0001EUGENE MOUTON
VOYAGES ET AVENTURES
DU CAPITAINE
MARIUS COUGOURDAN
COMMANDANT LE TROIS-MATS LA BONNE-MERE
DU PORT DE MARSEILLE AVEC
LE PORTRAIT DU CAPITAINE
DESSINE PAR L’AUTEUR

Marius Caugourdan

 

LA VIE ET LES OEUVRES DE COUGOURDAN
LAZARE-MARIUS COUGOURDAN naquit A Marseille, le 13 avril
1771, dans une maison de la rue Pavé-d’Amour, qui existe e
ncore et qui porte le numéro 6. On ne s’explique pas par q
uelle incurie sa ville natale, d’ordinaire plus soucieuse
de ses gloires, n’a pas encore songé à faire poser une pla
que commémorative sur la façade de cette maison, car de to
us les marins illustres que Marseille a lancés sur les mer
s, Cougourdan fut à coup sûr le plus prodigieux.
Quoi qu’il en soit de cette regrettable omission, les reg
istres de la paroisse où il est né ont préservé de l’oubli
0002 la date de son entrée dans ce monde où il devait fair
e tant de bruit. Nous croyons être agréable à nos lecteurs
et particu- lièrement à nos compatriotes de Marseille en
mettant sous leurs yeux le texte authentique de l’acte de
baptême de notre héros :
EXTRAICT
DES REGISTRES DE LA PAROISSE DE LA MAJOR
Le treize avril de Van mil sept cent septante- un, fay ba
ptisé Lazare-Marius, fils naturel et légitime de Louis-Laz
are Cougourdan, patron de pêche en ce port, et de Miette-M
agdeleine Astruc, son épouse. Le parrain a esté Barthélémy
Audi- bert, maistre portefaix, et la marraine Marie- Anne
Pierrugues, marchande. En foy de quoy j’ay signe avec les
témoins ci-après. Ainsi signé sur le registre : Louis-Laz
are Cougourdan, Barthélémy Audibert, Marie-Anne Pierrugues
, Al- gand, Truc, et Astoin vicaire.
Les récits qu’on va lire rendent, ce me semble, inutiles
les détails que je pourrais donner sur l’enfance de notre
héros. Ce qui intéresse dans un homme, c’est ce qu’il a fa
it depuis le moment où il est entré en ligne dans la batai
0003lle de la vie jusqu’à l’heure où la mort a eu raison d
e lui. Somme toute, ce jeu du courage et de la volonté con
tre les forces elles lois de la nature est encore ce qu’il
y a de plus curieux dans le spectacle de l’univers. Sans
doute nous n’y comprenons pouvaient encourir cette mesure
disciplinaire. Au reste Cougourdan ne fit par-là que mettr
e en pratique à l’avance un droit’que le législateur a jug
é indispensable d’inscrire dans notre loi maritime actuell
e, où il figure à l’article 365 du Code de justice militai
re pour l’armée de mer, du 4 juin 1868.
Cougourdan a navigué depuis l’an 1785, qu’il s’embarqua c
omme mousse, ayant alors quatorze ans et quatre mois, jusq
u’en 1835, qu’il quitta son métier à la suite d’un voyage
où il avait vu mourir sous ses yeux, les uns après les aut
res, tous les bommes de son équipage : on lira l’histoire
de cette épouvantable catastrophe. Cougourdan, on peut le
dire, en est mort. Il fit encore un voyage aux échelles du
Levant, mais ce fut le dernier, et il prit la résolution
de se retirer à la campagne avec son navire, comme nous le
verrons à la, fin.
0004 Dans cette période de cinquante ans il n’a pas passé
en tout trois ans à terre, de sorte qu’on peut tenir qu’il
a flotté pendant quarante-sept ans entre le ciel et la me
r, ce qui doit lui faire pardonner bien des fautes.
Un autre motif d’indulgence à invoquer en sa faveur, c’es
t sa piété envers Notre-Dame de la Garde. Cette piété, qu’
on veuille bien le remarquer, était absolument aveugle, et
c’est par-là qu’elle peut donner une idée de ce que, sous
les nombreuses avaries dont la fortune de mer l’avait cri
blée, valait au fond l’âme du capitaine. Là, comme dans un
e sainte-barbe à l’abri des tempêtes de la vie et des grif
fes de ce b… de Satan, comme il l’appelait dans ses ango
isses de conscience, Marius avait un. sanctuaire où, toute
radieuse de puissance et de beauté, resplendissait l’imag
e de cette créature céleste qui remplaçait pour lui la mèr
e, la soeur, l’amante, dont il n’avait jamais connu la dou
ce affection. Dans le danger comme dans la prospérité, il
croyait la voir étendre ses bras sur lui et lui sourire du
haut des cieux; lorsqu’il avait commis quelque péché d’un
e énormité particulière, il tremblait et lui demandait par
0005don, de sorte qu’on peut dire en vérité que . devant c
elle qu’il appelait « la bonne Mère » il est resté petit e
nfant jusqu’à son dernier jour.
Pauvre CougourdanI Croyez-moi, il valait mieux que sa con
duite.
Et au demeurant, si l’on rassemble dans un seul tableau l
‘histoire de ses travaux et de ses exploits, savez-vous qu
e ce n’est pas le premier venu, et que le sillage qu’il a
tracé sur le globe ferait envie à plus d’un conquérant? Yo
us pouvez en juger par ces quelques chiffres, relevés d’ap
rès les détails qu’il m’a donnés de temps à autre au cours
de ses récits :
Il a navigué pendant cinquante années ; .
Il a formé plus de vingt capitaines au long cours et plus
de deux cents matelots, tous de premier ordre;
Il a fait 400,000 lieues environ sur toutes les mers du g
lobe ;
Il a transporté pour plus de quarante millions de marchan
dises au compte de divers;
Il a importé aux colonies plus de 10,000 nègres;
0006 Il a pris, tant aux Anglais qu’aux autres ennemis de
la France, 3 frégates, 5 corvettes, 8 brieks. 13 goélettes
, 17 canonnières, 4 chaloupes et 20 navires marchands. Et
tout cela, bien entende, au péril de sa vie.
En estimant le tout au bas mot, ses prises représentent :
3,680 morts ou prisonniers ; 557 canons; 15 millions envi
ron de valeur de prises.
Il n’est pas probable qu’Alexandre, par exemple, poussant
ses conquêtes dans des pays où , personne ne se défendait
, ait fait périr autant de monde dans sa marche sur l’Inde
; Mahomet, faisant campagne dans les déserts de l’Arabie,
n’-a certainement pas détruit pour autant de millions de
marchandises, et ni l’un ni l’autre n’a pris soit un canon
soit un navire.
Cougourdan, .lui, a fait aux ennemis de son pays un mal i
mmense; il a paralysé leur commerce en” répandant la terre
ur sur les mers; il leur a tué beaucoup d’hommes : on peut
donc sans exagération affirmer que son action comme belli
gérant a équivalu à celle d’une brigade bien pourvue d’art
illerie.
0007 Au point de vue de la production, les 55 millions de
marchandises qu’il a versées sur les marchés français sous
forme de fret ou de prises, les 10,000 nègres qu’il a tra
nsbordés d’Afrique aux colonies sous forme d’esclaves, con
stituent un’ fait économique des plus considérables : et s
i l’on pouvait suivre la répartition qui s’est faite de to
ute.s ces valeurs, on serait épouvanté du nombre de famill
es qui se sont enrichies indirectement de la peine qu’il a
prise et du sang qu’il a répandu. D’ailleurs les flots de
la mer ont lavé ce sang : ils se sont refermés depuis de
longues années sur les navires et sur les cadavres qu’ils
avaient engloutis, et la trace même en a disparu pour jama
is…
Yoilà, équitablement mise en lumière, ce que . représente
une figure comme celle de Cougourdan. On y pourra juger q
uels hommes c’étaient que nos vieux capitaines marins mars
eillais quand les circonstances leur permettaient de déplo
yer les qualités d’intelligence et d’énergie qui font la g
loire et l’orgueil de la race phocéenne.
Je sais bien qu’on m’opposera ici l’objection banale qu’o
0008n jette au nez de tous les héros imaginaires : c’est q
ue Marius Cougourdan n’a jamais existé.
Cette objection, je ne ferai pas à mes lecteurs l’injure
de la discuter.
Je me contenterai de faire remarquer que : l’existence ét
ant dans tous les cas fugitive et passagère pour les héros
aussi bien que pour le commun des hommes, le héros mort e
t celui qui n’a jamais vécu sont logés à la même enseigne,
mais que l’un et l’autre vivent également dans l’imaginat
ion et dans” le souvenir des hommes.
11 est vrai qu’ils y figurent à un titre différent pendan
t un temps plus ou moins long : mais il est non moins vrai
qu’au bout de ce temps les souvenirs s’effacent, le fil d
es traditions s’emmêle, les savants embrouillent la questi
on : peu à peu le personnage historique devient légendaire
, de légendaire allégorique, d’allégorique mythique, et il
finit par être confisqué au profit de quelque orientalist
e qui s’en fait des rentes. Et de même on voit en sens con
traire un personnage mythique remonter les mêmes degrés et
devenir finalement historique.
0009 La distinction entre les personnages réels et les per
sonnages’ mythiques est donc une simple subtilité scolasti
que bonne tout au plus à assouvir l’intellect grossier d’u
n matérialiste. La religion et l’histoire de l’immense maj
orité du genre humain sont peuplées d’un personnel entière
ment imaginaire, et le nom du plus obscur des dieux de l’I
nde est plus connu et plus influent que celui de tel conqu
érant qui a ravag’é la terre. Ces dieux, tout faux qu’ils
sont, mènent le monde et ne meurent point.
Don Quichotte aussi n’a jamais existé, ni l’Invalide à la
Tête de Bois, ni don Juan, ni Faust : et en attendant, si
grand est le besoin, pour l’âme humaine, d’attester le vr
ai en dépit du réel, qu’elle consacre des monuments et des
chefs- d’oeuvre à la mémoire de ces êtres faits du plus p
ur de son idéal. L’immortalité s’attache aux lieux où les
romanciers et les poètes ont fait vivre leurs héros : nous
savons cela, nous autres de Marseille qui envoyons nos ét
rangers visiter, au château d’If, le cachot de Monte-Crist
o.
Donc, tout bien considéré, je ne vois aucune’ raison pour
0010 que vous ne lisiez pas les histoires de Marius Cougou
rdan avec autant de confiance et d’intérêt que j’en ai eu
moi-même à les raconter. Ne se passent-elles pas dans cett
e région intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui es
t la seule où nous puissions, nous autres spiritua- listes
, respirer en pleine certitude?
Nous ne connaissons que les simulacres des choses : il n’
en est pas une seule qui ne traîne avec soi son mystère la
suivant comme son ombre et que nous ne percerons jamais.
Sans l’art et l’idéal, tous ces êtres vivants dont l’éclat
et le relief nous crèvent les yeux ne seraient pour nous
qu’un peuple de statues qui étoufferaient l’âmô humaine en
tre leurs bras de pierre.
Quant à mon héros, comment ne pas l’aimer quand, au trave
rs des merveilleuses aventures où il déploie, pour vous pl
aire, tant dé courage et de gaîté, nous le voyons réunir,
comme vous et moi, cet assemblage des qualités les plus he
ureuses et des défauts les plus regrettables, sans lequel,
soit dit entre nous, il n’y a pas d’homme parfait?

0011
VOYAGES ET AVENTURES
DU CAPITAINE
MARIUS COUGOURDAN
Qui n’a pas connu le capitaine Marius Cougourdan, command
ant le trois-mâts La Bonne-Mère, du port de Marseille, ne
peut pas avoir une idée, même approximative, de ce que le
soleil avec tous ses feux, la mer avec toutes ses tempêtes
, peuvent faire d’un homme, lorsque cet homme est né rue P
avé- d’Amour, la dernière à votre droite quand vous descen
dez la Cannebière pour aller au port.
Je vous le déclare avec franchise, moi qui suis hé dans l
a rue Sainte, moi qui ai respiré avec les poumons d’un fil
s pieux cette vertigineuse atmosphère de la cité phocéenne
, mélange prodigieux de soleil, de goudron, de gaîté, de m
istral, de soude artificielle, d’esprit et de tant d’autre
s émanations dont je vous fais grâce ; moi qui ai vu dans
cette ville des hommes comme il n’y en a nulle part, jamai
s aucun mortel, même de ceux qu’on m’a appris à admirer da
ns les annales de l’histoire, même de ceux dont j’ai le re
0012gret d’ignorer l’existence , ne m’a inspiré un étonnem
ent aussi profond et, je m’honore de le dire, une admirati
on aussi franche et aussi sincère que le capitaine Ma- riu
s Cougourdan, commandant le trois-mâts La Bonne-Mère, du p
ort de Marseille !
Il faut convenir du reste que les circonstances dans lesq
uelles je le vis pour la première fois étaient bien faites
pour me surprendre et pour m’impres- sionner.
C’était le 15 août 1825, fête de l’Assomption. Nous avion
s passé la matinée aux Catalans, et nous eûmes l’idée de m
onter à Notre-Dame de la Garde, comme doit le faire de tem
ps en temps tout bon Marseillais lorsqu’il veut retremper
son admiration pour sa ville natale en allant la contemple
r de là-haut dans son opulente et radieuse splendeur.
Il y avait assez de monde sur la route et nous montions s
ans trop y prendre garde, lorsque nous commençâmes d’enten
dre derrière nous un brouhaha qui nous fit retourner, et n
ous vîmes déboucher du tournant de la montée un cortège te
l qu’on n’en vit et que probablement on n’en verra jamais
en pareil lieu.
0013 C’était une calèche découverte traînée par six mules
blanches et qui montait majestueusement cette espèce d’esc
alier rocailleuxqu’on appelle le chemin de Notre-Dame de l
a Garde et qu’un piéton ne peut gravir sans tirer une lang
ue de plusieurs centimètres. Les mules étaient ornées de l
is blancs accrochés partout où on avait pu leur en mettre.
Le cocher, homme à figure basanée et peu recomman- dable,
était affublé d’une de ces livrées insensées qu’on ne tro
uve plus que sur les théâtres de province. Il avait à la b
outonnière un bouquet de lis gros comme la tête, et derriè
re la voiture, assis sur le second siège, deux laquais ind
escriptibles, revêtus de la même livrée et ornés pareillem
ent d’un bouquet de lis, tenaient gravement deux cierges a
llumés longs de six pieds et gros comme le bras. Les lante
rnes de la voiture étaient remplacées par deux cierges de
même dimension, allumés.
Ni les efforts des mules ni l’habileté du cocher, lequel
paraissait d’ailleurs ne pas s’occuper de son attelage att
endu que de la main droite il portait un cierge en guise d
e fouet, n’étaient pour rien dans la marche de ce fantasti
0014que équipage. Six hommes, qu’à leur costume on reconna
issait pour des matelots, conduisaient chacun une des mule
s par la bride ; quatorze autres matelots, à l’aide de bar
res passées sous la voiture, la soulevaient ou plutôt la p
ortaient à bras en se relayant tour à tour.
Mais ce qui surpassait tout le reste, c’était le personna
ge assis dans la voiture et s’y tenant avec autant d’aisan
ce et de gravité que s’il eût été en promenade au Cours.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, assez reple
t mais dégagé dans ses formes, et dont la carrure terrible
annonçait une grande vigueur. Sa figure ronde, ses pommet
tes saillantes, son teint rouge et luisant comme le cuivre
des . casseroles, ses cheveux frisés et grisonnants, son
collier de barbe roussâtre, ses yeux gris clair brillant s
ous une formidable paire de sourcils en broussaille, donna
ient à son visage un air de résolution et de dureté qui fa
isait un étrange contraste avec l’expression d’une bouche
pleine de grâce s’entr’ouvrant dans un fin sourire et lais
sant voir une rangée de dents blanches à faire envie à une
jolie femme.
0015 II était vêtu d’un habit de drap bleu-barbeau à bouto
ns d’or, d’un gilet de satin jaune broché d’un semis de ro
ses, et d’un pantalon de nankin. Quant à la cravate, elle
avait toutes les nuances de l’arc- en-ciel, depuis le jaun
e et le rose les plus tendres jusqu’au rouge et au vert le
s plus violents; à la chemise scintillait comme une escarb
oucle un diamant de la grosseur d’une noisette. La coiffur
e dépassait tout cela en étrangeté : elle consistait en un
énorme chapeau tromblon de castor gris dont la forme avai
t au moins deux pieds de haut. De ses larges mains gantées
de blanc le personnage soutenait un cierge, celui-là gros
comme la cuisse, et dont l’énorme mèche brûlait en lançan
t des torrents de fumée.
Une foule compacte accompagnait ce cortège invraisemblabl
e.
Pour moi j’étais resté cloué à ma place, me demandant si
je n’étais pas le jouet d’un rêve, et je me retournai d’un
air si ahuri vers une femme qui était à côté de moi, qu’e
lle comprit mon angoisse et me dit en me regardant avec un
e sorte de pitié :
0016– Yous ne savez donc pas ce que c’est que ça?
– Ma foi non, car de ma vie je n’ai rien vu de si extraor
dinaire !
– Eh bien ! ça, c’est le capitaine Mari us Cougourdan qui
va faire à la bonne Mère le voeu qu’il a juré d’accomplir
avec ses matelots dans le danger.
Et voilà comment je vis pour la première fois le capitain
e Marius Cougourdan, commandant le
trois-mâts La Bonne-Mère, du port de Marseille.
A partir de cet instant je n’eus plus qu’un désir, faire
connaissance le plus tôt possible avec cet homme prodigieu
x. Un de mes amis, lié avec le capitaine, m’offrit de me m
ettre en relation avec lui.
– Tu vas voir, me dit-il, l’homme le plus curieux qui se
puisse rencontrer. Marius Cougourdan est un des derniers s
pécimens de cette forte race de capitaines provençaux qui
ont couru toutes les mers du globe en y faisant tous les m
étiers, sans se soucier beaucoup plus du droit des gens en
temps de paix que du droit des neutres en temps de guerre
. Marin consommé, brave comme un lion, fin comme un renard
0017, peu scrupuleux sur l’emploi des moyens, c’est une na
ture à la-fois primitive et raffinée dont les contrastes t
e choqueront d’abord mais finiront par t’attirer et te pla
ire. Cougourdan fait un peu de tout : dans ses longs voyag
es qui durent des années, il joint à son négoce ordinaire
tous les genres de transactions, tels que la contrebande t
oujours, et le commerce du bois d’ébène1 souvent. On dit m
ême qu’il a fait, à ses moments perdus, quelque peu de pir
aterie, mais c’était contre des bâtiments anglais ou espag
nols seulement… D’ailleurs d’une probité antique, jamais
Cougourdan n’a manqué à sa parole; jamais, quand il comma
ndait pour le compte d’autrui, il n’a voulu ni supposer un
e avarie ni même perdre un bâtiment, quelque élevée que fû
t la prime d’assurance.
Mais ce qu’il a de vraiment admirable, c’est sa douce pié
té. II aime Notre-Dame de la Garde comme une mère, comme u
ne soeur, comme une fille.
C’est ainsi qu’un jour, au moment où, surpris par un croi
seur, il faisait jeter à la mer une cargaison de nègres, u
n de ses matelots, qu’un nègre avait mordu en se débattant
0018, ayant proféré un épouvantable blasphème contre Notre
-Dame de la Garde, Cougourdan s’approcha, arma tranquillem
ent son pistolet, fit mettre le matelot à genoux et lui di
t :
– Tu as manqué à notre mère à tous : va lui faire tes exc
uses tout de suite I
Et il lui brûla la cervelle.
Au demeurant un brave homme, qu’on ne peut s’empêcher d’a
imer, et qui te racontera des histoires comme de ta vie tu
n’en as entendu.
Le lendemain matin nous allâmes trouver Marius Cougourdan
. Il était à son bord, où nous fûmes reçus par un équipage
dans lequel je reconnus tous les figurants du pèlerinage
de la veille.
La Bonne-Mère était un admirable navire, soigné comme une
petite maîtresse, mais d’une hardiesse et d’une désinvolt
ure de formes qui donnaient fort à penser.
Comme je faisais mes compliments au capitaine sur la beau
té de son navire :
– Oh! me dit-il, un armateur ne peut pas en avoir un comm
0019e cela. Il est à moi, vous savez?
Je lui serrai la main de si bonne grâce, qu’à partir de c
e moment nous devînmes une paire d’amis.
Depuis, notre liaison s’est continuée, et c’est dans le c
ours de nos longues causeries que j’ai recueilli les histo
ires qu’on va lire, et qui auront bien plus de sel mainten
ant que le lecteur a fait connaissance avec mon héros. Le
capitaine me les racontait ordinairement debout, moi assis
et fumant un cigare. Il commençait d’un ton très calme, l
es mains dans ses poches, mais peu à peu il se balançait à
droite et à gauche, de plus en plus fort, jusqu’à ce que,
le récit s’animant, il se mît à gesticuler et à crier : a
lors il était dans tout son éclat.
La première histoire qu’il m’ait contée est celle qui se
rapportait à son pèlerinage de la veille. La voici telle q
u’il me l’a dite. Je lui laisse la parole :

LE GORILLE
– Monsieur, vous avez dû être bien étonné de me rencontre
0020r là-haut en voiture? Ma calèche est la première qui s
oit montée à Notre-Dame de la Garde, et même j’ai eu toute
s les peines du monde à obtenir que le commissaire de poli
ce me laissât accomplir mon voeu, parce que, disait-il, ce
n’est pas l’usage d’aller là-haut en calèche. Mais il m’a
vu si désolé, je lui ai représenté d’une manière si touch
ante la rage où il allait me mettre s’il continuait à me c
ontrarier, qu’il s’est rendu à mes désirs avec le plus aim
able empressement. Et il a bièn fait, ajouta Cougourdan en
lançant dans le vague un regard étrange, car jamais la bo
nne Mère ne manque de punir d’une manière exemplaire ceux
qui contrarient ses amis.
Monsieur, j’ai fait cent mille lieues sur mer, quinze foi
s le tour du monde, cinq naufrages, quatre maladies mortel
les, sans avoir plus peur que si vous vouliez me faire peu
r, hé! Ça ne m’a pas empêché de faire un voeu chaque fois
que j’étais en danger, et quand vous retournerez à Notre-D
ame de la Garde, demandez la chapelle du capitaine Marius
Cougourdan, et vous m’en direz des nouvelles: il y en a po
ur plus de dix mille francs de coeurs, de ta- ( bleaux, de
0021 couronnes, de petits navires, et de bijoux
d’or et d’argent magnifiquement enrichis de pierres précie
uses. Eh bien, monsieur, mon voeu d’hier me coûte plus d’a
rgent que tous les autres en semble,parce que le danger qu
i me l’a fait faire est le plus terrible que j’aie couru,
et je vous avoue que s’il avait duré seulement quinze jour
s, peut-être nos neveux auraient-ils pu lire avec étonneme
nt dans l’histoire que le capitaine Marius Cougourdan, com
mandant le trois-mâts La Bonne-Mère, du port de Marseille,
avait eu peur une fois en sa vie !
Ici le capitaine, évidemment satisfait de son exorde, se
caressa le menton d’un geste gracieux, et arrondissant les
bras, la main fermée et les deux pouces levés, à la marse
illaise, il me fît voir que l’histoire allait commencer et
qu’elle serait intéressante.
– Le 27 mai -823 demeurera éternellemen! célèbre dans les
annales de l’histoire du Gabon par le souvenir de mon com
bat contre un animal d’autant plus redoutable que nul Euro
péen n’en avait jamais rencontré avant moi. Dans cette lut
te effroyable, j’ai vu la mort sous la forme la plus dépla
0022isante, celle d’un gros singe tellement sale et tellem
ent malpeigné, que l’idée seule d’avoir failli périr de la
main de cette espèce de bossu sauvage me remplit d’indign
ation et d’horreur.
Ici le capitaine s’arrêta comme oppressé; il jeta autour
de lui un regard effaré, devint tout pâle, mais ne tarda p
as à se remettre :
Voyez-vous, mon cher ami, je ne suis pas maître de mon ind
ignation lorsque je songe à cette vilaine bête et que je m
e dis : quand je pense, Marius, qu’un homme comme toi a ét
é obligé de se
mesurer avec un animal aussi ridicule que féroce, et qu’un
e mounine a failli t’étrangler !
Je suppose, mon cher ami, que vous n’avez pas de préjugé
contre les nègres, n’est-ce-pas? Moi je n’en ai jamais eu
non plus, et j’en faisais le commerce, à mes risques et pé
rils, bien entendu. C’est un bon commerce. Et puis on rend
service aux colonies. J’ai toujours aimé les colonies, mo
i.
J’étais venu au Gabon pour prendre livraison de deux cent
0023s nègres que le roi du pays m’avait promis à mon voyag
e précédent. J’avais terminé mes affaires et. je n’attenda
is plus qu’un bon vent pour me mettre en route.
Tousles jours je quittais le bord vers quatre heures du m
atin; je chassais jusqu’à sept heures, je revenais coucher
à bord, où je dormais.’jusqu’à cinq heures, et le soir ve
nu je redescendais à terre, où je me promenais jusqu’à min
uit sans perdre le navire de vue.
Ce jour-là j’étais descendu du bord depuis une heure à pe
u près : il était donc cinq heures, à mon estime, lorsque
je me trouvai, à un quart de lieue environ du bord de la m
er, à l’entrée d’un assez grand bois très touffu. Il faisa
it une chaleur effroyable ; le soleil me tombait sur la tê
te comme si on m’avait versé dessus une cruche de plomb fo
ndu. J’aperçus à la lisière du bois une espèce d’ouverture
comme une voûte : je m’approchai, et je vis qu’il y avait
là le lit d’un ruisseau qui coulait à travers le bois.
Vous ne savez pas cc que c’est que de voir de l’eau fraîc
he et de l’ombre quand on a 63 degrés de thermomètre sur l
e dos ! Je me dirigeai immédiatement vers le lit du ruisse
0024au, et après m’être assuré que mon coutelas jouait bie
n dans sa gaine, que ma hache était bien à sa place et que
mes amorces étaient en bon état, je descendis dans le lit
du ruisseau et je me mis à remonter le courant à travers
les quartiers de roches et les troncs d’arbres qui l’encom
braient. J’arrivai ainsi jusqu’à un endroit où les bords d
u ruisseau s-abaissaient, traversant une espèce de clairiè
re où l’herbe n’était guère plus haute que celle de nos pr
airies. Je grimpai sur la rive, et je trouvai l’endroit si
joli queje résolus d’y faire halte et de fumer une pipe.
En déposant mes armes pour me mettre un peu à l’aise, je c
rus m’aperce- voir que les batteries de mes pistolets et d
e ma carabine avaient quelques gouttes d’eau : mais je me
contentai de les essuyer, sûr que j’étais de n’avoir pas t
rébuché une seule fois dans l’eau, et que dès lors mes amo
rces ne pouvaient avoir été mouillées. .
Je me misjà bourrer ma pipe, je l’allumai : et voyez comm
e il ne faut jamais se fier à rien en ce monde ! je peux d
ire qu’aucune des pipes que j’ai fumées dans ma vie né val
ait celle-là. J’étais frais, j’étais bien portant; ma carg
0025aison était arrimée dans ma cale; je n’avais pas une a
varie, pas un nègre malade; je me voyais de retour à Marse
ille, plus riche d’une centaine de mille francs au moins,
honnêtement gagnés.
Aussi je ne pus pas m’empêcher de me taper familièrement
sur le ventre, ainsi que j’ai l’habitude de le faire quand
je suis seul dans mon intimité, et je me disais :
– Capitaine Marius Cougourdan ; mon cher ami, il faut con
venir que ton sort est bien digne d’envie!…
Je n’avais pas achevé ces paroles remarquables que j’ente
ndis, au delà du ruisseau et au bord opposé de la clairièr
e, un bruit de branches cassées. Je regardai, et j’aperçus
, à quelques pas dans l’intérieur du bois, un nègre magnif
ique qui paraissait occupé à faire un fagot. A sa taille e
t à la vigueur dont il y allait, je l’estimai tout de suit
e 2,400 francs, et je me sentis pris du désir enfantin de
m’en emparer.
Yous riez? Tous ne pouvez pas vous imaginer comme je suis
enfant!
Je ne sais pas si vous savez comment je me procure des nè
0026gres dans les pays où il n’y a pas de roi pour me les
vendre? Vous connaissez bien le lasso des Gauchos? Eh bien
, tous mes matelots sont dressés à s’en servir, et c’est m
oi qui le leur apprends : à vingt-cinq pas, je ne manque j
amais mon nègre.
J’avais fort heureusement mon lasso pendu derrière mon ép
aule gauche, mais la difficulté était d’attirer le nègre h
ors du fourré. Je me dis : s’il te voit, il ne sortira pas
, au contraire.
Je me décidai donc à tourner par derrière et à le faire s
orlir devant moi. Je fis un grand tour, et j’arrivai presq
ue sur lui sans qu’il m’entendît, tant il faisait de bruit
en cassant ses branches. Je l’entrevoyais déjà à travers
le feuillage, lorsqu’ilfitunbond et sauta hors du bois. Je
sautai presque en même temps que lui, mon lasso tout prêt
à la main, et il n’avait pas fait trois pas que le lasso
allait s’enrouler autour de ses jambes, et je le vis s’arr
êter net et se retourner vers moi.
Miséricorde! qu’avais-je fait? Ce n’était pas un nègre, c
‘était un gorille!
0027 Immédiatement je sentis mon corps devenir comme un gl
açon, et une sueur froide me coula de la tête aux pieds, a
u point que les gouttes me tombaient des sourcils sur les
yeux et me troublaient la vue. A ce moment je me vis perdu
et je recommandai mon âme à Dieu. En une seconde je pensa
i à tout ce qui allait arriver :
– Il va te sauter dessus, il va .t’étrangler, t’étouf- fe
r,te déchirer en mille morceaux. Ce soir, ton équipage va
t’attendre; demain, ils vont te chercher partout, et à for
ce de chercher ils finiront par trouver ton corps, dont le
triste état leur apprendra l’horrible vérité! Ils n’auron
t plus d’autre ressource que d’appareiller et d’aller à la
Havane ou à la Nouvelle-Orléans vendre la cargaison, dont
ils se partageront le prix. Une si belle cargaison! tous
nègres de choix ! Pas un malade! Tout ça perdu pour un b..
. de singe! Et quand ils rentreront à Marseille et qu’on l
eur demandera où est le capitaine Marius Cougourdan, qu’es
t-ce qu’ils pourront faire, sinon de verser des larmes? Ah
! pécaïré ! pauvres gens! De si beaux nègres !
Le singe était debout, immobile et me regardant avec des
0028yeux épouvantables. Sa respiration faisait autant de b
ruit qu’un soufflet de forge; il entr’ou- vrait sa vilaine
gueule et me montrait quatre dents longues comme le doigt
et pointues comme des baïonnettes.
Je ne sais pas si vous voyez d’ici ma position ?
Le lasso était roulé d’un bout dans les jambes du singe,
de l’autre, autour de mon poignet droit, et la lanière éta
it tendue entre nous deux. J’essayai d’abord d’en dégager
ma main, mais je ne pouvais pas, elle était trop serrée. J
e me dis :
– Pour que tu puisses la dégager, il faut te rapprocher d
u singe, alors la lanière se détendra : mais si tu fais un
pas, tu es perdu, il te saute dessus!
Alors une idée me vint : je tirai de la main gauche mon c
outelas, espérant pouvoir m’en servir pour couper la laniè
re : mais à peine avais-je fait ce mouvement, que le diabl
e de singe, saisissant les lanières qui lui serraient les
jambes, les cassa comme un fil, et le bout tomba à terre.
Je me crus délivré, et ma première idée fut de tirer à moi
: mais il y en avait vingt-cinq pieds à tirer, et je juge
0029ai que je ferais mieux de couper la lanière.
Idée malheureuse, car au moment où je levais le coutelas,
le singe se baissa, saisit le bout qui était à ses pieds,
et le secoua de telle façon qu’il m’aurait arraché le bra
s si je ne m’étais pas un peu rapproché de lui. Il se mit
alors à reculer à petits pas du côté du bois, moi gardant
ma distance et essayant toujours de couper la lanière, mai
s sans pouvoir.
Peu à peu il se rapprochait dû bois, me menant en laisse
comme un chien.
Et moi, pendant ce temps, je faisais de bien tristes réfl
exions, car je ne pouvais pas m’empêcher de me dire : tu e
s le nègre de ce singe !
Enfin il entra dans le fourré, et à peine avions- nous fa
it dix pas que je me trouvai arrêté net par un énorme tron
c d’arbre. Le singe fît un tour, la courroie se trouva enr
oulée, il tira dessus et elle cassa. Je restai alors reten
u au tronc d’arbre par le reste de la courroie ; le singe
se mit à tourner autour de l’arbre. Moi je ne pouvais pas
fuir à cause de la courroie. Le singe se retournait vers m
0030oi et allait me sauter dessus, lorsqu’en ce moment sup
rême je m’écriai :
– Bonne Mère ! si vous me tirez de cette position, je vou
s ferai brûler un cierge qui sera gros comme le bras !
En disant ces mots je coupai la courroie avec mon coutela
s et je me trouvai libre de mon bras droit. Je portai vive
ment la main à ma ceinture pour saisir mes pistolets… Mi
séricorde! je ne les avais pas, je les avais laissés sur l
‘herbe avec mon fusil ! J’avais bien ma hache, mais les br
as du singe étaient plus longs que mon bras et la hache au
bout; quant au coutelas, il était encore plus court.
Le singe était de l’autre côté du tronc.d’arbre ; je ne v
oyais pas son corps, mais il passait son horrible tête et
ne me perdait pas de vue. Je me cachai du mieux que je pus
, et en regardant derrière moi je vis qu’il s’était caché
aussi, car sa tête ne paraissait plus. Mais je l’entendais
souffler et claquer des dents.
-h ! c’était une position horrible, de savoir ce singe, a
dossé derrière l’arbre et de me dire : si tu fais un mouve
ment, il te saute dessus!
0031 – Sainte bonne Mère, dis-je tout haut, si vous me tir
ez de celle-ci, je vous ferai brûler un cierge qui sera gr
os comme ma cuisse!
A ce moment je commençai à me remettre un peu et à me ren
dre compte de ma situation.
– Il faut qu’à tout prix tu rattrapes ton fusil et tes pi
stolets, et que tu flanques tes balles dans la tête de ce
vilain macaque. Mais comment faire ? Ii faut d’abord que t
u sortes du bois… Et encore non ! si tu sors sur la clai
rière, il te saute dessus et tu es perdu !
Je m’aperçus alors d’une chose : c’est qu’il était beauco
up plus gros que moi et qu’il ne devait pas . passer où je
.passerais. Il est- bon de vous dire que cette forêt étai
t composée d’arbres ayant des épines d’un pied de long, po
intues comme des aiguilles au bout, très dures, mais guère
plus grosses que le pouce. J’avais ma hache et mon coutel
as, le singe n’avait que ses pattes. Je me dis : si tu peu
x te faire un passage juste pour toi, le singe ne pourra y
passer qu’en l’élargissant et tu avanceras plus vite que
lui. Tâche donc d’arriver, à travers le fourré, en tournan
0032t autour de la clairière, jusqu’à l’endroit où sont te
s armes; et si tu peux mettre la main dessus, le singe est
f…lambé et toi tu es sauvé.
– Sainte bonne Mère! m’écriai-je, si vous me faites arriv
er à bon port jusqu’à mes armes, non seulement je vous fer
ai brûler un cierge gros comme ma cuisse, mais j’irai vous
le porter en compagnie de trois de mes matelots portant c
hacun un cierge gros comme le bras ! Que je touche seuleme
nt mon fusil, et je n’ai plus besoin de vous.
Aussitôt, le coutelas d’une main, la hache de l’autre, je
me mis à abattre les épines et j’eus bientôt ouvert devan
t moi une niche étroite où mon corps put entrer. Mais à pe
ine y étais-je que j’entends le singe derrière moi. Je fai
s volte-face, et au moment où il tendait une main pour m’e
mpoigner, je lui donne un coup de hache qui lui abat le po
uce.
Ah! mon cher ami, à ce coup je crus que tout était fini!
Il se recula, regarda son pouce, d’où le sang coulait par
jets vermeils, et fermant les mains il se mit à se frapper
la poitrine de ses deux poings avec un bruit si terrible
0033qu’on aurait dit qu’il avait trente tambours et soixan
te grosses caisses dans l’estomac. Et puis il ouvrit sa gu
eule, et il poussa un cri si épouvantable que je me laissa
i aller contre un arbre sans savoir où j’en étais. Pourtan
t, dans mon angoisse, je songeai encore à ma protectrice,
et je lui dis d’une voix entrecoupée :
– Sainte bonne Mère ! si vous me tirez de celle-ci, j’ira
i en voiture, avec mes trois matelots, jusque sur la plate
-forme de la citadelle de Notre-Dame de la Garde, vous app
orter les quatre gros cierges que je vous ai promis !
A cet instant le singe, prenant son élan, fit un bond sur
moi. Mais je l’avais vu venir, je m’étais effacé dans ma
niche, et comme il s’était élancé les bras ouverts, il all
a s’embrocher dans quinze ou vingt épines qui dépassaient
les bords de l’ouverture, et il se recula tout interdit, r
egardant couler son sang et léchant ses blessures sans dir
e un mot.
Je reprenais courage. Ma position devenait meilleure. Je
me remis à abattre les épines, et le singe était encore à
regarder couler son sang, que j’étais déjà séparé de lui p
0034ar un corridor de plus de trois pieds de long, trop ét
roit pour qu’il y pût pénétrer.
– Allons ! Marius, mon ami, courage, que je me disais; en
core quelques branches à abattre, et tu auras entre les ma
ins une bonne carabine et une bonne paire de pistolets, et
alors nous verrons ce que cet homme des bois pourra répon
dre à ton dialogue 1

Et je coupais, je taillais, j’abattais! J’étais presque c
ontent, monsieur, au point que je regrettais déjà d’avoir
tant promis à la bonne Mère, peut-être sans nécessité…
Tout à coup je me sentis retenu par la basque de ma veste
. Je me crus accroché à quelque épine.
Horreur ! c’était le singe qui avait allongé le bras et qu
i me tenait I Heureusement il n’avait pu prendre que le to
ut petit bord.
– Bonne Mère! m’écriai-je, délivrez-moi de cette patte, e
t je mets quatre chevaux à la voiture !
Ma veste était de toile. Je donne un coup d’épaule, l’éto
ffe craque, et le morceau lui reste à la main!
0035 Cette fois j’étais sauvé, hein? Ah ! vous croyez ça,
vous? Vous ne savez donc pas que le singe n’était qu’à deu
x pas de moi, et qu’il me suivait? Il n’avait pas de coute
las, mais il s’était mis à quatre pattes, et il arrachait
les branches si vite que je reconnus bientôt qu’il allait
m’atteindre ! Enfin je redoublai d’efforts et je finis par
abattre les dernières branches qui me séparaient de la cl
airière, vis-à-vis de l’endroit où mes pistolets et mon fu
sil étaient restés.
La prairie était en contre-bas du bois; je pris mon élan
et je tombai juste la main sur mes pistolets.
– Bonne Mère, dis-je tout haut, je vous remercie de m’avo
ir tiré de danger : maintenant que je tiens mes pistolets,
je me charge du reste.
Je n’avais pas achevé que j’entends un épouvantable fraca
ssement de branches, et le singe, bondissant par-dessus ma
tête, va tomber à quatre pas en avant de moi, juste sur m
a carabine !
Alors je le vis dans toute sa laideur et dans toute sa ma
lpropreté. Monsieur, j’ai acheté une fois sur le vieux por
0036t une peau d’ours avariée et d’occasion : je vous cert
ifie que c’était plus propre que sa peau. Il était ébourif
fé comme un baudet, sale comme un peigne, tout couvert de
terre, de mousse, de feuilles, de crasse ; avec ça, toute
sa vilaine tignasse pleine de sang, et le cochon léchait t
out ça comme si c’avait été de sucre d’orge. Sa figure, mo
nsieur, il n’y a pas de vieille savate de juif qui soit au
ssi noire, aussi éraillée, aussi ridée, aussi recroquevill
ée, que ce museau de Lucifer. C’était.moitié noir et moiti
é bleu, et de temps en temps il levait la tête d’un air ca
pable et prétentieux, en baissant ses paupières qui étaien
t roses comme de la chair à vif. Je l’aurais souffleté tan
t il avait l’air insolent !
– Ah! si j’avais là seulement huit ou dix de mes matelots
, je lui dis, quel triste quart d’heure tu passerais, vila
in nègre manqué que tu es ! Mais si tu pouvais te-voir dan
s une glace, tu te trouverais si laid que tu n’oserais pas
seulement faire voir le bout de ton nez camus! Qu’est-ce
que tu me veux, dis? Si tu étais un lion ou un boa, tu pou
rrais dire que tu veux me manger : mais tu ne manges que d
0037es racines ou des morceaux de bois, c’est bien assez b
on pour toi! On ne mange pas comme ça du capitaine marseil
lais, quand on n’est qu’un méchant macaque! Quand tu m’aur
as étranglé, qu’est-ce que ça te rapportera ?
Gomme je tenais mes pistolets, le sang-froid me revenait.

– Maintenant, mon bon, si tu veux bien me le permettre, j
e vais te faire voir comment le capitaine Marins Cougourda
n sait se tirer d’affaire quand il a une bonne paire de pi
stolets à la main.
Le singe était à dix pas de moi, assis sur son derrière,
se grattant la fesse d’une main, l’autre main appuyée sur
ma carabine comme sur un bâton. Comme il ne fallait pas le
manquer, je visai à la tête et, ma foi, pour être plus sû
r de mon coup je mis un genou en terre et je le tins un in
stant en joue avec un plaisir que vous pouvez comprendre.

Je presse la détente, le chien s’abat…
Raté !
Je prends le second pistolet, je l’arme, je presse la dét
0038ente, le chien s’abat…
Raté !
L’herbe était mouillée, mes pistolels ne valaient pas un
sabre de bois !
Le singe heureusement ne bougeait pas. Seulement il s’éta
it mis aussi un genou en terre, absolument comme moi, et i
l tournait, retournait, tourneras-tu ? ma carabine ; après
quoi, la prenant sans doute pour quelque racine de bois d
e fer, il essaya d’en manger et il la mordit juste à l’end
roit de la batterie.
Le coup part, naturellement. – Vous croyez que le singe t
omba à la renverse ? Ahbenouat! Ça lui fît juste le même e
ffet que quand on casse une noisette avec les dents.
A ce moment, monsieur, je me dis :
– Mon pauvre Marius, je crois que cette fois tu peux fair
e ton sac. Si ça dure encore une minute, le singe te saute
dessus et il t’étrangle ; si tu t’approches de lui, il te
saute dessus et il t’étrangle ; si tu fais mine de te sau
ver, il te saute dessus et il t’étrangle.
Ce qu’il y avait de plus déchirant dans ma position, c’es
0039t que, tourné comme j’étais, je pouvais apercevoir, à
travers un mince rideau d’arbres, le bord de la mer et, à
quelques encablures du rivage, mon navire se balançant coq
uettement par une jolie petite brise du sud-est ; je pouva
is même voir un matelot en vigie au haut du grand mât : en
un quart d’heure je pouvais les joindre ! Une minute aupa
ravant je me croyais sauvé, et maintenant je retombais à l
a merci de ce singe ! Encore si c’avait été un orang-outan
g ! Mais un gorille ! La situation était sans remède.
Je me mis à genoux et, les bras tendus, les yeux .levés a
u ciel :
– Sainte bonne Mère, dis-je, si vous me débarrassez de la
compagnie de ce vilain magot, je ferai mettre deux cierge
s à la voiture en place de lanternes !
Le singe se mit à genoux, étendit les bras et leva les ye
ux au ciel.
– Ah mon Dieu ! est-ce que ce singe serait catholique, pa
r hasard? me dis-je.
En même temps je me sentis renaître à l’espérance, et j’e
ntendis comme une voix intérieure qui me parlait du dehors
0040 et qui me disait :
– Capitaine Cougourdan, crois-moi, prends-le par son faib
le.
– Prends-le par son faible… prends-le par son faible…
Que diable de faible voulez-vous qu’il ait, un particulie
r qui tuerait un rhinocéros d’une chiquenaude ? Veux-tu de
l’argent ? Tiens, voleur, prends ! Mais sache bien que je
te le ferai rendre, au moins, si je te rattrape !
Tu n’en veux pas ? Eh bien ! et ça, en veux-tu ?
Et je lui jetai un collier de verroterie qui valait bien
deux sous. Mais il prit l’argent et me le jeta ; il prit l
e collier et me le jeta. Puis il se mit à me regarder un m
oment. Puis il s’avança d’un pas vers moi !
– Bonne Mère ! dis-je alors, cinq chevaux, et les trois m
atelots en livrée de gala !
Et je joignis les mains. Le singe s’arrêta et joignit les
mains aussi.
– Prends-le donc par son faible, je le dis, répétait la vo
ix.
Je reculai d’un pas. Le singe recula d’un pas.
0041– Té ! je dis, mettons six chevaux et n’en parIons plu
s.
En disant cela, je fis un pas sur ma gauche ; le – singe f
it un pas sur sa droite et se trouva plus près de moi,
A ce moment je sentis ma dévotion redoubler pour la bonne
Mère, et je lui dis :
– “Vous aimeriez -peut-être mieux des mules? Eh bien ! six
mules !
Le singe fît une grimace.
– Les aimez-vous mieux blanches ? Eh bien ! six . mules bl
anches…
Le gorille commençait à claquer des dents !
– … ornées de lis blancs, le cocher (de même…
Le gorille hurlait !
– Cougourdan i mon ami Cougourdan ! suis mon conseil sans
perdre de temps : prends-le par son faible ! répétait la v
oix.
Je n’avais plus que quelques minutes à vivre : le gorille
se rapprochait peu à peu de moi et il s’arrêta une dernièr
e fois.
0042Encore deux pas et il me saisissait.
Sa respiration ronfla d’abord comme un vent d’orage, et to
ut aussitôt il se mit à se frapper la poitrine de ses poin
gs en faisant un bruit encore plus effroyable que la premi
ère fois.
A cet instant suprême j’invoquai une dernière fois ma prot
ectrice :
– Le cocher et les laquais auront chacun un bouquet de lis
blancs à la boutonnière !
A ce coup j’y vis clair.
Dans mon trouble je n’avais pas assez remarqué une chose :
c’est que, depuis le commencement de cette triste scène,
cette brute de mounine n’avait pas manqué une seule fois d
e faire de point en point tout ce que j’avais fait.
– Marius, je me dis, tu es encore plus bête que celte bête
I Comment 1 tu en es encore, à ton âge, à te demander que
l est le faible d’un singe !
Hé ! trooûn de l’air ! j’y suis !
Et savez-vous ce que je fis, monsieur ?
Une chose bien simple, à laquelle j’aurais dû songer tout
0043de suite : je mis les mains dans mes poches, et sifflo
tant un petit air de Marseille, je m’en retournai tranquil
lement à mon canot, qui m’attendait sur la plage.
– Eh bien ! et le singe ?
– Le singe ? Il s’en alla de son côté comme je m’en allais
du mien. Je l’avais pris par son faible.
– Quel est done ce faible?
– Vous ne le savez pas ?
– Non.
– C’est l’imitation.

LE MATELOT ECOSSAIS
Un matin le capitaine vint frapper à ma porte. J’en fus u
n peu étonné, car c’était dans la rue, suivant les habitud
es marseillaises, que notre intimité s’était formée et se
continuait.
– Qui vous amène de si bonne heure, capitaine? lui dis-je
.
– Euh ! je me languis, je m’ennuie : j’ai besoin de prend
0044re l’air… et je suis venu vous cherche! pour aller n
ous promener ensemble… Nous irons hors la ville, si vous
voulez ?
Et s’asseyant avec une espèce de découragement, il se pas
sa la main sur le front et demeura immobile et silencieux,
les yeux fixés à terre. Son air me frappa : je ne l’avais
jamais vu ainsi.
– Qu’avez-vous donc, capitaine ? vous paraissez contrarié
: je dirais triste, si la tristesse et le capitaine Mariu
s Cougourdan pouvaient vivre une heure ensemble.
Il leva les yeux sur moi ; son regard avait pris une expr
ession de douleur et de regret presque suppliante, et cett
e physionomie, d’ordinaire si gaie et si dure en même temp
s, s’était transfigurée sous l’influence d’un sentiment my
stérieux.
– Vous souffrez ? lui dis-je.
Comme s’il ne m’eût pas entendu, il appuya ses coudes sur
ses genoux, se prit la tête dans les deux mains, et me. d
it d’une voix lente et sourde :
– C’est aujourd’hui le 25 mars n’est-ce pas ?
0045 – Eh bien, est-ce que cette date vous rappelle quelqu
e malheur, la perte de quelqu’un qui vous fut cher?
– Les parents et les amis que j’ai perdus, Dieu les a pri
s sans me demander la permission et sans m’avertir. On est
en mer, on débarque, on revient tout content, et puis on
vous dit : celui-ci est mort, celle-là est morte… Que vo
ulez-vous? ils sont morts depuis un mois, depuis un an ; o
n pleure un moment, et puis on voit bien que ce n’est pas
la peine de pleurer tout seul, parce que ça fait du chagri
n à ceux qui sont consolés. Yoyez-vous, le chagrin c’est c
omme une noce : quand vous n’êtes pas arrivé à l’heure, au
tant retourner chez vous. D’ailleurs est-ce qu-‘il ne faut
pas que tout le monde meure ? Les uns meurent, les autres
naissent, qu’est-ce que ça fait ? C’est pas pour vous dir
e, mais… – et ici le capitaine me saisit le poignet et m
it sa figure contre la mienne, – ce qui est affreux, c’est
… c’est d’être cause de la mort d’un jeune homme !
Je le regardai un moment en silence. Je comprenais qu’il
y avait entre cette date et un événement de sa vie une rel
ation douloureuse.
0046 – J’avoue que je ne m’attendais pas à vous entendre p
arler ainsi : car enfin, si j’en juge d’après ce que vous
m’avez raconté de votre existence, il y a dans l’autre mon
de plus d’un pauvre diable qui sans vous serait encore ple
in de vie à l’heure qu’il est. Mais voyons, cher capitaine
, avouez que quelque chose vous pèse sur le coeur ; si je
ne me trompe même, la date où nous sommes aujourd’hui vous
rappelle le souvenir qui vous oppresse. Je suis votre ami
, vous le savez : confiez-vous à moi.
— Je n’ose pas, me dit-il : si vous alliez me mépriser o
u me prendre en horreur?
Je lui pris les mains :
– Ne le craignez pas ! mon ami, lui. dis-je, ne le craign
ez pas ! Vous avez été jeté par le sort dans des condition
s de vie tellement différentes de celles où vivent les aut
res hommes, qu’on ne saurait sans injustice juger vos acti
ons d’après les règles de la vie vulgaire. Ou je vous conn
ais bien mal, ou, je crois pouvoir vous le promettre d’ava
nce, quelle que soit l’action dont vous allez me faire le
récit, je n’en garderai pas moins pour vous mon estime et
0047mon amitié.
Il me regarda d’abord avec une espèce de stupéfaction, pu
is sur ce visage de bronze je vis se dessiner un sourire d
‘une douceur inexprimable ; il me prit la main, deux gross
es larmes remplirent ses yeux et il me dit ;
– Eh bien, vous serez mon juge. Depuis que je Vous connai
s j’ai voulu vingt fois vous en parler, parce que j’ai con
fiance en vous. Vous êtes un savant, vous : vous connaisse
z la philosophie, vous connaissez la loi et toute sorte de
choses, et puis vous êtes un honnête homme. Moi je ne sui
s qu’un matelot,- je ne sais que ce qu’on apprend sur la m
er et, ma foi, en mer on fait comme on peut. C’est égal, p
ersonne que vous ne saura jamais combien de nuits le capit
aine Marius Cougourdan a passées sans sommeil.,. Et pourta
nt…
Ecoutez :
Le 25 mars 1802, vers cinq heures du soir, j’étais… pas
trop près d’ici, puisque j’allais de la Nouvelle-Orléans
à Pernambouc.
Il était cinq heures, donc. Je venais de me mettre à tabl
0048e avec mon second et un vétérinaire espagnol qui nous
servait de chirurgien, lorsqu’un de mes canonniers descend
quatre à quatre l’échelle et vient me dire de la part du
lieutenant que la vigie signale navire au vent.
Je me lève de table, je monte sur le pont, et en effet je
reconnais qu’à cinq milles de distance environ il y a un
navire qui vient sur nous.
Nous avions toutes voiles dehors, il ventait frais, nous
courions grand largue, le navire ne paraissait pas bien fo
rt :
– Té ! me dis-je, en l’état, ce qu’il-y a de mieux à fair
e, c’est que tout le monde dîne le plus tôt possible pour
se donner du coeur au ventre, et puis nous verrons.
Je jetai un dernier regard par-ci par-là, dans la voilure
, sur le pont, à l’avant, à l’arrière ; je vis que tout al
lait bien, je fis distribuer une ration de vin à l’équipag
e, et je redescendis dans ma chambre achever mon dîner.
Quand j’eus fini, nous remontâmes tous sur le pont, et à
mon grand étonnement je vis que le navire s’était rapproch
é sensiblement de nous, si bien qu’ayant pris ma longue-vu
0049e je pus reconnaître son pavillon et sa voilure, et qu
e c’était une barge anglaise. Mais quelle barge, mon cher
ami ! ce n’était pas une barge, c’était une diablesse enra
gée ! Concevez- vous ça, La Bonne-Mère toutes voiles dehor
s et grand largue, marcher plus vite, une barge !
Je remis ma longue-vue au lieutenant.
– Ah çà ! ils sont fous, à bord de cette barge, ils nous
courent après, pécaïré ! Ils nous prennent donc pour une c
aisse à chandelles? Enfin !. que voulez-vous? s’ils vienne
nt se jeter dans la gueule du loup, ce n’est pas notre fau
te. Ah! ils marchent mieux que La Bonne-Mère ! C’est la pr
emière fois que je reçois pareil affront d’un navire infér
ieur au mien!.Us me payeront ça, les b… d’Anglais, et ch
er!
Et baissant la tête d’un air sombre, le capitaine murmura
lentement, comme s’il se fut parlé à lui- même :
– Tout est venu de là, pourtant ! C’est bien sûr le Malin
qui m’a tenté par l’orgueil. Ah ! c’a été cause que j’ai
fait plus d’une folie, d’avoir appelé mon navire : La Bonn
e-Mère l Ceux qui essayaient d’y toucher!… C’est comme s
0050‘ils avaient levé la main sur la bonne Mère de Notre-D
ame de la Garde, qui est tout en argent, comme vous savez
!
Une demi-heure après la barge n’était plus qu’à deux mill
es de nous. Mais la brise ayant fraîchi, je ne tardai pas
à prendre sur elle un fort avantage, de sorte que pour gag
ner encore un mille sur nous il lui fallut plus d’une heur
e.
Vous voyez, mon cher, que ce n’était pas moi qui la cherc
hais? fille me courait après. Quand le sort y est, l’homme
a beau se débattre, puis, le vent de malheur l’emporte co
mme une plume… Non, je ne les cherchais pas, bonne Mère,
je vous l’assure !
Il leva les yeux en écartant les bras, les mains ouvertes
, comme lorsqu’on se justifie, et il reprit :
– A preuve, c’est qu’à ce moment, quoique je fusse fortem
ent en rage de ce que cet Anglais eût osé marcher plus vit
e que moi, le voyant si petit et si faible j’en eus pitié.
On ne sait jamais ce qui peut arriver,puis:: tout petit q
u’il était, avec son canon de 36 il pouvait me f…ourrer
0051un boulet à la flottaison et me couler… Je fis donc
mettre toutes les bonnettes dehors, et La Bonne-Mère se mi
t à filer de telle sorte qu’en une heure la barge devait n
ous perdre de vue.
Quand elle voit ça, elle hisse son pavillon et me signale
de mettre en panne.
Je réponds en arborant le pavillon hollandais, sous leque
l j’avais l’habitude de naviguer, et je lui signale en mêm
e temps, par manière de politesse, que je ne la connais pa
s et que je la prie de me laisser tranquille.
Alors elle arbore sa flamme, hisse le pavillon royal d’An
gleterre, et elle me tire un coup de canon à boulet !
– Mille millions de tonnerres ! ah ! tu me traites comme
un petit garçon ! Je m’en vais te faire voir, moi, si tu m
e fais peur ! Pare à virer ! branle-bas de combat! tout le
monde sur le pont ! Amène le pavillon hollandais ! La fla
mme noire au grand mât et le pavillon rouge à l’arrière !
Timonier ! droit sur la barge !
Et je fais lâcher quatre coups de canon à boulet.
Ah ! monsieur, si vous aviez vu comme La Bonne-Mère virai
0052t dans ces moments-là ! Elle tourna sur elle-même en r
epliant ses voiles en un instant, absolument comme un oise
au qui replie ses ailes pour changer de route, et à peine
son tour fait, vous auriez vu toute la voilure gonflée com
me si on n’y avait pas touché depuis vingt-quatre heures.
Mais aussi quel équipage! c’est qu’ils étaient enragés de
colère, puis, de ce coup de boulet !
– Ah ! dis-je au capitaine Cougourdan, nous allons avoir
le récit d’un combat naval !
– Un récit? ah ! ce ne sera pas long. Nous courions l’un
sur l’autre toutes voiles dehors. Un quart d’heure ne s’ét
ait pas passé que nous l’abordions en travers, notre beaup
ré engagé dans ses haubans. Mes quarante, hommes sautent d
essus, et en cinq minutes on leur tue ou blesse quinze hom
mes. Ils se rendent.
Bon ! je me dis, voilà une bonne affaire de faite. Ja leu
r apprendra. Quant à la barge, tu la coules : mais que vas
-tu faire de tous ces prisonniers ? Eh bien, faut les mett
re sur leur canot, avec des vivres, et ils s’en tireront c
omme ils pourront ; à la guerre comme à la guerre !
0053 En effet, nous choisissons tout ee que nous trouvons
à notre convenance en vivres, armes, munitions, rechanges
et argent, nous embarquons les prisonniers dans leur canot
avec des vivres pour huit jours, nous sabordons la barge,
nous prenons le canot à la remorque pour leur donner le t
emps de s’arranger avant de mettre à la voile, et nous rep
renons notre route, abandonnant la barge qui s’enfonçait p
etit à petit.
– Mais, capitaine, objectai-je à Cougourdan, en laissant
aller ces gens-là ne vous exposiez-vous point à être dénon
cé plus tard par eux comme pirate? Car vous m’avez dit que
vous n’aviez pas de lettres de marque.
– Vous allez voir. Mais à ce moment-là non, parce que j’a
vais soin de temps en temps de faire quelques petits chang
ements à la peinture de mon navire, surtout quand j’avais
eu quelque affaire un peu délicate, et La Bonne-Mère, qui
était artio de la Nouvelle-Orléans peinte en galipot, ne s
erait pas arrivée à Pernambouc sans quelques petits orneme
nts de plus. J’avais surtout une sirène dorée à queue de m
orue que je m’étais fait céder à bon compte par un navire
0054espagnol ; je devais la mettre à ma poulaine le premie
r jour qu’il ferait un peu beau temps. Quant au pavillon,
dont je changeais comme de chemise, naturellement, ce n’ét
ait pas ça qui pouvait m’inquiéter beaucoup, de sorte que
je ne craignais pas qu’on pût donner le signalement de mon
navire.
– Bon, mais les papiers de bord ?
– Les papiers de bord ?
Il frotta son pouce contre l’index :
– Avec un peu de ceci, dans ce temps-là on trouvait., à P
ernambouc et ailleurs, des douaniers et des capitaines de
port qui lisaient tout ce qu’on voulait sur les papiers d’
un navire ; en ce monde il ne s’agit que de s’entendre, pa
rdi ! Souvenez-vous de ça,: mon cher ami.
Il continua.
– Nous leur donnâmes la remorque pendant une demi-heure e
nviron. Au bout de ce temps ils firent signe qu’ils étaien
t parés et que nous pouvions larguer l’amarre.
Accoudé sur le couronnement, je les regardais, et je vous
avoue que j’avais le coeur un peu gros.
0055 Il me vint une idée. J’appelai un homme de mon équipa
ge, qui était déserteur de la marine anglaise et qui s’app
elait Dick :
– Demande à leur commandant si, dans le cas où je leur do
nnerais la remorque jusque dans les eaux d’une île anglais
e, il me jurerait , sa parole d’honneur de 11e point cherc
her à savoir qui nous sommes, et, quand bien même il le sa
urait, de ne point nous dénoncer comme pirates ?
Dick leur transmit ma demande, puis il me traduisit ainsi
la réponse du commandant, – un enseigne de vingt ans tout
au plus, mon cher ami! – la réponse d’un homme de coeur e
t d’honneur :
– Le commandant du canot remercie individuellement la per
sonne qui lui fait faire cette communication, mais sa qual
ité d’officier de l’armée navale britannique le place, à s
on grand regret, dans l’impossibilité absolue de prendre a
ucune espèce d’engagement envers le capitaine d’un bâtimen
t que les règles du droit des gens l’obligent à considérer
comme pirate. D’ailleurs quand bien même il prendrait pou
r son compte un pareil engagement, il ne pourrait le faire
0056 au nom des hommes de son équipage. Il prie donc le ca
pitaine de faire larguer l’amarre du canot et de l’abandon
ner à la fortune de la mer et à la Providence.
Je renvoyai Dick à son poste et je donnai l’ordre de larg
uer l’amarre qui tenait le canot anglais attaché à nous.
A ce moment, à l’avant de cette embarcation, un petit hom
me gros, court, à cheveux et à barbe rouges, habillé moiti
é matelot moitié civil, peut- être le coq de la barge, se
leva tout droit, me regarda d’un air de défi, et me tendan
t le poing, me cria en bon français :
– Capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts L
a Bonke-Mère, du port de Marseille, au revoir et bien du p
laisir, en attendant qu’on te pende à la grande vergue, to
i et ton équipage !
Il y avait là quatre ou cinq de mes matelots. Je les vis
pâlir, serrer les dents. Ils poussèrent une espèce de hurl
ement sourd, et saisissant l’amarre :
– Hôôôô hiss ! Hôôôô hiss ! Hôôôô hiss ! ils se mirent à
tirer dessus.
Et avant que j’eusse pu, me faire entendre d’eux, l’avant
0057 du canot anglais se souleva, l’arrière plongea, et l’
embarcation commença de se remplir d’eau.
– Misérables ! dis-je en courant sur eux, j’ai dit de lar
guer !
– Larguer? ils me répondent, ah! c’est différent !
Et tous en même temps lâchent l’amarre, qui file comme un
serpent et tombe à la mer.
Le canot s’enfonce, se couche, chavire, sombre. Les quinz
e hommes se débattent un instant, et la mer se referme com
me s’il n’y avait jamais eu de canot anglais dans le monde
.
Je fais mettre mes deux canots à la mer, je fais jeter de
s bouées, des espars, des bailles, des cages à poules, je
fais diminuer la voilure sans perdre de vue le lieu du sin
istre. Rien. Pas un chat. Tous noyés.
– Capitaine! dis-je à Cougourdan sans pouvoir maîtriser u
n mouvement d’horreur, capitaine ! n’y étiez-vous pour rie
n ? N’avez-vous point, par un geste ou par un regard, donn
é à vos hommes un de ces ordres muets qui sont plus éloque
nts que la parole ? ,
0058 Il se leva, sauta sur moi et, me saisissant les mains
:
– Non ! jamais ! Je vous le jure sur mon honneur de marin
, par Notre-Dame de la Garde ! Oh ! quant à cela je n’ai r
ien à me reprocher. Les matelots, c’est autre chose. Ils n
‘ont jamais voulu en convenir, mais il me paraît sûr qu’il
s l’ont fait exprès. S’il n’y en avait eu qu’un, quoique j
e n’aie pas eu de preuves depuis, je lui aurais brûlé la c
ervelle sur le moment : mais ils étaient quatre ; on ne tu
e pas quatre hommes… Que faire? je me dis, il n’y a plus
de remède, ils nous tirent d’une mauvaise passe, puis…
Les autres étaient quinze; nous sommes quarante… ma foi,
c’est leur affaire, ils s’arrangeront avec le bon Dieu !
Tu n’y es pour rien, tu en profites malgré toi. Que voulez
-vous !
Yous dire que je ne me sentais pas mal à l’estomac, non :
j’avais le coeur affadi, les jambes faibles ; j’aurais do
nné ma vie pour deux sous.
– C’est ta faute, Marius, je me disais. Si, par orgueil,
tu n’avais pas été attaquer cette pauvre petite barge, dia
0059ble t’emporte si elle aurait jamais pu t’atteindre ave
c tes bonnettes dehors : et tous ces braves gens n’auraien
t pas péri.
Le jour baissait. Je donnai mes ordres pour la nuit et je
descendis dans ma chambre. Je voulus me coucher, mais le
sommeil ne venait pas. Au bout d’une demi-heure il faisait
nuit noire : car il faut que vous sachiez que sous l’équa
teur le’ crépuscule ne dure presque pas.
Je me relevai, et m’accoudant à ma fenêtre je regardai la
mer.
La lune s’était levée ; elle était pâle comme une figure
de mort, et sa lumière blanche éclairait si drôlement les
lames, qu’à chaque instant il me semblait voir des hommes
sortir de l’eau juàqu’à la ceinture, lever les bras et rou
ler dans le noir de la vague. J’avais beau me frotter les
yeux, j’en voyais de droite et de gauche, et il me fallait
toute ma raison pour me retenir de me jeter à l’eau et d’
aller à leur secours. Je tremblais comme la feuille, mes d
ents claquaient, mes cheveux et ma barbe se tenaient droit
s, et une sueur froide me coulait sur toute la figure et s
0060ur tout le corps.
Je ne sais pas combien de temps cela dura. Tout à coup, s
ortant de la mer, dans le sillage du navire et au-dessous
du gouvernail, j’entends, oui, j’entends s’élever une voix
! Elle chantait, tout douce-r ment, vous savez ? comme qu
elqu’un qui n’a pas de force :
De prôfundis ciamavi ad te, Domine;
Domine, exaudi orationem meam.
Si iniquitates meas obseryaveris, Domine,
Domine, quis sustinebit?
Je tombai sans force sur mon lit : je crus que je devenai
s fou.
Mais ça ne dura pas longtemps, allez ! Je bondis sur le p
ont, j’attrape un rouleau de corde, je crie :
– La yole à la mer avec six hommes ! Si elle n’y est pas
dans deux minutes, gare !
Et je saute dans ma chambre, je me mets à cheval sur la f
enêtre, et je file ma corde en criant :
— Attrape, matelot !
A l’instant je sens un poids qui tire. Je tiens bon, et l
0061e temps de vous le dire, mon cher ami, un homme grimpe
le long de la corde, empoigne ma jambe, puis mon bras, pu
is le bord de la fenêtre, et va se planter debout au milie
u de la chambre !
11 était habillé comme les matelots de la marine anglaise
; tout ruisselant d’eau, tout déchiré, la poitrine et les
bras couverts de grandes blessures d’où le sang commençai
t à couler à mesure que sa peau séchait. Il était grand, g
rand ! sa tête touchait au plafond ; tout jeune : vingt-hu
it à trente ans ; la peau blanche comme du linge. Ses long
s favoris et ses ehevfux noirs étaient collés sur sa figur
e; il les secoua d’une main, et alors il fit une longue re
spiration qui souleva sa poitrine, et toutes ses blessures
s’entr’ouvrirent comme des lèvres pleines de sang. Il pou
ssa un gémissement, voulut s’appuyer sur la table, mais la
main lui manqua et il tomba évanoui.
En ce moment, comme la lune donnait par la fenêtre, je vi
s passer l’ombre de la yole qu’on faisait descendre à la m
er du haut des palans de l’arrière où elle était suspendue
.
0062 Dans des instants comme ceux-là, mon cher ami, vous n
e savez pas combien on pense vite ! Je me dis : si ton équ
ipage le voit, son affaire est claire ; à un moment, à un
autre, pendant que tu dormiras ou que tu auras le dos tour
né, il tombera par hasard à la mer, ça c’est sûr. Faut que
tu le caches…
Je mis la tête à la fenêtre : la yole était au bas du gou
vernail, les six hommes tenant leurs avirons en l’air,
– Capitaine, me dit le patron en levant la tète, la yole
est parée.
Je tirai ma montre, je la regardai d’un grand sang-froid,
et je dis au patron : ‘ — C’est bien. Je suis content. V
ous n’avez mis que deux minutes. Amenez l’embarcation. Un
verre de rhum pour tout l’équipage de la yole.
Je cours à la fenêtre, je la ferme, je ferme la porte, je
prends une bouteille de rhum, j’en verse dans mes mains,
j’en fais sentir au matelot, je lui -en fourre quelques go
uttes sur les lèvres; puis, voyant que ça n’allait pas, je
prends un bout de la corde et je lui en applique, sur la
plante des pieds et dans le creux de la main, une douzaine
0063 de coups à réveiller un mort.
En effet, il sent ça, ça le réveille, il se soulève de côt
é sur une main, me regarde un moment de ses grands yeux bl
eus, puis se met à genoux, me remercie de la main sans sou
ffler mot, fait un signe de croix et se tient debout, ados
sé à la porte de ma chambre.
11 était éclairé par la lune jusqu’à la hauteur de la poi
trine. Toute cette partie de son corps, trempée d’eau de m
er, brillait d’une lumière argentée qui m’éblouissait, et
au-dessus, dans le noir, on voyait reluire ses regards, qu
i semblaient deux étincelles.
Je fis le signe de la croix en disant d’une voix forte :

– Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen ! je t
‘adjure de me dire si tu es une créature de Dieu ou si tu
n’es qu’un fantôme ! Parle, ou je te jette une bouteille d
‘eau bénite à la figure !
Il fit deux pas en avant et me tendit la main, que je sai
sis. Elle était froide comme le marbre, mais ce n’était pa
s étonnant, puisqu’il sortait de l’eau.
0064 – Quiètes-vous? lui dis-je. Et lui montrant là mer, j
e fis le mouvement d’un canot qui chavire, en l’interrogea
nt du regard. Il me répondit :
– Tes. .
– Yous ne parlez pas français ?
– No.
— Le comprenez-vous ?
– Yes.
– Vous étiez de l’équipage de la barge ?
– Yes.
– Vous êtes Anglais ?
– No. Scotch.
– Mais comment vous êtes-vous sauvé?
– Kédge poule.
– Vous voulez dire que vous avez saisi une cage à poules ?

– Tes.
– Mais comment avez-vous pu atteindre le navire ?
– Courant.
– Y a-t-il longtemps que vous êtes attaché au gouvernail ?
0065
– Long.
– Pourquoi n’avez-vous pas crié plus tôt ?
– Moi crier. –
– C’est sans doute le bruit du sillage qui m’aura empêché
de vous entendre. Vous devez avoir faim ?
– No.
– Je vais vous donner des vêtements de rechange.
Il parut mesurer ma taille d’un air de dédain, haussa les
épaules et me répondit :
– No.
– Ecoutez, lui dis-je, il faut que vous sachiez avec qui v
ous êtes. Votre vie est en danger. Je fais la course, je n
‘ai pas de lettres de marque : si on m’avait empoigné aprè
s ce qui a été fait de votre barge, moi et mon équipage on
nous aurait pendus. Cependant, coûte que coûte, je n’avai
s pas l’intention de faire périr vos camarades : ça n’est
arrivé que parce que l’un d’eux s’est levé du canot et m’a
crié en bon français qu’il me reconnaissait moi et mon na
vire, et que je serais pendu quelque jour avec tous mes ho
0066mmes. Malheureusement il y avait là
quatre de mes matelots qui tenaient l’amarre du canot, et
avant que j’aie pu les en empêcher, ils ont tiré sur l’ama
rre et ils ont fait chavirer l’embarcation. Sur mon honneu
r de matelot, je n’y suis pour rien, et vous avez vu que j
‘ai fait tout ce que je pouvais : si je n’avais pas jeté m
es cages à poules et tout, vous ne seriez pas ici, et quan
d je vous ai entendu là-dessous, si j’avais voulu vous lai
sser aller rejoindre les autres, je n’avais qu’à faire la
sourde oreille au lieu de vous jeter la corde comme j’ai f
ait. ?
Il me. regarda d’un air de doute, se prit un moment le fr
ont dans la main, puis il fît un geste noble et gracieux q
ui voulait dire : je vous crois, et il marqua que je pouva
is continuer. Je lui dis :
– Nous en avons encore pour trois jours avant d’arriver à
Pernambouc. Lorsque nous arriverons je vous débarquerai.
Gomme il faut que votre présence à mon bord soit justifiée
aux yeux des autorités de là-bas, je vais vous incrire su
r mon rôle d’équipage comme déserteur de la marine anglais
0067e…
Il serra son bras sur son coeur, le poing fermé, et il fi
t de la tête : Non !
— Ah ! vous ne voulez pas passer pour un déserteur : eh
bien, je vous mettrai comme étant de mon équipage.
Il fit un geste d’horreur, ses yeux lancèrent des éclairs
et il me dit, en me faisant voir les deux rangées de ses
dents blanches :
– No !
– Comme recueilli en mer, alors ?
Il réfléchit un instant, puis dit :
– Yes.
– D’ici là, vous vous cacherez…
Il me posa vivement la main sur le bras en me disant :
– No, never !
– Mais, malheureux, si vous ne vous cachez pas, comment v
oulez-vous que je réponde de vous ? Il y a là-haut quarant
e braves matelots, des scélérats fieffés, des b… de sac
et de corde, capables de tout. Quand je me mettrais en qua
tre pour vous défendre, à quoi ça vous avancerait ? Compre
0068nez donc que votre vie c’est leur mort… La mienne au
ssi, ajoutai- je en baissant la voix : et vous devriez bie
n y prendre garde !
Ici le capitaine s’arrêta un moment et se mit la main sur
les yeux :
– Mon cher ami, me dit-il avec effort, il faut que je vou
sdise tout, quoique ce soit bien pénible àavouer… En voy
ant devant moi ce jeune homme, plein de vie malgré ses ble
ssures et ses habits déchirés, me regardant d’un air de mé
pris, voyez-vous, à me faire rentrer sous terre, et me men
açant des yeux comme on n’aurait pas fait à un petit mouss
e de douze ans, je ne peux pas vous dire ce qui se passa e
n moi !
Moi devant qui personne, blanc ou nègre, n’avait jamais o
sé lever la paupière ; moi, dont le nom seul jetait la ter
reur jusque sur leurs grandes imbéciles de frégates, à ces
Anglais fanfarons, – hé ! trooûn de l’air ! je peux le di
re ! et croyez bien que personne ne vous dira le contraire
dans ces parages- là,- je courbais la tête comme un coupa
ble devant son juge, comme je la courbe en ce moment devan
0069t vous…
Mais ce qu’il y avait de plus horrible, mon cher ami, c’e
st que j’avais peur !
Oui, le capitaine Marius Cougourdan avait peur !
peur de ce pauvre diable moitié nu, sans armes, et que, da
ns l’état d’épuisement où il était, j’aurais renversé d’un
e chiquenaude !
Il me sembla que la muraille du navire s’effaçait comme u
ne brume : je voyais le pont d’une frégate anglaise; un gr
oupe d’officiers en grands habits rouges, des soldats de m
arine en uniforme rouge, un drapeau rouge à la poupe, une
flamme rouge au perroquet; je voyais Avancer au pied du gr
and mât une troupe de matelots et, entre leurs rangs, des
hommes nu-tête, en bras de chemise, les mains attachées de
rrière le dos, et ayant tous la corde au cou. Je les compt
ais : il y en avait quarante.
Puis, derrière eux, tenu par quatre hommes et se débattan
t comme un lion, un autre homme, et c’était moi!
Et à ce moment le matelot écossais, droit comme un spectr
e, leva le bras et tendit le doigt comme pour me dire :
0070– Regarde !
– Comment! me disais-je, comment! pour sauver la vie à ce
seul homme-là, je vais faire pendre quarante matelots qui
m’ont confié leur vie, et moi avec ? Moi, encore, je peux
faire cette bêtise-là si ça me convient : mais ai-je le d
roit de disposer de l’existence de mon équipage ?
Définitivement, s’il s’est sauvé, c’est par miracle : les
autres se sont noyés, ils n’ont rien dit. Parce que celui
-ci a eu la chance d’attraper une cage à poules, c’est-il
une raison pour que nous soyons pendus comme des chiens, e
t tout ça pour mon bien obligé de l’avoir .sauvé quand il
ne tenait qu’à moi de l’abandonner aux soins de la Provide
nce, comme disait le commandant de la barge ?
Il est là… Il n’y serait pas, que personne ne le saurai
t, décidément…
Et s’il n’y était pas…
On aurait dit que la corde était déjà autour de mon cou e
t se serrait petit à petit !
Les mains me brûlaient. La fenêtre était grand ouverte. J
e me sentais me rapprocher du matelot comme si un courant
0071m’emportait vers lui.
lime regard ait venir. Il ne bougeait pas, mais je voyais
dans ses yeux qu’il devinait ce qui se passait dans mon c
oeur. Yous croyez qu’il avait peur, lui ? Ah ben oui! Il n
‘avait même plus cet air de mépris et d’arrogance qui vena
it de me rendre si furieux : ce qu’il y avait dans ses yeu
x, c’était une pitié, une pitié! qu’il n’y a que le Père é
ternel qui puisse faire une pareille mine quand il voit un
e de ses créatures prête à faire quelque mauvais coup, et
qu’il a ses raisons pour ne pas l’en empêcher.
Heureusement pour moi cette vilaine pensée ne me dura qu’
un moment : ce regard m’avait fait rentrer en moi-même.
– Boûn Diou! je me dis, pourvu que la bonne Mère ne se so
it pas avisée de s’inquiéter de ce que , fait à cette heur
e son serviteur le capitaine Marius Cougourdan, du port de
Marseille ! Si par malheur elle a mis ça sur son livre de
bord, tu es un homme frit et tu ne t’en tires pas à moins
de trente ou quarante mille ans peut-être de purgatoire,
et dans la soute à l’huile bouillante, encore ! Et ce qu’i
l y a de plus malheureux pour toi, – ici le capitaine mit
0072sa main sur sa bouche, leva les sourcils, avança la lè
vre inférieure, – c’est que tu ne l’auras pas volé ! Faut
arranger ça, qu’elle n’y voie que du feu.
Je pris un air le plus aimable que je pus, et je dis
au matelot, en lui montrant le doigt comme ça :
– Té ! je parie que vous vous imaginiez que je cherchais
un joint pour vous f…lanquer à la mer? avouez que vous l
e croyiez, dites?… Vous ne voulez pas dire oui mais vous
ne dites pas non. Ah! c’est bien injuste, car enfin, quan
d je vous ai jeté la corde, je ne me suis pas demandé si v
ous n’alliez pas la tirer pour me faire noyer par vengeanc
e : ça c’est vu, ça! J’ai fait mettre la yole à la mer : e
t si mes hommes s’étaient noyés? D’ailleurs, avant, je n’a
i pas regardé à la dépense quand j’ai jeté pour plus de ce
nt francs de barres, de planches, de bouées et de cages à
poules pleines de volailles magnifiques, et dont vous en a
vez attrapé une, donc. Ge< n’est pas que je vous le reproc
he, au moins, qu’au contraire je suis content de vous avoi
r rendu ce service; et je dis plus : ce serait à refaire q
ue je recommencerais !
0073 Ça, mon cher ami, j’eus soin de le dire bien haut san
s en avoir l’air, afin que la bonne Mère pût l’entendre.
– Non, continuai-je, ne croyez pas je cherche à vous reje
ter à l’eau après vous en avoir tiré : je suis incapable d
‘une pareille cochonnerie. Vous êtes à mon bord, restez-y.
Quand ça vous fera plaisir de débarquer, ça me fera plais
ir aussi : mais puisque vous y êtes, restez-y, je vous dis
. Vous ne voulez pas vous engager dans mon équipage, c’est
bien ; vous ne voulez pas vous cacher, c’est bien : mais.
.. à vos risques et périls, bien entendu.
Dans tous les cas, avant de paraître sur le pont, vous al
lez me jurer sur votre honneur de matelot de ne jamais dir
e un mot de ce qui s’est passé aujourd’hui. Vous le jurez?

– No !
– Gomment, non? Mais vous ne voyez donc pas, malheureux,
qu’en disant non c’est comme si vous juriez de nous dénonc
er au premier port où nous aborderons? Voyez ma position :
vous garder à mon bord après le refus que vous me faites,
c’est comme si je prenais une corde et comme si je la pas
0074sais au cou de chacun de mes hommes, et à mon cou par-
dessus le marché. Réfléchissez donc, au nom de notre vie à
tous, au nom de la vôtre, parbleu ! que sans moi vous vou
s noyiez comme les autres. Vous me devez bien ça, que diab
le! Jurez! croyez-moi : jurez, ou ma foi, alors…, dame..
.
Je voulus lui saisir le bras : il fit un petit mouvement
sec, et moi, moi qui casse d’un coup une corde grosse comm
e le doigt, il m’envoya rouler sur le plancher à quatre pa
s de distance.
Ah! mon cher ami, l’orgueil ! Je me relevai enragé de col
ère :,
– Je te tire de l’eau ; je te sauve au péril de ma vie; j
e veux te cacher, tu ne veux pas; je te demande de ne pas
nous perdre, tu refuses ; et pardessus le marché tu me fai
s honte, tu me fais peur, tu me jettes par terre ! Hé ! tr
ooûn de l’air! il ne manque plus que me donner le fouet !
Et tu crois que je vais me laisser faire? Tu ne sais donc
pas que je suis le capitaine Marius Cougourdan, moi, et qu
e depuis que nous sommes en guerre avec vous, je vous ai p
0075ris six canonnières, quatre goélettes, deux corvettes,
et plus de vingt navires de commerce? Et tu veux me faire
pendre! Et tu crois que quand je serais assez bête pour n
e pas me défendre, mes hommes seraient tous les quarante a
ussi bêtes que moi? Allons, allons ! jure et ne tarde pas,
vois- tu, parce que si, par malheur, lorsque mon équipage
te verra paraître, je ne puis pas leur dire que tu as jur
é, tu pourrais bien voir, et plus vite que tu ne penses, q
ue celui qui veut faire pendre son prochain à la grande ve
rgue s’expose, à être pendu aux barres de perroquet.
A ce mot de pendu il fit un saut.
– Bon, me dis-je, ça lui fait peur aussi, à cet orgueilleu
x d’Ecossais !
Ceci me donna une espèce de satisfaction d’amour- propre,
et m’ôta un poids.
– Il jurera, me dis-je en moi-même ; puis, m’a- dressant à
lui :
– Je vous laisse seul. Dans cinq minutes je redescends, et
j’espère que je vous trouverai disposé à faire le serment
que je vous demande.
0076Et je quittai la chambre, fermant l’a porte derrière m
oi.
Je montai sur la dunette. C’était le lieutenant qui faisai
t le quart; il s’approcha de moi pour causer :
– Bonne brise ; rien de nouveau. Je…
– C’est bon, lui dis-je, faites votre service et laissez-m
oi !
La lune était voilée d’un gros nuage dont l’ombre couvrait
le navire et s’étendait en un grand cercle autour de nous
; la mer était phosphorescente comme rarement je l’ai vue.
Vous ne pouvez pas vous imaginer l’effet que ça fait quan
d on est dans l’état où j’étais : chaque lueur, on dirait
que c’est l’âme d’un noyé qui cherche à sauter hors de l’e
au!
Je tirai ma montre, je laissai écouler cinq minutes, et je
descendis l’escalier de la dunette. Je descendais lenteme
nt. Je me demandais ce qui,
allait se passer. J’aurais donné beaucoup pour être plus v
ieux d’une minute !
Je mis la clef à la serrure, et je restai un bon moment s
0077ans oser ouvrir, tant le coeur me battait.
Enfin j’ouvre ,
La chambre était vide! Evanoui, parti, disparu! Personne,
rien!
Je cherchai. Chercher dans une chambre grande comme la ma
in! Un pur enfantillage, pardi! Y avait pas à dire qu’il s
‘était sauvé, ou qu’on était entré dans la chambre pour le
jeter à la mer : ma clef n’était pas sortie de ma poche.
S’était-il jeté lui- même à la mer, comment le croire? Et
d’ailleurs la fenêtre était aux trois quarts’fermée.
Je cherchai partout si je ne trouverais pas, sur le planc
her ou sur les meubles, des traces de sa présence : la bou
teille de rhum était là, encore débouchée ; mon paletot ét
ait déchiré au coude sur lequel j’étais tombé lorsqu’il m’
avait renversé. Mais le plancher était sec, et il me sembl
e qu’il aurait dû être mouillé par l’eau qui ruisselait de
ses habits : il est vrai qu’il faisait une chaleur affreu
se, et d’ailleurs je ne sais pas au juste combien cette sc
ène avait duré. En examinant la fenêtre, je crus voir sur
l’appui une goutte de sang : mais en passant le doigt dess
0078us il me sembla que c’était sec comme de la peinture,
ce qui ne pouvait pas être si ce sang était tombé là des b
lessures du matelot au moment où il se serait jeté à l’eau
, car il n’y avait pas huit minutes que j’étais sorti de l
a chambre. Au surplus dès que le jour parut j’y allai voir
, mais le sabord était peint en rouge, et je ne vis qu’une
espèce de trace brune et brillante que mon doigt avait ét
alée.
Que vous dirai-je, mon cher ami? Depuis cette nuit funest
e, j’ai passé bien d’autres nuits à songer au matelot écos
sais, et je ne sais pas encore si l’homme que j’ai vu n’ét
ait qu’un fantôme ou si c’était vraiment un des naufragés
de ia barge. Mais, fantôme ou matelot vivant, son image es
t toujours devant mes yeux : tantôt je me dis que c’était
l’âme d’un des Anglais noyés, qui venait pour me faire rep
entir de la mort de ses camarades; tantôt, quand je me rap
pelle cette conversation effroyable et les menaces que j’a
i fini par lui faire, je me demande si je ne l’ai pas comm
e assassiné, en le forçant presque à se jeter à l’eau…
Que dites-vous, hé? Croyez-vous que ce fût un spectre ou
0079un homme en chair et en os? Et puis… et puis…
Ici le capitaine baissa la voix et me regarda de côté d’u
n air de crainte :
– Et puis… croyez-vous que j’aille pour ça en purgatoire
ou en
Et il fit un geste d’effroi.
– Capitaine, lui répondis-je après un moment de silence, j
e ne crois pas aux revenants,’ et je suis étonné qu’un hom
me de votre trempe puisse se laisser aller à une pareille
faiblesse. Jamais créature vivante ne se relèvera lorsque
la mort l’aura frappée, car à l’instant même où elle est t
ombée commence le partage de son corps et de sa vie entre
toutes les créatures de l’univers. Ecartez donc cette idée
que l’âme d’un des naufragés vous soit apparue pour vous
donner des remords.
Il poussa un formidable soupir de soulagement. Je continu
ai…
– Vous n’en aviez pas besoin, et dans vos terreur» de cet
te nuit-là comme dans les angoisses des nuits d’insomnie q
ue vous avez passées depuis, vous avez assez montré que vo
0080us vous êtes repenti.
L’homme que vous avez vu ou cru voir n’était donc pas un
fantôme : mais l’avez-vous réellement vu, ou l’épouvantabl
e scène que vous venez de me raconter n’est-elle qu’un rêv
e ou une vision, c’est ce que j’ai peine à démêler. Et d’a
bord êtes-vous bien sûr de n’avoir pas dormi ?
– Pour ça, j’en suis bien sûr, car le lendemain le lieute
nant m’a reparlé de la manière dont je l’avais reçu, et m’
a demandé si j’avais quelque chose contre lui.
– Ainsi vous étiez bien éveillé… Tout cela est sans dou
te fort extraordinaire : ce De profundis chanté par un hom
me qui se noie, ce sauvetage si rapide, l’aspect fantastiq
ue du matelot, ses réponses, sa force surhumaine, votre ef
froi, son obstination dans un refus qui le perdait, votre
colère, vos menaces, ce suicide enfin si difficile .à expl
iquer, tout cela ne me paraît guère coUciliable avec les r
éalités ordinaires de la vie…
Après cela pourtant on pourrait admettre que ce malheureu
x, désespérant de se faire entendre et croyant son heure v
enue, ait psalmodié une dernière prière ; qu’en ne voulant
0081 se laisser inscrire ni comme déserteur ni comme matel
ot à bord d’un pirate, il ait simplement obéi à un sentime
nt d’honneur ; que le même sentiment l’ait dominé lorsqu’i
l a refusé de se tenir caché; qu’une indomptable fureur de
vengeance l’ait animé lorsqu’il a refusé encore de jurer
qu’il ne vous dénoncerait pas ; qu’à la menace d’être pend
u, enfin, et pendu par des pirates, il n’ait pu supporter
l’idée de ce supplice déshonorant pour un militaire, et qu
‘il ait préféré de se suicider. Il avait été blessé dans l
e combat, il avait vu périr tous ses compagnons sous ses y
eux, il lui avait fallu se débattre longtemps contre la mo
rt et s’épuiser à crier avant de se faire entendre ; enfin
il avait perdu beaucoup de sang : il n’en fallait pas tan
t pour qu’au moment où vous l’avez recueilli il se trouvât
dans un état d’exaltation voisin du délire… Qui sait mê
me si.le malheureux n’était pas devenu fou.?
Quoi qu’il en soit je comprends, capitaine, que depuis ce
tte nuit fatale vous ayez plus d’une fois revu dans vos in
somnies l’image du matelot écossais, et que ce souvenir vo
us pèse d’un grand poids. Ce n’est pas moi qui vous dirai
0082de l’oublier, car, je dois vous l’avouer, le fait sur
lequel vous me demandez mon jugement est beaucoup plus gra
ve que je ne m’y serais attendu.
Je ne puis pas vous répondre tout de suite, j’ai besoin d
e me recueillir. Revenez demain ; une nuit de réflexion m’
aura permis de reprendre, pour les examiner froidement ave
c tout le calme de la raison, des faits et des circonstanc
es dont les détails sinistres et l’aspect vraiment fantast
ique m’ont troublé le eoeur.
Le lendemain il revint, et voici ce que je crus pouvoir l
ui dire :
– Vous n’auriez pas dû attaquer la barge. Vous n’êtes pas
coupable de la perte du canot, mais ce crime n’aurait pas
été commis et ce que vous m’avez raconté ne serait pas ar
rivé sans cela.
Ce que vous avez demandé au naufragé, c’était juste, néce
ssaire pour son salut, pour celui de votre équipage, pour
votre salut à vous : en vous emportant jusqu’à la menace p
our lui arracher une promesse qu’il yous fallait, vous ave
z obéi ;à un sentiment irrésistible, celui de la légitime
0083défense.
Yous n’avez pas commis de crime : mais, par une conséquen
ce de votre orgueil, quatorze hommes sans défense ont été
lâchement assassinés, et le quinzième, après s’être raccro
ché un moment à la vie, n’a pas pu trouver le salut à votr
e bord, même sous votre protection, et la mort qu’il s’est
volontairement donnée lui a paru moins cruelle que le sor
t qui l’attendait sur le pont de votre navire.
Vous n’êtes pas coupable de tous ces crimes, mais vous en
êtes responsable.
Maintenant que vous dirai-je?… Vous vous êtes repenti,
la miséricorde de Dieu est grande, mais lui seul peut vous
absoudre.
– Mais vous, vous, me dit le pauvre capitaine d’un air su
ppliant, vous! me tenez-vous, encore pour un honnête homme
?
– Je vous pardonne, lui dis-je en lui serrant la main ; j
e vous pardonne, parce que… parce que je ne peux pas m’e
mpêcher de vous aimer malgré vos petits défauts.
Sa figure s’illumina ; ses yeux se mouillèrent de larmes.
0084 Il tira de sa poche un immense foulard à ramages, se
moucha avec un bruit de trombone, s’essuya les yeux, prit
un cigare, l’alluma, m’en offrit un autre, et se levant me
dit :
– Nous faisons un tour, dites ?
Il fumait, fumait, paraissant ruminer quelque chose. Tout
à coup il s’arrête, me tape doucement sur l’épaule, et me
ttant la main sur sa bouche, il me dit d’un air sérieux et
confidentiel :
– Ecoutez, mon cher ami, vous êtes un homme bien posé, es
timé de tout le monde ; vous êtes connu comme le loup blan
c dans tout Marseille et – il leva les yeux au ciel – vous
devez l’être partout. Eh bien, faites-moi donc le plaisir
, quand vous serez mort’et que vous entrerez en paradis, c
e qui ne peut pas vous manquer un jour ou l’autre, de dire
que vous êtes l’ami du capitaine Marius Cougourdan… san
s parler de l’affaire… Yous me rendrez un grand service,
et je vous en aurai une reconnaissance…

– Eternelle, n’est-ce pas ?
0085 – Pardi ! puisque, grâce à vous, je serai devenu Séra
phin, Archange, Domination… Trône, peut- être. Hé, trooû
n de l’air ! qui sait? Le bon Dieu est si indulgent pour l
es capitaines marins !

LE CHEVEU DE FEMME BLONDE
Une femme tire plus avec un seul cheveu que quatre boeufs
à la charrue. Proverbe slave.
– Et moi je peux vous dire; s’écria le capitaine d’un air
presque furieux, que vous autres messieurs de terre vous
n’y connaissez rien, à l’amour, je vous dis ! Pour savoir
ce que l’amour peut faire d’un homme, il faut avoir navigu
é… dans les mers de l’Inde… entre les 20- de latitude
nord, 10- de latitude sud, 85- de Longitude ouest et 138-
de longitude est ! Là, à la bonne heure, il y a de la plac
e, parlez-moi de ça ! Quand vous aurez roulé pendant six m
ois, par tous les temps, sur ces mers du diable, vous pour
rez vous dire : tu connais l’amour comme le capitaine Mari
us Cougourdan : mais tant que vous n’y aurez pas roulé, pe
0086uh!… qu’est-ce que vous en pouvez savoir ?
– Je prendrai pourtant la liberté de vous faire observer,
mon cher capitaine, lui dis-je, que si l’amour ne pouvait
se rencontrer que dans ces parages éloignés et dangereux,
les employés de l’inscription maritime ne suffiraient pas
à inscrire la jeunesse et même l’âge mûr ; que toute l’ac
tivité des peuples se porterait vers la navigation, et que
l’agriculture, notamment…
.- Pour ce qui est de l’agriculture, mon cher ami, moi je
m’en soucie comme d’un vieux bout de corde ; je n’y conna
is rien, c’est bon pour les paysans : moi je suis matelot.
Quant à l’inscription maritime, c’est différent : je resp
ecte ces messieurs, quoiqu’il soit plus convenable à un ma
rin de manier un aviron qu’une plume, mais enfin il en fau
t pour faire les rôles d’équipage et pour savoir où retrou
ver ses hommes quand on en a besoin… Ah ! ma foi, ils s’
arrangeraient comme ils pourraient ! Mais si vous croyez q
ue ce serait un grand mal quand les jeunes gens des deux s
exes commenceraient par un petit embarquement de deux ou t
rois ans pour les mers du sud ou quelque autre endroit aus
0087si instructif ! Ah! ça éviterait bien des sottises, et
, pauvres nous, nous ne nous en porterions pas plus mal…

Ah ! mon cher ami, vous ne savez pas ce que c’est que de
se voir, pendant des jours, des semaines, des mois, des an
nées, enfermé dans une boîte, sans autre compagnie que de
gros.vilains matelots. Qu’est-ce que je dis, des années? I
l est telle de ces nuits où j’ai plus souffert pendant que
lques heures que pendant des mois entiers !
Quand il fait mauvais temps, quand la mer est démontée, q
ue tout casse dans le gréement, que les lames sautent sur
le navire comme des chiens après un boeuf, le temps passe
vite, on ne pense à rien! J’ai eu des jours de ma vie où,
d’un soleil à l’autre, tout mon temps se passait à tirer d
es coups de fusil et des coups de canon sur un navire angl
ais, pan! pan! boûm ! boûm! jusqu’à ce qu’il coule.
Ah ! je vous réponds que je ne m’ennuyais pas ! Le soir de
ces jours-là, fallait voir comme je dormais bien ! Je fai
sais des rêves, ah ! J’entendais le canon, la fusillade ;
je voyais mon équipage, habillé de drap d’or et de drap d’
0088argent, passé en revue par l’amiral ; et puis des ange
s de mer venaient voler au-dessus de ma tête, portant des
pavillons où il y a une bonne Mère brodée avec des fleurs
autour, et au cou son collier que je lui ai donné, vous sa
vez ? et ses boucles d’oreilles, et tout ; et elle me donn
ait sa bénédiction en me disant :
– Mon serviteur Marius Cougourdan, tu es un brave, et je
te bénis, toi, ton équipage et ton navire,
Voilà ce qui s’appelle dormir !
Mais quand il fait des jours, et des jours, et puis encor
e des jours de calme ; que la mer est comme d’huile ; pas
un souffle d’air ; un soleil qui vous grille et vous aveug
le ; un silence ! à bord ; tous les matelots couchés à l’o
mbre ; personne ne bouge ; on souffle, on.étouffe, on tire
la langue…
Et faut voir les soirs de ces jours-là ! Ce n’est pas des
couchers de soleil, c’est une boucherie : le ciel et la m
er sont barbouillés de sang et. d’encre, que, des fois ça
me faisait peur!
Les matelots, ils peuvent au moins causer entre eux : mai
0089s que voulez-vous que fasse un pauvre capitaine qui es
t là tout seul dans sa chambre ? La nuit est longue, allez
! Dans ces moments-là tout ce qu’on aime le plus devient
odieux : on trouve sa chambre trop petite, on y étouffe, o
n voudrait écarter les cloisons à coups de coudes et de ge
noux ; les craquements des mâts semblent des plaintes, et
dans le bruit de l’eau qui clapote autour du gou- vernail
on dirait entendre des cris d’âmes en peine. On se tourne,
on se retourne dans sa couchette, on ne peut pas dormir o
u on fait de mauvais rêves ; on se lève, on ouvre une fenê
tre pour respirer l’air…
Mon cher ami, vous me croirez si vous voulez, mais je vou
s certifie que leur lune là-bas est quelque chose d’épouva
ntable quand elle s’y met : aussi loin que vous pouvez voi
r, vous jureriez que la mer est couverte de tombes et d’os
sements, et de tous les côtés on voit paraître et plonger
des fantômes… Yous savez, faut pas croire que c’est vrai
, notre sainte religion nous le défend, moi je ne le crois
pas.
Mais ça n’empêche pas que je l’ai vu comme je vous vois,
0090au moins ! et je vous prie de croire que ce n’est pas
gai !
Ici le capitaine, comme dominé par ses souvenirs, baissa
légèrement la tête en regardant d’un air rêveur dans le va
gue, puis, ayant poussé un gros juron en manière de soupir
, il se passa la main -sur le front. Gela fait, il alluma
un cigare en hochant la tête à plusieurs reprises comme un
homme profondément malheureux, et il me raconta ce qui su
it :
– C’était en août 1810. Nous étions en pleine guerre avec
les Anglais et je croisais depuis trois mois dans les mer
s de l’Inde, faisant tantôt le commerce sous pavillon holl
andais, tantôt un peu de course par-ci par-là quand je ren
contrais par hasard quelque navire de bonne apparence.
J’étais parti le 17 août de Calcutta avec une cargaison d
e marchandises diverses à destination de Batavia, sans oub
lier, naturellement, quelques petites provisions de poudre
et un assortiment con- venable de projectiles pour ma pro
pre sûreté. Je comptais de là revenir à Madras, à Ceylan e
t à Bombay, pour regagner par le cap de Bonne-Espérance le
0091s mers d’Europe, où l’on s’attendait à de grands comba
ts entre les marines française et anglaise.
Je ne me souviens pas d’avoir jamais souffert dans une tr
aversée comme dans celle-là. Il faisait une chaleur épouva
ntable et sans aucun soulagement, car les nuits étaient en
core plus étouffantes que les jours ; vent nul, de sorte q
ue nous n’avancions presque pas. Nous étions mal approvisi
onnés : des salaisons anglaises, des biscuits avariés, pre
sque pas de légumes secs, excepté du riz. Avec ça un ennui
, un ennui! à en mourir. Nous naviguions depuis quinze jou
rs sans avoir vu que le ciel et l’eau et sans avoir rencon
tré un chat.
La journée avait été comme les autres, et le soleil comme
nçant un peu à baisser, je m’étais étendu sous la tente de
ma dunette, à tribord, fumant mon cigare sans presque en
sentir le goût; et laissant pendre mon bras en dehors du b
ordage, je “regardais tristement passer l’eau le long du n
avire.
Je ne sais pas ce que j’avais, mais je me sentais le coeu
r gros et la gorge un peu serrée. Yous dire à quoi ni à qu
0092i je pensais, j’en serais bien en peine, mais il est d
e fait que je pensais à quelque chose qui me faisait plais
ir quoique je ne susse pas ce que c’était. Et pourtant en
même temps j’étais comme triste, mais sans avoir du chagri
n… Je ne sais pas bien parler, vous savez, mon cher ami
; vous qui êtes instruit, je suis sûr que vous me comprene
z ?
– Mélancolie… rêverie… lui répondis-je.
.- G’est ça même. Enfin, après cette journée si lourde j’
avais comme un soulagement. J’étais là depuis une demi-heu
re, trois quarts d’heure, à mon estime, lorsque je sentis
tout à coup un chatouillement assez vif sur mon nez et sur
ma joue gauche : je crus que c’était quelque puce ou autr
e petite bête, et je portai la main sur mon visage.
Le chatouillement recommença.
Je repassai avec beaucoup de soin mes quatre doigts à la
fois depuis mon front jusqu’à mon menton, et les ayant reg
ardés avec attention, je vis qu’un fil y était attaché. Je
roulai mes doigts et mon pouce, je secouai la main, mais
plus je roulais et secouais, plus le fil s’emmêlait à mes
0093doigts. Je soulevai le bras en l’air pour voir où pass
ait le fil: je vis qu’il pendait des deux côtés. Ouvrant l
es doigts, je soufflai pour le faire partir; je ne sais co
mment il se trouva accroché à ma manche, avec un bout dans
ma barbe.
Ça vous paraîtra peut-être drôle qu’un capitaine de navir
e puisse faire attention à un fil qui vole, n’est-ce pas ?
Si vous saviez ce que c’est qu’un jour d’ennui à bord, vo
us ne vous en étonneriez pas.
– Ah ! par exemple, je me dis, en voilà un d’entêté, ce f
il ! Que diable ca peut-il être ?
Et tirant le fil entre mes deux doigts, je vis qu’il avai
t plus d’une aune de longueur et qu’il était assez fort, s
ouple, brillant et de couleur d’or très pâle.
– Que diable ça peut-il être, ce fil-là ? me dis-je.
Et je restais les bras tout grand ouverts.
A ce moment mon second, sortant de sa chambre, vint à moi
.
– Que faites-vous donc comme ça, me dit-il, capitaine, les
bras en croix ?
0094– Je regarde un drôle de fil qui vient de s’accrocher
à ma figure. Je ne sais pas ce que ça peut être.
– Té ! dit le second en clignant des yeux, ah ! par exempl
e, voilà qui est drôle ! C’est un cheveu de femme !
– Un cheveu de femme ! dis-je en me levant tout debout.
– Un cheveu de femme, répéta le second ; de femme blonde,
encore.
– line femme ! une blonde ! criai-je.
Et sautant sur ma longue-vue, je fis le tour de l’horizon
pour voir si je ne découvrirais pas quelque navire.
Rien. Alors je pris mon porte-voix :
— Deux hommes en vigie au perroquet du grand mât !
Les deux hommes montèrent.
– Second, dis-je, êtes-vous bien sûr que c’est un cheveu d
e femme ?
– Sûr.
– Blonde?
– Oui, blonde.
Je réfléchis un moment. Une bouffée de chaleur me monta à
la figure, puis je sentis un froid me passer entre les épa
0095ules, et mon coeur se mit à battre comme des coups de
canon.
– Par exemple, second, vous conviendrez que voilà une chos
e extraordinaire. Comment voulez – vous que ce cheveu soit
ici ? Il faut donc qu’il se soit envolé de la tête de cet
te dame et qu’il ait traversé toute la mer des Indes pour
venir justement s’accrocher à ma figure ? Comment voulez-v
ous qu’il ait fait, à moins d’être sorcier ?
– Vous voyez bien qu’il a su trouver le chemin, puisque l
e voilà.
Je tenais le cheveu. Je m’amusais à le rouler autour de m
on doigt. J’avais beau tourner, il n’en finissait pas.
– Second, dis-je, savez-vous que ce cheveu est joliment l
ong ! il fait trente tours, j’ai compté. Voyez quelle joli
e bague ça fait !
Le cheveu formait autour de mon doigt comme un anneau d’o
r pâle. Il nie serrait : mon doigt se gonflait et je senta
is le sang y battre à grands coups comme si j’avais eu la.
fièvre. Le second saisit mon bras et regarda. Sa main trem
blait, il était blanc comme un linge, ses lèvres tremblaie
0096nt aussi.
– C’est blond cendré, ça, dit-il ; si on pouvait voir tou
s les autres avec, ce serait une chevelure, sans pareille.
Et ils sont d’une belle longueur, puis… A moins qu’elle
ne soit bien grande, ils doivent lui tomber au moins au-d
essous du jarret.
– Au-dessous du jarret, second ! ce n’est pas possible, à
moins qu’elle ne soit toute petite…
– Petite, petite… rien ne dit qu’elle soit petite.., G’
est pas une’Espagnole, bien sûr, ni une Italienne, ni une
Française… Je croirais plutôt..,
– Dites, dites, second, ce que vous croyez, pour voir?
– Eh bien, d’après cette couleur et cette longueur, je cr
ois… vous savez ? je n’en suis pas sûr, mais… je crois
… que ça ne peut être qu’une femme du nord.
– Du nord? Mais de quel pays ? Quelque Allemande, dites ?

– Allemande, peuh!… ça ne voyage pas tant que ça, les Al
lemandes, et puis elles ont toutes lés cheveux comme de la
filasse.
0097– Ah ! té, second, quelque Anglaise?
– Non, c’est pas une Anglaise.
Il ferma les yeux, baissa la tête et dit à demi- voix :
– Une Norvégienne, je ne dis pas non.
Ce mot de Norvégienne, mon cher ami. je peux pas vous dire
l’effet que ça me fit ! A l’instant je la vis comme elle
devait être.
– Grande ? dis-je au second, en lui prenant le poignet.
Il hocha deux fois la tête en fermant les yeux pour me dir
e que c’était ça.
– De grands yeux bleus, et qu’on voit au fond comme dans l
a mer, hé ?
– Ce que je peux dire, capitaine, c’est que les femmes de
Norvège ont de grands yeux bleus et des cheveux blonds qui
sont couleur d’or pâle comme celui-ci.
Il se fît un silence. Je tournais et retournais mon doigt
en regardant le cheveu, qui brillait de plus en plus et de
venait rouge : le soleil se couchait. Le second se dandina
it sur ses jambes et balançait la tête comme un homme qui
pense à quelque chose et qui ne sait pas comment le dire.
0098Enfin, passant sa main sous son menton, il se décida à
regarder le cheveu, qui était toujours roulé autour de mo
n doigt.
– Capitaine, dit-il en me lançant un regard de côté, je su
is sûr que si nous sentions ce cheveu, nous saurions quell
e pommade elle met…
Je portai vivement le doigt à mon nez :
– Ça ne sent rien, je dis.
– Capitaine, dit le second en me saisissant la main et en
flairant le cheveu, ça sent le jasmin.
– Pas possible : depuis que ce cheveu vole en l’air, comme
nt aurait-il gardé son odeur ?
– Je vous dis que ça sent le jasmin… ou l’héliotrope…

– Second, sentez vous-même : c’est vrai, casent, mais… l
a violette.
Entre nous je vous dirai, mon cher ami, que ça sentait rée
llement le jasmin, mais ça finissait par m’ennuyer de voir
que le second s’occupât tant que ça de cette Norvégienne.
Je me mis à dérouler le cheveu, et le laissant flotter à
0099la brise, je dis en riant :
– Bah ! je le lâche, dites, second, ce cheveu ?
Il se précipita sur ma main et me dit vivement :
– Si vous ne le voulez plus, donnez-le moi, ce serait trop
dommage qu’il s’en allât tomber à la mer je ne sais où.
Je savais ce que je voulais savoir : le second avait aussi
la tête à l’envers. Ne trouvant pas convenable qta’un off
icier continuât à montrer aussi peu de retenue devant son
commandant, et pour une pareille babiole, je lui dis d’un
ton sec :
– La nuit va se faire, second ; je vais me. coucher : vous
ferez bien d’en faire autant. Bonne nuit.
Et je descendis dans ma chambre.
J’allumai ma lampe, je fermai la porte à double tour. Roul
ant le cheveu en cercle, je le posai sur un grand papier b
lanc, et appuyant mes coudes sur la table, la tête dans me
s mains, je me mis à le regarder.
Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais ce q
ue je peux vous dire, c’est que jamais je n’ai rien éprouv
é de pareil à ce que je ressentais devant ce petit fil. Je
0100 le voyais tour à tour grossir ou diminuer ; tantôt il
ressemblait à une chaîne d’or, tantôt à un rayon de solei
l, tantôt à un serpent. Peu à peu, à travers toutes les ra
ies qu’il faisait sur le papier, je croyais voir s’élever
une espèce de vapeur, et au milieu une forme blanche qui g
randissait. Je voyais une robe, puis des bras gracieux, av
ec de toutes petites mains qui remuaient les doigts doucem
ent. Et puis la vapeur montait, et je voyais paraître un c
ou, un petit menton, des lèvres pourpres, puis un nez fin
avec des narines roses qui remuaient, puis les grands yeux
bleus, puis le front, et alors les cheveux, qui roulaient
tout d’un coup sur les épaules et de là tombaient jusqu’à
terre. Elle faisait un ou deux pas en souriant, et elle m
e montrait du doigt ses cheveux qui traînaient par derrièr
e, couvrant à moitié la queue de sa robe !
Et alors, à mesure qu’elle marchait, je voyais du blanc,
du blanc, s’étendre à ses pieds tout autour d’elle, et que
c’était de la neige. Des rochers de glace bleue et verte,
couverts de diamants de givre, étincelaient sur une côte
escarpée ; le ciel était rose, vert, violet, jaune, et la
0101mer, répétant tout ça comme un miroir, venait battre l
a grève et jetait aux pieds de la Norvégienne, comme des f
leurs, une écume tout enrichie des couleurs du ciel.
Un moment ça vint au jaoint que j’eus peur! Je sentais qu
e je devenais fou. Je me dressai sur mes jambes; et pour c
hasser cette folie, je fis une prière à la bonne Mère, je
soufflai ma lampe et je me couchai.
Ici ce fut autre chose : la vision avait disparu, mais je
, me sentais dans un si drôle d’état que j’aurais juré avo
ir trente ou quarante flèches enflammées au travers du cor
ps. Je me couchais, je m’asseyais, je sautais à’bas du lit
, je me recouchais, sans pouvoir trouver une minute de rep
os.
Vers les trois heures du matin il se fit une espèce d’acc
almie, et je crois bien que je dormis un moment, mais pour
me réveiller presque aussitôt. Là on aurait dit que j’éta
is revenu à tout mon bon sens. J’ouvris les yeux, je voyai
s tout distinctement dans la chambre, et surtout le papier
blanc où était enveloppé le cheveu.
Soit que cette rage m’eût un peu brisé les os, soit que l
0102es premiers rayons du soleil, qui commencèrent à brill
er, eussent chassé mon cauchemar, je- réfléchis avec le pl
us grand calme à ce qui venait de se passer en moi, et com
parant les événements de ma vie passée à celui-là, quand j
e me fus remis en mémoire tous les dangers dont je m’étais
tiré, toutes les choses impossibles que j’avais faites, i
l me sembla peu vraisemblable qu’un simple cheveu pût avoi
r assez de force pour emmener le capitaine Marius Cougourd
an, commandant le trois-mâts La Bonne-Mère, du port de Mar
seille. ,
– Comment! s…! m’écriai-je, j’aurai évité le gorille,sp
ris cinq bricks, deux frégates, -douze navires marchands,
vendu plus de trois mille nègres, captivé autant de négres
ses et davantage, pour qu’un cheveu, venu je ne sais d’où,
me mène par le bout du nez, moi et mon navire, et encore
que mon second ait l’air de vouloir se mêler de ce cheveu
qui ne le regarde pas ! Ça, non !
Car enfin qu’est-ce qu’il me veut, ce cheveu ? Je ne le c
onnais pas ! Est-ce que je le connais, moi, est-ce que je
sais d’où il vient, ce cheveu?
0103 Après tout c’est vrai, je ne sais pas d’où il vient..
.
Au fait, où sont les vents ?
Nord-est, pardi, mousson du nord-est…
D’où diable peut venir ce cheveu ?
Je m’habillai, je montai sur la dunette, et je regardai t
out autour, comme pour deviner.
Nord-est… Je redescendis dans la chambre, je fis mon po
int.
– Nous sommes par les 17o”25′ 48″ de latitude nord, et pa
r les 90- 19′ 34″ de longitude est : nous entrons dans le
golfe de Siam, la presqu’île de Malacca nous couvre un peu
du nord-est. Le cheveu a pu être enlevé dans les mers de
Chine, entre Manille et Singapour, à moins que quelque typ
hon ne l’ait pris dans la mer de Java et ne l’ait laissé e
nsuite retomber dans le courant de la mousson…
Ce cheveu peut donc venir de Java, s’il y a eu quelque ty
phon dans ces parages. D’ailleurs à la Chine il n’y a pas
de blondes; à Malacca et à Siam pas davantage.
Reste Java, et encore pour Java il me faut un typhon : ma
0104is s’il ne tient qu’à ça, ça m’est bien égal…
Aux Philippines il peut y avoir des Norvégiennes, mais il
est bien sûr qu’à Java, pays hollandais, c’est beaucoup p
lus probable ; on doit voisiner, naturellement, de Norvège
en Hollande.
Tout bien réfléchi, ce que j’ai de mieux à faire est donc
de continuer tranquillement ma route sur Batavia, où je p
ourrai savoir adroitement s’il n’a pas passé de ces côtés-
là quelque Norvégienne blonde… même serait-elle suédoise
, tu comprends, me disais- je à moi-même, ce ne serait pas
une raison pour n’y pas aller voir…
Après ça, je me dis, tu as encore les navires qui ont pu
passer au vent de toi pendant la nuit ou sans qu’on ait eu
le temps de les voir; tu es assez grand pour savoir dire
un mot en passant aux navires neutres ou même ennemis que
tu pourras rencontrer sur ta route : par conséquent, mon a
mi Marius, ne te fais pas de chagrin et prends patience.
Prends patience, c’est facile à dire ! Les nuits que je p
assais, mon cher ami, je ne voudrais pas les recommencer p
our dix mille nègres au prix où ils sont aujourd’hui! Mais
0105 enfin j’eus assez de force sur moi-même pour ne rien
laisser paraître de ce qui se passait en moi, et tout alla
tant bien que mal jusqu’au jour où, vers les huit heures
du matin, le matelot de vigie cria :
– Navire !
J’ai honte de vous le dire, mon cher ami, mais autant l’a
vouer tout de suite, parce que vous le verriez bien un peu
plus tard : la première idée qui me vint en entendant ce
cri, fut :
– Té ! la Norvégienne est à bord de ce navire !
En quelques secondes, le tgmps de grimper l’escalier de l
a dunette, je vis toute l’histoire : la Norvégienne dans s
a chambre, ourlant une serviette et ne se doutant de rien;
nous autres arrivant, hélant le navire, l’approchant, l’a
bordant, massacrant tout; moi, à la tête d’une troupe de m
es matelots, je défonce la porte, je prends cette femme év
anouie, je l’emporte à mon bord, et je coule le navire enn
emi ! ‘
G’est que depuis sept jours et sept nuits je n’avais pas
cessé de penser à elle, à «lie, à elle ! Avez-vôus vu un C
0106araïbe rester accroupi pendant des sept ou huit heures
d’horloge à regarder fixement une pierre ou une touffe d’
herbe? J’avais beau parler, commander, aller et venir comm
e si de rien n’était, au dedans j’étais comme ça. Cette fe
mme, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, je la voyai
s devant mes yeux aussi clairement que si nous avions été
amis depuis dix ans. Je la connaissais comme je vous conna
is : j’aurais pu vous dire comment sa figure était faite,
comment son corps, ses bras, ses jambes, sa poitrine, son
dos, ses reins, tout, depuis la pointe des cheveux jusqu’a
u bout des ongles. Dés ongles roses, blancs comme la neige
au bord!
Celui qui m’aurait dit que je ne la trouverais pas un jou
r, je lui aurais cassé la gueule comme à un chien, sans mi
séricorde, tant j’étais sûr qu’elle était quelque part.
Mais où ? Je la portais dans mon coeur et dans ma tête, m
ais vous comprenez, entre ce ciel et cette mer où il n’y a
vait pas de quoi poser le bout de son pied, où la mettre?
Aussi.quand j’entendis crier : navire ! concevez-vous comm
ent il aurait pu se faire qu’elle ne fut pas à bord. ?
0107 – Mille millions de tonnerres! je hurlais entre mes d
ents, si elle n’est pas à bord, gare!
Tout en faisant ces sages réflexions, je donnais mes ordr
es pour prendre chasse sur ce navire. Je fis mettre tout a
u vent, jusqu’aux bonnettes, dégager le pont, démasquer me
s pièces, armer l’équipage, auquel je donnai une double ra
tion de viande et d’eau-de-vie, et ayant réuni mes hommes,
je leur fis un discours :
– Yous voyez bien ce navire? Qu’il soit gros ou petit, il
faut le prendre.
L’équipage tira le bonnet en inclinant la tête et s’en al
la regarder à l’avant.
Au bout de trois heures que nous courions sur lui, le nav
ire, qui n’avait pas l’air de beaucoup se soucier de nous,
changea tout d’un coup de manoeuvre sans que je pusse bie
n me rendre compte d’abord de ce qu’il voulait faire. Mais
je ne tardai pas à voir qu’il cherchait à prendre le vent
sur nous.
En ce moment la brise se leva un peu, et quoiqu’il essayâ
t évidemment de nous échapper, je vis que nous ne tarderio
0108ns pas beaucoup à l’atteindre si la brise se soutenait
, parce que nous gardions toujours le vent sur lui.
Effectivement vers les deux heures nous pouvions déjà le
reconnaître assez pour voir que c’était un gros trois-mâts
; il portait pavillon anglais et paraissait-chargé. Autan
t que nous en pouvions juger le second et moi, ce devait ê
tre quelque navire de la Compagnie des Indes revenant dé B
atavia ou de Manille, peut-être de Chine, et je ne pus pas
m’em- pêcher de remarquer que d’après sa position il aura
it pu se faire que le cheveu vînt de quelqu’un d’embarqué
à son bord.
Nous lui donnâmes la chasse jusque vers les cinq heures,
où nous nous trouvâmes enfin à portée de voix.
Ici le capitaine, baissant la tête, resta un moment silen
cieux, après quoi, passant la large main sur son front com
me pour en chasser un souvenir pénible, il reprit :
– A peine fûmes-nous maîtres de notre prise…
– Vous l’aviez pris ?
Cougourdan leva la tête d’un air profondément étonné :
– Si je l’avais pris? Puisque je l’avais attaqué, il fall
0109ait bien qu’il fût pris, peut-être? C’était pas la pei
ne de l’attaquer, alors…
– Mais vous ne m’avez pas raconté le combat ?
– Le combat, le combat, c’est toujours la même chose, par
di ! On aborde, on saute dessus, on tue tout ce qui résist
e. Y a pas deux manières.
Puis, baissant de nouveau la tête, il murmura à voix bass
e :
– C’est vrai que ce jour-là nous en tuâmes beaucoup… Pl
us qu’il ne fallait… Ce que c’est que le sort ! Mes homm
es me voyaient dans un tel état, qu’ils étaient enragés. M
oij’étais comme fou. Toutçapour un cheveu… Enfin!
Donc, continua-t-il après une pause, une fois le navire e
n notre pouvoir, je n’eus rien de plus pressé que de cherc
her la Norvégienne. J’allai droit au capitaine, qui était
sur son banc de quart, blessé d’un biscaïen à la jambe.
– Vous avez une femme à bord, je lui dis : je veux la voi
r tout de suite !
– Une femme ? répondit le capitaine anglais, pas de femme
.
0110 – Yous essayeriez en vain de me tromper : vous avez u
ne Norvégienne à bord.
Le capitaine anglais eut l’air de tomber de son haut.
– Je vous dis qu’il n’y a pas de femme à bord, me dit-il.
Au surplus vous n’avez qu’à chercher, vous verrez bien.
Pendant deux heures, mon cher ami, je visitai moi-même le
navire depuis le fond delà cale jusqu’au haut de la dunet
te; je fis tout mettre sens dessus dessous, je fis compara
ître tout l’équipage -pour regarder si la femme ne serait
pas cachée parmi eux habillée en matelot : rien. Je fus ob
ligé de revenir au capitaine et de le prendre par les sent
iments :
– Voyons, lui dis-je, capitaine, vous êtes un brave, inca
pable de mentir par peur d’un Français, hé? Me donnez-vous
votre parole que réellement il n’y a pas de femme à bord
?
– Je vous en donne ma parole, me dit-il d’un air de mauva
ise humeur, et allez au diable !
Le temps que la perquisition avait duré, je m’étais calmé
peu à peu. L’assurance que me donnait l’Anglais acheva de
0111 faire tomber ma colère, etregardant autour de moi les
agrès brisés, les taches de sang et les corps des Anglais
tués dans le combat, je me demandai si je n’avais pas été
un peu vif d’attaquer ce pauvre navire sans guère d’autre
raison que ce diable de cheveu, et je regardai du coin de
l’oeil, par là-haut, en me disant : si la bonne Mère t’a
vu, elle est dans le cas de ne pas être contente de toi, m
on pauvre Marius !
Alors, pour arranger mon affaire et pour témoigner mon re
pentir de cet acte de légèreté, je tendis la main à l’Angl
ais en lui disant qu’il était un brave, que je le laissais
libre lui et son équipage, à la seule condition de ne pas
servir contre la France jusqu’à la fin de la guerre, et q
ue je lui rendais son navire, sauf quelques petits objets
que je permettrais – à mon équipage d’emporter comme souve
nir.
Nous prîmes donc tout l’argent, quelques rechanges, de la
poudre, la moitié des provisions, une centaine de ballots
de soie et d’ivoire travaillé, et je rembarquai à mon bor
d après avoir fait panser les blessures du capitaine angla
0112is et lui avoir souhaité bon voyage.
“Dites, mon cher ami, la bonne Mère a dû être contente de
ma générosité, croyez-vous? Moi, de mon côté, je vous dira
i entre nous (et il me parla à l’oreille en couvrant sa bo
uche de sa main), que ça m’arrangeait aussi, car si j’avai
s amariné cette prise il me fallait retourner jusqu’à Pond
ichéry, ce qui m’aurait dérangé de ma route, et c’était pe
rdre l’espoir de jamais retrouver ma Norvégienne. Et puis
autre chose : c’est què je n’avais pas de lettres de marqu
e, et alors, quand on m’aui’ait vu arriver en rade de Pond
ichéry avec ma prise, on aurait eu peut-être l’idée de me
pendre comme pirate, moi et mes hommes… Bref toutes ces
considérations, mais surtout le désir de plaire à ma saint
e patronne, qui du haut du ciel observait ma conduite, me
déterminèrent à ne pas couler bas le navire anglais, ce qu
e j’avais le droit de faire, après tout, suivant les lois
de la guerre, car il ne s’était pas rendu, je l’avais pris
de force et je ne lui devais rien.
Donc vers les huit heures, huit heures et demie du soir,
ayant tant bien que mal remis un peu d’ordre dans nos mano
0113euvres, nous virâmes de bord et reprimes notre route.

Le croirez-vous, mon cher ami ? La première chose que je
fis, ce fut de descendre dans ma chambre, et ayant tiré le
cheveu du papier où il était enfermé, je le baisai comme
on baise la relique d’un saint.
La nuit était sombre ; on voyait à l’horizon sortir de la
mer une petite tranche de la lune, aiguë et mince comme u
ne lame de couteau. Nos voiles se gonflaient; le navire co
mmençait à s’incliner sous la brise. Mon équipage, la mano
euvre achevée, restait encore un moment au pied des mâts e
t des haubans, les yeux en l’air pour voir si tout allait
bien.
Le navire anglais, à trois ou quatre encâblures de nous,
était encore en panne. Des falots allaient et venaient à s
on bord, sur le pont et dans l’intérieur. Les lumières fin
irent par se réunir toutes vers le pied du grand mât, et j
e pus voir au-dessus du bor- dage deux silhouettes de mate
lots qui se penchaient et se redressaient tour à tour. A c
haque fois on entendait, mais presque pas, presque pas :
0114– Poufî! pouff!
Cougourdan pencha la tête en arrière avec un de ces regar
ds qui n’appartenaient qu’à ces yeux terribles :
– Us jetaient leurs morts… me dit-il.
Les jours qui suivirent nous continuâmes notre route sans
rencontrer aucun navire. La chaleur était toujours accabl
ante, la brise, assez molle. Quoique nous eussions pas mal
à faire à bord pour remettre en ordre ce qui avait été dé
rangé dans le combat avec l’Anglais, ces occupations ne pa
rvenaient pas à me distraire. Tout le jour je restais assi
s sur mon banc de quart, prenant cinquante fois ma longuë-
vue pour regarder je ne sais pas quoi, car il n’y avait r
ien à voir.
Quelque chose qui m’ennuyait encore plus, c’est – que le
second, sous divers prétextes, était toujours après sa lon
gue-vue, lui -aussi, et il se permettait de demander si so
uvent à l’homme de vigie s’il ne voyait rien, que ça finit
par m’impatienter et que je dus lui en faire l’observatio
n : –
– Yous feriez mieux de vous occuper un peu plus de ce qui
0115 se passe à bord et un peu moins de ce que fait la vig
ie, second, entendez-vous? Voilà plus de quatre jours qu’o
n n’a pas donné un coup de pompe. Nous aurions six pieds d
‘eau dans la cale que vous n’en sauriez rien, pourtant ! P
ar une chaleur pareille, avec toutes ces marchandises de l
‘Anglais, qui viennent je ne sais d’où, dire que vous n’av
ez pas eu l’idée de faire mettre seulement une fois les ma
nches à vent pour donner de l’air! G’est-il faire le servi
ce d’un second, ça, dites-moi un peu?
Cette observation l’avait un peu réveillé, mais tout de m
ême je voyais bien qu’il n’était plus naturel. Il avait co
mmencé par rester des heures et des heures assis, lui d’un
côté de la dunette, moi de l’autre, ne nous parlant pas :
mais comme il avait bien vu sur ma figure que je trouvais
ça drôle, il avait changé de bordée, et il se promenait d
u matin au soir la tête basse, disant des choses dures à c
haque matelot qu’il trouvait sur son chemin. Une fois je l
e surpris dans ma chambre regardant partout comme quelqu’u
n, qui cherche quelque chose, et quand je lui demandai ce
qu’il faisait là il ne sut que me dire.
0116 . – Toi, je lui dis en moi-même, je te vois venir : t
u voudrais bien que je te montre le cheveu. Mais prends ga
rde au jeu que tu joues : si tu crois qu’on coupe comme ça
l’herbe sous le pied au capitaine Marius Cougourdan, tu t
e trompes, mon.bon!
Je ne sais pas si c’était faute d’avoir rien à faire, ou
que le second ne les surveillât pas assez, mais je trouvai
s aussi les matelots tout drôles. Le long du jour ils rest
aient tranquilles comme d’ordinaire, mais trois par trois,
quatre par quatre, et ils se lançaient de temps en temps
un mot en secret. Je vois tout à bord. Un équipage, mon ch
er ami, c’est aussi facile à lire sur sa figure ce qui s’y
passe que de voir à la mer s’il fait beau ou mauvais temp
s : tout ce qu’ils pensent je le devine ; ils le savent bi
en.
Ils chuchotaient, tantôt en nous regardant le second et m
oi, tantôt en regardant la dunette. Rien ne m’ôtera de l’i
dée qu’ils savaient quelque chose. Une fois, étant arrivé
par hasard près d’une voile tendue sous laquelle ils étaie
nt trois ou quatre assis à l’ombre, je les vis qui se mont
0117raient deux cheveux, et un disait :
– Celui-là n’est pas si blond..
– Je te dis que si, je te dis que non, disaient les autre
s.
Je m’étais arrêté, ils ne m’avaient pas vu, heureusement
: mais les jours d’après, leurs conversations continuèrent
; et puis, vous savez, ils faisaient tout différemment qu
‘avant. Je n’ai jamais pu savoir le fin mot de tout ça. Av
aient-ils entendu ou vu quelque chose, il faut le croire :
à bord d’un navire, on est tellement les uns sur les autr
es… à tout instant on peut avoir quelqu’un derrière le d
os qui vous observe sans que vous vous en doutiez ; ou bie
n, en passant, on se baisse en ayant l’air de ranger une m
anoeuvre qui traîne, on lance un coup d’oeil par la claire
-voie… Us m’ont peut-être vu quand je regardais le cheve
u…
Car j’avais beau faire, j’avais beau jurer que le lendema
in je le jetterais à la mer, ahben oui! Cette traversée, j
‘aurais donné dix mille francs pour qu’elle fut finie, mai
s c’était comme un fait exprès, à tout moment il nous vena
0118it du calme. En attendant tout allait de mal en pis à
bord. L’équipage était de plus en plus inquiet. Le jour il
s restaient étendus sur le pont, à bâiller, à se détirer,
à se tourner et sê retourner, comme une bête qui a faim. A
ussitôt dans leur hamac, ils commençaient à grogner entre
eux, à se disputer. J’entendais tout ça. Une nuit, étant m
onté tout doucement, rien que la tête en dehors de l’escal
ier, j’avais vu un des matelots du quart montrer le poing
à un autre, et il m’avait bien semblé voir reluire dans sa
main quelque chose de brillant, vous comprenez?
Quant au second, nous ne nous parlions guère plus que pou
r le service. A table c’est à peine si nous mangions: seul
ement, moi qui ne bois jamais, vous m’auriez vu avaler tro
is ou quatre verres de rhum : alors nous trinquions; une f
ois nous avons trinqué si fort que nous avons cassé chacun
notre verre.
Enfin, à force, à force, nous finîmes par arriver à Batav
ia.
Quand je sentis la terre sous mes pieds, il me sembla que
tout était parti comme un rêve, et pendant huit jours, oc
0119cupé continuellement de mes affaires, je ne pensais pa
s plus au cheveu que s’il n’y avait jamais eu de Norvégien
ne dans le monde.
Un négociant hollandais… attendez, il s’appelait… Cor
nélissen, avec qui j’avais eu affaire, m’invita à déjeuner
chez lui. Il demeurait sur une grande avenue qu’on appell
e le Buitenzoorg, où sont les habitations de tout ce qu’il
y a de riche dans Je pays et où il passe continuellement
des voitures, des cavaliers avec un grand parasol, et tout
e sorte de gens du peuple qui vont à leur travail.
Après le déjeuner on nous mena dans une galerie à l’ombre
qui donnait sur l’avenue, et d’où nous voyions passer le
monde. Au moment où nous causions le mieux nous vîmes arri
ver au galop une dame en amazone grise, montée sur un chev
al superbe. Elle était accompagnée d’un grand escogriffe à
barbe rouge, et suivie d’un domestique en livrée comme en
ont les Anglais.
– Qui est cette dame? dis-je à Cornélissen.
– G’est une Américaine, me dit-il. Elle est ici depuis un
mois. Elle est arrivée sur un beau trois- mâts qui lui ap
0120partient, à ce qu’on dit. Personne ne la connaît. Elle
mène grand train. Ce monsieur qui est avec elle est son f
rère. On prétend qu’ils voyagent pour leur plaisir; d’autr
es disent que ce sont des corsaires anglais naviguant sous
pavillon américain. Tout ça est assez drôle. G’est l’hist
oire du jour, on fait des paris de tous les côtés sur ce q
u’ils peuvent être, mais la vérité est que personne à Bata
via ne les connaît.
La cavalière, en passant devant la, maison, avait remis s
on cheval au trot. Elle venait à peine de dépasser le bout
de la façade, que son cheval, ayant pris peur, commença à
se cabrer, à tourner, à se dresser sur ses pattes de derr
ière. Dans ces mouvements le chapeau de la dame tomba et s
es cheveux se défirent. D’un coup de cravache elle sangla
le cheval si fort qu’il partit au grand galop.
C’étaient des cheveux blonds. Ils flottaient derrière ell
e comme un pavillon. Je la voyais s’éloigner, s’éloigner e
n diminuant, et enfin je ne vis plus rien.
Mon cher ami, à ce coup toute ma folie me reprit. Je ne f
is semblant de rien, mais à peine rentré à mon logement je
0121 fis venir un juif qui m’avait offert ses services à m
on arrivée, et je Je mis en campagne pour me faire savoir
qui était cette femme, d’où elle venait et où elle allait.
– ‘
Au bout de trois jours le juif, qui avait remué ciel et t
erre, me dit que la dame s’appelait miss Wilmot, qu’elle n
‘était pas mariée, que l’homme qui l’accompagnait n’était
que le capitaine du navire, que le navire s’appelait le Re
d Star, qu’ils arrivaient deYalparaiso et qu’ils partaient
dans trois jours pour Manille avec un chargement d’indigo
et de sucre. L’équipage ne voulait rien dire sur la dame.
Impossible de savoir si elle était simple passagère ou in
téressée dans la cargaison.
Voyez un peu ce que c’est que le sort, mon cher ami, et d
ans quelle drôle de position je me trouvais !
Mon premier mouvement, naturellement, fut de me dire : tu
connais son nom, tu sais comment s’appelle son navire : t
u n’as qu’à aller à son bord, il ne manque pas de prétexte
s, pardi, et tu apprendras encore bien des choses qui pour
ront te servir.
0122 Mais je me dis tout de suite : à quoi? Car enfin qu’e
st-ce que tu veux faire? Et le diable m’emporte si je sava
is ce que je voulais faire. La voir, lui parler? Et après?
Qu’est-ce que tu pourras dire, toi un gros matelot, à une
belle dame comme ça?
Et puis est-ce bien elle? Qui te dit que pendant que tu c
ours après celle-ci, l’autre ne navigue pas je ne sais où?
Sais-tu si le cheveu est à elle ?
Et à l’idée que la Norvégienne s’en allait avec ses autre
s cheveux tandis que je tournais autour de cette Américain
e, mes cheveux à moi se dressaient d’horreur ! Car enfin,
vous comprenez, ce n’était pas la première femme venue qu’
il me fallait : sans ça ce n’aurait pas été la peine de ta
nt me tourmenter; il n’en manque pas de femmes, à terre, e
t des blondes, et des brunes, et des rousses, sans parler
des négresses : il n’y a qu’à se baisser pour en prendre,
à Batavia comme partout !
Mais non, il me fallait celle-là et point d’autre, et il
me semblait que si par malheur je ne la retrouvais pas ce
serait pour moi la fin du monde.
0123 Le capitaine me prit le poignet et approcha sa figure
de la mienne : il avait les yeux tout brillants de larmes
:
– Ah! mon cher ami, une femme, voyez-vous, ce n’est pas u
ne femme, c’est un Lucifer! Quand je vous dirai que moi, m
oi Marius Cougourdan, qui n’ai jamais seulement été pâle d
evant n’importe quel bâtiment ennemi… que j’ai vu, je pu
is le dire, plus de cent fois la mort aussi près de moi qu
e vous êtes, et que devant ce cheveu, rien qu’à l’idée qu’
il y avait une femme au bout, je pleurais des fois pendant
toute une nuit!
Le capitaine, crispant les mains, poussa un hurlement sou
rd :
– Grrrrr! Des moments, quand je pensais à toutes les bêti
ses que je faisais, il me semblait que ce cheveu du diable
était entortillé autour de mes bras, da> mes jambes, de m
on cou, et qu’il m’étranglait!
Une idée me vint.
– Pourriez-vous me procurer quelques cheveux de cette Amé
ricaine? dis-je à mon juif.
0124 Comme ça, je me disais en moi-même, tu pourras compar
er et voir si ce sont les mêmes. Si ce ne sont pas les mêm
es, tu seras du moins libre de ce côté-là.
– Capitaine., me dit le juif après s’être gratté la tête
un moment, on essayera. Si elle a une femme de chambre, ce
tte fille pourra lui en arracher quelques-uns en la peigna
nt,
– Soit, lui dis-je. Et le prenant à la cravate, je lui se
rrai un petit peu le cou et je lui dis avec douceur et fer
meté : maintenant, mon bon, tu sais, si tu as le malheur d
e me tromper et de me donner des cheveux de n’importe quel
le gourgandine blonde pour ceux delà dame, tu me le payera
s, et cher!
Le pauvre diable faillit tomber en faiblesse de peur; je
fus obligé de le remettre sur ses jambes. 11 me fit tous l
es serments.
– Tes jurements, c’est bon pour toi et je ne dis pas le c
ontraire. Ce qui me satisfait dans tout ceci, c’est que tu
as franchement peur : ça est bon, le reste, c’est de la f
arce.
0125 Voyez-vous, mon cher ami, y a rien de tel pour faire
marcher un homme : s’il n’est pas votre ami ou de votre éq
uipage, comment voulez-vous qu’il ait du courage et de l’h
onnêteté pour votre service quand vous n’êtes, plus sur so
n dos? Tandis que si vous lui avez mis une bonne peur dans
le ventre, on dirait qu’il a des ailes : il voltige comme
un papillon; c’est trop drôle! Et puis vous êtes sûr de l
ui bien plus que s’il le faisait par amitié ou par complai
sance.
Il me lança un regard pétillant de finesse et eut un de c
es sourires où l’on voyait se découvrir la rangée blanche
de ses dents. Puis, par un changement familier à cette phy
sionomie plus mobile que les flots de la mer, il pencha la
tête, et regardant dans le vague d’un air tout pensif :
– Ah! pauvres nous! dit-il à mi-voix, si nous ne connaiss
ions pas un peu nos manoeuvres, le bon Dieu aurait des foi
s bien de la peine à nous tirer des mauvaises passes où sa
sainte volonté nous engage!
– Oh! m’écriai-je tout abasourdi de cette truculente théo
rie du libre arbitre et de la Providence.
0126 – Eh ben! quoi? dit Cougourdan d’un air étonné ; aide
-toi, Dieu t’aidera. C’est pas ça? Est-ce que tout n’arriv
e pas en mer par la volonté du bon Dieu? Et ailleurs aussi
? Est-ce que ce n’est pas la bonne Mère qui sauve les navi
res en perdition? Comment ça? Parce qu’on lui fait des voe
ux de lui brûler des cierges, sans que ça nous empêche de
manoeuvrer du mieux que nous pouvons pour nous en tirer :
au contraire. Si vous croyez qu’elle aime les fainéants, v
ous vous trompez, mon cher ami : elle aime les bons marins
. Parlez-moi d’un capitaine comme mon serviteur Marius Cou
gourdan, dit-elle : voilà ce qui s’appelle un vrai matelot
, et qui m’aime et me respecte de tout son coeur, et qui m
‘a fait de beaux cadeaux. Il n’y en a pas un comme lui pou
r me brûler des cierges, n’importe ce qu’ils coûtent, qu’o
n dirait qu’il y a de la vanille dedans, tant ils sentent
bon ! Et voilà!
A peine mon juif parti, je me mis à repenser à la dame; m
ais plus j’y pensais, plus tout ce que je voulais faire me
paraissait impossible : et puis je me disais toujours : .

0127 – Sais-tu si c’est bien celle-là du cheveu ?
Et quand ce serait celle-là du. cheveu, qui te dit qu’elle
te conviendra quand tu l’auras vue? Car enfin, qu’en sais
-tu? Tu as eu à peine le temps de l’apercevoir, et peut-êt
re que quand tu auras trouvé le moyen, de l’accoster, il s
e trouvera qu’elle’n’est pas jolie ou qu’elle a quelque de
nt gâtée… ;
Ici le capitaine s’interrompit, et ouvrant sa bouche me m
ontra ses trente-deux dents : : – Voyez-vous, dans une fem
me, ça, c’est la première chose que je regarde : s’il y en
a seulement une d’avariée… : :. Il crachn à terre :
– j’en veux pas ! En attendant j’avais beau me creuser la
fête, je ne trouvais pas comment je pourrais faire connai
ssance avec elle. Eh que diable! je lie peux pas pourtant
la prendre de force ? Quoiqu’en guerre avec les Anglais, j
e rencontre, supposons, un navire en mer, je me disais; n’
importe son pavillon, mais ça n’empêche pas que j’ai le dr
oit de le prendre si je peux… Et parce qu’il y aurait, s
upposons, une femme à bord, ce ne serait pas une raison po
ur laisser échapper un navire ennemi ou autre qui peut fai
0128re beaucoup de mal à notre marine…
Je vous avoue, mon cher ami, que cette idée me parut d’ab
ord assez raisonnable. Mais en y pensant la nuit, je ne sa
is pas pourquoi je me mis dans la crainte que la bonne Mèr
e ne se fâchât contre moi, vous savez? Comme il s’agissait
d’une femme, la prendre à coups de canon… Et puis, je m
e dis, si on allait la blesser dans la bagarre ou lui abîm
er ses effets? Bah! laissons ce moyen.
J’en étais resté là et je n’étais pas plus avancé, lorsqu
e mon juif revint.
– Ce soir, me dit-il, j’espère vous apporter quelques che
veux de la dame. J’ai parlé à sa femme de chambre. Elle le
s a longs comme ça! Et il ouvrit ses deux bras tout grand.

Je l’attendis jusqu’à huit heures du soir.
– Ah! capitaine, tout est perdu! me dit-il en entrant. La
femme de chambre n’est pas venue au rendez-vous qu’elle m’
avait donné. Je cours depuis trois heures pour savoir ce q
ui se passe. Le Red Star appareille demain matin à cinq he
ures pour Manille! :
0129 Je restai un moment comme une pierre. Mais ça ne dura
pas longtemps : tous;mes raisonnements s’en allèrent au d
iable et mon parti fut bientôt pris.
Je donnai une bonne récompense au juif en lui disant tout
simplement que j’en étais bien fâché, mais que j’avais en
core des affaires à régler et que le Red Star pouvait alle
r où il voulait.
En effet, de huit à dix heures je réglai mes affaires.
Mais, attendez un peu! Le lendemain, à cinq heures, au mo
ment où le Red Star levait l’ancre et sortait de rade, je
montai sur ma dunette, je pris mon porte-voix et je donnai
l’ordre d’appareiller.”
Deux heures après j’avais rejoint le Red Star et je le su
ivais à deux milles de distance, résolu à ne pas le perdre
de vue et à arriver en même temps que lui à Manille. Là n
ous verrions.
Tout allait parfaitement à bord. Le second était redevenu
comme avant et nous étions très bien remis ensemble.
Moi je pensais toujours à mon affaire mais je n’en laissa
is rien paraître; et je me voyais déjà débarquant à Manill
0130e, lorsqu’un matin, qui était le quinzième de notre dé
part de Batavia, au moment où je prenais mon porte-voix po
ur faire mettre les bonnettes, parce que je voyais que le
Red Star avait pris trop d’avance sur nous pendant la nuit
, j’entendis tout à coup un fort bruit venant du sud-est.
Je regardai le second, qui avait prêté l’oreille. Nous avi
ons pris chacun noti
e montre à la main.
– C’est un coup de canon, il me semble? dis-je au second.

– Un bien petit canon, en tout cas, me dit il. Nous allon
s voir.
Cinq minutes se passèrent : un autre coup.
Cinq autres minutes : un autre coup. C’est un navire en dé
tresse, me dit le second.
Ah ! mon cher ami, il n’y a que la mer pour vous mettre u
n homme dans de pareilles positions !
Si tu vas au secours de ce navire, je me dis, tu es un ho
mme perdu : le Red Star t’échappe, gt qui sait où il ira?

0131 J’eus un mauvais mouvement. Ah! j’en ai bien demandé
pardon depuis à la bonne Mère, allez! Mais enfin c’est vra
i; j’eus l’infamie de mettre mon porte-voix à ma bouche. T
enez, voyez-vous, là, j’étais comme ça : j’allais faire mo
n commandement. Je dis : pare…
Heureusement pour moi pauvre pécheur, la bonne Mère eut p
itié de moi, et c’est elle bien sûr qui me mit la main sur
la bouche.
Et au lieu dé commander : pare à mettre les bonnettes! je
criai de toute mes forces pare à virer!
Et ayant viré lof pour lof, tandis que le Red Star, empor
tant mon âme à son bord, je puis le dire, disparaissait de
rrière nous à l’horizon, je gouvernai sur le navire en dét
resse pour aller lui porter secours ainsi que me le comman
daient ma religion et mon devoir de marin.
J’y allais de bon coeur, mais c’était dur !
Vers midi nous eûmes connaissance du navire qui, en nous
voyant, nous fit des signaux de détresse.
Mon cher ami, on peut dire qu’en mer il ne faut s’étonner
de rien,, mais cette fois il faut avouer qu’il y avait de
0132 quoi tomberà la renverse.
Lorsque ‘nous fûmes en état de juger de la position de ce
navire, nous vîmes ce qu’on n’avait peut- être jamais vu
et qu’on ne verra jamais : de son grand mât et de ses mâts
de misaine et de beaupré, il avait tout ce qu’il pouvait
porter de toile, bonnettes comprises, et en même temps tou
tes les voiles de son mât d’artimon étaient masquées :. on
aurait dit qu’il y avait deux capitaines à bord, un qui m
anoeuvrait pour serrer le vent au plus près, un qui manoeu
vrait pour mettre en panne. Quand nous pûmes voir ses coul
eurs, je m’aperçus avec étonnement qu’il avait le pavillon
anglais en berne à l’arrière et le pavillon turc en tête
du grand mât.
– Ah! par exemple, dis-je au second, en voilà une drôle d
e chose! Le capitaine dé ce navire est fou… A moins… Q
ue diable se passe-t-il à bord de ce navire? –
Nous approchions toujours. Enfin, étant en vue tout à fai
t, pan! qu’est-ce que je reconnais?
Le navire que j’avais… visité, vous savez, entre Calcut
ta et Madras !
0133 – Ce capitaine a bonne tête, dis-je au second : ce n’
est pas ça, il n’est pas fou. D’ailleurs il n’y a point d’
équipage qui obéirait à de pareils ordres…
Je me frappai le front :
– la qu’un navire révolté où il puisse se passer de parei
lles manoeuvres. Oui, c’est clair : le capitaine et quelqu
es matelots sont d’un côté, maîtres de l’arrière, les autr
es ont le reste, et’on se bat ou on s’observe. En l’état,
il ne faut pas aller à leur bord sans savoir de quoi il re
tourne.
En conséquence, lorsque nous fûmes assez près, je fis met
tre la chaloupe à la mer sous le commandement du.second, a
vec ordre de s’approcher à portée de voix par l’arrière, c
rainte de quelque coup de canon ou de fusil, de raisonner
avec eux et de venir me rendre compte. Pendant ce temps je
fis ouvrir mes sabords, et m’embossant à demi-portée, je
restai là à leur montrer les dents pendant que le – nd rai
sonnàit avec ceux de l’arrière.
J’avais deviné juste. L’équipage était en pleine révolte,
et le capitaine, avec son second et quatre hommes, était
0134depuis cinq jours retranché sur la dunette. Il ne leur
restait plus rien à manger et ils allaient être forcés de
se rendre. Ils avaient fait leur possible pour contrarier
les manoeuvres des révoltés qui, de leur côté, n’avaient
heureusement pas de poudre, tandis que le capitaine et ses
hommes, bien fournis de munitions, pouvaient les empêcher
d’approcher, mais n’osaient pas tirer dessus de peur de l
es rendi’e trop furieux. Mais faute de vivres le capitaine
allait succomber.
Après notre combat il avait été obligé de relâcher à Merg
ui pour réparer ses avaries et compléter son équipage avec
des Malais et des Américains. Ces gredins avaient fait la
révolte et entraîné cinq des matelots de l’ancien équipag
e. Les révoltés étaient dix, et le capitaine n’avait pour
lui que le second, le mousse et trois matelots.
– Ça ne sera pas long, dis-je au second, quand j’eus ente
ndu son rapport. Attendez un peu, vous allez voir.
Je commençai par laisser arriver sur le navire jusqu’à bo
nne portée de pistolet. Je fis ranger mon monde sur la dun
ette, avec les pistolets, le sabre, la hache d’abordage, l
0135es caronades dehors, les ca- nonniers à leurs pièces,
et je fis dire au capitaine par le second, qui parlait ang
lais, ceci :
– Dites à ces gens de se tenir tranquilles, que je viens
pour mettre la paix à votre bord, et que j’ai quarante hom
mes d’équipage et douze pièces de huit.
Le capitaine anglais parlementa avec les mutins. Je les v
oyais indécis, mais un parmi eux parut leur dire des raiso
ns avec de grands gestes, et le capitaine finit par me fai
re savoir qu’ils voulaient bien .que je mette la paix, mai
s à condition que tout soit oublié et qu’on ne punisse per
sonne. – C’est comme ça? criai-je au capitaine. Dites- leu
r que je m’appelle le capitaine Marius Cougourdan, command
ant le trois-mâts La Bonne-Mère, du port de Marseille, et
que je vais les accoster avec ma cbaloupe!
Je fis prendre quelques fers, je.m’embarquai avec vingt-c
inq hommes dans la chaloupe, et je me dirigeai vers l’arri
ère, d’où le capitaine nous descendit une échelle. ,
Je m’avançai vers les mutins.
– Vous êtes dix qui vous êtes révoltés. J’en vais mettre
0136cinq aux fers, les plus coupables : arrangez- vous pou
r me les amener!
Ils commencèrent à crier, chacun montrant son camarade et
chacun disant : pas moi! pas moi! je suppose.
Je leur fis faire silence. . – Vous parlez tous à la fois
, et je ne comprends pas ce que vous dites. Arrangez-vous
comme vous voudrez, mais il faut que vous m’ameniez les ci
nq plus coupables. Je vous donne dix minutes.
Ils commencèrent par se disputer, puis ils se mirent à se
battre. Mais en se battant ils réfléchissaient, et tout d
‘un coup je les vis s’arrêter, se regarder un moment, et t
ous les autres neuf tombèrent sur un Malais qu’ils m’appor
tèrent. Je le fis mettre aux fers.
– Maintenant, dis-je, un autre!
La bataille recommença, et ça finit par s’éclaircir de mê
me : ils sé mirent sept contre deux autres Malais et me le
s amenèrent encore.
– Ça fait trois, leur dis-je, il m’en faut encore deux.
Cette, fois ce fut plus dur, mais ça finit plus vite. San
s se battre, il y en eut cinq qui montrèrent du poing deux
0137 grands diables que le capitaine me dit être des Améri
cains. Mais quand ceux-ci virènt ça, ils voulurent en empo
igner pour que ça ne fût pas eux. Les autres se défendaien
t, mais ne pouvaient pas venir à bout des Américains. Le c
apitaine anglais voulait en finir et y aller avec ses homm
es.
– Gardez-vous-en bien, lui dis-je, vous gâteriez tout. La
issez-les se débrouiller.
En effet, cinq minutes n’étaient pas passées que les Amér
icains venaient rejoindre les Malais . Ceux qui se trouvai
ent censés pardonnés étaient des matelots de l’ancien équi
page, et y avait pas de danger qu’ils recommencent, voyant
les autres pris.
Vous comprenez, mon cher ami, que je n’avais pas le temps
de faire une enquête : et d’un autre côté, si j’avais mis
tous les mutins aux fers, le capitaine, avec les matelots
fidèles, n’aurait pas pu conduire son navire. Les mutins
savaient mieux que nous quels étaient les plus coupables,
et en les faisant trahir les uns par les autres, vous pens
ez s’il y avait de danger qu’ils se remissent encore ensem
0138ble pour comploter! Ceux qui avaient livré les autres,
à moins de vouloir tendre le cou au couteau, n’avaient ri
en de mieux à faire que de. se serrer autour du capitaine
pour avoir sa protection.
On descendit les prisonniers dans la cale, je fis donner
un coup de main par mes hommes pour remettre en ordre la v
oilure, et je. pris congé dé l’An- glais, qui me donnait d
es poignées de main avec les larmes aux yeux.
– Yous avez bon coeur, lui fis-je dire par le second, et
je vous souhaite un bon voyage, à la garde de Dieu. Je vou
s ai fait du mal l’autre jour, aujourd’hui je vous fais du
bien: c’est fortune de mer, Nous sommes quittes, et si vo
us êtes content j’en suis bien aise. Mais je n’ai fait que
mon devoir : vous êtes marin comme moi et vous auriez agi
de même à ma place.
Et je retournai à mon bord.
Malgré que cette rencontre me fît perdre un jour sur le R
edStar, je dois vous dire que dans le fond du coeur je n’é
tais pas trop fâché. J’avais attaqué ce navire… euh… u
n peu vite… je lui avais tué du monde… pour… le chev
0139eu; et par rapport à la bonne Mère, je me disais que ç
a se trouvait bien que j’eusse eu occasion de rendre servi
ce à ce même navire.
Yous ne le croyez pas, qu’une bonne action peut effacer u
n péché mortel ? Moi je le crois.
Nous reprîmes notre route, et cinq jours après nous arriv
ions en vue de Manille. Le coeur me battait bien fort quan
d nous entrâmes dans le port de Ca- vita, qui est celui où
s’arrêtent les gros navires; mais à peine avions-nous fra
nchi le goulet, la première chose que je vis fut le Red St
ar, mouillé à bord du quai, à quelques encâblures en avant
de nous!
Je ne pus m’empêcher de croire que la bonne Mère y fût po
ur quelque chose, et qu’elle permit ça pour me récompenser
d’avoir fait passer mon devoir avant mon plaisir et d’avo
ir réparé par du bien le mal que j’avais fait au navire an

A Manille je me trouvais en pays de connaissance. Il y av
ait là un négociant marseillais qui s’appelait Arsène Paub
an, et qui était au courant comme personne. Le soir de mon
0140 arrivée, en fumant notre cigare après dîner, je lui d
is, sans avoir l’air d’en être plus curieux que ça :
– J’ai retrouvé ici un navire qui était parti de Batavia
le même jour que nous… Le Red Star, je je crois, il s’ap
pelle… Beau navire, et qui marche bien. Nous avons navig
ué presque de conserve jusqu’au jour où j’ai été obligé de
m’arrêter, comme je vous ai dit ce matin, pour aller au s
ecours du navire anglais. A-t-il un gros équipage? A qui e
st-il consigné ici ?
– Personne ne peut vous le dire mieux que moi : à moi-mêm
e, il est consigné.
– Alors ce n’est pas, comme on disait à Batavia, un corsa
ire?
– Un corsaire ! Quand on veut faire la course on ne comme
nce pas par embarquer une femme à bord.
– Ah! lui dis-je d’.un air indifférent, il y a une femme
à bord?
– Je crois bien. Une femme bien aimable, allez : elle s’a
ppelle miss Wilmot. Elle est américaine. Elle est riche. E
lle a deux ou trois domestiques. La première chose qu’elle
0141 a faite en débarquant a été de demander des chevaux:
elle monte parfaitement. Oh! vous la verrez bien sûr.
– Té ! je dis à Pauban, je parie que c’est elle que j’ai
vue à Batavia un jour! Est-ce qu’elle n’a pas une amazone
grise?
– Justement, c’est ça. Et des cheveux blonds.
– Ah! des cheveux blonds! je dis. Elle est belle?
– Belle, belle… mais oui, moi je la trouve belle… on e
st belle à tout âge.
– Certainement, je dis, à tout âge…
lime venait une sueur froide, mais je n’osais pas demander
à Pauban.Il me le dit de lui-même :
– Elle a les cheveux et la taille d’une jeune fille, mais
tout de même elle a…
– Combien, combien? dis-je en prenant la main de Pauban.
– Mais… au moins,., de… cinquante-cinq à soixante ans.

– Miséricorde! m’ecriai-je sans prendre garde à moi, alors
ce ne peut pas être celle du cheveu !
– Du cheveu! Quel cheveu? dit Pauban.
0142Euh!… c’est qu’en venant de Calcutta à Batavia,
il s’est accroché un cheveu de femme à ma figure… Vous s
avez, j’ai trouvé ça drôle, et en arrivant à Batavia, ayan
t vu l’Américaine passer à cheval devant chez M. Cornéliss
en, et ses cheveux s’étant déroulés pendant les bêtises du
cheval, je m’étais dit : -té, tu verras que le cheveu est
à elle! Pas plus.
– Ah! dit Pauban, si ç’avait été un cheveu de dona Concepc
ion de las Algaradas, à la bonne heure !
– Qu’est-ce que c’est que cette dona Conceptiva de las Alc
azaras?
– Algaradas. En voilà une jeune, et belle! Dix- huit ans,
et des cheveux… Il ouvrit ses deux bras tout grands : lo
ngs comme ça! Elle est catalane. Les Catalanes sont blonde
s. Ah! la jolie femme!
– Elle est ici? dis-je à Pauban.
– Oui. Mais elle part demain pour Macao, où son mari est c
onsul d’Espagne. Elle va le rejoindre. Us étaient auparava
nt à Madras, consuls. Mais pardi,
ajouta-t-il en riant, si vous cherchez la maîtresse du che
0143veu, c’est elle bien sûr, car son navire se trouvait d
ans les .mêmes parages que vous, un peu en avant peut-être
, mais vous ne deviez pas être loin. Dites donc? et il me
poussa un petit coup de coude dans les côtes, vous devriez
aller lui reporter son cheveu? Qui sait si elle ne.vous d
onnerait pas quelque belle récompense? Tous savez, les Esp
agnoles sont romanesques… Un cheveu ramassé en pleine me
r, hé ! hé! Bah! vous pourriez lui dire que. vous avez sui
vi son navire pour le lui rapporter. Yous n’aurez pas de p
eine à la voir, elle rentre tous les jours à cinq heures à
son bord, et elle passe la soirée sur la dunette à se fai
re admirer aux gens qui se promènent sur le quai.
Vous pensez, mon cher ami, dit Cougourdan, dans quelle ag
itation tout ceci me jeta, mais je n’en laissai rien voir,
et je me contentai de taper sur le ventre à Pauban, en lu
i disant :
– Yous, vous êtes un gros farceur. Allez-y vous- même.
‘ Et nous parlâmes d’autre chose. Yers quatre heures et de
mie je prétextai un ordre à donner à bord, et je m’arrange
ai pour causer un bon quart d’heure avec un de mes matelot
0144s devant le navire de l’Espagnole, qui était à bord du
quai. Au bout de ce temps en effet je la vis arriver.. ..
– Ah! mon cher ami, que vous dirai-je? Je n’avais jamais
vu une femme aussi belle que ça. Pensez ! des yeux et des
sourcils noirs comme un nègre, un teint blanc et rose, une
bouche rouge comme une cerise, et des cheveux blonds, mai
s des chéveûxblonds!-Et absolument de la couleur de mon ch
eveu , , > Quand je vis ça, je me. dis . – Imbécile de Mar
ius que tu es, où diable as-tu été t’imaginer que quelque
Norvégienne pût avoir des-cheveux comme ça? G’est clair qu
‘il n’y aqu’une Espagnole pour être belle comme ça et avoi
r de pareils cheveux ! Y a pas à dire : il faut que tu jet
tes le cheveu à la mer ou faut que tu la suives, autrement
ce serait trop bête d’être venu jusqu’ici après cette vie
ille carcasse d’Américaine pour t’en retourner juste au mo
ment où tu mets la main sur la vraie femme de ton cheveu!
Bah! je ne risque rien. A Macao y a toujours des affaires
à-faire : je pourrais acheter là de la soie pour rien, all
er la vendre à Bourbon, et avec l’argent aller au Congo ac
hè- terdubois d’ébènequeje placerais au mieux de mes intér
0145êts. Tout ça par cas, si je ne fais pas affaire avec l
‘Espagnole. En route nous y songerons.
Du moment que l’Espagnole allait trouver son mari, je n’a
vais pas à m’inquiéter de suivre son navire : je mis donc
à la voile sans m’en occuper, et neuf jours après je mouil
lais dans le port delà Typa, qui est en face de Macao.
Dans ce pays-là, quoique ce soit censé le roi de Portugal
qui est le maître, les Chinois mènent tout.: On a bien à
faire à se débrouiller avec tout ce monde, mais enfin je m
‘arrangerais pour me procurer un chargement léger, pas tro
p encombrant, et en même temps pour prendre langue au suje
t de mon Espagnole. ‘ –
Maintenant que je me voyais sûr de mon affaire, j’étais d
e plus en plus pressé d’en finir, parce que je voyais que
ce cheveu endiablé arriverait à me faire faire quelque bêt
ise plus grosse encore que les autres, et je trouvais que
ça allait bien comme ça, quoique ça n’eût, pas tourné auss
i mal que ça aurait pu : mais patience, tout vient en son
temps, et j’étais décidé à n’importe quoi. D’abord j’avais
juré que je ne sortirais pas de Macao sans en avoir le co
0146eur net d’une façon ou d’une autre.
J’avais de plus en plus le diable au corps. Jamais de ma
vie je ne m’étais vu dans un pareil état, et je ne voulais
plus recommencer. Je n’ai plus recommencé : ça m’a servi
de leçon, allez !
Enfin plus j’y pensais, moins je trouvais quoi faire, exc
epté d’enlever l’Espagnole, pardi !
Je ne vous dis pas que je trouvais pas ça mal : je le tro
uvais mal, et vingt fois le jour je me disais :
‘- Marius, fais attention que tu te conduis comme un sali
gaud situ enlèves la femme de ce consul, qui n’est pas à t
oi !
Mais plus je me disais ça, plus je voulais le faire. Des
fois je me disputais avec moi-même, et je me répondais en
me montrant le poing :
– Tu as beau dire, je le ferai !
– Non, tu ne le feras pas !
– Si, mille millions de tonnerres ! je le ferai, et je vo
udrais bien voir si ça sera toi qui m’en empêcheras!
Le temps se passait. J’avais vu deux ou trois fois sortir
0147 l’Espagnole, et cette vue me rendait de plus en plus
fou. Enfin n’y tenant plus, je résolus de l’enlever, de l’
emporter à mon bord et d’appareiller pour n’importe où. Un
e fois en pleine mer, puis…
Je ne pouvais pas songer a employer mes matelots à ça. Je
me mis en rapport avec des Chinois des faubourgs de Macao
, qui sont la plus franche canaille du globe et qui pour u
n sou vous tueraient un homme. Je pris mes mesures pour en
lever la dame au moment où son mari serait en ville. On de
vait la jeter dans un hamac, l’emporter au galop par les j
ardins jusqu’à un canal où une barque serait prête ; on la
tiendrait tout le jour dans une case d’un de ces gens, et
la nuit on l’emporterait à mon bord.
Le coup était monté pour dans quatre jours. Je terminai m
es affaires, je mis tout en ordre à bord pour appareiller
au premier moment, et dès le soir tout était prêt.
J’étais sorti pour aller me promener un peu sur le quai.
Je rencontrai un vieil apothicaire portugais à qui j’avais
eu affaire pour un remède à un de mes matelots malade.
– Eh bien ! me dit-il en m’abordant, vous savez la nouvel
0148le !
– Quelle ? .
– L’escadre de l’amiral Cochrane croise da’ns les parages
de Formose. Ils étaient mouillés il y a cinq jours devant
Amoy, et il paraît qu’ils comptaient repartir le lendemai
n ou le surlendemain pour aller attaquer Batavia. Ils doiv
ent, à ce qu’on prétend, envoyer des canonnières ici pour
faire des vivres.
– Ah ! sacrebleu ! je criai, combien de canonnières ?
– Je ne sais pas, mais certainement ce qu’il en faudra po
ur que les jonques de guerre chinoises qui sont dans le po
rt ne puissent pas insulter la marine anglaise.
Mon cher ami, à ce moment j’eus comme un coup de canon da
ns l’estomac. Je me vis pris comme un rat par cesb… de c
anonnières, moi et mon équipage prisonniers, peut-être pis
, si par malheur ils savaient comment j’avais traité la pr
emière fois le navire anglais.
Je’courus vers mon bord, suivi de l’apothicaire, qui ne v
oulait pas me lâcher me voyant si désespéré.
– Nous sommes pris ! nous sommes pris, c’est clair ! je r
0149épétais.
Je descends à ma chambre, jurant comme un possédé, maudis
sant tout le monde, moi le premier, et jusqu’au pauvre apo
thicaire, qui faisait tout son possible pour me rassurer.

– Yous avez le temps, vous avez le temps il me répétait,
je vous dis que vous avez le temps !
La tête dans mes deux mains, j’étais assis, répassant tou
tes les folies que j’avais faites, et par un mouvement bie
n naturel, n’y tenant plus, je fus à mon coffre, je saisis
le maudit cheveu, et le jetant à terre je me mis à piétin
er dessus en criant à l’apothicaire : .
– ‘Et dire que c’est pour ce méchant cheveu de femme blon
de que je navigue depuis deux mois, que j’ai pris, un navi
re à l’abordage, que j’ai été de Batavia à Manille, de Man
ille à Macao ! que ce n’est pas ma faute si je ne suis pas
en route pour Yalparaiso, et que demain peut-être je sera
i, moi et mon équipage, prisonnier des Anglais !
L’apothicaire, vous comprenez, n’eut rien de plus pressé
que de ramasser le cheveu, dont il restait quelques morcea
0150ux mêlés au papier, qui était tout déchiré.
Il mit ses lunettes et se retira dans un coin pour le reg
arder, tandis que je continuais à jurer.
Tout à coup il s’approche de moi, me prend le bras, et d’
un air d’étonnement il me dit, en me montrant le paquet :

– C’est ça que vous appelez un cheveu ?
Je m’arrête net, je le regarde :
– Oui, pardi, un. cheveu de femme blonde…
– Un cheveu de femme blonde ? Allumez donc une chandelle.

– Tout tremblant, et devinant qu’il allait se passer quelq
ue chose, j’allume.
L’apothicaire se tire un cheveu et me dit:
– Regardez. Vous voyez bien comment ça flambe clair et fai
t une petite boule de charbon au bout, hein? Sentez: recon
naissez-vous cette odeur ?
– Pardi, je lui dis, ça sent le poil roussi.
– Maintenant, dit-il, voyez votre cheveu de femme blonde.

0151Et le cheveu, flambant tout d’un coup, disparut ne lai
ssant qu’une petite cendre blanche.
— Vous voyez donc que ce n’est pas..; me dit-il.
– Taisez-vous, misérable ! criai-je en le prenant au colle
t. Vous allez me dire peut-être que ce n’est pas un cheveu
de femme blonde?
– Pas blonde, pas femme, pas cheveu: ce que vous avez là e
st tout uniment un filament de phor- mium tenax, plante d’
Australie.
Le lendemain matin j’appareillais à cinq heures.
Le bon Dieu trouva sans doute que j’étais assez puni, et n
ous passâmes sans rencontrer l’escadre anglaise.
Pour me consoler j’allai à Bourbon vendre ma cargaison de-
soie, et de là au Congo, où j’achetai de beaux nègres qui
me firent oublier mes fautes.
LE KRAKEN
0
C’était la fête de l’Assomption. Cougourdan, pour cette c
irconstance solennelle, avait emmanché son habit bleu-barb
eau,enfourchéson pantalon de nankin et posé sur sa tête so
0152n monumental chapeau de castor gris. Dès le matin, sui
vi de son équipage en grande tenue, il était monté à Notre
-Dame de la Garde, où il avait entendu la grand’messe. Je
l’y avais accompagné, et sauf ce détail qu’il avait laissé
ses souliers et ses bas à la porte pour ne les reprendre
qu’en sortant, je fus vraiment édifié de sa contenance ; u
n moment même j’en fus effrayé, lorsqu’à l’acte de contrit
ion je le vis se donner dans la poitrine quatre oucinq cou
psde poing à assommer un boeuf, en même temps qu’il murmur
ait entre ses dents :
– Té b… dé couquin! Té, canaille de Marius ! As-tu poin
t de honte, dis un peu ? Hé ! que dis-tu de celui-là? Alle
z! bonne Mère, vous pouvez compter que pour cette fois je
me suis repenti de toutes mes forces, et que…
Ici les hurlements du serpent et la voix des chantres ne
me permirent pas d’en entendre davantage.
La messe finie, pendant qu’il renait ses bas et ses souli
ers : –
– Est-ce un voeu? lui dis-je.
– Non, c’est une pénitence que je me suis condamné de ne
0153jamais entrer à la grand’messe de Notre-Dame de la Gar
de, le jour de l’Assomption, que pieds nus, et de me donne
r cinq coups de poing, les plus gros que je pourrais trouv
er, dans la poitrine, pour la rémission de mes péchés, tou
tes les fois que je serais à Marseille, bien entendu. Vous
comprenez ?..
– Eh bien, je VOUS rends cette justice que vous faites le
s choses en conscience : la bonne Mère sera contente.
– Vous croyez ? Et que pensez-vous qu’elle dira de ceci?

Et il tira de son portefeuille un billet de mille francs
qu’il alla jeterdans le tronc. Puis me prenant par le bras
:
– C’est sa fête, voyez-vous, ça lui fera plaisir. C’est l
a mienne aussi. J envoie mon équipage se régaler aux Catal
ans ; nous, nous allons déjeuner à la Réserve : nous mange
rons des oursins, des clovisses et la bouillabaisse, hé ?

– Vous oubliez le pilau.
– Ah oui ! le pilau ! Je crois bien !
0154– Avec, des pattes de poulpe.
– Des pattes de poulpe ! Vous me feriez plutôt manger la
coquille d’un oursin avec ses piquants que de me faire ass
eoir seulement à une table où il y aurait un plat de patte
s de poulpe ! Vous ne savez donc pas ce qui m’est arrivé a
vec une de ces horribles bêtes ?
– Hé non ! puisque vous ne me l’avez pas dit. -Je vous ra
conterai cela après déjeuner. Mais déjeunons d’abord : vou
s ne sauriez croire comme ces actes de contrition me creus
ent l’estomac : j’ai été tellement ému que cela me-donne u
n appétit de mille millions de tonnerres de… Pardon! bon
ne Mère, je parle par erreur ; je veux dire: de tous les d
iables.
Nous allâmes présider en personne à la préparation du déj
euner, qui fut exquis comme tout ce qu’on mange à Marseill
e. On venait de verser la liqueur : c’était le moment. Par
eille à la fusée qui annonce le commencement d’une fête, u
ne .allumette- bougie flamba entre les doigts de Cougourda
n ; trois fois la flamme s’éleva, aspirée par les poumons
de bronze du. capitaine, et trois fois ce visage souriant
0155et redoutable s’illumina d’un reflet rouge.
– Allons ! capitaine, je crois que c’est le moment de rac
onter l’histoire du poulpe ?
– Oui. Aussi bien, ça me fera digérer, de parler de cet i
nfâme coquillage, qui a tenu entre ses pattes le sort d’un
navire de quatre cent cinquante tonneaux chargé d’indigo,
quarante hommes d’équipage, plus un mousse, et avec un ca
pitaine comme Marius Cougourdan, moi, monsieur, qui vous s
alue en ce moment. Un chargement de cinq cent mille francs
! ah ! crr.,.. ”
Et le digne capitaine, brandissant son poing fermé et le
faisant vibrer en l’aire lâcha une’bordée de jurons tellem
ent épouvantables que la pudeur de ma plume se refuse à le
s reproduire.
– Ho ! ho ! capitaine, il paraît que le poulpe a eu de bi
en grands torts envers vous ! L’histoire sera chaude, à ce
que je puis voir?
– Mon cher ami,, me dit Cougourdan en me saluant jusqu’à
terre de son grand chapeau gris, salut que je m’empressai
de lui rendre avec mon petit chapeau noir, je ne sais pas
0156si j’ai jamais couru un danger plus effroyable, n’ayan
t jamais eu peur de ma vie, au moins des choses de ce mond
e. Mais je peux vous dire que de toutes mes aventures de m
er, et d’air, celle-là est la plus incroyable et la plus e
xtraordinaire ; aussi, pour aller au-devant de tout doute
injurieux et insultant pour mon honneur de capitaine marin
, je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que tou
t ce que je vais vous dire est de la plus exacte vérité :
et si je mens je veux que la bonne Mère me fasse cinquante
mille francs d’avaries à mon premier voyage, ainsi !
Je protestai, par un geste énergique, de ma confiance abs
olue dans le récit que j’allais entendre, et Cougourdan, a
près avoir lancé trois fortes bouffées de tabac et craché
autant de fois, commença en ces termes :
– C’était en 1814 J’allais de Bahia à New-York, avèc une
cargaison d’indigo que je m’étais procurée en l’obtenant,
à force d’insistance, d’un.navire hollandais que nous avio
ns rencontré en mer dans les parages de la Guyane, et que
j’avais prié d’accepter en échange cinquante boucauts de s
ucre échauffé et cent balles de café de Saint-Domingue, qu
0157i ne. vaut rien, comme vous savez : de sorte que je me
félicitais de cette bonne affaire, d’autant plus que; par
la protection de Notre-Dame de la Garde, j’avais pu, grâc
e à une mer d’huile, transborder toutes ces marchandises s
ans casser un grelin.
Le lendemain de cette heureuse opération, après une bonne
nuit où j’avais rêvé que je débarquais à Paris, que La Bo
nne-Mère naviguait sur les boulevards,- que le peuple me c
ouronnait de roses, et que l’empereur m’achetait mon navir
e un million pour en faire un lustre à l’église Notre-Dame
de Paris, je m’éveillai que le soleil était déjà tout à f
ait levé. Il faisait une jolie petite brise, la mer mouton
nait que ça faisait plaisir à voir. Nous élions le 15 août
: il y a de cela juste trente ans aujourd’hui.
Le premier que je rencontre, c’est mon maître voilier.
– Eh ben! maître voilier, qu’y a-t-il de nouveau de cette
nuit?
– Pas grand’chose, capitaine, nous ne marchons pas.
– Comment! nous ne marchons pas? Nous avons toutes nos gr
andes voiles dehors, une cargaison qui ne pèse rien, vent
0158frais, grand largue, et nous ne marchons pas ! A-t-on
jeté le loch cette nuit?
– Oui, capitaine : quatre noeuds, quatre noeuds et demi.

– Quatre noeuds? Avec la voile d’artimon et le grand foc
pour toute voilure, et vent debout, La Bonne-Mère filerait
encore cinq et six noeuds. Est-ce que nous aurions une vo
ie d’eau, par hasard ?
– Capitaine, au point du jour le second a fait pomper : i
l n’y a pas un pouce d’eau dans la cale.
Mon second, à ce moment, sortit de la grande écoutille.
– Eh bien! second, que se passe-t-il? Nous marchons comme
des Hollandais !
. – Ne m’en parlez pas, capitaine : je viens de visiter l
e navire de tous les côtés, je suis allé moi- même jusqu’a
u bout du beaupré, j’ai inspecté la coque du navire en me
penchant en dehors des porte-haubans : je ne vois rien, ri
en absolument.. .
– Montons un peu sur la dunette, lui dis-je.
J’examinai le gréement d’un bout à l’autre ; j’observai l
0159e compas ; je pris ma longue-vue et j’explorai toute l
a surface de la mer : rien d’extraordinaire. Je laissai le
second sur la dunette; je pris hauteur, j’allai faire mon
point, et je reconnus que nous nous trouvions à 6- 27′ au
-dessous de la ligne: que par conséquent nous étions en pl
ein dans le grand courant des Antilles. A sec de voiles, e
t par le temps qu’il faisait, nous devions filer six noeud
s au moins : nous n’en filions que quatre.
Je remontai sur le pont et je commandai de larguer les vo
iles de hune et de perroquet du grand mât et du mât d’arti
mon, et de hisser le clin-foc.
A peine cette manoeuvre était-elle exécutée que La Bonne-
Mère, au lieu de se coucher sur bâbord Comme elle aurait d
û le faire, s’arrête toute droite, plonge de l’arrière, pu
is fait une cabriole, plonge de l’avant, se relève, et tou
t aussitôt le perroquet du grand mât se casse net et tombe
sur le pont.
L’équipage poussa un cri d’épouvante.
– Second, dis je, prenez ce pistolet et allez voir le mor
ceau qui est tombé : on a scié le mât, ce n’est pas possib
0160le autrement.
Le second revint :
– Le mât est cassé, et l’équipage n’y est pour rien, je v
ous assure, car ils ont tous une peur affreuse. Il y a le
coq qui leur explique que c’est signe de malheur quand les
mâts tombent d’eux- mêmes. ,

– Jetons le loch2, dis-je au second.
Mon cher ami, quand j’y pense, les cheveux me dressent à
la tête !
L’équipage s’était rapproché peu à peu de nous. Les pauvr
es gens avaient si peur que je les laissai monter sûr la d
unette ; ils nous entouraient, regardant l’eau d’un air ef
faré.
Je jetai le loch mous ne filions rien du tout, monsieur !
Le navire était immobile comme s’il eut été à l’ancre.
Et puis tout d’un coup voilà le loch qui s’en va, s’en va
, s’en va! Mais savez-vous comment? Il venait sur le navir
e! comme si nous avions reculé, monsieur !
Arrivé presque à toucher le gouvernail, le loch s’arrête,
0161 tourne à droite, à gauche, en avant, en arrière, et f
inalement s’enfonce dans la mer avec une rapidité telle qu
‘il se dévide jusqu’au bout. Je veux le retenir : je reçoi
s une secousse, que j’étais entraîné à la mer sans mon sec
ond qui me rattrape. La corde casse et disparaît dans l’ea
u.
– Enfants ! dis-je à mon équipage, il se passe quelque ch
ose d’extraordinaire. Tout le monde à son poste. Qu’on lai
sse le mât de perroquet où il est, nous arrangerons cela p
lus tard. Second, faites carguer toutes les voiles à l’exc
eption de la voile d’artimon et du grand foc, et qu’on son
de.
On sonda. A l’avant, à cent brasses on ne touchait pas ;
à l’arrière, à bâbord de même.

On sonde à tribord : la sonde touche à trois brasses !
– Ce n’est pas possible, dis-je, elle est accrochée au fl
anc du navire.
– Yoyez, capitaine, elle est à cinq brasses au moins au l
arge de la .muraille.
0162– Tire-la.
Le sondeur s’y mit, puis un homme, puis deux : impossible
.
– Mettez-vous dix, et tirez !
Us tirèrent, la corde cassa!
– Ah çà ! dis-je au second, sommes-nous ensorcelés?
Et chiffonnant, de colère un morceau de papier qui se tro
uvait dans ma main, je le jetai par-dessus bord. Il fila c
omme un trait le long du navire : plus de doute, nous marc
hions. En me penchant, je pus même voir la mer briser en é
cume à l’avant : nous n’étions donc pas sur un rocher, et
je savais bien qu’il ne pouvait y en avoir là où nous étio
ns.
Le second revint auprès de moi.
– Capitaine, me dit-il, le. navire donne de la bande3 à t
ribord, c’est clair, et cependant je viens de m’assurer en
core qu’il n’y a pas d’eau dans la cale, que rien n’est dé
rangé dans la cargaison : c’est sûr qu’il y a quelque chos
e à tribord qui pèse sur le navire et qui retarde sa march
e.
0163 -Eh bien, faisons une chose : mettons deux hommes en
dehors de chaque hauban, et qu’ils observent ce qui se pas
se le long du bord. Au reste je ne vois pas,ce que ça pour
rait être. A la rigueur, un requin qui eût avalé notre loc
h. : mais-la sonde?
Diable m’emporte si j’y comprends rien.
On dit bien qu’il y a des herbes de mer tellement immenses
que quand elles sont détachées du fond elles s’étendent s
ous l’eau à plusieurs lieues de longueur : mais si Une par
eille herbe flottait près de la surface de l’eau, elle fer
ait un remous qu’on verrait.
– Il y a aussi, me dit le second, il y a aussi…
– Quoi ? le Grand Serpent de mer, vous allez me dire? Moi
je n’y crois pas.
– Moi non plus, mais il y a le…
– Le…?
Le second baissa les yeux et me dit à mi-voix :
– Le kraken…
Monsieur, quoique je ne sache pas ce que c’est que la peur
, ce mot me donna la chair de poule.
0164– Taisez-vous ! lui dis-je : je ne croyais pas qu’un m
arin comme vous pût dire des choses aussi funestes, et qui
seraient capables de nous porter malheur. Gomment pouvez-
vous croire… ?
Cette phrase n’a jamais été achevée, mon cher ami.
Juste à ce moment, du côté de tribord, quatre cris épouvan
tables partirent à la fois. Deux des sondeurs sautèrent su
r le pont et coururent se cacher sous la chaloupe : le tro
isième enjamba le plat- bord, descendit sur le pont, mais
il avait la main fixée sur la lisse et il se débattait com
me pour l’arracher de là, poussant des cris affreux.
Quant au quatrième, voici ce que je vis : une espèce de se
rpent gros comme mon corps, long de dix brasses, ayant deu
x rangées de grosses taches blan- ches larges à peu près c
omme des assiettes, sortit de l’eau, vint s’appliquer sur
lui, sans lui entourer Je corps. Le sondeur n’eut rien que
le haut de la tête de touché, mais sa tète se colla, et l
a bête, qui se remuait co’tnme une trompe d’éléphant, se t
ortilla pendant une minute en l’air, faisant voltiger le m
alheureux qui agitait les bras et les jambes et poussait d
0165es cris affreux. Tout aussitôt ça plongea emportant le
sondeur, et pendant trois ou quatre secondes nous ne vîme
s que le bouillonnement de la mer. Alors ça ressortit, s’é
lança de nouveau, franchit le bordage et se colla sur le p
ont, tenant le pauvre matelot la face à terre, couché à pl
at ventre. :
J’avoue que si je n’avais pas été sur ma dunette, command
ant La Bonne-Mère, et maître après Dieu démon navire, j’au
rais peut-être perdu la tête ! Quant à l’équipage, autant
n’en rien dire : les plus braves avaient eu la force de mo
nter dans les haubans; les autres étaient renversés le lon
g du bordage ou au pied des mâts, qu’on aurait dit des pol
ichinelles tombés dans un coin.
– Marius, je me dis, nous allons voir si tu. es un homme!
Que vas-tu faire?
– Branle-bas de combat ! je criai. Tout le monde à l’arri
ère!
Que voulez-vous? mon cher ami, quand il est en danger, le
marin ne connaît que deux choses : manoeuvrer ou prendre
les armes. Rappelez-vous ça. Tu ne peux pas te défendre pa
0166r une manoeuvre, défends-toi avec ta pique et ta hache
d’abordage.
Le premier maître siffle. A ce signal, personne ne bouge,
mais tous les matelots me regardent.
– Ah! je dis, c’est comme ça ! Voyons un peu ?

Et je croisai les bras.
Monsieur! si vous les aviez vus se relever, courir, dégri
ngoler des haubans,, et arriver au galop vers l’arrière !

C’est qu’il faut que vous sachiez que c’est très mauvais
signe quand je croise les bras : ça veut dire que je vais
casser la tête au premier qui me tombera sous la main. Et
ce n’est pas pour rire, car je l’ai fait plus d’une fois,
je vous prie!
Mais arrivés près du mât d’artimon, ils s’arrêtent net :
le serpent, tenant toujours le matelot collé à plat ventre
, s’étendait en travers de la moitié du pont, et ils n’osa
ient pas. Je les avais à portée de la voix :
– Est-ce que vous auriez peur de passer là? .
0167 – Oui, capitaine, répondirent-ils d’une voix sourde.

– Eh bien, sautez par-dessus, ce sera moins dangereux.
Ils prirent leur élan cinq par cinq et sautèrent. Ils vin
rent se ranger en silence au pied de la dunette.
– Les piques, les haches et le sabre, à la compagnie d’ab
ordage. Le Cloarec, Astoin, Cabillaud, Roger, Baillard, ch
acun un grappin. Les! quatre charpentiers, chacun sa hache
. Canonniers, faites des trous dans le pont, plantez-y les
pierriers, chargez-les, pointez-lés sur le serpent; au co
mmandement de : feu ! vous tirerez au milieu de l’épaisseu
r du corps. Maintenant…
A ce moment le sondeur qui avait la main fixée au bordage
poussa un cri terrible. Son poing glissa en dedans, ce qu
i le fit tomber à genoux. Et aussitôt, se déroulant comme
un câble et coulant sur le pont, un second, serpent, doubl
é sur lui-même, le gros
bout plongeant dans la mer et le petit bout ramené sur le
matelot, vint s’étendre à la hauteur de la grande écoutill
e. .
0168 – Trooûn de l’air! je dis, c’est le Grand Serpent de
mer du Constitutionnel!… Voilà la seconde queue qu’il em
barque : s’il embarque la tête, nous sommes f….lambés!
Il n’y avait pas de temps à perdre. Je dis à l’équipage :

– Ah çà, vous autres, le premier qui a peur, gare! Vous,
avec vos grappins et chacun quatre hommes pour l’aider, vo
us allez vous mettre trois d’un côté, deux de l’autre, et
au commandement de : feu! vous accrocherez le serpent du m
ieux que vous pourrez. Les autres lui planteront leurs piq
ues dans le corps le plus droit possible, de manière à tâc
her de le clouer. Vous, les charpentiers, placez- vous au
bout de la ligne, du côté le plus gros, et au même command
ement, abattez vos quatre coups de hache de toutes vos for
ces, en tapant tous au même endroit, sans vous presser, me
s enfants, et tâchez de le couper en deux.
L’équipage, qui me faisait face, fit demi-tour et s’arrêt
a :
– Eh bien! qu’attendez-vous? leur dis-je.
– Capitaine, me dit un petit Breton que j’avais cru jusqu
0169e-là un des plus braves de mes hommes, c’est qu’il y a
deux serpents, et pendant que nous attaquerons l’un, l’au
tre peut nous tomber dessus.
– Toi, Breton, tu as la langue un peu longue, tu sais? Es
t-ce que c’est la peur qui te fait oublier le respect?
– Non, capitaine, je vous jure que ce que j’en disais éta
it pour vous offrir d’aller tenir l’autre serpent, pendant
qu’on tuerait celui-ci.
– Es-tu bête, Breton! Tu ne vois pas que nous nous metton
s les trois quarts de l’équipage pour vernir à bout d’un s
erpent, et tu veux en tenir un à toi tout seul?
– Ah! excusez, capitaine; moi je n’ai jamais vu de bête c
omme ça : je ne croyais pas que ce fût si fort.
Alors, pour donner du coeur à mon équipage, j’allai auprè
s des sondeurs que les serpents tenaient collés : je leur
pris la main, et je leur dis de tenir bon. Je plaçai le Br
eton près du second, lui recommandant, aussitôt les coups
de pierriers partis, de tirer le matelot à lui pour, tâche
r de le décoller ; je me mis près du premier sondeur, que
je saisis à bras-le-corps, et je criai : feu !
0170 Les grappins, les piques, les haches, les pierriers,
tout ça tapa d’un seul coup ! Je tombai à la renverse, rou
lant sur le pont avec le sondeur que je tenais toujours. J
e me relevai et lui tendis la main, le croyant dégagé.
En même temps je regardai au second serpent, et je vis qu
‘il se resserrait sur lui-même et qu’il paraissait se repl
onger dans la mer. Le sondeur qu’il avait saisi n’était pl
us à genoux, mais droit, nous faisant face, son bras gauch
e entraîné par-dessus le bordage, et son corps, qui pendai
t après, déjà enlevé, les pieds ne touchant plus. Et le di
able de Breton, s’accrochant des pieds et d’une main à un
bout de la vergue- du perroquet (tombé sur le pont, comme
vous savez), de l’autre main et des dents cherchait à rete
nir le matelot, qui se laissait aller comme un homme mort.

Quant au premier serpent, les charpentiers l’avaient coup
é en deux. La partie sortant de la mer se retira vers le b
ordage, mais y resta accrochée, retombant encore d’une bra
sse sur le pont. Le bout coupé, qui avait plus de trois br
asses, se tortilla, renversant comme des capucins de carte
0171s les dix-sept hommes qui y tenaient leurs grappins et
leurs piques, et sans lâcher le sondeur collé par la tête
.
Je regardai de nouveau l’autre serpent. Le pauvre matelot
était déjà en travers du plat-bord et on ne voyait plus q
ue son ventre et ses’jambes : le Breton tenait toujours et
tirait, mais il commençait aussi à être enlevé.
Je prenais mon porte-voix pour lui crier de lâcher, lorsq
u’une secousse terrible faillit me renverser; je n’eus que
le temps de me rattraper à une manoeuvre, et il se passa
alors, mon cher ami, une chose qui ne s’est vue que cette
fois-là et qui ne se verra plus, j’espère : le navire se c
oucha presque sur tribord, on entendit un bruit comme si t
rente- six hippopotames sortaient de l’eau, et le long du.
bord s’éleva un monstre épouvantable, tacheté de plaques
noires, grises et jaunes d’un côté, tout blanc de l’autre,
et deiïx fois gros comme la chaloupe d’un vaisseau de cen
t canons !
Il étendit une patte depuis le porte-haubans du grand mât
jusqu’à la poulaine, une autre vers l’arrière, qu’elle al
0172la contourner pour venir retomber par le petit bout su
r la dunette ; une troisième, il la tortilla autour du hau
ban de misaine ; une quatrième, il la lança en travers du
pont; la cinquième et la sixième restaient sur la coque, s
ous l’eau. Il y en avait encore deux autres, l’une coupée,
comme je vous ai dit, et l’autre à la même place qu’au co
mmencement; le sondeur pris par le poing était même ramené
en dedans du bordage, ce qui montrait que la patte était
poussée au lieu d’être tirée comme tout à l’heure.
Un cri d’épouvante partit de toutes les bouches :
– Le kraken
Il n’y avait plus à en douter : c’était le kraken, ce pou
lpe géant dont les matelots danois et norvégiens m’avaient
si souvent parlé sans que j’y voulusse croire.
Vous avez vu ‘des poulpes, mon cher ami, n’est- ce pas ?
Moi aussi, mais vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’
est qu’un poulpe de cette taille.
Ses yeux étaient larges comme des assiettes, et rien ne p
eut donner une idée de ce regard trouble et phosphorescent
de trois pieds de tour! Il se gonflait et se dégonflait c
0173omme un énorme ballon, et de temps en temps, nous mont
rant l’envers dé sa tête, il faisait sortir par un grand t
rou de sa peau un bec de corne noire de plus d’une aune de
longueur, qu’il ouvrait pour nous croquer tous.
– Mille! dix mille! cent mille! deux! trois! quatre! cinq
cent mille millions de milliards dé trooûn de l’air de to
nnerres de…! Veux-tu bien descendre, abominable mollusqu
e! Veux-tu quitter mon bord à l’instant même, mauvais pois
son manqué! Mais tu ne vois donc pas que tu vas nous faire
chavirer, canaille de mer !
Je perdais la tête de rage ! je m’arrachais les cheveux d
e désespoir !
– Un navire comme La Bonne-Mère, être attaqué par une sot
te bête marine comme ça ! Tu nous prends pour ce que nous
ne- sommes pas, espèce
d’araignée collante ! Tu ne sais donc pas distinguer une b
aleine d’un trois-mâts? Tu crois peut-être que tu vas nous
manger comme tu manges tes marsouins, hein? Gomptes-y ! –
En attendant, attrape ceci ! . ‘
Et visant l’hferrible bête à la tète, je lui tirai un cou
0174p de pistolet qui lui traversa de part en part les deu
x yeux et les lui creva. Ce fut mon premier moment de sati
sfaction : – Ha ! ha ! limace à huit pattes, te voilà bell
e fille, avec tes deux hublots cassés ! Maintenant que tu
n’y vois plus, tu ne vas plus faire que des bêtises ! A no
us deux !
Miséricorde! savez-vous ce qui arriva? Il ramena peu à pe
u vers lui les deux pattes qui s’étendaient, le long du bo
rdage, de l’avant à l’arrière le milieu de chaque patte se
souleva, faisant un coude comme deux bras gigantesques ;
il tira sur celle qui était en travers du pont; son effroy
able masse, au haut de laquelle on voyait reluire ses yeux
encore tout flamboyants de phosphore, s’éleva au-dessus d
u bordage et s’y tint quelques secondes en,équilibre.
A ce moment mon cher, si l’on n’avait pas été prévenu on
aurait jure la tête et les bras d’un géant qui aurait cher
ché à monter à l’abordage.
Il resta un moment ainsi; il diminua de grosseur en s’apl
atissantj et puis, pflac ! tout chavira comme une charreté
e de boyaux, couvrant la moitié de la largeur du pont, dep
0175uis le grand mât jusqu’au mât de misaine. En même temp
s, renversant et cassant.
tout sur son passage, il retira vers lui toutes ses pattes
et les pelotonna, une partie autour de son corps, une par
tie dans les débris de la vergue et du mât de perroquet ca
ssé, fourrant ça au milieu des cordages emmêlés, que je ne
sais pas comment il pouvait s’y reconnaître.
Dans ce moment, les deux matelots empoignés, il faut croi
re qu’il les oublia.
Je vis d’abord celui qui avait été pris par la tête se re
lever. C’était un petit Saintongeais, cbauve comme un geno
u. Il chancelait qu’on aurait dit un, homme soûl. Sa figur
e n’était pas violette mais bleue, et vous auriez dit qu’e
lle allait éclater; quant à la peau de sa tête, elle était
aussi luisante qu’une cerise fraîche.
Je courus à lui. Il était dans un état épouvantable. Gomm
e je suis un plu chirurgien, – faut bien l’être- quand on
est exposé comme nous autres à recevoir de mauvais coups,
quoique, vous savez? nous en donnons aussi, et de fameux !
– je me dis : voilà un homme qui est mort si tu ne lui dé
0176gages pas la tête !
– Assieds-toi, je lui dis. Je suis ton capitaine, entends
-tu ? Je vais te saigner, tiçns: bon ! 4
Et plâçant mon pouce près de la pointe de mon poignard, j
e lui fis derrière la tête, jusqu’à l’os, une bonne eslafi
lade, d’où-sortit une nappe de sang noir comme de l’encre.
Il releva la tête, me regarda de l’air qu’on regarderait
le bon Dieu. Ça me fit plus plaisir que je ne saurais vous
dire, allez !
– Reste là un moment, tu entends? Quand tu pourras te lev
er, va dans ma chambre, que je te donnerai un verre de gen
ièvre.
J’allai au second sondeur. Ce diable de Breton !
il ne l’avait pas lâché. Seulement savez-vous par où il le
tenait? Par le cou; et il l’embrassait comme s’il avait v
oulu le manger.
Ah ! ces Bretons ! fameuse race, mon cher ami : avec un é
quipage de Bretons, je me chargerais de faire le tour du m
onde dans une pirogue de nègres !
Le matelot n’avait pas grand’chose : rien de cassé, seule
0177ment le poignet gros comme le genou, à force que le su
çoir l’avait aspiré.
– Toi, je lui dis, tu vas commencer par te fourrer le bra
s jusqu’à l’épaule dans une baille d’eau de mer bien fraîc
he, et puis tout à l’heure je t’enverrai un petit coup de
genièvre.
Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est que la patte d’u
n poulpe? Imaginez-vous qu’à chaque patte il y a deux rang
ées de soixante ventouses chaque, ce qui fait cent vingt ;
et qu’il a huit pattes, ce qui fait neuf cent soixante ve
ntouses, vous pouvez dire mille, ne vous gênez pas. Au nôt
re, les plus petites étaient comme des pièces de quarante
sous, et les plus grandes, comme une assiette à dessert. C
royez-vous que ça fait’ une jolie calotte sur la pointe de
la tête, ou une bonne menotte sur le poignet? Et quand, a
u lieu d’une, ce n’est pas une mais mille qu’il en a, ce k
raken de malheur !
On dit qu’on ne sait pas à quoi servent les mouches: je v
oudrais bien savoir, je vousprie,aquoisert le kraken ?
Enfin n’importe : mes deux matelots étaient décollés, c’é
0178tait toujours ça.
– Et le kraken ? ne pus-je m’empêcher de dire à Cougourda
n,
– Patience, me répondit-il, patience ! chacun son tour, m
on cher ami. A bord, nous autres marins nous ne savons, pa
s tout faire à fois comme les messieurs de terre. Attendez
donc, s’il vous plaît, que diable ! J’avais deux hommes e
n danger: la première chose était de leur porter secours,
puisque je le pouvais.
– Mais si le kraken vous avait lancé une de ses pattes ?

– Et si j’avais été un c… apon ? Et s’il n’y avait pas
eu de kraken, ce serait encore plus simple, n’est-ce pas ?

Et il haussa les épaules en me lançant un regard de dédai
n.
– Té, que diable! aussi pourquoi m’interrompez-vous ? Vou
s n’avez jamais été à la mer, mais si vous y alliez, pardi
, vous feriez comme les autres.
Et mon épaule se désarticula presque sous l’écrasante aff
0179irmation que le capitaine m’appliqua de sa large main.
Il continua son récit :
– Je retournai sur ma dunette. Pas un homme n’avait bougé
de son poste. J’étais content de mes matelots.
Je regardai le kraken : il n’avait pas bougé non plus.
En définitive, je me dis, la position est terrible mais e
lle est meilleure. Ce sera un miracle si cette bête reste
plus de trois heures hors de l’eau sans mourir. Une fois m
orte, il ne s’agira plus que de m’en débarrasser, et nous
en viendrons à bout, quand il faudrait la jeter morceaux p
ar morceaux.
Maintenant, faut-il la laisser mourir là tranquillement,
ou faut-il encore essayer de la tuer? Voilà.
J’appelai le second, et après avoir tenu conseil nous déc
idâmes que, le kraken, à cause de sa force prodigieuse ouv
ant vivre beaucoup plus de temps que nous ne pensions et,
d’un instant à l’autre, se dérouler et s’élancer sur nous,
il fallait absolument tenter de le tuer par tous les moye
ns en notx’e pouvoir.
Je ne sais pas si je vous ai dit que j’avais à bord quelq
0180ues petits barils de poudre? J’avais aussi par là un d
emi-cent de grenades. Je pensai encore qu’une ou deux tour
ies de vitriol ne feraient pas de mal, versées sur la tète
du kraken : justement j’en avais. Nous avions de plusquat
re pierriers, et je me souvins qu’il me restait encore deu
x caronades de fer en bon état sur des affûts légers. Enfi
n le second me fit songer à cinq-tremblons qui, chargés ju
squ’à la gueule, pouvaient tenir chacun une dizaine de liv
res de balles.
— Té ! je dis, f…lanquons-lui toujours ça dans le corp
s, ça ne peut pas faire de mal. Tout le monde à l’arrière
!
Ils vinrent comme ils purent, mais le fait est qu’au bout
de cinq minutes tout l’équipage était en rang devant la d
unette.
Je fis monter dans la hune du grand mât cinq hommes pour
lancer les grenades , j’en mis au pied du mât pour hisser
deux barils de poudre, leur donnant à chacun un tromblon p
our tirer quand ils auraient fini. Les barils avaient une
mèche allumée, et un autre homme, aussi placé dans la hune
0181, devait les laisser descendre à un signal convenu ; u
n autre devait lâcher lestouries de vitriol, qui se casser
aient sur le dos du kraken. Les caronades furent avancées,
les pierriers installés sur le pont, tout cela fut- charg
é à mitraille, pointé sur la bête, et six hommes, une mèch
e allumée à la main, furent postés à chaque bouche à feu.
Tout le reste de l’équipage devait tirer des coups de fusi
l et faire feu de ses deux pistolets. Le second et moi nou
s devions tirer les premiers : c’était le signal pour tout
le monde.
Nous tirons.
Brrrrang! Le gredin avait ses trois ou quatre cents balle
s dans le ventre, dans les pattes, dans les yeux, dans la
tête. Tout ça était entré comme dans du beurre. Il ne remu
a pas !
– Té! dis-je, serais-tu mort, mon ami? En attendant, lâche
les touries et descends les barils de poudre !
Les deux touries tombèrent en plein sur lui et se , cassè
rent en mille morceaux, et le vitriol se mit à – ruisseler
sur son corps et à lui faire des trous qui fumaient comme
0182 de l’eau bouillante. Le matelot qui descendait les .b
arils de poudre avait eu l’adresse de les faire tomber sur
l’arrière du kraken, de sorte que la bête elle-même nous
servait de rempart contre l’explosion.
– La mèche est-elle au bout? lui criai-je.
– Oui, capitaine, elle arrive !
A peine achevait-il que les tonneaux de poudre éclatèrent,
lançant en l’air des lambeaux du corps du monstre, dont n
ous fûmes couverts, et qui allèrent s’accrocher dans tout
le gréement, si bien que Là Bonne-Mèreavait plutôt l’air d
‘une boucherie que d’un navire.
Tous les hommes, restés à leur poste, faisaient mine de v
ouloir s’approcher :
– Pas deçà, leur dis-je : nous ne savons pas si la bète e
st morte ou vivante. Voyons un peu.
Cette explosion ne lui avait enlevé que la moitié du corp
s au plus :
– Tout le monde sur les haubans ! je criai.
Ce fut une inspiration du ciel, mon cher ami.
A peine, moi comme les autres, étions-nous sortis du pont
0183, que le kraken se rassembla sur lui-même, déroula ses
pattes, se souleva dessus comme une araignée, puis, retom
bant à plat ventre, envoya deux pattes vers l’arrière, déf
onça la porte de la dunette, arracha une partie de la cloi
son et revint, traînant les débris, s’enrouler autour du p
ied du grand mât. En même temps il lança tout droit en l’a
ir deux autres pattes, les agita un moment comme de grande
s cornes, puis les entortilla l’une contre l’autre et les
laissa retomber ; deux autres pattes s’étendirent, l’une e
n avant, l’autre en arrière des haubans du mât de misaine,
sortirent hors du bord, se rejoignirent et furent ramenée
s sur le pont, faisant sauter tous les haubans comme si c’
avait été des cordes à violon. La patte coupée et la huiti
ème patte, il les serra autour de son ventre, mais telleme
nt fort ! – je vomis quand j’y pense, – que le ventre crev
a, et toute son encre, dont il y avait bien un boucaut,fut
lancée comme une lame et vint couvrir une dizaine d’homme
s de l’équipage. Vous me croirez si vous voulez, mais les
plus à plaindre ne furent pas ceux qui en furent entièreme
nt couverts : au moins ils pouvaient servir de nègres, à l
0184a rigueur: mais si vous aviez vu ceux qui avaient la m
oitié de la figure noire, d’autres une main noire, une mai
n blanche, c’était à faire pitié, ma parole d’honneur !
Et il faut que vous sachiez qu’il n’y a pas de savon ni d
e potasse qui soit capable d’enlever ça : ils restèrent co
mme ça plus de trois mois. Quant au pont de La Bonne-Mère,
un an. après, renonçant à en ôter les taches noires, j’ai
fait changer la moitié des planches.
Nous restâmes sous les armes encore une heure. Enfin la b
ête ne remuant plus et ne se gonflant plus, je finis par r
econnaître qu’elle était bien morte.
Alors commença une opération qui n’était pas une petite a
ffaire : c’était de nous débarrasser de cette tripaille..
On sciait les pattes par morceaux, on enfonçait des grappi
ns dans les cartilages du ventre, on tirait dessus, et ave
c les sabres ou les haches, on découpait comme on pouvait.
Le plus terrible fut les intestins. Nous finîmes par en v
enir à bout en passant des voiles et des cordes sous le pa
quet, que nous faisions glisser près d’une ouverture et to
mber à la mer.
0185 Nous gardâmes toutefois le bec, que je fis bien netto
yer, et que vous pourrez voir au musée d’histoire naturell
e de Marseille, lorsqu’il y en aura un.
Quand ce fut fini, il était minuit moins un quart : cette
petite fête avait duré dix-sept heures trois, quarts. Je
fis donner double ration à l’équipage, je leur envoyai qua
tre bouteilles de genièvre, et j’allai me coucher, après a
voir inscrit sur mon livre de bord :
« Le 15 août, à six heures trente-sept minutes du matin,
étant par 6- 27′ au-dessus de la ligne, rencontré le krake
n, qui nous a abordés et cassé le perroquet du grand mât p
ar la secousse.
» A midi, le kraken a embarqué malgré notre résistance, a
pris lé matelot Canolle par la main, le matelot Baptiste
par la tête, et les a fortement bousculés.
» A six heures trente-trois minutes, tué ledit kraken, qu
i en se défendant nous a défoncé la dunette, arraché la cl
oison, et fait sauter les haubans de tribord de notre mât
de misaine.
Depuis six heures trente-trois minutes jusqu’à minuit, je
0186té son corps à Vexception du bec, qui a été descendu e
t arrimé dans la cale.
Donné double ration à Véquipage pour ses peines et soins.
»

L’R
Nous étions allés manger la bouillabaisse et le pilau che
z Parrocel, et Cougourdan était en belle humeur. Nous caus
ions à bâtons rompus ; il m’avait raconté sa vie. Tout en
l’écoutant je calculais que, de compte fait, il n’avait pa
s séjourné cinq ans en tout à Marseille, et jamais plus d’
un mois de suite. Sa voix terrible, s’élevant et s’abaissa
nt tour à tour avec ces intonations musicales particulière
s au langage du midi, faisait résonner les diphtongues en
vibrations dignes du bourdon de Saint-Victor.
– Capitaine, lui dis-je, je vous écoute et je vous admire
. Il faut que vous soyez bien foncièrement marseillais pou
r avoir conservé, à travers vos nombreux voyages chez tant
de peuples étrangers, ce pur accent de Marseille qui fera
0187it reconnaître votre voix au milieu d’un choeur de cen
t personnes. Voyez-moi : je n’ai presque pas quitté la Fra
nce, j’ai habité longtemps le midi, et on ne se douterait
pas, à m’entendre parler, que je suis né rue Sainte, au co
eur de la métropole phocéenne.
– Mon cher ami, me dit-il, l’assang, voyez-vous, c’est la
mer qui le donne, non pas l’air corrompu de vos Babylones
modernes. Marseille n’est plus Marseille : ils nous l’ont
gâtée au point qu’on ne s’y reconnaît plus. Maintenant la
dernière des répétiè- res
du marché parle français, et c’est à peine si je comprend
s le patois des portefaix qui viennent décharger mon navir
e. Tenez, mon cher ami, tout va mal depuis qu’on a aboli l
a traite. Je l’avais bien dit à mes armateurs le jour où i
ls m’apprirent la nouvelle de cette loi de malheur : vos p
hilanthropes, voyez-vous, avant vingt ans d’ici ils seront
cause que les navires de Marseille ne feront plus de comm
erce qu’avec le château d’If, et qu’on entendra dans les r
ues des gamins de six mois parler français !
– Cependant…
0188 – Oui, oui… le commerce và encore un peu, c’est vra
i. Mais le français envahit tout, si bien qu’avant peu on
ne distinguera plus un Marseillais d’un Parisien : et un M
arseillais sans accent, c’est, un rossignol sans voix, tro
oûn de l’air ! .
– C’est vrai, l’accent donné beaucoup de piquant et de se
l aux propos des enfants de la Canne- bière, mais enfin cr
oyez-vous qu’un Marseillais aura moins d’esprit parce qu’a
u lieu de cracher les r, par exemple, il les roulera comme
les Languedociens ou les grasseyera comme les gens du nor
d de la France ?
– D’esprit, un Marseillais en aura toujours, mais je sout
iens que ce sera un grand malheur le jour où la civilisati
on nous aura perfectionné la gorge. Et puisque vous parlez
des r, je peux vous dire que je suis payé pour savoir ce
qu’il m’en aurait coûté un certain jour si je n’avais pas
eu le bonheur d’avoir l’accent de mon pays : à l’heure qu’
il est, La Bonne-Mère prendrait le frais depuis une vingta
ine d’années, par trois cents brasses d’eau, et le capitai
ne Marius Cougourdan serait je ne sais où, assez loin d’ic
0189i, et peut-être nulle part.
– Capitaine, je savais votre accent bien fort, mais je ne
l’aurais pas cru de taille à sauver un trois-mâts et son
capitaine.
Avec quarante hommes d’équipage, mon cher ami, et une car
gaison de trois cent mille francs ! Et c’est pourtant comm
e je vous le dis : dans cette circonstance mémorable de ma
vie, si j’avais grasseyé les r ou si je les avais roulées
seulement, j’étais f…lambé!
– Capitaine Marius Cougourdan, racontez-moi cette circons
tance mémorable de votre vie ?
– Je veux bien.
Je m’assis, et Cougourdan, allumant un cigare et se metta
nt devant moi, debout et les jambes écartées, me raconta c
e qui suit :
– C’était au mois de janvier 1810. Nous avions la guerre
avec les Anglais, et leurs croisières faisaient dans la me
r des Antilles une police de tous les diables. Malgré le d
anger d’être pris, je n’avais pas pu renoncer à naviguer d
ans ces parages, que j’ai toujours affectionnés particuliè
0190rement à cause des bonnes affaires que j’y faisais. J’
avais cette fois une cargaison magnifique, et si je parven
ais à entrer dans le port de la Pointe-à-Pître, je gagnais
mes trois cent mille francs, aussi sûr que je m’appelle M
arius.
Jamais La Bonne-Mère n’avait été gréée et montée comme da
ns ce temps-là : quand nous mettions toutes nos voiles deh
ors et que la brise était bonne, nous filions douze et qui
nze noeuds facilement, quelquefois plus. J’avais un équipa
ge de quarante b…, monsieur, que chaque dix en valait ce
nt, Avec ça quelques piques et quelques haches d’abordage
que je n’avais pu les empêcher d’emporter pour leur sûreté
personnelle, quoique je n’eusse pas de lettres de marque,
pais trois ou quatre petites caronades pour compléter mon
lest, et que j’avais fait monter sur le pont avec leurs a
ffûts pour les empêcher de se rouiller. Et puis, vous save
z? un peu de poudre pour le cas où nous aurions eu du désa
grément avec les barges anglaises, qui n’étaient pas toujo
urs polies avec les neutres.
Je naviguais sous pavillon hollandais, naturellement. J’a
0191vais même fait galipoter mon navire à Saint-Thomas, et
quoique La Bonne-Mère ne ressemblât pas beaucoup à leurs
caisses à chandelles, avec un faux pavillon et de la prude
nce ça pouvait passer, pourvu que la brise fût fraîche ou
que le croiseur n’eût pas trop de canons en batterie.
Yous comprenez que quand on a des affaires qui pressent,
on n’a pas le temps de mettre en panne pour causer avec le
premier bâtiment venu passant en pleine mer. Ma règle éta
it donc de mettre toutes les bonnettes dehors aussitôt que
j’apercevais un bâtiment, et comme je n’avais jamais renc
ontré -jusqu’alors que des goélettes ou des corvettes, pou
rvu que je les visse venir je ne craignais rien.
J’avais nuit et jour une vigie sur le perroquet du grand
mât, et je vous réponds que, de jour, le diable en personn
e n’aurait pas pu s’approcher de La Bonne-Mère à plus de s
ix ou sept lieues marines de distance. Mais c’était la nui
t, mon cher ami, que je ne dormais que d’un oeil, surtout
quand il n’y avait pas de lune. J’avais beau monter trois
ou quatre fois sur le pont, rien ne me disait qu’au petit
jour je ne me trouverais pas nez à nez avec quelque croise
0192ur anglais plus fort que moi.
Aussi j’avais pris le parti de mettre toutes mes voiles d
ehors tant que durerait la nuit, et de courir grand largue
par tous les temps, au risque de tout casser, parce que s
ous cette allure La Bonne-Mère se couchait comme un goélan
d qui rase les lames, et que sa voilure de coquine se voya
it moins du large.
Il était cinq heures et demie du matin, à mon estime, et
la nuit allait finir, lorsque la vigie cria :
– Navire àfl’avant !
Je saute sur ma longue-vue, je regarde.
Une flamme rouge !
– Trooûn de l’air ! je crie, c’est un croiseur anglais !

En ce moment, mon cher ami, nous filions treize noeuds ;
la mer était dure, le temps ne promettait rien de bon. La.
Bonne-Mère, couchée sur bâbord, sautait sur les lames com
me un poisson volant.
Le bâtiment anglais venait sur nous. A la distance où nou
s étions, il pouvait ne pas nous avoir encore vus, mais le
0193 jour allait se lever, l’horizon était couvert de nuag
es noirs comme de l’encre, et si par malheur lé soleil tap
ait sur nos voiles, adieu va’t !
Je me dis : Marius, tu n’as qu’une seule chose à faire, c
‘est de virer de bord et de prendre chasse le plus vite qu
e tu pourras. C’est un bâtiment de guerre, puisqu’il a une
flamme…
Et pourtant, je me dis, peut-être que c’est quelque corsa
ire. Qui peut savoir s’il n’a pas d’argent à bord, d’argen
t volé à ma patrie? Ce serait bien juste de le lui faire r
endre.
Et je repris ma longue-vue.
Ah ! pécaïré ! Pauvres nous ! Mille millions de tonnerres
!
– Amédée ! que je dis au coq qui était à côté de moi, et
qui avait aussi bonne vue que moi, Amédée! prends la longu
e-vue, et dis-moi, je te prie, ce que c’est que ce bâtimen
t?
– Capitaine, ça, pardi ! c’est tout bonnement une frégate
anglaise, et même qu’elle porte pavillon de commodore !
0194Qu’auriez-vous fait, vous ?
L’attendre pour la combattre, je n’étais pas de force.
Ajouter quoi que ce soit à ma voilure, pas moyen, par la
bonne raison que j’avais toutes mes voiles dehors.
Manoeuvrer pour virer de bord ? Autant aller à sa rencont
re, je me dis, car par le temps qu’il fait, il te faut une
demi-heure avant d’avoir repris ta route, et pendant cett
e demi-heure il te gagne, il voit ta manoeuvre, il s’aperç
oit que tu cherches à l’éviter, et il prend chasse sur toi
.
C’est alors que je pris une résolution que je ne pourrais
pas croire, si je ne l’avais pas vu de mes yeux, ce que j
‘ai fait ! Mais j’ose dire avec un légitime orgueil que s’
il n’y a jamais eu de capitaine marin qui ait osé concevoi
r une pareille manoeuvre, il n’y avait aussi qu’un navire
au monde en état de l’exécuter), et ce navire, c’est le tr
ois-mâts La Bonne-Mère, du port de Marseille !
Je résolus de virer de bord sous toutes mes voiles, sans
toucher un fil !
Je criai au timonier : bâbord tout ! et le navire, change
0195ant à l’instant de direction, commença de tourner. A c
e moment le vent soufflait en foudre, la mer était totalem
ent démontée, nous avions la lame en travers ; la bourrasq
ue était si effroyable, que quoique La Bonne-Mère courût à
ce moment vent arrière, elle ne se releva pas, et elle fî
t une embardée d’au moins cinq encablures, couchée dans le
creux de la lame comme un petit nourrisson dans son petit
berceau.
J’étais à l’avant, pour mieux voir au large aussitôt que
nous nous élèverions au-dessus de cette montagne d’eau. To
ut à coup, au moment où le navire, achevant de virer sur b
âbord, commençait à reprendre la lame en travers, arrive u
ne telle masse que, du fond du creux où nous étions, je la
voyais s’élever par-dessus les autres lames aussi haut qu
e le fort de Notre-Dame de la Garde, que vous voyez d’ici
! Elle s’élève, s’élève, s’approche, avale les trois ou qu
atre lames qui nous séparent, et alors, s’enlevanl comme u
n cheval qui va sauter, elle fait au-dessous d’elle une te
lle pente, que le navire s’y précipite.
Je vous réponds qu’à ce moment-là le bout du beaupré étai
0196t au moins à vingt-cinq pieds plus bas que notre couro
nnement. Nous piquions droit dans le creux, et la lame dev
ait déferler juste au moment où nous serions dessous.
J’avais dix ou douze secondes devant moi pour sauver le n
avire.
Je tirai mon poignard d’abordage (j’en ai toujours un sur
moi quand je commande), et j’en donnai un bon coup dans l
‘amure du grand foc.
La voile se déchira d’un bout à l’autre comme une feuille
de papier ; l’avant du navire, soulagé tout d’un coup, se
souleva un peu, et la secousse retarda d’environ deux sec
ondes la chute au fond de l’abîme.
Il n’en fallait pas davantage : la lame avait déjà déferl
é quand nous tombâmes dessus, et La Bonne- Mère, fendant f
ièrement toute cette écume brisée, passa au travers.
Nous étions sauvés- et nous avions viré de bord.
Je pus alors me rendre compte de la situation. Je vis que
ce coup de temps n’était pas pour durer plus d’une heure.
Le soleil commençait à dépasser l’horizon ; il ne restait
de mon grand foc que quelques lambeaux; la frégate ne par
0197aissait pas nous avoir aperçus.
Cependant je ne pouvais pas aller longtemps comme ça, et
je me disposais à profiter de ce dernier moment pour chang
er nos amures, lorsqu’une saute de vent eut lieu, et je me
trouvai grand largue, ayant le vent sur la frégate anglai
se.
Je vous certifie que ce fut là un des plus beaux instants
de ma vie, car je vous dirai franchement que j’avais des
raisons toutes particulières pour ne pas vouloir absolumen
t tomber entre les mains des Anglais. Il venait même d’arr
iver une chose…
Et ici le capitaine se passa la main sur le front, et tre
ssaillit.
– Quoi donc, capitaine ?
– Oh ! dit-il, je vous raconterai peut-être cela quelque
jour, pour que vous m’en disiez votre avis. Mais il est de
fait que je ne me serais pas laisse prendre vivant, ni mo
n équipage non plus.
Hélas ! ma joie ne devait pas être de longue durée! Le ve
nt diminuait, et La Bonne-Mère, privée de son grand foc, g
0198ouvernait péniblement et n’avançait plus si vite. Le s
oleil commençait à briller par
éclaircies, et d’un moment à l’autre il pouvait nous envoy
er dessus une plaque de lumière, ce qui arriva bientôt; et
peu de. temps après, continuant à observer la frégate, je
vis qu’elle manoeuvrait pour venir à nous.
Quoiqu’elle fût encore bien loin, je pouvais très bien ju
ger qu’elle cherchait à s’élever dans le vent et qu’elle c
ourait des bordées pour tâcher de se mettre en bonne posit
ion.
Je ne la perdais pas de vue, et je m’apercevais avec effr
oi qu’elle gagnait plus qu’elle n’aurait dû faire. Je fis
jeter le loch, et l’affreuse vérité, mon cher ami, m’appar
ut tout entière : nous filions sept noeuds, pas plus !
A tout instant je prenais ma longue-vue : chaque fois la
frégate me paraissait plus proche. J’étais au désespoir. M
on équipage, rassemblé sur l’avant, les bras croisés, rega
rdait la frégate sans dire un mot. Pauvres enfants !
Je fis un signe à mon second. Un instant après, mes quai’
ante hommes étaient’ rangés devant.la dunette :
0199 – Eh ben ! vous voyez ce qui arrive : vous pouvez fai
re votre sac, nous sommes f…lambés. Que voulez-vous fair
e?
Un Breton, mauvaise tête, sortit des rangs, et me montran
t le poing s’écria :
– C’est votre faute, aussi ! Si vous n’aviez pas viré de
bord comme ça, vous n’auriez pas été obligé de faire ce qu
e vous avez fait, et nous aurions encore notre foc.
J’armai mon pistolet. (J’ai toujours un pistolet sur moi
quand je commande.)
– Mon ami, tu peux avoir raison, mais je n’aime pas qu’on
me dise que j’ai tort. Mets-toi à genoux et recommande to
n âme à Dieu.

Le Breton s’agenouilla, fit une prière, je dis : Amen, et
je lui brûlai la cervelle.
– Vous autres, dis-je, souvenez-vous que le capitaine est
le père de ses matelots, et que même quand le navire coule
bas, on ne doit jamais lui manquer de respect! Que voulez
-vous faire?
0200– Aborder la frégate et la prendre ! répondit l’équipa
ge d’une voix sourde.
– Elle ne se laissera pas accoster sans nous envoyer sa bo
rdée. En supposant que nous arrivions, qu’espérez-vous fai
re contre un équipage de quatre cents hommes ? Ça ne vaut
rien. Parlons d’autre chose.
Vous savez que nous n’avons pas de lettres de marque. Notr
e affaire est claire : si nous laissons l’Anglais monter à
bord, d’ici deux heures tout au plus nous prendrons l’air
au bout d’une corde.
Je crois que ce qu’il y a de mieux est de nous faire saute
r. Nous avons douze barils de poudre dans la sainte-barbe.

Tous mes hommes se regardèrent, et ils baissèrent brusquem
ent la tête en disant :
– Bon!
Je fis alors un signe à un de mes canonniers.
– Tu vas placer tous les barils de poudre les uns à côté d
es autres ; tu en ouvriras un et tu chargeras quatre pisto
lets, deux pour toi, deux pour moi. Tu te tiendras là jusq
0201u’à ce que je descende dans la sainte-barbe, et alors
nous tirerons nos quatre coups dans le baril ouvert.
. Puis, m’adressant à l’équipage :
– Vous autres, faites bien attention. Aussitôt
que le canot de l’Anglais aura accosté, rassemblez- vous p
rès de l’échelle, et dès que l’officier et ses hommes sero
nt sur le pont, tombez dessus et tenez- les ferme. Nous go
uvernerons droit sur la frégate, et qu’elle ait ou qu’elle
n’ait pas le temps de nous envoyer sa bordée, nous nous e
n rapprocherons le plus possible, pour tâcher delà défonce
r en sautant près d’elle.
Et maintenant, mes enfants, à la grâce de Dieu ! Ceux qui
veulent, jouez aux cartes ou dites les prières des agonis
ants. Moi je vais boire un coup et faire mon point.
Je descendis dans ma chambre, je bus un petit verre de rh
um avec un peu de sirop, et je fis mon point. Nous étions
à trente milles de la Pointe-à- Pître.
J’écrivis une lettre à mes armateurs pour leur expliquer
les causes du malheur qui allait arriver et pourleur donne
r quelques renseignements importants sur les affaires ; je
0202 mis l’a lettre dans une bouteille bien bouchée, ficel
ée et goudronné-xet ayant allumé un cigare, je montai sur
la dunette.
L’Anglais était sur nous, mon cher ami : encore une demi-
‘heure, il était à portée de la voix.
Il hissa son grand vilain pavillon rouge : je répondis pa
r le pavillon hollandais.
Il me signala de mettre en panne.
Ah! trooûn de l’air! à ce moment je perdais , pa- tien ce
! Je pensais à ma cargaison, je pensais à leurs poulies e
t à leur grande vergue, je me représentais ma pauvre Bonne
-Mère en mille morceaux ! Je vous assure qu’à ce moment-là
je regrettais cruellement de n’avoir pas pris des lettres
de marque.
Je fis mettre en panne, que voulez-vous?

La frégate approchait. Je pouvais déjà distinguer les gab
iers postés dans les hunes, et même, quand le roulis décou
vrait son pont, j’y voyais une rangée de bonshommes rouges
qui ne pouvaient être que des soldats de marine. Elle ava
0203it quarante canons!
Ah ! mon cher ! vous me croirez si vous voulez, ce n’étai
t pas de sauter qui me faisait de la peine, c’était de ne
pas pouvoir même essayer d’attaquer cet Anglais! Mille mil
lions de tonnerres ! Etre obligé de se faire sauter quand
on a un navire comme La Bonne-Mère, et une cargaison de tr
ois cent mille francs! Et des Anglais, encore! Moi qui n’a
vais jamais été pris!
– En attendant, dis-je à mon premier maître qui était prè
s de moi, pour ne pas qu’ils se délient, hisse le pavillon
anglais au grand mât.
Ce qui fut fait. Immédiatement, l’Anglais me rendit mon s
alut en hissant le pavillon hollandais.
Tout ça c’était de la bêtise, et le moment fatal approcha
it.
Enfin la frégate arriva à portée de pistolet.
Mon canonnier descendit dans la sainte-barbe, l’équipage
se rapprocha de l’escalier, et moi je jetai ma bouteille à
la mer, je donnai le restant de mon cigare à mon mousse,
que je fis asseoir à mes pieds, je boutonnai mon paletot,
0204j’enfonçai ma casquette sur mes yeux, et je pris mon g
rand porte-voix.
Il y eut là un petit moment, je vous prie, qui n’était pa
s gai. Tous mes matelots, se tenant la main très amicaleme
nt, immobiles, le cou tendu, pâles comme des morts, regard
aient en silence venir la frégate. Mon petit mousse, accro
upi à mes pieds et ne se doutant de rien, fumait tant qu’i
l pouvait son bout de cigare, et il crachait à chaque bouf
fée en
renversant sa tête, pécaïré! que ses petits cheveux flotta
ient comme s’il avait été déjà mort. Et au pied de la dune
tte je voyais le pauvre Breton renversé sur le dos, les ma
ins croisées comme s’il faisait sa prière, avec un grand t
rou au front, d’où le sang coulait encore.
Tout ça pour cette b de frégate, que le diable
emporte ! Oh ! les Anglais !
— Bonne mère! je dis, dans la position où je suis, il es
t peut-être puéril de vous demander de me tirer de là. Mai
s vous qui êtes si bonne, est-ce que vous ne pourriez pas
faire quelque chose pour mon pauvre petit mousse et pour c
0205es quarante braves matelots? Quarante, c’est-à-dire tr
ente-neuf, car il y en a un qui ne compte pas : vous aurez
moins de peine. Je ne vous dis rien : mais vous pouvez êt
re bien sûre que si vous faites ce miracle, je vous donne
une robe et des pendants d’oreilles de pierres fines dont
il sera parlé dans tout Marseille!
Monsieur ! ces Anglais manoeuvrent véritablement comme de
s diables!
La frégate venait sur nous droit comme la foudre. Je crus
qu’ils voulaient nous couler bas. Elle arriva si près de
nous que le bout de son beaupré toucha presque le bout de
notre barre d’artimon.
Et au moment où je croyais qu’elle nous entrait dans le c
orps, elle fît comme un saut de côté, et elle vint se rang
er près de nous, à demi-portée de la voix.
Ge fut si beau que je ne pus pas m’empêcher de tirer ma c
asquette !
– Bonne Mère, je dis, je vous remercie de ce que vous fai
tes pour moi .: vous me faites voir une belle manoeuvre, e
t vous nous rapprochez assez de cette frégate pour que nou
0206s puissions, avec un bon coup de barre, nous jeter des
sus et nous faire sauter contre sa muraille. Je suis juste
: je vois que vous faites pour le mieux. Yous êtes une bo
nne dame. Yous n’avez qu’à regarder, vous allez voir quelq
ue chose de joli.
L’officier de quart de la frégate monta sur son banc, pri
t son porte-voix et me cria :
– Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Où allez- vous?
Mon cher ami, à ce moment il me prit une rage telle, que
je n’y tins plus. Et quoique ce soit tout à fait contraire
aux usages de la mer et au respect que je devais à un off
icier de marine plus haut en grade que moi, j’empoignai mo
n porte-voix à deux mains et je criai à l’Anglais :
– Ta… mère… a… fait… un.., pouarr ! 5
L’officier prit un air étonné, et répéta ses questions.
– Ta… mère… a… fait… un… pouarr ! je lui criai
encore plus furieux.
Alors il fît un nouveau geste d’étonnement, descendit de
son banc et alla rendre compte à un grand homard d’Anglais
, rouge comme un coq, maigre comme un clou, qui avait un n
0207ez de perroquet, un menton long comme ça, de grands fa
voris blancs qui lui pendaient, et des dents longues et ja
unes que je voyais sortir quand il parlait. C’était le Com
modore. Je crois qu’il était un peu sourd, car il faisait
une vilaine grimace et se penchait en mettant la main à so
n oreille chaque fois que l’autre lui parlait.
Ils échangèrent quelques paroles : l’officier de quart, d’
après ce que je pouvais juger par ses gestes, lui disait :

– Je ne comprends pas ce que dit ce capitaine !
Le commodore lui prit le porte-voix des mains et
vint se placer sur le banc de quart.
Il examina un moment La Bonne-Mère, fit un signe de tête q
ui voulait dire: beau navire! et, embouchant le porte-voix
, il me cria :
– Quelle langue parlez-vous?
– Ta… mère… a… fait… un… pouarr! criai-je pour l
a troisième fois, encore plus fort.
Il se pencha vers l’officier de quart, lui rendit le porte
-voix, descendit du banc, et fit de la tête : oui.
0208C’était le moment.
– Mousse, descends à la sainte-barbe et dis au canonnier q
ui est là de se tenir prêt. Timonier, quand tu me verras s
auter en bas de la dunette, bâbord tout, et en plein sur l
a frégate.
L’officier de quart remonta sur le banc :
– Vous n’avez besoin de rien? Pas de malades? Pas de morts
?
-Ta… mère… a… fait…
– Vous pouvez aller. Bon voyage !
Nous étions sauvés.
Grâce à mon accent, il m’avait pris pour tin Hollandais!
Vous voyez qu’à l’occasion le sort, d’un navire peut dépen
dre de la manière dont son capitaine prononce les r. Aussi
je dis : quand on navigue, rien n’est inutile. En mer- to
ut sert, même Vassang.
LA MOUCHE NOIRE
Parmi les nombreuses singularités qui faisaient si heureu
sement du capitaine Marius Cougourdan un personnage unique
au monde, il y en avait une que j’affectionnais tout part
0209iculièrement parce qu’elle était la plus bizarre et la
plus amusante de toutes : le capitaine Marius Cougourdan,
ce demi-dieu marin à qui ni mort, ni tempête, ni monstres
, ni mitraille, n’avaient jamais fait seulement baisser la
paupière ; le capitaine Marius Cougourdan, qui avait pris
à l’abordage six canonnières, quatre goélettes, deux corv
ettes et plus de cinquante navires de commerce, avait peur
des mouches !
Mon premier mouvement lorsque je m’aperçus de cette faibl
esse avait été de l’en plaisanter, mais je le vis si honte
ux, si troublé, de me voir en rire, que je résolus de n’y
plus faire la moindre allusion. Comme, ainsi que vous le s
avez, les mouches ne sont pas rares à Marseille, j’avais c
ent ôccasions par jour et plus de le voir, en proie à cett
e terreur comique, inventer à chaque fois quelque nouvelle
finesse pour m’empêcher de m’en apercevoir ou pour me fai
re croire que c’était du dégoût.
On peut s’expliquer des bizarreries de cette sorte chez d
es personnes qui, vivant dans des conditions ‘anormales, o
nt surexcité outre mesure leur système nerveux : mais le s
0210ystème nerveux du capitaine Marius Cougourdan ne me pa
raissait avoir rien de commun avec ces organisations délic
ates, et je rne le figurais plutôt comme un gréement de po
ulies et de cordes goudronnées à l’épreuve de toutes les i
ntempéries du sort et de l’humaine nature. Donc plus j’all
ais, plus je me confirmais à croire que sous cette singula
rité devait se cacher quelque mystère.
Je ne me trompais pas, et la révélation s’en fit dans des
circonstances étranges, un jour que nous étions allés déj
euner ensemble au Château-Vert.
C’était en hiver, par un soleil admirable. Bien qu’il y e
ût du feu dans la pièce, nous avions déjeuné la fenêtre ou
verte, tant il faisait doux. Le déjeuner fini, ayant resse
nti ce petit frisson que donne toujours le commencement de
la digestion, nous fermâmes la fenêtre, et après avoir pr
is le café au coin du feu, nous allumâmes nos cigares, et
nous commençâmes à causer du dernier voyage de Cougourdan.

Le capitaine arrivait des côtes d’Afrique. Après quelques
propos préliminaires il commença de s’animer, et je vis q
0211u’il avait des choses intéressantes à me raconter, car
il se mit debout, et levant son pouce ainsi qu’il en avai
t l’habitude lorsqu’il- débitait ses merveilleux récits, i
l commença en ces’ termes :
– Mon cher ami, je ne sais pas si vous connaissez le roi
de Zanguebar, mais je puis vous certifier que les négresse
s qui lui servent de gardes du corps sont les plus braves
soldats de l’univers et les femmes les plus hospitalières
de toute la côte d’Afrique, J’en puis parler savamment…

Il tressaillit, leva la tête, et parcourant du regard la p
ièce où nous nous trouvions :
– Vous n’entendez pas? me dit-il.
Je prêtai l’oreille : rien.
– Vous n’entendez pas? me répéta-t-il en me posant la main
sur le bras. Là! c’est là!
Et il me désigna du doigt le coin à droite de la fenêtre.

Il resta un moment une main crispée sur mou bras et l’autr
e tendue dans la même direction.
0212– Là! entendez-vous maintenant?
Un bourdonnement strident, coupé par saccades d’un bruit s
ec, se faisait distinctement entendre du côté qu’il m’indi
quait. Cougourdan, pâle et tremblant, me lançait des regar
ds terribles :
– Vous entendez bien, à présent ? Je reconnais son bourdon
nement. Elle est là, elle nous guette, elle n’attend que l
e moment de se jeter sur nous.’ Si elle nous touche nous s
ommes deux hommes morts !
– Quoi? lui dis-je’ déjà tout ému, je ne vois rien.
– .Sur votre vie, me dit-il, ne bougez pas et laissez-moi
faire !
Et saisissant une serviette, il s’en entoura la main droit
e et s’avança presque en rampant vers le point qu’il m’ava
it désigné. Là il s’arrêta, et se retournant à demi vers m
oi il me dit à voix basse :
– Faites comme moi et venez ici tout doucement.
Je pris une serviette et je m’avançai à côté de lui.
– Mais qu’est-ce donc? Qu’y a-t-il?
– Chut ! regardez : elle est posée. La voyez- vous? Je vis
0213 alors l’objet qui le mettait en cet état. Mon premier
mouvement, je- l’avoue, fut de rire, mais Cougourdan étai
t dans un tel état qu’une idée effrayante me traversa l’es
prit, et que me frappant le front je me dis en moi-même :

– Il est fou! Voilà l’explication de ce que je ne compren
ds pas !
Une mouche était posée sur le mur.
– Quoi! cette mouche?…
– Silence, malheureux ! me dit-il d’une voix sourde. Je v
ais tâcher de l’écraser. Frappez en même temps que moi, au
même endroit : nous aurons peut-être la chance…
Nous nous rapprochâmes ; nos deux poings l’un à côté de l
‘autre tombèrent d’un seul coup sur le mur, et la mouche a
lla se poser sur la table.
Cougourdan, essuyant son front qui ruisselait de sueur, d
emeura un moment comme atterré.
– Manquée ! murmura-t-il, nous sommes perdus, le sort y e
st !
– Comment, perdus ! pour une mouche !
0214 – Vous ne savez donc pas, me dit-il en me serrant le
bras, ce que c’est que la Mouche Noire ? C’est la mort, en
tendez-vous? la mort sans rémission!
– Qui nous oblige à rester ici, capitaine? Ouvrons la por
te et allons-nous-en.
– Ouvrir la porte ! Pour qu’elle s’échappe et aille empoi
sonner tout Marseille?- Et faire des petits, encore, peut-
être? Nous en aller, pour que les premiers qui entreront s
oient piqués à notre place! Jamais ! Vous pourriez vous en
aller, vous, si vous étiez capable d’une pareille lâcheté
, mais je vous respecte trop pour vous en croire capable,
hein ?
Et sans parler davantage il reprit sa chasse et se dirige
a, le poing levé, vers la table, où la mouche était posée,

Alors commença la bataille entre cet homme et cette mouch
e! Il n’y avait plus de capitaine Cougourdan : il y avait
une espèce de bête fauve qui, les yeux flamboyants, le muf
le crispé par la rage, rampant et bondissant tour à tour d
‘un bout à l’autre de la salle, grimpait sur les meubles,
0215sautait de l’un à l’autre, les franchissait, les renve
rsait, passait par-dessous, à la poursuite de l’être insai
sissable qui semblait se faire un jeu de lui échapper.
On eût dit que quelque génie infernal protégeait la mouch
e et la dirigeait dans sa fuite. Chaque fois que la main d
e Cougourdan allait la toucher, elle ne manquait pas de s’
envoler au bout opposé de la salle, et si le capitaine mon
tait sur une chaise ou sur une table pour l’atteindre au p
lafond, elle s’abattait aussitôt sur le plancher.
J’avais d’abord essayé de prendre ma part de la chasse, m
ais au bout de quelques minutes les sauts et les bonds du
capitaine devinrent si furieux et si rapides que j’en fus
heurté et renversé deux ou trois fois de suite : je pris d
onc le parti de rester immobile, embusqué dans un coin et
prêt à frapper la mouche si elle venait se poser à ma port
ée.
Au bout d’un quart d’heure que cela durait il me sembla q
ue la bête, ahurie ou fatiguée, commençait à se poser plus
fréquemment et à voler moins loin. Au lieu de rester immo
bile, j’eus l’idée de prendre une serviette de chaque main
0216 et de les agiter ensemble, de maniéré à lui rendre to
ut repos impossible de mon côté.
Pendant ce temps Cougourdan, un peu calmé, semblait chang
er de tactique et vouloir essayer de la patience et de la
ruse : il se bornait à faire continuellement envoler la mo
uche sans lui laisser un seul instant de repos. Elle était
évidemment devenue plus lourde et moins prompte. Cougourd
an, qui avait repris tout son calme, ne s’en approchait pl
us qu’à pas lents. Un profond silence régnait dans la sall
e, et on n’entendait que le bourdonnement strident de la M
ouche Noire.
Tout à coup le capitaine poussa un rugissement de triomph
e. Son poing venait de tomber sur la table.
Avant de le relever, il le roula de toute sa force, et al
ors nous vîmes, serrée entre les plis de la serviette qui
entourait la main de Cougourdan, la Mouche Noire à demi éc
rasée.
Je ne sais si la scène à laquelle je venais d’assister m’
avait excité l’imagination, mais ce misérable insecte, tou
t mort qu’il fût, avait dans son aspect’ quelque chose de
0217venimeux et de sinistre qui me faisait frissonner. C’é
tait bien une mouche, mais noire, trapue, noueuse, hérissé
e de protubérances bizarres : un poison vivant !
Cougourdan, la tête penchée, la considérait en silence; u
ne espèce de mélancolie farouche succédait par degrés à la
tempête de fureur qui venait de bouleverser son visage; s
es yeux, perdus dans le vague, semblaient évoquer des souv
enirs tragiques.
Il demeura ainsi quelques moments. Il me jetait de temps
à autre un regard de côté ; il se passait la main sur le f
ront : quelque chose semblait lui peser ou le retenir.
– Eh bien, lui dis-je en lui prenant la main d’un air aff
ectueux, eh bien, cher capitaine, n’avez-vous rien à me di
re ?
– Mon cher ami, commença-t-il d’une voix sourde, après ce
que vous venez de voir vous devez comprendre pourquoi j’a
i peur des mouches, hé? Ce n’est pas d’aujourd’hui que je
vois que vous vous en êtes aperçu, et sans lâ honte que j’
en ai il y a longtemps que je vous aurais expliqué mon aff
aire. Mais vous comprenez que c’est dur, pour un capitaine
0218 Marius Cougourdan, d’avouer qu’il a peur de quelque c
hose, .et que c’est d’une mouche, encore ! Ce qui n’empêch
e pas, eu attendant, que c’est comme ça. Ça a beau me fair
e honte, je ne m’en guérirai jamais, je le sens. Quand je
vois une de ces vilaines bêtes, c’est plus fort que moi, t
out mon sang se glace, il me pousse une sueur froide, et i
l me faut toute ma volonté pour ne pas me mettre à courir
en criant au secours !
Ah ! nous sommes peu de chose, pécaïré ! devant la sainte
volonté de Dieu ! Que dites-vous ? Est-ce que vous ne cro
yez pas qu’il nous fait ça pour nous apprendre à nous teni
r tranquilles de temps en temps et pour nous faire ressouv
enir que nous ne sommes que des vers de terre qui se torti
llent dans ses grandes mains, qu’il n’aurait qu’à serrer l
es doigts pour nous écraser? Moi je le crois, et que ce so
it pour ça ou pour autre chose, je dis qu’il a raison.
Peuh ! nous ne valons pas le diable, non plus… Je ne le
dis pas pour vous, au moins, mon cher ami : vous êtes en
dehors de tout ça, vous. Enfin que voulez-vous? j’ai peur
des mouches et je l’aurai jusqu’à la fin de mes jours.
0219 Mais avant de me mépriser, écoutez pourquoi j’en ai p
eur. . . . .
C’était en 1812, au plus fort de la guerre avec les Angla
is. Je croisais depuis plus de six mois dans le golfe du B
engale. La Bonne-Mère était jeune alors, moi aussi; j’avai
s quarante-cinq hommes d’équipage, douze caronades de gros
calibre, et: de la poudre, et de la mitraille, que c’étai
t une bénédiction à mon bord. Nos armes ne se rouillaient
pas, je vous le certifie ! Les croisières anglaises, je pa
ssais et repassais à travers sans même saluer : il n’y ava
it pas un de leurs bâtiments capable de me suivre, au poin
t qu’un jour, sous le nez de leur vaisseau amiral, qui éta
it mouillé près de terre, je pris et.coulai un de leurs sl
oops : le temps que le vaisseau eût levé l’ancre et appare
illé, c’était fait et j’avais disparu. Dans cette campagne
je leur avais pris un brick, deux goélettes, deux chaloup
es, une barge et sept navires de commerce. Ah ! je ne les
aimais pas, mais ils me le rendaient de tout leur coeur. A
ussi je suis connu, là-bas !
Tout ça ne s’était pas passé, comme bien vous pensez, mon
0220 cher ami, sans quelques avaries et pertes d’hommes. J
‘avais besoin de nous refaire et de nous reposer un peu, e
t le 26 mai 1812 je fis voile pour Bourbon, comptant y fai
re réparer mes avaries majeures et revenir de là tout douc
ement le long de la Côte Ferme pour y ramasser quelques nè
gres et aller les vendre aux Antilles.
Nous étions depuis un mois en route. Arrivés à la hauteur
des îles Chagos, par les 70- 2’ de longitude est, 4- 30 d
e latitude sud, nous trouvâmes là des vents faibles et var
iables qui nous obligèrent pendant plus de quinze jours à
des manoeuvres conti- nuelles et sans grand profit, qui av
aient peu à peu fatigué et dégoûté l’équipage. Nos vivres
commençaient à baisser, notre eau était mauvaise. Avec ça
une chaleur abominable, cinq ou six malades du scorbut : e
nfin, entre nous, il était temps d’arriver.
J’avais un peu de souci. Je voyais bien que tous ces homm
es, d’être tombés tout à coup de ces combats continuels da
ns les simples ennuis d’une traversée pénible, ça ne leur
allait pas, etqu’il leur aurait fallu quelque chose de nou
veau pour les remonter un peu. Nous en causions souvent- a
0221vec le second.
– Dieu me garde, je lui disais, de faire quelque voeu tém
éraire qui pourrait nous mettre dans l’embarras, car si no
us avons laissé les Anglais tranquilles, c’est que nous au
rions pu finir par ne plus être en état de nous battre con
tre eux : mais enfin, – quoique je ne le lui demande pas,
au moins! – si la bonne Mère jugeait à propos de nous envo
yer quelque bonne rencontre, je ne dis pas laquelle, peut-
être serait-ce un bien…
Ge qui ne m’empêchait pas de regarder par-ci par4à, trois
ou quatre fois le jour, s’il ne paraissait pas quelque na
vire, quand ce n’aurait été que pour lui demander des nouv
elles de France…
Ah ! mon cher ami, souvenez-vous de ça : quand tous êtes
à moitié bien, restez-y et ne tentez pas le sort ! Il vous
fait des tours, puis, que vous avez beau vous en manger l
es doigts après, il n’est plus temps ! Je ne sais pas si c
e fut la bonne Mère qui, ayant deviné mon voeu, voulut m’e
n punir, ou si ce fut le diable que le bon Dieu lâcha sur
moi, mais le fait est que, deux jours à peine après avoir
0222dit cette bêtise, un matin vers les sept heures, regar
dant avec ma longue-vue, j’eus connaissance d’un grand
trois-mâts de commerce qui faisait route sur nous.
– Ma foi ! dis-je au second, ce n’est pas moi qui le cher
che : mais puisque le sort nous l’envoie nous ne pouvons p
ourtant pas cracher dessus ! Quand nous ne trouverions à s
on bord que de l’eau fraîche, ce sera déjà quelque chose.

Et je donnai ordre de prendre chasse sur le navire.
Ce fut à bord une joie ! Je les aurais débarqués dans un
sérail qu’ils n’auraient pas été plus contents ! Ah ! mon
ami, la. vie de mer est souvent bien triste et bien dure,
mais dans des moments comme ceux-là, quand on voit son nav
ire paré du haut en bas, les caronades et les pierriers bi
en reluisants, chargés jusqu’à la gueule et ne demandant q
u’à vomir la mitraille; les grappins et les filets d’abord
age tendus pour cette belle pêche, et quarante b… pleins
de orce, armés jusqu’aux dents, et qui, les deux mains ac
crochées au bordage, allongent leurs museaux comme des tig
res pour flairer le navire ennemi ! ah ! – et le capitaine
0223 essuya de sa main une grosse larme, – on éprouve là u
n attendrissement de capitaine que vous autres gens de ter
re ne connaîtrez jamais !
Ici il y eut un silence. Le capitaine, ainsi que j’ai eu
mainte fois occasion de le constater, n’aimait pas à racon
ter les détails de ses combats contre les bâtiments ennemi
s. Je crois qu’il avait là sa façon à lui d’être modeste :
à en juger par son courage dans les aventures dont il me
faisait le récit, sa conduite dans un abordage devait être
tellement surhumaine qu’il lui eût été sans doute diffici
le d’être vrai sans paraître invraisemblable ; peut-être a
ussi devenait-il si furieux en ces moments-là qu’après il
ne se souvenait plus de ce qu’il y avait pu faire. Mais je
n’y perdais rien, grâce à la merveilleuse mobilité de son
visage : et le froncement des sourcils, la torsion des lè
vres, l’éclair du regard, et enfin le sourire terrible qui
découvrait ses deux rangées de dents blanches, me raconta
ient en quelques secondes la prise du navire avec autant d
‘éloquence que si le héros avait parlé.
– Quand nous eûmes amariné notre prise, con- tinua-t-il d
0224onc sans autre transition, j’y mis mon second à bord a
vec quinze matelots, en gardant pour moi trente, dont cinq
sur les cadres, et je fis mettre tout en ordre à bord tan
t de La Bonne- Mère que de notre prise, qui était un trois
-mâts anglais venant de Calcutta et allant au Gap avec un
chargement d’indigo, de mousselines et de soies, qu’il dev
ait débarquer là pour être repris en temps et lieu par d’a
utres navires. Il était parfaitement approvisionné en vian
des salées, légumes secs, biscuits, vins, rhum, eau fraîch
e; naturellement j’en pris une bonne part pour moi, je lai
ssai au second ce qu’il lui en fallait pour lui et ses hom
mes, et je lui donnai tout ce que nous avions de mauvais à
bord en fait de vivres pour qu’il le fît manger aux Angla
is : c’était bien plus juste qu’ils le mangeassent que nou
s, pas vrai ? Toutes nos dispositions prises, je fis appar
eiller, et nous voilà partis pour Bourbon avec une assez j
olie brise et belle mer.
Nous marchions comme ça depuis deux jours. La journée ava
it été écrasante de chaleur. Il était minuit et quelques m
inutes. Tout paraissait aller pour le mieux à bord, j’étai
0225s couché depuis une heure environ, ne dormant pas. Je
pensais à notre position, je trouvais’ qu’elle n’était pas
si mauvaise,et que c’avait été bien heureux pour nous d’a
voir attrapé ce navire qui nous avait ravitaillés en vivre
s de bonne qualité. Et puis je faisais dans ma tète le com
pte de nos prises de cette campagne, je calculais qu’avec
le navire que nous venions de prendre ça n’irait pas bien
loin de seize ou dix-sept cent mille francs. Et alors, vou
s savez, mon cher ami, quand on pense à l’argent on pense
à tout ce qu’on pourra en faire : je me voyais débarquant
à Marseille, et les plus jolies femmes de la ville…
– Capitaine ! crie le lieutenant en entrant comme un fou
dans ma chambre, il y a deux hommes de pourris !
Je,saute à bas de ma couchette, je lui prends le bras, je
le regarde entre les deux yeux :
– Pourris ? Ah çà ! êtes-vous fou ?
– Pourris ! je vous dis, capitaine, pourris ! Venez.
Et me saisissant la main, il m’entraîna vers le poste de
l’équipage.
Je n’oublierai jamais ça. A quelques pas de l’écotitille,
0226 les matelots, les uns habillés, les autres en grande
chemise, étaient debout et immobiles, la tête tournée vers
le poste et regardant avec des yeux de possédés. Quand je
fus arrivé à eux, ils levèrent tous ensemble le bras et p
ointèrent le doigt sur l’écoutille.
– Eh bien ! enfants, leur dis-je, qu’est-ce que c’est don
c ?
Us baissèrent la tête, et de nouveau ils levèrent le bras.

– Qu’est-ce que ça signifie? Vous n’avez plus de langue, d
onc? Lieutenant, vous; parlerez-vous?
– Capitaine… capitaine… dit le lieutenant en balbutian
t et en se reprenant à toute minute, voilà… voilà… la
chose. G’est affreux, c’est à ne pas y croire… Le quart
de minuit s’est couché hier à six heures, tout le monde bi
en portant, personne ne se plaignant de rien… A minuit m
oins cinq, le chef de quart réveille son monde. Il monte l
e premier sur le pont. Au lieu de cinq hommes, il n’en vie
nt que trois. Il descend furieux pour faire lever les deux
autres : c’étaient Victor et Audibert qui manquaient. Il
0227saute à leurs hamacs, les appelle, les secoue, rien. I
l saisit le bord du hamac de Victor, l’abaisse, regarde :
il voit un corps raide, la figure méconnaissable, le ventr
e gros comme une barrique et infectant déjà. A ses cris to
ut le poste se lève, et on trouve le corps d’Audibert dans
le même état. Quand ils ont vu ça, ils se sont sauvés tou
s et ils ne veulent plus redescendre dans le poste.
– Un falot ! dis-je.
Et accompagné du lieutenant, je descendis l’échelle du po
ste.
Arrivé en bas je crus tomber à la renverse : une odeur, m
on cher ami, à se croire empoisonné du coup ! Je levai le
falot près de la figure d’un des cadavres, et ce que je vi
s était si affreux que le falot m’échappa de la main et s’
éteignit, nous laissant dans une obscurité complète. Nous
nous mîmes, le lieutenant et moi, à le chercher à tâtons.
Nous ne disions rien, mais je crois que l’idée de se trouv
er dans ce noir avec ces deux effroyables défunts lui serr
ait un peu la mâchoire comme à moi. J’étais donc un genou
en terre, allongeant mes mains de tous côtés, lorsque j’en
0228tendis tourner autour de ma tête un bourdonnement coup
é de temps en temps d’un bruit sec.
Dans une situation pareille, mon cher ami, tout prend des
couleurs funestes. Yoilà-t-il pas que je m’imagine que c’
est un des morts qui n’est pas mort et qui râle, ou bien,
comme il est mort sans confession… vous m’entendez? que
son âme demande des prières. Ça c’est vu, puis…
– Lieutenant, dis-je bien vite, c’est vous qui soufflez c
omme ça ?
– Moi, capitaine ? Que je croyais que c’était vous, au co
ntraire. C’est pas un cancrelat, peut- être ?
– Oh! que non pas, ce n’est pas un cancrelat… Que diabl
e ça peut-il être qui souffle comme ça?
– Ah! cria tout à coup’le lieutenant, quelque chose vient
de me piquer à la lèvre. Mâtin ! que ça brûle !
A ce moment je mettais la main sur le falot.
– Remontons, lui dis-je, il faut enlever ces pauvres corp
s.
Une fois en haut, je fis faire le cercle à l’équipage. J’
interrogeai tous les matelots les uns après les autres : i
0229mpossible de savoir comment ces deux hommes avaient fa
it pour mourir.
– Vous n’avez donc rien entendu ? leur dis-je ; personne
de vous ne s’est donc éveillé un seul instant pendant ces
six heures ?
Ils se regardaient, se poussaient du coude, et chacun fai
sait non en haussant les épaules : cependant j’en vis un,
unNormand qui s’appelait Foubert, qui semblait hésiter et
qui se grattait l’oreille.
– Tu as entendu, toi, quelque chose : dis-le.
— Hum… capitaine, j’ai entendu… sans entendre. Peut-
être que j’ai rêvé, peut-être que je n’aipas rêvé… Pourv
ous dire que j’en suis sûr, je n’en lèverais pas la main..
.
Je cours à lui, je l’empoigne par le cou :
– Parleras-tu, chien de Normand ! Allons ! allons !
– Eh bien, capitaine, dit-il, je n’osais pas vous le dire
parce que c’est si peu de chose : mais je n’ai pas fermé
l’oeil, et toute la nuit j’ai entendu…
– Quoi?
0230 – Mais… bourdonner quelque chose comme une grosse m
ouche qui faisait : bzzzz – tk ! bzzzz – tk ! bzzzz – bzzz
z tk !
A ce moment un Parisien, qui avait la langue la mieux pen
due de tout l’équipage, mais qui en temps ordinaire n’osai
t plus me parler parce que je l’avais fait taire deux ou t
rois fois de la bonne façon, parut prendre courage, s’avan
ça vers moi en tournant son bonnet, et me dit :
– Faites excuse, capitaine, mais les autres, là, disent q
ue c’est sans doute l’Anglais qui a empoisonné ses vivres
avant de nous les passer, pour nous faire tous mourir.
Ça me donna un coup.
– Au fait, me dis-je en moi-même, je ne vois que le poiso
n… Mais j’eus bien vite chassé cette mauvaise pensée, ca
r à ce compte-là nous aurions dû être tous morts, puisque
depuis deux jours nous ne vivions que des provisions prise
s à bord du navire anglais.
– Nous empoisonner ! Pouvez-vous croire, leur dis-je à to
us, qu’un marin, quel que soit son pavillon, soit capable
d’une telle infamie ?
0231 – Non, non, jamais ! Ça c’est vrai, le capitaine a ra
ison ! crièrent-ils tout d’une voix.
– Que voulez-vous, mes enfants, la mort est toujours la m
ort: qu’elle arrive d’une façon ou d’une autre, quand l’he
ure est venue, grand ou petit, faut qu’on y passe : l’heur
e était venue pour vos deux pauvres camarades. Dites le De
profundis pour le repos de leur âme, jetons-les à la mer
et n’en parlez plus entre vous, ce sera le plus sage. Quel
s sont les quatre hommes de bonne volonté qui veulent desc
endre avec moi pour enlever les corps ?
Personne ne parlait. Ils se reculèrent, détournant la têt
e et jetant un regard de travers sur l’écoutille du poste.
Je voyais à leurs figures qu’ils étaient tous fous de peu
r.
– Si tu les brusques, je me dis, si tu les épouvantes, il
s sont capables de perdre la tête tout à fait, de se révol
ter, et alors y a pas de raison pour que ces deux corps mo
rts sortent jamais de ce trou : car enfin tu n’as pas asse
z de force pour les en tirer tout seul.
Je restai quelques moments en silence les bras croisés, l
0232es regardant d’un air indigné» mais au fond bien embar
rassé de savoir quoi faire. Je me maudissais du souhait qu
e j’avais fait de prendre ce diable de navire anglais, san
s grand besoin… Je voyais bien que c’était la bonne Mère
qui m’envoyait ce malheur pour la punition de mes péchés,
et je n’osais pas lui demander de me tirer cette épine du
pied. En moi-même pourtant je levais les yeux de son côté
pour voir si elle était si fâchée que cela. Je pense qu’e
lle eut un peu pitié de moi, car il me vint une idée.
– Ah! leur dis-je en les regardant d’un air de mépris, c’
est comme ça ? Je vois combien il y a de bons camarades pa
rmi vous pour rendre à deux pauvres chrétiens le dernier s
ervice qu’on ne refuse pas à un chien crevé : le compte es
t facile à faire ; je vous en fais mon compliment et ce se
ra joli à écrire sur le livre de bord !
Maintenant autre chose : nous allons compter les lâches.
Que ceux qui n’osent pas descendre avec moi et le lieutena
nt dans le poste pour enlever Victor et Audibert sortent d
es rangs et laissent les bons matelots ensemble !
Mon cher ami, à ces mots ils se retournent les uns contre
0233 les autres, s’empoignent au collet, se secouent, se t
raitent de lâches, se donnant des coups de poing, et en mê
me temps tournant la tète vers moi pour crier :
– Moi ! moi ! capitaine !
Si bien que, quand ils eurent fini de se battre, il se tr
ouva que tous voulaient en être, et que s’ils s’étaient si
bien battus c’était parce que chacun avait cru que son vo
isin allait refuser.
G’est comme ça, mon cher ami ; il faut savoir prendre les
matelots : ça a coeur de lion mais tête d’enfant : nous s
avons ça, nous autres de Marseille.
Je vous fais grâce, mon cher ami, de ce qui se passa pour
l’enlèvement de ces pauvres corps. Ils étaient dans un te
l état que nous ne pûmes que faire un paquet du tout, hama
c, matelas et couverture, rouler une corde autour, attache
r un boulet aux pieds et jeter ça par-dessus bord. Quand c
e fut fait il fallut retirer les effets des autres hamacs
et les étendre sur le pont pour ôter l’odeur, et tout l’éq
uipage s’y occupa.
Pendant ce temps j’étais assis sur mon banc de quart, fai
0234sant, comme vous pouvez penser, des réflexions bien tr
istes. Le ciel était couvert de nuages, et les falots qu’o
n avait allumés à l’avant le faisaient paraître plus sombr
e encore.
J’avais chargé le lieutenant de veiller au travail. Je le
vis de loin qui venait vers moi. Il se découpait comme un
e ombre noire sur la lumière des falots. Il marchait lente
ment et on aurait dit qu’il trébuchait à tout moment contr
e quelque chose. Il tenait son mouchoir pressé sur sa bouc
he.
– Eh bien, lieutenant, lui dis-je, avançons- nous?
– Oui, capitaine, me répondit-il, ça va être fini tout à
l’heure.
Il s’assit à côté de moi et s’accouda sur son genou.
– Je ne sais -ce que j’ai, dit-il, mais la tête me tourne
, les jambes me manquent, j’ai mal au coeur et une envie i
rrésistible de dormir. ..
Et allongeant son bras sur le dossier du banc de quart, i
l laissa tomber sa tête dessus.
– C’est cette odeur, sans doute, lui dis-je, qui vous aur
0235a tourné le coeur : moi-même je ne suis pas trop à mon
aise.
Nous demeurâmes ainsi quelque temps sans parler. Les nuag
es se dissipaient peu à peu, et la lune, se découvrant, vi
nt nous éclairer. Je me tournai par hasard vers lui, et al
ors, à la lumière de la lune, je le vis endormi.
Sa figure était gonflée et presque bleue !
Je le secoue, je l’appelle, il ouvre un instant les yeux
pour les refermer aussitôt : tout son corps s’abandonne, e
t il aurait roulé sur le pont si je ne l’avais soutenu. Im
possible de le réveiller. J’appelle au secours, on arrive,
nous le portons dans sa cham – bre, nous essayons de tout
pour le ranimer : rien.
Pendant trois heures, mon cher ami, nous le vîmes enfler,
enfler, devenir violet, puis vert, puis noir, et enfin, a
u petit jo ur, vers quatre heures et demie, il poussa un s
oupir : il était mort. Aussitôt le corps commença de se dé
composer, et…, enfin, vous comprenez le reste…
Il n’y avait plus à en douter : le pauvre enfant – vingt-
six ans, mon cher ami ! – mourait du même mal que les deux
0236 matelots, et le bourdonnement que nous avions entendu
, la piqûre dont le lieutenant s’était plaint, ne laissaie
nt pas de doute qu’uninsecte venimeux ne fût caché à bord.
La mort voltigeait donc parmi nous, et ce qui était affre
ux, c’est qu’il n’y avait pas de raison pour que nous puss
ions jamais découvrir ou tuer cette bête.
Ah ! nous avons de durs moments à passer, nous autres cap
itaines !
– Si tu le dis à l’équipage, je me disais, ils sont capab
les d’en perdre la tête, de ne plus vouloir mettre le pied
dans l’intérieur du navire, et alors plus de service, plu
s de cuisine, plus de sommeil. Que par malheur nous fassio
ns en cet état quelque rencontre ou que nous ayons du mauv
ais temps, nous sommes perdus: si tu ne le leur dis pas, i
ls ne se garderont pas de la bête, et elle peut les tuer t
ous les» uss après les autres. Et ce sera ta faute. Mon Di
eu ! mon Dieu ! que faire ?
Ma foi, après y avoir réfléchi tant que je pus, je décida
i que tant pis, il fallait le leur dire.Je les rassemblai
donc, et avec mille précautions pour tâcher de ne pas les
0237effrayer, je leur dis qu’il y avait probablement une m
auvaise mouche àbord, qu’elle avait fait mourir Victor, Au
dibert et le lieutenant, et que quand bien même ce ne sera
it pas elle il fallait tout de même la tuer.
Je leur fis prendre des fauberts, et la chasse commença,
chacun tapant avec ces paquets de corde, qui s’étalaient e
t entraient partout. On balaya ainsi toutes les chambres e
t toutes les soutes du navire, puis je me retirai dans ma
dunette pour dresser les actes mortuaires de mes pauvres m
atelots et relater sur mon livre de bord les événements de
la nuit.
On avait remis les hamacs et les effets en place ; les ho
mmes paraissaient avoir repris confiance, lorsque je vis t
rois ou quatre matelots sauter hors de l’écoutille du post
e et aller en courant raconter quelque chose à leurs camar
ades. Pendant que je pressais le pas pour les joindre, un
autre matelot, pâle comme un mort, sortit à son tour de l’
écoutille, et me voyant venir de loin me fit un geste de d
ésespoir en criant :
— Capitaine ! je suis un homme perdu ! la mouche m’a piq
0238ué !
Je cours à lui. Un point rouge comme du sang se voyait su
r sa joue droite, qui commençait à se gonfler.
Je l’emmenai dans ma chambre, je lui fendis la joue pour
faire sortir le sang, je le frottai de rhum, d’alcali, de
vinaigre, je lavai la plaie avec une brosse, et ayant mis
auprès de lui deux matelots pôur continuera le soigner, j’
allai vers le poste de l’équipage, bien décidé à en finir
cette fois avec ce misérable insecte qui menaçait de tout
tuer à mon bord.
Ce qui me passa par la tète, je serais bien embar- ïâssé-
e vous le dire. Tous les genres de mort et de destruction
qu’on peut rêver, je les passai en revue avec une rage dés
espérée. Enfin, à force de tourner et de retourner ça, je
fis mon plan, pour lequel je donnai immédiatement les ordr
es nécessaires.
Je commençai par faire mettre en position la pompe à ince
ndie au bord de l’écoutille du poste. Je fis prendre aux h
ommes leurs pistolets d’abordage et les charger jusqu’à la
gueule de cendrée, dont j’avais plusieurs sacs pour tuer
0239les petits oiseaux quand je chassais.
-Faites bien attention, dis-je à l’équipage. Il s’agit de
tuer cette vilaine bête. Nous allons d’abord inonder le p
oste, après ça nous tirerons.
Ils se mirent à la pompe, et pendant plus d’un quart d’he
ure une pluie d’eau de mer jaillit dans le poste.
Je fis alors ranger mes hommes autour de l’écoutille, et,
après leur avoir bien recommandé de tirer chacun dans une
direction différente, je criai:
– Feu!
Et trente coups de pistolet partant à la fois vomirent da
ns cet espace étroit une grêle de peut-être cent mille plo
mbs.
– Si elle en a réchappé, leur dis-je, faut qu’elle ait la
vie dure, hein ? Allons ! maintenant, que tout ça soit fi
ni. La mouche est morte, le premier qui en parlera…
Et ayant tapé sur la crosse de mon pistolet, je retournai
vers le matelot que j’avais laissé aux soins de ses deux
camarades. Il n’allait pas plus mal. Je l’entonnai de madè
re jusqu’au soir. Il passa une nuit assez bonne, et enfin
0240le lendemain il était tiré d’affaire.
Je n’ai pas besoin de vous dire que personne à bord ne so
ufflait plus mot de la mouche. Pourtant nos matelots n’éta
ient plus les mêmes : ils avaient l’air inquiet, agité ; i
ls regardaient continuellement de droite et de gauche, en
l’air, à leurs pieds; parfois j’en voyais qui s’arrêtaient
tout à coup en tendant l’oreille ou bien sautaient de côt
é en faisant une parade avec leurs bras. Ils ne chantaient
plus, ils ne racontaient plus d’histoires. Il y avait que
lque chose dans l’air. Chaque fois que je leur parlais, co
mme je les regardais très attentivement, ils n’osaient plu
s soutenir mon regard et baissaient les yeux. Sans faire s
emblant de rien, voulant les observer tous ensemble, je le
s réunissais de temps entémps pour quelque travail tranqui
lle, et là je voyais que tous étaient de même, qu’une même
pensée les agitait.
– C’est clair que tous ces gens-là ont un coup de marteau
, je me dis : c’est la mouche qu’ils ont toujours devant l
es yeux. Après ce que nous lui avons fait, ou c’est le dia
ble ou elle est morte. Leur en reparler quand je l’ai défe
0241ndu, pas possible. Et pour leur dire quoi? Qu’elle est
morte? S’ils ne le croient pas après qu’ils l’ont noyée e
t criblée de coups de pistolet, c’est pas des paroles qui
le leur feront croire…
Je réfléchis plus de deux heures, cherchant un moyen d’en
sortir, car ça ne pouvait pas durer ; nous en avions pour
quinze jours au moins avant d’arriver à Bourbon, et d’ici
là, dans ces mers et en temps de guerre, qui sait ce qui
pouvait m’arriver avec un équipage démoralisé ?
Ah! mon cher ami, croyez-vous que ce n’était pas crrrrrue
l! pour un capitaine, de voir les hommes d’un équipage tel
que celui-là, qui venait de prendre en six mois un brick,
deux goélettes, un sloop, une barque et sept navires de c
ommerce, perdre tout courage, toute énergie, tout bon sens
, devenir plus poltrons que des enfants de cinq ans, devan
t une mouche… et pas même, puisqu’elle était morte : dev
ant le fantôme d’une mouche!
– Si je pouvais la leur montrer… je me disais, sans auc
un doute ils seraient guéris de leur folie. Mais le moyen
de retrouver une mouche morte au milieu de tout un navire
0242? Qui sait dans quel coin elle est allée crever ? Elle
est peut-être enterrée sous quelque tas de cordages ou de
voiles. Après la décharge qu’elle a reçue, ne serait-ce p
as un njiracle qu’elle n’ait pas été déchirée en mille mor
ceaux? Et si par hasard elle a passé à travers tôutça, ell
e est envolée depuis le temps, puisqu’elle ji’a plus piqué
personne…
Tout ça n’empêche pas, je me dis, que j’ai besoin de la r
etrouver, et que nous verrons si je ne la retrouve pas ! Q
ui trouve, s’il ne cherche pas?
Je pris cinq hommes de corvée, et du matin au soir, depui
s le gouvernail jusqu’au beaupré, depuis la quille jusqu’à
la pomme du grand mât, il n’y eut pas un bout de corde qu
e je ne leur fisse visiter et secouer sous prétexte de net
toyer le navire. Maintenant, mon cher ami, les matelots ne
sont pas plus bêtes que nous : et moi qui savais, comme o
n dit, quelle mouche les piquait, je pense qu’ils devinaie
nt ce que je cherchais, car ils y mettaient un soin ! Mais
, bien entendu, ils se donnaient de garde d’en rien laisse
r paraître.
0243 Il y avait quatre jours que nous travaillions comme ç
a. Un après-midi vers les trois heures je fis descendre la
corvée dans le poste des matelots,-je fis tout tirer deho
rs, et nous allions finir lorsque, me tournant vers le coi
n à droite du poste, je poussai du pied un tas de vieilles
chemises hors de service.
– Qu’est-ce que c’est donc? dis-je à un matelot qui était
derrière moi me tournant le dos, je vois quelque chose de
noir par terre. Serait-ce quelque bout de cigare? Est-ce
qu’on se permettrait de fumer la nuit dans le poste, par e
xemple ?
Lé matelot se retourna, prit vivement l’objet, le mit dan
s sa main et me le présenta.
A cette vue je fis un grand signe de croix.
– Sainte bonne Mère, dis-je en levant les yeux au ciel, j
e vous remercie : j’ai trouvé ce que je cherchais. Et vous
autres, dis-je aux hommes de corvée, vous pouvez aller pr
endre l’air sur le pont. Cette bête que je tiens là, c’est
la Mouche Noire !
Je remontai sur le pont, et ayant fait rassembler l’équip
0244age, je leur fis un discours :
– Vous voyez, je dis, comme vous êtes bêtes ! Si par un m
iracle je n’avais pas retrouvé cette mouche de malheur, vo
us en seriez encore à trembler et à tortiller votre tête d
e droite et de gauche comme des fous. Vous croyez que je n
e vous voyais pas? Est-ce que vous pouvez me cacher quelqu
e chose, à moi? Ah ça! j’espère que cette fois c’est fini,
hein ?
Mon cher ami, c’était trop drôle de voir comme toutes ces
figures étaient changées. Ils avaient repris leur air de
confiance et de gaîté. Je leur permis de prendre la mouche
et de la regarder à leur aise. En me la rendant, un vieux
matelot, qui s’appelait Jules, et que j’aimais beaucoup,
ne put pas s’empêcher de parler :
– Tenez, me dit-il, franchement, capitaine, c’est bien he
ureux que vous ayez trouvé la mouche, car malgré tout ce q
ue nous pouvions faire pour n’y plus penser, nous l’entend
ions toujours bourdonner à nos oreilles, et c’était à en d
evenir fous. Moi qui vous parle je vous avouerai que j’ai
cru vingt fois sentir sur ma joue le frôlement de ses aile
0245s, et si elle n’était pas là morte, et depuis longtemp
s, je jurerais l’avoir vue voltiger, pas plus tard qu’hier
soir, devant la porte de votre dunette. Mais je vois bien
que tout ça c’était de la folie.
On peut penser avec quel intérêt j’avais suivi jusque-là
le récit du capitaine. Mais à cet incident, où éclataient
en pleine lumière l’énergie et la profondeur de ce caractè
re si original, je ne pus m’em- pêcher de lui serrer les d
eux mains en lui disant avec admiration :
– Oh! avoir retrouvé la mouche, voilà qui dépasse tout !

Il me regarda entre les deux yeux, comme étonné de mon en
thousiasme, puis son oeil bleu s’éclaira d’une étincelle e
t ses petites dents blanches brillèrent dans un de ces eff
rayants sourires qui lui étaient familiers.
– Retrouvé la mouche ? Ah ! ce n’était pas aussi facile q
ue vous pourriez le croire !
Quand je me fus bien campé sur ce qu’il me fallait la ret
rouver à tout prix, j’eus un moment d’embarras terrible. A
terre on trouve des mouches tant qu’on veut : à bord il n
0246‘y en a pas. Je l’aurais payée dix mille francs ! Sans
en avoir l’air, je commençai par chercher partout, allez
! Mais on ne peut point, n’est-ce pas, peigner un diable q
ui n’a pas de cheveux ? Si vous vous en chargez, moi je ne
m’en charge pas, pardi! Cependant il me fallait une mouch
e ! Tu n’en as point, je me disais, eh bien, puisque tu n’
en as point, fais-en!
Et alors, après avoir bien songé à mon affaire, savez-vou
s ce que je fis, mon cher ami?
J’attrapai un cancrelat, je lui taillai le corps et les a
iles de manière à le diminuer un peu et lui donner à peu p
rès la grosseur d’une mouche; je le trempai dans l’encre,
je le mis sécher et je le jetai dans le poste au moment où
le matelot avait le dos tourné.
Gomment! vous aviez gobé ça, vous aussi, que c’était la M
ouche Noire?
– Ma foi, capitaine, dis-je à Cougourdan, je vous savais
bien fort et bien fin, mais j’avoue que celle-ci me passe!
On ne saura jamais, lui dis-je en lui serrant la main, ce
que vaut ce matelot-là !
0247 – Ah bah! me répondit-il avec un regard de reconnaiss
ance, je ne vaux pas le diable.
Si on voulait, reprit-il après un silence et en regardant
le ciel de côté, avoir là-haut un peu de votre indulgence
… – et il poussa un hurlement qui croyait être un soupir
de componction, – mon affaire pourrait s’arranger peut-êt
re… moyennant une bonne semonce, là, qu’on me donnerait
avant de me laisser entrer, et la promesse, oh! ça, de ne
plus.jamais recommencer ! Je crois bien, jamais de la vie!
D’abord, il n’y a ni Anglais ni nègres là- haut, n’est-ce
pas? dit-il d’un air furieux. Vous voyez bien que quand j
‘y voudrais faire des péchés je ne trouverais personne pou
r les lui faire sur. le dos… Au surplus vous savez ce qu
e vous m’avez promis à propos du pauvre matelot écossais,
devant Dieu soit son âme ! Si vous partez le premier, je c
ompte sur vous pour démentir tous ces… tous ces…
Il baissa la tête, fit le signe de la Croix, et timidemen
t, à mi-voix, avec un regard en coulisse, il dit :
– … cancans…
– Capitaine ! lui dis-je moitié riant et moitié pleurant,
0248 venez que je vous embrasse, vous êtes adorable! Vous
désarmeriez le juge le plus sévère. Tenez, voulez-vous que
je vous dise? Si j’étais saint Pierre je n’aurais pas le
courage de vous refuser la porte : quand vous entrerez au
paradis, vous en ferez le bonheur !
– Ah ! me dit-il avec des larmes dans la voix, c’est vous
que je voudrais qui fussiez le bon Dieu, et pas saint Pie
rre : vous le méritez bien, pour avoir si bon coeur ! Sans
compter, reprit-il tout à coup d’une voix sourde, que cet
te b… de mouche m’a fait faire un péché mortel…
-r Quel péché ?
– Hé! pardi, j’ai pas menti, en leur faisant prendre un c
ancrelat trempé dans l’encre pour une Mouche Noire? Coquin
de sort! j’ai beau faire, il faut que je pèche à tout cou
p !
Après ça, dit-il en se ravisant, peut-être que ceci compt
era pour punition du mensonge?
Et découvrant son poignet droit, il m’y fit voir une asse
z forte cicatrice de forme ovale.
– Savez-vous ce que c’est que ça? me dit-il. C’est moi-mê
0249me qui me le suis fait, et si je ne me l’étais pas fai
t, à l’heure qu’il est je ne serais pas ici.
Vous vous imaginez peut-être, après ce que je vous ai rac
onté, que tout était fini? Eh bien, pas du tout : et penda
nt que je taillais son portrait dans le corps de mon cancr
elat, la Mouche Noire se f…ri- cassait de moi et se prom
enait tranquillement d’un bout à l’autre du navire. Les bo
urdonnements que les matelots croyaient entendre n’étaient
nullement imaginaires, et la folie dont j’avais cru les g
uérir, c’était la vérité.
Huit jours après l’histoire du cancrelat, me trouvant à m
a table à faire mon point, j’entendis, moi, le bourdonneme
nt derrière mon dos. Je tourne la tête pour regarder : cra
c ! je sens comme une aiguille qui s’enfonce dans mon poig
net droit. De la main gauche je tape dessus, et je vois to
mber une mouche pareille à celle que vous voyez-là !
Que faire?
– Bonne Mère ! je crie, que faire ?
Je regarde la piqûre : c’était rouge, et le milieu était
déjà gros comme une tête d’épingle.
0250 – Ce petit morceau de moins, je dis, plus de piqûre..
.
Il y avait une paire de ciseaux sur ma table ; je les pre
nds, je les applique tout ouverts sur mon poignet, j’appui
e en fermant, la peau forme un bourrelet, et j’en fait sau
ter un rond qui tombe emportant la piqûre au diable. Ça a
saigné un peu, mais j’y ai mis un linge et le trou a fini
par se boucher. Ceci, je ne l’ai jamais dit à l’équipage.

Pour sûr cette mouche venait des provisions du navire ang
lais : un savant de Marseille, à qui je la montrai à mon r
etour, me dit que c’était la Mouche du Gange, qui est très
commune aux environs de Calcutta.
Rien ne m’ôtera de la tête que c’est la bonne Mère qui m’
a envoyé celle-là pour punition de ce ‘ que j’avais voulu
prendre ce navire sans nécessité.
– Eh bien alors, comment se fait-il, mon cher capitaine,
qu’avec tant de foi dans la bonne Mère et tant de crainte
de la justice de Dieu, vous vous laissiez aller si souvent
à des actions dont vous reconnaissez plus tard l’injustic
0251e?
– Hé! que dïable, moi… je ne sais pas… Je me repens,
je me repens… Gomment je me repentirais si je n’avais pa
s péché? Je n’y comprends rien… Tant que je suis à terre
, pardi, je vois bien ce qu’il faut faire et ce qu’il ne f
aut pas faire : mais en mer…
Il leva les deux bras, et se tournant lentement de droite
et de gauche en hochant la tête, il les laissa retomber a
vec un geste d’immense découragement :
– Y a trop d’eau…

LE SUPPLICE DU BALLON
Un de mes amis, de retour de la Cochinchine, où la France
n’avait pas encore mis le pied, dînait un jour avec moi :
j’avais invité Cougourdan.
Gomme c’est l’ordinaire, le nouvel arrivant tint le dé de
la conversation. Il nous décrivit les moeurs des Siamois
et il en arriva tout de suite aux supplices, qui sont, com
me on sait, une des spécialités de ce peuple.
0252 Quand quelque idée sinistre, s’est emparée de la conv
ersation, vous savez combien on a de peine à l’en chasser
: on a beau faire, une espèce d’attraction mystérieuse la
ramène toujours. Je m’escrimais de mon mieux pour donner u
ne tournure plus gaie à nos propos de table, mais je ne ré
ussissais qu’à animer davantage l’orateur.
En désespoir de cause j’eus recours au digne capitaine qu
i, ne disant mot, fumait son cigare et paraissait écouter
avec un profond intérêt.
– Hein! capitaine, que dites-vous de ces gentillesses? Yo
ilà des histoires à rendre fous d’horreur ceux qui les ent
endent. Et lorsque je vois ce que des créatures humaines p
euvent faire souffrir à leurs semblables, je suis obligé d
e reconnaître qu’il vaut mieux tomber, comme vous, entre l
es pattes d’un gorille ou d’un kraken qu’entre les mains d
‘un homme.
– Yous avez raison, me dit-il ; et moi qui vous parle, je
suis payé pour le savoir.
– Vous êtes tombé entre les mains des Siamois ?
– Non : entre les mains d’un de mes ennemis. Mais tout bl
0253anc et’tout chrétien qu’il fût, il m’a traité de telle
façon que vos supplices siamois et cochinchinois ne sont
que des chatouillements en comparaison de ce qu’il m’a fai
t souffrir.
La surprise, et l’intérêt que je portais à tout ce qui av
ait trait au capitaine, me tirent oublier que je cherchais
à détourner la conversation, et je ne pus m’empècher de d
ire à Cougourdan:
– Racontez-nous donc…
Et il raconta :
– Mon ‘cher ami, on ne peut pas s’imaginer ce que c’est q
ue la vie du marin. Si ce n’était que la mer, encore ! Mai
s vous faites une traversée ; tout va bien, vous ne cassez
pas un grelin, vous débarquez votre cargaison; pas une av
arie. Vous rechargez, vous mettez votre connaissement dans
votre poche; bon fret de retour, bon équipage : vous vous
brossez le ventre et vous vous dites : Marius, tout te ré
ussit, mon garçon !
Ah ben oui ! Ça vient toujours du côté qu’on ne croit pas
, et puis vlan ! attrape, matelot ! il vous tombe en plein
0254 sur la tête une tuile grosse comme une maison.
C’est ce qui m’arriva à Mobile le 13 novembre 1832, vers
les huit heures du matin. Et ce qui m’arriva, vous allez v
oir si je pouvais m’y attendre.
Mon bâtiment était à quai, je communiquais avec la terre
par une simple planche, et quand je sortais du navire j’ét
ais presque toujours seul, car mon équipage, sauf deux hom
mes pour garder le bord, se promenait dans la ville ou aux
environs.
Il ne faisait pas trop chaud, j’avais deux heures devant
moi avant le déjeuner et je me dis :
– Si tu allais voir ton commissionnaire ?
En effet, j’allai voir mon commissionnaire.
Ce négociant, qui était marseillais et que je connaissais
beaucoup, demeurait hors de la ville, à peu près à une de
mi-lieue de distance. On y allait en remontant le bord de
la rivière, par une belle route ombragée d’arbres et bordé
e de maisons de campagne et de jardins.
J’étais arrivé à peu près au tiers de la route sans avoir
fait d’autre rencontre que celle d’une espèce de géant à
0255cheveux rouges, vêtu comme un chasseur, et qui suivait
, depuis la sortie de la ville, le même chemin que moi. Il
m’avait dépassé une ou deux fois, puis était resté en arr
ière, et en ce moment il se rapprochait encore. Ça commenç
ait à m’impatienter, d’autant que, comme vous savez, dans
ce pays-là il faut toujours être sur le qui-vive. Je tourn
ai la tête de son côté tout en marchant, et sans avoir l’a
ir de rien, je mis la main sur mon pistolet et je baissai
la tête pour voir si mon poignard était bien à ma ceinture
.
Je n’eus pas le temps de relever la tête, mon cher ami. J
e tombai comme un boeuf, à moitié étranglé par un lasso qu
e le misérable m’avait lancé à la tête sans que j’eusse pu
voir d’où il le tirait. Je portai les mains à mon cou ; p
endant ce temps ce gueux-là, en quatre bonds- m’entraînait
dans un jardin, la porte se refermait, et je perdais conn
aissance.
Lorsque je revins à moi, j’étais assis sur une chaise, le
s bras et les jambes libres, au milieu d’un jardin tout re
mpli de fleurs. Devant moi était un groupe d’hommes à figu
0256res sinistres en avant desquels je reconnus un grand c
oquin de matelot américain qui, trois ans auparavant, dans
une traversée, avait failli faire révolter mon équipage.
Mais il ne l’avait pas porté en paradis, car je lui avais
fait donner la cale mouillée, et puis, pour le remettre, l
a cale sèche tout de suite après.
Vous ne savez pas ce que c’est que la cale ? Mouillée, on
vous amarre le long d’une barre, on vous hisse par une po
ulie au bout de la grande vergue, et par trois fois on vou
s laisse tomber de cette hauteur en vous faisant passer pa
r dessous la quille: pour la cale sèche on vous laisse tom
ber trois fois de suite sur le pont.
Il eut beau supplier, se jeter à mes genoux comme un» enf
ant, c’était dit, il fallut qu’il y passât, parce que je n
e dis jamais une chose sans la faire. Quand il sortit de l
‘eau la troisième fois, il était fou de peur et de colère.
A la cale sèche, quand on commenca à le hisser, il poussa
it,, des hurlements si épouvantables que tout 1 équipage t
remblait et que même j’en vis deux ou trois qui firent min
e de pleurnicher mais je les regardai, et ca ne’ dura pas
0257longtemps, je vous en reponds!
Et puis il me fit des menaces, mais des menaces telle» qu
e de ma vie je n’en avais entendu. Comme vous penez bien j
‘en haussai les épaules, ce qui ne m empècha pas” de le te
nir à l’oeil tout le temps de la traversée. Mais il fit so
n service sans encourir une seule punition.
A la fin de la campagne, lorsque nous débar- quâmes-au Ha
vre, il vint très respectueusement, le chapeau à la main,
régler son compte. Mais lorsqu’il eut donné son acquit et
empoché son argent, il remit son chapeau sur sa tête, et m
e prenant le poignet, il me dit :
– Maintenant que vous n’avez plus aucun pouvoir sur moi,
capitaine, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de prie
r votre bonne Mère de faire que vous ne me rencontriez pas
hors de France !”
Et il sortit lentement en me lançant des regards de vipèr
e.
Depuis ce temps-là je ne m’étais pas autrement inquiété d
e savoir ce qu’il était devenu, sinon que tous mes hommes
avaient son signalement, avec ordre de s’informprdé lui au
0258ssitôt que nous débarquions quelque part. De mon coté
je me gardais, parce que je le savais capable de tout. Mai
s je ne pouvais me garder que de lui, naturellement. Et pu
is, vous savez, à la longue, on finit par oublier un peu :
quoique j’eusse écrit en grosses lettres, sur la tranche
de mon livre de bord, sur la première page de mon calepin,
sur la couverture de toutes mes cartes marines :
GARE A L’AMERICAIN !
. Aussi en le voyant là, devant, moi, entouré de ses estaf
iers, je ne fus étonné que d’une chose, c’était d’être enc
ore en vie. Mais je compris que je n’en valais guère mieux
.
– Capitaine Marius Cougourdan, me dit-il en souriant comm
e un Satan, vous souvenez-vous de moi ?
-C’est bon, c’est bon, vous voulez m’assassiner, je vois
ça : dépêchez-vous. Mais vous êtes un lâche, entendez-vous
? Et je vous méprise. Et vous ne me faites pas peur. Allo
ns, gredins, tirez donc !
Et me levant tout debout, je voulus marcher vers eux.
Je sentis alors que quelque chose me tirait d’en haut par
0259le dos. Je me retourne, je lève la tête, et je m’aperç
ois alors que je suis attaché, par une ceinture de cuir et
une longue corde, à un énorme hallon retenu par quatre co
rdes amarrées à des arbres.
Mon cher ami, quand on a roulé sa bosse comme moi sur tou
tes les mers et sur toutes les côtes du globe, on ne crain
t pas la mort, croyez-le bien : j’en ai vu mourir tant, et
de tant de manières ! Je me suis dit si souvent : voilà c
omme tu finiras, peut- être demain, peut-être ce soir ! Ma
is j’avoue qu’à ce coup je me sentis tout désemparé. Ma pr
emière idée fut qu’ils allaient me pendre, et j’en eus un
soubresaut d’horreur :
-Misérables! vous n’allez pas me pendre, au moins ? Sache
z bien qu’on ne pend que les voleurs ou les traîtres : et
moi, tout ce que j’ai fait en ce monde, je l’ai fait à for
ce ouverte et sans lâcheté !
L’Américain fit un pas en avant et prit la parole :
– Capitaine Cougourdan, le châtiment que vous allez subir
est de mon invention et ne ressemble en quoi que ce soit
à aucun des supplices connus sur la terre. Depuis trois an
0260s que j’ai souffert, par votre ordre et injustement, c
ar j’étais innocent, et coup sur coup, les deux peines les
plus atroces qu’on applique dans la marine, j’ai passé le
s jours et les nuits à chercher quel genre de torture je p
ourrais inventer pour vous faire arriver à la mort par des

souffrances dont l’histoire de la férocité des hommes n’of
fre aucun exemple.
J’ai fini par trouver ceci.
Et il montra le ballon.
– Yous n’avez pas besoin, lui dis-je, de vous donner tant
de peine pour m’expliquer votre affaire, pardi ! Yous m’e
n voulez, vous me tenez, je ne puis pas me défendre… Ah
! mille millions de milliasses de tonnerres de trooûn de l
‘air ! si je te tenais seulement cinq minutes sur le pont
de La Bonne-Mère, toi et tes estafiers, pécaïré ! je t’en
ferais voir de belles, misérable que tu es! Lâche! tigre!
crocodile ! Tu es maudit, entends-tu ! Et tu rôtiras en en
fer comme un chien, entends-tu ! Et c’est moi qui tournera
i la broche en t’arrosant de vinaigre pimenté, entends-tu
0261!
– Condamné, me dit l’Américain d’un ton grave, je crois r
emplir un devoir de chrétien en vous exhortant à songer qu
e dans quelques heures, un jour ou deux tout au plus, vous
aliez paraître devant le souverain juge, et que c’est mai
vous préparer que de vous abandonner à la fureur et au bl
asphème. Pensez plutôt à vous repentir, et ne vous souvene
z plus que d’une chose, c’est que nous sommes tous frères
en Jésus-Christ.
– Monstre d’hypocrite ! lui criai-je, tu insultes mon Die
u en mêlant son saint nom à l’assassinat que tu vas commet
tre !
– Ce n’est point un assassinat, me répondit-il vivement,
mais l’exécution d’une sentence régulièrement prononcée se
lon la loi de Lynch. Les hommes que vous voyez là sont des
citoyens américains mes amis, et c’est en vertu du verdic
t rendu par eux que vous allez être châtié.
L’Américain baissa la tête comme pour bien rassembler ses
idées.
– Gomme je veux que vous épuisiez, s’il est possible, la
0262mesure de ce qu’un homme peut souffrir, il faut que vo
us sachiez bien d’avance ce qui va vous arriver. Ne craign
ez pas de mourir vite : vous avez demandé tout à l’heure s
i nous n’allions pas vous pendre ; allons donc ! ce serait
me venger comme un enfant.
J’aurais pu vous briser, vous faire périr sous le fouet,
ou vous infliger un de ces supplices chinois dont le seul
récit fait venir la chair de poule : mais cela ne me suffi
sait pas et j’ai trouvé mieux. Sans verser une seule goutt
e de votre sang ni toucher à un seul cheveu de votre tête,
je vais vous faire traverser des épouvantements et des an
goisses inouïs dans -‘histoire de la douleur humaine.
– Je ne crains pas la douleur, lui dis-je, aucun homme vi
vant ne peut se vanter de m’avoir fait peur, et ce n’est p
as toi qui auras cet honneur, gre- din que tu es !
La vérité, mon cher ami, était que je me sentais le coeur
troublé. II paraissait si sûr de son affaire, et puis ce
ballon avait quelque chose de si étrange et de si mystérie
ux, que malgré moi je changeai de couleur : il s’en aperçu
t, et je vis sur sa figure un sourire de satisfaction infe
0263rnale.
– Allons ! me dit-il d’un ton doucereux, je vois avec pla
isir que vous commencez à vous intéresser , à ce que je vo
us dis. Puissiez-vous en tirer profit pour vous occuper du
salut de votre âme, pendant que vous avez encore la prése
nce d’esprit nécessaire.
– Laisse mon âme tranquille, misérable, et au lieu de tan
t bavarder, tue-moi tout de suite et que ça finisse !
– Oh! ob ! brave capitaine, vous perdez patience déjà? Ne
vous inquiétez pas, et ne craignez pas de réchapper de cel
le-là : mais laissez-moi le temps de savourer ma vengeance
et de vous donner tous les éclaircissements nécessaires p
our vous faire savourer, vous aussi, l’épouvantable genre
de mort que vous allez subir.
Vous êtes attaché par une solide ceinture de cuir de biso
n au-dessous d’un ballon plein de gaz. Tout à l’heure, à m
on commandement, les quatre cordes qui le retiennent vont
se détacher, et il va s’élever, vous emportant dans les ai
rs. Il montera ainsi jusqu’à ce que, distendu par la dimin
ution de la pression atmosphérique, il éclate et vous lais
0264se tomber d’une hauteur de quinze ou vingt mille pieds
.
Vous sentirez d’abord vos pieds se détacher de la terre,
puis frôler la pointe des herbes. Vos bras et vos jambes s
‘agiteront dans l’espace et, sur l’abîme plus profond de s
econde en seconde, votre corps se balancera. Vous vous sen
tirez ainsi attiré et absorbé par l’espace et par le vide
; la terreur, le froid, l’asphyxie, l’angoisse, vous tiend
ront pendant de longues heures balancé entre ce que la vie
et la mort peuvent avoir de plus également épouvantable.

Et maintenant vous allez partir. Nous vous promènerons d’
abord pendant quelques instants afin que vous puissiez fai
re vos adieux à la terre. Regardez bien ces arbres et ces
fleurs, cette belle campagne et surtout ce gazon vert, où
il fait si bon marcher : dans quelques.instants vous quitt
erez tout cela et vous ne le reverrez plus jamais.
Sur un signe qu’il fit, quatre hommes détachèrent les cor
des qui tenaient le ballon captif, et tous, gardant leurs
distances, se mirent lentement en marche. Une secousse sub
0265ite me fit perdre l’équilibre, mais j’étais soutenu pa
r la corde, qui était déjà tendue.
Alors commença une scène dont le seul souvenir me donne l
a chair de poule. Dans les mouvements de déplacement qu’on
lui imprimait, le ballon s’élevait ou s’abaissait toujour
s un peu, de sorte que la corde qui m’y suspendait était t
antôt trop courte et tantôt trop longue : il en résultait
que je recevais des secousses dans tous les sens, trébucha
nt, tournant sur moi-même, tiré en avant, en arrière, à ga
uche, à droite, perdant pied, pliant les jambes tour à tou
r, enfin sautillant misérablement comme une marionnette au
bout d’un fil.
Quand ces monstres virent ça, ils se mirent à rire en se
tenant les côtes ; à rire de si bon coeur, qu’un moment j’
eus l’espoir que c’était tout bonnement une mauvaise farce
, et qu’ils allaient me lâcher. Mais la figure de l’Améric
ain ne me permit pas de m’y tromper longtemps : il se grif
fait le coeur comme pour se l’arracher de joie, ses narine
s s’ouvraient et se fermaient en sifflant, et il poussait
des hurlements de bête féroce.
0266 Quand il eut bien joui de ce spectacle, il cria d’une
voix forte :
– Arrêtez ! Les quatre hommes s’arrêtèrent, et prenant pie
d je me retrouvai debout. Il appela alors un de ses estafi
ers, qui s’approcha portant une grosse bouteille, un énorm
e roastbeef et un pain, dans un sac de filet. Deux hommes
vinrent me saisir chacun par un bras, et pendant ce temps
le troisième suspendit le sac à la ceinture qui m’entourai
t le corps.
– Comme je ne sais pas, me dit l’Américain, combien de te
mps vous mettrez pour mourir, je serais désolé que vous mo
urussiez de faim ou de soif: voici à boire et à manger pou
r trois jours. Au surplus n’espérez pas vous griser : il n
‘y a là dedans que de l’eau avec un peu de brandy pour vou
s donner de la force et pour prolonger votre vie.
Maintenant recommandez votre âme à Dieu ; vous allez rest
er là pendant une demi-heure pour vous préparer à votre su
pplice.
Ce que fut cette demi-heure, mon cher ami, l’enfer seul p
ourrait vous en donner une idée. Je vous réponds que si j’
0267ai pu dans ma vie commettre quelques gros péchés, je l
es ai expiés de reste par ce que je souffris pendant cette
demi-heure !
Enfin il regarda à sa montre :
– Lâchez une corde, cria-t-il.
Et la première corde se détacha et tomba à terre.
– Encore une ! Encore une !
Et le ballon, retenu seulement par la dernière corde, com
mença de se balancer.
Les quatre hommes tenaient encore. Alors, comme pour joui
r une dernière fois de mon agonie, l’Américain s’approcha
lentement, à petits pas, ayant à côté de lui un de ses ami
s, comme il appelait ses escogriffes.
Il vint se mettre devant moi jusqu’à me toucher. Je lui a
urais volontiers tordu le cou, mais je me dis :
– Qui sait? Il y a peut-être encore une lueur de pitié da
ns ce coeur-là : si je fais un geste il n’a qu’un mot à di
re, et il le dit…
Tout à coup, comme si un ressort l’avait poussé, il lève l
a tète, me ïance un regard de triomphe, fait signe de lâch
0268er la dernière corde, et me dit, en ricanant d’un rire
que Belzébuth est seul capable de rire comme ça :
– Bon voyage, capitaine Marius Cougourdan. Nous sommes qu
ittes, maintenant l
– Pas encore, mon bon ! lui criai-je.
Et le saisissant par la main, je l’enlevai avec moi.
Il se secoue, il essaye de m’ouvrir les doigts de force,
mais il voit que c’est inutile, et au moment où le ballon
commence à s’élever, il n’a que letemps d’empoigner la mai
n de son ami qui était, commeje vous ai dit, à côté de lui
.
Mais le ballon, lui, tirait toujours. Moi, attaché comme
j’étais par la ceinture, naturellement le poids de ces deu
x hommes me fait basculer la tête en bas et les jambes en
l’air. Quoique dans une position un peu gênante, comme vou
s pouvez le penser, j’étais admirablement placé pour me se
rvir de mes deux mains, et je le saisis de ma seconde main
. Il ne pouvait rien faire; il était tiraillé entre son am
i qui le retenait et moi qui ne le lâchais pas.
– Courage, Marius ! je me disais. Tant que tu tiens bon,
0269le ballon ne part pas, et pendant ce temps, il peut t’
arriver du secours !
A ce moment j’entends un fracasseraient épouvantable vers
la porte du jardin ; la grille de bois vole en éclats, et
quinze de mes matelots, ayant à leur tête mon petit mouss
e Bénoni, arrivent en bondissant par-dessus les parterres.

Mais le ballon tirait toujours, si bien que l’ami, sentan
t la terre lui manquer, dit à l’Américain :
– Je te lâche !
Et il ouvre la main. Mais l’autre, qui n’entendait pas de
cette oreille-là, vous comprenez, n’en serrait que plus f
ort.
– Lâche, ou je te coupe la main, dit l’ami.
Il tire son bowie-knife et lui flanque sur les doigts un
coup qui les lui coupe à moitié : l’autre lâche, et le bal
lon, soulagé de cent cinquante livres, prend son vol.
Tout cela avait duré quelques secondes.
Quand mes matelots arrivèrent, le ballon était à peine à
cinquante pieds de terre. Et comme la corde en avait une t
0270rentaine au moins, et qu’au bout il y avait mon corps
et celui de l’Américain, si on avait eu là seulement deux
tabourets, en les mettant l’un sur l’autre on aurait pu no
us ressaisir. Mais il était trop tard : je ne pus que leur
crier :
– Adieu, mes enfants!
Et le ballon continua de monter.
Je vis mes matelots tournoyer un moment, fous de rage, à
la place d’où le ballon venait de partir ; puis, comme un
troupeau de tigres, ils se précipitèrent sur les misérable
s qui étaient là, le nez en l’air, ne songeant qu’à l’Amér
icain.
Malgré l’épouvantable situation où je me trouvais ie pus
voir quetout ce monde-là se sautait dessus et faisait comm
e une boule noire d’où éclatèrent une douzaine de coups de
feu.
Mais j’avais pour le quart d’heure d’autres chats à fouet
ter. Je tenais l’Américain à deux mains. Le misérable se d
ébattait comme un requin au bout d’un croc, il poussait de
s hurlements effroyables ; mais il avait beau faire, il n’
0271y avait pas de puissance au monde qui aurait pu me fai
re lâcher : mes mains étaient rivées sur a sienne.
– Grâce ! grâce ! cria-t-il.
– Grâce? Ah! par exemple, je te trouve bon là, de me dema
nder grâce ! Je te lâcherai, mon bon, mais tout à l’heure,
entends-tu ? Et tu iras donner de mes nouvelles à tes ami
s.
– Sauve-moi, et je te sauve !
– Allons donc ! Tu perds la tête, j’imagine.
– Prends-moi par la main blessée, laisse-moi l’autre main
libre : j’ai un pistolet, je tire dans le ballon, je le c
rève, et dans un quart d’heure nous touchons terre !
II faut être à cinq cents pieds en l’air pour savoir ce q
u’on éprouve en entendant ce mot de « terre ». A l’instant
je lui saisis la main gauche, je lui lâche l’autre. Il pr
end son pistolet et tire.
Mais nous avions compté sans le balancement de la corde o
ù nous étions suspendus, et la balle s’en va au diable san
s toucher le ballon, qui montait toujours.
Il laisse aller son pistolet et se raccroche à mes mains.
0272 Il était temps : sa,main blessée saignait, et le sang
la faisait glisser petit à petit dans la mienne.
– Capitaine, me dit-il alors, au nom de votre salut étern
el, ne .m’abandonnez pas!
– Ne pas t’abandonner ? Est-ce que tu crois que je vais t
e porter comme ça jusqu’à l’heure de ma mort? Dieu te puni
t d’une peine proportionnée au crime que tu as commis. Qua
nd je te tiendrais jusqu’à demain, à quoi ça t’avancerait?
Et puis d’ailleurs est-ce que je le pourrais ? Ce que je
souffre des bras, des épaules, du dos, des reins, ne peut
pas se dire, et si mes mains n’étaient pas crispées comme
des griffes de fer, il y a longtemps qu’elles se seraient
ouvertes. Depuis dix minutes peut-être que je suis la tête
en bas, le ventre sanglé par la ceinture qui me retient,
je commence à avoir la cervelle et les yeux pleins de sang
. Y a pas à dire, d’ici quelques minutes, vois-tu, il va t
e falloir faire le saut. Nous sommes autant dire deux mort
s, et la terre est si loin qu’il me semble voir d’ici la v
ie comme un rêve… Je ne me rappelle même plus de quelle
couleur La Bonne-Mère était peinte. Tu t’es bien mal condu
0273it avec moi… Mais j’avais été trop sévère, c’est vra
i… injuste peut-être… Tu t’es vengé, je me venge, nous
allons mourir… Pauvre diable;,, tu es pourtant chrétien
comme moi… matelot comme moi… Tiens bon ! je sens que
mes doigts se relâchent. .. Pourtant tu ne t’en iras pas
comme ça en état de péché mortel, dis? Te repens-tu ?
– Non! me dit-il en grinçant des dents.
– Repens-toi ! encore quelques secondes, et je, ne puis p
lus tenir !
– Non ! il répéta.
– Bonne Mère! criai-je de toutes mes forces, sauvez ce pé
cheur, c’est un matelot! Faites qu’il se repente! Moi je m
e repens de ce que je lui ai fait : nous voilà quittes. Je
te pardonne, entends-tu, pauvre misérable !
– Cougourdan, dit-il en levant les yeux vers moi, je te p
ardonne aussi et je me repens. Que Dieu te protège !
Mes mains s’ouvrirent, il poussa un grand cri, et je le v
is s’enfoncer en tournoyant dans le vide comme un ballot d
e marchandise qu’on jette à la mer.
Jusque-là je n’avais pas eu conscience de ma situation, e
0274t je crois même que je commençais à perdre peu à peu c
onnaissance à cause du sang qui me remplissait le cerveau
: mais je me sentis revenir à moi comme un homme dégrisé,
et alors !
Oh ! alors! Yous imaginez-vous ce que vous ressentiriez s
i vous tombiez de la terre dans le ciel? C’est ce que j’ép
rouvai, mon cher monsieur. Il me semblait qu’au lieu d’êtr
e enlevé en l’air je m’en allais à la renverse dans le vid
e : j’aurais juré que la terre était au-dessus de moi ; je
la voyais diminuer, diminuer, et je tendais les mains, je
tordais les bras et les jambes, comme si j’avais pu m’y a
ccrocher.
Mais à ce moment il m’arriva quelque chose de plus épouva
ntable encore peut-être. Soit que le vent s’élevât, soit q
ue la chute de l’Américain eût délesté le ballon, je comme
nçai à sentir un mouvement de roulis de plus en plus marqu
é, de plus en plus violent, et bientôt, ce-roulis augmenta
nt, mon corps se mit à décrire des balancements de cinquan
te à soixante pieds. Chaque fois que j’arrivais en haut, i
l y avait une secousse à me rompre les reins, et je me dis
0275ais :
– La corde casse !
Et de fait je ne sais pas comment elle résistait. Quand ç
a repartait pour s’élancer dans le vide, je fermais les ye
ux en me disant :
– C’est fini !
Combien de temps cela dura, c’est ce que je ne saurais di
re. Seulement, à force d’aller et de venir, il faut croire
que la corde s’était tordue, car je ne tardai pas à m’ape
rcevoir que je tournais sur moi- même tout en me balançant
. Et ce qui était arrivé pour le roulis arriva pour ce sec
ond mouvement, je me mis à tourner comme une toupie, de pl
us en plus vite, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’enfin
je perdis connaissance. Ce fut pour mon bonheur, sans cel
a je devenais fou.
Vous croyez que j’étais mort? Hé ! trooûn de l’air! je n’
avais pas dit mon dernier mot ! Une sensation de fraîcheur
extraordinaire me tira de mon évanouissement, et en porta
nt mes mains à ma figure, je les retirai pleines de sang :
il m’en sortait par le nez, par la bouche et par les orei
0276lles. Sans doute cette saignée m’avait dégagé la tête,
car je repris toute ma connaissance. Il me sembla que le
balancement avait diminué : j’étais parvenu au- dessus de
la région des vents. La terre était effacée : je flottais
au milieu d’une espèce de nuage égal de toutes parts, de s
orte que j’aurais pu me croire sur mon navire, par une for
te brume, en pleine mer. Ça me fit songer à La Bonne-Mère,
et je me dis, sans y penser :
– Té! pourvu que ce; soulard de maître calfat n’ait pas l
aissé les hommes de garde aller courir des bordées en vill
e ! Que le navire est peut-être sans personne à bord à l’h
eure qu’il est!
Mon cher ami, je n’eus pas plus tôt dit ça que, revenant
à moi, je me sentis passer je ne sais quoi dans le corps c
omme quand j’attaque un bâtiment anglais et que nous sauto
ns à l’abordage.
– Trooûn de l’air ! est-ce que je vais me laisser mourir
au bout de ce grelin comme une morue au bout d’une ligne?
Allons, Marius ! est-ce qu’il n’y a pas moyen de te tirer
encore de celle-là ?
0277 D’abord, je me dis, essaye de te retourner. Ensuite,
puisque la ceinture a pu permettre que ton corps coulât ju
squ’aux reins, qui te dit que tu ne la feras pas descendre
plus, bas? Et alors, si tu peux empoigner la corde, tu se
ras assis.
Mais après ?
Après nous verrons.
En effet, me courbant tant que je pus, je réussis à saisi
r de mes deux mains ie bord de da ceinture, et avec ce poi
nt d’appui je tirai si bien que je me retournai de manière
avoir le ballon au-dessus de moi. Alors j’allonge les jam
bes le plus en arrière et je ratatine mon corps le plus en
avant que je peux, je bascule, j’empoigne la corde d’une
main, et de l’autre je fais glisser ma ceinture sur laquel
le je m’assieds, une bonne corde entre les bras.
Mais j’avais un bon ballon au-dessus de la tète, mon cher
ami, et c’était de trop.
Et pourtant, lorsque je comparais ma situation à ce qu’el
le était tout à l’heure, je ne pouvais pas m’empêcher d’en
tendre une petite voix qui semblait venir de loin,loin, et
0278 qui me disait:
– Courage, Marius ! tu te tireras de celle-là, peut-être.
..
Ce « peut-être » -là était ce qui ne m’allait pas. Malgré
tout cependant je me disais :
– Te voilà assis au lieu d’être pendu. Tu n’as rien de ca
ssé. Tu as toute ta tête. Tu as une corde entre les mains
: un bon matelot peut faire bien des choses avec une corde
… Tu ne manques pas de vivres : c’est quelque chose, ça.
A ta place je commencerais par me remettre un moment, et
puis je boirais un coup et je casserais une croûte pour pr
endre du coeur au ventre et me donner de la force. C’est c
e que je fis, mon cher ami, et un quart. d’heure après, ay
ant repris tout mon sang-froid et m’étant lesté d’un bon m
orceau de roastbeef et de
trois ou quatre gorgées de grog, je regardai le ballon et
je me dis :
— Que vas-tu faire?
D’abord, nje dis-je, quand tu resterais jusqu’à la fin de
tes jours à te balancer au bout de cette corde, tu ne ser
0279ais pas plus avancé en dix ans qu’en dix . minutes. Si
tu pouvais être là-haut au lieu d’être ici, tu n’aurais p
as ce balancement effroyable, qui d’ailleurs, à un moment
ou à un autre, ne peut manquer d’user la corde ou de déchi
rer.la ceinture : il faut donc grimper là-haut.
J’ai le poignet assez bon, mon cher ami. Mais j’avais les
bras et les épaules abîmés d’avoir tenu l’Américain. J’es
sayai pourtant de m’enlever le long de la corde, mais au b
out de quatre mouvements je fus obligé de me laisser coule
r, bien heureux de ne pas lâcher tout.
– Il faut te reposer un peu, je me dis. Et puis qu’est-ce
qui t’empêche de remanger et de reboire?
Je me repose, je rebois, je remange : alors je me hisse d
e nouveau, je fais cinq, six mouvements. Au septième la fo
rce me manque subitement, je perds courage, je lâche tout,
et je tombe à la renverse en disant:
– Adieu va’t !
Si par malheur mes jambes avaient été tendues, je coulais
dans la ceinture, c’était fini: heureusement je les serra
is en crochet, et une secousse aux jarrets me fit sentir q
0280ue je n’étais pas encore perdu.
Là, par exemple, mon cher ami, je ne me laissai pas moisi
r longtemps : à peine l’étourdissement passé, . je serre f
erme la jambe, je m’accroche à mes genoux d’une main, j’at
trape la ceinture de l’autre, et me voilà de nouveau remis
en position.
– Eh bien non ! mille millions de tonnerres ! non ! je me
dis, il ne sera pas dit que le capitaine Marius Cougourda
n aura péri faute de pouvoir grimper trente pieds de corde
!
En réfléchissant à mon affaire, je disais : plus tu feras
d’essais inutiles, plus tu useras tes forces. Si tu ne tr
ouves pas le moyen de te reposer en route, tu es f… lamb
é. Or, j’avais beau compter et recompter, je trouvais touj
ours que, pour .me soutenir d’une main, pour prendre la co
rde au-dessous de moi de l’autre main, et puis pour défair
e la corde et la raccourcir au point d’attache de la ceint
ure, ça faisait trois mains.
J’eus alors un moment de véritable désespoir.
– Bonne Mère! bonne Mère! vous qui voyez mon embarras, la
0281isserez-vous périr votre serviteur Marius faute d’une
main ? IJn petit miracle vous coûterait si peu de chose! J
e sais bien que c’est une règle qu’on ne doit pas faire de
miracles sans nécessité : mais à la latitude où nous somm
es personne n’en saura rien, et moi je trouve bien nécessa
ire que vous me sauviez, pécaïré !
Vous me croirez si vous voulez, mon cher ami, mais aussit
ôt j’entendis clairement une voix comme une flûte, qui me
disait :
– Un miracle, soit. Fais-le toi-même, je te le permets.
– Ah ! par exemple, je me dis, en voilà une forte ! Je va
is faire un miracle, moi misérable pécheur, simple capitai
ne au long cours !
J’en eus l’estomac plein de mal de coeur, et j’en avalai
deux ou trois gorgées de salive de suite, tant j’eus peur.

– Trooûn de l’air ! je me dis en regardant avec une grand
e inquiétude autour de moi, est-ce que je serais déjà en p
aradis, par hasard ? G’est ça, le paradis? Pas possible, o
n m’aurait demandé mes papiers en entrant…
0282 Je me pinçai, et il me sembla que je ne sentais pas l
e pinçon aussi fort que j’aurais dû.: cependant je l’avais
senti, et je vis même que ça me faisait un bleu.
– Bah ! faisons toujours le miracle, nous verrons après.
Mais comment?
Je tendis les deux bras .comme des bâtons, les doigts éca
rquillés ; j’ouvris de grands yeux ; je fis un effort des
reins; je serrai les mâchoires; je crispai mes orteils dan
s mes bottes : ça ne fit rien du tout. J’eus beau me tirer
, me pelotonner, prendre toutes les posilions, faire tous
les gestes, vous pensez si ça me fit pousser un bras, dite
s?
Furieux, je saisis la corde à deux mains, je me tapai la
tête contre, en disant :
– Mais vas-tu devenir un cornichon, maintenant, Marius ?
Si tu n’es plus qu’un imbécile, alors, y a plus de ressour
ce. Crrr…. mille tonnerres ! 1 !
Et dans un accès de rage, je mordis la corde avec les tre
nte-deux dents que voilà.
Ici le capitaine ouvrit une gueule – c’est le mot – effro
0283yable, armée d’une certaine rangée de quenottes à broy
er des cailloux, et entre les arcades de ce vaste palais j
e vis palpiter la langue rouge et vigoureuse qui avait rac
onté tant d’histoires et qui en avait encore tant à racont
er. Puis, me prenant la main au moment où je ne m’y attend
ais pas, il me mordit un doigt à me faire crier.
— Oh la ! la ! lui dis-je, lâchez-moi ! : – Comprenez-vo
us, hé? Le miracle était parti
comme un coup de pistolet, avec le juron : la troisième ma
in était trouvée, c’était ma mâchoire.
Et à l’instant je me mis à l’oeuvre. J’allais doucement :
une, deux, un coup de dent, je lâche les deux mains, et j
e reste suspendu par les dents, mais la ceinture autour de
mes cuisses.
Avec mes deux mains libres, je défais le noeud d’attache,
je raccourcis la corde autant que je peux, je refais le n
oeud.
La corde a trois pieds de moins.
Je reprends ma position assis sur la ceinture ; je me rep
ose.
0284 Il me restait encore, à mon estime, vingt-sept pieds
à grimper. Je réfléchis alors que si à chaque fois je refa
isais le noeud, il me faudrait autant de fois dénouer la c
orde pour , le défaire, la dépasser ensuite de l’anneau, p
uis l’y repasser et refaire le noeud. Je vis que le plus s
imple était de passer une fois pour toutes la corde dans l
‘anneau et de l’arrêter par une boucle.
Neuf fois je me hissai; neuf fois, à l’aide de mes dents,
je recommençai la manoeuvre que je viens de vous dire, et
enfin je me trouvai suspendu à deux pieds au-dessous des
cordes du filet, assez près pour les saisir. J’en empoigne
une, je grimpe, et me voilà touchant le ballon.
Dans cette position, je me sentis presque rassuré, et je
commençai vraiment à espérer que je me sauverais. Je ne se
ntais presque plus de balancement ; plus de secousses surt
out, et cette machine solide qui me cachait une partie du
ciel me semblait comme un toit sous lequel j’aurais été à
l’abri.
Je grattai l’étoffe du ballon avec mes ongles. Je la trou
vai bien plus solide que je n’aurais pu croire :
0285 y avait dessus une espèce de vernis dur, et c’était t
ellement tendu qu’il était impossible de faire fléchir l’e
nveloppe.
– Maintenant, je me dis, il s’agit de faire descendre cet
te grosse boule… Mais comment?
Je me mis alors à me répéter plus de dix fois de suite, p
our m’encourager, ce que m’avait dit l’Américain :
– J’ai un pistolet. Je tire dans le ballon, je le crève,
et dans un quart d’heure NOUS TOUCHONS
TERRE !
TERRE ! Je répétais ce mot comme un fou! Oh! revoir des a
rbres, des fleurs, des maisons, des hommes! Sentir du sabl
e crier sous mes pieds! Ah ‘ mon Dieu ! Mon pauvre navire
! ma chère Bonne-Mère ! -tre là sur ton pont, par un beau
temps, au lever du soleil, mes matelots couchés de droite
et de gauche chantant des chansons, et moi étendu sur mon
banc de quart avec un bon cigare et sifflotant un petit ai
r de Marseille ! Ah ! quand je devrais te déchirer avec me
s dents, il faudra bien que d’une manière ou de l’autre je
vienne à bout de te crever le ventre ! A pas peur !
0286 Mais heureusement j’avais mieux : et fouillant dans m
a poche, j’en retirai mon couteau, un fort couteau-poignar
d qui aurait éventré un hippopotame.
Je l’ouvre, je saisis la corde et je lance un coup de cou
teau dans le ballon.
Miséricorde ! Je tape dans un des noeuds du filet, la lam
e casse, tombe dans le vide, et le manche me reste à la ma
in.
Je demeurai quelques instants comme pétrifié, puis, pris
de désespoir, j’eus envie de tout lâcher pour en finir une
fois !
– Bonne Mère ! m’écriai-je alors dans mon angoisse, vons
devez bien entendre ce que je vous dis, car si je ne suis
pas dans le ciel il ne s’en manque guère, et vous n’avez p
as besoin de prendre votre longue-vue pour voir dans quell
e position est votre serviteur Cougourdan. Yous m’avez tir
é de bien d’autres, et je vous en remercie: mais à quoi ça
m’aura servi si vous ne venez pas maintenant à mon secour
s ? Songez que je n’ai jamais manqué de vous servir et de
vous honorer en toute occasion du mieux que j’ai pu, et qu
0287e je n’y ai rien épargné. Sans reproche, bien entendu,
car ce serait à refaire que je.recommencerais, et avec pl
aisir. Pensez un peu que mes pauvres matelots sont là à re
garder en l’air pour voir si je ne redescends pas ! Ça ne
vous fend pas le coeur, dites, de songer que ces pauvres g
ens s’en retourneront en France sans leur capitaine, et qu
e peut-être La Bonne-Mère, un si beau navire, où il ne se
lève pas une paille sans votre bénédiction, va peut-être f
aire des avaries majeures ou même périr par fortune de mer
? Et vous souffririez ça? Oh ! que non pas, pécaïré ! Ce b
de Lucifer, votre ennemi et le mien, que le bon Dieu pata
fiole, en serait trop content ! Une belle dame comme vous,
qui est habituée à vivre depuis plus de dix-huit cents an
s dans le luxe et la magnificence, n’est pas sans être glo
rieuse de se voir bien brave et bien ornée de joyaux et de
pierreries de grande valeur, hé ? ‘Je dis, moi, que rien
n’est trop beau pour vous, et la preuve, c’est queje veux
vous faire présent d’un diadème d’or et de pierres précieu
ses de dix mille francs avec le collier et les pendants d’
oreilles assortis de même, si vous- me faites trouver le m
0288oyen de faire un bon trou à ce ballon.
Mon cher ami, cette courte et fervente prière me rendit t
out mon courage. Je me remis en position, et je cherchai,
parmi tous les objets que j’avais sur moi, avec quoi je po
urrais percer le ballon. Je pris une pièce de vingt sous e
t je la cassai avec mes dents : ce n’était pas assez point
u. J’eus beau chercher dans mes -poches, rien. J’eus alors
l’idée de briser la bouteille et de me servir du fond com
me de couteau : mais je réfléchis que citait me priver d’u
ne boisson qui m’avait soutenu et dont j’aurais peut-être
encore besoin.
Enfin, machinalement et ne sachant plus- à quel saint me
vouer, je fouillai encore dans toutes mes poches, et dans
un mouvement de désespoir je passai ma main autour de la c
einture de mon pantalon. Je sens une piqûre au doigt, je s
erre : la boucle de mon pantalon !
D’un coup j’arrache la patte, j’y fais un trou avec mes d
ents, et j’y passe mes doigts pour être sûr de ne pas la p
erdre. Je m’agrippe ferme à la corde d’une main, et de l’a
utre.je pique.
0289 La boucle était d’acier, à trois dents. Trois sifflem
ents partent, un vent s’échappe comme d’un soufflet de for
ge, et le ballon commence à se vider.
Yous dire qu’il descendait, c’est ce que je ne voyais pas
, car on aurait dit que je ne changeais pas de place. Mais
au bout de quelques minutes je sentis positivement que le
froid diminuait et que je respirais de plus en plus libre
ment.
Une nouvelle inquiétude me prit. L’étoffe du ballon s’éta
it fendue, et la fente s’allongeait évidemment de plus en
plus.
– Si ça continue, disais-je, tout le ballon s’ouvre du ha
ut en bas, et tu tombes comme une masse.
Heureusement les mailles du filet me donnaient un peu d’e
spoir : et en effet, arrivée à la corde, la fente parut s’
arrêter. Ça me remit un peu et j’en profitai pour regarder
au-dessous de moi.
– Je vous certifie, mon cher ami, que si je n’avais pas é
té dans une aussi cruelle position, ce que je vis alors m’
aurait paru le plus beau spectacle qu’un homme puisse cont
0290empler.
Imaginez-vous qu’il n’y avait plus trace de brouillard, q
u’un soleil magnifique brillait, et qu’au- dessous de moi;
à deux ou trois cents pieds au plus, je voyais moutonner
une véritable mer de nuages moitié noirs, moitié rouges de
feu, qu’on se serait cru au-dessus d’une immense fournais
e de charbon de terre enflammé. Nous descendions dedans et
nous allions y entrer.
En quelques minutes, en effet, nous y arrivions. Un broui
llard blanc d’abord, puis gris, nous enveloppa et s’épaiss
it rapidement jusqu’à ce que je n’y vis presque plus clair
. A ce moment je commençai d’entendre rouler un grondement
sourd : il semblait venir au galop sur nous. La nuit augm
ente, je sens une bouffée de vent furieux, et patatras! vo
ilà les éclairs qui partent et la foudre qui éclate avec u
n fracas épouvantable. Et alors une pétarade de tonnerre c
omme si tous les diables de l’enfer eussent été déchaînés.
Avec ça des torrents de pluie et de grêle de la grosseur
d’un oeuf de poule, et qui m’aurait tué cent fois si je n’
avais pas été à l’abri! Un éclair n’attendait pas l’autre,
0291 de sorte qu’on y voyait comme en plein jour. J’avais
une peur de tous les diables, comme vous pensez bien : et
cependant, quand je songe à ce que je vis alors, quand je
me rappelle l’éblouissement que me donnaient ces gouttes d
‘eau et ces morceaux de glace illuminés par les lueurs des
éclairs et tombant comme une pluie de perles et de diaman
ts enflammés, je voudrais le revoir encore.
Mais pas en ballon.
Gela dura environ un quart d’heure. Peu à peu les éclairs
diminuèrent, la pluie et la grêle aussi; le nuage s’éclai
rcissait de seconde en seconde.
Une bouffée de vent tiède vint secouer le ballon, qui tou
rnoya sur lui-même; le brouillard devint tout blanc, puis
plus clair, et peu à peu, comme à travers un voile de gaze
bleue, j’aperçus sous mes pieds une immense étendue bario
lée de vert et de jaune.
C’ETAIT LA TERRE !
Ici le capitaine, comme suffoqué par l’émotion, s’arrêta,
roulant de gros yeux, et les lèvres toutes tremblantes. J
e lui pris les mains et deux larmes coulèrent sur mes joue
0292s.
– Merci ! me dit-il, je sais bien que vous m’aimez, vous
!
Et pourtant vous croyez que j’étais au bout de mes peines
? Ah ben oui ! Ecoutez donc.
A la vue de la terre, je devins comme fou. Je criais, je
pleurais, je disais des Pater et des Avs, je chantais des
chansons de Marseille, je remuais lés jambes comme si j’av
ais dansé.
Hélas! mon bon, ma joie ne fut pas de longue durée !
A ce moment je sentis un vent brûlant et très fort, et j’
en conclus que le ballon devait être emporté très vite. Re
gardant le soleil qui commençait à décliner, je reconnus q
ue nous allions vers le nord-ouest. J’en étais là de mes o
bservations lorsque le ballon fit de nouveau, mais deux fo
is de suite : placplac! plaeplac !
A ce placplac je levai la tête en l’air et je fus pris d’
une assez vive inquiétude en. m’apercevant que la fente s’
était étendue à deux mailles du filet, de sorte qu’elle ét
ait déjà d’un bon pied et demi de longueur.
0293 Je commençai, déjà d’avoir peur que le ballon ne desc
endît trop vite.
Il n’y avait pas moyen de remédier à cela. Maintenant c’é
tait au petit bonheur. J’avais fait tout ce qui était poss
ible, le ballon descendait et je m’abandonnai à la Provide
nce. Mais ça ne m’empêchait pas de m’inquiéter de ce qui a
llait m’arriver, et depuis ce moment-là je n’ai plus levé
la tête. Ce que je vis était suffisant pour m’empêcher de
songer à autre chose, je vous jure.
L’espace au-dessous de moi changea de couleur: une partie
devint d’un bleu pâle tout uni ; l’autre, d’un vert plus
sombre tacheté de plaques jaune foncé ou brun clair. Je co
mpris que la partie bleue était la mer, et l’autre partie,
la terre. Je regardai tant que je pus pour tâcher de m’or
ienter. Peu à peu je vis se dessiner des lignes claires, g
randes ou petites, qui étaient des fleuves ; des points bl
ancs, qui étaient des villes; et puis, de différents côtés
, d’autres points brillants comme de petits diamants, et j
e reconnus que ce devait être des vitres ou des couverture
s de fer-blanc réfléchissant les rayons du soleil.
0294 A ce moment le ballon fit de nouveau placplac, trois
fois de suite. J’en eus un soubresaut de peur, mais je ne
levai pas la tête, et je me contentai de dire en moi-même
:
– Crève situ veux, ma foi, je n’y peux rien!
Mais j’espérais que nous serions arrivés à terre avant qu
‘il se déchirât du haut en bas. Au train dont nous allions
, en effet, ça ne pouvait pas durer longtemps. Je sentais
positivement-que nous descendions de plus en plus vite, au
point que l’air me soulevait les poils de mes favoris et
mes cheveux. De seconde en seconde les teintes se marquaie
nt de plus en plus.
Jusque-là ce que je voyais m’avait fait l’effet d’une gra
nde plaque bariolée étendue sous mes yeux, sans que je pus
se dire si c’était près ou loin : mais à partir de ce mome
nt ce ne fut plus de même.
Petit à petit, sur cette plaine tout unie je vis se marqu
er des grosseurs, d’abord de distance en distance, puis de
plus en plus nombreuses, et enfin toute l’étendue de la s
urface me sembla se plisser, se boursoufler comme une crèm
0295e de lait bouillant, à la différence que la crème se c
rève et retombe de temps en temps, tandis que ça gonflait
et grossissait toujours. Nous descendions si vite que les
lambeaux de mes vêtements sifflaient en fouettant l’air; l
e vent était si violent que j’avais peine à respirer.
La terre alors m’apparut, avec ses plaines, ses collines,
ses forêts, ses cours d’eau. Mais au lieu de me donner l’
immense joie que je sentais prête à déborder de mon coeur,
cette vue ne me causa que de l’épouvante.
Et il y avait de quoi.
Mon cher ami, vous n’êtes pas sans avoir vu la fantasmago
rie, n’est-ce pas? Tous apercevez un petit point de rien d
u tout, et peu à peu ça devient distinct, ça forme un fant
ôme ou un diable, et puis ça grandit, grandit, s’approche,
s’approche, et vous croyez que ça va vous, avaler : eh bi
en, c’est l’effet que me faisait la terre. Quand j’avais é
té enlevé, il m’avait semblé que je tombais à la renverse
dans le ciel, n’est-ce pas? Maintenant que je redescendais
avec une rapidité si effrayante, j’aurais juré que c’étai
t moi qui restais en place et que la terre s’élevait vers
0296moi, mais comme d’un saut, et en grossissant de second
e en seconde, pour me dévorer, pour m’écraser !
Et en même temps que tout grossissait, mille objets nouve
aux semblaient pousser de tous côtés comme des champignons
ou s’ouvrir comme des parapluies.
– Té ! une montagne ! té, un arbre ! té, un rocher ! une
prairie, un bois, un marais !
Nous descendions sur le marais. Ce marais s’élargissait,
s’élargissait, s’élargissait ; les arbres de ses bords pou
ssaient et devenaient énormes.
Le ballon descend toujours. Je vois de grandes îles par-c
i par-là, des herbes, des troncs d’arbres renversés dans l
‘eau.
Nous approchons : des troupes.d’oiseaux voltigent sur le
marais. Un bruit vient de la terre ; il enfle : ce sont de
s sifflements, des cris de bêtes.
Nous descendons toujours. Le vent fait un peu dévier le b
allon, nous voilà juste au-dessus du marais.
Horreur ! nous ne sommes plus qu’à cent pieds de l’eau !

0297 Le ballon file toujours, mais la rive.est loin!
Nous ne sommes plus qu’à soixante pieds de l’eau !
Le vent redouble, nous fuyons plus vite, mais le gaz s’éch
appe, l’étoffe craque, le ballon s’abaisse ; nous ne somme
s pas à trente pieds de l’eau !
– Soufflez fort ! bonne Mère, soufflez de toutes vos force
s ! Tenez bon !
Encore trente pas, et nous touchons la rive : vingt pieds
de descente, et je suis dans l’eau !
Une furieuse rafale entraîne le ballon, le soulève de quel
ques pieds. Une de plus, je suis sauvé !
La rafale est finie. Le ballon recommence à descendre.
Le vent se relève enfin, pousse le ballon jusqu’à deux pas
du bord, au bas d’une espèce de banc de roche.
Je retire mon corps de la ceinture, et me balançant avec m
es mains, je saute dans l’eau, je gagne le bord, et je gri
mpe sur le rocher.
J’étais sauvé !
— Et alors? dis-je au capitaine.
– Alors ! me répondit-il en se croisant les bras. Ali beu
0298! par exemple, vous êtes bon là, vous ! Vous en voulez
encore ! Vous trouvez que ce n’était assez joli comme ça
pour une fois et qu’il n’était pas temps de me laisser ret
ourner à mon bord ! Vous ne trouvez pas que je l’avais bie
n gagné, que la bonne Mère me laisse retourner à mon bord
?
– Sans doute, sans doute, mais enfin comment fîtes-vous po
ur revenir à Mobile ?
– Té, pardi ! est-ce qu’avec une langue on ne va pas à Rom
e ? La preuve que je finis par retrouver mon chemin d’une
manière ou d’une autre, c’est que me voilà.
Puis, me prenant au collet et me regardant entre les deux
yeux :
– Que dites-vous de celle-là, hé ? Convenez que c’est un
fameux proverbe, celui qui dit qu’on ne s’avise jamais de
tout ? Si je m’étais mieux tenu sur mes gardes, je n’aurai
s pas fait cette petite bordée aérienne; si l’Américain s’
était défié, il ne se serait pas laissé enlever par moi co
mme un lapin par un aigle ; et s’il avait calculé ce qu’il
y a de force et de courage dans le corps et dans le coeur
0299 d’un capitaine marseillais, il ne m’aurait pas laissé
les mains libres, et il n’aurait pas oublié de m’arracher
la boucle de mon pantalon !
– Eh bien, cher capitaine, moi je tire une autre morale d
e cette histoire. Ce qui me frappe dans tout ceci, c’est l
a force que le désespoir peut donner à un homme. Grâce à c
e désespoir vous vous en êtes tiré : mais vous l’avez écha
ppé belle, et bien que vous ayez, en fin.de compte, gagné
la partie, la première manche que l’Américain avait sur vo
us pouvait compter. Par votre injustice atroce vous avez d
onné à cet homme, à ce pauvre diable, assez de rage et de
volonté pour préparer pendant trois années une vengeance p
lus atroce encore. Mais vous avez eu le premier tort en dé
passant au delà de toute limite votre droit de punir.
Souvenez-vous de ce précepte, qui est, suivant moi, un de
s plus utiles à méditer et des plus profitables à observer
dans la bataille de la vie : C’est celui-ci :
IL NE FAUT JAMAIS POUSSER SON ADVERSAIRE A L’EXTREMITE.
LA CHASSE AU TIGRE
Mollement étendu sur la cage à poules, le capitaine Marius
0300 Cougourdan rêve à ses aventures passées et songe aux
aventures nouvelles qu’il va chercher de l’autre côté de l
‘horizon.
11 a fait signe à son second de venir s’asseoir à côté de
lui : tout indique qu’il éprouve le besoin de lui raconter
une histoire. Glissons-nous auprès d’eux, et puissions-no
us écouter, avec autant de plaisir que de coutume, cette v
oix qui nous a fait verser plus d’une larme soit d’émotion
, soit de gaîté, selon…
– Eh bien, second ?
– Eh bien, capitaine ?
– Hé ! que dites-vous ?
– Hé ! hé ! Je dis… je dis… qu’il fait beau temps…
Le capitaine regarda un moment dans le vague, fit tomber d
‘un doigt distrait la cendre de son cigare, puis releva vi
vement la tête, et considérant son second avec cet air gog
uenard qui n’appartient qu’aux enfants de Marseille :
– Moi aussi, je le dis : mais quand nous le répéterions ce
nt fois, ça ne ferait pas une conversation !
Et il lui tapa sur le ventre.
0301Yous trouvez cette entrée en matière bien peu en rappo
rt avec le sujet, n’est-ce pas, ami lecteur ? Et pourtant
c’est ainsi que s’engagent les conversations et que survie
nnent tous les récits. Les affaires qui se traitent entre
les hommes commencent toujours par : « Bonjour, monsieur,
comment vous . portez-vous ? », et il n’est pas de conclus
ion qui n’ait commencé par cet exorde.
Et quand on a copamencé par : « Bonjour, madame », c’est
bien autre chose.
Les philosophes connaissent bien cela : ce fil mystérieux
qui promène tour à tour l’esprit des interlocuteurs de la
fadaise à l’aperçu ingénieux, du bon sens à la sottise, s
ans que les propos cessent un moment de se déduire l’un de
l’autre, ils appellent cela « l’association des idées »,
précieuse définition qui me dispensera de vous expliquer e
t de m’expliquera moi-même comment la conversation, commen
cée entre le digne capitaine et son second par ces mots in
signifiants : « Eh bien, second? », finit par le récit d’u
ne chasse au tigre, tel que je vais vous le rapporter.
– Voyez-vous, second, quoique vous ayez tué, du poste de
0302la campagne de votre oncle, plus de moineaux que ce re
spectable vieillard n’avait de cheveux sur la tête, car il
était chauve (ce n’est pas pour le lui reprochér, au moin
s !) comme la pomme de mon grand mât, je vous assure que c
hasser le moineau entre les quatre murs d’une campagne de
Marseille, ou chasser le tigre royal au milieu d’une forêt
de l’Inde, ce n’est pas du tout la même chose.
Non pas que je veuille dire qu’il n’y a point de danger à
la chasse au poste, car enfin le fusil peut éclater. Mais
autre chose est d’être “à l’abri du soleil, dans un poste
qui a des murailles de trois pieds d’épaisseur avec des m
eurtrières grillées de gros barreaux de fer, comme celui d
e votre oncle, et d’entendre de là chanter la cigale, ou d
‘être en rase campagne, entendant les tigres rugir autour
de vous, et n’ayant pour toute arme qu’un éléphant.
– Pour arme ! un éléphant? Capitaine!… objecta le secon
d.
– Pour défense, si vous voulez : mais il me semble qu’on
ne peut pourtant pas dire qu’on a un éléphant pour défense
?
0303– Pour abri…
– Comment, pour abri ? Est-ce que vous’ croyez par hasard
que j’étais ;sous l’éléphant ? J’étais sur son dos. D’abr
i, je n’en avais pas d’autre qu’un parasol tenu par un Ind
ien sur notre tête.
– Pour refuge…
– Pour refuge ! Vous croyez donc que je me sauvais ? Au d
iable, après tout! Pour ce que vous voudrez. Je ne connais
pas la philosophie, moi; ce qui est bien certain, c’est q
ue l’éléphant était là et que j’étais monté dessus, et c’e
st l’essentiel, pardi !
Alors, comme ça, je ne pourrais plus raconter mon histoir
e pour un méchant éléphant qui se met à la traverse ? Allo
ns donc !
– Hé oui, capitaine, allez toujours. Au surplus je ferai
attention, et quand vous aurez fini votre histoire je vous
dirai quel mot doit être employé pour caractériser le rôl
e de l’éléphant dans la circonstance.
– Ga-rac-té-ri-ser le rôle de l’éléphant ! Voilà des chos
es que je serais incapable de trouver, voyez- vous, second
0304 ! Ah ! si j’avais eu de l’éducation ! Pensez donc, pu
isque je ne comprends même pas ce que ça veut dire, tant c
‘est beau ! Caractérisez donc du mieux que vous pourrez, e
t ne parlons plus de ce maudit éléphant, sans quoi mon his
toire ne commencera jamais.
Au mois de mai 1815, je me trouvais à Bombay, chargeant d
u poivre et de l’indigo pour Aden, où un négociant turc de
vait me donner en échange une cargaison de nègres de premi
ère qualité que je comptais aller vendre à l’île Bourbon.

Le particulier à qui j’avais affaire pour le moment, et q
ui s’appelait… attendez donc… Quel coquin de nom ! Qua
nd vous vous tortilleriez sept fois de suite la langue aut
our du cou, vous ne seriez pas en état de le dire :
Beejiipooting… Que le diable l’emporte !
Enfin, c’était ce qu’ils appellent là-bas un rajah. . Vou
s ne savez pas ce que c’est qu’un rajah? C’est un homme qu
i a cinq cents domestiques, cent chevaux,.douze éléphants,
un palais à la ville, quatre ou cinq châteaux à la campag
ne, deux ou trois chambres pleines d’or et de pierreries,
0305et avec cela des forêts, des montagnes, des champs de
riz et d’indigo, des paysans et des paysannes, qu’ii lui f
audrait plusieurs années rien que pour les compter. Quant
au gibier tel que crocodiles, serpents, bêtes à mille pied
s, rhinocéros, scorpions, ours, chacals, vautours et autre
s reptiles, il y en a tant qu’ils sont obligés de se range
r pour vous laisser le chemin libre quand vous les rencont
rez dans le bois, sans quoi vous ne passeriez jamais.
Il y a encore des t’igres. Mais cette bête-là c’est pas d
u gibier, au contraire.
– Comment, capitaine, au contraire?
– Je dis au contraire, parce que quand cet animal vous re
ncontre, c’est vous qui êtes le gibier, et si vous ne le t
uez pas avant qu’il ne vous mange, vous êtes sûr qu’il vou
s mange avant que vous ne l’ayez tué.
Les paysans delà-bas, les Soudras, comme on les appelle,
s’arrangent parfaitement avec le tigre et vivent avec lui
en bons voisins. Ils vont aux champs et aux bois aussi tra
nquillement que s’il n’y avait pas de tigre dans le monde.
Le tigré vient, cueille un Soudra comme nous cueillerions
0306 une fraise dans notre jardin, et emporte son petit bo
nhomme sans que les autres se détournent seulement pour re
garder : au contraire, ils n’en sont que plus tranquilles
et ils se disent entre eux :
– Nous pouvons maintenant travailler sans crainte, le tig
re n’a plus faim.
Il est vrai qne le lendemain le tigre recommence, mais il
s se contentent de redire la même chose : seulement ils ne
sont plus autant à le dire, voilà tout.
Je vous avoue que quand j’entendais raconter ces histoire
s-là, j’écumais de rage de voir la lâcheté de ces Indiens.

Un jour que j’en avais parlé avec plus de mépris encore q
ue de coutume devant le rajah, ajoutant que c’était indign
e, déshonorant; pour le peuple de l’Inde, et… que si un
tigre, même royal, se permettait de venir voler seulement
un rat dans les campagnes des environs de Marseille, toute
la population se lèverait en masse pour l’exterminer, dep
uis les enfants de cinq ans jusqu’aux vieillards au bord d
e leur fosse, je vis la figure du rajah devenir rouge sous
0307 sa peau cuivrée, ses yeux jeter des éclairs de feu, t
andis que ses dents blanches reluisaient entre ses lèvres
et grinçaient à me donner le frisson.
– Capitaine, me dit-il d’un air très pincé, vous ne rende
z pas justice à nos Hindous : ils – sont plus braves que v
ous ne pensez, et leur résignation, qui paraît stupide à v
ous autres Européens, tient à des causes profondes que vou
s ne pouvez guère comprendre, car il faudrait pour cela sa
voir quelle flamme de religion brûle derrière le masque im
passible de ces hommes. Yous n’avez donc jamais vu leurs y
eux ?
– Ma foi ! lui répondis-je, je vois les vôtres et cela me
suffit.
– Hum ! dit-il d’un air rêveur, croyez-vous qu’un siècle
de servitude et de civilisation n’ait pas un peu éteint da
ns ceux de ma caste l’éclair de l’oeil hindou ?
– Oh ! que non pas, diable ! rajah ! et si un des deux ye
ux que voilà me regardait par le trou d’une serrure, quand
ce serait à Terre-Neuve ou à Yalpa- raiso, je le reconnaî
trais pour un oeil de l’Inde.
0308 Il devint jaune clair, et me prenant vivement la main
:
– Merci ! merci ! me dit-il, vous ne pouvez pas vous imag
iner quel plaisir vous me faites en me disant cela !
Après un moment de silence, il reprit :
– Oui, ils sont braves, nos hommes ; seulement… comment
vous dire cela clairement en français?… seulement, la m
ort ne joue pas le même rôle, ne remplit pas la même place
dans leur existence, que chez vous autres Européens : la
vie terrestre n’est pour eux qu’une épreuve passagère, et
la mort, le premier pas dans la seule “vie qui compte. Si
vous croyiez cela…
– Si nous le croyions ! Ah ! -par exemple, voilà qui est
joli! Est-ce que vous me prenez pour un païen, dites donc,
rajah ? Sachez bien que j’ai la foi, et que j’ai toujours
regardé la vie comme une traversée, comme une simple trav
ersée, entendez-vous? qui nous mène tout droit à l’enfer o
u au paradis, selon qu’il plaît à la bonne Mère, ma sainte
et respectable patronne, à qui je n’ai jamais manqué de f
aire des cadeaux de toute beauté au retour de chacun de me
0309s voyages, – et qu’elle s’en souviendra, j’espère, qua
nd elle me verra débarquer là-haut.
– Si les chrétiens croient, pourquoi vivent-ils comme s’i
ls ne croyaient pas ? Ne voyez-vous pas, me dit-il en me s
errant le bras, ne voyez-vous pas- comme ils traitent mon
pays ?
– Ça, lui répondis-je, ce sont des affairés qui ne me reg
ardent pas. Pour ma part je sais que j’ai bien de la peine
à mener ma barque sans faire de temps en temps quelque pe
tit péché; je voudrais bien ne pas en faire, mais il s’en
trouve toujours. Pour ce qui est des Anglais, ils font ave
c vous autres comme moi avec mes nègres, et tant pis pour
qui se laisse faire : aide-toi, Dieu t’aidera, dit le prov
erbe, pardi I
Le rajah me regarda entre les deux yeux t
– Vous parlez bien, capitaine, mieux que vous ne pouvez l
e croire. Mais permettez-moi de vous donner un bon conseil
; ne dites pas de ces choses devant les Anglais ou leurs
amis,., surtout dans ce pays… surtout… en ce moment.
Et il passa la main sur son front comme pour en chasser u
0310ne mauvaise idée.
, – Et maintenant, continua-t-il, pour conclure sur la qu
estion, voulez-vous que je vous fasse voir une chasse au t
igre, mais là, une chasse dont personne au monde, pas même
le vice-roi des Indes anglaises, ne pourrait vous donner
le spectacle ? Oui, moi seul je le puis ! Mais avant tout
je dois vous prévenir que tout le temps de la chasse on es
t en danger de mort, et qu’on n’a pas de moyen de se défen
dre.
– G’est bon, dis-je, je veux bien y aller tout de même, q
uand ce ne serait que pour faire honneur à votre politesse
.
– Je dois encore vous prévenir d’autre chose . ce que vou
s allez voir sera si horrible et si effrayant, que vous en
pourriez perdre la raison !
– Pour ça, lui dis-je en faisant résonner ma tête à grand
s coups de poing, vous pouvez être tranquille : quand une
tête a vu le Kraken et le Matelot Ecossais, ce n’est pas l
a mauvaise conduite d’un tigre qui pourrait la fêler seule
ment.
0311 – Très bien, capitaine, dit le rajah, je n’ai jamais
douté de votre bravoure : mais j’espère que dans trois jou
rs vous ne douterez pas davantage de celle des Hindous.
Le 15 mai, vers deux heures du matin, une barque vint me
prendre chez moi et me transporta sur le continent, à la m
aison de campagne du rajah. Au moment où nous entrions dan
s la cour, une porte s’ouvrit sur le perron, je montai les
marches, et je trouvai le rajah, tout seul, enveloppé de
la tête aux pieds dans une espèce de houppelande noire et
blanche lui couvrant la tête. Il frappa des mains, et me p
récédant se dirigea vers la fenêtre d’un balcon dont la ba
lustrade s’abaissa d’elle-même, formant un petit pont. Au
bout de ce pont était un canapé, et derrière le canapé un
Indien portant un parasol.
Le rajah m’invita à m’asseoir, ce que je fis, et je me de
mandais ce que nous faisions là assis en plein air, lorsqu
e je sentis le canapé rouler et se balancer sous moi et to
urner sur lui-même.
– Eb bien! dis-je au rajah en m’accrochant au bras du can
apé, qu’est-ce que ça veut dire? Est-ce une farce ou un tr
0312emblement de terre ?
– Ni l’un ni l’autre, me dit-il avec un petit sourire : c
‘est un éléphant. Il est venu se placer sous le balcon, et
aussitôt qu’il nous a sentis installés sur son dos il s’e
st retourné pour se diriger où il doit aller.
En effet nous traversions la cour, balancés sur ce gros a
nimal, qui marchait sans faire plus de bruit qu’un chat et
remuait sa grosse tête en ayant l’air de dire :
– Très bien, très bien, c’est entendu : je sais où il fau
t aller, soyez tranquilles.
– Mais vous montez donc sur ces bêtes-là comme ça, sans c
ocher, sans bride, sans fouet? dis-je au rajah.
– Il sait où son cornac l’attend, et il y va.
L’éléphant tourna à droite de la cour, passa sous
une arcade et s’avança, par un long corridor à ciel ouvert
, jusqu’à un kiosque où il entra et dont les portes se ref
ermèrent sur nous. Aussitôt le rajah siffla, l’éléphant al
la se placer juste au milieu du kiosque, rassembla ses qua
tre pieds sur une plaque ronde de marbre noir qui formait
le centre du pavé de la salle, et tourna trois fois sur pl
0313ace sans séparer ses pieds. Comme s’il eût dévissé la
plaque de marbre, elle s’enfonça lentement en terre, et no
us nous trouvâmes à l’entrée d’un immense souterrain en pe
nte supporté de distance en distance par une rangée d’idol
es épouvantables telles que ces païens savent les faire, a
vec des colliers, des bonnets poin- tus, et vingt ou trent
e bras en éventail portant chacun un sabre ou une tête cou
pée, si bien qu’on se serait cru plutôt au milieu d’une tr
oupe de kra- kens que dans une église religieuse.
L’éléphant s’avançait au petit trot et la trompe en l’air
. De dix pas en dix pas, debout sur des carrés de pierre r
ouge, des figures d’Indiens nus sauf les reins portaient d
e grands flambeaux brûlant sans fumée avec un éclat qui m’
aveuglait. Je dis des figures, car ils avaient les yeux fe
rmés et ils étaient tel-; lement immobiles que je ne saura
is dire s’ils étaient morts, vivants ou empaillés. Plutôt
empaillés, je crois bien.
Après un grand quart d’heure de cette drôle de promenade,
la pente du corridor se releva peu à peu, et nous finîmes
par arriver à une ouverture bouchée par un rideau dé lian
0314es à travers lesquelles on apercevait les rayons d’une
lumière bleue. L’éléphant s’arrêta, le rajah fit son peti
t sifflement, et des mains invisibles écartèrent les liane
s de façon à. nous laisser le passage libre. L’éléphant fi
t quelques pas, les lianes se refermèrent, et nous nous tr
ouvâmes au bord d’une plaine à perte de vue.
Pendant que je regardais, l’éléphant s’arrêta, baissa la
tète, et tout d’un coup un Indien, qu’il venait dé ramasse
r je ne sais où, se trouva à cheval sur son cou, tenant à
la main une espèce de gaffe dont ils se servent pour condu
ire ces bêtes.
– G’est son cornac, c’est clair, je me dis. Il faut qu’il
ait marché jusqu’ici sous le ventre de l’éléphant. Té, un
e de plus, une de moins qu’est-ce que ça me fait ? En effe
t, mon cher ami, tout cela était tellement extraordinaire
que j’avais pris le parti de ne pas me casser la tête à ch
ercher la raison des choses-; je m’étais dit tout de suite
: Marius, mon ami, tu sais bien que tu as affaire à un ho
mme de bon sens et même d’esprit. Tu ne t’attendais pas, à
propos d’une chasse au tigre, à voir ce que tu vois, mais
0315 tu peux être sûr que ce rajah a ses raisons pour agir
comme il fait dans la circonstance. Contente-toi donc de
re- garder et de veiller au grain, et ne fais pas de quest
ions : le rajah croirait que tu as peur !
Nous avançâmes d’abord assez vite sur un terrain pierreux
couvert de broussailles. Au bout d’une heure environ le s
ol devint marécageux ; l’éléphant commença par patouiller
dans la boue à travers des herbes de six pieds de haut. Pe
u à peu ça devenait plus profond, et l’éléphant, tout en f
lairant et sondant par ci par la avec sa trompe, tout en f
aisant des tours et des détours pour chercher des passage-
, enfonçait de plus en plus et en avait jusqu’au poitrail.

– Nous avancerions plrfs vite, me dit le rajah; si nous n
‘étions pas obligés de conformer notre marche à celle de n
otre escorte.
– Notre escorte ! lui répondis-je tout étonné, où diable
la prenez-vous, notre escorte? Je ne vois que des herbes e
t encore des herbes, et à moins que notre éléphant n’ait f
ait exprès de choisir le plus mauvais chemin, je défie bie
0316n que des hommes, même des diables, aient pu passer où
nous avons passé.
– Eh bien, me dit-il, regardez donc?
A l’endroit où nous étions, les herbes et les broussaille
s étaient devenues un peu moins hautes. Il fit arrêter l’é
léphant, siffla, et je vis tout autour de nous, à une gran
de distance, sortir de terre peut-être cinq cents Indiens
droits comme des piquets. Le rajah, m’ayant regardé avec u
n sourire, remua son bras d’une certaine façon, et tout ça
disparut comme un rêve.
– Ma foi! rajah, vous pouvez vous vanter d’avoir une mais
on bien montée et des domestiques joliment dressés !
– Ce ne sont pas des domestiques, ce sont des gens libres
, mais qui me sont dévoués et qui aiment la chasse.
– Au tigre ?
– Au tigre… et à toutes les bêtes féroces.
Et en me disant cela ses yeux avaient une expression tell
ement cruelle que je ne pus m’empêeher de me demander si c
e n’était pas une menace, à mon adresse. Mais enfin, je me
dis, Marius, quoique tu aies plus d’un gros péché sur l’e
0317stomac, on ne peut pas dire en conscience que tu es de
l’espèce des bêtes féroces !
Le rajah ne souffla plus mot et resta la tête baissée et
encapuchonnée dans son manteau blanc et noir.
Nous traversâmes une forêt de bambous qui en se .brisant
éclataient comme une fusillade, en même temps que Je bruit
des paquets de feuilles tombant les unes sur les autres i
mitait les hurlements d’une bourrasque.
-Nous voilà sur le terrain, me dit le rajah d’un ton bref
.
L’éléphant donna un dernier coup de tête, et sortant de l
a forêt nous nous trouvâmes dans un lieu que naturellement
je n’oublierai jamais.
Au milieu d’un espace immense, où l’on ne voyait – qu’une
terre rouge avec quelques touffes par ci par- là d’herbes
sèches et de petites broussailles grises, un arbre s’élev
ait tout seul, mais quel arbre! Le tronc., formé de peut-ê
tre cent mille branches grosses chacune comme mon corps, p
ouvait bien avoir une demi-lieue de tour, peut-être plus.

0318 Ça ne pouvait être que le Cobir-Bar, le fameux Figuie
r sacré des Indiens; qu’on appelle aussi Y Arbre des Bania
ns. On m’en avait bien parlé, de cet arbre qui est fameux
dans toute l’Inde : mais que voulez-vous qu’on puisse croi
re, à moins de l’avoir vu de ses propres yeux, que deux br
igades “de l’armée anglaise aient pu s’abriter dessous ?
L’éléphant traversa tout droit sous l’arbre, le dépassa e
t alla s’arrêter, la tête faisant face au levant, sur une
petite élévation de terrain d’où l’on découvrait une plain
e immense et plate, couverte d’uh côté par la forêt de bam
bous que nous venions de traverser et de l’autre par des j
ungles entrecoupées de flaques d’eau. Au fond vers le nord
-est s’élevaient des montagnes neigeuses que nous avions v
ues au départ, mais elles paraissaient encore plus éloigné
es. Je crois bien ! c’était tout bonnement l’Himalaya, d’a
près ce que j’ai vu depuis sur mes cartes.
La brume, de rousse était devenue rose pâle. Dè. gros nua
ges roulaient dans le ciel et s’illuminaient rapidement. B
ientôt on vît le soleil se lever tout rouge. Peu à peu il
se débarbouilla de trois ou quatre pointes noires qui lui
0319traversaient la figure, et ses premiers rayons partire
nt comme le bouquet d’un feu d’artifice. Immédiatement la
brume prit son vol par petits flocons, et si vite qn’au bo
ut de cinq minutes il n’en restait plus trace.
A l’instant, de toute la surface de la terre s’éleva une
clameur sourde et profonde comme quand, le jour du Vendred
i Saint, le grand orgue de Saint- Victor commence à jouer
Ténèbres : depuis le ver de terre jusqu’à l’aigle, depuis
le rat jusqu’au rhinocéros, toutes les bêtes de la créatio
n se mirent à crier, chanter, siffler, rugir, qu’on se ser
ait cru dans l’Arche de Noé un jour de gros temps !
Pendant que j’écoutais ce charivari prodigieux, je sentis
un mouvement, et à côté de moi se dressa une vision qui m
e fit rester bouche béante.
Rejetant le manteau dont il était enveloppé, le rajah éta
it debout, les bras tendus vers le soleil levant et la têt
e renversée vers le ciel. Il était habillé d’une robe d’or
sous laquelle on voyait passer des. pantalons d’argent. S
a poitrine, ses bras, son cou, n’étaient qu’un diamant. Su
r la tête il avait un bonnet tout en rubis avec .une aigre
0320tte, aussi de diamants, longue comme mon bras. Il étin
celait tellement aux rayons du soleil que j’en étais éblou
i et que chaque fois que j’essayais de le regarder j’étais
obligé de fermer les yeux.
Je vous avouerai, second, qu’à ce spectacle extraordinair
e la tête commençait à me tournoyer fortement.
– Mon cher Marius, me disais-je, tiens bon, car tu en as
grand besoin ! Où diable es-tu, et que va-t-il se passer ?

Un souterrain éclairé par des nègres empaillés ou peu s’e
n faut… un éléphant qui dévisse les planchers en tournan
t dessus… un rajah qui se couvre de diamants pourchasser
au tigre… un arbre d’une demi-lieue de tour… Et ça ne
fait que commencer ! Ce particulier! qui a peut-être cinq
cents valets de chambre et qui part à peu près seul, la n
uit, et tout à coup il se trouve qu’il y a des centaines d
‘hommes marchant à quatre pattes autour de nous! dfum!, hu
m! ou il y a là-dessous quelque diablerie indienne- ou le
tigre qu’il me mène chasser est urte bête démesurée ! Qui
me dit qu’il n’est pas gros comme quatre ou cinq boeufs ?
0321Ah ! Marius, mon bon, tu vas peut-être payer bien cher
ta gloriole d’être venu ici sans autre défense que ta hac
he de bord!
Un nouvel événement vint m’arracher àr ces réflexions, qu
i me semblaient, je vous assure, fort amères. Droit devant
nous, à une bonne lieue de distance autant que j’en pus j
uger, je vis briller tout à coup deux grandes lumières ; d
e l’une à l’autre, en moins d’une minute, un cordon de lum
ières pareilles forma une ligne de feu, et des deux bouts
de celle-là deux autres s’étendirent vers nous en se rappr
ochant de manière à former avec la première un triangle. A
quelque distance avant d’arriver à nous, elles s’arrêtaie
nt, de sorte qu’il y avait un passage entre leurs deux ext
rémités.
Le rajah s’assit. Il était si beau et il avait un air si
grand que l’idée ne me serait pas venue d’oser lui adresse
r la parole. Mais le porteur de parasol me dit à voix bass
e :
– Ces trois lignes entourent le repaire du tigre. Quand i
l en aura fait le tour, comme il a peur dufeu, il sortira
0322du triangle par l’ouverture qui est devant nous.
Voilà, me dit-il en me montrant un pli de terrain couvert
de hautes broussailles, par ou vous le verrez paraître.
Je regardai : c’était tout au plus à deux cents pas de nou
s.
En moi-même je me dis intérieurement que je trouvais ça bi
en près : mais voulant me montrer brave jusqu’au bout, je
lui dis :
– Viendra-t-il bientôt?
L’Indien regarda la plaine : .
– Les lignes de feu commencent à se resserrer. Le tigre a
pris son parti et il fuit en venant sur nous.
– Court-il vite?
– Bien plus vite que les grands serpents, car il a quatre
pattes et il est aussi souple qu’eux à glisser entre les b
roussailles.
– Et… ça marche vite, vos serpents?
– Comme un cheval au galop.
Je restai un moment sans rien dire, pour réfléchir à ces d
étails : car vous savez que j’ai toujours aimé l’histoire
0323naturelle et que je m’intéresse beaucoup aux moeurs de
s animaux.
Je réfléchissais encore lorsque l’Indien, devenant raide c
omme une barre, tendit son doigt vers le pli de terrain qu
‘il m’avait indiqué, et me souffla ces mots sans même tour
ner les yeux :
– Ecoutez! Tous les animaux se taisent : le tigre est là!

En effet : un silence de mort avait remplacé le vacarme ef
froyable que nous entendions jusque-là; il n’y avait pas u
n être vivant qui osât seulement ouvrir -la bouche, et sur
cet espace immense où le monstre allait paraître, on eût
cru voir les herbes frissonner de peur et les pierres trem
bler.
lise passa là quelques secondes, je vous prie, où mes sen
timents religieux me remplirent de reconnaissance pour la
bonne Mère, ma sainte et digne patronne, qui m’avait si vi
siblement protégé en tant d’autres circonstances critiques
de ma vie, et je lui promis un cierge orné d’une poignée
de peau de .tigre avec des franges d’argent, si elle me ga
0324rantis– sait dans la circonstance de tout accident re
grettable, quand ce ne serait que d’un coup de soleil, car
il faisait bien chaud.
Cependant mon impatience augmentait tellement que je me d
isais en moi-même :
– Vraiment, ce diable de buisson, là, qui vous regarde sa
ns rien dire… vrai, j’aimerais mieux voir une bonne fois
cette tête que de rester là à attendre !
Je n’avais pas achevé qu’un mouvement se fit dans le buis
son. A travers les branches et brillant sous l’ombre des f
euilles comme deux charbons ardents verts, je vis flamboye
r les yeux du tigre.
Les branches s’écartèrent et laissèrent sortir sa fête, q
ui me parut aussi grosse que celle d’un boeuf.
Il fît trois pas, rasant la terre de son museau, puis il
s’arrêta net, la tête levée vers l’arbre, pareil à un chie
n en arrêt. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien cette
bête est propre ! Il n’y a pas de satin qui luise comme s
a peau !
Le rajah se leva tout debout, s’appliqua les deux poings
0325fermés sur l’estomac et poussa trois fois un cri tel q
ue mes oreilles n’en ont jamais entendu.
Les trois lignes de feu s’éteignent. Le tigre, faisant le
gros dos et levant sa queue toute droite, répond par un r
ugissement terrible. Le feuillage de l’arbre s’agite, et d
e ses branches je vois tomber une pluie de diables, peut-ê
tre deux mille Indiens tout nus et sans armes, qui se form
ent en demi- cercle et marchent sur le tigre.
En même temps se dresse, bien loin en arrière de la bête,
une autre troupe qui semble sortir de terre; je les’vois
arriver, courant et bondissant à travers les herbes, les p
ierres et les buissons, et voilà le tigre enfermé dans une
grande palissade où c’étaient des hommes qui servaient de
poteaux.
A cette vue le tigre s’était rasé, et il levait obliqueme
nt un oeil, tantôt à droite, tantôt à gauche, tandis que d
e sa queue il battait la terre à coups précipités. Ses mou
staches se couchaient et se hérissaient tour à tour, il pa
ssait et repassait sa langue sur son mufle avec une épouva
ntable grimace, et on voyait qu’il cherchait sa direction
0326et préparait son coup, devinant qu’il allait avoir du
fd à retordre.
Quant aux Indiens, à peine leur cercle formé, ils. commen
cèrent à le rétrécir, à le rétrécir, en se poussant les un
s les autres sur le tigre. Yous comprenez que, pour chacun
de ceux qui étaient là, c’était une affaire de vie ou de
mort d’avoir le plus possible de camarades entre soi et le
tigre, de sorte que plus ceux qui étaient au dedans du ce
rcle cherchaient à s’en tirer, plus les autres les y repou
ssaient. Naturellement, à mesure que le cercle diminuait,
l’épaisseur du rang augmentait, si bien qu’il vint un mome
nt où le tigre se trouva au centre d’un rond formé par un
mur de plus de quarante hommes de profondeur.
Tout cela se passait dans le plus profond silence.
Le rajah, qui resté debout observait cette manoeuvre, pou
ssa alors un cri que tous les hommes répétèrent à la fois
en levant les bras en l’air. An milieu (Je ce tonnerre, je
vis le tigre tourner deux ou trois fois sur lui-même, la
mâchoire traînant sur le sol, les pattes ramassées sous so
n ventre et la queue serrée entre ses jambes.
0327 Alors, d’un bond prodigieux, il alla tomber au , beau
milieu de la foule, où il fit un trou.
En moins de temps qu’il n’en faut pour vous le dire, cett
e masse d’hommes reflua sur le point où il était.
Ils tombaient par centaines, les autres passaient dessus,
tombaient encore, mais ils s’entassaient et d’autres vena
ient derrière, qui grimpaient sur le tas. Vous savez,’ qua
nd les vagues montent les unes sur les autres et qu’une la
me de fond les sou-» lève comme si une mine éclatait par-d
essous? Eh bien, ce fut ça !
Je vis d’abord cette mer de têtes se creuser, puis se gon
fler et crever, rejetant au bord du trou des corps déchiré
s et sanglants qui se débattaient en roulant sur la foule.
Pendant quelques secondes tout s’écarta autour du monstre
, et quand je pense à ce que je vis, les cheveux m’en dres
sent à la tête !
Le tigre, à moitié renversé sous quinze ou vingt Indiens
accrochés à lui, se tordait et se secouait;avec des soubre
sauts qui soulevaient tous ces corps en leur faisant faire
des cabrioles en l’air. Mais il-avait beau fairé, pas un
0328ne lâchait. Ce n’étaient pas des hommes mais des boule
-dogues. Partout où il y avait place pour une tête, la mâc
hoire d’un Indien mordait la chair du tigre. Un lui .avait
happé la babine, nn autre la gorge : ils y étaient suspen
dus depuis plusieurs secondes lorsque le tigre, par un eff
ort désespéré, dégagea ses pattes, se renversa en
arrière à la force des reins, et ,repoussant de ses grtffe
s les deux tforps suspendus à sa gorge et à sa babine, les
éventra si abominablement que tous les boyaux, arrachés d
u coup, s’embarbouillèrent autour de ses pattes, tandis qu
e des torrents de sang inondaient sa tête et tout le devan
t de son corps.
Les deux Indiens roulèrent par terre comme deux morceaux
de viande de boucherie ; quatre autres sautèrent à leur pl
ace. D’un coup de patte, ,1e tigre atteignit le premier à
la gorge, et une fusée de sang jaillit tout droit à peut-ê
tre quinze pieds en l’air et retomba en pluie sur la foule
.
Tout cela tourbillonnait sur une place large tout a au pl
us comme cette dunette, où plus de vingt corps étendus, le
0329s uns morts, les autres se débattant encore tout haché
s et déchirés d’horribles blessures, étaient tour à tour r
oulés, repoussés, entraînés, écrasés, par cette trombe de
bêtes enragées qui se ruaient au travers. Et, vous le dira
i-je? les figures des autres qui, les poings fermés, le co
u tendu, épiaient le moment de sauter à leur tour su rie t
igre pour remplacer quelque mort, étaient peut-être plus é
pouvantables encore !
Ah 1 ma foi, pour le coup, je crus que ma tête allait écl
ater! J’entendais des cloches me sonner dans les oreilles,
des milliers de fourmis me picotaient tout le corps, mes
dents grinçaient, je voyais rouge, et des panaches de feu
me passaient devant les yeux!
– Ah ! mille millions de diables! Marius, je me dis, vas-
y ou tu deviens fou!
Mon cher ami, vous dire comme ça se fît, je serais bien f
in si je le pouvais! En trois sauts, -je crois que je marc
hai sur la tête et sur les corps de ces
gens-là, —je me vis debout dajjs Fterfceintéj une jambe
en avant, ma hache en l’air. –
0330 Avant que j’eusse pu dire seulement : aïe! d’un coup
de reins terrible le tigre renverse sur moi sa croupe et t
rois ou quatre Indiens accrochés après, et je tombe en ava
nt la jambe si malheureusement , prise que ma hache m’écha
ppe.
– Sainte bonne Mère, m’écriai-je, à moi!
Le tigre se tortille, roule de pôté, ma jambe se dégage,
je me lève, je voisma hache, jela prends…
Un momentaprèsy-je me trouvais debout, couvert de sang co
mme si j’en avais pris un bain, le tigre mort à mes pieds
au milieu de peut-être cinquante morts ou blessés, et la f
oule reculée à cent pas en arrière et me regardant avec de
s yeux de Fautre monde.
. Le rajah me tenait la main.
– Ah! tiens, c’est vous, rajah? Bonjour, rajah. Mes indig
os sont-ils prêts à embarquer? je lui dis.
Et pendant plus de cinq minutes je lui parlai de mon comm
erce comme si nous avions été dans son comptoir.
C’est lui qui m’a raconté tout ça, vous comprenez, car qu
ant à moi je n’y étais plus.
0331 Il paraît qu’on me hissa sur l’éléphant, qu’on me ram
ena à Bombay et que pendant huit jours et huit nuits je ne
fis que délirer.
Quand je revins à moi, le rajah, qui ne m’avait pas quitt
é, m’apprit que j’avais tué le tigre d’un coup de hache su
r la nuque – diable m’emporte si je m’en doutais ! – et qu
e j’avais eu trois estafilades seulement, deux aux jambes
et une à l’épaule. Il me les fît regarder : ce n’était rie
n.
– Demain, me dit-il, nous recauserons de la chasse, et je
vous révélerai certains détails qui vous expliqueront ce
que vous avez pu trouver de singulier dans cette aventure.

– Ah! ma foi oui, vous me ferez plaisir, car malgré tout
l’agrément que m’a procuré cette chasse, je vous avouerai
qu’il y a là-dessous quelque diablerie qui m’a mis tout le
temps la tête à l’envers.
– Eh bien, tâchez de dormir : je vous laisse, et à demain
.
Le lendemain matin je le vis entrer dans ma chambre. Il a
0332vait l’air extrêmement sérieux.
– Yous voilà rétabli, cher capitaine, me dit-il en me ser
rant la main. Vous pouvez dès aujourd’hui retourner à votr
e bord. J’aurais été très heureux de vous garder encore -q
uelques jours, mais je ne puis l’ester moi-même, et de gra
nds devoirs m’appellent loin d’ici.
Si je ne dois plus vous retrouver en ce monde, gardez-moi
un bon souvenir. Quant à moi, tant que je vivrai je ne vo
us oublierai jamais. On m’avait bien parlé de votre courag
e, mais je n’imaginais pas qu’il pût s’élever à ce que vou
s avez fait sous mes yeux. Une nation qui produit de tels
hommes…
– La ville de Marseille, ne l’oubliez pas, lui dis-
je.
– Oui, je retiendrai ce nom-là, … est digne de la place
glorieuse qu’elle occupe dans le monde, et quand ce ne se
rait que pour avoir, montré à mes Hindous ce que vaut un F
rançais, je me féliciterais de vous avoir rendu témoin de
ce qu’eux aussi savent faire.
– Ah ! trooûn de l’air, ce sont de braves gens !
0333-Le rôle que vous avez joué dans un événement
aussi grave vous rend digne d’en savoir le secret :” appre
nez donc toute la vérité. Aussi bien vous n’êtes pas sans
avoir deviné que, pour vous faire assister à un pareil mas
sacre, j’avais des raisons de la plus terrible gravité.
-Té, pardi ! Je voyais bien qu’il retournaiirae quelque c
hose, et je ne suis pas un enfant pour m’être allé imagine
r qu’un rajah de bonne famille comme vous se serait amusé
à faire déchiqueter à un tigre des hommes par douzaines, p
our le seul et unique plaisir de payer une chasse à un cap
itaine marseillais.
– En effet, ce que vous avez va n’était point une chasse,
c’était un sacrifice à Shiva, le dieu destructeur et régé
nérateur des Hindous, et ce sacrifice est le premier acte
delà guerre sacrée-qui demain va éclater dans toute l’Inde
.
A l’heure qu’il est, depuis l’Himalaya jusqu’à la mer, le
signal mystérieux de l’insurrection vole de pagode en pag
ode et de montagne en montagne. Sous les jungles, dans les
forêts et jusque parmi les lotus du fleuve sacré, des mil
0334lions d’hommes se cachent, se glissent, rampent, et il
n’est pas dans toute l’Inde une pierre, un buisson, une t
ouffe d’herbe, où la mort ne soit embusquée, prête à s’éla
ncer sur l’Anglais !
Nous avons pour nous Dolul-Rao, roi des Mah- rattes, neve
u du grand Scindia; Runjeet-Sing, roi de Lahore, fera marc
her à notre aide son armée de cinquante mille hommes, disc
iplinée à l’européenne.
Au-dessus de cet immense soulèvement un homme se dresse,
et c’est moi, moi descendant légitime et unique des rois d
u Bengale; Je suis Xatlrya, c’est-à- dire de la caste mili
taire, au-dessus de laquelle il n’y a rien que les brames.

Les hommes que vous avez vus rassemblés sont des vaïss’as
et des soudras, marchands et paysans sur lesquels mon ran
g me donne une autorité absolue, et qu’à toute heure, en d
épit des Anglais et de leurs espions, je puis faire lever
pour les conduire où il me plaît.
Maintenant je vous dis adieu et je vous prie de me conser
ver un souvenir. Ne vous étonnez pas si vous vous voyez ga
0335rdé à vue jusqu’à votre embarquement: je ne me défie p
as de vous, mais quand Je salut de tout un peuple est peut
-être dans mes mains,-je n’ai pas le droit d’agir suivant
mes sentiments personnels.
– Je comprends ça, lui dis-je, et vous ne seriez pas un h
omme si vous agissiez autrement.
Il se leva, m’embrassa et partit.
Je ne l’ai plus revu. Il fut tué quinze jours après dans
le premier combat contre les troupes anglaises commandées
par lord Duncan, et l’insurrection fut étouffée comme touj
ours.
Venez, second, que je vous montre la peau du tigre.
Les deux officiers descendirent dans la chambre, Cougourd
an tira de dessous sa couchette une peau de tigre d’une ef
froyable grandeur.
– Tenez, disait-il au second en lui montrant tour à tour
divers endroits de la peau où l’on apercevait des froissem
ents ou des trous, voilà les coups de dents des Indiens. V
oyez ces griffes… Là-dessous dans la gouttière, regardez
, c’est du sang desséché… Ah! pécaïré ! voilà qui semble
0336 une peau de boudin ; je parie que c’est quelque morce
au du boyau des deux qu’il éventra !.. Et puis ici, ajouta
t-il en mettant le doigt sur une large coupure transversal
e qui se voyait en haut de la nuque, voilà le coup de mort
que je lui ai donné.
Et alors Cougourdan demeura pensif. Ses yeux, voilés de c
ette ombre vague que le souvenir du passé donne au regard
de l’homme, semblaient chercher encore, à l’horizon évanou
i, les fantômes de ceux qu’il avait vus mourir dans cette
scène funeste. Il pencha la tête, et lentement, d’une voix
basse, mélodieuse et presque tendre, il dit :
– Pauvre rajah ! pauvres Indiens ! Tout ça est mort pour
rien… Et toi aussi, pauvre tigre : car tu t’es bravement
défendu, pécaïré ! et quoique je sois bien aise d’avoir e
mporté ta peau comme souvenir, ça ne m’avance pas non plus
à grand’chose. Mais bah ! après tout, tu serais mort depu
is longtemps à l’heure qu’il est, crevé peut-être de quelq
ue bête de maladie… Un peu plus tôt, un peu plus tard, l
es autres, chacun son tour, seraient morts aussi…
Et pourtant, quand on y pense, c’est-il pas drôle que dan
0337sj-pauvre monde bêtes et gens passent leurTemps à se b
attre à qui mourra le premier ?
Ah ! mais voilà : c’est la gloire…
Hé ! que dites-vous, second ?
Le second était des Martigues, notez ce point-ci. Il rega
rda le capitaine un bon moment ; puis, d’un air victorieux
, il lui dit :
– Capitaine, j’ai trouvé !
– Quoi?
– L’éléphant…
– Hé ben, l’éléphant ?
– De quoi il vous servait !
– De quoi il me servait? Hé ben, de quoi me servait-il?
– De monture !
– Second, vousètes un… savant. Allons se coucher !
LE PREMIER PELERINAGE DU CAPITAINE
Je suis né en septante-un. J’avais quinze ou seize ans qu
and éclata la Révolution. Mon père m’avait déjà fait faire
une campagne au Sénégal en qualité de mousse, lorsqu’il m
ourut. Je continuai à naviguer, ne m’occupant pas de ce qu
0338‘on appelle la politique, et à quoi je n’ai jamais rie
n compris.
De temps à autre je revenais à Marseille pour mon commerc
e ; je demandais bien ce qu’il y avait de nouveau, mais ch
acun me’ racontait son histoire, les uns disant que tout a
llait mal,, les autres, que jamais ça n’avait été si bien.
Moi je ne voyais rien de changé : les soldats étaient à l
eur guérite, ils portaient les armes et mettaient genou en
terre quand le saint sacrement passait ; on faisait la pr
ocession comme à l’ordinaire. Même je vis deux fêtes où to
ut le clergé, toutes les autorités et des milliers de peup
le, criaient : Vive le roi ! comme je ne l’avais jamais en
tendu crier, et s’embrassaient en pleurant à chaudes larme
s.
Allons ! je me disais en moi-même, les autres ont beau di
re, tout va bien : il n’est pas possible qu’un pays qui ai
me son Dieu et son roi, et où les petits et les grands s’e
mbrassent en pleurant à chaudes larmes, soit un pays où to
ut va mal. Quant à leur politique, je m’en… et c’est pas
ça qui m’empêchera de conduire mon navire quand je serai
0339reçu capitaine au long cours.
Ce qui ne tarda pas, mon cher ami. A vingt ans je fus reç
u parle conseil du port de Marseille, et un armateur, un A
rnavon, grand-père de ceux que vous connaissez aujourd’hui
, et qui n’attendait que ça pour me confier un de ses navi
res, me donna le commandement d’un grand trois-mâts, La Bo
nne- Mère, en partance pour les Indes avec un chargement d
‘huiles d’olives, de vins de Bordeaux et de farine, à dest
ination de Calcutta. Là il me laissait carte blanche pour
mon fret de retour, et il m’autorisait même à faire l’inle
rcourse entre l’Inde, la. Chine, Manille, Bourbon et les c
ôtes d’Afrique, selon les avantages que je trouverais pour
sa maison, ayant partout par là des représentants avec qu
i je pourrais m’entendre en cas de besoin.
J’apparêillai donc de Marseille le 23 novembre 1791 à deu
x heures de l’après-midi, par une jolie brise et une mer s
uperbe, bien fier, à vingt ans que j’avais, de me voir cap
itaine d’un si beau navire avec des pouvoirs aussi étendus
, et tout ça pour le compte d’une maison aussi grande que
la maison Arnavon père, fils et Cie, de Marseille !
0340 J’arrivai à Calcutta dans les premiers jours de mai 9
2. Là, au milieu d’un tas d’histoires, qu’on racontait sur
la France, je vis qu’il y avait quelque chose de très sûr
au moins, c’est que les Anglais remuaient ciel et terre p
our nous faire attaquer par toute l’Europe, et qu’ils ne d
emandaient qu’à se mettre contre nous.
Cela me parut si sérieux que, tout en faisant avec eux me
s affaires de bonne amitié, je jugeai prudent de me précau
tionner secrètement de quelques armes telles que pierriers
, espingoles, haches et sabres d’abordage, caronades, boul
ets, paquets de. mitraille, et une douzaine de barils de p
oudre. De plus je renforçai mon équipage de dix matelots,
dont six bretons et quatre provençaux, et je partis pour M
anille avec un chargement d’indigo que j’y devais laisser
pour prendre en’ échange des épices et de la soie que je t
ransporterais à Bourbon. Arrivé à Bourbon, je chargeai des
sucres ; et je revins en faisant deux escales, l’une sur
les côtes de Guinée, où je pris de l’ivoire, et l’autre au
Dakkar, où je trouvai à me procurer de la poudre d’or.
Tout cela ne s’était pas fait en un jour et il y avait vi
0341ngt-six mois que je naviguais, lorsque, le 25 février
1793 vers les dix heures du fmatin, nous eûmes connaissanc
e du port de Marseille.
Je ne peux pas vous dire quelle joie je sentais. C’était
la première fois de ma vie que je
rentrais à mon port d’attache sur un navire à moi. La cam
pagne avait été magnifique : je n’avais pas fait pour mill
e francs d’avaries, quoique j’eusse, eu à essuyer dansées
mers de la Chine un typhon où plusieurs navires avaient pé
ri corps et biens. Je rapportais deux cent mille francs de
bénéfice net en argent comptant, et ma cargaison, consign
ée à mes commettants, en valait au moins autant, de sorte
que je pouvais compter d’être joliment reçu.
Cependant, dire que j’étais tout à fait tranquille, non.
D’abord ce que j’avais entendu de côté et d’autre, surtout
à Bourbon, me faisait craindre que les affaires ne fussen
t décidément bien gâtées en France : mais il y avait encor
e autre chose, c’est que, deux fois dans la traversée de B
ourbon en Afrique, j’avais rencontré des navires suspects
dont l’un au moins avait eu l’air de vouloir prendre chass
0342e sur moi, et que, dans le doute si ce n’était pas que
lque brick de guerre anglais, je l’avais évité en changean
t de route pendant la nuit.
Tout cela me revint au moment où, vers midi un quart, nou
s nous trouvâmes en pleine vue de Marseille. Bientôt nous
pûmes distinguer la montagne de Notre-Dame de la Garde, pu
is bientôt après, la colline, les forts Saint-Jean et Sain
t-Nicolas, et enfin les mâts des navires mouillés dans le
port.
– Té ! je parie qu’on nous signale déjà, dis-je au second
. Prenons un peu la longue-vue, pour voir.
Nous prenons chacun une longue-vue, noup regardons, et en
même temps elle nous tombe presque des mains. Le second,
aussi étonné que moi-même, me regardait en ouvrant de gran
ds yeux.
– Second, lui dis-je, est-ce que j’y vois de travers ?
– Non, capitaine, il me répond, vous n’y voyez pas de tra
vers.
– Ce n’est pas un signal, ça, c’est un pavillon.
– Hé oui ! capitaine, c’est un pavillon ; c’est le pavill
0343on mecklembourgeois, bleu, blanc, rouge.
– Mille millions de tonnerres ! second, dites un peu, est
-ce. que les Mecklembourgeois se seraient emparés du port
de Marseille, par hasard ?
– Hé ! qui sait capitaine ? Depuis le temps que nous manq
uons de Marseille, avec toutes leurs diableries de rrrévol
ution et de rrrrrévoiution, tout est peut-être sens dessus
dessous en France. En attendant, ce pavillon-là ne médit
rien de bon. Et voyez, que ce n’est bien sûr pas un signal
, car il est sur le
13.
fort Saint-Jean, sur le fort Saint-Nicolas et sur Notre-Da
me de la Garde.
Mon second était un officier trop respectueux pour se per
mettre de me donner un avis avant que je le lui demande, m
ais ses yeux me disaient clairement :
— Que vas-tu faire ?
– Je suis d’avis, lui dis-je après un moment de réflexion
, de ne pas nous aller jeter sous le canon des forts avant
de savoir de quoi il retourne à terre. Que feriez-vous, s
0344econd? Moi, je mettrais en panne et j’enverrais ma cha
loupe, avec huit des meilleurs matelots, raisonner avec le
s autorités ou les embarcations qu’ils pourraient rencontr
er. Je leur donnerais deux pierriers, quatre espingoles et
ce qu’il leur faut de fusils et de sabres, qu’ils tiendra
ient cachés : et je resterais en panne pour prendre une dé
cision après leur retour. Hé ! que dites-vous?
– Moi, capitaine, me répondit le second, je ferais encore
autre chose.
– Et quoi?
— Bah ! je ferais armer l’équipage et je mettrais mes ca
ronades sur le pont : on ne sait pas ce qui peut arriver..
. ça ne peut pas nuire.
– Vous avez raison, second. Eh bien, nous allons prendre
Arène, là, qui est un solide, et nous l’enverrons à terre
avec sept matelots choisis.
– Si vous vouliez, capitaine, j’irais, moi. En cas de dif
ficulté, vous savez, un officier… Qui sait ce qui les at
tend là-bas ?
Voilà ce que c’est que la vie de mer, mon cher ami ! Vous
0345 avez navigué vingt-six mois, vous avez battu la moiti
é de la mer sans que ni mauvais temps, ni ennemi, ni pirat
es, ni maladies, aient pu vous toucher seulement le bout d
u petit doigt ; vous arrivez en vue du port, vous croyez a
voir fini, et vous n’êtes qu’au commencement. Je voyais de
vant moi Marseille, Notre-Dame de la Garde, le château d’I
f, le Pharo, la Joliette, la Major : rien de changé, tout
aussi beau que le jour où je l’avais quitté; mes parents,
mes amis, mes commettants, étaient là derrière tout prêts
à me recevoir : mais uniquement parce qu’il y avait sur le
fort Saint-Jean un pavillon de trois couleurs au lieu d’u
n pavillon blanc, je n’osais pas mettre le pied sur la ter
re de France, et il me fallait d’abord envoyer des parleme
ntaires et faire branle-bas de combat à mon bord comme dev
ant un port ennemi.
Ce ne fut donc pas sans de bien tristes réflexions que.je
donnai mes ordres pour l’armement de la chaloupe et des h
ommes qui allaient la monter. Je fis mettre en panne, on d
escendit la chaloupe, on y plaça les armes et les munition
s, et à deux heures précises elle mettait à la voile par u
0346n bon petit mistral qui devait la mener au port en moi
ns d’une heure.
Aussitôt on mit en batterie mes six caronades, deux à l’a
vant, deux à l’arrière, une à tribord et une
à bâbord, tous les pierriers sur les pivots ; on tira les
sabres, les haches, les espingoles, on chargea tout jusqu
‘àla gueule, etaprès avoir rassemblé l’équipage au pied du
grand mât pour lui expliquer de quoi il s’agissait, je le
ur dis que j’espérais bien que ce n’était qu’une mesure de
‘précaution, mais qu’en tous cas je savais que je pouvais
compter sur eux.
Gela fait, chacun à bord, après avoir reconnu son poste e
t y avoir déposé ses armes, se porta à l’avant pour suivre
des yeux la chaloupe qui s’en allait en sautant sur les l
amés. En cinquante minutes elle était arrivée au pied des
forts,- et elle disparut dans le goulet.
A- ce moment, mon cher ami, j’eus comme un serrement de c
oeur, et sans pouvoir me dire pourquoi, je regrettai d’avo
ir envoyé le second et de ne pas y être allé moi-même. Je
pris ma longue-vue, et je vis que les parapets des deux fo
0347rts étaient bordés d’une ligne épaisse où il y avait b
eaucoup de rouge et où brillaient de temps en temps des es
pèces d’étincelles ou d’éclairs. Cette ligne paraissait re
muer. Je passai la longue-vue au maître voilier, qui se tr
ouvait près de moi :
– Dites donc, maître voilier, regardez donc le fort Saint
-Jean, là, en haut: que diable est-ce que c’est que cette
ligne rouge qui remue? Voyons si vous aurez la même idée q
ue moi ?
Le maître voilier regarde : il devient tout pâle et me di
t :
– Sainte bonne Mère ! Dieu me pardonne, ce sont des solda
ts anglais habillés de rouge, et ce qui brille au soleil c
‘est leurs baïonnettes !
– Ainsi vous voyez comme moi des gens habillés de rouge,
et des baïonnettes qui reluisent ! Que va- t-il arriver? P
auvre chaloupe! Pauvre second! Pauvres matelots ! Ah ! c’é
tait ma place là !
. – Et nous autres, capitaine, et le navire ? Qui nous sau
verait si vous n’étiez pas là?
0348 – C’est vrai, lui dis-je. J’ai un navire sous les pie
ds, de braves matelots aùtour de moi : avec ça on fait bie
n des choses. Je ne sais pas ce qui va arriver… (vous sa
vez, mon cher ami, en. mer, souvent les choses qui paraiss
ent les plus terribles finissent en queue de rat) : mais c
e qui est bien sûr3 c’est que quand nous devrions prendre
le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas à l’abordage,
j’aurai ma chaloupe, mon second et mes matelots, et s’il y
manque un poil, gare !
Il était quatre heures. A mon estime une heure avait dû s
uffire pour raisonner avec le port. En supposant que les A
nglais fussent les maîtres dans Marseille, le pavillon bla
nc que j’avais fait mettre à la chaloupe couvrait mes mate
lots comme parlementaires. Mais à mesure que le temps pass
ait, il me semblait qu’un danger, quelque chose d’effroyab
le, grossissait, grossissait et marchait sur eux.
Ah! j’ai passé là peut-être les heures les plus cruelles
de ma vie, criant de rage à l’idée que mes matelots étaien
t sans doute à l’article de la mort! et que c’était moi, m
oi leur capitaine, qui les avais envoyés se mettre dans la
0349 gueule du loup ! Et que peut-être je serais forcé de
les abandonner ! Jamais ! quand j’y devrais périr, moi, mo
n équipage et mon navire !
Une grande heure se passa encore sans que rien parût hors
du port. J’étais dans un état épouvantable, et quoique je
ne disse rien à mes matelots, je voyais dans leurs yeux l
a même inquiétude et la même rage. J’avais pris et rejeté
tour à tour cent résolutions plus folles les unes que les
autres… Je n’avais que vingt ans, mon cher ami : plus ta
rd j’aurais été moins vif. J’étais décidé à mettre toute m
a toile au vent et à forcer l’entrée du port, au risque de
me faire couler, lorsque je vis une embarcation dépasser
les forts et, hissant sa voile, mettre le cap sur nous.
Ah Dans des moments comme ceux-là, mon cherami, quoique ç
a ne nous apprît encore rien, jene peux pas vous dire le s
oulagement que ça me fit. Je saufai sur ma longue-vue et l
a pointai sur l’embarcation.
Ce n’était pas ma chaloupe !
– Ils les ont gardés ! je criai.
Mais aussitôt je ne pus pas m’empêcher de me dire que rie
0350n ne m’assurait que cette embarcation fût pour nous…
Elle allait peut-être tout autre part…
Au bout d’une demi-heure il devint évident que l’embarcat
ion gouvernait sur nous. Avec la longue- vue nous pûmes l’
examiner à notre aise, et comme elle nous présentait son t
ravers, nous distinguions de plus en plus son équipage, qu
i était nombreux et habillé de diverses couleurs, mais plu
sieurs de rouge. II portait un grand pavillon bleu, blanc
et rouge, à l’arrière, ce qui indiquait un officier supéri
eur à bord.
L’embarcation approchait ; dans quelques minu-, tes elle
allait nous accoster. Je comptai de l’oeil mon équipage :
nous étions vingt ; je fis allumer les mèches des caronade
s, tourner les pierriers sur le pontet les espingoles la g
ueule vers la mer, et faisant descendre l’échelle, je me m
is devant la coupée avec quatre matelots armés de leurs fu
sils et présentant les armes, Le canot accosta, Je me penc
hai dehors en demandant:
– De quelle nation êtes-vous ?
– Français.
0351 – Français! Ah! bonne Mère, ma chaloupe est sauvée !
Monlez, commandant.
Il monta, et après lui tout l’équipage de son canot se pr
éparait à monter aussi. Mais quand je le vis devant moi, l
ui et quatre escogriffes qui paraissaient être ses officie
rs, je fis signe aux matelots de garde de relever l’échell
e; je leur donnai à voix basse l’ordre de pointer deux pie
rriers sur l’embarcation, et me reculant pour regarder mon
homme, je lui dis :
— Qui êtes-vous et que venez-vous faire à mon bord ?
Mon cher ami, j’ai vu bièn des choses ridicules et dégoût
antes, mais je n’ai jamais rien vu d’aussi ridicule et d’a
ussi dégoûtant que ce b.,… là.
C’était un petit avorton haut comme ma botte, maigre comm
e un clou, rouge comme un coq, les jambes de travers, avec
une trogne toute bourgeon- née de violet, des cheveux ébo
uriffés qui lui tombaient sur les yeux et sur les joues. I
l était empaqueté dans un habit trois fois trop long et tr
op large pour sa misérable carcasse : les basques traînaie
nt tellement à terre qu’il marchait dessus, le collet lui
0352montait par-dessus la tête, les revers dépassaient d’u
n pan de chaque côté. Il avait sur son petit ventre une éc
harpe qui couvrait jusqu’en haut de la poitrine, et de gro
s pistolets dedans; sa cravate lui retroussait le nez, tan
t elle était haute. Par-dessus tout, un chapeau monté plus
grand que lui, avec un panache de plumes d’autruche bleue
s, blanches et rouges longues comme le bras, des bottes à
revers, et un sabre, mais un sabre ! que moi j’aurais eu d
e la peine à le porter.
Ses estafiers n’avaient pas meilleure mine. Trois avaient
des casaques rougos, un sabre et une giberne en bandouliè
re, un bonnet rouge sur la tête et une pique à la main ; l
e quatrième était en bras de chemise, les manches retrouss
ées, et coiffé d’un gros bonnet à poil avec une queue de r
enard pendante par derrière. Jamais vous n’avez vu de pare
illes figures de potence. Aussi je ne pus pas m’empêcher d
e
faire un haut-le-corps en levant les bras, et je leur dis
:
– Miséricorde!, pauvres gens, d’où diable sortez- vous ?
0353
– Citoyen navigateur, dit le commandant en croisant les b
ras sur sa poitrine, nous venons ici, moi et les héroïques
défenseurs de la patrie, que tu peux contempler et qui m’
ont offert le secours de leurs bras invincibles pour faire
pâlir les lâches séides de la tyrannie…
En disant cela, comme il voulut se reculer pour me faire
plus de peur sans doute, il seprit les jambes dans son sab
re et tomba à la renverse sur un câble qui se trouvait là.
II se releva tout confus, se frottant le derrière et reme
ttant son chapeau, dont deux ou trois plumes cassées lui t
ombaient sur le nez, et il reprit .
– Citoyen navigateur…
Mais je lui Coupai la parole en ces termes :
– Mon cher ami, ah çà ! vous, .dites-moi donc un peu, est
-ce que, par hasard, nous aurions gardé les » – cochons en
semble, que vous me tutoyez ? Hein? Depuis quand est-ce qu
‘on se permet de tutoyer un capitaine de navire à son bord
?
Vous n’avez donc jamais mis le pied sur un navire, vous, q
0354ue vous ne savez pas que le capitaine est, après Dieu,
maître de son navire?
Et que personne à bord n’a le droit de le tutoyer?
, Et puis autre chose : pourquoi m’appelez-vous Citoyen! J
e m’appelle Marius Cougourdan : si vous ne le saviez pas,
mon nom, il fallait d’abord le demander. Té, pardi !.. – Q
ue diable me baragouinez-vous là de pâlir, de
séides lâches défenseurs, et de secours de tyrannie de bra
s invincible? Diable, m’emporte si je comprends un mot de
tout ça! Qu’est-ce que c’est que ce patois-là? Parlez-moi
provençal ou français si vous voulez que je vous comprenne
.
En entendant ce discours, le petit avorton se mit à trépi
gner de rage, qu’on aurait dit qu’il allait me dévorer moi
et mon navire.
– Citoyens! braves défenseurs de la patrie, précipitez-vo
us sur ce vil suppôt de l’infâme Albion ! Chargez-le de fe
rs, et s’il ose résister à votre auguste héroïsme, que vot
re plomb vengeur, que votre glaive patriotique, purgent la
République une et indivisible du monstre qui la souille !
0355
Les autres, qui depuis le commencement, de cette scène re
gardaient d’un air inquiet les figures de mes matelots, ne
se pressaient pas : ils sentaient la poudre, sans doute.

– Eh bien! nobles.héros, leur dit le petit bonhomme, n’av
ez-vous pas entendu? Au nom de là loi, arrêtez ce misérabl
e !
Mon cher ami, à ce mot : « Arrêtez ce misérable! » l’idée
me parut si folle, ces gens avaient l’air si risibles, qu
e tout à coup, me frappant le front, je me dis :
– C’est aujourd’hui justement mardi gras ! Ce sont des ma
sques, pour sûr !
J’empoignai le petit par le derrière de son collet, et le
soulevant de manière qu’on ne lui voyait plus de la tête
que le chapeau, je lui dis :
– Ah! tu viens faire carnaval à mon bord pour te f… de
moi! Si c’est ça, tu ne le porteras pas en paradis, mon bo
n !
– Citoyens ! hurla le pauvre diable, si vous n’ar- rêtez
0356pas à l’instant cet ennemi de la République, vous sere
z tous guillotinés !
A ces mots, je vois les quatre estafîers pâlir, et ils cr
oisent leurs armes contre moi, mais mollement,
– Ah ! c’est pour de vrai î Matelots ! ces quatre b… au
x fers, et la cale mouillée pour celui-ci!
En un instant, avant qu’ils aient eu le temps de se retou
rner, tout ce monde était amarré solidement, On mit les fe
rs aux quatre misérables, et le chef, ficelé le long d’une
barre de cabestan, fut déposé au pied du grand mât. On lu
i attacha une corde qui pendait d’une poulie de la grande
vergue, on le hissa à six pieds en l’air, et alors je lui
dis :
– Tu as tellement l’air d’un singe habillé, gradin, que j
e n’aurais jamais cru que tu parlais sérieusement. Pour êt
re fou et insolent comme tu l’as été, il faut que tu sois
envoyé par des gens aussi fous et aussi insolents que toi-
même. Je ne sais pas ce qui se passe à Marseille, ce doit
être quelque diablerie ; j’ai besoin de le savoir et tu va
s me le dire,
0357 – Citoyen patron! hurla-t-il, s’adressant à ceux de s
on canot, retournez à Marseille, et dites qu’on assassine
un membre du Comité de salut public! .
– Et vous, criai-je aux matelots postés près des pierrier
s, faites feu sur leur embarcation si elle essaye de démar
rer. Quant à toi, gredin, parle, ou je te fais donner la c
ale mouillée.
– Jamais! sicaire barbare, jamais! plutôt la mort !
– En attendant, dis-je aux matelots qui tenaient la corde
, donnez-lui la cale.
– Oôôôô… hiss! Oôôôô… hiss!
Vous savez ce que c’est, la cale mouillée? On vous hisse
jusqu’à la grande vergue; on largue, vous tombez à la mer
comme un plomb de sonde, vous passez sous la quille, alors
on vous remonte et on recommence.
Quand” mon homme fut remonté un peu plus hau que le borda
ge, je fis stopper.
Il n’avait plus figure humaine. Son collet, ses bottes, s
es poches, étaient remplis d’eau de mer et coulaient comme
des fontaines. Je le fis descendre sur le pont. Au bout d
0358e quelques minutes, après l’avoir laissé ét-rnuer, tou
sser et vomir, tant qu’il voulut, je lui retroussai les ch
eveux d’un revers de main, et lui tirant l’oreille en mani
ère de badinage, je lui dis :
– En veux-tu encore ?
– Grâce! dit-il d’une voix tremblante. Je vais tout vous
dire, mais qu’on me délie et qu’on me donne des habits sec
s, sinon je meurs !
On le détacha, on lui mit une chemise et un pantalon de l
aine, on lui fit boire un verre d’eau-de- vie, et alors, d
‘un ton si plaintif qu’on aurait cru qu’il n’était pour ri
en dans tout ça, il me raconta les épouvantables événement
s qui venaient de se passer.
A mesure qu’il avançait dans son récit, la rage faisait e
n moi place à l’horreur. Quand il en fut à l’arrestation e
t à la mise en jugement de Louis XVI, je ne pus pas m’empê
eher de pousser un cri !
– Matelots! leur dis-je, venez entendre ce que dit cet ho
mme!
Les matelots, le nez allongé et les poings crispés, frott
0359ant presque leurs joues sur sa face, l’interrompaient
à chaque mot par des jurons et des malédictions. Notre cer
cle se resserrait autour de lui à chaque nouveau crime qu’
il racontait. A mesure qu’il avançait, on voyait bien qu’i
l était de plus en plus embarrassé parce que ça devenait d
e. plus en plus abominable. Enfin il s’arrêta : il avait t
ellement peur, peut-etre honte, que les paroles ne pouvaie
nt plus lui sortir. Je le pris par le bras :
– Le roi, le roi ? lui dis-je.
Il détournait la tête, il refusait de parler. Je lui serr
ai le poignet à le lui briser.
Alors, du tranchant de la main que je lui avais laissée l
ibre, il se frappa le derrière du cou et resta la bouche b
éante et les yeux grand ouverts comme s’il avait eu la mor
t dans la cervelle.
Je n’eus que le temps de me mettre en travers : l’équipag
e avait poussé un rugissement et allait se jeter sur lui.

– Ah çà ! matelots, leur dis-je, tâchez de ne pas oublier
à vous tenir comme il faut devant votre capitaine. Quand
0360je vous dirai de f…lanquer ce scélérat par-dessus bo
rd, vous le f…lanquerez. Pas avant. Toi, continue. Et di
s tout.
Rassuré sans doute parce qu’il voyait que j’étais le maîtr
e à mon bord et que sa vie ne dépendait que de moi, il ach
eva, toujours sur le ton d’un homme qu’on va, pendre et qu
i se confesse. Je le forçai de tout dire : les massacres d
e prisonniers, les noyades, les exécutions à mort! Mais où
j’eus tout juste la force de m’empêcher de l’étrangler, c
‘est quand il m’apprit qu’il n’y avait plus de prêtres, pl
us de couvents, plus d’églises, plus de religion ; que les
églises de Marseille servaient de clubs, et Notre-Dame de
la Garde, de magasins à fourrages!
Je lui demandai des nouvelles de ma chaloupe. Il me dit q
u’en la voyant arriver avec le pavillon blanc, on avait am
euté le peuple, rassemblé la garde nationale, roulé des ca
nons sur le port, en criant qu’elle venait, au nom d’une e
scadre ennemie, sommer la ville de se rendre, que notre na
vire était un vaisseau de guerre, qu’un prince du sang roy
al était à bord. Mon second, en voyant ce qu’on lui prépar
0361ait, n’avait pas abordé mais avait été s’embosser au p
ied du quai du vieux port, entre deux felouques génoises,
et là, couvert de droite et de gauche par ces navires neut
res, ne pouvant être tourné par l’arrière, il attendait, p
rêt à se faire couler plutôt que de se rendre.
Yous pouvez penser dans quelle angoisse tout cela me mit.
En tout cas je comptais bien me servir de mes prisonniers
comme otages pour ravoir ma chaloupe : mais que faire ?
– Si tu forces, je me dis, ce gredin à envoyer son canot
la chercher, qui sait si la canaille qui est maîtresse à M
arseille la laissera partir ? D’un autre côté, aller la ré
clamer toi-même, s’il n’y avait que toi tu le ferais bien,
mais as-tu le droit d’entraîner tout ton équipage à une m
ort presque certaine? Que deviendra ton navire? Qu’arriver
a-t-il de cette cargaison dont tu dois compte à la maison
Arnavon père, fils et Gie? Tu réponds dé tout cela devant
Dieu, hein!
Pourtant je me disais : tu ne peux pas abandonner ton sec
ond et tes huit hommes d’équipage ! C’est toi qui les y as
envoyés ; ils y sont allés pour t’obéir et pour raisonner
0362 dans l’intérêt de toi et de ton navire. Que faire?
Tout bien considéré, je me dis que le danger était assez
grave pour consulter l’équipage, et ayant fait porter le p
risonnier à l’avant, je réunis mes matelots et je leur dem
andai leur avis.
– -Nous pourrions encore, leur dis-je en finissant, nous
en sortir en virant de bord, et peut-être passerions-nous
si on n’a pas déjà signalé à quelque bâtiment de guerre en
rade de Pomègue de nous barrer le chemin : voyez maintena
nt si vous voulez sauver votre peau en laissant la chaloup
e s’en tirer comme elle pourra, ou si vous avez assez de c
oeur pour entrer à tout risque dans le port de MarseilLe e
t y aller reprendre notre chaloupe et les matelots qui son
t dedans.
Ils me répondirent par un cri : ;
– A Marseille, capitaine !
Au moment de prendre une aussi grave détermination, je me
dis que la première chose à l’aire était de me bien campe
r sur la position, de savoir au juste qui était maître dan
s Marseille, et. avant tout quelle autorité pouvait avoir
0363m’on polisson : le voyant si lâche après l’avoir vu si
insolent, je ne pouvais pas croire qu’il fût un chef séri
eux pour d’autres que pour la canaille qu’il avait amenée
avec lui. .
Je n’avais à ce moment-là, mon cher ami, que vingt ans et
quetques jours ; .je ne me faisais pas la moindre idée de
ce qu’on appelle une révolution. 11 me manquait encore qu
elques heures de vie pour apprendre à quel degré de folie
le peuple peut se porter quand il n’y a plus là un maître
pour le conduire, et comment, à mesure qu’il se sent deven
ir plus canaille, il ne veut plus à sa tête que celui qu’i
l trouve encore plus canaille que lui-même. Yous comprenez
bien ça? Si celui-là ne l’est pas plus, il n’y a pas de r
aison qu’il commande plutôt que le premier venu, dites? S’
il l’est moins, ils ne veulent pas de lui et il ne veut pa
s d’eux. Ça c’est clair comme eau de roche.
Je fis venir mon drôle, qui tremblait comme la feuille, e
t pour lui faire encore plus de peur, je restai un moment
sans rien dire, regardant tantôt lui, tantôt la grande ver
gue, comme si je lui prenais mesure d’une corde pour le pe
0364ndre. Le misérable ne pouvait pas s’empêcher de suivre
mes yeux, et on voyait qu’il trouvait ça si haut !
– Mon intention serait, lui dis-je en le regardant entre
les deux yeux, d’entrer dans le port de Marseille avec mon
navire. J’y ai affaire. J’entends y être reçu comme doit
l’être un capitaine marseillais qui ramène à bon port son
navire et sa cargaison.
Yous avez assez de bon sens pour comprendre que, surtout
après la façon dont j’ai été obligé de vous traiter, je ne
serai pas si bête que d’aller me mettre à la discrétion d
e cette populace sans avoir pris mes sûretés avec vous ?
Voyons, quelle autorité avez-vous sur ces gens-là,- et qu
e m’offrez-vous pour sauver votre vie ? Car, aussi vrai qu
e la sainte Vierge est dans le ciel, au premier geste qu’o
n fait pour toucher à un cheveu de mon équipage ou à un gr
elin de mon navire, vous êtes un homme mort !
-Brave capitaine» me répond-il vivement en aboyant presqu
e, tant sa petite gueule tremblait, je YOUS jure sur ma fo
i de sans-culotte que vous serez reçu comme un frère par l
e généreux peuple de Marseille, et que rien ne sera épargn
0365é pour vous rendre agréable le séjour de notre grande
cité phocéenne !
– Assez de phrases, et parlez français, ou patois si vous
aimez mieux.
– Eh bien, brave capitaine, je vous donnerai, à vous et à
votre équipage, une carte de civisme.
– Je ne connais pas ça. Autre chose.
– Un sauf-conduit.
– Qui me dit qu’on le respectera ?
– Un blanc-seing au nom de la Convention pour y écrire ce
qu’il vous plaira.
– Qu’est-ce que c’est que la Convention ?
– C’est l’auguste Assemblée des représentants du peuple,
et qui réunit tous les pouvoirs qu’usurpait naguère l’infâ
me royauté. Et moi je suis un de ses membres, envoyé à Mar
seille pour y représenter son autorité. Je commande les fo
rces de terre et de mer ; je commande tous les agents du p
ouvoir exécutif; je commande la douane, le port, le tribun
al révolutionnaire ; je fais marcher la guillotine à ma vo
lonté, et je n’ai qu’à désigner une tête pour qu’elle tomb
0366e à l’instant !
– Allons! allons! lui dis-jé, voilà qui va bien, et je vo
is que si je vous mettais à terre vous n’auriez rien de pl
us pressé que de « désigner » ma tête, comme vous dites. Ç
a, y a moyen de se parer de ce côté-là : mais ce qui est m
eilleur à savoir, c’est que vous êtes le plus puissant de
cette bande de scélérats et que tous tremblent devant vous
presque autant que vous tremblez devant moi. En l’état, a
lors, nous pouvons nous arranger ; et puisque vous tenez t
ant à votre peau, – je ne sais pas trop pourquoi, car, en
risquant ce qu’elle risque, je n’en donnerais pas deux lia
rds, – enfin… il ne tient qu’à vous d’être pendu tout de
suite ou de tirer votre carcasse d’entre mes griffes, peu
t-être…
Voilà comme je règle ça : tout le pouvoir que vous ave-,
vous vous en servirez dans mon intérêt et d’après mes ordr
es. Bien entendu, vous ne mettrez pas le pied hors de mon
bord jusqu’à ce que je vous le permette. Vous ne communiqu
erez avec personne que sous ma surveillance.
Vous êtes libre d’agir comme vous, l’entendrez. Mais il e
0367st bon de vous dire que, si par hasard vous ou les vôt
res aviez donné des ordres aux forts de me tirer dessus, o
u à quelque stationnaire de Pomègue ou d’ailleurs de me co
uper la retraite, j’ai à bord douze barils de poudre, et q
ue je me ferai sauter plutôt que de me rendre, ha !
Le pauvre diable, en entendant ça, se jeta à genoux, me j
urant qu’il était prêt à faire tout ce que je lui ordonner
ais, pourvu qu’il eût la vie sauve ; que quant à ses homme
s, ils ne valaient pas la corde pour les pendre et que je
pouvais en faire ce que je voudrais.
– Je ne vous promets rien, lui dis-je en le regardant ent
re les deux yeux, votre sort est entre vos mains : comme v
ous ferez je ferai.
Et d’abord dites-moi si, au milieu de ce désordre, il y a
encore une police sanitaire à Marseille ?
– Oui, monsieur le capitaine, me répond-il.
– Eh bien, vous allez d’abord me donner la libre pratique
.
– Je le ferai avec plaisir, monsieur le capitaine.
– Vous me ferez rendre rna chaloupe, mon second et mes ma
0368telots.
– Si cela dépend de moi, monsieur le capitaine. Mais s’il
s sont déjà arrêtés, comme c’est sûr, et traduits devant l
e tribunal révolutionnaire, il n’y aura pas de puissance h
umaine qui les tire de là..
– Il y a la mienne. J’entre à Marseille pour les sauver,
et quand il faudrait pour cela mettre le feu aux quatre co
ins du port et de la ville, je le ferai. Je ne sortirai pa
s vivant, ni mon équipage, ni vos hommes, ni vous, qu’on n
e m’ait rendu ma chaloupe, mon second et mes matelots. Met
tez-vous bien ça dans la tête. Je l’ai dit. Et je n’ai qu’
une parole !
Il se roulait presque devant moi, joignant les mains et p
leurant comme un veau.
– Mais que voulez-vous que je fasse, mon cher monsieur le
capitaine? C’est au-dessus de mon pou voir ! Ils sont là
des milliers armés jusqu’aux dents, toujours soûls ; et ce
ne sont plus des hommes, mais des tigres ! Que voulez-vou
s faire entendre à des tigres ?
– Je suis bien fâché, je lui dis, mais il me faut ma chal
0369oupe. Arrangez-vous, mais il me la faut. Fallait pas v
ous mettre avec cette canaille. Et vous venez’encore vous
jeter dans mes pattes ! C’est-il moi qui vous ai dit de ve
nir à mon bord ?
Puis, tout en disant ça, mon cher ami, je voyais trop com
bien ce misérable avait raison, et j’étais inquiet de ma c
haloupe! Oh ! bien inquiet! Sans doute je tenais ce gredin
et sa troupe et il ne dépens dait que de moi d’en faire c
e qu’il me plairait : mais leurs camarades de Marseille se
soucieraient- ils d’eux assez pour entrer en arrangement
avec moi ?
– Dans le cas où tu te trouves, je me disais, si tu fais
la moindre bêtise, y a pas à l’imaginer que tu pourras t’y
reprendre pour la réparer. D’ici à vingt- quatre heures,
il faut que tu aies agi, sans te tromper une fois, et que
tout coup porte. Que faire, mon Dieu ?
Dans cette terrible incertitude, mon coeur se tourna tout
naturellement vers ma sainte patronne, et tendant les bra
s vers la montagne de Notre-Dame de la Garde, je lui adres
sai cette prière :
0370 – Sainte bonne Mère, ma respectable patronne, vous po
ur qui j’ai toujours brûlé de l’amour le plus pur et le pl
us sincère, vous voyez dans quelle position je me trouve.
Je suis votre serviteur le capitaine Marius Cougourdan : v
ous me connaissez bien ; vous m’avez vu pas plus haut que
ça; vous savez que je n’ai jamais manqué en aucune occasio
n de vous témoigner mon respect et ma confiance. Dans tous
mes dangers je vous ai appelée à mon secours, et vous n’a
vez jamais manqué de me tirer de peine, à preuve que me vo
ilà devant vous en bonne santé, moi, mon équipage, et ce b
eau navire qui porte votre saint nom ! Mais tout ce que vo
us avez fait ne servirait de rien si vous m’abandonnez dan
s l’extrémité où je suis. Vous voyez, c’est par courage et
par obéissance que mon second et mes matelots sont allés
se fourrér dans ce port de Marseille, où une populace sans
lois et sans religion va les exterminer si vous n’y mette
z ordre. Moi et mon équipage nous ne refusons pas de risqu
er notre vie et même celle des autres pour aller délivrer
nos camarades. Inspirez-moi, conseillez-moi, nous sommes à
votre commandement : s’il vous plaît que je fasse tout sa
0371uter dans Marseille, donnez-moi de poudre tant que vou
s voudrez, sainte bonne Mère, et je le ferai sauter avec l
a plus entière obéissance. Mais rendez-moi ma chaloupe, je
vous en prie, rendez-la moi ! Si vous me la rendez, – et
je me mis à genoux, -je jure sur les cendres de ce coquin
que vous voyez là trembler devant vous, – c’est pas de moi
qu’il a peur, c’est de vous, – que je ferai un pèlerinage
nu-pieds, portant un cierge de six livres et un bouquet d
e roses, avec tout mon équipage de même, dans votre chapel
le de Notre-Dame de la Garde, là ! Je le ferai aussitôt qu
e ce sera possible, vous m’entendez ? Dans un an, dans dix
ans, dans vingt ans, comme je le ferais dans deux heures
si Marseille n’était pas au pouvoir de ces huguenots.
Mon bon ami, ayant récité douze Pater et douze Ave, je fi
s le signe de la croix. A l’instant même je vis comme dans
un rêve ce que j’avais à faire. Je fis descendre mon pris
onnier dans ma chambre, et m’étant appuyé le coude sur la
table, le front dans la main, voici ce que je lui dis :
– Je vais appareiller pour entrer dans le port de Marseil
le. Le canot de la Santé va venir pour nous visiter : vous
0372 me ferez donner la libre pratique.
Je ne veux pas amener mon pavillon blanc.
Je ne veux pas que les forts me tirent dessus quand je pa
sserai sous leurs batteries, à moins que ce soit pour me s
aluer.’
Où se tient le tribunal révolutionnaire ?
– Sur le port, à la Bourse, me dit-ih
– Eh bien, j’irai aborder là-devant. J’ai besoin de poudr
e pour ma sûreté : vous en ferez immédiatement apporter vi
ngt barils, en secret, Yoiià du papier, des plumes et de l
‘encre : vous allez écrire vos ordres.
Maintenant, comme il ne faut pas qu’on se doute que YOUS
faites tout ça par force, vous allez écrire à ceux de là-b
as, comprenez bien, que c’est moi qui suis votre prisonnie
r, que vous avez capturé mon bâtiment et que vous amenez e
n triomphe votre prise dans le port de Marseille. Nous all
ons embarquer vos hommes, on démontera la platine de leurs
fusils, on cassera la pointe de leurs sabres et de leurs
baïonnettes, et ils auront l’air de monter la garde autour
de mes matelots, qui feront comme s’ils étaient prisonnie
0373rs. Vous, vous vous tiendrez sur la dunette, avec vos
bottes, votre sabre et votre panache, et vous commanderez
la manoeuvre ; je vous soufflerai. Vous ne descendrez pas
à terre. Vous direz que vous restez à bord pour faire des
perquisitions et écrire tout. Voilà. Après nous verrons.
Il se mit à l’ouvrage. Il écrivait très vite et très bien
. Oh! il faut être juste : il était bien laid et bien cana
ille, mais il avait une écriture superbe. Gomme je lui en
faisais compliment, – pour l’encourager un peu, vous compr
enez, mon cher ami, car il en avait grand besoin, – il me
dit en se rengorgeant que ce n’était pas étonnant, car ava
nt d’être représentant du peuple il avait été pendant troi
s ans clerc chez le plus Jgros huissier d’Aubagne, Arrivé
à son rapport, il eut le front de leur raconter qu’il étai
t monté à l’abordage, le sabre d’une main et le pistolet d
e l’autre ; que nous nous étions défendus, mais que quand
nous avions su qu’il venait au nom de la République une et
indivisible, nous avions été frappés de terreur et avions
demandé grâce. C’était si drôle que, malgré le sérieux de
la position, je ne pus’ m’empêcher de rire. Et il rit enc
0374ore plus fort, lui, sans doute pour me flatter.
Quand il eut fini, je le regardai un peu plus doucement.

– Allons! lui dis-je en lui tapant sur l’épaule, voilà qu
i va bien. Ça serait-il drôle si vous alliez vous tirer de
celle-là! Patience, nous verrons bien. Maintenant, pas un
mot à vos hommes, ni aux gens de la Santé, que je vois ar
river là-bas à force de rames. Je ne vous prends pas en tr
aître : au premier mot… Vous m’entendez.
Je fis alors embarquer les gens du canot. On leur prit le
urs armes, qu’on mit.hors d’usage, après quoi 011 les mit
en faction pour rire auprès de mes matelots, qui faisaient
les prisonniers. Les agents sanitaires sautèrent à bord ;
on me donna la libre pratique, et le commissaire de la Ré
publique remit au patron des lettres pour les autorités de
s forts et de la ville, le menaçant des peines les plus te
rribles si ces lettres n’étaient pas, avant une demi-heure
, remises à leur adresse.
Tout étant ainsi préparé, je montai sur ma dunette, je pr
is mon porte-voix et je fis appareiller pour entrer dans l
0375e port.
A six heures dix minutes, la pomme de mon beaupré dépassa
it la tour Saint-Nicolas. Il n’y avait plus à s’en dédire.
Je fis un signe de croix en me recommandant une dernière
fois à la bonne Mère, et je donnai l’ordre de porter l’ama
rre à terre.
A peine avions-nous dépassé les forts que ma première pen
sée, naturellement, fut pour ma chaloupe. C’était facile,
il ne manquait pas de place pour regarder. Ce port, que j’
avais laissé quelques mois auparavant cou vert de navires,
était presque désert : on aurait dit qu’un vent de mort a
vait passé par là. Savez-vous combien il y avait de canots
allant et venant? Deux ! Pas un navire respectable : cont
re le vieux port, trois ou quatre misérables felouques; et
sur le quai opposé, peut-être une dizaine de bateaux de p
êche et pas vingt canots en tout.
J’eus beau chercher,’je ne pus découvrir ma chaloupe. Qu’
étaient-ils devenus ?
Mais un autre spectacle me força bien de regarder ailleur
s. Les parapets des forts, l’escalier de la Joliette, tout
0376 le quai, étaient couverts d’une foule énorme qui cria
it en agitant des chapeaux et en brandissant des sabres, d
es piques et des fusils. – mesure que nous approchions du
quai, je distinguais mieux leurs visages, leurs gestes, le
urs accoutrements et leurs cris.
Ma parole, on aurait dit des fous furieux ou des diables!
Ils levaient les bras, ils se serraient les mains en tour
nant les yeux au ciel; d’autres riaient, d’autres pleuraie
nt, d’autres dansaient en rond, et puis lançaient leur cha
peau en l’air, et puis se jetaient dans les bras de leur v
oisin ou de leur voisine.
Quant à leur costume, on n’aurait pas’ pu dire si c’étaie
nt des brigands ou des masques; beaucoup avaient une longu
e veste rouge ; la plupart portaient une espèce de bonnet
rouge relevé en avant et déchiqueté par derrière; d’autres
, des mouchoirs à tabac, des casques, des chapeaux montés.
J’en vis un qui était coiffé d’une mître d’évêque, avec u
n tablier de taffetas vert sur le dos; un autre avait mis
une chasuble de prêtre et la faisait voler avec ses bras e
n dansant. Il y avait autant de femmes que d’hommes, et ar
0377mées comme des soldats; une, presque nue, avec une esp
èce de blouse jusqu’au milieu
de la cuisse, sans bas ni caleçon, rien! les pieds dans de
s petites bottes, les cheveux épars, un bonnet rouge campé
sur l’oreille, portait un fusil en travers du dos, un tam
bour sur le ventre, et ran, plan, plan, en tapait sans s’a
rrêter.
Ils chantaient. J’ai su quoi, depuis : la Marseillaise et
Ça ira, ça ira ! Ce Ça ira, mon cher ami, c’était le plus
hideux: je ne pouvais pas croire que ce fût du français n
i du patois. En braillant ça, les yeux leur sortaient de l
a tête, leurs figures, se crispaient comme des mufles de c
hiens; ils montraient les dents, ils suaient, ils bavaient
, et le dedans de leurs gueules était si rouge qu’on aurai
t dit- qu’ils allaient vomir du sang! –
A mesure que le navire approchait, les cris et les ‘ gamb
ades redoublaient. Ils se poussaient à qui serait le plus
près du bord, et quand ils virent à quel endroit nous alli
ons mouiller, ils s’y portèrent en fouie et préparaient dé
jà des planches pour sauter à bord-
0378 – Pour ça non, par exemple, dis-je au commis- – saire
de la République, qui depuis notre entrée n’avait pas ces
sé d’être à côté de moi sur ma dunette, donnant tout haut
les ordres que je lui dictais. Yous vous arrangerez comme
vous voudrez, mais sachez bien, pour votre gouverne, qu’il
y a un matelot avec une mèche allumée dans la soute aux p
oudres, que mes hommes sont à leurs pierriers et à leurs c
aronades, et que si ces gens-là font seulement mine de met
tre le pied sur mon navire, je tire dessus. Donnez d’abord
ordre de stopper, et arrangez-vous.
Le pauvre b… était fort embarrassé. Enfin il prit le pa
rti de monter sur l’avant, et ayant salué la foule, lui fi
t un discours d’une demi-heure peut-être,
criant toutes les cinq minutes : Yive la République ! A qu
oi les autres répondaient en hurlant et en agitant les cha
peaux et les armes.
Autant que je crus comprendre, il leur dit qu’il était fi
er d’avoir sauvé la République une et indivisible en captu
rant un vaisseau chargé de conspirateurs et de traîtres, h
eureux d’avoir bravé la mort pour défendre les di’oits sac
0379rés et imprescriptibles du peuple français, touché du
glorieux accueil qu’ils lui faisaient, et aussi impatient
qu’eux de voir châ- ‘tier les coupables : mais que ces cou
pables appartenaient à la justice révolutionnaire; qu’il n
e voulait pas quitter le navire avant d’avoir fait ses per
quisitions et interrogé les accusés pour rassembler les pr
euves du complot, et que, comme il lui fallait le secret,
il interdisait toute communication entre le port et mon na
vire, et que quiconque enfreindrait cette défense serait c
onsidéré comme suspect, et comme tel traduit avec nous dev
ant le tribunal révolutionnaire.
– Qu’une garde de trente défenseurs de la patrie, continu
a-t-il, se place en faction ici, et que tout citoyen qui t
entera de s’approcher du navire soit à l’instant arrêté et
mis aux fers en attendant son jugement.
Aussitôt on vit se détacher plus de cent individus armés
qui firent reculer la foule et lui ordonnèrent de se dispe
rser. Il commençait à faire nuit ; c’était l’heure du soup
er, presque tout ce monde disparut, et le quai devint dése
rt, à l’exception d’une cinquantaine de gens armés, qui se
0380 mirent à se promener de long en large, les uns d’un c
ôté, les’ autres de l’autre, en marquant le pas comme des
sentinelles. A sept heures et demie le navire était mouill
é.
Je fis aussitôt amener dans ma chambrejle commissaire, et
je lui dis :
– Vous allez à l’instant même faire reconduire à mon bord
ma chaloupe, mon second et mes hommes, et ayez soin qu’il
n’y manque ni un chevek ni un bout de corde ! Et puis mes
vingt barils de poudre, tout de suite.
– Mais mon cher monsieur le capitaine, m,e dit- il, s’ils
sont dans les cachots du tribunal révolutionnaire on ne vo
udra pas les lâcher.
Ah! çà, je n’entre pas dans tout ça: il me faut ma chalou
pe. Prenez garde à ce que vous faites, entendez-vous ? Vou
s savez que je ne suis pas patient? –
– Mais si on me refuse?
— Il vous en cuira, c’est tout ce que je peux dire. Cher
chez, que diable ! Qui veut peut. Voyez-moi plutôt: si on
m’avait dit ce matin que je serais ce soir dans le port de
0381 Marseille, en pleine Terreur, plus en sûreté que le c
ommissaire de la Convention envoyé à mon bord pour m’arrêt
er, moi-même je ne l’aurais pas cru. Tirez-vous de là. Si
vous n’étiez pas un païen, vous demanderiez conseil à la s
ainte Vierge.
– A la sainte Vierge ? répondit-il d’un air presque raill
eur.
– Ah ! mon bon, faites bien attention de ne pas rire quan
d Marius Cougourdan prononce le nom de la sainte Vierge !
Vous ne ririez pas une seconde fqis< au moins en ce monde!
Mais, gredin, tu ne vois donc pas que ta vie tient à un f
il, que dans une heure, que dans un quart d’heure, que dan
s cinq minutes peut être, tu vas paraître devant ton juge
! Y a pas de République, là-haut, hé !
Ya, tu n’es qu’un imbécile, levais vous dire, monsieur le
commissaire du diable, ce que tu as à faire. Vous allez é
crire que vous avez besoin des autres conspirateurs pour l
es interroger, et qu’il faut les amener à mon bord, sans o
ublier ma chaloupe.
Pour quant à la poudre, envoyez-la chercher sous prétexte
0382 de la porter au fort Saint-Nicolas, et dites qu’on vo
us l’amène d’abord afin que vous soyez bien sûr qu’on a fa
it la commission. Vous avez lace qu’il vous faut d’hommes
parmi,ces factionnaires qui montent la garde.
Le misérable ne,se le fit pas dire deux fois, 11 écrivit
les ordres, on appela un factionnaire, et deux patrouilles
se mirent en marche, l’une vers la prison et l’autre vers
les Récollets, où on avait un magasin de munitions.
La première patrouille revint peu après. On refusait de l
aisser sortir les prisonniers : il fallait un ordre du Com
ité de salut public.
En apprenant ce refus le commissaire crut sa dernière heu
re arrivée. Dans la peur qui le tenait, il écrivit une let
tre si épouvantable au gardien de la prison, donnant ordre
aux soldats de l’arrêter et de le ramener lui-même s’il r
efusait, que ce guichetier eut peur à son tour, et à huit
heures seize minutes, mon cher ami, mon second et i-es mat
elots rentraient à bord.
Vous pensez comme on les reçut ! Le second me raconta qu’
à peine embossé entre les deux felouques génoises, il avai
0383t vu arriver une telle foule de gens armés, les uns su
r le quai, les autres sur des bateaux, qu’il n’avait pu so
nger à ia moindre résistance. Sûr de périr s’il avait essa
yé de se défendre par les armes, il avait pris le seul par
ti possible, gagner du
temps. Car enfin, si mauvaise que soit une position, mon c
her ami, du moment que c’est une question de vie ou de mor
t, rester en vie est encore quelque chose, n’est-ce pas ?
Il avait donc, après avoir montré ses armes etses munition
s, dit que s’ilavaitsongé à se mettre en défense, c’était
uniquement à cause des airs menaçants qu’on avait pris ave
c lui ; qu’il n’avait aucune mauvaise intention, et qu’on
le verrait bien si on le menait devant les autorités. Les
autres, qui ne demandaient que ça et qui n’avaient pas env
ie de recevoir de mauvais coups, avaient consenti avec emp
ressement. La chaloupe, escortée par des embarcations armé
es, avait traversé le port, et grâce aux soldats qui les e
ntouraient, nos matelots avaient débarqué au milieu de la
foule sans qu’on leur fît de mal, car on savait que c’étai
t pour les mener devant les autorités, et de là, le lendem
0384ain, à la guillotine. Le chef devant qui on les avait
conduits leur avait simplement demandé leurs noms et les a
vait envoyés en prison, leur annonçant qu’ils seraient jug
és le lendemain, sans dire à propos de quoi.
L’arrivée de mon second et de ses matelots nous apportait
un renfort de neuf hommes, qui me donnait à moi plusd’ais
e et àl’équipage un redoublement de courage. Je les mis au
courant de notre position, et je fis connaît- au second m
on plan, avec ordre de le poursuivre si par malheur je ven
ais à manquer.
La nuit était tout à fait noire lorsque nous entendîmes l
e roulement d’une charrette : c’étaient nos vingt tonneaux
de poudre qui arrivaient. Je fismon- terle commissaire su
r le pont, etil donnal’ordre d’ac- – culer la charrette au
bord du quai. Un quart d’heure- après les vingt barils de
poudre étaient embarqués et descendus dans la cale à côté
des autres.
Ah! fit Cougourdan avec un soupir de soulagement, voilà d
eux bonnes affaires de faites, hé? Il s’agissait maintenan
t de me faire rendre ma chaloupe, de voir ce que je pouvai
0385s faire de ma cargaison, et puis de m’en aller.
Le commissaire, que je fis amener danîm- chambre, nous pr
omit que le lendemain dès le matin il enverrait reprendre
la chaloupe. Pour quant à ma cargaison, il commença par me
dire que très probablement elle serait confisquée et mon
argent aussi.
– Confisquée ! lui dis-je en le regardant entre les deux
yeux, vous voulez rire, je pense ?
Il paraît que j’avais l’air assez gai en lui disant ça, c
ar il baissa les yeux, devint tout pâle et dit :
– Je disais ça pour plaisanter.
– Mauvaise plaisanterie. Me confisquer ma cargaison. et m
on argent! Diguè li que vengué! Qu’ils viennent la prendre
, hein, second ? L’état où je voyais Marseille ne me laiss
ait guère entrevoir comment je pourrais me débarrasser de
ma cargaison. J’interrogeai le commissaire sur les affaire
s et le commerce : il ne me répondit que des bêtises, prét
endant que jamais le port de Marseille n’avait été plus fl
orissant, que tout le monde avait confiance, etc. Gomme il
suffisait de regarder le port pour voir combien cela étai
0386t faux, je résolus d’aller moi-même aux informations,
et je dis mon homme que je voulais descendre à terre, que
j’entendais y circuler librement ; qu’il allait me donner
un papier, pour ma sûreté, et de prendre garde que si on t
ouchait à un cheveu de ma tête, sa vie en répondait..
Il se mit à mon bureau et me donna une lettre où il menaç
ait du tribunal révolutionnaire tous ceux qui ne laisserai
ent pas passer, repasser et librement circuler,., ici il m
e demanda quel nom il fallait mettre.
– Hé, pardi! lui dis-je, mon nom, donc!
Il hésita un moment, mais enfin il se décida, et après av
oir donné devant lui à mon second des instructions à faire
trembler pour le cas où il m’arri- verait malheur, je pri
s une paire de pistolets et je partis.
Il était huit heures du soir. La lune éclairait, mais à t
out moment de gros nuages passaient dessus et faisaient to
ut rentrer dans l’ombre. Les quais étaient complètement dé
serts, seulement de temps à autre jé rencontrais une senti
nelle appuyée sur son fusil ou assise sur une borne. Je pa
rcourus tout le port sans entendre un bruit et sans voir u
0387ne lumière à une seule fenêtre. Enfin ayant tourné à d
roite j’arrivai par le travers de la Gannebière.
Il n’y avait pas un chat. Je ne pourrais pas vous dire ce
que je sentais à voir cet çiir de mort après le tumulte e
ffroyable de la journée. Je me demandais si je n’avais pas
rêvé tout ça, si j’étais bien à Marseille, si c’était bie
n moi…
Et puis, à mesure que je me rappelais les événements de c
ette journée, je cherchais où pouvaient être passés ces dé
mons enragés qu-e j’avais vus se démener en hurlant ; où i
ls étaient ; ce qu’ils faisaient à cette heure ; comment i
ls avaient pu s’arrêter de crier et de sauter; confinent i
ls avaient la patience d’attendre jusqu’au lendemain pour
recommencer ;H quoi ils passaient leur nuit ; à quoi ils p
ensaient s’ils étaient éveillés.
Que voulez-vous, mon cher ami, le tigre lui-même a besoin
de dormir pour reprendre des forces !
J’ai repassé plus d’une fois, depuis, sur le pavé de la G
annebière, mais je n’ai jamais manqué de frissonner… Et
tenez, rien que d’en parler, j’en frissonne encore, au sou
0388venir de cette nuit du 25 février 1793 !
A peine avais-je fait cent pas dans la Canne- bière que,
là devant moi, au beau milieu de la rue, je vis se dresser
quelque chose dont la forme m’était inconnue.
Dans l’état d’esprit où je me trouvais, tout me faisait i
mpression, et voulant me rendre compte de ce que ce pouvai
t être, je m’approchai.
C’était une espèce de grand corps-mort carré, et au-dessu
s, deux mâts plantés l’un à côté de l’autre et réunis par
une traverse.
Je tournai de l’autre côté; il y avait une échelle de qua
tre ou cinq marches.
Je montai par cette échelle et je me trouvai sur une plat
e-forme. .
Je pus alors examiner de près : les deux montants n’étaie
nt pas des mâts mais des poutrelles ; au bas il y avait un
e grande planche en deux morceaux, avec un trou au milieu.
Je levai la tête en l’air et je vis qu’au-dessous de la t
raverse il s’en trouvait une autre plus épaisse. A ce mome
nt un rayon de lune vint frapper là, et un triangle de fer
0389 poli étincelasur le fond noir de l’ombre des maisons.

– Que diable ça peut-il être? disais-je en tournant autou
r de cette machine.
Et apercevant un petit anneau de cuivre sur un des montan
ts, j’y accrochai le doigt et je tirai.
Pouk ! je vois tomber devant mes yeux un large éclair att
aché à une masse noire, et un coup sourd ébranle tout sous
mes pieds.
Je fais un saut en arrière, et je me remettais à peine de
mon saisissement, que je sens une main de fer se poser su
r mon épaule, et une voix sèche me dit :
– Que fais-tu ici, citoyen?
Je me retourne : c’était une espèce d’adjudant. Derrière l
ui montaient deux soldats portant une lanternexde ronde.
– Maisy. lui dis-je… je regardais ça.
– Ah! tà regardais ça ! Apparemment tu ne connais pas ça,
hein ? Et tu as envie de faire connaissance avec ça?-G’es
t ce qui pourrait t’arriver, et plus tôt que tu né-penses.
Allons, marche! Tu t’expliqueras au district.
0390 – M’emmener, lui dis-je, oh! non, ce ne sera pas pour
aujourd’hui. Et je lui montrai mon laissez- passer. Après
l’avoir longtemps examiné et fait voir à ses hommes, il f
init par me dire d’un air de mauvaise humeur :
– Hon. . hon… Enfin… puisque le commissaire t’a donné
un laissez-passer, passe, passe, citoyen, maisne recommenc
e pas…
– J’ai donc fait quelque chose de grave en montant là-dess
us?
– Grave… grave… il faudrait voir… mais enfin, suspec
t.
– Et pourquoi?
Parce qu’on ne peut pas avoir de bonnes intentions quand
on rôde à pareille heure sur l’instrument de la justice du
peuple. Par ta coupable curiosité tu as failli ébrécher l
e glaive de la loi !
– La justice… la loi… le glaive? Qu’est-ce que c’est d
onc que ça sur quoi nous sommes? Je navigue depuis vingt-s
ix mois, je débarque ce soir et je vous jure que je ne sai
s pas ce que c’est.
0391L’adjudant, me plaçant sa lanterne sous le nez, me dit
, en me regardant avec une attention singulière :
– Ah ! très bien : vous ne pouvez donc être que le capitai
ne du navire qui est entré aujourd’hui dans le port?
– Oui.
– Avec un pavillon blanc ?
– Oui.
– Et le commissaire de la Convention est à votre bord ?
– Oui.
– Et il vous a donné ce laissez-passer pour que vous allie
z à vos affaires ?
– Oui.
– Et pour visiter les curiosités de la ville ? Eh bien, pu
isque vous ne savez pas ce que c’est que ça, je vous le di
s : c’est la guillotine.
Je sautai à bas et je m’enfuis presque en courant jusque d
ans la rue de Noailles. Là je m’arrêtai un moment pour res
pirer, puis je repris ma marche, ne sachant plus où j’alla
is, et je ne faisais que répéter entre mes dents :
– C’est la guillotine ! C’est la guillotine ! C’est la gui
0392llotine !
Je marchai ainsi longtemps, et tout à coup je me trouvai d
evant la porte d’Aix. Là un factionnaire m’arrêta encore,
je lui montrai machinalement mon laissez-passer, il le lut
et me dit que c’était bien. Ceci me changea un peu les id
ées, et me remettant
tout à fait je me dirigeai vers la rue Saint-Perréol, où é
tait la maison de MM. Arnavon père, fils et O.
En y arrivant je trouvai tout fermé. Je sonnai plusieurs
fois de suite sans obtenir de réponse. Au moment où je m’e
n allais, une femme qui rentrait dans une maisenji côté s’
approcha de moi et me dit :
– Vous demandez la maison Arnavon ? 11 n’y a plus personn
e. Ils ont quitté Mkrseille depuis plus d’un an. Ils sont
à Garthagène. Leursbicns sont saisis et eux sont tous cond
amnés à mort. S-ife et enfin, lorsqu’ils furent à cent pas
, il devint évident qne c’était à nous qu’ils en voulaient
. Je dis rapidement quelques mots à mon second, qui descen
dit aussitôt dans la cale avec quatre hommes, et ayant fai
t mettre le commissaire à l’avant, je lui dis de voir ce q
0393ue c’était.
En l’apercevant la foule se mit à hurler :
– Le voilà, le voilà, le traître! à mort! à mort!
Et ils prenaient déjà des planches pour monter à
bord. Mais les chefs qui étaient avec eux agitèrent leurs
chapeaux pour marquer qu’ils allaient parler; il se fit un
silence, qu’on aurait entendu voler une mouche, et un des
chefs, s’avançant au pied de ma poulaine, parla ainsi à n
otre commissaire :
– Citoyen, la ville de Marseille et l’univers ont admiré
l’héroïsme que tu as déployé dans la mémorable journée d’h
ier en prenant à l’abordage, à la tête d’une poignée de vo
lontaires et de défenseurs de la patrie, l’infâme vaisseau
chargé de conspirateurs et de traîtres qui avaient, les i
nsensés ! conçu le ténébreux dessein d’attaquer la Républi
que une et indivisible dans ce port, un de ses plus fiers
asiles! Mais quelle que soit notre confiance en ton patrio
tisme et en ton inviolable dévouement à la liberté, je ne
puis te cacher que des bruits fâcheux commencent à circule
r sur ton compte. On s’étonne, avec quelque apparence de r
0394aison peut-être, de ton inexplicable obstination à ne
pas mettre le pied hors de ce foyer de corruption et de co
mplots, quand ton premier devoir aurait été, ce semble, de
t’empresser d’aller déposer aux pieds du Comité de salut
public les trophées de ta victoire et les preuves du compl
ot. Il y a plus : on assure que tu aurais réquisitionné hi
er soir vingt barils de poudre pour le fort Saint-Nicolas,
et que ces barils de poudre n’y seraient point arrivés. T
u as fait extraire, hier soir aussi,, les prisonniers arrê
tés sur la chaloupe, pour les confronter avec le reste des
conspirateurs, et tu les gardes encore. Enfin il résulte
d’un rapport de l’adjudant de ronde de la section de la Ca
nnebière, que tu as donné un sauf-conduit au nommé Marius
Cougourdan, capitaine des conspirateurs, qui a pu circuler
impunément dans Marseille toute la nuit, et qui est malhe
ureusement rentré à bord avant que les autorités, averties
de sa présence, aient pu le faire arrêter.
– Diable ! je me dis en moi-même, il paraît que je l’ai é
chappé belle !
– Citoyen commissaire, continua-t-il, ces citoyens, ce pe
0395uple généreux, justement alarmés de ces apparences, on
t besoin d’être éclaircis de leurs soupçons. Leurs bras ve
ngeurs sont levés pour punir les traîtres, mais tout prêts
à s’ouvrir pour embrasser les héros ! Vive la République
!
Un affreux hurlement répondit, et notre commissaire, s’av
ançant vers le bordage, agita son chapeau pour faire signe
qu’il allait parler à son tour. On fît silence.
– Que diable allez-vous lui répondre? lui dis-je.
– Je n’en sais rien. Ce que vous voudrez.
Il se mit à leur parler. Ce qu’il disait, je ne’m’en souc
iais guère, mais je comprenais bien que le moment était ve
nu de me perdre ou de me sauver, et je n’avais que quelque
s minutes. Tous ces gens-là étaient prêts à se jeter sur m
on navire, et une fois qu’ils y seraient, il ne me restait
plus qu’à me faire sauter.
Dans ce moment critique, mon cher ami, j’appelai à moi tou
t mon sang-froid et toute ma raison, et ayant calculé d’un
coup d’oeil ce que je pouvais faire, je résolus, dé desce
ndre à terre avec quinze hommes d’équipage, laissant à bor
0396d le second et cinq hommes, d’aller prendre le tribuna
l révolutionnaire, de l’emmener prisonnier et d’.appareill
er pour Carthagène.
Tout bien considéré, c’était le parti ,1’e plus sage.
A ce moment du récit de Cougourdan, je ne pus pas m’empêc
her de faire un saut en arrière et de lever les bras au ci
el, incapable d’exprimer par des paroles ma profonde stupé
faction. Le capitaine me regarda un instant en souriant de
son sourire de tigre en belle humeur, puis fronçant le so
urcil, serrant les dents et ouvrant ses deux mains :
— Je le fis. Et autre chose encore de plus fort, comme v
ous allez voir. En effet, me penchant vers mon commissaire
, qui continuait à leur débiter de grandes phrases en fais
ant aller ses bras comme un moulin à vent, je lui dictai s
a réponse, qu’il leur expliqua ainsi :
– Maintenant, citoyens, afin qu’il ne vous reste plus auc
un doute sur ma loyauté, voici ma réponse. Oui, tout ce qu
‘on vous a dit est vrai : jè ne désavoue aucun des actes q
ue j’ai cru devoir accomplir, car il n’en est pas un qui n
‘ait été nécessaire pour assurer le châtiment des conspira
0397teurs en dévoilant leurs complots. Entrez au tribunal
révolutionnaire, asseyez-vous au milieu du redoutable appa
reil de la justice du peuple : je vous y rejoins à l’insta
nt, traînant derrière moi la troupe infâme des conspirateu
rs que vous allez frapper avec le glaive auguste des lois,
et apportant les preuves irrécusables de leurs crimes et
de leurs noires machinations.
Des cris furieux répondirent à ce discours. Les chefs, es
cortés de leurs gardes et suivis par la foule, entrèrent d
ans la salle de la vieille Bourse, et je donnai aussitôt m
es ordres pour le débarquement.
Je fis d’abord descendre les défenseurs de la patrie avec
leurs fusils sans platine et leurs baïonnettes cassées, p
our former la haie et faire reculer le peuple. Aussitôt il
s furent rejoints par mes quinze matelots. On débarqua ens
uite le commissaire ; je me plaçai à côté de lui, nous nou
s mimes en marche au milieu des huées de la populace, et n
ous entrâmes dans l’enceinte du tribunal, où les juges éta
ient déjà.
, Après un instant de brouhaha, chacun prit place et la sé
0398ance commença. Il y avait tant de monde qu’on n’avait
pas refermé les portes, de sorte qu’on pouvait voir au deh
ors la foule qui s’agitait et les baïonnettes et les pique
s qui étincelaient au soleil.
Le président, prenant un papier, dit à haute voix :
– Appelez l’affaire des conspirateurs, royalistes du vais
seau La Bonne-Mère,
Un huissier, qui avait une petite voix d’eunuque, cria .

– Les conspirateurs royalistes du vaisseau La Bonne-Mère
!
J’étais assis à la gauche du tribunal, mes matelots autou
r de moi. Je me levai :
– J’ai à parler. Sous peine de la vie, que personne ici n
e dise un mot ou ne fasse un geste, ou nous sautons tous e
n l’air.
J’avais.oublié de vous dire, mon cher ami, que sur mes qu
inze matelots il y en avait six qui portaient en bandouliè
re, en guise de serinette, un petit baril. A ce moment il
s’étaient levés, avaient tiré de leur chemise un pistolet
0399armé et en avaient fourré la gueule dans la bonde de l
eur baril.
– C’est des barils de poudre, dis-je en les montrant du d
oigt. Maintenant, vous comprenez, je ne vous demande pas c
e que vous allez faire : je vous le dis. J’emmène à mon bo
rd tout le tribunal révolutionnaire, jusqu’à ce gueux d’hu
issier qui s’est permis de nous appeler conspirateurs. Mon
second est là avec vingt-six barils de poudre : si nous s
autons il saute, et la moitié du port avec.
Quant à vous autres, dis-je en me tournant d’un air majes
tueux vers les soldats et le peuple, que ça vous serve de
leçon .Yous n’avez pas de honte, de vous laisser mener com
me des moutons à la boucherie par ces quatre ou cinq coqui
ns, qu’il n’aurait tenu qu’à vous de tuer à coups de pied
au derrière si vous l’aviez voulu ! Voyez tous les crimes
qu’ils ont commis : n’avez-vous point sùuci de votre âme,
.et ne savez-vous point que pour les y avoir aidés comme v
ous avez fait, vous grillerez en enfer si vous mourez sans
qu’un prêtre soit là pour vous donner l’absolution? Dites
-moi un peu, n’avez-vous point de honte? Mais vous êtes do
0400nc possédés du démon, que vous voilà devenus pires que
des bêtes féroces? Gomment, c’est des Marseillais, ça! Et
des femmes, encore! Qu’elles ont mené leurs petits à ce s
abbat, pécaïré ! Voyez un peu si ce n’est pas abominable d
e voir celle-là, – oui, toi, je-te vois bien, gueuse ! c’e
st à toi que je parle ! – avec son pauvre petit enfant ! C
‘est-il une éducation à donner à un pichoun comme ça ? Mau
vaise mère ! Tu ne sais donc pas qu’il y a Une sainte Vier
ge dans le ciel? Non, tu ne le sais pas? Eh bien, il t’en
cuira, c’est moi qui te le dis, entends-tu ?
Lâches que vous êtes ! voyez ce qu’un homme seul peut fai
re, et vous êtes cent mille dans Marseille contre une demi
-douzaine peut-être de ces h…-là. Yous me direz que j’ai
beau jeu pour parler parce que j’ai trente-deux barils de
poudre. Que n’en prenez-vous aussi? Allez aux Récollets,
vous en trouverez par centaines. Faites comme moi, délivre
z- vous. Aide-toi, Dieu t’aidera. Vous croyez que c’est mo
i qui ai trouvé le moyen ? Yous croyez que si je n’avais p
as demandé la protection de la bonne Mère j’en serais où j
‘en suis? Non, non, l’homme n’est . rien sans la bonne Mèr
0401e, et c’est pour l’avoir oublié que vous étiez tous là
crevant de peur devant ces gredins, et que vous crevez ma
intenant de peur devant moi : et moi, pour m’en être souve
nu, vous voyez comme je me suis tiré d’affaire !
Que dites-vous de tout ça, hé ?
Je n’ai pas besoin de vous dire, je pense, quelle figure
tout ce monde faisait? Vous voyez ça d’ici : ils n’étaient
pas pâles, mais jaunes comme des citrons pourris.
Je restai un moment sans rien dire à les regarder. Yous m
e croirez si vous voulez, mon cher ami, mais là, vrai, leu
r peur me faisait honte !
– Aurais-tu cru, me disais-je en moi-même, que la lâcheté
de l’espèce humaine pût tomber à ce point ? Quatre parole
s et un peu de poudre ! Je n’en revenais paâ !
Mais tout à coup je pensai à mon voeu.
– Misérable pécheur que tu es, dis-je en faisant le signe
de la croix, tu t’imagines dans ton loi orgueil que c’est
ton courage qui a abattu la fureur de ces monstres, et tu
ne vois pas la sainte Vierge qui du haut du ciel étend se
s bras sur toi et fait ce miracleJKlhapeau bas ! je criai.
0402, et à genoux tout le monde !
Alors, me mettant à genoux et les mains croisées :
-. Sainte bonne Mère, je dis, puisque je vois que par vot
re miraculeuse protection vous avez autant dire sauvé, car
peu s’en faut et je ne suis pas inquiet du reste, votre s
erviteur Marius ; puisque me voilà, grâce à votre bonté, a
ussi maître après Dieu de toute cette canaille que je le s
uis à mon bord quand je commande : je vous ai dit que j’ir
ais vous faire un pèlerinage aussitôt que ce serait possib
le : eh bien, c’est possible, et je ne me rembarque pas- q
ue je ne sois monté avec mon équipage à Notre- Dame de la
Garde pour faire le voeu que je vous ai promis. Qu’on m’ap
porte des bouquets de roses, les plus belles qu’on pourra
trouver, avec les feuilles tout en or, et seize cierges de
six livres !
– On ne trouverait pas un cierge dans tout Marseille, cri
a une voix.
– Eh bien, qu’on m’apporte en place seize paquets de six
livres de bougies chacun. Maintenant, que tout le monde qu
itte la salle !
0403 Mon cher ami, jamais vous n’avez vu une pareille bous
culade : en un clin d’oeil la salle était vide. On retint
seulement quatre gendarmes qu’on envoya chercher des fleur
s et les bougies, et j’annonçai à mes prisonniers que j’al
lais partir pour Notre-Dame de la Garde.
J’ôtai mes souliers et mes bas ; mon équipage en fit auta
nt, et je forçai les membres du tribunal révolutionnaire à
ôter leurs bottes. On plaça ces misérables au milieu des
matelots porteurs des barils de” poudre, et les gendarmes
ayant, apporté ce -que j’avais demandé, nous mîmes les bou
quets à -notre chemise, on alluma les bougies en ayant soi
n de se tenir loin des barils de poudre, et nous partîmes.

Arrivé au bord du quai, la première chose que je vis fut
ma chaloupe accostée au navire. Je dis au second ce que j’
allais faire, lui donnant ordre de mettre le feu aux poudr
es si dans trois heures nous n’étions pas revenus, et fais
ant le tour du port nous gagnâmes la montagne de Notre-Dam
e de la Garde, où nous arrivâmes vers les neuf heures du m
atin.
0404 Une foule immense nous suivait, mais à distance respe
ctueuse, et s’arrêta en bas de la montagne, n’osant pas s’
approcher.
Ah ! mon cher ami, dans quel état je trouvai la chapelle
! Tout avait été saccagé : l’autel était caché sous des ta
s de foin, et on voyait par terre les ordures que ces anim
aux y avaient faites ! N’importe, nous nous mîmes à genoux
et nous dîmes douze Pater et douze Ave, en baisant la ter
re à chaque fois.
Mon voeu était accompli, Nous déposâmes nos bougies devan
t l’autel, et nous redescendîmes dans le même ordre, précé
dés à cinq cents pas par la foule, qui se sauvait en se re
tournant pour regarder.
Une seule personne eut le courage de s’arrêter sur notre
passage : c’était une vieille femme. Elle était à genoux a
u bord du chemin et fît un signe de croix. Je reconnus cel
le à qui j’avais parlé la veille au soir. Je lui fis un cl
ignement d’yeux, mais je ne lui dis’rien, de peur qu’on ne
lui coupât le cou quand je serais parti : c’était déjà bi
en assez de ce qu’elle faisait. Mais il faut croire que, m
0405a foi, elle en était à ne plus même se soucier d’une v
ie aussi misérable.
Enfin nous arrivâmes devant mon navire. L’embarquement se
fit avec toutes les précautions que vous pouvez penser, e
t quand tout fut paré, je regardai à ma montre : il était
dix heures – dix-sept minutes.
Je rassemblai mes prisonniers :
– li ne tiendrait qu’à moi, leur dis-je, de vous anéantir
tous, et je sais que je rendrais par-là un fameux service
à mon pays. Si je ne suivais que mon envie ce serait fait
à l’instant : mais si peu que vaille votre misérable carc
asse, elle peut me servir encore et je la garde pour la sû
reté de moi et de ces braves matelots dont je réponds deva
nt Dieu. Si je vous tuais, ces autres là-bas n’auraient pl
us la crainte de vous voir revenir et.ne me ménageraient p
as : alors je serais forcé de commencer par me défendre, c
e qui n’est pas possible, et de finir par me faire sauter,
ce que je dois éviter si faire se peut.
Donc vous allez écrire que je vous emmène pour ma sûreté
jusqu’à quelques milles en mer; que là je vous débarquerai
0406 dans votre canot, – et je le fis, mon cher ami ; – qu
e vous serez de retour dans quelques heures; que si, penda
nt tout le temps que vous serez à mon bord, il est fait qu
oi que ce soit contre mon navire, vous serez tous pendus.
Voilà.
Maintenant je vais appareiller. Mettez à ma disposition-
les gens et les embarcations dont j’ai be soin pour sortir
du port. Je hisse mon pavillon blanc, et les forts le sal
ueront de vingt-et-un coups de canon en l’honneur de Notre
-Dame de la Garde.
Une heurt après nous passions sous les forts au bruit du
canwi. Mais le port n’avait plus le même aspect qu’à notre
entrée : il n’y avait pas une âme sur les quais, pas un c
anot; la ligned.es parapets des forts, absolument déserte,
coupait le ciel aussi net qu’une lame de couteau : on aur
ait dit une ville enchantée.
Quand nous fûmes hors des passes et que le navire, s’incl
inant sur le côté, commença de prendre le vent, je me tour
nai vers Notre-Dame de la Garde et je lui dis :
– Je vous remercie, bonne Mère, vous m’avez tiré d’un gra
0407nd danger, mais croyez bien que je ne l’oublierai jama
is, et que c’est entre nous à la vie et à la mort! Allez!
prenez patience, tout cela ne durera pas toujours, et votr
e sanctuaire renaîtra plus brillant et plus vénéré que jam
ais, parce que tant qu’il y aura des matelots sur la mer,
il y aura au ciel une sairite Vierge pour les protéger dan
s le
péril.
Je ne mentais pas, hginf dit Cougourdan en me montrant de
la main-fa montagne de Notre-Dame de la Garde. Tous ces g
ens si terribles qui faisaient trembler Marseille sont là-
dessous, – et il frappa du pied la terre, – et ils rôtisse
nt dans le feu de l’enfer, tandis que vous, ma belle saint
e patronne, vous êtes revenue plus brave et plus puissante
que jamais.
Il sè. rassit, pencha son front sur sa main et parut se r
ecueillir. Il se souvenait… ou il priait…
LE BOUQUET
Un matin vers six heures, au moment où j’étais plongé dan
s la plus intéressante et la plus douce des occupations qu
0408‘un mortel puisse goûter ici-bas, c’est-à-dire au mome
nt où je dormais de tout mon coeur, la porte de ma chambre
s’ouvrit avec fracas. Je me réveillai en sursaut et je vi
s le capitaine. Il fit en long et en large quelques pas tr
agiques, tira son immense foulard jaune et rouge et le fit
voltiger trois ou quatre fois dans les airs, après quoi i
l le remit dans sa poche, s’approcha de mon lit, me consid
éra un moment d’un air hagard et, me posant sa large main
sur l’épaule :
T- Comment avez-vous passé la nuit, mon cher ami! cria-t-
il d’une voix de tonnerre.
‘ Et sans attendre ma réponse ni même paraître s’en souci
er, il se laissa tomber, la tête basse, les bras pendants,
sur une chaise au pied de mon lit.
– Très bien, merci, lui répondis-je en bâillant et en me
détirant.
– Merci de quoi? dit-il comme sortant d’un rêve.
– Vous me demandez comment j’ai passé la nuit : je vous r
éponds que je l’ai très bien passée et je vous remercie de
votre bienveillant intérêt.
0409 – Il s’agit bien de mon bienveillant intérêt !
s’écria-t-il en se dressant debout et en recommençant à se
promener à grands.pas dans la chambre, il s’agit qu’il fa
ut vous lever tout de suite. Je suis amoureux !
– Amoureux! eriai-je en me mettant sur mon séant. Et de q
ui?
– De la princesse géorgienne.
– De la princesse géorgienne ! Miséricorde ! il va y avoi
r du grabuge dans Marseille !
– Et je sautai à bas du lit avec autant de hâte que s’il s
e fût agi de courir à un incendie.
Pour faire apprécier la,1 portée et l’étendue des bouleve
rsements et des catastrophes dont l’éventualité s’était in
stantanément déroulée à mes yeux au seul nom de la princes
se géorgienne, quelques détails ne seront pas inutiles sur
cette femme, aussi extraordinaire dans son sexe que Cougo
urdan pouvait l’être dans le sien. Ces détails donneront l
a mesure des légitimes appréhensions qui devaient m’a- git
er à la pensée de voir ces deux formidables puissances prê
tes à en venir aux mains sur le plus brûlant des champs de
0410 bataille.
L’incomparable créature qui venait de faire éclater comme
une bombe le coeur du capitaine Cougourdan était un de ce
s êtres à la fois exquis et dévorants que la nature ne pro
duit qu’à de longs siècles d’intervalle. Elle les fait naî
tre dans des régions fantastiques, à des époques chevalere
sques, dans une de ces accalmies qui de temps à autre font
trêve un instant aux?platitudes et aux grossièretés de l’
histoire réelle des empires. Et alors, au milieu de l’enth
ousiasme et des acclamations des peuples, on les voit, par
eils à des comètes, s’élever tout étin- celants et décrire
un orbe lumineux dans le ciel de l’idéal.
Je crois pouvoir vous assurer que les phrases ci- dessus,
dont je n’essayerai pas de contesterla pompe ‘-et-Téclat,
ne sont que le cérémonial strictement indispensable pour
annoncer, avec les honneurs qui lui sont dus-l’entrée en s
cène de l’héroïne de ce vé- ridique récit.
Le 17 mars 1828, jour de jeudi, vers trois heures trente
six minutes environ, un yacht d’une finesse inouïe et d’un
e envergure démesurée entrait à pleines voiles dans le por
0411t de Marseille. Au moment précis où il passait par le
travers de la grande tour du fort, un coup de sifflet part
it du pied de son mât, et son immense voilure se replia co
mme les ailes d’un oiseau, laissant se découper sur le cie
l les profils d’un gréement si fantastiquement léger qu’on
eût dit des fils d’araignée-tendus sur une.baguette de fé
e.
Par une coïncidence qui étonna beaucoup de spectateurs am
enés là par leur bonne fortune, le milieu du. port se trou
vait entièrement libre : aucun navire n’arrivait, aucun n’
appareillait en ce moment; il n’y avait pas une embarcatio
n, pas un chaland, pas une gabare, en mouvement dans le po
rt, et le yacht, s’avançant majestueusement par la seule i
mpulsion de sa vitesse acquise, arriva jusqu’au milieu du
port et, à un coup de sifflet, laissa tomber son ancre.
A l’instant même, des palans de l’arrière où elle était s
uspendue, une embarcation d’acajou verni, aussi longue qu’
une chaloupe et aussi mince, ou peu s’en faut, qu’un coute
au, descendit à la mer. Un seul rameur y était assis, tena
nt les avirons droit en l’air. A peine l’embarcation eut-e
0412lle touché l’eau
que le rameur, bordant ses avirons, cria de larguer, et ay
ant contourné le navire se dirigea à force de rames vers l
’embarcadère de la Cannebière.
Par un nouveau hasard non moins étrange, l’embarcadère ét
ait absolument libre, et il ne s’y trouvait pas un seul de
s nombreux batpaux de promenade qui sont toujours amarrés
en cet endroit.
A quinze pas de l’embarcadère, “ine calèche découverte at
telée de quatre chevaui isabelle, avec trois laquais et un
cocher en livrée de velours noir à aiguillettes d’or, épa
ulettes à graines d’épinards, chapeau monté à plumes et gl
ands d’or, était arrêtée, la portière de droite ouverte et
le marchepied baissé. Au bord du quai, un majordome en ha
bit, veste et culotte de satin noir, jabot, manchettes, so
uliers à boucles, claque sous le bras et canne à pomme d’i
voire à la main, se tenait dans une attitude théâtrale et
cérémonieuse. Un chasseur de six pieds, disparaissant sous
les galons, les baudriers, les brandebourgs, les plumets
de son chapeau et les ébouriffements de sa barbe et de sa
0413chevelure, était planté immobile à une distance respec
tueuse du majordome et lui faisait face.
Nous n’avons aucune raison de dissimuler que ces coïncide
nces et cet appareil, se produisant au moment précis où le
yacht entrait dans le port, n’étaient point l’effet d’un
pur hasard. Des ordres venus de fort loin et de fort haut
avaient prescrit les dispositions nécessaires pour « assur
er la libre entrée du port à un certain yacht qui devait s
e présenter le 17 mars 1828, à trois heures trente-six min
utes environ, à l’entrée du goulet ». En exécution de cett
e dépêche arrivée par télégraphe, le capitaine de port ava
it mis embargo sur tous les navires et toutes les embarcat
ion- et de trois heures trente à trois heures trente-ein1-
minutes, une paralysie . générale avait, par ordrq, suspe
ndu tout mouvement dans le port, et on avait enlevé les ch
aînes et les bouées qui auraient pu se trouver en travers
de la marche du yacht.
Pour ce qui était de la voiture, des laquais, du majordom
e et du chasseur, leur réunion sur le même point n’était p
as non plus fortuite.
0414 Trois jours auparavant on avait vu arriver â l’hôtel
d’Orient une chaise de poste amenant le majordome. Il avai
t retenu, au prix de mille francs par jour, tout le premie
r étage, tous les combles et la moitié des cuisines de l’h
ôtel. Sur ce prix de mille francs devaient être compris la
fourniture des provisions de bouche et des vins pour un m
aître et douze domestiques, ainsi que le logement et la no
urriture de huit chevaux. Quant au service et à la cuisine
, cela ne regardait pas le maître de l’hôtel d’Orient. Le
lendemain avaient paru trois fourgons portant : le premier
, la garde-robe ; le second, le service de table ; le troi
sième, douze domestiques de sexes variés et de nationalité
s tellement panachées que leur arrivée eut tout l’imprévu
d’un débarquement de masques. Enfin le surlendemain, la ca
lèche, avec les laquais et le chasseur, était entrée dans
la cour de l’hôtel.
On peut se faire, d’après ces détails qui d’aillétirs s’é
taient répandus dans tout Marseille, une idée de l’anxiété
palpitante avec laquelle la population, réunie presque au
complet sur la Gannebière, .dévorait des yeux l’embarcati
0415on à mesure qu’elle approchait du quai. Approcher du q
uai est trop peu dire, car elle volait sur l’eau, et deux
minutes étaient à peine écoulées lorsque le rameur, ayant
débordé d’un seul coup ses deux avirons, mit un pied sur l
‘avant du canot, l’autre sur le bord du quai, repoussa le
canot au large et s’arrêta, promenant sur la ville et sur
la foule le plus beau et le plus doux des regards qui aien
t jamais brillé dans cette ville, laquelle est cependant r
enommée, et à bon droit, je vous le jure, pour produire le
s plus beaux yeux de l’univers !
Un hurlement d’admiration, rugi par cent mille hommes, s’
éleva d’un bout à l’autre du port et de la Cannebière ! Le
rameur, ce personnage mystérieux, si magnifiquement annon
cé, était une femme !
Mais quelle femme ! Six pieds de taille, mincé comme un r
oseau ; avec cela une grâce de jeune fille, une dignité de
reine, une beauté d’ange, un esprit de démon, un courage
de héros : tout cela exprimé si clairement dans son regard
, que si quelqu’un, parmi les cent mille hommes qui la dév
oraient des yeux, s’était avisé d’en douter un instant, il
0416 se serait fait écharper !
Quant à sa beauté, c’était le surhumain, l’invraisemblabl
e, l’impossible, si vous aimez mieux. N’espérez donc pas q
ue je vous la décrive, puisqu’elle était indescriptible :
je vous dirai seulement, à titre de renseignement très vag
ue, d’esquisse très pâle, qu’elle était brune, mais d’un b
run à reflets dorés ; qu’elle avait les yeux bleus, mais a
vec des lueurs vert-de-mer ; qu’elle avait la bouche moyen
ne, mais avec des lèvres pourpres et des dents d’un blanc
rosé; que ses sourcils étaient nets comme un coup de pince
au de Raphaël ; qu’elle avait un nez droit avec de larges
narines roses et palpitantes. Et, tenez, épargnez-mèi-de r
este, car mon émotion ne me permet pas d’aller plus loin.

Son costume n’était pas moins-merveilleux que sa beauté :
c’était celui d’un marin-rec- avec la calotte rouge, la v
este et le gilet brodés, la jupe courte, la ceinture et le
s molletières, mais tout cela tellement enseveli sous les
perles et les diamants, qu’on aurait dit le soleil. Elle a
vait à la ceinture deux pistolets et deux poignards étince
0417lants de pierreries si éblouissantes qu’ici encore je
suis obligé de m’arrêter faute d’expressions convenables.

En quatre pas elle fut à sa voiture; en quatre sauts l’éq
uipage arrivait à l’hôtel d’Orient et s’engouffrait, avec
un roulement de foudre, sous la porte cochère.
Vers huit heures du soir, on vit arriver le préfet ; puis
le général ; puis l’évêque ; puis le président du tribuna
l avec le procureur du roi ; puis le receveur général; pui
s enfin M. le maire de Marseille, qui, avertis on n’a jama
is su comment, venaient rendre leurs hommages à la dame et
lui offrir leurs services les plus empressés. Tout ce que
Marseille contenait de personnages considérables était ve
nu se précipiter, dans les jours qui suivirent, aux pieds
de la noble voyageuse, et au moment où commence ce récit,
la moyenne des cas d’aliénation mentale déterminés par sa
beauté foudroyante s’élevait à quatre par jour.
Gomme si tout avait dû être extraordinaire dans cette cré
ature sans précédent et sans pair, son nom, composé d’une
trentaine de consonnes sans une seule voyelle, ne put jama
0418is être articulé par aucune des lèvres marseillaises q
ui s’évertuèrent à le pro- noncer : on ne l’appelait donc
que : « la princesse géorgienne ». Cette appellation n’ava
it, du reste, d’autre portée que d’exprimer aussi hyperbol
ique- ment que possible l’enthousiasme du peuple de ses ad
orateurs, car elle était d’ailleurs sans aucune valeur géo
graphique, la dame étant née à Djesk, aux bords du golfe d
‘Ormuz, dans ce paradis terrestre du Béloutchistan, qui ne
produit que des roses, des rêves, des femmes surnaturelle
s, et un petit nombre d’élus pour jouir de tous ces . bien
s.
Comment et pourquoi elle avait quitté Djesk pour venir à
Marseille, d’où elle venait, par où elle avait paosé, et s
urtout ce qu’elle venait faire dans la cité phocéenne où s
a présence mettait tout sens dessus dessous, voilà ce que
personne ne pouvait dire ; et sa vie, mélange indescriptib
le de magnificence et de fantaisie, ne faisait qu’embrouil
ler l’énigme et épaissir le mystere. Le matin de très bonn
e heure, vêtue d’un costume de matelot des plus grossiers,
elle montait dans son embarcation, allait inspecter son y
0419acht et sortait ensuite dans la rade, où on la voyait
tantôt ramer tout d’un trait jusqu’au château d’If ou à Po
mègue; tantôt naviguer de crique en crique le long des côt
es, descendre parmi les rochers et pêcher des crabes, des
oursins ou des poulpes, pour son déjeuner ; tantôt arrêter
son canot au beau milieu de la rade et se livrer, au mépr
is des requins et des règlements, à des pleine-eau de deux
ou trois heures. Un jour, disait-on tout bas, elle avait
débarqué aux Catalans, s’était tait servir à déjeuner dans
une guinguette et s’était grisée avec les plus mauvais su
jets du pays, qu’elle avait fait convoquer à domicile mais
ceci, on n’en était, pas aussi sûr que du reste.
Après son déjeuner elle visitait en grand équipage les ég
lises, les couvents, les hospices, les orphelinats, laissa
nt partout les marques de sa munificence ei le souvenir in
effaçable d’une grâce et d’une majesté toutes royales. Est
-il besoin de dire que là elle n’était pas en matelot mais
, en dame riche et décente?
A trois heures précises elle rentrait à l’hôtel, s’habill
ait en amazone, et se rendait, par les allées de Meilhan,
0420le Chapitre et Longchamps, au Jardin des Plantes, où e
lle mettait pied à terre. Elle marchait droit à un palmier
qui, à ce qu’il paraît, ressemblait à s’y méprendre à un
arbre de cette espèce sous lequel elle avait été allaitée
par sa mère ; elle pleurait pendant quelques minutes, s’es
suyait les yeux, faisait quelques tours de promenade, puis
remontait à cheval et repartait au triple galop pour Mars
eille. En descendant de cheval elle prenait un bain, dînai
t, et le soir elle recevait des visites.
Au surplus on ne pouvait pas dire, malgré l’excentricité
de sa vie, que la princesse géorgienne fût une aventurière
, car elle avait, au su et au vu de tout Marseille, une le
ttre de crédit de trois millions sur les messieurs Arnavon
.
Telle était l’étrange et merveilleuse personne que s’avis
ait d’aimer le plus étrange et le plus merveilleux des cap
itaines marins que Marseille ait jamais vu naître dans ses
murs.
On comprendra donc comment ce fut d’une voix tremblante d
‘émotion que je dis au capitaine :
0421 – Mon pauvre ami, avez-vous réfléchi à toutes les con
séquences qu’une pareille passion peut avoir pour votre re
pos? Songez…
– Réfléchir ! me dit-il d’un air stupéfait, je m’en serai
s bien donné de garde : quand j’ai senti que ça me prenait
, j’ai sauté à bas de mon lit pour venir vous trouver. Réf
léchir ! mais si j’avais réfléchi une minute, elle serait
peut-être, qui sait? à l’heure qu’il est, enlevée et embar
quée à mon bord !
– Enlevée ? Embarquée ? Qui ?
– Eh ! pardi, la princesse géorgienne, donc ! Non pas dia
ble ! que non pas 1 je me suis dit : ça pourrait manquer,
après tout, et voilà pourquoi j’ai voulu d’abord venir vou
s conter l’affaire.
— Ma foi, mon cher capitaine, je vous avoue que je suis
fort embarrassé pour vous donner un conseil…
– Un conseil ? Hé ! mon cher ami, ce n’est pas ce que je
vous demande. Qu’est-ce que vous me conseilleriez ? De lai
sser ça là? Jamais de la vie !
– Cependant un homme ne doit pas se livrer aveuglément à
0422ses passions, et…
– Ah bon ! me dit-il en se mettant les deux poings sur le
s hanches, en voilà une forte, par exemple ! Pourriez-vous
me dire pourquoi je ne me livrerais pas aveuglément à mes
passions ? Du moment que je suis à terre, qu’est-ce qu’on
peut me dire ? Ah ! si j’étais en mer, ah ! à mon bord, a
h ! ça pourrait me faire faire quelque bêtise, comme quand
je me suis laissé mener par le bout du liez à ce cheveu,
vous savez, que le diable emporte ‘ Mais ici, que je sois
amoureux d’une femme, après? Est-ce que c’est défendu, dit
es, d’aimer une femme? Est-ce que vous ne trouvez pas cell
e-là assez jolie ? Hé ! trooûn de l’air ! croyez-vous qu’o
n dira pour ça dans Marseille que le capitaine Marius Coug
ourdan a mauvais goût?
Et il pirouetta sur ses talons en faisant claquer ses doi
gts, puis il reprit :
– Je vous dis que celle-là me convient, et je vous dis qu
e jamais je n’en trouverai une pareille. Ainsi, qu’elle s’
arrange, il me la faut. Maintenant le tout est que ça lui
convienne : mais moi, vous comprenez, ça ne me regarde pas
0423. Elle n’avait qu’à ne pas me rendre amoureux. Moi je
n’y suis pour rien. Mais à présent que c’est fait, .y a pa
s à s’en dédire, et…
Le capitaine fit vers moi trois pas comme un tigre, me sa
isit le bras, approcha sa figure de la mienne, et me souff
lant son haleine brûlante, il ajouta avec une espèce de râ
le sourd :
– … je l’aurai !
Ce cri de bête fauve suffisait à m’avertir que toute tent
ative d’apaisement, dans l’état où je voyais le capitaine,
eût été folie de ma part. Je baissai donc la tête sous l’
orage et je me bornai à dire à Cougourdan :
– Parlez, que voulez-vous de moi ?
– Je veux que vous me la fassiez voir !
J’avoue que malgré toute mon amitié pour le
capitaine, ou plutôt à cause même de cette amitié, l’idée
de mettre un si étrange cavalier en présence d’une dame de
cette volée me causa une véritable épouvante. Gomment un
homme aussi absolument étranger aux usages du monde pourra
it-il éviter le ridicule d’une pareille présentation, et u
0424ne fois ce mal fait, quelle issue restait-il au formid
able roman qui bouillonnait déjà dans le coeur du capitain
e ?
Je ne pus m’empêcher de faire un mouvement d’effroi. Coug
ourdan le vit, et m’ayant un instant considéré, la tête pe
nchée de ce côté, il me dit d’un ton ferme et posé :
– Mon cher ami, je vois ce que vous pensez : ce n’est pas
difficile à voir et c’est justement parce que je pense co
mme vous que je suis venu vous trouver. Vous ne demandez p
as mieux que de me rendre service, mais vous craignez que
cette belle dame ne se moque de moi en me voyant fait comm
e je suis?…
– Oh ! lui dis-je en l’interrompant, pouvez-vous croire ?

– Laissez donc! c’est tout juste, pardi. Hé! croyez-vous
que je serais en rage comme vous me voyez, si j’étais fris
é et pommadé comme un de ces mirliflors qui lui font la co
ur ? Vous croyez que je ne me vois pas ? Sans ça, je serai
s allé tout bonnement lui faire ma visite comme les autres
et, tenez, peut- être que je n’en serais pas tombé amoure
0425ux. C’est de l’avoir vue de loin, d’avoir entendu tout
es les histoires qu’on raconte sur elle, et puis de l’avoi
r vue galoper sur ce cheval. Enfin voilà. Ce qui est bien
sûr, c’est qu’elle ne ressemble à personne. A force de pen
ser à elle et à tout ce qu’elle fait, je n’ai pas pu m’emp
êcher de croire qu’elle a un secret. Car enfin pourquoi es
t-elle venue à Marseille? Pour quoi faire a-t-elle un yach
t de cette tournure? Pourquoi fait-elle le matelot? Pourqu
oi répand-elle partout des charités dans un pays où elle e
st étrangère? Ma parole, on dirait qu’elle a juré de rendr
e Marseille folle. Tous les autres y sont allés, pourquoi
je n’irais pas aussi, moi? Hé! trooûn de l’air ! j’en vaux
bien . un autre, moi, et s’il s’agissait de sauter à l’ab
ordage d’un vaisseau anglais, je voudrais voir quelle figu
re ils feraient, les autres, et ce qu’elle dirait, elle, s
i elle me voyait à l’ouvrage ? Cette femme aime la mer, pu
isqu’elle navigue pour son plaisir: eh bien, quand je caus
erais avec elle de mer et de marine, croyez-vous que ça l’
ennuierait tant que cela? En voit-elle beaucoup, de ces mi
rli- flors, qui aient tué des krakens, des tigres, des mou
0426ches noires, et qui aient pris tant de frégates, de co
rvettes et de goélettes anglaises, sans compter les navire
s’marchands ? Bah! une femme ne me fait pas tant peur que
cela, après tout, et je ne vois pas pourquoi une femme aur
ait- tant peur de moi. Au surplus c’est dit, et si vous me
refusez le service que je vous demande, je ne prendrai co
nseil que de ma sagesse et… arrivera ce qu’il pourra !
La sagesse du capitaine Marius Cougourdan ! Il me menaçai
t de sa sagesse ! J’en eus le frisson.
Et tout aussitôt, chose étrange, je ne pus m’em- pêcher d
‘être frappé des considérations bizarres par lesquelles il
avait essayé de justifier la folie apparente de sa candid
ature. Le fait est qu’à moins qu’on ne supposât cette femm
e tout à fait folle, une personne aussi haut placée dans l
e monde devait absolument avoir de très graves motifs pour
agir comme elle le faisait, et qu’en choisissant Marseill
e pour y séjourner dans ces conditions, elle venait sûreme
nt y préparer ou y poursuivre quelque entreprise mystérieu
se. Aussi fut-ce sans hésitation aucune et même avec une e
spèce d’élan que,, prenant la main du capitaine, je lui di
0427s :
– Eh bien, puisqu’il en est ainsi, adieu va’t ! Ce soir o
u demain vous serez présenté à la princesse géorgienne. Ma
is vous savez, à vos risques et périls, comme vous dites ?

– Ça va de soi, pardi, me répliqua-t-il en me serrant la
main d’un air entendu. Mais vous viendra bien avec moi la
première fois ?
– Je n’ai rien à vous refuser, vous le savez bien.
Mais au moment où j’allais sortir, une inquiétude
amicale me fît arrêter. Je me demandai si la toilette habi
tuelle de Cougourdan n’était pas de nature à jeter quelque
désarroi dans les relations de bonne amitié qu’il allait
essayer de nouer avec une femme vivant dans tous les raffi
nements du luxe. Je lui fis part de mes craintes, en y met
tant tous les ménage’ ments possibles. Après m’avoir écout
é avec beaucoup d’attention, il fit deux ou.trois tours da
ns la chambre en claquant des doigts. Je craignis qu’il n’
eût mal pris la chose :
– Ce que je vous en dis, cher capitaine…
0428 – Hé! pardi, je vous en remercie, et c’est le conseil
d’un bon ami. Mais, voyez-vous, tout bien considéré je me
présenterai tel que j’ai coutume d’être. Si je m’avisais
de m’affubler, comme vos beaux messieurs, d’un habit vert
à queue de morue, avec un pantalon collant de nankin et de
s escarpins, j’aurais l’air d’un chien habillé et je me fe
rais moquer de moi… quoiqu’ils en aient l’air aussi, eux
, moi je trouve! Non, non, j’irai habillé à mon goût : et,
ma foi, si cette dame n’est pas contente d’un habillement
que je trouve assez beau pour quand je vais faire mes dév
otions à Notre-Dame de la Garde, diguê li quê vençuél
Le soir même, grâce à mes relations avec la maison Arnavo
n, la visite du capitaine Marius Cougourdan était annoncée
à la princesse géorgienne, qui fit répondre qu’elle l’aur
ait pour très agréable.
Le lendemain à quatre heures nous entrions dans le salon
de la princesse. Sa beauté, vue de près, était encore plus
merveilleuse que je n’avais pu en juger en la voyant pass
er dans la rue.
Elle était vêtue d’une longue robe de velours noir à manc
0429hes pendantes serrée à la taille par une espèce d’anne
au d’or mat fermé d’une boucle noire où étincelaient des c
aractères mystérieux formés de gros diamants. Elle avait l
es cheveux pendants sur les épaules et soutenus sur son fr
ont par un mince bandeau d’or uni.
Du haut de sa grande taille elle inclina la tête en nous
montrant des sièges vis-à-vis d’elle; nous nous assîmes et
la conversation commença.
– J’ai été fort heureuse, capitaine, d’apprendre que vous
vouliez me. faire l’honneur de me rendre visite.
– L’honneur est pour moi, madame, répliqua Cougourdan ave
c un sourire gracieux et un geste arrondi,et j’y aide plus
un grand plaisir, car j’avais une grosse envie de vous co
nnaître. C’est bien naturel, vous êtes si belle !
– Et vous bien galant, capitaine !
– Madame, nous autres de Marseille nous nous connaissons
en jolies femmes. Toutes nos femmes sont jolies, ici, vous
avez bien pu le voir. Moi, j’ai beaucoup navigué et je n’
en ai trouvé nulle part qui les vaillent. Mais vous, ah !
vous, ça, y a pas à dire, il faut baisser pavillon. Vous a
0430imez la mer?
– Oh ! capitaine, c’est la grande passion de ma vie.
– Ala bonne heure, voilà ce qui s’appelle avoirde l’espri
t ! Si toutes nos belles dames faisaient comme vous, les v
oyages ne seraient pas si tristes et les équipages si diff
iciles à mener. Ces pauvres gens, vous comprenez, c’est je
une, ça mange des salaisons…
– Hum ! hum ! fis-je en écrasant le pied de Cougourdan.
– Capitaine, dit la princesse, vous n’êtes pas un inconnu
pour moi. Je sais quels exploits vous avez accomplis dans
nos dernières guerres avec les Anglais. Votre nom apparti
ent à l’histoire, et je suis, je vous le répète, fort hono
rée de votre visite. On m’a beaucoup parlé aussi de votre
navire : il est digne de celui qui le commande, et…
– J’espère bien, dit le capitaine, que vous viendrez le v
isiter ?
– Avec le plus grand plaisir !
– Il faut venir déjeuner à mon bord, hé ?
– Très volontiers.
– Vous devez vous y connaître, car vous avez vous-même un
0431 yacht!
– Oh ! une embarcation de plaisance…
– Peste! vous appelez ça une embarcation de plaisance! Av
ec une embarcation de plaisance comme celle-là, si on me d
onnait un bon équipage et quelques caronades, je me charge
rais bien de faire des promenades en mer qui ne seraient p
as des promenades de plaisance pour cesb… êtes d’Anglais
! Et qui vous le commande, votre yacht?
– Moi-même, répondit en souriant la princesse ;, je suis
capitaine au long cours : j’ai passé mes examens et j’ai u
n brevet en règle.
– Capitaine au long cours! s’écria Cougourdan en se levan
t et en ouvrant les bras, mais alors vous êtes un matelot
pour de vrai!
Et se précipitant vers la princesse, il lui donna une dou
ble poignée de main et s’assit à côté d’elle.
La glace était rompue. La conversation s’engagea entre le
s deux capitaines, et ce fut pour moi une scène charmante
de voir ce triton et cette sirène causer ensemble de leurs
campagnes et de leur métier comme deux vieux loups de mer
0432.
La visite se -prolongea pendant près de deux heures. La p
rincesse accepta pour le surlendemain un déjeuner de garço
ns à bord de La Bonne-Mère, Cougourdan, un dîner pour le j
our suivant à bord du yacht, et il fut de.plus convenu qu’
au premier jour de mauvais temps il ferait faire à la prin
cesse une promenade en rade dans la chaloupe de La Bonne-M
ère, qui était une chaloupe sans pareille.
Dans les jours qui suivirent, tout s’exécuta comme il ava
it été convenu. Une effroyable bourrasque arriva comme à p
oint nommé pour favoriser, si j’ose ainsi parler, la prome
nade, que Cougourdan . avait offerte à la princesse.
Le bruit de cette galanterie marine avait attiré une foul
e énorme de curieux, qui assistèrent à l’embarquement et a
llèrent se masser sur la place de la Major pour suivre les
péripéties de cette promenade insensée. On eut là un spec
tacle dont les vieux matelots de Marseille se souviennent
encore et dont ils ne peuvent parler sans frémir. Mais ce
fqui mit le comble à l’admiration des spectateurs, ce fut
de voir sortir du port, en même temps que la chaloupe et l
0433a suivant presque bord à bord pour lui porter secours
au besoin, La Bonne-Mère elle-même, montée par le second e
t exécutant, les unes après les autres, par une des mers l
es plus épouvantables qu’on eût vues devant Marseille, les
moindres évolutions de la chaloupe.
Lorsque Cougourdan, trempé comme un phoque,
débarqua sur le quai de la Cannebière, ayant à sa droite l
a princesse ruisselante d’eau, et à sa .gauche le second à
demi noyé, une immense acclamation s’éleva dans les airs.

– Vive la princesse ! vive le capitaine Marius Cougourdan
! cria le peuple. Té!- faut qu’ils se marient ensemble, pu
is !
Quoique la dernière partie de ces cris se fût confondue d
ans le choeur de toutes les voix qui s’élevaient en même t
emps, et ne fût pas arrivée aux oreilles des deux personne
s qu’elle intéressait le plus, le voeu qu’elle exprimait n
e fut pas perdu pour une partie du public, et dès le soir,
à ce que j’ai su depuis, le mariage du capitaine Cougourd
an avec la princesse était chose convenue entre les ré- pé
0434tières et les portefaix du port.
Huit jours s’étaient écoulés depuis la première visite de
Cougourdan à la princesse. Il l’avait eue à déjeuner à so
n bord, il avait dîné à bord du yacht, il avait fait avec
elle sa « promenade >> en rade, et il y était retourné une
fois : il l’avait donc vue en tout cinq fois. Chaque soir
il venait me rejoindre au café, nous allions nous promene
r sous les Allées, et là il me donnait des nouvelles de so
n coeur.
Que n’ai-je pu écrire mot à mot, à mesure qu’il me les dé
bitait, les folies que lui inspirait sa passion! Cet amour
-là ne ressemblait pas plus à l’amour ordinaire que le cap
itaine Marius Cougourdan ne ressemblait aux hommes ordinai
res : c’était un mélange de fureurs de lion et d’attendris
sements de colombe, avec des soubresauts et des surprises,
avec des labyrinthes de naïvetés et de roueries, qui ving
t fois en une minute me donnaient tour à tour envie de rir
e ou de pleurer. Au fond il souffrait, mais au milieu de s
es rugissements on voyait qu’il était emporté par l’élan d
‘une indomptable espérance. Il était vraiment superbe dans
0435 ces moments- là, et je n’ai jamais mieux compris la p
uissance de l’amour et ses épouvantes.
Et en même temps, chose admirable et qui le relevait enco
re à mes yeux, c’était ce bon sens, ce sang-froid, que rie
n ne pouvait altérer et qui, à travers le désordre de son
âme et de ses sens, le conduisait vraiment, dans cette inc
royable entreprise, par le chemin le plus sûr et le plus d
roit… Il me semblait le voir à son bord, calme au milieu
de la tempête, gouvernant son navire vers un point que se
ul il pouvait deviner au delà de l’horizon. : Car, tout bi
en considéré,”il n’avait pas fait une seule faute, et plus
cet étrange roman se développait, plus il devenait éviden
t qu’il y avait là un mystère : et quels que fussent les p
rojets de la princesse, l’empressement de Cougourdan -aupr
ès d’elle ne semblait pas de nature à les contrarier, car
elle l’accueillait toujours avec une distinction marquée.

Quinze jours encore se passèrent. Cougourdan ne dormait p
lus, ne mangeait plus, et sans être pâle, ce que sa peau c
uivrée rendait impossible, il était positivement moins roù
0436ge. Plus le temps marchait, plus la situation devenait
inquiétante; malgré toute ma confiance dans la sagesse fa
ntastique du capitaine, je ne pouvais m’empêcher de craind
re què l’aventure où il s’était si follement embarqué ne l
e conduisît en fin de compte à quelque désespoir et par co
nséquent à un coup de tête.
– Voyons, capitaine, où en sommes-nous? Cette situation n
e peut pas durer. Que comptez-vous faire pour en sortir?
– Ce que je compte faire? C’est bien simple : je la, dema
nderai en mariage.
– En mariage !
– Oui, c’est décidé. Cette femme, voyez-vous, si. je ne l
‘épouse pas, j’en perds la tête! Vous ne pouvez pas vous f
aire une idée de ce qui se passe en moi. C’est clair que s
ans elle la vie m’est insupportable.
– Mais enfin lui avez-vous parlé de votre amour?
– Té! pardi, je crois bien, que je lui en ai parlé!
– Que lui avez-vous dit?
– Hé! je lui ai dit : Madame, savez-vous ce que vous devr
iez faire? Vous devriez m’épouser! Je lui disais ça, vous
0437comprenez, pour voir ce qu’elle répondrait.
-Est-ce qu’elle s’est fâchée?
– Fâchée! j’aurais bien voulu voir ça, par exemple! Non,
non, elle m’a regardé entre les deux yeux et m’a dit en so
uriant :
— Vous, capitaine?
– Et pourquoi pas? je lui réponds. Est-ce que je ne suis
pas capitaine comme vous? Nous naviguerions tous les deux
ensemble, et moi je vous jure que ça me ferait plaisir. Je
serais votre second, si vous vouliez : vous seriez à la f
ois mon chef et mon épouse. La Bonne-Mère pourrait se vant
er d’avoir un beau capitaine et moi une jolie femme ! Ah!
vous voulez plaisanter, brave capitaine, dit-elle en riant
. Eh bien, je vous répondrai, en plaisantant moi aussi, qu
e je n’ai aucun goût pour le mariage. Je suis trop indépen
dante, trop impérieuse, si vous voulez. Pour me décider à
me marier, il faudrait que je trouvasse” un homme comme il
n’y en a.point. –
Et elle se mit à parler d’autre chose.
– Yoila continua Cougourdan, où nous en sommes. Vous ‘voye
0438z qu’elle a dit non, mais remarquez- vous- qu elle a d
it : en plaisantant? Demain je vais la voir. Hé !…
Et ayant regardé un moment dans le vague, il me serra la m
ain et me quitta.
Le lendemain soir je le vis arriver tout agité.
– Eh bien? lui dis-je.
– Eh bien, je l’ai vue et.,, il y a du nouveau. Je lui ai
encore parlé de mariage; je lui ai demandé pourquoi elle e
n est si ennemie.
– Ennemie n’est pas le mot, m’a-t-elle dit. Mais moi, pour
me décider à donner mon coeur à un homme, il faudrait que
cet homme-là fût absolument prêt à faire tout ce que je l
ui ordonnerais : qu’il se sentît capable de donner jusqu’à
sa vie pour m’obéir. Je voudrais encore,,ajouta-t-elle en
faisant les yeux doux, qu’il me prouvât, je ne sais comme
nt, ce serait à lui à chercher… qu’il est capable de tou
t pour me plaire.
– Mais enfin, madame, que faudrait-il faire? Dites un peu,
pour voir?
– Oh ! me dit-elle en câlinant encore plus, est-ce. que je
0439 sais? C’est selon… satisfaire un caprice, savoir de
viner un désir…
– Qu’aimez-vous? Qu’est-ce qui vous plaît?
– Mon Dieu, tout…-et rien,.. Ah! tenez, es fleurs…
– Quelles fleurs?Dites, dites!
– Pas les roses. Pas les tulipes. Pas les pensées.., La fl
euf,.. tenez, de vanille.
– la fleur de vanille? Ah ! ça, ce n’est pas facile, Il n
‘y en a pas en France.
– Il n’y en a pas en France? Bien sûr?
– Bien sûr, pardi.
– Capitaine, dit-elle en se renversant sur son sofa et en
jetant d’un air de mépris une rose qu’elle tenait à la ma
in, est-ce que vous ne trouvez pas que ce doit être exquis
de respirer un bouquet de fleurs de vanille?
En disant cela, mon cher ami, elle avait un regard si car
essant et si voluptueux que je faillis tomber à la renvers
e d’amour! Je ne répondis rien, mais je jurai en moi-même
qu’elle aurait son bouquet, quand il nie faudrait aller le
lui chercher jusqu’au bout du monde.
0440 – Si tu lui promets, je me dis, et que tu ne puisses
pas lui tenir, ça fera plus de mal que de bien. Vaut mieux
te taire : si tu lui apportes son bouquet, elle en aura l
a surprise.
– Très bien, dis-je alors à Cougourdan, mais maintenant v
enons à l’essentiel. Vous dites qu’il y a du nouveau? Qu’e
st-ce qui s’est passé?
— L’essentiel? Du nouveau ? répondit-il, hé ben! pardi,
c’est ça. C’est la vanille.
– Comment! mon pauvre capitaine, c’est là ce que vous con
sidérez comme si important? Parce qu’elle vous a dit en ba
dinant qu’elle désire une fleur d’ailleurs introuvable, vo
us vous imaginez que vos affaires ont fait un grand pas !
Oh ! les amoureux !
Un grand pas,., je ne dis pas qu’il soit fait, mais.,, on
peut essayer de le faire. S’il n’y a pas de vanillier à Ma
rseille, il y en a peut-être à Toulon. On peut chercher, ç
a n’engage à rien. Qui cherche trouve. On dit qu’il n’y a
pas de vanillier à Marseille : qui le sait? Je vais d’abor
d m’en assurer : après nous verrons.
0441 – Mais en supposant, lui dis-je, qu’il y ait un vanil
lier à Marseille et que vous parveniez à. le découvrir, en
core faut-il qu’il soit en fleur.
– Commençons d’abord par trouver le vanillier. Après nous
verrons.
.- Capitaine, lui dis-je en lui prenant les deux mains et
en hochant la tête, vous êtes un grand enfant!
– Un grand enfant? Et vous un tout petit, entendez-vous,
mon cher ami? Eh bien, je vous dis, moi, que j’ai plus de
raison et de sagesse dans mon petit doigt que vous dans to
ute votre personne, entendez-vous? C’est vrai que je suis
embarqué dans une affaire du diable, je ne dis pas non : m
ais j’y suis, et je dois faire tout ce qui dépendra de moi
pour arriver à bon port. Je ne sais pas où je vais, je ne
sais pas où la dame veut en venir : que voulez- vous que
je fasse? Je marche à tâtons comme un aveugle : je sens un
e corde, je l’empoigne, et je ne la lâcherai pas que je ne
sois au bout. Dans des positions pareilles, ne pouvant ri
en par vous-même puisque votre sort dépend d’un autre, il
ne faut rien mépriser, faire “attention à tout, et agir da
0442ns la plus petite chose avec autant de soin et de forc
e que si tout en dépendait. Cette histoire de bouquet a l’
air d’une badinerie de femme capricieuse, mais si vous l’a
viez vue quand elle me jouait de la prunelle, vous ne pour
riez pas vous empêcher de croire qu’il y a là-dessous, com
me dans tout ce qu’elle fait et me dit, quelque arrière-pe
nsée cachée.
– Au fait, dis-je au capitaine, vous avez peut- être rais
on. Allez de l’avant. Mais je crains fort que YOUS ne soye
z forcé de renoncer à votre galanterie…
– Hé ! nous verrons. Je vais aller d’abord au Jardin des
Plantes, et si je ne trouve pas là ce que je cherche, j’ir
ai parler au directeur, et d’après ce qu’il me dira j’avis
erai. Vous, de votre côté, informez-vous.
Et il me quitta.
Le soir il revint. Il n’y avait pas de vanillier au Jardi
n des Plantes, et le directeur lui avait assuré qu’il n’en
connaissait, point à Marseille.
De mon côté je n’avais pas perdu mon temps, et je m’étais
informé de toutes les personnes qui pourraient avoir des
0443serres chaudes dans la ville ou aux environs. On m’ava
it indiqué un banquier grec, un juif très riche, et un vie
ux négociant marseillais qui, après avoir longtemps résidé
en Hollande, en avait rapporté une grande fortune et une
passion effrénée pour les tulipes et les orchidées.
Le lendemain matin nous commençâmes notre exploration. Le
banquier grec ni le juif n’avaient rien qui ressemblât à
un vanillier. Lorsque nous demandâmes au banquier s’il cro
yait que le vieux négociant marseillais pût avoir cette pl
ante, il nous assura, avec des marques non équivoques d’en
vie, que sa collection était pitoyable, que ses serres éta
ient mal tenues, et que certainement nous ne trouverions p
as chez lui de vanillier; que du reste ce vieillard était
bizarre et quinteux à l’excès, très jaloux de sa serre, et
ne laissait pénétrer personne chez lui.
– C’est bon à savoir, me dit Cougourdan à mi- voix; et ay
ant salué le banquier, nous allâmes chez le vieil amateur,
qui demeurait au bout du Chapitre, à l’entrée de Longcham
ps.
Après avoir carillonné inutilement pendant un gros quart d
0444‘heure, Cougourdan se mit à heurter du pied contre la
porte avec tant de force qu’une fenêtre du rez-de-chaussée
s’ouvrit, et à travers la grille parut une espèce de vale
t. En l’apercevant Cougourdan prit dans sa poche un louis
et le montra à cet homme.
– Nous voulons voir monsieur Pierrugues, dit-il.
– Je suis bien fâché, mais mon maître ne reçoit personne..
.
Cougourdan tira un second louis de sa poche.
– Voilà pour toi, lui dit-il en faisant reluire les pièces
d’or. Je suis le capitaine Marius Cougourdan et monsieur
que voilà est mon ami.
La fenêtre se referma, deux ou trois verrous grincèrent et
la porte s’ouvrit.
– Monsieur le capitaine, dit le domestique se préparant à
refermer la porte, si je vous fais entrer mon maître me re
nverra.
– N’aie pas peur, je te mettrai à l’abri. Mène-nous à ton
maître.
– Il est dans sa serre.
0445– Justement, mène-nous-y.
Nous traversâmes le vestibule, un corridor, et au bout d’u
n salon merveilleusement meublé de chinoiseries et de curi
osités de tous les pays, la porte de la serre s’ouvrit et
nous aperçûmes le maître penché sur une tulipe qu’il exami
nait à l’aide d’une loupe.
En nous entendant entrer, il se retourna et poussa un cri
d’épouvante.
– Monsieur Pierrugues, lui dit le capitaine en saluant jus
qu’à terre, je vous souhaite bien le bonjour, Comment vous
portez-vous ?
– Mais… balbutia le malheureux amateur.
– Yous ne nous connaissez pas, je crois, quoique vous auri
ez bien pu me rencontrer, car j’ai beaucoup navigué : mais
j’ai désiré faire votre connaissance. Je suis le capitain
e Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts La Bonne-Mèr
e, du port de Marseille, et monsieur que voilà est mon ami
.
– Monsieur, dit le vieillard se remettant un peu, votre no
m ne m’est pas inconnu, mais je ne m’attendais pas… car
0446je ne reçois jamais personne…
– Monsieur Pierrugues, faut pas vous fâcher contre votre d
omestique : il ne voulait pas nous laisser entrer mais j’a
i forcé la consigne, parce que j’ai un grand service à vou
s demander. Pourriez- vous me dire où je trouverai un vani
llier?
– Capitaine, dit le vieillard avec un mouvement d’orgueil,
il n’existe en Europe qu’un pied de vanillier, et c’est m
oi qui l’ai. Tenez, le voilà au- dessus de ce bassin.
Gougourdan devint pâle d’émotion. Se précipitant sur le vi
eil amateur, il lui saisit les deux mains et lui dit :
– Ah ! vous me sauvez la vie !
Et s’arrêtant tout à coup :
– Mais au moins est-il en fleur?
– Non.
– Quand y sera-t-il ?
– Demain.
II y eut un silence. Cougourdan, comme écrasé sous le poid
s de son bonheur, hochait la tête et secouait les bras en
me regardant :
0447– Hé ben! vous voyez, mon cher ami! Quand je vous disa
is! Monsieur Pierrugues, dit-il en se retournant vers l’am
ateur, il faut que vous me vendiez un bouquet de fleurs de
votre vanillier. Je ne regarderai pas au prix. Mille fran
cs, est-ce assez?
Monsieur Pierrugues leva sur Cougourdan un oeil étonné.
– C’est pas assez? Dix mille ?
Monsieur Pierrugues pâlissait.
– Vous ne voulez pas pour dix mille? Vingt mille! Trente
mille!
Monsieur Pierrugues serrait les poings. Il voulait parler
mais ne pouvait pas.
– Trente mille ne vous suffisent pas, monsieur Pierrugues
? Eh bien! cent mille!
Monsieur Pierrugues porta la main à sa gorge, se tordit p
endant quelques instants comme un homme qui étouffe, et en
fin, faisant trois pas en arrière, levant ses deux poings
avec un geste de malédiction, il s’adossa à son vanillier
comme pour le couvrir de son corps et s’écria d’une voix é
tranglée :
0448 – Vendre les fleurs de mon vanillier, du seul vanilli
er qu il y ait en Europe! Pas pour mille francs, pas pour
cent mille francs, pas pour un million, pas pour cent mill
ions, entendez-vous !
Et il se laissa tomber sur une chaise, pâmant et à demi s
uffoqué d’horreur.
Cougourdan était raide et immobile comme une statue. Je v
is passer sur sa figUre une de ces tempêtes qui présageaie
nt chez lui quelque résolution terrible.
– Ah! c’est comme ça, monsieur Pierrugues? dit-il avec le
plus grand calme. Vous ne voulez pas me vendre un bouquet
de fleurs de votre vanillier ?
C’est Men et je vous salue. Désolé de ne pouvoir faire aff
aire avec vous.
Nous sortîmes, la porte se referma sur nous.
– Qu’allons-nous faire? dis-je à Cougourdan.
Il s’arrêta, jeta un regard rapide sur la porte de monsie
ur Pierrugues et sur les maisons avoisinan- tes, et hochan
t énergiquement la tête, il tira sa montre et regarda l’he
ure.
0449 – Il est onze heures et demie, dit-il lentement : dem
ain, à trois heures un quart, la princesse aura son bouque
t de fleurs de vanillier.
– Mais comment ferez-vous ?
– Ça, ça me regarde, dit-il d’un air sombre.
Il se mit à sifflotter, et nous arrivâmes dans la ville,
où je le quittai sur le Cours sans qu’il eût prononcé une
parole.
Le lendemain 20 avril 1828 fut un jour à jamais mémorable
dans les annales de la cité phocéenne.
Dès le matin, inquiet des dispositions où j’avais laissé
le capitaine, j’allai le chercher à son bord et à un pied-
à-terre qu’il avait en ville : il était sorti depuis longt
emps. Je le cherchai encore inutilement partout où nous av
ions coutume de nous retrouver. J’allai à mes affaires jus
que vers deux heures, et je me disposais à rentrer chez mo
i en faisant un tour par la rue Saint-Ferrèol, lorsqu’une
rumeur lointaine arrivant du haut de la Cannebière attira
mon attention. Les passants s’arrêtaient, je m’arrêtai aus
si. Quelques secondes à peine s’écoulèrent, et je vis pass
0450er devant moi, courant de toutes leurs forces, cinq ou
six gamins couverts de sueur et de poussière, tels qu’on
représente d’ordinaire les messagers, et qui, avec les ges
tes du plus profond désespoir, hurlaient ces mots :
– Le Chapitre est pris ! Le Chapitre est pris !
Et ils disparurent comme un rêve au milieu des tourbillon
s de poussière et suivis d’un cortège d’autres gamins qui
soumettaient à courir à leur suite sans savoir pourquoi.
Tous tant que nous étions là, nous nous retournâmes les u
ns vers les autres d’un air ébahi, chacun interrogeant son
voisin sans aucun succès, puisque personne ne savait rien
.
Après quelques minutes de pourparlers aussi incohérents q
u’infructueux, la foule massée sur les trottoirs commença
d’onduler, puis il se fit un courant dans la direction des
Allées, et tout ce monde, incapable de supporter plus lon
gtemps l’angoisse où venait de le jeter le cri d’alarme de
s gamins, se dirigea au pas accéléré vers le Chapitre, lie
u de l’événement.
Pour bien faire comprendre au lecteur combien étaient gra
0451ves les faits que les gamins s’étaient spontanément ch
argés de porter à la connaissance du public, quelques écla
ircissements ne seront pas ici hors de propos.
Ces petits drôles, qui joignaient à leur qualité de polis
sons la profession de négociants en hannetons, et qui fais
aient beaucoup d’affaires avec les écoliers de la ville, é
taient partis ensemble pour se rendre au Jardin des Plante
s, où ils comptaient se procurer, en secouant les arbres,
des marchandises de leur commerce. Ils s’en allaient, fais
ant à leur ordinaire toutes sortes de méchancetés et de so
ttises le long du chemin, lorsque, arrivés à peu près au m
ilieu du Chapitre, ils trouvèrent en travers de la chaussé
e un matelot armé jusqu’aux dents et qui, se promenant en
long et en large, paraissait faire sentinelle. Au moment o
ù les enfants arrivèrent près de lui, il s’arrêta, les reg
arda d’un air terrible, et leur dit :
– On ne passe pas !
A cette apostrophe inattendue le chef des gamins, qui nat
urellement était le plus effronté, essaya de lever la tête
en ricanant.
0452 – On ne lève pas le nez comme ça, et on ne rit pas !
dit le matelot.
A cette observation faite d’une voix sévère, les gamins s
e regardèrent entre eux d’un air effaré et dirent tous :
– Allons-nous-en !
– On ne s’en va pas ! reprit le matelot avec non moins d’
aménité : il faut rester là.
Et il fit reluire la lame effroyable d’un sabre qu’il bra
ndisssait de la main droite.
Mais un autre spectacle, bien fait pour ajouter à la surp
rise et à la terreur des gamins, vint paralyser en eux tou
te velléité de fuite ou de résistance. A quinze pas en arr
ière de la sentinelle, tin groupe de sept à huit matelots
également armés jusqu’aux dents était posté au milieu de l
a chaussée, et de chaque côté les maisons qui bordaient l’
avenue étaient occupées par d’autres matelots placés en vi
gie au fenêtres et en sentinelle aux portes.
Sur ces entrefaites arriva un valet de ville qui s’en ven
ait tranquillement, regardant de droite et de gauche si ri
en- n’allait de travers sur le Ghapitre. Ayant aperçu le m
0453atelot qui montait sa faction avec calme et régularité
, il s’avança vers lui et lui demanda ce qu’il faisait là.

– Est-ce que ça vous regarde? lui répondit le matelot d’u
n air de dignité offensée…
– Hé! oui donc, que ça me regarde, que je suis valet de v
ille.
– Ali ! c’est bon. Je.suis ici de faction.
– De faction? Qui vous y a mis?
– Quelqu’un qui a le droit de me commander!
– Yous n’êtes pas marin de l’Etat.
– G’est possible. En attendant, vous ne passerez pas.
– Comment ! je ne passerai pas? Je m’en vais vous montrer

– Non, vous ne vous en irez pas non plus : vous resterez
là.
– C’est ce que nous allons voir, par exemple !
Et prenant ses jambes à son cou, le valet de ville
s’enfuit pour aller avertir la police. Mais avant qu’il eû
t fait vingt pas, quatre matelots, sur un cri de la sentin
0454elle, s’étaient élancés à sa poursuite et le ramenèren
t à côté des gamins.
Quelques promeneurs arrivèrent, puis une charrette, puis
Une voiture, puis des chevaux qu’on menait en main. Les un
s s’arrêtaient sans réclamer, d’autres élevaient la voix,
d’autres cherchaient à forcer la consigne : mais à mesure
qu’il arrivait du monde, de nouvelles sentinelles venaient
prêter main-forte à la première ; peu à peu, en avant et
en arrière du point occupé parles matelots, un encombremen
t de voitures et de piétons s’accumulait, si bien que ceux
qui étaient derrière ne savaient que penser.au travers de
s colloques et ,des injures qui s’entre-croisaient d’un co
cher à l’autre et que les piétons échangeaient en se pouss
ant et en se bousculant. G’est au moment où cette confusio
n était à.
son comble que les cinq gamins, se faufilant entre les rou
es des voitures, étaient parvenus à s’échapper et s’étaien
t répandus dans les rues de Marseille pour y semer l’alarm
e dans tous les quartiers, , Pendant que les gamins fuyaie
nt vers la ville et que de nouveaux éléments de confusion
0455venaient, sous forme de véhicules variés et de personn
ages plus ou moins effarés, s’accumuler contre les deux ba
rrages qui interceptaient la circulation sur le point du G
hapitre occupé, contre tout droit et toute convenance, par
ces marins qui, suivant l’observation judicieuse du valet
de ville, n’étaient pas des marins de l’Etat,, un nuage d
e poussière s’élevait à l’entrée du Chapitre, et à l’insta
nt un des matelots placés en vigie à l’une des fenêtres de
s maisons envahies cria :
– Navire au vent !
Un coup de sifflet perça les airs, et quinze matelots, le
sabre à la main, marchèrent sur la foule et sur les voitu
res en criant :
– Que tout se range de côté!
Merveilleux effet de la peur! En deux ou trois minutes, u
n passage s’ouvrait au milieu de cette masse tout à l’heur
e inextricable, et un cordon de sentinelles, s’alignantde
distance en distance, maintenait l’espace libre.
Quelques minutes se passèrent encore. Tous les yeux se to
urnèrent du côté de la ville : on pressentait un événement
0456 !
Trois points noirs, du fond de l’avenue, grossissaient à
vue d’oeil. Bientôt on entendit d’abord un murmure, puis u
n bruit régulier, puis un fracas, puis un tonnerre, et tro
is cavaliers, passant comme la foudre entre les deux haies
d’hommes et de voitures qui bordaiènt Je Chapitre, vinren
t ventre à terre s’arrêter devant unè”nmison.
Cette maison était celle de MxPierrugues.
Ces trois cavaliers étaient la princesse géorgienne vêtue
de son habit d’amazone, et deux grooms qui la suivaient.

La porte de monsieur Pierrugues s’ouvrit, et le capitaine
Marius Cougourdan, revêtu de son habit bleu-barbeau à bou
tons d’or, avec son gilet de satin à fleurs, sa cravate ba
riolée, son pantalon de nankin, parut sur le seuil. Il éta
it rasé de frais; il avait l’air souriant quoiqu’un peu an
imé. Il tenait d’une main son grand chapeau de castor gris
, et de l’autre un pistolet. Il descendit les marches de l
a porte, fit trois pas vers la princesse et, lui montrant
de son pistolet l’entrée de la maison :
0457 – Madame la princesse, je vous ai écrit hier soir pou
r vous prier de vous arrêter aujourd’hui à trois heures, i
ci, pour me donner occasion de vous offrir quelque chose q
ue vous désirez. Si vous voulez bien prendre la peine d’en
trer, je vais vous cueillir devant vous le bouquet de fleu
rs de vanille dont vous avez envie.
La princesse sauta à terre, et Cougourdan, lui offrant ga
lamment la main, la fit entrer dans le vestibule et de là
dans la serre.
Là une scène inouïe attendait la no-le capricieuse. Rangé
s à droite et à gauche du vanillier, dont les fleurs s’épa
nouissaient en touffes opulentes, douze matelots se tenaie
nt debout, ayant chacun)à la main un pistolet armé, le can
on en l’air. Sous’ un grand bananier tout enguirlandé de l
ianes l’infortuné monsieur Pierrugues, assis sur un fauteu
il de bambou de Chine, poussait des gémissements étouffés
sons l’oeil paternel de deux matelots qui ne le perdaient
pas de vue. Les arbres les plus rares, les fleurs les plus
merveilleuses, formaient des bosquets où l’on voyait volt
iger des colibris et des oiseaux de paradis, tandis que, d
0458ans les vasques et les cascades des fontaines et des r
ocailles, nageaient des canards fantastiques et des poisso
ns invraisemblables irisés de toutes les couleurs de l’arc
-en-ciel.
– Daignez vous asseoir sous ce bananier, madame, à côté d
e ce bon monsieur Pierrugues, et vous allez voir comment l
e capitaine Marius Cougourdan fait quand il veut offrir un
bouquet à une belle dame comme vous.
Armant alors le pistolet qu’il tenait à la main, il visa
posément la plus belle fleur du vanillier, pressa la déten
te, et la balle fit tomber la fleur, après quoi, continuan
t sa course, elle fracassa une vitre et sortit de la serre
pour aller frapper contre une des maisons voisines,
Douze fois le capitaine, prenant des mains de ses hommes
un nouveau pistolet chargé, recommença cette gracieuse cue
illette, faisant voler à chaque coup quelque partie du vit
rage ou de la charpente, tandis que du dehors autant de cr
is d’horreur répondaient à chaque explosion, personne dans
la foule ne doutant qu’il ne s’accomplît en ce moment, da
ns la maison Pierrugues, quelque crime sans nom.
0459 La princesse, pâle comme une morte, les mains crispée
s sur son fauteuil, assistait, sans dire une parole, à la
fête effrayante qu’on célébrait en son honneur.
Quand la douzième fleur fut tombée, elle se leva, mit la
main sur son coeur, dit d’une voix brève :
– Apséz !
Et-lors, mai-chant lentement, elle s’approcha du capitain
e, tendit ses bras vers lui, lui prit la tête et le baisa
au front.
A un geste de Cougourdan, on rendit la liberté à monsieur
Pierrugues, qui, soutenu par son domestique, rentra dans
ses appartements pour s’y rafraîchir des émotions de cette
journée. Cela fait, Cougourdan congédia ses matelots qui
occupaient la serre, rassembla les douze fleurs qu’il avai
t fait tomber du vanillier, et les offrit à la princesse.

Celle-ci les mit à son corsage, et prenant le bras de Cou
gourdan, sortit de la maison. Elle sauta en selle, piqua d
es deux et lui envoya de la main unbai- ser en lui criant
:
0460– A ce soir !
Pendant une heure ou deux encore il y eut foule sur le Gh
apitre, et puis peu à peu Kordre et le calme se rétabliren
t, pendant que les témoinSxde ce mémorable événement se ré
pandaient de tous côtés pour en propager les détails et le
s commentaires-
On peut juger de ce que je ressentis à ce récit plein d’h
orreur. Je ne pensai même pas à le’révoquer en doute, sach
ant ce que je savais et connaissant mon homme. Mais cette
fois l’affaire était des plus graves : il y avait eu viola
tion de domicile, bris de clôture, séquestration de person
nes, etc., etc., sans parler des dommages-intérêts, qui de
vaient s’élever à des sommes folles. La princesse, assista
nt à ces abominations avec l’aisance et le naturel d’une c
ourtisane fêtée par un tyran, me paraissait ressembler for
t à une aventurière. On assurait d’ailleurs que le parquet
s’était ému de la chose, et que le procureur du roi et le
juge d’instruction s’étaient trans- portés sur les lieux
de l’attentat pour y procéder à une information criminelle
contre Cougourdan et son équipage.
0461J’en étais là lorsque je vis entrer le capitaine.
– Malheureux ! criai-je en levant les mains au ciel, qu’a
vez-vous fait?
Il s’arrêta un instant, les bras croisés, me toisant de l
a tête aux pieds d’un air de triomphe.
— Voilà une belle affaire ! continuai-je avec la plus vi
ve animation ; ce soir peut-être vous serez en prison, vou
s et votre équipage !
Cougourdan hocha la tête, haussa les épaules en souriant
et parla ainsi :
– Voulez-vous que je vous dise, mon cher ami? vous n’ente
ndez rien aux affaires, vous autres de terre : vous vous a
rrêtez à des bêtises de rien du tout, et faute de savoir f
aire une bonne folie quand c’est à propos, votre vie se pa
sse à tout ménager autour de vous et à ne rien attraper qu
i vaille la peine. Si j’avais demandé l’avis du tiers et d
u quart, à droite et à gauche, je n’aurais jamais fait ni
la traite ni la course, je n’aurais pas pris de navires au
x Anglais et à tant d’autres, et je ne serais pas le capit
aine Marius Cougourdan, dont le nom est célèbre et redouté
0462 sur toutes les mers du globe! Cette fois-ci encore, s
i je vous avais écouté j’aurais dû, crainte de contrarier
ce bon monsieur Pierrugues et de fâcher le procureur du ro
i, laisser les fleurs de vanille où elles étaient et invit
er la princesse à s’en brosser le ventre! J’aurais été un
joli coco, après, et m’aurait-on assez tympanisé dans Mars
eille en se moquant de moi? A mon âge, mon cher ami, un am
oureux, faut qu’il fasse rire ou qu’il fasse peur : et qua
nd on rit de moi, ça me rend triste. Tout extra- vagant qu
e soit ce que j’ai fait, c’était encore le plus sage, et p
our forcer la princesse à découvrir son jeu il n’y avait p
as d’autre moyen qu’un éclat. J’ai trouvé l’occasion du bo
uquet, je l’ai prise. Et maintenant voulez-vous savoir si
j’ai eu raison? Donnez-moi un cigare, asseyez-vous là et é
coutez.
Il alluma son cigare et me raconta ce qui suit :
– Tout ce qu’on vous a raconté estjvrai. Seulement il fau
t que vous sachiez que si j’ai fait occuper la rue et les
maisons d’alentour et forcé les payants à attendre que j’e
usse fini mon affaire, c’était péur éviter que ces gens, e
0463n traversant devant la maison
ou en se mettant à leurs fenêtres pour voir ce qui se pas
sait, ne vinssent à recevoir quelque balle échappée de la
serre : vous voyez donc que ce que j’en ai fait, c’était p
our leur bien. Maintenant, comme je ne voulais pas être dé
rangé et que j’aurais été désolé d’avoir quelque bataille
avec les gendarmes, soyez juste, il fallait bien empêcher
les passants de s’en retourner à Marseille avertir la poli
ce : j’ai donc été forcé de les prier de rester là un mome
nt. Yous voyez que ça encore, c’était pour le bien de la p
aix et par respect pour l’autorité. Mais sitôt que j’ai, e
u fini j’ai laissé passer qui a voulu, oh! pour ça, qui a
voulu.
Vous voyez donc que dans tout ça y a pas de quoi fouetter
un chat. Je payerai ce que j’ai cassé à monsieur Pierrugu
es et à ses voisins, je leur donnerai ce qu’ils me demande
ront pour la peine que je les ai tenus enfermés quelques m
inutes, et tout sera dit. Mais maintenant vous allez savoi
r le reste.
Le soir, comme elle m’y avait invité, je suis allé voir l
0464a princesse.
Savez-vous comment elle m’a reçu? En me sau- tant au cou
! Quand elle m’a eu assez embrassé à sa fantaisie, elle m’
a fait asseoir, et calmant le désordre de ses sens,’ elle
m’a parlé en ces termes ;
– Brave capitaine, quoique la renommée m’eût dit ce que v
ous êtes, j’avoue qu’elle ne m’en avait pas assez dit, et
que votre caractère vous place vraiment au-dessus de tous
les bommes que j’ai connus. Ma conduite à Marseille et . a
vec vous aurait pu vous sembler inexplicable, et je ne me
dissimule pas que je suis sortie bien des fois de la réser
ve que mon sexe m’aurait imposée. J’ai vu avec plaisir que
, seul de tous vos compatriotes, vous avez dès le premier
jour su deviner que quelque puissant motif me commandait d
‘agir comme je le faisais en foulant aux pieds toute reten
ue.
Ici elle rougit, mon cher ami, et poussa un soupir, puis
elle continua :
— Ce motif, je vais vous le révéler, et alors, quand vou
s saurez tout, vous apprendrez ce que j’attends de vous et
0465 quelle est la récompense que je vous réserve.
Je suis née à Djesk dans le’ Béloutchistan. Mon père, qui
était un grand seigneur de ce pays-là, avait une superbe
bastide au bord du golfe d’Ormuz, Un jour que nous étions
bien tranquilles dans notre jardin, prenant le frais devan
t la maison, une bande dè corsaires turcs, qui avait débar
qué dans le voisinage, paraît tout à coup, nous enveloppe,
tue mon père, ma mère, mes frères, ma nourrice et jusqu’à
mon pauvre chien, et m’emmène dans sa barque.
Un mois après j’étais vendue comme esclave sur le marché
du Caire et emmenée à Constant!- nople, où on m’acheta pou
r le sérail du Grand Seigneur. –
Epargnez-moi les détails indécents de ma captivité dans c
e séjour abominable. Après huit mois de cette vie je réuss
is à m’échapper sous le déguisement d’un eunuque que j’ava
is intéressé à mon sort, et je revins à Djesk, où je recue
illis mon immense fortune, résolue à venir m’établir en Eu
rope pour me vengér des Turcs, à qui j’ai voué une haine m
ortélle. Si je puis les exterminer tous je le ferai.
A peine arrivée à Paris j’ai appris que toutes les puissa
0466nces chrétiennes préparent une expédition pour aller d
élivrer la Grèce du joug des mahomé- tans. Je me suis mise
aussitôt en rapport avec le gouvernement français. J’ai c
ommencé par lui offrir trois millions pour contribuer aux
frais de l’expédition.
Mais ceci ne suffisait pas à contenter ma haine. J’ai rés
olu de prendre moi-même une part active à la guerre, et à
cet effet, après m’être mise en état de passer mes examens
de capitaine au long cours, je me suis fait délivrer des
lettres de marque, et telle que vous me voyez je suis cors
aire régulièrement commissionné par. le gouvernement franç
ais, car j’ai fait franciser mon yacht.
Cependant, comprenant trop, hélas ! que mon sexe m’embarr
asserait en bien des occasions pour commander dans un comb
at ou pour rendre aux femmes turques le mal qui m’a été fa
it, j’ai résolu de m’en tenir au rôle de second et de me m
ettre sous les ordres d’un capitaine digne des entreprises
que je veux accomplir. C’est dans ce but que je suis venu
e à Marseille, presque sûre de trouver dans ce port fameux
l’homme héroïque qu’il me fallait. Les extravagances auxq
0467uelles je me suis livrée avaient pour but d’exciter l’
imagination des hommes et de les pousser à faire de ces fo
lies auxquelles une femme sensée reconnaît ce qu’un homme
peut valoir. Vous avez dépassé mon attente, et si vous vou
lez me permettre d’embarquer à votre bord en qualité de se
cond et de passer mes lettres de marque à votre nom, nous
pourrons partir quand vous voudrez pour la Morée, car d’ap
rès ce que je viens d’apprendre, le général Fabvier, comma
ndant en chef de l’expédition française, vient d’arriver à
Toulon et va appareiller d’un jour à l’autre.
– Vous, mon second ! je lui dis. Me battre avec vous cont
re les Turcs ! Oh ! madame, madame, vous me rendez fou de
bonheur! Ah! cesb… de Turcs! Comment! ils ont osé tuer m
onsieur votre père, massacrer votre pauvre chien, et vous
fourrer au sérail! Ah! les coquins! ils me le payeront, et
cher! Je crois bien, que je veux partir, et tout de suite
! Mais, lui dis-je tout à coup, votre yacht, vous le laiss
ez donc?
– Mon yacht, me répondit-elle à voix basse, mon yacht…
entre nous, c’est tout bonnement un brûlot. N’en parlez pa
0468s-de peur d’effrayer le monde, mais it a dans le ventr
e de quoi faire sauter la moitié de Marseille. Nous l’emmè
nerons et nous trouverons bien, j’espère, une occasion de
l’utiliser dans l’intérêt de notre sainte religion»
– Notre sainte religion ! Vous êtes catholique, donc? je
dis.
– Oui.
– A la bonne heure3 trooûn de l’air! je lui dis.
J’espère que nous ne partirons pas sans aller faire dire u
ne messe à Notre-Dame de la Garde. Vous verrez les belles
robes et les beaux bijoux que je lui ai donnés ! Mais je v
ous en donnerai aussi tant que vous voudrez, quand vous ne
serez plus mon second! .Ah! vous savez, à bord, dans le s
ervice, y aura plus de princesse qui tienne,-et une fois s
ur le pont, il faudra m’obéir comme le.s autres, oui!
Bref, mon cher ami, conclut le capitaine, nous partons da
ns huit jours. Je n’aurai pas grand’chose à faire, entre n
ous, pour mettre La Bonne-Mère sur un pied respectable. Po
ur la forme, j’achèterai deux ou trois caronades, mais vou
s savez que mon arsenal est toujours en assez bon état, Di
0469eu merci. J’ai chargé un agent d’affaires de régler av
ec ce bon monsieur Pierrugues et ses voisins du Chapitre p
our les petits dégâts que j’ai pu faire. Je crois que, com
pris le bouquet, en leur offrant une vingtaine de billets
de mille francs ils seront contents. Quant au procureur du
roi, il a reçu ordre de me laisser tranquille. Tout est d
onc arrangé de ce côté’là.
– G’est admirable, dis-je tout émerveillé; mais reste un
point dont vous ne me parlez pas ; le mariage. A quand le
mariage?
– Ça, dit Cougourdan, nous en causerons à bord; il faut c
ommencer premièrement par ce qui presse le plus, qui est d
‘aller crever la paillasse â ces huguenots de Turcs.
Sur ce, m’ayant serré la main, le capitaine me laissa pou
r aller à ses affaires.
Huit jours après, c’est-à-dire le 28 avril 1828, le port
de Marseille présentait une animation extraordinaire. Une
flottille de bâtiments de transport nolisés par le gouvern
ement français appareillait pour aller à Toulon rallier la
flotte en partance pour la Morée. Cougourdan était chargé
0470 de commander la flottille jusqu’à Toulon.
Vers sept heures du matin, un cortège composé de tous les
officiers et matelots de ces navires, chacun portant, un
cierge à la main, gravissait majestueusement la montée de
Notre-Dame de la Garde. En tête, revêtus tous deux de l’un
iforme d’enseigne de vaisseau, auquel leur donnait droit l
eur grade de capitaines au long cours, marchaient Cougourd
an et la princesse géorgienne : celle-ci avait placé dans
le revers de son uniforme un bouquet de fleurs sèches. Un
peuple immense les suivait et entra avec eux dans l’église
, où une grand’messe, servie par le plus vieux matelot et
par le plus jeune mousse des équipages présents, fut céléb
rée pour appeler les bénédictions de Dieu et la protection
de Notre-Dame de la Garde sur les armes de Cougourdan.
A midi et quelques minutes, au bruit des fanfares, des ac
clamations, et des musiques de tous les régiments en garni
son à Marseille, Cougourdan et la princesse montaient à le
ur bord.
La Bonne-Mère, pavoisée du haut en bas de tous ses signau
x et pavillons, ses caronades et ses pierriers en batterie
0471, tout l’équipage en armes rangé sur le pont, se prése
ntait pour la première fois dans son port d’attache sous l
‘aspect martial qui constituait, dès qu’elle était au larg
e, le fond véritable de son caractère. Pour la faire paraî
tre plus belle encore, et aussi pour la rendre plus digne
de l’hôte gracieux qu’elle allait porter, Cougourdan avait
cru devoir l’orner de fleurs et de feuillages. Une bor- d
ure de roses garnissait d’un bout à l’autre les plats-bord
s, les embrasures et les fenêtres; au dehors, de la poulai
ne au couronnement, des guirlandes de feuilles de laurier
entremêlées de fleurs étaient suspendues aux flancs du nav
ire. Sur la dunette, un autel de lis et de roses blanches
supportait une statue de Notre-Dame de la Garde entourée d
e cinquante gros cierges. C’était très joli.
A midi et demi Cougourdan, monté sur sa dunette, emboucha
son porte-voix et donna l’ordre d’appareiller. Aux coups
de sifflet des maîtres, tous les matelots se répandirent d
ans les manoeuvres, le cabestan commença de tourner, et la
princesse, s’inclinant devant son capitaine, alla prendre
son poste à l’avant pour faire exécuter les ordres qu’ell
0472e venait de recevoir.
A deux heures précises La Bonne-Mère, prenant la tête de
la flottille, passait sous les forts saluée par les vivats
et les adieux de la foule réunie pour assister au départ.

On sait comment la délivrance de la Grèce fut accomplie p
ar les flottes combinées des nations chrétiennes liguées c
ontre les Ottomans. Je ne surprendrai personne en disant q
ue Cougourdan, secondé par la princesse, fît des prodiges
et se couvrit de gloire.
Mais quant au dénouement de la partie romanesque de cette
histoire, c’est ce que je n’ai jamais pu éclaircir, et j’
en reste réduit à des conjectures…
LA FIEVRE DU SENEGAL
L’épidémie cholérique de 1834 à Marseille a presque égalé
en horreur la peste de 1720. Dans une ville toujours ouve
rte aux importations des provenances les plus suspectes du
Levant, et où presque toute la population flottante conna
ît la peste pour l’avoir vue sévir ou pour en avoir entend
u parler dans les pays où elle a son foyer, la terreur de
0473l’épidémie est un sentiment inné, traditionnel et prof
ond, à un point qu’on ne saurait s’imaginer si l’on n’a pa
s vécu longtemps à Marseille,
Lors donc que le choléra éclata, précédé depuis plusieurs
mois des rumeurs qui, comme les hurlements d’un monstre,
annonçaient son approche, il trouva une population d’autan
t plus démoralisée, qu’à l’effroi trop légitime de l’épidé
mie se joignaient chez les Marseillais l’exaltation du tem
pérament méridional et les souvenirs affreux de la peste d
e 1720.
Enfant de Marseille, attaché à ma ville natale par tous l
es liens de la vie, je ne pus me résoudre à m’en éloigner.
Je considérai que ce serait à moi une espèce de trahison
d’abandonner dans les mauvais jours une ville où j’avais t
rouvé si bon de vivre au temps de sa prospérité.
Donc je restai. Il fallait du courage. L’épidémie éclata
comme une tempête, et il n’y a aucune exagération à dire q
ue le flot de la mort s’avançait à travers les rues, de jo
ur en jour, d’heure en heure, comme une marée montante.
Prise au dépourvu par cet encombrement de cadavres, l’adm
0474inistration municipale ne pouvait suffire à l’enlèveme
nt des corps qu’on déposait aux portes, qu’on jetait parfo
is par les fenêtres, et qui restaient là des heures sans q
ue les tombereaux trop chargés qui passaient pussent les r
ecueillir.
J’ai souvent entendu dire, et je l’avais cru- jusqu’alors
, que la crainte du mal est pire que le mal lui-même : la
douleur, me disais-je, a des limites dans la nature des ch
oses aussi bien que dans la faculté de souffrir impartie à
l’homme : l’imagination n’en a point.
Je me-trompais. Les scènes à travers lesquelles j’ai erré
comme dans le délire d’un cauchemar dépassèrent tout ce q
ue j’avais cru en concevoir ; et je vis alors combien sont
vaines ces spéculations à distance où l’esprit humain s’é
gare lorsqu’il ose entreprendre de préjuger et de pressent
ir l’inconnu.
Comme dans toutes les grandes crises de la vie, les détai
ls les plus terribles étaient ceux auxquels j’avais le moi
ns songé : mon imagination avait, bien entrevu les scènes
qui se préparaient, mais ma raison n’en avait pas prévu le
0475s conséquences ; et quelle que fût l’horreur de cette
agonie de tout un peuple, chez ceux- de nous qui restaient
debout, l’homme intérieur était encore plus effrayant dan
s son atonie que le cholérique dans ses convulsions.
Pendant les premiers jours, lorsque je voyais tomber d’he
ure en heure mes parents et mes amis, ce que je ressentis
ressemblait, à la violence près, à ce que nous connaissons
sous le nom de douleur : mais lorsque les coups devinrent
plus rapides, lorsque la mort, au lieu de frapper comme l
a foudre, commença de tout abattre et de tout faucher comm
e la mitraille, on vit les yeux: des survivants se sécher,
épuisés de larmes, les coeurs s’arrêter de fatigue et ref
user de battre. Je me sentis moi-même envahir peu à peu pa
r une épouvantable indifférence. La terreur s’empara de mo
i, et je restai toute une journée sans sortir. Mais l’ango
isse, mais le roulement sinistré des tombereaux que j’ente
ndais passer sous mes fenêtres, ne me permirent pas de res
ter, et poussé par un irrésistible besoin de faire quelque
chose, de me déplacer, je sortis, allant devant moi.
Il était six heures du soir ; le soleil couchant illumina
0476it la ville de ses lueurs dorées : je descendis les al
lées de Meilhan, la rue de Noailles, et traversant le Cour
s je me trouvai à l’entrée de la Canne- bière. L’immense r
ue était absolument déserte, sauf qu’à son extrémité, vers
le coin du port, on apercevait une charrette garnie d’un
drap blanc. Les boutiques étaient fermées. Presqu’à chaque
porte il y avait un cadavre. Je me dirigeai vers le port
; je suivis le quai à droite, et, montant un escalier, je
me trouvai sur la place de la Major.
La vue de la mer me calmait : c’était là que, depuis l’in
vasion du choléra, je me sentais attiré par un instinct se
cret.
Là, du sein de la mort qui m’environnait, il me semblait
voir au loin la vie, et je buvais l’air pur de la mer comm
e s’il eût pu me désinfecter des miasmes de l’épidémie.
Qui m’eût dit que, du fond de cet horizon où je venais ch
ercher un peu de repos pour mon coeur, allait m’apparaître
un tableau plus tragique encore que celui dont je chercha
is à détourner mes yeux !
J’étais Jà depuis près d’une heure et le soleil allait di
0477sparaître, lorsqu’un navire, que je ne n’avais pas enc
ore aperçu à cause du reflet du soleil, se montra par son
travers à l’ouest de la rade, manoeuvrant pour entrer dans
le port.
Un navire se dirigeant sur Marseille à ce moment, c’était
un fait assez étrange pour éveillermon attention, et je m
e mis à suivre avec un profond intérêt les mouvements de c
elui-là. Au bout d’une demi- heure il devint évident qu’il
cherchait les passes du port, et à la manière dont il s’y
prenait pour arriver on voyait qu’il devait les connaître
parfaitement. La brise était assez forte. Il courait sur
le port, mais tout d’un coup il changea de bordée et piqua
presque droit dans le vent, sans que je pusse m’expli- qu
er cette manoeuvre au moins inutile ; au bout d’un quart d
‘heure, comme s’il avait voulu seulement rectifier une mau
vaise position, il reprit le vent au plus près, et je le v
is par tribord se dirigeant franchement vers le goulet.
Je pus alors le voir, et l’état où il était me fit compre
ndre pourquoi il avait dû être obligé de manoeuvrer d’une
façon aussi insolite.
0478 Il avait, pour toute voilure son taille-vent et sa br
igantine ; le reste des voiles n’était ni largué ni cargué
, mais battait en lambeaux après ses vergues. A la pointe
de son grand, mât flottait un pavillon jaune, à son avant
se tordait une flamme noire, et à l’arrière le pavillon tr
icolore était en berne. Je vis briller un éclair à son bor
d et j’entendis bientôt après le bruit d’un coup de pierri
er ; un quart d’heure se passa, et un second coup retentit
: le navire était en détresse !
Il approchait toujours, et je distinguais de plus en plus
l’état de délabrement de sa voilure. C’était cependant un
beau navire, d’une construction hardie, et à mesure que j
e lé considérais il me semblait, tout défiguré qu’il était
, le reconnaître vaguement.
Le sémaphore de Saint-Nicolas faisait signaux sur signaux
, et de Notre-Dame de la Garde on signalait aussi. Les pav
illons montaient et descendaient avec une activité singuli
ère. Il y avait en effet quelque chose d’inexplicable à vo
ir un navire se présenter pour entrer en libre pratique, a
lors qu’il arborait le pavillon jaune, signe réglementaire
0479 indiquant qu’il arrivait d’un pays infecté de contagi
on.
Quelques minutes se passèrent; it approchait toujours. Je
vis alors le canot de la Santé qui dépassait le fort Sain
t-Nicolas et s’avançait à force de rames. En même temps le
fort répéta trois fois de suite un signal évidemment adre
ssé au navire, et à peine une minute s’était écoulée qu’un
coup de canon partit de la batterie, et qu’un boulet alla
tomber à une encablure du bâtiment, qui changea.aussitôt
de direction, et tournant un peu sur lui même, me laissa v
oir en plein son arrière. Je pus y lire alors ces mots :
LA BONNE-MERE – MARSEILLE
Ainsi ce navire désemparé, infecté, c’était letrois- mâts
La Bonne-Mère, capitaine Marius Cougourdan ! On peut juge
r avec quelle anxiété je suivais cette scène. A tous les s
ignes qui marquaient d’une manière si effrayante l’état de
détresse du navire, un autre se joignait, plus effrayant
et plus mystérieux encore, c’est que, ni sur le pont ni da
ns la mâture, on ne voyait aucun être vivant que le timoni
er debout à la roue et gouvernant.
0480 La Bonne-Mère était en panne ; ses deux voiles pendai
ent, la brise avait faibli, et les lambeaux déchirés des a
utres voiles, la flamme noire, le pavillon jaune et le pav
illon tricolore, se soulevaiènt à peine pour retomber auss
itôt. Le canot de la Santé approchait du navire, il allait
le toucher presque, et pas un être humain, sauf le timoni
er toujours immobile à la barre, ne paraissait à bord. Enf
in le canot accosta sans que personne envoyât une amarre.
Je vis alors le patron se lever et héler le navire, Le tim
onier quitta sa barre, vint s’accouder sur le couronnement
, et raisonna pendant quelques minutes avec le patron du c
anot.
Je ne pouvais entendre les voix, mais je vis qu’en parlan
t le timonier ouvrait les bras comme un homme au désespoir
, puis les levait au ciel, puis les tendait du côté de Not
re-Dame de la Garde. A ses gestes le patron et les matelot
s du canot répondaient par d’autres gestes qui semblaient
exprimer tantôt la commisération et tantôt l’horreur.
L’entrevue fut courte. Je vis bientôt l’embarcation virer
vers la terre. Haletant d’inquiétude, je descendis quatre
0481 à quatre les degrés de la Major, et je courus à la Co
nsigne, où je connaissais tout le monde, comptant me faire
donner des détails sur les événements que je pressentais.
Le garde auquel je m’adressai me dit qu’il ne savait rien
et me renvoya à un commis de bureau, en ce moment trè occ
upé à écouter le rapport du patron, qui lui rendait compte
de sa visite à bord de La Bonne-Mère et qui se tut à mon
arrivée,. Après avoir fait un signe au patron, le commis,
à mes questions, répondit avec embarras qu’il s’agissait d
‘un cas tout à fait exceptionnel et que jusqu’à instructio
ns de ses chefs il ne pouvait rien révéler de ce qui venai
t de lui être rapporté.
– Mais ne pouvez-vous du moins, me dire si le capitaine M
arius Cougourdan est à son bord ?
– Il est à son bord.
– En bonne santé?
– En bonne santé.
Pour qu’un homme tel que Cougourdan se présentât, sur son
propre navire, devant son port d’attache, dans un pareil
état, il fallait qu’il se fût passé à son bord quelque cho
0482se d’inouï. Ce timonier, qu’on voyait seul sur le pont
désert, ne pouvait être que lui-même ; mais d’où il venai
t, comment il était arrivé jusqu’ici, ce qu’était devenu l
‘équipage, ce que signifiaient ces manoeuvres inexplicable
s devant le port, cette tentative d’y entrer sous un pavil
lon de patente brute au risque de se faire couler pour vio
lation des règlements sanitaires, voilà ce que je ne pouva
is en aucune façon m’éxpliquer.
Je marchai pendant plus d’une heure le long des quais, et
je revins, à la Consigne, où je ne pus rien apprendre, si
non que La Bonne-Mère venait d’être prise par un remorqueu
r pour être conduite à l’Ile de Ratonneau, où elle purgera
it sa quarantaine. Au reste l’employé ajouta obligeamment
qu’il me serait inutile d’essayer d’aller voir le capitain
e Cougourdan au Lazaret, parce qu’on ne lui avait pas perm
is encore de communiquer.
Le lendemain je reçus un billet de Cougourdan. Ce billet,
tout lardé des trous de poinçon dont on l’avait percé pou
r le désinfecter, ne portait que ces mots :
Mon cher ami,
0483 Je suis arrivé. Il me tarde de vous voir. Comment ave
z-vous fait pour ne pas mourir ? Pour ce qui est de moi j’
en suis encore plus étonné. Chaque fois que je vois un hom
me vivant, il me fait peur : je crois que je rêve ou que j
e deviens fou. Comment peut-on ne, pas être mort? Je ne su
is pas en état de vous écrire ce qui m’est arrivé ; quand
nous nous retrouverons je vous raconterai. Ils veulent me
garder quinze jours en quarantaine, mais j’espère en être
quitte pour dix ou douze.
Votre bien dévoué ami, de tout coeur,
MARIUS COUGOURDAN,
de Marseille, Capitaine au iong cours.
En post-scriptum il y avait :
En attendant que je puisse y aller, faites-moi donc l’ami
tié de faire allumer quatorze cierges de six livres chacun
devant l’autel de la Vierge à Notre-Dame de la Gardée, et
de commander quatorze messes noires. Vous direz que c’est
pour des matelots.
J’écrivis lettres sur lettres à Cougourdan, qui ne me rép
ondait pas. J’allai à la Consigne demander des explication
0484s sur ce silence : on me répondit que l’autorité sanit
aire avaitinterditles communications, même par lettres, en
tre le Lazaret et la ville. On ajouta que la quarantaine d
e Cougourdan finirait dans huit jours : quant au navire, o
n avait encore une longue série de purifications à lui fai
re subir, à moins qu’on ne résolût de le saborder et d’all
er le couler en pleine mer, ce. qui n’était pas encore déc
idé.
Huit jours s’écoulèrent qui me parurent bien longs. Je mo
ntai à Notre-Dame de la Garde et commandai, suivant les in
tentions de Cougourdan, quatorze cierges et quatorze messe
s noires. Chaque matin j’allais à la Consigne demander des
nouvelles du capitaine et lui faire dire que j’étais enco
re de ce monde, chose dont je m’étonnais tous les jours en
me réveillant, tant l’épidémie redoublait de fureur.
Enfin arriva le moment si désiré. A six heures du matin j
e pris une voiture et me fis conduire au Lazaret.
On m’introduisit dans une salle d’attente blanchie à la c
haux, où tout respirait cette propreté glaciale particuliè
re aux établissements hospitaliers et qui, comme le poli d
0485‘une armure, semble réfléchir l’image de la mort. J’at
tendis quelques minutes avec un battement de coeur. Enfin
la porte s’ouvrit, et le capitaine Cougourdan parut sur le
seuil.
Ses cheveux étaient entièrement blanchis; sa barbe, qu’il
n’avait pas rasée depuis bien des jours, se hérissait sur
son visage amaigri, jaune comme la brique et contracté en
rides aussi saillantes que des cordes; ses yeux n’avaient
point de regard. Il tendit le cou en renversant ses bras.
en arrière, et reculant d’un pas, il s’écria :
– Mon pauvre ami !

– Grand Dieu ! dis-je au même instant, et involontairemen
t je reculai aussi.
Nous demeurâmes ainsi quelque temps.
Je ne savais pas à quel point le spectacle continuel de l
a mort avait bouleversé mes traits, et tandis que je consi
dérais son visage avec une sorte d’épouvante, le capitaine
n’était pas moins effrayé, ainsi qu’il me l’avoua plus ta
rd, de ce qu’il voyait sur le mien.
0486 Sans dire un mot déplus, nous nous embrassâmes. On ch
argea le bagage de Cougourdan, et la voiture, roulant sur
une couche épaisse de poussière, s’engagea dans ces chemin
s encaissés de hauts murs, qui à cette époque faisaient re
ssembler la banlieue de Marseille au chemin de ronde d’une
prison.
Enfin nous entrâmes dans la ville. A chaque pas, à chaque
porte, c’était une scène funèbre. De temps en temps l’un
de nous ouvrait la bouche pour parler, mais nos lèvres ne
laissaient échapper que des mots insignifiants et se refer
maient d’elles-mêmes. J’observais Cougourdan : à mon grand
étonnement, son visage exprimait plutôt l’intérêt que l’e
ffroi, et le peu de mots qu’il prononça dans le trajet se
rapportaient surtout aux rues où nous arrivions.
– Nous sommes sur le Cours… Ah! la Canne- bière ! Pauvr
es allées de Meilhan !
Enfin la voiture s’arrêta devant ma porte. Nous montâmes
l’escalier, je conduisis Cougourdan à sa chambre.
Alors il se jeta dans mes bras, et m’étreignant avec une
sorte de frénésie, il me dit :
0487 – Ah ! mon cher ami, que c’est bon d’être sur la terr
e et de voir des hommes vivants ! Je sors de l’enfer, ente
ndez-vous? Oui, l’enfer! Quand je vous aurai raconté ce qu
i m’est arrivé, vous trouverez comme moi que dans l’état o
ù elle est, avec Ses rues désertes,.ses boutiques fermées
et ses tombereaux chargés de morts, Marseille est un parad
is en comparaison de ce qu’était le pont de La Bonne- Mère
il y a quelques jours. Mais bah! commencez par me donner
des nouvelles d’ici et de vous, et laissez-moi respirer le
bon air natal… Et ici le capitaine respira avec délices
cet air plein de poisons mortels. Ce soir après dîner je
vous raconterai.
Le dîner fini, nous allumâmes nos cigares. Cougourdan res
ta assis, renversé dans un fauteuil américain. Il se balan
ça quelque temps en regardant tourbillonner la fumée de so
n cigare, puis commença son récit d’une voix sourde et sac
cadée que je ne lui avais jamais entendue :
– Il y a aujourd’hui deux mois et cinq jours que je parti
s de Saint-Louis, laissant sur rs.de La Bonne- Mère avec m
on second et deux hommes à bord, pour remonter le Sénégal
0488avec tout le reste de mon équipage. Le but de ce voyag
e était l’escale du Coq, à plus de deux cinquante lieues d
ans les-terres. Il s’y tient un grand marché de gomme que
les Maures et les Peulhs y apportent de la forêt d’Afataë.
Je trouvai là, à bon compte, une forte cargaison de gomme
dont je remplis le bâtiment yolof qui nous avait amenés.
Je faisais une bonne affaire, mes matelots dansaient chaqu
e soir avec les négresses, les Peulhes et les Mauresques.
Tout allait pour le mieux.
On m’avait prévenu à Saint-Louis que ce pays-là était mal
sain en diable, sans parler des lions, dès panthères, des
serpents, des crocodiles et des hippopotames : nous n’eûme
s point de réclamation à faire : aucun de nous n’eut même
un accès de fièvre, et pas une des bêtes féroces qui nous
voyaient passer n’essaya de nous mordre seulement le bout
du petit doigt.
Nous arrivâmes frais et dispos à Saint-Louis ; je transbo
rdai ma cargaison sur La Bonne-Mère, et je me préparai à a
ppareiller pour Marseille, bien content, je vous assure.
Je connaissais à Saint-Louis un chirurgien de la marine q
0489ui habitait depuis plus de dix ans le pays et qui étai
t au courant du climat de l’intérieur pour être allé bien
des fois en expédition dans le haut du fleuve. En causant
il me demanda si mon équipage avait bien supporté la chale
ur, si je n’avais pas eu de malades, si depuis notre retou
r personne n’éprouvait de malaise? Je lui dis que non.
– Eh bien, me répondit-il, vous avez- de la chance ! Voil
à onze jours que vous êtes ici : il est probable que rien
ne vous arrivera, mais je vous réponds que si j’avais su o
ù vous alliez je vous en aurais détourné, car il y a dans
tous ces endroits-là des fièvres terribles. Tant qu’on est
dans le pays on ne s’aperçoit de rien, mais quand on a re
spiré pendant quelques jours un air plus pur, la fièvre vo
us prend, et une fois pris il n’y a pas de puissance au mo
nde pour vous en tirer.
– Mais qu’est-ce que c’est donc que ces fièvres?
— On ne sait pas,.. C’est comme un empoisonnement : en u
ne heure, en quelques minutes parfois, l’homme meurt, et d
ans un état! Mais enfin puisque, heureusement pour vous, v
ous l’avez échappé, ce que vous avez de mieux à faire est
0490d’appareiller le plus tôt possible… Et souvenez-vous
bien de ne plus recommencer !
Quoique les maladies ne me fissent pas grand’peur, n’ayan
t jamais perdu beaucoup de monde à mon bord excepté des nè
gres, les propos du chirurgien me trottaient dans la tête,
et lorsque, deux jours après, nous quittâmes Saint-Louis
par un bon vent, j’avoue que je ressentis un grand soulage
ment. Une fois la barre du Sénégal franchie, nous gagnions
en quelques jours les mers d’Europe, et là, si rien n’éta
it arrivé, nous étions parés.
La mer était superbe, la brise fraîche, et en quatre jour
s nous arrivâmes à la hauteur du cap Blanc, sous le vingti
ème degré de latitude nord. Là nous fûmes pris de quelques
bourrasques qui nous jetèrent à l’ouest en dehors du cour
ant, et nous nous trouvâmes dans la mer de Sargasse, en pl
ein dans ce grand banc de raisins de mer qui flotte toujou
rs dans ces parages et qui fait ressembler l’océan à une p
rairie verte et jaune.
Peu à peu le vent tomba, et après quelques accalmies entr
ecoupées de petites brises de l’est, nous nous trouvâmes e
0491n calme plat, de sorte qu’on aurait pu se croire à ter
re tant le navire était immobile.
3e n’aime pas le calme, moi. D’abord parce qu’on ne march
e pas, et puis parce que ça ne vaut rien pour l’équipage.
Les hommes s’ennuient, ne font que changer de place sans s
avoir que faire, ou bien passent le temps à bavarder inuti
lement; et s’il y a de mauvais sujets, c’est là qu’ils se
plaignent, qu’ils disent du mal des officiers et qu’ils fo
nt faire des complots.
Dès le second jour que ce calme durait, la tenue des homm
es, leurs manières, leur air, enfin je ne sais quoi, me mo
ntraient qu’il y avait à bord quelque chose d’extraordinai
re.
J’en parlai au second ; il me dit qu’il avait remar- qué
cela comme moi, mais que cependant il ne croyait pas à des
idées de révolte de la part de l’équipage,
– Je les trouve tristes, me dit-il, inquiets, agités, mai
s ils ne sont ni mécontents ni irrités : de quoi le seraie
nt-ils ? Nous rentrons à Marseille avec une cargaison qui
va leur donner des parts superbes ; nous avons abondance d
0492e toutes sortes de provisions; pas un homme n’a été pu
ni… Ce n’est pas cela. “Voyez : ils s’éloignent plutôt l
es uns des autres et semblent rechercher l’isolement; ils
s’accrochent aux haubans, ils se tiennent dans les coins,
ils s’accoudent à l’avant et regardent la mer pendant des
heures. Je ne – sais pas ce qu’ils ont, mais je ne les rec
onnais plus.
« Je ne les reconnais plus », ce mot me fit passer un fro
id, et j’eus là comme un pressentiment funeste. En ce mome
nt je ne pensais à rien en particulier, mais vous savez, q
uand on sent le vent de malheur qui se lève, on ne s’y tro
mpe pas. J’allai m’asseoir sur le banc de quart et je réfl
échis à ce que venait de me dire le’ second. Il avait rais
on : en observant les hommes assis ou couchés de tous les
cô tés, je fus frappé de leur air triste.
– Allons, me dis-je, il faut secouer ce monde-là.
Second! criai-je, faites rassembler l’équipage au
pied du grand mât.
Je voulais leur parler. Je ne fais pas de discours, moi.
Quand ils furent réunis, je passai devant eux en les regar
0493dant l’un après l’au tre’sous le nez :
– Voyons, avez-vous quelque chose? Pourquoi ètes-vous tou
s là comme des propres à rien, sans, parler entre vous et
sans vous amuser ?
Ils baissaient la tête en tournant leur bonnet entre lés
doigts. Jamais ils n’avaient vu pareille chose, car je ne
leur parlais que pour leur donner des ordres. Cependant un
Parisien, plus hardi que les autres, osa me répondre, mai
s d’une voix basse, basse :
– C’est ce calme qui nous ennuie… Et puis ce raisin de
mer qui nous empêche de voir l’eau, c’est triste…
, – C’est tout ce que vous avez à dire? Allons, allons, pa
s de ça, mille tonnerres ! Quelqu’un de vous a bien par là
un fifre ou un galoubet? Je vous permets de danser jusqu’
à ce soir, et si nous avons beau temps, nous ferons le Bon
homme Tropique en passant la Ligne. Vous pouvez commencer
à vous préparer, car enfin, que diable, ce calme plat ne d
urera pas toujours 1 Amusez-vous, mes enfants !
L’effet que ça leur fit, non, vous ne pouvez pas croire !
C’est là que je vis lé pouvoir d’une bonne parole sur un
0494équipage qui a confiance dans son capitaine. Ces matel
ots, au fond, voyez-vous, ce sont de grands enfants : à l’
instant, par un coup de baguette, les voilà qui se mettent
à sauter, à crier, comme une volée d’écoliers échappés de
la classe. Ils jettent leurs bonnets en l’air, ils tirent
leurs vestes, et pendant qu’Antonin – ah ! un fameux mate
lot, un Provençal… quel brave garçon ça faisait! – allai
t chercher son galoubet, dont il jouait ! fallait l’entend
re ! ils battaient des entrechats en claquant des doigts e
t en riant comme des fous, et ils vous faisaient des bêtis
es si drôles que j’étais obligé de me tenir le ventre pour
ne pas leur laisser voir comme je riais.
Antonin revint en secouant en l’air son galoubet. II mont
a sur une baille renversée et se mit à jouer un air de Mar
seille, et alors ils commencèrent une ronde autour du gran
d mât. Quelle ronde, mon cher ami ! Un d’eux lâcha la main
, et ils firent la chaîne d’un bout à l’autre du pont, à t
ravers les mâts, les cordages, passant par-dessus ou par-d
essous tout ce qu’ils rencontraient. Ils revinrent devant
Antonin, et là, se mettant sur deux rangs, ils entrèrent e
0495n danse pour tout de bon.
J’ai vu danser des matelots… plus d’une fois, n’est-ce
pas ? mais je n’avais jamais rien vu de pareil. A mesure q
ue ça durait, ils s’animaient et allaient plus vite, plus
vite, au point que le musicien était de temps à autre forc
é de laisser son galoubet pour reprendre haleine.
– S’ils continuent comme ça, dis-je au second, ils vont j
eter leurs bras et leurs jambes par-dessus bord.
Le second était assis à côté de moi, une main allongée su
r la lisse et l’air rêveur. Il leva la tête comme quelqu’u
n qu’on réveille, et me dit d’un air distrait :
– Ah !…
–Hé! que diable, second, où en êtes-vous? Voyez donc si
ça ne fait pas plaisir de voir cette gaité ?
– Hum ! me répondit-il en regardant la danse d’un air sin
gulier.
A ce moment ils avaient plutôt l’air d’une troupe de diab
les déchaînés que de chrétiens s’amusant honnêtement. Ils
sautaient, se roulaient, se tordaient, faisaient des cabri
oles sur le pont ou en l’air, comme je n’en avais vu faire
0496 qu’aux nègres dans leurs danses.
Enfin ça vint à un point que je commençai à trouver ça mo
ins jrisible : sans savoir pourquoi, cette folie m’oppress
ait, et en moi-même je murmurais :
– C’est trop! c’est trop! Ils vont se faire mal!
A ce moment, le second se levant tout à coup et
se penchant sur la mer, me dit :
– Capitaine ! oh ! un requin dans les eaux du navire! Deu
x! Un autre , encore ! Quatre requins! Voyez, ils sont éno
rmes !
Ça me porta un coupla… D’abord, vous comprenez, ces vil
aines bêtes, on n’aime pas à sentir ça sur ses talons et à
voir ces grandes ombres noires paraître et disparaître en
tre deux eaux. Ils sont là pour faire tout hors le bien. A
ussi c’est toujours mauvais signe quand les requins s’obst
inent à suivre un navire : dès qu’il y a un malade à bord,
vous les voyez arriver ; la mort a une odeur, et ils la c
onnaissent, les gredins !
Je laissai là les requins, qui m’ennuyaient, et je me rem
is à regarder la danse.
0497 De tous, le Parisien était le plus enragé. C’était le
farceur de l’équipage, mauvaise tête tant qu’il faisait b
eau, mais excellent matelot dès qu’il y avait du danger…
Au fond tout le monde l’aimait. Pauvre diable! je le rega
rdais se trémousser, et j’oubliais les requins.
Tout à coup, au moment où il se lançait pour faire un en-
avant-deux, je le vois qui trébuche, tourne sur lui-même e
t tombe sur le nez en portant ses .mains à son estomac.
Un éclat de rire de tout l’équipage, naturellement.
Ici Cougourdan me saisit le bras. . – Cet éclat de rire,
me dit-il en me regardant
entre les deux yeux, ce fut le dernier, et je ne l’oublier
ai de ma vie !
Le Parisien ne se relevait pas. Un des danseurs se penche
et recule en poussant un cri. La danse s’arrête, on se pr
écipite autour du Parisien, qui ne remuait plus. Je m’appr
oche, on s’écarte et je le vois.
Sa figure n’était pas pâle, mais grise ; les yeux lui sor
taient presque de la tête ; sa langue pendait ; un sang no
ir lui coulait par grosses gouttes du nez et des oreilles.
0498 Il essaya de se soulever par trois fois, et trois foi
s il retomba. En quelques minutes sa figure devint jaune f
oncé, puis verte, puis bleue, puis noire. Il eut deux soub
resauts, puis, par un effort désespéré, il se dressa sur l
a pointe des pieds, s’empoigna la gorge avec ses ongles co
mme s’il eût voulu l’arracher, et poussant un hurlement af
freux il tomba tout d’une pièce sur le pont, raide mort.
Tout cela n’avait pas duré un quart d’heure. Je fis dépos
er le corps au pied du mât d’artimon ; on le couvrit d’un
prélart. Je commandai au maître voilier de faire le sac, e
t je me retirai sur l’arrière avec mon second.
– Eh bien! second, voilà un malheur. Que croyez- vous que
ce soit, dites ?
Le second baissa la tête d’un air sombre.
– C’est la fièvre du Sénégal, me dit-il à voix basse, c’e
st trop évident.
– Ce n’est pas contagieux… peut-être?
– Ah ! me dit-il en me serrant la main et en détournant l
es yeux.
Nous restâmes environ une demi-heure dans ma chambre avec
0499 le second à délibérer sur ce que nous avions à faire.
Nous résolûmes de dire à l’équipage que le Parisien était
mort d’un coup de sang. On doublerait la ration d’eau-de-
vie, on ferait laver partout à grande eau, on installerait
les manches à vent de manière à aérer toutes les parties
du navire, et au premier bon vent on mettrait toutes voile
s dehors pour tâcher d’arriver le.plus tôt possible à Madè
re.
Nous causions encore lorsque le voilier vint nous préveni
r que le sac était prêt. Je chargeai le second, de command
er quatre hommes pour ensevelir le corps du Parisien, et j
e fixai au lendemain matin à six heures le moment où on le
jetterait à la mer.
Les quatre hommes commandés arrivèrent. On souleva le pré
lart.
Non! ce qu’était devenu ce corps n’est pas possible à dir
e, et l’infection qui se répandit fut telle que nous faill
îmes nous évanouir! Je commandai aux matelots de renfermer
le corps dans le sac. Ils essayèrent de m’obéir : ils rec
ulèrent.
0500 Je regardai le second en lui faisant un signe qu’il c
omprit, et tous deux nous nous baissâmes pour soulever le
corps. A ce mouvement, prompts comme l’éclair, les quatre
matelots nous repoussent, font avec leurs pieds rouler le
cadavre en travers du sac, qu’ils saisissent à ses deux ex
trémités, et avant que nous eussions eu le temps de nous r
endre compte dé ce qu’ils allaient faire, l’emportent en c
ourant vers l’avant, montent sur les cages à poules, et le
jettent par-dessus bord.
Un trou s’ouvrit dans les varecs qui couvraient l’eau, un
remous les souleva en les dispersant, et on vit apparaîtr
e, à la place où venait de sombrer le corps du Parisien, u
ne nappe rougeâtre : les requins avaient mangé le cadavre,

– Ces hommes m’ont désobéi dans une circonstance grave, d
is-je au second, allez les appeler.
Le second venait à peine de me quitter, qu’un cri part. J
e me lève et je vois le maître d’équipage qui tournait sur
lui-même, les mains crispées sur sa gorge. Il fait deux p
as en trébuchant et tombe en avant.
0501 – Comme le Parisien! dis-je au second, qui venait à m
oi. Nous sommes tous perdus!
Je courus vers le moribond. Il n’y avait qu’à le voir, c’
était ça ! Les quatre hommes le regardaient d’un air égaré
. De l’avant, où le reste de l’équipage était rassemblé, o
n voyait les matelots qui s’étaient tous levés et qui tend
aient le cou en ouvrant de grands yeux.
Après quelques convulsions, le maître fit un effort pour
se relever, se raidit, et puis resta tranquille : c’était
fini.
Alors, de l’avant j’entendis les matelots qui disaient to
us à la fois :
– A la mer! à la mer !
Ce n’étaient plus des voix humaines, c’étaient des hurlem
ents de bêtes féroces.
Le mort était à mes pieds, noir, barbouillé de sang comme
l’autre. L’odeur commençait déjà…
Ici le capitaine s’arrêta un moment, les yeux fixés sur l
e plancher, puis il reprit :
– Yous voyez comme ça commençait, n’est-ce pas? Eh bien,
0502tel ça avait commencé tel ça a fini. La mort, vous sav
ez, c’est simple comme bonjour, c’est toujours la même cho
se : il ne faut qu’un peu de patience, chacun arrive à son
tour… Je les ai vus mourir tous les uns après les autre
s, sans autre difïé- rence sinon que plus ils étaient fort
s plus ils souffraient et se débattaient.
Dans le milieu de la nuit qui suivit le premier jour, deu
x des matelots furent pris. En les.entendant râler, tous l
es autres quittèrent leurs hamacs, et jusqu’à, la fin ils
n’ont plus voulu remettre le pied dans la chambre. J’eus t
outes les peines du monde à décider quatre hommes à aller
retirer les corps ; ils décrochèrent les hamacs et on les
jeta à la mer avec matelas, couvertures, habits.et tout.
Aux premiers, j’obtins qu’avant de jeter le mort ils fiss
ent une prière pour le repos de son âme, mais bientôt ils
ne dirent plus qu’un Pater et un Ave, et à la fin rien.
De discipline, il n’en était plus question : on ne pouvai
t plus appeler ça un équipage, on aurait plutôt dit des fo
us. Les uns se promenaient d’un air furieux en jurant comm
e des possédés; les autres restaient assis la tête entre l
0503es genoux ; d’autres pleuraient toute la’journée. Il y
en avait qui n’osaient plus fumer ; d’autres ne voulaient
plus manger. Au commencement, ils se serraient tous ensem
ble comme pour se défendre, et puis, à mesure qu’il en mou
rut parmi eux, les survivants eh vinrent à se faire peur e
ntre eux, à se prendre en haine, à se défendre d’approcher
et à se montrer le couteau. Personne ne voulait plus pass
er à l’endroit où il était tombé un mort, et peu à peu, co
mme il en était tombé de tous les côtés, ils ne trouvaient
plus de place sur le pont qui ne leur fît peur, et ils se
tenaient sur les plats-bords ou dans les haubans.
Le troisième jour le vent se leva. Je fis mon point et je
vis qu’en trois jours je pouvais espérer d’arriver à Madè
re. Je réunis les huit hommes qui me restaient et je leur
fis si bien voir qu’ils étaient perdus s’ils ne montraient
pas un peu d’énergie, qu’ils reprirent courage. Dans la p
osition ou. nous étions, il n’y avait pas à balancer : je
fis mettre au vent tout ce que La Bonne-Mère pouvait porte
r de. toile, et nous reprîmes notre route, filant huit noe
uds. J’avais profité des dispositions de mes matelots pour
0504 installer les manches à vent dans la chambre et jusqu
‘au fond de la cale, et pour faire laver tout avec’la pomp
e à incendie.
Soit que le vent et le renouvellement de l’air eussent di
minué l’infection, soit que le travail et l’animation de l
a manoeuvre eussent relevé le moral des hommes, deux jours
se passèrent sans nouveau malheur. Je repris courage, et
d’accord avec le second je résolus de continuer ma route l
e plus droit possible sur Marseille en laissant Madère, où
j’avais d’abord l’intention de relâcher.
Mais au moment où nous passions en vue de Gibraltar et où
je me croyais1, paré, la maladie éclata de nouveau comme
la foudre. Trois hommes furent frappés presque coup sur co
up, et à l’état de terreur où étaient les cinq derniers, i
ls était évident qu’ils suivraient bientôt leurs camarades
. Dans une pareille position je ne pouvais pas songer à co
nserver ma voilure : il me restait assez d’hommes pour les
manoeuvres, mais qu’il en mourût encore, nous restions co
uverts de toile sans pouvoir nous en débarrasser. Je donna
i donc l’ordre de tout car- guer, et je résolus de ne gard
0505er que la brigantine et le taille-vent. Les cinq homme
s s’y mirent, le second aussi, et tout le monde travaillai
t, lorsqu’un des matelots, qui était déjà dans la hune, de
scendit par les haubans jusqu’au milieu de leur hauteur. L
à il s’arrêta, poussa un cri, s’accrocha comme un noyé aux
cordes, et resta immobile. Voyant qu’il ne bougeait plus,
je criai au second, qui était un peu plus haut, de voir c
e que c’était : le second se laissa couler jusqu’à sa haut
eur, regarda. Le matelot était mort. Il resta accroché un
moment, puis .il lâcha tout, le pauvre ! et tomba comme un
sac sur le pont.
En voyant ça, tous les autres abandonnèrent la manoeuvre
et descendirent sur le bordage, où ils restèrent collés, l
es yeux effarés, sans que ni prières ni menaces pussent le
s décider à sortir de là.
Voyez-vous, il y a dans la mort une chose à laquelle je n
‘avais pas pensé, c’est… l’embarras. A mesure qu’il mour
ait un homme, les choses les plus simples devenaient de pl
us en plus difficiles, et je voyais venir le moment où tou
t allait être impossible. Lorsqu’on fait un navire, on le
0506fait pour des vivants : c’est grand, mais bah ! il fau
t de la place, et quand quinze ou vingt gaillards sautent
et grimpent de tous les côtés dans le gréement, ces grosse
s vergues, ces voiles si lourdes, ne pèsent pas une once,
et on manoeuvre ça comme des joujoux. Mais à mesure que l’
équipage -diminuait, tout ça paraissait devenir plus grand
et plus menaçant : le pont s’allongeait et s’élargissait,
les mâts montaient, montaient ! Les cordages, il y en ava
it tant, tant, tant, que mes yeux se brouillaient à les dé
mêler !
Et puis les voiles commençaient à me faire peur : elles s
e gonflaient et se secouaient avec des hurlements que je n
‘avais jamais entendus; on aurait dit qu’elles se sentaien
t plus fortes que nous et qu’elles emportaient le narive c
omme une mouette emporte un poisson !
La irïôrt n’avait fait que se reposer : dans cette même j
ournée, un autre matelot mourut. Restait à trois.
Jusqu’à ce moment, par un miracle, le temps s’était maint
enu sans variation et la brise nous poussait grand largue
sur Marseille. Nous nous remplacions à la barre, le second
0507 et moi, tour à tour celui qui était libre en profitai
t pour manger sur le pouce un peu de jambon cru et de bisc
uit ou dormir; quant aux matelots, dès qu’on faisait mine
de les approcher, ils se sauvaient, ou se réfugiaient dans
les hunes en poussant des cris : ma paroie, on aurait dit
des singes sauvages.
Je voyais bien que c’était le commencement dé la fin. Pou
r les trois matelots survivants, autant valait les compter
comme morts : restait donc le second et moi. Moins que ja
mais nous pouvions songer à changer quoi que ce fût à notr
e voilure’; d’un moment à l’autre le temps pouvait se déra
nger, et nous étions perdus.
La nuit se passa sans que j’eusse pu me résoudre à rien.
Le matin au petit jour, en venant relever le second, la pr
emière chose que je vis fut le corps d’un des trois matelo
ts qui restaient. Nous n’étions plus que quatre à bord.
– Second, dis-je, je suis à bout, puis… Que feriez-vous
à ma place?
Le second regarda la mer, le ciel, le navire désert, et s
‘arrachant la cravate il me dit d’un ton bref :
0508– Je me f…lanquerais à l’eau !
Il n’avait pas achevé qué je vis un des deux matelots se
lever tout debout, ouvrir les bras et tomber en avant. Mai
s au même instant, juste dans la di- rection où il était,
parut à l’horizon un petit point noir, puis un nuage blanc
.
– Un grain! criai-je. Adieu, va’t! nous sommes perdus. Se
cond! second! que faire? Sainte bonne Vierge, pardonnez-mo
i mes péchés et protégez-moi! Si nous coupions;toutes les
manoeuvres à coups de hache? Second, lâchez le gouvernail
et faites comme moi !
Le second lâcha la roue, fit quelques pas, et tout d’un c
oup, portant la main à sa gorge :
– J’étouffe… capitaine, mon tour est venu… G’est affr
eux de vous laisser dans une pareille position….mais que
voulez-vous? Je le savais bien, que j’allais y passer : d
epuis hier je sens lamort venir… Le grain arrive, dans u
n moment il sera sur nous. Tenez, vous avez encore un moye
n : montez dans les vergues et crevez les voiles, tout par
tira. Appelez le matelot qui reste, mettez-le à la barre,
0509dites-lui de tenir bon, et faites le plus vite possibl
e.
Je courus au matelot, qui essaya de se sauver ; je lui mo
ntrai mon pistolet et je le poussai jusqu’à la roue, où je
le fis mettre, je donnai au second mon arme en lui disant
de faire feu si le matelot tentait de quitter son poste,
et je grimpai dans le gréement. Gomment, où, ce que j’ai f
ait, impossible à moi de le dire. Je me retrouvai sur l’ar
riére. Toutes les voiles étaient trouées, sauf la briganti
ne et le taille- vent; car encore fallait-il garder quelqu
e chose.
La figure du second se décomposait de minute en minute. I
l se passa environ une heure avant que la mort eût raison
de lui. Pendant tout ce temps, il ne cessa de me parler de
sa femme et de ses enfants, du chagrin qu’ils auraient, p
uis de Marseille, puis de notre pauvre navire, et enfin du
bon Dieu, de la bonne Mère, au point que j’en pleurais co
mme un enfant. Cet homme, que j’avais vu jusque-là simple
et ordinaire, se montra d’une grandeur et d’un esprit ! Il
mourait doucement. Sa voix s’abaissa par degrés,, et quan
0510d il ne put plus parler, je vis qu’il essayait de remu
er le bras droit :
– Vous voulez que je vous fasse faire le signe de la croi
x, dites ?
Il me fit signe que oui des yeux, je conduisis sa main à
son front, sur sa poitrine et sur ses épaules.
– Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Amen, –
et ses lèvres remuèrent comme pour dire une prière.
Ensuite je vis qu’il essayait encore de soulever sa main
et qu’il baissait la tête sur sa poitrine comme pour cherc
her quelque chose. Je compris qu’il avait là un scapulaire
ou une médaille : je fourrai ma main et je fis sortir un
petit médaillon. C’était le portrait d’une jeune femme d’u
ne vingtaine d’années, jolie comme un coeur, brune, avec d
e grands yeux, noirs, coiffée à la mode des grisettes de M
arseille, et qui riait en montrant de belles dents blanche
s.
Il tendit les lèvres, je lui approchai le portrait, il le
baisa et… vous me comprenez.
Je tombai à genoux, la tête dans les mains, demandant grâ
0511ce à Dieu. Je n’ai jamais prié comme ça. Toutes mes in
iquités passées se représentèrent devant moi, et quand je
comparais ma vie à celle de ce pauvre second, qui venait d
e mourir si tranquille, je reconnus que Dieu était juste e
n me faisant souffrir plus que lui, et je demandai pardon
de mes péchés du fond du coeur.
Rrrrran ! un coup de vent épouvantable saute sur le navir
e, qui se couche à chavirer. Je crois que c’est fini, je d
is mon In manus.
Mais j’entends éclater la voilure; le vent déchire tout e
n mille morceaux, le navire se relève, le grain passe. J’é
tais sauvé.
Je n’étais pas au bout. A peine commençais-je à revenir à
moi, que le matelot lâcha la roue.
– Capitaine, me dit-il, prenez la barre; je ne peux plus
aller, je suis fatigué…
Une heure après, mon cher ami, j’étais le seul être vivan
t à bord du navire !
Ici le capitaine s’arrêta de nouveau, laissa tomber sa tê
te sur sa poitrine et demeura quelques instants les yeux f
0512ixes et grand ouverts ; dans ce regard il y avait tant
de douleur et tant de désespoir, que je ne pus retenir un
cri.
– Ah! me dit le capitaine, vous avez le coeur savant, vou
s. Oui, ce fut là un rude moment, et sans la protection de
la bonne Mère, je serais, à l’heure qu’il est, là-dessous
, où vous savez….
Quand je me vis seul entre le ciel et la mer, avec ces de
ux morts pour toute compagnie, je commençai d’abord par ne
plus comprendre, par ne plus savoir où j’étais. J’avais o
ublié absolument tout, et lorsque je repris mes idées, il
me sembla que je faisais quelque rêve affreux.
Les deux corps étendus à côté de moi m’eurent bien vite r
emis au pas, vous comprenez : mais le temps de me dire « c
‘est vrai! » je peux vous assurer que je revis d’un seul r
egard tout ce qui m’était arrivé, et que je souffris de no
uveau, d’un seul coup, tout ce que j’avais souffert.
Quelle drôle de chose, mon cher ami! Groiriez- vous que,
dans l’état où je les voyais, je ne pouvais pas me décider
à les jeter à la mer? Tout décomposé que ce fût, c’était
0513encore des figures humaines. Enfin il fallut bien y ve
nir..-.
Ah! cette première nuit, elle fut dure à passer! Le jour
était tombé, il y avait de l’orage dans l’air, le ciel éta
it bas et sombre à l’horizon ; la lune paraissait et dispa
raissait dans de gros nuages noirs. La mer était en feu. L
es requins, qui suivaient toujours, passaient dans le sill
age du navire, et de temps en temps, quand ils montaient à
la surface, on voyait de leurs dos tout en feu jaillir de
s gerbes illuminées par le phosphore. Je me cramponnais à
la roue, car je sentais que si je la lâchais j’étais perdu
: la mort m’attirait, il me semblait entendre mes matelot
s murmurer :
– Capitaine ! capitaine !
Ça venait de loin, de loin, du fond de la lame.
Mon pistolet était sur mon banc de quart, tout chargé; je
le sentais là, mais je n’osais pas le regarder : si je l’
avais vu, je n’aurais pas résisté.
Enfin le jour commença de poindre, et la lumière du solei
ime rendit un peu de sang-froid. Je songeai à mon pauvre n
0514avire.
– Si tu meurs, je me dis, La Bonne-Mère ira “donc, flotta
nt comme un corps-mort, jusqu’à ce que le vent la pousse s
ur quelque roche ou bien qu’elle soit ramassée par une méc
hante felouque de Grecs ou de Maltais, et emmenée comme ép
ave pour être dépecée en morceaux ou vendue à quelque mari
n d’eau douce! Jamais ! Ou je mourrai à la peine, mon. pau
vre navire, pu je te ramènerai dans le port
, de Marseille ! C’est vrai que nous sommes bien bas, mais
nous allons voir!
Je fis une bonne prière, et celle-là au Père Eternel, dir
ectement; je lui dis à peu près ceci :
– Mon Père, si je m’adresse rarement à vous, ne croyez pa
s que j’oublie le respect que je vous dois : mais j’ai tel
lement peur de vous et je vous ai, misérable pécheur que j
e suis, si souvent et si gravement offensé, que j’ai plus
de hardiesse à vous faire parler par ma vénérable patronne
, que vous aimez et qui ne connaît que moi, car elle m’a v
u tout petit. Et si elle m’a tiré, par. sa sainte protecti
on, de tant de mauvais pas, c’est qu’elle sait bien que le
0515 fond de l’âme de son serviteur aurait pu être blanc c
omme neige, et que si j’avais été élevé autrement, si je n
‘avais pas vu tant de mauvais exemples, et si la nécessité
ne .m’y avait poussé quelquefois, je n’aurais jamais fait
le mal : croyez-le bien, au moins, que je ne l’aurais pas
fait ! je n’en aurais pas eu besoin, pécaïré ! Yous voyez
dans quel état nous sommes, moi et mon navire… est-ce q
ue vous ne trouvez pas que j’ai assez souffert? Si ça dure
encore un peu, j’y reste. Sauvez-moi donc ou tuez-moi tou
t de suite. Maintenant, mon Père, je remets mon sort entre
vos mains; je vais faire de mon .côté tout ce qui sera hu
mainement possible, et vous savez que quand je me débats j
e me débats, bien ! J’espère donc en votre miséricorde : s
i vous ne me tirez pas de celle-ci, c’est qu’en âme et con
science vous m’aurez jugé tellement coupable – qu’il n’y a
pas moyen de me pardonner… En tout cas, recevez favorab
lement mon âme : je suis de Marseille; vous, mon Dieu, vou
s en êtes aussi, puisque vous êtes de partout…
Yous avez entendu comme moi de beaux parleurs dire que les
prières ne servent à rien, hé ? Ah !
0516si j’en avais tenu un à ce moment-là, que je lui aurai
s donc tordu le cou avec plaisir et satisfaction ! Je ne s
ais pas au juste ce que le bon Dieu pensa de ma prière, ma
is ce qui est bien sûr c’est qu’elle me rendit tout mon co
urage et même un peu d’espérance. Je me mis donc à réfléch
ir et je fis mon plan de sauvetage.
Je commençai par bien manger et bien boire : ça me remit
et j’y vis plus clair. Je lâchai le gouvernail, je larguai
autant que possible les écoutes de mes deux seules voiles
, et je descendis dans ma chambre me laver, me peigner et
changer de linge. Puis je fis mon point.
Je vis que j’étais à trente lieues marines du port de Mar
seille. Dans l’état où était ma voilure, je ne pouvais guè
re compter y arriver avant deux jours, mais dans le voisin
age d’un port aussi fréquenté je ne pouvais pas manquer de
rencontrer des navires qui me porteraient secours. Je me
remis donc à la barre, et jusqu’au soir je me maintins en
bonne direction.
Le navire, comme bien vous pensez, n’avançait guère. Je v
oulus jeter le loch pour voir combien nous avions de noeud
0517s : à peine touchait-il la mer qu’un requin, sans dout
e, se jeta dessus et l’avala ; je n’eus que le temps de co
uper la corde.
Vers dix heures je commençai à m’apercevoir d’une chose,
c’est que je n’en pouvais plus de fatigue et de sommeil. C
e n’est pas une petite affaire que- de manoeuvrer le gouve
rnail d’un trois-mâts comme La Bonne-Mère, et puis il y av
ait trois jours que je n’avais pas dormi deux. heures sur
vingt-quatre. Les émotions m’avaient soutenu jus- que-là,
mais actuellement la nature était épuisée et voulait du so
mmeil à toute force.
Ah ! le sommeil, vous ne savez pas ce que c’est ! Ce que
j’ai souffert, ce qu’il m’a fallu lutter pour me tenir éve
illé pendant cette nuit, vous ne pouvez l’imaginer ! A for
ce de rhum et de café, cependant, à force de fumer, de me
plonger la tête dans l’eau froide, je parvins à tenir bon
jusqu’au jour. Là je tombai comme un plomb, mais d’un somm
eil tellement inquiet qu’à huit heures je me réveillai en
sursaut. La journée se passa sans que je visse aucun navir
e. Je pris hauteur et je reconnus qu’il me restait encore
0518une dizaine de lieues au plus pour arriver. D’un momen
t, à l’autre je pouvais voir la terre. Cet espoir redoubla
it mes forces, ‘ et à tout moment je prenais ma longue-vue
pour regarder.
Vers trois heures le vent changea un peu, tourna vers le
nord-ouest, et ralentit la marche du navire ; avec mes deu
x pauvres voiles je ne pouvais pas résister beaucoup. Je f
us donc rejeté jusqu’au soir hors de ma route, et quand, à
la nuit, je pus remon-. ter dans le vent, je vis que j’av
ais perdu beaucoup d’avance.
Le sommeil et la fatigue commençaient à devenir intolérab
les. Avec les forces mon courage m’abandonnait par degrés.
A la fin de la nuit, n’en pouvant plus, j’attachai la rou
e avec une corde passée dans une poulie, je mis la corde s
ous mon pied, et je maintins tant bien que mal le gouverna
il. Enfin le jour parut de nouveau.
Je me levai et fouillai l’horizon. Rien. Une demi- heure
après, rien encore.
Le soleil se lève; à ce moment-là quelque chose me dit :

0519 – Capitaine Marius Cougourdan, prends tâ longue-vue e
t regarde !
Dieu du ciel ! Comprenez-vous, mon cher ami, c’était la t
erre !
Oh ! là je perdis tout mon sang-froid. Je me mis à pleure
r, puis je riais, puis je me mettais à genoux, et je criai
s :
– Marseille! Marseille! Bonne Mère! Marseille! Père Etern
el ! Marseille !
Enfin je n’y tenais plus. Ça dura une heure au moins, cet
te folie : mais je me dis que ce n’était pas le moment de
faire la bête, et que si je ne profitais pas de la bonne b
rise que j’avais, je pouvais encore être emporté au diable
. Or je sentais, au milieu de ma joie, que ça ne pouvait p
lus aller longtemps : je ne tenais plus sur mes jambes, et
mes yeux se fermaient d’eux-mêmes.
Mais Dieu avait décidément pitié de moi. Vers deux heures
de l’après-midi, je vis paraître nettement toute la côte.
Sur les quatre heures, je pouvais compter les montagnes ;
à six heures je distinguais Notre-Dame de la Garde, et bi
0520entôt après, le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicol
as !
A partir de ce moment je ne restai pas plus maître de ma
volonté qu’un noyé qui a attrapé une corde. De minute en m
inute je me sentais m’éva- nouir de faiblesse et de sommei
l. Ne pouvant plus me tenir debout, je gouvernais à genoux
. Je ne faisais plus attention aux signaux des forts, je n
e voyais plus qu’une chose, Marseille! Yous croyez que je
songeais à mon équipage mort, à mes amis, à mon navire ? N
on : dormir ! pouvoir dormir ! quand je ne devrais plus me
réveiller ! Mais dormir ! Je ne pensais pas seulement à m
on pavillon jaune, et je m’imaginais qu’on allait m’envoye
r tout bonnement un équipage à bord, là, sans s’inquiéter
de ma provenance. Je lâcbai un instant le gouvernail, je m
e traînai vers un pierrier et je tirai pour montrer que j’
étais en détresse. Ce moment si court suffit pour changer
la direction du navire ; je vis que j’allais manquer l’ent
rée et donner sur les roches. Je fus obligé de prendre une
bordée, pour rectifier ma route, et je remis le cap sur l
e goulet. A peine avais-je tiré un second coup de pierrier
0521 que j’entendis le canon du fort et vis tomber le boul
et qu’il m’envoya.
Ils me rendirent service : ça mé fit une secousse et je r
epris mon bon sens. Je donnai un coup de barre et je mis e
n panne.
Lorsque les agents de la Santé se furent approchés à port
ée de voix, j’eus encore la force de leur raconter en deux
mots ce qui m’était arrivé. Us me dirent de rester tranqu
ille, qu’ils allaient m’amarrer sur une bouée, et qu’on vi
endrait me prendre à la remorque pour me conduire à Ratonn
eau. Je leur filai une amarre, et quand’je vis qu’ils la t
enaient bien, je me mis à genoux : je commençai une prière
à la bonne Mère…
L’intention y était, je vous assure ! Mais aux premiers m
ots je tombai comme une masse…
J’ai dormi comme ça vingt-quatre heures de suite, mon che
r ami. On a remorqué le navire au Lazaret, on m’a débarqué
, mis au lit à l’infirmerie, sans que je m’en sois aperçu.
Le médecin a dit qu’il n’y avait qu’à me laisser dormir t
ant que je voudrais, et voilà.
0522 J’ai eu quelque peine à me remettre, comme bien vous
pensez. G’est une drôle de chose comme la vue des personne
s vivantes me faisait peur : chaque fois qu’il en paraissa
it une, au commencement, je croyais qu’elle allait tomber
la tête la première, comme mes matelots. Ça m’a duré plus
de trois jours. La nuit j’ai fait des rêves qui n’étaient
pas gais, mais les rayons du soleil, le matin, faisaient p
artir tout ça. Petit à petit j’ai senti mon coeur se desse
rrer, ma tête se rafraîchir, et j’ai fini par éprouver que
, rien que de se sentir vivant, c’est une grande joie.
Quand nous sommes entrés dans les rues de Marseille, j’ét
ais si heureux de revoir mon pays que j’avais toutes les p
eines du monde à m’empêcher de vous sauter au cou ! C’est
pourtant comme ça ! Yous me trouverez peut-être mauvais co
eur, je parie, de ne pas avoir été plus sensible à la vue
de tant de morts : mais que voulez-vous, ça ne prenait plu
s sur moi, la cloche était cassée à force d’avoir sonné.
Ici le capitaine, fouillant dans sa poche, en tira un paq
uet enveloppé de papier et attaché d’un ruban noir.
– Yoilà, me dit-il, le portrait de la femme du second. El
0523le habite au bout du boulevard de la Madeleine. Je veu
x aller la voir tout de suite. Ça, c’est le plus dur.
Nous partîmes. A travers des rues et des places désertes,
nous arrivâmes devant une jolie petite maison à contreven
ts verts précédée d’un jardinet ombragé d’un gros figuier.
Des vignes couraient le long des fenêtres, et des rosiers
de Bengale y mêlaient leurs roses. . .
— Pauvre second! me dit le capitaine, croyez- vous que c
e n’est pas dur de mourir quand on sait qu’un beau petit n
id comme ça vous attend, avec une jolie femme et quatre pe
tits enfants pour vous sauter au’cou ! Ah ! je n’ai pas le
courage de parler le premier! Entrez d’abord…
Il était neuf heures du soir. Par la porte entr’ouverte-
on voyait s’agiter une lumière à l’intérieur. Je sonnai.
Une vieille femme, tenant une lampe, vint m’ouvrir et me
demanda, en abritant de sa main . la lumière, ce que je vo
ulais.
– MadameEspitalié, est-ce ici?
– Hé ! boûn Diou ! mes pauvres amis, elle est morte du ch
oléra, il y a huit jours, pécaïré ! Elle l’a pris en soign
0524ant ses enfants !
– Ah ! mon Dieu ! Et les enfants, que sont-ils devenus?
– Dans la terre, monsieur, à côté de leur pauvre maman.
. Je me retournai vers Cougourdan.
– Nous n’avons plus rien à faire ici, dit-il.
Nous marchâmes longtemps en silence. Cougourdan, perdu da
ns ses réflexions, baissait la tête. Tout à coup il s’arrê
ta, me prit par le bras :
— Ce que c’est que de nous, mon cher ami! Hein! quand je
voyais le pauvre second agoniser sous mes yeux, si on m’a
vait dit qu’à ce moment le bon Dieu lui faisait une belle
grâce, je n’aurais pas, voulu le croire ! Allez, la mort e
st bien dure sur le moment, mais la vie est bien longue qu
and on souffre, et je vous certifie que pour vingt ans d’e
xistence je ne voudrais pas revivre les quatorze jours que
je viens de passer sur La Bonne-Mère ! Et ce pauvre secon
d, quand il a débarqué en paradis, et que les premières pe
rsonnes qu’il a vues, sur le port, c’étaient sa femme et s
es quatre enfants, croyez-vous donc qu’il n’a pas été joli
ment content d’être mort? Bah! le bon Dieu fait tout pour
0525le mieux : ceux qu’il fait mourir, il leur épargne bie
n des chagrins ; ceux qu’il laisse vivre… il leur donne
le courage d’oublier les morts.
11 jeta un regard autour de nous :
– Dans un mois, dans deux mois, ces rues que vous voyez d
ésertes se repeupleront ; on rouvrira fenêtres et boutique
s, on reprendra le goût de la vie, chacun retournera à ses
affaires. On portera le deuil plus ou moins de temps… p
uis… peu à peu… on se consolera.
Je peux bien vous dire ça, moi !
Quand je pense à ce que j’ai vu, ce qui se passe actuelle
ment sous mes yeux… que vous dirai-je? Se voir enfermé e
ntre les planches d’un navire avec des morts et des mouran
ts, et les requins qui flairent votre cadavre avant que vo
us soyez mort, et ne pas même pouvoir dormir, ah! mon ami!

Ici, au moins, on meurt sur la terre, dans son pays, entr
e les bras de ses parents et de ses amis… Et puis…
Un tintement nous arrivait de loin, porté par le vent du
midi, qui commençait à souffler; Cougourdan me prit la mai
0526n, et tournant vers le ciel ses yeux où brillèrent deu
x grosses larmes :
– … et puis… dit-il, on entend les cloches !
LE DERNIER VOYAGE
Hélas ! tout finit en ee monde, et si énergique- ment que
nous nous cramponnions à la Vie, un jour vient où à force
de nous taper sur les doigts la mort nous contraint à lâc
her prise.
C’est ce qui ne pouvait pas manquer d’arriver tôt ou tard
à notre vieil ami : et quelque peine que j’éprouve à vous
séparer de lui, il faut bien en prendre votre parti, la c
hose n’étant pas moins inévitable que tous les autres acci
dents de ce genre auxquels l’humanité est fort sujette, co
mme chacun sait.
L’aventure de la fièvre du Sénégal avait fait sur Cougour
dan un terrible ravage. A le voir blanchi, l’oeil éteint,
la démarche découragée, la tête penchée en avant, on l’aur
ait à peine reconnu. De temps en temps, comme s’il eût eu
le sentiment secret de sa décadence, on le voyait s’arrête
r, se redresser, levant le nez en l’air et se demandant ce
0527 qui se passait en lui. Son caractère prenait peu à pe
u une teinte de tristesse. Il passait des heures accoudé s
ur la lisse de son navire, regardant vaguement les embarca
tions et les portefaix aller et venir dans le port, et com
me étranger à tout cela.
Cependant vers les premiers jours du mois de février 183a
il prit chargement pour Smyrne avec un fret de retour qu’
il alla chercher à la Goulette : mais cette campagne, qui
dura deux mois seulement, fut la dernière. Il mouilla son
navire au vieux port, un peu en arrière du bassin de carén
age, et il m’annonça que sa résolution était de ne plus na
viguer, et de mourir à son bord quand il plairait à Dieu.

Deux mois se passèrent ainsi. Mais quoique le capitaine n
‘eût pas cessé de sortir et de se promener avec moi, je m’
apercevais que de jour en jour son visage s’altérait. Je l
ui conseillai de consulter un médecin, qui, après l’avoir
examiné, déclara que l’habitation à bord de son navire, au
milieu de l’infection constante du port, était mortelle p
our le capitaine, et qu’il lui fallait absolument aller s’
0528établir à la campagne aux environs de Marseille, de pr
éférence sur un lieu élevé.
Cette prescription bouleversa l’âme encore fort irascible
de mon pauvre ami. Il entra dans une violente colère (qui
fut, hélas î la dernière de sa vie), et jura que jamais i
l ne se séparerait de son navire.
– Nous avons navigué ensemble, s’écria-t-il, ensemble nou
s appareillerons : je n’en sortirai que mort, je vous dis
: ça, y a pas de médecin au monde qui m’en empêchera!
J’essayai vainement de le -raisonner, il ne voulut rien e
ntendre, et je le laissai plus ancré que jamais! dans sa r
ésolution.
Le lendemain, lorsque je revins à insister sur les prescr
iptions du médecin, à mon grand étonnement je le trouvai p
lus calme.
– Bah ! me dit-il d’abord, tout ça c’est des bêtises.
Yous avez trop de bon sens, mon cher ami, pour ne pas comp
rendre que quand un homme doit mourir il faut qu’il meure.
Le médecin aura beau faire toutes ses malices, la mort se
ra plus fine que lui. Que voulez-vous! j’ai fait mon temps
0529. Voyez-vous, la vie, je ne dis pas que ce n’est pas a
musant, mais c’est toujours la même chose, puis, et il arr
ive un moment où on finit par s’apercevoir qu’il est temps
de se reposer un peu. On ne peut pas naviguer jusqu’à sa
mort. J’ai vu trop de pays, j’ai trop roulé sur la mer, j’
ai vendu trop de nègres, j’ai pris trop de navires, j’ai t
ué trop de monde, j’en ai assez…-
Et il cracha à terre avec un air de dégoût.
– Et puis, continua-t-il d’une voix sourde et en baissant
les yeux, il y a des nuits où je pense à ceux… qui ne s
ont plus de ce monde, et tout ça paraît devant mes yeux, p
êle-mêle : le gorille, l’Américain, le kraken, le tribunal
révolutionnaire, et la princesse, jusqu’au pauvre tigre,
oui! et puis des nègres, des nègres, et des Anglais qui se
noient ou qui tombent percés de coups. Mais au-dessus de
tout cela, toujours, toujours, ce matelot écossais qui me
regarde avec ses yeux blancs sans vouloir me dire s’il éta
it vivant ou s’il était mort!
D’ailleurs je suis fatigué, je vous dis : là, vrai, je n’
en peux plus. Quand je pense que depuis cinquante ans mon
0530âme et mon corps sont ballottés sur une planche, ça me
donne une envie de me coucher sur la terre, d’y faire enf
in mon trou, pour rester tranquille, pour tout oublier, po
ur ne plus penser à rien, que c’est une folie! Tenez, je c
rois que mourir c’est dormir, et j’ai sommeil, moi. Au res
te, pour ce qui est d’aller à la campagne, ça m’est égal,
et si ça peut s’arranger je ne demande pas mieux. Mais j’a
i besoin, avant, de causer avec mon constructeur.
Au bout de trois jours que Cougourdan avait employés en l
ongs entretiens avec ce constructeur, il vint un jour me r
ejoindre sur les Allées et me fit connaître sa résolution.

Il avait acheté, à l’anse de Malemousque, derrière la mon
tagne de Notre-Dame de la Garde, une grande propriété situ
ée sur une colline à laquelle on arrivait par le chemin de
Gratte-Semelle. De ce lieu élevé on dominait la mer et on
voyait à une petite distance le fort de Notre-Dame de la
Garde.
Ou démonterait La Bonne-Mère pièce à pièce, on transporte
rait le tout dans la propriété ; là, sur le point le plus
0531élevé, on reconstruirait le navire dans un creux où il
enfoncerait jusqu’à la ligne de flottaison, et Cougourdan
, tout en se conformant aux prescriptions du médecin, ne s
e séparerait pas de son vieux compagnon.
Ce qui fut dit fut fait : pendant deux mois de nombreux o
uvriers charpentiers furent occupés à dépecer le navire, à
charger les pièces sur des chariots et à les rassembler à
mesure qu’elles arrivaient à la bastide. Quand la coque f
ut reconstruite il fallut installer une machine à mâter, p
uis gréer les mâts de leurs manoeuvres et de leurs voiles.
Et enfin, le 22 septembre 1838, Cougourdan put se rembarq
uer à bord de son navire qui, repeint, gali- poté et redor
é du haut en bas, n’avait jamais été plus beau.
Dans l’espoir de le rasséréner un peu, je lui suggérai l’
idée de faire bénir son navire en grande pompe et d’invite
r pour cette cérémonie quelques capitaines de ses amis et
ceux de ses anciéns matelots qui se trouvaient à Marseille
.
-‘ Je ferai donner la bénédiction, vous avez raison, me d
it-il, mais nous ferons ça entre nous. Yenez demain à dix
0532heures, nous déjeunerons.
Le lendemain j’arrivai à l’heure dite. Rien ne saurait re
ndre l’impression que produisait ce navire au milieu des p
ins et des rochers. Pour achever le tableau, un canot étai
t au bas de l’échelle, et on y descendait par des marches
comme au bord d’un quai.
Cougourdan était à la coupée, me souriant.
Je montai l’échelle et je trouvai près de lui un prêtre à
cheveux blancs revêtu d’une aube et d’un surplis. A quelq
ues pas se tenaient un vieux matelot et un petit mousse, q
ui servaient de domestiques au capitaine et demeuraient av
ec lui.
– Puisque vous voilà, mon cher ami, dit le capitaine, mon
sieur l’abbé va donner sa bénédiction, et nous déjeunerons
après.
Le petit mousse prit le bassin et le goupillon. Nous nous
découvrîmes, nous nous mîmes à genoux, et le prêtre, ouvr
ant son rituel, commença d’une voix grave et douce ses ora
isons, auxquelles nous répondions dè temps à autre. Il se
mit en marche, nous le suivant, et il parcourut le navire
0533d’un bout à l’autre et du haut en bas, aspergeant d’ea
u bénite toutes les parties de la coque et du gréement. J’
ai assisté plus d’une fois à la bénédiction d’un navire, m
ais dans des conditions bien différentes : ici le silence
qui nous entourait, ce pont désert, ce navire pétrifié pou
r jamais, donnaient à la scène un aspect aussi imposant qu
e fantastique. Il me semblait entendre, des profondeurs de
la cale et de l’entrepont, s’élever des cliquetis d’armes
et des grincements de chaînes ; sur l’avant, dans la mâtp
re, à demi voilés dans l’ombre dés é’coutilles, je voyais
surgir et disparaître tour à tour des matelots à figures d
émoniaques se montrant de loin d’autres fantômes vêtus d’u
niformes rouges, qui semblaient fuir devant eux ; puis tou
t disparaissait, comme si, de son aile invisible, la mort
avait balayé tous les vivants et tous les mourants qui tan
t de fois avaient ensanglanté le pont de La BonnerMère !
Le déjeuner fut triste; nous parlions peu et à voix basse
: chacun de nous sentait bien que ce que nous venions de
faire était moins une inauguration que l’apprêt d’un dépar
t.
0534 Quoi qu’il en soit Cougourdan s’installa à son bord c
omme s’il eût été en pleine mer. Chaque matin le matelot a
llait aux provisions tandis que le mousse lavait le pont e
t nettoyait les cuivres. Le vieux prêtre faisait souvent v
isite au capitaine et avait avec lui de longs entretiens.

Deux fois par semaine Cougourdan venait déjeuner avec moi
à Marseille, et deux autres fois j’allais dîner à son bor
d, où je passais la soirée. Tous les dimanches il allait e
ntendre la messe à Notre-Dame de la Garde, et il y remplis
sait ses devoirs religieux avec un grand recueillement.
Cependant il s’affaiblissait de jour en jour. Vers la fin
de novembre il cessa de venir à Marseille. Le médecin, à
qui je fis part de mes inquiétudes, n’essaya pâs de me dis
simuler la situation.
– C’est un homme qui s’en va, me dit-il l’un peu de parto
ut. Le corps et l’âme sont usés par la vie effroyable qu’i
l a menée. La machine humaine n’est pas faite pour support
er pendant cinquante ans de telles secousses, et il faut q
ue le capitaine soit de fer pour y avoir tenu si longtemps
0535. En réalité, quoiqu’il n’ait que soixante-sept ans il
meurt de vieillesse. Il s’éteindra au moment où on y pens
era le moins.
A partir de cette triste révélation je ne laissai guère p
asser de jour sans aller voir mon pauvre ami. Il me receva
it toujours avec sa bonne grâce habituelle, mais il ne ria
it plus, et surtout il évitait avec soin toute allusion à
son passé.
Il me consulta à plusieurs reprises au sujet de ses dispo
sitions testamentaires, qu’il finit par arrêter en léguant
toute sa fortune, s’élevant à plus de trois millions, à l
a ville de Marseille, pour établir une école de mousses et
un hospice de vieux matelots. Il me fit voir en outre un
pli cacheté qui contenait ses volontés quant à la façon do
nt il entendait être enseveli.
Gomme si ce grand acte lui eut apporté quelque soulagemen
t, Gougourdan, pendant les quelques jours qui suivirent, s
embla presque se ranimer; un jour même, arrivant à son bor
d au moment où il venait de déjeuner, je le vis qui acheva
it un cigare.
0536 – A la bonne heure, lui dis-je, voilà la santé qui re
vient : nous reprenons les vieilles habitudes !
– Par exemple ! me dit-il avec une espèce de sourire, vou
s ne voyez donc pas que c’est le dernier ?
» – Gomment pouvez-vous dire des choses pareilles, cher ca
pitaine?
– Je le dis parce que c’est comme ça, pardi. Ge matin, en
me levant, quand j’ai vu ce beau soleil, je me suis dit :
allons, encore un jour pour toi, pauvre Marius, mais aprè
s celui-là, puis, c’est par heures qu’il te faudra compter
. Et alors, pour faire une dernière fois semblant comme si
j’étais encore en mer, je me suis assis sur le pont de ma
nière à ne voir que le ciel, et j’ai fumé un cigare. Et sa
vez- vous à quoi j’ai pensé ? A toutes les femmes que j’au
rais voulu aimer! C’est pas drôle, ça? Et que justement vo
us arriviez par là-dessus, vous mon meilleur ami !
J’essayai en vain de le ramener à des pensées moins lugub
res.
– Je n’en ai plus pour longtemps, mon cher ami. N’en parl
ons plus puisque ça vous fait de la peine. Maintenant j’ai
0537 un petit service à vous demander. Quoique je sois dan
s une triste passe, ce n’est pas une raison pour que je la
isse pourrir mes voiles, qui n’ont pas été déferlées depui
s longtemps et qui ont besoin de prendre l’air; faites-moi
l’amitié de mettre ce petit mot à.son adresse : c’est afi
n qu’on m’envoie quelques matelots pour ce que j’ai besoin
de faire.
Lorsque, le lendemain matin, je revins le voir, je le tro
uvai fort occupé. Une douzaine de matelots étaient grimpés
dans les manoeuvres et travaillaient à déferler les voile
s. J’assistai à cette opération, qui dura environ une heur
e, après quoi Cougourdan congédia les matelots en leur dis
ant qu’il les ferait avertir lorsqu’il aurait besoin d’eux
.
Nous causâmes pendant quelques instants de choses indiffé
rentes, et je dis au revoir à Cougourdan,
– Au revoir? me dit-il en hochant la tête, qui sait?
Et il me serra la main avec une singulière énergie. Je pa
rtis tout ému, et m’étant retourné avant de sortir du jard
in, je le vis qui, penché sur le bordage, m’envoyait de la
0538 main un adieu.
Je né l’ai plus revu.
A peine fus-je descendu du navire que Cougourdan, appelan
t le malelot et le mousse, leur ordonna d’arrêter les écou
tes des voiles, qui jusqu’alors flottaient librement! Gela
fait il remit à chacun un pli cacheté qu’ils devaient all
er immédiatement porter, l’un à Marseille et l’autre à End
oume.
Lorsque les deux marins furent partis, Cougourdan se leva
, regarda au large.
Un point blanc, visible seulement aux yeux d’un vieux mat
elot comme lui, se marquait au-dessus de l’horizon. Bientô
t un petit nuage cotonneux parut à sa place, et ne tarda p
as à se dissiper.
Un léger changement de nuance altéra au loin la couleur d
e la mer, et s’approcha, formant à sa surface une tramée b
rune.
Une demi-heure se passa. Le capitaine, assis sur son banc
de quart, la tête haute, regardait le cièl.
Tout à coup un sifflement aigu passa dans les cordages; l
0539es voiles, secouées d’abord, se gonflèrent en hurlant;
les mâts, tremblant sous la rafale, fléchirent, se relevè
rent trois fois, et tombèrent enfin fracassés, couvrant de
leurs débris le pont et la dunette de La Bonne-Mère.
Le vieux navire avait vécu. Cougourdan, toujours assis su
r son banc de quart, était immobile, les yeux grand ouvert
s et fixes. La Bonne-Mère et son capitaine ne s’étaient pa
s quittés : ensemble, cinquante ans auparavant, ils avaien
t appareillé pour leur première campagne : ensemble ils ap
pareillaient pour leur dernier voyage.
Le vieux matelot vint me chercher et m’apprit ce qu’il av
ait trouvé en rentrant à bord.
Je courus à Malemousque. Mon premier soin fut, après m’êt
re assuré que le capitaine avait cessé de vivre, de décach
eter le pli relatif à ses funérailles.
Il demandait que, pour expiation de ses péchés et en souv
enir de son métier, son corps fût mis dans la chaloupe de
La Bonne-Mère et emporté au large, en vue de Notre-Dame de
la Garde, pour être jeté à la mer. Le pli contenait une a
utorisation à cet effet, signée du ministre de l’intérieur
0540.
Il donnait les débris de son navire aux maîtres pêcheurs
de Marseille, d’Endoume et des Catalans, les autorisant à
venir en prendre pour la réparation de leurs barques, tant
qu’il en resterait. Il me léguait son sextant, sa montre
marine, sa longue-vue, son porte-voix, la peau du tigre qu
‘il avait tué dans l’Inde, et me nommait son exécuteur tes
tamentaire.
Ses dernières volontés furent fidèlement accomplies, La p
opulation tout entière de Marseille assista à l’embarqueme
nt de son corps. Tous les navires mirent leurs vergues en
pantenne et le pavillon à mimât, et sur un ordre exprès ve
nu de Paris par le télégraphe, les forts Saint-Jean et Sai
nt-Nicolas tirèrent une salve de douze coups dè canon en s
igne de deuil.
Le hasard, selon les uns, sa douce et miséricordieuse pat
ronne, selon les autres, le releva de l’acte d’humilité qu
‘il avait voulu faire en se refusant le. repos en terre ch
rétienne : la mer, obéissant à quelque ordre mystérieux, l
e rapporta vers les rivages de sa ville natale, et on le t
0541rouva échoué non loin de Malemousque.
On lui a creusé dans le roc, sous les remparts de Notre-D
ame de la Garde, un caveau où son corps repose.
Lorsque, par un gros temps, vous verrez rouler entre le c
iel et la mer un nuage sombre rougi de lueurs sanglantes,
dites un De profundis : c’est l’âme en peine de Marius Cou
gourdan, qui passe…

FIN
X AELE
NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES DE COUGOURDAN I VOYAGES E
T AVENTURES DU CAPITAINE MARIUS COUGOURDAN… 1
LE GORILLE 8
LE MATELOT ECOSSAIS 24
LE CHEVEU DE FEMME BLONDE 52
LE KRAKEN 96
L’R 120
LA MOUCHE NOIRE 135
LE SUPPLICE DO BALLON 164
0542LA CHASSE AU TIGRE 196
LE PREMIER PELERINAGE DU CAPITAINE 222
LE BOUQUET 270
LA FIEVRE DU SENEGAL 313
LE DERNIER VOYAGE 349

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