’osai pas accepter, mais posai à Swann des questions sur
Bergotte. ´ Est-ce que vous pourriez me dire quel est l’acteur
qu’il préfère ? ª
– L’acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu’il n’égale aucun
artiste homme à la Berma qu’il met au-dessus de tout. L’avez-vous
entendue ?
– Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d’aller au
théâtre.
– C’est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans
Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous voulez,
mais vous savez je ne crois pas beaucoup à la ´ hiérarchie
! ª des arts.
0191 (Et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans
ses conversations avec les soeurs de ma grand’mère, que quand
il parlait de choses sérieuses, quand il employait une expression
qui semblait impliquer une opinion sur un sujet important,
il avait soin de l’isoler dans une intonation spéciale, machinale
et ironique, comme s’il l’avait mise entre guillemets, semblant
ne pas vouloir la prendre à son compte, et dire : ´ la hiérarchie,
vous savez, comme disent les gens ridicules ª ? Mais alors,
si c’était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie ?).
Un instant après il ajouta : ´ Cela vous donnera une vision
aussi noble que n’importe quel chef-d’oeuvre, je ne sais pas
moi… que – et il se mit à rire – les Reines de Chartres
! ª Jusque-là cette horreur d’exprimer sérieusement son opinion
m’avait paru quelque chose qui devait être élégant et parisien
et qui s’opposait au dogmatisme provincial des soeurs de ma
grand’mère ; et je soupçonnais aussi que c’était une des formes
de l’esprit dans la coterie où vivait Swann et où par réaction
sur le lyrisme des générations antérieures on réhabilitait
à l’excès les petits faits précis, réputés vulgaires autrefois,
et on proscrivait les ´ phrases ª. Mais maintenant je trouvais
0192 quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann
en face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une
opinion et de n’être tranquille que quand il pouvait donner
méticuleusement des renseignements précis. Mais il ne se rendait
donc pas compte que c’était professer l’opinion, postuler
que l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je
repensai alors à ce dîner où j’étais si triste parce que maman
ne devait pas monter dans ma chambre et où il avait dit que
les bals chez la princesse de Léon n’avaient aucune importance.
Mais c’était pourtant à ce genre de plaisirs qu’il employait
sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle
autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il
pensait des choses, de formuler des jugements qu’il pût ne
pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec
une politesse pointilleuse à des occupations dont il professait
en même temps qu’elles sont ridicules ? Je remarquai aussi
dans la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose
qui en revanche ne lui était pas particulier, mais au contraire
était dans ce temps-là commun à tous les admirateurs de l’écrivain,
à l’amie de ma mère, au docteur du Boulbon. Comme Swann, ils
0193 disaient de Bergotte : ´ C’est un charmant esprit, si
particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu
cherchée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signature,
on reconnaît tout de suite que c’est de lui. ª Mais aucun
n’aurait été jusqu’à dire : ´ C’est un grand écrivain, il
a un grand talent. ª Ils ne disaient même pas qu’il avait
du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient
pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie
particulière d’un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom
de ´ grand talent ª dans notre musée des idées générales.
Justement parce que cette physionomie est nouvelle, nous ne
la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce que nous appelons
talent. Nous disons plutôt originalité, charme, délicatesse,
force ; et puis un jour nous nous rendons compte que c’est
justement tout cela le talent.
– Est-ce qu’il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé
de la Berma ? demandai-je à Swann.
– Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle
doit être épuisée. Il y a peut-être eu cependant une réimpression.
Je m’informerai. Je peux d’ailleurs demander à Bergotte tout
0194 ce que vous voulez, il n’y a pas de semaine dans l’année
où il ne dîne à la maison. C’est le grand ami de ma fille.
Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathédrales,
les châteaux.
Comme je n’avais aucune notion sur la hiérarchie sociale,
depuis longtemps l’impossibilité que mon père trouvait à ce
que nous fréquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour
effet, en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes
distances, de leur donner à mes yeux du prestige. Je regrettais
que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas
de rouge aux lèvres comme j’avais entendu dire par notre voisine
MmeSazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non à son
mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions
être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout
à cause de Mlle Swann qu’on m’avait dit être une si jolie
petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant
chaque fois un même visage arbitraire et charmant. Mais quand
j’eus appris ce jour-là que Mlle Swann était un être d’une
condition si rare, baignant comme dans son élément naturel
au milieu de tant de privilèges, que quand elle demandait
0195 à ses parents s’il y avait quelqu’un à dîner, on lui répondait
par ces syllabes remplies de lumière, par le nom de ce convive
d’or qui n’était pour elle qu’un vieil ami de sa famille :
Bergotte ; que, pour elle, la causerie intime à table, ce
qui correspondait à ce qu’était pour moi la conversation de
ma grand’tante, c’étaient des paroles de Bergotte, sur tous
ces sujets qu’il n’avait pu aborder dans ses livres, et sur
lesquels j’aurais voulu l’écouter rendre ses oracles ; et
qu’enfin, quand elle allait visiter des villes, il cheminait
à côté d’elle, inconnu et glorieux, comme les Dieux qui descendaient
au milieu des mortels ; alors je sentis en même temps que
le prix d’un être comme Mlle Swann, combien je lui paraîtrais
grossier et ignorant, et j’éprouvai si vivement la douceur
et l’impossibilité qu’il y aurait pour moi à être son ami,
que je fus rempli à la fois de désir et de désespoir. Le plus
souvent maintenant quand je pensais à elle, je la voyais devant
le porche d’une cathédrale, m’expliquant la signification
des statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi,
me présentant comme son ami, à Bergotte. Et toujours le charme
de toutes les idées que faisaient naître en moi les cathédrales,
0196 le charme des coteaux de l’Ile-de-France et des plaines
de la Normandie faisait refluer ses reflets sur l’image que
je me formais de Mlle Swann : c’était être tout prêt à l’aimer.
Que nous croyions qu’un être participe à une vie inconnue
où son amour nous ferait pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige
l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui
fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent
ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique
l’émanation d’une vie spéciale. C’est pourquoi elles aiment
les militaires, les pompiers ; l’uniforme les rend moins difficiles
pour le visage ; elles croient baiser sous la cuirasse un
coeur différent, aventureux et doux ; et un jeune souverain,
un prince héritier, pour faire les plus flatteuses conquêtes,
dans les pays étrangers qu’il visite, n’a pas besoin du profil
régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand’tante n’aurait
pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il
est défendu de s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait
pas (un jour de semaine, elle m’aurait dit ´ comment tu t’amuses
0197 encore à lire, ce n’est pourtant pas dimanche ª en donnant
au mot amusement le sens d’enfantillage et de perte de temps),
ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant l’heure
d’Eulalie. Elle lui annonçait qu’elle venait de voir passer
Mme Goupil ´ sans parapluie, avec la robe de soie qu’elle
s’est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant
vêpres elle pourrait bien la faire saucer ª.
– Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non) disait
Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité
d’une alternative plus favorable.
– Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me
fait penser que je n’ai point su si elle était arrivée à l’église
après l’élévation. Il faudra que je pense à le demander à
Eulalie… Françoise, regardez-moi ce nuage noir derrière
le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien sûr
que la journée ne se passera pas sans pluie. Ce n’était pas
possible que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et
le plus tôt sera le mieux, car tant que l’orage n’aura pas
éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma tante
dans l’esprit de qui le désir de hâter la descente de l’eau
0198 de Vichy l’emportait infiniment sur la crainte de voir
Mme Goupil gâter sa robe.
– Peut-être, peut-être.
– Et c’est que, quand il pleut sur la place, il n’y a pas
grand abri.
– Comment, trois heures ? s’écriait tout à coup ma tante en
pâlissant, mais alors les vêpres sont commencées, j’ai oublié
ma pepsine ! Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy
me restait sur l’estomac.
Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet,
monté d’or, et d’où, dans sa hâte, elle laissait s’échapper
de ces images, bordées d’un bandeau de dentelle de papier
jaunissante, qui marquent les pages des fêtes, ma tante, tout
en avalant ses gouttes, commençait à lire au plus vite les
textes sacrés dont l’intelligence lui était légèrement obscurcie
par l’incertitude de savoir si, prise aussi longtemps après
l’eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la rattraper
et de la faire descendre. ´ Trois heures, c’est incroyable
ce que le temps passe ! ª
Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté,
0199 suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable
qu’on eût laissé tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute
s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide,
sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie.

– Eh bien ! Françoise, qu’est-ce que je disais ? Ce que cela
tombe ! Mais je crois que j’ai entendu le grelot de la porte
du jardin, allez donc voir qui est-ce qui peut être dehors
par un temps pareil.
Françoise revenait :
– C’est Mme Amédée (ma grand’mère) qui a dit qu’elle allait
faire un tour. «a pleut pourtant fort.
– Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les
yeux au ciel. J’ai toujours dit qu’elle n’avait point l’esprit
fait comme tout le monde. J’aime mieux que ce soit elle que
moi qui soit dehors en ce moment.
– Mme Amédée, c’est toujours tout l’extrême des autres, disait
Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait
seule avec les autres domestiques de dire qu’elle croyait
ma grand’mère un peu ´ piquée ª.
0200 – Voilà le salut passé ! Eulalie ne viendra plus, soupirait
ma tante ; ce sera le temps qui lui aura fait peur.
– Mais il n’est pas cinq heures, madame Octave, il n’est que
quatre heures et demie.
– Que quatre heures et demie ? et j’ai été obligée de relever
les petits rideaux pour avoir un méchant rayon de jour. A
quatre heures et demie ! Huit jours avant les Rogations !
Ah ! ma pauvre Françoise, il faut que le bon Dieu soit bien
en colère après nous. Aussi, le monde d’aujourd’hui en fait
trop ! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oublié le
bon Dieu et il se venge.
Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c’était Eulalie.
Malheureusement, à peine venait-elle d’être introduite que
Françoise rentrait et avec un sourire qui avait pour but de
se mettre elle-même à l’unisson de la joie qu’elle ne doutait
pas que ses paroles allaient causer à ma tante, articulant
les syllabes pour montrer que, malgré l’emploi du style indirect,
elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mêmes dont
avait daigné se servir le visiteur :
– M. le Curé serait enchanté, ravi, si Madame Octave ne repose
0201 pas et pouvait le recevoir. M. le Curé ne veut pas déranger.
M. le Curé est en bas, j’y ai dit d’entrer dans la salle.

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante
un aussi grand plaisir que le supposait Françoise et l’air
de jubilation dont celle-ci croyait devoir pavoiser son visage
chaque fois qu’elle avait à l’annoncer ne répondait pas entièrement
au sentiment de la malade. Le curé (excellent homme avec qui
je regrette de ne pas avoir causé davantage, car s’il n’entendait
rien aux arts, il connaissait beaucoup d’étymologies), habitué
à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l’église
(il avait même l’intention d’écrire un livre sur la paroisse
de Combray), la fatiguait par des explications infinies et
d’ailleurs toujours les mêmes. Mais quand elle arrivait ainsi
juste en même temps que celle d’Eulalie, sa visite devenait
franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien
profiter d’Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois.
Mais elle n’osait pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement
signe à Eulalie de ne pas s’en aller en même temps que lui,
qu’elle la garderait un peu seule quand il serait parti.
0202 – Monsieur le Curé, qu’est-ce que l’on me disait qu’il
y a un artiste qui a installé son chevalet dans votre église
pour copier un vitrail. Je peux dire que je suis arrivée à
mon âge sans avoir jamais entendu parler d’une chose pareille
! Qu’est-ce que le monde aujourd’hui va donc chercher ! Et
ce qu’il y a de plus vilain dans l’église !
– Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est ce qu’il y a de plus
vilain, car s’il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent
d’être visitées, il y en a d’autres qui sont bien vieilles
dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocèse qu’on
n’ait pas restaurée ! Mon Dieu, le porche est sale et antique,
mais enfin d’un caractère majestueux ; passe même pour les
tapisseries d’Esther dont personnellement je ne donnerais
pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs
tout de suite après celles de Sens. Je reconnais d’ailleurs,
qu’à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent
d’autres qui témoignent d’un véritable esprit d’observation.
Mais qu’on ne vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il
du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de
jour et trompent même la vue par ces reflets d’une couleur
0203 que je ne saurais définir, dans une église où il n’y a
pas deux dalles qui soient au même niveau et qu’on se refuse
à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés
de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes
de Brabant. Les ancêtres directs du Duc de Guermantes d’aujourd’hui
et aussi de la Duchesse puisqu’elle est une demoiselle de
Guermantes qui a épousé son cousin. ª (Ma grand’mère qui à
force de se désintéresser des personnes finissait par confondre
tous les noms, chaque fois qu’on prononçait celui de la Duchesse
de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de
Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire ; elle
tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de
faire part : ´ Il me semblait me rappeler qu’il y avait du
Guermantes là dedans. ª Et pour une fois j’étais avec les
autres contre elle, ne pouvant admettre qu’il y eût un lien
entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de
Brabant.) – ´ Voyez Roussainville, ce n’est plus aujourd’hui
qu’une paroisse de fermiers, quoique dans l’antiquité cette
localité ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de
feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain de l’étymologie
0204 de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif
était Rouville (Radulfi villa) comme Châteauroux (Castrum
Radulfi), mais je vous parlerai de cela une autre fois.) Hé
bien ! l’église a des vitraux superbes, presque tous modernes,
et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui
serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on,
la fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère
du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme
d’un plus beau travail.
´ Mais, comme je le lui disais à cet artiste qui semble du
reste très poli, qui est paraît-il, un véritable virtuose
du pinceau, que lui trouvez-vous donc d’extraordinaire à ce
vitrail, qui est encore un peu plus sombre que les autres
? ª
– Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, disait
mollement ma tante qui commençait à penser qu’elle allait
être fatiguée, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf.

– Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c’est
justement Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse
0205 verrière en prouvant qu’elle représente Gilbert le Mauvais,
sire de Guermantes, le descendant direct de Geneviève de Brabant
qui était une demoiselle de Guermantes, recevant l’absolution
de Saint-Hilaire.
– Mais je ne vois pas où est saint Hilaire ?
– Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué
une dame en robe jaune ? Hé bien ! c’est saint Hilaire qu’on
appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, saint
Illiers, saint Hélier, et même, dans le Jura, saint Ylie.
Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du
reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans
les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie,
sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en Bourgogne
? saint Eloi tout simplement : elle est devenue un saint.
Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous
un homme ? ª – ´ Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler.
ª – ´ Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux
mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé,
mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir
suprême avec toute la présomption d’une jeunesse à qui la
0206 discipline a manqué ; dès que la figure d’un particulier
ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer
jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles
fit brûler l’église de Combray, la primitive église alors,
celle que Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de
campagne qu’il avait près d’ici, à Thiberzy (Theodeberciacus),
pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir
au-dessus du tombeau de saint Hilaire si le Bienheureux lui
procurait la victoire. Il n’en reste que la crypte où Théodore
a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste.
Ensuite il défit l’infortuné Charles avec l’aide de Guillaume
le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait que
beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble
pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray,
car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et
lui tranchèrent la tête. Du reste Théodore prête un petit
livre qui donne les explications.
´ Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre
église, c’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est
grandiose. Certainement, pour vous qui n’êtes pas très forte,
0207 je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept
marches, juste la moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a
de quoi fatiguer une personne bien portante, d’autant plus
qu’on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête,
et on ramasse avec ses effets toutes les toiles d’araignées
de l’escalier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir,
ajoutait-il (sans apercevoir l’indignation que causait à ma
tante l’idée qu’elle fût capable de monter dans le clocher),
car il fait un de ces courants d’air une fois arrivé là-haut
! Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid
de la mort. N’importe, le dimanche il y a toujours des sociétés
qui viennent même de très loin pour admirer la beauté du panorama
et qui s’en retournent enchantées. Tenez, dimanche prochain,
si le temps se maintient, vous trouveriez certainement du
monde, comme ce sont les Rogations. Il faut avouer du reste
qu’on jouit de là d’un coup d’oeil féerique, avec des sortes
d’échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier.
Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu’à Verneuil.
Surtout on embrasse à la fois des choses qu’on ne peut voir
habituellement que l’une sans l’autre, comme le cours de la
0208 Vivonne et les fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont
elle est séparée par un rideau de grands arbres, ou encore
comme les différents canaux de Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus
vice comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis allé
à Jouy-le-Vicomte, j’ai bien vu un bout du canal, puis quand
j’avais tourné une rue j’en voyais un autre, mais alors je
ne voyais plus le précédent. J’avais beau les mettre ensemble
par la pensée, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher
de Saint-Hilaire c’est autre chose, c’est tout un réseau où
la localité est prise. Seulement on ne distingue pas d’eau,
on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en
quartiers, qu’elle est comme une brioche dont les morceaux
tiennent ensemble mais sont déjà découpés. Il faudrait pour
bien faire être à la fois dans le clocher de Saint-Hilaire
et à Jouy-le-Vicomte.
Le curé avait tellement fatigué ma tante qu’à peine était-il
parti, elle était obligée de renvoyer Eulalie.
– Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d’une voix faible,
en tirant une pièce d’une petite bourse qu’elle avait à portée
de sa main, voilà pour que vous ne m’oubliiez pas dans vos
0209 prières.
– Ah ! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous
savez bien que ce n’est pas pour cela que je viens ! disait
Eulalie avec la même hésitation et le même embarras, chaque
fois, que si c’était la première, et avec une apparence de
mécontentement qui égayait ma tante mais ne lui déplaisait
pas, car si un jour Eulalie, en prenant la pièce, avait un
air un peu moins contrarié que de coutume, ma tante disait
:
– Je ne sais pas ce qu’avait Eulalie ; je lui ai pourtant
donné la même chose que d’habitude, elle n’avait pas l’air
contente.
– Je crois qu’elle n’a pourtant pas à se plaindre, soupirait
Françoise, qui avait une tendance à considérer comme de la
menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou
pour ses enfants, et comme des trésors follement gaspillés
pour une ingrate les piécettes mises chaque dimanche dans
la main d’Eulalie, mais si discrètement que Françoise n’arrivait
jamais à les voir. Ce n’est pas que l’argent que ma tante
donnait à Eulalie, Françoise l’eût voulu pour elle. Elle jouissait
0210 suffisamment de ce que ma tante possédait, sachant que
les richesses de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent
aux yeux de tous sa servante ; et qu’elle, Françoise, était
insigne et glorifiée dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres
lieux, pour les nombreuses fermes de ma tante, les visites
fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier des
bouteilles d’eau de Vichy consommées. Elle n’était avare que
pour ma tante ; si elle avait géré sa fortune, ce qui eût
été son rêve, elle l’aurait préservée des entreprises d’autrui
avec une férocité maternelle. Elle n’aurait pourtant pas trouvé
grand mal à ce que ma tante, qu’elle savait incurablement
généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç’avait
été à des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n’ayant
pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçonnés
de l’aimer à cause d’eux. D’ailleurs offerts à des personnes
d’une grande position de fortune, à MmeSazerat, à M. Swann,
à M. Legrandin, à Mme Goupil, à des personnes ´ de même rang
ª que ma tante et qui ´ allaient bien ensemble ª, ils lui
apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie
étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent
0211 des bals, se font des visites et qu’elle admirait en souriant.
Mais il n’en allait plus de même si les bénéficiaires de la
générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait
´ des gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi
ª et qui étaient ceux qu’elle méprisait le plus à moins qu’ils
ne l’appelassent ´ Madame Françoise ª et ne se considérassent
comme étant ´ moins qu’elle ª. Et quand elle vit que, malgré
ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa tête et jetait
l’argent – Françoise le croyait du moins – pour des créatures
indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que
ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires
prodiguées à Eulalie. Il n’y avait pas dans les environs de
Combray de ferme si conséquente que Françoise ne supposât
qu’Eulalie eût pu facilement l’acheter, avec tout ce que lui
rapporteraient ses visites. Il est vrai qu’Eulalie faisait
la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise.
Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait
sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais
elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là,
à lui faire ´ bon visage ª. Elle se rattrapait après son départ,
0212 sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant,
en oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général
telles que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application
ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le
coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte : ´ Les personnes
flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes
; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau
jour ª, disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation
de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit :
Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule.
Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable
avait épuisé les forces de ma tante, Françoise sortait de
la chambre derrière Eulalie et disait :
– Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l’air beaucoup
fatiguée.
Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui
semblait devoir être le dernier, les yeux clos, comme morte.
Mais à peine Françoise était-elle descendue que quatre coups
donnés avec la plus grande violence retentissaient dans la
maison et ma tante, dressée sur son lit, criait :
0213 – Est-ce qu’Eulalie est déjà partie ? Croyez-vous que
j’ai oublié de lui demander si Mme Goupil était arrivée à
la messe avant l’élévation ! Courez vite après elle !
Mais Françoise revenait n’ayant pu rattraper Eulalie.
– C’est contrariant, disait ma tante en hochant la tête. La
seule chose importante que j’avais à lui demander !
Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique,
dans la douce uniformité de ce qu’elle appelait avec un dédain
affecté et une tendresse profonde, son ´ petit traintrain
ª. Préservé par tout le monde, non seulement à la maison,
où chacun ayant éprouvé l’inutilité de lui conseiller une
meilleure hygiène, s’était peu à peu résigné à le respecter,
mais même dans le village où, à trois rues de nous, l’emballeur,
avant de clouer ses caisses, faisait demander à Françoise
si ma tante ne ´ reposait pas ª – ce traintrain fut pourtant
troublé une fois cette année-là. Comme un fruit caché qui
serait parvenu à maturité sans qu’on s’en aperçût et se détacherait
spontanément, survint une nuit la délivrance de la fille de
cuisine. Mais ses douleurs étaient intolérables, et comme
il n’y avait pas de sage-femme à Combray, Françoise dut partir
0214 avant le jour en chercher une à Thiberzy. Ma tante, à
cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer, et
Françoise, malgré la courte distance, n’étant revenue que
très tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle
dans la matinée : ´ Monte donc voir si ta tante n’a besoin
de rien. ª J’entrai dans la première pièce et, par la porte
ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ;
je l’entendis ronfler légèrement. J’allais m’en aller doucement,
mais sans doute le bruit que j’avais fait était intervenu
dans son sommeil et en avait ´ changé la vitesse ª, comme
on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement
s’interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis
elle s’éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir
alors ; il exprimait une sorte de terreur ; elle venait évidemment
d’avoir un rêve affreux ; elle ne pouvait me voir de la façon
dont elle était placée, et je restais là ne sachant si je
devais m’avancer ou me retirer ; mais déjà elle semblait revenue
au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des
visions qui l’avaient effrayée ; un sourire de joie, de pieuse
reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins
0215 cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage,
et avec cette habitude qu’elle avait prise de se parler à
mi-voix à elle-même quand elle se croyait seule, elle murmura
: ´ Dieu soit loué ! nous n’avons comme tracas que la fille
de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que
mon pauvre Octave était ressuscité et qu’il voulait me faire
faire une promenade tous les jours ! ª Sa main se tendit vers
son chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil
recommençant ne lui laissa pas la force de l’atteindre : elle
se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de
la chambre sans qu’elle ni personne eût jamais appris ce que
j’avais entendu.
Quand je dis qu’en dehors d’événements très rares, comme cet
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais
aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant
toujours identiques à des intervalles réguliers, n’introduisaient
au sein de l’uniformité qu’une sorte d’uniformité secondaire.
C’est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans
l’après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner
était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante
0216 avait si bien pris l’habitude de cette dérogation hebdomadaire
à ses habitudes, qu’elle tenait à cette habitude-là autant
qu’aux autres. Elle y était si bien ´ routinée ª, comme disait
Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi, attendre pour
déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant ´ dérangée
ª que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner
à l’heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs
au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente,
et assez sympathique. Au moment où d’habitude on a encore
une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que,
dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives
précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le
retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements
intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles
et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national
et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries,
des récits exagérés à plaisir : il eût été le noyau tout prêt
pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête
épique. Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison,
pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se
0217 disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité,
avec patriotisme : ´ Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions
pas que c’est samedi ! ª cependant que ma tante, conférant
avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue
que d’habitude, disait : ´ Si vous leur faisiez un beau morceau
de veau, comme c’est samedi. ª Si à dix heures et demie un
distrait tirait sa montre en disant : ´ Allons, encore une
heure et demie avant le déjeuner ª, chacun était enchanté
d’avoir à lui dire : ´ Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous
oubliez que c’est samedi ! ª ; on en riait encore un quart
d’heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli
à ma tante pour l’amuser. Le visage du ciel même semblait
changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était
samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand
quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade,
disait : ´ Comment, seulement deux heures ? ª en voyant passer
les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude
de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés
à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière
vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent
0218 solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques
nuages paresseux), tout le monde en choeur lui répondait :
´ Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure
plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! ª La surprise
d’un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient
pas ce qu’avait de particulier le samedi) qui, étant venu
à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à
table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus
égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur
interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi,
elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du
fond du coeur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui,
n’eût pas eu l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût
répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir
déjà dans la salle à manger : ´ Mais voyons, c’est samedi
! ª Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des larmes
d’hilarité et pour accroître le plaisir qu’elle éprouvait,
elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu’avait répondu
le visiteur à qui ce ´ samedi ª n’expliquait rien. Et bien
loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient
0219 pas encore et nous disions : ´ Mais il me semblait qu’il
avait dit aussi autre chose. C’était plus long la première
fois quand vous l’avez raconté. ª Ma grand’tante elle-même
laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus
son lorgnon.
Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là,
pendant le mois de mai, nous sortions après le dîner pour
aller au ´ mois de Marie ª.
Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère
pour ´ le genre déplorable des jeunes gens négligés, dans
les idées de l’époque actuelle ª, ma mère prenait garde que
rien ne clochât dans ma tenue, puis on partait pour l’église.
C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé
à aimer les aubépines. N’étant pas seulement dans l’église,
si sainte, mais où nous avions le droit d’entrer, posées sur
l’autel même, inséparables des mystères à la célébration desquels
elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des
flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement
les unes aux autres en un apprêt de fête, et qu’enjolivaient
encore les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés
0220 à profusion, comme sur une traîne de mariée, de petits
bouquets de boutons d’une blancheur éclatante. Mais, sans
oser les regarder qu’à la dérobée, je sentais que ces apprêts
pompeux étaient vivants et que c’était la nature elle-même
qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant
l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette
décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance
populaire et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient
leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant
si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet
d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait
tout entières, qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond
de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme
si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au
regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune
fille, distraite et vive. M. Vinteuil était venu avec sa fille
se placer à côté de nous. D’une bonne famille, il avait été
le professeur de piano des soeurs de ma grand’mère et quand,
après la mort de sa femme et un héritage qu’il avait fait,
il s’était retiré auprès de Combray, on le recevait souvent
0221 à la maison. Mais d’une pudibonderie excessive, il cessa
de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait fait ce qu’il
appelait ´ un mariage déplacé, dans le goût du jour ª. Ma
mère, ayant appris qu’il composait, lui avait dit par amabilité
que, quand elle irait le voir, il faudrait qu’il lui fît entendre
quelque chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de
joie, mais il poussait la politesse et la bonté jusqu’à de
tels scrupules que, se mettant toujours à la place des autres,
il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste s’il
suivait ou seulement laissait deviner son désir. Le jour où
mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais
accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et,
comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas
d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais
trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante
centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer
mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en
évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois
mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin.
Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il
0222 n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses
compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la
charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois
: ´ Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n’est
pas sa place ª, et avait détourné la conversation sur d’autres
sujets, justement parce que ceux-là l’intéressaient moins.
Sa seule passion était pour sa fille et celle-ci, qui avait
l’air d’un garçon, paraissait si robuste qu’on ne pouvait
s’empêcher de sourire en voyant les précautions que son père
prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires
à lui jeter sur les épaules. Ma grand’mère faisait remarquer
quelle expression douce, délicate, presque timide passait
souvent dans les regards de cette enfant si rude, dont le
visage était semé de taches de son. Quand elle venait de prononcer
une parole, elle l’entendait avec l’esprit de ceux à qui elle
l’avait dite, s’alarmait des malentendus possibles et on voyait
s’éclairer, se découper comme par transparence, sous la figure
hommasse du ´ bon diable ª, les traits plus fins d’une jeune
fille éplorée.
Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant
0223 l’autel, je sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper
des aubépines une odeur amère et douce d’amandes, et je remarquai
alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous
lesquelles je me figurai que devait être cachée cette odeur
comme sous les parties gratinées le goût d’une frangipane,
ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de MlleVinteuil.
Malgré la silencieuse immobilité des aubépines, cette intermittente
ardeur était comme le murmure de leur vie intense dont l’autel
vibrait ainsi qu’une haie agreste visitée par de vivantes
antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines étamines
presque rousses qui semblaient avoir gardé la virulence printanière,
le pouvoir irritant, d’insectes aujourd’hui métamorphosés
en fleurs.
Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche
en sortant de l’église. Il intervenait entre les gamins qui
se chamaillaient sur la place, prenait la défense des petits,
faisait des sermons aux grands. Si sa fille nous disait de
sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir,
aussitôt il semblait qu’en elle-même une soeur plus sensible
rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu
0224 nous faire croire qu’elle sollicitait d’être invitée chez
nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules, ils
montaient dans un petit buggy qu’elle conduisait elle-même
et tous deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme
c’était le lendemain dimanche et qu’on ne se lèverait que
pour la grand’messe, s’il faisait clair de lune et que l’air
fût chaud, au lieu de nous faire rentrer directement, mon
père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire
une longue promenade, que le peu d’aptitude de ma mère à s’orienter
et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer
comme la prouesse d’un génie stratégique. Parfois nous allions
jusqu’au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient
à la gare et me représentaient l’exil et la détresse hors
du monde civilisé, parce que chaque année en venant de Paris,
on nous recommandait de faire bien attention, quand ce serait
Combray, de ne pas laisser passer la station, d’être prêts
d’avance, car le train repartait au bout de deux minutes et
s’engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont
Combray marquait pour moi l’extrême limite. Nous revenions
par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables
0225 villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune,
comme Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc,
ses jets d’eau, ses grilles entr’ouvertes. Sa lumière avait
détruit le bureau du télégraphe. Il n’en subsistait plus qu’une
colonne à demi brisée, mais qui gardait la beauté d’une ruine
immortelle. Je traînais la jambe, je tombais de sommeil, l’odeur
des tilleuls qui embaumait m’apparaissait comme une récompense
qu’on ne pouvait obtenir qu’au prix des plus grandes fatigues
et qui n’en valait pas la peine. De grilles fort éloignées
les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires
faisaient alterner des aboiements comme il m’arrive encore
quelquefois d’en entendre le soir, et entre lesquels dut venir
(quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray)
se réfugier le boulevard de la gare, car, où que je me trouve,
dès qu’ils commencent à retentir et à se répondre, je l’aperçois,
avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune.
Tout d’un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère
: ´ Où sommes-nous ? ª Epuisée par la marche, mais fière de
lui, elle lui avouait tendrement qu’elle n’en savait absolument
rien. Il haussait les épaules et riait. Alors, comme s’il
0226 l’avait sortie de la poche de son veston avec sa clef,
il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière
de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du
Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus.
Ma mère lui disait avec admiration : ´ Tu es extraordinaire
! ª Et à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas
à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis
si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention
volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras
et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant.
Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt,
et où elle était privée de Françoise, passait plus lentement
qu’une autre pour ma tante, elle en attendait pourtant le
retour avec impatience depuis le commencement de la semaine,
comme contenant toute la nouveauté et la distraction que fût
encore capable de supporter son corps affaibli et maniaque.
Et ce n’est pas cependant qu’elle n’aspirât parfois à quelque
plus grand changement, qu’elle n’eût de ces heures d’exception
où l’on a soif de quelque chose d’autre que ce qui est, et
où ceux que le manque d’énergie ou d’imagination empêche de
0227 tirer d’eux-mêmes un principe de rénovation demandent
à la minute qui vient, au facteur qui sonne, de leur apporter
du nouveau, fût-ce du pire, une émotion, une douleur ; où
la sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une harpe
oisive, veut résonner sous une main, même brutale, et dût-elle
en être brisée ; où la volonté, qui a si difficilement conquis
le droit d’être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines,
voudrait jeter les rênes entre les mains d’événements impérieux,
fussent-ils cruels. Sans doute, comme les forces de ma tante,
taries à la moindre fatigue, ne lui revenaient que goutte
à goutte au sein de son repos, le réservoir était très long
à remplir, et il se passait des mois avant qu’elle eût ce
léger trop-plein que d’autres dérivent dans l’activité et
dont elle était incapable de savoir et de décider comment
user. Je ne doute pas qu’alors – comme le désir de la remplacer
par des pommes de terre béchamel finissait au bout de quelque
temps par naître du plaisir même que lui causait le retour
quotidien de la purée dont elle ne se ´ fatiguait ª pas –
elle ne tirât de l’accumulation de ces jours monotones auxquels
elle tenait tant l’attente d’un cataclysme domestique, limité
0228 à la durée d’un moment, mais qui la forcerait d’accomplir
une fois pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait
qu’ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait
d’elle-même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle
aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où
elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle
que la maison était la proie d’un incendie où nous avions
déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister
une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout
le temps d’échapper sans se presser, à condition de se lever
tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant
aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long
regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction
du village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée,
moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer au
bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d’hésitation
énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain,
où il y avait une chute d’eau. Comme n’était jamais survenu
aucun événement de ce genre, dont elle méditait certainement
la réussite quand elle était seule absorbée dans ses innombrables
0229 jeux de patience (et qui l’eût désespérée au premier commencement
de réalisation, au premier de ces petits faits imprévus, de
cette parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont on ne
peut plus jamais oublier l’accent, de tout ce qui porte l’empreinte
de la mort réelle, bien différente de sa possibilité logique
et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps
sa vie plus intéressante, à y introduire des péripéties imaginaires
qu’elle suivait avec passion. Elle se plaisait à supposer
tout d’un coup que Françoise la volait, qu’elle recourait
à la ruse pour s’en assurer, la prenait sur le fait ; habituée,
quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à
la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se prononçait
à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait
avec tant de feu et d’indignation que l’un de nous, entrant
à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étincelants,
ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve.
Françoise entendit peut-être parfois dans la chambre voisine
de mordants sarcasmes qui s’adressaient à elle et dont l’invention
n’eût pas soulagé suffisamment ma tante s’ils étaient restés
à l’état purement immatériel, et si en les murmurant à mi-voix
0230 elle ne leur eût donné plus de réalité. Quelquefois, ce
´ spectacle dans un lit ª ne suffisait même pas à ma tante,
elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes
portes mystérieusement fermées, elle confiait à Eulalie ses
doutes sur la probité de Françoise, son intention de se défaire
d’elle, et une autre fois, à Françoise ses soupçons de l’infidélité
d’Eulalie, à qui la porte serait bientôt fermée ; quelques
jours après elle était dégoûtée de sa confidente de la veille
et racoquinée avec le traître, lesquels d’ailleurs, pour la
prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais
les soupçons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie n’étaient
qu’un feu de paille et tombaient vite, faute d’aliment, Eulalie
n’habitant pas la maison. Il n’en était pas de même de ceux
qui concernaient Françoise, que ma tante sentait perpétuellement
sous le même toit qu’elle, sans que, par crainte de prendre
froid si elle sortait de son lit, elle osât descendre à la
cuisine se rendre compte s’ils étaient fondés. Peu à peu son
esprit n’eut plus d’autre occupation que de chercher à deviner
ce qu’à chaque moment pouvait faire, et chercher à lui cacher,
Françoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de
0231 physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles,
un désir qu’elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait
qu’elle l’avait démasquée, d’un seul mot qui faisait pâlir
Françoise et que ma tante semblait trouver, à enfoncer au
coeur de la malheureuse, un divertissement cruel. Et le dimanche
suivant, une révélation d’Eulalie – comme ces découvertes
qui ouvrent tout d’un coup un champ insoupçonné à une science
naissante et qui se traînait dans l’ornière – prouvait à ma
tante qu’elle était dans ses suppositions bien au-dessous
de la vérité. ´ Mais Françoise doit le savoir maintenant que
vous y avez donné une voiture. ª – ´ Que je lui ai donné une
voiture ! ª s’écriait ma tante. – ´ Ah ! mais je ne sais pas,
moi, je croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en
calèche, fière comme Artaban, pour aller au marché de Roussainville.
J’avais cru que c’était Mme Octave qui lui avait donné. ª
Peu à peu Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur,
ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses l’une de
l’autre. Ma mère craignait qu’il ne se développât chez Françoise
une véritable haine pour ma tante qui l’offensait le plus
durement qu’elle le pouvait. En tous cas Françoise attachait
0232 de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes
de ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait
quelque chose à lui demander, elle hésitait longtemps sur
la manière dont elle devait s’y prendre. Et quand elle avait
proféré sa requête, elle observait ma tante à la dérobée,
tâchant de deviner dans l’aspect de sa figure ce que celle-ci
avait pensé et déciderait. Et ainsi – tandis que quelque artiste
lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant de se rapprocher
du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant
une généalogie qui le fait descendre d’une famille historique
ou en entretenant une correspondance avec un des souverains
actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce qu’il
a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent
mortes – une vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir
sincèrement à d’irrésistibles manies et à une méchanceté née
de l’oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV
les occupations les plus insignifiantes de sa journée, concernant
son lever, son déjeuner, son repos, prendre par leur singularité
despotique un peu de l’intérêt de ce que Saint-Simon appelait
la ´ mécanique ª de la vie à Versailles, et pouvait croire
0233 aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou
de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise
l’objet d’un commentaire aussi passionné, aussi craintif que
l’étaient le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand
un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui avaient
remis une supplique, au détour d’une allée, à Versailles.

Un dimanche, où ma tante avait eu la visite simultanée du
curé et d’Eulalie, et s’était ensuite reposée, nous étions
tous montés lui dire bonsoir, et maman lui adressait ses condoléances
sur la mauvaise chance qui amenait toujours ses visiteurs
à la même heure :
– Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt,
Léonie, lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre
monde à la fois.
Ce que ma grand’tante interrompit par : ´ Abondance de biens…
ª car depuis que sa fille était malade elle croyait devoir
la remonter en lui présentant toujours tout par le bon côté.
Mais mon père prenant la parole :
– Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est
0234 réunie pour vous faire un récit sans avoir besoin de le
recommencer à chacun. J’ai peur que nous ne soyons fâchés
avec Legrandin : il m’a à peine dit bonjour ce matin.
Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j’étais
justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré
M. Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu
du dîner qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles
qu’on lit dans un journal et m’excitait à la façon d’un programme
de fête. Comme M. Legrandin avait passé près de nous en sortant
de l’église, marchant à côté d’une châtelaine du voisinage
que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un
salut à la fois amical et réservé, sans que nous nous arrêtions
; M. Legrandin avait à peine répondu, d’un air étonné, comme
s’il ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective
du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas être
aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux,
ont l’air de vous apercevoir comme au bout d’une route interminable
et à une si grande distance qu’elles se contentent de vous
adresser un signe de tête minuscule pour le proportionner
à vos dimensions de marionnette.
0235 Or, la dame qu’accompagnait Legrandin était une personne
vertueuse et considérée ; il ne pouvait être question qu’il
fût en bonne fortune et gêné d’être surpris, et mon père se
demandait comment il avait pu mécontenter Legrandin. ´ Je
regretterais d’autant plus de le savoir fâché, dit mon père,
qu’au milieu de tous ces gens endimanchés il a, avec son petit
veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu apprêté,
de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout
à fait sympathique. ª Mais le conseil de famille fut unanimement
d’avis que mon père s’était fait une idée ou que Legrandin,
à ce moment-là, était absorbé par quelque pensée. D’ailleurs
la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir.
Comme nous revenions d’une grande promenade, nous aperçûmes
près du Pont-Vieux, Legrandin, qui à cause des fêtes restait
plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main tendue :
´ Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce
vers de Paul Desjardins :
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu…
N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n’avez
peut-être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant
0236 ; aujourd’hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur,
mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide…
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu…
Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ;
et même à l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois
sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez
comme je fais en regardant du côté du ciel. ª Il sortit de
sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à l’horizon,
´ Adieu, les camarades ª, nous dit-il tout à coup, et il nous
quitta.
A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner
était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de
la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les
géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille,
donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait
finir à point par le feu les chefs-d’oeuvre culinaires d’abord
préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des
grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines
pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème
en passant par une collection complète de casserole de toutes
0237 dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille
de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés
et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon
ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer
et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur,
se dégrade insensiblement jusqu’au pied – encore souillé pourtant
du sol de leur plant – par des irisations qui ne sont pas
de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient
les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser
en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair
comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs
naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette
extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je
reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner
où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques
et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon
pot de chambre en un vase de parfum.
La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée
par Françoise de les ´ plumer ª, les avait près d’elle dans
une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait
0238 tous les malheurs de la terre ; et les légères couronnes
d’azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs tuniques
de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme
le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front
ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant,
Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle
seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray
l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle nous les servait
à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception
spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle
savait rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que
le propre parfum d’une de ses vertus.
Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil
de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la
cuisine, était un de ceux où la Charité de Giotto, très malade
de son accouchement récent, ne pouvait se lever ; Françoise,
n’étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas,
elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur
la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée
et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle,
0239 tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille,
des cris de ´ sale bête ! sale bête ! ª, mettait la sainte
douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière
qu’il n’eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée
d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire.
Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait
sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et
regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois
: ´ Sale bête ! ª Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu
qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût
fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même…
ces poulets ?… Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde
avait eu à le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait
– ce que j’ignorais encore – que Françoise qui, pour sa fille,
pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était
pour d’autres êtres d’une dureté singulière. Malgré cela ma
tante l’avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté,
elle appréciait son service. Je m’aperçus peu à peu que la
douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient
des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre
0240 que le règne des Rois et des Reines qui sont représentés
les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués
d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors
de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus
sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés
d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le
journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite
si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet
d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui suivirent
l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise
d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva
et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces
cris étaient une comédie, qu’elle voulait ´ faire la maîtresse
ª. Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet,
dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles
sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour
trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère
envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de
ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise
n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était
0241 recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque.
J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le
signet marquait, lisait la description clinique de la crise
et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une
malade-type qu’elle ne connaissait pas. A chaque symptôme
douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait
: ´ Hé là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu
veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine
? Hé ! la pauvre ! ª
Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près
du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt
de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation
de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait bien et
que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun
plaisir de même famille ; dans l’ennui et dans l’irritation
de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine,
et à la vue des mêmes souffrances dont la description l’avait
fait pleurer, elle n’eut plus que des ronchonnements de mauvaise
humeur, même d’affreux sarcasmes, disant, quand elle crut
que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre : ´
0242 Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça !
ça lui a fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant.
Faut-il tout de même qu’un garçon ait été abandonné du bon
Dieu pour aller avec ça. Ah ! c’est bien comme on disait dans
le patois de ma pauvre mère :
´ Qui du cul d’un chien s’amourose
Il lui paraît une rose. ª
Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau,
elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher,
pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues
à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail,
en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer
la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique
à l’égard des autres domestiques par une maxime constante
qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma
tante, qu’elle mettait d’ailleurs une sorte d’orgueil à ne
laisser approcher par personne, préférant, quand elle-même
était malade, se relever pour lui donner son eau de Vichy
plutôt que de permettre l’accès de la chambre de sa maîtresse
à la fille de cuisine. Et comme cet hyménoptère observé par
0243 Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après
sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie
au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons
et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse
merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des
pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon
que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses oeufs,
fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile,
inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement
faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente
de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses
si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard,
nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque
tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur
donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher
des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée
de finir par s’en aller.
Hélas ! nous devions définitivement changer d’opinion sur
Legrandin. Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le
Pont-Vieux après laquelle mon père avait dû confesser son
0244 erreur, comme la messe finissait et qu’avec le soleil
et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré entrait
dans l’église que Mme Goupil, MmePercepied (toutes les personnes
qui tout à l’heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient
restées les yeux absorbés dans leur prière et que j’aurais
même pu croire ne m’avoir pas vu entrer si, en même temps,
leurs pieds n’avaient repoussé légèrement le petit banc qui
m’empêchait de gagner ma chaise) commençaient à s’entretenir
avec nous à haute voix de sujets tout temporels comme si nous
étions déjà sur la place, nous vîmes sur le seuil brûlant
du porche, dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin,
que le mari de cette dame avec qui nous l’avions dernièrement
rencontré était en train de présenter à la femme d’un autre
gros propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin
exprimait une animation, un zèle extraordinaires ; il fit
un profond salut avec un renversement secondaire en arrière,
qui ramena brusquement son dos au delà de la position de départ
et qu’avait dû lui apprendre le mari de sa soeur, Mme de Cambremer.
Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse
et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas
0245 si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation de
pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité
et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête,
éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité
d’un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions.
Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher, et
tandis qu’il allait jusqu’à la voiture, l’empreinte de joie
timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son
visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il
souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme
il marchait plus vite qu’il n’en avait l’habitude, ses deux
épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et
il avait l’air tant il s’y abandonnait entièrement en n’ayant
plus souci du reste, d’être le jouet inerte et mécanique du
bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions
passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourner
la tête, mais il fixa de son regard soudain chargé d’une rêverie
profonde un point si éloigné de l’horizon qu’il ne put nous
voir et n’eut pas à nous saluer. Son visage restait ingénu
au-dessus d’un veston souple et droit qui avait l’air de se
0246 sentir fourvoyé malgré lui au milieu d’un luxe détesté.
Et une lavallière à pois qu’agitait le vent de la Place continuait
à flotter sur Legrandin comme l’étendard de son fier isolement
et de sa noble indépendance. Au moment où nous arrivions à
la maison, maman s’aperçut qu’on avait oublié le saint-honoré
et demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire
qu’on l’apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l’église
Legrandin qui venait en sens inverse conduisant la même dame
à sa voiture. Il passa contre nous, ne s’interrompit pas de
parler à sa voisine, et nous fit du coin de son oeil bleu
un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et
qui, n’intéressant pas les muscles de son visage, put passer
parfaitement inaperçu de son interlocutrice ; mais, cherchant
à compenser par l’intensité du sentiment le champ un peu étroit
où il en circonscrivait l’expression, dans ce coin d’azur
qui nous était affecté il fit pétiller tout l’entrain de la
bonne grâce qui dépassa l’enjouement, frisa la malice ; il
subtilisa les finesses de l’amabilité jusqu’aux clignements
de la connivence, aux demi-mots, aux sous-entendus, aux mystères
de la complicité ; et finalement exalta les assurances d’amitié
0247 jusqu’aux protestations de tendresse, jusqu’à la déclaration
d’amour, illuminant alors pour nous seuls, d’une langueur
secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée
dans un visage de glace.
Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m’envoyer
dîner ce soir-là avec lui : ´ Venez tenir compagnie à votre
vieil ami, m’avait-il dit. Comme le bouquet qu’un voyageur
nous envoie d’un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi
respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps
que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années. Venez
avec la primevère, la barbe de chanoine, le bassin d’or, venez
avec le sédum dont est fait le bouquet de dilection de la
flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résurrection,
la pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence
à embaumer dans les allées de votre grand’tante, quand ne
sont pas encore fondues les dernières boules de neige des
giboulées de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de soie
du lis digne de Salomon, et l’émail polychrome des pensées,
mais venez surtout avec la brise fraîche encore des dernières
gelées et qui va entr’ouvrir, pour les deux papillons qui
0248 depuis ce matin attendent à la porte, la première rose
de Jérusalem. ª
On se demandait à la maison si on devait m’envoyer tout de
même dîner avec M. Legrandin. Mais ma grand’mère refusa de
croire qu’il eût été impoli. ´ Vous reconnaissez vous-même
qu’il vient là avec sa tenue toute simple qui n’est guère
celle d’un mondain. ª Elle déclarait qu’en tous cas, et à
tout mettre au pis, s’il l’avait été, mieux valait ne pas
avoir l’air de s’en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même,
qui était pourtant le plus irrité contre l’attitude qu’avait
eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le sens
qu’elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action
où se révèle le caractère profond et caché de quelqu’un :
elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons
pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n’avouera
pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous
nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s’ils
n’ont pas été le jouet d’une illusion ; de sorte que de telles
attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous laissent
souvent quelques doutes.
0249 Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse ; il faisait clair
de lune : ´ Il y a une jolie qualité de silence, n’est-ce
pas, me dit-il ; aux coeurs blessés comme l’est le mien, un
romancier que vous lirez plus tard prétend que conviennent
seulement l’ombre et le silence. Et voyez-vous, mon enfant,
il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore
où les yeux las ne tolèrent plus qu’une lumière, celle qu’une
belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec l’obscurité,
où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle
que joue le clair de lune sur la flûte du silence. ª J’écoutais
les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si
agréables ; mais troublé par le souvenir d’une femme que j’avais
aperçue dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant
que je savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités
aristocratiques des environs, que peut-être il connaissait
celle-ci, prenant mon courage, je lui dis : ´ Est-ce que vous
connaissez, monsieur, la… les châtelaines de Guermantes
? ª, heureux aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui
une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon
rêve et de lui donner une existence objective et sonore.
0250 Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux
bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme
s’ils venaient d’être percés par une pointe invisible, tandis
que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots
d’azur. Le cerne de sa paupière noircit, s’abaissa. Et sa
bouche marquée d’un pli amer se ressaissant plus vite sourit,
tandis que le regard restait douloureux, comme celui d’un
beau martyr dont le corps est hérissé de flèches : ´ Non,
je ne les connais pas ª, dit-il, mais au lieu de donner à
un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante
le ton naturel et courant qui convenait, il le débita en appuyant
sur les mots, en s’inclinant, en saluant de la tête, à la
fois avec l’insistance qu’on apporte, pour être cru, à une
affirmation invraisemblable – comme si ce fait qu’il ne connût
pas les Guermantes ne pouvait être l’effet que d’un hasard
singulier – et aussi avec l’emphase de quelqu’un qui, ne pouvant
pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer
pour donner aux autres l’idée que l’aveu qu’il fait ne lui
cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que
la situation elle-même – l’absence de relations avec les Guermantes
0251 – pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par
lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de
morale ou voeu mystique lui interdisant nommément la fréquentation
des Guermantes. ´ Non, reprit-il, expliquant par ses paroles
sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai
jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance
; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup
de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais
tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air
d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui
n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je
n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres,
à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la
brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres
que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. ª Je ne comprenais
pas bien que, pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît
pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en
quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours.
Mais ce que je comprenais, c’est que Legrandin n’était pas
tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises,
0252 le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les
gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si
grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser
voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires
ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir,
que ce fût en son absence, loin de lui et ´ par défaut ª ;
il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout
cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions
tant. Et si je demandais : ´ Connaissez-vous les Guermantes
? ª, Legrandin le causeur répondait : ´ Non, je n’ai jamais
voulu les connaître. ª Malheureusement il ne le répondait
qu’en second, car un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement
au fond de lui, qu’il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là
savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes,
un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard,
par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton
de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin
s’était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint
Sébastien du snobisme : ´ Hélas ! que vous me faites mal,
non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la
0253 grande douleur de ma vie. ª Et comme ce Legrandin enfant
terrible, ce Legrandin maître chanteur, s’il n’avait pas le
joli langage de l’autre, avait le verbe infiniment plus prompt,
composé de ce qu’on appelle ´ réflexes ª, quand Legrandin
le causeur voulait lui imposer silence, l’autre avait déjà
parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression
que les révélations de son alter ego avaient dû produire,
il ne pouvait qu’entreprendre de la pallier.
Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas
sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas
savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous
ne connaissons jamais que les passions des autres, et que
ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux
que nous avons pu l’apprendre. Sur nous, elles n’agissent
que d’une façon seconde, par l’imagination qui substitue aux
premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus décents.
Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d’aller
voir souvent une duchesse. Il chargeait l’imagination de Legrandin
de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes
les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, s’estimant
0254 de céder à cet attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent
les infâmes snobs. Seuls les autres savaient qu’il en était
un ; car, grâce à l’incapacité où ils étaient de comprendre
le travail intermédiaire de son imagination, ils voyaient
en face l’une de l’autre l’activité mondaine de Legrandin
et sa cause première.
Maintenant, à la maison, on n’avait plus aucune illusion sur
M. Legrandin, et nos relations avec lui s’étaient fort espacées.
Maman s’amusait infiniment chaque fois qu’elle prenait Legrandin
en flagrant délit du péché qu’il n’avouait pas, qu’il continuait
à appeler le péché sans rémission, le snobisme. Mon père,
lui, avait de la peine à prendre les dédains de Legrandin
avec tant de détachement et de gaîté ; et quand on pensa une
année à m’envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec
ma grand’mère, il dit : ´ Il faut absolument que j’annonce
à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s’il vous offrira
de vous mettre en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se
souvenir nous avoir dit qu’elle demeurait à deux kilomètres
de là. ª Ma grand’mère qui trouvait qu’aux bains de mer il
faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et
0255 qu’on n’y doit connaître personne, parce que les visites,
les promenades sont autant de pris sur l’air marin, demandait
au contraire qu’on ne parlât pas de nos projets à Legrandin,
voyant déjà sa soeur, Mme de Cambremer, débarquant à l’hôtel
au moment où nous serions sur le point d’aller à la pêche
et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. Mais maman
riait de ses craintes, pensant à part elle que le danger n’était
pas si menaçant, que Legrandin ne serait pas si pressé de
nous mettre en relations avec sa soeur. Or, sans qu’on eût
besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin,
qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais l’intention
d’aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où
nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne.
– Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus
bien beaux, n’est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père,
un bleu surtout plus floral qu’aérien, un bleu de cinéraire,
qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n’a-t-il
pas aussi un teint de fleur, d’oeillet ou d’hydrangéa ? Il
n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne,
que j’ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte
0256 de règne végétal de l’atmosphère. Là-bas, près de Balbec,
près de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d’une douceur
charmante où le coucher de soleil du pays d’Auge, le coucher
de soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner, d’ailleurs,
est sans caractère, insignifiant ; mais dans cette atmosphère
humide et douce s’épanouissent le soir en quelques instants
de ces bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables
et qui mettent souvent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent
tout de suite, et c’est alors plus beau encore de voir le
ciel entier que jonche la dispersion d’innombrables pétales
soufrés ou roses. Dans cette baie, dite d’opale, les plages
d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme
de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines,
à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous
les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer.
Balbec ! la plus antique ossature géologique de notre sol,
vraiment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région maudite
qu’Anatole France – un enchanteur que devrait lire notre petit
ami – a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme
le véritable pays des Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec
0257 surtout, où déjà des hôtels se construisent, superposés
au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent pas, quel délice
d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si
belles.
– Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec ? dit
mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois
avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.
Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment
où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner,
mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité
– et tout en souriant tristement – sur les yeux de son interlocuteur,
avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre
de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure
comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment
bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui
créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au
moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un
à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu
la question. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur
: ´ A quoi pensez-vous donc ? ª Mais mon père curieux, irrité
0258 et cruel, reprit :
– Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez
si bien Balbec ?
Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin
atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité
et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait
plus qu’à répondre, il nous dit :
– J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés,
mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble
avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a
pas pitié d’eux.
– Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père,
aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel.
Je demandais pour le cas où il arriverait n’importe quoi à
ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir
là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du monde ?
– Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais
personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite
; beaucoup les choses et fort peu les personnes. Mais les
choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes
0259 rares, d’une essence délicate et que la vie aurait déçues.
Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise,
au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin
au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques
qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts
la flamme et portent les couleurs ; parfois c’est une simple
maison solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque,
qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur
et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec
une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est
d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes
pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit
ami déjà si enclin à la tristesse, pour son coeur prédisposé.
Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent
convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours
malsains pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi,
reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à
moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, d’ailleurs
discutable, sur un coeur qui n’est plus intact comme le mien,
sur un coeur dont la lésion n’est plus compensée. Elles sont
0260 contre-indiquées à votre âge, petit garçon. ´ Bonne nuit,
voisin ª, ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie
évasive dont il avait l’habitude et, se retournant vers nous
avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation :
´ Pas de Balbec avant cinquante ans, et encore cela dépend
de l’état du coeur ª, nous cria-t-il.
Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le
tortura de questions, ce fut peine inutile : comme cet escroc
érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur
et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer
une situation plus lucrative, mais honorable, M. Legrandin,
si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute
une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse
Normandie, plutôt que de nous avouer qu’à deux kilomètres
de Balbec habitait sa propre soeur, et d’être obligé à nous
offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui
un tel sujet d’effroi s’il avait été absolument certain –
comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il
avait du caractère de ma grand’mère – que nous n’en aurions
pas profité.
0261

Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour
pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner.
Au commencement de la saison où le jour finit tôt, quand nous
arrivions rue du Saint-Esprit, il y avait encore un reflet
du couchant sur les vitres de la maison et un bandeau de pourpre
au fond des bois du Calvaire qui se reflétait plus loin dans
l’étang, rougeur qui, accompagnée souvent d’un froid assez
vif, s’associait, dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus
duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour moi au
plaisir poétique donné par la promenade, le plaisir de la
gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l’été au contraire,
quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore
; et pendant la visite que nous faisions chez ma tante Léonie,
sa lumière qui s’abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée
entre les grands rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée,
filtrée, et incrustant de petits morceaux d’or le bois de
0262 citronnier de la commode, illuminait obliquement la chambre
avec la délicatesse qu’elle prend dans les sous-bois. Mais
certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y avait
bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations
momentanées, il n’y avait plus quand nous arrivions rue du
Saint-Esprit nul reflet de couchant étendu sur les vitres
et l’étang au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois
il était déjà couleur d’opale et un long rayon de lune qui
allait en s’élargissant et se fendillait de toutes les rides
de l’eau le traversait tout entier. Alors, en arrivant près
de la maison, nous apercevions une forme sur le pas de la
porte et maman me disait :
– Mon dieu ! voilà Françoise qui nous guette, ta tante est
inquiète ; aussi nous rentrons trop tard.
Et sans avoir pris le temps d’enlever nos affaires, nous montions
vite chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer
que, contrairement à ce qu’elle imaginait déjà, il ne nous
était rien arrivé, mais que nous étions allés ´ du côté de
Guermantes ª et, dame, quand on faisait cette promenade-là,
ma tante savait pourtant bien qu’on ne pouvait jamais être
0263 sûr de l’heure à laquelle on serait rentré.
– Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais,
qu’ils seraient allés du côté de Guermantes ! Mon Dieu ! ils
doivent avoir une faim ! et votre gigot qui doit être tout
desséché après ce qu’il a attendu. Aussi est-ce une heure
pour rentrer ! comment, vous êtes allés du côté de Guermantes
!
– Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, disait maman.
Je pensais que Françoise nous avait vus sortir par la petite
porte du potager.
Car il y avait autour de Combray deux ´ côtés ª pour les promenades,
et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par
la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre
: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le
côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété
de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De
Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai jamais connu que
le ´ côté ª et des gens étrangers qui venaient le dimanche
se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante
elle-même et nous tous ne ´ connaissions point ª et qu’à ce
0264 signe on tenait pour ´ des gens qui seront venus de Méséglise
ª. Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage,
mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence,
si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme
l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis
d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray,
Guermantes, lui, ne m’est apparu que comme le terme plutôt
idéal que réel de son propre ´ côté ª, une sorte d’expression
géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme
le pôle, comme l’orient. Alors, ´ prendre par Guermantes ª
pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une
expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour
aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de
Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût
et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière,
je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités,
cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations
de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait
précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis
qu’à côté d’eux, avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de
0265 l’un ou de l’autre, les chemins purement matériels au
milieu desquels ils étaient posés comme l’idéal de la vue
de plaine et l’idéal du paysage de rivière, ne valaient pas
plus la peine d’être regardés que par le spectateur épris
d’art dramatique les petites rues qui avoisinent un théâtre.
Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances
kilométriques, la distance qu’il y avait entre les deux parties
de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans
l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent
dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus
absolue encore parce que cette habitude que nous avions de
n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une
seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois
du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin
l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les
vases clos et sans communication entre eux d’après-midi différents.

Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas
trop tôt et même si le ciel était couvert, parce que la promenade
n’était pas bien longue et n’entraînait pas trop) comme pour
0266 aller n’importe où, par la grande porte de la maison de
ma tante sur la rue du Saint-Esprit. On était salué par l’armurier,
on jetait ses lettres à la boîte, on disait en passant à Théodore,
de la part de Françoise, qu’elle n’avait plus d’huile ou de
café, et l’on sortait de la ville par le chemin qui passait
le long de la barrière blanche du parc de M. Swann. Avant
d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers,
l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits coeurs
verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus
de la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou
blanches que lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles
avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite
maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le
gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret.
Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès
de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français
les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgré mon
désir d’enlacer leur taille souple et d’attirer à moi les
boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions sans
nous arrêter, mes parents n’allant plus à Tansonville depuis
0267 le mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l’air de regarder
dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture
et qui monte directement aux champs, nous en prenions un autre
qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher
trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon père :
– Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme
et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller
passer vingt-quatre heures à Paris ? Nous pourrions longer
le parc, puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait
d’autant.
Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps
des lilas approchait de sa fin ; quelques-uns effusaient encore
en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs,
mais dans bien des parties du feuillage où déferlait, il y
avait seulement une semaine, leur mousse embaumée, se flétrissait,
diminuée et noircie, une écume creuse, sèche et sans parfum.
Mon grand-père montrait à mon père en quoi l’aspect des lieux
était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis la
promenade qu’il avait faite avec M. Swann le jour de la mort
de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette
0268 promenade une fois de plus.
Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein
soleil vers le château. A droite, au contraire, le parc s’étendait
en terrain plat. Obscurcie par l’ombre des grands arbres qui
l’entouraient, une pièce d’eau avait été creusée par les parents
de Swann ; mais dans ses créations les plus factices, c’est
sur la nature que l’homme travaille ; certains lieux font
toujours régner autour d’eux leur empire particulier, arborent
leurs insignes immémoriaux au milieu d’un parc comme ils auraient
fait loin de toute intervention humaine, dans une solitude
qui revient partout les entourer, surgie des nécessités de
leur exposition et superposée à l’oeuvre humaine. C’est ainsi
qu’au pied de l’allée qui dominait l’étang artificiel, s’était
composée sur deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et
de pervenches, la couronne naturelle, délicate et bleue qui
ceint le front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant
fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l’eupatoire
et la grenouillette au pied mouillé les fleurs de lis en lambeaux,
violettes et jaunes, de son sceptre lacustre.
Le départ de Mlle Swann qui – en m’ôtant la chance terrible
0269 de la voir apparaître dans une allée, d’être connu et
méprisé par la petite fille privilégiée qui avait Bergotte
pour ami et allait avec lui visiter des cathédrales – me rendait
la contemplation de Tansonville indifférente la première fois
où elle m’était permise, semblait au contraire ajouter à cette
propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père, des
commodités, un agrément passager, et, comme fait, pour une
excursion en pays de montagnes, l’absence de tout nuage, rendre
cette journée exceptionnellement propice à une promenade de
ce côté ; j’aurais voulu que leurs calculs fussent déjoués,
qu’un miracle fît apparaître Mlle Swann avec son père, si
près de nous que nous n’aurions pas le temps de l’éviter et
serions obligés de faire sa connaissance. Aussi, quand tout
d’un coup, j’aperçus sur l’herbe, comme un signe de sa présence
possible, un koufin oublié à côté d’une ligne dont le bouchon
flottait sur l’eau, je m’empressai de détourner d’un autre
côté les regards de mon père et de mon grand-père. D’ailleurs
Swann nous ayant dit que c’était mal à lui de s’absenter,
car il avait pour le moment de la famille à demeure, la ligne
pouvait appartenir à quelque invité. On n’entendait aucun
0270 bruit de pas dans les allées. Divisant la hauteur d’un
arbre incertain, un invisible oiseau s’ingéniait à faire trouver
la journée courte, explorait d’une note prolongée la solitude
environnante, mais il recevait d’elle une réplique si unanime,
un choc en retour si redoublé de silence et d’immobilité qu’on
aurait dit qu’il venait d’arrêter pour toujours l’instant
qu’il avait cherché à faire passer plus vite. La lumière tombait
si implacable du ciel devenu fixe que l’on aurait voulu se
soustraire à son attention, et l’eau dormante elle-même, dont
des insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant
sans doute de quelque Maelstrôm imaginaire, augmentait le
trouble où m’avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant
l’entraîner à toute vitesse sur les étendues silencieuses
du ciel reflété ; presque vertical il paraissait prêt à plonger
et déjà je me demandais, si, sans tenir compte du désir et
de la crainte que j’avais de la connaître, je n’avais pas
le devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson mordait
– quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon
grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas
suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où
0271 ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant
de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite
de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs
fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d’elles, le soleil
posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait
de traverser une verrière ; leur parfum s’étendait aussi onctueux,
aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel
de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune
d’un air distrait son étincelant bouquet d’étamines, fines
et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui
à l’église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail
et qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier.
Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les
églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles
aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie
unie de leur corsage rougissant qu’un souffle défait.
Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer,
à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait
en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur,
à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec
0272 une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus
comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment
le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me
laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue
cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret.
Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder ensuite
avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le
talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les
champs, quelques coquelicots perdus, quelques bluets restés
paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs
fleurs comme la bordure d’une tapisserie où apparaît clairsemé
le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore,
espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l’approche
d’un village, ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent
les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot
hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent
sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire,
me faisait battre le coeur, comme au voyageur qui aperçoit
sur une terre basse une première barque échouée que répare
un calfat, et s’écrie, avant de l’avoir encore vue : ´ La
0273 Mer ! ª
Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’oeuvre
dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé
un moment de les regarder, mais j’avais beau me faire un écran
de mes mains pour n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment
qu’elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant
en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles
ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je ne pouvais demander
à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette
joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre
préféré une oeuvre qui diffère de celles que nous connaissions,
ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions
vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu
seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs
de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant
la haie de Tansonville, me dit : ´ Toi qui aimes les aubépines,
regarde un peu cette épine rose ; est-elle jolie ! ª En effet
c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches.
Elle aussi avait une parure de fête, de ces seules vraies
fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent
0274 ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour
quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a
rien d’essentiellement férié – mais une parure plus riche
encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes
au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place
qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une
houlette rococo, étaient ´ en couleur ª, par conséquent d’une
qualité supérieure selon l’esthétique de Combray, si l’on
en jugeait par l’échelle des prix dans le ´ magasin ª de la
Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits
qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à
la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des
fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces
teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à
une toilette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur
présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui
semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants,
et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose
de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même
lorsqu’ils ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur
0275 gourmandise et n’avaient pas été choisies par la couturière.
Et certes, je l’avais tout de suite senti, comme devant les
épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était
pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était
traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que
c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec
la naïveté d’une commerçante de village travaillant pour un
reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton
trop tendre et d’un pompadour provincial. Au haut des branches,
comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des
papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner
sur l’autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons
d’une teinte plus pâle qui, en s’entr’ouvrant, laissaient
voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de rouges
sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, l’essence
particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en
rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle
qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes
en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois
0276 de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait
en souriant dans sa fraîche toilette rose l’arbuste catholique
et délicieux.
La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée
de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des
giroflées ouvraient leurs bourses fraîches du rose odorant
et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier
un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits,
dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs,
dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique
de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m’arrêtai,
je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne
s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions
plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette
d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de promenade et
tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant
son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient
et, comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis,
réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme
je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez ´ d’esprit d’observation
0277 ª pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps,
chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat
se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle
était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas
eu des yeux aussi noirs – ce qui frappait tant la première
fois qu’on la voyait – je n’aurais pas été, comme je le fus,
plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardai, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent
tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait
toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme
avec lui ; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à l’autre
mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille,
me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux,
d’un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait
de la forcer à faire attention à moi, à me connaître ! Elle
jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance
de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle
en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle
0278 se détourna, et d’un air indifférent et dédaigneux, se
plaça de côté pour épargner à son visage d’être dans leur
champ visuel ; et tandis que continuant à marcher et ne l’ayant
pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle laissa ses regards
filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression
particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité
et un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après
les notions que l’on m’avait données sur la bonne éducation
que comme une preuve d’outrageant mépris ; et sa main esquissait
en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé
en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit
dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait
qu’un seul sens, celui d’une intention insolente.
– Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une
voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais
pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé
de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des
yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement
de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans
se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et
0279 sournois.
Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un
talisman qui me permettait peut-être de retrouver un jour
celle dont il venait de faire une personne et qui, l’instant
d’avant, n’était qu’une image incertaine. Ainsi passa-t-il,
proféré au-dessus des jasmins et des giroflées, aigre et frais
comme les gouttes de l’arrosoir vert ; imprégnant, irisant
la zone d’air pur qu’il avait traversée – et qu’il isolait
– du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres
heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle ; déployant
sous l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence
de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec
l’inconnu de sa vie où je n’entrerais pas.
Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père
murmurait : ´ Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer
: on le fait partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus,
car c’est lui, je l’ai reconnu ! Et cette petite, mêlée à
toute cette infamie ! ª) l’impression laissée en moi par le
ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé
sans qu’elle répliquât, en me la montrant comme forcée d’obéir
0280 à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout, calma
un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua
mon amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en
moi comme une réaction par quoi mon coeur humilié voulait
se mettre de niveau avec Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui.
Je l’aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et
l’inspiration de l’offenser, de lui faire mal, et de la forcer
à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que j’aurais
voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
les épaules : ´ Comme je vous trouve laide, grotesque, comme
vous me répugnez ! ª Cependant je m’éloignais, emportant pour
toujours, comme premier type d’un bonheur inaccessible aux
enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles
à transgresser, l’image d’une petite fille rousse, à la peau
semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en
laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs.
Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous
les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle
et par moi, allait gagner, enduire, embaumer tout ce qui l’approchait,
ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable bonheur
0281 de connaître, la sublime profession d’agent de change,
le douloureux quartier des Champs-Elysées qu’elle habitait
à Paris.
´ Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir
avec nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si
j’avais osé, je t’aurais coupé une branche de ces épines roses
que tu aimais tant. ª Mon grand-père racontait ainsi notre
promenade à ma tante Léonie, soit pour la distraire, soit
qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à la faire sortir.
Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d’ailleurs
les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle avait
reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde.
Et de même que, quand il venait maintenant prendre de ses
nouvelles (elle était la seule personne de chez nous qu’il
demandât encore à voir), elle lui faisait répondre qu’elle
était fatiguée, mais qu’elle le laisserait entrer la prochaine
fois, de même elle dit ce soir-là : ´ Oui, un jour qu’il fera
beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du parc. ª C’est
sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann
et Tansonville ; mais le désir qu’elle en avait suffisait
0282 à ce qui lui restait de forces ; sa réalisation les eût
excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de
vigueur, elle se levait, s’habillait ; la fatigue commençait
avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et elle réclamait
son lit. Ce qui avait commencé pour elle – plus tôt seulement
que cela n’arrive d’habitude – c’est ce grand renoncement
de la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans
sa chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui
se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont
le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus
spirituels, et qui, à partir d’une certaine année cessent
de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent
de s’écrire et savent qu’ils ne communiqueront plus en ce
monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu’elle ne reverrait
pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la maison, mais
cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée
pour la raison même qui, selon nous, aurait dû la lui rendre
plus douloureuse : c’est que cette réclusion lui était imposée
par la diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans
ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque
0283 mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait
pour elle à l’inaction, à l’isolement, au silence, la douceur
réparatrice et bénie du repos.
Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous
moments je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si
autrefois elle allait souvent à Tansonville, tâchant de les
faire parler des parents et grands-parents de Mlle Swann qui
me semblaient grands comme des Dieux. Ce nom, devenu pour
moi presque mythologique, de Swann, quand je causais avec
mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre
dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les entraînais
sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle
; et je contraignais tout d’un coup mon père, en feignant
de croire par exemple que la charge de mon grand-père avait
été déjà avant lui dans notre famille, ou que la haie d’épines
roses que voulait voir ma tante Léonie se trouvait en terrain
communal, à rectifier mon assertion, à me dire, comme malgré
moi, comme de lui-même : ´ Mais non, cette charge-là était
au père de Swann, cette haie fait partie du parc de Swann.
0284 ª Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant,
en se posant sur la place où il était toujours écrit en moi,
pesait à m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais,
me paraissait plus plein que tout autre, parce qu’il était
lourd de toutes les fois où, d’avance, je l’avais mentalement
proféré. Il me causait un plaisir que j’étais confus d’avoir
osé réclamer à mes parents, car ce plaisir était si grand
qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le procurassent
beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il n’était
pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation
par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions
singulières que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais
en lui dès qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout
d’un coup que mes parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir,
qu’ils se trouvaient placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient
à leur tour, absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais
malheureux comme si je les avais vaincus et dépravés.
Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes
parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du
départ, comme on m’avait fait friser pour être photographié,
0285 coiffer avec précaution un chapeau que je n’avais encore
jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m’avoir
cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit
raidillon contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux
aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et,
comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains
ornements, ingrat envers l’importune main qui en formant tous
ces noeuds avait pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux,
foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau
neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle
ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de
la douillette perdue. Je ne l’entendis pas : ´ – mes pauvres
petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous
qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous,
vous ne m’avez jamais fait de peine ! Aussi je vous aimerai
toujours. ª Et, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand
je serais grand, de ne pas imiter la vie insensée des autres
hommes et, même à Paris, les jours de printemps, au lieu d’aller
faire des visites et écouter des niaiseries, de partir dans
la campagne voir les premières aubépines.
0286 Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant
tout le reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise.
Ils étaient perpétuellement parcourus, comme par un chemineau
invisible, par le vent qui était pour moi le génie particulier
de Combray. Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir
que j’étais bien à Combray, je montais le retrouver qui courait
dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait
toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette
plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun
accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent
à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs
lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de
tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais
un même souffle, venu de l’extrême horizon, abaisser les blés
les plus éloignés, se propager comme un flot sur toute l’immense
étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, parmi les
sainfoins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous
était commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir,
je pensais que ce souffle avait passé auprès d’elle, que c’était
quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans que je pusse
0287 le comprendre, et je l’embrassais au passage. A gauche
était un village qui s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon
le curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés les
deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs,
eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés,
jaunissants et grumeleux, comme deux épis.
A intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation
de leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille
d’aucun autre arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs
larges pétales de satin blanc ou suspendaient les timides
bouquets de leurs rougissants boutons. C’est du côté de Méséglise
que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde que
les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies
d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les
feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne
sans les faire jamais dévier.
Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche
comme une nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont
ce n’est pas l’heure de jouer et qui, de la salle, en toilette
de ville, regarde un moment ses camarades, s’effaçant, ne
0288 voulant pas qu’on fasse attention à elle. J’aimais à retrouver
son image dans des tableaux et dans des livres, mais ces oeuvres
d’art étaient bien différentes – du moins pendant les premières
années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée
à des harmonies plus subtiles – de celles où la lune me paraîtrait
belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors.
C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage
de Gleyre où elle découpe nettement sur le ciel une faucille
d’argent, de ces oeuvres naïvement incomplètes comme étaient
mes propres impressions et que les soeurs de ma grand’mère
s’indignaient de me voir aimer. Elles pensaient qu’on doit
mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve de goût en
aimant d’abord les oeuvres que parvenu à la maturité, on admire
définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les
mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un oeil
ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir
eu besoin d’en mûrir lentement des équivalents dans son propre
coeur.
C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au
bord d’une grande mare et adossée à un talus buissonneux que
0289 demeurait M. Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la
route sa fille, conduisant un buggy à toute allure. A partir
d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais avec
une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le
pays et qui un jour s’installa définitivement à Montjouvain.
On disait : ´ Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé
par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte,
et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole
déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille.
Il dit que c’est une femme supérieure, un grand coeur et qu’elle
aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique
si elle les avait cultivées. Il peut être sûr que ce n’est
pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille. ª M. Vinteuil
le disait ; et il est en effet remarquable combien une personne
excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez
les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations
charnelles. L’amour physique, si injustement décrié, force
tellement tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles
qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent
jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat. Le docteur Percepied
0290 à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient
de tenir tant qu’il voulait le rôle de perfide dont il n’avait
pas le physique, sans compromettre en rien sa réputation inébranlable
et imméritée de bourru bienfaisant, savait faire rire aux
larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton rude :
´ Hé bien ! il paraît qu’elle fait de la musique avec son
amie, MlleVinteuil. «a a l’air de vous étonner. Moi je sais
pas. C’est le père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après
tout, elle a bien le droit d’aimer la musique, c’te fille.
Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques
des enfants. Vinteuil non plus à ce qu’il paraît. Et puis
lui aussi il fait de la musique avec l’amie de sa fille. Ah
! sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là. Mais
qu’est-ce que vous avez à rire ; mais ils font trop de musique
ces gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil près
du cimetière. Il ne tenait pas sur ses jambes. ª
Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil
éviter les personnes qu’il connaissait, se détourner quand
il les apercevait, vieillir en quelques mois, s’absorber dans
son chagrin, devenir incapable de tout effort qui n’avait
0291 pas directement le bonheur de sa fille pour but, passer
des journées entières devant la tombe de sa femme – il eût
été difficile de ne pas comprendre qu’il était en train de
mourir de chagrin, et de supposer qu’il ne se rendait pas
compte des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être
même y ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne,
si grande que soit sa vertu, que la complexité des circonstances
ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice
qu’elle condamne le plus formellement – sans qu’elle le reconnaisse
d’ailleurs tout à fait sous le déguisement de faits particuliers
qu’il revêt pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir
: paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain soir,
de tel être qu’elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer.
Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait entrer bien
plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à
une de ces situations qu’on croit à tort être l’apanage exclusif
du monde de la bohème : elles se produisent chaque fois qu’a
besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont
nécessaires un vice que la nature elle-même fait épanouir
chez un enfant, parfois rien qu’en mêlant les vertus de son
0292 père et de sa mère, comme la couleur de ses yeux. Mais
de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de
sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût
été diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent
nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne
les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants
démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs
ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille
ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent
de son médecin. Mais quand M. Vinteuil songeait à sa fille
et à lui-même du point de vue du monde, du point de vue de
leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle
au rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce
jugement d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût
fait l’habitant de Combray qui lui eût été le plus hostile,
il se voyait avec sa fille dans le dernier bas-fond, et ses
manières en avaient reçu depuis peu cette humilité, ce respect
pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu’il voyait
d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui jusque-là),
cette tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est
0293 une résultante presque mécanique de toutes les déchéances.
Un jour que nous marchions avec Swann dans une rue de Combray,
M. Vinteuil qui débouchait d’une autre s’était trouvé trop
brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter
; et Swann avec cette orgueilleuse charité de l’homme du monde
qui, au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux,
ne trouve dans l’infamie d’autrui qu’une raison d’exercer
envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent
d’autant plus l’amour-propre de celui qui les donne, qu’il
les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait longuement
causé avec M. Vinteuil, à qui jusque-là il n’adressait pas
la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il
n’enverrait pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était
une invitation qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil,
mais qui, maintenant, le remplissait de sentiments si reconnaissants
qu’il se croyait obligé par eux à ne pas avoir l’indiscrétion
de l’accepter. L’amabilité de Swann envers sa fille lui semblait
être en soi-même un appui si honorable et si délicieux qu’il
pensait qu’il valait peut-être mieux ne pas s’en servir, pour
avoir la douceur toute platonique de le conserver.
0294 – Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut
quittés, avec la même enthousiaste vénération qui tient de
spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous le charme
d’une duchesse, fût-elle laide et sotte. Quel homme exquis
! Quel malheur qu’il ait fait un mariage tout à fait déplacé.

Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie
et dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils
ont d’elle et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents
déplorèrent avec M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de
principes et de convenances auxquels (par cela même qu’ils
les invoquaient en commun avec lui, en braves gens de même
acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il n’était pas
contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n’envoya pas sa fille
chez Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car,
chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait
qu’il avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander
sur quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents,
croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne
pas oublier ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait
0295 sa fille à Tansonville.
Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue
des deux que nous faisions autour de Combray et qu’à cause
de cela on la réservait pour les temps incertains, le climat
du côté de Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions
jamais de vue la lisière des bois de Roussainville dans l’épaisseur
desquels nous pourrions nous mettre à couvert.
Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait
son ovale et dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais
non la clarté, était enlevé à la campagne où toute vie semblait
suspendue, tandis que le petit village de Roussainville sculptait
sur le ciel le relief de ses arêtes blanches avec une précision
et un fini accablants. Un peu de vent faisait envoler un corbeau
qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel blanchissant,
le lointain des bois paraissait plus bleu, comme peint dans
ces camaïeux qui décorent les trumeaux des anciennes demeures.

Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous
avait menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture
; les gouttes d’eau, comme des oiseaux migrateurs qui prennent
0296 leur vol tous ensemble, descendaient à rangs pressés du
ciel. Elles ne se séparent point, elles ne vont pas à l’aventure
pendant la rapide traversée, mais chacune tenant sa place
attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci
qu’au départ des hirondelles. Nous nous réfugiions dans le
bois. Quand leur voyage semblait fini, quelques-unes, plus
débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous ressortions
de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,
et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait
à jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la
pointe, reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait
glisser de toute la hauteur de la branche et nous tombait
sur le nez.
Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les
saints et les patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs.
Que cette église était française ! Au-dessus de la porte,
les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main,
des scènes de noces et de funérailles, étaient représentés
comme ils pouvaient l’être dans l’âme de Françoise. Le sculpteur
avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote
0297 et à Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine
parlait volontiers de saint Louis comme si elle l’avait personnellement
connu, et généralement pour faire honte par la comparaison
à mes grands-parents moins ´ justes ª. On sentait que les
notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant
au XIXe siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne,
et qui se distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie,
ils les tenaient non des livres, mais d’une tradition à la
fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable
et vivante. Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais
aussi, virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique
de Saint-André-des-Champs c’était le jeune Théodore, le garçon
de chez Camus. Françoise sentait d’ailleurs si bien en lui
un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était
trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner
dans son lit, à la porter dans son fauteuil, plutôt que de
laisser la fille de cuisine monter se faire ´ bien voir ª
de ma tante, elle appelait Théodore. Or ce garçon, qui passait
et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement rempli
de l’âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment
0298 des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux
´ pauvres malades ª, à ´ sa pauvre maîtresse ª, qu’il avait
pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la mine
naïve et zélée des petits anges des bas-reliefs, s’empressant,
un cierge à la main, autour de la Vierge défaillante, comme
si les visages de pierre sculptée, grisâtres et nus, ainsi
que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un ensommeillement,
qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en innombrables
visages populaires, révérends et futés comme celui de Théodore,
enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus appliquée
à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche,
d’une stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur
un tabouret qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide,
une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait
la draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin, le
front étroit, le nez court et mutin, les prunelles enfoncées,
l’air valide, insensible et courageux des paysannes de la
contrée. Cette ressemblance, qui insinuait dans la statue
une douceur que je n’y avais pas cherchée, était souvent certifiée
par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à
0299 couvert, et dont la présence, pareille à celle de ces
feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages
sculptés, semblait destinée à permettre, par une confrontation
avec la nature, de juger de la vérité de l’oeuvre d’art. Devant
nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville,
dans les murs duquel je n’ai jamais pénétré, Roussainville,
tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait
à être châtié comme un village de la Bible par toutes les
lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures
de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le
Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues,
comme les rayons d’un ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées
de son soleil reparu.
Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer
et rester enfermé dans la maison. «à et là au loin dans la
campagne que l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler
à la mer, des maisons isolées, accrochées au flanc d’une colline
plongée dans la nuit et dans l’eau, brillaient comme des petits
bateaux qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large
pour toute la nuit. Mais qu’importait la pluie, qu’importait
0300 l’orage ! L’été, le mauvais temps n’est qu’une humeur
passagère, superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe,
bien différent du beau temps instable et fluide de l’hiver
et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est solidifié
en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter
sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a
hissé pour toute la saison, jusque dans les rues du village,
aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons de soie
violette ou blanche. Assis dans le petit salon, où j’attendais
l’heure du dîner en lisant, j’entendais l’eau dégoutter de
nos marronniers, mais je savais que l’averse ne faisait que
vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient de demeurer là,
comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à assurer
la continuité du beau temps ; qu’il avait beau pleuvoir, demain,
au-dessus de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient,
aussi nombreuses, de petites feuilles en forme de coeur ;
et c’est sans tristesse que j’apercevais le peuplier de la
rue des Perchamps adresser à l’orage des supplications et
des salutations désespérées ; c’est sans tristesse que j’entendais
au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre roucouler
0301 dans les lilas.
Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient
à la promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite
l’habitude d’aller, ces jours-là, marcher seul du côté de
Méséglise-la-Vineuse, dans l’automne où nous dûmes venir à
Combray pour la succession de ma tante Léonie, car elle était
enfin morte, faisant triompher à la fois ceux qui prétendaient
que son régime affaiblissant finirait par la tuer, et non
moins les autres qui avaient toujours soutenu qu’elle souffrait
d’une maladie non pas imaginaire mais organique, à l’évidence
de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se rendre
quand elle y aurait succombé ; et ne causant par sa mort de
grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage.
Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de ma
tante, Françoise ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla
pas, ne laissa personne lui donner aucun soin, et ne quitta
son corps que quand il fut enterré. Alors nous comprîmes que
cette sorte de crainte où Françoise avait vécu des mauvaises
paroles, des soupçons, des colères de ma tante avait développé
chez elle un sentiment que nous avions pris pour de la haine
0302 et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable
maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses
difficiles à déjouer, au bon coeur facile à fléchir, sa souveraine,
son mystérieux et tout-puissant monarque n’était plus. A côté
d’elle nous comptions pour bien peu de chose. Il était loin
le temps où, quand nous avions commencé à venir passer nos
vacances à Combray, nous possédions autant de prestige que
ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là, tout occupés
des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires
et avec les fermiers, mes parents, n’ayant guère de loisir
pour faire des sorties que le temps d’ailleurs contrariait,
prirent l’habitude de me laisser aller me promener sans eux
du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me
protégeait contre la pluie et que je jetais d’autant plus
volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures
écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui
on n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements
n’a rien à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin
que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce
que nous n’avions pas donné de grand repas funèbre, que nous
0303 ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d’elle,
que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre
– et en cela j’étais bien moi-même comme Françoise – cette
conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le portail
de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès
que Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à
souhaiter qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre
prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que
c’était une bonne femme, malgré ses ridicules, mais nullement
parce que c’était ma tante, qu’elle eût pu être ma tante et
me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos
qui m’eussent semblé ineptes dans un livre.
Si alors Françoise, remplie comme un poète d’un flot de pensées
confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait
de ne pas savoir répondre à mes théories et disait : ´ Je
ne sais pas m’esprimer ª, je triomphais de cet aveu avec un
bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied ; et
si elle ajoutait : ´ Elle était tout de même de la parentèse,
il reste toujours le respect qu’on doit à la parentèse ª,
je haussais les épaules et je me disais : ´ Je suis bien bon
0304 de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils
ª, adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin
d’hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité
de la méditation, sont fort capables de tenir le rôle, quand
ils jouent une des scènes vulgaires de la vie.
Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables
que je les faisais après de longues heures passées sur un
livre. Quand j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans
la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon
corps obligé depuis longtemps de garder l’immobilité, mais
qui s’était chargé sur place d’animation et de vitesse accumulées,
avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on lâche, de les
dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons,
la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des
coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux,
qui n’étaient, les uns et les autres, que des idées confuses
qui m’exaltaient et qui n’ont pas atteint le repos dans la
lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement,
le plaisir d’une dérivation plus aisée vers une issue immédiate.
0305 La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons
ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser, en le faisant
sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous apprend
pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce
que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes
dont il fût le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur,
je me rappelle que c’est cet automne-là, dans une de ces promenades,
près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je
fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos
impressions et leur expression habituelle. Après une heure
de pluie et de vent contre lesquels j’avais lutté avec allégresse,
comme j’arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant
une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de
M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil
venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse reluisaient
à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute,
sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se
promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement
les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur,
et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres
0306 se laissaient filer au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité
de leur longueur, avec l’abandon de choses inertes et légères.
Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait
de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je
n’avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l’eau
et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du
ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon
parapluie refermé : ´ Zut, zut, zut, zut. ª Mais en même temps
je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces
mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

Et c’est à ce moment-là encore – grâce à un paysan qui passait,
l’air déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage
quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et
qui répondit sans chaleur à mes ´ beau temps, n’est-ce pas,
il fait bon marcher ª – que j’appris que les mêmes émotions
ne se produisent pas simultanément, dans un ordre préétabli,
chez tous les hommes. Plus tard, chaque fois qu’une lecture
un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le camarade
à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de
0307 se livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant
qu’on le laissât lire tranquille. Si je venais de penser à
mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les
plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, ils avaient
employé le même temps à apprendre une peccadille que j’avais
oubliée et qu’ils me reprochaient sévèrement au moment où
je m’élançais vers eux pour les embrasser.
Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait
une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée
par le désir de voir surgir devant moi une paysanne que je
pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que
j’eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause,
au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il
était accompagné ne me semblait qu’un degré supérieur de celui
qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout
ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet rose
du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois,
au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait
seulement paraître plus désirables parce que je croyais que
0308 c’était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir
que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma
voile d’une brise puissante, inconnue et propice. Mais si
ce désir qu’une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes
de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de
la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme
aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté
des arbres c’était encore la sienne, et que l’âme de ces horizons,
du village de Roussainville, des livres que je lisais cette
année-là, son baiser me la livrerait ; et mon imagination
reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité
se répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon
désir n’avait plus de limites. C’est qu’aussi – comme il arrive
dans ces moments de rêverie au milieu de la nature où l’action
de l’habitude étant suspendue, nos notions abstraites des
choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde à l’originalité,
à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons – la passante
qu’appelait mon désir me semblait être non un exemplaire quelconque
de ce type général : la femme, mais un produit nécessaire
et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n’était
0309 pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux,
plus important, doué d’une existence plus réelle que cela
ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres, je ne
les séparais pas. J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise
ou de Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais
le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient
me donner m’aurait paru moins vrai, je n’aurais plus cru en
lui, si j’en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître
à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise,
c’eût été recevoir des coquillages que je n’aurais pas vus
sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée dans
les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me
donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée
mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville
sans une paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de
ces bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille
que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était elle-même
pour moi comme une plante locale d’une espèce plus élevée
seulement que les autres et dont la structure permet d’approcher
de plus près qu’en elles la saveur profonde du pays. Je pouvais
0310 d’autant plus facilement le croire (et que les caresses
par lesquelles elle m’y ferait parvenir seraient aussi d’une
sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le
plaisir par une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps
encore à l’âge où on ne l’a pas encore abstrait ce plaisir
de la possession des femmes différentes avec lesquelles on
l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à une notion générale qui
les fait considérer dès lors comme des instruments interchangeables
d’un plaisir toujours identique. Il n’existe même pas, isolé,
séparé et formulé dans l’esprit, comme le but qu’on poursuit
en s’approchant d’une femme, comme la cause du trouble préalable
qu’on ressent. A peine y songe-t-on comme un plaisir qu’on
aura ; plutôt, on l’appelle son charme à elle ; car on ne
pense pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément
attendu, immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme
au moment où il s’accomplit les autres plaisirs que nous causent
les doux regards, les baisers de celle qui est auprès de nous,
qu’il nous apparaît surtout à nous-même comme une sorte de
transport de notre reconnaissance pour la bonté de coeur de
notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard
0311 que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle
nous comble.
Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville,
que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque
enfant de son village, comme au seul confident que j’avais
eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de
Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais
que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte,
pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui
entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide,
défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et
que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle
comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis
sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais
maintenant. En vain, tenant l’étendue dans le champ de ma
vision, je la drainais de mes regards qui eussent voulu en
ramener une femme. Je pouvais aller jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs
; jamais ne s’y trouvait la paysanne que je n’eusse pas manqué
d’y rencontrer si j’avais été avec mon grand-père et dans
l’impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais
0312 indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière
lequel elle allait surgir et venir à moi ; l’horizon scruté
restait désert, la nuit tombait, c’était sans espoir que mon
attention s’attachait, comme pour aspirer les créatures qu’ils
pouvaient recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée
; et ce n’était plus d’allégresse, c’était de rage que je
frappais les arbres du bois de Roussainville d’entre lesquels
ne sortait pas plus d’êtres vivants que s’ils eussent été
des arbres peints sur la toile d’un panorama, quand, ne pouvant
me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans
mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant
obligé de reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même
qu’était de moins en moins probable le hasard qui l’eût mise
sur mon chemin. Et s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je
osé lui parler ? Il me semblait qu’elle m’eût considéré comme
un fou ; je cessais de croire partagés par d’autres êtres,
de croire vrais en dehors de moi, les désirs que je formais
pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne
m’apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives,
impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n’avaient
0313 plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors
perdait tout charme et toute signification et n’était plus
à ma vie qu’un cadre conventionnel, comme l’est à la fiction
d’un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le
lit pour tuer le temps.
C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de
Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée
obscure alors, qu’est sortie, bien après, l’idée que je me
suis faite du sadisme. On verra plus tard que, pour de tout
autres raisons, le souvenir de cette impression devait jouer
un rôle important dans ma vie. C’était par un temps très chaud
; mes parents qui avaient dû s’absenter pour toute la journée,
m’avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais ; et étant
allé jusqu’à la mare de Montjouvain où j’aimais revoir les
reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à l’ombre et endormi
dans les buissons du talus qui domine la maison, là où j’avais
attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir
M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai,
je voulus me lever, mais je vis MlleVinteuil (autant que je
pus la reconnaître, car je ne l’avais pas vue souvent à Combray,
0314 et seulement quand elle était encore une enfant, tandis
qu’elle commençait d’être une jeune fille) qui probablement
venait de rentrer, en face de moi, à quelques centimètres
de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien
et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre
était entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous
ses mouvements sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais
fait craquer les buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait
pu croire que je m’étais caché là pour l’épier.
Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis
peu. Nous n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas
voulu à cause d’une vertu qui chez elle limitait seule les
effets de la bonté : la pudeur ; mais elle la plaignait profondément.
Ma mère se rappelant la triste fin de vie de M. Vinteuil,
tout absorbée d’abord par les soins de mère et de bonne d’enfant
qu’il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci
lui avait causées ; elle revoyait le visage torturé qu’avait
eu le vieillard tous les derniers temps ; elle savait qu’il
avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute
son oeuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux
0315 professeur de piano, d’un ancien organiste de village
dont nous imaginions bien qu’ils n’avaient guère de valeur
en eux-mêmes, mais que nous ne méprisions pas, parce qu’ils
en avaient tant pour lui dont ils avaient été la raison de
vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la
plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire,
quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles,
resteraient inconnus ; ma mère pensait à cet autre renoncement
plus cruel encore auquel M. Vinteuil avait été contraint,
le renoncement à un avenir de bonheur honnête et respecté
pour sa fille ; quand elle évoquait toute cette détresse suprême
de l’ancien maître de piano de mes tantes, elle éprouvait
un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui, autrement
amer, que devait éprouver MlleVinteuil, tout mêlé du remords
d’avoir à peu près tué son père. ´ Pauvre M. Vinteuil, disait
ma mère, il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir
reçu son salaire. Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle
forme ? Il ne pourrait lui venir que d’elle. ª
Au fond du salon de MlleVinteuil, sur la cheminée, était posé
un petit portrait de son père que vivement elle alla chercher
0316 au moment où retentit le roulement d’une voiture qui venait
de la route, puis elle se jeta sur un canapé, et tira près
d’elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait,
comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau
qu’il avait le désir de jouer à mes parents. Bientôt son amie
entra. MlleVinteuil l’accueillit sans se lever, ses deux mains
derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa comme
pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu’elle
semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut-être
importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux
être loin d’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète,
la délicatesse de son coeur s’en alarma ; reprenant toute
la place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller
pour indiquer que l’envie de dormir était la seule raison
pour laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la familiarité
rude et dominatrice qu’elle avait avec sa camarade, je reconnaissais
les gestes obséquieux et réticents, les brusques scrupules
de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer
les volets et de n’y pas réussir.
– Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud, dit son amie.
0317 – Mais c’est assommant, on nous verra, répondit MlleVinteuil.

Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle
n’avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre
par certains autres, qu’elle avait en effet le désir d’entendre,
mais que par discrétion elle voulait lui laisser l’initiative
de prononcer. Aussi son regard, que je ne pouvais distinguer,
dut-il prendre l’expression qui plaisait tant à ma grand’mère,
quand elle ajouta vivement :
– Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire ; c’est
assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser
que des yeux vous voient.
Par une générosité instinctive et une politesse involontaire
elle taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables
à la pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au
fond d’elle-même une vierge timide et suppliante implorait
et faisait reculer un soudard fruste et vainqueur.
– Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci,
dans cette campagne fréquentée, dit ironiquement son amie.
Et puis quoi ? ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner
0318 d’un clignement d’yeux malicieux et tendre ces mots qu’elle
récita par bonté, comme un texte qu’elle savait être agréable
à MlleVinteuil, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre cynique),
quand même on nous verrait, ce n’en est que meilleur.
MlleVinteuil frémit et se leva. Son coeur scrupuleux et sensible
ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter
à la scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus
loin qu’elle pouvait de sa vraie nature morale, à trouver
le langage propre à la fille vicieuse qu’elle désirait d’être,
mais les mots qu’elle pensait que celle-ci eût prononcés sincèrement
lui paraissaient faux dans sa bouche. Et le peu qu’elle s’en
permettait était dit sur un ton guindé où ses habitudes de
timidité paralysaient ses velléités d’audace, et s’entremêlait
de : ´ Tu n’as pas froid, tu n’as pas trop chaud, tu n’as
pas envie d’être seule et de lire ? ª
– Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques,
ce soir, finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase
qu’elle avait entendue autrefois dans la bouche de son amie.

Dans l’échancrure de son corsage de crêpe, MlleVinteuil sentit
0319 que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri,
s’échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter
leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant
comme des oiseaux amoureux. Puis MlleVinteuil finit par tomber
sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci
tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé
le portrait de l’ancien professeur de piano. MlleVinteuil
comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait
pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle
venait seulement de le remarquer :
– Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais
pas qui a pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que
ce n’était pas sa place.
Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait
dits à mon père à propos du morceau de musique. Ce portrait
leur servait sans doute habituellement pour des profanations
rituelles, car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient
faire partie de ses réponses liturgiques :
– Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous
embêter. Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te
0320 mettre ton manteau, s’il te voyait là, la fenêtre ouverte,
le vilain singe.
MlleVinteuil répondit par des paroles de doux reproche : ´
Voyons, voyons ª, qui prouvaient la bonté de sa nature, non
qu’elles fussent dictées par l’indignation que cette façon
de parler de son père eût pu lui causer (évidemment, c’était
là un sentiment qu’elle s’était habituée, à l’aide de quels
sophismes ? à faire taire en elle dans ces minutes-là), mais
parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne pas se montrer
égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie cherchait
à lui procurer. Et puis cette modération souriante en répondant
à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre, paraissaient
peut-être à sa nature franche et bonne une forme particulièrement
infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse qu’elle
cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à l’attrait
du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur
par une personne si implacable envers un mort sans défense
; elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement
son front à baiser comme elle aurait pu faire si elle avait
été sa fille, sentant avec délices qu’elles allaient ainsi
0321 toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M. Vinteuil,
jusque dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit la
tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front
avec cette docilité que lui rendait facile la grande affection
qu’elle avait pour MlleVinteuil et le désir de mettre quelque
distraction dans la vie si triste maintenant de l’orpheline.

– Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur
? dit-elle en prenant le portrait.
Et elle murmura à l’oreille de MlleVinteuil quelque chose
que je ne pus entendre.
– Oh ! tu n’oserais pas.
– Je n’oserais pas cracher dessus ? sur ça ? dit l’amie avec
une brutalité voulue.
Je n’en entendis pas davantage, car MlleVinteuil, d’un air
las, gauche, affairé, honnête et triste, vint fermer les volets
et la fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les
souffrances que pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées
à cause de sa fille, ce qu’après la mort il avait reçu d’elle
en salaire.
0322 Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait
pu assister à cette scène, il n’eût peut-être pas encore perdu
sa foi dans le bon coeur de sa fille, et peut-être même n’eût-il
pas eu en cela tout à fait tort. Certes, dans les habitudes
de MlleVinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on
aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré
de perfection ailleurs que chez une sadique ; c’est à la lumière
de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la lampe
d’une maison de campagne véritable qu’on peut voir une fille
faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu
que pour elle ; et il n’y a guère que le sadisme qui donne
un fondement dans la vie à l’esthétique du mélodrame. Dans
la réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille aurait
peut-être des manquements aussi cruels que ceux de MlleVinteuil
envers la mémoire et les volontés de son père mort, mais elle
ne les résumerait pas expressément en un acte d’un symbolisme
aussi rudimentaire et aussi naïf ; ce que sa conduite aurait
de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même
à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais,
au-delà de l’apparence, dans le coeur de MlleVinteuil, le
0323 mal, au début du moins, ne fut sans doute pas sans mélange.
Une sadique comme elle est l’artiste du mal, ce qu’une créature
entièrement mauvaise ne pourrait être, car le mal ne lui serait
pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait
même pas d’elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse
filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne trouverait
pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de l’espèce
de MlleVinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si
naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît
quelque chose de mauvais, le privilège des méchants. Et quand
ils se concèdent à eux-mêmes de s’y livrer un moment, c’est
dans la peau des méchants qu’ils tâchent d’entrer et de faire
entrer leur complice, de façon à avoir eu un moment l’illusion
de s’être évadés de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le
monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien elle l’eût
désiré en voyant combien il lui était impossible d’y réussir.
Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce
qu’elle me rappelait, c’était les façons de penser, de dire,
du vieux professeur de piano. Bien plus que sa photographie,
ce qu’elle profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs
0324 mais qui restait entre eux et elle et l’empêchait de les
goûter directement, c’était la ressemblance de son visage,
les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui avait transmis comme
un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui interposaient
entre le vice de MlleVinteuil et elle une phraséologie, une
mentalité qui n’était pas faite pour lui et l’empêchait de
le connaître, comme quelque chose de très différent des nombreux
devoirs de politesse auxquels elle se consacrait d’habitude.
Ce n’est pas le mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui
lui semblait agréable ; c’est le plaisir qui lui semblait
malin. Et comme chaque fois qu’elle s’y adonnait il s’accompagnait
pour elle de ces pensées mauvaises qui le reste du temps étaient
absentes de son âme vertueuse, elle finissait par trouver
au plaisir quelque chose de diabolique, par l’identifier au
Mal. Peut-être MlleVinteuil sentait-elle que son amie n’était
pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère
au moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du
moins avait-elle le plaisir d’embrasser sur son visage des
sourires, des regards, feints peut-être, mais analogues dans
leur expression vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non
0325 un être de bonté et de souffrance, mais un être de cruauté
et de plaisir. Elle pouvait s’imaginer un instant qu’elle
jouait vraiment les jeux qu’eût joués, avec une complice aussi
dénaturée, une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments
barbares à l’égard de la mémoire de son père. Peut-être n’eût-elle
pas pensé que le mal fût un état si rare, si extraordinaire,
si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si elle avait
su discerner en elle, comme en tout le monde, cette indifférence
aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms qu’on
lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était
une autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade
était longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait.
Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours ; quand
Françoise désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau
pour les ´ pauvres récoltes ª, et ne voyant que de rares nuages
blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s’écriait
en gémissant : ´ Ne dirait-on pas qu’on voit ni plus ni moins
des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux
0326 ? Ah ! ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres
laboureurs ! Et puis quand les blés seront poussés, alors
la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans discontinuer,
sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur la
mer ª ; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes
réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on
disait au dîner : ´ Demain s’il fait le même temps, nous irons
du côté de Guermantes. ª On partait tout de suite après déjeuner
par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des
Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de graminées
au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée
à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me semblaient
dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche,
et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui
où sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable
à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver
sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces
d’un choeur roman, remettent tout l’édifice dans l’état où
il devait être au VIIe siècle) ne laisse pas une pierre du
bâtiment nouveau, reperce et ´ restitue ª la rue des Perchamps.
0327 Elle a d’ailleurs pour ces reconstitutions des données
plus précises que n’en ont généralement les restaurateurs
: quelques images conservées par ma mémoire, les dernières
peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à
être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps
de mon enfance ; et parce que c’est lui-même qui les a tracées
en moi avant de disparaître, émouvantes – si on peut comparer
un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand’mère
aimait à me donner des reproductions – comme ces gravures
anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini, dans
lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus aujourd’hui
le chef-d’oeuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.
On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie
de l’Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent
quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de
Montpensier, de Guermantes et de Montmorency, quand elles
avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs
fermiers, pour une question d’hommage. On gagnait le mail
entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire.
Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute la
0328 journée à lire en écoutant les cloches ; car il faisait
si beau et si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait
dit non qu’elle rompait le calme du jour, mais qu’elle le
débarrassait de ce qu’il contenait et que le clocher, avec
l’exactitude indolente et soigneuse d’une personne qui n’a
rien d’autre à faire, venait seulement – pour exprimer et
laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y
avait lentement et naturellement amassées – de presser, au
moment voulu, la plénitude du silence.
Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y
avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne.
On la traversait une première fois, dix minutes après avoir
quitté la maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès
le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, après le
sermon s’il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir
dans ce désordre d’un matin de grande fête où quelques préparatifs
somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage
qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu
ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement
d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en
0329 avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu
laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur
qu’elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans
un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été
du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en
chapeau de paille avait pris racine. A Combray où je savais
quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier
était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de
l’enfant de choeur, ce pêcheur est la seule personne dont
je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître
mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions
; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe
de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions
dans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus
de plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse,
étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare
qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi
enfouis dans l’herbe, du château des anciens comtes de Combray
qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme
défense contre les attaques des sires de Guermantes et des
0330 abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments
de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques
créneaux d’où jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où
le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec,
Bailleau-l’Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre
lesquelles Combray était enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe,
dominés par les enfants de l’école des frères qui venaient
là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations – passé
presque descendu dans la terre, couché au bord de l’eau comme
un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer,
me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville
d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées
par son visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait
à demi sous les boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à
cet endroit qu’ils avaient choisi pour leurs jeux sur l’herbe,
isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d’oeuf,
brillants d’autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver
vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue
me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée, jusqu’à
ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile
0331 beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand du
sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir
épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de
fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d’Asie,
mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste
horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau, fidèles à la
petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines
de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire,
un poétique éclat d’orient.
Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient
dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui,
remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses,
à la fois ´ contenant ª aux flancs transparents comme une
eau durcie, et ´ contenu ª plongé dans un plus grand contenant
de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur
d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent
fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans
cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance
où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité
où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir
0332 là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât
un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans
la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer
un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt
autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle
tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout
près d’être en voie de cristallisation.
Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau.
Il y en a d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant
au travers duquel il était placé d’une façon malheureuse laissait
si peu de repos que, comme un bac actionné mécaniquement,
il n’abordait une rive que pour retourner à celle d’où il
était venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé
vers la rive, son pédoncule se dépliait, s’allongeait, filait,
atteignait l’extrême limite de sa tension jusqu’au bord où
le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même
et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant mieux
appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde
sans en repartir par une répétition de la même manoeuvre.
Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans
0333 la même situation, faisant penser à certains neurasthéniques
au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie,
qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle
des habitudes bizarres qu’ils se croient chaque fois à la
veille de secouer et qu’ils gardent toujours ; pris dans l’engrenage
de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels
ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu’assurer
le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique
étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil
aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier,
qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la
curiosité de Dante et dont il se serait fait raconter plus
longuement les particularités et la cause par le supplicié
lui-même, si Virgile, s’éloignant à grands pas, ne l’avait
forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents.

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété
dont l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait
et qui s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique,
faisant fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne,
0334 de véritables jardins de nymphéas. Comme les rives étaient
à cet endroit très boisées, les grandes ombres des arbres
donnaient à l’eau un fond qui était habituellement d’un vert
sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains
soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu d’un bleu clair
et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée et de
goût japonais. «à et là, à la surface, rougissait comme une
fraise une fleur de nymphéa au coeur écarlate, blanc sur les
bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus
pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées
par le hasard en enroulements si gracieux qu’on croyait voir
flotter à la dérive, comme après l’effeuillement mélancolique
d’une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées.
Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui
montraient le blanc et rose proprets de la julienne, lavés
comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un
peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une
véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des
jardins qui étaient venues poser comme des papillons leur
ailes bleuâtres et glacées sur l’obliquité transparente de
0335 ce parterre d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car
il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse,
plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et,
soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas
le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile,
ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain,
du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse
pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes
plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif,
de plus mystérieux – avec ce qu’il y a d’infini – dans l’heure,
il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel.
Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de
fois j’ai vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de
vivre à ma guise, un rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était
couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque,
et la laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir que le
ciel qui filait lentement au-dessus de lui, portait sur son
visage l’avant-goût du bonheur et de la paix.
Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans
le ciel férié flânait longuement un nuage oisif. Par moments,
0336 oppressée par l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau
dans une aspiration anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant
de repartir nous restions longtemps à manger des fruits, du
pain et du chocolat, sur l’herbe où parvenaient jusqu’à nous,
horizontaux, affaiblis, mais denses et métalliques encore,
des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne s’étaient pas
mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si longtemps,
et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs lignes
sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.
Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions
une maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait
rien du monde que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune
femme dont le visage pensif et les voiles élégants n’étaient
pas de ce pays et qui sans doute était venue, selon l’expression
populaire ´ s’enterrer ª là, goûter le plaisir amer de sentir
que son nom, le nom surtout de celui dont elle n’avait pu
garder le coeur, y était inconnu, s’encadrait dans la fenêtre
qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée
près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en entendant
derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant
0337 qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine
que jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle,
que rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans
leur avenir n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait
que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitté
des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui qu’elle
aimait, pour ceux-ci qui ne l’avaient jamais vu. Et je la
regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où
elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées
de longs gants d’une grâce inutile.
Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes
remonter jusqu’aux sources de la Vivonne auxquelles j’avais
souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite,
si idéale, que j’avais été aussi surpris quand on m’avait
dit qu’elles se trouvaient dans le département, à une certaine
distance kilométrique de Combray, que le jour où j’avais appris
qu’il y avait un autre point précis de la terre où s’ouvrait,
dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais non plus nous
ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité
d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient
0338 des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je
savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement
existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les
représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse
de Guermantes, dans le ´ Couronnement d’Esther ª de notre
église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert
le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu
prune, selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite
ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables
comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille
de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux
de ma chambre ou faisait monter au plafond – enfin toujours
enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme
dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane
de cette syllabe : ´ antes ª. Mais si malgré cela ils étaient
pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien
qu’étranges, en revanche leur personne ducale se distendait
démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en
elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout
ce ´ côté de Guermantes ª ensoleillé, le cours de la Vivonne,
0339 ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi.
Et je savais qu’ils ne portaient pas seulement le titre de
duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe
siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs
anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des mariages,
ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent
pas. Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur
nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en
eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à
Combray ; propriétaires de la ville, mais non d’une maison
particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue entre
ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne
voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire que l’envers
de laque noire, si je levais la tête quand j’allais chercher
du sel chez Camus.
Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois
devant de petits enclos humides où montaient des grappes de
fleurs sombres. Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion
précieuse, car il me semblait avoir sous les yeux un fragment
0340 de cette région fluviatile, que je désirais tant connaître
depuis que je l’avais vue décrite par un de mes écrivains
préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé
de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes, changeant d’aspect
dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le docteur
Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de
Guermantes m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain
caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi.
Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits
jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long des murs
bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes
et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire
le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et
ces rêves m’avertissaient que, puisque je voulais un jour
être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais
écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver
un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique
infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais
plus que le vide en face de mon attention, je sentais que
0341 je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale
l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour
arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des
gens en place qu’il arrivait à nous faire transgresser les
lois que Françoise m’avait appris à considérer comme plus
inéluctables que celles de la vie et de la mort, à faire retarder
d’un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les
travaux de ´ ravalement ª, à obtenir du ministre, pour le
fils de MmeSazerat qui voulait aller aux eaux, l’autorisation
qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans la série
des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d’attendre
le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si j’avais
été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait
trop d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop
irrésistibles lettres de recommandation auprès du bon Dieu,
pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose
que de vains simulacres sans danger pour moi, j’aurais attendu
avec calme l’heure inévitable du retour à la bonne réalité,
l’heure de la délivrance ou de la guérison ; peut-être cette
absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit
0342 quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n’était-il
aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle
par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec
le Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier
écrivain de l’époque. Mais d’autres fois, tandis que mes parents
s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les
suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une création
artificielle de mon père et qu’il pouvait modifier à son gré,
m’apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité
qui n’était pas faite pour moi, contre laquelle il n’y avait
pas de recours, au coeur de laquelle je n’avais pas d’allié,
qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait alors
que j’existais de la même façon que les autres hommes, que
je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux
j’étais seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions
pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la
littérature, malgré les encouragements que m’avait donnés
Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j’avais du néant
de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles flatteuses
qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun
0343 vante les bonnes actions, les remords de sa conscience.

Un jour ma mère me dit : ´ Puisque tu parles toujours de Mme
de Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée
il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister
au mariage de sa fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie.
ª C’était du reste par le docteur Percepied que j’avais le
plus entendu parler de Mme de Guermantes, et il nous avait
même montré le numéro d’une revue illustrée où elle était
représentée dans le costume qu’elle portait à un bal travesti
chez la princesse de Léon.
Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que
fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans
une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus
et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve
et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce
que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût
eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles,
des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré,
parce que surtout les traits particuliers que je relevais
0344 en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient
précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux
bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait
décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : cette
dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle où elle
suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les
plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des
alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant,
et que je me rappelais être, à ce qu’on m’avait dit, réservée
à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres
venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement
y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme
de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement
venir, dans cette chapelle : c’était elle ! Ma déception était
grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde,
quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais
avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un
autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes
vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir
une figure rouge, une cravate mauve comme MmeSazerat, et l’ovale
0345 de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que
j’avais vues à la maison que le soupçon m’effleura, pour se
dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame en son
principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être
pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que
son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait
à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes
de médecins et de commerçants. ´ C’est cela, ce n’est que
cela, Mme de Guermantes ! ª disait la mine attentive et étonnée
avec laquelle je contemplais cette image qui, naturellement,
n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de
Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes,
puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement
formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la
première fois, il y a un moment seulement, dans l’église ;
qui n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à
volonté comme elles qui se laissaient imbiber de la teinte
orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à
ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait
son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothéose
0346 de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement
de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une
actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n’avions
pas devant les yeux une simple projection lumineuse.
Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent,
les yeux perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce
que c’était eux qui l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient
fait la première encoche, au moment où je n’avais pas encore
le temps de songer que la femme qui apparaissait devant moi
pouvait être Mme de Guermantes), sur cette image toute récente,
inchangeable, j’essayais d’appliquer l’idée : ´ C’est Mme
de Guermantes ª sans parvenir qu’à la faire manoeuvrer en
face de l’image, comme deux disques séparés par un intervalle.
Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j’avais si souvent
rêvé, maintenant que je voyais qu’elle existait effectivement
en dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon
imagination qui, un moment paralysée au contact d’une réalité
si différente de ce qu’elle attendait, se mit à réagir et
à me dire : ´ Glorieux dès avant Charlemagne, les Guermantes
avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux ; la
0347 duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant.
Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des
personnes qui sont ici. ª
Et – ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus
au visage par une corde si lâche, si longue, si extensible
qu’ils peuvent se promener seuls loin de lui – pendant que
Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au-dessus
des tombes de ses morts, ses regards flânaient çà et là, montaient
le long des piliers, s’arrêtaient même sur moi comme un rayon
de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui,
au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant
à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile,
assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles
et les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et
interpellent des personnes qu’elle ne connaît pas, il me fut
impossible de savoir si elle approuvait ou blâmait, dans le
désoeuvrement de son âme, le vagabondage de ses regards.
Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse
pu la regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis
des années je considérais sa vue comme éminemment désirable,
0348 et je ne détachais pas mes yeux d’elle, comme si chacun
de mes regards eût pu matériellement emporter et mettre en
réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des joues rouges,
de toutes ces particularités qui me semblaient autant de renseignements
précieux, authentiques et singuliers sur son visage. Maintenant
que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j’y
rapportais – et peut-être surtout, forme de l’instinct de
conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir
qu’on a toujours de ne pas avoir été déçu – la replaçant (puisque
c’était une seule personne qu’elle et cette duchesse de Guermantes
que j’avais évoquée jusque-là) hors du reste de l’humanité
dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l’avait
fait un instant confondre, je m’irritais en entendant dire
autour de moi : ´ Elle est mieux que MmeSazerat, que MlleVinteuil
ª, comme si elle leur eût été comparable. Et mes regards s’arrêtant
à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l’attache de son
cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d’autres
visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement incomplet
: ´ Qu’elle est belle ! Quelle noblesse ! Comme c’est bien
une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant,
0349 que j’ai devant moi ! ª Et l’attention avec laquelle j’éclairais
son visage l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense
à cette cérémonie, il m’est impossible de revoir une seule
des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui
répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame
était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout
au moment du défilé dans la sacristie qu’éclairait le soleil
intermittent et chaud d’un jour de vent et d’orage, et dans
laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces
gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais
dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle
ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance, et auxquels
du reste elle espérait imposer davantage encore à force de
bonne grâce et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces
regards volontaires, chargés d’une signification précise,
qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît, mais seulement laisser
ses pensées distraites s’échapper incessamment devant elle
en un flot de lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir, elle
ne voulait pas qu’il pût gêner, paraître dédaigner ces petites
gens qu’il rencontrait au passage, qu’il atteignait à tous
0350 moments. Je revois encore, au-dessus de sa cravate mauve,
soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels
elle avait ajouté sans oser le destiner à personne, mais pour
que tous pussent en prendre leur part, un sourire un peu timide
de suzeraine qui a l’air de s’excuser auprès de ses vassaux
et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais
pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait laissé
s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de
soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais,
je me dis : ´ Mais sans doute elle fait attention à moi. ª
Je crus que je lui plaisais, qu’elle penserait encore à moi
quand elle aurait quitté l’église, qu’à cause de moi elle
serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussitôt
je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire pour que nous
aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme j’avais
cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle
ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut
suffire qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme
de Guermantes et que nous pensions qu’elle pourra nous appartenir.
Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir
0351 et que pourtant elle m’eût dédiée ; et le soleil menacé
par un nuage mais dardant encore de toute sa force sur la
place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium
aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la solennité,
et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes,
et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de
lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans
la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages
de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font
comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette
l’épithète de délicieux.
Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes,
il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir
pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer
à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais,
tandis que je restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient
tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même
par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrêtait
entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique
sur lequel mon manque de talent m’interdisait de compter.
0352 Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires
et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet
de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient
arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et
aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que
je voyais, quelque chose qu’ils m’invitaient à venir prendre
et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme
je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile,
à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au
delà de l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper
mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver,
en fermant les yeux ; je m’attachais à me rappeler exactement
la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je
pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes
à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un
couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre
qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de
pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient
toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle
et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins
0353 elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion d’une
sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du
sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois
que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande
oeuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu
– que m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou
de couleur – de tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière
elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des
excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de
m’épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m’appelaient,
je sentais que je n’avais pas présentement la tranquillité
nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu’il
valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré,
et ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne
m’occupais plus de cette chose inconnue qui s’enveloppait
d’une forme ou d’un parfum, bien tranquille puisque je la
ramenais à la maison, protégée par le revêtement d’images
sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons
que, les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je rapportais
dans mon panier, couverts par une couche d’herbe qui préservait
0354 leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre
chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma
chambre les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades
ou les objets qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait
un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles,
bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps
qu’est morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez
de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant – où
notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée
habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin
du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied
qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus
et fait monter avec lui – j’eus une impression de ce genre
et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait
fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce
que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter
à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait
été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin
j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait
à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville,
0355 sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement
de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de
faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé
d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau
plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin
d’eux.
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement
de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais
que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque
chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté,
quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air
de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand,
quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église
de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que
j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de
chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible
; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes
remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il
0356 est probable que si je l’avais fait, les deux clochers
seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits,
de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause
de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai
jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en
attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place
sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers
qu’un peu plus tard j’aperçus une dernière fois au tournant
d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer,
ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre
compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer
de me rappeler mes clochers. Bientôt, leurs lignes et leurs
surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte
d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en
elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour
moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête,
et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur
vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse,
je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme
nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête
0357 je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car
le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du
chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière
fois et enfin je ne les vis plus.
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers
de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une
jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me
faisaient plaisir que cela m’était apparu, demandant un crayon
et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de
la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme,
le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel
je n’ai eu à faire subir que peu de changements :
´ Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus
en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers
de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer
en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire,
celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient,
nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours
au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine,
immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de
0358 Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers
de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du
couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais
jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher
d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour
les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné,
elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si
rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter
pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre
route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu
de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques
secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous
regarder fuir, ces clochers et celui de Vieuxvicq agitaient
encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois
l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir
un instant encore ; mais la route changea de direction, ils
virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent
à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà
près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les
aperçus une dernière fois de très loin, qui n’étaient plus
0359 que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de
la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux
trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude
où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions
au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après
quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes,
se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière
l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule
forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.
´ Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là,
quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement
dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché
de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux,
je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces
clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que comme
si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre
un oeuf, je me mis à chanter à tue-tête.
Pendant toute la journée, dans ces promenades, j’avais pu
rêver au plaisir que ce serait d’être l’ami de la duchesse
de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en barque
0360 sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces
moments-là rien d’autre à la vie que de se composer toujours
d’une suite d’heureux après-midi. Mais quand sur le chemin
du retour j’avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante
de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées,
et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n’y avait
plus qu’à prendre une allée de chênes bordée d’un côté de
prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles
égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient éclairés
par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres,
brusquement mon coeur se mettait à battre, je savais qu’avant
une demi-heure nous serions rentrés, et que, comme c’était
de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes
et où le dîner était servi plus tard, on m’enverrait me coucher
sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table
comme s’il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire
bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d’entrer
était aussi distincte de la zone où je m’élançais avec joie
il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande
rose est séparée comme par une ligne d’une bande verte ou
0361 d’une bande noire. On voit un oiseau voler dans le rose,
il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis
il y est entré. Les désirs qui tout à l’heure m’entouraient,
d’aller à Guermantes, de voyager, d’être heureux, j’étais
maintenant tellement en dehors d’eux que leur accomplissement
ne m’eût fait aucun plaisir. Comme j’aurais donné tout cela
pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman
! Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du
visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la
chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu
mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain, quand les
rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux
au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu’à ma fenêtre,
je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans
plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l’heure de
quitter ma mère. Et de la sorte c’est du côté de Guermantes
que j’ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en
moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu’à se partager
chaque journée, l’un revenant chasser l’autre, avec la ponctualité
de la fièvre ; contigus, mais si extérieurs l’un à l’autre,
0362 si dépourvus de moyens de communication entre eux, que
je ne puis plus comprendre, plus même me représenter, dans
l’un, ce que j’ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l’autre.

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils
pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes
les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la
plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux
dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous
insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous
le sens et l’aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins,
nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c’était
sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour,
de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs
qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait au soleil,
tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner
leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes
quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant,
par cet enfant qui rêvait – comme l’est un roi, par un mémorialiste
perdu dans la foule – ce coin de nature, ce bout de jardin
0363 n’eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu’ils seraient
appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères
; et pourtant ce parfum d’aubépine qui butine le long de la
haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de
pas sans écho sur le gravier d’une allée, une bulle formée
contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et qui
crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à
leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour
les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les
foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois
ce morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache
si isolé de tout, qu’il flotte incertain dans ma pensée comme
une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de
quel temps – peut-être tout simplement de quel rêve – il vient.
Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol
mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie
encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté
de Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux
êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres
qu’ils m’ont fait connaître sont les seuls que je prenne encore
0364 au sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que
la foi qui crée soit tarie en moi, soit que la réalité ne
se forme que dans la mémoire, les fleurs qu’on me montre aujourd’hui
pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs.
Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets,
ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec
sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont
constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais
vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche,
se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques
et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs,
une église monumentale, rustique et dorée comme une meule
; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive
quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce
qu’ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon
passé, sont immédiatement en communication avec mon coeur.
Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans
les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes,
on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière
où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans
0365 la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant – à l’heure
où s’éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre
dans l’amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui
– je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus
belle et plus intelligente que la mienne. Non ; de même que
ce qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux,
avec cette paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me
donner depuis, puisqu’on doute d’elles encore au moment où
on croit en elles et qu’on ne possède jamais leur coeur comme
je recevais dans un baiser celui de ma mère, tout entier,
sans la réserve d’une arrère-pensée, sans le reliquat d’une
intention qui ne fût pas pour moi – c’est que ce fût elle,
c’est qu’elle inclinât vers moi ce visage où il y avait au-dessous
de l’oeil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et
que j’aimais à l’égal du reste ; de même ce que je veux revoir,
c’est le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme
qui est peu éloignée des deux suivantes serrées l’une contre
l’autre, à l’entrée de l’allée des chênes ; ce sont ces prairies
où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare,
se dessinent les feuilles des pommiers, c’est ce paysage dont
0366 parfois, la nuit dans mes rêves, l’individualité m’étreint
avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus
retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement
uni en moi des impressions différentes, rien que parce qu’ils
me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise
ou le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à bien
des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j’ai
voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement
parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai été
induit à croire, à faire croire à un regain d’affection, par
un simple désir de voyage. Mais par là même aussi, et en restant
présents en celles de mes impressions d’aujourd’hui auxquelles
ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la
profondeur, une dimension de plus qu’aux autres. Ils leur
ajoutent aussi un charme, une signification qui n’est que
pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde
comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au
côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer,
à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles
et persistants lilas.
0367

C’est ainsi que je restais souvent jusqu’au matin à songer
au temps de Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à
tant de jours aussi dont l’image m’avait été plus récemment
rendue par la saveur – ce qu’on aurait appelé à Combray le
´ parfum ª – d’une tasse de thé, et par association de souvenirs
à ce que, bien des années après avoir quitté cette petite
ville, j’avais appris, au sujet d’un amour que Swann avait
eu avant ma naissance, avec cette précision dans les détails
plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes
mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs
amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de
causer d’une ville à une autre – tant qu’on ignore le biais
par lequel cette impossibilité a été tournée. Tous ces souvenirs
ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse,
mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux – entre les
plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum, puis
0368 ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne
de qui je les avais appris – sinon des fissures, des failles
véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration,
qui, dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent
des différences d’origine, d’âge, de ´ formation ª.
Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps
qu’était dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais
dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je l’avais
reconstruite autour de moi dans l’obscurité, et – soit en
m’orientant par la seule mémoire, soit en m’aidant, comme
indication, d’une faible lueur aperçue, au pied de laquelle
je plaçais les rideaux de la croisée – je l’avais reconstruite
tout entière et meublée comme un architecte et un tapissier
qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux portes,
j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place habituelle.
Mais à peine le jour – et non plus le reflet d’une dernière
braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui
– traçait-il dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première
raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux
quittait le cadre de la porte où je l’avais située par erreur,
0369 tandis que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire
avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse,
poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen
du couloir ; une courette régnait à l’endroit où il y a un
instant encore s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure
que j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre
les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil, mise
en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux
le doigt levé du jour.
Deuxième partie – Un amour de Swann

Pour faire partie du ´ petit noyau ª, du ´ petit groupe ª,
du ´ petit clan ª des Verdurin, une condition était suffisante
mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement
à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste,
protégé par MmeVerdurin cette année-là et dont elle disait
: ´ «a ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme
ça ! ª, ´ enfonçait ª à la fois Planté et Rubinstein et que
le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute
´ nouvelle recrue ª à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader
0370 que les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient
ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue.
Les femmes étant à cet égard plus rebelles que les hommes
à déposer toute curiosité mondaine et l’envie de se renseigner
par soi-même sur l’agrément des autres salons, et les Verdurin
sentant d’autre part que cet esprit d’examen et ce démon de
frivolité pouvaient par contagion devenir fatal à l’orthodoxie
de la petite église, ils avaient été amenés à rejeter successivement
tous les ´ fidèles ª du sexe féminin.
En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits
presque uniquement cette année-là (bien que MmeVerdurin fût
elle-même vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise
excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle
avait peu à peu cessé toute relation) à une personne presque
du demi-monde, Mme de Crécy, que MmeVerdurin appelait par
son petit nom, Odette, et déclarait être ´ un amour ª, et
à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon
; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il
avait été si facile de faire accroire que la princesse de
Sagan et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer
0371 des malheureux pour avoir du monde à leurs dîners, que
si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux
grandes dames, l’ancienne concierge et la cocotte eussent
dédaigneusement refusé.
Les Verdurin n’invitaient pas à dîner : on avait chez eux
´ son couvert mis ª. Pour la soirée, il n’y avait pas de programme.
Le jeune pianiste jouait, mais seulement si ´ ça lui chantait
ª, car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin
: ´ Tout pour les amis, vivent les camarades ! ª Si le pianiste
voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de
Tristan, MmeVerdurin protestait, non que cette musique lui
déplût, mais au contraire parce qu’elle lui causait trop d’impression.
´ Alors vous tenez à ce que j’aie ma migraine ? Vous savez
bien que c’est la même chose chaque fois qu’il joue ça. Je
sais ce qui m’attend ! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir,
plus personne ! ª S’il ne jouait pas, on causait, et l’un
des amis, le plus souvent leur peintre favori d’alors, ´ lâchait
ª, comme disait M. Verdurin, ´ une grosse faribole qui faisait
s’esclaffer tout le monde ª, MmeVerdurin surtout, à qui, –
tant elle avait l’habitude de prendre au propre les expressions
0372 figurées des émotions qu’elle éprouvait – le docteur Cottard
(un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa
mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri.
L’habit noir était défendu parce qu’on était entre ´ copains
ª et pour ne pas ressembler aux ´ ennuyeux ª dont on se garait
comme de la peste et qu’on n’invitait qu’aux grandes soirées,
données le plus rarement possible et seulement si cela pouvait
amuser le peintre ou faire connaître le musicien. Le reste
du temps, on se contentait de jouer des charades, de souper
en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun étranger au
petit ´ noyau ª.
Mais au fur et à mesure que les ´ camarades ª avaient pris
plus de place dans la vie de MmeVerdurin, les ennuyeux, les
réprouvés, ce fut tout ce qui retenait les amis loin d’elle,
ce qui les empêchait quelquefois d’être libres, ce fut la
mère de l’un, la profession de l’autre, la maison de campagne
ou la mauvaise santé d’un troisième. Si le docteur Cottard
croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès
d’un malade en danger : ´ Qui sait, lui disait MmeVerdurin,
cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n’alliez
0373 pas le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans
vous ; demain matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez
guéri. ª Dès le commencement de décembre, elle était malade
à la pensée que les fidèles ´ lâcheraient ª pour le jour de
NoÎl et le 1er janvier. La tante du pianiste exigeait qu’il
vînt dîner ce jour-là en famille chez sa mère à elle :
– Vous croyez qu’elle en mourrait, votre mère, s’écria durement
MmeVerdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l’an,
comme en province !
Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte :
– Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement
le Vendredi saint comme un autre jour ? dit-elle à Cottard
la première année, d’un ton assuré comme si elle ne pouvait
douter de la réponse. Mais elle tremblait en attendant qu’il
l’eût prononcée, car s’il n’était pas venu, elle risquait
de se trouver seule.
– Je viendrai le Vendredi saint… vous faire mes adieux car
nous allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne.
– En Auvergne ? pour vous faire manger par les puces et la
vermine, grand bien vous fasse !
0374 Et après un silence :
– Si vous nous l’aviez dit au moins, nous aurions tâché d’organiser
cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.

De même si un ´ fidèle ª avait un ami, ou une ´ habituée ª
un flirt qui serait capable de le faire ´ lâcher ª quelquefois,
les Verdurin, qui ne s’effrayaient pas qu’une femme eût un
amant pourvu qu’elle l’eût chez eux, l’aimât en eux, et ne
le leur préférât pas, disaient : ´ Eh bien ! amenez-le votre
ami. ª Et on l’engageait à l’essai, pour voir s’il était capable
de ne pas avoir de secrets pour MmeVerdurin, s’il était susceptible
d’être agrégé au ´ petit clan ª. S’il ne l’était pas, on prenait
à part le fidèle qui l’avait présenté et on lui rendait le
service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse.
Dans le cas contraire, le ´ nouveau ª devenait à son tour
un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta
à M. Verdurin qu’elle avait fait la connaissance d’un homme
charmant, M. Swann, et insinua qu’il serait très heureux d’être
reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la requête
à sa femme. (Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme, dont
0375 son rôle particulier était de mettre à exécution les désirs,
ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes ressources
d’ingéniosité.)
– Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle
désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu’en dis-tu
?
– Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une
petite perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande
pas votre avis, je vous dis que vous êtes une perfection.

– Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta : vous savez que je ne suis pas ´ fishing for
compliments ª.
– Eh bien ! amenez-le votre ami, s’il est agréable.
Certes le ´ petit noyau ª n’avait aucun rapport avec la société
où fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé
que ce n’était pas la peine d’y occuper comme lui une situation
exceptionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin.
Mais Swann aimait tellement les femmes, qu’à partir du jour
où il avait connu à peu près toutes celles de l’aristocratie
0376 et où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre, il
n’avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque
des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg
Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d’échange,
de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui
permettant de s’improviser une situation dans tel petit trou
de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du
hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie. Car le désir
ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il
était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que
ce fût lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette
carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles
les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière
d’art à conseiller les dames de la société dans leurs achats
de tableaux et pour l’ameublement de leurs hôtels), et qui
lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont
il s’était épris, d’une élégance que le nom de Swann à lui
tout seul n’impliquait pas. Il le désirait surtout si l’inconnue
était d’humble condition. De même que ce n’est pas à un autre
homme intelligent qu’un homme intelligent aura peur de paraître
0377 bête, ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un
rustre qu’un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue.
Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité,
qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens
qu’ils ne faisaient que diminuer, l’ont été pour des inférieurs.
Et Swann, qui était simple et négligent avec une duchesse,
tremblait d’être méprisé, posait, quand il était devant une
femme de chambre.
Il n’était pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment
résigné de l’obligation que crée la grandeur sociale de rester
attaché à un certain rivage, s’abstiennent des plaisirs que
la réalité leur présente en dehors de la position mondaine
où ils vivent cantonnés jusqu’à leur mort, se contentant de
finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois qu’ils
sont parvenus à s’y habituer, les divertissements médiocres
ou les supportables ennuis qu’elle renferme. Swann, lui, ne
cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait
son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait
d’abord trouvées jolies. Et c’était souvent des femmes de
beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu’il recherchait
0378 sans s’en rendre compte étaient en complète opposition
avec celles qui lui rendaient admirables les femmes sculptées
ou peintes par les maîtres qu’il préférait. La profondeur,
la mélancolie de l’expression, glaçaient ses sens que suffisait
au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose.

Si en voyage il rencontrait une famille qu’il eût été plus
élégant de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle
une femme se présentait à ses yeux parée d’un charme qu’il
n’avait pas encore connu, rester dans son ´ quant à soi ª
et tromper le désir qu’elle avait fait naître, substituer
un plaisir différent au plaisir qu’il eût pu connaître avec
elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le rejoindre,
lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la vie, un
aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au
lieu de visiter le pays, il s’était confiné dans sa chambre
en regardant des vues de Paris. Il ne s’enfermait pas dans
l’édifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir
le reconstruire à pied d’oeuvre sur de nouveaux frais partout
où une femme lui avait plu, une de ces tentes démontables
0379 comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce
qui n’en était pas transportable ou échangeable contre un
plaisir nouveau, il l’eût donné pour rien, si enviable que
cela parût à d’autres. Que de fois son crédit auprès d’une
duchesse, fait du désir accumulé depuis des années que celle-ci
avait eu de lui être agréable sans en avoir trouvé l’occasion,
il s’en était défait d’un seul coup en réclamant d’elle par
une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui
le mît en relation sur l’heure avec un de ses intendants dont
il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait un
affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain.
Même après coup, il s’en amusait, car il y avait en lui, rachetée
par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il
appartenait à cette catégorie d’hommes intelligents qui ont
vécu dans l’oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être
une excuse dans l’idée que cette oisiveté offre à leur intelligence
des objets aussi dignes d’intérêt que pourrait faire l’art
ou l’étude, que la ´ Vie ª contient des situations plus intéressantes,
plus romanesques que tous les romans. Il l’assurait du moins
et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du
0380 monde, notamment au baron de Charlus qu’il s’amusait à
égayer par le récit des aventures piquantes qui lui arrivaient,
soit qu’ayant rencontré en chemin de fer une femme qu’il avait
ensuite ramenée chez lui, il eût découvert qu’elle était la
soeur d’un souverain entre les mains de qui se mêlaient en
ce moment tous les fils de la politique européenne, au courant
de laquelle il se trouvait ainsi tenu d’une façon très agréable,
soit que par le jeu complexe des circonstances, il dépendît
du choix qu’allait faire le conclave, s’il pourrait ou non
devenir l’amant d’une cuisinière.
Ce n’était pas seulement d’ailleurs la brillante phalange
de vertueuses douairières, de généraux, d’académiciens, avec
lesquels il était particulièrement lié, que Swann forçait
avec tant de cynisme à lui servir d’entremetteurs. Tous ses
amis avaient l’habitude de recevoir de temps en temps des
lettres de lui où un mot de recommandation ou d’introduction
leur était demandé avec une habileté diplomatique qui, persistant
à travers les amours successives et les prétextes différents,
accusait, plus que n’eussent fait les maladresses, un caractère
permanent et des buts identiques. Je me suis souvent fait
0381 raconter bien des années plus tard, quand je commençai
à m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en
de tout autres parties il offrait avec le mien, que quand
il écrivait à mon grand-père (qui ne l’était pas encore, car
c’est vers l’époque de ma naissance que commença la grande
liaison de Swann et elle interrompit longtemps ces pratiques)
celui-ci, en reconnaissant sur l’enveloppe l’écriture de son
ami, s’écriait : ´ Voilà Swann qui va demander quelque chose
: à la garde ! ª Et soit méfiance, soit par le sentiment inconsciemment
diabolique qui nous pousse à n’offrir une chose qu’aux gens
qui n’en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une
fin de non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à
satisfaire qu’il leur adressait, comme de le présenter à une
jeune fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et
qu’ils étaient obligés, chaque fois que Swann leur en reparlait,
de faire semblant de ne plus voir, alors que pendant toute
la semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec
elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe à celui qui en eût été si heureux.
Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là
0382 s’était plaint de ne jamais voir Swann leur annonçait
avec satisfaction et peut-être un peu le désir d’exciter l’envie,
qu’il était devenu tout ce qu’il y a de plus charmant pour
eux, qu’il ne les quittait plus. Mon grand-père ne voulait
pas troubler leur plaisir mais regardait ma grand’mère en
fredonnant :
´ Quel est donc ce mystère
Je n’y puis rien comprendre. ª
ou :
´ Vision fugitive… ª
ou :
´ Dans ces affaires
Le mieux est de ne rien voir. ª
Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel
ami de Swann : ´ Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup
? ª la figure de l’interlocuteur s’allongeait : ´ Ne prononcez
jamais son nom devant moi ! ª – ´ Mais je croyais que vous
étiez si liés… ª Il avait été ainsi pendant quelques mois
le familier de cousins de ma grand’mère, dînant presque chaque
jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans avoir prévenu.
0383 On le crut malade, et la cousine de ma grand’mère allait
envoyer demander de ses nouvelles, quand à l’office elle trouva
une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de
comptes de la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu’il
allait quitter Paris, qu’il ne pourrait plus venir. Elle était
sa maîtresse, et au moment de rompre, c’était elle seule qu’il
avait jugé utile d’avertir.
Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne
mondaine ou du moins une personne qu’une extraction trop humble
ou une situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il fît
recevoir dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais
seulement dans l’orbite particulier où elle se mouvait ou
bien où il l’avait entraînée. ´ Inutile de compter sur Swann
ce soir, disait-on, vous savez bien que c’est le jour d’Opéra
de son Américaine. ª Il la faisait inviter dans les salons
particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses dîners
hebdomadaires, son poker ; chaque soir, après qu’un léger
crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré
de quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait
une fleur pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa
0384 maîtresse à dîner chez l’une ou l’autre des femmes de
sa coterie ; et alors, pensant à l’admiration et à l’amitié
que les gens à la mode, pour qui il faisait la pluie et le
beau temps et qu’il allait retrouver là, lui prodigueraient
devant la femme qu’il aimait, il retrouvait du charme à cette
vie mondaine sur laquelle il s’était blasé, mais dont la matière,
pénétrée et colorée chaudement d’une flamme insinuée qui s’y
jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu’il y avait
incorporé un nouvel amour.
Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces
flirts, avait été la réalisation plus ou moins complète d’un
rêve né de la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait,
spontanément, sans s’y efforcer, trouvés charmants, en revanche,
quand un jour au théâtre il fut présenté à Odette de Crécy
par un de ses amis d’autrefois, qui lui avait parlé d’elle
comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être
arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus
difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même
avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant
connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans
0385 beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent,
qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte
de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a
les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé
du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait
un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes
trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux,
mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse,
fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours
l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur.
Quelque temps après cette présentation au théâtre, elle lui
avait écrit pour lui demander à voir ses collections qui l’intéressaient
tant, ´ elle, ignorante qui avait le goût des jolies choses
ª, disant qu’il lui semblait qu’elle le connaîtrait mieux,
quand elle l’aurait vu dans ´ son home ª où elle l’imaginait
´ si confortable avec son thé et ses livres ª, quoiqu’elle
ne lui eût pas caché sa surprise qu’il habitât ce quartier
qui devait être si triste et ´ qui était si peu smart pour
lui qui l’était tant ª. Et après qu’il l’eut laissée venir,
en le quittant, elle lui avait dit son regret d’être restée
0386 si peu dans cette demeure où elle avait été heureuse de
pénétrer, parlant de lui comme s’il avait été pour elle quelque
chose de plus que les autres êtres qu’elle connaissait, et
semblant établir entre leurs deux personnes une sorte de trait
d’union romanesque qui l’avait fait sourire. Mais à l’âge
déjà un peu désabusé dont approchait Swann, et où l’on sait
se contenter d’être amoureux pour le plaisir de l’être sans
trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des coeurs, s’il
n’est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel
tend nécessairement l’amour, lui reste uni en revanche par
une association d’idées si forte, qu’il peut en devenir la
cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de
posséder le coeur de la femme dont on était amoureux ; plus
tard sentir qu’on possède le coeur d’une femme peut suffire
à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait,
comme on cherche surtout dans l’amour un plaisir subjectif,
que la part du goût pour la beauté d’une femme devrait y être
la plus grande, l’amour peut naître – l’amour le plus physique
– sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. A cette
époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par
0387 l’amour ; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois
inconnues et fatales, devant notre coeur étonné et passif.
Nous venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par
la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous
nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous
possédons sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n’avons
pas besoin qu’une femme nous en dise le début – rempli par
l’admiration qu’inspire la beauté – pour en trouver la suite.
Et si elle commence au milieu – là où les coeurs se rapprochent,
où l’on parle de n’exister plus que l’un pour l’autre – nous
avons assez l’habitude de cette musique pour rejoindre tout
de suite notre partenaire au passage où elle nous attend.

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites
; et sans doute chacune d’elles renouvelait pour lui la déception
qu’il éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait
un peu oublié les particularités dans l’intervalle, et qu’il
ne s’était rappelé ni si expressif ni, malgré sa jeunesse,
si fané ; il regrettait, pendant qu’elle causait avec lui,
que la grande beauté qu’elle avait ne fût pas du genre de
0388 celles qu’il aurait spontanément préférées. Il faut d’ailleurs
dire que le visage d’Odette paraissait plus maigre et plus
proéminent parce que le front et le haut des joues, cette
surface unie et plus plane était recouverte par la masse de
cheveux qu’on portait, alors, prolongés en ´ devants ª, soulevés
en ´ crêpés ª, répandus en mèches folles le long des oreilles
; et quant à son corps qui était admirablement fait, il était
difficile d’en apercevoir la continuité (à cause des modes
de l’époque et quoiqu’elle fût une des femmes de Paris qui
s’habillaient le mieux), tant le corsage, s’avançant en saillie
comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en
pointe pendant que par en dessous commençait à s’enfler le
ballon des doubles jupes, donnait à la femme l’air d’être
composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans
les autres ; tant les ruchés, les volants, le gilet suivaient
en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou
la consistance de leur étoffe, la ligne qui les conduisait
aux noeuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de jais
perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais
ne s’attachaient nullement à l’être vivant, qui selon que
0389 l’architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s’écartait
trop de la sienne, s’y trouvait engoncé ou perdu.
Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant
qu’elle lui avait dit combien le temps lui durerait jusqu’à
ce qu’il lui permît de revenir ; il se rappelait l’air inquiet,
timide, avec lequel elle l’avait une fois prié que ce ne fût
pas dans trop longtemps, et les regards qu’elle avait eus
à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive,
et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de
pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille
blanche, à brides de velours noir. ´ Et vous, avait-elle dit,
vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé ? ª
Il avait allégué des travaux en train, une étude – en réalité
abandonnée depuis des années – sur Ver Meer de Delft. ´ Je
comprends que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de
grands savants comme vous autres, lui avait-elle répondu.
Je serais comme la grenouille devant l’aréopage. Et pourtant
j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée. Comme cela
doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de
vieux papiers ª, avait-elle ajouté avec l’air de contentement
0390 de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer
que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une
besogne malpropre, comme de faire la cuisine en ´ mettant
elle-même les mains à la pâte ª. ´ Vous allez vous moquer
de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait
parler de Ver Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui
; vit-il encore ? Est-ce qu’on peut voir de ses oeuvres à
Paris, pour que je puisse me représenter ce que vous aimez,
deviner un peu ce qu’il y a sous ce grand front qui travaille
tant, dans cette tête qu’on sent toujours en train de réfléchir,
me dire : voilà, c’est à cela qu’il est en train de penser.
Quel rêve ce serait d’être mêlée à vos travaux ! ª Il s’était
excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu’il avait appelé,
par galanterie, sa peur d’être malheureux. ´ Vous avez peur
d’une affection ? comme c’est drôle, moi qui ne cherche que
cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle
dit d’une voix si naturelle, si convaincue, qu’il en avait
été remué. Vous avez dû souffrir par une femme. Et vous croyez
que les autres sont comme elle. Elle n’a pas su vous comprendre
; vous êtes un être si à part. C’est cela que j’ai aimé d’abord
0391 en vous, j’ai bien senti que vous n’étiez pas comme tout
le monde. ª – ´ Et puis d’ailleurs vous aussi, lui avait-il
dit, je sais bien ce que c’est que les femmes, vous devez
avoir des tas d’occupations, être peu libre. ª
– ´ Moi, je n’ai jamais rien à faire ! Je suis toujours libre,
je le serai toujours pour vous. A n’importe quelle heure du
jour ou de la nuit où il pourrait vous être commode de me
voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d’accourir.
Le ferez-vous ? Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait
de vous faire présenter à MmeVerdurin chez qui je vais tous
les soirs. Croyez-vous ! si on s’y retrouvait et si je pensais
que c’est un peu pour moi que vous y êtes ! ª
Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en
pensant ainsi à elle quand il était seul, il faisait seulement
jouer son image entre beaucoup d’autres images de femmes dans
des rêveries romanesques ; mais si, grâce à une circonstance
quelconque (ou même peut-être sans que ce fût grâce à elle,
la circonstance qui se présente au moment où un état, latent
jusque-là, se déclare, pouvant n’avoir influé en rien sur
lui) l’image d’Odette de Crécy venait à absorber toutes ces
0392 rêveries, si celles-ci n’étaient plus séparables de son
souvenir, alors l’imperfection de son corps ne garderait plus
aucune importance, ni qu’il eût été, plus ou moins qu’un autre
corps, selon le goût de Swann, puisque devenu le corps de
celle qu’il aimait, il serait désormais le seul qui fût capable
de lui causer des joies et des tourments.
Mon grand-père avait précisément connu, ce qu’on n’aurait
pu dire d’aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin.
Mais il avait perdu toute relation avec celui qu’il appelait
le ´ jeune Verdurin ª et qu’il considérait, un peu en gros,
comme tombé – tout en gardant de nombreux millions – dans
la bohème et la racaille. Un jour il reçut une lettre de Swann
lui demandant s’il ne pourrait pas le mettre en rapport avec
les Verdurin : ´ A la garde ! à la garde ! s’était écrié mon
grand-père, ça ne m’étonne pas du tout, c’est bien par là
que devait finir Swann. Joli milieu ! D’abord je ne peux pas
faire ce qu’il me demande parce que je ne connais plus ce
monsieur. Et puis ça doit cacher une histoire de femme, je
ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah bien ! nous allons avoir
de l’agrément si Swann s’affuble des petits Verdurin. ª
0393 Et sur la réponse négative de mon grand-père, c’est Odette
qui avait amené elle-même Swann chez les Verdurin.
Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses
débuts, le docteur et MmeCottard, le jeune pianiste et sa
tante, et le peintre qui avait alors leur faveur, auxquels
s’étaient joints dans la soirée quelques autres fidèles.
Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de
quel ton il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur
voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait
à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire
conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait
du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui avait tenu
se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face
à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer
nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement
une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait pas
poser : ´ Dites-vous cela pour de bon ? ª Il n’était pas plus
assuré de la façon dont il devait se comporter dans la rue,
et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le
voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événements
0394 un malicieux sourire qui ôtait d’avance à son attitude
toute impropriété, puisqu’il prouvait, si elle n’était pas
de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là,
c’était par plaisanterie.
Sur tous les points cependant où une franche question lui
semblait permise, le docteur ne se faisait pas faute de s’efforcer
de restreindre le champ de ses doutes et de compléter son
instruction.
C’est ainsi que, sur les conseils qu’une mère prévoyante lui
avait donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait
jamais passer soit une locution ou un nom propre qui lui étaient
inconnus sans tâcher de se faire documenter sur eux.
Pour les locutions, il était insatiable de renseignements,
car, leur supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont,
il eût désiré savoir ce qu’on voulait dire exactement par
celles qu’il entendait le plus souvent employer : la beauté
du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart
d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner
carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas
déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses
0395 propos. A leur défaut il plaçait des jeux de mots qu’il
avait appris. Quant aux noms de personnes nouveaux qu’on prononçait
devant lui, il se contentait seulement de les répéter sur
un ton interrogatif qu’il pensait suffisant pour lui valoir
des explications qu’il n’aurait pas l’air de demander.
Comme le sens critique qu’il croyait exercer sur tout lui
faisait complètement défaut, le raffinement de politesse qui
consiste à affirmer à quelqu’un qu’on oblige, sans souhaiter
d’en être cru, que c’est à lui qu’on a obligation, était peine
perdue avec lui, il prenait tout au pied de la lettre. Quel
que fût l’aveuglement de MmeVerdurin à son égard, elle avait
fini, tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée
de voir que quand elle l’invitait dans une avant-scène à entendre
Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de grâce : ´ Vous êtes
trop aimable d’être venu, docteur, d’autant plus que je suis
sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et
puis nous sommes peut-être trop près de la scène ª, le docteur
qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait
pour se préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé
le renseignât sur la valeur du spectacle, lui répondait :
0396 ´ En effet on est beaucoup trop près et on commence à
être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m’avez exprimé
le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres.
Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que
ne ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne
! ª Et il ajoutait : ´ Sarah Bernhardt, c’est bien la Voix
d’Or, n’est-ce pas ? On écrit souvent aussi qu’elle brûle
les planches. C’est une expression bizarre, n’est-ce pas ?
ª dans l’espoir de commentaires qui ne venaient point.
´ Tu sais, avait dit MmeVerdurin à son mari, je crois que
nous faisons fausse route quand par modestie nous déprécions
ce que nous offrons au docteur. C’est un savant qui vit en
dehors de l’existence pratique, il ne connaît pas par lui-même
la valeur des choses et il s’en rapporte à ce que nous lui
en disons. ª – ´ Je n’avais pas osé te le dire, mais je l’avais
remarqué ª, répondit M. Verdurin. Et au jour de l’an suivant,
au lieu d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille
francs en lui disant que c’était bien peu de chose, M. Verdurin
acheta pour trois cents francs une pierre reconstituée en
laissant entendre qu’on pouvait difficilement en voir d’aussi
0397 belle.
Quand MmeVerdurin avait annoncé qu’on aurait, dans la soirée,
M. Swann : ´ Swann ? ª s’était écrié le docteur d’un accent
rendu brutal par la surprise, car la moindre nouvelle prenait
toujours plus au dépourvu que quiconque cet homme qui se croyait
perpétuellement préparé à tout. Et voyant qu’on ne lui répondait
pas : ´ Swann ? Qui ça, Swann ! ª hurla-t-il au comble d’une
anxiété qui se détendit soudain quand MmeVerdurin eut dit
: ´ Mais l’ami dont Odette nous avait parlé. ª – ´ Ah ! bon,
bon, ça va bien ª, répondit le docteur apaisé. Quant au peintre
il se réjouissait de l’introduction de Swann chez MmeVerdurin,
parce qu’il le supposait amoureux d’Odette et qu’il aimait
à favoriser les liaisons. ´ Rien ne m’amuse comme de faire
des mariages, confia-t-il, dans l’oreille, au docteur Cottard,
j’en ai déjà réussi beaucoup, même entre femmes ! ª
En disant aux Verdurin que Swann était très ´ smart ª, Odette
leur avait fait craindre un ´ ennuyeux ª. Il leur fit au contraire
une excellente impression dont à leur insu sa fréquentation
dans la société élégante était une des causes indirectes.
Il avait en effet sur les hommes même intelligents qui ne
0398 sont jamais allés dans le monde une des supériorités de
ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le transfigurer
par le désir ou par l’horreur qu’il inspire à l’imagination,
de le considérer comme sans aucune importance. Leur amabilité,
séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop aimable,
devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des mouvements
de ceux dont les membres assouplis exécutent exactement ce
qu’ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite
du reste du corps. La simple gymnastique élémentaire de l’homme
du monde tendant la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu
qu’on lui présente et s’inclinant avec réserve devant l’ambassadeur
à qui on le présente, avait fini par passer sans qu’il en
fût conscient dans toute l’attitude sociale de Swann, qui
vis-à-vis de gens d’un milieu inférieur au sien comme étaient
les Verdurin et leurs amis, fit instinctivement montre d’un
empressement, se livra à des avances, dont, selon eux, un
ennuyeux se fût abstenu. Il n’eut un moment de froideur qu’avec
le docteur Cottard : en le voyant lui cligner de l’oeil et
lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se fussent encore
parlé (mimique que Cottard appelait ´ laisser venir ª), Swann
0399 crut que le docteur le connaissait sans doute pour s’être
trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même
y allât pourtant fort peu, n’ayant jamais vécu dans le monde
de la noce. Trouvant l’allusion de mauvais goût, surtout en
présence d’Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée
de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit qu’une
dame qui se trouvait près de lui était MmeCottard, il pensa
qu’un mari aussi jeune n’aurait pas cherché à faire allusion
devant sa femme à des divertissements de ce genre ; et il
cessa de donner à l’air entendu du docteur la signification
qu’il redoutait. Le peintre invita tout de suite Swann à venir
avec Odette à son atelier, Swann le trouva gentil. ´ Peut-être
qu’on vous favorisera plus que moi, dit MmeVerdurin, sur un
ton qui feignait d’être piqué, et qu’on vous montrera le portrait
de Cottard (elle l’avait commandé au peintre). Pensez bien,
´ monsieur ª Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c’était
une plaisanterie consacrée de dire monsieur, à rendre le joli
regard, le petit côté fin, amusant, de l’oeil. Vous savez
que ce que je veux surtout avoir, c’est son sourire, ce que
je vous ai demandé c’est le portrait de son sourire. ª Et
0400 comme cette expression lui sembla remarquable elle la
répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités l’eussent
entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d’abord
rapprocher quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance
de tout le monde, même d’un vieil ami des Verdurin, Saniette,
à qui sa timidité, sa simplicité et son bon coeur avaient
fait perdre partout la considération que lui avaient value
sa science d’archiviste, sa grosse fortune, et la famille
distinguée dont il sortait. Il avait dans la bouche, en parlant,
une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle
trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de
l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il
n’avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne pouvait
prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était
incapable. En demandant à être présenté à M. Saniette, Swann
fit à MmeVerdurin l’effet de renverser les rôles (au point
qu’en réponse, elle dit en insistant sur la différence : ´
Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la bonté de me permettre
de vous présenter notre ami Saniette ª), mais excita chez
Saniette une sympathie ardente que d’ailleurs les Verdurin
0401 ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait
un peu, et ils ne tenaient pas à lui faire des amis, mais
en revanche Swann les toucha infiniment en croyant devoir
demander tout de suite à faire la connaissance de la tante
du pianiste. En robe noire comme toujours, parce qu’elle croyait
qu’en noir on est toujours bien et que c’est ce qu’il y a
de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge
comme chaque fois qu’elle venait de manger. Elle s’inclina
devant Swann avec respect, mais se redressa avec majesté.
Comme elle n’avait aucune instruction et avait peur de faire
des fautes de français, elle prononçait exprès d’une manière
confuse, pensant que si elle lâchait un cuir il serait estompé
d’un tel vague qu’on ne pourrait le distinguer avec certitude,
de sorte que sa conversation n’était qu’un graillonnement
indistinct duquel émergeaient de temps à autre les rares vocables
dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer légèrement
d’elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut piqué.

´ C’est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde
qu’elle n’est pas étourdissante ; mais je vous assure qu’elle
0402 est agréable quand on cause seul avec elle. ª – ´ Je n’en
doute pas, s’empressa de concéder Swann. Je voulais dire qu’elle
ne me semblait pas ´ éminente ª, ajouta-t-il en détachant
cet adjectif, et en somme c’est plutôt un compliment ! ª –
´ Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle écrit
d’une manière charmante. Vous n’avez jamais entendu son neveu
? c’est admirable, n’est-ce pas, docteur ? Voulez-vous que
je lui demande de jouer quelque chose, Monsieur Swann ? ª

– Mais ce sera un bonheur…, commençait à répondre Swann,
quand le docteur l’interrompit d’un air moqueur. En effet,
ayant retenu que dans la conversation l’emphase, l’emploi
de formes solennelles, était suranné, dès qu’il entendait
un mot grave dit sérieusement comme venait de l’être le mot
´ bonheur ª, il croyait que celui qui l’avait prononcé venait
de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se trouvait
figurer par hasard dans ce qu’il appelait un vieux cliché,
si courant que ce mot fût d’ailleurs, le docteur supposait
que la phrase commencée était ridicule et la terminait ironiquement
par le lieu commun qu’il semblait accuser son interlocuteur
0403 d’avoir voulu placer, alors que celui-ci n’y avait jamais
pensé.
– Un bonheur pour la France ! s’écria-t-il malicieusement
en levant les bras avec emphase.
M. Verdurin ne put s’empêcher de rire.
– Qu’est-ce qu’ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on
a l’air de ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit
coin là-bas, s’écria MmeVerdurin. Si vous croyez que je m’amuse,
moi, à rester toute seule en pénitence, ajouta-t-elle sur
un ton dépité, en faisant l’enfant.
MmeVerdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin
ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle
conservait, quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât
avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait
à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude
de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent
le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle
de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui
du moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et
c’était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins,
0404 de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches,
dans une accumulation de redites et un disparate d’étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation
des fidèles et s’égayait de leurs ´ fumisteries ª, mais depuis
l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé
à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait
à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait, sans
fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au
moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre
un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux – et pour le
plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps
la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui
riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé
et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité
– elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux
d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement,
comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle
indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure
dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus
0405 rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer,
d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût
conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté
des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment,
MmeVerdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau
dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait
d’amabilité.
Cependant, M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission
d’allumer sa pipe (´ ici on ne se gêne pas, on est entre camarades
ª), priait le jeune artiste de se mettre au piano.
– Allons, voyons, ne l’ennuie pas, il n’est pas ici pour être
tourmenté, s’écria MmeVerdurin, je ne veux pas qu’on le tourmente,
moi !
– Mais pourquoi veux-tu que ça l’ennuie, dit M. Verdurin,
M. Swann ne connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que
nous avons découverte ; il va nous jouer l’arrangement pour
piano.
– Ah ! non, non, pas ma sonate ! cria MmeVerdurin, je n’ai
pas envie à force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau
avec névralgies faciales, comme la dernière fois ; merci du
0406 cadeau, je ne tiens pas à recommencer ; vous êtes bons
vous autres, on voit bien que ce n’est pas vous qui garderez
le lit huit jours !
Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait
été nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité
de la ´ Patronne ª et de sa sensibilité musicale. Ceux qui
étaient près d’elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient
ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, qu’il se passait
quelque chose, leur disant comme on fait au Reichstag dans
les moments intéressants : ´ Ecoutez, écoutez. ª Et le lendemain
on donnait des regrets à ceux qui n’avaient pas pu venir en
leur disant que la scène avait été encore plus amusante que
d’habitude.
– Eh bien ! voyons, c’est entendu, dit M. Verdurin, il ne
jouera que l’andante.
– Que l’andante, comme tu y vas ! s’écria MmeVerdurin. C’est
justement l’andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment
superbe le Patron ! C’est comme si dans la ´ Neuvième ª il
disait : nous n’entendrons que le finale, ou dans ´ les Maîtres
0407 ª que l’ouverture.
Le docteur, cependant, poussait MmeVerdurin à laisser jouer
le pianiste, non pas qu’il crût feints les troubles que la
musique lui donnait – il y reconnaissait certains états neurasthéniques
– mais par cette habitude qu’ont beaucoup de médecins de faire
fléchir immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès
qu’est en jeu, chose qui leur semble beaucoup plus importante,
quelque réunion mondaine dont ils font partie et dont la personne
à qui ils conseillent d’oublier pour une fois sa dyspepsie,
ou sa grippe, est un des facteurs essentiels.
– Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, dit-il
en cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes
malade nous vous soignerons.
– Bien vrai ? répondit MmeVerdurin, comme si devant l’espérance
d’une telle faveur il n’y avait plus qu’à capituler. Peut-être
aussi, à force de dire qu’elle serait malade, y avait-il des
moments où elle ne se rappelait plus que c’était un mensonge
et prenait une âme de malade. Or ceux-ci, fatigués d’être
toujours obligés de faire dépendre de leur sagesse la rareté
de leurs accès, aiment se laisser aller à croire qu’ils pourront
0408 faire impunément tout ce qui leur plaît et leur fait mal
d’habitude, à condition de se remettre en les mains d’un être
puissant, qui, sans qu’ils aient aucune peine à prendre, d’un
mot ou d’une pilule, les remettra sur pied.
Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui
était près du piano :
– Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à MmeVerdurin.

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever :
– Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette,
n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann
?
– Quel joli beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait
à être aimable.
– Ah ! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit
MmeVerdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir
d’aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais
ils n’ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont
des merveilles. Tout à l’heure vous regarderez cela. Chaque
bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ;
0409 vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez
regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les
petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur
fond rouge de l’Ours et les Raisins. Est-ce dessiné ? Qu’est-ce
que vous en dites, je crois qu’ils le savaient plutôt, dessiner
! Est-elle assez appétissante cette vigne ? Mon mari prétend
que je n’aime pas les fruits parce que j’en mange moins que
lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais
je n’ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque
je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous à rire
? Demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me
purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je
fais ma petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous
ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers.
Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains,
touchez-les bien.
– Ah ! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes,
nous n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

– Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se
0410 tournant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes
des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas
une chair comparable à cela ! Quand M. Verdurin me faisait
l’honneur d’être jaloux de moi – allons, sois poli au moins,
ne dis pas que tu ne l’as jamais été…
– Mais je ne dis absolument rien. Voyons, docteur, je vous
prends à témoin : est-ce que j’ai dit quelque chose ?
Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser
tout de suite.
– Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est
vous qu’on va caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ;
vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme qui
va s’en charger.
Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore
avec lui qu’avec les autres personnes qui se trouvaient là.
Voici pourquoi :
L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une
oeuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il
n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés
par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir
0411 quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante,
dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à
s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie
de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme
la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair
de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer
un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout
d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie
– il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert
plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant
dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos
narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique
qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une
de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules
purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles
à tout autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre,
pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans
doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon
leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des
surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à
0412 nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de
stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant
que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas
être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes
ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper
de sa liquidité et de son ´ fondu ª les motifs qui par instants
en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et
disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils
donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables
– si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant
pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous
permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et
de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse
que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire
lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire
et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis
que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression
était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable.
Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques,
0413 la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui
cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du
dessin, de l’architecture, de la pensée, et qui permet de
se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement
une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des
ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés
particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre,
dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui
faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour
inconnu.
D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis
ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis.
Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où
il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant,
brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement
nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux,
elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues.
Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une
troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler
plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde.
0414 Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme
un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un
moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle
qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande,
sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle
qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.
Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant
devoir amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement.
Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à
un but idéal et la bornait à la poursuite de satisfactions
quotidiennes, qu’il croyait, sans jamais se le dire formellement,
que cela ne changerait plus jusqu’à sa mort ; bien plus, ne
se sentant plus d’idées élevées dans l’esprit, il avait cessé
de croire à leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout
à fait. Aussi avait-il pris l’habitude de se réfugier dans
des pensées sans importance et qui lui permettaient de laisser
de côté le fond des choses. De même qu’il ne se demandait
pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde,
mais en revanche savait avec certitude que s’il avait accepté
une invitation il devait s’y rendre, et que s’il ne faisait
0415 pas de visite après il lui fallait laisser des cartes,
de même dans sa conversation il s’efforçait de ne jamais exprimer
avec coeur une opinion intime sur les choses, mais de fournir
des détails matériels qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes
et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il était extrêmement
précis pour une recette de cuisine, pour la date de la naissance
ou de la mort d’un peintre, pour la nomenclature de ses oeuvres.
Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un jugement
sur une oeuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais
il donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s’il
n’adhérait pas tout entier à ce qu’il disait. Or, comme certains
valétudinaires chez qui, tout d’un coup, un pays où ils sont
arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique,
spontanée et mystérieuse, semblent amener une telle régression
de leur mal qu’ils commencent à envisager la possibilité inespérée
de commencer sur le tard une vie toute différente, Swann trouvait
en lui, dans le souvenir de la phrase qu’il avait entendue,
dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer, pour voir
s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces réalités
invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles,
0416 comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale
dont il souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait
de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie.
Mais n’étant pas arrivé à savoir de qui était l’oeuvre qu’il
avait entendue, il n’avait pu se la procurer et avait fini
par l’oublier. Il avait bien rencontré dans la semaine quelques
personnes qui se trouvaient comme lui à cette soirée et les
avait interrogées ; mais plusieurs étaient arrivées après
la musique ou parties avant ; certaines pourtant étaient là
pendant qu’on l’exécutait, mais étaient allées causer dans
un autre salon, et d’autres restées à écouter n’avaient pas
entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison,
ils savaient que c’était une oeuvre nouvelle que les artistes
qu’ils avaient engagés avaient demandé à jouer ; ceux-ci étant
partis en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il
avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le
plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase,
en voyant devant ses yeux les formes qu’elle dessinait, il
était pourtant incapable de la leur chanter. Puis il cessa
d’y penser.
0417 Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste
avait commencé de jouer chez MmeVerdurin, tout d’un coup après
une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher,
s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme
un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation,
il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne
et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle
avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu
remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré
dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la
rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum,
laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire.
Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue
(on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano
et violon de Vinteuil,) il la tenait, il pourrait l’avoir
chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre
son langage et son secret.
Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s’approcha-t-il de
lui pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité
0418 plut beaucoup à MmeVerdurin.
– Quel charmeur, n’est-ce pas, dit-elle à Swann ; la comprend-il
assez, sa sonate, le petit misérable ? Vous ne saviez pas
que le piano pouvait atteindre à ça. C’est tout, excepté du
piano, ma parole ! Chaque fois j’y suis reprise, je crois
entendre un orchestre. C’est même plus beau que l’orchestre,
plus complet.
Le jeune pianiste s’inclina, et, souriant, soulignant les
mots comme s’il avait fait un trait d’esprit :
– Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il.
Et tandis que MmeVerdurin disait à son mari : ´ Allons, donne-lui
de l’orangeade, il l’a bien méritée ª, Swann racontait à Odette
comment il avait été amoureux de cette petite phrase. Quand
MmeVerdurin, ayant dit d’un peu loin : ´ Eh bien ! il me semble
qu’on est en train de vous dire de belles choses, Odette ª,
elle répondit : ´ Oui, de très belles ª, Swann trouva délicieuse
sa simplicité. Cependant il demandait des renseignements sur
Vinteuil, sur son oeuvre, sur l’époque de sa vie où il avait
composé cette sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui
la petite phrase, c’est cela surtout qu’il aurait voulu savoir.
0419
Mais tous ces gens qui faisaient profession d’admirer ce musicien
(quand Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle,
MmeVerdurin s’était écriée : ´ Je vous crois un peu qu’elle
est belle ! Mais on n’avoue pas qu’on ne connaît pas la sonate
de Vinteuil, on n’a pas le droit de ne pas la connaître ª,
et le peintre avait ajouté : ´ Ah ! c’est tout à fait une
très grande machine, n’est-ce pas ? Ce n’est pas, si vous
voulez, la chose ´ cher ª et ´ public ª, n’est-ce pas ? mais
c’est la très grosse impression pour les artistes ª), ces
gens semblaient ne s’être jamais posé ces questions, car ils
furent incapables d’y répondre.
Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur
sa phrase préférée :
– Tiens, c’est amusant, je n’avais jamais fait attention ;
je vous dirai que je n’aime pas beaucoup chercher la petite
bête et m’égarer dans des pointes d’aiguille ; on ne perd
pas son temps à couper les cheveux en quatre ici, ce n’est
pas le genre de la maison, répondit MmeVerdurin, que le docteur
Cottard regardait avec une admiration béate et un zèle studieux
0420 se jouer au milieu de ce flot d’expressions toutes faites.
D’ailleurs lui et MmeCottard, avec une sorte de bon sens comme
en ont aussi certaines gens du peuple, se gardaient bien de
donner une opinion ou de feindre l’admiration pour une musique
qu’ils s’avouaient l’un à l’autre, une fois rentrés chez eux,
ne pas plus comprendre que la peinture de ´ M. Biche ª. Comme
le public ne connaît du charme, de la grâce, des formes de
la nature que ce qu’il en a puisé dans les poncifs d’un art
lentement assimilé, et qu’un artiste original commence par
rejeter ces poncifs, M. et MmeCottard, image en cela du public,
ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits
du peintre, ce qui faisait pour eux l’harmonie de la musique
et la beauté de la peinture. Il leur semblait quand le pianiste
jouait la sonate qu’il accrochait au hasard sur le piano des
notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles
ils étaient habitués, et que le peintre jetait au hasard des
couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient
reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarisée
(c’est-à-dire dépourvue de l’élégance de l’école de peinture
à travers laquelle ils voyaient, dans la rue même, les êtres
0421 vivants), et sans vérité, comme si M. Biche n’eût pas
su comment était construite une épaule et que les femmes n’ont
pas les cheveux mauves.
Pourtant les fidèles s’étant dispersés, le docteur sentit
qu’il y avait là une occasion propice et pendant que MmeVerdurin
disait un dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un
nageur débutant qui se jette à l’eau pour apprendre, mais
choisit un moment où il n’y a pas trop de monde pour le voir
:
– Alors, c’est ce qu’on appelle un musicien di primo cartello
! s’écria-t-il avec une brusque résolution.
Swann apprit seulement que l’apparition récente de la sonate
de Vinteuil avait produit une grande impression dans une école
de tendances très avancées, mais était entièrement inconnue
du grand public.
– Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann,
en pensant au professeur de piano des soeurs de ma grand’mère.

– C’est peut-être lui, s’écria MmeVerdurin.
– Oh ! non, répondit Swann en riant. Si vous l’aviez vu deux
0422 minutes, vous ne vous poseriez pas la question.
– Alors poser la question, c’est la résoudre ? dit le docteur.

– Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait
assez triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin
d’une vieille bête. Si cela était, j’avoue qu’il n’y a pas
de supplice que je ne m’imposerais pour que la vieille bête
me présentât à l’auteur de la sonate : d’abord le supplice
de fréquenter la vieille bête, et qui doit être affreux.
Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade
et que le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.

– Comment, s’écria MmeVerdurin, il y a encore des gens qui
se font soigner par Potain !
– Ah ! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage,
vous oubliez que vous parlez d’un de mes confrères, je devrais
dire un de mes maîtres.
Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d’aliénation
mentale. Et il assurait qu’on pouvait s’en apercevoir à certains
passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque
0423 absurde, mais elle le troubla ; car une oeuvre de musique
pure ne contenant aucun des rapports logiques dont l’altération
dans le langage dénonce la folie, la folie reconnue dans une
sonate lui paraissait quelque chose d’aussi mystérieux que
la folie d’une chienne, la folie d’un cheval, qui pourtant
s’observent en effet.
– Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez
dix fois autant que lui, répondit MmeVerdurin au docteur Cottard,
du ton d’une personne qui a le courage de ses opinions et
tient bravement tête à ceux qui ne sont pas du même avis qu’elle.
Vous ne tuez pas vos malades, vous au moins !
– Mais, madame, il est de l’Académie, répliqua le docteur
d’un ton ironique. Si un malade préfère mourir de la main
d’un des princes de la science… C’est beaucoup plus chic
de pouvoir dire : ´ C’est Potain qui me soigne. ª
– Ah ! c’est plus chic ? dit MmeVerdurin. Alors il y a du
chic dans les maladies, maintenant ? je ne savais pas ça…
Ce que vous m’amusez, s’écria-t-elle tout à coup en plongeant
sa figure dans ses mains. Et moi, bonne bête qui discutais
sérieusement sans m’apercevoir que vous me faisiez monter
0424 à l’arbre.
Quant à M. Verdurin, trouvant que c’était un peu fatigant
de se mettre à rire pour si peu, il se contenta de tirer une
bouffée de sa pipe en songeant avec tristesse qu’il ne pouvait
plus rattraper sa femme sur le terrain de l’amabilité.
– Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit MmeVerdurin
à Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir.
Il est simple, charmant ; si vous n’avez jamais à nous présenter
que des amis comme cela, vous pouvez les amener.
M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n’avait pas apprécié
la tante du pianiste.
– Il s’est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit MmeVerdurin,
tu ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait
déjà le ton de la maison comme Cottard qui fait partie de
notre petit clan depuis plusieurs années. La première fois
ne compte pas, c’était utile pour prendre langue. Odette,
il est convenu qu’il viendra nous retrouver demain au Châtelet.
Si vous alliez le prendre ?
– Mais non, il ne veut pas.
– Ah ! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu’il n’aille pas
0425 lâcher au dernier moment !
A la grande surprise de MmeVerdurin, il ne lâcha jamais. Il
allait les rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants
de banlieue où on allait peu encore, car ce n’était pas la
saison, plus souvent au théâtre, que MmeVerdurin aimait beaucoup
; et comme un jour, chez elle, elle dit devant lui que pour
les soirs de première, de gala, un coupefile leur eût été
fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en
avoir le jour de l’enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait
jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles
mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre
desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain l’habitude
de ranger les relations avec le monde officiel, répondit :

– Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour
la reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avec
le Préfet de police à l’Elysée.
– Comment ça, à l’Elysée ? cria le docteur Cottard d’une voix
tonnante.
– Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet
0426 que sa phrase avait produit.
Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie :

– «a vous prend souvent ?
Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait
: ´ Ah ! bon, bon, ça va bien ª et ne montrait plus trace
d’émotion.
Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de
lui procurer l’apaisement habituel, portèrent au comble son
étonnement qu’un homme avec qui il dînait, qui n’avait ni
fonctions officielles, ni illustration d’aucune sorte, frayât
avec le Chef de l’Etat.
– Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez M. Grévy ? dit-il
à Swann de l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui
un inconnu demande à voir le Président de la République et
qui, comprenant par ces mots ´ à qui il a affaire ª, comme
disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être
reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du
dépôt.
– Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa
0427 pas dire que c’était le prince de Galles), du reste il
invite très facilement et je vous assure que ces déjeuners
n’ont rien d’amusant, ils sont d’ailleurs très simples, on
n’est jamais plus de huit à table, répondit Swann qui tâchait
d’effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant, aux yeux
de son interlocuteur, des relations avec le Président de la
République.
Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta
cette opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez
M. Grévy, que c’était chose fort peu recherchée et qui courait
les rues. Dès lors, il ne s’étonna plus que Swann, aussi bien
qu’un autre, fréquentât l’Elysée, et même il le plaignait
un peu d’aller à des déjeuners que l’invité avouait lui-même
être ennuyeux.
– Ah ! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d’un douanier,
méfiant tout à l’heure, mais qui, après vos explications,
vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos
malles.
– Ah ! je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces
déjeuners, vous avez de la vertu d’y aller, dit MmeVerdurin,
0428 à qui le Président de la République apparaissait comme
un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu’il disposait
de moyens de séduction et de contrainte qui, employés à l’égard
des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Il
paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il mange avec ses
doigts.
– En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y
aller, dit le docteur avec une nuance de commisération ; et,
se rappelant le chiffre de huit convives : ´ Sont-ce des déjeuners
intimes ? ª demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste
plus encore qu’une curiosité de badaud.
Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République
finit pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et
de la malveillance de MmeVerdurin, et à chaque dîner, Cottard
demandait avec intérêt : ´ Verrons-nous ce soir M. Swann ?
Il a des relations personnelles avec M. Grévy. C’est bien
ce qu’on appelle un gentleman ? ª Il alla même jusqu’à lui
offrir une carte d’invitation pour l’exposition dentaire.

– Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous,
0429 mais on ne laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez,
je vous dis cela parce que j’ai eu des amis qui ne le savaient
pas et qui s’en sont mordu les doigts.
Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu’avait
produit sur sa femme cette découverte que Swann avait des
amitiés puissantes dont il n’avait jamais parlé.
Si l’on n’avait pas arrangé une partie au dehors, c’est chez
les Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il
ne venait que le soir, et n’acceptait presque jamais à dîner
malgré les instances d’Odette.
– Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux
cela, lui disait-elle.
– Et MmeVerdurin ?
– Oh ! ce serait bien simple. Je n’aurais qu’à dire que ma
robe n’a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il
y a toujours moyen de s’arranger.
– Vous êtes gentille.
Mais Swann se disait que s’il montrait à Odette (en consentant
seulement à la retrouver après dîner), qu’il y avait des plaisirs
qu’il préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle
0430 ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la
satiété. Et, d’autre part, préférant infiniment à celle d’Odette
la beauté d’une petite ouvrière fraîche et bouffie comme une
rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le commencement
de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite.
C’est pour les mêmes raisons qu’il n’acceptait jamais qu’Odette
vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière
l’attendait près de chez lui à un coin de rue que son cocher
Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann et restait
dans ses bras jusqu’au moment où la voiture l’arrêtait devant
chez les Verdurin. A son entrée, tandis que MmeVerdurin montrant
des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : ´ Je
vous gronde ª et lui indiquait une place à côté d’Odette,
le pianiste jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil
qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait
par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures
on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout
d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux
de Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte
entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté
0431 d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait,
dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à
un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels,
distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable
sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement.
Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle
montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque
chose d’accompli, comme le détachement qui succède au regret.
Mais peu lui importait, il la considérait moins en elle-même
– en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait
l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée,
et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles – que
comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les
Verdurin ou pour le petit pianiste, faisait penser à Odette
en même temps qu’à lui, les unissait ; c’était au point que,
comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait renoncé
à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière,
dont il continua à ne connaître que ce passage. ´ Qu’avez-vous
besoin du reste ? lui avait-elle dit. C’est ça notre morceau.
ª Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait
0432 si proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait
à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque
qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe,
étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des
lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à l’eau
de la gemme et aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement
de l’essence d’une liaison passagère et d’un être particulier.

Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la
jeune ouvrière avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois
la petite phrase jouée par le pianiste, Swann s’apercevait
qu’il était bientôt l’heure qu’Odette rentrât. Il la reconduisait
jusqu’à la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière
l’Arc de Triomphe. Et c’était peut-être à cause de cela, pour
ne pas lui demander toutes les faveurs, qu’il sacrifiait le
plaisir moins nécessaire pour lui de la voir plus tôt, d’arriver
chez les Verdurin avec elle, à l’exercice de ce droit qu’elle
lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait
plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l’impression
que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l’empêchait
0433 d’être encore avec lui, après qu’il l’avait quittée.
A SUIVRE…

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