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Voltaire
CANDIDE

CHAPITRES I – XXX

CANDIDE OU L’OPTIMISME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT CANDIDE FUT ELEVE DANS UN BEAU CHATEAU, ET COMMENT
IL FUT CHASSE D’ICELUI
Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron d
e Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature ava
it donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonç
ait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’espr
it le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’
on le nommait Candide. Les anciens
domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de

0002 la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête
gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut j
amais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante
et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogiq
ue avait été perdu par l’injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de
la Westphalie, car son château avait une porte et des fen
êtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie.
Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute
dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; l
e vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appel
aient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait de
s contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante
livres, s’attirait par là une très grande considération,
et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui
la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âg
ée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grass
e, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne
de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la
0003maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec t
oute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigolog
ie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sa
ns cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, l
e château de monseigneur le baron était le plus beau des c
hâteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
– Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent êt
re autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est
nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que
les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avon
s-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituée
s pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pie
rres ont été formées pour être taillées, et pour en faire
des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; l
e plus grand baron de la province doit être le mieux logé
; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mange
ons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont a
vancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait d
ire que tout est au mieux. –
0004Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment
; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiq
u’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il conclu
ait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tro
nckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégon
de ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatr
ième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe
de la province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dan
s le petit bois qu’on appelait parc, vit entre des broussa
illes le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physiqu
e expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite b
rune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait
beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa,
sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut té
moin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur
, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée,
toute pensive, toute remplie du désir d’être savante, song
eant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du je
une Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
0005Elle rencontra Candide en revenant au château, et roug
it ; Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour d’une voi
x entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu’il d
isait. Le lendemain après le dîner, comme on sortait de ta
ble, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un parave
nt ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le rama
ssa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme bai
sa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une viv
acité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leu
rs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, le
urs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M. le bar
on de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voy
ant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à
grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s’évanou
it ; elle fut souffletée par madame la baronne dès qu’elle
fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le p
lus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE SECOND
CE QUE DEVINT CANDIDE PARMI LES BULGARES
Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps san
0006s savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les to
urnant souvent vers le plus beau des châteaux qui renferma
it la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans soupe
r au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tomba
it à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lend
emain vers la ville voisine, qui s’appelle Valdberghoff-tr
arbk-dikdorff, n’ayant point d’argent, mourant de faim et
de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabar
et. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : – Camar
ade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui
a la taille requise. – Ils s’avancèrent vers Candide et l
e prièrent à dîner très civilement. – Messieurs, leur dit
Candide avec une modestie charmante, vous me faites beauco
up d’honneur, mais je n’ai pas de quoi payer mon écot. Ah
! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre f
igure et de votre mérite ne payent jamais rien : n’avez-vo
us pas cinq pieds cinq pouces de haut ? Oui, messieurs, c’
est ma taille, dit-il en faisant la révérence. Ah ! monsie
ur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous défrayer
ons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vou
0007s manque d’argent ; les hommes ne sont faits que pour
se secourir les uns les autres. Vous avez raison, dit Cand
ide : c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je voi
s bien que tout est au mieux. – On le prie d’accepter quel
ques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n’en
veut point, on se met à table : – N’aimez-vous pas tendre
ment ?… Oh ! oui, répondit-il, j’aime tendrement Mlle Cu
négonde. Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demando
ns si vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares. Poi
nt du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu. Comment ! c’
est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé
. Oh ! très volontiers, messieurs – ; et il boit. – C’en e
st assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le d
éfenseur, le héros des Bulgares ; votre fortune est faite,
et votre gloire est assurée. – On lui met sur-le-champ le
s fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait to
urner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la
baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on l
ui donne trente coups de bâton ; le lendemain il fait l’ex
ercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ;
0008 le surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est
regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien
comment il était un héros. Il s’avisa un beau jour de prin
temps de s’aller promener, marchant tout droit devant lui,
croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, com
me de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son p
laisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà quatre aut
res héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui
le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce
qu’il aimait le mieux d’être fustigé trente-six fois par
tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de
plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés
sont libres ; et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il
fallut faire un choix ; il se détermina, en vertu du don d
e Dieu qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par l
es baguettes ; il essuya deux promenades. Le régiment étai
t composé de deux mille hommes ; cela lui composa quatre m
ille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’
au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme o
0009n allait procéder à la troisième course, Candide, n’en
pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la
bonté de lui casser la tête ; il obtint cette faveur ; on
lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux. Le roi de
s Bulgares passe dans ce moment, s’informe du crime du pat
ient ; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, p
ar tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune m
étaphysicien, fort ignorant des choses de ce monde, et il
lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans
tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chir
urgien guérit Candide en trois semaines avec les émollient
s enseignés par Dioscoride, Il avait déjà un peu de peau e
t pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataill
e au roi des Abares.
CHAPITRE TROISIEME
COMMENT CANDIDE SE SAUVA D’ENTRE LES BULGARES, ET CE QU’IL
DEVINT
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordon
né que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les ha
utbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie t
0010elle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renv
ersèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côt
é ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes env
iron neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surfac
e. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort
de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se mo
nter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait
comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant
cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te D
eum chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonn
er ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus
des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un villa
ge voisin ; il était en cendres : c’était un village abare
que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit p
ublic. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mou
rir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à le
urs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après av
oir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaie
nt les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaie
0011nt qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles
étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambe
s coupés.
Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il a
ppartenait à des Bulgares, et des héros abares l’avaient t
raité de même. Candide, toujours marchant sur des membres
palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du t
héâtre de la guerre, portant quelques petites provisions d
ans son bissac, et n’oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses p
rovisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais a
yant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pa
ys-là, et qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne
le traitât aussi bien qu’il l’avait été dans le château d
e monsieur le baron avant qu’il en eût été chassé pour les
beaux yeux de Mlle Cunégonde.
Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lu
i répondirent tous que, s’il continuait à faire ce métier,
on l’enfermerait dans une maison de correction pour lui a
pprendre à vivre.
Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout
0012seul une heure de suite sur la charité dans une grande
assemblée. Cet orateur, le regardant de travers, lui dit
: – Que venez-vous faire ici ? y êtes-vous pour la bonne c
ause ? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modeste
ment Candide, tout est enchaîné nécessairement et arrangé
pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de
Mlle Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il f
aut que je demande mon pain jusqu’à ce que je puisse en ga
gner ; tout cela ne pouvait être autrement. Mon ami, lui d
it l’orateur, croyez-vous que le pape soit l’Antéchrist ?
Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide ;
mais qu’il le soit ou qu’il ne le soit pas, je manque de p
ain.
Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre ; va, coquin, v
a, misérable, ne m’approche de ta vie. – La femme de l’ora
teur, ayant mis la tête à la fenêtre et avisant un homme q
ui doutait que le pape fût antéchrist, lui répandit sur le
chef un plein… O ciel ! à quel excès se porte le zèle d
e la religion dans les dames !
Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste
0013, nommé Jacques, vit la manière cruelle et ignominieus
e dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux
pieds sans plumes, qui avait une âme ; il l’amena chez lui
, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit pr
ésent de deux florins, et voulut même lui apprendre à trav
ailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fa
brique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant
lui, s’écriait : – Maître Pangloss me l’avait bien dit qu
e tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment
plus touché de votre extrême générosité que de la dureté d
e ce monsieur à manteau noir et de madame son épouse. –
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout
couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé,
la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la
gorge, tourmenté d’une toux violente et crachant une dent
à chaque effort.
CHAPITRE QUATRIEME
COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON ANCIEN MA-TRE DE PHILOSOPHIE
, LE DOCTEUR PANGLOSS, ET CE QUI EN ADVINT
Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donn
0014a à cet épouvantable gueux les deux florins qu’il avai
t reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le
regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Ca
ndide, effrayé, recule. – Hélas ! dit le misérable à l’aut
re misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Panglos
s ? Qu’entends-je ? Vous, mon cher maître ! vous, dans cet
état horrible ! Quel malheur vous est-il donc arrivé ? Po
urquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux ? Q
u’est devenue Mlle Cunégonde, la perle des filles, le chef
d’oeuvre de la nature ? Je n’en peux plus -, dit Pangloss
. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste,
où il lui fit manger un peu de pain ; et quand Pangloss f
ut refait : – Eh bien ! lui dit-il, Cunégonde ? Elle est m
orte -, reprit l’autre. Candide s’évanouit à ce mot ; son
ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui s
e trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux
. – Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des mondes, où ête
s-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte ? ne serait
-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieu
r son père à grands coups de pied ? Non, dit Pangloss ; el
0015le a été éventrée par des soldats bulgares, après avoi
r été violée autant qu’on peut l’être ; ils ont cassé la t
ête à monsieur le baron qui voulait la défendre ; madame l
a baronne a été coupée en morceaux ; mon pauvre pupille, t
raité précisément comme sa soeur ; et quant au château, il
n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un
mouton, pas un canard, pas un arbre ; mais nous avons été
bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une b
aronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. –
A ce discours, Candide s’évanouit encore ; mais revenu à s
oi, et ayant dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de
la cause et de l’effet, et de la raison suffisante qui av
ait mis Pangloss dans un si piteux état. – Hélas ! dit l’a
utre, c’est l’amour ; l’amour, le consolateur du genre hum
ain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
sensibles, le tendre amour. Hélas ! dit Candide, je l’ai
connu, cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de no
tre âme ; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coup
s de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu pr
oduire en vous un effet si abominable ? –
0016Pangloss répondit en ces termes : – O mon cher Candide
! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de notre
auguste baronne ; j’ai goûté dans ses bras les délices du
paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous
me voyez dévoré ; elle en était infectée, elle en est peut
-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier trè
s savant, qui avait remonté à la source ; car il l’avait e
ue d’une vieille comtesse, qui l’avait reçue d’un capitain
e de cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la tenai
t d’un page, qui l’avait reçue d’un jésuite, qui, étant no
vice, l’avait eue en droite ligne d’un des compagnons de C
hristophe Colomb. Pour moi, je ne la donnerai à personne,
car je me meurs.
– Pangloss ! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie
! n’est-ce pas le diable qui en fut la souche ? Point du
tout, répliqua ce grand homme ; c’était une chose indispen
sable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessair
e ; car si Colomb n’avait pas attrapé, dans une île de l’A
mérique, cette maladie qui empoisonne la source de la géné
ration, qui souvent même empêche la génération, et qui est
0017 évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n
‘aurions ni le chocolat ni la cochenille ; il faut encore
observer que jusqu’aujourdh’ui, dans notre continent, cett
e maladie nous est particulière, comme la controverse. Les
Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois
, les Japonais, ne la connaissent pas encore ; mais il y a
une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à leur t
our dans quelques siècles. En attendant, elle a fait un me
rveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes
armées composées d’honnêtes stipendiaires, bien élevés, qu
i décident du destin des Etats ; on peut assurer que, quan
d trente mille hommes combattent en bataille rangée contre
des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille
vérolés de chaque côté.
Voilà qui est admirable, dit Candide, mais il faut vous fa
ire guérir. Et comment le puis- je ? dit Pangloss ; je n’a
i pas le sou, mon ami ; et dans toute l’étendue de ce glob
e, on ne peut ni se faire saigner ni prendre un lavement s
ans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paye pour nou
s. –
0018Ce dernier discours détermina Candide ; il alla se jet
er aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques, et lui
fit une peinture si touchante de l’état où son ami était
réduit que le bonhomme n’hésita pas à recueillir le docteu
r Pangloss ; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans
la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il écrivait
bien et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois
, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son
commerce, il mena dans son vaisseau ses deux philosophes.
Pangloss lui expliqua comment tout était on ne peut mieux
. Jacques n’était pas de cet avis. – Il faut bien, disait-
il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car il
s ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu
ne leur a donné ni canon de vingt-quatre ni baïonnettes,
et ils se sont fait des baïonnettes et des canons pour se
détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banque
routes, et la justice qui s’empare des biens des banquerou
tiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était ind
ispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
0019particuliers font le bien général, de sorte que plus i
l y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. – T
andis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit, les vents souff
lèrent des quatre coins du monde et le vaisseau fut assail
li de la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonn
e.
CHAPITRE CINQUIEME
TEMP-TE, NAUFRAGE, TREMBLEMENT DE TERRE, ET CE QUI ADVINT
DU DOCTEUR PANGLOSS, DE CANDIDE ET DE L’ANABAPTISTE JACQUE
S
La moitié des passagers, affaiblis, expirants de ces angoi
sses inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans
les nerfs et dans toutes les humeurs du corps agitées en s
ens contraire, n’avait pas même la force de s’inquiéter du
danger. L’autre moitié jetait des cris et faisait des pri
ères ; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le v
aisseau entrouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne s
‘entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait u
n peu à la manoeuvre ; il était sur le tillac ; un matelot
furieux le frappe rudement et l’étend sur les planches ;
0020mais du coup qu’il lui donna il eut lui-même une si vi
olente secousse qu’il tomba hors du vaisseau la tête la pr
emière. Il restait suspendu et accroché à une partie de mâ
t rompue. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à rem
onter, et de l’effort qu’il fit il est précipité dans la m
er à la vue du matelot, qui le laissa périr, sans daigner
seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfait
eur qui reparaît un moment et qui est englouti pour jamais
. Il veut se jeter après lui dans la mer ; le philosophe P
angloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de Lisbo
nne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y n
oyât. Tandis qu’il le prouvait a priori, le vaisseau s’ent
rouvre, tout périt à la réserve de Pangloss, de Candide, e
t de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anaba
ptiste ; le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage où P
angloss et Candide furent portés sur une planche.
Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers
Lisbonne ; il leur restait quelque argent, avec lequel il
s espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la
tempête.
0021A peine ont-ils mis le pied dans la ville en pleurant
la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre tremb
ler sous leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans l
e port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tou
rbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les
places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits son
t renversés sur les fondements, et les fondements se dispe
rsent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe
sont écrasés sous des ruines, Le matelot disait en siffla
nt et en jurant : – Il y aura quelque chose à gagner ici.
Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? di
sait Pangloss. Voici le dernier jour du monde ! – s’écriai
t Candide. Le matelot court incontinent au milieu des débr
is, affronte la mort pour trouver de l’argent, en trouve,
s’en empare, s’enivre, et, ayant cuvé son vin, achète les
faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencon
tre sur les ruines des maisons détruites et au milieu des
mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la
manche. – Mon ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vo
us manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre
0022temps. Tête et sang ! répondit l’autre, je suis matelo
t et né à Batavia ; j’ai marché quatre fois sur le crucifi
x dans quatre voyages au Japon ; tu as bien trouvé ton hom
me avec ta raison universelle ! –
Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide ; il étai
t étendu dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pan
gloss : – Hélas ! procure-moi un peu de vin et d’huile ; j
e me meurs. Ce tremblement de terre n’est pas une chose no
uvelle, répondit Pangloss ; la ville de Lima éprouva les m
êmes secousses en Amérique l’année passée ; même causes, m
ême effets : il y a certainement une traînée de soufre sou
s terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus prob
able, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de
vin. Comment, probable ? répliqua le philosophe ; je souti
ens que la chose est démontrée. – Candide perdit connaissa
nce, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine v
oisine.
Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche e
n se glissant à travers des décombres, ils réparèrent un p
eu leurs forces. Ensuite, ils travaillèrent comme les autr
0023es à soulager les habitants échappés à la mort. Quelqu
es citoyens secourus par eux leur donnèrent un aussi bon d
îner qu’on le pouvait dans un tel désastre. Il est vrai qu
e le repas était triste ; les convives arrosaient leur pai
n de leurs larmes ; mais Pangloss les consola en les assur
ant que les choses ne pouvaient être autrement : – Car, di
t-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux. Car, s’il y a u
n volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs. Car il e
st impossible que les choses ne soient pas où elles sont.
Car tout est bien. –
Un petit homme noir, familier de l’Inquisition, lequel éta
it à côté de lui, prit poliment la parole et dit : – Appar
emment que monsieur ne croit pas au péché originel ; car,
si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punitio
n.
Je demande très humblement pardon à Votre Excellence, répo
ndit Pangloss encore plus poliment, car la chute de l’homm
e et la malédiction entraient nécessairement dans le meill
eur des mondes possibles. Monsieur ne croit donc pas à la
liberté ? dit le familier. Votre Excellence m’excusera, di
0024t Pangloss ; la liberté peut subsister avec la nécessi
té absolue ; car il était nécessaire que nous fussions lib
res ; car enfin la volonté déterminée… – Pangloss était
au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de
tête à son estafier qui lui servait à boire du vin de Port
o, ou d’Oporto.
CHAPITRE SIXIEME
COMMENT ON FIT UN BEL AUTO-DA-FE POUR EMP-CHER LES TREMBLE
MENTS DE TERRE, ET COMMENT CANDIDE FUT FESSE
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois
quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé
un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que
de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé p
ar l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques pe
rsonnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un s
ecret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoi
r épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un
poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le
dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un po
0025ur avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un a
ir d’approbation : tous deux furent menés séparément dans
des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on
n’était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils
furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leur
s têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de
Candide étaient peints de flammes renversées et de diable
s qui n’avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de
Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étai
ent droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et
entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle m
usique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pend
ant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’
avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangl
oss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même
jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantab
le.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout
palpitant, se disait à lui-même : – Si c’est ici le meille
ur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe
0026encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les B
ulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des phi
losophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache p
ourquoi ! – mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes,
faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! – Mlle Cunég
onde ! la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu l
e ventre ! –
Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, a
bsous et béni, lorsqu’une vieille l’aborda et lui dit :
– Mon fils, prenez courage, suivez-moi. –
CHAPITRE SEPTIEME
COMMENT UNE VIEILLE PRIT SOIN DE CANDIDE, ET COMMENT IL RE
TROUVA CE QU’IL AIMAIT
Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille d
ans une masure ; elle lui donna un pot de pommade pour se
frotter, lui laissa à manger et à boire ; elle lui montra
un petit lit assez propre ; il y avait auprès du lit un ha
bit complet. – Mangez, buvez, dormez, lui dit- elle, et qu
e Notre-Dame d’Atocha, Mgr saint Antoine de Padoue et Mgr
saint Jacques de Compostelle prennent soin de vous : je re
0027viendrai demain. – Candide, toujours étonné de tout ce
qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encor
e plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la m
ain. – Ce n’est pas ma main qu’il faut baiser, dit la viei
lle ; je reviendrai demain. Frottez-vous de pommade, mange
z et dormez. –
Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le len
demain la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos,
le frotte elle-même d’une autre pommade ; elle lui apporte
ensuite à dîner ; elle revient sur le soir, et apporte à
souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémoni
es. – Qui êtes-vous ? lui disait toujours Candide ; qui vo
us a inspiré tant de bonté ? quelles grâces puis-je vous r
endre ? – La bonne femme ne répondait jamais rien ; elle r
evint sur le soir et n’apporta point à souper. – Venez ave
c moi, dit-elle, et ne dites mot. – Elle le prend sous le
bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart
de mille : ils arrivent à une maison isolée, entourée de
jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte
. On ouvre ; elle mène Candide, par un escalier dérobé, da
0028ns un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart
, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver, et
regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le momen
t présent comme un songe agréable.
La vieille reparut bientôt ; elle soutenait avec peine une
femme tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de
pierreries et couverte d’un voile. – -tez ce voile -, dit
la vieille à Candide. Le jeune homme approche ; il lève le
voile d’une main timide. Quel moment ! quelle surprise !
il croit voir Mlle Cunégonde ; il la voyait en effet, c’ét
ait elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer un
e parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le can
apé. La vieille les accable d’eaux spiritueuses ; ils repr
ennent leurs sens, ils se parlent : ce sont d’abord des mo
ts entrecoupés, des demandes et des réponses qui se croise
nt, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur rec
ommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté.
– Quoi ! c’est vous, lui dit Candide, vous vivez ! Je vou
s retrouve en Portugal ! On ne vous a donc pas violée ? On
ne vous a point fendu
0029le ventre, comme le philosophe Pangloss me l’avait ass
uré ? Si fait, dit la belle Cunégonde ; mais on ne meurt p
as toujours de ces deux accidents. Mais votre père et votr
e mère ont-ils été tués ? Il n’est que trop vrai, dit Cuné
gonde en pleurant. Et votre frère ? Mon frère a été tué au
ssi. Et pourquoi êtes-vous en Portugal ? et comment avez-v
ous su que j’y étais ? et par quelle étrange aventure m’av
ez-vous fait conduire dans cette maison ? Je vous dirai to
ut cela, répliqua la dame ; mais il faut auparavant que vo
us m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baise
r innocent que vous me donnâtes et les coups de pied que v
ous reçûtes. –
Candide lui obéit avec un profond respect ; et quoiqu’il f
ût interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quo
ique l’échine lui fît encore un peu mal, il lui raconta de
la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé depu
is le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux
au ciel ; elle donna des larmes à la mort du bon anabapti
ste et de Pangloss ; après quoi elle parla en ces termes à
Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorai
0030t des yeux.
CHAPITRE HUITIEME
HISTOIRE DE CUNEGONDE
– J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand i
l plut au ciel d’envoyer les Bulgares dans notre beau chât
eau de Thunder-ten-tronckh ; ils égorgèrent mon père et mo
n frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulga
re, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais pe
rdu connaissance, se mit à me violer ; cela me fit revenir
, je repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis,
j’égratignai, je voulais arracher les yeux à ce grand Bul
gare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le chât
eau de mon père était une chose d’usage : le brutal me don
na un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte e
ncore la marque. Hélas ! j’espère bien la voir, dit le naï
f Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde ; mais continuons
. Continuez -, dit Candide.
Elle reprit ainsi le fil de son histoire : – Un capitaine
bulgare entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne
se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de
0031 respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur m
on corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnièr
e de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de c
hemises qu’il avait, je faisais sa cuisine ; il me trouvai
t fort jolie, il faut l’avouer ; et je ne nierai pas qu’il
ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et
douce ; d’ailleurs peu d’esprit, peu de philosophie : on v
oyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pang
loss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent e
t s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don
Issacar, qui trafiquait en Hollande et en Portugal, et qu
i aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’attacha beauc
oup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher ; je lu
i ai mieux résisté qu’au soldat bulgare. Une personne d’ho
nneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en afferm
it. Le Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison
de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n
‘y avait rien sur la terre de si beau que le château de Th
under-ten-tronckh ; j’ai été détrompée.
– Le grand inquisiteur m’aperçut un jour à la messe, il me
0032 lorgna beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parl
er pour des affaires secrètes. Je fus conduite à son palai
s ; je lui appris ma naissance ; il me représenta combien
il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélit
e. On proposa de sa part à don Issacar de me céder à monse
igneur. Don Issacar, qui est le banquier de la cour et hom
me de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le men
aça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un
marché, par lequel la maison et moi leur appartiendraient
à tous deux en commun : que le Juif aurait pour lui les lu
ndis, mercredis et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur
aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois qu
e cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles
; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi au di
manche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour
moi, j’ai résisté jusqu’à présent à toutes les deux, et j
e crois que c’est pour cette raison que j’ai toujours été
aimée.
– Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre
, et pour intimider don Issacar, il plut à monseigneur l’i
0033nquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me fit l’honn
eur de m’y inviter. Je fus très bien placée ; on servit au
x dames des rafraîchissements entre la messe et l’exécutio
n. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler
ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa
commère ; mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon tr
ouble, quand je vis, dans un san-benito et sous une mitre,
une figure qui ressemblait à celle de Pangloss ! Je me fr
ottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendr
e ; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens
que je vous vis dépouillé tout nu : ce fut là le comble de
l’horreur, de la consternation, de la douleur, du désespo
ir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore
plus blanche et d’un incarnat plus parfait que celle de mo
n capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les sent
iments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai,
je voulus dire : ” Arrêtez, barbares ! ” mais la voix me m
anqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes
été bien fessé : – Comment se peut-il faire, disais-je, q
ue l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lis
0034bonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’au
tre pour être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisite
ur dont je suis la bien-aimée ? Pangloss m’a donc bien cru
ellement trompée quand il me disait que tout va le mieux d
u monde. –
– Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prêt
e de mourir de faiblesse, j’avais la tête remplie du massa
cre de mon père, de ma mère, de mon frère, de l’insolence
de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me
donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mo
n capitaine bulgare, de mon vilain don Issacar, de mon abo
minable inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss,
de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vou
s fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné de
rrière un paravent, le jour que je vous avais vu pour la d
ernière fois. Je louai Dieu qui vous ramenait à moi par ta
nt d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de
vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle
a très bien exécuté ma commission ; j’ai goûté le plaisir
inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous pa
0035rler. Vous devez avoir une faim dévorante ; j’ai grand
appétit ; commençons par souper. –
Les voilà qui se mettent tous deux à table ; et après le s
ouper, ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà
parlé ; ils y étaient quand le signor don Issacar, l’un de
s maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du sabbat.
Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre am
our.
CHAPITRE NEUVIEME
CE QUI ADVINT DE CUNEGONDE, DE CANDIDE, DU GRAND INQUISITE
UR ET D’UN JUIF
Cet Issacar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu da
ns Israël depuis la captivité en Babylone. – Quoi ! dit-il
, chienne de Galiléenne, ce n’est pas assez de monsieur l’
inquisiteur ? Il faut que ce coquin partage aussi avec moi
? – En disant cela il tire un long poignard dont il était
toujours pourvu, et ne croyant pas que son adverse partie
eût des armes, il se jette sur Candide ; mais notre bon W
estphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’
habit complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les moeurs
0036fort douces, et vous étend l’Israélite roide mort sur
le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
– Sainte Vierge ! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir ?
Un homme tué chez moi ! si la justice vient, nous sommes
perdus. Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit Candide, il
nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c
‘était un grand philosophe. A son défaut consultons la vie
ille. – Elle était fort prudente, et commençait à dire son
avis, quand une autre petite porte s’ouvrit. Il était une
heure après minuit, c’était le commencement du dimanche.
Ce jour appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre
et voit le fessé Candide l’épée à la main, un mort étendu
par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des co
nseils.
Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide
, et comment il raisonna : – Si ce saint homme appelle du
secours, il me fera infailliblement brûler ; il pourra en
faire autant de Cunégonde ; il m’a fait fouetter impitoyab
lement ; il est mon rival ; je suis en train de tuer, il n
‘y a pas à balancer. – Ce raisonnement fut net et rapide,
0037et sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de
sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le jette à c
ôté du Juif. – En voici bien d’une autre, dit Cunégonde ;
il n’y a plus de rémission ; nous sommes excommuniés, notr
e dernière heure est venue. Comment avez-vous fait, vous q
ui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et u
n prélat ? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on
est amoureux, jaloux et fouetté par l’Inquisition, on ne
se connaît plus. –
La vieille prit alors la parole et dit : – Il y a trois ch
evaux andalous dans l’écurie, avec leurs selles et leurs b
rides : que le brave Candide les prépare ; madame a des mo
yadors et des diamants : montons vite à cheval, quoique je
ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix ;
il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand pl
aisir de voyager pendant la fraîcheur de la nuit. –
Aussitôt Candide selle les trois chevaux. Cunégonde, la vi
eille et lui font trente milles d’une traite. Pendant qu’i
ls s’éloignaient, la Sainte-Hermandad arrive dans la maiso
n ; on enterre monseigneur dans une belle église, et on je
0038tte Issacar à la voirie.
Candide, Cunégonde et la vieille étaient déjà dans la peti
te ville d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-M
orena ; et ils parlaient ainsi dans un cabaret.
CHAPITRE DIXIEME
DANS QUELLE DETRESSE CANDIDE, CUNEGONDE ET LA VIEILLE ARRI
VENT A CADIX, ET DE LEUR EMBARQUEMENT
– Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants ? di
sait en pleurant Cunégonde ; de quoi vivrons-nous ? commen
t ferons-nous ? où trouver des inquisiteurs et des Juifs q
ui m’en donnent d’autres ? Hélas ! dit la vieille, je soup
çonne fort un révérend père cordelier qui coucha hier dans
la même auberge que nous à Badajoz ; Dieu me garde de fai
re un jugement téméraire ! mais il entra deux fois dans no
tre chambre, et il partit longtemps avant nous. Hélas ! di
t Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les
biens de la terre sont communs à tous les hommes, que chac
un y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant ce
s principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il
ne vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde Pas u
0039n maravédis, dit-elle. Quel parti prendre ? dit Candid
e. Vendons un des chevaux, dit la vieille ; je monterai en
croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me ten
ir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. –
Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictin
s ; il acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde et
la vieille passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa,
et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et
on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les r
évérends pères jésuites du Paraguay, qu’on accusait d’avoi
r fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espa
gne et de Portugal, auprès de la ville du Saint- Sacrement
. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice b
ulgarien devant le général de la petite armée avec tant de
grâce, de célérité, d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’o
n lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le voi
là capitaine ; il s’embarque avec Mlle Cunégonde, la vieil
le, deux valets et les deux chevaux andalous qui avaient a
ppartenu à M. le grand inquisiteur de Portugal.
Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur l
0040a philosophie du pauvre Pangloss. – Nous allons dans u
n autre univers, disait Candide ; c’est dans celui-là sans
doute que tout est bien. Car il faut avouer qu’on pourrai
t gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physiqu
e et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait Cun
égonde ; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que
j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé.
Tout ira bien, répliquait Candide ; la mer de ce nouveau m
onde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe ; elle e
st plus calme, les vents plus constants. C’est certainemen
t le nouveau monde qui est le meilleur des univers possibl
es. Dieu le veuille ! disait Cunégonde ; mais j’ai été si
horriblement malheureuse dans le
mien que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous v
ous plaignez, leur dit la vieille ; hélas ! vous n’avez pa
s éprouvé des infortunes telles que les miennes. – Cunégon
de se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort
plaisante de prétendre être plus malheureuse qu’elle. – H
élas ! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous n’ayez été
violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups
0041 de couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de
vos châteaux, qu’on n’ait égorgé à vos yeux deux mères et
deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos amants foue
ttés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez
l’emporter sur moi ; ajoutez que je suis née baronne avec
soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière.
Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas quel
le est ma naissance ; et si je vous montrais mon derrière,
vous ne parleriez pas comme vous faites, et vous suspendr
iez votre jugement. – Ce discours fit naître une extrême c
uriosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La viei
lle leur parla en ces termes.
CHAPITRE ONZIEME
HISTOIRE DE LA VIEILLE
– Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’éc
arlate ; mon nez n’a pas toujours touché à mon menton, et
je n’ai pas toujours été servante. Je suis la fille du pap
e Urbain X, et de la princesse de Palestrine. On m’éleva j
usqu’à quatorze ans dans un palais auquel tous les château
x de vos barons allemands n’auraient pas servi d’écurie ;
0042et une de mes robes valait mieux que toutes les magnif
icences de la Westphalie. Je croissais en beauté, en grâce
s, en talents, au milieu des plaisirs, des respects et des
espérances. J’inspirais déjà de l’amour, ma gorge se form
ait ; et quelle gorge ! blanche, ferme, taillée comme cell
e de la Vénus de Médicis ; et quels yeux ! quelles paupièr
es ! quels sourcils noirs ! quelles flammes brillaient dan
s mes deux prunelles, et effaçaient la scintillation des é
toiles, comme me disaient les poètes du quartier. Les femm
es qui m’habillaient et qui me déshabillaient tombaient en
extase en me regardant par-devant et par-derrière, et tou
s les hommes auraient voulu être à leur place.
– Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara. Q
uel prince ! aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agr
éments, brillant d’esprit et brûlant d’amour. Je l’aimais
comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec
emportement. Les noces furent préparées. C’était une pompe
, une magnificence inouïe ; c’étaient des fêtes, des carro
usels, des opera- buffa continuels ; et toute l’Italie fit
pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passa
0043ble. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une v
ieille marquise qui avait été maîtresse de mon prince l’in
vita à prendre du chocolat chez elle. Il mourut en moins d
e deux heures avec des convulsions épouvantables. Mais ce
n’est qu’une bagatelle. Ma mère, au désespoir, et bien moi
ns affligée que moi, voulut s’arracher pour quelque temps
à un séjour si funeste. Elle avait une très belle terre au
près de Gaète. Nous nous embarquâmes sur une galère du pay
s, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu’u
n corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde. Nos solda
ts se défendirent comme des soldats du pape : ils se miren
t tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au
corsaire une absolution in articulo mortis.
– Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mè
re aussi, nos filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est
une chose admirable que la diligence avec laquelle ces mes
sieurs déshabillent le monde. Mais ce qui me surprit davan
tage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un end
roit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre d’
ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait b
0044ien étrange : voilà comme on juge de tout quand on n’e
st pas sorti de son pays. J’appris bientôt que c’était pou
r voir si nous n’avions pas caché là quelques diamants : c
‘est un usage établi de temps immémorial parmi les nations
policées qui courent sur mer. J’ai su que MM. les religie
ux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prenn
ent des Turcs et des Turques ; c’est une loi du droit des
gens à laquelle on n’a jamais dérogé.
– Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune
princesse d’être menée esclave à Maroc avec sa mère. Vous
concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrir dans le
vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle ; nos f
illes d’honneur, nos simples femmes de chambre, avaient pl
us de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique
. Pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâc
e même, et j’étais pucelle ; je ne le fus pas longtemps :
cette fleur qui avait été réservée pour le beau prince de
Massa-Carrara me fut ravie par le capitaine corsaire ; c’é
tait un nègre abominable, qui croyait encore me faire beau
coup d’honneur. Certes, il fallait que Mme la princesse de
0045 Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister
à tout ce que nous éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maro
c. Mais passons ; ce sont des choses si communes qu’elles
ne valent pas la peine qu’on en parle.
– Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquan
te fils de l’empereur Muley- Ismaël avaient chacun leur pa
rti : ce qui produisait en effet cinquante guerres civiles
, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basan
és contre basanés, de mulâtres contre mulâtres. C’était un
carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.
– A peine fûmes-nous débarqués que des noirs d’une faction
ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui
enlever son butin. Nous étions, après les diamants et l’o
r, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus témoin d’un com
bat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Euro
pe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ard
ent. Ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est
commune en Afrique. Il semble que vos Européens aient du
lait dans les veines ; c’est du vitriol, c’est du feu qui
coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays
0046voisins. On combattit avec la fureur des lions, des ti
gres et des serpents de la contrée, pour savoir à qui nous
aurait. Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lie
utenant de mon capitaine la retint par le bras gauche ; un
soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la
tenait par l’autre. Nos filles se trouvèrent presque toute
s en un moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitain
e me tenait cachée derrière lui. Il avait le cimeterre au
poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin, j
e vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées,
massacrées par les monstres qui se les disputaient. Les c
aptifs mes compagnons, ceux qui les avaient pris, soldats,
matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon
capitaine, tout fut tué ; et je demeurai mourante sur un t
as de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on s
ait, dans l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu
‘on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par Mahome
t.
– Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de
tant de cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous
0047 un grand oranger au bord d’un ruisseau voisin ; j’y t
ombai d’effroi, de lassitude, d’horreur, de désespoir et d
e faim. Bientôt après, mes sens accablés se livrèrent à un
sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du repos.
J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, en
tre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelq
ue chose qui s’agitait sur mon corps. J’ouvris les yeux, j
e vis un homme blanc et de bonne mine qui soupirait, et qu
i disait entre ses dents : O che sciagura d’essere senza c
… !
CHAPITRE DOUZIEME
SUITE DES MALHEURS DE LA VIEILLE
– Etonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et n
on moins surprise des paroles que proférait cet homme, je
lui répondis qu’il y avait de plus grands malheurs que cel
ui dont il se plaignait. Je l’instruisis en peu de mots de
s horreurs que j’avais essuyées, et je retombai en faibles
se. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit mettre au
lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me fl
atta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et
0048que jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne
pouvait lui rendre. – Je suis né à Naples, me dit-il, on
y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans ; les
uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
que celle des femmes, les autres vont gouverner les Etats.
On me fit cette opération avec un très grand succès, et j
‘ai été musicien de la chapelle de Mme la princesse de Pal
estrine. De ma mère ! m’écriai-je. De votre mère ! s’écria
-t-il en pleurant. Quoi ! vous seriez cette jeune princess
e que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promett
ait déjà d’être aussi belle que vous êtes ? C’est moi-même
; ma mère est à quatre cents pas d’ici, coupée en quartie
rs sous un tas de morts… –
– Je lui contai tout ce qui m’était arrivé ; il me conta a
ussi ses aventures, et m’apprit comment il avait été envoy
é chez le roi de Maroc par une puissance chrétienne, pour
conclure avec ce monarque un traité, par lequel on lui fou
rnirait de la poudre, des canons et des vaisseaux, pour l’
aider à exterminer le commerce des autres chrétiens. ” Ma
mission est faite, me dit cet honnête eunuque ; je vais m’
0049embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. Ma
che sciagura d’essere senza c… ! ”
– Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement ; et a
u lieu de me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et
me vendit au dey de cette province. A peine fus-je vendue
que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie
et de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous a
vez vu des tremblements de terre ; mais, mademoiselle, ave
z-vous jamais eu la peste ? Jamais, répondit la baronne.
Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’
elle est bien au-dessus d’un tremblement de terre. Elle es
t fort commune en Afrique ; j’en fus attaquée. Figurez vou
s quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de quinze
ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté
, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, av
ait vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et l
a guerre, et mourait pestiférée dans Alger. Je n’en mourus
pourtant pas. Mais mon eunuque et le dey, et presque tout
le sérail d’Alger, périrent.
– Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste f
0050urent passés, on vendit les esclaves du dey. Un marcha
nd m’acheta et me mena à Tunis, il me vendit à un autre ma
rchand, qui me revendit à Tripoli ; de Tripoli je fus reve
ndue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne, de Smyr
ne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janiss
aires, qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof c
ontre les Russes qui l’assiégeaient.
– L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tou
t son sérail, et nous logea dans un petit fort sur les Pal
us-Méotides, gardé par deux eunuques noirs et vingt soldat
s. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rend
irent bien. Azof fut mis à feu et à sang, et on ne pardonn
a ni au sexe ni à l’âge ; il ne resta que notre petit fort
; les ennemis voulurent nous prendre par famine. Les ving
t janissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Les ext
rémités de la faim où ils furent réduits les contraigniren
t à manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serme
nt. Au bout de quelques jours, ils résolurent de manger le
s femmes.
– Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui
0051 leur fit un beau sermon par lequel il leur persuada d
e ne nous pas tuer tout à fait. – Coupez, dit-il, seulemen
t une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne
chère ; s’il faut y revenir, vous en aurez encore autant d
ans quelques jours ; le ciel vous saura gré d’une action s
i charitable, et vous serez secourus. –
– Il avait beaucoup d’éloquence ; il les persuada. On nous
fit cette horrible opération. L’iman nous appliqua le mêm
e baume qu’on met aux enfants qu’on vient de circoncire. N
ous étions toutes à la mort.
– A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nou
s leur avions fourni que les Russes arrivent sur des batea
ux plats ; il ne réchappa pas un janissaire. Les Russes ne
firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a p
artout des chirurgiens français : un d’eux, qui était fort
adroit, prit soin de nous ; il nous guérit, et je me souv
iendrai toute ma vie que, quand les plaies furent bien fer
mées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à
toutes de nous consoler ; il nous assura que dans plusieur
s sièges pareille chose était arrivée, et que c’était la l
0052oi de la guerre.
– Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à
Moscou. J’échus en partage à un boyard qui me fit sa jard
inière, et qui me donnait vingt coups de fouet par jour. M
ais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec un
e trentaine de boyards pour quelque tracasserie de cour, j
e profitai de cette aventure ; je m’enfuis ; je traversai
toute la Russie ; je fus longtemps servante de cabaret à R
iga, puis à Rostock, à Vismar, à
Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à La Haye, à Rotte
rdam : j’ai vieilli dans la misère et dans l’opprobre, n’a
yant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours qu
e j’étais fille d’un pape ; je voulus cent fois me tuer, m
ais j’aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est p
eut-être un de nos penchants les plus funestes ; car y a t
-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement
un fardeau qu’on veut toujours jeter par terre ? d’avoir
son être en horreur, et de tenir à son être ? enfin de car
esser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ai
t mangé le coeur ?
0053– J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir
, et dans les cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux
de personnes qui avaient leur existence en exécration ; m
ais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement f
in à leur misère : trois nègres, quatre Anglais, quatre Ge
nevois et un professeur allemand nommé Robeck. J’ai fini p
ar être servante chez le Juif don Issacar ; il me mit aupr
ès de vous, ma belle demoiselle ; je me suis attachée à vo
tre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures qu
e des miennes. Je ne vous aurais même jamais parlé de mes
malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et s’il n’
était d’usage dans un vaisseau de conter des histoires pou
r se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience
, je connais le monde ; donnez-vous un plaisir, engagez ch
aque passager à vous conter son histoire ; et s’il s’en tr
ouve un seul qui n’ait souvent maudit sa vie, qui ne se so
it souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux d
es hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première. –
CHAPITRE TREIZIEME
COMMENT CANDIDE FUT OBLIGE DE SE SEPARER DE LA BELLE CUNEG
0054ONDE ET DE LA VIEILLE
La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille
, lui fit toutes les politesses qu’on devait à une personn
e de son rang et de son mérite. Elle accepta la propositio
n ; elle engagea tous les passagers l’un après l’autre à l
ui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que l
a vieille avait raison. – C’est bien dommage, disait Candi
de, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume d
ans un auto-da-fé ; il nous dirait des choses admirables s
ur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la ter
re et la mer et je me sentirais assez de force pour oser l
ui faire respectueusement quelques objections. –
A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau av
ançait. On aborda dans Buenos- Ayres. Cunégonde, le capita
ine Candide et la vieille allèrent chez le gouverneur Don
Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos,
y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un hom
me qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le
dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affec
0055tant une démarche si altière, que tous ceux qui le sal
uaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à
la fureur. Cunégonde lui parut ce qu’il avait jamais vu d
e plus beau. La première chose qu’il fit fut de demander s
i elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il
fit cette question alarma Candide : il n’osa pas dire qu’e
lle était sa femme, parce qu’en effet elle ne l’était poin
t ; il n’osait pas dire que c’était sa soeur, parce qu’ell
e ne l’était pas non plus ; et quoique ce mensonge officie
ux eût été autrefois très à la mode chez les anciens, et q
u’il pût être utile aux modernes, son âme était trop pure
pour trahir la vérité. – Mlle Cunégonde, dit-il, doit me f
aire l’honneur de m’épouser, et nous supplions Votre Excel
lence de daigner faire notre noce. –
Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampour
dos, y Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et
ordonna au capitaine Candide d’aller faire la revue de sa
compagnie. Candide obéit ; le gouverneur demeura avec Mlle
Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le
lendemain il l’épouserait à la face de l’Eglise, ou autre
0056ment, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde lu
i demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consul
ter la vieille et pour se déterminer.
La vieille dit à Cunégonde : – Mademoiselle, vous avez soi
xante et douze quartiers, et pas une obole ; il ne tient q
u’à vous d’être la femme du plus grand seigneur de l’Améri
que méridionale, qui a une très belle moustache ; est-ce à
vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve ? Vous
avez été violée par les Bulgares ; un Juif et un inquisit
eur ont eu vos bonnes grâces : les malheurs donnent des dr
oits. J’avoue que, si j’étais à votre place, je ne ferais
aucun scrupule d’épouser monsieur le gouverneur et de fair
e la fortune de M. le capitaine Candide. – Tandis que la v
ieille parlait avec toute la prudence que l’âge et l’expér
ience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaissea
u ; il portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui
était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier
à la grande manche qui vola l’argent et les bijoux de Cuné
gonde dans la ville de Badajoz, lorsqu’elle fuyait en hâte
0057 avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques-unes de
s pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour
celles du grand inquisiteur. Le cordelier, avant d’être p
endu, avoua qu’il les avait volées ; il indiqua les person
nes et la route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde
et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix ; o
n envoya sans perdre temps un vaisseau à leur poursuite. L
e vaisseau était déjà dans le port de Buenos-Ayres. Le bru
it se répandit qu’un alcade allait débarquer, et qu’on pou
rsuivait les meurtriers de monseigneur le grand inquisiteu
r. La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui étai
t à faire. – Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et
vous n’avez rien à craindre ; ce n’est pas vous qui avez
tué monseigneur ; et d’ailleurs le gouverneur, qui vous ai
me, ne souffrira pas qu’on vous maltraite ; demeurez. – El
le court sur-le-champ à Candide : – Fuyez, dit-elle, ou da
ns une heure vous allez être brûlé – Il n’y avait pas un m
oment à perdre ; mais comment se séparer de Cunégonde, et
où se réfugier ?
CHAPITRE QUATORZIEME
0058COMMENT CANDIDE ET CACAMBO FURENT REÇUS CHEZ LES JESUI
TES DU PARAGUAY
Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve
beaucoup sur les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’é
tait un quart d’Espagnol, né d’un métis dans le Tucuman ;
il avait été enfant de choeur, sacristain, matelot, moine,
facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et aimai
t fort son maître parce que son maître était un fort bon h
omme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. – A
llons, mon maître, suivons le conseil de la vieille ; part
ons, et courons sans regarder derrière nous. – Candide ver
sa des larmes. – O ma chère Cunégonde ! faut-il vous aband
onner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire no
s noces ! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous
? Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo ; les fem
mes ne sont jamais embarrassées d’elles ; Dieu y pourvoit
; courons. Où me mènes-tu ? où allons-nous ? que ferons-no
us sans Cunégonde ? disait Candide. Par saint Jacques de C
ompostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux j
ésuites ; allons la faire pour eux : je sais assez les che
0059mins, je vous mènerai dans leur royaume, ils seront ch
armés d’avoir un capitaine qui fasse l’exercice à la bulga
re ; vous ferez une fortune prodigieuse ; quand on n’a pas
son compte dans un monde, on le trouve dans un autre. C’e
st un très grand plaisir de voir et de faire des choses no
uvelles.
Tu as donc été déjà dans le Paraguay ? dit Candide. Eh vra
iment oui ! dit Cacambo ; j’ai été cuistre dans le collège
de l’Assomption, et je connais le gouvernement de Los Pad
res comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose ad
mirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de tro
is cents lieues de diamètre ; il est divisé en trente prov
inces. Los Padres y ont tout, et les peuples rien ; c’est
le chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi,
je ne vois rien de si divin que Los Padres, qui font ici l
a guerre au roi d’Espagne et au roi de Portugal, et qui en
Europe confessent ces rois ; qui tuent ici des Espagnols,
et qui à Madrid les envoient au ciel : cela me ravit ; av
ançons ; vous allez être le plus heureux de tous les homme
s. Quel plaisir auront Los Padres quand ils sauront qu’il
0060leur vient un capitaine qui sait l’exercice bulgare !

Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo
dit à la garde avancée qu’un capitaine demandait à parler
à monseigneur le commandant. On alla avertir la grande gar
de. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant l
ui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d
‘abord désarmés ; on se saisit de leurs deux chevaux andal
ous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux
files de soldats ; le commandant était au bout, le bonnet
à trois cornes en tête, la robe retroussée, l’épée au côté
, l’esponton à la main. Il fit un signe ; aussitôt vingt-q
uatre soldats entourent les deux nouveaux venus. Un sergen
t leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut
leur parler, que le révérend père provincial ne permet pas
qu’aucun Espagnol ouvre la bouche qu’en sa présence, et d
emeure plus de trois heures dans le pays. – Et où est le r
évérend père provincial ? dit Cacambo. Il est à la parade
après avoir dit sa messe, répondit le sergent ; et vous ne
pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, d
0061it Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim c
omme moi, n’est point espagnol, il est allemand ; ne pourr
ions-nous point déjeuner en attendant Sa Révérence ? –
Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours
au commandant. – Dieu soit béni ! dit ce seigneur ; puisqu
‘il est allemand, je peux lui parler ; qu’on le mène dans
ma feuillée. – Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet
de verdure orné d’une très jolie colonnade de marbre vert
et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
des colibris, des oiseaux- mouches, des pintades, et tous
les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était pr
éparé dans des vases d’or ; et tandis que les Paraguains m
angèrent du maïs dans des écuelles de bois, en plein champ
, à l’ardeur du soleil, le révérend père commandant entra
dans la feuillée.
C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez b
lanc, haut en couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’or
eille rouge, les lèvres vermeilles, l’air fier, mais d’une
fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un j
ésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’o
0062n leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andal
ous ; Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuill
ée, ayant toujours l’oeil sur eux, crainte de surprise.
Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ens
uite ils se mirent à table. – Vous êtes donc allemand ? lu
i dit le jésuite en cette langue. Oui, mon Révérend Père –
, dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces paroles,
se regardaient avec une extrême surprise et une émotion d
ont ils n’étaient pas les maîtres. – Et de quel pays d’All
emagne êtes-vous ? dit le jésuite. De la sale province de
Westphalie, dit Candide : je suis né dans le château de Th
under-ten-tronckh. – ciel ! est il possible ? s’écria le c
ommandant. Quel miracle ! s’écria Candide. Serait-ce vous
? dit le commandant. Cela n’est pas possible -, dit Candid
e. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s’e
mbrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. – Quoi ! s
erait-ce vous, mon Révérend Père ? vous, le frère de la be
lle Cunégonde ! vous, qui fûtes tué par les Bulgares ! vou
s, le fils de monsieur le baron ! vous, jésuite au Paragua
y ! Il faut avouer que ce monde est une étrange chose. – P
0063angloss ! Pangloss ! que vous seriez aise si vous n’av
iez pas été pendu ! –
Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Parag
uains qui servaient à boire dans des gobelets de cristal d
e roche. Il remercia Dieu et saint Ignace mille fois ; il
serrait Candide entre ses bras ; leurs visages étaient bai
gnés de pleurs. – Vous seriez bien plus étonné, plus atten
dri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disai
s que Mlle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éven
trée, est pleine de santé. Où ? Dans votre voisinage, chez
M. le gouverneur de Buenos-Ayres ; et je venais pour vous
faire la guerre. – Chaque mot qu’ils prononcèrent dans ce
tte longue conversation accumulait prodige sur prodige. Le
ur âme tout entière volait sur leur langue, était attentiv
e dans leurs oreilles et étincelante dans leurs yeux. Comm
e ils étaient allemands, ils tinrent table longtemps, en a
ttendant le révérend père provincial ; et le commandant pa
rla ainsi à son cher Candide.
CHAPITRE QUINZIEME
COMMENT CANDIDE TUA LE FRERE DE SA CHERE CUNEGONDE – J’aur
0064ai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible
où je vis tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Qu
and les Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette
soeur adorable, et on mit dans une charrette ma mère, mon
père et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgé
s, pour nous aller enterrer dans une chapelle de jésuites,
à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous je
ta de l’eau bénite ; elle était horriblement salée ; il en
entra quelques gouttes dans mes yeux ; le père s’aperçut
que ma paupière faisait un petit mouvement : il mit la mai
n sur mon coeur et le sentit palpiter ; je fus secouru, et
, au bout de trois semaines, il n’y paraissait pas. Vous s
avez, mon cher Candide, que j’étais fort joli, je le devin
s encore davantage ; aussi le révérend père Croust, supéri
eur de la maison, prit pour moi la plus tendre amitié ; il
me donna l’habit de novice ; quelque temps après je fus e
nvoyé à Rome. Le père général avait besoin d’une recrue de
jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguay reç
oivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols ; ils
aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maît
0065res. Je fus jugé propre par le révérend père général p
our aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes, un P
olonais, un Tyrolien et moi. Je fus honoré, en arrivant, d
u sous-diaconat et d’une lieutenance ; je suis aujourd’hui
colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les trou
pes du roi d’Espagne ; je vous réponds qu’elles seront exc
ommuniées et battues. La Providence vous envoie ici pour n
ous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cun
égonde soit dans le voisinage, chez le gouverneur de Bueno
s-Ayres ? – Candide l’assura par serment que rien n’était
plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.
Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide, il l’ap
pelait son frère, son sauveur. – Ah ! peut-être, lui dit-i
l, nous pourrons ensemble, mon cher Candide, entrer en vai
nqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur Cunégonde. C’
est tout ce que je souhaite, dit Candide ; car je comptais
l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent ! répond
it le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qu
i a soixante et douze quartiers ! Je vous trouve bien effr
onté d’oser me parler d’un dessein si téméraire ! – Candid
0066e, pétrifié d’un tel discours, lui répondit : – Mon Ré
vérend Père, tous les quartiers du monde n’y font rien ; j
‘ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteu
r ; elle m’a assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maî
tre Pangloss m’a toujours dit que les hommes sont égaux, e
t assurément je l’épouserai. C’est ce que nous verrons, co
quin ! – dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh, et e
n même temps il lui donna un grand coup du plat de son épé
e sur le visage. Candide dans l’instant tire la sienne et
l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite
; mais, en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer
: – Hélas ! mon Dieu, dit-il, j’ai tué mon ancien maître,
mon ami, mon beau-frère ; je suis le meilleur homme du mo
nde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces t
rois il y a deux prêtres. –
Cacambo, qui faisait sentinelle à la porte de la feuillée,
accourut. – Il ne nous reste qu’à vendre cher notre vie,
lui dit son maître : on va sans doute entrer dans la feuil
lée, il faut mourir les armes à la main. – Cacambo, qui en
avait vu bien d’autres, ne perdit point la tête ; il prit
0067 la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur l
e corps de Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et
le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’oeil
. – Galopons, mon maître ; tout le monde vous prendra pour
un jésuite qui va donner des ordres ; et nous aurons pass
é les frontières avant qu’on puisse courir après nous. – I
l volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en e
spagnol : – Place, place pour le révérend père colonel. –

CHAPITRE SEIZIEME
CE QUI ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS AVEC DEUX FILLES, DEUX SI
NGES ET LES SAUVAGES NOMMES OREILLONS
Candide et son valet furent au-delà des barrières, et pers
onne ne savait encore dans le camp la mort du jésuite alle
mand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa vali
se de pain, de chocolat, de jambon, de fruits et de quelqu
es mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux an
dalous dans un pays inconnu, où ils ne découvrirent aucune
route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux s
e présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître le
0068urs montures. Cacambo propose à son maître de manger,
et lui en donne l’exemple.
– Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon,
quand j’ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me
vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de ma vie ?
à quoi me servira de prolonger mes misérables jours, puisq
ue je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dan
s le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux ? –
En parlant ainsi, il ne laissait pas de manger. Le soleil
se couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits c
ris qui paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaie
nt si ces cris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se
levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette al
arme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs p
artaient de deux filles toutes nues qui couraient légèreme
nt au bord de la prairie, tandis que deux singes les suiva
ient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pit
ié ; il avait appris à tirer chez les Bulgares, et il aura
it abattu une noisette dans un buisson sans toucher aux fe
uilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et
0069 tue les deux singes. – Dieu soit loué, mon cher Cacam
bo ! j’ai délivré d’un grand péril ces deux pauvres créatu
res ; si j’ai commis un péché en tuant un inquisiteur et u
n jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux fi
lles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
cette aventure nous peut procurer de très grands avantages
dans le pays. –
Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand
il vit ces deux filles embrasser tendrement les deux singe
s, fondre en larmes sur leurs corps et remplir l’air des c
ris les plus douloureux. – Je ne m’attendais pas à tant de
bonté d’âme -, dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliq
ua : – Vous avez fait là un beau chef-d’oeuvre, mon maître
; vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs
amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi, Ca
cambo ; le moyen de vous croire ? Mon cher maître, reprit
Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout ; pourquoi trou
vez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des si
nges qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sont
des quarts d’hommes, comme je suis un quart d’Espagnol. H
0070élas ! reprit Candide, je me souviens d’avoir entendu
dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils accidents étai
ent arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égipa
ns, des faunes, des satyres ; que plusieurs grands personn
ages de l’antiquité en avaient vu ; mais je prenais cela p
our des fables. Vous devez être convaincu à présent, dit C
acambo, que c’est une vérité, et vous voyez comment en use
nt les personnes qui n’ont pas reçu une certaine éducation
; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous fass
ent quelque méchante affaire. –
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la pra
irie et à s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo
; et tous deux, après avoir maudit l’inquisiteur de Portu
gal, le gouverneur de Buenos-Ayres et le baron, s’endormir
ent sur de la mousse. A leur réveil, ils sentirent qu’ils
ne pouvaient remuer ; la raison en était que pendant la nu
it les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames
les avaient dénoncés, les avaient garrottés avec des corde
s d’écorce d’arbre. Ils étaient entourés d’une cinquantain
e d’Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de
0071 haches de caillou : les uns faisaient bouillir une gr
ande chaudière ; les autres préparaient des broches, et to
us criaient : – C’est un jésuite, c’est un jésuite ! nous
serons vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons du jé
suite, mangeons du jésuite ! –
– Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria trist
ement Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d’un ma
uvais tour. – Candide, apercevant la chaudière et les broc
hes, s’écria : – Nous allons certainement être rôtis ou bo
uillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme
la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit, mais j’a
voue qu’il est bien cruel d’avoir perdu Mlle Cunégonde et
d’être mis à la broche par des Oreillons – Cacambo ne perd
ait jamais la tête. – Ne désespérez de rien, dit-il au dés
olé Candide ; j’entends un peu le jargon de ces peuples, j
e vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide, de leur r
eprésenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire
des hommes, et combien cela est peu chrétien. –
– Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd
‘hui un jésuite : c’est très bien fait ; rien n’est plus j
0072uste que de traiter ainsi ses ennemis. En effet le dro
it naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est a
insi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pa
s du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs d
e quoi faire bonne chère ; mais vous n’avez pas les mêmes
ressources que nous ; certainement il vaut mieux manger se
s ennemis que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles
le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez
pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un jésuite
en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos
ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans v
otre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître, et, bi
en loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en
porte les dépouilles : voilà le sujet de votre méprise. P
our vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-la
à la première barrière du royaume de Los Padres ; informe
z-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il v
ous faudra peu de temps ; vous pourrez toujours nous mange
r si vous trouvez que je vous ai menti. Mais, si je vous a
i dit la vérité, vous connaissez trop les principes du dro
0073it public, les moeurs et les lois, pour ne nous pas fa
ire grâce. –
Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; il
s députèrent deux notables pour aller en diligence s’infor
mer de la vérité ; les deux députés s’acquittèrent de leur
commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt apporte
r de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux
prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements
, et les reconduisirent jusqu’aux confins de leurs Etats,
en criant avec allégresse : – Il n’est point jésuite, il n
‘est point jésuite ! –
Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa déliv
rance. – Quel peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles m
oeurs ! Si je n’avais pas eu le bonheur de donner un grand
coup d’épée au travers du corps du frère de Mlle Cunégond
e, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure
nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me mang
er, m’ont fait mille honnêtetés dès qu’ils ont su que je n
‘étais pas jésuite. –
0074CHAPITRE DIX-SEPTIEME
ARRIVEE DE CANDIDE ET DE SON VALET AU PAYS D’ELDORADO, ET
CE QU’ILS Y VIRENT
Quand ils furent aux frontières des Oreillons : – Vous voy
ez, dit Cacambo à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut p
as mieux que l’autre : croyez-moi, retournons en Europe pa
r le plus court. Comment y retourner ? dit Candide, et où
aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abar
es y égorgent tout ; si je retourne en Portugal, j’y suis
brûlé ; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à t
out moment d’être mis en broche Mais comment se résoudre à
quitter la partie du monde que Mlle Cunégonde habite ?
Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo : nous y trouverons
des Français, qui vont par tout le monde ; ils pourront no
us aider. Dieu aura peut-être pitié de nous. –
Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne : ils savaient
bien à peu près de quel côté il fallait marcher ; mais des
montagnes, des fleuves, des précipices, des brigands, des
sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs c
hevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent cons
0075umées ; ils se nourrirent un mois entier de fruits sau
vages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière
bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs espé
rances.
Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la
vieille, dit à Candide : – Nous n’en pouvons plus, nous a
vons assez marché ; j’aperçois un canot vide sur le rivage
, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite ba
rque, laissons-nous aller au courant ; une rivière mène to
ujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas d
es choses agréables, nous trouverons du moins des choses n
ouvelles. Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Prov
idence. –
Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleur
is, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivièr
e s’élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une
voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ci
el. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner
aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet en
droit, les porta avec une rapidité et un bruit horrible. A
0076u bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; m
ais leur canot se fracassa contre les écueils ; il fallut
se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ;
enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de monta
gnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir
comme pour le besoin ; partout l’utile était agréable. Les
chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d’un
e forme et d’une matière brillante, portant des hommes et
des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par
de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les pl
us beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.
– Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que
la Westphalie. – Il mit pied à terre avec Cacambo auprès d
u premier village qu’il rencontra. Quelques enfants du vil
lage, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au
palet à l’entrée du bourg ; nos deux hommes de l’autre mo
nde s’amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d’as
sez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jeta
ient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en
ramasser quelques-uns ; c’était de l’or, c’était des émera
0077udes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus gr
and ornement du trône du Mogol. – Sans doute, dit Cacambo,
ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au pe
tit palet. – Le magister du village parut dans ce moment p
our les faire rentrer à l’école. – Voilà, dit Candide, le
précepteur de la famille royale. –
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à
terre leurs palets et tout ce qui avait servi à leurs div
ertissements. Candide les ramasse, court au précepteur, et
les lui présente humblement, lui faisant entendre par sig
nes que Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et l
eurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les
jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide ave
c beaucoup de surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubi
s et les émeraudes. – Où sommes-nous ? s’écria Candide ; i
l faut que les enfants des rois de ce pays soient bien éle
vés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierrer
ies. – Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approc
hèrent enfin de la première maison du village ; elle était
0078 bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’
empressait à la porte, et encore plus dans le logis. Une m
usique très agréable se faisait entendre, et une odeur dél
icieuse de cuisine se faisait sentir. Cacambo s’approcha d
e la porte, et entendit qu’on parlait péruvien ; c’était s
a langue maternelle : car tout le monde sait que Cacambo é
tait né au Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait
que cette langue. – Je vous servirai d’interprète, dit-il
à Candide ; entrons, c’est ici un cabaret. – Aussitôt deu
x garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’
or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à
se mettre à la table de l’hôte. On servit quatre potages
garnis chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui p
esait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excel
lent, trois cents colibris dans un plat, et six cents oise
aux-mouches dans un autre ; des ragoûts exquis, des pâtiss
eries délicieuses ; le tout dans des plats d’une espèce de
cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôteller
ie versaient plusieurs liqueurs faites de canne de sucre.

0079Les convives étaient pour la plupart des marchands et
des voituriers, tous d’une politesse extrême, qui firent q
uelques questions à Cacambo avec la discrétion la plus cir
conspecte, et qui répondirent aux siennes d’une manière à
le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide,
bien payer son écot en jetant sur la table de l’hôte deux
de ces larges pièces d’or qu’il avait ramassées ; l’hôte e
t l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent longtemps le
s côtés. Enfin ils se remirent : – Messieurs, dit l’hôte,
nous voyons bien que vous êtes des étrangers ; nous ne som
mes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous
sommes mis à rire quand vous nous avez offert en payement
les cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez pas sans d
oute de la monnaie du pays, mais il n’est pas nécessaire d
‘en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries établies
pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernem
ent. Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c’est un
pauvre village ; mais partout ailleurs vous serez reçus c
omme vous méritez de l’être. – Cacambo expliquait à Candid
0080e tous les discours de l’hôte, et Candide les écoutait
avec la même admiration et le même égarement que son ami
Cacambo les rendait. – Quel est donc ce pays, disaient-ils
l’un et l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et
où toute la nature est d’une espèce si différente de la nô
tre ? C’est probablement le pays où tout va bien ; car il
faut absolument qu’il y en ait de cette espèce. Et, quoi q
u’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que to
ut allait assez mal en Westphalie. –
CHAPITRE DIX-HUITIEME
CE QU’ILS VIRENT DANS LE PAYS D’ELDORADO
Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité ; l’hôte lu
i dit : – Je suis fort ignorant, et je m’en trouve bien ;
mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour, qui es
t le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif
. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne j
ouait plus que le second personnage, et accompagnait son v
alet. Ils entrèrent dans une maison fort simple, car la po
rte n’était que d’argent, et les lambris des appartements
n’étaient que d’or, mais travaillés avec tant de goût que
0081les plus riches lambris ne l’effaçaient pas. L’anticha
mbre n’était à la vérité incrustée que de rubis et d’émera
udes ; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparai
t bien cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sopha matelas
sé de plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueur
s dans des vases de diamant ; après quoi il satisfit à leu
r curiosité en ces termes :
– Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appri
s de feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutio
ns du Pérou dont il avait été témoin. Le royaume où nous s
ommes est l’ancienne patrie des Incas, qui en sortirent tr
ès imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde,
et qui furent enfin détruits par les Espagnols.
– Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays
natal furent plus sages ; ils ordonnèrent, du consentemen
t de la nation, qu’aucun habitant ne sortirait jamais de n
otre petit royaume ; et c’est ce qui nous a conservé notre
innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une con
naissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé El Dorado,
0082et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même a
pproché il y a environ cent années ; mais, comme nous somm
es entourés de rochers inabordables et de précipices, nous
avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de la rapacit
é des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui
, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier. –
La conversation fut longue ; elle roula sur la forme du go
uvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les specta
cles publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujo
urs du goût pour la métaphysique, fit demander par Cacambo
si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. – Comment donc, dit-il, en pou
vez-vous douter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ing
rats ? – Cacambo demanda humblement quelle était la religi
on d’Eldorado. Le vieillard rougit encore. – Est-ce qu’il
peut y avoir deux religions ? dit-il ; nous avons, je croi
s, la religion de tout le monde : nous adorons Dieu du soi
r jusqu’au matin. N’adorez-vous qu’un seul Dieu ? dit Caca
mbo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candi
0083de. Apparemment, dit le vieillard, qu’il n’y en a ni d
eux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de vo
tre monde font des questions bien singulières. – Candide n
e se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard ; il
voulut savoir comment on priait Dieu dans l’Eldorado. – N
ous ne le prions point, dit le bon et respectable sage ; n
ous n’avons rien à lui demander ; il nous a donné tout ce
qu’il nous faut ; nous le remercions sans cesse. – Candide
eut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où
ils étaient. Le bon vieillard sourit. – Mes amis, dit-il,
nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs de fa
mille chantent des cantiques d’actions de grâces solennell
ement tous les matins ; et cinq ou six mille musiciens les
accompagnent.
Quoi ! vous n’avez point de moines qui enseignent, qui dis
putent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font
brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? Il faudrait
que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous sommes to
us ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que vous v
oulez dire avec vos moines. – Candide à tous ces discours
0084demeurait en extase, et disait en lui-même : – Ceci es
t bien différent de la Westphalie et du château de monsieu
r le baron : si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n
‘aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh éta
it ce qu’il y avait de mieux sur la terre ; il est certain
qu’il faut voyager. –
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atte
ler un carrosse à six moutons, et donna douze de ses domes
tiques aux deux voyageurs pour les conduire à la cour : –
Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur
de vous accompagner. Le roi vous recevra d’une manière do
nt vous ne serez pas
mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du p
ays s’il y en a quelques-uns qui vous déplaisent.

Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons v
olaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais
du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était d
e deux cent vingt pieds de haut et de cent de large ; il e
st impossible d’exprimer quelle en était la matière. On vo
0085it assez quelle supériorité prodigieuse elle devait av
oir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or e
t pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacamb
o à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, l
es vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; aprè
s quoi les grands officiers et les grandes officières de l
a couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au
milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’u
sage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trôn
e, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait
s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à gen
oux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la têt
e ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la sa
lle ; en un mot, quelle était la cérémonie. – L’usage, dit
le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser
des deux côtés. – Candide et Cacambo sautèrent au cou de
Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable e
t qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publ
0086ics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille
colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau ro
se, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient co
ntinuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce
de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle
du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la co
ur de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avai
t point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y
avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surpri
t davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le
palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deu
x mille pas, toute pleine d’instruments de mathématique et
de physique.
Après avoir parcouru, toute l’après-dînée, à peu près la m
illième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Can
dide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et
plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jam
ais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut Sa Majesté.
Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoi
que traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De
0087tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’
étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait
de dire à Cacambo : – Il est vrai, mon ami, encore une fo
is, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où no
us sommes ; mais enfin Mlle Cunégonde n’y est pas, et vous
avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous rest
ons ici, nous n’y serons que comme les autres ; au lieu qu
e si nous retournons dans notre monde seulement avec douze
moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus
riches que tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’in
quisiteurs à craindre, et nous pourrons aisément reprendre
Mlle Cunégonde. –
Ce discours plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se f
aire valoir chez les siens, à faire parade de ce qu’on a v
u dans ses voyages, que les deux heureux résolurent de ne
plus l’être et de demander leur congé à Sa Majesté.
– Vous faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien
que mon pays est peu de chose ; mais, quand on est passabl
ement quelque part, il faut y rester ; je n’ai pas assurém
0088ent le droit de retenir des étrangers ; c’est une tyra
nnie qui n’est ni dans nos moeurs, ni dans nos lois : tous
les hommes sont libres ; partez quand vous voudrez, mais
la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonte
r la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par mir
acle, et qui court sous des voûtes de rochers. Les montagn
es qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de h
auteur, et sont droites comme des murailles ; elles occupe
nt chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on
ne peut en descendre que par des précipices. Cependant, p
uisque vous voulez absolument partir, je vais donner ordre
aux intendants des machines d’en faire une qui puisse vou
s transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner
; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur
enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu. D
emandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. Nous ne
demandons à Votre Majesté, dit Cacambo, que quelques mouto
ns chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
– Le roi rit. – Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos g
0089ens d’Europe ont pour notre boue jaune ; mais emportez
-en tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse. –
Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire un
e machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hor
s du royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent
; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas
plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays
. On mit sur la machine Candide et Cacambo ; il y avait de
ux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir
de monture quand ils auraient franchi les montagnes, ving
t moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient d
es présents de ce que le pays a de plus curieux, et cinqua
nte chargés d’or, de pierreries et de diamants. Le roi emb
rassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière in
génieuse dont ils furent hissés, eux et leurs moutons, au
haut des montagnes. Les physiciens prirent congé d’eux apr
ès les avoir mis en sûreté, et Candide n’eut plus d’autre
désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à
Mlle Cunégonde. – Nous avons, dit-il, de quoi payer le go
0090uverneur de Buenos- Ayres, si Mlle Cunégonde peut être
mise à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons- nous,
et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter
. –
CHAPITRE DIX-NEUVIEME
CE QUI LEUR ARRIVA A SURINAM, ET COMMENT CANDIDE FIT CONNA
ISSANCE AVEC MARTIN
La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréab
le. Ils étaient encouragés par l’idée de se voir possesseu
r de plus de trésors que l’Asie, l’Europe et l’Afrique n’e
n pouvaient rassembler. Candide, transporté, écrivit le no
m de Cunégonde sur les arbres. A la seconde journée deux d
e leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y furent
abîmés avec leurs charges ; deux autres moutons moururent
de fatigue quelques jours après ; sept ou huit périrent e
nsuite de faim dans un désert ; d’autres tombèrent au bout
de quelques jours dans des précipices. Enfin, après cent
jours de marche, il ne leur resta que deux moutons. Candid
e dit à Cacambo : – Mon ami, vous voyez comme les richesse
s de ce monde sont périssables ; il n’y a rien de solide q
0091ue la vertu et le bonheur de revoir Mlle Cunégonde. Je
l’avoue, dit Cacambo ; mais il nous reste encore deux mou
tons avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Es
pagne, et je vois de loin une ville que je soupçonne être
Surinam, appartenant aux Hollandais. Nous sommes au bout d
e nos peines et au commencement de notre félicité. –
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre éten
du par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’e
st-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce p
auvre homme la jambe gauche et la main droite. – Eh, mon D
ieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon
ami, dans l’état horrible où je te vois ? J’attends mon ma
ître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nè
gre. Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité a
insi ? Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous
donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’
année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meu
le nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand no
us voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me sui
s trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mange
0092z du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me ve
ndit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disa
it : ” Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les touj
ours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être
esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la
fortune de ton père et de ta mère. ” Hélas ! je ne sais pa
s si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mi
enne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille
fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qu
i m’ont converti me disent tous les dimanches que nous som
mes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas g
énéalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous somm
es tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’o
n ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus
horrible.
– Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette
abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je reno
nce à ton optimisme. Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacam
bo. Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tou
t est bien quand on est mal. – Et il versait des larmes en
0093 regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Sur
inam.
La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a p
oint au port quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buenos-A
yres. Celui à qui ils s’adressèrent était justement un pat
ron espagnol, qui s’offrit à faire avec eux un marché honn
ête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et
le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux m
outons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espa
gnol toutes ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enle
ver Mlle Cunégonde. – Je me garderai bien de vous passer à
Buenos- Ayres, dit le patron : je serais pendu et vous au
ssi. La belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monse
igneur. – Ce fut un coup de foudre pour Candide ; il pleur
a longtemps ; enfin il tira à part Cacambo : – Voici, mon
cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous av
ons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de di
amants ; tu es plus habile que moi ; va prendre Mlle Cunég
onde à Buenos-Ayres. Si le gouverneur fait quelques diffic
0094ultés, donne-lui un million ; s’il ne se rend pas, don
ne-lui-en deux ; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau ; j’i
rai t’attendre à Venise ; c’est un pays libre où l’on n’a
rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Jui
fs, ni des inquisiteurs. – Cacambo applaudit à cette sage
résolution. Il était au désespoir de se séparer d’un bon m
aître, devenu son ami intime ; mais le plaisir de lui être
utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embra
ssèrent en versant des larmes. Candide lui recommanda de n
e point oublier la bonne vieille. Cacambo partit dès le jo
ur même : c’était un très bon homme que ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit
qu’un autre patron voulût le mener en Italie, lui et les d
eux moutons qui lui restaient. Il prit des domestiques, et
acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long voya
ge ; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vin
t se présenter à lui. – Combien voulez-vous, demanda-t-il
à cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes
gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? – Le pat
0095ron s’accorda à dix mille piastres. Candide n’hésita p
as.
– Oh ! oh ! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet ét
ranger donne dix mille piastres tout d’un coup ! il faut q
u’il soit bien riche. – Puis, revenant un moment après, il
signifia qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille.
– Eh bien ! vous les aurez -, dit Candide.
– Ouais ! se dit tout bas le marchand, cet homme donne vin
gt mille piastres aussi aisément que dix mille. – Il revin
t encore, et dit qu’il ne pouvait le conduire à Venise à m
oins de trente mille piastres. – Vous en aurez donc trente
mille – répondit Candide.
– Oh ! oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente m
ille piastres ne coûtent rien à cet homme-ci ; sans doute
les deux moutons portent des trésors immenses ; n’insiston
s pas davantage : faisons-nous d’abord payer les trente mi
lle piastres, et puis nous verrons. – Candide vendit deux
petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’ar
gent que demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deu
x moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit
0096bateau pour joindre le vaisseau à la rade ; le patron
prend son temps, met à la voile, démarre ; le vent le favo
rise. Candide, éperdu et stupéfait, le perd bientôt de vue
. – Hélas ! cria-t-il, voilà un tour digne de l’ancien mon
de. – Il retourne au rivage, abîmé dans la douleur ; car e
nfin il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt mona
rques.
Il se transporte chez le juge hollandais ; et comme il éta
it un peu troublé, il frappe rudement à la porte ; il entr
e, expose son aventure, et crie un peu plus haut qu’il ne
convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille
piastres pour le bruit qu’il avait fait. Ensuite il l’écou
ta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que
le marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autr
es piastres pour les frais de l’audience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide ; il avait à la vé
rité essuyé des malheurs mille fois plus douloureux ; mais
le sang-froid du juge, et celui du patron dont il était v
olé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire mélancol
ie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit da
0097ns toute sa laideur ; il ne se nourrissait que d’idées
tristes. Enfin, un vaisseau français étant sur le point d
e partir pour Bordeaux, comme il n’avait plus de moutons c
hargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vai
sseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu’il p
ayerait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage
avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté
de son état et le plus malheureux de la province.
Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’au
rait pu contenir. Candide voulant choisir entre les plus a
pparents, il distingua une vingtaine de personnes qui lui
paraissaient assez sociables, et qui toutes prétendaient m
ériter la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et
leur donna à souper, à condition que chacun ferait sermen
t de raconter fidèlement son histoire, promettant de chois
ir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus
mécontent de son état à plus juste titre, et de donner aux
autres quelques gratifications.
La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en
0098 écoutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de c
e que lui avait dit la vieille en allant à Buenos-Ayres, e
t de la gageure qu’elle avait faite, qu’il n’y avait perso
nne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands
malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on l
ui contait, – Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarras
sé à démontrer son système. Je voudrais qu’il fût ici. Cer
tainement, si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pa
s dans le reste de la terre. – Enfin il se détermina en fa
veur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour l
es libraires d’Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point d
e métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d’ailleurs un bon homme, avait été vo
lé par sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fi
lle qui s’était fait enlever par un Portugais. Il venait d
‘être privé d’un petit emploi duquel il subsistait ; et le
s prédicants de Surinam le persécutaient parce qu’ils le p
renaient pour un socinien. Il faut avouer que les autres é
taient pour le moins aussi malheureux que lui ; mais Candi
de espérait que le savant le désennuierait dans le voyage.
0099 Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur fa
isait une grande injustice ; mais il les apaisa en leur do
nnant à chacun cent piastres.
CHAPITRE VINGTIEME
CE QUI ARRIVA SUR MER A CANDIDE ET A MARTIN
Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc po
ur Bordeaux avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup
vu et beaucoup souffert ; et quand le vaisseau aurait dû
faire voile de Surinam au Japon par le cap
de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir d
u mal moral et du mal physique pendant tout le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’es
t qu’il espérait toujours revoir Mlle Cunégonde, et que Ma
rtin n’avait rien à espérer ; de plus, il avait de l’or et
des diamants ; et, quoiqu’il eût perdu cent gros moutons
rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu
‘il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron hol
landais, cependant, quand il songeait à ce qui lui restait
dans ses poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtou
t à la fin du repas, il penchait alors pour le système de
0100Pangloss.
– Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez
-vous de tout cela ? Quelle est votre idée sur le mal mora
l et le mal physique ? Monsieur, répondit Martin, mes prêt
res m’ont accusé d’être socinien ; mais la vérité du fait
est que je suis manichéen. Vous vous moquez de moi, dit Ca
ndide, il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a m
oi, dit Martin ; je ne sais qu’y faire, mais je ne peux pe
nser autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps,
dit Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce monde,
dit Martin, qu’il pourrait bien être dans mon corps, comme
partout ailleurs ; mais je vous avoue qu’en jetant la vue
sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
l’a abandonné à quelque être malfaisant ; j’en excepte to
ujours Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât
la ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voul
ût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles o
nt en exécration les puissants devant lesquels ils rampent
, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont o
n vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégi
0101mentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerc
e le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner
son pain, parce qu’il n’a pas de métier plus honnête ; et
dans les villes qui paraissent jouir de la paix et où les
arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie,
de soins et d’inquiétudes qu’une ville assiégée n’éprouve
de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels q
ue les misères publiques. En un mot, j’en ai tant vu, et t
ant éprouvé, que je suis manichéen.
Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être
, disait Martin, mais je ne le connais pas. –
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon.
Le bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lu
nette. On aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la di
stance d’environ trois milles ; le vent les amena l’un et
l’autre si près du vaisseau français qu’on eut le plaisir
de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux vai
sseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste qu’il
le coula à fond. Candide et Martin aperçurent distincteme
nt une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’e
0102nfonçait ; ils levaient tous les mains au ciel et jeta
ient des clameurs effroyables ; en un moment tout fut engl
outi.
– Eh bien ! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent
les uns les autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a q
uelque chose de diabolique dans cette affaire. – En parlan
t ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant qu
i nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe p
our voir ce que ce pouvait être : c’était un de ses mouton
s. Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton qu’il n
‘avait été affligé d’en perdre cent tous chargés de gros d
iamants d’Eldorado.
Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du
vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaiss
eau submergé était un pirate hollandais ; c’était celui-là
même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont
ce scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans
la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. – Vous voyez
, dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois
: ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il mérita
0103it. Oui, dit Martin, mais fallait-il que les passagers
qui étaient sur son vaisseau périssent aussi ? Dieu a pun
i ce fripon, le diable a noyé les autres. –
Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent
leur route, et Candide continua ses conversations avec Mar
tin. Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de
quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. Mai
s enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, il
s se consolaient. Candide caressait son mouton. – Puisque
je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégo
nde. –
CHAPITRE VINGT ET UNIEME
CANDIDE ET MARTIN APPROCHENT DES C-TES DE FRANCE ET RAISON
NENT
On aperçut enfin les côtes de France. – Avez-vous jamais é
té en France, monsieur Martin ? dit Candide. Oui, dit Mart
in, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moi
tié des habitants est folle, quelques-unes où l’on est tro
p rusé, d’autres où l’on est communément assez doux et ass
ez bête, d’autres où l’on fait le bel esprit ; et dans tou
0104tes, la principale occupation est l’amour, la seconde
de médire, et la troisième de dire des sottises. Mais, mon
sieur Martin, avez-vous vu Paris ? Oui, j’ai vu Paris ; il
tient de toutes ces espèces-là ; c’est un chaos, c’est un
e presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, e
t où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’
a paru. J’y ai séjourné peu ; j’y fus volé, en arrivant, d
e tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Ge
rmain ; on me prit moi- même pour un voleur, et je fus hui
t jours en prison ; après quoi je me fis correcteur d’impr
imerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. J
e connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et
la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens for
t polis dans cette ville-là ; je le veux croire.
Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit C
andide ; vous devinez aisément que, quand on a passé un mo
is dans Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la
terre que Mlle Cunégonde ; je vais l’attendre à Venise ;
nous traverserons la France pour aller en Italie ; ne m’ac
compagnerez-vous pas ? Très volontiers, dit Martin ; on di
0105t que Venise n’est bonne que pour les nobles Vénitiens
, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers q
uand ils ont beaucoup d’argent ; je n’en ai point, vous en
avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide, pen
sez-vous que la terre ait été originairement une mer, comm
e on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitai
ne du vaisseau ? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, n
on plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depui
s quelque temps. Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc ét
é formé ? dit Candide. Pour nous faire enrager, répondit M
artin. N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l
‘amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient p
our ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure ?
Point du tout, dit Martin ; je ne vois pas ce que cette p
assion a d’étrange ; j’ai tant vu de choses extraordinaire
s, qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire. Croyez-vous, di
t Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement
massacrés comme ils font aujourd’hui ? qu’ils aient toujou
rs été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, fai
bles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avare
0106s, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
fanatiques, hypocrites et sots ? Croyez-vous, dit Martin,
que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand i
ls en ont trouvé ? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien !
dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même cara
ctère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le
leur ? Oh ! dit Candide, il y a bien de la différence, ca
r le libre arbitre… – En raisonnant ainsi, ils arrivèren
t à Bordeaux.
CHAPITRE VINGT-DEUXIEME
CE QUI ARRIVA EN FRANCE A CANDIDE ET A MARTIN
Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il
en fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et po
ur s’accommoder d’une bonne chaise à deux places ; car il
ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il fut
seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il l
aissa à l’Académie des sciences de Bordeaux, laquelle prop
osa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourqu
oi la laine de ce mouton était rouge ; et le prix fut adju
gé à un savant du Nord, qui démontra par A plus B, moins C
0107, divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mo
urir de la clavelée.
Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans le
s cabarets de la route lui disaient : – Nous allons à Pari
s. – Cet empressement général lui donna enfin l’envie de v
oir cette capitale ; ce n’était pas beaucoup se détourner
du chemin de Venise.
Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans
le plus vilain village de la Westphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge qu’il fut attaqué
d’une maladie légère causée par ses fatigues. Comme il ava
it au doigt un diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans
son équipage une cassette prodigieusement pesante, il eut
aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas man
dés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas, et de
ux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons. Martin di
sait : – Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris d
ans mon premier voyage ; j’étais fort pauvre : aussi n’eus
-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris. –
Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie
0108 de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vi
nt avec douceur lui demander un billet payable au porteur
pour l’autre monde ; Candide n’en voulut rien faire. Les d
évotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode ; Candid
e répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin vou
lut jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on
n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait
le clerc s’il continuait à les importuner. La querelle s’
échauffa ; Martin le prit par les épaules et le chassa rud
ement ; ce qui causa un grand scandale, dont on fit un pro
cès-verbal.
Candide guérit ; et pendant sa convalescence il eut très b
onne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Cand
ide était tout étonné que jamais les as ne lui vinssent ;
et Martin ne s’en étonnait pas.
Parmi ceux qui lui faisaient les honneurs de la ville, il
y avait un petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empres
sés, toujours alertes, toujours serviables, effrontés, car
essants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur p
assage, leur content l’histoire scandaleuse de la ville, e
0109t leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena
d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une t
ragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelqu
es beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des s
cènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient
à ses côtés lui dit dans un entracte : – Vous avez grand t
ort de pleurer : cette actrice est fort mauvaise ; l’acteu
r qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore ; la p
ièce est encore plus mauvaise que les acteurs ; l’auteur n
e sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en Ar
abie ; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux id
ées innées : je vous apporterai demain vingt brochures con
tre lui. Monsieur, combien avez- vous de pièces de théâtre
en France ? – dit Candide à l’abbé ; lequel répondit : –
Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit Candide ; combien y
en a-t-il de bonnes ? Quinze ou seize, répliqua l’autre.
C’est beaucoup -, dit Martin.
Candide fut très content d’une actrice qui faisait la rein
e Elisabeth dans une assez plate tragédie que l’on joue qu
elquefois. – Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beau
0110coup ; elle a un faux air de Mlle Cunégonde ; je serai
s bien aise de la saluer. – L’abbé périgourdin s’offrit à
l’introduire chez elle. Candide, élevé en Allemagne, deman
da quelle était l’étiquette, et comment on traitait en Fra
nce les reines d’Angleterre. – Il faut distinguer, dit l’a
bbé ; en province, on les mène au cabaret ; à Paris, on le
s respecte quand elles sont belles, et on les jette à la v
oirie quand elles sont mortes. Des reines à la voirie ! di
t Candide. Oui vraiment, dit Martin ; monsieur l’abbé a ra
ison : j’étais à Paris quand Mlle Monime passa, comme on d
it, de cette vie à l’autre ; on lui refusa ce que ces gens
-ci appellent les honneurs de la sépulture, c’est-à-dire d
e pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain c
imetière ; elle fut enterrée toute seule de sa bande au co
in de la rue de Bourgogne ; ce qui dut lui faire une peine
extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien i
mpoli, dit Candide. Que voulez-vous ? dit Martin ; ces gen
s-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez da
ns le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises,
0111dans les spectacles de cette drôle de nation. Est-il v
rai qu’on rit toujours à Paris ? dit Candide. Oui, dit l’a
bbé, mais c’est en enrageant ; car on s’y plaint de tout a
vec de grands éclats de rire ; et même on y fait en riant
les actions les plus détestables.
Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant d
e mal de la pièce où j’ai tant pleuré et des acteurs qui m
‘ont fait tant de plaisir ? C’est un mal vivant, répondit
l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièce
s et de tous les livres ; il hait quiconque réussit, comme
les eunuques haïssent les jouissants : c’est un
de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fa
nge et de venin ; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous f
olliculaire ? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un faiseur d
e feuilles, un Fréron. –
C’est ainsi que Candide, Martin et le Périgourdin raisonna
ient sur l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir
de la pièce. – Quoique je sois très empressé de revoir Mll
e Cunégonde, dit Candide, je voudrais pourtant souper avec
Mlle Clairon ; car elle m’a paru admirable. –
0112L’abbé n’était pas homme à approcher de Mlle Clairon,
qui ne voyait que bonne compagnie. – Elle est engagée pour
ce soir, dit-il ; mais j’aurai l’honneur de vous mener ch
ez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme
si vous y aviez été quatre ans. –
Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener
chez la dame, au fond du faubourg Saint-Honoré ; on y étai
t occupé d’un pharaon ; douze tristes pontes tenaient chac
un en main un petit livre de cartes, registre cornu de leu
rs infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était
sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du banqui
er, et la dame du logis, assise auprès de ce banquier impi
toyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis
, tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur c
ornait ses cartes ; elle les faisait décorner avec une att
ention sévère mais polie, et ne se fâchait point, de peur
de perdre ses pratiques : la dame se faisait appeler la ma
rquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
au nombre des pontes et avertissait d’un clin d’oeil des f
riponneries de ces pauvres gens, qui tâchaient de réparer
0113les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide et M
artin entrèrent ; personne ne se leva, ni les salua, ni le
s regarda ; tous étaient profondément occupés de leurs car
tes. – Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
civile -, dit Candide.
Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, q
ui se leva à moitié, honora Candide d’un sourire gracieux,
et Martin d’un air de tête tout à fait noble ; elle fit d
onner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit c
inquante mille francs en deux tailles ; après quoi on soup
a très gaiement, et tout le monde était étonné que Candide
ne fut pas ému de sa perte ; les laquais disaient entre e
ux, dans leur langage de laquais : – Il faut que ce soit q
uelque milord anglais. –
Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris : d’ab
ord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne disti
ngue point, puis des plaisanteries dont la plupart sont in
sipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, u
n peu de politique et beaucoup de médisance ; on parla mêm
e de livres nouveaux. – Avez-vous lu, dit l’abbé périgourd
0114in, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie ?
Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pu l’achever.
Nous avons une foule d’écrits impertinents, mais tous ense
mble n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteu
r en théologie ; je suis si rassasié de cette immensité de
détestables livres qui nous inondent que je me suis mis à
ponter au pharaon. Et les Mélanges de l’archidiacre T…,
qu’en dites-vous ? dit l’abbé. Ah ! dit Mme de Parolignac
, l’ennuyeux mortel ! comme il vous dit curieusement tout
ce que le monde sait ! comme il discute pesamment ce qui n
e vaut pas la peine d’être remarqué légèrement ! comme il
s’approprie sans esprit l’esprit des autres ! comme il gât
e ce qu’il pille ! comme il me dégoute ! Mais il ne me dég
outera plus : c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’a
rchidiacre. –
Il y avait à table un homme savant et de gout qui appuya c
e que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies ;
la dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu’on jo
uait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de goû
t expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelq
0115ue intérêt et n’avoir presque aucun mérite ; il prouva
en peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou d
eux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, e
t qui séduisent toujours les spectateurs, mais qu’il faut
être neuf sans être bizarre, souvent sublime, et toujours
naturel ; connaître le coeur humain et le faire parler ; ê
tre grand poète sans que jamais aucun personnage de la piè
ce paraisse poète ; savoir parfaitement sa langue, la parl
er avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamai
s la rime coûte rien au sens. – Quiconque, ajouta-t-il, n’
observe pas toutes ces règles peut faire une ou deux tragé
dies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
au rang des bons écrivains ; il y a très peu de bonnes tra
gédies ; les unes sont des idylles en dialogues bien écrit
s et bien rimés ; les autres, des raisonnements politiques
qui endorment, ou des amplifications qui rebutent ; les a
utres, des rêves d’énergumène, en style barbare, des propo
s interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parce qu’
on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, d
es lieux communs ampoulés. –
0116Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une
grande idée du discoureur ; et, comme la marquise avait e
u soin de le placer à côté d’elle, il s’approcha de son or
eille, et prit la liberté de lui demander qui était cet ho
mme qui parlait si bien. – C’est un savant, dit la dame, q
ui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à sou
per ; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres
, et il a fait une tragédie sifflée et un livre dont on n’
a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exem
plaire qu’il m’a dédié. Le grand homme ! dit Candide ; c’e
st un autre Pangloss. –
Alors, se tournant vers lui, il lui dit : – Monsieur, vous
pensez sans doute que tout est au mieux dans le monde phy
sique et dans le moral, et que rien ne pouvait être autrem
ent ? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense r
ien de tout cela : je trouve que tout va de travers chez n
ous ; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle
est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire,
et qu’excepté le souper, qui est assez gai et où il paraît
assez d’union, tout le reste du temps se passe en querell
0117es impertinentes : jansénistes contre molinistes, gens
du parlement contre gens d’église, gens de lettres contre
gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers
contre le peuple, femmes contre maris, parents contre par
ents ; c’est une guerre éternelle. –
Candide lui répliqua : – J’ai vu pis. Mais un sage, qui de
puis a eu le malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela
est à merveille ; ce sont des ombres à un beau tableau. –
Votre pendu se moquait du monde, dit Martin ; vos ombres s
ont des taches horribles. Ce sont les hommes qui font les
taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser.
Ce n’est donc pas leur faute -, dit Martin. La plupart de
s pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient ;
et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une
partie de ses aventures à la dame du logis.
Après soupé, la marquise mena Candide dans son cabinet et
le fit asseoir sur un canapé. – Eh bien ! lui dit-elle, vo
us aimez donc toujours éperdument Mlle Cunégonde de Thunde
r- ten-tronckh ? Oui, madame -, répondit Candide. La marqu
ise lui répliqua avec un souris tendre : – Vous me réponde
0118z comme un jeune homme de Westphalie ; un Français m’a
urait dit : ” Il est vrai que j’ai aimé Mlle Cunégonde ; m
ais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer.
2 Hélas ! madame, dit Candide, je répondrai comme vous vo
udrez. Votre passion pour elle, dit la marquise, a commenc
é en ramassant son mouchoir ; je veux que vous ramassiez m
a jarretière. De tout mon coeur -, dit Candide ; et il la
ramassa. – Mais je veux que vous me la remettiez -, dit la
dame ; et Candide la lui remit. – Voyez- vous, dit la dam
e, vous êtes étranger, je fais quelquefois languir mes ama
nts de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la
première nuit, parce qu’il faut faire les honneurs de son
pays à un jeune homme de Westphalie. – La belle, ayant ape
rçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étra
nger, les loua de si bonne foi que des doigts de Candide i
ls passèrent aux doigts de la marquise.
Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sen
tit quelques remords d’avoir fait une infidélité à Mlle Cu
négonde ; monsieur l’abbé entra dans sa peine ; il n’avait
qu’une légère part aux cinquante mille livres perdues au
0119jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moi
tié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profite
r, autant qu’il le pourrait, des avantages que la connaiss
ance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucou
p de Cunégonde ; et Candide lui dit qu’il demanderait bien
pardon à cette belle de son infidélité, quand il la verra
it à Venise.
Le Périgourdin redoublait de politesse et d’attentions, et
prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à
tout ce qu’il faisait, à tout ce qu’il voulait faire.
– Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à V
enise ? Oui, monsieur l’abbé, dit Candide ; il faut absolu
ment que j’aille trouver Mlle Cunégonde. – Alors, engagé p
ar le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il conta, selo
n son usage, une partie de ses aventures avec cette illust
re Westphalienne.
– Je crois, dit l’abbé, que Mlle Cunégonde a bien de l’esp
rit, et qu’elle écrit des lettres charmantes ? Je n’en ai
jamais reçu, dit Candide ; car figurez-vous qu’ayant été c
hassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus lui écrire
0120 ; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’
ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lu
i ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès
dont j’attends la réponse. –
L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur
. Il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoi
r tendrement embrassés. Le lendemain Candide reçut à son r
éveil une lettre conçue en ces termes :
-Monsieur, mon très cher amant, il y a huit jours que je s
uis malade en cette ville ; j’apprends que vous y êtes. Je
volerais dans vos bras si je pouvais remuer. J’ai su votr
e passage à Bordeaux ; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et
la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur d
e Buenos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
Venez, votre présence me rendra la vie, ou me fera mourir
de plaisir.-
Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta
Candide d’une joie inexprimable ; et la maladie de sa chè
re Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé entre ces deux
sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait co
0121nduire avec Martin à l’hôtel où Mlle Cunégonde demeura
it. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur palpite, sa
voix sanglote ; il veut ouvrir les rideaux du lit, il veu
t faire apporter de la lumière. – Gardez-vous-en bien, lui
dit la suivante, la lumière la tue – ; et soudain elle re
ferme le rideau. – Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleu
rant, comment vous portez-vous ? si vous ne pouvez me voir
, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler -, dit la suiva
nte. La dame alors tire du lit une main potelée que Candid
e arrose longtemps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite
de diamants, en laissant un sac plein d’or sur le fauteui
l.
Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’ab
bé périgourdin et d’une escouade. – Voilà donc, dit-il, ce
s deux étrangers suspects ? – Il les fait incontinent sais
ir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. – Ce
n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans le Dorado
, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit Mart
in. Mais, monsieur, où nous menez-vous ? dit Candide. Dans
un cul de basse-fosse -, dit l’exempt.
0122Martin, ayant repris son sang-froid, jugea que la dame
qui se prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur
l’abbé périgourdin un fripon qui avait abusé au plus vite
de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon don
t on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Cand
ide, éclairé par son conseil, et d’ailleurs toujours impat
ient de revoir la véritable Cunégonde, propose à l’exempt
trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacu
n. – Ah ! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eus
siez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
plus honnête homme du monde ; trois diamants ! chacun de
trois mille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour v
ous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous
les étrangers, mais laissez-moi faire ; j’ai un frère à Di
eppe en Normandie, je vais vous y mener ; et si vous avez
quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme m
oi-même.
Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? – dit Candide
. L’abbé périgourdin prit alors la parole et dit : – C’est
0123 parce qu’un gueux du pays d’Atrébatie a entendu dire
des sottises : cela seul lui a fait commettre un parricide
, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai, mais tel q
ue celui de 1594 au mois de décembre, et tel que plusieurs
autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois
par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.

L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. – Ah, les m
onstres ! s’écria Candide ; quoi ! de telles horreurs chez
un peuple qui danse et qui chante ! Ne pourrai-je sortir
au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres ?
J’ai vu des ours dans mon pays ; je n’ai vu des hommes qu
e dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez
-moi à Venise, où je dois attendre Mlle Cunégonde. Je ne p
eux vous mener qu’en Basse-Normandie -, dit le barigel. Au
ssitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris,
renvoie ses gens et emmène à Dieppe Candide et Martin, et
les laisse entre les mains de son frère. Il y avait un pet
it vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide de
trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes
0124, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui al
lait faire voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était
pas le chemin de Venise ; mais Candide croyait être déliv
ré de l’enfer, et il comptait bien reprendre la route de V
enise à la première occasion.
CHAPITRE VINGT-TROISIEME
CANDIDE ET MARTIN VONT SUR LES C-TES D’ANGLETERRE ; CE QU’
ILS Y VOIENT
– Ah, Pangloss ! Pangloss ! Ah, Martin ! Martin ! Ah, ma c
hère Cunégonde ! qu’est-ce que ce monde-ci ? disait Candid
e sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et
de bien abominable, répondait Martin. Vous connaissez l’A
ngleterre ; y est-on aussi fou qu’en France ? C’est une au
tre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux n
ations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers
le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre b
eaucoup plus que tout le Canada ne vaut, De vous dire préc
isément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans
un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permett
ent pas. Je sais seulement qu’en général les gens que nous
0125 allons voir sont fort atrabilaires. –
En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth ; une multitu
de de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivemen
t un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés,
sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte ; quatre so
ldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun
trois balles dans le crâne le plus paisiblement du monde,
et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite.
– Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide, et quel dém
on exerce partout son empire ? – Il demanda qui était ce g
ros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. – C’est un am
iral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral ? C’est
, lui dit-on, parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde
; il a livré un combat à un amiral français, et on a trou
vé qu’il n’était pas assez près de lui. Mais, dit Candide,
l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais qu
e celui-ci l’était de l’autre ! Cela est incontestable, lu
i répliqua-t-on ; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer
de temps en temps un amiral pour encourager les autres. –

0126Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait
, et de ce qu’il entendait, qu’il ne voulut pas seulement
mettre pied à terre, et qu’il fit son marché avec le patro
n hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam) pour
le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la Fra
nce ; on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On
entra dans le détroit et dans la Méditerranée ; enfin on
aborda à Venise. – Dieu soit loué ! dit Candide en embrass
ant Martin ; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde.
Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. –
CHAPITRE VINGT-QUATRIEME
DE PAQUETTE ET DE FRERE GIROFLEE
Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous
les cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles
de joie, et ne le trouva point. Il envoyait tous les jours
à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les ba
rques : nulles nouvelles de Cacambo. – Quoi ! disait- il à
Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à
0127Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à Diep
pe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Es
pagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelq
ues mois à Venise, et la belle Cunégonde n’est point venue
! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un
abbé périgourdin ! Cunégonde est morte sans doute, je n’ai
plus qu’à mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le par
adis du Dorado que de revenir dans cette maudite Europe. Q
ue vous avez raison, mon cher Martin ! tout n’est qu’illus
ion et calamité. –
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part
a l’opéra alla moda ni aux autres divertissements du carn
aval ; pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Mar
tin lui dit : – Vous êtes bien simple, en vérité, de vous
figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans
ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du monde
et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il
la trouve. S’il ne la trouve pas, il en prendra une autre
: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre
maîtresse Cunégonde. – Martin n’était pas consolant. La m
0128élancolie de Candide augmenta, et Martin ne cessait de
lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur
sur la terre, excepté peut-être dans Eldorado, où personne
ne pouvait aller.
En disputant sur cette matière importante, et en attendant
Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place
Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin
paraissait frais, potelé, vigoureux ; ses yeux étaient br
illants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière.
La fille était très jolie et chantait ; elle regardait am
oureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait
ses grosses joues. – Vous m’avouerez du moins, dit Candide
à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé ju
squ’à présent dans toute la terre habitable, excepté dans
Eldorado, que des infortunés ; mais, pour cette fille et c
e théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuse
s. Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à
dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. –
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et le
s invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, de
0129s perdrix de Lombardie, des oeufs d’esturgeon, et à bo
ire du vin de Montepulciano, du lacrima-christi, du chypre
et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la
partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec de
s yeux de surprise et de confusion qui furent obscurcis de
quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre
de Candide qu’elle lui dit : – Eh quoi ! monsieur Candide
ne reconnaît plus Paquette ! – A ces mots, Candide, qui ne
l’avait pas considérée jusque-là avec attention, parce qu
‘il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit : – Hélas ! m
a pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur P
angloss dans le bel état où je l’ai vu ?
Hélas ! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette ; je vois q
ue vous êtes instruit de tout. J’ai su les malheurs épouva
ntables arrivés à toute la maison de madame la baronne et
à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guè
re été moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’a
vez vue. Un cordelier qui était mon confesseur me séduisit
aisément. Les suites en furent affreuses ; je fus obligée
de sortir du château quelques temps après que monsieur le
0130 baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le
derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris pitié de
moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissanc
e la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse
à la rage, me battait tous les jours impitoyablement ; c’é
tait une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les
hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures
d’être battue continuellement pour un homme que je n’aima
is pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pou
r une femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-
ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pou
r la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace qu’
elle en mourut en deux heures de temps dans des convulsion
s horribles. Les parents de madame intentèrent à monsieur
un procès criminel ; il prit la fuite, et moi je fus mise
en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée si je n’av
ais été un peu jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il
succéderait au médecin. Je fus bientôt supplantée par une
rivale, chassée sans récompense, et obligée de continuer c
e métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous aut
0131res hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misè
res. J’allai exercer la profession à Venise. Ah ! monsieur
, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est que d’être ob
ligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avo
cat, un moine, un gondolier, un abbé ; d’être exposée à to
utes les insultes, à toutes les avanies ; d’être souvent r
éduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever p
ar un homme dégoûtant ; d’être volée par l’un de ce qu’on
a gagné avec l’autre ; d’être rançonnée par les officiers
de justice, et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse
affreuse, un hôpital et un fumier, vous concluriez que je
suis une des plus malheureuses créatures du monde. –
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un c
abinet, en présence de Martin, qui disait à Candide : – Vo
us voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la gageure. –
Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buva
it un coup en attendant le dîner. – Mais, dit Candide à Pa
quette, vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous
ai rencontrée ; vous chantiez, vous caressiez le théatin
avec une complaisance naturelle ; vous m’avez paru aussi h
0132eureuse que vous prétendez être infortunée. Ah ! monsi
eur, répondit Paquette, c’est encore là une des misères du
métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et
il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour
plaire à un moine. –
Candide n’en voulut pas davantage ; il avoua que Martin av
ait raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin,
le repas fut assez amusant, et sur la fin on se parla ave
c quelque confiance. – Mon Père, dit Candide au moine, vou
s me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
envier ; la fleur de la santé brille sur votre visage, vo
tre physionomie annonce le bonheur ; vous avez une très jo
lie fille pour votre récréation, et vous paraissez très co
ntent de votre état de théatin.
Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous
les théatins fussent au fond de la mer. J’ai été tenté ce
nt fois de mettre le feu au couvent, et d’aller me faire t
urc. Mes parents me forcèrent à l’âge de quinze ans d’endo
sser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à
un maudit frère aîné que Dieu confonde ! La jalousie, la
0133discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vr
ai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu
un peu d’argent, dont le prieur me vole la moitié : le re
ste me sert à entretenir des filles ; mais, quand je rentr
e le soir dans le monastère, je suis prêt de me casser la
tête contre les murs du dortoir ; et tous mes confrères so
nt dans le même cas. –
Martin se tournant vers Candide avec son sang-froid ordina
ire : – Eh bien ! lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure
tout entière ? – Candide donna deux mille piastres à Paqu
ette et mille piastres à frère Giroflée. – Je vous réponds
, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois r
ien du tout, dit Martin ; vous les rendrez peut-être avec
ces piastres beaucoup plus malheureux encore. Il en sera c
e qui pourra, dit Candide ; mais une chose me console, je
vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jama
is retrouver ; il se pourra bien faire qu’ayant rencontré
mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde
. Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bon
heur ; mais c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien du
0134r, dit Candide. C’est que j’ai vécu, dit Martin.
Mais regardez ces gondoliers, dit Candide ; ne chantent-il
s pas sans cesse ? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin.
Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il
est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier est préf
érable à celui d’un doge ; mais je crois la différence si
médiocre que cela ne vaut pas la peine d’être examiné.
On parle, dit Candide, du sénateur Pococuranté qui demeure
dans ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bi
en les étrangers. On prétend que c’est un homme qui n’a ja
mais eu de chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare -,
dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Poc
ocuranté la permission de venir le voir le lendemain.
CHAPITRE VINGT-CINQUIEME
VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTE, NOBLE VENITIEN
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta et arr
ivèrent au palais du noble Pococuranté. Les jardins étaien
t bien entendus, et ornés de belles statues de marbre ; le
palais, d’une belle architecture. Le maître du logis, hom
0135me de soixante ans, fort riche, reçut très poliment le
s deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
déconcerta Candide et ne déplut point à Martin.
D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent d
u chocolat qu’elles firent très bien mousser. Candide ne p
ut s’empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne
grâce et sur leur adresse. – Ce sont d’assez bonnes créat
ures, dit le sénateur Pococuranté ; je les fais quelquefoi
s coucher dans mon lit, car je suis bien las des dames de
la ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de le
urs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de l
eur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut
faire ou commander pour elles ; mais, après tout, ces deux
filles commencent fort à m’ennuyer. –
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue g
alerie, fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda
de quel maître étaient les deux premiers. – Ils sont de Ra
phaël, dit le sénateur ; je les achetai fort cher par vani
té il y a quelques années ; on dit que c’est ce qu’il y a
de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du t
0136out : la couleur en est très rembrunie ; les figures n
e sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez ; le
s draperies ne ressemblent en rien à une étoffe ; en un mo
t, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une imitation
vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
croirai voir la nature elle- même : il n’y en a point de c
ette espèce. J’ai beaucoup de tableaux mais je ne les rega
rde plus. –
Pococuranté, en attendant le dîner, se fit donner un conce
rto. Candide trouva la musique délicieuse. – Ce bruit, dit
Pococuranté, peut amuser une demi-heure ; mais, s’il dure
plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personn
e n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’
art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
difficile ne plaît point à la longue.
– J’aimerais peut-être mieux l’opéra, si on n’avait pas tr
ouvé le secret d’en faire un monstre qui me révolte. Ira v
oir qui voudra de mauvaises tragédies en musique, où les s
cènes ne sont faites que pour amener, très mal à propos, d
eux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
0137d’une actrice ; se pâmera de plaisir qui voudra, ou qu
i pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César e
t de Caton et se promener d’un air gauche sur des planches
; pour moi, il y a longtemps que j’ai renoncé à ces pauvr
etés, qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que d
es souverains payent si chèrement. – Candide disputa un pe
u, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis
du sénateur.
On se mit à table, et après un excellent dîner, on entra d
ans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiq
uement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût. – Voi
là, dit- il, un livre qui faisait les délices du grand Pan
gloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. Il ne fait p
as les miennes, dit froidement Pococuranté ; on me fit acc
roire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais
cette répétition continuelle de combats qui se ressemblen
t tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire
de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, e
t qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu
‘on assiège et qu’on ne prend point, tout cela me causait
0138le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des s
avants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture.
Tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tomba
it des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa
bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme c
es médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.
Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candi
de. Je conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatri
ème et le sixième livre de son Enéide sont excellents ; ma
is pour son pieux Enée, et le fort Cloanthe, et l’ami Acha
tes, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et l
a bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas
qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’ai
me mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arios
te. Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vo
us n’avez pas un grand plaisir à lire Horace ? Il y a des
maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut fair
e son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énerg
iques, se gravent plus aisément dans la mémoire. Mais je m
e soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa descri
0139ption d’un mauvais dîner, et de la querelle des croche
teurs entre je ne sais quel Pupilus, dont les paroles, dit
-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles
étaient du vinaigre. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût
ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorci
ères ; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dir
e à son ami M-cenas que, s’il est mis par lui au rang des
poètes lyriques, il frappera les astres de son front subli
me. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne li
s que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. – C
andide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait ; et Mar
tin trouvait la façon de penser de Pococuranté assez raiso
nnable.
– Oh ! voici un Cicéron, dit Candide ; pour ce grand homme
-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire ? J
e ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu
‘il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J’ai bien
assez des procès que je juge ; je me serais mieux accommo
dé de ses oeuvres philosophiques ; mais, quand j’ai vu qu’
0140il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant
que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être i
gnorant.
Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académi
e des sciences, s’écria Martin ; il se peut qu’il y ait là
du bon. Il y en aurait, dit Pococuranté, si un seul des a
uteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de fair
e des épingles ; mais il n’y a dans tous ces livres que de
vains systèmes et pas une seule chose utile.
Que de pièces de théâtre je vois là ! dit Candide ; en ita
lien, en espagnol, en français ! Oui, dit le sénateur, il
y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour
ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas
une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie
, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi ni p
ersonne. –
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. – Je
crois, dit-il, qu’un républicain doit se plaire à la plupa
rt de ces ouvrages, écrits si librement. Oui, répondit Poc
ocuranté, il est beau d’écrire ce qu’on pense ; c’est le p
0141rivilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écr
it que ce qu’on ne pense pas ; ceux qui habitent la patrie
des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la
permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté
qui inspire les génies anglais si la passion et l’esprit d
e parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse li
berté a d’estimable. –
Candide, apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regarda
it pas cet auteur comme un grand homme. – Qui ? dit Pococu
ranté, ce barbare qui fait un long commentaire du premier
chapitre de la Genèse en dix livres de vers durs ? ce gros
sier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui
, tandis que Moïse représente l’-tre éternel produisant le
monde par la parole, fait prendre un grand compas par le
Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage ?
Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable d
u Tasse ; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en
pygmée ; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes discou
rs ; qui le fait disputer sur la théologie ; qui, en imita
nt sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’A
0142rioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diabl
es ? Ni moi, ni personne en Italie, n’a pu se plaire à tou
tes ces tristes extravagances. Le mariage du péché et de l
a mort et les couleuvres dont le péché accouche font vomir
tout homme qui a le goût un peu délicat, et sa longue des
cription d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. C
e poème obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à sa nai
ssance ; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans
sa patrie par les contemporains. Au reste, je dis ce que
je pense, et je me soucie fort peu que les autres pensent
comme moi. – Candide était affligé de ces discours ; il re
spectait Homère, il aimait un peu Milton. – Hélas ! dit-il
tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait
un souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aura
it pas grand mal à cela, dit Martin. Oh, quel homme supéri
eur ! disait encore Candide entre ses dents, quel grand gé
nie que ce Pococuranté ! rien ne peut lui plaire. –
Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils de
scendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beau
tés. – Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître :
0143 nous n’avons ici que des colifichets ; mais je vais d
ès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. –
Quand les deux curieux eurent pris congé de Son Excellence
: – Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voi
là le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessu
s de tout ce qu’il possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin,
qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit
, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n
‘y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des dé
fauts où les autres hommes croient voir des beautés ? C’es
t-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pa
s de plaisir ? Oh bien ! dit Candide, il n’y a donc d’heur
eux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde. C’est toujo
urs bien fait d’espérer -, dit Martin.
Cependant les jours, les semaines s’écoulaient ; Cacambo n
e revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleu
r qu’il ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Gi
roflée n’étaient pas venus seulement le remercier.
CHAPITRE VINGT-SIXIEME
0144D’UN SOUPER QUE CANDIDE ET MARTIN FIRENT AVEC SIX ETRA
NGERS, ET QUI ILS ETAIENT
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à t
able avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtelle
rie, un homme à visage couleur de suie l’aborda par-derriè
re, et, le prenant par le bras, lui dit : – Soyez prêt à p
artir avec nous, n’y manquez pas. – Il se retourne, et voi
t Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’
étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de de
venir fou de joie. Il embrasse son cher ami. – Cunégonde e
st ici, sans doute, où est-elle ? Mène-moi vers elle, que
je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est point ici, dit
Cacambo, elle est à Constantinople. Ah, Ciel ! à Constant
inople ! mais, fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nou
s partirons après souper, reprit Cacambo, je ne peux vous
en dire davantage ; je suis esclave, mon maître m’attend ;
il faut que j’aille le servir à table : ne dites mot ; so
upez et tenez-vous prêt. –
Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avo
ir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein
0145 de l’idée de retrouver sa maîtresse, le coeur agité,
l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyai
t de sang-froid toutes ces aventures, et avec six étranger
s qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers,
s’approcha de l’oreille de son maître, sur la fin du repas
, et lui dit : – Sire, Votre Majesté partira quand elle vo
udra, le vaisseau est prêt. – Ayant dit ces mots, il sorti
t. Les convives, étonnés, se regardaient sans proférer une
seule parole, lorsqu’un autre domestique, s’approchant de
son maître, lui dit : – Sire, la chaise de Votre Majesté
est à Padoue, et la barque est prête. – Le maître fit un s
igne, et le domestique partit. Tous les convives se regard
èrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisièm
e valet, s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui d
it : – Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester
ici plus longtemps : je vais tout préparer – ; et aussitôt
il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une
mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au qua
0146trième maître : – Votre Majesté partira quand elle vou
dra -, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en d
it autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla
différemment au sixième étranger, qui était auprès de Can
dide ; il lui dit : – Ma foi, Sire, on ne veut plus faire
crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourri
ons bien être coffrés cette nuit, vous et moi : je vais po
urvoir à mes affaires ; adieu. –
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Can
dide et Martin demeurèrent dans un profond silence. Enfin
Candide le rompit. – Messieurs, dit-il, voilà une singuliè
re plaisanterie : pourquoi êtes-vous tous rois ? Pour moi,
)e vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. –
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et di
t en italien : – Je ne suis point plaisant, je m’appelle A
chmet III. J’ai été grand sultan plusieurs années ; je dét
rônai mon frère ; mon neveu m’a détrôné ; on a coupé le co
u à mes vizirs ; j’achève ma vie dans le vieux sérail ; mo
n neveu le grand sultan Mahmoud me permet de voyager quelq
uefois pour ma santé, et je suis venu passer le carnaval à
0147 Venise. –
Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui,
et dit : – Je m’appelle Ivan ; j’ai été empereur de toutes
les Russies ; j’ai été détrôné au berceau ; mon père et m
a mère ont été enfermés ; on m’a élevé en prison ; j’ai qu
elquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui
me gardent, et je suis venu passer le carnaval à Venise.

Le troisième dit : – Je suis Charles-Edouard, roi d’Anglet
erre ; mon père m’a cédé ses droits au royaume ; j’ai comb
attu pour les soutenir ; on a arraché le coeur à huit cent
s de mes partisans, et on leur en a battu les joues. J’ai
été mis en prison ; je vais à Rome faire une visite au roi
mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père, et je
suis venu passer le carnaval à Venise. –
Le quatrième prit alors la parole et dit : – Je suis roi d
es Polaques ; le sort de la guerre m’a privé de mes Etats
héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me
résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereu
r Ivan et le roi Charles-Edouard, à qui Dieu donne une lon
0148gue vie, et je suis venu passer le carnaval à Venise.

Le cinquième dit : – Je suis aussi roi des Polaques ; j’ai
perdu mon royaume deux fois ; mais la Providence m’a donn
é un autre Etat, dans lequel j’ai fait plus de bien que to
us les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire
sur les bords de la Vistule ; je me résigne aussi à la Pr
ovidence, et je suis venu passer le carnaval à Venise. –
Il restait au sixième monarque à parler. – Messieurs, dit-
il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin
j’ai été roi tout comme un autre. Je suis Théodore ; on m
‘a élu roi en Corse ; on m’a appelé Votre Majesté, et à pr
ésent, à peine m’appelle-t-on Monsieur. J’ai fait frapper
de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j’ai eu de
ux secrétaires d’Etat, et j’ai à peine un valet ; je me su
is vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en pri
son, sur la paille. J’ai bien peur d’être traité de même i
ci, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carn
aval à Venise. –
Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble
0149 compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi T
héodore pour avoir des habits et des chemises ; et Candide
lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. – Que
l est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier
qui est en état de donner cent fois autant que chacun de n
ous, et qui le donne ? –
Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la m
ême hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient au
ssi perdu leurs Etats par le sort de la guerre, et qui ven
aient passer le reste du carnaval à Venise. Mais Candide n
e prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’étai
t occupé que d’aller trouver sa chère Cunégonde à Constant
inople.
CHAPITRE VINGT-SEPTIEME
VOYAGE DE CANDIDE A CONSTANTINOPLE
Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui all
ait reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il rec
evrait Candide et Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y
rendirent après s’être prosternés devant Sa misérable Hau
tesse. Candide, chemin faisant, disait à Martin : – Voilà
0150pourtant six rois détrônés, avec qui nous avons soupé,
et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait
l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup
d’autres princes plus infortunés. Pour moi, je n’ai perdu
que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. M
on cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison : t
out est bien. Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candid
e, voilà une aventure bien peu vraisemblable que nous avon
s eue à Venise. On n’avait jamais vu ni ouï conter que six
rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela n’est
pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des ch
oses qui nous sont arrivées. Il est très commun que des ro
is soient détrônés ; et à l’égard de l’honneur que nous av
ons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne méri
te pas notre attention. –
A peine Candide fut-il dans le vaisseau qu’il sauta au cou
de son ancien valet, de son ami Cacambo. – Eh bien ! lui
dit-il, que fait Cunégonde ? Est-elle toujours un prodige
de beauté ? M’aime-t-elle toujours ? Comment se porte-t-el
le ? Tu lui as sans doute acheté un palais à Constantinopl
0151e ?
Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écue
lles sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a tr
ès peu d’écuelles ; elle est esclave dans la maison d’un a
ncien souverain nommé Ragotski, à qui le Grand Turc donne
trois écus par jour dans son asile ; mais ce qui est bien
plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté et qu’elle es
t devenue horriblement laide. Ah ! belle ou laide, dit Can
dide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer
toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si
abject avec les cinq ou six millions que tu avais apporté
s ? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas fallu donner deux
millions au se-or don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Ma
scarenes, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buenos-Ayre
s, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle Cuné
gonde ? Et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouill
és de tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés a
u cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux
Dardanelles, à Marmora, à Scutari ? Cunégonde et la vieil
le servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je
0152 suis esclave du sultan détrôné. Que d’épouvantables c
alamités enchaînées les unes aux autres ! dit Candide. Mai
s, après tout, j’ai encore quelques diamants ; je délivrer
ai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit dev
enue si laide. –
Ensuite, se tournant vers Martin : – Qui pensez-vous, dit-
il, qui soit le plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de
l’empereur Ivan, du roi Charles-Edouard, ou de moi ? Je n’
en sais rien, dit Martin ; il faudrait que je fusse dans v
os coeurs pour le savoir. Ah ! dit Candide, si Pangloss ét
ait ici, il le saurait et nous l’apprendrait. Je ne sais,
dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu
peser les infortunes des hommes et apprécier leurs douleu
rs. Tout ce que je présume, c’est qu’il y a des millions d
‘hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que le roi
Charles-Edouard, l’empereur Ivan et le sultan Achmet. Cela
pourrait bien être -, dit Candide.
On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Ca
ndide commença par racheter Cacambo fort cher, et, sans pe
rdre de temps, il se jeta dans une galère, avec ses compag
0153nons, pour aller sur le rivage de la Propontide cherch
er Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.
Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort
mal, et à qui le levanti patron appliquait de temps en te
mps quelques coups de nerf de boeuf sur leurs épaules nues
; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus att
entivement que les autres galériens et s’approcha d’eux av
ec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés lui p
arurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec
ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de Mlle Cunégon
de. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les considéra enco
re plus attentivement. – En vérité, dit-il à Cacambo, si j
e n’avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je n’avais
pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce son
t eux qui rament dans cette galère. –
Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent
un grand cri, s’arrêtèrent sur leur banc et laissèrent to
mber leurs rames. Le levanti patron accourait sur eux, et
les coups de nerf de boeuf redoublaient. – Arrêtez, arrête
z, Seigneur, s’écria Candide, je vous donnerai tant d’arge
0154nt que vous voudrez. Quoi ! c’est Candide ! disait l’u
n des forçats. Quoi ! c’est Candide ! disait l’autre. Est-
ce un songe ? dit Candide ; veillé-je ? suis-je dans cette
galère ? Est-ce là monsieur le baron que j’ai tué ? Est-c
e là maître Pangloss que j’ai vu pendre ?
C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi
! c’est là ce grand philosophe ? disait Martin.
Eh ! Monsieur le levanti patron, dit Candide, combien vou
lez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tron
ckh, un des premiers barons de l’Empire, et de M. Pangloss
, le plus profond métaphysicien d’Allemagne ? Chien de chr
étien, répondit le levanti patron, puisque ses deux chiens
de forçats chrétiens sont des barons et des métaphysicien
s, ce qui est sans doute une grande dignité dans leurs pay
s, tu m’en donneras cinquante mille sequins. Vous les aure
z, monsieur, ramenez-moi comme un éclair à Constantinople,
et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
Mlle Cunégonde. – Le levanti patron, sur la première offr
e de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et
il faisait ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.
0155
Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. – Et comm
ent ne vous ai-je pas tué, mon cher baron ? et mon cher Pa
ngloss, comment êtes-vous en vie après avoir été pendu ? e
t pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie ? Es
t-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays ? disa
it le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon ch
er Candide -, s’écriait Pangloss. Candide leur présentait
Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous, ils parlaient
tous à la fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le
port. On fit venir un Juif, à qui Candide vendit pour cin
quante mille sequins un diamant de la valeur de cent mille
, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner da
vantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pang
loss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur et les
baigna de larmes ; l’autre le remercia par un signe de têt
e, et lui promit de lui rendre cet argent à la première oc
casion. – Mais est-il bien possible que ma soeur soit en T
urquie ? disait-il. Rien n’est si possible, reprit Cacambo
, puis qu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transy
0156lvanie. – On fit aussitôt venir deux Juifs ; Candide v
endit encore des diamants ; et ils repartirent tous dans u
ne autre galère pour aller délivrer Cunégonde.
CHAPITRE VINGT-HUITIEME
CE QUI ARRIVA A CANDIDE, A CUNEGONDE, A PANGLOSS, A MARTIN
, ETC.
– Pardon, encore une fois, dit Candide au baron ; pardon,
mon Révérend Père, de vous avoir donné un grand coup d’épé
e au travers du corps. N’en parlons plus, dit le baron ; j
e fus un peu trop vif, je l’avoue ; mais, puisque vous vou
lez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je
vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par
un parti espagnol ; on me mit en prison à Buenos-Ayres da
ns le temps que ma soeur venait d’en partir. Je demandai à
retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé pou
r aller servir d’aumônier à Constantinople auprès de M. l’
ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’é
tais entré en fonctions, quand je trouvai sur le soir un j
eune icoglan très bien fait. Il faisait fort chaud : le je
0157une homme voulut se baigner ; je pris cette occasion d
e me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime c
apital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec un jeun
e musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous
la plante des pieds et me condamna aux galères. Je ne cro
is pas qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je
voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est dans la cuisin
e d’un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.
Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peu
t-il que je vous revoie ? Il est vrai, dit Pangloss, que v
ous m’avez vu pendre ; je devais naturellement être brûlé
; mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on all
ait me cuire : l’orage fut si violent qu’on désespéra d’al
lumer le feu ; je fus pendu, parce qu’on ne put mieux fair
e : un chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et
me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale depu
is le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoi
r été plus mal pendu que je l’avais été. L’exécuteur des h
autes oeuvres de la sainte Inquisition, lequel était sous-
diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
0158n’était pas accoutumé à pendre : la corde était mouill
ée et glissa mal, elle fut nouée ; enfin je respirais enco
re : l’incision cruciale me fit jeter un si grand cri que
mon chirurgien tomba à la renverse, et, croyant qu’il diss
équait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba
encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bru
it, d’un cabinet voisin ; elle me vit sur la table étendu
avec mon incision cruciale : elle eut encore plus de peur
que son mari, s’enfuit et tomba sur lui. Quand ils furent
un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disai
t au chirurgien : – Mon bon, de quoi vous avisez-vous auss
i de disséquer un hérétique ? Ne savez-vous pas que le dia
ble est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vi
te chercher un prêtre pour l’exorciser. – Je frémis à ce p
ropos, et je ramassai le peu de forces qui me restaient, p
our crier : ” Ayez pitié de moi ! ” Enfin le barbier portu
gais s’enhardit ; il recousit ma peau ; sa femme même eut
soin de moi ; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le
barbier me trouva une condition, et me fit laquais d’un ch
evalier de Malte qui allait à Venise ; mais mon maître n’a
0159yant pas de quoi me payer, je me mis au service d’un m
archand vénitien, et je le suivis à Constantinople.
– Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée ;
il n’y avait qu’un vieil iman et une jeune dévote très jo
lie qui disait ses patenôtres ; sa gorge était toute décou
verte : elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet d
e tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinth
es et d’oreilles-d’ours ; elle laissa tomber son bouquet ;
je le ramassai, et je le lui remis avec un empressement t
rès respectueux. Je fus si longtemps à le lui remettre que
l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien,
il cria à l’aide. On me mena chez le cadi, qui me fit donn
er cent coups de lattes sur la plante des pieds et m’envoy
a aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même ga
lère et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dan
s cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtr
es napolitains, et deux moines de Corfou, qui nous dirent
que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Mons
ieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une plus grand
e injustice que moi ; je prétendais, moi, qu’il était beau
0160coup plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d
‘une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous disput
ions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de
boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des événements de c
et univers vous a conduit dans notre galère, et que vous n
ous avez rachetés.
Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous a
vez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez r
amé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait
le mieux du monde ? Je suis toujours de mon premier sentim
ent, répondit Pangloss, car enfin je suis philosophe : il
ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas a
voir tort, et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la pl
us belle chose du monde, aussi bien que le plein et la mat
ière subtile. –
CHAPITRE VINGT-NEUVIEME
COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNEGONDE ET LA VIEILLE
Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin et Cacambo
contaient leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les év
énements contingents ou non contingents de cet univers, qu
0161‘ils disputaient sur les effets et les causes, sur le
mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la néc
essité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu
‘on est aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le riva
ge de la Propontide à la maison du prince de Transylvanie.
Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde
et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficel
les pour les faire sécher.
Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide, en vo
yant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la g
orge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés,
recula trois pas saisi d’horreur, et avança ensuite par b
on procédé. Elle embrassa Candide et son frère ; on embras
sa la vieille : Candide les racheta toutes deux.
Il y avait une petite métairie dans le voisinage : la viei
lle proposa à Candide de s’en accommoder, en
attendant que toute la troupe eût une meilleure destinée.
Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne n
e l’en avait avertie : elle fit souvenir Candide de ses pr
omesses avec un ton si absolu que le bon Candide n’osa pas
0162 la refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se
marier avec sa soeur. – Je ne souffrirai jamais, dit le b
aron, une telle bassesse de sa part et une telle insolence
de la vôtre, cette infamie ne me sera jamais reprochée :
les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chap
itres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un b
aron de l’Empire. – Cunégonde se jeta à ses pieds et les b
aigna de larmes ; il fut inflexible. – Maître fou, lui dit
Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai payé ta ranço
n, j’ai payé celle de ta soeur ; elle lavait ici des écuel
les, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme, et
tu prétends encore t’y opposer ! Je te retuerais si j’en
croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, m
ais tu n’épouseras pas ma soeur de mon vivant. –
CHAPITRE TRENTIEME
CONCLUSION
Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d
‘épouser Cunégonde. Mais l’impertinence extrême du baron l
e déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le press
ait si vivement qu’il ne pouvait s’en dédire. Il consulta
0163Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un
beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n’avait
nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes l
es lois de l’Empire, épouser Candide de la main gauche. Ma
rtin conclut à jeter le baron dans la mer. Cacambo décida
qu’il fallait le rendre au levanti patron et le remettre a
ux galères ; après quoi on l’enverrait à Rome au père géné
ral par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort bon ;
la vieille l’approuva ; on n’en dit rien à sa soeur ; la c
hose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisi
r d’attraper un jésuite et de punir l’orgueil d’un baron a
llemand.
Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastre
s, Candide, marié avec sa maîtresse et vivant avec le phil
osophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo
et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de diamants
de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde l
a plus agréable ; mais il fut tant friponné par les Juifs
qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie ; sa f
emme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre
0164 et insupportable ; la vieille était infirme et fut en
core de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui t
ravaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à C
onstantinople, était excédé de travail et maudissait sa de
stinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans
quelque université d’Allemagne. Pour Martin, il était fer
mement persuadé qu’on est également mal partout ; il prena
it les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss dis
putaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voya
it souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bat
eaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoya
it en exil à Lemnos, à Mitylène, à Erzeroum. On voyait ven
ir d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui
prenaient la place des expulsés et qui étaient expulsés à
leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu’o
n allait présenter à la Sublime Porte. Ces spectacles fais
aient redoubler les dissertations ; et quand on ne disputa
it pas, l’ennui était si excessif que la vieille osa un jo
ur leur dire : – Je voudrais savoir lequel est le pire, ou
d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir u
0165ne fesse coupée, de passer par les baguettes chez les
Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d’êt
re disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin toutes l
es misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien d
e rester ici à ne rien faire ? C’est une grande question –
, dit Candide.
Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin
surtout conclut que l’homme était né pour vivre dans les c
onvulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennu
i. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien. Pa
ngloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert
; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille,
il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables
principes, de faire hésiter plus que jamais Candide, et d’
embarrasser Pangloss. C’est qu’ils virent un jour aborder
dans leur métairie Paquette et le frère
Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère ; ils av
aient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaien
t quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient brouillés, ava
0166ient été mis en prison, s’étaient enfuis, et enfin frè
re Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait son mét
ier partout, et n’y gagnait plus rien. – Je l’avais bien p
révu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bien
tôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vou
s avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, e
t vous n’êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paque
tte. Ah, ah ! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène
donc ici parmi nous, ma pauvre enfant ! Savez-vous bien q
ue vous m’avez coûté le bout du nez, un oeil et une oreill
e ? Comme vous voilà faite ! Et qu’est-ce que ce monde ! –
Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus qu
e jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui
passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils al
lèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit
: – Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi
un aussi étrange animal que l’homme a été formé.
De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affai
re ? Mais, mon Révérend Père, dit Candide, il y a horrible
0167ment de mal sur la terre. Qu’importe, dit le derviche,
qu’il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie
un vaisseau en Egypte, s’embarrasse-t-elle si les souris q
ui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? Que fau
t-il donc faire ? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche.
Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vo
us des effets et des causes, du meilleur des mondes possib
les, de l’origine du mal, de la nature de l’âme et de l’ha
rmonie préétablie. – Le derviche, à ces mots, leur ferma l
a porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue q
u’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du ba
nc et le muphti, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs
amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pen
dant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en reto
urnant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillar
d qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orange
rs. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui
demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrang
ler. – Je n’en sais rien, répondit le bonhomme, et je n’ai
0168 jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’i
gnore absolument l’aventure dont vous me parlez ; je présu
me qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques
périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le mériten
t ; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constan
tinople ; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du
jardin que je cultive. – Ayant dit ces mots, il fit entrer
les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deu
x fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’il
s faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d’écorces de cédrat
confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas,
des pistaches, du café de Moka qui n’était point mêlé ave
c le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les d
eux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Ca
ndide, de Pangloss et de Martin.
– Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magn
ifique terre ? Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc
; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de
nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin.

0169Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profon
des réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss
et à Martin : – Ce bon vieillard me paraît s’être fait un
sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous av
ons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, s
ont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philoso
phes : car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné pa
r Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de troi
s dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaz
a ; le roi Ela, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia,
par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furen
t esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, D
arius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurt
ha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Dom
itien, Richard II d’Angleterre, Edouard II, Henri VI, Rich
ard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de Fra
nce, l’empereur Henri IV ? Vous savez… Je sais aussi, di
t Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez rai
son, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jar
din d’Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il tra
0170vaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour l
e repos. Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le
seul moyen de rendre la vie supportable. –
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; ch
acun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapport
a beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais
elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; l
a vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère
Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuis
ier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait que
lquefois à Candide : – Tous les événements sont enchaînés
dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous
n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups d
e pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si
vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez
pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous
vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas

ici des cédrats confits et des pistaches. Cela est bien di
0171t, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardi
n.

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