0001Ernest Psichari
(1883-1914)

Le voyage du centurion
récit

Poche Chrétien et des Editions Louis Conard, 1922. Le volu
me comprend aussi une préface de Jacques Maritain.

Le voyage du centurion

Première partie

I
Inter mundanas varietates
Argument. – Maxence est libre. – Malédiction.
– Tableau de Maxence : il a une âme et un coeur.
– La France de là-bas. – Bonnes intentions. – Premières ét

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002apes dans le désert. – L’Afrique est sérieuse. – Soumi
ssion. – La solitude.
Maxence ne put monter sur un tertre – parce qu’il n’y en
avait pas – mais, voulant se rendre compte de la belle ord
onnance des troupes dont il venait de prendre le commandem
ent, il piqua son cheval de l’éperon et s’élança au galop
le long de la colonne qui sinuait parmi de légers mimosas
d’Afrique. Ainsi dépassa-t-il successivement l’arrière-gar
de qui était un petit groupe compact de méharistes noirs,
puis la cohue des domestiques, cuisiniers et marmitons, pu
is les mitrailleuses oscillant sur l’arête aiguë des dos d
e mulets, puis le lourd convoi des chameaux porteurs de ca
isses, puis les cavaliers, de grands nègres écrasant les p
etits chevaux du fleuve, les méharistes maures drapés dans
de larges gandouras, puis enfin l’avant-garde, au milieu
de laquelle Maxence distingua son interprète, un Toucouleu
r admirablement vêtu de soies brodées. Et devant, il y ava
it la terre, la terre scintillante, givrée de soleil, la t
erre sans grâce et sans honneur où errent, sous des tentes
en poil de chameau, les plus misérables des hommes.
0003 Maxence, ayant achevé sa course, respira profondément
. Il se sentait libre, plus léger, plus hardi, et, bien qu
‘il n’eût que trente ans, plus jeune. Tout cela était à lu
i, ces hommes, ces animaux, ces bagages, cette terre même
qu’il foulait en royal enfant gâté, impatient de tout avoi
r et de tout oser. La France lui avait donné, à lui, humbl
e lieutenant des armées de la République, cette immense co
ntrée comme un parc où il pût s’ébattre et bondir, aller e
t venir, selon son caprice et comme au hasard de son bon p
laisir.
Mais lui, il n’avait envers sa patrie aucune reconnaissan
ce. Et au contraire il se sentait délivré d’elle, et il la
haïssait vraiment, n’en ayant connu jusqu’à ce jour que l
es désordres et la misère. Que ne haïssait-il pas ? Rien n
‘avait préparé ce coeur à l’amour et tout au contraire, so
n mal profond, ses amertumes, ses tourments, l’inclinaient
à la haine. Ainsi nul souvenir de noblesse ou de douceur
ne le rattachait à son pays pour lequel il avait cependant
, dans les marais du Tchad, versé son sang le plus pur d’a
dolescent.
0004 Maxence était le fils d’un colonel lettré, voltairien
et pis, traducteur d’Horace, excellent et honnête vieilla
rd, homme enfin de belles façons. Son point de départ, il
le trouvait dans ces heures de jeunesse passées en compagn
ie d’Homère et de Virgile, auxquels l’initiait le colonel.
Admirable coup d’archet pour débuter dans une vie qui pré
tende à quelque harmonie ! Pendant toute son enfance, Maxe
nce s’était habitué à la manière de penser latine, et quan
d il faisait son bilan intérieur, c’était là le seul souve
nir qu’il pût mettre à son actif. Mais après, dans ses ann
ées d’adolescence, quelles n’avaient pas été sa misère et
sa déréliction ! Son père avait nourri son esprit, mais no
n son âme. Les premiers troubles de la jeunesse la trouvèr
ent démunie, sans défense contre le mal, sans protection c
ontre les sophismes et les piperies du monde.
A vingt ans, Maxence errait sans conviction dans les jard
ins empoisonnés du vice, mais en malade, et poursuivi par
d’obscurs remords, troublé devant la malignité du mensonge
, chargé de l’affreuse dérision d’une vie engagée dans le
désordre des pensées et des sentiments. Son père s’était t
0005rompé : Maxence avait une âme. Il était né pour croire
, et pour aimer, et pour espérer. Il avait une âme, faite
à l’image de Dieu, capable de discerner le vrai du faux, l
e bien du mal. Il ne pouvait se résoudre à ce que la vérit
é et la pureté ne fussent que de vains mots, sans nul sout
ien. Il avait une âme, ô prodige, et une âme qui n’était p
as faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la c
olère. Pourtant, cet homme droit suivait une route oblique
, une route ambiguë, et rien ne l’en avertissait, si ce n’
est ce battement précipité du coeur, cette inquiétude lors
que, amoncelant des ruines, l’on se retourne, et que l’on
contemple l’oeuvre maléfique du sacrilège.
Maxence avait été élevé loin de l’église. Il était donc u
n malade qui ne pouvait en aucune façon connaître le remèd
e. Dégoûté de tout, il ignorait la cause même de son dégoû
t, bien plus encore le moyen de redonner à sa vie un peu d
e ton. Pendant huit ans, de sa vingt-deuxième année, à sa
sortie de Saint-Cyr, jusqu’à sa trentième, il avait erré à
travers le monde et jeté à tous les ciels sa malédiction.
Ainsi la bouche pleine d’injures, ignorant tout de l’onct
0006ion chrétienne, mais pourtant reniflant dans la France
qu’il connaissait, le mensonge et la laideur, il fuyait d
e continent en continent, d’océan en océan, sans qu’aucune
étoile le guidât à travers les variétés de la terre.
Cette fois-ci, le destin conduisait le jeune officier ver
s le désert. Mot prestigieux, dont on a rêvé longtemps, su
r lequel on s’est égaré, dans ces heures de spleen où le b
ruit fait mal, où il faut de la solitude et du silence. A
peine a-t-il tourné le coin, et quitté les berges du Sénég
al, Maxence frissonne d’impatience à cette belle chose qui
est là-bas, derrière les mimosas du pays brackna, et dont
il se fait mille images étranges et magnifiques. L’air pu
r emplit ses poumons, il aspire les chaudes bouffées qui v
iennent de l’est en vagues pressées. C’est la trêve. Il n’
entendra plus parler la langue de sa patrie, il n’en saura
plus rien, il oubliera toutes les misères, toutes les fol
ies dont il a été le témoin. L’espace s’ouvre devant lui,
il s’y engouffre et la porte derrière lui se referme, sur
un grand coup de vent nocturne.
Là, Maxence se trompait. Ce désert est plein de la France
0007, on l’y trouve à chaque pas. Mais ce n’est plus la Fr
ance que l’on voit en France, ce n’est plus la France des
sophistes et des faux savants, ni des raisonneurs dénués d
e raison. C’est la France vertueuse, pure, simple, la Fran
ce casquée de raison, cuirassée de fidélité. Nul ne la peu
t comprendre pleinement s’il n’est chrétien. Pourtant, sa
vertu agit, pour peu que dans la fièvre on ait gardé le go
ût de la santé !
Une des premières étapes de Maxence était le poste d’Aleg
, petit fortin crénelé qui couronne une faible hauteur roc
heuse. Tout proche du fleuve, il appartient déjà au désert
par l’aridité qu’il domine, par cet air de pauvreté fière
qui est la marque du Sahara. De loin, le jeune officier v
it le drapeau français qui flottait sur le toit le plus él
evé. Devant le mur d’enceinte, alors qu’il allait pénétrer
dans le réduit, le tirailleur de garde se redressa, prése
nta l’arme. Autrefois, à l’époque de ses premiers voyages,
Maxence frémissait de joie à de tels spectacles. Il se ra
ppelait ces surprises joyeuses quand, aux confins de la Ch
ine, après de longs jours de route, il découvrait, dans l’
0008ombre chaude des flamboyants, le signe bien-aimé de la
fraternité française. – Mais, devant le drapeau d’Aleg, i
l se sentait gêné. La France qu’il symbolisait ressemblait
si peu à celle qu’il venait de quitter ! Et puis, dans sa
sombre ardeur à s’enfouir dans le grand tombeau saharien,
il s’irritait d’avoir encore à se mettre, avec des camara
des, en frais de conversation.
Le soir, ayant repris la route du Nord, il se sentit plus
à l’aise. Décidément la France, la France de sa misère, s
‘éloignait ; les amarres, une à une, se rompaient. La peti
te colonne dépassa le puits de Tankassas, et, comme il fai
sait pleine lune, elle ne s’arrêta que dans le milieu de l
a nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse.
Tandis que les tirailleurs s’étendaient sur le sable, enr
oulés dans leurs couvertures, leur jeune chef, debout au m
ilieu du carré que formait ce camp d’un soir, saluait, le
rêve au coeur, la nuit de la délivrance. Des souffles frai
s circulaient parmi les mimosas épineux. Tout reposait dan
s la pureté exquise de la lune claire, et sur le ciel blan
c, les sentinelles, baïonnette au canon, faisaient de vive
0009s découpures immobiles.
Ah ! il la reconnaissait enfin, Maxence, cette odeur de l
‘Afrique, cette odeur qu’il avait tant aimée ! Il la recon
naissait, cette brise vivifiante qui exalte ce qu’il y a d
e meilleur en nous, et il se reconnaissait lui-même, tel q
u’il avait été en ses années d’adolescence, lorsque, trave
rsant d’autres solitudes, il les appelait auxiliatrices et
voulait que leur force portât remède à sa faiblesse. – vo
us tous qui souffrez d’un mal inconnu, qui êtes désemparés
et dégréés, faites comme Maxence, fuyez le mensonge des c
ités, allez vers ces terres incultes qui semblent sortir à
peine, fumantes encore, des mains du Créateur, remontez à
votre source, et, vous carrant solidement au sein des élé
ments, tâchez d’y retrouver les linéaments de l’immuable e
t très tranquille Vérité !
Maxence avait vécu bien des nuits semblables à celle-ci.
Il devait en vivre bien d’autres. Ce qu’il voulait ce soir
-là, ce premier soir, c’est que l’Afrique retrouvée lui do
nnât d’utiles conseils. « Puisse chaque étape, se disait-i
l, être utile à mon coeur ! » Il n’était pas en lui de vol
0010onté plus arrêtée, de plus ferme propos que d’aller à
travers le monde, tendu sur lui-même et décidé à se conqué
rir lui-même par la violence, que de demander sans répit à
la terre de toutes les vertus la force, la droiture, la p
ureté du coeur, la noblesse et la candeur. Parce qu’il sav
ait que de grandes choses se font par l’Afrique, il pouvai
t tout exiger d’elle, et tout, par elle, exiger de lui. Pa
rce qu’elle est la figuration de l’éternité, il pouvait do
nc lui demander le vrai, le beau, le
bien, et toute l’éternité véritable.
Ces longues errances, à qui Maxence allait donner trois a
nnées de sa vie, et les plus belles, commençaient bien. Dé
jà il connaissait la frugalité de la vie nomade. Levé avan
t l’aube, il parcourait plusieurs lieues le matin, à la tê
te de ses gens. Vers dix heures, on dressait sa tente, il
mangeait son riz avec la viande des biches que l’on avait
tuées le matin, puis il recevait les Maures, se renseignai
t sur les affaires du pays, ou bien vaquait aux mille soin
s qu’exige en pays désertique, le commandement d’une troup
e de quelque importance. Il ne savait pas à quoi lui pourr
0011ait bien servir cette austérité. Mais il était ainsi f
ait de la préférer aux cornes d’abondance que lui présenta
it sa patrie. Il sentait qu’une vie spirituelle est parfai
tement possible au Sahara et peut-être aussi, dans son obs
cur désir de pardon, espérait-il qu’il pourrait, par cette
misère, se racheter de bien des misères.
A onze jours de marche se dresse la falaise gréseuse du T
agant, verticale, et qu’assiège, en vagues écumeuses, le s
able. Au delà, le voyageur trouve des fonds d’oueds herbeu
x qui viennent varier la monotonie des cailloux et des roc
s, des plateaux avec de petites plaques de graminées que p
aissent les moutons errants. Parfois, parmi les rocs, on a
perçoit un baobab, ou bien l’on suit quelque champ de past
èques – faibles notes bucoliques en plein Walpurgis. C’est
là que Maxence se proposait d’organiser sa troupe, afin q
u’elle fût bien sabrante et bien volante, allégée de tout
ce qui est commodité matérielle, lourde seulement des vert
us qu’il voulait à des gens de guerre : le courage, la gaî
té, l’esprit d’entreprise, l’honneur. Il évita le poste de
Moudjéria qui dort, enseveli sous ses sables, au pied de
0012la falaise, et, fuyant déjà ses pairs, il incurva sa m
arche vers l’horizon oriental, pour suivre jusqu’à la sour
ce de Garaouel les deux lignes parallèles de la montagne.
A Mondjéria, il se contenta d’envoyer ses impédiments, ave
c les tirailleurs à pied et les cavaliers. Il ne devait pl
us y avoir, dans ce désert, que de souples méharas, avec u
ne seule pensée qui était la sienne, et rien d’autre.
Arrivé à Garaouel, il dit : « Me voici au pied
du mur ! Je suis aux rocs qu’il faudra escalader pour entr
er dans cette terre nouvelle, le Tagant. » Dans un repli d
e la montagne, au fond d’une gorge étroite, il y avait tro
is vasques, et des arbres se penchaient lourdement sur le
noir miroir de l’eau. Aux flancs de la paroi, des grottes
basses. Des oiseaux chantaient, invitant au lourd repos ce
lui qui tout le jour avait marché dans l’ardent brasier de
la plaine. Maxence s’étendit dans une des grottes. De là,
il ne voyait qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand fi
guier poussé dans le roc. Il pensait au Tagant, car son es
prit était toujours en avance, d’une étape au moins, sur s
on corps, et il voyait mieux les spectacles du lendemain q
0013ue ceux du jour. « Derrière ceci, disait-il, il y a un
e vie nouvelle. » Et, se dressant gaiement sur son séant :
« Vita nuova ! Vita nuova ! » répétait-il. Vie aérienne,
sautillante, comme la sauterelle sautille sur l’écorce du
globe – des coups de sabre ; une action forcenée, brisant
la rigidité de l’enveloppe corporelle ; un esprit souple d
ans un corps souple – des soirs de bataille, les Musulmans
poursuivis jusqu’en leurs repaires, la haine ; et puis, d
ans ces dépressions ventilées du haut plateau, de longues
stations à méditer, le doigt au front, les causes et les e
ffets. Il oubliait son âme de France, son âme brisée, perd
ue, démolie, et ces claquements de dents, sur le pavé de P
aris, dans l’enveloppement circulaire de la pluie.
Maxence retomba sur la natte, déroulée à même la pierre g
renue. Et il s’endormit. La nuit était venue, quand une vo
ix douce vint le tirer de sa torpeur.
« Veux-tu dîner, lieutenant ?
– Oui… »
Des feux piquaient l’ombre : c’étaient les cuisines des t
irailleurs. Auprès de chacune, un grand noir, accroupi, ch
0014antait. Maxence fit un effort de mémoire pour se rappe
ler comment était le paysage, dans la nuit. Il retomba sur
un coude et se sentit heureux. L’heure était douce, de re
noncement total, de doux abandonnement. L’Afrique est ains
i, tout à fait semblable à cette heure. Elle est de soumis
sion, la terre d’Afrique, et non de révolte. Il y faut obé
ir, et non plus se cabrer sous le joug. A tout jamais loin
taines, les malédictions de l’ouvrier qui jette, harassé,
sa pioche, en un coin de la mansarde. A tout jamais lointa
ins les blasphèmes, et lointaines les imprécations, quand,
la tête renversée en arrière, on assure son front par des
hochements. Oui, cette heure-là était d’obéissance, de co
nfiance éparse. D’obéissance à quoi ? De confiance en quoi
? Maxence l’ignorait, il était pénétré de la mansuétude d
e cet instant nocturne, dans le recreux du roc, près de se
s gens, tandis que l’humble riz crevé bouillonnait dans le
s marmites, au-dessus des brindilles fumeuses.
Ainsi son coeur plein d’affection débordait. Jadis ses ma
îtres n’avaient point entendu que ce coeur se donnât jamai
s. Mais voici qu’il était tout près de s’abandonner à la r
0015ègle austère de l’Afrique, austère et suave, suave par
le dedans et austère par le dehors, ainsi que toute règle
. Deux jours avant qu’elle ne trouvât à Garaouel le repos
de l’ombre, la colonne avait trouvé, à l’heure où les gorg
es sèches ravalent la salive, une mare entre les rocs, de
celles que les Maures nomment « gueltas ». L’eau était noi
re, et pleine d’immondices, parce que des troupeaux de cha
meaux y avaient bu la veille. « Je bois toutes les eaux de
l’Afrique avec délices, avait dit Maxence, car c’est ici,
très loin des mensonges et des capitulades, que j’ai élu
ma vraie patrie. Et cette eau, telle qu’elle est, je l’aim
e. » Voilà ce que le persuasif désert lui sifflait déjà au
x oreilles.
Le jeune homme attendit, pour quitter sa grotte, la paix
du prochain soir. Alors, encore étourdi du jour trop lent
à mourir, il donna l’ordre du départ. L’ascension de la mo
ntagne, presque verticale à Garaouel, fut très rude et dur
a longtemps. Maxence, sur le roc le plus haut, regardait s
implement la plaine qui était déroulée à ses pieds, comme
la feuille du livre qui a été lue et que l’on va tourner.
0016– L’air sur tout cela était immobile, mais l’on sentai
t des tempêtes dans le fond, courant au-dessus du premier
ciel de la basse plaine, et lui, déjà dans les étages supé
rieurs, devinait les remous fluant, au plus haut de l’éthe
r, comme des courants marins.
Dans le Tagant, ils passèrent des rocs où les chameaux, m
algré l’ombre venue, ne trébuchaient pas, mais, au contrai
re, dirigeant d’en haut leurs pieds lointains sur les arro
ndis, et de leurs semelles ventousant délicatement les obs
tacles, ne cessaient pas de se balancer harmonieusement, s
elon la manière accoutumée. Maxence, ivre d’espace, poursu
ivit la marche. Mais bientôt il dut, certains éléments tra
înant à l’arrière, jalonner sa route en faisant allumer de
grands feux. Alors, de derrière chaque pan de la montagne
surgirent de grandes flammes, comme des feux de bengale a
u-dessus des buissons. Plusieurs plans apparurent et chacu
n avait son embrasement propre. Par derrière les promontoi
res des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre était
embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne. Les
hommes, silencieux, sinuaient à travers les hauts portants
0017, découvrant à chaque détour, un feu nouveau, et march
aient dans une route de flammes. Ce spectacle exalta Maxen
ce. Il se voyait, chef d’une troupe de guerre, par ce soir
sans lune, au plus épais de la terre, et seul de sa race,
au nord de Garaouel, où personne ne pensait qu’il fût.
Le lendemain, ils entrèrent dans une sorte de large dépre
ssion, mal charpentée, et où le regard s’évaguait sur des
touffes pâles, des sables. Elle se dirigeait vers le nord
et faisait donc une bonne route pour la colonne qui tendai
t avec un peu de hâte vers l’Oued el Abiod et ses ruines c
einturées de tribus. Pendant plusieurs jours, Maxence suiv
it la molle vallée, marche monotone que venaient pourtant
ennoblir, de loin en loin, les souvenirs de la conquête :
ici une motte de terre où le sang français avait coulé, là
, quelques pieux commémorant la défense repliée d’une poig
née de braves, là encore, quelques murs en ruines, vestige
s d’un poste éphémère. Mais partout, c’était la même austé
rité, et le même maintien de noblesse et de dignité. Les m
atins surtout : ces matins sans surprises, qui ne recèlent
rien, mais s’étalent en nappes de lumière tranquille, sur
0018abondent de simplicité et de vertu. Maxence ressentait
jusqu’à la douleur le sérieux de ces paysages d’aurore, d
ont l’assemblage ne laissait plus aucune place à l’ironie,
de ces aurores où le chef est soucieux, parce que la jour
née sera longue, pleine d’embûches, minée de soucis. Là, r
ien n’est donné au sourire, à la détente, à cette satisfac
tion du père, tendant ses bras, après la journée de labeur
s, au premier-né !
Ah non ! ils ne rient pas, ces gens d’Afrique. Jamais ils
ne seront des sceptiques. Ils choisiront. Ils ne seront p
as avec ceux qui veulent concilier tout, le vrai avec le f
aux, et qui abordent toute chose la main tendue et leur so
urire empoisonné sur les lèvres ! Que les délicats s’en ai
llent, ceux qu’effraie le poids du jour et que blessent le
s sentiments un peu rudes. Que ceux qui ne peuvent support
er l’éclat du soleil s’en aillent et que les hommes au coe
ur simple, ceux qui ne refusent pas la simplicité, restent
au contraire et prennent pied dans la vertu de la terre.
Que tous ceux qui hésitent, avancent un pied, puis le reti
rent, comme l’homme de la ville sur les grèves, et tous ce
0019ux qui trembleraient devant une vérité trop forte, com
me l’homme de la ville cligne des yeux devant les facettes
ensoleillées de l’océan, que ceux-là à tout jamais s’en a
illent. Cette rude nourriture de l’Afrique n’est pas pour
eux. Là, il faut un regard ferme sur la vie, un regard pur
, allant droit devant soi, un regard de
toute franchise, de toute clarté.
Maxence, après de longs jours, arriva en ce point de Ksar
el Barca où il comptait asseoir son camp pour quelque tem
ps, ayant des hommes à recruter dans les tribus, des chame
aux à acheter et une troupe encore informe à mettre sur pi
ed. Cette ville en ruines repose à côté de mols palmiers,
dans le fond sableux de l’Oued el Abiod, mais adossée vers
le nord aux rocs du haut Tagant. Vus des arbres de l’Oued
, les murs droits en pierres sèches, que nulle toiture ne
surmonte, ont encore un grand air antique. Tout de suite,
en Occidental, Maxence alla vers ces rudes témoins du pass
é. Mais sa tête bourdonna sous l’excès du soleil répercuté
de mur en mur, et il revint vers la palmeraie. Il se trou
vait dans une serre chaude, lumineuse et bruissante, très
0020loin de la vie, très près des choses. Il croisa des ho
mmes qui venaient à son camp, un vieillard à barbe blanche
, des jeunes gens dont les yeux brillaient. Il dut causer
avec eux quelques instants. Puis il rejoignit ses gens et
tout de suite donna l’ordre d’établir tout autour du camp
une forte clôture en branches épineuses. Et puis enfin, il
se retira sous sa tente, un peu étourdi, mais heureux d’a
voir jeté l’ancre, après avoir tant de jours marché dans l
e soleil et les vents brûlants du large.
Alors commence pour Maxence une vraie vie de solitude et
de silence. Là, dans ce carré de trente mètres, n’ayant pl
us même le bourdonnement des départs et des arrivées, il a
pprit réellement ce qu’est la solitude, enfouie au sein mê
me de la silencieuse nature. Car la règle de l’Afrique est
le silence. Comme le moine, dans le cloître, se tait – ai
nsi le désert, en coule blanche, se tait. Tout de suite, l
e jeune Français se plie à la stricte observance, il écout
e pieusement les heures tomber dans l’éternité qui les enc
adre, il meurt au monde qui l’a déçu.
Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que partisa
0021ns et méharistes dormaient sous leur soleil familier,
Maxence restait d’ordinaire sous son frêle abri de toile,
et là, les genoux au menton, il attendait simplement, il a
ttendait, non le soir, mais il ne savait quoi de mystérieu
x et de grand. Ainsi, dans cette terre morte, où jamais êt
re humain n’a fixé sa demeure, il lui semblait sortir des
limites ordinaires de la vie et s’avancer, tremblant de ve
rtige, sur le rebord du plus haut ciel.
Le soir, il montait sur les rochers abrupts qui dominaien
t le camp vers le nord. Jusqu’où le regard pouvait s’étend
re, il ne voyait que des arbustes rabougris aux maigres fr
ondaisons, dispersés sur des aires désolées. Au loin, des
collines gréseuses encerclaient l’horizon, mais plutôt que
de s’y perdre, son regard revenait vers les palmes dont l
‘ombre claire abritait les tentes des soldats. Seules, ell
es étaient un peu de vie dans le total accablement – un fa
ible battement d’ailes dans l’éther.
Après la chaleur du jour, le frais crépuscule mettait en
Maxence une sorte de légèreté, et comme l’exultation de l’
esprit bondissant dans l’espace. Plus grand encore que dur
0022ant le jour, cet espace s’ouvrait alors en abîme au-de
ssus du petit cercle de la terre. Et lui, l’homme lourd de
pensée, au centre de ce cercle, il s’abîmait dans le rêve
aigu, vraiment oublieux de ses misères particulières et e
mporté dans le mouvement immense de l’orbe plongeant lui-m
ême dans l’ombre.
Telle est la figure que fait Maxence dans ce désert. Il s
‘allège de tout un passé de querelles, mais il ne trouve d
evant lui qu’une forme vide. C’est un visage glacé, le mas
que de la mort, que lui présente l’Afrique. Tout le sensib
le se résorbe dans le silence. La douce chaleur des hommes
ne soutient plus l’abandonné. Et c’est pourtant de ce néa
nt qu’il devra tirer quelque chose qui soit, de cette care
nce qu’il devra tirer une surabondance. Ou sinon, plus mis
érable que jamais, il rentrera dans sa patrie ayant consom
mé le total échec de sa vie, les mains vides et le front h
onteux.
Certes, Maxence se souciait peu de poser de tels dilemmes
. Sur son rocher, la seule joie des étoiles retrouvées l’o
ccupait. N’était-il pas leur compagnon, errant comme elles
0023, et comme elles solitaire ? Et, perdu sur la terre, i
l fixait des yeux
la noble Orion, qui, seule, émergeait des voiles secrets d
e l’horizon.

II
La captivité chez les Sarrazins
Argument. – L ‘ami de Maxence pose la question. – Maxence
ne la pose pas. – Mais la vie d’action intense du héros e
st une sorte de vie purgative. – Son oeil n ‘est pas assez
fort pour se tourner au dedans de lui. – Captif en pays é
trange, il regarde alors autour de lui. – Des fleurs spiri
tuelles du Sahara. – La morale du plus saint des Maures ne
suffit pas encore au plus pécheur des Francs. – Première
apparition de la France douloureuse et chrétienne.
Maxence avait l’état d’esprit qu’il faut pour aborder le
Sahara. Il était assez fort pour se laisser forger sur cet
te terrible enclume, comme l’épée tenue à bout de pinces,
auprès du feu jaillissant droit sous la poussée du vent br
0024ûlant. Il ne tenait plus qu’à vivre immensément, dans
ce brasier ouvert. La France était morte en lui.
Chaque mois, pourtant, un rapide courrier venait jeter à
l’exilé des lambeaux déchirés de sa patrie. Il les rejetai
t avec ennui, puis se replongeait avec une joie sauvage da
ns sa solitude, – craignant une faiblesse peut-être, ou au
contraire, se trouvant trop fort déjà pour accueillir de
l’amitié, de la tendresse.
Un jour, une carte lui parvint, qu’il lut avec un plaisir
étonné et de l’inquiétude. C’était une image de la Vierge
en pleurs de La Salette, et au verso, il y avait ces simp
les lignes : « Maxence, nous avons prié pour toi du haut d
e la sainte montagne. Il me semble qu’elle pleure sur toi,
cette Vierge si belle, et qu’elle te veut. Ne l’écouteras
-tu point ? Ton frère et ton ami, PierreMarie. »
Pour la première fois, Maxence eut la perception qu’une b
rise de tendresse lui venait des Gaules lointaines. Il ne
croyait nullement à la prière, et pourtant il lui semblait
que celui-là l’aimait mieux que les autres, qui priait po
ur lui – que seul, celui-là l’aimait. Oui, celui-là était
0025vraiment son frère, ce Pierre-Marie. Cette face blanch
e qu’il revoyait, avec ses joues transparentes, sa barbe r
are et mal venue, ses yeux tranquilles et sûrs, cette face
blanche inclinée sur l’épaule fragile, était vraiment la
face de son ami.
Maxence songeait que, sa vie durant, PierreMarie avait ét
é son bon génie. Quand il venait vers lui, brisé par les r
essacs et le coeur brouillé par l’océan, il lui semblait e
ntrer dans la demeure sereine de l’intelligence. Ce savant
avait tout pesé, tout tenu dans sa paume étroite, puis, a
yant tout ordonné selon la raison juste et le parfait équi
libre, il était entré en maître, et sans craindre de faux
pas, dans les régions les plus hautes de l’esprit. Il étai
t vraiment le triomphe de l’esprit discipliné sur la matiè
re indocile.
Le jeune soldat pensait à cette belle vie courbée sur la
méditation, et consumée dans la pureté. Comme il se sentai
t misérable en regard ! Oh ! certes, rien ne le lie, cet h
omme ardent, aux péchés des hommes, qu’il a connus. Mais a
u contraire, il s’est efforcé vers eux ridiculement, il n’
0026y tient pas, il est comme beaucoup qui se gonflent dev
ant le mal, comme la grenouille, et se croient vraiment au
ssi gros que lui, et se donnent de l’importance devant lui
. Comme ces gens qui ne savent quoi inventer, et qui arrac
hent les pattes d’un insecte une à une, pour s’amuser, ain
si, lui, il s’amuse dans ce qui est défendu, pour voir ce

qui arrivera. Lui-meme, il se plaît à exagérer son mal, ma
is il n’y est pas fortement lié, il peut s’en déprendre, s
ecouer ce manteau où il fait le magnifique.
Pourtant ce n’est pas tout, et ce n’est rien. Il reste to
ute la vérité à saisir. Il reste la saisie pleine d’une se
ule chose qui est réelle, au lieu de la dispersion dans le
s apparences. Comment la noble procession d’un Pierre-Mari
e vers la certitude invisible serait-elle possible à ce Ma
xence, tendu vers les contours de l’action, et affronté av
ec la vie comme sont deux béliers, corne à corne, sur un p
ont ? Lui, il veut des razzias dans le soleil, des butins
précis, et obtenus de haute main, il est aux prises avec l
es difficultés du ravitaillement, il est en plein territoi
0027re militaire. Quand il se recueille, ayant, par exempl
e, poursuivi une biche et qu’il s’assoit dans le halètemen
t de midi, il sent un grand silence qui tombe, et, au deda
ns de lui, un manque, une vague de sourde anxiété, mais le
poids du corps et des membres gauches l’entraîne, il repa
rt, tirant la patte, et assure sur son épaule la bretelle
du fusil.
Ainsi la question posée par Pierre-Marie, Maxence ne la p
ose pas. Et si, d’aventure, il la posait, quel soutien tro
uverait-il en ce désert ? Point de livres, pour stimuler l
‘esprit, point d’églises pour aider le coeur. Pas le moind
re vieux vitrail. Pas la moindre fumée d’encens. Maxence t
âte l’ombre de ses mains, il ne trouve rien, il est vérita
blement seul, dans la nuit où nul rebord ne vient secourir
sa défaillance.
Vaine, selon toute apparence, a été l’apparition de la vi
erge en pleurs, au début de ses routes dans le désert. Vai
ne, cette salutation étrange de celle qui est couronnée et
ceinturée de roses. Vaine, cette salutation de la rose au
chardon. Mais il reste la séparation d’avec les hommes, e
0028t l’action déroulée dans le secret, et cet universel d
élaissement lui-même.
Il reste que la vie de Maxence ne se déroule pas dans le
plan ordinaire, qu’il prend du recul, qu’il est au bout de
la terre et au bout de la vie, qu’il est à l’extrême limi
te de la vie, là où l’on marche tout auprès de l’éternité,
où l’on peut y trébucher, là où les soucis sont hauts, là
où les sophismes des hommes ne jouent plus, parce qu’il f
aut vivre – ou mourir -, là enfin où l’on devient sérieux,
où l’on devient homme. Ainsi le Sahara a d’abord une vale
ur négative. Une âme vulgaire n’est pas digne d’aborder le
s problèmes que propose un Pierre-Marie. Que tout d’abord
elle s’aille laver au grand vent des plaines, et puis nous
recauserons. Que d’abord tombent tous ces beaux prestiges
qui nous sont chers, et puis, s’il y a une vérité, elle s
aura bien jaillir de cette lutte avec la vie. Ainsi Jacob
luttant avec l’ange, qui est le vrai.
Maxence méditait encore sur les lignes de Pierre-Marie, q
uand un Maure entra dans sa tente, et lui dit qu’une bande
de pillards, alourdie par des prises nombreuses, remontai
0029t vers le Nord et qu’elle passerait sans doute non loi
n du camp, à l’endroit que l’on appelle Tamra. Maxence pos
e sur le sable la Vierge en pleurs, que le vent emporte, i
l fait seller quelques méhara, il s’élance à la tête de se
s hommes. Course folle ! Il sent derrière lui les pas élas
tiques des chameaux, il sent la grande coulée vers l’avant
, les cous tendus, et tous les siens se poussant, se dépas
sant, comme les cymbales que frotte le musicien. C’est un
frémissement de joie qu’il précède. Lui-même a les dents r
ageuses, l’oeil volontaire. Ils courent longtemps – et pui
s voici les razzieurs, un point imperceptible sur une ondu
lation. « Ils sont arrêtés », dit un Maure. Nos gens se hâ
tent, le groupe des razzieurs grandit. Mais voici qu’il di
sparaît. Maxence a été aperçu. Les Maures, pris de panique
, s’enfuient, abandonnant sur le sol un immense butin. D’a
bord, c’est une déception. Puis les yeux s’allument devant
la prise. Les partisans de Maxence rassemblent les chamea
ux laissés sur le terrain et très nombreux, des Noirs roul
ent des ballots d’étoffe et Maxence hurle des ordres, au m
ilieu de cette indescriptible confusion.
0030 En revenant de cette équipée, le jeune Français se se
ntait très près de ces Maures qu’il avait lui- meme choisi
s dans les tribus. Déjà il se mêlait à leur vie et leurs â
mes se confondaient.
Trop faible encore pour ne vivre que de lui, il se tourna
it vers la race étrangère. Elle était curieuse. Elle était
marquée d’un signe, elle portait un caractère très accent
ué. – Des vieillards aux traits durs venaient le matin, à
la tente française. Ils avaient des regards aigus, la déma
rche humble, genoux ployés, de l’Hébreu. On y voyait aussi
venir de jeunes hommes aux grands yeux fiers, et ils reje
taient en arrière leur tignasse annelée : douceur berbère,
fierté jugurthinienne. Certains étaient de vrais Aryens,
et Maxence croyait retrouver quelque Français de sa connai
ssance. Tel guerrier se présentait, fier comme un gueux, m
ais le maintien sérieux, les traits fins, la draperie anno
nçaient l’aristocrate. Il ne venait que mendier quelques p
oignées de riz.
Mais ceux que Maxence recherchait d’instinct étaient les
contemplatifs, les rêveurs des steppes, ceux dont le jeûne
0031 a rongé les chairs et amenuisé le coeur. Un jour qu’i
l s’était aventuré loin du camp, il avait entendu de grand
s cris, des sanglots passionnés, où il ne distinguait que
le « La ila illallah » des muezzins. C’étaient des Chadely
a, disciples du vieux cheikh el Ghazouani, qui se livraien
t à leurs exercices spirituels. Ceux-là, derniers héritier
s de l’école philosophique fondée au Xe siècle par le chei
kh Djazouli, étaient de sombres fous – les fleurs monstrue
uses du désert. Mais la plupart des Maures pieux se rattac
haient à la secte plus humaine des Gadria, ou à celle des
Tidjania, qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des
grands mogaddems de la secte, Abd el Kader ben Hamida, ac
compagnait le colonel Flatters en 1880.
L’esprit habite donc ici, disait Maxence. Et n’est-ce pas
grand que certains disent, comme ce grand Ali ben Abou Ta
leb : « Je suis ce petit point placé sous la lettre ba » –
car la lettre ba est la première de la prière. Le jeune h
omme évoquait la figure du puissant fondateur de la secte
Gadria, Sidi Abd el Kader el Djilani, qui, en plein moyen
âge, avait enseigné les degrés qui mènent à la perfection
0032mystique, depuis la pauvreté, jusqu’au madjma el Bahar
im, « le confluent des deux mers », où le croyant est si p
rès de Dieu que pour se confondre avec lui, il ne manque q
ue la longueur de deux arcs. Maxence démêlait dans ces hau
tes idées l’influence de l’alexandrinisme, puis celle des
lettrés de l’Andalousie, disciples d’Avicenne et d’Averroè
s qui s’étaient joints aux Maures revenant d’Espagne après
la conquête et qui allaient répandre leur science dans le
monde berbère. Or rien n’avait changé dans le Sahara méri
dional, depuis ces époques lointaines, et le voyageur ress
entait, en s’enfonçant dans ce désert, ce
r
parfum des mausolées d’Egypte où l’on contemple la momie,
souriante encore, derrière ses bandelettes de deux mille a
ns.
Tant de rêves élevés, tant de mysticisme fleurissant en p
lein XXe siècle, sur le sol le plus inhospitalier du monde
, pouvaient très bien émouvoir Maxence. Il avait la sensat
ion fortifiante d’aller à des excès, de s’élever au- dessu
s de la médiocrité quotidienne. Il était sur une haute tou
0033r où les bruits des jardins et le parfum des roses n’a
rrivent plus, comme Assuérus, sur la plus lointaine terras
se de Suze, est seul au milieu des étoiles.
Il y avait, dans ce désert, des prudents qui savaient évi
ter les tempêtes de la luxure et les récifs de l’orgueil.
Il y avait des hommes qui n’étaient point des luxurieux, n
i des avaricieux, ni des blasphémateurs, ni des orgueilleu
x, et qui disaient, comme le soufi au bon riche : « Voudra
is-tu faire disparaître mon nom du nombre des pauvres, moy
ennant dix mille drachmes ? » Là-bas, sous les latitudes d
e sa naissance, Maxence voyait une plaine couleur de plomb
, l’air raréfié, l’oppression d’un ciel de cuivre, l’aigre
rire et le méchant lieu commun, le lourd bon sens, des vo
ix de fausset qui discutent. Mais ici la sainte exaltation
de l’esprit, le mépris des biens terrestres, la connaissa
nce des choses essentielles, la discrimination des vrais b
iens et des vrais maux, la royale ivresse de l’intelligenc
e qui a secoué ses chaînes et se connaît. Là-bas, ceux qui
font profession de l’intelligence et qui en meurent – ici
, ceux qui sont doux et pauvres d’esprit. Là-bas, les rass
0034asiés et les contents d’eux-mêmes, les sourires épanou
is, les ventres larges. Ici, les fronts soucieux, la prude
nce devant l’ennemi, l’oeil circonspect. Maxence recevait
de ces misérables, de ces hérétiques, prisonniers dans leu
r hérésie, une véhémente leçon. Cette petite part de vérit
é que, sombrés à pic dans l’erreur, ils détenaient encore,
Maxence la voyait trembler à son horizon de deuil, comme
la faible lumière du poste de commandement émerge encore,
après que les oeuvres vives ont disparu.
Ses courses le menaient parfois dans la « tamourt des bre
bis »». Dans cette seule vallée, l’on pouvait respirer l’o
deur de la terre, et des oiseaux y chantaient, dans les ac
acias et les amours. Heures rares au pays des Maures, que
celles où l’on reçoit des choses quelques parfums et des c
hansons. Mais lui, déjà, n’en voulait plus. Il passait dan
s la tamourt des heures légères, un peu amollissantes, qui
l’accablaient. Cette large coulée de verdure, tout unie e
t drapée, où il voyait de loin en loin s’arrondir des fond
s craquelés d’étangs, et les lignes de l’horizon pétré, lu
i semblaient d’une grâce maladroite. Il n’y trouvait pas s
0035on compte. Il voulait le vrai désert, la vraie plénitu
de du désert, où vivaient ces vrais hommes qu’il avait ent
revus, au seuil des tribus, les yeux baissés sur le chapel
et. Il songeait à l’austère Tiris, aux grandes lignes déva
stées du Nord.
Revenu à son camp, il allait prolonger sa mélancolie dans
le Ksar en ruines, et là, parfois, un jeune Maure l’accom
pagnait, Ahmed, le fils du chef des Kounta.
« Voici la ville, lui avait dit Ahmed, où est mort le pèr
e de mon père et où mes ancêtres ont vécu.
– Oui, je sais, avait dit Maxence, et cette ville a été s
accagée au cours de la guerre que les gens de ta tribu sou
tinrent jadis contre les Idouaïch. Je serai content de la
visiter avec toi. »
Et ils étaient entrés dans les décombres, tremblants sous
le soleil. Sur les murs larges et bas en pierres sèches,
les lézards semblaient d’autres pierres vivantes, des gemm
es mobiles.
De grandes cours s’ouvraient. Des ruelles sinueuses longea
ient les murs découronnés des façades. Partout le silence,
0036 cette vague oppression des choses mortes, des choses
très vieilles, spiritualisées par le temps.
Ils marchaient entre les parois resserrées, ne disant rie
n, écoutant des bruissements qui étaient sous la pierre, i
mperceptibles…
« Voici, dit Ahmed, la maison qu’habitait mon père. »
Ils entraient dans une cour, semblable aux autres qu’ils
avaient vues. Dans un coin, il y avait un terre-plein peu
élevé.
« C’est ici, continua le Maure, que le cheikh Sidi Mohamm
ed avait coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vo
is sur la droite, c’est la maison de mon grand-père, Sidi
Mohammed el Kounti. »
Maxence connaissait ces grands noms de l’islam ; ils appa
rtenaient à la glorieuse famille des Bekkaïa, dont on retr
ouve des membres dans le Touat, dans l’Azouad, au nord de
Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans l’Haribinda – au
x
r
quatre coins de l’immense Sahara. Etonnante dispersion qui
0037 laissait rêveur le jeune Français ! Sa pensée, un mom
ent, s’égara vers ces terres lointaines qu’il ne verrait j
amais, l’Azaouad, le Tafilalet, l’Iguidi, là-bas, dans les
profondeurs roses du désert, et les beaux noms chantaient
fiévreusement à son oreille. Ainsi, peu à peu, par des to
uches légères, son âme plongeait au recreux de la terre, s
‘enfonçant dans la matière impondérable du sable.
Ils arrivèrent aux ruines de la mosquée. Des blocs de pie
rre débités en barraient le seuil, mais de l’autre côté, o
n voyait une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, s
ans l’ombre d’un ornement. Ce pauvre spectacle donnait pou
rtant une joie précise. Les larges assises, les soubasseme
nts épais semblaient une affirmation. Les lignes, nettes c
omme des fils d’acier, ne faisaient pas d’ombres. Une lumi
ère égale s’épandait dans le désordre des lourds piliers,
mais telle qu’il ne restait qu’une grêle délinéation dans
la clarté.
Tandis que Maxence revenait, précédé par la robe flottant
e du guide, il pensait : « Ces grandes facilités de médita
tion que nous consent cette terre spirituelle, les Maures
0038les utilisent, et ils font, à cette aridité, d’admirab
les ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de se
mblables forces, et les employant à notre bien propre, n’e
ssayons-nous pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reco
nquérir nos richesses perdues ? »
Et de nouveau, il pensait à ces hommes de prières, à tell
e vieille barbe blanche qu’il connaissait. Ils cherchent D
ieu et ils sont humbles. Ainsi, du même mouvement, ils s’é
lèvent et ils s’abaissent, et d’autant ils s’élèvent, d’au
tant ils s’abaissent. Voyez leur démarche, comme elle est
prudente et précautionneuse. C’est que la route est pleine
de serpents et de bêtes immondes. Aussi faut-il veiller e
t prendre garde, et n’avoir nulle distraction sur cette ar
ide route qui monte.
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de ve
nt qui poussaient devant elles les nuages, et ils ne creva
ient pas. Parfois, du côté de l’est, une brume épaisse s’é
levait, et si rouge qu’on eût pu jurer le Tagant en feu, p
ar derrière. C’était le début des grandes tornades sèches
de juillet. En efforts désespérés, elles se vrillaient ver
0039s le ciel, et sifflaient, lugubres, comme un serpent s
e dresse verticalement et crache aux étoiles son impuissan
ce. Et parfois, l’immense chevauchée semblait hésiter. Ven
ue de si loin, des fonds du Sahara oriental, elle cherchai
t sa route dans la plaine sans bords, et se balançait en u
ne incertitude gémissante. Un large remous circulaire se p
roduisait, mais aussitôt la course folle recommençait, ave
c des arrachements subits, des embardées vers le ciel bas
où se boulaient d’immenses flocons.
Mais ces vaines tempêtes ne valaient pas ces heures du lo
urd accablement méridien. Alors un silence de plomb engour
dissait les membres recrus de fatigue, et le corps prostré
haletait, crucifié sur le sol, qui est son père, et dont
il ne peut se déprendre. Et il fallait que la tête aussi s
e courbât vers la terre métallique, aux reflets de cristal
, et qu’elle attendît, baignée dans sa sueur, un autre tem
ps.
Maxence connut le supplice des heures. Il sut que chaque
minute pouvait souffleter un homme, à droite, à gauche, ju
squ’à crier merci, aveuglé et voyant les trente-six chande
0040lles du soleil. Il connut, l’une après l’autre, chaque
minute piquante de chaque jour, l’un après l’un. Et aussi
les transes des nuits sans sommeil, alors que, tourné et
retourné sur sa natte comme une crêpe sur la poêle, il pou
ssait un gémissement qui ne dépassait même pas la paroi fl
ottante et claquante au vent nocturne. Car le vent était l
a vraie muraille, le séparant même de ses hommes qui étaie
nt là, à deux pas, roulés, tête à genoux, dans la couvertu
re de campement. En sorte que, perdu très loin de tout, su
r un de ces cercles que trace le géographe sur la mappemon
de et ne sachant même plus à quelle latitude il en était,
sentant toute la dérision de cette mort africaine où l’on
souffrait, de ce néant d’où émergeait le seul lotus de la
souffrance, de ce néant où l’âme n’est plus étourdie par l
e bruit du monde et se mesure pour ce qu’elle vaut, défail
lant sous la longue patience de la nuit, il était tout prè
s de la grande et salutaire désespérance.
Ces épreuves n’étaient pas inutiles – et quelle est l’épr
euve qui n’est pas utile ? Maxence sortit d’elles plus fie
r et mieux campé dans son désert, plus digne. Il assura so
0041n casque sur le côté, se drapa dans ses voiles arabes
où il faisait figure de jeune Romain, vêtu de la robe prét
exte, et il fixa mieux devant lui les hommes et les choses
.
Au reste, la fin de septembre approchait ; l’air s’allége
ait et reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient pl
us haut, et de plus haut prenaient leur élan, lorsqu’ils f
onçaient droit sur les viscères abandonnés des moutons. C’
était le signe que l’hivernage, la saison torride allait f
inir et que donc, l’on pourrait partir, s’aventurer à nouv
eau dans les routes sans bords et sur les plages abandonné
es du Nord. Maxence défigurait, impavide, ces prochaines é
quipées. Il connaissait la part que lui-même s’était chois
ie. Comme Pizarre, au seuil des hautes terres du Mexique,
trace sur le sable, du bout de son bâton, la ligne qui sép
are la vie facile de la peineuse, puis se retourne vers se
s compagnons, ainsi le génie de l’Afrique s’arrête et mesu
re la terre. Ici, au delà de cette ligne même, dit-il, le
souci et la tribulation avec la certitude de grandir – et
là, en deçà de la ligne, la vie molle et facile avec la ce
0042rtitude de diminuer -, mais Maxence n’hésite pas, et l
e prédestiné de la grandeur, se rejette vers la grandeur q
u’il a choisie. Par là, il commence de se connaître, se po
se comme un élément de l’équation, et juge mieux du signe
qu’il faut affecter aux rêveries sahariennes dont il a été
le témoin curieux.
« Quel est donc, selon toi, l’emploi de la vie ? dit-il u
n jour à ce jeune Maure qui l’avait guidé dans les ruines
du Ksar.
– Copier le Livre diligemment, et méditer les hadits, car
il est écrit : « L’encre des savants est précieuse, et pl
us précieuse encore que le sang des martyrs. »
Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine ? se
dit Maxence. Le mot de son compagnon le révoltait. Il tou
chait le point faible, apercevait l’émoussement de la poin
te. Toute sa vie n’était-elle pas basée sur le sacrifice,
dont il ignorait, certes, la surnaturelle vertu, et qui po
urtant éclairait tous ses actes des reflets de sa mystérie
use clarté ? Si misérable qu’il se connût, il se connaissa
it pourtant supérieur à ceux-là qui avaient préféré la plu
0043me d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. Car dans
sa misère la plus grande, il portait encore le germe de la
vie, au lieu que les autres, dans leur grandeur, portaien
t le germe de la mort.
Que seraient devenues nos civilisations d’Occident, disai
t encore Maxence, si elles s’étaient édifiées sur une semb
lable morale ? – si la souveraineté du coeur n’y avait été
proclamée ? – si le théologien, du fond de sa cellule, av
ec ses in-folios autour de lui, n’eût envoyé le Croisé, av
ec sa croix sur la poitrine, sur les routes en feu de l’Or
ient ? Et lui, il se connaissait l’héritier de ces civilis
ations, et l’envoyé, le signifère de la puissance occident
ale. Ainsi, les jours de la probation étant accomplis, le
jeune voyageur commençait à mesurer la grandeur de sa miss
ion et la douce domination de
sa loi.
Il valait mieux que les Maures. Il valait mieux que lui-m
ême. Lui, le misérable homme sans nulle étoile, ce dérisoi
re Maxence, il valait mieux que le Djilani lui-même, avec
toute sa vertu. Et voici qu’un jeune Maure l’avertissait d
0044e sa grandeur, et, d’un mot, dénouait les chaînes de l
a captivité !
« L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le san
g des martyrs. » Il faut que l’abaissement du voisin nous
avertisse de notre propre élévation. Alors, touchant certa
ins basfonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les
algues, et qui donne un vigoureux coup de pied pour remon
ter, vertical, les bras tendus, vers la lumière du monde.
Tel Maxence : il a bien pu les admirer, ces Maures, dont l
a vie intérieure a la saveur étrange et douce d’un fruit s
auvage. Mais aujourd’hui, il n’a plus qu’une grande pitié
et ce sont de lamentables victimes qui l’entourent : les v
ictimes d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.
Qu’importe que Maxence soit triste, ou qu’il soit mauvais
? Il est l’envoyé de la puissance occidentale. Il faut do
nc bien qu’il reste pur et sans mélange, et qu’il soit sép
aré de tous les autres. Au fond, rien n’y peut faire : ce
sont vingt siècles de chrétienté qui le séparent des Maure
s. Cette puissance, dont il porte le signe, c’est celle qu
i a repris les sables au croissant d’Islam, et c’est celle
0045 qui traîne l’immense croix sur ses épaules. Celle mêm
e qui a conquis la terre, à cet endroit précis où Maxence
se tient debout, là même, elle traîne sa croix, qui est la
croix de Jésus-Christ ; tout au long de sa peineuse exist
ence, elle-même est chargée du poids de ses péchés. Elle e
st la puissance de sa chrétienté, elle est triomphante et
douloureuse. Comment ne l’a- t-il pas reconnue ? Pourquoi
donc ne la salue-t-il pas, celle qui est souffrante comme
lui, celle qui gémit dans le vent des malédictions, comme
lui- même il a gémi dans le vent de la douleur ? Elle a di
t : « Cette terre d’Afrique est à moi, et je la donne à me
s enfants. Elle n’est pas à ces pauvres gens, à ces berger
s, à ces gardeurs de chameaux. Elle est à moi, elle n’est
pas à ces esclaves, elle est à mes fils, afin qu’ils m’hon
orent davantage. »
« Elle est à moi. » – Maxence sait entendre ce langage. I
l est le maître. Il sait bien qu’il ne doit pas laisser tr
op de lui-même dans ces parages. Celui qui est riche empru
nte-t-il à celui qui n’a pour toute fortune qu’un petit mo
uton ? Il est le maître de la terre. Le maître va-t-il dem
0046ander des conseils au domestique ? Il est l’envoyé d’u
n peuple qui sait bien ce que vaut le sang des martyrs. Il
sait bien ce que c’est que de mourir pour une idée. Il a
derrière lui vingt mille croisés – tout un peuple qui est
mort l’épée dressée, la prière clouée sur les lèvres. Il e
st l’enfant de ce sang-là. Ce n’est pas en vain qu’il a so
uffert les premières heures de l’exil, ni que le soleil l’
a brûlé, ni que la solitude l’a enseveli sous ses grands v
oiles de silence. Il est l’enfant de la souffrance.
« Tu n’es pas le premier, dit une voix qu’il ne connaissa
it pas – et c’est celle de la mère qu’il a maudite – tu n’
es pas le premier que j’envoie sur cette terre infidèle. J
‘en ai envoyé d’autres avant toi. Car cette terre est à mo
i et je la donne à mes fils pour qu’ils y souffrent et qu’
ils y apprennent la souffrance. D’autres sont morts avant
toi. Et ils ne demandaient pas à ces esclaves de leur appr
endre à vivre. Mais ils portaient devant eux leur coeur, e
ntre leurs mains. Regarde, ô mon fils, comme ils se compor
taient en cette grande affaire, en cette grande aventure f
rançaise, qui était l’aventure du pèlerinage de la croix.
0047»

III
Per spéculum in aenigmate
Argument. – Départ. – Calme de Maxence. – Insistance. – G
randeur de Zli. – Mouvements du coeur, battements d’ailes
dans la nuit. – De l’âme fidèle des soldats. – Ce qui se p
asse au ciel. – Les coordonnées de Zli : le champ d’Amatil
. – Double aspect de l’âme de Maxence et son unité réelle.
– L’énigme du miroir que nous sommes.
Un jour, dans ce transport héroïque qui laisse pourtant à
l’esprit toute son agilité, tandis que l’heure clairvoyan
te du matin l’inondait, Maxence se leva, secoua son poil,
et, solidement balancé sur ses deux jambes écartées, il at
tendit les caporaux et les sergents. Comme le clairon, au
moment du ralliement, remplit exactement tous les recoins
de la plaine et jusqu’aux cornes de bois les plus secrètes
, ainsi la joie le remplissait de toute sa plénitude victo
rieuse et ailée. La rumeur du camp se propageait dans la m
0048asse noire des mercenaires et répondait au chef impati
ent. C’est que l’ordre, la veille au soir, était venu de p
artir pour l’Adrar lointain, et que cette heure était l’he
ure, semblable à la jeunesse, d’un départ. Donc Maxence a
reçu un ordre, et voici que lui-même donne des ordres et q
ue d’autres les reçoivent, car son métier est essentiellem
ent d’obéir et de commander. La tâche est mesurée à chacun
selon son rang. Les prescriptions, allant jusqu’au détail
de la gamelle de riz à donner ou du bât à réparer, s’éche
lonnent dans leur ordre, d’après le plan que détient seule
la tête principale. – Jusqu’à ce que, toutes prévisions f
aites, la colonne, parée pour toute éventualité, s’ébranle
et se propage dans l’espace, semblable au vaisseau bien g
réé qui prend le large. Mais alors, chacun n’a plus qu’à m
archer sur son étroit ruban de sable, en suivant celui qui
est devant lui, sur cet étroit ruban de sable qui est la
vie, flanqué de part et d’autre par le désert, où est la m
ort par la soif. Le guide fonce droit sur le puits, puisqu
‘il n’y a pas d’autre chemin que celui qu’il fait. Aux aut
res de le suivre et de se coller à son ombre. Maxence, lui
0049, se repose. Tout est déclanché, il n’a plus rien à fa
ire, sinon à regarder ce beau monde qui s’écoule à ses pie
ds en grandes vagues profondes et sérieuses.
Singulièrement calme et sûr de lui est Maxence dans cette
plaine qui se consume sous l’étreinte majestueuse des fla
mmes solaires. Le voici maintenant, couché sur sa natte et
fumant sa pipe en silence, au premier soir. Il goûte à pl
ein le vertige de la nuit qui ne retranche à ses yeux que
le pur néant du désert. Les tirailleurs forment sur le sol
une figure géométrique qui ne respire plus ni ne bouge pl
us. Il y a seulement quelques Maures qui causent autour d’
un feu, et la sentinelle qui se profile des pieds à la têt
e sur le ciel, comme une image. Près de lui, il entend le
bruit des chameaux qui ruminent, et parfois l’un d’eux s’a
rrête, et il allonge, en un mouvement de lassitude, son lo
ng col sur la terre refroidie. Tableau commun et familier
! Il avait vingt-deux ans, Maxence, quand, pour la premièr
e fois, il connut l’amère douceur de ces campements d’un s
oir, dont on est sûr que rien, dans la mémoire fragile, ne
subsistera, et dont pourtant le charme replié finit par o
0050bséder toute la vie. Et voici que cette halte à la ves
prée est toute semblable à la première halte. Tout paraît
charmant à cette tête jeune. Il caresse sa chienne. Il sen
t la vie, qui est là, réelle, qui est certaine, qui n’est
pas une fiction, mais une profonde réalité qu’il peut enve
lopper et mesurer. Voici apparaître au ciel le beau scorpi
on qui commence, du fond de l’horizon, sa marche oblique.
« Demain matin, dit Maxence, vers la deuxième heure, l’ail
e marchante de cette harka céleste aura gagné les trois qu
arts du ciel. Mais la terre n’est-elle pas aussi à sa plac
e exacte, dans les routes libres du firmament ? »
Il se sent dans le jeu céleste en pleine sécurité. Et il
ne ressent nulle inquiétude, parce que cet aiguillon ne l’
a pas encore piqué de se dire : « Mais où suis-je ? Où vai
s-je ? Quel est donc le sens de cette énigme que je suis ?
» parce que cette morsure ne l’a pas encore mordu d’enten
dre : « Mais quelle est donc cette plaisanterie affreuse ?
Et quel est ce théâtre où je pleure sous le masque qui ri
t ? » Non, il ne l’a pas, cette immortelle inquiétude du c
oeur qui sait s’entendre. Mais au contraire, le jeu de sa
0051pensée est si paisible, si semblable à ces grands fleu
ves qu’il a oubliés, sa rêverie s’écoule si puissamment qu
‘il ne lui souvient pas d’avoir ressenti depuis longtemps
une telle félicité. Et en effet, pendant son séjour à Ksar
el Barka, n’a-t-il pas fait à Dieu de larges concessions,
n’a-t-il pas été à la limite de ce que l’on peut accorder
? En toute justice, il faut bien que tant de condescendan
ce lui procure quelques satisfactions. Les Maures lui ont
fait comprendre combien il était pur et salubre, cet air c
hrétien que l’on respire en France, dans cette France qu’i
l avait maudite au moment même qu’il la quittait, à tout j
amais peut-être. Ils lui ont fait entrevoir la France cach
ée qu’il a méconnue, et ils ont mis la filiale action de g
râce sur ses lèvres, au lieu de l’infâme reniement. Il est
heureux comme l’enfant perdu qui retrouve sa mère. Pourqu
oi donc l’esprit lassé continuerait-il ses démarches inqui
ètes ? Pourquoi ne jetterait-il pas l’ancre dans ces beaux
ports terrestres qui
s’ouvrent à la fatigue de vivre ?
Dans son noble détachement, Maxence recevait pourtant des
0052 avertissements. Tout conspirait contre cette quiétude
où il se croyait en sûreté, sans compter qu’au désert la
pensée va plus en profondeur qu’en étendue.
Le guide de la colonne s’appelait Mohammed Fadel ben Moha
mmed Routam : ce nom en dit assez. C’était le petit neveu
de Ma el Aïnin, le grand savant, l’irréductible adversaire
de la France, c’était le propre neveu de Taquialla, le mo
gaddem des Fadelya de l’Adrar, qui conduisait le jeune off
icier dans les sombres replis pierreux de ces terres morte
s. Cet homme était vraiment notre ami. Son esprit était ch
armant, sa culture aussi vaste que peut l’être celle d’un
Maure. Maxence causait volontiers avec lui, le soir, sous
le ciel immense où le cercle étroit de la terre disparaiss
ait. Ce soir-là :
« Comment nommez-vous, dit le Maure, ces quatre grandes é
toiles et ces trois petites qui marchent dans le ciel comm
e les cavaliers d’une
avant-garde dans le désert ?
– Nous les nommons Orion. Mais dis-moi le nom que vous le
ur donnez dans votre langue.
0053 – Cette constellation, lieutenant, s’appelle le « med
jbour », et non loin, tu vois cette grande route poudreuse
: c’est le « chemin de Bourak », car Bourak était le chev
al de l’envoyé, et ce chemin est celui qu’il traça dans l’
espace éblouissant, lorsque son maître eut résolu de quitt
er cette basse terre. Gloire à Dieu seul ! »
Un lourd silence retombe, creuse l’abîme entre les deux h
ommes. Puis Mohammed Fadel :
« Est-il vrai que vous, les Nazaréens, vous croyiez en tr
ois dieux et non en un seul ? »
Maxence chasse l’importune question, comme une mouche ins
istante, du revers de la main :
« Quant à moi, cheikh… » Puis, il se ravise : « C’est-à
-dire que… Il m’est difficile de t’expliquer cela en ara
be… Mais certes nous ne croyons pas en plusieurs dieux,
comme les Bambaras, mais en un Dieu… »
Mille traits de ce genre le ramenaient à son insu vers le
point central… Pourtant les étapes continuaient de figu
rer la préparation, de moins en moins éloignée, de l’Adrar
. A Hassi el Argoub, les voyageurs trouvèrent quelques ten
0054tes d’Ouled Selmoun. Jusqu’au terme du voyage, ils ne
devaient plus rencontrer de figure humaine. Le pays n’en s
ouffre pas. Il ne souffre que de hautes pensées, des pensé
es de gloire, d’héroïque vertu, de mâle fierté, et intolér
ables y seraient les faces mêmes de nos frères. Et ces pen
sées mêmes ne sont pas assez pures. Il faudrait une musiqu
e qui fût céleste. – Et plus la route s’étirait vers le No
rd, plus l’oppression grandissait de tous les cercles desc
endants de cet enfer, avec une hâte étrange d’être au plus
bas de la spirale allongée de l’abîme. Maxence marchait d
ans le vertige de ces horizons singuliers, la sueur aux te
mpes, avec des battements d’impatience.
Le point médian de l’immense parcours est la source de Zl
i. A la veille d’y arriver, la colonne fut enveloppée dans
une de ces tourmentes de sable si fréquentes au désert. A
lors se précipitent les coups de béliers rageurs du vent q
ui s’excite à battre son propre record. Alors, pelotonné d
ans la laine torride des haïks, on assiste à la mort du ci
el, on est dans la nue bondissante où toute forme a dispar
u, on est dans le principe essentiel de la force. Mais Max
0055ence, lui, il se dresse dans la flamme agile, les bras
croisés, tandis que des paquets de sable le bombardent. «
Lave, ô vent, dit-il, tout ce qui n’est pas la pure grand
eur. Arrache, arrache l’humus des montagnes et tout ce qui
est accessoire et ajouté. Que seule subsiste la forme min
érale ! Et que de notre coeur aussi, les angles apparaisse
nt et qu’il soit nu comme la pierre ronde que, depuis l’or
igine des âges, tu roules ! »
Grandeur de Zli !… On monte insensiblement dans des dun
es blanches emmêlées où de maigres titariks ont réussi à p
rendre pied. Puis le sable cesse, et toute végétation. Pui
s on franchit un col mal dessiné, et la pierre – la pierre
noire comme charbon, la pierre rugueuse et mortifiante de
l’Adrar – vous enveloppe de tous côtés. Voici, en effet,
la porte de l’Adrar, l’entrée du coeur même, l’accès au pl
us intime du soulèvement granitique.
Alors l’on est dans le silence et dans la mort. Dans les c
irques sombres, semblables aux « bolges » de Dante, pas un
arbre, pas un brin d’herbe. Or Zli est la plus basse foss
e, le lieu par excellence du désespoir et de la terreur. D
0056e tous côtés, de noires murailles aux replis vierges b
ornent l’horizon, et parfois, une grande masse isolée, com
me ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux approc
hes des gares et des usines, se dresse aux sombres carrefo
urs. Tout se tait – sinon le vent, car on est à l’origine
du vent, et dans l’atelier même où il s’élabore, dans le p
rincipal magasin.
Seul au centre du système, mais pris de la grande fureur
poétique et de l’ivre exaltation, Maxence se sent réelleme
nt le centre du système. Il est l’esprit central qui anime
la masse inerte, il est l’intelligence de toute cette lou
rde et immense matière…
La terre est battue de tous les vents, balayée de souffle
s mortels. Voyez-la, elle est un perpétuel gémissement, el
le est une lamentation captive. Elle est pelée, nettoyée,
lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par ces souffles du
large qui lèchent, comme des langues de feu, sa vieille p
eau ridée, et tuent la plante, et la pierre même, et tout
l’ordre de la nature. Et pourtant cette terre est sa terre
, à lui, elle est la terre d’un homme – cette misérable éc
0057orce pelée qui a chassé toute vie de son sein. Et comm
e il va vers des terres qu’il ne sait pas, de même le voya
geur, lorsqu’il s’arrête ici, découvre dans son coeur de g
rands espaces inexplorés. Toute cette misère – celle de la
terre et la sienne propre -, il s’y sent à l’aise, il y e
st chez lui, il est le maître de son domaine. Très naturel
lement à lui est cette misère et ce sont au contraire les
torchis des cités, ces avenues populeuses au long des fleu
ves, et c’est la ville moderne qui n’est pas à lui.
Mais encore cette matière exigeante ne souffre-t-elle que
des soldats, et c’est là, loin des usines et des entrepôt
s des marchands, qu’ils se reconnaîtront les uns les autre
s, et que, s’étant reconnus, ils chanteront la joie immens
e de la délivrance. Alors, dans l’immobilité crucifiée de
la terre, ce sont les vertus qu’ils aiment, c’est la simpl
icité, c’est la pure rudesse qu’ils revoient et qu’ils bén
issent. Magnifique reconnaissance ! Loin du progrès et de
l’illusoire changement, Maxence se retrouve un homme de fi
délité. Il ne sait rien en lui qui ressemble à la révolte,
mais, bien lié aux grandeurs du monde, il aime au contrai
0058re ces chaînes coutumières. Il est dans la gravitation
du système moral, et il se soumet à sa loi sans plus de p
eine que les astres suivent, dans les champs du ciel, la r
oute tracée. Rien ne paraît beau à ce vrai soldat que la f
idélité. Elle seule est la paix et la consolation. Elle se
ule console de cet amer breuvage, la solitude. Elle seule
est plus haute. La fidélité est le sûr abri. Elle est une
pensée douce qui s’offre au voyageur. Et elle est ce parfu
m que l’on ne peut pas dire, cet incomparable parfum que r
espirent les âmes des soldats. La fidélité est comme cette
épouse qui attend son mari engagé dans la croisade : jama
is elle ne désespère, ni jamais elle n’oublie. Jamais elle
ne doute de l’avenir, ni jamais du passé. Elle est cette
petite lampe à la flamme toujours égale, que tient l’épous
e.
Mais voici qu’une pensée lui vient, à ce fidèle chevalier
qu’est Maxence. Ne sait-il pas ce que c’est que servir, e
t qu’être l’homme sur qui le chef compte, et le loyal serv
iteur, qui garde exactement le précepte et observe le mand
at ? Une pensée, de très loin, vient à lui – ou plutôt c’e
0059st une gêne qu’il éprouve, et qui est celle-ci : pourq
uoi donc, s’il est un soldat de fidélité, pourquoi tant d’
abandons qu’il a consentis, tant de reniements dont il est
coupable ? Pourquoi, s’il déteste le progrès, rejette-t-i
l Rome, qui est la pierre de toute fidélité ? Et s’il rega
rde l’épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-
il ses yeux de l’immuable croix ? « Si absurde est cette i
nfidélité, s’avouait Maxence, que je n’ose même le confess
er devant les Maures, et je leur dis : « Nous croyons !…
» Ah ! oui, ma lâcheté devant eux me fait comprendre comb
ien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie ! »
Maxence arrive au point où les expédients apparaissent mi
sérables et où il faut choisir. Il rejettera l’autorité, e
t le fondement de l’autorité qui est l’armée. Ou bien, il
acceptera toute l’autorité, l’humaine et la divine. Homme
de fidélité, il ne restera pas hors de la fidélité. Dans l
e système de l’ordre, il y a le prêtre et il y a le soldat
. Dans le système du désordre, il n’y a plus ni prêtre ni
soldat. Il choisira donc l’un ou l’autre ordre. Mais tout
est lié dans le système de l’ordre. Comme la France ne peu
0060t rejeter la croix de Jésus-Christ, de même l’armée ne
peut rejeter la France. Et le prêtre ne peut pas plus ren
ier le soldat que le soldat le prêtre. Et le centurion ne
reconnaît pas moins Jésus-Christ sur l’arbre de la croix,
que Jésus-Christ ne reconnaît le centurion. De même que to
ut est lié dans le système du désordre. Donc, dit Maxence,
il faut être un homme de reniement ou un homme de fidélit
é. Il faut être avec ceux qui se révoltent ou contre eux.
Mais que faire si l’objet de la fidélité ne peut être sais
i, et si l’esprit reste impuissant ?
Ainsi songeait le jeune homme, perdu dans la plus lointai
ne terre, tandis que, couché sur un coude, il considérait
le tremblement de l’air au- dessus de la plaine immobile.
Or, à ce moment précis, que se passait-il dans le haut du
ciel, dans la demeure de celui qui scrute les plus secrets
mouvements des âmes ? Tandis que Maxence reportait sa pen
sée, vacillante encore, vers le fils qu’il avait renié, qu
e se passait-il donc dans la demeure du père ?
Ah ! certes, c’est un mystère défendu que celui-là, et la
pensée, prise de vertige, défaille, si elle veut pénétrer
0061 dans la scène véritable du drame, dans ce lieu de raf
raîchissement éternel où réside l’unique et substantielle
réalité. Que cette pauvre pensée humaine ose pourtant s’av
enturer sur le rebord de l’abîme, et elle verra le Maître
des mondes innombrables penché sur cette terre qu’il a vou
lue belle et dont Il se réjouit dans l’éternité. Car, entr
e toutes, Il l’a choisie, et en elle, plus que dans les mi
lliards d’astres qui L’entourent, Il se complaît, et c’est
en elle qu’il se repose, en elle à qui son Fils fut envoy
é. Or voici que, penché sur notre terre, entre toutes, le
Maître se recueille et qu’il observe ces âmes qu’il a fait
es selon Lui. Dans sa soif ardente de se donner, dans ce d
ésir ineffable d’être aux hommes, Il s’impatiente, Il épie
la moindre bonne volonté, tout prêt, étant l’Amour même,
à prévenir l’âme la plus lointaine, si toutefois elle est
digne de sa compassion. Cependant, les prières des saints
montent vers Lui, et L’entourent et Le pressent, selon qu’
il le veut lui- même, et elles Lui font cette violence qu’
il aime par-dessus tout qu’on lui fasse. Et parfois le reg
ard de miséricorde s’abaisse vers la sombre terre – ce reg
0062ard qui est la joie des Anges et l’indicible béatitude
des Hiérarchies célestes !
« J’ai été trouvé, dit Dieu, par ceux qui ne me cherchaie
nt pas. Je me suis montré à ceux qui ne pensaient pas à mo
i. Et c’est moi, ô jeune soldat, qui ferai le premier pas.
Cette humble soumission, ce goût de fidélité me suffisent
. Je n’en demande pas plus. Je te ferai venir de loin et j
e t’aimerai de mon amour éternel. Je te marquerai du signe
de mon élection. Il ne m’en faut pas davantage – en vérit
é, cet imperceptible mouvement d’un coeur honnête me suffi
t. Ne suis-je pas le Père, et qui peut mesurer la tendress
e du Père ? Un père, quand il écoute les balbutiements de
son enfant, il se récrie sur son intelligence, et la moind
re action, il la tourne à la louange de son enfant. Je sui
s ce Père, et toutes ces âmes-là, qui sont droites et pauv
res, et qui sont solitaires et misérables, je suis leur Pè
re, et elles sont mes préférées. »
« Oh ! que cette adoption serait douce à Maxence, s’il la
savait ! Mais il est sur les routes du monde, la tête bai
ssée contre les vents contraires, et il ne songe même pas
0063à demander au ciel un secours, que Dieu, dans le secre
t de ses desseins, lui a déjà promis.
Le désert ceignait ses reins. C’est en lui qu’il puisait
toute sa force, c’est à lui qu’il demandait la vertu. Et c
ertes, quand il se voyait protégé par l’immense épaisseur
des sables, de tout son coeur, il bénissait sa destinée. «
J’aurais pu être semblable, se disait-il, à ces mondains,
si jolis dans leurs vêtements selon la mode, à ces élégan
ts dont j’ai admiré autrefois le langage artiste, à ces ra
ffinés plus grossiers que des porcs, sous leurs masques de
politesse. J’aurais pu être un homme de salon, un homme d
‘esprit, un délicat. Oh ! bénie soit l’Afrique qui m’a sau
vé d’une telle destinée ! Bénie soit la terre qui est vrai
e, la terre qui est vraiment délicate, la terre qui protèg
e les siens contre les contacts vulgaires ! Bénie soit la
délivrance à tout jamais des hommes de mensonge et d’iniqu
ité ! Du matin jusqu’au soir, je te bénirai, ô Afrique, vi
erge vénérable, toi sur qui nul n’a porté la main, et qui
seule es restée pure… »
Maxence sentait qu’aucune de ses heures n’était perdue. I
0064l n’en était pas une qui ne portât son fruit, qui ne f
ût lourde de quelque méditation ou de quelque fructueux tr
avail. Et rien en effet ne venait troubler cet admirable d
éroulement de vie intérieure que l’Afrique réserve à ses é
lus.
Comme la colonne n’était plus qu’à quelques étapes d’Atar
, les pensées de Maxence prirent un cours nouveau. L’on s’
était arrêté à Djouali, à Chommat, à Tifoujar – lieux obsc
urs et tous marqués, pourtant, de quelques gouttes de sang
français. Enfin, dans les premiers jours de mars, on arri
va aux dunes d’Amatil, où l’on dressa les tentes pour quel
ques jours. C’est dans ces dunes que, les 30 et 31 décembr
e 1908, les disciples de Ma el Aïnin, inquiets de notre ma
rche vers l’Adrar, donnèrent contre nos troupes leur premi
er effort sérieux.
Dans la splendeur véhémente de midi, Maxence salue avec e
mphase le lieu où fut cette grande cohue de 1909, aujourd’
hui plus silencieux que le pôle. L’abri où il va s’étendre
est proche du bastion où nos mitrailleuses furent placées
et il ne reste de ce bastion que de larges haies en branc
0065hes épineuses, plus qu’à moitié recouvertes par le sab
le. Tout alentour est suspendu dans l’arrêt de la mort, to
ut est noyé immensément dans le passé. Un tirailleur, un j
eune Samoko, est avec Maxence. Il a assisté au combat, ent
erré nos morts sous le feu de l’ennemi et il a été nommé p
our ce haut fait tirailleur de première classe. Ses souven
irs sont confus. Il parle des morts jaillissant dans le ba
stion, le sergent français emportant les mitrailleuses sur
son dos ; encore étourdi par la mêlée hurlante, il dit le
s cris des femmes qui étaient venues trépignantes d’Atar,
et, du rebord médian de la montagne, excitaient leurs mari
s au combat… C’en est assez, Maxence connaît ce langage.
Il sait ce que sont ces combats africains, ces deux ligne
s affrontées qui se voient et se jettent des insultes, au
milieu des rafales formidables du feu, la joie, la haine,
visibles sur tous les fronts, la lumière royalement épandu
e, et le chef à la poitrine nue dont la voix s’essaie à do
miner le tumulte, – pour tout dire, cette haute couleur mi
litaire, cette grande allure tout engagée dans la beauté é
pique. Il sait tout cela, et il préfère à ces souvenirs br
0066ûlants l’humble cimetière où reposent les siens. Là, d
es croix rustiques, avec des noms, marquent la place de ce
ux qui sont tombés, d’autres tombes – sans croix et sans n
om – sont celles des Sénégalais, pressées et alignées comm
e au moment du défilé. Et Maxence, dans l’attitude de la m
éditation, se tait devant la poussière anonyme du passé, d
ont il voudrait scruter, d’un esprit sûr, la signification
. Il lit les noms de ses camarades, il sent le grand souff
le de la fraternité. Cette heure non plus n’est pas perdue
pour lui, et plus avant elle l’engage dans l’antique alli
ance, dans la mystérieuse communion du sang versé. Dans la
paix magnifique, chargée de tumulte intérieur, qui envelo
ppe le paysage élémentaire, Maxence, seul avec lui-même, r
enouvelle le pacte mémorable qui le lie. Il se proclame so
ldat dans l’éternité, et il promet que dans la commune ave
nture où tous – morts ou vivants – sont engagés, il sera l
e plus brave, le plus ardent dans la mêlée, le plus génére
ux de son corps. Avec ceux-ci, dont l’esprit demeure et do
nt la chair a été consumée par le soleil, il a même pensée
, même volonté. Il confirme solennellement qu’il sera loya
0067l et véridique, qu’il abandonnera tout, la richesse, l
a famille et la vie même, pour cette tâche qui lui a été d
épartie, et à ces ombres, fixées au plus secret repli de l
a terre, il montre enfin son âme, toute pauvre et nue, son
âme qui a déjà vaincu le monde.
Le galop de la conquête, la pressante réalité l’étouffent
, lui font mordre les lèvres… 10 décembre 1908, à Moudjé
ria. Les Maures disent : « Jamais les Français n’entreront
dans l’Adrar. » Le 5 janvier, cinq cents Sénégalais sous
nos ordres entrent à Atar après une marche de cent lieues,
hérissée de difficultés. Quelques jours avant, la résista
nce avait été brisée à Amatil, puis à Hamdoun où la canonn
ade avait promptement déblayé le terrain. Puis, pendant di
x mois, ce sont nos colonnes volant aux quatre coins du dé
sert, les tribus venant jeter leurs armes à Atar, l’établi
ssement méthodique de la paix française, l’imprudence foll
e dans l’offensive, la sage prudence dans l’organisation d
u territoire, le souci constant de montrer notre justice a
près avoir montré notre force. Pages romaines, dignes de C
ésar. Magnifique histoire, trop peu connue. Mais la France
0068 est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie.

Voilà l’action que Maxence prolonge. Voilà la vivante réa
lité où il s’ingère, comme un coureur prend sa place sur l
a piste et se met dans le train. Le labeur s’offre à lui,
nettement délimité, clairement tracé selon l’ordre françai
s. Le travail est là, tel que, transmis par la hiérarchie,
il reste à accomplir dans la limite des instructions supé
rieures. Le terrain s’ouvre, posant lui-même ses condition
s dès l’entrée : l’abnégation de soi et la ferme applicati
on, des bras vigoureux, un esprit sain.
Ainsi, dans les champs d’Amatil, les intentions du jeune
soldat sont simples. Que s’il avait le loisir de s’y rappe
ler les ardentes journées de Zli, il s’étonnerait peut-êtr
e de ce que la pensée, évaguée un moment vers l’azur, revî
nt si vite dans ce champ clos où il a mission de combattre
; de ce que, ayant entrevu le sens de la soumission et de
l’obédience véritable, il se contentât, peu de temps aprè
s, de l’image de la soumission et du seul symbole de l’obé
dience ; de ce que, cherchant une loi à Zli, il se soumît
0069si aisément à celle que lui proposait Amatil. Mais Max
ence est soldat avant tout. Son point de départ n’est pas
ailleurs que dans cette tâche humaine qui lui a été assign
ée. Au reste, dans l’itinéraire du Tagant à l’Adrar, ce so
nt les deux visages de l’Afrique qui se sont offerts à lui
, et l’un est celui de la Prière et l’autre est celui de l
‘Action. Ici, vêtue de lin, et là ceinte d’une armure, ici
auréolée de rayons et là casquée de fer, telle apparaît a
u jeune soldat son antique conseillère – et lui-même, tant
ôt humble devant le ciel et tantôt orgueilleux devant la t
erre, tantôt inquiet de la déficience de l’azur et tantôt
rassuré par l’immense possession terrestre, tantôt très pe
tit devant ce qu’il n’a pas et tantôt très grand devant ce
qu’il a, c’est un double coeur qu’il promène dans la dupl
icité de l’Afrique.
Pourtant, in medio leporum, du sein même de la félicité t
errestre, naît une mortelle inquiétude. « Certes, dit l’âm
e inquiète, ce devoir est bien tracé, qui guide mes pas et
ordonne mes démarches. Et pourtant il me semble que mes p
as ne sont guère assurés et que mes démarches sont celles
0070du rêve. Je suis ce poisson qui se gouverne habilement
dans l’élément de l’eau et qui pourtant jamais ne connaît
ra la mer, faute de la pouvoir contempler du rivage. Je ne
défaillirais pas, si je n’avais la hantise de l’harmonie
totale et ne voulais dominer l’élément où se meut le corps
que je supporte. Mais je suis pensante autant qu’agissant
e. L’intelligence survient, qui veut savoir, et misérable
apparaît l’itinéraire du soldat. »
Mais encore est-il grand par la réalité dont il est l’ima
ge. Maxence, près des tombes d’Amatil, est l’image très lo
intaine de la Fidélité. Et c’est pourquoi la participation
à laquelle il a été admis, est agréable à Dieu. Son ignor
ance même est son bien le plus précieux. Car l’intelligenc
e qui s’est asservie au mensonge a porté sa propre condamn
ation. Mais au contraire, elle reste digne de la vérité, c
ette intelligence qui sommeille sous le fardeau du devoir
humain, et à qui une action déroulée dans la pureté ne per
met pas de s’exercer. Il y a moins loin de l’ignorance à l
a science que de la fausse science à la vraie science. La
loyauté devant la France mène vite à la loyauté devant le
0071Christ, mais la déloyauté ne mène qu’à la déloyauté. D
e même ce Maxence, qui est bon et véridique, ce qui est bo
n et véridique est donc sa part, mais au contraire l’iniqu
ité appartient à l’homme d’iniquité. Et quand, son épée nu
e fichée en terre, il jure sur les cendres de ses compagno
ns d’être un bon serviteur, déjà il est chrétien et déjà i
l est participant à la grâce de la sainte Eglise.

IV
L’esprit des tempêtes Argument. – Tableau d’Atar. – La so
urate des
r
infidèles et la réponse de l’Eglise. – Mais cette réponse
ne suffit pas. – Invasion de l’intelligence. – Maxence veu
t avant tout la vérité. – Désordre, d’où il faut une règle
opérante, et portant en même temps le gage de la certitud
e. – Maxence trouve dans l’oppidum d’Atar les raisons de s
on état d’âme. – La majesté latine et la dignité chrétienn
e.
0072 Des femmes dans la palmeraie, par deux, par trois…
Leurs regards, cernés de kohl, se posent languis samment s
ur l’ombre bleue. Des esclaves noirs, auprès des puits, fo
nt grincer le lourd balancier de bois, l’eau remonte et se
disperse dans le rond du bassin. Des rires jaillissent, a
ussi clairs qu’en une grande verrière, un jour d’été. Tout
le parfum des terrasses de la Perse se résout dans l’oasi
s – point imperceptible dans l’espace, comme le plaisir es
t le point imperceptible dans le temps. Et voici rompu le
cercle où se tenait Maxence. Maintenant ce jeune soldat n’
est plus celui qui, sous le double airain de la solitude e
t du silence, marche avec certitude vers son but, et progr
esse en ligne droite sur le diamètre de l’horizon circulai
re, mais au contraire il est le promeneur qui a brisé la r
ègle et s’abandonne à son caprice. D’autres jeunes hommes
sont avec lui, et la causerie vaine s’étale, tout au long
des heures vides et lâches. A son abandon, à cette détente
qui survient, Maxence mesure l’excès de sa fatigue. Il se
nt la trêve, ce moment redoutable où l’âme va se démettre
de son empire, renoncer à sa domination, ce glissement ver
0073s l’inévitable catastrophe, cette démission de soi-mêm
e qu’il connaît bien et qui produit ceci, que nul dégoût,
nulle rancoeur ne viendra plus combler le trou immense et
noir de la chute. Ainsi, trois jours durant, Maxence est u
ne ombre marchant dans le sommeil et dans l’apparence de l
a mort.
Au dernier soir pourtant, désemparé, il quitte les camara
des et, sauvage, il tend vers la ville où la misère surabo
nde. C’est l’heure où rentrent, en troupeaux pressés, les
moutons ; où les enfants, fiers et charmants, poussent ces
derniers cris qui précèdent immédiatement le silence de l
a nuit. Des murs en ruines limitent le cercle étroit au de
dans duquel les maisons égales se pressent et les ruelles
s’enfoncent avec peine dans la masse compacte des pierres.
Sur sa droite, Maxence regarde les derniers jeux du solei
l sur la haute paroi de l’Adrar, il s’arrête, respire fort
ement, et constate l’éphémère envahissement de la couleur,
succédant à l’incolore domination du soleil. Voici les ro
cs rouges, les palmes vertes intensément, les sables ocrés
de la batha. Et seules, chargées de poussière et de siècl
0074es, les pierres du ksar demeurent dans l’indistincte g
risaille. C’est le soir, où chaque minute compte, où chaqu
e seconde rend un son que l’on voudrait éterniser. L’homme
est en plein contact avec le monde, il est comme un gong
où le temps frappe à petits coups et les ondes du métal s’
élargissent, et s’amplifient, selon des lois mathématiques
.
Déjà plus fort, pénétré d’harmonies sereines, Maxence s’e
nfonce dans une des venelles qui s’offrent à sa flânerie.
Au-dessus de lui, les terrasses sont ceintes d’épines tout
es dressées à la même hauteur du sol, et entre les lignes
de branchages desséchés, un étroit ruban de ciel sinue et
marque seul l’itinéraire. Mais une âcre odeur prend à la g
orge le voyageur. Derrière les portes basses, il aperçoit
de petites cours où mille mouches dévorantes assaillent le
s femmes indifférentes et les enfants, au milieu des caleb
asses. Au vrai, il se trouve dans un ghetto, et pris d’une
vague inquiétude, il hâte le pas vers l’espace libre. Par
fois, le passage d’une lente beauté, à demi voilée, achève
l’illusion. Maxence est bien décidément dans une juiverie
0075. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la pl
upart, sont les plus vils des Maures, et ne peuvent se com
parer aux vrais et libres Berbères qui habitent, au plus l
oin du désert, dans les tentes en poil de chameau.
Aucune lumière ne vient percer l’ombre ; nulle porte frat
ernelle ne s’ouvrira. Nulle main ne se tendra… Mais Maxe
nce frissonne ; son coeur, frappé de terreur, s’arrête de
battre : n’est-il pas, sur toute la terre, un étranger, et
non point ici seulement, mais partout ? Est-il un seul li
eu dans le monde où il puisse dire : « Voici le terme du v
oyage, voici le sol où tout est mien et voici les frères d
e ma pensée et de ma prière ? » En quelque point du globe
qu’il aille, il est seul, il tourne sur ses péchés cachés
au monde, il est le maudit que rejette la douce communauté
humaine. Mais tandis que l’infortuné sent tout sombrer au
tour de lui, des voix sortent des murs épais d’une mosquée
. C’est l’heure où tout l’Islam psalmodie la Sourate des i
nfidèles, et Maxence répète lentement la sombre prière, qu
‘il
-V
0076a lue dans le livre : « Souratoul el koufar. dis : O i
nfidèles ! Je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’
adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous
avez votre religion, et moi la mienne. »
Une douleur mystérieuse étreint Maxence. Ce cri d’orgueil
et de solitude résonne en lui. Il sent que cette force do
mine toute misère, que cette beauté est la plus forte. Mai
s les paroles de ces gens ne sont pas à lui. Que ne peut-i
l leur dire,
dans l’exultation de la certitude :
« Ce n’est pas vous, ô voix menteuses, qui avez les parol
es de la vie. Vous avez votre religion. Mais moi, j’ai la
mienne. Vous avez votre prophète, mais j’ai mon Dieu, qui
est le Christ Jésus. Vous avez votre livre, mais j’ai le m
ien… »
Mais quoi ? Il le dit déjà, et dans le péril, oublie les
querelles intérieures de l’école. Devant l’Arabe, il est u
n Franc, tenant la certitude de sa race à tout jamais cons
acrée, et, sous l’aiguillon de la honte, il se dit l’enfan
t, combien prodigue, de son Eglise. Car son nom est lié à
0077tout jamais au nom chrétien. Et que serait sa fierté d
evant le Maure – sinon une fierté catholique ?
Ainsi, dans son geste de défense, voit-il l’Eglise de Die
u, sur la France penchée pendant des siècles, et il lui fa
ut maintenant considérer ce qu’elles ont fait ensemble, da
ns la grande partie engagée en commun. Or, dans le fond de
s temps, il voit la procession de paix qui franchit le por
tail et le geste de la bénédiction sur le monde épouvantab
le. Au milieu du crime et de l’iniquité, dans les grandes
guerres dévastatrices, l’évêque est debout, sur la pierre
inébranlable, arrêtant, de ses deux doigts levés, la foule
hurlante et l’invasion de la barbarie. Dans les sombres c
ampagnes, au-dessus des ruines amoncelées, seul, le monast
ère garde l’impérissable dépôt, afin que la petite lampe v
acillante de l’esprit ne s’éteigne pas et que la justice n
e soit point abolie. La parole infaillible de Latran plane
au-dessus du monde, comme une blanche colombe au-dessus d
‘un charnier. Les empereurs et les rois féroces sont vainc
us par la voix seule du vieillard blanc au fond de Rome, e
t le moine, dans sa cellule, veille à la justification du
0078peuple de Dieu. Oui, tout au long des âges, l’Eglise e
st penchée sur la France, et elle pleure avec elle et elle
se réjouit avec elle. Or voici que grandit ce peuple et q
u’il apparaît entre tous les peuples de la fidélité. Voici
les hommes de votre droite, ô Seigneur -, voici le déroul
ement de la plus noble histoire que les temps aient inscri
te. Le plus beau royaume du monde – et il est aussi le roy
aume de la fidélité. La plus glorieuse puissance du monde
– et elle est une puissance de chrétienté. Vos fils, ô Sei
gneur, les plus braves et les plus fiers – mais ce sont le
s fils de la juste observance et ils sont les enfants de v
otre amour. Maxence la connaît bien, la merveilleuse histo
ire, dont toute page, jusqu’à la plus sombre, porte encore
témoignage de la grandeur.
Or, où est la France, se dit le jeune soldat : sinon dans
Reims, où le triple portail semble s’ouvrir encore à la p
rocession royale, et dans Saint-Denis, avec les tombeaux d
e notre gloire – et encore dans cette joie pascale de Char
tres, et dans la nef protectrice où l’on dit que se plaît
la Reine du Ciel -, et même, dans ces clochers des campagn
0079es, qui seuls ont vu l’immense déroulement des générat
ions ? Car, c’est peu d’affirmer que la flèche, au-dessus
des campagnes, commande à l’étendue et qu’elle est comme l
e centre de l’espace. Elle apparaît surtout comme l’organi
satrice du temps, et les siècles se rangent autour d’elle
mieux que les paysages terrestres, et les toits innombrabl
es de la ville. Elle est le présent, entre le passé et l’a
venir, plus encore que ce point de l’espace où convergent
toutes les lignes de l’horizon. C’est donc vers elle qu’ir
ont les âmes qui veulent se pénétrer de la patrie. Mais qu
e diront-elles, ces âmes de sincérité, quand, dans la plus
sombre chapelle du choeur, juste derrière le maître-autel
, elles auront découvert l’authentique héritière du Royaum
e, et que renier la Chrétienté, c’est en quelque manière r
enier la France ? Alors les portes de l’histoire s’ouvriro
nt, et le miracle très replié qu’est cette France apparaît
ra à ces êtres dans son adorable clarté.
L’apparition des plus royales demeures de Notre-Dame, dan
s cette fétide embuscade d’Atar, peut bien consoler Maxenc
e. Mais non ! Il reste au fond de lui un sombre tourment.
0080Que les faibles se nourrissent des plus nobles rêves !
Lui, il veut la vérité avec violence. Il est saisi par la
noble ivresse de l’intelligence, et cette fièvre d’esprit
le travaille, d’aller à la véritable raison, à cette assu
rance très sereine de la raison bien assise. Il demande d’
abord que Jésus-Christ soit vraiment le verbe de Dieu, que
l’Eglise soit de toute certitude la gardienne infaillible
de la vérité, que Marie soit en toute réalité la reine du
ciel. Et telle est sa première exigence avant que de cons
idérer cette vocation et merveilleuse élection de la Franc
e. Jamais le ciel d’Afrique, jamais ce sol militaire ne co
nseilleront la lâcheté ni la prudence. Ils sont l’exaltati
on de la certitude, la glorification de l’Absolu. Et c’est
la leçon même que peut donner à un passant la voix impéri
euse de la mosquée : « O infidèles ! vous avez votre relig
ion et moi la mienne, et je n’adorerai point ce que vous a
dorez. » C’est-à-dire : rien n’est beau que le vrai. Rien
n’est digne d’un homme libre que l’amour, ou que la haine
de l’amour. Et encore : que cette nef elle-même de Notre-D
ame soit rasée à tout jamais, si Marie n’est pas vraiment
0081Notre-Dame et notre très véritable Impératrice. Que ce
tte France périsse, que ces vingt siècles de chrétienté so
ient à tout jamais rayés de l’histoire, si cette chrétient
é est mensonge. Que cette France chrétienne soit maudite,
si elle a été édifiée sur l’erreur et l’iniquité. « Je n’a
dorerai point ce que vous adorez. » Toute la question est
donc d’adorer ou de ne pas adorer, mais adorer n’est pas a
utre chose que connaître. La considération de la
France, elle-même, s’efface devant la certitude oecuméniqu
e.
Que l’on se figure, sur ces joyeux sommets et dans cet ai
r purifié, l’apparition du grand-prêtre Antistius. Amère d
érision ! Et que nous voici loin de la fierté et des parol
es de la solitude ! C’est en vain que le révolté mesurera
les effets de la désobéissance, ou que le rite, l’usage se
ront invoqués. Si le temple qui a su créer l’union des peu
ples du Latium est mensonge, son oeuvre ne sera pas durabl
e. Car le mensonge ne fonde rien, et les oeuvres de menson
ge portent en elles leur condamnation. Mais la querelle es
t misérable de savoir si telle illusion est nécessaire.
0082 Maxence se détourne : c’est l’immense nuit tropicale
qui est devant lui, la nuit sérieuse dans l’achèvement du
silence. Le contour de toute chose a disparu, les misérabl
es paroles humaines sont tombées. Rien ne peut plus le tou
rmenter, ce pèlerin attardé, que le désir de la connaissan
ce essentielle. Le plus beau des poèmes n’étanchera pas la
soif immense de cette âme. Nulle musique n’endormira plus
ce malade, que la misère du monde a circonvenu. Il lui fa
ut le pain de la substantielle réalité, afin que ces mirag
es, dont il meurt, s’évanouissent – et non pas les douces
rêveries du coeur, mais le vol sévère de l’esprit tendu ve
rs la possession éternelle. Il vomit, ce violent, les cons
olations d’un soir religieux, car il n’est pas de consolat
ion hors de la clarté de midi et de l’étincelante certitud
e. Il maudit la paix du coeur, car il n’est de paix que de
la raison. Et toute illusion est du diable, mais toute ré
alité est de Dieu…
L’homme, assoiffé de lumière, s’enfonce dans les ténèbres
. Au silence des rues endormies, succède le frissonnement
des lattes, au plus haut sommet des palmiers, et là où la
0083rumeur des hommes fut la plus vive, plus faible et plu
s mystérieuse est la parole de la nuit. Bientôt, derrière
l’épais rideau d’ombre, l’étendue du sable apparaît, blanc
hie elle-même par l’étendue sidérale qui lui fait face. Et
Maxence, dans cette heure si douce, si confidente, s’anéa
ntit. Faire un pas de plus, remuer seulement un de ses mem
bres, lui serait absolument impossible.
Subitement, le ressort intérieur se brise, le sommeil renv
erse par terre l’énorme soldat, tout son être disparaît da
ns un dernier et immense soupir, chassant l’esprit au deho
rs.
Le premier rayon du soleil, balayant la plaine avec le rê
ve nocturne, soulève doucement la lourde paupière. L’homme
nouveau se dresse, et, tandis que le regard prend possess
ion du monde, et rentre dans la grande amitié des choses c
réées, tout ce qui fut d’hier est aboli et le trait noir d
e la nuit a été tiré au bas d’une page finie…
Des femmes vinrent à passer dans la palmeraie. Maxence se
dit que c’étaient celles-là qui, en 1909, allaient sur la
montagne d’Amatil pour exciter leurs hommes au combat. El
0084les s’approchèrent, et doucement saluèrent le maître d
e l’heure. Maxence les regardait curieusement, un peu écoe
uré par l’atroce odeur du musc – mais tout l’Orient soudai
n se dressait devant lui. Une langueur sauvage s’ajoutait
à la beauté de ces visages ardents, et c’était l’Orient en
core que rappelaient les coiffures compliquées – ces tress
es noires alourdies par les boules d’ambre, les bijoux de
nacre et les péridots. Et, tandis qu’elles jouaient avec s
on haïk de soie blanche : « Comme elles sont bien, pensait
-il, les amies du guerrier, et comme l’on voit qu’elles so
nt habituées à recevoir ceux qui longtemps ont couru le dé
sert, ceux qui rentrent dans la ville, harassés, couverts
de poussière, le front brûlant ! » Brusquement, mais sans
l’ombre de fièvre, il les renvoya et commanda à la plus je
une de rester auprès de lui. Il semblait qu’il se conformâ
t simplement à un usage des vainqueurs. Nulle flamme ne dé
vorait son coeur. Elle, presque une enfant, attendait, rés
ignée, les caprices du chef. D’un mouvement charmant, elle
ramena son grand voile bleu par-devant son visage. Alors
Maxence, devant cette forme immobile, devant cette chose à
0085 lui, fut pris d’une immense pitié. Un moment, il song
ea à la renvoyer, honteux devant ce pauvre butin. Mais déj
à son âme n’était plus à lui. Le jeune Français se leva, e
t, frémissant dans la douce chaleur du matin, il emporta s
a proie à travers l’ombre bleue des palmiers et les bruiss
ements du jour victorieux.
Un sombre délire l’avait saisi. Trois jours durant, il fu
t l’esclave de cette esclave. Il avait retardé son départ
d’Atar, et ce retard pouvait avoir pour sa troupe les plus
fâcheuses conséquences. Ce n’était rien, auprès de l’avil
issement de cette âme livrée tout entière au démon. Enfin,
cet homme fier finit par se révolter. Il secoua ses membr
es engourdis, se reconnut au milieu du monde, et courut to
ut d’un trait vers les siens qui l’attendaient.
Comme il rentrait sous sa tente, brusquement il songea à
son ami Pierre-Marie et l’image de cette Vierge en pleurs
lui apparut, qu’il avait reçue jadis et que le vent du dés
ert avait emportée loin de lui. Il ressentait une douleur
affreuse, une douleur qu’il ne connaissait pas. Ce coeur,
depuis toujours voué au remords, apprenait une souffrance
0086nouvelle – souffrance mystérieuse, indicible, où, dans
un unique sanglot, la terre et le ciel étaient mêlés. Max
ence avait beaucoup pleuré sur lui-même. Mais voici qu’en
ce jour, son regard ne pouvait se détourner de la dame trè
s lointaine que les péchés des hommes faisaient pleurer.
Toute la misère de sa vie s’était ramassée dans cette som
bre équipée d’Atar : d’abord, sa fièvre ardente du vrai, l
‘impuissance de sa pensée, et puis, devant le plaisir qui
s’offrait, son indigne faiblesse, et tout le désordre d’un
coeur qui, soumis à lui seul, reste impuissant devant son
mal. Lorsqu’il avait entendu ces voix si bien assurées de
la mosquée d’Atar, il avait éprouvé le goût violent de l’
absolu. Mais maintenant, après le clair regard intérieur,
il songe à la pureté – apercevant de tous côtés l’abîme et
le manque total de Dieu. « Non, dit-il, rien de ce que je
trouve en moi n’est la grandeur, et rien n’est la beauté.
Mais au contraire, je me découvre semblable à ces médiocr
es, qui ne peuvent concevoir une pensée forte et dont le c
oeur est incapable de violence, – semblable à l’immense mu
ltitude des impurs et des méchants, à l’innombrable bétail
0087 de la réprobation. Sinon que je me connais et crie, d
e mes lèvres pénitentes, miséricorde ! » – Et, réduisant t
ous ses désirs égaux dans une même supplication, il s’écri
ait :
« O Dieu du Ciel, si vraiment vous êtes, voyez la misère
où me tient ma conscience. Voyez cet extrême désordre où j
e suis. Considérez d’une part l’immense désir que j’ai de
posséder une règle qui me préserve du péché, et de l’autre
ma ferme volonté que cette règle soit selon la vérité, su
périeure aux besoins des hommes. Voici mon coeur, Seigneur
, qui veut votre paix, et voici mon esprit qui ne veut pas
de cette paix, si elle est
-V
mensongère. O père céleste, vous le comprenez, ce n’est pa
s une ombre qu’il me faut, et ce ne sont pas des rêves qui
me consoleront dans cette grande bataille terrestre où je
suis engagé. Car je suis un homme réel dans le monde réel
, et je suis un soldat engagé dans la vraie bataille du mo
nde, et non pas un chimérique, ni un fantaisiste. Donnez-m
oi donc, Seigneur, un esprit impitoyable pour scruter la l
0088oi et le témoignage, comme votre saint prophète, et po
ur confondre enfin, s’il le faut, les mensonges des mauvai
s et des impies ! »
Admirable simplicité ! Honnête et lourde naïveté ! On la
comprendra mieux, si l’on pose avant tout que Maxence est
un soldat, c’est-à-dire un homme de réalité, un homme de f
roide logique – en un mot, le contraire d’un romantique. D
ira-t-on qu’il a l’âme indigente et que sa mathématique va
tuer le libre génie, la fluidité ? Ce serait croire que l
a richesse de la vie est en extension – au lieu qu’elle es
t en approfondissement. Avec les deux ou trois principes q
u’il recherche, Maxence sera plus riche que le dilettante
qui butine toutes les fleurs et n’en épuise aucune. Et, d’
ailleurs, s’il n’avait la volonté d’être vrai, que ferait-
il dans ce poste d’Atar, dans ce réduit aux angles droits,
à la double enceinte de murs, que des soldats ont constru
it ?
Au seuil, pour la dernière fois, les mouvements secs de l
a sentinelle qui rend les honneurs accueillent Maxence. L’
officier traverse vivement le large chemin de ronde où s’e
0089ntassent les approvisionnements militaires. La deuxièm
e porte franchie, il se trouve dans une cour carrée qu’occ
upent de toute part des bâtiments sévères dont deux, se fa
isant face, ont un étage. Deux escaliers extérieurs mènent
à la terrasse, flanquée de bastions et crénelée sur tout
son pourtour.
Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et ch
aude : c’est là que Maxence retrouve, pour l’adieu, ses ca
marades.
Entre les deux vérandas, le soleil s’étale sur l’argamass
e. De là, un coup d’oeil circulaire peut embrasser l’ensem
ble du dispositif. Tout, dans l’ordonnance carrée, dans l’
unité de la matière, – car les murs et les toits sont pare
ils – dans le système symétrique, indique l’ordre, la mesu
re dans la force, la règle harmonieuse. L’architecte, l’en
trepreneur, les maçons furent tous des soldats. Mais ces c
onstructeurs improvisés ont fait une oeuvre chargée d’une
signification singulière. La demeure qu’ils se sont donnée
à eux-mêmes, est, en quelque manière, la demeure de l’abs
olu. Maxence, devant ces pierres superposées sans art, épr
0090ouvait une sorte d’enthousiasme. C’est là, sur cette t
errasse bastionnée qu’il trouvait son point de départ. « N
ous sommes ici, disait-il, à la borne septentrionale de no
tre empire. Au delà est l’inoccupé, le pur espace inemploy
é. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement que nous
y décrivons de proche en proche ? La force qui nous pousse
est invincible, parce qu’elle est ordonnée comme ces rédu
its mêmes où nous sommes, et qui portent, sans le vouloir,
tout le sens de notre action. Que faire contre la force,
unie à la raison ? C’est un flot discipliné qui roule d’un
bord à l’autre du Sahara et non la masse brutale qu’aucun
e pensée n’anime. Quelle puissance humaine pourrait donc a
rrêter ceux qui donnent un monde à la France ? »
Du haut de la véranda du nord, on est presque dans le bal
ancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevau
x hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière
ce jeu d’ombres qui tremblent, la vue reprend possession
de l’étendue sans contours. Mais si l’on passe du côté sud
, alors il faut fermer les yeux dans l’éblouissement : au
pied même de la muraille, commence la plaine. Et parfois,
0091en son centre, s’élève la flamme d’une blanche colonne
de poussière qui monte en vrille, aspirée par le vide de
la région supérieure. Au fond est assise la muraille de l’
Adrar, solitaire à l’extrémité du tableau, très loin de l’
homme impur…
Qu’il est noble, au milieu d’un tel paysage, le petit opp
idum d’Atar ! Enveloppé une dernière fois par le regard du
voyageur qui s’éloigne, il apparaît alors comme le dé, je
té au travers de la table, sur qui se joue le destin de la
France. Encore le franchissement d’une des ondulations du
terrain, et dans un détour, s’abolit le signe salué une d
ernière fois, et le dernier témoin de la dignité latine.
« Ayant établi son camp vers ce côté de l’oppidum qui, sé
paré du fleuve et des marais, présentait un étroit passage
, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à
la construction de la terrasse – aggerem apparare -, de po
usser des baraques d’approche -, vineas agere -, enfin d’é
lever deux tours -, turres duas constituere… Quant au ra
vitaillement en blé -, de re frumentaria -, il ne cessait
de presser les
0092r
Boïens et les Eduens… Mais l’armée ne laissait pas de so
uffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la
pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Eduens, et aux i
ncendies des magasins. Ce fut au point que très souvent le
s soldats manquèrent de grain et souffrirent d’une grande
famine. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur p
art, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de
la supériorité des vainqueurs : nulla tamen vox ab iis aud
ita POPULI ROMANI MAJESTATE et superioribus victoriis indi
gna… »
En relisant sous sa tente les phrases ternes et sévères d
u conquérant, Maxence comprenait mieux la suite de l’entre
prise où il était engagé. Oui, il les connaissait bien ces
murs carrés, ces nobles tracés, ces pures lignes droites
des oppida et des voies romaines. Et aussi ces difficultés
de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la res f
rumentaria et ces démêlés avec les tribus. – Mais surtout,
ce qu’il reconnaissait, n’était-ce pas cette populi roman
i majestas, cette sereine et rectiligne souveraineté, cett
0093e majestueuse et souveraine dignité française ?
Et pourtant, il n’avait pas la paisible assurance du conq
uérant. Depuis longtemps, depuis sa longue station à Atar
surtout, il lui manquait d’être pleinement d’accord avec s
on peuple. Il sentait qu’il ne participait pas à sa vie. I
l avait la certitude de n’être pas le véritable héritier d
e cette dignité française qu’il savait être surtout une di
gnité chrétienne. Etranger parmi les renégats et les blasp
hémateurs, étranger parmi les fidèles et les pacifiques, i
l ne pouvait en aucune façon parler pour la France dont il
portait le nom jusqu’aux extrémités de la terre. Heureux
ceux qui n’ont pas la charge d’être les envoyés de toute u
ne nation ! Heureux ceux qui ne portent pas le poids d’une
patrie sur leurs épaules ! Lui, il ne connaîtra pas de re
pos qu’il n’ait retrouvé le visage de la terre natale et l
a signification de son nom béni.
Car, voici que depuis l’invasion des Césars, vingt siècle
s de Rédemption sont venus, et quelle que soit notre volon
té mauvaise, nous sommes encore les héritiers de Dieu et l
es cohéritiers du Christ. Et Maxence lui-même, qui n’a jam
0094ais connu son Dieu descendant pour lui sur l’Autel, à
l’heure du soleil levant, – il n’est pas parti avec les ma
ins vides, mais il a emporté avec lui la croix de son sauv
eur qu’il ne voit pas. Poids sans nulle mesure, fardeau in
déposable, puisqu’il n’est connu que par cette mystérieuse
oppression du
coeur et par son seul silence.
Ainsi le voyageur, sur la terre d’Afrique, quoi qu’il fas
se et quoi qu’il veuille, est toujours Christophe avec son
long bâton, portant, auprès de sa tête inclinée, l’Enfant
avec le globe et l’auréole de la lumière invisible.

V
A finibus terrae ad te clamavi
Argument. – La vie des camps. – S ‘adonner à la contempla
tion. – Le retour à la complexité. – Vers la mer. – Il n’y
a plus moyen d’éviter le
r
combat. – Conditions de la lutte. – Eloge de la pauvreté.
0095– L’arme du silence.
Voici à peu près ce qu’un étranger aurait pu voir du camp
des méharistes : un désordre de petits abris en paille, d
e tentes basses, bariolées et rapiécées, où semble grouill
er une vie confuse ; la tente du chef ni plus haute ni plu
s luxueuse que celle des soldats ; ici, une femme bleue al
laitant un bébé nu, là, de petits enfants jouant sur des n
attes en paille de palmier ; des hommes de toutes races, v
enus des quatre coins de l’Afrique ; le grouillement d’une
banlieue ; tout l’espace habité, resserré sur le faîte d’
une petite colline de sable surplombant à peine l’immense
mer des dunes comme une barque basse sur le clapotis de l’
eau illuminée. On est à Zoug. Et voici, au plus lointain h
orizon, tous les points donnant l’azimuth et la latitude :
au sud les dômes granitiques de Ben Ameïra et d’Aïcha ; a
u sud- ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar ; au nor
d, Kneïfissah, comme un rongeur sur la table de bois blanc
; à l’ouest, la chaîne de Zoug, aussi mince et nette que
la sépia sur une toile peinte de la Chine. C’est tout. Hor
s ces témoins, prêts à répondre de l’emplacement, rien qui
0096 attire le regard, ou qui l’amuse. Ni formes, ni coule
urs. De la lumière sans couleur. Un seul personnage compte
, et c’est le ciel. Immense, fait d’une belle matière d’az
ur profond, occupant toute la place, il apparaît comme la
plus certaine des choses créées. Parfois, un flocon effilé
le traverse de part en part, sur le plus grand diamètre –
mais bien en vain, car nulle pluie ne surviendra de toute
l’année. La terre, elle, visiblement ne sert que de suppo
rt à ce ciel, et, par ce rôle d’esclave qu’elle assume, el
le conduit aussi à la dilatation du
coeur, et à la contemplation silencieuse.
Mais, pendant la sieste, l’homme doit interposer entre la
nue et lui l’épaisseur de la toile de tente. C’est sous u
ne ombre légère que Maxence attend, dans la grande suspens
ion méridienne, le réveil de la vie. Et parfois il sursaut
e : il a entendu le subit vagissement d’un enfant et la vo
ix de la mère qui le calme. Ce bruit en a éveillé quelques
autres : deux tirailleurs échangent quelques mots rauques
. Deux appels éclatent : « Ali !… Ali !… » puis tout r
etombe dans le silence, la tête lourde se penche sur la po
0097itrine, les paupières se ferment pour la profonde médi
tation.
Nul nuage, nul obstacle terrestre ne s’oppose à ce qu’on
suive la marche du soleil. L’homme est placé en face du jo
ur, et il n’est pas d’autres ombres sur la terre que la si
enne propre et celle de sa demeure incertaine. Quand les r
ayons, devenant obliques, viennent agacer les yeux, l’on p
eut sortir et Maxence s’en va parmi les chameaux qui rumin
ent dans l’immobile chaleur. Parfois ils allongent le cou
vers les petites tiges métalliques de hâd, seule plante de
ce désert – ou bien ils aiment mieux ne rien faire et sim
plement abaisser les longs cils de leurs yeux paisibles. L
e berger aux cheveux annelés s’empresse auprès du chef.
Maxence revient lentement, car il n’y a pas d’utilité à a
ller vite. Des Maures déjà sont accroupis en cercle, au se
uil de la tente. Il rentre, et, les dévisageant d’un regar
d aigu, il s’asseoit sur la natte. Puis il les écoute, et
il parle avec mesure, selon l’équité et la raison, rendant
à chacun son dû et disant ce qu’il est utile de dire… U
n nouveau soir est descendu. Une nouvelle nuit est venue,
0098la même nuit est venue, si pure, si sauvage, que toute
voix se fait douce devant elle, et bientôt cède et se rés
out dans l’universelle attention…
Toute chose est simple et bien en place. La vie profonde
a rejailli du bourgeon primitif. Toutes les branches morte
s, toutes les feuilles jaunies sont tombées, et il ne rest
e plus que la grande poussée intérieure de la sève, et le
travail mystérieux de l’éclosion. Goûte, ô exilé, la joie
d’être vrai ! Le monde occidental n’est plus. Les mensonge
s, les vains discours, les sophismes sont pour toi comme s
‘ils n’avaient jamais été. Te voici seul dans la douce pen
sée de la nuit, et demain, dans le matin frugal, tu seras
un homme aux prises avec la terre, un homme primitif sur l
a planète primitive, un homme libre dans l’espace libre. C
ar tu es délivré de tout ce que les hommes ont élevé de le
urs mains contre Dieu et tu ne vois plus rien, jusqu’au pl
us lointain horizon, que l’oeuvre même de la Création !
Tout est simple et visible. Et pourtant ce n’est pas un r
etour à la simplicité que veut dire Maxence. L’âme, livrée
à elle seule, découvre des trésors qu’elle ne soupçonnait
0099 pas et c’est dans l’élémentaire que se posent les pro
blèmes, avec l’équation de la substantielle vérité. L’homm
e ne reçoit nul soutien de l’art ou de la nature. Donc il
aperçoit mieux la complexe constitution de lui- même. L’es
prit le presse de toutes parts, et tous les désirs insatis
faits, que la servitude du corps avait fait taire, rejaill
issent dans le fond obscur de la conscience. Ainsi Maxence
considère-t-il le champ de bataille intérieur et la défec
tion de tout le visible. Il est seul dans la rose des vent
s, mais, s’il est seul, c’est encore en compagnie de lui-
même, en compagnie de sa misère qu’il connaît bien et du «
pourquoi » se dressant à chaque pas avec le « comment ».
Tout ici le proclame : une certaine simplicité du corps es
t en raison inverse de la simplicité de l’esprit, et plus
rudes deviennent les moeurs, plus fine et plus ailée se fa
it l’intelligence, s’efforçant sur les choses difficiles,
et sur cela même qui paraissait simple dans l’armature occ
identale. D’où : ce qui est important dans le monde civili
sé, c’est de vivre.
Mais ici ce qui est important, c’est de penser. Et le jeu
0100ne homme qui, dans son pays, n’a jamais entendu parler
que d’un monde sans Dieu, s’il reste auprès des siens, il
suivra cette route facile où on l’a engagé, mais s’il vie
nt dans les thébaïdes d’Afrique, rendu à lui-même, il reme
ttra tout en question, il demandera le contrôle et la véri
fication.
Maxence, malgré les aspects toujours changeants de la vie
nomade, ne pouvait détacher sa pensée de cet unique point
où il sentait que sa destinée était en jeu. Vers la fin d
‘avril, laissant le camp sous la garde d’un sergent, il pa
rtit avec quelques méhara dans la direction de l’ouest. Il
voulait atteindre en ligne droite le petit poste de
r
Port-Etienne, sur les bords de l’Atlantique, à quatre-ving
ts lieues de Zoug. Les longues heures à chameau, devant le
déroulement monotone de l’espace vierge, les haltes dans
le silence infini des hommes et des choses, les veilles so
litaires sous les étoiles, ou la longue patience des route
s nocturnes, tout devait ramener Maxence à cette lutte ard
ente, à ce corps à corps de l’homme avec lui-même, dans l’
0101azur de l’espace intérieur.
Mais si, d’aventure, la loi du silence est transgressée,
c’est pour qu’une parole plus profonde monte aux lèvres de
cette demeure qui est dans l’âme inquiète celle de Dieu.
Un matin, le jour après qu’ils eurent franchi le désert Ti
ris, Maxence et ses compagnons se réveillèrent au puits de
Bou Gouffa. Minute impérissable ! C’était au milieu d’une
lande qu’ils reposaient, et des touffes de plantes y pous
saient à l’envi, dont le vert pâle était celui des bruyère
s du pays de Galles. Un rosée abondante couvrait le sol, c
ar déjà l’influence de la mer amollissante se faisait sent
ir. Vers l’est, les sombres dentelures de l’Adrar Souttouf
apparaissaient, couronnées de brumes légères. L’air était
allégé, décanté dans les laboratoires du matin, et il app
ortait, en brises tièdes, des parfums de terres mouillées.
Quelques gouttes de pluie tombèrent dans le silence. Maxe
nce, debout vers l’Orient, saluait la naissance du monde.
Alors Sidia, un Maure de l’escorte, s’approcha de lui, et,
faisant un grand geste du bras droit vers l’horizon :
« Dieu est grand ! » dit-il.
0102 Sa voix tremblait un peu… Il n’y eut pas d’autres p
aroles de dites ce matin-là.
On repartit. Un nouveau désert s’ouvrit alors, l’Aguergue
r, c’est-à-dire un immense développement de cailloux blanc
s et de sable blanc, parsemé de dômes de sable étincelants
. Et parfois on s’arrêtait, parce que quelques pieds d’usi
d desséché avaient réussi à se fixer dans le grand mouveme
nt des sables. Les dromadaires pouvaient manger…
– « O pays de clarté, disait
Maxence, pays faits à l’intention du soleil, solitudes de
loin en loin troublées par le passage de quelque medjbour
ou la fuite de quelque campement… quelle figure faisons-
nous parmi toi ? Nous nous retournons, nous constatons not
re présence, et presque, nous demandons pardon d’être là..
. »
Cependant, à mesure que ces hommes se rapprochaient de l’
océan, grandissait en eux l’exaltation d’une certaine allé
gresse. Il n’était pas rare qu’ils chantassent et quant à
Maxence, il poussait avec plus de fièvre sa fine monture,
lui caressant les flancs de son bâton noueux. Bientôt, le
0103pays se fit semblable à ces terrains de démolitions qu
e l’on voit aux faubourgs des villes, terrains vagues, cha
rgés de gravats blancs, hachés de fossés et d’excavations.
Dans les aires de sables, au pied des soulèvements calcai
res, des gazelles fuyaient, en détournant la tête vers les
voyageurs étonnés…
Puis, un soir, Maxence se trouva sur le bord de quelque c
hose qui ressemblait au fond d’un lac desséché. Le guide s
‘était arrêté, surpris. Il revint sur ses pas. Maxence sen
tait en lui le froid d’une nuit marine, et la pénétration
jusqu’aux os de la grande inquiétude d’une navigation tran
sie. Il s’orienta, montra du geste la nuit, où l’on s’enfo
nça en un dernier effort crispé. Mais la marche était ince
rtaine. Il fallut s’arrêter, attendre que le jour nouveau
fixât l’itinéraire.
Le lendemain, peu de temps après le départ, le guide aper
cevait à l’horizon de ce lac entrevu la veille, une ligne
sombre. C’était la mer ! Maxence prit le trot, réveillé pa
r les odeurs salines qui déjà affluaient du fond du golfe.
Une heure après, les contours vagues d’une grève immense
0104se dessinaient. Tout au fond, la mer scintillait. Elle
semblait s’étaler en des formes qu’on ne comprenait pas.
La ligne du rivage, mal dessinée, elle-même achevait de do
nner à ce spectacle l’aspect de la confusion.
Enfin les hommes du fond des terres arrivèrent à ce point
précis où la nappe liquide, dans la dernière vague expira
nte, prend contact avec l’élément minéral, et à l’extrémit
é même du continent. Alors, s’étant arrêtés, ils mirent le
pied dans l’eau, afin de constater la réalité de cette ch
ose immensément vivante devant eux. Au contraire des trist
esses molles de la lagune, c’était la joie achevée d’un go
lfe aux lignes pures qui les accueillait, et la courbe har
monieuse de ce rivage remplissait tous les coeurs de paix
heureuse. Maxence ne disait rien, ne ressentant au dedans
de lui qu’une immense libération du passé. Il était comme
un homme ayant beaucoup pleuré, et qui sent une brusque dé
tente, après le naufrage de tout dans le débordement des l
armes.
Si loin qu’il aille en lui, il ne découvre en lui que le
sentiment de la sécurité et l’assurance d’une félicité san
0105s trouble. Le désert est derrière lui, mais il en a dé
tourné son regard, comme si jamais plus il ne devait y viv
re, et dans la joie du beau spectacle nouveau, il se donne
à l’Atlantique retrouvée. Voici la satisfaction profonde
du flot remplissant exactement la coupe. Quelle est l’âme
dolente que la vague océane ne libérera pas, portée par le
rythme de la respiration marine ? Maxence, lui, les pieds
sur la terre ferme, pose son regard candide sur le gouffr
e. Et parfois il épie le marsouin bondissant au-dessus de
l’écume – ou bien il suit le vol des immenses cormorans fo
nçant du fond du ciel sur l’arête aiguë de la lame…
Courte trêve ! Brève diversion à ces heures pesantes où l
‘homme, perdu au plus profond de la terre, est le prisonni
er de son horizon scellé ! Encore une fois, un Maure – le
même Sidia – devait ramener Maxence à l’objet de son intér
ieure négociation, et le mot tomba comme l’allumette sur l
a meule, un jour d’été.
A Port-Etienne, le jeune officier aimait à quitter le pos
te et à venir, avec quelques-uns de ses compagnons, sur la
plage étroite qui s’enfonce vers le sud comme un coin ent
0106re deux masses d’azur. Là, des barques de pêche se bal
ançaient mollement, et plus loin une grande carène gisait,
à moitié recouverte par le flot. Maxence s’amusait à suiv
re des yeux les pêcheurs espagnols des Canaries qui halaie
nt sur le sable de lourds filets chargés de poissons. Il é
tait comme dans l’immense repos d’un rêve étoilé de soleil
s. Seuls, les cris gutturaux des pêcheurs rythmaient le si
lence… « A la ! A la ! A la riva ! » Mais lui se taisait
, ne pensant à rien, et il ne restait dans tout son être q
ue cette sensation persistante : le balancement égal et mo
notone du chameau avec la détente mesurée des quatre membr
es, l’un après l’autre, sur le sable…
Ce jour-là, en revenant vers le poste, Maxence admirait,
au-dessus des gravats desséchés de la presqu’île, les quat
re grands pylônes de la télégraphie sans fil. Il se consid
érait, Français, hautement possesseur de ce sol, et, au de
là, par ces mâtures métalliques recueillant les nouvelles
du monde, il prenait mesure de toute la terre. Et, dans l’
enivrement de cette incomparable royauté : « Venez… », d
it-il aux Maures. Des étincelles remplissaient l’espace d’
0107une petite pièce vitrée où l’on apercevait la confusio
n ordonnée des fils dans des tremblements de cuivre. Sous
un hangar voisin, un moteur battait le sol, et le bruit so
urd parti de là se mêlait aux détonations formidables de l
a lumière.
« Voyez, disait Maxence aux soldats, quelle est la folie
des Maures qui veulent résister aux Français. Est-il, à tr
avers le monde, une puissance
comparable à la nôtre ?… »
Et c’est alors que fut dite – d’une voix douce et lointai
ne – la conclusion :
« Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la
terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du cie
l… »
Maxence regarde Sidia, la souffrance aiguë le saisit, un
« oh ! » s’étouffe sur ses lèvres. Mais à quoi bon répondr
e, et que répondre ? Il n’est pas autre chose en lui que l
‘explosion silencieuse de
-V
la tristesse… O Maxence ! cette parole ne s’effacera plu
0108s et ce regard hautain ne cessera pas de peser sur toi
, qui baisses les yeux et qui te tais. En vain tu balbutie
ras : « Ce n’est pas vrai… » Où que tu ailles désormais
sur la terre des vivants, la voix intérieure te répondra :
« Oui, le royaume de la terre est à toi. Toute la science
humaine est à toi. Toute la pensée humaine est là, dans l
e creux de ta main et il n’est point de système que tu n’a
ies pesé, point de cité dont tu n’aies fait le tour. Tout
ce qui peut être mesuré dans la nature a été mesuré par to
i. Tout ce qui peut être réduit sous la puissance de l’hom
me, tu l’as fait tien et tu lui as imposé la marque de la
servitude. Mais le royaume céleste qui ne se pèse ni ne se
mesure, ce royaume-là ne t’appartient pas. La cité de Die
u, qui n’est pas faite avec des pierres, mais avec les mér
ites de tous les saints, cette Jérusalem du ciel t’est fer
mée. Tu es limité dans la proportion humaine, et de l’homm
e à l’homme, tu sais tout. Mais de l’homme à Dieu, de l’or
dre visible à l’invisible, du naturel au surnaturel, de l’
accident visible à la substance invisible, c’est à peine s
i tu as posé la mystérieuse équation, et le terme connu à
0109côté de l’inconnu… »
-V
O Maxence ! Cette parole ne s’effacera plus ! En vain, tu
diras : « Ce n’est pas vrai. Et de toutes parts, sur le s
ol chrétien se lèvent des hommes qui portent témoignage po
ur moi, et je les reconnais comme les frères bien-aimés de
mon sang. Voici pour te confondre, Sidia, les ascètes cha
rgés d’oeuvres devant Dieu, voici les contemplateurs en qu
i rien d’humain ne subsiste plus, et déjà leurs visages on
t la couleur des corps glorieux, voici les explicateurs de
s mystères, ceux qui, au delà de l’effet, ont saisi la cau
se, et nul ne peut les suivre, dans les limbes de leur pen
sée, s’il n’a déjà en lui la grâce de l’Esprit ; voici les
bénis de Dieu, par qui les miracles de l’amour se sont ac
complis ; voici les saints semant les prodiges sous leurs
pas, et les Docteurs en qui la Parole a pénétré jusque dan
s les jointures et dans les os, et voici la divine folie d
es martyrs. Et voici, dans le fond de nos campagnes, les p
lus humbles de mes frères, voici les plus obscurs et les p
lus courbés. Mais ceux-là même, ils sont dans la possessio
0110n du ciel, et, si attachés que soient leurs pas à la t
erre, encore vivent-ils dans l’esprit, et entrent-ils dans
la participation du divin. Et ce sont eux, ô Maures, ce s
ont eux avant tout qui viennent vous confondre et redresse
r votre offense… »
En vain ces paroles-là seront dites. Car ces témoins que
Maxence invoque, ils se retournent contre lui, ils portent
condamnation contre lui, et eux-mêmes, plus encore que Si
dia, ils le confondent. Eux-mêmes se dressent en accusateu
rs, et ils se tiennent devant lui avec le vivant reproche
de leur visage de douleur…
r
Maxence quitta Port-Etienne avec la conviction qu’il étai
t un très pauvre homme – mais riche de cette certitude, il
se replongeait dans le désert avec la sombre ivresse du c
hercheur d’or, aux plus profondes forêts de la Guyane. Rie
n de ce qu’il savait n’était la satisfaction profonde de l
‘esprit se retrouvant tout entier, et s’épuisant dans la p
lénitude de l’embrasement victorieux. Nul maître n’était p
our lui le maître incontestable. Nulle parole, de toutes c
0111elles qu’il avait reçues, n’était la parole de la vie.
Et pourtant, il sentait confusément que ce serait là, dan
s le silence des sables éternels, que se dresserait le Bon
Pasteur, tendant à la brebis nouvelle ses mains sanglante
s. Les cercles de feu s’ouvraient, l’un après l’autre, pou
r le geste de la délivrance, et déjà, à l’extrémité de la
terre altérée, apparaissait le ciel du rafraîchissement ét
ernel…
Le temps des épreuves n’était pas fini, mais la bénédicti
on de Dieu était sur elles. Maxence connut la soif, l’atte
nte amère de la mort, la sueur de sang, l’immense fatigue
semblable à l’agonie, tout – sauf le désespoir qu’une forc
e mystérieuse lui interdisait. Et parfois la peur immense
se mettait dans la petite troupe, la peur hideuse courant
de proche en proche, claquant comme le vent du nord dans l
a nuit sans lune. Alors il fallait que le taciturne trouvâ
t un sourire, avec la douce parole du père à ses enfants,
et il était, devant la masse humaine serrée derrière lui,
comme la petite lampe de l’espérance qui brille au bout de
la plage abandonnée.
0112 Au puits de Bir Guendouze, les vivres étaient à peu p
rès épuisés. Maxence hâta la marche sur Bou Gouffa. La cha
leur était devenue intolérable. L’air était si pesant que
l’on entrait dedans comme un nageur faisant effort pour fe
ndre une eau morte. Le ciel se chargea d’une fine poussièr
e jaune, pénétrée de lumière diffuse. Des chameaux tombère
nt morts d’épuisement. Le météore était comparable à une c
loche de cuivre ayant perdu la propriété de la résonance,
et s’abattant sur le monde frappé de stupeur. Maxence crai
gnait de perdre tous ses animaux et il voulut marcher la n
uit. Mais la lune et les étoiles étaient cachées par la br
ume, ce qui rendait la direction impossible.
Le troisième jour, on était parti avant l’aube. Lorsqu’el
le parut, Maxence arrêta sa troupe pour la prière du matin
. L’immense plaine se taisait, comme si la respiration du
monde eût été suspendue. Bientôt, le gros disque fuligineu
x du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au ba
s de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière
métallique recouvrant la masse, radiante elle-même, de la
terre. On repartit. Bientôt les premières hauteurs de l’Ad
0113rar Souttouf apparurent, mais toutes proches, car la c
aractéristique du phénomène était que le monde avait perdu
sa profondeur et tout l’ordre que donne aux choses l’atmo
sphère. Enfin, vers midi, Maxence mit pied à terre au puit
s de Bou Gouffa, à l’endroit même où, quelques jours avant
, un Maure, et non lui, avait confessé la gloire de Dieu.
Le premier bolge était franchi.
Or les pensées de ces hommes qui étaient là se taisant et
se recueillant en eux-mêmes, n’étaient pas complexes et d
iverses, mais au contraire leurs esprits étaient tendus ve
rs le but qu’ils poursuivaient dans l’espace, comme des co
rdes prêtes à se rompre. Le soir même, l’on repartit pour
franchir l’Adrar Souttouf. Vers dix heures, Maxence se tro
uvait entre deux parois de pierres qui devaient être l’ent
rée dans le massif. Les chameaux n’avançaient plus qu’avec
peine. Le fond des monts apparut, derrière les décombres
du couloir, et parfois, aux épines d’un arbre suspendu aux
flancs des rocs, le burnous du jeune chef se déchirait. O
n était perdu dans les rocs de l’Adrar Souttouf, là où san
s doute aucun être humain n’avait encore passé, dans les s
0114olitudes sauvages que trouble seul, de loin en loin, l
e passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée, un peu gri
sante, arrachait Maxence à son souci et détournait son reg
ard de la voûte obstinément fixée. Pourtant une échappée a
pparut sur la droite : c’était une pente très raide, mais
sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’oued étroitement
resserré entre des rochers abrupts. Il y avait là assez d
e sable pour que tout le monde pût reposer. Alors on s’arr
êta, et Maxence, debout et frissonnant sous les étoiles in
visibles, considéra autour de lui le deuxième cercle.
Mais le troisième cercle fut le Tiris, avec la faim, l’ex
trême pauvreté, l’immense abandon. Maxence s’éloignait de
la terre. Sa vie ralentie n’avait plus qu’une faible pulsa
tion. Et déjà plus rien d’humain ne restait en lui, qui s’
avançait dans le rêve sans fin de la lumière surnaturelle.
Parfois, se ressaisissant, il disait, les poings sous le
menton : « Voyons, où en sommes-nous ?… Réfléchissons…
» Mais les poings retombaient, et la voix intérieure disa
it : « Plus tard… Maintenant, laissons agir le silence,
qui est le maître… » Et vraiment qu’étaient les épreuves
0115 et tous les cercles de la douleur, en regard de ce bi
en immense qu’il possédait ?… Malheur à ceux qui n’ont p
as connu le silence ! Le silence est un peu de ciel qui de
scend vers l’homme. Il vient de si loin qu’on ne sait pas,
il vient des grands espaces interstellaires, des parages
sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les es
paces, de par delà les temps, – d’avant que furent les mon
des et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence es
t beau !… C’est une grande plaine d’Afrique, où l’aigre
vent tournoie. C’est l’océan Indien, la nuit, sous les éto
iles… Maxence les connaissait bien, ces vastes espaces s
emblables aux fleuves sans bords du Paradis. Et cette gran
de descente, au fil du temps, quand d’abord le silence clô
t les lèvres, et puis pénètre jusqu’à la division de l’âme
, dans les régions inaccessibles où Dieu repose en nous. E
t quand il sortait de cette retraite, comme le solitaire q
uitte sa cabane pour admirer l’ouvrage de la création, déj
à c’était pour dire : « Tout Vous confirme, ô Père céleste
. Il n’est point une heure qui ne soit votre preuve, il n’
est point une heure, si sombre qu’elle soit, où Vous ne so
0116yez présent, il n’est point une épreuve qui ne soit un
e preuve de Vous. Que je meure de soif dans ce désert, et
je dirai encore que ce jour est béni – car je Vous ai vu p
résent dans votre justice comme je Vous ai vu présent dans
votre miséricorde, et je n’ai pas préoccupation des appar
ences, qui sont la soif et la faim et la fatigue, mais de
Vous, qui êtes la réalité. O mon Dieu, aidez-moi à marcher
sur la route où Vous- même m’avez engagé, vous souvenant
de la Parole de votre Fils qui a dit : « Ce n ‘est pas vou
s qui M’avez choisi, mais c’est Moi qui vous ai choisi. »

Deuxième partie

I
« Déjà, les champs sont blancs pour la moisson. »
Argument. – Maxence reconnaît cet autre centurion qui vit
le Sauveur sur la croix et qui crut. – Lui, il n’a que le
ciel à regarder, mais c’est le ciel d’Afrique, le ciel du
0117 rejaillissement intérieur. – Il ne manque à Maxence q
ue la grâce. – Le combat dans la nuit. – Le héros dévisage
la mort. – Mais le jour ramène l’action de grâces. – Gran
deur et servitude de l’âme chrétienne figurée par le solda
t.
Le sable est l’élément primitif et cette matière même qui
, à l’origine, fut séparée d’avec les eaux. On a peine à c
roire qu’il vienne de la désagrégation des rocs, mais au c
ontraire les nappes qu’il forme sont à peine distinctes de
la substance fluide d’une nébuleuse. Il est le mouvement,
antérieur à la fixité, le pur mouvement originel, et l’im
pondérable où n’a pu s’accrocher la vie. Que de fois Maxen
ce, devant la morne étendue, se trouva reporté à ces vaste
s tableaux de la Genèse, alors que le temps lui- même vena
it d’être créé, avec le premier jour et la première nuit !
Que de fois il se vit transporté à ces heures, qui furent
les premières, pour la constitution de cette chose nouvel
le : le présent joint au passé ! Que de fois il fut pris d
e vertige devant ce noyau en ignition de la planète, que p
ourtant il dominait de toute la hauteur de la pensée humai
0118ne !… – « L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux.
» Si l’on essaie de se représenter la troisième Personne
planant sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles
, tandis que les armées innombrables des Anges viennent d’
apparaître dans le Ciel, on sera sur cette plus haute plat
e-forme de la rêverie humaine, comme le voyageur penché su
r le pur espace et sur la forme impénétrable du Désert…
L’esprit de Dieu est porté sur les sables.
Mais le plus souvent, surtout aux heures
clémentes du matin, et quand il a devant lui la perspectiv
e d’une longue journée de route, Maxence se limite à la ch
ose humaine et il attache son regard sur le cercle vivant
inscrit dans le cercle de l’horizon, et circonscrit autour
de lui. Il connaît ses hommes et ils le connaissent. Ils
sont liés par la vie allant de l’un à l’autre. Il est leur
chef et ils sont ses hommes. Et à eux tous, ils sont un p
etit système complet, un système de gravitation morale, ro
ulant dans l’immensité sans rivage, et de toutes parts, ba
ttu par l’ouragan des sables. Maxence commande et ils obéi
ssent. Et il est tel que le Centurion, ayant la centurie d
0119errière lui, et disant à l’un : « Va-t’en », et il s’e
n va, et à l’autre : « Viens », et il vient. – Le voici se
mblable à ces humbles officiers des cohortes romaines qui
apparaissent de loin en loin dans l’Evangile, afin que la
préférence de Dieu soit manifeste. Et ce fut l’un d’eux qu
‘admira le Seigneur Jésus, le jour même qu’il entra dans C
apharnaum, car il n’avait point trouvé une telle foi en Is
raël. O reconnaissance lointaine ! Douce et pénétrante sal
utation ! Un soldat a été proclamé le premier dans l’ordre
chrétien, et un autre est au pied de la croix, qui se déc
ouvre devant la face misérable, et qui dit : « Cet homme é
tait vraiment le fils de Dieu ! » Et un autre encore s’app
elle Corneille qui était centenier dans une cohorte de la
légion nommée l’Italienne et celui-là fut le premier parmi
les Gentils qui reçut le Saint-Esprit avec la Parole de J
ésus-Christ. Voici maintenant Maxence, qui est aussi un so
ldat entre beaucoup, un soldat semblable à ces soldats, ca
r les soldats de tous les temps sont semblables, et tous i
ls sont rentrés dans l’amitié du Seigneur, un honnête sold
at qui ne demande qu’à savoir et à obéir, et qui attend, d
0120ans la soumission véritable, l’ordre du général.
« – mon Dieu ! disait ce dernier venu, comme le lieutenan
t de Capharnaum, son aîné – dites seulement une parole et
mon âme sera guérie ! » Mais cette parole, et ce signe vér
itable, et cette réponse authentique, il les exigeait, et,
comme le chef de guerre rassemble les matériaux de l’expé
dition avant le départ, il ne voulait rien entreprendre av
ant que les armes de la vérité ne fussent prêtes. « Je le
sais, disait-il encore, il est des hommes qui prétendent a
imer le vrai. Mais si une vérité vient de Dieu, ils la rej
ettent et se voilent la face comme des hypocrites et phari
siens. Ils veulent bien tout peser et tout contrôler, horm
is ce qui dépasse l’apparence et la confabulation humaine.
Ils admettent la vérité, à condition qu’elle rentre dans
les cadres qu’ils lui ont préparés. Ceux-là verraient à Lo
urdes les mourants se redresser et les boiteux marcher dro
it, qu’ils diraient : « Non », encore, dans leur malice in
fernale. Et ils mettraient leur bras dans la plaie ouverte
qui est au flanc du sauveur, comme fit Thomas Didyme, qu’
ils diraient encore : « Je ne crois pas ! » Oh ! non, je n
0121e suis pas comme ces hommes vraiment maudits. Il est v
rai, mon coeur est fermé à vous, ô mon Dieu, il est tardif
et obstiné, il est lent à vous accueillir. Mais montrez-m
oi seulement les plaies de vos mains et de vos pieds, et j
e dirai comme votre apôtre : « Mon Seigneur et mon Dieu !
Je ne résisterai pas à la vérité, quand même elle viendrai
t de Vous, et si Vous avez dit : Cela est, je ne dirai pas
: Cela n’est pas, si cela est. »
Ainsi pensait Maxence vers la seconde année de ses voyage
s sahariens, sentant s’agrandir en lui sa capacité intérie
ure et le cercle de la possibilité spirituelle. Comme il é
tait dans la plaine rocheuse du Tijirit, une pluie tomba,
et ce soir-là, un ciel de merveille l’accueillit au sortir
de sa tente. Il était peint de couleurs inaccoutumées, et
sa teinte translucide était faite de vert d’eau très pâle
, dans des profondeurs liquides. Elle rappelait aussi cert
aines roses délicates que Maxence avait vues en Chine, ou
bien certains fonds de mer, dans les golfes de Bretagne. V
ers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensibleme
nt, tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeai
0122ent, légers, et proches de l’éther glacé. Le soleil ve
nait de disparaître, et des rayons divergents, semblables
à de vastes plissements, partaient du point où il était to
mbé. Mais ces rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n
‘étaient que des traînées obliques d’un rose vert, un peu
plus pâle que le reste du ciel. A ce moment, la plaine par
ut au voyageur d’une immensité prodigieuse. La chaîne de T
ahament, vers laquelle il marchait depuis trois jours, éta
it d’un gris très pâle et pourtant elle faisait une vive d
écoupure sur l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors
d’elle, dans la plaine, n’attirait le regard, sinon une fa
ible ligne argentée – et c’était un de ces lacs éphémères
de l’hivernage qui, après quelques jours, disparaissent, p
arfois pour plusieurs années.
De grandes choses peuvent assurément se faire par ce ciel
-là. Son silence et sa profondeur pressent Maxence, et le
projettent hors de lui- même, dans cette région qui n’est
plus donnée par le témoignage du corps, et qui s’étend au
delà du cercle étroit de l’égoïsme. Je sens qu’il y a, dit
-il, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes
0123les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, avec
l’innombrable armée des témoins et des confesseurs. Tous
me font violence, m’enlèvent par la force vers le ciel sup
érieur, et je veux, je veux de tout mon coeur leur pureté,
je veux leur humilité et leur pitié, je veux la chasteté
qui les ceint, et la piété qui les couronne, je veux leur
grâce et leur force. Je ne m’arrêterai pas, je m’avancerai
vers la plus haute humanité, vers ce grand peuple qui est
là-bas, derrière le dernier étage de l’horizon, entraîné
dans le sillage immense du souffle divin.
Ainsi son coeur était-il aspiré vers la perfection, et ve
rs ce point, objet de toutes ses recherches, qui est la co
njonction du beau avec le vrai. Le beau, il l’apercevait d
éjà, et par là, il s’approchait de la connaissance de Dieu
. N’est-il pas chrétien en quelque manière cet homme-là, q
ui désire un certain rejaillissement de l’âme en lui, qui
a soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec
les anges, et non plus avec les bêtes, qui a la volonté de
s’élever, de se spiritualiser sans cesse, et dont le coeu
r est si vaste qu’il déborde les limites de la terre ? N’e
0124st- il pas digne, en quelque manière, de la nourriture
catholique, celui qui a cette angoisse d’être meilleur, c
elui qui a ce goût, de s’organiser dans l’absolu, celui qu
i a cette finesse de dire : « La morale des hommes, c’est
bien, mais la morale de Dieu, c’est mieux… ? » Et n’appa
rtient-il pas déjà au ciel, celui qui en a le désir et la
mystérieuse préférence ?
« Mais c’est peu, s’écrie Maxence. Je suis ici, où les mi
sérables discussions sont mortes, et en cet endroit de l’e
space où les voix aigres des docteurs dans le temple ne pa
rviennent plus. Je suis ici, tendant mon cou vers le soir
incomparable, tandis que les hommes de mensonge, penchés s
ur la glose et la leçon, se réjouissent là-bas, à cause de
la subtilité de Satan qui est en eux. Rien ne m’arrive pl
us de la mauvaise querelle, ni cet éclat de rire de celui
qui, du coin de la porte, se réjouit du bon tour qu’il a j
oué, ni cette clameur du juge infâme qui a tué Dieu avec l
a lettre. Tout cela est mort, comme le cri de l’oiseau des
grèves ne dépasse pas, dans la nuit profonde, la dixième
vague. Tout ce bruit s’est noyé dans ce silence. Tout ce b
0125ruit mortel s’est résorbé dans le silence immortel. To
utes ces voix périssables se sont tues, devant le silence
de l’Esprit. Que dis-je ? Tandis que je suis seul et loint
ain, le fait éclate immensément de toutes parts. Les évang
élistes ont parlé, le témoignage a été porté, et la quadru
ple affirmation est si forte et si nue qu’elle suffit, et
donne à tout, réponse.
r
L’Eglise de Pierre la perpétue, portant elle-même par l’ac
complissement de sa promesse le gage de sa vérité. Et parf
ois des signes formidables font trembler le monde. Les mor
ts ressuscitent sous le baiser des saints, et dans une pis
cine, plus précieuse encore que celle de Bethsaïda, les ul
cères horribles sont guéris et les écailles tombent des ye
ux aveugles, pour la confusion des faux savants. De toutes
parts, le fait surgit, avec l’appareil de la certitude et
l’indubitable constatation. Le monde est troublé jusque d
ans sa profondeur. Les méchants sont pris de tremblement e
t les hommes véridiques courbent la tête, parce qu’ils ont
reconnu la présence de Dieu.
0126 Mais moi, je n’ai pas besoin de ces signes et de ces
prodiges, parce que je suis ici et que je considère ce mon
de, et mon âme au milieu de ce monde. Ce miracle me suffit
, d’être là, et de me connaître moi-même comme inconnaissa
ble. Ce miracle me suffit, que j’aie une âme au milieu de
ce monde, et si profonde que je reste tremblant au-dessus
d’elle, comme l’oiseau immobile, les deux ailes déployées,
au-dessus de l’abîme. Il ne m’a pas été donné de contempl
er la terre secouée par la face du Seigneur, je n’ai pas v
u les rivières remonter vers leur source, ni les montagnes
sauter comme des béliers. L’ordre de la nature n’a point
été suspendu devant mes yeux. Mais j’ai assisté à ce mirac
le, de l’ordre de la nature se perpétuant. J’ai vu Dieu la
issant toute chose en sa place, selon l’ordonnance primiti
ve. J’ai vu le monde prodigieux, et rien ne manque à l’ens
emble. Tout est plein jusqu’au bord, et pourtant il n’y a
rien de trop. La matière remplit exactement la forme, et m
on âme, c’est-à-dire ce que je sens en moi de non mortel,
est à la capacité
-V
0127de ce monde. O merveille ! J’ai contemplé le système d
es choses invisibles, manifestées visiblement, et l’adapta
tion de la chose à l’intelligence ! »
Que manquait-il donc à Maxence ? Quelle force l’arrêtait
au seuil des joyeuses demeures de l’absolu, et quelle étai
t cette angoisse mystérieuse qui se mêlait à l’ivresse exu
ltante de la conquête du monde ? C’est que sa voix était s
eule dans le désert. C’est que ce Dieu qu’il appelait n’ét
ait pas venu. C’est qu’il sentait que rien de ce qui était
en lui n’était le ciel. Dans l’angélique dialogue qui s’é
tait institué, sur ce coin perdu de la terre, entre une âm
e et son créateur, la voix principale n’avait pas encore p
arlé. Les mots de la libération n’avaient pas retenti, et
Maxence sentait bien qu’il n’avancerait plus, si le maître
ne venait à lui et ne lui disait : « Lève-toi et marche !
»
Considérons pourtant cet homme, en plein désert, avec son
travail humain et l’accomplissement de sa mission sur la
terre. Il a la charge d’imposer la France partout où il pa
sse. A chaque jour de sa vie, il engage le nom français. T
0128oute défaillance lui est interdite. Il a le devoir de
vaincre, il a l’obligation de réussir. Ce n’est pas un rêv
eur, c’est un homme de réalités. Il est l’artisan de la so
uveraineté française. Cette tâche lui a été mesurée, d’êtr
e avec les hommes, pour la paix ou pour la guerre, afin qu
e les bons rentrent dans son amitié et que les mauvais soi
ent châtiés. Toute la trame de sa vie tend à lui donner un
e magnifique idée de l’effort humain.
Maxence est depuis quelques jours dans le
Tassarat, quand il apprend par ses goumiers que le campeme
nt de Sidina ben Aïllal, récemment soumis à Atar, est proc
he, et ces gens n’ont pas encore payé leur amende de guerr
e. Le jeune Français s’élance, et trente Maures, pris parm
i les meilleurs, suivent ses traces… Voici le campement
du chef, vingt-trois tentes misérables, que la plaine n’a
pu dissimuler… Vingt-trois tentes ? Qu’importe à Maxence
? Il a derrière lui tout un peuple. Tandis qu’il prélève
sur les troupeaux de la tribu le nombre d’animaux qui est
dû à la France, le vieux cheikh le regarde d’un air sombre
et il contient difficilement sa fureur. Pourtant, quand l
0129‘opération est achevée, il se ressaisit, il discute, i
l implore, il proteste même de son désir de vivre en bonne
intelligence avec les vainqueurs. On cause longtemps sous
la tente. Sidina semble s’adoucir. Et comme l’eau manque
dans la région, on décide que tout le monde partira le len
demain, les Français vers l’ouest et Sidina vers l’est. La
nuit se passe, Maxence va lever le camp.
Mais qu’est-ce à dire ? Les Maures ont déjà décampé, et i
l n’y a nulle trace vers l’est. Sidina est parti vers le n
ord. « Tenons-nous sur nos gardes, se dit Maxence. Ce vieu
x prépare un mauvais coup. » On repart, la marche est lent
e à cause de la fatigue des chameaux. Vers le soir, on s’a
rrête au puits de Bir Igni. Nul souffle humain. La terre e
st immensément abandonnée… « Mes amis, dit Maxence, je c
rois que nous serons attaqués cette nuit. Tenez-vous prêts
, et surtout, que personne ne tire sans mon ordre… A tou
t à l’heure. » Un vent froid s’est levé. Maxence se promèn
e de long en large. Il pense au bruit de l’Europe, au son
des cloches sur les villages, à la chanson d’un pauvre qui
passe, aux échos d’une forge que l’on ne voit pas.
0130 Et soudain il s’arrête, car il a perçu, au fond de l’
ombre froide, toute la douce musique de la patrie. Puis, b
rusquement : « Oh ! que je voudrais tuer ce chien-là ! » I
l suppute la direction de l’attaque, mais ces combats de n
uit sont traîtres : il ne les aime pas. La promenade repre
nd, monotone, interminable. A mesure que l’heure approche,
il sent mieux l’immense présence de la mort, et il se con
sidère avec gravité en face d’elle. « N’est-ce donc rien,
dit-il, que de mourir ? N’est-ce donc rien que ceci, qui n
‘est pas en moi le corps périssable, soit fixé pour l’éter
nité dans l’arrêt instantané de la vie ? Je ne sais, mais
on voudrait, à cette heure, que l’âme fût claire et sans t
ache. On voudrait dépouiller toute la misère humaine, et q
ue la laideur du péché fût effacée. Voici devant moi, le c
hamp de la Mort, et il est beau comme la Terre de la Prome
sse. Voici l’ange tenant le Livre, la nuit est tout illumi
née sous son aile, nous sommes dans le reflet de l’éternit
é. N’est-ce donc rien, ô mon Dieu, que cette heure qui est
seule, entre toutes, cette heure qui n’est semblable à au
cune autre, car aucune heure ne la suivra ? Oh ! comme l’o
0131n voudrait être propre, pour cette libération à tout j
amais de la chose terrestre ! Me voici pourtant devant toi
, ô Mort, tel que je suis, et sans que je puisse changer u
n iota à ce qui a été. Me voici avec toute ma vie, telle q
ue je l’ai vécue, ayant fait beaucoup de mal et peu de bie
n. De tout le mal que j’ai commis, j’ai une sincère contri
tion, et le peu de bien, je ne m’en prévaux pas, mais je d
emande simplement qu’il ne meure pas et qu’il porte des fr
uits d’éternité… » Et, ayant trouvé ces paroles en son c
oeur, il se renferme en elles, et oublie l’aventure humain
e où il se trouve engagé… Tout à coup, la commotion viol
ente, comme d’une déchirure soudaine de la nuit. Maxence a
bondi près des siens :
« On ne voit rien, ne tirez pas ! » La suspension de l’at
tente silencieuse, puis le crépitement des coups de feu pe
rçant l’ombre de toutes parts. Le bruit dessine dans l’inv
isible la ligne sinueuse de l’enveloppement. « Seule, la c
onfusion pourrait nous perdre, raisonne Maxence dans un éc
lair ; si ces enfants terribles restent calmes, je suis sû
r de mon affaire. » Car sa troupe est placée sur un terre-
0132plein, avec la défense naturelle de rocs amoncelés. L’
ennemi se trouble devant l’obscurité qui ne donne pas répo
nse. Les coups de feu s’égrènent, puis dans un sursaut, se
resserrent. On sent des larves humaines qui progressent d
ans la matière épaisse de la nuit. « Ah ! les voici, dit M
axence… Deux cartouches seulement… Feu !… » L’immens
e détonation couronne le faîte, le cercle de la flamme est
autour de Maxence, et l’absence de bruit succède aussitôt
à la rafale aiguë de la mousqueterie. « Le jour ne se lèv
era-t-il pas ? » pense le chef, dilatant sa pupille sur l’
abîme. Soudain, une clameur, la mêlée épouvantable, des cr
is de rage !… L’ennemi s’est glissé par le joint et a pé
nétré, par le défaut du roc, jusqu’au camp. Maxence, ivre
de colère, se précipite, la pointe du sabre en avant. Il f
once, il a au bout de son bras la sensation de la graisse
humaine transpercée. Tous les siens, dans l’effort désespé
ré, frappent tête baissée, et le sang coule immensément de
toutes parts. Enfin le jour paraît, il envahit la scène :
le désert indifférent et le petit cercle de la passion hu
maine exaspérée. Partout où était l’ombre sinistre est le
0133soleil, illuminant le carnage et la folie sinistre des
hommes… Les Maures ont fui. C’est fini. On est comme à
la fin d’un rêve, quand l’homme, après les phantasmes de l
a nuit, salue les choses existantes dans le doux rayonneme
nt de la lumière…
Un nouveau soir est venu. On a marché tout le jour, et vo
ici une plaine blanche, poudrée de clartés, et nul ne sait
son nom. Il y a des dunes faites d’un sable si léger, que
nulle herbe n’a pu s’y fixer. Le monde est dans l’attente
de la nuit. Le soleil lui-même s’est tu. Et plus grand, p
lus lourd encore est le silence de la fatigue humaine. Max
ence veille, étant celui qui est toujours debout, et que t
oujours l’on voit dressé comme un pilier puissant au-dessu
s de la terre. Alors l’immense action de grâces s’échappe
de sa poitrine : « Je suis content, ô terre, de me retrouv
er parmi toi. Qu’il est beau de baigner dans la vie, et d’
être parmi elle, comme la barque, sur un fleuve débordé, l
utte contre le courant, et chante ! Qu’il est beau, le cie
l, vu du rivage de la terre ! – grâce mystérieuse de la vi
e, je te bénis ; ô source profonde, ô principe essentiel,
0134je te loue, je t’exalte et je te loue ! Je suis, je re
spire profondément tout ce sol, j’ai ma place sous le sole
il ! – miracle ! J’ai la permission formidable d’être un h
omme ! »
A qui parle donc ce Maxence, ce grand abandonné ? Il parl
e à son Père, à son Dieu qu’il ne connaît pas, et lui-même
, il ne cesse pas d’être le lutteur qui a sa place marquée
dans la mêlée. Il parle à son Père, mais il sait ce que p
eut son bras.
Sa place n’est pas parmi les pacifiques, mais au contraire
il a l’audace et toute la mâle vertu de la jeunesse. Il e
st celui qui forcera le ciel, il est ce violent qui ravira
de haute main l’éternité. Il est celui à qui tout est per
mis. Ne s’est-il donc pas affronté avec la mort ? Tous ses
soirs ne sont-ils pas des soirs de bataille ?
Mais il parle à son Père, il sait qu’il a un maître, et q
ue ce maître peut tout, et que lui ne peut rien. Adorable
contradiction ! L’effort de cette âme est vain, s’il n’y a
pas la soumission, mais qu’est-ce qu’une soumission qui n
e laisserait pas de place à l’effort ? Maxence entrevoit q
0135ue le plus haut état de la conscience humaine est là,
dans cet accord suprême de l’effort avec la soumission, de
la liberté avec la servitude, et que cet accord ne se fai
t nulle part ailleurs qu’en Jésus-Christ. En effet, on peu
t avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu
. Ainsi les stoïciens, les huguenots. Mais alors vient l’o
rgueil qui gâte tout, et qui est mensonge. Car nous savons
bien au dedans de nous que cette voix sonne faux et que c
ette pourpre de l’orgueilleux est le vêtement de la plus a
ffreuse misère. Au lieu qu’en Jésus-Christ, l’homme désire
monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas
. Et cela est vrai, puisque nous sommes dans la liberté, a
utant que dans la servitude : « La misère se concluant de
la grandeur, dit Pascal, est la grandeur de la misère. » E
t : « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchen
t, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct qu
e nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » Et encore :
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît
misérable. » Ainsi nos misères ne cessent de nous toucher
, elles sont présentes, il suffit d’ouvrir les yeux. Mais
0136en même temps, un instinct est en nous, qui nous avert
it de notre dignité et de la place privilégiée que nous te
nons dans le monde. Car, jusqu’au plus profond de notre co
rps, il y a la nature, et il y a la grâce.

O la douce, la pénétrante lumière ! Qu’il est heureux, l’
inquiet soldat, quand il aperçoit ce bel équilibre de la r
aison chrétienne, cette mesure suprême où tout a été pesé,
cette tranquille harmonie où toute chose en nous a été en
visagée selon la juste évaluation et la règle exacte ! Tou
t est lié désormais en lui, et hors de lui. Il se connaît
et il connaît Dieu. Il s’est taillé sa part dans l’héritag
e de la Croix, et ce champ où il se promène, il est sa pos
session dans l’éternité.
Le centurion de César, s’il commande à ses hommes, il obé
it à César. Et certes la puissance est en lui de commander
, et d’inventer ce qui est utile dans le moment opportun,
et il a la signature dans la portion humaine où il a été d
élégué. Mais en même temps, il est le serviteur sous les y
eux du maître, et l’esclave de la plus étroite dépendance.
0137 Or Maxence est exactement ce centurion de César, conn
aissant la puissance de sa parole sur les hommes, et l’imm
ense impuissance de la servitude. Qu’il considère pourtant
, non plus le centurion de César, mais le centurion du CHR
IST JESUS, et il reconnaîtra non pas un autre homme, mais
le même exactement. Car le Maître lui a donné la volonté p
uissante et le cep de vigne de la domination sur la matièr
e, et il l’a envoyé pour combattre avec les armes de l’esp
rit intérieur. Mais en même temps sa main n’a pas cessé d’
être au-dessus de lui pour la bénédiction des travaux de l
a terre. Il s’est manifesté dans sa puissance, afin que l’
homme connût sa place, et il a fait sentir sa douce présen
ce dans les batailles amères de la vie. Mais entre tous le
s hommes, c’est le soldat qu’il a choisi, afin que la gran
deur et la servitude du soldat fussent la figuration, sur
la terre, de la grandeur et de la servitude du chrétien.

II
Beati immaculati in via
0138 Argument. – L ‘impatience de connaître grandit en Max
ence. – Mais le secret des choses essentielles appartient
aux coeurs purs et la sûre méthode pour connaître le vrai
est d’être meilleur. – Libération du passé qui entrave le
libre essor de Maxence. – La maison en ordre. – Signe de l
a contradiction dans la liberté humaine et la grâce divine
.
Parfois, vers le déclin du jour, la cloche d’un village l
ointain se fait entendre jusque dans les vallées les plus
secrètes. Alors le laboureur s’arrête et, considérant l’im
mensité, il sent un froid mortel glacer son coeur. Car ce
ne sont pas les lents coups d’encensoir de l’Angélus qu’il
a perçus et l’airain a perdu cette longue vibration épand
ue en nappes sereines au-dessus des campagnes. Mais la clo
che, au contraire, frappe à coups pressés, et à chaque cou
p retenant son élan, suspend le son bref, martelé dans l’e
space immobile. La peur est suspendue au-dessus du monde,
les voiles du soir se font plus lourds, la lugubre cadence
ne cesse pas : c’est le tocsin. Et voici que tous les hom
mes de la terre fouillent du regard le sombre horizon, afi
0139n d’y reconnaître la lueur de quelque sinistre. Une fe
rme brûle dans un bourg, la flamme est quelque part, dans
la nuit… Levons-nous, allons vers la douleur et vers la
mort…
-V
O Maxence, quel est donc en toi cet appel qui te glace ?
Je t’ai vu frissonner dans la nuit. Je t’ai vu dans les ve
illées sanglantes, tandis que la mort te frôlait. Je t’ai
vu parmi les décombres de ton âme, et ton coeur s’est arrê
té de battre dans ta poitrine. O mon frère, cesse de pleur
er devant l’horizon qui se tait. Le tocsin a retenti au fo
nd de toi. Prends ton bâton, et marche vers ta douleur…

Une heure du matin. Maxence se dresse, à même le bain lun
aire. La molle clarté ne suffit pas. Le paysage est incomp
réhensible, car l’on est arrivé là, à la nuit tombée, et l
a disposition même du camp reste mystérieuse. D’ailleurs,
où sont ces hommes ? Nul ne le sait… Quelque part, en Ad
rar, très loin peut-être de ce Nijan, au nom tant désiré..
. Le chef a donné l’éveil. Encore ensommeillé, il titube a
0140u milieu des chameaux, agenouillés de tous côtés, et p
arfois l’un d’eux, qu’il a dérangé dans son rêve sans fin,
gargarise un long cri lamentable… Combien n’en a-t-il p
as vécu, Maxence, de ces heures incertaines de la nuit, où
le coeur est vide, et ne souhaite plus qu’un éternel repo
s ? Alors, on se sent lâche et courbé, le traître désir su
rvient, de quelque douceur en la vie… Mais non ! la flam
me dans cet homme n’est pas morte, le dur aiguillon de la
fièvre n’a pas encore cessé de le mordre. A peine le dépar
t est-il donné, c’est fini. Maxence hume l’espace endormi,
toute la profondeur éventée le pénètre, son esprit s’ouvr
e immensément devant la nuit.
Ils vont tout droit, sur les plaines sans routes, l’avant
-garde en pointe, avec les guides. Puis le chef, seul, est
signalé par la hauteur prodigieuse de son dromadaire blan
c. Et parfois, du claquement de langue qu’il faut, il met
au trot le monstre glissant bien sur le tapis des herbes j
aunes. Les étoiles, une à une, se lèvent vers l’horizon or
iental, tandis qu’à l’autre bord, la lune s’enveloppe dans
les brumes du couchant. Ils vont tout droit, dans le vent
0141 froid, dont le frissonnement s’est levé en même temps
que les ténèbres totales descendaient sur la terre. Et c’
est l’heure mortelle où la lune est couchée, tandis que ta
rde encore le soleil… Voici l’aube enfin, et voici la lu
mière victorieuse et l’embrasement, en un instant, de tout
e la terre. Autour des voyageurs, il y a des nappes de pet
ites graminées dont les chameaux sont gourmands. Les peaux
de bouc sont pleines d’eau. On s’arrêtera donc ici, en at
tendant que de nouveau la nocturne fraîcheur ouvre la rout
e.
La journée, comme un fruit tardif, sera lente à mûrir. Ah
! que cette longue patience s’accorde mal avec l’ardeur d
‘une âme qui ne peut plus attendre ! Que Maxence se recuei
lle dans l’ombre chaude de sa tente, qu’il promène son enn
ui sur la terre tremblante de lumière, il a la certitude q
ue l’effort de sa méditation sera stérile, et déjà l’amer
regret est en lui de ces heures qu’il ne saura pas employe
r. – Dieu ! voyez-le : il étouffe, il va mourir, il brise
contre l’obstacle son effort impuissant, comme une guêpe e
n été s’acharne sur les vitres de sa prison. Il voudrait..
0142. Mais non ! Plus rien à faire, il est au bout de sa p
ensée, il est au bout de l’espérance, dans la sueur de l’i
nterminable agonie. Voici le terme du voyage, et l’échec,
à tout jamais consommé, de cet esprit !
A tout jamais ? Peut-être non ! Mais que Maxence n’espère
rien de lui tant que les souffles du ciel ne l’auront pas
lavé de toute l’impureté des hommes. Aussi longue sera la
séparation d’avec les purs, aussi longue sera en lui l’ag
onie de l’esprit circonscrit dans l’espace étroit. Il est
au seuil de ces royaumes réservés à ceux-là dont le coeur
est intact et que la laideur du monde n’atteint plus. – be
aux royaumes de l’Intelligence, qui ne souffrez que les âm
es transparentes des saints, belles régions que ne connaît
ront même point ceux qui sont purs et sages selon le monde
, et qui ne voulez que les purs et les sages selon le ciel
, jardins sublimes dont les bons sont chassés et qui n’acc
ueillent que les parfaits, heureux sont les hommes qui vou
s ont aperçus de cette vallée profonde où nous pleurons, h
eureux et bienheureux, ceux qui vous ont désirés dans l’in
nocence et dans la force de leur âge !
0143 Maxence à cette heure le savait : il y a une hiérarch
ie entre les âmes. Et d’abord il y a des pensées viles – p
our les coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles,
mais faciles, il y a de pauvres, de misérables satisfacti
ons spirituelles pour ces coeurs qui ignorent profondément
le mal, mais ne se nourrissent que de vertus ordinaires.
Mais quels sont ceux-ci qui s’avancent, portant leurs coeu
rs au-devant d’eux, comme des flambeaux ? Ce sont les héro
ïques, les affamés de la vertu, les assoiffés de la justic
e. Certes, ils se sont gardés des chutes grossières. Mais
ils jugent que c’est peu. Ils veulent cette pureté essenti
elle qui est l’entrée dans l’intelligence supérieure. Car
tout est lié dans le système intérieur de l’homme, et la l
umière profonde de ce qui est vrai manquera toujours à qui
ne se sera point fait un coeur de cristal. Et Maxence lui
-même, où est-il ? Hélas ! qu’il se sent loin de la sagess
e ! Qu’il se sent séparé de ces guides célestes de la conn
aissance unique ! Qu’il trouve aride et désolée la route d
e son exil et de sa peine !
Il est trois heures. Le soleil est haut encore, il accabl
0144e de ses feux la terre calcinée, et l’air de la fourna
ise consomme tout ce qui est liquide, la salive avec la su
eur humaine, et l’huile intérieure dans les jointures des
membres. N’importe ! On partira. Maxence ne peut plus atte
ndre. C’est une grande affaire qui l’appelle là-bas. Debou
t, les amis ! Suivez cet homme que ronge un amer souci, et
ne vous plaignez pas ! Si vous saviez la flamme qui dévor
e sa poitrine, c’est de lui et non de vous que vous auriez
pitié !
On marche, on marche longtemps… La nuit se passe… On
marche toujours… Le soleil de nouveau jaillit de la terr
e lointaine… Mais des arbres apparaissent. Une molle dép
ression a rompu la monotonie du désert. De très vieilles r
uines sont à la lisière d’un bois. Est-ce un rêve ou bien
l’un de ces mirages qui déçoivent si souvent les coureurs
des sables ? Non, Maxence est simplement à Douerat, où ses
chameaux pourront à l’aise remplir leur panse et boire, p
lusieurs jours durant, une ombre bienfaisante.
A peine les ordres sont-ils donnés pour l’installation du
camp, le chef s’éloigne et il va s’asseoir sur les ruines
0145, à la lisière du bois. De sombres légendes, qu’il con
naît bien, se rattachent à cette ville très ancienne. Mais
il n’a pas le goût d’y songer. Car une autre légende vien
t de s’éveiller au plus profond de lui-même, une autre his
toire, si belle qu’elle ne peut pas être…
Là-bas, dans le pays de cet homme, il y a des maisons de
paix et de prière, et dans ces maisons, à tout jamais ferm
ées au bruit du monde, s’écoulent des vies humbles et sile
ncieuses. Des gens vont et viennent, occupés à d’honnêtes
travaux, et leurs calmes regards reflètent des consciences
sans tache. A les voir, on reconnaît tout de suite de bon
s travailleurs, penchés tout au long du jour sur la tâche
humaine que Dieu leur a mesurée. Mais regardez-les mieux :
ces gens sont des chrétiens. On les croit sur la terre, m
ais leur conversation est dans les cieux. On les croit par
mi les hommes, mais ils ont société avec leur Dieu. Si hum
bles soient-ils, ils sont pourtant dans la douce intimité
des Anges, et plus grands que les Anges, puisqu’ils peuven
t à chaque jour aimer mieux, puisqu’ils peuvent monter san
s cesse dans la Foi et dans l’Espérance. Leurs âmes sont d
0146es lacs tranquilles où les Personnes divines aiment à
se pencher. Et l’on voit sur le front la Colombe de l’Espr
it, parce qu’ils ont su se garder dans l’innocence et dans
la paix. Ceux-là ne cherchent plus la griserie du voyage,
parce que cette terre est trop parfumée, où ils se sont a
rrêtés. Ceux-là ne navigueront plus sur les mers mauvaises
, parce qu’ils ont trouvé le port et que l’ancre a été jet
ée
-V
dans l’incomparable béatitude. O merveilleuse apparition !
Cela est-il possible ? Cela peut-il se dire dans la langu
e des mortels ?
Mais voici maintenant le voyageur. Le voici,
lancé à travers le monde, à travers le péché. Il est avide
des choses nouvelles. Il rôde en cercle, autour des champ
s de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Il fuit
! Il fuit son âme, l’âme immortelle et divine qui est en
lui, il fuit son âme, créée pour l’amour, son âme plus bel
le que le septième empyrée… Cependant, dans cette course
affreuse, il s’arrête, il considère la route de sa condam
0147nation, il a peur…
« Non, dit une voix obscure au fond de lui, il n’est pas
possible que la vie soit là, dans cette rancoeur, dans cet
te amertume immense de la conscience mauvaise. Il n’est pa
s possible que la vraie route soit celle-ci qui ne mène nu
lle part, ni que les saints ne prévalent pas contre nous..
.
– Heureux, dit encore cette voix, heureux ceux qui sont i
mmaculés dans la voie – dans la voie qui est droite, et no
n oblique, dans la voie qui est la plus courte, et non dan
s celle-ci qui sinue à travers les apparences et qui ramèn
e éternellement au même point.
– Assez ! répond le voyageur. Je souffre sur la terre enn
emie, mais je ne veux pas de vos consolations. Car je suis
avec les hommes et non avec les Anges, et je n’ai de dési
r que de ce qui respire à mon image.
– Ce n’est pas vrai, reprend la voix, tu n’as de désir qu
e de Dieu, car la connaissance de Dieu est ta part, et, co
mme l’abeille, dans l’été, distille le miel, comme la fleu
r sécrète en elle le parfum qui lui est propre, ainsi ta f
0148onction est de contempler, avec des yeux d’amour, l’im
périssable.
– Laissez-moi. Je suis bien ainsi. Les larmes des hommes
sont belles, et leurs paroles suffisent à mon amour.
– Les larmes, ô voyageur !… Mais non pas toutes les lar
mes. Les larmes qui sont belles, tu ne les connais pas, pa
rce que ce sont les larmes de l’espérance. Vois cet homme
qui soupire aux pieds de son Dieu. Lui aussi, il est inqui
et, mais c’est de la perfection ; lui aussi, il gémit, mai
s c’est de son exil. Lui aussi, il porte sa peine, mais c’
est de ne pouvoir atteindre la plénitude de la beauté inté
rieure. Aussi sa vie est-elle comme le rejaillissement per
pétuel de la sève dans le bourgeon multiplié, et la glorie
use ascension vers
le plus haut ciel.
– Oui, cet homme est le plus grand des hommes et misérabl
e auprès de lui est le stoïcien, à tout jamais enfermé dan
s cette prison qui est lui-même. Mais que ferai-je pour so
rtir de cette mortelle langueur où je suis, et pour m’élev
er au- dessus des campagnes de la terre ? »
0149Et la voix dit :
« Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’es
t pas toi qui te donneras des ailes, et tu es enfermé de t
outes parts par la terre finie, dans le chiffre de la conn
aissance élémentaire. Mais voici venir Celui qui t’a promi
s la vie, il arrive pour dénouer les liens de ta captivité
. Ecoute, ô malheureux, les paroles de la délivrance. Envo
le-toi, fière colombe, rendue à son azur, envole-toi vers
ce coeur percé de la lance, qui a saigné pour toi. Veille
et prie… »
Alors le voyageur s’arrête. La peine l’étouffe, le regret
, il ne sait quelle vague nostalgie, l’obscur remords. Et
la même plainte monte à ses lèvres, la même plainte, inlas
sable et monotone, remonte en lui :
« O mon Dieu, puisque Vous m’avez mené jusqu’ici pour me
faire entrevoir Votre Visage, ne m’abandonnez plus. Manife
stez-vous enfin, puisque Vous seul pouvez le faire et que
je ne suis rien. Comme Vous avez montré à Thomas vos plaie
s sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe de votre Pré
sence… »
0150 Or, voici ce que répond le Maître du Ciel et de la Te
rre :
« Tu me cherches, et je suis là, pourtant, dans ce dégoût
de toi-même qui t’est venu, dans cette lourdeur de ton âm
e captive, et jusque dans le cauchemar affreux de tes péch
és. Mais comment me reconnaîtrais-tu, moi qui suis vrai, a
u milieu de tant de mensonges où tu te complais encore ? C
omment comprendrais-tu mes Paroles, qui sont la Paix, toi
qui vis dans l’aigre dispute, et dans la discorde et dans
la révolte de ton corps, dressé contre ton âme, dans le si
fflement de la rage impuissante ? Rappelle-toi, pauvre enf
ant, cette ville où tu vivais, rappelle-toi… »
Maxence cache son visage entre ses mains. Il revoit le ca
rrefour auprès des portes, et les globes de lumière, et le
Prince du monde, qui était là, avec sa figure verte, grim
açant derrière les tilleuls. Lui-même, il parlait, il parl
ait intarissablement, comme un homme saoûl, et des gens pa
rlaient aussi, qui avaient mis de beaux habits propres sur
leur immense saleté, de faux élégants, de faux joyeux, de
faux intelligents, des demi-malins qu’on aurait crevés av
0151ec une parole forte, des messieurs très contents d’eux
-mêmes, mais qui se seraient effrités instantanément, et v
olatilisés sur l’heure, si l’on avait dit auprès d’eux un
seul petit mot qui fût vrai. Et la jouissance était la div
inité de ce carrefour, la jouissance acharnée, la jouissan
ce plein la gueule, jusqu’à étouffer, par devoir…
« J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime qu
e toute chose soit en sa place et je n’entrerai pas sous c
e toit, avant que tout n’y ait été préparé pour ma venue.
Un homme, dit mon Fils, fit un grand souper et invita de n
ombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya son se
rviteur dire aux invités de venir, parce que tout était pr
êt. – Mais dit-on à l’hôte de venir avant
que tout ne soit prêt ? »
Quiaparata sunt omnia… Maxence, les larmes aux yeux, en
trevoit ce juste, qui est simple et vrai devant son Dieu.
Rien n’est caché en cet homme. Il n’est point une heure de
sa vie qui soit impure, parce que son Maître l’a reconnu
et qu’il l’a fait sortir des langueurs du péché. Et lui, i
l dort tranquille, sous la protection des Anges du Ciel. E
0152t s’il vient à s’éveiller, il est joyeux encore, parce
que déjà l’action de grâces est sur ses lèvres et que les
paroles de la prière lui sont plus douces que le miel. Le
voici au matin : il ouvre ses yeux à la lumière créée, et
comme toutes les choses créées autour de lui, il a confia
nce et il sait que la bénédiction du créateur est sur son
front. O joie ! ô sereine et bienheureuse harmonie ! Il gl
orifie Dieu dans l’exultation de l’éveil universel. Parce
que ce corps lui a été donné, afin qu’il fût le temple de
l’esprit, et que lui-même, il ressuscitera dans la gloire
promise par le Sauveur. Parce que cet esprit lui a été don
né, afin qu’il eût le commandement sur la matière organisé
e. Tout est un en cet homme. Chaque chose est en sa place
; ses membres, sa chair et son sang sont sous la dépendanc
e de la pensée, et la pensée elle-même est sous la dépenda
nce de Dieu, s’élevant vers lui avec une grande facilité,
– car tout ce qui est visible appartient à la bête, mais à
l’homme il est donné de dépasser le cercle des apparences
et de déchirer l’azur du ciel fini.
Mais au contraire, voici le blasphémateur. Il est semblab
0153le à ces réprouvés que Dante condamne au supplice de l
a poix :
Non far sopra la pegola soperchio…
lui crient terriblement les démons : « Tâche de ne pas t’é
lever au-dessus de ce bitume… Reste dans la matière pesa
nte, dans cette boue inerte qui t’étouffera… Reste dans
cette chose qui n’a plus nom de vie, mais au contraire ell
e a déjà l’horreur de la mort éternelle ! » Le malheureux
a peur, il fait des rêves de démence, il est traqué de tou
s côtés par l’épouvante et la fureur. Son sort sera de s’a
giter désespérément dans son bourbier. Il ne saura plus qu
oi inventer, il ira de mensonge en mensonge, toujours plus
assuré de lui-même aux yeux du monde, toujours plus lâche
et plus tremblant au regard de lui-même. Et quand l’heure
sera venue de rendre compte au juge, on le verra se tordr
e sur son grabat, en criant immensément : « J’ai peur… j
‘ai peur… » Mais il sera trop tard, et l’arrêt sera pron
oncé pour l’éternité.
« Je veux, dit Dieu, que ta maison soit en ordre, et que
d’abord tu fasses le premier pas. Je ne me donne pas à cel
0154ui qui est impur, mais à celui qui fait pénitence de s
es fautes, je me donne tout entier, comme mon Fils s’est d
onné tout entier.
– C’est une dure exigence que la vôtre, ô Seigneur. Ne po
uvez-vous d’abord toucher mes yeux ?
– Ne peux-tu donc me faire crédit un seul jour ?
– Vous pouvez tout, Seigneur !
– Tu peux tout, ô Maxence. Voici que dans tes mains morte
lles, tu tiens la balance, avec le poids juste et le contr
ôle infaillible. Je t’ai libéré du joug et de l’aiguillon.
Je t’ai fait plus grand que les mondes, puisque je t’ai d
onné commandement sur le Paradis qui est plus grand que le
s mondes. Or, tu me remercies de la lumière du soleil que
je t’ai donnée. Mais tu ne me remercies pas de ce don plus
précieux que le soleil et tout le tableau de la nature. T
u ne me sais pas gré de cette immense dignité où je t’ai m
is. Et pourtant il n’est rien que j’aime comme de voir cet
te tête libre et fièrement secouée devant le ciel. O Maxen
ce, il n’est pas de bornes à ta liberté que mon amour. »
Et le soldat, descendant en lui-même, écoute la voix du S
0155eigneur dans le désert. O abîmes de la contradiction !
Royaumes mystérieux de la sagesse ! Le Fils de Dieu a rép
andu son sang pour ce Maxence. Pour lui, il a été flagellé
et couronné d’épines. Il a porté la Croix immense de ses
péchés. Pour lui, Son Coeur a été percé de la lance. Un jo
ur, pour ce pauvre voyageur, et pour tous les voyageurs su
r cette terre, Il est descendu du septième ciel, Il a quit
té le trône de lumière où
Il reposait avec le Père, Il a montré à cet homme Ses Main
s sanglantes, Il a été le médiateur, l’anneau divin entre
le ciel et la terre, Il a été le gage de la nouvelle et de
l’éternelle alliance. Et cependant les cieux sont fermés
pour Maxence. Il n’a pas la possession du royaume de la Gr
âce qui est à lui, et c’est en vain que le sacrifice a été
consommé sur le Calvaire ! Mais quoi ? ce Jésus, qui a fa
it les mondes et la terre avec les campagnes, et ses fleuv
es et ses forêts, et la lumière et le déroulement des sais
ons, certes, Il est venu parmi nous, mais Il ne nous a pas
convertis. Des hommes ont vu le tombeau de Lazare ouvert,
et ils ne sont pas rendus. Des hommes ont vu Dieu, et ils
0156 n’ont pas cru ! Et certes, Il a multiplié les pains e
t Il a donné à manger aux multitudes. Mais quand Il a dit
: « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en m
oi et moi en lui », ses disciples ont haussé les épaules,
et ils se sont détournés de lui, disant : « Cette parole e
st bien dure, et qui peut l’écouter ? » O mon Dieu, ceux q
ui ont bu vos paroles, ceux qui ont touché votre robe, ceu
x qui, en un jour réel, entre un matin et un soir, ont ent
endu dans le temps ces paroles-là, ils n’ont pas été encha
înés, et ils se sont retirés de Vous, qui disiez ces mots
seuls qui ne passeront jamais ! Des hommes ont vu le Corps
divin qui allait ressusciter dans la gloire et remonter a
u ciel pour l’éternité, des hommes vivaient et respiraient
, pendant ce jour entre tous les jours, où les mondes trem
blaient dans l’attente de la Rédemption. Et Celui que les
siècles païens avaient désiré ne cessait pas d’être le sig
ne de contradiction dont parle l’Evangile. Car il fallait
que « le monde fût divisé à son sujet ».
Oui, Seigneur, Votre disciple bien-aimé avait raison : il
faut que le monde soit divisé à Votre sujet, et que l’esp
0157rit ne soit point asservi, mais libre et profond et to
ut entier donné. Il faut que le don de nous-mêmes soit ent
ier. Il faut que l’amour soit en nous, pour que nous recev
ions l’Amour. Certes, ce que vous demandez est difficile,
ô mon Dieu, et Vos exigences sont bien lourdes. Et il y en
a beaucoup qui ne demandent pas mieux que de vous suivre
et qui sont tout prêts à vous faire des concessions. Mais
enfin c’en est trop : il vient une heure où la raison se r
évolte, et nous-mêmes qui vous avions écouté avec patience
, nous sommes forcés de nous retirer : ces paroles sont tr
op dures et nous ne pouvons les supporter.
Nous retirer ? Mais non ! Nous ne le pouvons pas. Où irio
ns-nous, Seigneur ? Vous seul avez les paroles de la vie é
ternelle. C’est donc que notre coeur est encore trop petit
. C’est donc que nous n’avons pas encore mérité de Vous co
nnaître. C’est donc que notre don n’est pas encore sans pa
rtage. C’est donc que nous ne sommes pas prêts…
Maxence, après la longue journée, se dresse dans le soir.
Au ciel est l’océan bleu de la miséricorde. A l’Occident
est la lumière naissant d’en haut. A l’Orient est la prome
0158sse de la résurrection d’entre les morts. Entre l’Orie
nt et l’Occident est l’homme, l’homme de douleur et de dés
ir, entre aujourd’hui et demain, entre la lumière qui est
et la lumière qui sera… Ah ! tout ceci est trop beau ! «
J’ai soif du renouveau, dit cet homme, j’ai soif de vivre
enfin. Voici !
L’heure est venue de revêtir l’habit des noces, et de rent
rer dans la maison, parce que je sais qu’il y a autre chos
e que moi-même et que toi-même, parce que je sais qu’il y
a Lui, et que Lui ne peut pas se tromper. Il y a Lui, qui
n’est ni moi, ni cet homme, ni cet autre, et qui est pourt
ant une Personne, une Personne infinie, mais différenciée,
une Personne invisible et pourtant réelle, et la seule en
vérité qui soit réelle. L’heure est venue d’ouvrir immens
ément notre coeur, parce que le Seigneur Jésus a parlé, et
quel homme a jamais dit ce qu’Il a dit ? J’entends les pa
roles étonnantes, j’entends le Verbe éternel. Comment y cr
oire, et comment n’y pas croire ? Le oui est difficile, ma
is le non l’est bien plus… Le oui est difficile ? Mais c
‘est Vous-même, Seigneur, qui l’avez dit. Vous avez prévu
0159ma faiblesse. Ah non ! Rien n’entrera dans ce coeur du
r, tant que le mal du monde sera en lui – et peut-on, en v
érité, servir deux maîtres à la fois ? Je me laverai, Seig
neur, aux sources du salut, et je croirai. Je serai vrai,
et j’aurai le vrai. Je détesterai ce passé qui me brûle, j
e le déteste déjà de tout mon coeur, ô mon Dieu, puisqu’il
le faut pour Vous connaître. O joie ! Je sens déjà le raf
raîchissement de la vie nouvelle. L’esprit qui est en moi
s’est échappé des lacs du chasseur. Il est libre, il remon
te facilement à la surface, comme le liège, qu’une main li
bère au fond du vase, et qui flotte avec aisance au milieu
des bulles légères. Il est libre d’être à Vous, s’il Vous
plaît de le prendre. Il est libre sur les eaux supérieure
s, sur les eaux éternelles qui ont été séparées de la corr
uption terrestre. O joie ! ô paix, ô fraîcheur délicieuse
! »
Ainsi chantait Maxence, en revenant vers les hommes noirs
qui le servaient. – Ah ! si un prêtre s’était dressé deva
nt lui avec le geste qui pardonne, peut-être ce soir-là…
Mais non ! Les mots de la rémission ne seront pas dits. M
0160axence est seul, nulle aide ne lui viendra des hommes.

« Veux-tu être guéri ? » demande Jésus à l’homme qui est
malade depuis trente-huit ans. « Oui, Seigneur, répond-il,
mais je n’ai personne qui, lorsque l’eau s’agite, me jett
e à la piscine. » – Je n’ai personne ! Et certes, je veux
guérir, – mais je n’ai personne, et ma voix s’est perdue d
ans le désert. – Que fais-tu, infortuné, près de la fontai
ne de Bethsaïda ? N’as-tu pas reconnu le maître ? Vois don
c : ton aveu, ton regret lui suffisent, et déjà la parole
qui sauve est prononcée : « Lève-toi et marche !… »
– mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance.
Ayez pitié de l’homme qui est malade depuis trente ans !

III
Le temps des lys
Argument. – Maxence retrouve les Maures. – Tableau de sa
vie à Ouaddan. – Les vainqueurs et les vaincus. – « Notre
0161Père. » – Vers le Sacré- Coeur de Jésus. – Le désir d’
une nourriture substantielle. – La foi et les oeuvres. – L
e soldat s’agenouille.
Cependant, les courriers ne cessaient pas d’annoncer que
d’importantes opérations de guerre auraient lieu vers la f
in de l’année. « Mettez vos animaux en état, écrivait à Ma
xence le gouverneur de l’Adrar. La rentrée de l’impôt s’es
t normalement effectuée, mais après les fatigues qu’ont im
posées à votre troupe la mauvaise volonté de Sidina et la
recherche des pâturages dans la zone désertique, où il vou
s avait entraîné, j’estime que votre unique préoccupation
doit être de donner à vos chameaux le maximum de repos et
le maximum de nourriture. D’ailleurs, la saison est trop a
vancée pour que vous puissiez songer… » Un jour, Maxence
fit appeler les guides et ceux des chefs de goums qui con
naissaient le mieux la région. On causa. Sur la natte s’ét
alaient les grandes feuilles blanches où étaient inscrits
au crayon les noms des puits et les lignes rouges des itin
éraires… « J’irai à Ouaddan », dit Maxence, et il donna
les ordres pour le départ du lendemain…
0162 La distance n’est pas grande de Douerat à Ouaddan. Ma
xence met cinq jours à la franchir. Le sixième jour, il fa
it installer son camp, il jette l’ancre pour deux mois. Le
voici parvenu à l’une des bornes du désert. Ici, il y a e
ncore les immenses champs de hâd où les chameaux boivent l
e soleil. Au delà, les sables vierges, les immensités sans
eau, les plaines de l’interdiction, la mort. « Cet endroi
t me plaît, dit le chef, c’est la terre de midi, c’est la
terre qui convient à l’août altéré. Elle est conservée sou
s sa cloche de verre. Et certes, rien n’est plus desséché
que ces curieuses fleurs du désert. Mais on sent qu’un peu
d’eau les tuerait. Il faut qu’elles craquent sous la pous
sière du jour… Salut, ô terre de ma maturité, terre de l
‘été et de la plénitude intérieure ! Salut, herbes du prom
ontoire le plus extrême de la vie ! Salut, derniers témoin
s de la respiration de la terre ! Salut, sables de l’Occid
ent que nous ne connaîtrons jamais !… »
De longues journées de paix commencèrent pour Maxence. De
puis qu’à Douerat il avait entrevu la loi de son progrès i
ntérieur, une confiance sereine était en lui, une surabond
0163ance de joie mystérieuse gonflait son coeur. Le matin,
de bonne heure, il quittait sa tente, il marchait longtem
ps dans l’espace libre, ne ressentant que la force de sa j
eunesse et la pleine possession de lui-même. Et parfois, a
vant de regagner le camp, il s’arrêtait auprès des puits.
Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des c
ris rauques. Des chameaux étaient là, qui buvaient, et l’o
n n’entendait plus que les appels des bergers. Maxence fer
mait les yeux, étourdi par la marche et le soleil, par tou
te la vie profonde et pure et sérieuse qui le ceignait. Il
oubliait en un instant toute la laideur du monde qu’il av
ait connu. Rien n’était plus autour de lui que la noble si
mplicité des nomades, une parfaite distinction, une douceu
r pastorale, ce jaillissement original de la vie que tous
les intimes de l’Afrique ont connu…
Rentré sous sa tente, le jeune chef se livrait aux travau
x de son commandement, soit qu’il rédigeât quelque rapport
, soit qu’il tînt audience, soit qu’il administrât en quel
que manière le territoire sur lequel il avait délégation d
e l’autorité. Mais les heures de l’après-midi étaient les
0164plus douces ! Alors il buvait le long silence des sies
tes, et la Parole de Dieu inscrite dans l’ostensoir du cie
l. Quelle force pourrait donc empêcher la réalisation de l
a promesse ? Pauvre de toute pauvreté, plus nu qu’un ver,
Maxence ressentait pourtant, il ressentait déjà le riche p
laisir de la possession, dans la mesure, par exemple, où l
es âmes du purgatoire possèdent
Dieu, par le désir torride qu’elles en ont. Et certes tout
es les peines et toutes les joies du Purgatoire étaient ce
lles de cette âme consumée dans le bienheureux tourment de
Dieu. Tout le feu qu’elle endurait, ce mal horrible de la
terre qui seul la séparait du Ciel, et tout le poids de s
on exil, et toutes les flammes de l’Afrique, c’était le li
eu de son attente et de sa purification. Mais déjà un cert
ain bonheur était en lui, parce qu’il s’était détourné des
voies communes, des voies sans nul espoir où gémissent le
s lâches et les médiocres, et qu’il voyait Jésus du fond d
e ses ténèbres, Jésus non possédé, mais désiré.
Et parfois, il prenait dans ses mains de fièvre
r
0165les Evangiles. Alors cette clarté de Jésus se rapproch
ait. Il lisait, il ne voyait que le doute et la contradict
ion. Et puis, à point nommé, le mot divin éclatait, si for
t, si serré, si net que Maxence en tremblait de tous ses m
embres – si dur parfois aussi, ô mon Dieu, puisqu’il faut
bien redire encore le mot de Vos disciples, oui, si dur et
si dru, si vrai et si profond, qu’il emporte à tout jamai
s la misérable discussion humaine, – si dur, parce qu’un D
ieu parle, si doux, parce qu’un
Homme parle, si dur et si doux, d’un si ferme et flexible
acier, d’une matière si forte et si simple, que rien ne pe
ut plus satisfaire après lui… « Ah ! la beauté n’est rie
n, disait Maxence, mais qu’elle vienne de si loin, qu’elle
soit si étonnante, qu’elle porte à tel point en elle l’em
pire des choses célestes, c’est cela qui est tout. Je croi
s que c’est mon frère qui me parle, et c’est Jésus transfi
guré qui vient de quitter Elie sur le Thabor. Je crois que
c’est un pauvre, couvert de boue et de crachats, qui para
ît, et c’est le Roi du Ciel dans toute sa pompe incomparab
le ; que c’est mon ami qui est là, qu’il est semblable à m
0166oi – et c’est Celui qui a fait les mondes et tous les
Anges du Ciel viennent Le servir. »
Cette histoire incomparable qu’il lisait, Maxence compren
ait qu’elle achevait toute l’histoire humaine, qu’elle fer
mait le cycle, qu’elle disait tout, depuis la naissance de
l’homme jusqu’à sa mort et jusqu’à l’avènement définitif
de Jésus dans la gloire – histoire qui a été dans le temps
par l’humanité de Jésus et qui est en dehors de tous les
temps par sa divinité. Là il se sentait dans le centre, da
ns l’unique articulation du monde, au noeud même du drame,
entre la chute et le Jugement. Tout est arrêté, tout est
clos, les comptes sont faits et bien faits. La justice s’a
chève dans la miséricorde. A l’homme, il faut Dieu : Jésus
le donne en se donnant. A l’humanité sainte, il faut la s
ainteté : Jésus la donne en paraissant. Toute continuité e
st rétablie. Jésus est l’équilibre du monde, il est l’acco
mplissement de tout ce qui est humain et de tout ce qui es
t divin, il est l’anneau qui manquait, l’anneau de l’ancie
nne et de la nouvelle alliance, il est la rencontre de l’h
omme avec Dieu, la rencontre unique d’où a jailli l’étince
0167lle de la charité. Car sans Jésus, c’est-à-dire sans m
édiateur, il n’y a pas de mouvement de l’homme à Dieu, don
c pas de charité. Et avant Jésus, il y a les corps et il y
a les esprits, mais il n’y a pas la charité. Et depuis Jé
sus, il y a les corps et il y a les esprits qui sont infin
iment loin des corps, et il y a la charité qui est infinim
ent loin des esprits. Jésus, étant la possibilité de Dieu
pour l’homme, a donné tout ce qui était nécessaire. Il a é
té la satisfaction totale, parce qu’il a satisfait à Dieu
et qu’il a satisfait à
l’homme. Jésus est tout ce qui manquait.
Parvenu en ce point, Maxence laissait retomber le livre.
« Ah ! qu’il doit être doux, s’écriait-il, de lire l’Evang
ile en chrétien ! » Cri profond, le plus sincère, le plus
douloureux qu’il ait poussé ! Lire en chrétien, c’est-à-di
re tout autrement qu’il ne lit, connaître en chrétien, c’e
st-à-dire connaître tout autrement qu’il ne connaît. Il es
t passé de l’ordre du corps à l’ordre de l’esprit, il rest
e encore l’ordre de la charité – mais là il faut Jésus lui
-même, non plus dans Sa Parole, mais dans Sa Chair, non pl
0168us dans Son Souvenir, mais dans Sa Présence. Il est pa
ssé de l’obscurité de la matière à la clarté de l’esprit,
clarté grande et magnifique, assurément. Mais il est une c
larté d’une autre sorte, bien que le langage humain ne pui
sse la distinguer, et c’est la clarté de la charité. Maxen
ce voit des choses saintes dans l’esprit, mais dans la cha
rité, on voit tout autrement. Alors il n’y a plus la moind
re petite arrière-pensée, la moindre inquiétude, ni cette
sournoise hésitation de l’homme inquiet, mais seulement la
pleine connaissance pacifique, la possession sereine, la
certitude béatifique. La connaissance dans l’esprit n’est
pas réservée, elle est la lumière qui « éclaire tout homme
venant en ce monde ». Mais la connaissance dans la charit
é est infiniment réservée, ce qui la met infiniment plus l
oin de l’esprit que l’esprit n’est loin du corps. Et Maxen
ce lui-même était infiniment plus loin de la charité que d
u corps et toutes les clartés de son esprit ne valaient pa
s le plus petit mouvement de charité… Ah ! heureux et bi
enheureux ceux qui, par la grâce des sacrements, ont pénét
ré dans les jardins de l’intelligence surnaturelle, heureu
0169x et bienheureux ceux qui reposent dans le coeur de le
ur Dieu et qui se réchauffent à sa vivante chaleur, heureu
x, à jamais heureux ceux pour qui tout le ciel est dans la
petite hostie, à la contenance exacte de Jésus-Christ !..
.
Un matin, avec quelques compagnons, Maxence s’aventura da
ns ces dunes du Ouaran qui sont au seuil du grand désert.
Les pieds des chameaux enfonçaient dans le sol mouvant. Un
e imperceptible couronne de sable que soulevait, en caress
ant la dune, le vent d’est flottait sur l’horizon vague. M
axence se sentait loin, très loin, dans un endroit qui ne
pouvait pas être et qui était pourtant. Ils marchèrent une
heure. Des têtes chevelues de palmiers apparurent au-dess
us d’une coupole de sable. C’était une très petite palmera
ie, étrangement blottie entre des murailles croulantes…

« El Hassen ! » dit le guide.
Surprise ! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers
inattendus. Ce vieux captif, complètement sourd et très i
mpotent, apporta aux voyageurs des dattes exquises et de l
0170‘eau fraîche, mais salée. Maxence, ayant mangé et bu,
s’élança sur sa selle et partit droit dans l’espace déchir
é devant lui. Comme un enfant qui s’aventurerait, sur une
coque de noix, au bord d’une mer dangereuse, ainsi il flai
re l’étendue dangereuse, fait un bond, puis, dans le vent
brûlant, s’arrête. Devant lui se déploie un immense tablea
u d’Afrique. Vers le nord-est, le guide nomme encore Touij
init. Mais vers l’ouest, c’est l’immense déroulement sans
nom, c’est la portion blanche des cartes, c’est la géograp
hie impossible du Sahara ! L’imagination bondit de dune en
dune. Elle vole, sur de rapides dromadaires, pendant des
jours et des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et
c’est le même sable et le même ciel… La gorge est altéré
e, on défaille de soif… Marche encore, le puits est là-b
as, là-bas… de l’autre côté de l’Afrique. – Mais du moin
s, ô Maxence, rien n’est capable ici de détourner ton coeu
r de sa patrie, et rien n’arrête ce céleste regard qui se
repose amoureusement au delà des mondes…
Le guide montrait une ligne de rochers noirs :
« C’est là, dit-il, que se trouve la maison du cheikh Moh
0171ammed Fadel. Elle est abandonnée aujourd’hui, à cause
des guerriers du Nord qui venaient la piller. »
Pauvre retraite de philosophes inoffensifs ! Maxence y co
urt, il s’arrête avec ivresse dans la demeure des hommes,
il prend pied sur le rivage de la terre. Une aire abandonn
ée, que protège mal une muraille basse. Au fond, dans l’an
gle du mur, la maison ruinée, très basse et très large – e
t c’est là où des hommes ont rêvé de leur Dieu intensément
! Maxence, sur les ruines, s’asseoit. Mais soudain une ét
range oppression l’accable. Tout l’ennui de l’Islam est de
vant lui, et la servitude, et l’immense découragement, et
le morne « A quoi bon ? » de ces esclaves ! Il pense :
« Je sens mieux que nous sommes les vainqueurs et qu’ils
sont les vaincus. Qu’avons- nous donc de plus ? Je ne sais
… Quelque chose de plus riche et de plus vrai – la consc
ience de notre dignité et de notre indignité. Ces deux sen
timents sont en nous, ils ne peuvent pas nous tromper et i
ls ne s’accordent que dans le mystère chrétien. La connais
sance du prix que nous valons et de l’ordure que nous somm
es, deux certitudes égales et contraires qui ne s’accorden
0172t que par Jésus. Le sentiment de notre puissance et ce
lui de notre impuissance, l’expérience intérieure de notre
force et de notre faiblesse, de notre dépendance et de no
tre indépendance, mais tout s’accorde dans la grâce. Le se
ntiment de notre liberté et celui de notre servitude, – de
ux joies infinies, deux pôles de béatitude infinie entre l
esquels oscille toute notre action. D’où la force du chrét
ien : tout compte en lui. Tous les éléments qui composent
son âme s’orientent dans le sens de l’action victorieuse.
– Qu’ai-je donc de commun avec vous, pauvres gens ? Que me
fait votre foi, puisque vous n’avez pas la charité ? Puis
que la libre explosion de l’amour n’est pas en vous et que
vous n’êtes que de pauvres esclaves tremblants. Et certes
vous connaissez Dieu, le Tout-Puissant et l’Unique, mais
vous ne le connaissez pas dans la charité. Vous êtes dans
le monde des pures idées, vous n’êtes pas dans l’esclavage
de la chair, mais vous êtes dans l’esclavage de l’esprit.
Que me fait donc votre louange, puisque ce vrai Dieu que
vous servez n’est pas votre Père, puisque votre monde est
ouvert à l’image de ce désert, et que chaque homme y est s
0173eul et désert, et que les hommes ne sont pas vos frère
s. Mais voici que vous faites éclater votre grandeur. Car
nous, nous sommes dans la douce amitié catholique, et nous
sommes dans le monde comme dans un monde fermé, parce que
tous les hommes sont nos frères bien- aimés et qu’ils son
t avec nous une même famille.
Et lorsque nous prions, nous prions Notre Père, parce qu’i
l est vrai que nous sommes les enfants du même Père… – j
oie, ô grandeur infinie !… Dieu tout-puissant, Dieu sain
t, Dieu juste – mais il est aussi le Père, il est Notre Pè
re, il est le Père qui nous aime, qui a confiance en nous,
qui nous veut libres et joyeux. Qui n’est pas seulement u
n principe, ou une idée, ou un dogme, mais qui est Notre P
ère et Notre Ami, que nous voyons et qui nous est familier
, qui est Notre Père et Notre Ami et Notre Frère tout ense
mble. Qui n’est pas un mot, ou une chimère, mais qui est u
ne nourriture. Qui n’est pas le Bien, ou la Raison, ou l’I
déal, mais qui est une Personne, c’est-à-dire Jésus- Chris
t, le médiateur, Jésus-Christ, la Deuxième Personne, mais
Dieu tout entier, Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, J
0174ésus-Christ, Dieu de miséricorde et d’amour !… »
Cris de victoire, où se mêle, au dedans de Maxence, une s
ecrète mélancolie. Jamais le solitaire n’a mieux connu les
frères de sa pensée, et jamais il n’a plus souffert d’êtr
e séparé d’eux.
Il est abandonné et il les voit dans l’humble amitié de le
ur Dieu. Il est au plus profond de la terre réprouvée, et
il songe à l’heureuse contrée où est la bénédiction du Sei
gneur. Il connaît le vrai temple et il ne peut pas y rentr
er ; la vraie loi, et il ne peut s’y soumettre ; le vrai s
acrifice, et il ne peut y participer.
Maxence est triste de n’être pas avec ses frères, et il l
es considère avec amour. Voici qu’ils entrent dans l’Eglis
e et qu’ils se signent, et qu’ils s’avancent avec franchis
e jusqu’au plus profond de la nef, car ils ont vu dans l’o
mbre trembler la
-V
petite lampe qui ne s’éteindra pas. – mystère ! Ils ne son
t pas seuls, le bien-aimé est là, au milieu d’eux, Jésus e
st là, non point en image ou en symbole, mais dans son cor
0175ps et dans sa chair, le maître est là, réellement prés
ent, qui les a reconnus et qu’ils ont reconnu. Il est là,
dans l’hostie vivante, le même qui est ressuscité le trois
ième jour et qui est monté aux cieux où Il est assis à la
droite du père. C’est le Dieu vivant que Maxence adorera,
c’est le Dieu de sa délivrance et de son amour, c’est le D
ieu de son introduction dans la vie.
Maxence a le désir d’une nourriture substantielle. C’est
ce pain qu’il demande. C’est de cette vérité qu’il veut se
saoûler. Car pour lui, il n’est pas d’autre chemin pour a
ller à Dieu que Jésus. Il dit que Dieu n’est pas, ou qu’il
est Jésus. Il dit que Dieu n’est rien, ou qu’il est le Di
eu des chrétiens – parce que beaucoup ont porté témoignage
de Lui, mais qu’il n’y a pas témoignage des philosophes e
t des savants. – Mais quel est-il, ce Dieu des chrétiens ?
C’est Jésus, qui s’est fait connaître à nous, qui nous a
tant aimés et qui a souffert pour nous jusqu’à la Croix, J
ésus, fournaise ardente de charité, Jésus, qui nous a dévo
ilé avec amour tous les secrets de son coeur, qui est notr
e réconciliation avec le ciel, qui est la Preuve unique du
0176 Très-Haut, Jésus, qui est la source vraie des vertus
et l’objet de la dilection de tous les saints, Jésus, qui
s’est donné à nous depuis l’origine du monde et qui ne ces
se pas de s’offrir en victime pour nos péchés, qui est not
re raison d’être bons et d’être purs, Jésus, qui a créé le
ciel et la terre et qui nous a livré son corps, Jésus, po
rte du ciel et désir des collines
éternelles.
Maxence n’a pas d’autre raison pour aller à Dieu que Jésu
s – ni d’autre raison, ni d’autre moyen. Il ne peut avoir
aucune certitude en dehors de Jésus, ni d’autre désir que
de Jésus. Et il ne peut avoir d’autre accès à Dieu que Jés
us, Dieu lui-même, et Homme en même temps… Que cherche-t
-il donc, les yeux au ciel, ce voyageur ? De belles idées
? – Toute sa vie, on lui en a servi à profusion. C’est un
Maître qu’il cherche, un Maître de vérité, et pour ce Maît
re il changera sa vie, mais non pas pour un système ni pou
r l’airain retentissant des paroles. Si donc il rejette le
témoignage de l’ancienne loi, le témoignage de
r
0177l’Evangile, le témoignage de Paul et celui de Pierre,
le témoignage des confesseurs et des martyrs, il renoncera
du même coup à la possession de Dieu et il se donnera aux
bavardages du monde. Mais s’il ne rejette pas le témoigna
ge et qu’il reçoive la Parole, c’est donc à Jésus qu’il ir
a, c’est donc à Jésus qu’il se donnera…
– Dieu, ayez pitié de ce coeur encore fragile ! Seigneur,
ayez miséricorde de ce pauvre ! Et certes ce n’est pas vo
us qui le détournerez de la lumière. – Non ! ce n’est pas
Jésus qui détourne de Jésus, mais c’est le mal, mais c’est
la chair, mais c’est la misérable attache avec le monde,
mais c’est tout ce qui n’est pas Jésus. C’est tout ce qui
n’est pas Vous, ô mon Dieu, qui pourra le détourner. Voyez
! Nous avons peur, parce que l’esprit est faible, parce q
ue Vous êtes difficile, parce que les yeux mortels ont pei
ne à soutenir Votre lumière. – Mais c’est Vous qui aurez p
itié de cet errant, et c’est Vous qui le conduirez dans le
sein bienheureux de l’éternelle béatitude !…
La nuit est tombée sur l’Afrique – nuit légère, nuit sans
rêves. Des hommes sont dans la nuit, qui se serrent au tr
0178ot puissant des chameaux. Nul bruit, car les pieds enf
oncent sourdement dans la matière ouatée du sable. Nulle p
arole, car la fatigue se tait avec délices. Le chef est de
vant, il se penche sur le cou de sa bête dont il aspire av
ec contentement la fauve odeur… La journée a été bonne,
il a fait chaud, on a marché, on a rêvé… Mais quoi ! Cet
te douceur terrible, qui est venue, ce nom béni qu’il a re
dit, cette bonté en lui, ce coeur nouveau qu’il a senti ba
ttre dans sa poitrine, – ce n’est pas vrai, c’est un mirag
e qui tente et qui fait peur ! Et voici que Maxence ne sai
t plus ; il est là comme un pauvre homme tremblant ; il es
t là comme un mendiant qui a longtemps prié et qui n’espèr
e plus… Cet homme ne croit pas. C’est dur de ne pas croi
re, quand on a tout appris. C’est dur, Seigneur, quand Vou
s avez parlé, de ne pas croire. Mais c’est ainsi : cet hom
me ne croit pas, il a lassé Dieu, il n’y a rien à faire av
ec lui. C’est en vain qu’il élève ses yeux vers la montagn
e, puisqu’il ne sait ce qu’est la belle audace d’un don gé
néreux de soi-même. Il n’y a rien à faire avec ce lâche !

0179La veille s’achève, et Maxence tremble…
Il advint que, vers le même temps, ce soldat eut fantaisi
e de visiter le puits de Meïateg, car nul Français n’avait
poussé jusque-là et le nom même manquait sur les cartes.
Un matin donc, vers dix heures, il arrivait dans un vaste
espace dépouillé, et une sorte de pellicule sur le sol cra
quait sous les pas des chameaux. Sur la gauche était une d
une, un vague buisson. Lieu tragique, nature ennemie ! Les
ouvertures noires des puits disposées en demi-cercle étai
ent proches. Maxence sentait l’inquiétude d’un de ces éter
nels recommencements – recommencements des choses et recom
mencements de nous-mêmes – et il vivait ce drame d’être da
ns l’exacte répétition, dans l’implacable restitution des
heures semblables. Il bâilla. Le guide l’entraîna vers les
puits. Tous étaient à sec, sauf un seul, où croupissait,
à une faible profondeur, une eau noire. Il faisait lourd,
la chaleur avait une exhalaison sauvage…
« J’ai soif, dit Maxence, tire-moi de l’eau. »
Il se retourna, vit le guide qui faisait une grimace et m
ontrait quelque chose, tout près du puits. C’était, à demi
0180 enfoui dans le sable, un cadavre. La chair décomposée
était arrachée par endroits. Des lambeaux d’étoffe traîna
ient sur le
sol.
« Voici, dit le guide. Cet inconnu a été trouvé dans le f
ond du puits, il y a quelques jours. On croit qu’il venait
du Regueïba. Sans doute, il était épuisé par la soif. Pou
r boire plus vite, il est descendu au fond du puits et il
y est mort. Des gens de Ouaddan qui passaient par ici ont
retiré son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse
peu profonde. Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer
et le déchirer, comme tu le vois à présent. »
Surprenante apparition ! Pauvre homme, pauvre voyageur au
x jambes nues ! Il a marché pendant des jours et des jours
dans le désert mauvais, le solitaire et l’obstiné ! Il a
franchi les cercles sans cesse renaissants de l’horizon, d
une après dune, et toute sa pensée s’est tendue vers ce pu
its qu’il fallait atteindre. Enfin, dans la lutte géante a
vec le sable, il a vaincu, il a touché la source tant conv
oitée, il va revivre ! Mais non, il est trop tard ! C’est
0181le désert maudit qui le prendra !
Et voici que Maxence, debout dans l’air irrespirable, et
les bras étendus, le contemple :
« O terre de mort ! gémit-il. – Peuple esclave ! Race de d
ouleur ! » Puis, se tournant vers l’Arabe : « Allons ! Qui
ttons ce lieu. Je veux être à Ouaddan avant que le soleil
soit tombé. »
… Dans les palmiers de Ouaddan, l’ombre est humaine et
douce. Maxence voudrait y reposer, y reposer jusqu’à la mo
rt. Mais une flèche dure l’a transpercé, la pointe aiguë d
e la pitié l’a blessé. Il reste immensément dressé au-dess
us de la peine du monde, la bouche amère, les yeux fixés d
ans sa douleur. Aussi loin que son regard s’étende, il ne
voit que la mort et la défaite. Dans les ruines du Ouaran,
dans le charnier de Meïateg, partout la sombre et stérile
folie de l’Islam l’a poursuivi. – Mais lui-même, quel est
-il, sinon le vaincu et le maudit, quel est-il, sinon cet
homme même qui avait soif ayant traversé le désert, sinon
ce pauvre mort qui avait trop tardé ? Et la voix intérieur
e jaillit en lui avec les larmes :
0182 « Ah ! oui, j’ai compassion de ceux-là qui sont aband
onnés et qui sont tristes… Mais nous, qu’avons-nous fait
, nous, les bénis du Père, nous, les enfants de l’élection
? Et que répondrons- nous, quand le Juge nous dira : « Je
vous avais donné la plus douce terre et vous avez été mes
préférés. Je vous avais donné ma France bien- aimée et je
vous avais faits les héritiers de ma parole. C’est à vous
que je pensais, dans la sueur de Gethsémani et c’est vous
que j’ai nommés les premiers. – Il n’est rien que je n’ai
e fait pour vous, parce qu’il n’en est pas que j’aie désir
és plus que vous. Et c’est vous que j’avais choisis entre
beaucoup… » Hélas ! Qu’avons-nous fait ? Quel désir nous
a saisis ? Quelle lèpre est donc venue nous ronger ? – C’
est vrai, Seigneur, nous n’avons pas été fidèles à la prom
esse, nous ne vous avons pas veillé pendant que Vous entri
ez dans l’agonie. Mais voyez : nous gémissons dans la hont
e et dans la contrition, et nous venons à Vous tels que no
us sommes, pleins de larmes et de souillures. – Nous avons
tout perdu, nous n’avons rien, mais tout ce qui reste, ô
mon Dieu, nous Vous le donnons ; tout ce qui reste, c’est-
0183à- dire notre coeur brisé et humilié. – Vous êtes plus
fort que nous, Seigneur, nous nous rendons. Nous
Vous prions humblement, comme nos pères vous ont prié. Nou
s vous mendions très misérablement votre grâce, parce que
nous ne pouvons Vous tenir que de Vous seul… »
C’est tout. Maxence ne pense plus. Sa tête se penche sur
sa poitrine. Comme la mer descendante se recule jusqu’au p
lus lointain de la plage, ainsi tout a fui devant cet homm
e, et il ne sent plus que l’espace de son âme démesurément
agrandi. Tout a fui, rien n’est plus, l’attente immense e
st sur le monde. Alors le vieux lutteur s’abandonne, il to
mbe à genoux, il prend sa tête entre ses mains, il dit dou
cement, comme un marcheur très las après le jour :
« Mon Dieu, je vous parle, écoutez-moi ! Je ferai tout po
ur vous gagner. Ayez pitié de moi, mon Dieu, vous savez qu
‘on ne m’a pas appris à vous prier. Mais je vous dis, comm
e votre Fils nous a dit de vous dire, je vous dis de tout
mon amour, comme mes pères vous l’ont dit autrefois : « No
tre Père, qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié
… Que Votre Règne arrive… Que Votre Volonté soit faite
0184 sur la terre comme au ciel… »
– larmes, qui êtes la troisième Béatitude, larmes de joie
et de paix, larmes des retrouvailles et du recommencement
, coulez sur cette face de douleur ! Aidez cette voix qui
tremble et ces lèvres qui hésitent ! Elles ne savent pas –
ces mots sont si nouveaux pour elles ! – et pourtant la m
erveilleuse Parole accourt du fond des âges, du fond de l’
éternité, portée sur la colombe de l’Esprit. Alors, la voi
x se fait plus forte et plus pressante :
« Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ; par
donnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui
nous ont offensés… et ne nous laissez pas succomber à la
tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit- il ! »

Qu’elle est belle, la première prière ! Qu’elle est bénie
et précieuse au Seigneur ! Que les
Anges du ciel l’écoutent avec joie ! Allons ! pauvre homme
, relève-toi ! Voici que Jésus n’est pas loin, et qu’il va
venir et qu’il ne peut tarder ! Déjà tu regardes avec tra
nquillité la terre de la réconciliation et le soir de ta c
0185onsolation. Reprends ta route. Espère dans la plénitud
e de ton coeur, et dans la force de ton âge nouveau – et l
e reste te sera donné par surcroît…
« Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aim
er ? »

Cet ouvrage est le 290e publié dans la collection A tous l
es vents par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de Jean-Yves Dupuis.

Une pensée sur “Le Voyage de centurion”

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