Eugène Sue

0001
Eugène Sue
LES MYSTERES DE PARIS

Tome I
(1842 – 1843)

Table des matières
PREMIERE PARTIE 7
I Le tapis-franc 8
II L-ogresse 23
III Histoire de la Goualeuse 42
IV Histoire du Chourineur 65
V L-arrestation 81
VI Thomas Seyton et la comtesse Sarah 93

0002VII La bourse ou la vie 104
VIII Promenade 112
IX La surprise 127
X La ferme 139
XI Les souhaits 151
XII La ferme 159
XIII Murph et Rodolphe 164
XIV Les adieux 178
XV Le rendez-vous 192
XVI Préparatifs 212
XVII Le C-ur-Saignant 223
XVIII Le caveau 234
XIX Le garde-malade 240
XX Récit du Chourineur 248
XXI La punition 264
DEUXIEME PARTIE 287
I L–le-Adam 288
II Récompense 298
III Le départ 314
IV Recherches 319
0003V Renseignements sur François Germain 333
VI Le marquis d-Harville 337
VII Histoire de David et de Cecily 347
VIII Une maison de la rue du Temple 359
IX Les trois étages 378
X Monsieur Pipelet 393
XI Les quatre étages 407
XII Tom et Sarah 420
XIII Sir Walter Murph et l-abbé Polidori 429
XIV Un premier amour 441
XV Le bal 451
XVI Le jardin d-hiver 461
XVII Le rendez-vous 466
XVIII Tu viens bien tard, mon ange ! 484
XIX Les rendez-vous 500
XX Un ange 516
XXI Idylle 529
XXII Inquiétudes 535
A propos de cette édition électronique 543

0004PREMIERE PARTIE
I

Le tapis-franc

Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie u
n estaminet ou un cabaret du plus bas étage.
Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s-a
ppelle un ogre, ou une femme de même dégradation, qui s-ap
pelle une ogresse, tiennent ordinairement ces tavernes, ha
ntées par le rebut de la population parisienne ; forçats l
ibérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent.
Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se p
eut dire, son filet dans cette fange ; presque toujours el
le y prend les coupables.
Ce début annonce au lecteur qu-il doit assister à de sini
stres scènes ; s-il y consent, il pénétrera dans des régio
ns horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fo
urmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles da
ns les marais.
0005 Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquell
es Cooper, le Walter Scott américain, a tracé les m-urs fé
roces des sauvages, leur langue pittoresque, poétique, les
mille ruses à l-aide desquelles ils fuient ou poursuivent
leurs ennemis.
On a frémi pour les colons et pour les habitants des vill
es, en songeant que si près d-eux vivaient et rôdaient ces
tribus barbares, que leurs habitudes sanguinaires rejetai
ent si loin de la civilisation.
Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur qu
elques épisodes de la vie d-autres barbares aussi en dehor
s de la civilisation que les sauvages peuplades si bien pe
intes par Cooper.
Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu d
e nous ; nous pouvons les coudoyer en nous aventurant dans
les repaires où ils vivent, où ils se rassemblent pour co
ncerter le meurtre, le vol, pour se partager enfin les dép
ouilles de leurs victimes.
Ces hommes ont des m-urs à eux, des femmes à eux, un lang
age à eux, langage mystérieux, rempli d-images funestes, d
0006e métaphores dégouttantes de sang.
Comme les sauvages, enfin, ces gens s-appellent généralem
ent entre eux par des surnoms empruntés à leur énergie, à
leur cruauté, à certains avantages ou à certaines difformi
tés physiques.
Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des
scènes de ce récit.
Nous craignons d-abord qu-on ne nous accuse de rechercher
des épisodes repoussants, et, une fois même cette licence
admise, qu-on ne nous trouve au-dessous de la tâche qu-im
pose la reproduction fidèle, vigoureuse, hardie, de ces m-
urs excentriques.
En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé
, nous n-avons pu échapper à une sorte de serrement de c-u
r- nous n-oserions dire de douloureuse anxiété- de peur de
prétention ridicule.
En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le m
ême ressentiment, nous nous sommes demandé s-il fallait no
us arrêter ou persévérer dans la voie où nous nous engagio
ns, si de pareils tableaux devaient être mis sous les yeux
0007 du lecteur.
Nous sommes presque resté dans le doute ; sans l-impérieu
se exigence de la narration, nous regretterions d-avoir pl
acé en si horrible lieu l-explosion du récit qu-on va lire
. Pourtant nous comptons un peu sur l-espèce de curiosité
craintive qu-excitent quelquefois les spectacles terribles
.
Et puis encore nous croyons à la puissance des contrastes
.
Sous ce point de vue de l-art, il est peut-être bon de re
produire certains caractères, certaines existences, certai
nes figures, dont les couleurs sombre, énergiques, peut-êt
re même crues, serviront de repoussoir, d-opposition à des
scènes d-un tout autre genre.
Le lecteur, prévenu de l-excursion que nous lui proposons
d-entreprendre parmi les naturels de cette race infernale
qui peuple les prisons, les bagnes, et dont le sang rougi
t les échafauds- le lecteur voudra peut-être bien nous sui
vre. Sans doute cette investigation sera nouvelle pour lui
; hâtons-nous de l-avertir d-abord que, s-il pose d-abord
0008 le pied sur le dernier échelon de l-échelle sociale,
à mesure que le récit marchera, l-atmosphère s-épurera de
plus en plus.

Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide,
un homme d-une taille athlétique, vêtu d-une mauvaise blou
se, traversa le pont au Change et s-enfonça dans la Cité,
dédale de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s-étend
depuis le Palais de Justice jusqu-à Notre-Dame.
Le quartier du Palais de Justice, très-circonscrit, très-
surveillé, sert pourtant d-asile ou de rendez-vous aux mal
faiteurs de Paris. N-est-il pas étrange, ou plutôt fatal,
qu-une irrésistible attraction fasse toujours graviter ces
criminels autour du formidable tribunal qui les condamne
à la prison, au bagne, à l-échafaud !
Cette nuit-là, donc, le vent s-engouffrait violemment dan
s les espèces de ruelles de ce lugubre quartier ; la lueur
blafarde, vacillante, des réverbères agités par la bise,
se reflétait dans le ruisseau d-eau noirâtre qui coulait a
u milieu des pavés fangeux.
0009 Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quel
ques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans
carreaux. De noires, d-infectes allées conduisaient à des
escaliers plus noirs, plus infects encore, et si perpendic
ulaires, que l-on pouvait à peine les gravir à l-aide d-un
e corde à puits fixée aux murailles humides par des crampo
ns de fer.
Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était
occupé par des étalages de charbonniers, de tripiers ou de
revendeurs de mauvaises viandes.
Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de p
resque toutes ces misérables boutiques était grillagée de
fer, tant les marchands redoutaient les audacieux voleurs
de ce quartier.
L-homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fèv
es, située au centre de la Cité, ralentit beaucoup sa marc
he : il se sentait sur son terrain.
La nuit était profonde, l-eau tombait à torrents, de fort
es rafales de vent et de pluie fouettaient les murailles.

0010 Dix heures sonnaient dans le lointain à l-horloge du
Palais de Justice.
Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, p
rofonds comme des cavernes, chantaient à demi-voix quelque
s refrains populaires.
Une de ces créatures était sans doute connue de l-homme d
ont nous parlons ; car, s-arrêtant brusquement devant elle
, il la saisit par le bras.
– Bonsoir, Chourineur.
Cet homme, repris de justice, avait été ainsi surnommé au
bagne.
– C-est toi, la Goualeuse, dit l-homme en blouse ; tu vas
me payer l-eau d-aff, ou je te fais danser sans violons !

– Je n-ai pas d-argent, répondit la femme en tremblant ;
car cet homme inspirait une grande terreur dans le quartie
r.
– Si ta filoche est à jeun, l-ogresse du tapis-franc te f
era crédit sur ta bonne mine.
– Mon Dieu ! je lui dois le loyer des vêtements que je po
0011rte-
– Ah ! tu raisonnes ? s-écria le Chourineur. Et il donna
dans l-ombre et au hasard un si violent coup de poing à ce
tte malheureuse, qu-elle poussa un cri de douleur aigu.
– Ça n-est rien que ça, ma fille ; c-est pour t-avertir-

A peine le brigand avait-il dit ces mots, qu-il s-écria a
vec un effroyable jurement :
– Je suis piqué à l-aileron ; tu m-as égratigné avec tes
ciseaux. Et furieux, il se précipita à la poursuite de la
Goualeuse dans l-allée noire.
– N-approche pas, ou je te crève les ardents avec mes fau
chants, dit-elle d-un ton décidé. Je ne t-avais rien fait,
pourquoi m-as-tu battue ?
– Je vais te dire ça, s-écria le bandit en s-avançant tou
jours dans l-obscurité. Ah ! je te tiens ! et tu vas la da
nser ! ajouta-t-il en saisissant dans ses larges et fortes
mains un poignet mince et frêle.
– C-est toi qui vas danser ! dit une voix mâle.
– Un homme ! Est-ce toi, Bras-Rouge ? réponds donc et ne
0012serre pas si fort- j-entre dans l-allée de ta maison-
ça peut bien être toi-
– Ça n-est pas Bras-Rouge, dit la voix.
– Bon, puisque ça n-est pas un ami, il va y avoir du rais
iné par terre, s-écria le Chourineur. Mais à qui donc la p
etite patte que je tiens là ?
– C-est la pareille de celle-ci.
Sous la peau délicate et douce de cette main qui vint le
saisir brusquement à la gorge, le Chourineur sentit se ten
dre des nerfs et des muscles d-acier.
La Goualeuse, réfugiée au fond de l-allée, avait lestemen
t grimpé plusieurs marches ; elle s-arrêta un moment, et s
-écria en s-adressant à son défenseur inconnu :
– Oh ! merci, monsieur, d-avoir pris mon parti. Le Chouri
neur m-a battue parce que je ne voulais pas lui payer d-ea
u-de-vie. Je me suis revengée, mais je n-ai pu lui faire g
rand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant je suis en sû
reté, laissez-le ; prenez bien garde à vous, c-est le Chou
rineur.
L-effroi qu-inspirait cet homme était bien grand.
0013 – Mais vous ne m-entendez donc pas ? Je vous dis que
c-est le Chourineur ! répéta la Goualeuse.
– Et moi je suis un ferlampier qui n-est pas frileux, dit
l-inconnu.
Puis tout se tut.
On entendit pendant quelques secondes le bruit d-une lutt
e acharnée.
– Mais tu veux donc que je t-escarpe ? s-écria le bandit
en faisant un violent effort pour se débarrasser de son ad
versaire, qu-il trouvait d-une vigueur extraordinaire. Bon
, bon, tu vas payer pour la Goualeuse et pour toi, ajouta-
t-il en grinçant les dents.
– Payer en monnaie de coups de poing, oui, répondit l-inc
onnu.
– Si tu ne lâches pas ma cravate, je te mange le nez, mur
mura le Chourineur d-une voix étouffée.
– J-ai le nez trop petit, mon homme, et tu n-y vois pas c
lair !
– Alors, viens sous le pendu glacé.
– Viens, reprit l-inconnu, nous nous y regarderons le bla
0014nc des yeux.
Et, se précipitant sur le Chourineur, qu-il tenait toujou
rs au collet, il le fit reculer jusqu-à la porte de l-allé
e et le poussa violemment dans la rue, à peine éclairée pa
r la lueur du réverbère.
Le bandit trébucha ; mais, se raffermissant aussitôt, il
s-élança avec furie contre l-inconnu, dont la taille très-
svelte et très-mince ne semblait pas annoncer la force inc
royable qu-il déployait.
Le Chourineur, quoique d-une constitution athlétique et d
e première habileté dans une sorte de pugilat appelé vulga
irement la savate, trouva, comme on dit, son maître.
L-inconnu lui passa la jambe (sorte de croc-en-jambe) ave
c une dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois.
Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son a
dversaire, le Chourineur revint à la charge en rugissant d
e colère.
Alors le défenseur de la Goualeuse, changeant brusquement
de méthode, fit pleuvoir sur la tête du bandit une grêle
de coups de poing aussi rudement assenés qu-avec un gantel
0015et de fer.
Ces coups de poing, dignes de l-envie et de l-admiration
de Jack Turner, l-un des plus fameux boxeurs de Londres, é
taient d-ailleurs si en dehors des règles de la savate, qu
e le Chourineur en fut doublement étourdi ; pour la troisi
ème fois le brigand tomba comme un b-uf sur le pavé en mur
murant :
– Mon linge est lavé.
– S-il renonce, ne l-achevez pas, ayez pitié de lui ! dit
la Goualeuse, qui pendant cette rixe s-était hasardée sur
le seuil de l-allée de la maison de Bras-Rouge. Puis elle
ajouta avec étonnement : Mais qui êtes-vous donc ? Except
é le Maître d-école, il n-y a personne, depuis la rue Sain
t-Eloi jusqu-à Notre-Dame, capable de battre le Chourineur
. Je vous remercie bien, monsieur ; hélas ! sans vous il m
-assommait.
L-inconnu, au lieu de répondre à cette femme, écoutait at
tentivement sa voix.
Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s-
était fait entendre à son oreille ; il tâcha de distinguer
0016 les traits de la Goualeuse : il ne put y parvenir, la
nuit était trop sombre, la clarté du réverbère était trop
pâle.
Après être resté quelques minutes sans mouvement, le Chou
rineur remua la jambe, les bras, et enfin se leva sur son
séant.
– Prenez garde ! s-écria la Goualeuse en se réfugiant de
nouveau dans l-allée et en tirant son protecteur par le br
as, prenez garde, il va peut-être vouloir se revenger !
– Sois tranquille, ma fille, s-il en veut encore, j-ai de
quoi le servir.
Le brigand entendit ces mots.
– J-ai la coloquinte en bringues, dit-il à l-inconnu. Pou
r aujourd-hui j-en ai assez, je n-en mangerai plus ; une a
utre fois je ne dis pas, si je te retrouve.
– Est-ce que tu n-es pas content ? est-ce que tu te plain
s ? s-écria l-inconnu d-un ton menaçant. Est-ce que j-ai m
acarone ?
– Non, non, je ne me plains pas : tu es un cadet qui a de
l-atout, dit le brigand d-un ton bourru, mais avec cette
0017sorte de considération respectueuse que la force physi
que impose toujours aux gens de cette espèce. Tu m-as rinc
é ; et, excepté le Maître d-école, qui mangerait trois Alc
ides à son déjeuner, personne jusqu-à cette heure ne peut
se vanter de me mettre le pied sur la tête.
– Eh bien ! après ?
– Après ?- j-ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras l
e tien un jour ou l-autre, tôt ou tard- tout le monde trou
ve le sien- A défaut d-hommes, il y a toujours bien le meg
des megs, comme disent les sangliers. Ce qui est sûr, c-e
st que, maintenant que tu as mis le Chourineur sous tes pi
eds, tu peux faire les quatre cents coups dans la Cité. To
utes les filles d-amour seront tes esclaves : ogres et ogr
esses n-oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà ! ma
is qui es-tu donc ?- tu dévides le jars comme père et mère
! Si tu es grinche, je ne suis pas ton homme. J-ai chouri
né, c-est vrai ; parce que, quand le sang me monte aux yeu
x, j-y vois rouge, et il faut que je frappe- mais j-ai pay
é mes chourinades en allant quinze ans au pré. Mon temps e
st fini, je ne dois rien aux curieux, et je n-ai jamais gr
0018inché : demande à la Goualeuse.
– C-est vrai, ce n-est pas un voleur, dit celle-ci.
– Alors, viens boire un verre d-eau d-aff, et tu me conna
îtras, dit l-inconnu ; allons, sans rancune.
– C-est honnête de ta part- Tu es mon maître, je le recon
nais, tu sais rudement jouer des poignets- il y a eu surto
ut la grêle de coups de poing de la fin- Tonnerre ! comme
ça me pleuvait sur la boule ! je n-ai jamais rien vu de pa
reil- comme c-était festonné ! ça allait comme un marteau
de forge. C-est un nouveau jeu- faudra me l-apprendre.
– Je recommencerai quand tu voudras.
– Pas sur moi, toujours, dis donc ; eh ! pas sur moi. J-e
n ai encore des éblouissements. Mais tu connais donc Bras-
Rouge, que tu étais dans l-allée de sa maison ?
– Bras-Rouge ! dit l-inconnu surpris de cette question ;
je ne sais pas ce que tu veux dire ; il n-y a pas que Bras
-Rouge qui habite cette maison, sans doute ?
– Si fait, mon homme- Bras-Rouge a ses raisons pour ne pa
s aimer les voisins, dit le Chourineur en souriant d-un ai
r singulier.
0019 – Eh bien ! tant mieux pour lui, reprit l-inconnu, qu
i semblait ne pas vouloir continuer la conversation à ce s
ujet. Je ne connais pas plus Bras-Rouge que Bras-Noir ; il
pleuvait, j-étais entré un moment dans cette allée pour m
e mettre à l-abri : tu as voulu battre cette pauvre fille,
je t-ai battu, voilà tout.
– C-est juste : d-ailleurs tes affaires ne me regardent p
as ; tous ceux qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le
dire à Rome. N-en parlons plus.
Puis, s-adressant à la Goualeuse :
– Foi d-homme, tu es une bonne fille ; je t-ai donné une
calotte, tu m-as rendu un coup de ciseaux, c-était de jeu
; mais, ce qui est gentil de ta part, c-est que tu n-as pa
s aguiché cet enragé-là contre moi, quand je n-en voulais
plus. Tu viendras boire avec nous ! c-est monsieur qui pay
e. A propos de ça, mon brave, dit-il à l-inconnu, si, au l
ieu d-aller pitancher de l-eau d-aff, nous allions nous re
faire de sorgue chez l-ogresse du Lapin-Blanc : c-est un t
apis-franc.
– Tope, je paye à souper. Veux-tu venir, la Goualeuse ? d
0020it l-inconnu.
– Oh ! j-avais bien faim, répondit-elle : mais de voir de
s batteries ça m-éc-ure, je n-ai plus d-appétit.
– Bah ! bah ! ça te viendra en mangeant, dit le Chourineu
r ; et la cuisine est fameuse au Lapin-Blanc.
Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se
dirigèrent vers la taverne.
Pendant la lutte du Chourineur et de l-inconnu, un charbo
nnier d-une taille colossale, embusqué dans une autre allé
e, avait observé avec anxiété les chances du combat, sans
toutefois, ainsi qu-on l-a vu, prêter le moindre secours à
l-un des deux adversaires.
Lorsque l-inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirig
èrent vers la taverne, le charbonnier les suivit.
Le bandit et la Goualeuse entrèrent les premiers dans le
tapis-franc ; l-inconnu les suivait, lorsque le charbonnie
r s-approcha et lui dit tout bas en anglais et d-un ton de
respectueuse remontrance :
– Monseigneur, prenez bien garde !
L-inconnu haussa les épaules et rejoignit ses compagnons.
0021 Le charbonnier ne s-éloigna pas de la porte du cabare
t ; prêtant l-oreille avec attention, il regardait de temp
s à autre au travers d-un petit jour pratiqué dans l-épais
se couche de blanc d-Espagne dont les vitres de ces repair
es sont toujours enduites intérieurement.
II

L-ogresse

Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la
rue aux Fèves. Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d-u
ne haute maison dont la façade se compose de deux fenêtres
dites à guillotine.
Au-dessus de la porte d-une sombre allée voûtée se balanc
e une lanterne oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots
écrits en lettres rouges : « Ici on loge à la nuit. »
Le Chourineur, l-inconnu et la Goualeuse entrèrent dans l
a taverne.
C-est une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de s
olives noires, éclairée par la lumière rougeâtre d-un mauv
0022ais quinquet. Les murs, recrépis à la chaux, sont couv
erts çà et là de dessins grossiers ou de sentences en term
es d-argot.
Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue : une brassé
e de paille est déposée, en guise de tapis, au pied du com
ptoir de l-ogresse, situé à droite de la porte et au-desso
us du quinquet.
De chaque côté de cette salle, il y a six tables ; d-un b
out elles sont scellées au mur, ainsi que les bancs qui le
s accompagnent. Au fond une porte donne dans une cuisine ;
à droite, près du comptoir, existe une sortie sur l-allée
qui conduit aux taudis où l-on couche à trois sous la nui
t.
Maintenant quelques mots de l-ogresse et de ses hôtes.
L-ogresse s-appelle la mère Ponisse ; sa triple professio
n consiste à loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêt
ements aux misérables créatures qui pullulent dans ces rue
s immondes.
L-ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robust
e, corpulente, haute en couleur et quelque peu barbue. Sa
0023voix rauque, virile, ses gros bras, ses larges mains,
annoncent une force peu commune ; elle porte sur son bonne
t un vieux foulard rouge et jaune ; un châle de poil de la
pin se croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos
; sa robe de laine verte laisse voir des sabots noirs souv
ent incendiés par sa chaufferette ; enfin le teint de l-og
resse est cuivré, enflammé par l-abus des liqueurs fortes.

Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés
de fer et de différentes mesures d-étain ; sur une tablett
e attachée au mur, on voit plusieurs flacons de verre faço
nnés de manière à représenter la figure en pied de l-emper
eur.
Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de coule
ur rose et verte, connus sous le nom de parfait-amour et d
e consolation.
Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi prè
s de l-ogresse, semble le démon familier de ce lieu.
Par un contraste qui semblerait impossible si l-on ne sav
ait que l-âme humaine est un abîme impénétrable- une saint
0024e branche de buis de Pâques, achetée à l-église par l-
ogresse, était placée derrière la boîte d-une ancienne pen
dule à coucou.
Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus pr
esque de haillons, touchaient à peine au broc de vin qu-on
leur avait servi, ils parlaient à voix basse d-un air inq
uiet.
L-un d-eux surtout, très-pâle, presque livide, rabattait
souvent jusque sur ses sourcils un mauvais bonnet grec don
t il était coiffé ; il tenait sa main gauche presque toujo
urs cachée, ayant soin de la dissimuler, autant que possib
le, lorsqu-il était obligé de s-en servir.
Plus loin s-attablait un jeune homme de seize ans à peine
, à la figure imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard ét
eint ; ses longs cheveux noirs flottaient autour de son co
u ; cet adolescent, type du vice précoce, fumait une court
e pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux mains dans
les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc,
il ne quittait sa pipe que pour boire à même d-une canette
d-eau-de-vie placée devant lui.
0025 Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes,
n-offraient rien de remarquable, leurs physionomies étaie
nt féroces ou abruties, leur gaieté grossière ou licencieu
se, leur silence sombre ou stupide.
Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l-inconnu,
le Chourineur et la Goualeuse y entrèrent.
Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop import
ant dans ce récit, leurs figures sont trop caractérisées,
pour que nous ne les mettions pas en relief.
Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution a
thlétique, a des cheveux d-un blond pâle tirant sur le bla
nc, des sourcils épais et d-énormes favoris d-un roux arde
nt.
Le hâle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé
son teint de cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi d
ire, particulière aux forçats.
Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expri
ment plutôt une sorte d-audace brutale que la férocité ; q
uoique la partie postérieure de son crâne, singulièrement
développée, annonce la prédominance des appétits meurtrier
0026s et charnels.
Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalo
n de gros velours primitivement vert, et dont on ne peut d
istinguer la couleur sous l-épaisse couche de boue qui le
couvre.
Par une anomalie étrange, les traits de la Goualeuse offr
ent un de ces types angéliques et candides qui conservent
leur idéalité même au milieu de la dépravation, comme si l
a créature était impuissante à effacer par ses vices la no
ble empreinte que Dieu a mise au front de quelques êtres p
rivilégiés.
La Goualeuse avait seize ans et demi.
Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visag
e d-un ovale parfait ; une frange de cils, tellement longs
qu-ils frisaient un peu, voilait à demi ses grands yeux b
leus. Le duvet de la première jeunesse veloutait ses joues
rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine, son nez
fin et droit, son menton à fossette, étaient d-une adorab
le suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinée
s, une natte de cheveux d-un blond cendré magnifique desce
0027ndait en s-arrondissant jusqu-au milieu de la joue, re
montait derrière l-oreille dont on apercevait le lobe d-iv
oire rosé, puis disparaissait sous les plis serrés d-un gr
and mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme
on dit vulgairement, en marmotte.
Un collier de grains de corail entourait son cou d-une be
auté et d-une blancheur éblouissantes. Sa robe d-alépine b
rune, beaucoup trop large, laissait deviner une taille fin
e, souple et ronde comme un jonc. Un mauvais petit châle o
range, à franges vertes, se croisait sur son sein.
Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son déf
enseur inconnu. En effet, cette voix douce, vibrante, harm
onieuse, avait un attrait si irrésistible, que la tourbe d
e scélérats et de femmes perdues au milieu desquels vivait
cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter, l-éc
outaient avec ravissement et l-avaient surnommée la Gouale
use (la chanteuse).
La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dû sans doute à
la candeur virginale de ses traits-
On l-appelait encore Fleur-de-Marie, mots qui en argot si
0028gnifient la Vierge.
Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulièr
e impression, lorsqu-au milieu de ce vocabulaire infâme, o
ù les mots qui signifient le vol, le sang, le meurtre, son
t encore plus hideux et plus effrayants que les hideuses e
t effrayantes choses qu-ils expriment, lorsque nous avons,
disons-nous, surpris cette métaphore d-une poésie si douc
e, si tendrement pieuse : Fleur-de-Marie ?
Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de
son calice immaculé au milieu d-un champ de carnage ?
Bizarre contraste, étrange hasard ! Les inventeurs de cet
te épouvantable langue se sont ainsi élevés jusqu-à une sa
inte poésie ! Ils ont prêté un charme de plus à la chaste
pensée qu-ils voulaient exprimer !
Ces réflexions n-amènent-elles pas à croire, en songeant
ainsi à d-autres contrastes qui rompent souvent l-horrible
monotonie des existences les plus criminelles, que certai
ns principes de moralité, de piété, pour ainsi dire innés,
jettent encore quelquefois çà et là de vives lueurs dans
les âmes les plus ténébreuses ? Les scélérats tout d-une p
0029ièce sont des phénomènes assez rares.
Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu
Rodolphe) paraissait âgé de trente à trente-six ans ; sa t
aille moyenne, svelte, parfaitement proportionnée, ne semb
lait pas annoncer la vigueur surprenante que cet homme ven
ait de déployer dans sa lutte avec l-athlétique Chourineur
.
Il eût été très-difficile d-assigner un caractère certain
à la physionomie de Rodolphe ; elle réunissait les contra
stes les plus bizarres.
Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-ê
tre pour un homme.
Son teint d-une pâleur délicate, ses grands yeux d-un bru
n orangé, presque toujours à demi fermés et entourés d-une
légère auréole d-azur, sa démarche nonchalante, son regar
d distrait, son sourire ironique, semblaient annoncer un h
omme blasé, dont la constitution était sinon délabrée, du
moins affaiblie par les aristocratiques excès d-une vie op
ulente.
Et pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe ven
0030ait de terrasser un des bandits les plus robustes, les
plus redoutés de ce quartier de bandits.
Nous disons aristocratiques excès, parce que l-ivresse d-
un vin généreux diffère complètement de l-ivresse d-un aff
reux breuvage frelaté ; parce qu-en un mot, aux yeux de l-
observateur, les excès diffèrent de symptômes comme ils di
ffèrent de nature et d-espèce.
Certains plis du front de Rodolphe révélaient le penseur
profond, l-homme essentiellement contemplatif- et pourtant
la fermeté des contours de sa bouche, son port de tête qu
elquefois impérieux et hardi, décelaient alors l-homme d-a
ction dont la force physique, dont l-audace, exercent touj
ours sur la foule un irrésistible ascendant.
Souvent son regard se chargeait d-une triste mélancolie,
et tout ce que la commisération a de plus secourable, tout
ce que la pitié a de plus touchant, se peignait sur son v
isage. D-autres fois, au contraire, le regard de Rodolphe
devenait dur, méchant ; ses traits exprimaient tant de déd
ain et de cruauté qu-on ne pouvait le croire capable de re
ssentir aucune émotion douce.
0031 La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou
d-idées excitait chez lui des passions si contraires.
Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n-avait témoig
né ni colère ni haine contre cet adversaire indigne de lui
. Confiant dans sa force, dans son adresse, dans son agili
té, il n-avait eu qu-un mépris railleur pour l-espèce de b
ête brute qu-il venait de terrasser.
Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses
cheveux étaient châtain clair, de la même nuance que ses
sourcils noblement arqués et que sa petite moustache fine
et soyeuse ; son menton un peu saillant était soigneusemen
t rasé.
Du reste, les manières et le langage qu-il affectait avec
une incroyable aisance donnaient à Rodolphe une complète
ressemblance avec les hôtes de l-ogresse. Son cou svelte,
aussi élégamment modelé que celui du Bacchus indien, était
entouré d-une cravate noire nouée négligemment, et dont l
es bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d-u
ne nuance blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rang
ée de clous armait ses gros souliers. Enfin, sauf ses main
0032s d-une distinction rare, rien ne le distinguait matér
iellement des hôtes du tapis-franc ; tandis que son air de
résolution, et, pour ainsi dire, d-audacieuse sérénité, m
ettait entre eux et lui une distance énorme.
En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une
de ses larges mains velues sur l-épaule de Rodolphe, s-éc
ria :
– Salut au maître du Chourineur !- Oui, les amis, ce cade
t-là vient de me rincer- Avis aux amateurs qui auraient l-
idée de se faire casser les reins ou crever la sorbonne, e
n comptant le Maître d-école qui, cette fois-ci, trouvera
son maître- J-en réponds et je le parie !
A ces mots, depuis l-ogresse jusqu-au dernier des habitué
s du tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourin
eur avec un respect craintif.
Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de
la table qu-ils occupaient, s-empressant de faire une pla
ce à Rodolphe, dans le cas où il aurait voulu se placer à
côté d-eux ; d-autres s-approchèrent du Chourineur pour lu
i demander à voix basse quelques détails sur cet inconnu q
0033ui débutait si victorieusement dans le monde.
L-ogresse, enfin, avait adressé à Rodolphe l-un de ses pl
us gracieux sourires. Chose inouïe, exorbitante, fabuleuse
dans les fastes du Lapin-Blanc, elle s-était levée de son
comptoir pour venir prendre les ordres de Rodolphe et sav
oir ce qu-il fallait servir à sa société, attention que l-
ogresse n-avait jamais eue pour le fameux Maître d-école,
terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-m
ême.
Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signa
lés (celui qui, très-pâle, cachait sa main gauche et rabat
tait toujours son bonnet grec sur son front) se pencha ver
s l-ogresse, qui essuyait soigneusement la table de Rodolp
he, et lui dit d-une voix enrouée :
– Le Maître d-école n-est pas venu aujourd-hui ?
– Non, dit la mère Ponisse.
– Et hier ?
– Il est venu.
– Avec sa nouvelle largue ?
– Ah çà ! est-ce que tu me prends pour un raille, avec de
0034s drogueries ? Est-ce que tu crois que je vais manger
mes pratiques sur l-orgue ? dit l-ogresse d-une voix bruta
le.
– J-ai rendez-vous ce soir avec le Maître d-école, répéta
le brigand, nous avons des affaires ensemble.
– Ça doit être du propre, vos affaires, tas d-escarpes qu
e vous êtes !
– Escarpes ! répéta le bandit d-un air irrité, c-est les
escarpes qui te font vivre !
– Ah çà ! vas-tu me donner la paix ! s-écria l-ogresse d-
un air menaçant, en levant sur le questionneur le broc qu-
elle tenait à la main.
L-homme se remit à sa place en grommelant.
Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l-ogresse sur
les pas du Chourineur, avait échangé un signe de tête amic
al avec l-adolescent à figure flétrie.
Le Chourineur dit à ce dernier :
– Eh ! Barbillon, tu pitanches donc toujours de l-eau d-a
ff ?
– Toujours ! j-aime mieux faire la tortue et avoir des ph
0035ilosophes aux arpions que d-être sans eau d-aff dans l
-avaloir et sans tréfoin dans ma chiffarde, dit le jeune h
omme d-une voix cassée, sans changer de position et en lan
çant d-énormes bouffées de tabac.
– Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.
– Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l-ogresse en s-approc
hant de la jeune fille pour inspecter les vêtements qui co
uvraient la malheureuse et qu-elle lui avait loués.
Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfac
tion bourrue :
– C-est un plaisir de te louer des effets, à toi- tu es p
ropre comme une petite chatte- aussi je n-aurais pas confi
é ce joli châle orange à des canailles comme la Tourneuse
ou la Tête-de-Mort. Mais aussi c-est moi qui t-ai éduquée
depuis ta sortie de prison- et il faut être juste, il n-y
a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité.
La Goualeuse baissa la tête et ne parut nullement fière d
es louanges de l-ogresse.
– Tiens ! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre
coucou, la mère ?
0036 Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière
la vielle horloge.
– Eh bien, faut-il pas vivre comme des païens ! répondit
naïvement l-horrible femme.
Puis, s-adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta :
– Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous g
oualer une de tes goualantes ?
– Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.
– Qu-est-ce que je vais vous servir, mon brave ? dit l-og
resse à Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et
peut-être au besoin acheter le soutien.
– Demandez au Chourineur, la mère ; il régale ; moi, je p
aye.
– Eh bien ! dit l-ogresse en se tournant vers le bandit,
qu-est-ce que tu veux à souper, mauvais chien ?
– Deux doubles cholettes de tortu à douze, un arlequin et
trois croûtons de lartif bien tendre (deux litres de vin
à douze sous, trois croûtons de pain très-tendre) et un ar
lequin, dit le Chourineur, après avoir un moment médité su
r la composition de ce menu.
0037 – Je vois que tu es toujours un fameux licheur et que
tu as toujours une passion pour les arlequins.
– Eh bien ! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur,
as-tu faim ?
– Non, Chourineur.
– Veux-tu autre chose qu-un arlequin, ma fille ? dit Rodo
lphe.
– Oh ! non- ma faim a passé-
– Mais regarde donc mon maître- ma fille ! dit le Chourin
eur en riant d-un gros rire et indiquant Rodolphe du regar
d. Est-ce que tu n-oses pas le reluquer ?
La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.
Au bout de quelques moments, l-ogresse vint elle-même pla
cer sur la table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l-
arlequin, dont nous n-essayerons pas de donner une idée au
lecteur, mais que le Chourineur sembla trouver parfaiteme
nt de son goût, car il s-écria :
– Quel plat ! Dieu de Dieu !- quel plat ! C-est comme un
omnibus ! Il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui fon
t gras et pour ceux qui font maigre, pour ceux qui aiment
0038le sucre et ceux qui aiment le poivre- Des pilons de v
olaille, des queues de poisson, des os de côtelette, des c
roûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, de
s têtes de bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange
donc, la Goualeuse- c-est du soigné- Est-ce que tu as noc
é aujourd-hui ?
– Nocé ! ah bien oui ! J-ai mangé ce matin comme toujours
, mon sou de lait et mon sou de pain.
L-entrée d-un nouveau personnage dans le cabaret interrom
pit toutes les conversations et fit lever toutes les têtes
.
C-était un homme entre les deux âges, alerte et robuste,
portant veste et casquette, parfaitement au fait des usage
s du tapis-franc ; il employa le langage familier à ses hô
tes pour demander à souper.
Quoique cet étranger ne fût pas un des habitués du tapis-
franc, on ne fit bientôt plus attention à lui : il était j
ugé.
Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les ho
nnêtes gens, ont un coup d–il sûr.
0039 Ce nouvel arrivant s-était placé de façon à pouvoir o
bserver les deux individus à figure sinistre dont l-un ava
it demandé le Maître d-école. Il ne les quittait pas du re
gard ; mais, par leur position, ceux-ci ne pouvaient s-ape
rcevoir de la surveillance dont ils étaient l-objet.
Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur
cours. Malgré son audace, le Chourineur témoignait une so
rte de déférence à Rodolphe ; il n-osait pas le tutoyer.
Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait
la force.
– Foi d-homme ! dit-il à Rodolphe, quoique j-aie eu ma da
nse, je suis tout de même flatté de vous avoir rencontré.

– Parce que tu trouves l-arlequin de ton goût ?
– D-abord- et puis parce que je grille de vous voir vous
crocher avec le Maître d-école, lui qui m-a toujours rincé
– le voir rincé à son tour- ça me flattera-
– Ah çà, est-ce que tu crois que pour t-amuser je vais sa
uter comme un bouledogue sur le Maître d-école ?
– Non, mais il sautera sur vous dès qu-il entendra dire q
0040ue vous êtes plus fort que lui, répondit le Chourineur
en se frottant les mains.
– J-ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye !
dit nonchalamment Rodolphe ; puis il reprit : Ah çà, il fa
it un temps de chien- si nous demandions un pot d-eau d-af
f avec du sucre, ça mettrait peut-être la Goualeuse en tra
in de chanter-
– Ça me va, dit le Chourineur.
– Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous so
mmes, ajouta Rodolphe.
– L-Albinos, dit Chourineur, fagot affranchi (forçat libé
ré), débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul, gelé pen
dant l-hiver, rôti pendant l-été, voilà mon caractère, dit
le convive de Rodolphe en faisant le salut militaire avec
sa main gauche. Ah çà, ajouta-t-il, et vous, mon maître,
c-est la première fois qu-on vous voit dans la Cité- C-est
pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânem
ent sur mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d-un
nom, quel roulement !- surtout les coups de poing de la f
in- J-en reviens toujours là, comme c-était fignolé !- Mai
0041s vous avez un autre métier que de rincer le Chourineu
r ?
– Je suis peintre en éventails ! et je m-appelle Rodolphe
.
– Peintre en éventails ! C-est donc ça que vous avez les
mains si blanches, dit le Chourineur. C-est égal, si tous
vos camarades sont comme vous, il paraît qu-il faut être p
as mal fort pour faire cet état-là- Mais puisque vous êtes
ouvrier, et sans doute un honnête ouvrier- pourquoi venez
-vous dans un tapis-franc, où il n-y a que des grinches, d
es escarpes ou des fagots affranchis comme moi, et qui ne
peuvent aller ailleurs ?
– Je viens ici, parce que j-aime la bonne société.
– Hum !- hum !- dit le Chourineur en secouant la tête d-u
n air de doute. Je vous ai trouvé dans l-allée de Bras-Rou
ge ; enfin- suffit- Vous dites que vous ne le connaissez p
as ?
– Est-ce que tu vas m-ennuyer encore longtemps avec ton B
ras-Rouge, que l-enfer confonde- si ça plaît à Lucifer !-

0042 – Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de mo
i, et vous n-avez pas tort- Mais, si vous voulez, je vous
raconterai mon histoire- à condition que vous m-apprendrez
à donner les coups de poing qui ont été le bouquet de ma
raclée- j-y tiens.
– J-y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire- et l
a Goualeuse dira aussi la sienne.
– Ça va, reprit le Chourineur- Il fait un temps à ne pas
mettre un sergent de ville dehors- ça nous amusera- Veux-t
u, la Goualeuse ?
– Je veux bien ; mais ça ne sera pas long, dit Fleur-de-M
arie-
– Et vous nous direz la vôtre, camarade Rodolphe ? ajouta
le Chourineur.
– Oui, je commencerai-
– Peintre d-éventails, dit la Goualeuse, c-est un bien jo
li métier.
– Et combien gagnez-vous, à vous éreinter à ça ? dit le C
hourineur.
– Je suis à ma tâche, répondit Rodolphe ; mes bonnes jour
0043nées vont à quatre francs, quelquefois à cinq, mais da
ns l-été, parce que les jours sont longs.
– Et vous flânez souvent, gueusard ?
– Oui, tant que j-ai de l-argent : d-abord six sous pour
ma nuit dans mon garni.
– Excusez, monseigneur- vous couchez à six sous, vous ! d
it le Chourineur en portant la main à son bonnet-
Ce mot monseigneur, dit ironiquement par le Chourineur, f
it sourire imperceptiblement Rodolphe, qui reprit :
– Oh ! je tiens à mes aises et à la propreté.
– En voilà un pair de France ! un banquier ! un riche ! s
-écria le Chourineur, il couche à six.
– Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fa
it dix ; quatre sous à déjeuner, quatorze ; quinze sous à
dîner ; un ou deux sous d-eau-de-vie, ça me fait dans les
environs de trente ronds (sous) par jour. Je n-ai pas beso
in de travailler toute la semaine ; le reste du temps je f
ais la noce.
– Et votre famille ? dit la Goualeuse.
– Le choléra l-a mangée, reprit Rodolphe.
0044 – Qu-est-ce qu-ils étaient, vos parents ? demanda la
Goualeuse.
– Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vie
ux chiffons.
– Et combien que vous avez vendu leur fonds ? dit le Chou
rineur.
– J-étais trop jeune, c-est mon tuteur, qui l-a vendu ; q
uand j-ai été major, je lui ai redû trente francs- Voilà m
on héritage.
– Et votre maître fabricant, à cette heure ? demanda le C
hourineur.
– Mon singe ? Il s-appelle M. Borel, rue des Bourdonnais,
bête- mais brutal ;- voleur- mais avare ; il aime autant
se faire crever un -il que faire la paye aux ouvriers. Voi
là son signalement ; s-il s-égare, laissez-le se perdre, n
e le ramenez pas à sa fabrique. J-ai été apprenti chez lui
depuis l-âge de quinze ans, j-ai eu un bon numéro à la co
nscription ; je demeure rue de la Juiverie, au quatrième s
ur le devant ; je m-appelle Rodolphe Durand- Voilà mon his
toire.
0045 – Maintenant, à ton tour, la Goualeuse, dit le Chouri
neur ; je garde mon histoire pour la bonne bouche.
III

Histoire de la Goualeuse

– Commençons d-abord par le commencement, dit le Chourine
ur.
– Oui- tes parents ? reprit Rodolphe.
– Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.
– Ah ! bah ! fit le Chourineur.
– Ni vus, ni connus ; née sous un chou, comme on dit aux
enfants.
– Tiens, c-est drôle, la Goualeuse !- nous sommes de la m
ême famille-
– Toi aussi, Chourineur ?
– Orphelin du pavé de Paris, tout comme toi, ma fille.
– Et qu-est-ce qui t-a élevée, la Goualeuse ? demanda Rod
olphe.
– Je ne sais pas- Du plus loin qu-il m-en souvient, je cr
0046ois, sept à huit ans, j-étais avec une vieille borgnes
se qu-on appelait la Chouette- parce qu-elle avait un nez
crochu, un -il vert tout rond, et qu-elle ressemblait à un
e chouette qui aurait un -il crevé.
– Ah !- ah !- Ah !- Je la vois d-ici, la Chouette ! s-écr
ia le Chourineur en riant.
– La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre,
le soir, du sucre d-orge sur le Pont-Neuf ; manière de de
mander l-aumône- Quand je n-apportais pas au moins dix sou
s en rentrant, la Chouette me battait au lieu de me donner
à souper.
– Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de p
ied en guise de pain, avec des calottes pour mettre dessus
.
– Oh ! mon Dieu, oui-
– Et tu es sûre que cette femme n-était pas ta mère ? dem
anda Rodolphe.
– J-en suis sûre, la Chouette me l-a assez reproché, d-êt
re sans père et mère ; elle me disait toujours qu-elle m-a
vait ramassée dans la rue.
0047 – Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pou
r fricot, quand tu ne faisais pas une recette de dix sous
?
– Un verre d-eau par là-dessus, et j-allais grelotter tou
te la nuit dans une paillasse étendue par terre et où la b
orgnesse avait fait un trou pour me fourrer- Tenez, on cro
it comme ça que la paille est chaude ; eh bien on se tromp
e.
– La plume de Beauce ! s-écria le Chourineur, tu as raiso
n, ma fille, c-est une vraie gelée ; le fumier vaudrait ce
nt fois mieux ! Mais on fait sa tête, on dit : C-est canai
lle- ç-a été porté !
Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continu
a :
– Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même rati
on pour déjeuner que pour souper, et je m-en allais à Mont
faucon chercher des vers de terre pour amorcer le poisson
; car dans le jour la Chouette tenait sa boutique de ligne
s à pêcher sous le pont Notre-Dame- Pour un enfant de sept
ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez- de
0048 la rue de la Mortellerie à Montfaucon.
– L-exercice t-a fait pousser droite comme un jonc, ma fi
lle ; faut pas te plaindre de ça, dit le Chourineur battan
t le briquet pour allumer sa pipe.
– Enfin, je revenais éreintée avec un plein panier de ver
s. Alors, sur le midi, la Chouette me donnait un bon morce
au de pain, et je ne laissais pas la mie, je t-en réponds.

– De ne pas manger, ça t-a rendu la taille fine comme une
guêpe, ma fille : faut pas te plaindre de ça, dit le Chou
rineur en aspirant bruyamment quelques bouffées de tabac.
Mais qu-est-ce que vous avez donc, camarade ? Non, je veux
dire maître Rodolphe ? Vous avez l-air tout chose- Est-ce
parce que c-te jeunesse a eu de la misère ? Tiens- nous e
n avons tous eu de la misère !
– Oh ! je te défie bien d-avoir été aussi malheureux que
moi, Chourineur, dit Fleur-de-Marie.
– Moi, la Goualeuse !- Mais figure-toi donc, ma fille, qu
e t-étais comme une reine auprès de moi ! Au moins, quand
tu étais petite, tu couchais sur de la paille et tu mangea
0049is du pain- Moi, je couchais les bonnes nuits dans les
fours à plâtre de Clichy, en vrai gouépeur (vagabond), et
je me restaurais avec des feuilles de chou que je ramassa
is au coin des bornes ; mais, le plus souvent, comme il y
avait trop loin pour aller aux fours à plâtre de Clichy, v
u que la fringale me cassait les jambes, je me couchais so
us les grosses pierres du Louvre- et l-hiver j-avais des d
raps blancs- quand il tombait de la neige.
– Tiens, un homme, c-est bien plus dur ; mais une pauvre
petite fille, dit Fleur-de-Marie ; avec ça, j-étais grosse
comme une mauviette.
– Tu te rappelles ça, toi ?
– Je crois bien : quand la Chouette me battait, je tombai
s toujours du premier coup ; alors elle se mettait à trépi
gner sur moi en criant : « Cette petite gueuse-là ! elle n
-a pas pour deux liards de force : ça ne peut pas seulemen
t supporter deux calottes. » Et puis elle m-appelait la Pé
griotte ; j-ai pas eu d-autre nom, ç-a été mon baptême.
– C-est comme moi, j-ai eu le baptême des chiens perdus :
on m-appelait chose- machin- ou l-Albinos. C-est étonnant
0050, comme nous nous ressemblons, ma fille, dit le Chouri
neur.
– C-est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s-adressait presque
toujours à cet homme ; ressentant malgré elle une sorte d
e honte en présence de Rodolphe, elle osait à peine lever
les yeux, quoiqu-il parût appartenir à l-espèce de gens av
ec lesquels elle vivait habituellement.
– Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouett
e, qu-est-ce que tu faisais ? demanda le Chourineur.
– La borgnesse m-envoyait mendier autour d-elle jusqu-à l
a nuit ; car le soir elle allait faire de la friture sur l
e Pont-Neuf. Dame ! à cette heure-là, mon morceau de pain
était bien loin : mais si j-avais le malheur de demander à
manger à la Chouette, elle me battait en me disant : « Fa
is dix sous d-aumône, Pégriotte, et tu auras à souper ! »
Alors, moi, comme j-avais bien faim, et qu-elle me faisait
mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgn
esse me passait mon petit éventaire de sucre d-orge au cou
, et elle me plantait sur le Pont-Neuf. Comme je sanglotai
s ! et que je grelottais de froid et de faim !-
0051 – Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en
interrompant la Goualeuse ; on ne croirait pas ça- mais la
faim fait grelotter autant que le froid.
– Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu-à onze heures
du soir, ma boutique de sucre d-orge au cou et pleurant bi
en fort. De me voir pleurer- souvent ça touchait les passa
nts, et quelquefois on me donnait jusqu-à dix, jusqu-à qui
nze sous, que je rendais à la Chouette.
– Fameuse soirée pour une mauviette !
– Mais voilà-t-il pas que la borgnesse, qui voyait ça-
– D-un -il, dit le Chourineur en riant.
– D-un -il, si tu veux, puisqu-elle n-en avait qu-un ; ne
voilà-t-il pas que la borgnesse prend le pli de me donner
toujours des coups avant de me mettre en faction sur le P
ont-Neuf, afin de me faire pleurer devant les passants et
d-augmenter ainsi ma recette.
– Ce n-était pas déjà si bête !
– Oui, tu crois ça, toi, Chourineur ? J-ai fini par m-end
urcir aux coups ; je voyais que la Chouette rageait quand
je ne pleurais pas : alors, pour me venger d-elle, plus el
0052le me faisait de mal, plus je riais ; et le soir, au l
ieu de sangloter en vendant mes sucres d-orge, je chantais
comme une alouette, quoique je n-en eusse guère envie- de
chanter.
– Dis donc- des sucres d-orge- c-est ça qui devait te fai
re envie, ma pauvre Goualeuse !
– Oh ! je crois bien, Chourineur ; mais je n-en avais jam
ais goûté ; c-était mon ambition- et c-est cette ambition
qui m-a perdue, tu vas voir comment. Un jour, en revenant
de mes vers, des gamins m-avaient battue et volé mon panie
r. Je rentre, je savais ce qui m-attendait, je reçois ma p
aye et pas de pain. Le soir, avant d-aller au pont, la bor
gnesse, furieuse de ce que je n-avais pas étrenné la veill
e, au lieu de me donner des coups comme d-habitude pour me
mettre en train de pleurer, me martyrise jusqu-au sang en
m-arrachant des cheveux du côté des tempes, où c-est le p
lus sensible.
– Tonnerre ! ça c-est trop fort ! s-écria le bandit en fr
appant du poing sur la table et en fronçant les sourcils.
Battre un enfant, bon- mais le martyriser, c-est trop fort
0053 !
Rodolphe avait attentivement écouté le récit de Fleur-de-
Marie ; il regarda le Chourineur avec étonnement. Cet écla
ir de sensibilité le surprenait.
– Qu-as-tu donc, Chourineur ? lui dit-il.
– Ce que j-ai ! Comment ! ça ne vous fait rien, à vous ?
Ce monstre de Chouette qui martyrise cet enfant ! Vous ête
s donc aussi dur que vos poings !
– Continue, ma fille, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, sans
répondre à l-interpellation du Chourineur.
– Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour
me faire pleurer : moi, ça me butte ; pour la faire endêv
er, je me mets à rire, et je m-en vas au pont avec mes suc
res d-orge. La borgnesse était à sa poêle- De temps en tem
ps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de pleurer,
je chantais plus fort : avec tout ça, j-avais une faim, un
e faim ! Depuis six mois que je portais des sucres d-orge,
je n-en avais jamais goûté un- Ma foi ! ce jour-là, je n-
y tiens pas- Autant par faim que pour faire enrager la Cho
uette, je prends un sucre d-orge et je le mange.
0054 – Bravo, ma fille !
– J-en mange deux.
– Bravo ! Vive la charte ! ! !
– Dame ! je trouvais ça bon, mais ne voilà-t-il pas une m
archande d-oranges qui se met à crier à la borgnesse : « D
is donc, la Chouette- Pégriotte mange ton fonds. »
– Oh ! tonnerre ! ça va chauffer- ça va chauffer, dit le
Chourineur singulièrement intéressé. Pauvre petit rat ! qu
el tremblement quand la Chouette s-est aperçue de ça, hein
!
– Comment t-es-tu tirée de là, ma pauvre Goualeuse ? dit
Rodolphe aussi intéressé que le Chourineur.
– Ah ! dame ! ç-a été dur ; seulement, ce qu-il y avait d
e drôle, ajouta Fleur-de-Marie en riant, c-est que la borg
nesse, tout en enrageant de me voir manger ses sucres d-or
ge, ne pouvait pas quitter sa poêle, car sa friture était
bouillante.
– Ah !- ah !- ah !- c-est vrai. En voilà une position dif
ficile ! s-écria le Chourineur en riant aux éclats.
Après avoir partagé l-hilarité du bandit, Fleur-de-Marie
0055reprit :
– Ma foi ! moi, en pensant aux coups qui m-attendaient, j
e me dis : Tant pis ! je ne serai pas plus battue pour tro
is que pour un. Je prends un troisième bâton, et avant de
le manger, comme la Chouette me menaçait encore de loin av
ec sa grande fourchette de fer- aussi vrai que voilà une a
ssiette, je lui montre le sucre d-orge et je le croque à s
on nez.
– Bravo ! ma fille !- Ça m-explique ton coup de ciseaux d
e tout à l-heure- Allons- allons, je te l-ai dit, tu as de
l-atout (du courage). Mais la Chouette a dû t-écorcher vi
ve après ce coup-là ?
– Sa friture finie, elle vient à moi- On m-avait donné tr
ois sous d-aumône et j-avais mangé pour six- Quand la borg
nesse m-a prise par la main pour m-emmener, j-ai cru que j
-allais tomber sur la place, tant j-avais peur, je me rapp
elle ça comme si j-y étais- car justement c-était dans le
temps du jour de l-an. Tu sais, il y a toujours des boutiq
ues de joujoux sur le Pont-Neuf : toute la soirée j-en ava
is eu des éblouissements- rien qu-à regarder toutes ces be
0056lles poupées, tous ces beaux petits ménages- tu penses
, pour un enfant-
– Et tu n-avais jamais eu de joujoux, Goualeuse ? dit le
Chourineur.
– Moi ! es-tu bête, va- Qui est-ce qui m-en aurait donné
? Enfin, la soirée finit : quoiqu-en plein hiver, je n-ava
is qu-une mauvaise guenille de robe de toile, ni bas, ni c
hemise, et des sabots aux pieds ! il n-y avait pas de quoi
étouffer, n-est-ce pas ? Eh bien, quand ma borgnesse m-a
pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m-effra
yait le plus, c-est qu-au lieu de jurer, de tempêter, sa C
houette ne faisait que marronner tout le long du chemin en
tre ses dents- Seulement, elle ne me lâchait pas, et me fa
isait marcher si vite, si vite, qu-avec mes petites jambes
j-étais obligée de courir pour la suivre. En courant, j-a
vais perdu un de mes sabots : je n-osais pas le lui dire ;
je l-ai suivie tout de même avec un pied nu- En arrivant,
je l-avais tout en sang.
– La mauvaise chienne de borgnesse ! s-écria le Chourineu
r en frappant de nouveau sur la table avec colère ; ça me
0057fait un drôle d-effet de penser à cette enfant qui tro
tte après cette vieille voleuse, avec son pauvre petit pie
d tout saignant.
– Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortelle
rie : à côté de la porte de l-allée, il y avait un rogomis
te : la Chouette y entra en me tenant toujours par la main
. Là, elle but une demi-chopine d-eau-de-vie sur le compto
ir.
– Morbleu ! je ne la boirais pas, moi, sans être soûl com
me une grive.
– C-était la ration de la borgnesse ; aussi elle se couch
ait toujours dans les bringues-zingues. C-est peut-être po
ur cela qu-elle me battait tant. Enfin, nous montons chez
nous ; je n-étais pas à la noce, je t-en réponds. Nous arr
ivons : la Chouette ferme la porte à double tour ; je me j
ette à ses genoux en lui demandant bien pardon d-avoir man
gé ses sucres d-orge. Elle ne répond pas, et je l-entends
marmotter en marchant dans la chambre : « Qu-est-ce donc q
ue je vas lui faire ce soir, à cette Pégriotte, à cette vo
leuse de sucre d-orge ?- Voyons, qu-est-ce donc que je vas
0058 lui faire ? » Et elle s-arrêtait pour me regarder en
roulant son -il vert. Moi, j-étais toujours à genoux. Tout
d-un coup, la borgnesse va à une planche et y prend une p
aire de tenailles.
– Des tenailles ! s-écria le Chourineur.
– Oui, des tenailles.
– Et pour quoi faire ?
– Pour te frapper ? dit Rodolphe.
– Pour te pincer ? dit le Chourineur.
– Ah bien, oui !
– Pour t-arracher les cheveux ?
– Vous n-y êtes pas : donnez-vous votre langue aux chiens
?
– Je la donne.
– Nous la donnons.
– Eh bien, c-était pour m-arracher une dent !
Le Chourineur poussa un tel blasphème, et l-accompagna d-
imprécations si furieuses, que tous les hôtes du tapis-fra
nc se retournèrent avec étonnement.
– Eh bien, qu-est-ce qu-il a donc ? dit la Goualeuse.
0059 – Ce que j-ai ?- Mais je l-escarperais si je la tenai
s, la borgnesse !- Où est-elle ? dis-le moi. Où est-elle ?
Si je la trouve, je la refroidis !
Et le regard du bandit s-injecta de sang.
Rodolphe avait partagé l-horreur du Chourineur pour la cr
uauté de la borgnesse ; mais il se demandait par quel phén
omène un assassin entrait en fureur en entendant raconter
qu-une méchante vieille femme avait voulu, par méchanceté,
arracher une dent à un enfant.
Nous croyons ce sentiment de pitié possible, même probabl
e, chez une nature pourtant féroce.
– Et elle te l-a arrachée ta dent, ma pauvre petite, cett
e vieille misérable ? demanda Rodolphe.
– Je crois bien, qu-elle me l-a arrachée !- et pas du pre
mier coup encore ! Mon Dieu ! y a-t-elle travaillé ! Elle
me tenait la tête entre les genoux comme dans un étau. Enf
in, moitié avec les tenailles, moitié avec ses doigts, ell
e m-a tiré cette dent : et puis elle m-a dit, pour m-effra
yer, bien sûr : « Maintenant, je t-en arracherai une comme
ça tous les jours, Pégriotte ; et, quand tu n-auras plus
0060de dents, je te ficherai à l-eau : tu seras mangée par
les poissons ; y se revengeront sur toi de ce que tu as é
té chercher des vers pour les prendre. » Je me souviens de
ça, parce que ça me paraissait injuste- Tiens, comme si c
-était pour mon plaisir que j-allais aux vers !
– Ah ! la gueuse ! casser, arracher les dents à une pauvr
e petite enfant ! s-écria le Chourineur avec un redoubleme
nt de fureur.
– Eh bien, après ? Est-ce qu-il y paraît maintenant, voyo
ns ? dit Fleur-de-Marie.
Et elle entr-ouvrit en souriant une de ses lèvres roses,
en montrant deux rangées de petites dents blanches comme d
es perles.
Etait-ce insouciance, oubli, générosité instinctive de la
part de cette malheureuse créature ? Rodolphe remarqua qu
-il n-y eut pas dans son récit un seul mot de haine contre
la femme atroce qui l-avait martyrisée.
– Eh bien, après, qu-as-tu fait ? reprit le Chourineur.
– Ma foi, j-en ai eu assez comme ça. Le lendemain, au lie
u d-aller aux vers, je me suis sauvée du côté du Panthéon.
0061 J-ai marché toute la journée de ce côté-là, tant j-av
ais peur de la Chouette. J-aurais été au bout du monde plu
tôt que de retomber dans ses griffes.
« Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n-av
ais rencontré personne à qui demander l-aumône, et puis je
n-aurais pas osé. Pendant la nuit, j-avais couché dans un
chantier, sous des piles de bois. J-étais grosse comme un
rat ; en me glissant sous une vieille porte, je m-étais n
ichée au milieu d-un tas d-écorces. La faim me dévorait :
j-essayai de mâcher un peu de pelure de bois pour tromper
ma fringale, mais je ne pouvais pas : je n-ai pu mordre un
peu que sur l-écorce de bouleau : c-était plus tendre. Pa
r là-dessus je me suis endormie. Au jour, entendant du bru
it, je me suis encore plus enfoncée sous la pile de bois.
Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j-avai
s eu à manger, je n-aurais jamais mieux été de l-hiver.
– C-était comme moi dans un four à plâtre.
– Je n-osais pas sortir du chantier, je me figurais que l
a Chouette me cherchait partout pour m-arracher les dents
et me jeter aux poissons, et qu-elle saurait bien me rattr
0062aper si je bougeais de là.
– Tiens, ne m-en parle plus de cette vieille gueuse-là, t
u me fais monter le sang aux yeux !
– Enfin, le deuxième jour, j-avais encore mâché un peu d-
écorce de bouleau et je commençais à m-endormir, lorsque j
-entends aboyer un gros chien. Ça me réveille en sursaut.
J-écoute- Le chien aboyait toujours en se rapprochant de l
a pile de bois. Voilà une autre frayeur qui me galope : he
ureusement le chien, je ne sais pourquoi, n-osait pas avan
cer- mais tu vas rire, Chourineur.
– Avec toi, il y a toujours à rire- tu es une brave fille
, tout de même. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d-homme, j
e suis fâché de t-avoir battue.
– Pourquoi ne m-aurais-tu pas battue ? je n-ai personne p
our me défendre-
– Et moi ? dit Rodolphe.
– Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourine
ur ne savait pas que vous seriez là- ni moi non plus-
– C-est égal, j-en suis pour ce que j-ai dit- je suis fâc
hé de t-avoir battue, reprit le Chourineur.
0063 – Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.

– J-étais blottie sous la pile de bois, lorsque j-entends
un chien aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse
voix se met à dire : « Mon chien aboie ! il y a quelqu-un
de caché dans ce chantier. » « C-est des voleurs », repre
nd une autre voix- Et « kiss ! kiss ! » les voilà à agacer
leur chien en lui criant : « Pille ! pille ! »
« Le chien accourt sur moi, j-ai peur d-être mordue, et j
e me mets à crier de toutes mes forces. « Tiens ! dit la v
oix, on dirait les cris d-un enfant- » On rappelle le chie
n, on va chercher une lanterne ; je sors de mon trou, je m
e trouve en face d-un gros homme et d-un garçon en blouse.
« Qu-est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse
? » me dit ce gros homme d-un air menaçant. « Mon bon mon
sieur, je n-ai pas mangé depuis deux jours ; je me suis sa
uvée de chez la Chouette, qui m-a arraché une dent et voul
ait me jeter aux poissons ; ne sachant où coucher, j-ai pa
ssé par-dessous votre porte, j-ai dormi la nuit dans vos é
corces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal à
0064personne. »
« Voilà-t-il pas le marchand qui se met à dire à son garç
on : « – Je ne suis pas dupe de ça, c-est une petite voleu
se, elle vient me voler mes bûches. »
– Ah ! le vieux panné ! le vieux plâtras ! s-écria le Cho
urineur. Voler ses bûches ; et t-avais huit ans !
– C-était une bêtise- car son garçon lui répondit : « Vol
er vos bûches, bourgeois ? Et comment donc qu-elle ferait
? Elle n-est pas tant si grosse que la plus petite de vos
bûches. »
« – T-as raison, dit le marchand de bois ; mais si elle n
e vient pas pour son compte, c-est tout de même. Les voleu
rs ont comme ça des enfants qu-ils envoient espionner et s
e cacher, pour ouvrir la porte aux autres. Il faut la mene
r chez le commissaire. »
– Ah ! la fichue bête de marchand de bois-
– On me mène chez le commissaire. Je défile mon chapelet
; je m-accuse d-être vagabonde ; on m-envoie en prison ; j
e suis citée à la correctionnelle ; condamnée, toujours co
mme vagabonde, à rester jusqu-à seize ans dans une maison
0065de correction. Je remercie bien les juges de leur bont
é- Dame !- tu penses, dans la prison- j-avais à manger ; o
n ne me battait pas, c-était pour moi un paradis auprès du
grenier de la Chouette. De plus, en prison, j-ai appris à
coudre. Mais voilà le malheur ! j-étais paresseuse et flâ
neuse ; j-aimais mieux chanter que travailler, surtout qua
nd je voyais le soleil- Oh ! quand il faisait bien beau da
ns la cour de la geôle, je ne pouvais pas me retenir de ch
anter- et alors- comme c-est drôle- à force de chanter, il
me semblait que je n-étais plus prisonnière.
– C-est-à-dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de
naissance, dit Rodolphe en souriant.
– Vous êtes bien honnête, monsieur Rodolphe ; c-est depui
s ce temps-là qu-on m-a appelée la Goualeuse au lieu de la
Pégriotte. Enfin j-attrape mes seize ans, je sors de pris
on- Voilà qu-à la porte je trouve l-ogresse d-ici et deux
ou trois vieilles femmes qui étaient quelquefois venues vo
ir mes camarades prisonnières, et qui m-avaient toujours d
it que, le jour de ma sortie, elles auraient de l-ouvrage
à me donner.
0066 – Ah ! bon ! bon ! j-y suis, dit le Chourineur.
– « Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent
l-ogresse et les vieilles- voulez-vous venir loger chez n
ous ? Nous vous donnerons de belles robes, et vous n-aurez
qu-à vous amuser. »
– Tu sens bien, Chourineur, qu-on n-a pas été huit ans en
prison sans savoir ce que parler veut dire. Je les envoie
promener, ces vieilles embaucheuses. Je me dis : « Je sai
s bien coudre, j-ai trois cents francs devant moi, de la j
eunesse- »
– Et de la jolie jeunesse- ma fille ! dit le Chourineur.

– Voilà huit ans que je suis en prison, je vas jouir un p
eu de la vie, ça ne fait de mal à personne ; l-ouvrage vie
ndra quand l-argent me manquera- Et je me mets à faire dan
ser mes trois cents francs. Ç-a été mon grand tort, ajouta
Fleur-de-Marie avec un soupir ; j-aurais dû, avant tout,
m-assurer de l-ouvrage- mais je n-avais personne pour me c
onseiller- Enfin, ce qui est fait est fait- Je me mets don
c à dépenser mon argent. D-abord j-achète des fleurs pour
0067mettre tout plein ma chambre ; j-aime tant les fleurs
! et puis j-achète une robe, un beau châle, et je vais me
promener au bois de Boulogne à âne, à Saint-Germain aussi
à âne.
– Avec un amoureux, ma fille ? dit le Chourineur.
– Ma foi, non : je voulais être ma maîtresse. Je faisais
mes parties avec une de mes camarades de prison qui avait
été aux Enfants-Trouvés, une bien bonne fille ; on l-appel
ait Rigolette, parce qu-elle riait toujours.
– Rigolette ! Rigolette ! je ne connais pas ça, dit le Ch
ourineur, en ayant l-air d-interroger ses souvenirs.
– Je crois bien que tu ne la connais pas ! Elle est bien
honnête, Rigolette ; c-est une très-bonne ouvrière ; maint
enant elle gagne au moins vingt-cinq sous par jour ; elle
a un petit ménage à elle- Aussi je n-ai jamais osé la revo
ir. Enfin, à force de faire danser mon argent, il ne me re
stait plus que quarante-trois francs.
– Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec ça, dit
le Chourineur.
– Ma foi ! j-ai mieux fait que ça- J-avais pour blanchiss
0068euse une femme appelée la Lorraine, la brebis du bon D
ieu ; elle était alors grosse à pleine ceinture, avec ça t
oujours les pieds et les mains dans l-eau à son bateau ! T
u juges ! Ne pouvant plus travailler, elle avait demandé à
entrer à la Bourbe ; il n-y avait plus de place, on l-ava
it refusée, elle ne gagnait plus rien. La voilà près d-acc
oucher, n-ayant pas seulement de quoi payer un lit dans un
garni ! Heureusement elle rencontra par hasard, un soir,
au coin du pont Notre-Dame, la femme à Goubin, qui se cach
ait depuis quatre jours dans la cave d-une maison qu-on dé
molissait derrière l-Hôtel-Dieu.
– Eh ! pourquoi donc qu-elle se cachait dans le jour, la
femme à Goubin ?
– Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer ! Elle
ne sortait qu-à la nuit pour aller acheter son pain. C-es
t comme ça qu-elle avait rencontré la pauvre Lorraine, qui
ne savait plus où donner de la tête, car elle s-attendait
à accoucher d-un moment à l-autre- Voyant ça, la femme Go
ubin l-avait emmenée dans la cave où elle se cachait. C-ét
ait toujours un asile.
0069 – Attends donc, attends donc, la femme à Goubin, c-es
t Helmina ? dit le Chourineur.
– Oui, une brave fille, répondit la Goualeuse- une coutur
ière qui avait travaillé pour moi et pour Rigolette- Dame,
elle a fait ce qu-elle a pu en donnant la moitié de sa ca
ve, de sa paille et de son pain à la Lorraine, qui est acc
ouchée d-un pauvre petit enfant ; et pas seulement une cou
verture, rien que de la paille !- Voyant ça, la femme à Go
ubin n-y tient pas ; au risque de se faire assassiner par
son homme qui la cherchait partout, elle sort en plein jou
r de sa cave et elle vient me trouver. Elle savait que j-a
vais encore un petit peu d-argent, et que je n-étais pas m
échante ; justement j-allais monter en milord avec Rigolet
te ; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous f
aire mener à la campagne, dans les champs- j-aime tant les
champs, les arbres- les prés- Mais, bah ! quand Helmina m
e raconte le malheur de la Lorraine, je renvoie le milord,
je cours à ma chambre prendre ce que j-avais de linge, mo
n matelas, ma couverture, je fais mettre ça sur le dos d-u
n commissionnaire, et je trotte à la cave avec la femme à
0070Goubin- Ah ! fallait voir comme elle était contente, l
a pauvre Lorraine ! Nous l-avions veillée nous deux, Helmi
na ; quand elle a pu se lever, je l-ai aidée du reste de m
on argent jusqu-à ce qu-elle ait pu se remettre à son bate
au. Maintenant elle gagne sa vie ; mais je ne puis pas ven
ir à bout de lui faire donner ma note de blanchissage ! Je
vois bien qu-elle veut s-acquitter comme ça ! D-abord- si
ça continue, je lui ôterai ma pratique-, dit la Goualeuse
d-un air important.
– Et la femme à Goubin ? demanda le Chourineur.
– Comment ! tu ne sais pas ? dit la Goualeuse.
– Non, quoi donc ?
– Ah ! la malheureuse !- Goubin ne l-a pas manquée ! Troi
s coups de couteau entre les deux épaules ! On lui avait d
it qu-elle rôdait du côté de l-Hôtel-Dieu ; et un soir, co
mme elle sortait de sa cave pour aller chercher du lait po
ur la Lorraine, il l-a tuée.
– C-est donc pour ça qu-il a une fièvre cérébrale, et qu-
il sera, dit-on, fauché dans huit jours ? dit le Chourineu
r.
0071 – Justement, dit la Goualeuse.
– Et quand tu as eu donné ton argent à la Lorraine, qu-as
-tu fait, ma fille ? dit Rodolphe.
– Dame, alors j-ai cherché de l-ouvrage. Je savais très-b
ien coudre ; j-avais bon courage, je n-étais pas embarrass
ée ; j-entre dans une boutique de lingère de la rue Saint-
Martin. Pour ne tromper personne, je dis que je sors de pr
ison depuis deux mois, et que j-ai bonne envie de travaill
er : on me montre la porte. Je demande de l-ouvrage à empo
rter ; on me dit que je me moque du monde en demandant qu-
on me confie seulement une chemise. Comme je m-en retourna
is bien triste- j-ai rencontré l-ogresse et une des vieill
es qui étaient toujours après moi depuis ma sortie de pris
on- Je ne savais plus comment vivre- Elles m-ont emmenée-
elles m-ont fait boire de l-eau-de-vie- Et voilà-
– Je comprends, dit le Chourineur : je te connais mainten
ant comme si j-étais tes père et mère et que tu n-aurais j
amais quitté mon giron. Eh bien ! voilà, j-espère, une con
fession.
– On dirait que ça t-attriste, ma fille, d-avoir raconté
0072ta vie, dit Rodolphe.
– Le fait est que ça me chagrine de regarder ainsi derriè
re moi ; depuis mon enfance, c-est la première fois qu-il
m-arrive de me rappeler toutes ces choses-là à la fois- et
ça n-est pas gai- n-est-ce pas, Chourineur ?
– C-est ça, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-ê
tre d-avoir pas été fille de cuisine dans une gargote, ou
domestique chez de vieilles bêtes à soigner les leurs ?
– C-est égal- ça doit être bon d-être honnête-, dit Fleur
-de-Marie avec un soupir.
– Honnête ! oh !- c-te bête !- s-écria le bandit avec un
bruyant éclat de rire. Honnête !- Et pourquoi pas rosière
tout de suite, pour honorer tes père et mère que tu ne con
nais pas ?
La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques m
oments l-expression d-insouciance qui la caractérisait. El
le dit au Chourineur :
– Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse- Mon pè
re ou ma mère m-ont jetée au coin de la borne comme un pet
it chien qu-on a de trop ; je ne leur en veux pas ; ils n-
0073avaient pas sans doute de quoi se nourrir eux-mêmes !
Ça n-empêche pas, vois-tu, Chourineur, qu-il y a des sorts
plus heureux que le mien.
– Toi ? mais qu-est-ce donc qu-il te faut ? T-es flambant
e comme une Vénus ; t-as pas dix-sept ans ; tu chantes com
me un rossignol ; tu as l-air d-une vierge, on t-appelle F
leur-de-Marie, et tu te plains ! Mais qu-est-ce que tu dir
as donc quand tu auras une chaufferette sous les arpions,
et une teignasse en chinchilla, comme voilà l-ogresse !
– Oh ! je ne viendrai jamais à cet âge-là.
– Peut-être que tu auras un brevet d-invention pour ne pa
s bivarder !
– Non, mais je n-aurai pas la vie si dure ! j-ai déjà une
mauvaise toux !
– Ah ! bon ! je te vois d-ici dans le mannequin du trimba
leur des refroidis. Es-tu bête- va !
– Est-ce que ça te prend souvent, ces idées-là, Goualeuse
? dit Rodolphe.
– Quelquefois- Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez p
eut-être ça, vous : le matin, quand je vais acheter mon so
0074u de lait à la laitière au coin de la rue de la Vieill
e-Draperie, et que je la vois s-en retourner dans sa petit
e charrette avec son âne, elle me fait bien souvent envie,
allez- Je me dis : Elle s-en va dans la campagne, au bon
air, dans sa maison, dans sa famille- et moi je remonte to
ute seule dans le chenil de l-ogresse, où on ne voit pas c
lair en plein midi.
– Eh bien ! sois honnête, ma fille, fais-en la farce- soi
s honnête dit le Chourineur.
– Honnête ! mon Dieu ! et avec quoi donc veux-tu que je s
ois honnête ! Les habits que je porte appartiennent à l-og
resse ; je lui dois pour mon garni et pour ma nourriture-
je ne puis bouger d-ici- elle me ferait arrêter comme vole
use- Je lui appartiens- il faut que je m-acquitte-
En prononçant ces dernières et horribles paroles, la malh
eureuse ne put s-empêcher de frissonner.
– Alors reste comme tu es, et ne te compare plus à une ca
mpagnarde, dit le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle
? Mais songe donc que toi tu brilles dans la capitale, tan
dis que la laitière s-en va faire la bouillie à ses moutar
0075ds, traire ses vaches, chercher de l-herbe pour ses la
pins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du
cabaret. En voilà une de ces destinées qui peut se vanter
d-être- flatteuse !
– A boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie apr
ès un assez long silence ; et elle tendit son verre. Non,
pas de vin, de l-eau-de-vie- c-est plus fort, dit-elle de
sa voix douce, en écartant le broc de vin que le Chourineu
r approchait de son verre.
– De l-eau-de-vie ! à la bonne heure ! Voilà comme je t-a
ime, ma fille ; t-es crâne ! dit cet homme, sans comprendr
e le mouvement de la jeune fille et sans remarquer une lar
me qui vint trembler au bout des cils de la Goualeuse.
– C-est dommage que l-eau-de-vie soit si mauvaise à boire
– car ça étourdit bien-, dit Fleur-de-Marie en remettant s
on verre sur la table après avoir bu avec autant de répugn
ance que de dégoût.
Rodolphe avait écouté ce récit d-une triste naïveté avec
un intérêt croissant. La misère, l-abandon, plus que ses m
auvais penchants, avaient perdu cette misérable jeune fill
0076e.
IV

Histoire du Chourineur

Le lecteur n-a pas oublié que deux des hôtes du tapis-fra
nc étaient attentivement observés par un troisième personn
age récemment arrivé dans le cabaret.
L-un de ces deux hommes, on l-a dit, portait un bonnet gr
ec, cachait toujours sa main gauche, et avait instamment d
emandé à l-ogresse si le Maître d-école n-était pas encore
venu.
Pendant le récit de la Goualeuse, qu-ils ne pouvaient ent
endre, ces deux hommes s-étaient plusieurs fois parlé à vo
ix basse, en regardant du côté de la porte avec anxiété.
Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade :
– Le Maître d-école n-aboute pas ; pourvu que le zig ne l
-ait pas escarpé à la capahut.
– Ça serait flambant pour nous qui avons nourri le poupar
d ! reprit l-autre.
0077 Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, était
placé trop loin d-eux pour que leurs dernières paroles ar
rivassent jusqu-à lui ; après avoir plusieurs fois très-ad
roitement consulté un petit papier caché dans le fond de s
a casquette, il parut satisfait de ses remarques, se leva
de table et dit à l-ogresse, qui sommeillait dans son comp
toir, les pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir su
r ses genoux :
– Dis donc, mère Ponisse, je vais rentrer tout de suite ;
veille à mon broc et à mon assiette- car il faut se défie
r des francs licheurs.
– Sois tranquille, mon homme, dit la mère Ponisse, si ton
assiette est vide et ton broc aussi, on n-y touchera pas.

L-homme se prit à rire de la plaisanterie de l-ogresse et
disparut sans que son départ fût remarqué.
Au moment où cet homme sortit, Rodolphe aperçut dans la r
ue le charbonnier à figure noire et à taille colossale don
t nous avons parlé ; avant que la porte fût refermée, Rodo
lphe eut le temps de manifester par un geste d-impatience
0078combien lui était importune l-espèce de surveillance p
rotectrice du charbonnier ; mais ce dernier, sans tenir co
mpte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abor
ds du tapis-franc.
Malgré le verre d-eau-de-vie qu-elle avait bu, la Goualeu
se ne retrouvait pas sa gaieté ; sous l-influence de cet e
xcitant, sa physionomie devenait au contraire de plus en p
lus triste : le dos appuyé au mur, la tête baissée sur sa
poitrine, ses grands yeux bleus errant machinalement autou
r d-elle, la malheureuse créature semblait accablée des pl
us sombres pensées.
Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard
fixe de Rodolphe, avait détourné la vue ; elle ne se renda
it pas compte de l-impression que lui causait cet inconnu.
Gênée, oppressée par sa présence, elle se reprochait de s
e montrer si peu reconnaissante envers celui qui l-avait a
rrachée des mains du Chourineur ; elle regrettait presque
d-avoir si sincèrement raconté sa vie devant Rodolphe.
Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté ;
à lui seul il avait dévoré l-arlequin ; le vin et l-eau-d
0079e-vie le rendaient très-communicatif ; la honte d-avoi
r trouvé son maître, comme il disait, s-était effacée deva
nt les généreux procédés de Rodolphe, et il lui reconnaiss
ait d-ailleurs une si grande supériorité que son humiliati
on avait fait place à un sentiment qui tenait de l-admirat
ion, de la crainte et du respect.
Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laque
lle il avouait avoir tué et avoir été justement puni, l-or
gueil féroce avec lequel il se défendait d-avoir jamais vo
lé, prouvaient au moins que, malgré ses crimes, le Chourin
eur n-était pas un être complètement endurci.
Cette nuance n-avait pas échappé à la sagacité de Rodolph
e ; il attendait curieusement le récit du Chourineur.
L-ambition de l-homme est si insatiable, si bizarre dans
ses prétentions infinies, que Rodolphe désirait l-arrivée
du Maître d-école, de ce brigand terrible qu-il venait pre
sque de détrôner. Il engagea donc le Chourineur à tromper
son impatience par la narration de ses aventures.
– Allons- mon garçon, lui dit-il, nous t-écoutons.
Le Chourineur vida son verre et commença ainsi :
0080 – Toi, ma pauvre Goualeuse, t-as au moins été recueil
lie par la Chouette, que l-enfer confonde ! tu as eu un gî
te jusqu-au moment où l-on t-a emprisonnée comme vagabonde
– Moi, je ne me rappelle pas avoir couché dans ce qui s-ap
pelle un lit avant dix-neuf ans- bel âge où je me suis fai
t troupier.
– Tu as servi, Chourineur ? dit Rodolphe.
– Trois ans ; mais ça viendra tout à l-heure. Les pierres
du Louvre, les fours à plâtre de Clichy et les carrières
de Montrouge, voilà les hôtels de ma jeunesse. Vous voyez,
j-avais maison à Paris et à la campagne, rien que ça.
– Et quel métier faisais-tu ?
– Ma foi, mon maître- j-ai comme un brouillard d-avoir go
uépé dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m-asso
mmait de coups de croc. Faut que ça soit vrai, car je n-ai
jamais pu rencontrer un de ces cupidons à carquois d-osie
r sans avoir envie de tomber dessus : preuve qu-ils avaien
t dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a été
d-aider les équarisseurs à égorger les chevaux à Montfauco
n- J-avais dix ou douze ans. Quand j-ai commencé à chourin
0081er ces pauvres vieilles bêtes, ça me faisait une espèc
e d-effet : au bout d-un mois, je n-y pensais plus ; au co
ntraire, je prenais goût à mon état. Il n-y avait personne
pour avoir des couteaux affilés et aiguisés comme les mie
ns- Ça donnait envie de s-en servir, quoi ! Quand j-avais
égorgé mes bêtes, on me jetait pour ma peine un morceau de
la culotte d-un cheval mort de maladie, car ceux qu-on ab
attait se vendaient aux fricoteurs du quartier de l-Ecole-
de-Médecine, qui en faisaient du b-uf, du mouton, du veau,
du gibier, au goût des personnes- Ah ! mais c-est que, lo
rsque j-avais attrapé mon lopin de chair de cheval, le roi
n-était pas mon maître, au moins ! Je m-ensauvais avec ça
dans mon four à plâtre, comme un loup dans sa tanière ; e
t là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur
les charbons, une grillade soignée. Quand les chaufournie
rs ne travaillaient pas, j-allais ramasser du bois sec à R
omainville, je battais le briquet, et je faisais mon rôti
au coin d-un des murs du charnier. Dame ! c-était saignant
et presque cru : mais de cette manière-là, je ne mangeais
pas toujours la même chose.
0082 – Et ton nom ? Comment t-appelait-on ? dit Rodolphe.

– J-avais les cheveux encore plus couleur de filasse que
maintenant, le sang me portait toujours aux yeux ; eu égar
d à ça, on m-appelait l-Albinos. Les Albinos sont les lapi
ns blancs des hommes, et ils ont les yeux rouges, ajouta g
ravement le Chourineur, en manière de parenthèse physiolog
ique.
– Et tes parents, ta famille ?
– Mes parents ? Logés au même numéro que ceux de la Goual
euse- Lieu de ma naissance ? Le premier coin de n-importe
quelle rue, la borne à gauche ou à droite, en descendant o
u en remontant vers le ruisseau.
– Tu as maudit ton père et ta mère de t-avoir abandonné ?

– Ça m-aurait fait une belle jambe !- Mais c-est égal, il
s m-ont joué une vilaine farce en me mettant au monde- Je
ne m-en plaindrais pas, si encore ils m-avaient fait comme
le meg des megs devrait faire les gueux, c-est-à-dire san
s froid, ni faim, ni soif ; ça ne lui coûterait rien, et ç
0083a coûterait pas tant aux gueux d-être honnêtes.
– Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n-as pas volé, Cho
urineur ?
– Non ! et pourtant j-ai eu bien de la misère, allez- J-a
i fait la tortue quelquefois pendant deux jours, et plus s
ouvent qu-à mon tour- Eh bien ! je n-ai pas volé.
– Par peur de la prison ?
– Oh ! c-te garce ! dit le Chourineur en haussant les épa
ules et riant aux éclats. J-aurais donc pas volé du pain p
ar peur d-avoir du pain ?- Honnête, je crevais de faim ; v
oleur on m-aurait nourri en prison !- Non, je n-ai pas vol
é parce que- parce que- enfin parce que ce n-est pas dans
mon idée de voler.
Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur
ne comprit pas la portée, étonna profondément Rodolphe.
Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des
plus cruelles privations était doublement respectable, pu
isque la punition du crime pouvait devenir pour lui une re
ssource assurée.
Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civ
0084ilisation, que la misère n-avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, pre
sque avec respect ; à peine il osa toucher la main qu-on l
ui offrait. Il pressentit qu-entre lui et Rodolphe il y av
ait un abîme.
– Bien, bien ! lui dit Rodolphe, tu as encore du c-ur et
de l-honneur-
– Ma foi ! je n-en sais rien, dit le Chourineur tout ému
; mais ce que vous me dites là- voyez-vous- jamais je n-av
ais rien senti de pareil- Ce qu-il y a de sûr, c-est que ç
a- et les coups de poing de la fin de ma raclée- qui étaie
nt si bien festonnés, et qui auraient pu ne finir que dema
in, tandis qu-au contraire vous me payez à souper- et vous
me dites des choses- Enfin suffit, c-est à la vie et à la
mort, vous pouvez compter sur le Chourineur.
Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser d
eviner l-émotion qu-il ressentait :
– Es-tu resté longtemps aide-équarisseur ?
– Je crois bien- D-abord ça avait commencé par m-éc-urer
0085d-égorger ces pauvres vieilles bêtes- après, ça m-avai
t amusé ; mais quand j-ai eu dans les environs de seize an
s et que ma voix a mué, est-ce que ça n-est pas devenu pou
r moi une rage, une passion que de chouriner ! J-en perdai
s le boire et le manger- je ne pensais qu-à ça !- Il falla
it me voir au milieu de l-ouvrage : à part un vieux pantal
on de toile, j-étais tout nu. Quand, mon grand couteau bie
n aiguisé à la main, j-avais autour de moi (je ne me vante
pas) jusqu-à quinze et vingt chevaux qui faisaient queue
pour attendre leur tour- tonnerre ! quand je me mettais à
les égorger, je ne sais pas ce qui me prenait- c-était com
me une furie ; les oreilles me bourdonnaient ! je voyais r
ouge, tout rouge, et je chourinais- et je chourinais- et j
e chourinais jusqu-à ce que le couteau me fût tombé des ma
ins ! Tonnerre ! c-était une jouissance ! J-aurais été mil
lionnaire que j-aurais payé pour faire ce métier-là-
– C-est ce qui t-aura donné l-habitude de chouriner, dit
Rodolphe.
– Ça se peut bien ; mais, quand j-ai eu seize ans, cette
rage-là a fini par devenir si forte qu-une fois en train d
0086e chouriner je devenais comme fou, et je gâtais l-ouvr
age- Oui, j-abîmais les peaux à force d-y donner des coups
de couteau à tort et à travers. Finalement, on m-a mis à
la porte du charnier. J-ai voulu m-employer chez les bouch
ers : j-ai toujours eu du goût pour cet état-là- Ah bien,
oui ! ils ont fait les fiers ! ils m-ont méprisé comme des
bottiers mépriseraient des savetiers. Voyant ça, et d-ail
leurs ma rage de chouriner s-étant passée avec mes seize a
ns, j-ai cherché mon pain ailleurs- et je ne l-ai pas trou
vé tout de suite ; alors souvent j-ai fait la tortue. Enfi
n, j-ai travaillé dans les carrières de Montrouge. Mais au
bout de deux ans ça m-a scié de faire toujours l-écureuil
dans les grandes roues pour tirer la pierre, moyennant vi
ngt sous par jour. J-étais grand et fort, je me suis engag
é dans un régiment. On m-a demandé mon nom, mon âge et mes
papiers. Mon nom ? l-Albinos ; mon âge ? voyez ma barbe ;
mes papiers ? voilà le certificat de mon maître carrier.
Je pouvais faire un grenadier soigné, on m-a enrôlé.
– Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s-
il y avait eu la guerre, dans ce temps-là, tu serais peut-
0087être devenu officier.
– Tonnerre ! à qui le dites-vous. Chouriner des Anglais o
u des Prussiens, ça m-aurait bien autrement flatté que de
chouriner des rosses- Mais voilà le malheur, il n-y avait
pas de guerre, et il y avait la discipline. Un apprenti es
saye de communiquer une raclée à son bourgeois, c-est bien
: s-il est le plus faible, il la reçoit ; s-il est le plu
s fort, il la donne : on le met à la porte, quelquefois au
violon, il n-en est que ça. Dans le militaire, c-est autr
e chose. Un jour mon sergent me bouscule pour me faire obé
ir plus vite ; il avait raison, car je faisais le clampin
: ça m-embête, je regimbe ; il me pousse, je le pousse ; i
l me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On t
ombe sur moi ; alors la rage me prend, le sang me monte au
x yeux, j-y vois rouge- j-avais mon couteau à la main, j-é
tais de cuisine, et allez donc ! je me mets à chouriner- à
chouriner- comme à l-abattoir. J-entaille le sergent, je
blesse deux soldats !- une vraie boucherie ! onze coups de
couteau à eux trois, oui, onze !- du sang, du sang comme
dans un charnier !
0088 Le brigand baissa la tête d-un air sombre, hagard, et
resta un moment silencieux.
– A quoi penses-tu, Chourineur ? dit Rodolphe l-observant
avec intérêt.
– A rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit a
vec sa brutale insouciance : Enfin on m-empoigne, on me me
t sur la planche au pain, et j-ai une fièvre cérébrale..
– Tu t-es donc sauvé ?
– Non, mais j-ai été quinze ans au pré au lieu d-être fau
ché. J-ai oublié de vous dire qu-au régiment j-avais repêc
hé deux camarades qui se noyaient dans la Seine ; nous éti
ons en garnison à Melun. Une autre fois, vous allez rire e
t dire que je suis un amphibie au feu et à l-eau, sauveur
pour hommes et pour femmes ! une autre fois, étant en garn
ison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines,
le feu prend à un quartier ; ça brûlait comme des allumett
es ; je suis de corvée pour l-incendie ; nous arrivons au
feu ; on me crie qu-il y a une vieille femme, qui ne peut
pas descendre de sa chambre qui commençait à chauffer : j-
y cours. Tonnerre ! oui, ça chauffait- car ça me rappelait
0089 mes fours à plâtre dans les bons jours ; finalement j
e sauve la vieille. Mon rat de prison s-est tant tortillé
des quatre pattes et de la langue qu-il a fait changer ma
peine ; au lieu d-aller à l-abbaye de Monte-à-regret, j-en
ai eu pour quinze années de pré. Quand j-ai vu que je ne
serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur
mon bavard pour l-étrangler. Vous comprenez ça, mon maître
?
– Tu regrettais de voir ta peine commuée ?
– Oui- à ceux qui jouent du couteau, le couteau de Charlo
t, c-est juste ; à ceux qui volent, des fers aux pattes, c
hacun son lot. Mais vous forcer à vivre quand on a assassi
né, tenez, les curieux ne savent pas la chose que ça vous
fait dans les premiers temps.
– Tu as donc eu des remords, Chourineur ?
– Des remords ! Non, puisque j-ai fait mon temps, dit le
sauvage ; mais autrement il ne se passait presque pas de n
uit où je ne visse, en manière de cauchemar, le sergent et
les soldats que j-ai chourinés, c-est-à-dire ils n-étaien
t pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte de terreur ;
0090 ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers
à attendre leur tour dans une espèce d-abattoir, comme le
s chevaux que j-égorgeais à Montfaucon attendaient leur to
ur aussi. Alors je voyais rouge, et je commençais à chouri
ner- à chouriner sur ces hommes, comme autrefois sur les c
hevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il en re
venait. Et en mourant ils me regardaient d-un air si doux,
si doux que je me maudissais de les tuer ; mais je ne pou
vais pas m-en empêcher. Ce n-était pas tout- je n-ai jamai
s eu de frère, et il se faisait que tous ces gens que j-ég
orgeais étaient mes frères- et des frères pour qui je me s
erais mis au feu. A la fin, quand je n-en pouvais plus, je
m-éveillais tout trempé d-une sueur aussi froide que de l
a neige fondue.
– C-était un vilain rêve, Chourineur.
– Oh ! oui, allez. Eh bien ! dans les premiers temps que
j-étais au pré, toutes les nuits je l-avais- ce rêve-là. V
oyez-vous, c-était à en devenir fou ou enragé. Aussi deux
fois j-ai essayé de me tuer, une fois en avalant du vert-d
e-gris, l-autre fois en voulant m-étrangler avec une chaîn
0091e ; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gri
s m-a donné soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que
je m-étais passé au cou, ça m-a fait une cravate bleue nat
urelle. Après cela, l-habitude de vivre a repris le dessus
, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j-ai fait com
me les autres.
– Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.
– Oui, mais le goût n-y était pas. Les autres fagots me b
laguaient là-dessus, mais je les assommais à coups de chaî
ne. C-est comme ça que j-ai connu le Maître d-école- mais
pour celui-là respect aux poignets ! il m-a donné ma paye
comme vous me l-avez donnée tout à l-heure.
– C-est donc un forçat libéré ?
– C-est-à-dire, il était fagot à perte de vue, mais il s-
est libéré lui-même.
– Il est évadé ? On ne le dénonce pas ?
– Ce n-est pas moi qui le dénoncerai, toujours, j-aurais
l-air de le craindre.
– Comment la police ne le découvre-t-elle pas ? Est-ce qu
-on n-a pas son signalement ?
0092 – Son signalement ! Ah bien, oui ! il y a longtemps q
u-il a effacé de sa frimousse celui que le meg des megs y
avait mis. Maintenant, il n-y a que le boulanger qui met l
es âmes au four qui pourrait le reconnaître, le Maître d-é
cole.
– De quelle manière s-y est-il pris ?
– Il a commencé par se rogner le nez, qu-il avait long d-
une aune ; par là-dessus il s-est débarbouillé avec du vit
riol.
– Tu plaisantes ?
– S-il vient ce soir, vous le verrez ; il avait un grand
nez de perroquet, maintenant il est aussi camard- que la c
arline, sans compter qu-il a des lèvres grosses comme le p
oing, et un visage olive aussi couturé que la veste d-un c
hiffonnier.
– Il est à ce point méconnaissable !
– Depuis six mois qu-il s-est échappé de Rochefort, les r
ailles l-ont cent fois rencontré sans le reconnaître.
– Pourquoi était-il au bagne ?
– Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l-appe
0093lle le Maître d-école parce qu-il a une écriture super
be et qu-il est très-savant.
– Et il est redouté ?
– Il ne le sera plus quand vous l-aurez rincé comme vous
m-avez rincé. Et, tonnerre ! ! ! je serais curieux de voir
ça !
– Que fait-il pour vivre ?
– On dit qu-il s-est vanté d-avoir tué et dévalisé, il y
a trois semaines, un marchand de b-ufs sur la route de Poi
ssy.
– On l-arrêtera tôt ou tard.
– Il faudra qu-on soit plus de deux pour ça, car il porte
toujours sous sa blouse, deux pistolets chargés et un poi
gnard. Charlot l-attend, il ne sera fauché qu-une fois. Il
tuera tout ce qu-il pourra tuer pour s-échapper. Oh ! il
ne s-en cache pas ; et, comme il est deux fois fort comme
vous et moi, on aura du mal à l-abattre.
– Et en sortant du bagne qu-as-tu fait, Chourineur ?
– J-ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-
Paul, et j-y gagne ma vie.
0094 – Mais, puisque, après tout, tu n-es pas grinche, pou
rquoi vis-tu dans la Cité ?
– Et où voulez-vous que je vive ? Qui est-ce qui voudrait
fréquenter un repris de justice ? Et puis je m-ennuie tou
t seul, moi ; j-aime la société, et ici je vis avec mes pa
reils. Je me cogne quelquefois- On me craint comme le feu
dans la Cité, et le quart d–il n-a rien à me dire, sauf p
our les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre
heures de violon.
– Et qu-est-ce que tu gagnes par jour ?
– Trente-cinq sous. Ça durera tant que j-aurai des bras ;
quand je n-en aurai plus, je prendrai un crochet et un ca
rquois d-osier, comme le vieux chiffonnier que je vois dan
s les brouillards de mon enfance.
– Avec tout ça tu n-es pas malheureux ?
– Il y en a des pires que moi, bien sûr ; sans mes rêves
du sergent et des soldats égorgés, rêves que j-ai encore s
ouvent, je pourrais tranquillement crever comme un autre a
u coin d-une borne ou à l-hôpital ; mais ce rêve- Tenez- n
om de nom ! je n-aime pas à penser à ça, dit le Chourineur
0095.
Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe
.
La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction,
elle semblait absorbée dans une rêverie douloureuse.
Rodolphe lui-même restait pensif.
Les deux récits qu-il venait d-entendre éveillaient en lu
i des idées nouvelles.
Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnage
s dans quel lieu ils se trouvaient.
V

L-arrestation

L-homme qui était sorti un moment, après avoir recommandé
à l-ogresse son broc et son assiette, revint bientôt, acc
ompagné d-un autre personnage à larges épaules, à figure é
nergique.
Il lui dit :
– Voilà un hasard de se rencontrer comme ça, Borel ! Entr
0096e donc, nous boirons un verre de vin.
Le Chourineur dit tout bas à Rodolphe et à la Goualeuse,
en leur montrant le nouveau venu :
– Il va y avoir de la grêle- c-est un raille. Attention !

Les deux bandits, dont l-un, coiffé d-un bonnet grec enfo
ncé jusque sur ses sourcils, avait demandé plusieurs fois
le Maître d-école, échangèrent un coup d–il rapide, se le
vèrent simultanément de table et se dirigèrent vers la por
te ; mais les deux agents se jetèrent sur eux en poussant
un cri particulier.
Une lutte terrible s-engagea.
La porte de la taverne s-ouvrit ; d-autres agents se préc
ipitèrent dans la salle, et l-on vit briller au dehors les
fusils des gendarmes.
Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parl
é s-avança jusqu-au seuil du tapis-franc, et, rencontrant
par hasard le regard de Rodolphe, il porta à ses lèvres l-
index de la main droite.
Rodolphe, d-un geste aussi rapide qu-impérieux, lui ordon
0097na de s-éloigner ; puis il continua d-observer ce qui
se passait dans la taverne.
L-homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage ;
à demi étendu sur la table, il faisait des soubresauts si
désespérés que trois hommes le contenaient à peine.
Anéanti, morne, la figure livide, les lèvres blanches, la
mâchoire inférieure tombante et convulsivement agitée, so
n compagnon ne fit aucune résistance, il tendit de lui-mêm
e ses mains aux menottes.
L-ogresse, assise dans son comptoir et habituée à de pare
illes scènes, restait impassible, les mains dans les poche
s de son tablier.
– Qu-est-ce qu-ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bo
n monsieur Borel ? demanda-t-elle à un des agents qu-elle
connaissait.
– Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Sa
int-Christophe, pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir
, la malheureuse a dit qu-elle avait mordu l-un des meurtr
iers à la main. On avait l–il sur ces deux scélérats ; mo
n camarade est venu tout à l-heure s-assurer de leur ident
0098ité, et les voilà pincés.
– Heureusement qu-ils m-ont payé d-avance leur chopine, d
it l-ogresse. Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel
? un verre de parfait-amour, de consolation ?
– Merci, mère Ponisse ; il faut que j-enfourne ces brigan
ds-là. En voilà un qui regimbe encore !-
En effet, l-assassin au bonnet grec se débattait avec rag
e. Lorsqu-il s-agit de le mettre dans un fiacre qui attend
ait dans la rue, il se défendit tellement qu-il fallut le
porter.
Son complice, saisi d-un tremblement nerveux, pouvait à p
eine se soutenir : ses lèvres violettes remuaient comme s-
il eût parlé- On jeta cette masse inerte dans la voiture.

– Ah çà ! mère Ponisse, dit l-agent, défiez-vous de Bras-
Rouge ; il est malin, il pourrait vous compromettre.
– Bras-Rouge ! il y a des semaines qu-on ne l-a vu dans l
e quartier, monsieur Borel.
– C-est toujours quand il est quelque part- qu-on ne l-y
voit pas, vous savez bien ça- Mais n-acceptez de lui en ga
0099rde ou en consignation aucun paquet, aucun ballot : ce
serait du recel.
– Soyez tranquille, monsieur Borel, j-ai aussi peur de Br
as-Rouge que du diable. On ne sait jamais où il va ni d-où
il vient. La dernière fois que je l-ai vu, il m-a dit qu-
il arrivait d-Allemagne.
– Enfin, je vous préviens- faites-y attention.
Avant de quitter le tapis-franc, l-agent regarda attentiv
ement les autres buveurs, et il dit au Chourineur, d-un to
n presque affectueux :
– Te voilà, mauvais sujet ? il y a longtemps qu-on n-a en
tendu parler de toi ! Tu n-as pas eu de batteries ? Tu dev
iens donc sage ?
– Sage comme une image, monsieur Borel ; vous savez que j
e ne casse guère la tête qu-à ceux qui me le demandent.
– Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les aut
res, fort comme tu es !
– Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chour
ineur en mettant la main sur l-épaule de Rodolphe.
– Tiens ! je ne le connais pas, celui-là, dit l-agent, en
0100 examinant Rodolphe.
– Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répon
dit celui-ci.
– Je le désire pour vous, mon garçon, dit l-agent. Puis,
s-adressant à l-ogresse : Bonsoir, mère Ponisse : c-est un
e vraie souricière que votre tapis-franc, voilà le troisiè
me assassin que j-y prends.
– Et j-espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieu
r Borel ; c-est bien à votre service-, dit gracieusement l
-ogresse en s-inclinant avec déférence.
Après le départ de l-agent de police, le jeune homme à fi
gure plombée, qui fumait en buvant de l-eau-de-vie, rechar
gea sa pipe, et dit, d-une voix enrouée, au Chourineur :
– Est-ce que tu n-as pas reconnu le bonnet grec ? c-est l
-homme à la Boulotte, c-est Vélu. Quand j-ai vu entrer les
agents, j-ai dit : « Il y a quelque chose » ; avec ça que
Vélu cachait toujours sa main sous la table.
– C-est tout de même heureux pour le Maître d-école qu-il
ne se soit pas trouvé là, reprit l-ogresse. Le bonnet gre
c l-a demandé plusieurs fois pour des affaires qu-ils ont
0101ensemble- Mais je ne mangerai jamais mes pratiques. Qu
-on les arrête, bon- chacun son métier- mais je ne les ven
ds pas- Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue,
ajouta l-ogresse au moment où un homme et une femme entra
ient dans le cabaret ; voilà justement le Maître d-école e
t sa largue (sa femme).
Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôt
es du tapis-franc.
Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne p
ut vaincre une légère émotion à la vue de ce redoutable br
igand, qu-il contempla pendant quelques instants avec une
curiosité mêlée d-horreur.
Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d-école s-était a
ffreusement mutilé.
On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que
le visage de ce brigand. Sa figure était sillonnée en tou
s sens de cicatrices profondes, livides ; l-action corrosi
ve du vitriol avait boursouflé ses lèvres ; les cartilages
du nez ayant été coupés, deux trous difformes remplaçaien
t les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits, tr
0102ès-ronds, étincelaient de férocité ; son front, aplati
comme celui d-un tigre, disparaissait à demi sous une cas
quette de fourrure à longs poils fauves- on eût dit la cri
nière du monstre.
Le Maître d-école n-avait guère plus de cinq pieds deux o
u trois pouces ; sa tête, démesurément grosse, était enfon
cée entre ses deux épaules larges, élevées, puissantes, ch
arnues, qui se dessinaient même sous les plis flottants de
sa blouse de toile écrue ; il avait les bras longs, muscu
leux ; les mains courtes, grosses et velues jusqu-à l-extr
émité des doigts ; ses jambes étaient un peu arquées, mais
leurs mollets énormes annonçaient une force athlétique.
Cet homme offrait, en un mot, l-exagération de ce qu-il y
a de court, de trapu, de ramassé dans le type de l-Hercul
e Farnèse.
Quant à l-expression de férocité qui éclatait sur ce masq
ue affreux, quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comm
e celui d-une bête sauvage, il faut renoncer à les peindre
.
La femme qui accompagnait le Maître d-école était vieille
0103, assez proprement vêtue d-une robe brune, d-un tartan
à carreaux rouges et noirs, et d-un bonnet blanc.
Rodolphe la voyait de profil ; son -il vert et rond, son
nez crochu, ses lèvres minces, son menton saillant, sa phy
sionomie à la fois méchante et rusée, lui rappelèrent la C
houette.
Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse,
lorsqu-en levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâ
lir ; elle regardait avec une terreur muette la hideuse co
mpagne du Maître d-école ; enfin, saisissant le bras de Ro
dolphe, d-une main tremblante, Fleur-de-Marie lui dit à vo
ix basse :
– La Chouette ! mon Dieu !- la Chouette- la borgnesse !
A ce moment, le Maître d-école, échangeant quelques parol
es à voix basse avec un des habitués du tapis-franc, s-ava
nça lentement vers la table où s-attablaient Rodolphe, la
Goualeuse et le Chourineur.
Alors, s-adressant à Fleur-de-Marie, d-une voix rauque et
creuse comme le rugissement d-un tigre :
– Eh ! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux
0104 mufles et t-en venir avec moi-
La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe ;
ses dents se choquaient d-effroi.
– Et moi- je ne serai pas jalouse, dit l-horrible Chouett
e en riant aux éclats.
Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pég
riotte, sa victime.
– Ah çà, petite, est-ce que tu ne m-entends pas ? dit le
monstre en s-avançant. Si tu ne viens pas, je t-éborgne po
ur faire le pendant de la Chouette. Et toi, l-homme à mous
tache- (il s-adressait à Rodolphe), si tu ne me jettes pas
cette blonde par-dessus la table- je te crève-
– Mon Dieu, mon Dieu ! défendez-moi ! s-écria la Goualeus
e à Rodolphe, en joignant les mains. Puis, réfléchissant q
u-elle allait l-exposer à un grand danger, elle reprit à v
oix basse : Non, non, ne bougez pas, monsieur Rodolphe ; s
-il approche, je crierai au secours, et, de peur d-un escl
andre qui attirerait la police, l-ogresse prendra mon part
i.
– Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant in
0105trépidement le Maître d-école. Tu es à côté de moi, tu
n-en bougeras pas ; et comme ce hideux animal te fait mal
au c-ur et à moi aussi, je vais le porter dans la rue-
– Toi ? dit le Maître d-école.
– Moi ! ! !- reprit Rodolphe.
Et malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de tabl
e.
Le Maître d-école recula d-un pas au terrible aspect de l
a physionomie de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur
furent aussi frappés de l-expression de méchanceté, de ra
ge diabolique qui, en ce moment, contracta la noble figure
de leur compagnon : il devint méconnaissable. Dans sa lut
te contre le Chourineur, il s-était montré dédaigneux et r
ailleur ; mais face à face avec le Maître d-école, il semb
lait possédé d-une haine féroce : ses pupilles, dilatées p
ar la fureur, luisaient d-un éclat étrange.
Certains regards ont une puissance magnétique irrésistibl
e : quelques duellistes célèbres doivent, dit-on, leurs sa
nglants triomphes à cette action fascinatrice de leur rega
rd, qui démoralise, qui atterre leurs adversaires.
0106 Rodolphe était doué de cet effrayant coup d–il fixe,
perçant, qui épouvante, et que ceux qu-il obsède ne peuve
nt éviter- Ce regard les trouble, les domine ; ils le ress
entent presque physiquement, et, malgré eux, ils le recher
chent- ils ne peuvent en détacher leur vue.
Le Maître d-école tressaillit, recula encore d-un pas, et
, ne se fiant plus à sa force prodigieuse, il chercha sous
sa blouse le manche de son poignard.
Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc si la
Chouette, saisissant le Maître d-école par le bras, ne se
fût écriée :
– Minute- minute- Fourline, laisse-moi dire un mot- Tu ma
ngeras ces deux mufles tout à l-heure, ils ne t-échapperon
t pas-
Le Maître d-école regarda la borgnesse avec étonnement.
Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Ma
rie avec une attention croissante, cherchant à rassembler
ses souvenirs.
Enfin elle ne conserva plus le moindre doute : elle recon
nut la Goualeuse.
0107 – Est-il possible ! s-écria la borgnesse en joignant
les mains avec étonnement, c-est la Pégriotte, la voleuse
de sucres d-orge. Mais d-où donc que tu sors ? c-est donc
le boulanger qui t-envoie ! ajouta-t-elle en montrant le p
oing à la jeune fille. Tu retomberas donc toujours sous ma
griffe ? Sois tranquille, si je ne t-arrache plus de dent
s, je t-arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah ! va
s-tu rager ! Tu ne sais donc pas ? je connais tes parents-
Le Maître d-école a vu au pré l-homme qui t-avait donnée
à moi quand tu étais toute petite- Il lui a dit le nom de
ta mère- C-est des daims huppés, tes parents-
– Mes parents ! vous les connaissez ?- s-écria Fleur-de-M
arie.
– Oui, mon homme sait le nom de ta mère- mais je lui arra
cherai plutôt la langue que de le laisser te le dire- Il a
encore vu hier celui qui t-a amenée dans mon chenil, parc
e qu-on ne payait plus sa femme, qui t-avait nourrie- car
elle ne tenait guère à toi, ta mère, elle aurait autant ai
mé te savoir crevée, bien sûr- Mais c-est égal, si tu sava
is son nom maintenant, tu pourrais joliment la rançonner,
0108ma petite bâtarde- L-homme que je te dis a des papiers
– oui, Pégriotte, il a des lettres de ta mère- et s-il ne
s-en sert pas, c-est qu-il a des raisons pour ça- Hein ! t
u rages- tu pleures, Pégriotte- Eh bien, non, tu ne la con
naîtras pas, ta mère- Tu ne la connaîtras pas.
– J-aime autant qu-elle me croie morte-, dit Fleur-de-Mar
ie en essuyant ses yeux.
Rodolphe, oubliant le Maître d-école, avait attentivement
écouté la Chouette, dont le récit l-intéressait.
Pendant ce temps, le brigand n-étant plus sous l-influenc
e du regard de Rodolphe avait repris courage ; il ne pouva
it croire que ce jeune homme, de taille moyenne et svelte,
fût en état de se mesurer avec lui ; sûr de sa force herc
uléenne, il s-approcha du défenseur de la Goualeuse et dit
à la Chouette avec autorité :
– Assez bavardé comme ça- Je veux dévisager ce beau mufle
-là et lui défoncer la frimousse- pour que la belle blonde
me trouve plus gentil que lui.
D-un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.
– Prenez garde à mes assiettes ! répéta l-ogresse.
0109 Et le Maître d-école se mit en défense, les deux main
s en avant, le haut du corps en arrière, bien campé sur se
s robustes reins, et pour ainsi dire arc-bouté sur une de
ses jambes énormes- qui ressemblait à un balustre de pierr
e.
Au moment où Rodolphe s-élançait sur lui, la porte du tap
is-franc s-ouvrit violemment ; le charbonnier dont nous av
ons parlé, et qui avait presque six pieds de haut, se préc
ipita dans la salle, écarta rudement le Maître d-école, s-
approcha de Rodolphe et lui dit en anglais à l-oreille :
– Monsieur, Tom et Sarah- ils sont au bout de la rue.
A ces mots mystérieux, Rodolphe fit un mouvement de colèr
e, jeta un louis sur le comptoir de l-ogresse et courut ve
rs la porte.
Le Maître d-école tenta de s-opposer au passage de Rodolp
he ; mais celui-ci, se retournant, lui détacha au milieu d
u visage deux coups de poing si rudement assenés que le ta
ureau chancela tout étourdi et tomba pesamment à demi renv
ersé sur une table.
– Vive la Charte ! je reconnais là mes coups de poing de
0110la fin, s-écria le Chourineur. Encore quelques leçons
comme ça, et je les saurai-
Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d-éc
ole s-élança à la poursuite de Rodolphe.
Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le somb
re dédale des rues de la Cité ; il était impossible de le
rejoindre.
Au moment où le Maître d-école rentrait écumant de rage,
deux hommes, accourant du côté opposé à celui par lequel R
odolphe avait disparu, se précipitèrent dans le tapis-fran
c, essoufflés, comme s-ils eussent fait rapidement une lon
gue course.
Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d
-autre dans la taverne.
– Malheur sur moi ! dit l-un, il nous échappe encore !-
– Patience !- les jours ont vingt-quatre heures, et la vi
e est longue, répondit l-autre personnage.
Ces deux nouveaux venus s-exprimaient en anglais.
VI

0111Thomas Seyton et la comtesse Sarah

Les deux personnages qui venaient d-entrer dans le tapis-
franc appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que
celle des habitués de cette taverne.
L-un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les
sourcils et les favoris noirs, une figure osseuse et brun
e, l-air dur, sévère. A son chapeau rond on voyait un crêp
e ; sa longue redingote noire se boutonnait jusqu-au cou ;
il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant,
des bottes autrefois appelées à la Suwarow.
Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil
, était pâle et beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et s
es yeux d-un noir foncé faisaient ressortir la blancheur m
ate de son visage ; à sa démarche, à sa taille, à la délic
atesse de ses traits, il était facile de reconnaître dans
ce personnage une femme déguisée en homme.
– Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur lu
i, dit Sarah, toujours en anglais.
– Oui, Sarah, répondit l-homme à cheveux blancs et à sour
0112cils noirs.
S-asseyant à une table pendant que Sarah s-essuyait le fr
ont, il dit à l-ogresse en très-bon français et presque sa
ns aucun accent :
– Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s-il
vous plaît.
L-entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait
vivement excité l-attention ; leurs costumes, leurs manièr
es, annonçaient qu-ils ne fréquentaient jamais ces ignoble
s tavernes. A leur physionomie inquiète, affairée, on devi
nait que des motifs importants les amenaient dans ce quart
ier.
Le Chourineur, le Maître d-école et la Chouette les consi
déraient avec une avide curiosité.
La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgness
e, redoutant les menaces du Maître d-école, qui voulait l-
emmener avec lui, profita de l-inattention de ces deux mis
érables, se glissa par la porte restée entr-ouverte et sor
tit du cabaret.
Le Chourineur et le Maître d-école, dans leur position re
0113spective, n-avaient aucun intérêt à élever de nouvelle
s rixes.
Surprise de l-apparition d-hôtes si nouveaux, l-ogresse p
artageait l-attention générale. Tom lui dit une seconde fo
is avec impatience :
– Nous avons demandé quelque chose à boire, madame ; ayez
la bonté de nous servir.
La mère Ponisse, flattée de cette courtoisie, se leva de
son comptoir, vint gracieusement s-appuyer à la table de T
om, et lui dit :
– Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée ?

– Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l-ea
u.
L-ogresse servit ; Tom lui jeta cent sous, et, refusant l
a monnaie qu-elle voulait lui rendre :
– Gardez cela pour vous, notre hôtesse, et acceptez un ve
rre de vin avec nous.
– Vous êtes bien honnête, monsieur, dit la mère Ponisse e
n regardant Tom avec plus d-étonnement que de reconnaissan
0114ce.
– Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donné rend
ez-vous à un de nos camarades dans un cabaret de cette rue
; nous nous sommes peut-être trompés.
– C-est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.
– C-est bien cela, dit Tom en faisant un signe d-intellig
ence à Sarah. Oui, c-est bien au Lapin-Blanc qu-il devait
nous attendre.
– Et il n-y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgue
illeusement l-ogresse. Mais comment était-il, votre camara
de ?
– Grand et mince, cheveux et moustaches châtain clair, di
t Tom.
– Attendez donc, attendez donc, c-est mon homme de tout à
l-heure ; un charbonnier d-une très-grande taille est ven
u le chercher, et ils sont partis ensemble.
– Ce sont eux, dit Tom.
– Et ils étaient seuls ici ? demanda Sarah.
– C-est-à-dire, le charbonnier n-est venu qu-un moment, v
otre autre camarade a soupé ici avec la Goualeuse et le Ch
0115ourineur ; et du regard l-ogresse désigna celui des co
nvives de Rodolphe qui était resté dans le cabaret.
Tom et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.
Après quelques minutes d-examen, Sarah dit en anglais à s
on compagnon :
– Connaissez-vous cet homme ?
– Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l-entrée
de ces rues obscures. Voyant Murph, déguisé en charbonnie
r, rôder autour de ce cabaret et venir sans cesse regarder
au travers des vitres, il s-est douté de quelque chose et
il est venu nous avertir.
Pendant cette conversation, tenue à voix basse et en lang
ue étrangère, le Maître d-école disait tout bas à la Choue
tte en regardant Tom et Sarah :
– Le grand maigre a dégainé cent sous à l-ogresse. Il est
bientôt minuit ; il pleut, il vente : quand ils vont sort
ir, nous les suivrons ; j-étourdirai le grand et je lui pr
endrai son argent. Il est avec une femme, il n-osera pas s
ouffler.
– Si la petite crie à la garde, j-ai mon vitriol dans ma
0116poche, je lui casserai la bouteille sur la figure, dit
la borgnesse ; il faut toujours donner à boire aux enfant
s pour les empêcher de crier. Puis elle ajouta : Dis donc,
Fourline, la première fois que nous trouverons la Pégriot
te, faudra l-emmener d-autor. Une fois que nous la tiendro
ns chez nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitri
ol, ça fait qu-elle ne fera plus la fière avec sa jolie fr
imousse-
– Tiens, la Chouette, je finirai par t-épouser, dit le Ma
ître d-école ; tu n-as pas ta pareille pour l-adresse et l
e courage- La nuit du marchand de b-ufs, je t-ai jugée- j-
ai dit : « Voilà ma femme : elle travaillera mieux qu-un h
omme. »
Après avoir réfléchi un moment, Sarah dit à Tom en lui in
diquant le Chourineur :
– Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être
saurions-nous ce qui l-amène ici.
– Essayons, dit Tom. Puis, s-adressant au Chourineur : –
Camarade, nous devions retrouver dans ce cabaret un de nos
amis ; il y a soupé avec vous ; puisque vous le connaisse
0117z, dites-nous si vous savez où il est allé.
– Je le connais parce qu-il m-a rincé il y a deux heures
en défendant la Goualeuse.
– Et vous ne l-aviez jamais vu ?
– Jamais- Nous nous sommes rencontrés dans l-allée de la
maison de Bras-Rouge.
– L-hôtesse ! encore une bouteille cachetée, et du meille
ur, dit Tom.
Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leu
rs verres encore pleins ; la mère Ponisse, pour faire honn
eur sans doute à sa propre cave, avait plusieurs fois vidé
le sien.
– Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s-il ve
ut bien le permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec
Sarah à côté du Chourineur, aussi étonné que flatté de cet
te politesse.
Le Maître d-école et la Chouette causaient toujours à voi
x basse de leurs sinistres projets.
La bouteille servie, Tom et Sarah attablés avec le Chouri
neur et l-ogresse, qui avait regardé une seconde invitatio
0118n comme superflue, l-entretien continua.
– Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencon
tré notre camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge ?
dit Tom en trinquant avec le Chourineur.
– Oui, mon brave, répondit celui-ci en vidant lestement s
on verre.
– Voilà un singulier nom- Bras-Rouge ! Qu-est-ce que c-es
t que ce Bras-Rouge ?
– Il pastique la maltouze, dit négligemment le Chourineur
; puis il ajouta : Voilà de fameux vin, mère Ponisse !
– C-est pour ça qu-il ne faut pas laisser votre verre vid
e, mon brave, reprit Tom en versant de nouveau à boire au
Chourineur.
– A votre santé, dit celui-ci, et à celle de votre petit
ami qui- enfin suffit- Si ma tante était un homme, ça sera
it mon oncle, comme dit le proverbe- Allons donc, farceur,
je m-entends !
Sarah rougit imperceptiblement. Tom continua :
– Je n-ai pas bien compris ce que vous m-avez dit sur ce
Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute ?
0119 – Je vous ai dit que Bras-Rouge pastiquait la maltouz
e.
Tom regarda le Chourineur avec surprise.
– Qu-est-ce que ça veut dire, pastiquer la mal- Comment d
ites-vous cela ?
– Pastiquer la maltouze, faire la contrebande, donc ! Il
paraît que vous ne dévidez pas le jars ?
– Mon brave, je ne vous comprends plus.
– Je vous dis : Vous ne parlez donc pas argot comme monsi
eur Rodolphe ?
– Argot ? dit Tom en regardant Sarah d-un air surpris.
– Allons, vous êtes des sinve- mais le camarade Rodolphe
est un fameux zig, lui : tout peintre en éventails qu-il e
st, il m-en remontrerait à moi-même pour l-argot- Eh bien,
puisque vous ne parlez pas ce beau langage-là, je vous di
s en bon français que le Bras-Rouge est contrebandier : je
le dis sans traîtrise- car il ne s-en cache pas, il s-en
vante au nez des gabelous : mais cherche, et attrape si tu
peux, car Bras-Rouge est malin.
– Et qu-est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme ?
0120 demanda Sarah.
– Ma foi, monsieur- ou madame, à votre choix, je n-en sai
s rien de rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce
soir, je voulais battre la Goualeuse ; j-avais tort : c-é
tait une bonne fille ; elle s-enfonce dans l-allée de la m
aison de Bras-Rouge, je la poursuis- c-était noir comme le
diable ; au lieu d-empoigner la Goualeuse, je tombe sur m
aître Rodolphe, qui me donne ma paye, et d-une fière force
– oh ! oui- il y avait surtout les coups de poing de la fi
n- tonnerre ! c-était-il bien festonné ! il m-a promis de
me montrer ce coup-là.
– Et Bras-Rouge, quel homme est-ce ? demanda Tom. Quelle
espèce de marchandises vend-il ?
– Bras-Rouge ? dame ! il vend tout ce qu-il est défendu d
e vendre, il fait tout ce qu-il est défendu de faire. Voil
à sa partie et son négoce. N-est-ce pas, mère Ponisse ?
– Oh ! c-est un cadet qui a le fil, dit l-ogresse.
– Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chour
ineur. On a descendu plus de vingt fois dans sa cassine, j
amais on n-a rien trouvé, pourtant il en sort souvent avec
0121 ses ballots.
– C-est malin ! dit l-ogresse ; on dit qu-il a chez lui u
ne cachette qui descend à un puits qui mène aux catacombes
.
– Ça n-empêche pas qu-on ne l-a jamais trouvée, sa cachet
te ; il faudra démolir sa cassine pour en venir à bout, di
t le Chourineur.
– Et quel est le numéro de la maison de Bras-Rouge ?
– N- 13, rue des Fèves : Bras-Rouge, marchand de tout ce
qu-on veut- C-est connu dans la Cité, dit le Chourineur.
– Je vais écrire cette adresse sur mon carnet ; si nous n
e trouvons pas Rodolphe, je tâcherai d-avoir des informati
ons sur lui chez M. Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivi
t le nom de la rue et le numéro du contrebandier.
– Et vous pouvez vous vanter d-avoir, dans maître Rodolph
e, un ami solide-, dit le Chourineur, et un bon enfant- Sa
ns le charbonnier il allait se donner un coup de peigne av
ec le Maître d-école qui est là-bas dans son coin avec la
Chouette- Tonnerre ! faut que je me tienne à quatre pour n
e pas l-exterminer, cette vieille sorcière, quand je pense
0122 à ce qu-elle a fait à la Goualeuse- Mais patience- un
coup de poing n-est jamais perdu, comme dit c-t-autre.
– Rodolphe vous a battu ? vous devez le haïr ! dit Sarah.

– Moi, haïr un homme qui se déploie comme ça ! plus souve
nt ! Au fait, c-est drôle- Tenez, v-là le Maître d-école q
ui m-a battu, et ça me réjouirait de le voir étrangler- M.
Rodolphe, qui m-a battu et même plus fort- c-est tout le
contraire : je ne lui veux que du bien. Enfin, il me sembl
e que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais
que de ce soir.
– Vous dites ça parce que nous sommes ses amis, mon brave
.
– Non, tonnerre ! non, foi d-homme !- Voyez-vous, il a po
ur lui les coups de poing de la fin- dont il n-est pas plu
s fier qu-un enfant : il n-y a pas là à dire- c-est un maî
tre, un maître fini- Et puis il vous dit des mots- des cho
ses qui vous remettent le c-ur au ventre : puis enfin, qua
nd il vous regarde- il a dans les yeux quelques chose- Ten
ez, j-ai été troupier- avec un chef pareil- voyez-vous, on
0123 mangeait la lune et les étoiles.
Tom et Sarah se regardèrent en silence.
– Cette incroyable puissance de domination le suivrait-el
le donc partout et toujours ? dit amèrement Sarah.
– Oui- jusqu-à ce que nous ayons conjuré le charme-, repr
it Tom.
– Oui, et quoi qu-il arrive, il le faut, il le faut, dit
Sarah en passant sa main sur son front comme pour chasser
un souvenir pénible.
Minuit sonna à l-Hôtel de Ville.
Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu-une lueur dou
teuse.
A l-exception du Chourineur et de ses deux convives, du M
aître d-école et de la Chouette, tous les habitués du tapi
s-franc s-étaient peu à peu retirés.
Le Maître d-école dit tout bas à la Chouette :
– Nous allons nous cacher dans l-allée en face, nous verr
ons sortir les messières, et nous les suivrons. S-ils vont
à gauche, nous les attendrons dans le recoin de la rue Sa
int-Eloi : s-ils vont à droite, nous les attendrons dans l
0124es démolitions, du côté de la triperie, il y a là un g
rand trou : j-ai mon idée.
Et le Maître d-école et la Chouette se dirigèrent vers la
porte.
– Vous ne pitanchez donc rien ce soir ? leur dit l-ogress
e.
– Non, mère Ponisse- Nous étions entrés pour nous mettre
à l-abri, dit le Maître d-école. Et il sortit avec la Chou
ette.
VII

La bourse ou la vie

Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sor
tirent de leur rêverie ; ils se levèrent et remercièrent l
e Chourineur des renseignements qu-il leur avait donnés :
celui-ci leur inspirait moins de confiance depuis qu-il av
ait vulgairement, mais sincèrement exprimé sa grossière ad
miration pour Rodolphe.
Au moment où le Chourineur sortit, le vent redoublait de
0125violence, la pluie tombait à torrents.
Le Maître d-école et la Chouette, embusqués dans une allé
e qui faisait face au tapis-franc, virent le Chourineur s-
éloigner du côté de la rue où se trouvait une maison en dé
molition. Bientôt ses pas, un peu alourdis par ses fréquen
tes libations de la soirée, se perdirent au milieu des sif
flements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les
murailles.
Tom et Sarah sortirent de la taverne malgré la tourmente,
et prirent une direction opposée à celle du Chourineur.
– Ils sont enflaqués, dit tout bas le Maître d-école à la
Chouette ; débouche ton vitriol : attention !
– -tons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher
derrière eux, dit la Chouette.
– Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n-aurais
pas pensé à ça : faisons patte de velours.
Le hideux couple ôta ses chaussures et se glissa dans l-o
mbre en rasant les maisons-
Grâce à ce stratagème, le bruit des pas de la Chouette et
du Maître d-école fut tellement amorti qu-ils suivirent T
0126om et Sarah presque à les toucher sans que ceux-ci les
entendissent.
– Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit To
m ; car la pluie va nous tremper. N-avez-vous pas froid, S
arah ?
– Peut-être apprendrons-nous quelque chose par le contreb
andier, par ce Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans répondre
à la question de Tom.
Tout à coup celui-ci s-arrêta.
Ils n-étaient qu-à une petite distance de l-endroit désig
né par le Maître d-école pour commettre son crime.
– Je me suis trompé de rue, dit Tom, il fallait prendre à
gauche en sortant du cabaret ; nous devons passer devant
une maison en démolition pour retrouver notre fiacre. Reto
urnons sur nos pas.
Le Maître d-école et la Chouette se jetèrent dans l-embra
sure d-une porte pour n-être pas aperçus de Tom et de Sara
h, qui les coudoyèrent presque.
– Au fait j-aime mieux qu-ils aillent du côté des décombr
es, dit tout bas le Maître d-école ; si le messière regimb
0127e- j-ai mon idée.
Tom et Sarah, après avoir de nouveau passé devant le tapi
s-franc, arrivèrent près d-une maison en ruine.
Cette masure étant à moitié démolie, ses caves découverte
s formaient une espèce de gouffre le long duquel la rue se
prolongeait en cet endroit.
Le Maître d-école bondit avec la vigueur et la souplesse
d-un tigre ; d-une de ses larges mains il saisit Tom à la
gorge et lui dit :
– Ton argent ou je te jette dans ce trou.
Et le brigand, repoussant Tom en arrière, lui fit perdre
l-équilibre, d-une main le retint pour ainsi dire suspendu
au-dessus de la profonde excavation, tandis que de l-autr
e main il saisit le bras de Sarah comme dans un étau.
Avant que Tom eût fait un mouvement, la Chouette le déval
isa avec une dextérité merveilleuse.
Sarah ne cria pas, ne chercha pas à se débattre ; elle di
t d-une voix calme :
– Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s-adressant au brigan
d : Nous ne crierons pas, ne nous faites pas de mal.
0128 La Chouette, après avoir scrupuleusement fouillé les
poches des deux victimes de ce guet-apens, dit à Sarah :
– Voyons tes mains, s-il y a des bagues. Non, dit la viei
lle femme en grommelant. Tu n-as donc personne pour te don
ner des anneaux ?- quelle misère !
Le sang-froid de Tom ne se démentit pas pendant cette scè
ne aussi rapide qu-imprévue.
– Voulez-vous faire un marché ? Mon portefeuille contient
des papiers qui vous seront inutiles ; rapportez-le-moi,
et demain je vous donne vingt-cinq louis, dit Tom au Maîtr
e d-école, dont la main l-étreignait moins rudement.
– Oui, pour nous tendre une souricière ! répondit le brig
and. Allons, file sans regarder derrière toi. Tu as du bon
heur d-en être quitte pour si peu.
– Un moment, dit la Chouette ; s-il est gentil, il aura s
on portefeuille ; il y a un moyen. Puis s-adressant à Tom
: Vous connaissez la plaine Saint-Denis ?
– Oui.
– Savez-vous où est Saint-Ouen ?
– Oui.
0129 – En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la Révo
lte, la plaine est plate ; à travers champs, on y voit de
loin ; venez-y demain matin tout seul, aboulez l-argent, v
ous m-y trouverez avec le portefeuille, donnant, donnant,
je vous le rendrai.
– Mais il te fera pincer, la Chouette !
– Pas si bête ! il n-y a pas mèche- on voit de trop loin.
Je n-ai qu-un -il- mais il est bon : si le messière vient
avec quelqu-un, il ne trouvera plus personne, j-aurai dém
énagé.
Sarah parut frappée d-une idée subite ; elle dit au briga
nd :
– Veux-tu gagner de l-argent ?
– Oui.
– As-tu vu dans le cabaret d-où nous sortons, car mainten
ant je te reconnais, as-tu vu l-homme que le charbonnier e
st venu chercher ?
– Un mince à moustaches ? Oui, j-allais manger un morceau
de ce mufle-là ; mais il ne m-a pas donné le temps- il m-
a étourdi de deux coups de poing et m-a renversé sur une t
0130able- C-est la première fois que cela m-arrive- Oh ! j
e m-en vengerai !
– Eh bien ! il s-agit de lui, dit Sarah.
– De lui ? s-écria le Maître d-école. Donnez-moi mille fr
ancs, je vous le tue-
– Sarah ! s-écria Tom avec épouvante.
– Misérable ! il ne s-agit pas de le tuer-, dit Sarah au
Maître d-école.
– De quoi donc, alors ?
– Venez demain à la plaine Saint-Denis, vous y trouverez
mon compagnon, reprit-elle ; vous verrez bien qu-il est se
ul ; il vous dira ce qu-il faut faire. Ce n-est pas mille
francs, mais deux mille francs que je vous donnerai- si vo
us réussissez.
– Fourline, dit tout bas la Chouette au Maître d-école, i
l y a de l-argent à gagner ; c-est des daims huppés qui ve
ulent monter un coup à un ennemi ; cet ennemi, c-est ce gu
eux que tu voulais crever- Faut y aller : j-irais, moi, à
ta place- Deux mille balles ! mon homme, ça en vaut la pei
ne.
0131 – Eh bien ! ma femme ira, dit le Maître d-école ; vou
s lui direz ce qu-il y a à faire, et je verrai.
– Soit, demain à une heure.
– A une heure.
– Dans la plaine Saint-Denis.
– Dans la plaine Saint-Denis.
– Entre Saint-Ouen et le chemin de la Révolte, au bout de
la route.
– C-est dit.
– Et je vous rapporterai votre portefeuille.
– Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un à-com
pte sur l-autre affaire si vous êtes raisonnable.
– Maintenant allez à droite, nous à gauche ; ne nous suiv
ez pas, sinon-
Et le Maître d-école et la Chouette s-éloignèrent rapidem
ent.
– Le démon nous est venu en aide, dit Sarah ; ce bandit p
eut nous servir.
– Sarah, maintenant j-ai peur-, dit Tom.
– Moi, je n-ai pas peur. J-espère, au contraire- Mais, ve
0132nez, venez, je me reconnais ; le fiacre ne doit pas êt
re loin.
Et les deux personnages se dirigèrent à grands pas vers l
e parvis Notre-Dame.
Un témoin invisible avait assisté à cette scène. C-était
le Chourineur, qui s-était tapi dans les décombres pour se
mettre à l-abri de la pluie.
La proposition que fit Sarah au brigand, relativement à R
odolphe, intéressa vivement le Chourineur ; effrayé des pé
rils qui menaçaient son nouvel ami, il regretta de ne pouv
oir l-en garantir. Sa haine contre le Maître d-école et co
ntre la Chouette fut peut-être pour quelque chose dans ce
bon sentiment.
Le Chourineur se résolut d-avertir Rodolphe du danger qu-
il courait ; mais comment y parvenir ? Il avait oublié l-a
dresse du soi-disant peintre en éventails. Peut-être Rodol
phe ne reviendrait-il pas au tapis-franc ; comment le trou
ver ?
En faisant ces réflexions, le Chourineur avait machinalem
ent suivi Tom et Sarah ; il les vit monter dans un fiacre
0133qui les attendait devant le parvis Notre-Dame.
Le fiacre partit.
Une idée lumineuse vint au Chourineur ; il monta derrière
cette voiture.
A une heure du matin, ce fiacre s-arrêta sur le boulevard
de l-Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une d
es ruelles qui aboutissent à cet endroit.
La nuit était noire, le Chourineur ne put signaler aucun
indice qui lui servît à reconnaître plus précisément, le l
endemain, les lieux où il se trouvait. Alors, avec une sag
acité de sauvage, il tira son couteau de sa poche, fit une
large et profonde entaille à un des arbres auprès desquel
s s-était arrêtée la voiture. Puis il regagna son gîte, do
nt il s-était considérablement éloigné.
Pour la première fois depuis longtemps le Chourineur goût
a dans son taudis un sommeil profond, qui ne fut pas inter
rompu par l-horrible vision de l-abattoir aux sergents, co
mme il disait dans son rude langage.
VIII

0134Promenade

Le lendemain de la soirée où s-étaient passés les différe
nts événements que nous venons de raconter, un radieux sol
eil d-automne brillait au milieu d-un ciel pur ; la tourme
nte de la nuit avait cessé. Quoique toujours obscurci par
la hauteur des maisons, le hideux quartier où le lecteur n
ous a suivi semblait moins horrible, vu à la clarté d-un b
eau jour.
Soit que Rodolphe ne craignît plus la rencontre des deux
personnes qu-il avait évitées la veille, soit qu-il la bra
vât, vers les onze heures du matin il entra dans la rue au
x Fèves, et se dirigea vers la taverne de l-ogresse.
Rodolphe était toujours habillé en ouvrier, mais on remar
quait dans ses vêtements une certaine recherche ; sa blous
e neuve, ouverte sur la poitrine, laissait voir sa chemise
de laine rouge, fermée par plusieurs boutons d-argent ; l
e col d-une autre chemise de toile blanche se rabattait su
r sa cravate de soie noire, négligemment nouée autour de s
on cou ; de sa casquette de velours bleu de ciel, à visièr
0135e vernie, s-échappaient quelques boucles de cheveux ch
âtains ; des bottes parfaitement cirées, remplaçant les gr
os souliers ferrés de la veille, mettaient en valeur un pi
ed charmant, qui paraissait d-autant plus petit qu-il sort
ait d-un large pantalon de velours olive.
Ce costume ne nuisait en rien à l-élégance de la tournure
de Rodolphe, rare mélange de grâce, de souplesse et de fo
rce.
Nos habits sont tellement laids qu-on ne peut que gagner
à les quitter, même pour les vêtements les plus vulgaires.

L-ogresse se prélassait sur le seuil du tapis-franc lorsq
ue Rodolphe s-y présenta.
– Votre servante, jeune homme ! Vous venez sans doute che
rcher la monnaie de vos vingt francs ! dit-elle avec une s
orte de déférence, n-osant pas oublier que la veille le va
inqueur du Chourineur lui avait jeté un louis sur son comp
toir ; il vous revient dix-sept livres dix sous- Ça n-est
pas tout- On est venu vous demander hier : un grand monsie
ur, bien couvert ; il avait aux jambes des bottes à c-ur,
0136comme un tambour-major en bourgeois, et au bras une pe
tite femme déguisée en homme. Ils ont bu du cacheté avec l
e Chourineur.
– Ah ! ils ont bu avec le Chourineur ! Et que lui ont-ils
dit ?
– Quand je dis qu-ils ont bu, je me trompe, ils n-ont fai
t que tremper leurs lèvres dans leurs verres ; et-
– Je te demande ce qu-ils ont dit au Chourineur ?
– Ils lui ont parlé de choses et d-autres, quoi ! De Bras
-Rouge, de la pluie et du beau temps.
– Ils connaissent Bras-Rouge ?
– Au contraire, le Chourineur leur a expliqué qui c-était
– et comment vous l-aviez battu.
– C-est bon, il ne s-agit pas de ça.
– Vous demandez votre monnaie ?
– Oui- et j-emmènerai la Goualeuse passer la journée à la
campagne.
– Oh ! impossible, ça, mon garçon.
– Pourquoi ?
– Elle n-a qu-à ne pas revenir ? Ses nippes sont à moi, s
0137ans compter qu-elle me doit encore deux cent vingt fra
ncs pour finir de s-acquitter de sa nourriture et de son l
ogement, depuis que je l-ai prise chez moi ; si elle n-éta
it pas honnête comme elle l-est, je ne la laisserais pas a
ller plus loin que le coin de la rue, au moins.
– La Goualeuse te doit deux cent vingt francs ?
– Deux cent vingt francs dix sous- Mais qu-est-ce que ça
vous fait, mon garçon ? Ne dirait-on pas que vous allez le
s payer ? Faites donc le milord !
– Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l-étain du
comptoir de l-ogresse. Maintenant, combien vaut la défroq
ue que tu lui loues ?
La vieille, ébahie, examinait les louis l-un après l-autr
e d-un air de doute et de défiance.
– Ah çà, crois-tu que je te donne de la fausse monnaie ?
Envoie changer cet or, et finissons- Combien vaut la défro
que que tu loues à cette malheureuse ?
L-ogresse, partagée entre le désir de faire une bonne aff
aire, l-étonnement de voir un ouvrier posséder autant d-ar
gent, la crainte d-être dupée, et l-espoir de gagner davan
0138tage encore, l-ogresse garda un moment le silence, pui
s elle reprit :
– Ses hardes valent au moins- cent francs.
– De pareilles guenilles ! allons donc ! Tu garderas la m
onnaie d-hier et je te donnerai encore un louis, rien de p
lus. Se laisser rançonner par toi, c-est voler les pauvres
qui ont droit à des aumônes.
– Eh bien ! mon garçon, je garde mes hardes : la Goualeus
e ne sortira pas d-ici : je suis libre de vendre mes effet
s ce que je veux.
– Que Lucifer te brûle un jour selon tes mérites ! Voilà
ton argent, va me chercher la Goualeuse.
L-ogresse empocha l-or, pensant que l-ouvrier avait commi
s un vol ou fait un héritage, et lui dit, avec un ignoble
sourire :
– Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous
-même la Goualeuse !- Cela lui ferait plaisir- car, foi de
mère Ponisse, hier elle vous reluquait joliment !
– Va la chercher et dis-lui que je l-emmènerai à la campa
gne- rien de plus. Surtout qu-elle ne sache pas que je t-a
0139i payé sa dette.
– Pourquoi donc ?
– Que t-importe ?
– Au fait, ça m-est égal, j-aime mieux qu-elle se croie e
ncore sous ma coupe.
– Te tairas-tu ! Monteras-tu !-
– Oh ! quel air méchant ! Je plains ceux à qui vous en vo
ulez- Allons, j-y vais- j-y vais-
Et l-ogresse monta.
Quelques minutes après, elle redescendit.
– La Goualeuse ne voulait pas me croire ; elle est devenu
e cramoisie quand elle a su que vous étiez là- Mais quand
je lui ai dit que je lui permettais de passer la journée à
la campagne, j-ai cru qu-elle devenait folle ; pour la pr
emière fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au cou
.
– C-était la joie de te quitter.
Fleur-de-Marie entra dans ce moment, vêtue comme la veill
e : robe d-alépine brune, châle orangé noué derrière le do
s, marmotte à carreaux rouges laissant voir seulement deux
0140 grosses nattes de cheveux blonds.
Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux
d-un air confus.
– Voulez-vous venir passer la journée à la campagne avec
moi, mon enfant ? dit Rodolphe.
– Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, p
uisque madame le permet.
– Je t-y autorise, ma petite chatte, par rapport à ta bon
ne conduite- dont tu fais l-ornement- Allons, viens m-embr
asser.
Et la mégère tendit à Fleur-de-Marie son visage couperosé
.
La malheureuse, surmontant sa répugnance, approcha son fr
ont des lèvres de l-ogresse ; mais d-un violent coup de co
ude Rodolphe repoussa la vieille dans son comptoir, prit l
e bras de Fleur-de-Marie et sortit du tapis-franc au bruit
des malédictions de la mère Ponisse.
– Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l-og
resse va vous jeter quelque chose à la tête, elle est si m
échante !
0141 – Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu-avez-vous ? Vous
semblez embarrassée- triste ? -tes-vous fâchée de venir a
vec moi ?
– Au contraire- mais- mais vous me donnez le bras.
– Eh bien ?
– Vous êtes ouvrier- quelqu-un peut dire à votre bourgeoi
s qu-on vous a rencontré avec moi- ça vous fera du tort. L
es maîtres n-aiment pas que leurs ouvriers se dérangent.
Et la Goualeuse dégagea doucement son bras de celui de Ro
dolphe, en ajoutant :
– Allez tout seul- je vous suivrai jusqu-à la barrière. U
ne fois dans les champs, je reviendrai auprès de vous.
– Ne craignez rien, dit Rodolphe, touché de cette délicat
esse, et, reprenant le bras de Fleur-de-Marie : Mon bourge
ois ne demeure pas dans le quartier, et puis d-ailleurs no
us allons trouver un fiacre sur le quai aux Fleurs.
– Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe ; je vous disais
cela pour ne pas vous faire arriver de la peine-
– Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement,
vous est-il égal d-aller à la campagne dans un endroit ou
0142 dans un autre ?
– Ça m-est égal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit à
la campagne- Il fait si beau- le grand air est si bon à re
spirer ! Savez-vous que voilà cinq mois que je n-ai pas ét
é plus loin que le marché aux Fleurs ? Et encore, si l-ogr
esse me permettait de sortir de la Cité, c-est qu-elle ava
it confiance en moi.
– Et quand vous veniez à ce marché, c-était pour acheter
des fleurs ?
– Oh ! non ; je n-avais pas d-argent ; je venais seulemen
t les voir, respirer leur bonne odeur- Pendant la demi-heu
re que l-ogresse me laissait passer sur le quai les jours
de marché, j-étais si contente que j-oubliais tout.
– Et en rentrant chez l-ogresse- dans ces vilaines rues ?

– Je revenais plus triste que je n-étais partie- et je re
nfonçais mes larmes pour ne pas être battue ! Tenez- au ma
rché- ce qui me faisait envie, oh ! bien envie, c-était de
voir des petites ouvrières bien proprettes, qui s-en alla
ient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs dans leurs b
0143ras.
– Je suis sûr que si vous aviez eu seulement quelques fle
urs sur votre fenêtre, cela vous aurait tenu compagnie ?
– C-est bien vrai ce que vous dites là, monsieur Rodolphe
! Figurez-vous qu-un jour l-ogresse, à sa fête, sachant m
on goût, m-avait donné un petit rosier. Si vous saviez com
me j-étais heureuse ! Je ne m-ennuyais plus, allez ! Je ne
faisais que regarder mon rosier- Je m-amusais à compter s
es feuilles, ses fleurs- Mais l-air est si mauvais dans la
Cité qu-au bout de deux jours, il a commencé à jaunir. Al
ors- Mais vous allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe
.
– Non, non, continuez.
– Eh bien ! alors, j-ai demandé à l-ogresse la permission
de sortir et d-aller promener mon rosier- oui- comme j-au
rais promené un enfant. Je l-emportais au quai, je me figu
rais que d-être avec les autres fleurs, dans ce bon air fr
ais et embaumé, ça lui faisait du bien ; je trempais ses p
auvres feuilles flétries dans la belle eau de la fontaine,
et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d-h
0144eure au soleil- Cher petit rosier, il n-en voyait jama
is de soleil, dans la Cité, car dans notre rue il ne desce
nd pas plus bas que le toit- Enfin je rentrais- Eh bien !
je vous assure, monsieur Rodolphe, que, grâce à ces promen
ades, mon rosier a peut-être vécu dix jours de plus qu-il
n-aurait vécu sans cela.
– Je vous crois ; mais quand il est mort, ç-a été une gra
nde perte pour vous ?
– Je l-ai pleuré, ç-a été un vrai chagrin- Et tenez, mons
ieur Rodolphe, puisque vous comprenez qu-on aime les fleur
s, je peux bien vous dire ça. Eh bien ! je lui avais aussi
comme de la reconnaissance- de- Ah ! pour cette fois vous
allez vous moquer de moi-
– Non, non ! j-aime- j-adore les fleurs ; ainsi je compre
nds toutes les folies qu-elles font faire ou qu-elles insp
irent.
– Eh bien ! je lui étais reconnaissante, à ce pauvre rosi
er, de fleurir si gentiment pour moi- quoique- enfin- malg
ré ce que j-étais.
Et la Goualeuse baissa la tête et devint pourpre de honte
0145
– Malheureuse enfant ! Avec cette conscience de votre hor
rible position, vous avez dû souvent-
– Avoir envie d-en finir, n-est-ce pas, monsieur Rodolphe
? dit la Goualeuse en interrompant son compagnon ; oh ! o
ui, allez, plus d-une fois j-ai regardé la Seine par-dessu
s le parapet- mais après je regardais les fleurs, le solei
l- Alors je me disais : « La rivière sera toujours là ; je
n-ai pas dix-sept ans- qui sait ? »
– Quand vous disiez Qui sait ?- vous espériez ?
– Oui.
– Et qu-espériez-vous ?
– Je ne sais pas- j-espérais- oui, j-espérais presque mal
gré moi- Dans ces moments-là, il me semblait que mon sort
n-était pas mérité, qu-il y avait en moi quelque chose de
bon. Je me disais : « On m-a bien tourmentée ; mais au moi
ns, je n-ai jamais fait de mal à personne- Si j-avais eu q
uelqu-un pour me conseiller, je ne serais pas où j-en suis
!- » Alors, ça chassait un peu ma tristesse- Après, il fa
ut dire que ces pensées-là m-étaient surtout venues à la s
0146uite de la perte de mon rosier, ajouta la Goualeuse d-
un air solennel qui fit sourire Rodolphe.
– Toujours ce grand chagrin-
– Oui- tenez, le voilà.
Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois
soigneusement coupé et attaché avec une faveur rose.
– Vous l-avez conservé ?
– Je le crois bien- c-est tout ce que je possède au monde
.
– Comment ! vous n-avez rien à vous ?
– Rien.
– Mais ce collier de corail ?
– C-est à l-ogresse.
– Comment ! vous ne possédez pas un chiffon, un bonnet, u
n mouchoir ?
– Non, rien- rien- que les branches sèches de mon pauvre
rosier. C-est pour cela que j-y tiens tant-
A chaque mot, l-étonnement de Rodolphe redoublait ; il ne
pouvait comprendre cet épouvantable esclavage, cette horr
ible vente du corps et de l-âme pour un abri sordide, quel
0147ques haillons et une nourriture immonde.
Rodolphe et la Goualeuse arrivèrent au quai aux Fleurs :
un fiacre les attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeus
e ; il monta après elle et dit au cocher :
– A Saint-Denis- Je dirai plus tard le chemin qu-il faudr
a prendre.
La voiture partit : le soleil était radieux, le ciel sans
nuages, le froid un peu piquant ; l-air circulait vif et
frais à travers l-ouverture des glaces baissées.
– Tiens ! un manteau de femme ! dit la Goualeuse en remar
quant qu-elle s-était assise sur ce vêtement qu-elle n-ava
it pas aperçu.
– Oui, c-est pour vous, mon enfant : je l-ai pris dans la
crainte que vous n-ayez froid ; enveloppez-vous bien.
Peu habituée à ces prévenances, la pauvre fille regarda R
odolphe avec surprise. L-espèce d-intimidation que ce dern
ier lui causait augmentait encore, ainsi qu-une tristesse
vague, dont elle ne se rendait plus compte.
– Mon Dieu ! Monsieur Rodolphe, comme vous êtes bon ! Ça
me rend honteuse.
0148 – Parce que je suis bon ?
– Non ; mais- il me semble que vous ne parlez plus mainte
nant comme hier, que vous êtes tout autre-
– Voyons, Fleur-de-Marie, qu-aimez-vous mieux, que je soi
s le Rodolphe d-hier, ou le Rodolphe d-aujourd-hui ?
– Je vous aime bien mieux comme maintenant- Pourtant, hie
r il me semblait que j-étais plus votre égale-
Puis, se reprenant aussitôt, craignant d-avoir humilié Ro
dolphe, elle reprit :
– Quand je dis votre égale- monsieur Rodolphe, je sais bi
en que cela ne peut pas être-
– Il y a une chose qui m-étonne en vous, Fleur-de-Marie.

– Quoi donc, monsieur Rodolphe ?
– Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier
de vos parents- qu-elle connaissait votre mère-
– Oh ! je n-ai pas oublié cela- J-y ai pensé cette nuit-
et j-ai bien pleuré- mais je suis sûre que cela n-est pas
vrai- la borgnesse aura inventé cette histoire pour me fai
re de la peine-
0149 – Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que
vous ne le croyez. Si cela était, ne seriez-vous pas heur
euse de retrouver votre mère ?
– Hélas ! monsieur Rodolphe ! Si ma mère ne m-a jamais ai
mée- à quoi bon la retrouver ?- Elle ne voudra pas seuleme
nt me voir- Si elle m-a aimée- quelle honte je lui ferais
!- Elle en mourrait peut-être.
– Si votre mère vous a aimée, Fleur-de-Marie, elle vous p
laindra, elle vous pardonnera, elle vous aimera encore- Si
elle vous a délaissée- en voyant à quel sort affreux son
abandon vous a réduite- sa honte vous vengera.
– A quoi ça sert-il de se venger ? Et puis, si je me veng
eais, il me semble que je n-aurais plus le droit de me tro
uver malheureuse- Et souvent cela me console-
– Vous avez peut-être raison- N-en parlons plus-
A ce moment, la voiture arrivait près de Saint-Ouen, à l-
embranchement de la route de Saint-Denis et du chemin de l
a Révolte.
Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si tra
nsportée de voir des champs, comme elle disait, qu-oublian
0150t les tristes pensées que le souvenir de la Chouette v
enait d-éveiller en elle, son charmant visage s-épanouit.
Elle se pencha à la portière en battant des mains et s-écr
ia :
– Monsieur Rodolphe, quel bonheur !- de l-herbe ! des cha
mps ! Si vous vouliez me permettre de descendre- il fait s
i beau !- J-aimerais tant à courir dans ces prairies-
– Courons, mon enfant- Cocher, arrête !
– Comment ! Vous aussi, monsieur Rodolphe ?
– Moi aussi- Je m-en fais une fête.
– Quel bonheur ! ! monsieur Rodolphe ! !
Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et
de courir à perdre haleine dans une vaste pièce de regain
tardif, récemment fauché.
Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de
Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si long
temps prisonnière, elle aspirait le grand air avec ivresse
. Elle allait, venait, s-arrêtait, repartait avec de nouve
aux transports.
A la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de quelqu
0151es boutons d-or épargnés par les premières gelées blan
ches, la Goualeuse ne put retenir de nouvelles exclamation
s de plaisir ; elle ne laissa pas une de ces petites fleur
s, et glana tout le pré.
Après avoir ainsi couru au milieu des champs, lassée vite
, car elle avait perdu l-habitude de l-exercice, la jeune
fille, s-arrêtant pour reprendre haleine, s-assit sur un t
ronc d-arbre renversé au bord d-un fossé profond.
Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinair
ement un peu pâle, se nuançait des plus vives couleurs. Se
s grands yeux bleus brillaient doucement ; sa bouche verme
ille, haletante, laissait voir deux rangées de perles humi
des, son sein battait sous son vieux petit châle orange ;
elle appuyait une de ses mains sur son c-ur pour en compri
mer les pulsations, tandis que, de l-autre main, elle tend
ait à Rodolphe le bouquet de fleurs des champs qu-elle ava
it cueilli.
Rien de plus charmant que l-expression de joie innocente
et pure qui rayonnait sur cette physionomie candide.
Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, a
0152vec un accent de félicité profonde, de reconnaissance
presque religieuse :
– Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour
!
Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pa
uvre créature abandonnée, méprisée, perdue, sans asile et
sans pain, jeter un cri de bonheur et de gratitude ineffab
le envers le Créateur, parce qu-elle jouissait d-un rayon
de soleil et de la vue d-une prairie.

Rodolphe fut tiré de sa contemplation par un incident imp
révu.
IX

La surprise

Nous l-avons dit, la Goualeuse s-était assise sur un tron
c d-arbre renversé au bord d-un fossé profond.
Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excava
tion, secoua la litière sous laquelle il s-était tapi, et
0153poussa un éclat de rire formidable.
La Goualeuse se retourna en jetant un cri d-effroi.
C-était le Chourineur.
– N-aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyan
t la frayeur de la jeune fille, qui se réfugia auprès de s
on compagnon. Voilà une fameuse rencontre, hein ! Maître R
odolphe, vous ne vous attendiez pas à cela ? Ni moi non pl
us- Puis il ajouta d-un ton sérieux : Tenez, maître- voyez
-vous, on dira ce qu-on voudra- mais il y a quelque chose
en l-air- là-haut- au-dessus de nos têtes- Le meg des megs
est un malin, il me fait l-effet de dire à l-homme : « Va
comme je te pousse- » vu qu-il vous a poussé ici, ce qui
est diablement étonnant !
– Que fais-tu là ? dit Rodolphe très-surpris.
– Je veille au grain pour vous, mon maître- Mais, tonnerr
e ! quelle bonne farce que vous veniez justement dans les
environs de ma maison de campagne- Tenez, il y a quelque c
hose : décidément, il y a quelque chose.
– Mais, encore une fois, que fais-tu là ?
– Tout à l-heure vous le saurez, donnez-moi seulement le
0154temps de percher sur votre observatoire à un cheval.
Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de di
stance, jeta çà et là sur la plaine immense un coup d–il
perçant, et revint prestement rejoindre Rodolphe.
– M-expliqueras-tu ce que tout cela signifie ?
– Patience ! patience, maître ! Encore un mot. Quelle heu
re est-il ?
– Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.
– Bon- nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que d
ans une demi-heure.
– La Chouette ! s-écrièrent à la fois Rodolphe et la jeun
e fille.
– Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l-histoir
e : hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc, il est
venu-
– Un homme d-une grande taille avec une femme habillée en
homme ; ils m-ont demandé, je sais cela. Ensuite ?
– Ensuite, ils m-ont payé à boire, et ont voulu me faire
jaspiner sur votre compte. Moi, je n-ai rien voulu dire- v
u que vous ne m-avez pas communiqué autre chose que la rac
0155lée dont vous m-avez fait la politesse- je ne savais r
ien de plus de vos secrets. Après ça, j-aurais su quelque
chose, ça aurait été tout de même. C-est entre nous à la v
ie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si j
e sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l-at
tachement d-un bouledogue pour son maître ; mais c-est éga
l, ça est. C-est plus fort que moi, je ne m-en mêle plus-
ça vous regarde, arrangez-vous.
– Je te remercie, mon garçon, mais continue.
– Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme,
voyant qu-ils ne tiraient rien de moi, sont sortis de che
z l-ogresse, et moi aussi ; eux du côté du Palais de Justi
ce, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au bout de la rue, j
e commence à m-apercevoir qu-il tombait par trop de halleb
ardes- une pluie de déluge ! Il y avait tout proche une ma
ison en démolition. Je me dis : « Si l-averse dure longtem
ps, je dormirai aussi bien là que dans mon garni. » Je me
laisse couler dans une espèce de cave où j-étais à couvert
; je fais mon lit d-une vieille poutre, mon oreiller d-un
plâtras, et me voilà couché comme un roi.
0156 – Après, après ?
– Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe ; j-avais enco
re bu avec le grand et la petite habillée en homme : c-est
pour vous dire que j-avais la tête un peu lourde- avec ça
il n-y a rien qui me berce comme le bruit de la pluie qui
tombe. Je commence donc à roupiller. Il n-y avait pas, je
crois, longtemps que je pionçais, quand un bruit m-éveill
e en sursaut : c-était le Maître d-école qui causait comme
qui dirait amicalement avec un autre. J-écoute- tonnerre
! Qu-est-ce que je reconnais ? La voix du grand qui était
venu au tapis-franc avec la petite habillée en homme !
– Ils causaient avec le Maître d-école et la Chouette ? d
it Rodolphe stupéfait.
– Avec le Maître d-école et la Chouette. Ils causaient de
se retrouver le lendemain.
– C-est aujourd-hui ! dit Rodolphe.
– A une heure.
– C-est dans un instant.
– A l-embranchement de la route de Saint-Denis et de la R
évolte.
0157 – C-est ici !
– Comme vous dites, maître Rodolphe, c-est ici !
– Le Maître d-école ! Prenez garde, monsieur Rodolphe !-
s-écria Fleur-de-Marie.
– Calme-toi, ma fille- lui ne doit pas venir- mais seulem
ent la Chouette.
– Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec c
es deux misérables ? dit Rodolphe.
– Je n-en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être
que je ne me serai éveillé qu-à la fin de la chose ; car
le grand parlait de ravoir son portefeuille que la Chouett
e doit lui rapporter ici- en échange de cinq cents francs.
Faut croire que le Maître d-école avait commencé par les
voler, et que c-est après qu-ils se seront mis à causer de
bonne amitié.
– Cela est étrange !
– Mon Dieu ! ça m-effraye pour vous, monsieur Rodolphe, d
it Fleur-de-Marie.
– Maître Rodolphe n-est pas un enfant, ma fille ; mais, c
omme tu dis, ça pourrait chauffer pour lui, et me voilà.
0158 – Continue, mon garçon.
– Le grand et la petite ont promis deux mille francs au M
aître d-école, pour vous faire- je ne sais pas quoi. C-est
la Chouette qui doit venir ici tout à l-heure rapporter l
e portefeuille, et savoir de quoi il retourne, pour aller
le redire au Maître d-école, qui se charge du reste.
Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneuseme
nt.
– Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître
Rodolphe ! Ça me fait penser (sans comparaison) que lorsq
ue je vois afficher cinq cents francs de récompense pour u
n chien perdu, je me dis modestement à moi-même : « Tu te
perdrais, animal, qu-on ne donnerait pas seulement cent so
us pour te ravoir. » Deux mille francs pour vous faire que
lque chose ! Qui êtes-vous donc ?
– Je te l-apprendrai tout à l-heure.
– Suffit, maître- Quand j-ai entendu cette proposition fa
ite à la Chouette, je me dis : « Il faut que je sache où p
erchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d-école
aux trousses de M. Rodolphe, ça peut servir. » Quand ils s
0159-éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à pa
s de loup ; le grand et la petite rejoignent un fiacre au
parvis Notre-Dame ; ils montent dedans, moi derrière, et n
ous arrivons boulevard de l-Observatoire. Il faisait noir
comme dans un four, je ne pouvais rien voir ; j-entaille u
n arbre pour m-y reconnaître le lendemain.
– Très-bien, mon garçon.
– Ce matin j-y suis retourné. A dix pas de mon arbre, j-a
i vu une ruelle fermée par une barrière ; dans la boue de
la ruelle, des petits pas et des grands pas : au bout de l
a ruelle, une maison- Le nid du grand et de la petite doit
être là.
– Merci, mon brave- Tu me rends, sans t-en douter, un gra
nd service.
– Pardon, excuse ! maître Rodolphe, je m-en doutais, c-es
t pour cela que je l-ai fait.
– Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompen
ser ton service autrement que par un remerciement : malheu
reusement je ne suis qu-un pauvre diable d-ouvrier- quoiqu
-on donne, comme tu dis, deux mille francs pour me faire q
0160uelque chose. Je vais t-expliquer cela.
– Bon, si ça vous amuse, sinon ça m-est égal. On vous mon
te un coup, je m-y oppose- Le reste ne me regarde pas.
– Je devine ce qu-ils veulent. Ecoute-moi bien : j-ai un
secret pour tailler l-ivoire des éventails à la mécanique
; mais ce secret ne m-appartient pas à moi seul ; j-attend
s mon associé pour mettre ce procédé en pratique, et c-est
sûrement du modèle de la machine que j-ai chez moi qu-on
veut s-emparer à tout prix : car il y a beaucoup d-argent
à gagner avec cette découverte.
– Le grand et la petite sont donc- ?
– Des fabricants chez qui j-ai travaillé, et à qui je n-a
i pas voulu donner mon secret.
Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont
l-intelligence n-était pas singulièrement développée, et
il reprit :
– Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards ! Et
ils n-ont pas seulement le courage de faire leurs mauvais
coups eux-mêmes. Mais, pour en finir, voilà ce que je me
suis dit ce matin : « Je sais le rendez-vous de la Chouett
0161e et du grand, je vais aller les attendre, j-ai de bon
nes jambes : mon maître débardeur m-attendra, tant pis- »
J-arrive ici : je vois ce trou, je vais prendre une brassé
e de fumier là-bas, je me cache jusqu-au bout du nez, et j
-attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que vous déboule
z dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient just
ement s-asseoir au bord de mon parc ; alors, ma foi, j-ai
voulu vous faire une farce, et j-ai crié comme un brûlé en
sortant de ma litière.
– Maintenant, quel est ton dessein ?
– Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la premiè
re : tâcher d-entendre ce qu-elle dira au grand, parce que
cela peut vous servir. Il n-y a que ce tronc d-arbre-là r
enversé dans ce champ ; de cet endroit on voit partout dan
s la plaine, c-est comme fait exprès pour s-y asseoir. Le
rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l-embranche
ment de la route ; il y a à parier qu-ils viendront s-asse
oir ici. S-ils n-y viennent pas, si je ne peux rien entend
re- quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça
sera toujours ça ; je lui paye ce que je lui dois pour la
0162 dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu-à
ce qu-elle me dise le nom des parents de la pauvre fille-
Qu-est-ce que vous dites de mon idée, maître Rodolphe ?
– Il y a du bon, mon garçon ; mais il faut corriger quelq
ue chose à ton plan.
– Oh ! d-abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvais
e querelle pour moi. Si vous battez la Chouette, le Maître
d-école-
– Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains.
Tonnerre ! C-est justement parce qu-elle a le Maître d-éco
le pour la défendre que je doublerai la dose.
– Ecoute, mon garçon, j-ai un meilleur moyen de venger la
Goualeuse des méchancetés de la Chouette. Je te dirai cel
a plus tard. Quant à présent, dit Rodolphe en s-éloignant
de quelques pas de la Goualeuse, et en baissant la voix, q
uant à présent, veux-tu me rendre un vrai service ?-
– Parlez, maître Rodolphe.
– La Chouette ne te connaît pas ?
– Je l-ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.

0163 – Voilà ce qu-il faudra que tu fasses. Tu te cacheras
d-abord ; mais lorsque tu la verras près d-ici, tu sortir
as de ton trou-
– Pour lui tordre le cou ?-
– Non- plus tard ! Aujourd-hui il faut seulement l-empêch
er de parler avec le grand. Voyant quelqu-un avec elle, il
n-osera pas approcher. S-il approche, ne la quitte pas d-
une minute- Il ne pourra pas lui faire ses propositions, d
evant toi.
– Si l-homme me trouve curieux, j-en fais mon affaire. Ça
n-est ni un Maître d-école, ni un maître Rodolphe.
– Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.
– C-est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L-homm
e ne dit pas un mot que je ne l-entende, et il finit par f
iler-
– S-ils conviennent d-un autre rendez-vous, tu le sauras,
puisque tu ne les quittes pas. D-ailleurs ta présence suf
fira pour éloigner le bourgeois.
– Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette ?-
Je tiens à ça.
0164 – Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleu
r ou non ?
– Non ; à moins que le Maître d-école lui ait dit que c-é
tait pas dans mon idée.
– S-il lui a dit, tu auras l-air d-avoir changé de princi
pes.
– Moi ?
– Toi !
– Tonnerre ! monsieur Rodolphe. Mais dites donc- Hum ! hu
m ! Ça ne me va guère, cette farce-là.
– Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je
te propose une infamie-
– Oh ! pour ça, je suis tranquille.
– Et tu as raison.
– Parlez, maître- j-obéirai.
– Une fois l-homme éloigné, tu tâcheras d-amadouer la Cho
uette.
– Moi ? Cette vieille gueuse- J-aimerais mieux me battre
avec le Maître d-école. Je ne sais pas seulement comme je
ferai pour ne pas lui sauter tout de suite sur le casaquin
0165.
– Alors tu perdrais tout.
– Mais qu-est-ce qu-il faut donc que je fasse ?
– La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu-elle a
ura manquée ; tu tâcheras de la calmer en lui disant que t
u sais un bon coup à faire ; que tu es là pour attendre to
n complice, et que, si le Maître d-école veut en être, il
y a beaucoup d-or à gagner.
– Tiens- tiens-
– Au bout d-une heure d-attente, tu lui diras : « Mon cam
arade, ne vient pas, c-est remis- » et tu prendras rendez-
vous avec la Chouette et le Maître d-école- pour demain de
bonne heure. Tu comprends ?
– Je comprends.
– Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des
Champs-Elysées et de l-allée des Veuves ; je t-y rejoindra
i et je te dirai le reste.
– Si c-est un piège, prenez garde ! Le Maître d-école est
malin- Vous l-avez battu : au moindre doute, il est capab
le de vous tuer.
0166 – Sois tranquille.
– Tonnerre ! c-est farce- mais vous faites de moi ce que
vous voulez. C-est pas l-embarras, quelque chose me dit qu
-il y a un bouillon à boire pour le Maître d-école et pour
la Chouette. Pourtant- un mot encore, monsieur Rodolphe.

– Parle.
– Ce n-est pas que je vous croie susceptible de tendre un
e souricière au Maître d-école pour le faire pincer par la
police. C-est un gueux fini, qui mérite cent fois la mort
; mais le faire arrêter- c-est pas ma partie.
– Ni la mienne, mon garçon. Mais j-ai un compte à régler
avec lui et avec la Chouette, puisqu-ils complotent avec l
es gens qui m-en veulent, et, à nous deux, nous en viendro
ns à bout, si tu m-aides.
– Oh bien ! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la
femelle, j-en suis.
– Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d-un ton sérieu
x, presque solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras au
ssi fier que lorsque tu as sauvé du feu et de l-eau l-homm
0167e et la femme qui te doivent la vie !
– Comme vous dites ça, maître Rodolphe ! Je ne vous ai ja
mais vu ce regard-là- Mais vite, vite, s-écrie le Chourine
ur, j-aperçois là-bas, là-bas, un point blanc : ça doit êt
re le béguin de la Chouette. Partez, je me remets dans mon
trou.
– Et ce soir, à dix heures-
– Au coin de l-allée des Veuves et des Champs-Elysées, c-
est dit.
Fleur-de-Marie n-avait pas entendu, cette dernière partie
de l-entretien du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta
en fiacre avec son compagnon de voyage.
X

La ferme

Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta qu
elques moments préoccupé, pensif.
Fleur-de-Marie, n-osant interrompre le silence de son com
pagnon, le regardait tristement.
0168 Rodolphe, relevant la tête, lui dit en souriant avec
bonté :
– A quoi pensez-vous, mon enfant ? La rencontre du Chouri
neur vous a été désagréable, n-est-ce pas ? Nous étions si
gais !
– C-est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe
, puisque le Chourineur pourra vous être utile.
– Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapi
s-franc, pour avoir encore quelques bons sentiments ?
– Je l-ignore, monsieur Rodolphe- Avant la scène d-hier,
je l-avais vu souvent, je lui avais à peine parlé- Je le c
royais aussi méchant que les autres-
– Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie.
J-aurais du malheur si je vous attristais, moi qui justeme
nt voulais vous faire passer une bonne journée.
– Oh ! je suis bien heureuse ! Il y a si longtemps que je
ne suis sortie de Paris !
– Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.
– Mon Dieu, oui- monsieur Rodolphe. C-était au printemps-
mais, quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait to
0169ut autant de plaisir. Quel beau soleil il fait !- Voye
z donc ces petits nuages roses là-bas- là-bas- et cette co
lline !- avec ces jolies maisons blanches au milieu des ar
bres- Comme il y a encore des feuilles ! C-est étonnant au
mois de novembre, n-est-ce pas, monsieur Rodolphe ? Mais
à Paris les feuilles tombent si vite- Et là-bas- cette vol
ée de pigeons- les voilà qui s-abattent sur le toit d-un m
oulin- A la campagne on ne se lasse pas de regarder, tout
est amusant.
– C-est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces
riens qui font le charme de l-aspect de la campagne, Fleur
-de-Marie.
En effet, à mesure que la jeune fille contemplait le tabl
eau calme et riant qui se déroulait autour d-elle, sa phys
ionomie s-épanouissait de nouveau.
– Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées,
la belle fumée blanche qui monte au ciel- et cette charrue
avec ses deux bons chevaux gris- Si j-étais homme, comme
j-aimerais l-état de laboureur !- -tre au milieu d-une pla
ine bien silencieuse, à suivre sa charrue- en voyant bien
0170loin de grands bois, par un temps comme aujourd-hui, p
ar exemple !- C-est pour le coup que ça vous donnerait env
ie de chanter de ces chansons un peu tristes, qui vous fon
t venir les larmes aux yeux- comme Geneviève de Brabant. E
st-ce que vous connaissez la chanson de Geneviève de Braba
nt, monsieur Rodolphe ?
– Non, mon enfant ; mais si vous êtes gentille, vous me l
a chanterez une fois arrivés à la ferme.
– Quel bonheur ! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolp
he ?
– Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne
femme qui m-a élevé.
– Et nous pourrons avoir du lait ? s-écria la Goualeuse e
n frappant dans ses mains.
– Fi donc ! du lait- de l-excellente crème, s-il vous pla
ît, et du beurre que la fermière fera devant nous, et des
-ufs tout frais.
– Que nous irons dénicher nous-mêmes ?
– Certainement-
– Et nous irons voir les vaches dans l-étable ?
0171 – Je crois bien.
– Et nous irons aussi dans la laiterie ?
– Aussi dans la laiterie.
– Et au pigeonnier ?
– Et au pigeonnier.
– Ah ! tenez, monsieur Rodolphe, c-est à n-y pas croire-
Comme je vais m-amuser ! Quelle bonne journée !- quelle bo
nne journée ! s-écria la jeune fille toute joyeuse.
Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse
, songeant qu-après ces heures de liberté passées à la cam
pagne, elle rentrerait dans son bouge infect, cacha sa têt
e dans ses mains et fondit en larmes.
Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse :
– Qu-avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine ?
– Rien- rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux
en tâchant de sourire.) Pardon, si je m-attriste- n-y fai
tes pas attention- je n-ai rien, je vous jure- c-est une i
dée- je vais être gaie-
– Mais vous étiez si joyeuse tout à l-heure !
– C-est pour ça-, répondit naïvement Fleur-de-Marie en le
0172vant sur Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.
Ces mots éclairèrent Rodolphe ; il devina tout.
Voulant chasser l-humeur sombre de la jeune fille, il lui
dit en souriant :
– Je parie que vous pensiez à votre rosier ? Vous regrett
ez, j-en suis sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre
promenade à la ferme- Pauvre rosier ! Vous auriez été capa
ble de lui faire manger aussi un peu de crème ! !
La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour
sourire : peu à peu ce léger nuage de tristesse s-effaça d
e son esprit ; elle ne pensa qu-à jouir du présent et à s-
étourdir sur l-avenir.
La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche
de l-église se voyait au loin.
– Oh ! le beau clocher ! s-écria la Goualeuse.
– C-est le clocher de Saint-Denis, une église superbe- Vo
ulez-vous la voir ? nous ferons arrêter le fiacre.
La Goualeuse baissa les yeux.
– Depuis que je suis chez l-ogresse, je ne suis point ent
rée dans une église ; je n-ai pas osé. A la prison, au con
0173traire, j-aimais tant à chanter à la messe ! Et, à la
Fête-Dieu, nous faisions de si beaux bouquets d-autel !
– Mais Dieu est bon et clément : pourquoi craindre de le
prier, d-entrer dans une église ?
– Oh ! non, non- monsieur Rodolphe- ce serait comme une i
mpiété- C-est bien assez d-offenser le bon Dieu autrement.

Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse :

– Jusqu-à présent avez-vous aimé quelqu-un ?
– Jamais, monsieur Rodolphe.
– Pourquoi cela ?
– Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc-
Et puis, pour aimer, il faut être honnête.
– Comment cela ?
– Ne dépendre que de soi- Mais tenez, si ça vous est égal
, monsieur Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça

– Soit, Fleur-de-Marie, parlons d-autre chose- Mais qu-av
ez-vous à me regarder ainsi ? Voilà encore vos beaux yeux
0174pleins de larmes. Vous ai-je chagrinée ?
– Oh ! au contraire ; mais vous êtes si bon pour moi que
cela me donne envie de pleurer- et puis vous ne me tutoyez
pas- et puis, enfin, on dirait que vous ne m-avez emmenée
que pour mon plaisir à moi, tant vous avez l-air content
de me voir heureuse. Non content de m-avoir défendue hier-
vous me faites passer aujourd-hui une pareille journée av
ec vous-
– Vraiment, vous êtes heureuse ?
– D-ici à bien longtemps je n-oublierai ce bonheur-là.
– C-est si rare, le bonheur !
– Oui, bien rare-
– Ma foi, moi, à défaut de ce que je n-ai pas, je m-amuse
quelquefois à rêver ce que je voudrais avoir, à me dire :
« Voilà ce que je désirerais être- voilà la fortune que j
-ambitionnerais- » Et vous, Fleur-de-Marie, quelquefois ne
faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de beaux châteaux
en Espagne ?
– Autrefois, oui, en prison ; avant d-entrer chez l-ogres
se, je passais ma vie à ça et à chanter ; mais depuis, c-e
0175st plus rare- Et vous, monsieur Rodolphe, qu-est-ce qu
e vous ambitionneriez donc ?
– Moi, je voudrais être riche, très-riche- avoir des dome
stiques, des équipages, un hôtel, aller dans un beau monde
, tous les jours au spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie ?
– Moi, je ne serais pas si difficile : de quoi payer l-og
resse, quelque argent d-avance pour avoir le temps de trou
ver de l-ouvrage, une gentille chambre bien propre d-où je
verrais des arbres en travaillant.
– Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre-
– Oh ! bien sûr- Habiter la campagne, si ça se pouvait, e
t voilà tout-
– Une petite chambre, de l-ouvrage, c-est le nécessaire ;
mais quand on n-a qu-à désirer, on peut bien se permettre
le superflu- Est-ce que vous ne voudriez pas avoir des vo
itures, des diamants, de belles toilettes ?
– Je n-en voudrais pas tant- Ma liberté, vivre à la campa
gne, et être sûre de ne pas mourir à l-hôpital- Oh ! cela
surtout- ne pas mourir là !- Tenez, monsieur Rodolphe, sou
vent cette pensée-là me vient- elle est affreuse !
0176 – Hélas ! nous autres pauvres gens-
– Ce n-est pas pour la misère- que je dis cela- Mais aprè
s- quand on est morte-
– Eh bien ?
– Vous ne savez donc pas ce que l-on fait de vous après,
monsieur Rodolphe ?
– Non-
– Il y a une jeune fille que j-avais connue en prison- el
le est morte à l-hôpital- on a abandonné son corps aux chi
rurgiens- murmura la malheureuse en frissonnant.
– Ah ! c-est horrible ! ! ! Comment, malheureuse enfant,
vous avez souvent de ces sinistres pensées ?-
– Cela vous étonne, n-est-ce pas, monsieur Rodolphe, que
j-aie de la honte- pour après ma mort- Hélas ! mon Dieu- o
n ne m-a laissé que celle-là-
Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe.
Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant : il songea
it à la fatalité qui s-était appesantie sur Fleur-de-Marie
– Il songeait à la mère de cette créature pauvre- Sa mère-
elle était heureuse, riche, honorée, peut-être-
0177 Honorée- riche- heureuse- et son enfant, qu-elle avai
t sans doute atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté
le grenier de la Chouette pour la prison, la prison pour
l-antre de l-ogresse ; de cet antre elle pouvait aller mou
rir sur le grabat d-un hôpital- et après sa mort-
Cela était épouvantable.
La pauvre Goualeuse, voyant l-air sombre de son compagnon
, lui dit tristement :
– Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de
ces idées-là- Vous m-emmenez avec vous pour être joyeuse,
et je vous dis toujours des choses si tristes- si tristes
! Mon Dieu, je ne sais pas comment cela se fait, c-est ma
lgré moi- Je n-ai jamais été plus heureuse qu-aujourd-hui
; et pourtant à chaque instant les larmes me viennent aux
yeux- Vous ne m-en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe ?
D-ailleurs- vous voyez ? cette tristesse s-en va- comme el
le est venue- bien vite. Tenez, maintenant- je n-y songe d
éjà plus- Je serai raisonnable- Tenez, monsieur Rodolphe-
regardez mes yeux-
Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé s
0178es yeux pour en chasser une larme rebelle, les ouvrit
tout grands- bien grands, et regarda Rodolphe avec une naï
veté charmante.
– Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pa
s- Soyez gaie, si vous avez envie d-être gaie- triste, s-i
l vous plaît d-être triste. Mon Dieu, moi qui vous parle,
quelquefois j-ai comme vous des idées sombres- Je serais t
rès-malheureux de feindre une joie que je ne ressentirais
pas-
– Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi que
lquefois ?
– Sans doute ; mon avenir n-est guère plus beau que le vô
tre- Je suis sans père ni mère- que demain je tombe malade
, comment vivre ? Je dépense ce que je gagne au jour le jo
ur.
– Ça, c-est un tort, voyez-vous- un grand tort, monsieur
Rodolphe, dit la Goualeuse d-un ton de grave remontrance q
ui fit sourire Rodolphe, vous devriez mettre à la caisse d
-épargne- Moi, tout mon mauvais sort est venu de ce que je
n-ai pas économisé mon argent- Avec deux cents francs dev
0179ant lui, un ouvrier n-est jamais aux crochets de perso
nne, jamais embarrassé- et c-est bien souvent l-embarras q
ui vous conseille mal.
– Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagèr
e. Mais deux cents francs- comment amasser deux cents fran
cs ?
– Mais, monsieur Rodolphe, c-est bien simple : faisons un
peu votre compte ; vous allez voir- Vous gagnez, n-est-ce
pas, quelquefois jusqu-à cinq francs par jour ?
– Oui, quand je travaille.
– Il faut travailler tous les jours. -tes-vous donc si à
plaindre ? Un joli état comme le vôtre- peintre en éventai
ls- mais ça devrait être pour vous un plaisir- Tenez, vous
n-êtes pas raisonnable, monsieur Rodolphe !- ajouta la Go
ualeuse d-un ton sévère. Un ouvrier peut vivre, mais très-
bien vivre avec trois francs ; il vous reste donc quarante
sous, au bout d-un mois soixante francs d-économie- Soixa
nte francs par mois- mais c-est une somme !
– Oui ; mais c-est si bon de flâner, de ne rien faire !
– Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n-avez pas plu
0180s de raison qu-un enfant-
– Eh bien ! je serai raisonnable, petite grondeuse ; vous
me donnez de bonnes idées- Je n-avais pas songé à cela-
– Vraiment ? dit la jeune fille en frappant dans ses main
s, avec joie. Si vous saviez combien vous me rendez conten
te !- Vous économiserez quarante sous par jour ! Bien vrai
?
– Allons- j-économiserai quarante sous par jour, dit Rodo
lphe en souriant malgré lui.
– Bien vrai ? Bien vrai ?
– Je vous le promets-
– Vous verrez comme vous serez fier aux premières économi
es que vous aurez faites- Et puis ce n-est pas tout- si vo
us voulez me promettre de ne pas vous fâcher-
– Est-ce que j-ai l-air bien méchant ?
– Non, certainement- mais je ne sais pas si je dois-
– Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie-
– Eh bien ! enfin, vous qui- on voit ça, êtes au-dessus d
e votre état- comment est-ce que vous fréquentez des cabar
ets comme celui de l-ogresse ?
0181 – Si je n-étais pas venu dans le tapis-franc, je n-au
rais pas le plaisir d-aller à la campagne aujourd-hui avec
vous, Fleur-de-Marie.
– C-est bien vrai, mais c-est égal, monsieur Rodolphe- Te
nez, je suis aussi heureuse que possible de ma journée, eh
bien ! je renoncerais de bon c-ur à en passer une pareill
e si cela pouvait vous faire du tort-
– Au contraire, puisque vous m-avez donné d-excellents co
nseils de ménage.
– Et vous les suivrez ?
– Je vous l-ai promis, parole d-honneur. J-économiserai a
u moins quarante sous par jour-
XI

Les souhaits

A ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dépassé le
village de Sarcelles :
– Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villi
ers-le-Bel, et puis à gauche, toujours tout droit.
0182 Puis, s-adressant à la Goualeuse :
– Maintenant que vous êtes contente de moi, Fleur-de-Mari
e, nous pouvons nous amuser, comme nous le disions tout à
l-heure, à faire des châteaux en Espagne. Ça ne coûte pas
cher, vous ne me reprocherez pas ces dépenses-là.
– Non- Voyons, faisons votre château en Espagne.
– D-abord- le vôtre, Fleur-de-Marie.
– Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.
– Essayons- Je suppose que cette route-ci- je dis celle-c
i parce que nous y sommes-
– C-est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.
– Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charm
ant village, très-éloigné de la grande route.
– Oui, c-est bien plus tranquille.
– Il est bâti à mi-côte et entremêlé de beaucoup d-arbres
.
– Il y a tout auprès une petite rivière.
– Justement- une petite rivière. A l-extrémité du village
on voit une jolie ferme ; d-un côté de la maison il y a u
n verger, de l-autre un beau jardin rempli de fleurs.
0183 – Je vois ça d-ici, monsieur Rodolphe !
– Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de l
a ferme, et une salle à manger pour la fermière.
– La maison a des persiennes vertes- C-est si gai, n-est-
ce pas, monsieur Rodolphe ?
– Des persiennes vertes- je suis de votre avis- il n-y a
rien de plus gai que des persiennes vertes- Naturellement
la fermière serait votre tante.
– Naturellement- et ce serait une bien bonne femme.
– Excellente : elle vous aimerait comme une mère.
– Bonne tante ! Ça doit être si bon d-être aimée par quel
qu-un !
– Et vous l-aimeriez bien aussi ?
– Oh ! s-écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en
levant les yeux avec une expression de bonheur indicible
à rendre ; oh ! oui, je l-aimerais ; et puis je l-aiderais
à travailler, à coudre, à ranger le linge, à blanchir, à
serrer les fruits pour l-hiver, à tout le ménage, enfin- E
lle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en réponds
!- Le matin-
0184 – Attendez donc, Fleur-de-Marie- êtes-vous impatiente
!- que je finisse de vous peindre la maison.
– Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vou
s avez l-habitude de peindre de jolis paysages sur vos éve
ntails, dit la Goualeuse en riant.
– Petite babillarde- laissez-moi donc achever ma maison-

– C-est vrai, je babille ; mais c-est si amusant- Monsieu
r Rodolphe, je vous écoute, finissez la maison de la fermi
ère.
– Votre chambre est au premier.
– Ma chambre ! Quel bonheur ! Voyons ma chambre, voyons.

Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands y
eux bien ouverts, bien curieux.
– Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin
de fleurs et sur un pré au bas duquel coule la petite riv
ière. De l-autre côté de la petite rivière s-élève un cote
au tout planté de vieux châtaigniers, au milieu desquels o
n aperçoit le clocher de l-église.
0185 – Que c-est donc joli !- Que c-est donc joli, monsieu
r Rodolphe ! Ça donne envie d-y être !
– Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie,
qui est séparée du jardin par une haie d-aubépine.
– Et de ma fenêtre je vois les vaches ?
– Parfaitement.
– Il y en a une qui sera ma favorite, n-est-ce pas, monsi
eur Rodolphe ? Je lui ferai un beau collier avec une cloch
ette, et je l-habituerai à venir manger dans ma main.
– Elle n-y manquera pas. Elle est toute blanche, toute je
une ; elle s-appelle Musette.
– Ah ! le joli nom ! Cette pauvre Musette, comme je l-aim
e !
– Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie ; elle est tend
ue d-une jolie toile perse, avec les rideaux pareils ; un
grand rosier et un énorme chèvrefeuille couvrent les murs
de la ferme de ce côté-là et entourent vos croisées, de fa
çon que tous les matins vous n-avez qu-à allonger la main
pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille
.
0186 – Ah ! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous êtes
!
– Maintenant, voici comme vous passez votre journée.
– Voyons ma journée.
– Votre bonne tante vient d-abord vous éveiller en vous b
aisant tendrement au front ; elle vous apporte un bol de l
ait bien chaud, parce que votre poitrine est faible, pauvr
e enfant ! Vous vous levez ; vous allez faire un tour dans
la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis les pigeons
, les fleurs du jardin. A neuf heures, arrive votre maître
d-écriture.
– Mon maître ?
– Vous sentez bien qu-il faut apprendre à lire, à écrire
et à compter, pour pouvoir aider votre tante à tenir ses l
ivres de fermage.
– C-est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense à rien- il f
aut bien que j-apprenne à écrire pour aider ma tante, dit
sérieusement la pauvre fille, tellement absorbée par la ri
ante peinture de cette vie paisible qu-elle croyait à ses
réalités.
0187 – Après votre leçon, vous travaillez au linge de la m
aison, ou vous vous brodez un joli bonnet à la paysanne- S
ur les deux heures vous travaillez à votre écriture, et pu
is vous allez avec votre tante faire une bonne promenade,
voir les moissonneurs dans l-été, les laboureurs dans l-au
tomne : vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une bel
le poignée d-herbes des champs, choisies par vous pour vot
re chère Musette.
– Car nous revenons par la prairie, n-est-ce pas, monsieu
r Rodolphe ?
– Sans doute : il y a un pont de bois sur la rivière. Au
retour, il est, ma foi, bien six ou sept heures : dans ce
temps-ci un bon feu bien gai flambe dans la grande cuisine
de la ferme ; vous allez vous y réchauffer et causer un m
oment avec les braves gens qui soupent en rentrant du labo
ur. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quelquefois le cu
ré ou un des vieux amis de la maison se met à table avec v
ous. Après cela, vous lisez ou vous travaillez pendant que
votre tante fait sa partie de cartes. A dix heures, elle
vous baise au front, vous remontez chez vous : et le lende
0188main matin c-est à recommencer-
– On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans
penser à s-ennuyer un moment-
– Mais cela n-est rien. Et les dimanches ! Et les jours d
e fêtes !
– Ces jours-là, monsieur Rodolphe ?
– Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe à la
paysanne, avec ça de charmants bonnets ronds qui vous von
t à ravir ; vous montez en carriole d-osier avec votre tan
te et Jacques, le garçon de ferme, pour aller à la grand-m
esse du village ; après, dans l-été, vous ne manquez pas d
-assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des parois
ses voisines. Vous êtes si gentille, si douce, si bonne mé
nagère, votre tante vous aime tant, le curé rend de vous u
n si bon témoignage, que tous les jeunes fermiers des envi
rons veulent vous faire danser, parce que c-est comme cela
que commencent toujours les mariages- Aussi, peu à peu vo
us en remarquez un- et-
Rodolphe, étonné du silence de la Goualeuse, la regarda.

0189 La malheureuse fille étouffait à grand-peine ses sang
lots.
Un moment abusée par les paroles de Rodolphe, elle avait
oublié le présent, et le contraste de ce présent avec le r
êve d-une existence douce et riante lui rappelait l-horreu
r de sa position.
– Fleur-de-Marie, qu-avez-vous ?
– Ah ! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m-avez fa
it bien du chagrin- j-ai cru un instant à ce paradis-
– Mais, pauvre enfant, ce paradis existe- tenez, regardez
– Cocher, arrête !
La voiture s-arrêta.
La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouva
it au sommet d-une petite colline. Quel fut son étonnement
, sa stupeur ! Le joli village bâti à mi-côte, la ferme, l
a prairie, les belles vaches, la petite rivière, la châtai
gneraie, l-église dans le lointain, le tableau était sous
ses yeux- rien n-y manquait, jusqu-à Musette, belle géniss
e blanche, future favorite de la Goualeuse.
Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil de n
0190ovembre- Les feuilles jaunes et pourpres des châtaigni
ers les couvraient encore et se découpaient sur l-azur du
ciel.
– Eh bien ! Fleur-de-Marie, que dites-vous ? Suis-je bon
peintre ? dit Rodolphe en souriant.
La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d-inqui
étude. Cela lui semblait presque surnaturel.
– Comment se fait-il, monsieur Rodolphe ?- Mais, mon Dieu
, est-ce un rêve ? Ça me fait presque peur- Comment ! ce q
ue vous m-avez dit-
– Rien de plus simple, mon enfant- La fermière est ma nou
rrice, j-ai été élevé ici- Je lui ai écrit ce matin de trè
s-bonne heure que je viendrais la voir : je peignais d-apr
ès nature.
– Ah ! c-est vrai, monsieur Rodolphe ! dit la Goualeuse a
vec un profond soupir.
XII

La ferme

0191 La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était
située en dehors et à l-extrémité du village de Bouqueval,
petite paroisse solitaire, ignorée, enfoncée dans les ter
res, et éloignée d-Ecouen d-environ deux lieues.
Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit
un chemin rapide et entra dans une longue avenue bordée d
e cerisiers et de pommiers.
La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fi
n et ras dont la plupart des routes vicinales sont ordinai
rement couvertes.
Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses
efforts, sous une impression douloureuse, que Rodolphe se
reprochait presque d-avoir causée.
Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la g
rande porte de la cour de la ferme, continua son chemin le
long d-une épaisse charmille et s-arrêta en face d-un pet
it porche de bois rustique à demi caché sous un vigoureux
cep de vigne aux feuilles empourprées par l-automne.
– Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-
vous contente ?
0192 – Oui, monsieur Rodolphe- pourtant il me semble à pré
sent que je vais avoir honte devant la fermière ; je n-ose
rai jamais la regarder-
– Pourquoi cela, mon enfant ?
– Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît
pas. Et la Goualeuse étouffa un soupir.
On avait sans doute guetté l-arrivée du fiacre de Rodolph
e.
Le cocher ouvrait la portière, lorsqu-une femme de cinqua
nte ans environ, vêtue comme le sont les riches fermières
des environs de Paris, ayant une physionomie à la fois tri
ste et douce, parut sous le porche et s-avança au-devant d
e Rodolphe avec un respectueux empressement.
La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après
un moment d-hésitation-
– Bonjour, ma bonne madame Georges-, dit Rodolphe à la fe
rmière ; vous le voyez, je suis exact-
Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l-ar
gent dans la main :
– Tu peux t-en retourner à Paris.
0193 Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfon
cé sur les yeux et la figure presque entièrement cachée pa
r le collet fourré de son carrick : il empocha l-argent, n
e répondit rien, remonta sur son siège, fouetta son cheval
et disparut rapidement dans l-allée verte.
– Après une si longue course, ce cocher muet est bien pre
ssé de s-en aller-, pensa d-abord Rodolphe. Bah ! il n-est
que deux heures ; il veut être assez tôt de retour à Pari
s pour pouvoir utiliser le restant de sa journée.
Et Rodolphe n-attacha aucune importance à sa première obs
ervation.
Fleur-de-Marie s-approcha de lui, l-air inquiet, troublé,
presque alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas
être entendue de Mme Georges :
– Mon Dieu ! monsieur Rodolphe, pardon- Vous renvoyez la
voiture- Mais l-ogresse, hélas !- Il faut que je retourne
chez elle ce soir- sinon- elle me regardera comme une vole
use- Mes habits lui appartiennent- et je lui dois-
– Rassurez-vous, mon enfant, c-est à moi à vous demander
pardon.
0194 – Pardon ! et de quoi ?
– De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez pl
us rien à l-ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignob
les vêtements pour d-autres que ma bonne Mme Georges va vo
us donner. Elle en a à peu près de votre taille, elle voud
ra bien vous prêter de quoi vous habiller. Vous le voyez,
elle commence déjà son rôle de tante.
Fleur-de-Marie croyait rêver ; elle regardait tour à tour
la fermière et Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu-elle e
ntendait.
– Comment, dit-elle la voix palpitante d-émotion, je ne r
etournerai plus à Paris ? je pourrai rester ici ? Madame m
e le permettra ?- ce serait possible, ce château en Espagn
e de tantôt ?
– C-était cette ferme- le voilà réalisé.
– Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.
– On n-a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.
– Ah ! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, c
ela me ferait bien mal.
– Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d-une voix to
0195ujours affectueuse, mais avec un accent de dignité que
Fleur-de-Marie ne lui connaissait pas encore ; oui, vous
pouvez, si cela vous convient, mener dès aujourd-hui, aupr
ès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à l-heure
le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pa
s votre tante, elle aura pour vous, lorsqu-elle vous conna
îtra, le plus tendre intérêt ; vous passerez même pour sa
nièce aux yeux des gens de la ferme ; ce petit mensonge re
ndra votre position plus convenable. Encore une fois, si c
ela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser votr
e rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fe
rmière, ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir v
otre future favorite, Musette, jolie génisse blanche qui n
-attend plus que le collier que vous lui avez promis. Nous
irons aussi donner un coup d–il à vos amis les pigeons,
et puis à la laiterie ; nous parcourrons enfin toute la fe
rme : je tiens à remplir ma promesse.
Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise,
la joie, la reconnaissance, le respect se peignirent sur
sa ravissante figure ; ses yeux se noyèrent de larmes, ell
0196e s-écria :
– Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu,
que vous faites tant de bien aux malheureux sans les conna
ître, et que vous les délivrez de la honte et de la misère
! ! !
– Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de
mélancolie profonde et d-ineffable bonté, quoique bien jeu
ne, j-ai dans ma vie déjà souffert ; cela vous explique ma
compassion pour ceux qui souffrent. Fleur-de-Marie, ou pl
utôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie, gardez dés
ormais ce nom, doux et joli comme vous ! Avant mon départ,
nous causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureu
x de vous savoir heureuse.
Fleur-de-Marie ne répondit rien, s-approcha de Rodolphe,
fléchit à demi les genoux, et prit sa main et la porta res
pectueusement à ses lèvres avec un mouvement rempli de grâ
ce et de modestie.
Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un
intérêt profond.
XIII
0197
Murph et Rodolphe

Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva
l-homme de grande taille qui, la veille, déguisé en charbo
nnier, était venu l-avertir de l-arrivée de Tom et de Sara
h.
Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante a
ns environ ; quelques mèches blanches argentaient deux pet
ites touffes de cheveux d-un blond vif qui frisaient de ch
aque côté de son crâne presque entièrement chauve : son vi
sage large, coloré, était complètement rasé, sauf des favo
ris très-courts, d-un blond ardent, qui ne dépassaient pas
le niveau de l-oreille, et s-arrondissaient en croissant
sur ses joues rebondies. Malgré son âge et son embonpoint,
Murph était alerte et robuste. Sa physionomie, quoique fl
egmatique, était à la fois bienveillante et résolue ; il p
ortait une cravate blanche, un grand gilet et un long habi
t noir à larges basques ; sa culotte, d-un gris verdâtre,
était de même étoffe que ses guêtres à boutons de nacre, n
0198e rejoignant pas tout à fait ses jarretières. Elles la
issaient apercevoir ses bas de voyage, en laine écrue.
L-habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le
type parfait de ce que les Anglais appellent le gentilhom
me fermier. Hâtons-nous d-ajouter que Murph était Anglais
gentilhomme (squire), mais non fermier.
Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait
dans la poche d-une petite calèche de voyage une paire de
pistolets qu-il venait de soigneusement essuyer.
– A qui diable en as-tu avec tes pistolets ? lui dit Rodo
lphe.
– Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant d
u marchepied. Faites vos affaires, je fais les miennes.
– Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux ?
– Selon vos ordres, à la nuit tombante.
– Tu es arrivé ce matin ?
– A huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout prépa
rer.
– Tu as de l-humeur- Est-ce que tu n-es pas content de mo
i ?
0199 – Je ne le suis que trop, monseigneur- que trop. Un j
our ou l-autre- enfin, le danger- c-est votre vie.
– Il te sied bien de parler ! Si je te laissais faire, il
n-y aurait de péril que pour toi et-
– Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où
serait le grand mal, monseigneur ?
– Où serait le grand plaisir, maître Murph ?
– Vous, dit le squire en haussant les épaules, vous dans
de pareilles tavernes !
– Oh ! que vous voilà bien, vous autres John Bull, avec v
os scrupules aristocratiques ! croyant les grands seigneur
s d-une essence supérieure à la vôtre, pauvres moutons, fi
ers de vos bouchers ! ! !
– Si vous étiez anglais, monseigneur, vous comprendriez c
ela- on honore qui honore. D-ailleurs, je serais Turc, Chi
nois ou Américain, que je trouverais encore que vous avez
eu tort de vous exposer ainsi. Hier soir, dans cette abomi
nable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec vous ce
Bras-Rouge, que l-enfer confonde ! il m-a fallu la craint
e de vous irriter, de vous désobéir, pour m-empêcher d-all
0200er vous secourir dans votre lutte contre le bandit que
vous avez trouvé dans l-allée de ce bouge.
– C-est-à-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma for
ce et de mon courage !
– Malheureusement vous m-avez cent fois mis à même de ne
douter ni de l-un ni de l-autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ra
msgate vous a appris à boxer ; Lacour de Paris vous a ense
igné la canne, le chausson, et par curiosité l-argot ; le
fameux Bertrand vous a appris l-escrime, et dans vos essai
s contre ces professeurs vous avez eu souvent l-avantage.
Vous tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munit
ion, vous avez des muscles d-acier ; quoique svelte et min
ce, vous me battriez aussi facilement qu-un cheval de cour
se battrait un cheval de brasseur- Cela est vrai.
Rodolphe avait complaisamment écouté cette énumération de
ses qualités de gladiateur ; il reprit en souriant :
– Eh bien ! alors que crains-tu ?
– Je maintiens, monseigneur, qu-il n-est pas convenable q
ue vous prêtiez le collet au premier goujat venu. Je ne vo
us dis pas cela à cause de l-inconvénient qu-il y a pour u
0201n honorable gentilhomme de ma connaissance à se noirci
r la figure avec du charbon et à avoir l-air d-un diable :
malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité, je
me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous
servir ; mais j-en suis pour ce que j-ai dit.
– Oh ! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu-une idée est
rivée sous ton crâne de fer, lorsque le dévouement est imp
lanté dans ton ferme et vaillant c-ur, le démon userait se
s dents et ses ongles à les en retirer.
– Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque-
– Ne te gêne pas.
– Quelque folie, monseigneur.
– Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermo
nner.
– Pourquoi ?
– Je suis dans un de mes meilleurs moments d-orgueil et d
e bonheur- je suis ici-
– Dans un endroit où vous avez fait du bien ?
– C-est un lieu de refuge contre tes homélies, c-est mon
Temple-Bar-
0202 – S-il en est ainsi, où diable voulez-vous que je vou
s prenne, monseigneur ?
– Maître Murph, vous me flattez, vous voulez m-empêcher d
e faire quelque folie.
– Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis
indulgent.
– Les folies d-argent ?
– Oui, car, après tout, avec près de deux millions de rev
enu-
– On est souvent bien gêné, mon pauvre Murph.
– A qui le dites-vous, monseigneur !
– Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si pr
ofonds, qui coûtent si peu ! Qu-y a-t-il de comparable à c
e que j-ai éprouvé tout à l-heure, lorsque cette malheureu
se créature s-est vue en sûreté ici, et que dans sa reconn
aissance elle m-a baisé la main ? Ce n-est pas tout : mon
bonheur a un long avenir : demain, après-demain, pendant b
ien des jours, enfin, je pourrai songer avec délices à ce
qu-éprouvera cette pauvre enfant en se réveillant dans cet
te tranquille retraite, auprès de cette excellente Mme Geo
0203rges, qui l-aimera tendrement ; car le malheur est sym
pathique au malheur.
– Oh ! pour Mme Georges, jamais bienfaits n-ont été mieux
placés. Noble, courageuse femme !- un ange de vertu, un a
nge ! Je m-émeus rarement, et je me suis ému aux malheurs
de Mme Georges- Mais votre nouvelle protégée !- Tenez, ne
parlons pas de cela, monseigneur.
– Pourquoi, Murph ?
– Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.
– Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance
d-impatience.
– Ce qui est juste- selon vous.
– Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, r
eprit sévèrement Rodolphe.
– Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vou
s le répète, ne parlons plus de cela.
– Et moi, je vous ordonne de parler ! s-écria impérieusem
ent Rodolphe.
– Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m-ordo
nnât de me taire : j-espère qu-il ne m-ordonnera pas de pa
0204rler, répondit fièrement Murph.
– Monsieur Murph ! ! ! s-écria Rodolphe avec un accent d-
irritation croissante.
– Monseigneur !-
– Vous le savez, monsieur, je n-aime pas les réticences.

– Il me convient d-avoir des réticences, dit brusquement
Murph.
– Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu-
à la familiarité, c-est à condition que vous vous élèverez
jusqu-à la franchise.
Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la
physionomie de Rodolphe en prononçant ces dernières parole
s.
– Monseigneur, j-ai cinquante ans, je suis gentilhomme ;
vous ne devez pas me parler ainsi.
– Taisez-vous !
– Monseigneur !
– Taisez-vous !
– Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de c-ur
0205à se souvenir des services qu-il a rendus.
– Tes services ? Est-ce que je ne les paye pas de toutes
façons ?
Il faut le dire, Rodolphe n-avait pas attaché à ces mots
cruels un sens humiliant qui plaçât Murph dans la position
d-un mercenaire ; malheureusement celui-ci les interpréta
de la sorte. Il devint pourpre de honte, porta ses deux p
oings crispés à son front chauve avec une expression de do
uloureuse indignation ; puis tout à coup, par un reviremen
t subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figur
e était alors contractée, enlaidie par la violence d-un dé
dain farouche, Murph étouffa un soupir, regarda le jeune h
omme avec une sorte de tendre commisération, et lui dit d-
une voix émue :
– Monseigneur, revenez à vous, vous n-êtes pas raisonnabl
e.
Ces mots mirent le comble à l-irritation de Rodolphe ; so
n regard brilla d-un éclat sauvage ; ses lèvres blanchiren
t, et, s-avançant vers Murph avec un geste de menace, il s
-écria :
0206 – Oses-tu bien- !
Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui :
– Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER !

Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son
visage, crispé par la colère, se détendit.
Il regarda fixement Murph, baissa la tête ; puis, après u
n moment de silence, il murmura d-une voix altérée :
– Ah ! monsieur, vous êtes cruel- Je croyais pourtant !-
Et vous encore !- Vous !-
Rodolphe ne put achever, sa voix s-éteignit ; il tomba su
r un banc de pierre et cacha sa tête dans ses deux mains.

– Monseigneur, s-écria Murph désolé, mon bon seigneur, pa
rdonnez-moi, pardonnez à votre vieux et fidèle Murph ! Ce
n-est que poussé à bout, et craignant, hélas ! non pour mo
i, mais pour vous, les suites de votre emportement, que j-
ai dit cela- Je l-ai dit sans colère, sans reproche, je l-
ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j-ai eu
tort d-être susceptible- Mon Dieu ! qui doit connaître vo
0207tre caractère, si ce n-est moi, moi qui ne vous ai pas
quitté depuis votre enfance ! De grâce, dites que vous me
pardonnez de vous avoir rappelé ce jour funeste- Hélas qu
e d-expiations n-avez-vous pas-
Rodolphe releva la tête ; il était très-pâle. Il dit à so
n compagnon d-une voix douce et triste :
– Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d-avoir éte
int d-un mot ce fatal emportement ; je ne te fais pas d-ex
cuses, moi, des duretés que j-ai dites ; tu sais bien qu-i
l y a loin du c-ur aux lèvres, comme disent les bonnes gen
s de chez nous. J-étais fou, ne parlons plus de cela.
– Hélas ! maintenant vous voilà triste pour longtemps- Su
is-je assez malheureux !- Je ne désire rien tant que de vo
us voir sortir de votre humeur sombre et je vous y replong
e par ma sotte susceptibilité. Mordieu ! à quoi sert d-êtr
e honnête homme et d-avoir des cheveux gris, si ce n-est à
endurer patiemment les reproches qu-on ne mérite pas !
– Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car
elle contrastait avec son flegme habituel, mais non, il f
aut sans doute qu-on me flatte à la journée, qu-on me dise
0208 : « Monsieur Murph, vous êtes le modèle des serviteur
s ; Monsieur Murph, il n-y a pas de fidélité pareille à la
vôtre ; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable ; mo
nsieur Murph ! diable, peste ! oh ! oh ! qu-il est beau, m
onsieur Murph ! brave Murph ! » Allons, vieux perroquet, f
ais donc gratter ta tête grise ! ! !
Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolp
he lui avait dites au commencement de la conversation, il
s-écria avec un redoublement de violence grotesque :
– Mais c-est qu-il m-avait appelé son bon, son vieux, son
fidèle Murph !- Et moi qui vais comme un rustre, pour une
boutade involontaire ! à mon âge- Mordieu !- c-est à s-ar
racher les cheveux.
Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes
.
Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du désespo
ir arrivé à son paroxysme. Malheureusement ou heureusement
pour Murph, il était presque complètement chauve, ce qui
rendait cette manifestation capillaire très-inoffensive, e
t cela à son grand et sincère regret ; car lorsque l-actio
0209n succédait à la parole, c-est-à-dire lorsque ses doig
ts crispés ne rencontraient que la surface de son crâne, l
uisante et polie comme du marbre, le digne squire était co
nfus et honteux de sa présomption, il se regardait comme u
n hâbleur, comme un fanfaron. Hâtons-nous de dire, pour di
sculper Murph de tout soupçon de forfanterie, qu-il avait
possédé la chevelure la plus épaisse, la plus dorée qui eû
t jamais orné le crâne d-un gentilhomme du Yorkshire.
Ordinairement le désappointement de Murph à l-endroit de
sa chevelure amusait beaucoup Rodolphe ; mais ses pensées
étaient alors graves, douloureuses. Pourtant, ne voulant p
as augmenter les regrets de son compagnon, il lui dit en s
ouriant avec douceur :
– Ecoute-moi, bon Murph : tu paraissais louer sans réserv
e le bien que j-ai fait à Mme Georges-
– Monsieur-
– Et t-étonner de mon intérêt pour cette pauvre fille per
due ?
– Monseigneur, de grâce- j-ai eu tort- j-ai eu tort-
– Non- Je le conçois, les apparences ont pu te tromper- S
0210eulement, comme tu connais ma vie- comme tu m-aides av
ec autant de fidélité que de courage dans la tâche que j-a
i entreprise- il est de ton devoir ou, si tu l-aimes mieux
, de ma reconnaissance, de te convaincre que je n-agis pas
légèrement-
– Je le sais, monseigneur.
– Tu connais mes idées au sujet du bien que l-homme peut
faire. Secourir d-honorables infortunes qui se plaignent,
c-est bien. S-enquérir de ceux qui luttent avec honneur, a
vec énergie, et leur venir en aide, quelquefois à leur ins
u- prévenir à temps la misère ou la tentation, qui mènent
au crime- c-est mieux. Réhabiliter à leurs propres yeux, r
endre tout à fait honnêtes et bons ceux qui ont conservé p
urs quelques généreux sentiments au milieu du mépris qui l
es flétrit, de la misère qui les ronge, de la corruption q
ui les entoure, et pour cela braver, soi, le contact de ce
tte misère, de cette corruption, de cette fange- c-est mie
ux encore. Poursuivre d-une haine vigoureuse, d-une vengea
nce implacable, le vice, l-infamie, le crime, qu-ils rampe
nt dans la boue ou qu-ils trônent sur la soie, c-est justi
0211ce- Mais secourir aveuglément une misère méritée, mais
dégrader l-aumône et la pitié, mais prostituer ces chaste
s et pieuses consolatrices de mon âme blessée- les prostit
uer à des êtres indignes, infâmes, cela serait horrible, i
mpie, sacrilège. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui
qui donne doit y faire croire.
– Monseigneur, je n-ai pas voulu dire que vous aviez indi
gnement placé vos bienfaits.
– Encore un mot, mon vieil ami. Mme Georges et la pauvre
fille que je lui ai confiée sont parties des deux points e
xtrêmes pour tomber dans un abîme commun- le malheur. L-un
e, heureuse, riche, aimée, honorée, douée de toutes les ve
rtus, a vu son existence flétrie, brisée, anéantie par le
scélérat hypocrite auquel d-aveugles parents l-avaient mar
iée- Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme ex
pirait de misère et de besoin ; car la honte l-empêchait d
e s-adresser à personne.
– Ah ! monseigneur, lorsque nous sommes arrivés dans cett
e mansarde, quelle effroyable pauvreté ! C-était affreux-
affreux !- Et lorsque après sa longue maladie elle s-est p
0212our ainsi dire réveillée ici, dans cette maison si cal
me, quelle surprise ! quelle reconnaissance ! Vous avez ra
ison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cel
a fait croire à Dieu.
– Et c-est honorer Dieu que de les secourir ; je le recon
nais, rien n-est plus céleste que la vertu sereine et réfl
échie, rien n-est plus respectable qu-une femme comme Mme
Georges, qui, élevée par une mère pieuse et bonne dans une
intelligente observance de tous les devoirs, n-y a jamais
failli- jamais ! et a vaillamment traversé les plus effro
yables épreuves. Mais n-est-ce pas aussi honorer Dieu, dan
s ce qu-il a de plus divin, que de retirer de la fange une
de ces rares natures qu-il s-est complu à douer ?- Ne mér
ite-t-elle pas aussi pitié, intérêt, respect- oui, respect
, la malheureuse enfant qui, abandonnée à son seul instinc
t ; qui, torturée, emprisonnée, avilie, souillée, a sainte
ment conservé, au fond de son c-ur, les nobles germes que
Dieu y avait semés ? Si tu l-avais entendue, cette pauvre
créature, au premier mot d-intérêt que je lui ai dit, à la
première parole honnête et amie qu-elle ait entendue, com
0213me les plus charmants instincts, les goûts les plus pu
rs, les pensées les plus délicates, les plus poétiques, se
sont éveillés en foule dans son âme ingénue, de même qu-a
u printemps les mille fleurs sauvages des prairies éclosen
t au moindre rayon de soleil- sans le savoir ! Dans cet en
tretien d-une heure avec un pauvre ouvrier, j-ai découvert
dans Fleur-de-Marie des trésors de bonté, de grâce, de sa
gesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m-est
venu aux lèvres et une larme m-est venue aux yeux, lorsque
dans son gentil babil, rempli de raison, elle m-a prouvé
que je devais économiser quarante sous par jour, pour être
au-dessus des besoins et des mauvaises tentations. Pauvre
petite, elle disait cela d-un ton si sérieux, si pénétré
! elle éprouvait une si douce satisfaction à me donner un
sage conseil, une si douce joie à m-entendre promettre que
je le suivrais !- J-étais ému- oh ! ému jusqu-aux larmes,
je te l-ai dit- Et l-on m-accuse d-être blasé, dur, infle
xible- Oh ! non, non, grâce à Dieu ! quelquefois je sens e
ncore mon c-ur battre ardent et généreux- Mais toi-même tu
es attendri, mon vieil ami- Allons, Fleur-de-Marie ne ser
0214a pas jalouse de Mme Georges, tu t-intéresses aussi à
son sort.
– C-est vrai, monseigneur- Ce trait de vous faire économi
ser quarante sous par jour- vous croyant ouvrier- au lieu
de vous engager à faire de la dépense pour elle- oui, ce t
rait-là me touche plus qu-il ne devrait peut-être.
– Et quand je songe que cette enfant a une mère riche, ho
norée, dit-on, qui l-a indignement abandonnée- Oh ! si cel
a est- je le saurai, je l-espère- et je te dirai comment.
Oh ! si cela est ! malheur- malheur à cette femme ! elle a
ura une terrible expiation à subir- Murph, Murph- jamais j
e ne me suis senti des élans de haine plus implacable qu-e
n songeant à cette femme que je ne connais pas. Tu le sais
, Murph- tu le sais- certaines vengeances me sont bien chè
res- certaines souffrances bien précieuses- j-ai bien soif
de certaines larmes !
– Hélas ! monseigneur, dit Murph, affligé de l-expression
d-infernale méchanceté qui se peignait sur les traits de
Rodolphe en parlant ainsi, je le sais, ceux qui méritent i
ntérêt et compassion ont souvent dit de vous : « C-est don
0215c un bon ange ! » Ceux qui méritent mépris et haine se
sont écriés, en vous maudissant, dans leur désespoir : «
C-est donc le démon !- »
– Tais-toi, voici Mme Georges et Marie- Fais tout prépare
r pour notre départ ; il faut être à Paris de bonne heure.

XIV

Les adieux

Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), g
râce aux soins de Mme Georges, n-était plus reconnaissable
.
Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux
de cheveux blonds encadraient la figure virginale de la je
une fille. Un ample fichu de mousseline blanche se croisai
t sur son sein et disparaissait à demi sous la haute bavet
te carrée d-un petit tablier de taffetas changeant, dont l
es reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d
-une robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Mari
0216e.
Sa physionomie était profondément recueillie ; certaines
félicités jettent l-âme dans une ineffable tristesse, dans
une sainte mélancolie.
Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s-
y attendait. Joyeuse et babillarde, il aurait eu d-elle un
e idée moins élevée.
Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compli
ment sur sa beauté, qui brillait pourtant ainsi du plus pu
r éclat.
Rodolphe sentait qu-il y avait quelque chose de solennel,
d-auguste, dans cette espèce de rédemption d-une âme arra
chée au vice.
On voyait sur les traits sérieux et résignés de Mme Georg
es la trace de longues souffrances, de profonds chagrins ;
elle regardait Marie avec une mansuétude, une compassion
presque maternelle, tant la grâce et la douceur de cette j
eune fille étaient sympathiques.
– Voilà mon enfant- qui vient vous remercier de vos bonté
s, monsieur Rodolphe, dit Mme Georges en présentant Marie
0217à Rodolphe.
A ces mots de « mon enfant », la Goualeuse tourna lenteme
nt ses grands yeux vers sa protectrice et la contempla pen
dant quelques moments avec une expression de reconnaissanc
e inexprimable.
– Merci pour Marie, ma chère madame Georges ; elle est di
gne de ce tendre intérêt- et elle le méritera toujours.
– Monsieur Rodolphe, dit Marie d-une voix tremblante, vou
s comprenez- n-est-ce pas, que je ne trouve rien à vous di
re ?
– Votre émotion me dit tout, Marie-
– Oh ! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est pr
ovidentiel, dit Mme Georges attendrie. Son premier mouveme
nt, en entrant dans ma chambre, a été de se jeter à genoux
devant mon crucifix.
– C-est que maintenant grâce à vous, monsieur Rodolphe- j
-ose prier-, dit Marie en regardant son ami.
Murph se retourna brusquement : son flegme d-Anglais, sa
dignité de squire, ne lui permettaient pas de laisser voir
à quel point le touchaient les simples paroles de Marie.
0218
Rodolphe dit à la jeune fille :
– Mon enfant, j-aurais à causer avec Mme Georges- Mon ami
Murph vous conduira dans la ferme- et vous fera faire con
naissance avec vos futurs protégés- Nous vous rejoindrons
tout à l-heure- Eh bien ! Murph- Murph, tu ne m-entends pa
s ?-
Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de s
e moucher avec un bruit, un retentissement formidables ; i
l remit son mouchoir dans sa poche, enfonça son chapeau su
r ses yeux et, se retournant à demi, il offrit son bras à
Marie.
Murph avait si habilement man-uvré que ni Rodolphe ni Mme
Georges ne purent apercevoir son visage. Prenant le bras
de la jeune fille, il se dirigea rapidement vers les bâtim
ents de la ferme, en marchant si vite que, pour le suivre,
la Goualeuse fut obligée de courir, comme elle courait da
ns son enfance après la Chouette.
– Eh bien ! madame Georges, que pensez-vous de Marie ? di
t Rodolphe.
0219 – Monsieur Rodolphe, je vous l-ai dit : à peine entré
e dans ma chambre- voyant mon christ, elle a couru s-ageno
uiller- Il m-est impossible de vous exprimer tout ce qu-il
y a de spontané, de naturellement religieux dans ce mouve
ment. J-ai compris à l-instant que son âme n-était pas dég
radée. Et puis, monsieur Rodolphe, l-expression de sa reco
nnaissance pour vous n-a rien d-exagéré, d-emphatique ; el
le n-en est que plus sincère. Encore un mot qui vous prouv
era combien l-instinct religieux est puissant en elle ; je
lui ai dit : « Vous avez dû être bien étonnée, bien heure
use, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez
ici désormais ?- Quelle profonde impression cela a dû vou
s causer !- « – Oh ! oui, m-a-t-elle répondu ; quand M. Ro
dolphe m-a dit cela, alors je ne sais ce qui s-est passé e
n moi tout à coup ; mais j-ai éprouvé l-espèce de bonheur
pieux, de saint respect que j-éprouvais lorsque j-entrais
dans une église- quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajout
é, car vous savez, madame- » Je ne l-ai pas laissée acheve
r en voyant sa figure se couvrir de honte. – Je sais, mon
enfant- et je vous appellerai toujours mon enfant- si vous
0220 le voulez bien- je sais que vous avez beaucoup souffe
rt : mais Dieu bénit ceux qui l-aiment et ceux qui le crai
gnent- ceux qui ont été malheureux et ceux qui se repenten
t-
– Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement con
tent de ce que j-ai fait. Cette pauvre fille vous intéress
era- Vous n-aurez qu-à semer pour recueillir ; vous avez d
eviné juste, ses instincts sont excellents.
– Ce qui m-a encore touchée, monsieur Rodolphe, c-est qu-
elle ne s-est pas permis la moindre question sur vous, quo
ique sa curiosité dût être bien excitée. Frappée de cette
réserve pleine de délicatesse, je voulus savoir si elle en
avait la conscience. Je lui dis : – Vous devez être bien
curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur ?
« – Je le sais- me répondit-elle avec une naïveté charman
te, il s-appelle mon bienfaiteur. »
– Ainsi donc vous l-aimerez ? Excellente femme, sa compag
nie vous sera douce- Elle occupera du moins votre c-ur-
– Oui, je m-occuperai d-elle comme je me serais occupée d
e lui, dit Mme Georges d-une voix déchirante.
0221 Rodolphe lui prit la main.
– Allons, allons, ne vous découragez pas encore- Si nos r
echerches ont été vaines jusqu-ici, peut-être un jour-
Mme Georges secoua tristement la tête et dit amèrement :

– Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant-
– Dites donc qu-il a cet âge.
– Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe !
– Il m-exaucera- je l-espère bien- Hier j-étais allé (mai
s en vain) chercher un certain drôle surnommé Bras-Rouge,
qui pouvait peut-être, m-avait-on dit, me renseigner sur v
otre fils. En descendant de chez Bras-Rouge, à la suite d-
une rixe, j-ai rencontré cette malheureuse enfant-
– Hélas ! tant mieux !- au moins votre bonne résolution p
our moi vous a mis sur la voie d-une nouvelle infortune, m
onsieur Rodolphe.
– Depuis longtemps d-ailleurs je voulais explorer ces cla
sses misérables- presque certain qu-il y avait là aussi qu
elques âmes à enlever au vieux Satan, que je m-amuse à con
trecarrer souvent, ajouta Rodolphe en souriant, et à qui j
0222e dérobe quelquefois ses meilleurs morceaux. Puis il r
eprit d-un ton plus sérieux : Vous n-avez aucune nouvelle
de Rochefort ?
– Aucune, dit Mme Georges à voix basse en tressaillant.
– Tant mieux ! ce monstre aura trouvé la mort dans les ba
ncs de vase en cherchant à s-évader. Son signalement est a
ssez répandu ; c-est un scélérat assez redoutable pour qu-
on ait mis toute l-activité possible à le découvrir ; et,
depuis six mois environ qu-il est sorti du ba-
Rodolphe s-arrêta au moment de prononcer ce terrible mot.

– Du bagne ! oh ! dites-le- du bagne ! s-écria la malheur
euse femme avec horreur et d-une voix presque égarée. Le p
ère de mon fils !- Ah ! si ce malheureux enfant vit encore
– si, comme moi, il n-a pas changé de nom, quelle honte !
Et cela n-est rien encore- Son père a peut-être tenu son h
orrible promesse. Ah ! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi ;
mais, malgré vos bienfaits, je suis encore bien malheureus
e !
– Pauvre femme, calmez-vous.
0223 – Quelquefois il me prend d-horribles frayeurs. Je me
figure que mon mari s-est échappé sain et sauf de Rochefo
rt ; qu-il me cherche pour me tuer comme il a peut-être tu
é notre enfant. Car enfin, qu-en a-t-il fait ? qu-en a-t-i
l fait ?
– Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d
-un air pensif. Dans quel intérêt ce misérable a-t-il empo
rté votre fils, lorsqu-il y a quinze ans, m-avez-vous dit,
il a tenté de passer en pays étranger ? Un enfant de cet
âge ne pouvait qu-embarrasser sa fuite.
– Hélas ! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheur
euse frissonna en prononçant ce mot), arrêté sur la fronti
ère, a été ramené à Paris et jeté dans la prison où l-on m
-a permis de pénétrer, ne m-a-t-il pas dit ces horribles p
aroles : « J-ai emporté ton enfant parce que tu l-aimes, e
t que c-est un moyen de te forcer de m-envoyer de l-argent
, dont il profitera ou ne profitera pas- ça me regarde. Qu
-il vive ou qu-il meure, peu t-importe ; mais s-il vit, il
sera entre bonnes mains ; tu boiras la honte du fils comm
e tu as bu la honte du père. » Hélas ! un mois après, mon
0224mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances
, les prières dont mes lettres étaient remplies, tout a ét
é vain ; je n-ai rien pu savoir sur le sort de cet enfant-
Ah ! monsieur Rodolphe, mon fils, où est-il à présent ? C
es épouvantables paroles me reviennent toujours à la pensé
e : « Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du p
ère ! »
– Mais ce serait une atrocité inexplicable ; pourquoi vic
ier, corrompre ce malheureux enfant ? pourquoi surtout vou
s l-enlever ?
– Je vous l-ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à l
ui envoyer de l-argent ; quoiqu-il m-ait ruinée, il me res
tait quelques dernières ressources qui s-épuisèrent ainsi.
Malgré sa scélératesse, je ne pouvais croire qu-il n-empl
oyât au moins une partie de cette somme à faire élever ce
malheureux enfant.
– Et votre fils n-avait aucun signe, aucun indice qui pût
servir à le faire reconnaître ?
– Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur R
odolphe : un petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, a
0225ttaché à son cou par une petite chaînette d-argent. Ce
tte relique, bénie par le saint-père, venait de ma mère ;
elle l-avait portée étant petite, et y attachait une grand
e vénération. Je l-avais aussi portée : je l-avais mise au
cou de mon fils ! Hélas ! ce talisman a perdu sa vertu.
– Qui sait, bonne mère ? Dieu est tout-puissant.
– La Providence ne m-a-t-elle pas placée sur votre chemin
, monsieur Rodolphe ?
– Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous
aurais épargné peut-être bien des années de chagrin.
– Ah ! monsieur Rodolphe, ne m-avez-vous pas comblée ?
– En quoi ? J-ai acheté cette ferme. Au temps de votre pr
ospérité, vous faisiez, par goût, valoir vos biens ; vous
avez consenti à me servir de régisseur ; grâce à vos soins
excellents, à votre intelligente activité, cette métairie
me rapporte-
– Vous rapporte, monsieur ? dit Mme Georges interrompant
Rodolphe ; n-est-ce pas moi qui paye le fermage à notre bo
n abbé Laporte ? et cette somme n-est-elle pas, selon vos
ordres, distribuée par lui en aumônes ?
0226 – Eh bien ! n-est-ce pas un excellent rapport ? Mais
vous avez fait prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n-est
-ce pas ? Je tiens à lui recommander ma protégée. Il a reç
u ma lettre ?
– M. Murph la lui a portée ce matin en arrivant.
– Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, à notr
e bon curé, l-histoire de cette pauvre enfant. Je n-étais
pas certain de pouvoir venir aujourd-hui ; dans ce cas, Mu
rph vous aurait amené Marie.
Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu
lieu dans le jardin.
– Madame, M. le curé vous attend.
– Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon ? dit
Rodolphe.
– Oui, monsieur Rodolphe ; on attelle.
Et le valet quitta le jardin.
Mme Georges, le curé et les habitants de la ferme ne conn
aissaient le protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom
de M. Rodolphe.
La discrétion de Murph était impénétrable ; autant il met
0227tait de ponctualité à monseigneuriser Rodolphe dans le
tête-à-tête, autant devant les étrangers il avait soin de
ne jamais l-appeler autrement que M. Rodolphe.
– J-oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, d
it Rodolphe en regagnant la maison, que Marie a, je crois,
la poitrine faible ; les privations, la misère, ont altér
é sa santé. Ce matin, au grand jour, j-ai été frappé de sa
pâleur, quoique ses joues fussent colorées d-un rose vif
; ses yeux aussi m-ont paru briller d-un éclat un peu fébr
ile. Il lui faudra de grands soins.
– Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci !
il n-y a rien de grave. A cet âge, à la campagne- au bon a
ir, avec du repos, du bonheur, elle se remettra vite.
– Je le crois ; mais il n-importe : je ne me fie pas à vo
s médecins de campagne- Je dirai à Murph d-amener ici un d
octeur habile, et il indiquera le meilleur régime à suivre
. Vous me donnerez souvent des nouvelles de Marie. Dans qu
elque temps, lorsqu-elle sera bien reposée, bien calmée, n
ous songerons à son avenir. Peut-être vaudrait-il mieux po
ur elle de rester toujours auprès de vous- si son caractèr
0228e et sa conduite vous conviennent.
– Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe ; elle me tiendr
ait lieu de l-enfant que je regrette tous les jours.
– Enfin, espérons pour vous, espérons pour elle.
Au moment où Rodolphe et Mme Georges approchaient de la f
erme, Murph et Marie arrivaient de leur côté.
Marie était animée par la promenade. Rodolphe fit remarqu
er à Mme Georges la coloration des pommettes de la jeune f
ille, couleurs vives, circonscrites, qui contrastaient bea
ucoup avec la blancheur délicate de son teint.
Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, e
t vint dire à l-oreille de Rodolphe, d-un air presque conf
us :
– Cette petite fille m-a ensorcelé ; je ne sais pas maint
enant qui m-intéresse le plus, d-elle ou de Mme Georges. J
-étais une bête sauvage et féroce.
– Ne t-arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, di
t Rodolphe en souriant et en serrant la main du squire.
Mme Georges, s-appuyant sur le bras de Marie, entra avec
elle dans le petit salon du rez-de-chaussée, où attendait
0229l-abbé Laporte.
Murph alla veiller aux préparatifs du départ.
Mme Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.

Simple, mais très-confortable, ce petit salon était tendu
et meublé de toile de perse, comme le reste de la maison,
d-ailleurs exactement dépeinte à la Goualeuse par Rodolph
e.
Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait
dans l-âtre, et deux énormes bouquets de reines-marguerite
s de toutes couleurs, placés dans deux vases de cristal, r
épandaient dans cette pièce leur légère odeur balsamique.

A travers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait
la prairie, la petite rivière, et au delà le coteau plant
é de châtaigniers.
L-abbé Laporte, assis auprès de la cheminée, avait quatre
-vingts ans passés ; depuis les derniers jours de la Révol
ution il desservait cette pauvre paroisse.
On ne pouvait rien voir de plus vénérable, de plus doucem
0230ent imposant que sa physionomie sénile, amaigrie et un
peu souffrante, encadrée de longs cheveux blancs qui tomb
aient sur le collet de sa soutane noire, rapiécée en plus
d-un endroit ; l-abbé aimant mieux, disait-il, habiller de
ux ou trois pauvres enfants d-un bon drap bien chaud, que
de faire le muguet, c-est-à-dire garder ses soutanes moins
de deux ou trois ans.
Le bon abbé était si vieux, si vieux, que ses mains tremb
laient toujours ; il y avait quelque chose de touchant dan
s ce mouvement : aussi, lorsque quelquefois il les élevait
en parlant, on eût dit qu-il bénissait.
Rodolphe observait Marie avec intérêt.
S-il l-eût moins connue, ou plutôt moins devinée, il se f
ût peut-être étonné de la voir approcher de l-abbé avec un
e sorte de pieuse sérénité.
L-admirable instinct de Marie lui disait que la honte fin
it où le repentir et l-expiation commencent.
– Monsieur l-abbé, dit respectueusement Rodolphe, Mme Geo
rges veut bien se charger de cette jeune fille, pour laque
lle je vous demande vos bontés.
0231 – Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui vienn
ent à nous. La clémence de Dieu est inépuisable, ma chère
enfant- il vous l-a prouvé en ne vous abandonnant pas- dan
s de bien douloureuses épreuves- Je sais tout. (Et il prit
la main de Marie dans ses mains tremblantes et vénérables
.) L-homme généreux qui vous a sauvée a réalisé cette paro
le de l-Ecriture : « Le Seigneur est près de ceux qui l-in
voquent ; il accomplira les désirs de ceux qui le redouten
t ; il écoutera leurs cris et les sauvera. » Maintenant, m
éritez ses bontés par votre conduite ; vous me trouverez t
oujours pour vous encourager, pour vous soutenir- dans la
bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un
exemple de tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le
Seigneur terminera son -uvre.
– Et je le prierai pour ceux qui ont eu pitié de moi, et
qui m-ont ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.
Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta à gen
oux devant le prêtre. L-émotion était trop forte, les sang
lots l-étouffaient. Mme Georges, Rodolphe, l-abbé- étaient
profondément touchés.
0232 – Relevez-vous, ma chère enfant, dit le curé, vous mé
riterez bientôt- l-absolution de grandes fautes dont vous
avez été plutôt victime que coupable ; car, pour parler en
core avec le prophète : « Le Seigneur soutient tous ceux q
ui sont près de tomber, et il relève tous ceux qu-on accab
le. »
– Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petit
e croix d-or, dite à la Jeannette, attachée à un ruban de
velours noir. Il ajouta : – Gardez cette petite croix en s
ouvenir de moi ; j-y ai fait graver ce matin la date du jo
ur de votre délivrance- de votre rédemption. Bientôt je re
viendrai vous voir.
Marie porta la croix à ses lèvres.
Murph, à ce moment, ouvrit la porte du salon.
– Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prêts.
– Adieu, mon père ; adieu, ma bonne madame Georges- Je vo
us recommande votre enfant. Encore adieu, Marie.
Le vénérable prêtre, appuyé sur le bras de Mme Georges et
de la Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sor
tit du salon pour voir partir Rodolphe.
0233 Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce
groupe intéressant et triste :
Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d-espér
ance éternelle ;
Une femme éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent ac
cabler une épouse, une mère ;
Une jeune fille sortant à peine de l-enfance, naguère jet
ée dans l-abîme du vice par la misère et par l-infâme obse
ssion du crime.
Rodolphe monta en voiture ; Murph prit place à ses côtés.

Les chevaux partirent au galop.
XV

Le rendez-vous

Le lendemain du jour où il avait confié la Goualeuse aux
soins de Mme Georges, Rodolphe, toujours vêtu en ouvrier,
se trouvait à midi précis à la porte du cabaret le Panier-
Fleuri, situé non loin de la barrière de Bercy.
0234 La veille, à dix heures du soir, le Chourineur s-étai
t exactement trouvé au rendez-vous que lui avait assigné R
odolphe. La suite de ce récit fera connaître le résultat d
e ce rendez-vous.
Il était donc midi. Il pleuvait à torrents ; la Seine, go
nflée par des pluies presque continuelles, avait atteint u
ne hauteur énorme et inondait une partie du quai.
Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du cô
té de la barrière ; enfin, avisant au loin un homme et une
femme qui s-avançaient abrités par un parapluie, il recon
nut la Chouette et le Maître d-école.
Ces deux personnages étaient complètement métamorphosés :
le brigand avait abandonné ses méchants habits et son air
de brutalité féroce ; il portait une longue redingote de
castorine verte et un chapeau rond ; sa cravate et sa chem
ise étaient d-une extrême blancheur. Sans l-épouvantable h
ideur de ses traits et le fauve éclat de son regard, toujo
urs ardent et mobile, on eût pris cet homme, à sa démarche
paisible, assurée, pour un honnête bourgeois.
La borgnesse, aussi endimanchée, portait un bonnet blanc,
0235 un grand châle en bourre de soie, façon cachemire, et
tenait à la main un vaste cabas.
La pluie avait un moment cessé ; Rodolphe surmonta un mom
ent de dégoût et marcha droit au couple affreux.
A l-argot du tapis-franc le Maître d-école avait substitu
é un langage presque recherché, qui paraissait d-autant pl
us horrible qu-il annonçait un esprit cultivé et qu-il con
trastait avec les forfanteries sanguinaires de ce brigand.

Lorsque Rodolphe s-approcha de lui, le Maître d-école le
salua profondément ; la Chouette fit la révérence.
– Monsieur- votre très-humble serviteur-, dit le Maître d
-école. A vous rendre mes devoirs, enchanté de faire- ou p
lutôt de refaire votre connaissance- car avant-hier vous m
-avez octroyé deux coups de poing à assommer un rhinocéros
. Mais ne parlons pas de cela maintenant : c-était une pla
isanterie de votre part, j-en suis sûr- une simple plaisan
terie. N-y pensons plus- de graves intérêts nous rassemble
nt. J-ai vu hier soir, à onze heures, le Chourineur au tap
is-franc ; je lui ai donné rendez-vous ici ce matin, dans
0236le cas où il voudrait être notre collaborateur ; mais
il paraît qu-il refuse décidément.
– Vous acceptez donc !
– Si vous vouliez, monsieur- Votre nom ?
– Rodolphe.
– Monsieur Rodolphe- nous entrerions au Panier-Fleuri- ni
moi ni madame nous n-avons déjeuné- Nous parlerions de no
s petites affaires en cassant une croûte.
– Volontiers.
– Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Ch
ourineur devez sans reproche un dédommagement à ma femme e
t à moi- Vous nous avez fait perdre plus de deux mille fra
ncs. La Chouette avait rendez-vous, près de Saint-Ouen, av
ec un grand monsieur en deuil qui était venu vous demander
l-autre soir au tapis-franc ; il proposait deux mille fra
ncs pour vous faire quelque chose- Le Chourineur m-a à peu
près expliqué cela- Mais j-y pense, Finette, dit le briga
nd, va choisir un cabinet au Panier-Fleuri et commander le
déjeuner : des côtelettes, un morceau de veau, une salade
et deux bouteilles de Beaune première ; nous te rejoignon
0237s.
La Chouette n-avait pas un instant quitté Rodolphe du reg
ard ; elle partit après avoir échangé un coup d–il avec l
e Maître d-école. Celui-ci reprit :
– Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourine
ur m-avait édifié sur cette proposition de deux mille fran
cs.
– Qu-est-ce que ça signifie, édifier ?
– C-est juste- ce langage est un peu ambitieux pour vous
; je voulais dire que le Chourineur m-avait à peu près app
ris ce que voulait de vous ce grand monsieur en deuil, ave
c ses deux mille francs.
– Bien, bien-
– Ça n-est pas déjà si bien, jeune homme ; car le Chourin
eur ayant rencontré hier matin la Chouette près de Saint-O
uen, il ne l-a pas quittée d-une semelle dès qu-il a vu ar
river le grand monsieur en deuil ; de sorte que celui-ci n
-a pas osé approcher. C-est donc deux mille francs qu-il f
aut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents
francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais
0238que nous n-aurions pas d-ailleurs rendu, inspection fa
ite des papiers qui nous ont paru valoir mieux que ça.
– Il contient donc de grandes valeurs ?
– Il contient des papiers qui m-ont paru fort curieux, qu
oique la plupart soient écrits en anglais ; et je les gard
e là, dit le brigand en frappant sur la poche de côté de s
a redingote.
En apprenant que le Maître d-école avait encore les papie
rs saisis l-avant-veille sur Tom, Rodolphe fut très-satisf
ait ; ils étaient pour lui d-une haute importance. Ses ins
tructions au Chourineur n-avaient pas eu d-autre but que d
-empêcher Tom de s-approcher de la Chouette ; celui-ci gar
derait alors le portefeuille, et Rodolphe espérait s-en re
ndre possesseur.
– Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif,
dit le brigand ; car j-ai trouvé l-adresse du monsieur en
deuil, et, d-une façon ou d-une autre, je le reverrai.
– Nous pourrons faire affaire si vous voulez ; si notre c
oup réussit, je vous achèterai ces papiers, moi qui connai
s l-homme ; ça me va mieux qu-à vous.
0239 – Nous verrons- Mais d-abord revenons à nos moutons.

– Eh bien ! donc, j-avais proposé une affaire superbe au
Chourineur ; il avait d-abord accepté, puis il s-est dédit
.
– Il a toujours eu des idées singulières-
– Mais en se dédisant il m-a observé-
– Il vous a fait observer-
– Diable- vous êtes à cheval sur la grammaire.
– Maître d-école, c-est mon état.
– Il m-a fait observer que s-il ne mangeait pas de pain r
ouge il ne fallait pas en dégoûter les autres ; et que vou
s pourriez me donner un coup de main.
– Et pourrais-je savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous
aviez donné rendez-vous au Chourineur hier matin à Saint-
Ouen ? Ce qui lui a procuré l-avantage de rencontrer la Ch
ouette ? Il a été embarrassé pour me répondre à ce sujet.

Rodolphe se mordit imperceptiblement les lèvres et répond
it en haussant les épaules :
0240 – Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu
-à moitié- vous comprenez- ne sachant pas s-il était tout
à fait décidé.
– C-était plus prudent-
– D-autant plus prudent que j-avais deux cordes à mon arc
.
– Ah, bah !
– Certainement.
– Vous êtes un homme de précaution- Vous aviez donc donné
rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen pour-
Rodolphe, après un moment d-hésitation, eut le bonheur de
trouver une fable vraisemblable pour couvrir la maladress
e du Chourineur ; il reprit :
– Voici l-affaire- Le coup que je propose est très-bon, p
arce que le maître de la maison en question est à la campa
gne- toute ma peur était qu-il revienne. Pour être tranqui
lle, je me dis : « Je n-ai qu-une chose à faire- »
– C-était de vous assurer de la présence réelle dudit maî
tre à la campagne.
– Comme vous dites- Je pars donc pour Pierrefitte, où est
0241 sa maison de campagne- j-ai ma cousine, domestique là
– vous comprenez !
– Parfaitement, mon gaillard. Eh bien ?
– Ma cousine m-a dit que son maître ne revenait à Paris q
u-après-demain-
– Après-demain ?
– Oui.
– Très-bien. Mais j-en reviens à ma question- Pourquoi do
nner rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen ?
– Vous n-êtes pas intelligent- Combien y a-t-il de Pierre
fitte à Saint-Ouen ?
– Une lieue environ.
– Et de Saint-Ouen à Paris ?
– Autant.
– Eh bien ? Si je n-avais trouvé personne à Pierrefitte,
c-est-à-dire la maison déserte- il y avait là aussi un bon
coup à faire- moins bon qu-à Paris, mais passable- Je rev
enais à Saint-Ouen rechercher le Chourineur qui m-attendai
t. Nous retournions à Pierrefitte par un chemin de travers
e que je connais, et-
0242 – Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour
Paris- ?
– Nous gagnions la barrière de l-Etoile par le chemin de
la Révolte, et de là à l-allée des Veuves-
– Il n-y a qu-un pas- c-est tout simple. A Saint-Ouen vou
s étiez à cheval sur vos deux opérations- cela était fort
adroit. Maintenant je m-explique la présence du Chourineur
à Saint-Ouen- Nous disons donc que la maison de l-allée d
es Veuves sera inhabitée jusqu-à après-demain.
– Inhabitée- sauf le portier.
– Bien entendu- Et c-est une opération avantageuse ?
– Ma cousine m-a parlé de soixante mille francs en or dan
s le cabinet de son maître.
– Et vous connaissez les êtres ?
– Comme ma poche- ma cousine est là depuis un an- et c-es
t à force de l-entendre parler des sommes que son maître r
etire de la banque pour les placer autrement que l-idée m-
est venue- Comme le portier est vigoureux, j-en avais parl
é au Chourineur- Il avait, après bien des façons, consenti
– mais il a rechigné- Du reste, il n-est pas capable de ve
0243ndre un ami.
– Non, il a du bon- Mais nous voici arrivés. Je ne sais p
as si vous êtes comme moi, mais l-air du matin m-a donné d
e l-appétit-
La Chouette était sur le seuil de la porte du cabaret.
– Par ici, dit-elle, par ici !- J-ai commandé notre déjeu
ner.
Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui ; il a
vait pour cela ses raisons- mais le Maître d-école mit tan
t d-instance à se défendre de cette politesse que Rodolphe
passa d-abord.
Avant de se mettre à table, le Maître d-école frappa légè
rement sur l-une et l-autre des cloisons, afin de s-assure
r de leur épaisseur et de leur sonorité.
– Nous n-aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la
cloison n-est pas mince. On nous servira tout d-un coup,
et nous ne serons pas dérangés dans notre conversation.
Une servante de cabaret apporta le déjeuner.
Avant que la porte fût fermée, Rodolphe vit le charbonnie
r Murph gravement attablé dans un cabinet voisin.
0244 La chambre où se passait la scène que nous décrivons
était longue, étroite, et éclairée par une fenêtre qui don
nait sur la rue et faisait face à la porte.
La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d-
école était d-un côté de la table, Rodolphe de l-autre.
La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert
et alla s-asseoir à côté de Rodolphe de façon à lui masque
r la porte.
– Nous causerons mieux, dit-il, et nous n-aurons pas beso
in de parler si haut-
– Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi p
our m-empêcher de sortir-, répliqua froidement Rodolphe.
Le Maître d-école fit un signe affirmatif ; puis, tirant
à demi de la poche de côté de sa redingote un long stylet
rond et gros comme une forte plume d-oie, emmanché dans un
e poignée de bois qui disparaissait sous ses doigts velus
:
– Vous voyez ça ?-
– Oui.
– Avis aux amateurs.
0245 Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida s
on front large et plat comme celui d-un tigre, il fit un g
este significatif.
– Et fiez-vous à moi. J-ai affilé le surin de mon homme,
ajouta la Chouette.
Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous
sa blouse, et en tira un pistolet à deux coups, le fit vo
ir au Maître d-école et le remit dans sa poche.
– Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand ;
mais vous ne m-entendez pas- Je vais supposer l-impossible
– Si on venait m-arrêter, que vous m-ayez ou non tendu la
souricière- je vous refroidirais !
Et il jeta un regard féroce sur Rodolphe.
– Tandis que moi je saute sur lui, pour t-aider, Fourline
! s-écria la Chouette.
Rodolphe ne répondit rien, haussa les épaules, se versa u
n verre de vin et le but.
Ce sang-froid imposa au Maître d-école.
– Je vous prévenais seulement.
– Bien, bien ! renfoncez votre lardoire dans votre poche,
0246 il n-y a pas ici de poulet à larder. Je suis un vieux
coq, et j-ai de bons ergots, mon homme, dit Rodolphe. Mai
ntenant, parlons affaires-
– Parlons affaires- mais ne dites pas de mal de ma lardoi
re. Ça ne fait pas de bruit, ça ne dérange personne-
– Et on fait de l-ouvrage bien propre, n-est-ce pas, Four
line ? ajouta la Chouette.
– A propos, dit Rodolphe à la Chouette, est-ce que c-est
vrai que vous connaissez les parents de la Goualeuse ?
– Mon homme a mis dans le portefeuille du grand messière
en noir deux lettres qui parlent de ça- Mais elle ne les v
erra pas, la petite gironde- Je lui arracherais plutôt les
yeux de ma propre main- Oh ! quand je la retrouverai au t
apis-franc, son compte sera bon-
– Ah çà ! Finette, nous parlons, nous parlons, et les aff
aires ne marchent pas.
– On peut jaspiner devant elle ? demanda Rodolphe.
– En toute confiance ; elle est éprouvée et pourra nous ê
tre d-un grand secours pour faire le guet, prendre des inf
ormations, receler, vendre, etc. ; elle a toutes les quali
0247tés d-une excellente femme de ménage- Bonne Finette !
ajouta le brigand en tendant la main à l-horrible vieille,
vous n-avez pas d-idée des services qu-elle m-a rendus- M
ais si tu ôtais ton châle, Finette, tu pourrais avoir froi
d en sortant- mets-le sur la chaise avec ton cabas-
La Chouette se débarrassa de son châle.
Malgré sa présence d-esprit et l-empire qu-il avait sur l
ui-même, Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise
en voyant, suspendu par un anneau d-argent à une grosse ch
aîne de similor que la vieille avait au cou, un petit sain
t-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme à la descriptio
n de celui que le fils de Mme Georges portait à son cou lo
rs de sa disparition.
A cette découverte, une idée subite vint à l-esprit de Ro
dolphe. Selon le Chourineur, le Maître d-école, évadé du b
agne depuis six mois, avait mis en défaut toutes les reche
rches de la police en se défigurant- et depuis six mois le
mari de Mme Georges avait disparu du bagne, sans qu-on sû
t ce qu-il était devenu.
A cet étrange rapprochement, Rodolphe songea que le Maîtr
0248e d-école pouvait bien être le mari de cette infortuné
e.
Ce misérable avait appartenu à la classe aisée de la soci
été- et le Maître d-école s-exprimait en termes choisis.
Un souvenir en éveille un autre : Rodolphe se rappela enc
ore que Mme Georges lui ayant un jour raconté, en frémissa
nt, l-arrestation de son mari, parla de la résistance dése
spérée de ce monstre, qui fut sur le point de s-échapper,
grâce à sa force herculéenne-
Si ce brigand était le mari de Mme Georges, il devait con
naître le sort de son fils. De plus, le Maître d-école con
servait quelques papiers relatifs à la naissance de la Gou
aleuse dans le portefeuille volé par lui sur l-étranger co
nnu sous le nom de Tom.
Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de persé
vérer dans ses projets.
Heureusement sa préoccupation échappa au brigand, fort oc
cupé de servir la Chouette.
Rodolphe dit à la borgnesse :
– Morbleu !- vous avez là une belle chaîne-
0249 – Belle- et pas chère-, dit en riant la vieille. C-es
t du faux orient, en attendant que mon homme m-en donne un
e de vrai-
– Cela dépendra de monsieur, Finette- si nous faisons une
bonne affaire, sois tranquille.
– C-est étonnant comme c-est bien imité, poursuivit Rodol
phe. Et au bout- qu-est-ce donc que cette petite chose ble
ue ?
– C-est un cadeau de mon homme, en attendant qu-il me don
ne une toquante- n-est-ce pas, Fourline ?
Rodolphe voyait ses soupçons à demi confirmés. Il attenda
it avec anxiété la réponse du Maître d-école. Celui-ci rép
ondit tout en mangeant :
– Et il faudra garder ça malgré la toquante, Finette- c-e
st un talisman- ça porte bonheur.
– Un talisman ? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez au
x talismans, vous ? Et où diable avez-vous trouvé celui-là
?- Donnez-moi donc l-adresse de la fabrique.
– On n-en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est f
ermée- Tel que vous le voyez, ce bijou-là remonte à une ha
0250ute antiquité- à trois générations- J-y tiens beaucoup
, c-est une tradition de famille, ajouta-t-il avec un hide
ux sourire. C-est pour cela que je l-ai donné à Finette- p
our lui porter bonheur dans les entreprises où elle me sec
onde avec beaucoup d-habileté- Vous la verrez à l-ouvrage,
vous la verrez- si nous faisons ensemble quelque opératio
n commerciale- Mais, pour en revenir à nos moutons- vous d
ites donc que dans l-allée des Veuves-
– Il y a, numéro 17, une maison habitée par un richard- i
l s-appelle- monsieur-
– Je ne commettrai pas l-indiscrétion de demander son nom
– Il y a, dites-vous, soixante mille francs en or dans un
cabinet ?
– Soixante mille francs en or ! s-écria la Chouette.
Rodolphe fit un signe de tête affirmatif.
– Et vous connaissez les êtres de cette maison ? dit le M
aître d-école.
– Très-bien.
– Et l-entrée est difficile ?
– Un mur de sept pieds du côté de l-allée des Veuves, un
0251jardin, les fenêtres de plain-pied, la maison n-a qu-u
n rez-de-chaussée.
– Et il n-y a qu-un portier pour garder ce trésor ?
– Oui !
– Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme ? de
manda négligemment le Maître d-école.
– C-est tout simple- Monter par-dessus le mur, crocheter
la porte de la maison ou forcer les volets en dehors.
– Et si le portier s-éveille ? dit le Maître d-école en r
egardant fixement le jeune homme.
– Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un- geste signif
icatif. Eh bien ! ça vous convient-il ?
– Vous sentez bien que je ne puis pas vous répondre avant
d-avoir tout examiné par moi-même, c-est-à-dire avec l-ai
de de ma femme ; mais si tout ce que vous me dites est exa
ct, cela me semble bon à prendre tout chaud- ce soir.
Et le brigand regarda fixement Rodolphe.
– Ce soir- impossible, répondit froidement celui-ci.
– Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu-après-dema
in ?
0252 – Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir-
– Vraiment ? Eh bien ! moi, je ne puis pas demain.
– Pour quelle raison ?
– Pour celle qui vous empêche d-agir ce soir-, dit le bri
gand en ricanant.
Après un moment de réflexion, Rodolphe reprit :
– Eh bien ! à la bonne heure- va pour ce soir. Où nous re
trouverons-nous ?
– Nous retrouver ? Nous ne nous quitterons pas, dit le Ma
ître d-école.
– Comment ?
– A quoi bon nous quitter ? Si le temps s-éclaircit un pe
u, nous irons en nous promenant donner un coup d–il jusqu
-à l-allée des Veuves ; vous verrez comment ma femme sait
travailler. Ceci fait, nous reviendrons faire un cent de p
iquet et manger un morceau dans une cave des Champs-Elysée
s- que je connais- tout près de la rivière ; et, comme l-a
llée des Veuves est déserte de bonne heure, nous nous y ac
heminerons vers les dix heures.
– Moi, à neuf heures, je vous rejoindrai.
0253 – Voulez-vous ou non faire l-affaire ensemble ?
– Je le veux.
– Eh bien ! ne nous quittons pas avant ce soir- sinon-
– Sinon ?
– Je croirais que vous voulez me donner un pont à faucher
, et que c-est pour ça que vous voulez vous en aller-
– Si je veux vous tendre un piège- qui m-empêche de vous
le tendre ce soir ?
– Tout- Vous ne vous attendiez pas à ce que je vous propo
serais l-affaire si tôt. Et, en ne nous quittant pas, vous
ne pourrez prévenir personne-
– Vous vous défiez de moi ?-
– Infiniment- mais comme il peut y avoir du vrai dans ce
que vous m-offrez, et que la moitié de soixante mille fran
cs vaut la peine d-une démarche- je veux bien la tenter ;
mais ce soir ou jamais- Si ce n-est jamais, je saurai à qu
oi m-en tenir sur vous- et je vous servirai à mon tour- un
jour ou l-autre, un plat de mon métier-
– Et je vous rendrai votre politesse- comptez-y.
– Tout ça, c-est des bêtises ! dit la Chouette. Je pense
0254comme Fourline : ce soir, ou rien.
Rodolphe se trouvait dans une anxiété cruelle : s-il lais
sait échapper cette occasion de s-emparer du Maître d-écol
e, il ne la retrouverait sans doute jamais ; ce brigand, d
ésormais sur ses gardes, ou peut-être reconnu, arrêté et r
econduit au bagne, emporterait avec lui les secrets que Ro
dolphe avait tant d-intérêt à savoir.
Se confiant au hasard, à son adresse et à son courage, il
dit au Maître d-école :
– J-y consens, nous ne nous quitterons pas d-ici à ce soi
r.
– Alors, je suis votre homme- Mais voici bientôt deux heu
res- D-ici à l-allée des Veuves il y a loin ; il pleut à v
erse ; payons l-écot, et prenons un fiacre.
– Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant f
umer un cigare.
– Sans doute, dit le Maître d-école, Finette ne craint pa
s l-odeur du tabac.
– Eh bien ! je vais aller chercher des cigares, dit Rodol
phe en se levant.
0255 – Ne vous donnez pas cette peine, dit le Maître d-éco
le, en l-arrêtant, Finette ira-
Rodolphe se rassit.
Le Maître d-école avait pénétré son dessein.
La Chouette sortit.
– Quelle bonne ménagère j-ai là, hein ! dit le scélérat,
et si complaisante ! Elle se jetterait dans le feu pour mo
i.
– A propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit,
Rodolphe en cachant ses deux mains sous sa blouse.
Alors, tout en continuant la conversation avec le Maître
d-école, il prit un crayon et un morceau de papier dans la
poche de son gilet, et, sans qu-on pût l-apercevoir, il é
crivit quelques mots à la hâte, ayant soin d-écarter les l
ettres pour ne pas les confondre, car il écrivait sous sa
blouse et sans y voir.
Ce billet soustrait à la pénétration du Maître d-école, i
l s-agissait de le faire parvenir à son adresse.
Rodolphe se leva, s-approcha machinalement de la fenêtre
et se mit à chantonner entre ses dents en s-accompagnant s
0256ur les vitres.
Le Maître d-école vint regarder par cette croisée et dit
négligemment à Rodolphe :
– Quel air jouez-vous donc là ?
– Je joue- Tu n-auras pas ma rose.
– C-est un très-joli air- Je voulais seulement voir s-il
ferait assez d-effet sur les passants pour les engager à s
e retourner.
– Je n-ai pas cette prétention-là.
– Vous avez tort, jeune homme ; car vous tambouriniez de
première force sur les carreaux. Mais, j-y songe- le gardi
en de cette maison de l-allée des Veuves est peut-être un
gaillard déterminé- S-il regimbe- vous n-avez qu-un pistol
et- et c-est bien bruyant, tandis qu-un outil comme cela (
et il fit voir à Rodolphe le manche de son poignard) ça ne
fait pas de tapage- ça ne dérange personne-
– Est-ce que vous prétendriez l-assassiner ? s-écria Rodo
lphe. Si vous êtes dans ces idées-là- n-y pensons plus- il
n-y a rien de fait- ne comptez pas sur moi-
– Mais s-il s-éveille ?
0257 – Nous nous sauverons-
– A la bonne heure, je vous avais mal compris ; il vaut m
ieux convenir de tout- avant- Ainsi il s-agira d-un simple
vol avec escalade et effraction-
– Rien de plus-
– Va comme il est dit-
« Et comme je ne te quitterai pas d-une seconde, pensa Ro
dolphe, je t-empêcherai bien de répandre le sang. »
XVI

Préparatifs

La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.
– Il me semble qu-il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allu
mant son cigare ; si nous allions chercher le fiacre nous-
mêmes ?- Ça nous dégourdirait les jambes.
– Comment, il ne pleut plus ? reprit le Maître d-école, v
ous êtes donc aveugle ?- Est-ce que vous croyez que je vai
s exposer Finette à s-enrhumer ?- Risquer une vie si préci
euse- et abîmer son beau châle neuf ?-
0258 – T-as raison, mon homme, il fait un temps de chien !

– Eh bien ! la servante va venir- en la payant nous lui d
irons d-aller nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.

– Voilà ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune hom
me. Nous pourrons aller flâner du côté de l-allée des Veuv
es.
La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
– Ah ! Monsieur- vous abusez- je ne souffrirai pas-, s-éc
ria le Maître d-école.
– Allons donc !- chacun son tour.
– Je me soumets donc- mais à la condition que je vous off
rirai quelque chose tantôt dans un petit cabaret des Champ
s-Elysées- que je connais- un excellent endroit.
– Bien- bien- j-accepte.
La servante payée, on descendit. Rodolphe voulut passer l
e dernier, par politesse pour la Chouette. Le Maître d-éco
le ne le souffrit pas et le suivit de très-près, observant
ses moindres mouvements.
0259 Le traiteur tenait aussi un débit de vin. Parmi plusi
eurs consommateurs un charbonnier, à la figure noircie, so
n large chapeau enfoncé sur les yeux, soldait sa dépense a
u comptoir, lorsque nos trois personnages parurent.
Malgré l-attentive surveillance du Maître d-école et de l
a borgnesse, Rodolphe, qui marchait devant le hideux coupl
e, échangea un rapide et imperceptible regard avec Murph.

La portière du fiacre était ouverte ; Rodolphe, s-arrêta,
décidé cette fois à monter le dernier ; car le charbonnie
r s-était insensiblement rapproché de lui.
En effet, la Chouette passa la première, mais après beauc
oup de façons : Rodolphe fut obligé de la suivre, car le M
aître d-école lui dit à l-oreille :
– Vous voulez donc que je me défie décidément de vous ?
Rodolphe monté, le charbonnier s-avança en sifflant sur l
e seuil de la porte, et regarda Rodolphe d-un air surpris
et inquiet.
– Où faut-il aller, bourgeois ? demanda le cocher.
Rodolphe répondit à voix haute :
0260 – Allée des-
– Des Acacias, au bois de Boulogne, s-écria le Maître d-é
cole en l-interrompant ; puis il ajouta : Et on vous payer
a bien, cocher.
La portière se referma.
– Comment diable dites-vous où nous allons devant ces bad
auds ! reprit le Maître d-école. Que demain tout soit déco
uvert, un pareil indice peut nous perdre ! Ah ! jeune homm
e, jeune homme, vous êtes bien imprudent !
La voiture commençait à marcher, Rodolphe répondit :
– C-est vrai, je n-avais pas songé à cela. Mais avec mon
cigare je vais vous enfumer comme des harengs ; si nous ou
vrions une des glaces ?
Et Rodolphe, joignant l-action à la parole, laissa très-a
droitement tomber en dehors de la voiture le petit papier
ployé très-mince, sur lequel il avait eu le temps d-écrire
à la hâte et sous sa blouse quelques mots au crayon.
Le coup d–il du Maître d-école était si perçant que, mal
gré l-impassibilité de la physionomie de Rodolphe, le brig
and y démêla sans doute une rapide expression de triomphe,
0261 car, passant la tête par la portière, il cria au coch
er :
– Tapez- tapez ! il y a quelqu-un derrière votre voiture.

Rodolphe frémit, mais il joignit ses cris à ceux de son c
ompagnon.
La voiture s-arrêta. Le cocher monta sur son siège, regar
da et dit :
– Non, non, bourgeois, il n-y a personne.
– Parbleu ! je veux m-en assurer, répondit le Maître d-éc
ole en sautant dans la rue.
Il ne vit personne, il n-aperçut rien. Depuis que Rodolph
e avait jeté son billet par la portière, le fiacre avait f
ait quelques pas.
Le Maître d-école crut s-être trompé.
– Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourqu
oi je m-étais imaginé que quelqu-un nous suivait.
Le fiacre prit à ce moment une rue transversale.
La voiture disparue, Murph, qui ne l-avait pas quittée de
s yeux et qui s-était aperçu de la man-uvre de Rodolphe, a
0262ccourut et ramassa le petit billet caché dans un creux
formé par l-écartement de deux pavés.
Au bout d-un quart d-heure, le Maître d-école dit au fiac
re :
– Au fait, cocher, nous avons changé d-idée : place de la
Madeleine !
Rodolphe le regarda avec étonnement.
– Sans doute, jeune homme ; de cette place on peut aller
à mille endroits différents. Si l-on voulait nous inquiéte
r, la déposition du fiacre ne serait d-aucune utilité.
Au moment où le fiacre approchait de la barrière, un homm
e de haute taille, vêtu d-une longue redingote blanchâtre,
ayant son chapeau enfoncé sur ses yeux et paraissant fort
brun de figure, passa rapidement sur la route, courbé sur
l-encolure d-un grand et magnifique cheval de chasse d-un
e vitesse de trot extraordinaire.
– A beau cheval bon cavalier ! dit Rodolphe en se penchan
t à la portière et suivant Murph des yeux. Quel train va c
e gros homme- Avez-vous vu ?
– Ma foi ! il a passé si vite, dit le Maître d-école, que
0263 je n-ai pas remarqué.
Rodolphe dissimula parfaitement sa joie : Murph avait déc
hiffré les signes presque hiéroglyphiques de son billet. L
e Maître d-école, certain que le fiacre n-était pas suivi,
se rassura, et voulant imiter la Chouette, qui sommeillai
t ou plutôt qui avait l-air de sommeiller, il dit à Rodolp
he :
– Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voi
ture me fait toujours un singulier effet : cela m-endort c
omme un enfant-
Le brigand, à l-abri de ce faux sommeil, se proposait d-e
xaminer si la physionomie de son compagnon ne trahirait au
cune émotion.
Rodolphe éventa cette ruse et répondit :
– Je me suis levé de bonne heure ; j-ai sommeil, je vais
faire comme vous-
Et il ferma les yeux.
Bientôt la respiration sonore du Maître d-école et de la
Chouette, qui ronflaient à l-unisson, trompèrent si complè
tement Rodolphe, que, croyant ses compagnons profondément
0264endormis, il entr-ouvrit les paupières.
Le Maître d-école et la Chouette, malgré leurs ronflement
s sonores, avaient les yeux ouverts, et échangeaient quelq
ues signes mystérieux au moyen de leurs doigts bizarrement
placés ou pliés sur la paume de leurs mains.
Tout à coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s-ap
ercevant sans doute à un signe presque imperceptible que R
odolphe ne dormait pas, s-écria en riant :
– Ah ! ah ! camarade, vous éprouvez donc les amis, vous ?

– Ça ne doit pas vous étonner, vous ronflez les yeux ouve
rts.
– Moi, c-est différent, jeune homme, je suis somnambule.

Le fiacre s-arrêta place de la Madeleine.
La pluie avait un moment cessé ; mais les nuages, chassés
par la violence du vent, étaient si noirs, si bas, qu-il
faisait déjà presque nuit.
Rodolphe, la Chouette et le Maître d-école se dirigèrent
vers le Cours-la-Reine.
0265 – Jeune homme, j-ai une idée qui n-est pas mauvaise,
dit le brigand.
– Laquelle ?
– De m-assurer si tout ce que vous nous avez dit de l-int
érieur de la maison de l-allée des Veuves est exact.
– Voudriez-vous y aller maintenant sous un prétexte quelc
onque ? Ça éveillerait les soupçons.
– Je ne suis pas assez innocent pour ça, jeune homme ; ma
is pourquoi a-t-on une femme qui s-appelle Finette ?
La Chouette redressa la tête.
– La voyez-vous, jeune homme ? On dirait un cheval de tro
mpette qui entend sonner la charge.
– Vous voulez l-envoyer en éclaireuse ?
– Comme vous dites.
– N- 17, allée des Veuves, n-est-ce pas, mon homme ? s-éc
ria la Chouette dans son impatience. Sois tranquille, je n
-ai qu-un -il, mais il est bon.
– La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous ? Elle brûle
déjà d-y être.
– Si elle s-y prend adroitement pour entrer, je ne trouve
0266 pas votre idée mauvaise.
– Garde le parapluie, Fourline- Dans une demi-heure je su
is ici, et tu verras ce que je sais faire, s-écria la Chou
ette.
– Un instant, Finette, nous allons descendre au C-ur-Saig
nant, c-est à deux pas d-ici. Si le petit Tortillard est l
à, tu l-emmèneras avec toi ; il restera en dehors de la po
rte à faire le guet pendant que tu entreras.
– Tu as raison ; il est fin comme renard, ce petit Tortil
lard ; il n-a pas dix ans, et c-est lui qui l-autre jour-

Un signe du Maître d-école interrompit la Chouette.
– Qu-est-ce que le C-ur-Saignant ? Voilà une drôle d-ense
igne pour un cabaret, demanda Rodolphe.
– Il faudra vous en plaindre au cabaretier.
– Comment s-appelle-t-il ?
– Le cabaretier du C-ur-Saignant ?
– Oui.
– Il ne demande pas le nom de ses pratiques.
– Mais encore-
0267 – Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Chri
stophe ou Barnabé, il répondra toujours. Mais nous voici a
rrivés, et bien à temps, car l-averse recommence, et la ri
vière, comme elle gronde ! on dirait un torrent- regardez
donc ! Encore deux jours de pluie, et l-eau dépassera les
arches du pont.
– Vous dites que nous voici arrivés- Où diable est donc l
e cabaret ? Je ne vois pas de maison ici !
– Si vous regardez autour de vous, bien sûr.
– Et où voulez-vous que je regarde ?
– A vos pieds.
– A mes pieds ?
– Oui.
– Où cela ?
– Tenez, là- voyez-vous le toit ? Prenez garde de marcher
dessus.
Rodolphe n-avait pas, en effet, remarqué un de ces cabare
ts souterrains que l-on voyait, il y a quelques années enc
ore, dans certains endroits des Champs-Elysées, et notamme
nt près le Cours-la-Reine.
0268 Un escalier creusé dans la terre humide et grasse con
duisait au fond de cette espèce de large fossé ; à l-un de
ses pans, coupés à pic, s-adossait une masure basse, sord
ide, lézardée : son toit, recouvert de tuiles moussues, s-
élevait à peine au niveau du sol où se trouvait Rodolphe ;
deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de c
ellier, de hangar, de cabane à lapins, faisaient suite à c
e misérable bouge.
Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longu
eur, conduisait de l-escalier à la porte de la maison ; le
reste du terrain disparaissait sous un berceau de treilla
ge qui abritait deux rangées de tables grossières plantées
dans le sol.
Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une méch
ante plaque de tôle : à travers la rouille qui la couvrait
on distinguait encore un c-ur rouge percé d-un trait. L-e
nseigne se balançait à un poteau dressé au-dessus de cet a
ntre, véritable terrier humain.
Une brume épaisse, humide, se joignait à la pluie ; la nu
it approchait.
0269 – Que dites-vous de cet hôtel, jeune homme ? reprit l
e Maître d-école.
– Grâce aux averses qui tombent depuis quinze jours- ça n
e doit pas être trop humide pour un étang, il doit y avoir
une belle pêche- Allons, passez.
– Un instant ; il faut que je sache si l-hôte est là. Att
ention.
Et le brigand, frôlant avec force sa langue contre son pa
lais, fit entendre un cri singulier, une espèce de rouleme
nt guttural, sonore et prolongé, que l-on pourrait accentu
er ainsi :
– Prrrrr ! !
Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.
– Il y est, dit le Maître d-école. Pardon, jeune homme- R
espect aux dames ; laissez passer la Chouette, je vous sui
s. Prenez garde de tomber, c-est glissant.
XVII

Le C-ur-Saignant

0270 L-hôte du C-ur-Saignant, après avoir répondu au signa
l du Maître d-école, avança civilement jusqu-au seuil de s
a porte.
Ce personnage, que Rodolphe avait été chercher dans la Ci
té, et qu-il ne devait pas encore connaître sous son vrai
nom ou plutôt son surnom habituel, était Bras-Rouge.
Petit et grêle, chétif et débile, cet homme pouvait avoir
cinquante ans environ. Sa physionomie tenait à la fois de
la fouine et du rat ; son nez pointu, son menton fuyant,
ses pommettes osseuses, ses petits yeux noirs, vifs, perça
nts, donnaient à ses traits une inimitable expression de r
use, de finesse et d-intelligence. Une vieille perruque bl
onde, ou plutôt jaune comme son teint bilieux, posée sur l
e sommet de son crâne, laissait voir sa nuque grisonnante.
Il portait une veste ronde et un de ces longs tabliers no
irâtres dont se servent les garçons marchands de vin.
Nos trois personnages avaient à peine descendu la dernièr
e marche de l-escalier qu-un enfant de dix ans au plus, tr
ès-petit, l-air fin, mais maladif, boiteux et un peu contr
efait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel il ressemblait d-
0271une manière si frappante qu-on ne pouvait le méconnaît
re pour son fils.
C-était le même regard pénétrant et astucieux ; le front
de l-enfant disparaissait à demi sous une forêt de cheveux
jaunâtres, durs et roides comme des crins. Un pantalon ma
rron et une blouse sanglée d-une ceinture de cuir, complét
aient le costume de Tortillard, ainsi nommé à cause de son
infirmité ; il se tenait à côté de son père, debout sur s
a bonne jambe, comme un héron au bord d-un marais.
– Justement voilà le môme, dit le Maître d-école. Finette
, le temps presse, la nuit vient, il faut profiter de ce q
ui reste de jour.
– T-as raison, mon homme, je vas demander le moutard à so
n père.
– Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s-adressant au Maître
d-école d-une petite voix de fausset, aigre et aiguë ; qu
-est-ce qu-il y a pour ton service ?
– Il y a que tu vas prêter ton gamin à ma femme pendant u
n quart d-heure ; elle a ici près perdu quelque chose, il
l-aidera à chercher.
0272 Bras-Rouge cligna de l–il, fit un signe d-intelligen
ce au Maître d-école et dit à son fils :
– Tortillard, suis madame.
Le hideux enfant, attiré par la laideur et par l-air méch
ant de la Chouette, comme d-autres sont charmés par un ext
érieur bienveillant, accourut en boitant prendre la main d
e la borgnesse.
– Amour de petit momaque, va ! Voilà un enfant, dit Finet
te, comme ça vient tout de suite à vous ! C-est pas comme
la petite Pégriotte, qui avait toujours l-air d-avoir mal
au c-ur quand elle m-approchait, cette petite mendiante !

– Allons, dépêche-toi, Finette, ouvre l–il et veille au
grain. Je t-attends ici.
– Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard !
Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant
escalier.
– Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.
– Ça me gênerait, mon homme, répondit la vieille, qui dis
parut bientôt avec Tortillard au milieu des vapeurs amonce
0273lées par le crépuscule, et des tristes murmures du ven
t qui agitait les branches noires et dépouillées des grand
s ormes des Champs-Elysées.
– Entrons, dit Rodolphe.
Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce
cabaret, divisé en deux salles. Dans l-une, on voit un com
ptoir et un billard en mauvais état ; dans l-autre, des ta
bles et des chaises de jardin, autrefois peintes en vert.
Deux croisées étroites, aux carreaux fêlés, couverts de to
iles d-araignée, éclairent à peine ces pièces aux muraille
s verdâtres, salpêtrées par l-humidité.
Rodolphe est resté seul une minute à peine ; Bras-Rouge e
t le Maître d-école ont eu le temps d-échanger rapidement
quelques mots et quelques signes mystérieux.
– Vous boirez un verre de bière ou un verre d-eau-de-vie
en attendant Finette ? dit le Maître d-école.
– Non, je n-ai pas soif.
– Chacun son goût. Moi, je boirai un verre d-eau-de-vie,
reprit le brigand. Et il s-assit à une des petites tables
vertes de la seconde pièce.
0274 L-obscurité commençait à envahir tellement ce repaire
qu-il était impossible de voir, dans un des angles de la
seconde chambre, l-entrée béante d-une de ces caves auxque
lles on descend par une trappe à deux battants, dont l-un
reste toujours ouvert pour la commodité du service.
La table où s-assit le Maître d-école était toute proche
de ce trou noir et profond, auquel il tournait le dos et q
u-il cachait complètement aux yeux de Rodolphe.
Ce dernier regardait à travers les fenêtres, pour se donn
er une contenance et dissimuler sa préoccupation. La vue d
e Murph se rendant en toute hâte à l-allée des Veuves ne l
e rassurait pas complètement ; il craignait que le digne s
quire n-eût pas compris toute la signification de son bill
et forcément si laconique qui ne contenait que ces mots :
« Pour ce soir dix heures. »
Bien résolu de ne pas se rendre à l-allée des Veuves avan
t ce moment, et de ne pas quitter le Maître d-école jusque
-là, il tremblait néanmoins de perdre cette unique occasio
n de posséder les secrets qu-il avait tant d-intérêt à con
naître. Quoiqu-il fût très-vigoureux et bien armé, il deva
0275it lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capa
ble de tout.
Faut-il le dire ? telle était la trempe énergique de ce c
aractère bizarre, avide d-émotions nerveuses et violentes,
que Rodolphe trouvait une sorte de charme terrible dans l
es inquiétudes et dans les obstacles qui venaient entraver
le plan combiné la veille avec son fidèle Murph et le Cho
urineur.
Ne voulant pas néanmoins se laisser pénétrer, il vint s-a
sseoir à la table du Maître d-école et demanda un verre pa
r contenance.
Bras-Rouge, depuis quelques mots échangés à voix basse av
ec le brigand, considérait Rodolphe d-un air curieux, sard
onique et méfiant.
– M-est avis, jeune homme, dit le Maître d-école, que si
ma femme nous apprend que les personnes que nous voulons v
oir sont chez elles, nous pourrons aller leur faire notre
visite sur les huit heures ?
– Ce serait trop tôt de deux heures, dit Rodolphe, ça les
gênerait.
0276 – Vous croyez ?
– J-en suis sûr.
– Bah ! entre amis on ne fait pas de façons.
– Je les connais ; je vous répète qu-il ne faut pas y all
er avant dix heures.
– -tes-vous entêté, jeune homme !
– C-est mon idée, et que le diable me brûle si je bouge d
-ici avant dix heures !
– Ne vous gênez pas, je ne ferme jamais mon établissement
avant minuit, dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C-est
le moment où arrivent mes meilleures pratiques, et mes vo
isins ne se plaignent pas du bruit que l-on fait chez moi.

– Il faut consentir à tout ce que vous voulez, jeune homm
e, reprit le Maître d-école. Soit, nous ne partirons qu-à
dix heures pour notre visite.
– Voilà la Chouette ! dit Bras-Rouge en entendant et en r
épondant un cri d-appel semblable à celui que le Maître d-
école avait poussé avant de descendre dans la maison soute
rraine.
0277 Une minute après, la Chouette entra seule dans le bil
lard.
– Ça y est, mon homme, c-est empaumé ! s-écria la borgnes
se en entrant.
Bras-Rouge se retira discrètement sans demander des nouve
lles de Tortillard, qu-il ne s-attendait probablement pas
à revoir encore.
Les vêtements de la vieille ruisselaient d-eau ; elle s-a
ssit en face de Rodolphe et du brigand.
– Eh bien ! dit le Maître d-école.
– Ce garçon a dit vrai jusqu-ici.
– Voyez-vous ! s-écria Rodolphe.
– Laissez la Chouette s-expliquer, jeune homme. Voyons, v
a, Finette.
– Je suis arrivée au n- 17 en laissant Tortillard blotti
dans un trou et aux aguets. Il faisait encore jour. J-ai c
arillonné à une petite porte bâtarde, gonds en dehors, deu
x pouces de jour sous le seuil, enfin rien du tout. Je son
ne, le gardien m-ouvre : c-est un grand, gros homme, dans
les cinquante ans, l-air endormi et bon enfant, favoris ro
0278ux, en croissant, tête chauve- Avant de sonner, j-avai
s mis mon bonnet dans ma poche pour avoir l-air d-être une
voisine. Dès que j-aperçois le gardien, je me mets à pleu
rnicher de toutes mes forces, en criant que j-ai perdu ma
perruche, Cocotte, une petite bête que j-adore. Je dis que
je demeure avenue de Marb-uf, et que de jardin en jardin
je poursuis Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me la
isser chercher ma bête.
– Hein ! dit le Maître d-école d-un air d-orgueilleuse sa
tisfaction en montrant Finette, quelle femme !
– C-est très-adroit, dit Rodolphe ; mais ensuite ?
– Le gardien me permet de chercher ma bête, et me voilà t
rottant dans le jardin en appelant : « Cocotte ! Cocotte !
», en regardant en l-air et de tous les côtés, pour bien
tout voir- En dedans des murs, reprit la vieille en contin
uant de détailler le logis, en dedans des murs, partout du
treillage, véritable escalier ; au coin du mur, à gauche,
un pin fait comme une échelle, une femme en couches y des
cendrait. La maison a six fenêtres au rez-de-chaussée, pas
d-autre étage, quatre soupiraux de cave sans barres. Les
0279fenêtres du rez-de-chaussée se ferment à volets, loque
t par le bas, gâchette par le haut ; peser sur la plinthe,
tirer le fil de fer-
– Un zest-, dit le Maître d-école, et c-est ouvert.
La Chouette continua :
– La porte d-entrée vitrée, deux persiennes en dehors.
– Pour mémoire, dit le brigand.
– C-est ça, c-est absolument comme si on y était, dit Rod
olphe.
– A gauche, reprit la Chouette, près de la cour, un puits
: la corde peut servir, parce que là il n-y a pas de trei
llage au mur, dans le cas où la retraite serait bouchée du
côté de la porte- En entrant dans la maison-
– Tu es entrée dans la maison ? Elle y est entrée ! jeune
homme, dit le Maître d-école avec orgueil.
– Certainement, j-y suis entrée. Ne trouvant pas Cocotte,
j-avais tant gémi que j-ai fait comme si je m-étais époum
onée ; j-ai demandé au gardien la permission de m-asseoir
sur le pas de sa porte ; le brave homme m-a dit d-entrer,
m-a offert un verre d-eau et de vin. « Un simple verre d-e
0280au, ai-je dit, un simple verre d-eau, mon bon monsieur
. » Alors, il m-a fait entrer dans l-antichambre- tapis pa
rtout : bonne précaution, on n-entend ni marcher, ni les é
clats des vitres, s-il fallait faire un carreau ; à droite
et à gauche, portes et serrures à becs-de-cane. Ça ouvre
en soufflant dessus- Au fond, une forte porte, fermée à cl
ef ; une tournure de caisse- ça sentait l-argent !- J-avai
s ma cire dans mon cabas-
– Elle avait sa cire, jeune homme- elle ne marche jamais
sans sa cire !- dit le brigand.
La Chouette continua :
– Il fallait m-approcher de la porte qui sentait l-argent
. Alors, j-ai fait comme s-il me prenait une quinte si for
te que j-étais obligée de m-appuyer sur le mur. En m-enten
dant tousser, le gardien a dit : « Je vas vous mettre un m
orceau de sucre. » Il a probablement cherché une cuiller,
car j-ai entendu rire de l-argenterie- argenterie dans la
pièce à main droite- n-oublie pas ça, Fourline. Enfin, tou
t en toussant, tout en geignant, je m-étais approchée de l
a porte du fond- j-avais ma cire dans la paume de ma main-
0281 je me suis appuyée sur la serrure, comme si de rien n
-était. Voilà l-empreinte. Si ça ne sert pas aujourd-hui,
ça servira un autre jour.
Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune
où l-on voyait parfaitement l-empreinte.
– Ça fait que vous allez nous dire si c-est bien la porte
de la caisse, dit la Chouette.
– Justement ! c-est là où est l-argent, reprit Rodolphe.

Et il se dit tout bas : « Murph a-t-il donc été dupe de c
ette vieille misérable ? Cela se peut ; il ne s-attend à ê
tre attaqué qu-à dix heures- à cette heure-là, toutes ses
précautions seront prises. »
– Mais tout l-argent n-est pas là ! reprit la Chouette, d
ont l–il vert étincela. En m-approchant des fenêtres, tou
jours pour chercher Cocotte, j-ai vu dans une des chambres
, à gauche de la porte, des sacs d-écus sur un bureau- Je
les ai vus comme je te vois, mon homme- Il y en avait au m
oins une douzaine.
– Où est Tortillard ? dit brusquement le Maître d-école.
0282
– Il est toujours dans son trou- à deux pas de la porte d
u jardin- Il voit dans l-ombre comme les chats. Il n-y a q
ue cette entrée-là au n- 17 ; lorsque nous irons, il nous
avertira si quelqu-un est venu.
– C-est bon.
A peine avait-il prononcé ces mots que le Maître d-école
se rua sur Rodolphe à l-improviste, le saisit à la gorge e
t le précipita dans la cave qui était béante derrière la t
able.
Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureus
e, que Rodolphe n-avait pu ni la prévoir ni l-éviter.
La Chouette, effrayée, poussa un cri perçant, car elle n-
avait pas vu d-abord le résultat de cette lutte d-un insta
nt.
Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les deg
rés eut cessé, le Maître d-école, qui connaissait parfaite
ment les êtres souterrains de cette maison, descendit lent
ement dans la cave en prêtant l-oreille avec attention.
– Fourline- défie-toi !- cria la borgnesse en se penchant
0283 à l-ouverture de la trappe. Tire ton poignard.
Le brigand ne répondit pas et disparut.
D-abord on n-entendit rien ; mais, au bout de quelques in
stants, le bruit lointain d-une porte rouillée qui criait
sur ses gonds résonna sourdement dans les profondeurs de l
a cave, et il se fit un nouveau silence.
L-obscurité était complète.
La Chouette fouilla dans son cabas, fit pétiller une allu
mette chimique et alluma une petite bougie dont la lueur s
e répandit dans cette lugubre salle.
A ce moment-là, la figure monstrueuse du Maître d-école a
pparut à l-ouverture de la trappe.
La Chouette ne put retenir une exclamation d-effroi à la
vue de cette tête pâle, couturée, mutilée, horrible, aux y
eux presque phosphorescents, qui semblait ramper sur le so
l au milieu des ténèbres- que la clarté de la bougie dissi
pait à peine.
Remise de son émotion, la vieille s-écria avec une sorte
d-épouvantable flatterie :
– Faut-il que tu sois affreux, Fourline ! tu m-as fait pe
0284ur- à moi !
– Vite, vite, à l-allée des Veuves, dit le brigand en ass
ujettissant les deux battants de la trappe avec une barre
de fer ; dans une heure peut-être il sera trop tard ! Si c
-est une souricière, elle n-est pas encore tendue- si ça n
-en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.
XVIII

Le caveau

Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe était resté
évanoui, sans mouvement, au bas de l-escalier de la cave.

Le Maître d-école, le traînant jusqu-à l-entrée d-un seco
nd caveau beaucoup plus profond, l-y avait descendu et enf
ermé au moyen d-une porte épaisse garnie de ferrures ; pui
s il avait rejoint la Chouette, pour aller avec elle comme
ttre un vol, peut-être un assassinat, dans l-allée des Veu
ves.
Au bout d-une heure environ, Rodolphe reprit peu à peu se
0285s sens.
Il était couché par terre, au milieu d-épaisses ténèbres
; il étendit ses bras autour de lui et toucha des degrés d
e pierre. Ressentant à ses pieds une vive impression de fr
aîcheur, il y porta la main- C-était une flaque d-eau.
D-un effort violent il parvint à s-asseoir sur la dernièr
e marche de l-escalier ; son étourdissement se dissipait p
eu à peu, il fit quelques mouvements. Heureusement aucun d
e ses membres n-était fracturé. Il écouta- il n-entendit r
ien- rien qu-une espèce de petit clapotement sourd, faible
, mais continu.
D-abord il n-en soupçonna pas la cause.
A mesure que sa pensée s-éveillait plus lucide, les circo
nstances de la surprise dont il avait été la victime se re
traçaient à son esprit, mais incomplètement, mais avec len
teur- Il était sur le point de rassembler tous ses souveni
rs, lorsqu-il ressentit aux pieds une nouvelle impression
de fraîcheur : il se baissa, tâta ; il avait de l-eau jusq
u-à la cheville.
Et, au milieu du morne silence qui l-environnait, il ente
0286ndit plus distinctement encore le petit clapotement so
urd, faible, continu.
Cette fois, il en comprit la cause : l-eau envahissait le
caveau- La crue de la Seine était formidable, et ce lieu
souterrain se trouvait au niveau du fleuve-
Ce danger rappela tout à fait Rodolphe à lui-même ; promp
t comme l-éclair, il gravit l-humide escalier. Arrivé au f
aîte, il se heurta contre une porte ; en vain il voulut l-
ébranler, elle resta immobile sur ses gonds de fer.
Dans cette position désespérée, son premier cri fut pour
Murph.
– S-il n-est pas sur ses gardes, ce monstre va l-assassin
er- et c-est moi, s-écria-t-il, moi qui aurai causé sa mor
t !- Pauvre Murph !-
Cette cruelle pensée exaspéra les forces de Rodolphe ; s-
arc-boutant sur ses pieds et courbant les épaules, il s-ép
uisa en efforts inouïs contre la porte- il ne lui imprima
pas le plus léger ébranlement.
Espérant trouver un levier dans le caveau, il redescendit
; à l-avant-dernière marche, deux ou trois corps ronds, é
0287lastiques, roulèrent et fuirent sous ses pieds : c-éta
ient des rats que l-eau chassait de leurs retraites.
Rodolphe parcourut la cave à tâtons, en tous sens, ayant
de l-eau jusqu-à mi-jambe ; il ne trouva rien. Il remonta
lentement l-escalier, dans un sombre désespoir.
Il compta les marches : il y en avait treize ; trois étai
ent déjà submergées.
Treize ! nombre fatal !- Dans certaines positions, les es
prits les plus fermes ne sont pas à l-abri des idées super
stitieuses ; il vit dans ce nombre un mauvais présage. Le
sort possible de Murph lui revint à la pensée. Il chercha
en vain quelque ouverture entre le sol et la porte, dont l
-humidité avait sans doute gonflé le bois, car il joignait
hermétiquement la terre humide et grasse.
Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu-ils parvien
draient peut-être jusqu-aux hôtes du cabaret, et puis il é
couta.
Il n-entendit rien, rien que le petit clapotement sourd,
faible, continu, de l-eau qui toujours montait, montait, m
ontait.
0288 Rodolphe s-assit avec accablement, le dos appuyé cont
re la porte ; il pleura sur son ami, qui se débattait peut
-être alors sous le couteau d-un assassin.
Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audaci
eux projets, quoique leur motif fût généreux. Il se rappel
ait avec déchirement mille preuves de dévouement de Murph,
qui, riche, honoré, avait quitté une femme, un enfant bie
n-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et aider
Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celu
i-ci s-imposait.
L-eau montait toujours- il n-y avait plus que cinq marche
s à sec. En se levant debout près de la porte, Rodolphe de
son front touchait à la voûte. Il pouvait calculer le tem
ps que durerait son agonie. Cette mort était lente, muette
, affreuse.
Il se souvint du pistolet qu-il avait sur lui. Au risque
de se mutiler en tirant contre la porte à brûle-bourre, il
pourrait peut-être la renverser. Malheur !- malheur !- da
ns cette chute, cette arme avait été perdue ou enlevée par
le Maître d-école.
0289 Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la
mort avec sérénité- Il avait beaucoup vécu- il avait arde
mment aimé- il avait fait du bien, il aurait voulu en fair
e davantage. Dieu le savait ! Ne murmurant pas contre l-ar
rêt qui le frappait, il vit dans cette destinée une juste
punition d-une fatale action non encore expiée ; ses pensé
es s-élevaient, grandissaient avec le péril.
Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodol
phe.
Les rats, chassés par l-eau, s-étaient réfugiés de degré
en degré, ne trouvant pas d-issue. Pouvant difficilement g
ravir une porte ou un mur perpendiculaire, ils grimpèrent
le long des vêtements de Rodolphe. Lorsqu-il les sentit fo
urmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent indicible
s- Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides e
nsanglantèrent ses mains ; dans sa chute, sa blouse et sa
veste s-étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l-
impression de pattes glacées et d-un corps velu. Il jetait
au loin ces animaux immondes, après les avoir arrachés de
ses habits ; mais ils revenaient à la nage.
0290 Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l-entendit pa
s- Dans peu d-instants il ne pourrait plus crier, l-eau av
ait atteint la hauteur de son cou, bientôt elle arriverait
jusqu-à sa bouche.
L-air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étro
it. Les premiers symptômes de l-asphyxie accablèrent Rodol
phe ; les artères de ses tempes battirent avec violence, i
l eut des vertiges, il allait mourir. Il donna une dernièr
e pensée à Murph et éleva son âme à Dieu- non pour qu-il l
-arrachât au danger, mais pour qu-il agréât ses souffrance
s.
A ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seuleme
nt tout ce qui fait la vie heureuse, brillante, enviée, ma
is encore un titre presque royal, un pouvoir souverain- fo
rcé de renoncer à une entreprise qui, en satisfaisant ses
deux instincts passionnés : l-amour du bien et la haine de
s méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remis
e de ses fautes ; prêt à périr d-une mort effroyable- Rodo
lphe n-eut pas un de ces mouvements de rage, de frénésie i
mpuissante pendant lesquels les âmes faibles accusent ou m
0291audissent tour à tour les hommes, le destin et Dieu.
Non : tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe support
a son sort avec soumission, avec respect- Lorsque l-agonie
obscurcit ses idées, absolument livré à l-instinct vital,
il se débattit, si cela peut dire, physiquement, mais non
moralement, contre la mort.
Le vertige emportait la pensée de Rodolphe dans son rapid
e et effrayant tourbillon ; l-eau bouillonnait à ses oreil
les ; il croyait se sentir tournoyer sur lui-même ; la der
nière lueur de sa raison allait s-éteindre, lorsque des pa
s précipités et un bruit de voix retentirent auprès de la
porte de la cave.
L-espérance ranima ses forces expirantes ; par une suprêm
e tension d-esprit, il put saisir ces mots, les derniers q
u-il entendit et qu-il comprit :
– Tu le vois bien, il n-y a personne.
– Tonnerre ! c-est vrai-, répondit tristement la voix du
Chourineur. Et les pas s-éloignèrent.
Rodolphe, anéanti, n-eut pas la force de se soutenir dava
ntage, il glissa le long de l-escalier.
0292 Tout à coup, la porte du caveau s-ouvrit brusquement
en dehors ; l-eau contenue dans le souterrain s-échappa co
mme par l-ouverture d-une écluse- et le Chourineur put sai
sir les deux bras de Rodolphe qui, à demi noyé, se crampon
nait encore au seuil de la porte par un mouvement convulsi
f.
XIX

Le garde-malade

Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transpo
rté dans la maison de l-allée des Veuves explorée par la C
houette avant la tentative du Maître d-école, Rodolphe est
couché dans une chambre confortablement meublée ; un gran
d feu brille dans la cheminée, une lampe placée sur une co
mmode répand une vive clarté dans l-appartement ; le lit d
e Rodolphe, entouré d-épais rideaux de damas vert, reste d
ans l-obscurité.
Un nègre de moyenne taille, à cheveux et sourcils blancs,
vêtu avec recherche et portant un ruban orange et vert à
0293la boutonnière de son habit bleu, tient à la main gauc
he une montre d-or à secondes, et qu-il semble consulter e
n comptant de sa main droite les pulsations du pouls de Ro
dolphe.
Ce Noir est triste, pensif ; il regarde Rodolphe endormi
avec l-expression de la plus tendre sollicitude.
Le Chourineur, vêtu de haillons, souillé de boue, est imm
obile au pied du lit ; il a les bras pendants et les mains
croisées ; sa barbe rousse est longue ; son épaisse cheve
lure couleur de filasse est en désordre et imbibée d-eau ;
ses gros traits sont durs, bronzés ; pourtant sous cette
laide et rude écorce perce une ineffable expression d-inté
rêt et de pitié- Osant à peine respirer, il ne soulève qu-
avec contrainte sa large poitrine ; inquiet de l-attitude
méditative du docteur nègre, redoutant un fâcheux pronosti
c, il se hasarde à faire à voix basse cette réflexion phil
osophique en contemplant Rodolphe :
– Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme
ça, que c-est lui qui m-a si crânement festonné les coups
de poing de la fin !- Il ne sera pas longtemps à reprendre
0294 ses forces- n-est-ce pas, monsieur le médecin ? Foi d
-homme, je voudrais bien qu-il me tambourinât sa convalesc
ence sur le dos- ça le secouerait- n-est-ce pas, monsieur
le médecin ?
Le Noir, sans répondre, fit un léger signe de la main.
Le Chourineur resta muet.
– La potion ? dit le Noir.
Aussitôt le Chourineur, qui avait respectueusement laissé
ses souliers ferrés à la porte, alla vers la commode en m
archant sur le bout des orteils le plus légèrement possibl
e ; mais cela avec des contorsions d-enjambements, des bal
ancements de bras, des renflements de dos et d-épaules, qu
i eussent paru fort plaisants dans toute autre circonstanc
e.
Le pauvre diable avait l-air de vouloir ramener toute sa
pesanteur dans la partie de lui-même qui ne touchait pas l
e sol ; ce qui, malgré le tapis, n-empêchait pas le parque
t de gémir sous la pesante stature du Chourineur. Malheure
usement, dans son ardeur de bien faire et de peur de laiss
er échapper la fiole diaphane qu-il apportait précieusemen
0295t, il en serra tellement le goulot dans sa large main
que le flacon se brisa, et la potion inonda le tapis.
A la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile une d
e ses grosses jambes en l-air, les orteils nerveusement co
ntractés et regardant alternativement, d-un air confus, et
le docteur et le goulot qui lui restait à la main.
– Diable de maladroit ! s-écria le nègre avec impatience.

– Tonnerre d-imbécile ! s-écria le Chourineur en s-apostr
ophant lui-même.
– Ah ! reprit l-Esculape en regardant la commode, heureus
ement vous vous êtes trompé, je voulais l-autre fiole-
– La petite rougeâtre ? dit bien bas le malencontreux gar
de-malade.
– Sans doute- il n-y a que celle-là.
Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par
une vieille habitude militaire, écrasa les débris du flaco
n : des pieds plus délicats eussent été cruellement déchir
és ; mais l-ex-débardeur devait à la spécialité de sa prof
ession une paire de sandales naturelles, dures comme le sa
0296bot d-un cheval.
– Prenez donc garde, vous allez vous blesser ! s-écria le
médecin.
Le Chourineur ne fit pas l-ombre d-attention à cette reco
mmandation. Profondément préoccupé de sa nouvelle mission,
dont il voulait se tirer à sa gloire afin de faire oublie
r sa première maladresse, il fallut voir avec quelle délic
atesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule, écartant
ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal- Un papi
llon n-eût pas laissé un atome de la poussière dorée de se
s ailes entre le pouce et l-index du Chourineur.
Le docteur noir frémit d-un nouvel accident qui pouvait a
rriver par excès de précaution. Heureusement la potion évi
ta cet écueil.
Le Chourineur, en s-approchant du lit, broya de nouveau s
ous ses pieds ce qui restait de l-autre flacon.
– Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier ? dit
le docteur à voix basse.
Le Chourineur le regarda tout surpris.
– Eh ! de quoi m-estropier, monsieur le médecin ?
0297 – Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.
– Si ce n-est que ça, ne faites pas attention- J-ai le de
ssous des arpions doublé en cuir de brouette.
– Une petite cuiller ! dit le docteur.
Le Chourineur recommença ses évolutions sylphidiques et a
pporta ce que le docteur lui demandait.
Après quelques cuillerées de cette potion, Rodolphe fit u
n mouvement et agita faiblement les mains.
– Bien ! bien ! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La
saignée l-a soulagé, bientôt il sera hors d-affaire.
– Sauvé ! bravo ! vive la Charte ! s-écria le Chourineur
dans l-explosion de sa joie.
– Mais tenez-vous donc tranquille !
– Oui, monsieur le médecin.
– Le pouls se règle- A merveille- à merveille !
– Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. T
onnerre ! quand il va savoir ! Heureusement que-
– Silence !
– Oui, monsieur le médecin.
– Asseyez-vous.
0298 – Mais, monsieur le-
– Asseyez-vous donc ; vous m-inquiétez en rôdant toujours
autour de moi, cela me distrait. Voyons, asseyez-vous !
– Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu-une bûc
he de bois flottée qu-on va débarder de son train, je sali
rais les meubles.
– Alors, asseyez-vous par terre.
– Je salirais le tapis.
– Faites comme vous voudrez ; mais, au nom du ciel, reste
z en repos, dit le docteur avec impatience ; et, se plonge
ant dans un fauteuil, il appuya son front sur ses mains.
Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, mo
ins par besoin de se reposer que pour obéir au médecin, pr
it une chaise avec les plus grandes précautions, et la ren
versa d-un air parfaitement satisfait, le dossier sur le t
apis, dans l-honnête intention de s-asseoir proprement et
modestement sur les bâtons antérieurs, afin de ne rien sal
ir- ce qu-il fit avec toute sorte de ménagements délicats.

Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du
0299 levier et de la pondération des corps : la chaise bas
cula ; le malheureux, par un mouvement involontaire, tendi
t les bras en avant, renversa un guéridon chargé d-un plat
eau, d-une tasse et d-une théière.
A ce bruit formidable, le docteur nègre releva la tête en
bondissant sur son fauteuil.
Rodolphe, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant, r
egarda autour de lui avec anxiété, rassembla ses idées et
s-écria :
– Murph ! où est Murph ?
– Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le N
oir, il y a beaucoup d-espoir.
– Il est blessé ? s-écria Rodolphe.
– Hélas ! oui, monseigneur.
– Où est-il ?- je veux le voir.
Et Rodolphe essaya de se lever ; mais il retomba vaincu p
ar la douleur des contusions dont il ressentait alors le c
ontrecoup.
– Qu-on me porte à l-instant auprès de Murph, puisque je
ne puis pas marcher ! s-écria-t-il.
0300 – Monseigneur, il repose- Il serait dangereux à cette
heure de lui causer une vive émotion.
– Ah ! vous me trompez ! il est mort- Il est mort assassi
né !- Et c-est moi- c-est moi qui en suis cause ! s-écria
Rodolphe d-une voix déchirante, en levant les mains au cie
l.
– Monseigneur sait que je suis incapable de mentir- Je lu
i affirme sur l-honneur que M. Murph est vivant- assez gri
èvement blessé, il est vrai, mais il a des chances de guér
ison presque certaines.
– Vous me dites cela pour me préparer à quelque affreuse
nouvelle. Il est sans doute dans un état désespéré !
– Monseigneur-
– J-en suis sûr- vous me trompez- Je veux à l-instant qu-
on me porte auprès de lui- La vue d-un ami est toujours sa
lutaire-
– Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l-hon
neur qu-à moins d-accidents improbables M. Murph peut être
bientôt convalescent.
– Vrai, bien vrai ! mon cher David ?
0301 – Bien vrai, monseigneur.
– Ecoutez, vous savez ma considération pour vous ; depuis
que vous appartenez à ma maison, vous avez toujours eu ma
confiance- jamais je n-ai mis votre rare savoir en doute-
mais pour l-amour du ciel, si une consultation est nécess
aire-
– Ç-a été ma première pensée, monseigneur. Quant à présen
t, une consultation est absolument inutile, vous pouvez me
croire- et puis, d-ailleurs, je n-ai pas voulu introduire
d-étrangers ici avant de savoir si vos ordres d-hier-
– Mais comment tout ceci est-il arrivé ? dit Rodolphe en
interrompant le Noir ; qui m-a tiré de ce caveau où je me
noyais ?- J-ai un souvenir confus d-avoir entendu le Chour
ineur ; me serais-je trompé ?
– Non ! non ! ce brave homme peut tout vous apprendre, mo
nseigneur, car il a tout fait.
– Mais où est-il ? où est-il ?
Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvisé, qu
i, confus de sa chute, s-était réfugié derrière le rideau
du lit.
0302 – Le voici, dit le médecin, il a l-air tout honteux.

– Voyons, avance donc, mon brave ! dit Rodolphe en tendan
t la main à son sauveur.
XX

Récit du Chourineur

La confusion du Chourineur était d-autant plus profonde,
qu-il venait d-entendre le médecin noir appeler Rodolphe m
onseigneur à plusieurs reprises.
– Mais approche donc- donne-moi ta main ! dit Rodolphe.
– Pardon, monsieur- non, je voulais dire monseigneur- mai
s-
– Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours- J-aime m
ieux cela.
– Et moi aussi je serai moins gêné- Mais, pour ma main, e
xcusez- j-ai fait tant d-ouvrage depuis tantôt-
Et il avança timidement sa main noire et calleuse.
Rodolphe la serra cordialement.
0303 – Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout- comment as
-tu découvert la cave ?- Mais j-y songe, le Maître d-école
?
– Il est en sûreté, dit le médecin noir.
– Ficelés comme deux carottes de tabac- lui et la Chouett
e- Vu la figure qu-ils doivent se faire s-ils se regardent
, ils doivent joliment se répugner à l-heure qu-il est.
– Et mon pauvre Murph ! Mon Dieu, j-y pense seulement mai
ntenant ! David, où a-t-il été blessé ?
– Au côté droit, monseigneur- heureusement vers la derniè
re fausse côte-
– Oh ! il me faudra une vengeance terrible, terrible !- D
avid ! je compte sur vous.
– Monseigneur le sait, je suis à lui âme et corps, répond
it froidement le Noir.
– Mais comment es-tu arrivé à temps, mon brave ? dit Rodo
lphe au Chourineur.
– Si vous vouliez, monseign- non, monsieur Rodolphe- je c
ommencerais par le commencement.
– Tu as raison ; je t-écoute.
0304 – Vous savez qu-hier soir vous m-avez dit, en revenan
t de la campagne, où vous étiez allé avec la pauvre Gouale
use : « Tâche de trouver le Maître d-école dans la Cité ;
tu lui diras que tu sais un bon coup à faire, que tu ne ve
ux pas en être ; mais que s-il veut ta place il n-a qu-à s
e trouver demain (c-était ce matin) à la barrière de Bercy
, au Panier-Fleuri, et que là il verrait celui qui a nourr
i le poupard. »
– Très-bien !
– En vous quittant, je trotte à la Cité- Je vas chez l-og
resse : pas de Maître d-école ; je fais la rue Saint-Eloi,
la rue aux Fèves, la rue de la Vieille-Draperie- personne
– Enfin je l-empaume avec cette limace de Chouette au parv
is Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur, receleur
et voleur ; ils voulaient flamber avec l-argent volé du g
rand monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chos
e ; ils achetaient des défroques d-hasard. La Chouette mar
chandait un châle rouge- Vieux monstre !- Je dévide mon ch
apelet au Maître d-école : il me dit que ça lui va, et qu-
il sera au rendez-vous. Bon ! Ce matin, selon vos ordres d
0305-hier, j-accours ici vous rendre la réponse- Vous me d
ites : « Mon garçon, reviens demain matin avant le jour, t
u passeras la journée dans la maison, et le soir- tu verra
s quelque chose qui en vaut la peine- » Vous ne m-en jaspi
nez pas plus ; mais j-en comprends d-avantage. Je me dis :
« C-est un coup monté pour faire une farce au Maître d-éc
ole demain, en l-amorçant pour une affaire. C-est un vrai
scélérat- Il a assassiné le marchand de b-ufs- J-en suis-
»
– Et mon tort a été de ne pas tout te dire, mon garçon- C
et affreux malheur ne serait peut-être pas arrivé.
– Ça vous regardait, monsieur Rodolphe ; ce qui me regard
ait, moi, c-était de vous servir- parce qu-enfin- je ne sa
is comment ça se fait, je vous l-ai déjà dit, je me sens c
omme votre bouledogue ; enfin- suffit- Je dis donc : « C-e
st demain la noce, aujourd-hui j-ai congé, M. Rodolphe m-a
payé les deux journées que j-ai perdues, et deux autres d
-avance, car voilà trois jours que je ne parais pas chez m
on maître débardeur, et, n-étant pas millionnaire, le trav
ail- c-est mon pain. » Je m-ajoute : « Tiens, au fait, M.
0306Rodolphe me paye mon temps, mon temps lui appartient,
je vas l-employer pour lui. » Ça me donne l-idée que voilà
: « Le Maître d-école est malin, il doit craindre une sou
ricière. M. Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c
-est vrai ; mais le gueux est capable de venir dans la jou
rnée flâner par ici pour reconnaître les alentours et, s-i
l se défie de M. Rodolphe, d-amener un autre grinche, ou b
ien encore de dire : A demain, et de faire le coup pour so
n compte aujourd-hui. »
– Tu as deviné juste- c-est ce qui est arrivé- Et la Prov
idence a voulu que je te doive la vie !
– C-est étonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je
vous connais il m-aboule des choses qui ont l-air de se ma
nigancer là-haut ! Et puis j-ai des idées que je n-avais j
amais eues, depuis que vous m-avez dit : « Mon garçon, il
y a en toi du c-ur et de l-honneur. » Du c-ur ! de l-honne
ur ! tonnerre ! ces mots-là vous remuent quelque chose dan
s le ventre. Allez, monsieur Rodolphe, quand on est habitu
é à s-entendre crier au loup, au chien enragé ! quand on v
eut seulement approcher des honnêtes gens-
0307 – Ainsi, tu as depuis quelques jours des pensées nouv
elles pour toi ?
– Bien sûr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore
: Maintenant, je connaîtrais quelqu-un qui aurait fait un
mauvais coup- la boisson, la colère- enfin- n-importe quo
i- je lui dirais : « Mon homme, tu as fait un mauvais coup
, c-est bon- Mais c-est pas tout ça ; ce n-est pas pour le
roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noi
ent, qui rôtissent ou qui crèvent de faim ; tu vas me fair
e l-amitié, si tu gagnes quarante sous, d-en donner vingt
à des pauvres vieux, ou à des petits enfants ; enfin à ceu
x qui, plus malheureux que toi, n-ont ni pain ni force- et
surtout n-oublie pas, mon homme, que s-il y a quelqu-un à
sauver en risquant sa peau à coup sûr, c-est actuellement
ton négoce ! Moyennant ça, et que tu ne recommences pas t
es bêtises, tu me trouveras toujours- » Mais, pardon, mons
ieur Rodolphe, je bavarde- et vous êtes curieux-
– Non ; j-aime à entendre parler ainsi. Et puis je ne sau
rai que trop tôt comment est arrivé l-horrible malheur don
t mon pauvre Murph a été la victime- Je me croyais certain
0308 de ne pas quitter le Maître d-école d-un pas, d-une m
inute, durant cette dangereuse entreprise- Alors il m-eût
tué mille fois- avant que de toucher à Murph. Hélas ! le s
ort en a décidé autrement- Continue, mon garçon.
– Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rod
olphe, je me dis : « Faut aller m-embosser quelque part d-
où je puisse voir les murs, la porte du jardin, il n-y a q
ue cette entrée-là- Si je trouve un bon coin- il pleut, j-
y resterai toute la journée, toute la nuit surtout, et dem
ain matin je serai tout porté- » Je m-étais dit ça sur le
coup de deux heures, à Batignolles, où j-avais été manger
un morceau en vous quittant, monsieur Rodolphe- Je reviens
aux Champs-Elysées- Je cherche à me nicher- Qu-est-ce que
je vois ? Un petit bouchon à dix pas de votre porte- Je m
-établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre, je demand
e un litre et un quarteron de noix, disant que j-attends d
es amis- un bossu et une grande femme, ça a l-air plus nat
urel. Je m-installe, et me voilà à dévisager votre porte-
Il pleuvait, le tremblement ; personne ne passait, la nuit
venait-
0309 – Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, p
ourquoi n-es-tu pas allé chez moi ?
– Vous m-avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur
Rodolphe- Je n-ai pas osé revenir avant. J-aurais eu l-ai
r de faire le câlin, le brosseur, comme disent les troupie
rs. Après tout, je sais ce que je suis, un fagot affranchi
, et quand quelqu-un comme vous est avec moi comme vous êt
es, monsieur Rodolphe- il ne faut pas aller à lui que s-il
vous dit : « Viens ! » Après ça, je verrais une araignée
sur le collet de votre habit que je vous l-ôterais et je l
-écraserais sans vous en demander la permission- Vous comp
renez ?- J-étais donc à la fenêtre du bouchon, cassant mes
noix et buvant ma piquette, lorsqu-à travers le brouillar
d je vois débouler la Chouette avec le môme à Bras-Rouge,
le petit Tortillard-
– Bras-Rouge ! Il est donc le maître du cabaret souterrai
n des Champs-Elysées ? s-écria Rodolphe.
– Oui, monsieur Rodolphe ; vous ne le saviez pas ?
– Non, je croyais qu-il demeurait dans la Cité-
– Il y demeure aussi- il demeure partout, Bras-Rouge- C-e
0310st un fin et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune
et son nez pointu- Finalement, quand je vois débouler la
Chouette et Tortillard, je me dis : « Bon, ça va chauffer
! » En effet, Tortillard se blottit dans un des fossés de
l-allée, en face de votre porte, comme s-il se mettait à l
-abri de l-ondée, et il fait la taupe- La Chouette, elle,
ôte son bonnet, le met dans sa poche et sonne à la porte.
Ce pauvre M. Murph, votre ami, vient ouvrir à la borgnesse
; et la voilà qui fait ses grands bras en courant dans le
jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux chiens de ne
pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette- Enfin el
le ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard,
qui rentre dans son trou ; et elle détale- Je me continue
: « Minute !- ne nous embrouillons pas. Tortillard est ven
u avec la Chouette ; le Maître d-école et M. Rodolphe sont
donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue battre l-anti
f dans la maison ; ils vont donc faire le coup ce soir. S-
ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu-il se
fera demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé,
je dois aller chez Bras-Rouge voir de quoi il retourne ;
0311oui, mais si pendant ce temps-là le Maître d-école arr
ive- c-est juste. Alors, tant pis, je vais entrer dans la
maison et dire à M. Murph : « Méfiez-vous ». Oui, mais cet
te petite vermine de Tortillard est près de la porte, il m
-entendra sonner, il me verra, il donnera l-éveil à la Cho
uette ; si elle revient- ça gâtera tout- d-autant plus que
M. Rodolphe s-est peut-être arrangé autrement pour ce soi
r- » Tonnerre ! ces oui et ces non me papillotaient dans l
a cervelle- J-étais abruti, je n-y voyais plus que du feu-
je ne savais que faire ; je me dis : « Je vais sortir, le
grand air me conseillera peut-être » Je sors- il me conse
ille, j-ôte ma blouse et ma cravate, je vas au fossé de To
rtillard, je prends le moutard par la peau du dos ; il a b
eau gigoter, m-égratigner et piailler- je l-entortille dan
s ma blouse comme dans un sac, j-en noue un bout avec les
manches, l-autre avec ma cravate, il pouvait respirer ; je
prends le paquet sous mon bras, je vois près de là un jar
din maraîcher entouré d-un petit mur ; je jette Tortillard
au milieu d-un plant de carottes ; il grognait sourd comm
e un cochon de lait, mais à deux pas on ne l-entendait pas
0312– Je file, il était temps ! Je grimpe sur un des grand
s arbres de l-allée, juste en face votre porte, au-dessus
du fossé de Tortillard. Dix minutes après j-entends marche
r ; il pleuvait toujours. Il faisait si noir- si noir, que
le boulanger aurait marché sur sa queue- J-écoute : c-éta
it la Chouette : « Tortillard- Tortillard- » qu-elle dit t
out bas. Oui, cherche ton Tortillard ! « Il pleut, le môme
se sera lassé d-attendre, dit le Maître d-école, en juran
t. Si je l-attrape, je l-écorche ! ! !
« – Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-être
qu-il sera venu nous prévenir de quelque chose. Si c-étai
t une souricière !- L-autre ne voulait faire le coup qu-à
dix heures.
« – C-est pour ça, répond le Maître d-école, il n-en est
que sept. Tu as vu l-argent- Qui ne risque rien n-a rien ;
donne-moi la pince et le ciseau froid. »
– Ces instruments ? demanda Rodolphe.
– Ils venaient de chez Bras-Rouge ; oh ! il a une maison
bien montée. En un rien la porte est forcée. « Reste-là, d
it le Maître d-école à la Chouette ; attention, et crible
0313à la grive si tu entends quelque chose. – Passe ton su
rin dans une boutonnière de ton gilet, pour pouvoir le tir
er tout de suite », dit la borgnesse. Et le Maître d-école
entre dans le jardin. Je me dis tout de suite : « M. Rodo
lphe n-est pas là ; il est mort ou vivant dans ce moment-c
i ; je n-y peux rien, mais les amis de nos amis sont nos-
» Oh ! non ; pardon, Monseigneur !
– Va, va. Eh bien ?
– Je me dis : « Le Maître d-école peut assassiner M. Murp
h, l-ami à Rodolphe, qui ne s-attend à rien. C-est là où ç
a chauffe d-abord. » Je saute de mon arbre, je tombe sur l
a Chouette : je l-étourdis de deux coups de poing- choisis
– Elle tombe sans souffler- J-entre dans le jardin- Tonner
re ! monsieur Rodolphe !- c-était trop tard-
– Pauvre Murph ! !-
– Entendant du bruit à la porte, il était sans doute sort
i du vestibule ; il se roulait avec le Maître d-école sur
le petit perron ; déjà blessé, il tenait toujours ferme, s
ans crier au secours. Brave homme ! il est comme les bons
chiens : « Des coups de dent, pas de coups de gueule », qu
0314e je me dis- et je me jette à pile ou face sur tous le
s deux, en empoignant le Maître d-école par une gigue, c-é
tait le seul morceau de disponible pour le moment.
« Vive la Charte ! c-est moi ! le Chourineur ! Part à deu
x, monsieur Murph !
« – Ah ! brigand ! mais d-où sors-tu donc ? me crie le Ma
ître d-école, étourdi de ça.
« – Curieux, va ! » que je lui réponds en lui tenaillant
une de ses jambes entre mes genoux, et en lui empoignant u
n aileron : c-était celui du poignard, c-était le bon.
« Et- Rodolphe ? » me crie M. Murph, tout en m-aidant.
– Brave, excellent homme ! murmura Rodolphe avec douleur.

– « Je n-en sais rien, que je réponds. Ce gueux-là l-a pe
ut-être tué. » Et je redouble sur le Maître d-école, qui t
âchait de me larder avec son poignard ; mais j-étais couch
é la poitrine sur son bras, il n-avait que le poignet de l
ibre. « Vous êtes donc tout seul ? que je dis à M. Murph,
en continuant de nous débattre avec le Maître d-école.
« – Il y a du monde près d-ici, mais on ne m-entendrait p
0315as crier.
« – Est-ce loin ?
« – Il y en a pour dix minutes.
« – Crions au secours, s-il y a des passants, ils viendro
nt nous aider.
« – Non ; puisque nous le tenons, il faut le garder ici-
Mais je me sens faible- je suis blessé, me dit M. Murph.
« – Tonnerre ! alors- courez chercher du secours, si vous
en avez le temps. Je tâcherai de le retenir ; ôtez-lui so
n couteau, aidez-moi seulement à me battre sur lui ; quoiq
u-il soit deux fois fort comme moi, je m-en charge, une fo
is que je l-aurai accroché. » Le Maître d-école ne disait
rien, on ne l-entendait que souffler comme un b-uf ; mais,
tonnerre ! ! ! quels efforts. M. Murph n-avait pas pu lui
arracher son poignard, la poigne de cet homme-là c-est un
étau. Enfin, en pesant toujours de tout mon corps sur son
bras droit, je lui passe mes deux mains derrière le cou e
t je les joins- comme si je voulais l-embrasser. De le cro
cher comme ça, c-était mon ambition, alors je dis à Murph
: « Dépêchez-vous- je vous attends. Si vous avez quelqu-un
0316 de trop, faite ramasser la Chouette derrière la porte
du jardin, je l-ai engourdie. » Je reste seul avec le Maî
tre d-école. Il savait ce qui l-attendait.
– Il ne le savait pas !- ni toi non plus, mon brave, dit
Rodolphe d-un air sombre, les traits contractés par cette
expression dure, presque féroce, dont nous avons parlé.
Le Chourineur, étonné, dit à Rodolphe :
– Je croyais que le Maître d-école se doutait de ce qui l
-attendait ; car, tonnerre ! c-est pas pour me vanter- mai
s il y a eu un moment où je n-étais pas à la noce. Nous ét
ions moitié par terre, moitié sur la dernière dalle du per
ron- J-avais mes bras autour de son cou- ma joue contre sa
joue. J-entendais ses dents grincer. Il faisait noir- il
pleuvait toujours, et la lampe restée dans le vestibule, n
ous éclairait un peu. J-avais passé une de ses jambes dans
les miennes. Malgré ça, il avait les reins si forts qu-il
nous soulevait tous les deux à un pied de terre. Il voula
it me mordre, mais il ne pouvait pas. Jamais je ne m-étais
senti si vigoureux. Tonnerre ! le c-ur me battait, mais d
ans un bon endroit. Je me disais : « Je suis comme quelqu-
0317un qui s-accrocherait à un chien enragé pour l-empêche
r de se jeter sur le monde. »
« Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le
Maître d-école.
« – Ah ! tu es lâche ! que je lui dis ; ton courage n-est
donc que ta force ? Tu n-aurais pas osé assassiner le mar
chand de b-ufs de Poissy pour le voler s-il avait été seul
ement aussi fort que moi, hein !
– Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui. »
– En disant ça, il fit un haut-le-corps violent, en roidi
ssant les jambes en même temps, qu-il me jeta de côté ; ma
is j-avais toujours mes mains croisées sous sa tête, et so
n bras droit sous moi. Une fois qu-il a eu les deux jambes
libres, il s-en est solidement servi. Ça lui a donné de l
-élan. Il m-a retourné à demi. Si je n-avais pas tenu bon
le bras du poignard, j-étais fini. Dans ce moment-là, mon
poignet gauche a porté à faux ; j-ai été obligé de desserr
er les doigts. Ça se gâtait. Je me dis : « Je suis dessous
, il est dessus ; il va me tuer. C-est égal, j-aime mieux
ma place que la sienne- M. Rodolphe m-a dit que j-avais du
0318 c-ur et de l-honneur. Je sens que c-est vrai. » J-en
étais là, quand j-aperçois la Chouette tout debout sur le
perron- avec son -il rond et son châle rouge. Tonnerre ! j
-ai cru avoir le cauchemar. « Finette ! lui crie le Maître
d-école, j-ai laissé tomber le couteau ; ramasse-le- là-
sous lui- et frappe- dans le dos, entre les épaules.
« – Attends, attends, Fourline, que je m-y reconnaisse- »
Et voilà la chouette qui tourne- qui tourne autour de nou
s comme un oiseau de malheur qu-elle était. Enfin elle voi
t le poignard- veut sauter dessus. J-étais à plat ventre,
je lui envoie un coup de talon dans l-estomac, je la renve
rse ; mais elle se lève et s-acharne. Je n-en pouvais plus
; je me cramponnais encore au Maître d-école ; mais il me
donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire qu
e j-allais tout lâcher. Je commençais à m-étourdir- lorsqu
e je vois trois ou quatre gaillards armés qui dégringolent
le perron- et M. Murph, tout pâle, se soutenant à peine s
ur M. le médecin. On empoigne le Maître d-école et la Chou
ette, et ils sont ficelés. C-était pas tout, ça. Il me fal
lait M. Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens
0319 de la dent de la pauvre Goualeuse, je lui empoigne le
bras, et je le lui tords en lui disant : « Où est M. Rodo
lphe ? » Elle tient bon. Au second tour, elle me crie : «
Chez Bras-Rouge, dans la cave, au C-ur-Saignant. » Bon. En
passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de ca
rottes ; c-était mon chemin. Je regarde- il n-y avait plus
rien que ma blouse. Il l-avait rongée avec ses dents. J-a
rrive au C-ur-Saignant, je saute à la gorge de Bras-Rouge.
« Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir avec le
Maître d-école ?
« – Ne me serre pas si fort, je vais te le dire ; on a vo
ulu lui faire une farce, on l-a enfermé dans ma cave ; nou
s allons lui ouvrir. » Nous descendons- personne : « Il se
ra sorti pendant que j-avais le dos tourné, dit Bras-Rouge
; tu vois bien qu-il n-y a personne. » Je m-en allais tou
t triste, lorsqu-à la lueur de la lanterne je vois une aut
re porte. J-y cours, je tire à moi, je reçois comme qui di
rait un fameux seau d-eau sur la boule. Je vois vos deux p
auvres bras en l-air. Je vous repêche et je vous rapporte
ici sur mon dos, vu qu-il n-y avait personne pour aller ch
0320ercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, et je puis
dire, sans me vanter, que je suis fièrement content-
– Mon garçon, je te dois la vie- c-est une dette- je l-ac
quitterai, sois-en sûr, et de toutes les façons- tu as tan
t de c-ur- que tu partageras le sentiment qui m-anime à ce
tte heure- je ressens une affreuse inquiétude pour l-ami q
ue tu as si vaillamment sauvé, et un besoin de vengeance f
éroce contre celui qui a failli vous tuer tous deux.
– Je comprends ça, monsieur Rodolphe- sauter sur vous en
traître, vous jeter dans un cave et vous porter évanoui da
ns un caveau pour vous noyer, ça mérite ce qui revient au
Maître d-école- il m-a avoué qu-il avait assassiné le marc
hand de b-ufs. Je ne suis pas capon, mais, tonnerre ! j-ir
ais cette fois de bon c-ur chercher la garde pour le faire
empoigner, le brigand !
– David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph
! dit Rodolphe sans répondre au Chourineur. Vous reviendre
z ensuite.
Le Noir sortit.
– Sais-tu où est le Maître d-école, mon garçon ?
0321 – Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez e
nvoyer chercher la garde, monsieur Rodolphe ?
– Non-
– Est-ce que vous voudriez le lâcher ? Ah ! monsieur Rodo
lphe, pas de ces générosités-là. J-en reviens à ce que j-a
i dit, c-est un chien enragé. Prenez garde aux passants !

– Il ne mordra plus personne- rassure-toi.
– Vous allez donc le renfermer quelque part ?
– Non ! dans une demi-heure il sortira d-ici.
– Le Maître d-école ?
– Oui.
– Sans gendarmes ?
– Oui-
– Comment ! il sortira d-ici libre ?
– Libre-
– Et tout seul ?
– Oui, tout seul-
– Mais il ira- ?
– Où il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineu
0322r avec un sourire qui l-épouvanta-
Le Noir rentra.
– Eh bien ! David- et Murph- ?
– Il sommeille, monseigneur, dit tristement le médecin. L
a respiration est toujours- oppressée-
– Toujours du danger ?
– Sa position- est très-grave, monseigneur- Pourtant, il
faut espérer-
– Oh ! Murph ! vengeance !- vengeance !- s-écria Rodolphe
avec une fureur froide et concentrée. Puis il ajouta : Da
vid- un mot-
Et il parla tout bas à l-oreille du Noir.
Celui-ci tressaillit.
– Vous hésitez ? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant so
uvent entretenu de cette idée- Le moment de l-appliquer es
t venu-
– Je n-hésite pas, monseigneur- Cette idée, je l-approuve
– elle renferme toute une réforme pénale digne de l-examen
des grands criminalistes, car cette peine serait à la foi
s- simple- terrible- et juste- Dans ce cas-ci, elle est ap
0323plicable. Sans nombrer les crimes qui ont jeté ce brig
and au bagne pour sa vie- il a commis trois meurtres- le m
archand de b-ufs- Murph- et vous, c-est justice-
– Et il aura encore devant lui l-horizon sans bornes du r
epentir, ajouta Rodolphe. Bien, David- vous me comprenez-

– Nous concourrons à la même -uvre- monseigneur-
Après un moment de silence, Rodolphe ajouta :
– Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David ?
– Parfaitement, monseigneur.
– Mon garçon, dit Rodolphe au Chourineur ébahi, j-ai deux
mots à dire à monsieur. Pendant ce temps-là, va dans la c
hambre à côté- tu trouveras un grand portefeuille rouge su
r un bureau ; tu y prendras cinq billets de mille francs q
ue tu m-apporteras-
– Et pour qui ces cinq mille francs ? s-écria involontair
ement le Chourineur.
– Pour le Maître d-école- et tu diras en même temps qu-on
l-amène ici-
XXI
0324
La punition

La scène se passe dans un salon tendu de rouge, brillamme
nt éclairé.
Rodolphe, revêtu d-une longue robe de chambre de velours
noir, qui augmente encore la pâleur de sa figure, est assi
s devant une grande table recouverte d-un tapis. Sur cette
table on voit deux portefeuilles, celui qui a été volé à
Tom par le Maître d-école dans la Cité, et celui qui appar
tient à ce brigand ; la chaîne de similor de la Chouette,
à laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-laz
uli, le stylet encore ensanglanté qui a frappé Murph, la p
ince de fer qui a servi à l-effraction de la porte, et enf
in les cinq billets de mille francs que le Chourineur a ét
é chercher dans une pièce voisine.
Le docteur nègre est assis d-un côté de la table, le Chou
rineur de l-autre.
Le Maître d-école, étroitement garrotté, hors d-état de f
aire un mouvement, est placé dans un grand fauteuil à roul
0325ettes, au milieu du salon.
Les gens qui ont apporté cet homme se sont retirés.
Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l-assassin restent
seuls.
Rodolphe n-est plus irrité : il reste calme, triste, recu
eilli ; il va accomplir une mission solennelle et formidab
le.
Le docteur est pensif.
Le Chourineur ressent une crainte vague ; il ne peut déta
cher son regard du regard de Rodolphe.
Le Maître d-école est livide- il a peur-
Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable peut
-être, son audace ne l-eût pas abandonné devant un tribuna
l ordinaire ; mais tout ce qui l-entoure le surprend, l-ef
fraye ; il est au pouvoir de Rodolphe, qu-il considérait c
omme un artisan capable de le trahir ou de faiblir à l-heu
re du crime, et qu-il a voulu sacrifier à ce soupçon et à
l-espoir de profiter seul du vol-
Et à cette heure Rodolphe lui apparaît terrible et imposa
nt comme la justice.
0326 Le plus profond silence règne au-dehors. Seulement l-
on entend le bruit de la pluie qui tombe- tombe du toit su
r le pavé.
Rodolphe s-adresse au Maître d-école :
– Echappé du bagne de Rochefort où vous aviez été condamn
é à perpétuité- pour crime de faux, de vol et de meurtre-
vous êtes Anselme Duresnel.
– C-est faux ; qu-on me le prouve ! dit le Maître d-école
d-une voix altérée, en jetant autour de lui son regard fa
uve et inquiet.
– Comment ! s-écria le Chourineur, nous n-étions pas ense
mble à Rochefort ?
Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.
Rodolphe continua :
– Vous êtes Anselme Duresnel- vous en conviendrez plus ta
rd- vous avez assassiné et volé un marchand de bestiaux su
r la route de Poissy.
– C-est faux !
– Vous en conviendrez plus tard.
Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.
0327 – Cette nuit, vous vous êtes introduit ici pour voler
; vous avez poignardé le maître de cette maison-
– C-est vous qui m-avez proposé ce vol, dit le Maître d-é
cole en reprenant un peu d-assurance ; on m-a attaqué- je
me suis défendu.
– L-homme que vous avez frappé ne vous a pas attaqué- il
était sans armes ! Je vous ai proposé ce vol- c-est vrai-
je vous dirai tout à l-heure dans quel but. La veille, apr
ès avoir dévalisé un homme et une femme dans la Cité, aprè
s leur avoir volé le portefeuille que voici, vous leur ave
z offert de me tuer, pour mille francs !-
– Je l-ai entendu ! s-écria le Chourineur.
Le Maître d-école lui lança un regard de haine féroce.
Rodolphe reprit :
– Vous le voyez, vous n-aviez pas besoin d-être tenté par
moi pour faire le mal !-
– Vous n-êtes pas juge d-instruction, je ne vous répondra
i plus-
– Voici pourquoi je vous ai proposé ce vol. Je vous savai
s évadé du bagne- Vous connaissiez les parents d-une infor
0328tunée dont la Chouette, votre complice, a presque caus
é tous les malheurs- Je voulais vous attirer ici par l-app
ât d-un vol, seul appât capable de vous séduire. Une fois
en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d-être mis en
tre les mains de la justice, qui vous faisait payer de vot
re tête l-assassinat du marchand de bestiaux-
– C-est faux ! ce n-est pas moi.
– Ou d-être conduit hors de France, par mes soins, et dan
s un lieu de réclusion perpétuelle, mais à la condition qu
e vous me donneriez les renseignements que je voulais avoi
r. Vous étiez condamné à perpétuité, vous aviez rompu votr
e ban. En m-emparant de vous, en vous mettant désormais da
ns l-impossibilité de nuire, je servais la société, et par
vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-être une famil
le à une pauvre créature plus malheureuse encore que coupa
ble. Tel était d-abord mon projet ; il n-était pas légal ;
mais, par votre évasion et par vos nouveaux crimes, vous
êtes hors la loi- Hier, une révélation providentielle m-a
appris votre véritable nom.
– C-est faux ! je ne m-appelle pas Duresnel.
0329 Rodolphe prit sur la table la chaîne de la Chouette,
et, montrant au Maître d-école le petit saint-esprit de la
pis-lazuli :
– Sacrilège ! s-écria Rodolphe d-une voix menaçante. Vous
avez prostitué à une créature infâme cette relique sainte
– trois fois sainte- car votre enfant tenait ce don pieux
de sa mère et de son aïeule !
Le Maître d-école, stupéfait de cette découverte, baissa
la tête sans répondre.
– Hier j-ai appris que vous aviez enlevé votre fils à sa
mère il y a quinze ans, et que vous seul possédiez le secr
et de son existence ; ce nouveau méfait m-a été un motif d
e plus de m-assurer de vous ; sans parler de ce qui m-est
personnel- ce n-est pas cela que je venge- Cette nuit vous
avez encore une fois versé le sang sans provocation. L-ho
mme que vous avez assassiné est venu à vous avec confiance
, ne soupçonnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a dem
andé ce que vous vouliez. « Ton argent et ta vie !- » et v
ous l-avez frappé d-un coup de poignard.
– Tel a été le récit de M. Murph lorsque je lui ai donné
0330les premiers secours, dit le docteur.
– C-est faux, il a menti.
– Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crim
es demandent une réparation éclatante. Vous vous êtes intr
oduit à main armée dans ce jardin, vous avez poignardé un
homme pour le voler. Vous avez commis un autre meurtre- Vo
us allez mourir ici- Par pitié pour votre femme et pour vo
tre fils, on vous sauvera la honte de l-échafaud- On dira
que vous avez été tué dans une attaque à main armée- Prépa
rez-vous- les armes sont chargées.
La physionomie de Rodolphe était implacable-
Le Maître d-école avait remarqué dans une pièce précédent
e deux hommes armés de carabines- Son nom était connu : il
pensa en effet qu-on allait se débarrasser de lui pour en
sevelir dans l-ombre ses derniers crimes et sauver ce nouv
el opprobre à sa famille.
Comme ses pareils, cet homme était aussi lâche que féroce
. Croyant son heure arrivée, il trembla convulsivement ; s
es lèvres blanchirent ; d-une voix strangulée il cria :
– Grâce !
0331 – Il n-y a pas de grâce pour vous, dit Rodolphe. Si l
-on ne vous brûle pas la cervelle ici, l-échafaud vous att
end-
– J-aime mieux l-échafaud- Je vivrai au moins deux ou tro
is mois encore- Qu-est-ce que cela vous fait, puisque je s
erai puni ensuite !- Grâce !- grâce !-
– Mais votre femme- mais votre fils- ils portent votre no
m-
– Mon nom est déjà déshonoré- Quand je ne devrais vivre q
ue huit jours, grâce !-
– Pas même ce mépris de la vie qu-on trouve quelquefois c
hez les grands criminels ! dit Rodolphe avec dégoût.
– D-ailleurs la loi défend de se faire justice soi-même,
reprit le Maître d-école avec assurance.
– La loi ! s-écria Rodolphe, la loi !- Vous osez invoquer
la loi, vous qui depuis vingt ans vivez en révolte ouvert
e et armée contre la société ?
Le brigand baissa la tête sans répondre, puis il dit d-un
ton humble :
– Au moins laissez-moi vivre, par pitié !
0332 – Me direz-vous où est votre fils ?
– Oui, oui- Je vous dirai tout ce que j-en sais.
– Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fil
le dont l-enfance a été torturée par la Chouette ?
– Il y a là, dans mon portefeuille, des papiers qui vous
mettront sur leur trace. Il paraît que sa mère est une gra
nde dame.
– Où est votre fils ?
– Vous me laisserez vivre ?
– Confessez tout d-abord-
– C-est que quand vous saurez-, dit le Maître d-école ave
c hésitation.
– Tu l-as tué !
– Non, non, je l-ai confié à un de mes complices qui, lor
sque j-ai été arrêté, a pu s-évader.
– Qu-en a-t-il fait ?
– Il l-a élevé ; il lui a donné les connaissances nécessa
ires pour entrer dans le commerce, afin de nous servir et-
Mais je ne dirai pas le reste, à moins que vous ne me pro
mettiez de ne pas me tuer.
0333 – Des conditions, misérable !
– Eh bien ! non, non ; mais pitié ; faites-moi seulement
arrêter comme coupable du crime d-aujourd-hui ; ne parlez
pas de l-autre. Laissez-moi la chance de sauver ma tête.
– Tu veux donc vivre ?
– Oh ! oui, oui ; qui sait ? On ne peut pas prévoir ce qu
i arrive, dit involontairement le brigand.
Il songeait déjà à la possibilité d-une nouvelle évasion.

– Tu veux vivre à tout prix- vivre ?
– Mais vivre- quand ce serait à la chaîne ! pour un mois,
pour huit jours- Oh ! que je ne meure pas à l-instant-
– Confesse tous tes crimes, tu vivras.
– Je vivrai ! oh ! bien vrai ? je vivrai ?
– Ecoute, par pitié, pour ta femme, pour ton fils, je veu
x te donner un sage conseil : meurs aujourd-hui, meurs-
– Oh ! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laiss
ez-moi vivre, l-existence la plus affreuse, la plus épouva
ntable, n-est rien auprès de la mort.
– Tu le veux ?
0334 – Oh ! oui, oui-
– Tu le veux ?
– Oh ! je ne m-en plaindrai jamais.
– Et ton fils, qu-en as-tu fait ?
– Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la
tenue des livres pour le mettre dans une maison de banque,
afin qu-il pût nous renseigner- à certains égards. C-étai
t convenu entre nous. Quoiqu-à Rochefort, et en attendant
mon évasion, je dirigeais le plan de cette entreprise, nou
s correspondions par chiffres.
– Cet homme m-épouvante ! s-écria Rodolphe en frémissant
; il est des crimes que je ne soupçonnais pas. Avoue- avou
e- pourquoi voulais-tu faire entrer ton fils chez un banqu
ier ?
– Pour- vous entendez bien- étant d-accord avec nous- san
s le paraître- inspirer de la confiance au banquier- nous
seconder- et-
– Oh ! mon Dieu ! son fils, son fils ! s-écria Rodolphe a
vec une douloureuse horreur, en cachant sa tête dans ses m
ains.
0335 – Mais il ne s-agissait que de faux ! s-écria le brig
and ; et encore, quand on lui a révélé ce qu-on attendait
de lui, mon fils s-est indigné- Après une scène violente a
vec la personne qui l-avait élevé pour nos projets, il a d
isparu- Il y a dix-huit mois de cela- Depuis, on ne sait p
as ce qu-il est devenu- Vous verrez là, dans mon portefeui
lle, l-indication des démarches que cette personne a tenté
es pour le retrouver, dans la crainte qu-il ne dénonçât l-
association ; mais on a perdu ses traces à Paris. La derni
ère maison qu-il a habitée était rue du Temple, n- 14, sou
s le nom de François Germain ; l-adresse est aussi dans mo
n portefeuille. Vous voyez, j-ai tout dit, tout- Tenez vot
re promesse, faites-moi seulement arrêter pour le vol de c
e soir.
– Et le marchand de bestiaux de Poissy ?
– Il est impossible que cela se découvre, il n-y a pas de
preuves. Je veux bien vous l-avouer à vous, pour montrer
ma bonne volonté ; mais devant le juge je nierais-
– Tu l-avoues donc ?
– J-étais dans la misère, je ne savais comment vivre- C-e
0336st la Chouette qui m-a conseillé- Maintenant je me rep
ens- vous le voyez, puisque j-avoue- Ah ! si vous étiez as
sez généreux pour ne pas me livrer à la justice, je vous d
onnerais ma parole d-honneur de ne pas recommencer.
– Tu vivras- et je ne te livrerai pas a la justice.
– Vous me pardonnez ? s-écria le Maître d-école, ne croya
nt pas à ce qu-il entendait ; vous me pardonnez ?
– Je te juge- et je te punis ! s-écria Rodolphe d-une voi
x tonnante. Je ne te livrerai pas à la justice, parce que
tu irais au bagne ou à l-échafaud, et il ne faut pas cela-
non, il ne le faut pas- Au bagne ! pour dominer encore ce
tte tourbe par ta force et par ta scélératesse ! pour sati
sfaire encore tes instincts d-oppression brutale !- pour ê
tre abhorré, redouté de tous ; car le crime a son orgueil,
et tu te réjouis dans ta monstruosité !- Au bagne ! non,
non : ton corps de fer défie les labeurs de la chiourme et
le bâton des argousins. Et puis les chaînes se brisent, l
es murs se percent, les remparts s-escaladent ; et quelque
jour encore tu romprais ton ban pour te jeter de nouveau
sur la société comme une bête féroce enragée, marquant ton
0337 passage par la rapine et par le meurtre- car rien n-e
st à l-abri de ta force d-Hercule et de ton couteau ; et i
l ne faut pas que cela soit- non il ne le faut pas ! Puisq
ue au bagne tu briserais ta chaîne- pour garantir la socié
té de ta rage, que faire ? Te livrer au bourreau ?
– Mais c-est donc ma mort que vous voulez ? s-écria le br
igand, c-est donc ma mort ?
– La mort ! ne l-espère pas- Tu es si lâche, tu la crains
tant- la mort- que jamais tu ne la croirais imminente ! D
ans ton acharnement à vivre, dans ton espérance obstinée,
tu échapperais aux angoisses de sa formidable approche ! E
spérance stupide, insensée !- il n-importe- elle te voiler
ait l-horreur expiatrice du supplice ; tu n-y croirais que
sous l-ongle du bourreau ! Et alors, abruti par la terreu
r, ce ne serait plus qu-une masse inerte, insensible, qu-o
n offrirait en holocauste aux mânes de tes victimes- Cela
ne se peut pas- tu aurais cru te sauver jusqu-à la dernièr
e minute- toi, monstre- espérer ? Comment ! l-espérance vi
endrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs
de ton cabanon- jusqu-à ce que la mort ait terni ta prunel
0338le ?- Allons donc !- le vieux Satan rirait trop !- Si
tu ne te repens pas- je ne veux plus que tu espères dans c
ette vie, moi-
– Mais qu-est-ce que j-ai fait à cet homme ?- Qui est-il
? Que veut-il de moi ? Où suis-je ?- s-écria le Maître d-é
cole presque dans le délire.
Rodolphe continua :
– Si au contraire tu bravais effrontément la mort, il ne
faudrait pas non plus te livrer au supplice- Pour toi l-éc
hafaud serait un sanglant tréteau où, comme tant d-autres,
tu ferais parade de ta férocité- où, insouciant d-une vie
misérable, tu damnerais ton âme dans un dernier blasphème
!- Il ne faut pas cela non plus- Il n-est pas bon au peup
le de voir le condamné badiner avec le couperet, narguer l
e bourreau et souffler en ricanant sur la divine étincelle
que le Créateur a mise en nous- C-est quelque chose de sa
cré que le salut d-une âme. Tout crime s-expie et se rachè
te, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement expia
tion et repentir. Du tribunal à l-échafaud le trajet est t
rop court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.
0339 Le Maître d-école était anéanti- Pour la première foi
s de sa vie, il y eut quelque chose qu-il redouta plus que
la mort- Cette crainte vague était horrible-
Le docteur nègre et le Chourineur regardaient Rodolphe av
ec angoisse, ils écoutaient en frémissant cet accent sonor
e, tranchant, impitoyable comme le fer d-une hache ; ils s
entaient leur c-ur se serrer douloureusement.
Rodolphe continua :
– Anselme Duresnel, tu n-iras donc pas au bagne- tu ne mo
urras donc pas-
– Mais que voulez-vous de moi ? C-est donc l-enfer qui vo
us envoie ?
– Ecoute-, dit Rodolphe en se levant d-un air solennel et
en donnant à son geste une autorité menaçante : Tu as cri
minellement abusé de ta force- je paralyserai ta force- Le
s plus vigoureux tremblaient devant toi- tu trembleras dev
ant les plus faibles- Assassin- tu as plongé des créatures
de Dieu dans la nuit éternelle- les ténèbres de l-éternit
é commenceront pour toi dans cette vie- aujourd-hui- tout
à l-heure- Ta punition enfin égalera tes crimes- Mais, ajo
0340uta Rodolphe avec une sorte de pitié douloureuse, cett
e punition épouvantable te laissera du moins l-horizon san
s bornes de l-expiation- Je serais aussi criminel que toi
si, en te punissant, je ne satisfaisais qu-une vengeance,
si juste qu-elle fût- Loin d-être stérile comme la mort- t
a punition doit être féconde ; loin de te damner- elle te
peut racheter- Si pour te mettre hors d-état de nuire- je
te dépossède à jamais des splendeurs de la création- si je
te plonge dans une nuit impénétrable- seul- avec le souve
nir de tes forfaits- c-est pour que tu contemples incessam
ment leur énormité- Oui- pour toujours isolé du monde exté
rieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi- et alor
s, je l-espère, ton front bronzé par l-infamie rougira de
honte- ton âme endurcie par la férocité- corrodée par le c
rime- s-amollira par la commisération- Chacune de tes paro
les est un blasphème- chacune de tes paroles sera une priè
re- Tu es audacieux et cruel parce que tu es fort- tu sera
s doux et humble parce que tu seras faible- Ton c-ur est f
ermé au repentir- un jour tu pleureras tes victimes- Tu as
dégradé l-intelligence que Dieu avait mise en toi, tu l-a
0341s réduite à des instincts de rapine et de meurtre- d-h
omme tu t-es fait bête sauvage- un jour ton intelligence s
e retrempera par le remords, se relèvera par l-expiation-
Tu n-as pas même respecté ce que respectent les bêtes sauv
ages- leurs femelles et leurs petits- Après une longue vie
consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière priè
re sera pour supplier Dieu de t-accorder le bonheur inespé
ré de mourir entre ta femme et ton fils.
En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s-ét
ait tristement émue.
Le Maître d-école ne ressentait presque plus de terreur-
Il crut que Rodolphe avait voulu l-effrayer avant que d-ar
river à cette moralité. Presque rassuré par la douceur de
l-accent de son juge, le brigand, d-autant plus insolent q
u-il était moins effrayé, dit avec un rire grossier :
– Ah çà, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au ca
téchisme, ici ?-
Le Noir regarda Rodolphe avec inquiétude ; il s-attendait
à un accès de fureur de sa part.
Il n-en fut rien- le jeune homme secoua la tête avec une
0342ineffable expression de tristesse et dit au docteur :

– Faites, David- Que Dieu me punisse seul si je me trompe
!-
Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains-
A ces mots : « Faites, David ! », le nègre sonna.
Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D-un signe le docteu
r leur montra la porte d-un cabinet latéral.
Les deux hommes y roulèrent le fauteuil où le Maître d-éc
ole était garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouve
ment. La tête était fixée au dossier par une écharpe qui e
ntourait le cou et les épaules.
– Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et
bâillonnez-le avec un autre, dit David sans entrer dans l
e cabinet.
– Vous voulez donc m-égorger maintenant ?- grâce !- dit l
e Maître d-école, grâce !- et-
Puis l-on n-entendit plus rien qu-un murmure confus. Les
deux hommes reparurent- Le docteur leur fit un signe, ils
sortirent.
0343 – Monseigneur ?- dit une dernière fois le Noir à Rodo
lphe, d-un air interrogatif.
– Faites, répondit Rodolphe sans changer de position.
David entra lentement dans le cabinet.
– Monsieur Rodolphe, j-ai peur, dit le Chourineur tout pâ
le et d-une voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi
donc- j-ai peur- est-ce que je rêve ?- Mais qu-est-ce don
c qu-il lui fait, au Maître d-école, le nègre ? Monsieur R
odolphe, on n-entend rien- Ça me fait plus peur encore.
David sortit du cabinet ; il était pâle comme le sont les
nègres.
Ses lèvres étaient blanches.
Il sonna.
Les deux hommes reparurent.
– Ramenez le fauteuil.
On ramena le Maître d-école.
– -tez-lui son bâillon.
On le lui ôta.
– Vous voulez donc me mettre à la torture ?- s-écria le M
aître d-école avec plus de colère que de douleur. Pourquoi
0344 vous êtes-vous amusé à me piquer les yeux ainsi ?- Vo
us m-avez fait mal- Est-ce pour me martyriser encore dans
l-ombre que vous avez éteint les lumières ici comme là-ded
ans ?-
Il y eut un moment de silence effrayant.
– Vous êtes aveugle, dit enfin David d-une voix émue.
– Ça n-est pas vrai ! ça n-est pas possible ! Vous avez f
ait la nuit exprès !- s-écria le brigand en faisant de vio
lents efforts sur son fauteuil.
– -tez-lui ses liens, qu-il se lève, qu-il marche, dit Ro
dolphe.
Les deux hommes firent tomber les liens du Maître d-école
.
Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains d
evant lui, puis retomba dans le fauteuil en levant les bra
s au ciel.
– David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.
Le nègre mit dans les mains tremblantes du Maître d-école
un petit portefeuille.
– Il y a dans ce portefeuille assez d-argent pour t-assur
0345er un abri- et du pain- jusqu-à la fin de tes jours da
ns quelque solitude. Maintenant tu es libre- va-t-en- et r
epens-toi- le Seigneur est miséricordieux !
– Aveugle ! répéta le Maître d-école en tenant machinalem
ent le portefeuille à sa main.
– Ouvrez les portes- qu-il parte ! dit Rodolphe.
On ouvrit les portes avec fracas.
– Aveugle ! aveugle ! aveugle ! ! ! répéta le brigand ané
anti. Mon Dieu ! c-est donc vrai !
– Tu es libre, tu as de l-argent, va-t-en !
– Mais je ne puis m-en aller- moi ! Comment voulez-vous q
ue je fasse ? Je n-y vois plus ! ! s-écria-t-il avec déses
poir. Mais c-est un crime affreux que d-abuser ainsi de sa
force pour-
– C-est un crime affreux d-abuser de sa force ! répéta Ro
dolphe en l-interrompant d-une voix solennelle. Et toi, qu
-en as-tu fait, de ta force ?
– Oh ! la mort- Oui, j-aurais préféré la mort ! s-écria l
e Maître d-école. -tre à la merci de tout le monde, avoir
peur de tout ! Un enfant me battrait maintenant ! Que fair
0346e ? Mon Dieu ! que faire ?
– Tu as de l-argent.
– On me le volera ! dit le brigand.
– On te le volera ! Entends-tu ces mots- que tu dis avec
crainte, toi qui as volé ? Va-t-en !
– Pour l-amour de Dieu, dit le Maître d-école d-un air su
ppliant, que quelqu-un me conduise ! Comment vais-je faire
dans les rues ?- Ah ! tuez-moi ! venez, tuez-moi ! je vou
s le demande, par pitié- tuez-moi !
– Non, un jour tu te repentiras.
– Jamais, jamais je ne me repentirai ! s-écria le Maître
d-école avec rage. Oh ! je me vengerai ! Allez- je me veng
erai !-
Et, grinçant les dents de rage, il se précipita hors du f
auteuil, les poings fermés et menaçants.
Au premier pas qu-il fit, il trébucha.
– Non, non, je ne pourrai pas !- et être si fort pourtant
! Ah ! je suis bien à plaindre- Personne n-a pitié de moi
, personne.
Et il pleura.
0347 Il est impossible de peindre l-effroi, la stupeur du
Chourineur pendant cette scène terrible : sa sauvage et ru
de figure exprimait la compassion. Il s-approcha de Rodolp
he et lui dit à voix basse :
– Monsieur Rodolphe, il n-a peut-être que ce qu-il mérite
– c-est un fameux scélérat ! Il a aussi voulu me tuer tant
ôt ; mais maintenant il est aveugle, il pleure. Tenez, ton
nerre ! il me fait de la peine- il ne sait comment s-en al
ler. Il peut se faire écraser dans les rues. Voulez-vous q
ue je le conduise quelque part où il pourra être tranquill
e au moins ?
– Bien-, dit Rodolphe, ému de cette générosité et prenant
la main du Chourineur ; bien, va-
Le Chourineur s-approcha du Maître d-école et lui mit la
main sur l-épaule.
Le brigand tressaillit.
– Qu-est-ce qui me touche ? dit-il d-une voix sourde.
– Moi-
– Qui, toi ?
– Le Chourineur.
0348 – Tu viens aussi te venger, n-est-ce pas ?
– Tu ne sais comment sortir !- Prends mon bras- Je vais t
e conduire.
– Toi ! toi !
– Oui, tu me fais de la peine- maintenant ; viens !
– Tu veux donc me tendre un piège ?
– Tu sais bien que je ne suis pas lâche- je n-abuserai pa
s de ton malheur. Allons, partons, il fait jour.
– Il fait jour ! ! ! ah ! Je ne verrai plus jamais quand
il fera jour, moi s-écria le Maître d-école.
Rodolphe ne put supporter davantage cette scène, il rentr
a brusquement, suivi de David, en faisant signe aux deux d
omestiques de s-éloigner.
Le Chourineur et le Maître d-école restèrent seuls.
– Est-ce vrai qu-il y a de l-argent dans le portefeuille
qu-on m-a donné ? dit le brigand, après un long silence.
– Oui, j-y ai mis moi-même cinq mille francs. Avec cela t
u peux te placer en pension quelque part, dans quelque coi
n, à la campagne, pour le restant de tes jours- ou bien ve
ux-tu que je te conduise chez l-ogresse ?
0349 – Non, elle me volerait.
– Chez Bras-Rouge ?
– Il m-empoisonnerait pour me voler !
– Où veux-tu donc que je te conduise ?
– Je ne sais pas. Tu n-es pas voleur, toi, Chourineur. Ti
ens, cache bien mon portefeuille dans ma veste, que la Cho
uette ne le voie pas, elle me dévaliserait.
– La Chouette ? on l-a portée à l-hospice Beaujon. En me
débattant contre vous deux, cette nuit, je lui ai déformé
une jambe.
– Mais qu-est-ce que je vais devenir ? mon Dieu ! qu-est-
ce que je vais devenir ? avec ce rideau noir, là, là toujo
urs devant moi ! Et sur ce rideau noir si je voyais paraît
re les figures pâles et mortes de ceux-
Il tressaillit et dit d-une voix sourde au Chourineur :
– Cet homme de cette nuit, est-ce qu-il est mort ?
– Non.
– Tant mieux !
Et le brigand resta quelque temps silencieux ; puis tout
à coup il s-écria en bondissant de rage :
0350 – C-est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela !
Brigand- sans toi je refroidissais l-homme et j-emportais
l-argent. Si je suis aveugle, c-est ta faute ! Oui, c-est
ta faute !
– Ne pense plus à cela, c-est malsain pour toi. Voyons, v
iens-tu, oui ou non ?- Je suis fatigué, je veux dormir. C-
est assez nocé comme ça. Demain je retourne à mon train de
bois. Je vas te conduire où tu voudras, j-irai me coucher
après.
– Mais je ne sais où aller, moi. Dans mon garni- je n-ose
pas- il faudrait dire-
– Eh bien ! écoute ; veux-tu, pour un jour ou deux, venir
dans mon chenil ? Je te trouverai peut-être bien des brav
es gens qui, ne sachant pas qui tu es, te prendront en pen
sion chez eux comme un infirme. Tiens- il y a justement un
homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mère
habite Saint-Mandé ; une digne femme, qui n-est pas heure
use. Peut-être bien qu-elle pourrait se charger de toi- Vi
ens-tu, oui ou non ?
– On peut se fier à toi, Chourineur. Je n-ai pas peur d-a
0351ller chez toi avec mon argent. Tu n-as jamais volé, to
i- tu n-es pas méchant, tu es généreux.
– Allons, c-est bon, assez d-épitaphes comme ça.
– C-est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien
faire pour moi, Chourineur. Tu es sans haine et sans rancu
ne, toi-, dit le brigand avec humilité, tu vaux mieux que
moi.
– Tonnerre ! je le crois bien ; M. Rodolphe m-a dit que j
-avais du c-ur.
– Mais quel est-il donc, cet homme ? Ce n-est pas un homm
e, s-écria le Maître d-école avec un redoublement de fureu
r désespérée, c-est un bourreau, un monstre !
Le Chourineur haussa les épaules et dit :
– Partons-nous ?
– Nous allons chez toi, n-est-ce pas, Chourineur ?
– Oui.
– Tu n-as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n
-est-ce pas ?
– Oui.
– Et tu es sûr qu-il n-est pas mort- l-homme ?
0352 – J-en suis sûr.
– Ça sera toujours celui-là de moins, dit le brigand d-un
e voix sourde.
Et, s-appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la ma
ison de l-allée des Veuves.
Fin de la première partie
DEUXIEME PARTIE

I

L–le-Adam

Un mois s-était passé depuis les événements dont nous avo
ns parlé. Nous conduirons le lecteur dans la petite ville
de l–le-Adam, située dans une position ravissante, au bor
d de la rivière de l-Oise, au pied d-une forêt.
Les plus petits faits deviennent des événements en provin
ce. Aussi, les oisifs de l–le-Adam, qui se promenaient ce
matin-là sur la place de l-Eglise, se préoccupaient-ils b
eaucoup de savoir quand arriverait l-acquéreur du plus bea
0353u fonds de boucherie de la ville tout récemment cédé p
ar la veuve Dumont, à laquelle il appartenait.
Sans doute l-acquéreur était riche : car il avait fait sp
lendidement peindre et décorer la boutique. Depuis trois s
emaines, les ouvriers avaient travaillé jour et nuit. Une
belle grille de bronze, rehaussée d-or, s-étendait sur tou
te l-ouverture de l-étal, et le fermait en laissant circul
er l-air. De chaque côté de la grille s-élevaient de large
s pilastres, surmontés de deux grosses têtes de taureaux à
cornes dorées ; ils soutenaient le vaste entablement dest
iné à recevoir l-enseigne de la boutique. Le reste de la m
aison, composé d-un étage, avait été peint d-une couleur d
e pierre ; les persiennes, d-un gris clair. Les travaux ét
aient terminés, sauf le placement de l-enseigne, impatiemm
ent attendu par les oisifs, très-désireux de connaître le
nom du successeur de la veuve.
Enfin les ouvriers apportèrent un grand tableau, et les c
urieux purent lire, en lettres dorées sur un fond noir : F
ranc-ur, marchand boucher.
La curiosité des oisifs de l–le-Adam ne fut qu-en partie
0354 satisfaite par ce renseignement. Quel était ce M. Fra
nc-ur ? Un des plus impatients alla s-en informer auprès d
u garçon boucher, qui, l-air joyeux et ouvert, s-occupait
activement des derniers soins de l-étalage.
Le garçon, interrogé sur son maître, M. Franc-ur, répondi
t qu-il ne le connaissait pas encore, car il avait fait ac
heter ce fonds par procuration ; mais le garçon ne doutait
pas que son bourgeois ne fit tous ses efforts pour mérite
r la pratique de MM. les bourgeois de l–le-Adam.
Ce petit compliment, fait d-un air avenant et cordial, jo
int à l-excellente tenue de la boutique, disposa les curie
ux en faveur de M. Franc-ur ; plusieurs même promirent à l
-instant leur pratique à son garçon.
La maison avait une porte charretière ouvrant sur la rue
de l-Eglise.
Deux heures après l-ouverture de la boutique, une carriol
e d-osier toute neuve, attelée d-un bon et vigoureux cheva
l percheron, entra dans la cour de la boucherie ; deux hom
mes descendirent de cette voiture.
L-un était Murph, complètement guéri de sa blessure, quoi
0355qu-il fût encore pâle ; l-autre était le Chourineur.
Au risque de répéter une vulgarité, nous dirons que le pr
estige de l-habit est si puissant que l-hôte des tavernes
de la Cité était presque méconnaissable sous les vêtements
qu-il portait. Sa physionomie avait subi la même métamorp
hose ; il avait dépouillé avec ses haillons son air sauvag
e, brutal et turbulent ; à le voir marcher ses deux mains
dans les poches de sa longue et chaude redingote de castor
ine couleur noisette, son menton fraîchement rasé enfoui d
ans une cravate blanche à coins brodés, on l-eût pris pour
le bourgeois le plus inoffensif du monde.
Murph attacha la longe du licou du cheval à un anneau de
fer scellé dans le mur, fit signe au Chourineur de le suiv
re ; ils entrèrent dans une jolie salle basse, meublée en
noyer, qui formait l-arrière-boutique ; les deux fenêtres
donnaient sur la cour, où le cheval piaffait d-impatience.
Murph paraissait être chez lui, car il ouvrit une armoire
, il prit une bouteille d-eau-de-vie, un verre, et dit au
Chourineur :
– Le froid étant vif ce matin, mon garçon, vous boirez bi
0356en un verre d-eau-de-vie ?
– Si cela vous est égal, monsieur Murph- je ne boirai pas
.
– Vous refusez ?
– Oui, je suis trop content ; et la joie, ça réchauffe. A
près ça, quand je dis content- peut-être.
– Comment cela ?
– Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas,
où je débardais crânement pour me réchauffer. Je ne vous a
vais pas vu depuis la nuit- où le Nègre à cheveux blancs a
vait aveuglé le Maître d-école. C-était la première chose
qu-il n-ait pas volé, c-est vrai- mais enfin- tonnerre ! ç
a m-a remué. Et M. Rodolphe, quelle figure ! Lui qui avait
l-air si bon enfant, il m-a fait peur dans ce moment-là.

– Bien, bien- Après ?
– Vous m-avez donc dit : « Bonjour, Chourineur.
« – Bonjour, monsieur Murph. Vous voilà donc debout ?- Ta
nt mieux, tonnerre !- tant mieux. Et M. Rodolphe ?
« – Il a été obligé de partir quelques jours après l-affa
0357ire de l-allée des Veuves, et il vous a oublié, mon ga
rçon.
« – Eh bien, monsieur Murph, que je vous réponds, si M. R
odolphe m-a oublié, vrai- ça me fait de la peine. »
– Je voulais dire, mon brave, qu-il avait oublié de récom
penser vos services ; mais il en gardera toujours le souve
nir.
– Aussi, monsieur Murph, ces paroles-là m-ont ragaillardi
tout de suite- Tonnerre ! moi, je ne l-oublierai pas, all
ez !- Il m-a dit que j-avais du c-ur et de l-honneur- enfi
n, suffit.
– Malheureusement, mon garçon, monseigneur est parti sans
laisser d-ordre à votre sujet : moi, je ne possède rien q
ue ce que me donne monseigneur : je ne puis reconnaître co
mme je le voudrais- tout ce que je vous dois pour ma part.

– Allons donc ! monsieur Murph, vous plaisantez.
– Mais pourquoi diable, aussi, n-êtes-vous pas revenu à l
-allée des Veuves après cette nuit fatale ? Monseigneur ne
serait pas parti sans songer à vous.
0358 – Dame- M. Rodolphe ne m-a pas fait demander. J-ai cr
u qu-il n-avait plus besoin de moi.
– Mais vous deviez bien penser qu-il avait au moins besoi
n de vous témoigner sa reconnaissance.
– Puisque vous m-avez dit que M. Rodolphe ne m-avait pas
oublié, monsieur Murph !
– Allons, bien ; allons, n-en parlons plus. Seulement j-a
i eu beaucoup de peine à vous trouver- Vous n-allez donc p
lus chez l-ogresse ?
– Non.
– Pourquoi cela ?
– C-est des idées à moi- des bêtises.
– A la bonne heure ; mais revenons à ce que vous me disie
z.
– A quoi, monsieur Murph ?
– Vous me disiez : « Je suis content de vous avoir rencon
tré ; et encore, content- peut-être. »
– M-y voilà, monsieur Murph. Hier, en venant à mon train
de bois, vous m-avez dit : « Mon garçon, je ne suis pas ri
che, mais je puis vous faire avoir une place où vous aurez
0359 moins de mal que sur le port, et où vous gagnerez qua
tre francs par jour. » Quatre francs par jour- vive la Cha
rte ! Je n-y pouvais croire : paye d-adjudant-sous-officie
r ! Je vous réponds : « Ça me va, monsieur Murph. – Mais,
que vous me dites, il ne faudra pas que vous soyez fait co
mme un gueux, car ça effrayerait les bourgeois où je vous
mène. » Je vous réponds : « Je n-ai pas de quoi me faire a
utrement. » Vous me dites : « Venez au Temple. » Je vous s
uis ; je choisis ce qu-il y a de plus flambant chez la mèr
e Hubart, vous m-avancez de quoi payer, et, en un quart d-
heure, je suis ficelé comme un propriétaire ou comme un de
ntiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce matin à la port
e Saint-Denis, au point du jour ; je vous y trouve avec vo
tre carriole, et nous voici.
– Eh bien ! qu-y a-t-il à regretter pour vous dans tout c
ela ?
– Il y a- que, d-être bien mis, voyez-vous, monsieur Murp
h, ça gâte, et que, quand je reprendrai mon vieux bourgero
n et mes guenilles, ça me fera un effet. Et puis- gagner q
uatre francs par jour, moi qui n-en gagnais que deux- et ç
0360a tout d-un coup- ça me fait l-effet d-être trop beau,
et de ne pouvoir pas durer ; et j-aimerais mieux coucher
toute ma vie sur la méchante paillasse de mon garni, que d
e coucher cinq ou six nuits dans un bon lit. Voilà mon car
actère.
– Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux to
ujours coucher dans un bon lit.
– C-est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl
que de crever de faim. Ah çà ! c-est donc une boucherie ic
i ? dit le Chourineur en prêtant l-oreille aux coups de co
uperet du garçon, et en entrevoyant des quartiers de b-uf
à travers les rideaux.
– Oui, mon brave ; elle appartient à un de mes amis. Pend
ant que mon cheval souffle, voulez-vous la visiter ?
– Ma foi, oui ; ça me rappelle ma jeunesse- si ce n-est q
ue j-avais Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses
pour bétail. C-est drôle si j-avais eu de quoi, c-est un é
tat que j-aurais tout de même bien aimé, que celui de bouc
her ! S-en aller sur un bon bidet acheter des bestiaux dan
s les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se chau
0361ffer si l-on a froid, se sécher si l-on est mouillé, t
rouver la ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjo
uie avec une tapée d-enfants qui vous fouillent dans vos s
acoches pour voir si vous leur rapportez quelque chose. Et
puis le matin, dans l-abattoir, empoigner un b-uf par les
cornes- quand il est méchant surtout, nom de nom- il faut
qu-il soit méchant- le mettre à l-anneau, l-abattre, le d
épecer, le parer- Tonnerre ! ça aurait été mon ambition, c
omme à la Goualeuse de manger du sucre d-orge quand elle é
tait petite- A propos de cette pauvre fille, monsieur Murp
h, en ne la voyant plus revenir chez l-ogresse, je me suis
bien douté que M. Rodolphe l-avait tirée de là. Tenez, ça
, c-est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille ! ç
a ne demandait pas à mal faire- C-était si jeune ! Et plus
tard- l-habitude- Enfin M. Rodolphe a bien fait.
– Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter l
a boutique, en attendant que notre cheval ait soufflé ?
Le Chourineur et Murph entrèrent dans la boutique, puis i
ls allèrent voir l-étable, où étaient renfermés trois b-uf
s magnifiques et une vingtaine de moutons ; puis l-écurie,
0362 la remise, la tuerie, les greniers et les dépendances
de cette maison, tenue avec un soin, une propreté, qui an
nonçaient l-ordre et l-aisance.
Lorsqu-ils eurent tout vu, sauf l-étage supérieur :
– Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heu
reux. Cette maison et ce fonds sont à lui ; sans compter u
n millier d-écus roulants pour son commerce. Avec cela, tr
ente-huit ans, fort comme un taureau, d-une santé de fer,
le goût de son état. Le brave et honnête garçon que vous a
vez vu en bas le remplace avec beaucoup d-intelligence, qu
and il va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois,
n-est-il pas bien heureux, mon ami ?
– Ah ! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous ?
il y a des heureux et des malheureux ; quand je pense que
je vas gagner quatre francs par jour, et qu-il y en a qui
ne gagnent que moitié, ou moins-
– Voulez-vous monter voir le reste de la maison ?
– Volontiers, monsieur Murph.
– Justement le bourgeois qui doit vous employer est là-ha
ut.
0363 – Le bourgeois qui doit m-employer ?
– Oui.
– Tiens, pourquoi donc que vous ne me l-avez pas dit plus
tôt ?
– Je vous expliquerai cela plus tard.
– Un moment, dit le Chourineur d-un air triste et embarra
ssé, en arrêtant Murph par le bras ; écoutez, je dois vous
dire une chose- que M. Rodolphe ne vous a peut-être pas d
ite- mais que je ne dois pas cacher au bourgeois qui veut
m-employer- parce que, si cela le dégoûte, autant que ce s
oit tout de suite qu-après.
– Que voulez-vous ?
– Je veux dire-
– Eh bien !
– Que je suis repris de justice- que j-ai été au bagne-,
dit le Chourineur d-une voix sourde.
– Ah ! fit Murph.
– Mais je n-ai jamais fait de tort à personne ! s-écria l
e Chourineur, et je crèverais plutôt de faim que de voler-
Mais j-ai fait pis que voler, ajouta le Chourineur en bai
0364ssant la tête, j-ai tué- par colère- Enfin, ce n-est p
as tout ça, reprit-il après un moment de silence, les bour
geois ne veulent jamais employer un forçat ; ils ont raiso
n, c-est pas là qu-on couronne des rosières. C-est ce qui
m-a toujours empêché de trouver de l-ouvrage ailleurs que
sur les ports, à débarder des trains de bois ; car j-ai to
ujours dit, en me présentant pour travailler : Voici, voil
à- en voulez-vous ? N-en voulez-vous pas ? J-aime mieux êt
re refusé tout de suite que découvert plus tard- C-est pou
r vous dire que je vais tout dégoiser au bourgeois. Vous l
e connaissez : s-il doit me refuser, évitez-moi ça en me l
e disant, et je vais tourner les talons.
– Venez toujours, dit Murph.
Le Chourineur suivit Murph ; ils montèrent un escalier :
une porte s-ouvrit, tous deux se trouvèrent en présence de
Rodolphe.
– Mon bon Murph- laisse-nous, dit Rodolphe.
II

Récompense
0365
– Vive la Charte ! je suis crânement content de vous retr
ouver, monsieur Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s-écria l
e Chourineur.
Il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe ; car l
es c-urs généreux s-attachent autant par les services qu-i
ls rendent que par ceux qu-ils reçoivent.
– Bonjour, mon garçon ; je suis aussi ravi de vous voir.

– Farceur de M. Murph ! qui disait que vous étiez parti.
Mais tenez, monseigneur-
– Appelez-moi monsieur Rodolphe, j-aime mieux ça.
– Eh bien ! monsieur Rodolphe- pardon de n-avoir pas été
vous revoir après la nuit du Maître d-école- Je sens maint
enant que j-ai fait une impolitesse ; mais enfin, vous ne
m-en voudrez pas, n-est-ce pas ?
– Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.
Puis il ajouta :
– Murph vous a fait voir cette maison ?
– Oui, monsieur Rodolphe ; belle habitation, belle boutiq
0366ue ; c-est cossu, soigné. A propos de cossu, c-est moi
qui vas l-être, monsieur Rodolphe : quatre francs par jou
r, que M. Murph me fait gagner- quatre francs !
– J-ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.
– Oh ! mieux- sans vous commander, c-est difficile. Quatr
e francs par jour !
– J-ai mieux à vous proposer, vous dis-je : car cette mai
son, ce qu-elle contient, cette boutique et mille écus que
voici dans ce portefeuille, tout cela vous appartient.
Le Chourineur sourit d-un air stupide, aplatit son castor
à longs poils entre ses deux genoux, qu-il serrait convul
sivement, et ne comprit pas ce que Rodolphe lui disait, qu
oique ses paroles fussent très-claires.
Celui-ci reprit avec bonté :
– Je conçois votre surprise ; mais je vous le répète, cet
te maison et cet argent sont à vous, sont votre propriété.

Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur
son front baigné de sueur et balbutia d-une voix altérée :

0367 – Oh ! c-est-à-dire- c-est-à-dire- ma propriété-
– Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela.
Comprenez-vous ! je vous le donne, à vous-
Le Chourineur s-agita sur sa chaise, se gratta la tête, t
oussa, baissa les yeux et ne répondit pas. Il sentait le f
il de ses idées lui échapper. Il entendait parfaitement ce
que lui disait Rodolphe, et c-est justement pour cela qu-
il ne pouvait croire à ce qu-il entendait. Entre la misère
profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la
position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme q
ue le service qu-il avait rendu à Rodolphe ne comblait mêm
e pas.
Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin le
s yeux à la réalité, Rodolphe jouissait avec délices de ce
tte stupeur, de cet étourdissement du bonheur.
Il voyait, avec un mélange de joie et d-amertume indicibl
es, que, chez certains hommes, l-habitude de la souffrance
et du malheur est telle que leur raison se refuse à admet
tre la possibilité d-un avenir qui serait, pour un grand n
ombre, une existence très-peu enviable.
0368 « Certes, pensait-il, si l-homme a jamais, à l-instar
de Prométhée, ravi quelque rayon de la divinité, c-est da
ns ces moments où il fait (qu-on pardonne ce blasphème !)
ce que la Providence devrait faire de temps à autre pour l
-édification du monde : prouver aux bons et aux méchants q
u-il y a récompense pour les uns, punition pour les autres
. »
Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement
du Chourineur, Rodolphe continua :
– Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de v
os espérances ?
– Monseigneur ! dit le Chourineur en se levant brusquemen
t, vous me proposez cette maison et beaucoup d-argent- pou
r me tenter ; mais je ne peux pas.
– Vous ne pouvez pas, quoi ? dit Rodolphe avec étonnement
.
Le visage du Chourineur s-anima, sa honte cessa ; il dit
d-une voix ferme :
– Ce n-est pas pour m-engager à voler, que vous m-offrez
tant d-argent, je le sais bien. D-ailleurs, je n-ai jamais
0369 volé de ma vie- C-est peut-être pour tuer- mais j-ai
bien assez du rêve du sergent ! ajouta le Chourineur d-une
voix sombre.
– Ah ! les malheureux ! s-écria Rodolphe avec amertume. L
a compassion qu-on leur témoigne est-elle donc rare à ce p
oint qu-ils ne peuvent s-expliquer la libéralité que par l
e crime ?
Puis, s-adressant au Chourineur, il lui dit d-un ton plei
n de douceur :
– Vous me jugez mal- vous vous trompez ; je n-exigerai ri
en de vous que d-honorable. Ce que je vous donne, je vous
le donne parce que vous le méritez.
– Moi ! s-écria le Chourineur, dont les ébahissements rec
ommencèrent, je le mérite, et comment ?
– Je vais vous le dire : sans notions du bien et du mal,
abandonné à vos instincts sauvages, renfermé pendant quinz
e ans au bagne avec les plus affreux scélérats, pressé par
la misère et par la faim, forcé, par votre flétrissure et
par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à fréqu
enter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous êtes rest
0370é probe, mais le remords de votre crime a survécu à l-
expiation que la justice humaine vous avait imposée.
Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d-éton
nement pour le Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un r
espect mêlé de crainte et de reconnaissance. Mais il ne po
uvait encore se rendre à l-évidence.
– Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m-avez battu
, parce que, vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous
parliez argot comme père et mère, je vous ai raconté ma vi
e entre deux verres de vin, et qu-après ça je vous ai empê
ché de vous noyer- Vous, comment ? Enfin, moi- une maison-
de l-argent- moi comme un bourgeois- Tenez, monsieur Rodo
lphe, encore une fois, c-est pas possible.
– Me croyant un des vôtres, vous m-avez raconté votre vie
naturellement et sans feinte, sans cacher ce qu-il y avai
t eu de coupable ou de généreux. Je vous ai jugé- bien jug
é, et il me plaît de vous récompenser.
– Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se peut pas. Non, enfin,
il y a de pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été hon
nêtes, et qui-
0371 – Je le sais, et j-ai peut-être fait pour plusieurs d
e ceux-là plus que je ne fais pour vous. Mais si l-homme q
ui vit honnête au milieu des gens honnêtes, encouragé par
leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui, malgré l-
éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des
plus abominables scélérats de la terre, celui-là aussi mér
ite intérêt et appui. D-ailleurs, ce n-est pas tout : vous
m-avez sauvé la vie, vous l-avez aussi sauvée à Murph, mo
n ami le plus cher. Ce que je fais pour vous m-est donc au
tant dicté par la reconnaissance personnelle que par le dé
sir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s
-est égarée, mais non perdue- Et ce n-est pas tout.
– Qu-est-ce donc que j-ai encore fait, monsieur Rodolphe
?
Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit :
– Rempli de commisération pour le malheur d-un homme qui
auparavant avait voulu vous tuer, vous lui avez offert vot
re appui ; vous lui avez même donné asile dans votre pauvr
e demeure, impasse Notre-Dame, n- 9.
– Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe ?
0372 – Parce que vous oubliez les services que vous m-avez
rendus, je ne les oublie pas, moi. Lorsque vous avez quit
té ma maison, on vous a suivi ; on vous a vu rentrer chez
vous avec le Maître d-école.
– Mais M. Murph m-avait dit que vous ne saviez pas où je
demeurais, monsieur Rodolphe.
– Je voulais tenter sur vous une dernière épreuve, je vou
lais savoir si vous aviez le désintéressement de la généro
sité. En effet, après votre généreuse action, vous êtes re
tourné à vos rudes labeurs de chaque jour, ne demandant ri
en, n-espérant rien, n-ayant pas même un mot d-amertume po
ur blâmer l-apparente ingratitude avec laquelle je méconna
issais vos services ; et quand hier Murph vous a proposé u
ne occupation un peu mieux rétribuée que votre travail hab
ituel, vous avez accepté avec joie, avec reconnaissance !

– Ecoutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de ça,
quatre francs par jour sont toujours quatre francs par jo
ur. Quant au service que je vous ai rendu, c-est plutôt mo
i qui vous en remercie.
0373 – Comment cela ?
– Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d-un air trist
e, il m-est encore revenu des choses- car, depuis que je v
ous connais et que vous m-avez dit ces deux mots : « Tu as
encore du C-UR et de l-HONNEUR », c-est étonnant comme je
réfléchis. C-est tout de même drôle que deux mots, deux s
euls mots, produisent ça. Mais au fait, semez deux petits
grains de blé de rien du tout dans la terre, et il va pous
ser de grands épis.
Cette comparaison juste, presque poétique, frappa Rodolph
e. En effet, deux mots, mais deux mots puissants et magiqu
es pour ceux qui les comprennent, avaient presque subiteme
nt développé dans cette nature énergique les bons et génér
eux instincts qui existaient en germe.
– Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j-ai sau
vé M. Rodolphe et un peu M. Murph, c-est vrai, mais j-en s
auverais des centaines, des milliers, que ça ne rendrait p
as la vie à ceux-
Et le Chourineur baissa la tête d-un air sombre.
– Ce remords est salutaire, mais une bonne action est tou
0374jours comptée.
– Et puis, dans ce que vous avez dit au Maître d-école su
r les meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses
qui pouvaient m-aller, en bien comme en mal.
Voulant rompre le cours des pensées du Chourineur, Rodolp
he lui dit :
– C-est vous qui avez placé le Maître d-école à Saint-Man
dé ?
– Oui, monsieur Rodolphe- Il m-avait fait changer ses bil
lets pour de l-or et acheter une ceinture que je lui ai co
usue sur lui- Nous avons mis son quibus là-dedans, et bon
voyage ! Il est en pension pour trente sous par jour, chez
de bien bonnes gens à qui ça fait une petite douceur.
– Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon ga
rçon.
– Parlez, monsieur Rodolphe.
– Dans quelques jours vous irez le trouver- avec ce papie
r : c-est le titre d-une place à perpétuité aux Bons-Pauvr
es. Il donnera quatre mille cinq cents francs, et il sera
admis pour sa vie à la présentation de ce titre : c-est co
0375nvenu, tout arrangé. J-ai réfléchi que cela vaudrait m
ieux. Il s-assurera ainsi un abri et du pain pour le resta
nt de ses jours, et il n-aura qu-à songer au repentir. Je
regrette même de ne lui avoir pas de suite donné cette ent
rée, au lieu d-une somme qui peut être dissipée ou volée ;
mais il m-inspirait une telle horreur que je voulais avan
t tout être délivré de sa présence. Vous lui ferez donc ce
tte offre et vous le conduirez à l-hospice. Si par hasard
il refuse, nous verrons à agir autrement. Il est donc conv
enu que vous irez le trouver ?
– Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous
rendrais ce service, comme vous dites, mais je ne sais pas
si je serai libre. M. Murph m-a engagé avec un bourgeois
pour quatre francs par jour.
Rodolphe regarda le Chourineur avec étonnement.
– Comment ! Et votre boutique ? Et votre maison ?
– Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d-un pauv
re diable. Vous vous êtes déjà assez amusé à m-éprouver, c
omme vous dites. Votre maison et votre boutique, c-est une
chanson sur le même air. Vous vous êtes dit : « Voyons do
0376nc si cet animal de Chourineur sera assez coq d-Inde p
our se figurer que- » Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vou
s êtes un jovial- fini !
– Comment ! Tout à l-heure ne vous ai-je pas expliqué-
– Pour donner de la couleur à la chose- connu- et, foi d-
homme, j-y avais un brin mordu. Fallait-il être buse !
– Mais, mon garçon, vous êtes fou !
– Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Q
uoique ça soit déjà crânement étonnant, quatre francs par
jour, à la rigueur ça se conçoit ; mais une maison, une bo
utique, de l-argent en masse, quelle farce ! Tonnerre, que
lle farce !
Et il se mit à rire d-un gros rire bruyant et sincère.
– Mais encore, une fois-
– Ecoutez, monseigneur, franchement vous m-avez d-abord u
n petit peu mis dedans ; c-est quand je me suis dit : « M.
Rodolphe est un gaillard comme il n-y en a pas beaucoup,
il a peut-être quelque chose à envoyer chercher chez le bo
ulanger, il me donne la commission, et il veut me graisser
la patte pour que je ne craigne pas le roussi. » Mais apr
0377ès ça j-ai réfléchi que j-avais tort de penser ça de v
ous, et c-est là où j-ai vu que vous me montiez une farce
; car si j-étais assez Job pour croire que vous me donnez
toute une fortune pour rien de rien, c-est pour le coup, m
onseigneur, que vous diriez : « Pauvre Chourineur, va ! Tu
me fais de la peine- tu es donc malade ? »
Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre
le Chourineur. Il lui dit d-un ton grave et imposant, pre
sque sévère :
– Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l-inté
rêt que m-inspire une noble conduite- Je vous l-ai dit, ce
tte maison et cet argent sont à vous, c-est moi qui vous l
es donne. Et, puisque vous hésitez à me croire, puisque vo
us me forcez de vous faire un serment, je vous jure sur l-
honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le d
onne pour les raisons que je vous ai dites.
A cet accent ferme, digne ; à l-expression sérieuse des t
raits de Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vérit
é. Pendant quelques moments il le regarda en silence, puis
il lui dit sans emphase et d-une voix profondément émue :
0378
– Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. U
n pauvre homme comme moi ne sait pas faire de phrases. Enc
ore une fois, tenez, je vous remercie bien. Tout ce que je
peux vous dire, voyez-vous, c-est que je ne refuserai jam
ais un secours aux malheureux, parce que la faim et la mis
ère, c-est des ogresses dans le genre de celles qui ont em
bauché cette pauvre Goualeuse, et qu-une fois dans l-égout
, tout le monde n-a pas la poigne assez forte pour s-en re
tirer.
– Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garçon- vous me
comprenez. Vous trouverez dans ce secrétaire les titres d
e cette propriété, acquise pour vous au nom de M. Franc-ur
.
– M. Franc-ur ?
– Vous n-avez pas de nom, je vous donne celui-là. Il est
d-un bon présage. Vous l-honorerez, j-en suis sûr.
– Monseigneur, je vous le promets.
– Courage, mon garçon ! Vous pouvez m-aider dans une bonn
e -uvre.
0379 – Moi, monseigneur ?
– Vous ; aux yeux du monde vous serez un vivant et saluta
ire exemple. L-heureuse position que la Providence vous fa
it prouvera que les gens tombés bien bas peuvent encore se
relever et beaucoup espérer lorsqu-ils se repentent et qu
-ils conservent pures quelques saillantes qualités. En vou
s voyant heureux, parce qu-après avoir commis une criminel
le action, expiée par une punition terrible, vous êtes res
té probe, courageux, désintéressé, ceux qui auront failli
tâcheront de devenir meilleurs. Je veux qu-on n-ignore rie
n de votre passé. Tôt ou tard on le connaîtrait ; il vaut
mieux aller au-devant d-une révélation. Tout à l-heure don
c, j-irai trouver avec vous le maire de cette commune ; je
me suis informé de lui ; c-est un homme digne de concouri
r à mon -uvre. Je me nommerai et je serai votre caution ;
et, pour établir dès à présent des relations honorables en
tre vous et les deux personnes qui représentent moralement
la société de cette ville, j-assurerai pendant deux ans u
ne somme mensuelle de mille francs destinée aux pauvres ;
chaque mois je vous enverrai cette somme, dont l-emploi se
0380ra réglé par vous, par le maire et par le curé. Si l-u
n d-eux conservait les moindres scrupules à se mettre en r
apport avec vous, ce scrupule s-effacerait devant les exig
ences de la charité. Ces relations une fois assurées, il d
épendra de vous de mériter l-estime de ces gens recommanda
bles, et vous n-y manquerez pas.
– Monseigneur, je vous comprends. Ce n-est pas moi, le Ch
ourineur, à qui vous faites tout ce bien, c-est aux malheu
reux qui, comme moi, se sont trouvés dans la peine, dans l
e crime, et qui en sont sortis, comme vous dites, avec du
c-ur et de l-honneur. Sauf votre respect, c-est comme dans
l-armée : quand tout un bataillon a donné à mort, on ne p
eut pas décorer tout le monde, il n-y a que quatre croix p
our cinq cents braves ; mais ceux qui n-ont pas l-étoile s
e disent : « Bon, je l-aurai une autre fois », et l-autre
fois ils chargent plus à mort encore.
Rodolphe écoutait son protégé avec bonheur. En rendant à
cet homme l-estime de soi, en le relevant à ses propres ye
ux, en lui donnant pour ainsi dire la conscience de sa val
eur, il avait presque instantanément développé dans son c-
0381ur et dans son esprit des réflexions remplies de sens,
d-honorabilité, on dirait presque de délicatesse.
– Ce que vous me dites là, Franc-ur, reprit Rodolphe, est
une nouvelle manière de me prouver votre reconnaissance,
je vous en sais gré.
– Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrassé
de vous la prouver autrement.
– Maintenant allons visiter votre maison ; mon vieux Murp
h s-est donné ce plaisir, et je veux l-avoir aussi.
Rodolphe et le Chourineur descendirent.
Au moment où ils entraient dans la cour, le garçon, s-adr
essant au Chourineur, lui dit respectueusement :
– Puisque c-est vous qui êtes le bourgeois, monsieur Fran
c-ur, je viens vous dire que la pratique donne. Il n-y a p
lus de côtelettes ni de gigots, et il faudrait saigner un
ou deux moutons tout de suite.
– Parbleu ! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle o
ccasion d-exercer votre talent- et je veux en avoir l-étre
nne- le grand air m-a donné de l-appétit, et je goûterai d
e vos côtelettes, bien qu-un peu dures, je le crains.
0382 – Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chour
ineur d-un air joyeux ; vous me flattez ; je vas faire de
mon mieux.
– Faut-il mener deux moutons à la tuerie, bourgeois ? dit
le garçon.
– Oui, et apporte un couteau bien aiguisé, pas trop fin d
e tranchant, et fort de dos.
– J-ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille- c-est
à se raser avec. Tenez.
– Tonnerre ! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en ôtan
t sa redingote avec empressement et en relevant les manche
s de sa chemise qui laissaient voir ses bras d-athlète. Ça
me rappelle ma jeunesse et l-abattoir ; vous allez voir c
omme je taille là-dedans- Nom de nom, je voudrais déjà y ê
tre ! Ton couteau, garçon, ton couteau ! C-est ça- tu t-y
entends. Voilà une lame ! Qui est-ce qui en veut ?- Tonner
re ! avec un chourin comme ça je mangerais un taureau furi
eux.
Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commençaien
t à s-injecter de sang ; la bête reprenait le dessus ; l-i
0383nstinct, l-appétit sanguinaire reparaissait dans toute
son effrayante énergie.
La tuerie était dans la cour.
C-était une pièce voûtée, sombre, dallée de pierres et éc
lairée de haut par une étroite ouverture. Le garçon condui
sit un des moutons jusqu-à la porte.
– Faut-il le passer à l-anneau, bourgeois ?
– L-attacher, tonnerre !- Et ces genoux-là ! Sois tranqui
lle, je le serrerai là-dedans comme dans un étau. Donne-mo
i la bête et retourne à la boutique.
Le garçon rentra.
Rodolphe resta seul avec le Chourineur ; il l-examinait a
vec attention, presque avec anxiété.
– Voyons, à l-ouvrage ! lui dit-il.
– Et ça ne sera pas long, tonnerre ! Vous allez voir si j
e manie le couteau. Les mains me brûlent, ça me bourdonne
aux oreilles- Les tempes me battent comme quand j-allais y
voir rouge- Avance ici, toi- eh ! Madelon, que je te chou
rine à mort !
Et les yeux brillants d-un éclat sauvage, ne s-apercevant
0384 plus de la présence de Rodolphe, il souleva la brebis
sans efforts, et d-un bond il l-emporta dans la tuerie av
ec une joie féroce.
On eût dit d-un loup se sauvant dans sa tanière avec sa p
roie.
Rodolphe le suivit, s-appuya sur un des ais de la porte q
u-il ferma.
La tuerie était sombre ; un vif rayon de lumière, tombant
d-aplomb, éclairait à la Rembrandt la rude figure du Chou
rineur, ses cheveux blond pâle et ses favoris roux. Courbé
en deux, tenant aux dents un long couteau qui brillait da
ns le clair-obscur, il attirait la brebis entre ses genoux
. Lorsqu-il l-y eut assujettie, il la prit par la tête, lu
i fit tendre le cou et l-égorgea.
Au moment où la brebis senti la lame, elle poussa un peti
t bêlement doux, plaintif, tourna son regard mourant vers
le Chourineur, et deux jets de sang frappèrent le tueur au
visage.
Ce cri, ce regard, ce sang dont il dégouttait causèrent u
ne épouvantable impression à cet homme. Son couteau lui to
0385mba des mains, sa figure devint livide, contractée, ef
frayante sous le sang qui la couvrait ; ses yeux s-arrondi
rent, ses cheveux se hérissèrent ; puis, reculant tout à c
oup avec horreur, il s-écria, d-une voix étouffée :
– Oh ! le sergent ! le sergent !
Rodolphe courut à lui.
– Reviens à toi, mon garçon.
– Là- là- le sergent-, répéta le Chourineur, en se recula
nt pas à pas, l–il fixe, hagard, et montrant du doigt que
lque fantôme invisible. Puis, poussant un cri effroyable c
omme si le spectre l-eût touché, il se précipita au fond d
e la tuerie, dans l-endroit le plus noir, et là, se jetant
la face, la poitrine, les bras contre le mur, comme s-il
eût voulu le renverser pour échapper à une horrible vision
, il répétait encore d-une voix sourde et convulsive :
– Oh ! le sergent !- le sergent !- le sergent !-
III

Le départ

0386 Grâce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calmèrent
à grand-peine son agitation, le Chourineur revint complète
ment à lui après une longue crise.
Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pièces du
premier étage de la boucherie.
– Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez été bien
bon pour moi- mais tenez, voyez-vous, j-aimerais mieux êt
re mille fois plus malheureux encore que je ne l-ai été qu
e d-accepter l-état que vous me proposez-
– Réfléchissez- pourtant.
– Tenez, monseigneur- quand j-ai entendu le cri de cette
pauvre bête qui ne se défendait pas- quand j-ai senti son
sang me sauter à la figure- un sang chaud- qui avait l-air
d-être en vie- Oh ! vous ne savez pas ce que c-est- alors
, j-ai revu mon rêve- le sergent- et ces pauvres jeunes so
ldats que je chourinais- qui ne se défendaient pas, et qui
en mourant me regardaient d-un air si doux- si doux- qu-i
ls avaient l-air de me plaindre- Oh ! monseigneur ! C-est
à devenir fou !-
Et le malheureux cacha sa tête dans ses mains avec un mou
0387vement convulsif.
– Allons, calmez-vous.
– Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du san
g- d-un couteau- je ne pourrais la supporter- A chaque ins
tant ça réveillerait mes rêves que je commençais à oublier
– Avoir tous les jours les mains ou les pieds dans le sang
– égorger de pauvres bêtes- qui ne se défendent pas- Oh !
non, non, je ne pourrais pas- J-aimerais mieux être aveugl
e, comme le Maître d-école, que d-être réduit à ce métier.

Il est impossible de peindre l-énergie du geste, de l-acc
ent, de la physionomie du Chourineur en s-exprimant ainsi.

Rodolphe se sentait profondément ému. Il était satisfait
de l-horrible impression que la vue du sang avait causée à
son protégé.
Un moment chez le Chourineur, la bête sauvage, l-instinct
sanguinaire avait vaincu l-homme ; mais le remords avait
vaincu l-instinct. Cela était beau, cela était un grand en
seignement.
0388 Il faut le dire à la louange de Rodolphe, il n-avait
pas désespéré de ce mouvement. Sa volonté, non le hasard,
avait amené la scène de la tuerie.
– Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineu
r, je récompense bien mal vos bontés pour moi- mais-
– Loin de là- vous comblez mes v-ux- Pourtant, je l-avoue
, je n-étais pas certain de trouver chez vous cette sainte
exaltation du remords.
– Comment, monseigneur ?
– Ecoutez, dit Rodolphe, voici quelle avait été ma pensée
: j-avais choisi pour vous l-état de boucher, parce que v
os goûts, vos instincts vous y portaient-
– Hélas ! monseigneur, c-est vrai- Sans ce que vous savez
, ça aurait été mon bonheur- je le disais encore tantôt à
M. Murph.
– Je le savais- aussi, mon pauvre Franc-ur, le bien nommé
, si vous aviez accepté l-offre que je vous faisais- et vo
us le pouviez sans perdre de mon estime, tout ce qui est i
ci vous appartenait, je payais une dette sacrée- je vous r
etirais d-une position pénible, je constituais en vous un
0389bon et frappant et salutaire exemple- et je continuais
de m-intéresser à votre avenir. Si, au contraire, la vue
du sang que vous vous apprêtiez à verser machinalement vou
s rappelait votre crime ; si un soulèvement involontaire m
e prouvait que le remords veillait toujours au fond de vot
re âme, mes vues pour vous changeaient ; car l-état que je
vous offrais devenait un supplice de chaque jour-
– Oh ! c-est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice ho
rrible.
– Maintenant voici ce que je vous propose ; vous accepter
ez, je le crois, car j-ai agi d-après cette certitude. Une
personne qui possède beaucoup de propriétés en Algérie m-
a cédé pour vous (il n-y a plus du moins qu-à signer l-act
e) une vaste ferme destinée à l-élève des bestiaux. Les te
rres qui en dépendent sont très-fertiles et en pleine expl
oitation ; mais, je ne vous le cache pas, connaissant votr
e courage et le besoin où vous êtes de l-exercer, j-ai con
ditionnellement acquis ces biens, quoiqu-ils fussent situé
s sur les limites de l-Atlas, c-est-à-dire aux avant-poste
s, et exposés à de fréquentes attaques des Arabes- il faut
0390 être là au moins autant soldat que cultivateur ; c-es
t à la fois une redoute et une métairie. L-homme qui fait
valoir cette habitation en l-absence du propriétaire vous
mettrait au fait de tout ; il est, dit-on, honnête et dévo
ué ; vous le garderiez auprès de vous tant qu-il vous sera
it nécessaire. Une fois établi là, non-seulement vous pour
riez augmenter votre aisance par le travail et par l-intel
ligence, mais rendre de vrais services au pays par votre c
ourage. Les colons se forment en milice. L-étendue de votr
e propriété, le nombre des tenanciers qui en dépendent vou
s rendraient le chef d-une troupe armée assez considérable
. Disciplinée, électrisée par votre bravoure, elle pourrai
t être d-une extrême utilité pour protéger les propriétés
éparses dans la plaine. Je vous le répète, j-ai choisi cel
a malgré le danger, ou plutôt à cause du danger, parce que
je voulais utiliser votre intrépidité naturelle ; parce q
ue, tout en ayant expié, presque racheté un grand crime, v
otre réhabilitation sera plus noble, plus entière, plus hé
roïque, si elle s-achève au milieu des périls d-un pays in
dompté qu-au milieu des paisibles habitudes d-une petite v
0391ille. Si je ne vous ai pas d-abord offert cette positi
on, c-est qu-il était plus que probable que l-autre vous s
atisferait ; et celle-ci est si aventureuse que je ne voul
ais pas vous exposer sans vous laisser ce choix- Il en est
temps encore, si cet établissement ne vous convient pas,
dites-le-moi franchement, nous chercherons autre chose- si
non demain tout sera signé ; je vous remettrai les titres
de votre propriété- et vous irez à Alger avec une personne
désignée par l-ancien propriétaire de la métairie pour vo
us mettre en possession des biens- Il vous sera dû deux an
nées de fermage ; vous les toucherez en arrivant. La terre
rapporte trois mille francs ; travaillez, améliorez, soye
z actif, vigilant, et vous accroîtrez facilement votre bie
n-être et celui des colons que vous serez à même de secour
ir ; car, je n-en doute pas, vous vous montrerez toujours
charitable, généreux ; vous vous rappellerez qu-être riche
, c-est donner beaucoup- Quoique éloigné de vous, je ne vo
us perdrai pas de vue. Je n-oublierai jamais que moi et mo
n meilleur ami nous vous devons la vie. L-unique preuve d-
attachement et de reconnaissance que je vous demande est d
0392-apprendre assez vite à lire et à écrire pour pouvoir
m-instruire régulièrement une fois par semaine de ce que v
ous faites, et vous adresser directement à moi si vous ave
z besoin de conseil ou d-appui-

Il est inutile de peindre les transports et la joie du Ch
ourineur.
Son caractère et ses instincts sont assez connus du lecte
ur pour que l-on comprenne qu-aucune proposition ne pouvai
t lui convenir davantage.

Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.

IV

Recherches

La maison que possédait Rodolphe dans l-allée des Veuves
n-était pas le lieu de sa résidence ordinaire. Il habitait
un des plus grands hôtels du faubourg Saint-Germain, situ
0393é à l-extrémité de la rue Plumet.
Pour éviter les honneurs dus à son rang souverain, il ava
it gardé l-incognito depuis son arrivée à Paris, son charg
é d-affaires près de la cour de France ayant annoncé que s
on maître rendrait les visites officielles indispensables
sous les nom et titres de comte de Duren.
Grâce à cet usage, fréquent dans les cours du Nord, un pr
ince voyage avec autant de liberté que d-agrément et échap
pe aux ennuis d-une représentation gênante.
Malgré son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi
qu-il convenait, un grand état de maison. Nous introduiron
s le lecteur dans l-hôtel de la rue Plumet, le lendemain d
u départ du Chourineur pour l-Algérie.
Dix heures du matin venaient de sonner.
Au milieu d-une grande pièce située au rez-de-chaussée, e
t précédant le cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assi
s devant un bureau, cachetait plusieurs dépêches.
Un huissier vêtu de noir, portant au cou une chaîne d-arg
ent, ouvrit les deux battants de la porte du salon d-atten
te et annonça :
0394 – Son excellence le baron de Gra-n !
Murph, sans se déranger de son occupation, salua le baron
d-un geste à la fois cordial et familier.
– Monsieur le chargé d-affaires-, dit-il en souriant, veu
illez vous chauffer, je suis à vous dans l-instant.
– Sir Walter Murph, secrétaire intime de Son Altesse Séré
nissime- j-attendrai vos ordres, répondit gaiement M. de G
ra-n ; et il fit en plaisantant un profond et respectueux
salut au digne squire.
Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, r
ares, légèrement poudrés et crêpés. Son menton, un peu sai
llant, disparaissait à demi dans une haute cravate de mous
seline très-empesée et d-une blancheur éblouissante. Sa ph
ysionomie était remplie de finesse, sa tournure de distinc
tion, et sous les verres de ses besicles d-or brillait un
regard aussi malin que pénétrant. Quoiqu-il fût dix heures
du matin, M. de Gra-n portait un habit noir : l-étiquette
le voulait ainsi ; un ruban rayé de plusieurs couleurs tr
anchantes était noué à sa boutonnière. Il posa son chapeau
sur un fauteuil et s-approcha de la cheminée pendant que
0395Murph continuait son travail.
– Son Altesse a sans doute veillé une partie de la nuit,
mon cher Murph, car votre correspondance me paraît considé
rable.
– Monseigneur s-est couché ce matin à six heures. Il a éc
rit entre autres une lettre de huit pages au grand marécha
l, et il m-en a dicté une non moins longue pour le chef du
conseil suprême.
– Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire par
t des renseignements que j-apporte ?
– Non, mon cher baron- Monseigneur a ordonné qu-on ne l-é
veillât pas avant deux ou trois heures de l-après-midi ; i
l désire que vous fassiez partir ce matin ces dépêches par
un courrier spécial, au lieu d-attendre à lundi. Vous me
confierez les renseignements que vous avez recueillis, et
j-en rendrai compte à monseigneur à son réveil : tels sont
ses ordres.
– A merveille ! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de
ce que j-ai à lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j-espè
re que l-envoi de ce courrier n-est pas d-un mauvais augur
0396e. Les dernières dépêches que j-ai eu l-honneur de tra
nsmettre, à Son Altesse-
– Annonçaient que tout allait au mieux là-bas ; et c-est
justement parce que monseigneur tient à exprimer le plus t
ôt possible son contentement au chef du conseil suprême et
au grand maréchal, qu-il désire que vous expédiez ce cour
rier aujourd-hui même.
– Je reconnais là Son Altesse- S-il s-agissait d-une répr
imande, elle ne se hâterait pas ainsi ; du reste, il n-y a
qu-une voix sur la ferme et habile administration de nos
gouvernants par intérim. C-est tout simple, ajouta le baro
n en souriant ; la montre était excellente et parfaitement
réglée par notre maître, il ne s-agissait que de la monte
r ponctuellement pour que sa marche invariable et sûre con
tinuât d-indiquer chaque jour l-emploi de chaque heure et
de chacun. L-ordre dans le gouvernement produit toujours l
a confiance et la tranquillité chez le peuple ; c-est ce q
ui m-explique les bonnes nouvelles que vous me donnez.
– Et ici, rien de nouveau, cher baron ? Rien n-a été ébru
ité ?- Nos mystérieuses aventures-
0397 – Sont complètement ignorées. Depuis l-arrivée de mon
seigneur à Paris, on s-est habitué à ne le voir que très-r
arement chez le peu de personnes qu-il s-était fait présen
ter ; on croit qu-il aime beaucoup la retraite, qu-il fait
de fréquentes excursions dans les environs de Paris. Son
Altesse s-est sagement débarrassée pour quelque temps du c
hambellan et de l-aide de camp qu-elle avait amenés d-Alle
magne.
– Et qui nous eussent été des témoins fort incommodes.
– Ainsi, à l-exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, d
e son frère Tom Seyton de Halsbury, et de Karl, leur âme d
amnée, personne n-est instruit des déguisements de Son Alt
esse ; or, ni la comtesse, ni son frère, ni Karl n-ont d-i
ntérêt à trahir ce secret.
– Ah ! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malhe
ur que cette maudite comtesse soit veuve maintenant !
– Ne s-était-elle pas mariée en 1827 ou en 1828 ?
– En 1827, peu de temps après la mort de cette malheureus
e petite fille qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans
, et que monseigneur pleure encore chaque jour, sans en pa
0398rler jamais.
– Regrets d-autant plus concevables que Son Altesse n-a p
as eu d-enfant de son mariage.
– Aussi, tenez, mon cher baron, j-ai bien deviné qu-à par
t la pitié qu-inspire la pauvre Goualeuse, l-intérêt que m
onseigneur porte à cette malheureuse créature vient surtou
t de ce que la fille qu-il regrette si amèrement (tout en
détestant la comtesse sa mère) aurait maintenant le même â
ge.
– Il est réellement fatal que cette Sarah, dont on devait
se croire pour toujours délivré, se retrouve libre justem
ent dix-huit mois après que Son Altesse a perdu le modèle
des épouses après quelques années de mariage. La comtesse
se croit, j-en suis certain, favorisée du sort par ce doub
le veuvage.
– Et ses espérances insensées renaissent plus ardentes qu
e jamais ; pourtant elle sait que monseigneur a pour elle
l-aversion la plus profonde, la plus méritée. N-a-t-elle p
as été cause de- Ah ! baron, dit Murph sans achever sa phr
ase, cette femme est funeste- Dieu veuille qu-elle ne nous
0399 amène pas d-autres malheurs !
– Que peut-on craindre d-elle, mon cher Murph ? Autrefois
elle a eu sur monseigneur l-influence que prend toujours
une femme adroite et intrigante sur un jeune homme qui aim
e pour la première fois et qui se trouve surtout dans les
circonstances que vous savez ; mais cette influence a été
détruite par la découverte des indignes man-uvres de cette
créature, et surtout par le souvenir de l-événement épouv
antable qu-elle a provoqué.
– Plus bas, mon cher de Gra-n, plus bas, dit Murph. Hélas
! nous sommes dans ce mois sinistre, et nous approchons d
e cette date non moins sinistre, le 13 janvier ; je crains
toujours pour monseigneur ce terrible anniversaire.
– Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner p
ar l-expiation, Son Altesse ne doit-elle pas être absoute
?
– De grâce, mon cher de Gra-n, ne parlons pas de cela, j-
en serais attristé pour toute la journée.
– Je vous dirais donc qu-à cette heure les visées de la c
omtesse Sarah sont absurdes, la mort de la pauvre petite f
0400ille dont vous parliez tout à l-heure a brisé le derni
er lien qui pouvait encore attacher monseigneur à cette fe
mme ; elle est folle si elle persiste dans ses espérances.

– Oui ! mais c-est une dangereuse folle. Son frère, vous
le savez, partage ses ambitieuses et opiniâtres imaginatio
ns, quoique ce digne couple ait à cette heure autant de ra
isons de désespérer qu-il en avait d-espérer il y a dix-hu
it ans.
– Ah ! que de malheurs a aussi causés dans ce temps-là l-
infernal abbé Polidori par sa criminelle complaisance !
– A propos de ce misérable, on m-a dit qu-il était ici de
puis un an ou deux, plongé sans doute dans une profonde mi
sère, ou se livrant à quelque ténébreuse industrie.
– Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d
-esprit, de tant d-intelligence !
– Mais aussi d-une si abominable perversité- Fasse le cie
l qu-il ne rencontre pas la comtesse ! L-union de ces deux
mauvais esprits serait bien dangereuse.
– Encore une fois, mon cher Murph, l-intérêt même de la c
0401omtesse, si déraisonnable que soit son ambition, l-emp
êchera toujours de profiter du goût aventureux de monseign
eur pour tenter quelque méchante action.
– Je l-espère comme vous ; cependant le hasard a déjoué j
e ne sais quelle proposition, détestable sans doute, que c
ette femme voulait faire au Maître d-école, cet affreux sc
élérat qui, à cette heure, hors d-état de nuire à personne
, vit ignoré, peut-être repentant, chez d-honnêtes paysans
du village de Saint-Mandé. Hélas ! j-en suis convaincu, c
-était surtout pour me venger de cet assassin que monseign
eur, en lui infligeant un châtiment terrible, risquait de
se mettre dans une position très-grave.
– Grave ! non, non, mon cher Murph ; car enfin la questio
n est celle-ci : un forçat évadé, un meurtrier reconnu, s-
introduit chez vous et vous frappe d-un coup de poignard ;
vous pouvez le tuer par droit de légitime défense ou l-en
voyer à l-échafaud ; dans les deux cas ce scélérat est vou
é à la mort ; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jete
r au bourreau, par un châtiment formidable mais mérité, vo
us mettez ce monstre hors d-état de nuire à la société. Qu
0402i vous accuserait ? La justice se portera-t-elle parti
e civile contre vous en faveur d-un pareil bandit ? Serez-
vous condamnable pour avoir été moins loin que la loi ne v
ous permettait d-aller, pour avoir seulement privé de la v
ue celui que vous pouviez légalement tuer ? Comment, pour
défendre ma vie ou pour me venger d-un flagrant adultère,
la société me reconnaît le droit de vie et de mort sur mon
semblable, droit formidable, droit sans contrôle, sans ap
pel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne pourrais
pas modifier à mon gré la peine capitale que j-aurais pu i
nfliger impunément ? Et surtout- surtout lorsqu-il s-agit
du brigand dont nous parlons ? Car, la question est là. Je
laisse de côté notre position de prince souverain de la C
onfédération germanique. Je sais qu-en droit cela ne signi
fie rien ; mais en fait il est des immunités forcées ; d-a
illeurs, supposez un tel procès soulevé contre monseigneur
, que d-actions généreuses plaideraient pour lui ! que d-a
umônes, que de bienfaits alors révélés ! Encore une fois,
dans les conditions où elle se présente, supposez cette ca
use étrange appelée devant un tribunal, que pensez-vous qu
0403-il arrive ?
– Monseigneur me l-a toujours dit : il accepterait l-accu
sation et ne profiterait en rien des immunités que sa posi
tion lui pourrait assurer. Mais qui ébruiterait ce malheur
eux événement ? Vous savez l-inébranlable discrétion de Da
vid et des quatre serviteurs hongrois de la maison de l-al
lée des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a comblé, n
-a pas dit un mot de l-exécution du Maître d-école, de peu
r de se trouver compromis. Avant son départ pour Alger, il
m-a juré de garder le silence à ce sujet. Quant au brigan
d lui-même, il sait qu-aller se plaindre c-est porter sa t
ête au bourreau.
– Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n-es
t-ce pas ? Mon cher Murph, ce secret, pour être su de plus
ieurs personnes, n-en sera donc pas moins bien gardé. Au p
is-aller, quelques contrariétés seules seraient à craindre
; et encore de si nobles, de si grandes choses apparaîtra
ient au grand jour à propos de cette cause étrange, qu-une
telle accusation, je le répète, serait un triomphe pour S
on Altesse.
0404 – Vous me rassurez complètement. Mais vous m-apportez
, dites-vous, les renseignements obtenus à l-aide des lett
res trouvées sur le Maître d-école et des déclarations fai
tes par la Chouette pendant son séjour à l-hôpital, dont e
lle est sortie depuis quelques jours, bien guérie de sa fr
acture à la jambe.
– Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un pap
ier de sa poche. Ils sont relatifs aux recherches faites s
ur la naissance de la jeune fille appelée la Goualeuse, et
sur le lieu de résidence actuelle de François Germain, fi
ls du Maître d-école.
– Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Gra-n ? Je c
onnais les intentions de monseigneur, je verrai si ces inf
ormations suffisent. Vous êtes toujours satisfait de votre
agent ?
– C-est un homme précieux, plein d-intelligence, d-adress
e et de discrétion. Je suis même parfois obligé de modérer
son zèle, car, vous le savez, Son Altesse se réserve cert
ains éclaircissements.
– Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans to
0405ut ceci ?
– Absolument. Ma position diplomatique sert d-excellent p
rétexte aux investigations dont je me charge. M. Badinot (
notre homme s-appelle ainsi) a beaucoup d-entregent et des
relations patentes ou occultes dans presque toutes les cl
asses de la société ; jadis avoué, forcé de vendre sa char
ge pour de graves abus de confiance, il n-en a pas moins c
onservé des notions très-exactes sur la fortune et sur la
position de ses anciens clients ; il sait maint secret don
t il se glorifie effrontément d-avoir trafiqué ; deux ou t
rois fois enrichi et ruiné dans les affaires, trop connu p
our tenter de nouvelles spéculations, réduit au jour le jo
ur par une foule de moyens plus ou moins illicites, c-est
une espèce de Figaro assez curieux à entendre. Tant que so
n intérêt le lui commande, il appartient corps et âme à qu
i le paye, il n-a pas d-intérêt à nous tromper ; je le fai
s d-ailleurs surveiller à son insu ; nous n-avons donc auc
une raison de nous défier de lui.
– Les renseignements qu-il nous a déjà donnés étaient, du
reste, fort exacts.
0406 – Il a de la probité à sa manière, et je vous assure,
mon cher Murph, que M. Badinot est le type très-original
d-une de ces existences mystérieuses que l-on ne rencontre
et qui ne sont possibles qu-à Paris. Il amuserait fort So
n Altesse s-il n-était pas nécessaire qu-il n-eût aucun ra
pport avec elle.
– On pourrait augmenter la paye de M. Badinot ; jugez-vou
s cette gratification nécessaire ?
– Cinq cents francs par mois et les faux frais- montant à
peu près à la même somme, me paraissent suffisants ; il s
emble content : nous verrons plus tard.
– Et il n-a pas honte du métier qu-il fait ?
– Lui ? Il s-en honore beaucoup au contraire ; il ne manq
ue jamais, en m-apportant ses rapports, de prendre un cert
ain air important- je n-ose dire diplomatique ; car le drô
le fait semblant de croire qu-il s-agit d-affaires d-Etat
et de s-émerveiller des rapports occultes qui peuvent exis
ter entre les intérêts les plus divers et les destinées de
s empires. Oui, il a l-impudence de me dire quelquefois :
« Que de complications inconnues au vulgaire dans le gouve
0407rnement d-un Etat ! Qui dirait pourtant que les notes
que je vous remets, monsieur le baron, ont sans doute leur
part d-action dans les affaires de l-Europe ! »
– Allons, les coquins cherchent à faire illusion sur leur
bassesse ; c-est toujours flatteur pour les honnêtes gens
. Mais ces notes, mon cher baron ?
– Les voici presque entièrement rédigées d-après le rappo
rt de M. Badinot.
– Je vous écoute.
M. de Gra-n lut ce qui suit :
NOTE RELATIVE A FLEUR-DE-MARIE
« Vers le commencement de l-année 1827, un homme appelé P
ierre Tournemine, actuellement détenu au bagne de Rochefor
t pour crime de faux, a proposé à la femme Gervais, dite l
a Chouette, de se charger pour toujours d-une petite fille
âgée de cinq ou six ans et de recevoir pour salaire la so
mme de mille francs une fois payée. »

– Hélas ! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de
Gra-n- 1827- c-est justement cette année-là que monseigne
0408ur a appris la mort de la malheureuse enfant qu-il reg
rette si douloureusement- Pour cette cause et pour bien d-
autres, cette année a été funeste à notre maître.
– Les heureuses années sont rares, mon pauvre Murph. Mais
je continue :
« Le marché conclu, l-enfant est resté avec cette femme p
endant deux ans, au bout desquels, voulant échapper aux ma
uvais traitements dont elle l-accablait, la petite fille a
disparu. La Chouette n-en avait pas entendu parler depuis
plusieurs années, lorsqu-elle l-a revue pour la première
fois dans un cabaret de la Cité, il y a environ six semain
es. L-enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom
de la Goualeuse.
« Peu de jours après cette rencontre, le nommé Tournemine
, que le Maître d-école a connu au bagne de Rochefort, ava
it fait remettre à Bras-Rouge (correspondant mystérieux et
habituel des forçats détenus au bagne ou libérés) une let
tre détaillée concernant l-enfant autrefois confié à la fe
mme Gervais, dite la Chouette.
« De cette lettre et des déclarations de la Chouette, il
0409résulte qu-une Mme Séraphin, gouvernante d-un notaire
nommé Jacques Ferrand, avait, en 1827, chargé Tournemine d
e lui trouver une femme qui, pour la somme de mille francs
, consentît à se charger d-un enfant de cinq ou six ans, q
u-on voulait abandonner, ainsi qu-il a été dit plus haut.

« La Chouette accepta cette proposition.
« Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements à
Bras-Rouge, était de mettre ce dernier à même de faire ra
nçonner Mme Séraphin par un tiers, en la menaçant d-ébruit
er cette aventure depuis longtemps oubliée. Tournemine aff
irmait que cette Mme Séraphin n-était que la mandataire de
personnages inconnus.
« Bras-Rouge avait confié cette lettre à la Chouette, cet
te associée depuis quelque temps aux crimes du Maître d-éc
ole ; ce qui explique comment ce renseignement se trouvait
en possession du brigand, et comment, lors de sa rencontr
e avec la Goualeuse au cabaret du Lapin-Blanc, la Chouette
, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit : « On a retrouv
é tes parents, mais tu ne les connaîtras pas. »
0410 « La question était de savoir si la lettre de Tournem
ine concernant l-enfant autrefois remis par lui à la Choue
tte contenait la vérité.
« On s-est informé de Mme Séraphin et du notaire Jacques
Ferrand.
« Tous deux existent.
« Le notaire demeure rue du Sentier, n- 41 ; il passe pou
r austère et pieux, du moins il fréquente beaucoup les égl
ises ; il a dans la pratique des affaires une régularité e
xcessive que l-on taxe de dureté ; son étude est excellent
e ; il vit avec une parcimonie qui approche de l-avarice ;
Mme Séraphin est toujours sa gouvernante.
« M. Jacques Ferrand, qui était fort pauvre, a acheté sa
charge trois cent cinquante mille francs ; ces fonds lui o
nt été fournis sous bonne garantie par M. Charles Robert,
officier supérieur de l-état-major de la garde nationale d
e Paris, très-beau jeune homme, fort à la mode dans un cer
tain monde. Il partage avec le notaire le produit de son é
tude, qui est estimé cinquante mille francs environ, et ne
se mêle en rien des affaires du notariat, bien entendu. Q
0411uelques médisants affirment que, par suite d-heureuses
spéculations ou de coups de Bourse tentés de concert avec
M. Charles Robert, le notaire serait à cette heure en mes
ure de rembourser le prix de sa charge ; mais la réputatio
n de M. Jacques Ferrand est si bien établie que l-on s-acc
orde à regarder ces bruits comme d-horribles calomnies. Il
paraît donc certain que Mme Séraphin, gouvernante de ce s
aint homme, pourra fournir de précieux éclaircissements su
r la naissance de la Goualeuse. »
– A merveille ! cher baron, dit Murph ; il y a quelque ap
parence de réalité dans les déclarations de ce Tournemine.
Peut-être trouverons-nous chez le notaire les moyens de d
écouvrir les parents de cette malheureuse enfant. Maintena
nt avez-vous d-aussi bons renseignements sur le fils du Ma
ître d-école ?
– Peut-être moins précis- ils sont pourtant assez satisfa
isants.
– Vraiment votre M. Badinot est un trésor.
– Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvrière d
e tout ceci. M. Badinot, qui doit avoir quelques accointan
0412ces avec la police, nous l-avait déjà signalé comme l-
intermédiaire de plusieurs forçats lors des premières déma
rches de monseigneur pour retrouver le fils de Mme Georges
Duresnel, femme infortunée de ce monstre de Maître d-écol
e.
– Sans doute ; et c-est en allant chercher Bras-Rouge dan
s son bouge de la Cité, rue aux Fèves, n- 15, que monseign
eur a rencontré le Chourineur et la Goualeuse. Son Altesse
avait absolument voulu profiter de cette occasion pour vi
siter ces affreux repaires, pensant que peut-être elle tro
uverait là quelques malheureux à retirer de la fange. Ses
pressentiments ne l-ont point trompée ; mais au prix de qu
els dangers, mon Dieu !
– Dangers que vous avez bravement partagés, mon cher Murp
h-
– Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son A
ltesse ? répondit le squire en souriant.
– Dites donc intrépide garde du corps, mon digne ami. Mai
s parler de votre courage et de votre dévouement, c-est un
e redite. Je continue donc mon rapport- Voici la note conc
0413ernant François Germain, fils de Mme Georges et du Maî
tre d-école, autrement dit Duresnel.
V

Renseignements sur François Germain

M. de Gra-n continua :
« Il y a environ dix-huit mois, un jeune homme, nommé Fra
nçois Germain, arriva à Paris venant de Nantes, où il étai
t employé dans la maison du banquier Noël et compagnie.
« Il résulte des aveux du Maître d-école et de plusieurs
lettres trouvées sur lui que le scélérat auquel il avait c
onfié son fils pour le pervertir, afin de l-employer un jo
ur à de criminelles actions, dévoila cette horrible trame
à ce jeune homme, en lui proposant de favoriser une tentat
ive de vol et de faux que l-on voulait commettre au préjud
ice de la maison Noël et compagnie où travaillait François
Germain.
« Ce dernier repoussa cette offre avec indignation ; mais
, ne voulant pas dénoncer l-homme qui l-avait élevé, il éc
0414rivit une lettre anonyme à son patron, l-instruisit de
l-espèce de complot que l-on tramait et quitta secrètemen
t Nantes pour échapper à ceux qui avaient tenté de le rend
re l-instrument et le complice de leurs crimes.
« Ces misérables, apprenant le départ de Germain, vinrent
à Paris, s-abouchèrent avec Bras-Rouge et se mirent à la
poursuite du fils du Maître d-école, sans doute dans de si
nistres intentions, puisque ce jeune homme connaissait leu
rs projets. Après de longues et nombreuses recherches, ils
parvinrent à découvrir son adresse ; il était trop tard :
Germain, ayant quelques jours auparavant rencontré celui
qui avait essayé de le corrompre, changea brusquement de d
emeure, devinant le motif qui amenait cet homme à Paris. L
e fils du Maître d-école échappa ainsi encore une fois à s
es persécuteurs.
« Cependant, il y a six semaines environ, ceux-ci parvinr
ent à savoir qu-il demeurait rue du Temple, n- 17. Un soir
, en rentrant chez lui, il manqua d-être victime d-un guet
-apens (le Maître d-école avait caché cette circonstance à
monseigneur).
0415 « Germain devina d-où partait le coup, quitta la rue
du Temple, et on ignora de nouveau le lieu de sa résidence
. Les recherches en étaient à ce point lorsque le Maître d
-école fut puni de ses crimes.
« C-est à ce point aussi que les recherches ont été repri
ses par l-ordre de monseigneur.
« En voici le résultat :
« François Germain a habité environ trois mois la maison
de la rue du Temple, n- 17, maison d-ailleurs extrêmement
curieuse par les m-urs et les industries de la plupart des
gens qui l-habitent. Germain y était fort aimé pour son c
aractère gai, serviable et ouvert. Quoiqu-il parût vivre d
e revenus ou d-appointements très-modestes, il avait prodi
gué les soins les plus touchants à une famille d-indigents
qui habitent les mansardes de cette maison. On s-est en v
ain informé rue du Temple de la nouvelle demeure de Franço
is Germain et de la profession qu-il exerçait ; on suppose
qu-il était employé dans quelque bureau ou maison de comm
erce, car il sortait le matin et rentrait le soir vers les
dix heures.
0416 « La seule personne qui sache certainement où habite
actuellement ce jeune homme est une locataire de la maison
de la rue du Temple ; cette jeune fille, qui paraissait i
ntimement liée avec Germain, est une fort jolie grisette n
ommée Mlle Rigolette. Elle occupe une chambre voisine de c
elle où logeait Germain. Cette chambre, vacante depuis le
départ de ce dernier, est à louer maintenant. C-est sous l
e prétexte de sa location que l-on s-est procuré les rense
ignements ultérieurs. »
– Rigolette ? dit tout à coup Murph, qui depuis quelques
moments semblait réfléchir, Rigolette ? Je connais ce nom-
là !
– Comment ! sir Walter Murph, reprit le baron en riant, c
omment, digne et respectable père de famille, vous connais
sez des grisettes ?- Comment, le nom d-une Mlle Rigolette
n-est pas nouveau pour vous ! Ah ! fi ! fi !
– Pardieu ! monseigneur m-a mis à même d-avoir de si biza
rres connaissances que vous n-aurez guère le droit de vous
étonner de celle-là, baron. Mais attendez donc- Oui, main
tenant- je me le rappelle parfaitement : monseigneur, en m
0417e racontant l-histoire de la Goualeuse, n-a pu s-empêc
her de rire de ce nom grotesque de Rigolette. Autant qu-il
m-en souvient, c-était celui d-une amie de prison de cett
e pauvre Fleur-de-Marie.
– Eh bien, à cette heure, Mlle Rigolette peut nous deveni
r d-une excessive utilité. Je termine mon rapport :
« Peut-être y aurait-il quelque avantage à louer la chamb
re vacante dans la maison de la rue du Temple. On n-avait
pas l-ordre de pousser plus loin les investigations ; mais
, d-après quelques mots échappés à la portière, on a tout
lieu de croire non-seulement qu-il serait possible de trou
ver dans cette maison des renseignements certains sur le f
ils du Maître d-école par l-intermédiaire de Mlle Rigolett
e, mais que monseigneur pourrait observer là des m-urs, de
s industries et surtout des misères dont il ne soupçonne p
as l-existence. »
VI

Le marquis d-Harville

0418 – Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Gra-
n en finissant la lecture de ce rapport, qu-il remit au sq
uire, d-après nos renseignements, c-est chez le notaire Ja
cques Ferrand qu-il faut chercher la trace des parents de
la Goualeuse, et c-est à Mlle Rigolette qu-il faut demande
r où demeure maintenant François Germain. C-est déjà beauc
oup, ce me semble, de savoir où chercher- ce qu-on cherche
.
– Sans doute, baron ; de plus, monseigneur trouvera, j-en
suis sûr, une ample moisson d-observations dans la maison
dont on parle. Ce n-est pas tout encore : vous êtes-vous
informé de ce qui concerne le marquis d-Harville ?
– Oui, et du moins quant à la question d-argent les crain
tes de Son Altesse ne sont pas fondées. M. Badinot affirme
, et je le crois bien instruit, que la fortune du marquis
n-a jamais été plus solide, plus sagement administrée.
– Après avoir en vain cherché la cause du profond chagrin
qui minait M. d-Harville, monseigneur s-était imaginé que
peut-être le marquis éprouvait quelque embarras d-argent
: il serait alors venu à son aide avec la mystérieuse déli
0419catesse que vous lui connaissez- mais, puisqu-il s-est
trompé dans ses conjectures, il lui faudra renoncer à tro
uver le mot de cette énigme avec d-autant plus de regret q
u-il aime beaucoup M. d-Harville.
– C-est tout simple, Son Altesse n-a jamais oublié tout c
e que son père doit au père du marquis. Savez-vous, mon ch
er Murph, qu-en 1815, lors du remaniement des Etats de la
Confédération germanique, le père de Son Altesse courait d
e grands risques d-élimination, à cause de son attachement
connu, éprouvé pour Napoléon ? Feu le vieux marquis d-Har
ville rendit, dans cette occasion, d-immenses services au
père de notre maître, grâce à l-amitié dont l-honorait l-e
mpereur Alexandre, amitié qui datait de l-émigration du ma
rquis en Russie, et qui, invoquée par lui, eut une puissan
te influence dans les délibérations du congrès où se débat
taient les intérêts des princes de la Confédération german
ique.
– Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s-e
nchaînent : en 92, le père du marquis est proscrit ; il tr
ouva en Allemagne, auprès du père de monseigneur, l-hospit
0420alité la plus généreuse ; après un séjour de trois ans
dans notre cour, il part pour la Russie, y mérite les bon
tés du tsar, et à l-aide de ces bontés il est à son tour t
rès-utile au prince qui l-avait autrefois si noblement acc
ueilli.
– N-est-ce pas en 1815, pendant le séjour du vieux marqui
s d-Harville auprès du grand-duc alors régnant, que l-amit
ié de monseigneur et du jeune d-Harville a commencé ?
– Oui, ils ont conservé les plus doux souvenirs de cet he
ureux temps de leur jeunesse. Ce n-est pas tout : monseign
eur a une si profonde reconnaissance pour la mémoire de l-
homme dont l-amitié a été si utile à son père, que tous ce
ux qui appartiennent à la famille d-Harville ont droit à l
a bienveillance de Son Altesse. Ainsi c-est non moins à se
s malheurs et à ses vertus qu-à cette parenté que la pauvr
e Mme Georges a dû les incessantes bontés de Son Altesse.

– Mme Georges ! La femme de Duresnel ! Le forçat surnommé
le Maître d-école ? s-écria le baron.
– Oui, la mère de ce François Germain que nous cherchons
0421et que nous trouverons, je l-espère-
– Elle est parente de M. d-Harville ?
– Elle était cousine de sa mère et son intime amie. Le vi
eux marquis avait pour Mme Georges l-amitié la plus dévoué
e.
– Mais comment la famille d-Harville lui a-t-elle laissé
épouser ce monstre de Duresnel, mon cher Murph ?
– Le père de cette infortunée, M. de Lagny, intendant du
Languedoc avant la Révolution, possédait de grands biens ;
il échappa à la proscription. Aux premiers jours de calme
qui suivirent cette terrible époque, il s-occupa de marie
r sa fille. Duresnel se présenta ; il appartenait à une ex
cellente famille parlementaire ; il était riche ; il cacha
it ses inclinations perverses sous des dehors hypocrites ;
il épousa Mlle de Lagny. Quelque temps dissimulés, les vi
ces de cet homme se développèrent bientôt : dissipateur, j
oueur effréné, adonné à la plus basse crapule, il rendit s
a femme très-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha s
es chagrins et, après la mort de son père, se retira dans
une terre qu-elle fit valoir pour se distraire. Bientôt so
0422n mari eut englouti leur fortune commune dans le jeu e
t dans la débauche ; la propriété fut vendue. Alors elle e
mmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise d-
Harville, qu-elle aimait comme sa s-ur. Duresnel, ayant dé
voré son patrimoine et les biens de sa femme, se trouva ré
duit aux expédients ; il demanda au crime de nouvelles res
sources, devint faussaire, voleur, assassin, fut condamné
au bagne à perpétuité, enleva son fils à sa femme pour le
confier à un misérable de sa trempe. Vous savez le reste.

– Mais comment monseigneur a-t-il retrouvé Mme Duresnel ?

– Lorsque Duresnel fut jeté au bagne, sa femme, réduite à
la plus profonde misère, prit le nom de Georges.
– Dans cette cruelle position, elle ne s-est donc pas adr
essée à la marquise d-Harville, sa parente, sa meilleure a
mie ?
– La marquise était morte avant la condamnation de Duresn
el, et depuis, par une honte invincible, jamais Mme George
s n-a osé se présenter à sa famille, qui aurait certaineme
0423nt eu pour elle des égards que méritaient tant d-infor
tunes. Pourtant- une seule fois, poussée à bout par la mis
ère et par la maladie- elle se résolut à implorer les seco
urs de M. d-Harville, le fils de sa meilleure amie- Ce fut
ainsi que monseigneur la rencontra.
– Comment donc ?
– Un jour il allait voir M. d-Harville ; à quelques pas d
evant lui marchait une pauvre femme, vêtue misérablement,
pâle, souffrante, abattue. Arrivée à la porte de l-hôtel d
-Harville, au moment d-y frapper, après une longue hésitat
ion, elle fit un brusque mouvement et revint sur ses pas,
comme si le courage lui eût manqué. Très-étonné, monseigne
ur suivit cette femme, vivement intéressé par son air de d
ouceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste a
pparence. Monseigneur prit quelques renseignements sur ell
e : ils furent des plus honorables. Elle travaillait pour
vivre, mais l-ouvrage et la santé lui manquaient : elle ét
ait réduite au plus affreux dénuement. Le lendemain j-alla
i chez elle avec monseigneur. Nous arrivâmes à temps pour
l-empêcher de mourir de faim.
0424 « Après une longue maladie, où tous les soins lui fur
ent prodigués, Mme Georges, dans sa reconnaissance, racont
a sa vie à monseigneur, dont elle ne connaît encore ni le
nom ni le rang, lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnati
on de Duresnel et l-enlèvement de son fils.
– Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que Mme Georges app
artenait à la famille d-Harville ?
– Oui, et, après cette explication, monseigneur, qui avai
t apprécié de plus en plus les qualités de Mme Georges, lu
i fit quitter Paris et l-établit à la ferme de Bouqueval,
où elle est à cette heure avec la Goualeuse. Elle trouva d
ans cette paisible retraite, sinon le bonheur, du moins la
tranquillité, et put se distraire de ses chagrins en géra
nt cette métairie- Autant pour ménager la douloureuse susc
eptibilité de Mme Georges que parce qu-il n-aime pas à ébr
uiter ses bienfaits, monseigneur a laissé ignorer à M. d-H
arville qu-il avait retiré sa parente d-une affreuse détre
sse.
– Je comprends maintenant le double intérêt de monseigneu
r à découvrir les traces du fils de cette pauvre femme.
0425 – Vous jugez aussi par là, mon cher baron, de l-affec
tion que porte Son Altesse à toute cette famille, et combi
en vif est son chagrin de voir le jeune marquis si triste
avec tant de raisons d-être heureux.
– En effet, que manque-t-il à M. d-Harville ? Il réunit t
out, naissance, fortune, esprit, jeunesse ; sa femme est c
harmante, aussi sage que belle-
– Cela est vrai, et monseigneur n-a songé aux renseigneme
nts, dont nous venons de parler qu-après avoir en vain tâc
hé de pénétrer la cause de la noire mélancolie de M. d-Har
ville ; celui-ci s-est montré profondément touché des bont
és de Son Altesse, mais il est toujours resté dans une com
plète réserve au sujet de sa tristesse. C-est peut-être un
e peine de c-ur ?
– On le dit pourtant fort amoureux de sa femme ; elle ne
lui donne aucun motif de jalousie. Je la rencontre souvent
dans le monde : elle est fort entourée, comme l-est toujo
urs une jeune et charmante femme, mais sa réputation n-a j
amais souffert la moindre atteinte.
– Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme-
0426Il n-a eu qu-une très-petite discussion avec elle au s
ujet de la comtesse Sarah Mac-Gregor !
– Elle la voit donc ?
– Par le plus malheureux hasard, le père du marquis d-Har
ville a connu, il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyt
on de Halsbury et son frère Tom, lors de leur séjour à Par
is, où ils étaient patronnés par Mme l-ambassadrice d-Angl
eterre. Apprenant que le frère et la s-ur se rendaient en
Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres d-intro
duction pour le père de monseigneur, avec lequel il entret
enait une correspondance suivie. Hélas ! mon cher de Gra-n
, peut-être sans cette recommandation bien des malheurs ne
seraient pas arrivés, car monseigneur n-aurait sans doute
pas connu cette femme. Enfin, lorsque la comtesse Sarah e
st revenue ici, sachant l-amitié de Son Altesse pour le ma
rquis, elle s-est fait présenter à l-hôtel d-Harville, dan
s l-espoir d-y rencontrer monseigneur ; car elle met autan
t d-acharnement à le poursuivre qu-il met de persistance à
la fuir.
– Se déguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque d
0427ans la Cité !- Il n-y a qu-elle pour avoir des idées s
emblables.
– Elle espérait peut-être par là toucher monseigneur, et
le forcer à une entrevue qu-il a toujours refusée et évité
e. Pour en revenir à Mme d-Harville, son mari, à qui monse
igneur avait parlé de Sarah comme il convenait, a conseill
é à sa femme de la voir le moins possible ; mais la jeune
marquise, séduite par les flatteries hypocrites de la comt
esse, s-est un peu révoltée contre les avis de M. d-Harvil
le. De là quelques petits dissentiments, qui du reste ne p
euvent certainement pas causer le morne abattement du marq
uis.
– Ah ! les femmes- les femmes ! mon cher Murph ; je regre
tte beaucoup que Mme d-Harville se trouve en rapport avec
cette Sarah- Cette jeune et charmante petite marquise ne p
eut que perdre au commerce d-une si diabolique créature.
– A propos de créatures diaboliques, dit Murph, voici une
dépêche relative à Cecily, l-indigne épouse du digne Davi
d.
– Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse métisse au
0428rait bien mérité la terrible punition que son mari, le
cher docteur nègre, a infligée au Maître d-école par ordr
e de monseigneur. Elle aussi a fait couler le sang, et sa
corruption est épouvantable.
– Et malgré cela si belle, si séduisante ! Une âme perver
se sous de gracieux dehors me cause toujours une double ho
rreur.
– Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse ; mais j
-espère que cette dépêche annule les derniers ordres donné
s par monseigneur au sujet de cette misérable.
– Au contraire- baron.
– Monseigneur veut toujours qu-on l-aide à s-évader de la
forteresse où elle avait été enfermée pour sa vie ?
– Oui.
– Et que son prétendu ravisseur l-emmène en France ? A Pa
ris ?
– Oui, et bien plus- cette dépêche ordonne de hâter, auta
nt que possible, l-évasion de Cecily et de la faire voyage
r assez rapidement pour qu-elle arrive ici au plus tard da
ns quinze jours.
0429 – Je m-y perds- Monseigneur avait toujours manifesté
tant d-horreur pour elle !-
– Et il en manifeste encore davantage, si cela est possib
le.
– Et pourtant il la fait venir auprès de lui ! Du reste,
il sera toujours facile, comme l-a pensé Son Altesse, d-ob
tenir l-extradition de Cecily, si elle n-accomplit pas ce
qu-il attend d-elle. On ordonne au fils du geôlier de la f
orteresse de Gerolstein d-enlever cette femme en feignant
d-être épris d-elle ; on lui donne toutes les facilités né
cessaires pour accomplir ce projet. Mille fois heureuse de
cette occasion de fuir, la métisse suit son ravisseur sup
posé, arrive à Paris ; soit, mais elle reste toujours sous
le coup de sa condamnation ; c-est toujours une prisonniè
re évadée, et je suis parfaitement en mesure, dès qu-il pl
aira à monseigneur, de réclamer son extradition, de l-obte
nir.
– Qui vivra verra, mon cher de Gra-n : je vous prierai au
ssi, d-après l-ordre de monseigneur, d-écrire à notre chan
cellerie pour y demander, courrier par courrier, une copie
0430 légalisée de l-acte de mariage de David ; car il s-es
t marié au palais ducal, en sa qualité d-officier de la ma
ison de monseigneur.
– En écrivant par le courrier d-aujourd-hui, nous aurons
cet acte dans huit jours au plus tard.
– Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arrivée
de Cecily, il en est resté pétrifié ; puis s-est écrié :
« J-espère que Votre Altesse ne m-obligera pas à voir ce m
onstre ? – Soyez tranquille, a répondu monseigneur, vous n
e la verrez pas- mais j-ai besoin d-elle pour certains pro
jets. »
– David s-est trouvé soulagé d-un poids énorme. Néanmoins
, j-en suis sûr, de bien douloureux souvenirs s-éveillaien
t en lui.
– Pauvre nègre !- il est capable de l-aimer toujours. On
la dit encore si jolie !
– Charmante- trop charmante- il faudrait l–il impitoyabl
e d-un créole pour découvrir le sang mêlé dans l-impercept
ible nuance bistrée qui colore légèrement la couronne des
ongles roses de cette métisse ; nos fraîches beautés du No
0431rd n-ont pas un teint plus transparent, une peau plus
blanche, des cheveux d-un châtain plus doré.
– J-étais en France lorsque monseigneur est revenu d-Amér
ique, ramenant David et Cecily ; je sais que cet excellent
homme est depuis cette époque attaché à Son Altesse par l
a plus vive reconnaissance, mais j-ai toujours ignoré par
suite de quelle aventure il s-était voué au service de not
re maître, et comment il avait épousé Cecily, que j-ai vue
pour la première fois environ un an après son mariage ; e
t Dieu sait le scandale qu-elle soulevait déjà !-
– Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous dési
rez savoir, mon cher baron ; j-accompagnais monseigneur da
ns ce voyage d-Amérique où il a arraché David et la métiss
e au sort le plus affreux.
– Vous êtes mille fois bon, mon cher Murph, je vous écout
e, dit le baron.
VII

Histoire de David et de Cecily

0432 – M. Willis, riche planteur américain de la Floride,
dit Murph, avait reconnu dans l-un de ses jeunes esclaves
noirs, nommé David, attaché à l-infirmerie de son habitati
on, une intelligence très-remarquable, une commisération p
rofonde et attentive pour les pauvres malades, auxquels il
donnait avec amour les soins prescrits par les médecins e
t enfin une vocation si singulière pour l-étude de la bota
nique appliquée à la médecine, que, sans aucune instructio
n, il avait composé et classé une sorte de flore des plant
es de l-habitation et de ses environs. L-exploitation de M
. Willis, située sur le bord de la mer, était éloignée de
quinze ou vingt lieues de la ville la plus prochaine ; les
médecins du pays, assez ignorants d-ailleurs, se dérangea
ient difficilement, à cause des grandes distances et de l-
incommodité des voies de communication. Voulant remédier à
cet inconvénient si grave dans un pays sujet à de violent
es épidémies, et avoir toujours un praticien habile, le co
lon eut l-idée d-envoyer David en France apprendre la chir
urgie et la médecine. Enchanté de cette offre, le jeune No
ir partit pour Paris ; le planteur paya les frais de ses é
0433tudes, et, au bout de huit années d-un travail prodigi
eux, David, reçu docteur-médecin avec la plus grande disti
nction, revint en Amérique mettre son savoir à la disposit
ion de son maître.
– Mais David avait dû se regarder comme libre et émancipé
de fait et de droit en mettant le pied en France.
– Mais David est d-une loyauté rare, il avait promis à M.
Willis de revenir ; il revint. Puis il ne regardait pas p
our ainsi dire comme sienne une instruction acquise avec l
-argent de son maître. Et puis enfin il espérait pouvoir a
doucir moralement et physiquement les souffrances des escl
aves ses anciens compagnons. Il se promettait d-être non-s
eulement leur médecin, mais leur soutien, mais leur défens
eur auprès du colon.
– Il faut en effet être doué d-une probité rare et d-un s
aint amour de ses semblables pour retourner auprès d-un ma
ître, après un séjour de huit années à Paris- au milieu de
la jeunesse la plus démocratique de l-Europe.
– Par ce trait- jugez de l-homme. Le voilà donc à la Flor
ide, et, il faut le dire, traité par M. Willis avec consid
0434ération et bonté, mangeant à sa table, logeant sous so
n toit ; du reste, ce colon stupide, méchant, sensuel, des
pote, comme le sont quelques créoles, se crut très-généreu
x en donnant à David six cents francs de salaire. Au bout
de quelques mois un typhus horrible se déclare sur l-habit
ation ; M. Willis en est atteint, mais promptement guéri p
ar les excellents soins de David. Sur trente nègres gravem
ent malades, deux seulement périssent. M. Willis, enchanté
des services de David, porte ses gages à mille deux cents
francs ; le médecin noir se trouvait le plus heureux du m
onde, ses frères le regardaient comme leur providence ; il
avait, très-difficilement il est vrai, obtenu du maître q
uelque amélioration à leur sort, il espérait mieux pour l-
avenir, en attendant, il moralisait, il consolait ces pauv
res gens, il les exhortait à la résignation ; il leur parl
ait de Dieu, qui veille sur le nègre comme sur le Blanc ;
d-un autre monde, non plus peuplé de maîtres et d-esclaves
, mais de justes et de méchants ; d-une autre vie- éternel
le celle-là, où les uns n-étaient plus le bétail, la chose
des autres, mais où les victimes d-ici-bas étaient si heu
0435reuses qu-elles priaient dans le ciel pour leurs bourr
eaux- Que vous dirai-je ? A ces malheureux qui, au contrai
re des autres hommes, comptent avec une joie amère les pas
que chaque jour ils font vers la tombe- à ces malheureux
qui n-espéraient que le néant, David fit espérer une liber
té immortelle ; leurs chaînes leur parurent alors moins lo
urdes, leurs travaux moins pénibles. David était leur idol
e. Une année environ se passa de la sorte. Parmi les plus
jolies esclaves de cette habitation, on remarquait une mét
isse de quinze ans, nommée Cecily. M. Willis eut une fanta
isie de sultan pour cette jeune fille ; pour la première f
ois de sa vie peut-être il éprouva un refus, une résistanc
e opiniâtre. Cecily aimait- elle aimait David, qui, pendan
t la dernière épidémie, l-avait soignée et sauvée avec un
dévouement admirable ; plus tard, l-amour, le plus chaste
amour paya la dette de la reconnaissance. David avait des
goûts trop délicats pour ébruiter son bonheur avant le jou
r où il pourrait épouser Cecily ; il attendait qu-elle eût
seize ans révolus. M. Willis, ignorant cette mutuelle aff
ection, avait jeté superbement son mouchoir à la jolie mét
0436isse ; celle-ci, tout éplorée, vint raconter à David l
es tentations brutales auxquelles elle avait à grand-peine
échappé. Le Noir la rassure, et va sur-le-champ la demand
er en mariage à M. Willis.
– Diable ! mon cher Murph, j-ai bien peur de deviner la r
éponse du sultan américain- Il refusa ?
– Il refusa. Il avait, disait-il, du goût pour cette jeun
e fille ; de sa vie il n-avait supporté les dédains d-une
esclave : il voulait celle-là, il l-aurait. David choisira
it une autre femme ou une autre maîtresse à son goût. Il y
avait sur l-habitation dix capresses ou métisses aussi jo
lies que Cecily. David parla de son amour, que Cecily part
ageait depuis longtemps ; le planteur haussa les épaules.
David insista ; ce fut en vain. Le créole eut l-imprudence
de lui dire qu-il était d-un mauvais exemple de voir un m
aître céder à un esclave, et que, cet exemple, il ne le do
nnerait pas pour satisfaire à un caprice de David. Celui-c
i supplia, le maître s-impatienta ; David, rougissant de s
-humilier davantage, parla d-un ton ferme des services qu-
il rendait et de son désintéressement ; car il se contenta
0437it du plus mince salaire. M. Willis, irrité, lui répon
dit avec mépris qu-il était mille fois trop bien traité po
ur un esclave. A ces mots, l-indignation de David éclata-
Pour la première fois il parla en homme éclairé sur ses dr
oits par un séjour de huit années en France. M. Willis, fu
rieux, le traita d-esclave révolté, le menaça de la chaîne
. David proféra quelques paroles amères et violentes- Deux
heures après, attaché à un poteau, on le déchirait de cou
ps de fouet, pendant qu-à sa vue on entraînait Cecily dans
le sérail du planteur.
– La conduite de ce planteur était stupide et effroyable-
C-est l-absurdité dans la cruauté- Il avait besoin de cet
homme, après tout-
– Tellement besoin que, ce jour-là même, l-accès de fureu
r où il s-était mis, joint à l-ivresse où cette brute se p
longeait chaque soir, lui donna une maladie inflammatoire
des plus dangereuses, et dont les symptômes se déclarèrent
avec la rapidité particulière à ces affections : le plant
eur se met au lit avec une fièvre horrible- Il envoie un e
xprès chercher un médecin ; mais le médecin ne peut arrive
0438r à l-habitation avant trente-six heures-
– Vraiment cette péripétie semble providentielle- La fata
le position de cet homme était méritée-
– Le mal faisait d-effrayants progrès- David seul pouvait
sauver le colon ; mais Willis, méfiant comme tous les scé
lérats, ne doutait pas que le Noir, pour se venger, ne l-e
mpoisonnât dans une potion- car, après l-avoir battu de ve
rges, on avait jeté David au cachot- Enfin, épouvanté de l
a marche de la maladie, brisé par la souffrance, pensant q
ue, mourir pour mourir, il avait au moins une chance dans
la générosité de son esclave, après de terribles hésitatio
ns Willis fit déchaîner David.
– Et David sauva le planteur !
– Pendant cinq jours et cinq nuits il le veilla comme il
aurait veillé son père, combattant la maladie pas à pas av
ec un savoir, une habileté admirables ; il finit par en tr
iompher, à la profonde surprise du médecin qu-on avait fai
t appeler, et qui n-arriva que le second jour.
– Et une fois rendu à la santé- le colon ?
– Ne voulant pas rougir devant son esclave qui l-écrasera
0439it à chaque instant de toute la hauteur de son admirab
le générosité, le colon, à l-aide d-un sacrifice énorme, p
arvint à attacher à son habitation le médecin qu-on avait
été quérir, et David fut remis au cachot.
– Cela est horrible, mais cela ne m-étonne pas : David eû
t été pour cet homme un remords vivant.
– Cette conduite barbare n-était pas d-ailleurs seulement
dictée par la vengeance et par la jalousie. Les Noirs de
M. Willis aimaient David avec toute l-ardeur de la reconna
issance : il était pour eux le sauveur du corps et de l-âm
e. Ils savaient les soins qu-il avait prodigués au colon l
ors de la maladie de ce dernier- Aussi, sortant par miracl
e de l-abrutissante apathie où l-esclavage plonge ordinair
ement la créature, ces malheureux témoignèrent vivement le
ur indignation, ou plutôt de leur douleur, lorsqu-ils vire
nt David déchiré à coups de fouet. M. Willis, exaspéré, cr
ut découvrir dans cette manifestation le germe d-une révol
te- Songeant à l-influence que David avait acquise sur les
esclaves, il le crut capable de se mettre plus tard à la
tête d-un soulèvement et de se venger alors de l-exécrable
0440 ingratitude de son maître- Cette crainte absurde fut
un nouveau motif pour le colon d-accabler David de mauvais
traitements et de le mettre hors d-état d-accomplir les s
inistres desseins dont il le soupçonnait.
– A ce point de vue d-une terreur farouche- cette conduit
e semble moins stupide, quoique tout aussi féroce.
– Peu de temps après ces événements, nous arrivons en Amé
rique. Monseigneur avait affrété un brick danois à Saint-T
homas ; nous visitions incognito toutes les habitations du
littoral américain que nous côtoyions. Nous fûmes magnifi
quement reçus par M. Willis. Le lendemain de notre arrivée
, le soir, après boire, autant par excitation du vin que p
ar forfanterie cynique, M. Willis nous raconta, avec d-hor
ribles plaisanteries, l-histoire de David et de Cecily ; c
ar j-oubliais de vous dire qu-on avait fait aussi jeter ce
tte malheureuse au cachot, pour la punir de ses premiers d
édains. A cet affreux récit, Son Altesse crut que Willis s
e vantait ou qu-il était ivre- Cet homme était ivre, mais
il ne se vantait pas. Pour dissiper son incrédulité, le co
lon se leva de table en commandant à un esclave de prendre
0441 une lanterne et de nous conduire au cachot de David.

– Eh bien ?
– De ma vie je n-ai vu un spectacle aussi déchirant. Hâve
s, décharnés, à moitié nus, couverts de plaies, David et c
ette malheureuse fille, enchaînés par le milieu du corps,
l-un à un bout du cachot, l-autre du côté opposé, ressembl
aient à des spectres. La lanterne qui nous éclairait jetai
t sur ce tableau une teinte plus lugubre encore. David, à
notre aspect, ne prononça pas un mot ; son regard avait un
e effrayante fixité. Le colon lui dit avec une ironie crue
lle :
– Eh bien ! docteur, comment vas-tu !- Toi qui es si sava
nt- Sauve-toi donc !-
Le Noir répondit par une parole et par un geste sublimes
; il leva lentement la main droite, son index étendu vers
le plafond ; et, sans regarder le colon, d-un ton solennel
il dit :
– DIEU !
Et il se tut.
0442 – Dieu ? reprit le planteur en éclatant de rire ; dis
-lui donc, à Dieu, de venir t-arracher de mes mains ! Je l
-en défie !-
Puis ce Willis, égaré par la fureur et par l-ivresse, mon
tra le poing au ciel et s-écria en blasphémant :
– Oui, je défie Dieu de m-enlever mes esclaves avant leur
mort !- S-il ne le fait pas, je nie son existence !-
– C-était un fou stupide !
– Cela nous souleva le c-ur de dégoût- monseigneur ne dit
mot. Nous sortons du cachot- Cet antre était situé, ainsi
que l-habitation, sur le bord de la mer. Nous retournons
à bord de notre brick, mouillé à une très-petite distance.
A une heure du matin, au moment où toute l-habitation éta
it plongée dans le plus profond sommeil, monseigneur desce
nd à terre avec huit hommes bien armés, va droit au cachot
, le force, enlève David ainsi que Cecily. Les deux victim
es sont transportées à bord sans qu-on se soit aperçu de n
otre expédition ; puis monseigneur et moi nous nous rendon
s à la maison du planteur.
« Bizarrerie étrange ! Ces hommes torturent leurs esclave
0443s et ne prennent contre eux aucune précaution : ils do
rment fenêtres et portes ouvertes. Nous arrivons très-faci
lement à la chambre à coucher du planteur, intérieurement
éclairée par une verrine. Celui-ci se dresse sur son séant
, le cerveau encore alourdi par les fumées de l-ivresse.
« Vous avez ce soir défié Dieu de vous enlever vos deux v
ictimes avant leur mort ? Il vous les enlève », dit monsei
gneur. Puis, prenant un sac que je portais et qui renferma
it vingt-cinq mille francs en or, il le jeta sur le lit de
cet homme et ajouta : « Voici qui vous indemnisera de la
perte de vos deux esclaves. A votre violence qui tue j-opp
ose une violence qui sauve, Dieu jugera !- » Et nous dispa
raissons, laissant M. Willis stupéfait, immobile, se croya
nt sous l-impression d-un songe. Quelques minutes après, n
ous avions rejoint le brick et mis à la voile.
– Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisa
it bien largement ce misérable de la perte de ses esclaves
; car à la rigueur, David ne lui appartenait plus.
– Nous avions à peu près calculé la dépense faite pour le
s études de ce dernier pendant huit ans, puis au moins tri
0444plé sa valeur et celle de Cecily comme simples esclave
s. Notre conduite blessait le droit des gens, je le sais ;
mais si vous aviez vu dans quel horrible état se trouvaie
nt ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entend
u ce défi sacrilège jeté à la face de Dieu par cet homme i
vre de vin et de férocité, vous comprendriez que monseigne
ur ait voulu, comme il le dit dans cette occasion, « jouer
un peu le rôle de la Providence ».
– Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que
la punition du Maître d-école, mon digne squire. Et cette
aventure n-eut d-ailleurs pas de suite ?
– Elle n-en pouvait avoir aucune. Le brick était sous pav
illon danois, l-incognito de Son Altesse sévèrement gardé
; nous passions pour de riches Anglais. A qui M. Willis, s
-il eût osé se plaindre, eût-il adressé ses réclamations ?
En fait, il nous avait dit lui-même, et le médecin de mon
seigneur le constata dans un procès-verbal, que les deux e
sclaves n-auraient pas vécu huit jours de plus dans cet af
freux cachot. Il fallut les plus grands soins pour arrache
r Cecily à une mort presque certaine. Enfin ils revinrent
0445à la vie. Depuis ce temps, David est resté attaché à m
onseigneur comme médecin, et il a pour lui le dévouement l
e plus profond.
– David épousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe ?

– Ce mariage, qui paraissait devoir être si heureux, se f
it dans le temple du palais de monseigneur ; mais, par un
revirement extraordinaire, une fois en jouissance d-une po
sition inespérée, oubliant tout ce que David avait souffer
t pour elle et ce qu-elle-même avait souffert pour lui, ro
ugissant, dans ce monde nouveau, d-être mariée à un nègre,
Cecily, séduite par un homme d-ailleurs horriblement dépr
avé, commit une première faute. On eût dit que la perversi
té naturelle de cette malheureuse, jusqu-alors endormie, n
-attendait que ce dangereux ferment pour se développer ave
c une effroyable énergie. Vous savez le reste, le scandale
de ses aventures. Après deux années de mariage, David, qu
i avait autant de confiance que d-amour, apprit toutes ces
infamies : un coup de foudre l-arracha de sa profonde et
aveugle sécurité.
0446 – Il voulut, dit-on, tuer sa femme ?
– Oui ; mais, grâce aux instances de monseigneur, il cons
entit à ce qu-elle fût renfermée pour sa vie dans une fort
eresse. Et c-est cette prison que monseigneur vient d-ouvr
ir- à votre grand étonnement et au mien, je ne vous le cac
he pas, mon cher baron.
– Franchement, la résolution de monseigneur m-étonne d-au
tant plus que le gouverneur de la forteresse a maintes foi
s prévenu Son Altesse que cette femme était indomptable ;
rien n-avait pu rompre ce caractère audacieux et endurci d
ans le vice, et, malgré cela, monseigneur persiste à la ma
nder ici. Dans quel but ? Pour quel motif ?
– Voilà, mon cher baron, ce que j-ignore comme vous. Mais
il se fait tard. Son Altesse désire que votre courrier pa
rte le plus tôt possible pour Gerolstein.
– Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Mur
ph- à ce soir !
– A ce soir ?
– Avez-vous donc oublié qu-il y a grand bal à l-ambassade
de
0447

, et que Son Altesse doit y aller ?
– C-est juste ; depuis l-absence du colonel Warner et du
comte d-Harneim, j-oublie toujours que je remplis les fonc
tions de chambellan et d-aide de camp.
– Mais à propos du comte et du colonel, quand nous revien
nent-ils ? Leurs missions sont-elles bientôt achevées ?
– Monseigneur, vous le savez, les tient éloignés le plus
longtemps possible, pour avoir plus de solitude et de libe
rté. Quant à la mission que Son Altesse leur a donnée pour
s-en débarrasser honnêtement, en les envoyant, l-un à Avi
gnon, l-autre à Strasbourg, je vous la confierai un jour q
ue nous serons tous deux d-humeur sombre ; car je défierai
s le plus noir hypocondriaque de ne pas éclater de rire, n
on-seulement à cette confidence, mais à certains passages
des dépêches de ces dignes gentilshommes, qui prennent leu
rs prétendues missions avec un incroyable sérieux.
– Franchement, je n-ai jamais bien compris pourquoi Son A
ltesse avait placé le colonel et le comte dans son service
0448 particulier.
– Comment ! le colonel Warner n-est-il pas le type admira
ble du militaire ? Y a-t-il, dans toute la Confédération g
ermanique, une plus belle taille, de plus belles moustache
s, une tournure plus martiale ? Et lorsqu-il est sanglé, c
aparaçonné, bridé, empanaché, peut-on voir un plus triomph
ant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel- animal ?

– C-est vrai ; mais cette beauté-là l-empêche justement d
-avoir l-air excessivement spirituel.
– Eh bien ! Monseigneur dit que, grâce au colonel, il s-e
st habitué à trouver tolérables les gens les plus pesants
du monde. Avant certaines audiences mortelles, il s-enferm
e une petite demi-heure avec le colonel, et il sort de là
tout crâne, tout gaillard, et prêt à défier l-ennui en per
sonne.
– De même que le soldat romain, avant une marche forcée,
se chaussait de sandales de plomb, afin de trouver toute f
atigue légère en les quittant. J-apprécie maintenant l-uti
lité du colonel. Mais le comte d-Harneim ?
0449 – Est aussi d-une grande utilité pour monseigneur : e
n entendant sans cesse bruire à ses côtés ce vieux hochet
creux, brillant et sonore, en voyant cette bulle de savon
si gonflée- de néant, si magnifiquement diaprée, qui repré
sente le côté théâtral et puéril du pouvoir souverain, mon
seigneur sent plus vivement encore la vanité de ces pompes
stériles, et, par contraste, il a souvent dû à la contemp
lation de l-inutile et miroitant chambellan les idées les
plus sérieuses et les plus fécondes.
– Du reste, il faut être juste, mon cher Murph, dans quel
le cour trouverait-on, je vous prie, un plus parfait modèl
e du chambellan ? Qui connaît mieux que cet excellent d-Ha
rneim les innombrables règles et traditions de l-étiquette
? Qui sait porter plus gravement une croix d-émail au cou
et plus majestueusement une clef d-or au dos ?
– A propos, baron, monseigneur prétend que le dos d-un ch
ambellan a une physionomie toute particulière : c-est, dit
-il, une expression à la fois contrainte et révoltée, qui
fait peine à voir ; car, ô douleur ! c-est au dos du chamb
ellan que brille le signe symbolique de sa charge ; et, se
0450lon monseigneur, ce digne d-Harneim semble toujours te
nté de se présenter à reculons, pour que l-on juge tout de
suite de son importance.
– Le fait est que le sujet incessant des méditations du c
omte est la question de savoir par quelle fatale imaginati
on on a placé la clef de chambellan derrière le dos ; car,
ainsi qu-il le dit très-sensément, avec une sorte de doul
eur courroucée : « Que diable ! On n-ouvre pas une porte a
vec le dos, pourtant ! »
– Baron ! le courrier, le courrier ! dit Murph en montran
t la pendule au baron.
– Maudit homme, qui me fait causer ! C-est votre faute. P
résentez mes respects à Son Altesse, dit M. de Gra-n, en c
ourant prendre son chapeau ; et à ce soir, mon cher Murph.

– A ce soir, mon cher baron ; un peu tard, car je suis sû
r que monseigneur voudra visiter aujourd-hui même la mysté
rieuse maison de la rue du Temple.
VIII

0451Une maison de la rue du Temple

Afin d-utiliser les renseignements que le baron de Gra-n
avait recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du
Maître d-école, Rodolphe devait se rendre rue du Temple, e
t chez le notaire Jacques Ferrand :
Chez celui-ci, pour tâcher d-obtenir de Mme Séraphin quel
ques indices sur la famille de Fleur-de-Marie.
A la maison de la rue du Temple, récemment habitée par Ge
rmain, afin de tenter de découvrir la retraite de ce jeune
homme par l-intermédiaire de Mlle Rigolette ; tâche assez
difficile, cette grisette sachant peut-être que le fils d
u Maître d-école avait le plus grand intérêt à laisser com
plètement ignorer sa nouvelle demeure.
En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre n
aguère occupée par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses
recherches et se mettait à même d-observer de près les dif
férentes classes de gens qui occupaient cette demeure.
Le jour même de l-entretien du baron de Gra-n et de Murph
, Rodolphe se rendit, vers les trois heures, à la rue du T
0452emple, par une triste journée d-hiver.
Située au centre d-un quartier marchand et populeux, cett
e maison n-offrait rien de particulier dans son aspect ; e
lle se composait d-un rez-de-chaussée occupé par un rogomi
ste, et de quatre étages surmontés de mansardes.
Une allée sombre, étroite, conduisait à une petite cour o
u plutôt à une espèce de puits carré de cinq ou six pieds
de large, complètement privé d-air, de lumière, réceptacle
infect de toutes les immondices de la maison, qui y pleuv
aient des étages supérieurs, car des lucarnes sans vitres
s-ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.
Au pied d-un escalier humide et noir, une lueur rougeâtre
annonçait la loge du portier ; loge enfumée par la combus
tion d-une lampe, nécessaire même en plein midi pour éclai
rer cet antre obscur où nous suivrons Rodolphe, à peu près
vêtu en commis marchand non endimanché.
Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau que
lque peu déformé, une cravate rouge, un parapluie et d-imm
enses socques articulés. Pour compléter l-illusion de son
rôle, Rodolphe tenait sous le bras un grand rouleau d-étof
0453fes soigneusement enveloppé.
Il rentra chez le portier pour lui demander à visiter la
chambre alors vacante.
Un quinquet, placé derrière un globe de verre rempli d-ea
u qui lui sert de réflecteur, éclaire la loge. Au fond, on
aperçoit un lit recouvert d-une courtepointe arlequin, fo
rmée d-une multitude de morceaux d-étoffes de toute espèce
et de toute couleur ; à gauche, une commode de noyer, don
t le marbre supporte pour ornement :
Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa
perruque blonde, le tout placé sous une cage de verre étoi
lée, dont les fêlures sont ingénieusement consolidées par
des bandes de papier bleu ;
Deux flambeaux de vieux plaqué rougi par le temps, et por
tant, au lieu de bougies, des oranges pailletées, sans dou
te récemment offertes à la portière comme cadeau du jour d
e l-an ;
Deux boîtes, l-une en paille de couleurs variées, l-autre
recouverte de petits coquillages ; ces deux objets d-art
sentent leur maison de détention ou leur bagne d-une lieue
0454. (Espérons, pour la moralité du portier de la rue du
Temple, que ce présent n-est pas un hommage de l-auteur.)

Enfin, entre les deux boîtes, et sous un globe de pendule
, on admire une petite paire de bottes à c-ur, en maroquin
rouge, véritables bottes de poupée, mais soigneusement et
savamment travaillées, ouvrées et piquées.
Ce chef-d–uvre, comme disaient les anciens artisans, joi
nt à une abominable odeur de cire rance et à de fantastiqu
es arabesques dessinées le long des murs avec une innombra
ble quantité de vieilles chaussures, annonce suffisamment
que le portier de cette maison a travaillé dans le neuf av
ant de descendre jusqu-à la restauration des vieilles chau
ssures.
Lorsque Rodolphe s-aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le
portier, momentanément absent, était représenté par Mme P
ipelet. Celle-ci, placée près d-un poêle de fonte situé au
milieu de la loge, semblait écouter gravement chanter sa
marmite (c-est l-expression consacrée).
L-Hogarth français, Henri Monnier, a si admirablement sté
0455réotypé la portière que nous nous contenterons de prie
r le lecteur, s-il veut se figurer Mme Pipelet, d-évoquer
dans son souvenir la plus laide, la plus ridée, la plus bo
urgeonnée, la plus sordide, la plus dépenaillée, la plus h
argneuse, la plus venimeuse des portières immortalisées pa
r cet éminent artiste.
Le seul trait que nous nous permettrons d-ajouter à cet i
déal, qui ne peut manquer d-être une merveilleuse réalité,
sera une bizarre coiffure composée d-une perruque à la Ti
tus ; perruque originairement blonde, mais nuancée par le
temps d-une foule de tons roux et jaunâtres, bruns et fauv
es, qui émaillaient pour ainsi dire une confusion inextric
able de mèches dures, roides, hérissées, emmêlées. Mme Pip
elet n-abandonnait jamais cet unique et éternel ornement d
e son crâne sexagénaire.
A la vue de Rodolphe, la portière prononça d-un ton rogue
ces mots sacramentels :
– Où allez-vous ?
– Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet à l
ouer dans cette maison ? demanda Rodolphe en appuyant sur
0456le mot madame, ce qui ne flatta pas médiocrement Mme P
ipelet. Elle répondit moins aigrement :
– Il y a une chambre à louer au quatrième, mais on ne peu
t pas la voir- Alfred est sorti-
– Votre fils, sans doute, madame ? Rentrera-t-il bientôt
?
– Non, monsieur, ce n-est pas mon fils, c-est mon mari !-
Pourquoi donc Pipelet ne s-appellerait-il pas Alfred ?
– Il en a parfaitement le droit, madame ; mais, si vous l
e permettez, j-attendrai un moment son retour. Je tiendrai
s à louer cette chambre, le quartier et la rue me convienn
ent ; la maison me plaît, car elle me semble admirablement
bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement que je
désire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame
, vous charger de mon ménage ? J-ai l-habitude de ne jamai
s employer que les concierges, toutefois quand ils y conse
ntent.
Cette proposition, exprimée en termes si flatteurs : conc
ierge !- gagna complètement Mme Pipelet ; elle répondit :

0457 – Mais certainement, monsieur- Je ferai votre ménage-
Je m-en honore, et pour six francs par mois vous serez se
rvi comme un prince.
– Va pour les six francs. Madame- votre nom ?
– Pomone-Fortunée-Anastasie Pipelet.
– Eh bien ! Madame Pipelet, je consens aux six francs par
mois pour vos gages. Et si la chambre me convient- quel e
st son prix ?
– Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur ; pas
un liard à rabattre- Le principal locataire est un chien-
un chien qui tondrait sur un -uf.
– Et vous le nommez ?
– M. Bras-Rouge.
Ce nom et les souvenirs qu-il éveillait firent tressailli
r Rodolphe.
– Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire
se nomme ?-
– Eh bien- M. Bras-Rouge.
– Et il demeure ?
– Rue aux Fèves ; n- 13 ; il tient aussi un estaminet dan
0458s les fossés des Champs-Elysées.
Il n-y avait plus à en douter, c-était le même homme- Cet
te rencontre semblait étrange à Rodolphe.
– Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, qu
el est le propriétaire de la maison ?
– M. Bourdon ; mais je n-ai jamais eu affaire qu-à M. Bra
s-Rouge.
Voulant mettre la portière en confiance, Rodolphe reprit
:
– Tenez, ma chère madame Pipelet, je suis un peu fatigué
; le froid m-a gelé- rendez-moi le service d-aller chez le
rogomiste qui demeure dans la maison, vous me rapporterez
un flacon de cassis et deux verres- ou plutôt trois verre
s, puisque votre mari va rentrer.
Et il donna cent sous à cette femme.
– Ah çà ! monsieur, vous voulez donc que du premier mot o
n vous adore ? s-écria la portière dont le nez bourgeonné
sembla s-illuminer de tous les feux d-une bachique convoit
ise.
– Oui, madame Pipelet, je veux être adoré.
0459 – Ça me chausse, ça me chausse ; mais je n-apporterai
que deux verres, moi et Alfred nous buvons toujours dans
le même. Pauvre chéri, il est si friand pour ce qui est de
s femmes ! ! !
– Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.
– Ah çà, si quelqu-un vient- vous garderez la loge ?
– Soyez tranquille. La vieille sortit.
Resté seul, Rodolphe réfléchit à cette bizarre circonstan
ce qui le rapprochait de Bras-Rouge ; il s-étonna seulemen
t de ce que François Germain eût pu rester pendant trois m
ois dans cette maison avant d-être découvert par les compl
ices du Maître d-école qui étaient en rapport avec Bras-Ro
uge.
A ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y
passa le bras, tendit deux lettres en disant : – Trois so
us !
– Six sous, puisqu-il y a deux lettres, dit Rodolphe.
– Une d-affranchie, répondit le facteur.
Après avoir payé, Rodolphe regarda d-abord machinalement
les deux lettres qu-on venait de lui remettre ; mais bient
0460ôt elles lui semblèrent dignes d-un curieux examen.
L-une, adressée à Mme Pipelet, exhalait à travers son env
eloppe de papier satiné une forte odeur de sachet de peau
d-Espagne. Sur son cachet de cire rouge, on voyait ces deu
x lettres : C. R., surmontées d-un casque et appuyées sur
un support étoilé de la croix de la Légion d-honneur ; l-a
dresse était tracée d-une main ferme. La prétention hérald
ique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe e
t le confirma dans l-idée que cette lettre n-était pas écr
ite par une femme.
Mais quel était le correspondant musqué, blasonné- de Mme
Pipelet ?
L-autre lettre, d-un papier gris commun, fermée avec un p
ain à cacheter picoté de coups d-épingle, était pour M. Cé
sar Bradamanti, dentiste opérateur.
Evidemment contrefaite, l-écriture de cette suscription s
e composait de lettres toutes majuscules.
Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou réa
lité, cette lettre parut à Rodolphe d-une triste apparence
. Il remarqua quelques lettres de l-adresse à demi effacée
0461s dans un endroit où le papier fripait légèrement.
Une larme était tombée là.
Mme Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux v
erres.
– J-ai lambiné, n-est-ce pas, monsieur ? Mais une fois qu
-on est dans la boutique du père Joseph, il n-y a pas moye
n d-en sortir. Ah ! le vieux possédé !- Croiriez-vous qu-a
vec une femme d-âge comme moi, il conte encore la gaudriol
e ?
– Diable !- si Alfred savait cela ?
– Ne m-en parlez pas, le sang me tourne rien que d-y song
er. Alfred est jaloux comme un Bédouin ; et pourtant, de l
a part du père Joseph, c-est l-histoire de rire, en tout b
ien, tout honneur.
– Voici deux lettres que le facteur a apportées, dit Rodo
lphe.
– Ah ! mon Dieu- faites excuse, monsieur- Et vous avez pa
yé ?
– Oui.
– Vous êtes bien bon. Alors je vas vous retenir ça sur la
0462 monnaie que je vous rapporte- Combien est-ce ?
– Trois sous, répondit Rodolphe en souriant du singulier
mode de remboursement adopté par Mme Pipelet.
– Comment ! Trois sous ?- C-est six sous, il y a deux let
tres.
– Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant r
etenir sur ma monnaie six sous au lieu de trois ; mais j-e
n suis incapable, madame Pipelet- Une des deux lettres, qu
i vous est adressée, est affranchie. Et, sans être indiscr
et, je vous ferai observer que vous avez là un corresponda
nt dont les billets doux sentent furieusement bon.
– Voyons donc, dit la portière en prenant la lettre satin
ée. C-est, ma foi, vrai- ça a l-air d-un billet doux ! Dit
es donc, monsieur, un billet doux ! Ah ! bien ! par exempl
e- Quel est donc le polisson qui oserait ?-
– Et si Alfred s-était trouvé là, madame Pipelet ?
– Ne dites pas ça, ou je m-évanouis dans vos bras !
– Je ne le dis plus, madame Pipelet !
– Mais que je suis bête !- M-y voilà, dit la portière en
haussant les épaules, je sais- je sais- c-est du commandan
0463t- Ah ! quelle souleur j-ai eue ! Mais ça n-empêche pa
s de compter : voyons, c-est trois sous pour l-autre lettr
e, n-est-ce pas ? Ainsi nous disions, quinze sous de cassi
s et trois sous de port de lettre que je retiens, ça fait
dix-huit ; dix-huit et deux que voilà font vingt, et quatr
e francs font cent sous ; les bons comptes font les bons a
mis.
– Et voilà vingt sous pour vous, madame Pipelet ; vous av
ez une si miraculeuse manière de rembourser les avances qu
-on a faites pour vous, que je tiens à l-encourager.
– Vingt sous ! Vous me donnez vingt sous !- Et pourquoi d
onc ça ? s-écria Mme Pipelet d-un air à la fois alarmé et
étonné de cette générosité fabuleuse.
– Ce sera un à-compte sur le denier à Dieu, si je prends
la chambre.
– Comme ça, j-accepte ; mais j-en préviendrai Alfred.
– Certainement ; mais voici l-autre lettre : elle est adr
essée à M. César Bradamanti.
– Ah ! oui- Le dentiste du troisième- Je vas la mettre da
ns la botte aux lettres.
0464 Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit Mme Pipe
let jeter gravement la lettre dans une vieille botte à rev
ers accrochée au mur. Rodolphe la regardait avec surprise.

– Comment ? lui dit-il, vous mettez cette lettre-
– Eh bien ! monsieur, je la mets dans la botte aux lettre
s- Comme ça, rien ne s-égare ; quand les locataires rentre
nt, Alfred ou moi nous secouons la botte, on fait le triag
e, et chacun a son poulet.
– Votre maison est si parfaitement ordonnée, que cela me
donne de plus en plus l-envie d-y demeurer ; cette botte a
ux lettres surtout me ravit.
– Mon Dieu, c-est bien simple, reprit modestement Mme Pip
elet : Alfred avait cette vieille botte dépareillée ; auta
nt l-utiliser au service des locataires.
Ce disant, la portière avait décacheté la lettre qui lui
était adressée, elle la tournait en tout sens ; après quel
ques moments d-embarras, elle dit à Rodolphe :
– C-est toujours Alfred qui est chargé de lire, parce que
je ne le sais pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieu
0465r- être pour moi comme est Alfred ?
– Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, très-
curieux de connaître le correspondant de Mme Pipelet.
Il lut ce qui suit sur un papier satiné, dans l-angle duq
uel on retrouvait le casque, les lettres C. R., le support
héraldique et la croix d-honneur.
« Demain vendredi, à onze heures, on fera grand feu dans
les deux pièces, et on nettoiera bien les glaces et on ôte
ra les housses partout, en prenant bien garde d-écailler l
a dorure des meubles en époussetant.
« Si par hasard je n-étais pas arrivé lorsqu-une dame vie
ndra en fiacre, sur les une heure, me demander sous le nom
de M. Charles, on la fera monter à l-appartement, dont on
descendra la clef, qu-on me remettra lorsque j-arriverai
moi-même. »
Malgré la rédaction peu académique de ce billet, Rodolphe
comprit parfaitement ce dont il s-agissait et dit à la po
rtière :
– Qui habite donc le premier étage ?
La vieille approcha son doigt jaune et ridé de sa lèvre p
0466endante et répondit avec un malicieux ricanement.
– Motus- c-est des intrigues de femme.
– Je vous demande cela, ma chère madame Pipelet- parce qu
-avant de loger dans une maison- on désire savoir-
– C-est tout simple- dis-moi qui tu plantes- je te dirai
qui tu plais, n-est-ce pas ?
– J-allais vous le dire.
– Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais
là-dessus, ça ne sera pas long- Il y a environ six semaine
s, un tapissier est venu ici, a examiné le premier, qui ét
ait à louer, a demandé le prix, et le lendemain il est rev
enu avec un beau jeune homme blond, petites moustaches, cr
oix d-honneur, beau linge. Le tapissier l-appelait- comman
dant.
– C-est donc un militaire ?
– Militaire ! reprit Mme Pipelet en haussant les épaules,
allons donc ! c-est comme si Alfred s-intitulait concierg
e.
– Comment ?
– Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l-éta
0467t-major ; le tapissier l-appelait commandant pour le f
latter- de même que ça flatte Alfred quand on l-appelle co
ncierge. Enfin, quand le commandant (nous ne le connaisson
s que sous ce nom-là) a eu tout vu, il a dit au tapissier
: « C-est bon, ça me convient, arrangez ça, voyez le propr
iétaire. – Oui, commandant, qu-a dit l-autre- » – Et le le
ndemain le tapissier a signé le bail en son nom, à lui, ta
pissier, avec M. Bras-Rouge, lui a payé six mois d-avance,
parce qu-il paraît que le jeune homme ne veut pas être co
nnu. Tout de suite après, les ouvriers sont venus tout dém
olir au premier ; ils ont apporté des essophas, des rideau
x en soie, des glaces dorées, des meubles superbes ; aussi
c-est beau comme dans un café des boulevards ! Sans compt
er des tapis partout, et si épais et si doux qu-on dirait
qu-on marche sur des bêtes- Quand ç-a été fini, le command
ant est revenu pour voir tout ça ; il a dit à Alfred : « P
ouvez-vous vous charger d-entretenir cet appartement, où j
e ne viendrai pas souvent, d-y faire du feu de temps en te
mps, et de tout préparer pour me recevoir quand je vous l-
écrirai par la petite poste ? – Oui, commandant, lui dit c
0468e flatteur d-Alfred. – Et combien me prendrez-vous pou
r ça ? – Vingt francs par moi, commandant. – Vingt francs
! Allons donc ! vous plaisantez, portier. » – Et voilà ce
beau fils à marchander comme un ladre, à carotter le pauvr
e monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pièces
de cent sous, quand il a fait des dépenses abominables pou
r un appartement qu-il n-habite pas ! Enfin, à force de ba
tailler, nous avons obtenu douze francs. Douze francs ! Di
tes donc, si ça ne fait pas suer !- Commandant de deux lia
rds, va ! Quelle différence avec vous, monsieur ! ajouta l
a portière en s-adressant à Rodolphe d-un air agréable, vo
us ne vous faites pas appeler commandant, vous n-avez l-ai
r de rien du tout, et vous êtes convenu avec moi de six fr
ancs du premier mot.
– Et depuis, ce jeune homme est-il revenu ?
– Vous allez voir, c-est ça qui est le plus drôle ; il pa
raît qu-on le fait joliment droguer, le commandant. Il a d
éjà écrit trois fois, comme aujourd-hui, d-allumer le feu,
d-arranger tout, qu-il viendrait une dame. Ah ! bien oui
! Va-t-en voir s-ils viennent !
0469 – Personne n-a paru ?
– Ecoutez donc. La première des trois fois, le commandant
est arrivé tout flambant, chantonnant entre ses dents et
faisant le gros dos ; il a attendu deux bonnes heures- per
sonne ; quand il a repassé devant la loge, nous le guettio
ns, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le vexer en lu
i parlant. « Commandant, il n-est pas venu du tout, du tou
t de petite dame vous demander, que je lui dis. – C-est bo
n, c-est bon ! » qu-il me répond, l-air tout honteux et to
ut furieux, et il part dare-dare, en se rongeant les ongle
s de colère. La seconde fois, avant qu-il n-arrive, un com
missionnaire apporte une petite lettre adressée à M. Charl
es ; je me doute bien que c-est encore flambé pour cette f
ois-là ; nous en faisions des gorges chaudes avec Pipelet,
quand le commandant arrive : « Commandant, que je dis en
mettant le revers de ma main gauche à ma perruque, comme u
ne vraie troupière, voilà une lettre ; il paraît qu-il y a
encore une contremarche aujourd-hui ! » Il me regarde, fi
er comme Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge c
omme une écrevisse ; puis il nous dit, en faisant semblant
0470 de ne pas être contrarié : « Je savais bien qu-on ne
viendrait pas ; je suis venu pour vous recommander de tout
bien surveiller. » C-était pas vrai ; c-était pour nous c
acher qu-on le faisait aller qu-il nous disait cela ; et l
à-dessus il s-en va en tortillant et en chantant du bout d
es dents ; mais il était joliment vexé, allez- C-est bien
fait, c-est bien fait, commandant de deux liards ! Ça t-ap
prendra à ne donner que douze francs par mois pour ton mén
age.
– Et la troisième fois ?
– Ah ! la troisième fois j-ai bien cru que c-était pour d
e bon. Le commandant arrive sur son trente-six ; les yeux
lui sortaient de la tête, tant il paraissait content et sû
r de son affaire. Bien beau jeune homme tout de même- et b
ien mis, et flairant comme une civette- Il ne posait pas à
terre, tant il était gonflé- Il prend la clef et nous dit
, en montant chez lui, d-un air goguenard et rengorgé, com
me pour se revenger des autres fois : « Vous préviendrez c
ette dame que la porte est tout contre- » Bon ! nous deux
Pipelet, nous étions si curieux de voir la petite dame, qu
0471oique nous n-y comptions pas beaucoup, que nous sorton
s de notre loge pour nous mettre à l-affût sur le pas de l
a porte de l-allée. Cette fois-là, un petit fiacre bleu, à
stores baissés, s-arrête devant chez nous. « Bon ! c-est
elle, que je dis à Alfred- Retirons-nous un peu pour ne pa
s l-effaroucher. » Le cocher ouvre la portière. Alors nous
voyons une petite dame avec un manchon sur les genoux et
un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son
mouchoir qu-elle tenait sur sa bouche, car elle avait l-ai
r de pleurer ; mais voilà-t-il pas qu-une fois le marchepi
ed baissé, au lieu de descendre, la dame dit quelques mots
au cocher, qui, tout étonné, referme la portière.
– Cette femme n-est pas descendue ?
– Non, monsieur ; elle s-est rejetée dans le fond de la v
oiture en mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me précip
ite, et, avant que le cocher ait remonté sur son siège, je
lui dis : « Eh bien mon brave, vous vous en retournez don
c ? – Oui, qu-il me dit. – Et où ça ? que je lui demande.
– D-où je viens. – Et d-où venez-vous ? – De la rue Saint-
Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse. »
0472 A ces mots, Rodolphe tressaillit.
Le marquis d-Harville, un de ses meilleurs amis, qu-une v
ive mélancolie accablait depuis quelques temps, ainsi que
nous l-avons dit, demeurait rue Saint-Dominique, au coin d
e la rue Belle-Chasse.
Etait-ce la marquise d-Harville qui courait ainsi à sa pe
rte ? Son mari avait-il des soupçons sur son inconduite ?
son inconduite- seule cause peut-être du chagrin dont il s
emblait dévoré.
Ces doutes se pressaient en foule à la pensée de Rodolphe
. Cependant il connaissait la société intime de la marquis
e, et il ne se rappelait pas y avoir jamais vu quelqu-un q
ui ressemblât au commandant. La jeune femme dont il s-agis
sait pouvait, après tout, avoir pris un fiacre en cet endr
oit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait à Rodol
phe que ce fût la marquise. Néanmoins il conserva de vague
s et pénibles soupçons.
Son air inquiet et absorbé n-avait pas échappé à la porti
ère.
– Eh bien ! monsieur, à quoi pensez-vous donc ? lui dit-e
0473lle.
– Je cherche pour quelle raison cette femme qui était ven
ue jusqu-à cette porte- a changé tout à coup d-avis-
– Que voulez-vous, monsieur, une idée, une frayeur, une s
uperstition. Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si f
aibles, si poltronnes, dit l-horrible portière d-un air ti
mide et effarouché. Il me semble que si j-avais été comme
ça en catimini faire des traits à Alfred, j-aurais été obl
igée de reprendre mon élan je ne sais pas combien de fois.
Mais jamais, au grand jamais ! Pauvre chéri ! Il n-y a pa
s un habitant de la terre qui puisse se vanter-
– Je vous crois, madame Pipelet- Mais cette jeune femme-

– Je ne sais pas si elle était jeune ; on ne voyait pas l
e bout de son nez. Toujours est-il qu-elle repart comme el
le était venue, sans tambour ni trompette. On nous aurait
donné dix francs à nous deux Alfred, que nous n-aurions pa
s été plus contents.
– Pourquoi cela ?
– En songeant à la mine qu-allait faire le commandant, il
0474 devait y avoir de quoi crever de rire, bien sûr. D-ab
ord, au lieu d-aller lui dire tout de suite que la dame ét
ait repartie, nous le laissons droguer et marronner une bo
nne heure. Alors je monte : je n-avais que mes chaussons d
e lisière à mes pauvres pieds ; j-arrive à la porte qui ét
ait tout contre. Je la pousse, elle crie ; l-escalier est
noir comme un four, l-entrée de l-appartement aussi. Voilà
qu-au moment où j-entre, le commandant me prend dans ses
bras en me disant d-un ton câlin : « Mon Dieu, mon ange, c
omme tu viens tard !- »
Malgré la gravité des pensées qui le dominaient, Rodolphe
ne put s-empêcher de rire, surtout en voyant la grotesque
perruque et l-abominable figure ridée, bourgeonnée, de l-
héroïne de ce quiproquo ridicule.
Mme Pipelet reprit, avec une hilarité grimaçante qui la r
endait plus hideuse encore :
– Eh, eh, eh ! en voilà une bonne ! Mais vous allez voir.
Moi je ne réponds rien, je retiens mon haleine, je m-aban
donne au commandant ; mais tout à coup le voilà qui s-écri
e, en me repoussant, le grossier, d-un air aussi dégoûté q
0475ue s-il avait touché une araignée : « Mais qui diable
est donc là ? – C-est moi, commandant, Mme Pipelet, la por
tière, c-est pour cela que vous devriez bien taire vos mai
ns, ne pas me prendre la taille, ni m-appeler votre ange,
ni me dire que je viens trop tard. Si Alfred avait été là
pourtant ? – Que voulez-vous ? me dit-il furieux. – Comman
dant, la petite dame vient de venir en fiacre. – Eh bien !
faites-la donc monter ; vous êtes stupide ; ne vous ai-je
pas dit de la faire monter ? » – Je le laisse aller, je l
e laisse aller. « Oui, commandant, c-est vrai, vous m-avez
dit de la faire monter. – Eh bien ? – C-est que la petite
dame- – Mais parlez donc ! – C-est que la petite dame est
repartie. – Allons, vous aurez dit ou fait quelque bêtise
! s-écria-t-il encore plus furieux. – Non, commandant, la
petite dame n-a pas descendu du fiacre : quand le cocher
a ouvert la portière, elle lui a dit de la remmener d-où e
lle était venue. – La voiture ne doit pas être loin ! s-éc
rie le commandant en se précipitant vers la porte. – Ah bi
en ! oui ! il y a plus d-une heure qu-elle est partie, que
je lui réponds. – Une heure ! une heure ! Et pourquoi ave
0476z-vous autant tardé à me prévenir ? s-écrie-t-il avec
un redoublement de colère. – Dame- parce que nous craignio
ns que ça vous contrarie trop de n-avoir pas encore fait v
os frais cette fois-ci. » – Attrape ! que je me dis, mirli
flor, ça t-apprendra à avoir eu mal au c-ur quand tu m-as
touchée. « Sortez d-ici, vous ne faites et ne dites que de
s sottises ! » s-écrie-t-il avec rage, en défaisant sa rob
e de chambre à la tartare et en jetant par terre son bonne
t grec de velours brodé d-or- Beau bonnet tout de même- Et
la robe de chambre donc ! ça crevait les yeux ; le comman
dant avait l-air d-un ver luisant-
– Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus ?
– Non ; mais attendez donc la fin de l-histoire, dit Mme
Pipelet.
IX

Les trois étages

– La fin de l-histoire, la voilà, reprit Mme Pipelet. Je
dégringole retrouver Alfred. Justement il y avait dans not
0477re loge la portière du n- 19 et l-écaillère qui perche
à la porte du rogomiste ; je leur raconte, comme quoi le
commandant m-avait appelée son ange et m-avait pris la tai
lle. En voilà des rires ! et Alfred, quoiqu-il soit bien m
élan- oui, mélancolique, comme il appelle ça, quoiqu-il so
it bien mélancolique depuis les traits de ce monstre de Ca
brion.
Rodolphe regarda la portière avec étonnement.
– Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez
cela. Enfin tant il y a qu-Alfred, malgré sa mélancolie, s
e met à m-appeler son ange. A ce moment le commandant sort
de chez lui et ferme sa porte pour s-en aller ; mais comm
e il nous entendait rire, il n-ose plus descendre, de peur
que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s-em
pêcher de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et
voilà l-écaillère qui, de sa grosse voix, se met à crier
: « Pipelet, tu viens bien tard, mon ange ! » Là-dessus le
commandant rentre chez lui et ferme sa porte avec un brui
t affreux, en vrai rageur qu-il est, car cet homme-là doit
être rageur comme un tigre- il a le bout du nez blanc- Fi
0478nalement il a ouvert plus de dix fois sa porte pour éc
outer s-il y avait toujours du monde à la loge. Il y en av
ait toujours, nous ne bougions pas. A la fin, voyant qu-on
ne s-en allait pas, il a pris son parti, est descendu qua
tre à quatre, m-a jeté sa clef sans rien dire, et s-est en
sauvé tout furieux au milieu de nos éclats de rire, et pen
dant que l-écaillère disait encore : « Tu viens bien tard,
mon ange ! »
– Mais vous vous exposiez à ce que le commandant ne vous
employât plus.
– Ah bien ! oui ! Il n-oserait pas. Nous le tenons. Nous
savons où demeure sa margot ; et s-il nous disait quelque
chose nous le menacerions d-éventer la mèche. Et puis, pou
r ses mauvais douze francs, qui est-ce qui se chargerait d
e son ménage ! Une femme du dehors ? Nous lui rendrions la
vie trop dure, à celle-là. Mauvais ladre, va ! Enfin, mon
sieur, croiriez-vous qu-il a eu la petitesse de regarder à
son bois, et d-éplucher le nombre de bûches qu-on a dû br
ûler en l-attendant ? C-est quelque parvenu, bien sûr, que
lque rien du tout enrichi. Ça vous a une tête de seigneur
0479et un corps de gueux ; ça dépense par ci, ça lésine pa
r là. Je ne lui veux pas d-autre mal ; mais ça m-amuse drô
lement que sa particulière le fasse aller. Je parie que de
main ce sera encore la même chose. Je vas prévenir l-écail
lère qui était ici l-autre fois ; ça nous amusera. Si la p
etite dame vient, nous verrons si c-est une brunette ou un
e blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsie
ur, quand on songe qu-il y a un benêt de mari là-dessous !
C-est joliment farce, n-est-ce pas ? Mais ça le regarde,
ce pauvre cher homme. Enfin demain nous verrons la petite
dame ; et, malgré son voile, il faudra bien qu-elle baisse
joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle c
ouleur sont ses yeux. En voilà encore une double de pas ho
nteuse ! comme on dit dans mon pays ; ça vient chez un hom
me, et ça fait la frime d-avoir peur. Mais pardon, excuse,
que je retire ma marmite de dessus le feu ; elle a fini d
e chanter : C-est que le fricot demande à être mangé. C-es
t du gras-double, ça va égayer tant soit peu Alfred, car,
comme il le dit lui-même : pour du gras-double il trahirai
t la France- sa belle France !- ce vieux chéri.
0480
Pendant que Mme Pipelet s-occupait de ce détail ménager,
Rodolphe se livrait à de tristes réflexions.
La femme dont il s-agissait (que ce fût ou non la marquis
e d-Harville) avait sans doute hésité, longtemps combattu
avant d-accorder un premier et un second rendez-vous ; pui
s, effrayée des suites de son imprudence, un remords salut
aire l-avait probablement empêchée d-accomplir cette dange
reuse promesse.
Enfin, cédant à un irrésistible entraînement, elle arrive
éplorée, agitée de mille craintes, jusqu-au seuil de cett
e maison ; mais, au moment de se perdre à jamais, la voix
du devoir se fait entendre : elle échappe encore une fois
au déshonneur.
Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger !

Rodolphe connaissait le monde et le c-ur humain ; il préj
ugea presque sûrement le caractère du commandant d-après q
uelques traits ébauchés par la portière avec une naïveté g
rossière.
0481 N-était-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux
pour tirer vanité de l-appellation d-un grade absolument i
nsignifiant au point de vue militaire ; un homme assez dén
ué de tact pour ne pas s-envelopper du plus profond incogn
ito, afin d-entourer d-un mystère impénétrable les coupabl
es démarches d-une femme qui risquait tout pour lui ; un h
omme enfin si sot et si ladre qu-il ne comprenait pas que,
pour ménager quelques louis, il exposait sa maîtresse aux
insolentes et ignobles railleries des gens de cette maiso
n !
Ainsi, le lendemain, poussée par une fatale influence, ma
is sentant l-immensité de sa faute, n-ayant pour se souten
ir au milieu de ses terribles angoisses que sa foi aveugle
dans la discrétion, dans l-honneur de l-homme à qui elle
donne plus que sa vie, cette malheureuse jeune femme viend
rait à ce rendez-vous, palpitante, éperdue ; et il lui fau
drait supporter les regards curieux et effrontés de quelqu
es misérables, peut-être entendre leurs plaisanteries immo
ndes.
Quelle honte ! Quelle leçon ! Quel réveil pour une femme
0482égarée, qui jusqu-alors n-aurait vécu que des plus cha
rmantes, des plus poétiques illusions de l-amour !
Et l-homme pour qui elle affronte tant d-opprobre, tant d
e périls, sera-t-il au moins touché des déchirantes anxiét
és qu-il cause ?
Non-
Pauvre femme ! La passion l-aveugle et la jette une derni
ère fois au bord de l-abîme. Un courageux effort de vertu
la sauve encore. Que ressentira cet homme à la pensée de c
ette lutte douloureuse et sainte ?
Il ressentira du dépit, de la colère, de la rage, en song
eant qu-il s-est dérangé trois fois pour rien, et que sa s
otte fatuité est gravement compromise- aux yeux de son por
tier-
Enfin, dernier trait d-insigne et grossière maladresse :
cet homme parle de telle sorte, s-habille de telle sorte p
our cette première entrevue, qu-il doit faire mourir de co
nfusion et de honte une femme déjà écrasée sous le poids d
e la confusion et de la honte !
« Oh ! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si ce
0483tte femme (qui m-est inconnue, je l-espère) avait pu e
ntendre dans quels termes hideux on parlait d-une démarche
coupable sans doute, mais qui lui coûtait tant d-amour, t
ant de larmes, tant de terreurs, tant de remords ! »
Et puis, en songeant que la marquise d-Harville pouvait ê
tre la triste héroïne de cette aventure, Rodolphe se deman
dait par quelle aberration, par quelle fatalité M. d-Harvi
lle, jeune, spirituel, dévoué, généreux et surtout tendrem
ent épris de sa femme, pouvait être sacrifié à un autre né
cessairement niais, avare, égoïste et ridicule. La marquis
e s-était-elle donc seulement éprise de la figure de cet h
omme, que l-on disait très-beau ?
Rodolphe connaissait cependant Mme d-Harville pour une fe
mme de c-ur, d-esprit et de goût, d-un caractère plein d-é
lévation ; jamais le moindre propos n-avait effleuré sa ré
putation. Où avait-elle connu cet homme ? Rodolphe la voya
it assez fréquemment, et il ne se souvenait pas d-avoir re
ncontré personne à l-hôtel d-Harville qui lui rappelât le
commandant. Après de mûres réflexions, il finit presque pa
r se persuader qu-il ne s-agissait pas de la marquise.
0484 Mme Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, r
eprit son entretien avec Rodolphe.
– Qui habite le second ? demanda-t-il à la portière.
– C-est la mère Burette, une fière femme pour les cartes.
Elle lit dans votre main comme dans un livre. Il y a des
personnes très-comme il faut qui viennent chez elle pour s
e faire dire la bonne aventure- et elle gagne plus d-argen
t qu-elle n-est grosse. Et pourtant ce n-est qu-un de ses
métiers, d-être devineresse.
– Que fait-elle donc encore ?
– Elle tient comme qui dirait un petit mont bourgeois.
– Comment !
– Je vous dis ça parce que vous êtes jeune homme, et que
ça ne peut que vous fortifier dans l-idée de devenir notre
locataire.
– Pourquoi donc ?
– Une supposition : nous voilà bientôt dans les jours gra
s, la saison où poussent les pierrettes et les débardeurs,
les turcs et les sauvages ; dans cette saison-là les plus
calés sont quelquefois gênés- Eh bien ! c-est toujours co
0485mmode d-avoir une ressource dans sa maison, au lieu d-
être obligé de courir chez ma tante, où c-est bien plus hu
miliant, car on y va au vu et au su de tout le gouvernemen
t.
– Chez votre tante ? Elle prête donc sur gages ?
– Comment, vous ne savez pas ?- Allez donc, allez donc, f
arceur- Vous faites l-innocent à votre âge !
– Je fais l-innocent ! En quoi, madame Pipelet ?
– En me demandant si c-est ma tante qui prête sur gages.

– Parce que-
– Parce que tous les jeunes gens en âge de raison savent
qu-aller mettre quelque chose au mont de piété ça se dit a
ller chez ma tante.
– Ah ! je comprends- la locataire du second prête aussi s
ur gages ?
– Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu-elle
prête sur gages, et moins cher qu-au grand mont- Et puis,
c-est pas embrouillé du tout ; on n-est pas embarrassé d-
un tas de paperasses, de reconnaissances, de chiffres- du
0486tout, du tout. Une supposition : on apporte à la mère
Burette une chemise qui vaut trois francs : elle vous prêt
e dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vi
ngt, sinon elle garde la chemise. Comme c-est simple, hein
? Toujours des comptes ronds ! Un enfant comprendrait ça.

– C-est fort clair, en effet ; mais je croyais qu-il étai
t défendu de prêter ainsi sur gages.
– Ah ! ah ! ah ! s-écria Mme Pipelet en riant aux éclats,
vous sortez donc de votre village, jeune homme ?- Pardon,
je vous parle comme si je serais votre mère et que vous s
eriez mon enfant.
– Vous êtes bien bonne.
– Sans doute que c-est défendu de prêter sur gages ; mais
, si on ne faisait que ce qui est permis, dites donc, on r
esterait joliment souvent les bras croisés. La mère Burett
e n-écrit pas, ne donne pas de reçu, il n-y a pas de preuv
es contre elle, elle se moque de la police. C-est joliment
drôle, allez, les bazards qu-on voit porter chez elle. Vo
us ne croiriez pas sur quoi elle prête quelquefois ? Je l-
0487ai vue prêter sur un perroquet gris qui jurait bien co
mme un possédé, le gredin.
– Sur un perroquet ? Mais quelle valeur ?-
– Attendez donc- il était connu : c-était le perroquet de
la veuve d-un facteur qui demeure ici près, rue Sainte-Av
oye, Mme d-Herbelot ; on savait qu-elle tenait autant à so
n perroquet qu-à sa peau ; la mère Burette lui a dit : « J
e vous prête dix francs sur votre bête ; mais si dans huit
jours, à midi, je n-ai pas mes vingt francs- »
– Ses dix francs.
– Avec les intérêts ça faisait juste vingt francs ; toujo
urs des comptes ronds. « Si je n-ai pas mes vingt francs e
t les frais de nourriture, je donne à Jacquot une petite s
alade de persil, assaisonnée de l-arsenic. » Elle connaiss
ait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-là, la mère B
urette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et Mme
d-Herbelot a remporté sa vilaine bête, qui perforait tout
e la journée des F., des S. et des B., que ça en faisait r
ougir Alfred, qui est très-bégueule. C-est tout simple, so
n père était curé- dans la Révolution, vous savez- il y a
0488des curés qui ont épousé des religieuses.
– Et la mère Burette n-a pas d-autre métier, je suppose ?

– Elle n-en a pas d-autre, si vous voulez. Pourtant, je n
e sais pas trop ce que c-est qu-une espèce de manigance qu
-elle tripote quelquefois dans une petite chambre où perso
nne n-entre, excepté M. Bras-Rouge et une vieille borgness
e qu-on appelle la Chouette.
Rodolphe regarda la portière avec étonnement.
Celle-ci, en interprétant la surprise de son futur locata
ire, lui dit :
– C-est un drôle de nom, n-est-ce pas, la Chouette ?
– Oui- et cette femme vient souvent ici ?
– Elle n-avait pas paru depuis six semaines ; mais avant-
hier nous l-avons vue ; elle boitait un peu.
– Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne ave
nture ?
– Voilà ce que je ne sais pas ; du moins, quant à la mani
gance de la petite chambre dont je vous parle, où la Choue
tte entre seule avec M. Bras-Rouge et la mère Burette, j-a
0489i seulement remarqué que ces jours-là la borgnesse app
orte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge u
n paquet sous son manteau, et qu-ils ne remportent jamais
rien.
– Et ces paquets, que contiennent-ils ?
– Je n-en sais rien de rien, sinon qu-ils font avec ça un
e ratatouille du diable ; car on sent comme une odeur de s
oufre, de charbon et d-étain fondu en passant sur l-escali
er ; et puis on les entend souffler, souffler, souffler- c
omme des forgerons. Bien sûr que la mère Burette manigance
par rapport à la bonne aventure ou à la magie- du moins c
-est ce que m-a dit M. César Bradamanti, le locataire du t
roisième. Voilà un particulier que ce M. César ! Quand je
dis un particulier, c-est un Italien, quoiqu-il parle fran
çais aussi bien que vous et moi, sauf qu-il a beaucoup d-a
ccent ; mais c-est égal, voilà un savant ! Et qui connaît
les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de l-
argent, mais pour l-honneur. Oui, monsieur, pour le pur ho
nneur. Vous auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-m
ême à qui veut l-entendre, il vous arracherait les cinq pr
0490emières pour rien, il ne vous ferait jamais payer que
la sixième. Ça n-est pas sa faute si vous n-avez que la si
xième.
– C-est généreux !
– Il vend par là-dessus une eau très-bonne qui empêche le
s cheveux de tomber, guérit les maux d-yeux, les cors aux
pieds, les faiblesses d-estomac, et détruit les rats sans
arsenic.
– Cette même eau guérit les faiblesses d-estomac ?-
– Cette même eau.
– Elle détruit aussi les rats ?
– Sans en manquer un, parce que ce qui est très-sain à l-
homme est très-malsain aux animaux.
– C-est juste, madame Pipelet, je n-avais pas songé à cel
a.
– Et la preuve que c-est une très-bonne eau, c-est qu-ell
e est faite avec des simples que M. César a récoltés dans
les montagnes du Liban, du côté de chez les espèces d-Amér
icains d-où il a aussi amené son cheval qui a l-air d-un t
igre ; il est tout blanc, picoté de taches baies. Tenez, q
0491uand M. César Bradamanti est monté sur sa bête avec so
n habit rouge à revers jaunes et son chapeau à plumet, on
payerait pour le voir ; car, parlant par respect, il resse
mble à Judas Iscariote avec sa grande barbe rousse. Depuis
un mois il a engagé le fils à M. Bras-Rouge, le petit Tor
tillard, qu-il a habillé comme qui dirait en troubadour, a
vec une toque noire, une collerette et une jaquette abrico
t ; il bat du tambour à l-entour de M. César pour attirer
les pratiques, sans compter que le petit soigne le cheval
tigré du dentiste.
– Il me semble que le fils de votre principal locataire r
emplit là un emploi bien modeste.
– Son père dit qu-il veut lui faire manger de la vache en
ragée, à cet enfant ; que sans ça il finirait sur un échaf
aud. Au fait, c-est bien le plus malin singe- et méchant,
il a fait plus d-un tour à ce pauvre M. César Bradamanti,
qui est la crème des honnêtes gens. Vu qu-il a guéri Alfre
d d-un rhumatisme, nous le portons dans notre c-ur. Eh bie
n ! monsieur, il y a des gens assez dénaturés pour- mais n
on, ça fait dresser les cheveux sur la tête. Alfred dit qu
0492e si c-était vrai il y aurait cas de galères.
– Mais encore ?
– Ah ! je n-ose pas, je n-oserai jamais.
– N-en parlons plus.
– C-est que- foi d-honnête femme, dire ça à un jeune homm
e-
– N-en parlons plus, madame Pipelet.
– Au fait, comme vous serez notre locataire, il vaut mieu
x que vous soyez prévenu que c-est des mensonges. Vous ête
s, n-est-ce pas, en position de faire amitié et société av
ec M. Bradamanti ; si vous aviez cru à ces bruits-là, ça v
ous aurait peut-être dégoûté de sa connaissance.
– Parlez, je vous écoute.
– On dit que quand- des fois une jeune fille a fait une s
ottise- vous comprenez- n-est-ce pas ? et qu-elle en crain
t les suites-
– Eh bien ?
– Tenez, voilà que je n-ose plus-
– Mais encore ?
– Non ; d-ailleurs, c-est des bêtises-
0493 – Dites toujours.
– Des mensonges.
– Dites toujours.
– C-est des mauvaises langues.
– Mais encore ?
– Des gens qui sont jaloux du cheval tigré de M. César.
– A la bonne heure ; mais enfin que disent-ils ?
– Ça me fait honte.
– Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a
fait une faute et le charlatan ?
– Je ne dis pas que ça soit vrai !
– Mais au nom du ciel, quoi donc ? s-écria Rodolphe, impa
tienté des réticences bizarres de Mme Pipelet.
– Ecoutez, jeune homme, reprit la portière d-un air solen
nel, vous me jurez sur l-honneur de ne jamais répéter ça à
personne.
– Quand je saurai ce que c-est, je vous ferai, oui ou non
, ce serment.
– Si je vous dis ça, ce n-est pas à cause des six francs
que vous m-avez promis, ni à cause du cassis-
0494 – Bien, bien.
– C-est à cause de la confiance que vous m-inspirez.
– Soit.
– Et pour servir ce pauvre M. César Bradamanti en le disc
ulpant.
– Votre intention est excellente, je n-en doute pas ; eh
bien ?
– On dit donc- mais que ça ne sorte pas de la loge, au mo
ins.
– Certainement ; l-on dit donc-
– Allons, voilà que je n-ose plus encore une fois. Mais,
tenez, je vas vous dire ça à l-oreille, ça me fera moins d
-effet- Dites donc, comme je suis enfant, hein ?
Et la vieille murmura tout bas quelques mots à Rodolphe,
qui tressaillit d-épouvante.
– Oh ! mais c-est affreux ! s-écria-t-il en se levant par
un mouvement machinal, et regardant autour de lui presque
avec terreur, comme si cette maison eût été maudite. Mon
Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il à demi-voix dans une stupeu
r douloureuse, de si abominables crimes sont-ils donc poss
0495ibles ! Et cette hideuse vieille qui est presque indif
férente à l-horrible révélation qu-elle vient de me faire
!
La portière n-entendit pas Rodolphe et reprit en continua
nt de s-occuper de son ménage :
– N-est-ce pas que c-est un tas de mauvaises langues ? Co
mment ! Un homme qui a guéri Alfred d-un rhumatisme, un ho
mme qui a ramené un cheval tigré du Liban, un homme qui vo
us propose de vous arracher cinq dents gratis sur six, un
homme qui a des certificats de toute l-Europe, et qui paye
son terme rubis sur l-ongle. Ah bien ! oui- plutôt la mor
t que de croire ça !
Pendant que Mme Pipelet manifestait son indignation contr
e les calomniateurs, Rodolphe se rappelait la lettre adres
sée à ce charlatan, lettre écrite sur gros papier, d-une é
criture contrefaite et à moitié effacée par les traces d-u
ne larme.
Dans cette larme, dans cette lettre mystérieuse adressée
à cet homme, Rodolphe vit un drame-
Un terrible drame.
0496 Un pressentiment involontaire lui disait que les brui
ts atroces qui couraient sur l-Italien étaient fondés.
– Tenez, voilà Alfred, s-écria la portière ; il vous dira
comme moi que c-est des méchantes langues qui accusent d-
horreurs ce pauvre M. César Bradamanti, qui l-a guéri d-un
rhumatisme.
X

Monsieur Pipelet

Nous rappellerons au lecteur que ces faits se passaient e
n 1838.

M. Pipelet entra dans la loge d-un air grave, magistral ;
il avait soixante ans environ, un nez énorme, un embonpoi
nt respectable, une grosse figure taillée et enluminée à l
a façon des bonshommes casse-noisettes de Nuremberg. Ce ma
sque étrange était coiffé d-un chapeau tromblon à larges b
ords, roussi de vétusté.
Alfred, qui ne quittait pas plus ce chapeau que sa femme
0497ne quittait sa perruque fantastique, se prélassait dan
s un vieil habit vert à basques immenses, aux revers pour
ainsi dire plombés de souillures, tant ils paraissaient çà
et là d-un gris luisant. Malgré son chapeau tromblon et s
on habit vert, qui n-étaient pas sans un certain cérémonia
l, M. Pipelet n-avait pas déposé le modeste emblème de son
métier : un tablier de cuir dessinait son triangle fauve
sur un long gilet diapré d-autant de couleurs que la court
epointe arlequin de Mme Pipelet.
Le salut que le portier fit à Rodolphe ne manqua pas d-un
e certaine affabilité ; mais, hélas ! le sourire de cet ho
mme était bien amer.
On y lisait l-expression d-une profonde mélancolie, ainsi
que Mme Pipelet l-avait dit à Rodolphe.
– Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le
cabinet du quatrième, dit Mme Pipelet en présentant Rodol
phe à Alfred, et nous t-avons attendu pour boire un verre
de cassis qu-il a fait venir.
Cette attention délicate mit à l-instant M. Pipelet en co
nfiance avec Rodolphe ; le portier porta la main au rebord
0498 antérieur de son chapeau et dit d-une voix de basse d
igne d-un chantre de cathédrale :
– Nous vous satisferons, monsieur, comme portiers, de mêm
e que vous nous satisferez comme locataire ; qui se ressem
ble s-assemble.
Puis, s-interrompant, M. Pipelet dit à Rodolphe avec anxi
été :
– A moins pourtant, monsieur, que vous ne soyez peintre.

– Non, je suis commis marchand.
– Alors, monsieur, à vous rendre mes humbles devoirs. Je
félicite la nature de ne pas vous avoir fait naître l-égal
de ces monstres d-artistes !
– Les artistes- des monstres ? demanda Rodolphe.
M. Pipelet, au lieu de répondre, leva ses deux mains au p
lafond de sa loge et fit entendre une sorte de gémissement
courroucé.
– C-est les peintres qui ont empoisonné la vie d-Alfred.
C-est eux qui lui ont fait la mélancolie dont je vous parl
ais, dit tout bas Mme Pipelet à Rodolphe. Puis elle reprit
0499 plus haut et d-un ton caressant : Allons, Alfred, soi
s raisonnable, ne pense pas à ce polisson-là- tu vas te fa
ire du mal, tu ne pourras pas dîner.
– Non, j-aurai du courage et de la raison, répondit M. Pi
pelet avec une dignité triste et résignée. Il m-a fait bie
n du mal : il a été mon persécuteur, mon bourreau, pendant
bien longtemps ; mais maintenant je le méprise. Les peint
res, ajouta-t-il en se tournant vers Rodolphe, ah ! monsie
ur, c-est la peste d-une maison, c-est son bacchanal, c-es
t sa ruine.
– Vous avez logé un peintre ?
– Hélas ! oui, monsieur, nous en avons logé un ! dit M. P
ipelet avec amertume, un peintre qui s-appelait Cabrion, e
ncore !
A ce souvenir, malgré son apparente modération, le portie
r ferma convulsivement les poings.
– Etait-ce le dernier locataire qui a occupé la chambre q
ue je viens louer ? demanda Rodolphe.
– Non, non, le dernier locataire était un brave, un digne
jeune homme, nommé M. Germain ; mais avant lui c-était Ca
0500brion. Ah ! monsieur, depuis son départ, ce Cabrion a
manqué me rendre fou, hébété.
– L-auriez-vous regretté à ce point ? demanda Rodolphe.
– Cabrion, regretté ! reprit le portier avec stupeur ; re
gretter Cabrion ! Mais figurez-vous donc, monsieur, que M.
Bras-Rouge lui a payé deux termes pour le faire déguerpir
d-ici ; car on avait été assez malheureux pour lui faire
un bail. Quel garnement ! Vous n-avez pas une idée, monsie
ur, des horribles tours qu-il nous a joués à nous et aux l
ocataires. Pour ne parler que d-un seul de ces tours, il n
-y a pas un instrument à vent dont il n-ait fait bassement
son complice pour démoraliser les locataires ! Oui, monsi
eur, depuis le cor de chasse jusqu-au serpent, monsieur !
Il a abusé de tout, poussant la vilenie jusqu-à jouer faux
, et exprès, la même note pendant des heures entières. C-é
tait à en devenir fou. On a fait plus de vingt pétitions a
u principal locataire, M. Bras-Rouge, pour qu-il chassât c
e gueux-là. Enfin, monsieur, on y parvint en lui payant de
ux termes- C-est drôle, n-est-ce pas ? un locataire à qui
on paye deux termes ; mais on lui en aurait payé trois pou
0501r s-en dépêtrer. Il part- Vous croyez peut-être que c-
est fini du Cabrion ? Vous allez voir ! Le lendemain, à on
ze heures du soir, j-étais couché. Pan, pan, pan ! Je tire
le cordon. On vient à la loge. « Bonsoir portier, dit une
voix, voulez-vous me donner une mèche de vos cheveux, s-i
l vous plaît ? » Mon épouse me dit « C-est quelqu-un qui s
e trompe de porte ! » Et je réponds à l-inconnu : « Ce n-e
st pas ici ; voyez à côté. – Pourtant c-est bien ici le n-
17 ? Le portier s-appelle bien Pipelet ? reprend la voix.
– Oui, que je dis, je m-appelle bien Pipelet. – Eh bien :
Pipelet mon ami, je viens vous demander une mèche de vos
cheveux pour Cabrion ; c-est son idée, il y tient, il en v
eut. »
M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la tête et en se
croisant les bras dans une attitude sculpturale.
– Vous comprenez, monsieur ? C-est à moi, son ennemi mort
el, à moi qu-il avait abreuvé d-outrages, qu-il venait imp
udemment demander une mèche de mes cheveux, une faveur que
les dames refusent même quelquefois à leur bien-aimé !
– Encore si ce Cabrion avait été bon locataire comme M. G
0502ermain ! reprit Rodolphe avec un sang-froid imperturba
ble.
– Eût-il été bon locataire, je ne lui aurais pas davantag
e accordé cette mèche, dit majestueusement l-homme au chap
eau tromblon ; ce n-est ni dans mes principes ni dans mes
habitudes ; mais je me serais fait un devoir, une loi, de
la lui refuser poliment.
– Ce n-est pas tout, reprit la portière ; figurez-vous, m
onsieur, que depuis ce jour-là, le matin, le soir, la nuit
, à toute heure, cet affreux Cabrion avait déchaîné une nu
ée de rapins qui venaient ici l-un après l-autre demander
à Alfred une mèche de ses cheveux, toujours pour Cabrion !

– Et vous pensez si j-ai cédé ! dit M. Pipelet d-un air d
éterminé, on m-aurait plutôt traîné à l-échafaud, monsieur
! Après trois ou quatre mois d-opiniâtreté de leur part,
de résistance de la mienne, mon énergie a triomphé de l-ac
harnement de ces misérables. Ils ont vu qu-ils s-attaquaie
nt à une barre de fer, et ils ont été bien forcés de renon
cer à leurs insolentes prétentions. Mais c-est égal, monsi
0503eur, j-ai été frappé là. (Alfred porta la main à son c
-ur.) J-aurais eu commis des crimes affreux que je n-aurai
s pas eu un sommeil plus bourrelé. A chaque instant je me
réveillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce damn
é Cabrion. Je me défiais de tout le monde : dans chacun je
supposais un ennemi ; je perdais mon aménité. Je ne pouva
is voir une figure étrangère se présenter au carreau de la
loge sans frémir en pensant que c-était peut-être quelqu-
un de la bande à Cabrion. Et même encore maintenant, monsi
eur, je suis soupçonneux, renfrogné, sombre, épilogueur co
mme un malfaiteur- je crains d-épanouir mon âme à la moind
re nouvelle connaissance, de peur d-y voir surgir quelques
-uns de la bande à Cabrion ; je n-ai de goût à rien.
Ici Mme Pipelet porta son index à son -il gauche, comme p
our essuyer une larme, et fit un signe de tête affirmatif.

Alfred continua d-un ton de plus en plus lamentable :
– Enfin je me recroqueville sur moi-même, et c-est ainsi
que je vois couler le fleuve de la vie. Avais-je tort, mon
sieur de vous dire que cet infernal Cabrion avait empoison
0504né mon existence ?
Et M. Pipelet, poussant un profond soupir, inclina son ch
apeau tromblon sous le poids de cette immense infortune.
– Je conçois maintenant que vous n-aimiez pas les peintre
s, dit Rodolphe ; mais du moins ce M. Germain dont vous pa
rlez vous a dédommagé de M. Cabrion !
– Oh ! oui, monsieur ; voilà un bon et digne jeune homme,
franc comme l-or, serviable et pas fier, et gai, mais d-u
ne bonne gaieté qui ne faisait de mal à personne, au lieu
d-être insolent et goguenard comme ce Cabrion que Dieu con
fonde !
– Allons, calmez-vous, mon cher monsieur Pipelet, ne pron
oncez pas ce nom-là. Et maintenant quel est le propriétair
e assez heureux pour posséder M. Germain, cette perle des
locataires ?
– Ni vu ni connu- personne ne sait ni ne saura où demeure
à cette heure M. Germain. Quand je dis personne- excepté
Mlle Rigolette.
– Et qu-est-ce que Mlle Rigolette ? demanda Rodolphe.
– Une petite ouvrière, l-autre locataire du quatrième, re
0505prit Mme Pipelet. Voilà une autre perle, payant son te
rme d-avance, et si proprette dans sa chambrette, et si ge
ntille pour tout le monde, et si gaie- Un véritable oiseau
du bon Dieu, pour être avenante et joyeuse ! Avec ça trav
ailleuse comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu-
à ses deux francs par jour, mais dame avec bien du mal !
– Mais comment Mlle Rigolette est-elle la seule qui sache
la demeure de M. Germain ?
– Quand il a quitté la maison, reprit Mme Pipelet, il nou
s a dit : « Je n-attends pas de lettres ; mais, si par has
ard il m-en arrivait, vous les remettriez à Mlle Rigolette
. » Et en ça elle était digne de sa confiance, quand même
la lettre serait chargée ; n-est-ce pas, Alfred ?
– Le fait est qu-il n-y aurait rien à dire sur le compte
de Mlle Rigolette, dit sévèrement le portier, si elle n-av
ait pas eu la faiblesse de se laisser cajoler par cet infâ
me Cabrion.
– Pour ce qui est de ça, Alfred, reprit la portière, tu s
ais bien que ce n-est pas la faute de Mlle Rigolette, ça t
ient au local ; car ç-a été tout de même avec le commis vo
0506yageur qui occupait la chambre avant Cabrion, comme ap
rès ce méchant peintre ç-a été M. Germain qui la cajolait
; encore une fois, ça ne peut être autrement, ça tient au
local.
– Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que j
e veux louer font nécessairement la cour à Mlle Rigolette
?
– Nécessairement, monsieur ; vous allez comprendre ça. On
est voisin avec Mlle Rigolette, les deux chambres se touc
hent ; eh bien ! entre jeunesse- c-est une lumière à allum
er, un peu de braise à emprunter, ou bien de l-eau. Oh ! q
uant à l-eau, on est sûr d-en trouver chez Mlle Rigolette,
elle n-en manque jamais : c-est son luxe, c-est un vrai p
etit canard. Dès qu-elle a un moment, elle est tout de sui
te à laver ses carreaux, son foyer. Aussi c-est toujours s
i propre chez elle !- vous verrez ça.
– Ainsi M. Germain, eu égard à la localité, a donc été, c
omme vous dites, bon voisin avec Mlle Rigolette ?
– Oui, monsieur, et c-est le cas de dire qu-ils étaient n
és l-un pour l-autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient
0507 plaisir à voir descendre les escaliers le dimanche, l
e seul jour de congé à ces pauvres enfants ! elle bien att
ifée d-un joli bonnet et d-une jolie robe à vingt-cinq sou
s l-aune, qu-elle se fait elle-même, mais qui lui allait c
omme à une petite reine ; lui, mis en vrai muscadin !
– Et M. Germain n-a plus revu Mlle Rigolette depuis qu-il
a quitté cette maison ?
– Non, monsieur, à moins que ça ne soit le dimanche, car
les autres jours Mlle Rigolette n-a pas le temps de penser
aux amoureux, allez ! Elle se lève à cinq ou six heures,
et travaille jusqu-à dix ou quelquefois onze heures du soi
r ; elle ne quitte jamais sa chambre, excepté le matin pou
r aller acheter la provision pour elle et ses deux serins,
et à eux trois ils ne mangent guère, allez ! Qu-est-ce qu
-il leur faut ? Deux sous de lait, un peu de pain, du mour
on, de la salade, du millet, et de la belle eau claire ; c
e qui ne les empêche pas de babiller et de gazouiller tous
les trois, la petite et ses deux oiseaux, que c-est une b
énédiction !- Avec ça, bonne et charitable en ce qu-elle p
eut, c-est-à-dire de son temps de sommeil et de ses soins,
0508 car, en travaillant quelquefois plus de douze heures
par jour, c-est tout juste si elle gagne de quoi vivre- Te
nez, ces malheureux des mansardes, que M. Bras-Rouge va me
ttre sur le pavé pas plus tard que dans trois ou quatre jo
urs, Mlle Rigolette et M. Germain ont veillé leurs enfants
pendant plusieurs nuits !
– Il y a donc une famille malheureuse ici ?
– Malheureuse, monsieur ! Dieu de Dieu ! Je le crois bien
. Cinq enfants en bas âge, la mère au lit, presque mourant
e, la grand-mère idiote ; et pour nourrir tout ça un homme
qui ne mange pas du pain tout son soûl en trimant comme u
n nègre ; car c-est un fameux ouvrier ! Trois heures de so
mmeil sur vingt-quatre, voilà tout ce qu-il prend, et enco
re quel sommeil !- quand on est réveillé par des enfants q
ui crient : « Du pain ! » par une femme malade qui gémit s
ur sa paillasse, ou par la vieille idiote qui se met quelq
uefois à rugir comme une louve- de faim aussi, car elle n-
a pas plus de raison qu-une bête. Quand elle a trop envie
de manger, on l-entend des escaliers, elle hurle.
– Ah ! c-est affreux ! s-écria Rodolphe ; et personne ne
0509les secourt ?
– Dame ! monsieur, on fait ce qu-on peut entre pauvres ge
ns. Depuis que le commandant me donne ses douze francs par
mois pour faire son ménage, je mets le pot-au-feu une foi
s la semaine, et ces malheureux d-en haut ont du bouillon.
Mlle Rigolette prend sur ses nuits, et dame ! ça lui coût
e toujours de l-éclairage, pour faire, avec des rognures d
-étoffes, des brassières et des béguins aux petits- Ce pau
vre M. Germain, qu-était pas bien calé non plus, faisait s
emblant de recevoir de temps en temps quelques bonnes bout
eilles de vin de chez lui, et Morel (c-est le nom de l-ouv
rier) buvait un ou deux fameux coups qui le réchauffaient
et lui mettaient pour un moment du c-ur au ventre.
– Et le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gen
s ?
– M. Bradamanti ? dit le portier ; il m-a guéri de mon rh
umatisme, c-est vrai, je le vénère ; mais dès ce jour-là j
-ai dit à mon épouse : « Anastasie, M. Bradamanti- » Hum !
hum ! te l-ai-je dit, Anastasie ?
– C-est vrai, tu me l-as dit, mais il aime à rire, cet ho
0510mme ! Du moins à sa manière, car il ne desserre pas le
s dents pour cela.
– Qu-a-t-il donc fait ?
– Voilà, monsieur. Quand je lui ai parlé de la misère des
Morel, à propos de ce qu-il se plaignait que la vieille i
diote avait hurlé de faim toute la nuit, et que lui, ça l-
avait empêché de dormir, il m-a dit : « Puisqu-ils sont si
malheureux, s-ils ont des dents à arracher, je ne leur fe
rai pas même payer la sixième, et je leur donnerai une bou
teille de mon eau à moitié prix. »
– Eh bien ! s-écria M. Pipelet, quoiqu-il m-ait guéri de
mon rhumatisme, je maintiens que c-est une plaisanterie in
décente. Mais il n-en fait jamais d-autres- et encore si e
lles n-étaient qu-indécentes !
– Songe donc, Alfred, qu-il est italien, et que c-est peu
t-être la manière de plaisanter chez eux.
– Décidément, madame Pipelet, dit Rodolphe, j-ai mauvaise
opinion de cet homme, et je ne ferai pas, comme vous dite
s, ni amitié ni société avec lui- Et la prêteuse sur gages
a-t-elle été plus charitable ?
0511 – Hum ! dans le prix de M. Bradamanti, dit la portièr
e : elle leur a prêté sur leurs pauvres hardes- Tout y a p
assé, jusqu-à leur dernier matelas- C-est pas l-embarras,
ils n-en ont jamais eu que deux.
– Et maintenant elle ne les aide pas ?
– La mère Burette ? Ah bien ! oui ; elle est aussi chiche
dans son espèce que son amoureux dans la sienne ; car, di
tes donc, M. Bras-Rouge et la mère Burette-, ajouta la por
tière avec un clignement d-yeux et un hochement de tête ex
traordinairement malicieux.
– Vraiment ! dit Rodolphe.
– Je crois bien- à mort !- Et allez donc ! Les étés de la
Saint-Martin sont aussi chauds que les autres, n-est-ce p
as, vieux chéri ?
M. Pipelet, pour toute réponse, agita mélancoliquement so
n chapeau tromblon.
Depuis que Mme Pipelet avait fait montre d-un sentiment d
e charité à l-égard des malheureux des mansardes, elle sem
blait moins repoussante à Rodolphe.
– Et quel est l-état de ce pauvre ouvrier ?
0512 – Lapidaire en faux ; il travaille à la pièce, et tan
t, tant qu-il s-est contrefait à ce métier-là ; vous le ve
rrez- Après tout, un homme est un homme, et il ne peut que
ce qu-il peut, n-est-ce pas ? Et, quand il faut donner la
pâtée à une famille de sept personnes, sans se compter, i
l y a du tirage ! Et encore sa fille aînée l-aide de ce qu
-elle peut, et ça n-est guère.
– Et quel âge a cette fille ?
– Dix-sept ans, et belle, belle- comme le jour ; elle est
servante chez un vieux grigou, riche à acheter Paris, un
notaire, M. Jacques Ferrand.
– M. Jacques Ferrand ? dit Rodolphe étonné de cette nouve
lle rencontre, car c-était chez ce notaire, ou du moins pr
ès de sa gouvernante, qu-il devait prendre les renseigneme
nts relatifs à la Goualeuse. M. Jacques Ferrand qui demeur
e rue du Sentier ? reprit-il.
– Juste !- Vous le connaissez ?
– Il est notaire de la maison de commerce à laquelle j-ap
partiens.
– Eh bien ! alors vous devez savoir que c-est un fameux f
0513esse-mathieu, mais, faut être juste, honnête et dévot-
tous les dimanches à la messe et à vêpres, faisant ses pâ
ques et allant à confesse ; s-il fricote, ne fricotant jam
ais qu-avec des prêtres, buvant l-eau bénite, dévorant le
pain bénit- un saint homme, quoi ! La caisse d-épargne des
petites gens qui placent leurs économies chez lui ! Mais
dame ! avare et dur à cuire pour les autres comme pour lui
-même. Voilà dix-huit mois que cette pauvre Louise, la fil
le du lapidaire, est servante chez lui. C-est un agneau po
ur la douceur, un cheval pour le travail. Elle fait tout l
à, et dix-huit francs de gages, ni plus ni moins ; elle ga
rde six francs par mois, pour s-entretenir, et donne le re
ste à sa famille : c-est toujours ça ; mais quand il faut
que sept personnes rongent là-dessus !-
– Mais le travail du père, s-il est laborieux ?
– S-il est laborieux ! C-est un homme qui de sa vie n-a é
té bu ; c-est rangé, c-est doux comme un Jésus ; ça ne dem
anderait au bon Dieu pour toute récompense que de faire du
rer les jours quarante-huit heures, pour pouvoir gagner un
peu plus de pain pour sa marmaille.
0514 – Son travail lui rapporte donc bien peu !
– Il a été alité pendant trois mois, et c-est ce qui l-a
arriéré ; sa femme s-est abîmé la santé en le soignant, et
à cette heure elle est moribonde ; c-est pendant ces troi
s mois qu-il a fallu vivre avec les douze francs de Louise
, et avec ce qu-ils ont emprunté sur gages à la mère Buret
te, et aussi quelques écus que lui a prêtés la courtière e
n pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personn
es ! J-en reviens toujours là, et si vous voyiez leur boug
e !- Mais, tenez, monsieur, ne parlons pas de ça, voilà no
tre dîner cuit, et, rien que de penser à leur mansarde, ça
me tourne l-estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en déb
arrasser la maison. Quand je dis heureusement, ça n-est pa
s par méchanceté, au moins. Mais, puisqu-il faut qu-ils so
ient malheureux, ces pauvres Morel, et que nous n-y pouvon
s rien, autant qu-ils aillent être malheureux ailleurs. C-
est un crève-c-ur de moins.
– Mais, si on les chasse d-ici, où iront-ils ?
– Dame ! je ne sais pas, moi.
– Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier ?
0515
– S-il n-était pas obligé de soigner sa mère, sa femme et
les enfants, il gagnerait bien quatre à cinq francs, parc
e qu-il s-acharne ; mais, comme il perd les trois quarts d
e son temps à faire le ménage, c-est au plus s-il gagne qu
arante sous.
– En effet, c-est bien peu. Pauvres gens !
– Oui, pauvres gens, allez ! c-est bien dit. Mais il y en
a tant de pauvres gens, que, puisqu-on n-y peut rien, il
faut bien s-en consoler, n-est-ce pas, Alfred ? Mais, à pr
opos de consoler, et le cassis, nous ne lui disons rien ?

– Franchement, madame Pipelet, ce que vous m-avez raconté
là m-a serré le c-ur ; vous boirez à ma santé avec M. Pip
elet.
– Vous êtes bien honnête, monsieur, dit le portier ; mais
voulez-vous toujours voir la chambre d-en haut ?
– Volontiers ; si elle me convient, je vous donnerai le d
enier à Dieu.
Le portier sortit de son antre. Rodolphe le suivit.
0516XI

Les quatre étages

L-escalier sombre, humide, paraissait encore plus obscur
par cette triste journée d-hiver.
L-entrée de chacun des appartements de cette maison offra
it pour ainsi dire à l–il de l-observateur une physionomi
e particulière.
Ainsi la porte du logis qui servait de petite maison au c
ommandant était fraîchement peinte d-une couleur brune vei
née imitant le palissandre ; un bouton de cuivre doré étin
celait à la serrure, et un beau cordon de sonnette à houpp
e de soie rouge contrastait avec la sordide vétusté des mu
railles.
La porte du second étage, habité par la devineresse, prêt
euse sur gages, présentait un aspect plus singulier : un h
ibou empaillé, oiseau suprêmement symbolique et cabalistiq
ue, était cloué par les pattes et par les ailes au-dessus
du chambranle ; un petit guichet, grillagé de fil de fer,
0517permettait d-examiner les visiteurs avant d-ouvrir.
La demeure du charlatan italien, que l-on soupçonnait d-e
xercer un épouvantable métier, se distinguait aussi par so
n entrée bizarre.
Son nom se lisait tracé avec des dents de cheval incrusté
es dans une espèce de tableau de bois noir appliqué sur la
porte.
Au lieu de se terminer classiquement par une patte de liè
vre, ou par un pied de chevreuil, le cordon de sonnette s-
attachait à un avant-bras et à une main de singe momifiés.

Ce bras desséché, cette petite main à cinq doigts articul
és par phalanges et terminés par des ongles, étaient hideu
x à voir.
On eût dit la main d-un enfant.
Au moment où Rodolphe passait devant cette porte, qui lui
parut sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots
étouffés ; puis tout à coup un cri douloureux, convulsif,
horrible, un cri paraissant arraché du fond des entrailles
, retentit dans le silence de cette maison.
0518 Rodolphe tressaillit.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, il courut à l
a porte et sonna violemment.
– Qu-avez-vous, monsieur ? dit le portier surpris.
– Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l-avez donc pas entendu ?

– Si, monsieur. C-est sans doute quelque pratique à qui M
. César Bradamanti arrache une dent, peut-être deux.
Cette explication était vraisemblable ; pourtant elle ne
satisfit pas Rodolphe.
Le cri terrible qu-il venait d-entendre ne lui semblait p
as seulement une exclamation de douleur physique ; mais au
ssi, si cela peut se dire, un cri de douleur morale.
Son coup de sonnette avait été d-une extrême violence.
On n-y répondit pas d-abord.
Plusieurs portes se fermèrent coup sur coup ; puis, derri
ère la vitre d-un -il-de-b-uf placé près de la porte, et s
ur lequel Rodolphe attachait machinalement son regard, il
vit confusément apparaître une figure décharnée, d-une pâl
eur cadavéreuse ; une forêt de cheveux roux et grisonnants
0519 couronnait ce hideux visage, qui se terminait par une
longue barbe de la même couleur que la chevelure.
Cette vision disparut au bout d-une seconde.
Rodolphe resta pétrifié.
Pendant le peu de temps que dura cette apparition, il ava
it cru reconnaître certains traits bien caractéristiques d
e cet homme.
Ces yeux verts et brillants comme l-aigue-marine sous leu
rs gros sourcils fauves et hérissés, cette pâleur livide,
ce nez mince, saillant, recourbé en bec d-aigle, et dont l
es narines, bizarrement dilatées et échancrées, laissaient
voir une partie de la cloison nasale, lui rappelaient d-u
ne manière frappante un certain abbé Polidori, dont le nom
avait été maudit par Murph durant son entretien avec le b
aron de Gra-n.
Quoique Rodolphe n-eût pas vu l-abbé Polidori depuis seiz
e ou dix-sept ans, il avait mille raisons pour ne pas l-ou
blier ; mais ce qui déroutait ses souvenirs, mais ce qui l
e faisait douter de l-identité de ces deux personnages, c-
est que le prêtre qu-il croyait retrouver sous le nom de c
0520e charlatan à barbe et à cheveux roux était très-brun.

Si Rodolphe (en supposant que ses soupçons fussent fondés
) ne s-étonnait pas d-ailleurs de voir un homme revêtu d-u
n caractère sacré, un homme dont il connaissait la haute i
ntelligence, le vaste savoir, le rare esprit, tomber à ce
point de dégradation, peut-être d-infamie, c-est qu-il sav
ait que ce rare esprit, que cette haute intelligence, que
ce vaste savoir, s-alliaient à une perversité si profonde,
à une conduite si déréglée, à des penchants si crapuleux,
et surtout à une telle forfanterie de cynique et sanglant
mépris des hommes et des choses, que cet homme, réduit à
une misère méritée, avait pu, nous dirons presque avait dû
chercher les ressources les moins honorables, et trouver
une sorte de satisfaction ironique et sacrilège à se voir,
lui, véritablement distingué par les dons de l-esprit, lu
i, revêtu d-un caractère sacré, exercer ce vil métier d-im
pudent bateleur.
Mais, nous le répétons, quoiqu-il eût quitté l-abbé Polid
ori dans la force de l-âge, et que celui-ci dût avoir l-âg
0521e du charlatan, il y avait entre ces deux personnages
certaines différences si notables que Rodolphe doutait ext
rêmement de leur identité ; néanmoins il dit à M. Pipelet
:
– Est-ce qu-il y a longtemps que M. Bradamanti habite cet
te maison ?
– Mais environ un an, monsieur. Oui, c-est ça, il est ven
u pour le terme de janvier. C-est un locataire exact ; il
m-a guéri d-un fameux rhumatisme- Mais, comme je vous le d
isais tout à l-heure, il a un défaut : c-est d-être trop g
ouailleur, il ne respecte rien dans ses propos.
– Comment cela ?
– Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis p
as une rosière, mais il y a rire et rire.
– Il est donc fort gai ?
– Ce n-est pas qu-il soit gai ; au contraire, il a l-air
d-un mort ; mais il ne rit jamais de la bouche- il rit tou
jours en paroles ; il n-y a pour lui ni père ni mère, ni D
ieu ni diable, il plaisante de tout, même de son eau, mons
ieur, même de sa propre eau ! Mais je ne vous le cache pas
0522, ces plaisanteries-là quelquefois me font peur, me do
nnent la chair de poule. Quand il a resté un quart d-heure
à jaboter indécemment, dans la loge, sur les femmes à pei
ne voilées des différents pays sauvages qu-il a parcourus,
et que je me retrouve seul à seul avec Anastasie, eh bien
! monsieur, moi qui, depuis trente-sept ans, ai pris l-ha
bitude, me suis fait une loi de la chérir- Anastasie- eh b
ien ! il me semble que je la chéris moins. Vous allez rire
– mais quelquefois encore, quand M. César est parti, après
m-avoir parlé des festins des princes auxquels il a assis
té pour les voir essayer les dents qu-il leur avait posées
, eh bien ! il me semble que mon manger est amer, je n-ai
plus faim. Enfin j-aime mon état, monsieur, et je m-en hon
ore. J-aurais pu être cordonnier comme un tas d-ambitieux,
mais je crois rendre autant de service en ressemelant les
vieilles chaussures. Eh bien ! monsieur, il y a des jours
où ce diable de M. César, avec ses railleries, me ferait
regretter de n-être pas bottier, ma parole d-honneur ! Et
puis enfin- il a une manière de parler des dames sauvages
qu-il a connues- Tenez, monsieur, je vous le répète, je ne
0523 suis pas rosière, mais quelquefois, saperlotte ! je d
eviens pourpre, ajouta M. Pipelet d-un air de chasteté rév
oltée.
– Et Mme Pipelet tolère cela ?
– Anastasie est folle de l-esprit, et M. César, malgré so
n mauvais ton, en a certainement beaucoup ; aussi elle lui
passe tout.
– Elle m-a aussi parlé de certains bruits horribles-
– Elle vous a parlé ?-
– Soyez tranquille, je suis discret.
– Eh bien ! monsieur, ce bruit-là, je n-y crois pas, je n
-y croirai jamais, et pourtant je ne peux m-empêcher d-y p
enser, et ça augmente le drôle d-effet que me produisent l
es plaisanteries de M. Bradamanti. Enfin, monsieur, pour t
out dire, bien certainement je hais M. Cabrion- c-est une
haine que j-emporterai dans la tombe. Eh bien ! quelquefoi
s il me semble que j-aimerais encore mieux les ignobles fa
rces qu-il avait l-effronterie de faire dans la maison, qu
e les plaisanteries que nous débite M. César de son air pi
nce-sans-rire, en bridant ses lèvres par un mouvement disg
0524racieux qui me rappelle toujours l-agonie de mon oncle
Rousselot, qui en râlant bridait ses lèvres tout comme M.
Bradamanti.
Quelques mots de M. Pipelet sur la perpétuelle ironie ave
c laquelle le charlatan parlait de tout et de tous, et flé
trissait les joies les plus modestes par ses railleries am
ères, confirmaient assez les premiers soupçons de Rodolphe
; car l-abbé, lorsqu-il déposait son masque d-hypocrisie,
avait toujours affecté le scepticisme le plus audacieux e
t le plus révoltant.
Bien décidé à éclaircir ses doutes, la présence de ce prê
tre dans cette maison pouvant le gêner, se sentant de plus
en plus disposé à interpréter d-une manière lugubre le cr
i terrible dont il avait été si frappé, Rodolphe suivit le
portier à l-étage supérieur, où se trouvait la chambre qu
-il voulait louer.
Le logis de Mlle Rigolette, voisin de cette chambre, étai
t facile à reconnaître, grâce à une charmante galanterie d
u peintre, l-ennemi mortel de M. Pipelet.
Une demi-douzaine de petits Amours joufflus, très-facilem
0525ent et très-spirituellement peints dans le goût de Wat
teau, se groupaient autour d-une espèce de cartouche, et p
ortaient allégoriquement, l-un un dé à coudre, l-autre une
paire de ciseaux, celui-là un fer à repasser, celui-ci un
petit miroir de toilette ; au milieu du cartouche, sur un
fond bleu clair, on lisait en lettres roses : Mademoisell
e Rigolette, couturière. Le tout était encadré dans une gu
irlande de fleurs qui se détachait à merveille du fond ver
t céladon de la porte.
Ce petit panneau était fort joli et formait encore un con
traste frappant avec la laideur de l-escalier.
Au risque d-irriter les plaies saignantes d-Alfred, Rodol
phe lui dit, en montrant la porte de Mlle Rigolette :
– Ceci est sans doute l-ouvrage de M. Cabrion ?
– Oui, monsieur, il s-est permis d-abîmer la peinture de
cette porte avec ces indécents barbouillages d-enfants tou
t nus, qu-il appelle des Amours. Sans les supplications de
Mlle Rigolette et la faiblesse de M. Bras-Rouge, j-aurais
gratté tout cela ainsi que cette palette dont le même mon
stre a obstrué la porte de votre chambre.
0526 En effet, une palette chargée de couleurs, paraissant
suspendue à un clou, était peinte sur la porte en manière
de trompe-l–il.
Rodolphe suivit le portier dans cette chambre, assez spac
ieuse, précédée d-un petit cabinet, et éclairée par deux f
enêtres qui ouvraient sur la rue du Temple ; quelques ébau
ches fantastiques, peintes sur la seconde porte par M. Cab
rion, avaient été scrupuleusement respectées par M. Germai
n.
Rodolphe avait trop de motifs d-habiter cette maison pour
ne pas arrêter ce logement ; il donna donc modestement qu
arante sous au portier et lui dit :
– Cette chambre me convient parfaitement, voici le denier
à Dieu ; demain j-enverrai des meubles. Il n-est pas néce
ssaire, n-est-ce pas, que je voie le principal locataire,
M. Bras-Rouge ?
– Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, exc
epté pour les manigances de la mère Burette- C-est toujour
s avec moi que l-on traite directement ; je vous demandera
i seulement votre nom.
0527 – Rodolphe.
– Rodolphe- qui ?
– Rodolphe tout court, monsieur Pipelet.
– C-est différent, monsieur ; ce n-est pas par curiosité
que j-insistais : les noms et les volontés sont libres.
– Dites-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne de
vrais pas, comme nouveau voisin, aller demander aux Morel
si je ne peux pas leur être bon à quelque chose, puisque m
on prédécesseur, M. Germain, les aidait aussi selon ses mo
yens ?
– Si, monsieur, cela se peut ; il est vrai que ça ne leur
servira pas à grand-chose, puisqu-on les chasse ; mais ça
les flattera toujours.
Puis, comme frappé d-une idée subite, M. Pipelet s-écria,
en regardant son locataire d-un air fier et malicieux :
– Je comprends, je comprends ; c-est un commencement pour
finir par aller aussi faire le bon voisin chez la petite
voisine d-à côté.
– Mais j-y compte bien.
– Il n-y a pas de mal à ça, monsieur, c-est l-usage ; et,
0528 tenez, je suis sûr que Mlle Rigolette a entendu qu-on
visitait la chambre, et qu-elle est aux aguets pour nous
voir descendre. Je vais faire du bruit exprès en tournant
la clef ; regardez bien en passant sur le carré.
En effet, Rodolphe s-aperçut que la porte si gracieusemen
t enjolivée d-Amours Watteau était entrebâillée, et il dis
tingua vaguement, par l-étroite ouverture, le bout relevé
d-un petit nez couleur de rose et un grand -il noir vif et
curieux ; mais, comme il ralentissait le pas, la porte se
ferma brusquement.
– Quand je vous disais qu-elle nous guettait ! reprit le
portier ; puis il ajouta : Pardon, excuse, monsieur !- je
vas à mon petit observatoire.
– Qu-est-ce que cela ?
– Au haut de cette échelle, il y a le palier où s-ouvre l
a porte de la mansarde des Morel, et derrière un des lambr
is il se trouve un petit trou noir où je mets des fouillis
. Comme le mur est très-lézardé, quand je suis dans mon tr
ou, je vois chez eux et je les entends comme si j-y étais.
Ça n-est pas que je les espionne, juste ciel ! Mais enfin
0529 je vais quelquefois les regarder comme on va à un mél
odrame bien noir. Et en redescendant dans ma loge, je me t
rouve comme dans un palais. Mais, dites donc, monsieur, si
le c-ur vous en dit, avant qu-ils ne partent- C-est trist
e, mais c-est curieux ; car, quand ils vous voient, ils so
nt comme des sauvages, ça les gêne.
– Vous êtes bien bon, monsieur Pipelet, un autre jour, de
main peut-être, je profiterai de votre offre.
– A votre aise, monsieur ; mais il faut que je monte à mo
n observatoire, car j-ai besoin d-un morceau de basane. Si
vous voulez toujours descendre, monsieur, je vous rejoins
.
Et M. Pipelet commença sur l-échelle qui conduisait aux m
ansardes une ascension assez périlleuse pour son âge.
Rodolphe jetait un dernier coup d–il sur la porte de Mll
e Rigolette, en songeant que cette jeune fille, l-ancienne
connaissance de la pauvre Goualeuse, connaissait sans dou
te la retraite du fils du Maître d-école, lorsqu-il entend
it, à l-étage inférieur, quelqu-un sortir de chez le charl
atan ; il reconnut le pas léger d-une femme, et distingua
0530le bruissement d-une robe de soie. Rodolphe s-arrêta u
n moment par discrétion.
Lorsqu-il n-entendit plus rien il descendit.
Arrivé au second étage, il vit et ramassa un mouchoir sur
les dernières marches ; il appartenait sans doute à la pe
rsonne qui sortait du logis du charlatan.
Rodolphe s-approcha d-une des étroites fenêtres qui éclai
raient le carré et examina ce mouchoir, magnifiquement gar
ni de dentelles ; il portait brodés, dans un de ses angles
, un L et un N surmontés d-une couronne ducale.
Ce mouchoir était littéralement trempé de larmes.
La première pensée de Rodolphe fut de se hâter afin de po
uvoir rendre ce mouchoir à la personne qui l-avait perdu ;
mais il réfléchit que cette démarche ressemblerait peut-ê
tre, dans cette circonstance, à un mouvement d-inconvenant
e curiosité ; il le garda, se trouvant ainsi, sans le voul
oir, sur la trace d-une mystérieuse et sans doute sinistre
aventure.
En arrivant chez la portière, il lui dit :
– Est-ce qu-il ne vient pas de descendre une femme ?
0531 – Non, monsieur. C-est une belle dame, grande et minc
e, avec un voile noir. Elle sort de chez M. César. Le peti
t Tortillard avait été chercher un fiacre, où elle vient d
e monter. Ce qui m-étonne, c-est que ce petit gueux-là s-e
st assis derrière le fiacre, peut-être pour voir où va cet
te dame ; car il est curieux comme une pie et vif comme un
furet, malgré son pied bot.
« Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l-adresse de cette fem
me seront peut-être connus de ce charlatan, dans le cas où
il aurait ordonné à Tortillard de suivre l-inconnue. »
– Eh bien ! monsieur, la chambre vous convient-elle ? dem
anda la portière.
– Elle me convient beaucoup ; je l-ai arrêtée, et demain
j-enverrai mes meubles.
– Que le bon Dieu vous bénisse d-avoir passé devant notre
porte, monsieur ! Nous aurons un fameux locataire de plus
. Vous avez l-air bon enfant, Pipelet vous aimera tout de
suite. Vous le ferez rire comme faisait M. Germain, qui av
ait toujours une farce à lui dire ; car il ne demande qu-à
rire, ce pauvre cher homme : aussi je pense qu-avant un m
0532ois vous ferez une paire d-amis.
– Allons, vous me flattez, madame Pipelet.
– Pas du tout ; ce que je vous dis là c-est comme si je v
ous ouvrais mon c-ur. Et si vous êtes gentil pour Alfred j
e serai reconnaissante : vous verrez votre petit ménage ;
je suis un lion pour la propreté ; et, si vous voulez dîne
r chez vous le dimanche, je vous fricoterai des choses don
t vous vous lécherez les pouces.
– C-est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon ménage ;
demain on vous apportera des meubles, et je viendrai surve
iller mon emménagement.
Rodolphe sortit.
Les résultats de sa visite à la maison de la rue du Templ
e étaient assez importants, et pour la solution du mystère
qu-il voulait découvrir, et pour la noble curiosité avec
laquelle il cherchait l-occasion de faire le bien et d-emp
êcher le mal.
Tels étaient les résultats :
Mlle Rigolette savait nécessairement la nouvelle demeure
de François Germain, fils du Maître d-école ;
0533 Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, pouv
ait malheureusement être la marquise d-Harville, avait don
né au commandant pour le lendemain un nouveau rendez-vous
qui la perdrait peut-être à jamais ;
Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif inté
rêt à M. d-Harville, dont le repos, l-honneur, semblaient
si cruellement compromis ;
Un artisan honnête et laborieux, écrasé par la plus affre
use misère, allait être, lui et sa famille, jeté sur le pa
vé par l-intermédiaire de Bras-Rouge ;
Enfin, Rodolphe avait involontairement découvert quelques
traces d-une aventure dont le charlatan César Bradamanti
(peut-être l-abbé Polidori) et une femme qui appartenait s
ans doute au plus grand monde étaient les principaux acteu
rs ;
De plus, la Chouette, récemment sortie de l-hôpital où el
le était entrée après la scène de l-allée des Veuves, avai
t des intelligences suspectes avec Mme Burette, devineress
e et prêteuse sur gages, qui occupait le second étage de l
a maison.
0534 Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe r
entra chez lui, rue Plumet, remettant au lendemain sa visi
te au notaire Jacques Ferrand.
Le soir même, comme on le sait, Rodolphe devait se rendre
à un grand bal à l-ambassade de

.
Avant de suivre notre héros dans cette nouvelle excursion
, nous jetterons un coup d–il rétrospectif sur Tom et sur
Sarah, personnages importants de cette histoire.
XII

Tom et Sarah

Sarah Seyton, alors veuve du comte Mac-Gregor, et âgée de
trente-sept à trente-huit ans, était d-une excellente fam
ille écossaise, et fille d-un baronnet, gentilhomme campag
nard.
D-une beauté accomplie, orpheline à dix-sept ans, Sarah a
0535vait quitté l-Ecosse avec son frère Tom Seyton de Hals
bury.
Les absurdes prédictions d-une vieille Highlandaise, sa n
ourrice, avaient exalté presque jusqu-à la démence les deu
x vices capitaux de Sarah, l-orgueil et l-ambition, en lui
promettant, avec une incroyable persistance de conviction
, les plus hautes destinées- pourquoi ne pas le dire ? une
destinée souveraine !
La jeune Ecossaise s-était rendue à l-évidence des prédic
tions de sa nourrice et se redisait sans cesse, pour corro
borer sa foi ambitieuse, qu-une devineresse avait aussi pr
omis une couronne à la belle et excellente créole qui s-as
sit un jour sur le trône de France, et qui fut reine par l
a grâce et par la bonté, comme d-autres le sont par la gra
ndeur et par la majesté.
Chose étrange ! Tom Seyton, aussi superstitieux que sa s-
ur, encourageait ses folles espérances, et avait résolu de
consacrer sa vie à la réalisation du rêve de Sarah, de ce
rêve aussi éblouissant qu-insensé.
Néanmoins le frère et la s-ur n-étaient pas assez aveugle
0536s pour croire rigoureusement à la prédiction de la Hig
hlandaise, et pour viser absolument à un trône de premier
ordre, dans leur magnifique dédain des royautés secondaire
s ou des principautés régnantes ; non, pourvu que la belle
Ecossaise ceignît un jour son front impérieux d-une couro
nne souveraine, le couple orgueilleux fermerait les yeux s
ur l-importance des possessions de cette Couronne.
A l-aide de l-Almanach de Gotha pour l-an de grâce 1819,
Tom Seyton dressa, au moment de quitter l-Ecosse, une sort
e de tableau synoptique par rang d-âge de tous les rois et
altesses souveraines de l-Europe alors à marier.
Bien que fort absurde, l-ambition du frère et de la s-ur
était pure de tout moyen honteux ; Tom devait aider Sarah
à ourdir la trame conjugale où elle espérait enlacer un po
rte-couronne quelconque. Tom devait être de moitié dans to
utes les ruses, dans toutes les intrigues qui pourraient a
mener ce résultat ; mais il aurait tué sa s-ur, plutôt que
de voir en elle la maîtresse d-un prince, même avec la ce
rtitude d-un mariage réparateur.
L-espèce d-inventaire matrimonial qui résulta des recherc
0537hes de Tom et de Sarah dans l-Almanach de Gotha fut sa
tisfaisant.
La Confédération germanique fournissait surtout un nombre
ux contingent de jeunes souverains présomptifs. Sarah étai
t protestante ; Tom n-ignorait pas la facilité du mariage
allemand dit de la main gauche, mariage légitime d-ailleur
s, auquel il se serait à la dernière extrémité résigné pou
r sa s-ur. Il fut donc résolu entre elle et lui d-aller d-
abord en Allemagne commencer cette pipée.
Si ce projet paraît improbable, ces espérances insensées,
nous répondrons d-abord qu-une ambition effrénée, encore
exagérée par une superstitieuse croyance, se pique raremen
t d-être raisonnable dans ses visées, et n-est guère tenté
e que de l-impossible ; pourtant, en se rappelant certains
faits contemporains, depuis d-augustes et respectables ma
riages morganatiques entre souverains et sujettes jusqu-à
l-amoureuse odyssée de miss Pénélope et du prince de Capou
e, on ne peut refuser quelque probabilité d-heureux succès
aux imaginations de Tom et de Sarah.
Nous ajouterons que celle-ci joignait à une merveilleuse
0538beauté de rares dispositions pour les talents les plus
variés, et une puissance de séduction d-autant plus dange
reuse qu-avec une âme sèche et dure, un esprit adroit et m
échant, une dissimulation profonde, un caractère opiniâtre
et absolu, elle réunissait toutes les apparences d-une na
ture généreuse, ardente et passionnée.
Au physique, son organisation mentait aussi perfidement q
u-au moral.
Ses grands yeux noirs, tour à tour étincelants et langour
eux sous leurs sourcils d-ébène, pouvaient feindre les emb
rasements de la volupté ; et pourtant les brûlantes aspira
tions de l-amour ne devaient jamais faire battre son sein
glacé ; aucune surprise du c-ur ou des sens ne devait déra
nger les impitoyables calculs de cette femme rusée, égoïst
e et ambitieuse.
En arrivant sur le continent, Sarah, d-après les conseils
de son frère, ne voulut pas commencer ses entreprises, av
ant d-avoir fait un séjour à Paris, où elle désirait polir
son éducation et assouplir sa roideur britannique dans le
commerce d-une société pleine d-élégance, d-agréments et
0539de liberté de bon goût.
Sarah fut introduite dans le meilleur et dans le plus gra
nd monde, grâce à quelques lettres de recommandation et au
bienveillant patronage de Mme l-ambassadrice d-Angleterre
et du vieux marquis d-Harville, qui avait connu en Anglet
erre le père de Tom et de Sarah.
Les personnes fausses, froides, réfléchies, s-assimilent
avec une promptitude merveilleuse le langage et les manièr
es les plus opposés à leur caractère : chez elles tout est
dehors, surface, apparence, vernis, écorce ; dès qu-on le
s pénètre, dès qu-on les devine, elles sont perdues ; auss
i l-espèce d-instinct de conservation dont elles sont doué
es les rend éminemment propres au déguisement moral. Elles
se griment et se costument avec la prestesse et l-habilet
é d-un comédien consommé.
C-est dire qu-après six mois de séjour à Paris, Sarah aur
ait pu lutter avec la Parisienne la plus parisienne du mon
de, pour la grâce piquante de son esprit, le charme de sa
gaieté, l-ingénuité de ses coquetteries et la naïveté prov
ocante de son regard à la fois chaste et passionné.
0540 Trouvant sa s-ur suffisamment armée, Tom partit avec
elle pour l-Allemagne, muni d-excellentes lettres d-introd
uction.
Le premier Etat de la Confédération germanique qui se tro
uvait sur l-itinéraire de Sarah était le grand-duché de Ge
rolstein, ainsi désigné dans le diplomatique et infaillibl
e Almanach de Gotha pour l-année 1819.

GENEALOGIE DES SOUVERAINS DE L-EUROPE ET DE LEUR FAMILLE
GEROLSTEIN
Grand-duc : MAXIMILIEN-RODOLPHE, né le 10 décembre 1764.
Succède à son père CHARLES-FREDERIK-RODOLPHE, le 21 avril
1785. – Veuf, janvier 1808, de LOUISE, fille du prince JEA
N-AUGUSTE DE BURGLEN.
Fils : GUSTAVE-RODOLPHE, né le 17 avril 1803.
Mère : Grande-duchesse JUDITH, douairière, veuve du Grand
-duc père CHARLES-FREDERIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.

Tom, avec assez de sens, avait d-abord inscrit sur sa lis
te les plus jeunes des princes qu-il convoitait pour beaux
0541-frères, pensant que l-extrême jeunesse est de bien pl
us facile séduction qu-un âge mûr. D-ailleurs, nous l-avon
s dit, Tom et Sarah avaient été particulièrement recommand
és au grand-duc régnant de Gerolstein par le vieux marquis
d-Harville, engoué, comme tout le monde, de Sarah, dont i
l ne pouvait assez admirer la beauté, la grâce et le charm
ant naturel.
Il est inutile de dire que l-héritier présomptif du grand
-duché de Gerolstein était Gustave-Rodolphe ; il avait dix
-huit ans à peine lorsque Tom et Sarah furent présentés à
son père.
L-arrivée de la jeune Ecossaise fut un événement dans cet
te petite cour allemande, calme, simple, sérieuse, et pour
ainsi dire patriarcale. Le grand-duc, le meilleur des hom
mes, gouvernait ses Etats avec une fermeté sage et une bon
té paternelle ; rien de plus matériellement, de plus moral
ement heureux que cette principauté ; sa population labori
euse et grave, sobre et pieuse, offrait le type idéal du c
aractère allemand.
Ces braves gens jouissaient d-un bonheur si profond, ils
0542étaient si complètement satisfaits de leur condition,
que la sollicitude éclairée du grand-duc avait eu peu à fa
ire pour les préserver de la manie des innovations constit
utionnelles.
Quant aux modernes découvertes, quant aux idées pratiques
qui pouvaient avoir une influence salutaire sur le bien-ê
tre et sur la moralisation du peuple, le grand-duc s-en in
formait et les appliquait incessamment, ses résidents aupr
ès des différentes puissances de l-Europe n-ayant pour ain
si dire d-autre mission que celle de tenir leur maître au
courant de tous les progrès de la science au point de vue
d-utilité publique et pratique.
Nous l-avons dit, le grand-duc ressentait autant d-affect
ion que de reconnaissance pour le vieux marquis d-Harville
, qui lui avait rendu, en 1815, d-immenses services ; auss
i, grâce à la recommandation de ce dernier, Tom et Sarah S
eyton de Halsbury furent accueillis à la cour de Gerolstei
n avec une distinction et une bonté très-particulières.
Quinze jours après son arrivée, Sarah, douée d-un profond
esprit d-observation, avait facilement pénétré le caractè
0543re ferme, loyal et ouvert du grand-duc ; avant de sédu
ire le fils, chose immanquable, elle avait sagement voulu
s-assurer des dispositions du père. Celui-ci paraissait ai
mer si follement son fils Rodolphe qu-un moment Sarah le c
rut capable de consentir à une mésalliance plutôt que de v
oir ce fils chéri éternellement malheureux. Mais bientôt l
-Ecossaise fut convaincue que ce père si tendre ne se dépa
rtirait jamais de certains principes, de certaines idées s
ur les devoirs des princes.
Ce n-était pas de sa part orgueil : c-était conscience, r
aison, dignité.
Or, un homme de cette trempe énergique, d-autant plus aff
ectueux et bon qu-il est plus ferme et plus fort, ne concè
de jamais rien de ce qui touche à sa conscience, à sa rais
on, à sa dignité.
Sarah fut sur le point de renoncer à son entreprise, en p
résence de ces obstacles presque insurmontables ; mais réf
léchissant que, par compensation, Rodolphe était très-jeun
e, qu-on vantait généralement sa douceur, sa bonté, son ca
ractère à la fois timide et rêveur, elle crut le jeune pri
0544nce faible, irrésolu ; elle persista donc dans son pro
jet et dans ses espérances.
A cette occasion, sa conduite et celle de son frère furen
t un chef-d–uvre d-habileté.
La jeune fille sut se concilier tout le monde, et surtout
les personnes qui auraient pu être jalouses ou envieuses
de ses avantages ; elle fit oublier sa beauté, ses grâces,
par la simplicité modeste dont elle les voila. Bientôt el
le devint l-idole non-seulement du grand-duc, mais de sa m
ère, la grande-duchesse Judith douairière, qui, malgré, ou
à cause de ses quatre-vingt-dix ans, aimait à la folie to
ut ce qui était jeune et charmant.
Plusieurs fois Tom et Sarah parlèrent de leur départ. Jam
ais le souverain de Gerolstein ne voulut y consentir ; et,
pour s-attacher tout à fait le frère et la s-ur, il pria
le baronnet Tom Seyton de Halsbury d-accepter l-emploi vac
ant de premier écuyer, et il supplia Sarah de ne pas quitt
er la grande-duchesse Judith, qui ne pouvait plus se passe
r d-elle.
Après de nombreuses hésitations, combattues par les plus
0545pressantes influences, Tom et Sarah acceptèrent ces br
illantes propositions et s-établirent à la cour de Gerolst
ein, où ils étaient arrivés depuis deux mois.
Sarah, excellente musicienne, sachant le goût de la grand
e-duchesse pour les vieux maîtres, et entre autres pour Gl
uck, fit venir l–uvre de cet homme illustre, et fascina l
a vieille princesse par son inépuisable complaisance et pa
r le talent remarquable avec lequel elle lui chantait ces
anciens airs, d-une beauté si simple, si expressive.
Tom, de son côté, sut se rendre très-utile dans l-emploi
que le grand-duc lui avait confié. L-Ecossais connaissait
parfaitement les chevaux ; il avait beaucoup d-ordre et de
fermeté : en peu de temps il transforma presque complètem
ent le service des écuries du grand-duc, service que la né
gligence et la routine avaient presque désorganisé.
Le frère et la s-ur furent bientôt également aimés, fêtés
, choyés dans cette cour. La préférence du maître commande
les préférences secondaires. Sarah avait d-ailleurs besoi
n, pour ses futurs projets, de trop de points d-appui pour
ne pas employer son habile séduction à se faire des parti
0546sans. Son hypocrisie, revêtue des formes les plus attr
ayantes, trompa facilement la plupart de ces loyales Allem
andes, et l-affection générale consacra bientôt l-excessiv
e bienveillance du grand-duc.
Voici donc notre couple établi à la cour de Gerolstein, p
arfaitement et honorablement posé, sans qu-il ait été un m
oment question de Rodolphe. Par un hasard heureux, quelque
s jours après l-arrivée de Sarah, ce dernier était parti p
our une inspection de troupes avec un aide de camp et le f
idèle Murph.
Cette absence, doublement favorable aux vues de Sarah, lu
i permit de disposer à son aise les principaux fils de la
trame qu-elle ourdissait, sans être gênée par la présence
du jeune prince, dont l-admiration trop marquée aurait peu
t-être éveillé les craintes du grand-duc.
Au contraire, en l-absence de son fils, il ne songea malh
eureusement pas qu-il venait d-admettre dans son intimité
une jeune fille d-une rare beauté, d-un esprit charmant, q
ui devait se trouver avec Rodolphe à chaque instant du jou
r.
0547 Sarah resta intérieurement insensible à cet accueil s
i touchant, si généreux, à cette noble confiance avec laqu
elle on l-introduisait au c-ur de cette famille souveraine
.
Ni cette jeune fille ni son frère ne reculèrent un moment
devant leurs mauvais desseins ; ils venaient sciemment ap
porter le trouble et le chagrin dans cette cour paisible e
t heureuse. Ils calculaient froidement les résultats proba
bles des cruelles divisions qu-ils allaient semer entre un
père et un fils jusqu-alors tendrement unis.
XIII

Sir Walter Murph et l-abbé Polidori

Rodolphe, pendant son enfance, avait été d-une complexion
très-frêle. Son père fit ce raisonnement, bizarre en appa
rence, au fond très-sensé :
« Les gentilshommes campagnards anglais sont généralement
remarquables par une santé robuste. Ces avantages tiennen
t beaucoup à leur éducation physique : simple, rude, agres
0548te, elle développe leur vigueur. Rodolphe va sortir de
s mains des femmes ; son tempérament est délicat ; peut-êt
re, en habituant cet enfant à vivre comme le fils d-un fer
mier anglais (sauf quelques ménagements), fortifierai-je s
a constitution. »
Le grand-duc fit chercher en Angleterre un homme digne et
capable de diriger cette sorte d-éducation physique : sir
Walter Murph, athlétique spécimen du gentilhomme campagna
rd du Yorkshire, fut chargé de ce soin important. La direc
tion qu-il donna au jeune prince répondit parfaitement aux
vues du grand-duc.
Murph et son élève habitèrent pendant plusieurs années un
e charmante ferme située au milieu des champs et des bois,
à quelques lieues de la ville de Gerolstein, dans la posi
tion la plus pittoresque et la plus salubre.
Rodolphe, libre de toute étiquette, s-occupant avec Murph
de travaux agricoles proportionnés à son âge, vécut donc
de la vie sobre, mâle et régulière des champs, ayant pour
plaisirs et pour distractions des exercices violents, la l
utte, le pugilat, l-équitation, la chasse.
0549 Au milieu de l-air pur des prés, des bois et des mont
agnes, le jeune prince sembla se transformer, poussa vigou
reux comme un jeune chêne ; sa pâleur un peu maladive fit
place aux brillantes couleurs de la santé : quoique toujou
rs svelte et nerveux, il sortit victorieux des plus rudes
fatigues ; l-adresse, l-énergie, le courage suppléant à ce
qui lui manquait de puissance musculaire, il put bientôt
lutter avec avantage contre des jeunes gens beaucoup plus
âgés que lui ; il avait alors environ quinze ou seize ans.

Son éducation scientifique s-était nécessairement ressent
ie de la préférence donnée à l-éducation physique : Rodolp
he savait fort peu de chose ; mais le grand-duc pensait sa
gement que, pour demander beaucoup à l-esprit, il faut que
l-esprit soit soutenu par une forte organisation physique
; alors, quoique tardivement fécondées par l-instruction,
les facultés intellectuelles offrent de prompts résultats
.
Le bon Walter Murph n-était pas savant ; il ne put donner
à Rodolphe que quelques connaissances premières ; mais pe
0550rsonne mieux que lui ne pouvait inspirer à son élève l
a conscience de ce qui était juste, loyal, généreux ; l-ho
rreur de ce qui était bas, lâche, misérable.
Ces haines, ces admirations énergiques et salutaires s-en
racinèrent pour toujours dans l-âme de Rodolphe ; plus tar
d ces principes furent violemment ébranlés par les orages
des passions, mais jamais ils ne furent arrachés de son c-
ur. La foudre frappe, sillonne et brise un arbre solidemen
t et profondément planté, mais la sève bout toujours dans
ses racines, mille verts rameaux rejaillissent bientôt de
ce tronc qui paraissait desséché.
Murph donna donc à Rodolphe, si cela peut se dire, la san
té du corps et celle de l-âme ; il le rendit robuste, agil
e et hardi, sympathique à ce qui était bon et bien, antipa
thique à ce qui était méchant et mauvais.
Sa tâche ainsi admirablement remplie, le squire, appelé e
n Angleterre par de graves intérêts, quitta l-Allemagne po
ur quelque temps, au grand chagrin de Rodolphe, qui l-aima
it tendrement.
Murph devait revenir se fixer définitivement à Gerolstein
0551 avec sa famille, lorsque quelques affaires fort impor
tantes pour lui seraient terminées. Il espérait que son ab
sence durerait au plus une année.
Rassuré sur la santé de son fils, le grand-duc songea sér
ieusement à l-instruction de cet enfant chéri.
Un certain abbé César Polidori, philosophe renommé, médec
in distingué, historien érudit, savant versé dans l-étude
des sciences exactes et physiques, fut chargé de cultiver,
de féconder le sol riche mais vierge, si parfaitement pré
paré par Murph.
Cette fois le choix du grand-duc fut bien malheureux, ou
plutôt sa religion fut cruellement trompée par la personne
qui lui présenta l-abbé et le lui fit accepter, lui prêtr
e catholique, comme précepteur d-un prince protestant. Cet
te innovation parut à beaucoup de gens une énormité, et gé
néralement d-un funeste présage pour l-éducation de Rodolp
he.
Le hasard ou plutôt l-abominable caractère de l-abbé réal
isa une partie de ces tristes prédictions.
Impie, fourbe, hypocrite, contempteur sacrilège de ce qu-
0552il y a de plus sacré parmi les hommes, plein de ruse e
t d-adresse, dissimulant la plus dangereuse immoralité, le
plus effrayant scepticisme, sous une écorce austère et pi
euse, exagérant une fausse humilité chrétienne pour voiler
sa souplesse insinuante, de même qu-il affectait une bien
veillance expansive, un optimisme ingénu, pour cacher la p
erfidie de ses flatteries intéressées ; connaissant profon
dément les hommes, ou plutôt n-ayant expérimenté que les m
auvais côtés, que les honteuses passions de l-humanité, l-
abbé Polidori était le plus détestable mentor que l-on pût
donner à un jeune homme.
Rodolphe, abandonnant avec un extrême regret la vie indép
endante, animée, qu-il avait menée jusqu-alors auprès de M
urph, pour aller pâlir sur des livres et se soumettre aux
cérémonieux usages de la cour de son père, prit d-abord l-
abbé en aversion.
Cela devait être.
En quittant son élève, le pauvre squire l-avait comparé,
non sans raison, à un jeune poulain sauvage, plein de grâc
e et de feu, que l-on enlevait aux belles prairies où il s
0553-ébattait libre et joyeux, pour aller le soumettre au
frein, à l-éperon, et lui apprendre à modérer, à utiliser
des forces qu-il n-avait jusqu-alors employées que pour co
urir, que pour bondir à son caprice.
Rodolphe commença par déclarer à l-abbé qu-il ne se senta
it aucune vocation pour l-étude, qu-il avait avant tout be
soin d-exercer ses bras et ses jambes, de respirer l-air d
es champs, de courir les bois et les montagnes, un bon fus
il et un bon cheval lui semblant d-ailleurs préférables au
x plus beaux livres de la terre.
Le prêtre répondit à son élève qu-il n-y avait en effet r
ien de plus fastidieux que l-étude, mais que rien n-était
plus grossier que les plaisirs qu-il préférait à l-étude,
plaisirs parfaitement dignes d-un stupide fermier allemand
. Et l-abbé de faire un tableau si bouffon, si railleur de
cette existence simple et agreste, que pour la première f
ois Rodolphe fut honteux de s-être trouvé si heureux ; alo
rs il demanda naïvement au prêtre à quoi l-on pouvait pass
er son temps si l-on n-aimait ni l-étude, ni la chasse, ni
la vie libre des champs.
0554 L-abbé lui répondit mystérieusement que plus tard il
l-en instruirait.
Sous un autre point de vue, les espérances de ce prêtre é
taient aussi ambitieuses que celles de Sarah.
Quoique le grand-duché de Gerolstein ne fût qu-un Etat se
condaire, l-abbé s-était imaginé d-en être un jour le Rich
elieu, et de dresser Rodolphe au rôle de prince fainéant.

Il commença donc par tâcher de se rendre agréable à son é
lève et de lui faire oublier Murph à force de condescendan
ce et d-obséquiosité. Rodolphe continuant d-être récalcitr
ant à l-endroit de la science, l-abbé dissimula au grand-d
uc la répugnance du jeune prince pour l-étude, vanta au co
ntraire son assiduité, ses étonnants progrès ; et quelques
interrogatoires concertés d-avance entre lui et Rodolphe,
mais qui semblaient très-improvisés, entretinrent le gran
d-duc (il faut le dire, fort peu lettré) dans son aveuglem
ent et dans sa confiance.
Peu à peu l-éloignement que le prêtre avait d-abord inspi
ré à Rodolphe se changea de la part du jeune prince en une
0555 familiarité cavalière très-différente du sérieux atta
chement qu-il portait à Murph.
Peu à peu Rodolphe se trouva lié à l-abbé (quoique pour d
es causes fort innocentes) par l-espèce de solidarité qui
unit deux complices. Il devait tôt ou tard mépriser un hom
me du caractère et de l-âge de ce prêtre, qui mentait indi
gnement pour excuser la paresse de son élève.
L-abbé savait cela.
Mais il savait aussi que, si l-on ne s-éloigne pas tout d
-abord avec dégoût des êtres corrompus, on s-habitue malgr
é soi et peu à peu à leur esprit, souvent attrayant, et qu
-insensiblement on en vient à entendre sans honte et sans
indignation railler et flétrir ce qu-on vénérait jadis.
L-abbé était du reste trop fin pour heurter de front cert
aines nobles convictions de Rodolphe, fruit de l-éducation
de Murph. Après avoir redoublé de railleries sur la gross
ièreté des passe-temps des premières années de son élève,
le prêtre, déposant à demi son masque d-austérité, avait v
ivement éveillé sa curiosité par des demi-confidences sur
l-existence enchanteresse de certains princes des temps pa
0556ssés ; enfin, cédant aux instances de Rodolphe, après
des ménagements infinis et d-assez vives plaisanteries sur
la gravité cérémonieuse de la cour du grand-duc, l-abbé a
vait enflammé l-imagination du jeune prince aux récits exa
gérés et ardemment colorés des plaisirs et des galanteries
qui avaient illustré les règnes de Louis XIV, du Régent,
et surtout de Louis XV, le héros de César Polidori.
Il affirmait à ce malheureux enfant, qui l-écoutait avec
une avidité funeste, que les voluptés, même excessives, lo
in de démoraliser un prince heureusement doué, le rendaien
t souvent au contraire clément et généreux, par cette rais
on que les belles âmes ne sont jamais mieux prédisposées à
la bienveillance et à l-affectuosité que par le bonheur.

Louis XV le Bien-Aimé était une preuve irrécusable de cet
te assertion.
Et puis, disait l-abbé, que de grands hommes des temps an
ciens et modernes avaient largement sacrifié à l-épicurism
e le plus raffiné- depuis Alcibiade jusqu-à Maurice de Sax
e, depuis Antoine jusqu-au grand Condé, depuis César jusqu
0557-à Vendôme !
De tels entretiens devaient exercer d-effroyables ravages
dans une âme jeune, ardente et vierge ; de plus, l-abbé t
raduisait éloquemment à son élève des odes d-Horace où ce
rare génie exaltait avec le charme le plus entraînant les
molles délices d-une vie tout entière vouée à l-amour et à
des sensualités exquises. Pourtant, çà et là, pour masque
r le danger de ces théories et satisfaire à ce qu-il y ava
it de foncièrement généreux dans le caractère de Rodolphe,
l-abbé le berçait des utopies les plus charmantes. A l-en
tendre, un prince intelligemment voluptueux pouvait amélio
rer les hommes par le plaisir, les moraliser par le bonheu
r, et amener les plus incrédules au sentiment religieux, e
n exaltant leur gratitude envers le Créateur, qui, dans l-
ordre matériel, comblait l-homme de jouissances avec une i
népuisable prodigalité.
Jouir de tout et toujours, c-était, selon l-abbé, glorifi
er Dieu dans sa magnificence et dans l-éternité de ses don
s.
Ces théories portèrent leurs fruits.
0558 Au milieu de cette cour régulière et vertueuse, habit
uée, par l-exemple du maître, aux honnêtes plaisirs, aux i
nnocentes distractions, Rodolphe, instruit par l-abbé, rêv
ait déjà les folles nuits de Versailles, les orgies de Cho
isy, les violentes voluptés du Parc-aux-Cerfs, et aussi çà
et là, par contraste, quelques amours romanesques.
L-abbé n-avait pas manqué non plus de démontrer à Rodolph
e qu-un prince de la Confédération germanique ne pouvait a
voir d-autre prétention militaire que celle d-envoyer son
contingent à la Diète.
D-ailleurs, l-esprit du temps n-était plus à la guerre.
Couler délicieusement et paresseusement ses jours au mili
eu des femmes et des raffinements du luxe, se reposer tour
à tour de l-enivrement des plaisirs sensuels par les déli
cieuses récréations des arts, chercher parfois dans la cha
sse, non pas en sauvage Nemrod, mais en intelligent épicur
ien, ces fatigues passagères qui doublent le charme de l-i
ndolence et de la paresse, telle était, selon l-abbé, la s
eule vie possible pour un prince qui (comble de bonheur !)
trouvait un Premier ministre capable de se vouer courageu
0559sement au fastidieux et lourd fardeau des affaires de
l-Etat.
Rodolphe, en se laissant aller à des suppositions qui n-a
vaient rien de criminel parce qu-elles ne sortaient pas du
cercle des probabilités fatales, se proposait, lorsque Di
eu rappellerait à lui le grand-duc son père, de se vouer à
cette vie que l-abbé Polidori lui peignait sous de si cha
udes et de si riantes couleurs, et de prendre ce prêtre po
ur Premier ministre.
Nous le répétons, Rodolphe aimait tendrement son père, et
il l-eût profondément regretté, quoique sa mort lui eût p
ermis de faire le Sardanapale au petit pied. Il est inutil
e de dire que le jeune prince gardait le plus profond secr
et sur les malheureuses espérances qui fermentaient en lui
.
Sachant que les héros de prédilection du grand-duc étaien
t Gustave-Adolphe, Charles XII et le grand Frédéric (Maxim
ilien-Rodolphe avait l-honneur d-appartenir de très-près à
la maison royale de Brandebourg), Rodolphe pensait avec r
aison que son père, qui professait une admiration profonde
0560 pour ces rois-capitaines toujours bottés et éperonnés
, chevauchant et guerroyant, regarderait son fils comme pe
rdu s-il le croyait capable de vouloir remplacer dans sa c
our la gravité tudesque par les m-urs faciles et licencieu
ses de la Régence. Un an, dix-huit mois se passèrent ainsi
; Murph n-était pas encore de retour, quoiqu-il annonçât
prochainement son arrivée.
Sa première répugnance vaincue par l-obséquiosité de l-ab
bé, Rodolphe profita des enseignements scientifiques de so
n précepteur et acquit sinon une instruction très-étendue,
au moins des connaissances superficielles, qui, jointes à
un esprit naturel, vif et sage, lui permettaient de passe
r pour beaucoup plus instruit qu-il ne l-était réellement
et de faire le plus grand honneur aux soins de l-abbé.
Murph revint d-Angleterre avec sa famille et pleura de jo
ie en embrassant son ancien élève.
Au bout de quelques jours, sans pouvoir pénétrer la raiso
n d-un changement qui l-affligeait profondément, le digne
squire trouva Rodolphe froid, contraint envers lui, et pre
sque ironique lorsqu-il lui rappela leur vie rude et agres
0561te.
Certain de la bonté naturelle du c-ur du jeune prince, av
erti par un secret pressentiment, Murph le crut momentaném
ent perverti par la pernicieuse influence de l-abbé Polido
ri qu-il détestait d-instinct, et qu-il se promettait d-ob
server attentivement.
De son côté, le prêtre, vivement contrarié du retour de M
urph, dont il redoutait la franchise, le bon sens et la pé
nétration, n-eut qu-une seule pensée, celle de perdre le g
entilhomme dans l-esprit de Rodolphe.
C-est à cette époque que Tom et Sarah furent présentés et
accueillis à la cour de Gerolstein avec la plus extrême d
istinction.
Quelque temps avant leur arrivée, Rodolphe était parti av
ec un aide de camp et Murph pour inspecter les troupes de
quelques garnisons. Cette excursion étant toute militaire,
le grand-duc avait jugé convenable que l-abbé ne fût pas
de ce voyage. Le prêtre, à son grand regret, vif Murph rep
rendre pour quelques jours ses anciennes fonctions auprès
du jeune prince.
0562 Le squire comptait beaucoup sur cette occasion de s-é
clairer tout à fait sur la cause du refroidissement de Rod
olphe. Malheureusement celui-ci, déjà savant dans l-art de
dissimuler, et croyant dangereux de laisser pénétrer ses
projets d-avenir par son ancien mentor, fut pour lui d-une
cordialité charmante, feignit de regretter beaucoup le te
mps de sa première jeunesse et ses rustiques plaisirs, et
le rassura presque complètement.
Nous disons presque, car certains dévouements sont doués
d-un admirable instinct. Malgré les témoignages d-affectio
n que lui donnait le jeune prince, Murph pressentait vague
ment qu-il y avait un secret entre eux deux ; en vain il v
oulut éclaircir ses soupçons, ses tentatives échouèrent de
vant la précoce duplicité de Rodolphe.
Pendant ce voyage, l-abbé n-était pas resté oisif.
Les intrigants se devinent ou se reconnaissent à certains
signes mystérieux qui leur permettent de s-observer jusqu
-à ce que leur intérêt les décide à une alliance ou à une
hostilité déclarée.
Quelques jours après l-établissement de Sarah et de son f
0563rère à la cour du grand-duc, Tom était particulièremen
t lié avec l-abbé Polidori.
Ce prêtre s-avouait à lui-même, avec un odieux cynisme, q
u-il avait une affinité naturelle, presque involontaire, p
our les fourbes et pour les méchants ; ainsi, disait-il, s
ans deviner positivement le but où tendaient Tom et Sarah,
il s-était trouvé attiré vers eux par une sympathie trop
vive pour ne pas leur supposer quelque dessein diabolique.

Quelques questions de Tom Seyton sur le caractère et les
antécédents de Rodolphe, questions sans portée pour un hom
me moins en éveil que l-abbé, l-éclairèrent tout à coup su
r les tendances du frère et de la s-ur ; seulement il ne c
rut pas à la jeune Ecossaise des vues à la fois si honnête
s et si ambitieuses.
La venue de cette charmante fille parut à l-abbé un coup
du sort. Rodolphe avait l-imagination enflammée d-amoureus
es chimères ; Sarah devait être la réalité ravissante qui
remplacerait tant de songes charmants ; car, pensait l-abb
é, avant d-arriver au choix dans le plaisir et à la variét
0564é dans la volupté, on commence presque toujours par un
attachement unique et romanesque. Louis XIV et Louis XV n
-ont été peut-être fidèles qu-à Marie Mancini et à Rosette
d-Arey.
Selon l-abbé, il en serait ainsi de Rodolphe et de la bel
le Ecossaise. Celle-ci prendrait sans doute une immense in
fluence sur un c-ur soumis au charme enchanteur d-un premi
er amour. Diriger, exploiter cette influence et s-en servi
r pour perdre Murph à jamais, tel fut le plan de l-abbé.
En homme habile, il fit parfaitement entendre aux deux am
bitieux qu-il faudrait compter avec lui, étant seul respon
sable auprès du grand-duc de la vie privée du jeune prince
.
Ce n-était pas tout, il fallait se défier d-un ancien pré
cepteur de ce dernier qui l-accompagnait alors dans une in
spection militaire ; cet homme rude, grossier, hérissé de
préjugés absurdes, avait eu autrefois une grande autorité
sur l-esprit de Rodolphe et pouvait devenir un surveillant
dangereux ; et, loin d-excuser ou de tolérer les folles e
t charmantes erreurs de la jeunesse, il se regarderait com
0565me obligé de les dénoncer à la sévère morale du grand-
duc.
Tom et Sarah comprirent à demi-mot, quoiqu-ils n-eussent
en rien instruit l-abbé de leurs secrets desseins. Au reto
ur de Rodolphe et du squire, tous trois, rassemblés par le
ur intérêt commun, s-étaient tacitement ligués contre Murp
h, leur ennemi le plus redoutable.
XIV

Un premier amour

Ce qui devait arriver arriva.
A son retour, Rodolphe, voyant chaque jour Sarah, en devi
nt follement épris. Bientôt elle lui avoua qu-elle partage
ait son amour, quoiqu-il dût, prévoyait-elle, leur causer
de violents chagrins. Ils ne pouvaient jamais être heureux
; une trop grande distance les séparait. Aussi recommanda
-t-elle à Rodolphe la plus profonde discrétion, de peur d-
éveiller les soupçons du grand-duc, qui serait inexorable
et les priverait de leur seul bonheur, celui de se voir ch
0566aque jour.
Rodolphe promit de s-observer et de cacher son amour. L-E
cossaise était trop ambitieuse, trop sûre d-elle-même, pou
r se compromettre et se trahir aux yeux de la cour. Le jeu
ne prince sentait aussi le besoin de la dissimulation ; il
imita la prudence de Sarah. L-amoureux secret fut parfait
ement gardé pendant quelque temps.
Lorsque le frère et la s-ur virent la passion effrénée de
Rodolphe arrivée à son paroxysme, et son exaltation crois
sante, plus difficile à contenir de jour en jour, sur le p
oint d-éclater et de tout perdre, ils portèrent le grand c
oup.
Le caractère de l-abbé autorisant cette confidence, d-ail
leurs toute de moralité, Tom lui fit les premières ouvertu
res sur la nécessité d-un mariage entre Rodolphe et Sarah
: sinon, ajoutait-il très-sincèrement, lui et sa s-ur quit
teraient immédiatement Gerolstein. Sarah partageait l-amou
r du prince, mais elle préférait la mort au déshonneur et
ne pouvait être que la femme de Son Altesse.
Ces prétentions stupéfièrent le prêtre ; il n-avait jamai
0567s cru Sarah si audacieusement ambitieuse. Un tel maria
ge, entouré de difficultés sans nombre, de dangers de tout
e sorte, parut impossible à l-abbé ; il dit franchement à
Tom les raisons pour lesquelles le grand-duc ne consentira
it jamais à une telle union.
Tom accepta ces raisons, en reconnut l-importance ; mais
il proposa, comme un mezzo termine qui pouvait tout concil
ier, un mariage secret bien en règle et seulement déclaré
après la mort du grand-duc régnant.
Sarah était de noble et ancienne maison ; une telle union
ne manquait pas de précédents. Tom donnait à l-abbé, et c
onséquemment au prince, huit jours pour se décider : sa s-
ur ne supporterait pas plus longtemps les cruelles angoiss
es de l-incertitude ; s-il lui fallait renoncer à l-amour
de Rodolphe, elle prendrait cette douloureuse résolution l
e plus promptement possible.
Afin de motiver le brusque départ qui s-ensuivrait alors,
Tom avait, en tout cas, adressé, disait-il, à un de ses a
mis d-Angleterre une lettre qui devait être mise à la post
e à Londres et renvoyée en Allemagne ; cette lettre contie
0568ndrait des motifs de retour assez puissants pour que T
om et Sarah se dissent absolument obligés de quitter pour
quelque temps la cour du grand-duc.
Cette fois du moins l-abbé, servi par sa mauvaise opinion
de l-humanité, devina la vérité.
Cherchant toujours une arrière-pensée aux sentiments les
plus honnêtes, lorsqu-il sut que Sarah voulait légitimer s
on amour par un mariage, il vit là une preuve non de vertu
, mais d-ambition : à peine aurait-il cru au désintéressem
ent de la jeune fille si elle eût sacrifié son honneur à R
odolphe ainsi qu-il l-en avait crue capable, lui supposant
seulement l-intention d-être la maîtresse de son élève. S
elon les principes de l-abbé, se marchander, faire la part
du devoir, c-était ne pas aimer. « Faible et froid amour,
disait-il, que celui qui s-inquiète du ciel et de la terr
e ! »
Certain de ne pas se tromper sur les vues de Sarah, l-abb
é demeura fort perplexe. Après tout, le v-u qu-exprimait T
om au nom de sa s-ur était des plus honorables. Que demand
ait-il ? ou une séparation, ou une union légitime.
0569 Malgré son cynisme, le prêtre n-eût pas osé s-étonner
aux yeux de Tom des honorables motifs qui semblaient dict
er la conduite de ce dernier, et lui dire crûment que lui
et sa s-ur avaient habilement man-uvré pour amener le prin
ce à un mariage disproportionné.
L-abbé avait trois partis à prendre :
Avertir le grand-duc de ce complot matrimonial,
Ouvrir les yeux de Rodolphe sur les man-uvres de Tom et S
arah,
Prêter les mains à ce mariage.
Mais :
Prévenir le grand-duc, c-était s-aliéner à tout jamais l-
héritier présomptif de la couronne.
Eclairer Rodolphe sur les vues intéressées de Sarah, c-ét
ait s-exposer à être reçu comme on l-est toujours par un a
moureux lorsqu-on vient lui déprécier l-objet aimé ; et pu
is quel terrible coup pour la vanité ou pour le c-ur du pr
ince !- lui révéler que c-était surtout sa position souver
aine qu-on voulait épouser ; et puis enfin, chose étrange
! lui prêtre, viendrait blâmer la conduite d-une jeune fil
0570le qui voulait rester pure et n-accorder qu-à son épou
x les droits d-un amant ?
En se prêtant au contraire à ce mariage, l-abbé s-attacha
it le prince et sa femme par un lien de reconnaissance pro
fonde, ou du moins par la solidarité d-un acte dangereux.

Sans doute tout pouvait se découvrir, et il s-exposait al
ors à la colère du grand-duc ; mais le mariage serait conc
lu, l-union valable, l-orage passerait, et le futur souver
ain de Gerolstein se trouverait d-autant plus lié envers l
-abbé que celui-ci aurait couru plus de danger à son servi
ce.
Après de mûres réflexions, l-abbé se décida donc à servir
Sarah ; néanmoins avec une certaine restriction dont nous
parlerons plus tard.
La passion de Rodolphe était arrivée à sa dernière périod
e ; violemment exaspéré par la contrainte et par les habil
issimes séductions de Sarah, qui semblait souffrir encore
plus que lui des obstacles insurmontables que l-honneur et
le devoir mettaient à leur félicité, quelques jours de pl
0571us, le jeune prince se trahissait.
Qu-on y songe, c-était un premier amour, un amour aussi a
rdent que naïf, aussi confiant que passionné ; pour l-exci
ter, Sarah avait déployé les ressources infernales de la c
oquetterie la plus raffinée. Non, jamais les émotions vier
ges d-un jeune homme plein de c-ur, d-imagination et de fl
amme, ne furent plus longuement, plus savamment excitées ;
jamais femme ne fut plus dangereusement attrayante que Sa
rah. Tour à tour folâtre et triste, chaste et passionnée,
pudique et provocante : ses grands yeux noirs, langoureux
et brûlants, allumèrent dans l-âme effervescente de Rodolp
he un feu inextinguible.
Lorsque l-abbé lui proposa de ne plus jamais voir cette f
ille enivrante, ou de la posséder par un mariage secret, R
odolphe sauta au cou du prêtre, l-appela son sauveur, son
ami, son père. Le temple et le ministre eussent été là que
le jeune prince eût épousé à l-instant.
L-abbé voulut, pour cause, se charger de tout.
Il trouva un ministre, des témoins ; et l-union (dont tou
tes les formalités furent soigneusement surveillées et vér
0572ifiées par Tom) fut secrètement célébrée pendant une c
ourte absence du grand-duc, appelé à une conférence de la
Diète germanique.
Les prédictions de la montagnarde Ecossaise étaient réali
sées : Sarah épousait l-héritier d-une couronne.
Sans amortir les feux de son amour, la possession rendit
Rodolphe plus circonspect et calma cette violence qui aura
it pu compromettre le secret de sa passion pour Sarah. Le
jeune couple, protégé par Tom et par l-abbé, s-entendit si
bien, mit tant de réserve dans ses relations, qu-elles éc
happèrent à tous les yeux.
Pendant les trois premiers mois de son mariage, Rodolphe
fut le plus heureux des hommes ; lorsque, la réflexion suc
cédant à l-entraînement, il contempla sa position de sang-
froid, il ne regretta pas de s-être enchaîné à Sarah par u
n lien indissoluble ; il renonça sans regrets pour l-aveni
r à cette vie galante, voluptueuse, efféminée, qu-il avait
d-abord si ardemment rêvée, et il fit avec Sarah les plus
beaux projets du monde sur leur règne futur.
Dans ces lointaines hypothèses, le rôle de Premier minist
0573re, que l-abbé s-était destiné in petto, diminuait bea
ucoup d-importance : Sarah se réservait ces fonctions gouv
ernementales ; trop impérieuse pour ne pas ambitionner le
pouvoir et la domination, elle espérait régner à la place
de Rodolphe.
Un événement impatiemment attendu par Sarah changea bient
ôt ce calme en tempête.
Elle devint mère.
Alors se manifestèrent chez cette femme des exigences tou
tes nouvelles et effrayantes pour Rodolphe ; elle lui décl
ara, en fondant en larmes hypocrites, qu-elle ne pouvait p
lus supporter la contrainte où elle vivait, contrainte que
sa grossesse rendait plus pénible encore.
Dans cette extrémité, elle proposait résolument à Rodolph
e de tout avouer au grand-duc : il s-était, ainsi que la g
rande-duchesse douairière, de plus en plus affectionné à S
arah. Sans doute, ajoutait celle-ci, il s-indignerait d-ab
ord, s-emporterait ; mais il aimait si tendrement, si aveu
glément son fils ; il avait pour elle, Sarah, tant d-affec
tion, que le courroux paternel s-apaiserait peu à peu, et
0574elle prendrait enfin à la cour de Gerolstein le rang q
ui lui appartenait, si cela se peut dire, doublement, puis
qu-elle allait donner un enfant à l-héritier présomptif du
grand-duc.
Cette prétention épouvanta Rodolphe : il connaissait le p
rofond attachement de son père pour lui, mais il connaissa
it aussi l-inflexibilité des principes du grand-duc à l-en
droit des devoirs de prince.
A toutes ses objections, Sarah répondait impitoyablement
:
– Je suis votre femme devant Dieu et devant les hommes. D
ans quelque temps je ne pourrai plus cacher ma grossesse ;
je ne veux plus rougir d-une position dont je suis au con
traire si fière, et dont je puis me glorifier tout haut.
La paternité avait redoublé la tendresse de Rodolphe pour
Sarah. Placé entre le désir d-accéder à ses v-ux et la cr
ainte du courroux de son père, il éprouvait d-affreux déch
irements. Tom prenait le parti de sa s-ur.
– Le mariage est indissoluble, disait-il à son sérénissim
e beau-frère. Le grand-duc peut vous exiler de sa cour, vo
0575us et votre femme ; rien de plus. Or il vous aime trop
pour se résoudre à une pareille mesure ; il préférera tol
érer ce qu-il n-aura pu empêcher.
Ces raisonnements, fort justes d-ailleurs, ne calmaient p
as les anxiétés de Rodolphe. Sur ces entrefaites, Tom fut
chargé par le grand-duc d-aller visiter plusieurs haras d-
Autriche. Cette mission, qu-il ne pouvait refuser, ne deva
it le retenir que quinze jours au plus ; il partit, à son
grand regret, dans un moment très-décisif pour sa s-ur.
Celle-ci fut à la fois chagrine et satisfaite de l-éloign
ement de son frère ; elle perdait l-appui de ses conseils,
mais aussi, dans le cas où tout se découvrirait, il serai
t à l-abri de la colère du grand-duc.
Sarah devait tenir Tom au courant, jour par jour, des dif
férentes phases d-une affaire si importante pour tous deux
. Afin de correspondre plus sûrement et plus secrètement,
ils convinrent d-un chiffre.
Cette précaution seule prouve que Sarah avait à entreteni
r son frère d-autre chose que de son amour pour Rodolphe.
En effet, cette femme égoïste, froide, ambitieuse, n-avait
0576 pas senti se fondre les glaces de son c-ur à l-embras
ement de l-amour passionné qu-elle avait allumé.
La maternité ne fut pour elle qu-un moyen d-action de plu
s sur Rodolphe et n-attendrit pas même cette âme d-airain.
La jeunesse, le fol amour, l-inexpérience de ce prince pr
esque enfant, si perfidement attiré dans une position inex
tricable, lui inspiraient à peine de l-intérêt ; dans ses
intimes confidences à Tom, elle se plaignait avec dédain e
t amertume de la faiblesse de cet adolescent qui tremblait
devant le plus paterne des princes allemands, qui vivait
bien longtemps !
En un mot, cette correspondance entre le frère et la s-ur
dévoilait clairement leur égoïsme intéressé, leurs ambiti
eux calculs, leur impatience presque homicide, et mettait
à nu les ressorts de cette trame ténébreuse couronnée par
le mariage de Rodolphe.
Peu de jours après le départ de Tom, Sarah se trouvait au
cercle de la grande-duchesse douairière.
Plusieurs femmes la regardaient d-un air étonné et chucho
taient avec leurs voisines.
0577 La grande-duchesse Judith, malgré ses quatre-vingt-di
x ans, avait l-oreille fine et la vue bonne : ce petit man
ège ne lui échappa pas. Elle fit signe à une des dames de
son service de venir auprès d-elle et apprit ainsi que l-o
n trouvait Mlle Sarah Seyton de Halsbury moins svelte, moi
ns élancée que d-habitude.
La vieille princesse adorait sa jeune protégée ; elle eût
répondu à Dieu de la vertu de Sarah. Indignée de la mécha
nceté de ces observations, elle haussa les épaules et dit
tout haut, du bout du salon où elle se tenait :
– Ma chère Sarah, écoutez !
Sarah se leva.
Il lui fallut traverser le cercle pour arriver auprès de
la princesse, qui voulait, dans une intention toute bienve
illante et par le seul fait de cette traversée, confondre
les calomniateurs, et leur prouver victorieusement que la
taille de sa protégée n-avait rien perdu de sa finesse et
de sa grâce.
Hélas ! l-ennemie la plus perfide n-eût pas mieux imaginé
que n-imagina l-excellente princesse, dans son désir de d
0578éfendre sa protégée.
Celle-ci vint à elle. Il fallut le respect qu-on portait
à la grande-duchesse pour comprimer un murmure de surprise
et d-indignation lorsque la jeune fille traversa le cercl
e.
Les gens les moins clairvoyants s-aperçurent de ce que Sa
rah ne voulait pas cacher plus longtemps, car sa grossesse
aurait pu se dissimuler encore ; mais l-ambitieuse femme
avait ménagé cet éclat, afin de forcer Rodolphe à déclarer
son mariage.
La grande-duchesse, ne se rendant pourtant pas encore à l
-évidence, dit tout bas à Sarah :
– Ma chère enfant, vous êtes aujourd-hui affreusement hab
illée. Vous qui avez une taille à tenir dans les dix doigt
s, vous n-êtes plus reconnaissable.

Nous raconterons plus tard les suites de cette découverte
, qui amena de grands et terribles événements. Mais nous d
irons dès à présent ce que le lecteur a sans doute déjà de
viné, que la Goualeuse, que Fleur-de-Marie, était le fruit
0579 de ce malheureux mariage, était enfin la fille de Sar
ah et de Rodolphe, et que tous deux la croyaient morte.

On n-a pas oublié que Rodolphe, après avoir visité la mai
son de la rue du Temple, était rentré chez lui et qu-il de
vait le soir même se rendre à un bal donné par Mme l-ambas
sadrice de

.
C-est à cette fête que nous suivrons Son Altesse le grand
-duc régnant de Gerolstein, Gustave-Rodolphe, voyageant en
France sous le nom de comte de Duren.
XV

Le bal

A onze heures du soir, un suisse en grande livrée ouvrit
la porte d-un hôtel de la rue Plumet, pour laisser sortir
une magnifique berline bleue attelée de deux superbes chev
0580aux gris à tous crins, et de la plus grande taille ; s
ur le siège à large housse frangée de crépines de soie se
carrait un énorme cocher, rendu plus énorme encore par une
pelisse bleue fourrée, à collet-pèlerine de martre, coutu
rée d-argent sur toutes les tailles, et cuirassée de brand
ebourgs ; derrière le carrosse un valet de pied gigantesqu
e et poudré, vêtu d-une livrée bleue, jonquille et argent,
accostait un chasseur aux moustaches formidables, galonné
comme un tambour-major, et dont le chapeau, largement bor
dé, était à demi caché par une touffe de plumes jaunes et
bleues.
Les lanternes jetaient une vive clarté dans l-intérieur d
e cette voiture doublée de satin ; l-on pouvait y voir Rod
olphe, assis à droite, ayant à sa gauche le baron de Gra-n
, et devant lui le fidèle Murph.
Par déférence pour le souverain que représentait l-ambass
adeur chez lequel il se rendait au bal, Rodolphe portait s
eulement sur son habit la plaque diamantée de l-ordre de

0581.
Le ruban orange et la croix d-émail de grand-commandeur d
e l-Aigle d-or de Gerolstein pendaient au cou de sir Walte
r Murph ; le baron de Gra-n était décoré des mêmes insigne
s. On ne parle que pour mémoire d-une innombrable quantité
de croix de tous pays qui se balançaient à une chaîne d-o
r placée entre les deux premières boutonnières de son habi
t.
– Je suis tout heureux, dit Rodolphe, des bonnes nouvelle
s que Mme Georges me donne sur ma pauvre petite protégée d
e la ferme de Bouqueval ; les soins de David ont fait merv
eille. Sans la tristesse qui accable cette malheureuse enf
ant, elle va mieux. Et à propos de la Goualeuse, avouez, s
ir Walter Murph, ajouta Rodolphe en souriant, que si l-une
de vos mauvaises connaissances de la Cité vous voyait ain
si déguisé, vaillant charbonnier, elle serait furieusement
étonnée.
– Mais je crois, monseigneur, que Votre Altesse causerait
la même surprise si elle voulait aller ce soir rue du Tem
ple faire une visite d-amitié à Mme Pipelet, dans l-intent
0582ion d-égayer un peu la mélancolie de ce pauvre Alfred,
qui ne demande qu-à vous aimer, ainsi qu-a dit cette esti
mable portière à Votre Altesse.
– Monseigneur nous a si parfaitement dépeint Alfred avec
son majestueux habit vert, son air doctoral et son inamovi
ble chapeau tromblon, dit le baron, que je crois le voir t
rôner dans sa loge obscure et enfumée. Du reste, Votre Alt
esse est, j-ose l-espérer, satisfaite des indications de m
on agent secret. Cette maison de la rue du Temple a complè
tement répondu à l-attente de monseigneur ?
– Oui, dit Rodolphe ; j-ai même trouvé là plus que je n-a
ttendais. Puis, après un moment de triste silence, et pour
chasser l-idée pénible que lui causaient ses craintes au
sujet de la marquise Harville, il reprit d-un ton plus gai
: Je n-ose avouer cette puérilité, mais je trouve assez d
e piquant dans ces contrastes : un jour peintre en éventai
ls, m-attablant dans un bouge de la rue aux Fèves ; ce mat
in, commis marchand offrant un verre de cassis à Mme Pipel
et ; et ce soir un des privilégiés, par la grâce de Dieu,
qui règnent sur ce bas monde. L-homme aux quarante écus di
0583sait mes rentes tout comme un millionnaire, ajouta Rod
olphe en manière de parenthèse et d-allusion au peu d-éten
due de ses Etats.
– Mais bien des millionnaires, monseigneur, n-auraient pa
s le rare, l-admirable bon sens de l-homme aux quarante éc
us, dit le baron.
– Ah ! mon cher de Gra-n, vous êtes trop bon, mille fois
trop bon ; vous me comblez, reprit Rodolphe en feignant un
air à la fois ravi et embarrassé, pendant que le baron re
gardait Murph en homme qui s-aperçoit trop tard qu-il a di
t une sottise. En vérité, reprit Rodolphe avec un sérieux
imperturbable, je ne sais, mon cher de Gra-n, comment reco
nnaître la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi
, et surtout comment vous rendre la pareille.
– Monseigneur, je vous en supplie, ne prenez pas cette pe
ine, dit le baron, qui avait un moment oublié que Rodolphe
se vengeait toujours des flatteries, dont il avait horreu
r, par des railleries impitoyables.
– Comment donc, baron ! Mais je ne veux pas être en reste
avec vous ; voici malheureusement tout ce que je puis vou
0584s offrir pour le moment : d-honneur, c-est tout au plu
s si vous avez vingt ans, l-Antino-s n-a pas des traits pl
us enchanteurs que les vôtres.
– Ah ! monseigneur, grâce !
– Regardez donc, Murph : l-Apollon du Belvédère a-t-il de
s formes à la fois plus sveltes, plus élégantes et plus ju
véniles ?
– Monseigneur, il y avait si longtemps que cela ne m-étai
t arrivé.
– Et ce manteau de pourpre, comme il lui sied bien !
– Monseigneur, je me corrigerai !
– Et ce cercle d-or qui retient, sans les cacher, les bou
cles de sa belle chevelure noire qui flotte sur son cou di
vin.
– Ah ! monseigneur, grâce, grâce, je me repens, dit le ma
lheureux diplomate avec une expression de désespoir comiqu
e. (On n-a pas oublié qu-il avait cinquante ans, les cheve
ux gris, crêpés et poudrés, une haute cravate blanche, le
visage maigre, et des besicles d-or.)
– Vrai Dieu ! Murph, il ne lui manque qu-un carquois d-ar
0585gent sur les épaules et un arc à la main pour avoir l-
air du vainqueur du serpent Python !
– Pardon pour lui, monseigneur ; ne l-accablez pas sous l
e poids de cette mythologie, dit le squire en riant ; je s
uis caution auprès de Votre Altesse que de longtemps il ne
s-avisera plus de dire une flatterie, puisque dans le nou
veau vocabulaire de Gerolstein le mot vérité se traduit ai
nsi.
– Comment ! toi aussi, vieux Murph ? A ce moment tu oses-

– Monseigneur, ce pauvre de Gra-n m-afflige ; je désire p
artager sa punition.
– Monsieur mon charbonnier ordinaire, voilà un dévouement
à l-amitié qui vous honore. Mais, sérieusement, mon cher
de Gra-n, comment oubliez-vous que je ne permets la flatte
rie qu-à Harneim et à ses pareils ? Car, il faut être équi
table, ils ne sauraient dire autre chose : c-est le ramage
de leur plumage ; mais un homme de votre goût et de votre
esprit, fi, baron !
– Eh bien ! monseigneur, dit résolument le baron, il y a
0586beaucoup d-orgueil, que Votre Altesse me pardonne ! da
ns votre aversion pour la louange !
– A la bonne heure, baron, j-aime mieux cela ! expliquez-
vous.
– Eh bien ! monseigneur, c-est absolument comme si une tr
ès-jolie femme disait à un de ses admirateurs : « Mon Dieu
! je sais que je suis charmante ; votre approbation est p
arfaitement vaine et fastidieuse. A quoi bon affirmer l-év
idence ? S-en va-t-on crier par les rues : Le soleil éclai
re ! »
– Ceci est plus adroit, baron, et plus dangereux ; aussi,
pour varier votre supplice, je vous avouerai que cet infe
rnal abbé Polidori n-eût pas trouvé mieux pour dissimuler
le poison de la flatterie.
– Monseigneur, je me tais.
– Ainsi Votre Altesse, dit sérieusement Murph cette fois,
ne doute plus maintenant que ce ne soit l-abbé qu-elle ai
t retrouvé sous les traits du charlatan ?
– Je n-en doute plus, puisque vous avez été prévenu qu-il
était à Paris depuis quelque temps.
0587 – J-avais oublié, ou plutôt omis de vous parler de lu
i, monseigneur, dit tristement Murph, parce que je sais co
mbien le souvenir de ce prêtre est odieux à Votre Altesse.

Les traits de Rodolphe s-assombrirent de nouveau ; et, pl
ongé dans de tristes réflexions, il garda le silence jusqu
-au moment où la voiture entra dans la cour de l-ambassade
.
Toutes les fenêtres de cet immense hôtel brillaient éclai
rées dans la nuit noire ; une haie de laquais en grande li
vrée s-étendait depuis le péristyle et les antichambres ju
squ-aux salons d-attente, où se trouvaient les valets de c
hambre : c-était un luxe imposant et royal.
M. le comte

et Mme la comtesse

avaient eu le soin de se tenir dans leur premier salon de
0588 réception jusqu-à l-arrivée de Rodolphe. Il entra bie
ntôt, suivi de Murph et de M. de Gra-n.
Rodolphe était alors âgé de trente-six ans : mais, quoiqu
-il approchât du déclin de la vie, la parfaite régularité
de ses traits, nous l-avons dit, peut-être trop beaux pour
un homme, l-air de dignité affable répandu dans toute sa
personne, l-auraient toujours rendu extrêmement remarquabl
e, lors même que ces avantages n-eussent pas été rehaussés
de l-auguste éclat de son rang.
Lorsqu-il parut dans le premier salon de l-ambassade, il
semblait transformé ; ce n-était plus la physionomie tapag
euse, la démarche alerte et hardie du peintre d-éventails
vainqueur du Chourineur ; ce n-était plus le commis goguen
ard qui sympathisait si gaiement aux infortunes de Mme Pip
elet-
C-était un prince dans l-idéalité poétique du mot.
Rodolphe porte la tête haute et fière ; ses cheveux châta
ins, naturellement bouclés, encadrent son front large, nob
le et ouvert ; son regard est empli de douceur et de digni
té ; s-il parle à quelqu-un avec la spirituelle bienveilla
0589nce qui lui est naturelle, son sourire, plein de charm
e et de finesse, laisse voir des dents d-émail que la tein
te foncée de sa légère moustache rend plus éblouissantes e
ncore ; ses favoris bruns, encadrant l-ovale parfait de so
n visage pâle, descendent jusqu-au bas de son menton à fos
sette et un peu saillant.
Rodolphe est vêtu très-simplement. Sa cravate et son gile
t sont blancs ; un habit bleu boutonné très-haut, et au cô
té gauche duquel brille une plaque de diamants, dessine sa
taille, aussi fine qu-élégante et souple ; enfin quelque
chose de mâle, de résolu dans son attitude, corrige ce qu-
il y a peut-être de trop agréable dans ce gracieux ensembl
e.
Rodolphe allait si peu dans le monde, il avait l-air si p
rince, que son arrivée produisit une certaine sensation ;
tous les regards s-arrêtèrent sur lui lorsqu-il parut dans
le premier salon de l-ambassade, accompagné de Murph et d
u baron de Gra-n, qui se tenaient à quelques pas derrière
lui !
Un attaché, chargé de surveiller sa venue, alla aussitôt
0590en avertir la comtesse

; celle-ci, ainsi que son mari, s-avança au-devant de Rod
olphe en lui disant :
– Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse toute ma re
connaissance pour la faveur dont elle daigne nous honorer
aujourd-hui.
– Vous savez, madame l-ambassadrice, que je suis toujours
très-empressé de vous faire ma cour, et très-heureux de p
ouvoir dire à M. l-ambassadeur combien je lui suis affecti
onné ; car nous sommes d-anciennes connaissances, monsieur
le comte.
– Votre Altesse est trop bonne de vouloir bien se le rapp
eler, et de me donner un nouveau motif de ne jamais oublie
r ses bontés.
– Je vous assure, monsieur le comte, que ce n-est pas ma
faute si certains souvenirs me sont toujours présents ; j-
ai le bonheur de ne garder la mémoire que de ce qui m-a ét
é très-agréable.
0591 – Mais Votre Altesse est merveilleusement douée, dit
en souriant la comtesse de

.
– N-est-ce pas, madame ? Ainsi, dans bien des années, j-a
urai, je l-espère, le plaisir de vous rappeler ce jour, et
le goût, l-élégance extrêmes qui président à ce bal- Car,
franchement, je puis vous dire cela tout bas, il n-y a qu
e vous qui sachiez donner des fêtes.
– Monseigneur- !
– Et ce n-est pas tout ; dites-moi donc, monsieur l-ambas
sadeur, pourquoi les femmes me paraissent toujours plus jo
lies ici qu-ailleurs.
– C-est que Votre Altesse étend jusqu-à elles la bienveil
lance dont elle nous comble.
– Permettez-moi de ne pas être de votre avis, monsieur le
comte ; je crois que cela dépend absolument de madame l-a
mbassadrice.
– Votre Altesse voudrait-elle avoir la bonté de m-expliqu
0592er ce prodige ? dit la comtesse en souriant.
– Mais c-est tout simple, madame : vous savez accueillir
toutes ces belles dames avec une urbanité si parfaite, ave
c une grâce si exquise, vous leur dites à chacune un mot s
i charmant et si flatteur, que celles qui ne méritent pas
tout à fait- tout à fait cette louange si aimable, dit Rod
olphe en souriant avec malice, sont d-autant plus radieuse
s d-être distinguées par vous, tandis que celles qui la mé
ritent sont non moins radieuses d-être appréciées par vous
. Ces innocentes satisfactions épanouissent toutes les phy
sionomies ; le bonheur rend attrayantes les moins agréable
s, et voilà pourquoi, madame la comtesse, les femmes sembl
ent toujours plus jolies chez vous qu-ailleurs. Je suis sû
r que M. l-ambassadeur dira comme moi.
– Votre Altesse me donne de trop bonnes raisons de penser
comme elle pour que je ne m-y rende pas.
– Et moi, monseigneur, dit la comtesse de

, au risque de devenir aussi jolie que les belles dames qu
0593i ne méritent pas tout à fait- tout à fait les louange
s qu-on leur donne, j-accepte la flatteuse explication de
Votre Altesse avec autant de reconnaissance et de plaisir
que si c-était une vérité.
– Pour vous convaincre, madame, que rien n-est plus réel,
faisons quelques observations à propos des effets de la l
ouange sur la physionomie.
– Ah ! monseigneur, ce serait un piège horrible, dit en r
iant la comtesse de

.
– Allons, madame l-ambassadrice, je renonce à mon projet,
mais à une condition, c-est que vous me permettrez de vou
s offrir un moment mon bras. On m-a parlé d-un jardin de f
leurs vraiment féerique au mois de janvier- Est-ce que vou
s seriez assez bonne pour me conduire à cette merveille de
s Mille et Une Nuits ?
– Avec le plus grand plaisir, monseigneur ; mais on a fai
t un récit très-exagéré à Votre Altesse. Elle va d-ailleur
0594s en juger, à moins que son indulgence habituelle ne l
-abuse.
Rodolphe offrit son bras à l-ambassadrice, et entra avec
elle dans les autres salons, pendant que le comte de

s-entretenait avec le baron de Gra-n et Murph, qu-il conn
aissait depuis longtemps.
XVI

Le jardin d-hiver

Rien en effet de plus féerique, de plus digne des Mille e
t Une Nuits, que le jardin dont Rodolphe avait parlé à Mme
la comtesse de

.
Qu-on se figure, aboutissant à une longue et splendide ga
lerie, un emplacement de quarante toises de longueur sur t
0595rente de largeur ; une cage vitrée, d-une extrême légè
reté et façonnée en voûte, recouvre à une hauteur de cinqu
ante pieds environ ce parallélogramme ; ses murailles, rec
ouvertes d-une infinité de glaces sur lesquelles se croise
nt les petits losanges verts d-un treillage de joncs à mai
lles très-serrées, ressemblent à un berceau à jour, grâce
à la réflexion de la lumière sur les miroirs ; une palissa
de d-orangers, aussi gros que ceux des Tuileries, et de ca
mélias de même force, les premiers chargés de fruits brill
ants comme autant de pommes d-or sur un feuillage d-un ver
t lustré, les seconds émaillés de fleurs pourpres, blanche
s et roses, tapisse toute l-étendue de ces murs.
Ceci est la clôture de ce jardin.
Cinq ou six énormes massifs d-arbres et d-arbustes de l-I
nde ou des tropiques, plantés dans de profonds encaissemen
ts de terre de bruyère, sont environnés d-allées marbrées
d-une charmante mosaïque de coquillage, et assez larges po
ur que deux ou trois personnes puissent s-y promener de fr
ont.
Il est impossible de peindre l-effet que produisait en pl
0596ein hiver, et pour ainsi dire au milieu d-un bal, cett
e riche et brillante végétation exotique.
Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres d
e la voûte, et mêlent leurs larges palmes d-un vert lustré
aux feuilles lancéolées des grands magnoliers, dont quelq
ues-uns sont déjà couverts de grosses fleurs aussi odorant
es que magnifiques : de leur calice en forme de cloche, po
urpre au-dehors, argenté en dedans, s-élancent des étamine
s d-or ; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant,
des lataniers rouges, des figuiers de l-Inde, tous robuste
s, vivaces, feuillus, complètent ces immenses massifs de v
erdure : verdure crue, lustrée, brillante comme celle de t
ous les végétaux des tropiques qui semblent emprunter l-éc
lat de l-émeraude, tant les feuilles de ces arbres, épaiss
es, charnues, vernissées, sont revêtues de teintes étincel
antes et métalliques.
Le long des treillages, entre les orangers, parmi les mas
sifs, enlacées d-un arbre à l-autre, ici en guirlandes de
feuilles et de fleurs, là contournées en spirales, plus lo
in mêlées en réseaux inextricables, courent, serpentent, g
0597rimpent jusqu-au faîte de la voûte vitrée, une innombr
able quantité de plantes sarmenteuses ; les grenadilles ai
lées, les passiflores aux larges fleurs de pourpre striées
d-azur et couronnées d-une aigrette d-un violet noir, ret
ombent du faîte de la voûte comme de colossales guirlandes
, et semblent vouloir y remonter en jetant leurs vrilles d
élicates aux flèches des gigantesques aloès.
Ailleurs un bignonia1 de l-Inde, aux longs calices d-un j
aune soufre, au feuillage léger, est entouré d-un stéphano
tis aux fleurs charnues et blanches qui répandent une sent
eur suave ; ces deux lianes ainsi enlacées festonnent de l
eur frange verte à clochettes d-or et d-argent les feuille
s immenses et veloutées d-un figuier de l-Inde.
Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade végét
ale et diaprée une innombrable quantité de tiges d-asclépi
ades dont les feuilles et les ombrelles de quinze ou vingt
fleurs étoilées sont si épaisses, si polies, qu-on dirait
des bouquets d-émail rose entourés de petites feuilles de
porcelaine verte.
Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap,
0598 de tulipes du Thol, de narcisses de Constantinople, d
-hyacinthes de Perse, de cyclamens, d-iris, qui forment un
e sorte de tapis naturel où toutes les couleurs, toutes le
s nuances se confondent de la manière la plus splendide.
Des lanternes chinoises d-une soie transparente, les unes
d-un bleu, les autres d-un rose très-pâle, çà et là à dem
i cachées par le feuillage, éclairent ce jardin.
Il est impossible de rendre la lueur mystérieuse et douce
qui résultait du mélange de ces deux nuances ; lueur char
mante, fantastique, qui tenait de la limpidité bleuâtre d-
une belle nuit d-été légèrement rosée par les reflets verm
eils d-une aurore boréale.
On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de d
eux ou trois pieds, par une longue galerie éblouissante d-
or, de glaces, de cristaux, de lumières. Cette flamboyante
clarté encadrait, pour ainsi dire, la pénombre où se dess
inaient vaguement les grands arbres du jardin d-hiver, que
l-on apercevait à travers une large baie à demi fermée pa
r deux hautes portières de velours cramoisi.
On eût dit une gigantesque fenêtre ouverte sur quelque be
0599au paysage d-Asie pendant la sérénité d-une nuit crépu
sculaire.
Vue du fond du jardin, où étaient disposés d-immenses div
ans sous un dôme de feuillage et de fleurs, la galerie off
rait un contraste inverse avec la douce obscurité de la se
rre.
C-était au loin une espèce de brume lumineuse, dorée, sur
laquelle étincelaient, miroitaient, comme une broderie vi
vante, les couleurs éclatantes et variées des robes de fem
mes, et les scintillations prismatiques des pierreries et
des diamants.
Les sons de l-orchestre, affaiblis par la distance et par
le sourd et joyeux bourdonnement de la galerie, venaient
mélodieusement mourir dans le feuillage immobile des grand
s arbres exotiques.
Involontairement, on parlait à voix basse dans ce jardin,
on y entendait à peine le bruit léger des pas et le frôle
ment des robes de satin ; cet air à la fois léger, tiède e
t embaumé des mille suaves senteurs des plantes aromatique
s, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les sens
0600dans une douce et molle quiétude.
Certes, deux amants nouvellement épris et heureux, assis
sur la soie dans quelque coin ombreux de cet éden, enivrés
d-amour, d-harmonie et de parfum, ne pouvaient trouver un
cadre plus enchanteur pour leur passion ardente et encore
à son aurore ; car, hélas ! un ou deux mois de bonheur pa
isible et assuré changent si maussadement deux amants en f
roids époux !
En arrivant dans ce ravissant jardin d-hiver, Rodolphe ne
put retenir une exclamation de surprise et dit à l-ambass
adrice :
– En vérité, madame, je n-aurais pas cru une telle mervei
lle possible. Ce n-est plus seulement un grand luxe joint
à un goût exquis, c-est de la poésie en action ; au lieu d
-écrire comme un poëte, de peindre comme un grand peintre,
vous créez ce qu-ils oseraient à peine rêver.
– Votre Altesse est mille fois trop bonne.
– Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fidèle
ment ce tableau enchanteur avec son charme de couleurs et
de contrastes, là-bas ce tumulte éblouissant, ici cette dé
0601licieuse retraite, avouez, madame, que celui-là, peint
re ou poëte, ferait une -uvre admirable, et cela seulement
en reproduisant la vôtre.
– Les louanges que l-indulgence de Votre Altesse lui insp
ire sont d-autant plus dangereuses qu-on ne peut s-empêche
r d-être charmé de leur esprit, et qu-on les écoute malgré
soi avec un plaisir extrême. Mais regardez donc, monseign
eur, quelle charmante jeune femme ! Votre Altesse m-accord
era du moins que la marquise d-Harville doit être jolie pa
rtout. N-est-elle pas ravissante de grâce ? Ne gagne-t-ell
e pas encore au contraste de la sévère beauté qui l-accomp
agne ?
La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d-Harville de
scendaient en ce moment les quelques marches qui de la gal
erie conduisaient au jardin d-hiver.
XVII

Le rendez-vous

Les louanges adressées à Mme d-Harville par l-ambassadric
0602e n-étaient pas exagérées.
Rien ne saurait donner une idée de cette figure enchanter
esse, où s-épanouissait alors toute la fleur d-une délicat
e beauté ; beauté d-autant plus rare qu-elle résidait moin
s encore dans la régularité des traits que dans le charme
inexprimable de la physionomie de la marquise, dont le cha
rmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous
une touchante expression de bonté.
Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d-ordinaire
ce n-est pas précisément la bonté qui prédomine dans la ph
ysionomie d-une jeune femme de vingt ans, belle, spirituel
le, recherchée, adulée, comme l-était Mme d-Harville. Auss
i se sentait-on singulièrement intéressé par le contraste
de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait
Mme d-Harville, sans compter les avantages de naissance, d
e nom et de fortune qu-elle réunissait.
Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensée.
Trop digne, trop éminemment douée pour aller coquettement
au-devant des hommages, Mme d-Harville se montrait cepend
ant aussi affectueusement reconnaissante de ceux qu-on lui
0603 rendait que si elle les eût à peine mérités ; elle n-
en était pas fière, mais heureuse ; indifférente aux louan
ges, mais très-sensible à la bienveillance, elle distingua
it parfaitement la flatterie de la sympathie.
Son esprit juste, fin, parfois malin sans méchanceté, pou
rsuivait surtout d-une raillerie inoffensive ces gens ravi
s d-eux-mêmes, toujours occupés d-attirer l-attention, de
mettre constamment en évidence leur figure radieuse d-une
foule de sots bonheurs et bouffie d-une foule de sots orgu
eils- « Gens, disait plaisamment Mme d-Harville, qui toute
leur vie ont l-air de danser le cavalier seul en face d-u
n miroir invisible, auquel ils sourient complaisamment. »

Un caractère à la fois timide et presque fier dans sa rés
erve inspirait au contraire à Mme d-Harville un intérêt ce
rtain.
Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l-intelligen
ce de la beauté de la marquise.
Son teint d-une éblouissante pureté se nuançait du plus f
rais incarnat ; de longues boucles de cheveux châtain clai
0604r effleuraient ses épaules arrondies, fermes et lustré
es comme un beau marbre blanc. On peindrait difficilement
l-angélique beauté de ses grands yeux gris, frangés de lon
gs cils noirs. Sa bouche vermeille, d-une mansuétude adora
ble, était à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable
et touchante était à son regard mélancolique et doux. Nou
s ne parlerons ni de sa taille accomplie, ni de l-exquise
distinction de toute sa personne. Elle portait une robe de
crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels et de feui
lles du même arbuste, parmi lesquelles les diamants, à dem
i cachés çà et là, brillaient comme autant de gouttes d-ét
incelante rosée ; une guirlande semblable était placée ave
c grâce sur son front pur et blanc.
Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisai
t encore valoir la marquise d-Harville.
-gée de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait à peine
en avoir trente. Rien ne semble plus sain au corps que le
froid égoïsme ; on se conserve longtemps frais dans cette
glace.
Certaines âmes sèches, dures, inaltérables aux émotions q
0605ui usent le c-ur, flétrissent les traits, ne ressenten
t jamais que les déconvenues de l-orgueil ou les mécomptes
de l-ambition déçue ; ces chagrins n-ont qu-une faible ré
action sur le physique.
La conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.
Sauf un léger embonpoint qui donnait à sa taille, plus gr
ande mais moins svelte que celle de Mme d-Harville, une gr
âce voluptueuse, Sarah brillait d-un éclat tout juvénile ;
peu de regards pouvaient soutenir le feu trompeur de ses
yeux ardents et noirs ; ses lèvres humides et rouges (ment
euses à demi) exprimaient la résolution de la sensualité.
Le réseau bleuâtre des veines de ses tempes et de son cou
apparaissait sous la blancheur lactée de sa peau transpare
nte et fine.
La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille s
ous une tunique de crêpe de la même couleur ; une simple c
ouronne de feuilles naturelles de pyrrhus d-un vert émerau
de ceignait sa tête et s-harmonisait à merveille avec ses
bandeaux de cheveux noirs comme de l-encre, et séparés sur
son front qui surmontait un nez aquilin à narines ouverte
0606s. Cette coiffure sévère donnait un cachet antique au
profil impérieux et passionné de cette femme.
Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrési
stible vocation dans le caractère de leur physionomie. L-u
n se trouve l-air excessivement guerrier, il guerroie ; l-
autre rimeur, il rime ; conspirateur, il conspire ; politi
que, il politique ; prédicateur, il prêche. Sarah se trouv
ait, non sans raison, un air parfaitement royal ; elle dut
accepter les prédictions à demi réalisées de la Highlanda
ise et persister dans sa croyance à une destinée souverain
e.
La marquise et Sarah avaient aperçu Rodolphe dans le jard
in d-hiver, au moment où elles y descendaient ; mais le pr
ince parut ne pas les voir, car il se trouvait au détour d
-une allée lorsque les deux femmes arrivèrent.

– Le prince est si occupé de l-ambassadrice, dit Mme d-Ha
rville à Sarah, qu-il n-a pas fait attention à nous-
– Ne croyez pas cela, ma chère Clémence, répondit la comt
esse, qui était tout à fait dans l-intimité de Mme d-Harvi
0607lle ; le prince nous a au contraire parfaitement vues
; mais je lui ai fait peur- Sa bouderie dure toujours.
– Moins que jamais je comprends son opiniâtreté à vous év
iter : souvent je lui ai reproché l-étrangeté de sa condui
te envers vous- une ancienne amie. « La comtesse Sarah et
moi nous sommes ennemis mortels, m-a-t-il répondu en plais
antant ; j-ai fait v-u de ne jamais lui parler ; et il fau
t, a-t-il ajouté, que ce v-u soit bien sacré pour que je m
e prive de l-entretien d-une personne si aimable. » Aussi,
ma chère Sarah, toute singulière que m-ait paru cette rép
onse, j-ai bien été obligée de m-en contenter2.
– Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortel
le, demi-plaisante, demi-sérieuse, est pourtant des plus i
nnocentes ; si un tiers n-y était pas intéressé, depuis lo
ngtemps je vous aurais confié ce grand secret- Mais qu-ave
z-vous donc, ma chère enfant ? Vous paraissez préoccupée.

– Ce n-est rien- tout à l-heure il faisait si chaud dans
la galerie, que j-ai ressenti un peu de migraine ; asseyon
s-nous un moment ici- cela se passera- je l-espère.
0608 – Vous avez raison ; tenez, voilà justement un coin b
ien obscur, vous serez là parfaitement à l-abri de ceux qu
e votre absence va désoler-, ajouta Sarah en souriant et e
n appuyant sur ces mots.
Toutes deux s-assirent sur un divan.
– J-ai dit ceux que votre absence va désoler, ma chère Cl
émence- Ne me savez-vous pas gré de ma discrétion ?
La jeune femme rougit légèrement, baissa la tête et ne ré
pondit rien.
– Combien vous êtes peu raisonnable ! lui dit Sarah d-un
ton de reproche amical. N-avez-vous pas confiance en moi,
enfant ? Sans doute, enfant : je suis d-un âge à vous appe
ler ma fille.
– Moi, manquer de confiance envers vous ! dit la marquise
à Sarah avec tristesse ; ne vous ai-je pas dit au contrai
re ce que je n-aurais jamais dû m-avouer à moi-même ?
– A merveille. Eh bien ! voyons- parlons de lui : vous av
ez donc juré de le désespérer jusqu-à la mort ?
– Ah ! s-écria Mme d-Harville avec effroi, que dites-vous
?
0609 – Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfa
nt- C-est un homme d-une énergie froide, pour qui la vie e
st peu de chose. Il a toujours été si malheureux- et l-on
dirait que vous prenez encore plaisir à le torturer !
– Pensez-vous cela, mon Dieu !
– C-est sans le vouloir, peut-être ; mais cela est- Oh !
si vous saviez combien ceux qu-une longue infortune a acca
blés sont douloureusement susceptibles et impressionnables
! Tenez, tout à l-heure, j-ai vu deux grosses larmes roul
er dans ses yeux.
– Il serait vrai ?
– Sans doute- Et cela au milieu d-un bal ; et cela au ris
que d-être perdu de ridicule si l-on s-apercevait de cet a
mer chagrin. Savez-vous qu-il faut bien aimer pour souffri
r ainsi- et surtout pour ne pas songer à cacher au monde q
ue l-on souffre ainsi !-
– De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d-Harvil
le d-une voix émue ; vous me faites un mal horrible- Je ne
connais que trop cette expression de souffrance à la fois
si douce et si résignée- Hélas ! c-est la pitié qu-il m-i
0610nspirait qui m-a perdue-, dit involontairement Mme d-H
arville.
Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier
mot et reprit :
– Quelle exagération !- perdue pour être en coquetterie a
vec un homme qui pousse même la discrétion et la réserve j
usqu-à ne pas se faire présenter à votre mari, de peur de
vous compromettre ! M. Charles Robert n-est-il pas un homm
e rempli d-honneur, de délicatesse et de c-ur ? Si je le d
éfends avec cette chaleur, c-est que vous l-avez connu et
surtout vu chez moi, et qu-il a pour vous autant de respec
t que d-attachement-
– Je n-ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m-ave
z toujours dit tant de bien de lui !- Mais, vous le savez,
ce sont surtout ses malheurs qui l-ont rendu intéressant
à mes yeux.
– Et combien il mérite et justifie cet intérêt ! Avouez-l
e. Et puis d-ailleurs comment un si admirable visage ne se
rait-il pas l-image de l-âme ? Avec sa haute et belle tail
le, il me rappelle les preux des temps chevaleresques. Je
0611l-ai vu une fois en uniforme : il était impossible d-a
voir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait
au mérite et à la figure, au lieu d-être simplement M. Ch
arles Robert, il serait duc et pair. Ne représenterait-il
pas merveilleusement bien un des plus grands noms de Franc
e ?
– Vous n-ignorez pas que la noblesse de naissance me touc
he peu, vous qui me reprochez parfois d-être une républica
ine, dit Mme d-Harville en souriant.
– Certes, j-ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles
Robert n-avait pas besoin de titres pour être aimable ; e
t puis quel talent ! quelle voix charmante ! De quelle res
source il nous a été dans nos concerts intimes du matin !
Vous souvenez-vous ? La première fois que vous avez chanté
ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec
vous ! quelle émotion !-
– Tenez, je vous en prie, dit Mme d-Harville après un lon
g silence, changeons de conversation.
– Pourquoi ?
– Cela m-attriste profondément, ce que vous m-avez dit to
0612ut à l-heure de son air désespéré.
– Je vous assure que, dans l-excès du chagrin, un caractè
re aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à-

– Oh ! je vous en prie, taisez-vous ! taisez-vous ! dit M
me d-Harville, en interrompant Sarah, cette pensée m-est d
éjà venue-
Puis, après un assez long silence, la marquise dit :
– Encore une fois, parlons d-autre chose- de votre ennemi
mortel, ajouta-t-elle avec une gaieté affectée ; parlons
du prince, que je n-avais pas vu depuis longtemps. Savez-v
ous qu-il est toujours charmant, quoique presque roi ? Tou
te républicaine que je suis, je trouve qu-il y a peu d-hom
mes aussi agréables que lui.
Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux
sur Mme d-Harville et reprit gaiement :
– Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse.
Je vous ai connu des alternatives d-admiration et d-avers
ion singulière pour le prince ; il y a quelques mois, lors
de son arrivée ici, vous en étiez tellement fanatique, qu
0613-entre nous- j-ai craint un moment pour le repos de vo
tre c-ur.
– Grâce à vous du moins, dit Mme d-Harville en souriant,
mon admiration n-a pas été de longue durée ; vous avez si
bien joué le rôle d-ennemie mortelle ; vous m-avez fait de
telles révélations sur le prince- que, je l-avoue, l-éloi
gnement a remplacé le fanatisme qui vous faisait craindre
pour le repos de mon c-ur : repos que votre ennemi ne song
eait d-ailleurs guère à troubler ; car, peu de temps avant
vos révélations, le prince, tout en continuant de voir in
timement mon mari, avait presque cessé de m-honorer de ses
visites.
– A propos ! Et votre mari, est-il ici ce soir ? dit Sara
h.
– Non, il n-a pas désiré sortir, répondit Mme d-Harville
avec embarras.
– Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble ?
– Oui- quelquefois il préfère rester chez lui.
La marquise était visiblement embarrassée ; Sarah s-en ap
erçut et continua :
0614 – La dernière fois que je l-ai vu, il m-a semblé plus
pâle qu-à l-ordinaire.
– Oui- il a été un peu souffrant-
– Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franc
he ?
– Je vous en prie.
– Quand il s-agit de votre mari, vous êtes souvent dans u
n état d-anxiété singulière.
– Moi- Quelle folie !
– Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgré vou
s, votre physionomie exprime- mon Dieu ! comment vous dira
i-je cela ?- (et Sarah appuya sur les mots suivants en aya
nt l-air de vouloir lire jusqu-au fond du c-ur de Clémence
🙂 Oui, votre physionomie exprime une sorte- de répugnanc
e craintive-
Les traits impassibles de Mme d-Harville défièrent d-abor
d le regard inquisiteur de Sarah ; pourtant celle-ci s-ape
rçut d-un léger tremblement nerveux, mais presque insensib
le, qui agita un instant la lèvre inférieure de la jeune f
emme.
0615 Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations e
t surtout éveiller la défiance de son amie, la comtesse se
hâta d-ajouter, pour donner le change à la marquise :
– Oui, une répugnance craintive, comme celle qu-inspire o
rdinairement un jaloux bourru-
A cette interprétation, le léger mouvement convulsif de l
a lèvre de Mme d-Harville cessa ; elle parut soulagée d-un
poids énorme et répondit :
– Mais non, M. d-Harville n-est ni bourru ni jaloux- Puis
, cherchant sans doute le prétexte de rompre une conversat
ion qui lui pesait, elle s-écria tout à coup : Ah ! mon Di
eu, voici cet insupportable duc de Lucenay, un des amis de
mon mari- Pourvu qu-il ne nous aperçoive pas ! D-où sort-
il donc ? Je le croyais à mille lieues d-ici !
– En effet, on le disait parti pour un voyage d-un an ou
deux en Orient ; il y a cinq mois à peine qu-il a quitté P
aris. Voilà une brusque arrivée qui a dû singulièrement co
ntrarier la duchesse de Lucenay, quoique le duc ne soit gu
ère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne ser
a d-ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour- M. de
0616Saint-Remy partagera son chagrin.
– Ne soyez donc pas médisante, ma chère Sarah ; dites que
ce retour sera fâcheux- pour tout le monde- M. de Lucenay
est assez désagréable pour que vous généralisiez votre re
proche.
– Médisante ! non, certes ; je ne suis en cela qu-un écho
. On dit encore que M. de Saint-Remy, modèle des élégants,
qui a ébloui tout Paris de son faste, est à peu près ruin
é, quoique son train diminue à peine ; il est vrai que Mme
de Lucenay est puissamment riche-
– Ah ! quelle horreur !-
– Encore une fois, je ne suis qu-un écho- Ah ! mon Dieu !
le duc nous a vues. Il vient, il faut se résigner. C-est
désolant : je ne sais rien au monde de plus insupportable
que cet homme ; il est souvent de si mauvaise compagnie, i
l rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu-il en
est étourdissant ; si vous tenez à votre flacon ou à votre
éventail, défendez-les courageusement contre lui, car il
a encore l-inconvénient de briser tout ce qu-il touche, et
cela de l-air le plus badin et le plus satisfait du monde
0617.
Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeu
ne encore, d-une figure qui n-eût pas été désagréable sans
la longueur grotesque et démesurée de son nez, M. le duc
de Lucenay joignait à une turbulence et à une agitation pe
rpétuelles des éclats de voix et de rire si retentissants,
des propos souvent d-un goût si détestable, des attitudes
d-une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu-il f
allait à chaque instant se rappeler son nom pour ne pas s-
étonner de le voir au milieu de la société la plus disting
uée de Paris, et pour comprendre que l-on tolérait ses exc
entricités de gestes et de langage, auxquelles l-habitude
avait d-ailleurs assuré une sorte de prescription ou d-imp
unité. On le fuyait comme la peste, quoiqu-il ne manquât p
as d-ailleurs d-un certain esprit qui pointait çà et là à
travers la plus incroyable exubérance de paroles. C-était
un de ces êtres vengeurs, aux mains desquels on souhaitait
toujours de voir tomber les gens ridicules ou haïssables.

Mme de Lucenay, une des femmes les plus agréables et enco
0618re des plus à la mode de Paris, malgré ses trente ans
sonnés, avait fait souvent parler d-elle : mais on excusai
t presque la légèreté de sa conduite en songeant aux insup
portables bizarreries de M. de Lucenay.
Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c-était une int
empérance et un cynisme d-expressions inouïs à propos d-in
dispositions saugrenues ou d-infirmités impossibles ou abs
urdes qu-il s-amusait à vous supposer et dont il vous plai
gnait tout haut devant cent personnes. Parfaitement brave
d-ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses ma
uvaises plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux
coups d-épée sans se corriger davantage.
Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur l
a voix aigre et perçante de M. de Lucenay, qui, du plus lo
in qu-il aperçut Mme d-Harville et Sarah, se mit à crier :

– Eh bien ! eh bien ! qu-est-ce que c-est que ça ? Qu-est
-ce que je vois là ? Comment ! la plus jolie femme du bal
qui se tient à l-écart, est-ce que c-est permis ? Faut-il
que je revienne des antipodes pour faire cesser un tel sca
0619ndale ? D-abord, si vous continuez de vous dérober à l
-admiration générale, marquise, je crie comme un brûlé, je
crie à la disparition du plus charmant ornement de cette
fête !
Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dir
e à la renverse à côté de la marquise, sur le divan ; aprè
s quoi il croisa sa jambe gauche sur sa cuisse droite, et
prit son pied dans sa main.
– Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constan
tinople ! dit Mme d-Harville en se reculant avec impatienc
e.
– Déjà ! Vous dites là ce que ma femme a pensé, j-en suis
sûr ; car elle n-a pas voulu m-accompagner ce soir dans m
a rentrée dans le monde. Revenez donc surprendre vos amis
pour être reçu comme ça !
– C-est tout simple ; il vous était si facile de rester a
imable- là-bas-, dit Mme d-Harville avec un demi-sourire.

– C-est-à-dire de rester absent, n-est-ce pas ? C-est une
horreur, c-est une infamie, ce que vous dites là ! s-écri
0620a M. de Lucenay en décroisant ses jambes et en frappan
t sur son chapeau comme sur un tambour de basque.
– Pour l-amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si ha
ut et tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quit
ter la place, dit Mme d-Harville avec humeur.
– Quitter la place ! Ça serait donc pour me donner votre
bras et aller faire un tour dans la galerie ?
– Avec vous ? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne
touchez pas à ce bouquet ; de grâce, laissez aussi cet éve
ntail, vous allez le briser, selon votre habitude-
– Si ce n-est que ça, j-en ai cassé plus d-un, allez ! Su
rtout un magnifique chinois que Mme de Vaudémont avait don
né à ma femme.
En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassa
it dans un réseau de plantes grimpantes qu-il tirait à lui
par petites secousses. Il finit par les détacher de l-arb
re qui les soutenait ; elles tombèrent, et le duc s-en tro
uva pour ainsi dire couronné.
Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fou
s, si étourdissants, que Mme d-Harville eût fui cet incomm
0621ode et fâcheux personnage, si elle n-eût pas aperçu M.
Charles Robert (le commandant, comme disait Mme Pipelet)
qui s-avançait à l-autre extrémité de l-allée. La jeune fe
mme craignait de paraître ainsi aller à sa rencontre, et r
esta auprès de M. de Lucenay.
– Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir
l-air d-un dieu Pan, d-une naïade, d-un Sylvain, d-un sau
vage sous ce feuillage ? dit M. de Lucenay en s-adressant
à Sarah, auprès de laquelle il alla brusquement s-étaler.
A propos de sauvage, il faut que je vous raconte une histo
ire outrageusement inconvenante- Figurez-vous qu-à Otaïti-

– Monsieur le duc ! lui dit Sarah d-un ton glacial.
– Eh bien ! non, je ne vous dirai pas mon histoire ; je l
a garde pour Mme de Fonbonne que voilà.
C-était une grosse petite femme de cinquante ans, très-pr
étentieuse et très-ridicule, dont le menton touchait la go
rge, et qui montrait toujours le blanc de ses gros yeux en
parlant de son âme, des langueurs de son âme, des besoins
de son âme, des aspirations de son âme. Elle portait ce s
0622oir-là un affreux turban d-étoffe de couleur de cuivre
, avec un semis de dessins verts.
– Je le garde pour Mme de Fonbonne, s-écria le duc.
– De quoi s-agit-il donc, monsieur le duc ? dit Mme de Fo
nbonne, en minaudant, en roucoulant et en commençant à fai
re les yeux blancs, comme dit le peuple.
– Il s-agit, madame, d-une histoire horriblement inconven
ante, indécente et incongrue.
– Ah ! mon Dieu ! Et qui est-ce qui oserait ? Qui est-ce
qui se permettrait ?
– Moi, madame ; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais
je connais votre goût- Ecoutez-moi ça-
– Monsieur- !
– Eh bien ! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au
fait ! Parce qu-après tout, vous qui vous mettez toujours
si bien, avec tant de goût, avec tant d-élégance, vous ave
z ce soir un turban qui, permettez-moi de vous le dire, re
ssemble, ma parole d-honneur, à une vieille tourtière rong
ée de vert-de-gris.
Et le duc de rire aux éclats.
0623 – Si vous êtes revenu d-Orient pour recommencer vos a
bsurdes plaisanteries, qu-on vous passe parce que vous ête
s à moitié fou, dit la grosse femme irritée, on regrettera
fort votre retour, monsieur.
Et elle s-éloigna majestueusement.
– Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la
décoiffer, cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mai
s je la respecte, elle est orpheline- Ah ! ah ! ah !- et d
e rire de nouveau. Tiens ! M. Charles Robert ! reprit M. d
e Lucenay. Je l-ai rencontré aux eaux des Pyrénées- C-est
un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous alle
z voir, marquise, comme je vais l-intriguer. Voulez-vous q
ue je vous le présente ?
– Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sa
rah.
Pendant que M. Charles Robert s-avançait lentement, ayant
l-air d-admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay ava
it man-uvré assez habilement pour s-emparer du flacon de S
arah, et il s-occupait en silence et avec un soin extrême
de démantibuler le bouchon de ce bijou.
0624 M. Charles Robert s-avançait toujours ; sa grande tai
lle était parfaitement proportionnée, ses traits d-une irr
éprochable pureté, sa mise d-une suprême élégance ; cepend
ant son visage, sa tournure manquaient de charme, de grâce
, de distinction ; sa démarche était roide et gênée, ses m
ains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu-il aperçut Mm
e d-Harville, la régulière nullité de ses traits s-effaça
tout à coup sous une expression de mélancolie profonde bea
ucoup trop subite pour n-être pas feinte ; néanmoins ce se
mblant était parfait. M. Robert avait l-air si affreusemen
t malheureux, si naturellement désolé lorsqu-il s-approcha
de Mme d-Harville, que celle-ci ne put s-empêcher de song
er aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels l
e désespoir aurait pu le porter.
– Eh ! bonjour donc, mon cher monsieur ! lui dit M. de Lu
cenay en l-arrêtant au passage, je n-ai pas eu le plaisir
de vous voir depuis notre rencontre aux eaux. Mais qu-est-
ce que vous avez donc ? Mais comme vous avez l-air souffra
nt !
Ici M. Charles Robert jeta un long et mélancolique regard
0625 sur Mme d-Harville, et répondit au duc, d-une voix pl
aintivement accentuée :
– En effet, monsieur, je suis souffrant-
– Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarr
asser de votre pituite ? lui demanda M. de Lucenay avec l-
air du plus sérieux intérêt.
Cette question était si saugrenue, si absurde, qu-un mome
nt M. Charles Robert resta stupéfait, abasourdi ; puis, le
rouge de la colère lui montant au front, il dit d-un voix
ferme et brève à M. de Lucenay :
– Puisque vous prenez tant d-intérêt à ma santé, monsieur
, j-espère que vous viendrez savoir demain de mes nouvelle
s ?
– Comment donc, mon cher monsieur- mais certainement, j-e
nverrai-, dit le duc avec hauteur.
M. Charles Robert fit un demi-salut et s-éloigna.
– Ce qu-il y a de fameux, c-est qu-il n-a pas plus de pit
uite que le Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant
de nouveau près de Sarah, à moins que je n-aie deviné san
s le savoir. Dites donc, madame Mac-Gregor, est-ce qu-il v
0626ous fait l-effet d-avoir la pituite, ce monsieur ?
Sarah tourna brusquement le dos à M. de Lucenay sans lui
répondre davantage.
Tout ceci s-était passé très-rapidement.
Sarah avait difficilement contenu un éclat de rire.
Mme d-Harville avait affreusement souffert en songeant à
l-atroce position d-un homme qui se voit interpellé si rid
iculement devant une femme qu-il aime ; elle était épouvan
tée en songeant qu-un duel pouvait avoir lieu ; alors, ent
raînée par un sentiment de pitié irrésistible, elle se lev
a brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles
Robert qui ne se possédait pas de rage, et lui dit tout b
as en passant près de lui :
– Demain, à une heure- j-irai-
Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta l
e bal.
XVIII

Tu viens bien tard, mon ange !

0627 Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un
devoir de convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si
ses craintes au sujet de Mme d-Harville étaient fondées e
t si elle était réellement l-héroïne du récit de Mme Pipel
et.
Après avoir quitté le jardin d-hiver avec la comtesse de

, Rodolphe avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l
-espoir de rencontrer Mme d-Harville seule. Il revenait à
la serre chaude lorsque, un moment arrêté sur la première
marche de l-escalier, il fut témoin de la scène rapide qui
se passa entre Mme d-Harville et M. Charles Robert après
la détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe sur
prit un échange de regards très-significatifs. Un secret p
ressentiment lui dit que ce grand et beau jeune homme étai
t le commandant. Voulant s-en assurer il rentra dans la ga
lerie.
Une valse allait commencer ; au bout de quelques minutes,
0628 il vit M. Charles Robert debout dans l-embrasure d-un
e porte. Il paraissait doublement satisfait, et de sa répo
nse à M. de Lucenay (M. Charles Robert était fort brave, m
algré ses ridicules), et du rendez-vous que lui avait donn
é Mme d-Harville pour le lendemain, bien certain cette foi
s qu-elle n-y manquerait pas.
Rodolphe alla trouver Murph.
– Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce grou
pe là-bas ?
– Ce grand monsieur qui a l-air si content de lui-même ?
Oui, monseigneur.
– Tâche d-approcher assez près de lui pour pouvoir dire t
out bas, sans qu-il te voie et de façon à ce que lui seul
t-entende, ces mots : « Tu viens bien tard, mon ange ! »
Le squire regarda Rodolphe d-un air stupéfait.
– Sérieusement, monseigneur ?
– Sérieusement. S-il se retourne à ces mots, garde ce mag
nifique sang-froid que j-ai si souvent admiré, afin que ce
monsieur ne puisse découvrir qui a prononcé ces paroles.

0629 – Je n-y comprends rien, monseigneur ; mais j-obéis.

Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à
se placer immédiatement derrière M. Charles Robert.
Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l-eff
et de cette expérience, suivit attentivement Murph des yeu
x ; au bout d-une seconde, M. Charles Robert se retourna b
rusquement d-un air stupéfait.
Le squire, impassible, ne sourcilla pas ; certes, ce gran
d homme chauve, d-une figure imposante et grave, fut le de
rnier que le commandant soupçonna d-avoir prononcé ces mot
s, qui lui rappelaient le désagréable quiproquo dont Mme P
ipelet avait été la cause et l-héroïne.
La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.
– Eh bien ! monseigneur, ce jeune homme s-est retourné co
mme si je l-avais mordu. Ces mots sont donc magiques ?
– Ils sont magiques, mon vieux Murph ; ils m-ont découver
t ce que je voulais savoir.
Rodolphe n-avait plus qu-à plaindre Mme d-Harville d-une
erreur d-autant plus dangereuse qu-il pressentait vaguemen
0630t que Sarah en était complice ou confidente. A cette d
écouverte, il ressenti un coup douloureux ; il ne douta pl
us de la cause des chagrins de M. d-Harville, qu-il aimait
tendrement : la jalousie les causait sans doute ; sa femm
e, douée de qualités charmantes, se sacrifiait à un homme
qui ne le méritait pas. Maître d-un secret surpris par has
ard, incapable d-en abuser, ne pouvant rien tenter pour éc
lairer Mme d-Harville, qui d-ailleurs cédait à l-entraînem
ent aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à r
ester le témoin impassible de la perte de cette jeune femm
e.
Il fut tiré de ces réflexions par M. de Gra-n.
– Si votre Altesse veut m-accorder un moment d-entretien
dans le petit salon du fond, où il n-y a personne, j-aurai
l-honneur de lui rendre compte des renseignements qu-elle
m-a ordonné de prendre.
Rodolphe suivit M. de Gra-n.
– La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rappor
ter les initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, n
ée de Noirmont, dit le baron, elle n-est pas ici ce soir.
0631Je viens de voir son mari, M. de Lucenay, parti il y a
cinq mois pour un voyage d-Orient qui devait durer plus d
-une année ; il est revenu subitement il y a deux ou trois
jours.
On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue
du Temple, Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l
-appartement du charlatan, César Bradamanti, un mouchoir t
rempé de larmes, richement garni de dentelles, et dans l-a
ngle duquel il avait remarqué les lettres N et L surmontée
s d-une couronne ducale. D-après son ordre, mais ignorant
ces circonstances, M. de Gra-n s-était informé du nom des
duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les ren
seignements dont nous venons de parler.
Rodolphe comprit tout.
Il n-avait aucune raison de s-intéresser à Mme de Lucenay
, mais il ne put s-empêcher de frémir en songeant que si e
lle avait réellement rendu visite au charlatan, ce misérab
le, qui n-était autre que l-abbé Polidori, possédait le no
m de cette femme, qu-il avait fait suivre par Tortillard,
et qu-il pouvait affreusement abuser du terrible secret qu
0632i mettait la duchesse dans sa dépendance.
– Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur,
reprit M. de Gra-n.
– Comment cela ?
– Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces
renseignements sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant a
ssez malignement que le retour imprévu de M. de Lucenay av
ait dû contrarier beaucoup la duchesse et un fort joli jeu
ne homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le vicomte
de Saint-Remy, M. l-ambassadeur m-a demandé si je croyais
que Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vic
omte, qui se trouve ici ; il vient d-être attaché à la lég
ation de Gerolstein et il serait trop heureux de cette occ
asion de faire sa cour à Votre Altesse.
Rodolphe ne put réprimer un mouvement d-impatience et dit
:
– Voilà qui m-est infiniment désagréable- mais je ne puis
refuser- Allons, dites au comte de

0633 de me présenter M. de Saint-Remy.
Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métie
r de prince pour manquer d-affabilité dans cette occasion.
D-ailleurs, l-on donnait M. de Saint-Remy pour amant à la
duchesse de Lucenay, et cette circonstance piquait assez
la curiosité de Rodolphe.
Le vicomte de Saint-Remy s-approcha, conduit par le comte
de M. de Saint-Remy était un charmant jeune homme de ving
t-cinq ans, mince, svelte, de la tournure la plus distingu
ée, de la physionomie la plus avenante ; il avait le teint
fort brun, mais de ce brun velouté, transparent et couleu
r d-ambre, remarquable dans les portraits de Murillo ; ses
cheveux noirs à reflet bleuâtre, séparés par une raie au-
dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le front, se bo
uclaient autour de son visage et laissaient à peine voir l
e lobe incolore des oreilles ; le noir foncé de ses prunel
les se découpait brillamment sur le globe de l–il, qui, a
u lieu d-être blanc, se nacrait de cette nuance légèrement
azurée qui donne au regard des Indiens une expression si
charmante. Par un caprice de la nature, l-épaisseur soyeus
0634e de sa moustache contrastait avec l-imberbe juvénilit
é de son menton et de ses joues, aussi unies que celles d-
une jeune fille ; il portait par coquetterie une cravate d
e satin noir très-basse, qui laissait voir l-attache éléga
nte de son cou, digne du jeune flûteur antique.
Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate,
perle d-un prix inestimable par sa grosseur, la pureté de
sa forme et l-éclat de son orient, si vif qu-une opale n-e
ût pas été plus splendidement irisée. D-un goût parfait, l
a mise de M. de Saint-Remy s-harmonisait à merveille avec
ce bijou d-une magnifique simplicité.
On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de
M. de Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des él
égants.
Son luxe de voiture et de chevaux était extrême ; grand e
t beau joueur, le total de son livre de paris de course s-
élevait toujours annuellement à deux ou trois mille louis.
On citait sa maison de la rue de Chaillot comme un modèle
d-élégante somptuosité ; on faisait chez lui une chère ex
quise, et ensuite on jouait un jeu d-enfer, où il perdait
0635souvent des sommes considérables avec l-insouciance la
plus hospitalière ; et pourtant on savait certainement qu
e le patrimoine du vicomte était dissipé depuis longtemps.

Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les en
vieux ou les méchants parlaient, ainsi que l-avait fait Sa
rah, des grands biens de la duchesse de Lucenay ; mais ils
oubliaient qu-à part la vileté de cette supposition, M. d
e Lucenay avait naturellement un contrôle sur la fortune d
e sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins cin
quante mille écus ou deux cent mille francs par an. D-autr
es parlaient d-usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n
-attendait plus d-héritage. D-autres, enfin le disaient TR
OP heureux sur le turf3, et parlaient tout bas d-entraîneu
rs et de jockeys corrompus par lui pour faire perdre les c
hevaux contre lesquels il avait parié beaucoup d-argent- m
ais le plus grand nombre des gens du monde s-inquiétaient
peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pou
r subvenir à son faste.
Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus gr
0636and monde ; il était gai, brave, spirituel, bon compag
non, facile à vivre ; il donnait d-excellents dîners de ga
rçons et tenait ensuite tous les enjeux qu-on lui proposai
t. Que fallait-il de plus ?
Les femmes l-adoraient ; on nombrait à peine ses triomphe
s de toutes sortes ; il était jeune et beau, galant et mag
nifique dans toutes les occasions où un homme peut l-être
avec des femmes du monde ; enfin, l-engouement était tel q
ue l-obscurité dont il entourait la source du pactole où i
l puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certai
n charme mystérieux ; on disait, en souriant insoucieuseme
nt : « Il faut que ce diable de Saint-Remy ait trouvé la p
ierre philosophale ! »
En apprenant qu-il s-était fait attacher à la légation de
France près le grand-duc de Gerolstein, d-autres personne
s avaient pensé que M. de Saint-Remy voulait faire une ret
raite honorable.
Le comte de

0637 dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy :

– J-ai l-honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicom
te de Saint-Remy, attaché à la légation de Gerolstein.
Le vicomte salua profondément et dit à Rodolphe :
– Votre Altesse daignera-t-elle excuser l-impatience que
j-éprouve de lui faire ma cour ? J-ai peut-être eu trop hâ
te de jouir d-un bonheur auquel j-attachais tant de prix.

– Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Ger
olstein- Comptez-vous y aller bientôt ?
– Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empres
sé de partir.
– Le paisible contraste de nos cours allemandes vous éton
nera beaucoup, monsieur, habitué que vous êtes à la vie de
Paris.
– J-ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu-e
lle daigne me témoigner, et qu-elle voudra peut-être bien
me continuer, m-empêcherait seule de jamais regretter Pari
s.
0638 – Il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensi
ez toujours ainsi pendant le temps que vous passerez à Ger
olstein.
Et Rodolphe fit une légère inclination de tête qui annonç
ait à M. de Saint-Remy que la présentation était terminée.

Le vicomte salua profondément et se retira.
Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympath
ies ou à des aversions presque toujours justifiées. Après
le peu de mots échangés avec M. de Saint-Remy, sans pouvoi
r s-en expliquer la cause, il éprouva pour lui une sorte d
-éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque chose d
e perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dang
ereuse.

Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances
qui contrasteront bien terriblement avec la brillante pos
ition qu-il occupait lors de sa présentation à Rodolphe ;
l-on jugera de la réalité des pressentiments de ce dernier
.
0639
Cette présentation terminée, Rodolphe réfléchissant aux b
izarres rencontres que le hasard avait amenées, descendit
au jardin d-hiver. L-heure du souper était arrivée, les sa
lons devenaient presque déserts ; le lieu le plus reculé d
e la serre chaude se trouvait au bout d-un massif, à l-ang
le de deux murailles qu-un énorme bananier, entouré de pla
ntes grimpantes, cachait presque entièrement ; une petite
porte de service, masquée par le treillage, et conduisant
à la salle du buffet par un long corridor, était restée en
tr-ouverte, non loin de cet arbre feuillu.
Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s-assit en ce
t endroit. Il était depuis quelques moments plongés dans u
ne rêverie profonde, lorsque son nom, prononcé par une voi
x bien connue, le fit tressaillir.
Sarah, assise de l-autre côté du massif qui cachait entiè
rement Rodolphe, causait en anglais avec son frère Tom.
Tom était vêtu de noir. Quoiqu-il n-eût que quelques anné
es de plus que Sarah, ses cheveux étaient presque blancs ;
son visage annonçait une volonté froide, mais opiniâtre ;
0640 son accent était bref et tranchant, son regard sombre
, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand
chagrin ou par une grande haine.
Rodolphe écouta attentivement l-entretien suivant :
– La marquise est allée un instant au bal du baron de Ner
val ; elle s-est heureusement retirée sans pouvoir parler
à Rodolphe, qui la cherchait ; car je crains toujours l-in
fluence qu-il exerce sur elle, influence que j-ai eu tant
de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette
rivale, que j-ai toujours redoutée par pressentiment, et q
ui plus tard pouvait tant gêner mes projets- cette rivale
sera perdue demain- Ecoutez-moi, ceci est grave, Tom-
– Vous vous trompez, jamais Rodolphe n-a songé à la marqu
ise.
– Il est temps maintenant de vous donner quelques explica
tions à ce sujet- Beaucoup de choses se sont passées penda
nt votre dernier voyage- et, comme il faut agir plus tôt q
ue je ne pensais- ce soir même, en sortant d-ici, cet entr
etien est indispensable- Heureusement, nous sommes seuls.

0641 – Je vous écoute.
– Avant d-avoir vu Rodolphe, cette femme, j-en suis sûre,
n-avait jamais aimé- Je ne sais pour quelle raison elle é
prouve un invincible éloignement pour son mari, qui l-ador
e. Il y a là un mystère que j-ai voulu en vain pénétrer. L
a présence de Rodolphe avait excité dans le c-ur de Clémen
ce mille émotions nouvelles. J-étouffai cet amour naissant
par des révélations accablantes sur le prince. Mais le be
soin d-aimer était éveillé chez la marquise ; rencontrant
chez moi ce Charles Robert, elle a été frappée de sa beaut
é, frappée comme on l-est à la vue d-un tableau ; cet homm
e est malheureusement aussi niais que beau, mais il a quel
que chose de touchant dans le regard. J-exaltai la nobless
e de son âme, l-élévation de son caractère. Je savais la b
onté naturelle de Mme d-Harville ; je colorai M. Robert de
s malheurs les plus intéressants ; je lui recommandai d-êt
re toujours mortellement triste, de ne procéder que par so
upirs et par hélas ! et avant toutes choses de parler peu.
Il a suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur,
à sa figure, et surtout à son apparence de tristesse incur
0642able, il s-est fait à peu près aimer de Mme d-Harville
, qui a ainsi donné le change à ce besoin d-aimer que la v
ue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous
, maintenant ?
– Parfaitement ; continuez.
– Robert et Mme d-Harville ne se voyaient intimement que
chez moi ; deux fois la semaine nous faisions de la musiqu
e à nous trois, le matin. Le beau ténébreux soupirait, dis
ait quelques tendres mots à voix basse ; il glissa deux ou
trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses
paroles ; mais une femme est toujours indulgente pour les
premières déclarations qu-elle reçoit ; celles de mon prot
égé ne lui nuisirent pas ; l-important pour lui était d-ob
tenir un rendez-vous. Cette petite marquise avait plus de
principes que d-amour, ou plutôt elle n-avait pas assez d-
amour pour oublier ses principes- A son insu, il existait
toujours au fond de son c-ur un souvenir de Rodolphe qui v
eillait pour ainsi dire sur elle et combattait ce faible p
enchant pour M. Charles Robert- penchant beaucoup plus fac
tice que réel, mais entretenu par son vif intérêt pour les
0643 malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et par l-e
xagération incessante de mes louanges à l-égard de cet Apo
llon sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l-air pro
fondément désespéré de son malheureux adorateur, se décida
un jour à lui accorder ce rendez-vous si désiré.
– Vous avait-elle donc faite sa confidente ?
– Elle m-avait avoué son attachement pour Charles Robert,
voilà tout. Je ne fis rien pour en savoir davantage ; cel
a m-eût gênée- Mais lui, ravi de bonheur ou plutôt d-orgue
il, me fit part de son bonheur, sans me dire pourtant le j
our ni le lieu du rendez-vous.
– Comment l-avez vous connu ?
– Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendema
in de très-bonne heure s-embusquer à la porte de M. Robert
et le suivit. Le second jour, vers midi, notre amoureux p
rit en fiacre le chemin d-un quartier perdu, rue du Temple
– Il descendit dans une maison de mauvaise apparence ; il
y resta une heure et demie environ, puis s-en alla. Karl a
ttendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après
Charles Robert. Personne ne sortit : la marquise avait ma
0644nqué à sa promesse. Je le sus le lendemain par l-amour
eux, aussi courroucé que désappointé. Je lui conseillai de
redoubler de désespoir. La pitié de Clémence s-émut encor
e ; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le premier. U
ne dernière fois cependant elle vint jusqu-à la porte : c-
était un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte- Et
pourquoi ? Parce que, j-en suis sûre, et c-est ce qui cau
se ma haine elle a toujours au fond du c-ur, et à son insu
, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi la protéger.
Enfin, ce soir la marquise a donné à ce Robert un rendez-v
ous pour demain ; cette fois, je n-en doute pas, elle s-y
rendra. Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce
jeune homme que la marquise, bouleversée de l-humiliation
de son amant, lui a accordé par pitié ce qu-elle ne lui e
ût peut-être pas accordé sans cela. Cette fois, je vous le
répète, elle tiendra sa promesse.
– Quels sont vos projets ?
– Cette femme obéit à une sorte d-intérêt charitable exal
té, mais non pas à l-amour ; Charles Robert est si peu fai
t pour comprendre la délicatesse du sentiment qui, ce soir
0645, a dicté la résolution de la marquise, que demain il
voudra profiter de ce rendez-vous, et il se perdra complèt
ement dans l-esprit de Clémence, qui se résigne à cette co
mpromettante démarche sans entraînement, sans passion et s
eulement par pitié. En un mot, je n-en doute pas, elle se
rend là pour faire acte de courageux intérêt, mais parfait
ement calme et bien sûre de ne pas oublier un moment ses d
evoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela, la marquis
e le prendra en aversion ; et, son illusion détruite, elle
retombera sous l-influence de ses souvenirs de Rodolphe,
qui, j-en suis sûre, couvent toujours au fond de son c-ur.

– Eh bien ?
– Eh bien ! je veux qu-elle soit à jamais perdue pour Rod
olphe. Il aurait, je n-en doute pas, moi, trahi tôt ou tar
d l-amitié de M. d-Harville en répondant à l-amour de Clém
ence ; mais il prendra celle-ci en horreur s-il la sait co
upable d-une faute dont il n-aura pas été l-objet ; c-est
un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant de
l-affection qui le lie à M. d-Harville, il ne reverra jam
0646ais cette femme, qui aura si indignement trompé cet am
i qu-il aime tant.
– C-est donc le mari que vous voulez prévenir ?-
– Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D-aprè
s ce que m-a dit Clémence, il a de vagues soupçons, sans s
avoir sur qui les fixer. Il est minuit, nous allons quitte
r le bal ; vous descendrez au premier café venu, vous écri
rez à M. d-Harville que sa femme se rend demain, à une heu
re, rue du Temple, n- 17, pour une entrevue amoureuse. Il
est jaloux : il surprendra Clémence ; vous devinez le rest
e !
– C-est une abominable action, dit froidement le gentilho
mme.
– Vous êtes scrupuleux, Tom ?
– Tout à l-heure je ferai ce que vous désirez ; mais je v
ous répète que c-est une abominable action.
– Vous consentez néanmoins ?
– Oui- ce soir M. d-Harville sera instruit de tout. Et- m
ais- il me semble qu-il y a quelqu-un là, derrière ce mass
if ! dit tout à coup Tom en s-interrompant et en parlant à
0647 voix basse. J-ai cru entendre remuer.
– Voyez donc, dit Sarah avec inquiétude.
Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.
Rodolphe venait de disparaître par la petite porte dont n
ous avons parlé.
– Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n-y a person
ne.
– C-est ce qu-il me semblait-
– Ecoutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dange
reuse que vous le pensez pour l-avenir de votre projet ; R
odolphe a certains principes qu-il n-enfreindra jamais. La
jeune fille qu-il a conduite à cette ferme, il y a six se
maines, lui déguisé en ouvrier ; cette créature qu-il ento
ure de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, e
t qu-il a été visiter plusieurs fois, m-inspire des craint
es plus fondées. Nous ignorons qui elle est, quoiqu-elle s
emble appartenir à une classe obscure de la société. Mais
la rare beauté dont elle est douée, dit-on, le déguisement
que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village, l-i
ntérêt croissant qu-il lui porte, tout prouve que cette af
0648fection n-est pas sans importance. Aussi j-ai été au-d
evant de vos désirs. Pour écarter cet autre obstacle, plus
réel, je crois, il a fallu agir avec une extrême prudence
, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et les hab
itudes de cette jeune fille- Ces renseignements, je les ai
; le moment d-agir est venu ; le hasard m-a renvoyé cette
horrible vieille qui avait gardé mon adresse. Ses relatio
ns avec des gens de l-espèce du brigand qui nous a attaqué
s lors de notre excursion dans la Cité nous serviront puis
samment. Tout est prévu- il n-y aura aucune preuve contre
nous- Et d-ailleurs, si cette créature, comme il y paraît,
appartient à la classe ouvrière, elle n-hésitera pas entr
e nos offres et le sort même brillant qu-elle peut rêver,
car le prince a gardé le plus profond incognito. Enfin dem
ain cette question sera résolue, sinon- nous verrons-
– Ces deux obstacles écartés- Tom- alors notre grand proj
et-
– Il offre des difficultés, mais il peut réussir.
– Avouez qu-il aura une heureuse chance de plus, si nous
l-exécutons au moment où Rodolphe sera doublement accablé
0649par le scandale de la conduite de Mme d-Harville et pa
r la disparition de cette créature à laquelle il s-intéres
se tant.
– Je le crois- Mais si ce dernier espoir nous échappe enc
ore- alors je serai libre-, dit Tom en regardant Sarah d-u
n air sombre.
– Vous serez libre !-
– Vous ne renouvellerez plus les prières qui, deux fois,
ont malgré moi suspendu ma vengeance ! Puis, montrant d-un
regard le crêpe qui entourait son chapeau et les gants no
irs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en souriant d-u
n air sinistre :
– J-attends toujours, moi- Vous savez bien que je porte c
e deuil depuis seize ans- et que je ne le quitterai que si

Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontai
re, se hâta d-interrompre son frère et lui dit avec anxiét
é :
– Je vous dis que vous serez libre- Tom- car alors cette
confiance profonde qui jusqu-ici m-a soutenue dans des cir
0650constances si diverses, parce qu-elle a été justifiée
au delà de la prévision humaine- m-aura tout à fait abando
nnée. Mais jusque-là il n-est pas de danger si mince en ap
parence que je ne veuille écarter à tout prix- Le succès d
épend souvent des plus petites causes- Des obstacles peu g
raves peut-être se trouvent sur mon chemin au moment où j-
approche du but ; je veux avoir le champ libre, je les bri
serai. Mes moyens sont odieux, soit !- Ai-je été ménagée,
moi ? s-écria Sarah en élevant involontairement la voix.
– Silence ! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous c
royez utile de prévenir le marquis d-Harville du rendez-vo
us de demain, partons- il est tard.
– L-heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné ce
t avis en prouvera l-importance.
Tom et Sarah sortirent du bal de l-ambassadrice de

.
XIX

0651Les rendez-vous

Voulant à tout prix avertir Mme d-Harville du danger qu-e
lle courait, Rodolphe, parti de l-ambassade sans attendre
la fin de l-entretien de Tom et de Sarah, ignorait le comp
lot tramé par eux contre Fleur-de-Marie et le péril immine
nt qui menaçait cette jeune fille.
Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver l
a marquise, comme il l-espérait.
Celle-ci, en sortant de l-ambassade, devait par convenanc
e paraître un moment chez Mme de Nerval ; mais, vaincue pa
r les émotions qui l-agitaient, Mme d-Harville n-eut pas l
e courage d-aller à cette seconde fête et rentra chez elle
.
Ce contretemps perdit tout.
M. de Gra-n, ainsi que presque toutes les personnes de la
société de la comtesse

, était invité chez Mme de Nerval. Rodolphe l-y conduisit
0652rapidement, avec ordre de chercher Mme d-Harville dans
le bal, et de la prévenir que le prince, désirant lui dir
e le soir même quelques mots du plus grand intérêt, se tro
uverait à pied devant l-hôtel d-Harville, et qu-il s-appro
cherait de la voiture de la marquise pour lui parler à sa
portière pendant que ses gens attendraient l-ouverture de
la porte cochère.
Après beaucoup de temps perdu à chercher Mme d-Harville d
ans ce bal, le baron revint- Elle n-y avait pas paru.
Rodolphe fut au désespoir ; il avait sagement pensé qu-il
fallait avant tout avertir la marquise de la trahison don
t on voulait la rendre victime ; car alors la délation de
Sarah, qu-il ne pouvait empêcher, passerait pour une indig
ne calomnie. Il était trop tard- Cette lettre infâme était
parvenue au marquis à une heure après minuit.

Le lendemain matin, M. d-Harville se promenait lentement
dans sa chambre à coucher, meublée avec une élégante simpl
icité et seulement ornée d-une panoplie d-armes modernes e
t d-une étagère garnie de livres.
0653 Le lit n-avait pas été défait, pourtant la courtepoin
te de soie pendait en lambeaux ; une chaise et une petite
table d-ébène à pieds tors étaient renversées près de la c
heminée ; ailleurs on voyait sur le tapis les débris d-un
verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un flambe
au à deux branches qui avait roulé au loin.
Ce désordre semblait causé par une lutte violente.
M. d-Harville avait trente ans environ, une figure mâle e
t caractérisée, d-une expression ordinairement agréable et
douce, mais alors contractée, pâle, violacée ; il portait
ses habits de la veille ; son cou était nu, son gilet ouv
ert ; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et là de qu
elques gouttes de sang ; ses cheveux bruns, ordinairement
bouclés, retombaient roides et emmêlés sur son front livid
e.
Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la
tête basse, le regard fixe et rouge, M. d-Harville s-arrê
ta brusquement devant son foyer éteint, malgré la forte ge
lée survenue pendant la nuit. Il prit sur le marbre de la
cheminée cette lettre, qu-il relut, avec une dévorante att
0654ention, à la clarté blafarde de ce jour d-hiver :
« Demain à une heure, votre femme doit se rendre rue du T
emple, n- 17, pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et v
ous saurez tout- Heureux époux ! »
A mesure qu-il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pou
rtant- ses lèvres, bleuies par le froid, semblaient convul
sivement épeler lettre par lettre ce funeste billet.
A ce moment la porte s-ouvrit, un valet de chambre entra.

Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une fig
ure honnête et bonne.
Le marquis retourna brusquement la tête sans changer de p
osition, tenant toujours la lettre entre ses deux mains.
– Que veux-tu ? dit-il durement au domestique.
Celui-ci, au lieu de répondre, contemplait d-un air de st
upeur douloureuse le désordre de la chambre ; puis, regard
ant attentivement son maître, il s-écria :
– Du sang à votre chemise- Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur
, vous vous serez blessé ! Vous étiez seul, pourquoi ne m-
avez-vous pas sonné comme à l-ordinaire, lorsque vous avez
0655 ressenti les- ?
– Va-t-en !
– Mais, monsieur le marquis, vous n-y pensez pas, votre f
eu est éteint, il fait ici un froid mortel, et surtout apr
ès votre-
– Te tairas-tu ? Laisse-moi !
– Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre t
out tremblant, vous avez donné ordre à M. Doublet d-être i
ci ce matin à dix heures et demie ; il est dix heures et d
emie, et il est là avec le notaire.
– C-est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son
sang-froid. Quand on est riche, il faut songer aux affaire
s. C-est si beau, la fortune.
Puis il ajouta :
– Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.
– Il y est, monsieur le marquis.
– Donne-moi de quoi m-habiller. Tout à l-heure je sortira
i.
– Mais, monsieur le marquis-
– Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d-Harville d-un t
0656on plus doux.
Puis il ajouta :
– Est-on déjà entré chez ma femme ?
– Je ne crois pas que Mme la marquise ait encore sonné.
– On me préviendra dès qu-elle sonnera.
– Oui, monsieur le marquis.
– Dis à Philippe de venir t-aider : tu n-en finiras pas !

– Mais, monsieur, attendez que j-aie un peu rangé ici, ré
pondit tristement Joseph. On s-apercevrait de ce désordre,
et l-on ne comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nui
t à monsieur le marquis.
– Et si l-on comprenait- ce serait bien hideux, n-est-ce
pas ? reprit M. d-Harville d-un ton de raillerie douloureu
se.
– Ah ! monsieur, s-écria Joseph, Dieu merci, personne ne
se doute-
– Personne ?- Non, personne ! répondit le marquis d-un ai
r sombre.
Pendant que Joseph s-occupait de réparer le désordre de l
0657a chambre de son maître, celui-ci alla droit à la pano
plie dont nous avons parlé, examina attentivement pendant
quelques minutes les armes qui la composaient, fit un gest
e de satisfaction sinistre et dit à Joseph :
– Je suis sûr que tu as oublié de faire nettoyer mes fusi
ls qui sont là-haut dans mon nécessaire de chasse ?
– Monsieur le marquis ne m-en a pas parlé-, dit Joseph d-
un air étonné.
– Si, mais tu l-as oublié.
– Je proteste à monsieur le marquis-
– Ils doivent être dans un bel état !
– Il y a un mois à peine qu-on les a rapportés de chez l-
armurier.
– Il n-importe ; dès que je serai habillé, va me chercher
ce nécessaire, j-irai peut-être à la chasse demain ou apr
ès, je veux examiner ces fusils.
– Je les descendrai tout à l-heure.
La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vi
nt aider Joseph.
La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où
0658 l-attendaient M. Doublet, son intendant, et un clerc
de notaire.
– C-est l-acte que l-on vient lire à M. le marquis, dit l
-intendant ; il ne reste plus qu-à le signer.
– Vous l-avez lu, monsieur Doublet ?
– Oui, monsieur le marquis.
– En ce cas, cela suffit- je signe.
Il signa, le clerc sortit.
– Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M
. Doublet d-un air triomphant, votre revenu financier, en
belles et bonnes terres, ne va pas à moins de cent vingt-s
ix mille francs en sacs. Savez-vous que cela est rare, mon
sieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille francs
en terres ?
– Je suis un homme bien heureux, n-est-ce pas, monsieur D
oublet ? Cent vingt-six mille francs de rente en terres !
Il n-y a pas de félicité pareille !
– Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis- sa
ns compter-
– Certainement, et sans compter- tant d-autres bonheurs e
0659ncore !
– Dieu soit loué ! monsieur le marquis, car il ne vous ma
nque rien : jeunesse, richesse, bonté, santé- tous les bon
heurs réunis, enfin ; et parmi eux, dit M. Doublet en sour
iant agréablement, ou plutôt à leur tête, je mets celui d-
être l-époux de Mme la marquise et d-avoir une charmante p
etite fille qui ressemble à un chérubin.
M. d-Harville jeta un regard sinistre sur l-intendant.
Nous renonçons à peindre l-expression de sauvage ironie a
vec laquelle il dit à M. Doublet, en lui frappant familièr
ement sur l-épaule :
– Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et
une femme comme la mienne- et un enfant qui ressemble à un
chérubin- il ne reste plus rien à désirer, n-est-ce pas ?

– Eh ! eh ! monsieur le marquis, répondit naïvement l-int
endant, il reste à désirer de vivre le plus longtemps poss
ible, pour marier mademoiselle votre fille et être grand-p
ère. Arriver à être grand-père, c-est ce que je souhaite à
monsieur le marquis, comme à Mme la marquise d-être grand
0660-mère et arrière-grand-mère.
– Ce bon M. Doublet qui songe à Philémon et Baucis. Il es
t toujours plein d-à-propos.
– Monsieur le marquis est trop bon. Il n-a rien à m-ordon
ner ?
– Rien. Ah ! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse ?

– Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le c
ourant, monsieur le marquis, sans compter l-argent déposé
à la banque.
– Vous m-apporterez ce matin dix mille francs en or et vo
us les remettrez à Joseph si je suis sorti.
– Ce matin ?
– Ce matin.
– Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marqui
s n-a plus rien à me dire ?
– Non, monsieur Doublet.
– Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs !
répéta l-intendant en s-en allant. C-est un beau jour pou
r moi que celui-ci ; je craignais tant que cette ferme si
0661à notre convenance ne nous échappât !- Votre serviteur
, monsieur le marquis.
– Au revoir, monsieur Doublet.
A peine l-intendant fut-il sorti que M. d-Harville tomba
sur un fauteuil avec accablement ; il appuya ses deux coud
es sur son bureau, et cacha sa figure dans ses mains.
Pour la première fois depuis qu-il avait reçu la lettre f
atale de Sarah, il put pleurer.
– Oh ! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m-a
fait riche !- Que mettre dans ce cadre d-or, maintenant ?
Ma honte ! L-infamie de Clémence !- infamie qu-un éclat v
a faire rejaillir peut-être jusque sur le front de ma fill
e ! Cet éclat- dois-je m-y résoudre, ou dois-je avoir piti
é de-
Puis, se levant, l–il étincelant, les dents convulsiveme
nt serrées, il s-écria d-une voix sourde :
– Non, non ! du sang, du sang ! Le terrible sauve du ridi
cule ! Je comprends maintenant son aversion- la misérable
!
Puis, s-arrêtant tout à coup, comme atterré par une réfle
0662xion soudaine, il reprit d-une voix sourde :
– Son aversion- oh ! je sais bien ce qui la cause : je lu
i fais horreur, je l-épouvante !
Et après un long silence :
– Mais est-ce ma faute, à moi ? Faut-il qu-elle me trompe
pour cela ? Au lieu de haine, n-est-ce pas la pitié que j
e mérite ? reprit-il en s-animant par degrés. Non, non, du
sang !- tous deux, tous deux !- car elle lui a sans doute
tout dit à L-AUTRE.
Cette pensée redoubla la fureur du marquis.
Il leva ses deux poings crispés vers le ciel ; puis, pass
ant sa main brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité
de rester calme devant ses gens, il rentra dans sa chambr
e à coucher avec une apparente tranquillité : il y trouva
Joseph.
– Eh bien ! les fusils ?
– Les voilà, monsieur le marquis ; ils sont en parfait ét
at.
– Je vais m-en assurer. Ma femme a-t-elle sonné ?
– Je ne sais pas, monsieur le marquis.
0663 – Va t-en informer.
Le valet de chambre sortit.
M. d-Harville se hâta de prendre dans la boîte à fusils u
ne petite poire à poudre, quelques balles, des capsules ;
puis il referma le nécessaire et garda la clef. Il alla en
suite à la panoplie, y prit une paire de pistolets de Mant
on de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement ent
rer dans les poches de sa longue redingote de matin.
A ce moment Joseph rentra.
– Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.
– Est-ce que Mme d-Harville a demandé sa voiture ?
– Non, monsieur le marquis ; Mlle Juliette a dit devant m
oi au cocher de Mme la marquise qui venait demander les or
dres pour la matinée que comme il faisait froid et sec, ma
dame sortait à pied- si elle sortait.
– Très-bien. Ah ! j-oubliais : si je vais à la chasse, ce
sera demain ou après. Dis à Williams de visiter le petit
briska vert ce matin même ; tu m-entends ?
– Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre cann
e ?
0664 – Non. N-y a-t-il pas une place de fiacres ici près ?

– Tout près, au coin de la rue de Lille.
Après un moment d-hésitation et de silence, le marquis re
prit :
– Va demander à Mlle Juliette si Mme d-Harville est visib
le.
Joseph sortit.
– Allons- c-est un spectacle comme un autre. Oui, je veux
aller chez elle et observer le masque doucereux et perfid
e sous lequel cette infâme rêve sans doute l-adultère de t
out à l-heure ; j-écouterai sa bouche mentir pendant que j
e lirai le crime dans son c-ur déjà vicié. Oui, cela est c
urieux- voir comment vous regarde, vous parle et vous répo
nd une femme qui, l-instant d-après, va souiller votre nom
d-une de ces taches ridicules et horribles qu-on ne lave
qu-avec des flots de sang. Fou que je suis ! Elle me regar
dera, comme toujours, le sourire aux lèvres, la candeur au
front ! Elle me regardera comme elle regarde sa fille en
la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regar
0665d- le miroir de l-âme (et il haussa les épaules avec m
épris) ! plus il est doux et pudique, plus il est faux et
corrompu ! Elle le prouve- et j-y ai été pris comme un sot
. – rage ! Avec quel froid et insolent mépris elle devait
me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu-au mom
ent peut-être où elle allait trouver l-autre- je la combla
is de preuves d-estime et de tendresse- je lui parlais com
me à une jeune mère chaste et sérieuse, en qui j-avais mis
l-espoir de toute ma vie. Non ! non ! s-écria M. d-Harvil
le en sentant sa fureur s-augmenter, non ! je ne la verrai
pas, je ne veux pas la voir- ni ma fille non plus- je me
trahirais, je compromettrais ma vengeance.
En sortant de chez lui, au lieu d-entrer chez Mme d-Harvi
lle, il dit seulement à la femme de chambre de la marquise
:
– Vous direz à Mme d-Harville que je désirais lui parler
ce matin, mais que je suis obligé de sortir pour un moment
; si par hasard il lui convenait de déjeuner avec moi, je
serai rentré vers midi ; sinon qu-elle ne s-occupe pas de
moi.
0666 « Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucou
p plus libre », se dit M. d-Harville. Et il se rendit à la
place de fiacres voisine de sa maison.
– Cocher, à l-heure !
– Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allons-
nous ?
– Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique,
le long du mur d-un jardin qui se trouve là- tu attendras
.
– Oui, bourgeois.
M. d-Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arri
va bientôt presque en face de la maison du marquis. De cet
endroit, personne ne pouvait sortir de chez lui sans qu-i
l le vît.
Le rendez-vous accordé par sa femme était pour une heure
; l–il ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il atte
ndit.
Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si ef
frayantes et si vertigineuses que le temps lui semblait pa
sser avec une incroyable rapidité.
0667 Midi sonnait à Saint-Thomas-d-Aquin, lorsque la porte
de l-hôtel d-Harville s-ouvrit lentement, et la marquise
sortit.
– Déjà !- Ah ! quelle attention ! Elle craint de faire at
tendre l-autre !- se dit le marquis avec une ironie farouc
he.
Le froid était vif, le pavé sec.
Clémence portait un chapeau noir recouvert d-un voile de
blonde de la même couleur, et une douillette de soie raisi
n de Corinthe ; son immense châle de cachemire bleu foncé
retombait jusqu-au volant de sa robe, qu-elle releva légèr
ement et gracieusement pour traverser la rue.
Grâce à ce mouvement, on vit jusqu-à la cheville son peti
t pied étroit et cambré, merveilleusement chaussé d-une bo
ttine de satin turc.
Chose étrange, malgré les terribles idées qui le boulever
saient, M. d-Harville remarqua dans ce moment le pied de s
a femme, qui ne lui avait jamais paru plus coquet et plus
joli. Cette vue exaspéra sa fureur ; il sentit jusqu-au vi
f les morsures aiguës de la jalousie sensuelle- il vit l-a
0668utre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à
ses lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de
l-amour, de l-amour passionné, se peignirent à sa pensée
en traits de flamme.
Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit a
u c-ur une affreuse douleur physique, un élancement profon
d, incisif, pénétrant, qui lui arracha un cri sourd. Jusqu
-alors son âme seule avait souffert, parce que jusqu-alors
il n-avait songé qu-à la sainteté des devoirs outragés.
Son impression fut si cruelle qu-il put à peine dissimule
r l-altération de sa voix pour parler au cocher, en soulev
ant à demi le store.
– Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noi
r, qui marche le long du mur ?
– Oui, bourgeois.
– Marche au pas, et suis-la- Si elle va à la place des fi
acres où je t-ai pris, arrête-toi, et suis la voiture où e
lle montera.
– Oui, bourgeois- Tiens, tiens, c-est amusant !
Mme d-Harville se rendit en effet à la place des fiacres
0669et monta dans une de ces voitures.
Le cocher de M. d-Harville la suivit.
Les deux fiacres partirent.
Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis,
son cocher prit le chemin de l-église de Saint-Thomas-d-A
quin, et bientôt il s-arrêta.
– Eh bien ! que fais-tu ?
– Bourgeois, la dame vient de descendre à l-église- Sapri
sti !- jolie petite jambe tout de même- C-est très-amusant
.
Mille pensées diverses agitèrent M. d-Harville ; il crut
d-abord que sa femme, remarquant qu-on la suivait, voulait
dérouter les poursuites. Puis il songea que peut-être la
lettre qu-il avait reçue était une calomnie indigne- Si Cl
émence était coupable, à quoi bon cette fausse apparence d
e piété ? N-était-ce pas une dérision sacrilège ?
Un moment M. d-Harville eut une lueur d-espoir, tant il y
avait de contraste entre cette apparente piété et la déma
rche dont il accusait sa femme.
Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.
0670 Son cocher se pencha et lui dit :
– Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.
– Suis-la-
– Oui, bourgeois ! Très-amusant ! très-amusant !-
Le fiacre gagna les quais, l-Hôtel-de-Ville, la rue Saint
e-Avoye, et enfin la rue du Temple.
– Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d-Har
ville, le camarade vient d-arrêter au n- 17, nous sommes a
u 13, faut-il arrêter aussi ?
– Oui !-
– Bourgeois, la petite dame vient d-entrer dans l-allée d
u n- 17.
– Ouvre-moi.
– Oui, bourgeois-
Quelques secondes après, M. d-Harville entrait dans l-all
ée sur les pas de sa femme.
XX

Un ange

0671 Mme d-Harville entra dans la maison.
Attirés par la curiosité, Mme Pipelet, Alfred et l-écaill
ère étaient groupés sur le seuil de la porte de la loge.
L-escalier était si sombre qu-en arrivant du dehors on ne
pouvait l-apercevoir ; la marquise, obligée de s-adresser
à Mme Pipelet, lui dit d-une voix altérée, presque défail
lante :
– M. Charles- madame ?-
– Monsieur- qui ? répéta la vieille, feignant de n-avoir
pas entendu, afin de donner le temps à son mari et à l-éca
illère d-examiner les traits de la malheureuse femme à tra
vers son voile.
– Je demande- M. Charles- madame, répéta Clémence d-une v
oix tremblante, et en baissant la tête pour tâcher de déro
ber ses traits aux regards qui l-examinaient avec une inso
lente curiosité.
– Ah ! M. Charles ! à la bonne heure- vous parlez si bas
que je n-avais pas entendu- Eh bien ! ma petite dame, puis
que vous allez chez M. Charles, beau jeune homme tout de m
ême- montez tout droit, c-est la porte en face.
0672 La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur l
a première marche.
– Eh ! eh ! eh ! ajouta la vieille en ricanant, il paraît
que c-est pour tout de bon aujourd-hui. Vive la noce ! et
allez donc !
– Ça n-empêche pas qu-il est amateur, le commandant, repr
it l-écaillère, elle n-est pas piquée des vers, sa Margot-

S-il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la l
oge où se tenaient ces créatures, Mme d-Harville, mourant
de honte et de frayeur, serait redescendue à l-instant mêm
e. Elle fit un dernier effort et arriva sur le palier.
Quelle fut sa stupeur !- Elle se trouva face à face avec
Rodolphe, qui, lui mettant une bourse dans la main, lui di
t précipitamment :
– Votre mari sait tout, il vous suit-
A ce moment on entendit la voix aigre de Mme Pipelet s-éc
rier :
– Où allez-vous, monsieur ?
– C-est lui ! dit Rodolphe ; et il ajouta rapidement, en
0673poussant pour ainsi dire Mme d-Harville vers l-escalie
r du second étage : Montez au cinquième ; vous veniez seco
urir une famille malheureuse ; ils s-appellent Morel-
– Monsieur, vous me passerez sur le corps plutôt que de m
onter sans dire où vous allez ! s-écria Mme Pipelet en bar
rant le passage à M. d-Harville.
Voyant, du bout de l-allée, sa femme parler à la portière
, il s-était aussi arrêté un moment.
– Je suis avec cette dame- qui vient d-entrer, dit le mar
quis.
– C-est différent, alors passez.
Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert entrebâ
illa sa porte. Rodolphe entra brusquement chez le commanda
nt et s-y renferma avec lui au moment où M. d-Harville arr
ivait sur le palier. Rodolphe craignant, malgré l-obscurit
é, d-être reconnu par le marquis, avait profité de cette o
ccasion de lui échapper sûrement.
M. Charles Robert, magnifiquement vêtu de sa robe de cham
bre à ramages et de son bonnet de velours brodé, resta stu
péfait à la vue de Rodolphe, qu-il n-avait pas aperçu la v
0674eille à l-ambassade, et qui était en ce moment vêtu pl
us que modestement.
– Monsieur, que signifie ?
– Silence, dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle e
xpression d-angoisse que M. Charles Robert se tut.
Un bruit violent, comme celui d-un corps qui tombe et qui
roule sur plusieurs degrés, retentit dans le silence de l
-escalier.
– Le malheureux l-a tuée ! s-écria Rodolphe.
– Tuée !- qui ? Mais que se passe-t-il donc ici ? dit M.
Charles Robert à voix basse et en pâlissant.
Sans lui répondre, Rodolphe entr-ouvrit la porte.
Il vit descendre en se hâtant et en boitant le petit Tort
illard ; il tenait à la main la bourse de soie rouge que R
odolphe venait de donner à Mme d-Harville.
Tortillard disparut.
On entendit le pas léger de Mme d-Harville et les pas plu
s pesants de son mari, qui continuait de la suivre aux éta
ges supérieurs.
Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse e
0675n sa possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M
. Robert :
– Ne sortez pas d-ici, vous avez failli tout perdre-
– Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d-un ton impatie
nt et courroucé, me direz-vous ce que cela signifie ? Qui
vous êtes et de quel droit ?-
– Cela signifie, monsieur, que M. d-Harville sait tout, q
u-il a suivi sa femme jusqu-à votre porte, et qu-il la sui
t là-haut !
– Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! s-écria Charles Robert en joi
gnant les mains avec épouvante. Mais qu-est-ce qu-elle va
faire là-haut ?
– Peu vous importe ; restez chez vous et ne sortez pas av
ant que la portière vous avertisse.
Laissant M. Robert aussi effrayé que stupéfait, Rodolphe
descendit à la loge.
– Eh bien ! dites donc, s-écria Mme Pipelet d-un air rayo
nnant, ça chauffe, ça chauffe ! Il y a un monsieur qui sui
t la petite dame. C-est sans doute le mari, le jaunet ; j-
ai deviné ça tout de suite, je l-ai fait monter. Il va se
0676massacrer avec le commandant, ça fera du bruit dans le
quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme o
n a été voir le n- 36, où il s-est commis un assassin.
– Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand
service ? (Et Rodolphe mit cinq louis dans la main de la
portière.) Lorsque cette petite dame va descendre- demande
z-lui comment vont les pauvres Morel ; dites-lui qu-elle f
ait une bonne -uvre en les secourant, ainsi qu-elle l-avai
t promis en venant prendre des informations sur eux.
Mme Pipelet regardait l-argent et Rodolphe avec stupeur.

– Comment- monsieur, cet or- c-est pour moi ?- et cette p
etite dame- elle n-est donc pas chez le commandant ?
– Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie à temps, l
a pauvre femme a pu monter chez les Morel, à qui elle a l-
air d-apporter des secours ; comprenez-vous ?
– Si je comprends !- Il faut que je vous aide à enfoncer
le mari- ça me va- comme un gant !- Eh ! eh ! eh ! on dira
it que je n-ai fait que ça toute ma vie- dites donc !-
Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser
0677 brusquement dans la pénombre de la loge.
– Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que tu ne respec
tes rien du tout sur la terre, comme M. César Bradamanti ;
il est des choses qu-on ne doit jamais mécaniser, même da
ns le charme de l-intimité-
– Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bégueule et
les yeux en boule de loto- tu vois bien que je plaisante.
Est-ce que tu ne sais pas qu-il n-y a personne au monde q
ui puisse se vanter de- Enfin suffit- Si j-oblige cette je
unesse, c-est pour obliger notre nouveau locataire qui est
si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe : Vous allez me
voir travailler !- voulez-vous rester là dans le coin der
rière le rideau ?- Tenez, justement je les entends.
Rodolphe se hâta de se cacher.
M. et Mme d-Harville descendaient. Le marquis donnait le
bras à sa femme.
Lorsqu-ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M
. d-Harville exprimaient un bonheur profond, mêlé d-étonne
ment et de confusion.
Clémence était calme et pâle.
0678 – Eh bien ! ma bonne petite dame-, s-écria Mme Pipele
t en sortant de sa loge, vous les avez vus, ces pauvres Mo
rel ? J-espère que ça fend le c-ur ? Ah ! mon Dieu ! c-est
une bien bonne -uvre que vous faites là- Je vous l-avais
dit qu-ils étaient fameusement à plaindre, la dernière foi
s que vous êtes venue aux informations ! Soyez tranquille,
allez, vous n-en ferez jamais assez pour de si braves gen
s- n-est-ce pas, Alfred ?
Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se révo
ltaient à l-idée d-entrer dans ce complot anticonjugal, ré
pondit vaguement par une sorte de grognement négatif.
Mme Pipelet reprit :
– Alfred a sa crampe au pylore, c-est ce qui fait qu-on n
e l-entend pas ; sans cela il vous dirait, comme moi, que
ces pauvres gens vont bien prier le bon Dieu pour vous, ma
digne dame !
M. d-Harville regardait sa femme avec admiration et répét
ait :
– Un ange ! un ange ! Oh ! la calomnie !
– Un ange ? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du
0679 bon Dieu encore !
– Mon ami, partons, dit Mme d-Harville, qui souffrait hor
riblement de la contrainte qu-elle s-imposait depuis son e
ntrée dans cette maison ; elle sentait ses forces à bout.

– Partons, dit le marquis.
Il ajouta, au moment de sortir de l-allée :
– Clémence, j-ai bien besoin de pardon et de pitié !-
– Qui n-en a pas besoin ? dit la jeune femme avec un soup
ir.
Rodolphe sortit de sa retraite, profondément ému de cette
scène de terreur mélangée de ridicule et de grossièreté,
dénoûment bizarre d-un drame mystérieux qui avait soulevé
tant de passions diverses.
– Eh bien ! dit Mme Pipelet, j-espère que je l-ai jolimen
t fait aller, le jaunet ? Il mettrait maintenant sa femme
sous cloche- Pauvre cher homme- Et vos meubles, monsieur R
odolphe, on ne les a pas apportés.
– Je vais m-en occuper- Vous pouvez maintenant avertir le
commandant qu-il peut descendre-
0680 – C-est vrai- Dites donc, en voilà une farce !- Il pa
raît qu-il a loué son appartement pour le roi de Prusse- C
-est bien fait- avec ses mauvais douze francs par mois-
Rodolphe sortit.
– Dis donc, Alfred, dit Mme Pipelet, au tour du commandan
t, maintenant- Je vais joliment rire !
Et elle monta chez M. Charles Robert : elle sonna ; il ou
vrit.
– Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de
sa main à sa perruque), je viens vous déprisonner- Ils son
t partis bras dessus bras dessous, le mari et la femme, à
votre nez et à votre barbe. C-est égal, vous en réchappez
d-une belle- grâce à M. Rodolphe ; vous lui devez une fièr
e chandelle !-
– C-est ce monsieur mince, à moustaches, qui est M. Rodol
phe ?
– Lui-même.
– Qu-est-ce que c-est que cet homme-là ?
– Cet homme-là-, s-écria Mme Pipelet d-un air courroucé,
il en vaut bien un autre ! deux autres ! C-est un commis v
0681oyageur, locataire de la maison, qui n-a qu-une pièce
et qui ne lésine pas, lui- il m-a donné six francs pour so
n ménage ; six francs et du premier coup- encore ! six fra
ncs sans marchander !
– C-est bon- c-est bon- tenez, voilà la clef.
– Faudra-t-il faire du feu demain, commandant ?
– Non !
– Et après-demain ?
– Non ! non !
– Eh bien ! commandant, vous souvenez-vous ? Je vous l-av
ais bien dit que vous ne feriez pas vos frais.
M. Charles Robert jeta un regard méprisant sur la portièr
e et sortit, ne pouvant comprendre comment un commis voyag
eur, M. Rodolphe, s-était trouvé instruit de son rendez-vo
us avec la marquise d-Harville.
Au moment où il sortit de l-allée, il se rencontra avec l
e petit Tortillard qui arrivait clopinant.
– Te voilà, mauvais sujet, dit Mme Pipelet.
– La borgnesse n-est pas venue me chercher ? demanda l-en
fant à la portière, sans lui répondre.
0682 – La Chouette ? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu
-elle viendrait te chercher ?
– Tiens, pour me mener à la campagne, donc ! dit Tortilla
rd en se balançant à la porte de la loge.
– Et ton maître ?
– Mon père a demandé à M. Bradamanti de me donner congé a
ujourd-hui- pour aller à la campagne- à la campagne- à la
campagne-, psalmodia le fils de Bras-Rouge en chantonnant
et en tambourinant sur les carreaux de la loge.
– Veux-tu finir, scélérat- tu vas casser mes vitres ! Mai
s voilà un fiacre.
– Ah ! ben ! c-est la Chouette, dit l-enfant ; quel bonhe
ur d-aller en voiture !
En effet, à travers la glace, et sur le store rouge oppos
é, on vit se dessiner le profil glabre et terreux de la bo
rgnesse.
Elle fit signe à Tortillard, il accourut.
Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le fiacre
.
La Chouette n-était pas seule.
0683 Dans l-autre coin de la voiture, enveloppé dans un vi
eux manteau à collet fourré, les traits à demi cachés par
un bonnet de soie noire qui tombait sur ses sourcils- on a
percevait le Maître d-école.
Ses paupières rouges laissaient voir, pour ainsi dire, de
ux yeux blancs, immobiles, sans prunelles, et qui rendaien
t plus effrayant encore son visage couturé, que le froid m
arbrait de cicatrices violâtres et livides-
– Allons, môme, couche-toi sur les arpions de mon homme,
tu lui tiendras chaud, dit la borgnesse à Tortillard, qui
s-accroupit comme un chien entre les jambes du Maître d-éc
ole et de la Chouette.
– Maintenant, dit le cocher du fiacre, à la gernaffle4 de
Bouqueval ! n-est-ce pas, la Chouette ? Tu verras que je
sais trimbaler une voite5.
– Et surtout riffaude ton gaye6, dit le Maître d-école.
– Sois tranquille, sans-mirettes7, il défouraillera8 jusq
u-à la traviole9.
– Veux-tu que je te donne une médecine10 ? dit le Maître
d-école.
0684 – Laquelle ? répond le cocher.
– Prends de l-air en passant devant les sondeurs11 ; ils
pourraient te reconnaître, tu as été longtemps rôdeur des
barrières.
– J-ouvrirai l–il, dit l-autre en montant sur son siège.

Si nous rapportons ce hideux langage, c-est qu-il prouve
que le cocher improvisé était un brigand, digne compagnon
du Maître d-école.
La voiture quitta la rue du Temple.
Deux heures après, à la tombée du jour, ce fiacre, renfer
mant le Maître d-école, la Chouette et Tortillard, s-arrêt
a devant une croix de bois marquant l-embranchement d-un c
hemin creux et désert qui conduisait à la ferme de Bouquev
al, où se trouvait la Goualeuse, sous la protection de Mme
Georges.
XXI

Idylle

0685 Cinq heures sonnaient à l-église du petit village de
Bouqueval ; le froid était vif, le ciel clair ; le soleil
s-abaissant lentement derrière les grands bois effeuillés
qui couronnent les hauteurs d-Ecouen, empourprait l-horizo
n et jetait ses rayons pâles et obliques sur les vastes pl
aines durcies par la gelée.
Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspe
cts charmants.
Tantôt la neige éblouissante change la campagne en d-imme
nses paysages d-albâtre qui déploient leurs splendeurs imm
aculées sur un ciel d-un gris rose.
Alors, quelquefois à la brune, gravissant la colline ou d
escendant la vallée, le fermier attardé rentre au logis :
cheval, manteau, chapeau, tout est couvert de neige ; âpre
est la froidure, glaciale est la bise, sombre est la nuit
qui s-avance ; mais là-bas, au milieu des arbres dépouill
és, les petites fenêtres de la ferme sont gaiement éclairé
es ; sa haute cheminée de briques jette au ciel une épaiss
e colonne de fumée qui dit au métayer qu-on attend : foyer
pétillant, souper rustique ; puis après, veillée babillar
0686de, nuit paisible et chaude, pendant que le vent siffl
e au-dehors et que les chiens des métairies éparses dans l
a plaine aboient et se répondent au loin.
Tantôt, dès le matin, le givre suspend aux arbres ses gir
andoles de cristal que le soleil d-hiver fait scintiller d
e l-éclat diamanté du prisme ; la terre de labour humide e
t grasse est creusée de longs sillons où gîte le lièvre fa
uve, où courent allègrement les perdrix grises.
Çà et là on entend le tintement mélancolique de la cloche
tte du maître-bélier d-un grand troupeau de moutons répand
u sur les pentes vertes et gazonnées des chemins creux ; p
endant que, bien enveloppé de sa mante grise à raies noire
s, le berger, assis au pied d-un arbre, chante en tressant
un panier de joncs.
Quelquefois la scène s-anime : l-écho renvoie les sons af
faiblis du cor et les cris de la meute ; un daim effaré fr
anchit tout à coup la lisière de la forêt, débouche dans l
a plaine en fuyant d-effroi et va se perdre à l-horizon au
milieu d-autres taillis.
Les trompes, les aboiements se rapprochent ; des chiens b
0687lancs et orangés sortent à leur tour de la futaie ; il
s courent sur la terre brune, ils courent sur les guérets
en friche ; le nez collé à la voie, ils suivent, en criant
, les traces du daim. A leur suite viennent les chasseurs
vêtus de rouge, courbés sur l-encolure de leurs chevaux ra
pides, ils animent la meute à cor et à cri ! Ce tourbillon
éclatant passe comme la foudre ; le bruit s-amoindrit, pe
u à peu tout se tait : chiens, chevaux, chasseurs disparai
ssent au loin dans le bois où s-est réfugié le daim.
Alors le calme renaît, alors le profond silence des grand
es plaines, la tranquillité des grands horizons ne sont pl
us interrompus que par le chant monotone du berger.

Ces tableaux, ces sites, champêtres abondaient aux enviro
ns du village de Bouqueval, situé, malgré sa proximité de
Paris, dans une sorte de désert auquel on ne pouvait arriv
er que par des chemins de traverse.
Cachée pendant l-été au milieu des arbres, comme un nid d
ans le feuillage, la ferme où était retirée la Goualeuse a
pparaissait alors tout entière et sans voile de verdure.
0688 Le cours de la petite rivière, glacée par le froid, r
essemblait à un long ruban d-argent mal déroulé au milieu
des prés toujours verts, à travers lesquels de belles vach
es paissaient lentement en regagnant leur étable. Ramenées
par les approches du soir, les volées de pigeons s-abatta
ient successivement sur le faîte aigu du colombier ; les n
oyers immenses qui, pendant l-été, ombrageaient la cour et
les bâtiments de la ferme, alors dépouillés de leurs feui
lles, laissaient voir les toits de tuiles et de chaume vel
outés de mousse couleur d-émeraude.
Une lourde charrette traînée par trois chevaux vigoureux,
trapus, à crinière épaisse, à robe lustrée, aux colliers
bleus garnis de grelots et de houppes de laine rouge, rapp
ortait des gerbes de blé provenant d-une des meules de la
plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la cour par la
porte charretière, tandis qu-un nombreux troupeau de mout
ons se pressait à l-une des entrées latérales.
Bêtes et gens semblaient impatients d-échapper à la froid
ure de la nuit et de goûter les douceurs du repos ; les ch
evaux hennirent joyeusement à la vue de l-écurie, les mout
0689ons bêlèrent en assiégeant la porte des chaudes berger
ies, les laboureurs jetèrent un coup d–il affamé à traver
s les fenêtres de la cuisine du rez-de-chaussée, où l-on p
réparait un souper pantagruélique.
Il régnait dans cette ferme un ordre rare, extrême, une p
ropreté minutieuse, inaccoutumée.
Au lieu d-être couverts de boue sèche, çà et là épars et
exposés aux intempéries des saisons, les herses, charrues,
rouleaux et autres instruments aratoires, dont quelques-u
ns étaient d-invention toute nouvelle, s-alignaient, propr
es et peints, sous un vaste hangar où les charretiers vena
ient aussi ranger avec symétrie les harnais de leurs cheva
ux ; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n-offrait
pas à la vue ces monceaux de fumier, ces flaques d-eau cro
upissante qui déparent les plus belles exploitations de la
Beauce ou de la Brie ; la basse-cour, entourée d-un treil
lage vert, renfermait et recevait toute la gent emplumée q
ui rentrait le soir par une petite porte s-ouvrant sur les
champs.
Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dir
0690ons qu-en toutes choses cette ferme passait à bon droi
t dans le pays pour une ferme modèle, autant par l-ordre q
u-on y avait établi et l-excellence de son agriculture et
de ses récoltes que par le bonheur et la moralité du nombr
eux personnel qui faisait valoir ces terres.
Nous dirons tout à l-heure la cause de cette supériorité
si prospère ; en attendant, nous conduirons le lecteur à l
a porte treillagée de la basse-cour, qui ne le cédait en r
ien à la ferme par l-élégance champêtre de ses juchoirs, d
e ses poulaillers et de son petit canal encaissé de pierre
s de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide
alors soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient
l-obstruer.
Une espèce de révolution se fit tout à coup parmi les hab
itants ailés de cette basse-cour : les poules quittèrent l
eurs perchoirs en caquetant, les dindons gloussèrent, les
pintades glapirent, les pigeons abandonnèrent le toit du c
olombier et s-abattirent sur le sable en roucoulant.
L-arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gai
etés.
0691 Greuze ou Watteau n-auraient jamais rêvé un aussi cha
rmant modèle, si les joues de la pauvre Goualeuse eussent
été plus rondes et plus vermeilles ; pourtant, malgré sa p
âleur, malgré l-ovale amaigri de sa figure, l-expression d
e ses traits, l-ensemble de sa personne, la grâce de son a
ttitude eussent encore été dignes d-exercer les pinceaux d
es grands peintres que nous avons nommés.
Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son fro
nt et son bandeau de cheveux blonds ; comme presque toutes
les paysannes des environs de Paris, par-dessus ce bonnet
, dont on voyait toujours le fond et les barbes, elle port
ait posé à plat, et attaché derrière sa tête avec deux épi
ngles, un large mouchoir d-indienne rouge dont les bouts f
lottants retombaient carrément sur ses épaules ; coiffure
pittoresque et gracieuse, que la Suisse et l-Italie devaie
nt nous envier.
Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était à
demi caché par le haut et large bavolet de son tablier de
toile bise ; un corsage en gros drap bleu à manches juste
s dessinait sa taille fine et tranchait sur son épaisse ju
0692pe de futaine grise rayée de brun ; des bas bien blanc
s et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabot
s noirs, garnis sur le cou-de-pied d-un carré de peau d-ag
neau, complétaient ce costume d-une simplicité rustique, a
uquel le charme naturel de Fleur-de-Marie donnait une grâc
e extrême.
Tenant d-une main son tablier, relevé par les deux coins,
elle y puisait des poignées de grain qu-elle distribuait
à la foule ailée dont elle était entourée.
Un joli pigeon d-une blancheur argentée, au bec et aux pi
eds de pourpre, plus audacieux et plus familier que ses co
mpagnons, après avoir voltigé quelque temps autour de Fleu
r-de-Marie, s-abattit enfin sur son épaule.
La jeune fille, sans doute accoutumée à ces façons cavali
ères, ne discontinua pas de jeter son grain à pleines main
s ; mais, tournant à demi son doux visage d-un profil ench
anteur, elle leva un peu la tête et tendit en souriant ses
lèvres roses au petit bec rose de son ami. Les derniers r
ayons du soleil couchant jetaient un reflet d-or pâle sur
ce tableau naïf.
0693XXII

Inquiétudes

Pendant que la Goualeuse s-occupait de ces soins champêtr
es, Mme Georges et l-abbé Laporte, curé de Bouqueval, assi
s au coin du feu dans le petit salon de la ferme, parlaien
t de Fleur-de-Marie, sujet d-entretien toujours intéressan
t pour eux.
Le vieux curé, pensif, recueilli, la tête basse et les co
udes appuyés sur ses genoux, étendait machinalement devant
le foyer ses deux mains tremblantes.
Mme Georges, occupée d-un travail de couture, regardait l
-abbé de temps à autre et paraissait attendre qu-il lui ré
pondît.
Après un moment de silence :
– Vous avez raison, madame Georges, il faudra prévenir M.
Rodolphe ; s-il interroge Marie, elle lui est si reconnai
ssante qu-elle avouera peut-être à son bienfaiteur ce qu-e
lle nous cache-
0694 – N-est-il pas vrai, monsieur le curé ? Alors, ce soi
r même j-écrirai à l-adresse qu-il m-a donnée, allée des V
euves-
– Pauvre enfant ! reprit l-abbé ; elle devrait se trouver
si heureuse- Quel chagrin peut donc la miner à cette heur
e ?
– Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur
le curé- pas même l-application qu-elle met à l-étude-
– Elle a véritablement fait des progrès extraordinaires d
epuis le peu de temps que nous nous occupons de son éducat
ion.
– N-est-ce pas, monsieur l-abbé ? Apprendre à lire et à é
crire presque couramment, et savoir assez compter pour m-a
ider à tenir les livres de la ferme ! Et puis cette chère
petite me seconde si activement en toutes choses que j-en
suis à la fois touchée et émerveillée. Ne s-est-elle pas,
presque malgré moi, fatiguée de manière à m-inquiéter sur
sa santé ?
– Heureusement ce médecin nègre nous a rassurés sur les s
uites de cette toux légère qui nous effrayait.
0695 – Il est si bon, ce M. David ! Il s-intéressait tant
à elle ! Mon Dieu, comme tous ceux qui la connaissent. Ici
, chacun la chérit et la respecte. Cela n-est pas étonnant
, puisque, grâce aux vues généreuses et élevées de M. Rodo
lphe, les gens de cette métairie sont l-élite des meilleur
s sujets du pays. Mais les êtres les plus grossiers, les p
lus indifférents, ressentiraient l-attrait de cette douceu
r à la fois angélique et craintive qui a toujours l-air de
demander grâce. Malheureuse enfant ! Comme si elle était
seule coupable !
L-abbé reprit après quelques minutes de réflexions :
– Ne m-avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait
pour ainsi dire du séjour que Mme Dubreuil, la fermière d
e M. le duc de Lucenay à Arnouville, avait fait ici, lors
des fêtes de la Toussaint ?
– Oui, monsieur le curé, j-ai cru le remarquer, et pourta
nt Mme Dubreuil, et surtout sa fille Clara, modèle de cand
eur et de bonté, ont subi comme tout le monde le charme de
Marie ; toutes deux l-accablent journellement de marques
d-amitié ; vous le savez, le dimanche nos amis d-Arnouvill
0696e viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien
! l-on dirait que chaque visite augmente la mélancolie de
notre chère enfant, quoique Clara l-aime déjà comme une s-
ur.
– En vérité, madame Georges, c-est un mystère étrange. Qu
elle peut être la cause de ce chagrin caché ? Elle devrait
se trouver si heureuse ! Entre sa vie présente et sa vie
passée, il y a la différence de l-enfer au paradis. On ne
saurait l-accuser d-ingratitude.
– Elle ! grand Dieu !- elle- si tendrement reconnaissante
de nos soins ! Elle chez qui nous avons toujours trouvé d
es instincts d-une si rare délicatesse ! Cette pauvre peti
te ne fait-elle pas tout ce qu-elle peut afin de gagner po
ur ainsi dire sa vie ? Ne tâche-t-elle pas de compenser pa
r les services qu-elle rend l-hospitalité qu-on lui donne
? Ce n-est pas tout ; excepté le dimanche, où j-exige qu-e
lle s-habille avec un peu de recherche pour m-accompagner
à l-église, elle a voulu porter des vêtements aussi grossi
ers que ceux des filles de campagne, et malgré cela il exi
ste en elle une distinction, une grâce si naturelles, qu-e
0697lle est encore charmante sous ces habits, n-est-ce pas
, monsieur le curé ?
– Ah ! que je reconnais bien là l-orgueil maternel ! dit
le vieux prêtre en souriant.
A ces mots, les yeux de Mme Georges se remplirent de larm
es : elle pensait à son fils.
L-abbé devina la cause de son émotion et lui dit :
– Courage ! Dieu vous a envoyé cette pauvre enfant pour v
ous aider à attendre le moment où vous retrouverez votre f
ils. Et puis un lien sacré vous attachera bientôt à Marie
: une marraine, lorsqu-elle comprend bien sa mission, c-es
t presque une mère. Quant à M. Rodolphe, il lui a donné, p
our ainsi dire, la vie de l-âme en la retirant de l-abîme-
d-avance il a rempli ses devoirs de parrain.
– La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorde
r ce sacrement, que l-infortunée n-a sans doute pas encore
reçu ?
– Tout à l-heure en m-en retournant avec elle au presbytè
re, je la préviendrai que cette cérémonie se fera probable
ment dans quinze jours.
0698 – Peut-être, monsieur le curé, présiderez-vous un jou
r une autre cérémonie aussi bien douce et bien grave-
– Que voulez-vous dire ?
– Si Marie était aimée autant qu-elle le mérite, si elle
distinguait un brave et honnête homme, pourquoi ne se mari
erait-elle pas ?
L-abbé secoua tristement la tête et répondit :
– La marier ! Songez-y donc, madame Georges, la vérité or
donnera de tout dire à celui qui voudrait épouser Marie- E
t quel homme, malgré ma caution et la vôtre, affronterait
le passé qui a souillé la jeunesse de cette malheureuse en
fant ! Personne ne voudra d-elle.
– Mais M. Rodolphe est si généreux ! Il fera pour sa prot
égée plus qu-il n-a fait encore- Une dot-
– Hélas dit le curé en interrompant Mme Georges, malheur
à Marie, si la cupidité doit seule apaiser les scrupules d
e celui qui l-épousera ! Elle serait vouée au sort le plus
pénible ; de cruelles récriminations suivraient bientôt u
ne telle union.
– Vous avez raison, monsieur l-abbé, cela serait horrible
0699. Ah ! quel malheureux avenir lui est donc réservé !
– Elle a de grandes fautes à expier, dit gravement le cur
é.
– Mon Dieu ! monsieur l-abbé, abandonnée si jeune, sans r
essources, sans appui, presque sans notions du bien et du
mal, entraînée malgré elle dans la voie du vice comment n-
aurait-elle pas failli ?
– Le bon sens moral aurait dû la soutenir, l-éclairer ; e
t d-ailleurs a-t-elle tâché d-échapper à cet horrible sort
? Les âmes charitables sont-elles donc si rares à Paris ?

– Non, sans doute ; mais où aller les chercher ? Avant qu
e d-en découvrir une, que de refus, que d-indifférence ! E
t puis, pour Marie il ne s-agissait pas d-une aumône passa
gère, mais d-un intérêt continu qui l-eût mise à même de g
agner honorablement sa vie- Bien des mères sans doute aura
ient eu pitié d-elle, mais il fallait avoir le bonheur de
les rencontrer. Ah ! croyez-moi, j-ai connu la misère- A m
oins d-un hasard providentiel semblable à celui qui, hélas
! trop tard, a fait connaître Marie à M. Rodolphe ; à moi
0700ns, dis-je, d-un de ces hasards, les malheureux, presq
ue toujours brutalement repoussés à leurs premières demand
es, croient la pitié introuvable, et pressés par la faim-
la faim si impérieuse, ils cherchent souvent dans le vice
des ressources qu-ils désespèrent d-obtenir dans la commis
ération.
A ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.
– D-où venez-vous, mon enfant ? lui demanda Mme Georges a
vec intérêt.
– De visiter le fruitier, madame, après avoir fermé les p
ortes de la basse-cour. Les fruits sont très-bien conservé
s, sauf quelques-uns que j-ai ôtés.
– Pourquoi n-avez-vous pas dit à Claudine de faire cette
besogne, Marie ? Vous vous serez encore fatiguée.
– Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, c
ette bonne odeur de fruits mûrs est si douce !
– Il faudra, monsieur le curé, que vous visitiez un jour
le fruitier de Marie, dit Mme Georges. Vous ne vous figure
z pas avec quel goût elle l-a arrangé : des guirlandes de
raisin séparent chaque espèce de fruits, et ceux-ci sont e
0701ncore divisés en compartiments par des bordures de mou
sse.
– Oh ! monsieur le curé, je suis sûre que vous serez cont
ent, dit ingénument la Goualeuse. Vous verrez comme la mou
sse fait un joli effet autour des pommes bien rouges ou de
s belles poires couleur d-or. Il y a surtout des pommes d-
api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes couleu
rs roses et blanches qu-elles ont l-air de petites têtes d
e chérubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune f
ille avec l-exaltation de l-artiste pour son -uvre.
Le curé regarda Mme Georges en souriant et dit à Fleur-de
-Marie :
– J-ai admiré la laiterie que vous dirigez, mon enfant ;
elle ferait l-envie de la ménagère la plus difficile ; un
de ces jours j-irai aussi admirer votre fruitier, et ces b
elles pommes rouges, et ces belles poires couleur d-or, et
surtout ces jolies pommes-chérubins dans leur lit de mous
se. Mais voici le soleil tout à l-heure couché ; vous n-au
rez que le temps de me conduire au presbytère et de reveni
r ici avant la nuit- Prenez votre mante et partons, mon en
0702fant- Mais au fait, j-y songe, le froid est bien vif ;
restez, quelqu-un de la ferme m-accompagnera.
– Ah ! monsieur le curé, vous la rendriez malheureuse, di
t Mme Georges, elle est si contente de vous reconduire ain
si chaque soir !
– Monsieur le curé, ajouta la Goualeuse en levant sur le
prêtre ses grands yeux bleus et timides, je croirais que v
ous n-êtes pas content de moi, si vous ne me permettiez pa
s de vous accompagner comme d-habitude.
– Moi ? Pauvre enfant- prenez donc vite, vite, votre mant
e alors, et enveloppez-vous bien.
Fleur-de-Marie se hâta de jeter sur ses épaules une sorte
de pelisse à capuchon en grosse étoffe de laine blanchâtr
e bordée d-un ruban de velours noir et offrit son bras au
curé.
– Heureusement, dit celui-ci, qu-il n-y a pas loin et que
la route est sûre-
– Comme il est un peu plus tard aujourd-hui que les autre
s jours, reprit Mme Georges, voulez-vous que quelqu-un de
la ferme aille avec vous, Marie ?
0703 – On me prendrait pour une peureuse-, dit Marie en so
uriant. Merci, madame, ne dérangez personne pour moi ; il
n-y a pas un quart d-heure de chemin d-ici au presbytère,
je serai de retour avant la nuit.
– Je n-insiste pas, car jamais, Dieu merci ! on n-a enten
du parler de vagabonds dans ce pays.
– Sans cela, je n-accepterais pas le bras de cette chère
enfant, dit le curé, quoiqu-il me soit d-un grand secours.

Bientôt l-abbé quitta la ferme appuyé sur le bras de Fleu
r-de-Marie, qui réglait son pas léger sur la marche lente
et pénible du vieillard.

Quelques minutes après, le prêtre et la Goualeuse arrivèr
ent auprès du chemin creux où étaient embusqués le Maître
d-école, la Chouette et Tortillard.
Fin de la deuxième partie

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Juillet 2006

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