0001Pierre Loti

Pecheur d’Islande

– Première Partie
– I
– II
– III
– IV
– V
– VI
– Deuxième Partie
– I
– II
– III
– IV
– V
– VI
– VII

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002– VIII
– IX
– X
– XI
– XII
– XIII
– Troisième parties
– I
– II
– III
– IV
– V
– VI
– VII
– VIII
– IX
– X
– XI
– XII
– XIII
0003– XIV
– XV
– XVI
– XVII
– Quatrième partie.
– I
– II
– III
– IV
– V
– VI
– VII
– VIII
– Cinquième partie.
– I
– II
– III
– IV
– V
– VI
0004– VII
– VIII
– IX
– X
– XI

A Madame Adam (Juliette Lamber) Hommage d’affection filial
e, Pierre Loti

Première Partie
I
Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire
, dans une sorte de logis sombre qui sentait la saumure et
la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, s’effilait
par un bout, comme l’intérieur d’une grande mouette vidée;
il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone,
avec une lenteur de sommeil.
Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en sav
0005ait trop rien: une seule ouverture coupée dans le plaf
ond était fermée par un couvercle en bois, et c’était une
vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant.
Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouill
és séchaient, en répandant de la vapeur qui se mêlait aux
fumées de leurs pipes de terre.
Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en pr
enait très exactement la forme, et il restait juste de quo
i se couler autour pour s’asseoir sur des caissons étroits
scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaie
nt au-dessus d’eux, presque à toucher leurs têtes; et, der
rière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées da
ns l’épaisseur de la charpente s’ouvraient comme les niche
s d’un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries
étaient grossières et frustes, imprégnées d’humidité et de
sel; usées, polies par les frottements de leurs mains.
Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, q
ui étaient franches et braves. Maintenant ils restaient at
tablés et devisaient, en breton, sur des questions de femm
es et de mariages.
0006Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïenc
e était fixée sur une planchette, à une place d’honneur. E
lle était un peu ancienne, la patronne de ces marins, et p
einte avec un art encore naïf. Mais les personnages en faï
ence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais h
ommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l’effet
d’une petite chose très fraîche au milieu de tous les gri
s sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait dû éc
outer plus d’une ardente prière, à des heures d’angoisses;
on avait cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs artifi
cielles et un chapelet.
Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais trico
t de laine bleue serrant le torse et s’enfonçant dans la c
einture du pantalon; sur la tête, l’espèce de casque en to
ile goudronnée qu’on appelle suroît (du nom de ce vent de
sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).
Ils étaient d’âges divers. Le capitaine pouvait avoir quar
ante ans; trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier
, qu’ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n’en avait que dix
-sept. Il était déjà un homme, pour la taille et la force;
0007 une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait s
es joues; seulement il avait gardé ses yeus d’enfant, d’un
gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.
Très près les uns des autres, faute d’espace, ils paraissa
ient éprouver un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gît
e obscur.
… Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie dé
solation des eaux noires et profondes. Une montre de cuivr
e, accrochée au mur, marquait onze heures, onze heures du
soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on entenda
it le bruit de la pluie.
Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mar
iage, mais sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c”étaie
nt des projets pour ceux qui étaient encore garçons, ou bi
en des histoires drôles arrivées dans le pays, pendant des
fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un b
on rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d’aim
er. Mais l’amour, comme l’entendent les hommes ainsi tremp
és, est toujours une chose saine, et dans sa crudité même
il demeure presque chaste.
0008Cependant Sylvestre s’ennuyait, à cause d’un autre app
elé Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui ne
venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; toujours à
l’ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas prendre
un peu de sa part de la fête?
Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le co
uvercle de bois, afin d’appeler par là ce Yann. Alors une
lueur très étrange tomba d’en haut:
Yann! Yann !… Eh! l’homme!
L’homme répondit rudement du dehors.
Et, par ce couvercle un instant entr’ouvert, cette lueur s
i pâle qui était entrée ressemblait bien à celle du jour.
“Bientôt minuit…” Cependant c’était bien comme une lueur
de soleil, comme une lueur crépusculaire renvoyée de très
loin par des miroirs mystérieux.
Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit
à briller jaune, et on entendit l’homme descendre avec de
gros sabots par une échelle de bois.
Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours,
0009 car il était presque un géant. Et d’abrod il fit une
grimace en se pinçant le bout du nez à cause de l’odeur âc
re de la saumure.
Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des ho
mmes, surtout par sa carrure qui était droite comme une ba
rre; quand il se présentait de face, les muscles de ses ép
aules, dessinés sous son tricot bleu, formaient comme deux
boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns
très mobiles, à l’expression sauvage et superbe.
Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l’attira co
ntre lui par tendresse, à la façon des enfants; il était f
iancé à sa soeur et le traitait comme un grand frère. L’au
tre se laissait caresser avec un air de lion câlin, en rép
ondant par un bon sourire à dents blanches.
Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s’ar
ranger que chez les autres hommes, étaient un peu espacées
et semblaient toutes petites. Ses moustaches blondes étai
ent assez courtes, bien que jamais coupées; elles étaient
frisées très serré en eux petits rouleaux symétriques au-d
essus de ses lèvres qui avaient des contours fins et exqui
0010s; et puis elles s’ébouriffaient aux deux bouts, de ch
aque côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
barbe était tondu ras, et ses joues colorées avaient gardé
un velouté frais, comme celui des fruits que personne n’a
touchés.
On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et
on appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allum
er.
Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C
‘était un petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu
le cousin de tous ces marins qui étaient plus ou moins par
ents entre eux; en dehors de son travail assez dur, il éta
it l’enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre
, et puis on l’envoya se coucher.
Après, on reprit la grande conversation des mariages:
Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous
tes noces?
Tu n’as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand com
me tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles,
qu’est-ce qu’elles doivent penser quand elles le voient?
0011Lui répondit, en secouant d’un geste très dédaigneux p
our les femmes ses épaules effrayantes: Mes noces à moi, j
e les fais à la nuit; d’autre fois, je les fais à l’heure;
c’est suivant.
Il venait de finir ses cinq années de service à l’Etat, ce
Yann. Et c’est là, comme matelot canonnier de la flotte,
qu’il avait appris à parler le français et à tenir des pro
pos sceptiques. Alors il commença de raconter ses noces de
rnières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours.
C’était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de
la mer, il était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y
avait à la porte une femme qui vendait des bouquets énorme
s aux prix d’un louis de vingt francs. Il en avait acheté
un, sans trop savoir qu’en faire, et puis tout de suite en
arrivant, il l’avait lancé à tour de bras, en plein par l
a figure, à celle qui chantait sur la scène? moitié déclar
ation brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu’i
l trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; a
près, elle l’avait adoré pendant près de trois semaines.
Même, dit-il, quand je suis parti, elle m’a fait cadeau de
0012 cette montre en or.
Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table com
me un méprisable joujou. C’était conté avec des mots rudes
et des images à lui. Cependant cette banalité de la vie c
ivilisée, détonnait beaucoup au milieu des ces hommes prim
itifs, avec ces grands silences de la mer qu’on devinait a
utour d’eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en h
aut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle
.
Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylve
stre et le surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé
dans le respect des sacrements par une vieille grand’mère
, veuve d’un pêcheur du village de Ploubazlanec. Tout peti
t, il allait chaque jour avec elle réciter un chapelet, à
genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manch
e où son père avait disparu autrefois dans un naufrage.
Comme ils étaient pauvres, sa grand’mère et lui, il avait
dû de très bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance
s’était passée au large. Chaque soir il disait encore ses
0013 prières et ses yeux avaient gardé une candeur religie
use. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux pl
anté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations de pe
tit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa
barbe noire; comme sa croissance s’était faite très vite,
il se sentait presque embarrassé d’être devenu tout d’un
coup si large et si grand. Il comptait se marier bientôt a
vec la soeur de Yann, mais jamais il n’avait répondu aux a
vances d’aucune fille.
A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, u
ne pour deux et ils y dormaient à tour de rôle, en se part
ageant la nuit.
Quand ils eurent fini leur fête, célébrée en l’honneur de
l’Assomption de la Vierge leur patronne, il était un peu p
lus de minuit. Trois d’entre eux se coulèrent pour dormir
dans les petites niches noires qui ressemblaient à des sép
ulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont repren
dre le grand travail interrompu de la pêche; c’était Yann,
Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
Dehors il faisait jour, éternellement jour.
0014Mais c’était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblai
t à rien; elle traînait sur les choses comme des reflets d
e soleil mort. Autour d’eux, tout de suite commençait un v
ide immense qui n’était d’aucune couleur, et en dehors des
planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpab
le, chimérique.
L’oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d’abo
rd cela prenait l’aspect d’une sorte de miroir tremblant q
ui n’aurait aucune image à refléter; en se prolongeant, ce
la paraissait devenir une plaine de vapeur, et puis, plus
rien; cela n’avait ni horizon ni contours.
La fraîcheur humide de l’air était plus intense, plus péné
trante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait trè
s fort le goût de sel. Tout était calme et il ne pleuvait
plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient
contenir cette lumière latente qui ne s’expliquait pas; o
n voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit,
et toutes ces pâleurs des choses n’étaient d’aucune nuance
pouvant être nommée.
Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur e
0015nfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantas
magories qui sont vagues et troubles comme des visions. To
ut cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jo
uer autour de leur étroite maison de planches, et leurs ye
ux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux d
u large.
Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant tou
jours sa même plainte, monotone comme une chanson de Breta
gne répétée en rêve par un homme endormi. Yann et Sylvestr
e avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs lignes
, tandis que l’autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant
son grand couteau, s’asseyait derrière eux pour attendre.

Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes
dans cette eau tranquille et froide, ils le relevèrent ave
c des poissons lourds, d’un gris luisant d’acier.
Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient pr
endre; c’était rapide et incessant, cette pêche silencieus
e. L’autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait,
salait, comptait; et la saumure qui devait faire leur for
0016tune au retour s’empilait derrière eux, toute ruissela
nte et fraîche.
Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régio
ns vides du dehors, lentement la lumière changeait; elle s
emblait maintenant plus réelle. Ce qui avait été un crépus
cule blême, une espèce de soir d’été hyperborée, devenait
à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une
aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vag
ues traînées roses…
C’est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup
Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette fois, en regarda
nt dans l’eau. (Il avait l’air de bien en connaître quelqu
‘une en Bretagne qui s’était laissé prendre aux yeux bruns
de son grand frère, mais il se santait timide en touchant
à ce sujet grave.)
Moi!… Un de ces jours, oui, je ferai mes noces et il sou
riait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs
mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera av
ec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous êtes,
au bal que je donnerai…
0017Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perd
re son temps en causeries: on était au milieu d’une immens
e peuplade de poissons, d’un banc voyageur, qui, depuis de
ux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous vei
llé la nuit d’avant et attrapé, en trente heures, plus de
mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient
las, et ils s’endormaient. Leur corps veillait seul, et co
ntinuait de lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, pa
r instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais ce
t air du large qu’ils respiraient était vierge comme aux p
remiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur f
atigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues
fraîches.
La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par veni
r; comme au temps de la Genèse elle s’était séparée d’avec
les ténèbres qui semblaient s’être tassées sur l’horizon,
et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si cl
air, on s’apercevait bien à présent qu’on sortait de la nu
it, que cette lueur d’avant avait été vague et étrange com
me celle des rêves.
0018Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà e
t là des déchirures, comme des percées dans un dôme, par o
ù arrivaient de grands rayons couleur d’argent rose.
Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d’ombr
e intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant les l
ointains d’indécision et d’obscurité. Ils donnaient l’illu
sion d’un espace fermé, d’une limite; ils étaient comme de
s rideaux tirés sur l’infini, comme des voiles tendus pour
cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé
l’imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit ass
emblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le mond
e changeant du dehors avait pris un aspect de recueillemen
t immense; il s’étair arrangé en sanctuaire, et les gerbes
de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte
de temple, s’allongeaient en reflets sur l’eau immobile co
mme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s’
éclairer très loin une autre chimère: une sorte de découpu
re rosée très haute, qui était un promontoire de la sombre
Islande…
Les noces de Yann avec la mer!… Sylvestre y repensait, t
0019out en continuant de pêcher sans plus oser rien dire.
Il s’était senti triste en entendant le sacrement du maria
ge ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et puis s
urtout, cela lui avait fait peur, car il était superstitie
ux.
Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il
avait rêvé qu’elles se feraient avec Gaud Mével, une blon
de de Paimpol, et que, lui, aurait la joie de voir cette f
ête avant de partir pour le service, avant cet exil de cin
q années, au retour incertain, dont l’approche inévitable
commençait à lui serrer le coeur…
Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés cou
chés en bas, arrivèrent tous trois pour les relever. Encor
e un peu endormis, humant à pleine poitrine le grand air f
roid, ils montaient en achevant de mettre leurs longues bo
ttes, et ils fermaient les yeux, éblouis d’abord par tous
ces reflets de lumière pâle.
Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déj
euner du matin avec des biscuits; après les avoir cassés à
coups de maillet, ils se mirent à les croquer d’une maniè
0020re très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils
étaient redevenus tout à fait gais à l’idée de descendre
dormir, d’avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se t
enant l’un l’autre par la taille, ils s’en allèrent jusqu’
à l’écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chans
on.
Avant de disparaître par ce trou, ils s’arrêtèrent à jouer
avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien
tout jeune, qui avait d’énormes pattes encore gauches et e
nfantines. Ils l’agaçaient de la main; l’autre les mordill
ait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Y
ann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants
, le repoussa d’un coup trop fort qui le fit s’aplatir et
hurler.
Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était resté
e un peu sauvage, et quand son être physique était seul en
jeu, une caresse douce était souvent chez lui très près d
‘une violence brutale.
II
Leur navire s’appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il al
0021lait chaque année faire la grande pêche dangereuse dan
s ces régions froides où les étés n’ont plus de nuits.
Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patron
ne. Ses flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraill
és, rugueux, imprégnés d’humidité et de saumure; mais sain
s encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du
goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure
massive, mais quand les grandes brises d’ouest soufflaien
t, il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que
le vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de 5’élev
er à la lame et de rebondir, plus lestement que bien des j
eunes, taillés avec les finesses modernes.
Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des
-5landai5 (une race vaillante de marins qui est répandue s
urtout au pays de Paimpol et de Tréguier, et qui s’est vou
ée de père en fils à cette pêche-là).
Ils n’avaient presque jamais vu l’été de France.
A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres p
êcheurs, dans le port de Paimpol, la bénédiction des dépar
ts. Pour ce jour de fête, un reposoir, toujours le même, é
0022tait construit sur le quai; il imitait une grotte en r
ochers et, au milieu, parmi des trophées d’ancres, d’aviro
ns et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge,
patronne des marins, sortie pour eux de son église, regard
ant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes
yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait être
bonne, et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.
Le saint-sacrement, suivi d’une procession lente de femmes
et de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour du
port, où tous les navires islandais, qui s’étaient pavois
és, saluaient du pavillon au passage. Le prêtre, s’arrêtan
t devant chacun d’eux, disait les paroles et faisait les g
estes qui bénissent.
Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le
pays presque vide d’époux, d’amants et de fils. En s’éloig
nant, les équipages chantaient ensemble, à pleines voix vi
brantes, les cantiques de Marie Etoile-de-la-Mer.
Et chaque année, c’était le même cérémonial de départ, les
mêmes adieux.
Après, recommençait la vie du large, l’isolement à trois o
0023u quatre compagnons rudes, sur des planches mouvantes,
au milieu des eaux froides de la mer hyperborée.
Jusqu’ici, ont était revenu; la Vierge Etoile-de-la-Mer av
ait protégé ce navire qui portait son nom.
La fin d’août était l’époque de ces retours. Mais la Marie
suivait l’usage de beaucoup d’Islandais, qui est de touch
er seulement à Paimpol, et puis de descendre dans le golfe
de Gascogne où l’on vend bien sa pêche, et dans les îles
de sable à marais salants où l’on achète le sel pour la ca
mpagne prochaine.
Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se r
épandent pour quelques jours les équipages robustes, avide
s de plaisir, grisés par ce lambeau d’été, par cet air plu
s tiède; par la terre et par les femmes.
Et puis, avec les premières brumes de l’automne, on rentre
au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières éparses du pay
s de Goëlo, s’occuper pour un temps de famille et d’amour,
de mariages et de naissances. Presque toujours on trouve
là des petits nouveau-nés, conçus l’hiver d’avant, et qui
attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptê
0024me: il faut beaucoup d’enfants à ces races de pêcheurs
que l’Islande dévore.
III
A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de
juin, il y avait deux femmes très occupées à écrire une le
ttre.
Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte
et dont l’appui, en granit ancien et massif, portait une
rangée de pots de fleurs.
Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l’
une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode d’autre
fois; l’autre, une coiffe toute petite, de la forme nouvel
le qu’ont adoptée les Paimpolaises: deux amoureuses, eût-o
n dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque b
el Islandais.
Celle qui dictait la grande coiffe releva la tête, chercha
nt ses idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, mal
gré sa tournure jeunette, ainsi vue de dos sous son petit
châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne grand’mère
d’au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et
0025 encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme
certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe
, très basse sur le front et sur le sommet de la tête, éta
it composée de deux ou trois larges cornets en mousseline
qui semblaient s’échapper les uns des autres et retombaien
t sur la nuque. Sa figure vénérable s’encadrait bien dans
toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air
religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d’une bonne
honnêteté. Elle n’avait plus trace de dents, plus rien, e
t, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives ron
des qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son mento
n, qui était devenu “en pointe de sabot” (comme elle avait
coutue de dire), son profil n’était pas trop gâté par les
années; on devinait encore qu’il avait dû être régulier e
t pur comme celui des saintes d’église.
Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu’elle pourra
it bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.
Vraiment il n’existait pas ailleurs, dans tout le pays Pai
mpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des
choses aussi drôles à dire sur les uns ou les autres, ou
0026même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y avait d
éjà trois ou quatre histoires impayables, mais sans la moi
ndre malice, car elle n’avait rien de mauvais dans l’âme.

L’autre, voyant que les idées ne venaient plus, s’était mi
se à écrire soigneusement l’adresse: A monsieur Moan, Sylv
estre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, dans la mer
d’Islande par
Reickawick.
Après, elle aussi releva la tête pour demander: C’est-il f
ini, grand’mère Moan?
Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une f
igure de vingt ans. Très blonde, couleur rare en ce coin d
e Bretagne où la race est brune; très blonde, avec des yeu
x d’un gris de lin à cils presque noirs. Ses sourcils, blo
nde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au mili
eu d’une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une e
xpression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu cou
rt, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front
avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs.
0027 Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieu
re, en accentuait délicieusement le rebord; et de temps en
temps, quand une pensée la préocupait beaucoup, elle la m
ordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d’en haut, ce
qui faisait courir sous la peau fine des petites traînées
plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait qu
elque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait
des hardis marins d’Islande ses ancêtres. Elle avait une
expression d’yeux à la fois obstinée et douce.
Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur
le front, s’y appliquant presque comme un bandeau, puis se
relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir d’épaisse
s nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus des ore
illes coiffure conservée des temps très anciens et qui don
ne encore un air d’autrefois aux femmes paipolaises.
On sentait qu’elle avait été élevée autrement que cette pa
uvre vieille à qui elle prêtait le nom de grand’mère, mais
qui, de fait, n’était qu’une grand’tante éloignée, ayant
eu des malheurs.
Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un p
0028eu forban, enrichi par des entreprises audacieuses sur
mer.
Cette belle chambre où la lettre venait de s’écrire était
la sienne: un lit tout neuf à la mode des villes avec des
rideaux en mousseline, une dentelle au bord; et, sur les é
paisses murailles, un papier de couleur claire atténuant l
es irrégularités du granit. Au plafond, une couche de chau
x blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l’
ancienneté du logis; c’était une vraie maison de bourgeois
aisés, et les fenêtres donnaient sur cette vieille place
grise de Paimpol où se tiennent les marchés et les pardons
.
C’est fini, grand’mère Yvonne? Vous n’avez plus rien à lui
dire?
Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de
ma part au fils Gaos.
Le fils Gaos!… autrement dit Yann…
Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière,
en écrivant ce nom-là.
Dès que ce fut ajouté au bas de la page d’une écriture cou
0029rue, elle se leva en détournant la tête, comme pour re
garder dehors quelque chose de très intéressant sur la pla
ce.
Debout élle était un peu grande; sa taille était moulée co
mme celle d’une élégante dans un corsage ajusté ne faisant
pas de plis. Malgré sa coiffe, elle avait un air de demoi
selle. Même ses mains, sans avoir cette excessive petitess
e étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaie
nt fines et blanches, n’ayant jamais travaillé à de grossi
ers ouvrages.
Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite
Gaud courant pieds nus dans l’eau, n’ayant plus de mère, a
llant presque à l’abandon pendant ces saisons de pêche que
son père passait en Islande; jolie, rose, dépeignée, volo
ntaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre d
e la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cet
te pauvre grand’mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à gar
der pendant ses dures journées de travail chez les gens de
Paimpol.
Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre
0030tout petit qui lui était confié, dont elle était l’aîn
ée d’à peine dix-huit mois; aussi brun qu’elle était blond
e, aussi soumis et câlin qu’elle était vive et capricieuse
.
Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que
la richesse ni les villes n’avaient grisée: il lui revenai
t à l’esprit comme un rêve lointain de liberté sauvage, co
mme un ressouvenir d’une époque vague et mystérieuse où le
s grèves avaient plus d’espace, où certainement les falais
es étaient plus gigantesques…
Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle
, l’argent était venu à son père qui s’était mis à acheter
et à revendre des cargaisons de navire, elle avait été em
menée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. Alors,
de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle Margu
erite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un peu
livrée à elle-même dans un autre genre d’abandon que celui
de la grève bretonne, elle avait conservé sa nature obsti
née d’enfant. Ce qu’elle savait des choses de la vie avait
été révélé bien au hasard, sans discernement aucun; mais
0031une dignité innée, excessive, lui avait servi de sauve
garde. De temps en temps elle prenait des allures de hardi
esse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franc
hes qui surprenaient, et son beau regard clair ne s’abaiss
ait pas toujours devant celui des jeunes hommes; mais il é
tait si honnête et si indifférent que ceux-ci ne pouvaient
guère s’y méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu’i
ls avaient affaire à une fille sage, fraîche de coeur auta
nt que de figure.
Dans ces grandes villes, son costume s’était modifié beauc
oup plus qu’elle-même. Bien qu’elle eût gardé sa coiffe, q
ue les Bretonnes quittent difficilement, elle avait vite a
ppris à s’habiller q’une autre façon. Et sa taille autrefo
is libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant la
plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer,
s’était amincie par le bas dans de longs corsets de demois
elle.
Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, l’
été seulement comme les baigneuses, retrouvant pour quelqu
es jours ses souvenirs d’autrefois et son nom de Gaud (qui
0032 en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse peut
-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n’ét
aient jamais là, et dont chaque année quelques-uns de plus
manquaient à l’appel; entendant partout causer de cette I
slande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain et o
ù était à présent celui qu’elle aimait…
Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fa
it au pays de ces pêcheurs, par un caprice de son père, qu
i avait voulu finir là son existence et habiter comme un b
ourgeois sur cette place de Paimpol.
La bonne vieille grand’mère, pauvre et proprette, s’en all
a en remerciant, dès que la lettre fut relue et l’envelopp
e fermée. Elle demeurait assez loin, à l’entrée du pays de
Ploubazlanec, dans un hameau de la côte, encore dans cett
e même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses f
ils et ses petits-fils.
En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde
qui lui disait bonsoir: elle était une des anciennes du p
ays, débris d’une famille vaillante et estimée.
Par des miracles d’ordre et de soins, elle arrivait à para
0033ître à peu près bien mise, avec de pauvres robes racco
mmodées, qui ne tenaient plus. Toujours ce petit châle bru
n de Paimpolaise, qui était sa tenue d’habillé et sur lequ
el retombaient depuis une soixantaine d’années les cornets
de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châlen d
e mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils
Pierre, et depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, e
ncore bien présentable.
Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas
du tout comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton
un peu trop remonté, avec ces
yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s’empêcher
de la trouver bien jolie.
Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dan
s les bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle
passa devant chez son galant, un vieux soupirant d’autrefo
is, menuisier de son état; octogénaire, qui maintenant se
tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeune
s, ses fils, rabotaient aux établis. Jamais il ne s’était
consolé, disait-on, de ce qu’elle n’avait voulu de lui ni
0034en premières ni en secondes noces; mais avec l’âge, ce
la avait tourné en une espèce de rancune comique, moitié m
aligne, et il l’interpellait toujours:
Eh bien! la belle, quand ça donc qu’il faudra aller vous p
rendre me5ure?…
Elle remercia, disant que non, qu’elle n’était pas encore
décidée à se faire faire ce costume-là. Le fait est que ce
vieux, dans sa plaisanterie un peu lourde, parlait de cer
tain costume en planches de sapin par lequel finissent tou
s les habillements terrestres…
Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas,
la belle, vous savez…
Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois.
Et aujourd’hui elle avait peine à en rire: c’est qu’elle s
e sentait plus fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur
incessant, et elle songeait à son cher petit-fils, son der
nier, qui, à son retour d’Islande, allait partir pour le s
ervice. Cinq années!… S’en aller en Chine peut-être, à l
a guerre!… Serait-elle bien là, quand il reviendrait? Un
e angoisse la prenait à cette pensée… Non, décidément, e
0035lle n’était pas si gaie qu’elle en avait l’air, cette
pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horr
iblement comme pour pleurer.
C’était donc possible cela, c’était donc vrai, qu’on allai
t bientôt le lui enlever, ce dernier petit-fils… Hélas!
Mourir peut-être toute seule, sans l’avoir revu… On avai
t bien fait quelques démarches (des messieurs de la ville
qu’elle connaissait) pour l’empêcher de partir, comme sout
ien d’une grand’mère presque indigente qui ne pourrait bie
ntôt plus travailler. Cela n’avait pas réussi, à cause de
l’autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestr
e dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui exista
it tout de même quelque part en Amérique, enlevant à son c
adet le bénéfice de l’exemption militaire. Et puis on avai
t objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne l’ava
it pas trouvée assez pauvre.
Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, p
our tous ses défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pr
ia aussi, avec une confiance ardente pour son petit Sylves
tre, et essaya de s’endormir, songeant au costume en planc
0036hes, le coeur affreusement serré de se sentir si vieil
le au moment de ce départ…
L’autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fe
nêtre, regardant sur le granit des mursles reflets jaunes
du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles noires qui
tournoyaient. Paimpol était toujours très mort, même le di
manche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles,
qui n’avaient seulement personne pour leur faire un peu l
a cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêv
ant aux galants d’Islande…
“… Le bonjour de ma part au fils Gaos…” Cela l’avait b
eaucoup troublée d’écrire cette phrase, et ce nom qui, à p
résent, ne voulait plus la quitter.
Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un
demoiselle. Son père n’aimait pas beaucoup qu’elle se pro
menât avec les autres filles de son âge et qui, autrefois,
avaient été de sa condition. Et puis, en sortant du café,
quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d’au
tres anciens marins comme lui, il était content d’apercevo
ir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pot
0037s de fleurs, sa fille installée dans cette maison de r
iches.
Le fils Gaos!… Elle regardait malgré elle du côté de la
mer, qu’on ne voyait pas, mais qu’on sentait là tout près,
au bout de ces petites ruelles par où remontaient des bat
eliers. Et sa pensée s’en allait dans les infinis de cette
chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa p
ensée s’en allait là-bas, très loin dans les mers polaires
, où naviguait la Marie, capitaine Guermeur.
Quel étrange garçon que ce fils Gaos!… fuyant, insaisiss
able maintenant, après s’être avancé d’une manière à la fo
is si osée et si douce.
Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souven
irs de son retour en Bretagne, qui était de l’année derniè
re.
Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train v
enant de Paris les avait déposés, son père et elle, à Guin
gamp, au petit jour brumeux et blanchâtre, très froid, fri
sant encore l’obscurité. Alors elle avait été saisie par u
ne impression inconnue: cette vieille petite ville, qu’ell
0038e n’avait jamais traversée qu’en été, elle ne la recon
naissait plus; ell;e y éprouvait comme le sensation de plo
nger tout à coup dans ce qu’on appelle, à la campagne: les
temps, les temps lointains du passé. Ce silence, après Pa
ris! Ce train de vie tranquille de gens d’un autre monde,
allant dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces
vieilles maisons en granit sombre, noires d’humidité et d’
un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes qui lui char
maient à présent qu’elle aimait Yann lui avaient paru ce m
atin-là d’une tristesse bien désolée. Des ménagères matine
uses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle reg
ardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où
se tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeul
es en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu’il avait fai
t un peu plus jour, elle était entrée dans l’église pour d
ire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et
ténébreuse, cette nef magnifique, et différente des églis
es parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par
les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre
! Dans un recul profond, derrière les colonnes, un cierge
0039brûlait, et une femme se tenait agenouillée devant, sa
ns doute pour faire un voeu; la lueur de cette flammèche g
rêle se perdait dans le vide incertain des voûtes… Elle
avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d’un
sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d’effr
oi qu’elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand on l
a menait à la première messe des matins d’hiver, dans l’ég
lise de Paimpol.
Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, qu
oiqu’il y eût là beaucoup de choses belles et amusantes. D
‘abord, elle s’y trouvait presque à l’étroit, ayant dans l
es veines ce sang des coureurs de mer. Et puis, elle s’y s
entait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c’éta
ient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une c
ambrure artificielle, qui connaissaient une manière à part
de marcher, de se trémousser dans des gaines baleinées: e
t elle était trop intelligente pour avoir jamais essayé de
copier de plus près ces choses. Avec ses coiffes, comandé
es chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait
mal à l’aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas co
0040mpte que, si on se retournait tant pour la voir, c’est
qu’elle était très charmante à regarder.
Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaien
t une distinction qui l’attirait, mais elle les savait ina
ccessibles, celles-là. Et les autres, celles de plus bas,
qui auraient consenti à lier connaissance, elle les tenait
dédaigneusement à l’écart, ne les jugeant pas dignes. Ell
e avait donc vécu sans amies, presque sans autre société q
ue celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne reg
rettait pas cette vie de dépaysement et de solitude.
Mais c’est égal, ce jour d’arrivée, elle avait été surpris
e d’une façon pénible par l’âpreté de cette Bretagne, revu
e en plein hiver. Et la pensée qu’il faudrait faire encore
quatre ou cinq heures de voiture, s’enfouir beaucoup plus
avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l’avait
inquiétée comme une oppression.
Tout l’après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en eff
et voyagé, son père et elle, dans une vieille petite dilig
ence crevassée, ouverte à tous les vents; passant à la nui
t tombante dans des villages tristes, sous des
0041fantômes d’arbres suant la brume en gouttelettes fines
. Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n
‘avait plus rien vu que deux traînées d’une nuance bien ve
rte de feu de Bengale qui sembalient courir de chaque côté
en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces de
ux lanternes jetées sur les interminables haies du chemin.
Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?.
.. D’abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis i
l lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les é
ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne
jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même temps
commençait à souffler une brise plus tiède, qu’elle croyai
t reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveil
lée et amusée par cette réflexion qui lui était venue:
Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cet
te fois, les beaux pècheurs d’Islande.
En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frère
s, les fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, g
randes et petites, l’entretenaient tant, à chacun de ses v
0042oyages d’été, pendant les promenades du soir. Et cette
idée l’avait tenue occupée, pendant que ses pieds se glaç
aient dans l’immobilité de la carriole…
En effet, elle les avait vus… et maintenant son coeur lu
i avait été pris par l’un d’eux…
IV
La première fois qu’elle l’avait aperçu, lui, ce Yann, c’é
tait le lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais,
qui est le 8 décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nou
velle, patronne des pêcheurs, un peu après la procession,
les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesque
ls étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et
des fleurs d’hiver.
A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous
un ciel triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d
‘insouciance et de défi; de vigueur physique et d’alcool;
sur laquelle pesait, moins déguisée qu’ailleurs, l’univers
elle menace de mourir.
Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prê
tres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux
0043 airs à bercer les matelots; vieilles complaintes venu
es de la mer, venues je ne sais d’où, de la profonde nuit
des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguan
t dans les rues, par habitude de rouler et par commencemen
t d’ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après
les longues continences du large. Groupes de filles en co
iffes blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et
fréissantes, aux beaux yeux remplis des désirs de tout un
été. Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement
de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusiers
siècles contre les vents d’ouest, contre les embruns, les
pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant aussi l
es histoires chaudes qu’ils ont abritées, des aventures an
ciennes d’audace et d’amour.
Et un sentiment religieux, une impression de passé, planan
t sur tout cela, avec un respect du culte antique, des sym
boles qui protègent, de la Vierge blanche et immaculée. A
côté des cabarets, l’église au perron semé de feuillages,
tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d’encen
s, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de
0044marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des
filles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les
veuves de naufragés, sortant des chapelles des morts, ave
c leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lis
ses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de
ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout p
rès, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévo
rante de ces générations vigoureuses, s’agitant elle aussi
, faisant son bruit, prenant sa part de la fête…
De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression
confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fo
nd, elle sentait une espèce d’angoisse la prendre, à l’idé
e que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujo
urs. Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimban
ques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient,
de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un gro
upe de ces “Islandais” était arrêté, tournant le dos. Et d
‘abord, frappée par l’un d’eux qui avait une taille de géa
nt et des épaules presque trop larges, elle avait simpleme
0045nt dit, même avec une nuance de moquerie:
En voilà un qui est grand!
Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:

Pour celle qui l’épousera quel encombrement dans son ménag
e, un mari de cette carrure!
Lui c’était retourné comme s’il eût entendue et, de la têt
e aux pieds, il l’avait enveloppée d’un regard rapide qui
semblait dire:
Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui
est si élégante et que je n’ai jamais vue?
Et puis, ses yeux s’étaient abaissés vite, par politesse,
et il avait de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne
laissant plus voir de sa tête que les cheveux noirs, qui é
taient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou.
Ayant demandé sans gêne le nom d’une quantité d’autres, el
le n’avait pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine a
perçu; ce regard superbe et un peu farouche; ces prunelles
brunes légèrement fauves, courant très vite sur l’opale b
leuâtre de ses yeux, tout cela l’avait impressionnée et in
0046timidée aussi.
Justement c’était ce “fils Gaos” dont elle avait entendu p
arler chez les Moan comme d’un grand ami de Sylvestre; le
soir de ce même pardon, Sylvestre et lui, marchant bras de
ssus bras dessous, les avaient croisés, son père et elle,
et s’étaient arrêtés pour dire bonjour…
… Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu po
ur elle une espèce de frère. Comme des cousins qu’ils étai
ent, ils avaient continué de se tutoyer; il est vrai, elle
avait hésité d’abord, devant ce grand garçon de dix-sept
ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux
d’enfant si doux n’avaient guère changé, elle l’avait bien
tôt assez reconnu pour s’imaginer ne l’avoir jamais perdu
de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîne
r le soir; c’était sans conséquence, et il mangeait de trè
s bon appétit, étant un peu privé chez lui…
… A vrai dire, ce Yann n’avait pas été très galant pour
elle, pendant cette première présentation, au détour d’une
petite rue grise toute jonchée de rameaux verts. Il s’éta
it borné à lui ôter son chapeau, d’un geste presque timide
0047 bien très noble; puis l’ayant parcourue de son même r
egard rapide, il avait détourné les yeux d’un autre côté,
paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte
de passer son chemin. Une grande brise d’ouest qui s’étai
t levée pendant la procession, avait semé par terre des ra
meaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir..
. Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait très bien to
ut cela: cette tombée triste de la nuit sur cette fin de p
ardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient
au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'”Is
landais”, gens de vent et de tempête, qui entraient en cha
ntant dans les auberges, se garant contre la pluie prochai
ne; surtout ce grand garçon, planté debout devant elle, dé
tournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l’avoir
rencontrée… Quel changement profond s’était fait en ell
e depuis cette époque!…
Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête e
t la tranquillité d’à présent! Comme se même Paimpol était
silencieux et vide ce soir, pendant le long crépuscule ti
ède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse e
0048t enamourée!…
V
La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces.
Ce fils Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D
‘abord elle s’était imaginé en être contrariée: défiler da
ns la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à ca
use de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait proba
blement rien lui dire en route!… Et puis, il l’intimidai
t, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
Al’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cort
ège, ce Yann n’avait point paru. Le temps passait, il ne v
enait pas, et déjà on parlait de ne point l’attendre. Alor
s elle c’était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait
toilette; avec n’importe quel autre de ces jeunes hommes,
la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plais
ir…
A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excu
sant sans embarras auprès des parents de la mariée. Voilà:
de grands bancs de poissons, qu’on n’attendait pas du tou
t, avaient été signalés d’Angleterre comme devant passer l
0049e soir, un peu au large d’Aurigny; alors tout ce qu’il
y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en
hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant leur
s maris dans les cabarets, les poussant pour les faire cou
rir; se démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider
à la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le pays…

Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait a
vec une extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulem
ents d’yeux, et un beau sourire qui découvrait ses dents b
rillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des appare
illages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases
un certain petit hou! prolongé,très drôle, qui est un cri
de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au
son flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se
chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter p
ar le patron de la barque auquel il s’était loué pour la s
aison d’hiver. De là venait son retard, et, pour n’avoir p
as voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part
de pêche.
0050Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pê
cheurs qui l’écoutaient et personne n’avait songé à lui en
vouloir; on sait bien, n’est-ce pas, que, dans la vie, to
ut est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la
mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux
migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais
qui étaient là regrettaient seulement de n’avoir pas été
avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlane
c, de cette fortune qui allait passer au large.
Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offr
ir son bras aux filles. Les violons commençaient dehors le
ur musique, et gaîment on s’était mis en route.
D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans porté
es, comme on en conte pendant les fêtes de mariage aux jeu
nes filles que l’on connait peu. Parmi ces couples de la n
oce, eux seuls étaient des étrangers l’un pour l’autre; ai
lleurs dans le cortège, ce n’était que cousins et cousines
, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quel
ques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va trè
s loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seul
0051ement on a le coeur honnête, et l’on s’épouse après.)

Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant rev
enu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lu
i avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en ple
in, cette chose inattendue:
Il n’y a que vous dans Paimpol, et même dans le monde, pou
r m’avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour
aucune autre, je ne me serais dérangé de ma pêche, mademo
iselle Gaud…
Etonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à el
le qui était venue à ce bal un peu comme une reine, et pui
s charmée délicieusement, elle avait fini par répondre:
Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère êt
re avec vous qu’avec aucun autre.
Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la f
in des danses, ils s’étaient mis à se parler d’une façon d
ifférente, à voix plus basse et plus douce…
On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presq
ue toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, après
0052 avoir par convenance dansé avec quelque autre, ils éc
hangeaient un sourire d’amis qui se retrouvent et continua
ient leur conversation d’avant qui était très intime. Naïv
ement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
salaires, les difficultés d’autrefois chez ses parents, q
uand il avait fallu élever les quatorze petits Gaos dont i
l était le frère aîné.
A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d
‘une épave que leur père avait rencontrée en Manche, et do
nt la vente leur avait rapporté dix mille francs, part fai
te à l’Etat; cela avait permis de construire un premier ét
age au-dessus de leur maison, laquelle était à la pointe d
u pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau
de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle
.
C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande: partir comme
ça dès le mois de février, pour un tel pays, où il fait si
froid et si sombre, avec une mer si mauvaise…
… Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappel
ait comme chose d’hier, la repassait lentement dans sa mém
0053oire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol.
S’il n’avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui aur
ait-il appris tous ces détails d’existence, qu’elle avait
écoutés un peu comme fiancée; il n’avait pourtant pas l’ai
r d’un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à to
ut le monde…
… Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et
pour moi je n’en changerais toujours pas. Des années, c’e
st huit cents francs; d’autres fois douze cents, que l’on
me donne au retour et que je porte à notre mère.
Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l
‘habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela com
me une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vou
s ne croiriez pas, je n’ai presque jamais d’argent. Le dim
anche c’est notre mère qui m’en donne un peu quand je vien
s à Paimpol. Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette an
née notre père m’a fait faire ces habits neufs que je port
e, sans quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces; oh!
non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec m
0054es habits de l’an dernier…
Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient
peut-être pas très élégants, ces habits neufs d’Yann, cett
e veste très courte, ouverte sur un gilet d’une forme un p
eu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était ir
réprochablement beau, et alors le danseur avait grand air
tout de même.
En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fo
is qu’il avait dit quelque chose, pour voir ce qu’elle en
pensait. Et comme son regard restait bon et honnête, tandi
s qu’il racontait tout cela pour qu’elle fût bien prévenue
qu’il n’était pas riche!
Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en
face; répondant très peu de chose, mais écoutant avec tout
e son âme, toujours plus étonnée et attirée vers lui. Quel
mélange il était, de rudesse sauvage et d’enfantillage câ
lin! Sa voix grave, qui avec d’autres était brusque et déc
idée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraî
che et caressante; pour elle seule, il savait la faire vib
rer avec une extrême douceur, comme une musique voilée d’i
0055nstruments à cordes.
Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon
avec ses allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujou
rs traité chez lui en petit enfant et trouvant cela nature
l; ayant couru le monde, toutes les aventures, tous les da
ngers, et conservant pour ses parents cette soumission res
pectueuse, absolue.
Elle comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluqu
ets de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui
l’avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent
. Et celui-ci lui semblait être ce qu’elle avait connu de
meilleur, en même temps qu’il était le plus beau.
Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté q
ue, chez elle aussi, on ne s’était pas toujours trouvé à l
aise comme à présent; que son père avait commencé par être
pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup d’estime pour les
Islandais; qu’elle-même se rappelait avoir couru pieds nus
, étant toute petite, sur la grève, après la mort de sa pa
uvre mère…
…Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et
0056unique dans sa vie, elle était déjà presque lointaine,
puisqu’elle datait de décembre et qu’on était en mai. Tou
s les beaux danseurs d’alors pêchaient à présent là-bas, é
pars sur la mer d’Islande y voyant clair, au pâle soleil,
dans leur solitude immense, tandis que l’obscurité se fais
ait tranquillement sur la terre bretonne.
Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fe
rmée de tous côtés par des maisons antiques, devenait de p
lus en plus triste avec la nuit; on n’entendait guère de b
ruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore lum
ineux du ciel semblait se creuser, s’élever, se séparer da
vantage des choses terrestres, qui maintenant, à cette heu
re crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpur
e noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps un
e porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien marin,
à la démarche roulante, sortait d’un cabaret, s’en allait
par les petites rues sombres, ou bien quelques filles atta
rdées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleu
rs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoi
r, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe
0057d’aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait e
ncore un peu dans l’obscurité transparente ces légères tou
ffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre
odeur douce qui était montée des jardins et des cours, ce
lle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, et
aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dern
ières chauves-souris glissaient dans l’air, d’un vol silen
cieux, comme les bêtes des rêves.
Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardan
t cette place mélancolique, songeant aux Islandais qui éta
ient partis, et toujours à ce même bal…
… Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beau
coup de têtes de valseurs commençaient à tourner. Elle se
rappelait, lui, dansant avec d’autres, des filles ou des f
emmes dont il avait dû être plus ou moins l’amant; elle se
rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à l
eurs appels… Comme il était différent avec celles-là!…

Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futa
ie, et tournant avec une grâce à la fois légère et noble,
0058la tête rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui éta
ient en boucles, retombaient un peur sur son front et remu
aient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en
sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait
vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.

De temps en temps, il lui montrait d’un signe sa petite so
eur Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient en
semble. Il riait, d’un air très bon, en les voyant tous de
ux si jeunes, si réservés l’un près de l’autre, se faisant
des révérences, prenant des figures timides pour se dire
bien bas des choses sans doute très aimables. Il n’aurait
pas permis qu’il en fût autrement, bien sûr; mais c’est ég
al, il s’amusait, lui, coureur et entreprenant qu’il était
devenu, de les trouver si naîfs; il échangeait alors avec
Gaud des sourires d’intelligence intime qui disaient: “Co
mme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux petits
frères!…”
On s’embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de c
ousins, baisers de fiancés, baisers d’amants, qui conserva
0059ient malgré tout un bon air franc et honnête, là, à pl
eine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l’avait pas e
mbrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec
la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un
peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin
, et elle, confiante, ne résistait pas, s’appuyait au cont
raire, s’étant donnée de toute son âme. Dans ce vertige su
bit, profond, délicieux, qui l’entraînait tout entière ver
s lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque cho
se, mais c’était son coeur qui avait commencé le mouvement
.
Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disai
ent deux ou trois belles filles, aux yeux chastement baiss
és sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient parmi les
danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet el
le le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c’
est qu’il était le premier, l’unique des jeunes hommes à q
ui elle eût jamais fait attention dans sa vie.
En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à
la débandade, au petit jour glacé, ils s’étaient dit adie
0060u d’une façon à part, comme deux promis qui vont se re
trouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait t
raversé cette même place avec son père, nullement fatiguée
, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant
cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant
tout exquis et tout suave.
… La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenê
tres s’étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits gr
incements de leurs ferrures. Gaud restait toujours là, lai
ssant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui
distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
devaient dire: “Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son
galant.” Et c’était vrai, qu’elle y rêvait, avec une envi
e de pleurer par exemple; ses petites dents blanches morda
ient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulig
nait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux r
estaient fixes dans l’obscurité, ne regardant rien des cho
ses réelles…
… Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu? Qu
el changement en lui? Rencontré par hasard, il avait l’air
0061 de la fuir, en détournant ses yeux dont les mouvement
s étaient toujours si rapides.
Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne compren
ait pas non plus:
C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier
, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu n’en
trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D’abor
d je te dirai qu’il est très sage, sans en avoir l’air; c’
est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son t
êtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux
. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin
! à chaque saison de pêche les capitaines se disputent pou
r l’avoir…
La permission de son père, elle était bien sûre de l’obten
ir, car jamais elle n’avait été contrariée dans ses volont
és. Cela lui était donc bien égal qu’il ne fût pas riche.
D’abord, un marin comme ça, il suffirait d’un peu d’argent
d’avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabo
tage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armate
urs voudraient confier des navires.
0062Cela luit était égal aussi qu’il fût un peu un géant;
être trop fort, ça peut devenir un défaut chez une femme,
mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à la beauté.
Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, a
uprès des filles du pays qui savaient toutes les histoires
d’amour: on ne lui connaissait point d’engagements; sans
paraître tenir à l’une plus qu’à l’autre, il allait de dro
ite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu’à Paimpol, a
uprès des belles qui avaient envie de lui.
Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sou
s ses fenêtres, reconduisant et serrant de près une certai
ne Jeannie Caroff, qui était jolie assurément, mais dont l
a réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui a
vait fait un mal cruel.
On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté; qu’éta
nt gris, un soir, dans un certain café de Paimpol où les I
slandais font leurs fêtes, il avait lancé une grosse table
en marbre au travers d’une porte qu’on ne voulait pas lui
ouvrir…
Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment so
0063nt les marins, quelquefois, quand ça les prend… Mais
, s’il avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la cherc
her, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; q
uel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec
ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cett
e voix douce pour lui faire des confidences comme à une fi
ancée ? A présent elle était incapable de s’attacher à un
autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand e
lle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui
dire pour la gronder qu’elle était une mauvaise petite, en
têtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était re
sté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautai
ne d’allures, que personne n’avait façonnée, elle demeurai
t dans le fond toute pareille.
Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette att
ente de le revoir, et il n’était même pas venu lui dire ad
ieu avant le départ d’Islande. Maintenant qu’il n’était pl
us là, rien n’existait pour elle; le temps ralenti semblai
t se traînerjusqu’à ce retour d’automne pour lequel elle a
vait formé ses projets d’en avoir le coeur net et d’en fin
0064ir…
… Onze heures à l’horloge de la mairie, avec cette sonor
ité particulière que les cloches prennent pendant les nuit
s tranquilles des printemps.
A Paimpol, onze heures, c’est très tard; alors Gaud ferma
sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher…
Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauv
agerie; ou, comme lui aussi était fier, était-ce la peur d
‘être refusé, la croyant trop riche?… Elle avait déjà vo
ulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c’étai
t Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se fair
e, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son a
ir et sa toilette…
… Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite
d’une fille qui rêve: d’abord sa coiffe de mousseline, pui
s sa robe élégante, ajustée à la mode des villes, qu’elle
jeta au hasard sur une chaise.
Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer
les gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une
0065 fois libre, devint plus parfaite; n’étant plus compri
mée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses lignes na
turelles, qui étaient pleines et douce comme celle des sta
tues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects,
et chacune de ses poses était exquise à regarder.
La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée,
éclairait avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrin
e, sa forme admirable qu’aucun oeil n’avait jamais regardé
e et qui allait sans doute être perdue pour tous, se dessé
cher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait p
as pour lui…
Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien incon
sciente de la beauté de son corps. Du reste, dans cette ré
gion de la Bretagne, chez les filles des pêcheurs islandai
s, c’est presque de race, cette beauté-là; on ne la remarq
ue plus guère, et même les moins sages d’entre elles, au l
ieu d’en faire parade, auraient une pudeur à la laisser vo
ir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tan
t d’importance à ces choses pour les mouler ou les peindre

0066Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en che
veux qui étaient enroulés au-dessus de ses oreilles et les
deux nattes tombèrent sur son dos comme deux serpents trè
s lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa
tête, ce qui était commode pour dormir; alors, avec son p
rofil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujo
urs sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses doigts le
s tresses blondes, comme un enfant qui tourmente un jouet
quelconque en pensant à autre chose; après, les laissant e
ncore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour s
‘amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte ju
squ’aux reins, ayant l’air de quelque druidesse de forêt.

Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l’amou
r et malgré l’envie de pleurer, elle se jeta brusquement d
ans son lit, en se cachant la figure dans cette masse soye
use de ses cheveux, qui était déployée à présent comme un
voile…
Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand’mère Moan, qui
0067 était, elle, sur l’autre versant plus noir de la vie,
avait fini aussi par s’endormir, du sommeil glacé des vie
illards, en songeant à son petit-fils et à la mort. Et, à
cette même heure, à bord de la Marie , sur la mer Boréale
qui était ce soir-là très remuante Yann et Sylvestre, les
deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant
gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour…
VI
Environ un mois plus tard. En juin.
Autour de l’Islande, il fait cette sorte de temps rare que
les matelots appellent le calme blanc; c’est-à-dire que r
ien ne bougeait dans l’air, comme si toutes les brises éta
ient épuisées, finies.
Le ciel s’était couvert d’un grand voile blanchâtre, qui s
‘assombrissait par le bas, vers l’horizon, passait au gris
plombés, aux nuances ternes de l’étain. Et là-dessous, le
s eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les y
eux et qui donnait froid.
Cette fois-là, c’étaient des moires, rien que des moires c
hangeantes qui jouaient sur la mer; des cernes très légers
0068, comme on en ferait en soufflant contre un miroir. To
ute l’étendue luisante semblait couverte d’un réseau de de
ssins vagues qui s’enlaçaient et se déformaient, très vite
effacés, très fugitifs.
Eternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire
: un soleil qui n’indiquait plus aucune heure, restait là
toujours, pour présider à ce resplendissement de choses mo
rtes, il n’était lui-même qu’un autre cerne, presque sans
contours, agrandi jusqu’à l’immense par un halo trouble.
Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l’un de l’autre, chan
taient: Jean-François de Nantes, la chanson qui ne finit p
lus, s’amusant de sa monotonie même et se regardant du coi
n de l’oeil pour rire de l’espèce de drôlerie enfantine av
ec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets,
en tâchant d’y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Le
urs joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; ce
t air qu’ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en
prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute
vigueur et de toute existence.
Et pourtant, autour d’eux, c’étaient des aspects de non vi
0069e, de monde fini ou pas encore créé; la lumière avait
aucune chaleur; les choses se tenaient immobiles et comme
refroidies à jamais, sous le regard de cette espèce de gra
nd oeil spectral qui était le soleil.
La Maire pojetait sur l’étendue une ombre qui était très l
ongue comme le soir, et qui paraissait verte, au milieu de
ces surfaces polies reflétant les blancheurs du ciel; alo
rs, dans toute cette partie ombrée qui ne miroitait pas, o
n pouvait distinguer par transparence ce qui de passait so
us l’eau: des poissons innombrables, des myriades et de my
riades, tous pareils, glissant doucement dans la même dire
ction, comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C’ét
aient des morues qui exécutaient leurs évolutions d’ensemb
le, toutes en long dans le même sens, bien parallèles, fai
sant un effet de hachures grises, et sans cesse agitées d’
un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à ce
t amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de
queue brusque, toutes se retournaient en même temps, montr
ant le brillant de leur ventre argenté; et puis le même co
up de queue, le même retournement, se propageait dans le b
0070anc tout entier par ondulations lentes, comme si des m
illiers de lames de métal eussent jeté, entre deux eaux, c
hacune un petit éclair.
Le soleil, déjà très bas, s’abaissait encore; donc s’était
le soir décidément. A mesure qu’il descendait dans les zo
nes couleur de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait
jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus réel. On
pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune
.
Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu’il n’était pas d
u tout loin dans l’espace; il semblait qu’en allant, avec
un navire, seulement jusqu’au bout de l’horizon, on eût re
ncontré là ce gros ballon triste, flottant dans l’air à qu
elques mètres au-dessus des eaux.
La pêche allait assez vite; en regardant dans l’eau reposé
e, on voyait très bien la chose se faire: les morues venir
mordre, d’un mouvement glouton; ensuite se secouer un peu
, se sentant piquées, comme pour mieux se faire accrocher
le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux mains, le
s pêcheurs rentraient leur ligne, rejetant la bête à qui d
0071evait l’éventer et l’aplatir.
La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tra
nquille, animant ce désert. Çà et là, paraissaient les pet
ites voiles lointaines, déployées pour la forme puisque ri
en ne soufflait, et très blanches, se découpant en clair s
ur les grisailles des horizons.
Ce jour-là, ç’avait l’air d’un métier si calme, si facile,
celui de pêcheur d’Islande; un métier de demoiselle…
Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s’occupai
t bien peu d’être si beau et d’avoir la mine si noble. D’a
illeurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et n
e jouant jamais qu’avec celui-là; renfermé au contraire av
ec les autres, et plutôt fier et sombre; très doux pourtan
t quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable
quand on ne l’irritait pas.
Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelqu
es pas plus loin, chantaient autre chose, une autre mélopé
e faite aussi de somnolence, de santé et de vague méloncol
ie.
0072On ne s’ennuyait pas et le temps passait.
En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvan
t au fond du fourneau de fer, et le couvercle de l’écoutil
le était maintenu fermé pour procurer des illusions de nui
t à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait tr
ès peu d’air pour dormir, et les gens moins robustes, élev
és dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, qua
nd la poitrine profonde s’est gonflée tout le jour à même
l’atmosphère infinie, elle s’endort elle aussi, après, et
ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans n’impor
te quel petit trou comme font les bêtes.
On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moment
s quelconques, les heures n’important plus dans cette clar
té continuelle.
Et c’étaient toujours de bons sommes, sans agitations, san
s rêves, qui reposaient de tout.
Quand par hasard l’idée était aux femmes, cela par exemple
agitait les dormeurs: en se disant que dans six semaines
la pêche allait finir, et qu’ils en posséderaient bientôt
des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils rouvraien
0073t tout grands leurs yeux.
Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plu
tôt à la manière honnête: on se rappelait les épouses, les
fiancées, les soeurs, les parentes… Avec l’habitude de
la continence, les sens aussi s’endorment pendant des péri
odes bien longues…
Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
… Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gri
s, quelque chose d’imperceptible. Une petite fumée, montan
t des eaux comme une queue microscopique, d’un autre gris,
un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. Avec leur
s yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l’avaient vit
e aperçue:
Un vapeur, là-bas!
J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée q
ue c’est un vapeur de l’Etat, le croiseur qui vient faire
sa ronde…
Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de
France, et, entre autres, certaine lettre de vieille grand
‘mère, écrite par une main de belle jeune fille.
0074Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noi
re, c’était bien le croiseur, qui venait faire un tour dan
s ces fiords de l’ouest.
En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquant
e à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface
des eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des d
essins d’un bleu vert, qui s’allongeaient en traînées, s’é
tendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme
de madrépores; cela se faisait très vite avec un bruisseme
nt, c’était comme un signe de réveil présageant la fin de
cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile
, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’
y tassaient en amoncellements d’ouates grises, formant com
me des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces
sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient celle d’en
haut et celle d’en bas reprenaient leur transparence profo
nde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient tern
ies. Le temps changeait, mais d’une façon rapide qui n’éta
it pas bonne.
Et, de différents points de la mer, de différents côtés de
0075 l’étendue, arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux
de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des
Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oi
seaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la
suite de se croiseur; il en sortait même des coins vides d
e l’horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaie
nt partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.
Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles à la f
raîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s
‘approcher.
L’Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un a
ir de vouloir s’approcher comme eux; elle montrait de plus
en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues,
qui n’ont jamais été éclairée que par côté, par en dessous
et comme à regret. Elle se continuait même par une autre
Islande de couleur semblable qui s’accentuait peu à peu; m
ais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes
plus gigantesques n’étaient qu’une condensation de vapeurs
. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de mon
ter aud-dessus des choses, se voyait à travers cette illus
0076ion d’île, tellement, qu’il paraissait posé devant et
que c’était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il n
‘avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des c
ontours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre pl
anète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là, indécise,
au milieu d’un chaos…
Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de
la pléiade des Islandais. De tous ces navires se détachai
ent des barques, en coquille de noix, lui amenant à bord d
es hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements
assez sauvage.
Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme le
s enfants, des remèdes pour des petites blessures, des rép
arations, des vivres, des lettres.
D’autres venaient de la part de leurs capitaines se faire
mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant to
us été au service de l’Etat, ils trouvaient la chose bien
naturelle. Et quand le faux-pont étroit du croiseur fut en
combré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la
boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés
0077leur dit: “Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu’o
n puisse passer,” ce qu’ils firent docilement, avec un sou
rire.
Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Island
ais. Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur,
l’une à monsieur Gaos, Yann, la seconde à monsieur Moan,
Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à Reickavick,
où le croiseur l’a’ait prise).
Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leu
r faisait la distribution, ayant quelque peine souvent à l
ire les adresses qui n’étaient pas toutes mises par de mai
ns très habiles.
Et le commandant disait:
Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
Il s’ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles
de noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés da
ns cette région peu sûre.
Yann et Sylvestre avaient l’habitude de lire leurs lettres
ensemble.
Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait
0078du haut de l’horizon toujours avec son même aspect d’a
stre mort.
Assis tous deux à l’écart, dans un coin du pont, les bras
enlacés et se tenant par les épaules, ils lisaient très le
ntement, comme pour se mieux pénétrer des choses du pays q
ui leur étaient dites.
Dans la lettre d’Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de M
arie Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yan
n lut les histoires drôles de la vieille grand’mère Yvonne
, qui n’avait pas sa pareille pour amuser les absents; et
puis le dernier alinéa qui le concernait: “Le bonjour de m
a part au fils Gaos”.
Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montr
ait la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire a
pprécier la main qui l’avait tracée:
Regarde, c’est une très belle écriture, n’est-ce pas, Yann
?
Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de
jeune fille, détourna la tête en secouant ses épaules, com
me pour dire qu’on l’ennuyait à la fin avec cette Gaud.
0079Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit p
apier dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra da
ns son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:
Bien sûr, ils ne se marieront jamais… Mais qu’est-ce qu’
il peut avoir comme ça contre elle?…
… Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient
toujours là, assis, songeant au pays, aux absents, à mill
e choses, dans un rêve…
A ce moment, l’éternel soleil, qui avait un peu trempé son
bord dans les eaux, recommença à monter lentement.
Et ce fut le matin…
Deuxième Partie
I
… Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le solei
l d’Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par un m
atin sinistre. Tout à fait dégagé de son voile, il avait p
ris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des j
ets, annonçant le mauvais temps prochain.
Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait fi
nir. La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, co
0080mme éprouvant le besoin de l’éparpiller, d’en débarras
ser la mer; et ils commençaient à se disperser, à fuir com
me une armée en déroute, rien que devant cette menace écri
te en l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les
hommes et les navires.
Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes
après les autres, à se grouper; elles s’étaient marbrées d
‘abord d’une écume blanche qui s’étalait dessus en bavures
; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées;
on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; et le bruit ai
gre de tout cela augmentait de minute en minute.
On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seuleme
nt. Les lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se h
âtaient tous de s’en aller, les uns, pour chercher un abri
dans les fiords, tenter d’arriver à temps; d’autres, préf
érant dépasser la pointe sud d’Islande, trouvant plus sûr
de prendre le large et d’avoir devant eux de l’espace libr
e pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu l
es uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des
0081voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées,
fatiguées, fuyantes, mais tenant debout tout de même, com
me ces jouets d’enfants en moelle de sureau que l’on couch
e en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’hori
zon de l’ouest avec un aspect d’île, se défaisait maintena
nt par le haut, et les lambeaux couraient dans le ciel. El
le semblait inépuisable, cette panne: le vent l’étendait,
l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir indéfiniment de
s rideaux obscurs, qu’il déployait dans le clair ciel jaun
e, devenu d’une lividité froide et profonde.
Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute cho
se.
Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêch
eurs restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un a
ir mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, pour
leurs dispositions de gros temps. Entre eux les
distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir a
près, de se réunir, de s’agripper les unes les autres pour
0082 devenir toujours plus hautes, et, entre elles, les vi
des se creusaient.
En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans ce
tte région la veille si calme, et, au lieu du silence d’av
ant on était assourdi de bruit. Changement à vue que toute
cette agitation d’à présent, inconsciente, inutile, qui s
‘était faite si vite. Dans quel but tout cela?… Quel mys
tère de destruction aveugle!…
Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujo
urs de l’ouest, se superposant, empressés, rapides, obscur
cissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient seules,
par lesquels le soleit envoyait d’en bas ses derniers ray
ons en gerbes. Et l’eau, verdâtre maintenant, était de plu
s en plus zébrée de baves blanches.
A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauv
ais temps; ses écoutilles fermées et ses voiles réduites,
elle bondissait souple et légère; au milieu du désarroi qu
i commençait, elle avait un air de jouer comme font les gr
os marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant plus que la
misaine elle fuyait devant le temps, suivant l’expression
0083 de marine qui désigne cette allure-là.
En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte ferm
ée, écrasante, avec quelques charbonnages plus noirs étend
us dessus en taches informes, cela semblait presque un dôm
e immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre qu
e c’était au contraire en plein vertige de mouvement: gran
des nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse r
emplacées par d’autres qui venaient du fond de l’horizon,
tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans
fin…
Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours pl
us vite; et le temps fuyait, aussi devant je ne sais quoi
de mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie,
les nuages, tout était pris d’un même affolement de fuite
et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus v
ite, c’était le vent; puis les grosses lévées de houle, pl
us lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie
entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuiv
aient, avec leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une
perpétuelle chute, et elle, toujours rattrapée, toujours d
0084épassée, leur échappait tout de même, au moyen d’un si
llage habile qu’elle se faisait derrière, d’un remous où l
eur fureur se brisait.
Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout,
c’était une illusion de légèreté; sans aucune peine ni ef
fort, on se sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces
lames, c’était sans secousse comme si le vent l’eût enlev
ée; et sa redescente après était comme une glissade, faisa
nt éprouver ce tressaillement du ventre qu’on a dans les c
hutes simulées des “chars russes” ou dans celles imaginair
es des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne
fuyante se dérobant sous elle pour continuer de courir, et
alors elle était replongée dans un de ces grands creux qu
i couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le f
ond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la mouil
lait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fu
yait et s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme r
ien…
Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaqu
e lame passée, on regardait derrière soi arriver l’autre;
0085l’autre encore plus grande, qui se dressait toute vert
e par transparence; qui se dépêchait d’approcher, avec les
contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer,
un air de dire: “Attends que je t’attrape, et je t’engouf
fre… ”
… Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un ha
ussement d’épaule on enlèverait une plume; et, presque dou
cement, on la sentait passer sous soi, avec son écume brui
ssante, son fracas de cascade.
Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait
toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, en longu
es chaînes de montagnes dont les vallées commençaient à fa
ire peur. Et toute cette folie de mouvement s’accélérait,
sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d’un bruit
plus immense.
C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Ma
is, tant qu’on a devant soi de l’espace libre, de l’espace
pour courir! Et puis, justement la Marie, cette année-là,
avait passé sa saison dans la partie la plus occidentale
des pêcheries d’Islande; alors toute cette fuite dans l’Es
0086t était autant de bonne route faite pour le retour.
Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la cein
ture. Ils chantaient encore la chanson de
Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse
ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus s’entendre
au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s’amusant à
tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre hale
ine.
Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur
demandait Guermeur, passant sa figure barbue par l’écouti
lle entre-bâillée, comme un diable prêt à sortir de sa boî
te.
Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est
maniable, ayant confiance dans la solidité de leur bateau
, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection
de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante années de
voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette mauvai
se danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fauss
es fleurs…
0087Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!

En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelque
s centaines de mètres, tout paraissait finir en espèces d’
épouvantes vagues, en crêtes blêmes qui se hérissaient, fe
rmant la vue. On se croyait toujours au milieu d’une scène
restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d’ai
lleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumé
e d’eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, su
r toute la surface de la mer.
Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le n
ord-ouest d’où une saute de vent pouvait venir: alors une
lueur frisante arrivait de l’horizon; un reflet traînant,
faisant paraître plus sombre le dôme de ce ciel, se répand
ait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie ét
ait triste à regarder; ces lointians entrevus, ces échappé
es serraient le coeur davantage en donnant trop bien à com
prendre que c’était le même chaos partout, la même fureur
jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au
delà: l’épouvante n’avait pas de limites, et on était seu
0088l au milieu!
Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’a
pocalypse jetant l’effroi des fins de monde. Et on y disti
nguait des milliers de voix: d’en haut, il en venait de si
fflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaine
s à force d’être immenses: cel c’était le vent, la grande
âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.
Il faisait peur, mais il y avait d’autres bruits, plus rap
prochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que r
endait l’eau tourmentée, grésillant comme sur des braises.
..
Toujours cela grossissait.
Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les c
ouvrir, à les manger comme ils disaient: d’abord des embru
ns fouettant de l’arrière, puis de l’eau à paquets, lancée
avec une force à tout briser. Les lames se faisaient touj
ours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles
étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lam
beaux verdâtres, qui étaient de l’eau retombante que le ve
nt jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le
0089pont, avec un bruit clasuant, et alors la Marie vibrai
t tout entière comme de douleur. Maintenant on ne distingu
ait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpi
llée; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyai
t courir en tourbillons plus épais comme, en éte, la pouss
ière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passai
t aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble
siffllaient, cinglaient, blessaient comme des lanières.
Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se ten
ant ferme, vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et lui
sants comme des peaux de requins; ils les avaient bien ser
rés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux
poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d’eau passer
, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand c
ela tombait plus dru, en s’arcboutant bien pour ne pas êtr
e renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient
le respiration à toute minute coupée.
Après chaque grande masse d’eau tombée, ils se regardaient
en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur barb
e.
0090A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatig
ue, cette fureur, qui ne s’apaisait pas, qui restait toujo
urs à son même paroxysme exaspéré. Les rages des hommes, c
elles des bêtes s’épuisent et tombent vite; il faut subir
longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sa
ns cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme l
a mort.
Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la
vieille chanson passait encore, mais comme une chose apho
ne, reprise de temps à autre inconsciemment. L’excès de mo
uvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient be
au être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs dents
entre-choquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à
demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, res
taient fixes dans une atonie farouche. Rivés à leur barre
comme deux arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec le
urs mains crispées et bleuis, les efforts qu’il fallait, p
resque sans penser, par simple habitude des muscles. Les c
heveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient deve
0091nus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauv
agerie primitive.
Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement
d’être encore là, à côté l’un de l’autre. Aux instants plu
s dangereux, chaque fois que se dressait, derrière, la mon
tagne d’eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible,
heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de le
urs mains s’agitait pour un signe de croix involontaire. I
ls ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme
, ni à aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, i
ls n’avaient plus de pensées; leur ivresse de bruit, de fa
tigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils
n’étaient plus que deux piliers de chair raidie qui mainte
naient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cromponnées
là par instinct pour ne pas mourir.
II
…C’était en Bretagne, après la mi-septembre, par une jou
rnée déjà fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande
de Ploubazlanec, dans la direction de Pors-Even.
Depuis près d’un mois, les navires islandais étaient rentr
0092és, moins deux qui avaient disparu dans ce coup de ven
t de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yanne et tous ceu
x qu bord étaient au pays tranquillement.
Gaud se sentait très troublées, à l’idée qu’elle se rendai
t chez ce Yann. Une seule fois elle l’avait vu depuis le r
etour d’Islande; c’était quand on était allé, tous ensembl
e, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ pour l
e service. (On l’avait accompagné jusqu’à la dilligence, l
ui, pleurant un peu, sa vieille grand’mère pleurant beauco
up, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.
) Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami,
avait fait mine de détourner les yeux quand elle l’avait
regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de cet
te voiture, d’autres inscrits qui s’en allaient, des paren
ts assemblés pour leur dire adieu il n’y avait pas eu moye
n de se parler.
Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et,
un peu craintive, s’en allait chez les Gaos.
Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d’
Yann (de ces affaires compliquées qui, entre pêcheurs comm
0093e entre paysans, n’en finissent plus) et lui redevait
une centaine de francs pour la vente d’une barque qui vena
it de se faire à la part.
Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet ar
gent, mon père; d’abord je serais contente de voir Marie G
aos; puis je ne suis jamais allée si loin en Ploubazlanec,
et cela m’amuserait de faire cette grande course.
Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille
d’Yann, où elle entrerait peutt-être un jour, de cette ma
ison, de ce village.
Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lu
it avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami:
Vois-tu, Gaud, c’est parce qu’il est comme cela; il ne veu
t se marier avec personne, par idée à lui; il n’aime bien
que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous a d
it lui avoir promis le mariage.
Elle lui pardonnerait donc ses manières d’être, et, retrou
vant toujours dans sa mémoire son beau sourire franc de la
nuit du bal, elle se reprenait à espérer.
Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait ri
0094en, bien sûr; son intention n’était point de se montre
r si osée. Mais lui, la revoyant de près, parlerait peut-ê
tre…
III
Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant
la brise saine du large. Il y avait de grands calvaires pl
antés aux carrefours des chemins.
De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de
marins qui sont toute l’année battus par le vent, et dont
la couleur est celle des rochers. Dans l’un, où le sentier
se rétrécissait tout à coup entre des murs sombres, entre
de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiqu
es, une enseigne de cabaret la fit sourire: “Au cidre chin
ois”, et on avait peint deux magots en robe verte et rose,
avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisi
e de quelque ancien matelot revenu de là-bas… En passant
, elle regardait tout; les gens qui sont très préoccupés p
ar le but de leur voyage s’amusent toujours plus que les a
utres aux mille détails de la route.
Le petit village était loin derrière elle maintenant, et,
0095à mesure qu’elle s’avançait sur ce dernier promontoire
de la terre bretonne, les arbres se faisaient plus rares
autour d’elle, la campagne plus triste.
Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteu
rs, on voyait la grande mer. Plus d’arbres du tout à prése
nt; rien que la lande rase, aux ajoncs verts, et, çà et là
, les divins crucifiés découpant sur le siel leurs grands
bras en croix, donnant à tout ce pays l’air d’un immense l
ieu de justice.
A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle
hésita entre deux chemins qui fuyaient entres des talus d’
épines.
Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la ti
rer d’embarras: Bonjour, mademoiselle Gaud!
C’était une petite Gaos, une petite soeur d’Yann. Après l’
avoir embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à
la maison.
Papa et maman, oui. Il n’y a que mon frère Yann, dit la pe
tite sans aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je p
ense qu’il ne sera pas tard dehors.
0096Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’é
loignait d’elle partout et toujours. Remettre sa visitie à
une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui
l’avait vue en route, qui pourrait parler… Que penserait
-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en
musant le plus possible, afin de lui donner le temps de re
ntrer.
A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette
pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes
et plus désolées. Ce grand air de mer qui faisait les homm
es plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, cour
tes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il
y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages
d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était voisin. Ils
se répandaient dans l’air leur odeur saline.
Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu
‘on voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant
, comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux
. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient toujours l’air de guett
er au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils l
0097ui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles e
t décidées, sous un bonnet de marin.
L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que fai
re pour allonger sa route; ces gens s’étonnaient de la voi
r marcher si lentement.
Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les fille
s peut-être…
Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belle
s. De temps en temps, si l’envie lui en prenait de quelqu’
une, il n’avait en général qu’à se présenter. Les fillette
s de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, son
t un peu folles de leur corps, et ne résisten guère à un g
arçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé fair
e une commande à certain vannier de ce village, qui avait
seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casier
s à prendre les homards. Sa tête était très libre d’amour
en ce moment.
Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur u
ne hauteur. C’était une chapelle toute grise, très petite
et très vieille; au milieu de l’aridité d’alentour, un bou
0098quet d’arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui f
aisait des cheveux, des cheveaux jetés tous du même côté,
comme par une main qu’on y aurait passée.
Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barqu
es des pêcheurs, main éternelle des vents d’ouest qui couc
he, dans le sens des lames et de la houle, les branches to
rdues des rivages. Ils avaient poussé de travers et écheve
lés, les vieux arbres, courbant le dos sous l’effort sécul
aire de cette main-là.
Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’é
tait la chapelle de Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour
gagner encore du temps.
Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant
des croix. Et tout était de la même couleur, la chapelle,
les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait un
iformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même lich
en grisâtre, avec ses taches d’un jaune pâle de soufre, co
uvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints e
n granit qui se tenaient dans les niches du mur.
Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosse
0099s lettres: Gaos. Gaos, Joël, quatre-vingts ans. Ah! Ou
i, le grand-père; elle savait cela.
La mer n’en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste,
plusieurs des parents d’Yann devaient dormier dans cet enc
los, c’était naturel, et elle aurait dû s’y attendre; pour
tant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
pénible.
Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priè
re sous ce porche antique, tout petit, usé, badigeonné de
chaux blanche. Mais là elle s’arrêta, avec un plus fort se
rrement de coeur. Gaos! encore ce nom, gravé sur une des p
laques funéraires comme on en met pour garder le souvenir
de ceux qui meurent au large.
Elle se mit à lire cette inscription:
En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bo
rd de la Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Q
u’il repose en paix!
L’Islande, toujours l’Islande! Par tout, à cette entrée de
chapelle, étaient clouées d’autre plaques de bois, avec d
es noms de marins morts. C’était le coin des naufragés de
0100Pors-Even, et elle regretta d’y être venue, prise d’un
pressentiment noir. A Paimpol, dans l’église, elle avait
vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village,
il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un
banc de granit, pour les veuves, pour les mères: et ce li
eu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une b
onne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros
yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive
de la terre.
Gaos! Encore!
En mémoire de GAOS, François époux de Anne-Marie LE GOASTE
R, capitaine à bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er
au 3 avril 1877, avec vingt-trois hommes composant son éq
uipage. Qu’ils reposent en paix!
Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir av
ec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant enco
re la barbarie d’un autre âge.
Gaos! partout ce nom!
Un autre Gaos s’appelait Yves, enlevé du bord de son navir
0101e et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande,
à l’âge de vingt-deux ans. La plaque semblait être là dep
uis de longues années; il devait être bien oublié, celui-l
à…
En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendres
se douce, et un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais
il ne serait à elle! Comment le disputer à la mer, quand t
ant d’autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, des frèr
es, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profonde
s.
Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairé
e par ses fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le c
oeur plein de larmes qui voulaient tomber, elle s’agenouil
la pour prier devant des saints et des saintes énormes, en
tourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte av
ec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à g
émir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeune
s hommes morts.
Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à
faire sa visite et s’acquitter de sa commission.
0102Elle reprit sa route et, après s’être informée dans le
village, elle trouva la maison des Gaos, qui était adossé
e à une haute falaise; on y montait par une douzaine de ma
rches en granit. Tremblant un peu à l’idée que Yann pouvai
t être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des
chrysanthèmes et des véroniques.
En entrant, elle dit qu’elle apportait l’argent de cette b
arque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour atte
ndre le retour du père, qui lui signerait son reçu. Parmi
tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent Yann, mai
s elle ne le vit point.
On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table
bien blanche, on taillait déjà à la pièce, dans du coton n
euf, des costumes appelés cirages, pour la prochaine saiso
n d’Islande.
C’est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut
à chacun deux rechanges complets pour là-bas.
On lui expliqua comment on s’y prenait après pour les pein
dre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu’on
lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient attentiveme
0103nt ce logis des Gaos.
Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumière
s bretonnes; une immense cheminée occupait le fond, et des
lits en armoire s’étageaient sur les côtés. Mais cela n’a
vait pas l’obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des lab
oureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chem
ins; c’était clair et propre, comme en général chez les ge
ns de mer.
Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous
frères d’Yann, sans compter deux grands qui naviguaient. E
t, en plus, une bien petite blonde, triste et proprette, q
ui ne ressemblait pas aux autres.
Une que nous avons adoptée l’an dernier, expliqua la mère;
nous en avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-v
ous, mademoiselle Gaud! son père était de la Maria-Dieu-l’
aime, qui s’est perdue en Islande à la saison dernière, co
mme vous savez, alors, entre voisins, on s’est partagé les
cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.
Entendant qu’on parlait d’elle, la petite adoptée baissait
la tête et souriait en se cachant contre le petit Laumec
0104Gaos qui était son préféré.
Il y avait un air d’aisance partout dans la maison, et la
fraîche santé se voyait épanouie sur toutes ces joues rose
s d’enfants.
On mettait beaucoup d’empressement à recevoir Gaud comme u
ne belle demoiselle dont la visite était un honneur pour l
a famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la
fit montrer dans la chambre d’en haut qui était la gloire
du logis. Elle se rappellait bien l’histoire de la constru
ction de cet étage; c’était à la suite d’une trouvaille de
bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté
cela.
Cette chambre de l’épave était jolie et gaie dans sa blanc
heur toute neuve; il y avait deux lits à la mode des ville
s, avec des rideaux en perse rose; une grande table au mil
ieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la rade
, avec les Islandais là-bas, au mouillage, et la passe par
où ils s’en vont.
Elle n’osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu
0105savoir où dormait Yann; évidemment, tout enfant, il av
ait dû habiter en bas, dans quelqu’un de ces antiques lits
en armoire. Mais à présent, c’était peut-être ici, entre
ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant
des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient
ses longues soirées d’hiver…
… Un pas un peu lourd dans l’escalier la fit tressaillir
.
Non, ce n’était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblai
t malgré ses cheveux déjà blancs, qui avait presque sa hau
te stature et qui était droit comme lui: le père Gaos rent
rant de la pêche.
Après l’avoir saluée et s’être enquis des motifs de sa vis
ite, il lui signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa
main n’était plus, disait-il, très assurée. Cependant il
n’acceptait pas ces cent francs comme un payement définiti
f, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais c
omme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével
. Et Gaud, à qui l’argent importait peu, fit un petit sour
ire imperceptible: allons, bon, cette histoire n’était pas
0106 encore finie, elle s’en était bien doutée; d’ailleurs
, cela l’arrangeait d’avoir encore des affaires mèlées ave
c les Gaos.
On s’excusait presque, dans la maison de l’absence d’Yann,
comme si on eût trouvé plus honnête que toute la famille
fût là assemblée pour la recevoir. Le père avait peut-être
même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son fi
ls n’était pas indifférent à cette belle héritière; car il
mettait un peu d’insistance à toujours reparler de lui:
C’est bien étonnant, disait-il, il n’est jamais si tard de
hors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter de
s casiers pour prendre les homards; comme vous savez, c’es
t notre grande pêche de l’hiver.
Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant co
nscience que c’était trop, et sentant un serrement de coeu
r lui venir à l’idée qu’elle ne le verrait pas.
Un homme sage comme lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire?
Au cabaret, il n’y est pas, bien sûr; nous n’avons pas cel
a à craindre avec notre fils. Je ne dis pas, une fois de t
emps en temps, le dimanche, avec des camarades… Vous sav
0107ez mademoiselle Gaud, les marins… Eh! mon Dieu, quan
d on est jeune homme, n’est-ce pas, pourquoi s’en priver t
out à fait?… Mais la chose est bien rare avec lui, c’est
un homme sage, nous pouvons le dire.
Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages comm
encés, suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite a
doptée, assis sur des bancs, se serraient les un aux autre
s, attristé par l’heure grise du soir, et regardaient Gaud
, ayant l’air de se demander:
“A présent, pourquoi ne s’en va-t-elle pas?”
Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer roug
e, au milieu du crépuscule qui tombait. Vous devriez reste
r manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à
coup au visage à la pensée d’être restée si tard. Elle se
leva et prit congé.
Le père d’Yann s’était levé lui aussi pour l’accompagner u
n bout de chemin, jusqu’au delà de certain bas-fond isolé
où de vieux arbres font un passage noir.
Pendant qu’ils marchaient près l’un de l’autre, elle se se
0108ntait prise pour lui de respect et de tendresse; elle
avait envie de lui parler comme à un père, dans des élans
qui lui venaient; puis le mots s’arrêtaient dans sa gorge,
et elle ne disait rien.
Ils s’en allaient, au vent froid du soir qui avait l’odeur
de la mer, rencontrant çà et là, sur la rase lande, des c
haumières déjà fermées, bien sombres, sous leur toiture bo
ssue, pauvres nids où des pêcheurs étaient blottis;
rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
Comme c’étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s’y était a
ttardée!
Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paim
pol ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes
d’hommes, elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais c’é
tait aisé de le reconnaître à distance et vite elle était
déçue. Ses pieds s’embarrassaient dans de longues plantes
brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les goé
mons traînant à terre.
A la croix de Plouëzoc’h, elle salue le vieillard, le pria
nt de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà,
0109 et il n’y avait plus aucune raison d’avoir peur.
Allons, c’était fini pour cette fois… Et qui sait à prés
ent quand elle verrait Yann…
Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient
pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air en recomm
ençant cette visite. Il fallait être plus courageuse et pl
us fière. Si seulement Sylvestre, son petit confident, eût
été là encore, elle l’aurait chargé peut-être d’aller tro
uver Yann de sa part, afin de le faire s’expliquer. Mais i
l était parti et pour combien d’années?…
IV
Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, me marier? E
h! donc, mon Dieu, pour quoi faire? Est-ce que je serai ja
mais si heureux qu’ici avec vous; pas de soucis, pas de co
ntestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude
chaque soir, quand je rentre de la mer… Oh! je comprends
bien, allez, qu’il s’agit de celle qui est venue à la mai
son aujourd’hui. D’abord, une fille si riche, en vouloir à
de pauvres gens comme nous, ça n’est pas assez clair à mo
n gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, c’est tout ré
0110fléchi, je ne me marie pas, ça n’est pas mon idée.
Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désapp
ointés profondément; car, après en avoir causé ensemble, i
ls croyaient être bien sûrs que cette jeune fille ne refus
erait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent point d’in
sister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout
baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les vo
lontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque rang de c
hef de famille: bien qu’il fût toujours très doux et très
tendre avec elle, soumis plus qu’un enfant pour les petite
s choses de la vie, il était depuis longtemps son maître a
bsolu pour les grandes, échappant à toute pression avec un
e indépendance tranquillement farouche.
Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les au
tres pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper,
dès huit heures, ayant jeté un dernier coup d’oeil de sat
isfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets neufs, il
commença de se déshabiller, l’esprit en apparence fort ca
lme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de pe
rse rose qu’il partageait avec Laumec son petit frère.
0111V
…Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de G
aud, était au cartier de Brest; très dépaysé, mais très sa
ge; portant crânement son col bleu ouvert et son bonnet à
pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante
et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa
bonne vieille grand’mère et resté l’enfant innocent d’autr
efois.
Un seul soir il s’était grisé, avec des pays, parce que c’
est l’usage: ils étaient rentrés au quartier, toute une ba
nde se donnant le bras, en chantant à tue-tête.
Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galer
ies hautes. On jouait un de ces grands drames où les matel
ots, s’exaspérant contre le traître, l’accueillent avec un
hou! qu’ils poussent tous ensemble et qui fait un bruit p
rofond comme le vent d’ouest. Il avait surtout trouvé qu’i
l y faisait très chaud, qu’on y manquait d’air et de place
; une tentative pour enlever son paletot lui avait valu un
e réprimande de l’officier de service. Et il s’était endor
mi sur la fin.
0112En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait renco
ntré des dames d’un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qu
i faisaient les cent pas sur leur trottoir.
Ecoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses v
oix rauques.
Il avait bien compris tout de suite ce qu’elles voulaient,
n’étant point si naïf qu’on aurait pu le croire. Mais le
souvenir, évoqué tout à coup, de sa vieille grand’mère et
de Marie Gaos, l’avait fait passer devant elles très dédai
gneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeuneese
avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même
été fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot
:
As-tu vu celui-là!… Prends garde, sauve-toi, mon fils; s
auve-toi, l’on va te manger.
Et le bruit de choses fort vilaines qu’elles lui criaient
s’était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les rues
, par cette nuit de dimanche.
Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large,
il restait vierge. Mais les autres ne se moquaient pas de
0113 lui, parce qu’il était très fort, ce qui inspire le r
espect aux marins.
VI
Un jour on l’appela au bureau de sa compagnie; on avait à
lui annoncer qu’il était désigné pour la Chine, pour l’esc
adre de Formose!…
Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant en
tendu dire à ceux qui lisaient les journaux que, par là-ba
s, la guerre n’en finissait plus. A cause de l’urgence du
départ, on le prévenait en même temps qu’on ne pourrait pa
s lui donner la permission accordée d’ordinaire, pour les
adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il f
audrait faire son sac et s’en aller. Il lui vint un troubl
e extrème: c’était le charme des grands voyages, de l’inco
nnu, de la guerre: aussi l’angoisse de tout quitter, avec
l’inquiétude vague de ne plus revenir.
Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit
se faisait autour de lui, dans le salles du quartier, où
quantité d’autres venaient d’être désignés aussi pour cett
e escadre de Chine.
0114Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand’mère, vit
e au crayon, assis par terre, isolé dans une rêverie agité
e, au milieu du va-et-vient et de la clameur de tous ces j
eunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
VII
Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autr
es, deux jours après, en riant derrière lui; c’est égal, i
ls ont l’air de bien s’entendre tout de même.
Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se prom
ener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras,
comme tout le monde, se penchant vers elle d’un air tendre
, lui disant des choses qui avaient l’air tout à fait douc
es.
Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos
; des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du j
our; un petit châle brun, et une grande coiffe de Paimpola
ise.
Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui p
our le regarder avec tendresse.
Elle est un peu ancienne, l’amoureuse!
0115Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voy
ant bien que c’était une bonne vieille grand’mère, venue d
e la campagne.
…Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nou
velle du départ de son petit-fils: car cette guerre de Chi
ne avait déjà coûté beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé
dans un carton sa belle robe des dimanches et une coiffe d
e rechange, elle était partie pour l’embrasser au moins en
core une fois.
Tout droit elle avait éte le demander à la caserne et d’ab
ord l’adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser
sortir.
Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous
adresser au capitaine, le voilà qui passe. Et carrément, e
lle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher. Envoye
z Moan se changer, avait-il dit.
Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilett
e de ville, tandis que la bonne vieille, pour l’amuser, co
0116mme toujours, faisait par derrière à cet adjudant une
fine grimace impayable, avec une révérence.
Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté da
ns sa tenue de sortie, elle avait été émerveillée de le tr
ouver si beau: sa barbe noire, qu’un coiffeur lui avait ta
illée, était en pointe à la mode des marins cette année-là
, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, e
t son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés
par des encres d’or.
Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui,
vingt ans auparavant, avait été lui aussi gabier de la flo
tte, et le souvenir de ce long passé déjà enfui derrière e
lle, de tous ces morts, avait jeté furtivement sur l’heure
présente une ombre triste.
Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras dessus br
as dessous, dans la joie d’être ensemble; et c’est alors q
ue, la prenant pour son amoureuse, on l’avait jugée “un pe
u ancienne”.
Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberg
e tenue par des Paimpolais, qu’on lui avait recommandée co
0117mme n’étant pas trop chère. Ensuite, se donnant le bra
s toujours, ils étaient allés dans Brest, regarder les éta
lages des boutiques. Et rien n’était si amusant que tout c
e qu’elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils,
en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas com
prendre.
VIII
Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fêt
e sur lesquels pesait un après bien sombre, autant dire tr
ois jours de grâce.
Et enfin il avait bien fallu repartir, s’en retourner à Pl
oubazlanec. C’est que d’abord elle était au bout de son pa
uvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain,
et les matelots sont toujours consignés inexorablement da
ns les quartiers, la veille des grands départs (un usage q
ui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une
précaution nécessaire contre les bordées qu’ils ont tendan
ce à courir au moment de se mettre en campagne).
Oh! ce dernier jour!… Elle avait eu beau faire, beau che
rcher dans sa tête pour dire encore des choses drôles à so
0118n petit-fils, elle n’avait rien trouvé, non, mais c’ét
aient des larmes qui avaient envie de venir, les sanglots
qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge.
Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandatio
ns qui, à lui aussi, donnaient l’envie de pleurer. Et ils
avaient fini par entrer dans une église pour dire ensemble
leurs prières.
C’est par le train du soir qu’elle s’en était allée. Pour
économiser, ils s’étaient rendus à pied à la gare; lui, po
rtant son carton de voyage et la soutenant de son bras for
t sur lequel elle s’appuyait de tout son poids. Elle était
fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n’en pouvait
plus, de s’être tant surmenée pendant trois ou quatre jour
s. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plu
s la force de se redresser, elle n’avait plus rien de jeun
et dans la tournure et sentait bien toute l’accablante lou
rdeur de ses soixante-seize ans. A l’idée que c’était fini
, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son co
eur se déchirait d’une manière affreuse. Et c’était en Chi
ne qu’il s’en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l’avait en
0119core là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
pauvres mains… et cependant il partirait; ni toute sa vo
lonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand
‘mère ne pourraient rien pour le garder!…
Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de
ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses re
commandations dernières auxquelles il répondait tout bas p
ar de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement v
ers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de
petit enfant.
Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez pa
rtir!
La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le tra
in, elle lui enleva des mains son carton; puis laissa tomb
er la chose à terre, pour se pendre à son cou dans un embr
assement suprême.
On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne don
naient plus envie de sourire à personne. Poussée par les e
mployés, épuisée, perdue, elle se jeta dans le premier com
partiment venu, dont on lui referma brusquement la portièr
0120e sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course l
égère de matelot, décrivait une courbe d’oiseau qui s’envo
le, afin de faire le tour et d’arriver à la barrière, deho
rs, à temps pour la voir passer.
Un grand coup de sifflet, l’ébranlement bruyant des roues,
la grand’mère passa. Lui, contre cette barrière, agitait
avec une grâce juvénile son bonnet à rubans flottants, et
elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième, fais
ant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si l
ongtemps qu’elle put, si longtemps qu’elle distingua cette
forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le
suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet “au revo
ir” toujours incertain que l’on dit aux marins quand ils s
‘en vont.
Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre;
jusqu’à la dernière minute, suis bien sa silhouette fuyan
te, qui s’efface là-bas pour jamais…
Lui, s’en retournant lentement, tête baissée, avec de gros
ses larmes descendant sur ses joues. La nuit d’automne éta
it venue, le gaz allumé partout, la fête des matelots comm
0121encée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, p
uis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
“Ecoute ici, joli garçon,” disaient déjà des vois enrouées
de ces dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les
trottoirs.
Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul,
dormant à peine jusqu’au matin.
IX
Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers in
connues, beaucoup plus bleues que
celle de l’Islande.
Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de
se hâter, de brûler les relâches.
Déjà il avait conscience d’être bien loin, à cause de cett
e vitesse qui était incessante, égale, qui allait toujours
, presque sans souci du vent ni de la mer. Etant gabier, i
l vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, évitant c
es soldats entassés sur le pont, cette cohue d’en bas.
On s’était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour pre
ndre encore des zouaves et des mulets; de très loin il ava
0122it aperçu des villes blanches sur des sables ou des mo
ntagnes. Il était même descendu du sa hune pour regarder c
urieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs
, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruit
s: les autres lui avaient dit que c’étaient ça, les Bédoui
ns.
Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, mal
gré la saison d’automne, lui donnaient l’impression d’un d
épaysement extrême.
Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. To
us les pavillons d’Europe flottaient dessus au bout de lon
gues hampes, lui donnant un air de Babel en fête, et des s
ables miroitants l’entouraient comme une mer. On avait mou
illé là à toucher les quais, presque au milieu des longues
rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n’av
ait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela
l’avait distrait, cette agitation, cette profusion de bate
aux.
Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur
, tous ces navires s’engouffraient dans une sorte de long
0123canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne arge
ntée dans l’infini de ces sables. Du haut de sa hune, il l
es voyait s’en aller comme en procession pour se perdre da
ns les plaines.
Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des ho
mmes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, dan
s le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflet
s diaboliques des machines, étaient venus se mêler les tap
ages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bru
yantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous
les exilés qui passaient.
Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux a
ussi dans l’étroit ruban d’eau entre les sables, suivis d’
une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait duré deu
x jours, cette promenade à la file dans le désert; puis un
e autre mer s’était ouverte devant eux, et ils avaient rep
ris le large.
On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaud
e avait à sa surface des marbrures rouges et quelquefois l
‘écume battue du sillage avait la couleur du sang. Il viva
0124it presque tout le temps dans sa hune, se chantant tou
t bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se rappeler
son frère Yann, l’Islande, le bon temps passé.
Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages,
il voyait apparaître quelque montagne de nuance extraordi
naire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans dout
e, malgré l’éloignement et le vague, ces caps avancés des
continents qui sont comme des points de repère éternels su
r les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier,
on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, igno
rant les distances et les mesures sur l’étendue qui ne fin
it pas.
Lui, n’avait que la notion d’un éloignement effroyable qui
augmentait toujours; mais il en avait la notion très nett
e, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui
fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette
vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’omb
re des tentes, haletaient avec accablement. L’eau, l’air,
la lumière avaient pris une splendeur morne, écrasante; et
0125 la fête éternelle de ces choses était comme une ironi
e pour les êtres, pour les existences organisées qui sont
éphémères:
… Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuée
s de petits oiseaux, d’espèce inconnue, qui vinrent se jet
er sur le navire comme des tourbillons de poussière noire.
Ils se laissaient prendre et caresser, n’en pouvant plus.
Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
… Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les s
abords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Roug
e.
Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés
par un vent de tempête. Par peur de tomber dans cet infini
bleu qui était partout, ils s’étaient abattus, d’un derni
er vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond
de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait p
ullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullul
é sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère ave
ugle, et sans âme, la mère nature, avait chassé d’un souff
0126le cet excès de petits oiseaux avec la même impassibil
ité que s’il se fût agi d’une génération d’hommes.
Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire;
le pont était jonché de leurs petits corps qui hier palpit
aient de vie, de chants et d’amour… Petites loques noire
s, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les rama
ssaient, étendant dans leurs mains, d’un air de commisérat
ion, ces fines ailes bleuâtres, et puis les poussaient au
grand néant de la mer, à coups de balai…
Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moï
se, et le navire en fut couvert.
Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inaltér
able où on ne voyait plus rien de vivant, si ce n’est des
poissons quelquefois, qui volaient au ras de l’eau…
X
… De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noi
r; c’était l’Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur
cette terre-là, le hasard l’ayant fait choisir à bord pour
compléter l’armement d’une baleinière.
A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée
0127tiède, et regardait autour de lui les choses étranges.
Tout était magnifiquement vert; les feuilles des arbres é
taient faites comme des plumes gigantesques, et les gens q
ui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semb
laient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui
poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose com
me le Ecoute ici, joli garçon, entendu maintes fois dans B
rest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur appel étai
t troublant et faisait passer des frissons dans la chair.
Leurs poitrines superbes se bombaient sous les mousselines
transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
polies comme du bronze.
Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avanç
ait déjà, peu à peu, pour les suivre.
…Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modul
é en trilles d’oiseau, le rappela brusquement dans sa bale
inière, qui allait repartir.
Il prit sa course, et adieu les belles de l’Inde. Quand on
se retrouva au large le soir, il était encore vierge comm
0128e un enfant.
Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans
un autre pays de pluie et de verdure. Une nuée de bonshomm
es jaunes, qui poussaient des cris, envahit tout de suite
le bord, apportant du charbon dans des paniers.
Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre,vo
yant qu’ils avaient tous des figures de magot et des queue
s.
On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était
que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la pou
ssière noirâtre que le vent promenait, tandis que le charb
on des milliers de petits paniers s’entassait fiévreusemen
t dans les soutes.
Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se
trouvait au mouillage une certaine Circé tenant un blocus
. C’était le bateau auquel il se savait depuis longtemps d
estinés, et on l’y déposa avec son sac.
Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le mom
ent étaient canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où i
0129l l’y avait rien à faire, ils se réunissaient sur le p
ont, isolés des autres, pour former ensemble une petite Br
etagne de souvenir.
Il dut passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette ba
ie triste, avant le moment désiré d’aller se battre.
XI
Paimpol, le dernier jour de février, veille du départ des
pêcheurs pour l’Islande.
Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immob
ile et devenue très pâle.
C’est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle
l’avait vu venir, et elle entendait vaguement résonner sa
voix.
Ils ne s’étaient pas rencontrés de tout l’hiver, comme si
une fatalité les eût toujours éloignés l’un de l’autre.
Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espé
rance sur le pardon des Islandais, où l’on a beaucoup d’oc
casions de se voir et de causer, sur la place, le soir, da
ns les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, les rues
étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes,
0130 une mauvaise pluie s’était mise à tomber à torrents,
chassée de l’ouest par une brise gémissante; sur Paimpol,
on n’avait jamais vu le ciel si noir. “Allons, ceux de Plo
ubazlanec ne viendront pas,” avaient dit tristement les fi
lles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effe
t, ils n’étaient pas venus, ou bien s’étaient vite enfermé
s à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, l
e coeur plus serré que de coutume, était restée derrière s
es vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l’eau des to
its et monter du fond des cabarets les chants bruyants des
pêcheurs.
Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yan
n, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de bar
que non encore réglée, le père Gaos, qui n’aimait pas veni
r à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle s’était promis
qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas d’ordi
naire, qu’elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. E
lle lui reprocherait de l’avoir troublée, puis abandonnée,
à la manières de garçons qui n’ont pas
d’honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier d
0131e la mer, ou crainte d’un refus… si tous ces obstacl
es indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraien
t bien tomber, qui sait! après un entretien franc comme se
rait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait son beau s
ourire qui arrangerait tout, ce même sourire qui l’avait t
ant surprise et charmée l’hiver d’avant, pendant une certa
ine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses br
as. Et cet espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’u
ne impatience presque douce.
De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire
et à faire.
Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure c
hoisie: elle était sûre que son père, en ce moment assis à
fumer, ne se dérangerait pas pour le reconduire; donc, da
ns le corridor où il n’y aurait personne, elle pourrait av
oir enfin son explication avec lui.
Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse l
ui semblait extrême. L’idée seulement de le rencontrer, de
le voir face à face au pied de ces marches la faisait tre
mbler. Son coeur battait à se rompre… Et dire que, d’un
0132moment à l’autre, cette porte en bas allait s’ouvrir,
avec le petit bruit grinçant qu’elle connaissait bien, pou
r lui donner passage!
Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer
d’attente et mourir de chagrin, que tenter une chose pare
ille. Et déjà elle avait fait quelques pas pour retourner
au fond de sa chambre, s’asseoir et travailler.
Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappelen
t que c’était demain le départ pour l’Islande, et que cett
e occasion de le voir était unique. Il faudrait donc, si e
lle la manquait, recommencer des mois de solitude et d’att
ente, languir après son retour, perdre encore tout un été
de sa vie…
En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résol
ue, elle descendit en courant l’escaldier, et arriva tremb
lante se planter devant luit.
Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît.
A moi!… mademoiselle Gaud?… dit-il en baissant la voix
, portant la main à son chapeau.
Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la t
0133ête rejetée en arrière, l’expression dure, ayant même
l’air de se demander si seulement il s’arrêterait. Un pied
en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à l
a muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce coul
oir étroit où il se voyait pris.
Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle av
ait préparé pour lui dire: elle n’avait pas prévu qu’il po
urrait lui faire cet affront-là, de passer sans l’avoir éc
outée…
Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Dem
anda-t-elle d’un ton sec et bizarre, qui n’était pas celui
qu’elle voulait avoir.
Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étai
ent devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait l
e visage, et ses narines mobiles se dilataient à chaque re
spiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme cel
les des taureaux.
Elle essaya de continuer:
Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit a
u revoir comme on ne le dit pas à une indifférente… Mons
0134ieur Yann, vous êtes sans mémoire donc… Que vous ai-
je fait?…
… Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant d
e la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la
coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre
une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de ch
oses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans
sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n’
ayant plus d’idées. Ils s’étaient avancés vers la porte de
la rue, lui, fuyant toujours.
Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noi
r. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et triste
tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d’en fa
ce les regardait: qu’est-ce qu’ils pouvaient se dire, ces
deux-là, dans le corridor, avec des airs si troublés? qu’e
st-ce qui se passait donc chez les Mével?
Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégagea
nt avec une aisance de fauve. Déjà j’en ai entendu dans le
pays, qui parlaient sur nous… Non, mademoiselle Gaud…
Vous êtes riche, nous ne sommes pas gens de la même class
0135e. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi…

Et il s’en alla…
Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait mêm
e rien dit de ce qu’elle voulait dire, dans cette entrevue
qui n’avait réussi qu’à la faire passer à ses yeux pour u
ne effrontée… Quel garçon était-il donc, ce Yann, avec s
on dédain des filles, son dédain de l’argent, son dédain d
e tout!…
Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses r
emuer autour d’elle, avec du vertige…
Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint co
mme un éclair: des camarades d’Yann, des Islandais, faisai
ent les cent pas sur la place, l’attendant! S’il allait le
ur raconter cela, s’amuser d’elle, comme se serait un affr
ont encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre,
pour les observer à travers ses rideaux…
Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces homme
s. Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui deve
nait de plus en plus sombre, et faisaient des conjectures
0136sur la grande pluie menaçante, disant:
Ce n’est qu’un grain; entrons boire, tandis que sa passera
.
Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff,
sur différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa
fenêtre.
Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, n
e souriait pas, mais demeurait grave et triste. Il n’entra
point boire avec les autres et, sans plus prendre garde à
exu ni à la pluie commencée, marchant lentement sous l’av
erse comme quelqu’un absorbé dans une rêverie, il traversa
la place, dans la direction de Ploubazlanec…
Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse
sans espoir prit la place de l’amer dépit qui lui était d
‘abord monté au coeur.
Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?

Oh! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment; plutôt, s’i
l pouvait venir là, seul avec elle dans cette chambre où o
n se parlerait en paix, tout s’expliquerait peut-être enco
0137re.
Elle l’amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle l
ui dirait: “Vous m’avez cherchée quand je ne vous demandai
s rien; à présent je suis à vous de toute mon âme si vous
me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir la femme d’
un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je
n’aurais qu’à choisir si j’en désirais un pour mari; mais
je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois
meilleur que les autres jeunes hommes; je suis un peu rich
e, je sais que je suis jolie; bien que j’aie habité dans l
es villes, je vous jure que je suis une fille sage, n’ayan
t jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime tan
t, pourquoi ne me
prendriez-vous pas?
… Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu
‘en rêve; il était trop tard, Yann ne l’entendrait point.
Tenter de lui parler une seconde fois… oh! non! pour que
lle espèce de créature la prendrait-il, alors!… Elle aim
erait mieux mourir.
Et demain ils partaient tous pour l’Islande! Seule dans sa
0138 belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de févri
er, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises rang
ées le long du mur, il lui semblait voir crouler le monde,
avec les choses présentes et les choses à venir, au fond
d’un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser par
tout autour d’elle.
Elle souhaitait être débarassée de la vie, être déjà couch
ée bien tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir.
.. Mais, vraiment, elle lui pardonnait, et aucune haine n’
était mêlée à son amour désespéré pour lui…
XII
La mer, la mer grise.
Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pê
cheurs en Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiqu
es, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, co
uverts de voiles, s’étaient dispersés comme des mouettes.

Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches
s’étaient ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras
0139 des eaux.
Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se
plaignait du temps trop calme et paraissait avoir besoin
de s’agiter, pour chasser de son esprit quelque obsession.
Il n’y avait pourtant rien à faire, qu’à glisser tranquil
lement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à respirer
et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
grisailles profondes; en écoutant, on n’entendait que du
silence…
… Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais
inusité et venu d’en dessous avec une sensation de raclem
ent, comme en voiture lorsque l’on serre les freins des ro
ues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura immobilisée..
.
Echoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglais
e, probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille
au soir, avec ces brumes en rideaux.
Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de m
ouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, figé
e, de leur navire. Voilà, elle s’était arrêtée à cette pla
0140ce, la Marie, et n’en bougeait plus. Au milieu de cett
e immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, se
mblaient n’avoir même pas de consistance, elle avait été s
aisie par je ne sais quoi de résistant et d’immuable qui é
tait dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et
risquait peut-être d’y mourir.
Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper
par les pattes à de la glu?
D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur
aspect; il faut savoir qu’ils son pris par en dessous et
en danger de ne s’en tirer jamais.
C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collant
e vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu
,
ils prennent cet air pitoyable d’une bête en détresse qui
va mourir.
Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne para
issait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée,
il est vrai, mais c’était en plein matin, par un beau temp
s calme; il fallait savoir pour s’inquiéter et comprendre
0141que c’était grave.
Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la
faute en ne s’occupant pas assez du point où l’on était;
il secouait ses mains en l’air, en disant:
Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.
Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’
ils ne reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque auss
itôt; on ne le distingua plus.
D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. Et pour le
moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grand
e crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force
vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut se déf
endre comme de pirates.
Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. T
urc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les mouveme
nts de la mer, était très émotionné lui aussi par cet inci
dent: ces bruits d’en dessous, ces secousses dures quand l
a houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait tr
ès bien que tout cela n’était pas naturel, et se cachait d
ans les coins, la queue basse.
0142Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller de
s ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leur
s forces sur des amarres une rude manoeuvre qui dura dix h
eures d’affilée; et, le soir venu, le pauvre bateau, arriv
é le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise fig
ure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s’était débatt
u, secoué de toutes les manières, et restait toujours là,
cloué comme un bateau mort.
La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle
était plus haute; cela tournait mal
quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés, pa
rtis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se
tenir… Alors on vit les hommes courir comme des fous de
l’avant à l’arrière en criant:
Nous flottons!
Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là,
de flotter; de se tenir s’en aller, redevenir une chose lé
gère, vivante, au lieu d’un commencement d’épave qu’on éta
it tout à l’heure!…
Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée auss
0143i. Allégé comme son bateau, guéri par la saine fatique
de ses bras, il avait retrouvé son air insouciant, secoué
ses souvenirs.
Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancre
s, il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur e
n apparence aussi libre que dans ses premières années.
XIII
On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de l
a Circé, en rade d’Ha-Long, à
l’autre bout de la terre. Au milieu d’un groupe serré de m
atelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms de
s heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soi
r, dans la batterie, en se bousculant autour d’un fanal.
“Moan, Sylvestre!” Il y en avait une pour lui, une qui éta
it bien timbrée de Paimpol, mais ce n’était pas l’écriture
de Gaud. Qu’est-ce que cela voulait dire? Et de qui venai
t-elle?
L’ayant tournée et retournée, il l’ouvrit craintivement.
Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
“Mon cher petit-fils,”
0144C’était bien de sa bonne vieille grand’mère; alors il
respira mieux. Elle avait même apposé au bas sa grosse sig
nature apprise par coeur, toute tremblée et écolière: “Veu
ve Moan”.
Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d’un mouvemen
t irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte a
mulette. C’est que cette lettre arrivait à un heure suprêm
e de sa vie: demain matin, dès le jour, il partait pour al
ler au feu.
On était au milieu d’avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient
d’être pris. Aucune grande opération n’était prochaine dan
s ce Tonkin, pourtant les renforts qui arrivaient ne suffi
saient pas, alors on prenait à bord des navires tout ce qu
‘ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies
de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui
longtemps dans les croisières det les blocus, venait d’êt
re désigné avec quelques autres pour combler des vides dan
s ces compagnies-là.
En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelqu
e chose leur disait tout de même qu’ils débarqueraient enc
0145ore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé leurs
sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, il
s s’étaient promenés toute la soirée au milieu des autres
qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-
là; chacun à sa manière manifestait ses impressions de dép
art, les uns graves, un peu recueillis; les autres se répa
ndant en exubérantes paroles.
Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en l
ui-même son impatience d’attente; seulement quand on le re
gardait, son petit sourire contenu disait bien: “Oui, j’en
suis en effet, et c’est pour demain matin”. La guerre, le
feu, il ne s’en faisait encore qu’une idée incomplète; ma
is cela le fascinait pourtant, parce qu’il était de vailla
nte race.
… Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère,
il cherchait à s’approcher d’un fanal pour pouvoir bien li
re. Et c’était difficile au milieu de ces groupes d’hommes
demi-nus, qui se pressaient là, pour lire aussi, dans la
chaleur irrespirable de cette batterie…
Dès le début de sa lettre, comme il l’avait prévu, la gran
0146d’mère Yvonne expliquait pourquoi elle avait été oblig
ée de recourir à la main peu experte d’une vieille voisine
:
“Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par
ta cousine, parce qu’elle est bien dans la peine. Son père
a été pris de mort subite, il y a deux jours. Et il parai
t que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais jeux d’a
rgent qu’il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc v
endre sa maison et ses meubles. C’est une chose à laquelle
personne ne s’attendait dans le pays. Je pense, mon cher
enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine
.
“Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engage
ment avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et
le départ pour l’Islande a eu lieu d’assez bonne heure ce
tte année. Ils on appareillé le 1er du courant, l’avant-ve
ille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils n
‘en ont pas eu connaissance encore.
“Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu’à présent c’e
st fini, nous ne les marierons pas; car ainsi elle va être
0147 obligée de travailler pour gagner son pain…”
… Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient
gâté toute sa joie d’aller se battre…
Troisième parties.
I
Dans l’air, une balle qui siffle! … Sylvestre s’arrête
court, dressant l’oreille…
C’est sur une plaine infinie, d’un vert tendre et velouté
de printemps. Le ciel est gris, pesant aux épaules.
Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milie
u des fraîches rizières, dans un sentier de boue…
… Encore!!… ce même bruit dans le silence de l’air! Br
uit aigre et ronflant, espèce de dzinnprolongé, donnant bi
en l’impression de la petite chose méchante et dure qui pa
sse là tout droit, très vite, et dont la rencontre peut êt
re mortelle.
Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette mu
sique-là. Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement q
ue celles que l’on tire soi-même: le coup de feu, parti de
loin, est atténué, on ne l’entend plus; alors on distingu
0148e mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en t
raînée rapide, frôlant vos oreilles…
… Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des b
alles. Tout près des marins, arrêtés net, elles s’enfoncen
t dans le sol inondé de la rizière, chacune avec un petit
flac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement d
‘eau.
Eux se regardent, en souriant comme d’une farce drôlement
jouée, et ils disent:
Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour
les matelots, tout cela c’est de la même famille chinoise.
)
Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celle
s-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans l’h
erbe. Cela n’a pas duré une minute, ce petit arrosage de p
lomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine verte, le s
ilence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien qui
bouge.
Ils sont tous les six encore debout, l’oeil au guet, prena
nt le vent, ils cherchent d’où cela a pu venir.
0149De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fai
t dans la plaine comme un îlot de plumes, et derrière lesq
uels apparaissent, à demi cachées, des toitures cornues. A
lors ils y courent; dans la terre détrempée de la rizière,
leurs pieds s’enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses
jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court de
vant.
Rien ne siffle plus; on dirait qu’ils ont rêvé…
Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses so
nt toujours et éternellement les mêmes, le gris des ciels
couverts, la teinte fraîche des prairies au printemps, on
croirait voir les champs de France, avec des jeunes hommes
courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de la m
ort.
45
Troisième parties.
Mais, à mesure qu’ils s’approchent, ces bambous montrent m
ieux la finesse exotique de leur feuillée, ces toits de vi
llage accentuent l’étrangeté de leur courbure, et des homm
es jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder, le
0150urs figures plates contractées par la malice et la peu
r… Puis brusquement, ils sortent en jetant un

cri, et se déploient en une longue ligne tremblante, mais
décidée et dangereuse. Les Chinois! disent encore les mate
lots, avec leur même brave sourire.
Mais c’est égal, ils trouvent cette fois qu’il y en a beau
coup, qu’il y en a trop. Et l’un d’eux, en se retournant,
en aperçoit d’autres, qui arrivent par derrière, émergeant
d’entre les herbages…
Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, l
e petit Sylvestre; sa vieille
grand’mère eût été fière de le voir si guerrier!
Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix ch
angée, il était là comme dans un élément à lui. A une minu
te d’indécision suprême, les matelots, éraflés par les bal
les, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eû
t été leur mort à tous; mais Sylvestre avaitcontinué d’ava
ncer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à
tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands
0151coups de crosse qui assomnaient. Et, grâce à lui, la p
artie avait changé de tournure: cette panique, cet afollem
ent, ce je ne sais quoi, qui décide aveuglément de tout, d
ans ces petites batailles non dirigées était passé du côté
des Chinois; c’étaient eux qui avaient commencé à reculer
.
… C’était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six mate
lots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, les abattai
ent à leur aise; il y avait des flaques rouges dans l’herb
e, des corps effondrés, des crânes versant leur cervelle d
ans l’eau de la rizière.
Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s’aplatissant co
mme des léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé
deux fois, un coup de lance à la cuisse, une entaille prof
onde dans le bras; mais ne sentant rien que l’ivresse de s
e battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vi
goureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, c
elle qui faisait les héros antiques.
Un, qu’il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue,
dans une inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s’a
0152rrêta, souriant, méprisant, sublime, pour le laisser d
écharger son arme, puis se jeta un peu sur la gauche, voya
nt la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le m
ouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard
dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la
poitrine, et, comprenant bien ce que c’était, par un éclai
r de pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête
vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leu
r dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: “Je cr
ois que j’ai mon compte!” Dans la grande aspiration qu’il
fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l’
air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un t
rou à son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme
dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s’emplit
de sang, tandis qu’il lui venait au côté une douleur aiguë
, qui s’exaspérait vite, vite, jusqu’à être quelque chose
d’atroce et d’indicible.
Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue
de vertige et cherchant à reprendre son souffle au milieu
de tout ce liquide rouge dont la montée l’étouffait, et pu
0153is, lourdement, dans la boue, is s’abattit.
II
Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà
plus sombre à l’approche des
pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Syl
vestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d
‘Ha-Long et mis à bord d’un navire-hôpital qui rentrait en
France.
Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec
des temps d’arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu
‘on avait pu; mais, dans ces conditions mauvaises, sa poit
rine s’était remplie d’eau, du côté percé, et l’air entrai
t toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait
pas.
On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu
un moment de joie. Mais il n’était plus le guerrier d’ava
nt, à l’allure décidée, à la voix vibrante et brève. Non,
tout cela était tombé devant la longue souffrance et la fi
èvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal d
u pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d’un
0154e petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si mal
ade, et être si loin, si loin; penser qu’il faudrait tant
de jours et de jours avant d’arriver au pays, vivrait-il s
eulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?… Ce
tte notion d’effroyable éloignement était une chose qui l’
obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses réveils, quand
, après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sens
ation affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et l
e petit bruit soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il av
ait supplié qu’on l’embarquât, au risque de tout.
Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans l
e vouloir, on lui donnait des secousses cruelles en le cha
rroyant.
A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dan
s l’un des petits lits de fer alignés à l’hôpital et il re
commença en sens inverse sa longue promenade à travers les
mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un oi
seau dans le plein vent de hunes, c’était dans les lourdeu
rs d’en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de bles
sures et de misères.
0155Les premiers jours, la joie d’être en route avait amen
é en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur
son lit avec des oreillers, et de temps en temps il deman
dait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de boi
s blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieus
es; on y trouvait les lettres de la grand’mère Yvonne, cel
les d’Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des cha
nsons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris a
u hasard d’un pillage sur lequel, au revers blanc des feui
llets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.
Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première se
maine, les médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus
être évitée.
… Près de l’Equateur maintenant, dans l’excessive chaleu
r des orages.
Le transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés e
t ses malades; s’en allait toujours vite sur une mer remué
e, tourmentée encore comme au renversement des moussons.
Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu
‘il avait fallu jeter dans l’eau profonde, sur ce grand ch
0156emin de France; beaucoup de ces petits lits s’étaient
débarrassé déjà de leur pauvre contenu.
Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très som
bre: on avait été obligé, à cause de la houle, de fermer l
es mantelets en fer des sabords, et cela rendait plus horr
ible cet étouffoir de malades.
Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours s
ur son côté percé, il le comprimait des deux mains, avec t
out ce qui lui restait de force, pour immobiliser cette ea
u, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et tâ
cher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet autre au
ssi, peu à peu, s’était pris par voisinage, et l’angoisse
suprême était commencée.
Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mouran
t; dans l’obscurité chaude, des figures aimées ou affreuse
s venaient se pencher sur lui; il était dans un perpétuel
rêve d’halluciné, où passaient la Bretagne et l’Islande.
Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qu
i était un vieillard habitué à voir mourir des matelots, a
vait été surpris de trouver, sous cette enveloppe si viril
0157e, la pureté d’un petit enfant.
Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait null
e part; les manches à vent n’en donnaient plus;
l’infirmier, qui l’éventait tout le temps avec un éventail
à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des bué
es malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont l
es poitrines ne voulaient plus.
Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sor
tir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir; d’alle
r au plein vent là-haut, essayer de revivre… Oh! les aut
res, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans l
es hunes!… Mais tout son grand effort pour s’en aller n’
aboutissait qu’à un soulèvement de sa tête et de son cou a
ffaibli, quelque chose comme ces mouvements incomplets que
l’on fait pendant le sommeil. Eh! non, il ne pouvait plus
; il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déj
à englué là par la mort; et chaque fois après la fatigue d
‘une telle secousse, il perdait pour un instant conscience
de tout.
Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bie
0158n que se fût encore dangereux, la mer n’étant pas asse
z calmée. C’était le soir, vers six heures. Quand cet auve
nt de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, d
e l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparai
ssait à l’horizon avec une extrême splendeur, dans la déch
irure d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait a
u roulis, et il éclairait cet hôpital en vacillant, comme
une torche que l’on balance.
De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait
dehors était impuissant à entrer ici, à chasser les sente
urs de la fièvre. Partout, à l’infini, sur cette mer équat
oriale, ce n’était qu’humidité chaude, que lourdeur irresp
irable. Pas d’air nulle part, pas même pour les mourants q
ui haletaient.
… Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand
‘mère, passant sur un chemin, très vite, avec une expressi
on d’anxiété déchirante; la pluie tombait sur elle, de nua
ges bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, mandée au
bureau de la marine pour y être informée qu’il était mort.

0159Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait au
x coins de sa bouche de l’eau et du sang, qui étaient remo
ntés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d’ag
onie. Et le soleil magnifique l’éclairait toujours; au cou
chant, on eût dit l’incendie de tout un monde, avec du san
g plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrai
t une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le li
t de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
… A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bre
tagne, où midi allait sonner. Il était bien le même soleil
, et au même instant précis de sa durée sans fin; là, pour
tant, il avait une couleur très différente; se tenant plus
haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d’une douce lumi
ère blanche la grand’-mère Yvonne, qui travaillait à coudr
e, assise sur sa porte.
En Islande, om c’était le matin, il paraissait aussi, à ce
tte même minute de mort.
Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là
que par une sorte de tour de force d’obliquité. Il rayonn
ait tristement, dans un fiord où dérivait la Marie, et son
0160 ciel était cette fois d’une de ces puretés hyperborée
nnes qui éveillent des idées de planètes refroidies n’ayan
t plus d’atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuai
t les détails de ce chaos de pierres qui est l’Islande: to
ut ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même pl
an et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu
étrangement lui aussi, pêchait comme d’habitude, au milieu
de ces espects lunaires.
… Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait p
ar ce sabord de navire, s’éteignit, où le soleil équatoria
l disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les ye
ux du petit fils mourant se chavirer, se retourner vers le
front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abais
sa dessus les paupières avec leurs longs cils et Sylvestre
redevint très beau et calme, comme un marbre couché…
III
… Aussi bien, je ne puis m’empêcher de conter cet enterr
ement de Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans
l’île de Singapour. On en avait assez jeté d’autres dans l
a mer de Chine pendant les premiers jours de la traversée;
0161 comme cette terre malaise était là tout près, on s’ét
ait décidé à le garder quelques heures de plus pour l’y me
ttre.
C’était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible
soleil. Dans le canot qui l’emporta, son corps était reco
uvert du pavillon de France. La grande ville étrange dorma
it encore quand nous accostâmes la terre. Un petit fourgon
, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîme
s Sylvestre et la croix de bois qu’on lui avait faite à bo
rd; la peinture en était encore fraîche, car il avait fall
u se hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient s
ur le fond noir.
Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se
fut une émotion, de retrouver là, à deux pas de l’immonde
grouillement chinois, le calme d’une église française. Sou
s cette haute nef blanche, où j’étais seul avec mes matelo
ts, le Dies irae chanté par un prêtre missionnaire résonna
it comme une douce incantation magique. Par les portes ouv
ertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins
enchantés, der verdures admirables, des palmes immenses;
0162le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c’éta
it une pluie de pétales d’un rouge de carmin qui tombaient
jusque dans l’église.
Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre pet
it cortège de matelots était bien modeste, le cercueil tou
jours recouvert du pavillon de France. Ils nous fallut tra
verser des quartiers chinois, un fourmillement de monde ja
une; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de
figures d’Asie nous regardaient passer avec des yeux éton
nés.
Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où
volaient d’admirables papillons aux ailes de verlours bleu
. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les splende
urs de la sève équatoriale. Enfin, le cimetière: des tombe
s mandarines, avec des inscriptions multicolores, des drag
ons et des monstres; d’étonnants feuillages, des plantes i
nconnues. L’endroit où nous l’avons mis ressemble à un coi
n des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cet
te petite croix de bois qu’on lui avait faite à la hâte pe
ndant la nuit:
0163SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans
Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de
ce soleil qui montait toujours, nous retournant pour le vo
ir, sous ses arbres merveilleux, sous ses grandes fleurs.

IV
Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien.
En bas, dans l’hôpital flottant, il y avait encore des mi
sères enfermées. Sur le pont, on ne voyait qu’insouciance,
santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête d
‘air pur et de soleil.
Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’om
bre des voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les fa
ire courir. (Dans ce Singapour d’où ils venaient, on vend
aux marins qui passent toute sorte de bêtes apprivoisées.)

Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de p
etits airs enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encor
e de queue, mais déjà vertes, oh! d’un vert admirable. Les
papas et les mamans avaient été verts; alors elles, toute
0164s petites, avaient hérité inconsciemment de cette coul
eur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elle
s ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un
arbre des tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observ
aient entre elles drôlement; elles se mettaient à tourner
le cou en tous sens, comme pour s’examiner sous différents
aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec des p
etits trémoussements comiques, partant tout d’un coup très
vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y
en avait qui tombaient.
Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’ét
ait un autre amusement. Il y en avait de tendrement aimées
, qui étaient embrassées avec transport, et qui se peloton
naient tout contre la poitrine dure de leurs maîtres en le
s regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moit
ié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le
pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en cire r
ouge, et marqués au nom de Sylvestre; c’était pour vendre
0165à la criée, comme le règlement l’exige pour les morts,
tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au mo
nde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper aut
our; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent,
de ces ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et
puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.
Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, f
urent palpés, retournés et puis enlevés à des prix quelcon
ques, les acheteurs surfaisant pour s’amuser.
Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinq
uante sous. On en avait retiré, pour remettre à la famille
, les lettres et la médaille militaire; mais il y restait
le cahier de chansons, le livre de Confucius, et le fil, l
es boutons, les aiguilles, toutes les petites choses dispo
sées là par la prévoyance de grand’mère Yvonne pour répare
r et recoudre.
Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, pré
senta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour être
donnés à Gaud, et si drôles de tournure qu’il y eut un fou
rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. S’ils
0166 riaient, les marins, ce n’était pas par manque de coe
ur, mais par irréflexion seulement.
Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit au
ssitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien
à la place.
Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien dé
barrasser ce pont si propre des poussières ou des débris d
e fil tombés de ce déballage.
Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs p
erruches et leurs singes.
V
Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieill
e Yvonne rentrait chez elle, des
voisines lui dirent qu’on était venu la demander de la par
t du commissaire de l’inscription maritime.
C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr;
mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les familles
des gens de mer,-on a souvent affaire à l’Inscription; ell
e donc, qui était fille, femme, mère et grand’mère de mari
n, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
0167C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut
-être un petit décompte de la Circé à toucher au moyen de
sa procure. Sachant ce qu’on doit à M. le commissaire, ell
e fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanch
e, puis se mit en route sur les deux heures.
Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise
, elle s’acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de
même, à la réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre
.
Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très t
ombé depuis les froids de l’hiver.
Eh bien?… Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous
gêner, la belle!… (Encore ce costume en planches, qu’il
avait dans l’idée.)
Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur l
es hauteurs pierreuses, il n’y avait toujours que les ajon
cs ras aux fleurs jaune d’or; mais dès qu’on passait dans
les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvai
t tout de suite la belle verdure neuve, les haies d’aubépi
ne fleurie, l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait g
0168uère tout cela, elle, si vieille, sur qui s’étaient ac
cumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme de
s jours…
Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait de
s rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les
hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleu
rs qui attiraient les premiers papillons blancs.
Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Isla
ndais, et les belles filles de race fière que l’on apercev
ait, rèveuses, sur les portes, semblaient darder très loin
au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Le
s jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs
désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la m
er hyperborée…
Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, trou
blant, avec de légers bourdonnements de mouches, des sente
urs de plantes nouvelles.
Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à ce
tte vieille grand’mère qui marchait de son meilleur pas po
ur aller apprendre la mort de son dernier petit-fils. Elle
0169 touchait à l’heure terrible où cette chose, qui s’éta
it passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dit
e; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au mom
ent de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses d
ernières larmes d’angoisses sa bonne vieille grand’mère, m
andée à l’Inscription de Paimpol pour apprendre qu’il étai
t mort! Il l’avait vu très nettement passer, sur cette rou
te, s’en allant bien vite, droite, avec son petit châle br
un, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition
l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement
affreux, tandis que l’énorme soleil rouge de l’Equateur,
qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l
‘hôpital pour le regarder mourir.
Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’étai
t figuré sous un ciel de pluie cette promenade de pauvre v
ieille, qui, au contraire, se faisait au gai printemps moq
ueur…
En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inq
uiète, et pressait encore sa marche.
La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de gra
0170nit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à d’autre
s vieilles, ses contemporaines, assises à leur fenêtre. In
triguées de la voir, elles disaient:
Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jou
r sur semaine?
M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez
lui. Un petit être très laid, d’une quinzaine d’années, q
ui était son comis, se tenait assis à son bureau. Etant tr
op mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de l’inst
ruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fau
sses manches noires, grattant son papier.
Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom,
il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbré
es.
Il y en avait beaucoup… qu’est-ce que cela voulait dire?
Des certificats, des papiers portant des cachets, un livr
et de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme un ode
ur de mort…
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à
trembler et à voir trouble. C’est qu’elle avait reconnu de
0171ux de ces lettres que Gaud écrivait pout elle à son pe
tit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées… E
t ça c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mor
t de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la C
hine chez M. le commissaire, qui les lui avait remises…

Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Mar
ie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricu
le 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le 14…”
Quoi?… Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?..
.
Décédé!… Il est décédé, reprit-il.
Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’
il disait cela de cette manière brutale, c’était plutôt ma
nque de jugement, inintelligence de petit être incomplet.
Et, voyant qu’elle ne comprenait pas ce beau mot, il s’exp
rima en breton:
Marw éo!…
Marwéo!… (Il est mort…)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse
0172, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indiff
érente.
C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela l
a faisait trembler seulement; à présent que c’était certai
n, ça n’avait pas l’air de la toucher. D’abord sa faculté
de souffrir s’était vraiment un peu émoussée, à force d’âg
e, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait p
lus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour
le moment dans sa tête, et voilà qu’elle confondait cette
mort avec d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!…
Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci
était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient t
outes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes
ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de l’e
nfance…
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son dése
spoir devant se petit monsieur qui lui faisait horreur: es
t-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à une grand’mère
la mort de son petit-fils?… Elle restait debout, devant
ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle bru
0173n avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!… Mon Dieu, t
out ce trajet qu’il faudrait faire, et faire décemment, av
ant d’atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s’
enfermer comme les bêtes blessées qui se cachent au terrie
r pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait d
e ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, ép
ouvantée surtout d’une route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière
, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac
de Sylvestre; puis les lettres, les certificats et la boît
e contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit to
ut cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena
d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour
le mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant
personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, ente
ndant un bourdonnement de sang à ses oreilles; et se hâtan
t, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancien
0174ne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la derni
ère fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts.
Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant
, épuisée; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pi
erre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux
. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de
tomber et d’être rapportée…
VI
La vieille Yvonne qui est soûle!
Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’ét
ait justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, o
ù il y a beaucoup de maisons le long de la route. Tout de
même elle avait eu la force de se relever et, clopin-clopa
nt, se sauvait avec son bâton.
La vieille Yvonne qui est soûle!
Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez e
n riant. Sa coiffe était tout de travers.
Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien mécha
nt dans le fond, et quand ils l’avaient vue de plus près d
evant cette grimace de désespoir sénile, s’en retournaient
0175 tout attristés et saisis, n’osant plus rien dire.
Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse
qui l’étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la têt
e au mur. Sa coiffe lui était descendue sur les yeux; elle
la jeta par terre, sa pauvre belle coiffe autrefois si mé
nagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, e
t une mince queue de cheveux, d’un blanc jaune, sortait de
son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse…
VII
Gaud, qui venait pour s’informer, la trouva le soir ainsi,
toute décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre
la pierre, avec une grimace et un hi hi hi! plaintif de p
etit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop
vieilles grand’mères n’ont plus de larmes dans leurs yeux
taris.
Mon petit-fils qui est mort!
Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers,
la médaille.
Gaud parcourut d’un coup d’oeil, vit que c’était bien vrai
, et se mit à genoux pour prier.
0176Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux
femmes, tant que dura ce crépuscule de juin qui est très
long en Bretagne et qui là-bas, en Islande, ne finit plus.
Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisa
it tout de même sa grèle musique. Et la lueur jaune du soi
r entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la
mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille é
teinte…
A la fin Gaud disait:
Je viendrai, moi, ma bonne grand’mère, demeurer avec vous;
j’apporterai mon lit qu’on m’a laissé, je vous garderai,
je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule…
Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagr
in elle se sentait distraite involontairement par la pensé
e d’un autre: celui qui était reparti pour la grande pêche
.
Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mo
rt; justement les chasseurs devaient bientôt partir. Le
pleurerait-il seulement?… Peut-être que oui, car il l’ai
mait bien… Et au milieu de ses propres larmes, elle se p
0177réoccupait de cela beaucoup, tantôt s’indignant contre
ce garçon dur, tantôt s’attendrissant à son souvenir, à c
ause de cette douleur qu’il allait avoir lui aussi et qui
était comme un rapprochement entre eux deux; en somme, le
coeur tout rempli de lui…
VIII
… Un soir pâle d’août, la lettre qui annonçait à Yann la
mort de son frère finit par arriver à bord de la Marie su
r la mer d’Islande; c’était après une journée de dure mano
euvre et de fatigue excessive, au moment où il allait desc
endre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil,
il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jau
ne de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aus
si resta insensible, étourdi, comme quelqu’un qui ne compr
endrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout ce
qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son tric
ot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans
rien dire.
Seulement il ne se sentait plus le courage de s’asseoir av
ec les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant même
0178 de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa couchet
te et, du même coup, s’endormit.
Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui
passait…
Aux approches de minuit, étant dans cet état d’esprit part
iculier aux marins qui ont conscience de l’heure dans le s
ommeil et qui sentent venir le moment où on les fera lever
pour le quart, il voyait cet enterrement encore. Et ils s
e disait:
Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s’
évanouira.
Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu’une voix
se mit à dire: “Gaos! allons debout, la relève!” il enten
dit sur sa poitrine un léger froissement de papier petite
musique sinistre affirmant la réalité de la mort. Ah! Oui,
la lettre!… c’était vrai, donc! et déjà ce fut une impr
ession plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vi
te, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres so
n front large.
Puis il s’habilla et ouvrit l’écoutille pour aller là-haut
0179 prendre son poste de pêche…
IX
Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec
ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier
de la mer.
Cette nuit-là, c’était l’immensité présentée sous ses aspe
cts les plus étonnamment simples, en teintes neutres, donn
ant seulement des impressions de profondeur.
Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la t
erre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de
fois pareil depuis l’origine des siècles, qu’en regardant
il semblait vraiment qu’on ne vit rien, rien que l’éternit
é des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’êtr
e.
Il ne faisait même pas absolument nuit. C’était éclairé fa
iblement, par un reste de lumière, qui ne venait de nulle
part. Cela bruissait comme par habitude, rendant une plain
te sans but. C’étais gris, d’un gris trouble qui fuyait so
us le regard. La mer pendant son repos mystérieux et son s
ommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n’on
0180t pas de nom.
Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris
des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent gu
ère n’en pas avoir dans l’obscurité, elles se confondaient
presque pour n’être qu’un grand voile.
Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elle
s faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien que
très lointaine; un dessin mou, comme tracé par une main d
istraite; combinaison de hasard, non destinée à être vue,
et fugitive, prête à mourir. Et cela seul, dans tout cet e
nsemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit qu
e la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant,
était inscrite là; et les yeux finissaient par s’y fixer,
sans le vouloir.
Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s’habituaien
t à l’obscurité du dehors, il regardait de plus en plus ce
tte marbrure unique du ciel; elle avait forme de quelqu’un
qui s’affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et à prése
nt qu’il avait commencé à voir là cette apparence, il lui
semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, ren
0181due gigantesque à force de venir de loin.
Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêve
s indicibles et les croyances primitives, cette ombre tris
te, effondrée au bout de ce ciel de ténèbres, se mêlait pe
u à peu au souvenir de son frère mort, comme une dernière
manifestation de lui.
Il était coutumier de ces étranges associations d’images,
comme il s’en forme surtout au commencement de la vie, dan
s la tête des enfants… Mais les mots, si vagues qu’il so
ient, restent encore trop précis pour exprimer ces choses;
il faudrait cette langue incertaine qui se parle quelquef
ois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d’
énigmatiques fragments n’ayant plus de sens.
A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse prof
onde, angoissée, pleine d’inconnu et de mystère, qui lui g
laçait l’âme; beaucoup mieux que tout à l’heure, il compre
nait maintenant que son pauvre petit frère ne reparaîtrait
jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à per
cer l’enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait à
présent jusqu’à pleins bords. Il revoyait la figure douce
0182de Sylvèstre, ses bons yeux d’enfant; à l’idée de l’em
brasser, quelque chose comme un voile tombait tout à coup
entre ses paupières, malgré lui, et d’abord il ne s’expliq
uait pas bien ce que c’était, n’ayant jamais pleuré dans s
a vie d’homme. Mais les larmes commençaient à couler lourd
es, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent s
oulever sa poitrine profonde.
Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps n
i rien dire, et les deux autres, qui l’écoutaient dans ce
silence, se gardaient d’avoir l’air d’entendre, de peur de
l’irriter, le sachant si renfermé et si fier.
… Dans son idée à lui, la mort finissait tout…
Il lui arrivait bien, par respect, de s’associer à ces pri
ères qu’on dit en famille pour les défunts; mais il ne cro
yait à aucune survivance des âmes.
Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela,
d’une manière brève et assurée, comme une chose bien conn
ue de chacun; ce qui pourtant n’empêchait pas une vague ap
préhension des fantômes, une vague frayeur des cimetières,
une confiance extrême dans les saints et les images qui p
0183rotègent, ni surtout une vénération innée pour la terr
e bénite qui entoure les églises.
Ainsi Yann redoutait pour lui-même d’être pris par la mer,
comme si cela anéantissait davantage, et la pensée que Sy
lvestre était resté là-bas, dans cette terre lointaine d’e
n dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus sombre
.
Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrain
te ni honte, comme s’il eût été seul.
… Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu’il
fût à peine deux heures; et en même temps il paraissait s’
étendre, devenir plus démesuré, se creuser d’une manière p
lus effrayante. Avec ette espèce d’aube qui naissait, les
yeux s’ouvraient davantage et l’esprit plus éveillé concev
ait mieux l’immensité des lointains; alors les limites de
l’espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujo
urs.
C’était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il se
mblait que cela vint par petits jets, par secousses légère
s; les choses éternelles avaient l’air de s’illuminer par
0184transparence, comme si des lampes à flamme blanche eus
sent été montées peu à peu, derrière les informes nuées gr
ises; montées discrètement, avec des précautions mystérieu
ses, de peur de troubler le morne repos de la mer.
Sous l’horizon, la grande lampe blanche, c’était le soleil
, qui se traînait san force, avant de faire aud-dessus des
eaux sa promenade lente et froide commencée dès l’extrème
matin…
Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d’aurore
, tout restait blême et triste. Et, à bord de la Marie, un
homme pleurait, le grand Yann…
Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande méla
ncolie du dehors, c’était l’appareil de deuil employé pour
le pauvre petit héros obscur, sur ces mers d’Islande où i
l avait passé la moitié de sa vie…
Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux
avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus.
Ce fut fini. Il semblait complètement repris par le travai
l de la pêche, par le train monotone des choses réelles et
présentes, comme ne pensant plus à rien.
0185Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras av
aient peine à suffire.
Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c’était un n
ouveau changement à vue. Le grand déploiement d’infini, le
grand spectacle du matin était terminé, et maintenant les
lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refer
mer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l’heure
la mer si démesurée? L’horizon était à présent tout près,
et il semblait même qu’on manquât d’espace. Le vide se re
mplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vag
ues que des buées, d’autres aux contours presque visibles
et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand s
ilence, comme des mousselines blanches n’ayant pas de poid
s; mais il en descendait de partout en même temps, aussi l
’emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela o
ppressait, de voir ainsi s’encombrer l’air respirable.
C’était la première brume d’août qui se levait. En quelque
s minutes le suaire fut uniformément dense, impénétrable;
autour de la Marie, on ne distinguait plus rien qu’une pâl
eur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du n
0186avire semblait même se perdre.
De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les ho
mmes.
Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compag
ne de la seconde période de pêche; mais aussi cela annonça
it la fin de la saison d’Islande, l’époque où l’on fait ro
ute pour revenir en Bretagne.
En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leu
r barbe; cela faisait luire d’humidité leur peau brunie. C
eux qui se regardaient d’un bout à l’autre du bateau se vo
yaient troubles comme des fantômes; par contre les objets
très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lum
ière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la b
ouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétr
ait les poitrines.
En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on
ne causait plus, tant les lignes donnaient; à tout instan
t, on entendait tomber à bord des gros poissons, lancés su
r les planches avec un bruit de fouet; après, ils se trémo
ussaient rageusement en claquant de la queue contre le boi
0187s du pont; tout était éclaboussé de l’eau de la mer et
des fines écailles argentées qu’ils jetaient en se débatt
ant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand co
uteau, dans sa précipitation, s’entaillait les doigts, et
son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
X
Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans l
a brume épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d’êtr
e bonne et, avec tant d’activité, on ne s’ennuyait pas. De
temps en temps, à intervalles réguliers, l’un d’eux souff
lait dans une trompe de corne d’où sortait un bruit pareil
au beuglement d’une bête sauvage.
Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un au
tre beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on v
eillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les ore
illes se tendaient vers ce voisin inconnu, qu’on apercevra
it sans doute jamais et dont la présence était pourtant un
danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait u
ne occupation, une société et, par envie de le voir, les y
eux s’efforcaient à percer les impalpables mousselines bla
0188nches qui restaient tendues partout dans l’air.
Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraien
t dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans
le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles.
Tout était imprégné d’eau; tout était ruisselant de sel e
t de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil
s’attardait davantage à traîner sous l’horizon; il y avait
déjà de vraies nuits d’une ou deux heures, dont la tombée
grise était sinistre et glaciale.
Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux,
de peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de l’île d
‘Islande. Mais toutes les lignes du bord filées bout à bou
t n’arrivaient pas à toucher le lit de la mer: on était do
nc bien au large et en belle eau profonde.
La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmenta
it le bien-être du soir, l’impression de gite bien chaud q
u’on éprouvait dans la cabine en chêne massif, quand on y
descendait pour souper ou pour dormir.
Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que de
s moines, causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne,
0189 restait pendant des heures et des heures à son même p
oste invariable, les bras seuls occupés au travail incessa
nt de la pêche. Ils n’étaient séparés les uns des autres q
ue de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus
se voir.
Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient
l’esprit. Tout en pèchant, on se chantait pour soi-même qu
elque air du pays à demi-voix, de peur d’éloigner les pois
sons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus rares;
elles semblaient se distendre, s’allonger en durée afin d’
arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des i
ntervalles de non-être. On n’avait plus du tout l’idée aux
femmes, parce qu’il faisait déjà froid; mais on rêvait à
des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le so
mmeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu’
un brouillard…
Ce brumeaux mois d’août, il avait coutume de clore ainsi c
haque année, d’une manière triste et tranquille, la saison
d’Islande. Autrement c’était toujours la même plénitude d
e vies physique, gonflant les poitrines et faisant aux mar
0190ins des muscles durs.
Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d’être h
abituelles, comme si son grand chagrin n’eût pas persisté:
vigilant et alerte, prompt à la manoeuvre et à la pêche,
l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis; du reste,
communicatif à ses heures seulement qui étaient rares et
portant toujours la tête aussi haut avec son air à la fois
indifférent et dominateur.
Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la
Vierge de faïence, quand on était attablé, le grand coute
au en main devant quelque bonne assiettée toute chaude, il
lui arrivait, comme autrefois, de rire aux choses drôles
que les autres disaient.
En lui-même, peut-être, s’occupait-il un peu de cette Gaud
, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dan
s ses dernières petites idées d’agonie, et qui était deven
ue une pauvre fille à présent sans personne au monde… Pe
ut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encor
e dans le fond de son coeur…
Mais ce coeur d’Yann était une région vierge, à gouverner,
0191 peu connue, où se passaient des choses qui ne se révé
laient pas au dehors.
XI
Un matin, vers trois heures, tandis qu’ils rêvaient tranqu
illement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme
des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et n
on connu d’eux. Ils se regardèrent les uns les autres, ceu
x qui étaient sur le pont, s’interrogeant d’un coup d’oeil
:
Qui est-ce qui a parlé?
Non, personne; personne n’avait rien dit. Et, en effet, ce
la avait bien eu l’air de sortir du vide extérieur.
Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l’avait
négligée depuis la veille, se précipita dessus, en se gon
flant de tout son souffle pour pousser le long beuglement
d’alarme.
Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et pui
s, comme si, au contraire, une apparition eût été évoquée
par ce son vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue
s’était dessinée en grisaille, s’était dressée menaçante,
0192 très haut tout près d’eux: des mâts, des vergues, des
cordages, un dessin de navire qui s’était fait en l’air,
partout à la fois et d’un même coup, comme ces fantasmagor
ies pour effrayer qui, d’un seul jet de lumière, sont créé
es sur des voiles tendus. Et d’autre hommes apparaissaient
là, à les toucher, penchés sur le rebord, les regardant a
vec des yeux très ouverts dans un réveil de surprise et d’
épouvante…
Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des
gaffes tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de
solide et les pointèrent en dehors pour tenir à distance c
ette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient. Et les au
tres aussi, effarés, allongeaient vers eux d’énormes bâton
s pour les repousser.
Mais il n’y eut qu’un craquement très léger dans les vergu
es, au-dessus de leurs têtes, et les mâtures, un instant a
ccrochées, se dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le c
hoc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il
avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet
autre navire n’eût pas de masse et qu’il fût une chose mo
0193lle, presque sans poids…
Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire;
ils se reconnaissaient entre eux: Ohé! de la Marie. Eh! G
aos, Laumec, Guermeur!
L’apparition, c’était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër,
aussi de Paimpol; ces matelots étaient des villages d’alen
tour; ce grand-là, tout en barbe noire, montrant ses dents
dans son rire, c’était Kerjégou, un de Ploudaniel; et les
autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
de sauvages? Demandait Larvoër de la Reine-Berthe.
Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d’écumeurs, mau
vaise poison de la mer?… Oh! nous… c’est différent; ça
nous est défendu de faire du bruit.
(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelqu
e mystère noir; avec un sourire drôle, qui, par la
suite, revint souvent en tête à ceux de la Marie et leur d
onna à penser beaucoup.) Et puis comme s’il en eût dit tro
p long, il finit par cette plaisanterie: Notre corne à nou
s, c’est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l’à crevé
0194e.
Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était to
ut en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur jambes,
avec je ne sais quoi de grotesque et de l’inquiétant dans
sa puissance difforme.
Et pendant qu’on se regardait là, attendant que quelque br
ise ou quelque courant d’en dessous voulût bien emmener l’
un plus vite que l’autre, séparer les navires, on engagea
une causerie. Tous appuyés en bâbord, se tenant en respect
au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent fa
it des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses
du pays, des dernières lettres reçues par les “chasseurs”,
des vieux parents et des femmes.
Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu’elle vient d’
avoir son petit que nous attendions; ça va nous en faire l
a douzaine tout à l’heure.
Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait
le mariage de la belle Jeannie Caroff une fille très connu
e des Islandais avec certain vieux richard infirme, de la
commune de Plourivo.
0195Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et
il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui a
vait quelque chose d’étouffé et de lointain.
Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d’un de ces pê
cheurs, un petit homme déjà vieillot qu’il était sûr de n’
avoir jamais vu nulle part et qui pourtant lui avait dit t
out de suite: “Bonjour, mon grand Yann!” avec un air d’int
ime connaissance; il avait la laideur irritante des singes
avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.

Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m’a mar
qué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Pl
oubazlanec, qui faisait son service à l’Etat, comme vous s
avez, sur l’escadre de Chine; un bien grand dommage!
Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers
Yann pour savoir s’il avait déjà connaissance de ce malheu
r.
Oui, dit-il d’une voix basse, l’air indifférent et hautain
, c’était sur la dernière lettre que mon père m’a envoyée.

0196Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu’ils avai
ent de son chagrin, et cela l’irritait.
Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouil
lard pâle, pendant que fuyaient les minutes de leur bizarr
e entrevue.
Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que
la fille de M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Plo
ubazlanec et soigner la vieille Moan, sa grand’tante; elle
s’est mise à travailler à présent, en journée chez le mon
de, pour gagner sa vie. D’ailleurs, j’avais toujours eu da
ns l’idée, moi, que c’était une brave fille, et une courag
euse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.
Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui d
éplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous son
hâle doré.
Par cette appréciation sur Gaud fut clos l’entretien avec
ces gens de la Reine-Berthe qu’aucun être vivant ne devait
plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures semb
laient déjà plus effacées, car leur navire était moins prè
s, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus ri
0197en à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceau
x de bois; tous leurs “espars”, avirons, mâts ou vergues,
s’agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent le
s uns après les atures lourdement dans la mer, comme de gr
ands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la
Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disp
aru brusquement tout d’une pièce, comme s’efface l’image d
‘un transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. I
ls essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs c
ris, qu’une espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, te
rminée en un gémissement qui les fit se regarder avec surp
rise…
Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islanda
is et, comme ceux du Samuel-Azénide avaient rencontré dans
un fiord une épave non douteuse (son couronnement d’arriè
re avec un morceau de sa quille), on ne l’attendit plus; d
ès le mois d’octobre, les noms de tous ses marins furent i
nscrits dans l’église sur des plaques noires.
Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la M
arie avaient bien retenu la date, jusqu’à l’époque du reto
0198ur, il n’y avait eu aucun mauvais temps dangereux sur
la mer d’Islande, tandis que, au contraire trois semaines
auparavant, une bourasque d’ouest avait emporté plusieurs
marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de
Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beauc
oup de conjonctures; Yann revit plus d’une fois, la nuit,
le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la M
arie se demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n’a
vaient point causé avec des trépassés.
XII
L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les
premiers brouillards du matin, on vit les Islandais reveni
r.
Depuis troism ois déjà, les deux abandonnées habitaient en
semble, à Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait
pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. El
le avait envoyé là tout ce qu’on lui avait laissé après la
vente de la maison de son père: son beau lit à la mode de
s villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle
avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d’un façon pl
0199us simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coi
ffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis
.
Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture
chez les gens riches de la ville et rentrait à la nuit, sa
ns être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un
peu hautaine, et encore entourée d’un respect de demoisell
e; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autr
efois, la main à leur chapeau.
Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Pai
mpol, tout le long de cette route de falaise, aspirant le
grand air marin qui repose.
Les travaux d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déf
ormer comme d’autres, qui vivent toujours penchées de côté
sur leur ouvrage et, en regardant la mer, elle redressait
la belle taille souple qu’elle tenait de race; en regarda
nt la mer, en regardant le large, tout au fond duquel étai
t Yann…
Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, ve
rs certaine région plus pierreuse et plus balayée par le v
0200ent, on serait arrivé à ce hameau de Pors-Even où les
arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits
entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
d’ouest. Elle n’y retournerait sans doute jamais, dans ce
Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une lieue; mais, une f
ois dans sa vie, elle y était allée et cela avait suffi po
ur laisser un charme sur tout son chemin; Yann, d’ailleurs
, devait souvent y passer et, de sa porte, elle pourrait l
e suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajo
ncs courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubaz
lanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejet
ée là: en aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire
à vivre.
A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguisseme
nt de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a
des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil d’aill
eurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très
souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun nuage nul
le part.
Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient
0201déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir e
t à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet d’ajoncs
se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un p
anache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait un ama
s sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau à
toit de paille dessinait au-dessus de la lande une petite
découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui ga
rdaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les ca
lvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le loi
ntain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir ja
une sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. E
t dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, étaien
t mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude p
lanant sur les choses; une anxiété venue de la mer à qui t
ant d’existences étaient confiées et dont l’éternelle mena
ce n’était qu’endormie.
Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez lon
gue sa course de retour au grand air. On sentait l’odeur s
alée des grèves, et l’odeur douce de certaines fleurs qui
croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans
0202la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, volonti
ers elle se serait attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à
la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, l
es soirs d’été, dans les parcs.
En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques
souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient ef
facés à présent, reculés, amoindris par son amour! Malgré
tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de f
iancé, un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu’elle n’au
rait jamais; mais à qui elle s’obstinerait à rester fidèle
en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le mom
ent, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la
mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pou
vait se donner à aucune autre.
Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais ell
e envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu’autref
ois. Par instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne sera
it pas un motif pour être plus dédaignée, car il n’était p
as un garçon comme les autres. Et puis cette mort du petit
Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément.
0203 A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous l
eur toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait
décidé qu’elle serait là pour cette visite, il ne lui sem
blait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se
souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu’un que
l’on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même av
ec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’a
voir l’air naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pa
s impossible de prendre auprès de lui une place de soeur,
à présent qu’elle allait être si seule au monde; de se rep
oser sur son amitié; de la lui demander comme un soutien,
en s’expliquant assez pour qu’il ne crût plus à aucune arr
ière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement,
entêté dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, e
t capable de bien compendre les choses bonnes qui viennent
tout droit du coeur.
Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans c
ette chaumière presque en ruine?… Bien pauvre, oh! oui,
car la grand’mère Moan, n’étant plus assez forte pour alle
r en journée aux lessives, n’avait plus rien que sa pensio
0204n de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu mainte
nant, et toutes deux pouvaient encore s’arranger pour vivr
e sans demander rien à personne…
La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis
; avant d’entrer, il fallait descendre un peu, sur des roc
hes usées, la chaumière se trouvant en contre-bas de ce ch
emin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui s’incl
ine vers la grève. Elle était presque cachée sous son épai
s toit de paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au d
os de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils d
urs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse
des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de
petites touffes vertes. On montait les trois marches gond
olées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la po
rte au moyen d’un bout de corde de navire qui sortait par
un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi la l
ucarne, percée
comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur la mer
d’où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grand
e cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et d
0205e hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses prom
enades le long des chemins; elle-même était là assise, sur
veillant leur petit souper; dans son intérieur, elle porta
it un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son
profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de so
n feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui ava
ient pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui
étaient troublés, incertains, égarés de vieillesse. Elle d
isait toutes les fois la même chose:
Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soi
r…
Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était
habituée. Il est la même heure que les autre jours.
Ah!… me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il étai
t plus tard que de coutume.
Elle soupaient sur une table devenue presque informe à for
ce d’être usée, mais encore épaisse comme le tronc d’un ch
êne. Et le grillon ne manquait jamais de leur recommencer
sa petite pusique à son d’argent.
Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiserie
0206s grossièrement sculptées et aujourd’hui toutes vermou
lues; en s’ouvrant, elles donnaient accès dans des étagère
s où plusiers générations pêcheurs avaient été conçues, av
aient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes.
Aux solives noires du toit s’accrochaient des untensiles d
e ménage très anciens, des paquets d’herbes, des cuillers
de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui dormaien
t là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et dont le
s rats venaient la nuit couper les mailles.
Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de
mousseline blanche, faisait l’effet d’une chose élégante
et fraîche, apportée dans une hutte de Celte.
Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans
un cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand’mère y avai
t attaché sa médaille militaire, avec une de ces paires d’
ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche
droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté
à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires
et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait de
s défunts. C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il av
0207ait pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton…

Les soirs d’été, elle ne veillaient pas, par économie de l
umière; quand le temps était beau, elles s’asseyaient un m
oment sur un banc de pierre, devant la maison, et regardai
ent le monde qui passait dans le chemin un peu aud-dessus
de leur tête.
Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’a
rmoire, et Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s’en
dormait assez vite, ayant beaucoup travaillé, beaucoup mar
ché, et songeant au retour des Islandais et fille sage, ré
solue, dans un trouble trop grand…
XIII
Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venai
t d’arriver, elle se sentit prise d’une espèce de fièvre.
Tout son calme d’attente l’avait abondonnée; ayant brusqué
la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit
en route plus tôt que de coutume, et, dans le chemin, comm
e elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l’
encontre d’elle.
0208Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il
était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, a
vec
sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de
pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette r
encontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu
‘il s’en aperçût; elle en serait morte de honte à présent.
.. Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigu
é pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je
ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d’ajoncs,
disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi
avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de chan
ger de route. Mais c’était trop tard: ils se croisèrent da
ns l’étroit chemin.
Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’u
n bond de côté comme un cheval ombrageaux qui se dérobe, e
n la regardant d’une manière furtive et sauvage.
Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux,
lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse. E
t, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus
0209rapide qu’un coup de feu, ses prunelles gris de lin av
aient paru s’élargir, s’éclairer de quelque grande flamme
de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, jusque s
ous les tresses blondes.
Il avait dit en touchant son bonnet:
Bonjour, mademoiselle Gaud!
Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, en
core tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu’il s’é
loignait, le sang reprendre son cours et la force revenir.
..
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin,
le tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi

hi hi!-de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheve
ux tombée de son serre-tête comme un maigre écheveau de ch
anvre gris:
Ah! ma bonne Gaud, c’est le fils Gaos que j’ai rencontré d
u côté de Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser
0210 mon bois; alors nous avons parlé de mon pauvre petit,
tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de l’Islande et
, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pend
ant que j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
aux yeux lui aussi… Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me
raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fago
t…
Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesu
re: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait t
ant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite,
et ne se renouvellerait sans doute plus; c’était fini…

Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus
dure, le monde plus vide, et elle baissa la tête avec une
envie de mourir.
XIV
L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on l
aisserait très lentement tomber. Les journées grises passè
rent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus,
et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
0211Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et p
lus dure.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa
pauvre tête s’en allait; elle se fâchait maintenant, disa
it des méchancetés et des injures; une fois ou deux par se
maine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rie
n.
Pauvre vieille!… elle était encore si douce dans ses bon
s jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de
la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mau
vaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malic
e qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots
grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme et
quel mystère moqueur!
Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait encore pl
us de mal à entendre que ses colères; c’était, au hasard d
es choses qui lui revenaient en tête, des oremus de messe,
ou bien des couplets très vilains qu’elle avaint entendus
jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arriv
ait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balan
0212çant la tête et battant la mesure avec son pied, elle
prenait:
Mon mari vient de partir; Pour la pêche d’Islande, mon mar
i vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais…, tra
la, trala la lou… J’en gagne! J’en gagne!…
Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que
ses yeux s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant
toute expression de vie, comme ces flammes déjà mourantes
qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après,
elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laiss
ant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des morts.
Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autr
e genre d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté. Un j
our, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fil
s.
Sylvestre? Sylvestre?… disait-elle à Gaud, en ayant l’ai
r de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne,
tu comprends, j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des ga
rçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette he
ure, ma foi!…
0213Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres
mains ridées, avec un geste d’insouciance presque libertin
e…
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui;
et en citant mille petites choses qu’il avait faites ou qu
‘il avait dites, toute la journée elle le pleura.
Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient
pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler pour
gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les o
uvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tra
nquille, les pieds contre les dernières braises, les mains
ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la so
irée, il fallait toujours tenir des conversations avec ell
e.
Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans
mon temps à moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui sav
aient causer. Me semble que nous n’aurions pas l’air si tr
iste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle ava
0214it apprises en ville, ou disait les noms des gens qu’e
lle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui
étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, to
ut au monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses hi
stoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîc
he jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se cons
umer, solitaire et stérile…
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lam
pe, et le bruit des lames s’entendait là comme dans un
navire en l’écoutant elle y mêlait le souvenir toujours pr
ésent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le do
maine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était
déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
avec plus d’angoisse à lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui do
rmait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les c
oins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avai
ent vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au
large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouva
0215ient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre l
a visite de ces morts par la présence de cette si vieille
femme qui était déjà presque des leurs…
Tou à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entend
ant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix c
assée flûté, comme étouffé sous terre. D’un ton guilleret
qui donnait froid à l’âme, la voix chantait:
Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir, Il m’a
laissé sans le sou, Mais…, trala, trala la lou…
Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur q
ue cause la compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant d
e fontaine; on l’entendait presque sans répit ruisseler de
hors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avai
t des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, infatig
ables, monotones, faisaient le même tintement triste; elle
s détrempaient par places le sol du logis, qui était de ro
ches et de terre battue avec des graviers et des coquilles
.
On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous envelopp
0216ait de ses masses froides, infinies: une eau tourmenté
e, fouettante, s’émiettant dans l’air, épaississant l’obsc
urité, et isolant encore davantage les unes des autres les
chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistr
es, à cause d’une certaine gaîté qu’elles apportaient aill
eurs: c’étaient des espèces de soirées joyeuses, même dans
ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours
, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie
noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des t
ables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à d
es flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de l’ea
u-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant ju
squ’à l’ivresse, et chantant pour s’étourdir. Et, près d’e
ux, la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplis
sant la nuit de sa voix immense…
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sorta
ient de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaien
t dans le chemin, près de la porte des Moan; c’étaient ceu
x qui habitaient à l’extrémité des terres, vers Pors-Even.
0217 Ils passaient très tard, échappés des bras des filles
, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et de
s ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs
cris très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de l
a houle cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant tr
embler ensuite quand elle s’imaginait l’avoir reconnue.
N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Y
ann; et mener une vie joyeuse, si près de la mort de Sylve
stre, tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle ne le co
mprenait plus décidément, et, malgré tout, ne pouvait se d
étacher de lui, ni croire qu’il fût sans coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien diss
ipée.
D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans
le golfe de Gascogne, et c’est toujours pour ces Islandai
s une période de plaisir, un moment où ils ont dans leur b
ourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de petites av
ances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les gr
andes parts de pêche, payables seulement en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans le
0218s îles, et lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-
de-Ré, pour certaine fille brune, sa maîtresse du précéden
t automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai
soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant
des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oe
illets des sables et les senteurs marines des plages; ense
mble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées
de vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et
légère, en buvant le vin doux.
Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait
retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la bell
e chanteuse à la montre, et s’était négligemment laissé ad
orer pendant huit nouveaux jours.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à
plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, t
out le temps dans ses beaux habits de fête, et souvent ivr
e après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lu
i arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’emp
ressaient de raconter à Gaud, en exgérant.
Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en fac
0219e d’elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours
à temps pour l’éviter; lui aussi du reste, dans ces cas-là
, prenait à travers la lande. Comme par une entente muette
, maintenant ils se fuyaient.
XV
A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressole
ur; dans une des rues qui mènent au port, elle tient un ca
baret fameux parmi les Islandais, où des capitaines et des
armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix
parmi les plus forts, en buvant avec eux.
Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a
des moustaches à présent, une carrure d’homme et la répliq
ue hardie. Un air de cantinière, sous une grande coiffure
blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de religie
ux, qui persiste quand même parce qu’elle est Bretonne. Da
ns sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent c
omme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais,
sait au plus juste ce qu’ils gagnent et ce qu’ils valent.

Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire
0220une robe,vint travaille là, dans une chambre, derrière
la salle aux buveurs…
Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux mas
sifs piliers de granit, qui est en retrait sous le premier
étage de la maison, à la mode ancienne; quand on l’ouvre,
il y a presque toujours quelque rafale engouffrée dans la
rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées bru
sques, comme lancés par une lame de houle. La salle est ba
sse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cad
res dorés où se voient des navires, des abordages, des nau
frages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur
une console, entre des bouquets artificiels.
Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissant
s de matelots, ont vu s’épanouir bien des gaités lourdes e
t sauvages, depuis les temps reculés de Paimpol, en passan
t par l’époque agitée des corsaires, jusqu’à ces Islandais
de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bi
en des existences d’hommes ont été jouées, engagées là, en
tre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une co
0221nversation sur les choses d’Islande, qui se tenait der
rière la cloison entre madame Tressoleur et deux retraités
assis à boire.
Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau batea
u tout neuf, qu’on était en train de gréer dans le port: j
amais elle ne serait parée, cette Léopoldine, à faire la c
ampagne prochaine.
Eh! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera pa
rée! Puisque je vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hie
r: tous ceux de l’ancienne Marie, de Guermeur, qu’on va ve
ndre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont venu
es s’engager là, devant moi; à cette table, signer avec ma
plume, ainsi! Et des bel’hommes, je vous jure: Laumec, Tu
gdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; et l
e grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
La Léopoldine!… Le nom, à peine entendu, de ce bateau qu
i allait emporter Yann, s’était fixé d’un seul coup dans l
a mémoire de Gaud, comme si on l’y eût martelé pour le ren
dre plus ineffaçable.
Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvr
0222age à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait d
ans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonance l
‘impressionnait comme une chose triste. Les noms des perso
nnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes
, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité,
la poursuivait avec une persistance qui n’était pas natur
elle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle s
‘était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie q
u’elle avait visitée jadis, qu’elle connaissait, et dont l
a Vierge avait protégé pendant de longues années les dange
reux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine
, augmentait son angoisse.
Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne
la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui,
ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, qu’est-ce
que cela pouvait lui faire, qu’il fut ici ou ailleurs, su
r un navire ou sur un autre, parti ou de retour?… Se sen
tirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
Islande; lorsque l’été serait revenu, tiède, sur les chau
mières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes;
0223ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, r
amenant une fois de plus les pêcheurs?… Tout cela pour e
lle était indifférent, semblable, également sans joie et s
ans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, a
ucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le p
auvre petit Sylvestre; donc il fallait bien comprendre que
c’en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul
désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de tout
es les choses qui avaient trait à son existence, même de c
e nom d’Islande qui vibrait encore avec un charme si doulo
ureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout
balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais…
Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endor
mie, qui avait encore besoin d’elle, mais qui ne tarderait
pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi b
on travailler, et pour quoi faire?…
Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières
du toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement loin
tain, leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée.
Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline
0224 et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit
goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, co
mme ces pluies d’été qu’aucune brise n’amène, et qui tombe
nt tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop rempl
is; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de ver
tige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ampl
e de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en
s’étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus fr
oid, ainsi que toutes les choses de cette chaumière. Cepen
dant, comme elle était très jeune, tout en continuant de p
leurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir.
XVI
Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déj
à aux premiers jours de février, par un assez beau temps d
oux.
Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part
de pêche du dernier été, quinze cents francs, qu’il empor
tait pour les remettre à sa mère, suivant la coutume de fa
mille. L’année avait été bonne, et il s’en retournait cont
0225ent.
Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de l
a route;: une vieille, qui gesticulait avec son bâton, et
autour d’elle des gamins ameutés qui riaient… La grand’m
ère Moan!… La bonne grand’mère que Sylvestre adorait, to
ute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces vie
illes pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur
les chemins!… Cela lui causa une peine affreuse.
Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et el
le les menaçait de son bâton, très en colère et en désespo
ir:
Ah! s’il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n’aur
iez pas osé, bien sûr, mes vilains drôles!…
Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour le
s battres; so coiffe était de côté, sa robe pleine de boue
, et ils disaient encore qu’elle était grise (comme cela a
rrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui ont eu
des malheurs).
Yann savait, lui, que ce n’était pas vrai, et qu’elle étai
t une vieille respectable ne buvant jamais que de l’eau.
0226Vous n’avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colè
re lui aussi, avec sa voix et son ton qui imposaient.
Et, en un clin d’oeil, tous les petits se sauvèrent, penau
ds et confus, devant le grand Gaos.
Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l’o
uvrage pour la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu
sa grand’mère dans ce groupe. Effrayée, elle arriva en co
urant pour savoir ce que c’était, ce qu’elle avait eu, ce
qu’on avait pu lui faire, et comprit, voyant leur chat qu’
on avait tué.
Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas l
es siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette fois; dev
enus seulement très roses tous deux, lui aussi vite qu’ell
e, d’une même montée de sang à leurs joues, ils se regarda
ient, avec un peu d’effarement de se trouver si près; mais
sans haine, presque avec douceur, réunis qu’ils étaient d
ans une commune pensée de pitié et de protection.
Il y avait longtemps que les enfants de l’école lui en vou
laient, à ce pauvre matou défunt, parce qu’il avait la fig
ure noire, un air de diable; mais c’était un très bon chat
0227, et, quand on le regardait de près, on lui trouvait a
u contraire la mine tranquille et câline. Ils l’avaient tu
é avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille
, en marmottant toujours des menaces, s’en allait tout ému
e, toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin
, ce chat mort.
Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon… s’il était enc
ore de ce monde on n’aurait pas osé me faire ça, non, bien
sûr!…
Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dan
s ses rides; et ses mains, à grosses veines bleues, trembl
aient.
Gaud l’avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler a
vec des paroles douces de petite fille. Et Yann s’indignai
t; si c’était possible, que des enfants fussent si méchant
s! Faire une chose pareille à une pauvre vieille femme! Le
s larmes lui en venaient presque, à lui aussi. Non point p
our ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes co
mme lui, s’ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n’ont g
uère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait,
0228 à marcher là derrière cette grand’mère en enfance, em
portant son pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvest
re, qui l’avait tant aimée; au chagrin horrible qu’il aura
it eu, si on lui avait
prédit qu’elle finirait ainsi, en dérision et en misère. E
t Gaud s’excusait, comme étant chargée de sa tenue:
C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle
tout bas; sa robe n’est plus bien neuve, c’est vrai, car n
ous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l’avais e
ncore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie,
je suis sûre qu’elle était propre et en ordre.
Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-
être par cette petite explication toute simple qu’il ne l’
eût été par d’habiles phrases, des reproches et des pleurs
. Ils continuaient de marcher l’un près de l’autre, se rap
prochant de la chaumière des Moan. Pour jolie, elle l’avai
t toujours été comme personne, il le savait fort bien, mai
s il lui parut qu’elle l’était encore davantage depuis sa
pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux,
ses yeux gris de lin avaient l’expression plus réservée et
0229 semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, jusq
u’au fond de l’âme. Sa taille aussi avait achevé de se for
mer. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épa
nouissement de beauté.
Et puis elle avait à présent la tenue d’une fille de pêche
ur, sa robe noire sans ornements et une coiffe tout unie;
son air de demoiselle, on ne savait plus bien d’où il lui
venait; c’était quelque chose de caché en elle-même et d’i
nvolontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; pe
ut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celu
i des autres, par habitude d’autrefois, dessinant mieux sa
poitrine ronde et le haut de ses bras… Mais non, cela r
ésidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard.

XVII
Décidément il les accompagnait,jusque chez elles sans dout
e.
Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de
ce chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant
, de les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les
0230portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvon
ne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée
et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête hau
te, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apa
isée en route; d’elle-même, elle s’était recoiffée et, san
s plus rien dire, elle commençait à les observer alternati
vement l’un et l’autre, du coin de son oeil qui était rede
venu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion
de prendre congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard
doux qu’elle avait reçu de lui, marcher les yeux fermés po
ur ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien longt
emps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, au lieu d’a
rriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
s’évanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision penda
nt lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La g
rand’mère entra sans se retourner; puis Gaud, hésitante, e
t Yann, par derrière, entra aussi…
0231Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; s
ans but, probablement; qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?…
En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis
, ses yeux ayant rencontré d’abord le portrait de Sylvestr
e dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s
‘en était approché lentement comme d’une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table.
Il regardait maintenant tout autour de lui, et elle le sui
vait dans cette sorte de revue silencieuse qu’il passait d
e leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son air ran
gé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s’étai
ent réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle
un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette m
ême misère, à ce granit
fruste et à ce chaume. Il n’y avait plus de la richesse pa
ssée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et invo
lontairement les yeux de Yann revenaient là…
Il ne disait rien… Pourquoi ne s’en allait-il pas?… La
vieille grand’mère, qui était encore si fine à ses moment
s lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui.
0232 Donc ils restaient debout devant l’un l’autre, muets
et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque i
nterrogation suprême.
Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée,
le silence semblait entre eux se figer davantage. Et ils s
e regardaient toujours plus profondément, comme dans l’att
ente solenelle de quelque chose d’inouï qui tardait à veni
r.
Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez touj
ours…
Qu’allait-il dire?… On devinait quelque grande décision,
brusque comme étaient les siennes, prise là tout à coup,
et osant à peine être formulée…
Si vous voulez toujours… La pêche s’est bien vendue cett
e année, et j’ai un peu d’argent devant moi…
Si elle voulait toujours!… Que lui demandait-il? avait-e
lle bien entendu? Elle était anéantie devant l’immensité d
e ce qu’elle croyait comprendre.
Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreil
le, sentant du bonheur approcher…
0233Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud,
si vous vouliez toujours…
… Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas… Qui
donc pouvait l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnai
t, il avait peur, et elle s’en apercevait bien. Appuyée de
s deux mains à la table, devenue tout blanche, avec des ye
ux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à u
ne mourante très jolie…
Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qu
i s’était levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surpre
nd, monsieur Yann; il faut l’excuser; elle va réfléchir et
vous répondre tout à l’heure… Asseyez-vous, monsieur Ya
nn, et prenez un verre de cidre avec nous…
Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne
lui venait plus, dans son extase… C’était donc vrai qu’
il était bon, qu’il avait du coeur. Elle le retrouvait là,
son vrai Yann, tel qu’elle n’avait jamais cessé de le voi
r en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage
, malgré tout. Il l’avait dédaignée longtemps, il l’accept
ait aujourd’hui, et aujourd’hui qu’elle était pauvre; c’ét
0234ait son idée à lui sans doute, il avait eu quelque mot
if qu’elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songea
it pas du tout à lui en demander compte, non plus qu’à lui
reprocher son chagrin de deux années… Tout cela, d’aill
eurs, était si oublié, tout cela venait d’être emporté si
loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui pass
ait sur sa vie!…
Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’ave
c les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une extrême p
rofondeur, tandis qu’une grosse pluie de larmes commençait
à descendre le long de ses joues…
Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère
Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car je suis enco
re contente d’être devenue si vieille, pour avoir vu ça av
ant de mourir.
Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant
les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne co
nnaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune phrase
ayant le sens qu’il fallait, aucune qui leur semblât dign
e de rompre leur délicieux silence.
0235
Embrassez-vous, au moins, mes enfants… Mais c’est qu’ils
ne se disent rien!… Ah! mon Dieu, les drôles de petits
enfants que j’ai là par exemple!… Allons, Gaud, dis-lui
donc quelque chose, ma fille… De mont emps à moi, me sem
ble qu’on s’embrassait, quand on s’était promis…
Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand r
espect inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, e
t il lui sembla que c’était le premier vrai baiser qu’il e
ût jamais donné de sa vie.
Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvr
es fraîches, inhabiles aux raffinements des caresses, sur
cette joue de son fiancé que la mer avait dorée. Dans les
pierres du mur, le grillon leur chantait le bonheur; il to
mbait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit po
rtrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milie
u de sa couronne noire. Et tout paraissait s’être subiteme
nt vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence
s’était rempli de musique inouïes; même le crépuscule pâle
d’hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme u
0236ne belle lueur enchantée…
Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça,
mes bons enfants?
Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, c’est vrai,
elle avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la rout
e. Au retour d’Islande!… comme se serait long, encore to
ut cet été d’attente craintive. Et Yann, battant le sol du
bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pres
sé lui aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si
, en se
dépêchant bien, on n’aurait pas le temps de se marier avan
t ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant d
e jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mèn
erait jamais qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si
rien n’entravait, on aurait donc encore une grande semain
e à rester ensemble après.
Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, d
it-il, avec autant de hâte que si les minutes mêmes de leu
r vie étaient maintenant mesurées et précieuses…
Quatrième partie.
0237I
Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble s
ur les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.
Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’
était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux ba
nc de granit, qu’ils se faisaient leur cour.
D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées
tièdes, les rosiers fleuris. Eux n’avaient rien que des c
répuscules de février descendant sur un pays marin, tout d
‘ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus
de leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où p
assaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, de
s algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grèv
e, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.
Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie
par des courants de la mer; mais c’est égal, ces crépuscul
es amenaient souvent des humidités glacées et d’impercepti
bles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules.
71
Quatrième partie.
0238Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là.
Et ce banc, qui avait plus d’un siècle, ne s’étonnait pas
de leur amour, en ayant déjà vu bien d’autres; il en avait
bien entendu, des douces paroles, sortir, toujours les

mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeune
s, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus ta
rd, changés en vieux branlants et en vieilles tremblotante
s, s’asseoir à la même place, mais dans le jour alors pour
respirer encore un peu d’air et se chauffer à leur dernie
r soleil…
De temps en temps, la grand’mère Yvonne mettait la tête à
la porte pour les regarder. Non pas qu’elle fût inquiète d
e ce qu’ils faisaient ensemble, mais par affection seuleme
nt, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer de
les faire rentrer. Elle disait:
Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal
. Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande
un peu, ça a-t-il du bon sens?
Froid!… Est-ce qu’ils avaient froid, eux? Est-ce qu’ils
0239avaient seulement conscience de quelque chose en dehor
s du bonheur d’être l’un près de l’autre?
Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaie
nt un léger murmure à deux voix, mêlé au bruissement que l
a mer faisait en dessous, au pied des falaises. C’était un
e musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud altern
ait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et c
aressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leu
rs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel
ils étaient adossés: d’abord le blanc de la coiffe de Gaud
, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté d’el
le, les épaules carrées de son ami. Aus-dessus d’eux, le d
ôme bossu der leur toit de paille et, derrière tout cela,
les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et d
u ciel…
Ils finissaient tout de même par rentrer s’asseoir dans la
cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, l
a tête tombée en avant, ne gênait pas beaucoup ces deux je
unes qui s’aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix
basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant
0240 besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cou
r, puisqu’elle devait si peu durer.
Il était convenu qu’ils habiteraient chez cette grand’mère
Yvonne qui, par testament, leur léguait sa chaumière; pou
r le moment, ils n’y faisaient aucune amélioration, faute
de temps, et remettaient au retour d’Islande leur projet d
’embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
II
… Un soir, il s’amusait à lui citer mille petites choses
qu’elle avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis l
eur première rencontre; il lui disait même les robes qu’el
le avait eues, les fêtes où celle était allée.
Elle l’écoutait avec une extrême surprise. Comment donc sa
vait-il tout cela? Qui se serait imaginé qu’il y avait fai
t attention et qu’il était capable de le retenir?…
Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore
d’autres petits détails, même des choses qu’elle avait pre
sque oubliées.
Maintenant, sans plus l’interrompre, elle le laissait dire
, avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entièr
0241e; elle commençait à deviner, à comprendre: c’est qu’i
l l’avait aimée, lui aussi, tout ce temps là!… Elle avai
t été sa préoccupation constante; il lui en faisait l’aveu
naïf à présent!…
Et alors qu’est-ce qu’il avait eu, mon Dieu; pourquoi l’av
ait-il tant repoussée, tant fait souffrir?
Toujours ce mystère qu’il avait promis d’éclaircir pour el
le, mais dont il reculait sans cesse l’explication, avec u
n air embarrassé et un commencement de sourire incompréhen
sible.
III
Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand’mère Yv
onne, pour acheter la robe de noces.
Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d
‘autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu être a
rrangés pour la circonstance, sans qu’on eût besoin de rie
n acheter. Mais Yann avait voulu lui faire ce cadeau, et e
lle ne s’en était pas trop défendue: avoir une robe donnée
par lui, payée avec l’argent de son travail et de sa pêch
e, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
0242
Ils la choisirent noire, Gaud n’ayant pas fini le deuil de
son père. Mais Yann ne trouvait rien d’assez joli dans le
s étoffes qu’on déployait devant eux. Il était un peu haut
ain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serai
t entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de Pa
impol, ce jour-là s’occupait de tout, même de la forme qu’
aurait cette robe; il voulut qu’on y mît de grandes bandes
de velours pour la rendre plus belle.
IV
Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans
la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux
s’arrêtèrent par hasard sur un buisson d’épines le seul d
‘alentour qui croissait entre les rochers au bord du chemi
n. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur c
e buisson de légères petites houppes blanches:
On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèren
t pour s’en assurer.
Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le t
ouchèrent, vérifiant avec leurs doigts la présence de ces
0243petites fleurettes qui étaient tout humides de brouill
ard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive
de printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jour
s avaient allongé; qu’il y avait quelque chose de plus tiè
de dans l’air, de plus lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le
pays au bord d’aucun chemin, on n’en eût trouvé un pareil.
Sans doute, il avait fleuri là exprès pour eux, pour leur
fête d’amour…
Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses main
s rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu’il portait à
sa ceinture, il enleva soigneusement les épines, puis il l
e mit au corsage de Gaud:
Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voi
r, malgré la nuit, si cela lui seyait bien.
Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement s
ur les galets de la grève, avec un petit bruissement inter
mittent, régulier comme une respiration de sommeil; elle s
emblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’il
0244s se faisaient là tout près d’elle.
Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soiré
es, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix
heures, il leur venait un petit découragement de vivre, p
arce que c’était déjà fini…
Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous pein
e de n’être pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant
soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir incertain…
Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit con
tinuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu enfié
vrée de la marche du temps, prenait de tout cela quelque c
hose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des
amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets
dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux a
ns contre elle et, quand il était reparti le soir, ce myst
ère tourmentait Gaud. Pourtant il l’aimait bien, elle en é
tait sûre.
C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas
comme à présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa
0245 tête comme une marée, qui monte, jusqu’à tout remplir
. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un.

De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait,
presque étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, pa
r câlinerie d’enfant pour se faire caresser, et puis se re
dressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se coucher
par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur
le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il l
ui donnait en arrivant et en partant, il n’osait pas l’emb
rasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était
en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans
le son pur et tranquille de sa voix, dans l’expression de
son sourire, dans son beau regard limpide…
Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, pl
us belle et plus désirable qu’aucune autre; qu’elle lui ap
partiendrait bientôt d’une manière aussi complète que ses
maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être elle-même
!… Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles pr
ofondes; il ne concevait pas bien d’avance ce que serait u
0246ne pareille ivresse, mais il n’y arrêtait pas sa pensé
e, par respect, se demandant presque s’il oserait commettr
e ce délicieux sacrilège…
V
Un soir de pluie, ils étaient assis près l’un de l’autre d
ans la cheminée, et leur grand’mère Yvonne dormait en face
d’eux. La flamme qui dansait dans les branchages du foyer
faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies.

Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. M
ais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés,
dans leur causerie. Lui surtout ne disait presque rien, e
t baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dé
rober aux regards de Gaud.
C’est qu’elle l’avait pressé de questions, toute la soirée
, sur ce mystère qu’il n’y avait pas moyen de lui faire di
re, et cette fois il se voyait pris: elle était trop fine
et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait
plus de ce mauvais pas.
De méchants propos, qu’on avait tenus sur mon compte? Dema
0247ndait-elle.
Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!… on e
n avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec..
.
Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors
elle vit bien que se devait être autre chose. C’était ma
toilette, Yann?
Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; e
lle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la fem
me d’un simple pêcheur. Mais enfin il était forcé de conve
nir que ce n’était pas tout.
Etait-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour r
iches? Vous aviez peur d’être refusé?
Oh! non, pas cela.
Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même,
que Gaud en fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un si
lence pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant
de la brise et de la mer.
Tandis qu’elle l’observait attentivement, une idée commenç
ait à lui venir, et son expression changeait à mesure:
0248Ce n’était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-el
le en le regardant tout à coup dans le blanc des yeux, ave
c le sourire d’inquisition irrésistible de quelqu’un qui a
deviné.
Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
Ainsi, c’était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il
ne pouvait pas lui en donner, parce qu’il n’y en avait pa
s, il n’y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplemen
t il avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), e
t c’était tout. Mais voilà aussi, on l’avait tourmenté ave
c cette Gaud! Tout le monde s’y était mis, ses parents, Sy
lvestre, ses camarades islandais, jusqu’à Gaud elle-même.
Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout
en gardant au fond de son coeur l’idée qu’un jour, quand p
ersonne n’y penserait plus, cela finirait certainement par
être oui.
Et c’était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avai
t langui, abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir…

Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu,
0249par confusion d’être découvert, Yann regarda Gaud avec
de bons yeux graves qui, à leur tour interrogeaient profo
ndément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait un si gr
and remords aujourd’hui de lui avoir fait tant de peine, l
ui pardonnerait-elle?…
C’est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez
nous, avec mes parents, c’est la même chose. Des fois, qu
and je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours
comme fâché avec eux presque sans parler à personne. Et po
urtant je les aime bien, vous le savez, et je finis toujou
rs par leur obéir dans tout ce qu’ils veulent, comme si j’
étais encore un enfant de dix ans… Si vous croyez que ça
faisait mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cel
a n’aurait plus duré longtemps dans tous les cas, Gaud, vo
us pouvez me croire.
Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement de
s larmes lui venir, et c’était le reste de son chagrin d’a
utrefois qui finissait de s’en aller à cet aveu de son Yan
n. D’ailleurs, sans toute sa souffrance d’avant, l’heure p
résente n’eût pas été si délicieuse; à présent que c’était
0250 fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps
d’épreuve.
Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d’une maniè
re inattendue, il est vrai, mais complète: il n’y avait au
cun voile entre leurs deux âmes. Il l’attira contre lui da
ns ses bras et, leurs têtes s’étant rapprochées, ils restè
rent là longtemps, leurs joues appuyées l’une sur l’autre,
n’ayant plus besoin de rien s’expliquer ni de rien se dir
e. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la
grand’mère Yvonne s’étant réveillée, ils demeurèrent devan
t elle comme ils étaient, sans aucun trouble
VI
C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cor
tège de noces s’en revenait de l’église de Ploubazlanec, p
ourchassé par un vent furieux, sous un ciel chargé et tout
noir.
Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marc
hant comme des rois, en tête de leur longue suite, marchan
t comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, ils avai
ent l’air de ne rien voir; de dominer la vie, d’être au-de
0251ssus de tout. Ils semblaient même être respectés par l
e vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joye
ux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d’ou
est tourmentaient.
Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait;
d’autres, déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en
se rappelant le jour de leurs noces et leurs premières ann
ées. Grand’mère Yvonne était là et suivait aussi, très éve
ntée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil oncle de Y
ann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
une belle coiffe neuve qu’on lui avait achetée pour la ci
rconstance et toujours son petit châle, reteint une troisi
ème fois en noir, à cause de Sylvestre.
Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on v
oyait les jupes relevées et des robes retournées; des chap
eaux et des coiffes qui s’envolaient.
A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suiva
nt la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour complét
er leur toilette de fête. Yann avait attaché les siennes a
u hasard sur sa poitrine large, mais il était de ceux à qu
0252i tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoise
lle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossière
s étaient piquées en haut de son corsage très ajusté, comm
e autrefois sur sa forme exquise.
Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent
, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles par
bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, semblaient u
ne petite musique drôle plus grêle que les cris d’une moue
tte.
Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage av
ait quelque chose qui passionnait les gens, et on était ve
nu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y a
vait partout des groupes qui stationnaient pour les attend
re. Presque tous les “Islandais” de Paimpol, les amis de Y
ann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au passag
e; Gaud répondait en s’inclinant légèrement comme une demo
iselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa rou
te, elle était admirée.
Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs
, même ceux des bois, s’étaient vidés de leurs mendiants,
0253de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs idiots à b
équilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, ave
c des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient
leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir
des aumônes que Yann leur lançait avec son grand air nobl
e, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de
ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des chev
eux gris sur des têtes vides n’ayant jamais rien contenu;
tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même c
ouleur que la terre d’où ils semblaient n’être qu’incomplè
tement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avo
ir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le
mystère de leurs existences avortées et inutiles. Ils rega
rdaient passer, sans comprendre, cette fête de la vie plei
ne et superbe…
On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et d
e la maison des Gaos. C’était pour se rendre, suivant l’us
age traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, à la
chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du monde bre
ton.
0254Au pied de la dernière et extrème falaise, elle pose s
ur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et sembl
e déjà appartenir à la mer. Pour y descendre, on prend un
sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et le cortège
de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au mil
ieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perda
nt tout à fait dans le bruit du vent et des lames.
Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps,
le passage n’était pas sûr, la mer venait trop près pour f
rapper ses grands coups.
On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en ret
ombant, se déployaient pour tout inonder.
Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son
bras, recula le premier devant les embruns. En arrière, so
n cortège restait échelonné sur les roches, en amphithéâtr
e, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à
la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée
nouvelle.
En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un
rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales,
0255son air de contredanse.
Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en jo
ue d’une autre qui marche mieux que la tienne…
En même temps commença une grande pluie fouettante qui men
açait depuis le matin. Alors ce fut une débandade folle av
ec des cris et des rires, pour grimper sur la haute falais
e et se sauver chez les Gaos…
VII
Le dîner de noces se fit chez les parents d’Yann, à cause
de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.
Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée d
e vingt-cinq personnes autour des mariés; des soeurs et de
s frères; le cousin Gaos le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon
Duff, tous ceux de l’ancienne
Marie,-qui étaient de la Léopoldine à présent; quatre fill
es d’honneur très jolies, leurs nattes de cheveux disposée
s en rond au-dessus des oreilles, comme autrefois les impé
ratrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle
mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons
d’honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux ye
0256ux fiers.
Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait
; toute la queue du cortège s’y était entassée en désordre
, et des femmes de peine, louées à Paimpol, perdaient la t
ête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de ma
rmites.
Les parents d’Yann auraient souhaité pour leur fils une fe
mme plus riche, c’est bien sûr; mais Gaud était connue à p
résent pour une fille sage et courageuse; et puis, à défau
t de sa fortune perdue, elle était la plus belle du pays,
et cela lef flattait de voir les deux époux si assortis.
Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce maria
ge:
Ça va faire encore des Gaos, on n’en manquait pourtant pas
dans Ploubazlanec!
Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de
la mariée comment il y en avait tant de ce nom-là: son pè
re, qui était le plus jeune de neuf frères, avait eu douze
enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en avait fa
it, tout ça, des Gaos, malgrés les disparus d’Islande!…
0257
Pour moi, dit-il, j’ai épousé aussi une Gaos ma parente, e
t nous en avons fait encore quatorze à nous deux. Et à l’i
dée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa t
ête blanche.
Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze
petits Gaos; mais à présent ils se débrouillaient, et pui
s ces dix mille francs de l’épave les avaient mis vraiment
bien à leur aise.
En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours jou
és au service (Les hommes de la côte appellent ainsi leur
temps de matelot dans la marine de guerre.), des histoires
de Chinois, d’Antilles, de Brésil, faisant écarquiller le
s yeux aux jeunes qui allaient y aller.
Un de ses meilleurs souvenirs, c’était une fois, à bord de
l’Iphigénie, on faisait le plein des soutes à vin, le soi
r, à la brune; et la manche en cuir, par où ça passait pou
r descendre, s’était crevée. Alors, au lieu d’avertir, on
s’était mis à boire à même jusqu’à plus soif; ça avait dur
é deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la ba
0258tterie; tout le monde était soûl!
Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire b
on enfant avec une pointe de malice.
On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n’y a
encore que là, pour faire des tours pareils!
Dehors, le temps ne s’embellissait pas, au contraire; le v
ent, la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgr
é les précautions prises, quelques-uns s’inquiétaient de l
eur bateau, ou de leur barque amarrée dans le port, et par
laient de se lever pour aller y voir.
Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, ar
rivait d’en bas où les plus jeunes de la noce soupaient le
s uns sur les autres: c’étaient les cris de joie, les écla
ts de rire des petits-cousins et des petites-cousines, qui
commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre.
On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties,
des poulets, plusieurs espèces de poissons, des omelettes
et des crêpes.
On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte d
e façons pour attraper les messieurs douaniers qui sont, c
0259omme on sait, les ennemis des hommes de mer.
En haut, à la table d’honneur, on se lançait même à parler
d’aventures drôles.
Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à
leur époque, avaient roulé le monde.
A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui so
nt là, en montant dans les petites rues…
Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les av
ait fréquentées, oui, en tirant sur la droite quand on arr
ive?
C’est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!… Donc,
nous avions consommé là dedans, à trois que nous étions…
Des vilaines femmes, ma Doué, mais vilaines!…
Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand
Yann qui, lui aussi, dans un moment d’erreur, après une lo
ngue traversée, les avait connues, ces Chinoises.
Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?..
. Cherche, cherche dans les poches, ni moi, ni toi, ni lui
, plus le sou personne! Nous faisons des excuses, en prome
ttant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure bron
0260zée et minaudait comme une Chinoise très surprise). Ma
is la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire
le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaun
es. (Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas e
t grimaçait comme cette vieille en colère, tout en roulant
ses yeux qu’il avait retroussés par le coin avec ces doig
ts.) Et voilà les deux Chinois, les deux… enfin les deux
patrons de la boîte, tu me comprends, qui ferment la gril
le à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne
par la queue pour les mettre en danse la tête contre les
murs.
Mais crac! il en sort d’autres par tous les trous, au moin
s une douzaine qui se relèvent les manches pour nous tombe
r dessus, avec des airs de se méfier tout de même. Moi, j’
avais justement mon paquet de cannes à sucre, achetées pou
r mes provisions de route; et c’est solide, ça ne casse pa
s, quand c’est vert; alors tu penses, pour cogner sur les
magots, si ça nous a été utile…
Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitr
es tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ay
0261ant brusqué la fin de son histoire, se leva pour aller
voir sa barque.
Un autre disait:
Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de c
aporal d’armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois le
s marchands de plumes d’autruche qui montent à bord (imita
nt l’accent de là-bas): “Bonjour, caporal d’armes; nous pa
s voleurs, nous bons marchands.” D’un paravirer je te les
fais redescendre quatre à quatre: “Toi, bon marchand, que
je dis, apporte un peu d’abord un bouquet de plumes pour m
e faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monte
r avec ta pacotille.” Et je m’en serais fait pas mal d’arg
ent au retour, si je n’avais pas été si bête! (Douloureuse
ment): mais, tu sais, dans ce temps j’étais jeune homme…
Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait d
ans les modes…
Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur
Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, t
out d’un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre
. Bien vite il faut l’emporter, le petit Laumec, ce qui co
0262upe court au récit des perfidies de cette modiste pour
avoir ces plumes…
Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffr
e; de temps en temps, avec une force à faire peur, il seco
uait toute la maison sur ses fondements de pierre.
On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train
de nous amuser, dit le cousin pilote.
Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, e
n souriant à Gaud, parce que je lui avais promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les
prendre tous deux; ils se parlaient plus bas, la main dans
la main, isolés au milieu de la gaîté des autres. Lui, Ya
nn, connaissant l’effet du vin sur le sens, ne buvait pas
du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand g
arçon, quand quelqu’un de ses camarades islandais disait u
ne plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup
à Sylvestre… D’ailleurs, il était convenu qu’on ne deva
0263it pas danser à cause du père de Gaud et à cause de lu
i.
On était au dessert; bientôt allaient commencer les chanso
ns. Mais avant, il y avait les prières à dire, pour les dé
funts de la famille; dans les fêtes de mariage, on ne manq
ue jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père
Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du
silence partout:
Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière lati
ne:
Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..
.
Un silence d’église s’était maintenant propagé jusqu’en ba
s, aux tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient
dans cette maison répétaient en esprit les mêmes mots éter
nels.
Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans l
a mer d’Islande… Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, na
ufragé à bord de la Zélie…
0264Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, i
l se tourna vers la grand’mère Yvonne: Ceci, dit-il, est p
our Sylvestre Moan. Et il en récita une autre encore. Alor
s Yann pleura. …-Sed libera nos a malo, Amen.
Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au
service, sur le gaillard d’avant, où il y a, comme on sait
, beaucoup de beaux chanteurs:
Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais che
z nous les braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive
le vrai marin!
Les couplets étaient dits par un des garçons d’honneur, d’
une manière tout à fait langoureuse qui allait à l’âme; et
puis le choeur était repris par d’autres belles voix prof
ondes.
Mais les nouveaux époux n’entendaient plus que du fond d’u
ne sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux
brillaient d’un éclat trouble, comme des lampes voilées;
ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dan
s la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à p
eu, devant son maître, d’une crainte plus grande et plus d
0265élicieuse.
Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table po
ur servir d’un certain vin à lui; il l’avait apporté avec
beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, q
u’il ne fallait pas remuer, disait-il.
Il en raconta l’histoire: un jour de pêche, une barrique f
lottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, ell
e était trop grosse; alors ils l’avaient crevée en mer, re
mplissant tout ce qu’il y avait à bord de pots et de moque
s. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes a
ux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles
en vue s’étaient rassemblées autour de la trouvaille.
Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le s
oir à Pors-Even.
Toujours le vent continuait son bruit affreux.
En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bi
en quelques-uns de couchés, des tout petit Gaos, ceux-ci;
mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fa
ntec (en français: François) et le petit Laumec (en frança
is: Guillaume), voulant absolument aller sauter dehors, et
0266, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furie
uses qui soufflaient les chandelles.
Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin pou
r son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priai
t bien qu’on n’en parlât pas, à cause de M. le commissaire
de l’inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une
affaire pour cette épave non déclarée.
Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bo
uteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça serait dev
enu tout à fait du vin supérieur; car, certes, il y avait
dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes les
caves des débitants de Paimpol.
Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était
fort, haut en couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait
le goût âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé très bon, et
plusieurs bouteilles se vidèrent.
Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus
confus et les garçons embrassaient les filles.
Les chansons continuaient gaîment; cependant on n’avait gu
ère l’esprit tranquille à ce souper, et les hommes échange
0267aient des signes d’inquiétude à cause du mauvais temps
qui augmentait toujours.
Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais
. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaça
nt, poussé à la fois, à plein gosier, à cou tendu, par des
milliers de bêtes enragées.
On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer d
ans le lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c
‘était la mer qui battait de partout le pays de Ploubazlan
ec: non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gau
d se sentait le coeur serré par cette musique d’épouvante,
que personne n’avait commandée pour leur fête de noces.
Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s’était le
vé doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler.
C’était pour s’en aller chez eux… Elle rougit, prise d’u
ne pudeur, confuse de s’être levée… Puis elle dit que ce
serait impoli, s’en aller tout de suite, laisser les autr
es.
Non, répondit Yann, c’est le père qui l’a permis; nous pou
vons.
0268Et il l’entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinis
tre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à
courir, en se tenant par la main. Du haut de ce chemin de
falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer
furieuse, d’où montait tout ce bruit. Ils couraient tous
deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, c
ontre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la
main devant la bouche, pour reprendre leur respiration qu
e ce vent avait coupée.
D’abord, il l’enlevait presque par la taille, pour l’empêc
her de traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans
toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis il la pr
is à son cou tout à fait, et continua de courir encore plu
s vite… Non, il ne croyait pas tant l’aimer! Et dire qu’
elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, d
epuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et h
eureux comme ce soir.
Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logi
s au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; et
0269 ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla
deux fois.
La vieille grand’mère Moan, qu’on avait reconduite chez el
le avant de commencer les chansons, était là, couchée depu
is deux heures dans son lit en armoire dont elle avait ref
ermé les battants; ils s’approchèrent avec respect et la r
egardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire
bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais il
s virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses
yeux fermés; elle était endormie ou feignait de l’être po
ur ne pas les troubler.
Alors ils se sentirent seuls l’un à l’autre.
Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se
pencha d’abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Ga
ud détourna les lèvres par ignorance de ce baiser-là, et,
aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, les app
uya au milieu de la joue d’Yann, qui était froidie par le
vent, tout à fait glacée.
Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait t
rès froid. Ah! si Gaud était restée riche comme ancienneme
0270nt, quelle joie elle aurait eue à arranger une jolie c
hambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue… Elle n’
était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à c
et air rude qu’avaient les choses; mais son Yann était là
avec elle; alors, par sa présence, tout était changé, tran
sfiguré, et elle ne voyait plus que lui…
Maintenant leurs lèvres s’étaient rencontrées, et elle ne
détournait plus les siennes. Toujours debout, les bras nou
és pour se serrer l’un à l’autre, ils restaient là muets,
dans l’extase d’un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlai
ent leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaie
nt tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils
semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et
ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce l
ong baiser.
Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
Non, Yann!… grand’mère Yvonne pourrait nous voir!
Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme
encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un
altéré à qui on a enlevé sa coupe d’eau fraîche.
0271Le mouvement qu’ils avaient fait venait de rompre le c
harme de l’hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers
instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge sa
inte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement
du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d’être aussi prè
s de cette grand’mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus
être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il al
longea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éte
ignit la lumière comme avait fait le vent.
Alors, brusquement, il l’enleva dans ses bras, avec sa man
ière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne
, il était comme un fauve qui aurait planté ses dents dans
une proie. Elle, abandonnait son corps, son âme, à cet en
lèvement qui était impérieux et sans résistance possible,
tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante
: il l’emportait dans l’obscurité vers le beau lit blanc à
la mode des villes qui devait être leur lit nuptial…
Autour d’eux, pour leur premier coucher de mariage, le mêm
e invisible orchestre jouait toujours.
Houhou!… houhou!… Le vent tantôt donnait en plein son
0272bruit caverneux avec un tremblement de rage; tantôt ré
pétait sa menace plus bas à l’oreille, comme par un raffin
ement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la
voix flutée d’une chouette.
Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, d
évorante, battant les falaises de ses mêmes coups sourds.
Une nuit ou l’autre, il faudrait être pris là dedans, s’y
débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et gl
acées: ils le savaient…
Qu’importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l’abri
de toute cette fureur inutile et retournée contre elle-mêm
e. Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le ven
t, ils se donnèrent l’un à l’autre, sans souci de rien ni
de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l’éternell
e magie de l’amour…
VIII
Ils furent mari et femme pendant six jours.
En ce moment de départ, les choses d’Islande occupaient to
ut le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la
saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaie
0273nt les gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs tr
availlaient du matin au soir à préparer les suroîts, les c
irages, tout le trousseau de campagne. Le temps était somb
re, et la mer, qui sentait l’équinoxe venir, était remuant
e et troublée.
Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse,
comptant les heures rapides des journées, attendant le soi
r où, le travail fini, elle avait son Yann pour elle seule
.
Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle es
pérait bien qu’elle saurait le retenir, mais elle n’osait
pas, dès maintenant, lui en parler… Pourtant il l’aimait
bien, lui aussi; avec ses maîtresses d’avant, jamais il n
‘avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; c’
était une tendresse si confiante et si fraîche, que les mê
mes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre
chose; et, chaque nuit, leurs deux ivresses
d’amour allaient s’augmentant lune par l’autre, sans jamai
s s’assouvir quand le matin venait.
Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouv
0274er si doux, si enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelqu
efois à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des filles
amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours ce
tte même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui,
et elle adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que
leurs yeux se rencontraient. C’est que, chez ces simples,
il y a le sentiment, le respect inné de la majesté de l’é
pouse;un abîme la sépare de l’amante, chose de plaisir, à
qui, dans un soutire de dédain, on a l’air ensuite de reje
ter les baisers de la nuit. Gaud était l’épouse, elle, et,
dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses,
qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même ch
air tous deux et pour toute la vie.
… Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui
lui semblait quelque chose de trop inespéré, d’instable co
mme les rêves…
D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet
amour?… Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de
ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait p
eur: lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, av
0275ec ce respect si doux?…
Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leu
r, ce n’était rien; rien qu’un petit acompte enfiévré pris
sur le temps de l’existence qui pouvait encore être si lo
ng devant eux! A peine avaient-ils pu se parler, se voir,
comprendre qu’ils s’appartenaient. Et tous leurs projets d
e vie ensemble, de joie tranquille, d’arrangement de ménag
e, avaient été forcément remis au retour…
Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir
pour cette Islande!… Mais comment s’y prendre? Et que fe
raient-ils alors pour vivre, étant si peu riches l’un et l
‘autre?… Et puis il aimait tant son métier de mer…
Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le reteni
r; elle y mettrait toute sa volonté, toute son intelligenc
e et tout son coeur. -tre femme d’Islandais, voir approche
r tous les printemps avec tristesse, passer tous les étés
dans l’anxiété douloureuse; non, à présent qu’elle l’adora
it au delà de ce qu’elle eût imaginé jamais, elle se senta
it prise d’une épouvante trop grande en songeant à ces ann
ées à venir…
0276Ils eurent une journée de printemps, une seule… C’ét
ait la veille de l’appareillage, on avait fini de mettre l
e gréement en ordre à bord, et Yann resta tout le jour ave
c elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans l
es chemins, comme font les amoureux, très près l’un de l’a
utre et se disant mille choses. Les bonnes gens en sourian
t les regardaient passer:
C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even… Des mamriés
d’hier!
Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et
étrange de voir tout à coup ce grand calme, et plus un se
ul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. Le vent ne
soufflait de nulle part. La mer s’était faite très douce;
elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquil
le. Le soleil brillait d’un grand éclat blanc, et le rude
pays breton s’imprégnait de cette lumière comme d’une chos
e fine et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dan
s ses plus profonds lointains. L’air avait pris une tiédeu
r délicieuse sentant l’été, et ont eût dit qu’il s’était i
mmobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y avoir de jours
0277 sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesq
uels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils
paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités
ne devant pas finir… Tout cela comme pour rendre plus d
ouce et éternelle leur fête d’amour; et on voyait déjà des
fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des
violettes, frêles et sans parfum.
Quand Gaud demandait:
Combien de temps m’aimeras-tu, Yann?
Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec
ses beaux yeux francs: Mais, Gaud, toujours…
Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauva
ge, semblait avoir là son vrai sens d’éternité.
Elle s’appuyait à son bras. Dans l’enchantement du rêve ac
compli, elle se serrait contre lui, inquiète toujours, le
sentant fugitif comme un grand oiseau de mer… Demain, l’
envolée au large!… Et cette première fois il était trop
tard, elle ne pouvait rien pour l’empêcher de partir…
De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on domina
0278it tout ce pays marin, qui paraissait être sans arbres
, tapissé d’ajoncs ras et semé de pierres. Les maisons des
pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec leu
rs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts
et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
dans l’extrême éloignement, la mer, comme une grande visio
n diaphane, décrivait son cercle immense et éternel qui av
ait l’air de tout envelopper.
Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et mer
veilleuses de ce Paris où, elle avait habité, mais lui, tr
ès dédaigneux, ne s’y intéressait pas.
Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de
terres… ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de m
onde… Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces v
illes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien
sûr.
Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garç
on était un enfant naïf.
Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où po
ussent de vrais arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis
0279contre le vent du large. Là, il n’y avait plus de vue;
par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l’humidit
é froide, le chemin creux bordé d’ajoncs verts, devenait s
ombre sous les branchages, puis se resserrait entre les mu
rs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieill
esse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque cr
ucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branche
s mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un cad
avre, grimaçant sa douleur sans fin.
Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaie
nt les horizons immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant
des hauteurs et de la mer.
Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sa
ns nuit, les soleils obliques qui ne se couchent jamais. G
aud ne comprenait pas bien et se faisait expliquer.
Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en pr
omenant sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux b
leues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il
n’a pas du tout de force pour monter; à minuit, il traîne
un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se relè
0280ve et il continue de faire sa promenade ronde. Des foi
s, la lune aussi paraît à l’autre bout du ciel; alors ils
travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les co
nnait pas trop l’un de l’autre, car ils se ressemblent bea
ucoup dans ce pays.
Voir le soleil à minuit!… Comme ça devait être loin, cet
te île d’Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot insc
rit plusieurs fois parmi les noms des morts dans la chapel
le des naufragés; il lui faisait l’effet de désigner une c
hose sinistre.
Les fiords, répondait Yann, des grandes baies, comme ici c
elle de Paimpol par exemple; seulement il y a

autour des montagnes si hautes, si hautes, qu’on ne voit j
amais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dess
us. Un triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, de
s pierres, rien que des pierres, et les gens de l’île ne c
onnaissent point ce que c’est que les arbres. A la mi-août
, quand notre pêche est finie, il est grand temps de repar
tir, car alors les nuits commencent, et elles allongent tr
0281ès vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans p
ouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, penda
nt tout l’hiver.
Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur l
a côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du
pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de pêch
e, ou qui sont disparus en mer; c’est en terre bénite auss
i bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des croix en boi
s toutes pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits
dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut a
ussi Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.
Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des ca
ps désolés, sous la pâle lumière rose de ces jours ne fini
ssant pas. Ensuite, elle songeait à ces mêmes morts sous l
a glace et sous le suaire noir de ces nuits longues comme
les hivers.
Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans
se reposer jamais?
Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la
mer n’est pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué
0282 le soir, ça donne appétit pour souper et, des jours,
l’on dévore.
Et on ne s’ennuie jamais?
Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;
à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue
par la mer.
Cinquième partie.
I
… A la fin de cette journée de printemps qu’ils avaient
eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l’hiver et il
s rentrèrent dîner devant leur feu, qui était une flambée
de branchages.
Leur dernier repas ensemble!… Mais ils avaient encore to
ute une nuit à dormir entre les bras l’un de l’autre, et c
ette attente les empêchait d’être déjà tristes.
Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l’impression d
ouce du printemps, quand ils furent dehors sur la route de
Pors-Even: l’air était tranquille, presque tiède et un re
ste de crépuscule s’attardait à traîner sur la campagne.
0283Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les ad
ieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayan
t le projet de se lever tous deux au petit jour.
II
85
Cinquième partie.
Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de mon
de. Les départs d’Islandais avaient commencé depuis l’avan
t-veille et, à chaque marée, un groupe nouveau prenait le
large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient sortir avec la
Léopoldine,-et les femmes de ces marins, ou les mères, ét
aient toutes présentes pour

l’appareillage. Gaud s’étonnait de se trouver mêlée à elle
s, devenue une femme d’Islandais elle aussi, et amenée là
pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se précip
iter tellement en quelques jours, qu ‘elle avait à peine e
u le temps de se bien représenter la réalité des choses; e
n glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle éta
it arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu
0284 ‘il fallait subir à présent comme faisaient les autre
s, les habituées…
Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces ad
ieux. Tout cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes
, elle n’avait point de pareille et se sentait isolée, dif
férente; son passé de demoiselle, qui subsistait malgré to
ut, la mettait à part.
Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au
large seulement une grosse houle lourde arrivait de l’oues
t, annonçant du vent, et de loin on voyait la mer, qui att
endait tout ce monde, briser dehors.
… Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, co
mme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux p
leins de larmes; il y en avait aussi de distraites et de r
ieuses, qui n’avaient pas de coeur ou qui pour le moment n
‘aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient menacée
s par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des aman
ts s’embrassaient longuement sur les lèvres, et on entenda
it des matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que d’a
utres montaient à leur bord d’un air sombre, s’en allant c
0285omme à un calvaire.
Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui a
vaient signé leur engagement par surprise, quelque jour da
ns un cabaret, et qu’on embarquait par force à présent; le
urs propres femmes et des gendarmes les poussaient. D’autr
es, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de leur
grande force, avaient été enivrés par précaution; on les
apportait sur des civières et, au fond des cales des navir
es, on les descendait comme des morts.
Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagno
ns allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose te
rrible était-ce donc, ce métier d’Islande, pour s’annoncer
de cette manière et inspirer à des hommes de telles fraye
urs?
Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui s
ans doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande
pêche. C’étaient les bons, ceux-là; ils avaient la mine n
oble et belle; s’ils étaient garçons, ils s’en allaient in
souciants, jetant un dernier coup d’oeil sur les filles; s
‘ils étaient mariés, ils s’embrassaient leurs femmes ou le
0286ur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir d
e revenir plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en v
oyant qu’ils étaient tous ainsi à bord de cette Léopoldine
, qui avait vraiment un équipage de choix.
Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, tr
aînés dehors par des remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’é
branlaient, les matelots, découvrant leur tête, entonnaien
t à pleine voix le cantique de la Vierge: “Salut, Etoile-d
e-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes s’agitaient en
l’air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient su
r les mousselines des coiffes.
Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas
rapide vers la maison des Gaos. Une heure et demie de mar
che le long de la côte, par les sentiers familiers de Plou
bazlanec et elle arriva là-bas, tout au bout des terres, d
ans sa famille nouvelle.
La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Por
s-Even, et n’appareiller définitivement que le soir; c’éta
it donc là qu’ils s’étaient donné un dernier rendez-vous.
En effet, il revint, dans la yole de son navire; il revint
0287 pour trois heures lui faire ses adieux.
86
Cinquième partie.
A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujou
rs le même beau temps printanier, le même ciel tranquille.
Ils sortirent un moment sur la route, en se donnant le br
as; cela rappelait leur promenade d’hier,
seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaien
t sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se tro
uvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement san
s y avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fo
is chez eux, où la grand’mère Yvonne fut saisie de les voi
r reparaître ensemble.
Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes p
etites choses qu’il laissait dans leur armoire; surtout po
ur ses beaux habits de noces: les déplier de temps en temp
s et les mettre au soleil. A bord des navires de guerre le
s matelots apprennent ces soins-là. Et Gaud souriait de le
voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant
que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné ave
0288c amour.
D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eu
x; ils en causaient pour causer, pour se donner le change
à eux-mêmes…
Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tire
r au sort les postes de pêche et que, lui, était très cont
ent d’avoir gagné l’un des meilleurs. Elle se fit explique
r cela encore, ne sachant presque rien des choses d’Island
e:
Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il
y a des trous qui sont percés à certaines places et que n
ous appelons trous de mecques; c’est pour y planter des pe
tits supports à rouet dans lesquels nous passons nos ligne
s. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là aux dés
, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mouss
e. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campa
gne après, l’on n ‘a plus le droit de planter sa ligne ail
leurs, l’on ne change plus. Eh bien, mon poste à moi se tr
ouve sur l’arrière du bateau, qui est, comme tu dois savoi
r, l’endroit où l’on prend le plus de poissons; et puis il
0289 touche aux grand haubans où l’on peut toujours attach
er un bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelco
nque, pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêl
es de là-bas; cela sert, tu comprends; on n ‘a pas la peau
si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux
voient plus longtemps clair.
… Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effarou
cher les instants qui leur restaient, de faire fuir le tem
ps plus vite. Leur causerie avait le caractère à part de t
out ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiante
s petites choses qu’ils se disaient semblaient devenir ce
jour-là mystérieuses et suprêmes…
A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre
ses bras et ils se serrèrent l’un contre l’autre sans plu
s rien dire, dans une longue étreinte silencieuse.
Ils s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se t
endre à un vent léger qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’
elle reconnaissait encore, agita son bonnet d’une manière
convenue. Et longtemps elle regarda, en silhouette sur la
mer, s’éloigner son Yann. C’était lui encore, cette petite
0290 forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des ea
ux, et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux
qui persistent à fixer se troublent et ne voient plus…

… A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme
attirée par un aimant, suivait à pied le long des falaises
.
Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était
finie; alors elle s’assit, au pied d’une dernière grande c
roix, qui est là plantée parmi les ajoncs et les pierres.
Comme c’était un point élevé, la mer vue de là semblait av
oir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette L
éopoldine, en s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute peti
te, sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient
de grandes ondulations lentes, comme les derniers contre-c
oups de quelque tourmente formidable qui se serait passée
ailleurs, derrière l’horizon; mais dans le champ profond d
e la vue, où Yann était encore, tout demeurait paisible.
87
Cinquième partie.
0291Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans s
a mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de vo
iture et de carène, afin de le reconnaître de loin, quand
elle reviendrait, à cette même place, l’attendre.

Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ou
est régulièrement l’une après l’autre, sans arrêt, sans tr
êve, renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les m
êmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les
mêmes grèves. Et à la longue, c’était étrange, cette agita
tion sourde des eaux avec cette sérénité de l’air et du ci
el; c’était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
déborder et envahir les plages.
Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminué
e, lointaine, perdue. Des courants sans doute l’entraînaie
nt, car les brises de cette soirée étaient faibles et pour
tant elle s’éloignait vite. Devenue une petite tache grise
, presque un point, elle allait bientôt atteindre l’extrêm
e bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces a
u-delà infinis où l’obscurité commençait à venir.
0292Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le b
ateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez coura
geuse malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle
différence, en effet, et quel vide plus sombre s’il était
parti encore comme les deux autres années, sans même un ad
ieu! Tandis qu’à présent tout était changé, adouci; il éta
it tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée mal
gré ce départ, qu’en s’en revenant toute seule au logis, e
lle avait au moins la consolation et l’attente délicieuse
de cet au revoir qu’ils s’étaient dit pour l’automne.
III
L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les
premières feuilles jaunies, les premiers rassemblements d
‘hirondelles, la pousse des chrysanthèmes.
Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, ell
e lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien
si ces lettres arrivent.
A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l’informa
it qu’il était en bonne santé à la date du 10 courant, que
la saison de la pêche s’annonçait excellente et qu’il ava
0293it déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout
à l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le
modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à l
eur famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolum
ent la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent, q
u’ils sentent ou qu’ils rêvent. Etant plus cultivée que lu
i, elle sut donc faire la part de cela et lire entre les l
ignes la tendresse profonde qui n’était pas exprimée. A pl
usieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il
lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le r
épéter. Et d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerit
e Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était déjà une chose
qu’elle relisait avec joie. Elle avait encore eu si peu l
e temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!…
IV
Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpo
laises, qui d’abord s’étaient méfiées de son talent d’ouvr
ière improvisée, disant qu’elle avait de trop belles mains
de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellai
t à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; al
0294ors elle était devenue presque une couturière en renom
.
Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis pour son re
tour. L’armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparé
s, cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait arrangé
leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux, ach
eté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des ch
aises.
Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait
laissé en partant et qu’elle gardait intact, dans une peti
te boîte chinoise, pour lui montrer à son arrivée.
Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jour
s, assise devant la porte avec la grand’mère Yvonne dont l
a tête et les idées allaient sensiblement mieux pendant le
s chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pê
cheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et d
es manches des merveilles de points compliqués et ajourés;
la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tric
oteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeune
sse pour les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avai
0295t pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot tr
ès grand pour Yann.
Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscien
ce de l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui
avaient donné toute leur pousse en juillet, prenaient déjà
un air jaune, mourant, et les scabieuses violettes refleu
rissaient au bord des chemins, plus petites sur de plus lo
ngues tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, e
t un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe
de Pors-Even. La fête du retour était commencée.
On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; lequ
el etait-ce? C’était le Samuel-Azénide; toujours en avance
celui-là.
Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va
pas tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à pa
rtir les autres ne tiennent plus en place.
V
Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, qu
atre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. E
t, dans le pays, la joie revenait avec eux, et c’était fêt
0296e chez les épouses, chez les mères: fête aussi dans le
s cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à bo
ire aux pêcheurs.
Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en m
anquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’i
dée que, dans un delai extrême de huit jours qu’elle se do
nnait pour ne pas avoir de déception, Yann serait là, Gaud
était dans une délicieuse ivresse d’attente, tenant le mé
nage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recev
oir.
Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs
elle commençait à n’avoir plus la tête à grand’chose dans
son impatience.
Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. D
eux seulement manquaient toujours à l’appel.
Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léop
oldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du re
tour.
Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus
jolie, dans sa joie de l’attendre.
0297VI
Cependant les jours passaient.
Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un ai
r gai, d’aller sur le port causer avec les autres. Elle di
sait que c’était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela
ne se voyait pas chaque année? Oh! d’abord, de si bons mar
ins, et deux si bons bateaux!
Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premi
ers petits frissons d’anxiété, d’angoisse.
Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si
tôt?… Est-ce qu’il y avait de quoi?… Et elle s’effraya
it, d’avoir déjà peur…
VII
Le 10 du mois de septembre!… Comme les jours s’enfuyaien
t!
Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre,
un vrai matin d’automne, le soleil levant la trouva assis
e de très bonne heure sous le porche de la chapelle des na
ufragés, au lieu où vont prier les veuves; assise, les yeu
x fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. D
0298epuis deux jours, ces brumes tristes de l’aube avaient
commencé, et ce matin-là Gaud s’était réveillée avec une
inquiétude plus poignante, à cause de cette impression d’h
iver… Qu’avait donc cette journée, cette heure, cette mi
nute, de plus que les précédentes?… On voit très bien de
s bateaux retardés de quinze jours, même d’un mois.
Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans
doute, puisqu’elle était venue pour la première fois s’ass
eoir sous ce porche de chapelle, et relire les noms des je
unes hommes morts.
En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Nor
den-Fiord…
Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se
lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, quelque c
hose s’abattre comme une pluie: les feuilles mortes!… il
en entra toute une volée sous ce porche; les vieux arbres
ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent
du large. L’hiver qui venait!…
… perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l’oura
gan deu 4 au 5 août 1880.
0299Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte
, ses yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle é
tait très vague, sous la brume grise, et une panne suspend
ue traînait sur les lointains comme un grand rideau de deu
il.
Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en
dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d’ouest,
qui avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore
tourmenter jusqu’à ces inscriptions qui rappelaient leurs
noms aux vivants.
Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une pla
ce vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsess
ion terrible, elle était poursuivie par l’idée d’une plaqu
e neuve qu’il faudrait peut-être mettre là, bientôt, avec
un autre nom que, même en esprit, elle n’osait pas redire
dans un pareil lieu.
Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit,
la tête renversée contre la pierre.
…perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l’ouragan du 4
au 5 août à l’âge de 23 ans… Qu’il repose en paix!
0300L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de
là-bas, l’Islande lointaine, lointaine, éclairée par en d
essous au soleil de minuit… Et tout à coup, toujours à c
ette même place vide du mur qui semblait attendre, elle eu
t, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque ne
uve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête
de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboieme
nt, un nom, le nom adoré, Yann Gaos!… Alors elle se dres
sa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, com
me une folle…
Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du
matin: et les feuilles mortes continuaient d’entrer en da
nsant.
Des pas dans le sentier! Quelqu’un venait? Alors elle se l
eva, bien droite; d’un tour de main rajusta sa coiffe, se
composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait en
trer. Vite elle prit un air d’être là par hasard, ne voula
nt pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme
de naufragé.
Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Lé
0301opoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que
Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d’abord
elles restèrent muettes l’une devant l’autre, les deux fe
mmes, épouvantées davantage et s’en voulant de s’être renc
ontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineus
es.
Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depu
is huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, d’une voix so
urde et comme irritée.
Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
Ah! oui… un voeu… Gaud n’avait pas encore voulu y song
er, à ce moyen des désolées. Mais elle entra dans la chape
lle, derrière Fante, sans rien dire, et elles s’agenouillè
rent près l’une de l’autre comme deux soeurs.
A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prières ard
entes, avec toute leur âme. Et puis bientôt on n’entendit
plus qu’un bruit de sanglots, et leurs larmes pressées com
mencèrent à tomber sur la terre…
Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante ai
da Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, l’emb
0302rassa.
Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousset
é le salpêtre et la poussière des dalles sur leur jupon à
l’endroit des genoux, elles s’en allèrent sans plus rien s
e dire, par des chemins différents.
VIII
Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu m
élancolique seulement. Il faisait vraiment si beau cette a
nnée là que, sans les feuilles mortes qui tombaient en plu
ie trist par les chemins, on eût dit le goi mois de juin.
Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et par
tout c’était la joie d’un second printemps d’amour…
Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Isla
nde fut signalé au large. Lequel?… Vite, les groupes de
femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la falaise. G
aud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Y
ann:
Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que
c’est eux! Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur r
essemble joliment toujours; qu’en dis-tu, Gaud, ma fille?
0303
Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain;
non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n’est pas p
areil et ils ont un foc, c’est la Marie-Jeanne. Oh! mais b
ien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.
Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit ar
rivait à son heure, avec une tranquillité inexorable.
Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une
insensée, toujours par peur de ressembler à une
femme de naufragé, s’exaspérant quand les autres prenaient
avec elle un air de compassion et de mystère, détournant
les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui l
a glaçaient.
Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin
tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Eve
n, passant par derrière la maison paternelle de son Yann p
our n’être pas vue par la mère ni les petites soeurs. Elle
s’en allait toute seule à l’extrème pointe de ce pays de
Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manch
e grise, et s’asseyait là tout le jour aux pieds d’une cro
0304ix isolée qui domine les lointains immenses des eaux..
.
Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dr
essent sur les falaises avancées de cette terre des marins
, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la grande
chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes et ne l
es rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, l
es plus beaux.
Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes
éternellement vertes, tapissées d’ajoncs courts. Et, à cet
te hauteur, l’air de la mer était très pur, ayant à peine
l’odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs délici
euses de septembre.
On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les a
utres, toutes les découpures de la côte, la terre de Breta
gne finissait en pointes dentelées qui s’allongeaient sur
le tranquille néant des eaux.
Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au de
là, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle menait
un tout petit bruit caressant, léger et immense, qui mont
0305ait du fond de toutes les baies. Et c’étaient des loin
tains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand néant
bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrab
le, tandis que des brises, faibles comme des souffles, pro
menaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au de
rnier soleil d’automne.
A certaines heures régulières, la mer baissait, et des tac
hes s’élargissaient partout, comme si lentement la Manche
se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les eaux remonta
ient et continuaient leur va-et-vient éternel, sans aucun
souci des morts.
Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu
de ces tranquillités regardant toujours, jusqu’à la nuit
tombée, jusqu’à ne plus rien voir.
IX
Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nou
rriture, elle ne dormait plus.
A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie,
les mains entre les genoux, la tête renversée et appuyée
au mur derrière. A quoi bon se lever, à quoi bon se couche
0306r; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, qu
and elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là,
toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, d
ans cette immobilité; toujours elle avait cette impression
d’un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait s
es joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un g
oût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémi
ssement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps,
longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit
du mur.
Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à vo
ix basse, comme s’il eût été là tout près, et lui disait d
es mots d’amour.
Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de
toutes petites choses insignifiantes; de s’amuser par exe
mple à regarder l’ombre de la Vierge de faïence et du béni
tier, s’allonger lentement, à mesure que baissait la lumiè
re, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels
d’angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait
son cri, en battant le mur de sa tête…
0307Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’
autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de l
a nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait dep
uis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plu
s grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les
dates, ni les noms des jours.
Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinai
rement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bi
en ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont quelque i
ndice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine on ava
it rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, le
s derniers qui l’avaient aperçue le 2 août, disaient qu’el
le avait dû s’en aller pêcher plus loin vers le nord, et a
près, cela devenait le mystère impénétrable.
Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viend
rait le moment où vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne
le savait même pas, et à présent elle avait presque hâte
que ce fût bientôt.
Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui
dire!…
0308Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, lui, o
u ce qui restait de lui!… Si seulement la Vierge tant pr
iée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui fa
ire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui montr
er, son Yann! lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer ou bie
n son corps roulé par la mer… pour être fixée au moins!
pour savoir!!…
Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une v
oile surgissant du bout de l’horizon: la Leopoldine, s’app
rochant, se hâtant d’arriver! Alors elle faisait un premie
r mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder
le large, voir si c’était vrai…
Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment,
cette Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans
doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l’Islande, a
bandonnée, émiettée, perdue…
Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la
même: une épave éventrée et vide, bercée sur une mer silen
cieuse d’un gris rose: bercée lentement, lentement, sans b
ruit, avec une extrême douceur, par ironie, au milieu d’un
0309 grand calme d’eaux mortes.
X
Deux heures du matin. C’était la nuit surtout qu’elle se t
enait attentive à tous les pas qui s’approchaient: à la mo
indre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibra
ient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles é
taient devenues affreusement douloureuses.
Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les
mains jointes, et les yeux ouverts dans l’obscurité, elle
écoutait le vent faire sur la lande son bruit éternel.
Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le ch
emin! A pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa
, remuée jusqu’au fond de l’âme, son coeur cessant de batt
re…
On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marc
hes de pierre…
Lui!… oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que
ce pouvait être un autre!… Elle était debout, pieds nus
; elle, si faible depuis tant de jours, avait sauté lestem
ent comme les chattes, les bras ouverts pour enlacer le bi
0310en-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nui
t, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, et lui,
il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec
une vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait
les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retire
r ce verrou qui était dur
Ah!… Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête r
etombée sur la poitrine. Son beau rêve de folle était fini
. Ce n’était que Fantec, leur voisin… Le temps de bien c
omprendre que ce n’était que lui, que rien de son Yann n’a
vait passé dans l’air, elle se sentit replongée comme par
degrés dans son même gouffre, jusqu’au fond de son même dé
sespoir affreux.
Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait
, était au plus mal, et à présent, c’était leur enfant qui
étouffait dans son berceau, pris d’un mauvais mal de gorg
e; aussi il était venu demander du secours, pendant que lu
i irait d’une course chercher le médecin à Paimpol…
Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauva
ge dans sa douleur, elle n’avait plus rien à donner aux pe
0311ines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait d
evant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répond
re, ni l’écouter, ni seulement le regarder. Qu’est-ce que
cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ou
vert cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu’i
l venait de lui faire.
Il balbutia un pardon:
C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger… elle!…

Moi! Répondit Gaud vivement, et pourquoi donc pas moi, Fan
tec?
La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait p
as encore être une désespérée aux yeux des autres, elle ne
le voulait absolument pas. Et puis, à son tour, elle avai
t pitié de lui; elle s’habilla pour le suivre et trouva la
force d’aller soigner son petit enfant.
Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, l
e sommeil la prit un moment parce qu’elle était très fatig
uée.
0312Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa
tête une empreinte qui, malgré tout, était persistante; e
lle se réveilla bientôt avec une secousse, se dressant à m
oitié, au souvenir de quelque chose… Il y avait eu du no
uveau concernant son Yann… Au milieu de la confusion des
idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, e
lle cherchait ce que c’était…
Ah! rien, hélas! non, rien que Fantec.
Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même
abîme. Non, en réalité, il n’y avait rien de changé dans
son attente morne et sans espérance.
Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelq
ue chose émané de lui était revenu flotter alentour; c’éta
it ce qu’on appelle, au pays breton, un pressigne; et elle
écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentan
t que quelqu’un allait peut-être arriver qui parlerait de
lui.
En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta
son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient
en boucles comme ceux de son fils, et s’assit près du lit
0313de Gaud.
Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, son b
eau Yann était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il n
e désespérait pas, non vraiment, il ne désespérait pas enc
ore. Il se mit à rassurer Gaud d’une manière très douce: d
‘abord les derniers rentrés d’Islande partaient tous de br
umes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire;
et puis surout il lui était venu une idée: une relâche au
x îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la
route et d’où les lettres mettent très longtemps à venir;
cela lui était arrivé à lui-même, il y avait une quarantai
ne d’années, et sa pauvre défunte mère avait déjà fait dir
e une messe pour son âme… Un si beau bateau, la Léopoldi
ne, presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tou
s à bord…
La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la têt
e; la détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu
de la force et des idées; elle rangeait le ménage, regarda
nt de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylves
tre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine e
0314t sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis
que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle
, elle n’y croyait plus, au retour des marins; elle ne pri
ait plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres
vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le
coeur.
Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses g
rands yeux cernés regardaient avec une tendresse profonde
ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien que de l’a
voir là, près d’elle, c’était une protection contre la mor
t, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de so
n Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces,
et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la V
ierge Etoile-de-la-mer.
Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-ê
tre; c’était une chose possible en effet. Elle se leva, li
ssa ses cheveux, fit une sorte de toilette, comme s’il pou
vait revenir. Sans doute tout n’était pas perdu, puisqu’il
ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques j
ours, elle se remit encore à attendre.
0315C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées
de nuit lugubres où, de bonne heure, tout se faisait noir
dans la vieille chaumière, et noir aussi alentour, dans l
e vieux pays breton.
Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépusc
ules; des nuages immenses, qui passaient lentement, venaie
nt faire tout à coup des obscurités en plein midi. Le vent
bruissait constamment, c’était comme un son lointain de g
randes orgues d’église, jouant des airs méchants ou désesp
érés; d’autres fois, cela se rapprochait tout près contre
la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus
affaissée, comme si la vieillesse l’eût déjà frôlée de son
aile chauve. Très souvent elle touchait les effets de son
Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les replia
nt comme une maniaque, surtout un des ses maillots en lain
e bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on le
jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même,
comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa p
oitrine; aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans u
0316ne étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer
pour qu’il gardât plus longtemps cette enpreinte.
Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alo
rs elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où des p
etits panaches de fumée blanche commençaient à sortir çà e
t là des chaumières des autres: là partout les hommes étai
ent revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, d
evant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être dou
ces; car le renouveau d’amour était commencé avec l’hiver
dans tout ce pays des Islandais…
Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, a
yant repris une sorte d’espoir, elle s’était remise à l’at
tendre…
XI
Il ne revint jamais. Une nuit d’août, là-bas, au large de
la sombre Islande, au milieu d’un grand bruit de fureur, a
vaient été célébrées ses noces avec la mer.
Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c’é
tait elle qui l’avait bercé, qui l’avait fait adolescent l
arge et fort, et ensuite elle l’avait repris, dans sa viri
0317lité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avai
t enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voi
les obscurs s’étaient agités au-dessus, des rideaux mouvan
ts et tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancé
e donnait de la voix, faisait toujours son plus grand brui
t horrible pour étouffer les cris. Lui, se souvenant de Ga
ud, sa femme de chair, s’était défendu, dans une lutte de
géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu’au moment où
il s’était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir,
avec un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bo
uche déjà emplie d’eau; les bras ouverts, étendus et raidi
s pour jamais.
Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu’il avait convi
és jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s’en était al
lé dormir dans des jardins enchantés, très loin, de l’autr
e côté de la Terre…

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Une pensée sur “Pêcheur d’Islande”

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