0001Marcel Roland
LE PRESQU’HOMME
(1908)

Table des matières

I 3
II 15
III 24
IV 38
V 46
VI 63
VII 69
VIII 82
IX 88
X 93
XI 97
A propos de cette édition électronique 108

0002I

Alix Forest traversa le jardin, entra dans le petit salon
par le perron, et poussant la porte de l’atelier, appela
sa « première » :

– Mademoiselle Julienne !

Elle commença de défaire, devant une glace haute et mince
, son ample pèlerine de peaux d’écureuils, son chapeau for
mé d’une tête de cèpe énorme, unique, en peluche marron. P
uis elle s’affala dans un coin du divan, les pieds tendus
vers la bouche du calorifère. Mais Julienne entrait, s’écr
iait.

– Monsieur votre cousin Murlich est arrivé !

– Vous m’avez excusée ? Vous lui avez dit que j’avais bea
ucoup regretté de ne pouvoir aller à la gare, à cause de c
ette course urgente ?
0003
– Oui, Mademoiselle.

– Ce pauvre homme ! Je vais lui dire bonjour… Alors, Lu
cie a fait les honneurs du pavillon du fond ?… Il n’avai
t pas de retard ?… Est-ce que sa malle est arrivée en mê
me temps que lui ?

– Sa malle ! Oh ! mais c’est un déménagement !… Plusieu
rs malles, valises, paquets. Et puis, ils sont deux.

– Comment, deux ? s’étonna Mlle Forest. Il y a quelqu’un
avec lui ?

– Mais oui, un autre Monsieur.

– Tiens !… Comment est-il, gros, grand, petit, maigre,
blond, brun ?

– Oh ! vous savez, je ne les ai guère regardés, ni Lucie
0004non plus.

– Ça, par exemple, ça m’intrigue. Un autre bonhomme ?…
Enfin, n’importe, nous verrons ça tout à l’heure…

Alix leva prestement une main :

– Dites-donc, Julienne, pendant que j’y pense ! – Mais av
ec qui donc peut être arrivé mon cousin Wolfram-Pierre Mur
lich, ce solitaire endurci ? J’ai eu, en chemin, l’étincel
le, l’éclair de génie, vous savez ? pour cette robe de Bal
samore… Tout en champignons, ma chère !

La « première » hocha la tête, en enroulant sur son index
un fil cueilli à sa manche.

Alix continuait.

– Hein ? en girolles de soie gaufrée, un orangé merveille
ux. Est-ce une idée ? Et puis vous mettez une ceinture de
0005velours peint au même sujet… Vous ne voyez pas ? Moi
, je l’ai dans l’oeil, je pourrais vous le dessiner.

Enfin, Julienne répondit :

– Jamais Berthe Balsamore ne voudra accepter ça, elle ne
peut pas entendre parler de champignons ; ce n’est pas pou
r en porter jusque sur la scène !

– Ah ! jeta la couturière avec un mouvement de tête qui é
tait un défi, il faudra bien qu’elle en porte ! Est-ce pou
r rien que j’ai lancé la mode, peut-être ?… Moi, ce cors
age, je trouve que ça fera un effet !… Mais vous êtes là
à bavarder, j’oubliais mon brave voyageur ! A tout à l’he
ure ; pensez-y, à mon idée !

Elle reprit sa pèlerine, et d’un même mouvement, les deux
grandes filles se tournèrent le dos, l’une pour rentrer d
ans l’atelier, dont la porte en s’ouvrant, laissa filtrer
un rire, l’autre pour descendre au jardin. Mais comme Alix
0006 sortait, déjà emmitouflée dans le froid vif de cette
matinée de janvier, elle aperçut à quelques pas son cousin
Murlich qui s’avançait.

Il n’avait pas trop changé depuis des années qu’elle l’av
ait vu, un peu maigri seulement, les traits plus rudes, ma
is toujours empreints de bonhomie, la peau bronzée par les
voyages. Un petit homme correct et serré, à barbe grise,
à lunettes teintées de bleu. Il marchait très droit, l’air
modeste avec son vêtement sombre et son chapeau de feutre
mou. Et quand ils furent l’un devant l’autre, Alix se pen
cha pour l’embrasser sur les deux joues. Il y eut un court
moment où ils se tinrent les mains, heureux. Murlich s’éc
riait :

– C’est tout juste si je te reconnais, sais-tu ! Quelle g
rande femme tu fais maintenant !… Songe qu’il y a près d
e onze ans que j’étais venu ! Tu étais encore en jupes cou
rtes.

0007 Ils gagnèrent le salon.

– Ah ! mon bon cousin, comment s’est passé votre voyage ?
demandait Alix. Asseyons-nous, tenez, vous devez être fat
igué, débarrassez-vous de votre cache-nez… Là !

– Mon voyage a été excellent. J’ai quitté Bâle hier soir,
pour coucher à Belfort, où j’avais quelqu’un à voir ; j’a
i repris ce matin le train de 6 heures, et à 8 heures j’ét
ais à Paris, sans une minute de retard.

– Vous me pardonnez, n’est-ce pas ? fit Alix. Figurez-vou
s que juste ce matin, je reçois une dépêche d’une cliente,
me demandant chez elle…

– Je sais, je sais, ma petite Alix, tout cela n’a aucune
importance… Avec une voiture, je ne risquais rien… Mai
s vous avez en France des trains bien rapides Deux heures
de Belfort ici, c’est une belle vitesse. Cher nous, en Sui
sse, les trains électriques sont encore si lents, si lents
0008, à côté des vôtres !

– Et votre santé mon cousin ?

– Bonne. A cinquante-huit ans, il ne faut pas se plaindre
.

– Vous rajeunissez !… Et vos yeux ? Vous m’avez écrit q
ue vous en souffriez ?…

– A peu près guéris, heureusement. Il n’y a que ces vilai
nes fièvres… Encore un petit accès de temps en temps. En
fin… Mais tu ne me parles pas de toi : que fais-tu, que
deviens-tu ? Comme te voilà changée !

Le regard bienveillant et scrutateur derrière les lunette
s, la bouche cachant, sous la moustache tombante, un souri
re où de l’indulgence et de l’ironie se mêlaient, le savan
t regardait Alix. Elle avait des mouvements vifs qui faisa
ient bruire d’étoffe soyeuse de sa jupe où ces agarics cit
0009rins tachaient vaguement de jaune clair le tissu en gr
isaille. Ses vingt-six ans bien sonnés n’altéraient pas la
gaieté de son visage, mobile et maigre, aux traits irrégu
liers mais non sans grâce. Tout un art était révélé par un
e touffe de cheveux châtains tombant sur le font plat, omb
rant le regard. Sans doute, la transparence des oreilles a
ccusait l’anémie, mais sous un mordillement perpétuel, dev
enu tic, les lèvres gardaient une rougeur de bon aloi.

Alix parlait très vite, elle paraissait toujours pressée,
avoir la fièvre, comme quelqu’un en retard. Elle disait,
en phrases courtes, hachées de boutades, sa vie actuelle,
comment elle avait loué cette maison avec un jardin, pour
installer plus largement son atelier de couture. C’était n
écessaire, le noyau élégant de la population était là, en
plein Auteuil, loin des quartiers bruyants de la Bourse, d
e la Chambre, des Tribunaux. La ville industrielle repouss
ait ainsi de jour en jour, autour d’elle, les centres d’ha
bitation, transformant Paris en alignements de maisons à v
ingt étages, bâties sur le modèle agrandi des anciennes ca
0010sernes. Ah ! c’était là le déplorable, ce besoin d’uni
formité, cette déchéance du goût qui gagnait toutes choses
, par suite d’une exagération maladive du sens pratique, e
t se faisait sentir jusque dans la mode. A présent les ama
teurs de la beauté du costume étaient rares : on préférait
s’habiller à la grosse, selon une donnée commune, au Maga
sin National, alimenté par cent maisons de couture. Pour l
es indépendants qui élevaient leur profession à plus de di
gnité, la lutte devenait rude : mais elle-même n’avait pas
à se plaindre, elle réussissait dans son milieu choisi, s
on chiffre d’affaires avait grandi, en même temps que sa n
otoriété : elle lançait des modes et avait des commandes.
Maintenir son individualité et gagner de l’argent, n’était
-ce pas la vraie réalisation de l’existence moderne ? Elle
devenait célèbre dans le monde artiste du mannequin ; la
revue Art et Mode lui consacrait hier un article, demain s
on nom s’imposerait tout à fait, grâce à l’innovation des
champignons. Car enfin, les jaloux avaient beau railler, c
‘était une trouvaille, cette utilisation, pour le décor du
costume, d’une partie trop longtemps dédaignée de la flor
0011e terrestre.

– Voyons, mon cousin, vous qui êtes naturaliste, ce n’est
pas votre avis que bien des cryptogames peuvent rivaliser
comme fraîcheur, vivacité de tons, élégance de forme, ave
c les fleurs ?… Alors, pourquoi pas ?

Murlich, souriant doucement avec d’indulgentes inclinaiso
ns de tête, considérait tour à tour la jeune fille, le cha
peau-crêpe jeté sur un fauteuil, les doubles-vitrages de l
a porte et des fenêtres, à travers quoi se dessinait la de
ntelle ; grelottante des arbres dépouillés. Et tandis que
parlait Alix, il se rappelait l’enfant légère, insouciante
qu’elle fut, jusqu’au jour où la discorde entre ses paren
ts l’initia aux misères de la vie. Privée très jeune de sa
mère qui pour elle n’avait plus existé désormais, elle av
ait été élevée par son père, dont elle possédait l’intelli
gence vive, la largeur d’idées, la sensibilité, le goût d’
indépendance ; et, quand M. Forest était mort, Alix, à vin
gt ans, était armée pour vivre seule.
0012
– Mais, s’écria la jeune fille, en enfonçant les deux poi
ngs dans les coussins de son large fauteuil, je suis là à
vous ennuyer avec mes histoires et nous ne parlons pas du
sujet le plus intéressant !… Vous savez que je me passio
nne tout à fait !… j’ai lu votre communication au Congre
s de Zurich, c’est incroyable !… Comment avez-vous pu ar
river à un résultat aussi extraordinaire ?

– Avec de la patience, tout simplement… Des observation
s au jardin Zoologique de Bâle, m’avaient fait soupçonner
que les singes de certaines espèces, les anthropoïdes surt
out., possédaient un ensemble de cris, de sons grâce auxqu
els ils pouvaient se comprendre. Mais, en captivité, les m
oeurs de ces animaux se déforment quelque peu, il m’aurait
été difficile de les observer aussi complètement qu’il au
rait fallu. C’est alors, tu le sais, que je résolus d’alle
r étudier le langage des singes sur place, dans leur pays
même. Ah ! j’ai travaillé dix ans un peu partout, au Souda
n, à Madagascar, à Sumatra ; partout j’ai constaté qu’en e
0013ffet, les grands anthropoïdes sont dotés d’un langage
réel, plus ou moins développé, selon la famille. Mais c’es
t à Bornéo que j’ai le mieux réussi, avec une tribu de pon
gos de Wurmb. Là, j’ai observé, de la cage de fer ou j’éta
is enfermé pour soustraire ma personne aux entreprises de
mes hôtes, un état très avancé de civilisation…

– De civilisation ? interrompit Alix.

– Oui, de civilisation,… Et un langage complet, que j’a
i pu, après de patients efforts, m’assimiler à peu près…
D’ailleurs, tu sais tout cela, et nous aurons le temps d’
en parler…

– Professeur Murlich, murmura la jeune fille avec sincéri
té, je vous admire vraiment !

Le savant eut son doux hochement de tête :

– Je n’ai rien d’admirable, mon enfant, j’ai tout simplem
0014ent satisfait, en même temps que mon goût du voyage, u
n désir ancien d’avoir le coeur net de ces êtres trop négl
igés que le grand Hetking, voici un siècle, appelait déjà
nos fils futurs…

– Et votre première conférence, en avez-vous fixé la date
?

– Dans une quinzaine de jours, environ ; j’ai bien des ge
ns à voir ; et puis, je veux laisser à mon camarade le loi
sir de se remettre des émotions du voyage.

– Votre camarade ?

– Le singe que j’ai élevé… Il est ici.

– Vous l’avez amené ici ? Ah ! voilà donc le second voyag
eur, s’écria Alix. Je croyais que vous deviez l’envoyer di
rectement au Muséum ?

0015 – J’en ai eu l’intention, en effet, mais vraiment il
me serait difficile de me séparer de lui. J’ai pensé qu’il
ne gênerait pas, dans le pavillon que tu m’as réservé, et
je l’ai pris avec moi. Néanmoins, si cela te dérange…

– Mais non, mais non, vous avez très bien fait, vous alle
z me le montrer, n’est ce pas ?… Est-ce qu’il est méchan
t ?

– Des plus doux, au contraire, et pas encombrant, correct
, un parfait gentleman. Il ne lui manque même pas la parol
e… Il doit être en train de brosser mes vêtements… Nou
s lui ferons connaître Paris, à ce gamin.

– A ce…

– Gamin ! A peine treize ans… Je l’ai eu tout jeune. Mê
me, les chasseurs chargés de me le capturer avaient eu la
stupide cruauté de massacrer sa mère, qui cherchait à le d
éfendre.
0016
– Oh ! pauvre bête !

– Tu as peut-être vu une photographie représentant cette
scène, il y a six mois, quand je l’ai rapporté de Bornéo,
où j’ai fait son éducation.

– Ouï, il me semble, dans une Revue suisse… Comment s’a
ppelle-t-il déjà ?

– Gulluliou.

– Gulluliou ?…

– C’est du pongo, cela veut dire en français : Fils-des-c
olombes (Il sourit.) Gui-lu-liou, c’est un peu un roucoule
ment.

– Très curieux ! Et vous causez avec lui.

0017 – Aussi bien qu’avec toi… Ou presque… (Il sourit
encore.) Tu verras, il ne lui manque même pas la parole, t
e dis-je.

Puis, comme poursuivant une idée intérieure, Murlich fit
plus bas :

– Elle a tout de l’homme, cette bête… Et ce n’est pour
nous qu’une bête !

Il y eut un moment de silence ; Alix restait immobile, so
ngeuse. De l’atelier, à droite, des rires vagues couvriren
t la rotation d’une machine à coudre ; dehors, parmi le lé
ger brouillard, un tramway, passant au coin du boulevard L
atéral, jeta sa sonnerie. Des moineaux s’envolèrent, avec
des cris, de la grille qui bordait le trottoir. Un instant
, Murlich et la jeune fille dans la chaleur close du salon
, s’appesantirent, pensifs, sur ce qu’ils venaient d’évoqu
er. Mais Alix repliait ses jambes qu’elle avait étendues s
ur le tapis et se redressait, nerveuse.
0018
– Si nous allions le voir, hein ?

– Comme tu voudras, ma chère enfant, mais c’est très en d
ésordre chez moi, j’ai apporté une quantité de bagages.

– Vous aurez le temps d’arranger tout cela… Je dirai à
la femme de chambre… Prenez garde au froid, couvrez-vous
!

Ils sortirent dans le jardin. L’endroit était vaste et dé
couvert ; la maison à deux étages, de bon goût, quoique ré
cente, souriait de toute sa garniture de faïences vertes e
t bleues. Du lierre l’enserrait à sa base et des tiges de
vigne vierge s’accrochaient à la rampe de fer et de cuivre
du perron, embroussaillaient les fenêtres garnies de vitr
aux clairs. A cette heure, un soleil frileux se montrait,
tendait ses minces voiles d’or entre les rameaux nus des m
arronniers et des vernis-du-japon, chauffait tout d’une ti
édeur d’haleine. Le pavillon était au fond, derrière la ma
0019ison, de l’autre côté de la grille d’entrée, adossé à
la rue du Bord-de-l’Eau : cette rue tirait son nom de ce q
u’elle longeait les restes du lac creusé jadis au milieu d
‘un bois fort étendu qui touchait à la ville, et qui maint
enant, morcelé, englobé, formait les quartiers riches d’Au
teuil, de Boulogne, et de Neuilly. On avait seulement cons
ervé un square dont le lac, peu à peu comblé, faisait part
ie.

– Avez-vous regardé par vos fenêtres qui donnent sur la r
ue ? demanda Alix… Vous avez une vue admirable : des arb
res partout… Seulement, à cette époque-ci, ils ne sont g
uère verts.

Ils arrivaient, la porte du pavillon était ouverte, un br
uit de malles traînées, de chaises qu’on remuait à l’intér
ieur, leur parvint avant qu’ils se fussent approchés.

– Entends-le, murmura Murlich, il fait le ménage, il ne p
erd pas son temps !
0020
Alix se sentait inquiète vaguement, elle eut besoin de se
réconforter au perpétuel sourire du savant.

– Alors, vous allez me le présenter ?

– Mais certainement, et il te remerciera lui-même du bon
accueil que tu lui fais.

– Je ne suis pas très rassurée… Entrez le premier, hein
!… Non, tenez, appelez le ici dehors, j’aimerais mieux
ça.

– Gulluliou ! fit très haut Murlich, d’une voix étrange,
gutturale.

Le bruit cessa au premier. Quelque chose de pesant fit cr
aquer les marches de l’escalier.

Une forme sombre, épaisse, voûtée, s’encadra dans le vest
0021ibule, parut sur le seuil.

– Le voici, dit Murlich.

– – –

Debout, un peu plus grand que son maître, Gulluliou avait
mis sur sa tête aux longs poils noirs, un bonnet de coton
rouge. Son visage nu, d’un brun fauve, se trouait de deux
yeux saillants et sans cesse clignotants, comme s’ils eus
sent craint la lumière. Le nez était plat, le museau légèr
ement proéminent. Les oreilles disparaissaient en partie s
ous la coiffure, mais se devinaient petites et collées con
tre le crâne. Une barbiche en collier encadrait cette face
point trop bestiale, plutôt hébétée, triste. Un cache-nez
engonçait frileusement le cou, une houppelande couvrait l
e corps robuste et dégingandé. Les bras longs, dans de gra
ndes manches d’apothicaire, pendaient en balancier. Un pan
talon usé découvrait les pieds chaussés de bottines dont l
es lacets dénoués embarrassèrent ses guibolles fléchissant
0022es.

Le singe resta immobile, à examiner l’inconnue.

Dans l’air gourd, son haleine courte monta par petits nua
ges de buée. Il toussa.

Un pépiement de moineau sur le toit inquiéta son regard q
ui dévia.

– Gulluliou, articula Murlich en pongo, t’r tirru Kneuh’r
! (se tournant, il traduisait à voix basse) Dis bonjour à
Madame !

Une onde courut sur le visage de l’animal, on ne sut s’il
frémissait de froid ou d’une tension de volonté. Ses yeux
semblèrent s’agrandir, un rayon fugitif les traversa. Un
souffle gonfla la poitrine. Les bras remuèrent. La main dr
oite agrippa le bonnet qu’elle ôta de la tête. D’une voix
extraordinaire, câline et rude à la fois, où tremblait de
0023la puérilité, le singe parla :

– Tirru, Kneuh’r ! répondit-il… (Bonjour, Madame !)

II

Dans la véranda bien close, prolongement du petit salon,
Alix travaillait au jour large de la baie, que des plantes
tamisaient de vert. L’horloge électrique qui distribuait
l’heure dans toute la maison, tinta deux heures, d’une son
nerie claire.

Mlle Forest était assise sur un pouf très bas, ses jambes
longues se croisaient sous la robe de chambre ; près d’el
le, dans une corbeille, un amas de petits rectangles jaune
s éclatait en crudité vive, parmi la lumière teintée de ce
jardin d’hiver. D’un geste régulier, la jeune fille plong
eait la main dans la corbeille, retirait un des morceaux d
e soie gaufrée, et à l’aiguille le façonnait légèrement en
conque délicate, puis rejetait la girolle, ainsi née, dan
0024s une autre corbeille. Et l’on n’entendait rien que le
souffle d’Alix attentive à cet ouvrage de fée. Parfois au
ssi le bruit d’une goutte d’eau frappant le fond du bassin
de rocailles dans un coin obscur…

Dehors, le bruit de l’avenue, par delà le jardin, s’étouf
fait sous une mollesse blafarde de neige récemment chue.

Lucie, la femme de chambre, entr’ouvrit la porte :

– M. Maximin fait demander si Mademoiselle peut le recevo
ir ?

– Mais oui, faites entrer ici, Lucie, répondit Alix sans
se déranger.

D’un pas familier, Maximin, introduit, s’avança vers la j
eune fille, et après lui avoir serré la main, s’assit en f
ace d’elle, en jetant sur un meuble son chapeau, ses gants
et sa cape de velours.
0025
– Eh bien mon cher poète, quoi de neuf ? fit Mlle Forest.

Maximin haussa les épaules :

– Ah ! je suis venu vous voir parce que je m’ennuie, je n
e sais que faire de mon corps. Depuis ce matin je suis com
me ça, tout m’agace !

– Je parie que vous avez répété ?

– Vous l’avez dit… Et Balsamore a été exécrable, oh ! j
e l’aurais battue !… Quand ces femmes-là se mettent à ne
pas vouloir jouer, non, vous savez !

D’un geste qui écrasait le vide, il compléta la phrase, a
joutant :

– Pour un rien je lui retirerais le rôle !
0026
Alix s’arrêta un instant de coudre, lança un regard à Max
imin :

– Lui retirer le rôle, vous êtes malade ? Ce ne serait pa
s la peine d’avoir travaillé deux mois !

Elle s’efforça de trouver des paroles de réconfort. Est-c
e qu’il pourrait rencontrer une actrice pareille pour joue
r ce rôle de Fée-Nature ? Comme si les bonnes actrices éta
ient légion ! Celle-là du moins, malgré son mauvais caract
ère, avait du talent et de l’expérience, elle avait joué b
eaucoup à l’étranger dans des pays plus favorables. Et il
ne fallait pas, par un coup de tête, amputer d’une partie
vitale la troupe recrutée à grand’peine. De la patience ju
squ’à la première, ensuite cela irait tout seul !

– Je sais bien, je sais bien, murmurait Maximin, et c’est
cette idée qui me soutient, sans cela !…
Très blond, avec des yeux d’un gris-bleu, une barbe tourm
0027entée descendant d’un visage où les soucis avaient cre
usé leurs rides, le musicien-poète Maximin paraissait plus
que ses trente années. Ses mains effilées disaient l’aris
tocratie de son origine ; il les agitait sans cesse, oisea
ux blancs décrivant dans l’air la forme de ses rêves nombr
eux et impalpables. Il souffrait, et se réjouissait de mil
le choses mystérieuses, mais son intelligence affinée le p
ortait plutôt à en souffrir. Il avait publié des livres in
compris, de la musique que nul ne goûtait, sauf quelques r
ares dilettantes. Il disait, en riant d’une bouche mélanco
lique, qu’il n’était pas de son siècle, qu’il aurait dû na
ître bien des années auparavant, à une époque très vague,
où les hommes pouvaient s’attacher encore aux images de l’
irréel. Son humeur changeait comme chez tous les nerveux ;
il était tantôt résigné et tantôt farouche, mais ses colè
res n’allaient jamais au delà d’un beau geste ou d’un beau
vers. Il n’était pas orgueilleux pourtant, mais s’aimait
assez lui-même pour se donner des joies senties de lui seu
l. Il avait de rares amis, Alix était du nombre depuis lon
gtemps ; ils s’estimaient, la jeune fille trouvait chez lu
0028i le contre-pied de ses contemporains qu’elle méprisai
t. Chez elle Maximin rencontrait, poète, un esprit choisi,
homme, un charme attirant.

Dans une minute de silence, Maximin regarda travailler le
s doigts agiles de la couturière. Un à un, les petits corn
ets orange continuaient à pleuvoir, en mousse moirée.

Alix souriait, attendant qu’il parlât :

– Niais, dit-il, c’est le costume de Balsamore que vous f
aites-là ? Celui dont vous me parliez ?

– C’est lui. Le prévoyez-vous bien.

– D’un ton merveilleux. Et si naturel… Pourvu qu’elle v
euille le porter !

– Elle voudra… Elle ne peut pas refuser un costume pare
il. Tenez, regardez le dessin !
0029
Sur une table aux pieds de fer forgés en volubilis, elle
chercha le dessin, parmi un monceau d’autres.

– La voyez-vous sur la scène, votre Fée-Nature ? Au trois
ième acte, apparaissant à l’Homme avec cette tunique éclat
ante ; faite des plantes les plus humbles de sa forêt ?…
Dites donc, j’ai pensé à une chose, pourquoi ne tiendrait
-elle pas, comme parasol, un immense champignon ?

– Ah, non, non, la Fée-Champignon, alors ! murmura le poè
te, sans insister davantage sur l’étrange manie d’Alix.

Il ajouta, les yeux rêveurs :

– Au troisième acte, j’ai beaucoup remanié, depuis que je
vous l’ai lu. Il faudrait que vous veniez une fois voir r
épéter… C’est cette satanée Berthe qui me faisait change
r la moitie de ses répliques. Mais maintenant je crois que
je le tiens, mon acte ! Il est campé.
0030
Maximin, selon son habitude, s’enflammait :

– Ah ! vous verrez… A la scène, peut-être cela vous pla
ira-t-il ! J’ai voulu surtout faire une manifestation, com
prenez-vous, avec, cette pièce-là – drame ou féerie, tout
ce qu’on voudra – un bloc qui porte. Et si j’ai composé de
la musique pour le troisième acte, c’est afin d’atteindre
à toute l’émotion dont je suis capable… Parce que, cett
e fois-ci, il faut qu’il y ait quelqu’un qui cède, ou le p
ublic, ou moi… Je me suis trop émietté jusqu’ici, en art
icles, en volumes… Le vrai effort est dans le théâtre…
Nous n’avons plus de théâtre, nous n’avons plus de littér
ature, plus de poésie, notre époque est celle des spéculat
ions scientifiques, on n’y spécule plus sur l’idéal. Est-c
e que vous croyez à une humanité sans idéal ? Ils me font
rire !

Alix s’était arrêté de coudre, elle écoutait. A présent l
‘artiste était emballé : pris dans le tourbillon de ses pe
0031nsées, il songeait tout haut, mains agitées :

Les gens d’aujourd’hui savent la valeur d’un chiffre, ils
ne savent pas la valeur d’un rêve ; ils ont oublié leurs
origines, perdues dans la nuit de l’art grec, de l’art lat
in… Les Etats-Unis d’Europe ne veulent pas entendre dire
qu’ils ont eu dans leurs ancêtres lointains l’homme qui c
isela la Victoire de Samothrace et celui qui fit le Cid. U
n rimeur qui baille aux étoiles est mal venu, cela se conç
oit, mais…

Sa voix qui cinglait s’adoucit d’une pitié pleine d’espoi
r :

– Mais j’ai confiance, le temps des savants dure depuis l
ongtemps ; pourquoi ne feraient-ils pas place, à leur tabl
e, aux poètes, ces savants d’un autre monde ? Vous le save
z, mon amie, vous le savez, cette représentation de mon Tr
iomphe de l’Homme, je la poursuis depuis des années… Hél
as ! je ne suis pas sûr de réussir à réveiller ce qu’il pe
0032ut subsister chez nous de goût pour l’irréel, pour l’a
rt, pour ce qui est au-dessus de la vie, je doute de moi,
je ne sais pas si j’ai pu faire mon oeuvre telle que je l’
avais pensée, mais enfin je vais être joué ! Joué, joué, c
omme il y a deux cents ans les poètes l’étaient, sur une s
cène, avec des décors ! Et l’orchestre que j’ai réuni à gr
and’peine exécutera ma musique, et peut-être, alors on m’é
coutera !

Une joie si intense rayonnait de lui, que la jeune fille,
accessible à toutes les émotions autant qu’elle était ind
épendante dans ses goûts, n’osa exprimer ce qu’elle pensai
t, dire ses craintes. Ce théâtre, fondé spécialement dans
le dessein de représenter le Triomphe de l’Homme, n’était-
ce pas une entreprise hasardeuse pour le poète, aussi bien
que pour le directeur qui subvenait aux premiers frais ?
Quel serait l’accueil, quelle destinée était réservée aux
audacieux dont elle applaudissait la tentative ? On s’étai
t si déshabitué du théâtre, l’art était chose si morte, si
oubliée, réservée aux seuls initiés et aux archéologues..
0033.

Mais vite, Alix, avec sa mobilité d’esprit, de nouveau s’
abandonnait à admirer Maximin, à souhaiter le succès.

– Votre pièce, fit-elle, est une en ses trois actes, elle
portera !

Sur un geste qui accusait sa fièvre déjà tombée, mais tou
jours la douceur de remâcher les pensées favorites, Maximi
n fit :

– Oui, peut-être ; je sens bien qu’elle se tient, cette g
rand féerie, avec son premier acte, celui où l’Homme appar
aît d’abord, opprimé sous le poids des erreurs, des supers
titions ataviques – c’est le passé. Son deuxième acte où,
s’étant libéré, il retombe sous un autre joug, celui de la
raison scrupuleuse et glaciale – c’est le présent que j’a
i voulu rendre. Son troisième acte enfin – l’avenir – celu
i que j’ai rêvé le plus complet comme expression d’art, pa
0034r la musique, les vers et la mise en scène, où l’Homme
retrouve sa voie normale, guidé par la Fée-Nature et le P
rince des Songes, et s’unit à la Femme pour refaire un mon
de par l’amour. Oui, je crois que j’ai suffisamment conden
sé, dans ce cadre étroit, beaucoup de choses bonnes à dire
, un peu de choses belles… Ah ! j’ai hâte que tout se te
rmine !… Si le premier soir, avec, les entrées gratuites
bien entendu, nous réussissons, la cause est gagnée.

Alix, d’un poing nerveux, frappa son genou :

– Et nous réussirons ! Balsamore sera admirable, d’abord,
dans son rôle. Tous les autres aussi… Vous avez une tro
upe !… Et des décors !… Cette forêt vierge, au dernier
acte, donne une telle illusion de profondeur et d’ampleur
, c’est merveilleux !

Un geste de Maximin approuva.

La jeune fille s’était remise à son ouvrage ; de nouveau
0035les girolles moirées retombaient dans la corbeille. Su
r le silence chauffé et moite du jardin d’hiver, le petit
bruit de la main d’Alix tirant l’aiguille, entourant vivem
ent du fil de soie les tiges des cornets, s’entendait seul
… Puis, par instants, la goutte d’eau attardée frappant
la pierre du bassin…

Lucie entra, apporta du thé qu’elle plaça sur un coin de
la table.

Alix servit le poète :

– Voulez-vous de l’alcool de cactus avec ?

– Oui, certainement. Cela donne de jolis rêves. J’aime ce
la.

– Oh ! et moi ! renforça la jeune fille.

Ils savourèrent la boisson chaude additionnée de quelques
0036 gouttes de liqueur. Deux nuages embuaient l’air, issu
s des tasses de grès bleu.

– Une cigarette à l’opium ? proposa Alix.

Maximin secoua la tête :

– Non, merci, pas aujourd’hui, je suis trop énervé. C’est
Balsamore qui est cause de tout cela.

Ils ne parlèrent plus. L’homme blond regardait son amie q
ui, se penchant, soulevait dans sa main l’amas des corolle
s orangées, le laissait retomber en pluie soyeuse. Un inst
ant, les yeux d’Alix rencontrèrent ceux du poète, tous deu
x sentirent une gêne sourde : Alix devinait que Maximin al
lait arriver encore au sujet qu’elle lui interdisait d’abo
rder avec elle. Il l’aimait, lui avait-il dit un jour ; el
le n’en pouvait douter. Elle-même, simple femme, n’eût pas
été éloignée de l’aimer aussi, et si cette chose avait ét
é possible pour elle, c’est vraiment vers cet artiste que
0037tous ses désirs eussent tendu. Mais elle ne pouvait pa
s, trop d’indépendance l’imprégnait, l’avait conquise, pou
r qu’elle acceptât même le principe de l’amour, qui n’est
qu’un enchaînement réciproque. Elle voulait se contenter d
e jouir de toutes les joies de la vie, sans que sa liberté
en fût un seul instant amoindrie. Dans la, crainte d’atte
nter à la destinée de son âme solitaire, elle se refusait
au moindre don de sa personne. Et ils ne parlaient plus de
cela entre eux.

Pour dire quelque chose, rompre cette gêne pesante, Maxim
in exprima une pensée subite :

– Mais votre cousin, le professeur Murlich, est arrivé, n
‘est-ce pas ?

– Oui, avant-hier.

– J’ai lu ça dans mon journal.

0038 – Comment ; on le sait déjà ?

– Tout Paris doit le savoir…

– Si vous voulez, je vous présenterai au professeur.

– Très volontiers. Va-t-il faire un long séjour ici, avec
son fameux élève.

– Deux ou trois mois. Les cours de l’Université de Bâle r
eprennent, je crois, en avril… Irez-vous à la conférence
du Muséum ? Ce sera très curieux.

– Peut-être ; mais est-ce que ce singe est bien intéressa
nt, en somme ?

Secouant la tête, Alix répondit :

– Oh ! beaucoup plus que les hommes ! Et je suis sûre qu’
il vous intéressera prodigieusement… Aujourd’hui, mon co
0039usin le présente à des confrères.

– J’irai à la conférence, déclara Maximin.

Ils se turent, Maximin savourant le charme du silence en
face d’Alix.

De nouveau, dans la transparence verdâtre de l’air où s’é
rigeaient les tiges des plantes de serre, le thé fuma dans
les tasses. Ils s’abandonnèrent tout à fait à l’emprise s
omnolente de l’alcool de cactus. Le timbre de la grille d’
entrée qui s’ouvrait au jardin, les dérangea à peine. Par
le double vitrage ils virent passer obliquement, sur le gr
avier craquant de l’allée, Murlich suivi de Gulluliou, vêt
us pareil tous deux en le froid brouillard.

Ce fut une brève vision, le silence retomba dans la véran
da, coupé seulement du bruit de lèvres que faisait, par in
stants, la goutte d’eau au fond du bassin de rocailles.

0040III

Quinze jours plus tard…

L’immense amphithéâtre du Muséum, plein, ce soir-là, d’un
e foule disparate, savants, bourgeois et ouvriers, hommes
et femmes, éclairée crûment, à grandes taches de lumière,
et d’ombre, par le vaste foyer électrique suspendu au cent
re de la voûte. Etagée aux gradins, cette foule fait un tr
ès léger murmure, le bourdonnement de son silence attentif
, çà et là, la grisaille anonyme, oscillante comme une mer
apaisée, se pique de l’inattendu d’un corsage rouge, d’un
crâne chauve, d’un éclair de lunettes. Depuis deux heures
bientôt, elle satisfait la curiosité intense qui l’amena
à l’audition de Munich, au spectacle de Gulluliou. Les pas
sions qui sont nées viennent s’alimenter d’impressions fra
îches. Ce singe parlant a défrayé de sa routine une sociét
é à qui la science ne saurait plus donner de surprise ; la
raison de tous s’est trouvée prise à court. Au siècle où
le cerveau humain croit avoir fourni le dernier effort, où
0041 les rouages ont remplacé les nerfs et les muscles, où
l’artisan lui-même n’a plus que le rôle de guider l’oeuvr
e de la machine par le jeu de sa pensée, on a jugé étrange
qu’un professeur bâlois offre de prouver, chez un singe,
une apparence de parent intellectuelle avec l’homme. On es
t venu voir cela, la curiosité est faite de scepticisme.

Il est dix heures, Murlich continue sa conférence, sans t
rop de heurts l’intérêt s’est soutenu. Il y a eu même des
approbations, des applaudissements, lorsque Murlich retraç
ait, en débutant, ses longues pérégrinations, ses tentativ
es parmi les différentes espèces d’anthropoïdes ; comment,
arrivé à Bornéo, il fut conduit à séjourner au milieu des
pongos ; par quels moyens il put étudier de près les redo
utables animaux.

L’orateur a décrit (vive sensation dans l’auditoire) la g
rande cage de fer, sorte de maison des bois, reliée aux ha
bitations les plus voisines par le téléphone, le télautogr
aphe, l’éthérographe, munie d’appareils enregistreurs qui
0042conservaient la voix des pongos avec ses moindres, ses
plus délicates intonations. Ainsi est-il parvenu ; après
bien des tâtonnements, en s’aidant d’animaux apprivoisés,
à surprendre les moeurs, le langage de la horde parmi laqu
elle il s’est astreint à vivre. Au bout de quelques mois,
les singes étaient assez familiarisés pour qu’il pût sorti
r, errer librement, parler avec eux !

Après ces préliminaires, Murlich a fait enfin amener, dev
ant l’assistance Gulluliou, vêtu d’un frac impeccable, où
le plastron éclate en blancheur glacée. Le singe, le tube
rayonnant à la main, se couvrant et se découvrant tour à t
our, a salué l’assemblée, il s’est tenu très ferme sur ses
jambes, le corps dispos, mais toujours la même inquiétude
clignotante aux paupières, la même tristesse figeant les
lèvres résignées… Puis il s’est assis près de la chaire,
à une table où on l’a vu se servir à boire, se verser du
thé, le sucrer, le déguster d’une main distraite et aristo
cratique, comme eût fait quelque Prince d’autrefois. Surto
ut, il a répondu avec souplesse, précision, intelligence,
0043à toutes les questions que Murlich et plusieurs assist
ants lui ont posées. Ces expériences, démontrant d’une faç
on irréfutable la réalité d’un langage des singes, ont cau
sé une sensation profonde, un certain trouble même : la co
nstatation d’une mentalité supérieure à celle admise jusqu
‘alors chez les anthropoïdes, ne va pas sans dérouter quel
que peu. Pourtant les faits sont patents. Et la foule, enc
ore que certains aient déjà traduit leur mauvaise humeur p
ar des chut répétés, a applaudi chaque réplique de Gulluli
ou.

Mais c’est maintenant au milieu d’une nervosité grandissa
nte que Murlich, de sa voix calme où de la fermeté accentu
e chaque mot, poursuit sa conférence.

« Vous venez, Mesdames et Messieurs ; de constater vous-m
êmes, sans aucun doute possible, que les pongos de Wurmb,
qui semblent bien être les singes les plus rapprochés de n
ous, possèdent la faculté de manifester leurs sentiments p
ar une série de sons articulés, un véritable langage… Ce
0044 simple fait, désormais établi, est immense par les en
seignements de toutes sortes qui s’en dégagent.

Et d’abord, une question se pose, celle de la conformatio
n physique. Nous savons en effet – je l’ai rappelé incidem
ment tout à l’heure – qu’à une époque peu éloignée de la n
ôtre, la science considérait les anthropoïdes comme incapa
bles de parler, au sens exact du mot. Et, étant donné la d
isposition spéciale de leurs organes vocaux, surtout le pe
u de place réservé à la langue, la science avait raison, p
our ce temps-là du moins. Certaines pièces anatomiques de
nos collections, datant de quelque quatre-vingts ou cent a
ns, attestent qu’en effet les animaux qui nous occupent n’
étaient pas constitués, ou l’étaient fort mal, pour faire
usage de la parole…

Pourtant, nous venons de voir qu’aujourd’hui, ils parlent
!

Eh bien, Messieurs, ce qu’il faut conclure de là, le voic
0045i : l’espèce, depuis moins de deux siècles, a subi dan
s le sens progressif une série de modifications physiques
; ou plutôt ces modifications se poursuivent depuis de loi
ntaines générations, mais ce n’est qu’à une époque récente
qu’il nous a été possible de constater le degré du perfec
tionnement auquel tendait l’espèce.

On doit supposer que les lentes transformations de l’encé
phale, un peu plus développé, un peu plus riche en circonv
olutions à chaque stade nouveau, auront eu pour corollaire
, la croissance d’activité psychique aidant, un besoin de
traduire, d’échanger des idées toujours plus nombreuses, t
oujours plus complexes. La transformation des organes voca
ux et de la cavité buccale s’est alors opérée, et permis l
‘usage de la parole… Je vous rappelle à ce propos les sa
vantes études de Nirdhoffer sur la réduction systématique
du prognathisme des chimpanzés ; élément de plus à l’appui
de notre thèse…

Donc, un cerveau apte à la pensée raisonnée, une conforma
0046tion physique correspondant à la nécessité du langage,
une diminution de l’angle facial, ces signes prouvent, ch
ez les anthropoïdes, un acheminement indéniable vers l’éta
t supérieur. »

A ces mots, un mouvement prolongé se manifesta dans l’ass
emblée. Mais Murlich, sans s’y attarder, continuait :

« Cependant, Messieurs, en dépit de ce fait que les anthr
opoïdes sont arrivés à exprimer leurs pensées par le langa
ge, qui est le mode suprême d’expression, on pourrait mett
re en doute que ce soit là un symptôme irréfutable de cet
état supérieur dont je viens de parler. En objectant, par
exemple, que Gulluliou et ses congénères obéissent duremen
t et simplement à des phénomènes affectifs qu’ils traduise
nt selon un mode varié, mais toujours machinal. Je m’expli
que : les anthropoïdes ne jouiraient que d’une subconscien
ce, suffisante pour leur permettre de désigner certains ob
jets ou certaines sensations par des onomatopées, des cris
, voire même des sons articulés, mais tout cela d’une faço
0047n machinale, comme la goutte d’eau fait un bruit toujo
urs semblable en tombant, au même endroit, comme grince à
un moment donné l’engrenage, d’un treuil. Nous pourrions m
ultiplier les exemples.

Certes, cette thèse est peu soutenable, pour ne pas dire
davantage ; elle a cependant trouvé des défenseurs… »

Nouvelle agitation dans l’auditoire. De sa voix toujours
calme, Murlich reprenait :

« Mais, Messieurs, indépendamment de la question du langa
ge, d’autres facteurs importants concourent à établir l’ét
at de progrès des singes anthropoïdes et, sur ce point, je
crois avoir acquis personnellement des données positives.
Les moeurs des pongos, que j’ai étudiées de très près et
d’une façon très suivie, durant de longs mois, m’ont prouv
é que ces animaux, si leur conformation physique s’est amé
liorée dans le sens humain, n’ont pas été moins favorisés
au point de vue de l’intelligence et de la sociabilité. Je
0048 veux bien, Messieurs, que les huttes de terre et de b
ranchages construites par les pongos aient été conçues en
imitation des maisons qu’ils pouvaient avoir aperçues – hu
ttes pourtant bâties au fond de forêts éloignées de tout c
entre habité. J’admets encore, si l’on veut, que ces anima
ux aient pris à l’homme l’usage de s’entourer la taille de
feuilles tressées, et de garantir la plante de leurs pied
s par des morceaux d’écorce qu’ils attachent. Mais comment
ne pas accorder, une origine spontanée à ce fait qu’au le
ver du soleil, toute la tribu se groupe sur une éminence e
t chante d’une voix monotone une sorte d’hymne à l’astre d
u jour ? Où auraient-ils vu faire cela ? »

Ici des ricanements significatifs accueillirent les derni
ers mots de Murlich, qui poursuivit, interrompu de temps à
autre par une vive agitation :

« Ne rions pas, Messieurs ! Il convient, au contraire, de
ne pas négliger ce fait étrange qui ne laisse pas d’être
singulièrement troublant, si l’on se souvient que l’humani
0049té traversa une longue période, où elle se livrait aux
mêmes pratiques superstitieuses qui semblent aujourd’hui
ridicules, adorant tantôt les éléments, tantôt des êtres i
maginaires auxquels elle élevait des temples.

Messieurs, comprenons-nous bien : je n’entends pas dire p
ar là qu’une semblable tendance soit un élément de progrès
, j’établis simplement un rapprochement entre elle et la p
ériode de notre histoire que je viens de rappeler…

Au surplus, cet avènement des anthropoïdes à une civilisa
tion… oui, à une civilisation embryonnaire sans doute, m
ais réelle, n’est qu’un phénomène naturel, logique. Il n’e
st qu’une éclatante confirmation de la loi formulée, dès 2
055 par l’immortel Hetking. Loi trop méconnue aujourd’hui.
.. Hetking, Messieurs, assimile, vous le savez, la nature
entière à un vaste cycle, ou mieux à une vaste échelle aux
degrés de laquelle montent les espèces, l’une poussant l’
autre, avec une lenteur infinie. De telle sorte que lors q
u’une d’elles est arrivée au sommet et s’y est maintenue q
0050uelque temps, elle commence à descendre, tandis que la
suivante prend sa place.

La loi d’Hetking apparaît ainsi comme une sorte de contre
-partie et de complément à celle que posa l’illustre Darwi
n, lorsqu’il établissait les bases de sa « sélection natur
elle ». Je n’évoquerai qu’en passant l’héritage laissé à n
os connaissances par Darwin. S’il n’entrevit qu’une portio
n de la vérité, il n’en doit pas moins être considéré comm
e un de nos grands précurseurs…

Le premier, contre tous les dogmes, contre tous les préju
gés qui asservissaient son époque, il osa établir sur des
assises fermes, inébranlables, l’origine simienne de l’hom
me.

L’homme était venu sur la terre après les millions d’anné
es où évoluèrent les races, depuis la monère primitive, de
venue algue, infusoire, ver, poisson, batracien, reptile,
jusqu’au lémurien ancien, transformé en singe pourvu de qu
0051eue, puis en singe sans queue et à conformation humain
e. Vient le pithécanthrope, l’homme-singe, non doué encore
du langage articulé, mais avant-dernier anneau de cette c
haîne dont une extrémité est la cellule, et l’autre notre
civilisation. Enfin, arrive l’homme.

Messieurs, Darwin n’alla pas plus loin. Il avait bien la
certitude que l’homme constitue la forme définitive de l’a
nimalité parvenue à son entier développement intellectuel
et physique. Mais, avec son époque, il croyait que cet hum
ain, une fois obtenu, de but se faisait barrière, et deven
ant la propriété d’une espèce, se dressait devant le champ
de l’évolution.

Il fallut attendre un long laps de temps pour qu’Hetking
vînt au contraire affirmer que l’évolution des ordres, des
familles, des genres, ne s’est pas arrêtée là, qu’elle es
t éternelle. Certes, le type humain représente la perfecti
on réalisable, mais il n’est plus l’apanage d’une seule es
pèce… Il sera celui de toutes les espèces successivement
0052. C’est pour cette conquête que la nature entière agit
, meurt, renaît dans ses aspects, dans ses mouvements mult
ipliés à l’infini. C’est pour la possession de ce grade su
prême, l’humanité, que toutes les énergies de l’univers so
nt en action… Dans cette admirable conception de l’humai
n étendu à la généralité des êtres organisés, et non plus
restreint à une catégorie privilégiée, ne voyez-vous pas l
a solution de tant de problèmes que le passé a vainement e
t confusément scrutés ?

Aux ondulations incessantes de la matière agglomérée en o
rganismes, aux lentes transformations de ces organismes, H
etking assigne un but, donne un mobile, une raison d’être.
Il dégage l’idéal de la nature sans cesse en travail vers
le mieux.

Pourquoi ces luttes continuelles, ces entre-déchirements,
ces absorptions des plus faibles par les plus forts, cett
e guerre vaste propagée depuis les origines entre l’infini
ment petit et l’énorme, entre le bacille et le géant ? Les
0053 philosophies restaient ignorantes devant cette énigme
, et n’avaient que des réponses balbutiées.

Hetking explique tout. Grâce à lui nous savons – et maint
enant l’expérience des faits nous le prouve – que toute es
pèce, en s’élevant sur l’échelle des êtres, porte en elle-
même le germe de sa déchéance ; que ce qui cause sa progre
ssion provoque ensuite son recul. Retournée contre elle, l
a règle darwinienne l’obligera un jour à céder la place pr
épondérante, afin que se prolonge indéfiniment le cycle ét
ernel de la nature.

Eh bien, Messieurs, nous sommes en haut de l’échelle… »

Ici, la salle frémit d’une nouvelle houle.

– « … Notre développement individuel et social est arri
vé à son comble. Nous pouvons nous enorgueillir à juste ti
tre d’avoir asservi les autres formes animales et les puis
0054sances naturelles. Mais, dans un avenir peut-être proc
he, qui nous dit que nous ne serons pas poussés par cette
loi fatale… ? »

L’agitation devint si grande à ce moment que le reste de
la phrase se perdit sous un brouhaha confus. Maximin et Al
ix, placés aux premiers rangs dans la foule, s’étaient déj
à, à plusieurs reprises, interrogés du regard. Maximin dit
à mi-voix :

– S’il continue sur ce ton-là, cela va mal finir. Ces imb
éciles ne comprennent pas… Il froisse leur orgueil, crim
e impardonnable !

– Pauvre homme, il est pourtant extraordinaire, vous ne t
rouvez pas ?

– Comme homme, j’admets volontiers sa théorie, car je cro
is que la nature réserve bien des surprises à la science é
troite et conventionnelle d’aujourd’hui… Comme poète, je
0055 peux déplorer qu’un avenir illimité ne soit pas assur
é à notre race… Il est vrai que les oeuvres humaines ne
périront pas, si elles sont dignes de survivre !

Alix, gagnée elle aussi par la nervosité ambiante, fit en
haussant les épaules :

– Ils prétendent avoir le monopole de la civilisation, et
ils crient comme des bêtes ! Cependant Murlich était parv
enu à dominer les rumeurs, il montrait maintenant Gullulio
u, qui, assis à sa table, d’un air à la fois inquiet et ré
signé, tourna lentement la tête.

« Regardez ce singe, Messieurs, vous l’avez entendu parle
r, je puis vous affirmer qu’il possède autre chose qu’un p
ur automatisme, qu’il obéit à de véritables sentiments, qu
‘il sait les coordonner, que même il est capable, la mémoi
re aidant, de discerner quand il fait bien ou mal, lorsqu’
on le lui a indiqué une fois. Nous sommes donc en présence
ici d’une réelle morale, inférieure, il est vrai, mais qu
0056i n’en marque pas moins, chez cette espèce, un pas imm
ense dans la voie du progrès.

Je pourrais, Mesdames et Messieurs, vous citer nombre de
faits en faveur de ce relèvement intellectuel succédant au
relèvement physique ; et tenez, en ce qui touche au phéno
mène psychologique de l’association des idées, il me vient
à la mémoire un détail qui prouve que ce phénomène s’exer
ce aussi bien dans le cerveau de Gulluliou que dans celui
de l’homme. Depuis deux semaines qu’il est à Paris, Gullul
iou a été frappé de nombreux étonnements devant les specta
cles que la capitale offre à ses visiteurs, mais rien peut
-être ne lui a produit plus d’effet que la vue de la Seine
, sillonnée de ses mille bateaux électriques s’entrecroisa
nt en tous sens. Or, pour désigner ce spectacle, savez-vou
s, Messieurs, quel mot il a trouvé, quel mot il a forgé ?
Le voici, en pongo : Ourang pfluitt, ce qui veut dire : Ar
bre-oiseau. Tous les bateaux, en effet, sont pour lui des
arbres. Il a assimilé, par une curieuse association d’idée
s les bateaux qui circulent sur nos fleuves, aux troncs d’
0057arbres qu’il a vus charriés par ceux de son pays d’ori
gine et pour ajouter à cette désignation un élément de vit
esse, il n’a rien trouvé de mieux que d’y joindre le mot :
oiseau. N’est-il pas étrange que cet animal ait pu ainsi
reconstituer, sinon dans sa teneur, du moins dans son idée
, une significative expression qui s’appliquait jadis, au
temps de la machine a vapeur, à certains bateaux, expressi
on que j’ai retrouvée dans une relation de l’ancien Paris
: les bateaux-mouches ?… »

Mais la nervosité de l’auditoire augmentait, le naturalis
te comprit la nécessité d’abréger :

« Voilà, je pense, Messieurs, un détail qui vient suffisa
mment à l’appui de ce que j’avance. Gulluliou, par cela mê
me qu’il arrive à coordonner ses pensées et leur forme rep
résentative, a conquis un grade vers l’humanité…

Humain ou presqu’humain (Chacun de ces mots se martelait
d’une rumeur) il l’est par plusieurs côtés à la fois, par
0058l’aspect général, le langage, les habitudes, même par
les qualités du coeur (Exclamations ironiques.) Oui, Messi
eurs, Gulluliou, véritable enfant puisqu’il a treize ans à
peine, et malgré le précoce développement de son corps, G
ulluliou possède, en même temps que les défauts, toutes le
s qualités de coeur d’un enfant : une naïveté profonde, un
e propension à se confier à ceux dont les figures lui sont
familières, à s’abandonner à eux pour le défendre du moin
dre danger, une sensibilité qui le fait compatir à toutes
les peines, compassion qu’il exprime en cessant ses jeux e
t en gardant le silence. (Nouvelles exclamations ironiques
.) Cela semble étonnant, mais rien n’est plus réel, Messie
urs. Cette tendance à l’altruisme, à l’aménité, à la douce
ur du caractère et des moeurs serait d’ailleurs, chez les
pongos, une qualité de race, à en juger par les exemples q
ue j’ai eus sous les yeux. Les tribus, les familles, les m
énages pongos vivent dans une union parfaite, se protègent
mutuellement en toutes circonstances, ont le souci du sor
t de leur progéniture.

0059 Je vous citerai à ce sujet la capture de mon élève, q
ui fut pris encore très jeune, il y a dix ans. Les chasseu
rs avaient, malgré mon ordre formel, criblé de blessures s
a mère, qui tentait de le défendre. Alors, Messieurs, j’ai
assisté à ceci : la malheureuse bête, me reconnaissant à
quelques pas de l’endroit : où elle était tombée, arracha
de sa poitrine, contre laquelle il se blottissait, son pet
it – que vous voyez ici – et me le tendit d’un air de supp
lication, comme pour me le confier., Et, au moment d’expir
er, cette mère trouva la force de proférer plusieurs fois,
avec des larmes humaines, ce mot : Allok, qui signifie da
ns sa langue : L’enfant. »

A ces paroles, dites d’une voix où tremblait l’émotion, u
n mouvement plus accentué remua l’auditoire ; il y eut que
lques applaudissements discrets. Mais aussitôt, d’un coin
de la salle, un léger coup de sifflet, des rires encore mo
ntèrent ; évidemment les détracteurs se trouvaient là.

Le tumulte devenait général ; Murlich ne put contenir un
0060cri d’impatience :

– Messieurs, s’écria-t-il, dans un siècle d’intelligence
et de vérité, rien de ce qui touche à l’expression d’une â
me, cette âme fût-elle bestiale, ne doit être bafoué !

Cette phrase, où le conférencier avait mis toute la vigue
ur dont il était capable, ce mot d’âme appliqué à un singe
, déchaînèrent l’orage. La race se soulevait, forte de ses
privilèges, contre celui qui osait affirmer l’existence d
e ces mêmes privilèges chez des animaux ; cette foule ne v
oulait pas, ne pouvait pas comprendre. La salle était debo
ut, houleuse ; les fronts oscillaient comme des vagues. De
s messieurs à lunettes, au crâne énorme surplombant le cor
ps atrophié. – académiciens en désarroi – haussaient les é
paules, faisaient le geste de s’en aller. D’autres discuta
ient avec animation, bras grêles agités en membres de mari
onnettes. Des controverses échangeaient leurs feux croisés
. La bande des tapageurs continuait à entretenir le vacarm
e. Murlich, à la chaire, attendait, s’efforçant de calmer
0061l’élève que commençait à gagner l’énervement général.

Quelques minutes, sous la nappe bleuâtre de l’énorme lamp
e centrale, la salle bourdonna de voix scandant les commen
taires passionnes… Enfin, comme un silence relatif plana
it, on vit un vieillard, juché sur une banquette, faire si
gne qu’il voulait parler :

– Mesdames et Messieurs, toussotait ce personnage sans do
ute illustre, je demanderai à l’honorable conférencier…
Je lui demanderai… de nous fournir sur l’individu qu’il
nous présente une preuve immédiate, concluante, du dévelop
pement intellectuel des singes anthropoïdes… Une preuve
autre que celle du langage, bien entendu… Alors, nous se
rons convaincus.

– Bravo, bravo ! glapirent des voix.

– J’accepte, Messieurs répondait Murlich de sa place, mai
0062s quelle preuve désirez-vous ?

Au sein de l’amphithéâtre, un homme se leva, il tenait un
rouleau de papier que sa femme, assise près de lui, venai
t de lui donner. Avec un accent étranger ; il énonça :

– Cela est une Schweiziger-Revue, où j’ai vu la photograp
hie du… (La femme lui souffla) du… capture de Gullulio
u, avec la mort de cette femelle… Montrez au petit, voir
s’il reconnaîtra.

Enthousiasme. L’idée adoptée d’emblée. La revue passa de
mains en mains jusqu’à la chaire où Murlich, qui avait com
pris, s’écriait :

– Mais c’est une cruauté que vous me demandez-là !… Met
tre sous les yeux de ce pauvre animal le tableau de l’assa
ssinat de sa mère !… Oh ! Mesdames, Messieurs, vous ne v
oudrez pas cela… Cherchez autre chose !

0063 De nouveaux ricanements insultèrent à un tel scrupule
. Une jeune fille aux cheveux frisés, très courts, cria d’
un organe aigre :

– Aller toujours ! Il n’y a pas de danger qu’il comprenne
!

Près du conférencier, des voix amies conseillaient :

– Faites-le… Pour les convaincre !

Des applaudissements claquaient sourdement dans le tumult
e, encourageaient Murlich…

Il prit le dessin. La salle fit silence, les regards conv
ergèrent vers le groupe formé par l’homme et le singe, l’u
n debout, l’autre toujours assis, la face inquiète, les ye
ux clignotants. De grandes ombres noires, au mur du fond,
élargirent leurs silhouettes gigantesques.

0064 On vit Murlich tendre le papier, que Gulluliou, machi
nalement, saisit à deux mains. Murlich lui fit signe de re
garder.

Alentour, l’auditoire restait muet ; une angoisse involon
taire serrait maintenant les poitrines, faisait battre les
cervelles congestionnées dans la chaleur lourde. De leur
place, Alix et Maximin avaient l’impression d’un crime obs
cur…

Gulluliou regardait le dessin ; et soudain il le lâcha, l
eva la tête, la tourna deux ou trois fois de droite à gauc
he. Son visage se contracta, cent rides y grimacèrent. Pui
s, les traits détendus ; il joignit les mains, et, en plei
ne lumière, enfance grotesque et pitoyable dans le carcan
du faux-col, il poussa un petit gémissement.

La salle fit un mouvement.

Gulluliou porta ses mains à son visage, qu’il cacha brusq
0065uement.

La salle eut un soupir étouffé.

Entre les doigts noirs du singe, on vit scintiller quelqu
e chose.

Dans le grand silence, la salle entière demeurait figée,
garrottée par l’émotion.

Le singe avait reconnu et se souvenait.

Le singe pleurait…

IV

Quatre murs peints de clair, une fenêtre aux rideaux de m
ousseline. Dans un coin, un lit bas que la couverture bien
tendue rayait de jaune et de rouge ; des colliers de pier
res et de coquillages accrochés çà et là. Une haute branch
0066e séchée de palmier, dressée au-dessus de la bouche de
chaleur qui la faisait se balancer, comme jadis au souffl
e du vent tiède. Une atmosphère virginale et nue de chambr
e d’enfant : la chambre de Gulluliou.

Gulluliou, assis mollement, un bras pendant, tendait l’au
tre au docteur Darembert qui, tâtant le pouls, hocha la tê
te et demanda à Murlich :

– Y a-t-il longtemps qu’il tousse ?

– Docteur…

– Oui, parbleu, il a de la température… (Il se pencha s
ur la poitrine essoufflée par une quinte). De l’oppression
à droite.

– Docteur, dit Murlich, j’ai commencé à remarquer qu’il t
oussait, il y a une huitaine de jours ; je ne pensais pas
que cela durerait.
0067
– Où as-tu mal ? demanda-t-il à Gulluliou, en pongo.

Le singe, dont les yeux luisants de fièvre s’éclairèrent,
montra son dos. Le médecin hocha de nouveau la tête :

– Il faut se méfier de l’hiver, avec ces animaux-là. Ce n
‘est peut être qu’un gros rhume qui est tombé sur les bron
ches… Je vais vous faire une ordonnance, en bas… Mais,
vous savez, beaucoup de prudence !

– N’ayez crainte, docteur.

– Couchez-le tout de suite, il ne faut pas qu’il s’amuse
à rester debout, avec la température qu’il a… Et qu’il t
ranspire, donnez-lui des tisanes bouillantes.

Murlich avait répété à Gulluliou les instructions du méde
cin. Quand il lui dit de se coucher, l’animal secoua douce
ment la tête :
0068
– Triouou (Tout à l’heure), murmura-t-il.

– Mais c’est tout de suite ! Allons, dépêche-toi, nous at
tendons que tu sois couché pour nous en aller.

Gulluliou eut son signe négatif. La toux reprit, rauque.

– Pourquoi ne veux-tu pas ? questionna Murlich.

Gulluliou ne répondit point, mais son regard se posa sur
le docteur.

Croyez-vous, dit Murlich, c’est votre présence qui le gên
e !… Il ne veut pas se déshabiller devant vous !

– Ça, par exemple, mon cher professeur, fit l’autre qui n
e manquait pas, comme ses contemporains, d’exclusivisme, e
t n’acceptait que depuis peu de temps l’étonnante intellig
0069ence de Gulluliou, vous n’irez pas me faire croire que
votre singe, si perfectionné soit-il, puisse manifester u
ne pudeur aussi avancée !

Et cependant, voyez !

Gulluliou s’était levé de sa chaise, découvrait son lit d
‘un geste habile, étalait sa chemise de nuit. Puis, quand
tout fut prêt, il vint se rasseoir, regarda encore les deu
x hommes, avec l’air de dire : « Comment, vous êtes encore
là ! Vous voyez bien que je vais me coucher ; retirez-vou
s ! »

– Eh bien, soit, laissons-le, si c’est cela qu’il demande
! déclara le docteur en souriant sceptiquement.

Lui même tendit la main au singe, qui s’inclina pour la s
errer.

Ils quittèrent la chambre et descendirent.
0070
Murlich triomphait en silence ; chaque jour lui apportait
une nouvelle confirmation de ce que la semaine précédente
, il avait attesté dans l’amphithéâtre du Muséum, Gullulio
u se civilisait de plus en plus, devenait homme. Il venait
une fois de plus en présence d’un témoin appréciable, de
donner une preuve de la délicatesse de ses sentiments.

Ah ! certes, il ne pouvait pas encore traduire par la par
ole, avec son vocabulaire rudimentaire, tout ce qui se pas
sait dans son âme obscure, mais ce que la voix était impui
ssante à rendre, les yeux l’exprimaient. Murlich avait app
ris à lire en ces yeux, que les paupières couvraient d’un
clignotement perpétuel, Mais dont l’eau fauve était agitée
de tous les remous intérieurs. Démêler l’écheveau embroui
llé de cette âme traduite par ces yeux, Murlich s’en était
fait une tâche passionnante. Il se sentait un peu, à guet
ter l’éclosion de ce singe à la lumière humaine, rempli d’
un orgueil de demi-créateur. Il l’aimait, comme un artiste
son oeuvre, en rêvait l’achèvement futur, la voyait déjà
0071debout, entière et parfaite. C’est pourquoi, depuis un
e semaine que le singe toussait, l’inquiétude de Murlich n
‘avait cessé de s’accroître ; et, craignant enfin que ce f
ût là le début d’une affection grave, il avait demandé une
consultation à Dalembert, le célèbre spécialiste pour les
maladies de poitrine, qu’il connaissait.

– Alors, docteur, demanda-t-il dans le petit salon, vous
espérez que ce ne sera pas sérieux ?

– Ah ! on ne sait jamais, vous savez… Si j’avais affair
e à un homme, je vous dirais : oui. Et je lui ferais une p
iqûre de sérum.

– Antituberculeux ?

– Oui, et j’en répondrais… Mais ce n’est pas le cas ; s
upporterait-il cette piqûre, votre singe ? Ensuite la toxi
ne opérerait-elle sur cet organisme ?

0072 – Mais, docteur, parlez-moi franchement, vous le croy
ez tuberculeux, alors ?

L’autre, les coins de la bouche abaissés dans une moue de
mauvaise augure, faisait :

– Heu, pour le moment ce n’est pas très caractérisé, je c
rois que cela peut être arrêté dans l’oeuf, avec de grands
soins… Je vous le répète, méfiez-vous de l’hiver ! Quan
d l’animal sera en état de sortir, couvrez-le aussi chaude
ment que possible.

– Il porte un manteau de fourrure.

– Bon. D’ailleurs, je le reverrai d’ici là… Et surtout
de la suralimentation ! Il mange de la viande, n’est-ce pa
s ?

– Très peu, docteur.

0073 Il faut qu’il en mange. Et toutes les deux heures, un
e granule albumino-hydratée. Pour le reste, conformez-vous
exactement à ceci.

Il venait d’écrire l’ordonnance, il la tendit à Murlich.

– Alors, insista celui-ci, vous ne croyez pas utile de fa
ire une injection de sérum à Gulluliou ?… En cas de non-
nécessité, je ne pense pas qu’il puisse en souffrir. Cela
me rassurerait.

Le médecin, railleur, sourit de ses lèvres rasées :

– C’est entendu, j’apporterai ma trousse demain ; vous êt
es un papa, décidément, vous tenez à la santé de votre enf
ant !

– Mais oui, répliqua Murlich très sérieux, avec sa douceu
r grave et amicale… Que voulez-vous ! je considère autre
0074 chose en lui qu’une bête vulgaire ; je peux dire qu’i
l est pour moi une espèce de fils, par toutes les pensées
de moi que j’ai fait passer en lui. Puis il est si affectu
eux et si naïf : un vrai enfant !

Au-dessus, étouffée par les cloisons et les tapis, la tou
x de Gulluliou s’entendit.

Le docteur, un instant, devant cette déclaration de Murli
ch, spontanée et empreinte d’une foi si vive, était resté
songeur, malgré son scepticisme mal dissimulé :

– Allons, fit-il, montez voir où il en est. Et à demain.
Je lui ferai la piqûre ; soyez tranquille, nous le tireron
s d’affaire !

Murlich, une fois seul, revint dans la chambre de son élè
ve. Il le vit allongé dans le lit étroit, la face enfouie
jusqu’aux yeux. Le singe ne dormait pas, il regarda entrer
Murlich, qui s’approcha de lui, resta debout à son chevet
0075.

Et ni Gulluliou ni Murlich ne bougeaient, ils se considér
aient en silence, avec leur affection mystérieuse et obscu
re, ayant l’air de lire chacun dans les yeux de l’autre, c
omme s’ils avaient senti l’inutilité de parler pour se com
prendre.

– – –

Gulluliou resta près d une semaine au lit ; la fièvre ava
it été difficile a vaincre, il avait fallu toute la scienc
e du docteur Darembert pour arrêter ce début de bronchite.
Plaintif et grelottant durant ces jours, il avait été soi
gné par Murlich et Alix comme une personne humaine. Quand
le naturaliste devait, pour des courses et des visites néc
essaires, s’absenter, la jeune fille restait au chevet du
malade, lui faisant prendre tisanes et potions, d’une main
sororale. Ce qui frappait chez l’animal, c’était la résig
nation avec laquelle il souffrait. Enfin la toux s’apaisai
0076t, moins d’oppression le fatigua.

Darembert pensa que l’injection de sérum, faite dès les p
remières atteintes du mal, avait pu l’enrayer ; il permit
à Gulluliou de se lever. Le singe passa quelques jours dan
s un fauteuil, en robe de chambre ample et ouatée, près de
la fenêtre qui donnait sur les arbres dénudés du jardin.
Les livres d’images se succédaient entre ses doigts distra
its de convalescent. Sa grande joie fut une poupée qu’Alix
, amie attentive, lui porta un après-midi. Aux longues mai
ns noires du pongo, cette poupée se balançait, raide et ro
se. Il la nomma Minnili, du nom d’un petit oiseau de son p
ays, ainsi appelé à cause de son cri. Des heures durant, l
e Fils-des-Colombes berçait Minnili, avec toute une tendre
sse paternelle née en son âme de singe.

Des visites vinrent distraire les journées ennuyées, dans
le demi-jour de ce janvier finissant. Depuis la conférenc
e au Muséum, un revirement du public avait rendu le singe
presque illustre, des journaux discutaient avec âpreté son
0077 cas, la doctrine émise par Murlich. L’émotion née ce
soir-là s’était propagée, les partisans égalaient maintena
nt les détracteurs, tant il avait suffi de quelques larmes
d’un animal pour qu’il acquît des droits à la prétention
d’homme. Des amis de Murlich furent amenés par lui au pavi
llon d’Auteuil ; Maximin, qui s’était lié avec le naturali
ste avait aussi voulu faire la connaissance de Gulluliou.
Le poète trouvait en Murlich une faculté spéculative qu’il
sentait tenir du rêve, et qui lui convenait : ils s’affec
tionnèrent. Mais Maximin était de plus en plus surmené par
les répétitions de sa pièce, qui marchaient mal, et par t
ous les pourparlers pour la location de la salle. Il ne pu
t visiter le convalescent qu’une fois, en faisant promettr
e qu’il assisterait à la première représentation du Triomp
he de l’Homme : elle était annoncée enfin pour le 10 févri
er. Gulluliou avait une semaine devant lui.

Le singe parlait peu, durant ces jours dolents. Il n’aima
it pas jouer aux lumières des lampes, et dès le crépuscule
blafard de neige ou brouillé de pluie, il laissait dormir
0078 Minnili sur une chaise, s’engonçait dans sa robe de c
hambre en petit vieux recroquevillé, les bras pendants jus
qu’au tapis. Le soir, Murlich et Alix restaient quelques i
nstants avec lui ; il se contentait de les regarder, mais
d’une façon différente : avec une tranquillité morne, conf
iante, pour le maître, avec une expression plus étrange, p
lus aiguë pour la jeune fille.

Une fois, resté seule, elle s’inquiéta de ce regard, de c
es yeux fauves et obsédants, quoique sans méchanceté, qui
la fixaient. Mais ce ne fut qu’un éclair ; Gulluliou, comm
e quelqu’un qui fait un effort sur lui-même, avait repris
sa poupée, il la cajola doucement entre sa poitrine et son
bras replié, chantonnant de sa voix gutturale un vieil ai
r que sa mère sans doute lui avait appris autrefois :

Minnili, Minnili, le petit
Oiseau saute dans les branches,
Et tic tic fait sa petite queue
Avec sa petite aile qui bat…
0079Tic, tic,
Minnili, Minnili,
Petit camarade, redis-moi
Ta chanson !

Dans le coin la grande palme s’agitait mollement au-dessu
s de la bouche de chaleur, comme animée encore du balancem
ent des forêts natales. Gulluliou la contemplait un instan
t, distrait ; il reposait la poupée, et levait son long co
rps du fauteuil, pour aller se coucher.

V

Le dernier vers venait de sonner, répercuté de la scène n
oyée de crépuscule à toute la salle silencieuse. Des appla
udissements grêles saluèrent la chute du rideau, et aussit
ôt monta, de l’orchestre à la coupole, le bruit des voix b
ourdonnantes.

0080 Maximin quitta le bord de l’avant-scène d’où il avait
assisté à tout le premier acte du Triomphe de l’Homme ; i
l se tourna vers ses amis, dont les mains tendues voulaien
t le complimenter.

Il y avait là Alix Forest, presque jolie aux lumières rav
ivées des lampes, la peau très fine du cou blanc émergeant
de l’échancrure de sa robe mordorée, où d’énormes ombelle
s blanches rappelaient la bizarre manie de la jeune fille.
Sur son chapeau, couvert de feuilles mortes du même ton q
ue la robe, un semis de légers mousserons se dressait en t
ouffe flexible. Avec son sourire vif et fin, elle exprima
tout de suite sa joie des beaux vers dont l’harmonie puiss
ante les berçait encore. Murlich, qui était là aussi, au s
econd plan, silencieux, battait discrètement des mains, co
mme il sied à un homme de science que la poésie ne trouve
pas indifférent. Dans le fond de la loge, Gulluliou, immob
ile, regardait, interrogeant son maître de ses yeux hésita
nts, et tout à coup il comprit le sens du geste de Murlich
, ses paumes se heurtèrent l’une contre l’autre, timidemen
0081t d’abord, puis d’une brusquerie espiègle, enfantine.

Mais le critique Casot-Dorlys inclinait sa face poupine,
laissait de ses lèvres épaisses tomber un verdict chaleure
ux.

– Admirable, mon cher ami, votre acte. Et joué !

Maximin inspecta d’un long regard la salle, il secoua la
tête :

– Pourvu que ça se remplisse. Il y a des vides !

– Mais on arrive encore, grasseya le critique… N’ayez p
as peur, vous aurez une salle comble pour le dénouement !
Ah ! c’est une belle, une bonne soirée que l’art vous doit
là, Maximin ! Vous allez être un triomphateur tout à l’he
ure !

0082 Alix dit :

– C’est déjà un succès !

Le poète agita ses mains nerveuses.

– La bataille n’est pas encore gagnée ; il faudrait plus
de monde. Je vais voir au contrôle… Les gens n’ont qu’à
entrer, pourtant… Albani a été bien, n’est-ce-pas ? Il p
orte bien son rôle.

– Oh ! remarquablement, renchérit Casot-Dorlys. La voix e
st chaude, sonore ; c’est la voix qu’il faut pour dire vos
vers ! Balsamore joue au second acte ?

– Oui, une courte apparition, répondit Alix à la place de
Maximin qui s’absorbait un instant ; mais c’est surtout a
u troisième qu’elle donne tous ses effets… Et vous verre
z ce décor !…

0083 Dans le brouhaha qui montait vers le lustre, le criti
que s’écria :

Ça va être un triomphe, je vous dis !

Casot-Dorlys, gros homme de quarante ans, respirait une j
ovialité bon enfant et sincère. Son goût vif, insolite, po
ur les arts, l’avait lié à Maximin, dont il partageait l’e
spoir de rénover les esprits contemporains. Il professait
pour le poète une admiration qui lui était rendue intégral
ement. Car si Casot-Dorlys, les mains aux hanches et la fi
gure épanouie, proclamait, dans les groupes, le génie de M
aximin, Maximin n’était pas sans faire très grand cas du s
ens critique de Casot-Dorlys. Il était, à un autre titre q
u’Alix, son confident.

Le poète dit, très fiévreux, en prenant son chapeau :

– Il faut tout de même que j’aille voir un peu par là. Es
t-ce que vous venez, Casot ?
0084
– Oui, oui, certainement… Excusez-moi, Mademoiselle…
Le devoir avant tout ! Nous partons réchauffer les troupes
!

Maximin se tourna vers Alix et Murlich :

– Au prochain entracte, nous irons ensemble dans les coul
isses, n’est-ce pas ?

Les deux amis enfilèrent le couloir où la salle déversait
le trop-plein de ses conversations. Gens du monde, invité
s de l’auteur, pour qui cette soirée était depuis longtemp
s matière à commentaires passionnés, au sein des familles
où le bourgeoisisme pratique n’avait pas encore tout fait
étouffé les autres sentiments. Puis spectateurs de hasard,
les passants de la rue, artisans et employés, ceux que l’
affiche lumineuse avait attirés, et qui étaient entrés, pa
r désoeuvrement et parce que cela ne coûtait rien. Ceux-là
, un étonnement les faisait silencieux, errant comme des â
0085mes dépaysées qui s’étonnent d’un milieu inaccoutumé.
Ce n’étaient pas eux qui avaient applaudi tout à l’heure,
c’étaient les habits noirs. Mais le grand public, la foule
anonyme des travailleurs au repos, eux seuls donneraient
le succès s’ils comprenaient ; et il fallait bien, Maximin
le savait, que les vers allassent réveiller en eux des ét
incelles assoupies, sous peine d’échec.

Ils passèrent lentement, arrêtés à chaque instant, par de
s amis, des gens de connaissance. Casot-Dorlys, à droite e
t à gauche, jetait un mot élogieux sur la pièce, très haut
, pour que l’on entendît à la ronde. Il avait des sourires
victorieux, agitait ses bras courts en parlant, à phrases
rapides, des beautés des actes suivants.

– Vous verrez, vous verrez… oui, un décor d’usine… Oh
! d’un effet saisissant ! Mon cher Maximin, permettez-moi
de vous présenter un admirateur…

Le poète passait très vite, remerciant et saluant. Un ins
0086tant, son compagnon s’arrêta pour dire quelques mots à
un confrère, Gribory, critique jaune et long autant que C
asot était rond et rose. Maximin continua seul sa route, i
l avait hâte d’être au contrôle, un pied sur le trottoir,
pour voir si l’on entrait, si la salle se remplissait. Il
n’eut pas besoin d’aller jusque-la, un flot d’arrivants le
repoussait, il revint rassuré ; du monde entrait par les
larges portes conduisant directement à la salle, toute cla
ire avec ses ors rafraîchis et le rouge de ses balcons.

Comme il se demandait s’il aurait le temps d’aller sur la
scène pour surveiller la pose du décor, il retomba sur Ca
sot-Dorlys, qui venait de quitter le confrère.

– Eh bien, questionna l’auteur, qu’est ce que Gribory vou
s a dit de moi ?

– Oh ! avec ce bonhomme-là, on ne sait jamais si c’est ch
air ou poisson. Il n’a pas d’opinion, il veut voir toute l
a pièce avant de se prononcer.
0087
– Il a raison, acquiesçait Maximin.

Casot, avec son enthousiasme habituel de sanguin, éclatai
t :

– Eh oui, il a raison ! Mais il n’a jamais voulu avouer q
u’il était épaté !

Maximin eut un geste ; on verrait cela demain.

Autour d’eux les gens se hâtaient, l’entracte finissait.
Ils regagnèrent l’avant-scène où Alix était en train de mo
ntrer à Murlich, de loin, dans les loges et à l’orchestre,
les merveilleux effets de la mode quelle lançait… Çà et
là, les champignons poussaient au tissu des jupes et des
corsages, chargeaient les coiffures de leurs teintes varié
es, et la jeune fille, sous le regard fixe de Gulluliou, n
ommait ses clientes à Murlich qui souriait finement.

0088 Devant la salle pleine, cette fois, le rideau découvr
it la bouffée d’air frais de la scène, qui représentait –
symbole de l’époque présente – un hall immense et vitré. D
es machines l’ébranlaient de leur mouvement silencieux ; e
t l’homme était là, créateur de ces machines, par quoi tou
t travail, tout effort était épargné à ses muscles. Occupé
seulement d’étudier sans cesse le plan d’autres machines
pour d’autres ouvrages, au milieu de ses froides mathémati
ques, qui cependant le conduisaient à la solution de ses p
roblèmes, il restait inassouvi, comme tâtonnant, inconscie
nt d’abord de ce qui lui manquait. Enfin, la clarté se fai
sait en lui, il criait son besoin d’idéal :

… Mais que faire, à présent ? J’ai tout vu,
Les vieux mondes pour moi n’ont plus rien d’inconnu,
J’ai déchiffré le mot des antiques mystères,
Ma science pourrait te recréer, ô terre !,
Et pourtant, la plus lourde énigme, elle est en moi…
Ah ! tout savoir et tout calculer ! Eh bien, quoi,
Quand je serais allé jusqu’au fond de ce gouffre ?
0089 Cela n’empêche pas que ma poitrine étouffe
Et que mon front se heurte aux murs d’une prison
Où me tiendrait, geôlière aveugle, ma raison !…
Mais les oiseaux pour s’évader ont leurs deux ailes,
Le torrent descend seul des cimes éternelles,
La forêt peut frémir sous les baisers du vent,
Et moi, comment pourrai-je être libre ?

La voix de la Fée-Nature,

En rêvant.

Dans une lumière bleue et blanche qui remplissait le fond
du décor d’une aurore candide, la déesse de la nature, re
présentée par Berthe Balsamore, se montrait un instant, an
nonçait la rédemption souhaitée. La toile retomba sur le g
este levé et le sourire de cette femme très belle dont les
cheveux blonds jetaient sur la scène une gaîté de soleil.
Et l’accueil cette fois fit augurer du succès, les applau
dissements se prolongèrent, éveillèrent des échos endormis
0090 de la salle. Maximin, de l’avant scène où il attendai
t, palpitant à chaque vers, à chaque mouvement de ses pers
onnages, eut la sensation que toute la gêne du début de la
soirée se diluait, s’évaporait au souffle de sa poésie, e
t la fièvre qui le tenait depuis les jours précédents s’ac
crut dans la certitude de vaincre.

Tout de suite, il avait fait signe à ses compagnons, pour
aller aux coulisses ; Casot-Dorlys exultait, Alix, encore
secouée d’une émotion vive joignait ses compliments à ceu
x de Murlich qui déclara, avec son amabilité douce :

– Je vois, cher Monsieur, que vous entendez au même point
de vue que moi le triomphe de l’homme ; vous laissez la p
art la plus belle à la nature !

Maximin se contentait de sourire. Le critique dit :

– Mais la nature est un grand creuset où les éléments les
plus composites s’unissent. Le savant peut donner souvent
0091 la main au poète !

– Vous surtout, Monsieur Murlich ! dit Maximin, en hochan
t la tête vers le singe.

Gulluliou s’était couvert de son ample manteau de fourrur
e. Depuis sa bronchite, les plus grandes précautions étaie
nt prises pour éviter une rechute que les docteurs avaient
préconisée comme très grave, et il n’était pas de longs i
nstants sans que Murlich s’inquiétât de l’état du singe. I
l devait sans cesse prendre garde aux imprudences possible
s, veiller à tout. Ce soir même, c’était par exception qu’
il avait consenti à le faire sortir ; il fallait la représ
entation depuis si longtemps attendue de l’oeuvre de Maxim
in, pour que le naturaliste relâchât un peu la consigne sé
vère.

Gulluliou n’avait jamais été aussi heureux ; tout ce qu’i
l voyait était nouveau, ces lumières, ce brouhaha, ces cou
leurs dans la salle, puis le rideau montrant un autre espa
0092ce aussi grand où des personnes venaient parler, se ré
pondre longtemps, avec des gestes qui lui permettaient de
comprendre presque, sans le secours des paroles, de bâtir
dans son imagination toute une histoire vaguement adaptée
au spectacle. Enfin, le rideau se baissant, la salle souda
in illuminée de nouveau, dans un grand mouvement de gens q
ui se levaient en frappant leurs mains. Etonnements, succe
ssions d’images qui faisaient papilloter les yeux et l’esp
rit de Gulluliou !

Le groupe traversa les couloirs où la curiosité sympathiq
ue du public reconnut le singe et son maître. Murlich, lui
, se disait, non sans une ironie intime, qu’il n’y a pas l
oin de la huée à l’admiration, du sifflet au bravo, que le
s deux sont trop voisins, trop peu séparés dans l’échelle
des sentiments, pour valoir quelque chose. Maximin, en rec
evant de tous côtés les félicitations, songeait à Murlich
: la première conquête pour le savant, la seconde pour le
poète. Mais Murlich n’était-il pas un poète de la science
?…
0093
Ils arrivèrent, plusieurs portes poussées, au foyer des a
rtistes ; Maximin rencontra tout de suite Albani, très lar
ge et très fort dans le costume neutre, sans âge et sans d
ate, où il personnifiait l’Homme.

– Ça marche, ça marche, hein ? demanda l’acteur.

– Oui, je crois, la dernière scène a porté.

L’interprète et l’auteur étaient l’un devant l’autre, tou
s deux très énervés. Comme, à quelques pas, les compagnons
du poète attendaient, Maximin serra seulement la main aux
artistes qui étaient là, s’excusant :

– A tout à l’heure, j’ai à voir Balsamore. Elle est là-ha
ut ?

– Oui, oui, dans sa loge.

0094 – Venez, dit Maximin.

On enfila un corridor qui débouchait sur un escalier ; on
gravit un étage. L’habilleuse salua obséquieusement l’aut
eur et sa bande. C’était le palier des premiers rôles, des
vedettes : par les portes de trois ou quatre loges assez
somptueuses et vastes, l’odeur fade du blanc gras et des h
uiles saturait l’air. Le cortège était étrange, de Maximin
et de Casot-Dorlys, d’Alix, de Murlich et de son singe, d
éambulant ainsi.

A un coude, ils aperçurent, par une porte de fer grande o
uverte, la scène noyée d’une pénombre de navire nocturne,
avec ses portants debout comme des voiles gonflées aux cou
rants d’air, et ses enchevêtrements de cordages filant ver
s les cintres. La vision rapide retomba ; ce fut la voix u
n peu canaille de Berthe Balsamore qui les accueillit du f
ond de sa loge où elle se noircissait les yeux devant une
glace :

0095 – Entre donc, mon cher ! criait-elle à Maximin.

Mais elle vit qu’il n’était pas seul ; elle se retourna a
imablement, l’estompe à la main.

– Ah ! pardon !

– C’est une invasion, dit le poète, je vous amène des ami
s.

– Enchantée !… Entrez donc, asseyez-vous. Bonsoir, made
moiselle Forest, retirez donc ça de la chaise… Bonsoir,
Casot !

Murlich, très désorienté sous sa tranquille allure de bla
sé et Gulluliou dont l’inquiétude primait la joie, furent
présentés.

– Tu sais, mon petit, déclara l’actrice, c’est un succès.
Je n’ai pas encore joue à Paris, mais je peux te le dire
0096de confiance, c’est un succès !… Quoique tu me doive
s une fameuse chandelle. J’ai sauvé une réplique d’Albani,
tu ne t’en es pas aperçu ?

– Ma foi, non, répondait Maximin, un peu gêné du tutoieme
nt, devant Alix.

Mais Mlle Forest n’écoutait guère, elle ne voyait qu’une
chose : la tunique de Balsamore, la fameuse tunique enfin
réalisée, flamboyante de toutes ses corolles orangées et s
oyeuses. Et de cela, les épaules grasses de l’actrice, sa
chevelure dorée, émergeaient comme le pistil d’une fleur é
norme des tropiques.

– Admirez-moi, mademoiselle Alix, dit Balsamore en remarq
uant le coup d’oeil de la jeune fille… -tes-vous content
e ? Ça va mieux qu’au premier essai, hein ? Nous avons bie
n fait de la retoucher, je ne l’aurais pas mise !

Mais Murlich à son tour était sur la sellette. Il s’effor
0097çait, devant la trentaine opulente et déshabillée de l
‘actrice, de garder sa contenance de réserve souriante, bi
en que l’étrange pièce, à la fois cabinet de toilette et p
etit salon, pleine d’une débandade d’oripeaux, de jupons e
t de peignoirs, d’images et de photographies, de flacons e
t de pots, ne laissa pas d’étonner son habitude des labora
toires froids et symétriques. Pour Gulluliou, qu’on avait
débarrassé de son manteau, il baissait la tête un peu, en
enfant intimidé devant une personne nouvelle.

Sa figuré sérieuse, aux plis déjà vieillots, son collier
de barbe, amusèrent follement Berthe. Quand Murlich dit qu
e le singe avait treize ans, elle voulut à toute force lui
prendre la main, le faire se lever, le voir marcher, les
jambes un peu molles dans le pantalon noir, les pieds traî
nants dans les bottines vernies.

– Mais tu devrais faire quelque chose sur lui, Maximin !
s’écriait-elle. Voilà une humanité à laquelle tu n’avais p
as pensé !
0098
– M. Murlich y pense pour nous ! déclara le poète, en rêv
ant à des choses vagues que ses mains palpaient dans l’air
.

Casot regarda le naturaliste.

– Le voilà bien, le triomphe de l’homme, votre générosité
l’étend jusqu’au singe ! Il est juste de dire qu’elle n’e
st pas trompée. N’est-ce pas, Gulluliou ?

– Oui, répondit Gulluliou.

C’était le seul mot français qu’il connût encore, il le p
laçait ainsi à tout bout de champ, quand il entendait son
nom. Parfois, cela tombait bien.

Mais l’actrice, qui avait achevé, avec l’aide de l’habill
euse, de croiser sur ses chevilles nues les lacets roses d
e ses sandales suppliait Murlich de parler devant elle ave
0099c son élève, quand Maximin, dont la fièvre augmentait
à l’approche du troisième lever de rideau, les interrompit
:

– Je crois qu’il serait temps de repartir, l’entr’acte do
it être fini.

– Eh bien, à tout l’heure, mes petits enfants. Monsieur M
urlich, vous me permettez d’aller visiter le jeune homme ?
… C’est égal, j’aurais voulu l’entendre causer… A tout
à l’heure ! (Sa voix se troubla d’une nervosité, elle s’a
dressa à Maximin.) Si la salle ne dort pas, je n’aurai pas
peur, mais il faut qu’on m’aide !

Le poète dit, frileux :

– J’applaudirai quand vous entrerez en scène… Bon coura
ge !

– Et toi aussi, mon vieux.
0100
Comme les autres étaient déjà dans le couloir, Berthe s’a
rrêta sur le seuil de la loge, un doigt levé :

Le prélude est commencé, fit-elle.

Un cri nasillard courait dans un battement de portes, un
murmure de voix qui se disputaient, des rires : « En scène
pour le trois !… En scène pour le trois !… » Tandis q
u’entre les murs, montant par l’escalier intérieur, se rép
andant partout dans l’édifice, une harmonie lointaine arri
vait, gagnait de proche en proche, comme un fluide mystéri
eux. Et Maximin fut pris d’une extraordinaire émotion à so
nger que cette musique était la sienne, qu’une foule l’ent
endait à ce moment. Il entraîna ses amis à sa suite pour r
egagner la salle ; ils repassèrent rapidement devant la po
rte de fer ouverte sur l’obscurité de la scène, où mainten
ant le décor était placé, attendait d’être animé par les l
umières…

0101 Au-dessus d’eux, à tous les étages, le même cri reten
tissait : « En scène pour le trois !… En scène pour le t
rois !… »

Ils se retrouvèrent dans leur avant-scène ; ils surplombè
rent l’orchestre ; la salle était attentive, sous l’empire
naissant des premières mesures du prélude. Maximin, le co
eur serré, écoutait.

C’était toute la synthèse du drame qu’il avait voulu donne
r là, traduire avec la magie et la richesse de l’orchestre
. Les deux actes précédents étaient rappelés, l’Homme mont
ant peu à peu des ténèbres de l’ignorance ou de l’erreur,
à plus de vérité. Plainte confuse, esquissée aux profondeu
rs des contrebasses et des violoncelles, puis reprise en s
ourdine par les violons et les altos, qui laissaient traîn
er une note lente, monotone. Des combats se livraient alor
s, la lumière se faisait jour par saccades, déchirait le v
oile gémissant de la nuit humaine, des modulations aiguës
de flûtes tissaient leur dentelure sur le canevas primitif
0102. Cela fusait en montées brusques, interrompues. Longu
ement, péniblement, la lutte évoluait ; au gémissement des
violons succédait un contre-temps soutenu par le mouvemen
t plus vif des violoncelles. L’orage grondait dans une amp
leur sourde et magnifique, zébrée de l’éclair des chantere
lles grésillantes. Soudain s’éleva, après un silence, la m
élodie des hautbois mystérieux. Ils indiquèrent le motif d
e l’aurore, bientôt propagé aux cors anglais voilés aux cl
arinettes audacieuses. Et du thème majeur ainsi constitué,
tout l’orchestre s’empara par tonalités successives, vibr
a d’une sorte de délivrance. Sur le trille des instruments
à cordes, les cuivres émergèrent, épanouirent leur ascens
ion sonore de pourpre et de gloire.

Toute la salle exhala son souffle retenu ; Maximin se sen
tit le visage effleuré d’une aile dont le frôlement le fai
sait défaillir en lui-même, il crut toucher le fond de sa
joie d’artiste, il comprit que la foule était subjuguée. I
l dut se retirer en arrière, s’asseoir près d’Alix. Il sen
tit la main de la jeune fille qui cherchait la sienne, l’é
0103treignait. Dans l’avant-scène, tous restaient sans une
parole, tandis que le rideau montait.

Casot-Dorlys changea seulement de posture en poussant un
soupir, Murlich fermait à demi les yeux, veillant secrètem
ent sur Gulluliou, dont les attitudes étonnaient sans cess
e sa curiosité de savant. Il l’avait observé tout le temps
du prélude, inquiet de l’effet nouveau que produisait la
musique d’un orchestre sur cet étrange organisme, et s’éta
it complu, transposant sa sensibilité sur celle de l’anima
l, à se représenter ses diverses impressions. Gulluliou, a
u premier accord des violons, avait eu son regard interrog
ateur, son mouvement de tête pour questionner muettement s
on maître. Mais, le phénomène persistant, il avait reporté
son attention vers l’orchestre, étonné surtout du mouveme
nt des archets et des gestes du chef. Eveil confus de sens
ations… L’homme qui remue les bras comme le pantin qu’on
fait marcher en tirant la ficelle… Cela fait du bruit,
un bruit très fort… Les hommes qui remuent des bras font
un bruit très fort qui dure très longtemps… Oh ! qu’ils
0104 remuent les bras et que le bruit dure très longtemps,
si longtemps que les oreilles tintent et que ça donne mal
dans le ventre, et que ça empêche de respirer… Comme s’
il y avait une grande tempête dans les goyaviers : on ente
nd le vent qui siffle dans les branches. Les hommes qui re
muent les bras font une grande tempête dans les branches,
et… Minnili, le petit oiseau a chanté !… Minnili, Minn
ili, pourquoi chante-t-il dans la grande tempête ?… Le m
aître n’a pas peur… Les hommes qui remuent les bras et c
eux qui soufflent… Le maître me regarde… Le bruit, les
oreilles et le coeur ; le bruit, les oreilles et le coeur
. Le coeur qui s’arrête, le bruit qui augmente, la machine
qui se lève, voilà qu’il fait clair de nouveau !… Mais,
mais… Mère !… Minnili ! Loin… Loin… Les nuages, l
e soleil !

Dans un cri rauque, étouffé, Gulluliou venait de se dress
er la poitrine haletante, les yeux élargis, une main tendu
e. Car, sur la scène, c’était toute sa forêt qu’il retrouv
ait, vivante de ses palmes balancées, vierge par ses liane
0105s enchevêtrées tombant des arbres comme des serpents p
loyés. Toute la forêt tropicale, énorme et profonde ! Et c
ela suffisait à ramener d’un seul coup dans l’âme obscure
du singe le parfum de son enfance, tant de souvenirs épars
, presque morts, et qui remontaient ! Et puisque cela étai
t si près, il voulait y aller, y courir encore, Gulluliou
voulait aller dans sa forêt. Debout dans l’habit noir serr
ant sa taille courbée, le cou dans le carcan du faux-col,
il oubliait sa condition humaine, son vernis de citadin, c
herchait à s’élancer, à gagner la scène…

Mais, ce fut un éclair, Murlich s’était levé aussi, il de
vina et prévint le geste. De quelques mots murmurés de sa
voix douce et ferme à laquelle l’animal ne résistait jamai
s, il le calma. A peine les autres eurent-ils le temps d’ê
tre émus. Cela se passa dans le silence de la salle recuei
llant les vers que Balsamore, qui venait d’entrer avec sa
tunique éclatante, lui jetait à pleine gorge.

L’acte se déroula, au bercement somptueux des strophes du
0106 poète. Le public, amené maintenant à l’exaltation vou
lue du sens artistique, comprenait, vibrait d’une telle si
ncérité que Maximin lui-même en demeurait surpris. Cette s
oirée, commencée dans le doute et la fièvre, s’achevait da
ns une poussée de triomphe. D’ailleurs Maximin entendit ma
l le reste de sa pièce ; l’audition du prélude l’avait com
me anéanti, il avait revécu une à une de trop fortes sensa
tions ; une fatigue immense se mêlait au sentiment de sa v
ictoire.

Il s’était retiré avec Alix, derrière leurs compagnons, d
ans le petit salon aux lampes en veilleuse, et là sans rie
n se dire, ils attendaient, écoutant vaguement. L’acte enf
in s’acheva ; déjà une partie de la salle venait de se lev
er pour acclamer le nom de Maximin ; Calot et Murlich, qua
nd le rideau retomba, se penchèrent pour applaudir avec to
ute la foule électrisée.

Ils ne purent voir Maximin qui, après un long regard sur
la jeune fille, et lui prenant un poignet, cherchait à pos
0107séder sa bouche. Personne, dans l’ouragan de gloire qu
i s’élevait, ne devina ce qui se passait au fond de l’avan
t-scène. Le poète employait à ce geste de conquête son res
te d’énergie.

Mais Alix s’était dégagée brusquement, la barbe blonde l’
avait effleurée à la joue. Elle fut très pâle, elle dit, e
n mots hachés, d’une voix basse :

– C’est mal d’abuser de ce moment !… Laissez-moi !

Et elle vit Gulluliou, qui, tourné à demi, la regardait d
u même regard fixe, étrange, qu’elle avait remarqué plusie
urs fois déjà. Une tristesse y vacillait, une résignation
sans bornes… Alix en fut pénétrée, elle craignit d’avoir
saisi l’expression de ces yeux obsédants. Elle rapprocha
le silence de Gulluliou de l’audace du poète. Elle fut sec
ouée d’un haut-le corps de vierge libre. Elle voulut cingl
er celui qui avait cru que son indépendance succomberait à
l’émotion d’un soir. Montrant l’animal à Maximin, elle fi
0108t :

– Ce singe qui se moque de vous !

Maximin haussa les épaules, les lèvres serrées comme les
poings. Dans la salle, le tumulte durait, le rideau s’étai
t relevé trois fois, les applaudissements et les voix s’éc
rasaient sous le plafond, où le grand lustre était trouble
. Casot s’élança vers l’auteur :

– Venez donc, on vous demande, on veut vous voir.

Le poète, raidi dans l’échec de sa passion, s’avança au b
ord de l’avant-scène, pour que déferlât vers lui sa renomm
ée enfin consacrée.

Il distingua, dans une vapeur, à sa droite, la rampe derr
ière laquelle se tenaient tous ses interprètes ; en face d
e lui, à gauche, en bas, les mains battantes et les bouche
s ouvertes. C’était cela, la gloire. Il en sentit ensemble
0109 la fragilité et la grandeur. Demain son nom serait da
ns les journaux, son oeuvre jouée, publiée, commentée. Il
aurait ses partisans et ses adversaires, un Casot-Dorlys l
e mettrait aux nues, un Gribory épancherait sans doute con
tre lui la bile de sa maladie de foie. Mais enfin, la tâch
e était faite, cette soirée marquait peut-être une étape d
ans l’évolution de l’art. Une étape… Peut-être… Il ne
savait pas, il ne pensait pas, il distinguait à peine les
cris et les bravos.

Il gardait seulement devant les yeux la vision de Gulluli
ou surprenant son geste tout à l’heure, et, très précise à
ses oreilles, la phrase cruelle d’Alix :

– Ce singe qui se moque de vous !

VI

Février s’achevait. Dans la maison d’Auteuil, la vie quot
idienne coulait entre Alix, Murlich et Gulluliou. Ils ne s
0110e voyaient guère de la journée ; la couturière, très p
rise de tous côtés, très lancée, son cousin fort occupé à
promener Gulluliou qui, maintenant, après une seconde conf
érence au Muséum, était devenu le plus populaire des singe
s. L’animal commençait, d’ailleurs, à savoir quelques mots
de français ; un certain échange d’idées était possible e
ntre lui et ses hôtes. Chaque soir, durant le dîner, Alix
s’amusait beaucoup à constater les progrès de son parisian
isme, à se faire traduire les étonnements naïfs de cet enf
ant de Bornéo transplanté dans la capitale.

Gulluliou grandissait en son esprit doublement qu’en son
corps. Avec l’expérience des hommes, la gaîté de sa jeunes
se l’avait à peu prés abandonné, sans pour cela qu’il fût
morose ou silencieux. Mais il avait cette gravité nonchala
nte, assez fréquente aussi chez les nègres. Sa santé demeu
rait fragile ; pauvre corps long et courbe, qu’une petite
toux sèche secouait parfois, inquiétante… Le docteur ava
it averti Murlich que le sérum antituberculeux, injecté qu
elque temps auparavant, ne pouvait produire d’effet, le ca
0111s échéant, qu’au bout d’un mois au moins, et même plus
. Murlich attendait donc, non sans crainte, ménageant le p
lus possible son élève, lui interdisant toute promenade tr
op fatigante, tout effort exagéré. Et la suralimentation c
ontinuait : deux fois par jour, Gulluliou prenait une dose
d’extrait protoplasmique, puis les granules de Darembert,
des oeufs crus qu’il avalait avec délices, et de la viand
e saignante, pour laquelle son dégoût était grand. Il arri
vait ainsi à se soutenir, à conserver une apparence de sol
idité. Cependant, il était évident que le climat ne lui ét
ait pas favorable. Pour le distraire et l’aider à supporte
r la saison mauvaise, on lui parlait beaucoup du printemps
qui allait venir, de la maison de Bâle où l’on rentrerait
bientôt, où il avait sa chambre à lui pleine de souvenirs
de son pays et de sa première enfance. Gulluliou écoutait
, répondait oui, et alors son regard se portait toujours v
ers Alix avec cette fixité timide qui l’avait déjà frappée
si souvent. Mais maintenant, la jeune fille ne pouvait s’
empêcher d’attacher, à cet étrange regard posé sur elle, l
es souvenir de la soirée où Maximin avait enfreint leurs c
0112onventions sur le chapitre de l’amour. Elle se rappela
it le soupçon qui l’avait effleurée ; n’était-ce pas ainsi
que le poète lui-même, autrefois, lors de leurs longs sil
ences gênés, la considérait ? Elle haussait les épaules à
ce rapprochement d’idées : simple coïncidence, quelque cho
se sans doute qui attirait plus particulièrement sur sa pe
rsonne les yeux de Gulluliou, une couleur trop voyante, l’
éclat d’un bijou…

Semeur de giboulées, mars arriva ; de grandes plaintes de
vent secouaient les arbres du jardin, les buissons de tro
ènes et de lauriers, et traversaient la maison et le pavil
lon malgré les doubles portes. Alix eut un jour la visite
de Maximin, ils ne s’étaient pas revus depuis la représent
ation du Triomphe de l’Homme ; le poète était célèbre, mai
s Alix s’était longtemps montrée intraitable pour pardonne
r à l’ancien ami sa tentative. Cependant, après une lettre
désolée implorant l’oubli, elle consentit de nouveau à le
revoir. Vraiment il manquait à sa vie de vierge méthodiqu
e et sensible.
0113
Il vint un jour, comme à son habitude d’auparavant, s’ass
eoir dans la véranda, près de la jeune fille. Ils parlèren
t seulement de littérature, des suites de la pièce, des pr
ojets du poète : il ne fut pas question de Gulluliou. Il s
emblait à Maximin comme à Alix que l’autre craignait l’évo
cation de cette figure. Ce sentiment leur paraissait à cha
cun ridicule, ils se le cachèrent soigneusement. Et ce fut
ce jour-là pourtant que Gulluliou devait se montrer si ré
ellement homme, si misérablement, qu’Alix en resterait tou
jours émue.

– – –

Comme Maximin la quittait, au seuil de l’antichambre, par
mi le demi-jour d’une ampoule enfermée au plafond dans un
verre violacé, elle aperçut tout à coup, sous une tapisser
ie soulevée, le singe. Il était immobile et silencieux. On
le laissait se promener dans les appartements, et ayant e
0114ntendu du bruit, il était venu voir, simplement. Quand
le visiteur fut parti, Alix songea à gronder Gulluliou de
son indiscrétion, et elle cherchait une phrase, lorsque l
ui, d’un air de tristesse, montra la porte. Utilisant deux
des rares mots français qu’il possédât, il dit :

– Venu… Lui venu !

Ce reproche… Cette intonation presque humaine… Un écl
air traversa la jeune fille, lui certifia ce dont elle dou
tait. Gulluliou, cet être de treize ans, formidable et pué
ril, Gulluliou l’aimait !… Du mépris, de la colère, de l
a gaîté folle lui vinrent ensemble. -tre aimée d’un singe
comme elle l’était déjà d’un poète, est-ce que ce n’était
pas de la plus effarante fantaisie !… Aimée de Gulluliou
! – dérision, Gulluliou jaloux !… C’était vraiment trop
inattendu, trop extraordinaire, trop hors-nature !

Mais, après un silence la voix de l’animal s’élevait de n
ouveau. Il était plus près d’elle, le regard implorant ; e
0115t il prononçait les mains jointes :

– Toi bonne… Toi belle !

Il s’approcha encore :

– Toi bonne… Toi belle !

Alix recula, effleurée d’une crainte.

Allait-il la toucher ? Cette peur l’envahit. Une lucidité
lui indiquait le péril. Elle était dans une encoignure ;
pour gagner une porte, il fallait s’avancer contre Gulluli
ou. Elle n’osa pas. Elle aurait bien appelé, mais voici qu
e sa gorge se contractait d’une angoisse muette, car elle
voyait la bête remonter dans les yeux du singe, elle voyai
t la flamme fauve de la brute s’allumer peu à peu dans ces
yeux.

C’était donc cela qui couvait depuis si longtemps, qui mi
0116nait ce corps, faisait briller ces prunelles d’une fiè
vre incessante. C’était cela, l’amour !… Monstruosité, u
n singe l’aimait !

La maison était vide, l’atelier désert, Murlich occupé da
ns le pavillon du jardin.

– Toi belle, toi bonne, toi belle, belle, belle !

Ces seuls mots, mêlés de mots pongos, Gulluliou les répét
ait d’une voix basse, étouffée. Mais des enrouements trahi
ssaient la velléité du cri ancestral, désireux de renaître
au fond de la race… Il approchait, Alix recula. Elle ne
trouvait plus au mur, dans sa terreur, la sonnerie qui eû
t fait venir quelqu’un. Elle finit par être adossée à un a
ngle.

Le singe arriva jusqu’à elle. Il proférait des paroles he
urtées, incompréhensibles. Le ton devenait plus farouche,
les dents avaient parfois des grincements de morsure entre
0117 les mâchoires plus proéminentes que de coutume. Sous
leurs vêtements amples, les jambes et les bras se crispaie
nt comme pour le saut.

Alix sentit sur son visage le souffle court et fort de l’
animal. Il montait de lui une vapeur de rut.

Alors, cette chose se passa : Gulluliou mit un bras autou
r de la taille d’Alix et l’attira vers lui, prise dans cet
te ceinture de nerfs et de muscles. La bouche affreuse, le
museau aux babines humides, se colla aux lèvres de la fem
me. Lentement, il la faisait glisser à terre, pétrifiée, i
ncapable d’un geste de défense. Quand elle fut allongée, i
l se pencha sur elle, ombre mouvante, confondue en la péno
mbre avec le tapis épais et mol.

Mais là, elle parut se réveiller, elle eut un sursaut bru
sque, trouva la force de lui prendre les poignets, elle si
faible contre la bête déchaînée.

0118 Elle lutta.

Le baiser immonde la remplissait d’une nausée. Et plus el
le luttait, plus elle comprenait que c’était fini, qu’elle
ne pourrait plus rien empêcher. Le singe avait poussé un
grognement et de nouveau la terrassait. Elle ferma les yeu
x, les mains en avant, les jambes repliées sous elle. Gest
e suprême avant le viol…

Elle attendit…

Quand soudain le serpent des longs bras noirs et velus qu
i l’enserraient, se dénoua. Elle eut l’impression d’être l
ibre, fut debout en un instant. ; elle regarda. Gulluliou
était devant elle, tête baissée, agité d’un tremblement de
s membres. Quelque chose de mystérieux passait en lui. Il
semblait éperdu, ses yeux vacillaient comme des lumières s
ous un vent invisible.

Puis, brusque, il gémit sourdement et s’abattit aux pieds
0119 de la jeune fille… Un pantin cassé qui s’effondre.
Des toussements déchirèrent sa poitrine, des sanglots glou
ssèrent de sa gorge. Il pleura, le corps secoué.

Alix, Alix, toi bonne, toi belle !

Il n’était plus rien qu’une loque misérable, ridicule, un
affalement de chair d’où montait la douleur d’aimer…

L’homme était victorieux du singe.

VII

Gulluliou avait toujours la fièvre maintenant. Le docteur
, qui venait très souvent le visiter, laissait percer des
inquiétudes grandissantes.

– Non seulement le sérum n’a pas opéré, disait-il, mais..
. l’affection que je vous avais laissé prévoir s’est décla
rée… C’est ce gros rhume d’il y a deux mois qui est caus
0120e de ça… Je le croyais pourtant hors d’affaire…

Le Fils-des-Colombes était repris d’une toux opiniâtre, s
èche, qui secouait ses longs assoupissements au fond de so
n fauteuil. On l’installait devant la fenêtre de sa chambr
e, les vitres closes mais les rideaux relevés, et de là il
assistait à la progressive poussée du printemps sur les a
rbres bourgeonnants.

Vers la fin de mars, Alix proposa un jour, pour distraire
un peu Gulluliou, le changer des quatre murs de la maison
, où certainement il était rongé d’ennui, d’assister à la
séance de la Chambre dans laquelle on devait discuter les
fameux scandales du chemin de fer du Sahara… A cette seu
le idée, Murlich sursauta ; était-il possible d’amener dan
s un pareil milieu un malade ? Mais les gens bien portants
eux-mêmes y gagnaient la fièvre ! Et comment Gulluliou so
rtirait-il de là, le malheureux ? Folie de songer à cela !

0121 – Mais, répliquait la jeune fille, qui vous dit, mon
cher cousin, que ce bon docteur Darembert, si célèbre qu’i
l soit, ne se trompe pas en ce moment ?… Et puis, que Gu
lluliou soit ou non tuberculeux, croyez-vous qu’il ne vaut
pas mieux, de toutes les façons, lui rendre la vie gaie e
t variée, au lieu de l’enfermer ici ? C’est un mauvais sys
tème, même pour un malade. Gulluliou est encore solide sur
ses jambes, il mange énormément ; ce n’est pas parce qu’i
l tousse que vous allez l’emprisonner. Et c’est au contrai
re parce qu’il est triste que je vous demande de le distra
ire. Oui, il s’ennuie, cet animal, il se meurt d’ennui, et
pas d’autre chose ! C’est ça qui lui donne la fièvre !

Elle ajouta, pour convaincre Murlich hésitant, que Gullul
iou, couvert soigneusement, ne risquait rien à aller cherc
her cette distraction. On le conduirait en voiture, on le
ramènerait pareillement. Les tribunes du Palais Législatif
étaient spacieuses et commodes, la salle chauffée, l’air
purifié par des ventilations excellentes. Puis c’était une
impression qui lui manquait, celle d’une séance au Palais
0122 Législatif ! Murlich lui-même y était-il jamais entré
?

Le savant dut avouer que non.

– Vous voyez bien, conclut Alix, voilà beaucoup de bonnes
raisons ! Nous serons bien placés. Vandrax, qui interpell
e, me l’a promis.

Murlich enfin se décida à tenter l’aventure. D’ailleurs,
le docteur, consulté le lendemain, ne s’opposa pas formell
ement à cette sortie, tout en recommandant les plus grande
s précautions pour le voyage.

– Par exemple, dès le moindre signe d’énervement (Darembe
rt frappa légèrement de la main droite le dessus de sa mai
n gauche) au lit -… Mais, dit-il à Alix, c’est un traite
ment hasardeux que vous inaugurez là, Mademoiselle. Je ne
le permettrais pas s’il s’agissait d’un homme !

0123 La jeune fille savait bien que ni Darembert ni Murlic
h n’étaient de son avis, mais ce dont Gulluliou souffrait
le plus, selon elle, c’était la solitude et le silence. Ne
pouvait-elle pas avoir seule pénétré ce que les médecins
ne voyaient pas ?… Le souvenir de la scène restée secrèt
e où le pongo lui avait si brutalement avoué sa passion, s
‘était mué en pitié. Le baiser reçu des lèvres noires n’av
ait laissé en elle que le dégoût physique de ce contact. S
on coeur absolvait. Depuis lors, Gulluliou n’avait plus ri
en manifesté qu’une docilité, une douceur très grande… S
i vraiment il aimait, si cet amour implanté dans la consci
ence trouble d’une bête était pareil à l’amour humain, com
bien le presqu’homme devait souffrir.

Et Alix rêvait de le guérir par une diversité de milieux
où sa jeunesse reprendrait le dessus.

– – –

Le 8 avril, à quatre heures, la grande interpellation sur
0124 les scandales du Sahara battait son plein.

Bâti sur le même emplacement que l’ancien édifice, détrui
t lors de la révolution de 2074, le Palais législatif étai
t immense. Sa salle de séances pouvait contenir, outre les
douze cents députés, plus de deux mille spectateurs. En f
orme de demi-circonférence, à gradins s’étageant depuis le
fond, occupé par la tribune des orateurs, jusqu’aux tribu
nes publiques du pourtour, cette salle rappelait, par son
aspect et ses dimensions, les amphithéâtres antiques.

Quand Murlich, Gulluliou, Alix et le secrétaire de Vandra
x, qui leur servait de cicérone, arrivèrent, l’interpellat
eur occupait déjà la tribune de sa voix vibrante et de ses
gestes de méridional court et sanguin. La barbe agitée, m
enaçant tour à tour le plafond, la droite, le centre et la
gauche, l’index tendu, il redressait dans la redingote sa
taille trapue, roulait formidablement les r, lançait tout
e sa fougue à l’assaut :

0125 – Citoyens, l’heure des atermoiements est passée… L
e pays vous demande un acte énergique… Il faut que la Ch
ambre prouve qu’entre elle et la démocratie l’accord est c
omplet, et qu’elles peuvent mutuellement compter l’une sur
l’autre… Je demande au ministre quelles garanties de sé
curité il compte désormais donner au commerce européen dan
s nos provinces d’Afrique ; on a trop vu combien ces garan
ties étaient illusoires !… Je lui demande si les capitau
x de l’Europe-Unie tout entière seront allés impunément s’
entasser dans les coffres d’un Syndicat d’escrocs et de fa
ussaires !…

Des bravos, des acclamations couvrirent la voix de l’orat
eur. C’étaient le centre et la droite qui l’applaudissaien
t ainsi. Mais un tonnerre fait de cris glapissants, d’impr
écations, de sifflets, s’éleva. Au fond du vaste entonnoir
, les six cents députés de gauche s’étaient levés et, par
leurs clameurs, leurs coups de poings sur les pupitres, s’
efforçaient d’empêcher Vandrax de continuer.

0126 Les interruptions se croisaient : « Faussaire vous-mê
me !… Vous parlez d’escrocs… Assez ! C’est une provoca
tion !… Menteur ! » tandis que les cinq cents membres du
camp opposé continuaient leurs applaudissements. Enfin, V
andrax, le bras tendu, rouvrit la bouche et beugla lenteme
nt, en se tournant vers les adversaires :

Votre colère, citoyens, n’aura pas raison de mon enduranc
e !… Vous m’entendrez quand même, que vous le veuillez o
u non. Ce débat que vous avez retardé en vain par tous les
moyens en votre pouvoir, vient trop à son heure, pour que
nous l’abandonnions cette fois sans l’épuiser !… J’ai d
it que les escrocs et les faussaires…

Le tonnerre, qui n’avait baissé que d’un demi-ton, reprit
de plus belle, accompagné de l’autre coté par les manifes
tations contraires. La séance, orageuse déjà, s’annonçait
très mal. Dans la galerie, Murlich murmura à Mlle Forest :

0127 – Mais c’est fantastique. Ils appellent cela discuter
!

– Oh ! sourit la jeune fille, ce n’est rien, ils ne sont
pas encore en train. Vous verrez tout à l’heure !

Et elle ajouta, pour répondre au regard surpris du savant
:

– Ils se battent presque à chaque séance. C’est la politi
que, que voulez-vous ! La politique est le nerf vital des
nations européennes, vous le savez, mais la France est le
pays de l’Union où on l’aime le plus. Les trois quarts de
la population ne semblent vivre que pour elle ; chaque ann
ée, un mois entier est employé exclusivement aux élections
législatives. Un mois de véritable guerre civile, où tout
es les passions se rallument avec un redoublement d’énergi
e… surtout depuis que les femmes votent. Jadis, elles ne
votaient pas, il paraît, on ne les laissait pas s’occuper
de ces choses-là.
0128
– Certainement, approuva Murlich, il n’y a pas si longtem
ps qu’elles jouissent des mêmes droits civiques que les ho
mmes. En Suisse, c’est depuis seulement une vingtaine d’an
nées.

Alix dit :

– Moi, je ne vote jamais, d’ailleurs… C’est comme les f
emmes qui se présentent aux suffrages des électeurs, trouv
ez vous que ce soit une chose naturelle ? Mais c’est ridic
ule ! si vous les voyiez, les pauvres femmes-députés, on d
irait les perroquets du Muséum quand ils sont tous réunis
dans une même salle : quelle cacophonie !

– En effet, s’inquiéta Murlich, comment se fait-il qu’il
n’y en ait aucune ici. Je n’aperçois que des hommes.

– Elles doivent être en séance de Commission, repartit la
jeune fille, elles vont arriver. Elles sont une centaine,
0129 c’est peu dans la masse, mais enfin elles forment un
groupe !… Oui, croyez-vous que tous ces gens-là ne ferai
ent pas mieux de rester tranquilles chez eux, de confier l
eurs intérêts à quelques-uns seulement ? Nous sommes un ét
range peuple, nous croyons être heureux parce que nous lis
ons, tous les jours, cinq cents journaux politiques, et qu
e tous les jours, on se collette à la Chambre.

– Vous êtes, dit Murlich, un peuple qui a le goût de l’ag
itation et de l’indépendance ; quelquefois il naît de bonn
es choses de cela. Il ne faut pas oublier, ma chère enfant
, que ton pays a été le propagateur du système social qui
règne aujourd’hui. Il fut une des premières républiques, i
l a aidé à former toutes les autres, en a préconisé le gro
upement, enfin a donné sans cesse l’exemple du progrès et
de l’émancipation. Il est naturel que la politique vous pa
ssionne, car vous l’avez dans les veines, elle coule avec
votre sang. Vous avez été les pionniers de la civilisation
moderne, vous restez dans votre rôle. C’est en quelque so
rte malgré vous que vous recueillez toutes les idées, que
0130vous les véhiculez, que vous les heurtez !

– Que nous les heurtons surtout. Vous considérez notre ra
ce, mon cousin, comme un observateur éloigné et qui regard
e en bloc… Mais de près… c’est autre chose.

Murlich, s’adressant au secrétaire de Vandrax, qui suivai
t avec un intérêt visible le débat soulevé par son patron
lui demanda en montrant l’hémicycle :

– Alors, il y a toujours trois grandes divisions, comme à
toutes les époques ? Et quelles sont leurs opinions respe
ctives ?

– Ma foi, Monsieur, répondit le jeune homme, c’est diffic
ile à démêler !

– Cependant, insista Murlich, sous les anciens régimes, o
n pouvait très bien distinguer les opinions, d’après le gr
oupe précisément. Ainsi, sous la troisième république fran
0131çaise, si féconde en événements parlementaires, l’hist
oire nous dit que la Chambre était divisée en trois groupe
ments dont la tendance politique était bien définie.

– Oh ! fit l’autre, ici nous n’avons rien de cela. L’opin
ion d’un groupe varie avec le jour, la question qu’on disc
ute. Ainsi aujourd’hui, pour cette affaire du Sahara, il y
a les partisans du ministre et ceux de Vandrax. Demain ce
sera autre chose. Vous comprenez bien qu’il n’y a plus ni
républicains, ni monarchistes, ni…

Murlich interrompit en souriant :

– Evidemment, ces étiquettes n’auraient plus raison d’êtr
e, l’accord existant sur le principe de gouvernement…

Par conséquent, dit Alix, vous voyez que c’est quand il y
aurait le moins de raisons de faire de la politique, qu’o
n en fait le plus. Les ancêtres de nos députés avaient à t
raiter bien d’autres sujets qui n’existent plus aujourd’hu
0132i : cultes, guerre, marine militaire. Ils n’étaient qu
e cinq cents pour cela… Les nôtres ne s’occupent que d’a
ffaires intérieures ; ils s’y mettent à douze cents, et tr
ouvent moyen de se battre.

– L’ardeur belliqueuse des Français, conclut le naturalis
te, a trouvé un dérivatif naturel dans les séances de la C
hambre. C’est logique.

Mais son attention fut détournée pas Gulluliou, saisi d’u
ne violente toux. Il lui fit prendre aussitôt une pastille
calmante, en lui tapant légèrement le dos avec sollicitud
e. Le singe souffla, ébloui un peu par le grand jour qui t
ombait des vitrages, par cette multitude agitée devant lui
.

Ils revinrent à ce qui se passait au fond de l’amphithéât
re. Vandrax était toujours à la tribune, où il se maintena
it courageusement ; sa voix luttait pour dominer le murmur
e puissant de la foule, le bruit cadencé des pupitres. Une
0133 vapeur trouble, échauffeuse des têtes, commençait à p
laner sur l’assemblée. D’un dont qui fouillait les recoins
de l’enceinte, l’orateur lança :

– Je demande à la partie honnête de cette Chambre de sanc
tionner par son verdict le jugement du pays. Que le minist
re du Travail ose donc venir à cette tribune pour tenter d
‘égarer de nouveau l’opinion. Il n’y parviendra plus ! Tou
te la lumière se fera. Nos amis et moi sommes prêts à sout
enir le débat. Les interruptions des complices serviles du
pouvoir ne sauraient étouffer notre cri d’alarme…

De nouveau, la tempête de sifflets et d’injures se déchaî
na contre Vandrax. Depuis une heure qu’il luttait ainsi co
ntre les deux orages grondant de part et d’autre, il n’ava
it pu développer qu’une infime partie de son interpellatio
n. Soudain, il s’emporta, il tendit son gros poing à la ga
uche, hurlant :

– Ah ! bandits, vous ne voulez pas me laisser parler, je
0134parlerai quand même !

Alors ce fut le signal, de partout les encriers décrivire
nt leurs courbes. L’assemblée entière était debout. Tumult
e et chaos. Du haut en bas des gradins, on s’invectivait e
n se lançant tous les projectiles qu’on avait sous la main
, tandis que, de la tribune, Vandrax penché en tous sens,
se redressant et plongeant tour à tour, gueulait :

– Tas de canailles ! Vous avez peur de m’entendre ! Et to
i, qui t’intitules ministre du Travail, infâme Perrette, v
oleur, concessionnaire !

– Voleur toi-même ! écuma Perrette en bondissant du banc
du gouvernement sur l’orateur, qu’il saisit à la gorge.

Un instant, les deux hommes luttèrent à qui jetterait l’a
utre en bas de la tribune. Au-dessus d’eux, le président s
‘était contenté de se couvrir, puis de faire fonctionner à
plusieurs reprises l’énorme trompe placée près de lui, et
0135 qui remplaçait l’ancienne cloche. Mais chaque partie
de la Chambre volait déjà au secours de son champion, la d
roite à Vandrax, la gauche à Perrette.

– Ah ! les voilà enfin au point ! s’écria Alix en regarda
nt Murlich. Hein ? que dites-vous de cela ?

– Inouï, inouï ! répondit le savant stupéfait, dans le va
carme assourdissant, éclats de voix, beuglements de la tro
mpe…

Le secrétaire de Vandrax avait depuis longtemps enjambé l
‘appui de la galerie du public pour descendre, par les der
niers gradins, au centre de l’arène. Il faisait le coup de
poing en bas, du côté de son maître. La mêlée devenait gé
nérale, on ne se battait plus pour défendre Perrette ou Va
ndrax, on se battait pour soi, pour satisfaire ses rancune
s, ses inimitiés particulières. Les duels isolés se multip
liaient, beaucoup de couples se bourraient consciencieusem
ent les côtes sur les banquettes, d’où n’émergeaient que b
0136ras et jambes.

Le Président, dominant tout, sous le buste impassible de
la République, avait l’air de pointer les coups, comme s’i
l se fût agi d’un vote. Enfin, une dernière sonnerie étant
restée sans résultat il retira vivement son chapeau, son
habit, et releva ses manches : c’était un athlète. Ses mus
cles solides saillirent comme des cordes nouées, au bout d
esquelles les poings se balançaient formidables. Il descen
dit entouré d’une escorte d’huissiers, et commença à s’ouv
rir un chemin de nez écrasés et d’yeux pochés. Derrière lu
i, sa phalange déblayait le terrain, ramassait les éclopés
, les dirigeait sur l’infirmerie contiguë. Ce fit vite fai
t, les premiers rangs des belligérants seuls eurent à souf
frir, les autres se séparèrent d’eux-mêmes… On dut emmen
er Perrette, Vandrax lui ayant cassé trois dents de son râ
telier. Le Président du Conseil, contre qui s’étaient acha
rnés plusieurs représentants du peuple, avait ses vêtement
s en loques. Quant au matériel, ses débris jonchaient le s
ol. Ainsi jadis, au temps des guerres, les éclats d’obus d
0137evaient parsemer les champs de bataille.

Mais une porte venait de s’ouvrir à deux battants, sur un
des côtés de l’enceinte. Une troupe confuse pénétra par l
à dans la salle : ces dames prenaient séance. Le costume u
niforme à culotte plate montrant les jambes vêtues de bas
noirs, les serviettes serrées sous le bras, donnaient au g
roupe féministe de la Chambre l’aspect d’un régiment d’éco
liers vieillots. Sans s’occuper des derniers horions échan
gés autour d’elles, comme s’il se fût agi de la chose la p
lus simple du monde, elles se répandirent le long des grad
ins, pérorant et discutant, ajoutant l’élément aigu de leu
r voix au brouhaha viril de la bataille qui s’achevait.

Tout paraissait s’apaiser enfin. Le Président, remonté au
fauteuil, remettait son habit avec solennité, et n’attend
ait plus pour continuer la séance qu’un ordre relatif se f
ût établi dans l’assemblée, lorsque un cri rauque, terribl
e, incroyable, retentit. Il sembla qui les murs de l’immen
se amphithéâtre se multipliaient pour répercuter à l’infin
0138i ce cri, qui n’avait rien d’humain.

Et Gulluliou apparut à mi-chemin entre les galeries et la
tribune, debout sur un banc vide. Un instant il s’arrêta,
hésitant, puis, d’une rapidité d’éclair, se déshabilla le
torse, jeta à la volée dans la foule stupéfaite, ses vête
ments. Couvert seulement de son pantalon, il fit un bond e
t franchit plusieurs rangs de gradins. Il poussa une secon
de fois son cri, et sauta de nouveau.

Cependant on l’avait reconnu, des exclamations terrorisée
s partaient : « Gulluliou ! Le pongo, Gulluliou ! » Et l’o
n fuyait.

Là-bas, de la galerie du public, d’autres cris venaient,
ceux de Murlich et d’Alix, dressés dans l’effarement de ce
tte frénésie brusque, de ce coup de folie du singe. On ne
l’avait pas vu s’élancer, il avait dû profiter d’un moment
d’inattention, soudain mis hors de lui, électrisé par le
spectacle de la bataille.
0139
Tout se perdait au milieu de la rumeur de la salle. Gullu
liou s’élança encore, parvint jusqu’à la tribune, évacuée
en un clin d’oeil, et se trouva, étalant sa poitrine couve
rte de poils roux, balançant ses longs bras, avançant son
museau fendu d’un rire de joie, à la place même où Vandrax
déroulait tout à l’heure son éloquence. Il y eut une minu
te épique ; toute l’assemblée, hommes et femmes confondus,
était debout, saisie d’un frémissement de peur, devant ce
tte bête déchaînée. On attendait ce que Gulluliou allait f
aire, un silence lourd d’angoisse avait succédé aux rumeur
s.

On vit le singe remplir d’eau le verre placé près de lui
; et boire, non sans mille contorsions. Puis il s’immobili
sa deux secondes pour prendre une pose, et d’une voix gutt
urale et perçante, il cria : « Citouyens ! « Il tapa du p
oing le bureau, se pencha en dehors et en arrière : « Cito
uyens ! »

0140 Le mot unique, retenu à cause de sa fréquence, heurta
it chaque geste… « Citouyens ! »… Enfin il prit son él
an, il hurla dans un rire énorme son non, comme s’il eût v
oulu le jeter en étendard de gloire à ceux qui le regardai
ent : « Gul… lul… iou ! »

Mais soudain la parodie prit une autre forme. Evidemment,
dans l’ébranlement nerveux produit chez l’animal, le fait
de s’être dévêtu, à l’imitation du président quittant son
habit pour descendre dans l’arène, ne pouvait qu’implique
r une idée sub-latente de combat. Le discours n’était qu’u
n préliminaire. Gulluliou oscille en avant, tendit les poi
ngs à des adversaires imaginaires, créant la débandade dan
s l’assemblée. D’un geste, il balaya la tribune : encrier,
papiers, plumes, verre, carafe, tout vola. Cependant que,
de l’air d’un guerrier qui marche à la plus sainte des ca
uses, il sautait sur le plancher, s’avançait avec des gest
es de lutteur. Malheur à qui se fût trouvé sur son passage
; Gulluliou, en voulant pousser son rôle à la perfection,
l’eût assommé d’une taloche amicale !
0141
Mais le vide s’était fait, les issues étaient fermées, le
s galeries évacuées, à peine dans le haut des gradins quel
ques députés se bousculant encore, cherchant en hâte la so
rtie, et quelques huissiers esquissant des simulacres de b
arricades.

Au loin, à travers les murs, le bruit d’une troupe monta
en cadence : un détachement de la Garde Civique arrivait.

Or, dans l’arène, quelqu’un descendait vers le singe : Mu
rlich. Le regard sévère derrière ses lunettes bleutées, pr
ononçant seulement le nom du Fils-des-Colombes, le savant
allait à son élève, s’efforçant au milieu de son trouble,
de conserver le ton d’autorité nécessaire. Ils furent l’un
devant l’autre. Le pongo, nu jusqu’à la ceinture, les bra
s pendants, les jambes repliées comme pour bondir encore,
tourna un instant la tête, et fit un mouvement de fuite. M
urlich eut l’impression qu’il lui échappait que l’âme évad
0142ée de ce corps se perdait pour toujours.

Mais une voix claire, là-bas, venait de s’élever, et cett
e voix appelait à son tour : « Gulluliou ! » Le singe rega
rda la galerie du fond, il reconnut Alix. Ses yeux fauves
vacillèrent : une lueur mélancolique y stagna. A l’instinc
t de la brute, l’intelligence presque humaine succédait.

Dompté, Gulluliou laissa Murlich lui poser la main sur l’
épaule ; et se voyant dévêtu, il croisa ses bras pour se c
ouvrir la poitrine. Il redevint homme ; son souffle haleta
nt trahissait sa fatigue, il respirait avec des sifflement
s. Une toux rauque le saisit.

– – –

Gulluliou cracha du sang le soir même ; la fièvre le dévo
rait. Dès le retour à Auteuil, le docteur avait été mandé.
Et lorsque Darembert arriva, déjà mis au courant par les
journaux de l’après-midi, il haussa les épaules, en homme
0143brutal qu’on a dérangé pour pas grand’chose.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? dit-il. Vous v
ous amusez à le laisser se tuer et vous venez me chercher
après !

Il resta pourtant près du malade ; personne ne dormit cet
te nuit-là dans la maison, chacun veillant à tour de rôle.
C’était un désarroi, Murlich sentait sa robustesse de vie
illard solide ébranlée par ce coup inattendu. Sa clairvoya
nce était trop grande pour qu’il n’éprouvât pas une immens
e angoisse. Alix, désolée, s’accusait en secret d’avoir vo
ulu cette aventure ; mais le savant ne lui en fit aucun re
proche, habitué par expérience à s’incliner devant les vou
loirs de la destinée.

VIII

Le lendemain matin, Darembert revint. La fièvre n’avait p
as diminué, les accès de toux se multipliaient, en dépit d
0144es potions et des tisanes. Dans le salon du bas, le do
cteur eut un long entretien avec Murlich, l’avertit que c’
était très grave, d’autant plus que Gulluliou commençait,
après une courte reprise de lucidité, à tomber dans le dél
ire.

Darembert était assez embarrassé, à vrai dire, pour soign
er un tel cas. Sa science, appliquée à un homme, eût fait
sans doute des prodiges. Mais en présence d’un singe, et m
algré la connaissance déjà avancée que la médecine avait d
e l’organisme des anthropoïdes, il était difficile d’être
sûr de soi. Darembert, bourru mais très franc, ne cacha pa
s ses doutes, ses craintes.

– Nous sommes presque confrères, n’est-ce pas ? je peux t
out vous dire. Eh bien ! nous traversons une mauvaise pass
e, une très mauvaise passe. Je l’aurais soutenu, je ne sai
s combien de temps encore, s’il n’avait pas fait d’extrava
gances ! Je l’avais pourtant bien recommandé de toutes les
façons : la plus grande prudence, pas d’énervement ! Cett
0145e histoire à la Chambre a été l’étincelle qui met le f
eu aux poudres… Nous sommes, mon cher professeur, devant
un corps absolument miné – comprenez-vous ? – par un mal
qui ne marchait que très lentement, mais qui vient d’être
attisé tout d’un coup !

Murlich pencha la tête :

– C’est le destin, murmura-t-il.

A ce mot, le docteur, qui venait de s’asseoir, pour trans
crire une formule de potion, regarda Murlich, et haussa se
s épaules lourdes :

– Vous croyez au destin ! dit-il, une nuance légère de dé
dain dans la voix… Moi c’est la dernière chose à laquell
e je croirais. Je crois d’abord aux hommes. Ce sont eux qu
i font le destin… Vous êtes plutôt un idéologue, mon che
r professeur ?

0146 – Que voulez-vous, j’ai cette faiblesse, confessa Mur
lich avec sa tranquillité parfois narquoise… La spéculat
ion et l’expérience scientifique ne m’empêchent pas de pen
ser qu’il peut exister un ensemble de forces supérieures à
la volonté humaine. Tenez, ce que le grand Hetking appela
it le tourbillon supra-vital. Avec cette différence que la
théorie d’Hetking ne s’applique qu’à l’évolution des race
s, tandis que j’étends l’influence du tourbillon supra-vit
al à la succession des faits, je lui donne une significati
on subjective.

Darembert dit :

– Je m’incline devant votre autorité, mais sans être, vou
s le savez, de votre avis. Je pense que notre époque doit
se libérer de tout esclavage moral, comme elle l’a fait de
s esclavages matériels, et qu’un jour viendra où l’homme s
era capable de faire contrepoids à la nature. On arrive à
produire, à volonté, la pluie, la grêle, les orages. Rien
n’empêche que nos fils parviennent à changer le cours des
0147saisons, à modifier par conséquent, à leur gré, l’équi
libre de forces qui a jusqu’ici réglé l’état climatérique,
donc social, des diverses parties du globe. Et ils seront
ainsi les maîtres, non seulement des phénomènes physiques
, mais aussi de leur propre destinée… C’est pour cela qu
e nous devons être tranquilles sur leur sort, ils sauront
assez rajeunir la terre, après nous, pour qu’elle dure tou
jours, sans accident imprévu !

– Vous croyez, docteur ? interrompit Murlich, en fixant s
ur lui ses yeux pénétrants derrière les verres… Eh bien,
je vais vous étonner davantage…

Il alla vers un des rayons chargés de livres qui s’étagea
ient au fond de la pièce, chercha une petite brochure qu’i
l montra à Darembert :

– En vous disant que j’ai fait, de ceci, mon livre de che
vet.

0148 Et il lut sur la couverture grisâtre le titre : Révél
ation d’un chrétien.

– D’un chrétien ! sursauta à mi-voix le médecin. Et c’est
moderne ? Il y a donc encore des chrétiens ?

Murlich sourit :

– Oh ! des chrétiens, il y en a certainement encore, comm
e il doit rester des adeptes de toutes les religions qui o
nt existé. Mais je n’en connais aucun pour ma part… Quan
t à cette brochure, elle date d’un siècle à peu près… Je
l’ai eue avec la bibliothèque de mon père, elle a toujour
s été dans la famille. C’est extrêmement curieux, c’est l’
histoire d’une sorte d’extase que l’auteur, qui prétend se
nommer Florian, abbé catholique.

– Oui, un pamphlet ! Il y en a eu des quantités, à cette
époque-là.

0149 – Attendez… D’une extase où son Dieu lui aurait app
aru, pour lui annoncer un déluge comparable à celui qui dé
vasta le monde dans sa première antiquité… Evidemment ce
la n’est pas en soi-même extraordinaire, mais ce qui l’est
davantage, c’est que le visionnaire en question se rencon
tre sur cette idée du déluge futur avec Hetking : et le sa
vant américain n’a formulé cette opinion que bien des anné
es après la publication probable de cette brochure.

– Et alors ? interrogea Darembert, c’est pour cela que vo
us l’admirez tant ?

– Pour cela d’abord, – parce que l’idée émise correspond
assez à la conception que j’ai de l’avenir de notre planèt
e, et surtout pour les satisfactions philosophiques que ce
tte lecture m’a procurées… Oui, je l’avoue, j’aime à me
délasser de mes travaux en errant quelquefois dans un doma
ine moins matériel. Voilà où nous nous choquons, docteur,
n’est-ce pas ?

0150 Le médecin objecta :

– Mon cher professeur, vous venez de citer Hetking… Vou
s avez nommé, permettez-moi de vous le faire remarquer, le
plus grand des matérialistes… L’adoption de sa doctrine
du tourbillon supra-vital semblerait devoir exclure chez
vous toute tendance métaphysique… Nous vous avons d’aill
eurs entendu, en plein Muséum, déclarer vous-même que les
pratiques religieuses du passé…

– Oh ! il ne s’agit point de rites, certes, et je suis le
premier à en proclamer la vanité. L’histoire nous montre
que les manifestations extérieures du culte rendu à la div
inité étaient toujours en raison inverse de l’indépendance
des esprits. Or un Dieu qui vous courbe sous le joug au l
ieu de vous attirer par l’amour, doit être rejeté… Mais
si je vous disais que je n’éprouve pas une certaine aspira
tion vers un idéal supérieur à celui de notre humanité con
temporaine, je mentirais… Vous me reprochez Hetking et s
a loi, en faveur du matérialisme pur ? Les vieilles cosmog
0151onies nous ont-elles jamais offert tableau plus grandi
ose que celui qui nous est fourni par les espèces se suiva
nt, s’enchaînant l’une à l’autre, par la matière toujours
en activité !… Où voyez-vous la chose qui mène fatalemen
t à l’athéisme ?

– Mais, dit Darembert, la théorie d’Hetking, prolongement
de celle de Darwin, ferme le circuit de l’évolution organ
ique. Or Darwin, montrant le lien qui unissait toutes les
espèces depuis l’origine du monde, établissait aussi bien
l’analogie de leur complexion physique que celle de leur p
hysiologie nerveuse. Il détruisait du même coup un des rem
parts du dogmatisme d’alors : la croyance à l’immortalité
de l’âme. Il prouvait qu’au-dessus de la vie psychique de
tous les animaux, y compris l’homme, il règne ce qu’on a a
ppelé « l’universelle loi de la conservation de la matière
et de l’énergie. »

… Toutes les fables bibliques ruinées, toutes les spécu
lations mystiques de Platon, du Christ, de Mahomet sapées,
0152 voilà ce qu’a fait Darwin, ce qu’a fait surtout Hetki
ng, son continuateur… Vous voyez donc, mon cher maître,
que de là au rationalisme absolu…

Murlich secouait la tête :

Le rationalisme, oui, c’est le mot qui résume bien une ép
oque de raisonnement à outrance… Ah ! nous en avons, de
la raison, au point que l’arbre s’est desséché jusqu’au co
eur à force de garder ses branches inclinées vers la terre
… Eh bien, (Il releva le front, et dans le cristal de se
s lunettes se jouait la lumière) je dis que loin de m’éloi
gner de la conception d’une finalité consciente ayant diri
gé jusqu’à nous les diverses transformations de l’immense
nature, le système d’Hetking me pousse de ce côté !… Cro
yez-vous que la morale ait à y perdre ?

Mais Darembert, visiblement mécontent, grommela :

– Si nous reparlions de notre malade ?
0153
La tristesse revint aussitôt sur le visage de Murlich, qu
i s’était un instant oublié, selon sa coutume, à mettre da
ns la discussion toute sa sincérité de savant !

– C’est vrai ! fit-il, la voix soudain altérée d’une ango
isse.

– Mais, ajouta Darembert, n’allez pas désespérer, vous sa
vez !… Je n’ai pas dit mon dernier mot ! Occupons-nous d
e la fièvre, d’abord. C’est surtout elle qui m’inquiète, p
arce qu’elle amène le délire.

Et il prescrivit ; selon une nouvelle méthode qu’il venai
t d’inaugurer dans sa clinique de l’Hospice National, des
injections fébrifuges et des piqûres soporifiques ; en mêm
e temps on soutiendrait le malade par le sérum physiologiq
ue…

– Je viendrai tous les jours, conclut-il. D’ailleurs je v
0154ais prévenir deux confrères, pour une consultation. Le
s jours où je ne pourrai venir moi-même, j’enverrai un de
mes aides.

– Merci, merci, docteur, répétait Munich en serrant la ma
in de Darembert qui, de son ton de dogue sans méchanceté,
ajoutait :

– Pas besoin de me remercier ; ce cas-là m’intéresse. Et
puis, quand ce ne serait que pour vous !

IX

Alix veillait Gulluliou. Le délire le tenait depuis une s
emaine. Loque tantôt exubérante, tantôt prostrée, fantôme
misérable, crachant le sang, raclé d’une toux atroce, agit
ant les bras, hanté de visions traduites par des hoquets,
des mots entrecoupés, des pleurs, des rires. Il revivait s
es années anciennes et le temps présent, dans une fumée de
cauchemar, entremêlait Bornéo et sa vie européenne, parla
0155it à des frères de là-bas, à son maître, à la foule du
Muséum, criait son nom, mimait la scène de la Chambre, s’
épuisait en efforts. Puis, retombé sur l’oreiller, calmé p
ar des mains amies, il murmurait d’une voix sifflante la c
hanson de la poupée :

Minnili, Minnili, le petit
Oiseau saute dans les branches…

Ce soir-là, Alix veillait Gulluliou… Le pavillon était
silencieux, enveloppait d’un calme endormi la pièce moite
où stagnaient des relents de pharmacie. Il était neuf heur
es, Alix attendait que Murlich vînt la relever de sa garde
, pour une partie de la nuit. Assise près du lit, elle son
geait, la lumière assourdie d’une lampe voilée. Gulluliou
avait eu un violent accès de délire, il venait de s’assoup
ir, l’haleine courte, sa maigreur allongée entre les couve
rtures.

La jeune fille rêvait des choses confuses. Dans un coin s
0156e balançait la grande feuille de palmier, à des souffl
es invisibles…

Soudain, Gulluliou s’éveilla et se redressa à demi. De se
s yeux creusés par le mal, il fixait Alix. Il demeura un i
nstant ainsi. Parmi la pénombre claire, une lueur inquiéta
nte s’allumait au fond de ce regard : Alix reconnut la mêm
e petite flamme de la brute étouffée, remontant au jour. E
lle l’avait vue déjà, cette flamme louche, et de nouveau e
lle eut peur. Car si elle avait douté de l’amour de Gullul
iou, la lueur mauvaise était là, qui le lui rappelait.

Dans la chemise blanche, dans le blanc des draps et de l’
oreiller, dans tout le blanc de ce lit d’enfant, la face g
rise aux orbites enfoncées, aux lèvres proéminentes, prena
it presque une expression de haine. L’homme et la bête se
déchiraient toujours, derrière ces prunelles mouvantes.

Le singe remua. Des mots filtrèrent de sa bouche.

0157 – Alix, toi belle !

Elle se leva. Son coeur battait le rythme de son angoisse
de femme… Seule avec Gulluliou, comme l’autre fois ! El
le s’efforça de parler, avec douceur :

– Allons, dors, Gulluliou !

– Non… Toi belle !

– As-tu soif ? Veux-tu boire ?

– Non, Alix… T’aime !

Il se dressa encore. Il était assis maintenant. Il répéta
: « T’aime ! » en grinçant des dents. Sa face devenait ha
garde, comme aux minutes de délire fébrile. La bête l’empo
rtait, un regain d’énergie lui montait des ténèbres de sa
nature primitive, des forêts immenses de sa terre natale,
des végétations béantes d’où giclait la sève…
0158
Il sortit des draps une de ses jambes noires.

Alix ne voulait pas appeler. Elle redoutait qu’un cri ne
servît qu’à irriter le fauve, à précipiter le drame menaça
nt… Non, elle se défendrait elle-même, s’il le fallait !
Toute sa virginité se virilisait de courage…

Un poignard malais était accroché au mur, près de la fenê
tre.

– T’aime, Alix, t’aime !

Gulluliou était descendu de son lit, il restait debout, l
es bras tendus, chancelant quelques secondes. Alors, il co
mmença à s’avancer vers elle. Hideux, lamentable et terrif
iant, décharné et velu, sa tête oscillant au bout de la ch
arpente osseuse, au pelage brun, comme une courge vide. Il
allait toujours, il était au milieu de la chambre, il pro
férait les mêmes paroles, avec une insistance de monomane
0159:

– Toi belle, Alix !… T’aime ! T’aime !… Toi belle.

Parfois sa voix prenait des inflexions câlines, de puéril
es douceurs, puis elle grinçait, corde dure sur une poulie
rouillée. Ses paupières rouges clignaient, de la bave pen
dillait en filets minces aux longs poils de sa barbiche ;
il dessinait dans l’air, avec ses doigts, des gestes croch
us. Par intervalles, la toux martelait sa poitrine.

Derrière l’écran de la chemise, ce que la lampe, un momen
t, révéla, fut si monstrueux, de tels détails s’accusèrent
, qu’Alix n’hésita plus. Elle fit un pas, elle allongea la
main sur le couteau.

Gulluliou, furieux de désir, allait l’atteindre. Il se ru
ait dans sa virginité sombre, affolée, contre cette virgin
ité de femme. De même, au fond des bois, ses frères devaie
nt consommer les accouplements où bouillonnait la puissanc
0160e des flores tropicales.

Dégoût et terreur, le baiser animal revenait en hoquet à
Alix ; elle l’avait pourtant essuyé de sa bouche comme ell
e en avait lavé son souvenir ! Est-ce que ces lèvres-là, c
es lèvres affreuses de fauve et de malade, allaient encore
attenter aux siennes, boire la pulpe fraîche du fruit qu’
elle gardait d’autre souillure nouvelle ?

C’était une bête, après tout, et puisque la bête ne désar
mait pas, pourquoi l’épargner ?

Elle tira le couteau de sa gaine et l’affermit dans sa ma
in…

Mais brusquement, avant qu’elle eût bougé, Gulluliou s’ar
rêta et vacilla, les mains fouillant le thorax. Il tomba,
jointures cassées, dans un fauteuil qui s’ouvrait derrière
lui. Une quinte le disloqua, du sang perla de sa bouche,
tacha le linge. Il gémit de souffrance.
0161
Devant ce sang et cet écroulement, Alix ne pouvait reteni
r un cri, un seul cri, parti de sa gorge oppressée. Et n’é
coutant que sa pitié, elle soutenait le malade, elle oubli
ait le danger couru et sa colère…

Des pas rapides dans l’escalier, des voix dans le couloir
… La porte s’ouvrit Murlich parut, et Darembert, qui ven
ait pour sa visite du soir :

– Qu’y a-t-il ? Vous avez appelé ?

Pâle, elle s’était dressée : la rancune s’effaçait une fo
is de plus en son âme indépendante et fière. Elle montra G
ulluliou, anéanti, affaissé, plaintif :

– Docteur… Un accès de délire… Il a voulu se lever, j
e n’ai pas pu l’empêcher… je n’ai eu que le temps de le
retenir… Il est venu tomber là, dans ce fauteuil… Mais
j’ai eu peur, et c’est pourquoi j’ai crié !
0162
– Je comprends, je comprends, reprit le médecin… Sapris
ti, c’est ennuyeux, ces accidents-là !… Il y a une hémop
tysie sérieuse… Nous allons le recoucher. Voulez-vous m’
aider, monsieur Munich ?… J’espère que ce ne sera pas tr
op grave.

Ils remirent Gulluliou dans son lit.

Alix était restée immobile, en le cercle d’ombre refoulé
par l’abat-jour. Son coeur sautait encore, heurtait comme
un prisonnier fou les barreaux de sa poitrine. Elle n’avai
t pas lâché le poignard…

Alors, simplement, elle le raccrocha au mur, sans rien di
re.

X

Cette crise brutale replongea Gulluliou dans une nouvelle
0163 phase de misère. Il n’eut plus de délire, mais plusie
urs jours il demeura prostré, privé de mouvement et de con
naissance. Du moins, pendant ce laps de temps, la toux et
les crachements de sang lui laissaient du répit, ce dont D
arembert se félicita comme d’une amélioration.

Enfin, le singe reprit conscience. Il put reconnaître ceu
x qui se tenaient autour de son lit étroit : Darembert, lu
i tenant un poignet, comptant le pouls, regardant le therm
omètre tiré de dessous l’aisselle du malade… Murlich, so
n visage au sourire un peu triste, sa barbe grise, ses lun
ettes où se reflétait le décor virginal… Alix, qui était
accourue tout de suite, à la nouvelle qu’il recouvrait un
peu de lucidité. Le patient vit les trois figures familiè
res. Ses yeux, que le jour faisait se fermer à demi, clign
èrent de joie muette, la parole qu’il cherchait se traduis
it dans sa gorge par un petit gloussement. Il était trop f
aible. La garde-malade qui le veillait lui fit boire, sur
les instructions du docteur, une cuillerée d’un vin désalt
érant. Le malade toussa ; on essuya sa bouche souillée.
0164
Ses tempes s’étaient creusées, la dépression du crâne fai
sait saillir les oreilles décollées, la cavité des joues a
ccusait davantage les mâchoires :

– Mon petit Gullu, fit en pongo Murlich, penché sur lui,
reconnais-tu ton maître ?

Les lèvres épaisses du singe, relevées un instant aux deu
x coins, tombèrent comme lourdes, et dans l’enfoncement de
l’oreiller, la tête remua d’un signe affirmatif, tandis q
ue gloussait la même velléité de parole.

Et, à son tour, Alix, son visage mince contracté d’une ém
otion, dut s’approcher, dire un mot, pour s’assurer de l’é
veil fugitif de cette conscience.

Hélas ! Comme elle s’en voulait, comme elle se jugeait il
logique et stupide, sans force, devant cet animal presque
humain. Elle ne se retrouvait plus… Si entière, si cassa
0165nte aux entreprises viriles, pourquoi pardonnait-elle
volontiers aux égarements d’un singe ? Et elle ne savait p
as, préférait ne pas chercher, revenir chaque fois, avec d
e la pitié plein le coeur, au mystérieux et pauvre Gulluli
ou.

Loin de le détester, elle souffrait obscurément de ses so
uffrances…

Mais Lucie, la femme de chambre, frappait doucement à la
porte, annonçant que quelqu’un était encore en bas, pour v
oir Gulluliou : un journaliste, qui demandait à être reçu.

Darembert haussa les épaules : est-ce qu’on ne pouvait la
isser cette pauvre bête tranquille ?

C’était ainsi depuis la fameuse scène au Palais Législati
f, et depuis qu’on savait Gulluliou couché. Continuellemen
t, on venait prendre, pour les journaux, des nouvelles. Mê
0166me des particuliers se présentaient, impitoyablement c
ongédiés. La porte était restée sévèrement close ; Murlich
ne sortait plus ; désemparé de voir tomber si vite, si cr
uellement, le labeur de plusieurs années, ses plus belles
espérances, son plus cher sujet d’affection. Pourtant rien
n’était désespéré encore ; mais Darembert lui-même n’avou
ait-il pas ses inquiétudes ?

Chez un tel maître, le manque de certitude devenait presq
ue un arrêt fatal.

– – –

On était à la fin d’avril ; le printemps montait partout
en verdeurs légères, graciles comme de fines gazes tendues
le long des arbres. Le jardin d’Auteuil avait laissé écla
ter ses bourgeons innombrables aux premières caresses du s
oleil. Devant la maison, les marronniers étaient déjà couv
erts de jeunes feuilles, en avance sur les faux ébéniers e
t les bouleaux, qui s’ornaient à peine d’un pointillement
0167d’émeraude. Mais la gamme des verts s’étendait sur les
arbustes entourant la grille de clôture, sur les troènes
dont le feuillage de l’année passée tachait d’une teinte p
lus sombre la note claire des pousses nouvelles, sur les l
auriers et les fusains étalant comme des miroirs leurs feu
illes vernies que l’hiver n’avait pu flétrir. Dans l’incur
vement des allées sablées, le gazon rajeunissait le sol de
sa nappe fraîche. Une bordure d’iris, près du perron, dre
ssait le mauve tigré de ses calices Au fond du jardin, con
tre le pavillon de Murlich, un parterre de jacinthes rosés
commençait à fleurir, d’une senteur déjà délicieuse. ; et
avec quelques touffes de violettes et une plate-bande de
primevères couleur feu, c’étaient à peu près les seules fl
eurs encore.

Gulluliou retrouva pleinement sa lucidité ; dans son lit
il apparut aussi intelligent et familier qu’auparavant, ma
is une mélancolie régnait sur ses gestes et sur ses rares
paroles. De son long corps, la force nerveuse était partie
; les bras, comme lourds, malgré leur maigreur, ne se lev
0168aient plus que lentement, les mains aux doigts malhabi
les sortaient brunes et molles de la blancheur des manches
. Gulluliou prenait de temps à autre un peu de vin sucré,
des jaunes d’oeufs, du lait. Il refusait tout à fait la vi
ande. On lui donnait beaucoup de jouets, des petits instru
ments de musique, des animaux de carton, des poupées ; il
s’amusait quelques instants, et s’arrêtait bientôt pour to
usser. Sa toux était devenue un sursaut répété, très faibl
e, mais qu’on sentait déchirant pour cette machine exténué
e.

Cela dura ainsi une huitaine de jours, Darembert multipli
ant ses visites, usant toutes les ressources de son art à
retenir la vie sans cesse prête à déserter Gulluliou. Et p
endant ce temps, la maison restait morne, noyée d’une atmo
sphère d’attente et de tristesse ; Murlich et Alix sentaie
nt l’espoir vague qu’ils avaient gardé longtemps s’en alle
r avec chaque heure, à mesure que déclinait la pauvre bête
. Du reste, le docteur, un matin, alla de lui-même au-deva
nt des questions de Murlich :
0169
– Eh oui ! C’est la fin, je le vois bien, fit Darembert.
J’avais raison, au mois de janvier, la première fois que v
ous m’avez appelé, de vous avertir sur le climat !… Ils
finissent tous comme ça, ces malheureux animaux ! Il leur
faut les tropiques.

– Cependant, objecta le naturaliste, entraîné malgré lui
par son habitude de controverse, on est parvenu à faire su
pporter des latitudes froides à des singes de Bornéo et d’
Afrique. J’ai vu le cas. C’est une fatalité si Gulluliou s
uccombe, ce n’est pas moi qui ai été imprudent… Certes,
je n’exagérais rien, dans un sens ni dans l’autre ; l’excè
s de précautions aurait été aussi mauvais, car c’était int
erdire à jamais l’acclimatation réelle à ce pauvre petit..
. Mais peut-être était-il trop jeune, oui, j’aurais dû att
endre ! Ah ! tout nous est leçon, à tout âge !

Et Murlich, la tête penchée, reconduisait le docteur par
l’étroit vestibule, du pavillon, traversait avec lui le ja
0170rdin printanier, plein d’une blondeur de soleil, où le
s moineaux pépiaient leur joie sonore du réveil de la lumi
ère.

XI

Un matin, vers huit heures, comme Murlich reposait encore
, fatigué de s’être couché très avant dans la nuit, la gar
de-malade alla frapper à sa porte. C’était, dit-elle, Gull
uliou qui demandait à le voir. Elle expliquait que le mala
de, au sortir d’un assoupissement, avait proféré toute une
phrase en pongo, où le nom de Murlich revenait souvent, e
t que le singe avait cherché des yeux près du lit la figur
e de son vieux maître. Murlich, pris d’un pressentiment, e
nvoya prévenir Alix, qui, très occupée à ce moment par les
modes du commencement de saison, était déjà levée, en con
férence matinale avec sa première. Elle accourut, trouva s
on cousin déjà dans la chambre du moribond.

Une demi-clarté de jour y pénétrait par les rideaux mal f
0171ermés, et la veilleuse brûlait encore. Gulluliou s’éta
it assis dans son lit, la tête haute et, souriant, il tena
it une main du savant dans les siennes. Quand Alix entra,
il se tourna vers elle, eut un sursaut profond et la regar
da sans rien dire. La jeune fille s’approcha, et interroge
a des yeux Murlich, qui eut un hochement de tête désespéré
. La garde était revenue, elle éteignit la veilleuse.

Gulluliou remua ses jambes : les yeux vers la fenêtre, il
dit en pongo :

– Je veux voir le jour… le soleil qui brille !

Murlich fit signe qu’on pouvait ouvrir les rideaux. De la
clarté envahit la pièce, baigna ses murs blancs, ornés de
bibelots, la grande palme balancée par la bouche de chale
ur, d’un mouvement incessant, rythmique et silencieux : Gu
lluliou considéra tout cela, un instant ébloui. Mais ses m
ains grattèrent péniblement sa poitrine, et il se plaignit
avec douceur ; puis il murmura :
0172
– Je voudrais respirer le vent des arbres.

– Regarde, dit Munich, comme les arbres sont jolis. Vois-
tu les feuilles ?

– Non… Je veux voir les feuilles… Et puis me lever, j
e suis fort !

– Te lever ! Oh ! il ne faut pas, mon petit Gullu. Le doc
teur l’a défendu, tu sais bien !

Mais le singe secouait la tête, se dressait sur ses deux
poings, cherchant à sortir des couvertures ses longues jam
bes, où une dernière vigueur se manifestait. Et comme une
contrariété eût sans doute été pire que la chose elle-même
, Murlich ne voulut pas, par prudence, résister davantage.
Ils assistèrent, saisis d’une pitié, au lever de Gullulio
u, qui, tout de suite debout, chancela, encore que l’expre
ssion de son visage ne révélât aucune faiblesse, mais plut
0173ôt une sorte d’épanouissement de joie.

Il alla, d’un pas ivre, tandis qu’on le couvrait d’une ro
be de chambre, vers la baie claire où les rideaux de tulle
masquaient encore la vue des arbres ; la garde releva le
léger obstacle. A travers les vitres moutonnèrent des fron
daisons, des cimes vertes, une branche de marronnier montr
a tout près ses larges feuilles parsemées de légers cônes
roses et blancs prêts à fleurir. Un long rameau de glycine
oscilla à la brise, en frôlant la vitre, avec le même bal
ancement que la palme, dans le coin de la chambre : Gullul
iou retomba au fauteuil qu’on avait avancé derrière lui, i
l demeura immobile un instant, les yeux larges. Le coucou
sonnant une demie dans le vestibule en bas le fit sursaute
r un peu. Il sourit mollement de ses dents saillantes et d
it :

– Les arbres !

Puis, soudain il eut ce cri inattendu :
0174
– J’ai faim !

Alix s’était assise près de lui. Le singe quitta des yeux
le jardin pour la regarder ; et ce fut son même regard d’
une profondeur inquiétante, perçant et doux à la fois, ce
regard que la jeune fille savait être d’amour muet. Elle s
e sentit troublée, envahie d’une si grande tristesse devan
t cet être agonisant, qu’elle devait refouler ses larmes.

Il fallait donc que sa fierté ancienne d’indépendance abo
utît à cela : pleurer sur la mort d’un singe… Des souven
irs, machinalement, lui revinrent, images rapides mais pré
cises, ce qui s’était passé dans la loge, au soir du Triom
phe de l’homme, où Maximin avait sans doute suscité par un
levain de jalousie l’amour que Gulluliou couvait déjà pou
r elle. Puis, brutales, les tentatives de passion sauvage,
ces égarements de fauve, que la mystérieuse, l’écrasante
supériorité de l’homme sur la bête, avait vaincus. – influ
0175ence, effluve mesurant la distance, imperceptible souv
ent, qui sépare les deux espèces, et atteste malgré toutes
les apparences physiques la domination de l’une sur l’aut
re… Peut-être Gulluliou se mourait-il aussi d’avoir devi
né, dans sa conscience d’animal, cette barrière encore inf
ranchissable…

Murlich, sorti un instant, rentra suivi de la femme de ch
ambre, qui apportait un petit plateau, où Gulluliou, de so
n regard encore vif, reconnut des bananes. Il sourit de no
uveau, plus gaiement, et tendit une main. L’assiette à ses
genoux serrés en un angle aigu sous la robe, il mangea do
ucement, pelant d’un geste coutumier les fruits jaunes. Le
silence n’était troublé maintenant que par le bruit caden
cé et pénible de la respiration du singe savourant cette p
auvre joie. Il avait offert des bananes à ses deux amis qu
i avaient refusé. Il mangea tout avec un appétit inattendu
pour ce corps épuisé. Il but même un verre entier de musc
at, et se mit à répéter en pongo, avec une fermeté grandis
sante qui animait davantage ses yeux dans la face terreuse
0176 :

– Je suis fort, maintenant, je suis fort… Regarde, Alix
! Regarde, maître !

Il était fort ! Murlich considérait, avec un hochement de
tête, cette déchéance d’un être au seuil de l’adolescence
, dont la force avait été sans doute supérieure à celle d’
un homme mûr, et qui maintenant, plus faible qu’un vieilla
rd, agonisait. Car rien ne pouvait leurrer la science, ce
semblant de guérison n’était que le présage de la mort pro
chaine : comme si la faucheuse noire voulait d’abord grise
r ceux que son baiser va pour toujours endormir !

Neuf heures venaient de sonner, Murlich songea que le doc
teur ne pouvait tarder, il arriverait assez tôt, quoique,
des signes évidents de défaillance, déjà, se manifestassen
t. Le singe ne parlait plus, il regardait Alix et Murlich.
Cette fin de vie dans ce commencement de printemps était
faite d’une attente tragique et douce à la fois.
0177
Un moment, le souffle de Gulluliou crissa, plus pénibleme
nt et une toux le fit tressauter, il toucha le creux de sa
poitrine, de la mousse rosâtre emperla la bouche, que la
garde aussitôt essuya d’un mouchoir. Murlich prit un bras
du moribond, tâta le pouls : température effrayante ; un h
omme, avec un tel degré de fièvre, eût depuis longtemps pe
rdu connaissance. La lutte soutenue par l’organisme de Gul
luliou contre l’envahissement mortel était surhumaine…

Près d’une heure passa encore ; la pièce restait plongée
dans le silence. Au fond de son fauteuil, le singe continu
ait de mourir, il s’affaiblissait à vue d’oeil. Il fermait
souvent les paupières, de longues minutes, comme assoupi,
ne semblant plus vivre que par sa respiration sifflante.
De temps à autre, on lui faisait avaler une cuillerée de p
otion ou de vin réconfortant. Alix, circulant sans bruit,
préparait les remèdes, aidait la garde-malade à refaire un
peu le lit. Enfin Darembert fut annoncé, Murlich s’empres
sa d’aller au-devant de lui, en bas :
0178
– Ah ! docteur, nous vous attendions !

Darembert, sourcil froncé, demanda :

– Il est plus mal ?

Rapidement, le naturaliste le mit au courant, et à mesure
qu’il parlait l’autre secouait ses rudes épaules, son fro
nt large, son visage glabre. C’était la fin, il n’y avait
pas de doute.

– Il ne reste plus, dit Darembert, qu’à essayer de le pro
longer.

– Le prolonger ? A quoi bon ? fit Murlich… C’est fini,
n’est-ce pas ? Alors pourquoi nous réserver à nous-mêmes u
ne illusion dont nous ne pourrons que souffrir quand elle
aura disparu ?… Non, non, docteur, ne recourons plus à q
uelque sérum encore, il ne pourrait rien créer que d’artif
0179iciel… Gulluliou n’est plus… Il a joué son rôle ;
rien ne sera perdu. Rien ne se perd. (Il rêva tout haut, l
a voix tremblante.) Ah ! j’aurais souhaité pourtant le men
er jusqu’au bout ! J’avais pénétré cette vie…

Darembert, touché malgré son scepticisme habituel, laissa
échapper l’aveu d’une admiration cachée :

– Vous avez assez fait pour que la science enregistre vot
re nom parmi les premiers d’aujourd’hui, mon cher professe
ur. Vous avez su convaincre même beaucoup de vos adversair
es… Oui, le système d’Hetking, je l’ai nié moi-même long
temps !… Enfin !

Les deux savants se regardèrent sous le plein jour de cet
te belle matinée. Un coup d’oeil acheva l’échange de leur
pensée. Murlich avait rendu lumineuse, avait prouvé par l’
expérience la grande théorie qui assignait à l’humanité un
e nouvelle destinée, moins orgueilleuse, mais plus conform
e aux lois naturelles.
0180
Et Murlich, et Darembert lui-même, ébranlé dans ses convi
ctions, en quelques secondes de silence, entrevoyaient ave
c la vision rapide des chercheurs tout le problème caché s
ous cette seule idée de Gulluliou, le presqu’homme. Le cer
cle s’élargissait. De l’humanité présente, ils songeaient
à celle de demain, à celle des temps lointains. Quand desc
endrait-elle la pente fatale, quand serait-elle remplacée
par une autre race ?

Et d’ici-là, par quelles phases passerait-elle encore, qu
elles modifications subirait-elle ? Se renouvellerait-elle
vraiment ainsi que l’avait prédit le grand évolutionniste
américain, pour une autre période de temps, après un cata
clysme universel ? Le nouveau déluge annoncé par Hetking,
et, bien avant lui, par l’abbé Florian, aurait-il lieu jam
ais ? Confuses, les questions se heurtaient dans ces cerve
aux habitués aux calculs rapides et audacieux…

Murlich se dirigea vers l’escalier en disant au docteur.
0181

– Montons vite, vous allez le voir.

Mais sur le gravier du jardin, un pas venait de craquer,
s’arrêtait : Maximin apparut à travers la porte aux vitrau
x bleus et verts dont les reflets coloraient le vestibule.
Il entra :

– Ces dames de l’atelier m’ont appris, fit-il au naturali
ste, après avoir salué Darembert, que Mlle Alix, est ici a
uprès de votre malade…

– Oui, répondit Murlich, il va plus mal, il va très, très
mal ! C’est tout à fait la fin !… Désirez-vous monter a
vec nous ?

Le poète eut une hésitation, se demandant s’il devait ent
rer dans cette chambre, paraître devant ce mourant. Entre
lui et Alix, qu’il avait revue une ou deux fois peut-être
0182depuis la rechute du singe, il avait rarement été ques
tion de ce dernier, et toujours par des paroles évasives,
Maximin s’informant simplement de l’état du malade, auquel
il s’intéressait, sinon sincèrement, du moins en apparenc
e.

Il murmura :

– Peut-être ma vue, qui lui est peu familière, l’impressi
onnerait-elle ? Ah ! le pauvre animal, je ne le croyais pa
s aussi gravement atteint !… Eh bien je vous accompagne,
je me tiendrai à l’écart, s’il le faut.

Le docteur et Maximin suivirent Murlich, arrivé déjà au p
remier, et qui leur faisait signe de marcher sur la pointe
des pieds. Ils pénétrèrent dans la chambre de Gulluliou.

Dix heures sonnaient en bas, il y en avait à peu près deu
x que le singe était levé. Alix, apercevant le poète, s’av
0183ança vers lui ; Maximin sentit sourdement la nécessité
d’une excuse, balbutia quelques mots pour dire que le nat
uraliste l’avait entraîné, qu’il ne resterait qu’un instan
t. Déjà la jeune fille avait rejoint le docteur, en train
de prendre la température de Gulluliou. Le pongo venait d’
avoir une syncope, quelques gouttes d’éther entre les lèvr
es l’avaient ranimé. Darembert haussa les épaules en disan
t tout bas aux assistants.

– Rien, rien à faire ! Laissez-le là, il peut passer d’un
moment à l’autre ; c’est absolument comme une lampe qui s
‘éteint tout d’un coup, quand le courant vient à manquer..
. Le cas le plus foudroyant que j’aie jamais vu !

Gulluliou venait de rouvrir les yeux, il eut une longue a
spiration ; sa gorge gargouilla, puis avec une toux saccad
ée, il cracha sur lui un gros caillot.

Du sang perla de ses narines, ses tempes et ses yeux se c
reusèrent davantage ; on lui fit couler dans la bouche une
0184 cuillerée de muscat qu’il rejeta, en se mettant aussi
tôt à prononcer quelques syllabes sans suite : Alix écouta
, Gulluliou agitait en mesure sa main droite appesantie au
bras du fauteuil et bredouillait imperceptiblement :

Minnili, Minni… li !

La jeune fille comprit : sur les genoux du singe, elle dé
posa la poupée. Gulluliou la prit de ses mains faibles qui
semblaient porter un poids lourd dans ce fragile joujou.
Il fixa Minnili de ses yeux mornes. Est-ce qu’évocatrice d
es enfances lointaines, la chanson du petit oiseau de la f
orêt ne chantait pas toujours dans la tête de cet exilé d’
une race étrangère ? Minnili, Minni… li !… Il y avait
là, dans la clarté matinale de cette fin d’un frère inféri
eur, des êtres humains qui se tenaient debout en silence,
et qui sentaient l’émotion les étreindre, Alix retenant se
s larmes, Murlich dont une main serrait celle du Fils-des-
Colombes, Darembert qui cherchait le moyen de faire un mir
acle, Maximin, remué jusqu’au fond de sa sensibilité de po
0185ète et de penseur.

Un instant, s’étant approché de Gulluliou, Maximin vit le
s yeux du singe s’élever, sans le voir, vers ceux d’Alix,
longuement les regarder, et se refermer sous le choc de la
lumière trop vive. Le même frisson unit, une seconde, ces
trois êtres qui avaient en eux une fibre commune. Alix et
Maximin furent pleins de pitié l’un pour l’autre, et pour
le moribond qui partait avec la tristesse d’avoir aimé.

De longs instants coulèrent encore, Gulluliou n’avait pas
bougé ; Darembert, assumant toute responsabilité, avait v
ainement essayé des injections de caféine et de sérum phys
iologique. Le moribond s’affaiblissait toujours, dévoré de
fièvre, crachant à tout instant des lambeaux de ses poumo
ns. Le docteur prit sa température :

– Quarante-deux, cinq… murmura-t-il à Murlich épouvanté
.

0186 Vers onze heures et demie, Maximin préféra se retirer
, ayant conscience d’être étranger, inutile, devant cette
agonie qui durait.

Gulluliou commença à lutter vraiment contre la mort ; il
avait sa parfaite connaissance, car ses yeux restaient fix
és, avec une expression de souffrance et d’affection, tant
ôt sur Murlich et tantôt sur Alix. Ses mains se crispaient
, saccadées, le long des appuis du fauteuil. L’hémoptysie
augmentait, devenait par moments un véritable vomissement
de sang. Ce fut atroce ; des gargouillements obstruaient l
a gorge du singe où montait et descendait un râle puissant
. Deux fois, il eut une syncope, on crut que c’était fini.
Darembert dut s’assurer que le coeur battait encore.

Le naturaliste voulut éloigner Alix, lui éviter le specta
cle d’une telle mort. Mais elle tint à rester.

– Non, non, je vous en prie, laisses-moi jusqu’au bout ;
c’est la moindre des choses, mon bon cousin, que je sois p
0187rès de vous, en ce moment !

Enervée au plus haut degré, elle avait de courts sanglots
qu’elle étouffait en mordant son mouchoir. Ah ! c’était b
ien une chose affreuse, voir s’exhaler, même inferieure, u
ne âme qui vous a aimée… Aimée ! Gulluliou l’aimait !…
Mais elle-même, pourquoi était-elle là à pleurer ?… Non
, c’était impossible, c’était monstrueux et fou. Non, elle
ne pouvait pas aimer Gulluliou !

Et cependant, elle pleurait…

Pour ne plus voir, elle se tourna, le front contre une vi
tre, regardant le jardin illuminé de soleil…

Enfin, comme le vieux coucou familier du vestibule sonnai
t midi, Murlich, Darembert et la garde virent Gulluliou, d
epuis un instant assoupi, ouvrir les yeux. Il regarda fixe
ment devant lui. Sa face, qui était un peu contractée, se
détendit, les traits s’imprégnèrent d’une résignation huma
0188ine, et dans le gargouillement d’un caillot sur ses de
nts, un son de voix imperceptible sortit de ses lèvres ent
r’ouvertes. Il murmura :

– Alix, Alix…

Puis :

Boorli, Boorli ! (Les arbres, les arbres !)

Il sembla se tendre, dans son immobilité, vers un point v
ague que seules ses prunelles vitreuses pouvaient distingu
er ; sa bouche ne remua plus que faiblement, tandis que to
ut son grand corps était affaissé, comme replié au fond du
fauteuil. Mais Murlich, touchant le bras d’Alix, lui fais
ait signe d’ouvrir la fenêtre. Ce fut une illumination dan
s la chambre aux murs clairs, une fraîcheur d’air pur, un
bruissement d’oiseaux sur le râle rauque du patient. Et Gu
lluliou, le visage presque idéalisé d’un sourire, plongea
son regard trouble dans le ciel de printemps, là-haut. Il
0189parut quelques secondes écouter les mille voix du jard
in lui répétant la lointaine et douce chanson de Minnili,
le petit oiseau des goyaviers.

Puis, un hoquet monta seulement de sa gorge, il demeura s
ans bouger, ayant terminé de souffrir.

Darembert se pencha, et relevant la tête, avec une profon
de émotion :

– C’est fini, balbutia-t-il.

Il serra les mains de Murlich et d’Alix.

Les yeux pleins de larmes, Murlich dit, simple et vrai :

– Mon pauvre enfant !

Et l’homme pleura la mort de celui qui lui avait fait sou
0190lever un coin du mystère futur : Gulluliou n’était plu
s, il était reparti pour sa patrie de clarté humide et cha
ude, où les choses étaient plus belles, où sa race allait
continuer de monter.

Devant la dépouille laissée par cette âme obscure, des êt
res humains pleuraient.

L’ombre des branches remuées entra dans la chambre mortua
ire.

D’en bas arriva, en une bouffée délicieuse, l’odeur du pa
rterre de jacinthes…

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Septembre 2006

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