Poe

 

I. Aventuriers précoces. 8
II. La cachette. 19
III. Tigre enragé. 35
IV. Révolte et massacre. 45
V. La lettre de sang. 53
VI. Lueur d’espoir. 62
VII. Plan de délivrance. 72
VIII. Le revenant. 80
IX. La pêche aux vivres. 89
X. Le brick mystérieux. 98
0002

XI. La bouteille de porto. 103
XII. La courte paille. 111
XIII. Enfin ! 120
XIV. Albatros et pingouins. 132
XV. Les îles introuvables. 142
XVI. Explorations vers le pôle. 148
XVII. Terre ! 154
XVIII. Hommes nouveaux. 160
XIX. Klock-Klock. 168
XX. Enterrés vivants ! 174
XXI. Cataclysme artificiel. 182
XXII. Tekeli-li ! 187
XXIII. Le labyrinthe. 194
XXIV. L’évasion. 201
XXV. Le géant blanc. 209
XXVI. Conjectures. 215

 

 

A propos de cette édition électronique 218

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Les aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket

comprenant les détails d’une révolte et d’un affreux massacre
0003 à bord du brick américain le Grampus, faisant route vers
les mers du Sud, en juin 1827 ; plus, l’histoire de la reprise
du navire par les survivants ; leur naufrage et leurs horribles
souffrances par suite de la famine ; leur délivrance par la
goélette anglaise la Jane Guy ; courte exploration de ce navire
dans l’océan Antarctique ; prise de la goélette et massacre
de l’équipage dans un groupe d’îles au quatre-vingt-quatrième
parallèle de latitude sud ; conjointement, les incroyables
aventures et découvertes dans l’extrême sud, dont ce déplorable
désastre a été l’origine.

 

 

A. G. PYM New York, juillet 1838.
I. Aventuriers précoces.
Mon nom est Arthur Gordon Pym. Mon père était un respectable
commerçant dans les fournitures de la marine, à Nantucket,
où je suis né. Mon aïeul maternel était attorney, avec une
belle clientèle. Il avait de la chance en toutes choses, et
il fit plusieurs spéculations très heureuses sur les fonds
de l’Edgarton New Bank, lors de sa création. Par ces moyens
et par d’autres, il réussit à se faire une fortune assez passable.
Il avait plus d’affection pour moi, je crois, que pour toute
0008 autre personne au monde, et j’avais lieu d’espérer la
plus grosse part de cette fortune à sa mort. Il m’envoya,
à l’âge de six ans, à l’école du vieux M. Ricketts, brave
gentleman qui n’avait qu’un bras, et de manières assez excentriques
; il est bien connu de presque toutes les personnes qui ont
visité New Bedford. Je restai à son école jusqu’à l’âge de
seize ans, et je la quittai alors pour l’académie de M. E.
Ronald, sur la montagne. Là je me liai intimement avec le
fils de M. Barnard, capitaine de navire, qui voyageait ordinairement
pour la maison Lloyd et Vredenburg ; M. Barnard est bien connu
aussi à New Bedford, et il a, j’en suis sûr, plusieurs parents
à Edgarton. Son fils s’appelait Auguste, et il était plus
âgé que moi de deux ans à peu près. Il avait fait un voyage
avec son père sur le baleinier le John Donaldson, et il me
parlait sans cesse de ses aventures dans l’océan Pacifique
du Sud. J’allais fréquemment avec lui dans sa famille, j’y
passais la journée et quelquefois toute la nuit. Nous couchions
dans le même lit, et il était bien sûr de me tenir éveillé
presque jusqu’au jour en me racontant une foule d’histoires
sur les naturels de l’île de Tinian, et autres lieux qu’il
0009 avait visités dans ses voyages. Je finis par prendre un
intérêt particulier à tout ce qu’il me disait, et peu à peu
je conçus le plus violent désir d’aller sur mer. Je possédais
un canot à voiles qui s’appelait l’Ariel, et qui valait bien
soixante-quinze dollars environ, Il avait un pont coupé, avec
un coqueron, et il était gréé en sloop ; j’ai oublié son tonnage,
mais il aurait pu tenir dix personnes sans trop de peine.
C’était avec ce bateau que nous avions l’habitude de faire
les plus folles équipées du monde ; et maintenant, quand j’y
pense, c’est pour moi le plus parfait des miracles que je
sois encore vivant.

Je raconterai l’une de ces aventures, en matière d’introduction
à un récit plus long et plus important. Un soir, il y avait
du monde chez M. Barnard, et à la fin de la soirée, Auguste
et moi, nous étions passablement gris. Comme je faisais d’ordinaire
en pareil cas, au lieu de retourner chez moi, je préférai
partager son lit. Il s’endormit fort tranquillement, je le
crus du moins (il était à peu près une heure du matin quand
la société se sépara), et sans dire un mot sur son sujet favori.
0010 Il pouvait bien s’être écoulé une demi-heure depuis que
nous étions au lit, et j’allais justement m’assoupir, quand
il se réveilla soudainement et jura, avec un terrible juron,
qu’il ne consentirait pas à dormir, pour tous les Arthur Pym
de la chrétienté, quand soufflait une si belle brise du sud-ouest.
Jamais de ma vie je ne fus si étonné, ne sachant pas ce qu’il
voulait dire, et pensant que les vins et les liqueurs qu’il
avait absorbés l’avaient mis absolument hors de lui. Il se
mit néanmoins à causer très tranquillement, disant qu’il savait
bien que je le croyais ivre, mais qu’au contraire il n’avait
jamais de sa vie été plus calme. Il était seulement fatigué,
ajouta-t-il, de rester au lit comme un chien par une nuit
aussi belle, et il était résolu à se lever, à s’habiller,
et à faire une partie en canot. Je ne saurais dire ce qui
s’empara de moi ; mais à peine ces mots étaient-ils sortis
de sa bouche, que je sentis le frisson de l’excitation, la
plus grande ardeur au plaisir, et je trouvai que sa folle
idée était une des plus délicieuses et des plus raisonnables
choses du monde. La brise qui soufflait était presque une
tempête, et le temps était très froid ; nous étions déjà assez
0011 avant en octobre. Je sautai du lit, toutefois, dans une
espèce de démence, et je lui dis que j’étais aussi brave que
lui, aussi fatigué que lui de rester au lit comme un chien,
et aussi prêt à faire toutes les parties de plaisir du monde
que tous les Auguste Barnard de Nantucket.

Nous mîmes nos habits en toute hâte, et nous nous précipitâmes
vers le canot. Il était amarré au vieux quai ruiné près du
chantier de construction de Pankey et Compagnie, battant affreusement
de son bordage les solives raboteuses. Auguste entra dedans
et se mit à le vider, car il était à moitié plein d’eau. Cela
fait, nous hissâmes le foc et la grande voile, nous portâmes
plein, et nous nous élançâmes avec audace vers le large.

Le vent, comme je l’ai dit, soufflait frais du sud-ouest.
La nuit était claire et froide. Auguste avait pris la barre,
et je m’étais installé près du mât sur le pont de la cabine.
Nous filions tout droit avec une grande vitesse, et nous n’avions
ni l’un ni l’autre soufflé un mot depuis que nous avions détaché
le canot du quai. Je demandai alors à mon camarade quelle
0012 route il prétendait tenir, et à quel moment il croyait
que nous reviendrions à terre. Il siffla pendant quelques
minutes, et puis dit d’un ton hargneux :

– Moi, je vais en mer ; quant à vous, vous pouvez bien aller
à la maison si vous le jugez à propos !

Tournant mes yeux vers lui, je m’aperçus tout de suite que,
malgré son insouciance affectée, il était en proie à une forte
agitation. Je pouvais le voir distinctement à la clarté de
la lune : son visage était plus pâle que du marbre, et sa
main tremblait si fort qu’à peine pouvait-elle retenir la
barre. Je vis qu’il était arrivé quelque chose de grave, et
je devins sérieusement inquiet. A cette époque, je n’étais
pas très fort sur la manoeuvre, et je me trouvais complètement
à la merci de la science nautique de mon ami. Le vent venait
aussi de fraîchir tout à coup, car nous étions vigoureusement
poussés loin de la côte ; cependant j’étais honteux de laisser
voir la moindre crainte, et pendant près d’une heure je gardai
résolument le silence. Toutefois, je ne pus pas supporter
0013 cette situation plus longtemps, et je parlai à Auguste
de la nécessité de revenir à terre. Comme précédemment, il
resta près d’une minute sans me répondre et sans faire attention
à mon conseil.

– Tout à l’heure, dit-il enfin, … nous avons le temps…
chez nous… tout à l’heure.

Je m’attendais bien à une réponse de ce genre, mais il y avait
dans l’accent de ses paroles quelque chose qui me remplit
d’une sensation de crainte inexprimable. Je le considérai
de nouveau attentivement. Ses lèvres étaient absolument livides,
et ses genoux tremblaient si fort l’un contre l’autre qu’il
semblait ne pouvoir qu’à peine se tenir debout.

– Pour l’amour de Dieu ! Auguste, criai-je, complètement effrayé
cette fois, qu’avez-vous ? qu’y a-t-il ? que décidez-vous
?

– Qu’y a-t-il ! balbutia Auguste avec toute l’apparence d’un
0014 grand étonnement, lâchant en même temps la barre du gouvernail
et se laissant tomber en avant dans le fond du canot, qu’y
a-t-il ! mais rien… rien du tout… à la maison… nous
y allons, que diable !… ne le voyez-vous pas ?

Alors toute la vérité m’apparut. Je m’élançai vers lui et
le relevai. Il était ivre, bestialement ivre ; il ne pouvait
plus ni se tenir, ni parler, ni voir. Ses yeux étaient absolument
vitreux. Dans l’excès de mon désespoir, je le lâchai, et il
roula comme une bûche dans l’eau du fond du canot d’où je
l’avais tiré. Il était évident que, pendant la soirée, il
avait bu beaucoup plus que je n’avais soupçonné, et que sa
conduite au lit était le résultat d’une de ces ivresses profondément
concentrées, qui, comme la folie, donnent souvent à la victime
la faculté d’imiter l’allure des gens en parfaite possession
de leurs sens. L’atmosphère froide de la nuit avait produit
bientôt son effet accoutumé ; l’énergie spirituelle avait
cédé à son influence, et la perception confuse que sans aucun
doute il avait eue alors de notre périlleuse situation n’avait
servi qu’à hâter la catastrophe. Maintenant il était absolument
0015 inerte, et il n’y avait aucune probabilité pour qu’il
fût autrement avant quelques heures.

Il n’est guère possible de se figurer toute l’étendue de mon
effroi. Les fumées du vin s’étaient évaporées, et me laissaient
doublement timide et irrésolu. Je savais que j’étais absolument
incapable de manoeuvrer le bateau et qu’une brise furieuse
avec un fort reflux nous précipitait vers la mort. Une tempête
s’amassait évidemment derrière nous ; nous n’avions ni boussole
ni provisions, et il était clair que, si nous tenions notre
route actuelle, nous perdrions la terre de vue avant le point
du jour. Ces pensées et une foule d’autres, également terribles,
traversèrent mon esprit avec une éblouissante rapidité, et
pendant quelques instants elles me paralysèrent au point de
m’ôter la possibilité de faire le moindre effort. Le canot
fuyait en plein devant le vent ; il piquait dans l’eau et
filait avec une terrible vitesse – sans un ris dans le foc
ni dans la grande voile, et plongeant complètement son avant
dans l’écume. C’était le miracle des miracles qu’il ne masquât
pas, Auguste ayant lâché la barre, comme je l’ai dit, et j’étais,
0016 quant à moi, trop agité pour penser à m’en emparer. Mais,
par bonheur, le canot se tint devant le vent, et peu à peu
je recouvrai en partie ma présence d’esprit. Le vent augmentait
toujours d’une manière furieuse, et quand, après avoir plongé
de l’avant, nous nous relevions, la lame retombait, écrasante
sur notre arrière, et nous inondait d’eau. Et puis j’étais
si absolument glacé dans tous mes membres que je n’avais presque
pas conscience de mes sensations. Enfin j’invoquai la résolution
du désespoir, et, me précipitant sur la grande voile, je larguai
tout. Comme je pouvais m’y attendre, elle fila par-dessus
l’avant, et submergée par l’eau, elle emporta net le mât par-dessus
le bord. Ce fut ce dernier accident qui me sauva d’une destruction
imminente. Avec le foc seulement, je pouvais maintenant fuir
devant le vent, embarquant de temps à autre de gros paquets
de mer par l’arrière, mais soulagé de la terreur d’une mort
immédiate. Je me saisis de la barre, et je respirai avec un
peu plus de liberté, voyant qu’il nous restait encore une
dernière chance de salut. Auguste gisait toujours anéanti
dans le fond du canot ; et, comme il était en danger imminent
d’être noyé (il y avait presque un pied d’eau à l’endroit
0017 où il était tombé), je m’ingéniai à le soulever un peu,
et, pour le maintenir dans la position d’un homme assis, je
lui passai autour de la taille une corde que j’attachai à
un anneau sur le pont de la cabine. Ayant ainsi arrangé toutes
choses du mieux que je pouvais, glacé et agité comme je l’étais,
je me recommandai à Dieu, et je me résolus à supporter tout
ce qui m’arriverait avec toute la bravoure dont j’étais capable.

A peine m’étais-je affermi dans ma résolution, que soudainement
un grand, long cri, un hurlement, comme jaillissant des gosiers
de mille démons, sembla courir à travers l’espace et passer
par-dessus notre bateau. Jamais, tant que je vivrai, je n’oublierai
l’intense agonie de terreur que j’éprouvai en ce moment. Mes
cheveux se dressèrent roides sur ma tête, je sentis mon sang
se congeler dans mes veines, mon coeur cessa entièrement de
battre, et, sans même lever une fois les yeux pour voir la
cause de ma terreur, je tombai, la tête la première, comme
un poids inerte, sur le corps de mon camarade.

0018 Je me trouvai, quand je revins à moi, dans la chambre
d’un grand navire baleinier, Le Pingouin, à destination de
Nantucket. Quelques individus se penchaient sur moi, et Auguste,
plus pâle que la mort, s’ingéniait activement à me frictionner
les mains. Quand il me vit ouvrir les yeux, ses exclamations
de gratitude et de joie excitèrent alternativement le rire
et les larmes parmi les hommes au rude visage qui nous entouraient.
Le mystère de notre conservation me fut bientôt expliqué.

Nous avions été coulés par le baleinier, qui gouvernait au
plus près et louvoyait vers Nantucket avec toute la toile
qu’il pouvait risquer par un pareil temps ; conséquemment,
il courait sur nous presque à angle droit. Quelques hommes
étaient de vigie à l’avant ; mais il n’aperçurent notre bateau
que quand il était impossible d’éviter la rencontre : leurs
cris d’alarme étaient ce qui m’avait tellement terrifié. Le
vaste navire, me dit-on, avait passé sur nous avec autant
de facilité que notre petit bateau aurait glissé sur une plume,
et sans le moindre dérangement dans sa marche. Pas un cri
0019 ne s’éleva du pont du canot martyrisé ; il y eut seulement
un léger bruit, comme d’un déchirement, qui se mêla au mugissement
du vent et de l’eau, quand la barque fragile, déjà engloutie,
fut rabotée par la quille de son bourreau, mais ce fut tout.
Pensant que notre bateau (démâté, on se le rappelle) n’était
qu’une épave de rebut, le capitaine (capitaine E. T. V. Block,
de New London) allait continuer sa route sans s’inquiéter
autrement de l’aventure. Par bonheur, deux des hommes qui
étaient en vigie jurèrent positivement qu’ils avaient aperçu
quelqu’un à la barre et dirent qu’il était encore possible
de le sauver. Une discussion s’ensuivit ; mais Block se mit
en colère et dit au bout d’un instant que « ce n’était pas
son métier de veiller éternellement à toutes les coquilles
d’oeuf ; que le navire ne virerait certainement pas de bord
pour une pareille bêtise, et que s’il y avait un homme englouti,
c’était bien sa faute ; qu’il ne s’en prît qu’à lui-même ;
qu’il pouvait bien se noyer et s’en aller au diable ! » ou
quelque autre discours dans le même sens. Henderson, le second,
reprit la question, justement indigné, comme tout l’équipage
d’ailleurs, d’un discours qui trahissait une telle cruauté,
0020 une telle absence de coeur. Il parla fort nettement, se
sentant soutenu par les matelots – dit au capitaine qu’il
le considérait comme un sujet digne du gibet, et que, pour
lui, il désobéirait à ses ordres, quand même il devrait être
pendu pour cela au moment où il toucherait terre. Il courut
à l’arrière en bousculant Block (qui devint très pâle et ne
répondit pas un mot), et, s’emparant de la barre, cria d’une
voix ferme : la barre toute sous le vent ! Les hommes coururent
à leurs postes, et le navire vira rondement. Tout cela avait
pris à peu près cinq minutes, et il paraissait à peine possible
maintenant de sauver l’individu qu’on croyait avoir vu à bord
du canot. Cependant, comme le lecteur le sait, Auguste et
moi nous avions été repêchés, et notre salut semblait être
le résultat d’un de ces merveilleux bonheurs que les gens
sages et pieux attribuent à l’intervention spéciale de la
Providence.

Pendant que le navire était toujours en panne, le second fit
amener le canot et sauta dedans, je crois, avec les deux hommes
qui prétendaient m’avoir vu à la barre. Ils venaient justement
0021 de quitter le bord de dessous le vent (la lune était toujours
très claire), quand le navire donna un fort et long coup de
roulis du côté du vent, et Henderson, au même instant, se
dressant sur son banc, cria à ses hommes de nager à culer.
Il ne disait pas autre chose, criant toujours avec impatience
: « Nagez à culer ! nagez à culer ! » Ils nageaient aussi
vivement que possible ; mais pendant ce temps le navire avait
tourné et commençait à aller de l’avant, bien que tous les
bras à bord s’employassent à diminuer la toile. Malgré le
danger de la tentative, le second se cramponna aux grands
porte-haubans, aussitôt qu’ils furent à sa portée. Une nouvelle
grosse embardée jeta alors le côté de tribord hors de l’eau
presque jusqu’à la quille, et enfin la cause de son anxiété
devint visible. Le corps d’un homme apparaissait, attaché
de la manière la plus singulière au fond poli et brillant
(Le Pingouin était doublé et chevillé en cuivre), et battait
violemment contre le navire à chaque mouvement de la coque.
Après quelques efforts inefficaces, renouvelés à chaque embardée
du navire, au risque d’écraser le canot, je fus enfin dégagé
de ma périlleuse situation et hissé à bord, car ce corps,
0022 c’était moi. Il paraît que l’une des chevilles de la charpente,
qui était ressortie et s’était frayé une voie à travers le
cuivre, m’avait arrêté pendant que je passais sous le navire,
et m’avait ainsi de la manière la plus singulière attaché
au fond. La tête de la cheville avait percé le collet de ma
veste de gros drap et la partie postérieure de mon cou et
s’était enfoncée entre deux tendons, juste sous l’oreille
droite. On m’avait mis immédiatement au lit, bien que la vie
parût tout à fait éteinte en moi. Il n’y avait pas de médecin
à bord. Le capitaine néanmoins me traita avec toute sorte
d’attentions, sans doute pour faire amende aux yeux de son
équipage de son atroce conduite dans la première partie de
l’aventure.

Cependant Henderson s’était de nouveau éloigné du navire,
bien que le vent alors tournât presque à l’ouragan. Au bout
de quelques minutes, il tomba sur quelques débris de notre
bateau, et peu après l’un de ses hommes lui affirma qu’il
distinguait de temps en temps un cri à travers le mugissement
de la tempête. Cela poussa les courageux matelots à persévérer
0023 dans leurs recherches plus d’une demi-heure, malgré les
signaux répétés du capitaine Block qui leur enjoignait de
revenir, et bien que chaque minute dans cette frêle embarcation
fût pour eux un danger mortel et imminent. Il est vraiment
difficile de concevoir comment leur petit canot a pu échapper
à la destruction seulement une minute. Il était d’ailleurs
construit pour le service de la pêche à la baleine et muni,
comme j’ai pu le vérifier depuis lors, de cavités à air, à
l’instar de quelques canots de sauvetage sur la côte du pays
de Galles.

Après qu’ils eurent vainement cherché pendant tout le temps
que j’ai dit, ils se déterminèrent à retourner à bord. Ils
avaient à peine pris cette résolution, qu’un faible cri s’éleva
d’un objet noir qui passait rapidement auprès d’eux. Ils se
mirent à la poursuite de la chose et l’attrapèrent. C’était
le pont de l’Ariel et sa cabine. Auguste se débattait auprès,
comme dans sa suprême agonie. En s’emparant de lui, on vit
qu’il était attaché par une corde à la charpente flottante.
Cette corde, on se le rappelle, c’était moi qui la lui avais
0024 passée autour de la taille et l’avais fixée à un anneau,
pour le maintenir dans une bonne position ; et, en faisant
ainsi, j’avais finalement, à ce qu’il paraît, pourvu au moyen
de lui sauver la vie. L’Ariel était légèrement construit,
et toute sa charpente, en plongeant, s’était brisée ; le pont
de la cabine, tout naturellement, fut soulevé par la force
de l’eau qui s’y précipitait, se détacha complètement de la
membrure et se mit à flotter, avec d’autres fragments sans
doute, à la surface ; Auguste flottait avec, et avait ainsi
échappé à une mort terrible.

Ce ne fut que plus d’une heure après avoir été déposé à bord
du Pingouin qu’il put donner signe de vie et comprendre la
nature de l’accident qui était survenu à notre bateau. A la
longue, il se réveilla complètement et parla longuement de
ses sensations quand il était dans l’eau. A peine avait-il
repris un peu conscience de lui-même qu’il s’était trouvé
au-dessous du niveau de l’eau, tournant, tournant avec une
inconcevable rapidité, et se sentant une corde étroitement
serrée et roulée deux ou trois fois autour du cou. Un instant
0025 après, il s’était senti remonter rapidement, quand, sa
tête heurtant violemment contre une matière dure, lui était
retombé dans son insensibilité. En revenant à lui de nouveau,
il s’était senti plus maître de sa raison ; cependant elle
était encore singulièrement confuse et obscurcie. Il comprit
alors qu’il était arrivé quelque accident et qu’il était dans
l’eau, bien que sa bouche fût au-dessus de la surface et qu’il
pût respirer avec quelque liberté. Peut-être en ce moment
la cabine filait rapidement devant le vent et l’entraînait
ainsi, lui flottant et couché sur le dos. Aussi longtemps
qu’il aurait pu garder cette position, il eût été presque
impossible qu’il fût noyé. Un coup de lame le jeta alors tout
à fait en travers du pont ; il s’efforça de garder cette position
nouvelle, criant par intervalles : « Au Secours ! » Juste
avant d’être enfin découvert par M. Henderson, il avait été
obligé de lâcher prise par suite de son épuisement, et, retombant
dans la mer, il s’était cru perdu. Pendant tout le temps qu’avait
duré cette lutte, il ne lui était pas revenu le plus léger
souvenir de l’Ariel ni d’aucune chose ayant rapport à l’origine
de la catastrophe. Un vague sentiment de terreur et de désespoir
0026 avait pris possession de toutes ses facultés. Quand finalement
il fut repêché, toute sa raison l’avait abandonné ; et, comme
je l’ai déjà dit, ce ne fut guère qu’une heure après avoir
été pris à bord du Pingouin qu’il eut pleinement conscience
de sa situation. En ce qui me concerne, je fus tiré d’un état
très voisin de la mort (et seulement après trois heures et
demie, pendant lesquelles tous les moyens furent employés)
par de vigoureuses frictions de flanelle trempée dans l’huile
chaude, procédé qui fut suggéré par Auguste. La blessure de
mon cou, quoique d’une assez affreuse apparence, n’avait pas
une grande gravité, et j’en guéris bien vite.

Le Pingouin entra au port à neuf heures du matin, après avoir
eu à lutter contre une des brises les plus carabinées qui
aient jamais soufflé au large de Nantucket. Auguste et moi,
nous nous arrangeâmes pour paraître chez M. Barnard à l’heure
du déjeuner, qui, heureusement, se trouvait un peu retardée
à cause de la soirée précédente. Je suppose que toutes les
personnes présentes à table étaient trop fatiguées elles-mêmes
pour remarquer notre physionomie harassée, car il n’eût pas
0027 fallu une bien grande attention pour s’en apercevoir.
D’ailleurs les écoliers sont capables d’accomplir des miracles
en fait de tromperie, et je ne crois pas qu’il soit venu à
l’esprit d’un seul de nos amis de Nantucket que la terrible
histoire que racontèrent en ville quelques marins : qu’ils
avaient coulé un navire en mer et noyé trente ou quarante
pauvres diables, pût avoir trait à l’Ariel, à mon camarade
ou à moi. Lui et moi, nous avons depuis lors causé plus d’une
fois de l’aventure, mais jamais sans un frisson. Dans une
de nos conversations, Auguste me confessa franchement que
de toute sa vie il n’avait jamais éprouvé une si atroce sensation
d’effroi que quand, sur notre petit bateau, il avait tout
d’un coup découvert toute l’étendue de son ivresse, et qu’il
s’était senti écrasé par elle.
II. La cachette.
En toute histoire de simple dommage ou danger, nous ne pouvons
tirer de conclusions certaines, pour ou contre, même des données
les plus simples. On supposera peut-être qu’une catastrophe
comme celle que je viens de raconter devait refroidir efficacement
ma passion naissante pour la mer. Tout au contraire, je n’éprouvai
0028 jamais un si ardent désir de connaître les étranges aventures
qui accidentent la vie d’un navigateur qu’une semaine après
notre miraculeuse délivrance. Ce court espace de temps suffit
amplement pour effacer de ma mémoire les parties ténébreuses,
et pour amener en pleine lumière toutes les touches de couleur
délicieusement excitantes, tout le côté pittoresque de notre
périlleux accident. Mes conversations avec Auguste devenaient
de jour en jour plus fréquentes et d’un intérêt toujours croissant.
Il avait une manière de raconter ses histoires de mer (je
soupçonne maintenant que c’étaient, pour la moitié au moins,
de pures imaginations) bien faite pour agir sur un tempérament
enthousiaste comme le mien, sur une imagination quelque peu
sombre, mais toujours ardente. Ce qui n’est pas moins étrange,
c’est que c’était surtout en me peignant les plus terribles
moments de souffrance et de désespoir de la vie du marin,
qu’il réussissait à enrôler toutes mes facultés et tous mes
sentiments au service de cette romanesque profession. Pour
le côté brillant de la peinture, je n’avais qu’une sympathie
fort limitée. Toutes mes visions étaient de naufrage et de
famine, de mort ou de captivité parmi des tribus barbares,
0029 d’une existence de douleurs et de larmes, traînée sur
quelque rocher grisâtre et désolé, dans un océan inaccessible
et inconnu. De telles rêveries, de tels désirs, car cela montait
jusqu’au désir, sont fort communs, on me l’a affirmé depuis,
parmi la très nombreuse classe des hommes mélancoliques ;
mais, à l’époque dont je parle, je les regardais comme des
échappées prophétiques d’une destinée à laquelle je me sentais,
pour ainsi dire, voué. Auguste entrait parfaitement dans la
situation de mon esprit. Véritablement il est probable que
notre intimité avait eu pour résultat un échange d’une partie
de nos caractères.

Huit mois environ après le désastre de l’Ariel, la maison
Lloyd et Vredenburg (maison liée jusqu’à un certain point
avec celle de MM. Enderby, de Liverpool, je crois) imagina
de réparer et d’équiper le brick le Grampus pour une pêche
à la baleine. C’était une vieille carcasse à peine en état
de tenir la mer, même après qu’on eût tout fait pour la réparer.
Pourquoi fut-il choisi de préférence à d’autres bons navires
appartenant aux mêmes propriétaires, je ne sais trop – mais
0030 enfin cela fut ainsi. M. Barnard fut chargé du commandement,
et Auguste devait partir avec lui. Pendant qu’on équipait
le brick, il me pressait souvent avec instance de profiter
de l’excellente occasion qui s’offrait pour satisfaire mon
désir de voyager. Il me trouvait certes fort disposé à l’écouter
; mais la chose n’était pas si facile à arranger. Mon père
ne s’y opposait pas directement, mais ma mère tombait dans
des attaques de nerfs sitôt qu’il était question du projet
; et, pire que tout, mon grand-père, de qui j’attendais beaucoup,
jura qu’il ne me laisserait pas un shilling si j’osais désormais
entamer ce sujet avec lui. Mais ces difficultés, loin d’abattre
mon désir, furent comme de l’huile sur le feu. Je résolus
de partir à tout hasard ; et, quand j’eus fait part de mon
intention à Auguste, nous nous ingéniâmes à trouver un plan
pour la mettre à exécution. Cependant, je me gardai bien de
souffler désormais un mot du voyage à aucun de mes parents
; et, comme je m’occupais ostensiblement de mes études ordinaires,
on supposa que j’avais abandonné le projet. Souvent, depuis
lors, j’ai examiné ma conduite dans cette occasion avec autant
de surprise que de déplaisir. Cette profonde hypocrisie dont
0031 j’usai pour l’accomplissement de mon projet, hypocrisie
dont, pendant un si long espace de temps, furent pénétrées
toutes mes paroles et mes actions, je n’avais pu me la rendre
supportable à moi-même que grâce à l’ardente et étrange espérance
avec laquelle je contemplais la réalisation de mes rêves de
voyage si longuement caressés.

Pour l’accomplissement de mon stratagème, j’étais nécessairement
obligé d’abandonner beaucoup de choses à Auguste, employé
la plus grande partie de la journée à bord du Grampus et s’occupant
de divers arrangements pour son père dans la cabine et dans
la cale ; mais le soir nous étions sûrs de nous retrouver,
et nous causions de nos espérances. Après un mois environ
passé de cette façon, sans avoir pu rencontrer un plan d’une
réussite vraisemblable, il me dit enfin qu’il avait pourvu
à tout.

J’avais un parent qui vivait à New Bedford, un M. Ross, chez
qui j’avais l’habitude de passer quelquefois deux ou trois
semaines. Le brick devait mettre à la voile vers le milieu
0032 de juin (juin 1827), et il fut convenu qu’un jour ou deux
avant qu’il prît la mer, mon père recevrait, comme d’habitude,
un billet de M. Ross, le priant de m’envoyer vers lui pour
passer une quinzaine avec Robert et Emmet, ses fils. Auguste
se chargea de rédiger ce billet et de le faire parvenir. Ayant
donc feint de partir pour New Bedford, je devais rejoindre
mon camarade, qui me préparerait une cachette à bord du Grampus.
Cette cachette, m’assura-t-il, serait installée d’une manière
assez confortable pour y pouvoir rester quelques jours, durant
lesquels je devais ne pas me montrer. Quand le brick aurait
fait suffisamment de route pour qu’il ne pût pas être question
de retour, alors, dit-il, je serais formellement installé
dans toutes les jouissances de la cabine ; et quant à son
père, il rirait de bon coeur de ce joli tour. Nous rencontrerions
bien assez de navires par lesquels je pourrais faire parvenir
une lettre à mes parents pour leur expliquer l’aventure.

Enfin, la mi-juin arriva, et tout était suffisamment mûri.
Le billet fut écrit et envoyé, et un lundi au matin je quittai
la maison feignant de me rendre au paquebot de New Bedford.
0033 Cependant, j’allai tout droit à Auguste, qui m’attendait
au coin d’une rue. Il entrait dans notre plan primitif que
je me tiendrais caché jusqu’à la brune, et qu’alors je me
glisserais à bord du brick ; mais, comme nous avions en notre
faveur un brouillard épais, il fut convenu que je ne perdrais
pas de temps à me cacher. Auguste prit le chemin de l’embarcadère,
et je le suivis à quelque distance, enveloppé dans un gros
caban de matelot qu’il avait apporté avec lui, pour rendre
ma personne difficilement reconnaissable. Juste comme nous
tournions au second coin, après avoir passé le puits de M.
Edmund, qui apparut, se tenant droit devant moi et me regardant
en plein visage ? mon grand-père lui-même, le vieux M. Peterson
!

– Eh bien ! eh bien ! dit-il, après une longue pause, Gordon
! Dieu me pardonne ! A qui ce paletot crasseux que vous avez
sur le dos ?

– Monsieur ! répliquai-je, prenant, aussi bien que je le pouvais,
pour les besoins de la circonstance, un air de surprise offensée,
0034 et parlant sur le ton le plus rude qu’on puisse imaginer,
monsieur ! vous faites erreur, que je crois ; mon nom, avant
tout, n’a rien de commun avec Goddin, et je désire pour vous
que vous y voyiez un peu plus clair et que vous ne traitiez
pas mon caban neuf de paletot crasseux, drôle !

Je ne sais comment je me retins d’éclater de rire en voyant
la manière bizarre dont le vieux gentleman reçut cette belle
rebuffade. Il sauta en arrière de deux ou trois pas, devint
d’abord très pâle, et puis excessivement rouge, releva ses
lunettes, puis, les rabaissant, fondit sur moi à toute bride,
en levant son parapluie. Cependant, il s’arrêta tout court
dans sa carrière, comme frappé soudainement d’un souvenir
; et alors il se détourna et s’en alla clopinant tout le long
de la rue, frémissant toujours de rage et marmottant entre
ses dents :

– Ça ne va pas ! des lunettes neuves ! j’aurais juré que c’était
Gordon ; maudit propre à rien de matelot du diable !

0035 Après l’avoir échappé belle, nous continuâmes notre route
avec plus de prudence, et nous arrivâmes heureusement à notre
destination. Il n’y avait qu’un ou deux hommes à bord, et
ils étaient occupés à je ne sais quoi sur le gaillard d’avant.
Le capitaine Barnard, nous le savions, avait affaire chez
Lloyd et Vredenburg, et il y devait rester fort avant dans
la soirée ; nous n’avions donc pas grand-chose à craindre
de son côté. Auguste monta le premier à bord du navire, et
je l’y suivis bien vite, sans avoir été remarqué par les hommes
qui travaillaient. Nous entrâmes tout de suite dans la chambre,
et nous n’y trouvâmes personne. Elle était installée de la
manière la plus confortable, chose assez insolite à bord d’un
baleinier. Il y avait quatre excellentes cabines d’officier
avec des cadres larges et commodes. Je remarquai aussi un
vaste poêle et un tapis très beau et très épais qui recouvrait
le plancher de la chambre et des cabines d’officier. Le plafond
était bien à une hauteur de sept pieds, et tout était d’une
apparence plus vaste et plus agréable que je ne l’avais espéré.
Auguste, toutefois, n’accorda que peu de temps à ma curiosité
et insista sur la nécessité de me cacher le plus promptement
0036 possible. Il me conduisit dans sa propre cabine, qui était
à tribord et tout près de la cloison étanche. En entrant,
il tira la porte et la ferma au verrou. Il me sembla que je
n’avais jamais vu une plus jolie petite chambre que celle
où je me trouvais alors. Elle était longue de dix pieds environ,
et n’avait qu’un seul cadre, qui, comme je l’ai déjà dit,
était large et commode. Dans la partie de la cabine contiguë
à la cloison étanche, il y avait un espace de quatre pieds
carrés, contenant une table, une chaise et une rangée de rayons
chargés de livres, principalement de livres de voyages et
de navigation. Je vis dans cette chambre une foule d’autres
petites commodités, parmi lesquelles je ne dois pas oublier
une espèce de garde-manger ou d’armoire aux rafraîchissements,
dans laquelle Auguste me montra une collection choisie de
friandises et de liqueurs.

Il pressa avec ses doigts sur un certain endroit du tapis,
dans un coin de l’espace dont j’ai parlé, en faisant voir
qu’une portion du parquet, de seize pouces carrés environ,
avait été soigneusement détachée et rajustée. Sous la pression,
0037 cette partie s’éleva suffisamment d’un côté pour livrer
en dessous passage à son doigt. De cette manière il agrandit
l’ouverture de la trappe (à laquelle le tapis restait fixé
par des pointes), et je vis qu’elle conduisait dans la cale
d’arrière. Il alluma immédiatement une petite bougie à l’aide
d’une allumette phosphorique, et, plaçant la lumière dans
une lanterne sourde, il descendit à travers l’ouverture, me
priant de le suivre. Je fis comme il disait, et alors il ramena
la porte sur le trou au moyen d’un clou planté sur la face
inférieure ; le tapis reprenait ainsi sa position primitive
sur le plancher de la cabine, et toutes les traces de l’ouverture
se trouvaient dissimulées.

La bougie jetait un rayon si faible que ce n’était qu’à grand-peine
que je pouvais trouver ma route à travers l’amas confus d’objets
dont j’étais entouré. Cependant, mes yeux s’accoutumèrent
par degrés à l’obscurité, et je m’avançai avec moins d’embarras,
me tenant accroché aux basques de l’habit de mon camarade.
Il me conduisit enfin, après avoir rampé et tourné à travers
d’innombrables et étroits passages, à une caisse cerclée de
0038 fer semblable à celle dont on se sert quelquefois pour
emballer la faïence de prix. Elle était haute d’environ quatre
pieds et longue de six bons pieds, mais excessivement étroite.
Deux vastes barriques d’huile vides étaient posées au-dessus,
et par-dessus celles-ci une énorme quantité de paillassons
empilés jusqu’au plafond. Tout autour et dans tous les sens,
était arrimé, aussi serré que possible et jusqu’au plafond,
un véritable chaos de provisions de bord, avec un mélange
hétérogène de cages, de paniers, de barils et de balles, au
point que c’était pour moi comme un miracle que nous eussions
pu nous frayer un chemin jusqu’à la caisse en question. J’appris
ensuite qu’Auguste avait disposé à dessein tout l’arrimage
dans la cale, dans le but de me préparer une excellente cachette,
sans avoir eu d’autre aide dans ce travail qu’un seul homme
qui ne partait pas avec le brick.

Mon camarade me montra alors que l’une des parois de la caisse
pouvait s’enlever à volonté. Il la fit glisser de côté et
me montra l’intérieur, dont je me divertis beaucoup. Un matelas
enlevé à l’un des cadres de la chambre recouvrait tout le
0039 fond, et elle contenait tous les genres de confort qui
avaient pu être accumulés dans un si petit espace, me laissant
toutefois une place suffisante pour me tenir à ma guise, soit
sur mon séant, soit couché tout de mon long. Il y avait, entre
autres choses, quelques livres, des plumes, de l’encre et
du papier, trois couvertures, une grosse cruche pleine d’eau,
un petit baril de biscuits, trois ou quatre énormes saucissons
de Bologne, un vaste jambon, une cuisse froide de mouton rôti,
et une demi-douzaine de cordiaux et de liqueurs. Je pris tout
de suite possession de mon petit appartement avec un sentiment
de satisfaction plus vaste, j’en suis certain, que jamais
monarque n’en éprouva en entrant dans un nouveau palais. Auguste
m’indiqua alors le moyen de fixer le côté mobile de la caisse
; puis, rapprochant la bougie tout contre le pont, il me montra
un bout de corde noire qui y était attaché. Cette corde, me
dit-il, partait de ma cachette, serpentait à travers tout
l’arrimage, et aboutissait à un clou fixé dans le pont, juste
au-dessous de la trappe qui conduisait dans sa cabine. Au
moyen de cette corde, je pouvais facilement retrouver mon
chemin sans qu’il me servît de guide, au cas où quelque accident
0040 imprévu rendrait ce voyage nécessaire. Il prit alors congé
de moi, me laissant la lanterne, avec une bonne provision
de bougies et de phosphore, et me promettant de me rendre
visite aussi souvent qu’il le pourrait faire sans attirer
l’attention. Nous étions alors au 17 juin.

Je restai dans ma cachette trois jours et trois nuits (autant,
du moins, que je pus le deviner) sans en sortir, excepté deux
fois, pour étirer mes membres à mon aise en me tenant debout
entre deux cages, juste en face de l’ouverture. Durant tout
ce temps, je n’eus aucune nouvelle d’Auguste ; mais cela ne
me causa pas grande inquiétude, car je savais que le brick
allait prendre la mer d’un moment à l’autre, et, dans toute
cette agitation, mon ami ne devait pas trouver facilement
l’occasion de descendre me voir. Enfin j’entendis la trappe
s’ouvrir et se fermer, et il m’appela alors d’une voix sourde,
me demandant si tout allait bien pour moi, et si j’avais besoin
de quelque chose.

– De rien, répondis-je ; je suis aussi bien que je puis être.
0041 Quand le brick met-il à la voile ?

– Il lèvera l’ancre dans moins d’une demi-heure, me répondit-il
; j’étais venu pour vous le faire savoir, et je craignais
que vous ne fussiez inquiet de mon absence. Je n’aurai pas
la chance de redescendre avant quelque temps, peut-être bien
avant trois ou quatre bons jours. Tout va bien là-haut. Après
que je serai remonté et que j’aurai fermé la trappe, glissez-vous
en suivant le filin jusqu’à l’endroit du clou. Vous y trouverez
ma montre ; elle peut vous être utile, car vous n’avez pas
la lumière du jour pour apprécier le temps. Je parie que vous
ne pourriez pas dire depuis combien de temps vous êtes enterré
ici : il n’y a que trois jours ; nous sommes aujourd’hui le
20 du mois. Je porterais bien la montre jusqu’à votre caisse
; mais je crains qu’on n’ait besoin de moi.

Et puis il remonta.

Une heure environ après son départ, je sentis distinctement
le brick se mettre en marche, et je me félicitai de commencer
0042 un voyage pour de bon. Tout plein de cette idée, je résolus
de me tenir en joie et d’attendre tranquillement la suite
des événements, jusqu’à ce qu’il me fût permis d’échanger
mon étroite caisse pour les commodités plus vastes, mais à
peine plus recherchées, de la cabine. Mon premier soin fut
d’aller chercher la montre. Je laissai la bougie allumée,
et je m’avançai à tâtons dans les ténèbres, tout en suivant
la corde à travers ses détours, tellement compliqués que je
m’apercevais quelquefois que, malgré tout mon travail et tout
le chemin parcouru, j’étais ramené à un ou deux pieds d’une
position précédente. A la longue cependant, j’atteignis le
clou, et, m’assurant l’objet d’un si long voyage, je m’en
revins heureusement. J’examinai alors les livres dont Auguste
m’avait pourvu avec une si charmante sollicitude, et je choisis
l’Expédition de Lewis et Clarke à l’embouchure de la Columbia.
Je m’en amusai pendant quelque temps, et puis, sentant mes
yeux s’assoupir, j’éteignis soigneusement la bougie, et je
tombai bientôt dans un profond sommeil.

En m’éveillant, je me sentis l’esprit singulièrement brouillé,
0043 et il s’écoula quelque temps avant que je pusse me rappeler
les diverses circonstances de ma situation. Peu à peu, toutefois,
je me souvins de tout. Je fis de la lumière et je regardai
la montre ; mais elle s’était arrêtée ; je n’avais donc aucun
moyen d’apprécier combien de temps avait duré mon sommeil.
Mes membres étaient brisés par des crampes, et je fus obligé,
pour les soulager, de me tenir debout entre les cages. Comme
je me sentis alors pris d’une faim presque dévorante, je pensai
au mouton froid dont j’avais mangé un morceau avant de m’endormir
et que j’avais trouvé excellent. Mais quel fut mon étonnement
en découvrant qu’il était dans un état de complète putréfaction
! Cette circonstance me causa une grande inquiétude ; car,
rapprochant ceci du désordre d’esprit que j’avais senti en
m’éveillant, je commençai à croire que j’avais dû dormir pendant
une période de temps tout à fait insolite. L’atmosphère épaisse
de la cale y était peut-être bien pour quelque chose, et pouvait,
à la longue, amener les plus déplorables résultats. Ma tête
me faisait excessivement souffrir ; il me semblait que je
ne pouvais tirer ma respiration qu’avec difficulté, et enfin
j’étais comme oppressé par une foule de sensations mélancoliques.
0044 Cependant je n’osais pas me hasarder à ouvrir la trappe
ou à tenter quelque autre moyen qui aurait pu causer du trouble,
et, ayant simplement remonté la montre, je fis mon possible
pour me résigner.

Pendant le long espace de vingt-quatre insupportables heures,
personne ne vint à mon secours, et je ne pouvais m’empêcher
d’accuser Auguste de la plus grossière indifférence. Ce qui
m’alarmait principalement, c’était que l’eau de ma cruche
était réduite à presque une demi-pinte, et que je souffrais
beaucoup de la soif, ayant copieusement mangé du saucisson
de Bologne après la perte de mon mouton. Je devins excessivement
inquiet, et je ne pris plus aucun intérêt à mes livres. J’étais
dominé aussi par un désir étonnant de sommeil, et je tremblais
à l’idée de m’y abandonner, de peur qu’il n’existât dans l’air
renfermé de la cale quelque influence pernicieuse, comme celle
du charbon en ignition. Cependant, le roulis du brick me prouvait
que nous étions en plein océan, et un bruit sourd, un ronflement,
qui arrivait à mes oreilles comme d’une immense distance,
me convainquait que la brise qui soufflait n’était pas une
0045 brise ordinaire. Je ne pouvais imaginer aucune raison
pour expliquer l’absence d’Auguste. Nous étions certainement
assez avancés dans la route pour me permettre de monter sur
le pont. Il pouvait lui être arrivé quelque accident ; mais
je n’en conjecturai aucun qui m’expliquât comment il me laissait
si longtemps prisonnier, sauf qu’il fût mort subitement ou
qu’il fût tombé par-dessus bord ; et m’appesantir sur une
pareille idée, quelques secondes seulement, était pour moi
chose insupportable. Il était encore possible que nous eussions
été battus par les vents debout, et que nous fussions encore
à proximité de Nantucket. Mais je fus bientôt obligé de renoncer
à cette idée ; car, si tel eût été le cas, le brick aurait
souvent viré de bord, et j’étais parfaitement convaincu, d’après
son inclinaison continuelle sur bâbord, qu’il avait fait route
tout le temps avec une brise faite à tribord. D’ailleurs,
en accordant que nous fussions toujours dans le voisinage
de l’île, Auguste n’aurait-il pas dû me rendre visite et m’informer
de la situation ?

Tout en réfléchissant ainsi sur les embarras de ma situation
0046 déplorable et solitaire, je résolus d’attendre encore
vingt-quatre autres heures, après lesquelles, si je ne recevais
pas de secours, je me dirigerais vers la trappe et je m’efforcerais,
soit d’obtenir une entrevue avec mon ami, soit du moins de
respirer un peu d’air frais à travers l’ouverture et d’emporter
de sa cabine une nouvelle provision d’eau. Pendant que je
m’occupais de cette idée, je tombai, malgré toute ma résistance,
dans un profond sommeil ou plutôt dans une espèce de torpeur.
Mes rêves étaient de la nature la plus terrible. Tous les
genres de calamité et d’horreur s’abattirent sur moi. Entre
autres misères, je me sentais étouffé jusqu’à la mort, sous
d’énormes oreillers, par des démons de l’aspect le plus sinistre
et le plus féroce. D’immenses serpents me tenaient dans leurs
étreintes et me regardaient ardemment au visage avec des yeux
affreusement brillants. Et puis des déserts sans limite et
du caractère le plus désespéré, le plus chargé d’effroi, se
projetaient devant moi. De gigantesques troncs d’arbres grisâtres,
sans feuilles, se dressaient, comme une procession sans fin,
aussi loin que mon oeil pouvait atteindre. Leurs racines étaient
noyées dans d’immenses marécages dont les eaux s’étalaient
0047 au loin, affreusement noires, sinistres et terribles dans
leur immobilité. Et les étranges arbres semblaient doués d’une
vitalité humaine, et, agitant çà et là leurs bras de squelettes,
demandaient grâce aux eaux silencieuses et criaient miséricorde
avec l’accent vibrant, perçant, du désespoir et de l’agonie
la plus aiguë. Et puis la scène changeait, et je me trouvais
debout, nu et seul, dans les sables brûlants du Sahara. A
mes pieds gisait, blotti et ramassé, un lion féroce des tropiques.
Soudainement ses yeux effarés s’ouvraient et tombaient sur
moi. D’un bond convulsif il se dressait sur ses pieds et il
découvrait l’horrible rangée de ses dents. Aussitôt, de son
rouge gosier jaillissait un rugissement semblable au tonnerre
du firmament, et je me jetais impétueusement à terre. Suffoqué
par le paroxysme de la terreur, je me sentis enfin éveillé
à moitié. Et mon rêve n’était pas tout à fait un rêve. Maintenant,
au moins, j’étais en possession de mes sens. Les pattes de
quelque énorme et véritable monstre s’appuyaient lourdement
sur ma poitrine, sa chaude haleine soufflait dans mon oreille,
et ses crocs blancs et sinistres brillaient sur moi à travers
l’obscurité.
0048
Quand, pour sauver mille fois ma vie, je n’aurais eu qu’à
remuer un membre ou qu’à prononcer une syllabe, je n’aurais
pu ni bouger ni parler. La bête, quelle qu’elle fût, gardait
toujours sa position, sans tenter aucune attaque immédiate,
et, moi, je restais couché au-dessous d’elle dans un état
complet d’impuissance, que je croyais tout proche de la mort.
Je sentais que mes facultés physiques et spirituelles m’abandonnaient
rapidement – en un mot, que je me mourais, et que je me mourais
de pure terreur. Ma cervelle flottait, la mortelle nausée
du vertige m’envahissait, mes yeux me trahissaient, et les
globes étincelants dardés sur moi semblaient eux-mêmes s’obscurcir.
Faisant un suprême et violent effort, je lançai enfin vers
Dieu une faible prière, et je me résignai à mourir. Le son
de ma voix sembla réveiller toute la furie latente de l’animal
; il se précipita tout de son long sur mon corps. Mais quelle
fut ma stupéfaction quand, poussant un long et sourd gémissement,
il commença à lécher mon visage et mes mains avec la plus
grande pétulance et les plus extravagantes démonstrations
d’affection et de joie ! J’étais comme étourdi, perdu d’étonnement,
0049 mais je ne pouvais pas avoir oublié le geignement particulier
de Tigre, mon terre-neuve, et je connaissais bien la manière
bizarre de ses caresses. C’était lui. Je sentis comme un torrent
de sang se ruer vers mes tempes, comme une sensation vertigineuse,
écrasante, de délivrance et de ressuscitation. Je me dressai
précipitamment sur le matelas de mon agonie, et, me jetant
au cou de mon fidèle compagnon et ami, je soulageai la longue
oppression de mon coeur par un flot de larmes des plus passionnées.

Comme dans une circonstance précédente, mon cerveau, quand
j’eus quitté mon matelas, se trouvait dans une singulière
confusion, dans un parfait désordre. Pendant assez longtemps,
il me sembla presque impossible de lier deux idées ; mais,
lentement et graduellement, la faculté de penser me revint,
et je me rappelai enfin les différentes circonstances de ma
situation. Quant à la présence de Tigre, je m’efforçai en
vain de me l’expliquer, et, après m’être perdu en mille conjectures
diverses à son sujet, je me réjouis simplement, et sans plus
de recherches, de ce qu’il était venu partager ma lugubre
0050 solitude et me réconforter de ses caresses. Bien des gens
aiment leurs chiens ; mais, moi, j’avais pour Tigre une affection
beaucoup plus ardente que l’affection commune, et jamais sans
doute aucune créature ne la mérita mieux. Pendant sept ans
il avait été mon inséparable compagnon, et, dans une multitude
de cas, il m’avait donné la preuve de toutes les nobles qualités
qui nous font estimer l’animal. Je l’avais arraché, quand
il était tout petit, des griffes d’un méchant polisson de
Nantucket qui le traînait à l’eau avec une corde au cou ;
et le chien, devenu grand, m’avait payé sa dette, trois ans
plus tard à peu près, en me sauvant du gourdin d’un voleur
de rue.

Je pris alors la montre et m’aperçus, en l’appliquant à mon
oreille, qu’elle s’était arrêtée de nouveau ; mais je n’en
fus nullement étonné, étant convaincu, d’après l’état particulier
de mes sens, que j’avais dormi, comme cela m’était déjà arrivé,
pendant une très longue période de temps. Combien de temps
? c’est ce qu’il m’était impossible de dire. J’étais consumé
par la fièvre, et ma soif était presque intolérable. Je cherchai
0051 à tâtons à travers ma caisse le peu qui devait me rester
de ma provision d’eau ; car je n’avais pas de lumière, la
bougie ayant brûlé jusqu’au ras du chandelier de la lanterne,
et je ne pouvais pas mettre pour le moment la main sur le
briquet. Enfin, trouvant la cruche, je m’aperçus qu’elle était
vide ; Tigre, sans nul doute, n’avait pas résisté au désir
de boire, aussi bien que de dévorer tout le restant du mouton
dont l’os se promenait, admirablement nettoyé, à l’entrée
de ma caisse. Je pouvais faire bon marché de la viande gâtée,
mais je sentais le coeur me manquer, rien qu’à l’idée de l’eau.
J’étais excessivement faible, si bien qu’au moindre mouvement,
au plus léger effort, je tremblais de tout mon corps, comme
dans un violent accès de fièvre. Pour ajouter à mes embarras,
le brick tanguait et roulait avec une grande violence, et
les barriques d’huile placées au-dessus de ma caisse menaçaient
à chaque instant de dégringoler, et de boucher ainsi l’unique
issue de ma cachette. J’éprouvais aussi d’horribles souffrances
par suite du mal de mer. Toutes ces considérations me déterminèrent
à me diriger à tout hasard vers la trappe et à chercher immédiatement
du secours, avant que j’en fusse devenu tout à fait incapable.
0052 Cette résolution prise, je cherchai de nouveau à tâtons
le phosphore et les bougies ; je découvris le briquet phosphorique,
non sans quelque peine ; mais, ne trouvant pas les bougies
aussi vite que je l’espérais (car je me rappelais à peu près
l’endroit où je les avais placées), j’abandonnai cette recherche
pour le moment, et, recommandant à Tigre de se tenir tranquille,
je commençai décidément mon voyage vers la trappe.

Dans cette tentative, mon extrême faiblesse devint encore
plus manifeste. Ce n’était qu’avec la plus grande difficulté
que je pouvais me traîner, et très souvent mes membres se
dérobaient soudainement sous moi ; puis, tombant prosterné
sur le visage, je restais pendant quelques minutes dans un
état voisin de l’insensibilité. Cependant, je luttais toujours
et j’avançais lentement, tremblant à tout moment de m’évanouir
dans le labyrinthe étroit et compliqué de l’arrimage, auquel
cas je n’avais d’autre dénouement à attendre que la mort.
A la longue, faisant une poussée en avant avec toute l’énergie
dont je pouvais disposer, je donnai violemment du front contre
l’angle aigu d’une caisse bordée de fer. L’accident ne me
0053 causa qu’un étourdissement de quelques instants ; mais
je découvris avec un inexprimable chagrin que le roulis sec
et violent du navire avait jeté la caisse juste en travers
de mon chemin, de manière à barricader complètement le passage.
En y mettant toute ma force, je ne pus pas la déranger seulement
d’un pouce, car elle était très solidement calée entre les
caisses environnantes et tous les équipements de bord. Il
me fallait donc, faible comme je l’étais, ou lâcher le filin
conducteur et chercher un autre passage, ou grimper par-dessus
l’obstacle et reprendre ma route de l’autre côté. Le premier
parti présentait trop de difficultés et de dangers ; je n’y
pouvais penser sans un frisson. Epuisé de corps et d’esprit,
je devais infailliblement me perdre, si je tentais une pareille
imprudence, et périr misérablement dans ce lugubre et dégoûtant
labyrinthe de la cale. Je commençai donc, sans hésitation,
à rassembler tout ce qui me restait de force et de courage
pour tâcher, si faire se pouvait, de grimper par-dessus la
caisse.

Comme je me relevais dans ce but, je m’aperçus que l’entreprise
0054 dépassait mes prévisions et impliquait une besogne encore
plus sérieuse que je ne l’avais imaginé. De chaque côté de
l’étroit passage, se dressait un véritable mur fait d’une
foule de matériaux des plus lourds ; la moindre bévue de ma
part pouvait les faire dégringoler sur ma tête ; ou, si j’échappais
à ce malheur, le retour pouvait m’être absolument fermé par
la masse écroulée, et je me trouvais ainsi en face d’un nouvel
obstacle. Quant à la caisse, elle était très haute et très
massive, et le pied n’y pouvait trouver aucune prise. Enfin
j’essayai, par tous les moyens possibles, d’attraper le haut,
espérant pouvoir me soulever ainsi à la force des bras. Si
j’avais réussi à l’atteindre, il est certain que ma force
eût été tout à fait insuffisante pour me soulever, et, somme
toute, il valait mieux que je n’y eusse pas réussi. A la longue,
comme je faisais un effort désespéré pour déranger la caisse
de sa place, je sentis comme une vibration sensible du côté
qui me faisait face. Je glissai vivement ma main sur les interstices
des planches, et je m’aperçus que l’une d’elles, une très
large, branlait. Avec mon couteau, que j’avais sur moi par
bonheur, je réussis, mais non sans peine, à la détacher entièrement
0055 ; et, passant à travers l’ouverture, je découvris, à ma
grande joie, qu’il n’y avait pas de planches du côté opposé,
en d’autres termes, que le couvercle manquait, et que c’était
à travers le fond que je m’étais frayé une voie. Dès lors,
je suivis ma ligne sans trop de difficultés, jusqu’à ce qu’enfin
j’atteignisse le clou. Je me redressai avec un battement de
coeur, et je poussai doucement la porte de la trappe. Elle
ne s’éleva pas avec autant de promptitude que je l’avais espéré,
et je la poussai avec un peu plus de décision craignant toujours
que quelque autre personne qu’Auguste ne se trouvât en ce
moment dans sa cabine. Cependant, la porte, à mon grand étonnement,
resta ferme et je devins passablement inquiet, car je savais
que primitivement elle cédait sans effort et à la moindre
pression. Je la poussai vigoureusement, elle ne bougea pas
; de toute ma force, elle ne voulut pas céder ; avec rage,
avec furie, avec désespoir, elle défia tous mes efforts ;
et il était évident, à en juger par l’inflexibilité de la
résistance, que le trou avait été découvert et solidement
condamné, ou bien que quelque énorme poids avait été placé
dessus, qu’il ne fallait pas songer à soulever.
0056
Ce que j’éprouvai fut une sensation extrême d’horreur et d’effroi.
J’essayai en vain de raisonner sur la cause probable qui me
murait ainsi dans ma tombe. Je ne pouvais attraper aucune
chaîne logique de réflexions ; je me laissai tomber sur le
plancher, et je m’abandonnai sans résistance aux imaginations
les plus noires, parmi lesquelles se dressaient principalement,
écrasants et terribles, la mort par la soif, la mort par la
faim, l’asphyxie et l’enterrement prématuré. A la longue cependant,
une partie de ma présence d’esprit me revint. Je me relevai,
et je cherchai avec mes doigts les joints et les fissures
de la trappe. Les ayant trouvés, je les examinai scrupuleusement,
pour vérifier s’ils laissaient filtrer quelque lumière de
la cabine ; mais il n’y avait aucune lueur appréciable. J’introduisis
alors la lame à tailler les plumes à travers les fentes jusqu’à
ce que j’eusse rencontré un obstacle dur. En raclant, je découvris
que c’était une masse énorme de fer, et, à la sensation particulière
d’ondulations que me rendit ma lame en frôlant tout le long,
je conclus que ce devait être une chaîne. Le seul parti qui
me restât à suivre maintenant était de reprendre ma route
0057 vers ma caisse, et là de me résigner à mon triste destin,
ou de m’appliquer à pacifier mon esprit pour le rendre capable
de combiner quelque plan de salut. J’entrepris immédiatement
la chose, et je réussis, après d’innombrables difficultés,
à effectuer mon retour. Comme je me laissais tomber, entièrement
épuisé, sur mon matelas, Tigre s’étendit tout de son long
à mon côté, comme désirant par ses caresses, me consoler de
toutes les peines et m’exhorter à les supporter avec courage.

A la longue, la singularité de sa conduite arrêta fortement
mon attention. Après avoir léché mon visage et mes mains pendant
quelques minutes, il s’arrêtait tout à coup et poussait un
sourd gémissement. Quand j’étendais ma main vers lui, je le
trouvais invariablement couché sur le dos, avec ses pattes
en l’air. Cette conduite, si fréquemment répétée, me paraissait
étrange, et je ne pouvais en aucune façon m’en rendre compte.
Comme le pauvre chien semblait désolé, je conclus qu’il avait
reçu quelque coup ; et, prenant ses pattes dans mes mains,
je les tâtai une à une mais je n’y trouvai aucun symptôme
0058 de mal. Je supposai alors qu’il avait faim, et je lui
donnai un gros morceau de jambon qu’il dévora avidement, et
puis il recommença son extraordinaire manoeuvre. J’imaginai
alors qu’il souffrait, comme moi, les tortures de la soif,
et j’allais adopter cette conclusion comme la seule vraie,
quand l’idée me vint que je n’avais jusqu’alors examiné que
ses pattes, et qu’il pouvait bien avoir une blessure en quelque
endroit du corps ou de la tête. Je tâtai soigneusement la
tête, mais je n’y trouvai rien. Mais en passant ma main le
long du dos, je sentis comme une légère érection du poil qui
le traversait dans toute sa largeur. En sondant le poil avec
mon doigt, je découvris une ficelle que je suivis et qui passait
tout autour du corps. Grâce à un examen plus soigneux, je
rencontrai une petite bande qui me causa la sensation du papier
à lettre ; la ficelle traversait cette bande et avait été
assujettie de façon à la fixer juste sous l’épaule gauche
de l’animal.
III. Tigre enragé.
L’idée me vint tout de suite que ce papier était un billet
d’Auguste, et que, quelque accident inconcevable l’ayant empêché
0059 de venir me tirer de ma prison, il avait avisé ce moyen
pour me mettre au courant du véritable état des choses. Tout
palpitant d’impatience, je me mis de nouveau à la recherche
de mes allumettes phosphoriques et de mes bougies. J’avais
comme un souvenir confus de les avoir soigneusement serrées
quelque part, juste avant de m’assoupir, et je crois bien
qu’avant ma dernière expédition vers la trappe j’étais parfaitement
capable de me rappeler l’endroit précis où je les avais déposées.
Mais, maintenant, c’était en vain que je m’efforçais de me
le rappeler, et je perdis bien une bonne heure dans une recherche
inutile et irritante de ces maudits objets ; jamais, certainement,
je ne me trouvai dans un état plus douloureux d’anxiété et
d’incertitude. Enfin, comme je tâtais partout, ma tête appuyée
presque contre le lest, près de l’ouverture de ma caisse et
un peu en dehors, j’entrevis comme une faible lueur dans la
direction du poste. Très étonné, je m’efforçai de me diriger
vers cette lueur, qui me semblait n’être qu’à quelques pieds
de moi. A peine avais-je commencé à me remuer dans ce but,
que je l’avais entièrement perdue de vue ; et, pour l’apercevoir
de nouveau, je fus obligé de tâtonner le long de ma caisse
0060 jusqu’à ce que j’eusse exactement retrouvé ma position
première. Alors, tâtonnant prudemment avec ma tête, deçà et
delà, je découvris qu’en m’avançant lentement, avec la plus
grande précaution, dans un sens opposé à celui que j’avais
adopté d’abord, je pourrais arriver auprès de la lumière sans
la perdre de vue. Enfin donc j’y parvins, non sans avoir suivi
une route péniblement brisée par une foule de détours, et
je découvris que cette lumière provenait de quelques fragments
de mes allumettes éparpillées dans un baril vide et couché
sur le côté. Je m’étonnais fort de les retrouver en pareil
lieu, quand ma main tomba sur deux ou trois morceaux de cire
qui avaient été évidemment mâchonnés par le chien. J’en conclus
tout de suite qu’il avait dévoré toute ma provision de bougies,
et je désespérai de pouvoir jamais lire le billet d’Auguste.
Les bribes de cire étaient si bien amalgamées avec d’autres
débris dans le baril, que je renonçai à en tirer le moindre
secours, et je les laissai où elles étaient. Quant au phosphore,
dont il restait encore une ou deux miettes lumineuses, je
le récoltai du mieux que je pus, et je retournai avec beaucoup
de peine jusqu’à ma caisse, où Tigre était resté pendant tout
0061 ce temps.

Je ne savais, en vérité, que faire maintenant. La cale était
si profondément sombre, que je ne pouvais pas voir ma main,
même en l’approchant tout près de mon visage. Quant à la bande
blanche de papier, je pouvais à peine la distinguer, et encore
ce n’était pas en la regardant directement, mais en tournant
vers elle la partie extérieure de la rétine, c’est-à-dire
en l’observant un peu de travers, que je parvenais à la rendre
légèrement sensible à mon oeil. On peut ainsi se figurer combien
était noire la nuit de ma prison, et le billet de mon ami,
si toutefois c’était un billet de lui, semblait ne devoir
servir qu’à augmenter mon trouble, en tourmentant sans utilité
mon pauvre esprit déjà si agité et si affaibli. En vain je
roulais dans mon cerveau une foule d’expédients absurdes pour
me procurer de la lumière, des expédients analogues à ceux
qu’imaginerait, pour un but semblable, un homme enveloppé
du sommeil troublant de l’opium ; chacun apparaissant tour
à tour au songeur comme la plus raisonnable et la plus absurde
des inventions, selon que les lueurs de la raison ou celles
0062 de l’imagination dominent dans son esprit vacillant. A
la fin, une idée se présenta à moi, qui me parut rationnelle,
et je ne m’étonnai que d’une chose, c’était de ne pas l’avoir
trouvée tout de suite. Je plaçai la bande de papier sur le
dos d’un livre, et, ramassant les débris d’allumettes chimiques
que j’avais rapportés du baril, je les mis tous ensemble sur
le papier ; puis avec la paume de ma main, je frottai le tout
vivement, mais solidement. Une lumière claire se répandit
immédiatement à la surface, et s’il y avait eu quelque chose
d’écrit dessus, je suis sûr que je n’aurais pas eu la moindre
difficulté à le lire. Il n’y avait pas une syllabe, rien qu’une
triste et désolante blancheur ; la clarté s’éteignit en quelques
secondes, et je sentis mon coeur s’évanouir avec elle.

J’ai déjà dit que, pendant une période précédente, mon esprit
s’était trouvé dans un état voisin de l’imbécillité. Il y
eut, il est vrai, quelques intervalles de parfaite lucidité
et même, de temps à autre, d’énergie ; mais ils avaient été
peu nombreux. On doit se rappeler que je respirais, depuis
plusieurs jours certainement, l’atmosphère presque pestilentielle
0063 d’un étroit cachot dans un navire baleinier, et, pendant
une bonne partie de ce temps, je n’avais joui que d’une quantité
d’eau très insuffisante. Pendant les dernières quatorze ou
quinze heures, j’en avais été totalement privé, aussi bien
que de sommeil. Des provisions salées de la nature la plus
irritante avaient été ma principale et même, depuis la perte
de mon mouton, mon unique nourriture, à l’exception du biscuit
de mer ; et encore ce dernier m’était devenu d’un usage tout
à fait impossible, beaucoup trop sec et trop dur pour que
ma gorge pût l’avaler, enflée et desséchée comme elle l’était.
J’avais alors une fièvre très intense, et j’étais à tous égards
excessivement mal. Cela expliquera comment de longues misérables
heures d’abattement aient pu s’écouler depuis l’aventure du
phosphore, avant que l’idée me vînt que je n’avais encore
examiné qu’un des côtés du papier. Je n’essayerai pas de décrire
toutes mes sensations de rage (car je crois que la colère
dominait toutes les autres), quand le remarquable oubli que
j’avais commis éclata soudainement dans mon esprit. Cette
bévue n’aurait pas été très grave en elle-même, si ma folie
et ma pétulance ne l’eussent pas rendue telle ; dans mon désappointement
0064 de ne pas trouver quelques mots sur la bande de papier,
je l’avais puérilement déchirée, et j’en avais jeté les morceaux
; où ? il m’était impossible de le savoir.

Je fus, pour la partie la plus ardue du problème, tiré d’affaire
par la sagacité de Tigre. Ayant trouvé, après une longue recherche,
un petit morceau de billet, je le mis sous le nez du chien,
m’efforçant de lui faire comprendre qu’il fallait m’apporter
le reste. A mon grand étonnement (car je ne lui avais enseigné
aucun des tours habituels qui font la renommée de ses pareils),
il sembla entrer tout de suite dans ma pensée, et, farfouillant
pendant quelques moments, il en trouva bien vite un autre
morceau assez important. Il me l’apporta, fit une petite pause,
et frottant son nez contre ma main, parut attendre que j’approuvasse
ce qu’il avait fait. Je lui donnai une petite tape sur la
tête, et il repartit immédiatement pour sa besogne. Quelques
minutes s’écoulèrent avant qu’il ne revînt, mais enfin il
rapporta une grande bande qui complétait tout le papier perdu
; – je ne l’avais lacéré, à ce qu’il paraît, qu’en trois morceaux.
Très heureusement, je n’eus pas grand-peine à retrouver le
0065 peu qui restait de phosphore, guidé par la lueur indistincte
qu’émettaient toujours un ou deux petits fragments. Mes mésaventures
m’avaient appris la nécessité de la prudence et je pris alors
le temps de réfléchir sur ce que j’allais faire. Très probablement,
pensai-je, quelques mots avaient été écrits sur le côté du
papier que je n’avais pas examiné ; mais quel était ce côté
? l’assemblage des morceaux ne me donnait aucun renseignement
à cet égard et me garantissait simplement que je trouverais
tous les mots (si toutefois il y avait quelque chose) du même
côté, et se suivant logiquement comme ils avaient été écrits.
Vérifier le point en question et d’une manière indubitable
était une chose de la plus absolue nécessité ; car les débris
de phosphore eussent été tout à fait insuffisants pour une
troisième épreuve, si j’échouais par malheur dans celle que
j’allais tenter. Je plaçai, comme j’avais déjà fait, le papier
sur un livre, et je m’assis pendant quelques minutes, mûrissant
soigneusement la question dans mon esprit. A la fin, je pensai
qu’il n’était pas tout à fait impossible que le côté écrit
fût marqué de quelque inégalité à sa surface, inégalité qu’une
vérification délicate par le toucher pouvait me révéler. Je
0066 résolus de faire l’expérience, et je passai soigneusement
mon doigt sur le côté qui se présentait le premier ; je ne
sentis absolument rien, et je retournai le papier, le rajustant
sur le livre. Je promenai de nouveau mon index tout le long
et avec une grande précaution, quand je découvris une lueur
excessivement faible, mais cependant sensible, qui accompagnait
mon doigt.

Ceci ne pouvait évidemment provenir que de quelques petites
molécules du phosphore dont j’avais frotté le papier dans
ma première tentative. L’autre côté, le verso, était donc
celui où était l’écriture, si toutefois je devais enfin trouver
quelque chose d’écrit. Je retournai donc encore le billet
et je me mis à l’oeuvre, comme j’avais fait précédemment.

Je frottai le phosphore ; une lumière en résulta de nouveau,
mais cette fois, quelques lignes d’une grosse écriture, et
qui semblaient tracées avec de l’encre rouge, devinrent très
distinctement visibles. La clarté, quoique suffisamment brillante,
0067 ne fut que momentanée. Cependant, si je n’avais pas été
trop fortement agité, j’aurais eu amplement le temps de déchiffrer
les trois phrases entières placées sous mes yeux ; car je
vis qu’il y en avait trois. Mais, dans mon impatience de tout
lire d’un seul coup, je ne réussis qu’à attraper les sept
mots de la fin qui étaient : …sang, restez caché, votre
vie en dépend.

Quand même j’aurais pu vérifier le contenu entier du billet,
le sens complet de l’avertissement que mon ami avait ainsi
essayé de me donner, cet avertissement, m’eût-il révélé l’histoire
d’un désastre affreux, ineffable, n’aurait pas, j’en suis
fermement convaincu, pénétré mon esprit d’un dixième de la
maîtrisante et indéfinissable horreur que m’inspira ce lambeau
d’avis reçu de cette façon. Et ce mot, sang, ce mot suprême,
ce roi des mots, toujours si riche de mystère, de souffrance
et de terreur, comme il m’apparut alors trois fois plus gros
de signifiance ! Comme cette syllabe vague, détachée de la
série des mots précédents qui la qualifiaient et la rendaient
distincte, tombait, pesante et glacée, parmi les profondes
0068 ténèbres de ma prison, dans les régions les plus intimes
de mon âme !

Auguste avait indubitablement de bonnes raisons pour désirer
que je restasse caché, et je formai mille conjectures sur
ce qu’elles pouvaient être ; mais je ne pus rien trouver qui
me donnât une solution satisfaisante du mystère. Quand j’étais
revenu de mon dernier voyage à la trappe, et avant que mon
attention eût été attirée par la singulière conduite de Tigre,
j’avais pris la résolution de me faire entendre à tout hasard
par les hommes du bord, ou, si je n’y pouvais pas réussir,
d’essayer de me frayer une voie à travers le faux pont. La
presque certitude que j’avais d’être capable d’accomplir,
à la dernière extrémité, l’une de ces deux entreprises, m’avait
donné le courage (que je n’aurais pas eu autrement) d’endurer
les douleurs de ma situation. Et voilà que les quelques mots
que je venais de lire me coupaient ces deux ressources finales
! Alors, pour la première fois, je sentis toute la misère
de ma destinée. Dans un paroxysme de désespoir, je me rejetai
sur le matelas, où je restai étendu, durant tout un jour et
0069 une nuit environ, dans une espèce de stupeur que traversaient
par instants quelques lueurs de raison et de mémoire.

A la longue, je me levai une fois encore, et je m’occupai
à réfléchir sur les horreurs qui m’environnaient. Il m’était
bien difficile de vivre encore vingt-quatre heures sans eau
; au-delà, c’était chose impossible. Durant la première période
de ma réclusion, j’avais librement usé des liqueurs dont Auguste
m’avait pourvu, mais elles n’avaient servi qu’à exciter ma
fièvre, sans apaiser ma soif le moins du monde. Il ne me restait
plus maintenant que le quart d’une pinte, et c’était une espèce
de forte liqueur de noyau qui me faisait lever le coeur. Les
saucissons étaient entièrement consommés ; du jambon il ne
restait qu’un petit morceau de la peau ; et, sauf quelques
débris d’un seul biscuit, tout le reste avait été dévoré par
Tigre. Pour ajouter à mes angoisses, je sentais que mon mal
de tête augmentait à chaque instant, toujours accompagné de
cette espèce de délire qui m’avait plus ou moins tourmenté
depuis mon premier assoupissement. Depuis plusieurs heures
déjà, je ne pouvais plus respirer qu’avec la plus grande difficulté,
0070 et maintenant, chaque effort de respiration était suivi
d’un mouvement spasmodique de la poitrine des plus alarmants.
Mais j’avais encore une autre raison d’inquiétude, d’un genre
tout à fait différent, et c’étaient les fatigantes terreurs
qui en résultaient qui m’avaient surtout arraché à ma torpeur
et m’avaient contraint à me relever sur mon matelas. Cette
inquiétude me venait de la conduite du chien.

J’avais déjà observé une altération dans sa manière d’être
pendant que je frottais le phosphore sur le papier lors de
ma dernière expérience. Juste comme je frottais, il avait
fourré son nez contre ma main avec un léger grognement ; mais
j’étais, en ce moment, trop fortement agité pour faire grande
attention à cette circonstance. Peu de temps après, on se
le rappelle, je m’étais jeté sur le matelas, et j’étais tombé
dans une espèce de léthargie. Je m’aperçus alors d’un singulier
sifflement tout contre mon oreille, et je découvris que ce
bruit provenait de Tigre, qui haletait et soufflait, comme
s’il était en proie à la plus grande excitation, les globes
de ses yeux étincelant furieusement à travers l’obscurité.
0071 Je lui adressai la parole, et il me répondit par un sourd
grognement ; et puis il se tint tranquille. Je retombai alors
dans ma torpeur, et j’en fus de nouveau tiré de la même manière.
Cela se répéta trois ou quatre fois ; enfin sa conduite m’inspira
une telle frayeur, que je me sentis tout à fait éveillé. Il
était alors couché tout contre l’ouverture de la caisse, grognant
terriblement, quoique dans une espèce de ton bas et sourd,
et grinçant des dents comme s’il était tourmenté par de fortes
convulsions.

Je ne doutais pas que la privation d’eau et l’atmosphère renfermée
de la cale ne l’eussent rendu enragé, et je ne savais absolument
quel parti prendre. Je ne pouvais pas supporter la pensée
de le tuer, et cependant cela me semblait absolument nécessaire
pour mon propre salut. Je distinguais parfaitement ses yeux
fixés sur moi avec une expression d’animosité mortelle, et
je croyais à chaque instant qu’il allait m’attaquer. A la
fin, je sentis que je ne pouvais pas endurer plus longtemps
cette terrible situation, et je résolus de sortir de ma caisse
à tout hasard et d’en finir avec lui, si une opposition de
0072 sa part rendait cette extrémité nécessaire. Il me fallait,
pour fuir, passer directement sur son corps, et l’on eût dit
qu’il pressentait déjà mon dessein ; il se dressa sur ses
pattes de devant, ce que je devinai au changement de position
de ses yeux, et déploya la rangée blanche de ses crocs que
je pouvais distinguer sans peine. Je pris les restes de la
peau de jambon et la bouteille qui contenait la liqueur, et
je les assurai bien contre moi, ainsi qu’un grand couteau
de table qu’Auguste m’avait laissé ; puis, m’enveloppant de
mon paletot, serré autant que possible, je fis un mouvement
vers l’ouverture de la caisse. A peine avais-je bougé, que
le chien, avec un fort hurlement, s’élança à ma gorge. L’énorme
poids de son corps me frappa à l’épaule droite, et je tombai
violemment à gauche, pendant que l’animal enragé passait tout
entier par-dessus moi. J’étais tombé sur mes genoux, ma tête
ensevelie dans les couvertures, ce qui me protégeait contre
les dangers d’une seconde attaque également furieuse ; car
je sentais les dents aiguës qui serraient vigoureusement la
laine dont mon cou se trouvait enveloppé, et qui par grand
bonheur se trouvaient impuissantes à en pénétrer tous les
0073 plis. J’étais alors placé sous l’animal, et en peu d’instants
je devais me trouver complètement en son pouvoir. Le désespoir
me donna de la vigueur ; je me relevai violemment, repoussant
le chien loin de moi par la simple énergie de mon mouvement,
et tirant avec moi les couvertures de dessus le matelas. Je
les jetai alors sur lui, et, avant qu’il eût pu s’en débarrasser,
j’avais franchi la porte et l’avais heureusement fermée en
cas de poursuite. Mais dans cette bataille, j’avais été forcé
de lâcher le morceau de peau de jambon, et je me trouvai dès
lors réduit à mon quart de pinte de liqueur pour toutes provisions.
Quand cette réflexion traversa mon esprit, je me sentis emporté
par un de ces accès de perversité semblables au mouvement
d’un enfant gâté dans un cas analogue, et, portant le flacon
à mes lèvres, je le vidai jusqu’à la dernière goutte, et puis
je le brisai avec fureur à mes pieds.

A peine l’écho du verre fracassé s’était-il évanoui, que j’entendis
mon nom prononcé d’une voix inquiète, mais étouffée, dans
la direction du logement de l’équipage. Un incident de cette
nature était pour moi chose inattendue, et l’émotion qu’il
0074 me causa était si intense, que ce fut en vain que je m’efforçai
de répondre. J’avais complètement perdu la faculté de parler,
et, torturé par la crainte que mon ami n’en conclût que j’étais
mort et ne s’en retournât sans essayer de me trouver, je me
tenais debout entre les cages, près de la porte de la caisse,
tremblant convulsivement, la bouche béante, et luttant pour
retrouver la parole. Quand même un millier de mondes auraient
dépendu d’une syllabe, je n’aurais pas pu la proférer. J’entendis
alors comme un léger mouvement à travers l’arrimage, quelque
part en avant de la position que j’occupais. Et puis le son
devint moins distinct, et puis encore moins, – enfin il allait
toujours s’affaiblissant. Oublierai-je jamais mes sensations
d’alors ? Il s’en allait, lui, mon ami, mon compagnon, de
qui j’avais le droit de tant attendre ! il s’en allait, il
voulait m’abandonner, il était parti ! Il voulait donc me
laisser périr misérablement, expirer dans la plus horrible
et la plus dégoûtante des prisons ; et un mot, une seule petite
syllabe pouvait me sauver ! et cette syllabe unique, je ne
pouvais pas la proférer ! J’éprouvai, j’en suis sûr, plus
de dix mille fois les tortures de la mort. La tête me tourna,
0075 et je tombai, pris d’une faiblesse mortelle, contre l’extrémité
de la caisse.

Comme je tombais, le couteau de table sortit de la ceinture
de mon pantalon et coula sur le plancher avec le bruit sec
du fer. Non, jamais musique délicieuse n’émut si doucement
mon oreille ! Avec la plus ardente inquiétude j’écoutai, pour
constater l’effet du bruit sur Auguste ; car je savais que
la personne qui prononçait mon nom ne pouvait être que lui.
Tout resta silencieux pendant quelques instants. A la longue,
j’entendis de nouveau le mot Arthur ! répété à plusieurs reprises,
d’un ton bas, et une fois plein d’hésitation. L’espérance
renaissante délivra tout d’un coup ma parole enchaînée, et
je criai de ma voix la plus forte :

– Auguste ! oh ! Auguste !

– Chut ! pour l’amour de Dieu ! taisez-vous ! répliqua-t-il
d’une voix palpitante d’agitation ; je vais être à vous tout
de suite, aussitôt que je me serai frayé un chemin à travers
0076 la cale.

Pendant longtemps, je l’entendis remuer parmi l’arrimage,
et chaque instant me semblait un siècle. Enfin je sentis sa
main sur mon épaule, et il porta en même temps une bouteille
d’eau à mes lèvres. Ceux-là seulement qui ont été soudainement
arrachés des mâchoires de la mort, ou qui ont connu les insupportables
tortures de la soif dans des circonstances aussi compliquées
que celles qui m’assiégeaient dans ma lugubre prison, peuvent
se faire une idée des ineffables délices que me causa ce bon
coup, aspiré longuement, tout d’une haleine, cette boisson
exquise, cette volupté, la plus parfaite de toutes !

Quand j’eus apaisé à peu près ma soif, Auguste tira de sa
poche trois ou quatre pommes de terre bouillies et froides,
que je dévorai avec la plus grande avidité. Il avait apporté
de la lumière dans une lanterne sourde, et les délicieux rayons
ne me causaient pas moins de jouissance que la nourriture
et le liquide. Mais j’étais impatient d’apprendre la cause
de son absence prolongée, et il commença à me raconter ce
0077 qui était arrivé à bord durant mon incarcération.
IV. Révolte et massacre.
Le brick avait pris la mer, ainsi que j’avais deviné, une
heure environ après qu’Auguste m’eut laissé sa montre. C’était
alors le 20 juin. On se rappelle que j’étais déjà dans la
cale depuis trois jours ; et, pendant tout ce temps, il y
avait eu à bord un si constant remue-ménage, tant d’allées
et venues, particulièrement dans la chambre et les cabines
d’officier, qu’il ne pouvait guère venir me voir sans courir
le risque de livrer le secret de la trappe. Lorsque enfin
il descendit, je lui affirmai que j’étais aussi bien que possible
; pendant les deux jours qui suivirent, il n’éprouva donc
pas une bien grande inquiétude à mon endroit ; cependant il
guettait toujours l’occasion de descendre. Ce ne fut que le
quatrième jour qu’il la trouva enfin. Plusieurs fois durant
cet intervalle, il avait pris la résolution d’avouer l’aventure
à son père et de me faire décidément monter ; mais nous étions
toujours à proximité de Nantucket, et il était à craindre,
à en juger par quelques mots qui avaient échappé au capitaine
Barnard, qu’il ne revînt immédiatement sur son chemin, s’il
0078 découvrait que j’étais à bord. D’ailleurs, en pesant bien
les choses, Auguste, à ce qu’il me dit, ne pouvait pas imaginer
que je souffrisse de quelque besoin urgent, ou que j’hésitasse,
en pareil cas, à donner de mes nouvelles par la trappe. Donc,
tout bien considéré, il conclut à me laisser attendre jusqu’à
ce qu’il pût trouver l’occasion de me venir voir sans être
observé. Ceci, comme je l’ai dit, n’eut lieu que le quatrième
jour après qu’il m’eut apporté la montre, et le septième depuis
mon installation dans la cale. Il descendit donc sans apporter
avec lui d’eau ni de provisions, n’ayant d’abord en vue que
d’attirer mon attention et de me faire venir de la caisse
jusqu’à la trappe, puis alors de remonter dans sa chambre,
et, de là, de me faire passer ce dont j’avais besoin. Quand
il descendit dans ce but, il s’aperçut que je dormais ; car
il paraît que je ronflais très haut. D’après toutes les conjectures
que j’ai pu faire sur ce sujet, ce devait être ce malheureux
assoupissement dans lequel je tombai juste après être revenu
de la trappe avec la montre, sommeil qui a dû, conséquemment,
durer plus de trois nuits et trois jours entiers pour le moins.
Tout récemment, j’avais appris à connaître, par ma propre
0079 expérience et par le témoignage des autres, les puissants
effets soporifiques de l’odeur de la vieille huile de poisson
quand elle est étroitement renfermée ; et quand je pense à
l’état de la cale dans laquelle j’étais emprisonné et au long
espace de temps durant lequel le brick avait servi comme baleinier,
je suis bien plus porté à m’étonner d’avoir pu me réveiller,
une fois tombé dans ce dangereux sommeil, que d’avoir dormi
sans interruption pendant tout le temps en question.

Auguste m’appela d’abord à voix basse et sans fermer la trappe,
mais je ne fis aucune réponse. Il ferma alors la trappe, et
me parla sur un ton plus élevé, et enfin sur un diapason très
haut, mais je continuais toujours à ronfler. Il lui fallait
quelque temps pour traverser tout le pêle-mêle de la cale
et arriver jusqu’à ma guérite, et, pendant ce temps-là, son
absence pouvait être remarquée par le capitaine Barnard, qui
avait besoin de ses services à chaque minute pour mettre en
ordre et transcrire des papiers relatifs au but du voyage.
Il résolut donc, toute réflexion faite, de remonter et d’attendre
une autre occasion pour me rendre visite. Il fut d’autant
0080 plus incliné à prendre ce parti, que mon sommeil semblait
être du caractère le plus paisible, et il ne pouvait pas supposer
que j’eusse éprouvé la moindre incommodité de mon emprisonnement.
Il venait justement de faire toutes ces réflexions, quand
son attention fut attirée par un tumulte tout à fait insolite
qui semblait partir de la cabine. Il s’élança par la trappe
aussi vivement que possible, la ferma, et ouvrit la porte
de sa chambre. A peine avait-il mis le pied sur le seuil,
qu’un coup de pistolet lui partait au visage, et qu’il était
terrassé au même instant par un coup d’anspect.

Une main vigoureuse le maintenait couché sur le plancher de
la chambre et le serrait étroitement à la gorge ; cependant
il pouvait voir ce qui se passait autour de lui. Son père,
lié par les mains et les pieds, était étendu le long des marches
du capot d’échelle, la tête en bas, avec une profonde blessure
dans le front, d’où le sang coulait incessamment comme un
ruisseau. Il ne disait pas un mot et avait l’air expirant.
Sur lui se penchait le second, le regardant au visage avec
une expression de moquerie diabolique, et lui fouillant tranquillement
0081 les poches, d’où il tirait en ce moment même un gros portefeuille
et un chronomètre. Sept hommes de l’équipage (dont était le
coq, un nègre) fouillaient dans les cabines de bâbord pour
y prendre des armes, et ils furent bien vite tous munis de
fusils et de poudre. Sans compter Auguste et le capitaine
Barnard, il y avait en tout neuf hommes dans la chambre, les
plus insignes coquins de tout l’équipage. Les bandits montèrent
alors sur le pont, emmenant mon ami avec eux, après lui avoir
lié les mains derrière le dos. Ils allèrent droit au gaillard
d’avant, qui était fermé, deux des mutins se tenant à côté
avec des haches, deux autres auprès du grand panneau. Le second
cria à haute voix :

– Entendez-vous, vous autres, en bas ? allons, haut sur le
pont ! un à un, entendez-vous bien ! et qu’on ne bougonne
pas !

Il s’écoula quelques minutes avant qu’un seul osât se montrer
; à la fin, un Anglais, qui s’était embarqué comme novice,
grimpa en pleurant pitoyablement, et suppliant le second,
0082 de la manière la plus humble, de vouloir bien épargner
sa vie. La seule réponse à sa prière fut un bon coup de hache
sur le front. Le pauvre garçon roula sur le pont sans pousser
un gémissement, et le coq noir l’enleva dans ses bras, comme
il aurait fait d’un enfant, et le lança tranquillement à la
mer. Après avoir entendu le coup et la chute du corps, les
hommes d’en bas refusèrent absolument de se hasarder sur le
pont ; promesses et menaces, tout fut inutile ; lorsque enfin
quelqu’un proposa de les enfumer là-dedans. Ce fut alors un
élan général, et l’on put croire un instant que le brick allait
être reconquis. A la fin, cependant, les mutins parvinrent
à refermer solidement le gaillard d’avant et six de leurs
adversaires seulement purent se jeter sur le pont. Ces six,
se trouvant en forces si inégales et complètement privés d’armes,
se soumirent après une lutte très courte. Le second leur donna
de belles paroles, sans aucun doute pour amener ceux d’en
bas à se soumettre ; car ils pouvaient entendre sans peine
tout ce qui se disait sur le pont. Le résultat prouva sa sagacité,
aussi bien que sa scélératesse diabolique. Tous les hommes
emprisonnés dans le gaillard d’avant manifestèrent alors l’intention
0083 de se soumettre ; et, montant un à un, ils furent garrottés
et jetés sur le dos avec les six premiers, en tout vingt-sept
hommes d’équipage qui n’avaient pas pris part à la révolte.

Une épouvantable boucherie s’ensuivit. Les matelots garrottés
furent traînés vers le passavant. Là le coq se tenait avec
une hache, frappant chaque victime à la tête au moment où
les autres bandits la lui poussaient par-dessus le bord. Vingt-deux
périrent de cette manière, et Auguste se considérait lui-même
comme perdu, se figurant à chaque instant que son tour allait
venir. Mais il paraît que les misérables étaient ou trop fatigués
ou peut-être un peu dégoûtés de leur sanglante besogne ; car
les quatre derniers prisonniers, avec mon ami qui avait été
jeté sur le pont comme les autres, furent épargnés pour le
présent, pendant que le second envoyait en bas chercher du
rhum, et toute la bande assassine commença une fête d’ivrognes
qui dura jusqu’au coucher du soleil. Ils se mirent alors à
se disputer relativement au sort des survivants, qui étaient
couchés à quatre pas d’eux tout au plus, et qui ne pouvaient
0084 pas perdre un seul mot de la discussion. Sur quelques-uns
des mutins la liqueur semblait avoir produit un effet adoucissant
; car quelques voix s’élevèrent pour relâcher complètement
les prisonniers, à la condition qu’ils se joindraient à la
révolte et qu’ils accepteraient leur part des profits. Cependant
le coq nègre (qui, à tous égards, était un parfait démon,
et qui semblait exercer autant d’influence, si ce n’est plus,
que le second lui-même) ne voulait entendre aucune proposition
de cette espèce et se levait à chaque instant pour aller reprendre
son office de bourreau au passavant. Très heureusement il
était tellement affaibli par l’ivresse, qu’il put être aisément
contenu par les moins sanguinaires de la bande, parmi lesquels
était un maître cordier, connu sous le nom de Dirk Peters.
Cet homme était le fils d’une Indienne, de la tribu des Upsarokas,
qui occupe les forteresses naturelles des Montagnes Noires,
près de la source du Missouri. Son père était un marchand
de pelleteries, je crois, ou au moins avait des relations
quelconques avec les stations de commerce des Indiens sur
la rivière Lewis. Quant à ce Peters, c’était un des hommes
de l’aspect le plus féroce que j’aie jamais vus. Il était
0085 de petite taille et n’avait pas plus de quatre pieds huit
pouces de haut, mais ses membres étaient coulés dans un moule
herculéen. Ses mains surtout étaient si monstrueusement épaisses
et larges, qu’elles avaient à peine conservé une forme humaine.
Ses bras, comme ses jambes, étaient arqués de la façon la
plus singulière et ne semblaient doués d’aucune flexibilité.
Sa tête était également difforme, d’une grosseur prodigieuse,
avec une dentelure au sommet, comme chez beaucoup de nègres,
et entièrement chauve. Pour déguiser ce dernier défaut, il
portait habituellement une perruque faite avec la première
fourrure venue, quelquefois la peau d’un épagneul ou d’un
ours gris d’Amérique. A l’époque dont je parle, il portait
un lambeau d’une de ces peaux d’ours, et cela ajoutait passablement
à la férocité naturelle de sa physionomie, qui avait gardé
le type de l’Upsaroka. La bouche s’étendait presque d’une
oreille à l’autre ; les lèvres étaient minces et semblaient,
comme d’autres parties de sa personne, tout à fait dépourvues
d’élasticité, de sorte que leur expression dominante n’était
jamais altérée par l’influence d’une émotion quelconque. Cette
expression habituelle se devinera, si l’on se figure des dents
0086 excessivement longues et proéminentes, que les lèvres
ne recouvraient jamais, même partiellement. En ne jetant sur
l’homme qu’un coup d’oeil négligent, on aurait pu le croire
convulsé par le rire ; mais un meilleur examen faisait reconnaître
en frissonnant que, si cette expression était le symptôme
de la gaieté, cette gaieté ne pouvait être que celle d’un
démon. Une foule d’anecdotes couraient sur cet être singulier
parmi les marins de Nantucket. Toutes ces anecdotes tendaient
à prouver sa force prodigieuse quand il était en proie à une
excitation quelconque, et quelques-unes faisaient soupçonner
que sa raison n’était pas parfaitement saine. Mais à bord
du Grampus il était, à ce qu’il paraît, au moment de la révolte,
considéré plutôt comme un objet de dérision qu’autrement.
Si je me suis un peu étendu sur le compte de Dirk Peters,
c’est parce que, malgré toute sa férocité apparente, il devint
le principal instrument de salut d’Auguste, et que j’aurai
de fréquentes occasions de parler de lui dans le cours de
mon récit ; récit qui, dans sa dernière partie, qu’il me soit
permis de le dire, contiendra des incidents si complètement
en dehors du registre de l’expérience humaine, et dépassant
0087 naturellement les bornes de la crédulité des hommes, que
je ne le continue qu’avec le désespoir de jamais obtenir créance
pour tout ce que j’ai à raconter, n’ayant pleine confiance
que dans le temps et les progrès de la science pour vérifier
quelques-unes de mes plus importantes et improbables assertions.

Après beaucoup d’indécision et deux ou trois querelles violentes,
il fut enfin décidé que tous les prisonniers (à l’exception
d’Auguste, que Peters s’obstina, d’une manière comique, à
vouloir garder comme son secrétaire) seraient abandonnés à
la dérive dans une des plus petites baleinières. Le second
descendit dans la chambre pour voir si le capitaine Barnard
vivait encore ; car on se rappelle que, quand les révoltés
étaient montés sur le pont, ils l’avaient laissé en bas.

Ils reparurent bientôt tous les deux, le capitaine pâle comme
la mort, mais un peu remis des effets de sa blessure. Il parla
aux hommes d’une voix à peine intelligible, les supplia de
ne pas l’abandonner à la dérive, mais de rentrer dans le devoir,
0088 leur promettant de les débarquer n’importe où ils voudraient,
et de ne faire aucune démarche pour les livrer à la justice.
Il aurait aussi bien fait de parlementer avec le vent. Deux
des gredins l’empoignèrent par les bras et le jetèrent par-dessus
le bord dans l’embarcation, qui avait été amenée pendant que
le second descendait dans la chambre. Les quatre hommes qui
étaient couchés sur le pont furent alors débarrassés de leurs
liens et reçurent l’ordre de descendre, ce qu’ils firent sans
essayer la moindre résistance, Auguste restant toujours dans
sa douloureuse position, bien qu’il s’agitât et implorât la
pauvre consolation de faire à son père ses derniers adieux.
Une poignée de biscuits et une cruche d’eau furent alors passées
aux malheureux – mais point de mât, point de voile, point
d’avirons, point de boussole. Puis l’embarcation fut remorquée
à l’arrière pour quelques minutes, pendant lesquelles les
révoltés tinrent de nouveau conseil ; enfin ils lâchèrent
le canot à la dérive. Pendant ce temps, la nuit était venue,
on ne voyait ni lune ni étoiles, et la mer devenait courte
et mauvaise, bien qu’il n’y eût pas une forte brise. Le canot
se trouva tout de suite hors de vue, et il ne fallut conserver
0089 que bien peu d’espoir pour les infortunés qu’il portait.
Cet événement, toutefois, se passait au 35-30′ de latitude
nord et 61-20′ de longitude ouest, conséquemment à une distance
assez médiocre des Bermudes. Auguste s’efforça donc de se
consoler en pensant que le canot réussirait peut-être à atteindre
la terre, ou qu’il s’en rapprocherait suffisamment pour rencontrer
quelqu’un des bâtiments de la côte.

On mit alors toutes voiles dehors, et le brick continua sa
route vers le sud-ouest, les mutins ayant en vue quelque expédition
de piraterie ; il s’agissait, autant qu’Auguste avait pu comprendre,
de surprendre et d’arrêter un navire qui devait faire route
des îles du Cap-Vert à Porto Rico. On ne fit aucune attention
à Auguste, qui fut délié et put aller librement partout en
avant de l’échelle de la cabine. Dirk Peters le traita avec
une certaine bonté, et dans une circonstance il le sauva de
la brutalité du coq. Sa position était toujours des plus tristes
et des plus difficiles, car les hommes étaient continuellement
ivres, et il ne fallait pas faire grand fonds sur leur bonne
humeur présente et leur insouciance relativement à lui. Cependant,
0090 il me parla de son inquiétude à mon égard comme du résultat
le plus douloureux de sa situation, et je n’avais vraiment
aucune raison de douter de la sincérité de son amitié. Plus
d’une fois il avait résolu de révéler aux mutins le secret
de ma présence à bord ; mais il avait été retenu en partie
par le souvenir des atrocités dont il avait été témoin, et
en partie par l’espérance de pouvoir bientôt me porter secours.
Pour y arriver, il était constamment aux aguets ; mais, en
dépit de la plus opiniâtre vigilance, trois jours s’écoulèrent,
depuis qu’on avait abandonné le canot à la dérive, avant qu’une
bonne chance se présentât. Enfin, le soir du troisième jour,
un fort grain arriva de l’est et tous les hommes furent occupés
à serrer la toile. Grâce à la confusion qui s’ensuivit, il
put descendre sans être vu et entrer dans sa chambre. Quels
furent son chagrin et son effroi en découvrant qu’on en avait
fait un lieu de dépôt pour des provisions et une partie du
matériel de bord, et que plusieurs brasses de vieilles chaînes,
qui étaient primitivement arrimées sous l’échelle de la chambre,
en avaient été retirées pour faire place à une caisse, et
se trouvaient maintenant juste sur la trappe ! Les retirer
0091 sans être découvert était chose impossible ; il était
donc remonté sur le pont aussi vite qu’il avait pu. Comme
il arrivait, le second le saisit à la gorge, lui demanda ce
qu’il était allé faire dans la cabine, et il était au moment
de le jeter par-dessus le mur de bâbord, quand Dirk Peters
intervint, qui lui sauva encore une fois la vie. On lui mit
alors les menottes (il y en avait plusieurs paires à bord),
et on lui attacha étroitement les pieds. Puis on le porta
dans la chambre de l’équipage et on le jeta dans un des cadres
inférieurs tout contre la cloison étanche du gaillard d’avant,
en lui affirmant qu’il ne remettrait les pieds sur le pont
que quand le brick ne serait plus un brick. Telle fut l’expression
du coq, qui le jeta dans le cadre ; quel sens précis il attachait
à cette phrase, il est impossible de le dire. Cependant l’aventure
avait finalement tourné à mon avantage et à mon soulagement,
comme on le verra tout à l’heure.
V. La lettre de sang.
Après que le coq eut quitté le gaillard d’avant, Auguste s’abandonna
pendant quelques minutes au désespoir, ne croyant pas sortir
jamais vivant de son cadre. Il prit alors le parti d’informer
0092 de ma situation le premier homme qui descendrait, pensant
qu’il valait mieux me laisser courir la chance de me tirer
d’affaire avec les révoltés que de mourir de soif dans la
cale ; car il y avait dix jours maintenant que j’y étais emprisonné,
et ma cruche d’eau ne représentait pas une provision bien
abondante, même pour quatre jours. Comme il réfléchissait
à cela, l’idée lui vint tout à coup qu’il pourrait peut-être
bien communiquer avec moi par la grande cale. Dans toute autre
circonstance, la difficulté et les hasards de l’entreprise
l’auraient empêché de la tenter ; mais actuellement il n’avait,
en somme, que peu d’espérance de vivre et conséquemment peu
de chose à perdre ; il appliqua donc tout son esprit à cette
nouvelle tentative.

Ses menottes étaient la première question à résoudre. D’abord
il ne découvrit aucun moyen de s’en débarrasser et craignit
de se trouver ainsi arrêté dès le début, mais, à un examen
plus attentif, il découvrit qu’il pouvait simplement, en comprimant
ses mains, les faire glisser à son gré hors des fers, sans
trop d’effort ni d’inconvénient, cette espèce de menottes
0093 étant tout à fait insuffisante pour garrotter les membres
d’un tout jeune homme, dont les os plus menus cèdent facilement
à la pression. Il délia alors ses pieds, et, laissant la corde
de telle façon qu’il pût la rajuster aisément, au cas où un
homme descendrait, il se mit à examiner la cloison dans l’endroit
où elle confinait au cadre. La séparation était formée d’une
planche de sapin tendre, et il vit qu’il n’aurait pas grand
mal à se frayer un chemin au travers. Une voix se fit alors
entendre en haut de l’échelle du gaillard d’avant ; il n’eut
que tout juste le temps de fourrer sa main droite dans sa
menotte (la gauche n’était pas encore débarrassée de la sienne),
et de serrer la corde en un noeud coulant autour de sa cheville
; c’était Dirk Peters qui descendait, suivi de Tigre qui sauta
immédiatement dans le cadre et s’y coucha. Le chien avait
été mené à bord par Auguste, qui connaissait mon attachement
pour l’animal, et qui avait pensé qu’il me serait agréable
de l’avoir auprès de moi tout le temps du voyage. Il était
venu le chercher à la maison de mon père immédiatement après
m’avoir conduit dans la cale, mais il n’avait pas pensé à
me faire part de cette circonstance en m’apportant la montre.
0094

Depuis la révolte, Auguste le voyait pour la première fois,
faisant son apparition avec Dirk Peters, et il croyait l’animal
perdu, supposant qu’il avait été jeté par-dessus bord par
un des méchants drôles qui faisaient partie de la bande du
second. Il se trouva qu’il s’était traîné dans un trou sous
une baleinière, d’où il ne pouvait plus se dégager, n’ayant
pas suffisamment de place pour se retourner. Enfin Peters
le délivra, et, avec une espèce de bon sentiment que mon ami
sut apprécier, il le lui amenait dans le gaillard d’avant
pour lui tenir compagnie, lui laissant en même temps une petite
réserve de viande salée et des pommes de terre, avec un pot
d’eau ; puis il remonta sur le pont, promettant de descendre
encore le lendemain, avec quelque chose à manger.

Quand il fut parti, Auguste délivra ses deux mains de ses
menottes et délia ses pieds ; puis il rabattit le haut du
matelas sur lequel il était couché, et, avec son canif (car
les brigands avaient jugé superflu de le fouiller), il commença
0095 à entamer vigoureusement l’une des planches de la cloison,
aussi près que possible du plancher qui faisait le fond du
cadre. Ce fut l’endroit qu’il choisit, parce que, s’il se
trouvait soudainement interrompu, il pouvait cacher la besogne
commencée en laissant simplement retomber le haut du matelas
à sa place ordinaire. Mais, pendant tout le reste du jour,
il ne fut pas dérangé, et, à la nuit, il avait complètement
coupé la planche. Il faut remarquer qu’aucun des hommes de
l’équipage ne se servait du gaillard d’avant comme de lieu
de repos, et que, depuis la révolte, ils vivaient complètement
dans la chambre de l’arrière, buvant les vins, festoyant avec
les provisions du capitaine Barnard, et ne donnant à la manoeuvre
du bâtiment que l’attention strictement nécessaire.

Ces circonstances tournèrent à l’avantage d’Auguste et au
mien ; car autrement il lui eût été impossible d’arriver jusqu’à
moi. Dans cette conjoncture, il poursuivit son projet avec
confiance. Cependant, le point du jour arriva qu’il n’avait
pas encore achevé la seconde partie de son travail, c’est-à-dire
la fente à un pied environ au-dessus de la première ; car
0096 il s’agissait de faire une ouverture suffisante pour lui
livrer un passage facile vers le faux pont. Une fois arrivé
là, il parvint sans trop de peine à la grande écoutille inférieure,
bien que dans cette opération il lui fallût grimper par-dessus
des rangées de barriques d’huile empilées presque jusqu’au
second pont, et lui laissant à peine un passage libre pour
son corps. Quand il eut atteint l’écoutille, il s’aperçut
que Tigre l’avait suivi en se faufilant entre deux rangées
de barriques. Mais il était alors trop tard pour espérer d’arriver
jusqu’à moi avant le jour, la principale difficulté consistant
à passer à travers tout l’arrimage dans la seconde cale.

Il résolut donc de remonter et d’attendre jusqu’à la nuit.
Dans ce but, il commença à lever l’écoutille ; c’était autant
de temps économisé pour le moment où il devait revenir. Mais
à peine l’eut-il levé que Tigre bondit sur l’entrebâillement,
flaira avec impatience pendant un instant, et puis poussa
un long gémissement, tout en grattant avec ses pattes, comme
s’il voulait arracher la trappe. Il était évident, d’après
sa conduite, qu’il avait conscience de ma présence dans la
0097 cale, et Auguste pensa que la bête pourrait bien venir
jusqu’à moi, s’il la laissait descendre. Il s’avisa alors
de l’expédient du billet ; car il avait avant tout à désirer
que je ne fisse aucune tentative pour sortir de ma cachette,
au moins dans les circonstances présentes, et, en somme, il
n’avait aucune certitude de pouvoir me venir trouver le matin
suivant, comme il en avait l’intention. Les événements qui
suivirent prouvèrent combien était heureuse l’idée qui lui
vint alors ; car si je n’avais pas reçu le billet, je me serais
indubitablement arrêté à quelque plan désespéré pour donner
l’alarme à l’équipage, et la conséquence très probable eût
été l’immolation de nos deux existences.

Ayant donc résolu d’écrire, la difficulté maintenant était
de se procurer les moyens de le faire. Un vieux cure-dents
fut bientôt transformé en plume ; encore fit-il l’opération
au juger, par sentiment ; car l’entrepont était aussi noir
que de la poix. Le feuillet extérieur d’une lettre lui fournit
suffisamment de papier ; c’était un double de la fausse lettre
fabriquée pour M. Ross. C’en était la première ébauche ; mais
0098 Auguste, ne trouvant pas l’écriture convenablement imitée,
en avait écrit une autre, et, par grand bonheur, avait fourré
la première dans la poche de son habit, où il venait de la
retrouver très à propos. Il ne manquait plus que de l’encre,
et il en trouva immédiatement l’équivalent dans une légère
incision qu’il se fit avec son canif au bout du doigt, juste
au-dessus de l’ongle ; il en jaillit un jet de sang très suffisant,
comme de toutes les blessures faites en cet endroit. Il écrivit
alors le billet aussi lisiblement qu’il le pouvait dans les
ténèbres et dans une pareille circonstance. Cette note m’expliquait
brièvement qu’une révolte avait eu lieu, que le capitaine
Barnard avait été abandonné au large, que je pouvais compter
sur un secours immédiat quant aux provisions, mais que je
ne devais pas me hasarder à donner signe de vie. La missive
concluait par ces mots : Je griffonne ceci avec du sang ;
restez caché ; votre vie en dépend.

La bande de papier une fois attachée au chien, celui-ci avait
été lâché à travers l’écoutille, et Auguste était retourné
comme il avait pu vers le gaillard d’avant, où il n’avait
0099 trouvé aucun indice que quelqu’un de l’équipage fût venu
pendant son absence. Pour cacher le trou dans la cloison,
il planta son couteau juste au-dessus et y suspendit une grosse
vareuse qu’il avait trouvée dans le cadre. Il remit alors
ses menottes et rajusta la corde autour de ses chevilles.

Ces dispositions étaient à peine terminées, que Dirk Peters
descendit, très ivre, mais de très bonne humeur, et apportant
à mon ami sa pitance pour la journée. Elle consistait en une
douzaine de grosses pommes de terre d’Irlande grillées et
une cruche d’eau. Il s’assit pendant quelque temps sur une
malle, à côté du cadre, et se mit à parler librement du second
et à jaser sur toutes les affaires du bord. Ses manières étaient
extrêmement capricieuses et même grotesques. A un certain
moment, Auguste se sentit très alarmé par sa conduite bizarre.
A la fin, toutefois, il remonta sur le pont en marmottant
quelque chose comme une promesse d’apporter le lendemain un
bon dîner à son prisonnier.

0100 Pendant la journée, deux hommes de l’équipage, des harponneurs,
descendirent accompagnés du coq, tous les trois à peu près
dans le dernier état d’ivresse. Comme Peters, ils ne se firent
aucun scrupule de parler de leurs projets, sans aucune réticence.
Il paraît qu’ils étaient tous très divisés d’avis relativement
au but final du voyage, et qu’ils ne s’accordaient en aucun
point, excepté sur l’attaque projetée contre le navire qui
arrivait des îles du Cap-Vert et qu’ils s’attendaient à rencontrer
d’un moment à l’autre. Autant qu’il en put juger, la révolte
n’avait pas été amenée uniquement par l’amour du butin ; une
pique particulière du second contre le capitaine Barnard en
avait été l’origine principale. Il paraissait qu’il y avait
maintenant à bord deux partis bien tranchés, l’un présidé
par le second, l’autre mené par le coq. Le premier parti voulait
s’emparer du premier navire passable dont on ferait rencontre
et l’équiper dans quelqu’une des Antilles pour faire une croisière
de pirates. La deuxième faction, qui était la plus forte et
comprenait Dirk Peters parmi ses partisans, inclinait à suivre
la route primitivement assignée au brick vers l’océan Pacifique
du Sud, et là, soit à pêcher la baleine, soit à agir autrement,
0101 suivant que les circonstances le commanderaient.

Les représentations de Peters, qui avait fréquemment visité
ces parages, avaient apparemment une grande valeur auprès
de ces mutins, oscillant et hésitant entre plusieurs idées
mal conçues de profit et de plaisir. Il insistait sur tout
un mode de nouveauté et d’amusement qu’on devait trouver dans
les innombrables îles du Pacifique, sur la parfaite sécurité
et l’absolue liberté dont on jouirait là-bas, mais plus particulièrement
encore sur les délices du climat, sur les ressources abondantes
pour bien vivre et sur la voluptueuse beauté des femmes. Jusqu’alors,
rien n’avait encore été absolument décidé ; mais les peintures
du maître cordier métis mordaient fortement sur les imaginations
ardentes des matelots, et toutes les probabilités étaient
pour la mise à exécution de son plan.

Les trois hommes s’en allèrent au bout d’une heure à peu près,
et personne n’entra dans le gaillard d’avant de toute la journée.
Auguste se tint coi jusqu’aux approches de la nuit. Alors
il se débarrassa de ses fers et de sa corde, et se prépara
0102 à sa nouvelle tentative. Il trouva une bouteille dans
l’un des cadres et la remplit avec l’eau de la cruche laissée
par Peters, puis il fourra dans ses poches des pommes de terre
froides. A sa grande joie, il fit aussi la découverte d’une
lanterne, où se trouvait un petit bout de chandelle. Il pouvait
l’allumer quand bon lui semblerait, ayant en sa possession
une boîte d’allumettes phosphoriques.

Quand la nuit fut tout à fait venue, il se glissa par le trou
de la cloison, ayant pris la précaution d’arranger les couvertures
de manière à simuler un homme couché. Quand il eut passé,
il suspendit de nouveau la vareuse à son couteau pour cacher
l’ouverture, manoeuvre qu’il exécuta facilement, n’ayant rajusté
le morceau de planche qu’après. Il se trouva alors dans le
faux pont et continua sa route, comme il avait déjà fait,
entre le second pont et les barriques d’huile, jusqu’à la
grande écoutille. Une fois arrivé là, il alluma son bout de
chandelle et descendit à tâtons et avec la plus grande difficulté,
à travers l’arrimage compact de la cale. Au bout de quelques
instants, il fut très alarmé de l’épaisseur de l’atmosphère
0103 et de son intolérable puanteur. Il ne croyait pas possible
que j’eusse survécu à un si long emprisonnement, contraint
de respirer un air aussi étouffant. Il m’appela par mon nom
à différentes reprises ; mais je ne fis aucune réponse, et
ses appréhensions lui semblèrent ainsi confirmées. Le brick
roulait furieusement, et il y avait conséquemment un tel vacarme,
qu’il était bien inutile de prêter l’oreille à un bruit aussi
faible que celui de ma respiration ou de mon ronflement. Il
ouvrit la lanterne, et la tint aussi haut que possible à chaque
fois qu’il trouva la place suffisante, dans le but de m’envoyer
un peu de lumière et de me faire comprendre, si toutefois
je vivais encore, que le secours approchait. Cependant aucun
bruit ne lui venait de moi, et la supposition de ma mort commençait
à prendre le caractère d’une certitude. Il résolut cependant
de se frayer, s’il était possible, un passage jusqu’à ma caisse,
pour au moins vérifier d’une manière complète ses terribles
craintes. Il poussa quelque temps en avant dans un déplorable
état d’anxiété, lorsque enfin il trouva le chemin complètement
barricadé, et il n’y eut plus moyen pour lui de faire un pas
dans la route où il s’était engagé. Vaincu alors par ses sensations,
0104 il se jeta de désespoir sur un amas confus d’objets et
se mit à pleurer comme un enfant. Ce fut dans cet instant
qu’il entendit le fracas de la bouteille que j’avais jetée
à mes pieds. Mille fois heureux, en vérité, fut cet incident,
car c’est à cet incident, si trivial qu’il paraisse, qu’était
attaché le fil de ma destinée. Plusieurs années se sont écoulées,
cependant, avant que j’aie eu connaissance du fait. Une honte
naturelle et un remords de sa faiblesse et de son indécision
empêchèrent Auguste de m’avouer tout de suite ce qu’une intimité
plus profonde et sans réserve lui permit plus tard de me révéler.
En trouvant sa route à travers la cale empêchée par des obstacles
dont il ne pouvait pas triompher, il avait pris le parti de
renoncer à son entreprise et de remonter décidément sur le
gaillard d’avant. Avant de le condamner entièrement sur ce
chapitre, les circonstances accablantes qui l’entouraient
doivent être prises en considération. La nuit avançait rapidement,
et son absence du gaillard d’avant pouvait être découverte
; et cela devait nécessairement arriver s’il manquait à retourner
à son cadre avant le point du jour. Sa chandelle allait bientôt
mourir dans l’emboîture, et il aurait eu la plus grande peine
0105 dans les ténèbres à retrouver son chemin vers l’écoutille.
On accordera aussi qu’il avait toutes les raisons possibles
de me croire mort, auquel cas il n’y avait aucun profit pour
moi à ce qu’il atteignît ma caisse, et il y avait pour lui
une foule de dangers à affronter très inutilement. Il m’avait
appelé à plusieurs reprises, et je n’avais fait aucune réponse.
J’étais resté onze jours et onze nuits sans autre eau que
celle contenue dans la cruche qu’il m’avait laissée, provision
que très probablement je n’avais pas dû beaucoup ménager au
commencement de ma réclusion, quand j’avais tout lieu d’espérer
un prompt élargissement. L’atmosphère de la cale devait lui
paraître aussi, à lui sortant de l’air comparativement pur
du gaillard d’avant, d’une nature absolument empoisonnée,
et bien autrement intolérable qu’elle ne m’avait semblé à
moi-même lorsque j’avais pris pour la première fois possession
de ma caisse, les écoutilles étant restées constamment ouvertes
depuis plusieurs mois. Ajoutez à ces considérations cette
scène d’horreur, cette effusion de sang, dont mon camarade
avait été tout récemment témoin ; sa réclusion, ses privations,
cette mort toujours suspendue, qu’il avait souvent vue de
0106 si près ; sa vie qu’il ne devait qu’à une espèce de pacte
aussi fragile qu’équivoque, circonstances toutes si bien faites
pour abattre toute énergie morale, et vous serez facilement
amené, comme je le fus moi-même, à considérer son apparente
défaillance dans l’amitié et la fidélité avec un sentiment
plutôt de tristesse que d’indignation.

Le bris de la bouteille avait été entendu par Auguste, mais
il n’était pas sûr que ce bruit provînt de la cale. Le doute
cependant était un encouragement suffisant pour persévérer.
Il grimpa presque jusqu’au faux pont au moyen de l’arrimage
; et alors, profitant d’un temps d’arrêt dans le roulis furieux
du navire, il m’appela de toute la force de sa voix, sans
se soucier pour l’instant du danger d’être entendu de l’équipage.
On se rappelle qu’en ce moment sa voix était arrivée jusqu’à
moi, mais que j’étais dominé par une si violente agitation
que je me sentis incapable de répondre. Persuadé alors que
sa terrible crainte n’était que trop fondée, il descendit
dans le but de retourner au gaillard d’avant sans perdre de
temps. Dans sa précipitation, il culbuta avec lui quelques
0107 petites caisses, dont le bruit, on se le rappelle, parvint
à mon oreille. Il avait déjà fait passablement de chemin pour
s’en retourner, quand la chute de mon couteau le fit hésiter
de nouveau. Il revint immédiatement sur ses pas, et, grimpant
une seconde fois par-dessus l’arrimage, il cria mon nom aussi
haut qu’il avait déjà fait, en profitant d’une accalmie. Cette
fois-ci, la voix m’était enfin revenue. Transporté de joie
de voir que j’étais encore vivant, il résolut de braver toutes
les difficultés et tous les dangers pour m’atteindre. Se dégageant
aussi vite que possible de l’affreux labyrinthe dont il était
enveloppé, il tomba enfin sur une espèce de débouché qui promettait
mieux, et finalement, après des efforts multipliés, il était
arrivé à ma caisse dans un état de complet épuisement.
VI. Lueur d’espoir.
Tant que nous restâmes auprès de la caisse, Auguste ne me
communiqua que les principales circonstances de ce récit.
Ce ne fut que plus tard qu’il entra pleinement dans tous les
détails. Il tremblait qu’on ne se fût aperçu de son absence,
et j’éprouvais une ardente impatience de quitter mon infâme
prison. Nous résolûmes de nous diriger tout de suite vers
0108 le trou de la cloison, près duquel je devais rester pour
le présent, pendant qu’il irait en reconnaissance. Abandonner
Tigre dans la caisse était une pensée que nous ne pouvions
supporter ni l’un ni l’autre. Cependant, pouvions-nous agir
autrement ? Là était la question. Celui-ci semblait maintenant
parfaitement calme, et, en appliquant notre oreille tout contre
la caisse, nous ne pouvions même pas distinguer le bruit de
sa respiration. J’étais convaincu qu’il était mort, et je
me décidai à ouvrir la porte. Nous le trouvâmes couché tout
de son long, comme plongé dans une profonde torpeur, mais
vivant encore. Nous n’avions certainement pas de temps à perdre,
et cependant je ne pouvais pas me résigner à abandonner, sans
faire un effort pour le sauver, un animal qui avait été deux
fois l’instrument de mon salut. Avec une fatigue et une peine
inouïes nous le traînâmes donc avec nous ; Auguste étant contraint,
la plupart du temps, de grimper par-dessus les obstacles qui
obstruaient notre voie avec l’énorme chien dans ses bras,
trait de force et d’adresse dont mon affreux épuisement m’aurait
rendu complètement incapable. Nous réussîmes enfin à atteindre
le trou, à travers lequel Auguste passa le premier ; puis
0109 Tigre fut poussé dans le gaillard d’avant. Tout était
pour le mieux, nous étions sains et saufs et nous ne manquâmes
pas d’adresser à Dieu des grâces sincères pour nous avoir
si merveilleusement tirés d’un imminent danger. Pour le présent
il fut décidé que je resterais près de l’ouverture, à travers
laquelle mon camarade pourrait aisément me faire passer une
partie de sa provision journalière, et où j’aurais l’avantage
de respirer une atmosphère plus pure, je veux dire relativement
pure.

Pour l’éclaircissement de quelques parties de ce récit, où
j’ai tant parlé de l’arrimage du brick, et qui peuvent paraître
obscures à quelques-uns de mes lecteurs qui ont peut-être
vu un arrimage régulier et bien fait, je dois établir ici
que la manière dont cette très importante besogne avait été
faite à bord du Grampus était un honteux exemple de négligence
de la part du capitaine Barnard, qui n’était pas un marin
aussi soigneux et aussi expérimenté que l’exigeait impérieusement
la nature hasardeuse du service dont il était chargé. Un véritable
arrimage doit être fait avec la méthode la plus soignée, et
0110 les plus désastreux accidents, à ma propre connaissance,
sont souvent venus de l’incurie ou de l’ignorance dans cette
partie du métier. Les bâtiments côtiers, dans la confusion
et le mouvement qui accompagnent le chargement ou le déchargement
d’une cargaison, sont les plus exposés à mal par manque d’attention
dans l’arrimage. Le grand point est de ne pas laisser au lest
ou à la cargaison la possibilité de bouger, même dans les
plus violents coups de roulis. A cette fin, on doit faire
attention non seulement au chargement en lui-même, mais aussi
à la nature du chargement, et si c’est une cargaison complète
ou seulement partielle.

Pour la plupart des frets, l’arrimage se prépare au moyen
d’un cric à main. Ainsi, s’il s’agit d’une charge de tabac
ou de farine, le tout est pressuré si étroitement dans la
cale du navire que les barils ou les pièces, quand on les
décharge, se trouvent complètement aplatis et sont quelque
temps sans reprendre leur forme première. On a recours à cette
méthode principalement pour obtenir plus de place dans la
cale ; car avec une charge complète de marchandises telles
0111 que le tabac et la farine, il ne peut pas y avoir de jeu
; il n’y a aucun danger que les pièces bougent, ou du moins
il n’en peut résulter aucun inconvénient grave. Il y a eu,
à la vérité, des cas où ce procédé de pressurage au cric a
amené les plus déplorables conséquences, résultant d’une cause
tout à fait distincte du danger des déplacements dans la cargaison.
Il est connu, par exemple, qu’une charge de coton, serrée
et pressurée dans certaines conditions, peut, par l’expansion
de son volume, opérer des fissures dans un navire et occasionner
des voies d’eau. Indubitablement, le même résultat aurait
lieu dans le cas du tabac lorsqu’il subit sa fermentation
ordinaire, sans les interstices qui se forment naturellement
sur la partie arrondie des pièces.

C’est quand on embarque une portion de cargaison que le danger
du mouvement est particulièrement à craindre, et qu’il faut
prendre toutes les précautions pour se garder d’un tel malheur.
Ceux-là seulement qui ont essuyé un violent coup de vent,
ou, mieux encore, ceux qui ont subi le roulis d’un navire,
quand un calme soudain succède à la tempête, peuvent se faire
0112 une idée de la force effroyable des secousses. C’est alors
que la nécessité d’un arrimage soigné, dans une cargaison
partielle, devient manifeste. Quand un navire est à la cape
(surtout avec une petite voile d’avant), si son avant n’est
pas parfaitement construit, il est fréquemment jeté sur le
côté ; ceci peut arriver toutes les quinze ou vingt minutes,
en moyenne, sans qu’il en résulte des conséquences bien sérieuses
pourvu que l’arrimage soit convenablement fait. Mais, si on
n’y a pas apporté un soin particulier, à la première de ces
énormes embardées, toute la cargaison croule du côté du navire
qui est appuyé sur l’eau, et, ne pouvant retrouver son équilibre,
comme il ferait nécessairement sans cet accident, il est sûr
de faire eau en quelques secondes et de sombrer. On peut,
sans exagération, affirmer que la moitié des cas où les navires
ont coulé bas par de gros temps, peut être attribuée à un
dérangement dans la cargaison ou dans le lest.

Quand on charge à bord une portion de cargaison de n’importe
quelle espèce, le tout, après avoir été arrimé d’une manière
aussi compacte que possible, doit être recouvert d’une couche
0113 de planches mobiles, s’étendant dans toute la largeur
du navire. Sur ces planches il faut dresser de forts étançons
provisoires, montant jusqu’à la charpente du pont, qui assujettissent
ainsi chaque chose en sa place. Dans les chargements de grains
ou de toute autre denrée analogue, il est nécessaire de prendre
encore d’autres précautions. Une cale, entièrement pleine
de grains en quittant le port, ne se trouvera plus qu’aux
trois quarts pleine en arrivant à destination, et cela, bien
que le fret, mesuré boisseau par boisseau par le consignataire,
dépasse considérablement (en raison du gonflement du grain)
la quantité consignée. Cela résulte du tassement pendant le
voyage, et ce tassement est en raison du plus ou moins gros
temps que le navire peut avoir à subir. Si le grain a été
chargé d’une manière lâche, si bien assujetti qu’il soit par
les planches mobiles et les étançons, il sera sujet à se déplacer
si considérablement dans une longue traversée qu’il en peut
résulter les plus tristes malheurs. Pour les prévenir, il
faudra, avant de quitter le port, employer tous les moyens
pour tasser la cargaison aussi bien que possible ; il y a
pour cela plusieurs procédés, parmi lesquels on peut citer
0114 l’usage d’enfoncer des coins dans le grain. Même après
que tout cela sera fait et qu’on aura pris des peines infinies
pour assujettir les planches mobiles, tout marin qui sait
son affaire ne se sentira pas du tout rassuré, s’il survient
un coup de vent un peu fort, ayant à son bord un chargement
de grains, ou, pis encore, un chargement incomplet. Cependant
nous avons des centaines de caboteurs, et il y en a encore
plus des différents ports d’Europe, qui naviguent journellement
avec des cargaisons partielles, et même de la plus dangereuse
nature, sans prendre aucune espèce de précautions. C’est miracle
que les accidents ne soient pas plus fréquents. Un exemple
déplorable de cette insouciance, parvenu à ma connaissance,
est celui du capitaine Joël Rice, commandant la goélette le
Fire-Fly, qui faisait route de Richmond (Virginie) à Madère,
avec une cargaison de céréales, en l’année 1825. Le capitaine
avait fait nombre de voyages sans accident sérieux, bien qu’il
eût pour habitude de ne donner aucune attention à son arrimage,
si ce n’est de l’assujettir selon la méthode ordinaire. Il
n’avait jamais fait de traversée avec un chargement de grains,
et, en cette occasion, le blé avait été chargé à bord d’une
0115 manière assez lâche et ne remplissait guère plus de la
moitié du bâtiment. Pendant la première partie de son voyage,
il ne rencontra que de petites brises ; mais, arrivé à une
distance d’une journée de route de Madère, il fut assailli
par un fort coup de vent du nord-nord-est qui le força à mettre
à la cape.

Il amena la goélette au vent sous une simple misaine, avec
deux ris, et le navire se comporta aussi bien qu’on pouvait
le désirer, n’embarquant pas une goutte d’eau. Vers la nuit,
la tempête se calma un peu, et la goélette commença à rouler
avec moins de régularité, se comportant toujours bien, toutefois,
quand tout à coup un violent coup de mer la jeta sur le côté
de tribord. On entendit alors tout le chargement de blé se
déplacer en masse ; l’énergie de la secousse fut telle, qu’elle
fit sauter la grande écoutille. Le navire coula comme une
balle de plomb. Cela arriva à portée de voix d’un petit sloop
de Madère, qui repêcha un des hommes de l’équipage (le seul
qui fut sauvé), et qui avait l’air de jouer avec la tempête
aussi aisément qu’aurait pu le faire une embarcation habilement
0116 manoeuvrée.

L’arrimage à bord du Grampus était très grossièrement fait,
si toutefois on peut appeler arrimage quelque chose qui n’était
guère qu’un amas confus, un pêle-mêle de barriques d’huile1
et de matériel de bord. J’ai déjà parlé de la disposition
des articles dans la cale. Dans le faux pont, il y avait,
comme je l’ai déjà dit, assez de place pour mon corps entre
le second pont et les barriques d’huile ; un espace était
resté vide autour de la grande écoutille, et l’on avait aussi
laissé vides plusieurs places assez considérables à travers
l’arrimage. Près de l’ouverture pratiquée par Auguste dans
la cloison du gaillard d’avant, il y aurait eu assez de place
pour une barrique tout entière, et c’est dans cet endroit
que je me trouvai pour le moment assez commodément installé.

Pendant le temps que mon camarade avait mis à regagner son
cadre et à rajuster ses menottes et sa corde, le jour avait
complètement paru. Vraiment, nous l’avions échappé belle ;
0117 car à peine avait-il fini tous ses arrangements que le
second descendit avec Dirk Peters et le coq. Ils parlèrent
quelques minutes du navire faisant voile du Cap-Vert, et ils
semblaient extrêmement impatients de le voir paraître. A la
fin, le coq s’avança vers la couchette d’Auguste et s’assit
au chevet. Je pouvais tout voir et tout entendre de ma niche,
car la planche enlevée n’avait pas été remise à sa place,
et je craignais à chaque instant que le nègre ne tombât contre
la vareuse suspendue pour cacher l’ouverture, auquel cas tout
était découvert, et nous étions tous les deux sacrifiés, indubitablement.
Notre bonne étoile cependant l’emporta, et bien qu’il touchât
souvent le vêtement dans les coups de roulis, il ne s’y appuya
jamais assez pour découvrir la chose. Le bas de la vareuse
avait été soigneusement fixé à la cloison, de sorte qu’elle
ne pouvait pas osciller et révéler ainsi l’existence du trou.
Pendant tout ce temps, Tigre était au pied du lit, et semblait
avoir recouvré en partie la santé, car je pouvais le voir
de temps en temps ouvrir les yeux et tirer longuement sa respiration.

0118 Au bout de quelques minutes, le second et le coq remontèrent,
laissant derrière eux Dirk Peters, qui revint aussitôt qu’ils
furent partis, et s’assit juste à la place occupée tout à
l’heure par le second. Il commença à causer avec Auguste d’une
manière tout à fait amicale, et nous nous aperçûmes alors
que son ivresse, très apparente pendant que les deux autres
étaient avec lui, était feinte en grande partie. Il répondit
à toutes les questions de mon camarade avec une parfaite facilité.
Il lui dit qu’il ne doutait pas que son père eût été recueilli,
parce que le jour où on l’avait largué en dérive, juste avant
le coucher du soleil, il n’y avait pas moins de cinq voiles
en vue ; enfin il se servit d’un langage qu’il essayait de
rendre consolateur, et qui ne me causa pas moins de surprise
que de plaisir. A dire vrai, je commençais à concevoir l’espérance
que Peters pourrait bien nous servir d’instrument pour reprendre
possession du brick, et je fis part de cette idée à Auguste
aussitôt que j’en trouvai l’occasion. Il pensa comme moi que
la chose était possible, mais il insista sur la nécessité
de s’y prendre avec la plus grande prudence, parce que la
conduite du métis ne lui paraissait gouvernée que par le plus
0119 arbitraire caprice ; et vraiment il était difficile de
deviner s’il avait jamais l’esprit bien sain. Peters remonta
sur le pont au bout d’une heure à peu près et ne redescendit
qu’à midi, apportant alors à Auguste une fort belle portion
de boeuf salé et de pudding. Quand nous fûmes seuls, j’en
pris joyeusement ma part, sans me donner la peine de repasser
par le trou. Personne ne descendit dans le gaillard d’avant
de toute la journée, et le soir je me mis dans le cadre d’Auguste,
où je dormis profondément et délicieusement presque jusqu’au
point du jour. Il m’éveilla alors brusquement, ayant entendu
du mouvement sur le pont, et je regagnai ma cachette aussi
vivement que possible. Quand il fit grand jour, nous vîmes
que Tigre avait entièrement recouvré ses forces et ne donnait
aucun signe d’hydrophobie ; car il but avec une remarquable
avidité un peu d’eau qu’Auguste lui présenta. Pendant la journée,
il reprit toute sa première vigueur et tout son appétit. Son
étrange folie avait été causée sans aucun doute par la nature
délétère de l’atmosphère de la cale, et n’avait aucun rapport
avec la rage canine. Je ne pouvais assez me féliciter de m’être
obstiné à le ramener avec moi de la caisse. Nous étions alors
0120 au 30 juin, et c’était le treizième jour depuis que le
Grampus était parti de Nantucket.

Le 2 juillet, le second descendit, ivre selon son habitude,
et tout à fait de bonne humeur. Il vint au cadre d’Auguste,
et, lui donnant une tape sur le dos, lui demanda s’il se conduirait
bien désormais, au cas où on le relâcherait, et s’il voulait
promettre de ne plus retourner dans la chambre. Mon ami, naturellement,
répondit d’une manière affirmative ; alors le gredin le mit
en liberté, après lui avoir fait boire un coup à un flacon
de rhum qu’il tira de la poche de son paletot. Ils montèrent
ensemble sur le pont, et je ne revis pas Auguste pendant trois
heures à peu près. Il descendit alors, en m’annonçant, comme
bonnes nouvelles, qu’il avait obtenu la permission d’aller
partout où il lui plairait sur le brick, en avant du grand
mât toutefois, et qu’on lui avait donné l’ordre de coucher,
comme d’ordinaire, dans le gaillard d’avant. Il m’apportait
aussi un bon dîner et une bonne provision d’eau. Le brick
croisait toujours pour rencontrer le navire parti du Cap-Vert,
et il y avait maintenant une voile en vue qu’on croyait être
0121 le navire en question. Comme les événements des huit jours
suivants furent de peu d’importance et n’ont pas de rapport
direct avec les principaux incidents de mon récit, je vais
les jeter ici sous forme de journal, parce que je ne veux
cependant pas les omettre entièrement.

3 juillet. Auguste me fournit trois couvertures, avec lesquelles
je m’arrangeai un lit passable dans ma cachette. Personne
ne descendit de la journée, excepté mon camarade. Tigre s’installa
dans le cadre, juste à côté de l’ouverture, et dormit pesamment,
comme s’il n’était pas encore tout à fait remis des atteintes
de sa maladie. Vers le soir, une brise soudaine surprit le
brick, avant qu’on eût le temps de serrer la toile, et le
fit presque capoter. Cependant cette bouffée se calma immédiatement,
et nous n’attrapâmes aucune avarie, sauf notre petit hunier
qui se déchira par le milieu.

Dirk Peters traita Auguste tout le jour avec une grande bonté,
et entra avec lui dans une longue conversation relative à
l’océan Pacifique et aux îles qu’il avait visitées dans ces
0122 parages. Il lui demanda s’il ne lui plairait pas d’entreprendre,
avec l’équipage révolté, un voyage de plaisir et d’exploration
dans ces régions, et lui dit que malheureusement les hommes
inclinaient peu à peu vers les idées du second. Auguste jugea
fort à propos de répondre qu’il serait très heureux de prendre
part à l’expédition, qu’il n’y avait d’ailleurs rien de mieux
à faire, et que tout était préférable à la vie de pirate.

4 juillet. Le navire en vue se trouva être un petit brick
venant de Liverpool, et on le laissa poursuivre sa route sans
l’inquiéter. Auguste passa la plus grande partie de son temps
sur le pont, dans le but de surprendre tous les renseignements
possibles sur les intentions des révoltés. Ils avaient entre
eux de violentes et fréquentes disputes, et au milieu d’une
de ces altercations, un nommé Jim Bonner, un harponneur, fut
jeté par-dessus bord. Le parti du second gagnait du terrain.
Ce Jim Bonner appartenait à la bande du coq, dont Peters était
aussi un partisan.

0123 5 juillet. Presque au point du jour il nous vint de l’ouest
une brise carabinée, qui vers midi se changea en tempête,
si bien que toute la toile fut réduite à la voile de senau
et à la misaine. En serrant le petit hunier, Simms, un des
simples matelots, appartenant aussi à la bande du coq, tomba
à la mer ; il était très ivre, et il se noya sans qu’on fit
le moindre effort pour le sauver. Le nombre total des hommes
à bord fut alors réduit à treize, à savoir : Dirk Peters,
Seymour, le coq noir, … Jones, … Greely, Hartman Rogers,
et William Allen, tous du parti du coq ; le second, dont je
n’ai jamais su le nom, Absalon Hicks, … Wilson, John Hunt,
et Richard Parker, ceux-ci représentant la bande du second
; enfin Auguste et moi.

6 juillet. La tempête a tenu bon toute la journée, entremêlée
de grosses rafales et accompagnée de pluie. Le brick a ramassé
pas mal d’eau par ses coutures, et l’une des pompes n’a pas
cessé de fonctionner, Auguste pompant à son tour comme les
autres. Juste à la tombée de la nuit, un grand navire passa
tout auprès de nous, qu’on n’aperçut que quand il fut à portée
0124 de voix. On supposa que ce navire était celui qu’on guettait
depuis longtemps. Le second le héla, mais la réponse se perdit
dans le mugissement de la tempête. A onze heures, nous embarquâmes
par le travers un gros coup de mer, qui emporta une grande
partie de la muraille de bâbord et nous fit d’autres légères
avaries. Vers le matin, le temps se calma, et, au lever du
soleil, il ne ventait presque plus.

7 juillet. Nous avons eu à supporter toute la journée une
houle énorme, et le brick, étant peu chargé, a roulé horriblement,
et même plusieurs articles dans la cale se sont détachés,
comme je pus l’entendre distinctement de ma cachette. J’ai
beaucoup souffert du mal de mer. Peters a eu, ce jour-là,
une longue conversation avec Auguste, et il lui a dit que
deux hommes de son parti, Greely et Allen, étaient passés
du côté du second, déterminés à se faire pirates. Il a fait
à Auguste plusieurs questions, que celui-ci n’a pas parfaitement
comprises. Pendant une partie de la soirée, on s’est aperçu
que le navire faisait beaucoup plus d’eau, et il n’y avait
guère moyen d’y remédier, car il fatiguait horriblement, et
0125 c’était par les coutures que l’eau s’introduisait. On
a lardé une voile, qui a été fourrée sous l’avant, ce qui
nous a été de quelque secours, de sorte qu’on a commencé à
maîtriser la voie d’eau.

8 juillet. Au lever du soleil, une brise s’est élevée de l’est,
et le second a fait mettre le cap au sud-ouest pour attraper
quelqu’une des Antilles et mettre à exécution son projet de
piraterie. Aucune opposition n’est venue de la part de Peters,
non plus que du coq, du moins à la connaissance d’Auguste.
L’idée de s’emparer du navire parti du Cap-Vert a été complètement
abandonnée. La voie d’eau a été facilement maîtrisée par une
seule pompe fonctionnant d’heure en heure pendant trois quarts
d’heure. On a retiré la voile de dessous l’avant. Hélé deux
petites goélettes dans la journée.

9 juillet. Beau temps. Tous les hommes employés à réparer
la muraille. Peters a encore eu une longue conversation avec
Auguste et s’est expliqué un peu plus clairement qu’il n’avait
fait jusqu’alors. Il a dit que rien au monde ne pourrait le
0126 contraindre à entrer dans les idées du second, et même
il a laissé entrevoir l’intention de lui arracher le commandement
du brick. Il a demandé à mon ami s’il pouvait compter sur
son aide en pareil cas ; à quoi Auguste a répondu : « Oui
», sans hésitation. Peters lui a dit alors qu’il sonderait
à ce sujet les hommes de son parti, et il l’a quitté. Pendant
le reste de la journée, Auguste n’a pu trouver l’occasion
de lui parler en particulier.
VII. Plan de délivrance.
10 juillet. Hélé un brick venant de Rio, à destination de
Norfolk. Temps brumeux avec une légère brise folle de l’est.
Ce jour-là, Hartman Rogers est mort ; dès le 8, il avait été
pris de spasmes après avoir bu un verre de grog. Cet homme
appartenait au parti du coq, et c’en était un sur lequel Peters
comptait plus particulièrement. Celui-ci dit à Auguste qu’il
croyait que le second l’avait empoisonné, et qu’il craignait
fort que son tour ne vînt bientôt, s’il n’avait pas l’oeil
ouvert. Il n’y avait donc plus de son parti que lui-même,
Jones et le coq ; et de l’autre côté ils étaient cinq. Il
avait parlé à Jones de son projet d’ôter le commandement au
0127 second, et l’idée ayant été assez froidement accueillie,
il s’était bien gardé d’insister sur la question, ou d’en
toucher un seul mot au coq. Bien lui en prit d’avoir été prudent
; car, dans l’après-midi, le coq exprima l’intention de se
ranger du parti du second, et finalement il tourna de son
côté ; cependant que Jones saisissait une occasion de chercher
querelle à Peters, et lui faisait entendre qu’il informerait
le second du plan qui avait été agité. Il n’y avait évidemment
pas de temps à perdre, et Peters exprima sa résolution de
tenter à tout hasard de s’emparer du navire, pourvu qu’Auguste
lui prêtât main-forte. Mon ami l’assura tout de suite de sa
bonne volonté à entrer dans n’importe quel plan conçu dans
ce but, et, pensant que l’occasion était favorable, il lui
révéla ma présence à bord.

Le métis ne fut pas moins étonné qu’enchanté ; car il ne pouvait
plus en aucune façon compter sur Jones, qu’il considérait
déjà comme vendu au parti du second. Ils descendirent immédiatement
; Auguste m’appela par mon nom, et Peters et moi nous eûmes
bientôt fait connaissance. Il fut convenu que nous essayerions
0128 de reprendre le navire à la première bonne occasion, et
que nous écarterions complètement Jones de nos conseils. Dans
le cas de succès, nous devions faire entrer le brick dans
le premier port qui s’offrirait, et là le remettre entre les
mains de l’autorité. Peters, par suite de la trahison des
siens, se voyait obligé de renoncer à son voyage dans le Pacifique,
expédition qui ne pouvait pas se faire sans un équipage, et
il comptait soit sur un acquittement pour cause de démence
(il nous jura solennellement que la folie seule l’avait poussé
à prêter son assistance à la révolte), soit sur un pardon,
au cas où il serait déclaré coupable, grâce à mon intercession
et à celle d’Auguste. Notre délibération fut interrompue pour
le moment par le cri : « Tout le monde à serrer la toile !
» Et Peters et Auguste coururent sur le pont.

Comme d’ordinaire, presque tous les hommes étaient ivres,
et avant que les voiles fussent proprement serrées, une violente
rafale avait couché le brick sur le côté. Cependant, en arrivant,
il se redressa, mais il avait embarqué beaucoup d’eau. A peine
tout était-il réparé, qu’un autre coup de temps assaillit
0129 le navire, et puis encore un autre immédiatement après,
mais sans avaries. Selon toute apparence, nous allions avoir
une tempête ; en effet, elle ne se fit pas attendre, et le
vent se mit à souffler furieusement du nord et de l’ouest.
Tout fut serré aussi bien que possible, et nous mîmes à la
cape, comme d’habitude, sous une misaine aux bas ris.

Comme la nuit approchait, le vent fraîchit encore davantage,
et la mer devint singulièrement grosse. Peters revint alors
dans le gaillard d’avant avec Auguste, et nous reprîmes notre
délibération.

Nous décidâmes qu’aucune occasion ne pouvait être plus favorable
que celle qui se présentait maintenant pour mettre notre dessein
à exécution, attendu qu’on ne pouvait pas s’attendre à une
tentative de cette espèce dans une pareille conjoncture. Comme
le brick était à la cape, presque à sec de toile, il n’y avait
aucune raison de manoeuvrer jusqu’au retour du beau temps,
et si nous réussissions dans notre tentative, nous pourrions
délivrer un ou peut-être deux des hommes pour nous aider à
0130 ramener le navire dans un port. La principale difficulté
consistait dans l’inégalité de nos forces. Nous n’étions que
trois, et dans la chambre ils étaient neuf. Et puis, toutes
les armes du bord étaient en leur possession, à l’exception
d’une paire de petits pistolets, que Peters avait cachés sur
lui, et du grand couteau de marin qu’il portait toujours dans
la ceinture de son pantalon. Certains indices d’ailleurs nous
donnaient à craindre que le second n’eût des soupçons, au
moins à l’égard de Peters, et qu’il n’attendît qu’une occasion
pour se débarrasser de lui – ainsi, par exemple, on ne pouvait
trouver aucune hache ni aucun anspect à leur place ordinaire.
Il était évident que ce que nous étions résolus à faire ne
pouvait se faire trop tôt. Cependant nous étions trop inégaux
en forces pour ne pas procéder avec la plus grande précaution.

Peters s’offrit à monter sur le pont, et à entamer une conversation
avec l’homme de quart (Allen), jusqu’à ce qu’il pût trouver
un bon moment pour le jeter à la mer sans peine et sans faire
de tapage ; ensuite Auguste et moi, nous devions monter et
0131 tâcher de nous emparer de n’importe quelles armes sur
le pont ; enfin, nous précipiter ensemble et nous assurer
du capot d’échelle avant qu’on eût pu opposer la moindre résistance.
Je m’opposai à ce plan, parce que je ne croyais pas que le
second (qui était un gaillard très avisé dans toutes les questions
qui ne touchaient pas à ses préjugés superstitieux) fût homme
à se laisser surprendre aussi aisément. Ce simple fait qu’il
y avait un homme de quart sur le pont était une preuve suffisante
que le second était sur le qui-vive ; car il n’est pas d’usage,
excepté à bord des navires où la discipline est rigoureusement
observée, de mettre un homme de quart sur le pont quand un
navire est à la cape pendant un coup de vent.

Comme j’écris surtout, sinon spécialement, pour les personnes
qui n’ont jamais navigué, je ferai peut-être bien d’expliquer
la situation exacte d’un navire devant de pareilles circonstances.
Mettre en panne et mettre à la cape sont des manoeuvres auxquelles
on a recours pour différentes raisons, et qui s’effectuent
de différentes manières. Par un temps maniable, on met fréquemment
en panne simplement pour arrêter le navire, quand on attend
0132 un autre navire ou toute autre chose. Si le navire est
alors sous toutes voiles, la manoeuvre s’accomplit ordinairement
en brassant à culer une partie de la voilure, de manière qu’elle
soit masquée par le vent ; le navire reste alors stationnaire.
Mais nous parlons ici d’un navire à la cape pendant une tempête.
Cela se fait avec le vent debout, et quand il est trop fort
pour qu’on puisse porter de la toile sans danger de chavirer,
et quelquefois même avec une belle brise, quand la mer est
trop grosse pour que le navire puisse fuir devant. Quand un
navire court devant le vent avec une très grosse houle, il
arrive souvent de fortes avaries par suite des paquets de
mer qu’on embarque à l’arrière, et quelquefois aussi par les
violents coups de tangage de l’avant. En pareil cas, on n’a
guère recours à ce moyen, excepté quand il y a nécessité.
Quand un navire fait de l’eau, on le fait courir devant le
vent même sur les plus grosses mers, parce que, s’il était
à la cape, il fatiguerait trop pour ne pas élargir ses coutures,
tandis qu’en fuyant vent arrière il travaille beaucoup moins.
Souvent aussi il y a nécessité de fuir devant le vent, quand
la tempête est si effroyable qu’elle emporterait par morceaux
0133 la toile orientée pour avoir le vent en tête, ou quand,
par suite d’une construction vicieuse ou, pour toute autre
cause, la manoeuvre préférable ne peut pas s’effectuer.

Les navires mettent à la cape pendant la tempête de différentes
manières, suivant leur construction particulière. Quelques-uns
tiennent fort bien la cape sous une misaine, et c’est, je
crois, la voile le plus ordinairement employée. Les grands
navires mâtés à carré ont des voiles exprès, et qui s’appellent
voiles d’étai. Mais quelquefois on se sert du foc tout seul,
quelquefois du foc avec la misaine, ou d’une misaine avec
deux ris, et souvent aussi des voiles de l’arrière. Il peut
arriver que les petits huniers remplissent mieux le but voulu
que toute autre espèce de voile. Le Grampus mettait d’ordinaire
à la cape sous une misaine avec deux ris.

Pour mettre à la cape, on amène le navire au plus près, de
manière que le vent remplisse la voile, quand elle est bordée,
c’est-à-dire quand elle traverse le navire en diagonale. Cela
fait, l’avant se trouve pointé à quelques degrés du point
0134 d’où vient le vent, et naturellement reçoit le choc de
la houle par le côté du vent. Dans cette situation, un bon
navire peut supporter une grande tempête sans embarquer une
goutte d’eau, et sans que les hommes aient besoin de s’en
occuper davantage. Ordinairement, on attache la barre ; mais
cela est tout à fait inutile, car le gouvernail n’a pas d’action
sur un navire à la cape, et cela ne se fait qu’à cause du
tapage irritant que produit la barre quand elle est libre.
On ferait mieux sans doute de la laisser libre que de l’attacher
solidement comme on fait, parce que le gouvernail peut être
enlevé par de gros coups de mer, si on ne lui laisse pas un
jeu suffisant. Aussi longtemps que tient la toile, un navire
bien construit peut garder sa position et franchir toutes
les lames, comme s’il était doué de vie et de raison. Cependant,
si la violence du vent déchirait la voile (malheur qui ne
se produit généralement que par un véritable ouragan), alors
il y aurait danger imminent. Le navire, dans ce cas, abat
et tombe sous le vent, et, présentant le travers à la mer,
il est complètement à sa merci. La seule ressource, dans ce
cas, est de se mettre vivement devant le vent et de fuir vent
0135 arrière jusqu’à ce qu’on ait pu tendre une autre voile.
Il y a encore des navires qui mettent à la cape sans aucune
espèce de voile ; mais ceux-là ont beaucoup à craindre des
gros coups de mer.

Mais finissons-en avec cette digression. Le second n’avait
jamais eu pour habitude de laisser en haut un homme de quart
quand on mettait à la cape par un gros temps ; or, il y en
avait un maintenant, et, de plus, cette circonstance des haches
et des anspects disparus nous démontrait clairement que l’équipage
était trop bien sur ses gardes pour se laisser surprendre
par le moyen que nous suggérait Peters. Il fallait cependant
prendre un parti, et cela, dans le plus bref délai possible
; car il était bien certain que Peters, ayant une fois attiré
des soupçons, devait être sacrifié à la prochaine occasion.
Cette occasion, on la trouverait à coup sûr, ou on la ferait
naître à la première embellie.

Auguste suggéra alors que, si Peters pouvait seulement enlever,
sous un prétexte quelconque, le paquet de chaînes placé sur
0136 la trappe de la cabine, nous réussirions peut-être à tomber
sur eux à l’improviste par le chemin de la cale ; mais un
peu de réflexion nous convainquit que le navire roulait et
tanguait trop fort pour permettre une entreprise de cette
nature.

Par grand bonheur, j’eus à la fin l’idée d’opérer sur les
terreurs superstitieuses et la conscience coupable du second.
On se rappelle qu’un des hommes de l’équipage, Hartman Rogers,
était mort dans la matinée, ayant été pris par des convulsions
deux jours auparavant, après avoir bu un peu d’eau et d’alcool.
Peters nous avait exprimé l’opinion que cet homme avait été
empoisonné par le second, et il avait, disait-il, pour le
croire, des raisons incontestables, mais que nous ne pûmes
jamais lui arracher ; ce refus obstiné était d’ailleurs conforme
à tous égards à son caractère bizarre. Mais, qu’il eût ou
qu’il n’eût pas de plus solides motifs que nous-mêmes de soupçonner
le second, nous nous laissâmes facilement persuader par ses
soupçons, et nous résolûmes d’agir en conséquence.

0137 Rogers était mort vers onze heures du matin, à peu près,
dans de violentes convulsions ; et son corps offrait, quelques
minutes après la mort, un des plus horribles et des plus dégoûtants
spectacles dont j’aie gardé le souvenir. L’estomac était démesurément
gonflé, comme celui d’un noyé qui est resté sous l’eau pendant
plusieurs semaines. Les mains avaient subi la même transformation,
et le visage, ridé, ratatiné et d’une blancheur crayeuse,
était, en deux ou trois endroits, comme cinglé d’éclaboussures
d’un rouge ardent, semblables à celles occasionnées par l’érésipèle.
Une de ces taches s’étendait en diagonale à travers la face
et recouvrait complètement un oeil, comme un bandeau de velours
rouge. Dans cet état affreux, le corps avait été remonté de
la chambre vers midi pour être jeté par-dessus bord, quand
le second, y jetant un coup d’oeil (il le voyait alors pour
la première fois), touché peut-être du remords de son crime,
ou simplement frappé d’horreur par un si affreux spectacle,
ordonna aux hommes de le coudre dans son hamac et de lui octroyer
la sépulture ordinaire des marins. Après avoir donné ces ordres,
il redescendit, comme pour éviter désormais le spectacle de
sa victime. Pendant qu’on faisait les préparatifs pour lui
0138 obéir, la tempête avait augmenté d’une manière furieuse,
et, pour le présent, cette besogne fut laissée de côté. Le
cadavre, abandonné à lui-même, se mit à nager dans les dalots
de bâbord, où il était encore au moment dont je parle, se
débattant et se secouant à chacune des embardées furieuses
du brick.

Ayant arrangé notre plan, nous nous mîmes en devoir de l’exécuter
aussi vivement que possible. Peters monta sur le pont, et,
comme il l’avait prévu, il rencontra immédiatement Allen,
qui était posté sur le gaillard d’avant plutôt pour faire
le guet que pour tout autre motif. Mais le sort de ce misérable
fut décidé vivement et silencieusement ; car Peters, s’approchant
de lui d’un air insouciant, comme pour lui parler, l’empoigna
à la gorge, et, avant qu’il eût pu proférer un seul cri, il
l’avait lancé par-dessus la muraille. Alors, il nous appela,
et nous montâmes. Notre premier soin fut de regarder partout
pour découvrir des armes quelconques, et, pour ce faire, nous
nous avançâmes avec beaucoup de précautions ; car il était
impossible de se tenir un seul instant sur le pont sans s’accrocher
0139 à quelque chose, et de violents coups de mer brisaient
sur le navire à chaque plongeon de l’avant. Cependant il était
indispensable de procéder vivement dans notre opération ;
nous nous attendions à chaque instant à voir monter le second
pour faire pomper, car il était évident que le brick devait
faire beaucoup d’eau. Après avoir fureté pendant quelque temps,
nous ne trouvâmes rien de plus propre à notre dessein que
les deux bringuebales de pompe, dont Auguste prit l’une, et
moi l’autre. Après les avoir cachées, nous dépouillâmes le
cadavre de sa chemise, et nous le jetâmes par-dessus bord.
Peters et moi, nous redescendîmes, laissant Auguste en sentinelle
sur le pont, où il prit justement le poste d’Allen, mais le
dos tourné au capot d’échelle de la cabine, afin que, si l’un
des hommes du second venait à monter, il supposât que c’était
l’homme de quart.

Sitôt que je fus en bas, je commençai à me déguiser de manière
à représenter le cadavre de Rogers. La chemise que nous lui
avions ôtée devait nous aider beaucoup, parce qu’elle était
d’un modèle et d’un caractère singulier, et très aisément
0140 reconnaissable, espèce de blouse que le défunt mettait
par-dessus son autre vêtement. C’était un tricot bleu, traversé
de larges raies blanches. Après l’avoir endossée, je commençai
à m’accoutrer d’un estomac postiche à l’instar de l’horrible
difformité du cadavre ballonné. A l’aide de quelques couvertures
dont je me rembourrai, cela fut bientôt fait. Je donnai à
mes mains une physionomie analogue avec une paire de mitaines
de laine blanche que nous remplîmes de tous les chiffons que
nous pûmes attraper. Alors, Peters grima mon visage, le frottant
d’abord partout avec de la craie blanche, et ensuite l’éclaboussant
et le paraphant avec du sang qu’il se tira lui-même d’une
entaille au bout du doigt. La grande raie rouge à travers
l’oeil ne fut pas oubliée, et elle était, certes, de l’aspect
le plus repoussant.
VIII. Le revenant.
Lorsque enfin je me contemplai dans un fragment de miroir
qui était pendu dans le poste, à la lueur obscure d’une espèce
de fanal de combat, ma physionomie et le ressouvenir de l’épouvantable
réalité que je représentais me pénétrèrent d’un vague effroi,
si bien que je fus pris d’un violent tremblement, et que je
0141 pus à peine rassembler l’énergie nécessaire pour continuer
mon rôle. Il fallait cependant agir avec décision, et Peters
et moi nous montâmes sur le pont.

Là, nous vîmes que tout allait bien pour le moment, et suivant
de près la muraille du navire, nous nous glissâmes tous les
trois jusqu’au capot d’échelle de la chambre. Il n’était pas
entièrement fermé, et des bûches avaient été placées sur la
première marche, précaution qui avait pour but de faire obstacle
à la fermeture et d’empêcher que la porte ne fût soudainement
poussée du dehors. Nous pûmes sans difficulté apercevoir tout
l’intérieur de la chambre à travers les fentes produites par
les gonds. Il était vraiment bien heureux que nous n’eussions
pas essayé de les attaquer par surprise, car ils étaient évidemment
sur leurs gardes. Un seul était endormi et couché juste au
pied de l’échelle, avec un fusil à côté de lui. Les autres
étaient assis sur quelques matelas qu’ils avaient tirés des
cadres et jetés sur le plancher. Ils étaient engagés dans
une conversation sérieuse, et bien qu’ils eussent fait carousse,
à en juger par deux cruches vides et quelques gobelets d’étain
0142 éparpillés çà et là, ils n’étaient pas aussi déplorablement
ivres que d’habitude. Tous avaient des pistolets, et de nombreux
fusils étaient déposés dans un cadre à leur portée.

Nous prêtâmes pendant quelque temps l’oreille à leur conversation,
avant de nous décider sur ce que nous avions à faire, n’ayant
rien résolu jusque-là, si ce n’est que, le moment de l’attaque
venu, nous tenterions de paralyser leur résistance par l’apparition
de Rogers. Ils étaient en train de discuter leurs plans de
piraterie ; et tout ce que nous pûmes entendre fut qu’ils
devaient se réunir avec l’équipage de la goélette le Hornet,
et même commencer, s’il était possible, par s’emparer de la
goélette elle-même, comme préparation à une tentative d’une
plus vaste échelle ; quant aux détails de cette tentative,
aucun de nous n’y put rien comprendre.

L’un des hommes parla de Peters ; le second lui répondit à
voix basse, et nous ne pûmes rien distinguer ; peu après il
ajouta, d’un ton plus élevé, « qu’il ne pouvait pas comprendre
ce que Peters avait à faire si souvent dans le gaillard d’avant
0143 avec le marmot du capitaine, et qu’il fallait que tous
les deux filassent par-dessus bord, et que le plus tôt serait
le meilleur ». A ces mots on ne fit pas de réponse ; mais
nous pûmes aisément comprendre que l’insinuation avait été
bien accueillie par toute la bande, et plus particulièrement
par Jones. En ce moment, j’étais excessivement agité, d’autant
plus que je voyais qu’Auguste et Peters ne savaient que résoudre.
Toutefois, je me décidai à vendre ma vie aussi chèrement que
possible et à ne me laisser dominer par aucun sentiment d’effroi.

Le vacarme effroyable produit par le mugissement du vent dans
le gréement et par les coups de mer qui balayaient le pont
nous empêchait d’entendre ce qui se disait, excepté durant
quelques accalmies momentanées. Ce fut dans un de ces intervalles
que nous entendîmes distinctement le second dire à l’un des
hommes « d’aller à l’avant et d’ordonner à ces faillis chiens
de descendre dans la chambre, parce que là il pourrait au
moins avoir l’oeil sur eux, et qu’il n’entendait pas qu’il
y eût des secrets à bord du brick ». Très heureusement pour
0144 nous, le tangage du navire était si vif à ce moment-là
que l’ordre ne put pas être mis immédiatement à exécution.
Le coq se leva de son matelas pour venir nous trouver, quand
une embardée, si effroyable que je crus qu’elle allait emporter
la mâture, lui fit piquer une tête contre la porte d’une des
cabines de bâbord, si bien qu’il l’ouvrit avec son front,
ce qui augmenta encore le désordre. Heureusement, aucun de
nous n’avait été culbuté, et nous eûmes le temps de battre
précipitamment en retraite vers le gaillard d’avant et d’improviser
à la hâte un plan d’action, avant que le messager fit son
apparition, ou plutôt qu’il passât la tête hors du capot d’échelle
; car il ne monta pas jusque sur le pont. De l’endroit où
il était placé, il ne pouvait pas remarquer l’absence d’Allen,
et, en conséquence, le croyant toujours là, il se mit à le
héler de toute sa force et à lui répéter les ordres du second.
Peters répondit en criant sur le même ton et en déguisant
sa voix : « Oui ! oui ! » et le coq redescendit immédiatement,
sans avoir même soupçonné que tout n’allait pas bien à bord.

0145 Alors mes deux compagnons se dirigèrent hardiment vers
l’arrière et descendirent dans la chambre, Peters refermant
la porte après lui de la même façon qu’il l’avait trouvée.
Le second les reçut avec une cordialité feinte, et dit à Auguste
que, puisqu’il s’était conduit si gentiment dans ces derniers
temps, il pouvait s’installer dans la cabine et se considérer
désormais comme un des leurs. Il lui remplit à moitié un grand
verre de rhum, et l’obligea à boire. Je voyais et j’entendais
tout cela, car j’avais suivi mes amis vers la cabine aussitôt
que la porte avait été refermée, et j’avais repris mon premier
poste d’observation. J’avais apporté avec moi les deux bringuebales
de pompe, dont j’avais caché l’une près du capot d’échelle,
pour l’avoir au besoin sous la main.

Je m’affermis alors aussi bien que possible pour ne rien perdre
de tout ce qui se passait en bas, et je m’efforçai de raidir
ma volonté et mon courage pour descendre chez les révoltés
aussitôt que Peters me ferait un signal, comme il avait été
convenu. Il s’efforçait en ce moment de tourner la conversation
sur les épisodes sanglants de la révolte, et graduellement
0146 il amena les hommes à causer des mille superstitions qui
sont généralement si répandues parmi les marins. Je ne distinguais
pas tout ce qui se disait, mais je pouvais aisément voir l’effet
de la conversation sur les physionomies des assistants. Le
second était évidemment très agité, et quand, un moment après,
l’un d’eux parla de l’aspect effrayant du cadavre de Rogers,
je crus vraiment qu’il allait tomber en faiblesse. Peters
lui demanda alors s’il ne pensait pas qu’il vaudrait mieux
décidément le jeter par-dessus bord ; car c’était, dit-il,
une trop horrible chose de le voir ainsi se débattre et nager
dans les dalots. Alors le misérable respira convulsivement
et promena lentement autour de lui ses regards sur ses compagnons,
comme s’il voulait supplier l’un d’eux de monter pour faire
cette besogne. Néanmoins personne ne bougea ; et il était
évident que toute la compagnie était arrivée au plus haut
degré d’excitation nerveuse. Peters me fit alors le signal
; j’ouvris immédiatement la porte du capot d’échelle, et,
descendant sans prononcer une syllabe, je me dressai tout
d’un coup au milieu de la bande.

0147 Le prodigieux effet créé par cette soudaine apparition
ne surprendra personne, si l’on veut bien considérer les diverses
circonstances dans lesquelles elle se produisait. D’ordinaire,
dans les cas de cette nature, il reste dans l’esprit du spectateur
quelque chose comme une lueur de doute sur la réalité de la
vision qu’il a devant les yeux ; il conserve jusqu’à un certain
point une espérance, si faible qu’elle soit, qu’il est la
dupe d’une mystification, et que l’apparition n’est vraiment
pas un visiteur venu du pays des ombres. On peut affirmer
que ce doute opiniâtre a presque toujours accompagné les visitations
de cette nature, et que l’horreur glaçante qu’elles ont quelquefois
produite doit être attribuée, même dans les cas les plus marquants,
dans ceux qui ont causé l’angoisse la plus vive, à une espèce
d’effroi anticipé, à une peur que l’apparition ne soit réelle
plutôt qu’à une croyance ferme à sa réalité. Mais, pour le
cas présent, on verra tout de suite qu’il ne pouvait pas y
avoir dans l’esprit des révoltés l’ombre d’une raison pour
douter que l’apparition de Rogers ne fût vraiment la résurrection
de son dégoûtant cadavre, ou au moins son image incorporelle.
La position isolée du brick et l’impossibilité de l’accoster
0148 en raison de la tempête restreignaient les moyens possibles
d’illusion dans de si étroites limites, qu’ils durent se croire
capables de les embrasser tous d’un coup d’oeil. Depuis vingt-quatre
jours qu’ils tenaient la mer, ils n’avaient eu de communication
avec aucun navire, un seul excepté, qu’on avait simplement
hélé. Tout l’équipage, d’ailleurs – tous ceux du moins qui,
croyant former l’équipage complet, étaient à mille lieues
de soupçonner la présence d’un autre individu à bord -, était
rassemblé dans la chambre, à l’exception d’Allen, l’homme
de quart ; et quant à celui-ci, leurs yeux étaient trop bien
familiarisés avec sa stature gigantesque (il avait six pieds
six pouces de haut) pour que l’idée qu’il pût être la terrible
apparition entrât un instant dans leur esprit. Ajoutez à ces
considérations le caractère effrayant de la tempête et la
nature de la conversation amenée par Peters, l’impression
profonde que la hideur du véritable cadavre avait produite
dans la matinée sur l’imagination de ces hommes, la perfection
de mon travestissement, et la lumière vacillante et incertaine
à travers laquelle ils me voyaient, le fanal de la chambre
oscillant violemment çà et là avec le navire et jetant sur
0149 moi des éclairs douteux et tremblants, et vous ne trouverez
pas étonnant que l’effet de la supercherie ait été beaucoup
plus grand que nous n’avions osé l’espérer.

Le second se dressa sur le matelas où il était couché, et,
sans proférer une syllabe, retomba à la renverse, roide mort,
sur le plancher de la chambre ; un fort coup de roulis le
roula sous le vent comme une bûche. Des sept qui restaient,
il n’y en eut que trois qui montrèrent d’abord quelque présence
d’esprit. Les quatre autres restèrent assis pendant quelque
temps, comme s’ils avaient pris racine dans le plancher ;
c’étaient bien les plus pitoyables victimes de l’horreur et
du désespoir que mes yeux aient jamais contemplées. La seule
résistance que nous rencontrâmes vint du coq, de Jones Hunt
et de Richard Parker ; mais leur défense fut faible et sans
résolution. Les deux premiers furent immédiatement frappés
par Peters, et avec la bringuebale que j’avais apportée avec
moi j’assommai Parker d’un coup sur la tête. En même temps,
Auguste s’emparait d’un des fusils déposés sur le plancher,
et le déchargeait dans la poitrine de Wilson, un des autres
0150 révoltés. Il n’en restait donc plus que trois ; mais,
pendant ce temps-là, ils s’étaient réveillés de leur stupeur,
et commençaient peut-être à voir qu’ils avaient été dupes
d’un stratagème ; car ils combattirent avec beaucoup de résolution
et de furie, et, sans l’effroyable force musculaire de Peters,
ils auraient bien pu finalement avoir raison de nous. Ces
trois hommes étaient Jones, Greely et Absalon Hicks. Jones
avait renversé Auguste ; il l’avait déjà frappé en plusieurs
endroits au bras droit et l’aurait sans doute bientôt expédié
(car, Peters et moi, nous ne pouvions pas nous débarrasser
immédiatement de nos adversaires), si un ami sur l’assistance
duquel nous n’avions certes pas compté n’était venu très à
propos à son aide. Cet ami n’était autre que Tigre. Avec un
sourd grondement il bondit dans la chambre au moment le plus
critique pour Auguste, et, se jetant sur Jones, le cloua en
un instant sur le plancher. Mon ami, toutefois, était trop
gravement blessé pour nous prêter le moindre secours, et j’étais
si empêtré dans mon déguisement, que je ne pouvais pas faire
grand-chose. Le chien s’obstinait à ne pas lâcher la gorge
de Jones ; cependant Peters était bien assez fort pour venir
0151 à bout des deux hommes qui restaient, et il les aurait
sans doute expédiés plus tôt, s’il n’avait pas été gêné par
l’étroit espace dans lequel il lui fallait agir et par les
effroyables embardées du brick. Il venait de s’emparer de
l’un des lourds escabeaux qui gisaient sur le plancher. Avec
cela, il défonça le crâne de Greely au moment où celui-ci
allait décharger son fusil sur moi ; et immédiatement après,
un roulis du brick l’ayant jeté sur Hicks, il le saisit à
la gorge et l’étrangla instantanément à la force du poignet.
Ainsi, en moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour le raconter,
nous nous trouvions maîtres du brick.

Le seul de nos adversaires resté vivant était Richard Parker.
On se rappelle qu’au commencement de l’attaque j’avais assommé
cet homme d’un coup de ma bringuebale. Il gisait immobile
à côté de la porte de la cabine défoncée ; mais, Peters l’ayant
touché avec le pied, il retrouva la parole et demanda grâce.
Sa tête n’était que légèrement fendue et il n’était pas autrement
blessé, le coup l’ayant simplement étourdi. Il se releva,
et pour le moment, nous lui attachâmes les mains derrière
0152 le dos. Le chien était encore sur Jones, grondant toujours
avec fureur ; mais en regardant attentivement, nous vîmes
que celui-ci était tout à fait mort ; un ruisseau de sang
jaillissait d’une blessure profonde à la gorge, que lui avaient
faite les crocs puissants de l’animal.

Il était alors une heure du matin, et le vent soufflait toujours
d’une manière effroyable. Le brick fatiguait évidemment beaucoup
plus qu’à l’ordinaire, et il devenait indispensable de faire
quelque chose pour l’alléger. Presque à chaque coup de roulis
sous le vent il embarquait une lame, et quelques-unes s’étaient
même répandues dans la chambre pendant notre lutte ; car,
en descendant, j’avais laissé l’écoutille ouverte. Toute la
muraille de bâbord avait été emportée, ainsi que les fourneaux
et le canot de l’arrière. Les craquements et les vibrations
du grand mât nous prouvaient aussi qu’il allait bientôt céder.
Pour faire une plus grande place à l’arrimage dans la cale
d’arrière, le pied de ce mât avait été fixé dans l’entrepont
(exécrable méthode à laquelle ont souvent recours les constructeurs
ignorants), de sorte qu’il courait grand risque de sortir
0153 de son emplanture. Mais, pour mettre le comble à nos malheurs,
nous sondâmes l’archipompe, et nous ne trouvâmes pas moins
de sept pieds d’eau.

Nous laissâmes donc les cadavres des hommes dans la chambre,
et nous fîmes immédiatement jouer les pompes, Parker, naturellement,
ayant été relâché pour nous assister dans ce travail. Nous
bandâmes le bras d’Auguste de notre mieux, et le pauvre garçon
fit ce qu’il put, c’est-à-dire pas grand-chose. Cependant
nous vîmes qu’en faisant fonctionner une pompe sans interruption,
nous pouvions tout juste maîtriser la voie d’eau, c’est-à-dire
l’empêcher d’augmenter. Comme nous n’étions que quatre, c’était
un rude labeur ; mais nous tâchâmes de ne pas nous laisser
abattre, et nous attendîmes le petit jour avec inquiétude,
espérant soulager alors le brick en coupant le grand mât.

Nous passâmes ainsi une nuit pleine d’une anxiété et d’une
fatigue horribles ; quand enfin le jour parut, la tempête
n’était pas le moins du monde calmée, et il n’y avait même
0154 aucun symptôme d’une prochaine embellie. Nous tirâmes
alors les corps sur le pont, et nous les jetâmes par-dessus
bord. Ensuite nous pensâmes à nous débarrasser du grand mât.
Les préparatifs nécessaires ayant été faits, Peters, qui avait
retrouvé les haches dans la cabine, entama le mât, pendant
que, nous autres, nous veillions aux étais et aux garants.
Comme le brick donnait une effroyable embardée sous le vent,
le signal fut donné pour couper les garants, et, cela fait,
toute cette masse de bois et de gréement tomba dans la mer,
et débarrassa le brick sans nous faire d’avarie notable. Nous
vîmes alors que le navire fatiguait moins qu’auparavant, mais
notre situation était toujours extrêmement précaire, et en
dépit des plus grands efforts, nous ne pouvions pas maîtriser
la voie d’eau sans l’aide des deux pompes. Les services qu’Auguste
pouvait nous rendre étaient vraiment insignifiants. Pour ajouter
à notre détresse, une lame énorme frappant le brick du côté
du vent le jeta à quelques points hors du vent, et avant qu’il
pût reprendre sa position, une autre lame déferlait en plein
dessus et le roulait complètement sur le côté. Alors le lest
se déplaça en masse et passa sous le vent (quant à l’arrimage,
0155 il était depuis quelque temps ballotté absolument à l’aventure),
et pendant quelques secondes nous crûmes que nous allions
inévitablement chavirer. Cependant nous nous relevâmes un
peu ; mais le lest restant toujours à bâbord, nous donnions
tellement de la bande qu’il était inutile de songer à faire
jouer les pompes, ce qu’en aucun cas d’ailleurs nous n’aurions
pu faire plus longtemps, nos mains étant complètement ulcérées
par notre excessif labeur et saignant d’une manière affreuse.

Contrairement à l’avis de Parker, nous commençâmes alors à
abattre le mât de misaine ; nous y réussîmes à la longue,
avec la plus grande difficulté, à cause de notre position
inclinée. En filant par-dessus bord il emporta avec lui le
beaupré et laissa le brick à l’état de simple ponton.

Jusqu’alors nous avions lieu de nous réjouir d’avoir pu conserver
notre chaloupe, qui n’avait pas été endommagée par tous ces
gros coups de mer. Mais nous n’eûmes pas longtemps à nous
féliciter ; car le mât de misaine et la misaine, qui maintenaient
0156 un peu le brick, étant partis ensemble, chaque lame à
présent venait briser complètement sur nous, et en cinq minutes
notre pont fut balayé de bout en bout, la chaloupe et la muraille
de tribord furent enlevées, et le guindeau lui-même mis en
pièces. Il était vraiment presque impossible d’être réduits
à une condition plus déplorable.

A midi, nous eûmes quelque espoir de voir la tempête diminuer
; mais nous fûmes cruellement désappointés, car elle ne se
calma pendant quelques minutes que pour souffler ensuite avec
plus de furie. A quatre heures de l’après-midi, elle avait
pris une telle intensité qu’il était impossible de se tenir
debout ; et, quand vint la nuit, je n’avais plus conservé
l’ombre d’une espérance. Je ne croyais pas que le navire pût
tenir jusqu’au matin.

A minuit l’eau nous avait considérablement gagnés ; elle montait
alors jusqu’au faux pont. Peu de temps après, le gouvernail
partit, et le coup de mer qui l’emporta souleva toute la partie
de l’arrière hors de l’eau, de sorte qu’en retombant le brick
0157 talonna et donna une secousse semblable à celle d’un navire
qui échoue. Nous avions tous calculé que le gouvernail tiendrait
bon jusqu’à la fin, parce qu’il était singulièrement fort,
et installé comme je n’en avais jamais vu jusqu’alors et comme
je n’en ai pas vu depuis. Le long de sa pièce principale s’étendait
une série de forts crochets de fer, et une autre semblable
tout le long de l’étambot. A travers ces crochets passait
une tige de fer forgé très épaisse, le gouvernail étant ainsi
rattaché à l’étambot et jouant librement sur la tige. La force
terrible de la mer qui l’avait arraché peut être appréciée
par ce fait que les crochets de l’étambot, qui, comme je l’ai
dit, s’étendaient d’un bout à l’autre et étaient rivés de
l’autre côté, furent complètement retirés, tous sans exception,
de la pièce de bois.

Nous avions à peine eu le temps de respirer après cette violente
secousse, qu’une des plus épouvantables lames que j’eusse
jamais vues vint briser d’aplomb par-dessus bord, emportant
le capot d’échelle, enfonçant les écoutilles et inondant le
navire d’un véritable déluge.
0158IX. La pêche aux vivres.
Par bonheur, juste avant la nuit, nous nous étions solidement
attachés tous les quatre aux débris du guindeau, et nous étions
ainsi couchés sur le pont aussi à plat que possible. Ce fut
cette précaution qui nous sauva de la mort. Pour le moment
nous étions tous plus ou moins étourdis par cet immense poids
d’eau qui nous avait écrasés, et quand enfin elle se fut écoulée,
nous nous sentîmes presque anéantis. Aussitôt que je pus respirer,
j’appelai à haute voix mes compagnons. Auguste seul me répondit
: « C’est fait de nous ; que Dieu ait pitié de nos âmes !
» Au bout de quelques instants les deux autres purent parler,
et ils nous exhortèrent à prendre courage, disant qu’il y
avait encore quelque espoir, qu’il était impossible que le
brick coulât, à cause de la nature de sa cargaison, et qu’il
y avait tout lieu de croire que la tempête se dissiperait
vers le matin. Ces paroles me rendirent la vie ; car, quelque
étrange que cela puisse paraître, bien qu’il fût évident qu’un
navire chargé de barriques vides ne pouvait pas sombrer, j’avais
eu jusqu’ici l’esprit si troublé que cette considération m’avait
complètement échappé, et c’était le danger de sombrer que
0159 je considérais depuis quelque temps comme le plus imminent.
Sentant l’espérance revivre en moi, je saisis toutes les occasions
de renforcer les amarres qui m’attachaient aux débris du guindeau,
et je découvris bientôt que mes compagnons avaient eu la même
idée et en faisaient autant. La nuit était aussi noire que
possible, et il est inutile d’essayer de décrire le fracas
étourdissant et le chaos dont nous étions enveloppés. Notre
pont était au niveau de la mer, ou plutôt nous étions entourés
d’une crête, d’un rempart d’écume, dont une partie passait
à chaque instant par-dessus nous. Nos têtes, ce n’est pas
trop dire, n’étaient vraiment hors de l’eau qu’une seconde
sur trois. Quoique nous fussions couchés tout près les uns
des autres, nous ne pouvions pas nous voir, et nous n’apercevions
pas davantage la moindre partie du brick sur lequel nous étions
si effroyablement secoués. Par intervalles nous nous appelions
l’un l’autre, nous efforçant ainsi de raviver l’espérance
et de donner un peu de consolation et d’encouragement à celui
de nous qui pouvait en avoir le plus besoin. L’état de faiblesse
d’Auguste faisait de lui un objet d’inquiétude pour les autres
; et comme, avec son bras droit déchiré, il devait lui être
0160 impossible d’assujettir assez solidement son amarre, nous
nous figurions à chaque instant qu’il allait être emporté
par-dessus bord ; quant à lui prêter secours, c’était une
chose absolument impossible. Très heureusement sa place était
plus sûre qu’aucune des nôtres ; car, la partie supérieure
de son corps étant justement abritée par un morceau du guindeau
fracassé, la violence des lames qui tombaient sur lui se trouvait
grandement amortie. Dans toute autre position que celle-là
(et il ne l’avait pas choisie, il y avait été jeté accidentellement
après s’être attaché dans un endroit très dangereux), il eût
infailliblement péri avant le matin. Le brick, comme je l’ai
dit, donnait beaucoup de la bande, et, grâce à cela, nous
étions moins exposés à être emportés que nous ne l’eussions
été dans un cas différent. Le côté par où le navire donnait
de la bande était, comme je l’ai remarqué, celui de bâbord,
et la moitié du pont à peu près était constamment sous l’eau.
Conséquemment, les lames qui nous frappaient à tribord étaient
en partie brisées par le côté du navire, et, couchés à plat
sur le visage, nous n’en attrapions que de grosses éclaboussures
; quant à celles qui nous venaient par bâbord, elles nous
0161 attaquaient par le dos, et n’avaient pas, en raison de
notre posture, assez de prise sur nous pour nous arracher
à nos amarres.

Nous restâmes couchés dans cette affreuse situation jusqu’à
ce que le jour vînt nous montrer plus clairement les horreurs
dont nous étions environnés. Le brick n’était plus qu’une
bûche, roulant çà et là à la merci de chaque lame ; la tempête
augmentait toujours ; c’était un parfait ouragan, s’il en
fut jamais, et nous ne voyions aucune perspective naturelle
de délivrance. Pendant quelques heures, nous gardâmes le silence,
tremblant à chaque instant ou que nos amarres ne cédassent,
ou que les débris du guindeau ne filassent par-dessus bord,
ou qu’une des énormes lames qui mugissaient autour de nous,
au-dessus de nous, dans tous les sens, ne plongeât la carcasse
si avant sous l’eau que nous fussions noyés avant qu’elle
pût remonter à la surface. Cependant la miséricorde de Dieu
nous préserva de ces imminents dangers, et vers midi nous
fûmes gratifiés de la lumière bénie du soleil. Peu de temps
après, nous nous aperçûmes d’une diminution sensible dans
0162 la force du vent, et, pour la première fois depuis la
fin de la soirée précédente, Auguste parla et demanda à Peters,
qui était couché tout contre lui, s’il croyait qu’il y eût
quelque chance de salut. Comme le métis ne fit d’abord aucune
réponse à cette question, nous conclûmes tous qu’il avait
été noyé sur place ; mais bientôt, à notre grande joie, il
parla, quoique d’une voix très faible, disant qu’il souffrait
beaucoup, qu’il était comme coupé par les amarres qui lui
serraient étroitement l’estomac, et qu’il lui fallait trouver
le moyen de les relâcher, ou mourir, parce qu’il lui était
impossible d’endurer cette torture plus longtemps. Cela nous
causa un grand chagrin ; car il ne fallait pas songer à venir
à son secours, tant que la mer continuerait à courir sur nous
comme elle faisait. Nous l’exhortâmes à supporter ses souffrances
avec courage, et nous lui promîmes de saisir la première occasion
qui s’offrirait pour le soulager. Il répondit qu’il serait
bientôt trop tard ; que ce serait fait de lui avant que nous
pussions lui venir en aide ; et puis, après avoir gémi pendant
quelques minutes, il retomba dans son silence, et nous conclûmes
qu’il était mort.
0163
Aux approches du soir, la mer tomba considérablement ; c’était
à peine si dans l’espace de cinq minutes plus d’une lame venait
briser sur la coque du côté du vent ; le vent s’était aussi
beaucoup calmé, quoiqu’il soufflât encore grand frais. Je
n’avais entendu parler aucun de mes camarades depuis plusieurs
heures ; j’appelai alors Auguste. Il me répondit, mais si
faiblement, que je ne pus pas distinguer ce qu’il disait.
Je parlai alors à Peters et à Parker, mais aucun d’eux ne
me fit de réponse.

Peu de temps après, je tombai dans une quasi-insensibilité,
durant laquelle les images les plus charmantes flottèrent
dans mon cerveau ; telles que des arbres verdoyants, des prés
magnifiques où ondulait le blé mûr, des processions de jeunes
danseuses, de superbes troupes de cavalerie et autres fantasmagories.
Je me rappelle maintenant que, dans tout ce qui défilait devant
l’oeil de mon esprit, le mouvement était l’idée prédominante.
Ainsi, je ne rêvais jamais d’un objet immobile, tel qu’une
maison, une montagne ou tout autre du même genre ; mais des
0164 moulins à vent, des navires, de grands oiseaux, des ballons,
des hommes à cheval, des voitures filant avec une vitesse
furieuse, et autres objets mouvants, se présentaient à moi
et se succédaient interminablement. Quand je sortis de ce
singulier état, le soleil était levé depuis une heure, autant
que je pus le deviner. J’eus la plus grande peine à me souvenir
des différentes circonstances qui se rattachaient à ma situation,
et pendant quelque temps je restai fermement convaincu que
j’étais toujours dans la cale du brick, près de ma caisse,
et je prenais le corps de Parker pour celui de Tigre.

Lorsque j’eus enfin complètement recouvré mes sens, je m’aperçus
que le vent n’était plus qu’une brise très modérée, et que
la mer était comparativement calme, de sorte qu’elle n’embarquait
plus sur le brick que par le travers. Mon bras gauche avait
rompu ses liens et se trouvait gravement déchiré vers le coude
; le droit était complètement paralysé, et la main et le poignet
prodigieusement enflés par la pression du cordage, qui avait
agi depuis l’épaule jusqu’en bas. Je souffrais aussi beaucoup
d’une autre corde autour de la taille, qui avait été serrée
0165 à un point intolérable. En regardant mes camarades autour
de moi, je vis que Peters vivait encore, bien qu’il eût autour
des reins une grosse corde serrée si cruellement qu’il avait
l’air presque coupé en deux ; aussitôt que je bougeai, il
me fit un geste faible de la main en me désignant la corde.
Auguste ne donnait aucun symptôme de vie, et était presque
plié en deux en travers d’un éclat du guindeau. Parker me
parla quand il me vit remuer et me demanda si j’avais encore
assez de force pour le délivrer de sa position, me disant
que si je voulais ramasser toute mon énergie et si je réussissais
à le délier, nous pouvions encore sauver nos vies, mais qu’autrement
nous péririons tous.

Je lui dis de prendre courage, et que je tâcherais de le délivrer.
Tâtant dans la poche de mon pantalon, je pris mon canif, et,
après plusieurs essais infructueux, je réussis à l’ouvrir.
Je parvins alors avec ma main gauche à débarrasser mon bras
droit de ses amarres, et je coupai ensuite les autres cordes
qui me retenaient. Mais en essayant de changer de place, je
m’aperçus que mes jambes me manquaient entièrement et que
0166 je ne pouvais me relever ; il m’était également impossible
de mouvoir mon bras droit dans un sens quelconque. Je le fis
remarquer à Parker, qui me conseilla de rester tranquille
pendant quelques minutes, en me tenant au guindeau avec la
main gauche, pour donner au sang le temps de circuler. En
effet, l’engourdissement commença bientôt à disparaître, de
sorte que je pus d’abord remuer une jambe, et puis l’autre,
et en peu de temps je recouvrai en partie l’usage de mon bras
droit. Je me glissai alors vers Parker avec la plus grande
précaution et sans me dresser sur mes jambes, et je coupai
toutes les amarres autour de lui ; et au bout de peu de temps,
comme moi, il recouvra en partie l’usage de ses membres. Nous
nous dépêchâmes alors de défaire la corde de Peters. Elle
avait fait une profonde entaille à travers la ceinture de
son pantalon de laine et à travers deux chemises, et elle
avait pénétré dans l’aine, d’où le sang jaillit abondamment
quand nous enlevâmes la corde. Mais à peine avions-nous fini,
que Peters se mit à parler et sembla éprouver un soulagement
immédiat ; il était même capable de se remuer beaucoup plus
aisément que Parker et moi, ce qu’il devait sans aucun doute
0167 à cette saignée involontaire.

Auguste ne donnait aucun signe de vie, et nous avions peu
d’espoir de le voir reprendre ses sens, mais, en arrivant
à lui, nous vîmes qu’il s’était simplement évanoui par suite
d’une perte de sang, les bandages dont nous avions entouré
son bras ayant été arrachés par l’eau ; aucune des cordes
qui le retenaient au guindeau n’était suffisamment serrée
pour occasionner sa mort. L’ayant débarrassé de ses liens
et délivré du morceau de bois, nous le déposâmes du côté du
vent, à un endroit sec, la tête un peu plus bas que le corps,
et nous nous mîmes tous trois à lui frotter les membres. En
une demi-heure à peu près il revint à lui ; mais ce ne fut
que le matin suivant qu’il laissa voir qu’il reconnaissait
chacun de nous et qu’il trouva la force de parler. Pendant
le temps que nous avions mis à nous débarrasser de toutes
nos amarres, la nuit était venue, le ciel commençait à se
couvrir, de sorte que nous avions une peur affreuse que le
vent ne reprît avec violence, auquel cas rien ne pouvait nous
sauver de la mort, épuisés comme nous l’étions. Par bonheur
0168 le temps se maintint très convenablement pendant la nuit,
et, la mer s’apaisant de plus en plus, nous conçûmes finalement
l’espoir de nous sauver. Une jolie brise soufflait toujours
du nord-ouest, mais le temps n’était pas froid du tout. Auguste,
étant beaucoup trop faible pour se retenir lui-même, fut soigneusement
attaché au guindeau, de peur que le roulis du navire ne le
fit glisser par-dessus bord. Quant à nous, nous n’avions pas
besoin de précautions semblables. Nous nous assîmes en nous
serrant, et, nous appuyant l’un contre l’autre, en nous aidant
des cordes rompues du guindeau, nous nous mîmes à causer des
moyens de sortir de notre affreuse situation. Nous nous avisâmes
très à propos de retirer nos habits, et nous les tordîmes
pour en exprimer l’eau. Quand ensuite nous les remîmes, ils
nous parurent singulièrement chauds et agréables et ne servirent
pas peu à nous rendre de la vigueur. Nous débarrassâmes Auguste
des siens, nous les tordîmes pour lui, et il en éprouva le
même bien-être.

Nos principales souffrances étaient maintenant la faim et
la soif, et quand nous pensions aux moyens futurs de nous
0169 soulager à cet égard, nous sentions le coeur nous manquer,
et nous en venions même à regretter d’avoir échappé aux dangers
moins terribles de la mer. Nous nous efforçâmes cependant
de nous consoler avec l’espoir d’être bientôt recueillis par
quelque navire, et nous nous encourageâmes à supporter avec
résignation tous les maux qui pouvaient nous être encore réservés.

Enfin, l’aube du 14 parut, et le temps se maintint clair et
doux, avec une brise constante mais très légère du nord-ouest.
La mer était maintenant tout à fait apaisée, et comme, pour
une cause que nous ne pûmes deviner, le brick ne donnait plus
autant de la bande, le pont était comparativement sec, et
nous pouvions aller et venir en toute liberté. Il y avait
alors plus de trois jours et trois nuits que nous n’avions
rien bu ni mangé, et il devenait absolument nécessaire de
faire une tentative pour se procurer quelque chose d’en bas.
Comme le brick était complètement plein d’eau, nous nous mîmes
à l’oeuvre avec tristesse et sans grand espoir d’attraper
quelque chose. Nous fîmes une espèce de drague en plantant
0170 quelques clous, que nous arrachâmes aux débris du capot
d’échelle, dans deux pièces de bois. Nous les assujettîmes
en croix, et, les attachant au bout d’une corde, nous les
jetâmes dans la cabine et les promenâmes çà et là, avec le
faible espoir d’accrocher quelque article qui pût servir à
notre nourriture, ou du moins nous aider à nous la procurer.
Nous passâmes la plus grande partie de la matinée à cette
besogne, sans résultat, et nous ne péchâmes que quelques couvertures
que les clous accrochèrent facilement. Notre invention était
vraiment si grossière que nous ne pouvions guère compter sur
un meilleur succès.

Nous recommençâmes l’épreuve dans le gaillard d’avant, mais
sans plus de résultat, et nous nous abandonnions déjà au désespoir,
quand Peters imagina de se faire attacher une corde autour
du corps, et d’essayer d’attraper quelque chose en plongeant
dans la cabine. Nous saluâmes la proposition avec toute la
joie que peut inspirer l’espérance renaissante. Il commença
immédiatement à se dépouiller de ses vêtements, à l’exception
de son pantalon ; et une forte corde fut soigneusement assujettie
0171 autour de sa taille, que nous ramenâmes par-dessus ses
épaules, de manière à l’empêcher de glisser. L’entreprise
était pleine de difficulté et de danger ; car, comme nous
n’espérions pas trouver grand-chose dans la chambre, à supposer
même qu’il y eût encore quelques provisions, il fallait que
le plongeur, après s’être laissé descendre, fît un tour à
droite et marchât sous l’eau à une distance de dix ou douze
pieds, à travers un passage étroit, jusqu’à la cambuse, revînt
enfin sans avoir pu respirer.

Tout étant prêt, Peters descendit dans la cabine en suivant
l’échelle jusqu’à ce que l’eau lui atteignît le menton. Alors
il plongea, la tête la première, tourna à droite après avoir
plongé et s’efforça de pénétrer dans la cambuse ; mais à la
première tentative il échoua complètement. Il n’y avait pas
une demi-minute qu’il avait disparu que nous sentîmes la corde
secouée violemment ; c’était le signal convenu pour le retirer
de l’eau quand il le désirerait. Nous le tirâmes donc immédiatement,
mais avec si peu de précautions que nous le meurtrîmes cruellement
contre l’échelle. Il ne rapportait rien avec lui, et il lui
0172 avait été impossible d’aller au-delà d’un très petit espace
à travers le couloir, à cause des efforts constants qu’il
lui fallait faire pour ne pas remonter et flotter contre le
pont. Quand il sortit de la cabine, il était très épuisé,
et dut se reposer quinze bonnes minutes avant de se hasarder
à redescendre.

La seconde tentative fut encore plus malheureuse ; car il
resta si longtemps sous l’eau sans donner le signal, que,
nous sentant fort inquiets pour lui, nous le tirâmes sans
plus attendre ; il se trouva qu’il était au moment d’être
asphyxié ; le malheureux avait déjà, dit-il, secoué la corde
à plusieurs reprises, et nous ne l’avions pas senti. Cela
tenait sans doute à ce qu’une partie de la corde s’était accrochée
dans la balustrade au pied de l’échelle. Cette balustrade
était un tel embarras, que nous résolûmes de l’arracher avant
de procéder à une nouvelle tentative. Comme nous n’avions
aucun moyen de l’enlever, excepté à la force des bras, nous
descendîmes tous les quatre dans l’eau, aussi loin qu’il nous
fut possible, et, donnant une bonne secousse avec nos forces
0173 réunies, nous réussîmes à la jeter à bas.

La troisième tentative ne réussit pas mieux que les deux premières,
et il devint évident que nous ne pourrions rien obtenir par
ce moyen sans le secours de quelque poids qui servît à maintenir
le plongeur et à l’affermir sur le plancher de la cabine,
pendant qu’il ferait sa recherche. Nous regardâmes longtemps
autour de nous pour trouver quelque chose propre à remplir
ce but ; mais à la fin nous découvrîmes, à notre grande joie,
un des porte-haubans de misaine, du côté du vent, qui était
déjà si fortement ébranlé que nous n’eûmes aucune peine à
le détacher entièrement. Peters, l’ayant solidement assujetti
à l’une de ses chevilles, opéra alors sa quatrième descente
dans la cabine, et, cette fois, réussit à se frayer un chemin
jusqu’à la porte de la cambuse. Mais, avec un chagrin inexprimable,
il la trouva fermée et fut obligé de revenir sans avoir pu
y pénétrer ; car, en faisant les plus grands efforts, c’était
tout au plus s’il pouvait rester une minute sous l’eau. Nos
affaires prenaient décidément un caractère sinistre, et nous
ne pûmes, Auguste et moi, nous empêcher de fondre en larmes
0174 en pensant à cette foule de difficultés qui nous assiégeaient
et à la chance si improbable de notre salut. Mais cette faiblesse
ne fut pas de longue durée. Nous nous agenouillâmes et nous
priâmes Dieu de nous assister dans les nombreux dangers dont
nous étions assaillis ; et puis, avec une espérance et une
vigueur rajeunies, nous nous relevâmes, prêts à chercher encore
et à entreprendre tous les moyens humains de délivrance.
X. Le brick mystérieux.
Peu de temps après, un incident eut lieu, qui, gros d’abord
d’extrême joie et ensuite d’extrême horreur, m’apparaît, à
cause de cela même, comme plus émouvant, plus terrible qu’aucun
des hasards que j’aie connus postérieurement dans le cours
de neuf longues années, années si pleines d’événements de
la nature la plus surprenante, et souvent même la plus inouïe,
la plus inimaginable. Nous étions couchés sur le pont, près
de l’échelle, et nous discutions encore la possibilité de
pénétrer jusqu’à la cambuse, quand, tournant mes regards vers
Auguste, qui me faisait face, je m’aperçus qu’il était tout
d’un coup devenu d’une pâleur mortelle et que ses lèvres tremblaient
d’une manière singulière et incompréhensible. Fortement alarmé,
0175 je lui adressai la parole, mais il ne répondit pas, et
je commençais à croire qu’il avait été pris d’un mal subit,
quand je fis attention à ses yeux, singulièrement brillants,
et braqués sur quelque objet derrière moi. Je tournai la tête,
et je n’oublierai jamais la joie extatique qui pénétra chaque
partie de mon être quand j’aperçus un grand brick qui arrivait
sur nous, et qui n’était guère à plus de deux milles au large.
Je sautai sur mes pieds, comme si une balle de fusil m’avait
frappé soudainement au coeur, et, étendant mes bras dans la
direction du navire, je restai debout, immobile, incapable
de prononcer une syllabe. Peters et Parker étaient également
émus, quoique d’une manière différente. Le premier dansait
sur le pont comme un fou, en débitant les plus monstrueuses
extravagances, entremêlées de hurlements et d’imprécations,
pendant que le second fondait en larmes, ne cessant, pendant
quelques minutes encore, de pleurer comme un petit enfant.

Le navire en vue était un grand brick-goélette, bâti à la
hollandaise, peint en noir, avec une poulaine voyante et dorée.
0176 Il avait évidemment essuyé passablement de gros temps,
et nous supposâmes qu’il avait beaucoup souffert de la tempête
qui avait été la cause de notre désastre ; car il avait perdu
son mât de hune de misaine ainsi qu’une partie de son mur
de tribord. Quand nous le vîmes pour la première fois, il
était, je l’ai dit, à deux milles environ, au vent, et arrivant
sur nous. La brise était très faible, et ce qui nous étonna
le plus, c’est qu’il ne portait pas d’autres voiles que sa
misaine et sa grande voile, avec un clinfoc ; aussi ne marchait-il
que très lentement, et notre impatience montait presque jusqu’à
la frénésie. La manière maladroite dont il gouvernait fut
remarquée par nous tous, malgré notre prodigieuse émotion.
Il donnait de telles embardées, qu’une fois ou deux nous crûmes
qu’il ne nous avait pas vus, ou, qu’ayant découvert notre
navire, mais n’ayant aperçu personne à bord, il allait virer
de bord et reprendre une autre route. A chaque fois, nous
poussions des cris et des hurlements de toute la force de
nos poumons ; et le navire inconnu semblait changer pour un
moment d’intention et remettait le cap sur nous ; cette singulière
manoeuvre se répéta deux ou trois fois, si bien qu’à la fin
0177 nous ne trouvâmes pas d’autre manière de nous l’expliquer
que de supposer que le timonier était ivre.

Nous n’aperçûmes personne à son bord jusqu’à ce qu’il fût
arrivé à un quart de mille de nous. Alors nous vîmes trois
hommes qu’à leur costume nous prîmes pour des Hollandais.

Deux d’entre eux étaient couchés sur de vieilles voiles près
du gaillard d’avant, et le troisième, qui semblait nous regarder
avec curiosité, était à l’avant, à tribord, près du beaupré.
Ce dernier était un homme grand et vigoureux, avec la peau
très noire. Il semblait, par ses gestes, nous encourager à
prendre patience, nous saluant joyeusement de la tête, mais
d’une manière qui ne laissait pas que d’être bizarre, et souriant
constamment, comme pour déployer une rangée de dents blanches
très brillantes. Comme le navire se rapprochait, nous vîmes
son bonnet de laine rouge tomber de sa tête dans l’eau ; mais
il n’y prit pas garde, continuant toujours ses sourires et
ses gestes baroques. Je rapporte minutieusement ces choses
0178 et ces circonstances, et je les rapporte, cela doit être
compris, précisément comme elles nous apparurent.

Le brick venait à nous lentement et avec plus de certitude
dans sa manoeuvre, et (je ne puis parler de sang-froid de
cette aventure) nos coeurs sautaient follement dans nos poitrines,
et nous répandions toute notre âme en cris d’allégresse et
en actions de grâces à Dieu pour la complète, glorieuse et
inespérée délivrance que nous avions si palpablement sous
la main. Soudainement, du mystérieux navire, qui était maintenant
tout proche de nous, nous arrivèrent, portées sur l’océan,
une odeur, une puanteur telles, qu’il n’y a pas dans le monde
de mots pour l’exprimer : infernales, suffocantes, intolérables,
inconcevables ! J’ouvris la bouche pour respirer, et, me tournant
vers mes camarades, je m’aperçus qu’ils étaient plus pâles
que du marbre. Mais nous n’avions pas le temps de discuter
ou de raisonner, le brick était à cinquante pieds de nous,
et il semblait avoir l’intention de nous accoster par notre
voûte, afin que nous pussions l’aborder sans l’obliger à mettre
un canot à la mer. Nous nous précipitâmes à l’arrière, quand
0179 tout à coup une forte embardée le jeta de cinq ou six
points hors de la route qu’il tenait, et comme il passait
à notre arrière à une distance d’environ vingt pieds, nous
vîmes en plein son pont. Oublierai-je jamais la triple horreur
de ce spectacle ? Vingt-cinq ou trente corps humains, parmi
lesquels quelques femmes, gisaient disséminés çà et là, entre
l’arrière et la cuisine, dans le dernier et le plus dégoûtant
état de putréfaction ! Nous vîmes clairement qu’il n’y avait
pas une âme vivante sur ce bateau maudit ! Cependant nous
ne pouvions pas nous empêcher d’appeler ces morts à notre
secours ! Oui, dans l’agonie du moment, nous avons lentement
et fortement prié ces silencieuses et dégoûtantes images de
s’arrêter pour nous, de ne pas nous laisser devenir semblables
à elles, et de vouloir bien nous recevoir dans leur gracieuse
compagnie ! L’horreur et le désespoir nous faisaient extravaguer,
l’angoisse et la déception nous avaient rendus absolument
fous.

Quand nous poussâmes notre premier hurlement de terreur, quelque
chose répondit qui venait du côté du beaupré du navire étranger,
0180 et qui ressemblait si parfaitement au cri d’un gosier
humain que l’oreille la plus délicate en aurait tressailli
et s’y fût laissé prendre. En ce moment, une autre embardée
soudaine ramena pour quelques minutes le gaillard d’avant
sous nos yeux, et du même coup nous aperçûmes la cause du
bruit. Nous vîmes le grand et robuste personnage toujours
appuyé sur la muraille, faisant toujours aller sa tête de
çà de là, mais la face tournée maintenant de manière que nous
ne pouvions plus l’apercevoir. Ses bras étaient étendus sur
la lisse, et ses mains tombaient en dehors. Ses genoux reposaient
sur une grosse manoeuvre, tendue roide et allant du pied du
beaupré à l’un des bossoirs. Sur son dos, où une partie de
la chemise avait été arrachée et laissait voir le nu, se tenait
une mouette énorme, qui se gorgeait activement de l’horrible
viande, son bec et ses serres profondément enfouis dans le
corps, et son blanc plumage tout éclaboussé de sang. Comme
le brick continuait à tourner comme pour nous voir de plus
près, l’oiseau retira péniblement du trou sa tête sanglante,
et, après nous avoir considérés un moment comme stupéfié,
se détacha paresseusement du corps sur lequel il se régalait,
0181 puis il prit droit son vol au-dessus de notre pont et
plana quelque temps dans l’air avec un morceau de substance
coagulée et quasi vivante dans son bec. A la fin, l’horrible
morceau tomba, avec un sinistre piaffement, juste aux pieds
de Parker. Dieu veuille me pardonner ! mais alors, dans le
premier moment, une pensée traversa mon esprit, une pensée
que je n’écrirai pas, et je me sentis faisant un pas machinal
vers la place ensanglantée. Je levai les yeux, et mes regards
rencontrèrent ceux d’Auguste qui étaient chargés d’un reproche
si intense et si énergique que cela me rendit immédiatement
à moi-même. Je m’élançai vivement, et, avec un profond frisson,
je jetai l’horrible chose à la mer.

Le corps d’où le morceau avait été arraché, reposant ainsi
sur cette manoeuvre, oscillait aisément sous les efforts de
l’oiseau carnassier, et c’était ce mouvement qui nous avait
d’abord fait croire à un être vivant. Quand la mouette le
débarrassa de son poids, il chancela, tourna et tomba à moitié,
de sorte que nous pûmes voir son visage en plein. Non, jamais
spectacle ne fut plus plein d’effroi ! Les yeux n’existaient
0182 plus, et toutes les chairs de la bouche rongées laissaient
les dents entièrement à nu. Tel était donc ce sourire qui
avait encouragé notre espérance ! Tel était… mais je m’arrête.
Le brick, comme je l’ai dit, passa à notre arrière, et continua
sa route lentement et régulièrement sous le vent. Avec lui
et son terrible équipage s’évanouirent toutes nos heureuses
visions de joie et de délivrance. Comme il mit quelque temps
à passer derrière nous, nous aurions peut-être trouvé le moyen
de l’aborder, si notre soudain désappointement et la nature
effrayante de notre découverte n’avaient pas anéanti toutes
nos facultés morales et physiques. Nous avions vu et senti,
mais nous ne pûmes penser et agir, hélas ! que trop tard.
On pourra juger par ce simple fait combien cet incident avait
affaibli nos intelligences : quand le navire se fut éloigné
au point que nous n’apercevions plus que la moitié de sa coque,
nous agitâmes sérieusement la proposition d’essayer de l’attraper
à la nage !

J’ai, depuis cette époque, fait tous mes efforts pour éclaircir
la vague horrible qui enveloppait la destinée du navire inconnu.
0183 Sa coupe et sa physionomie générale nous donnèrent à penser,
comme je l’ai déjà dit, que c’était un bâtiment de commerce
hollandais, et le costume de son équipage nous confirma dans
cette opinion. Nous aurions facilement pu lire son nom à son
arrière, et prendre aussi d’autres observations qui nous auraient
servi à déterminer son caractère ; mais l’émotion profonde
du moment nous aveugla et nous cacha tout indice de cette
nature. D’après la couleur safranée de quelques-uns des cadavres
qui n’étaient pas tout à fait décomposés, nous dûmes conclure
que tout le monde à bord était mort de la fièvre jaune ou
de quelque autre violent fléau d’espèce analogue. Si tel était
le cas (et en dehors de cela, je ne sais vraiment qu’imaginer),
la mort, à en juger par la position des corps, avait dû les
surprendre d’une façon tout à fait soudaine et accablante,
d’une manière absolument distincte de celle qui caractérise
même les pestes les plus mortelles avec lesquelles l’humanité
a pu jusqu’ici se familiariser. Dans le fait, il se peut qu’un
poison, introduit accidentellement dans quelqu’une des provisions
du bord, ait amené ce désastre ; peut-être avaient-ils mangé
de quelque poisson inconnu, d’une espèce venimeuse, ou d’oiseau
0184 océanique ou de tout autre animal marin, que sais-je ?
mais il est absolument superflu de former des conjectures
sur un cas qui est enveloppé tout entier, et qui restera sans
doute éternellement enveloppé dans le plus effrayant et le
plus insondable mystère.
XI. La bouteille de porto.
Nous passâmes le reste de la journée dans un état de léthargie
stupide, regardant toujours le navire, jusqu’au moment où
les ténèbres, le dérobant à notre vue, nous rendirent pour
ainsi dire à nous-mêmes. Les angoisses de la faim et de la
soif nous reprirent alors, absorbant tous autres soucis et
considérations. Il n’y avait toutefois rien à faire jusqu’au
matin, et, nous installant de notre mieux, nous nous efforçâmes
d’attraper un peu de repos. J’y réussis, pour mon compte,
au-delà de mes espérances, et je dormis jusqu’au point du
jour, quand mes camarades, qui avaient été moins favorisés
que moi, m’éveillèrent pour recommencer nos malheureuses tentatives
sur la cambuse.

Il faisait alors un calme plat, avec une mer plus unie que
0185 je ne l’ai jamais vue, le temps, chaud et agréable. Le
brick fatal était hors de vue. Nous commençâmes nos opérations
pour arracher, mais non sans peine, un autre porte-haubans
de misaine ; et les ayant, tous les deux, attachés aux pieds
de Peters, il essaya d’arriver encore une fois à la porte
de la cambuse, pensant qu’il réussirait peut-être à la forcer,
pourvu cependant qu’il pût l’atteindre en très peu de temps
; et il y comptait, parce que la carcasse du navire gardait
sa position beaucoup mieux qu’auparavant.

Il réussit en effet à atteindre très vite la porte, et là,
détachant un des poids de sa cheville, il essaya de s’en servir
pour l’enfoncer ; mais tous ses efforts furent vains, la charpente
étant beaucoup plus forte qu’il ne s’y était attendu.

Il était complètement épuisé par ce long séjour sous l’eau,
et il devenait indispensable qu’un de nous le remplaçât. Parker
s’offrit immédiatement pour ce service ; mais après trois
voyages infructueux, il n’avait même pas réussi à arriver
jusqu’à la porte. L’état déplorable du bras d’Auguste rendait
0186 de sa part tout essai superflu ; car fût-il parvenu à
atteindre la chambre, il eût été tout à fait incapable d’en
forcer l’entrée ; c’était donc à moi qu’incombait maintenant
le devoir d’employer mes forces au salut de la communauté.

Peters avait laissé un des porte-haubans dans le passage,
et je vis, sitôt que j’eus plongé, que je n’avais pas un poids
suffisant pour me tenir solidement sous l’eau. Je résolus
donc, pour ma première tentative, de retrouver d’abord et
simplement l’autre poids. Dans ce but, je tâtais le plancher
du couloir, quand je sentis quelque chose de dur, que j’empoignai
immédiatement, n’ayant pas le temps de vérifier ce que c’était
; puis je m’en revins et je remontai directement à la surface.
Ma trouvaille était une bouteille, et on concevra quelle fut
notre joie quand nous vîmes qu’elle était pleine de vin de
Porto. Nous rendîmes grâces à Dieu pour cette consolation
et ce secours si opportun, puis, avec mon canif nous tirâmes
le bouchon, et, pour une gorgée très modérée qu’avala chacun
de nous, nous nous en sentîmes singulièrement réconfortés,
0187 et comme inondés de chaleur, de forces et d’esprits vitaux.
Nous rebouchâmes alors la bouteille soigneusement, et au moyen
d’un mouchoir nous l’amarrâmes de façon qu’il lui fût impossible
de se briser.

Je me reposai un peu après cette heureuse découverte, puis
je descendis, et enfin je retrouvai le porte-haubans avec
lequel je montai immédiatement. Après l’avoir attaché à mon
pied, je me laissai couler pour la troisième fois, et il me
fut démontré que je ne pourrais jamais réussir à forcer la
porte de la cambuse. Je revins désolé.

Bien décidément, il fallait donc renoncer à toute espérance,
et je pus voir dans les physionomies de mes camarades qu’ils
avaient pris leur parti de mourir. Le vin leur avait donné
une espèce de délire, dont ma dernière immersion m’avait peut-être
préservé. Ils bavardaient d’une manière incohérente, et sur
des choses qui n’avaient aucun rapport avec notre situation,
Peters m’accablant de questions sur Nantucket. Auguste aussi,
je me le rappelle, s’approcha de moi, d’un air fort sérieux,
0188 et me pria de lui prêter un peigne de poche, parce qu’il
avait, disait-il, les cheveux pleins d’écailles de poisson,
et qu’il désirait se nettoyer avant de débarquer. Parker semblait
un peu moins fortement affecté, et me pressait de plonger
encore dans la chambre pour lui rapporter le premier objet
qui me tomberait sous la main. J’y consentis, et dès la première
tentative, après être resté sous l’eau une bonne minute, je
rapportai une petite malle de cuir appartenant au capitaine
Barnard. Nous l’ouvrîmes immédiatement, avec le faible espoir
qu’elle contiendrait peut-être quelque chose à boire ou à
manger ; mais nous n’y trouvâmes rien qu’une boîte à rasoirs
et deux chemises de toile. Je plongeai encore, et je revins
sans aucun résultat. Comme ma tête sortait de l’eau, j’entendis
sur le pont le bruit de quelque chose qui se brisait, et,
en remontant, je vis que mes compagnons d’infortune avaient
ignoblement profité de mon absence pour boire le reste du
vin, et qu’ils avaient laissé tomber la bouteille dans leur
précipitation à la remettre en place avant que je les surprisse.
Je leur remontrai leur manque de coeur, et Auguste fondit
en larmes. Les deux autres essayèrent de rire et de tourner
0189 la chose en plaisanterie ; mais j’espère ne jamais plus
avoir à contempler un rire pareil ; la convulsion de leur
physionomie était absolument effrayante. Dans le fait, il
était visible que l’excitation produite dans leurs estomacs
vides avait eu un effet violent et instantané, et qu’ils étaient
tous effroyablement ivres. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine
que j’obtins d’eux qu’ils se couchassent ; ils tombèrent presque
aussitôt dans un lourd sommeil, accompagné d’une respiration
haute et ronflante.

Je me trouvai alors, pour ainsi dire, seul sur le brick, et,
certes, mes réflexions étaient de la nature la plus terrible
et la plus noire. La seule perspective qui s’offrît à moi
était de mourir de faim lentement, ou, en mettant les choses
au mieux, d’être englouti par la première tempête qui s’élèverait
; car nous ne pouvions pas, dans notre état d’épuisement,
conserver l’espoir de survivre à une nouvelle.

La faim déchirante que j’éprouvais alors était presque intolérable,
et je me sentis capable des dernières extrémités pour l’apaiser.
0190 Avec mon couteau, je coupai un petit morceau de la malle
de cuir, et je m’efforçai de le manger ; mais il me fut absolument
impossible d’en avaler même une parcelle ; cependant il me
sembla qu’en mâchant et en chiquant le cuir par petits fragments
j’obtenais un léger soulagement à mes souffrances. Vers le
soir, mes compagnons se réveillèrent, un à un, et tous dans
un état de faiblesse et d’horreur indescriptible, causé par
le vin, dont les fumées étaient maintenant évaporées. Ils
tremblaient, comme en proie à une violente fièvre, et imploraient
de l’eau avec les cris les plus lamentables. Leur situation
m’affecta de la manière la plus vive, et néanmoins je ne pouvais
m’empêcher de me réjouir de l’heureux accident qui m’avait
empêché de me laisser tenter par le vin, m’épargnant ainsi
leurs sinistres et navrantes sensations. Cependant leur conduite
m’alarmait et me causait une très forte inquiétude ; car il
était évident qu’à moins d’un changement favorable dans leur
état, ils ne pourraient me prêter aucune assistance pour pourvoir
à notre salut commun. Je n’avais pas encore abandonné toute
idée de rapporter quelque chose d’en bas ; mais l’épreuve
ne pouvait se recommencer qu’à la condition que l’un d’eux
0191 fût assez maître de lui-même pour tenir le bout de la
corde pendant que je descendrais. Parker semblait se posséder
un peu mieux que les autres, et je m’efforçai de le ranimer
par tous les moyens possibles. Présumant qu’un bain d’eau
de mer pourrait avoir un heureux effet, je m’avisai de lui
attacher un bout de corde autour du corps, et puis, le conduisant
au capot d’échelle (lui, restant toujours inerte et passif),
je l’y poussai et l’en retirai immédiatement. J’eus lieu de
me féliciter de mon expérience, car il parut reprendre de
la vie et de la force, et en remontant il me demanda d’un
air tout à fait raisonnable pourquoi je le traitais ainsi.
Quand je lui eus expliqué mon but, il me remercia du service,
et dit qu’il se sentait beaucoup mieux depuis son bain ; ensuite,
il parla sensément de notre situation. Nous résolûmes alors
d’appliquer le même traitement à Auguste et à Peters ; ce
que nous fîmes immédiatement, et le saisissement leur procura
à tous deux un soulagement remarquable. Cette idée d’immersion
soudaine m’avait été suggérée par quelque vieille lecture
médicale sur les heureux effets de l’affusion et de la douche
dans les cas où le malade souffre du delirium tremens.
0192
Voyant que je pouvais enfin me fier à mes camarades pour tenir
le bout de la corde, je plongeai encore trois ou quatre fois
dans la cabine, bien qu’il fit tout à fait nuit, et qu’une
houle assez douce, mais très allongée, venant du nord, ballottât
tant soit peu notre ponton. Dans le cours de ces tentatives,
je réussis à rapporter deux grands couteaux de table, une
cruche de la contenance de trois gallons, mais vide, enfin
une couverture, mais rien qui pût servir à soulager notre
faim. Après avoir trouvé ces divers articles, je continuai
mes efforts jusqu’à ce que je fusse complètement épuisé ;
mais je n’attrapai plus rien. Pendant la nuit, Parker et Peters
firent la même besogne à tour de rôle ; mais on ne pouvait
plus mettre la main sur rien, et, persuadés que nous nous
épuisions en vain, de désespoir nous abandonnâmes l’entreprise.

Nous passâmes le reste de la nuit dans la plus terrible angoisse
morale et physique qui se puisse imaginer. Le matin du 16
se leva enfin, et nos yeux cherchèrent avec avidité le secours
0193 à tous les points de l’horizon, mais vainement. La mer
était toujours très unie, avec une longue houle du nord, comme
la veille. Il y avait alors six jours que nous n’avions goûté
d’aucune nourriture ni bu d’aucune boisson, à l’exception
de la bouteille de porto, et il était clair que nous ne pourrions
résister que fort peu de temps, à moins que nous ne fissions
quelque trouvaille. Je n’avais jamais vu et je désire ne jamais
revoir des êtres humains aussi complètement émaciés que Peters
et Auguste. Si je les avais rencontrés à terre dans leur état
actuel, je n’aurais pas soupçonné que je les eusse jamais
connus. Leur physionomie avait complètement changé de caractère,
si bien que je pouvais à peine me persuader qu’ils étaient
bien les mêmes individus avec lesquels j’étais en compagnie
peu de jours auparavant.

Parker, quoique piteusement réduit, et si faible qu’il ne
pouvait lever sa tête de sa poitrine, n’en était cependant
pas au même point que les deux autres. Il souffrait avec une
grande patience, ne poussait aucune plainte, et tâchait de
nous inspirer l’espérance par tous les moyens qu’il pouvait
0194 inventer. Quant à moi, bien que j’eusse été malade au
commencement du voyage, et que j’aie toujours été d’une constitution
délicate, je souffrais moins qu’aucun d’eux ; j’étais moins
amaigri, et j’avais conservé à un degré surprenant les facultés
de mon esprit, pendant que les autres étaient complètement
accablés et semblaient tombés dans une sorte de seconde enfance,
grimaçant un sourire niais, comme les idiots, et proférant
les plus absurdes bêtises. Par intervalles toutefois, et très
soudainement, ils semblaient revivre, comme inspirés tout
d’un coup par la conscience de leur situation ; alors ils
sautaient sur leurs pieds comme poussés par un accès momentané
de vigueur, et parlaient de la question d’une manière tout
à fait rationnelle, mais pleine du plus intense désespoir.
Il est bien possible aussi que mes camarades aient eu de leur
état la même opinion que moi du mien, et que je me sois rendu
involontairement coupable des mêmes extravagances et des mêmes
imbécillités ; c’est là un point qu’il m’est impossible de
vérifier.

Vers midi, Parker déclara qu’il voyait la terre du côté de
0195 bâbord, et j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher
de se jeter à la mer pour gagner la côte à la nage. Peters
et Auguste ne firent pas grande attention à ce qu’il disait
; ils semblaient tous deux ensevelis dans une contemplation
morne. En regardant dans la direction indiquée, il me fut
impossible d’apercevoir la plus légère apparence de rivage
: d’ailleurs je savais trop bien que nous étions loin de toute
terre pour m’abandonner à une espérance de cette nature. Il
me fallut néanmoins beaucoup de temps pour convaincre Parker
de sa méprise. Il répandit alors un torrent de larmes, pleurnichant
comme un enfant, avec de grands cris et des sanglots, pendant
deux ou trois heures ; enfin, épuisé par la fatigue de son
désespoir, il s’endormit.

Peters et Auguste firent alors quelques efforts inefficaces
pour avaler des morceaux de cuir. Je leur conseillai de chiquer
le cuir et de le cracher, mais ils étaient trop affreusement
affaiblis pour exécuter mon conseil. Je continuai à mâcher
des morceaux par intervalles, et j’en tirai quelque soulagement
; mais ma principale souffrance était la privation d’eau,
0196 et je ne résistai à l’envie de boire de l’eau de mer qu’en
me rappelant les horribles conséquences qui en étaient résultées
pour d’autres individus placés dans les mêmes conditions que
nous.

Le jour s’écoula de cette façon, quand je découvris soudainement
une voile à l’est, dans la direction de notre avant, du côté
de bâbord. C’était, à ce qu’il me semblait, un grand navire,
venant presque en travers de nous, et sans doute à une distance
de douze ou quinze milles. Aucun de mes compagnons ne l’avait
encore découvert, et je me gardais bien de le leur montrer
tout de suite, dans la crainte que nous ne fussions encore
frustrés de notre espérance. A la longue, comme il approchait,
je vis positivement qu’il avait le cap droit sur nous, avec
ses voiles légères portant plein. Je ne pus me retenir plus
longtemps, et je le montrai à mes compagnons de souffrance.
Ils se dressèrent immédiatement sur leurs pieds, se livrant
de nouveau aux plus extravagantes démonstrations de joie,
pleurant, riant à la manière des idiots, sautant, piétinant
sur le pont, s’arrachant les cheveux, priant et sacrant tour
0197 à tour. J’étais si influencé par leur conduite, aussi
bien que par cette perspective de délivrance que je considérais
maintenant comme sûre, que je ne pus m’empêcher de me joindre
à eux, de participer à leurs folies, et de donner pleine liberté
à toutes les explosions de ma joie et de mon bonheur, me vautrant
et me roulant sur le pont, frappant des mains, criant et faisant
mille enfantillages semblables, jusqu’à ce que je fusse rappelé
à moi-même et aux dernières limites du désespoir et de la
misère humaine, en voyant tout à coup le navire nous présenter
maintenant son arrière en plein, et gouverner d’un côté tout
à fait opposé à celui où je l’avais d’abord vu se diriger.

Il me fallut quelque temps pour démontrer notre nouveau malheur
à mes pauvres camarades. Ils répondaient à toutes mes assertions
par des regards fixes et des gestes qui signifiaient qu’ils
ne pouvaient pas être dupes de pareilles plaisanteries. Ce
fut Auguste dont la conduite me fit le plus de mal. En dépit
de tout ce que je pus dire ou faire contre sa persuasion,
il persista à affirmer que le navire se rapprochait vivement
0198 de nous, et à faire ses préparatifs pour monter à son
bord. Il montrait quelques plantes marines qui flottaient
le long du brick, et il affirmait que c’était l’embarcation
du navire ; il s’efforça même de s’y jeter, hurlant et criant
de manière à fendre le coeur ; enfin j’employai la violence
pour l’empêcher de se précipiter dans la mer.

Quand nous fûmes un peu remis de notre émotion, nous continuâmes
à guetter le navire, jusqu’à ce que, le temps s’étant couvert
et une petite brise s’étant levée, nous le perdîmes finalement
de vue. Quand il eut entièrement disparu, Parker se tourna
soudainement de mon côté avec une telle expression dans sa
physionomie, que j’en eus le frisson. Il avait un air de tranquillité,
un sang-froid que je n’avais pas encore remarqué en lui jusqu’à
présent, et avant qu’il eût ouvert la bouche, mon coeur m’avait
appris ce qu’il allait dire. Il me proposa, en termes brefs,
que l’un de nous fût sacrifié pour sauver l’existence des
autres.
XII. La courte paille.
Depuis quelque temps déjà j’avais réfléchi au cas où nous
0199 serions réduits à cette épouvantable extrémité, et j’avais
pris la résolution secrète d’endurer n’importe quelle espèce
de mort plutôt que d’invoquer une pareille ressource. Et cette
résolution n’avait été en aucune façon affaiblie par la violence
de la faim qui me travaillait. La proposition n’avait été
entendue ni par Auguste ni par Peters. Je pris donc Parker
à part, et priant Dieu mentalement de me donner assez d’éloquence
pour le dissuader de son abominable projet, je lui fis de
longues remontrances, je le suppliai ardemment, je l’implorai
au nom de tout ce qu’il tenait pour sacré, je le pressai,
par toutes les espèces d’arguments que me suggéra ce cas suprême,
d’abandonner son idée et de n’en faire part à aucun des deux
autres.

Il écouta tout ce que je lui dis sans essayer de réfuter mes
raisons, et je commençais à espérer que je parviendrais à
le dominer ; mais quand j’eus cessé de parler, il répondit
qu’il savait que tout ce que je venais de dire était vrai,
et que recourir à un pareil moyen était la plus horrible alternative
qui pût se présenter à l’esprit humain, mais qu’il avait souffert
0200 aussi longtemps que la nature le pouvait endurer ; qu’il
n’était pas utile que tous mourussent quand il était possible,
et même probable, que par la mort d’un seul les autres fussent
définitivement sauvés ; ajoutant que je pouvais m’épargner
la peine de vouloir le détourner de son projet, parce qu’il
avait entièrement arrêté sa résolution là-dessus, même avant
l’apparition du navire, et que c’était cette apparition seule
qui l’avait empêché de faire sa proposition plus tôt.

Je le suppliai alors, si je ne pouvais pas obtenir qu’il lâchât
son projet, de le différer au moins jusqu’à un autre jour,
puisque quelque navire pouvait encore venir à notre secours
; je repris tous les arguments qui me vinrent à l’esprit,
et ceux que je présumai bons pour influencer une rude nature
comme la sienne. Il me répondit qu’il avait attendu, pour
parler de cela, aussi longtemps que possible, jusqu’à l’instant
suprême ; qu’il ne lui était pas possible de vivre sans un
aliment quelconque ; et, conséquemment, que son idée, renvoyée
à un autre jour, viendrait trop tard, du moins en ce qui le
concernait.
0201
Voyant que rien ne l’émouvait, et que je ne pouvais pas le
prendre par la douceur, j’usai d’un ton différent, et je lui
dis qu’il devait savoir que j’avais souffert moins qu’aucun
d’eux de toutes nos calamités, que j’étais donc en ce moment
bien supérieur en force et en santé, non seulement à lui,
mais même à Peters et à Auguste ; bref, que j’étais en mesure
d’employer la force si je le jugeais nécessaire, et que, s’il
essayait d’une façon quelconque de faire part aux autres de
son affreux projet de cannibale, je n’hésiterais pas à le
jeter à la mer. Là-dessus, il m’empoigna immédiatement à la
gorge, et, tirant un couteau, il fit quelques efforts inutiles
pour me frapper à l’estomac, atrocité que son extrême faiblesse
l’empêcha seule d’accomplir. Cependant, monté à un haut degré
de colère, je le poussai jusqu’au bord du navire, avec la
ferme intention de le jeter par-dessus bord. Mais il fut sauvé
de sa destinée par l’intervention de Peters, qui s’approcha
et nous sépara, demandant le sujet de la querelle. Parker
le lui dit avant que j’eusse trouvé un moyen de l’en empêcher.

0202
L’effet de ces paroles fut encore plus terrible que je ne
m’y étais attendu. Auguste et Peters, qui depuis longtemps,
à ce qu’il paraît, nourrissaient en secret la terrible pensée
que Parker avait simplement émise le premier, s’accordèrent
avec lui, et insistèrent pour la mettre immédiatement à exécution.
J’avais présumé que l’un des deux au moins aurait encore assez
de force d’âme et serait assez maître de lui pour se ranger
de mon côté et s’opposer à l’exécution de cet affreux dessein
; et avec l’aide de l’un d’eux je me croyais parfaitement
capable d’en empêcher l’accomplissement. Frustré de cette
espérance, il devenait indispensable pour moi de pourvoir
à ma propre sûreté ; car une plus longue résistance de ma
part pouvait être considérée par ces hommes qu’exaspérait
leur situation comme une excuse suffisante pour me refuser
mon franc jeu dans la tragédie qui allait maintenant se jouer
vivement.

Je leur dis que j’adhérais volontiers à la proposition, et
que je demandais simplement un délai d’une heure à peu près
0203 pour laisser au brouillard qui nous enveloppait le temps
de s’élever, parce qu’alors le navire que déjà nous avions
aperçu serait peut-être encore en vue. Après de longues difficultés,
j’obtins d’eux la promesse d’attendre encore jusque-là ; et,
comme je l’avais espéré, grâce à une brise qui survint rapidement,
la brume s’éleva avant l’expiration de l’heure ; mais aucun
navire n’apparaissant à l’horizon, nous nous préparâmes à
tirer au sort.

C’est avec une excessive répugnance que je m’étends sur la
scène épouvantable qui suivit, scène qu’aucun événement postérieur
n’a pu effacer de ma mémoire, qui y est restée gravée avec
ses plus minutieux détails, et dont le cruel souvenir empoisonnera
chaque instant de mon existence à venir. Qu’il me soit permis
d’expédier cette partie de mon récit aussi promptement que
le comporte la nature des incidents à relater. La seule méthode
qui fût à notre disposition pour cette terrible loterie, dans
laquelle nous avions chacun une chance à courir, était de
tirer à la courte paille. De petits éclats de bois pouvaient
remplir le but proposé, et il fut convenu que je tiendrais
0204 les lots. Je me retirai à un bout du navire, pendant que
mes pauvres camarades prirent silencieusement position à l’autre
bout, en me tournant le dos. Le moment le plus cruel de ce
terrible drame, le plus plein d’angoisse, fut pendant que
je m’occupais de l’arrangement des lots. Il est peu de situations
décisives pour l’homme où il n’attache pas à la conservation
de son existence un profond intérêt, intérêt qui s’accroît
de minute en minute avec la fragilité du lien où cette existence
est suspendue. Mais maintenant, la nature silencieuse, positive,
rigoureuse, de la besogne à laquelle je me livrais (si différente
des tumultueux périls de la tempête ou des horreurs graduées
et progressives de la famine) me donna à réfléchir sur le
peu de chances que j’avais d’échapper à la plus effrayante
des morts, à une mort de la plus effrayante utilité, et chaque
parcelle de cette énergie qui m’avait si longtemps soutenu
fuyait maintenant comme les plumes devant le vent, me laissant
la proie impuissante de la plus abjecte, de la plus pitoyable
terreur. D’abord, je ne pus même pas trouver la force suffisante
pour arracher et pour assembler les petites esquilles de bois
; mes doigts me refusaient absolument leur service, et mes
0205 genoux claquaient violemment l’un contre l’autre. Mon
esprit parcourut rapidement mille absurdes expédients pour
éviter de jouer mon jeu dans cette affreuse spéculation. Je
pensai à me jeter aux genoux de mes camarades et à les supplier
de me permettre de me soustraire à cette nécessité ; à me
précipiter sur eux à l’improviste, à en mettre un à mort,
et à rendre ainsi superflue la décision par le sort ; bref,
je pensai à tout, excepté à exécuter ce que j’avais à faire.
A la fin, après avoir perdu beaucoup de temps dans cette conduite
imbécile, je fus rappelé à moi-même par la voix de Parker
qui me pressait de les tirer enfin de la terrible inquiétude
qu’ils enduraient. Et encore, je ne pus me résigner à arranger
sur-le-champ les éclats de bois. Je me pris à réfléchir sur
toutes les finasseries à employer pour tricher au jeu, et
pour induire un de mes pauvres compagnons d’infortune à tirer
la courte paille, puisqu’il avait été convenu que celui qui
tirerait la plus courte des quatre esquilles mourrait pour
la conservation des autres. Que quiconque a envie de me condamner
pour cette apparente infamie veuille bien se placer dans une
position exactement semblable à la mienne !
0206
Enfin aucun délai n’était plus possible, et, sentant mon coeur
près d’éclater dans ma poitrine, je m’avançai vers le gaillard
d’avant, où mes camarades m’attendaient. Je présentai ma main
avec les esquilles, et Peters tira immédiatement. Il était
libre ! son esquille, du moins, n’était pas la plus courte
; j’avais donc maintenant une chance de plus contre moi. Je
rassemblai toute mon énergie, et je tendis les lots à Auguste.
Il tira immédiatement le sien et se trouva également libre
; et maintenant, que je dusse vivre ou mourir, les chances
étaient précisément égales. En ce moment, toute la férocité
du tigre s’empara de mon coeur, et je sentis contre Parker,
mon semblable, mon pauvre camarade, la haine la plus intense
et la plus diabolique. Mais ce sentiment ne dura pas, et à
la longue, avec un frisson convulsif et les yeux fermés, je
tendis vers lui les deux esquilles restantes. Il s’écoula
bien cinq bonnes minutes avant qu’il pût se résoudre à tirer
la sienne, et, durant ce siècle d’indécision à déchirer le
coeur, je n’ouvris pas une seule fois les yeux. Enfin un des
lots fut vivement tiré de ma main. Le sort était décidé, mais
0207 je ne savais pas s’il était pour ou contre moi. Personne
ne disait mot, et je n’osais pas éclaircir mon incertitude
en regardant le morceau qui me restait. A la fin, Peters me
saisit la main, et je m’efforçai de regarder ; mais je vis
tout de suite, à la physionomie de Parker, que j’étais sauvé
et qu’il était la victime condamnée. Je respirai convulsivement,
et je tombai sur le pont sans connaissance.

Je revins à temps de mon évanouissement pour voir le dénouement
de la tragédie et assister à la mort de celui qui, comme auteur
de la proposition, était, pour ainsi dire, son propre meurtrier.
Il ne fit aucune résistance, et, frappé dans le dos par Peters,
il tomba mort sur le coup. Je n’insisterai pas sur le terrible
festin qui s’ensuivit immédiatement : ces choses-là, on peut
se les figurer, mais les mots n’ont pas une vertu suffisante
pour frapper l’esprit de la parfaite horreur de la réalité.
Qu’il me suffise de dire qu’après avoir, jusqu’à un certain
point, apaisé dans le sang de la victime la soif enragée qui
nous dévorait, et détaché d’un commun accord les mains, les
pieds et la tête, que nous jetâmes à la mer avec les entrailles,
0208 nous dévorâmes le reste du corps, morceau par morceau,
durant les quatre jours à jamais mémorables qui suivirent,
17, 18, 19 et 20 juillet.

Le 19, il survint une superbe averse qui dura quinze ou vingt
minutes, et qui nous permit de ramasser un peu d’eau au moyen
d’un drap que notre drague avait pêché dans la cabine juste
après la tempête. La quantité que nous recueillîmes ainsi
ne montait pas en tout à plus d’un demi-gallon ; mais cette
chétive provision suffit pourtant à nous rendre, comparativement,
un peu de force et d’espérance.

Le 21, nous fûmes de nouveau réduits à la dernière extrémité.
La température se maintenait chaude et agréable, avec quelque
brouillard et de petites brises, variant généralement du nord
à l’ouest.

Le 22, comme nous étions tous trois assis, serrés l’un contre
l’autre, et rêvant mélancoliquement à notre lamentable situation,
mon esprit fut traversé d’une idée soudaine qui brilla comme
0209 un vif rayon d’espérance. Je me souvins que, quand le
mât de misaine avait été coupé, Peters se trouvant au vent,
dans les porte-haubans, m’avait passé une des haches, en me
priant de la mettre, s’il était possible, en lieu de sûreté,
et que, quelques minutes avant le dernier coup de mer qui
avait attrapé et inondé le brick, j’avais serré cette hache
dans le gaillard d’avant et l’avais déposée dans un des cadres
de bâbord. Je pensais maintenant que, si nous pouvions mettre
la main dessus, il nous serait peut-être possible d’ouvrir
le pont au-dessus de la cambuse et de nous procurer ainsi
des provisions sans difficulté.

Quand je communiquai ce projet à mes camarades, ils poussèrent
un faible cri de joie, et nous allâmes immédiatement vers
le gaillard d’avant. Ici la difficulté de descendre se présentait
beaucoup plus grande que pour la cabine, l’ouverture étant
beaucoup plus étroite ; car on se rappelle que toute la charpente
autour du capot d’échelle de la chambre avait été enlevée,
tandis que le passage vers le gaillard d’avant, n’étant qu’une
simple écoutille de trois pieds carrés environ, était resté
0210 intact. Cependant je n’hésitai pas à tenter l’aventure,
et, une corde ayant été assujettie autour de mon corps, comme
précédemment, je plongeai hardiment, les pieds les premiers
; je parvins rapidement au cadre, et du premier coup je rapportai
la hache. Elle fut saluée avec extase, avec des cris de joie
et de triomphe, et la facilité avec laquelle nous l’avions
trouvée fut considérée comme un présage de notre salut définitif.

Nous commençâmes à attaquer le pont avec toute l’énergie de
l’espérance rallumée, Peters et moi jouant de la hache à tour
de rôle ; quant à Auguste, son bras blessé l’empêchait de
nous rendre aucun service. Comme nous étions encore trop faibles
pour rester ainsi debout sans nourriture, et que nous ne pouvions
pas conséquemment travailler une minute ou deux sans nous
reposer, il devint bientôt évident qu’il nous faudrait plusieurs
longues heures pour accomplir une pareille tâche, c’est-à-dire
pour pratiquer une ouverture suffisamment large et nous frayer
un libre accès vers la cambuse. Cette considération, toutefois,
ne nous découragea pas, et, travaillant toute la nuit à la
0211 clarté de la lune, le matin du 23, au point du jour, nous
en étions venus à nos fins.

Peters s’offrit alors pour descendre, et, ayant fait tous
ses préparatifs ordinaires, il plongea et revint bientôt,
rapportant avec lui une petite jarre, qui, à notre grande
joie, se trouva être pleine d’olives. Nous nous les partageâmes,
et nous les dévorâmes avec la plus grande avidité ; puis nous
descendîmes Peters de nouveau. Il réussit cette fois au-delà
de toutes nos espérances, car il revint immédiatement avec
un gros jambon et une bouteille de madère. Nous ne bûmes du
vin qu’un petit coup chacun, sachant maintenant par expérience
quels dangers il y avait à s’y livrer immodérément. Le jambon,
sauf la valeur de deux livres environ près de l’os, avait
été entièrement gâté par l’eau salée et n’était pas dans un
état mangeable. La partie saine fut partagée en trois parts.
Peters et Auguste, incapables de maîtriser leur appétit, engloutirent
la leur immédiatement ; pour moi, je fus plus prudent, et,
redoutant la soif qui devait en résulter, je ne mangeai qu’un
petit morceau de la mienne. Alors nous nous reposâmes un peu
0212 de notre labeur, qui avait été horriblement rude.

Vers midi, nous sentant un peu remis et fortifiés, nous recommençâmes
nos attaques sur les provisions, Peters et moi plongeant alternativement,
et toujours avec plus ou moins de succès, jusqu’au coucher
du soleil. Pendant cet intervalle, nous eûmes le bonheur de
rapporter en tout quatre nouvelles petites jarres d’olives,
un autre jambon, une grosse bouteille d’osier contenant presque
trois gallons d’excellent madère et, ce qui nous fit encore
plus de plaisir, une petite tortue de l’espèce galapago ;
le capitaine Barnard, au moment où le Grampus quittait le
port, en avait reçu à son bord plusieurs de la goélette Mary-Pitts,
qui revenait d’un voyage dans le Pacifique à la chasse du
veau marin.

Dans une partie subséquente de ce récit, j’aurai fréquemment
l’occasion de parler de cette espèce de tortue. On la trouve
principalement, comme la plupart de mes lecteurs le savent,
dans le groupe d’îles appelées les Galapagos, qui, dans le
fait, tirent leur nom de l’animal, le mot espagnol galapago
0213 signifiant tortue d’eau douce. Sa forme particulière et
son allure lui font donner quelquefois le nom de tortue-éléphant.
On en trouve souvent qui sont d’une grosseur énorme. J’en
ai vu moi-même quelques-unes qui pesaient de douze à quinze
cents livres, bien que je n’aie pas souvenir qu’aucun navigateur
ait parlé de tortues de cette espèce pesant plus de huit cents
livres. Leur aspect est singulier, et même répugnant. Leur
démarche est très lente, mesurée, lourde, le corps s’élevant
à peu près à un pied du sol. Le cou est long et excessivement
grêle ; la longueur ordinaire de ce cou est de dix-huit pouces
à deux pieds, et j’en ai tué une chez qui la distance de l’épaule
à l’extrémité de la tête n’était pas de moins de trois pieds
dix pouces. La tête a une ressemblance frappante avec celle
d’un serpent. Elles peuvent vivre sans manger pendant un temps
si long que c’est presque incroyable, et l’on cite des cas
où des tortues de cette espèce ont été jetées dans la cale
d’un navire et y sont restées deux ans sans aucune nourriture,
aussi grasses et à tous égards aussi bien portantes à l’expiration
de ce terme qu’au moment même où on les y avait mises. Par
une particularité de leur organisme ces singuliers animaux
0214 ressemblent au dromadaire ou chameau du désert. Elles
portent toujours une provision d’eau dans une poche à la naissance
du cou. En les tuant après les avoir privées de toute nourriture
pendant une année entière, on a quelquefois trouvé dans la
poche de quelques-unes de ces tortues jusqu’à trois gallons
d’eau parfaitement douce et fraîche. Elles mangent principalement
du persil sauvage et du céleri, avec du pourpier, de la soude
et des raquettes, ce dernier végétal, qui leur profite d’une
manière étonnante, existant en grande abondance sur le versant
des collines près du rivage où l’on trouve l’animal lui-même.
Cette tortue, un aliment excellent et des plus substantiels,
a servi sans aucune doute à conserver l’existence de milliers
de marins employés à la pêche de la baleine et autres spéculations
dans le Pacifique.

Celle que nous eûmes la chance de rapporter de la cambuse
n’était pas très grosse et pesait probablement soixante-cinq
ou soixante-dix livres. C’était une femelle, dans un état
excellent, excessivement grasse, et ayant dans son sac plus
d’un quart de gallon d’eau douce et limpide. C’était vraiment
0215 un trésor ; et, tombant sur nos genoux d’un commun accord,
nous rendîmes à Dieu des actions de grâces ferventes pour
ce soulagement si opportun.

Nous eûmes beaucoup de peine à faire passer l’animal par l’ouverture
; car il résistait avec fureur, et sa force était prodigieuse.
Il était sur le point d’échapper des mains de Peters et de
retomber dans l’eau, quand Auguste, lui jetant autour du cou
une corde à noeud coulant, le retint par ce moyen jusqu’à
ce que j’eusse sauté dans le trou à côté de Peters pour l’aider
à soulever la bête jusqu’au pont.

Nous transvasâmes joyeusement l’eau du sac de l’animal dans
la cruche que nous avions, comme on se le rappelle, rapportée
précédemment de la cabine. Ensuite nous cassâmes le goulot
d’une bouteille, de manière à faire à l’aide du bouchon, une
espèce de verre à boire qui ne contenait pas tout à fait le
quart d’une pinte. Nous bûmes chacun un de ces verres plein,
et nous résolûmes de nous restreindre à cette quantité par
jour, aussi longtemps que pourrait durer la provision.
0216
Durant les deux ou trois derniers jours, le temps ayant été
sec et doux, les couvertures que nous avions tirées de la
cabine se trouvèrent complètement séchées, ainsi que nos vêtements,
de sorte que nous passâmes cette nuit (la nuit du 23) dans
une espèce de bien-être relatif, et que nous jouîmes d’un
sommeil paisible, après nous être régalés d’olives et de jambon,
ainsi que d’une petite ration de vin. Comme nous avions peur
de voir quelqu’une de nos provisions filer par-dessus bord
pendant la nuit, au cas où la brise se lèverait, nous les
assujettîmes de notre mieux avec une corde aux débris du guindeau.
Quant à notre tortue, que nous tenions vivement à conserver
vivante aussi longtemps que possible, nous la tournâmes sur
le dos, et nous l’attachâmes d’ailleurs soigneusement.
XIII. Enfin !
24 juillet. Le matin du 24 nous trouva singulièrement restaurés
en forces et en courage. Malgré la situation périlleuse où
nous étions placés, ignorant notre position, à coup sûr loin
de toute terre, sans plus de nourriture que pour une quinzaine,
même en la ménageant soigneusement, entièrement privés d’eau,
0217 et flottant çà et là, sur la plus piteuse épave du monde,
à la merci de la houle et du vent, les angoisses et les dangers
infiniment plus terribles auxquels nous avions tout récemment
et si providentiellement échappé nous faisaient considérer
nos souffrances actuelles comme quelque chose d’assez ordinaire,
tant il est vrai que le bonheur et le malheur sont purement
relatifs.

Au lever du soleil, nous nous préparions à recommencer nos
tentatives pour rapporter quelque chose de la cambuse, quand,
une vigoureuse averse étant survenue, nous mîmes tous nos
soins à recueillir de l’eau avec le drap qui nous avait déjà
servi à cet effet. Nous n’avions pas d’autre moyen pour recueillir
la pluie que de tenir le drap tendu par le milieu avec une
des ferrures des porte-haubans de misaine. L’eau, ainsi ramassée
au centre, s’égouttait dans notre cruche. Nous l’avions presque
remplie par ce procédé, quand une forte rafale survenant du
nord nous contraignit à lâcher prise ; car notre bateau commençait
à rouler si violemment que nous ne pouvions plus nous tenir
sur nos pieds. Nous allâmes alors à l’avant, et, nous amarrant
0218 solidement au guindeau comme nous avions déjà fait, nous
attendîmes les événements avec beaucoup plus de calme que
nous ne l’aurions cru possible dans de pareilles circonstances.
A midi, le vent avait fraîchi ; c’était déjà une brise à serrer
deux ris, et, à la nuit, une brise carabinée, accompagnée
d’une houle effroyablement grosse. Cependant l’expérience
nous ayant appris la meilleure méthode pour arranger nos amarres,
nous supportâmes cette triste nuit sans trop d’inquiétude,
bien que nous fussions à chaque minute entièrement inondés,
et en perpétuel danger d’être balayés par la mer. Très heureusement,
le temps extrêmement chaud rendait l’eau presque agréable.

25 juillet. Ce matin-là, la tempête calmée n’était plus qu’une
brise à filer dix noeuds, et la mer était si considérablement
tombée que nous pouvions nous tenir au sec sur le pont ; mais,
à notre grand chagrin, nous vîmes que deux de nos jarres d’olives,
aussi bien que tout le jambon, avaient été balayés par-dessus
bord, en dépit de tout le soin que nous avions mis à les attacher.
Nous résolûmes de ne pas encore tuer la tortue, et nous nous
0219 contentâmes pour le présent de déjeuner de quelques olives
et d’une petite ration d’eau à moitié étendue de vin ; ce
mélange servit beaucoup à nous soulager et à nous ranimer,
et nous évitâmes ainsi la douloureuse ivresse qui était résultée
du porto. La mer était encore trop grosse pour recommencer
nos tentatives sur la cambuse. Pendant la journée, plusieurs
articles, sans importance pour nous, dans notre situation
présente, montèrent à la surface à travers l’ouverture et
glissèrent immédiatement par-dessus bord. Nous observâmes
aussi que notre carcasse donnait de plus en plus de la bande,
si bien que nous ne pouvions plus nous tenir un instant debout
sans nous attacher. Aussi nous passâmes une journée mélancolique
et des plus pénibles. A midi le soleil nous apparut presque
au-dessus de nos têtes, et nous ne doutâmes pas que cette
longue suite de vents de nord et de nord-ouest ne nous eût
entraînés presque à proximité de l’équateur. Vers le soir,
nous vîmes quelques requins, et nous fûmes passablement alarmés
par l’un d’eux, un énorme, qui s’approcha de nous d’une façon
tout à fait audacieuse. Un instant, comme une embardée avait
fait plonger le pont très avant dans l’eau, le monstre nageait
0220 positivement au-dessus de nous ; il se débattit pendant
quelques moments juste au-dessus de l’écoutille, et frappa
vivement Peters avec sa queue. Un fort coup de mer le roula
par-dessus bord à notre grande satisfaction. Avec un temps
calme, nous nous en serions facilement emparés.

26 juillet. Ce matin, le vent était bien tombé, et, la mer
n’étant plus très grosse, nous résolûmes de reprendre notre
pêche aux provisions dans la cambuse. Après un rude labeur
qui dura toute la journée, nous vîmes qu’il n’y avait plus
rien à espérer de ce côté, parce que les cloisons avaient
été défoncées pendant la nuit et que les provisions avaient
roulé dans la cale. Cette découverte, comme on doit le penser,
nous remplit de désespoir.

27 juillet. Mer presque unie, avec une légère brise, et toujours
du nord ou de l’ouest. Le soleil dans l’après-midi étant devenu
très chaud, nous nous sommes occupés à sécher nos vêtements.
Trouvé beaucoup de soulagement contre la soif et de bien-être
de toute façon en nous baignant dans la mer ; mais il nous
0221 fallut user en cela de beaucoup de prudence, car nous
avions une grande peur des requins, dont nous avions vu nager
quelques-uns autour du brick pendant toute la journée.

28 juillet. Toujours beau temps. Le brick commençait alors
à se coucher sur le côté d’une manière si alarmante que nous
craignions qu’il ne tournât définitivement, la carène en l’air.
Nous nous préparâmes de notre mieux à cet accident. Notre
tortue, notre cruche d’eau et les deux jarres restantes d’olives,
nous attachâmes tout du côté du vent, aussi loin que possible
en dehors de la coque, au-dessous des grands porte-haubans.
Toute la journée, une mer très unie, avec peu ou point de
vent.

29 juillet. Continuation du même temps. Le bras blessé d’Auguste
commençait à donner des symptômes de gangrène. Mon ami se
plaignait d’un engourdissement et d’une soif excessive ; mais
de douleur aiguë, point. Nous ne pouvions rien faire pour
le soulager, si ce n’est de frotter ses blessures avec un
peu du vinaigre des olives, et il ne semblait pas qu’il en
0222 résultât aucun avantage. Nous fîmes pour lui tout ce qui
était en notre pouvoir, et nous triplâmes sa ration d’eau.

30 juillet. Journée excessivement chaude, sans vent. Un énorme
requin s’est tenu le long de la coque pendant tout l’après-midi.
Nous avons fait quelques tentatives infructueuses pour le
prendre au moyen d’un noeud coulant. Auguste allait beaucoup
plus mal et s’affaiblissait évidemment autant par manque d’une
nourriture convenable que par l’effet de ses blessures. Il
suppliait sans cesse qu’on le délivrât de ses souffrances,
disant qu’il n’aspirait qu’à la mort. Ce soir-là, nous mangeâmes
nos dernières olives, et nous trouvâmes l’eau de notre cruche
trop putride pour pouvoir l’avaler sans y mêler un peu de
vin. Il fut décidé que nous tuerions notre tortue dans la
matinée.

31 juillet. Après une nuit d’inquiétude et de fatigue excessives,
dues à la position du navire, nous nous mîmes à tuer et à
dépecer notre tortue. Il se trouva qu’elle était beaucoup
0223 moins forte que nous ne l’avions supposé, quoique de bonne
qualité ; toute la chair que nous en pûmes tirer ne montait
pas à plus de dix livres. Dans le but d’en réserver une portion
aussi longtemps que possible, nous la coupâmes en tranches
très minces, nous en remplîmes les trois jarres restantes
et la bouteille au madère (que nous avions précieusement conservées),
et nous versâmes dessus le vinaigre des olives. De cette façon,
nous mîmes de côté trois livres environ de chair de tortue,
nous promettant de n’y pas toucher avant d’avoir consommé
le reste. Nous résolûmes de nous restreindre à une ration
de quatre onces à peu près de viande par jour ; le tout devait
donc nous durer treize jours. A la brune, pluie intense accompagnée
d’éclairs et de violents coups de tonnerre, mais qui dura
si peu de temps, que nous ne pûmes recueillir à peu près qu’une
demi-pinte d’eau. D’un consentement commun, nous donnâmes
tout à Auguste, qui semblait maintenant à la dernière extrémité.
Il buvait l’eau à même le drap à mesure que nous la recueillions,
lui couché sur le pont, et nous, tenant le drap de manière
à laisser couler l’eau dans sa bouche ; car il ne nous restait
rien qui pût servir à contenir l’eau, à moins de vider le
0224 vin de la grosse bouteille d’osier, ou l’eau croupie de
la cruche. Nous aurions eu cependant recours à l’un de ces
expédients si l’averse avait duré.

Le malade ne sembla tirer de son breuvage qu’un pauvre soulagement.
Son bras était complètement noir depuis le poignet jusqu’à
l’épaule, et ses pieds étaient comme de la glace. Nous nous
attendions à chaque instant à lui voir rendre le dernier soupir.
Il était effroyablement amaigri ; à ce point que, bien qu’il
pesât cent vingt-sept livres en quittant Nantucket, maintenant
il ne pesait pas plus de quarante ou cinquante livres au maximum.
Ses yeux étaient profondément enfoncés dans sa tête, visibles
à peine, et la peau de ses joues pendait, lâche et traînante,
au point de l’empêcher de mâcher aucune nourriture ou d’avaler
aucun liquide à moins d’une excessive difficulté.

1er août. Toujours le même temps : grand calme, avec un soleil
étouffant. Horriblement souffert de la soif, l’eau de la cruche
étant absolument putride et fourmillant de vermine. Nous réussîmes
cependant à en avaler une partie en la mêlant avec du vin
0225 ; mais notre soif n’en fut que médiocrement apaisée. Nous
trouvâmes plus de soulagement à nous baigner dans la mer,
mais nous ne pûmes recourir à cet expédient qu’à de longs
intervalles, à cause de la présence continuelle des requins.
Ce fut alors chose démontrée pour nous qu’Auguste était perdu
; évidemment il se mourait. Nous ne pouvions rien faire pour
diminuer ses souffrances, qui semblaient horribles. Vers midi,
il expira dans de violentes convulsions, et sans avoir proféré
un mot depuis plusieurs heures. Sa mort nous pénétra des plus
mélancoliques pressentiments et eut sur nos esprits un effet
si puissant, que nous restâmes couchés auprès du corps tout
le reste du jour, sans échanger une parole, si ce n’est à
voix basse. Ce ne fut qu’après la tombée de la nuit que nous
eûmes le courage de nous lever et de jeter le cadavre par-dessus
bord. Il était alors hideux au-delà de toute expression et
dans un tel état de décomposition, que Peters ayant essayé
de le soulever, une jambe entière lui resta dans la main.
Quand cette masse putréfiée glissa dans la mer par-dessus
le mur du navire, nous découvrîmes, à la clarté phosphorique
dont elle était pour ainsi dire enveloppée, sept ou huit requins,
0226 dont les affreuses dents rendirent, pendant qu’ils se
partageaient leur proie par lambeaux, un craquement sinistre
qui aurait pu être entendu à la distance d’un mille. A ce
bruit funèbre, nous fûmes pénétrés d’horreur jusqu’au plus
profond de notre être.

2 août. Même temps, calme terrible, chaleur excessive. L’aube
nous a surpris dans un état d’abattement pitoyable et de complet
épuisement physique. L’eau de la cruche n’était vraiment plus
potable ; ce n’était qu’une épaisse masse gélatineuse, mélange
effrayant de vers et de vase. Nous la jetâmes, et, après avoir
lavé soigneusement la cruche dans la mer, nous y versâmes
un peu de vinaigre des bouteilles où nous faisions mariner
les débris de la tortue. Notre soif alors était presque intolérable,
et nous essayâmes vainement de l’apaiser par le vin, qui semblait
de l’huile sur le feu et qui nous poussait à une violente
ivresse. Nous essayâmes ensuite de soulager nos souffrances
par le mélange du vin avec de l’eau de mer ; mais il en résulta
immédiatement les plus violentes nausées, de sorte que nous
n’y revînmes plus. Pendant tout le jour nous guettâmes avec
0227 anxiété l’occasion de nous baigner, mais vainement ; car
notre ponton était littéralement assiégé de tous côtés par
les requins, les mêmes monstres, sans aucun doute, qui avaient
dévoré notre pauvre camarade dans la soirée précédente, et
qui attendaient à chaque instant un nouveau régal de même
nature. Cette circonstance nous causa le regret le plus amer
et nous remplit des pressentiments les plus mélancoliques
et les plus accablants. Le bain nous avait déjà procuré un
soulagement inconcevable, et nous ne pouvions endurer l’idée
de nous voir frustrés de cette ressource d’une manière si
affreuse.

D’ailleurs, nous n’étions pas absolument libres de toute crainte
ni à l’abri d’un danger immédiat ; car la plus légère glissade
ou un faux mouvements pouvait nous jeter à la portée de ces
poissons voraces, qui venaient en nageant sous le vent et
poussaient souvent droit jusqu’à nous. Ni cris ni mouvements
de notre part ne semblaient les effrayer. L’un des plus gros,
ayant été frappé d’un coup de hache par Peters, et rudement
blessé, n’en persista pas moins à s’avancer jusqu’à nous.
0228 Un nuage s’éleva à la brune, mais, à notre extrême désappointement,
il passa sans crever. Il est absolument impossible de concevoir
ce que nous souffrions alors par la soif. En raison de ces
tortures, et aussi par crainte des requins, nous passâmes
une nuit sans sommeil.

3 août. Aucune perspective de soulagement, et le brick se
couchant de plus en plus sur le côté, en sorte que nos pieds
n’avaient plus du tout prise sur le pont. Nous être occupés
à mettre en sûreté notre vin et nos restes de tortue, de manière
à ne pas les perdre en cas de culbute. Arraché deux forts
clous des porte-haubans de misaine, et, au moyen de la hache,
les avoir enfoncés dans la coque du côté du vent, à une distance
de l’eau de deux pieds environ ; ce qui n’était pas très loin
de la quille, car nous étions presque sur notre côté. A ces
clous nous amarrâmes nos provisions, qui nous parurent plus
en sûreté qu’à l’endroit où nous les avions placées précédemment.
Horribles souffrances par la soif pendant toute la journée
; pas d’occasion de nous baigner, à cause des requins qui
ne nous quittèrent pas un instant. Le sommeil, impossible.
0229

4 août. Un peu de temps avant le point du jour, nous nous
aperçûmes que le navire tournait la quille en l’air, et nous
nous ingéniâmes pour éviter d’être lancés par le mouvement.
D’abord, la révolution fut lente et graduée, et nous réussîmes
très bien à grimper tout en haut du côté du vent, ayant eu
l’heureuse idée de laisser traîner des bouts de cordes aux
clous qui retenaient nos provisions. Mais nous n’avions pas
suffisamment calculé l’accélération de la force impulsive
; car le mouvement devenait maintenant trop violent pour nous
permettre de marcher de pair avec lui, et, avant que nous
eussions eu le temps de nous reconnaître, nous nous sentîmes
impétueusement précipités dans la mer, nous débattant à plusieurs
brasses au-dessous du niveau de l’eau, avec l’énorme coque
juste au-dessus de nous.

En plongeant sous l’eau j’avais été obligé de lâcher ma corde
; et sentant que j’étais absolument sous le navire, mes pauvres
forces complètement épuisées, je fis à peine un effort pour
0230 sauver ma vie, et en quelques secondes je me résignai
à mourir. Mais encore en ceci je m’étais trompé, et je n’avais
pas réfléchi au rebondissement naturel de la coque du côté
du vent. Le tourbillonnement de l’eau qui remontait, causé
par cette révolution partielle du navire, me ramena à la surface
encore plus vivement que je n’avais été plongé. En revenant
au-dessus de l’eau, je me trouvai à peu près à vingt yards
de la coque, autant que j’en pus juger. Le navire avait tourné
la quille en l’air et se balançait furieusement bord sur bord,
et tout autour, dans tous les sens, la mer était très agitée
et pleine de violents tourbillons. Plus de Peters. Une barrique
d’huile flottait à quelques pieds de moi, et d’autres articles
provenant du brick étaient éparpillés çà et là.

Ma principale terreur avait pour objet les requins, que je
savais être dans mon voisinage. Pour les éloigner de moi,
s’il était possible, je battis violemment l’eau de mes pieds
et de mes mains, tout en nageant vers la coque, et faisant
ainsi une masse d’écume. Je ne doute pas que ce ne soit à
cet expédient, si simple qu’il fût, que je dus mon salut ;
0231 car, avant que le brick ne tournât, la mer tout autour
fourmillait tellement de ces monstres, que j’ai dû être et
que j’ai été positivement en contact immédiat avec eux durant
mon trajet. Par grand hasard et très heureusement, j’atteignis
toutefois le bord du navire sain et sauf ; mais j’étais si
complètement épuisé par les violents efforts qu’il m’avait
fallu déployer, que je n’aurais jamais pu y remonter sans
l’assistance opportune de Peters, qui, ayant grimpé sur la
quille par l’autre côté de la coque, reparut alors à ma grande
joie, et me jeta un bout de corde, d’une de celles que nous
avions attachées aux clous.

A peine avions-nous échappé à ce danger que notre attention
fut attirée par une autre imminence non moins terrible : mourir
absolument de faim. Toutes nos provisions avaient disparu,
avaient été balayées en dépit de tout le soin que nous avions
mis à les placer en lieu de sûreté ; et, ne voyant plus aucune
possibilité de nous en procurer d’autres, nous nous abandonnâmes
tous les deux au désespoir, et nous nous mîmes à sangloter
comme des enfants, aucun des deux n’essayant même de donner
0232 du courage à l’autre. A peine pourra-t-on comprendre une
pareille faiblesse, et ceux qui ne se sont jamais trouvés
à pareille fête la jugeront sans doute hors nature ; mais
on doit se rappeler que notre intelligence était si complètement
désorganisée par cette longue série de privations et de terreurs,
que nous ne pouvions pas en ce moment être considérés comme
jouissant des lumières des êtres raisonnables. Dans des périls
subséquents, presque aussi graves, si ce n’est plus, j’ai
lutté avec courage contre toutes les douleurs de ma situation,
et Peters, comme on le verra, a montré une philosophie stoïque
presque aussi inconcevable que son abandon actuel et sa présente
imbécillité enfantine ; le tempérament moral a fait toute
la différence.

Le renversement du brick, et même la perte du vin et de la
tortue qui en était la conséquence, n’avaient pas, en somme,
rendu notre situation beaucoup plus misérable qu’auparavant,
n’était la disparition des draps et des couvertures, qui nous
avaient servi jusqu’ici à recueillir l’eau de pluie, et de
la cruche dans laquelle nous la conservions ; car nous trouvâmes
0233 toute la carène, à partir de deux ou trois pieds de la
préceinte jusqu’à la quille, et toute la quille elle-même,
recouvertes d’une couche épaisse de gros cirrhopodes, qui
nous fournirent une nourriture excellente et des plus substantielles.
Ainsi l’accident qui d’abord nous avait causé une si grande
frayeur avait tourné à notre profit plutôt qu’à notre dommage,
relativement à deux choses des plus importantes ; il nous
avait découvert une mine de provisions que nous n’aurions
pas pu, même en l’attaquant sans modération, épuiser en un
mois ; et il avait fortement contribué à alléger notre position,
car nous nous trouvions maintenant bien plus à notre aise
et infiniment moins exposés qu’auparavant.

Cependant la difficulté de nous procurer de l’eau nous fermait
les yeux sur tous les bénéfices résultant de notre changement
de position. Pour nous mettre en mesure de profiter, autant
que possible, de la première ondée qui pouvait survenir, nous
ôtâmes nos chemises afin d’en user comme nous avions fait
des draps ; mais, naturellement, nous n’espérions pas par
ce moyen en recueillir, même dans les circonstances les plus
0234 favorables, plus d’un huitième de pinte en une fois. Aucune
apparence de nuage ne se manifesta de toute la journée, et
les souffrances de la soif devinrent presque intolérables.
A la nuit, Peters parvint à attraper une heure à peu près
d’un sommeil agité ; quant à moi, l’intensité de mes souffrances
ne me permit pas de fermer les yeux un seul instant.

5 août. Ce jour-là, une jolie brise se leva qui nous porta
à travers une masse d’algues, parmi lesquelles nous eûmes
le bonheur de découvrir onze petits crabes qui nous fournirent
plusieurs repas délicieux. Comme les écailles en étaient très
tendres, nous les mangeâmes tout entiers, et nous découvrîmes
qu’ils irritaient notre soif beaucoup moins que les cirrhopodes.
Ne voyant pas trace de requins parmi les algues, nous nous
hasardâmes à nous baigner et nous restâmes dans l’eau quatre
ou cinq heures, pendant lesquelles nous sentîmes une notable
diminution dans notre soif. Nous en fûmes singulièrement réconfortés
et, ayant pu tous deux attraper un peu de sommeil, nous passâmes
une nuit un peu moins pénible que la précédente.

0235 6 août. Nous fûmes ce jour-là gratifiés d’une pluie serrée
et continue qui dura depuis midi environ jusqu’après la brune.
Alors, nous déplorâmes amèrement la perte de notre cruche
et de notre bouteille d’osier, car, malgré l’insuffisance
de nos moyens actuels pour recueillir l’eau, nous aurions
pu remplir l’une d’elles, si ce n’est toutes les deux. En
somme nous réussîmes à apaiser les ardeurs de notre soif en
laissant nos chemises se saturer d’eau et en les tordant de
manière à exprimer dans notre bouche le liquide béatifique.
La journée entière se passa dans cette occupation.

7 août. Juste au point du jour, nous découvrîmes tous deux,
au même instant, une voile à l’est qui se dirigeait évidemment
vers nous ! Nous saluâmes cette splendide apparition par un
long et faible cri d’extase ; et nous nous mîmes immédiatement
à faire tous les signaux possibles, à fouetter l’air de nos
chemises, à sauter aussi haut que notre faiblesse le permettait,
et même à crier de toute la force de nos poumons, bien que
le navire fût à une distance de quinze milles au moins. Cependant,
il continuait à se rapprocher de notre coque, et nous comprîmes
0236 que, s’il gouvernait toujours du même côté, il viendrait
infailliblement assez près de nous pour nous apercevoir. Une
heure environ après que nous l’eûmes découvert, nous pouvions
facilement distinguer les hommes sur le pont. C’était une
goélette longue et basse, avec une mâture très inclinée sur
l’arrière, et qui semblait posséder un nombreux équipage.
Nous éprouvâmes alors une forte angoisse ; car nous ne pouvions
nous imaginer qu’elle ne nous vît pas, et nous tremblions
qu’elle ne voulût nous abandonner à notre sort et nous laisser
périr sur les débris de notre navire ; acte de barbarie vraiment
diabolique, maintes fois accompli sur mer, quelque incroyable
que cela puisse paraître, par des êtres qui étaient regardés
comme appartenant à l’espèce humaine. Mais nous étions cette
fois, grâce à Dieu, destinés à nous tromper heureusement ;
car bientôt nous aperçûmes un mouvement soudain sur le pont
du navire étranger, qui hissa immédiatement le pavillon anglais,
et, serrant le vent, gouverna droit sur nous. Une demi-heure
après, nous étions dans la chambre. Cette goélette était la
Jane Guy, de Liverpool, capitaine Guy, partie pour chasser
le veau marin et trafiquer dans les mers du Sud et le Pacifique.
0237
XIV. Albatros et pingouins.
La Jane Guy était une goélette de belle apparence, de la contenance
de cent quatre-vingts tonneaux. Elle était singulièrement
effilée de l’avant, et au plus près, par un temps maniable,
c’était bien le meilleur marcheur que j’aie jamais vu. Toutefois
ses qualités, comme bateau propre à tenir la mer, étaient
loin d’être aussi grandes, et son tirant d’eau était beaucoup
trop considérable pour l’usage auquel elle était destinée.
Pour ce service particulier, on a surtout besoin d’un navire
plus gros et d’un tirant d’eau relativement faible, c’est-à-dire
d’un navire de trois à trois cent cinquante tonneaux. Elle
aurait dû être gréée en trois-mâts-barque, et différer à tous
égards des constructions usitées pour les mers du Sud. Il
eût été indispensable qu’elle fût bien armée. Elle aurait
dû avoir dix ou douze caronades de douze, et deux ou trois
beaucoup plus longues, avec des espingoles de bronze et des
caissons imperméables à l’eau pour chaque hune. Ses ancres
et ses câbles auraient dû être beaucoup plus forts que ne
l’exige tout autre service, et par-dessus tout, il lui fallait
0238 un équipage nombreux et montant au moins à cinquante ou
soixante hommes solides, ce qu’il faut à un navire de l’espèce
en question. La Jane Guy possédait un équipage de trente-cinq
hommes, tous bons marins, sans compter le capitaine et le
second ; mais elle n’était ni aussi bien armée ni aussi bien
équipée qu’aurait pu le désirer un navigateur familiarisé
avec les dangers et les difficultés de ce métier.

Le capitaine Guy était un gentleman de manières tout à fait
distinguées, possédant une remarquable expérience de tout
le négoce du Sud, auquel il avait consacré la plus grande
partie de sa vie ; mais il manquait d’énergie et conséquemment
de l’esprit indispensable dans une entreprise de ce genre.
Il était copropriétaire du navire sur lequel il faisait ses
voyages, et possédait un pouvoir discrétionnaire pour croiser
dans les mers du Sud et embarquer toute cargaison qu’il pourrait
se procurer facilement. Il avait à bord, comme cela est d’usage
dans ces sortes d’expéditions, des colliers, des miroirs,
des briquets, des haches, des cognées, des scies, des erminettes,
des rabots, des ciseaux, des gouges, des vrilles, des limes,
0239 des planes, des râpes, des marteaux, des clous, des couteaux,
des ciseaux à découper, des rasoirs, des aiguilles, du fil,
de la faïencerie, du calicot, de la bijouterie commune, et
autres articles de même nature.

La goélette était partie de Liverpool le 10 juillet, avait
passé le tropique du Cancer le 25, par 20- de longitude ouest,
et le 29, ayant atteint Sal, une des îles du Cap-Vert, elle
y avait pris du sel et autres provisions nécessaires pour
le voyage. Le 3 août, elle avait quitté le Cap-Vert et avait
gouverné au sud-ouest, en portant sur la côte du Brésil, de
manière à traverser l’équateur entre 28- et 30- de longitude
ouest. C’est la route habituellement suivie par les navires
qui vont d’Europe au cap de Bonne-Espérance, ou qui vont au-delà,
jusqu’aux Indes orientales. En suivant ce chemin, ils évitent
les calmes et les forts courants contraires qui règnent continuellement
sur la côte de Guinée, de sorte que, tout compte fait, c’est
le chemin le plus court, parce qu’on est toujours sûr de trouver
ensuite des vents d’ouest qui vous poussent jusqu’au cap.
Le capitaine Guy avait l’intention de faire sa première relâche
0240 à la terre de Kerguelen, je ne sais trop pour quelle raison.
Le jour où nous fûmes recueillis par lui, la goélette était
à la hauteur du cap Saint-Roque, par 31- de longitude ouest,
de sorte que, quand il nous découvrit, il est probable que
nous n’avions pas dérivé de moins de vingt-cinq degrés, du
nord au sud !

A bord de la Jane Guy nous fûmes traités avec toute la bienveillance
que réclamait notre déplorable état. En une quinzaine de jours
à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers
le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi,
nous fûmes complètement remis de nos dernières privations
et de nos terribles souffrances, et bientôt tout le passé
nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d’où le réveil
nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d’événements
ayant pris place dans la positive et pure réalité. J’ai eu
depuis lors l’occasion de remarquer que cette espèce d’oubli
partiel est ordinairement amené par une transition soudaine
soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie,
la puissance d’oubli étant toujours proportionnée à l’énergie
0241 du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait
maintenant impossible de réaliser le total de misères que
j’avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton.
On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations
engendrées par les circonstances successives. Tout ce que
je sais, c’est que, au fur et à mesure que ces événements
se produisaient, j’étais toujours convaincu que la nature
humaine était incapable d’endurer la douleur à un degré au-delà.

Pendant quelques semaines, nous continuâmes notre voyage sans
incidents autrement importants, si ce n’est que nous rencontrâmes
de temps en temps des baleiniers et plus souvent encore des
baleines noires ou baleines franches, qu’on nomme ainsi pour
les distinguer des cachalots. Le 16 septembre, comme nous
étions à proximité du cap de Bonne-Espérance, la goélette
attrapa son premier coup de vent un peu sérieux depuis son
départ de Liverpool. Dans ces parages, mais plus fréquemment
au sud et à l’est du promontoire (nous étions à l’ouest),
les navigateurs ont souvent à lutter contre les tempêtes du
0242 nord, qui soufflent avec une rage effroyable. Elles amènent
toujours une grosse houle, et un de leurs caractères les plus
dangereux est la saute de vent, la saute de vent subite, accident
qui a presque toujours lieu au plus fort de la tempête. Un
véritable ouragan soufflera, à un moment donné, du nord ou
du nord-est, et une minute après, il ne viendra pas un souffle
de vent du même côté ; c’est au sud-ouest qu’aura sauté la
tempête, et avec une violence presque inimaginable. Une éclaircie
au sud-ouest est le symptôme avant-coureur le plus sûr d’un
pareil changement, et les navires ont ainsi le moyen de prendre
les précautions nécessaires.

Il était à peu près six heures du matin quand le coup de temps
arriva, du nord comme d’habitude, avec une rafale qu’aucun
nuage n’avait annoncée. A huit heures, le vent s’était considérablement
accru et avait lâché sur nous une des plus effroyables mers
que j’aie jamais vues. On avait tout serré, aussi bien que
possible, mais la goélette fatiguait horriblement et montrait
son impuissance à bien tenir la mer, piquant violemment de
l’avant à chaque fois qu’elle descendait sur la lame, et remontant
0243 avec la plus grande difficulté en attendant qu’elle fût
engloutie par une lame nouvelle. Juste avant le coucher du
soleil, l’éclaircie que nous attendions avec inquiétude apparut
au sud-ouest, et une heure plus tard notre unique petite voile
d’avant ralinguait contre le mât. Deux minutes après, nous
étions, en dépit de toutes nos précautions, jetés sur le côté
comme par magie, et un effroyable tourbillon d’écume venait
briser sur nous par le travers. Par grand bonheur, il se trouva
que le coup de vent du sud-ouest n’était qu’une rafale momentanée,
et nous eûmes la chance de nous relever sans avoir perdu un
espars. Une grosse mer creuse nous causa pendant quelques
heures encore beaucoup d’inquiétude ; mais vers le matin nous
nous trouvâmes à peu près dans d’aussi bonnes conditions qu’avant
la tempête. Le capitaine Guy jugea que nous l’avions échappé
belle et que notre salut était presque un miracle.

Le 13 octobre, nous arrivâmes en vue de l’île du Prince-Edouard,
par 46-53′ de latitude sud et 37-46′ de longitude est. Deux
jours après, nous nous trouvions près de l’île de la Possession
; nous doublâmes bientôt les îles Crozet par 42-59′ de latitude
0244 sud et 48- de longitude est. Le 18, nous atteignîmes l’île
de Kerguelen ou de la Désolation, dans l’océan Indien du Sud,
et nous jetâmes l’ancre à Christmas Harbour, sur quatre brasses
d’eau.

Cette île ou plutôt ce groupe d’îles est situé au sud-est
du cap de Bonne-Espérance, à une distance de 800 lieues environ.
Il fut découvert en 1772 par le baron de Kerguelen ou Kerguelen,
un Français qui, présumant que cette terre n’était qu’une
portion d’un vaste continent au sud, fit à son retour un rapport
dans ce sens, qui produisit alors une grande curiosité. Le
gouvernement, s’emparant de la question, y renvoya le baron
l’année suivante, dans le but de vérifier de nouveau sa découverte,
et ce fut alors qu’on s’aperçut de la méprise. En 1777, le
capitaine Cook aborda au même groupe, et donna à l’île le
nom d’île de la Désolation, nom qu’elle mérite bien certainement.
En approchant de la terre, le navigateur pourrait toutefois
s’y tromper et supposer le contraire, car le versant de presque
toutes les collines, depuis septembre jusqu’à mars, est revêtu
de la plus brillante verdure. Cet aspect illusoire est causé
0245 par une petite plante qui ressemble aux saxifrages et
qui abonde dans les îles, croissant par larges nappes sur
une espèce de mousse sans consistance. Sauf cette plante,
on y trouve à peine trace de végétation, si nous exceptons
toutefois près du port un peu de gazon sauvage et dur, quelques
lichens, et un arbuste qui ressemble à un chou arrivé à maturité,
et qui a un goût amer et âcre.

L’aspect du pays est montagneux, bien qu’aucune de ses collines
ne puisse s’appeler une montagne. Leurs sommets sont éternellement
couverts de neige. Il y a plusieurs ports, et Christmas Harbour
est le plus commode. C’est le premier qu’on trouve du côté
est de l’île, quand on a doublé le cap François qui marque
le côté nord et qui sert, par sa forme particulière, à distinguer
le port. Il se projette, par son extrémité, en un rocher très
élevé, à travers lequel s’ouvre un grand trou, qui forme une
arche naturelle. L’entrée est par 48-40′ de latitude sud et
69-6′ de longitude est. Quand on a passé, on peut trouver
un bon mouillage à l’abri de quelques petites îles qui vous
protègent suffisamment contre tous les vents d’est. En avançant
0246 vers l’est à partir de ce mouillage, on trouve Wasp Bay,
à l’entrée du port. C’est un petit bassin, complètement fermé
par la terre, dans lequel vous pouvez entrer sur quatre brasses
d’eau et en trouver de dix à trois pour le mouillage, avec
un fond d’argile compacte. Un navire peut rester là toute
l’année sur sa seconde ancre sans aucun péril. A l’entrée
de Wasp Bay, à l’ouest, coule un petit ruisseau qui fournit
une eau excellente, qu’on peut se procurer aisément.

On trouve dans l’île de Kerguelen quelques veaux marins à
soies et à fourrure, et les phoques à trompe ou éléphants
de mer y abondent. Les pingouins s’y trouvent en masse, et
il y en a de quatre familles différentes. Le pingouin royal,
ainsi nommé à cause de sa taille et de la beauté de son plumage,
est le plus gros de tous. La partie supérieure de son corps
est ordinairement grise, quelquefois teintée de lilas ; la
partie inférieure est du blanc le plus pur qu’on puisse imaginer.
La tête est d’un noir lustré et très brillant, ainsi que les
pieds. Mais la beauté principale du plumage consiste dans
deux larges raies couleur d’or qui descendent de la tête à
0247 la poitrine. Le bec est long, quelquefois rose, quelquefois
d’un rouge vif. Ces oiseaux marchent très droits, avec une
allure pompeuse. Ils portent la tête très haut, avec leurs
ailes pendantes, comme deux bras ; et comme la queue se projette
hors du corps sur la même ligne que les cuisses, l’analogie
avec la figure humaine est vraiment frappante et pourrait
tromper le spectateur au premier coup d’oeil ou dans le crépuscule
du soir. Les pingouins royaux que nous trouvâmes sur la terre
de Kerguelen étaient un peu plus gros que des oies. Les autres
genres sont : le pingouin macaroni, le jackass et le pingouin
rookery. Ils sont beaucoup plus petits, d’un plumage moins
beau, et différents à tous égards.

Outre le pingouin, on trouve encore sur cette île beaucoup
d’autres oiseaux, parmi lesquels on peut citer le fou, le
pétrel bleu, la sarcelle, le canard, la poule de Port Egmont,
le cormoran vert, le pigeon du Cap, la nelly, l’hirondelle
de mer, la sterne, la guifette, le pétrel des tempêtes ou
Mother Carey’s chicken, le grand pétrel, ou, dans la langue
des marins, Mother Carey’s goose, enfin l’albatros.
0248
Le grand pétrel est aussi gros que l’albatros commun, et il
est carnivore. On le nomme souvent pétrel-brise-os, ou pétrel-balbusard.
Ces oiseaux ne sont pas du tout farouches, et quand ils sont
convenablement assaisonnés, ils font une nourriture assez
passable. Quelquefois, en volant, ils rasent de très près
la surface des eaux, avec les ailes étendues, et sans paraître
les remuer ou s’en servir le moins du monde.

L’albatros est un des plus gros et des plus rapides oiseaux
des mers du Sud. Il appartient à l’espèce goéland, et saisit
sa proie au vol, ne se posant jamais à terre que pour s’occuper
des jeunes. Cet oiseau et le pingouin sont liés de la plus
singulière sympathie. Leurs nids sont construits d’une manière
très uniforme, sur un plan concerté entre les deux espèces,
celui de l’albatros étant placé au centre d’un petit carré
formé par les nids de quatre pingouins. Les navigateurs se
sont accordés à appeler cette sorte d’établissement, ou assemblage
de nids, une rookery. Ces espèces de colonies ont été décrites
plus d’une fois ; mais, comme tous nos lecteurs n’ont peut-être
0249 pas lu ces descriptions, et comme j’aurai plus tard l’occasion
de parler du pingouin et de l’albatros, il ne me paraît pas
hors de propos de dire ici quelques mots sur leur mode de
construction et d’existence.

Quand la saison de l’incubation est arrivée, ces oiseaux se
rassemblent par vastes troupes, et pendant quelques jours
ils semblent délibérer sur la meilleure méthode à suivre.
Enfin ils procèdent à l’action. Ils choisissent un emplacement
uni, d’une étendue convenable, embrassant trois ou quatre
acres ordinairement, et situé aussi près de la mer que possible,
quoique toujours au-delà de ses atteintes. Ce qui les dirige
particulièrement dans le choix du lieu est l’égalité de surface,
et l’endroit préféré est celui qui est le moins encombré de
pierres. Cette question vidée, les oiseaux se mettent, d’un
commun accord et comme mus par un seul esprit, à faire, avec
une correction mathématique, le tracé d’un carré ou de tout
autre parallélogramme le plus adaptable à la nature du terrain
et d’une étendue suffisante pour loger toute la population,
mais pas davantage, semblant ainsi exprimer leur intention
0250 de fermer la colonie à tout vagabond qui n’aurait pas
participé au travail du campement. L’un des côtés de la place
court parallèlement au bord de la mer et reste ouvert pour
les oiseaux qui entrent ou qui sortent.

Après avoir tracé les limites de l’habitation, ils commencent
à la débarrasser de toute espèce de débris, ramassant tout,
pierre à pierre, et les portant en dehors, mais tout près
des lignes d’enceinte, de manière à élever une muraille sur
les trois côtés qui regardent la terre. Contre ce mur et en
dedans, ils forment une allée parfaitement plane et unie,
large de six à huit pieds, qui s’étend tout autour du campement,
à cette fin d’établir une sorte de promenoir commun.

L’opération qui suit consiste à partager tout le terrain en
petits carrés absolument égaux en dimension. Ils font, pour
obtenir cette division, des sentiers étroits parfaitement
aplanis et se croisant à angles droits, à travers toute l’étendue
de la rookery. A chaque intersection se trouve un nid d’albatros,
et au centre de chaque carré un nid de pingouins, de sorte
0251 que chaque pingouin est entouré de quatre albatros, et
chaque albatros d’un nombre égal de pingouins. Le nid du pingouin
consiste en un trou creusé dans la terre, seulement à une
profondeur suffisante pour empêcher son oeuf unique de rouler.
L’albatros adopte un arrangement un peu moins simple, et élève
un petit monticule, haut d’un pied à peu près et large de
deux. Il le façonne avec de la terre, des algues et des coquilles.
Au sommet il bâtit son nid.

Les oiseaux prennent un soin spécial pour ne jamais laisser
les nids inoccupés pendant toute la durée de l’incubation,
et même jusqu’à ce que la progéniture soit suffisamment forte
pour se pourvoir elle-même. Pendant l’absence du mâle qui
est allé en mer à la recherche de la nourriture, la femelle
reste à ses fonctions, et c’est seulement au retour de son
compagnon qu’elle se permet de sortir. Les oeufs ne restent
jamais sans être couvés ; quand un oiseau quitte le nid, l’autre
niche à son tour. Cette précaution est indispensable à cause
du penchant à la filouterie qui règne dans la colonie, les
habitants ne se faisant aucun scrupule de se voler réciproquement
0252 leurs oeufs à chaque bonne occasion.

Bien qu’il existe quelques établissements de ce genre, peuplés
uniquement de pingouins et d’albatros, cependant on trouve
dans la plupart une assez grande variété d’oiseaux océaniques
qui jouissent de tous les droits de cité, éparpillant leurs
nids çà et là, partout où ils peuvent trouver de la place,
mais n’usurpant jamais les postes occupés par les plus grosses
espèces. L’aspect de ces colonies, quand on les aperçoit de
loin, est excessivement singulier. Tout l’espace atmosphérique
au-dessus de l’établissement est obscurci par une multitude
d’albatros (mêlés d’espèces plus petites) qui planent continuellement
sur la rookery, soit qu’ils partent pour l’Océan, soit qu’ils
rentrent chez eux. En même temps, on remarque une foule de
pingouins dont les uns vont et viennent à travers les ruelles
étroites et d’autres marchent, avec cette pompeuse allure
militaire qui les caractérise, le long du grand promenoir
commun qui fait le tour de la cité. Bref, de quelque façon
qu’on envisage la chose, rien n’est plus surprenant que le
sens de réflexion manifesté par ces êtres emplumés, et rien,
0253 à coup sûr, n’est mieux fait pour provoquer la méditation
dans toute intelligence humaine bien ordonnée.

Le matin même de notre arrivée à Christmas Harbour, le second,
M. Patterson, fit amener les embarcations, pour se mettre
à la recherche du veau marin (bien que la saison fût peu avancée),
et laissa le capitaine, avec un jeune parent à lui, sur un
point du rivage à l’ouest, ces messieurs ayant probablement
à faire, à l’intérieur de l’île, quelque chose dont je n’ai
pu être instruit. Le capitaine Guy emporta avec lui une bouteille,
dans laquelle était une lettre cachetée, et se dirigea de
l’endroit où il mit pied à terre vers un des pics les plus
élevés du pays. Il est présumable qu’il avait l’intention
de déposer la lettre sur cette hauteur pour quelque navire
qu’il savait devoir aborder après lui. Aussitôt que nous l’eûmes
perdu de vue (car Peters et moi, nous étions dans le canot
du second), nous commençâmes à explorer la côte, à la recherche
du veau marin. Nous employâmes environ trois semaines à cette
besogne, examinant avec un soin minutieux tous les coins et
recoins, non seulement à la terre de Kerguelen, mais aussi
0254 dans quelques petites îles voisines. Cependant nos travaux
ne furent pas couronnés d’un succès bien notable. Nous vîmes
beaucoup de phoques à fourrure, mais ils étaient extrêmement
soupçonneux, et, en nous donnant un mal infini, nous ne pûmes
nous procurer que trois cent cinquante peaux en tout. Les
éléphants de mer, ou phoques à trompe, abondent particulièrement
sur la côte est de l’île principale, mais nous n’en tuâmes
qu’une vingtaine, et encore avec la plus grande difficulté.
Sur les petites îles nous découvrîmes une grande quantité
de phoques à poil rude, mais nous les laissâmes tranquilles.
Le 11 novembre nous revînmes à bord de la goélette, où nous
trouvâmes le capitaine Guy et son neveu, qui nous firent sur
l’intérieur de l’île un détestable rapport, la représentant
comme une des contrées les plus tristes et les plus stériles
de l’univers. Ils avaient passé deux nuits à terre, grâce
à un malentendu entre eux et le lieutenant qui ne leur avait
pas envoyé, aussitôt qu’il l’aurait fallu, une embarcation
pour les ramener à bord.
XV. Les îles introuvables.
Le 12, nous partîmes de Christmas Harbour, en revenant sur
0255 notre route à l’ouest, et laissant à bâbord l’île Marion,
une des îles de l’archipel Crozet. Nous passâmes ensuite l’île
du Prince-Edouard, que nous laissâmes aussi sur notre gauche
; puis, gouvernant plus au nord, nous atteignîmes en quinze
jours les îles de Tristan d’Acunha, situées à 37-8′ de latitude
sud et 12-8′ de longitude ouest.

Ce groupe, si bien connu aujourd’hui, et qui se compose de
trois îles circulaires, fut découvert primitivement par les
Portugais, visité plus tard par les Hollandais en 1643, et
par les Français en 1767. Les trois îles forment ensemble
un triangle et sont distantes l’une de l’autre de 10 milles
environ, laissant ainsi entre elles de larges passes. Dans
toutes les trois, la côte est très haute, particulièrement
à celle proprement dite Tristan d’Acunha. C’est l’île la plus
grande du groupe : elle a 15 milles de circonférence, et elle
est si élevée que par un temps clair on peut l’apercevoir
d’une distance de 80 ou 90 milles. Une partie de la côte vers
le nord s’élève perpendiculairement au-dessus de la mer à
plus de 1000 pieds. A cette hauteur il existe un plateau qui
0256 s’étend presque jusqu’au centre de l’île, et de ce plateau
s’élance un cône semblable au pic de Ténériffe. La moitié
inférieure de ce cône est revêtue d’arbres assez gros, mais
la région supérieure est une roche nue, ordinairement cachée
par les nuages et recouverte de neige pendant la plus grande
partie de l’année. Il n’y a aux environs de l’île ni hauts-fonds
ni dangers d’aucune espèce ; les côtes sont singulièrement
nettes et hardiment coupées, et les eaux sont profondes. Sur
la côte du nord-ouest se trouve une baie, avec une plage de
sable noir, où un canot peut facilement atterrir pourvu qu’il
ait pour lui une brise du sud. On y trouve sans peine d’excellente
eau en abondance, et l’on y pêche, à l’hameçon et à la ligne,
la morue et autres poissons.

L’île la plus grande après celle-ci, et le plus à l’ouest
du groupe, s’appelle l’Inaccessible. Sa position exacte est
par 37-7′ de latitude sud et 12-24′ de longitude ouest. Elle
a sept ou huit milles de circuit, et se présente de tous côtés
sous l’aspect d’un rempart à pic. Le sommet est parfaitement
aplati, et tout le pays est stérile ; rien n’y vient, excepté
0257 quelques arbustes rabougris.

L’île Nightingale, la plus petite et la plus au sud, est située
à 37-26′ de latitude sud et 12-12′ de longitude ouest. Au
large de son extrémité sud se trouve un récif assez élevé
formé de petits îlots rocheux ; on en voit encore quelques-uns
de semblable aspect au nord-est. Le terrain est stérile et
irrégulier, et une vallée profonde traverse l’île en partie.

Les côtes de ces îles abondent, dans la saison favorable,
en lions marins, éléphants marins, veaux marins et phoques
à fourrure, ainsi qu’en oiseaux océaniques de toute sorte.
La baleine aussi est fréquente dans le voisinage. La facilité
avec laquelle on s’emparait autrefois de ces différents animaux
fit que ce groupe fut, dès sa découverte, fréquemment visité.
Les Hollandais et les Français y vinrent souvent et dès les
premiers temps. En 1790, le capitaine Patten, commandant le
vaisseau Industry, de Philadelphie, fit un voyage à Tristan
d’Acunha, où il resta sept mois (d’août 1790 à avril 1791),
0258 pour recueillir des peaux de veaux marins. Durant cette
période, il n’en ramassa pas moins de cinq mille six cents,
et il affirme qu’il n’aurait pas eu de peine à faire en trois
semaines un chargement d’huile pour un grand navire. A son
arrivée, il ne trouva pas de quadrupèdes, à l’exception de
quelques aegagres ou chèvres sauvages ; maintenant l’île est
fournie de tous nos meilleurs animaux domestiques, qui y ont
été successivement introduits par les navigateurs.

Je crois que ce fut peu de temps après l’expédition du capitaine
Patten que le capitaine Colquhoun, du brick américain Betsey,
toucha à la plus grande des îles pour se ravitailler. Il planta
des oignons, des pommes de terre, des choux et une foule d’autres
légumes qu’on y trouve encore maintenant en abondance.

En 1811, un certain capitaine Heywood, du Nereus, visita Tristan.
Il y trouva trois Américains qui étaient demeurés sur les
îles pour préparer de l’huile et des peaux de veaux marins.
L’un de ces hommes se nommait Jonathan Lambert, et il s’intitulait
lui-même le souverain du pays. Il avait défriché et cultivé
0259 environ soixante acres de terre, et mettait alors tous
ses soins à y introduire le caféier et la canne à sucre, dont
il avait été fourni par le ministre américain résidant à Rio
de Janeiro. Finalement cet établissement fut abandonné, et,
en 1817, le gouvernement anglais envoya un détachement du
cap de Bonne-Espérance pour prendre possession des îles. Cependant
ces nouveaux colons n’y restèrent pas longtemps ; mais, après
l’évacuation du pays comme possession de la Grande-Bretagne,
deux ou trois familles anglaises y établirent leur résidence
en dehors de tout concours du gouvernement.

Le 25 mars 1824, le Berwick, capitaine Jeffrey, parti de Londres
à destination de la terre de Van Diémen, toucha à l’île, où
l’on trouva un Anglais nommé Glass, ex-caporal dans l’artillerie
anglaise. Il s’arrogeait le titre de gouverneur suprême des
îles, et avait sous son contrôle vingt et un hommes et trois
femmes. Il fit un rapport très favorable de la salubrité du
climat et de la nature productive du sol. Cette petite population
s’occupait principalement à recueillir des peaux de phoques
et de l’huile d’éléphant marin, qu’elle trafiquait avec le
0260 cap de Bonne-Espérance, Glass étant propriétaire d’une
petite goélette. A l’époque de notre arrivée, le gouverneur
y résidait encore, mais la petite communauté s’était multipliée,
et il y avait à Tristan d’Acunha soixante-cinq individus,
sans compter une colonie secondaire de sept personnes sur
l’île Nightingale. Nous n’eûmes aucune peine à nous ravitailler
convenablement, car les moutons, les cochons, les boeufs,
les lapins, la volaille, les chèvres, le poisson de diverses
espèces et les légumes s’y trouvaient en grande abondance.
Nous jetâmes l’ancre tout auprès de la grande île, sur dix-huit
brasses de profondeur, et nous embarquâmes très convenablement
à notre bord tout ce dont nous avions besoin. Le capitaine
Guy acheta aussi à Glass cinq cents peaux de phoques et une
certaine quantité d’ivoire. Nous restâmes là une semaine,
pendant laquelle les vents régnèrent toujours du nord-ouest,
avec un temps passablement brumeux. Le 5 décembre, nous cinglâmes
vers le sud-ouest pour faire une exploration positive relativement
à un certain groupe d’îles nommées les Auroras, sur l’existence
desquelles les opinions les plus diverses ont été émises.

0261
On prétend que ces îles ont été découvertes, dès 1762, par
le commandant du trois-mats Aurora. En 1790, le capitaine
Manuel de Oyarvido, du trois-mâts Princess, appartenant à
la Compagnie royale des Philippines, affirme qu’il a passé
directement à travers ces îles. En 1794, la corvette espagnole
Atrevida partit dans le but de vérifier leur position exacte,
et, dans un mémoire publié par la Société royale hydrographique
de Madrid en 1809, il est question de cette exploration dans
les termes suivants :

« La corvette Atrevida a fait dans le voisinage immédiat de
ces îles, du 21 au 27 janvier, toutes les observations nécessaires,
et a mesuré avec des chronomètres la différence de longitude
entre ces îles et le port de Soledad dans les Malvinas. Elles
sont au nombre de trois, situées presque au même méridien,
celle du milieu un peu plus bas, et les deux autres visibles
à neuf lieues au large. »

Les observations faites à bord de l’Atrevida fournissent les
0262 résultats suivants relativement à la position précise
de chaque île : celle qui est plus au nord est située à 52-37’24-
de latitude sud et à 47-43’15- de longitude ouest ; celle
du milieu à 53-2’40- de latitude sud et à 47-55’15- de longitude
ouest ; enfin celle qui occupe l’extrémité sud, à 53-15’22-
de latitude sud et à 47-57’15- de longitude ouest.

Le 27 janvier 1820, le capitaine James Weddell, appartenant
à la marine anglaise, fit voile de Staten Land, toujours à
la découverte des Auroras. Il dit dans son rapport que, bien
qu’il ait fait les recherches les plus laborieuses et qu’il
soit passé non seulement sur les points précis indiqués par
le commandant de l’Atrevida, mais encore dans tous les sens
aux environs desdits points, il n’a pu découvrir aucun indice
de terre. Ces rapports contradictoires ont incité d’autres
navigateurs à chercher les îles ; et, chose étrange à dire,
pendant que quelques-uns sillonnaient la mer dans tous les
sens à l’endroit supposé, sans pouvoir les découvrir, d’autres,
et ils sont nombreux, déclarent positivement les avoir vues,
et même s’être trouvés à proximité de leurs côtes. Le capitaine
0263 Guy avait l’intention de faire tous les efforts possibles
pour résoudre une question si singulièrement controversée.

Nous continuâmes notre route, entre le sud et l’ouest, avec
des temps variables, jusqu’au 20 du même mois, et nous nous
trouvâmes enfin sur le lieu en discussion, par 52-15′ de latitude
sud et 47-58′ de longitude ouest, c’est-à-dire presque à l’endroit
désigné comme position de l’île méridionale du groupe. Comme
nous n’apercevions pas trace de terre, nous continuâmes vers
l’ouest par 53- de latitude sud, jusqu’à 50- de longitude
ouest. Alors nous portâmes au nord jusqu’au 52e parallèle
de latitude sud ; puis nous tournâmes à l’est, et nous tînmes
notre parallèle par double hauteur, matin et soir, et par
les hauteurs méridiennes des planètes et de la lune. Ayant
ainsi poussé vers l’est jusqu’à la côte ouest de Georgia,
nous suivîmes ce méridien jusqu’à ce que nous eussions atteint
la latitude d’où nous étions partis. Nous fîmes alors plusieurs
diagonales à travers toute l’étendue de mer circonscrite,
gardant une vigie en permanence à la tête de mât, et répétant
0264 soigneusement notre examen trois semaines durant, pendant
lesquelles nous eûmes toujours un temps singulièrement beau
et agréable, sans aucune brume. Aussi fûmes-nous pleinement
convaincus que, si jamais des îles avaient existé dans le
voisinage à une époque antécédente quelconque, présentement
il n’en restait plus aucun vestige. Depuis mon retour dans
mes foyers, j’apprends que le même parcours a été soigneusement
suivi en 1822 par le capitaine Johnson, de la goélette américaine
Henry, et par le capitaine Morrell, de la goélette américaine
Wasp ; mais ces messieurs n’ont pas obtenu de meilleurs résultats
que nous.
XVI. Explorations vers le pôle.
Il entrait primitivement dans les intentions du capitaine
Guy, après avoir satisfait sa curiosité relativement aux Auroras,
de filer par le détroit de Magellan et de longer la côte occidentale
de Patagonie ; mais un renseignement qu’il avait reçu à Tristan
d’Acunha le poussa à gouverner au sud, dans l’espérance de
découvrir quelques petites îles qu’on lui avait dit être situées
par 60- de latitude sud et 41-20′ de longitude ouest. Dans
le cas où il ne trouverait pas ces terres, il avait le projet,
0265 pourvu que la saison le permît, de pousser vers le pôle.
Conséquemment, le 12 décembre, nous cinglâmes dans cette direction.
Le 18, nous nous trouvâmes sur la position indiquée par Glass,
et nous croisâmes pendant trois jours aux environs sans découvrir
aucune trace des îles en question. Le 21, le temps étant singulièrement
beau, nous remîmes le cap au sud, avec la résolution de pousser
dans cette route aussi loin que possible. Avant d’entrer dans
cette partie de mon récit, je ferais peut-être aussi bien,
pour l’instruction des lecteurs qui n’ont pas suivi avec attention
la marche des découvertes dans ces régions, de donner un compte-rendu
sommaire des quelques tentatives faites jusqu’à ce jour pour
atteindre le pôle sud.

L’expédition du capitaine Cook est la première sur laquelle
nous ayons des documents positifs. En 1772, il fit voile vers
le sud, sur la Resolution, accompagné du lieutenant Furneaux,
commandant l’Adventure. En décembre, il se trouvait au 58e
parallèle de latitude sud, par 26-57′ de longitude est. Là,
il rencontra des bancs de glace d’une épaisseur de huit à
dix pouces environ, s’étendant au nord-ouest et au sud-est.
0266 Cette glace était amassée par blocs, et presque toujours
si solidement amoncelée, que les navires avaient la plus grande
peine à forcer le passage. A cette époque, le capitaine Cook
supposa, d’après la multitude des oiseaux en vue et d’autres
indices, qu’il était dans le voisinage de quelque terre. Il
continua vers le sud, avec un temps excessivement froid, jusqu’au
64e parallèle, par 38-14′ de longitude est. Là il trouva un
temps doux avec de jolies brises pendant cinq jours, le thermomètre
marquant 36 degrés. En janvier 1773, les navires traversaient
le cercle Antarctique, mais ne pouvaient réussir à pénétrer
plus loin ; car, arrivés à 67-15′ de latitude, ils trouvèrent
leur marche arrêtée par un amas immense de glaces qui s’étendait
sur tout l’horizon sud aussi loin que l’oeil pouvait atteindre.
Cette glace était en quantité variée, et quelques vastes bancs
s’étendaient à plusieurs milles, formant une masse compacte
et s’élevant à dix-huit ou vingt pieds au-dessus de l’eau.
La saison était avancée, et, désespérant de pouvoir tourner
ces obstacles, le capitaine Cook remonta à regret vers le
nord.

0267 Au mois de novembre suivant, il recommença son voyage
d’exploration vers le pôle Antarctique. A 59-40′ de latitude
il rencontra un fort courant portant au sud. En décembre,
comme les navires étaient à 67-31′ de latitude et 142-54′
de longitude ouest, ils trouvèrent un froid excessif, avec
brouillards et grands vents. Là encore, les oiseaux étaient
nombreux : l’albatros, le pingouin et particulièrement le
pétrel. A 70-23′ de latitude, ils rencontrèrent quelques vastes
îles de glace, et un peu plus loin les nuages vers le sud
apparurent d’une blancheur de neige, ce qui indiquait la proximité
des champs de glace. A 71-10′ de latitude et 106-54′ de longitude
ouest, les navigateurs furent arrêtés, comme la première fois,
par une immense étendue de mer glacée qui bornait toute la
ligne de l’horizon au sud. Le côté nord de cette plaine de
glace était hérissé et dentelé, et tous ces blocs étaient
si solidement assemblés qu’ils formaient une barrière absolument
infranchissable, s’étendant jusqu’à un mille vers le sud.
Au-delà, la surface des glaces semblait s’aplanir comparativement
dans une certaine étendue, jusqu’à ce qu’enfin elle fût bornée
à son extrême limite par un amphithéâtre de gigantesques montagnes
0268 de glace, échelonnées les unes sur les autres. Le capitaine
Cook conclut que cette vaste étendue confinait au pôle ou
à un continent. M. J.-N. Reynolds dont les vaillants efforts
et la persévérance ont à la longue réussi à monter une expédition
nationale, dont le but partiel était d’explorer ces régions,
parle en ces termes du voyage de la Resolution :

« Nous ne sommes pas surpris que le capitaine Cook n’ait pas
pu aller au-delà de 71-10′ de latitude, mais nous sommes étonnés
qu’il ait pu atteindre ce point par 106-54′ de longitude ouest.
La terre de Palmer est située au sud des îles Shetland, à
64- de latitude, et s’étend au sud-ouest plus loin qu’aucun
navigateur ait jamais pénétré jusqu’à ce jour. Cook faisait
route vers cette terre, quand sa marche fut arrêtée par la
glace, cas qui se représentera toujours, nous le craignons
fort, surtout dans une saison aussi peu avancée que le 6 janvier,
et nous ne serions pas étonné qu’une portion des montagnes
de glace en question se rattachât au corps principal de la
terre de Palmer, ou à quelque autre partie de continent située
plus avant vers le sud-ouest. »
0269
En 1803, Alexandre, empereur de Russie, chargea les capitaines
Kreutzenstern et Lisiauski d’un grand voyage de circumnavigation.
Dans leurs efforts pour pousser vers le sud, ils ne purent
aller au-delà de 59-58′ de latitude et 70-15′ de longitude
ouest. Là, ils rencontrèrent de forts courants portant vers
l’est. La baleine était abondante, mais ils ne virent pas
de glaces. Relativement à ce voyage, M. Reynolds remarque
que, si Kreutzenstern était arrivé à ce point dans une saison
moins avancée, il aurait indubitablement trouvé des glaces
; c’était en mars qu’il atteignait la latitude désignée. Les
vents qui règnent alors du sud-ouest avaient, à l’aide des
courants, poussé les banquises vers cette région glacée, bornée
au nord par la Georgia, à l’est par les Sandwich et les Orkneys
du Sud, et à l’ouest par les Shetland du Sud.

En 1822, le capitaine James Weddell, appartenant à la marine
anglaise, pénétra, avec deux petits navires, plus loin dans
le sud qu’aucun navigateur précédent, et même sans rencontrer
d’extraordinaires difficultés. Il rapporte que, bien qu’il
0270 ait été souvent entouré par les glaces avant d’atteindre
le 72e parallèle, cependant, arrivé là, il n’en vit plus un
morceau, et qu’ayant poussé jusqu’à 74-15′ de latitude, il
n’aperçut pas de vastes étendues de glace, mais seulement
trois petites îles. Ce qui est singulier, c’est que, bien
qu’il eût vu de vastes bandes d’oiseaux et d’autres indices
de terre, et qu’au sud des Shetland l’homme de vigie eût signalé
des côtes inconnues s’étendant vers le sud, Weddell ait persisté
à repousser l’idée qu’un continent puisse exister dans les
régions polaires du sud.

Le 11 janvier 1823, le capitaine Benjamin Morrell, de la goélette
américaine Wasp, partit de la terre de Kerguelen avec l’intention
de pousser vers le sud aussi loin que possible. Le 1er février,
il se trouvait à 64-52′ de latitude sud et 118-27′ de longitude
est. J’extrais de son journal, à cette date, le passage suivant
:

« Le vent fraîchit bientôt et devint une brise à filer onze
noeuds ; nous profitâmes de l’occasion pour nous diriger vers
0271 l’est ; étant d’ailleurs pleinement convaincus que plus
nous pousserions dans le sud au-delà de 64-, moins nous aurions
à craindre les glaces, nous gouvernâmes un peu au sud, et,
ayant franchi le cercle Antarctique, nous poussâmes jusqu’à
69-15′ de latitude sud. Nous n’y trouvâmes aucune plaine de
glace ; seulement quelques petites îles de glace étaient en
vue. »

A la date du 14 mars, je trouve aussi cette note :

« La mer était complètement libre de vastes banquises, et
nous n’apercevions pas plus d’une douzaine d’îlots de glace.
En même temps la température de l’air et de l’eau était au
moins de 13 degrés plus élevée que nous ne l’avions jamais
trouvée entre les 60e et 62e parallèles sud. Nous étions alors
par 70-14′ de latitude sud, et la température de l’air était
à 47, celle de l’eau à 44. Nous estimâmes alors que la déviation
de la boussole était de 14-27′ vers l’est, par azimut… J’ai
franchi plusieurs fois le cercle Antarctique, à différents
méridiens, et j’ai constamment remarqué que la température
0272 de l’air et de l’eau s’adoucissait de plus en plus, à
proportion que je poussais au-delà du 65e degré de latitude
sud, et que la déclinaison magnétique diminuait dans la même
proportion. Tant que j’étais au nord de cette latitude, c’est-à-dire
entre 60- et 65-, le navire avait souvent beaucoup de peine
à se frayer un passage entre les énormes et innombrables îles
de glace, dont quelques-unes avaient de 1 à 2 milles de circonférence,
et s’élevaient à plus de 500 pieds au-dessus du niveau de
la mer. »

Se trouvant presque sans eau et sans combustible, privé d’instruments
suffisants, la saison étant aussi très avancée, le capitaine
Morrell fut obligé de revenir, sans essayer de pousser plus
loin vers le sud, bien qu’une mer complètement libre s’ouvrît
devant lui. Il prétend que si ces considérations impérieuses
ne l’avaient pas contraint à battre en retraite, il aurait
pénétré, sinon jusqu’au pôle, au moins jusqu’au 85e parallèle.
J’ai relaté un peu longuement ses idées sur la matière, afin
que le lecteur fût à même de juger jusqu’à quel point elles
ont été corroborées par ma propre expérience.
0273
En 1831, le capitaine Briscoe, naviguant pour MM. Enderby,
armateurs baleiniers à Londres, fit voile sur le brick Lively
pour les mers du Sud, accompagné du cutter Tula. Le 28 février,
se trouvant par 66-30′ de latitude sud et 47-31′ de longitude
est, il aperçut la terre et « découvrit positivement à travers
la neige les pics noirs d’une rangée de montagnes courant
à l’est-sud-est ». Il resta dans ces parages pendant tout
le mois qui suivit, mais ne put s’approcher de plus de dix
lieues de la côte, à cause de l’état effroyable du temps.
Voyant qu’il lui était impossible de faire aucune découverte
nouvelle pendant cette saison, il remit le cap au nord et
alla hiverner à la terre de Van Diémen.

Au commencement de 1832, il se remit en route pour le Sud,
et, le 4 février, il vit la terre au sud-est par 67-15′ de
latitude et 69-29′ de longitude ouest. Il se trouva que c’était
une île située près de la partie avancée de la contrée qu’il
avait d’abord découverte. Le 21 du même mois il réussit à
atterrir à cette dernière, et en prit possession au nom de
0274 Guillaume IV, lui donnant le nom d’île Adélaïde, en l’honneur
de la reine d’Angleterre. Ces détails ayant été transmis à
la Société royale géographique de Londres, elle en conclut
« qu’une vaste étendue de terre se continuait sans interruption
depuis 47-30′ de longitude est jusqu’à 69-29′ de longitude
ouest, entre les 66e et 67e degrés de latitude sud ».

Relativement à cette conclusion, M. Reynolds fait cette remarque
: « Nous ne pouvons pas adopter cette conclusion comme rationnelle,
et les découvertes de Briscoe ne justifient pas une pareille
hypothèse. C’est justement à travers cet espace que Weddell
a marché vers le sud en suivant un méridien à l’est de la
Georgia, des Sandwich, de l’Orkney du Sud et des îles Shetland.
» On verra que ma propre expérience sert à montrer plus nettement
la fausseté des conclusions adoptées par la Société.

Telles sont les principales tentatives qui ont été faites
pour pénétrer jusqu’à une haute latitude sud, et l’on voit
maintenant qu’il restait, avant le voyage de la Jane Guy,
environ 300 degrés de longitude par lesquels on n’avait pas
0275 encore pénétré au-delà du cercle Antarctique. Ainsi un
vaste champ de découvertes s’ouvrait encore devant nous, et
ce fut avec un sentiment de voluptueuse et ardente curiosité
que j’entendis le capitaine Guy exprimer sa résolution de
pousser hardiment vers le sud.
XVII. Terre !
Pendant quatre jours, après avoir renoncé à la recherche des
îles de Glass, nous courûmes au sud sans trouver de glaces.
Le 26, à midi, nous étions par 63-23′ de latitude sud et 41-25′
de longitude ouest. Nous vîmes alors quelques grosses îles
de glace et une banquise qui n’était pas, à vrai dire, d’une
étendue considérable. Les vents se tenaient généralement au
sud-est mais très faibles. Quand nous avions le vent d’ouest,
ce qui était fort rare, il était invariablement accompagné
de rafales de pluie, Chaque jour, plus ou moins de neige.
Le thermomètre, le 27, était à 35 degrés.

1er janvier 1828. Ce jour-là, nous fûmes complètement environnés
de glaces, et notre perspective était en vérité fort triste.
Une forte tempête souffla du nord-est pendant toute la matinée
0276 et chassa contre le gouvernail et l’arrière du navire
de gros glaçons avec une telle vigueur, que nous tremblâmes
pour les conséquences. Vers le soir, la tempête soufflait
encore avec furie ; mais une vaste banquise en face de nous
s’ouvrit, et nous pûmes enfin, en faisant force de voiles,
nous frayer un passage à travers les glaçons plus petits jusqu’à
la mer libre. Comme nous en approchions, nous diminuâmes la
toile graduellement, et, à la fin, nous étant tirés d’affaire,
nous mîmes à la cape sous la misaine avec un seul ris.

2 janvier. Le temps fut assez passable. A midi, nous nous
trouvions par 69-10′ de latitude sud et 42-20′ de longitude
ouest, et nous avions passé le cercle Antarctique. Du côté
du sud, nous n’apercevions que très peu de glace, bien que
nous eussions derrière nous de vastes banquises. Nous fabriquâmes
une espèce de sonde avec un grand pot de fer, d’une contenance
de vingt gallons, et une ligne de deux cents brasses. Nous
trouvâmes le courant portant au sud, avec une vitesse d’un
quart de mille à l’heure. La température de l’air était environ
à 33 ; la déviation de l’aiguille, de 14-28′ vers l’est, par
0277 azimut.

5 janvier. Nous nous sommes toujours avancés vers le sud sans
trouver beaucoup d’obstacles. Ce matin cependant, étant par
73-15′ de latitude sud et 42-10′ de longitude ouest, nous
fîmes une nouvelle halte devant une immense étendue de glace.
Néanmoins, nous apercevions au-delà vers le sud la pleine
mer, et nous étions persuadés que nous réussirions finalement
à l’atteindre. Portant sur l’est et filant le long de la banquise,
nous arrivâmes enfin à un passage, large d’un mille à peu
près, à travers lequel nous fîmes, tant bien que mal, notre
route au coucher du soleil. La mer dans laquelle nous nous
trouvâmes alors était chargée d’îlots de glace, mais non plus
de vastes bancs, et nous allâmes hardiment de l’avant comme
précédemment. Le froid ne semblait pas augmenter, bien que
nous eussions fréquemment de la neige et de temps à autre
des rafales de grêle d’une violence extrême. D’immenses troupes
d’albatros ont passé ce jour-là au-dessus de la goélette,
filant du sud-est au nord-ouest.

0278 7 janvier. La mer toujours à peu près libre et ouverte,
en sorte que nous pûmes continuer notre route sans empêchement.
Nous vîmes à l’ouest quelques banquises d’une grosseur inconcevable,
et dans l’après-midi nous passâmes très près d’une de ces
masses dont le sommet ne s’élevait certainement pas de moins
de quatre cents brasses au-dessus de l’océan. Elle avait probablement
à sa base trois quarts de lieue de circuit, et par quelques
crevasses sur ses flancs couraient des filets d’eau. Nous
gardâmes cette espèce d’île en vue pendant deux jours, et
nous ne la perdîmes que dans un brouillard.

10 janvier. D’assez grand matin nous eûmes le malheur de perdre
un homme, qui tomba à la mer. C’était un Américain, nommé
Peter Vredenburgh, natif de New York, et l’un des meilleurs
matelots que possédât la goélette. En passant sur l’avant,
le pied lui glissa, et il tomba entre deux quartiers de glace
pour ne jamais se relever. Ce jour-là, à midi, nous étions
par 78-30′ de latitude et 40-15′ de longitude ouest. Le froid
était maintenant excessif, et nous attrapions continuellement
des rafales de grêle du nord-est. Nous vîmes encore dans cette
0279 direction quelques banquises énormes, et tout l’horizon
à l’est semblait fermé par une région de glaces élevant et
superposant ses masses en amphithéâtre. Le soir, nous aperçûmes
quelques blocs de bois flottant à la dérive, et au-dessus
planait une immense quantité d’oiseaux, parmi lesquels se
trouvaient des nellies, des pétrels, des albatros, et un gros
oiseau bleu du plus brillant plumage. La variation, par azimut,
était alors un peu moins considérable que précédemment, lorsque
nous avions traversé le cercle Antarctique.

12 janvier. Notre passage vers le sud est redevenu une chose
fort douteuse ; car nous ne pouvions rien voir dans la direction
du pôle qu’une banquise en apparence sans limites, adossée
contre de véritables montagnes de glace dentelée, qui formaient
des précipices sourcilleux, échelonnés les uns sur les autres.
Nous avons porté à l’ouest jusqu’au 14, dans l’espérance de
découvrir un passage.

14 janvier. Le matin du 14, nous atteignîmes l’extrémité ouest
de la banquise énorme qui nous barrait le passage, et, l’ayant
0280 doublée, nous débouchâmes dans une mer libre où il n’y
avait plus un morceau de glace. En sondant avec une ligne
de deux cents brasses, nous trouvâmes un courant portant au
sud avec une vitesse d’un demi-mille par heure. La température
de l’air était à 47, celle de l’eau à 34. Nous cinglâmes vers
le sud, sans rencontrer aucun obstacle grave, jusqu’au 16
; à midi, nous étions par 81-21′ de latitude et 42- de longitude
ouest. Nous jetâmes de nouveau la sonde, et nous trouvâmes
un courant portant toujours au sud avec une vitesse de trois
quarts de mille par heure. La variation par azimut avait diminué,
et la température était douce et agréable, le thermomètre
marquant déjà 51. A cette époque, on n’apercevait plus un
morceau de glace. Personne à bord ne doutait plus de la possibilité
d’atteindre le pôle.

17 janvier. Cette journée a été pleine d’incidents. D’innombrables
bandes d’oiseaux passaient au-dessus de nous, se dirigeant
vers le sud, et nous leur tirâmes quelques coups de fusil
; l’un d’eux, une espèce de pélican, nous fournit une nourriture
excellente. Vers le milieu du jour, l’homme de vigie découvrit
0281 par notre bossoir de bâbord un petit banc de glace et
une espèce d’animal fort gros qui semblait reposer dessus.
Comme le temps était beau et presque calme, le capitaine Guy
donna l’ordre d’amener deux embarcations et d’aller voir ce
que ce pouvait être. Dirk Peters et moi, nous accompagnâmes
le second dans le plus grand des deux canots. En arrivant
au banc de glace, nous vîmes qu’il était occupé par un ours
gigantesque de l’espèce arctique, mais d’une dimension qui
dépassait de beaucoup celle du plus gros de ces animaux. Comme
nous étions bien armés, nous n’hésitâmes pas à l’attaquer
tout d’abord. Plusieurs coups de feu furent tirés rapidement,
dont la plupart atteignirent évidemment l’animal à la tête
et au corps. Toutefois, le monstre, sans s’en inquiéter autrement,
se précipita de son bloc de glace et se mit à nager, les mâchoires
ouvertes, vers l’embarcation où nous étions, moi et Peters.
A cause de la confusion qui s’ensuivit parmi nous et de la
tournure inattendue de l’aventure, personne n’avait pu apprêter
immédiatement son second coup, et l’ours avait positivement
réussi à poser la moitié de sa masse énorme en travers de
notre plat-bord et à saisir un de nos hommes par les reins,
0282 avant qu’on eût pris les mesures suffisantes pour le repousser.
Dans cette extrémité, nous ne fûmes sauvés que par l’agilité
et la promptitude de Peters. Sautant sur le dos de l’énorme
bête, il lui enfonça derrière le cou la lame d’un couteau
et atteignit du premier coup la moelle épinière. L’animal
retomba dans la mer sans faire le moindre effort, inanimé,
mais entraînant Peters dans sa chute et roulant sur lui. Celui-ci
se releva bientôt ; on lui jeta une corde, et, avant de remonter
dans le canot, il attacha le corps de l’animal vaincu. Nous
retournâmes en triomphe à la goélette, en remorquant notre
trophée à la traîne. Cet ours, quand on le mesura, se trouva
avoir quinze bons pieds dans sa plus grande longueur. Son
poil était d’une blancheur parfaite, très rude et frisant
très serré. Les yeux étaient d’un rouge de sang, plus gros
que ceux de l’ours arctique, le museau plus arrondi et ressemblant
presque au museau d’un bouledogue. La chair en était tendre,
mais excessivement rance et sentant le poisson ; cependant,
les hommes s’en régalèrent avec avidité, et la déclarèrent
une nourriture excellente.

0283 A peine avions-nous hissé notre proie le long du bord,
que l’homme de vigie fit entendre le cri joyeux de Terre par
le bossoir de tribord ! Tout le monde se tint alors sur le
qui-vive, et, une brise s’étant très heureusement levée au
nord-est, nous fûmes bientôt sur la côte. C’était un îlot
bas et rocheux, d’une lieue environ de circonférence, et complètement
privé de végétation, à l’exception d’une espèce de raquette
épineuse. En approchant par le nord, nous vîmes un singulier
rocher, faisant promontoire, qui imitait remarquablement la
forme d’une balle de coton cordée. En doublant cette pointe
vers l’ouest, nous trouvâmes une petite baie au fond de laquelle
nos embarcations purent atterrir commodément.

Il ne nous fallut pas beaucoup de temps pour explorer toutes
les parties de l’île : mais, à une seule exception près, nous
n’y trouvâmes rien qui fût digne d’observation. A l’extrémité
sud, nous ramassâmes tout près du rivage, à moitié enterrée
sous un monceau de pierres éparses, une pièce de bois, qui
semblait avoir servi de proue à une embarcation. Il y avait
eu évidemment quelque intention de sculpture, et le capitaine
0284 Guy crut y découvrir une figure de tortue, mais je dois
avouer que, pour mon compte, la ressemblance ne me frappa
que très médiocrement. Sauf cette proue, si toutefois c’en
était une, nous ne découvrîmes aucun indice qui prouvât qu’une
créature vivante eût jamais habité ce lieu. Autour de la côte,
nous trouvâmes par-ci par-là quelques petits blocs de glace,
mais en très petit nombre. La situation exacte de l’îlot (auquel
le capitaine Guy donna le nom d’îlot de Bennet, en l’honneur
de son associé dans la propriété de la goélette) est par 82-50′
de latitude sud et 42-20′ de longitude ouest.

Nous avions alors pénétré dans le sud de plus de huit degrés
au-delà des limites atteintes par tous les navigateurs précédents,
et la mer s’étendait toujours devant nous parfaitement libre
d’obstacles. Nous trouvions aussi que la variation diminuait
régulièrement à mesure que nous avancions, et que la température
atmosphérique, et plus récemment celle de l’eau, s’adoucissaient
graduellement. Le temps pouvait s’appeler un temps agréable,
et nous avions une brise très douce mais constante, qui soufflait
toujours de quelque point nord du compas. Le ciel était généralement
0285 clair ; de temps en temps une vapeur légère et ténue apparaissait
à l’horizon sud ; mais, invariablement, elle était d’une très
courte durée. Nous n’apercevions que deux difficultés : nous
étions à court de combustible, et des symptômes de scorbut
s’étaient déjà manifestés chez quelques hommes de l’équipage.
Ces considérations commençaient à agir sur l’esprit de M.
Guy, et il parlait souvent de mettre le cap au nord. Pour
ma part, persuadé, comme je l’étais, que nous allions bientôt
rencontrer une terre de quelque valeur, en suivant toujours
la même route, et que nous n’y trouverions pas le sol stérile
des hautes latitudes arctiques, j’insistais chaudement auprès
de lui sur la nécessité de persévérer, au moins pendant quelques
jours encore, dans la direction suivie jusqu’alors. Une occasion
aussi tentante de résoudre le grand problème relatif à un
continent antarctique ne s’était encore présentée à aucun
homme, et je confesse que je me sentais gonflé d’indignation
à chacune des timides et inopportunes suggestions de notre
commandant. Je crois positivement que tout ce que je ne pus
m’empêcher de lui dire à ce sujet eut pour effet de le raffermir
dans l’idée de pousser de l’avant. Aussi, bien que je sois
0286 obligé de déplorer les tristes et sanglants événements
qui furent le résultat immédiat de mon conseil, je crois que
j’ai droit de me féliciter un peu d’avoir été, jusqu’à un
certain point, l’instrument d’une découverte, et d’avoir servi
en quelque façon à ouvrir aux yeux de la science un des plus
enthousiasmants secrets qui aient jamais accaparé son attention.

XVIII. Hommes nouveaux.
18 janvier. Ce matin-là nous reprîmes notre route vers le
sud, avec un temps aussi beau que les jours précédents. La
mer était complètement unie, le vent du nord-est, suffisamment
chaud, la température de l’eau à 53. Nous recommençâmes notre
opération de sondage, et, avec une ligne de 150 brasses, nous
trouvâmes le courant portant au pôle avec une vitesse d’un
mille par heure. Cette tendance constante du vent et du courant
vers le sud suggérèrent passablement de réflexions et même
quelque alarme parmi le monde de la goélette, et je vis positivement
qu’elle avait produit une forte impression sur l’esprit du
capitaine Guy. Mais par bonheur il était excessivement sensible
au ridicule, et je réussis finalement à le faire lui-même
0287 se divertir de ses appréhensions. La variation était maintenant
presque insignifiante. Dans le cours de la journée, nous vîmes
quelques baleines de l’espèce franche, et d’innombrables volées
d’albatros passèrent au-dessus du navire. Nous péchâmes aussi
une espèce de buisson chargé de baies rouges comme celles
de l’aubépine, et le corps d’un animal, évidemment terrestre,
de l’aspect le plus singulier. Il avait 3 pieds de long sur
6 pouces de hauteur seulement, avec quatre jambes très courtes,
les pieds armés de longues griffes d’un écarlate brillant
et ressemblant fort à du corail. Le corps était revêtu d’un
poil soyeux et uni, parfaitement blanc. La queue était effilée
comme une queue de rat, et longue à peu près d’un pied et
demi. La tête rappelait celle du chat, à l’exception des oreilles,
rabattues et pendantes comme des oreilles de chien. Les dents
étaient du même rouge vif que les griffes.

19 janvier. Ce jour-là, nous trouvant par 83-20′ de latitude
et 43-5′ de longitude ouest (la mer étant d’un foncé extraordinaire),
la vigie signala la terre de nouveau, et, à un examen attentif,
nous découvrîmes que c’était une île appartenant à un groupe
0288 de plusieurs îles très vastes. La côte était à pic et
l’intérieur semblait bien boisé, circonstance qui nous causa
une grande joie. Quatre heures environ après avoir découvert
la terre, nous jetions l’ancre sur dix brasses de profondeur,
avec un fond de sable, à une lieue de la côte ; car un fort
ressac, avec des remous courant çà et là, en rendaient l’abord
d’une commodité douteuse. Nous reçûmes l’ordre d’amener les
deux plus grandes embarcations, et un détachement bien armé
(dont Peters et moi nous faisions partie) se mit en devoir
de trouver une ouverture dans le récif qui faisait à l’île
une espèce de ceinture. Après avoir cherché pendant quelque
temps, nous découvrîmes une passe où nous entrions déjà, quand
nous aperçûmes quatre grands canots qui se détachaient du
rivage, chargés d’hommes qui semblaient bien armés. Nous les
laissâmes arriver, et, comme ils manoeuvraient avec une grande
célérité, ils furent bientôt à portée de la voix. Le capitaine
Guy hissa alors un mouchoir blanc à la pointe d’un aviron
: mais les sauvages s’arrêtèrent tout net et se mirent soudainement
à jacasser et à baragouiner très haut, poussant de temps en
temps de grands cris parmi lesquels nous pouvions distinguer
0289 les mots : Anamoomoo ! et Lama-Lama ! Ils continuèrent
leur vacarme pendant une bonne demi-heure, durant laquelle
nous pûmes examiner leur physionomie tout à loisir.

Dans les quatre canots, qui pouvaient bien avoir cinquante
pieds de long et cinq de large, il y avait en tout cent dix
sauvages. Ils avaient, à peu de chose près, la stature ordinaire
des Européens, mais avec une charpente plus musculeuse et
plus charnue. Leur teint était d’un noir de jais, et leurs
cheveux, longs, épais et laineux. Ils étaient vêtus de la
peau d’un animal noir inconnu, à poils longs et soyeux, et
ajustée assez convenablement au corps, la fourrure tournée
en dedans, excepté autour du cou, des poignets et des chevilles.
Leurs armes consistaient principalement en bâtons d’un bois
noir et en apparence très lourd. Cependant, nous aperçûmes
aussi quelques lances à pointe de silex et quelques frondes.
Le fond des canots était chargé de pierres noires de la grosseur
d’un gros oeuf.

Quand ils eurent terminé leur harangue (car c’était évidemment
0290 une harangue que cet affreux baragouinage), l’un d’eux,
qui semblait être le chef, se leva à la proue de son canot
et nous fit signe, à différentes reprises, d’amener nos embarcations
au long de son bord. Nous fîmes semblant de ne pas comprendre
son idée, pensant que le parti le plus sage était de maintenir,
autant que possible, un espace suffisant entre lui et nous
; car ils étaient plus de quatre fois plus nombreux que nous.
Devinant notre pensée, le chef commanda aux trois autres canots
de se tenir en arrière, pendant qu’il s’avançait vers nous
avec le sien. Aussitôt qu’il nous eut atteints, il sauta à
bord du plus grand de nos canots, et il s’assit à côté du
capitaine Guy, montrant en même temps du doigt la goélette,
et répétant les mots : Anamoo-moo – Lama-Lama – Nous retournâmes
vers le navire, les quatre canots nous suivant à quelque distance.

En arrivant au long du bord, le chef donna les signes d’une
surprise et d’un plaisir extrêmes, claquant des mains, se
frappant les cuisses et la poitrine et poussant des éclats
de rire étourdissants. Toute sa suite, qui nageait derrière
0291 nous, unit bientôt sa gaieté à la sienne, et en quelques
minutes ce fut un tapage à nous rendre absolument sourds.
Heureux d’être ramené à son bord, le capitaine Guy commanda
de hisser les embarcations, comme précaution nécessaire, et
donna à entendre au chef (qui s’appelait Too-wit, comme nous
le découvrîmes bientôt) qu’il ne pouvait pas recevoir sur
le pont plus de vingt de ses hommes à la fois. Celui-ci parut
s’accommoder parfaitement de cet arrangement, et transmit
quelques ordres aux canots, dont l’un s’approcha, les autres
restant à peu près à cinquante yards au large. Vingt des sauvages
montèrent à bord et se mirent à fureter dans toutes les parties
du pont, à grimper çà et là dans le gréement, faisant comme
s’ils étaient chez eux, et examinant chaque objet avec une
excessive curiosité.

Il était positivement évident qu’ils n’avaient jamais vu aucun
individu de race blanche, et d’ailleurs notre couleur semblait
leur inspirer une singulière répugnance. Ils croyaient que
la Jane était une créature vivante, et l’on eût dit qu’ils
craignaient de la frapper avec la pointe de leurs lances,
0292 qu’ils retournaient soigneusement. Il y eut un moment
où tout notre équipage s’amusa beaucoup de la conduite de
Too-wit. Le coq était en train de fendre du bois près de la
cuisine, et par accident, il enfonça sa hache dans le pont,
où il fit une entaille d’une profondeur considérable. Le chef
accourut immédiatement, et, bousculant le coq assez rudement,
il poussa un petit gémissement, presque un cri, qui montrait
énergiquement combien il sympathisait avec les douleurs de
la goélette ; et puis il se mit à tapoter et à patiner la
blessure avec sa main et à la laver avec un seau d’eau de
mer qui se trouvait à côté. Il y avait là un degré d’ignorance
auquel nous n’étions nullement préparés, et, pour mon compte,
je ne pus m’empêcher de croire à un peu d’affectation.

Quand nos visiteurs eurent satisfait de leur mieux leur curiosité
relativement au gréement et au pont, ils furent conduits en
bas, où leur étonnement dépassa toutes les bornes. Leur stupéfaction
semblait trop forte pour s’exprimer par des paroles, car ils
rôdaient partout en silence, ne poussant de temps à autre
que de sourdes exclamations. Les armes leur fournissaient
0293 une grosse matière à réflexions, et on leur permit de
les manier à loisir. Je crois qu’ils n’en soupçonnaient pas
le moins du monde l’usage, mais qu’ils les prenaient plutôt
pour des idoles, voyant quel soin nous en prenions et l’attention
avec laquelle nous guettions tous leurs mouvements pendant
qu’ils les maniaient. Les canons redoublèrent leur étonnement.
Ils s’en approchèrent en donnant toutes les marques de la
vénération et de la terreur la plus grande, mais ne voulurent
pas les examiner minutieusement. Il y avait dans la cabine
deux grandes glaces, et ce fut là l’apogée de leur émerveillement.
Too-wit fut le premier qui s’en approcha, et il était déjà
parvenu au milieu de la chambre, faisant face à l’une des
glaces et tournant le dos à l’autre, avant de les avoir positivement
aperçues. Quand le sauvage leva les yeux et qu’il se vit réfléchi
dans le miroir, je crus qu’il allait devenir fou ; mais, comme
il se tournait brusquement pour battre en retraite, il se
revit encore faisant face à lui-même dans la direction opposée
; pour le coup je crus qu’il allait rendre l’âme. Rien ne
put le contraindre à jeter sur l’objet un second coup d’oeil
; tout moyen de persuasion fut inutile ; il se jeta sur le
0294 parquet, cacha sa tête dans ses mains et resta immobile,
si bien qu’enfin nous nous décidâmes à le transporter sur
le pont.

Tous les sauvages furent ainsi reçus à bord successivement,
vingt par vingt ; quant à Too-wit, il lui fut accordé de rester
tout le temps. Nous ne découvrîmes chez eux aucun penchant
au vol, et nous ne constatâmes après leur départ la disparition
d’aucun objet. Pendant toute la durée de leur visite, ils
montrèrent les manières les plus amicales. Il y avait cependant
certains traits de leur conduite dont il nous fut impossible
de nous rendre compte ; par exemple, nous ne pûmes jamais
les faire s’approcher de quelques objets inoffensifs, tels
que les voiles de la goélette, un oeuf, un livre ouvert ou
une écuelle de farine. Nous essayâmes de découvrir s’ils possédaient
quelques articles qui pussent devenir objets de trafic et
d’échange, mais nous eûmes la plus grande peine à nous faire
comprendre. Toutefois, nous apprîmes avec le plus grand étonnement
que les îles abondaient en grosses tortues de l’espèce des
Galapagos, et nous en vîmes une dans le canot de Too-wit.
0295 Nous vîmes aussi de la biche de mer entre les mains d’un
des sauvages, qui la dévorait à l’état de nature avec une
grande avidité.

Ces anomalies, ou du moins ce que nous considérions comme
anomalies relativement à la latitude, poussèrent le capitaine
Guy à tenter une exploration complète du pays, dans l’espérance
de tirer de sa découverte quelque spéculation profitable.
Pour ma part, désireux comme je l’étais de pousser plus loin
la découverte, je n’avais qu’une visée et qu’un but, je ne
pensais qu’à poursuivre sans délai notre voyage vers le sud.
Nous avions alors un beau temps, mais rien ne nous disait
combien il durerait ; et, nous trouvant déjà au 84e parallèle,
avec une mer complètement libre devant nous, un courant qui
portait vigoureusement au sud et un bon vent, je ne pouvais
prêter patiemment l’oreille à toute proposition de nous arrêter
dans ces parages plus longtemps qu’il n’était absolument nécessaire
pour refaire la santé de l’équipage, pour nous ravitailler
et embarquer une provision suffisante de combustible. Je représentai
au capitaine qu’il nous serait facile de relâcher à ce groupe
0296 d’îles lors de notre retour, et même d’y passer l’hiver
dans le cas où les glaces nous barreraient le passage. A la
longue, il se rangea à mon avis (car j’avais, par quelque
moyen inconnu à moi-même, acquis un grand empire sur lui),
et finalement il fut décidé que, même dans le cas où nous
trouverions la biche de mer en abondance, nous ne resterions
pas là plus d’une semaine pour nous refaire, et que nous pousserions
vers le sud pendant que cela nous était possible.

Nous fîmes conséquemment tous les préparatifs nécessaires,
et ayant conduit heureusement, d’après les indications de
Too-wit, la goélette à travers les récifs, nous jetâmes l’ancre
à un mille environ du rivage, dans une baie excellente, fermée
de tous côtés par la terre, sur la côte sud-est de l’île principale,
et par dix brasses d’eau, avec un fond de sable noir. A l’extrémité
de cette baie coulaient (nous dit-on) trois jolis ruisseaux
d’une eau excellente, et nous vîmes que les environs étaient
abondamment boisés. Les quatre canots nous suivaient, mais
observant toujours une distance respectueuse. Quant à Too-wit,
il resta à bord, et, quand nous eûmes jeté l’ancre, il nous
0297 invita à l’accompagner à terre et à visiter son village
dans l’intérieur. Le capitaine Guy y consentit, et, dix des
sauvages ayant été laissés à bord comme otages, un détachement
de douze hommes d’entre nous se prépara à suivre le chef.
Nous prîmes soin de nous bien armer, mais sans laisser voir
la moindre méfiance. La goélette avait mis ses canons aux
sabords, hissé ses filets de bastingage, et l’on avait pris
toutes les précautions convenables pour se garder d’une surprise.
Il fut particulièrement recommandé au second de ne recevoir
personne à bord pendant notre absence, et, dans le cas où
nous n’aurions pas reparu au bout de douze heures, d’envoyer
la chaloupe armée d’un pierrier à notre recherche autour de
l’île.

A chaque pas que nous faisions dans le pays, nous acquérions
forcément la conviction que nous étions sur une terre qui
différait essentiellement de toutes celles visitées jusqu’alors
par les hommes civilisés. Rien de ce que nous apercevions
ne nous était familier. Les arbres ne ressemblaient à aucun
des produits des zones torrides, des zones tempérées, ou des
0298 zones froides du Nord, et différaient essentiellement
de ceux des latitudes inférieures méridionales que nous venions
de traverser. Les roches elles-mêmes étaient nouvelles par
leur masse, leur couleur et leurs stratifications ; et les
cours d’eau, quelque prodigieux que cela puisse paraître,
avaient si peu de rapport avec ceux des autres climats, que
nous hésitions à y goûter, et que nous avions même de la peine
à nous persuader que leurs qualités étaient purement naturelles.
A un petit ruisseau qui coupait notre chemin (le premier que
nous rencontrâmes), Too-wit et sa suite firent halte pour
boire. En raison du caractère singulier de cette eau nous
refusâmes d’y goûter, supposant qu’elle était corrompue ;
et ce ne fut qu’un peu plus tard que nous parvînmes à comprendre
que telle était la physionomie de tous les cours d’eau dans
tout cet archipel. Je ne sais vraiment comment m’y prendre
pour donner une idée nette de la nature de ce liquide, et
je ne puis le faire sans employer beaucoup de mots. Bien que
cette eau coulât avec rapidité sur toutes les pentes, comme
aurait fait toute eau ordinaire, cependant elle n’avait jamais,
excepté dans le cas de chute et de cascade, l’apparence habituelle
0299 de la limpidité. Néanmoins je dois dire qu’elle était
aussi limpide qu’aucune eau calcaire existante, et la différence
n’existait que dans l’apparence. A première vue, et particulièrement
dans les cas où la déclivité était peu sensible, elle ressemblait
un peu, quant à la consistance, à une épaisse dissolution
de gomme arabique dans l’eau commune. Mais cela n’était que
la moins remarquable de ses extraordinaires qualités. Elle
n’était pas incolore ; elle n’était pas non plus d’une couleur
uniforme quelconque, et tout en coulant elle offrait à l’oeil
toutes les variétés possibles de la pourpre, comme des chatoiements
et des reflets de soie changeante. Pour dire la vérité, cette
variation dans la nuance s’effectuait d’une manière qui produisit
dans nos esprits un étonnement aussi profond que les miroirs
avaient fait sur l’esprit de Too-wit. En puisant de cette
eau plein un bassin quelconque, et en la laissant se rasseoir
et prendre son niveau, nous remarquions que toute la masse
de liquide était faite d’un certain nombre de veines distinctes,
chacune d’une couleur particulière ; que ces veines ne se
mêlaient pas ; et que leur cohésion était parfaite relativement
aux molécules dont elles étaient formées, et imparfaite relativement
0300 aux veines voisines. En faisant passer la pointe d’un
couteau à travers les tranches, l’eau se refermait subitement
derrière la pointe, et quand on la retirait, toutes les traces
du passage de la lame étaient immédiatement oblitérées. Mais,
si la lame intersectait soigneusement deux veines, une séparation
parfaite s’opérait, que la puissance de cohésion ne rectifiait
pas immédiatement. Les phénomènes de cette eau formèrent le
premier anneau défini de cette vaste chaîne de miracles apparents
dont je devais être à la longue entouré.
XIX. Klock-Klock.
Nous mîmes à peu près trois heures pour arriver au village
; il était à plus de trois milles dans l’intérieur des terres,
et la route traversait une région raboteuse. Chemin faisant,
le détachement de Too-wit (les cent dix sauvages des canots)
se renforça d’instants en instants de petites troupes de six
ou sept individus, qui, débouchant par différents coudes de
la route, nous rejoignirent comme par hasard. Il y avait là
comme un système, un tel parti pris, que je ne pus m’empêcher
d’éprouver de la méfiance et que je fis part de mes appréhensions
au capitaine Guy. Mais il était maintenant trop tard pour
0301 revenir sur nos pas, et nous convînmes que la meilleure
manière de pourvoir à notre sûreté était de montrer la plus
parfaite confiance dans la loyauté de Too-wit. Donc, nous
poursuivîmes, ayant toujours un oeil ouvert sur les manoeuvres
des sauvages, et ne leur permettant pas de diviser nos rangs
par des poussées soudaines. Ayant ainsi traversé un ravin
escarpé, nous parvînmes à un groupe d’habitations qu’on nous
dit être le seul existant sur toute l’île. Comme nous arrivions
en vue du village, le chef poussa un cri et répéta à plusieurs
reprises le mot Klock-Klock, que nous supposâmes être le nom
du village, ou peut-être le nom générique appliqué à tous
les villages.

Les habitations étaient de l’espèce la plus misérable qu’on
puisse imaginer, et, différant en cela de celles des races
les plus infimes dont notre humanité ait connaissance, elles
n’étaient pas construites sur un plan uniforme. Quelques-unes
(et celles-ci appartenaient aux Wampoos ou Yampoos, les grands
personnages de l’île) consistaient en un arbre coupé à quatre
pieds environ de la racine, avec une grande peau noire étalée
0302 par-dessus, qui s’épandait à plis lâches sur le sol. C’était
là-dessous que nichait le sauvage. D’autres étaient faites
au moyen de branches d’arbre non dégrossies, conservant encore
leur feuillage desséché, piquées de façon à s’appuyer, en
faisant un angle de quarante-cinq degrés, sur un banc d’argile,
lequel était amoncelé, sans aucun souci de forme régulière,
à une hauteur de cinq ou six pieds. D’autres étaient de simples
trous creusés perpendiculairement en terre et recouverts de
branchages semblables, que l’habitant de la cahute était obligé
de repousser pour entrer, et qu’il lui fallait ensuite rassembler
de nouveau. Quelques-unes étaient faites avec les branches
fourchues des arbres, telles quelles, les branches supérieures
étant entaillées à moitié et retombant sur les inférieures,
de manière à former un abri plus épais contre le mauvais temps.
Les plus nombreuses consistaient en de petites cavernes peu
profondes, dont était, pour ainsi dire, égratignée la surface
d’une paroi de pierre noire, tombant à pic et ressemblant
fort à de la terre à foulon, qui bordait trois des côtés du
village. A l’entrée de chacune de ces cavernes grossières
se trouvait un petit quartier de roche que l’habitant du lieu
0303 plaçait soigneusement à l’ouverture chaque fois qu’il
quittait sa niche ; dans quel but, je ne pus pas m’en rendre
compte ; car la pierre n’était jamais d’une grosseur suffisante
pour boucher plus d’un tiers du passage.

Ce village, si toutefois cela méritait un pareil nom, était
situé dans une vallée d’une certaine profondeur, et l’on ne
pouvait y arriver que par le sud, la muraille ardue dont j’ai
parlé fermant l’accès dans toute autre direction. A travers
le milieu de la vallée clapotait un courant d’eau de la même
apparence magique que celle déjà décrite. Nous aperçûmes autour
des habitations quelques étranges animaux qui semblaient tous
parfaitement domestiqués. Les plus gros rappelaient notre
cochon vulgaire, tant par la structure du corps que par le
groin ; la queue, toutefois, était touffue, et les jambes
grêles comme celles de l’antilope. La démarche de la bête
était indécise et gauche, et nous ne la vîmes jamais essayant
de courir. Nous remarquâmes aussi quelques animaux d’une physionomie
analogue, mais plus longs de corps, et recouverts d’une laine
noire. Il y avait une grande variété de volailles domestiques
0304 qui se promenaient aux alentours, et qui semblaient constituer
la principale nourriture des indigènes. A notre grand étonnement,
nous aperçûmes parmi les oiseaux des albatros noirs complètement
apprivoisés, qui allaient périodiquement en mer chercher leur
nourriture, revenant toujours au village comme à leur logis,
et se servant seulement de la côte sud qui était à proximité
comme de lieu d’incubation. Là, comme d’habitude, ils étaient
associés avec leurs amis les pingouins, mais ces derniers
ne les suivaient jamais jusqu’aux habitations des sauvages.
Parmi les autres oiseaux apprivoisés il y avait des canards
qui ne différaient pas beaucoup du canvass-back ou anas valisneria
de notre pays, des boubies noires, et un gros oiseau qui ressemblait
assez au busard, mais qui n’était pas carnivore. Le poisson
semblait en grande abondance. Nous vîmes, pendant notre excursion,
une quantité considérable de saumons secs, de morues, de dauphins
bleus, de maquereaux, de tautogs, de raies, de congres, d’éléphants
de mer, de mulets, de soles, de scares ou perroquets de mer,
de leather jackets, de rougets, de merluches, de carrelets,
de paracutas, et une foule d’autres espèces. Nous remarquâmes
qu’elles ressemblaient, pour la plupart, à celles qu’on trouve
0305 dans les parages de l’archipel de Lord Auckland, à 51-
de latitude sud. La tortue galapago était aussi très abondante.
Nous ne vîmes que très peu d’animaux sauvages, aucun de grosses
proportions, aucun non plus qui nous fût connu. Un ou deux
serpents d’un aspect formidable traversèrent notre chemin,
mais les naturels n’y firent pas grande attention, et nous
en conclûmes qu’ils n’étaient pas venimeux.

Comme nous approchions du village avec Too-wit et sa bande,
une immense populace se précipita à notre rencontre, poussant
de grands cris parmi lesquels nous distinguions les éternels
Anamoo-moo ! et Lama-Lama ! Nous fûmes très étonnés de voir
que ces nouveaux arrivants étaient, à une ou deux exceptions
près, entièrement nus, les peaux à fourrure n’étant à l’usage
que des hommes des canots. Toutes les armes du pays semblaient
aussi en la possession de ces derniers, car nous n’en voyions
pas une seule entre les mains des habitants du village. Il
y avait aussi une multitude de femmes et d’enfants, celles-ci
ne manquant pas absolument de ce qu’on peut appeler beauté
personnelle. Elles étaient droites, grandes, bien faites et
0306 douées d’une grâce et d’une liberté d’allure qu’on ne
trouve pas dans une société civilisée. Mais leurs lèvres,
comme celles des hommes, étaient épaisses et massives, à ce
point que même en riant elles ne découvraient jamais les dents.
Leur chevelure était d’une nature plus fine que celle des
hommes. Parmi tous ces villageois nus, on pouvait bien trouver
dix ou douze hommes habillés de peaux, comme la bande de Too-wit,
et armés de lances et de lourdes massues. Ils paraissaient
avoir une grande influence sur les autres, et on ne leur parlait
jamais sans les honorer du titre de Wampoo. C’étaient les
mêmes hommes qui habitaient les fameux palais de peaux noires.
L’habitation de Too-wit était située au centre du village,
et beaucoup plus grande et un peu mieux construite que les
autres de même espèce. L’arbre qui en formait le support avait
été coupé à une distance de douze pieds environ de la racine,
et au-dessous du point de la coupe quelques branches avaient
été laissées, qui servaient à étaler la toiture et l’empêchaient
ainsi de battre contre le tronc. Cette toiture, qui consistait
en quatre grandes peaux reliées entre elles par des chevilles
de bois, était assujettie par le bas avec de petits pieux
0307 qui la traversaient et s’enfonçaient dans la terre. Le
sol était jonché d’une énorme quantité de feuilles sèches
qui remplissait l’office de tapis.

Nous fûmes conduits à cette hutte en grande solennité, et
derrière nous s’amassa une foule de naturels, autant qu’il
en put tenir. Too-wit s’assit sur les feuilles et nous engagea
par signes à suivre son exemple. Nous obéîmes, et nous nous
trouvâmes alors dans une situation singulièrement incommode,
si ce n’est même critique. Nous étions assis par terre, au
nombre de douze, avec les sauvages, au nombre de quarante,
accroupis sur leurs jarrets, et nous serrant de si près que,
s’il était survenu quelque désordre, il nous eût été impossible
de faire usage de nos armes, ou même de nous dresser sur nos
pieds. La cohue n’était pas seulement en dedans de la tente,
mais aussi en dehors, où se foulait probablement toute la
population de l’île, que les efforts et les vociférations
de Too-wit empêchaient seuls de nous écraser sous ses pieds.
Notre principale sécurité était dans la présence de Too-wit
parmi nous, et, voyant que c’était encore la meilleure chance
0308 de nous tirer d’affaire, nous résolûmes de le serrer de
près et de ne pas le lâcher, décidés à le sacrifier immédiatement
à la première manifestation hostile.

Après quelque tumulte, il fut possible d’obtenir un peu de
silence, et le chef nous fit une harangue d’une belle longueur,
qui ressemblait fort à celle qui nous avait été adressée des
canots, sauf que les Anamoo-moo ! s’y trouvaient un peu plus
vigoureusement accentués que les Lama-Lama ! Nous écoutâmes
ce discours dans un profond silence jusqu’à la péroraison
; le capitaine Guy y répondit en assurant le chef de son amitié
et de son éternelle bienveillance, et il conclut sa réplique
en lui faisant cadeau de quelques chapelets ou colliers de
verroterie bleue et d’un couteau. En recevant les colliers,
le monarque, à notre grand étonnement, releva le nez avec
une certaine expression de dédain ; mais le couteau lui causa
une satisfaction indescriptible, et il commanda immédiatement
le dîner.

Ce repas fut passé dans la tente par-dessus les têtes des
0309 assistants, et il consistait en entrailles palpitantes
de quelque animal inconnu, probablement d’un de ces cochons
à jambes grêles que nous avions remarqués en approchant du
village. Voyant que nous ne savions comment nous y prendre,
il commença, pour nous montrer l’exemple, à engloutir la séduisante
nourriture yard par yard, si bien qu’à la fin il nous fut
positivement impossible de supporter plus longtemps un pareil
spectacle et que nous laissâmes voir des haut-le-coeur et
de telles rébellions stomachiques, que Sa Majesté en éprouva
un étonnement presque égal à celui que lui avait causé les
miroirs. Nous refusâmes, malgré tout, de partager les merveilles
culinaires qui nous étaient présentées, et nous nous efforçâmes
de lui faire comprendre que nous n’avions aucun appétit, puisque
nous venions tout justement d’achever un solide déjeuner.

Quand le monarque eut fini son régal, nous commençâmes à lui
faire subir une espèce d’interrogatoire, de la façon la plus
ingénieuse que nous pûmes imaginer, dans le but de découvrir
quels étaient les principaux produits du pays, et s’il y en
0310 avait quelques-uns dont nous pussions tirer profit. A
la longue, il parut avoir quelque idée de ce que nous voulions
dire, et il nous offrit de nous accompagner jusqu’à un certain
endroit de la côte, où nous devions, nous assura-t-il (et
il désignait en même temps un échantillon de l’animal), trouver
la biche de mer en grande abondance. Nous saisîmes avec bonheur
cette occasion d’échapper à l’oppression de la foule, et nous
signifiâmes notre impatience de partir. Nous quittâmes donc
la tente, et, accompagnés par toute la population du village,
nous suivîmes le chef à l’extrémité sud-est de l’île, pas
très loin de la baie où notre navire était mouillé. Nous attendîmes
là une heure environ, jusqu’à ce que les quatre canots fussent
ramenés par quelques-uns des sauvages jusqu’au lieu de notre
station. Tout notre détachement s’embarqua dans l’un de ces
canots, et nous fûmes conduits à la pagaie le long du récif
dont j’ai parlé, puis vers un autre situé un peu plus au large,
où nous vîmes une quantité de biches de mer plus abondante
que n’en avait jamais vu le plus vieux de nos marins dans
les archipels des latitudes inférieures si renommés pour cet
article de commerce. Nous restâmes le long de ces récifs assez
0311 longtemps pour nous convaincre que nous en aurions facilement
chargé une douzaine de navires s’il eût été nécessaire ; et
puis nous remontâmes à bord de la goélette, et nous prîmes
congé de Too-wit, après lui avoir fait promettre qu’il nous
apporterait, dans le délai de vingt-quatre heures, autant
de canards canvass-back et de tortues galapagos que ses canots
en pourraient contenir. Pendant toute cette aventure nous
ne vîmes dans la conduite des naturels rien de propre à éveiller
nos soupçons, sauf la singulière manière systématique dont
ils avaient grossi leur bande pendant notre marche de la goélette
au village.
XX. Enterrés vivants !
Le chef fut fidèle à sa parole, et nous fûmes abondamment
pourvus de provisions fraîches. Nous trouvâmes les tortues
aussi bonnes qu’aucune que nous eussions jamais goûtée, et
les canards étaient supérieurs à nos meilleures espèces d’oiseaux
sauvages, excessivement tendres, juteux, et d’une saveur exquise.
En outre, les sauvages nous apportèrent, après que nous leur
eûmes fait comprendre notre désir, une grande quantité de
céleri brun et de cochléaria, ou herbe au scorbut, avec un
0312 plein canot de poisson frais et de poisson sec. Le céleri
fut pour nous un vrai régal, et le cochléaria eut un résultat
admirable et servit à guérir ceux de nos hommes chez qui avaient
déjà paru les symptômes du mal. En très peu de temps nous
n’eûmes plus un seul cas sur le rôle des malades. Nous reçûmes
aussi d’autres provisions fraîches en abondance, parmi lesquelles
je dois citer une espèce de coquillage qui par sa forme ressemblait
à la moule, mais qui avait le goût de l’huître. Nous eûmes
également en abondance des crevettes des deux espèces et des
oeufs d’albatros et d’autres oiseaux dont les coquilles étaient
noires. Nous embarquâmes encore une bonne provision de chair
de cochon, de l’espèce dont j’ai déjà parlé. La plupart de
nos hommes y trouvèrent une nourriture agréable ; mais pour
ma part elle me sembla imprégnée d’une odeur de poisson, et
d’ailleurs répugnante. En retour de toutes ces bonnes choses,
nous offrîmes aux naturels des colliers à grains bleus, des
bijoux de cuivre, des clous, des couteaux et des morceaux
de toile rouge, et ils se montrèrent complètement enchantés
de l’échange. Nous établîmes sur la côte un marché régulier,
juste sous les canons de la goélette, et tout le trafic s’y
0313 opéra avec toutes les apparences de la bonne foi et avec
un ordre auquel nous ne nous serions pas attendus de la part
de ces sauvages, à en juger par leur conduite au village de
Klock-Klock.

Les choses allèrent ainsi fort amiablement pendant quelques
jours et, durant cette période, des bandes de naturels vinrent
fréquemment à bord de la goélette, et des détachements de
nos hommes descendirent souvent à terre, faisant de longues
excursions dans l’intérieur et n’éprouvant de la part des
habitants aucune espèce de vexation. Voyant avec quelle facilité
le navire pouvait être chargé de biche de mer, grâce aux dispositions
amicales des insulaires, et quels secours ils pouvaient prêter
pour la ramasser, le capitaine Guy résolut d’entrer en négociation
avec Too-wit relativement à l’érection de bâtiments commodes,
pour préparer l’article, et à la récompense due à lui et à
ses hommes qui se chargeraient d’en recueillir le plus possible,
pendant que nous profiterions du beau temps pour poursuivre
notre voyage vers le sud. Quand il fit entendre son projet
au chef, celui-ci sembla très disposé à entrer en accommodement.
0314 Un marché fut donc conclu, parfaitement satisfaisant pour
les deux parties, et on convint qu’après avoir fait les préparatifs
nécessaires, tels que le tracé d’un emplacement convenable,
l’érection d’une partie des bâtiments, et quelques autres
besognes pour lesquelles tout notre équipage serait mis en
réquisition, la goélette se remettrait en route, laissant
sur l’île trois de ses hommes pour surveiller l’accomplissement
du projet et enseigner aux naturels la dessiccation de la
biche de mer. Quant aux conditions de traité, elles dépendaient
du zèle et de l’activité des sauvages pendant notre absence.
Ils devaient recevoir une quantité convenue de verroterie
bleue, de couteaux, de toile rouge, et ainsi de suite, pour
autant de fois un certain nombre de piculs de biche de mer,
que nous devions trouver toute préparée à notre retour.

Une description de la nature de cet important article de commerce
et de la méthode de le préparer peut être de quelque intérêt
pour mes lecteurs, et je ne vois pas de meilleure place que
celle-ci pour introduire ce compte-rendu. La notice complète
qui suit, relative à la substance en question, est tirée d’une
0315 relation moderne de voyage dans les mers du Sud :

« C’est ce mollusque des mers de l’Inde qui est connu dans
le commerce sous le nom français de bouche de mer (fin morceau
tiré de la mer). Si je ne me trompe pas, l’illustre Cuvier
l’appelle gasteropoda pulmonifera. On le recueille en abondance
sur les côtes des îles du Pacifique, principalement pour le
marché chinois, où il est coté à un très haut prix, presque
autant que ces fameux nids comestibles, qui sont probablement
faits d’une matière gélatineuse ramassée par une espèce d’hirondelle
sur le corps de ces mollusques. Ils n’ont ni coquilles ni
pattes, ni aucun membre proéminent, rien que deux organes,
l’un d’absorption, l’autre d’excrétion, situés à l’opposite
l’un de l’autre ; mais, grâce à leurs anneaux, élastiques
comme ceux des chenilles et des vers, ils rampent vers les
hauts-fonds, où quand la mer est basse, ils sont aperçus par
une espèce d’hirondelle, dont le bec aigu, piquant dans le
corps tendre du mollusque, en retire une substance gommeuse
et filamenteuse qui lui sert, en séchant, à solidifier les
parois de son nid. De là le nom de gasteropoda pulmonifera.
0316

« Ces mollusques sont de forme oblongue et d’une dimension
variable de trois à dix-huit pouces de long ; j’en ai vu qui
n’avaient pas moins de deux pieds. Ils sont presque ronds,
mais légèrement aplatis sur un côté, celui qui est tourné
vers le fond de la mer, et ils sont d’une grosseur qui varie
de un à huit pouces. Ils grimpent en rampant dans les hauts-fonds
à de certaines époques de l’année, probablement pour se reproduire,
car on les voit souvent alors par couples. C’est quand le
soleil agit puissamment sur l’eau et qu’il l’attiédit qu’ils
approchent de la côte ; et ils vont quelquefois sur des fonds
où l’eau est si basse que, la marée se retirant, ils restent
à sec, exposés à la chaleur du soleil. Mais ils ne produisent
pas leurs petits dans les hauts-fonds, car nous n’avons jamais
vu un seul de ceux-ci, et quand on les a observés remontant
des eaux profondes, ils étaient toujours parvenus à leur pleine
croissance. Ils se nourrissent principalement de cette classe
de zoophytes qui produit le corail.

0317 « On prend généralement la biche de mer à une profondeur
de trois ou quatre pieds ; après quoi on la porte à la côte,
et on la fend par un bout avec un couteau, l’incision étant
d’un pouce ou de plus, suivant la dimension du mollusque.
A travers cette ouverture, l’on fait par la pression sortir
les entrailles, qui d’ailleurs ressemblent beaucoup à celles
de tous les menus habitants de la mer. On lave alors l’objet,
puis on le fait bouillir à une certaine température qui ne
doit être ni trop élevée ni trop faible. On l’ensevelit ensuite
dans la terre pendant quatre heures, et on le fait encore
bouillir pendant un peu de temps, après quoi on le met à sécher,
soit au feu, soit au soleil. Les mollusques qu’on fait sécher
au soleil sont les meilleurs ; mais quand j’en puis obtenir
par ce moyen la valeur d’un picul (133, 33 livres), j’en puis
faire sécher trente piculs par le feu. Quand ils sont convenablement
séchés, on peut les conserver sans danger trois ou quatre
ans dans un endroit sec ; mais il faut les examiner de loin
en loin, soit quatre fois par an, pour voir si quelque humidité
ne les a pas atteints et gâtés.

0318 « Les Chinois, comme nous l’avons dit, considèrent la
biche de mer comme une friandise des plus recherchées, comme
un mets des plus nourrissants et des plus fortifiants, et
aussi comme très propre à rajeunir un tempérament épuisé par
les voluptés immodérées. L’article de première qualité est
coté à un très haut prix à Canton et se vend 90 dollars le
picul ; la seconde qualité, 75 dollars ; la troisième, 50
dollars ; la quatrième, 30 dollars ; la cinquième, 20 dollars
; la sixième, 12 dollars ; la septième, 8 dollars ; et la
huitième, 4 dollars ; toutefois, il arrivera souvent que de
petites cargaisons rapporteront davantage sur les marchés
de Manille, de Singapour et de Batavia. »

Nous entrâmes donc en arrangement, et nous débarquâmes immédiatement
tout ce qui était nécessaire pour commencer les bâtiments
et déblayer le terrain. Nous fîmes choix d’un vaste espace
uni près de la côte est de la baie, où se trouvaient en égale
abondance l’eau et le bois, et à une distance convenable des
principaux récifs sur lesquels on pouvait se procurer la biche
de mer. Nous nous mîmes tous à l’oeuvre avec une grande ardeur
0319 ; bientôt, au grand étonnement des sauvages, nous eûmes
abattu un nombre d’arbres suffisant pour notre dessein, et
nous les fixâmes régulièrement pour établir la charpente des
bâtiments, qui en deux ou trois jours se trouvèrent assez
avancés pour abandonner en toute confiance le reste de la
besogne aux trois hommes que nous devions laisser derrière
nous. Ces hommes étaient John Carson, Alfred Harris et…
Peterson (tous trois natifs de Londres, à ce que je crois),
qui d’ailleurs s’offrirent d’eux-mêmes pour ce service.

A la fin du mois nous avions fait tous nos préparatifs de
départ. Cependant nous étions convenus de faire une solennelle
visite d’adieux au village, et Too-wit insista si opiniâtrement
sur la nécessité de tenir notre promesse que nous ne jugeâmes
pas convenable de l’offenser par un refus définitif. Je crois
que pas un de nous à cette époque n’avait le plus léger soupçon
relativement à la bonne foi des sauvages. Ils s’étaient tous
conduits avec les plus grands égards, nous aidant avec empressement
dans notre besogne, nous offrant leurs marchandises souvent
gratuitement, et jamais, dans aucun cas, n’escamotant un seul
0320 objet, bien qu’ils manifestassent par leurs éternelles
et extravagantes démonstrations de joie, à chaque présent
que nous leur faisions, quelle haute valeur ils attribuaient
aux articles que nous avions en notre possession. Les femmes
particulièrement étaient extrêmement obligeantes en toutes
choses, et, en somme, nous aurions été les hommes les plus
défiants du monde si nous avions soupçonné la moindre pensée
de perfidie de la part d’un peuple qui nous traitait si bien.
Il nous suffit de très peu de temps pour nous convaincre que
cette bienveillance apparente n’était que le résultat d’un
plan profondément étudié pour amener notre destruction, et
que les insulaires qui nous avaient inspiré de si singuliers
sentiments d’estime appartenaient à la race des plus barbares,
des plus subtils et des plus sanguinaires misérables qui aient
jamais contaminé la face du globe.

Ce fut le 1er février que nous allâmes à terre pour rendre
visite au village. Bien que nous n’eussions pas, je le répète,
le plus léger soupçon, cependant aucune précaution convenable
ne fut négligée. Six hommes restèrent à bord de la goélette,
0321 avec ordre de ne laisser approcher aucun sauvage pendant
notre absence, sous quelque prétexte que ce fût, et de rester
constamment sur le pont. On hissa les filets de bastingage,
les canons reçurent une double charge de grappes de raisin
et de mitraille, et les pierriers furent chargés de boîtes
à balles de fusils. Le navire était mouillé, avec son ancre
à pic, à un mille environ de la côte, et aucun canot ne pouvait
en approcher d’aucun côté sans être aperçu et sans s’exposer
immédiatement au feu de nos pierriers.

Les six hommes laissés à bord, notre détachement se composait
en tout de trente-deux individus. Nous étions armés jusqu’aux
dents ; nous avions des fusils, des pistolets et des poignards
; chaque homme possédait en outre un long couteau de marin,
ressemblant un peu au bowie-knife si popularisé maintenant
dans toutes nos contrées du sud et de l’ouest. Une centaine
de guerriers revêtus de peaux noires vint à notre rencontre
au débarquement pour nous faire la conduite. Je dois dire
que nous remarquâmes alors, non sans quelque surprise, qu’ils
étaient complètement sans armes ; et quand nous questionnâmes
0322 Too-wit relativement à cette circonstance, il répondit
simplement : Mattee non we pa pa si – c’est-à-dire : Là où
tous sont frères, il n’est pas besoin d’armes. Nous prîmes
cela en bonne part, et nous continuâmes notre route.

Nous avions passé la source et le ruisseau dont j’ai déjà
parlé, et nous entrions dans une gorge étroite qui serpentait
à travers les collines de pierre de savon au milieu desquelles
se trouvait situé le village. Cette gorge était rocheuse et
très inégale, au point que, lors de notre première excursion
à Klock-Klock, nous n’avions pu la franchir qu’avec la plus
grande difficulté. Le ravin, dans toute sa longueur, pouvait
bien avoir un mille et demi ou même deux milles. Il se contournait
en mille sinuosités à travers les collines (il avait probablement,
à une époque reculée, formé le lit d’un torrent), et jamais
il ne se continuait plus de vingt yards sans faire un brusque
coude. Je suis sûr que les versants de cette vallée s’élevaient,
en moyenne, à soixante-dix ou quatre-vingts pieds de hauteur
perpendiculaire dans toute son étendue, et en quelques endroits
les parois montaient à une élévation surprenante, obscurcissant
0323 tellement la passe que la lumière du jour n’y pénétrait
plus qu’à peine. La largeur ordinaire était de quarante pieds
environ, et quelquefois elle se rétrécissait au point de ne
livrer passage qu’à cinq ou six hommes de front. Bref, il
ne pouvait pas y avoir au monde d’endroit mieux choisi pour
une embuscade, et il n’était que trop naturel de veiller soigneusement
à nos armes aussitôt que nous y entrâmes.

Quand maintenant je pense à notre prodigieuse folie, mon principal
sujet d’étonnement est que nous ayons pu nous aventurer ainsi,
dans n’importe quelles circonstances, et nous remettre à la
discrétion de sauvages inconnus, au point de leur permettre
de marcher devant et derrière nous tout le long de la ravine.
Cependant, tel fut l’ordre de marche que nous adoptâmes en
aveugles, nous fiant sottement à la force de notre troupe,
à la disparition des armes chez Too-wit et ses hommes, à l’effet
sûr de nos armes à feu (qui était encore un secret pour les
naturels), et, avant toutes choses, à la longue affectation
d’amitié de ces infâmes misérables. Cinq ou six d’entre eux
ouvraient la marche, comme pour nous montrer la route, faisant
0324 grand étalage de bons soins et écartant pompeusement les
grosses pierres et les débris qui entravaient nos pas. Ensuite
venait notre bande. Nous marchions serrés les uns contre les
autres, ne prenant souci que d’empêcher notre séparation.
Derrière suivait le corps principal des sauvages, qui observait
un ordre et un décorum tout à fait insolites.

Dirk Peters, un nommé Wilson Allen et moi, nous marchions
à la droite de nos camarades, examinant tout le long de notre
route les singulières stratifications de la muraille qui surplombait
au-dessus de nos têtes. Une fissure dans la roche tendre attira
notre attention. Elle était assez large pour permettre à un
homme d’y entrer sans se serrer, et elle s’enfonçait dans
la montagne à dix-huit ou vingt pieds en droite ligne, biaisant
ensuite vers la gauche. La hauteur de cette ouverture, aussi
loin que notre regard put pénétrer, était peut-être de soixante
ou soixante-dix pieds. A travers les crevasses s’allongeaient
deux ou trois arbustes rabougris, rappelant un peu le coudrier,
que j’eus la curiosité d’examiner ; m’avançant vivement dans
ce but, je détachai cinq ou six noisettes d’une grappe, et
0325 je me retirai en toute hâte. Comme je me retournais, je
vis que Peters et Allen m’avaient suivi. Je les priai de reculer,
parce qu’il n’y avait pas place pour laisser passer deux personnes,
et je leur dis que je leur donnerais quelques-unes de mes
noisettes. En conséquence ils se retournèrent, et ils se faufilaient
vers la route, Allen étant presque à l’orifice de la crevasse,
quand j’éprouvai soudainement une secousse qui ne ressemblait
à rien qui m’eût été familier jusqu’alors et qui m’inspira
comme une vague idée (si en vérité je puis dire que j’eus
une idée quelconque) que les fondations de notre globe massif
s’entrouvraient tout à coup, et que nous touchions à l’heure
de la destruction universelle.
XXI. Cataclysme artificiel.
Aussitôt que je pus rappeler mes sens éperdus, je me sentis
presque suffoqué, pataugeant dans une nuit complète parmi
une masse de terre diffuse qui croulait lourdement sur moi
de tous les côtés et menaçait de m’ensevelir entièrement.
Horriblement alarmé par cette idée, je m’efforçai de reprendre
pied, et à la fin j’y réussis. Je restai alors immobile pendant
quelques instants, m’appliquant à comprendre ce qui m’était
0326 arrivé et où je pouvais être. Bientôt j’entendis un profond
gémissement tout contre mon oreille et peu de temps après
la voix étouffée de Peters qui me suppliait au nom de Dieu
de venir à son aide. Je m’avançai péniblement d’un ou deux
pas, et je tombai juste sur la tête et les épaules de mon
camarade, que je trouvai enseveli jusqu’à mi-corps dans une
masse de terre molle, et qui luttait avec désespoir pour se
délivrer de cette oppression. J’arrachai la terre tout autour
de lui avec toute l’énergie dont je pouvais disposer, et je
réussis à la longue à le tirer d’affaire.

Aussitôt que nous fûmes suffisamment revenus de notre frayeur
et de notre surprise et que nous pûmes causer raisonnablement,
nous en vînmes tous deux à cette conclusion, que les murailles
de la fissure dans laquelle nous nous étions aventurés s’étaient,
par quelque convulsion de la nature ou probablement par leur
propre poids, effondrées par le haut, et que, nous trouvant
ainsi ensevelis tout vivants, nous étions perdus à jamais.
Pendant longtemps, nous nous abandonnâmes lâchement à la douleur
et au désespoir le plus affreux, tels que ceux qui ne se sont
0327 pas trouvés dans une situation semblable ne pourront jamais
se les figurer. Je crois fermement qu’aucun des accidents
dont peut être semée l’existence humaine n’est plus propre
à créer le paroxysme de la douleur physique et morale qu’un
cas semblable au nôtre : être enterrés vivants ! La noirceur
des ténèbres qui enveloppent la victime, l’oppression terrible
des poumons, les exhalaisons suffocantes de la terre humide
se joignent à cette effrayante considération, que nous sommes
exilés au-delà des confins les plus lointains de l’espérance
et que nous sommes bien dans la condition spéciale des morts,
pour jeter dans le coeur humain un effroi, une horreur glaçante
qui sont intolérables, qu’il est impossible de concevoir !

A la longue, Peters fut d’avis que nous devions avant tout
vérifier jusqu’où s’étendait notre malheur et tâtonner à travers
notre prison ; car il n’était pas absolument impossible, ajouta-t-il,
que nous pussions découvrir une ouverture pour nous échapper.
Je m’accrochai vivement à cet espoir, et, rappelant mon énergie,
je m’efforçai de me frayer une voie à travers cet amas de
0328 terre éparse. J’avais à peine avancé d’un pas qu’un filet
de lumière arriva jusqu’à moi, imperceptible, il est vrai,
mais suffisant pour me convaincre qu’en tout cas nous ne péririons
pas immédiatement par manque d’air. Nous reprîmes alors un
peu courage, et nous tâchâmes de nous persuader mutuellement
que tout irait pour le mieux. Ayant grimpé par-dessus un banc
de décombres qui obstruait notre passage dans la direction
de la lumière, nous eûmes moins de peine à avancer, et nous
éprouvâmes aussi quelque soulagement à l’excessive oppression
qui torturait nos poumons. Il nous fut bientôt possible de
distinguer les objets autour de nous, et nous découvrîmes
que nous étions presque à l’extrémité de la partie de la fissure
qui s’étendait en ligne droite, c’est-à-dire à l’endroit où
elle faisait un coude sur la gauche. Encore quelques efforts,
et nous atteignions le coude, où nous aperçûmes, avec une
joie inexprimable, une longue cicatrice ou lézarde qui s’étendait
à une vaste distance vers la région supérieure, faisant généralement
un angle de quarante-cinq degrés environ, mais quelquefois
beaucoup plus ardue. Notre oeil ne pouvait pas parcourir toute
l’étendue de cette ouverture ; mais la lumière y descendant
0329 en quantité suffisante, nous avions presque la certitude
(si toutefois nous pouvions grimper jusqu’au sommet) de trouver
en haut un passage débouchant en plein air.

Je me souvins alors que nous étions trois qui avions quitté
la gorge principale pour entrer dans cette fissure, et que
notre camarade Allen n’était pas encore retrouvé ; nous résolûmes
donc de revenir sur nos pas et de le chercher. Après une longue
perquisition, qui était d’ailleurs pleine de dangers à cause
de la masse de terre supérieure qui s’effondrait sur nous,
Peters me cria enfin qu’il venait d’empoigner l’un des pieds
de notre camarade, et que tout son corps était si profondément
enseveli sous les décombres qu’il était impossible de l’en
retirer. Je découvris bientôt que ce que disait Peters n’était
que trop vrai, et que la vie devait être éteinte depuis longtemps.
Le coeur plein de tristesse, nous abandonnâmes donc le corps
à sa destinée et nous nous acheminâmes de nouveau vers le
coude du corridor.

La largeur de la déchirure était à peine suffisante pour notre
0330 corps, et, après une ou deux tentatives infructueuses
pour remonter, nous recommençâmes à désespérer. J’ai déjà
dit que la chaîne de hauteurs à travers lesquelles se faufilait
la gorge principale était formée d’une espèce de roches ressemblant
à la stéatite ou pierre de savon. Les parois de l’ouverture
sur lesquelles nous nous efforcions alors de grimper étaient
faites de la même substance, et si glissantes et si mouillées
que nos pieds pouvaient à peine mordre sur les parties les
moins ardues ; en quelques endroits, quand la montée devenait
presque perpendiculaire, la difficulté se trouvait naturellement
beaucoup plus grave, et pendant quelque temps nous crûmes
positivement qu’elle serait insurmontable. Nous tirâmes toutefois
le courage du désespoir et, ayant eu l’heureuse idée de tailler
des degrés dans la roche tendre avec nos bowie-knives, nous
nous suspendîmes, au risque de nous tuer, à de petites proéminences
faites d’une espèce d’argile schisteuse un peu plus dure,
qui saillaient çà et là de la masse générale, et nous arrivâmes
enfin à une plate-forme naturelle d’où l’on pouvait apercevoir
un lambeau de ciel bleu, à l’extrémité d’une ravine solidement
boisée. Regardant alors derrière nous, et examinant un peu
0331 plus à loisir le passage à travers lequel nous avions
émergé, nous vîmes clairement, à l’aspect de ses parois, qu’il
était de formation récente, et nous en conclûmes que la secousse,
de quelque nature qu’elle fût, qui nous avait si inopinément
engloutis, nous avait en même temps ouvert cette voie de salut.
Presque épuisés par nos efforts, et vraiment si faibles que
nous pouvions à peine nous tenir sur nos pieds et prononcer
une parole, Peters eut l’idée de donner l’alarme à nos compagnons
en déchargeant nos pistolets qui étaient restés fixés à notre
ceinture – car, pour les fusils et les coutelas, nous les
avions perdus parmi les décombres de terre molle au fond de
l’abîme. Les événements subséquents prouvèrent que, si nous
avions fait feu, nous nous en serions amèrement repentis ;
mais, par grand bonheur, un demi-soupçon de l’infâme tour
dont nous étions victimes s’était pendant ce temps-là éveillé
dans mon esprit, et nous prîmes bien garde de faire connaître
aux sauvages en quel lieu nous nous trouvions.

Après nous être reposés pendant une heure environ, nous poussâmes
lentement vers le haut de la ravine, et nous n’étions pas
0332 allés bien loin que nous entendîmes une série de hurlements
effroyables. Nous atteignîmes enfin ce que nous pouvions décidément
appeler la surface du sol ; car notre route jusque-là, depuis
que nous avions quitté la plate-forme, avait serpenté sous
une voûte de roches élevées et de feuillage, à une grande
distance au-dessus de nos têtes. Avec la plus grande prudence,
nous nous coulâmes vers une étroite ouverture d’où il nous
fut facile d’embrasser du regard toute la contrée environnante,
et enfin tout le terrible secret du tremblement de terre nous
fut révélé en un moment et au premier coup d’oeil.

Notre point de vue n’était pas loin du sommet du pic le plus
élevé parmi cette chaîne de montagne de stéatite. La gorge
dans laquelle s’était engagé notre détachement de trente-deux
hommes courait à cinquante pieds à notre gauche. Mais, dans
une étendue de cent yards au moins, le défilé, ou lit de cette
gorge, était absolument comblé par les débris chaotiques de
plus d’un million de tonnes de terre et de pierres, véritable
avalanche artificielle qui y avait été adroitement précipitée.
La méthode employée pour faire s’écrouler cette vaste masse
0333 était aussi simple qu’évidente, car il restait encore
des traces positives de l’oeuvre meurtrière. En quelques endroits,
le long de la crête du côté est de la gorge (nous étions alors
à l’ouest), nous pouvions apercevoir des poteaux de bois plantés
dans la terre. En ces endroits-là, la terre n’avait pas fléchi
; mais tout le long de la paroi du précipice d’où la masse
s’était détachée, il était évident, d’après certaines traces
empreintes dans le sol et ressemblant à celles laissées par
la sape, que des pieux semblables à ceux que nous voyions
subsistant encore avaient été fixés, à une distance d’un yard
au plus l’un de l’autre, dans une longueur peut-être de trois
cents pieds, sur une ligne située à dix pieds environ du bord
du précipice. De forts ligaments de vigne adhéraient encore
aux poteaux subsistant sur la colline, et il était évident
que des cordes de même nature avaient été attachées à chacun
des autres poteaux. J’ai déjà parlé de la singulière stratification
de ces collines de pierre de savon, et la description que
j’ai faite tout à l’heure de l’étroite et profonde crevasse
à travers laquelle nous avions échappé à notre terrible sépulture
doit servir à en faire plus complètement comprendre la nature.
0334 Elle était telle que la première convulsion naturelle
devait, à coup sûr, fendre le sol en couches perpendiculaires
ou lignes de partage parallèles les unes aux autres, et qu’un
effort très modéré de l’art pouvait suffire pour obtenir le
même résultat. C’était de cette stratification particulière
que les sauvages s’étaient servis pour mener à bonne fin leur
abominable traîtrise. Il est impossible de mettre en doute
qu’une rupture partielle du sol n’ait été opérée, grâce à
cette ligne continue de poteaux, à une profondeur d’un ou
deux pieds peut-être, et qu’un sauvage placé à l’extrémité
de chacune des cordes et tirant à lui (ces cordes étant attachées
à la pointe des poteaux et s’étendant depuis la crête de la
colline) n’ait obtenu une énorme puissance de levier capable
de précipiter, à un signal donné, toute la paroi de la colline
dans le fond du gouffre. La destinée de nos pauvres camarades
ne pouvait plus être l’objet d’un doute. Seuls nous avions
échappé à cet écrasant cataclysme artificiel. Nous étions
les seuls hommes blancs restés vivants sur l’île.
XXII. Tekeli-li !
Notre situation, telle qu’elle nous apparut alors, était à
0335 peine moins terrible que lorsque nous nous étions crus
enterrés à tout jamais. Nous n’avions pas d’autre perspective
que d’être mis à mort par les sauvages ou de traîner parmi
eux une misérable existence de captifs. Nous pouvions, il
est vrai, pendant quelque temps échapper à leur attention
dans les replis des collines, et, à la dernière extrémité,
dans l’abîme d’où nous venions de sortir ; mais il nous fallait
ou mourir de froid et de faim pendant le long hiver polaire,
ou finalement trahir notre existence dans nos efforts pour
trouver quelques ressources.

Tout le pays environnant semblait fourmiller de sauvages,
et de nouvelles bandes, que nous aperçûmes alors, étaient
arrivées sur des radeaux des îles situées au sud, indubitablement
pour aider à prendre et à piller la Jane. Le navire était
toujours tranquillement à l’ancre dans la baie, les hommes
à bord ne pouvant pas soupçonner qu’un danger quelconque les
menaçât. Combien nous brûlâmes en ce moment d’être avec eux,
soit pour les aider à opérer leur fuite, soit pour périr ensemble
en essayant de nous défendre ! Nous n’apercevions même aucun
0336 moyen de les avertir du péril sans attirer immédiatement
la mort sur nos têtes, et encore, dans ce cas, n’avions-nous
que peu d’espoir de leur être utiles. Un coup de pistolet
aurait suffi pour leur annoncer qu’il était arrivé un malheur
; mais cet avis ne pouvait pas leur faire comprendre que leur
seule chance de salut consistait à lever l’ancre immédiatement,
qu’aucun principe d’honneur ne les contraignait à rester,
puisque leurs compagnons avaient disparu du rôle des vivants.
Pour avoir entendu la décharge, ils ne pouvaient pas être
mieux préparés qu’ils n’étaient et qu’ils n’avaient été jusqu’alors
à recevoir un ennemi prêt à l’attaque. Aucun avantage ne pouvait
résulter d’une alarme donnée par un coup de feu, et il en
pouvait résulter un mal infini ; aussi, après mûre délibération,
nous nous en abstînmes.

Nous eûmes ensuite l’idée de nous précipiter vers le navire,
de nous emparer d’un des quatre canots amarrés à l’entrée
de la baie, et d’essayer de nous frayer un passage jusqu’à
la goélette. Mais l’absolue impossibilité de réussir dans
cette tentative désespérée devint bientôt évidente. Tout le
0337 pays, comme je l’ai dit, fourmillait littéralement de
sauvages, qui se rasaient derrière les buissons et les replis
des collines de manière à ne pas être aperçus de la goélette.
Particulièrement dans notre voisinage immédiat, et bloquant
le seul passage par lequel nous pouvions espérer atteindre
le rivage au bon endroit, était postée toute la bande des
guerriers aux peaux noires, Too-wit à leur tête, qui semblait
n’attendre que quelques renforts pour commencer l’abordage
de la Jane. Les canots aussi, à l’entrée de la baie, étaient
montés par des sauvages, non armés, il est vrai, mais ayant
sans aucun doute des armes à leur portée. Nous fûmes donc
forcés, malgré tout notre bon vouloir, de rester dans notre
cachette, simples spectateurs de la bataille qui ne tarda
pas à s’engager.

Au bout d’une demi-heure à peu près, nous vîmes soixante ou
soixante-dix radeaux, ou bateaux plats, à balanciers de pirogue,
se remplir de sauvages et doubler la pointe sud de la baie.
Il ne paraissait pas qu’ils eussent d’autres armes que de
courtes massues et des pierres amassées au fond des bateaux.
0338 Aussitôt après, un autre détachement, encore plus considérable,
s’approcha par une direction opposée, avec des armes semblables.
Les quatre canots se remplirent aussi très rapidement d’une
foule de naturels qui sortaient des fourrés, se dirigeant
tous vers l’entrée du port, et qui poussèrent vivement au
large pour rejoindre les autres troupes. Ainsi, en moins de
temps qu’il ne m’en a fallu pour le raconter, et comme par
magie, la Jane se vit assiégée par une multitude immense de
forcenés évidemment résolus à s’en emparer à tout prix.

Qu’ils dussent réussir dans cette entreprise, nous n’osions
pas en douter un seul instant. Les six hommes laissés sur
le navire, quelque résolus qu’ils fussent à se bien défendre,
étaient bien loin de suffire au service convenable des pièces,
et de toutes façons ils étaient incapables de soutenir un
combat aussi inégal. Je pouvais à peine me figurer qu’ils
fissent la moindre résistance ; mais en cela je me trompais
; car je les vis bientôt s’embosser et amener le côté de tribord
de manière que toute la bordée portât sur les canots qui se
trouvaient alors à portée de pistolet, les radeaux restant
0339 à peu près à un quart de mille au vent. Par suite de quelque
cause inconnue, probablement de l’agitation de nos pauvres
amis se voyant dans une position aussi désespérée, la décharge
ne fut qu’un four complet. Pas un canot ne fut atteint, pas
un sauvage blessé, le tir étant trop court, et la charge faisant
ricochet par-dessus leurs têtes. Le seul effet produit sur
eux fut un grand étonnement à cette détonation inattendue
et à cette fumée ; et cet étonnement fut si grand que je crus
pendant quelques instants qu’ils allaient abandonner leur
dessein et regagner la côte. Et à coup sûr il en eût été comme
je le crus d’abord, si nos hommes avaient soutenu leur bordée
par une décharge de mousqueterie ; car, pour le coup, les
canots étant si près d’eux, ils n’auraient pas manqué de faire
quelques ravages qui eussent au moins suffi à empêcher cette
bande-là de s’approcher davantage, et qui leur eussent permis
de lâcher une autre bordée sur les radeaux. Mais, au contraire,
en courant à bâbord pour recevoir les radeaux, ils laissèrent
aux hommes des canots le temps de revenir de leur panique,
et, en regardant autour d’eux, de vérifier qu’ils n’avaient
subi aucun dommage.
0340
La bordée de bâbord produisit l’effet le plus terrible. La
mitraille et les boulets ramés des gros canons coupèrent complètement
sept ou huit des radeaux, et tuèrent roide trente ou quarante
sauvages peut-être, pendant qu’une centaine au moins se trouvaient
précipités dans l’eau, dont la plupart cruellement blessés.
Ceux qui restaient, perdant complètement la tête, commencèrent
tout de suite une retraite précipitée, ne se donnant même
pas le temps de repêcher leurs compagnons mutilés, qui nageaient
çà et là de tous côtés, criant et hurlant au secours. Ce grand
succès, néanmoins, arriva trop tard pour sauver nos énergiques
camarades. La bande des canots était déjà à bord de la goélette
au nombre de plus de cent cinquante hommes, la plupart d’entre
eux ayant réussi à grimper aux porte-haubans et par-dessus
les filets de bastingage, même avant que les mèches fussent
appliquées aux canons de bâbord. Rien ne pouvait plus arrêter
la rage de ces brutes. Nos hommes furent tout de suite culbutés,
écrasés, foulés aux pieds et complètement mis en lambeaux
en un instant.

0341 Voyant cela, les sauvages des radeaux revinrent de leur
frayeur et arrivèrent en foule pour le pillage. En cinq minutes
la Jane fut le théâtre déplorable d’une dévastation et d’un
désordre sans pareil. Le pont fut fendu, arraché, entrouvert
; les cordages, les voiles et toutes les manoeuvres, démolis
comme par magie ; cependant que, poussant à l’arrière, remorquant
avec ses canots et hâlant sur les côtés, cette multitude de
misérables qui nageait autour du navire parvint facilement
à l’échouer à la côte (le câble ayant été filé par le bout),
et le remit aux bons soins de Too-wit, qui, durant toute la
bataille, comme un général consommé, avait précieusement gardé
son poste d’observation au milieu des collines, mais qui,
maintenant que la victoire était aussi complète qu’il le désirait,
consentait à accourir avec son état-major velu et à prendre
sa part du butin.

La descente de Too-wit nous permit de quitter notre cachette
et de faire une reconnaissance dans la colline aux environs
du ravin. A cinquante yards à peu près de l’entrée, nous vîmes
une petite source où nous étanchâmes la soif brûlante qui
0342 nous consumait. Non loin de cette source nous découvrîmes
quelques coudriers de l’espèce dont j’ai déjà parlé. En goûtant
aux noisettes, nous les trouvâmes assez passables et ressemblant
par leur saveur à la noisette anglaise commune. Nous en remplîmes
immédiatement nos chapeaux, nous les déposâmes dans la ravine
et nous retournâmes à la cueillette. Pendant que nous nous
occupions activement à les ramasser, un frémissement dans
les buissons nous causa une vive alarme, et nous étions au
moment de nous raser vers notre gîte, quand un gros oiseau
noir du genre butor s’éleva lentement et pesamment des arbrisseaux.
J’étais si surpris que je ne savais que faire ; mais Peters
eut assez de présence d’esprit pour courir sus à l’oiseau,
avant qu’il pût s’échapper, et pour l’empoigner par le cou.
L’animal se débattait furieusement et poussait de si effroyables
cris que nous fûmes au moment de le lâcher, craignant que
le bruit ne donnât l’alarme à quelques-uns des sauvages qui
pouvaient encore être en embuscade aux environs. A la fin
cependant, un bon coup de bowie-knife le terrassa, et nous
le traînâmes dans la ravine, en nous félicitant d’avoir, en
tout cas, mis la main sur une provision de nourriture qui
0343 pouvait nous suffire pour une semaine.

Nous sortîmes de nouveau pour regarder autour de nous, et
nous nous aventurâmes à une distance considérable sur la pente
sud de la montagne, mais nous ne découvrîmes rien de plus
à ajouter à nos provisions. Nous ramassâmes donc une bonne
quantité de bois sec, et nous nous en revînmes, voyant une
ou deux grandes bandes de naturels qui se dirigeaient vers
leur village, tout chargés du butin du navire, et qui pouvaient,
nous le craignions fort, nous apercevoir en passant au pied
de la colline.

Nous appliquâmes immédiatement nos soins à rendre notre lieu
de retraite aussi sûr que possible, et, dans ce but, nous
arrangeâmes quelques broussailles au-dessus de l’ouverture
dont j’ai parlé, celle à travers laquelle nous avions aperçu
un morceau de ciel bleu, quand, remontant du gouffre, nous
avions atteint la plate-forme. Nous ne laissâmes qu’un très
petit orifice, juste assez large pour nous permettre de surveiller
la baie, sans courir le risque d’être aperçus d’en bas. Quand
0344 nous eûmes fini, nous nous félicitâmes de la sûreté de
notre position ; car aussi longtemps qu’il nous plairait de
rester dans la ravine et de ne pas nous hasarder sur la colline,
nous étions absolument à l’abri de toute observation. Nous
n’apercevions aucune trace qui prouvât que les sauvages fussent
jamais entrés dans ce trou ; mais quand nous en vînmes à réfléchir
que la fissure à travers laquelle nous étions parvenus avait
été probablement opérée tout récemment par la chute du versant
opposé, et que nous ne pouvions découvrir aucune autre voie
pour y arriver, nous ne fûmes pas aussi portés à nous réjouir
de la sécurité de notre abri qu’effrayés de l’idée qu’il nous
serait absolument impossible de descendre. Nous résolûmes
d’explorer entièrement le sommet de la colline, jusqu’à ce
qu’une bonne occasion vînt s’offrir à nous. Cependant nous
surveillions tous les mouvements des sauvages à travers notre
lucarne.

Ils avaient déjà complètement dévasté le navire, et ils se
préparaient maintenant à y mettre le feu. En peu de temps
nous vîmes la fumée monter en lourds tourbillons à travers
0345 la grand écoutille, et bientôt une masse épaisse de flammes
s’élança du gaillard d’avant. Le gréement, les mâts et ce
qui pouvait rester des voiles prirent feu immédiatement, et
l’incendie se propagea rapidement tout le long du pont. Cependant
une foule de sauvages restaient toujours à leur poste sur
le navire, attaquant, avec de grosses pierres, des haches
et des boulets de canon tous les boulons, toutes les ferrures
et tous les cuivres. Sur la côte, dans les canots, sur les
radeaux, tout autour de la goélette, il y avait bien en tout
dix mille insulaires, sans compter les bandes de ceux qui
s’en retournaient chargés de butin vers l’intérieur ou vers
les îles voisines. Nous comptâmes alors sur une catastrophe,
et nous ne fûmes pas déçus dans notre espoir. Comme premier
symptôme, il se produisit une vive secousse (dont nous sentîmes
parfaitement le contrecoup, comme si nous avions éprouvé une
légère décharge de pile voltaïque), mais qui ne fut pas suivie
de signes visibles d’explosion. Les sauvages furent évidemment
surpris, et ils interrompirent pour un instant leur besogne
et leurs cris.

0346 Ils étaient au moment de se remettre à l’oeuvre, quand
l’entrepont vomit une masse soudaine de fumée qui ressemblait
à un lourd et ténébreux nuage électrique, puis, comme jaillissant
de ses entrailles, s’éleva une longue colonne de flamme brillante
à une hauteur apparente d’un quart de mille, puis il y eut
une soudaine expansion circulaire de la flamme, toute l’atmosphère
fut magiquement criblée, en un instant, d’un effroyable chaos
de bois, de métal et de membres humains, et finalement se
produisit la secousse suprême dans toute sa furie qui nous
renversa impétueusement pendant que les collines se renvoyaient
les échos multipliés de ce tonnerre et qu’une pluie de fragments
imperceptibles s’abattait, droite et drue, de tous les côtés
autour de nous.

Le ravage parmi les insulaires dépassa nos plus belles espérances,
et ils recueillirent les fruits mûrs et parfaits de leur trahison.
Un millier d’hommes peut-être périrent par l’explosion, et
mille autres au moins furent effroyablement mutilés. Toute
la surface de la baie était littéralement jonchée de ces misérables
se débattant et se noyant, et sur la côte les choses étaient
0347 pires encore. Ils semblaient entièrement terrifiés par
la soudaineté et la perfection de leur déconfiture, et ils
ne faisaient aucun effort pour se prêter secours les uns aux
autres. A la fin nous remarquâmes un changement total dans
leur conduite. D’une stupeur absolue ils parurent tout à coup
passer au degré le plus élevé de l’excitation ; ils se précipitèrent
çà et là d’une manière désordonnée, courant vers un certain
point de la baie et s’enfuyant aussitôt, avec les plus étranges
expressions de rage, de terreur et d’ardente curiosité peints
sur leurs physionomies, et vociférant de toute la force de
leurs poumons : Tekeli-li ! Tekeli-li !

Nous vîmes bientôt une grande troupe se retirer dans les collines
d’où ils sortirent au bout de peu de temps, avec des pieux
de bois. Ils les portèrent à l’endroit où la presse était
le plus compacte, et cette multitude s’ouvrit comme pour nous
révéler l’objet d’une si grande agitation. Nous aperçûmes
quelque chose de blanc qui reposait sur le sol, mais nous
ne pûmes pas distinguer immédiatement ce que c’était. A la
longue, nous vîmes que c’était le corps de l’étrange animal
0348 aux dents et aux griffes écarlates, que la goélette avait
pêché en mer, le 18 janvier. Le capitaine Guy avait fait conserver
le corps pour empailler la peau et la rapporter en Angleterre.
Je me rappelle qu’il avait donné quelques ordres à ce sujet,
juste avant de toucher à l’île, et qu’on avait porté dans
la cabine et serré dans un des caissons ce précieux échantillon.
Il venait d’être jeté sur la côte par l’explosion ; mais pourquoi
causait-il une si grande agitation parmi les sauvages, c’est
ce qui dépassait notre intelligence. Bien que la foule se
fût amassée autour de la bête, à une petite distance, aucun
d’eux n’avait l’air de vouloir en approcher tout à fait. Bientôt,
les hommes armés de pieux les plantèrent en cercle autour
du cadavre, et à peine cet arrangement fut-il achevé, que
toute cette immense multitude se précipita vers l’intérieur
de l’île, en vociférant ses Tekeli-li ! Tekeli-li !
XXIII. Le labyrinthe.
Pendant les six ou sept jours qui suivirent nous restâmes
dans notre cachette sur la colline, ne sortant que de temps
à autre, et toujours avec les plus grandes précautions, pour
chercher de l’eau et des noisettes. Nous avions établi sur
0349 la plate-forme une espèce d’appentis ou de cabane, et
nous l’avions meublée d’un lit de feuilles sèches et de trois
grosses pierres plates, lesquelles nous servaient également
de cheminée et de table. Nous allumâmes du feu sans peine
en frottant l’un contre l’autre deux morceaux de bois, l’un
tendre, l’autre dur. L’oiseau que nous avions pris si à propos
nous procura une nourriture excellente, bien qu’un peu coriace.
Ce n’était pas un oiseau océanique, mais une espèce de butor,
avec un plumage d’un noir de jais parsemé de gris et des ailes
fort petites relativement à sa grosseur. Nous en vîmes plus
tard trois autres de même espèce dans les environs du ravin,
qui avaient l’air de chercher celui que nous avions capturé
; mais, comme ils ne s’abattirent pas une seule fois, nous
ne pûmes nous en emparer.

Tant que dura l’animal, nous n’eûmes pas à souffrir de notre
situation ; mais il était maintenant entièrement consommé,
et il y avait absolue nécessité d’aviser aux provisions. Les
noisettes ne suffisaient pas à apaiser les angoisses de la
faim ; de plus, elles nous causaient de cruelles coliques
0350 d’intestins, et même de violents maux de tête quand nous
en mangions abondamment. Nous avions aperçu quelques grosses
tortues près du rivage, à l’est de la colline, et nous avions
vu qu’il nous serait facile de nous en emparer, pourvu que
nous puissions arriver jusqu’à elles sans être découverts
par les naturels. Nous résolûmes donc de tenter une descente.

Nous commençâmes par descendre le long de la pente sud, qui
semblait nous présenter de moindres difficultés ; mais nous
avions à peine fait cent yards que notre marche (comme nous
l’avions prévu d’après l’inspection des lieux faite du sommet
de la colline) fut complètement barrée par un embranchement
de la gorge dans laquelle nos camarades avaient péri. Nous
longeâmes le bord de cette ravine pendant un quart de mille
à peu près ; mais nous fûmes arrêtés de nouveau par un précipice
d’une immense profondeur, et, comme il nous était impossible
de descendre le long de sa paroi, nous fûmes contraints de
revenir sur nos pas en suivant la ravine principale.

0351 Nous poussâmes alors vers l’est, mais nous n’eûmes pas
meilleure chance, et le cas se trouva exactement semblable.
Après une heure d’une gymnastique à nous casser le cou, nous
découvrîmes que nous étions simplement descendus dans un vaste
abîme de granit noir, dont le fond était recouvert d’une poussière
fine, et d’où nous ne pouvions sortir que par la route raboteuse
que nous avions suivie pour y descendre. Nous nous échinâmes
donc de nouveau sur ce chemin périlleux, et puis nous tentâmes
la crête nord de la montagne. Là, nous fûmes obligés de manoeuvrer
avec toutes les précautions imaginables, car la plus légère
imprudence pouvait nous exposer en plein à la vue des sauvages
du village. Nous nous mîmes donc à ramper sur nos mains et
sur nos genoux, et de temps en temps il nous fallait nous
jeter à plat-ventre, traînant alors notre corps en tirant
sur les arbustes. Avec toutes ces précautions nous n’avions
encore fait que fort peu de chemin, quand nous arrivâmes à
un abîme encore plus profond qu’aucun que nous eussions vu
jusque-là, et qui conduisait directement dans la gorge principale,
Ainsi nous vîmes nos craintes parfaitement confirmées, et
nous nous trouvâmes complètement isolés et sans accès possible
0352 vers la contrée située au-dessous de nous, Radicalement
épuisés par tant d’efforts, nous regagnâmes de notre mieux
la plate-forme, et, nous jetant sur notre lit de feuilles,
nous dormîmes pendant quelques heures d’un sommeil profond
et bienfaisant.

Après cette recherche infructueuse, nous nous occupâmes pendant
quelques jours à explorer dans toutes ses parties le sommet
de la montagne pour vérifier quelles ressources réelles il
pouvait nous offrir. Nous vîmes qu’il était impossible d’y
trouver aucune nourriture, à l’exception des pernicieuses
noisettes et d’une espèce très drue de cochléaria qui croissait
sur une petite étendue de quatre verges carrées au plus, et
que nous eûmes bientôt épuisée. Le 15 février, autant du moins
que je puis me rappeler, il n’en restait plus un brin, et
les noisettes devenaient rares ; aussi nous était-il difficile
de concevoir une situation plus déplorable. Le 16, nous recommençâmes
à longer les remparts de notre prison dans l’espérance de
trouver quelque échappée ; mais ce fut en vain. Nous redescendîmes
aussi dans le trou dans lequel nous avions été engloutis,
0353 avec le faible espoir de découvrir, en suivant ce couloir,
quelque ouverture aboutissant sur la ravine principale. Là
encore nous fûmes désappointés ; mais nous trouvâmes et nous
rapportâmes avec nous un fusil.

Le 17, nous sortîmes, résolus à examiner plus soigneusement
l’abîme de granit noir dans lequel nous étions entrés lors
de notre première exploration. Nous nous souvînmes de n’avoir
regardé qu’imparfaitement à travers l’une des fissures qui
sillonnaient la paroi du gouffre, et nous nous sentîmes impatients
de l’explorer, bien que nous n’eussions guère l’espoir de
découvrir une issue.

Nous pûmes atteindre sans trop de peine le fond de cette cavité,
comme nous avions déjà fait, et il nous fut alors possible
de l’examiner tout à loisir. C’était positivement un des endroits
les plus singuliers du monde, et il nous était difficile de
nous persuader que ce fût là purement l’oeuvre de la nature.
L’abîme avait, de l’extrémité est à l’extrémité ouest, à peu
près cinq cents yards de long, en supposant toutes les sinuosités
0354 alignées bout à bout ; la distance de l’est à l’ouest,
en ligne droite, n’était guère de plus de quarante à cinquante
yards, autant que je pus conjecturer car je n’avais pas de
moyens exacts de mesure. Au commencement de notre descente,
c’est-à-dire jusqu’à une centaine de pieds à partir du sommet
de la colline, les parois de l’abîme ressemblaient fort peu
l’une à l’autre et ne paraissaient pas avoir été jamais réunies,
l’une des surfaces étant de pierre de savon, l’autre de marne,
mais granulée de je ne sais quelle substance métallique. La
largeur moyenne, ou intervalle entre les deux murailles, était
quelquefois de soixante pieds environ ; mais ailleurs disparaissait
toute régularité de formation. Toutefois, en descendant encore,
au-delà de la limite que j’ai indiquée, l’intervalle se rétrécissait
rapidement, et les parois commençaient à courir parallèlement
l’une à l’autre, quoiqu’elles fussent encore, jusqu’à une
certaine étendue, différentes par la matière et par la physionomie
de leur surface. En arrivant à cinquante pieds du fond commençait
la régularité parfaite. Les murailles apparaissaient complètement
uniformes quant à la substance, à la couleur et à la direction
latérale, la matière étant un granit très noir et très brillant,
0355 et l’intervalle entre les deux côtés, qui se faisaient
régulièrement face l’un à l’autre, restant exactement de vingt
yards. La forme précise de ce gouffre sera plus facile à comprendre,
grâce à un dessin pris sur les lieux ; car j’avais heureusement
sur moi un portefeuille et un crayon que j’ai très soigneusement
conservés à travers une longue série d’aventures subséquentes,
et auxquels je dois une foule de notes de toute espèce qui
autrement auraient disparu de ma mémoire.

Cette figure (figure 1) donne le contour général de l’abîme,
sauf les cavités moindres sur les parois, qui étaient assez
fréquentes, chaque enfoncement correspondant à une saillie
opposée. Le fond du gouffre était recouvert, jusqu’à trois
ou quatre pouces de profondeur, d’une poussière presque impalpable,
sous laquelle nous trouvâmes un prolongement du granit noir.
A droite, à l’extrémité inférieure, on remarquera la figuration
d’une petite ouverture ; c’est la fissure dont j’ai parlé
ci-dessus, et dont un examen plus minutieux faisait l’objet
figure 1
0356 de notre seconde visite. Nous nous y poussâmes alors avec
vigueur, élaguant une masse de ronces qui obstruaient notre
route, et écartant des tas de cailloux aigus, dont la forme
rappelait celle des sagittaires. Toutefois, nous nous sentîmes
encouragés à persévérer, en apercevant une faible lumière
qui venait de l’autre extrémité. A la longue, nous nous faufilâmes
douloureusement pendant un espace de trente pieds environ,
et nous découvrîmes que l’ouverture en question était une
voûte basse et d’une forme régulière, avec un fond de cette
même poussière impalpable qui tapissait l’abîme principal.
Une lumière vigoureuse éclata alors sur nous, et, faisant
un brusque coude, nous nous trouvâmes dans une autre galerie
élevée, semblable à tous égards, sauf par sa forme longitudinale,
à celle que nous venions de quitter. J’en donne ici la figure
générale (figure 2).

La longueur totale de cet abîme, en commençant par l’ouverture
a, et en tournant par la courbe b jusqu’à l’extrémité d, est
figure 2
0357 de 550 yards. A c nous découvrîmes une petite fissure
semblable à celle par laquelle nous étions sortis de l’autre
abîme, et celle-ci était pareillement encombrée de ronces
et d’une masse de cailloux jaunâtres en têtes de flèches.
Nous nous y frayâmes notre chemin, et nous vîmes qu’à une
distance de quarante pieds environ elle aboutissait à un troisième
abîme. Celui-là aussi était exactement semblable au premier
sauf par sa forme longitudinale, que représente la figure
3.

La longueur totale du troisième abîme se trouva être de 320
yards. Au point a était une ouverture large de six pieds environ,
qui s’enfonçait à une profondeur de quinze pieds dans le roc,
où elle se terminait par une couche de marne ; au-delà il
n’y avait pas d’autre abîme, comme d’ailleurs nous nous y
attendions. Nous étions au moment de quitter cette fissure,
dans laquelle la lumière ne pénétrait qu’à peine, quand Peters
appela mon attention sur une rangée d’entailles d’apparence
figure 3
0358 bizarre dont était décorée la surface de marne qui terminait
le cul-de-sac. Avec un très léger effort d’imagination, on
aurait pu prendre l’entaille située à gauche, ou le plus au
nord, pour la représentation intentionnelle, quoique grossière,
d’une figure humaine, se tenant debout avec un bras étendu.
Quant aux autres, elles avaient quelque peu de ressemblance
avec des caractères alphabétiques, et cette opinion en l’air,
que c’étaient réellement des caractères, séduisit Peters,
qui adopta cette conclusion à tout hasard. Je le convainquis
finalement de son erreur en dirigeant son attention vers le
sol de la crevasse, où, parmi la poussière, nous ramassâmes,
morceau par morceau, quelques gros éclats de marne qui avaient
évidemment jailli, par l’effet de quelque convulsion, de la
surface où apparaissaient les entailles, et qui gardaient
encore des points de saillie s’adaptant exactement aux creux
de la muraille ; preuve que c’était bien l’ouvrage de la nature.
La figure 4 représente une copie soignée de l’ensemble.
figure 4

0359 Après nous être bien convaincus que ces singulières cavités
ne nous offraient aucun moyen de sortir de notre prison, nous
reprîmes notre route, abattus et désespérés, vers le sommet
de la colline. Pendant les vingt-quatre heures suivantes,
il ne nous arriva rien valant la peine d’être rapporté, sauf
qu’en examinant le terrain à l’est du troisième abîme, nous
découvrîmes deux trous triangulaires d’une grande profondeur,
dont les parois étaient également de granit noir. Quant à
descendre dans ces trous, nous jugeâmes qu’ils n’en valaient
pas la peine ; car ils étaient sans issue et avaient l’apparence
de simples puits naturels. Ils avaient chacun vingt pieds
environ de circonférence, et leur forme, ainsi que leur position
relativement au troisième gouffre, est indiquée dans la figure
5.

XXIV. L’évasion.
Le 20 du mois, voyant qu’il nous était absolument impossible
de vivre plus longtemps sur les noisettes, dont l’usage nous
causait des tortures atroces, nous résolûmes de faire une
figure 5
0360 tentative désespérée pour descendre le versant méridional
de la colline. De ce côté, la paroi du précipice était d’une
espèce de pierre de savon extrêmement tendre, mais presque
perpendiculaire dans toute son étendue (une profondeur de
cent cinquante pieds au moins), et même surplombant en plusieurs
endroits. Après un long examen, nous découvrîmes une étroite
saillie à vingt pieds à peu près au-dessous du bord du précipice
; Peters réussit à sauter dessus ; encore lui prêtai-je toute
l’assistance possible avec nos mouchoirs attachés ensemble.
J’y descendis à mon tour avec un peu plus de difficulté ;
et nous vîmes alors qu’il y avait possibilité de descendre
jusqu’au bas par le même procédé que nous avions employé pour
grimper du gouffre où nous avait ensevelis la colline écroulée,
c’est-à-dire en taillant avec nos couteaux des degrés sur
la paroi de stéatite. On peut à peine se figurer jusqu’à quel
point l’entreprise était hasardeuse ; mais, comme il n’y avait
pas d’autre ressource, nous nous décidâmes à tenter l’aventure.

Sur la saillie où nous étions placés s’élevaient quelques
0361 méchants coudriers ; à l’un d’eux nous attachâmes par
un bout notre corde de mouchoirs.. L’autre bout étant assujetti
autour de la taille de Peters, je le descendis le long du
précipice jusqu’à ce que les mouchoirs fussent rendus roides.
Il se mit alors à creuser un trou profond (de huit ou dix
pouces environ) dans la pierre de savon, talutant la roche
à un pied au-dessus à peu près, de manière à pouvoir planter,
avec la crosse d’un pistolet, une cheville suffisamment forte
dans la surface nivelée. Je le hissai alors de quatre pieds
à peu près, et là il creusa un trou semblable au trou inférieur,
planta une nouvelle cheville de la même manière, et obtint
ainsi un point d’appui pour les deux pieds et les deux mains.
Je détachai alors les mouchoirs de l’arbrisseau, et je lui
jetai le bout, qu’il assujettit à la cheville du trou supérieur
; il se laissa ensuite glisser doucement à trois pieds environ
plus bas qu’il n’avait encore été, c’est-à-dire de la longueur
totale des mouchoirs. Là il creusa un nouveau trou et planta
une nouvelle cheville. Alors il se hissa lui-même, de manière
à poser ses pieds dans le trou qu’il venait de creuser, empoignant
avec ses mains la cheville dans le trou au-dessus.
0362
Il lui fallait alors détacher le bout du mouchoir de la cheville
supérieure pour le fixer à la seconde, et ici il s’aperçut
qu’il avait commis une faute en creusant les trous à une si
grande distance l’un de l’autre. Néanmoins, après une ou deux
tentatives périlleuses pour atteindre le noeud (ayant à se
retenir avec sa main gauche pendant que la droite travaillait
à défaire le noeud), il se décida enfin à couper la corde,
laissant un lambeau de six pouces fixé à la cheville. Attachant
alors les mouchoirs à la seconde cheville, il descendit d’un
degré au-dessous de la troisième, ayant bien soin cette fois
de ne pas se laisser aller trop bas. Grâce à ce procédé (que
pour mon compte je n’aurais jamais su inventer, et dont nous
fûmes absolument redevables à l’ingéniosité et au courage
de Peters), mon camarade réussit enfin, en s’aidant de temps
à autre des saillies de la paroi, à atteindre le bas de la
colline sans accident.

Il me fallut un peu de temps pour rassembler l’énergie nécessaire
pour le suivre ; mais enfin j’entrepris la chose. Peters avait
0363 ôté sa chemise avant de descendre, et, en y joignant la
mienne, je fis la corde nécessaire pour l’opération. Après
avoir jeté le fusil trouvé dans l’abîme, j’attachai cette
corde aux buissons et je me laissai couler rapidement, m’efforçant,
par la vivacité de mes mouvements, de bannir l’effroi qu’autrement
je n’aurais pas pu dominer.

Ce moyen me réussit en effet pour les quatre ou cinq premiers
degrés ; mais bientôt mon imagination se trouva terriblement
frappée en pensant à l’immense hauteur que j’avais encore
à descendre, à la fragilité et à l’insuffisance des chevilles
et des trous glissants qui faisaient mon seul support. C’était
en vain que je m’efforçais de chasser ces réflexions et de
maintenir mes yeux fixés sur la muraille unie qui me faisait
face. Plus je luttais vivement pour ne pas penser, plus mes
pensées devenaient vives, intenses, affreusement distinctes.

A la longue, arriva la crise de l’imagination, si redoutable
dans tous les cas de cette nature, la crise dans laquelle
0364 nous appelons à nous les impressions qui doivent infailliblement
nous faire tomber, nous figurant le mal de coeur, le vertige,
la résistance suprême, le demi-évanouissement et enfin toute
l’horreur d’une chute perpendiculaire et précipitée. Et je
voyais alors que ces images se transformaient d’elles-mêmes
en réalités, et que toutes les horreurs évoquées fondaient
positivement sur moi. Je sentais mes genoux s’entrechoquer
violemment tandis que mes doigts lâchaient graduellement mais
très certainement leur prise. Il y avait un bourdonnement
dans mes oreilles, et je me disais : c’est le glas de ma mort
! Et voilà que je fus pris d’un désir irrésistible de regarder
au-dessous de moi. Je ne pouvais plus, je ne voulais plus
condamner mes yeux à ne voir que la muraille, et avec une
émotion étrange, indéfinissable, moitié d’horreur, moitié
d’oppression soulagée, je plongeai mes regards dans l’abîme.

Pour un instant mes doigts s’accrochèrent convulsivement à
leur prise, et, une fois encore, l’idée de mon salut possible
flotta, ombre légère, à travers mon esprit ; un instant après,
0365 toute mon âme était pénétrée d’un immense désir de tomber,
un désir, une tendresse pour l’abîme ! une passion absolument
immaîtrisable ! Je lâchai tout à coup la cheville, et faisant
un demi-tour contre la muraille, je restai une seconde vacillant
sur cette surface polie. Mais alors se produisit un tournoiement
dans mon cerveau ; une voix imaginaire et stridente criait
dans mes oreilles ; une figure noirâtre, diabolique, nuageuse,
se dressa juste au-dessous de moi ; je soupirai, je sentis
mon coeur près de se briser, et je me laissai tomber dans
les bras du fantôme.

Je m’étais évanoui, et Peters s’était emparé de moi comme
je tombais. De sa place, au bas de la colline, il avait étudié
mes mouvements, et, apercevant mon imminent danger, il avait
essayé de m’inspirer du courage par tous les moyens qui lui
étaient venus à la pensée ; mais le trouble de mon esprit
était si grand que je n’avais pu entendre ce qu’il me disait
et que je n’avais même pas soupçonné qu’il me parlât. A la
fin, me voyant chanceler, il s’était dépêché de venir à mon
secours, et enfin il était arrivé juste à temps pour me sauver.
0366 Si j’étais tombé de tout mon poids, la corde de linge
se serait inévitablement rompue, et j’aurais été précipité
dans l’abîme ; mais, grâce à Peters, qui amortit la secousse,
je pus tomber doucement, de manière à rester suspendu, sans
danger, jusqu’à ce que je revinsse à la vie. Cela eut lieu
au bout de quinze minutes. Quand je recouvrai mes sens, ma
terreur s’était entièrement évanouie ; je sentais en moi comme
un être nouveau, et, en me faisant aider encore un peu par
mon camarade, j’atteignis le fond sain et sauf.

Nous nous trouvâmes alors à peu de distance de la ravine qui
avait été le tombeau de nos amis et au sud de l’endroit où
la colline était tombée. Le lieu avait un aspect de dévastation
étrange, qui me rappelait les descriptions que font les voyageurs
de ces lugubres régions qui marquent l’emplacement de la Babylone
ruinée. Pour ne pas parler des décombres de la colline arrachée
qui formaient une barrière chaotique devant l’horizon du nord,
la surface du sol, de tous les autres côtés, était parsemée
de vastes tumuli qui semblaient les débris de quelques gigantesques
constructions artificielles. Cependant, en examinant les détails,
0367 il était impossible d’y découvrir un semblant d’art. Les
scories étaient abondantes et de gros blocs de granit noir
se mêlaient à des blocs de marne, les deux espèces étant grenaillées
de métal. Aussi loin que l’oeil pouvait atteindre, il n’y
avait aucune trace de végétation quelconque dans toute l’étendue
de cette surface désolée. Nous vîmes quelques énormes scorpions
et divers reptiles qui ne se trouvent pas ailleurs dans les
hautes latitudes.

Comme la nourriture était notre but immédiat, nous résolûmes
de nous diriger vers la côte, qui n’était située qu’à un demi-mille,
dans l’idée de faire une chasse aux tortues, car nous en avions
remarqué quelques-unes du haut de notre cachette sur la colline.
Nous avions fait quelque chose comme cent yards, filant avec
précaution derrière les grosses roches et les tumuli, et nous
tournions un angle, quand cinq sauvages s’élancèrent sur nous
d’une petite caverne et terrassèrent Peters d’un coup de massue.
Comme il tombait, toute la bande se jeta sur lui pour s’assurer
de sa victime, et me laissa du temps pour revenir de ma surprise.
J’avais encore le fusil, mais le canon avait été si endommagé
0368 par sa chute du haut de la montagne que je le jetai comme
une arme de rebut, préférant me fier à mes pistolets que j’avais
soigneusement conservés et qui étaient en bon état. Je m’avançai
avec mes armes sur les assaillants et je les ajustai rapidement
l’un après l’autre. Deux des sauvages tombèrent, et un troisième,
qui était au moment de percer Peters de sa lance, sauta sur
ses pieds sans accomplir son dessein. Mon compagnon se trouvant
ainsi dégagé, nous n’éprouvâmes plus d’embarras. Il avait
aussi ses pistolets, mais il jugea prudent de n’en pas faire
usage, se fiant à son énorme force personnelle, qui était
vraiment plus considérable que celle d’aucun homme que j’aie
jamais connu. S’emparant du bâton d’un des sauvages qui étaient
tombés, il fit sauter instantanément la cervelle des trois
qui restaient, et tua chacun d’un seul coup de son arme, ce
qui nous rendit complètement maîtres du champ de bataille.

Ces événements s’étaient passés si rapidement que nous pouvions
à peine croire à leur réalité, et nous nous tenions debout
auprès des cadavres dans une espèce de contemplation stupide,
0369 quand nous fûmes rappelés à nous-mêmes par des cris retentissant
dans le lointain. Il était évident que les coups de feu avaient
donné l’alarme aux sauvages et que nous étions en grand danger
d’être découverts. Pour regagner la montagne il eût fallu
nous diriger dans la direction des cris ; et quand même nous
aurions réussi à atteindre notre base, nous n’aurions pas
pu remonter sans être vus. Notre situation était des plus
périlleuses, et nous ne savions de quel côté diriger notre
fuite, quand un des sauvages sur lequel j’avais fait feu,
et que je croyais mort, sauta vivement sur ses pieds et essaya
de décamper. Cependant nous nous emparâmes de lui avant qu’il
eût fait quelques pas, et nous allions le mettre à mort quand
Peters eut l’idée qu’il y aurait peut-être quelque avantage
pour nous à le contraindre à nous accompagner dans notre tentative
de fuite. Nous le traînâmes donc avec nous, lui faisant bien
comprendre que nous étions décidés à le tuer s’il faisait
la moindre résistance. Au bout de quelques minutes il devint
parfaitement docile, et se faufila à nos côtés pendant que
nous poussions à travers les roches, toujours dans la direction
du rivage.
0370
Jusque-là les inégalités du terrain que nous avions parcouru
avaient caché la mer à nos regards, excepté par intervalles,
et quand enfin nous l’aperçûmes pleinement devant nous, elle
était peut-être à une distance de deux cents yards. Comme
nous surgissions à découvert dans la baie, nous vîmes, à notre
grand effroi, une foule immense de naturels qui se précipitaient
du village et de tous les points visibles de l’île, se dirigeant
vers nous avec une gesticulation pleine de fureur, et hurlant
comme des bêtes sauvages. Nous étions au moment de retourner
sur nos pas et d’essayer de faire une retraite dans les abris
que pouvaient nous offrir les irrégularités du terrain, quand
nous découvrîmes l’avant de deux canots se projetant de derrière
une grosse roche qui se continuait dans l’eau. Nous y courûmes
de toute notre vitesse, et, les ayant atteints, nous les trouvâmes
non occupés, chargés seulement de trois grosses tortues galapagos
et pourvus de pagaies nécessaires pour soixante rameurs. Nous
prîmes immédiatement possession d’un de ces canots, et, jetant
notre captif à bord, nous poussâmes au large avec toute la
vigueur dont nous pouvions disposer.
0371
Mais nous ne nous étions pas éloignés du rivage de cinquante
yards que, nous trouvant un peu plus de sang-froid, nous comprîmes
quelle énorme bévue nous avions commise en laissant l’autre
canot au pouvoir des sauvages, qui pendant ce temps s’étaient
rapprochés de la baie, ne se trouvant plus qu’à une distance
double de celle qui nous en séparait, et avançaient rapidement
dans leur course. Il n’y avait pas de temps à perdre. Notre
espoir était un espoir chétif ; mais enfin nous n’en n’avions
point d’autres. Il était douteux que, même en faisant les
plus grands efforts, nous pussions arriver à temps pour nous
emparer du canot avant eux ; mais, cependant, il y avait une
chance. Si nous réussissions, nous pouvions nous sauver ;
mais, si nous ne faisions pas la tentative, nous n’avions
qu’à nous résigner à une boucherie inévitable.

Notre canot était construit de telle façon que l’avant et
l’arrière se trouvaient semblables, et au lieu de virer, nous
changeâmes simplement de mouvement pour ramer. Aussitôt que
les sauvages s’en aperçurent, ils redoublèrent de cris et
0372 de vitesse et se rapprochèrent avec une inconcevable rapidité.

Cependant nous nagions avec toute l’énergie du désespoir,
et, quand nous atteignîmes le point disputé, un seul des sauvages
y était arrivé. Cet homme paya cher son agilité supérieure
; Peters lui déchargea un coup de pistolet dans la tête comme
il touchait au rivage. Les plus avancés parmi les autres étaient
peut-être à une distance de vingt ou trente pas quand nous
nous emparâmes du canot. Nous nous efforçâmes d’abord de le
tirer pour le mettre à flot ; mais, voyant qu’il était trop
solidement échoué, et n’ayant pas de temps à perdre, Peters,
d’un ou deux vigoureux coups avec la crosse du fusil, réussit
à briser un bon morceau de l’avant et d’un des côtés. Alors
nous poussâmes au large. Pendant ce temps, deux des naturels
avaient empoigné notre bateau et refusaient obstinément de
le lâcher, si bien que nous fûmes obligés de les expédier
avec nos couteaux.

Pour le coup, nous étions tirés d’affaire et nous filâmes
0373 rondement sur la mer. Le gros des sauvages, en arrivant
au canot brisé, poussa les plus épouvantables cris de rage
et de désappointement qu’on puisse imaginer. En vérité, d’après
tout ce que j’ai pu connaître de ces misérables, ils m’ont
apparu comme la race la plus méchante, la plus hypocrite,
la plus vindicative, la plus sanguinaire, la plus positivement
diabolique qui ait jamais habité la face du globe. Il était
clair que nous n’avions pas de miséricorde à espérer si nous
étions tombés dans leurs mains. Ils firent une tentative insensée
pour nous poursuivre avec le canot fracassé ; mais, voyant
qu’il ne pouvait plus servir, ils exhalèrent de nouveau leur
rage dans une série de vociférations horribles, et puis ils
se précipitèrent vers leurs collines.

Nous étions donc délivrés de tout danger immédiat ; mais notre
situation était toujours passablement sinistre. Nous savions
que quatre canots de la même espèce que le nôtre avaient été,
à un certain moment, en la possession des sauvages, et nous
ignorions (fait qui nous fut plus tard affirmé par notre prisonnier)
que deux de ces bateaux avaient été mis en pièces par l’explosion
0374 de la Jane Guy. Nous calculâmes donc que nous serions
poursuivis aussitôt que nos ennemis auraient fait le tour
et seraient arrivés à la baie (distante de trois milles environ)
où les canots étaient ordinairement amarrés. Dans cette crainte,
nous fîmes tous nos efforts pour laisser l’île derrière nous,
et nous nous avançâmes rapidement en mer, forçant notre prisonnier
de prendre une pagaie. Au bout d’une demi-heure à peu près,
comme nous avions probablement fait cinq ou six milles vers
le sud, nous vîmes une vaste flotte de radeaux et de bateaux
à fond plat surgir de la baie, évidemment dans le but de nous
poursuivre. Mais bientôt ils s’en retournèrent, désespérant
de nous attraper.
XXV. Le géant blanc.
Nous nous trouvâmes alors sur l’océan Antarctique, immense
et désolé, à une latitude de plus de 84 degrés, dans un canot
fragile, sans autres provisions que les trois tortues. De
plus, nous devions considérer que le long hiver polaire n’était
pas très éloigné, et il était indispensable de réfléchir mûrement
sur la route à suivre. Nous avions six ou sept îles en vue,
appartenant au même groupe, à une distance de cinq ou six
0375 lieues l’une de l’autre ; mais nous n’étions pas tentés
de nous aventurer sur aucune d’elles. En arrivant par le nord
sur la Jane Guy, nous avions graduellement laissé derrière
nous les régions les plus rigoureuses de glace, et, bien que
cela puisse paraître un absolu démenti aux notions généralement
acceptées sur l’océan Antarctique, c’était là un fait que
l’expérience ne nous permettait pas de nier. Aussi, essayer
de retourner vers le nord eût été folie, particulièrement
à une période si avancée de la saison. Une seule route semblait
encore ouverte à l’espérance. Nous nous décidâmes à gouverner
hardiment vers le sud, où il y avait pour nous quelque chance
de découvrir d’autres îles, et où il était plus que probable
que nous trouverions un climat de plus en plus doux.

Jusqu’ici nous avions trouvé l’océan Antarctique comme l’Arctique,
exempt de violentes tempêtes ou de lames trop rudes ; mais
notre canot était, pour ne pas dire pis, d’une construction
fragile, quoique grand ; et nous nous mîmes vivement à l’oeuvre
pour le rendre aussi sûr que le permettaient les moyens très
limités dont nous pouvions disposer. La matière qui composait
0376 le fond du bateau était tout simplement de l’écorce, écorce
de quelque arbre inconnu. Les membrures étaient faites d’un
osier vigoureux dont la nature s’appropriait parfaitement
à l’usage en question. De l’avant à l’arrière nous avions
un espace de cinquante pieds, de quatre à six en largeur,
avec une profondeur générale de quatre pieds et demi ; ces
bateaux, comme on le voit, diffèrent singulièrement par leur
forme de ceux de tous les habitants de l’Océan du sud avec
lesquels les nations civilisées ont pu entretenir des relations.
Nous n’avions jamais cru qu’ils pussent être l’oeuvre des
ignorants insulaires qui les possédaient ; et, quelques jours
après, nous découvrîmes, en questionnant notre prisonnier,
qu’en réalité ils avaient été construits par les naturels
habitant un groupe d’îles au sud-ouest de la contrée où nous
les avions trouvés, et qu’ils étaient tombés accidentellement
dans les mains de nos affreux barbares.

Ce que nous pouvions faire pour la sûreté de notre bateau
était vraiment bien peu de chose. Nous découvrîmes quelques
larges fentes auprès des deux bouts, et nous nous ingéniâmes
0377 à les raccommoder de notre mieux avec des morceaux de
nos chemises de laine. A l’aide des pagaies superflues, qui
se trouvaient en grande quantité, nous dressâmes une espèce
de charpente autour de l’avant, de manière à amortir la force
des lames qui pouvaient menacer d’embarquer par ce côté. Nous
installâmes aussi deux avirons en guise de mâts, les plaçant
à l’opposite l’un de l’autre, chacun sur un des plats-bords,
nous épargnant ainsi la nécessité d’une vergue. A ces mâts
nous attachâmes une voile faite avec nos chemises ; ce qui
nous donna passablement de mal, car en cela il nous fut impossible
de nous faire aider par notre prisonnier, bien qu’il ne se
fût pas refusé à travailler à toutes les autres opérations.
La vue de la toile parut l’affecter d’une façon très singulière.
Nous ne pûmes jamais le décider à y toucher ou même à en approcher
; il se mit à trembler quand nous voulûmes l’y contraindre,
criant de toute sa force : Tekeli-li !

Quand nous eûmes terminé tous nos arrangements relativement
à la sûreté du canot, nous naviguâmes vers le sud-sud-est,
de manière à doubler l’île du groupe située le plus au sud.
0378 Cela fait, nous tournâmes l’avant droit au plein sud.
Nous ne pouvions en aucune façon trouver le temps désagréable.
Nous avions une brise très douce qui soufflait constamment
du nord, une mer unie, et un jour permanent. Nous n’apercevions
aucune glace, et même nous n’en avions pas vu un morceau depuis
que nous avions franchi le parallèle de l’îlot Bennet. La
température de l’eau était alors vraiment trop chaude pour
laisser subsister la moindre glace. Nous tuâmes la plus grosse
de nos tortues, d’où nous tirâmes non seulement notre nourriture,
mais encore une abondante provision d’eau, et nous continuâmes
notre route, sans aucun incident important, pendant sept ou
huit jours peut-être ; et durant cette période nous dûmes
avancer vers le sud d’une distance énorme, car le vent fut
toujours pour nous, et un très fort courant nous poussa continuellement
dans la direction que nous voulions suivre.

1er mars. Plusieurs phénomènes insolites nous indiquèrent
alors que nous entrions dans une région de nouveauté et d’étonnement.
Une haute barrière de vapeur grise et légère apparaissait
constamment à l’horizon sud, s’empanachant quelquefois de
0379 longues raies lumineuses, courant tantôt de l’est à l’ouest,
tantôt de l’ouest à l’est, et puis se rassemblant de nouveau
de manière à offrir un sommet d’une seule ligne, bref, se
produisant avec toutes les étonnantes variations de l’aurore
boréale. La hauteur moyenne de cette vapeur, telle qu’elle
nous apparaissait du point où nous étions situés, était à
peu près de vingt-cinq degrés. La température de la mer semblait
s’accroître à chaque instant, et il y avait dans sa couleur
une très sensible altération.

2 mars. Ce jour-là, à force de questionner notre prisonnier,
nous avons appris quelques détails relativement à l’île, théâtre
du massacre, à ses habitants et à leurs usages ; mais ces
choses pourraient-elles maintenant arrêter l’attention du
lecteur ? Je puis dire cependant que nous apprîmes que le
groupe comprenait huit îles ; qu’elles étaient gouvernées
par un seul roi, nommé Tsalemon ou Psalemoun, qui résidait
dans la plus petite de toutes ; que les peaux noires composant
le costume des guerriers provenaient d’un animal énorme qui
ne se trouvait que dans une vallée près de la résidence du
0380 roi ; que les habitants du groupe ne construisaient pas
d’autres embarcations que les radeaux à fond plat ; les quatre
canots étant tout ce qu’ils possédaient dans l’autre genre
et leur étant venus, par pur accident, d’une grande île située
vers le sud-ouest ; que son nom, à lui, était Nu-Nu ; qu’il
n’avait aucune connaissance de l’îlot Bennet, et que le nom
de l’île que nous venions de quitter était Tsalal. Le commencement
des mots Tsalemon et Tsalal s’accusait avec un sifflement
prolongé qu’il nous fut impossible d’imiter, même après des
efforts répétés, et qui rappelait précisément l’accent du
butor noir que nous avions mangé sur le sommet de la colline.

3 mars. La chaleur de l’eau était alors vraiment remarquable,
et sa couleur, subissant une altération rapide, perdit bientôt
sa transparence et prit une nuance opaque et laiteuse. A proximité
de nous, la mer était habituellement unie, jamais assez rude
pour mettre le canot en danger ; mais nous étions souvent
étonnés d’apercevoir, à notre droite et à notre gauche, à
différentes distances, de soudaines et vastes agitations à
0381 la surface, lesquelles, nous le remarquâmes à la longue,
étaient toujours précédées par d’étranges vacillations dans
la région de vapeur au sud.

4 mars. Le 4, dans le but d’agrandir notre voile, comme la
brise du nord tombait sensiblement, je tirai de la poche de
mon paletot un mouchoir blanc. Nu-Nu était assis tout contre
moi, et, le linge lui ayant par hasard effleuré le visage,
il fut pris de violentes convulsions. Cette crise fut suivie
de prostration, de stupeur et de ses éternels : Tekeli-li
! Tekeli-li ! soupirés d’une voix sourde.

5 mars. Le vent était entièrement tombé, mais il était évident
que nous nous précipitions toujours vers le sud, sous l’influence
d’un puissant courant. En vérité, il eût été tout naturel
d’éprouver quelque frayeur au tour singulier que prenait l’aventure
; mais non, nous n’en éprouvions aucune ! La physionomie de
Peters ne trahissait rien de semblable, bien que de temps
à autre elle revêtit une expression mystérieuse dont je ne
pouvais pénétrer le sens. L’hiver polaire approchait évidemment,
0382 mais il approchait sans son cortège de terreurs. Je sentais
un engourdissement de corps et d’esprit, une propension étonnante
à la rêverie, mais c’était tout.

6 mars. La vapeur s’était alors élevée de plusieurs degrés
au-dessus de l’horizon, et elle perdait graduellement sa nuance
grisâtre. La chaleur de l’eau était excessive, et sa nuance
laiteuse plus évidente que jamais. Ce jour-là une violente
agitation dans l’eau se produisit très près du canot. Elle
fut, comme d’ordinaire, accompagnée d’un étrange flamboiement
de la vapeur au sommet et d’une séparation momentanée à sa
base. Une poussière blanche très fine, ressemblant à de la
cendre, mais ce n’en était certainement pas, tomba sur le
canot et sur une vaste étendue de mer, pendant que la palpitation
lumineuse de la vapeur s’évanouissait et que la commotion
de l’eau s’apaisait. Nu-Nu se jeta alors sur le visage au
fond du canot, et il fut impossible de le persuader de se
relever.

7 mars. Nous questionnâmes Nu-Nu sur les motifs qui avaient
0383 pu pousser ses compatriotes à détruire nos camarades ;
mais il semblait dominé par une terreur qui l’empêchait de
nous faire aucune réponse raisonnable. Il se tenait toujours
obstinément couché au fond du bateau ; et comme nous recommencions
sans cesse nos questions relativement au motif du massacre,
il ne répondait que par des gestes idiots, comme, par exemple,
de soulever avec son index sa lèvre supérieure et de montrer
les dents qu’elle recouvrait. Elles étaient noires. Jusqu’alors
nous n’avions jamais vu les dents d’un habitant de Tsalal.

8 mars. Ce jour-là, passa à côté de nous un de ces animaux
blancs dont l’apparition sur la baie de Tsalal avait causé
un si grand émoi parmi les sauvages. J’eus envie de l’accrocher
au passage ; mais un oubli, une indolence soudaine s’abattirent
sur moi, et je n’y pensai plus. La chaleur de l’eau augmentait
toujours, et la main ne pouvait plus la supporter. Peters
parla peu, et je ne savais que penser de son apathie. Nu-Nu
soupirait, et rien de plus.

0384 9 mars. La substance cendreuse pleuvait alors incessamment
autour de nous et en énorme quantité. La barrière de vapeur
au sud s’était élevée à une hauteur prodigieuse au-dessus
de l’horizon, et elle commençait à prendre une grande netteté
de formes. Je ne puis la comparer qu’à une cataracte sans
limites, roulant silencieusement dans la mer du haut de quelque
immense rempart perdu dans le ciel. Le gigantesque rideau
occupait toute l’étendue de l’horizon sud. Il n’émettait aucun
bruit.

21 mars. De funestes ténèbres planaient alors sur nous, mais
des profondeurs laiteuses de l’océan jaillissait un éclat
lumineux qui glissait sur les flancs du canot. Nous étions
presque accablés par cette averse cendreuse et blanche qui
s’amassait sur nous et sur le bateau, mais qui fondait en
tombant dans l’eau. Le haut de la cataracte se perdait entièrement
dans l’obscurité et dans l’espace. Cependant, il était évident
que nous en approchions avec une horrible vélocité. Par intervalles,
on pouvait apercevoir sur cette nappe de vastes fentes béantes,
mais elles n’étaient que momentanées, et à travers ces fentes,
0385 derrière lesquelles s’agitait un chaos d’images flottantes
et indistinctes, se précipitaient des courants d’air puissants,
mais silencieux, qui labouraient dans leur vol l’océan enflammé.

22 mars. Les ténèbres s’étaient sensiblement épaissies et
n’étaient plus tempérées que par la clarté des eaux, réfléchissant
le rideau blanc tendu devant nous. Une foule d’oiseaux gigantesques,
d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le
singulier voile, et leur cri était le sempiternel Tekeli-li
! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous. Sur ces entrefaites,
Nu-Nu remua un peu dans le fond du bateau ; mais, comme nous
le touchions, nous nous aperçûmes que son âme s’était envolée.
Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte,
où un gouffre s’entrouvrit, comme pour nous recevoir. Mais
voilà qu’en travers de notre route se dressa une figure humaine
voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun
habitant de la terre. Et la couleur de la peau de l’homme
était la blancheur parfaite de la neige.
XXVI. Conjectures.
0386 Les circonstances relatives à la mort récente de M. Pym,
si soudaine et si déplorable, sont déjà bien connues du public,
grâce aux communications de la presse quotidienne. Il est
à craindre que les chapitres restants qui devaient compléter
sa relation, et qu’il avait gardés, pour les revoir, pendant
que les précédents étaient sous presse, ne soient irrévocablement
perdus par suite de la catastrophe dans laquelle il a péri
lui-même. Cependant il se pourrait que tel ne fût pas le cas,
et le manuscrit, si finalement on le retrouve, sera livré
au public.

On a tenté tous les moyens pour remédier à ce défaut. Le gentleman
dont le nom est cité dans la préface, et qu’on aurait supposé
capable, d’après ce qui est dit de lui, de combler la lacune,
a décliné cette tâche, et cela, pour des raisons suffisantes
tirées de l’inexactitude générale des détails à lui communiqués
et de sa défiance relativement à l’absolue vérité des dernières
parties du récit. Peters, de qui on pourrait espérer quelques
renseignements, est encore vivant et réside dans l’Illinois
; mais on ne peut pas le trouver pour le moment. Plus tard,
0387 on pourra le voir, et sans aucun doute il fournira des
documents pour compléter le compte-rendu de M. Pym.

La perte des deux ou trois derniers chapitres (car il n’y
en avait que deux ou trois) est une perte d’autant plus déplorable
qu’ils contenaient indubitablement la matière relative au
pôle même, ou du moins aux régions situées dans la proximité
immédiate du pôle, et que les affirmations de l’auteur relativement
à ces régions pourraient être bientôt vérifiées ou contredites
par l’expédition dans l’océan Antarctique que le gouvernement
prépare en ce moment même.

Il y a un point de la relation sur lequel il est bon de présenter
quelques observations ; et ce sera pour l’auteur de cet appendice
un plaisir très vif, si ses réflexions ont pour résultat de
donner un certain crédit aux très singulières pages récemment
publiées. Nous voulons parler des gouffres découverts dans
l’île de Tsalal et de l’ensemble des figures comprises dans
le chapitre XXIII.

0388 M. Pym a donné les dessins des abîmes sans commentaire,
et il décide résolument que les entailles trouvées à l’extrémité
du gouffre situé le plus à l’est n’ont qu’une ressemblance
fantastique avec des caractères alphabétiques, enfin, et d’une
manière positive, qu’elles ne sont pas des caractères. Cette
assertion est faite d’une manière si simple et soutenue par
une sorte de démonstration si concluante (c’est-à-dire l’adaptation
des fragments trouvés dans la poussière dont les saillies
remplissaient exactement les entailles du mur), que nous sommes
forcés de croire l’écrivain de bonne foi ; et aucun lecteur
raisonnable ne supposera qu’il en soit autrement. Mais comme
les faits relatifs à toutes les figures sont des plus singuliers
(particulièrement quand on les rapproche de certains détails
dans le corps du récit), nous ferons peut-être bien de toucher
quelques mots de l’ensemble de ces faits, et cela nous paraît
d’autant plus à propos que les faits en question ont, sans
aucun doute, échappé à l’attention de M. Poe.

Ainsi, les figures 1, 2, 3, 4 et 5, quand on les joint l’une
à l’autre dans l’ordre précis suivant lequel se présentent
0389 les gouffres eux-mêmes, et quand on les débarrasse des
petits embranchements latéraux ou galeries voûtées (qui, on
se le rappelle, servaient simplement de moyens de communication
entre les galeries principales et étaient d’un caractère totalement
différent), constituent un mot-racine éthiopien, la racine
ou être ténébreux, d’où viennent tous les dérivés ayant trait
à l’ombre et aux ténèbres.

Quant à l’entaille placée à gauche et le plus au nord, dans
la figure 4, il est plus que probable que l’opinion de Peters
était bonne, et que son apparence hiéroglyphique était véritablement
l’ouvrage de l’art et une représentation intentionnelle de
la force humaine. Le lecteur a le dessin sous les yeux ; il
saisira ou ne saisira pas la ressemblance indiquée ; mais
la suite des entailles fournit une forte confirmation de l’idée
de Peters. La rangée supérieure est évidemment le mot-racine
arabe ou être blanc, d’où tous les dérivés ayant trait à l’éclat
et à la blancheur. La rangée inférieure n’est pas aussi nette
ni aussi facile à saisir. Les caractères sont quelque peu
cassés et disjoints ; néanmoins il n’y a pas à douter que,
0390 dans leur état parfait, ils ne formassent complètement
le mot égyptien ou la région du sud. On remarquera que ces
interprétations confirment l’opinion de Peters relativement
à la figure située le plus au nord. Le bras est étendu vers
le sud.

De telles conclusions ouvrent un vaste champ aux rêveries
et aux conjectures les plus excitantes. Peut-être doit-on
les rapprocher de quelques-uns des incidents du récit qui
sont le plus faiblement indiqués ; quoique la chaîne des rapports
ne saute pas aux yeux, elle est bien complète. Tekeli-li !
était le cri des naturels de Tsalal épouvantés à la vue du
cadavre de l’animal blanc ramassé en mer. Tekeli-li ! était
aussi l’exclamation de terreur du captif tsalalien au contact
des objets blancs appartenant à M. Pym. C’était aussi le cri
des gigantesques oiseaux blancs au vol rapide qui sortaient
du rideau blanc de vapeur au sud. On n’a rien trouvé de blanc
à Tsalal, et rien au contraire qui ne fût tel dans le voyage
subséquent vers la région ultérieure. Il ne serait pas impossible
que Tsalal, le nom de l’île aux abîmes, soumis à une minutieuse
0391 analyse philologique, ne trahît quelque parenté avec les
gouffres alphabétiques ou quelque rapport avec les caractères
éthiopiens si mystérieusement façonnés par leurs sinuosités.

J’ai gravé cela dans la montagne, et ma vengeance est écrite
dans la poussière du rocher.
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9 mars 2004

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