0001Alexandre Pouchkine
LA FILLE DU CAPITAINE
(1836)

Table des matières

CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES 3
CHAPITRE II LE GUIDE 13
CHAPITRE III LA FORTERESSE 26
CHAPITRE IV LE DUEL 36
CHAPITRE V LA CONVALESCENCE 47
CHAPITRE VI POUGATCHEFF 57
CHAPITRE VII L’ASSAUT 70
CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE 80
CHAPITRE IX LA SEPARATION 87
CHAPITRE X LE SIEGE 87
CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES 87
CHAPITRE XII L’ORPHELINE 87
0002CHAPITRE XIII L’ARRESTATION 87
CHAPITRE XIV LE JUGEMENT 87
Biographie 87
A propos de cette édition électronique 87

CHAPITRE I
LE SERGENT AUX GARDES

Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dan
s sa jeunesse sous le comte Munich, avait quitté l’état mi
litaire en 17… avec le grade de premier major. Depuis ce
temps, il avait constamment habité sa terre du gouverneme
nt de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un
pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus d
e cette union, je survécus seul ; tous mes frères et soeur
s moururent en bas âge. J’avais été inscrit comme sergent
dans le régiment Séménofski par la faveur du major de la g
arde, le prince B…, notre proche parent. Je fus censé êt
0003re en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on
nous élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq a
ns je fus confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété av
ait rendu digne de devenir mon menin. Grâce à ses soins, v
ers l’âge de douze ans je savais lire et écrire, et pouvai
s apprécier avec certitude les qualités d’un lévrier de ch
asse. A cette époque, pour achever de m’instruire, mon pèr
e prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on fit venir de
Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile de Pr
ovence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. « Il semble,
grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peig
né et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent e
t de louer un moussié, comme s’il n’y avait pas assez de d
omestiques dans la maison ? »

Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat
en Prusse, puis il était venu en Russie pour être outchite
l, sans trop savoir la signification de ce mot. C’était un
bon garçon, mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’ét
ait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, c
0004‘est-à-dire, pour parler à la russe, qu’il aimait à bo
ire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu’à ta
ble, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ce
s occasions, on passait l’outchitel, mon Beaupré s’habitua
bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la préf
érer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachi
que. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le
contrat, il se fût engagé à m’apprendre le français, l’all
emand et toutes les sciences, il aima mieux apprendre de m
oi à babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous s
‘occupait de ses affaires ; notre amitié était inaltérable
, et je ne désirais pas d’autre mentor. Mais le destin nou
s sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un événement que
je vais raconter.

Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivra
it constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce c
hapitre ; elle se plaignit à son tour à mon père, lequel,
en homme expéditif, manda aussitôt cette canaille de Franç
ais. On lui répondit humblement que le moussié me donnait
0005une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré
dormait sur son lit du sommeil de l’innocence. De mon côté
, j’étais livré à une occupation très intéressante. On m’a
vait fait venir de Moscou une carte de géographie, qui pen
dait contre le mur sans qu’on s’en servît, et qui me tenta
it depuis longtemps par la largeur et la solidité de son p
apier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant, et, profi
tant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage. Mo
n père entra dans l’instant même où j’attachais une queue
au cap de Bonne-Espérance. A la vue de mes travaux géograp
hiques, il me secoua rudement par l’oreille, s’élança près
du lit de Beaupré, et, réveillant sans précaution, il com
mença à l’accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré
voulut vainement se lever ; le pauvre outchitel était ivr
e mort. Mon père le souleva par le collet de son habit, le
jeta hors de la chambre et le chassa le même jour, à la j
oie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que se termina
mon éducation.

Je vivais en fils de famille (nédorossl), m’amusant à fai
0006re tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant a
u cheval fondu avec les jeunes garçons de la cour. J’arriv
ai ainsi jusqu’au delà de seize ans. Mais à cet âge ma vie
subit un grand changement.

Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des c
onfitures au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres,
je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon père, as
sis pris de la fenêtre, venait d’ouvrir l’Almanach de la c
our, qu’il recevait chaque année. Ce livre exerçait sur lu
i une grande influence ; il ne le lisait qu’avec une extrê
me attention, et cette lecture avait le don de lui remuer
prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par coeur ses
habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien l
e malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans
que l’Almanach de la cour lui tombât sous les yeux. En re
vanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâch
ait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père l
isait l’Almanach de la cour en haussant fréquemment les ép
aules et en murmurant à demi-voix : « Général !… il a ét
0007é sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de l
a Russie !… y a-t-il si longtemps que nous… ? » Finale
ment mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et
resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présa
geait jamais rien de bon.

« Avdotia Vassiliéva, dit-il brusquement en s’adressant à
ma mère, quel âge a Pétroucha ?

– Sa dix-septième petite année vient de commencer, répond
it ma mère. Pétroucha est né la même année que notre tante
Nastasia Garasimovna a perdu un oeil, et que…

– Bien, bien, reprit mon père ; il est temps de le mettre
au service. »

La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une
telle impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa
casserole, et des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à mo
i, il est difficile d’exprimer la joie qui me saisit. L’id
0008ée du service se confondait dans ma tête avec celle de
la liberté et des plaisirs qu’offre la ville de Saint-Pét
ersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui,
dans mon opinion, était le comble de la félicité humaine.

Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettr
e l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé.
La veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une
lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des
plumes.

« N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer
de ma part le prince B… ; dis-lui que j’espère qu’il ne
refusera pas ses grâces à mon Pétroucha.

– Quelle bêtise ! s’écria mon père en fronçant le sourcil
; pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B… ?

– Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef
0009de Pétroucha.

– Eh bien ! quoi ?

– Mais le chef de Pétroucha est le prince B… Tu sais bi
en qu’il est inscrit au régiment Séménofski.

– Inscrit ! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit
ou non ? Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendr
ait-il ? à dépenser de l’argent et à faire des folies. Non
, qu’il serve à l’armée, qu’il flaire la poudre, qu’il dev
ienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, qu’il
use les courroies de son sac. Où est son brevet ? donne-le
-moi. »

Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une
cassette avec la chemise que j’avais portée à mon baptême
, et le présenta à mon père d’une main tremblante. Mon pèr
e le lut avec attention, le posa devant lui sur la table e
t commença sa lettre.
0010
La curiosité me talonnait. « Où m’envoie-t-on, pensais-je
, si ce n’est pas à Pétersbourg ? » Je ne quittai pas des
yeux la plume de mon père, qui cheminait lentement sur le
papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet
sous le même couvert, ôta ses lunettes, n’appela et me di
t : « Cette lettre est adressée à André Kinlovitch R…, m
on vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg pour servir s
ous ses ordres. »

Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies.
Au lieu de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l
‘ennui qui m’attendait dans une contrée lointaine et sauva
ge. Le service militaire, auquel, un instant plus tôt, je
pensais avec délices, me semblait une calamité. Mais il n’
y avait qu’à se soumettre. Le lendemain matin, une kibitka
de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une mal
le, une cassette avec un servie à thé et des serviettes no
uées pleines de petits pains et de petits pâtés, derniers
restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parent
0011s me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit :
« Adieu, Pierre ; sers avec fidélité celui à qui tu as prê
té serment ; obéis à tes chefs ; ne recherche pas trop leu
rs caresses ; ne sollicite pas trop le service, mais ne le
refuse pas non plus, et rappelle-toi le proverbe : Prends
soin de ton habit pendant qu’il est neuf, et de ton honne
ur pendant qu’il est jeune. » Ma mère, tout en larmes, me
recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d’avoir
bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
touloup de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pel
isse en peau de renard. Je m’assis dans la kibitka avec Sa
véliitch, et partis -pour ma destination en pleurant amère
ment.

J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester v
ingt-quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savé
liitch. Je m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dè
s le matin, Savéliitch avait été courir les boutiques. Enn
uyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, je m
e mis à errer par les chambres de l’auberge. J’entrai dans
0012 la pièce du billard et j’y trouvai un grand monsieur
d’une quarantaine d’années, portant de longues moustaches
noires, en robe de chambre, une queue à la main et une pip
e à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un v
erre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait p
asser sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les reg
arder jouer ; plus leurs parties se prolongeaient, et plus
les promenades à quatre pattes devenaient fréquentes, si
bien qu’enfin le marqueur resta sous le billard. Le monsie
ur prononça sur lui quelques expressions énergiques, en gu
ise d’oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie a
vec lui. Je répondis que je ne savais pas jouer au billard
. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me regarda av
ec une sorte de commisération. Cependant l’entretien s’éta
blit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch Zourine, q
u’il était chef d’escadron dans les hussards

, qu’il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des rec
rues, et qu’il avait pris son gîte à la même auberge que m
0013oi. Zourine m’invita à dîner avec lui, à la soldat, et
, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. J’acceptai ave
c plaisir ; nous nous mîmes à table ; Zourine buvait beauc
oup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait m’ha
bituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnis
on qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nou
s levâmes de table devenus amis intimes. Alors il me propo
sa de m’apprendre à jouer au billard. « C’est, dit-il, ind
ispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par ex
emple, qu’on arrive dans une petite bourgade ; que veux-tu
qu’on y fasse ? On ne peut pas toujours rosser les juifs.
Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge et jouer a
u billard, et pour jouer il faut savoir jouer. » Ces raiso
ns me convainquirent complètement, et je me mis à prendre
ma leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à
haute voix ; il s’étonnait de mes progrès rapides, et, apr
ès quelques leçons, il me proposa de jouer de l’argent, ne
fût-ce qu’une groch (2 kopeks), non pour le gain, mais po
ur ne pas jouer pour rien, ce qui était, d’après lui, une
fort mauvaise habitude. J’y consentis, et Zourine fit appo
0014rter du punch ; puis il me conseilla d’en goûter, répé
tant toujours qu’il fallait m’habituer au service. « Car,
ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch
? » Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et pl
us je goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je fai
sais voler les billes par-dessus les bandes, je me fâchais
, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les
points, Dieu sait comment ; j’élevais l’enjeu, enfin je m
e conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la
clef des champs. De cette façon, le temps passa très vite
. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge, posa sa queu
e et me déclara que j’avais perdu cent roubles. Cela me re
ndit fort confus ; mon argent se trouvait dans les mains d
e Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand
Zourine me dit « Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas ; je pu
is attendre ».

Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, d
isant toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me
levant de table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zour
0015ine me conduisit à ma chambre.

Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri q
uand il aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour
le service.

« Que t’est-il arrivé ? me dit-il d’une voix lamentable.
Où t’es-tu rempli comme un sac ? – mon Dieu ! jamais un pa
reil malheur n’était encore arrivé.

– Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant ; je
suis sûr que tu es ivre. Va dormir, … mais, avant, couc
he-moi. »

Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je
me rappelais confusément les événements de la veille. Mes
méditations furent interrompues par Savéliitch, qui entra
it dans ma chambre avec une tasse de thé. « Tu commences d
e bonne heure à t’en donner, Piôtr Andréitch, me dit-il en
branlant la tête. Eh ! de qui tiens-tu ? Il me semble que
0016 ni ton père ni ton grand-père n’étaient des ivrognes.
Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien daigné pr
endre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du kvass
. A qui donc la faute ? au maudit moussié : il t’a appris
de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la pei
ne de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur
n’avait pas eu assez de ses propres gens ! » J’avais honte
; je me retournai et lui dis : « Va-t’en, Savéliitch, je
ne veux pas de thé ». Mais il était difficile de calmer Sa
véliitch une fois qu’il s’était mis en train de sermonner.
« Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c’est que de
faire des folies ? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien pr
endre. Un homme qui s’enivre n’est bon à rien. Bois un peu
de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-ve
rre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu ? »

Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un b
illet de la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui s
uit :

0017 « Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envo
yer, par mon garçon, les cent roubles que tu as perdus hie
r. J’ai horriblement besoin d’argent.

Ton dévoué,

« Ivan Zourine »

Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une exp
ression d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je l
ui commandai de remettre cent roubles au petit garçon.

« Comment ? pourquoi ? me demanda-t-il tout surpris.

– Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possi
ble.

– Tu les lui dois ? repartit Savéliitch, dont l’étonnemen
t redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter u
ne pareille dette ? C’est impossible. Fais ce que tu veux,
0018 seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent. »

Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne for
çais pas ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait diff
icile dans la suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un
regard hautain, je lui dis : « Je suis ton maître, tu es
mon domestique. L’argent est à moi ; je l’ai perdu parce q
ue j’ai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire
l’esprit fort et d’obéir quand on te commande. »

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savélii
tch, qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. « Qu
e fais-tu là comme un pieu ? » m’écriai-je avec colère. Sa
véliitch se mit à pleurer. « – mon père Piôtr Andréitch, b
albutia-t-il d’une voix tremblante, ne me fais pas mourir
de douleur. O ma lumière, écoute-moi, moi vieillard ; écri
s à ce brigand que tu n’as fait que plaisanter, que nous n
‘avons jamais eu tant d’argent. Cent roubles ! Dieu de bon
té !… Dis-lui que tes parents t’ont sévèrement défendu d
e jouer autre chose que des noisettes.
0019
– Te tairas-tu ? lui dis-je en l’interrompant avec sévéri
té ; donne l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing
. » Savéliitch me regarda avec une profonds expression de
douleur, et alla chercher mon argent. J’avais pitié du pau
vre vieillard ; mais je voulais m’émanciper et prouver que
je n’étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. S
avéliitch s’empressa de me faire quitter la maudite auberg
e ; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient attelé
s. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et d
es remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et
sans penser que je dusse le revoir jamais.

CHAPITRE II
LE GUIDE

Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréa
0020bles. D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma
perte était de quelque importance. Je ne pouvais m’empêch
er de convenir avec moi-même que ma conduite à l’auberge d
e Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais cou
pable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le viei
llard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devan
t du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendr
e de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais fer
mement résolu de faire ma paix avec lui ; mais je ne savai
s par où commencer. Enfin je lui dis : « Voyons, voyons, S
avéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi
-même que je suis fautif. J’ai fait hier des bêtises et je
t’ai offensé sans raison. Je te promets d’être plus sage
à l’avenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plu
s, faisons la paix.

– Ah ! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un p
rofond soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qu
i ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser
seul dans l’auberge ? Mais que faire ? Le diable s’en est
0021mêlé. L’idée m’est venue d’aller voir la femme du diac
re qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe : j
‘ai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel ma
lheur ! quel malheur ! Comment reparaître aux yeux de mes
maîtres ? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant
est buveur et joueur ? »

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma paro
le qu’à l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek san
s son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’emp
êcha point cependant de grommeler encore de temps en temps
en branlant la tête : « Cent roubles ! c’est facile à dir
e ».

J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’é
tendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites
collines et de ravins profonds. Tout était couvert de nei
ge. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait l’étroit che
min, ou plutôt la trace qu’avaient laissée les traîneaux d
e paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, e
0022t s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son
bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?

– Pourquoi cela ?

– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Voi
s-tu comme il roule la neige du dessus ?

– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?

– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait av
ec son fouet le côté de l’orient.)

– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le cie
l serein.

– Là, là, regarde… ce petit nuage. »

J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc q
ue j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon coc
0023her m’expliqua que ce petit nuage présageait un bouran
e.

J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et j
e savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes en
tières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillai
t de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas for
t ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain rela
is : j’ordonnai donc de redoubler de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sa
ns cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait
de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une gr
ande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’é
tendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une
neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita
à gros flocons. Le vont se mit à siffler, à hurler. C’étai
t un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confond
it avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. To
ut disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le coche
0024r ; c’est un bourane. »

Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscuri
té et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression te
llement féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’a
moncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient
au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-
tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.

– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traîneau
. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus
de chemin et tout est sombre. »

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.

« Pourquoi ne l’avoir pas écouté ? me dit-il avec colère.
Tu serais retourné au relais ; tu aurais pris du thé ; tu
aurais dormi jusqu’au matin ; l’orage se serait calmé et
nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte ? Si c’était
0025 pour aller se marier, passe. »

Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire ? La neige
continuait de tomber ; un amas se formait autour de la ki
bitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée,
et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait a
utour d’eux, rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu a
utre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de t
ous côtés, dans l’espérance d’apercevoir quelque indice d’
habitation ou de chemin ; mais je ne pouvais voir que le t
ourbillonnement confus du chasse-neige… Tout à coup je c
rus distinguer quelque chose de noir.

« Holà ! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas
? »

Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’i
ndiquais.

« Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son
0026 siège ; ce n’est pas un arbre, et il me semble que ce
la se meut. Ce doit être un loup ou un homme. »

Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu,
qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous éti
ons arrivés sur la même ligne, et je reconnus un homme.

« Holà ! brave homme, lui cria le cocher ; dis-nous, ne s
ais-tu pas le chemin ?

– Le chemin est ici, répondit le passant ; je suis sur un
endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il ?

– Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je ; est-ce que tu co
nnais cette contrée ? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gît
e pour y passer la nuit ?

– Cette contrée ? Dieu merci, repartit le passant, je l’a
i parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mai
s vois quel temps ? Tout de suite on perd la route. Mieux
0027vaut s’arrêter ici et attendre ; peut-être l’ouragan c
essera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chem
in avec les étoiles. »

Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décid
é, en m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit d
ans la steppe, lorsque tout à coup le passant s’assit sur
le banc qui faisait le siège du cocher : « Grâce à Dieu, d
it-il à celui-ci, une habitation n’est pas loin. Tourne à
droite et marche.

– Pourquoi irais-je à droite ? répondit mon cocher avec h
umeur. Où vois-tu le chemin ? Alors il faut dire : chevaux
à autrui, harnais aussi, fouette sans répit. »

Le cocher me semblait avoir raison. « En effet, dis-je au
nouveau venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est p
as loin ?

– Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une
0028 odeur de fumée, preuve qu’une habitation est proche.
»

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d’é
tonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait
. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde
. La kibitka s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur
un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant
de côté et d’autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvemen
ts d’une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des
gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur mo
i. Je baissai la tsinovka, je m’enveloppai dans ma pelisse
et m’endormis, bercé par le chant de la tempête et le rou
lis du traîneau. J’eus alors un songe que je n’ai plus oub
lié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophét
ique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans
doute par sa propre expérience combien il est naturel à l
‘homme de s’abandonner à la superstition, malgré tout le m
épris qu’on affiche pour elle.
0029
J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité com
mence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions
incertaines de l’assoupissement. Il me semblait que le bo
urane continuait toujours et que nous errions sur le déser
t de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et
nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de
mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne
l’attribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sor
s de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre a
vec un air de profonde tristesse. « Ne fais pas de bruit,
me dit-elle ; ton père est à l’agonie et désire te dire ad
ieu. » Frappé d’effroi, j’entre à sa suite dans la chambre
à coucher. Je regarde ; l’appartement est à peine éclairé
. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et a
battue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulè
ve le rideau et dit : « André Pétrovitch, Pétroucha est de
0030 retour ; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne
-lui ta bénédiction. » Je me mets à genoux et j’attache me
s regards sur le mourant. Mais quoi ! au lieu de mon père,
j’aperçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me re
garde d’un air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne
vers ma mère : « Qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-j
e ; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande
sa bénédiction à ce paysan ? – C’est la même chose, Pétro
ucha, répondit ma mère ; celui-là est ton père assis ; bai
se-lui la main et qu’il te bénisse. » Je ne voulais pas y
consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement
sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sen
s. Je voulus m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre s
e remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes
pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysa
n m’appelait avec douceur en me disant : « Ne crains rien,
approche, viens que je te bénisse ». L’effroi et la stupe
ur s’étaient emparés de moi…

En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés ;
0031 Savéliitch me tenait par la main.

« Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

– Où sommes-nous arrivés ? demandai-je en me frottant les
yeux.

– Au gîte ; Dieu nous est venu en aide ; nous sommes tomb
és droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vi
te, et viens te réchauffer. »

Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais ave
c une moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait,
comme on dit, se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de
la porte d’entrée, en tenant une lanterne sous le pan de s
on cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, m
ais assez propre. Une loutchina l’éclairait. Au milieu éta
ient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de C
osaque.

0032 Notre hôte, Cosaque du Iaïk, était un paysan d’une so
ixantaine d’années, encore frais et vert. Savéliitch appor
ta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quel
ques tasses, dont je n’avais jamais en plus grand besoin.
L’hôte se hâta de le servir.

« Où donc est notre guide ? demandai-je à Savéliitch.

– Ici, Votre Seigneurie », répondit une voix d’en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe no
ire et deux yeux étincelants.

« Eh bien ! as-tu froid ?

– Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout tr
oué ? J’avais un touloup ; mais, à quoi bon m’en cacher, j
e l’ai laissé en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie ;
le froid ne me semblait pas vif. »

0033 En ce moment l’hôte rentra avec le somovar tout bouil
lant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il desce
ndit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remar
quable. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de ta
ille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barb
e noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne re
staient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie u
ne expression assez agréable, mais non moins malicieuse. S
es cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit arm
ak déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris un
e tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. « Faites-mo
i la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donne
r un verre d’eau-de-vie ; le thé n’est pas notre boisson d
e Cosaques. »

J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des
rayons de l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui
, et, l’ayant regardé bien en face : « Eh ! Eh ! dit-il, t
e voilà de nouveau dans nos parages ! D’où Dieu t’a-t-il a
mené ? »
0034
Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significativ
e et répondit par le dicton connu : « Le moineau volait da
ns le verger ; il mangeait de la graine de chanvre ; la gr
and’mère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, commen
t vont les vôtres ?

– Comment vont les nôtres ? répliqua l’hôtelier en contin
uant de parler proverbialement. On commençait à sonner les
vêpres, mais la femme du pope l’a défendu ; le pope est a
llé en visite et les diables sont dans le cimetière.

– Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond ; quand il y
aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il
y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les m
ettre. Mais maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fo
is), remets ta hache derrière ton dos ; le garde forestier
se promène. A la santé de Votre Seigneurie ! »

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la
0035 croix et avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me
salua et remonta dans la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de v
oleur. Ce n’est que dans la suite que je compris qu’ils pa
rlaient des affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulem
ent d’être réduite à l’obéissance après la révolte de 1772
. Savéliitch les écoutait parler d’un air fort mécontent e
t jetait des regards soupçonneux tantôt sur l’hôte, tantôt
sur le guide. L’espèce d’auberge où nous nous étions réfu
giés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la r
oute et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un
rendez-vous de voleurs. Mais que faire ? On ne pouvait pas
même penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savél
iitch me divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc ;
mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte
du poêle ; l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bien
tôt tous à ronfler, et moi-même je m’endormis comme un mor
t.

0036 En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus
que l’ouragan avait cessé. Le soleil brillait ; la neige s
‘étendait au loin comme une nappe éblouissante. Déjà les c
hevaux étaient attelés. Je payai l’hôte, qui me demanda po
ur mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne l
e marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupç
ons de la veille s’étaient envolés tout à fait. J’appelai
le guide pour le remercier du service qu’il nous avait ren
du, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de gr
atification.

Savéliitch fronça le sourcil.

« Un demi-rouble ! s’écria-t-il ; pourquoi cela ? parce q
ue tu as daigné toi-même l’amener à l’auberge ? Que ta vol
onté soit faite, seigneur ; mais nous n’avons pas un demi-
rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboir
es à tout le monde, nous finirons par mourir de faim. ».

Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch ; mon
0037 argent, d’après ma promesse formelle, était à son ent
ière discrétion. Je trouvais pourtant désagréable de ne po
uvoir récompenser un homme qui m’avait tiré, sinon d’un da
nger de mort, au moins d’une position fort embarrassante.

« Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veu
x pas donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vi
eux habits ; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon to
uloup de peau de lièvre.

– Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Sav
éliitch ; qu’a-t-il besoin de ton touloup ? il le boira, l
e chien, dans le premier cabaret.

– Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit l
e vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa
Seigneurie me fait la grâce d’une pelisse de son épaule ;
c’est sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de
ne pas regimber, mais d’obéir.
0038
– Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitc
h d’une voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore t
oute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâ
ce à son bon coeur. Qu’as-tu besoin d’un touloup de seigne
ur ? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites gr
osses épaules.

– Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon
menin ; apporte vite le touloup.

– Oh ! Seigneur mon Dieu ! s’écria Savéliitch en gémissan
t. Un touloup en peau de lièvre et complètement neuf encor
e ! A qui le donne-t-on ? A un ivrogne en guenilles. »

Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à l’
essayer aussitôt. Le touloup, qui était déjà devenu trop p
etit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop
étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en f
aisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comm
0039e un hurlement étouffé lorsqu’il entendit le craquemen
t des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon
cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma kibitka, et il
me dit avec un profond salut : « Merci, Votre Seigneurie
; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je
n’oublierai vos bontés. » Il s’en alla de son côté, et je
partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savé
liitch. J’oubliai bientôt le bourane, et le guide, et mon
touloup en peau de lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au généra
l. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé p
ar la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. S
on vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’im
pératrice Anne, et ses discours étaient empreints d’une fo
rte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon
père. En lisant son nom, il me jeta un coup d’oeil rapide
: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps qu’André Pétro
vich était de ton ache ; et maintenant, quel peau caillard
de fils il a ! Ah ! le temps, le temps… »
0040
Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix,
en accompagnant sa lecture de remarques :

« Monsieur,

« J’espère que Votre Excellence… » Qu’est-ce que c’est
que ces cérémonies ? Fi ! comment n’a-t-il pas de honte ?
Sans doute, la discipline avant tout ; mais est-ce ainsi q
u’on écrit à son vieux camarate ?… « Votre Excellence n’
aura pas oublié !… » Hein !… « Eh !… quand… sous f
eu le feld-maréchal Munich…pendant la campagne… de mêm
e que… nos bonnes parties de cartes. » Eh ! eh ! Bruder
! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines ?
« Maintenant parlons affaires… Je vous envoie mon espièg
le… » « Hum !… le tenir avec des gants de porc-épic…
» Qu’est-ce que cela, gants de porc-épic ? ce doit être u
n proverbe russe… Qu’est-ce que c’est, tenir avec des ga
nts de porc-épic ? reprit-il en se tournant vers moi.

0041 – Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus i
nnocent du monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop s
évèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que s
ignifie tenir avec des gants de porc-épic.

– Hum ! je comprends… « Et ne pas lui donner de liberté
… » Non, il paraît que gants de porc-épic signifie autre
chose… « Ci-joint son brevet… » Où donc est-il ? Ah !
le voici… « L’inscrire au régiment de Séménofski… » C
‘est bon, c’est bon ; on fera ce qu’il faut… « Me permet
tre de vous embrasser sans cérémonie, et… comme un vieux
ami et camarade. » Ah ! enfin, il s’en est souvenu… Etc
., etc… Allons, mon petit père, dit-il après avoir achev
é la lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait ; tu
seras officier dans le régiment de

; et pour ne pas perdre de temps, va dès demain dans le f
ort de Bélogorsk, où tu serviras sous les ordres du capita
ine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu serviras v
0042éritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as
rien à faire à Orenbourg ; les distractions sont dangereus
es pour un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner a
vec moi. »

« De mal en pis, pensai-je tout bas ; à quoi cela m’aura-
t-il servi d’être sergent aux gardes dès mon enfance ? Où
cela m’a-t-il mené ? dans le régiment de

et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes ki
rghises-kaïsaks. » Je dînai chez André Karlovitch, en comp
agnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allema
nde régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevo
ir parfois un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’ava
it pas été étranger à mon prompt éloignement dans une garn
ison perdue. Le lendemain je pris congé du général et part
is pour le lieu de ma destination.

0043CHAPITRE III
LA FORTERESSE

La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verste
s d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords
escarpés du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et
ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire ent
re les rives blanchies par la neige. Devant moi s’étendaie
nt les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexion
s, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m’offrai
t pas beaucoup d’attraits ; je tâchais de me représenter m
on chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais un vi
eillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du ser
vice et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétill
e. Le crépuscule arrivait ; nous allions assez vite.

« Y a-t-il loin d’ici à la forteresse ? demandai-je au co
cher.
0044
– Mais on la voit d’ici », répondit-il.

Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de
hauts bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis
rien qu’un petit village entouré d’une palissade en bois.
D’un côté s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi
recouverts de neige ; d’un autre, un moulin à vent penché
sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de
tilleul, pendaient paresseusement.

« Où donc est la forteresse ? demandai-je étonné.

– Mais la voilà », repartit le cocher en me montrant le v
illage où nous venions de pénétrer.

J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rue
s étaient étroites et tortueuses ; presque toutes les isba
s étaient couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât c
hez le commandant, et presque aussitôt ma kibitka s’arrêta
0045 devant une maison en bois, bâtie sur une éminence, pr
ès de l’église, qui était en bois également.

Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans
l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, éta
it occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme
vert. Je lui dis de m’annoncer. « Entre, mon petit père, m
e dit l’invalide, les nôtres sont à la maison. » Je pénétr
ai dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mod
e. Dans un coin était dressée une armoire avec de la vaiss
elle. Contre la muraille un diplôme d’officier pendait enc
adré et sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tab
leaux d’écorce, qui représentaient la Prise de Kustrin et
d’Otchakov, le Choix de la fiancée et l’Enterrement du cha
t par les souris. Près de la fenêtre se tenait assise une
vieille femme en mantelet, la tête enveloppée d’un mouchoi
r.

0046 Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur s
es mains écartées, un petit vieillard borgne en habit d’of
ficier. « Que désirez-vous, mon petit père ? » me dit-elle
sans interrompre son occupation. Je répondis que j’étais
venu pour entrer au service, et que, d’après la règle, j’a
ccourais me présenter à monsieur le capitaine. En disant c
ela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que j’a
vais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interromp
it le discours que j’avais préparé à l’avance.

« Ivan Kouzmitch n’est pas à la maison, dit-elle. Il est
allé en visite chez le père Garasim. Mais c’est la même ch
ose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir e
n grâce. Assieds-toi, mon petit père. »

Elle appela une servante et lui dit de faire venir l’ouri
adnik. Le petit vieillard me regardait curieusement de son
oeil unique. « Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
quel régiment vous avez daigné servir ? » Je satisfis sa c
uriosité.
0047
« Et oserais-je vous demander, continua-t-il ; pourquoi v
ous avez daigné passer de la garde dans notre garnison ? »

Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.

« Probablement pour des actions peu séantes à un officier
de la garde ? reprit l’infatigable questionneur.

– Veux-tu bien cesser de dire des bêtises ? lui dit la fe
mme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fati
gué de la route. Il a autre chose à faire que de te répond
re. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit père, continu
a-t-elle en se tournant vers moi, ne t’afflige pas trop de
ce qu’on t’ait fourré dans notre bicoque ; tu n’es pas le
premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on
s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch, il y a déjà
quatre ans qu’on l’a transféré chez nous pour un meurtre.
Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà qu’un jour
0048il est sorti de la ville avec un lieutenant ; et ils a
vaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l
‘autre, et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore
devant deux témoins. Que veux-tu ! contre le malheur il n’
y a pas de maître. »

En ce moment entre l’ouriadnik, jeune et beau Cosaque. «
Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logemen
t à monsieur l’officier, et propre.

– J’obéis, Vassilissa Iégorovna, répondit l’ouriadnik Ne
faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff ?

– Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante ; Poléja
ïeff est déjà logé très à l’étroit ; et puis c’est mon com
père ; et puis il n’oublie pas que nous sommes ses chefs.
Conduis monsieur l’officier… Comment est votre nom, mon
petit père ?

– Piôtr Andréitch.
0049
– Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin
a laissé entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que to
ut est en ordre, Maximitch ?

– Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque
; il n’y a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bai
n avec la femme Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chau
de.

– Ivan Ignatiitch, dit la femme du capitaine au petit vie
illard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fa
utif, et punis-les tous deux.

– C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.

– Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logeme
nt. »

Je pris congé ; l’ouriadnik me conduisit à une isba qui s
0050e trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au
bout de la forteresse. La moitié de l’isba était occupée p
ar la famille de Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée
. Cette moitié se composait d’une chambre assez propre, co
upée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s’y in
staller, et moi, je regardai par l’étroite fenêtre. Je voy
ais devant moi s’étendre une steppe nue et triste ; sur le
côté s’élevaient des cabanes. Quelques poules erraient da
ns la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tena
nt une auge à la main, appelait des cochons qui lui répond
aient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contr
ée j’étais condamné à passer ma jeunesse !… Une tristess
e amère me saisit ; je quittai la fenêtre et me couchai sa
ns souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne c
essait de répéter avec angoisse : « – Seigneur Dieu ! il n
e daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l’enfant
allait tomber malade ? »

Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, qu
e la porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune offic
0051ier, de petite taille, de traits peu réguliers, mais d
ont la figure basanée avait une vivacité remarquable.

« Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi
sans cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier
votre arrivée, et le désir de voir enfin une figure humai
ne s’est tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister
plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vé
cu ici quelque temps. »

Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de l
a garde pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. C
hvabrine avait beaucoup d’esprit. Sa conversation était an
imée, intéressante. Il me dépeignit avec beaucoup de verve
et de gaieté la famille du commandant, sa société et en g
énéral toute la contrée où le sort m’avait jeté. Je riais
de bon coeur, lorsque ce même invalide, que j’avais vu rap
iécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine, entra
et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna. Ch
vabrine déclara qu’il m’accompagnait.
0052
En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes
sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, ave
c de longues queues et des chapeaux à trois cornes. Ils ét
aient rangés en ligne de bataille. Devant eux se tenait le
commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en
robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu’il nous aper
çut, il s’approcha de nous, me dit quelques mots affables,
et se remit à commander l’exercice. Nous allions nous arr
êter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller s
ur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il no
us rejoindrait aussitôt. « Ici, nous dit-il, vous n’avez v
raiment rien à voir. »

Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhom
ie, et me traita comme si elle m’eût dès longtemps connu.
L’invalide et Palachka mettaient la nappe.

« Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à in
struire si longtemps ses troupes ? dit la femme du command
0053ant. Palachka, va le chercher pour dîner. Mais où est
donc Macha ? »

A peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la cham
bre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil,
ayant les cheveux lissés en bandeau et retenus derrière s
es oreilles que rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle
ne me plut pas extrêmement au premier coup d’oeil ; je la
regardai avec prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie
, la fille du capitaine, sous les traits d’une sotte. Mari
e Ivanovna alla s’asseoir dans un coin et se mit à coudre.
Cependant on avait apporté le chtchi. Vassilissa Iégorovn
a, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde
fois Palachka l’appeler.

« Dis au maître que les visites attendent ; le chtchi se
refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il au
ra tout le temps de s’égosiller à son aise. »

Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieilla
0054rd borgne.

« Qu’est-ce que cela, mon petit père ? lui dit sa femme.
La table est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas
te faire venir.

– Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzm
itch, j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes pet
its soldats.

– Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le servi
ce ne leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais
dû rester à la maison, à prier le bon Dieu ; ça t’irait b
ien mieux. Mes chers convives, à table, je vous prie. »

Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se
taisait pas un moment et m’accablait de questions ; qui ét
aient mes parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraien
t, quelle était leur fortune ? Quand elle sut que mon père
avait trois cents paysans :
0055
« Voyez-vous ! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches d
ans ce monde ! Et nous, mon petit père, en fait d’âmes, no
us n’avons que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu
, nous vivons petit à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’e
st Macha, une fille qu’il faut marier. Et quelle dot a-t-e
lle ? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner de
ux fois par an. Pourvu qu’elle trouve quelque brave homme
! sinon, la voilà éternellement fille. »

Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna ; elle était d
evenue toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son
assiette. J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de change
r de conversation.

« J’ai ouï dire, m’écriai-je avec assez d’à-propos, que l
es Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse.

– Qui t’a dit cela, mon petit père ? reprit Ivan Kouzmitc
h.
0056
– Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.

– Folies que tout cela, dit le commandant ; nous n’en avo
ns pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachki
rs sont un peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reç
u de bonnes leçons. Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, e
t s’ils s’en avisent, je leur imprimerai une telle terreur
, qu’ils ne remueront plus de dix ans.

– Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à
la femme du capitaine, de rester dans une forteresse expos
ée à de tels dangers ?

– Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a
de cela vingt ans, quand on nous transféra du régiment ic
i, tu ne saurais croire comme j’avais peur de ces maudits
païens. S’il m’arrivait parfois de voir leur bonnet à poil
, si j’entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit p
ère, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j
0057‘y suis si bien habituée, que je ne bougerais pas de m
a place quand on viendrait me dire que les brigands rôdent
autour de la forteresse.

– Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa g
ravement Chvabrine ; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

– Mais oui, vois-tu bien ! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est
pas de la douzaine des poltrons.

– Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle auss
i hardie que vous ?

– Macha ! répondit la dame ; non, Macha est une poltronne
. Jusqu’à présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup
de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela
deux ans, quand Ivan Kouzmitch s’imagina, le jour de ma f
ête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre
pigeonneau, qu’elle manqua de s’en aller dans l’autre mon
0058de. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus tiré ce maudi
t canon. »

Nous nous levâmes de table ; le capitaine et sa femme all
èrent dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous
passâmes ensemble la soirée.

CHAPITRE IV
LE DUEL

Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie
dans la forteresse de Bélogorsk devint non seulement supp
ortable, mais agréable même. J’étais reçu comme un membre
de la famille dans la maison du commandant. Le mari et la
femme étaient d’excellentes gens. Ivan Kouzmitch, qui d’en
fant de troupe était parvenu au rang d’officier, était un
homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa
0059 femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à s
a paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les af
faires du service comme celles de son ménage, et commandai
t dans toute la forteresse comme dans sa maison. Marie Iva
novna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous fîmes plus
ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine d
e coeur et de raison, Peu à peu je m’attachai à cette bonn
e famille, même à Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.

Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans
cette forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à
faire, ni garde à monter, ni revue à passer. Le commandan
t instruisait quelquefois ses soldats pour son propre plai
sir. Mais il n’était pas encore parvenu à leur apprendre q
uel était le côté droit, quel était le côté gauche. Chvabr
ine avait quelques livres français ; je me mis à lire, et
le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le matin je li
sais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois même
à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour
chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de
0060la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompag
né de sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère d
es environs. Il va sans dire que chaque jour nous nous voy
ions, Chvabrine et moi. Cependant d’heure en heure sa conv
ersation me devenait moins agréable. Ses perpétuelles plai
santeries sur la famille du commandant, et surtout ses rem
arques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me dépla
isaient fort. Je n’avais pas d’autre société que cette fam
ille dans la forteresse, mais je n’en désirais pas d’autre
.

Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltai
ent pas. La tranquillité régnait autour de notre forteress
e. Mais cette paix fut troublée subitement par une guerre
intestine.

J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Me
s essais étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff l
ui-même leur rendit justice bien des années plus tard. Un
jour, il m’arriva d’écrire une petite chanson dont je fus
0061satisfait. On sait que, sous prétexte de demander des
conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur bén
évole ; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabr
ine, qui seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une o
euvre poétique.

Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuill
et, et lui lus les vers suivants :

« Hélas ! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté
!
« Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours d
evant moi.
« Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet
état cruel, prends pitié de ton prisonnier. »

« Comment trouves-tu cela ? » dis-je à Chvabrine, attenda
nt une louange comme un tribut qui m’était dû.

Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordina
0062ire montrait de la complaisance, me déclara net que ma
chanson ne valait rien.

« Pourquoi cela ? lui demandai-je en m’efforçant de cache
r mon humeur.

– Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes
de mon maître Trédiakofski. »

Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser im
pitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de
la façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces ; je lui
arrachai le feuillet des mains, je lui déclarai que, de m
a vie, je ne lui montrerais aucune de mes compositions. Ch
vabrine ne se moqua pas moins de cette menace.

« Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta paro
le ; les poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzm
itch d’un carafon d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cet
te Macha ? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna ?
0063
– Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le so
urcil, de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de
tes avis ni de tes suppositions.

– Oh ! oh ! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piqu
ant de plus en plus. Ecoute un conseil d’ami : Macha n’est
pas digne de devenir ta femme.

– Tu mens, misérable ! lui criai-je avec fureur, tu mens
comme un effronté ! »

Chvabrine changea de visage.

« Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant l
a main fortement ; vous me donnerez satisfaction.

– Bien, quand tu voudras ! » répondis-je avec joie, car d
ans ce moment j’étais prêt à le déchirer.

0064 Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je tr
ouvai une aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme
de commandant, il enfilait des champignons qui devaient sé
cher pour l’hiver.

« Ah ! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez
le bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit
ici ? oserais-je vous demander. »

Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de que
relle avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan
Ignatiitch, d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta j
usqu’au bout avec une grande attention, en écarquillant so
n oeil unique.

« Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alex
éi Ivanitch, et que j’en suis témoin ? c’est là ce que vou
s voulez dire ? oserais-je vous demander.

– Précisément.
0065
– Mais, mon Dieu ! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vou
s en tête ? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Iva
nitch ; eh bien, la belle affaire ! une injure ne se pend
pas au cou. Il vous a dit des sottises, dites-lui des impe
rtinences ; il vous donnera une tape, rendez-lui un souffl
et ; lui un second, vous un troisième ; et puis allez chac
un de votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la
paix. Tandis que maintenant… Est-ce une bonne action de
tuer son prochain ? oserais-je vous demander. Encore si c
‘était vous qui dussiez le tuer ! que Dieu soit avec lui,
car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfor
e, vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les
pots cassés ? oserais-je vous demander. »

Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pa
s. Je restai ferme dans ma résolution.

« Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui
vous plaira ; mais à quoi bon serai-je témoin de votre due
0066l ? Des gens se battent ; qu’y a-t-il là d’extraordina
ire ? oserais-je vous demander. Grâce à Dieu, j’ai approch
é de près les Suédois et les Turcs, et j’en ai vu de toute
s les couleurs. »

Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible
quel était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch ét
ait hors d’état de me comprendre.

« Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de
cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmi
tch, selon les règles du service, qu’il se trame dans la f
orteresse une action criminelle et contraire aux intérêts
de la couronne, et faire observer au commandant combien il
serait désirable qu’il avisât aux moyens de prendre les m
esures nécessaires… »

J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire a
u commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cepend
ant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en
0067 repos.

Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant.
Je m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller
aucun soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’a
voue que je n’avais pas le sang-froid dont se vantent les
personnes qui se sont trouvées dans la même position. Tout
e cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la
sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu’à l’ordina
ire. L’idée que je la voyais peut-être pour la dernière fo
is lui donnait à mes yeux une grâce touchante. Chvabrine e
ntra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien av
ec Ivan Ignatiitch.

« Pourquoi des seconds ? me dit-il sèchement. Nous nous p
asserons d’eux. »

Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, l
e lendemain matin, à six heures. A nous voir causer ainsi
amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous t
0068rahir.

« Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela,
me dit-il d’un air satisfait : mauvaise paix vaut mieux qu
e bonne querelle.

– Quoi ? quoi, Ivan Ignatiitch ? dit la femme du capitain
e, qui faisait une patience dans un coin ; je n’ai pas bie
n entendu. »

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de
mauvaise humeur, se rappela sa promesse, devint tout conf
us, et ne sut que répondre. Chvabrine le tira d’embarras.

« Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avon
s faite.

– Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé ?

0069 – Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots.

– Pourquoi cela ?

– Pour une véritable misère, pour une chansonnette.

– Beau sujet de querelle, une chansonnette ! Comment c’es
t-il arrivé ?

– Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une
chanson, et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme j
e la trouvais mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais
ensuite il a réfléchi que chacun est libre de son opinion
et tout est dit. »

L’insolence de Chvabrine me mit en fureur ; mais nul autr
e que moi ne comprit ses grossières allusions. Personne au
moins ne les releva. Des poésies, la conversation passa a
ux poètes en général, et le commandant fit l’observation q
0070u’ils étaient tous des débauchés et des ivrognes finis
; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, co
mme chose contraire au service et ne menant à rien de bon.

La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hât
ai de dire adieu au commandant et à sa famille. En rentran
t à la maison, j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe
, et me couchai après avoir donné l’ordre à Savéliitch de
m’éveiller le lendemain à six heures.

Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière
les meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda
pas à paraître. « On peut nous surprendre, me dit-il ; il
faut se hâter. » Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés
en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En ce momen
t, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de der
rière un tas de foin. Il nous intima l’ordre de nous rendr
e chez le commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les
soldats nous entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitc
0071h, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas mi
litaire avec une majestueuse gravité.

Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiit
ch ouvrit les portes à deux battants, et s’écria avec emph
ase : « Ils sont pris ! ».

Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre :

« Qu’est-ce que cela veut dire ? comploter un assassinat
dans notre forteresse ! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-ch
amp aux arrêts… Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez
vos épées, donnez, donnez… Palachka, emporte les épées
dans le grenier… Piôtr Andréitch, je n’attendais pas cel
a de toi ; comment n’as-tu pas honte ? Alexéi Ivanitch, c’
est autre chose ; il a été transféré de la garde pour avoi
r fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. M
ais toi, tu veux en faire autant ? »

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne
0072 cessant de répéter : « Vois-tu bien ! Vassilissa Iégo
rovna dit la vérité ; les duels sont formellement défendus
par le code militaire. »

Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait
emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire ; Chva
brine conserva toute sa gravité.

« Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec
sang-froid à la femme du commandant, je ne puis me dispens
er de vous faire observer que vous vous donnez une peine i
nutile en nous soumettant à votre tribunal. Abandonnez ce
soin à Ivan Kouzmitch : c’est son affaire.

– Comment, comment, mon petit père ! répliqua la femme du
commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la
même chair et le même esprit ? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce
que tu baguenaudes ? Fourre-les à l’instant dans différent
s coins, au pain et à l’eau, pour que cette bête d’idée le
ur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la
0073 pénitence, pour qu’ils demandent pardon à Dieu et aux
hommes. »

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était
extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme
du capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna d
e nous embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos
épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Iva
n Ignatiitch nous reconduisit.

« Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colèr
e, de nous dénoncer au commandant après m’avoir donné votr
e parole de n’en rien faire ?

– Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à I
van Kouzmitch ; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout so
utiré. C’est elle qui a pris toutes les mesures nécessaire
s à l’insu du commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soi
t fini comme cela ! »

0074 Après cette réponse, il retourna chez lui, et je rest
ai seul avec Chvabrine.

« Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je
.

– Certainement, répondit Chvabrine ; vous me payerez avec
du sang votre impertinence. Mais on va sans doute nous ob
server ; il faut feindre pendant quelques jours. Au revoir
. »

Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé.

De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habit
ude, près de Marie Ivanovna ; son père n’était pas à la ma
ison ; sa mère s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-
voix. Marie Ivanovna me reprochait l’inquiétude que lui av
ait causée ma querelle avec Chvabrine.

« Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dir
0075e que vous alliez vous battre à l’épée. Comme les homm
es sont étranges ! pour une parole qu’ils oublieraient la
semaine ensuite, ils sont prêts à s’entr’égorger et à sacr
ifier, non seulement leur vie, mais encore l’honneur et le
bonheur de ceux qui… Mais je suis sûre que ce n’est pas
vous qui avez commencé la querelle : c’est Alexéi Ivanitc
h qui a été l’agresseur.

– Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna ?

– Mais parce que…, parce qu’il est si moqueur ! Je n’ai
me pas Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cepe
ndant je n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aura
it fort inquiétée.

– Et que croyez-vous, Marie Ivanovna ? lui plaisez-vous,
ou non ? »

Marie Ivanovna se troubla et rougit : « Il me semble, dit
-elle enfin, il me semble que je lui plais.
0076
– Pourquoi cela ?

– Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage.

– Il vous a fait des propositions de mariage ? Quand cela
?

– L’an passé, deux mois avant votre arrivée,

– Et vous n’avez pas consenti ?

– Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un h
omme d’esprit et de bonne famille ; il a de la fortune ; m
ais, à la seule idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’e
mbrasser devant tous les assistants… Non, non, pour rien
au monde. »

Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et m’e
xpliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance
0077que mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probab
lement remarqué notre inclination mutuelle, et s’efforçait
de nous détourner l’un de l’autre. Les paroles qui avaien
t provoqué notre querelle me semblèrent d’autant plus infâ
mes, quand, au lieu d’une grossière et indécente plaisante
rie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie de punir le me
nteur effronté devint encore plus forte en moi, et j’atten
dais avec impatience le moment favorable.

Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais
occupé à composer une élégie, et que je mordais ma plume d
ans l’attente d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre
. Je posai la plume, je pris mon épée, et sortis de la mai
son.

« Pourquoi remettre plus longtemps ? me dit Chvabrine ; o
n ne nous observe plus. Allons au bord de la rivière ; là
personne ne nous empêchera. »

Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sen
0078tier escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau
, et nos épées se croisèrent.

Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes ; mais
j’étais plus fort et plus hardi ; et M. Beaupré, qui avai
t été entre autres choses soldat, m’avait donné quelques l
eçons d’escrime, dont je profitai. Chvabrine ne s’attendai
t nullement à trouver en moi un adversaire aussi dangereux
. Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l’u
n à l’autre ; mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblis
sait, je l’attaquai vivement, et le fis presque entrer à r
eculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom pr
ononcé à haute voix ; je tournai rapidement la tête, et j’
aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier…
Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrin
e, sous l’épaule droite, et je tombai sans connaissance.

CHAPITRE V
LA CONVALESCENCE
0079

Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans compr
endre ni ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’ét
ais couché sur un lit dans une chambre inconnue, et sentai
s une grande faiblesse. Savéliitch se tenait devant moi, u
ne lumière à la main. Quelqu’un déroulait avec précaution
les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Pe
u à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai mon duel,
et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet instant,
la porte gémit faiblement sur ses gonds :

« Eh bien, comment va-t-il ? murmura une voix qui me fit
tressaillir.

– Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un
soupir ; toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de q
uatre jours. »

0080 Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force
.

« Où suis-je ? Qui est ici ? » dis-je avec effort.

Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucem
ent sur moi.

« Comment vous sentez-vous ? me dit-elle.

– Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’es
t vous, Marie Ivanovna ; dites-moi… »

Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se p
eignit sur son visage.

« Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il ; grâce
s te soient rendues, Seigneur ! Mon père Piotr Andréitch,
m’as-tu fait assez peur ? quatre jours ! c’est facile à di
re… »
0081
Marie Ivanovna l’interrompit.

« Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle : il est en
core bien faible. »

Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sent
ais agité de pensées confuses. J’étais donc dans la maison
du commandant, puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans
ma chambre ! Je voulus interroger Savéliitch ; mais le vi
eillard hocha la tête et se boucha les oreilles. Je fermai
les yeux avec mécontentement, et m’endormis bientôt.

En m’éveillant, j’appelai Savéliitch ; mais, au lieu de l
ui, je vis devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa
douce voix. Je ne puis exprimer la sensation délicieuse qu
i me pénétra dans ce moment. Je saisis sa main et la serra
i avec transport en l’arrosant de mes larmes. Marie ne la
retirait pas…, et tout à coup je sentis sur ma joue l’im
pression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide p
0082arcourut tout mon être.

« Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme,
consentez à mon bonheur. »

Elle reprit sa raison :

« Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa ma
in, tous êtes encore en danger ; votre blessure peut se ro
uvrir ; ayez soin de vous, … ne fût-ce que pour moi. »

Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du b
onheur. Je me sentais revenir à la vie.

Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’ét
ait le barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avai
t pas d’autre médecin dans la forteresse ; et grâce à Dieu
, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature h
0083âtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant m’
entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque
jamais. Il va sans dire que je saisis la première occasion
favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et,
cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me
fit naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses p
arents seraient sans doute heureux de son bonheur. « Mais
pensez-y bien, me disait-elle ; n’y aura-t-il pas d’obstac
les de la part des vôtres ? »

Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendress
e de ma mère ; mais, connaissant le caractère et la façon
de penser de mon père, je pressentais que mon amitié ne le
toucherait pas extrêmement, et qu’il la traiterait de fol
ie de jeunesse. Je l’avouai franchement à Marie Ivanovna ;
mais néanmoins je résolus d’écrire à mon père aussi éloqu
emment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je m
ontrai ma lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convai
ncante et si touchante qu’elle ne douta plus du succès, et
s’abandonna aux sentiments de son coeur avec toute la con
0084fiance de la jeunesse.

Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de
ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant m
on duel : « Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la
rigueur te mettre aux arrêts ; mais te voilà déjà puni sa
ns cela. Pour Alexéi Ivanich, il est enfermé par mon ordre
, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée
est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps
de réfléchir à son aise et de se repentir. »

J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindr
e sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine,
et le bon commandant, avec la permission de sa femme, cons
entit à lui rendre la liberté. Chvabrine vint me voir. Il
témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, av
oua que toute la faute était à lui, et me pria d’oublier l
e passé. Etant de ma nature peu rancunier, je lui pardonna
i de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je voyais
dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée ; je p
0085ardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.

Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon
logis. J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre
, n’osant pas espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de t
ristes pressentiments. Je ne m’étais pas encore expliqué a
vec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma recherche ne
pouvait pas les étonner : ni moi ni Marie ne cachions nos
sentiments devant eux, et nous étions assurés d’avance de
leur consentement.

Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettr
e à la main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écri
te de la main de mon père. Cette vue me prépara à quelque
chose de grave, car, d’habitude, c’était ma mère qui m’écr
ivait, et lui ne faisait qu’ajouter quelques lignes à la f
in. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet ; je
relisais la suscription solennelle : « A mon fils Piôtr A
ndréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg, forteresse de
Bélogorsk ». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de mon
0086père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit
la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les pr
emières lignes je vis que toute l’affaire était au diable.
Voici le contenu de cette lettre :

« Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la let
tre dans laquelle tu nous demandes notre bénédiction pater
nelle et notre consentement à ton mariage avec Marie Ivano
vna, fille Mironoff. Et non seulement je n’ai pas l’intent
ion de te donner ni ma bénédiction ni mon consentement, ma
is encore j’ai l’intention d’arriver jusqu’à toi et de te
bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré
ton rang d’officier, parce que tu as prouvé que tu n’es p
as digne de porter l’épée qui t’a été remise pour la défen
se de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fo
us de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André
Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse
de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afi
n de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta bl
essure, ta mère est tombée malade de douleur, et maintenan
0087t encore elle est alitée. Qu’adviendra-t-il de toi ? J
e prie Dieu qu’il te corrige, quoique je n’ose pas avoir c
onfiance en sa bonté.

« Ton père,

« A. G. »

La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments
divers. Les dures expressions que mon père ne m’avait pas
ménagées me blessaient profondément ; le dédain avec leque
l il traitait Marie Ivanovna me semblait aussi injuste que
malséant ; enfin l’idée d’être renvoyé hors de la fortere
sse de Bélogorsk m’épouvantait. Mais j’étais surtout chagr
iné de la maladie de ma mère. J’étais indigné contre Savél
iitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui avait fait con
naître mon duel à mes parents. Après avoir marché quelque
temps en long et en large dans ma petite chambre, je m’arr
êtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère : « Il
paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été
0088 blessé et tout au moins au bord de la tombe ; tu veux
aussi tuer ma mère ».

Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frap
pé.

« Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en san
glotant ; qu’est-ce que tu daignes me dire ? C’est moi qui
suis la cause que tu as été blessé ? Mais Dieu voit que j
e courais mettre ma poitrine devant toi pour recevoir l’ép
ée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m’en a seule e
mpêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère ?

– Ce que tu as fait ? répondis-je. Qui est-ce qui t’a cha
rgé d’écrire une dénonciation contre moi ? Est-ce qu’on t’
a mis à mon service pour être mon espion ?

– Moi, écrire une dénonciation ! répondit Savéliitch tout
en larmes. – Seigneur, roi des cieux ! Tiens, daigne lire
ce que m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais
0089. »

En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me pré
senta, et je lus ce qui suit :

« Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écr
it de mon fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères,
et de ce que ce soient des étrangers qui me font savoir s
es folies ! Est-ce ainsi que tu remplis ton devoir et la v
olonté de tes seigneurs ? Je t’enverrai garder les cochons
, vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta conde
scendance envers le jeune homme. A la réception de cette l
ettre, je t’ordonne de m’informer immédiatement de l’état
de sa santé, qui, à ce qu’on me mande, s’améliore, et de m
e désigner précisément l’endroit où il a été frappé, et s’
il a été bien guéri. »

Evidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et
c’était moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes re
proches. Je lui demandai pardon, mais le vieillard était i
0090nconsolable.

« Voilà jusqu’où j’ai vécu ! répétait-il ; voilà quelles
grâces j’ai méritées de mes seigneurs pour tous mes longs
services ! je suis un vieux chien, je suis un gardeur de c
ochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessur
e ! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce n’est pas moi qui su
is fautif, c’est le maudit moussié ; c’est lui qui t’a app
ris à pousser ces broches de fer, en frappant du pied, com
me si à force de pousser et de frapper on pouvait se garer
d’un mauvais homme ! C’était bien nécessaire de dépenser
de l’argent à louer le moussié ! »

Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma condu
ite à mon père ? Le général ? il ne semblait pas s’occuper
beaucoup de moi ; et puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru
nécessaire de lui faire un rapport sur mon duel. Je me pe
rdais en suppositions. Mes soupçons s’arrêtaient sur Chvab
rine : lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciati
on, dont la suite pouvait être mon éloignement de la forte
0091resse et ma séparation d’avec la famille du commandant
. J’allai tout raconter à Marie Ivanovna : elle venait à m
a rencontre sur le perron.

« Que vous est-il arrivé ? me dit-elle ; comme vous êtes
pâle !

– Tout est fini », lui répondis-je, en lui remettant la l
ettre de mon père.

Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendi
t la lettre, et me dit d’une voix émue : « Ce n’a pas été
mon destin. Vos parents ne veulent pas de moi dans leur fa
mille ; que la volonté de Dieu soit faite ! Dieu sait mieu
x que nous ce qui nous convient. Il n’y a rien à faire, Pi
ôtr Andréitch ; soyez heureux, vous au moins.

– Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la
main. Tu m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter a
ux pieds de tes parents. Ce sont des gens simples ; ils ne
0092 sont ni fiers ni cruels ; ils nous donneront, eux, le
ur bénédiction, nous nous marierons ; et puis, avec le tem
ps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. M
a mère intercédera pour nous, il me pardonnera.

– Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie : je ne t’épousera
i pas sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédi
ction tu ne seras pas heureux. Soumettons-nous à la volont
é de Dieu. Si tu rencontres une autre fiancée, si tu l’aim
es, que Dieu soit avec toi. Piôtr Andréitch, moi, je prier
ai pour vous deux. »

Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention d
e la suivre dans sa chambre ; mais je me sentais hors d’ét
at de me posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis
, plongé dans une mélancolie profonde, lorsque Savéliitch
vint tout à coup interrompre mes réflexions.

« Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de
papier toute couverte d’écriture ; regarde si je suis un
0093espion de mon maître et si je tâche de brouiller le pè
re avec le fils. »

Je pris de sa main ce papier ; c’était la réponse de Savé
liitch à la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mo
t :

« Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai re
çu votre gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâc
her contre moi, votre esclave, en me faisant honte de ce q
ue je ne remplis pas les ordres de mes maîtres. Et moi, qu
i ne suis pas un vieux chien, mais votre serviteur fidèle,
j’obéis aux ordres de mes maîtres ; et je vous ai toujour
s servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je ne vous a
i rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pa
s vous effrayer sans raison ; et voilà que nous entendons
que notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est
malade de peur ; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé.
Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sons l’
épaule droite, sous une côte, à la profondeur d’un verchok
0094 et demi, et il a été couché dans la maison du command
ant, où nous l’avons apporté du rivage : et c’est le barbi
er d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a traité ; et maintenan
t Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte bien ; et il n’y
a rien que du bien à dire de lui : ses chefs, à ce qu’on
dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le trai
te comme son propre fils ; et qu’une pareille occasion lui
soit arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches ;
le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez é
crire que vous m’enverrez garder les cochons ; que ce soit
votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue ju
squ’à terre.

« Votre fidèle esclave,

« Arkhip Savélieff. »

Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la
lecture de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais p
0095as en état d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mèr
e, la lettre de Savéliitch me semblait suffisante.

De ce jour ma situation changea ; Marie Ivanovna ne me pa
rlait presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison
du commandant me devint insupportable ; je m’habituai peu
à peu à rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassil
issa Iégorovna me fit des reproches ; mais, en voyant ma p
ersistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kou
zmitch que lorsque le service l’exigeait. Je n’avais que d
e très rares entrevues avec Chvabrine, qui m’était devenu
d’autant plus antipathique que je croyais découvrir en lui
une inimitié secrète, ce qui me confirmait davantage dans
mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m’abandonnai
à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la solitude
et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lec
ture et les lettres. Je me laissais complètement abattre e
t je craignais de devenir fou, lorsque des événements soud
ains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent
donner à mon âme un ébranlement profond et salutaire.
0096

CHAPITRE VI
POUGATCHEFF

Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je
fus le témoin, je dois dire quelques mots sur la situation
où se trouvait le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de
l’année 1773. Cette riche et vaste province était habitée
par une foule de peuplades à demi sauvages, qui venaient
récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes.
Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi
et de la vie civilisée, leur inconstance et leur cruauté
demandaient, de la part du gouvernement, une surveillance
constante pour les réduire à l’obéissance. On avait élevé
des forteresses dans les lieux favorables, et dans la plup
art on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens p
ossesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes,
0097 qui auraient dû garantir le calme et la sécurité de c
es contrées, étaient devenus depuis quelque temps des suje
ts inquiet et dangereux pour le gouvernement impérial. En
1772, une émeute survint dans leur principale bourgade. Ce
tte émeute fut causée par les mesures sévères qu’avait pri
ses le général Tranbenberg pour ramener l’armée à l’obéiss
ance. Elles n’eurent d’autre résultat que le meurtre barba
re de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux chefs, et final
ement la répression de l’émeute à force de mitraille et de
cruels châtiments.

Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la
forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait t
ranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi
au feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine
en silence, et n’attendaient qu’une occasion propice pour
recommencer la lutte.

Je reviens à mon récit.

0098 Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’é
tais seul à la maison, à écouter le sifflement du vent d’a
utomne et à regarder les nuages qui glissaient rapidement
devant la lune. On vint m’appeler de la part du commandant
, chez lequel je me rendis à l’instant même. J’y trouvai C
hvabrine, Ivan Ignaliitch et l’ouriadnik des Cosaques. Il
n’y avait dans la chambre ni la femme ni la fille du comma
ndant. Celui-ci me dit bonjour d’un air préoccupé. Il ferm
a la porte, fit asseoir tout le monde, hors l’ouriadnik, q
ui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous di
t :

« Messieurs les officiers, une nouvelle importante ! écou
tez ce qu’écrit le général. »

Il mit ses lunettes et lut ce qui suit :

« A monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk,
capitaine Mironoff (secret).

0099 « Je vous informe par la présente que le fuyard et sc
hismatique Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’ê
tre rendu coupable de l’impardonnable insolence d’usurper
le nom du défunt empereur Pierre III, a réuni une troupe d
e brigands, suscité des troubles dans les villages du Iaïk
, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en commet
tant partout des brigandages et des assassinats. En conséq
uence, dès la réception de la présente, vous aurez, monsie
ur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut prendre p
our repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il e
st possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où
il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos
soins. »

« Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ô
tant ses lunettes et en pliant le papier ; vois-tu bien !
c’est facile à dire. Le scélérat semble fort, et nous n’av
ons que cent trente hommes, même en ajoutant les Cosaques,
sur lesquels il n’y a pas trop à compter, soit dit sans t
e faire un reproche, Maximitch. »
0100
L’ouriadnik sourit.

« Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers
; soyez ponctuels ; placez des sentinelles, établissez des
rondes de nuit ; dans le cas d’une attaque, fermez les po
rtes et faites sortir les soldats. Toi, Maximitch, veille
bien sur tes Casaques. Il faut aussi examiner le canon et
le bien nettoyer, et surtout garder le secret ; que person
ne dans la forteresse ne sache rien avant le temps. »

Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch no
us congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant su
r ce que nous venions d’entendre.

« Qu’en crois-tu ? comment finira tout cela ? lui demanda
i-je.

– Dieu le sait, répondit-il, nous verrons ; jusqu’à prése
nt je ne vois rien de grave. Si cependant… »
0101
Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un a
ir français.

Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparitio
n de Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que
fût le respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui
aurait révélé pour rien au monde un secret confié comme a
ffaire de service. Après avoir reçu la lettre du général,
il s’était assez adroitement débarrassé de Vassilissa Iégo
rovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d’Oren
bourg des nouvelles extraordinaires qu’il gardait dans le
mystère le plus profond. Vassilissa Iégorovna prit à l’ins
tant même le désir d’aller rendre visite à la femme du pop
e, et, d’après le conseil d’Ivan Kouzmitch, elle emmena Ma
cha, de peur qu’elle ne la laissât s’ennuyer toute seule.

Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya cherc
her sur-le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la
0102 cuisine, pour qu’elle ne pût nous épier.

Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien p
u.tirer de la femme du pope ; elle apprit en rentrant que,
pendant son absence, un conseil de guerre s’était assembl
é chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée
sous clef. Elle se douta que son mari l’avait trompée, et
se mit à l’accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch étai
t préparé à cette attaque ; il ne se troubla pas le moins
du monde, et répondit bravement à sa curieuse moitié :

« Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se son
t mis en tête d’allumer du feu avec de la paille : et comm
e cela peut être cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes of
ficiers et je leur ai donné l’ordre de veiller à ce que le
s femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, mais bie
n avec des fagots et des broussailles.

– Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka ? lui demanda
sa femme ; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans
0103la cuisine jusqu’à notre retour ? »

Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable que
stion : il balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa
Iégorovna s’aperçut aussitôt de la perfidie de son mari ;
mais, sûre qu’elle n’obtiendrait rien de lui pour le momen
t, elle cessa ses questions et parla des concombres salés
d’Akoulina Pamphilovna savait préparer d’une façon supérie
ure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer
l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari avait en tête qu’e
lle ne pût savoir.

Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ig
natiitch occupé à ôter du canon des guenilles, de petites
pierres, des morceaux de bois, des osselets et toutes sort
es d’ordures que les petits garçons y avaient fourrées. «
Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers ? pensa la
femme du commandant. Est-ce qu’on craindrait une attaque
de la part des Kirghises ? mais serait-il possible qu’Ivan
Kouzmitch me cachât une pareille misère ? » Elle appela I
0104van Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de l
ui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.

Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarq
ues sur des objets de ménage, comme un juge qui commence u
n interrogatoire par des questions étrangères à l’affaire
pour rassurer et endormir la prudence de l’accusé. Puis, a
près un silence de quelques instants, elle poussa un profo
nd soupir, et dit en hochant la tête :

« Oh ! mon Dieu, Seigneur ! voyez quelle nouvelle ! Qu’ad
viendra-t-il de tout cela ?

– Eh ! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seign
eur est miséricordieux ; nous avons assez de soldats, beau
coup de poudre ; j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien rep
ousserons-nous ce Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne,
le loup ne mangera personne ici.

– Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff ? » demanda la
0105femme du commandant.

Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mo
rdit la langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégoro
vna le contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé
sa parole qu’elle ne dirait rien à personne.

Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à person
ne, si ce n’est à la femme du pope, et cela par l’unique r
aison que la vache de cette bonne dame, étant encore dans
la steppe, pouvait être enlevée par les brigands.

Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qu
i couraient sur son compte étaient fort divers. Le command
ant envoya l’ouriadnik avec mission de bien s’enquérir de
tout dans les villages voisins. L’ouriadnik revint après u
ne absence de deux jours, et déclara qu’il avait dans la s
teppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande qua
ntité de feux, et qu’il avait ouï dire aux Bachkirs qu’une
force innombrable s’avançait. Il ne pouvait rien dire de
0106plus précis, ayant craint de s’aventurer davantage.

On commença bientôt à remarquer une grande agitation parm
i les Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s
‘assemblaient par petits groupes, parlaient entre eux à vo
ix basse, et se dispersaient dès qu’ils apercevaient un dr
agon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner : Io
ulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation tr
ès grave. Selon lui, l’ouriadnik aurait fait de faux rappo
rts ; à son retour, le perfide Cosaque aurait dit à ses ca
marades qu’il s’était avancé jusque chez les révoltés, qu’
il avait été présenté à leur chef, et que ce chef, lui aya
nt donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu av
ec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’ouriadnik aux
arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement
fut accueilli par les Cosaques avec un mécontentement vis
ible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’
exécuteur de l’ordre du commandant, les entendit, de ses p
ropres oreilles, dire assez clairement :

0107 « Attends, attends, rat de garnison ! »

Le commandant avait eu l’intention d’interroger son priso
nnier le même jour ; mais l’ouriadnik s’était échappé, san
s doute avec l’aide de ses complices.

Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capita
ine. On saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses.
A cette occasion, le commandant prit le parti d’assembler
derechef ses officiers, et pour cela il voulut encore éloi
gner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais comme Ivan K
ouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des homme
s, il ne trouva pas d’autre moyen que celui qu’il avait dé
jà employé une première fois.

« Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en touss
ant à plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu
de la ville…

– Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme ; tu veux enco
0108re rassembler un conseil de guerre et parler sans moi
de Iéméliane Pougatcheff ; mais tu ne me tromperas pas cet
te fois. »

Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux : « Eh bien, ma petite
mère, dit-il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à fai
re ; nous parlerons devant toi.

– Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas
à toi de faire le fin. Envoie chercher les officiers. »

Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut
, devant sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée
par quelque Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclar
ait son intention de marcher immédiatement sur notre forte
resse, invitant les Cosaques et les soldats à se réunir à
lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les mena
çant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était
écrite en termes grossiers, mais énergiques, et devait pro
duire une grande impression sur les esprits des gens simpl
0109es,

« Quel coquin ! s’écria la femme du commandant. Voyez ce
qu’il ose nous proposer ! de sortir à sa rencontre et de d
époser à ses pieds nos drapeaux ! Ah ! le fils de chien !
il ne sait donc pas que nous sommes depuis quarante ans au
service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de toutes s
ortes ! Est-il possible qu’il se soit trouvé des commandan
ts assez lâches pour obéir à ce bandit !

– Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch ; cepen
dant on dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs
forteresses.

– Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine.

– Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit
le commandant ; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du
grenier. Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioul
0110aï d’apporter des verges.

– Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en s
e levant de son siège ; laisse-moi emmener Macha hors de l
a maison. Sans cela elle entendrait, les cris, et ça lui f
erait peur. Et moi, pour dire la vérité, je ne suis pas tr
ès curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de vou
s revoir… »

La torture était alors tellement enracinée dans les habit
udes de la justice, que l’ukase bienfaisant qui en avait p
rescrit l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait
que l’aveu de l’accusé était indispensable à la condamnat
ion, idée non seulement déraisonnable, mais contraire au p
lus simple bon sens en matière juridique ; car, si le déni
de l’accusé ne s’accepte pas comme preuve de son innocenc
e, l’aveu qu’on lui arrache doit moins encore servir de pr
euve de sa culpabilité. A présent même, il m’arrive encore
d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de cette
coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
0111 de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les a
ccusés eux-mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’é
tonna et n’émut aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla c
hercher le Bachkir, qui était tenu sous clef dans le greni
er de la commandante, et, peu d’instants après, on l’amena
dans l’antichambre. Le commandant ordonna qu’on l’introdu
isit en sa présence.

Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux
pieds des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’a
rrêta près de la porte. Je le regardai et tressaillis invo
lontairement. Jamais je n’oublierai cet homme : il paraiss
ait âgé de soixante et dix ans au moins, et n’avait ni nez
, ni oreilles. Sa tête était rasée ; quelques rares poils
gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille
, maigre, courbé ; mais ses yeux à la tatare brillaient en
core.

« Eh ! eh ! dit le commandant, qui reconnut à ces terribl
es indices un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux l
0112oup, à ce que je vois ; tu as déjà été pris dans nos p
ièges. Ce n’est pas la première fois que tu te révoltes, p
uisque ta tête est si bien rabotée. Approche-toi, et dis q
ui t’a envoyé. »

Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant av
ec un air de complète imbécillité.

« Eh bien, pourquoi te tais-tu ? continua Ivan Kouzmitch
; est-ce que tu ne comprends pas le russe ? Ioulaï, demand
e-lui en votre langue qui l’a envoyé, dans notre forteress
e. »

Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmit
ch. Mais le Bachkir le regarda avec la même expression, et
sans répondre un mot.

« Iachki ! s’écria le commandant ; je te ferai parler. Vo
yons, ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, e
t mouchetez-lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le
0113comme il faut. »

Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une
vive inquiétude se peignit alors sur la figure du malheur
eux. Il se mit à regarder de tous côtés comme un pauvre pe
tit animal pris par des enfants. Mais lorsqu’un des invali
des lui saisit les mains pour les tourner autour de son co
u et souleva le vieillard sur ses épaules en se courbant,
lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frappe
r, alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissa
nt, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de
langue, s’agitait un court tronçon.

Nous fûmes tous frappés d’horreur.

« Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourron
s rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier
; et nous, messieurs, nous avons encore à causer. »

Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassi
0114lissa Iégorovna se précipita dans la chambre, toute ha
letante, et avec un air effaré.

« Que t’est-il arrivé ? demanda le commandant surpris.

– Malheur ! malheur ! répondit Vassilissa Iégorovna : le
fort de Nijnéosern a été pris ce matin ; le garçon du père
Garasim vient de revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le
commandant et tous les officiers sont pendus, tous les so
ldats faits prisonniers ; les scélérats vont venir ici. »

Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression prof
onde ; le commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune
homme doux et modeste, m’était connu. Deux mois auparavan
t il avait passé, venant d’Orenbourg avec sa jeune femme,
et s’était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’é
tait située qu’à vingt-cinq verstes de notre fort. D’heure
en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougat
cheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mo
0115n imagination, et le coeur me manquait en y pensant.

« Ecoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre de
voir est de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir
, cela s’entend. Mais il faut songer à la sûreté des femme
s. Envoyez-les à Orenbourg, si la route est encore libre,
ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus sûre, où
les scélérat n’aient pas encore eu le temps de pénétrer.
»

Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme : « Vois-tu bien !
ma mère ; en effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelq
ue part plus loin, jusqu’à ce que nous ayons réduit les re
belles ?

– Quelle folie ! répondit la commandante. Où est la forte
resse que les balles n’aient pas atteinte ? En quoi la Bél
ogorskaïa n’est-elle pas sûre ? Grâce à Dieu, voici plus d
e vingt et un ans que nous y vivons. Nous avons vu les Bac
hkirs et les Kirghises ; peut-être y lasserons-nous Pougat
0116cheff !

– Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste
si tu peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse.
Mais que faut-il faire de Macha ? C’est bien si nous le l
assons, ou s’il nous arrive un secours. Mais si les brigan
ds prennent la forteresse ?… – Eh bien ! alors… »

Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tu
t, étouffée par l’émotion.

« Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui re
marqua que ses paroles avaient produit une grande impressi
on sur sa femme, peut-être pour la première fois de sa vie
; il ne convient pas que Macha reste ici. Envoyons-la à O
renbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et d
e canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j
‘aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas ; car, bien q
ue tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la forter
esse est prise d’assaut.
0117
– C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renver
rons Macha ; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je
n’en ferais rien. Il ne me convient pas non plus, dans me
s vieilles années, de me séparer de toi, et d’aller cherch
er un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons vécu
ensemble, nous mourrons ensemble.

– Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pa
s de temps à perdre. Va équiper Macha pour la route ; dema
in nous la ferons partir à la pointe du jour, et nous lui
donnerons même un convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayo
ns pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle ?

– Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante ; el
le s’est trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern !
je crains qu’elle ne tombe malade. – Dieu Seigneur ! jusq
u’où avons-nous vécu ? »

Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de
0118sa fille. L’entretien chez le commandant continua enco
re ; mais je n’y pris plus aucune part. Marie Ivanovna rep
arut pour le souper, pâle et les yeux rougis. Nous soupâme
s en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt que d
‘ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir d
it adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée et re
vins la prendre ; je trouvais Marie sous la porte ; elle m
e la présenta.

« Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant ; on m’
envoie à Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-êt
re que Dieu permettra que nous nous revoyions ; si non…
»

Elle se mit à sangloter.

« Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie ! Quoi qu’il m
‘arrive, sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière p
rière seront pour toi. »

0119 Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.

CHAPITRE VII
L’ASSAUT

De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pa
s mes habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand ma
tin la porte de la forteresse par où Marie Ivanovna devait
partir, pour lui dire un dernier adieu. Je sentais en moi
un changement complet. L’agitation de mon âme me semblait
moins pénible que la noire mélancolie où j’étais plongé p
récédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en mo
i des espérances vagues mais douces, l’attente impatiente
des dangers et le sentiment d’une noble ambition. La nuit
passa vite. J’allais sortir, quand ma porte s’ouvrit, et l
e caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques avaient q
0120uitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaie
nt des gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu
s’éloigner me glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelq
ues instructions au caporal, et courus chez le commandant.

Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la r
ue, lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrê
tai.

« Où allez-vous ? oserais-je vous demander, me dit Ivan I
gnatiitch en me rattrapant ; Ivan Kouzmitch est sur le rem
part, et m’envoie vous chercher. Le Pougatch est arrivé.

– Marie Ivanovna est-elle partie ? demandai-je avec un tr
emblement intérieur.

– Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch,
la route d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. C
0121ela va mal, Piôtr Andréitch. »

Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée
par la nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’
y trouvait sous les armes. On y avait traîné le canon dès
la veille. Le commandant marchait de long en large devant
sa petite troupe ; l’approche du danger avait rendu au vie
ux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et
peu loin de la forteresse, se voyaient une vingtaine de c
avaliers qui semblaient être des Cosaques ; mais parmi eux
se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de re
connaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commanda
nt parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux
soldats : « Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hu
i pour notre mère l’impératrice, et faisons voir à tout le
monde que nous sommes des gens braves, fidèles à nos serm
ents. »

Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volo
nté. Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi a
0122vec attention. Les gens qu’on apercevait dans la stepp
e, voyant sans doute quelques mouvements dans le fort, se
réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant
ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et
approcha lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant su
r leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les cavaliers se
dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la steppe d
evint déserte. En ce moment, parut sur le rempart Vassilis
sa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la qui
tter.

« Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille ? o
ù est l’ennemi ?

– L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch ; mais
, si Dieu le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu p
eur ?

– Non, papa, répondit Marie ; j’ai plus peur seule à la m
aison. »
0123
Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je ser
rai vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je
l’avais reçue la veille de ses mains, comme pour sa défens
e. Mon coeur brûlait dans ma poitrine ; je me croyais son
chevalier ; j’avais soif de lui prouver que j’étais digne
de sa confiance, et j’attendais impatiemment le moment déc
isif.

Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à h
uit verstes de la forteresse, parurent de nouveau des grou
pes d’hommes à cheval, et bientôt toute la steppe se couvr
it de gens armés de lances et de flèches. Parmi eux, vêtu
d’un cafetan rouge et le sabre à la main, se distinguait u
n homme monté sur un cheval blanc. C’était Pougatcheff lui
-même. Il s’arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement
d’après ses ordres, quatre hommes sortirent de la foule, e
t s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart. Nous rec
onnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux él
evait une feuille de papier au-dessus de son bonnet ; un a
0124utre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu
‘il nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre
Kaimouk roula aux pieds du commandant.

Les traîtres nous criaient :

« Ne tirez pas : sortez pour recevoir le tsar ; le tsar e
st ici.

– Enfants, feu ! » s’écria le capitaine pour toute répons
e.

Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la
lettre vacilla et tomba de cheval ; les autres s’enfuiren
t à toute bride. Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovn
a. Glacée de terreur à la vue de la tête de Ioulaï, étourd
ie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le com
mandant appela le caporal, et lui ordonna d’aller prendre
la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit
dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
0125 du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzm
itch la lut à voix basse et la déchira en morceaux. Cepend
ant on voyait les révoltés se préparer à une attaque. Bien
tôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèc
hes vinrent s’enfoncer autour de nous dans la terre et dan
s les pieux de la palissade.

« Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’o
nt rien à faire ici. Emmène Macha ; tu vois bien que cette
fille est plus morte que vive. »

Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, j
eta un regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouv
ements parmi la foule, et dit à son mari : « Ivan Kouzmitc
h, Dieu donne la vie et la mort ; bénis Macha ; Macha, app
roche de ton père. » Pâle et tremblante, Marie s’approcha
d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et le salua jusqu’à terr
e. Le vieux commandant fit sur elle trois fois le signe de
la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit d’une vo
ix altérée par l’émotion : « Eh bien, Macha, sois heureuse
0126 ; prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve
un honnête homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et
raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma femme et
moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-l
a donc plus vite. »

Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. « Embrass
ons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon
Ivan Kouzmitch ; pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.

– Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embr
assant sa vieille compagne ; voyons, assez, allez-vous-en
à la maison, et, si tu en as le temps, mets un sarafan à M
acha. »

La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie
du regard ; elle se retourna et me fit un dernier signe de
tête.

Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut
0127tournée sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour
de leur chef et tout à coup mirent pied à terre précipita
mment. « Tenez-vous bien, nous dit le commandant, c’est l’
assaut qui commence. » En ce moment même retentirent des c
ris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes
jambes sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitra
ille. Le commandant les laissa venir à très petite distanc
e, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frapp
a au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leu
r chef seul resta en avant, agitant son sabre ; il semblai
t les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient u
n instant cessé, redoublèrent de nouveau. « Maintenant, en
fants ! s’écria le capitaine, ouvrez la porte, battez, le
tambour, et en avant ! Suivez-moi pour une sortie ! »

Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâme
s en un instant hors du parapet. Mais la garnison, intimid
ée, n’avait pas bougé de place. « Que faites-vous donc, me
s enfants ? s’écria Ivan Kouzmitch ; s’il faut mourir, mou
rons ; affaire de service ! »
0128
En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcère
nt l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garniso
n jeta ses armes. On m’avait renversé par terre ; mais je
me relevai et j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la for
teresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et pressé
par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les c
lefs. J’allais courir à son secours, quand plusieurs forts
Cosaques me saisirent et me lièrent avec leurs kouchaks e
n criant : « Attendez, attendez ce qu’on va faire de vous,
traîtres au tsar ! »

On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient
de leurs maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les
cloches. Tout à coup des cris annoncèrent que le tsar étai
t sur la place, attendant les prisonniers pour recevoir le
urs serments. Toute la foule se jeta de ce côté, et nos ga
rdiens nous y traînèrent.

Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron d
0129e la maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant
cafetan cosaque, brodé sur les coutures. Un haut bonnet de
martre zibeline, orné de glands d’or, descendait jusque s
ur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas inconnu
e. Les chefs cosaques l’entouraient.

Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à
la main, au pied du perron, et semblait le supplier en si
lence pour les victimes amenées devant lui. Sur la place m
ême, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approch
âmes, des Bachkirs écartèrent la foule, et l’on nous prése
nta à Pougatcheff. Le bruit des cloches cessa, et le plus
profond silence s’établit. « Qui est le commandant ? » dem
anda l’usurpateur. Notre ouriadnik sortit des groupes et d
ésigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard av
ec une expression terrible et lui dit : « Comment as-tu os
é t’opposer à moi, à ton empereur ? »

0130 Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla se
s dernières forces et répondit d’une voix ferme : « Tu n’e
s pas mon empereur : tu es un usurpateur et un brigand, vo
is-tu bien ! »

Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc.
Aussitôt plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine
et l’entraînèrent au gibet. A cheval sur la traverse, appa
rut le Bachkir défiguré qu’on avait questionné la veille ;
il tenait une corde à la main, et je vis un instant après
le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l’air. Alors on amen
a à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.

« Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr
Fédorovitch.

– Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en r
épétant les paroles de son capitaine ; tu es un brigand, m
on oncle, et un usurpateur. »

0131 Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et
le bon Ivan Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef
. C’était mon tour. Je fixai hardiment le regard sur Pouga
tcheff, en m’apprêtant à répéter la réponse de mes généreu
x camarades. Alors, à ma surprise inexprimable, j’aperçus
parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se
couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan de Cos
aque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mot
s à l’oreille. « Qu’on le pende ! » dit Pougatcheff sans d
aigner me jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je
me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant à Di
eu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le prian
t de sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m’
avait déjà conduit sous le gibet. « Ne crains rien, ne cra
ins rien ! » me disaient les assassins, peut-être pour me
donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre : «
Arrêtez, maudits ».

Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde… Savéliitch étai
t étendu aux pieds de Pougatcheff.
0132
« – mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-t
u besoin de la mort de cet enfant de seigneur ? Laisse-le
libre, on t’en donnera une bonne rançon ; mais pour l’exem
ple et pour faire peur aux autres, ordonne qu’on me pende,
moi, vieillard. »

Pougatcheff fit un signe ; on me délia aussitôt. « Notre
père te pardonne », me disaient-ils. Dans ce moment, je ne
puis dire que j’étais très heureux de ma délivrance, mais
je ne puis dire non plus que je la regrettais. Mes sens é
taient trop troublés. On m’amena de nouveau devant l’usurp
ateur et l’on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff
me tendit sa main musculeuse : « Baise la main, baise la m
ain ! » criait-on autour de moi. Mais j’aurais préféré le
plus atroce supplice à un si infâme avilissement.

« Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui
se tenait derrière moi et me poussait du coude, ne fais pa
s l’obstiné ; qu’est-ce que cela te coûte ? Crache et bais
0133e la main du bri… Baise-lui la main. »

Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en s
ouriant : « Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute st
upide de joie ; relevez-le ». On me releva, et je restai e
n liberté. Je regardai alors la continuation de l’infâme c
omédie.

Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils appro
chaient l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaien
t l’usurpateur. Puis vint le tour des soldats de la garnis
on : le tailleur de la compagnie, armé de ses grands cisea
ux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la tê
te et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff ;
celui-ci leur déclara qu’ils étaient pardonnés et reçus da
ns ses troupes. Tout cela dura près de trois heures. Enfin
Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le perro
n, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc riche
ment harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l’
aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim
0134qu’il dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri
de femme. Quelques brigands traînaient sur le perron Vassi
lissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L’un d’eux s’était
déjà vêtu de son mantelet ; les autres emportaient les ma
telas, les coffres, le linge, les services à thé et toutes
sortes d’objets.

« – mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de
grâce ; mes pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.
»

Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.

« Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-
vous fait ? – ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de s
oldat ; ni les baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni
les balles turques ; et tu as péri devant un vil condamné
fuyard.

– Faites taire la vieille sorcière ! » dit Pougatcheff.
0135
Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et e
lle tomba morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff p
artit ; tout le peuple se jeta sur ses pas.

CHAPITRE VIII
LA VISITE INATTENDUE

La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne
pouvant rassembler mes idées troublées par tant d’émotion
s terribles.

Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourment
ait plus que toute autre chose. « Où est-elle ? qu’est-ell
e devenue ? a-t-elle eu le temps de se cacher ? sa retrait
e est-elle sûre ? » Rempli de ces pensées accablantes, j’e
ntrai dans la maison du commandant. Tout y était vide. Les
0136 chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la
vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait partout.
Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à l
a chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la pr
emière fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire
ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le
Kivot, vide également. On n’avait pas emporté non plus un
petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’éta
it devenue l’hôtesse de cette simple et virginale cellule
? Une idée terrible me traversait l’esprit. J’imaginai Mar
ie dans les mains des brigands. Mon coeur se serra ; je fo
ndis en larmes et prononçai à haute voix le nom de mon ama
nte. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Pala
chka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.

« Ah !-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, q
uelle journée ! quelles horreurs !

– Marie Ivanovna ? demandai-je avec impatience ; que fait
Marie Ivanovna ?
0137
– La demoiselle est en vie, répondit Palachka ; elle est
cachée chez Akoulina Pamphilovna.

– Chez la femme du pope ! m’écriai-je avec terreur. Grand
Dieu ! Pougatcheff est là ! »

Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux
sauts dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers
la maison du pope. Elle retentissait de chansons, de cris
et d’éclats de rire. Pougatcheff y tenait table avec ses c
ompagnons. Palachka m’avait suivi. Je l’envoyai appeler en
cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme
du pope sortit dans l’antichambre, un flacon vide à la mai
n.

« Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna ? demandai-je ave
c une agitation inexprimable.

– Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme
0138du pope, sur mon lit, derrière la cloison. Ah ! Piôtr
Andréitch, un malheur était bien près d’arriver. Mais, grâ
ce à Dieu, tout s’est heureusement passé. Le scélérat s’ét
ait à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir
. Je me sentis mourir de peur. Il l’entendit : « Qui est-c
e qui gémit chez toi, vieille ? » Je saluai le brigand jus
qu’à terre : « Ma nièce, tsar ; elle est malade et alitée
il y a plus d’une semaine. – Et ta nièce est jeune ? – Ell
e est jeune, tsar. – Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.
» Je sentis le coeur me manquer ; mais que pouvais-je fai
re ? « Fort bien, tsar ; mais la fille n’aura pas la force
de se lever et de venir devant Ta Grâce. – Ce n’est rien,
vieille ; j’irai moi-même la voir. » Et, le croiras-tu ?
le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau,
la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus ; Dieu
nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà prépar
és, moi et le père, à une mort de martyrs ? Par bonheur, l
a petite colombe ne l’a pas reconnu. – Seigneur Dieu ! que
lles fêtes nous arrivent ! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’au
rait cru ? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch ! P
0139ourquoi celui-là ? Et vous, comment vous a-t-on épargn
é ? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi Ivanitch ? Il
s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui bamboche
avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand j’
ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un
regard comme s’il eût voulu me percer de son couteau ? Cep
endant il ne nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues,
au moins pour cela ! »

En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des co
nvives et la voix du père Garasim. Les convives demandaien
t du vin, et le pope appelait sa femme.

« Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tou
t en émoi. J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous.
Il vous arrivera malheur si vous leur tombez maintenant so
us la main. Adieu, Piôtr Andréitch ; ce qui sera sera ; pe
ut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner. »

La femme du pope rentra chez elle ; un peu tranquillisé,
0140je retournai chez moi. En traversant la place, je vis
plusieurs Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour
arracher les bottes aux pendus. Je retins avec peine l’exp
losion de ma colère, dont je sentais toute l’inutilité. Le
s brigands parcouraient la forteresse et pillaient les mai
sons des officiers. On entendait partout les cris des rebe
lles dans leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch
me rencontra sur le seuil.

« Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que
les scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah ! mon père P
iôtr Andréitch, le croiras-tu ? les brigands nous ont tout
pris : les habits, le linge, les effets, la vaisselle ; i
ls n’ont rien laissé. Mais qu’importe ? Grâces soient rend
ues à Dieu de ce qu’ils ne t’ont pas au moins ôté la vie !
Mais as-tu reconnu, maître, leur ataman ?

– Non, je ne l’ai pas reconnu ; qui donc est-il ?

– Comment, mon petit père ! tu as déjà oublié l’ivrogne q
0141ui t’a escroqué le touloup, le jour du chasse-neige, u
n touloup de peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coqu
in, a rompu toutes les coutures en l’endossant. »

Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et
de mon guide était frappante en effet. Je finis par me per
suader que Pougatcheff et lui étaient bien le même homme,
et je compris alors la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pu
s assez admirer l’étrange liaison des événements. Un toulo
up d’enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde,
et un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des fort
eresses et ébranlait l’empire.

« Ne daigneras-tu pas manger ? me dit Savéliitch qui étai
t fidèle à ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il es
t vrai ; mais je chercherai partout, et je te préparerai q
uelque chose. »

Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire ?
Ne pas quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se
0142 joindre à sa troupe, était indigne d’un officier. Le
devoir voulait que j’allasse me présenter là où je pouvais
encore être utile à ma patrie, dans les critiques circons
tances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait
avec non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna
pour être son protecteur et son champion. Quoique je prév
isse un changement prochain et inévitable dans la marche d
es choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler
en me représentant le danger de sa position.

Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cos
aque qui accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait
auprès de lui.

« Où est-il ? demandai-je en me préparant à obéir.

– Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Aprè
s dîner notre père est allé au bain ; il repose maintenant
. Ah ! Votre Seigneurie, on voit bien que c’est un importa
nt personnage ; il a daigné manger à dîner deux cochons de
0143 lait rôtis ; et puis il est monté au plus haut du bai
n, où il faisait si chaud que Tarass Kourotchine lui-même
n’a pu le supporter ; il a passé le balai à Bikbaïeff, et
n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut en con
venir, toutes ses manières sont si majestueuses, … et da
ns le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar
: sur l’un des seins, un aigle à deux têtes grand comme u
n pétak, et sur l’autre, sa propre figure. »

Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je
le suivis dans la maison du commandant, tâchant de me rep
résenter à l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de d
eviner comment elle finirait. Le lecteur me croira facilem
ent si je lui dis que je n’étais pas pleinement rassuré.

Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison
du commandant. La potence avec ses victimes se dressait no
ire et terrible ; le corps de la pauvre commandante gisait
encore sous le perron, près duquel deux Cosaques montaien
t la garde. Celui qui m’avait amené entra pour annoncer mo
0144n arrivée ; il revint aussitôt, et m’introduisit dans
cette chambre où, la veille, j’avais dit adieu à Marie Iva
novna.

Un tableau étrange s’offrit à mes regards. A une table co
uverte d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de v
erres, était assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de c
hefs cosaques, en bonnets et en chemises de couleur, échau
ffés par le vin, avec des visages enflammés et des yeux ét
incelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affid
és, les traîtres Chvabrine et l’ouriadnik.

« Ah ! ah ! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me
voyant. Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au ban
quet ! »

Les convives se serrèrent ; je m’assis en silence au bout
de la table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie
figure, me versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je n
e touchai pas. J’étais occupé à considérer curieusement la
0145 réunion. Pougatcheff était assis à la place d’honneur
, accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son
large poing. Les traits de son visage, réguliers et agréab
les, n’avaient aucune expression farouche. Il s’adressait
souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en l’appel
ant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tou
s se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucu
ne déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de
l’assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs pr
ochaines opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, e
xposait ses opinions et contredisait librement Pougatcheff
. Et c’est dans cet étrange conseil de guerre qu’on prit l
a résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement hardi et
qui fut bien près d’être couronné de succès. Le départ fut
arrêté pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent
de table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les
suivre, mais Pougatcheff me dit :

0146 « Reste là, je veux te parler. »

Nous demeurâmes en tête-à-tête.

Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pou
gatcheff me regardait fixement, en clignant de temps en te
mps son oeil gauche avec une expression indéfinissable de
ruse et de moquerie. Enfin, il partit d’un long éclat de r
ire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même, en le
regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.

« Eh bien ! Votre Seigneurie, me dit-il ; avoue-le, tu as
eu peur quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou ? je
crois que le ciel t’a paru de la grandeur d’une peau de m
outon. Et tu te serais balancé sous la traverse sans ton d
omestique. J’ai reconnu à l’instant même le vieux hibou. E
h bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l’homme qui
t’a conduit au gîte dans la steppe était le grand tsar lu
i-même ? »

0147 En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieu
x.

« Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai
fait grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service q
uand j’étais forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu ve
rras bien autre chose, je te comblerai de bien autres fave
urs quand j’aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me se
rvir avec zèle ? »

La question du bandit et son impudence me semblèrent si r
isibles que je ne pus réprimer un sourire.

« Pourquoi ris-tu ? me demanda-t-il en fronçant le sourci
l ; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand tsar ?
réponds-moi franchement. »

Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je
n’en étais pas capable ; cela me semblait une impardonnab
le lâcheté. L’appeler imposteur en face, c’était me dévoue
0148r à la mort ; et le sacrifice auquel j’étais prêt sous
le gibet, en face de tout le peuple et dans la première c
haleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade
inutile. Je ne savais que dire.

Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche
. Enfin (et je me rappelle encore ce moment avec la satisf
action de moi-même) le sentiment du devoir triompha en moi
de la faiblesse humaine. Je répondis à Pougatcheff :

« Ecoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge.
Puis-je reconnaître en toi un tsar ? tu es un homme d’esp
rit ; tu verrais bien que je mens.

– Qui donc suis-je d’après toi ?

– Dieu le sait ; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu p
érilleux. »

Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond :
0149
« Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre ? Eh
bien ! soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les
gens hardis ? est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff n’a
pas régné ! Pense de moi ce que tu veux, mais ne me quitt
e pas. Qu’est-ce que te fait l’un ou l’autre ? Qui est pop
e est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un feld
-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu ?

– Non, répondis-je avec fermeté ; je suis gentilhomme ; j
‘ai prêté serment à Sa Majesté l’impératrice ; je ne puis
te servir. Si tu me veux du bien en effet, renvoie-moi à O
renbourg. »

Pougatcheff se mit à réfléchir :

« Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins d
e ne pas porter les armes contre moi ?

– Comment veux-tu que je te le promette ? répondis-je ; t
0150u sais toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté.
Si l’on m’ordonne de marcher contre toi, il faudra me soum
ettre. Tu es un chef maintenant, tu veux que tes subordonn
és t’obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si l’on
a besoin de mon service ? Ma tête est dans tes mains ; si
tu me laisses libre, merci ; si tu me fais mourir, que Di
eu te juge ; mais je t’ai dit la vérité. »

Ma franchise plut à Pougatcheff.

« Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule ; il faut puni
r jusqu’au bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des
quatre côtés, et fais ce que bon te semble. Viens demain
me dire adieu. Et maintenant va te coucher ; j’ai sommeil
moi-même. »

Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit ét
ait calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de
tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout ét
ait tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. I
0151l n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lum
ière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je
jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les
volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tran
quille.

Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait m
on absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla
de joie.

« Grâces te soient rendues, Seigneur ! dit-il en faisant
le signe de la croix. Nous allons quitter la forteresse de
main au point du jour, et nous irons à la garde de Dieu. J
e t’ai préparé quelque petite chose ; mange, mon père, et
dors jusqu’au matin, tranquille comme dans la poche du Chr
ist…

Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand app
étit, je m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué
d’esprit que de corps.
0152

CHAPITRE IX
LA SEPARATION

De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis
sur la place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient
à se ranger autour de la potence où se trouvaient encore a
ttachées les victimes de la veille. Les Cosaques se tenaie
nt à cheval ; les soldats de pied, l’arme au bras ; les en
seignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je re
connus le nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne.
Tous les habitants s’étaient réunis au même endroit, atte
ndant l’usurpateur. Devant le perron de la maison du comma
ndant, un Cosaque tenait par la bride un magnifique cheval
blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps de
la commandante ; on l’avait poussé de côté et recouvert d’
une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de l
0153a maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’a
rrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’
un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivr
e, qu’il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se p
récipita pour les ramasser, en se les disputant avec des c
oups. Les principaux complices de Pougatcheff l’entourèren
t : parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos regards se rencon
trèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il détourn
a les yeux avec une expression de haine véritable et de fe
inte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me
fit un signe de la tête, et m’appela près de lui.

« Ecoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg
. Tu déclareras de ma part au gouverneur et à tous les gén
éraux qu’ils aient à m’attendre dans une semaine. Conseill
e-leur de me recevoir avec soumission et amour filial ; si
non ils n’éviteront pas un supplice terrible. Bon voyage,
Votre Seigneurie. »

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine : «
0154 Voilà, enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obé
issez-lui en toute chose ; il me répond de vous et de la f
orteresse ».

J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le
maître de la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Di
eu ! que deviendra-t-elle ? Pougatcheff descendit le perro
n ; on lui amena son cheval ; il s’élança rapidement en se
lle, sans attendre l’aide des Cosaques qui s’apprêtaient à
le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch ;
il s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille
de papier. Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire
.

« Qu’est-ce ? demanda Pougatcheff avec dignité.

– Lis, tu daigneras voir », répondit Savéliitch.

0155 Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’
un air d’importance. « Tu écris bien illisiblement, dit-il
enfin ; nos yeux lucides ne peuvent rien déchiffrer. Où e
st mon secrétaire en chef ? »

Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en co
urant de Pougatcheff. « Lis à haute voix », lui dit l’usur
pateur en lui présentant le papier. J’étais extrêmement cu
rieux de savoir à quel propos mon menin s’était avisé d’éc
rire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à épeler
d’une voix retentissante ce qui va suivre :

« Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soi
e rayée : six roubles.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? interrompit Pougatcheff
en fronçant le sourcil.

– Ordonne de lire plus loin », répondit Savéliitch avec u
n calme parfait.
0156
Le secrétaire en chef continua sa lecture :

« Un uniforme en fin drap vert : sept roubles.

« Un pantalon de drap blanc : cinq roubles.

« Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes
: dix roubles.

« Une cassette avec un service à thé : deux roubles et de
mi.

– Qu’est-ce que toute cette bêtise ? s’écria Pougatcheff.
Que me font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des
manchettes ? »

Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à ex
pliquer la chose : « Cela, mon père, daigne comprendre que
c’est la note du bien de mon maître emporté par les scélé
0157rats.

– Quels scélérats ? demanda Pougatcheff d’un air terrible
.

– Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch ; pou
r des scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats ; mais
cependant tes garçons ont bien fouillé et bien volé ; il f
aut en convenir. Ne te fâche pas ; le cheval à quatre jamb
es, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu’au bout.

– Voyons, lis. »

Le secrétaire continua :

« Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté :
quatre roubles.

« Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge
0158 : quarante roubles.

« Et encore un petit touloup en peau de lièvre, dont on a
fait abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe : quinz
e roubles.

– Qu’est-ce que cela ? » s’écria Pougatcheff dont les yeu
x étincelèrent tout à coup.

J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s
’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatc
heff l’interrompit.

« Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottis
es ? s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secr
étaire, et en le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillar
d ! On vous a dépouillés, grand malheur ! Mais tu dois, vi
eux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçon
s, de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut
avec les autres rebelles… Un touloup en peau de lièvre !
0159 je te donnerai un touloup en peau de lièvre ! Mais sa
is-tu bien que je te ferai écorcher vif pour qu’on fasse d
es touloups de ta peau.

– Comme il te plaira, répondit Savéliitch ; mais je ne su
is pas un homme libre, et je dois répondre du bien de mon
seigneur. »

Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d
‘âme. Il détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chv
abrine et les chefs le suivirent. Toute la troupe sortit e
n bon ordre de la forteresse. Le peuple lui fit cortège. J
e restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon menin tena
it dans la main son mémoire, et le considérait avec un air
de profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pou
gatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sag
e intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder vertem
ent pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.

0160 « Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch ; mais quand
il te faudra remonter ton ménage à neuf, nous verrons si t
u auras envie de rire. »

Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna.
La femme du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une
douloureuse nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s
‘était déclarée chez la pauvre fille. Elle avait le délire
. Akoulina Pamphilovna m’introduisit dans sa chambre. J’ap
prochai doucement du lit. Je fus frappé de l’effrayant cha
ngement de son visage. La malade ne me reconnut point. Imm
obile devant elle, je fus longtemps sans entendre le père
Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute apparence, s’e
fforçaient de me consoler. De lugubres idées m’agitaient.
La position d’une triste orpheline, laissée seule et sans
défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que m
e désolait ma propre impuissance ; mais Chvabrine, Chvabri
ne surtout m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs
de l’usurpateur, dans la forteresse où se trouvait la mal
heureuse fille objet de sa haine, il était capable de tous
0161 les excès. Que devais-je faire ? comment la secourir,
comment la délivrer ? Un seul moyen restait et je l’embra
ssai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin
de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, s
i c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pa
mphilovna, en leur recommandant avec les plus chaudes inst
ances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je sai
sis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de bai
sers et de larmes.

« Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adie
u, Piôtr Andréitch ; peut-être nous reverrons-nous dans un
temps meilleur. Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souve
nt. Vous excepté, la pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni sou
tien ni consolateur. »

Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gib
et, que je saluai respectueusement, et je pris la route d’
Orenbourg, en compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnai
t pas.
0162
J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’ent
endis tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je
tournai la tête et vis un Cosaque qui accourait de la fort
eresse, tenant en main un cheval de Bachkir, et me faisant
de loin des signes pour que je l’attendisse. Je m’arrêtai
, et reconnus bientôt notre ouriadnik. Après nous avoir re
joints au galop, il descendit de son cheval, et me remetta
nt la bride de l’autre : « Votre Seigneurie, me dit-il, no
tre père vous fait don d’un cheval et d’une pelisse de son
épaule. »

A la selle était attaché un simple touloup de peau de mou
ton.

« Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un d
emi-rouble… Mais je l’ai perdu en route ; excusez génére
usement. »

Savéliitch le regarda de travers : « Tu l’as perdu en rou
0163te, dit-il ; et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, eff
ronté que tu es ?

– Ce qui sonne dans ma poche ! répliqua l’ouriadnik sans
se déconcerter, Dieu te pardonne ; vieillard ! c’est un mo
rs de bride et non un demi-rouble.

– Bien, bien ! dis-je en terminant la dispute ; remercie
de ma part celui qui t’envoie ; tâche même de retrouver en
t’en allant le demi-rouble perdu, et prends-le comme pour
boire.

– Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourne
r son cheval ; je prierai éternellement Dieu pour vous. »

A ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa po
che, et fut bientôt hors de la vue.
0164
Je mis le touloup et montai à cheval, prenant Savéliitch
en croupe.

« Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’e
st pas inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandi
t ? Le voleur a eu honte ; quoique cette longue rosse bach
kire et ce touloup de paysan ne vaillent pas la moitié de
ce que ces coquins nous ont volé et de ce que tu as toi-mê
me daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous êt
re utile. D’un méchant chien, même une poignée de poils. »

CHAPITRE X
LE SIEGE

En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de fo
0165rçats avec les têtes rasées et des visages défigurés p
ar les tenailles du bourreau. Ils travaillaient aux fortif
ications de la place sous la surveillance des invalides de
la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes l
es décombres qui remplissaient le fossé ; d’autres creusai
ent la terre avec des bêches. Des maçons transportaient de
s briques et réparaient les murailles. Les sentinelles nou
s arrêtèrent aux portes pour demander nos passeports. Quan
d le sergent sut que nous venions de la forteresse de Bélo
gorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le
trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le
souffle d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles
, et, avec l’aide d’un vieux jardinier, il les enveloppait
soigneusement de paille. Sa figure exprimait le calme, la
bonne humeur et la santé. Il parut très content de me voi
r, et se mit à me questionner sur les terribles événements
dont j’avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieill
ard m’écoutait avec attention, et, tout en m’écoutant, cou
pait les branches mortes.

0166 « Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste h
istoire ! c’est tommage, il avait été pon officier. Et mat
ame Mironoff, elle était une ponne tame, et passée maîtres
se pour saler les champignons. Et qu’est devenue Macha, la
fille du capitaine ? »

Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dan
s la maison du pope.

« Aie ! aie ! aie ! fit le général, c’est mauvais, c’est
très mauvais ; il est tout à fait impossible de compter su
r la discipline des brigands. »

Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’étai
t pas fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne
tarderait pas à envoyer un détachement de troupes pour en
délivrer les pauvres habitants. Le général hocha la tête
avec un air de doute.

« Nous verrons, dit-il ; nous avons tout le temps d’en pa
0167rler. Je te prie de venir prendre le thé chez moi. Il
y aura ce soir conseil de guerre ; tu peux nous donner des
renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur
son armée. Va te reposer en attendant. »

J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’inst
allait Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée
. Le lecteur peut bien croire que je n’avais garde de manq
uer à ce conseil de guerre, qui devait avoir une si grande
influence sur toute ma vie. A l’heure indiquée, j’étais c
hez le général.

Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg,
le directeur des douanes, autant que je puis me le rappel
er, petit vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie
moirée. Il se mit à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzm
itch, qu’il appelait son compère, et souvent il m’interrom
pait par des questions accessoires et des remarques senten
cieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme vergé da
ns les choses de la guerre, montraient en lui de l’esprit
0168naturel et de la finesse. Pendant ce temps, les autres
conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris place, e
t qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général e
xposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’af
faire en question.

« Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle m
anière nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offens
ivement ou défensivement ? Chacune de ces deux manières a
ses avantages et ses désavantages. La guerre offensive pré
sente plus d’espoir d’une rapide extermination de l’ennemi
; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moin
s de dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix
suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en consultant d’abord
les plus jeunes par le rang. Monsieur l’enseigne, continua
-t-il en s’adressant à moi, daignez nous énoncer votre opi
nion. »

Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougat
cheff et sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pa
0169s en état de résister à des forces disciplinées.

Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec u
n visible mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence ét
ourdie d’un jeune homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis
distinctement le mot suceur de lait prononcé à demi-voix.
Le général se tourna de mon côté et me dit en souriant :

« Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les consei
ls de guerre se donnent ordinairement aux mesures offensiv
es. Maintenant nous allons continuer à recueillir les vote
s. Monsieur le conseiller de collège, dites-nous votre opi
nion. »

Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’ava
ler sa troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une f
orte dose de rhum.

« Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir
0170ni offensivement ni défensivement.

– Comment cela, monsieur le conseiller de collège ? repar
tit le général stupéfait. La tactique ne présente pas d’au
tres moyens ; il faut agir offensivement ou défensivement.

– Votre Excellence, agissez subornativement.

– Eh ! oh ! votre opinion est très judicieuse ; les actio
ns subornatives sont admises aussi par la tactique, et nou
s profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la t
ête du coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre
sur les fonds secrets.

– Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je
sois un bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de co
llège, si ces voleurs ne nous livrent leur ataman enchaîné
par les pieds et les mains.

0171 – Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, re
prit le général. Cependant, pour tous les cas, il faut pre
ndre aussi des mesures militaires. Messieurs, donnez vos v
oix dans l’ordre légal. »

Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les as
sistants parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspira
ient les troupes, de l’incertitude du succès, de la nécess
ité de la prudence, et ainsi de suite. Tous étaient d’avis
qu’il valait mieux rester derrière une forte muraille en
pierre, sous la protection du canon, que de tenter la fort
une des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les op
inions se furent manifestées, le général secoua la cendre
de sa pipe, et prononça le discours suivant :

« Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je
suis entièrement de l’avis de M. l’enseigne ; car cette op
inion est fondée sur les préceptes de la saine tactique, q
ui préfère presque toujours les mouvements offensifs aux m
ouvements défensifs. »
0172
Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais
dans mon amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur le
s employés civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’i
nquiétude et de mécontentement.

« Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un
soupir une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre
sur moi une si grande responsabilité, quand il s’agit de l
a sûreté des provinces confiées à mes soins par Sa Majesté
Impériale, ma gracieuse souveraine. C’est pour cela que j
e me vois contraint de me ranger à l’avis de la majorité,
laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veul
ent que nous attendions dans la ville le siège qui nous me
nace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi par
la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait
voir, par des sorties bien dirigées. »

Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moque
ur. Le conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer
0173 la faiblesse du respectable soldat qui, contrairement
à sa propre conviction, s’était décidé à suivre l’opinion
d’ignorants sans expérience.

Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougat
cheff, fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du ha
ut des murailles de la ville, je pris connaissance de l’ar
mée des rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décup
lé depuis le dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils a
vaient aussi de l’artillerie enlevée dans les petites fort
eresses conquises par Pougatcheff. En me rappelant la déci
sion du conseil, je prévis une longue captivité dans les m
urs d’Orenbourg, et j’étais prêt à pleurer de dépit.

Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg,
qui appartient à l’histoire et non à des mémoires de famil
le. Je dirai donc en peu de mots que, par suite des mauvai
ses dispositions de l’autorité, ce siège fut désastreux po
ur les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les pri
vations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupp
0174ortable ; chacun attendait avec angoisse la décision d
e la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui étai
t affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bomb
es qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de P
ougatcheff n’excitait plus une grande émotion. Je mourais
d’ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoi
r aucune lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaien
t coupées, et la séparation d’avec Marie me devenait insup
portable. Mon seul passe-temps consistait à faire des prom
enades militaires.

Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec le
quel je partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les
jours hors du rempart, et j’allais tirailler contre les éc
laireurs de Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches,
l’avantage restait d’ordinaire aux rebelles, qui avaient d
e quoi vivre abondamment, et d’excellentes montures. Notre
maigre cavalerie n’était pas en état de leur tenir tête.
Quelquefois notre infanterie affamée se mettait aussi en c
ampagne ; mais la profondeur de la neige l’empêchait d’agi
0175r avec succès contre la cavalerie volante de l’ennemi.
L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la fa
iblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre faç
on de faire la guerre, et voilà ce que les employés d’Oren
bourg appelaient prudence et prévoyance.

Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser de
vant nous une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaq
ue resté en arrière, et j’allais le frapper de mon sabre t
urc, lorsqu’il ôta son bonnet, et s’écria :

« Bonjour, Piôtr Andréitch ; comment va votre santé ? »

Je reconnus notre ouriadnik. Je ne saurais dire combien j
e fus content de le voir.

« Bonjour, Maximitch, lui dis-je ; y a-t-il longtemps que
tu as quitté Bélogorsk ?

0176 – Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréi
tch ; je ne suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous
.

– Où est-elle ? m’écriai-je tout transporté.

– Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans so
n sein. J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remett
re. »

Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galo
p. Je l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes
:

« Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma
mère. Je n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs
. J’ai recours à vous, parce que je sais que vous m’avez t
oujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à se
courir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre p
0177uisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a promis de v
ous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximit
ch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et qu
e vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient
Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps m
alade, et lorsque enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch,
qui commande ici à la place de feu mon père, a forcé le pè
re Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant
peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maiso
n. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser. Il dit qu’il m’a
sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d’Akoulina Pamph
ilovna quand elle m’a fait passer près des brigands pour s
a nièce ; mais il me serait plus facile de mourir que de d
evenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite a
vec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’
avis, si je ne consens pas à ses propositions, de me condu
ire dans le camp du bandit, où j’aurai le sort d’Elisabeth
Kharloff. J’ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque
temps pour réfléchir. Il m’a accordé trois jours ; si, apr
ès trois jours, je ne deviens pas sa femme, je n’aurai plu
0178s de ménagement à attendre. – mon père Piôtr Andréitch
, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, pauvre fill
e. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer d
u secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vou
s le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,

« Marie Mironoff. »

Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. J
e m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éper
on à mon pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans m
a tête mille projets pour délivrer la malheureuse fille, s
ans pouvoir m’arrêter à aucun. Arrivé dans la ville, j’all
ai droit chez le général, et j’entrai en courant dans sa c
hambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe
d’écume. En me voyant, il s’arrêta ; mon aspect sans doute
l’avait frappé, car il m’interrogea avec une sorte d’anxi
0179été sur la cause de mon entrée si brusque.

« Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous
comme auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma deman
de ; il y va du bonheur de toute ma vie.

– Qu’est-ce que c’est, mon père ? demanda le général stup
éfait ; que puis-je faire pour toi ? Parle.

– Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon
de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer
la forteresse de Bélogorsk. »

Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’
avais perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.

« Comment ? comment ? balayer la forteresse de Bélogorsk
! dit-il enfin.
0180
– Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur ; lai
ssez-moi seulement sortir.

– Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si
grande distance, l’ennemi vous couperait facilement toute
communication avec le principal point stratégique, ce qui
le mettrait en mesure de remporter sur vous une victoire
complète et décisive. Une communication interceptée, voyez
-vous… »

Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertation
s militaires, et je me hâtai de l’interrompre.

« La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’
écrire une lettre ; elle demande du secours. Chvabrine la
force à devenir sa femme.

– Vraiment ! Oh ! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il
me tombe sous la main, je le fais juger dans les vingt-qua
0181tre heures, et nous le fusillerons sur les glacis de l
a forteresse. Mais, en attendant, il faut prendre patience
.

– Prendre patience ! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici
là il fera violence à Marie.

– Oh ! répondit le général. Mais cependant ce ne serait p
as un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d
‘être la femme de Chvabrine, qui peut maintenant la protég
er. Et quand nous l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de
Dieu, les fiancés se trouveront. Les jolies petites veuves
ne restent pas longtemps filles ; je veux dire qu’une veu
ve trouve plus facilement un mari.

– J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la
céder à Chvabrine.

– Ah bah ! dit le vieillard, je comprends à présent ; tu
es probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est un
0182e autre affaire. Pauvre garçon ! Mais cependant il ne
m’est pas possible de te donner un bataillon et cinquante
Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et je ne pui
s la prendre sous ma responsabilité. »

Je baissai la tête ; le désespoir m’accablait. Tout à cou
p une idée me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lec
teur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les
vieux romanciers.

CHAPITRE XI
LE CAMP DES REBELLES

Je quittai le général et m’empressai de retourner chez mo
i. Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.

« Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre c
0183es brigands ivres ? Est-ce l’affaire d’un boyard ? Les
heures ne sont pas toujours bonnes, et tu te feras tuer p
our rien. Encore, si tu faisais la guerre aux Turcs ou aux
Suédois ! Mais c’est une honte de dire à qui tu la fais.
»

J’interrompis son discours :

« Combien ai-je en tout d’argent ?

– Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfai
t. Les coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le le
ur souffler. »

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tri
cotée toute remplie de pièces de monnaie d’argent.

« Bien, Savéliitch, lui dis-je ; donne-moi la moitié de c
e que tu as là, et garde pour toi le reste. Je pars pour l
a forteresse de Bélogorsk.
0184
– – mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voi
x tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu ? Comment v
eux-tu te mettre en route maintenant que tous les passages
sont coupés par les voleurs ? Prends du moins pitié de te
s parents, si tu n’as pas pitié de toi-même. Où veux-tu al
ler ? Pourquoi ? Attends un peu. Les troupes viendront et
prendront tous les brigands. Alors tu pourras aller des qu
atre côtés. »

Mais ma résolution était inébranlable.

« Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, j
e dois partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrin
e pas, Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde ; nous no
us reverrons peut-être. Je te recommande bien de n’avoir a
ucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas l’avare ;
achète tout ce qui t’est nécessaire, même en payant les ch
oses trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet arge
nt, si je ne reviens pas dans trois jours…
0185
– Que dis-tu là, seigneur ? interrompit Savéliitch ; que
je te laisse aller seul ! mais ne pense pas même à m’en pr
ier. Si tu as résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à
pied, mais je ne t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi
blotti derrière une muraille de pierre ! mais j’aurais do
nc perdu l’esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur ; mais
je ne te quitte pas. »

Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savé
liitch, et je lui permis de se préparer pour le départ. Au
bout d’une demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, e
t Savéliitch sur une rosse maigre et boiteuse, qu’un habit
ant de la ville lui avait donnée pour rien, n’ayant plus d
e quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville ;
les sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes e
nfin d’Orenbourg.

Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre
passait devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatchef
0186f. Cette route était encombrée et cachée par la neige
; mais à travers la steppe se voyaient des traces de cheva
ux chaque jour renouvelées. J’allais au grand trot. Savéli
itch avait peine à me suivre, et me criait à chaque instan
t :

« Pas si vite, seigneur ; au nom du ciel ! pas si vite. M
a maudite rosse ne peut pas attraper ton diable à longues
jambes. Pourquoi te hâtes-tu de la sorte ? Est-ce que nous
allons à un festin ? Nous sommes plutôt sous la hache, Pi
ôtr Andréitch ! – Seigneur Dieu ! cet enfant de boyard pér
ira pour rien. »

Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous appro
châmes des profonds ravins qui servaient de fortifications
naturelles à la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtan
t en arrière, n’interrompait pas ses supplications lamenta
bles. J’espérais passer heureusement devant la place ennem
ie, lorsque j’aperçus tout à coup dans l’obscurité cinq pa
ysans armés de gros bâtons. C’était une garde avancée du c
0187amp de Pougatcheff. On nous cria : « Qui vive ? » Ne s
achant pas le mot d’ordre, je voulais passer devant eux sa
ns répondre ; mais ils m’entourèrent à l’instant même, et
l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sa
bre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauv
a la vie ; cependant il chancela et lâcha la bride. Les au
tres s’effrayèrent et se jetèrent de côté. Profitant de le
ur frayeur, je piquai des deux et partis au galop. L’obscu
rité de la nuit, qui s’assombrissait, aurait pu me sauver
de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis qu
e Savéliitch n’était plus avec moi. Le pauvre vieillard, a
vec son cheval boiteux, n’avait pu se débarrasser des brig
ands. Qu’avais-je à faire ? Après avoir attendu quelques i
nstants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon c
heval pour aller à son secours.

En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confu
s et la voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouv
ai bientôt à la portée des paysans de la garde avancée qui
m’avait arrêté quelques minutes auparavant. Savéliitch ét
0188ait au milieu d’eux. Ils avaient fait descendre le pau
vre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotte
r. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi ave
c de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon c
heval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclar
a qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.

« Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pe
ndre à l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière d
e Dieu. »

Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple
, et les sentinelles nous emmenèrent en triomphe.

Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. T
outes les maisons de paysans étaient éclairées. On entenda
it partout des cris et du tapage. Je rencontrai une foule
de gens dans la rue, mais personne ne fit attention à nous
et ne reconnut en moi un officier d’Orenbourg. On nous co
nduisit à une isba qui faisait l’angle de deux rues. Près
0189de la porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et
deux pièces de canon.

« Voilà le palais, dit l’un des paysans ; nous allons vou
s annoncer. »

Il entra dans l’isba. Je jetai un coup d’oeil sur Savélii
tch ; le vieillard faisait des signes de croix en marmotta
nt ses prières. Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan
reparut et me dit : « Viens, notre père a ordonné de fair
e entrer l’officier ».

J’entrai dans l’isba, ou dans le palais, comme l’appelait
le paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en sui
f, et les murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, to
us les meubles, les bancs, la table, le petit pot à laver
les mains suspendu à une corde, l’essuie-main accroché à u
n clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le ra
yon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans
une autre isba. Pougatcheff se tenait assis sous les sain
0190tes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, la mai
n sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de
ses principaux chefs avec une expression forcée de soumis
sion et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’ar
rivée d’un officier d’Orenbourg avait éveillé une grande c
uriosité chez les rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à
me recevoir avec pompe. Pougatcheff me reconnut au premie
r coup d’oeil. Sa feinte gravité disparut tout à coup.

« Ah ! c’est Votre Seigneurie ! me dit-il avec vivacité.
Comment te portes-tu ? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici ? »

Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres
affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.

« Et pour quelles affaires ? » demanda-t-il.

Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que j
e ne voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à s
0191es camarades de sortir. Tous obéirent, à l’exception d
e deux qui ne bougèrent pas de leur place.

« Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur ca
che rien. »

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé
, avec une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable
qu’un large ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan d
e gros drap gris. Mais je n’oublierai jamais son compagnon
. Il était de haute taille, de puissante carrure, et sembl
ait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des
yeux gris et perçants, un nez sans narines et des marques
de fer rouge sur le front et sur les joues donnaient à so
n large visage couturé de petite vérole une étrange et ind
éfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une ro
be kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, c
omme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Bélob
orodoff. L’autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha,
0192était un criminel condamné aux mines de Sibérie, d’où
il s’était évadé trois fois. Malgré les sentiments qui m’a
gitaient alors sans partage, cette société où j’étais jeté
d’une manière si inattendue fit sur moi une profonde impr
ession. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même p
ar ses questions.

« Parle ; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg ?
»

Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que
la Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougat
cheff, me donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet
Je me décidai à la saisir, et sans réfléchir longtemps au
parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff :

« J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer u
ne orpheline qu’on opprime. »

Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.
0193
« Qui de mes gens oserait offenser une orpheline ? s’écri
a-t-il. Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait po
int à ma sentence. Parle, quel est le coupable ?

– Chvabrine, répondis-je ; il tient en esclavage la même
jeune fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il v
eut la contraindre à devenir sa femme.

– Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Poug
atcheff d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que d
e faire chez moi à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le
ferai pendre.

– Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’un
e voix enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le
commandement de la forteresse, et maintenant tu te hâtes
trop de le pendre. Tu as déjà offensé les Cosaques en leur
imposant un gentilhomme pour chef ; ne va donc pas offens
er à présent les gentilshommes en les suppliciant à la pre
0194mière accusation.

– Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en
pitié, dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu ;
il n’y a pas de mal de faire pendre Chvabrine ; mais il n’
y aurait pas de mal de bien questionner M. l’officier. Pou
rquoi a-t-il daigné nous rendre visite ? S’il ne te reconn
aît pas pour tsar, il n’a pas à te demander justice ; et s
‘il te reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu’à présent à
Orenbourg au milieu de tes ennemis ? N’ordonnerais-tu pas
de le faire conduire au greffe, et d’y allumer un peu de f
eu ? Il me semble que Sa Grâce nous est envoyée par les gé
néraux d’Orenbourg. »

La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-mê
me. Un frisson involontaire me parcourut tout le corps qua
nd je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatc
heff aperçut mon trouble.

« Eh ! eh ! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oei
0195l, il me semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en
penses-tu ? »

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je
lui répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu
‘il pouvait faire de moi ce qu’il voulait.

« Bien, dit Pougatcheff ; dis-moi maintenant dans quel ét
at est votre ville.

– Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.

– En bon ordre ! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt
de faim. »

L’usurpateur disait la vérité ; mais d’après le devoir qu
e m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux
bruit, et que la place d’Orenbourg était suffisamment app
rovisionnée.

0196 « Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te tromp
e avec impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement q
ue la famine et la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange d
e la charogne, et encore comme un mets d’honneur. Et Sa Gr
âce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pend
re Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, p
our qu’ils n’aient rien à se reprocher. »

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé
Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire so
n camarade.

« Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pend
re et à étrangler, il te va bien de faire le héros. A te v
oir, on ne sait où ton âme se tient ; tu regardes déjà dan
s la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que
tu n’as pas assez de sang sur la conscience ?

– Mais quel saint es-tu toi-même ? repartit Béloborodoff
; d’où te vient cette pitié ?
0197
– Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un p
écheur, et cette main… (il ferma son poing osseux, et, r
etroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette m
ain est coupable d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai
tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand chemin
libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derr
ière le poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec
des commérages de vieille femme. »

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dent
s : « Narines arrachées !

– Que murmures-tu là, vieux hibou ? reprit Khlopoucha ; j
e t’en donnerai, des narines arrachées ; attends un peu, t
on temps viendra aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras
aussi les pincettes un jour, et jusque-là prends garde que
je ne t’arrache ta vilaine barbiche.

– Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, f
0198inissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malhe
ur si tous les chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des
jambes sous la même traverse ; mais ce serait un malheur s
i nos bons chiens à nous se mordaient entre eux. »

Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent
un sombre regard. Je sentis la nécessité de changer le suj
et de l’entretien, qui pouvait se terminer pour moi d’une
fort désagréable façon. Me tournant vers Pougatcheff, je l
ui dis d’un air souriant : « Ah ! j’avais oublié de te rem
ercier pour ton cheval et ton touloup. Sans toi je ne sera
is pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais mort de froi
d pendant le trajet. »

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.

« La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il ave
c son habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’h
istoire ; qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chva
brine persécute ? n’aurait-elle pas accroché ton jeune coe
0199ur, eh ?

– Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’ape
rcevant du changement favorable qui s’opérait eu lui, et n
e voyant aucun risque à lui dire la vérité.

– Ta fiancée ! s’écria Pougatcheff ; pourquoi ne l’as-tu
pas dit plus tôt ? Nous te marierons, et nous nous en donn
erons à tes noces. »

Puis, se tournant vers Béloborodoff : « Ecoute, feld-maré
chal, lui dit-il ; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneur
ie et moi, mettons-nous à souper. Demain nous verrons ce q
u’il faut faire de lui ; le matin est plus sage que le soi
r. »

J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était propos
é ; mais je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles c
osaques, enfants du maître de l’isba, couvrirent la table
d’une nappe blanche, apportèrent du pain, de la soupe au p
0200oisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais
ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et d
e ses terribles compagnons.

L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua ju
sque bien avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par tr
iompher des convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place,
et ses compagnons se levèrent en me faisant signe de le l
aisser. Je sortis avec eux. Sur l’ordre de Khlopoucha, la
sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai Savéliitc
h, et l’on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin ét
ait si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout ce qui se
passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre que
stion. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis lon
gtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et
moi, je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèren
t pas fermer l’oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougat
cheff. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait un
0201e kibitka attelée de trois chevaux tatars. La foule en
combrait la rue. Pougatcheff, que je rencontrai dans l’ant
ichambre, était vêtu d’un habit de voyage, d’une pelisse e
t d’un bonnet kirghises. Ses convives de la veille l’entou
raient, et avaient pris un air de soumission qui contrasta
it fort avec ce que j’avais vu le soir précédent. Pougatch
eff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de m’asseoir à s
es côtés dans la kibitka.

Nous prîmes place.

« A la forteresse de Bélogorsk ! » dit Pougatcheff au rob
uste cocher tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la
clochette tinta, la kibitka vola sur la neige.

« Arrête ! arrête ! » s’écria une voix que je ne connaiss
ais que trop ; et je vis Savéliitch qui courait à notre re
ncontre. Pougatcheff fit arrêter.
0202
« – mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’aban
donne pas dans mes vieilles années au milieu de ces scél..
.

– Ah ! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encor
e rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

– Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitc
h en prenant place ; que Dieu te donne cent années de vie
pour avoir rassuré un pauvre vieillard ! Je prierai Dieu t
oute ma vie pour toi, et je ne parlerai jamais du touloup
de lièvre. »

Ce touloup de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement
Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta
de ne pas entendre cette mention déplacée. Les chevaux se
remirent au galop. Le peuple s’arrêtait dans la rue, et ch
acun nous saluait en se courbant jusqu’à la ceinture. Poug
atcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauch
0203e. En un instant nous sortîmes de la bourgade et prîme
s notre course sur un chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans qu
elques heures je devais revoir celle que j’avais crue perd
ue à jamais pour moi. Je me représentais le moment de notr
e réunion ; mais aussi je pensais à l’homme dans les mains
duquel se trouvait ma destinée, et qu’un étrange concours
de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux.
Je me rappelais la cruauté brusque, et les habitudes sangu
inaires de celui qui se portait le défenseur de ma fiancée
. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du capita
ine Mironoff ; Chvabrine, poussé à bout, était capable de
tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la véri
té par d’autres voies. Alors, que devenait Marie ? A cette
idée un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveu
x se dressaient sur ma tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries : « A qu
oi, Votre Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser ?
0204
– Comment veux-tu que je ne pense pas ? répondis-je ; je
suis un officier, un gentilhomme ; hier encore je te faisa
is la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la mê
me voiture, et tout le bonheur de ma vie dépend de toi.

– Quoi donc ! dit Pougatcheff, as-tu peur ? »

Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’
espérais, non seulement en sa bienveillance, mais encore e
n son aide.

« Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usu
rpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de trav
ers ; encore aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouve
r à toute force que tu es un espion et qu’il fallait te me
ttre à la torture, puis te pendre. Mais je n’y ai pas cons
enti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliit
ch et le Tatar ne l’entendissent, parce que je me suis sou
venu de ton verre de vin et de ton touloup. Tu vois bien q
0205ue je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend
ta confrérie. »

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne
crus pas devoir le contredire, et ne répondis mot.

« Que dit-on de moi à Orenbourg ? demanda Pougatcheff apr
ès un court silence.

– Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en
convenir, tu nous as donné de la besogne. »

Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’am
our-propre.

« Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guer
rier. Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Io
uzeïeff ? Quarante généraux ont été tués, quatre armées fa
ites prisonnières. Crois-tu que le roi de Prusse soit de m
a force ? »
0206
La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.

« Qu’en penses-tu toi-même ? lui dis-je ; pourrais-tu bat
tre Frédéric ?

– Fédor Fédorovitch ? et pourquoi pas ? Je bats bien vos
généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes
armes ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras b
ien d’autres quand je marcherai sur Moscou.

– Et tu comptes marcher sur Moscou ? »

L’usurpateur se mit à réfléchir ; puis il dit à demi-voix
: « Dieu sait, … ma rue est étroite, … j’ai peu de vo
lonté, … mes garçons ne m’obéissent pas, … ce sont des
pillards, … il me faut dresser l’oreille… Au premier
revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.

0207 – Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas m
ieux les abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard
, et avoir recours à la clémence de l’impératrice ? »

Pougatcheff sourit amèrement : « Non, dit-il, le temps du
repentir est passé ; on ne me fera pas grâce ; je continu
erai comme j’ai commencé. Qui sait ?… Peut-être !… Gri
chka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.

– Mais sais-tu comment il a fini ? On l’a jeté par une fe
nêtre, on l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon
de sa cendre et on l’a dispersée à tous les vents. »

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive ; Savél
iitch, tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre k
ibitka glissait rapidement sur le chemin d’hiver… Tout à
coup j’aperçus un petit village bien connu de mes yeux, a
vec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du Ia
ïk. Un quart d’heure après, nous entrions dans la forteres
se de Bélogorsk.
0208

CHAPITRE XII
L’ORPHELINE

La kibitka s’arrêta devant le perron de la maison du comm
andant. Les habitants avaient reconnu la clochette de Poug
atcheff et étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la
rencontre de l’usurpateur ; il était vêtu en Cosaque et av
ait laissé croître sa barbe. Le traître aida Pougatcheff à
sortir de voiture, en exprimant par des paroles obséquieu
ses son zèle et sa joie. A ma vue il se troubla ; mais se
remettant bientôt : « Tu es avec nous ? dit-il ; ce devrai
t être depuis longtemps ».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite cha
0209mbre que je connaissais si bien, où se voyait encore,
contre le mur, le diplôme du défunt commandant, comme une
triste épitaphe. Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où m
aintes fois Ivan Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gr
onderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l’eau-
de-vie à son chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit
en me désignant : « Offres-en un autre à Sa Seigneurie ».

Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau ; je me déto
urnai pour la seconde fois. Il me semblait hors de lui-mêm
e. Avec sa finesse ordinaire, il avait deviné sans doute q
ue Pougatcheff n’était pas content de lui. Il le regardait
avec frayeur et moi avec méfiance. Pougatcheff lui fit qu
elques questions sur l’état de la forteresse, sur ce qu’on
disait des troupes de l’impératrice et sur d’autres sujet
s pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière inattendue
:

« Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeun
0210e fille que tu tiens sous ta garde ? Montre-la-moi. »

Chvabrine devint pâle comme la mort.

« Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, … elle n’es
t pas sous ma garde, elle est au lit dans sa chambre.

– Mène-moi chez elle », dit l’usurpateur en se levant.

Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougat
cheff dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s’arrêta dans l’escalier : « Tsar, dit-il, vous
pouvez exiger de moi ce qu’il vous plaira ; mais ne perme
ttez pas qu’un étranger entre dans la chambre de ma femme.

– Tu es marié ! m’écriai-je, prêt à le déchirer.

0211 – Silence ! interrompit Pougatcheff, c’est mon affair
e. Et toi, continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne
fais pas l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amè
ne qui je veux chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi. »

A la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et
dit d’une voix entrecoupée : « Tsar, je vous préviens qu’
elle a la fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de d
élirer.

– Ouvre ! » dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par
dire qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la por
te du pied ; la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous en
trâmes.

Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis
m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement
de paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux
0212 épars. Devant elle se trouvait une cruche d’eau recou
verte d’un morceau de pain. A ma vue elle frémit et poussa
un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j’éprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec
un amer sourire : « Ton hôpital est en ordre ! »

Puis, s’approchant de Marie : « Dis-moi, ma petite colomb
e, pourquoi ton mari te punit-il ainsi ?

– Mon mari ! reprit-elle ; il n’est pas mon mari ; jamais
je ne serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et
je mourrai si l’on ne me délivre pas. »

Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine : « Tu
as osé me tromper, s’écria-t-il ; sais-tu, coquin, ce que
tu mérites ? »

Chvabrine tomba à genoux.

0213 Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de hain
e et de vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme
se traîner aux pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff s
e laissa fléchir.

« Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine ; ma
is sache bien qu’à ta première faute je me rappellerai cel
le-là. »

Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur : « So
rs, jolie fille, je suis le tsar ».

Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina
que c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant
les yeux. Elle se cacha le visage des deux mains, et tomb
a sans connaissance. Je me précipitais pour la secourir, l
orsque ma vieille connaissance Palachka entra fort hardime
nt dans la chambre et s’empressa autour de sa maîtresse. P
ougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la
pièce de réception.
0214
« Eh ! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nou
s avons délivré la jolie fille ; qu’en dis-tu ? ne faudrai
t-il pas envoyer chercher le pope, et lui faire marier sa
nièce. Si tu veux, je serai ton père assis, Chvabrine le g
arçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et nous fe
rmerons les portes. »

Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposi
tion de Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.

« Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai me
nti ; mais Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’
est pas la nièce du pope : elle est la fille d’Ivan Mirono
ff, qui a été supplicié à la prise de cette forteresse. »

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria-t-il avec la sur
0215prise de l’indignation.

– Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.

– Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le
visage s’assombrit tout à coup.

– Mais sois-en le juge, lui répondis-je ; pouvais-je décl
arer devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff ?
Ils l’eussent déchirée à belles dents ; rien n’aurait pu l
a sauver.

– Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’
auraient pas épargné cette pauvre fille ; ma commère la fe
mme du pope a bien fait de les tromper.

– Ecoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition ; j
e ne sais comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mai
s Dieu voit que je serais prêt à te payer de ma vie ce que
tu as fait pour moi. Seulement, ne me demande rien qui so
0216it contraire à mon honneur et à ma conscience de chrét
ien. Tu es mon bienfaiteur ; finis comme tu as commencé. L
aisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous a
mènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nou
s prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de
ton âme… »

Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.

« Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il ; il faut p
unir jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout ; c’est là
ma coutume. Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et qu
e Dieu vous donne bonheur et raison. »

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire
un sauf-conduit pour toutes les barrières et forteresses s
oumises à son pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et com
me pétrifié. Pougatcheff alla faire l’inspection de la for
0217teresse ; Chvabrine le suivit, et moi je restai, préte
xtant les préparatifs de voyage.

Je courus à la chambre de Marie ; la porte était fermée.
Je frappai :

« Qui est là ? » demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derr
ière la porte.

« Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habill
ement. Allez chez Akoulina Pamphilovna ; je m’y rends à l’
instant même. »

J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et s
a femme accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait d
éjà prévenus de tout ce qui s’était passé.

« Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voil
0218à que Dieu a fait de telle sorte que nous nous revoyon
s encore. Comment allez-vous ? Nous avons parlé de vous ch
aque jour. Et Marie Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert
sans vous, ma petite colombe ! Mais dites-moi, mon père, c
omment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff ? Comment n
e vous a-t-il pas tué ? Eh bien ! pour cela merci au scélé
rat !

– Finis, vieille, interrompit le pète Garasim ! ne radote
pas sur tout ce que tu sais ; à trop parler, point de sal
ut. Entrez, Piôtr Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a
longtemps que nous ne nous sommes vus. »

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait
sous la main, sans cesser un instant de parler. Elle me ra
conta comment Chvabrine les avait contraints à lui livrer
Marie Ivanovna ; comment la pauvre fille pleurait et ne vo
ulait pas se séparer d’eux ; comment elle avait eu avec eu
x des relations continuelles par l’entremise de Palachka,
fille adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danse
0219r l’ouriadnik lui-même au son de son flageolet ; comme
nt elle avait conseillé à Marie Ivanovna de m’écrire une l
ettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de mots mo
n histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’ava
ient trompé.

« Que la puissance de la croix soit avec nous ! disait Ak
oulina Pamphilovna ; que Dieu détourne ce nuage ! Bien, Al
exéi Ivanitch ! bien, fin renard ! »

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut,
avec un sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté so
n vêtement de paysanne, et venait habillée comme de coutum
e, avec simplicité et bienséance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer
une seule parole. Nous gardions tous deux le silence par p
lénitude de coeur. Nos hôtes sentirent que nous avions aut
re chose à faire qu’à causer avec eux ; ils nous quittèren
0220t. Nous restâmes seuls. Marie me raconta tout ce qui l
ui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépei
gnit toute l’horreur de sa situation, tous les tourments q
ue lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous rappel
âmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes.
Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui é
tait impossible de demeurer dans une forteresse soumise à
Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas
non plus penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qu
i souffrait en ce moment toutes les calamités d’un siège.
Marie n’avait plus un seul parent dans le monde, je lui pr
oposai donc de se rendre à la maison de campagne de mes pa
rents. Elle fut toute surprise d’une telle proposition. La
mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à son égar
d lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui
la fille d’un vétéran mort pour sa patrie.

« Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma f
emme. Ces événements étranges nous ont réunis irrévocablem
0221ent. Rien au monde ne saurait plus nous séparer. »

Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans fei
nte timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, au
ssi bien que moi, que sa destinée était irrévocablement li
ée à la mienne ; mais elle répéta qu’elle ne serait ma fem
me que de l’aveu de mes parents. Je ne trouvai rien à répl
iquer. Mon projet devint notre commune résolution.

Une heure après, l’ouriadnik m’apporta mon sauf-conduit a
vec le griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff,
et m’annonça que le tsar m’attendait chez lui. Je le trou
vai prêt à se mettre en route. Comment exprimer ce que je
ressentais en présence de cet homme, terrible et cruel pou
r tous excepté pour moi seul ? Et pourquoi ne pas dire l’e
ntière vérité ? Je sentais en ce moment une forte sympathi
e m’entraîner vers lui. Je désirais vivement l’arracher à
la horde de bandits dont il était le chef et sauver sa têt
e avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et l
a foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de l
0222ui exprimer tous les sentiments dont mon coeur était p
lein.

Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la
foule Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du do
igt en clignant de l’oeil d’une manière significative. Pui
s il s’assit dans sa kibitka, en donnant l’ordre de retour
ner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur élan, il s
e pencha hors de la voiture et me cria : « Adieu, Votre Se
igneurie ; peut-être que nous nous reverrons encore. »

En effet, nous nous sommes revus une autre fois ; mais da
ns quelles circonstances !

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur l
aquelle glissait rapidement sa kibitka. La foule se dissip
a, Chvabrine disparut. Je regagnai la maison du pope, où t
out se préparait pour notre départ. Notre petit bagage ava
it été mis dans le vieil équipage du commandant. En un ins
tant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un dernie
0223r adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l
‘église. Je voulais l’y conduire ; mais elle me pria de la
laisser aller seule, et revint bientôt après en versant d
es larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortir
ent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâme
s à trois dans l’intérieur de la kibitka, Marie, Palachka
et moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.

« Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe ; adieu, Piô
tr Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femm
e du pope ; bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bo
nheur ! »

Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperç
us Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respi
rait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchemen
t d’un ennemi humilié, et détournai les yeux.

Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâm
es pour toujours la forteresse de Bélogorsk.
0224

CHAPITRE XIII
L’ARRESTATION

Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me
causait le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je n
e pouvais croire à mon bonheur, et je m’imaginais que tout
ce qui m’était arrivé n’était qu’un songe. Marie regardai
t d’un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et ne semb
lait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous
gardions le silence ; nos coeurs étaient trop fatigués d’é
motions. Au bout de deux heures, nous étions déjà rendus d
ans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à Pougatc
heff. Nous y changeâmes de chevaux. A voir la célérité qu’
on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque ba
rbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçu
s que grâce au babil du postillon qui nous avait amenés, o
0225n me prenait pour un favori du maître.

Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire s
ombre. Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’aprè
s le commandant barbu, devait se trouver un fort détacheme
nt qui était en marche pour se réunir à l’usurpateur. Les
sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de : « Qui vive ? »
notre postillon répondit à haute voix : « Le compère du t
sar, qui voyage avec sa bourgeoise. »

Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura a
vec d’affreux jurements.

« Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis a
ux épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi
et ta bourgeoise. »

Je sortis de la kibitka et demandai qu’on me conduisit de
vant l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèr
ent leurs imprécations, et le maréchal des logis me condui
0226sit chez le major. Savéliitch me suivait en grommelant
: « En voilà un, de compère du tsar ! nous tombons du feu
dans la flamme. – Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il
? »

La kibitka venait au pas derrière nous.

En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éc
lairée. Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde,
et entra pour annoncer sa capture. Il revint à l’instant m
ême et me déclara que Sa Haute Seigneurie n’avait pas le t
emps de me recevoir, qu’elle lui avait donné l’ordre de me
conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-je furieux ; es
t-il devenu fou ?

– Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le mar
échal des logis ; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné
de conduire Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Sei
0227gneurie à Sa Haute Seigneurie, Votre Seigneurie. »

Je m’élançai sur le perron ! les sentinelles n’eurent pas
le temps de me retenir, et j’entrai tout droit dans la ch
ambre où six officiers de hussards jouaient au pharaon. Le
major tenait la banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’ap
rès l’avoir un moment dévisagé je reconnus en lui cet Ivan
Ivanovitch Zourine qui m’avait si bien dévalisé dans l’hô
tellerie de Simbisrk !

« Est-ce possible ! m’écriai-je ; Ivan Ivanovitch, est-ce
toi ?

– Ah bah ! Piôtr Andréitch ! Par quel hasard ? D’où viens
-tu ? Bonjour, frère ; ne veux-tu pas ponter une carte ?

– Merci ; fais-moi plutôt donner un logement.

– Quel logement te faut-il ? Reste chez moi.

0228 – Je ne le puis, je ne suis pas seul.

– Eh bien, amène aussi ton camarade.

– Je ne suis pas avec un camarade ; je suis… avec une d
ame.

– Avec une dame ! où l’as-tu pêchée, frère ? »

Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si rail
leur que tous les autres se mirent à rire, et je demeurai
tout confus.

« Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire ; je t
e donnerai un logement. Mais c’est dommage ; nous aurions
fait nos bamboches comme l’autre fois. Holà ! garçon, pour
quoi n’amène-t-on pas la commère de Pougatcheff ? Est-ce q
u’elle ferait l’obstinée ? Dis-lui qu’elle n’a rien à crai
ndre, que le monsieur qui l’appelle est très bon, qu’il ne
l’offensera d’aucune manière, et en même temps pousse-la
0229ferme par les épaules.

– Que fais-tu là ? dis-je à Zourine ; de quelle commère d
e Pougatcheff parles-tu ? c’est la fille du défunt capitai
ne Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmè
ne maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.

– Comment ! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout
à l’heure ? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire
?

– Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, j
e t’en supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards
ont horriblement effrayée. »

Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sorti
t lui-même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du m
alentendu involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordr
e au maréchal des logis de la conduire au meilleur logemen
0230t de la ville. Je restai à coucher chez lui.

Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul ave
c Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écou
ta avec une grande attention, et quand j’eus fini, hochant
de la tête :

« Tout cela est bien, frère, me dit-il ; mais il y a une
chose qui n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marie
r ? En honnête officier, en bon camarade, je ne voudrais p
as te tromper. Crois-moi, je t’en conjure : le mariage n’e
st qu’une folie. Est-ce bien à toi de t’embarrasser d’une
femme et de bercer des marmots ? Crache là-dessus. Ecoute-
moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai nettoyé et
rendu sûre la route de Simbirsk ; envoie-la demain à tes p
arents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que fa
ire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans l
es mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dé
pêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse foli
e se guérira d’elle-même, et tout se passera pour le mieux
0231. »

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant
je sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma prése
nce dans l’armée de l’impératrice ; je me décidai donc à s
uivre en cela le conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoye
r Marie chez mes parents, et à rester dans sa troupe.

Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonç
ai qu’il eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Ma
rie Ivanovna. Il commença par faire le récalcitrant.

« Que dis-tu là, seigneur ? Comment veux-tu que je te lai
sse ? qui te servira, et que diront tes parents ? »

Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le
fléchir par ma sincérité et mes caresses.

« Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas
, sois mon bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestiq
0232ue, et je ne serais pas tranquille si Marie Ivanovna s
e mettait en route sans toi. En la servant, tu me sers moi
-même, car je suis fermement décidé à l’épouser dès que le
s circonstances me le permettront. »

Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
stupéfaction inexprimable.

« Se marier ! répétait-il, l’enfant veut se marier ! Mais
que dira ton père ? et ta mère, que pensera-t-elle ?

– Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’il
s connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon
père et ma mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéder
as pour nous, n’est-ce pas ? »

Le vieillard fut touché.

« – mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu
veuilles te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bon
0233ne demoiselle, que ce serait pécher que de laisser pas
ser une occasion pareille. Je ferai ce que tu désires. Je
la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en toute sou
mission à tes parents qu’une telle fiancée n’a pas besoin
de dot. »

Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de
Zourine. Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abo
rd Zourine m’écouta volontiers ; puis ses paroles devinren
t plus rares et plus vagues, puis enfin il répondit à l’un
e de mes questions par un ronflement aigu, et j’imitai son
exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, ell
e en reconnut la justesse, et consentit à leur exécution.
Comme le détachement de Zourine devait quitter la ville le
même jour, et qu’il n’y avait plus d’hésitation possible,
je me séparai de Marie après l’avoir confiée à Savéliitch
, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie Iv
anovna me dit adieu toute éplorée ; je ne pus rien lui rép
0234ondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments de m
on âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez Z
ourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espéra
is me distraire ; nous passâmes bruyamment la journée, et
le lendemain nous nous mîmes en marche.

C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avai
t rendu les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, e
t nos généraux s’apprêtaient à une campagne combinée. Poug
atcheff avait rassemblé ses troupes et se trouvait encore
sous Orenbourg. A l’approche de nos forces, les villages r
évoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le prince Galit
zine remporta, une victoire complète sur Pougatcheff, qui
s’était aventuré près de la forteresse de Talitcheff : le
vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté l
e coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites, Zouri
ne avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se
dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi l
es routes, nous surprit dans un petit village tatar, où no
0235us nous consolions de notre inaction par l’idée que ce
tte petite guerre d’escarmouches avec des brigands allait
bientôt se terminer.

Mais Pougatcheff n’avait pas été pris : il reparut bientô
t dans les forges de la Sibérie. Il rassembla de nouvelles
bandes et recommença ses brigandages. Nous apprîmes bient
ôt la destruction des forteresses de Sibérie, puis la pris
e de Khasan, puis la marche audacieuse de l’usurpateur sur
Moscou. Zourine reçut l’ordre de passer la Volga.

Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerr
e. Seulement je dirai que les calamités furent portées au
comble. Les gentilshommes se cachaient dans les bois ; l’a
utorité n’avait plus de force nulle part ; les chefs des d
étachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans ren
dre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays ét
ait mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir
une révolte aussi insensée et aussi impitoyable !

0236 Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contrain
t à fuir de nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouv
elle de la prise du bandit et l’ordre de s’arrêter. La gue
rre était finie. Il m’était donc enfin possible de retourn
er chez mes parents. L’idée de les embrasser et de revoir
Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me remplissait de
joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disa
it en haussant les épaules : « Attends, attends que tu soi
s marié ; tu verras que tout ira au diable ».

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange e
mpoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du s
ang de tant de victimes innocentes et l’idée du supplice q
ui l’attendait ne me laissaient pas de repos. « Iéméla, Ié
méla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jet
é sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille
? C’est ce que tu avais de mieux à faire. »

Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus
tard, j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’
0237un coup de tonnerre imprévu vint me frapper.

Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en
route, Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à
la main et d’un air soucieux. Je sentis une piqûre au coeu
r ; j’eus peur sans savoir de quoi. Le major fit sortir mo
n domestique et m’annonça qu’il avait à me parler.

« Qu’y a-t-il ? demandai-je avec inquiétude.

– Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son pap
ier. Lis ce que je viens de recevoir. »

C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détac
hements d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, e
t de m’envoyer sous bonne garde à Khasan devant la commiss
ion d’enquête créée pour instruire contre Pougatcheff et s
es complices. Le papier me tomba des mains.

« Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre.
0238 Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l
‘intimité de Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J
‘espère bien que l’affaire n’aura pas de mauvaises suites,
et que tu te justifieras devant la commission. Ne te lais
se point abattre et pars à l’instant. »

Ma conscience était tranquille ; mais l’idée que notre ré
union était reculée pour quelques mois encore me serrait l
e coeur. Après avoir reçu les adieux affectueux de Zourine
, je montai dans ma téléga, deux hussards s’assirent à mes
côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de Khasan.

CHAPITRE XIV
LE JUGEMENT

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut
mon éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais do
0239nc aisément me disculper, car, non seulement on ne nou
s avait pas défendu de faire des sorties contre l’ennemi,
mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amica
les avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foul
e de témoins et devaient paraître au moins suspectes. Pend
ant tout le trajet je pensais aux interrogatoires que j’al
lais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me d
écidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et
tout entière, bien convaincu que c’était à la fois le moy
en le plus simple et le plus sûr de me justifier.

J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai déva
stée et presque réduite en cendres. Le long des rues, à la
place des maisons, se voyaient des amas de matières calci
nées et des murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la
trace que Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la for
teresse, qui était restée, intacte, et les hussards mes ga
rdiens me remirent entre les mains de l’officier de garde.
Celui-ci fit appeler un maréchal ferrant qui me mit les f
ers aux pieds en les rivant à froid. De là, on me conduisi
0240t dans le bâtiment de la prison, où je restai seul dan
s un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre mu
rs et une petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je n
e perdis ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la
consolation de tous ceux qui souffrent, et, après avoir g
oûté pour la première fois la douceur d’une prière élancée
d’un coeur innocent et plein d’angoisses, je m’endormis p
aisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.

Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant q
ue la commission me mandait devant elle. Deux soldats me c
onduisirent, à travers une cour, à la demeure du commandan
t, s’arrêtèrent dans l’antichambre et me laissèrent gagner
seul les appartements intérieurs.

J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, co
uverte de papiers, se tenaient deux personnages, un généra
l avancé en âge, d’un aspect froid et sévère, et un jeune
0241officier aux gardes, ayant au plus une trentaine d’ann
ées, d’un extérieur agréable et dégagé ; près de la fenêtr
e, devant une autre table, était assis un secrétaire, la p
lume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrir
e mes dépositions.

L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon é
tat. Le général s’informa si je n’étais pas le fils d’Andr
é Pétrovitch Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s
‘écria sévèrement : « C’est bien dommage qu’un homme si ho
norable ait un fils tellement indigne de lui ! »

Je répondis avec calme que, quelles que fussent les incul
pations qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans
peine par un aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui
déplut.

« Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourci
l ; mais nous en avons vu bien d’autres. »

0242 Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et
à quelle époque j’étais entre au service de Pougatcheff,
et à quelles sortes d’affaires il m’avait employé.

Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentil
homme, je n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff,
et qu’il ne m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires.

« Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’offi
cier et le gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateu
r, pendant que tous ses camarades étaient lâchement assass
inés ? Comment, s’est-il fait que le même officier et gent
ilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec les rebel
les, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistan
t en une pelisse, un cheval et un demi-rouble ? D’où provi
ent une si étrange intimité ? et sur quoi peut-elle être f
ondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur u
ne lâcheté criminelle et impardonnable ? »

Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profon
0243dément, et je commençai avec chaleur ma justification.
Je racontai comment s’était faite ma connaissance avec Po
ugatcheff, dans la steppe, au milieu d’un ouragan ; commen
t il m’avait reconnu et fait grâce à la prise de la forter
esse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet j’avais accepté
de l’usurpateur un touloup et un cheval ; mais j’avais déf
endu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu’à
la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon gé
néral, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège
désastreux d’Orenbourg.

Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte
qu’il se mit à lire à haute voix :

« En réponse à la question de Votre Excellence, sur le co
mpte de l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux trouble
s et serait entré en relations avec le brigand, relations
réprouvées par la loi du service et contraires à tous les
devoirs du serment, j’ai l’honneur, de déclarer que ledit
enseigne Grineff s’est trouvé au service à Orenbourg, depu
0244is le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24 février de la pr
ésente année, jour auquel il s’absenta de la ville, et dep
uis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on a ou
ï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp
de Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteress
e de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison.
D’un autre coté, par rapport à sa conduite, je puis… »

Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dur
eté :

« Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification
? »

J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma l
iaison avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mai
s je ressentis soudain un dégoût invincible à faire une te
lle déclaration. Il me vint à l’esprit que, si je la nomma
is, la commission la ferait comparaître ; et l’idée d’expo
ser son nom à tous les propos scandaleux des scélérats int
0245errogés, et de la mettre elle-même en leur présence, c
ette horrible idée me frappa tellement que je me troublai,
balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une c
ertaine bienveillance, furent de nouveau prévenus contre m
oi par la vue de mon trouble. L’officier aux gardes demand
a que je fusse confronté avec le principal dénonciateur. L
e général ordonna d’appeler le coquin d’hier. Je me tourna
i vivement vers la porte pour attendre l’apparition de mon
accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner
des fers, et entra… Chvabrine. Je fus frappé du changeme
nt qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses
cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à griso
nner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes
ses accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui
, j’avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg
; je sortais tous les jours jusqu’à la ligne des tiraille
urs pour transmettre des nouvelle écrites de tout ce qui s
e passait dans la ville ; enfin j’étais décidément passé d
0246u côté de l’usurpateur, allant avec lui de forteresse
en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à
mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’
écoutai jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seul
e chose : il n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce
parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle
qui l’avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que d
ans son coeur brûlait encore une étincelle du sentiment qu
i me faisait taire moi-même ? Quoi que ce fût, la commissi
on n’entendit pas prononcer le nom de la fille du commanda
nt de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la ré
solution que j’avais prise, et, quand les juges me demandè
rent ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabri
ne, je me bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaratio
n première, et que je n’avais rien à ajouter à ma justific
ation. Le général ordonna que nous fussions emmenés ; nous
sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et n
e lui dis pas un mot. Il sourit d’un sourire de haine sati
sfaite, releva ses fers, et doubla le pas pour me devancer
0247. On me ramena dans la prison, et depuis lors je n’eus
plus à subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre
au lecteur ; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que
les plus petites particularités en sont restées gravées d
ans ma mémoire, et qu’il me semble que j’y ai moi-même ass
isté.

Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cor
diale qui distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occ
asion qui leur était offerte de donner asile à une pauvre
orpheline, ils voyaient une grâce de Dieu. Bientôt ils s’a
ttachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait la connaî
tre sans l’aimer. Mon amour ne semblait plus une folie mêm
e à mon père, et ma mère ne rêvait plus que l’union de son
Pétroucha à la fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute m
a famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à m
0248es parents l’origine de mon étrange liaison avec Pouga
tcheff, que, non seulement ils ne s’en étaient pas inquiét
és, mais que cela les avait fait rire de bon coeur. Mon pè
re ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une r
évolte infâme dont l’objet était le renversement du trône
et l’extermination de la race des gentilshommes. Il fit su
bir à Savéliitch un sévère interrogatoire, dans lequel mon
menin confessa que son maître avait été l’hôte de Pougatc
heff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux
à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un sermen
t solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune
trahison. Les vieux parents se calmèrent un peu et attendi
rent avec impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Ma
rie, elle était très agitée, et ne se taisait que par mode
stie et par prudence.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon pè
re reçoit de Pétersbourg une lettre de notre parent le pri
nce B… Après les premiers compliments d’usage, il lui an
nonçait que les soupçons qui s’étaient élevés sur ma parti
0249cipation aux complots des rebelle ne s’étaient trouvés
que trop fondés, ajoutant qu’un supplice exemplaire aurai
t dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par considératio
n pour les loyaux services et les cheveux blancs de mon pè
re, avait daigné faire grâce à un fils criminel ; et qu’en
lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ord
onné qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir u
n exil perpétuel.

Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa ferme
té habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala
en plainte amères. « Comment ! ne cessait-il de répéter to
ut hors de lui-même, comment ! mon fils a participé aux co
mplots de Pougatcheff ? Dieu juste ! jusqu’où ai-je vécu ?
L’impératrice lui fait grâce de la vie ; mais est-ce plus
facile à supporter pour moi ? Ce n’est pas le supplice qu
i est horrible ; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la d
éfense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa consc
ience, mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et
Khouchlchoff ; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment
0250, qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des
esclaves révoltés, … honte, honte éternelle à notre rac
e ! »

Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en
sa présence et s’efforçait de lui rendre du courage en pa
rlant des incertitudes et de l’injustice de l’opinion ; ma
is mon père était inconsolable.

Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j
‘aurais pu me justifier si je l’avais voulu, elle se douta
it du motif qui me faisait garder le silence, et se croyai
t la seule cause de mes infortunes. Elle cachait à tous le
s yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au moyen
de me sauver. Un soir, assis sur son sofa, mon père feuil
letait le Calendrier de la cour ; mais ses idées étaient b
ien loin de là, et la lecture de ce livre ne produisait pa
s sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une vieille
marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombai
ent de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaill
0251ait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes pa
rents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et
qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère s
e montra très affligée de cette résolution.

« Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg ? T
oi aussi, tu veux donc nous abandonner ? »

Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu
‘elle allait chercher aide et protection auprès des gens e
n faveur, comme fille d’un homme qui avait péri victime de
sa fidélité.

Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait
le crime supposé de son fils lui semblait un reproche poig
nant.

« Pars, lui dit-il enfin avec un soupir ; nous ne voulons
pas mettre obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour
mari un honnête homme, et non pas un traître taché d’infa
0252mie ! »

Il se leva et quitta la chambre.

Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de
ses projets : ma mère l’embrassa avec des larmes, en pria
nt Dieu de lui accorder une heureuse réussite. Peu de jour
s après, Marie partit avec Palachka et le fidèle Savéliitc
h, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant q
u’il était au service de ma fiancée.

Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant qu
e la cour habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-k
oïé-Sélo, elle résolut de s’y arrêter. Dans la maison de p
oste on lui donna un petit cabinet derrière une cloison. L
a femme du maître de poste vint aussitôt babiller avec ell
e, lui annonça pompeusement qu’elle était la nièce d’un ch
auffeur de poêles attaché à la cour, et l’initia à tous le
s mystères du palais. Elle lui dit à quelle heure l’impéra
trice se levait, prenait le café, allait à la promenade ;
0253quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de s
a personne ; ce qu’elle avait daigné dire la veille à tabl
e ; qui elle recevait le soir ; en un mot, l’entretien d’A
nna Vlassievna semblait une page arrachée aux mémoires du
temps, et serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanov
na l’écoutait avec grande attention. Elles allèrent ensemb
le au jardin impérial, où Anna Vlassievna raconta à Marie
l’histoire de chaque allée et de chaque petit pont. Toutes
les doux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l’une
de l’autre.

Le lendemain, de très bonne heure, Marie s’habilla et ret
ourna dans le jardin impérial. La matinée était superbe. L
e soleil dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’av
ait déjà jaunis la fraîche haleine de l’automne. Le large
lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de s’éve
iller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie I
vanovna se rendit au bord d’une charmante prairie où l’on
venait d’ériger un monument en l’honneur des récentes vict
oires du comte Roumiantzieff. Tout à coup un petit chien d
0254e race anglaise courut à sa rencontre en aboyant. Mari
e s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voi
x de femme.

« N’ayez point peur, dit-elle ; il ne vous mordra pas. »

Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre
vis-à-vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’au
tre bout du siège. La dame l’examinait avec attention, et,
de son côté, après lui avoir jeté un regard à la dérobée,
Marie put la voir à son aise. Elle était en peignoir blan
c du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette da
me paraissait avoir cinquante ans ; sa figure, pleine et h
aute en couleur, exprimait le calme et une gravité tempéré
e par le doux regard de ses jeux bleus et son charmant sou
rire. Elle rompit la première le silence :

« Vous n’êtes sans doute pas d’ici ? dit-elle.

0255 – Il est vrai, madame ; je suis arrivée hier de la pr
ovince.

– Vous êtes arrivée avec vos parents ?

– Non, madame, seule.

– Seule ! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.

– Je n’ai ni père ni mère.

– Vous êtes ici pour affaires ?

– Oui, madame ; je suis venue présenter une supplique à l
‘impératrice.

– Vous êtes orpheline ; probablement vous avez à vous pla
indre d’une injustice ou d’une offense ?

– Non, madame ; je suis venue demander grâce et non justi
0256ce.

– Permettez-moi une question : qui êtes-vous ?

– Je suis la fille du capitaine Mironoff.

– Du capitaine Mironoff ? de celui qui commandait une des
forteresses de la province d’Orenbourg ?

– Oui ; madame. »

La dame parut émue.

« Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus d
ouce, de me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour
; expliquez-moi l’objet de votre demande ; peut-être me se
ra-t-il possible de vous aider. »

Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame i
nconnue, l’attirait involontairement et lui inspirait de l
0257a confiance. Marie prit dans sa poche un papier plié ;
elle le présenta à sa protectrice inconnue qui le parcour
ut à voix basse.

Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant
; mais soudainement son visage changea, et Marie, qui suiv
ait des yeux tous ses mouvements, fut effrayée de l’expres
sion sévère de ce visage si calme et si gracieux un instan
t auparavant.

« Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé. L’
impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à l
‘usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un
vaurien dépravé et dangereux.

– Ce n’est pas vrai ! s’écria Marie.

– Comment ! ce n’est pas vrai ? répliqua la dame qui roug
it jusqu’aux yeux.

0258 – Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai.
Je sais tout, je vous conterai tout ; c’est pour moi seule
qu’il s’est exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé.
Et s’il ne s’est pas disculpé devant la justice, c’est par
ce qu’il n’a pas voulu que je fusse mêlée à cette affaire.
»

Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait
déjà.

La dame l’écoutait avec une attention profonde.

« Où vous êtes-vous logée ? » demanda-t-elle quand la jeu
ne fille eut terminé son récit.

Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle aj
outa avec un sourire :

« Ah ! je sais. Adieu ; ne parlez à personne de notre ren
contre. J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la rép
0259onse à votre lettre. »

A ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couver
te. Marie Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante
espérance.

Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible,
disait-elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fi
lle. Elle apporta le samovar, et, devant, une tasse de thé
, elle allait reprendre ses interminables propos sur la co
ur, lorsqu’une voiture armoriée s’arrêta devant le perron.
Un laquais à la livrée impériale entra dans la chambre, a
nnonçant que l’impératrice daignait mander en sa présence
la fille du capitaine Mironoff.

Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.

« Ah ! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous deman
de à la cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée ? et
0260comment vous présenterez-vous à l’impératrice, ma peti
te mère ? Je crois que vous ne savez même pas marcher à la
mode de la cour. Je devrais vous conduire ; ou ne faudrai
t-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu’elle vous p
rêtât sa robe jaune à falbalas ? »

Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Mar
ie Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouver
ait. Il n’y avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.

Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir ;
son coeur battait avec violence. Au bout de quelques insta
nts le carrosse s’arrêta devant le palais, et Marie, après
avoir traversé une longue suite d’appartements vides et s
omptueux, fut enfin introduite dans le boudoir de l’impéra
trice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine
, ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L’i
mpératrice, dans laquelle Marie reconnut la dame du jardin
, lui dit gracieusement :

0261 « Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière.
J’ai fait tout régler, convaincue de l’innocence de votre
fiancé. Voilà une lettre que vous remettrez à votre futur
beau-père. »

Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice,
qui la releva et la baisa sur le front.

« Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai
une dette à acquitter envers la fille du capitaine Mirono
ff. Soyez tranquille sur votre avenir. »

Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’imp
ératrice la congédia, et Marie repartit le même jour pour
la campagne de mon père, sans avoir eu seulement la curios
ité de jeter un regard sur Pétersbourg.

– – – –

0262
Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff
; mais on sait, par des traditions de famille, qu’il fut d
élivré de sa captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il
assista au supplice de Pougatcheff, et que celui-ci, l’aya
nt reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec la
tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, in
animée et sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint
l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance habite encore
le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison seigneuriale
du village de… on montre la lettre autographe de Catheri
ne II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père
de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de
son fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coe
ur de la fille du capitaine.

Biographie
POUCHKINE Alexandre Sergueïevitch – Ecrivain russe né à M
oscou en 1799 et décédé a Saint-Pétersbourg en 1837. L’enf
0263ance de Pouchkine dans une famille de vieille noblesse
qui goûte la culture européenne est assez heureuse : d’un
e mère excentrique, petite-fille du « nègre de Pierre le G
rand » Hannibal, il tient un caractère passionné et exubér
ant. Il passe six ans au nouveau lycée de Tsarskoïe Selo e
n s’exerçant aux jeux littéraires, et ses premiers essais,
des imitations, étonnent par leur qualité formelle. Derja
vine, Joukovski admirent la fluidité de ses vers, et, à vi
ngt-deux ans, il a déjà écrit des poèmes licencieux, des é
pigrammes, un conte d’inspiration nationale qui fait date
par son mépris des règles, Rouslan et Lioudmila (1817-1820
), un poème parodique à la Voltaire, la Gabréliade (1821).

Fonctionnaire aux Affaires Etrangères, il mène une vie mo
ndaine, dissipée, frondeuse, qui lui vaut un exil administ
ratif : intermède salutaire (1820-1824) au Caucase et en C
rimée, où, avec ses amis Raïevski, il découvre la beauté d
u pays, lit Scott et Byron, écrit deux récits, Le Prisonni
er du Caucase (1821), La Fontaine de Bakhtchissaraï (1824)
0264. Après une nouvelle incartade, il est mis en résidenc
e surveillée en 1824, dans la propriété de Mikhaïlovskoïe,
près de Pskov. Durant ces deux années de solitude, il se
retrempe aux sources de la terre russe et travaille à deux
chefs-d’oeuvre, Boris Godounov et Eugène Onéguine. Cette
disgrâce lui évite d’être compromis avec les décembristes.

C’est un tournant dans la vie de Pouchkine : le nouveau t
sar Nicolas Ier lui offre sa protection et la société l’ac
cable de ses faveurs, son inspiration devient plus grave,
la méditation remplace « la rime joyeuse » ; il écrit un r
écit en prose, Le Nègre de Pierre le Grand (1827), puis, d
‘un jet, un poème d’inspiration nationale, Poltava (1828).
Pouchkine a trente ans, lorsqu’il demande la main d’une b
eauté de seize ans, Natalia Gontcharova, qu’il épouse en 1
831 ; il partage son temps entre la retraite paisible de M
ikhaïlovskoïe et la vie trépidante de la cour : Natalia éb
louit ceux qu’elle rencontre, et la tsar nomme Pouchkine l
‘écrivain gentilhomme de chambre pour que le jeune couple
0265puisse figurer aux bals de la cour.

Années fécondes, même si la veine poétique – Le Cavalier
de bronze (1833) excepté – se tarit ; fonctionnaire appoin
té, Pouchkine prépare une histoire de Pierre le Grand ; il
publie les Récits de Belkine (1831), des nouvelles, Doubr
ovski (publiée en 1832), la Dame de Pique (1834), il trava
ille à l’Histoire de Pougatchev, qui aboutira à la Fille d
u Capitaine (1836). Mais, en fait, la liberté lui manque e
t ses dernières oeuvres (le Convive de Pierre, publié dans
le Contemporain) sont écrites dans de grandes tensions, p
rovoquées par les exigences de la frivole Natalia et les p
ressions du tsar.

Susceptible, exaspéré par les provocations d’un jeune fra
nçais, Georges d’Anthès, fils adoptif du baron Heeckeren,
qui courtise Natalia, Pouchkine se bat en duel contre lui
le 27 janvier 1837 et s’écroule dans la neige. Ainsi meurt
le plus limpide, le plus harmonieux et le plus sobre des
écrivains russes : « En lui, dira Gogol, sont contenues to
0266ute la richesse, la puissance, la souplesse de notre l
angue » et comme dira M.A. Boulgakov : « Pouchkine est une
manifestation merveilleuse de la Russie, en quelque sorte
son apothéose. »

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Avril 2004

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