0001Jack London
LE TALON DE FER
(1908)

Traduction de Louis Postif
Avant-propos traduit par Vincent de l’Epine

Table des matières

Avant-propos 4
1. Mon aigle 9
2. Les défis 28
3. Le bras de Jackson 47
4. Les esclaves de la machine 62
5. Les Philomathes 73
6. Ebauches futuristes 97
7. La vision de l’évêque 107
8. Les briseurs de machines 115
9. Un rêve mathématique 134
10 Le tourbillon 154
0002

11. La grande aventure 165
12. L’évêque 175
13. La grève générale 188
14. Le commencement de la fin 199
15. Les derniers jours 210
16. La fin 217
17. La livrée écarlate 229
18. A l’ombre de la Sonoma 239
19. Transformation 250
20. Un Oligarque perdu 260
21. Le rugissement de la bête 270
22. La Commune de Chicago 278
23. La ruée de l’Abîme 293
24. Cauchemar 309
25. Les terroristes 317
A propos de cette édition électronique 319

Avant-propos

0003 On ne peut affirmer que le manuscrit Everhard soit un
document historique important. Pour l’historien, il fourmille
d’erreurs, non pas des erreurs concernant les faits, mais
des erreurs d’interprétation. Si nous examinons les sept siècles
qui se sont écoulés depuis qu’Avis Everhard a terminé son
manuscrit, les événements aussi bien que leur signification,
qui lui semblaient confus et obscurs, sont pour nous tout
à fait clairs. Elle manquait de perspective. Elle était trop
proche des événements qu’elle rapporte. Mieux, elle était
plongée dans les événements qu’elle décrit.

Quoi qu’il en soit, en tant que document personnel, le manuscrit
Everhard est d’une valeur inestimable. Mais là encore il recèle
des erreurs de mise en perspective, et est entaché de biais
sentimentaux. Toutefois nous ne pouvons qu’en sourire, et
pardonner Avis Everhard pour la description héroïque qu’elle
a donnée de son époux. Nous savons maintenant qu’il n’était
pas un tel surhomme, et qu’il a beaucoup moins pesé sur les
événements de son temps que ne voudrait nous le faire croire
le manuscrit.
0004
Nous savons qu’Ernest Everhard était un homme extrêmement
fort, mais pas aussi fort que sa femme aurait voulu le croire.
Il n’était, après tout, que l’un des nombreux héros qui, de
par le monde, vouèrent leur vie à la révolution ; bien qu’il
faille reconnaître qu’il a réalisé un travail très particulier,
notamment dans son élaboration et son interprétation de la
philosophie de la classe laborieuse. Les mots qu’il utilisait
à ce sujet, la ´ science prolétaire ª et la ´ philosophie
prolétaire ª, montrent le provincialisme de son esprit – un
défaut qui lui venait toutefois de son époque, et auquel personne
en ces temps ne pouvait échapper.

Mais revenons au manuscrit. Sa grande valeur est de nous permettre
de RESSENTIR cette terrible époque. Nulle part on ne peut
trouver une peinture plus éclatante de la psychologie des
personnes qui vivaient en cette période tumultueuse qui s’étend
entre 1912 et 1932 – leurs erreurs et leur ignorance, leurs
doutes, leurs peurs, leurs malentendus, leurs illusions éthiques,
leurs violentes passions, leur esprit inconcevablement sordide
0005 et égoïste. C’est tout ceci qu’il est si difficile de
comprendre, pour nous qui vivons en cet âge de lumière. L’histoire
nous enseigne que ces choses ont existé, et la biologie et
la psychologie nous disent pourquoi, mais l’histoire et la
biologie et la psychologie ne les rendent pas vivantes. Nous
les acceptons comme des faits, mais nous demeurons incapables
d’en avoir une compréhension sensible.

Cette sensibilité, nous la trouvons toutefois quand nous lisons
attentivement le Manuscrit Everhard. Nous entrons dans l’esprit
des acteurs de ce drame mondial et ancien, et pendant un temps
leurs processus mentaux sont nos propres processus mentaux.
Ce n’est pas seulement que nous comprenons l’amour d’Avis
Everhard pour son héros de mari, mais nous sentons, comme
il l’a senti lui-même en ces temps anciens, le vague et terrible
poids de l’oligarchie. Le Talon de Fer, le bien nommé, nous
le sentons s’abattre sur l’humanité et l’écraser.

Et en passant, nous notons que cette expression historique,
le Talon de Fer, naquit dans l’esprit d’Ernest Everhard. On
0006 pourrait dire que c’est la question la plus controversée
qu’éclaircit ce document récemment retrouvé. Auparavant, la
plus ancienne utilisation connue de cette expression se trouvait
dans le pamphlet ´ Vous, Esclaves ª, écrit par George Milford
et publié en décembre 1912. Ce George Milford était un obscur
agitateur à propos duquel on ne sait rien, sinon les quelques
fragments d’informations apportés par le manuscrit, qui mentionne
qu’il a été abattu lors de la commune de Chicago. Il est évident
qu’il a entendu Ernest Everhard utiliser ces mots lors de
quelque discours public, très probablement lors de sa campagne
pour le Congrès à l’automne 1912. Le manuscrit nous apprend
qu’Everhard l’utilisa au cours d’un dîner privé au printemps
1912. Il s’agit, sans aucune discussion possible, de la plus
ancienne mention de l’Oligarchie sous ce nom.

La montée de l’Oligarchie restera toujours la cause d’un secret
émerveillement pour l’historien et le philosophe. D’autres
grands événements historiques ont leur place dans l’évolution
sociale. Ils étaient inévitables. Leur venue aurait pu être
prédite avec la même certitude que les astronomes, de nos
0007 jours, peuvent prédire le mouvement des étoiles. Sans
ces autres grands événements historiques, l’évolution sociale
n’aurait pas pu avoir lieu. Le communisme primitif, l’esclavage,
le servage et l’exploitation économique, étaient des jalons
nécessaires dans l’évolution de la société. Mais il serait
ridicule d’affirmer que le Talon de Fer était un jalon nécessaire.
De nos jours on le considère plutôt comme un pas de côté,
ou en pas en arrière, vers ces tyrannies sociales qui firent
du monde ancien un enfer, mais qui étaient aussi nécessaires
que le Talon de Fer était inutile.

Aussi sombre qu’ait été le féodalisme, sa venue était inévitable.
Quoi d’autre que le féodalisme aurait pu succéder à l’écroulement
de cette immense machine gouvernementale centralisée qu’était
l’Empire Romain ? Il n’en est pas de même, pourtant, pour
le Talon de Fer. Dans le déroulement normal de l’évolution
sociale, il n’y avait pas de place pour lui. Il n’était ni
nécessaire ni inévitable. Cela restera toujours une grande
curiosité de l’histoire – une lubie, une fantaisie, une apparition,
quelque chose qui n’était ni attendu ni rêvé, et cela devrait
0008 servir d’avertissement à ces théoriciens politiques irréfléchis
qui de nos jours parlent avec certitude des processus sociaux.

Le capitalisme était considéré par les sociologues de son
temps comme étant l’apogée du règne de la bourgeoisie, le
fruit parvenu à maturité de la révolution bourgeoise. Et nous,
de nos jours, nous ne saurions souscrire à cette opinion.
Il était entendu que le Socialisme viendrait après le capitalisme,
et ceci même par des intelligences puissantes et pourtant
peu favorables, comme Herbert Spencer. Des décombres du capitalisme
égoïste, sortirait cette fleur de l’histoire, la Fraternité
des Hommes. Au lieu de quoi, aussi consternant pour nous qui
regardons en arrière que pour ceux qui vivaient à cette époque,
le capitalisme, pourri jusqu’à l’os, accoucha de ce monstrueux
rejeton, l’Oligarchie.

Le mouvement socialiste du début du vingtième siècle devina
trop tard la venue de l’Oligarchie. Et quand il la devina,
l’Oligarchie était là – un fait, établi dans le sang, une
stupéfiante et terrible réalité. Et même alors, comme le montre
0009 très bien le Manuscrit Everhard, on n’attribuait aucun
caractère permanent au Talon de Fer. Son éviction ne serait
l’affaire que de quelques années, pensaient les révolutionnaires.
Il est vrai qu’ils se rendirent pas compte que la Révolte
Paysanne n’était pas préparée, et que la Première Révolte
était prématurée, mais ils ne réalisaient pas non plus que
la Seconde révolte, planifiée et mature, était d’une égale
futilité, et vouée à une répression plus terrible encore.

Il semble qu’Avis Everhard ait terminé le manuscrit dans les
derniers jours de préparation de la Seconde Révolte ; de là
vient qu’il ne mentionne aucunement le résultat désastreux
de la Seconde Révolte. Il est très clair qu’elle destinait
le Manuscrit à une publication immédiate, dès que le Talon
de Fer serait renversé, afin que son époux, mort si récemment,
reçoive tout le crédit de ce qu’il avait tenté et accompli.
Ensuite est arrivé le terrible écrasement de la Seconde Révolte,
et il est probable qu’en ce moment de danger, avant qu’elle
ait fui ou ait été capturée par les Mercenaires, elle ait
caché le Manuscrit dans le chêne creux de Wake Robin Lodge.
0010
D’Avis Everhard il n’est ensuite plus fait mention nulle part.
Sans aucun doute elle fut exécutée par les Mercenaires ; et
comme on le sait bien, aucune trace de ces exécutions n’était
conservée par le Talon de Fer. Mais elle ne réalisait pas
vraiment, même alors, tandis qu’elle cachait le Manuscrit
et se préparait à fuir, à quel point l’écrasement de la Seconde
Révolte fut terrible. Elle ne se rendait pas compte que l’évolution
tortueuse et faussée des trois siècles suivants amènerait
une Troisième Révolte et une Quatrième Révolte, toutes noyées
dans le sang, avant que le mouvement mondial du travail ne
s’épanouisse. Et elle ne pensait pas que pendant sept longs
siècles, le témoignage de son amour pour Ernest Everhard reposerait
paisiblement au coeur du vieux chêne de Wake Robin Lodge.

Anthony Meredith

Ardis,

27 novembre de l’an 419 de la Fraternité des Hommes (2600
0011 après Jésus Christ).

Traduction de Vincent de l’Epine

1.

Mon aigle

La brise d’été agite les pins géants, et les rides de la Wild-Water
clapotent en cadence sur ses pierres moussues. Des papillons
dansent au soleil, et de toutes parts frémit le bourdonnement
berceur des abeilles. Seule au sein d’une paix si profonde,
je suis assise, pensive et inquiète. L’excès même de cette
sérénité me trouble et la rend irréelle. Le vaste monde est
calme, mais du calme qui précède les orages. J’écoute et guette
de tous mes sens le moindre indice du cataclysme imminent.
Pourvu qu’il ne soit pas prématuré ! Oh ! pourvu qu’il n’éclate
0012 pas trop tôt !

Mon inquiétude s’explique. Je pense, je pense sans trêve et
ne puis m’empêcher de penser. J’ai vécu si longtemps au coeur
de la mêlée que la tranquillité m’oppresse, et mon imagination
revient malgré moi à ce tourbillon de ravage et de mort qui
va se déchaîner sous peu. Je crois entendre les cris des victimes,
je crois voir, comme je l’ai vu dans le passé, toute cette
tendre et précieuse chair meurtrie et mutilée, toutes ces
âmes violemment arrachées de leurs nobles corps et jetées
à la face de Dieu. Pauvres humains que nous sommes, obligés
de recourir au carnage et à la destruction pour atteindre
notre but, pour introduire sur terre une paix et un bonheur
durables !

Et puis je suis toute seule ! Quand ce n’est pas de ce qui
doit être, je rêve de ce qui a été, de ce qui n’est plus.
Je songe à mon aigle, qui battait le vide de ses ailes infatigables
et prit son essor vers son soleil à lui, vers l’idéal resplendissant
de la liberté humaine. Je ne saurais rester les bras croisés
0013 pour attendre le grand événement qui est son oeuvre, bien
qu’il ne soit plus là pour en voir l’accomplissement. C’est
le travail de ses mains, la création de son esprit. Il y a
dévoué ses plus belles années, il lui a donné sa vie elle-même.

Voilà pourquoi je veux consacrer cette période d’attente et
d’anxiété au souvenir de mon mari. Il y a des clartés que,
seule au monde, je puis projeter sur cette personnalité, si
noble qu’elle ne saurait être trop vivement mise en relief.
C’était une âme immense. Quand mon amour se purifie de tout
égoïsme, je regrette surtout qu’il ne soit plus là pour voir
l’aurore prochaine. Nous ne pouvons échouer ; il a construit
trop solidement, trop sûrement. De la poitrine de l’humanité
terrassée, nous arracherons le Talon de Fer maudit ! Au signal
donné vont se soulever partout les légions des travailleurs,
et jamais rien de pareil n’aura été vu dans l’histoire. La
solidarité des masses laborieuses est assurée, et pour la
première fois éclatera une révolution internationale aussi
vaste que le monde.

0014 Vous le voyez, je suis obsédée de cette éventualité, que
depuis si longtemps j’ai vécue jour et nuit dans ses moindres
détails. Je ne puis en séparer le souvenir de celui qui en
était l’âme. Tout le monde sait qu’il a travaillé dur et souffert
cruellement pour la liberté ; mais personne ne le sait mieux
que moi, qui pendant ces vingt années de trouble où j’ai partagé
sa vie, ai pu apprécier sa patience, son effort incessant,
son dévouement absolu à la cause pour laquelle il est mort,
voilà deux mois seulement.

Je veux essayer de raconter simplement comment Ernest Everhard
est entré dans ma vie, comment son influence sur moi a grandi
jusqu’à ce que je sois devenue une partie de lui-même, et
quels changements prodigieux il a opérés dans ma destinée
; de cette façon vous pourrez le voir par mes yeux et le connaître
comme je l’ai connu moi-même, à part certains secrets trop
doux pour être révélés.

Ce fut en février 1912 que je le vis pour la première fois,
lorsque invité à dîner par mon père, il entra dans notre maison
0015 à Berkeley ; et je ne puis pas dire que ma première impression
lui ait été bien favorable. Nous avions beaucoup de monde,
et au salon, où nous attendions que tous nos hôtes fussent
arrivés, il fit une entrée assez piteuse. C’était le soir
des prédicants, comme père disait entre nous, et certainement
Ernest ne paraissait guère à sa place au milieu de ces gens
d’église.

D’abord ses habits étaient mal ajustés. Il portait un complet
de drap sombre, et, de fait, il n’a jamais pu trouver un vêtement
de confection qui lui allât bien. Ce soir-là comme toujours,
ses muscles soulevaient l’étoffe, et, par suite de sa carrure
de poitrine, le paletot faisait des quantités de plis entre
les épaules. Il avait le cou d’un champion de boxe, épais
et solide. Voilà donc, me disais-je, ce philosophe social,
ancien maréchal-ferrant, que père a découvert : et certainement
avec ces biceps et cette gorge, il avait le physique du rôle.
Je le classai immédiatement comme une sorte de prodige, un
Blind Tom de la classe ouvrière.

0016 Ensuite il me donna une poignée de main. L’étreinte était
ferme et forte, mais surtout il me regardait hardiment de
ses yeux noirs… trop hardiment, à mon avis. Vous comprenez,
j’étais une créature de l’ambiance, et, à cette époque-là,
mes instincts de classe étaient puissants. Cette hardiesse
m’eût paru presque impardonnable chez un homme de mon propre
monde. Je sais que je ne pus m’empêcher de baisser les yeux,
et quand il m’eût dépassée, ce fut avec un soulagement réel
que je me détournai pour saluer l’évêque Morehouse, un de
mes favoris ; homme d’âge moyen, doux et sérieux, avec l’aspect
et la bonté d’un Christ, et un savant par dessus le marché.

Mais cette hardiesse que je prenais pour de la présomption
était en réalité le fil conducteur qui devrait me permettre
de démêler le caractère d’Ernest Everhard. Il était simple
et droit, il n’avait peur de rien, il se refusait à perdre
son temps en manières conventionnelles. – Vous m’aviez plu
tout de suite, m’expliqua-t-il longtemps après, et pourquoi
n’aurais-je pas rempli mes yeux de ce qui me plaisait ? –
Je viens de dire que rien ne lui faisait peur. C’était un
0017 aristocrate de nature, malgré qu’il fût dans un camp ennemi
de l’aristocratie. C’était un surhomme. C’était la bête blonde
décrite par Nietzsche, et en dépit de tout cela, c’était un
ardent démocrate.

Occupée que j’étais à recevoir les autres invités, et peut-être
par suite de ma mauvaise impression, j’oubliai presque complètement
le philosophe ouvrier. Il attira mon attention une fois ou
deux au cours du repas. Il écoutait la conversation de divers
pasteurs, et je vis briller dans ses yeux une lueur d’amusement.
J’en conclus qu’il avait l’humeur plaisante, et lui pardonnai
presque son accoutrement. Cependant le temps passait, le dîner
s’avançait, et pas une fois il n’avait ouvert la bouche, tandis
que les révérends discouraient à perte de vue sur la classe
ouvrière, ses rapports avec le clergé et tout ce que l’Eglise
avait fait et faisait encore pour elle. Je remarquai que mon
père était contrarié de ce mutisme. Il profita d’une accalmie
pour l’engager à donner son opinion. Ernest se contenta de
hausser les épaules, et, après un bref ´ Je n’ai rien à dire
ª, se remit à croquer des amandes salées.
0018
Mais mon père ne se tenait pas facilement pour battu ; au
bout de quelques instants il déclara :

– Nous avons parmi nous un membre de la classe ouvrière. Je
suis certain qu’il pourrait nous présenter les faits à un
point de vue nouveau, intéressant et rafraîchissant. Je veux
parler de M. Everhard.

Les autres manifestèrent un intérêt poli et pressèrent Ernest
d’exposer ses idées. Leur attitude envers lui était si large,
si tolérante et bénigne qu’elle équivalait à de la condescendance
pure et simple. Je vis qu’Ernest le remarquait et s’en amusait.
Il promena lentement les yeux autour de la table, et j’y surpris
une étincelle de malice.

– Je ne suis pas versé dans la courtoisie des controverses
ecclésiastiques, commença-t-il d’un air modeste ; puis il
sembla hésiter.
Des encouragements se firent entendre : Continuez ! Continuez
0019 ! Et le Dr Hammerfield ajouta :

– Nous ne craignons pas la vérité qu’il y a chez n’importe
quel homme… pourvu qu’elle soit sincère.

– Vous séparez donc la sincérité de la vérité ? demanda vivement
Ernest, en riant.

Le Dr Hammerfield resta un moment bouche bée et finit par
balbutier :

– Le meilleur d’entre nous peut se tromper, jeune homme, le
meilleur d’entre nous.

Un changement prodigieux s’opéra chez Ernest. En un instant
il devint un autre homme.

– Et bien, alors, laissez-moi commencer par vous dire que
vous vous trompez tous. Vous ne savez rien, et moins que rien,
de la classe ouvrière. Votre sociologie est aussi erronée
0020 et dénuée de valeur que votre méthode de raisonnement.

Ce n’est pas tant ce qu’il disait que le ton dont il le disait,
et je fus secouée au premier son de sa voix. C’était un appel
de clairon qui me fit vibrer toute entière. Et toute la tablée
en fut remuée, éveillée de son ronronnement monotone et engourdissant.

– Qu’y a-t-il donc de si terriblement erroné et dénué de valeur
dans notre méthode de raisonnement, jeune homme ? demanda
le Dr Hammerfield ; et déjà son intonation trahissait un timbre
déplaisant.

– Vous êtes des métaphysiciens. Vous pouvez prouver n’importe
quoi par la métaphysique, et, cela fait, n’importe quel autre
métaphysicien peut prouver, à sa propre satisfaction, que
vous avez tort. Vous êtes des anarchistes dans le domaine
de la pensée. Et vous avez la folle passion des constructions
cosmiques. Chacun de vous habite un univers à sa façon, créé
avec ses propres fantaisies et ses propres désirs. Vous ne
connaissez rien du vrai monde dans lequel vous vivez, et votre
0021 pensée n’a aucune place dans la réalité, sauf comme phénomène
d’aberration mentale.

´ Savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure en vous écoutant
parler à tort et à travers ? Vous me rappeliez ces scolastiques
du moyen âge qui discutaient gravement et savamment combien
d’anges pourraient danser sur une pointe d’aiguille. Messieurs,
vous êtes aussi loin de la vie intellectuelle du XXe siècle
que pouvait l’être, voilà une dizaine de mille ans, quelque
sorcier peau-rouge faisant des incantations dans une forêt
vierge. ª

En lançant cette apostrophe, Ernest paraissait vraiment en
colère. Sa figure empourprée, ses sourcils froncés, les éclairs
de ses yeux, les mouvements du menton et de la mâchoire, tout
dénonçait une humeur agressive. Pourtant c’était là simplement
une de ses manières de faire. Elle excitait toujours les gens
: son attaque foudroyante les mettait hors d’eux-mêmes. Déjà
nos convives s’oubliaient dans leur maintien. L’évêque Morehouse,
penché en avant, écoutait attentivement. Le visage du Dr Hammerfield
0022 était rouge d’indignation et de dépit. Les autres aussi
étaient exaspérés, et certains souriaient d’un air de supériorité
amusée. Quant à moi, je trouvais la scène très réjouissante.
Je regardai père et crus qu’il allait éclater de rire en constatant
l’effet de cette bombe humaine qu’il avait eu l’audace d’introduire
dans notre milieu.

– Vos termes sont un peu vagues, interrompit le Dr Hammerfield.
Que voulez-vous dire au juste en nous appelant métaphysiciens
?

– Je vous appelle métaphysiciens, reprit Ernest, parce que
vous raisonnez métaphysiquement. Votre méthode est l’opposé
de celle de la science, et vos conclusions n’ont aucune validité.
Vous prouvez tout et vous ne prouvez rien, et il n’y a pas
deux d’entre vous qui puissent se mettre d’accord sur un point
quelconque. Chacun de vous rentre dans sa propre conscience
pour s’expliquer l’univers et lui-même. Entreprendre d’expliquer
la conscience par elle-même, c’est comme si vous vouliez vous
soulever en tirant sur vos propres tiges de bottes.
0023
– Je ne comprends pas, intervint l’évêque Morehouse. Il me
semble que toutes les choses de l’esprit sont métaphysiques.
Les mathématiques, les plus exactes et les plus profondes
de toutes les sciences, sont purement métaphysiques. Le moindre
processus mental du savant qui raisonne est une opération
métaphysique. Sûrement, vous m’accorderez ce point ?

– Comme vous le dites vous-mêmes, vous ne comprenez pas, répliqua
Ernest. Le métaphysicien raisonne par déduction en prenant
pour point de départ sa propre subjectivité ; le savant raisonne
par induction en se basant sur les faits fournis par l’expérience.
Le métaphysicien procède de la théorie aux faits, le savant
va des faits à la théorie. Le métaphysicien explique l’univers
d’après lui-même, le savant s’explique lui-même d’après l’univers.

– Dieu soit loué de ce que nous ne sommes pas des savants,
murmura le Dr Hammerfield avec un air de satisfaction béate.

– Qu’êtes-vous donc alors ?
0024
– Nous sommes des philosophes.

– Vous voilà partis, dit Ernest en riant. Vous avez quitté
le terrain réel et solide, et vous vous lancez en l’air avec
un mot en guise de machine volante. De grâce, redescendez
ici-bas et veuillez me dire à votre tour ce que vous entendez
exactement par philosophie.

– La philosophie est… (le Dr Hammerfield s’éclaircit la
gorge), quelque chose qu’on ne peut définir d’une façon compréhensive
que pour les esprits et les tempéraments philosophiques. Le
savant qui se borne à fourrer le nez dans ses éprouvettes
ne saurait comprendre la philosophie.
Ernest parut insensible à ce coup de pointe. Mais il avait
l’habitude de retourner l’attaque contre l’adversaire, et
c’est ce qu’il fit tout de suite, le visage et la voix débordants
de fraternité bénigne.
– En ce cas vous comprendrez certainement la définition que
je vais vous proposer de la philosophie. Toutefois, avant
0025 de commencer, je vous somme, ou d’en relever les erreurs,
ou bien d’observer un silence métaphysique. La philosophie
est simplement la plus vaste de toutes les sciences. Sa méthode
de raisonnement est la même que celle d’une science particulière
quelconque ou de toutes. Et c’est par cette même méthode de
raisonnement, la méthode inductive, que la philosophie fusionne
toutes les sciences particulières en une seule et grande science.
Comme dit Spencer, les données de toute science particulière
ne sont que des connaissances partiellement unifiées ; tandis
que la philosophie synthétise les connaissances fournies par
toutes les sciences. La philosophie est la science des sciences,
la science maîtresse, si vous voulez. Que pensez-vous de cette
définition ?

– Très honorable…, très digne de crédit, murmura gauchement
le Dr Hammerfield.

Mais Ernest était sans pitié.

– Prenez-y bien garde, dit-il. Ma définition est fatale à
0026 la métaphysique. Si dès maintenant vous ne pouvez pas
indiquer une fêlure dans ma définition, tout à l’heure vous
serez disqualifié pour avancer des arguments métaphysiques.
Vous devrez passer votre vie à chercher cette paille et rester
muet jusqu’à ce que vous l’ayez trouvée.

Ernest attendit. Le silence se prolongeait et devenait pénible.
Le Dr Hammerfield était aussi mortifié qu’embarrassé. Cette
attaque à coups de marteau de forgeron le démontait complètement.
Son regard implorant fit le tour de la table, mais personne
ne répondait pour lui. Je surpris père en train de pouffer
derrière sa serviette.

– Il y a une autre manière de disqualifier les métaphysiciens,
reprit Ernest quand la déconfiture du docteur fut bien avérée,
c’est de les juger d’après leurs oeuvres. Qu’ont-ils fait
pour l’humanité, sinon tisser des fantaisies aériennes et
prendre pour dieux leurs propres ombres ? J’accorde qu’ils
ont ajouté quelque chose aux gaîtés du genre humain, mais
quel bien tangible ont-ils forgé pour lui ? Ils ont philosophé
0027 – pardonnez-moi ce mot de mauvais aloi – sur le coeur
comme siège des émotions, et pendant ce temps-là des savants
formulaient la circulation du sang. Ils ont déclamé sur la
famine et la peste comme fléaux de Dieu, tandis que des savants
construisaient des dépôts d’approvisionnement et assainissaient
les agglomérations urbaines. Ils décrivaient la terre comme
centre de l’univers, cependant que des savants découvraient
l’Amérique et sondaient l’espace pour y trouver les étoiles
et les lois des astres. En résumé, les métaphysiciens n’ont
rien fait, absolument rien fait pour l’humanité. Ils ont dû
reculer pas à pas devant les conquêtes de la science. Et à
peine les faits scientifiquement constatés avaient-ils renversé
leurs explications subjectives qu’ils en fabriquaient de nouvelles
sur une échelle plus vaste, pour y faire rentrer l’explication
des derniers faits constatés. Voilà, je n’en doute pas, tout
ce qu’ils continueront à faire jusqu’à la consommation des
siècles. Messieurs, les métaphysiciens sont des sorciers.
Entre vous et l’Esquimau qui imaginait un dieu mangeur de
graisse et vêtu de fourrure, il n’y a d’autre distance que
quelques milliers d’années de constatations de faits.
0028
– Cependant la pensée d’Aristote a gouverné l’Europe pendant
douze siècles, énonça pompeusement le Dr Ballingford, et Aristote
était un métaphysicien.

Le Dr Ballingford fit des yeux le tour de la table et fut
récompensé par des signes et des sourires d’approbation.

– Votre exemple n’est pas heureux, répondit Ernest. Vous évoquez
précisément une des périodes les plus sombres de l’histoire
humaine, ce que nous appelons les siècles d’obscurantisme
: une époque où la science était captive de la métaphysique,
où la physique était réduite à la recherche de la pierre philosophale,
où la chimie était remplacée par l’alchimie, et l’astronomie
par l’astrologie. Triste domination que celle de la pensée
d’Aristote !

Le Dr Ballingford eut l’air vexé, mais bientôt son visage
s’éclaira et il reprit :
– Même si nous admettons le noir tableau que vous venez de
0029 peindre, vous n’en êtes pas moins obligé de reconnaître
à la métaphysique une valeur intrinsèque, puisqu’elle a pu
faire sortir l’humanité de cette sombre phase et la faire
entrer dans la clarté des siècles postérieurs.

– La métaphysique n’eut rien à voir là-dedans, répliqua Ernest.

– Quoi ! s’écria le Dr Hammerfield, ce n’est pas la pensée
spéculative qui a conduit aux voyages de découverte ?

– Ah ! cher Monsieur, dit Ernest en souriant, je vous croyais
disqualifié. Vous n’avez pas encore trouvé la moindre paille
dans ma définition de la philosophie, et vous demeurez en
suspens dans le vide. Toutefois c’est une habitude chez les
métaphysiciens, et je vous pardonne. Non, je le répète, la
métaphysique n’a rien eu à faire là-dedans. Des questions
de pain et de beurre, de soie et de bijoux, de monnaie d’or
et de billon et, incidemment, la fermeture des voies de terre
commerciales vers l’Hindoustan, voilà ce qui a provoqué les
voyages de découverte. A la chute de Constantinople, en 1453,
0030 les Turcs ont bloqué le chemin des caravanes de l’Indus,
et les trafiquants de l’Europe ont dû en chercher un autre.
Telle fut la cause originelle de ces explorations. Christophe
Colomb naviguait pour trouver une nouvelle route des Indes
; tous les manuels d’histoire vous le diront. On découvrit
incidemment de nouveaux faits sur la nature, la grandeur et
la forme de la terre, et le système de Ptolémée jeta ses dernières
lueurs.

Le Dr Hammerfield émit une sorte de grognement.

– Vous n’êtes pas d’accord avec moi ? demanda Ernest. Alors
dites-moi en quoi je fais erreur.

– Je ne puis que maintenir mon point de vue, répliqua aigrement
le Dr Hammerfield. C’est une trop longue histoire pour que
nous l’entreprenions ici.

– Ici n’y a pas d’histoire trop longue pour le savant, dit
Ernest avec douceur. C’est pourquoi le savant arrive quelque
0031 part ; c’est pourquoi il est arrivé en Amérique.

Je n’ai pas l’intention de décrire la soirée toute entière,
bien que ce me soit une joie de me rappeler chaque détail
de cette première rencontre, de ces premières heures passées
avec Ernest Everhard.

La mêlée était ardente et les ministres devenaient cramoisis,
surtout quand Ernest leur lançait les épithètes de philosophes
romantiques, projecteurs de lanterne magique et autres du
même genre. A tout instant il les arrêtait pour les ramener
aux faits. – C’est un fait, camarade, un fait irréfragable,
proclamait-il en triomphe chaque fois qu’il venait d’assener
un coup décisif. Il était hérissé de faits. Il leur lançait
des faits dans les jambes pour les faire trébucher, il leur
dressait des faits en embuscades, il les bombardait de faits
à la volée.

– Toute votre dévotion se réserve à l’autel du fait, lança
le Dr Hammerfield.
0032
– Le fait seul est dieu, et M. Everhard est son prophète,
paraphrasa le Dr Ballingford.

Ernest, souriant, fit un signe d’acquiescement.
– Je suis comme l’habitant du Texas, dit-il. Et comme on le
pressait de s’expliquer, il ajouta : – Oui, l’homme du Missouri
dit toujours ´ Il faut me montrer ça ª ; mais l’homme du Texas
dit ´ Il faut me le mettre dans la main ª. D’où il appert
qu’il n’est pas métaphysicien.

A un autre moment, comme Ernest venait d’affirmer que les
philosophes métaphysiciens ne pourraient jamais supporter
l’épreuve de la vérité, le Dr Hammerfield tonna soudain :

– Quelle est l’épreuve de la vérité, jeune homme ? Voulez-vous
avoir la bonté de nous expliquer ce qui a si longtemps embarrassé
des têtes plus sages que la vôtre ?

– Certainement, répondit Ernest avec cette assurance qui les
0033 mettait en colère. – Les têtes sages ont été longtemps
et pitoyablement embarrassées pour trouver la vérité parce
qu’elles allaient la chercher en l’air, là-haut. Si elles
étaient restées en terre ferme, elles l’auraient facilement
trouvée. Oui, ces sages auraient découvert qu’eux-mêmes éprouvaient
précisément la vérité dans chacune des actions et pensées
pratiques de leur vie.

– L’épreuve ! Le critérium ! répéta impatiemment le Dr Hammerfield.
Laissez de côté les préambules. Donnez-le-nous et nous deviendrons
comme des dieux.

Il y avait dans ces paroles et dans la manière dont elles
étaient dites un scepticisme agressif et ironique que goûtaient
en secret la plupart des convives, bien que l’évêque Morehouse
en parût peiné.
– Le Dr Jordan1 l’a établi très clairement, répondit Ernest.
Voici son moyen de contrôler une vérité : ´ Fonctionne-t-elle
? Y confierez-vous votre vie ? ª

0034 – Bah ! ricana le Dr Hammerfield. Vous oubliez dans vos
calculs l’évêque Berkeley. En somme, on ne lui a jamais répondu.

– Le plus noble métaphysicien de la confrérie, dit Ernest
en riant, mais assez mal choisi comme exemple. On peut prendre
Berkeley lui-même à témoin que sa métaphysique ne fonctionnait
pas.

Du coup le Dr Hammerfield se mit tout à fait en colère, comme
s’il eût surpris Ernest en train de voler ou de mentir.

– Jeune homme, s’écria-t-il d’une voix claironnante, cette
déclaration va de pair avec tout ce que vous avez dit ce soir.
C’est une assertion indigne et dénuée de tout fondement.

– Me voilà aplati, murmura Ernest avec componction. Malheureusement
j’ignore ce qui m’a frappé. Il faut me le mettre dans la main,
Docteur.

– Parfaitement, parfaitement, balbutia le Dr Hammerfield.
0035 Vous ne pouvez pas dire que l’évêque Berkeley a témoigné
que sa métaphysique n’était pas pratique. Vous n’en avez pas
de preuves, jeune homme, vous n’en savez rien. Elle a toujours
fonctionné.

– La meilleure preuve, à mes yeux, que la métaphysique de
Berkeley ne fonctionnait pas, c’est que Berkeley lui-même
– Ernest repris tranquillement haleine – avait l’habitude
invétérée de passer par les portes et non par les murs : c’est
qu’il confiait sa vie à du pain et du beurre et du rôti solides
: c’est qu’il se faisait la barbe avec un rasoir qui fonctionnait
bien.

– Mais ce sont là des choses d’actualité, cria le Docteur,
et la métaphysique est une chose de l’esprit.

– Et c’est en esprit qu’elle fonctionne, demanda doucement
Ernest.
L’autre fit un signe d’assentiment.

0036 – Et, en esprit, une multitude d’anges peuvent danser
sur la pointe d’une aiguille, continua Ernest d’un air pensif.
Et il peut exister un dieu poilu et buveur d’huile, en esprit
; car il n’y a pas de preuves du contraire, en esprit. Et
je suppose, Docteur, que vous vivez en esprit ?

– Oui, mon esprit, c’est mon royaume, répondit l’interpellé.

– Ce qui est une autre façon d’avouer que vous vivez dans
le vide. Mais vous revenez sur terre, j’en suis sûr, à l’heure
des repas, ou quand il survient un tremblement de terre. Me
direz-vous que vous n’auriez aucune appréhension pendant un
cataclysme de ce genre, convaincu que votre corps insubstantiel
ne peut être atteint par une brique immatérielle ?

Instantanément et d’une façon tout à fait inconsciente, le
Dr Hammerfield porta la main à sa tête, où une cicatrice était
cachée sous ses cheveux. Ernest était tombé par hasard sur
un exemple de circonstance. Pendant le grand tremblement de
terre2 le Docteur avait failli être tué par la chute d’une
0037 cheminée. Tout le monde éclata de rire.

– Eh bien ! demanda Ernest quand la gaieté se fut calmée,
j’attends toujours les preuves du contraire. – Et dans le
silence universel, il ajouta : – Pas mal, ce dernier de vos
arguments, mais ce n’est pas encore cela.

Le Dr Hammerfield était temporairement hors de combat, mais
la bataille continua dans d’autres directions. De point en
point, Ernest défiait les ministres. Lorsqu’ils prétendaient
connaître la classe ouvrière, il leur exposait à son sujet
des vérités fondamentales qu’ils ne connaissaient pas et les
mettait au défi de le contredire. Il leur servait des faits,
toujours des faits, réprimait leurs élans vers la lune et
les ramenait en terrain solide.

Comme toute cette scène me revient ! Je crois l’entendre,
avec son intonation de guerre, les fouailler d’un faisceau
de faits dont chacun était une verge cinglante. Et il était
impitoyable. Il ne demandait pas quartier et n’en accordait
0038 pas. Je n’oublierai jamais la raclée finale qu’il leur
infligea.

– Vous avez reconnu ce soir, à plusieurs reprises, par vos
aveux spontanés ou vos déclarations ignorantes, que vous ne
connaissiez pas la classe ouvrière. Je ne vous en blâme pas,
car comment pourriez-vous la connaître ? Vous ne vivez pas
dans les mêmes localités, vous pâturez dans d’autres prairies
avec la classe capitaliste. Et pourquoi agiriez-vous autrement
? C’est la classe capitaliste qui vous paie, qui vous nourrit,
qui vous met sur le dos les habits que vous portez ce soir.
En retour vous prêchez à vos patrons les bribes de métaphysique
qui leur sont particulièrement agréables, et qu’ils trouvent
acceptables parce qu’elles ne menacent pas l’ordre social
établi.

A ces mots il y eut une rumeur de protestation autour de la
table.

– Oh ! je ne mets pas en doute votre sincérité, poursuivit
0039 Ernest. Vous êtes sincères. Ce que vous prêchez, vous
le croyez. C’est en cela que consiste votre force et votre
valeur aux yeux de la classe capitaliste. Si vous songiez
à modifier l’ordre établi, votre prédication deviendrait inacceptable
pour vos patrons et vous vous feriez mettre à la porte. De
temps en temps, quelques-uns d’entre vous sont ainsi congédiés.
N’ai-je pas raison ?

Cette fois, il n’y eut pas de dissentiment. Tous gardèrent
un mutisme significatif, à l’exception du Dr Hammerfield qui
déclara :
– C’est quand leur manière de penser est erronée qu’on leur
demande leur démission.

– Ce qui revient à dire, quand leur manière de penser est
inacceptable. Aussi, je vous le dis en toute sincérité, continuez
à prêcher et à gagner votre argent, mais, pour l’amour du
ciel, laissez la classe ouvrière tranquille. Vous n’avez rien
de commun avec elle, vous appartenez au camp ennemi. Vos mains
sont blanches parce que d’autres travaillent pour vous. Vos
0040 estomacs sont gavés et vos ventres ronds. (Ici le Dr Ballingford
fit une légère grimace et tout le monde regarda sa corpulence
prodigieuse. On disait que depuis des années il n’avait pas
vu ses pieds.) Et vos esprits sont bourrés d’un mortier de
doctrines qui sert à cimenter les arcs-boutants de l’ordre
établi. Vous êtes des mercenaires, sincères, je vous l’accorde,
mais au même titre que l’étaient les hommes de la Garde suisse
sous l’ancienne monarchie française. Soyez fidèles à ceux
qui vous donnent le pain et le sel, et la solde : soutenez
de vos prédications les intérêts de vos employeurs. Mais ne
descendez pas vers la classe ouvrière pour vous offrir en
qualité de faux guides. Vous ne sauriez vivre honnêtement
dans les deux camps à la fois. La classe ouvrière s’est passée
de vous. Croyez-moi, elle continuera à s’en passer. Et, en
outre, elle s’en tirera mieux sans vous qu’avec vous.

2.

Les défis

0041

A peine les invités partis, mon père se laissa tomber dans
un fauteuil et s’abandonna aux éclats d’une gaîté pantagruélique.
Jamais, depuis la mort de ma mère, je ne l’avais entendu rire
de si bon coeur.

– Je parierais bien que le Dr Hammerfield n’avait encore rien
affronté de pareil de sa vie – dit-il entre deux accès. –
La courtoisie des controverses ecclésiastiques ! As-tu remarqué
qu’il a commencé comme un agneau – c’est d’Everhard que je
parle – pour se muer tout à coup en un lion rugissant ? C’est
un esprit magnifiquement discipliné. Il aurait fait un savant
de premier ordre si son énergie eût été orientée dans ce sens.

Ai-je besoin d’avouer qu’Ernest Everhard m’intéressait profondément,
non seulement par ce qu’il avait pu dire ou par sa façon de
le dire, mais par lui-même, comme homme ? Je n’en avais jamais
rencontré de semblable, et c’est pourquoi, je suppose, malgré
mes vingt-quatre ans sonnés, je n’étais pas encore mariée.
0042 En tout cas, je dus m’avouer qu’il me plaisait, et que
ma sympathie reposait sur autre chose que son intelligence
dans la discussion. En dépit de ses biceps, de sa poitrine
de boxeur, il me faisait l’effet d’un garçon candide. Sous
son déguisement de fanfaron intellectuel je devinais un esprit
délicat et sensitif. Ses impressions m’étaient transmises
par des voies que je ne puis définir autrement que comme mes
intuitions féminines.

Il y avait dans son appel de clairon quelque chose qui m’était
allé au coeur. Je croyais encore l’entendre et je désirais
l’entendre de nouveau. J’aurais eu plaisir à revoir dans ses
yeux cet éclair de gaîté qui démentait le sérieux impassible
de son visage. D’autres sentiments vagues mais plus profonds
remuaient en moi. Déjà je l’aimais presque. Pourtant, si je
ne l’avais jamais revu, je suppose que ces sentiments imprécis
se seraient effacés et que je l’aurais oublié assez facilement.

Mais ce n’était pas ma destinée de ne jamais le revoir. L’intérêt
que mon père éprouvait depuis peu pour la sociologie et les
0043 dîners qu’il donnait régulièrement, excluaient cette éventualité.
Père n’était pas un sociologue : sa spécialité scientifique
était la physique, et ses recherches dans cette branche avaient
été fructueuses. Son mariage l’avait rendu parfaitement heureux.
Mais, après la mort de ma mère, ses travaux ne purent combler
le vide. Il s’occupa de philosophie avec un intérêt d’abord
mitigé, puis grandissant de jour en jour : il fut entraîné
vers l’économie politique et la science sociale, et comme
il possédait un vif sentiment de justice, il ne tarda pas
à se passionner pour le redressement des torts. Je notai avec
gratitude ces indices d’un intérêt renaissant à la vie, sans
me douter où la nôtre allait être menée. Lui, avec l’enthousiasme
d’un adolescent, plongea tête baissée dans ses nouvelles recherches,
sans s’inquiéter le moins du monde où elles aboutiraient.

Habitué de longue date au laboratoire, il fit de sa salle
à manger un laboratoire social. Des gens de toutes sortes
et de toutes conditions s’y trouvèrent réunis, savants, politiciens,
banquiers, commerçants, professeurs, chefs travaillistes,
socialistes et anarchistes. Il les poussait à discuter entre
0044 eux, puis analysait leurs idées sur la vie et sur la société.

Il avait fait la connaissance d’Ernest peu de temps avant
´ le soir des prédicants ª. Après le départ des convives,
il me raconta comment il l’avait rencontré. Un soir, dans
une rue, il s’était arrêté pour écouter un homme qui, juché
sur une caisse à savon, discourait devant un groupe d’ouvriers.
C’était Ernest. Hautement prisé dans les conseils du parti
socialiste, il était considéré comme un de ses chefs, et reconnu
pour tel dans la philosophie du socialisme. Possédant le don
de présenter en langage simple et clair les questions les
plus abstraites, cet éducateur de naissance ne croyait pas
déchoir en montant sur la caisse à savon pour expliquer l’économie
politique aux travailleurs.

Mon père s’arrêta pour l’écouter, s’intéressa au discours,
prit rendez-vous avec l’orateur, et, la connaissance faite,
l’invita au dîner des révérends. Il me révéla ensuite quelques
renseignements qu’il avait pu recueillir sur son compte. Ernest
était fils d’ouvriers, bien qu’il descendît d’une vieille
0045 famille, établie depuis plus de deux cents ans en Amérique3.
A l’âge de dix ans il était allé travailler en manufacture,
et, plus tard, il avait fait son apprentissage de maréchal
ferrant. C’était un auto-didacte : il avait étudié seul le
français et l’allemand, et à cette époque il gagnait médiocrement
sa vie en traduisant des oeuvres scientifiques et philosophiques
pour une maison précaire d’éditions socialistes de Chicago.
A ce salaire s’ajoutaient quelques droits provenant de la
vente restreinte de ses propres oeuvres.

Voilà ce que j’appris de lui avant d’aller me coucher, et
je restai longtemps éveillée, écoutant de mémoire le son de
sa voix. Je m’effrayai de mes propres pensées. Il ressemblait
si peu aux hommes de ma classe, il me paraissait si étranger,
et si fort ! Sa maîtrise me charmait et me terrifiait à la
fois, et ma fantaisie vagabondait si bien que je me surpris
à l’envisager comme amoureux et comme mari. J’avais toujours
entendu dire que la force chez l’homme est une attraction
irrésistible pour les femmes ; mais celui-là était trop fort.
– Non, non ! m’écriai-je, c’est impossible ; absurde. – Et
0046 le lendemain, en m’éveillant, je découvris en moi le désir
de le revoir, d’assister à sa victoire dans une nouvelle discussion,
de vibrer encore à son intonation de combat, de l’admirer
dans toute sa certitude et sa force, mettant en pièces leur
suffisance et secouant leur pensée hors de l’ornière. Qu’importait
sa fanfaronnade ? Selon ses propres termes, elle fonctionnait,
elle produisait des effets. En outre, elle était belle à voir,
excitante comme un début de bataille.

Plusieurs jours se passèrent, employés à lire les livres d’Ernest,
que père m’avait prêtés. Sa parole écrite était comme sa pensée
parlée, claire et convaincante. Sa simplicité absolue vous
persuadait lors même que vous doutiez encore. Il avait le
don de la lucidité. Son exposition du sujet était parfaite.
Pourtant, en dépit de son style, bien des choses me déplaisaient.
Il attachait trop d’importance à ce qu’il appelait la lutte
des classes, à l’antagonisme entre le travail et le capital,
au conflit des intérêts.

Père me raconta joyeusement l’appréciation du Dr Hammerfield
0047 sur Ernest, ´ un insolent roquet, gonflé de suffisance
par un savoir insuffisant ª et qu’il se refusait à rencontrer
de nouveau. Par contre, l’évêque Morehouse s’était pris d’intérêt
pour Ernest, et désirait vivement une nouvelle entrevue. ´
Un jeune homme fort ª avait-il déclaré, ´ et vivant, bien
vivant ; mais il est trop sûr, trop sûr. ª

Ernest revint un après-midi avec père. L’évêque Morehouse
était déjà arrivé, et nous prenions le thé sous la véranda.
Je dois dire que la présence prolongée d’Ernest à Berkeley
s’expliquait par le fait qu’il suivait des cours spéciaux
de biologie à l’Université, et aussi parce qu’il travaillait
beaucoup à un nouvel ouvrage intitulé ´ Philosophie et Révolution
ª.

Quand Ernest entra, la véranda sembla soudain rapetissée.
Ce n’est pas qu’il fut extraordinairement grand – il n’avait
que cinq pieds neuf pouces – mais il semblait rayonner une
atmosphère de grandeur. En s’arrêtant pour me saluer, il manifesta
une légère hésitation en étrange désaccord avec ses yeux hardis
0048 et sa poignée de main ; celle-ci était ferme et sûre :
ses yeux ne l’étaient pas moins, mais, cette fois, ils semblaient
contenir une question tandis qu’il me regardait, comme le
premier jour, un peu trop longtemps.

– J’ai lu votre ´ Philosophie des classes laborieuses ª, lui
dis-je, et je vis ses yeux briller de contentement.

– Naturellement, répondit-il, vous aurez tenu compte de l’auditoire
auquel la conférence était adressée.

– Oui, et c’est là-dessus que je veux vous chercher querelle.

– Moi aussi, dit l’évêque Morehouse, j’ai une querelle à vider
avec vous.

A ce double défi, Ernest leva les épaules d’un air de bonne
humeur et accepta une tasse de thé. L’évêque s’inclina pour
me céder la préséance.
– Vous fomentez la haine des classes, dis-je à Ernest. Je
0049 trouve que c’est une erreur et un crime de faire appel
à tout ce qu’il y a d’étroit et de brutal dans la classe ouvrière.
La haine de classe est anti-sociale, et, il me semble, anti-socialiste.

– Je plaide non coupable, répondit-il. Il n’y a de haine de
classes ni dans la lettre ni dans l’esprit d’aucune de mes
oeuvres.

– Oh ! m’écriai-je d’un air de reproche. Je saisis mon livre
et l’ouvris.
Il buvait son thé, tranquille et souriant, pendant que je
le feuilletais.

– Page 132 – je lus à haute voix : ´ Ainsi la lutte des classes
se produit, au stage actuel du développement social, entre
la classe qui paie des salaires et les classes qui en reçoivent.
ª
Je le regardai d’un air triomphant.

– Il n’est pas question de haine de classes là-dedans, me
0050 dit-il en souriant.

– Mais vous dites ´ Lutte de classes ª.

– Ce n’est pas du tout la même chose. Et, croyez-moi, nous
ne fomentons pas la haine. Nous disons que la lutte des classes
est une loi du développement social. Nous n’en sommes pas
responsables. Ce n’est pas nous qui la faisons. Nous nous
contentons de l’expliquer, comme Newton expliquait la gravitation.
Nous analysons la nature du conflit d’intérêts qui produit
la lutte de classes.

– Mais il ne devrait pas y avoir conflit d’intérêts, m’écriai-je.

– Je suis tout à fait de votre avis, répondit-il. Et c’est
précisément l’abolition de ce conflit d’intérêts que nous
essayons de provoquer, nous autres socialistes. Pardon, laissez-moi
vous lire un autre passage. – Il prit le livre et tourna quelques
feuillets. – Page 126. ´ Le cycle des luttes de classes, qui
a commencé avec la dissolution du communisme primitif de la
0051 tribu et la naissance de la propriété individuelle, se
terminera avec la suppression de l’appropriation individuelle
des moyens d’existence sociale. ª

– Mais je ne suis pas d’accord avec vous, intervint l’évêque,
sa figure pâle d’ascète légèrement teintée par l’intensité
de ses sentiments. Vos prémisses sont fausses. Il n’existe
pas de conflits d’intérêts entre le travail et le capital,
ou du moins il ne devrait pas en exister.

– Je vous remercie, dit gravement Ernest, de m’avoir rendu
mes prémisses par votre dernière proposition.

– Mais pourquoi y aurait-il conflit ? demanda l’évêque avec
chaleur.

Ernest haussa les épaules : – Parce que nous sommes ainsi
faits, je suppose.

– Mais nous ne sommes pas ainsi faits !
0052
– Est-ce de l’homme idéal, divin et dépourvu d’égoïsme, que
vous discutez ? demanda Ernest. Mais il y en a si peu qu’on
est en droit de les considérer pratiquement comme inexistants.
Ou parlez-vous de l’homme commun et ordinaire ?

– Je parle de l’homme ordinaire.

– Faible, et faillible, et sujet à erreur ?

L’évêque fit un signe d’assentiment.
– Et mesquin et égoïste ?

Le pasteur renouvela son geste.
– Faites attention, déclara Ernest. J’ai dit égoïste.

– L’homme ordinaire est égoïste, affirma vaillamment l’évêque.

– Il veut avoir tout ce qu’il peut avoir ?

0053 – Il veut avoir le plus possible ; c’est déplorable, mais
vrai.

– Alors je vous tiens. – Et la mâchoire d’Ernest claqua comme
le ressort d’un piège. – Prenons un homme qui travaille dans
les tramways.

– Il ne pourrait pas travailler s’il n’y avait pas de capital,
interrompit l’évêque.

– C’est vrai, et vous m’accorderez que le capital périrait
s’il n’y avait pas la main-d’oeuvre pour gagner les dividendes
?
L’évêque ne répondit pas.
– N’êtes-vous pas de mon avis ? insista Ernest.

Le prélat acquiesça de la tête.
– Alors nos deux propositions s’annulent réciproquement et
nous nous retrouvons à notre point de départ. Recommençons.
Les travailleurs des tramways fournissent la main-d’oeuvre.
0054 Les actionnaires fournissent le capital. Par l’effort
combiné du travail et du capital, de l’argent est gagné4.
Ils se partagent ce gain. La part du capital s’appelle des
dividendes. La part du travail s’appelle des salaires.

– Très bien, interrompit l’évêque. Et il n’y a pas de raison
pour que ce partage ne s’opère pas à l’amiable.

– Vous avez déjà oublié nos conventions, répliqua Ernest.
Nous sommes tombés d’accord que l’homme est égoïste, l’homme
ordinaire, tel qu’il est. Vous vous lancez en l’air pour établir
une distinction entre cet homme-là et les hommes tels qu’ils
devraient être, mais qu’ils ne sont pas. Revenons sur terre
; le travailleur étant égoïste, veut avoir le plus possible
dans le partage. Le capitaliste, étant égoïste, veut avoir
tout ce qu’il peut prendre. Lorsqu’une chose existe en quantité
limitée et que deux hommes veulent en avoir chacun le maximum,
il y a conflit d’intérêts. C’est celui qui existe entre le
travail et le capital, et c’est un conflit irréconciliable.
Tant qu’il existera des ouvriers et des capitalistes, ils
0055 continueront à se quereller au sujet du partage. Si vous
étiez à San-Francisco cet après-midi, vous seriez obligé d’aller
à pied. Pas un train ne circule dans les rues.

– Encore une grève ? demanda l’évêque d’un ton alarmé.

– Oui, on se chicane sur le partage des bénéfices des chemins
de fer urbains.

L’évêque s’emporta.

– On a tort, cria-t-il. Les ouvriers n’y voient pas plus loin
que le bout de leur nez. Comment peuvent-ils espérer qu’ils
conserveront notre sympathie…

– Quand nous sommes forcés d’aller à pied, acheva malicieusement
Ernest.

Mais l’évêque ne prit pas garde à cette proposition complétive.

0056 – Leur point de vue est trop borné, continua-t-il. Les
hommes devraient se conduire en hommes et non en brutes. Il
va encore y avoir des violences et des meurtres, et des veuves
et des orphelins affligés. Le capital et le travail devraient
être unis. Ils devraient marcher la main dans la main et pour
leur mutuel bénéfice.

– Vous voilà reparti en l’air, remarqua froidement Ernest.
Voyons, redescendez sur terre et ne perdez pas de vue notre
admission que l’homme est égoïste.

– Mais il ne devrait pas l’être ! s’écria l’évêque.

– Sur ce point je suis d’accord avec vous. Il ne devrait pas
être égoïste, mais il continuera de l’être tant qu’il vivra
dans un système social basé sur une morale à cochons.

Le dignitaire de l’Eglise fut effaré, et père se tordit.

– Oui, une morale à cochons, reprit Ernest sans remords. Voilà
0057 le dernier mot de votre système capitaliste. Et voilà
ce que soutient votre Eglise, ce que vous prêchez chaque fois
que vous montez en chaire. Une éthique à porcs, il n’y a pas
d’autre nom à lui donner.

L’évêque se tourna comme pour en appeler à mon père, mais
celui-ci hocha la tête en riant.
– Je crois bien que notre ami a raison, dit-il. C’est la politique
du laisser-faire, du chacun pour soi et que le diable emporte
le dernier. Comme le disait l’autre soir M. Everhard, la fonction
que vous remplissez, vous autres gens d’Eglise, c’est de maintenir
l’ordre établi, et la société repose sur cette base-là.

– Mais ce n’est pas la doctrine du Christ, s’écria l’évêque.

– Aujourd’hui l’Eglise n’enseigne pas la doctrine du Christ,
répondit Ernest. C’est pourquoi les ouvriers ne veulent rien
avoir à faire avec elle. L’Eglise approuve la terrible brutalité,
la sauvagerie avec laquelle le capitaliste traite les masses
laborieuses.
0058
– Elle ne l’approuve pas, objecta l’évêque.

– Elle ne proteste pas, répliqua Ernest, et dès lors elle
approuve, car il ne faut pas oublier que l’Eglise est entretenue
par la classe capitaliste.

– Je n’avais pas envisagé les choses sous ce jour-là, dit
naïvement l’évêque. Vous devez vous tromper. Je sais qu’il
y a beaucoup de tristesses et de vilenies en ce monde. Je
sais que l’Eglise a perdu le… ce que vous appelez le prolétariat.

– Vous n’avez jamais eu le prolétariat, cria Ernest. Il a
grandi en dehors de l’Eglise et sans elle.

– Je ne saisis pas, dit faiblement l’évêque.

– Je vais vous expliquer. Par suite de l’introduction des
machines et du système usinier vers la fin du XVIIIe siècle,
la grande masse des laboureurs fut arrachée à la terre et
0059 le mode ancien du travail fut brisé. Les travailleurs,
chassés de leurs villages, se trouvèrent parqués dans les
villes manufacturières. Les mères et les enfants furent mis
à l’oeuvre sur les nouvelles machines. La vie de famille cessa.
Les conditions devinrent atroces. C’est une page d’histoire
écrite avec des larmes et du sang.

– Je sais, je sais, interrompit l’évêque avec une expression
d’angoisse. Ce fut terrible ; mais cela se passait en Angleterre,
il y a un siècle et demi.

– Et c’est ainsi que, voilà un siècle et demi, naquit le prolétariat
moderne, continua Ernest. Et l’Eglise l’ignora. Pendant que
les capitalistes construisaient ces abattoirs du peuple, l’Eglise
restait muette, et aujourd’hui elle observe le même mutisme.
Comme dit Austin Lewis5 en parlant de cette époque, ceux qui
avaient reçu le commandement ´ Paissez mes brebis ª virent,
sans la moindre protestation, ces brebis vendues et harassées
à mort… Avant d’aller plus loin je vous prie de me dire
carrément si nous sommes d’accord ou non. L’Eglise a-t-elle
0060 protesté à ce moment-là ?

L’évêque Morehouse hésita. Pas plus que le Dr Hammerfield,
il n’était habitué à ce genre d’offensive à domicile, selon
l’expression d’Ernest.
– L’histoire du XVIIIe siècle est écrite, suggéra celui-ci.
Si l’Eglise n’était pas muette, on doit trouver trace de sa
protestation quelque part dans les livres.

– Malheureusement, je crois bien qu’elle est restée muette,
avoua le dignitaire de l’Eglise.

– Et elle reste muette encore aujourd’hui.

– Ici nous ne sommes plus d’accord. Ernest fit une pause,
regarda attentivement son interlocuteur, et accepta le défi.

– Très bien, dit-il, nous allons voir. Il y a à Chicago des
femmes qui travaillent toute la semaine pour quatre-vingt-dix
cents. L’Eglise proteste-t-elle ?
0061
– C’est une nouvelle pour moi, fut la réponse. Quatre-vingt-dix
cents ! C’est épouvantable.

– L’Eglise a-t-elle protesté ? insista Ernest.

– L’Eglise l’ignore. Le prélat se débattait ferme.

– Cependant l’Eglise a reçu ce commandement ´ Paissez mes
brebis ª, dit Ernest avec une amère ironie. Puis, se reprenant
tout de suite : Pardonnez-moi ce mouvement d’aigreur ; mais
pouvez-vous être surpris que nous perdions patience avec vous
? Avez-vous protesté devant vos congrégations capitalistes
contre l’emploi d’enfants dans les filatures de coton du sud
? Des enfants de six ou sept ans travaillant toutes les nuits
en équipes de douze heures. Ils ne voient jamais la sainte
lumière du jour. Ils meurent comme des mouches. Les dividendes
sont payés avec leur sang. Et avec cet argent on construit
de magnifiques églises dans la Nouvelle-Angleterre, et vos
pareils y prêchent d’agréables platitudes devant les ventres
0062 replets et luisants des tirelires à dividendes.

– Je ne savais pas, murmura l’évêque dans un souffle défaillant.
Son visage était pâle, comme s’il eût éprouvé des nausées.

– Ainsi vous n’avez pas protesté ?
Le pasteur eut un faible mouvement de dénégation.
– Ainsi l’Eglise est muette aujourd’hui, comme elle l’était
au XVIIIe siècle ?

L’évêque ne répondit rien, et pour une fois Ernest s’abstint
d’insister.
– Et, ne l’oubliez pas, toutes les fois qu’un membre du clergé
proteste, on le congédie.

– Je trouve que ce n’est guère juste.

– Protesterez-vous ? demanda Ernest.

– Montrez-moi, dans notre propre communauté, des maux comme
0063 ceux dont vous avez parlés, et j’élèverai la voix.

– Je me mets à votre disposition pour vous les montrer, dit
tranquillement Ernest, et je vous ferai faire un voyage à
travers l’enfer.

– Et moi je désavouerai tout !… Le pasteur s’était redressé
dans son fauteuil, et sur son doux visage se répandait une
expression de dureté guerrière.

– L’Eglise ne restera pas muette !

– Vous serez congédié, avertit Ernest.

– Je vous fournirai la preuve du contraire, fut la réplique.
Vous verrez, si tout ce que vous dites est vrai, que l’Eglise
s’est trompée par ignorance. Et je crois même que tout ce
qu’il y a d’horrible dans la société industrielle est dû à
l’ignorance de la classe capitaliste. Elle remédiera au mal
dès qu’elle recevra le message que le devoir de l’Eglise est
0064 de lui communiquer.

Ernest se mit à rire. Son rire était brutal, et je me sentis
poussée à prendre la défense de l’évêque.

– Souvenez-vous, lui dis-je, que vous ne voyez qu’une face
de la médaille. Bien que vous ne nous fassiez crédit d’aucune
bonté, il y a beaucoup de bon chez nous. L’évêque Morehouse
a raison. Les maux de l’industrie, si terribles qu’ils soient,
sont dus à l’ignorance. Les divisions sociales sont trop accentuées.

– L’Indien sauvage est moins cruel et moins implacable que
la classe capitaliste, répondit-il, et en ce moment je fus
tenté de le prendre en grippe.

– Vous ne nous connaissez pas. Nous ne sommes ni cruels ni
implacables.

– Prouvez-le, lança-t-il d’un ton de défi.

0065 – Comment puis-je vous le prouver, à vous ? Je commençais
à être en colère. Il secoua la tête.

– Je ne vous demande pas de me le prouver à moi ; je vous
demande de vous le prouver à vous-même.

– Je sais à quoi m’en tenir.

– Vous ne savez rien du tout, répondit-il brutalement.

– Allons, allons, mes enfants ! dit père d’un ton conciliant.

– Je m’en moque, commençai-je avec indignation. Mais Ernest
m’interrompit.

– Je crois que vous avez de l’argent placé dans les filatures
de la Sierra, ou que votre père en a, ce qui revient au même.

– Qu’est-ce que ceci a de commun avec la question qui nous
occupe ? m’écriai-je.
0066
– Peu de chose, énonça-t-il lentement, sauf que la robe que
vous portez est tachée de sang. Vos aliments ont le goût du
sang. Des poutres du toit qui vous abrite dégoutte du sang
de jeunes enfants et d’hommes valides. Je n’ai qu’à fermer
les yeux pour l’entendre couler goutte à goutte autour de
moi.

Joignant le geste à la parole, il se renversa dans son fauteuil
et ferma les yeux. J’éclatai en larmes de mortification et
de vanité froissée. Je n’avais jamais été si cruellement traitée
de ma vie. L’évêque et mon père étaient aussi embarrassés
et bouleversés l’un que l’autre. Ils essayèrent de détourner
la conversation sur un terrain moins brûlant. Mais Ernest
ouvrit les yeux, me regarda et les écarta du geste. Sa bouche
était sévère, ses regards aussi, et il n’y avait pas dans
ses yeux la moindre étincelle de gaîté. Qu’allait-il dire,
quelle nouvelle cruauté allait-il m’infliger ? Je ne le sus
jamais, car, à ce moment-là, un homme, passant sur le trottoir,
s’arrêta pour nous regarder. C’était un gaillard solide et
0067 pauvrement vêtu qui portait sur le dos une lourde charge
de chevalets, de chaises et d’écrans faits de bambou et de
ratine. Il regardait la maison comme s’il hésitait à entrer
pour essayer de vendre quelques uns de ces articles.

– Cet homme s’appelle Jackson, dit Ernest.

– Bâti comme il l’est, remarquai-je sèchement, il devrait
travailler au lieu de faire le marchand ambulant.

– Remarquez sa manche gauche, m’avertit doucement Ernest.

Je jetai un coup d’oeil et vis que la manche était vide.
– De ce bras vient un peu du sang que j’entendais couler de
votre toit, continua-t-il du même ton doux et triste. Il a
perdu son bras aux filatures de la Sierra, et, comme un cheval
mutilé, vous l’avez jeté à la rue pour y mourir. Quand je
dis ´ vous ª, je veux dire le sous-directeur et les personnages
employés par vous et autres actionnaires pour faire marcher
les filatures en votre nom. L’accident fut causé par le souci
0068 qu’avait cet ouvrier d’épargner quelques dollars à la
compagnie. Son bras fut accroché par le cylindre dentelé de
la cardeuse. Il aurait pu laisser passer le petit caillou
qu’il avait aperçu entre les dents de la machine, et qui aurait
brisé une double rangée de pointes. C’est en voulant le retirer
qu’il eut le bras saisi et mis en pièces du bout des doigts
à l’épaule. C’était la nuit. A la filature, on faisait des
heures supplémentaires. Un gros dividende fut payé ce trimestre-là.
Cette nuit-là, Jackson travaillait depuis bien des heures,
et ses muscles avaient perdu leur ressort et leur vivacité.
Voilà pourquoi il fut happé par la machine. Il avait une femme
et trois enfants.

– Et qu’est-ce que la compagnie a fait pour lui ? demandai-je.

– Absolument rien. Oh ! pardon, elle a fait quelque chose.
Elle a réussi à le faire débouter de l’action en dommages
et intérêts qu’il lui avait intentée en sortant de l’hôpital.
La compagnie emploie des avocats très habiles.

0069 – Vous n’avez pas tout raconté, dis-je avec conviction,
ou peut-être vous ne connaissez pas toute l’histoire. Il se
peut que cet homme ait été insolent.

– Insolent ! ah ! ah ! – son rire était méphistophélique.
– Grands dieux ! insolent, avec son bras déchiqueté ! Néanmoins,
c’était un serviteur doux et humble, et jamais personne n’a
dit qu’il ait été insolent.

– Mais au tribunal, insistai-je. Le jugement n’aurait pas
été rendu contre lui s’il n’y avait pas eu dans cette affaire
autre chose que ce que vous nous en avez dit.

– Le principal avocat-conseil de la Compagnie est le colonel
Ingram, et c’est un homme de loi très capable. – Ernest me
regarda sérieusement pendant un moment, puis continua :
– Je vais vous donner un avis, Mademoiselle Cunnigham : vous
pourriez faire votre enquête privée sur le cas Jackson.

– J’avais déjà pris cette résolution, répondis-je froidement.
0070
– C’est parfait, dit-il, rayonnant de bonne humeur. Et je
vais vous dire où trouver l’homme. Mais je frémis à la pensée
de tout ce que vous allez éprouver avec le bras de Jackson.

Et voilà comment l’évêque et moi nous acceptâmes les défis
d’Ernest. Mes deux visiteurs s’en allèrent ensemble, me laissant
toute froissée de l’injustice infligée à ma caste et à moi-même.
Ce garçon-là était une brute. Je le haïssais à cet instant,
et je me consolai à la pensée que sa conduite était tout ce
qu’on pouvait attendre d’un homme de la classe ouvrière.

3.

Le bras de Jackson

Je ne me doutais guère du rôle fatal que le bras de Jackson
allait jouer dans ma vie. L’homme lui-même, quand je parvins
0071 à le trouver, ne me fit pas grande impression. Il habitait,
dans le voisinage de la baie, au nord des marais, une masure
indescriptible, entourée de flaques d’eau croupie et verdâtre
qui répandaient une odeur fétide.

C’était bien le personnage humble et débonnaire que l’on m’avait
décrit. Il s’occupait à un ouvrage de ratine et travaillait
sans relâche pendant que je causais avec lui. Mais en dépit
de sa résignation, je saisis dans sa voix une sorte d’amertume
naissante quand il me dit :
– Ils auraient tout de même bien pu me donner du boulot comme
gardien de nuit.

Je ne pus en tirer grand’chose. Il avait un air hébété que
démentait son adresse au travail. Ceci me suggéra une question.

– Comment votre bras s’est-il trouvé pris dans la machine
?
Il me regarda d’une manière absente en réfléchissant, puis
secoua la tête.
0072 – J’en sais rien : c’est arrivé comme ça.

– Un peu de négligence peut-être ?

– Non, j’appellerais pas ça comme ça. Je faisais des heures
supplémentaires, et je crois bien que j’étais fatigué un peu.
J’ai travaillé dix-sept ans dans cette usine-là, et j’ai remarqué
que la plupart des accidents arrivent juste avant le coup
de sifflet. Je parierais bien qu’il en arrive plus dans l’heure
avant la sortie que dans tout le reste de la journée. Un homme
n’est plus si vif quand il a trimé des heures sans arrêter.
J’en ai assez vu pour savoir, des bonshommes entaillés, ou
rabotés, ou déchiquetés.

– Vous en avez vu tant que cela ?

– Des cents et des cents, et des enfants dans le tas.

A part certains détails horribles, son récit de l’accident
était bien conforme à celui que j’avais déjà entendu. Comme
0073 je lui demandais s’il avait enfreint quelque règlement
sur la conduite de la machine, il hocha la tête.

– J’ai fait sauter la courroie de la main droite, et j’ai
voulu ôter le caillou avec ma gauche. Je n’ai pas regardé
si la courroie était bien dégagée. Je croyais que ma main
droite avait fait le nécessaire, j’allongeai vivement le bras
gauche… et pas du tout, la courroie n’était qu’à moitié
dégagée… et alors mon bras fut broyé.

– Vous avez dû souffrir atrocement, dis-je avec sympathie.

– Dame, l’écrasement des os, ça n’était pas drôle.

Ses idées semblaient un peu confuses au sujet de l’action
en dommages-intérêts. La seule chose claire pour lui, c’est
qu’on ne lui avait pas accordé la moindre compensation. D’après
son impression, cette décision adverse du tribunal reposait
sur le témoignage des contremaîtres et du sous-directeur,
qui, selon sa propre expression, n’avaient point dit ce qu’ils
0074 auraient dû dire.
– Et je résolus d’aller les trouver.

Le plus net de tout cela, c’est que Jackson se trouvait réduit
à une situation lamentable. Sa femme était en mauvaise santé,
et ce métier de fabricant ambulant ne lui permettait pas de
gagner de quoi nourrir sa famille. Il était en retard pour
son loyer, et son aîné, un garçon de onze ans, travaillait
déjà à la filature.

– Ils auraient tout de même bien pu me donner ce boulot-là
comme veilleur de nuit, – furent ses dernières paroles quand
je le quittai.

Après une entrevue avec l’avocat qui avait plaidé pour Jackson,
ainsi qu’avec le sous-directeur et les deux contremaîtres
entendus comme témoins dans l’affaire, je commençai à me rendre
compte que les affirmations d’Ernest étaient bien fondées.

Du premier coup d’oeil je jugeai l’homme de loi comme un être
0075 faible et insuffisant, et je ne m’étonnai plus que Jackson
eût perdu son procès. Ma première pensée fut qu’il n’avait
que ce qu’il méritait pour avoir choisi un pareil défenseur.
Puis deux déclarations d’Ernest me revinrent à l’esprit :
´ La compagnie emploie des avocats très habiles ª et ´ Le
colonel Ingram est un homme de loi très capable ª. Je me pris
à penser que naturellement la compagnie était à même de se
payer des talents de meilleur aloi que ne pouvait le faire
un pauvre diable d’ouvrier comme Jackson. Mais ce détail me
semblait secondaire, et, à mon idée, il devait sûrement y
avoir quelque bonne raison pour que Jackson eût perdu la partie.

– Comment se fait-il que vous n’ayez pas gagné ce procès ?
– demandai-je.

L’avocat, un moment, parut embarrassé et ennuyé, et je me
sentis prise de pitié pour cette pauvre créature. Puis il
commença à geindre. Je crois qu’il était né pleurnicheur,
et appartenait à la race des vaincus dès le berceau. Il se
plaignit des témoins, qui n’avaient fait que des dépositions
0076 favorables à la partie adverse : il n’avait pu leur arracher
un mot en faveur de Jackson. Ils savaient de quel côté leur
tartine était beurrée. Quant à Jackson, ce n’était qu’un sot.
Il s’était laissé intimider et confondre par le colonel Ingram.
Celui-ci excellait dans les contre-interrogatoires. Il avait
retourné Jackson avec ses questions et lui avait arraché des
réponses compromettantes.

– Comment ses réponses pouvaient-elles être compromettantes
s’il avait la justice de son côté ? demandai-je.

– Qu’est-ce que la justice a à voir là-dedans ? demanda-t-il
en retour. Et me montrant les nombreux volumes rangés sur
les étagères de son pauvre bureau : – Vous voyez tous ces
livres : c’est en les lisant que j’ai appris à distinguer
entre le droit et la loi. Demandez à n’importe quel basochien.
Il faut aller à l’école du dimanche pour savoir ce qui est
juste, mais il faut s’adresser à ces livres pour apprendre
ce qui est légal.

0077 – Voulez-vous me faire entendre que Jackson avait le bon
droit de son côté et que pourtant il a été battu ? lui demandai-je
avec hésitation. Voulez-vous insinuer qu’il n’y a pas de justice
à la cour du juge Caldwell ?

Le petit avocat écarquilla les yeux un instant, puis toute
trace de combativité s’effaça de son visage.

Il recommença à se plaindre.
– La partie n’était pas égale pour moi. Ils ont berné Jackson
et moi avec. Quelle chance avais-je de réussir ? Le colonel
Ingram est un grand avocat. S’il n’était un juriste de premier
ordre, croyez-vous qu’il aurait entre les mains les affaires
des Filatures de la Sierra, du Syndicat Foncier d’Erston,
de la Berkeley Consolidée, de l’Oakland, de la San Léandro
et de Compagnie Electrique de Pleasanton ? C’est un avocat
de corporations, et ces gens-là ne sont pas payés pour être
des sots6. Pourquoi les Filatures de la Sierra, à elles seules,
lui donnent-elles vingt mille dollars par an ? Vous pensez
bien que c’est parce qu’aux yeux des actionnaires il vaut
0078 cette somme-là. Je ne vaux pas ça, moi. Si je le valais,
je ne serais pas un raté, un crève-la-faim, obligé de me charger
d’affaires comme celle de Jackson. Que pensez-vous que j’aurais
touché si j’avais gagné son procès ?

– Je pense que vous l’auriez écorché.

– Naturellement, cria-t-il d’un ton irrité. Il faut bien que
je vive.

– Il a une femme et des enfants.

– Moi aussi j’ai une femme et des enfants. Et il n’y a pas
une âme au monde excepté moi pour s’inquiéter s’ils meurent
de faim ou pas.

Son visage s’adoucit soudain. Il ouvrit le boîtier de sa montre
et me montra la photographie en miniature d’une femme et de
deux fillettes.

0079 – Regardez, les voilà. Nous en avons vu de dures, on peut
le dire. J’avais l’intention de les envoyer à la campagne
si j’avais gagné ce procès-là. Elles ne se portent pas bien
ici, mais je n’ai pas les moyens de les faire vivre ailleurs.

Quand je me levai pour prendre congé, il recommença ses gémissements.

– Je n’avais pas l’ombre d’une chance. Le colonel Ingram et
le juge Caldwell sont une paire d’amis. Je ne dis pas que
cette amitié aurait fait décider le cas contre nous si j’avais
obtenu une déposition comme il faut au contre-examen de leurs
témoins, mais je dois ajouter pourtant que le juge Caldwell
et le colonel Ingram fréquentent la même loge, le même club.
Ils demeurent dans le même quartier, où je ne puis pas vivre,
moi. Leurs femmes sont toujours fourrées l’une chez l’autre.
Et ce n’est entre eux que parties de whist et autres traintrains
de ce genre.

– Et vous croyez pourtant que Jackson avait le bon droit pour
lui ?
0080
– Je ne le crois pas, j’en suis sûr. Et même au premier abord
j’ai cru qu’il avait quelques chances pour lui. Mais je ne
l’ai pas dit à ma femme, pour ne pas lui donner de faux espoirs.
Elle s’était emballée pour un séjour à la campagne. Elle a
été assez désappointée comme cela.

A Pierre Donnelly, l’un des contremaîtres qui avaient déposé
au procès, je posai la question suivante :
– Pourquoi n’avez-vous pas appelé l’attention sur le fait
que Jackson avait été blessé en essayant d’éviter une détérioration
à la machine ?

Il réfléchit longtemps avant de me répondre. Puis il regarda
d’un air inquiet autour de lui et déclara :
– Parce que j’ai une brave femme et les trois gosses les plus
gentils qu’on puisse voir.

– Je ne comprends pas.

0081 – En d’autres termes, parce qu’il eût été malsain de parler
ainsi.

– Voulez-vous dire…
Il m’interrompit avec passion.

– Je veux dire ce que je dis. Il y a de longues années que
je travaille à la filature. J’ai commencé tout gamin sur les
broches, et depuis je n’ai cessé de trimer. C’est à force
de travail que je suis arrivé à ma situation actuelle, qui
est un emploi privilégié. Je suis contremaître, s’il vous
plaît. Et je me demande s’il y a un seul homme à l’usine qui
me tendrait la main pour m’empêcher de me noyer. Jadis, je
faisais partie de l’Union. Mais je suis resté en service pour
la compagnie pendant deux grèves. On m’a traité de ´ jaune
ª. Regardez les cicatrices sur ma tête : j’ai été lapidé à
coups de briques. Aujourd’hui pas un homme ne voudrait prendre
un verre avec moi si je l’invitais, et il n’y a pas un apprenti
aux broches qui ne maudisse mon nom. Mon seul ami, c’est la
compagnie. Ce n’est pas mon devoir de la soutenir, mais c’est
0082 mon pain et mon beurre et la vie de mes enfants. Voilà
pourquoi je n’ai rien dit.

– Jackson était-il à blâmer ? lui demandai-je.

– Il aurait dû obtenir des dommages. C’était un bon travailleur
qui n’avait jamais causé d’ennuis à personne.

– N’étiez-vous donc pas libre de dire toute la vérité, comme
vous aviez juré de le faire ?
Il secoua la tête.
– La vérité, toute la vérité, et rien que la vérité, ajoutai-je
d’un ton solennel.

Son visage se passionna de nouveau. Il l’éleva, non pas vers
moi, mais vers le ciel.
– Je me laisserais brûler âme et corps à petit feu dans l’enfer
éternel pour l’amour de mes mômes, répondit-il.

Henry Dallas, le sous-directeur, était un individu à face
0083 de renard qui me toisa avec insolence et refusa de parler.
Je ne pus en tirer un mot concernant le procès et sa propre
déposition.

J’obtins plus de succès près de l’autre contremaître. James
Smith était un homme aux traits durs et j’éprouvai un serrement
de coeur en l’abordant. Lui aussi me fit entendre qu’il n’était
pas libre, et au cours de la conversation je m’aperçus qu’il
dépassait mentalement la moyenne des hommes de son espèce.
D’accord avec Pierre Donnelly, il estimait que Jackson aurait
dû obtenir des dommages. Il alla même plus loin et qualifia
de cruauté froide le fait d’avoir jeté ce travailleur à la
rue après un accident qui le privait de toute capacité. Il
raconta, lui aussi, qu’il se produisait de fréquents accidents
à la filature et que c’était une politique adoptée par la
compagnie de lutter à outrance contre les actions intentées
en pareil cas.

– Cela représente des centaines de mille dollars par an pour
les actionnaires, fit-il.
0084 Alors je me souvins du dernier dividende touché par père,
qui avait servi à payer une jolie robe pour moi et des livres
pour lui. Je me rappelai l’accusation d’Ernest disant que
ma jupe était tachée de sang, et je sentis ma chair frissonner
sous mes vêtements.

– Dans votre déposition, vous n’avez pas fait ressortir que
Jackson fut victime de l’accident en essayant de préserver
la machine d’une détérioration’ ?

– Non, répondit-il, et ses lèvres se pincèrent amèrement.
J’ai témoigné que Jackson avait été blessé par suite de négligence
et d’insouciance et que la Compagnie n’était aucunement à
blâmer ni responsable.

– Y avait-il eu négligence de la part de Jackson ?

– On peut appeler cela de la négligence si l’on veut, ou employer
tout autre terme. Le fait est qu’un homme est fatigué quand
il a travaillé plusieurs heures consécutives.
0085
L’individu commençait à m’intéresser. Il était certainement
d’un type moins ordinaire.

– Vous êtes plus instruit que la généralité des ouvriers,
lui dis-je.

– J’ai passé par l’Ecole Secondaire, répondit-il. J’ai pu
suivre les cours en remplissant les fonctions de portier.
Mon rêve était de me faire inscrire à l’Université, mais mon
père est mort, et je suis venu travailler à la filature. J’aurais
voulu devenir naturaliste, ajouta-t-il avec timidité, comme
s’il avouait une faiblesse. J’adore les animaux. Au lieu de
cela, je suis entré en usine. Une fois promu contremaître,
je me mariai, puis la famille est venue, et… je n’étais
plus mon maître.

– Qu’entendez-vous par là ?

– J’entends expliquer pourquoi j’ai témoigné comme je l’ai
0086 fait au procès, pourquoi j’ai suivi les instructions données.

– Données par qui ?

– Par le colonel Ingram. C’est lui qui esquissa pour moi la
déposition que je devais faire.

– Et qui a fait perdre son procès à Jackson. Il fit un signe
affirmatif, et la rougeur lui monta au visage.

– Et Jackson avait une femme et deux enfants qui dépendaient
de lui.

– Je sais, dit-il tranquillement, mais sa figure s’assombrit
davantage.

– Dites-moi, continuai-je. A-t-il été facile à l’être que
vous étiez, quand vous suiviez les cours de l’Ecole Secondaire,
de se transformer en l’homme capable de faire une chose pareille
?
0087
La soudaineté de son accès de colère me surprit et m’effraya.
Il cracha un juron formidable et serra le poing comme pour
me frapper.

– Je vous demande pardon, dit-il au bout d’un moment. Non,
cela n’a pas été facile… Et maintenant, je crois que vous
feriez mieux de vous en aller… Vous avez tiré de moi tout
ce que vous vouliez. Mais laissez-moi vous avertir d’une chose
avant votre départ. Il ne vous servira à rien de répéter ce
que je vous ai dit. Je le nierai, et il n’y a pas de témoins.
Je nierai jusqu’au moindre mot : et, s’il le faut, je le nierai
sous serment à la barre des témoins.

Après cette entrevue, j’allai retrouver père à son bureau
dans le bâtiment de la Chimie, et j’y rencontrai Ernest. C’était
une surprise inattendue, mais il vint au-devant de moi avec
ses yeux hardis et sa ferme poignée de main et ce curieux
mélange d’aise et de gaucherie qui lui était familier. Il
semblait avoir oublié notre dernière réunion et son atmosphère
0088 un peu orageuse ; mais aujourd’hui je n’étais pas d’humeur
à lui en laisser perdre le souvenir.
– J’ai approfondi l’affaire Jackson, lui dis-je brusquement.

A l’instant, son attention et son intérêt se concentrèrent
sur ce que j’allais dire, et pourtant je devinais dans ses
yeux la certitude que mes convictions antérieures étaient
ébranlées.

– Il me paraît avoir été bien mal traité, je l’avoue, et je
crois qu’un peu de son sang rougit effectivement le plancher
de ma demeure.

– Naturellement, répondit-il. Si Jackson et tous ses camarades
étaient traités avec pitié, les dividendes seraient moins
considérables.

– Je ne pourrai plus jamais prendre plaisir à mettre une jolie
robe, ajoutai-je.

0089 Je me sentais humble et contrite, mais je trouvais très
doux de me représenter Ernest comme une sorte de confesseur.
En ce moment, comme toujours, sa force me séduisait. Elle
semblait rayonner comme un gage de paix et de protection.

– Vous n’en prendrez pas davantage à mettre une robe en toile
à sac, dit-il gravement. Il y a des filatures de jute, vous
savez, et il s’y passe exactement la même chose. C’est partout
pareil. Notre civilisation tant vantée est fondée dans le
sang, imbibée de sang et ni vous ni moi, ni personne ne pouvons
échapper à la tache écarlate. Quels sont les hommes avec qui
vous avez causé ?

Je lui racontai tout ce qui s’était passé.
– Pas un d’entre eux n’est libre de ses actes, dit-il. Tous
sont enchaînés à l’impitoyable machine industrielle. Et le
plus pathétique dans cette tragédie, c’est qu’ils y sont tous
attachés par les liens du coeur : leurs enfants, toujours
cette jeune vie que leur instinct est de protéger ; et cet
instinct est plus fort que toute la morale dont ils disposent.
0090 Mon propre père a menti, a volé, a fait toutes sortes
de choses déshonorantes pour nous mettre du pain dans la bouche,
à moi et à mes frères et soeurs. C’était un esclave de la
machine ; elle a broyé sa vie, elle l’a usé à mort.

– Mais vous, du moins, interrompis-je, vous êtes un homme
libre.

– Pas entièrement, répliqua-t-il. Je ne suis pas attaché par
les liens du coeur. Je rends grâce au ciel de n’avoir pas
d’enfants, bien que je les aime à la folie. Si pourtant je
me mariais, je n’oserais pas en avoir.

– C’est certainement là une mauvaise doctrine, m’écriai-je.

– Je le sais bien, dit-il tristement. Mais c’est une doctrine
d’opportunisme. Je suis révolutionnaire, et c’est une vocation
périlleuse.

Je me mis à rire d’un air incrédule.
0091 – Si j’essayais d’entrer la nuit dans la maison de votre
père pour lui voler ses dividendes de la Sierra, que ferait-il
?

– Il dort avec un revolver sur la tablette à la tête de son
lit. Il est très probable qu’il vous tirerait dessus.

– Et si moi et quelques autres conduisions un million et demi
d’hommes, dans les maisons de tous les riches, il y aurait
bien des coups de feu échangés, n’est-ce pas.

– Oui, mais vous ne le faites pas.

– C’est précisément ce que nous sommes en train de faire.
Et notre intention est de prendre non seulement les richesses
qui sont dans les maisons, mais toutes les sources de cette
richesse, toutes les mines, les chemins de fer, les usines,
les banques et les magasins. La révolution, c’est cela. C’est
une chose éminemment dangereuse. Et je crains que le massacre
ne soit plus grand encore que nous ne l’imaginons. Mais comme
0092 je le disais, personne aujourd’hui n’est tout à fait libre.
Nous sommes tous pris dans les engrenages de la machine industrielle.
Vous avez découvert que vous y étiez prise vous-même, et que
les hommes à qui vous parliez y étaient pris aussi. Interrogez-en
d’autres : allez voir le colonel Ingram ; traquez les reporters
qui ont empêché le cas Jackson de paraître dans les journaux,
et les directeurs de ces journaux eux-mêmes. Vous découvrirez
que tous sont esclaves de la machine.

Un peu plus tard, au cours de notre conversation, je lui posai
une simple question au sujet des risques d’accident encourus
par les ouvriers, et il me gratifia d’une véritable conférence
bourrée de statistiques.

– Cela se trouve dans tous les livres, dit-il. On a comparé
les chiffres et il est formellement prouvé que les accidents,
relativement rares aux premières heures de la matinée, se
multiplient selon une progression croissante à mesure que
les travailleurs se fatiguent et perdent leur activité musculaire
et mentale. Peut-être ignorez-vous que votre père a trois
0093 fois plus de chances qu’un ouvrier de conserver sa vie
et ses membres intacts. Mais les compagnies d’assurance le
savent. Elles lui prendront quatre dollars et quelque chose
de prime annuelle pour une police de mille dollars, pour laquelle
elles demandent quinze dollars à un homme de peine.

– Et vous ? demandai-je. Et au moment même où je posais cette
question je me rendis compte que j’éprouvais pour lui une
inquiétude plus qu’ordinaire.

– Oh moi, répondit-il négligemment, en tant que révolutionnaire,
j’ai environ huit chances contre une, pour un ouvrier, d’être
tué ou blessé. Aux chimistes experts qui manipulent des explosifs,
les compagnies d’assurance demandent huit fois ce qu’elles
prennent aux ouvriers. Je crois bien qu’elles ne voudraient
pas m’assurer du tout. Pourquoi me demandez-vous cela ?

Mes paupières battirent, et je sentis la rougeur me monter
au visage, non parce qu’il m’avait surprise dans mon inquiétude,
mais parce que je m’y étais surprise moi-même.
0094 Juste à ce moment père entra et se prépara à partir avec
moi. Ernest lui rendit des livres empruntés et sortit le premier.
Sur le seuil, il se retourna et me dit :
– Oh ! à propos, puisque vous êtes en train de ruiner votre
propre tranquillité d’esprit pendant que j’en fais autant
à l’évêque, vous pourriez aller voir mesdames Wickson et Pertonwaithe.
Vous savez que leurs maris sont les deux principaux actionnaires
de la filature. Comme tout le reste de l’humanité, ces deux
femmes sont attachées à la machine, mais attachées de telle
façon qu’elles siègent tout à fait au sommet.

4.

Les esclaves de la machine

Plus je pensais au bras de Jackson, plus j’étais bouleversée.
Je me trouvais face à face ici avec quelque chose de concret
; pour la première fois, je voyais la vie. Ma jeunesse passée
0095 à l’Université, l’instruction et l’éducation que j’y avais
reçues, restaient en dehors de la vie réelle. Je n’avais rien
appris que des théories sur l’existence et la société, des
choses qui font très bon effet sur le papier ; maintenant
seulement, je venais de voir la vie telle qu’elle est. Le
bras de Jackson était un fait pris sur le vif, et dans ma
conscience résonnait l’apostrophe d’Ernest : ´ C’est un fait,
camarade, un fait irréfragable ! ª

Que toute notre société fût fondée dans le sang, cela me semblait
monstrueux, impossible. Pourtant Jackson se dressait là, et
je ne pouvais y échapper. Ma pensée y revenait constamment,
comme l’aiguille aimantée vers le pôle. Il avait été traité
d’une façon abominable. On ne lui avait pas payé sa chair,
afin de répartir de plus gros dividendes. Je connaissais une
vingtaine de familles prospères et satisfaites qui, ayant
touché ces dividendes, profitaient pour leur quote-part du
sang de Jackson. Mais si la société pouvait poursuivre son
cours sans prendre garde à cet horrible traitement subi par
un seul homme, ne devenait-il pas vraisemblable que beaucoup
0096 d’autres eussent été traités de même ? Je me rappelais
ce qu’Ernest avait dit des femmes de Chicago qui travaillent
pour quatre-vingt-dix cents par semaine, et des enfants en
esclavage dans les filatures de coton du midi. Et je croyais
voir leurs pauvres mains, amaigries et vampirisées, tissant
l’étoffe dont était faite ma robe ; puis ma pensée revenant
aux filatures de la Sierra et aux dividendes partagés, faisait
ressortir sur ma manche le sang de Jackson. Je ne pouvais
fuir ce personnage ; toutes mes méditations me ramenaient
vers lui…

Tout au fond de moi, j’avais l’impression d’être au bord d’un
précipice ; je m’attendais à quelque nouvelle et terrible
révélation de la vie. Et je n’étais pas seule : tout mon entourage
était en train de se retourner sens dessus-dessous. D’abord
mon père : l’effet qu’Ernest commençait à produire sur lui
m’était déjà visible. Ensuite l’évêque Morehouse : la dernière
fois que je l’avais rencontré, il m’avait fait l’effet d’un
homme malade. Il était dans un état de haute tension nerveuse,
et ses yeux trahissaient une horreur inexprimable. Ses quelques
0097 mots me firent comprendre qu’Ernest avait tenu sa promesse
de lui faire faire un voyage à travers l’enfer ; mais je ne
pus savoir quelles scènes diaboliques avaient défilé devant
lui, car il était trop interdit pour en parler.

A un moment donné, pénétrée que j’étais de ce bouleversement
de mon petit monde à moi et de l’univers entier, je me pris
à penser qu’Ernest en était cause. Nous étions si heureux
et si paisibles avant sa venue ! L’instant d’après, je compris
que cette idée était une trahison contre la réalité. Ernest
m’apparut transfiguré en un messager de vérité, avec les yeux
étincelants et le front intrépide d’un archange livrant bataille
pour le triomphe de la lumière et de la justice, pour la défense
des pauvres, des délaissés et des déshérités. Et devant moi
se dressa une autre figure, celle du Christ. Lui aussi avait
pris le parti de l’humble et de l’opprimé à la face de tous
les pouvoirs établis des prêtres et des pharisiens. Je me
souvins de sa mort sur la croix, et mon coeur se serra d’angoisse
à la pensée d’Ernest. Etait-il aussi destiné au supplice,
lui, avec son intonation de combat et toute sa belle virilité
0098 ?

Et soudain, je reconnus que je l’aimais. Mon être se fondait
dans un désir de le consoler. Je songeai à ce que devait être
sa vie sordide, mesquine et dure. Je pensai à son père qui,
pour lui, avait menti et volé, s’était éreinté jusqu’à la
mort. Et lui-même était entré à la filature à l’âge de dix
ans ! Mon coeur se gonflait du désir de le prendre dans mes
bras, de poser sa tête sur ma poitrine, – sa tête fatiguée
de tant de pensées – et de lui procurer un instant de repos,
un peu de soulagement et d’oubli, une minute de tendresse.

Je rencontrai le colonel Ingram à une réception de gens d’église.
Je connaissais bien le colonel, et depuis des années. Je m’arrangeai
pour l’attirer derrière des caisses de palmiers et de caoutchoucs,
dans un coin où, sans qu’il s’en doutât, il se trouvait pris
comme au piège. Notre tête-à-tête débuta par les plaisanteries
et galanteries d’usage. C’était en tout temps un homme de
façons aimables, plein de diplomatie, de tact et d’égards,
et au point de vue extérieur, l’homme le plus distingué de
0099 notre société. Même le vénérable doyen de l’Université
paraissait chétif et artificiel à côté de lui.

En dépit de ces avantages, je découvris que le colonel Ingram
se trouvait dans la même situation que les mécaniciens illettrés
à qui j’avais eu affaire. Ce n’était pas un homme libre de
ses actes. Lui aussi était lié sur la roue. Je n’oublierai
jamais la transformation qui s’opéra chez lui quand j’abordai
le cas Jackson.

Son sourire de bonne humeur s’évanouit comme un rêve, et une
expression effrayante défigura instantanément ses traits d’homme
bien élevé. Je ressentis la même alarme que devant l’accès
de rage de James Smith. Le colonel ne jura point, et c’est
la seule différence qui restât entre l’ouvrier et lui. Il
jouissait d’une réputation d’homme spirituel, mais pour le
moment son esprit était en déroute. Sans en avoir conscience,
il cherchait à droite et à gauche une issue pour s’échapper
; mais je le tenais comme dans une trappe.

0100 Oh ! ce nom de Jackson le rendait malade. Pourquoi avais-je
abordé un pareil sujet ? La plaisanterie lui semblait dépourvue
de sel. C’était mauvais goût et manque de considération de
ma part. Ne savais-je pas que dans sa profession les sentiments
personnels ne comptent pour rien ? Il les laissait chez lui
en allant à son bureau, et, une fois là, il n’admettait plus
que des sentiments professionnels.

– Jackson aurait-il dû recevoir des dommages ? lui demandai-je.

– Certainement !… Du moins mon avis personnel est qu’il
y avait droit. Mais cela n’a rien à voir avec le point de
vue légal de l’affaire.

Il commençait à reprendre en mains ses esprits dispersés.

– Dites-moi, colonel, la loi a-t-elle quelque chose à voir
avec le droit, avec la justice, avec le devoir ?

– Le devoir… le devoir… Il faudrait changer la première
0101 syllabe du mot.

– J’entends : c’est avec le pouvoir que vous avez affaire
?
Il fit un signe d’approbation.

– Et cependant la loi est soi-disant faite pour nous rendre
justice ?

– Ce qu’il y a de plus paradoxal, c’est qu’elle nous la rend.

– En ce moment, vous exprimez une opinion professionnelle,
sans doute ?

Le colonel Ingram devint cramoisi : il rougit, positivement,
comme un écolier ; et de nouveau il chercha des yeux un moyen
d’évasion ; mais je bloquais la seule issue praticable et
je ne faisais pas mine de bouger.

– Dites-moi, continuai-je, quand on abandonne ses sentiments
0102 personnels pour ses sentiments professionnels, cet acte
ne pourrait-il pas être défini comme une sorte de mutilation
spirituelle volontaire ?

Je ne reçus pas de réponse. Le colonel s’était dérobé sans
gloire, renversant un palmier dans sa fuite.

Ensuite, j’essayai les journaux. Sans passion, avec calme
et modération, j’écrivis un simple compte rendu de l’affaire
Jackson. Je m’abstins de mettre en cause les personnages avec
qui j’avais causé, et même de mentionner leurs noms. Je retraçais
les faits tels qu’ils s’étaient passés, je rappelais les longues
années pendant lesquelles Jackson avait travaillé à l’usine,
son effort pour épargner une détérioration à la machine, l’accident
qui en était résulté, et sa misérable condition actuelle.
Avec un ensemble parfait, les trois quotidiens et les deux
hebdomadaires de la localité refusèrent mon article.

Je m’arrangeai pour mettre la main sur Percy Layton. C’était
un gradué de l’Université qui voulait se lancer dans le journalisme
0103 et qui faisait actuellement son apprentissage de reporter
au plus influent des trois quotidiens. Il sourit quand je
lui demandai pourquoi les journaux avaient supprimé toute
mention de Jackson et de son procès.

– Politique éditoriale, dit-il. Nous n’avons rien à voir là-dedans.
C’est l’affaire des directeurs.

– Mais pourquoi cette politique ?

– Nous faisons bloc avec les corporations. Même en payant
au prix d’annonces, même en payant dix fois le tarif ordinaire,
vous ne pourrez faire insérer cette information dans aucun
journal ; et l’employé qui essayerait de la faire passer en
fraude perdrait sa place.

– Et si nous parlions de votre politique à vous ? Il me semble
bien que votre fonction est de déformer la vérité d’après
les ordres de vos patrons, qui, à leur tour, obéissent au
bon plaisir des corporations.
0104
– Je n’ai rien à voir là-dedans…

Il parut mal à l’aise pour un instant ; puis sa figure s’éclaira
: il venait de trouver un faux-fuyant.
– Personnellement, je n’écris rien qui ne soit vrai. Je suis
en règle avec ma propre conscience. Naturellement, il se présente
un tas de choses répugnantes au cours d’une journée de travail
; mais, vous comprenez, tout cela fait partie du traintrain
quotidien, conclut-il avec une logique enfantine.

– Cependant, plus tard, vous comptez vous asseoir dans un
fauteuil directorial et suivre une politique ?

– D’ici là je serai endurci.

– Puisque vous n’êtes pas encore endurci, dites-moi ce que
vous pensez dès maintenant de la politique éditoriale en général.

– Je ne pense rien du tout, répondit-il vivement. Il ne faut
0105 pas donner des coups de pied dans les bas-flancs si l’on
veut réussir dans le journalisme. J’ai toujours appris cela
si je ne sais pas autre chose.
Et il hocha d’un air de sagesse sa tête juvénile.
– Mais que faites-vous de la droiture ?

– Vous ne comprenez pas les trucs du métier. Ils sont corrects
naturellement, puisque tout se termine toujours bien, n’est-ce
pas ?

– C’est délicieusement vague, murmurai-je.

Mais mon coeur saignait pour cette jeunesse, et je me sentais
envie de crier à l’aide ou de fondre en larmes. Je commençais
à percer les apparences superficielles de cette société où
j’avais toujours vécu, et à en découvrir les réalités effrayantes
et cachées. Une conspiration tacite semblait montée contre
Jackson, et je sentais un frisson de sympathie même pour l’avocat
larmoyant qui avait soutenu si piteusement sa cause. Cependant,
cette organisation tacite devenait singulièrement vaste. Elle
0106 ne visait pas Jackson seulement. Elle était dirigée contre
tous les ouvriers qui avaient été mutilés dans la filature,
et, dès lors, pourquoi pas contre tous les ouvriers de toutes
les usines et des industries de tout genre ?

S’il en était ainsi, la société était un mensonge. Je reculais
d’effroi devant mes propres conclusions. C’était trop abominable,
trop terrible pour être vrai. Pourtant, il y avait ce Jackson,
et son bras, et ce sang qui coulait de mon toit et tachait
ma robe. Et il y avait beaucoup de Jacksons ; il y en avait
des centaines à la filature, il l’avait dit lui-même. Le bras
fantôme ne me lâchait pas.

J’allai voir M. Wickson et M. Pertonwaithe, les deux hommes
qui détenaient la plus grosse part des actions. Mais je ne
réussis pas à les émouvoir comme les mécaniciens à leur service.
Je m’aperçus qu’ils professaient une éthique supérieure à
celle du reste des hommes, ce qu’on pourrait appeler la morale
aristocratique, la morale des maîtres. Ils parlaient en termes
larges de leur politique, de leur savoir-faire, qu’ils identifiaient
0107 avec la probité. Ils s’adressaient à moi d’un ton paternel,
avec des airs protecteurs vis-à-vis de ma jeunesse et de mon
inexpérience. De tous ceux que j’avais rencontrés au cours
de mon enquête, ceux-ci étaient bien les plus immoraux et
les plus incurables. Et ils restaient absolument persuadés
que leur conduite était juste : il n’y avait ni doute ni discussion
possible à ce sujet. Ils se croyaient les sauveurs de la société,
convaincus de faire le bonheur du grand nombre : ils traçaient
un tableau pathétique des souffrances que subirait la classe
laborieuse sans les emplois qu’eux-mêmes, et seuls, pouvaient
lui procurer.

En quittant ces deux maîtres, je rencontrai Ernest et lui
racontai mon expérience. Il me regarda avec une expression
satisfaite.

– C’est parfait, dit-il. Vous commencez à déterrer la vérité
par vous-même. Vos conclusions, déduites d’une généralisation
de vos propres expériences, sont correctes. Dans le mécanisme
industriel, nul n’est libre de ses actes, excepté le gros
0108 capitaliste, et encore il ne l’est pas, si j’ose employer
cette tournure de phrase irlandaise.

´ Les maîtres, vous le voyez, sont parfaitement sûrs d’avoir
raison en agissant comme ils le font. Telle est l’absurdité
qui couronne tout l’édifice. Ils sont liés par leur nature
humaine de telle façon qu’ils ne peuvent faire une chose à
moins de la croire bonne. Il leur faut une sanction pour leurs
actes. Quand ils veulent entreprendre quoi que ce soit, en
affaires bien entendu, ils doivent attendre qu’il naisse dans
leur cervelle une sorte de conception religieuse, morale,
ou philosophique du bien-fondé de cette chose. Alors ils vont
de l’avant et la réalisent, sans s’apercevoir que le désir
est père de la pensée. A n’importe quel projet ils finissent
toujours par trouver une sanction. Ce sont des casuistes superficiels,
des jésuites. Ils se sentent même justifiés à faire le mal
pour qu’il en résulte du bien. L’un des plus plaisants de
leurs axiomes fictifs, c’est qu’ils se proclament supérieurs
au reste de l’humanité en sagesse et en efficacité. De par
cette sanction, ils s’arrogent le droit de répartir le pain
0109 et le beurre pour tout le genre humain. Ils ont même ressuscité
la théorie du droit divin des rois, des rois du commerce,
en l’espèce.

´ Le point faible de leur position consiste en ce qu’ils sont
simplement des hommes d’affaires. Ils ne sont pas des philosophes
: Ils ne sont ni biologistes ni sociologues. S’ils l’étaient,
tout irait mieux, naturellement. Un homme d’affaires qui serait
en même temps versé dans ces deux sciences saurait approximativement
ce qu’il faut à l’humanité. Mais, en dehors du domaine commercial,
ces gens-là sont stupides. Ils ne connaissent que les affaires.
Ils ne comprennent ni le genre humain ni le monde, et néanmoins
ils se posent en arbitres du sort de millions d’affamés et
de toutes les multitudes en bloc. L’histoire, un jour, se
paiera à leurs dépens un rire homérique. ª

J’étais maintenant préparée à aborder Mme Wickson et Mme Pertonwaithe,
et l’entretien que j’eus avec elles ne me réservait plus de
surprises. C’étaient des dames de la meilleure société, habitant
de véritables palais. Elles possédaient beaucoup d’autres
0110 résidences un peu partout à la campagne, à la montagne,
au bord des lacs ou de la mer. Une armée de serviteurs s’empressait
autour d’elles, et leur activité sociale était étourdissante.
Elles patronnaient les universités et les églises, et les
pasteurs tout particulièrement étaient prêts à plier les genoux
devant elles. Ces deux femmes constituaient de véritables
puissances, avec tout l’argent à leur disposition. Elles détenaient
à un remarquable degré le pouvoir de subventionner la pensée,
comme je devais bientôt l’apprendre grâce aux avertissements
d’Ernest.

Elles singeaient leurs maris et discouraient dans les mêmes
termes généraux de la politique à suivre, des devoirs et des
responsabilités incombant aux gens riches. Elles se laissaient
gouverner par la même éthique que leurs époux, par leur morale
de classe : et elles débitaient des phrases filantes que leurs
propres oreilles ne comprenaient pas.

De plus, elles s’irritèrent lorsque je leur dépeignis la déplorable
condition de la famille Jackson ; et comme je m’étonnais qu’elles
0111 n’eussent pas établi un fonds de réserve en sa faveur,
elles déclarèrent n’avoir besoin de personne pour leur enseigner
leurs devoirs sociaux ; quand je leur demandai carrément de
le secourir, elles refusèrent non moins carrément. Le plus
étonnant est qu’elles exprimèrent leur refus en termes presque
identiques, bien que je fusse allé les voir séparément et
que chacune ignorât que j’avais vu ou devais voir l’autre.
Leur réponse commune fût qu’elles étaient heureuses de saisir
cette occasion de bien montrer une fois pour toutes qu’elles
n’accorderaient pas de primes à la négligence, et qu’elles
ne voulaient pas, en payant les accidents, tenter les pauvres
de se blesser volontairement.

Et elles étaient sincères, ces deux femmes ! La double conviction
de leur supériorité de classe et de leur éminence personnelle
leur montait à la tête et les enivrait. Elles trouvaient dans
leur morale de caste des sanctions pour tous les actes qu’elles
accomplissaient. Une fois remontée en voiture à la porte du
splendide hôtel de Mme Pertonwaithe, je me retournai pour
0112 le contempler, et je me souvins de l’expression d’Ernest
disant que ces femmes aussi étaient attachées à la machine,
mais de telle façon qu’elles siégeaient tout à fait au sommet.

5.

Les Philomathes

Ernest venait souvent à la maison et ce n’était pas seulement
mon père, ni les dîners de controverse, qui l’attiraient.
Dès cette époque je me flattais d’y être pour quelque chose,
et je ne tardai guère à être fixée. Car jamais il n’y eut
au monde soupirant pareil à celui-là. De jour en jour son
regard et sa poignée de main se firent plus fermes, s’il est
possible, et la question que j’avais vu poindre dans ses yeux
devint de plus en plus impérative.

Ma première impression lui avait été défavorable, puis je
0113 m’étais sentie attirée. Vint ensuite un accès de répulsion,
le jour où il attaqua ma classe et moi-même avec si peu de
ménagements ; mais bientôt je me rendis compte qu’il n’avait
nullement calomnié le monde où je vivais, que tout ce qu’il
avait dit de dur et d’amer était justifié ; et plus que jamais
je me rapprochai de lui. Il devenait mon oracle. Pour moi,
il arrachait le masque à la société, et me laissait entrevoir
des vérités aussi incontestables que déplaisantes.

Non, jamais il n’y eut pareil amoureux. Une jeune fille ne
peut vivre jusqu’à vingt-quatre ans dans une ville universitaire
sans qu’on lui fasse la cour. J’avais été courtisée par d’imberbes
sophomores et par des professeurs chenus, sans compter les
athlètes de la boxe et les géants du ballon. Mais aucun n’avait
mené l’assaut comme le faisait Ernest. Il m’avait enfermée
dans ses bras avant que je m’en aperçoive, et ses lèvres s’étaient
posées sur les miennes avant que j’aie le temps de protester
ou de résister. Devant la sincérité de son ardeur, la dignité
conventionnelle et la réserve virginale paraissaient ridicules.
Je perdais pied sous une attaque superbe et irrésistible.
0114 Il ne me fit aucune déclaration ni demande d’engagement.
Il me prit dans ses bras, m’embrassa, et considéra désormais
comme un fait acquis que je serais sa femme. Il n’y eut pas
de débat à ce sujet : la seule discussion, qui naquit plus
tard, devait porter sur la date du mariage.

C’était inouï, invraisemblable, et pourtant, comme son critérium
de vérité, ça fonctionnait ; j’y confiai ma vie, et je n’eus
pas à m’en repentir. Cependant, durant ces premiers jours
de notre amour, je m’inquiétais un peu de la violence et de
l’impétuosité de sa galanterie. Mais ces craintes n’étaient
pas fondées ; aucune femme n’eut la chance de posséder un
époux plus doux et plus tendre. La douceur et la violence
se mêlaient curieusement dans sa passion, comme l’aise et
la maladresse dans son maintien. Cette légère gaucherie dans
son attitude ! Il ne s’en débarrassa jamais, et c’était charmant.
Sa conduite dans notre salon me suggérait la promenade prudente
d’un taureau dans une boutique de porcelaine.

S’il me restait un dernier doute sur la profondeur réelle
0115 de mes propres sentiments à son égard, c’était tout au
plus une hésitation subconsciente, et elle s’évanouit précisément
à cette époque. C’est au club des Philomathes, en une nuit
de bataille magnifique où Ernest affronta les maîtres du jour
dans leur propre repaire, que mon amour me fut révélé dans
toute sa plénitude. Le club des Philomathes était bien le
plus choisi qui existât sur la côte du Pacifique. C’était
une fondation de Miss Brentwood, vieille demoiselle fabuleusement
riche, à qui il tenait lieu de mari, de famille et de joujou.

Ses membres étaient les plus riches de la société et les plus
forts esprits parmi les riches, avec, naturellement, un petit
nombre d’hommes de science pour donner à l’ensemble une teinture
intellectuelle.

Le club des Philomathes ne possédait pas de local particulier
; c’était un club d’un genre spécial, dont les membres se
réunissaient une fois par mois au domicile privé de l’un d’entre
eux, pour y entendre une conférence. Les orateurs étaient
généralement payés, mais pas toujours. Lorsqu’un chimiste
0116 de New York avait fait une découverte au sujet du radium
par exemple, on lui remboursait toutes les dépenses de son
voyage à travers le continent et on lui remettait en outre
une somme princière pour le dédommager de son temps. Il en
était de même pour l’explorateur qui revenait des régions
polaires et pour les nouvelles étoiles de la littérature et
de l’art. Nul visiteur étranger n’était admis à ces réunions,
et les Philomathes s’étaient fait une règle de ne rien laisser
transpirer de leurs discussions dans la presse ; de sorte
que, même les hommes d’Etat – il en était venu, et des plus
grands – pouvaient dire toute leur pensée.

Je viens de déplier devant moi la lettre un peu fripée qu’Ernest
m’écrivit voilà vingt ans, et où je copie le passage suivant
:

´ Votre père étant membre du Club Philomathique, vous avez
vos entrées. Venez à la séance de mardi soir. Je vous promets
que vous y passerez un des bons moments de votre vie. Dans
vos récentes rencontres avec les maîtres du jour, vous n’avez
0117 pas réussi à les émouvoir. Je les secouerai pour vous.
Je les ferai grogner comme des loups. Vous vous êtes contentée
de mettre en question leur moralité. Tant que leur honnêteté
seule est contestée, ils n’en deviennent que plus vaniteux
et vous prennent des airs satisfaits et supérieurs. Moi, je
menacerai leur sac à monnaie. Cela les ébranlera jusqu’aux
racines de leurs natures primitives. Si vous pouvez venir,
vous verrez l’homme des cavernes en habit de soirée, grondant
et jouant des dents pour défendre son os. Je vous promets
un beau charivari et un aperçu édifiant sur la nature de la
bête.

´ Ils m’ont invité pour me mettre en pièces. L’idée vient
de Mlle Brentwood. Elle a eu la maladresse de me le laisser
entrevoir en m’invitant. Elle leur a déjà offert ce genre
de divertissement. Leur grand plaisir est de tenir devant
eux quelque réformateur à l’âme douce et confiante. La vieille
demoiselle croit que je réunis l’innocence d’un petit chat
avec le bon naturel et la stupidité d’une bête à cornes. Je
dois avouer que je l’ai encouragée dans cette impression.
0118 Après avoir soigneusement tâté le terrain, elle a fini
par deviner mon caractère inoffensif. Je recevrai de beaux
honoraires, deux cent cinquante dollars, ce qu’ils donneraient
pour un radical qui aurait posé sa candidature au poste de
gouverneur. En outre, l’habit est de rigueur. De ma vie je
ne me suis affublé de la sorte. Il faudra que j’en loue un
quelque part. Mais je ferais pire pour m’assurer une chance
d’avoir les Philomathes. ª

De tous les endroits possibles, c’est précisément la maison
Pertonwaithe qui fut choisie pour cette réunion. On avait
apporté un supplément de chaises dans le grand salon, et il
y avait bien deux cents Philomathes assis là pour entendre
Ernest. C’étaient vraiment les princes de la bonne société.
Je m’amusai à calculer mentalement le total des fortunes qu’ils
représentaient : il se chiffrait par centaines de millions.
Et leurs propriétaires étaient, non pas de ces riches qui
vivent dans l’oisiveté, mais des hommes d’affaires jouant
un rôle très actif dans la vie industrielle et politique.

0119 Nous étions tous assis quand Mlle Brentwood introduisit
Ernest. Ils gagnèrent tout de suite l’extrémité de la salle,
d’où il devait parler. Il était en habit de soirée et avait
une allure magnifique, avec ses larges épaules et sa tête
royale : et toujours cette inimitable teinte de gaucherie
dans ses mouvements. Je crois que j’aurais pu l’aimer uniquement
pour cela. Rien qu’à le regarder, j’éprouvais une grande joie.
Je croyais sentir à nouveau le pouls de sa main serrant la
mienne, l’attouchement de ses lèvres sur mes lèvres. Et j’étais
si fière de lui que j’eus envie de me lever et de crier à
toute l’Assemblée : ´ Il est à moi. Il m’a tenue dans ses
bras, et j’ai rempli cet esprit hanté de si hautes pensées
! ª

Mlle Brentwood, parvenue au haut bout de la salle, le présenta
au colonel Van Gilbert, à qui je savais que la présidence
de la réunion était réservée. Le colonel était un grand avocat
de groupements. En outre, il était immensément riche. Les
plus faibles honoraires qu’il daignât accepter étaient de
cent mille dollars. C’était un maître en matière juridique.
0120 La loi était une marionnette dont il tenait tous les fils.
Il la moulait comme de l’argile, la tordait et la déformait
comme un jeu de patience chinois, selon son propre dessein.
Ses manières et son élocution étaient un peu vieux jeu, mais
son imagination, ses connaissances et ses ressources étaient
à la hauteur des statuts les plus récents. Sa célébrité datait
du jour où il fit annuler le testament Shadwell7. Rien que
pour cette affaire il avait reçu cinq cent mille dollars d’honoraires,
et à partir de ce moment, son ascension avait été rapide comme
celle d’une fusée. On le désignait souvent comme le premier
avocat du pays, avocat de consortiums, bien entendu, et personne
n’aurait manqué de le classer parmi les trois plus grands
hommes de loi des Etats-Unis.

Il se leva et commença à présenter Ernest en phrases choisies
qui comportaient une légère teinte d’ironie sous-entendue.
Positivement il y avait une facétie subtile dans la présentation
par le colonel Gilbert de ce réformateur social, membre de
la classe ouvrière. Je surpris des sourires dans l’auditoire
et j’en fus vexée. Je regardai Ernest et je sentis croître
0121 son irritation. Il semblait n’éprouver aucun ressentiment
de ces fines pointes ; qui pis est, il ne me paraissait pas
s’en apercevoir. Il était assis, tranquille, massif et somnolent.
Il avait vraiment l’air bête. Une idée fugitive me traversa
l’esprit : se laisserait-il intimider par cet étalage imposant
de puissance monétaire et cérébrale ? Puis je me pris à sourire.
Il ne pouvait pas me tromper, moi : mais il trompait les autres,
comme il avait trompé Mlle Brentwood. Celle-ci occupait un
fauteuil au premier rang et plusieurs fois elle tourna la
tête vers l’une ou l’autre de ses connaissances pour appuyer
d’un sourire les allusions de l’orateur.

Le colonel ayant terminé, Ernest se leva et commença à parler.
Il débuta à voix basse, en phrases modestes et entrecoupées
de pauses, avec un embarras évident. Il raconta sa naissance
dans le monde ouvrier, son enfance passée dans une ambiance
sordide et misérable, où l’esprit et la chair se trouvaient
également affamés et torturés. Il décrivit les ambitions et
l’idéal de sa jeunesse, et sa conception du paradis où vivaient
les gens des classes supérieures.
0122
´ Je savais, dit-il, qu’au-dessus de moi régnait un esprit
d’altruisme, une pensée pure et noble, une vie hautement intellectuelle.
Je savais tout cela parce que j’avais lu les romans de la
Bibliothèque des Bains de mer, où tous les hommes et toutes
les femmes, à l’exception du traître et de l’aventurière,
pensaient de belles pensées, parlaient un beau langage et
accomplissaient des actes glorieux. Avec autant de foi que
je croyais au lever du soleil, j’étais certain qu’au-dessus
de moi se trouvait tout ce qu’il y a de beau, de noble et
de généreux dans le monde, tout ce qui donnait à la vie de
la décence et de l’honneur, tout ce qui la rendait digne d’être
vécue, tout ce qui récompensait les gens de leur travail et
de leur misère. ª

Il dépeignait ensuite sa vie à la filature, son apprentissage
de maréchal-ferrant et sa rencontre avec les socialistes.
Il avait découvert dans leurs rangs de vives intelligences
et des esprits remarquables, des ministres de l’Evangile destitués
parce que leur christianisme était trop large pour aucune
0123 congrégation d’adorateurs du veau d’or, des professeurs
brisés sur la roue de la domesticité universitaire envers
les classes dominantes. Il définissait les socialistes comme
des révolutionnaires qui luttent pour renverser la société
rationnelle d’aujourd’hui, afin de construire avec ses matériaux
la société rationnelle de l’avenir. Il disait beaucoup d’autres
choses qu’il serait trop long d’écrire, mais je n’oublierai
jamais comment il décrivait sa vie parmi les révolutionnaires.
Toute hésitation avait disparu de son élocution, sa voix s’enflait
forte et confiante, s’affirmait éclatante comme lui-même et
comme les pensées qu’il versait à flots.

´ Parmi ces révoltés je trouvai aussi une foi fervente en
l’humanité, un idéalisme ardent, les voluptés de l’altruisme,
de la renonciation et du martyre, toutes les réalités splendides
et pénétrantes de l’esprit. Ici, la vie était propre, noble
et vivante. J’étais en contact avec de grandes âmes qui exaltaient
la chair et l’esprit au-dessus des dollars et des cents, et
pour qui le faible gémissement de l’enfant souffreteux des
bouges a plus d’importance que toute la pompe et l’appareil
0124 de l’expansion commerciale et de l’empire du monde. Je
voyais partout autour de moi la noblesse du but et l’héroïsme
de l’effort, et mes jours étaient ensoleillés et mes nuits
étoilées. Je vivais dans le feu et dans la rosée, et devant
mes yeux flamboyait sans cesse le saint Graal, le sang brûlant
et humain du Christ, gage de secours et de salut après la
longue souffrance et les mauvais traitements. ª

Je l’avais déjà vu transfiguré devant moi, et cette fois encore
il m’apparut tel. Son front resplendissait de sa divinité
intérieure, et ses yeux brillaient davantage au milieu du
rayonnement dont il semblait drapé. Mais les autres ne voyaient
pas cette auréole, et j’attribuai ma vision aux larmes de
joie et d’amour dont mes yeux étaient obscurcis. En tous cas,
M. Wickson qui était derrière moi, n’en était pas affecté,
car je l’entendis lancer d’un ton ironique l’épithète d’´
Utopiste ! ª.

Cependant Ernest racontait comment il s’était élevé dans la
société au point d’entrer en contact avec les classes supérieures
0125 et de se frotter à des hommes intronisés dans les hautes
situations. Alors était venue pour lui la désillusion, et
il la dépeignit en termes peu flatteurs pour cet auditoire.
La nature grossière de leur argile l’avait surpris. Ici la
vie ne lui apparaissait plus noble et généreuse. Il était
épouvanté de l’égoïsme qu’il rencontrait. Ce qui l’avait étonné
encore davantage, c’était l’absence de vitalité intellectuelle.
Lui qui venait de quitter ses amis révolutionnaires, il se
sentait choqué par la stupidité de la classe dominante. Puis,
en dépit de leurs magnifiques églises et de leurs prédicateurs
grassement payés, il avait découvert que ces maîtres, hommes
et femmes, étaient des êtres grossièrement matériels. Ils
babillaient bien sur leur cher petit idéal et leur chère petite
morale, mais en dépit de ce verbiage, la tonique de leur vie
était une note matérialiste. Ils étaient dépourvus de toute
moralité réelle, comme celle que le Christ avait prêchée,
mais qu’on n’enseignait plus aujourd’hui.

´ J’ai rencontré des hommes qui, dans leurs diatribes contre
la guerre, invoquaient le nom du Dieu de paix, et qui distribuaient
0126 des fusils entre les mains des Pinkertons pour abattre
les grévistes dans leurs propres usines. J’ai connu des gens
que la brutalité des assauts de boxe mettait hors d’eux-mêmes,
mais qui se faisaient complices des fraudes alimentaires par
lesquelles périssent chaque année plus d’innocents que n’en
massacra l’Hérode aux mains rouges. J’ai vu des piliers d’église
qui souscrivaient de grosses sommes aux Missions étrangères,
mais qui faisaient travailler des jeunes filles dix heures
par jour dans leurs ateliers pour des salaires de famine,
et par le fait encourageaient directement la prostitution.

´ Tel monsieur respectable, aux traits affinés d’aristocrate,
n’était qu’un homme de paille prêtant son nom à des sociétés
dont le but secret était de dépouiller la veuve et l’orphelin.
Tel autre qui parlait posément et sérieusement des beautés
de l’idéalisme et de la bonté de Dieu, venait de rouler et
de trahir ses associés dans une grosse affaire. Tel autre
encore qui dotait de chaires les universités et contribuait
à l’érection de magnifiques chapelles, n’hésitait pas à se
parjurer devant les tribunaux pour des questions de dollars
0127 et de gros sous. Tel magnat des chemins de fer reniait
sans vergogne sa parole donnée comme citoyen, comme homme
d’honneur et comme chrétien, en accordant des ristournes secrètes,
et il en accordait souvent.

´ Ce directeur de journal qui publiait des annonces de remèdes
brevetés me traita de sale démagogue parce que je le mettais
au défi de publier un article disant la vérité au sujet de
ces drogues. Ce collectionneur de belles éditions qui patronnait
la littérature, payait des pots de vin au patron brutal et
illettré d’une mécanique municipale. Tel sénateur était l’outil,
l’esclave, la marionnette d’un patron de mécanique politique
aux sourcils épais et à la lourde mâchoire ; il en était de
même de tel gouverneur et de tel juge à la cour suprême. Tous
trois voyageaient gratis en chemin de fer ; et, en outre,
tel capitaliste à la peau luisante était le véritable propriétaire
de la mécanique politique, du patron de la mécanique et des
chemins de fer qui délivraient des laissez-passer.

´ Et c’est ainsi qu’au lieu d’un paradis, je découvris l’aride
0128 désert du commercialisme. Je n’y aperçus que de la bêtise,
sauf en ce qui concerne les affaires. Je ne rencontrai personne
de propre, de noble et de vivant, si ce n’est de la vie dont
grouille la pourriture. Tout ce que j’y trouvai fut un égoïsme
monstrueux et sans coeur et un matérialisme grossier et glouton,
aussi pratiqué que pratique. ª

Ernest leur débita beaucoup d’autres vérités sur eux-mêmes
et sur ses propres désillusions. Intellectuellement, ils l’avaient
ennuyé ; moralement et spirituellement, ils l’avaient dégoûté
; si bien qu’il revint avec bonheur à ses révolutionnaires,
qui du moins se montraient propres, nobles, vivants, qui étaient
tout ce que les capitalistes ne sont pas.

Mais je dois dire que cette terrible diatribe les avait laissés
froids. J’examinai leurs visages et je vis qu’ils conservaient
un air de supériorité satisfaite. Je me souvins qu’Ernest
m’avait prévenue : aucune accusation contre leur moralité
ne pouvait les émouvoir. Je pus voir cependant que la hardiesse
de son langage avait affecté Mlle Brentwood. Elle avait l’air
0129 ennuyée et inquiète.

– Et maintenant, déclara Ernest, je vais vous parler de cette
révolution.

Il commença par en décrire l’armée, et lorsqu’il donna le
chiffre de ses forces, d’après les résultats officiels du
scrutin dans les divers pays, l’assemblée commença à s’agiter.
Une expression d’attention fixa leurs visages, et je vis leurs
lèvres se serrer. Enfin le gant de combat avait été jeté.

Il décrivit l’organisation internationale qui unissait le
million et demi de socialistes des Etats-Unis aux vingt-trois
millions et demi de socialistes répandus dans le reste du
monde.

´ Une telle armée de la révolution, forte de vingt-cinq millions
d’hommes, peut arrêter et retenir l’attention des classes
dominantes. Le cri de cette armée, c’est – Pas de quartier
! – Il nous faut tout ce que vous possédez. Nous ne nous contenterons
0130 de rien de moins. Nous voulons prendre entre nos mains
les rênes du pouvoir et la destinée du genre humain. Voici
nos mains, nos fortes mains ! Elles vous enlèveront votre
gouvernement, vos palais et toute votre aisance dorée, et
le jour viendra où vous devrez travailler de vos mains à vous
pour gagner du pain, comme fait le paysan dans les champs
ou le commis étiolé dans vos métropoles. Voici nos mains :
regardez-les ; ce sont des poignes solides ! ª

En disant cela il avançait ses puissantes épaules et allongeait
ses deux grands bras, et ses poings de forgeron pétrissaient
l’air comme des serres d’aigle. Il apparaissait comme le symbole
du travail triomphant, les mains étendues pour écraser et
déchirer ses exploiteurs. Je saisis dans l’auditoire un mouvement
de recul presque imperceptible devant cette figure de la révolution,
concrète, puissante et menaçante. Du moins les femmes se contractèrent
et la crainte parut sur leurs visages. Il n’en fut pas de
même chez les hommes. Ceux-ci appartenaient à l’ordre, non
pas des riches désoeuvrés, mais des actifs, des batailleurs.
Un grondement profond roula dans leurs gorges, fit vibrer
0131 l’air un instant, puis s’apaisa. C’était le prodrome de
la hurle, et je devais l’entendre plusieurs fois ce soir-là,
– la manifestation de la brute s’éveillant dans l’homme, ou
de l’homme dans toute la sincérité de ses passions primitives.
Et ce bruit, ils n’avaient pas conscience de l’avoir produit.
C’était le grondement de la horde, expression de son instinct
et sa démonstration réflexe. Dans ce moment, en voyant leurs
faces se durcir et l’éclair de la lutte briller dans leurs
yeux, je compris que ces gens-là ne se laisseraient pas facilement
arracher la maîtrise du monde.

Ernest poursuivit son attaque. Il expliqua l’existence de
quinze cent mille révolutionnaires aux Etats-Unis, en accusant
la classe capitaliste d’avoir mal gouverné la société. Après
avoir esquissé la situation économique des hommes des cavernes
et des peuples sauvages de nos jours, qui n’avaient ni outils
ni machines et ne possédaient que leurs moyens naturels pour
produire l’unité de force individuelle, il traça le développement
de l’outillage et de l’organisation jusqu’au point actuel,
où le pouvoir producteur de l’individu civilisé est mille
0132 fois plus grand que celui du sauvage.

´ Cinq hommes suffisent présentement à produire du pain pour
un millier de leurs semblables. Un seul homme peut produire
des cotonnades pour deux cent cinquante personnes, des tricots
pour trois cents, des chaussures pour mille. On serait tenté
d’en conclure qu’avec une bonne administration de la société
le civilisé moderne devrait être beaucoup plus à l’aise que
l’homme préhistorique. En est-il ainsi ? Examinons la question.
Il y a aujourd’hui aux Etats-Unis quinze millions d’hommes
vivant dans la pauvreté : et par pauvreté j’entends cette
condition où, faute de nourriture et d’abri convenables, le
niveau de capacité de travail ne peut être maintenu. Aujourd’hui,
aux Etats-Unis, en dépit de toute votre prétendue législation
du travail, il y a trois millions d’enfants employés comme
travailleurs. Leur nombre a doublé en douze ans. Incidemment
je vous demande pourquoi, vous les gérants de la société,
vous n’avez pas publié les chiffres du recensement de 1910.
Et je réponds pour vous, parce qu’ils vous ont effrayés. Les
statistiques de la misère auraient pu hâter la révolution
0133 qui se prépare.

´ J’en reviens à mon accusation. Si le pouvoir de production
de l’homme moderne est mille fois supérieur à celui de l’homme
des cavernes, pourquoi donc y a-t-il actuellement aux Etats-Unis
quinze millions de gens qui ne sont pas nourris ni logés convenablement,
et trois millions d’enfants qui travaillent ? C’est une accusation
sérieuse. La classe capitaliste s’est rendue coupable de mauvaise
administration. En présence de ce fait, de ce double fait,
que l’homme moderne vit plus misérablement que son ancêtre
sauvage alors que son pouvoir producteur est mille fois plus
grand, aucune autre conclusion n’est possible sinon que la
classe capitaliste a mal gouverné, que vous êtes de mauvais
administrateurs, de mauvais maîtres, et que votre mauvaise
gestion est un crime imputable à votre égoïsme. Et sur ce
point, ici, ce soir, face à face, vous ne pouvez pas me répondre
à moi, pas plus que votre classe entière ne peut répondre
aux quinze cent mille révolutionnaires des Etats-Unis. Vous
ne pouvez pas répondre, je vous en défie. Et j’ose dire dès
maintenant que, quand j’aurai fini, vous ne répondrez pas.
0134 Sur ce point-là, votre langue est liée, si agile qu’elle
puisse être sur d’autres sujets.

´ Vous avez échoué dans votre gérance. Vous avez fait de la
civilisation un étal de boucher. Vous vous êtes montrés avides
et aveugles. Vous avez eu, et vous avez encore aujourd’hui,
l’audace de vous lever dans nos chambres législatives et de
déclarer qu’il serait impossible de faire des bénéfices sans
le travail des enfants, des bébés ! Oh ! ne m’en croyez pas
sur parole : tout cela est écrit, enregistré contre vous.
Vous avez endormi votre conscience avec des bavardages sur
votre bel idéal et votre chère morale. Vous voilà engraissés
de puissance et de richesse, enivrés de succès. Eh bien !
contre nous, vous n’avez pas plus de chance que les frelons
réunis autour des ruches, quand les abeilles travailleuses
s’élancent pour mettre fin à leur existence repue. Vous avez
échoué dans votre direction de la société, et votre direction
va vous être enlevée. Quinze cent mille hommes de la classe
ouvrière se font forts de gagner à leur cause le reste de
la masse laborieuse et de vous ravir la domination du monde.
0135 C’est cela la révolution, mes maîtres. Arrêtez-la si vous
en êtes capables ! ª

Pendant un laps de temps appréciable, l’écho de sa voix résonna
dans la grande salle. Puis s’enfla le profond grondement déjà
entendu et une douzaine d’hommes se levèrent en hurlant et
gesticulant pour attirer l’attention du président. Je remarquai
que les épaules de Mlle Brentwood s’agitaient d’une façon
convulsive, et j’en éprouvai un instant d’irritation, croyant
qu’elle riait d’Ernest. Puis je reconnus qu’il s’agissait,
non pas d’un accès de rire, mais d’une attaque de nerfs. Elle
était terrifiée de ce qu’elle avait fait en lançant cette
torche ardente au milieu de son cher club des Philomathes.

Le colonel Van Gilbert ne prenait pas garde à la douzaine
d’hommes qui, défigurés par la colère, voulaient qu’il leur
accordât la parole. Lui-même se tordait de rage. Il se dressa
d’un bond en agitant les bras, et pendant un moment, il ne
put proférer que des sons inarticulés. Puis un flux verbeux
s’échappa de sa bouche. Mais ce n’était pas le langage de
0136 l’avocat à cent mille dollars, ni sa rhétorique un peu
surannée.

´ Erreur sur erreur ! s’écria-t-il. Jamais de ma vie je n’ai
entendu tant d’erreurs proférées en si peu de temps ! En outre,
jeune homme, vous n’avez rien dit de neuf. J’ai appris tout
cela au collège avant votre naissance. Voilà bientôt deux
siècles que Jean-Jacques Rousseau a énoncé votre théorie socialiste.
Le retour à la terre ? Peuh ! une réversion. Notre biologie
en démontre l’absurdité. On a bien raison de dire qu’une petite
science est dangereuse, et vous en avez donné ce soir un exemple
édifiant avec vos théories écervelées. Erreur sur erreur !
Non, jamais de ma vie je n’ai été si dégoûté par un débordement
d’erreurs. Tenez, voilà le cas que je fais de vos généralisations
hâtives et de vos raisonnements enfantins ! ª

Il fit claquer son pouce d’un air de mépris et se disposa
à s’asseoir. L’approbation des femmes se manifesta par des
exclamations aiguÎs, et celle des hommes par des sons rauques.
La moitié des candidats à la tribune se mirent à parler sur
0137 place et tous à la fois. C’était une confusion indescriptible,
une tour de Babel. Jamais le vaste appartement de Mme Pertonwaithe
n’avait servi de scène à pareil spectacle. Quoi ! les froides
têtes du monde industriel, l’élite de la belle société, c’était
cette bande de sauvages grondant et grognant ? En vérité,
Ernest les avait ébranlés en étendant ses mains vers leurs
sacs à monnaie, ces mains qui, à leurs yeux, représentaient
celles de quinze cent mille révolutionnaires.

Mais lui ne perdait la tête dans aucune situation. Avant que
le colonel eût réussi à s’asseoir, Ernest fut debout et fit
un pas en avant.

– Un seul à la fois ! cria-t-il de toutes ses forces.

Le rugissement de ses vastes poumons domina la tempête humaine,
et la pure force de sa personnalité leur imposa silence.

– Un seul à la fois, répéta-t-il d’un ton calme. Laissez-moi
répondre au colonel Van Gilbert. Après cela, les autres pourront
0138 m’attaquer, mais un seul à la fois, souvenez-vous-en.
Nous ne sommes pas ici sur un terrain de football.

– Quant à vous, continua-t-il en se tournant vers le colonel,
vous n’avez répondu à rien de ce que j’ai dit. Vous avez simplement
émis quelques appréciations excitées et dogmatiques sur mon
calibre mental. Ces manières-là peuvent vous servir en affaires,
mais ce n’est pas à moi qu’il faut parler sur ce ton. Je ne
suis pas un ouvrier venu, la casquette à la main, vous demander
d’augmenter mon salaire ou de me protéger contre la machine
dont je me sers. Tant que vous aurez affaire à moi, vous ne
pourrez pas prendre vos façons dogmatiques avec la vérité.
Réservez-les pour vos rapports avec vos esclaves salariés,
qui n’osent pas vous répondre parce que vous tenez entre vos
mains leur pain et leur vie.

´ Quant à ce retour à la nature, que vous prétendez avoir
appris au collège avant ma naissance, permettez-moi de vous
faire observer que vous semblez ne rien avoir appris depuis.
Le socialisme n’a rien de commun avec l’état de nature, pas
0139 plus que le calcul différentiel avec le catéchisme. J’avais
dénoncé le manque d’intelligence de votre classe en dehors
des affaires : vous venez de fournir, Monsieur, un exemple
édifiant à l’appui de ma thèse. ª

Cette terrible correction infligée à son cher avocat (de cent
mille dollars) fut plus que n’en pouvait supporter Mlle Brentwood.
Son attaque d’hystérie redoubla de violence, et on dut l’emmener
hors de la salle, pleurant et riant à la fois. Et c’était
ce qu’il y avait de mieux pour elle, car le pis restait à
venir.

´ Ne me croyez pas sur parole, reprit Ernest après cette interruption.
Vos propres autorités, d’une voix unanime, vous prouveront
votre manque d’intelligence. Vos propres fournisseurs de science
vous diront que vous êtes dans l’erreur. Consultez le plus
humble de vos sociologues en sous-ordre et demandez-lui la
différence entre la théorie de Rousseau et celle du socialisme
: interrogez vos meilleurs économistes orthodoxes et bourgeois
; cherchez dans n’importe quel manuel dormant sur les étagères
0140 de vos bibliothèques subventionnées ; et de toutes parts
il vous sera répondu qu’il n’y a aucune concordance entre
le retour à la nature et le socialisme, mais qu’au contraire
les deux théories sont diamétralement opposées. Je vous le
répète, ne m’en croyez pas sur parole. La preuve de votre
manque d’intelligence est là dans les livres, dans ces livres
que vous ne lisez jamais. Et en ce qui concerne ce défaut
d’intelligence, vous n’êtes qu’un échantillon de votre classe.

´ Vous êtes très fort en droit et en affaires, monsieur le
colonel Van Gilbert. Mieux que personne, vous savez vous y
prendre pour servir les cartels et augmenter les dividendes
en tournant la loi. Très bien, tenez-vous-en à ce rôle remarquable.
Vous êtes un excellent avocat, mais un piètre historien. Vous
ne connaissez pas le premier mot de la sociologie, et en fait
de biologie, vous semblez contemporain de Pline l’Ancien.
ª

Le colonel se démenait sur son siège. Un silence absolu régnait
dans le salon. Tous les assistants étaient fascinés, médusés.
0141 Ce traitement du fameux colonel Van Gilbert était une
chose inouïe, incroyable, inimaginable, – le personnage devant
qui les juges tremblaient lorsqu’il se levait pour parler
au tribunal. Mais Ernest ne faisait jamais quartier à un ennemi.

´ Cela, naturellement, ne comporte aucun blâme contre vous,
ajouta-t-il. Chacun son métier. Tenez-vous-en au vôtre, et
je m’en tiendrai au mien. Vous vous êtes spécialisé. Tant
qu’il s’agit de connaître les lois, de trouver le meilleur
moyen de leur échapper ou d’en faire de nouvelles à l’avantage
des corporations spoliatrices, je suis dans la poussière à
vos pieds. Mais quand il s’agit de sociologie, mon métier
à moi, c’est votre tour d’être à mes pieds dans la poussière.
Souvenez-vous de cela. Rappelez-vous aussi que votre loi est
une matière éphémère, et que vous n’êtes pas versé dans les
matières qui durent plus d’un jour. En conséquence, vos affirmations
dogmatiques et vos généralisations imprudentes sur des sujets
historiques ou sociologiques ne valent pas le souffle que
vous dépensez à les énoncer. ª

0142 Ernest fit une pause et observa d’un air pensif ce visage
assombri et déformé par la colère, cette poitrine haletante,
ce corps qui s’agitait, ces mains qui s’ouvraient et se fermaient
convulsivement. Puis il continua :

´ Mais vous semblez avoir du souffle à perdre, et je vous
offre une occasion de le dépenser. J’ai incriminé votre classe.
Montrez-moi que mon accusation est fausse. Je vous ai fait
remarquer la condition désespérée de l’homme moderne, – trois
millions d’enfants esclaves aux Etats-Unis, sans le travail
desquels tout bénéfice serait impossible, et quinze millions
de gens mal nourris, mal vêtus et encore plus mal logés. –
Je vous ai fait observer que, grâce à l’organisation sociale
et à l’emploi des machines, le pouvoir producteur du civilisé
actuel est mille fois plus grand que celui du sauvage habitant
des cavernes. Et j’ai affirmé que de ce double fait on ne
pouvait tirer d’autre conclusion que la mauvaise gestion de
la classe capitaliste. Telle a été mon imputation, et nettement
et à plusieurs reprises, je vous ai défié d’y répondre. Je
suis allé plus loin, je vous ai prédit que vous ne répondriez
0143 pas. Vous auriez pu employer votre souffle à démentir
ma prophétie. Vous avez traité mon discours d’erreur. Montrez-m’en
la fausseté, colonel Van Gilbert. Répondez à l’inculpation
que moi et mes quinze cent mille camarades avons lancée contre
votre classe et vous. ª

Le colonel oublia complètement que son rôle de président lui
commandait de laisser courtoisement la parole à ceux qui la
réclamaient. Il se dressa d’un bond, jetant à tous les vents
ses bras, sa rhétorique et son sang-froid ; tour à tour il
malmenait Ernest pour sa jeunesse et sa démagogie, puis attaquait
sauvagement la classe ouvrière, qu’il essayait de présenter
comme dénuée de toute capacité et de toute valeur.

Quand cette tirade fut terminée, Ernest répliqua en ces termes
:

– En fait d’hommes de loi, vous êtes certainement le plus
difficile à maintenir au point que j’aie jamais rencontré.
Ma jeunesse n’a rien à faire avec ce que j’ai dit, ni le manque
0144 de valeur de la classe ouvrière. J’ai accusé la classe
capitaliste d’avoir mal régi la société. Vous n’avez pas répondu.
Vous n’avez même pas essayé de répondre. Est-ce donc que vous
n’ayez pas de réponse ? Vous êtes le champion de cet auditoire.
Tout le monde ici, excepté moi, est suspendu à vos lèvres
: ils attendent de vous cette réponse qu’ils ne peuvent pas
donner eux-mêmes. Quant à moi, je vous l’ai déjà dit, je sais
que non seulement vous ne pouvez pas répondre, mais que vous
n’essaierez même pas de le faire.

– Ceci est intolérable, s’écria le colonel. C’est une insulte
!

– Ce qui est intolérable, c’est que vous ne répondiez pas,
répliqua gravement Ernest. Nul homme ne peut être insulté
intellectuellement. L’insulte, de par sa nature, est une chose
émotionnelle. Reprenez vos esprits. Donnez une réponse intellectuelle
à mon accusation intellectuelle que la classe capitaliste
a mal gouverné la société.

0145 Le colonel garda le silence et se renferma dans une expression
de supériorité renfrognée, comme quelqu’un qui ne veut pas
se compromettre à discuter avec un vaurien.
– Ne soyez pas abattu, lui décocha Ernest. Consolez-vous en
songeant qu’aucun membre de votre classe n’a jamais pu répondre
à cette imputation.

Il se tourna vers les autres, impatients de prendre la parole.

– Et maintenant, voici l’occasion pour vous. Allez-y, et n’oubliez
pas que je vous ai défiés tous ici de donner la réponse que
le colonel Van Gilbert n’a pu fournir.

Il me serait impossible de rapporter tout ce qui fut dit au
cours de cette discussion. Jamais je ne me serais imaginé
la quantité de paroles qui peuvent être prononcées dans le
bref espace de trois heures. En tous cas, ce fut superbe.
Plus ses adversaires s’enflammaient, plus Ernest jetait de
l’huile sur le feu. Il connaissait à fond un terrain encyclopédique,
et d’un mot ou d’une phrase, comme d’une pointe finement maniée,
0146 il les piquait. Il soulignait et dénommait leurs fautes
de raisonnement. Tel syllogisme était faux, telle conclusion
n’avait aucun rapport avec les prémisses, telle prémisse était
une imposture parce qu’elle avait été adroitement enveloppée
dans la conclusion en vue. Ceci était une inexactitude, cela
une présomption, et telle autre chose une assertion contraire
à la vérité expérimentale imprimée dans tous les livres.

Parfois, il abandonnait l’épée pour la massue et assommait
leur pensée à droite et à gauche. Toujours il réclamait des
faits, et refusait de discuter des théories. Et les faits
qu’il citait lui-même étaient désastreux pour eux. Dès qu’ils
attaquaient la classe ouvrière, il répliquait :

– C’est le pot-au-feu reprochant sa noirceur à la bouilloire,
mais cela ne vous lave pas de la saleté imputée à votre propre
visage.

Et, à chacun et à tous, il disait :
– Pourquoi n’avez-vous pas réfuté mon accusation de mauvaise
0147 administration portée contre votre classe ? Vous avez
parlé d’autres choses, et d’autres choses encore à propos
de celles-là, mais vous ne m’avez pas répondu. Est-ce donc
que vous ne pouvez pas trouver de réplique ?

Ce fut à la fin de la discussion que M. Wickson prit la parole.
Il était le seul qui fut resté calme, et Ernest le traita
avec une considération qu’il n’avait pas accordée aux autres.

´ Aucune réponse n’est nécessaire, – dit M. Wickson avec une
lenteur voulue. J’ai suivi toute cette discussion avec étonnement
et répugnance. Oui, Messieurs, vous, Membres de ma propre
classe, vous m’avez dégoûté. Vous vous êtes conduits comme
des nigauds d’écoliers. Cette idée d’introduire dans une pareille
discussion vos lieux-communs de morale et le tonnerre démodé
du politicien vulgaire ! Vous ne vous êtes conduits ni comme
des gens du monde, ni même comme des êtres humains, vous vous
êtes laissés entraîner hors de votre classe, voire de votre
espèce. Vous avez été bruyants et prolixes, mais vous n’avez
fait que bourdonner comme des moustiques autour d’un ours.
0148 Messieurs, l’ours est là (montrant Ernest) dressé devant
vous, et votre bourdonnement n’a fait que lui chatouiller
les oreilles.

´ Croyez-moi, la situation est sérieuse. L’ours a sorti ses
pattes ce soir pour nous écraser. Il a dit qu’il y a quinze
cent mille révolutionnaires aux Etats-Unis : c’est un fait.
Il a dit que leur intention est de nous enlever notre gouvernement,
nos palais, et toute notre aisance dorée : c’est encore un
fait. Il est vrai aussi qu’un changement, un grand changement
se prépare dans la société ; mais, heureusement, ce pourrait
bien ne pas être le changement prévu par l’ours. L’ours a
dit qu’il nous écraserait. Eh bien, Messieurs, si nous écrasions
l’ours ? ª

Le grognement guttural s’enfla dans le vaste salon. D’homme
à homme s’échangeaient des signes d’approbation et d’assurance.
Les figures avaient pris une expression décidée. C’étaient
bien des combatifs.

0149 De son air froid et sans passion, M. Wickson continua
:

´ Mais ce n’est pas avec des bourdonnements que nous écraserons
l’ours. A l’ours, il faut donner la chasse. A l’ours on ne
répond pas avec des paroles. Nous lui répondrons avec du plomb.
Nous sommes au pouvoir : personne ne peut le nier. En vertu
de ce pouvoir même, nous y resterons. ª

Il fit soudain face à Ernest. L’instant était dramatique.

´ Voici donc notre réponse. Nous n’avons pas de mots à perdre
avec vous. Quand vous allongerez ces mains dont vous vantez
la force pour saisir nos palais et notre aisance dorée, nous
vous montrerons ce que c’est que la force. Notre réponse sera
formulée en sifflements d’obus, en éclatements de shrapnells
et en crépitements de mitrailleuses. Nous broierons vos révolutionnaires
sous notre talon et nous vous marcherons sur la face. Le monde
est à nous, nous en sommes les maîtres, et il restera à nous.
Quant à l’armée du travail, elle a été dans la boue depuis
0150 le commencement de l’histoire, et j’interprète l’histoire
comme il faut. Dans la boue elle restera tant que moi et les
miens et ceux qui viendront après nous demeureront au pouvoir.
Voilà le grand mot, le roi des mots, le Pouvoir ! Ni Dieu,
ni Mammon, mais le Pouvoir ! Ce mot-là, retournez-le sur votre
langue jusqu’à ce qu’elle vous cuise. Le Pouvoir ! ª

– Vous seul m’avez répondu, – dit tranquillement Ernest, et
c’est la seule réponse qui pouvait être donnée. Le Pouvoir
! C’est ce que nous prêchons, nous autres de la classe ouvrière.
Nous savons, et nous le savons au prix d’une amère expérience,
qu’aucun appel au droit, à la justice, à l’humanité, ne pourra
jamais vous émouvoir. Vos coeurs sont aussi durs que les talons
avec lesquels vous marchez sur la figure des pauvres. Aussi
nous avons entrepris la conquête du pouvoir. Et par le pouvoir
de nos votes au jour des élections nous vous enlèverons votre
gouvernement.

– Et quand même vous obtiendriez la majorité, une majorité
écrasante, aux élections, interrompit M. Wickson, supposez
0151 que nous refusions de vous remettre ce pouvoir capturé
dans les urnes ?

´ Cela aussi, nous l’avons prévu, répliqua Ernest, et nous
vous répondrons avec du plomb. Le pouvoir, c’est vous qui
l’avez proclamé roi des mots. Très bien ! ce sera donc une
affaire de force. Et le jour où nous aurons remporté la victoire
au scrutin, si vous refusez de nous remettre le gouvernement
dont nous nous serons emparés constitutionnellement et paisiblement,
eh bien, nous vous riposterons du tac au tac, et notre réponse
sera formulée en sifflements d’obus, en éclatements de shrapnells
et en crépitements de mitrailleuses.

´ D’une façon ou d’une autre, vous ne pouvez nous échapper.
Il est vrai que vous avez clairement interprété l’histoire.
Il est vrai que depuis le début de l’histoire le travail a
été dans la boue. Il est également vrai qu’il restera toujours
dans la boue tant que vous demeurerez au pouvoir, vous et
les vôtres et ceux qui viendront après vous. Je souscris à
tout ce que vous-avez dit. Nous sommes d’accord. Le pouvoir
0152 sera l’arbitre. Il a toujours été l’arbitre. La lutte
des classes est une question de force. Or de même que votre
classe a renversé la vieille noblesse féodale, elle sera abattue
par ma classe, par la classe des travailleurs. Et si vous
voulez bien lire la biologie et la sociologie aussi correctement
que vous avez lu l’histoire, vous vous convaincrez que cette
fin est inévitable. Peu importe que ce soit dans un an, dans
dix ou dans mille, – votre classe sera renversée. Et elle
sera renversée par le pouvoir, par la force. Nous autres de
l’armée du travail, nous avons ruminé ce mot au point que
l’esprit nous en cuit. Le Pouvoir ! C’est vraiment le roi
des mots, le dernier mot. ª

Et ainsi se termina la soirée des Philomathes.

6.

Ebauches futuristes

0153
Vers cette époque commencèrent à pleuvoir autour de nous,
drus et rapides, les prodromes d’événements à venir.

Ernest avait déjà exprimé certains doutes sur le degré de
prudence dont mon père faisait preuve en recevant chez lui
des socialistes et travaillistes notoires, ou en assistant
ouvertement à leurs réunions : mais père n’avait fait que
rire du souci qu’il se donnait. Quant à moi, j’apprenais bien
des choses à ce contact avec les chefs et les penseurs de
la classe ouvrière. Je voyais le revers de la médaille. J’étais
séduite par l’altruisme et le noble idéalisme que je rencontrais
chez eux, en même temps qu’effrayée par l’immensité du nouveau
domaine littéraire, philosophique, scientifique et social
qui s’ouvrait devant moi. Je m’instruisais rapidement, mais
pas assez vite pour comprendre dès lors le péril de notre
situation.

Les avertissements ne me manquèrent pas, mais je n’y prenais
point garde. Ainsi j’appris que Mme Pertonwaithe et Mme Wickson,
0154 dont l’influence était formidable dans notre ville universitaire,
avaient émis l’opinion que pour une jeune personne, je me
montrais trop empressée et trop décidée, avec une fâcheuse
tendance à me mêler des affaires d’autrui. Je trouvai leur
sentiment assez naturel, étant donné le rôle que j’avais joué
près d’elles dans mon enquête sur l’affaire Jackson. Mais
j’étais loin de comprendre l’importance réelle d’un avis de
ce genre, énoncé par des arbitres d’une telle puissance sociale.

Je remarquai bien une certaine réserve dans mon cercle ordinaire
de connaissances, mais je l’attribuai à la désapprobation
que soulevait mon projet de mariage avec Ernest. C’est plus
tard qu’Ernest me démontra comment cette attitude de mon entourage,
loin d’être spontanée, était concertée et dirigée par des
ressorts occultes.

– Vous avez abrité chez vous un ennemi de votre classe, me
dit-il. Non seulement vous lui avez prêté asile, mais vous
lui avez donné votre amour et confié votre personne. C’est
une trahison envers le clan auquel vous appartenez ; n’espérez
0155 pas en esquiver la punition.

Mais, avant cela, un après-midi qu’Ernest était avec moi,
Père revint tard à la maison, et nous nous aperçûmes qu’il
était en colère, ou du moins dans un accès d’irritation philosophique.
Il était rare qu’il sortît de ses gonds, mais il se permettait
de temps à autre un certain degré de courroux mesuré. Il appelait
cela un tonique.

Nous vîmes donc, dès son entrée dans la chambre, qu’il avait
sa dose de colère tonique.

– Que pensez-vous de cela ? demanda-t-il. Je viens de luncher
avec Wilcox !

Wilcox était le président en retraite de l’Université. Son
esprit desséché était un magasin de lieux-communs qui avaient
eu cours vers 1870 et qu’il n’avait jamais songé à mettre
au point depuis cette époque.

0156 – Il m’a invité. Il m’a envoyé chercher.

Père fit une pause. Nous attendions.

– Oh ! ça s’est passé très gentiment, je le reconnais ; mais
j’ai été réprimandé. Moi ! Et par ce vieux fossile !

– Je parie savoir pourquoi vous avez été réprimandé, dit Ernest.

– Je vous le donne à deviner en trois coups, dit Père en riant.

– Je vais vous le dire du premier coup, répliqua Ernest. Et
ce n’est pas une conjecture, mais une déduction. Vous avez
été réprimandé pour votre vie privée.

– C’est cela même ! s’écria Père. Comment diable l’avez-vous
deviné ?

– Je sais que cela devait arriver. Je vous en avais déjà averti.
0157
– C’est pourtant vrai, dit Père en réfléchissant. Mais je
ne pouvais pas le croire. En tout cas ce ne sera qu’un témoignage
de plus, et des plus convaincants, à insérer dans mon livre.

– Ce n’est rien en comparaison de ce qui vous attend si vous
persistez à recevoir chez vous tous ces socialistes et radicaux,
y compris moi-même.

– C’est précisément ce que m’a reproché le vieux Wilcox, avec
un tas de commentaires absurdes. Il m’a dit que je faisais
preuve d’un goût douteux, que j’allais contre les traditions
et les manières de l’Université, et qu’en tous cas je dépensais
mon temps en pure perte. Il a ajouté bien d’autres choses
non moins vagues. Je n’ai jamais pu l’acculer à rien de défini,
mais je l’ai mis en posture bien embarrassante : il ne savait
que se répéter et me dire combien il avait de considération
pour moi et comment tout le monde me respectait en tant que
savant. La tâche n’était guère agréable pour lui ; je vis
bien qu’elle ne lui plaisait pas du tout.
0158
– Il n’est pas libre de ses actes. On ne peut pas toujours
traîner son boulet avec grâce.

– Je le lui ai fait dire. Il m’a déclaré que cette année l’Université
a besoin de beaucoup plus d’argent que l’Etat n’est disposé
à lui en donner. Le déficit ne peut être couvert que par les
libéralités de gens riches qui prendraient certainement ombrage
en voyant l’Université se départir de son idéal élevé et de
sa poursuite impassible des vérités purement intellectuelles.
Quand j’essayai de le mettre au pied du mur en lui demandant
en quoi ma vie domestique pouvait détourner l’Université de
cet idéal, il m’offrit un congé de deux ans avec solde entière
pour un voyage d’agrément et d’étude en Europe. Naturellement,
je ne pouvais accepter dans ces circonstances.

– C’était pourtant, et de beaucoup, ce que vous aviez de mieux
à faire, dit gravement Ernest.

– Mais c’était un appât, une tentative de corruption, protesta
0159 Père, et Ernest l’approuva d’un signe. – Le bougre m’a
dit aussi qu’on bavardait autour des tables à thé, que l’on
critiquait ma fille de s’afficher avec un personnage aussi
notoire que vous, et que cette conduite n’était pas en harmonie
avec le bon ton et la dignité de l’Université. Non pas que
personnellement il y trouvât, le moins du monde à redire,
mais enfin on causait et je devais sûrement comprendre.

Cette révélation donna à réfléchir à Ernest. Sa figure s’était
assombrie : il était grave et courroucé. Il déclara au bout
de quelques instants :
– Il y a bien autre chose là-dessous que l’idéal universitaire.
Quelqu’un a fait pression sur le Président Wilcox.

– Croyez-vous ? demanda Père avec une expression qui trahissait
plus de curiosité que de frayeur.

– Je voudrais vous faire partager une impression qui se forme
lentement dans mon esprit, – dit Ernest. Jamais, dans l’histoire
du monde, la société ne s’est trouvée emportée dans un flux
0160 aussi terrible qu’à l’heure actuelle. Les rapides modifications
de notre système industriel en entraînent de non moins promptes
dans toute la structure religieuse, politique et sociale.
Une révolution invisible et formidable est en train de s’accomplir
dans les fibres intimes de notre société. On ne peut sentir
que vaguement ces choses-là : mais elles sont dans l’air,
en ce moment même. On pressent l’apparition de quelque chose
de vaste, de vague et d’effrayant. Mon esprit se refuse à
prévoir sous quelle forme cette menace va se cristalliser.
Vous avez entendu Wickson l’autre soir : derrière ce qu’il
disait se dressaient ces mêmes entités sans nom et sans forme
; et c’était leur conception surconsciente qui inspirait ses
paroles.

– Vous voulez dire…, commença Père, qui s’arrêta, hésitant.

– Je veux dire qu’une ombre colossale et menaçante commence
dès maintenant à se projeter sur le pays. Appelez cela l’ombre
d’une oligarchie, si vous voulez : c’est la définition la
plus approximative que j’ose en donner. Je me récuse à imaginer
0161 quelle en est au juste la nature. Mais voici ce que je
tiens surtout à vous dire. Vous êtes dans une situation dangereuse,
dans un péril que ma crainte exagère peut-être parce que je
ne puis le mesurer. Suivez mon avis et acceptez les vacances
que l’on vous offre.

– Mais ce serait une lâcheté ! se récria Père.

– Pas le moins du monde. Vous êtes un homme d’âge. Vous avez
accompli votre oeuvre, et une belle oeuvre, dans le monde.
Laissez la bataille actuelle à ceux qui sont jeunes et forts.
Notre tâche à nous autres de la nouvelle génération reste
à accomplir. Notre bien-aimée ´ Avis ª se tiendra à mes côtés
quoiqu’il arrive ; elle vous représentera sur le front de
bataille.

– Mais ils ne peuvent me nuire, objecta Père. Dieu merci !
Je suis indépendant. Oh ! je vous prie de croire que je me
rends compte des terribles persécutions qu’ils pourraient
infliger à un professeur dont la vie dépendrait de l’Université.
0162 Mais la mienne n’en dépend pas. Ce n’est pas pour le traitement
que je suis entré dans l’enseignement. Je puis vivre à l’aise
avec mes propres revenus, et mon traitement est tout ce qu’ils
peuvent m’ôter.

– Vous ne voyez pas les choses d’assez loin, répondit Ernest.
– Si tout ce que je crains se réalise, vos revenus privés
et même votre capital peuvent vous être enlevés aussi facilement
que votre traitement.

Pendant quelques minutes, Père garda le silence. Il réfléchissait
profondément, et je vis une ride de décision se creuser sur
son front. Enfin il reprit d’un ton ferme :

– Je n’accepterai pas ce congé. – Il fit une nouvelle pause.
– Je continuerai à écrire mon livre. Il se peut que vous vous
trompiez. Mais, que vous ayez tort ou raison, je resterai
à mon poste.

– Très bien ! dit Ernest. Vous prenez la même route que l’évêque
0163 Morehouse, et vous marchez vers une catastrophe analogue.
Vous serez tous deux réduits à l’état de prolétaires avant
d’arriver au but.

La conversation dériva sur le compte du prélat, et nous demandâmes
à Ernest de nous raconter ce qu’il avait fait de lui.

– Il est malade jusqu’à l’âme du voyage où je l’ai entraîné
à travers les régions infernales. Je lui ai fait visiter les
taudis de quelques-uns de nos ouvriers d’usine. Je lui ai
montré les déchets humains que rejette la machine industrielle,
et il les a entendus raconter leur existence. Je l’ai conduit
dans les bas-fonds de San-Francisco, et il a pu voir que l’ivrognerie,
la prostitution et la criminalité ont une cause plus profonde
que la dépravation naturelle. Il en est resté sérieusement
atteint dans sa santé, et, ce qui est pire, il est emballé.
Le choc a été trop rude pour ce fanatique de morale. Et, comme
toujours, il n’a le moindre esprit pratique. Il s’agite à
vide parmi toutes sortes d’illusions humanitaires et de projets
de missions chez les classes cultivées. Il sent que c’est
0164 pour lui un devoir inéluctable de ressusciter l’ancien
esprit de l’église et de communiquer son message aux maîtres
du jour. Il est surchauffé : tôt ou tard il va éclater, et
je ne puis prédire quelle forme prendra la catastrophe. C’est
une âme pure et enthousiaste, mais si peu pratique ! Il me
dépasse : je ne puis retenir ses pieds au sol. Il vole vers
son jardin des oliviers, et ensuite vers son calvaire. Car
des âmes si nobles sont faites pour la crucifixion.

– Et vous ? demandai-je avec un sourire qui cachait la sérieuse
anxiété de mon amour.

– Moi pas ! répondit-il en riant aussi. Je puis être exécuté
ou assassiné, mais je ne serai jamais crucifié. Je suis planté
trop solidement et trop obstinément sur terre.

– Mais pourquoi préparer la mise en croix de l’évêque ? Car
vous ne nierez pas que vous en êtes cause.

– Pourquoi laisserais-je une âme à l’aise dans le luxe tandis
0165 qu’il y en a des millions dans le travail et dans la misère
?

– Alors pourquoi conseillez-vous à Père d’accepter son congé
?

– Parce que je ne suis pas une âme pure et enthousiaste. Parce
que je suis solide et obstiné et égoïste. Parce que je vous
aime et dis comme jadis Ruth : ´ Ton peuple est mon peuple.
ª Quant à l’évêque, il n’a pas de fille. En outre, si minime
que soit le résultat, si faible et insuffisant que se manifeste
son vagissement, il produira quelque bien pour la révolution,
et tous les petits morceaux comptent.

Il m’était impossible d’être de cet avis. Je connaissais bien
la noble nature de l’évêque Morehouse, et je ne pouvais m’imaginer
que sa voix, s’élevant en faveur de la justice, ne serait
qu’un vagissement débile et impuissant. Je ne possédais pas
encore sur le bout du doigt, comme Ernest, les dures réalités
de l’existence, il voyait clairement la futilité de cette
0166 grande âme, et les événements prochains allaient me la
révéler avec non moins de clarté.

Ce fut peu de jours après qu’Ernest me raconta, comme une
histoire très drôle, l’offre qu’il avait reçue du Gouvernement
: on lui proposait le poste de secrétaire d’Etat au ministère
du Travail. Je fus remplie de joie. Les appointements étaient
relativement élevés, et c’était un appoint solide pour notre
mariage. Ce genre d’occupation convenait certainement à Ernest,
et la jalouse fierté qu’il m’inspirait me faisait considérer
cette avance comme une juste reconnaissance de ses capacités.

Tout à coup je remarquai l’étincelle de gaieté dans ses yeux
: il se moquait de moi.

– Vous n’allez pas… refuser ? dis-je d’une voix tremblante.

– C’est tout simplement une tentative de corruption, dit-il.
Il y a là-dedans la fine main de Wickson, et, derrière la
sienne, celle de gens encore plus haut placés. C’est un truc
0167 aussi ancien que la lutte de classes elle-même, qui consiste
à chiper ses capitaines à l’armée du travail. Pauvre travail
éternellement trahi ! Si vous saviez combien de ses chefs
dans le passé ont été achetés de façon analogue ! Cela revient
moins cher, bien moins cher, de soudoyer un général, que de
le combattre avec toute son armée. Il y a eu… mais je ne
veux nommer personne. Je me sens déjà suffisamment indigné.
Chère et tendre amie, je suis un capitaine du travail : je
ne pourrais pas me vendre. A défaut de mille autres raisons,
la mémoire de mon pauvre vieux père, exténué jusqu’à la mort,
suffirait à m’en empêcher.

Il avait les larmes aux yeux, ce héros, mon grand héros à
moi ! Jamais il ne pourrait pardonner la manière dont la conscience
de son père avait été déformée, les mensonges sordides et
les vols mesquins auxquels il avait été réduit pour mettre
du pain dans la bouche de ses enfants.

– Mon père était un brave homme, me disait un jour Ernest.
– C’était une âme excellente, qui fut tordue, mutilée, émoussée
0168 par la sauvagerie de sa vie. Ses maîtres, les archi-brutes,
en firent une bête accablée. Il devrait être encore vivant
aujourd’hui, comme votre père. Il était puissamment bâti.
Mais il fut pris dans la machine et usé à mort pour produire
des bénéfices. Réfléchissez à cela. Pour produire des bénéfices
– le sang de ses veines fut transmué en un souper arrosé de
vins fins, une marotte de clinquant, ou quelque autre orgie
sensuelle pour les riches oisifs et parasites, ses maîtres,
les archi-brutes !

7.

La vision de l’évêque

– L’évêque a pris le mors aux dents, – m’écrivait Ernest.
Il chevauche en plein vide. C’est aujourd’hui qu’il va commencer
à remettre d’aplomb notre misérable monde, en lui communiquant
son message. Il m’en a prévenu et je ne peux pas l’en dissuader.
0169 C’est lui qui préside ce soir à l’I.P.H. et il doit incorporer
son message dans son allocution de début.

Puis-je passer vous prendre pour aller l’entendre ? Naturellement,
son effort est condamné d’avance à l’avortement. Votre coeur
en sera brisé, le sien aussi ; mais ce sera pour vous une
excellente leçon de choses. Vous savez, chère et tendre amie,
combien je suis fier de votre amour, combien je voudrais mériter
votre plus haute appréciation et racheter à vos yeux, dans
une certaine mesure ma propre indignité de cet honneur. Mon
orgueil désire donc vous persuader que ma pensée est correcte
et juste. Mes points de vue sont âpres, la futilité de la
noblesse d’une telle âme vous démontrera que cette âpreté
s’impose. Venez à cette soirée. Si tristes qu’en puissent
être les incidents je sens qu’ils vous attireront plus étroitement
vers moi. ª

L’I.P.H. tenait ce soir-là, à San-Francisco, une assemblée
convoquée pour envisager le développement de l’immoralité
publique et les moyens d’y porter remède. L’évêque Morehouse
0170 occupait sur l’estrade le fauteuil présidentiel, et je
remarquai tout de suite son état de surexcitation nerveuse.
A ses côtés étaient assis l’évêque Dickinson, le Dr Jones,
chef de la section d’éthique à l’Université de Californie
; Mme W.W. Hurd, grande organisatrice d’oeuvres de charité
; M. Philip Ward, autre philanthrope notoire, et plusieurs
astres de moindre grandeur dans le ciel de la morale et de
la charité. L’évêque Morehouse se leva et débuta par cet exorde
abrupt :

´ Je passais en voiture dans les rues. Il faisait nuit. De
temps à autre, je regardais par les portières. Soudain mes
yeux parurent s’ouvrir et je vis les choses telles qu’elles
sont. Mon premier geste fut de porter la main à mon front
pour me cacher l’effrayante réalité, et dans l’obscurité je
me posai cette question : Qu’y a-t-il à faire ? Un instant
après la question se représenta sous cette forme : Qu’aurait
fait mon divin maître ? Alors une lumière sembla remplir l’espace,
et mon devoir m’apparut avec la clarté du soleil, comme Sa-l
avait vu le sien sur le chemin de Damas.
0171
´ Je fis arrêter, je descendis, et après quelques minutes
de conversation avec deux femmes publiques, je les persuadai
de monter dans ma voiture avec moi. Si Jésus a dit vrai, ces
deux malheureuses étaient mes soeurs, et leur seule chance
de purification résidait dans mon affection et ma tendresse.

´ Je vis dans un des quartiers les plus agréables de San-Francisco.
La maison que j’habite a coûté cent mille dollars ; l’ameublement,
les livres et les oeuvres d’art reviennent à une somme égale.
Ma maison est un château où s’agitent de nombreux serviteurs.
J’ignorais jusqu’ici à quoi peuvent servir les manoirs : je
croyais qu’ils étaient faits pour qu’on y vive. Maintenant
je sais. J’ai emmené les deux filles des rues dans mon palais,
et elles y resteront avec moi. Et de mes soeurs de cette espèce
j’espère remplir toutes les chambres de ma résidence. ª

L’auditoire devenait de plus en plus agité, et les figures
des gens assis sur l’estrade trahissaient une frayeur et une
0172 consternation croissantes. Soudain l’évêque Dickinson
se leva, et avec une expression de dégoût, quitta la plateforme
et la salle. Mais l’évêque Morehouse, les yeux remplis de
sa vision, oubliait tout le reste et continuait :

´ – mes soeurs et mes frères, dans cette manière d’agir je
trouve la solution de toutes mes difficultés. Je ne me rendais
pas compte à quoi pouvaient servir les voitures, mais je le
sais maintenant. Elles sont faites pour transporter les faibles,
les malades et les vieillards ; elles sont faites pour rendre
honneur à ceux qui ont perdu jusqu’au sens de la honte.

´ Je ne savais pas pourquoi les palais étaient bâtis, mais
aujourd’hui j’ai découvert leur usage. Les résidences ecclésiastiques
devraient être converties en hôpitaux et asiles pour ceux
qui sont tombés sur le bord du chemin et qui vont périr. ª

Il fit une longue pause, évidemment dominé par l’intensité
de sa pensée, et hésitant sur la meilleure manière de l’exprimer.

0173 ´ Je suis indigne, mes chers frères, de vous dire quoi
que ce soit au sujet de la moralité. J’ai vécu trop longtemps
dans une hypocrisie honteuse pour pouvoir aider les autres
: mais mon acte envers ces femmes, envers ces soeurs, me montre
que la meilleure voie est facile à trouver. Pour ceux qui
croient en Jésus et en son évangile, il ne peut y avoir entre
humains d’autres rapports qu’un lien d’affection. L’amour
seul est plus fort que le péché, plus fort que la mort.

´ Je déclare donc aux riches parmi vous que leur devoir est
de faire ce que j’ai fait, ce que je fais. Que chacun de ceux
qui sont dans l’opulence prenne dans sa maison un voleur et
le traite comme un frère ; qu’il y prenne une malheureuse
et la traite comme une soeur ; et San-Francisco n’aura plus
besoin de police ni de magistrats ; les prisons seront remplacées
par des hôpitaux, et le criminel disparaîtra avec son crime.

´ Nous ne devons pas seulement donner notre argent, nous devons
nous donner nous-mêmes, comme a fait le Christ ; tel est aujourd’hui
0174 le message de l’Eglise. Nous nous sommes égarés loin de
l’enseignement du Maître. Nous nous sommes consumés dans notre
propre gloutonnerie. Nous avons dressé le veau d’or sur l’autel.
J’ai ici une poésie qui résume toute cette histoire en quelques
vers ; je vais vous la lire. Elle fut écrite par une âme égarée
qui, cependant, voyait les choses clairement8. Il ne faut
pas la prendre pour une attaque contre l’Eglise catholique.
C’est une attaque contre toutes les Eglises, contre la splendeur
et la pompe de tous les clergés qui se sont éloignés du sentier
tracé par le Maître et qui se sont parqués à l’écart de ses
brebis. La voici :

Les trompettes d’argent sonnèrent sous le dôme ;

Tout un peuple à genoux restait silencieux ;

Et, porté sur des dos humains, devant mes yeux

Passa comme un grand dieu le grand maître de Rome.

0175 Comme un prêtre, il portait la robe immaculée,

Comme un roi, du manteau de pourpre il était ceint,

Et la triple couronne étagée au front saint

Rayonnait aux flambeaux sur sa voie étoilée.

Alors mon coeur franchit les déserts du passé

Vers ce rivage amer où Jésus délaissé

Pour reposer son front n’avait pas une pierre.

– ´ Les oiseaux ont leur nid, les renards leur tanière :

´ Seul, je meurtris mes pieds sur la voie aux douleurs

´ Et je bois le vin tiède et salé de mes pleurs ! ª

0176 L’auditoire était agité, mais non ému. L’évêque Morehouse
ne s’en apercevait pas. Il suivait sa voie d’un coeur ferme.

´ C’est pourquoi je le dis aux riches d’entre vous, et à vous
tous les riches : Vous avez cruellement opprimé les brebis
du Maître. Vous avez endurci vos coeurs. Vous avez fermé vos
oreilles aux voix qui crient dans la contrée, voix de souffrance
et de douleur que vous ne voulez pas entendre, qui cependant
seront exaucées quelque jour. C’est pourquoi je le prédis…
ª

Mais, à cet instant, MM. Jones et Ward, qui depuis un instant
s’étaient levés de leurs sièges, prirent le bras de l’évêque
et l’entraînèrent hors de l’estrade, tandis que l’auditoire
demeurait suffoqué de scandale.

A peine dans la rue, Ernest éclata d’un rire âpre et sauvage,
qui me porta sur les nerfs. Mon coeur semblait près d’éclater
sous l’effort de mes larmes contenues.

0177 – Il leur a communiqué son message, – s’écria mon compagnon.
– La force de caractère et la tendresse profondément cachées
dans la nature de leur évêque ont débordé devant les yeux
de ses auditeurs chrétiens, qui l’aimaient, et ceux-ci en
ont conclu qu’il avait l’esprit dérangé. Avez-vous vu avec
quelle sollicitude ils lui ont fait quitter l’estrade ? En
vérité, l’enfer a dû rire à ce spectacle.

– Néanmoins ce que l’évêque a dit et fait ce soir causera
une forte impression, remarquai-je.

– Pensez-vous ? demanda Ernest d’un ton railleur.

– Ce sera une véritable sensation, affirmai-je. J’ai vu les
reporters griffonner comme des fous pendant qu’il parlait.

– Pas une ligne de ce qu’il a dit ne paraîtra demain dans
les journaux.

– Je ne puis le croire, m’écriai-je.
0178
– Attendez et vous verrez. Pas une ligne, pas une pensée de
lui ! La presse quotidienne ? C’est l’escamotage quotidien.

– Mais les reporters ? Je les ai vus.

– Pas un mot de ce qu’il a dit ne sera imprimé. Vous comptez
sans les directeurs de journaux. Leur salaire dépend de leur
ligne de conduite, et leur ligne de conduite est de ne rien
publier qui soit une menace sérieuse pour l’ordre établi.
La déclaration de l’évêque constituait un assaut violent contre
la morale courante. C’était une hérésie. On lui a fait quitter
la tribune pour l’empêcher d’en dire davantage. Les journaux
le purgeront de son schisme par le silence de l’oubli. La
presse des Etats-Unis ? C’est une excroissance parasite qui
pousse et s’engraisse sur la classe capitaliste. Sa fonction
est de servir l’état de choses en modelant l’opinion publique,
et elle s’en acquitte à merveille.

Laissez-moi vous prédire ce qui va arriver. Les journaux de
0179 demain raconteront simplement que la santé du prélat laissait
à désirer, qu’il s’était surmené, et que ce soir il a été
pris de faiblesse. Dans quelques jours, un autre paragraphe
annoncera qu’il est dans un état de prostration nerveuse,
et que ses ouailles reconnaissantes ont souscrit pour qu’il
lui soit accordé un congé. Après cela, il arrivera de deux
choses l’une : ou bien l’évêque reconnaîtra l’erreur qu’il
a commise en prenant la mauvaise route, et reviendra de vacances
en homme bien portant qui n’a plus de visions ; ou bien il
persistera dans son délire, et dans ce cas vous pouvez vous
attendre à voir les journaux nous informer en termes pathétiques
et sympathiques, qu’il est devenu fou ; en fin de compte,
on lui laissera conter ses visions à des murs capitonnés.

– Oh ! vous allez trop loin, m’écriai-je.

– Aux yeux de la société, ce sera vraiment de la folie, reprit
Ernest. Quel honnête homme, s’il était sain d’esprit, prendrait
dans sa maison des voleurs et des prostituées pour y vivre
avec eux comme frères et soeurs ? Il est vrai que le Christ
0180 est mort entre deux larrons, mais ceci est une autre histoire.
Folie ? Mais le raisonnement d’un homme avec qui l’on n’est
pas d’accord vous paraît toujours faux ; dès lors, l’esprit
de cet homme est dévié. Où est la ligne de démarcation entre
un esprit faux et un esprit fou ? Il est inconcevable qu’un
individu de bon sens puisse être en désaccord radical avec
vos plus saines conclusions.

´ Vous en trouverez un bon exemple dans les journaux de ce
soir. Mary M’Kenna habite au sud de Market Street. Bien que
pauvre, elle est parfaitement honnête. Elle est même patriote.
Seulement elle se fait des idées fausses au sujet du drapeau
américain et de la protection dont il est censément le symbole.
Et voici ce qui lui est arrivé. Son mari, victime d’un accident,
est resté trois mois à l’hôpital. Elle a cherché du blanchissage
à faire, mais, en dépit de son travail, elle s’est trouvée
en retard pour son loyer. Hier, on l’a mise dehors. Auparavant,
elle avait hissé le drapeau national sur sa porte, et, s’abritant
sous ses plis, elle avait acclamé qu’en vertu de cette protection,
on n’avait pas le droit de la jeter à la rue. Qu’a-t-on fait
0181 ? On l’a arrêtée et fait comparaître comme insensée. Aujourd’hui,
elle a subi l’examen médical des experts officiels, qui l’ont
reconnue folle, et elle a été enfermée, à la Maison de Santé
de Napa. ª

– Votre exemple est tiré de trop loin. Supposez que je sois
en désaccord avec tout le monde sur le style d’une oeuvre
littéraire : on ne m’enverrait pas dans un asile pour cela.

– Parbleu, répliqua-t-il. Cette divergence d’avis ne constituerait
pas une menace pour la société. C’est là que gît la différence.
Les opinions anormales de Mary M’Kenna et de l’évêque sont
un péril pour l’ordre établi. Qu’arriverait-il si tous les
pauvres refusaient de payer leur loyer en s’abritant sous
le drapeau américain ? La propriété tomberait en miettes.
Les convictions de l’évêque ne sont pas moins dangereuses
pour la société actuelle. Donc, c’est l’asile qui l’attend.

Mais je me refusais à le croire.

0182 – Patientez et vous verrez, dit Ernest. Et j’attendis.

Le lendemain matin j’envoyai chercher tous les journaux. Pas
un mot n’était imprimé de ce qu’avait dit l’évêque Morehouse.
Une ou deux feuilles rapportaient qu’il s’était laissé dominer
par son émotion. Pourtant les platitudes des orateurs qui
lui avaient succédé étaient reproduites tout au long.

Plusieurs jours après, un bref paragraphe annonça que le prélat
était parti en congé pour se remettre d’un excès de travail.
Jusqu’ici, Ernest avait raison. Pourtant il n’était question
ni de fatigue cérébrale, ni même de prostration nerveuse.
Je ne soupçonnais guère la voie douloureuse que le dignitaire
de l’Eglise était destiné à parcourir, cette route du jardin
des Oliviers au Calvaire, qu’Ernest avait entrevue pour lui.

8.

Les briseurs de machines

0183

Peu de temps avant qu’Ernest se présentât comme candidat au
Congrès sur la liste socialiste, Père donna ce qu’il appelait
à huis-clos la soirée des profits et pertes, et mon fiancé,
le soir des briseurs de machines. Ce n’était, en réalité,
qu’un dîner d’hommes d’affaires, – le menu fretin, naturellement.
Je ne crois pas qu’aucun d’entre eux fût intéressé dans une
entreprise dont le capital dépassât deux cent mille dollars.
Ils représentaient parfaitement la classe moyenne du négoce.

Il y avait là M. Owen, de la maison Silverberg, Owen et Co,
une grosse firme d’épicerie avec de nombreuses succursales,
dont nous étions les clients. Il y avait les associés du grand
dépôt de produits pharmaceutiques Kowalt et Washburn, ainsi
que M. Asmunsen, possesseur d’une importante carrière de granit
dans le Comté de Contra Costa, et beaucoup d’autres du même
genre, propriétaires ou co-propriétaires de petites manufactures,
de petits commerces et de petites entreprises, en un mot,
des petits capitalistes.
0184
C’étaient des gens assez intéressants avec leurs figures rusées
et leur langage simple et clair. Ils se plaignaient à l’unanimité
des consortiums, et leur mot d’ordre était : ´ Crevons les
trusts ! ª Ceux-ci, pour eux, représentaient la source de
toute oppression, et tous, sans exception, récitaient la même
complainte. Ils auraient voulu que le Gouvernement prît possession
d’exploitations comme les Chemins de Fer, ou les Postes et
Télégraphes, et ils préconisaient l’établissement d’impôts
énormes et férocement progressifs sur le revenu, afin de détruire
les vastes accumulations de capital. Ils prônaient aussi,
en guise de remède à des misères locales, la propriété municipale
d’entreprises d’utilité publique, telles que l’eau, le gaz,
les téléphones et les tramways.

M. Asmunsen fit un récit particulièrement curieux de ses tribulations
en tant que propriétaire d’une carrière. Il avoua que celle-ci
ne lui avait jamais rapporté aucun profit, malgré l’énorme
masse de commandes que lui avait procurées la destruction
de San-Francisco par le grand tremblement de terre. La reconstruction
0185 de cette ville avait duré six années, pendant lesquelles
le chiffre de ses affaires s’était trouvé quadruplé et octuplé,
mais lui ne s’en trouvait pas plus riche.

– La Compagnie du Chemin de Fer est un peu mieux que moi au
courant de mes affaires, expliqua-t-il. Elle connaît à un
centime près mes dépenses d’exploitation, et elle sait par
coeur les termes de mes contrats. Comment est-elle si bien
renseignée ? Je ne puis que le conjecturer. Elle doit payer
des espions parmi mes employés, et semble avoir accès près
de tous mes partenaires. Car, écoutez bien ceci, à peine ai-je
signé un gros traité dont les termes me sont favorables et
m’assurent un coquet bénéfice, que les prix de transport à
pied d’oeuvre sont augmentés comme par enchantement. On ne
me donne pas d’explications. C’est le Chemin de Fer qui prend
mon profit. En pareil cas je n’ai jamais pu décider la Compagnie
à réviser ses tarifs. Par contre, à la suite d’accidents,
ou d’une augmentation de frais d’exploitation, ou après la
signature de contrats moins avantageux pour moi, j’ai toujours
réussi à obtenir un rabais. En somme, gros ou petits, le Chemin
0186 de Fer m’enlève tous mes gains.

Ernest l’interrompit pour demander :
– Ce qui vous en reste, au bout du compte, équivaut à peu
près, sans doute, au salaire que la Compagnie vous accorderait
comme directeur si elle était propriétaire de votre carrière
?

– C’est cela même, répondit M. Asmunsen. Il n’y a pas longtemps,
j’ai fait faire un relevé de mes comptes pour ces dix dernières
années, et j’ai constaté que mes gains revenaient précisément
aux appointements d’un directeur. Il n’y aurait eu rien de
changé si la Compagnie avait possédé ma carrière et m’avait
payé pour la faire marcher.

– Avec cette différence, toutefois, dit Ernest en riant, qu’elle
aurait dû se charger de tous les risques que vous avez eu
l’obligeance d’assumer pour elle.

– C’est très vrai, reconnut M. Asmunsen avec mélancolie.
0187
Ayant laissé chacun exprimer ce qu’il avait à dire, Ernest
se mit à poser des questions aux uns et aux autres. Il entreprit
d’abord M. Owen.
– Voilà environ six mois que vous avez ouvert une succursale
ici à Berkeley ?

– Oui, répondit M. Owen.

– Et depuis lors j’ai remarqué que trois petits épiciers de
quartier avaient fermé boutique. C’est sans doute votre succursale
qui en a été cause ?

– Ils n’avaient aucune chance de lutter contre nous, affirma
M. Owen avec un sourire satisfait.

– Pourquoi pas ?

– Nous avions plus de capital. Dans un gros commerce la perte
est toujours moindre et l’efficacité plus grande.
0188
– De sorte que votre magasin absorbait les profits des trois
petites boutiques. Je comprends. Mais, dites-moi, que sont
devenus les propriétaires de celles-ci ?

– Il y en a un qui conduit nos camions de livraison. J’ignore
ce que sont devenus les deux autres.

Ernest se tourna soudain vers M. Kowalt.
– Vous vendez souvent à prix de revient, parfois même à perte9.
Que sont devenus les propriétaires des petites pharmacies
que vous avez mis au pied du mur ?

– L’un d’eux, M. Haasfurther, est actuellement à la tête de
notre service des ordonnances.

– Et vous avez absorbé les bénéfices qu’ils étaient en train
de réaliser.

– Bien sûr ! c’est pour cela que nous sommes dans les affaires.
0189
– Et vous ? dit brusquement Ernest à M. Asmunsen. Vous êtes
dégoûté de ce que le Chemin de Fer ait soutiré vos gains ?

M. Asmunsen fit oui de la tête.
– Ce que vous voudriez, c’est réaliser des gains vous-même
?

Nouveau signe d’assentiment.

– Aux dépens d’autrui ?

Pas de réponse. Ernest insista :
– Aux dépens d’autrui ?

– C’est comme cela qu’on gagne de l’argent, répliqua sèchement
M. Asmunsen.

– Ainsi, le jeu des affaires consiste à gagner de l’argent
au détriment des autres et à empêcher les autres d’en gagner
0190 à vos propres dépens. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

Ernest dut répéter sa question, et M. Asmunsen finit par répondre
:
– Oui, c’est cela, sauf que nous ne faisons pas d’objection
à ce que les autres fassent des profits, tant qu’ils ne sont
pas exorbitants.

– Par exorbitants, vous entendez gros, sans doute. Pourtant
vous ne voyez pas d’inconvénient à faire de gros bénéfices
vous-même… sûrement non ?

M. Asmunsen avoua de bonne grâce sa faiblesse sur ce point.
Alors Ernest s’en prit à un autre, un certain M. Calvin, jadis
gros propriétaire de crémeries.

– Il y a quelque temps, vous combattiez le Trust du Lait,
lui dit Ernest, et maintenant vous êtes dans la politique
agricole10, dans le Parti des Granges. Comment cela se fait-il
?
0191
– Oh ! je n’ai pas abandonné la bataille, répondit le personnage,
qui, en effet, avait l’air assez agressif. Je combats le trust
sur le seul terrain où il soit possible de le combattre, sur
le terrain politique. Je vais vous expliquer. Voilà quelques
années, nous autres crémiers menions tout comme nous l’entendions.

– Cependant vous vous faisiez concurrence les uns aux autres
? interrompit Ernest.

– Oui, et c’est ce qui maintenait les bénéfices à un faible
niveau. Nous essayâmes de nous organiser, mais il y avait
toujours des crémiers indépendants qui perçaient à travers
nos lignes. Puis vint le Trust du Lait.

– Financé par le capital en excédent de la Standard Oil11,
dit Ernest.

– C’est juste, reconnut M. Calvin. Mais nous l’ignorions à
cette époque. Ses agents nous abordèrent la massue à la main.
0192 Ils nous posèrent ce dilemme : entrer et nous engraisser,
ou rester dehors et dépérir. La plupart d’entre nous entrèrent
dans le Trust, et les autres crevèrent de faim. Oh ! ça paya…
d’abord. Le lait fut augmenté d’un cent par litre et un quart
de ce cent nous revenait : les autres trois quarts allaient
au Trust. Puis le lait fut augmenté d’un autre cent, mais
sur celui-ci il ne nous revint rien du tout. Nos plaintes
furent inutiles. Le Trust s’était établi en maître. Nous nous
aperçûmes que nous étions de simples pions sur l’échiquier.
Et finalement le quart de cent additionnel nous fut retiré.
Puis le Trust commença à nous serrer la vis. Que pouvions-nous
faire ? Nous fûmes pressurés. Il n’y avait pas de crémiers,
il ne restait qu’un Trust du Lait.

– Mais avec le lait augmenté de deux cents, il me semble que
vous auriez pu soutenir la concurrence, suggéra Ernest avec
malice.

– Nous le croyions aussi. Nous avons essayé. – M. Calvin fit
une pause. – Et ce fut notre ruine. Le Trust pouvait mettre
0193 le lait sur le marché à plus bas prix que nous. Il pouvait
encore réaliser un léger bénéfice alors que nous vendions
purement à perte. J’ai perdu cinquante mille dollars dans
cette aventure. La plupart d’entre nous ont fait faillite.
Les crémiers ont été balayés.

– De sorte que le Trust ayant pris vos bénéfices, dit Ernest,
vous vous êtes jeté dans la politique pour qu’une législation
nouvelle balaye le Trust à son tour et vous permette de les
reprendre ?

La figure de M. Calvin s’éclaira.

– C’est précisément ce que je dis dans mes conférences aux
fermiers. Vous venez de concentrer tout notre programme dans
une coque de noix.

– Et pourtant, le Trust produit du lait à meilleur marché
que les crémiers indépendants ?

0194 – Parbleu, il peut bien le faire, avec l’organisation
splendide et l’outillage dernier modèle que lui permettent
ses gros capitaux.

– Ceci est hors de discussion. Il peut certainement le faire,
et, qui plus est, il le fait, conclut Ernest.

M. Calvin se lança alors dans une vraie harangue politique
pour exposer sa manière de voir. Plusieurs autres le suivirent
avec chaleur, et leur cri à tous était qu’il fallait détruire
les trusts.

– Pauvres simples d’esprit, me chuchota Ernest. Ce qu’ils
voient, ils le voient bien ; seulement ils ne voient pas plus
loin que le bout de leur nez.

Un peu plus tard il reprit la conduite de la discussion, et,
selon son habitude caractéristique, la garda pour tout le
restant de la soirée.

0195 ´ Je vous ai tous écoutés avec attention, commença-t-il,
et je vois parfaitement que vous menez le jeu des affaires
de façon orthodoxe. Pour vous la vie se résume en profits.
Vous avez la conviction ferme et tenace d’avoir été créés
et mis au monde dans l’unique but de gagner de l’argent. Seulement
il y a un accroc. Au plus beau de votre profitable activité
survient le trust qui vous enlève vos bénéfices. Vous voilà
dans un dilemme apparemment contraire au but de la création,
et vous ne voyez d’autre moyen d’en sortir que l’anéantissement
de cette intervention désastreuse.

´ J’ai soigneusement noté vos paroles, et la seule épithète
qui puisse vous résumer, je vais vous l’appliquer. Vous êtes
des briseurs de machines. Savez-vous ce que ce mot-là veut
dire ? Permettez-moi de vous l’expliquer. En Angleterre, au
XVIIIe siècle, hommes et femmes, tissaient le drap sur des
métiers à main dans leurs propres maisonnettes. C’était un
procédé lent, maladroit et dispendieux, ce système de manufacture
à domicile. Puis vint la machine à vapeur avec son cortège
d’engins à économiser le temps. Un millier de métiers assemblés
0196 dans une grande usine et actionnés par une machine centrale
tissaient le drap à bien meilleur compte que ne pouvaient
le faire chez eux les tisserands sur leurs métiers à main.
A l’usine, s’affirmait la combinaison, devant laquelle s’efface
la concurrence. Les hommes et les femmes qui avaient travaillé
pour eux-mêmes sur des métiers à main venaient maintenant
dans les fabriques et trimaient sur les métiers à vapeur,
non plus pour eux-mêmes mais pour les propriétaires capitalistes.
Bientôt de jeunes enfants peinèrent aux métiers mécaniques,
pour des salaires réduits, et y remplacèrent les hommes. Les
temps devinrent durs pour ceux-ci. Leur niveau de bien-être
baissa rapidement. Ils mouraient de faim. Ils disaient que
tout le mal venait des machines. Alors ils entreprirent de
briser les machines. Ils n’y réussirent pas, et ils étaient
de pauvres naïfs.

´ Vous n’avez pas encore compris cette leçon, et vous voici,
au bout d’un siècle et demi, essayant à votre tour de briser
les machines. De votre propre aveu, les machines du trust
font un travail plus efficace et à meilleur marché que vous.
0197 C’est pour cela que vous ne pouvez lutter contre elles,
et néanmoins vous voudriez les briser. Vous êtes encore plus
naïfs que les simples ouvriers d’Angleterre. Et pendant que
vous ronchonnez qu’il faut rétablir la concurrence, les trusts
continuent à vous détruire.

´ Du premier au dernier, vous racontez la même histoire, la
disparition de la rivalité et l’avènement de la combinaison.
Vous-même, M. Owen, avez détruit la concurrence ici à Berkeley
quand votre succursale a fait fermer boutique à trois petits
épiciers, parce que votre association était plus avantageuse.
Mais dès que vous sentez sur votre dos la pression d’autres
combinaisons encore plus fortes, celles des trusts, vous vous
mettez à pousser les hauts cris. C’est parce que vous n’êtes
pas une grosse compagnie, tout simplement. Si vous étiez un
trust de produits alimentaires pour tous les Etats-Unis, vous
chanteriez une autre chanson, et votre antienne serait : –
Bénis soient les trusts ! Et pourtant encore, non seulement
votre petite combinaison n’est pas un consortium, mais vous-même
avez conscience de son manque de force. Vous commencez à pressentir
0198 votre propre fin. Vous vous apercevez qu’avec toutes vos
succursales, vous n’êtes qu’un pion sur le jeu. Vous voyez
les intérêts puissants se dresser et croître de jour en jour
; vous sentez leurs mains gantées de fer s’abattre sur vos
profits et en saisir une pincée de-ci, une pincée de-là, le
trust des chemins de fer, le trust du pétrole, le trust de
l’acier, le trust du charbon ; et vous savez qu’en fin de
compte ils vous détruiront, qu’ils vous prendront jusqu’au
dernier pourcentage de vos médiocres bénéfices.

´ Cela prouve, Monsieur, que vous êtes mauvais joueur. Quand
vous avez étranglé les trois épiciers d’ici, vous avez gonflé
votre poitrine, vous avez vanté l’efficacité et l’esprit d’entreprise,
vous avez envoyé votre épouse en Europe sur les profits que
vous aviez réalisés en dévorant ces gagne-petit. C’est la
doctrine de chien contre chien, et vous n’avez fait qu’une
bouchée de vos rivaux. Mais voici qu’à votre tour vous êtes
mordu par des molosses, et vous criez comme des putois. Et
ce que je dis de vous est vrai pour tous ceux qui sont à cette
table. Vous hurlez tous. Vous êtes en train de jouer une partie
0199 perdante, et c’est ce qui vous fait brailler.

´ Seulement, en vous lamentant, vous n’êtes pas de franc jeu.
Vous n’avouez pas que vous aimez vous-mêmes à tirer des profits
des autres en les pressurant, et que si vous faites tout ce
tintamarre, c’est parce que d’autres sont en train de vivre
sur votre dos. Non, vous êtes trop malins pour cela. Vous
dites tout autre chose. Vous faites des discours politiques
de petits bourgeois comme tout à l’heure M. Calvin. Que disait-il
? Voici quelques-unes de ses phrases que j’ai retenues : –
Nos principes originels sont solides. Ce qu’il faut à ce pays,
c’est un retour aux méthodes américaines fondamentales, et
que chacun soit libre de profiter des occasions avec des chances
égales… L’esprit de liberté dans lequel est né cette nation…
Revenons aux principes de nos aïeux…
´ Quand il parlait de l’égalité de chances pour tous, il voulait
dire la faculté de pressurer des bénéfices, cette licence
qui lui est maintenant enlevée par les grands trusts. Et ce
qu’il y a d’absurde là-dedans, c’est qu’à force de répéter
ces phrases, vous avez fini par y ajouter foi. Vous désirez
0200 l’occasion de piller vos semblables à petites doses, et
vous vous hypnotisez au point de croire que vous voulez la
liberté. Vous êtes gloutons et insatiables, mais la magie
de vos phrases vous persuade que vous faites preuve de patriotisme.
Votre désir de gagner de l’argent, qui est de l’égoïsme pur
et simple, vous le métamorphosez en sollicitude altruiste
pour l’humanité souffrante. Voyons, ici, entre nous, soyez
honnêtes pour une fois. Regardez la chose en face et énoncez-là
en termes justes. ª

On voyait autour de la table des faces congestionnées, exprimant
une irritation mêlée d’une certaine inquiétude. Ils étaient
un peu effrayés de ce jeune homme au visage glabre, de sa
manière de balancer et d’assener les mots, et de sa terrible
façon d’appeler les choses par leurs noms. M. Calvin s’empressa
de riposter :
– Et pourquoi pas ? demanda-t-il. Pourquoi ne pourrions-nous
pas retourner aux usages de nos pères qui ont fondé cette
république ? Vous avez dit beaucoup de choses vraies, M. Everhard,
si pénibles qu’elles aient pu nous paraître à avaler. Mais
0201 ici, entre nous, nous pouvons parler net. Rejetons les
masques et acceptons la vérité telle que M. Everhard l’a carrément
posée. C’est vrai que nous autres petits capitalistes, faisons
la chasse aux profits, et que les trusts nous les enlèvent.
C’est vrai que nous voulons détruire les trusts afin de pouvoir
garder nos gains. Et pourquoi ne le ferions-nous pas ? Pourquoi
pas, encore une fois, pourquoi pas ?

´ Ah ! maintenant nous arrivons au fin mot de la question,
– dit Ernest d’un air satisfait. – Pourquoi pas ? Je vais
essayer de vous le dire, bien que ce ne soit guère facile.
Vous autres, voyez-vous, vous avez étudié les affaires, dans
votre cercle restreint, mais vous n’avez pas du tout approfondi
l’évolution sociale. Vous êtes en pleine période de transition
dans l’évolution économique, mais vous n’y comprenez rien,
et de là vient tout le chaos. Vous me demandez pourquoi vous
ne pouvez pas revenir en arrière ? Tout simplement parce que
c’est impossible. Vous ne pouvez pas faire remonter un fleuve
vers sa source. Josué arrêta le soleil sur Gibéon, mais vous
voudriez surpasser Josué. Vous rêvez de ramener le soleil
0202 en arrière. Vous aspirez à faire marcher le temps à reculons,
de midi à l’aurore.

´ En présence des machines qui épargnent le travail, de la
production organisée, de l’efficacité croissante des combinaisons,
vous voudriez retarder le soleil économique d’une ou plusieurs
générations et le faire revenir à une époque où il n’y avait
ni grandes fortunes, ni gros outillages, ni voies ferrées
; où une légion de petits capitalistes luttaient l’un contre
l’autre dans l’anarchie industrielle, où la production était
primitive, gaspilleuse, coûteuse et inorganisée. Croyez-moi,
la tâche de Josué était plus facile, et il avait Jéhovah pour
l’aider. Mais vous autres, petits bourgeois, vous êtes abandonnés
de Dieu. Votre soleil décline : il ne se relèvera jamais ;
et il n’est pas même en votre pouvoir de l’arrêter sur place.
Vous êtes en perdition, condamnés à disparaître entièrement
de la face du monde.

´ C’est le Fiat ! de l’évolution, c’est le commandement divin.
L’association est plus forte que la rivalité. Les hommes primitifs
0203 étaient de chétives créatures qui se cachaient dans les
fentes de rochers, mais ils se coalisèrent pour lutter contre
leurs ennemis carnivores. Les fauves n’avaient que l’instinct
de rivalité, tandis que l’homme était doué d’un instinct de
coopération, et c’est pourquoi il établit sa suprématie sur
tous les animaux. Et, depuis, il n’a fait qu’instituer des
combinaisons de plus en plus vastes. La lutte de l’organisation
contre la concurrence date d’un millier de siècles, et c’est
toujours l’organisation qui a triomphé. Ceux qui s’enrôlent
dans le camp de la concurrence sont destinés à périr. ª.

– Pourtant les trusts eux-mêmes sont nés de la concurrence,
interrompit M. Calvin.

– Parfaitement, répondit Ernest. Et ce sont les trusts eux-mêmes
qui l’ont détruite. C’est précisément pourquoi, de votre propre
aveu, vous n’êtes plus dans la crème.

Des rires coururent autour de la table, pour la première fois
de la soirée, et M. Calvin ne fut pas le dernier à partager
0204 l’hilarité qu’il avait lui-même provoquée.

– Et maintenant, puisque nous en sommes au chapitre des trusts,
éclaircissons un certain nombre de points, reprit Ernest.
Je vais vous exposer quelques axiomes, et, s’ils ne vous agréent
pas, vous n’aurez qu’à le dire. Votre silence impliquera votre
consentement. Est-il vrai qu’un métier mécanique tisse le
drap en plus grande quantité et à meilleur marché qu’un métier
à main ?

Il fit une pause, mais personne ne prit la parole.

– Par conséquent, n’est-il pas profondément déraisonnable
de briser les métiers mécaniques pour en revenir au procédé
grossier et dispendieux du tissage à la main ?

Les têtes s’agitèrent en signe d’acquiescement.

– Est-il vrai que la combinaison connue sous le nom de trust
produit d’une façon plus pratique et plus économique qu’un
0205 millier de petites entreprises rivales ?

Aucune objection ne s’éleva.

– Donc, n’est-il pas déraisonnable de détruire cette combinaison
économique et pratique ?

Nouveau silence, qui dura un bon moment. Puis M. Kowalt demanda
:
– Que faire alors ? Détruire les trusts est notre seule issue
pour échapper à leur domination.

A l’instant, Ernest parut s’animer d’une flamme ardente.

– Je vais vous en indiquer une autre, s’écria-t-il. Au lieu
de détruire ces merveilleuses machines, prenons-en la direction.
Profitons de leur bon rendement et de leur bon marché. Evinçons
leurs propriétaires actuels et faisons-les marcher nous-mêmes.
Cela, Messieurs, c’est le socialisme, une combinaison, plus
vaste que les trusts, une organisation sociale plus économique
0206 que toutes celles qui ont existé jusqu’ici sur notre planète.
Elle continue l’évolution en droite ligne. Nous affrontons
les associations par une association supérieure. Nous avons
les atouts en mains. Venez à nous et soyez nos partenaires
du côté gagnant.

Tout de suite se manifestèrent des signes et des murmures de
protestation.

– Vous préférez être des anachronismes, dit Ernest en riant,
– c’est votre affaire. Vous préférez jouer les pères nobles.
Vous êtes condamnés à disparaître comme tous les reliquats
d’atavisme. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui vous arrivera
lorsque naîtront des combinaisons encore plus formidables
que les sociétés actuelles ? Vous êtes-vous jamais préoccupés
de ce que vous deviendrez lorsque les consortiums eux-mêmes
se fusionneront dans le trust des trusts, dans une organisation
à la fois sociale, économique et politique ?

Il se tourna inopinément vers M. Calvin :
0207 – Dites-moi si je n’ai pas raison. Vous êtes forcé de
former un nouveau parti politique parce que les vieux partis
sont entre les mains des trusts. Ceux-ci constituent le principal
obstacle à votre propagande agricole, à votre parti des Granges.
Derrière chaque embarras que vous rencontrez, chaque coup
qui vous frappe, chaque défaite que vous essuyez, il y a la
main des Compagnies. N’est-ce pas vrai ?

M. Calvin se taisait, mal à l’aise.

– Si ce n’est pas vrai, dites-le moi, insista Ernest d’un
ton encourageant.

– C’est vrai, avoua M. Calvin. Nous nous étions emparés de
la législature d’Etat de l’Oregon et nous avions fait passer
de superbes lois de protection ; mais le gouverneur, qui est
une créature des trusts, y a opposé son veto. Par contre,
au Colorado, nous avions élu un gouverneur, et c’est le pouvoir
législatif qui l’a empêché d’entrer en fonctions. Deux fois
nous avons fait passer un impôt national sur le revenu, et
0208 deux fois la Cour suprême l’a rejeté comme contraire à
la Constitution. Les Cours sont entre les mains des associations
; nous, le peuple, nous ne payons pas nos juges assez cher.
Mais un temps viendra…

– Où la combinaison des cartels dirigera toute la législation,
interrompit Ernest, – où l’association des trusts sera elle-même
le Gouvernement.

– Jamais, jamais ! s’écrièrent les assistants, tout de suite
excités et combatifs.

– Voulez-vous me dire ce que vous ferez quand ce temps sera
venu ? demanda Ernest.

– Nous nous soulèverons dans toute notre force, cria M. Asmunsen,
et sa décision fut saluée d’approbations nourries.

– Ce sera la guerre civile, fit observer Ernest.

0209– Guerre civile, soit ! répondit M. Asmunsen, approuvé
par de nouvelles acclamations. Nous n’avons pas oublié les
hauts faits de nos ancêtres. Pour nos libertés nous sommes
prêts à combattre et mourir !

Ernest dit en souriant :
– Ne l’oubliez pas, Messieurs, tout à l’heure nous sommes
tombés tacitement d’accord que le mot liberté, dans votre
cas, signifie la licence de pressurer autrui pour en tirer
des bénéfices.

Tous les convives étaient maintenant en colère, animés de
dispositions belliqueuses. Mais la voix d’Ernest domina le
tumulte.

– Encore une question : vous dites que vous vous soulèverez
dans toute votre puissance quand le Gouvernement sera entre
les mains des trusts ; par conséquent le Gouvernement emploiera
contre votre force l’armée régulière, la marine, la milice,
la police, en un mot, toute la machine de guerre organisée
0210 des Etats-Unis. Où sera donc alors votre force à vous
?

La consternation parut sur les visages. Sans leur laisser
le temps de se reconnaître, Ernest porta un nouveau coup droit.

– Il n’y a pas très longtemps, souvenez-vous-en, notre armée
régulière n’était que de cinquante mille hommes. Mais ses
effectifs ont été augmentés d’année en année, et elle en compte
maintenant trois cents mille.

Il réitéra son attaque.

– Ce n’est pas tout. Pendant que vous vous livriez à une poursuite
diligente de votre fantôme favori, le profit, et que vous
improvisiez des homélies sur votre chère mascotte, la concurrence,
des réalités encore plus puissantes et cruelles ont été dressées
par la combinaison. Il y a la milice.

– C’est notre force ! s’écria M. Kowalt. Avec elle nous repousserions
0211 l’attaque de l’armée régulière.

– C’est-à-dire que vous entreriez dans la milice vous-mêmes,
répliqua Ernest, et que vous seriez envoyés dans le Maine
ou en Floride, aux Philippines ou partout ailleurs, pour écraser
vos camarades révoltés au nom de la liberté. Pendant ce temps-là,
vos camarades du Kansas, du Wisconsin ou de tout autre Etat
entreraient dans la milice et viendraient en Californie pour
noyer dans le sang votre propre guerre civile.

Cette fois ils furent réellement scandalisés et demeurèrent
muets. Enfin, M. Owen murmura :
– Nous ne nous enrôlerions pas dans la milice. C’est tout
simple. Nous ne serions pas si naïfs.

Ernest éclata franchement de rire.

– Vous ne comprenez pas du tout la combinaison qui a été effectuée.
Vous ne pourriez pas vous en défendre. Vous seriez incorporés
de force dans la milice.
0212
– Il existe une chose qu’on appelle le droit civil, insista
M. Owen.

– Pas quand le Gouvernement proclame l’état de siège. Au jour
où vous parlez de vous lever en masse, votre masse se retournerait
contre vous. Vous seriez pris dans la milice de gré ou de
force. Je viens d’entendre quelqu’un prononcer le mot d’habeas
corpus. En guise d’habeas corpus vous auriez des post mortem,
en fait de garanties, celle de l’autopsie. Si vous refusiez
d’entrer dans la milice, ou d’obéir une fois incorporés, vous
passeriez devant un conseil de guerre improvisé et vous seriez
fusillés comme des chiens. C’est la loi.

– Ce n’est pas la loi ! – affirma avec autorité M. Calvin.
Il n’existe pas de loi pareille. Tout cela, jeune homme, vous
l’avez rêvé. Comment ! Vous parliez d’expédier la milice aux
Philippines. Ce serait inconstitutionnel. La Constitution
spécifie expressément que la milice ne pourra pas être envoyée
hors du pays.
0213
– Qu’est-ce que la Constitution vient faire là-dedans ? demanda
Ernest. La Constitution est interprétée par les Cours, et
celles-ci, comme M. Asmunsen l’a reconnu, sont les créatures
des Trusts. En outre, je l’ai affirmé, c’est la loi. C’est
la loi depuis des années, depuis neuf ans, Messieurs.

– C’est la loi, demanda M. Calvin d’un air incrédule, – que
nous puissions être traînés de force dans la milice… – et
fusillés par un Conseil de guerre improvisé si nous refusons
de marcher ?

– Parfaitement, répondit Ernest.

– Comment se fait-il que nous n’ayons jamais entendu parler
de cette loi ? demanda mon père, et je vis bien que pour lui
aussi c’était une nouvelle.

– Pour deux raisons, dit Ernest. D’abord parce que l’occasion
ne s’est pas présentée de l’appliquer ; s’il y avait eu lieu,
0214 vous en auriez entendu parler assez tôt. Ensuite parce
que cette loi a passé en vitesse au Congrès et en secret au
Sénat, et, pour ainsi dire, sans discussion. Naturellement,
les journaux n’en ont pas soufflé mot. Nous autres socialistes,
nous le savions, et nous l’avons publié dans notre presse.
Mais vous ne lisez jamais nos journaux.

– Et moi je soutiens que vous rêvez, dit M. Calvin avec entêtement.
Le pays n’aurait jamais permis chose pareille.

– Cependant le pays l’a permise en fait, répliqua Ernest.
Et pour ce qui est de rêver, dites-moi si ceci est de l’étoffe
dont sont faits les rêves.

Il tira de sa poche une brochure, l’ouvrit et se mit à lire
:

´ Section I, etc., etc. Il est décrété, etc., etc. que la
milice se compose de tous les citoyens mâles et valides âgés
de plus de dix-huit ans et de moins de quarante-cinq, habitant
0215 les divers Etats ou territoires ainsi que le district
de Colombie…

´ Section VII… Que tout officier ou homme enrôlé dans la
milice – rappelez-vous, Messieurs, que d’après la section
I vous êtes tous enrôlés, – qui refusera ou négligera de se
présenter devant l’officier de recrutement après y avoir été
appelé comme il est prescrit ci-contre, sera traduit devant
un Conseil de guerre et passible des peines prononcées par
ce conseil…

´ Section IX… Que la milice, lorsqu’elle sera convoquée
en service actuel pour les Etats-Unis, sera soumise aux mêmes
règlements et articles de guerre que les troupes régulières
des Etats-Unis. ª

– Voilà où vous en êtes, Messieurs, chers concitoyens américains
et camarades miliciens. Il y a neuf ans, nous autres socialistes,
nous pensions que cette loi était dirigée contre le Travail
; mais il semble bien qu’elle était dirigée aussi contre vous.
0216 Le congressiste Wiley, dans la brève discussion qui fut
permise, déclara que le projet de loi ´ procurerait une force
en réserve pour prendre la populace à la gorge – la populace,
c’est vous, Messieurs, – et pour protéger à tout hasard la
vie, la liberté et la propriété ª. A l’avenir, quand vous
vous soulèverez dans votre force, rappelez-vous que vous vous
révolterez contre la propriété des trusts et contre la liberté
légalement accordée aux trusts de vous pressurer. Messieurs,
on vous a arraché les crocs, on vous a rogné les griffes.
Le jour où vous vous dresserez dans votre virilité, dépourvus
d’ongles et de dents, vous serez aussi inoffensifs qu’une
légion de mollusques.

– Je n’en crois pas le premier mot ! s’écria M. Kowalt. Une
telle loi n’existe pas. C’est un canard inventé par vos socialistes.

– Le projet de loi a été présenté à la Chambre le 30 juillet
1902 par le représentant de l’Ohio. Il a été discuté au galop.
Il a été adopté au Sénat le 14 janvier 1903. Et juste sept
jours après, la loi a été approuvée par le Président des Etats-Unis.
0217
9.

Un rêve mathématique

Au milieu de la consternation que sa révélation avait causée,
Ernest reprit la parole :

´ Une douzaine d’entre vous ont affirmé ce soir l’impossibilité
du socialisme. Puisque vous avez déclaré ce qui est impraticable,
permettez-moi maintenant de vous démontrer ce qui est inévitable
: c’est la disparition non seulement de vous autres petits
capitalistes, mais aussi des gros capitalistes, et des trusts
eux-mêmes à un moment donné. Souvenez-vous que la vague de
l’évolution ne revient jamais en arrière. Sans reflux, elle
progresse de la rivalité à l’association, de la petite coopération
à la grande, des vastes combinaisons aux organisations colossales,
et de là au socialisme, la plus gigantesque de toutes.
0218
´ Vous me dites que je rêve. Très bien ! je vais vous exposer
les mathématiques de mon rêve. Et, d’avance, je vous défie
de démontrer la fausseté de mes calculs. Je vais développer
le caractère fatal de l’écroulement du système capitaliste
et déduire mathématiquement la cause de sa rupture. Allons-y
! et soyez patients si je cherche mon début un peu en dehors
du sujet.

´ Examinons d’abord les procédés d’une industrie particulière,
et n’hésitez pas à m’interrompre si je dis quelque chose que
vous ne puissiez admettre. Prenons par exemple une manufacture
de chaussures. Cette fabrique achète du cuir et le transforme
en souliers. Voici du cuir pour cent dollars. Il passe à l’usine
et en sort sous forme de chaussures d’une valeur de deux cents
dollars, mettons. Que s’est-il passé ? Une valeur de cent
dollars a été ajoutée à celle du cuir. Comment cela ?

´ C’est le capital et le travail qui ont augmenté cette valeur.
Le capital a procuré l’usine, les machines, et payé les dépenses.
0219 La main-d’oeuvre a fourni le travail. Par l’effort combiné
du capital et du travail, une valeur de cent dollars a été
incorporée à la marchandise. Sommes-nous d’accord ?

Les têtes s’inclinèrent affirmativement.

´ Le travail et le capital, ayant produit ces cent dollars,
se mettent en devoir d’en opérer la répartition. Les statistiques
des partages de ce genre contiennent toujours de nombreuses
fractions : mais ici, pour plus de commodité, nous nous contenterons
d’une approximation peu rigoureuse, en admettant que le capital
prenne pour sa part cinquante dollars et que le travail reçoive
comme salaire une somme égale.

Nous ne nous chamaillerons pas sur cette division12 : quels
que soient les marchandages, elle finit toujours par s’arranger
à un taux ou à un autre. Et, ne l’oubliez pas, ce que je dis
d’une industrie s’applique à toutes. Me suivez-vous ?

Les convives manifestèrent leur accord.
0220
´ Or, supposons que le travail, ayant reçu ses cinquante dollars,
veuille racheter des souliers. Il ne pourrait en racheter
que pour cinquante dollars. C’est clair, n’est-ce pas ?

´ Passons maintenant de cette opération particulière à la
totalité de celles qui s’accomplissent aux Etats-Unis, non
seulement à propos du cuir, mais des matières brutes, des
transports et du commerce en général. Disons, en chiffres
ronds, que la production totale annuelle de la richesse aux
Etats-Unis est de quatre milliards de dollars. Le travail
reçoit donc en salaires une somme de deux milliards par an.
Des quatre milliards produits, le travail peut en racheter
deux. Aucune discussion là-dessus, j’en suis certain. Et encore,
mon évaluation est très large ; car, grâce à toutes sortes
de manigances capitalistes, le travail ne peut même pas racheter
la moitié du produit total.

´ Mais passons là-dessus et admettons que le travail rachète
deux milliards. Il est évident dès lors que le travail ne
0221 peut consommer que deux milliards. Il reste à rendre compte
de deux autres que le travail ne peut racheter ni consommer.
ª

– Le travail ne consomme même pas ses deux milliards, déclara
M. Kowalt. S’il les épuisait, il n’aurait pas de dépôts dans
les Caisses d’épargne.

´ Les dépôts aux Caisses d’épargne ne sont qu’une sorte de
fonds de réserve, dépensé aussi vite qu’amassé. Ce sont des
économies mises de côté pour la vieillesse, les maladies,
les accidents et les frais d’enterrement. C’est la bouchée
de pain gardée sur l’étagère pour la nourriture du lendemain.
Non, le travail absorbe la totalité du produit qu’il peut
racheter par ses salaires.

´ Deux milliards sont laissés au capital. Celui-ci, après
avoir remboursé ses frais, consomme-t-il le reste ? Le capital
dévore-t-il ses deux milliards ? ª

0222 Ernest s’arrêta et posa nettement la question à plusieurs
individus qui se mirent à hocher la tête.

– Je n’en sais rien, dit franchement l’un d’entre eux.

´ Mais si, vous le savez, reprit Ernest. Réfléchissez un instant.
Si le capital épuisait sa part, la somme totale du capital
ne pourrait s’accroître : elle resterait constante. Or, examinez
l’histoire économique des Etats-Unis, vous verrez que le total
du capital n’a cessé de grandir. Donc le capital n’engloutit
point sa part. Souvenez-vous de l’époque où l’Angleterre possédait
tant de nos obligations de chemins de fer. Au cours des années,
nous les avons rachetées. Que conclure de là, sinon que la
part inemployée du capital a permis ce rachat ? Aujourd’hui,
les capitalistes des Etats-Unis possèdent des centaines et
des centaines de millions de dollars d’obligations mexicaines,
russes, italiennes ou grecques ; que représentent-elles, sinon
un peu de cette part que le capital n’a pas ingurgitée ? Dès
le début même du système capitaliste, le capital n’a jamais
pu avaler toute sa part.
0223
´ Et maintenant nous arrivons au point. Quatre milliards de
richesse sont produits annuellement aux Etats-Unis. Le travail
en rachète et en consomme pour deux milliards. Le capital
ne consomme pas les deux autres milliards. Il reste un gros
excédent qui n’est pas détruit. Que peut-on bien en faire
? Le travail n’en peut rien distraire puisqu’il a déjà dépensé
tous ses salaires. Le capital n’épuise pas cette balance,
puisque déjà, d’après sa nature, il a absorbé tout ce qu’il
pouvait. Et l’excédent reste là. Qu’en peut-on faire ? Qu’en
fait-on ? ª

– On le vend à l’étranger, déclara spontanément M. Kowalt.

– C’est cela même, acquiesça Ernest. C’est de ce surplus que
naît notre besoin d’un débouché extérieur. On le vend à l’étranger.
On est obligé de le vendre à l’étranger. Il n’y a pas d’autre
moyen de s’en débarrasser. Et cet excédent vendu à l’étranger
constitue ce que nous appelons la balance commerciale en notre
faveur. Sommes-nous toujours d’accord ?
0224
– Sûrement, c’est perdre notre temps que d’élaborer cet A
B C D du commerce, dit M. Calvin avec humeur. Nous le connaissons
tous par coeur.

´ Si j’ai mis tant de soin à exposer cet alphabet, c’est que
grâce à lui je vais vous confondre, répliqua Ernest. C’est
là le piquant de l’affaire. Et je vais vous confondre en cinq
sec.

´ Les Etats-Unis sont un pays capitaliste qui a développé ses
ressources. En vertu de son système d’industrie, il possède
un trop-plein dont il doit se défaire à l’étranger13. Ce qui
est vrai des Etats-Unis l’est également de tous les pays capitalistes
dont les ressources sont développées. Chacun de ces pays dispose
d’un excédent encore intact. N’oubliez pas qu’ils ont déjà
commercé les uns avec les autres, et que néanmoins ces surplus
restent disponibles. Dans tous ces pays le travail a dépensé
ses gages et ne peut rien en acheter ; dans tous, le capital
a déjà consommé tout ce que lui permet sa nature. Et ces surcharges
0225 leur restent sur les bras. Ils ne peuvent les échanger
entre eux. Comment vont-ils s’en débarrasser ?

– En les vendant aux pays dont les ressources ne sont pas développées,
suggéra M. Kowalt.

– Parfaitement : vous le voyez, mon raisonnement est si clair
et si simple qu’il se déroule tout seul dans vos esprits.
Faisons maintenant un pas en avant. Supposons que les Etats-Unis
disposent de leur surplus dans un pays dont les ressources
ne sont pas développées, au Brésil par exemple. Souvenez-vous
que cette balance est en dehors et en sus du commerce, les
articles de commerce ayant déjà été consommés. Qu’est-ce donc
que le Brésil donnera en retour aux Etats-Unis ?

– De l’or, dit M. Kowalt.

– Mais il n’y a dans le monde qu’une quantité d’or limitée,
objecta Ernest.

0226 – De l’or sous forme de nantissements, obligations et
autres gages de ce genre, rectifia M. Kowalt.

– Cette fois vous y êtes. Les Etats-Unis recevront du Brésil,
en retour de leur excédent, des obligations et des garanties.
Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que les Etats-Unis entreront
en possession de voies ferrées, d’usines, de mines et de terrains
au Brésil ? Et qu’en résultera-t-il encore ?

M. Kowalt réfléchit et secoua la tête.

´ Je vais vous le dire, continua Ernest. Il en résultera ceci,
que les ressources du Brésil vont être développées. Bien :
faisons un pas de plus. Quand le Brésil, sous l’impulsion
du système capitaliste, aura développé ses propres ressources,
il possédera lui-même un surplus non consommé. Pourra-t-il
s’en débarrasser aux Etats-Unis ? Non, puisqu’ils ont leur
propre excédent. Les Etats-Unis pourront-ils faire comme précédemment
et disposer de leur trop-plein au Brésil ? Non, puisque ce
pays a maintenant le sien propre.
0227
´ Qu’arrive-t-il ? Désormais les Etats-Unis et le Brésil doivent
tous deux chercher leurs débouchés dans des contrées dont
les ressources sont encore inexploitées. Mais, par le fait
même qu’ils y déchargent leur surcroît, ces nouvelles régions
voient s’accroître leurs ressources. Elles ne tardent pas
à posséder des excédents à leur tour et se mettent à chercher
d’autres contrées pour s’y soulager. Or, suivez-moi bien,
Messieurs, notre planète n’est pas si grande. Il n’y a qu’un
nombre limité de régions sur la terre. Quand tous les pays
du monde, jusqu’au minime et dernier, auront une surcharge
sur les bras et seront là à regarder tous les autres pays
également surchargés, que se passera-t-il ? ª

Il fit une pause et observa ses auditeurs. Leurs airs embarrassés
étaient amusants à voir. Mais il y avait aussi de l’inquiétude
sur leurs visages. Parmi des abstractions, Ernest avait évoqué
une vision nette. Aussi là, en ce moment, ils la voyaient
distinctement et ils en avaient peur.

0228 – Nous avons commencé par l’A B C D, monsieur Calvin,
dit malicieusement Ernest, mais maintenant je vous ai donné
le reste de l’alphabet. Il est tout à fait simple : c’est
ce qui en fait la beauté. Sûrement, vous avez une réponse
toute prête. Eh bien, qu’adviendra-t-il quand tous les pays
du monde auront un surplus non consommé ? Où sera alors votre
système capitaliste ?

M. Calvin branlait une tête préoccupée. Evidemment, il cherchait
une faute de raisonnement dans ce qu’Ernest avait dit antérieurement.

– Repassons rapidement ensemble le terrain déjà parcouru,
résuma Ernest. Nous avons commencé par une opération industrielle
quelconque, celle d’une fabrique de chaussures, et nous avons
établi que la division du produit conjointement élaboré qui
se pratiquait là était similaire à la division qui s’accomplit
dans la somme totale de toutes les opérations industrielles.
Nous avons découvert que le travail ne peut racheter avec
ses salaires qu’une partie du produit et que le capital n’en
consomme pas tout le reste. Nous avons trouvé qu’une fois
0229 que le travail avait consommé tout ce que lui permettent
ses salaires, et le capital tout ce dont il a besoin, il restait
encore un surplus disponible. Nous avons reconnu qu’on ne
pouvait disposer de cette balance qu’à l’étranger. Nous avons
convenu que l’écoulement de ce trop-plein dans un pays neuf
avait pour effet d’en développer les ressources, de sorte
qu’en peu de temps ce pays, à son tour, se trouvait surchargé
d’un trop-plein. Nous avons étendu ce procédé à toutes les
régions de la planète, jusqu’à ce que chacune s’encombre,
d’année en année et de jour en jour, d’un surplus dont elle
ne peut se débarrasser sur aucune autre contrée. Et maintenant,
encore une fois, je vous le demande, qu’allons-nous faire
de ces excédents ?

Cette fois encore personne ne répondait.

– Voyons, monsieur Calvin ? provoqua Ernest.

– Cela me dépasse, avoua l’interpellé.

0230 – Je n’avais jamais rêvé chose pareille, déclara M. Asmunsen.
Et pourtant, c’est aussi clair que si c’était imprimé.

C’était la première fois que j’entendais exposer la doctrine
de Karl Marx sur la plus-value, et Ernest l’avait fait si
simplement que, moi aussi, je restais en panne et me sentais
incapable de répondre.

– Je vais vous proposer un moyen de vous débarrasser du surplus,
dit Ernest. Jetez-le à la mer. Jetez-y chaque année les centaines
de millions de dollars que valent les chaussures, les vêtements,
le blé et toutes les richesses commerciales. L’affaire ne
serait-elle pas réglée ?

– Elle le serait certainement, répondit M. Calvin. Mais il
est absurde à vous de parler de la sorte.
Ernest riposta avec la rapidité de l’éclair.

– Etes-vous moins absurde, monsieur le briseur de machines,
quand vous conseillez le retour aux procédés antédiluviens
0231 de vos grands-pères ? Que nous proposez-vous pour nous
débarrasser de la plus-value ? D’esquiver le problème en cessant
de produire : de revenir à une méthode de production si primitive
et imprécise, si désordonnée et déraisonnable, qu’il devienne
impossible de produire le moindre excédent.

M. Calvin avala sa salive. Le coup de pointe avait porté.
Il eut un nouveau mouvement de déglutition, puis toussa pour
s’éclaircir la gorge.

– Vous avez raison, dit-il. Je suis convaincu. C’est absurde.
Mais il faut bien que nous fassions quelque chose. C’est une
affaire de vie ou de mort pour nous autres de la classe moyenne.
Nous refusons de périr. Nous préférons être absurdes et revenir
aux méthodes de nos pères, si grossières et dispendieuses
qu’elles soient. Nous ramènerons l’industrie à l’état antérieur
des trusts. Nous briserons les machines. Et qu’y voulez-vous
faire vous-mêmes ?

´ Mais vous ne pouvez pas briser les machines, répliqua Ernest.
0232 Vous ne pouvez pas faire refluer la vague de l’évolution.
Deux grandes forces s’opposent à vous, dont chacune est plus
puissante que la classe moyenne. Les gros capitalistes, les
trusts, en un mot, ne vous laisseront pas opérer la retraite.
Ils ne veulent pas que les machines soient détruites. Et,
plus grande encore que celle des trusts, il y a la puissance
du travail. Il ne vous permettra pas de briser les machines.
La propriété du monde, y compris les machines, gît sur le
champ de bataille entre les lignes ennemies des trusts et
du travail. Aucune des deux armées ne veut la destruction
des machines, mais chacune veut leur possession. Dans cette
lutte, il n’y a pas de place pour la classe moyenne, pygmée
entre deux titans. Ne le sentez-vous pas, pauvre classe moyenne,
que vous êtes prise entre deux meules, et qu’elles ont déjà
commencé à moudre ?

´ Je vous ai démontré mathématiquement l’inévitable rupture
du système capitaliste. Quand chaque pays se trouvera excédé
d’une surcharge inconsommable et invendable, l’échafaudage
ploutocratique cédera sous l’effroyable amoncellement de bénéfices
0233 érigé par lui-même. Mais, ce jour-là, il n’y aura pas
de machines brisées. Leur possession sera l’enjeu du combat.
Si le travail est victorieux, la route vous sera aisée. Les
Etats-Unis, et sans doute le monde entier, entreront dans
une ère nouvelle et prodigieuse. Les machines, au lieu d’écraser
la vie, la rendront plus belle, plus heureuse et plus noble.
Membres de la classe moyenne abolie, de concert avec la classe
des travailleurs – la seule qui subsistera – vous participerez
à l’équitable répartition des produits de ces merveilleuses
machines. Et nous, nous tous ensemble, nous en construirons
de plus merveilleuses encore. Et il n’y aura plus d’excédent
non consommé, parce qu’il n’existera plus de profits. ª

– Mais si ce sont les trusts qui gagnent cette bataille pour
la possession des machines et du monde ? demanda M. Kowalt.

– En ce cas, répondit Ernest, vous-mêmes, et le travail, et
nous tous, nous serons écrasés sous le talon de fer d’un despotisme
aussi implacable et terrible qu’aucun de ceux dont furent
souillés les pages de l’histoire humaine. Le Talon de Fer
0234 ! Tel est bien le nom qui conviendra à cette horrible
tyrannie.

Il y eut un silence prolongé. Les méditations de chacun se
perdaient dans des avenues profondes et peu fréquentées.

– Mais votre socialisme est un rêve, dit enfin M. Calvin ;
et il répéta : – Un rêve !

´ Alors, je vais vous montrer quelque chose qui n’est pas
un rêve, répondit Ernest. – Et ce quelque chose, je l’appellerai
l’Oligarchie. Vous l’appelez la Ploutocratie. Nous entendons
par là les grands capitalistes et les trusts. Examinons où
est le pouvoir aujourd’hui.

´ Il y a trois classes dans la société. D’abord vient la ploutocratie,
composée des riches banquiers, magnats des chemins de fer,
directeurs de grandes compagnies et rois des trusts. Puis
vient la classe moyenne, la vôtre, Messieurs, qui comprend
les fermiers, les marchands, les petits industriels et les
0235 professions libérales. Enfin, troisième et dernière, vient
ma classe à moi, le prolétariat, formée des travailleurs salariés.

´ Vous ne pouvez nier que la possession de la richesse est
ce qui constitue actuellement le pouvoir essentiel aux Etats-Unis.
Dans quelle proportion cette richesse est-elle possédée par
ces trois classes ? Voici les chiffres. La ploutocratie est
propriétaire de soixante-sept milliards. Sur le nombre total
des personnes exerçant une profession aux Etats-Unis, seulement
0,9 % appartiennent à la ploutocratie, et cependant la ploutocratie
possède 70 % de la richesse totale. La classe moyenne détient
vingt-quatre milliards. 29 % des personnes exerçant une profession
appartiennent à la classe moyenne, et jouissent de 25 % de
la richesse totale. Reste le prolétariat. Il dispose de quatre
milliards. De toutes les personnes exerçant une profession,
70 % viennent du prolétariat ; et le prolétariat possède 4
% de la richesse totale. De quel côté est le pouvoir, Messieurs
? ª

– D’après vos propres chiffres, nous, les gens de la classe
0236 moyenne, nous sommes plus puissants que le travail, remarqua
M. Asmunsen.

´ Ce n’est pas en nous rappelant notre faiblesse que vous
améliorerez la vôtre devant la force de la ploutocratie, riposta
Ernest. D’ailleurs, je n’en ai pas fini avec vous. Il y a
une force plus grande que la richesse, plus grande en ce sens
qu’elle ne peut pas nous être arrachée. Notre force, la force
du prolétariat, réside dans nos muscles pour travailler, dans
nos mains pour voter, dans nos doigts pour presser une détente.
Cette force, on ne peut pas nous en dépouiller. C’est la force
primitive, alliée à la vie, supérieure à la richesse, et insaisissable
par elle.

´ Mais votre force, à vous, est amovible. Elle peut vous être
retirée. En ce moment même la ploutocratie est en train de
vous la ravir. Elle finira par vous l’enlever toute entière.
Et alors, vous cesserez d’être la classe moyenne. Vous descendrez
à nous. Vous deviendrez des prolétaires. Et ce qu’il y a de
plus fort, c’est que vous ajouterez à notre force. Nous vous
0237 accueillerons en frères, et nous combattrons coude à coude
pour la cause de l’humanité.

´ Le travail lui, n’a rien de concret qu’on puisse lui prendre.
Sa part de la richesse nationale consiste en vêtements et
meubles, avec, par-ci par-là, dans des cas très rares, une
maison pas trop garnie. Mais vous, vous avez la richesse concrète,
vous en avez pour vingt-quatre milliards, et la ploutocratie
vous les prendra. Naturellement, il est beaucoup plus vraisemblable
que ce soit le prolétariat qui vous les prenne auparavant.
Ne voyez-vous pas votre situation, Messieurs ? Votre classe
moyenne, c’est l’agnelet tremblotant entre le lion et le tigre.
Si l’un ne vous a pas, l’autre vous aura. Et si la ploutocratie
vous a la première, le prolétariat aura la ploutocratie ensuite
; ce n’est qu’une affaire de temps.

´ Et même, votre richesse actuelle ne donne pas la vraie mesure
de votre pouvoir. En ce moment, la force de votre richesse
n’est qu’une coquille vide. C’est pourquoi vous poussez votre
piteux cri de guerre : ´ Revenons aux méthodes de nos pères.
0238 ª Vous sentez votre impuissance et le vide de votre coquille.
Et je vais vous en montrer la vacuité.

´ Quel pouvoir possèdent les fermiers ? Plus de cinquante
pour cent sont en servage par leur simple qualité de tenanciers
ou parce qu’ils sont hypothéqués : et tous sont en tutelle
par le fait que déjà les trusts possèdent ou gouvernent (ce
qui est la même chose, en mieux) tous les moyens de mettre
les produits sur le marché, tels qu’appareils frigorifiques
ou élévateurs, voies ferrées et lignes de vapeurs. En outre,
les trusts gouvernent les marchés. Quant au pouvoir politique
et gouvernemental des fermiers, je m’en occuperai tout à l’heure
en parlant de celui de toute la classe moyenne.

´ De jour en jour les trusts pressurent les fermiers comme
ils ont étranglé M. Calvin et tous les autres crémiers. Et
de jour en jour les marchands sont écrasés de la même façon.
Vous souvenez-vous comment, en six mois de temps, le trust
du tabac a balayé plus de quatre cents débits de cigares rien
que dans la cité de New York ? Où sont les anciens propriétaires
0239 de charbonnages ? Vous savez, sans que j’aie besoin de
vous le dire, qu’aujourd’hui le trust des chemins de fer détient
ou gouverne la totalité des terrains miniers à anthracite
ou à bitume. Le Standard Oil Trust14 ne possède-t-il pas une
vingtaine de lignes maritimes ? Ne gouverne-t-il pas aussi
le cuivre, sans parler du trust des hauts fourneaux qu’il
a mis sur pied comme petite entreprise secondaire ? Il y a
dix mille villes aux Etats-Unis qui sont éclairées ce soir
par des Compagnies dépendant du Standard Oil, et il y en a
encore autant où tous les transports électriques, urbains,
suburbains ou interurbains sont entre ses mains. Les petits
capitalistes jadis intéressés dans ces milliers d’entreprises
ont disparu. Vous le savez. C’est la même route que vous êtes
en train de prendre.

´ Il en est des petits fabricants comme des fermiers ; à tout
prendre, les uns et les autres en sont aujourd’hui réduits
à la tenure féodale. Et l’on peut en dire autant des professionnels
et des artistes : à l’époque actuelle, en tout sauf le nom,
ils sont des vilains, tandis que les politiciens sont des
0240 valets. Pourquoi vous, M. Calvin, passez-vous vos jours
et vos nuits à organiser les fermiers, ainsi que le reste
de la classe moyenne en un nouveau parti politique ? Parce
que les politiciens des vieux partis ne veulent rien avoir
à faire avec vos idées ataviques ; et ils ne le veulent pas
parce qu’ils sont ce que j’ai dit, les valets, les serviteurs
de la ploutocratie.

´ J’ai dit aussi que les professionnels et les artistes étaient
les roturiers du régime actuel. Que sont-ils autre chose ?
Du premier au dernier, professeurs, prédicateurs, éditeurs,
ils se maintiennent dans leurs emplois en servant la ploutocratie,
et leur service consiste à ne propager que les idées inoffensives
ou élogieuses pour les riches. Toutes les fois qu’ils se mettent
à répandre des idées menaçantes pour ceux-ci, ils perdent
leur place ; en ce cas, s’ils n’ont rien mis de côté pour
les mauvais jours, ils descendent dans le prolétariat, et
végètent dans la misère ou deviennent des agitateurs populaires.
Et n’oubliez pas que c’est la presse, la chaire et l’Université
qui modèlent l’opinion publique, qui donnent la cadence à
0241 la marche mentale de la nation. Quant aux artistes, ils
servent simplement d’entremetteurs aux goûts plus ou moins
ignobles de la ploutocratie.

´ Mais, après tout, la richesse ne constitue pas le vrai pouvoir
par elle-même ; elle est le moyen d’obtenir le pouvoir, qui
est gouvernemental par essence. Qui dirige le Gouvernement
aujourd’hui ? Est-ce le prolétariat avec ses vingt millions
d’êtres engagés dans des occupations multiples ? Vous-même
riez à cette idée. Est-ce la classe moyenne, avec ses huit
millions de membres exerçant diverses professions ? Pas davantage.
Qui donc dirige le Gouvernement ? C’est la ploutocratie, avec
son chétif quart de million de personnes occupées. Cependant,
ce n’est pas même ce quart de million d’hommes qui le dirige
réellement, bien qu’il rende des services de garde volontaire.
Le cerveau de la ploutocratie, qui dirige le Gouvernement,
se compose de sept petits et puissants groupes. Et n’oubliez
pas qu’aujourd’hui ces groupes agissent à peu près à l’unisson.

´ Permettez-moi de vous esquisser la puissance d’un seul de
0242 ces groupes, celui des Chemins de Fer. Il emploie quarante
mille avocats pour débouter le public devant les tribunaux.
Il distribue d’innombrables cartes de circulation gratuite
aux juges, aux banquiers, aux directeurs de journaux, aux
ministres du culte, aux membres des universités, des législatures
d’Etat et du Congrès. Il entretient de luxueux foyers d’intrigue,
des lobbies15 au chef-lieu de chaque Etat et dans la capitale
; et dans toutes les grandes et petites villes du pays, il
emploie une immense armée d’avocassiers et de politicailleurs
dont la tâche est d’assister aux comités électoraux et assemblées
de partis, de circonvenir les jurys, de suborner les juges
et de travailler de toutes façons pour ses intérêts.

´ Messieurs, je n’ai fait qu’ébaucher la puissance de l’un
des sept groupes qui constituent le cerveau de la Ploutocratie.
Vos vingt-quatre milliards de richesse ne vous donnent pas
pour vingt-cinq cents de pouvoir gouvernemental. C’est une
coquille vide, et bientôt cette coquille même vous sera enlevée.
Aujourd’hui la ploutocratie a tout le pouvoir entre les mains.
C’est elle qui fabrique les lois, car elle possède le Sénat,
0243 le Congrès, les Cours et les Législatures d’Etats. Et
ce n’est pas tout. Derrière la loi, il faut une force pour
l’exécuter. Aujourd’hui, la ploutocratie fait la loi, et pour
l’imposer elle a à sa disposition la police, l’armée, la marine
et enfin la milice, c’est-à-dire vous, et moi, et nous tous.
ª

La discussion ne dura guère après cela, et bientôt les convives
se levèrent de table. Calmés et domptés, ils baissaient la
voix en prenant congé. On aurait pu les croire encore épouvantés
de la vision d’avenir qu’ils avaient contemplée.

– La situation est certainement sérieuse, dit M. Calvin à
Ernest. Je ne vois pas grand’chose à redire à la manière dont
vous l’avez dépeinte. Je ne suis en désaccord avec vous que
sur la condamnation de la classe moyenne. Nous survivrons,
et nous renverserons les trusts…

– Et vous reviendrez aux méthodes de vos pères, acheva pour
lui Ernest.
0244
– Parfaitement. Je sais bien que nous sommes en quelque sorte
des briseurs de machines, et que c’est là une absurdité. Mais
toute la vie semble absurde aujourd’hui, par suite des machinations
de la ploutocratie. En tous cas, notre façon de briser les
machines est du moins pratique et possible, tandis que votre
rêve ne l’est pas. Votre rêve socialiste n’est qu’un songe.
Nous ne pouvons pas vous suivre.

– Je voudrais bien vous voir, vous et les vôtres, quelques
notions d’évolution sociologique, répondit Ernest d’un ton
soucieux en lui serrant la main. Cela nous épargnerait bien
des difficultés.

10

Le tourbillon

0245 A la suite du dîner des hommes d’affaires, des événements
terriblement importants se succédèrent comme des coups de
foudre ; et ma pauvre petite vie, passée toute entière dans
le calme de notre ville universitaire, fut entraînée avec
toutes mes aventures personnelles dans le vaste tourbillon
des aventures mondiales. Est-ce mon amour pour Ernest qui
fit de moi une révolutionnaire, ou le clair point de vue sous
lequel il m’avait fait envisager la société dans laquelle
je vivais, je ne le sais pas au juste : mais révolutionnaire
je devins, et je me trouvai plongée dans un chaos d’incidents
qui m’eût semblé inconcevable trois mois plus tôt. Les troubles
de ma destinée coïncidèrent avec de grandes crises sociales.

Tout d’abord, mon père fut congédié de l’Université. Oh !
il n’en fut pas exclu au sens propre du mot : on lui demanda
de donner sa démission, voilà tout. La chose, en soi, n’avait
pas grande importance. A vrai dire, Père en fut enchanté.
Son renvoi, accéléré par la publication de son livre ´ Economie
et Education ª, ne faisait, disait-il, que river sa thèse.
Pouvait-on fournir une meilleure preuve du fait que l’instruction
0246 publique était dominée par la classe capitaliste ?

Mais cette confirmation ne vit jamais le jour ; personne ne
sut qu’il avait été obligé de se retirer de l’Université.
C’était un savant si éminent qu’une pareille nouvelle, publiée
avec le motif de sa démission forcée, eût fait sensation dans
le monde entier. Les journaux déversèrent sur sa tête la louange
et l’honneur, le félicitant d’avoir renoncé à la corvée des
conférences pour consacrer tout son temps aux recherches scientifiques.

Père commença par rire ; puis il se fâcha, – à dose tonique.
Alors il advint que son livre fut supprimé. Cette suppression
s’opéra dans un tel secret que, tout d’abord, nous n’y comprîmes
rien. La publication de l’ouvrage avait immédiatement causé
quelque émotion dans le pays. Père avait été poliment malmené
par la presse capitaliste : la note générale exprimait le
regret qu’un si grand savant eût quitté son domaine pour s’aventurer
dans celui de la sociologie, qui lui était parfaitement inconnu
et où il n’avait pas tardé à s’égarer. Cela dura une semaine,
pendant laquelle Père badinait en disant qu’il avait touché
0247 un point sensible du capitalisme. Puis, tout à coup, un
silence complet se fit dans les journaux et revues critiques,
et, d’une façon non moins soudaine, le livre disparut de la
circulation. Impossible d’en trouver le moindre exemplaire
chez aucun libraire. Père écrivit aux éditeurs, et il lui
fut répondu que les planches avaient été abîmées par accident.
Une correspondance embrouillée s’ensuivit. Mis au pied du
mur, les éditeurs finirent par déclarer qu’ils ne voyaient
pas la possibilité de réimprimer l’oeuvre, mais qu’ils étaient
tout disposés à abandonner leurs droits sur elle.

– Dans tout le pays vous ne trouverez pas une autre maison
d’édition qui consente à y toucher, dit Ernest. – Et, à votre
place, je me mettrais tout de suite à l’abri. Car ceci n’est
qu’un avant-goût de ce que vous réserve le Talon de Fer.

Mais Père était avant tout un savant, et ne se croyait jamais
autorisé à sauter tout de suite aux conclusions. Pour lui,
une expérience de laboratoire ne méritait pas ce nom tant
qu’elle n’avait pas été poursuivie jusque dans ses moindres
0248 détails. Aussi entreprit-il patiemment une tournée chez
les éditeurs. Ils lui fournirent une multitude de prétextes,
mais aucun ne voulut se charger du livre.

Lorsqu’il fut bien convaincu que son oeuvre avait été abolie,
Père essaya d’en informer le public, mais ses communiqués
à la presse ne reçurent pas de réponse. A une réunion politique
socialiste où assistaient de nombreux reporters, il crut avoir
trouvé l’occasion de rompre le silence. Il se leva et raconta
l’histoire de cet escamotage. En lisant les journaux du lendemain
il se mit d’abord à rire, puis entra dans une colère d’où
toute qualité tonique était éliminée. Les comptes rendus ne
soufflaient pas mot de son livre, mais travestissaient sa
conduite d’une façon délectable. On avait déformé ses mots
et ses phrases, et transformé ses remarques sobres et mesurées
en un discours d’anarchiste braillard. C’était fait très habilement.
Je me souviens en particulier d’un exemple. Père avait employé
le terme de ´ révolution sociale ª, et le reporter avait simplement
omis le qualificatif. Cette charge fut transmise dans tout
le pays comme information de la Presse Associée, et de toutes
0249 parts s’élevèrent des cris de réprobation. Père fut noté
désormais comme anarchiste ou nihiliste, et une caricature
largement répandue le représenta brandissant un drapeau rouge
à la tête d’une bande hirsute et sauvage armée de torches,
de couteaux et de bombes de dynamite.

Sa prétendue anarchie fut assaillie par une terrible campagne
de presse, en longs articles de tête semés d’insultes et d’allusions
à sa décadence mentale. Ernest nous apprit que cette tactique
de la presse capitaliste n’était pas chose nouvelle : elle
avait l’habitude d’envoyer des reporters à toutes les réunions
socialistes avec la consigne d’altérer et de dénaturer ce
qui y serait dit, afin d’effrayer la classe moyenne et de
la détourner de toute affiliation possible au prolétariat.
Ernest insista fortement pour que Père abandonnât la lutte
et se mît à l’abri.

Cependant la presse socialiste releva le gant, et toute la
partie de la classe ouvrière qui lit les journaux sut que
le livre avait été supprimé ; mais cette information ne dépassa
0250 pas le monde du travail. Ensuite une grosse maison d’éditions
socialistes, ´ L’Appel à la Raison ª, s’arrangea avec Père
pour publier son oeuvre. Il en fut enthousiasmé, mais Ernest
s’en émut.

– Je vous dis que nous sommes au seuil de l’inconnu, répétait-il.
Il se passe autour de nous des choses énormes et secrètes.
Nous pouvons les sentir. Leur nature nous est inconnue, mais
leur présence est certaine. Toute la texture de la société
en frémit. Ne me demandez pas de quoi il s’agit au juste,
je n’en sais rien moi-même. Mais dans cette liquéfaction,
quelque chose va prendre forme, est en train de se cristalliser.
La suppression de votre livre est un précipité. Combien d’autres
ont été supprimés ? Nous l’ignorons et ne pouvons l’apprendre
! Nous sommes dans le noir. Vous pouvez maintenant vous attendre
à la suppression de la presse et des maisons d’éditions socialistes.
Je crains qu’elle ne soit imminente. Nous allons être étranglés.

Ernest sentait mieux que le reste des socialistes le pouls
des événements, car, moins de deux jours après, le premier
0251 assaut fut déclenché. L’Appel à la Raison était un journal
hebdomadaire répandu dans le prolétariat, et qui tirait ordinairement
à sept cent cinquante mille. En outre, il publiait fréquemment
des éditions spéciales de deux à cinq millions d’exemplaires
; payées et distribuées par la petite armée de travailleurs
volontaires qui s’étaient groupés autour de l’Appel. Le premier
coup fut dirigé contre ces éditions, et ce fut un coup de
massue. L’administration des Postes décida, par un règlement
arbitraire, qu’elles ne faisaient pas partie de la circulation
ordinaire du journal, et, sous ce prétexte, refusa de les
recevoir dans ses trains-postes.

Une semaine après, le ministère des Postes décréta que le
journal lui-même était séditieux et le raya définitivement
de ses transports. C’était une attaque terrible pour la propagande
socialiste. L’Appel se trouvait dans une situation désespérée.
Il imagina un plan pour atteindre ses abonnés par les Compagnies
de trains express, mais celles-ci refusèrent d’y prêter la
main. C’était le coup de grâce ; pas tout à fait pourtant
: l’Appel comptait continuer son entreprise d’éditions. Vingt-mille
0252 exemplaires du livre de Père étaient à la reliure et d’autres
sous presse. Un soir, sans que rien pût le faire prévoir,
une bande de canailles surgit on ne sait d’où ; agitant un
drapeau américain et chantant des airs patriotiques, ils mirent
le feu aux vastes ateliers d’imprimerie de l’Appel, qui furent
détruits de fond en comble.

Or, la petite ville de Girard, Kansas, était une localité
absolument tranquille, où il ne s’était jamais produit de
troubles ouvriers. L’Appel payait ses salariés aux tarifs
de syndicats. En fait, il constituait l’ossature de la ville,
car il employait des centaines d’hommes et de femmes. L’attroupement
n’était pas composé de citoyens de Girard. Les émeutiers semblaient
être sortis de terre et y être rentrés leur besogne accomplie,
Ernest voyait toute l’affaire sous un jour des plus sinistres.

– Les Cent-Noirs sont en voie d’organisation aux Etats-Unis,
disait-il. Ceci n’est que le commencement. Nous en verrons
bien d’autres. Le Talon de Fer s’enhardit.

0253 Ainsi fut anéanti le livre de père. Nous devions entendre
beaucoup parler des Cent-Noirs dans les jours à suivre. D’une
semaine à l’autre, d’autres feuilles socialistes furent privées
des moyens de transport, et, en plusieurs cas, les Cent-Noirs
détruisirent leur outillage. Naturellement, les journaux du
pays soutenaient la politique des classes dominantes, et la
presse assassinée fut calomniée et vilipendée, tandis que
les Cent-Noirs étaient représentés comme de vrais patriotes
et les sauveurs de la société. Ces faux rapports étaient si
convaincants que certains ministres du culte, même sincères,
firent en chaire l’éloge des Cent-Noirs, tout en déplorant
la nécessité de la violence.

L’Histoire s’écrivait rapidement. Les élections d’automne approchaient,
et Ernest fut désigné par le parti socialiste comme candidat
au Congrès. Ses chances étaient des plus favorables. La grève
des tramways de San-Francisco avait été brisée, ainsi qu’une
grève subséquente des conducteurs d’attelages. Ces deux défaites
avaient été désastreuses pour le travail organisé. La Fédération
du Front de Mer, avec ses alliés du Bâtiment, avaient soutenu
0254 les charretiers, et tout l’échafaudage ainsi étayé s’était
écroulé sans profit ni gloire. La grève fut sanglante. La
police assomma à coups de casse-têtes un grand nombre de travailleurs,
et la liste des morts s’allongea par suite de l’emploi d’une
mitrailleuse.

En conséquence, les hommes étaient sombres, altérés de sang
et de revanche. Battus sur le terrain choisi par eux-mêmes,
ils étaient prêts à chercher la riposte sur le terrain politique.
Ils maintenaient leur organisation syndicale, ce qui leur
donnait de la force pour la lutte ainsi engagée. Les chances
d’Ernest devenaient de plus en plus sérieuses. De jour en
jour, de nouvelles Unions décidaient de soutenir les socialistes,
et lui-même ne put s’empêcher de rire lorsqu’il apprit l’entrée
en ligne des Auxiliaires des Pompes Funèbres et des Plumeurs
de Volaille. Les travailleurs devenaient rétifs. Tandis qu’ils
se pressaient avec un fol enthousiasme aux réunions socialistes,
ils restaient imperméables aux ruses des politiciens du vieux-parti.
Les orateurs de celui-ci se démenaient habituellement devant
des salles vides, mais de temps à autre ils devaient affronter
0255 des salles combles où ils étaient malmenés à tel point
que plus d’une fois il fallut l’intervention des réserves
de police.

L’Histoire s’écrivait de plus en plus vite. L’air était vibrant
d’événements actuels ou imminents. Le pays entrait dans une
période de crise16, occasionnée par une série d’années prospères,
au cours desquelles il était devenu de jour en jour plus difficile
de disposer à l’étranger du surplus non consommé. Les industries
travaillaient à heures réduites : beaucoup de grandes usines
chômaient en attendant l’écoulement de leurs réserves : et
de tous côtés s’opéraient des réductions de salaires.

Une autre grande grève venait d’être brisée. Deux cent mille
mécaniciens, avec leurs cinq cent mille alliés de la métallurgie,
avaient été vaincus dans le conflit le plus sanglant qui eût
encore troublé les Etats-Unis. A la suite de batailles rangées
contre les contingents de briseurs de grèves17 armés par les
associations de patrons, les Cent-Noirs, surgissant dans les
localités les plus éloignées les unes des autres, s’étaient
0256 livrés à une intense destruction de propriétés ; en conséquence,
cent mille hommes de l’armée régulière des Etats-Unis furent
envoyés pour en finir à la manière forte. Un grand nombre
de chefs travaillistes furent exécutés, beaucoup d’autres
condamnés à l’emprisonnement, et des milliers de grévistes
ordinaires enfermés dans des parcs à bétail et abominablement
traités par la soldatesque.

Les années de prospérité devaient maintenant se payer. Tous
les marchés, encombrés, s’affaissaient, et dans l’effondrement
général des prix, celui du travail tombait plus vite que tous
les autres. Le pays était convulsé de discordes industrielles.
De-ci, de-là, partout les travailleurs faisaient grève ; et
quand ils ne se mettaient pas en grève, les patrons les jetaient
dehors. Les journaux étaient remplis de récits de violence
et de sang. Et dans tout cela, les Cent-Noirs jouaient leur
rôle. L’émeute, l’incendie, la destruction à tort et à travers,
telles étaient leurs fonctions, qu’ils accomplissaient de
gaîté de coeur. Toute l’armée régulière était en campagne,
appelée par les actes des Cent-Noirs.
0257
Toutes les villes et cités ressemblaient à des camps militaires,
et les travailleurs étaient fusillés comme des chiens. Les
briseurs de grèves se recrutaient dans la multitude des gens
sans emploi, et quand ils avaient le dessous dans leurs bagarres
avec les syndiqués, les troupes régulières apparaissaient
toujours à point pour écraser ces derniers. En outre, il y
avait la milice. Jusqu’ici il n’était pas nécessaire de recourir
à la loi secrète sur la milice : sa partie régulièrement organisée
entrait seule en action, et elle opérait partout. Enfin, en
cette période de terreur, l’armée régulière fut augmentée
de cent mille hommes par le gouvernement.

Jamais le monde du travail n’avait subi une correction si
sévère. Cette fois, les grands capitaines industriels, les
oligarques, avaient jeté toutes leurs forces dans la brèche
pratiquée par les associations de patrons batailleurs. Ceux-ci
appartenaient en réalité à la classe moyenne. Stimulés par
la dureté des temps et l’écroulement des marchés, et soutenus
par les chefs de la Haute Finance, ils infligèrent à l’organisation
0258 du travail une terrible et décisive défaite. Cette ligue
était toute puissante, mais c’était l’alliance du lion avec
l’agneau, et la classe moyenne ne devait pas tarder à s’en
apercevoir.

La classe laborieuse manifestait une humeur revêche et sanguinaire,
mais elle était terrassée. Cependant sa débâcle ne mit pas
terme à la crise. Les banques, qui constituaient par elles-mêmes
une des forces importantes de l’oligarchie, continuaient à
faire rentrer leurs avances. Le groupe de Wall-Street transforma
le marché des stocks en un tourbillon où toutes les valeurs
du pays s’écoulèrent presque à zéro. Et sur les désastres
et les ruines se dressa la forme de l’Oligarchie naissante,
imperturbable, indifférente et sûre d’elle-même. Cette sérénité
et cette assurance étaient quelque chose de terrifiant. Pour
atteindre son but, elle employait non seulement sa propre
et vaste puissance, mais encore toute celle du Trésor des
Etats-Unis.

Les capitaines de l’industrie s’étaient retournés contre la
0259 classe intermédiaire. Les associations de patrons, qui
les avaient aidés à lacérer l’organisation du travail, étaient
déchirées à leur tour par leurs anciens alliés. Au milieu
de cet écroulement des petits financiers et industriels, les
trusts tenaient bon. Non seulement ils étaient solides, mais
encore actifs. Ils semaient le vent sans crainte ni relâche,
car eux seuls savaient comment récolter la tempête et en tirer
profit. Et quel profit, quels bénéfices énormes ! Assez forts
pour tenir tête à l’ouragan qu’ils avaient largement contribué
à déchaîner, ils se déchaînaient eux-mêmes et pillaient les
épaves qui flottaient autour d’eux. Les valeurs étaient pitoyablement
et incroyablement ratatinées, les trusts élargissaient leurs
possessions dans des proportions non moins invraisemblables
; leurs entreprises s’étendaient à de nombreux champs nouveaux,
– et toujours aux dépens de la classe moyenne.

Ainsi l’été de 1912 vit l’assassinat virtuel de la classe
intermédiaire. Ernest lui-même fut étonné de la rapidité avec
laquelle le coup de grâce lui avait été porté. Il hocha la
tête d’un air de mauvais augure et vit venir sans illusion
0260 les élections d’automne.

– C’est inutile, disait-il, nous sommes battus d’avance. Le
Talon de Fer est là. J’avais mis mon espoir en une victoire
paisible, remportée grâce aux urnes. J’avais tort, et c’est
Wickson qui avait raison. Nous allons être dépouillés des
quelques libertés qui nous restent ; le Talon de Fer nous
marchera sur la face ; il n’y a plus rien à attendre qu’une
révolution sanglante de la classe laborieuse. Naturellement,
nous aurons la victoire, mais je frémis de penser à ce qu’elle
nous coûtera.

Dès lors Ernest épingla sa foi au drapeau de la révolution.
Sur ce point il se trouvait en avant de son parti. Ses camarades
socialistes ne pouvaient le suivre. Ils persistaient à croire
que la victoire pouvait être gagnée aux élections. Ce n’est
pas qu’ils fussent étourdis par les coups déjà reçus. Ils
ne manquaient ni de sang-froid ni de courage. Ils étaient
incrédules, voilà tout. Ernest ne parvenait pas à leur inspirer
une crainte sérieuse de l’avènement de l’Oligarchie. Il réussissait
0261 à les émouvoir, mais ils étaient trop sûrs de leur propre
force. Il n’y avait pas de place pour l’oligarchie dans leur
théorie de l’évolution sociale, par conséquent l’oligarchie
ne pouvait pas exister.

– Nous vous enverrons au Congrès et tout ira bien, – lui dirent-ils
à l’une de nos réunions secrètes.

– Et quand ils m’auront enlevé du Congrès, collé au mur et
fait sauter la cervelle, – demanda froidement Ernest, – que
ferez-vous ?

– Alors nous nous soulèverons dans notre puissance, – répondirent
sur le champ une douzaine de voix.

– Alors vous pataugerez dans votre propre sang, – fut la réplique.
– Je connais cette antienne : je l’ai entendue chanter par
la classe moyenne ; et où est maintenant celle-ci avec sa
puissance ?

026211.

La grande aventure

M. Wickson n’avait pas cherché à voir mon père. Ils se rencontrèrent
accidentellement sur le bac qui mène à San-Francisco, de sorte
que l’avis qu’il lui donna n’était pas prémédité. Si le hasard
ne les avait réunis, il n’y aurait pas eu d’avertissement.
Il ne s’ensuit aucunement, d’ailleurs, que l’issue eût été
différente. Père descendait de la vieille et solide souche
du Mayflower, et bon sang ne peut mentir.

– Ernest avait raison, me dit-il en rentrant. Ernest est un
garçon remarquable, et j’aimerais mieux te voir sa femme que
celle du roi d’Angleterre ou de Rockefeller lui-même.

– Qu’est-il arrivé ? – demandai-je avec appréhension.

0263 – L’Oligarchie va nous marcher sur la figure, Wickson
me l’a donné clairement à entendre. Il a été très aimable,
pour un oligarque. Il m’a offert de me rétablir à l’Université.
Comment trouves-tu cela ? Lui, Wickson, ce sordide grippe-sou,
a le pouvoir de décider si j’enseignerai ou non à l’Université
d’Etat ? Mais il m’a offert encore mieux : il m’a proposé
de me faire nommer président d’un grand collège de sciences
physiques qui est en projet, – il faut bien que l’oligarchie
se débarrasse de son surplus d’une façon ou d’une autre, n’est-ce
pas ? – Et il a ajouté :

´ Vous rappelez-vous ce que j’ai dit à ce socialiste amoureux
de votre fille ? Je lui ai dit que nous foulerions aux pieds
la classe ouvrière. Or, nous allons le faire. En ce qui vous
concerne, j’ai pour vous, comme savant, un profond respect
; mais si vous fusionnez votre destinée avec celle du prolétariat,
eh bien, faites attention à votre figure ! C’est tout ce que
je puis vous dire. – Puis, me tournant le dos, il est parti.

– Cela veut dire qu’il faudra nous marier plus tôt que vous
0264 ne l’aviez projeté.

Tel fut le commentaire d’Ernest quand nous lui racontâmes
l’incident.

Je ne pus tout d’abord saisir la logique de ce raisonnement,
mais je ne devais guère tarder à la comprendre. C’est à cette
époque que le dividende trimestriel des Filatures de la Sierra
fut payé,… ou du moins qu’il aurait dû l’être, car Père
ne reçut pas le sien. Après plusieurs jours d’attente il écrivit
au secrétaire. La réponse vint immédiatement, disant qu’aucune
entrée dans les livres de la Compagnie n’indiquait que Père
y possédât des fonds, et requérant poliment des renseignements
plus explicites.

– Je vais lui en donner, moi, des renseignements explicites,
à ce bougre-là ! – déclara Père en partant pour la banque
afin de retirer ses titres de son coffre-fort.

– Ernest est un homme très remarquable, – dit-il une fois
0265 revenu, tandis que je l’aidais à ôter son pardessus. –
Je le répète, ma fille, ton jeune amoureux est un garçon très
remarquable.

Je savais, en l’entendant ainsi parler d’Ernest, que je devais
m’attendre à quelque désastre.

– Ils m’ont déjà marché sur la figure. Il n’y avait pas de
titres : mon coffre-fort était vide. Ernest et toi, il va
falloir vous marier au plus vite.

Père, toujours fidèle à la méthode scientifique, porta plainte
et réussit à faire comparaître la Compagnie devant les tribunaux,
mais il ne réussit pas à y faire comparaître ses livres de
compte. La Sierra gouvernait les tribunaux, lui pas : cela
expliquait tout. Non seulement il fut débouté, mais la loi
sanctionna cette impudente escroquerie.

Maintenant que tout cela est si loin, je suis tentée de rire
au souvenir de la façon dont Père fut battu. Ayant rencontré
0266 Wickson par hasard dans la rue à San-Francisco, il le
traita de vil coquin. De ce fait il fut arrêté pour provocations,
condamné à une amende devant le tribunal de simple police,
et dut s’engager sous caution à se tenir tranquille. C’était
si ridicule qu’il ne put s’empêcher d’en rire lui-même. Mais
quel scandale dans la presse régionale ! On y parlait gravement
du bacille de la violence infestant tous ceux qui embrassent
le socialisme, et Père était cité comme un exemple frappant
de la virulence de ce microbe. Plus d’une feuille insinuait
que son esprit avait été affaibli par le surmenage des études
scientifiques, et laissait entendre qu’on devrait l’enfermer
dans un asile. Et ce n’étaient pas des paroles en l’air :
elles dénonçaient un péril imminent. Heureusement Père était
assez sage pour s’en apercevoir. L’expérience de l’évêque
Morehouse était une bonne leçon, et il l’avait bien comprise.
Il ne broncha pas sous ce déluge d’injustices, et je crois
que sa patience surprit ses ennemis mêmes.

Vint ensuite l’affaire de notre maison, celle que nous habitions.
On nous déclara une hypothèque forclose, et nous dûmes en
0267 abandonner la possession. Naturellement, il n’y avait
pas la moindre hypothèque, et il n’y en avait jamais eu :
le terrain avait été acheté entièrement, la maison payée sitôt
construite ; et maison et terrain étaient toujours restés
libres de toute charge. Néanmoins, une hypothèque fut produite,
régulièrement et légalement rédigée et signée, avec les reçus
d’intérêts versés pendant un certain nombre d’années. Père
n’éleva pas de protestation : comme on lui avait volé son
revenu, on lui volait sa maison, et il n’avait pas de recours
possible. Le mécanisme de la société était entre les mains
de ceux qui s’étaient juré de le perdre. Comme au fond c’était
un philosophe, il ne se mettait même plus en colère.

– Je suis condamné à être brisé, me disait-il. Mais ce n’est
pas une raison pour que je n’essaie pas d’être fracassé le
moins possible. Mes vieux os sont fragiles, et la leçon a
porté ses fruits. Dieu sait que je ne tiens pas à passer mes
derniers jours dans un asile d’aliénés.

Cela me rappelle que je n’ai pas encore raconté l’aventure
0268 de l’évêque. Mais je dois parler d’abord de mon mariage.
Comme son importance s’efface dans une série de pareils événements,
je n’en dirai que quelques mots.

– Maintenant, nous allons devenir de vrais prolétaires, dit
Père quand nous fûmes chassés de chez nous. J’ai souvent envié
à ton futur mari sa parfaite connaissance du prolétariat.
Je vais pouvoir observer et me rendre compte par moi-même.

Père devait avoir le goût de l’aventure dans le sang, car
c’est sous ce jour qu’il envisageait notre catastrophe. Ni
la colère ni l’amertume n’avaient prise sur lui. Il était
trop philosophe et trop simple pour être vindicatif, et il
vivait trop dans le monde de l’esprit pour regretter les aises
matérielles que nous abandonnions. Quand nous allâmes à San-Francisco
nous établir dans quatre misérables chambres du bas quartier
au sud de Market Street, il s’embarqua dans cette nouvelle
vie avec la joie et l’enthousiasme d’un enfant, équilibrés
par la vision claire et la vaste compréhension d’un cerveau
de premier ordre. Il était à l’abri de toute cristallisation
0269 mentale et de toute fausse appréciation des valeurs :
celles de convention ou d’usage n’avaient aucun sens pour
lui ; les seules qu’il reconnût étaient les faits mathématiques
et scientifiques. Mon père était un être exceptionnel : il
avait un esprit et une âme comme en possèdent seuls les grands
hommes. Par certains côtés, il était supérieur même à Ernest,
le plus grand cependant que j’aie jamais rencontré.

J’éprouvai moi-même quelque soulagement de ce changement d’existence,
ne fût-ce que la joie d’échapper à l’ostracisme méthodique
et progressif que nous avions encouru dans notre ville universitaire
avec l’inimitié de l’oligarchie naissante. A moi aussi cette
vie nouvelle apparut comme une aventure, et la plus grande
de toutes, puisque c’était une aventure d’amour. Notre crise
de fortune avait hâté mon mariage, et c’est en qualité d’épouse
que je vins habiter le petit appartement de Pell Steet, dans
le bas quartier de San-Francisco.

Et de tout cela voici ce qui subsiste : j’ai rendu Ernest
heureux. Je suis entrée dans sa vie orageuse, non pas comme
0270 un élément de trouble, mais comme une potentialité de
paix et de repos. Je lui apportai le calme : ce fut mon don
d’amour pour lui, et pour moi le signe infaillible que je
n’avais point failli à ma tâche. Provoquer l’oubli des misères
ou la lumière de la joie dans ces pauvres yeux fatigués, –
quelle plus grande joie pouvait m’être réservée à moi-même
?

Ces chers yeux lassés ! Il se prodigua comme peu d’hommes
l’ont fait, et toute sa vie ce fut pour les autres. Telle
fut la mesure de sa virilité. C’était un humanitaire, un être
d’amour. Avec son esprit de bataille, son corps de gladiateur,
et son génie d’aigle, il était doux et tendre pour moi comme
un poète. C’en était un, qui mettait ses chants en action.
Jusqu’à sa mort il chanta la chanson humaine ; il la chanta
par pur amour de cette humanité pour laquelle il donna sa
vie et fut crucifié.

Et tout cela sans le moindre espoir d’une récompense future.
Dans sa conception des choses, il n’y avait pas de vie à venir.
0271 Lui, en qui flamboyait l’immortalité, il se la refusait
à lui-même, et c’était là le paradoxe de sa nature. Cet esprit
brûlant était dominé par la philosophie glacée et sombre du
monisme matérialiste. J’essayais de le réfuter en lui disant
que je mesurais son immortalité d’après les ailes de son âme,
et qu’il me faudrait des siècles sans fin pour apprécier exactement
leur envergure. A ces moments-là il riait, et ses bras s’élançaient
vers moi, et il m’appelait sa douce métaphysicienne ; la fatigue
s’effaçait de ses yeux, et j’y voyais poindre cette heureuse
lueur d’amour qui, par elle-même, était une nouvelle et suffisante
affirmation de son immortalité.

D’autres fois, il m’appelait sa chère dualiste, et m’expliquait
comment Kant, au moyen de la raison pure, avait aboli la raison
pour adorer Dieu. Il établissait un parallèle et m’accusait
d’un tour analogue. Et quand, plaidant coupable, je défendais
cette manière de penser comme profondément rationnelle, il
ne faisait que me serrer plus fort et rire comme seul pourrait
le faire un amant élu de Dieu.

0272 Je me refusais à admettre que son originalité et son génie
fussent explicables par l’hérédité et le milieu, ou que les
froids tâtonnements de la science réussissent jamais à saisir,
analyser et classer la fuyante essence qui se dissimule dans
la constitution même de la vie.

Je soutenais que l’espace est une apparence objective de Dieu,
et l’âme une projection de sa nature subjective. Et quand
Ernest m’appelait sa douce métaphysicienne, je l’appelais
mon immortel matérialiste. Et nous nous aimions et nous étions
parfaitement heureux ; je lui pardonnais son matérialisme
en faveur de cette oeuvre immense accomplie dans le monde
sans souci de progrès personnel, en faveur aussi de cette
excessive modestie spirituelle qui l’empêchait de s’enorgueillir
et même d’avoir conscience de son âme princière.

Cependant, il avait sa fierté à lui. Comment un aigle n’en
aurait-il pas ? Se sentir divin, raisonnait-il, ce serait
beau chez un dieu, sans doute : mais n’est-ce pas encore plus
superbe chez l’homme, molécule infime et périssable de la
0273 vie ? C’est ainsi qu’il s’exaltait lui-même en proclamant
sa propre mortalité. Il se plaisait à réciter certain fragment
d’un poème qu’il n’avait jamais lu tout entier et dont il
n’avait jamais pu connaître l’auteur. Je transcris ce fragment
non seulement parce qu’il l’aimait, mais parce que c’est un
résumé du paradoxe qu’il était par lui-même et dans sa conception
de sa propre spiritualité. L’homme capable de réciter les
vers suivants en frémissant d’un brûlant enthousiasme, pouvait-il
n’être qu’un peu de limon inconsistant, d’énergie fugitive
et de forme éphémère ?

Des joies et des joies et des mieux en mieux

Me sont destinés par droit de naissance,

Et je veux clamer à pleine puissance

De mes nombreux jours l’hymne élogieux.

Jusqu’à l’âge extrême où meurent les dieux
0274
Dussé-je souffrir toute mort humaine,

Du moins j’aurai bu jusqu’à perdre haleine

Et j’aurai vidé ma coupe bien pleine

Du vin de mes bonheurs en tous temps et tous lieux.

J’aurai tout savouré, la féminité douce,

Et le sel du pouvoir, et l’orgueil et sa mousse.

J’en boirais bien la lie à genoux ; car l’émoi

Du breuvage est bon, et me donne envie

De boire à la mort, de boire à la vie.

Quand ma vie un jour me sera ravie,
0275
Je passerai ma coupe aux mains d’un autre moi.

L’être que tu chassas du jardin de délices,

C’était moi Seigneur ! J’étais là, banni.

Et quand s’écrouleront les vastes édifices

De la terre et du ciel, je serai là, béni,

Dans un monde à moi de beauté profonde,

Dans le monde où sont nos chères douleurs,

Depuis nos premiers cris d’enfants venant au monde

Jusqu’à nos soirs d’amour et nos nuits de désirs.

Mon sang généreux et tiède est une onde
0276
Où bat le pouls d’un peuple incréé, mais réel ;

Toujours agité du désir d’un monde,

Il éteindrait les feux de ton enfer cruel.

Je suis l’homme ! humain par ma chair entière

Et par ma splendeur d’âme nue et fière,

Et depuis ma nuit tiède au giron maternel

Jusqu’au retour fécond de mon corps en poussière.

Ce monde, os de nos os et chair de notre chair,

Bondit à la cadence où nous jouons notre air,

Et de l’Eden maudit la soif inassouvie
0277
Jusqu’en ses profondeurs bouleverse la vie.

Quand j’aurai vidé ma coupe de miel

De tous les rayons de son arc-en-ciel,

L’éternel repos d’une nuit sans trêve

Ne suffira pas à tarir mon rêve.

L’homme que tu chassas du jardin de délices,

C’était moi, Seigneur ! J’étais là, banni.

Et quand s’écrouleront les vastes édifices

De la terre et du ciel, je serai là, béni,

Dans un monde à moi, de forme idéale,
0278
Dans le monde où sont nos plus chers plaisirs,

Depuis nos purs levers d’aurore boréale

Jusqu’à nos soirs d’amour et nos nuits de désirs.

Ernest se surmena toute sa vie. Il n’était soutenu que par
sa constitution robuste, qui pourtant n’abolissait pas la
lassitude de son regard. Ses chers yeux fatigués ! Il ne dormait
pas plus de quatre heures et demi par nuit ; et malgré cela
il ne trouvait jamais le temps d’accomplir tout ce qu’il avait
à faire. Pas un instant il n’interrompit son oeuvre de propagande,
et il était retenu longtemps à l’avance pour des conférences
aux organisations ouvrières. Puis vint la campagne électorale
où il se dépensa autant qu’il est humainement possible. La
suppression des maisons d’éditions socialistes le priva de
ses maigres droits d’auteur, et il eut beaucoup de peine à
trouver de quoi vivre ; car, en sus de tous ses autres travaux,
il devait gagner sa vie. Il faisait beaucoup de traductions,
0279 pour des revues scientifiques et philosophiques. Il rentrait
tard la nuit, déjà épuisé par ses efforts dans la lutte électorale,
pour s’absorber en ce travail, qu’il n’abandonnait guère avant
le petit jour. Et, par-dessus tout, il y avait ses études.
Il les poursuivit jusqu’à sa mort, et il étudiait prodigieusement.

Malgré tout cela, il trouvait le temps de m’aimer et de me
rendre heureuse. Je m’y prêtai en fusionnant complètement
ma vie avec la sienne. J’appris la sténographie et la dactylographie,
et devins sa secrétaire. Il me disait souvent que j’avais
réussi à l’alléger de la moitié de sa besogne, et je me remis
volontairement à l’école pour arriver à bien comprendre ses
travaux. Nous nous intéressions l’un à l’autre, nous travaillions
de concert et nous jouions ensemble.

Et puis nous avions nos instants de tendresse dérobés au travail,
– un simple mot, une rapide caresse, un regard d’amour ; et
ces instants étaient d’autant plus doux qu’ils étaient plus
furtifs. Nous vivions sur les cimes où l’air est vif et pétillant,
où l’oeuvre s’accomplit pour l’humanité, où ne saurait respirer
0280 le sordide égoïsme. Nous aimions l’amour, et pour nous
il ne se fardait que des couleurs les plus belles. Et il reste
acquis, en définitive, que je n’ai pas failli à ma tâche.
J’ai apporté quelque repos à cet être qui peinait tant pour
les autres, j’ai donné quelque joie à mon cher mortel aux
yeux las !

12.

L’évêque

Peu de temps après mon mariage, j’eus la surprise de rencontrer
l’évêque Morehouse. Mais je dois narrer les événements dans
l’ordre. Après son éclat à la Convention de l’I.P.H., le vénérable
et doux prélat, cédant aux instances de ses amis, était parti
en congé. Il en était revenu plus décidé que jamais à prêcher
le message de l’Eglise. A la grande consternation des fidèles,
son premier sermon fut en tous points semblable au discours
0281 qu’il avait prononcé devant la Convention. Il répéta,
avec maints développements et inquiétants détails, que l’Eglise
s’était égarée loin des enseignements du Maître, et que le
veau d’or avait été instauré à la place du Christ.

Il en résulta que, de gré ou de force, il fut conduit dans
une maison de santé privée, pendant que les journaux publiaient
des notes pathétiques sur sa crise mentale et la sainteté
de son caractère. Une fois entré dans le sanatorium, il y
fut retenu prisonnier. Je m’y présentai à plusieurs reprises,
mais on refusa de me laisser pénétrer près de lui. Je fus
tragiquement impressionnée par le destin de ce saint homme,
absolument sain de corps et d’esprit, écrasé sous la volonté
brutale de la société. Car l’évêque était un être normal autant
que pur et noble. Comme le disait Ernest, sa seule faiblesse
consistait dans ses notions erronées de biologie et de sociologie,
par suite desquelles il s’y était mal pris pour remettre les
choses en place.

Ce qui me terrifiait était l’impuissance de ce dignitaire
0282 de l’Eglise. S’il persistait à proclamer la vérité telle
qu’il la voyait, il se trouvait condamné à l’internement perpétuel
; et cela sans recours. Ni sa fortune, ni sa situation, ni
sa culture ne pouvaient le sauver. Ses vues constituaient
un péril pour la société, et celle-ci ne pouvait concevoir
que des conclusions si dangereuses pussent émaner d’un esprit
sain. Du moins, telle me semblait l’attitude générale.

Mais l’évêque, en dépit de sa mansuétude et de sa pureté d’esprit,
ne manquait pas de finesse. Il perçut clairement les dangers
de sa situation. Il se vit pris dans une toile d’araignée,
et essaya d’y échapper. Ne pouvant compter sur l’aide de ses
amis, comme celle que Père, Ernest ou moi-même lui aurions
volontiers prodiguée, il était réduit à mener la lutte avec
ses propres ressources. Dans la solitude forcée de l’asile,
il reprit possession de lui-même. Il recouvra la santé. Ses
yeux cessèrent de contempler des visions ; sa cervelle se
purgea de cette idée fantaisiste que le devoir de la société
était de nourrir les brebis du Maître.

0283 Je l’ai déjà dit, il devint sain, tout à fait sain, et
les journaux et gens d’église saluèrent son retour avec joie.
J’assistai à l’un de ses offices. Le sermon était de même
ordre que ceux qu’il avait prêchés jadis, avant son accès
visionnaire. J’en fus désappointée et choquée. La correction
infligée l’avait-elle réduit à la soumission ? Etait-il donc
lâche ? Avait-il abjuré par intimidation ? Ou bien la pression
avait-elle été trop forte et s’était-il laissé écraser humblement
par le char de Djaggernat de l’ordre établi ?

J’allai le voir dans sa magnifique demeure. Je le trouvai
tristement changé, amaigri, le visage strié de rides que je
n’y avais jamais vues. Il fut manifestement déconcerté par
ma visite. Tout en parlant, il tirait nerveusement sur ses
manches. Ses yeux inquiets se portaient de tous côtés pour
éviter de rencontrer les miens. Son esprit semblait préoccupé
; sa conversation, coupée de pauses étranges, de brusques
changements de sujets, manquait de suite au point d’être embarrassante.
Etait-ce bien l’homme ferme et calme que j’avais jadis comparé
au Christ, avec ses yeux purs et limpides, son regard droit
0284 et exempt de défaillance comme son âme ? Il avait été
manipulé par les hommes et maté par eux ; son esprit était
trop doux. Il n’était pas assez fort pour tenir tête à la
hurle organisée.

Je me sentais envahie d’une tristesse indicible. Ses explications
étaient équivoques, et il appréhendait si visiblement ce que
je pourrais dire que je n’eus pas le coeur de lui faire la
moindre représentation. Il me parla de sa maladie d’un ton
détaché ; nous causâmes à bâtons rompus de l’église, des réparations
de l’orgue et de mesquines oeuvres de charité. Enfin il me
vit partir avec un soulagement tel que j’en aurais ri si mon
coeur n’eût été gonflé de larmes.

Pauvre frêle héros ! Si seulement j’avais su ! Il luttait
comme un géant, et je ne m’en doutais pas. Seul, tout seul
parmi les millions de ses semblables, il menait le combat
à sa manière. Déchiré entre son horreur de la maison de fous
et sa fidélité envers la vérité et la justice, c’est à celles-ci
qu’il s’accrochait désespérément ; mais il était si isolé
0285 qu’il n’osait même pas se fier à moi. Il avait bien, trop
bien appris sa leçon.

Je n’allais pas tarder à être édifiée. Un beau jour l’évêque
disparut. Il n’avait prévenu personne de son départ. Les semaines
s’écoulaient sans qu’il revint : il y eut des bavardages ;
la rumeur courut qu’il s’était suicidé dans un accès de dérangement
mental. Mais ces bruits se dissipèrent lorsqu’on apprit qu’il
avait vendu tout ce qu’il possédait, – sa résidence dans la
cité, sa maison de campagne à Menlo Park, ses tableaux et
collections artistiques, et même sa chère bibliothèque. Il
avait évidemment réalisé tous ses biens, et en secret, avant
de disparaître.

Cela arriva au moment où nous étions nous-mêmes en proie aux
infortunes, et c’est seulement lorsque nous fûmes établis
dans notre nouvelle demeure que nous eûmes le loisir de nous
demander ce qu’il était devenu. Puis, soudain, tout s’éclaircit.

Un soir, à la brune, au moment où il faisait encore un peu
0286 jour, je traversai la rue afin d’acheter des côtelettes
pour le souper d’Ernest. Car, dans notre nouvelle ambiance,
nous appelions souper le dernier repas du jour.

Juste au moment où je sortais de chez le boucher, un homme
émergea de l’épicerie voisine qui formait le coin de la rue.
Un étrange sentiment de familiarité me poussa à le mieux regarder.
Mais l’homme tournait déjà le coin et marchait vite. Il y
avait, dans la chute des épaules et dans la frange de chevelure
argentée entrevue entre le col et le chapeau à bords rabattus,
un je ne sais quoi qui éveillait chez moi de vagues souvenirs.
Au lieu de retraverser la rue, je suivis cet homme. Je pressai
le pas, essayant de réprimer les idées qui se formaient malgré
moi dans ma cervelle. Non, – c’était chose impossible. Ce
ne pouvait être lui, ainsi vêtu d’une combinaison de toile
usagée, trop longue de jambes et éraillée au fond.

Je m’arrêtai, riant de moi-même, et sur le point d’abandonner
cette folle poursuite. Mais la familiarité de ce dos et de
ces mèches d’argent me hantait positivement. Je le rattrapai
0287 et, en le dépassant, je jetai un coup d’oeil de côté sur
son visage ; puis je fis brusquement demi-tour et me trouvai
face à face avec – l’évêque.

Il s’arrêta brusquement aussi et demeura bouche bée. Un gros
sac en papier qu’il tenait à la main tomba sur le trottoir,
creva, et une pluie de pommes de terre rebondit sur ses pieds
et les miens. Il me regarda avec surprise et effroi, puis
sembla se recroqueviller ; ses épaules s’affaissèrent et il
poussa un profond soupir.

Je lui tendis la main. Il la prit, mais la sienne était moite.
Il toussotait d’un air embarrassé et je voyais des gouttes
de sueur se former sur son front. Il était évidemment très
alarmé.

– Les pommes de terre ! murmura-t-il d’une voix éteinte. Elles
sont précieuses.

Nous les ramassâmes à nous deux et les remîmes dans le sac
0288 déchiré qu’il tenait soigneusement à présent dans le creux
de son coude. J’essayai de lui faire comprendre combien j’étais
heureuse de le revoir, et l’invitai à venir tout droit à la
maison avec moi.

– Père se réjouira de vous voir, lui dis-je. Nous habitons
à deux pas d’ici.

– Impossible, répondit-il. Je dois m’en aller. Au revoir.

Il regarda autour de lui d’un air inquiet, comme s’il craignait
d’être reconnu, et esquissa un mouvement de départ.

Puis, me voyant préparée à marcher à ses côtés et décidée
à ne pas le lâcher, il ajouta :
– Donnez-moi votre adresse et j’irai vous voir, plus tard.

– Non, répondis-je avec fermeté. Il faut venir maintenant.

Il regarda les patates qui s’émancipaient sur son bras et
0289 les petits paquets qu’il portait de l’autre main.

– Sincèrement, je ne peux pas, dit-il. Pardonnez-moi mon impolitesse
; si vous saviez !

Je crus qu’il allait céder à son émotion, mais l’instant d’après
il était redevenu maître de lui-même.

– Et puis, il y a ces victuailles, continua-t-il. Un cas bien
touchant, c’est terrible. C’est une vieille femme. Je dois
les lui porter tout de suite. Elle a faim. Il faut que j’y
coure. Vous comprenez ? Je reviendrai après. Je vous le promets.

– Laissez-moi y aller avec vous, offris-je. Est-ce loin ?

Il poussa un soupir, et capitula.

– Seulement deux pâtés de maisons plus loin, dit-il. Pressons-nous.

Sous la conduite de l’évêque je fis connaissance avec le quartier
0290 que j’habitais. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il contînt
des misères si pitoyables. Naturellement, mon ignorance venait
de ce que je ne m’occupais pas de charités. J’étais convaincue
qu’Ernest avait raison quand il comparait la bienfaisance
à un cautère sur une jambe de bois, et la misère à un ulcère
qu’il fallait enlever, au lieu d’y coller un emplâtre. Son
remède était simple. Donner à l’ouvrier le produit de son
labeur, et une pension à ceux qui ont vieilli honorablement
en travaillant, et il n’y aura plus besoin d’aumônes. Persuadée
de la justesse de ce raisonnement, je travaillais avec lui
à la révolution, et je ne gaspillais pas mon énergie à soulager
les misères sociales qui renaissent constamment de l’injustice
du système.

Je suivis l’évêque dans une petite chambre de derrière, longue
de douze pieds sur dix de large. Nous y trouvâmes une pauvre
petite vieille Allemande, âgée de soixante-quatre ans, d’après
ce qu’il me dit. Elle fut surprise de me voir, mais fit un
signe de cordiale bienvenue sans s’interrompre de coudre dans
un pantalon d’homme qu’elle tenait sur les genoux. Par terre,
0291 à côté d’elle, il y en avait une pile de semblables. L’évêque
découvrit qu’il ne restait ni bois ni charbon, et sortit pour
en acheter.

Je ramassai un pantalon et j’examinai son travail.

– Six cents, madame, dit-elle en branlant doucement la tête
tout en continuant de coudre. Elle cousait lentement, mais
sans s’arrêter une seconde. Son mot d’ordre semblait être
: ´ coudre, encore coudre, et coudre toujours ª.

– Pour tout ce travail-là, c’est tout ce qu’ils paient ? demandai-je
avec étonnement. Combien de temps cela vous prend-il ?

– Oui, c’est tout ce qu’ils donnent, répondit-elle. Six cents
pièce pour la finition : et chacune représente deux heures
de travail… Mais le patron ne sait pas cela, – ajouta-t-elle
vivement, laissant percer sa crainte d’avoir des ennuis. –
Je ne vais pas vite. J’ai du rhumatisme dans les mains. Les
jeunes femmes sont bien plus habiles que moi. Elles mettent
0292 moitié moins de temps à finir la pièce. L’entrepreneur
est un brave homme. Il me laisse emporter le travail chez
moi, maintenant que je suis vieille et que le bruit de la
machine m’étourdit. S’il n’était pas si gentil, je mourrais
de faim…

´ Oui, celles qui travaillent en atelier ont huit cents. Mais
que voulez-vous ? Il n’y a pas assez d’ouvrage pour les jeunes,
on n’a pas besoin des vieilles… Souvent je n’ai qu’un pantalon
à finir. Quelquefois, comme aujourd’hui, j’en ai huit à livrer
avant la nuit. ª

Je lui demandai combien d’heures elle travaillait, et elle
me dit que cela dépendait de la saison.

– En été, quand les commandes affluent, je travaille depuis
cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir. Mais, en
hiver, il fait trop froid. Je n’arrive pas à me dégourdir
les mains. Alors il faut travailler plus tard, quelquefois
jusqu’après minuit.
0293
´ Oui, la saison d’été a été mauvaise. Les temps sont durs.
Le bon Dieu doit être fâché. C’est le premier ouvrage que
le patron m’ait donné de la semaine… C’est vrai qu’on ne
peut pas manger beaucoup quand il n’y a pas de travail. J’y
suis habituée. J’ai cousu toute ma vie, dans mon vieux pays
autrefois, puis ici à San-Francisco, – depuis trente-trois
ans…

´ Quand on peut tirer son loyer tout va bien. Le propriétaire
est très bon, mais il faut qu’il touche son terme. C’est bien
juste, n’est-ce pas ? Il ne prend que trois dollars pour cette
chambre. Ce n’est pas cher. Néanmoins, on a bien de la peine
à trouver ces trois dollars tous les mois. ª

Elle cessa de parler, sans cesser de coudre en remuant la
tête.

– Vous devez faire joliment attention pour vos dépenses avec
ce que vous gagnez.
0294
Elle fit un signe de vive approbation.

– Une fois le loyer payé ça ne va pas trop mal. Naturellement
on ne peut acheter de viande, ni de lait pour le café. Mais
on fait toujours un repas par jour, et quelquefois deux.

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un soupçon de fierté,
un vague sentiment de succès. Mais, comme elle continuait
à coudre en silence, je vis de la tristesse s’amasser dans
ses bons yeux et les coins de sa bouche s’abaisser. Son regard
était devenu distant. Elle frotta vivement la buée qui l’empêchait
de coudre.

´ Non, ce n’est pas la faim qui vous brise le coeur, expliqua-t-elle.
On s’y habitue. C’est pour mon enfant que je pleure. C’est
la machine qui l’a tuée. C’est vrai qu’elle travaillait dur,
mais je ne peux pas comprendre. Elle était forte. Elle était
jeune, elle n’avait que quarante ans ; et il n’y avait que
trente ans qu’elle travaillait. Elle avait commencé jeune,
0295 c’est vrai, mais mon homme était mort. La chaudière de
son usine avait fait explosion. Et que pouvions-nous faire
? Elle avait dix ans, mais elle était très forte pour son
âge. C’est la machine à coudre qui l’a tuée. Oui, elle me
l’a tuée : et c’est elle qui travaillait le plus vite dans
tout l’atelier. J’ai souvent pensé à cela, et je sais. C’est
pourquoi je ne peux plus aller à l’atelier. La machine à coudre
me tourne la tête, je l’entends toujours dire : ´ Je l’ai
tuée, je l’ai tuée ! ª Elle chante cela tout le long du jour.
Alors je pense à ma fille, et je suis incapable de travailler.
ª

Ses yeux vieillis s’étaient voilés de nouveau, et elle dut
les essuyer avant de reprendre sa couture.

J’entendis l’évêque trébucher dans l’escalier, et j’ouvris
la porte. Dans quel état il apparut ! Il portait sur le dos
un demi-sac de charbon surmonté de fagotins. Sa figure était
couverte de poussière, et la sueur provoquée par son effort
y traçait des ruisseaux. Il laissa tomber son fardeau dans
0296 le coin près du poêle et s’épongea la face avec un mouchoir
d’indienne grossière. Je pouvais à peine en croire le témoignage
de mes sens. L’évêque noir comme un charbonnier avec une chemise
de coton bon marché à laquelle manquait le premier bouton,
et une combinaison comme en portent les hommes de peine !
C’était ce qu’il y avait de plus incongru dans son costume,
ce sarrau usé au fond, traînant sur les talons et retenu aux
hanches par une étroite ceinture de cuir.

Cependant, si l’évêque avait chaud, les mains gonflées de
la pauvre vieille étaient déjà engourdies de froid. Avant
de la quitter, l’évêque fit du feu, tandis que je pelais les
pommes de terre et les mettais à bouillir. Je devais apprendre
avec le temps qu’il y avait beaucoup de cas semblables au
sien, et beaucoup de pires, dissimulés dans les horribles
profondeurs des habitations du quartier.

En rentrant, nous trouvâmes Ernest alarmé de mon absence.
Lorsque fut calmée la première surprise de la rencontre, l’évêque
se renversa dans sa chaise, allongea ses jambes culottées
0297 de toile bleue, et poussa positivement un soupir d’aise.
Nous étions, dit-il, les premiers de ses anciens amis qu’il
eût revus depuis sa disparition ; et durant ces dernières
semaines, la solitude lui pesait lourdement. Il nous raconta
une foule de choses, mais surtout il exprima la joie qu’il
éprouvait à accomplir les commandements de son divin maître.

– Car maintenant, en vérité, dit-il, je nourris ses brebis.
Et j’ai appris une grande leçon. On ne peut pas soigner l’âme,
tant que l’estomac n’est pas satisfait. Les brebis doivent
être alimentées avec du pain et du beurre, des pommes de terre
et de la viande ; c’est après cela seulement que leurs esprits
sont prêts à recevoir une nourriture plus raffinée.

Il mangea de bon coeur le dîner que j’avais fait cuire. Jamais
il n’avait manifesté un tel appétit à notre table. Nous parlâmes
de ces jours anciens, et il nous déclara que de sa vie il
n’avait été en aussi bonne santé qu’à l’heure actuelle.

– Je vais toujours à pied maintenant, dit-il, et il rougit
0298 au souvenir du temps où il roulait en carrosse, comme
si c’était un péché difficile à se faire pardonner.

– Ma santé n’en est que meilleure – ajouta-t-il vivement.
– Et je me sens très heureux, en vérité, tout à fait heureux.
A présent, enfin, j’ai conscience d’être un des oints du Seigneur.

Cependant, son visage conservait une empreinte permanente
de tristesse, parce qu’actuellement il se chargeait de la
douleur du monde. Il voyait la vie sous un jour cru, bien
différente de celle qu’il avait entrevue dans les livres de
sa bibliothèque.

– Et c’est vous qui êtes responsable de tout cela, jeune homme,
dit-il en s’adressant à Ernest.

Celui-ci parut embarrassé et mal à l’aise.

– Je… je vous avais averti, balbutia-t-il.

0299 – Vous n’y êtes pas, répondit l’évêque. Ce n’est pas un
reproche, mais un remerciement que je vous adresse. Je vous
dois de la gratitude pour m’avoir montré ma voie. Des théories
sur la vie vous m’avez mené à la vie elle-même. Vous avez
écarté les voiles et arraché les masques. Vous avez apporté
des lueurs dans ma nuit, et maintenant moi aussi je vois la
lumière du jour. Et je me trouve très heureux, à part… –
il hésita douloureusement, et une vive appréhension assombrit
son regard – à part cette persécution. Je ne fais de mal à
personne. Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ? Mais
ce n’est pas encore cela, c’est surtout la nature de cette
persécution. Il me serait égal d’être écorché sous le fouet,
brûlé sur un bûcher ou crucifié la tête en bas. Mais c’est
l’asile qui m’épouvante. Pensez-y : moi, dans une maison d’aliénés
! C’est révoltant. J’ai vu quelques cas au sanatorium, des
fous furieux. Mon sang se glace rien que d’y penser. Etre
emprisonné pour le reste de mes jours parmi des hurlements
et des scènes de violence ! Non, non ! pas cela ! c’est trop
!

0300 C’était pitoyable. Ses mains tremblaient ; tout son corps
frissonnait et se contractait devant la vision évoquée. Mais,
en un instant, il recouvra son calme.

– Pardonnez-moi, dit-il simplement. Ce sont mes malheureux
nerfs. Et si c’est là que doit me mener le service du Maître,
que sa volonté soit faite ! Qui suis-je pour me plaindre ?

Je me sentais prête à crier en le regardant : – – grand et
bon pasteur ! héros ! héros de Dieu !

Au cours de la soirée, il nous donna de nouveaux renseignements
sur ses faits et gestes.

– J’ai vendu ma maison, ou plutôt mes maisons, et toutes mes
autres possessions. Je savais que je devais le faire en secret,
sinon on m’aurait tout pris. C’eût été terrible. Je suis souvent
émerveillé de l’immense quantité de pommes de terre, de pain,
de viande, de charbon ou de bois qu’on peut acheter avec deux
ou trois cent mille dollars. – Il se tourna vers Ernest. –
0301 Vous avez raison, jeune homme, le travail est payé terriblement
au-dessous de sa valeur. Je n’ai jamais accompli le moindre
labeur dans ma vie, sinon pour adresser des exhortations esthétiques
aux Pharisiens. – Je croyais leur prêcher le message, – et
je valais un demi million de dollars. Je ne savais pas ce
que signifiait cette somme avant d’avoir vu combien de victuailles
on peut acheter avec. Et alors j’ai compris quelque chose
de plus. J’ai compris que tous ces produits m’appartenaient,
et que je n’avais rien fait pour les produire. Il me parut
clair dès lors que d’autres avaient travaillé à les produire
et en avaient été dépouillés. Et quand je descendis parmi
les pauvres, je découvris ceux qui avaient été volés ; ceux
qui étaient affamés et misérables par suite de ce vol.

Nous le remenâmes à son histoire.

– L’argent ? Je l’ai déposé dans beaucoup de banques diverses
et sous différents noms. On ne pourra jamais me l’enlever,
car on ne le découvrira jamais. Et c’est si bon, l’argent,
ça sert à acheter tant de nourriture ! J’ignorais complètement
0302 jadis à quoi servait l’argent.

– Je voudrais bien en avoir un peu pour la propagande, dit
Ernest d’un air soucieux. – Cela ferait un bien immense.

– Croyez-vous ? dit l’évêque. Je n’ai pas grande foi dans
la politique. J’ai bien peur de n’y rien comprendre.

Ernest était très délicat en pareille matière. Il ne réitéra
pas sa suggestion, bien qu’il n’eût que trop conscience de
la situation difficile où se débattait le Parti socialiste
par suite du manque de fonds.

– Je vis dans des garnis à bon marché, – continua l’évêque,
– mais j’ai peur, et je ne reste jamais longtemps au même
endroit. J’ai aussi loué deux chambres dans des maisons ouvrières
en différents quartiers de la ville. C’est une grosse extravagance,
je le sais, mais elle est nécessaire. Je la compense partiellement
en faisant ma cuisine moi-même, mais quelquefois je trouve
à manger à bon compte dans des cafés populaires. Et j’ai fait
0303 une découverte : c’est que les ´ Tamales ª sont excellents
quand l’air se refroidit le soir. Seulement ils coûtent cher
: j’ai découvert une maison où l’on en donne trois pour dix
sous : ils ne sont pas aussi bons qu’ailleurs, mais ça réchauffe.

Et voilà comment j’ai enfin trouvé ma tâche en ce monde, grâce
à vous, jeune homme. Cette tâche est celle de mon divin Maître.
– Il me regarda, et ses yeux brillèrent – Vous m’avez surpris
en train de nourrir ses brebis, vous savez. Et naturellement
vous me garderez le secret tous les deux.

Il disait cela d’un ton dégagé, mais on devinait une crainte
réelle derrière ses paroles. Il promit de revenir nous voir.

Hélas ! dès la semaine suivante, les journaux nous informèrent
du triste cas de l’évêque Morehouse, qui venait d’être interné
à l’asile de Napa, bien que son état laissât encore quelque
espoir. C’est en vain que nous cherchâmes à le voir, et à
faire des démarches pour qu’il subît un nouvel examen ou que
son cas fît l’objet d’une enquête. Nous ne pûmes rien apprendre
0304 de plus à son sujet, en dehors de déclarations réitérées
qu’il ne fallait pas absolument désespérer de sa guérison.

– Le Christ avait ordonné au jeune homme riche de vendre tout
ce qu’il possédait, – dit Ernest avec amertume. – L’évêque
a obéi au commandement et – a été enfermé dans la maison des
fous. Les temps sont changés depuis l’époque du Christ. Aujourd’hui,
le riche qui donne tout au pauvre est un insensé. Il n’y a
pas à discuter là-dessus. C’est le verdict de la société.

13.

La grève générale

Ernest fut élu à la fin de 1912. C’était immanquable, par
suite de l’énorme glissement vers le socialisme que venait
de déterminer dans une large mesure la suppression de Hearst18.
L’élimination de ce colosse aux pieds d’argile ne fut qu’un
0305 jeu d’enfant pour la ploutocratie. Hearst dépensait annuellement
dix-huit millions de dollars pour soutenir ses nombreux journaux,
mais cette somme lui était remboursée, et au-delà, sous forme
d’annonces, par la classe moyenne. Toute sa force financière
s’alimentait à cette source unique, les trusts n’ayant que
faire de la réclame. Pour démolir Hearst, il leur suffisait
donc de lui enlever sa publicité.

La classe moyenne n’était pas encore totalement exterminée
; elle conservait un squelette massif mais inerte. Les petits
industriels et hommes d’affaires qui s’obstinaient à survivre,
dénués de pouvoir, dépourvus d’âme économique ou politique,
étaient à la merci des ploutocrates. Dès que la haute finance
leur en signifia l’ordre, ils retirèrent leur publicité à
la presse de Hearst.

Celui-ci se débattit, vaillamment. Il fit paraître ses journaux
à perte, comblant de sa poche un déficit mensuel d’un million
et demi de dollars. Il continua à publier des annonces qui
ne lui étaient plus payées. Alors, sur un nouveau mot d’ordre
0306 de la ploutocratie, sa mesquine clientèle le submergea
d’avertissements lui enjoignant de cesser sa réclame gratuite.
Hearst s’entêta. Des sommations lui furent signifiées, et
comme il persistait dans son refus d’obéir, il fut puni de
six mois de prison pour offense envers la Cour, en même temps
qu’il était acculé à la banqueroute par un déluge d’actions
en dommages et intérêts. Il n’avait aucune chance de s’en
tirer. La haute banque l’avait condamné, et elle avait les
tribunaux en mains pour faire exécuter la sentence. Avec lui
s’écroula le Parti Démocrate qu’il avait si récemment capturé.

Cette double exécution ne laissait à ses adhérents que deux
voies à suivre : l’une aboutissait au Parti Socialiste, l’autre
au Parti Républicain. C’est ainsi que nous recueillîmes les
fruits de la propagande soi-disant socialiste de Hearst ;
car la grande majorité de ses fidèles vinrent grossir nos
rangs.

L’expropriation des fermiers qui eut lieu à cette époque nous
aurait procuré un autre renfort sérieux sans la brève et futile
0307 poussée du Parti des Granges. Ernest et les chefs socialistes
firent des efforts désespérés pour se concilier les fermiers.
Mais la destruction des journaux et maisons d’éditions socialistes
constituait contre eux un atout formidable, et la propagande
de bouche en bouche n’était pas encore suffisamment organisée.
Il arriva donc que des politiciens du genre de M. Calvin,
qui n’étaient eux-mêmes que des fermiers depuis longtemps
expropriés, s’emparèrent des paysans et gaspillèrent leur
force politique dans une campagne absolument vaine.

– Pauvres fermiers ! – s’écriait Ernest avec un rire sardonique.
– Les trusts les tiennent à l’entrée et à la sortie.

Ce mot dépeignait bien la situation. Les sept consortiums,
agissant de concert, avaient fusionné leurs énormes surplus
et constitué un cartel des fermes. Les chemins de fer, qui
gouvernaient les tarifs de transport, et les banquiers et
spéculateurs de Bourse, qui gouvernaient les prix, avaient
depuis longtemps saigné les fermiers, et les avaient poussés
à s’endetter jusqu’au cou. D’autre part, les banquiers et
0308 les trusts eux-mêmes avaient prêté de grosses sommes aux
campagnards. Ceux-ci étaient dans le filet. Il ne restait
qu’à le hisser par-dessus bord, et la combinaison des fermes
s’y activa.

La crise de 1912 avait déjà produit un effroyable enlisement
dans le marché des produits agricoles. Ils furent maintenant
réduits de propos délibéré à des prix de faillite, tandis
que les chemins de fer, à coups de tarifs prohibitifs, brisaient
la colonne vertébrale au chameau du paysan. Ainsi l’on obligeait
les fermiers à emprunter de plus en plus, tout en les empêchant
de rembourser leurs vieux emprunts. Alors survinrent une forclusion
générale des hypothèques et un recouvrement obligatoire des
effets souscrits. Les fermiers furent tout simplement forcés
d’abandonner leurs terres au trust. Après quoi ils furent
réduits à travailler pour son compte, en qualité de gérants,
surintendants, contremaîtres ou simples manoeuvres, tous employés
à gages. En un mot, ils devinrent des vilains, des serfs,
attachés au sol pour un salaire de simple subsistance. Ils
ne pouvaient quitter leurs maîtres, qui appartenaient tous
0309 à la ploutocratie, ni aller s’établir dans les villes,
où elle était également souveraine. S’ils abandonnaient la
terre, ils n’avaient d’autre alternative que de se faire vagabonds,
c’est-à-dire de mourir de faim. Et cet expédient même leur
fut interdit par des lois draconiennes votées contre le vagabondage
et rigoureusement appliquées.

Naturellement, de-ci de-là, il y eut des fermiers, et même
des communautés entières, qui échappèrent à l’expropriation
par suite de circonstances exceptionnelles. Mais c’étaient,
après tout, des isolés qui ne comptaient guère, et qui, dès
l’année suivante, furent repris dans la masse de façon ou
d’autre.

Ainsi s’explique l’état d’esprit des socialistes de marque
à l’automne de 1912. Tous, à l’exception d’Ernest, étaient
convaincus que le régime capitaliste touchait à sa fin. L’intensité
de la crise et la multitude des gens sans emploi, la disparition
des fermiers et de la classe moyenne, la défaite décisive
infligée sur toute la ligne aux syndicats, justifiaient amplement
0310 leur croyance à la ruine imminente de la ploutocratie
et leur attitude de défi vis-à-vis d’elle.

Hélas, que nous nous méprenions sur la force de nos ennemis
! Partout les socialistes, après un exposé exact de la situation,
proclamaient leur prochaine victoire aux urnes. La ploutocratie
releva le gant, et c’est elle qui, toutes choses pesées et
équilibrées, nous infligea une défaite en divisant nos forces.
C’est elle qui, par ses agents secrets, fit crier partout
que le socialisme était une doctrine sacrilège et athée :
poussant en ligne les divers clergés, et spécialement l’Eglise
Catholique, elle nous déroba les votes d’un certain nombre
de travailleurs. C’est elle qui, toujours par l’entremise
de ses agents secrets, encouragea le Parti des Granges et
le propagea jusque dans les villes et dans les rangs de la
classe moyenne en perdition.

Le glissement vers le socialisme se produisit néanmoins. Mais,
au lieu du triomphe qui nous aurait donné des postes officiels
et des majorités dans tous les corps législatifs, nous n’avions
0311 obtenu qu’une minorité. Cinquante de nos candidats étaient
bien élus au Congrès : mais quand ils prirent possession de
leurs sièges, au printemps de 1913, ils se trouvèrent sans
pouvoir d’aucune sorte. Encore étaient-ils plus fortunés que
les Grangers, qui avaient conquis une douzaine de Gouvernements
d’Etats, et à qui on ne permit même pas de prendre possession
de leurs fonctions ; les titulaires en charge refusèrent de
leur céder la place, et les Cours étaient entre les mains
de l’Oligarchie. Mais il ne faut pas anticiper sur les événements,
et je dois raconter les troubles de l’hiver de 1912.

La crise nationale avait provoqué une énorme réduction de
la consommation. Les travailleurs, sans emploi, sans argent,
ne faisaient pas d’achats. Par suite, la ploutocratie se trouvait
plus que jamais encombrée d’un excédent de marchandises. Elle
était forcée de s’en débarrasser à l’étranger, et elle avait
besoin de fonds pour réaliser ses plans gigantesques. Ses
efforts ardents pour disposer de ce surplus sur le marché
mondial la mirent en compétition d’intérêts avec l’Allemagne.
Les conflits économiques dégénéraient habituellement en conflits
0312 armés, et celui-ci ne fit pas exception à la règle. Le
grand Seigneur de Guerre allemand se tint prêt ; et les Etats-Unis
se préparèrent de leur côté.

Cette menace belliqueuse était suspendue comme un sombre nuage,
et toute la scène était disposée pour une catastrophe mondiale
; car le monde entier était le théâtre de crises, de troubles
travaillistes, de rivalités d’intérêts ; partout périssaient
les classes moyennes, partout défilaient des armées de chômeurs,
partout grondaient des rumeurs de révolution sociale.

L’oligarchie voulait la guerre avec l’Allemagne pour une douzaine
de raisons. Elle avait beaucoup à gagner à la jonglerie d’événements
que susciterait une mêlée pareille, au rebattage des cartes
internationales et à la conclusion de nouveaux traités et
alliances. En outre, la période d’hostilités devait consommer
une masse d’excédents nationaux, réduire les armées de chômeurs
qui menaçaient tous les pays, et donner à l’oligarchie le
temps de respirer, de mûrir ses plans et de les réaliser.
Un conflit de ce genre la mettrait virtuellement en possession
0313 d’un marché mondial. Elle lui fournirait une vaste armée
permanente qu’il ne serait plus nécessaire de licencier désormais.
Enfin, dans l’esprit du peuple, la devise ´ Amérique contre
Allemagne ª remplacerait celle de ´ Socialisme contre Oligarchie
ª.

Et, en vérité, la guerre aurait produit tous ces résultats,
s’il n’y avait pas eu les socialistes. Une réunion secrète
des meneurs de l’Ouest fut convoquée dans nos quatre petites
chambres de Peel Street. On y envisagea d’abord l’attitude
que le Parti devait prendre. Ce n’était pas la première fois
qu’il mettait le pied sur une mèche belliqueuse, mais c’était
la première fois que nous le faisions aux Etats-Unis. Après
notre réunion secrète nous entrâmes en contact avec l’organisation
nationale, et bientôt nos câblogrammes de convention allaient
et venaient à travers l’Atlantique, entre nous et le Bureau
international.

Les socialistes allemands étaient disposés à agir de concert
avec nous. Ils étaient au nombre de plus de cinq millions,
0314 dont beaucoup appartenaient à l’armée permanente, et en
termes amicaux avec les syndicats. Dans les deux pays, les
socialistes lancèrent une protestation hardie contre la guerre
et une menace de grève générale, et, en même temps, ils se
préparèrent à cette dernière éventualité. En outre, les partis
révolutionnaires de tous les pays proclamaient hautement ce
principe socialiste que la paix internationale devait être
maintenue par tous les moyens, fût-ce au prix de révoltes
locales et révolutions nationales.

La grève générale fut notre grande et unique victoire à nous
autres Américains. Le 4 décembre notre ambassadeur fut rappelé
de Berlin. Cette nuit-là même, une flotte allemande attaqua
Honolulu, coula trois croiseurs américains et un cotre douanier,
et bombarda la capitale. Le lendemain, la guerre était déclarée
entre l’Allemagne et les Etats-Unis, et, en moins d’une heure,
les socialistes avaient proclamé la grève générale dans les
deux pays.

Pour la première fois le Seigneur de Guerre allemand affronta
0315 les hommes de sa nation, ceux qui faisaient marcher son
empire et sans lesquels lui-même ne pouvait pas le faire marcher.
La nouveauté de la situation résidait dans la passivité de
leur révolte. Ils ne combattaient pas : ils ne faisaient rien
; et leur inertie liait les mains de leur Kaiser. Il n’eût
pas demandé mieux qu’un prétexte pour lâcher ses chiens de
guerre sur son prolétariat rebelle ; mais cette occasion lui
fut refusée. Il ne put ni mobiliser son armée pour la guerre
étrangère, ni déclencher la guerre civile pour punir ses sujets
récalcitrants. Aucun rouage ne fonctionnait plus dans son
empire : aucun train ne marchait, aucun message ne courait
sur les fils, car les télégraphistes et cheminots avaient
cessé le travail comme tout le reste de la population.

Et les choses se passèrent aux Etats-Unis comme en Allemagne.
Le travail organisé avait enfin compris sa leçon. Battus définitivement
sur le terrain choisi par eux-mêmes, les travailleurs l’abandonnèrent
et passèrent sur le terrain politique des socialistes ; car
la grève générale était une grève politique. Mais les ouvriers
avaient été si cruellement malmenés que désormais l’étiquette
0316 ne leur importait guère. Ils se joignirent à la grève
en pur désespoir de cause. Ils jetèrent leurs outils et quittèrent
le travail par millions. Les mécaniciens se distinguèrent
tout particulièrement. Leurs têtes étaient encore ensanglantées,
leur organisation apparemment détruite, et néanmoins ils marchèrent
en bloc, avec leurs alliés de la métallurgie.

Même les simples manoeuvres et tous les travailleurs libres
interrompirent leur tâche. Tout était combiné dans la grève
générale de façon que personne ne pût travailler. En outre,
les femmes se manifestèrent comme les plus actives propagandistes
du mouvement. Elles firent front contre la guerre. Elles ne
voulaient pas laisser partir leurs hommes à la tuerie. Bientôt
l’idée de grève générale s’empara de l’âme populaire et y
réveilla la corde humoristique : dès lors elle se propagea
avec une rapidité contagieuse. Les enfants se mirent en grève
dans toutes les écoles, et les professeurs venus pour faire
leurs cours trouvèrent les classes désertes. Le chômage universel
prit l’allure d’un grand pique-nique national. L’idée de solidarité
du travail, mise en relief sous cette forme, frappa l’imagination
0317 de tous. En définitive, il n’y avait aucun danger à courir
dans cette colossale espièglerie. Qui pouvait-on punir quand
tout le monde était coupable ?

Les Etats-Unis étaient paralysés. Personne ne savait ce qui
se passait ailleurs. Il n’y avait plus ni journaux, ni lettres,
ni dépêches. Chaque communauté était aussi complètement isolée
que si des millions de lieues désertiques l’eussent séparée
du reste du monde. Pratiquement, le monde avait cessé d’exister
: et il resta toute une semaine en cet étrange suspens.

A San-Francisco nous ignorions même ce qui se passait de l’autre
côté de la baie, à Oakland ou à Berkeley. L’effet produit
sur les natures sensibles était fantastique, oppressif. Il
semblait que quelque chose de grand était mort, qu’une force
cosmique venait de disparaître. Le pouls du pays avait cessé
de battre, la nation gisait inanimée. On n’entendait plus
le roulement des tramways et des camions dans les rues, ni
les sifflets d’usines, ni les murmures électriques dans l’air,
ni les cris des vendeurs de journaux, – rien que les pas furtifs
0318 de gens isolés qui, par instants, glissaient comme des
fantômes, et dont la démarche même était rendue indécise et
irréelle par le silence.

Or, pendant cette grande semaine silencieuse, l’oligarchie
apprit sa leçon, et l’apprit bien. La grève était un avertissement.
Elle ne devait jamais recommencer. L’oligarchie y tiendrait
la main.

Au bout de huit jours, comme il était convenu d’avance, les
télégraphistes de l’Allemagne et des Etats-Unis reprirent
leurs postes. Par leur intermédiaire, les chefs socialistes
des deux pays présentèrent leur ultimatum aux dirigeants.
La guerre devait être déclarée nulle et non avenue, sinon
la grève continuerait. On ne fut pas longtemps à trouver un
arrangement. La déclaration de guerre fut révoquée, et les
populations des deux pays se remirent au travail.

Ce rétablissement de l’état de paix détermina la signature
d’une alliance entre l’Allemagne et les Etats-Unis. En réalité,
0319 ce dernier traité fut conclu entre l’Empereur et l’Oligarchie
en vue de tenir tête à leur ennemi commun, le prolétariat
révolutionnaire des deux pays. Et c’est cette alliance que
l’Oligarchie brisa si traîtreusement par la suite, lorsque
les socialistes allemands se soulevèrent et chassèrent leur
empereur du trône. Or, précisément, le but que s’était proposé
l’Oligarchie en jouant toute cette partie, était de détruire
sa grande rivale sur le marché mondial. Une fois l’empereur
mis au rancart, l’Allemagne n’aurait plus d’excédent à vendre
à l’étranger. De par la nature même d’un état socialiste,
la population allemande consommerait tout ce qu’elle fabriquerait.
Naturellement, elle échangerait à l’étranger certains de ses
produits contre les objets qu’elle ne produirait pas elle-même
; mais cette réserve n’avait pas de rapport avec un surplus
non consommé.

– Je parie que l’Oligarchie trouvera une justification, –
dit Ernest en apprenant sa trahison envers l’empereur d’Allemagne.
– Comme d’habitude, elle sera persuadée qu’elle a bien agi.

0320 Et, de fait, l’Oligarchie plaida qu’elle avait agi dans
l’intérêt du peuple américain, en chassant du marché mondial
une rivale abhorrée pour nous permettre d’y disposer de notre
surplus national.

– Et le comble de l’absurde, – disait Ernest à ce propos,
– c’est que nous sommes réduits à une telle impuissance que
ces idiots-là prennent en mains nos intérêts. Ils nous ont
mis en mesure de vendre davantage à l’étranger, ce qui revient
à dire que nous serons obligés de moins consommer chez nous.

14.

Le commencement de la fin

Dès le mois de janvier 1913, Ernest se rendait parfaitement
compte de la tournure que prenaient les choses ; mais il lui
fut impossible de faire partager aux autres chefs socialistes
0321 son propre point de vue sur l’avènement imminent du Talon
de Fer. Ils étaient trop confiants, et les événements se précipitaient
trop rapidement vers leur paroxysme. L’heure avait sonné d’une
crise universelle. Virtuellement maîtresse du marché mondial,
l’Oligarchie américaine en fermait la porte à une vingtaine
de nations encombrées d’un surplus de marchandises qu’elles
ne pouvaient ni consommer ni vendre ; il ne leur restait d’autre
alternative qu’une réorganisation radicale. La méthode de
production excessive devenant impraticable pour elles, le
système capitaliste, en ce qui les concerne, était irrémédiablement
brisé.

La réorganisation de ces pays prit la forme révolutionnaire.
Ce fut une époque de confusion et de violence. Institutions
et gouvernements craquaient de toutes parts. Partout, sauf
en deux ou trois pays, les ci-devant maîtres, les capitalistes,
luttèrent avec acharnement pour conserver leurs possessions.
Mais le gouvernement leur fut enlevé par le prolétariat militant.
Enfin se réalisait la prophétie classique de Karl Marx : ´
Voici que sonne le glas de la propriété privée capitaliste,
0322 et les expropriateurs sont expropriés à leur tour. ª Et
à peine les gouvernements capitalistes s’étaient-ils effondrés
que des républiques coopératives surgissaient à leur place.

– ´ Pourquoi les Etats-Unis restent-ils en arrière ? – Révolutionnaires
américains, réveillez-vous ! – Qu’arrive-t-il donc à l’Amérique
? ª Tels étaient les messages que nous envoyaient les camarades
victorieux des autres pays. Mais nous ne pouvions pas suivre
le mouvement. L’Oligarchie, de sa masse monstrueuse, nous
barrait la route.

– Attendez que nous entrions en fonctions au printemps, répondions-nous
; vous verrez alors !

Notre réponse cachait un secret. Nous avions fini par gagner
les Grangers à notre cause, et, au printemps, une douzaine
d’Etats passeraient entre leurs mains en vertu des élections
de l’automne précédent. Tout de suite après, ces Etats devaient
être érigés en républiques coopératives. Le reste serait facile.
0323
– Mais supposez que les Grangers soient empêchés de prendre
possession de leurs fonctions ? demandait Ernest.

Et ses camarades l’appelaient prophète de malheur.

Or, cette impossibilité d’entrer en fonctions n’était pas
le plus grand des dangers qui hantaient son esprit. Ce qu’il
prévoyait et appréhendait surtout était la défection de certains
grands syndicats ouvriers et l’établissement de nouvelles
castes.

– Ghent a indiqué aux oligarques la manière de s’y prendre,
disait-il. Je gagerais bien qu’ils ont fait leur livre de
chevet de son Féodalisme Bénévole.

Jamais je n’oublierai la soirée où, à la suite d’une chaude
discussion avec une demi-douzaine de chefs travaillistes,
Ernest se tourna vers moi et me dit tranquillement :
– Tout est consommé ! Le Talon de Fer a gagné la partie. La
0324 fin est en vue.

Cette petite conférence, tenue chez nous, n’avait pas de caractère
officiel ; mais Ernest, de concert avec ses autres camarades,
essayait d’obtenir des chefs travaillistes l’assurance qu’ils
feraient sortir leurs hommes à la prochaine grève générale.
Des six chefs présents, O’Connor, président de l’Association
des Mécaniciens, s’était montré le plus obstiné à refuser
cette promesse.

– Vous savez pourtant quelle raclée formidable vous a valu
votre vieille méthode de grève et de boycottage, avait dit
Ernest.

O’Connor et les autres hochaient la tête.

– Et vous avez appris ce qu’on pouvait faire avec une grève
générale, continuait Ernest. Nous avons arrêté la guerre avec
l’Allemagne. Jamais on n’avait vu si belle manifestation de
la solidarité et de la puissance du travail. Le travail peut
0325 et doit régir le monde. Si vous continuez à marcher avec
nous, nous mettrons fin au règne du capitalisme. C’est votre
seul espoir ; et, qui plus est, vous le savez, il n’y a pas
d’autre issue. Quoi que vous fassiez d’après votre vieille
tactique, vous êtes condamnés à la défaite, ne fut-ce que
pour cette simple raison que les tribunaux sont régis par
vos maîtres.

– Vous vous emballez trop vite, répondit O’Connor. Vous ne
connaissez pas toutes les issues. Il y en a une autre. Nous
savons ce que nous faisons. Nous en avons plein le dos des
grèves. C’est comme cela qu’ils nous ont battus à plate couture.
Mais je ne crois pas que nous ayons jamais besoin désormais
de faire sortir nos hommes.

– Quelle est donc votre façon de vous en tirer ? demanda brusquement
Ernest.

O’Connor se mit à rire en secouant la tête.

0326 – Tout ce que je puis vous dire, c’est ceci : nous n’avons
pas dormi, et nous ne rêvons pas à présent.

– J’espère qu’il n’y a rien à craindre ou dont on puisse rougir,
demanda Ernest d’un air défiant.

– Je pense que nous connaissons notre affaire mieux que personne,
fut la réplique.

– Ce doit être une affaire qui redoute la lumière, à en juger
d’après vos cachotteries, – dit Ernest, dont la colère montait.

– Nous avons payé notre expérience avec la sueur et du sang,
et nous avons bien gagné tout ce qui nous reviendra, répondit
l’autre. – Charité bien ordonnée commence par soi-même.

– Si vous avez peur de me dire votre façon de vous en tirer,
je vais vous la dire moi-même. – Le courroux d’Ernest était
excité. – Vous allez prendre part à la curée. Vous vous êtes
entendus avec l’ennemi, voilà ce que vous avez fait. Vous
0327 avez vendu la cause du travail, de tout le travail. Vous
désertez le champ de bataille comme des lâches.

– Je ne dis rien, répondit O’Connor d’un air bourru. Seulement
il me semble que nous savons un peu mieux que vous ce qu’il
nous faut.

– Et vous vous moquez absolument de ce qu’il faut au reste
des travailleurs. D’un coup de pied, vous envoyez la solidarité
dans le fossé.

– Je n’ai rien à dire, répliqua O’Connor, sinon que je suis
président de l’Association des Mécaniciens et que c’est mon
affaire à moi d’envisager les intérêts des hommes que je représente,
voilà tout.

Après le départ des chefs travaillistes, comme dans l’accalmie
qui suit les désastres, Ernest ébaucha pour moi la série des
événements qui allaient se dérouler.

0328 – Les socialistes prédisaient avec joie l’avènement du
jour où le travail organisé, battu sur le terrain industriel,
se joindrait à eux sur le terrain politique. Or, le Talon
de Fer a écrasé les syndicats sur leur terrain et les a poussés
vers le nôtre ; mais pour nous, au lieu d’une joie ce sera
une source d’ennuis. Le Talon de Fer a appris sa leçon. Nous
lui avons montré notre puissance dans la grève générale. Il
a pris ses mesures pour empêcher qu’il y en ait une seconde.

– Mais comment peut-il l’empêcher ? demandai-je ?

– Tout simplement en subventionnant les grands syndicats.
Ceux-ci ne se joindront pas à nous pour la prochaine grève
générale. Par conséquent, elle n’aura pas lieu.

– Mais le Talon de Fer ne pourra soutenir indéfiniment une
politique si dispendieuse.

– Oh ! il n’a pas soudoyé tous les syndicats. Ce n’était pas
nécessaire. Voici ce qui va arriver : Les salaires vont être
0329 augmentés et les heures de travail diminuées dans les
syndicats des chemins de fer, des travailleurs du fer et de
l’acier, des machinistes et constructeurs-mécaniciens. Ces
syndicats continueront à prospérer dans les meilleures conditions,
et l’affiliation y sera recherchée comme s’il s’agissait de
sièges à retenir en paradis.

– Mais je ne comprends pas bien encore. Que deviendront les
autres syndicats ? Il y en a beaucoup plus en dehors de la
combinaison que dedans.

– Tous les autres syndicats seront usés et disparaîtront peu
à peu, car, remarque-le bien, les cheminots, les mécaniciens
et les métallurgistes font toute la besogne absolument essentielle
dans notre civilisation mécanique. Une fois assuré de leur
fidélité, le Talon de Fer peut faire claquer ses doigts au
nez de tous les autres travailleurs. Le fer, l’acier, le charbon,
les machines et les transports constituent l’ossature de l’organisme
industriel.

0330– Mais le charbon ? demandai-je. Il y a près d’un million
de mineurs.

– Ce sont des travailleurs à peu près sans habileté professionnelle.
Ils ne compteront pas. Leurs salaires seront réduits et leurs
heures de travail accrues. Ils seront esclaves comme tout
le reste d’entre nous, et deviendront peut-être les plus abrutis.
Ils seront forcés de travailler tout comme les fermiers le
font maintenant pour les maîtres qui leur ont volé leurs terres.
Et il en sera de même pour les autres syndicats en dehors
de la combinaison. Il faut s’attendre à les voir vaciller
et s’émietter. Leurs membres seront condamnés au travail forcé
par leur ventre vide et par la loi nationale.

´ Sais-tu ce qu’il adviendra de Farley et de ses briseurs
de grève ? Je vais te le dire. Leur métier disparaîtra en
tant que tel. Car il n’y aura plus de grèves. Il n’y aura
que les révoltes d’esclaves. Farley et sa bande seront promus
gardes-chiourme. Oh ! l’on n’emploiera pas ces termes-là :
On dira qu’ils sont chargés de faire exécuter la loi qui prescrit
0331 le travail obligatoire… Cette trahison des grands syndicats
ne fera que prolonger la lutte, mais Dieu sait où et quand
la révolution triomphera.

– Avec une puissante combinaison comme celle de l’Oligarchie
et des grands syndicats, comment espérer que la révolution
vienne jamais à triompher ? demandai-je. Cette combinaison-là
peut durer éternellement.

Il hocha la tête négativement.

´ C’est une de nos conclusions générales, que tout système
basé sur les classes et les castes contient en soi les germes
de sa propre décadence. Quand une société est fondée sur les
classes, comment peut-on empêcher le développement des castes
? Le Talon de Fer ne pourra s’y opposer, et finalement il
sera détruit par elles. Les oligarques ont déjà formé une
caste entre eux-mêmes ; mais attends que les syndicats favorisés
développent la leur ! Cela ne tardera guère. Le Talon de Fer
fera tout son possible pour les empêcher, mais il n’y réussira
0332 pas.
´ Les syndicats privilégiés contiennent la fleur des travailleurs
américains. Ce sont des hommes forts et capables. Ils sont
entrés dans ces syndicats par émulation pour obtenir des emplois.
Tous les bons ouvriers des Etats-Unis ambitionneront de devenir
membres des Unions privilégiées. L’Oligarchie encouragera
ces ambitions et les rivalités qui en résulteront. Ainsi ces
hommes forts, qui sans cela auraient pu devenir des révolutionnaires,
seront acquis à l’Oligarchie et emploieront leur force à la
soutenir.

´ D’autre part, les membres de ces castes ouvrières, de ces
syndicats privilégiés, s’efforceront de transformer leurs
organisations en corporations fermées ; et ils y réussiront.
La qualité de membre y deviendra héréditaire. Les fils y succéderont
à leurs pères, et le sang nouveau cessera d’y affluer de ce
réservoir de force inépuisable qu’est le commun du peuple.
Il en résultera une dégradation des castes ouvrières, qui
deviendront de plus en plus faibles. En même temps, comme
institution, elles acquerront une toute-puissance temporaire,
0333 analogue à celle des gardes du palais dans la Rome antique
; il y aura des révolutions de palais, de sorte que la domination
passera tour à tour aux mains des uns et des autres. Ces conflits
accéléreront l’inévitable affaiblissement des castes, si bien
qu’en fin de compte le jour du peuple surviendra. ª

Il ne faut pas oublier que cette esquisse d’une lente évolution
sociale était tracée par Ernest dans le premier mouvement
d’abattement provoqué par la défection des grands syndicats.
C’est un point de vue que je n’ai jamais partagé, et dont
je diffère plus cordialement que jamais en écrivant ces lignes
; car en ce moment même, bien qu’Ernest ait disparu, nous
sommes à la veille d’une révolte qui balayera toutes les oligarchies.
J’ai rapporté ici la prophétie d’Ernest parce que c’est lui
qui l’a faite. Bien qu’il y ajoutât foi, cela ne l’a pas empêché
de lutter comme un géant contre son accomplissement ; et plus
que nul homme au monde, c’est lui qui a rendu possible le
soulèvement dont nous attendons le signal.

– Mais si l’Oligarchie subsiste, lui demandai-je, que deviendront
0334 les énormes surplus dont elle s’enrichira d’année en année
?

´ Elle devra les dépenser d’une façon ou d’autre, et tu peux
être certaine qu’elle en trouvera le moyen. De magnifiques
routes seront construites. La science, et surtout l’art, atteindront
un développement prodigieux. Quand les oligarques auront complètement
maté le peuple, ils auront du temps à perdre pour autre chose.
Ils deviendront les adorateurs du Beau, les amants des arts.
Sous leur direction, et généreusement payés, les artistes
se mettront à l’oeuvre. Il en résultera une apothéose de génie,
les hommes de talent n’étant plus obligés comme jusqu’ici
de sacrifier au mauvais goût bourgeois des classes moyennes.
Ce sera une époque de grand art, je le prédis, et il surgira
des villes de rêve près desquelles les anciennes cités paraîtront
mesquines et vulgaires. Et dans ces villes merveilleuses,
les oligarques résideront et adoreront la Beauté.

´ Ainsi l’excès de revenu sera constamment dépensé à mesure
que le travail accomplira sa tâche. La construction de ces
0335 ouvrages d’art et de ces grandes cités fournira une ration
de famine aux millions de travailleurs ordinaires, car l’énormité
du surplus entraînera l’énormité de la dépense. Les oligarques
construiront pendant mille ans, pendant dix mille ans peut-être.
Ils bâtiront comme n’ont jamais rêvé de bâtir les Egyptiens
et les Babyloniens. Et quand ils auront passé, leurs villes
prodigieuses demeureront et la Fraternité du Travail foulera
les routes et habitera les monuments construits par eux.

´ Ces oeuvres, les oligarques les accompliront parce qu’ils
ne pourront faire autrement. C’est sous forme de grands travaux
qu’ils devront dépenser leur excès de richesse, comme les
classes dominantes de l’Egypte ancienne érigeaient des temples
et des pyramides avec le trop plein de ce qu’elles avaient
volé au peuple. Sous le règne des oligarques florira, non
pas une caste sacerdotale, mais une caste d’artistes, tandis
que les castes ouvrières prendront la place de notre bourgeoisie
mercantile. Et, en dessous, il y aura l’abîme, où, dans la
famine et la vermine, pourrira et se reproduira constamment
le peuple ordinaire, la grosse masse de la population. Et
0336 quelque jour, mais nul ne sait quand, le peuple finira
par sortir de l’abîme ; les castes ouvrières et l’oligarchie
tomberont en ruines ; et alors enfin, après le travail des
siècles, adviendra le jour de l’homme ordinaire. Ce jour,
j’avais espéré le voir ; mais je sais maintenant que je ne
le verrai jamais. ª

Il fit une pause et me regarda longuement ; puis il ajouta
:

– L’évolution sociale est désespérément lente, n’est-ce pas,
ma chérie ?

Mes bras se fermèrent autour de lui et sa tête se posa sur
ma poitrine.

– Chante pour m’endormir – murmura-t-il comme un enfant câlin
– j’ai eu une vision, et je voudrais oublier.

15.
0337
Les derniers jours

Ce fut vers la fin de janvier 1913 que se manifesta publiquement
le changement d’attitude de l’Oligarchie envers les syndicats
privilégiés. Les journaux annoncèrent une augmentation de
salaires sans précédent en même temps qu’une réduction des
heures de travail pour les employés des chemins de fer, les
travailleurs du fer et de l’acier, les mécaniciens et les
machinistes. Mais les oligarques n’osèrent pas permettre que
toute la vérité fût divulguée tout de suite. En réalité, les
salaires avaient été élevés beaucoup plus haut, et les privilèges
accordés étaient beaucoup plus grands qu’on ne le disait.
Cependant les secrets finissent toujours par transpirer. Les
ouvriers favorisés firent des confidences à leurs femmes,
celles-ci bavardèrent, et bientôt tout le monde du travail
sut ce qui était arrivé.

0338 C’était le développement logique et simple de ce qu’au
XIXe siècle on appelait les ´ parts de rabiot ª. Dans la mêlée
industrielle de cette époque, on avait tâté de la participation
ouvrière. C’est-à-dire que des capitalistes avaient essayé
d’apaiser les travailleurs en les intéressant financièrement
à leur tâche. Mais la participation aux bénéfices, en tant
que système, était absurde et impossible. Elle ne pouvait
réussir que dans certains cas isolés au sein du conflit général
; car si tout le travail et tout le capital se partageaient
les bénéfices, les choses en reviendraient au même point qu’avant.

Ainsi, de l’idée impraticable de participation aux bénéfices,
naquit l’idée pratique de participation à la gratte. ´ Payez-nous
plus cher et rattrapez-vous sur le public ª devint le cri
de guerre des syndicats prospères. Et cette politique égoïste
réussit de-ci de-là. En faisant payer le client, on faisait
payer la grande masse du travail non organisé ou faiblement
organisé. C’étaient, en réalité, ces travailleurs qui fournissaient
l’augmentation de salaire de leurs camarades plus forts, membres
de syndicats devenus des monopoles. Cette idée, je le répète,
0339 fut simplement poussée à la conclusion logique, sur une
vaste échelle, par la combinaison des oligarques et des unions
privilégiées.

Dès que fut connu le secret de la défection des syndicats
favorisés, il se produisit dans le monde du travail des murmures
et grondements. Puis les unions privilégiées se retirèrent
des organisations internationales et rompirent toutes leurs
affiliations. Alors survinrent des troubles et des violences.
Leurs membres furent mis à l’index comme des traîtres ; dans
les bars et les maisons publiques, dans les rues et dans les
ateliers partout ils furent assaillis par les camarades qu’ils
avaient si perfidement désertés.

Nombre de têtes furent endommagées, et il y eut beaucoup de
tués. Aucun des privilégiés n’était en sûreté. Ils se réunissaient
en bandes pour aller au travail et en revenir. Sur les trottoirs,
ils étaient exposés à avoir le crâne défoncé par des briques
ou des pavés jetés des fenêtres ou des toits. On leur donna
l’autorisation de s’armer et les autorités les aidèrent de
0340 toutes les manières. Leurs persécuteurs furent condamnés
à de longues années de prison, où ils furent cruellement traités.
Cependant, nul homme étranger aux syndicats privilégiés n’avait
le droit de porter des armes, et tout manquement à l’observation
de cette loi était considéré comme un grave délit et puni
en conséquence.

Le monde du travail, outragé, continua à tirer vengeance des
renégats. Des castes se dessinèrent automatiquement. Les enfants
des traîtres étaient poursuivis par ceux des travailleurs
trahis, au point de ne pouvoir jouer dans les rues ni se rendre
aux écoles. Leurs femmes et leurs familles étaient en butte
à un véritable ostracisme, et l’épicier du coin était boycotté
s’il leur vendait des provisions.

Le résultat fut que, rejetés de tous côtés sur eux-mêmes,
les traîtres et leurs familles formèrent des clans. Trouvant
impossible de demeurer en sûreté au milieu d’un prolétariat
hostile, ils s’établirent dans de nouvelles localités habitées
exclusivement par leurs pareils. Ce mouvement fut favorisé
0341 par les oligarques. A leur usage furent construites des
maisons hygiéniques et modernes, entourées de vastes espaces,
de jardins et de terrains de jeu. Leurs enfants fréquentèrent
des écoles créées pour eux avec des cours spéciaux d’apprentissage
manuel et de sciences appliquées. Ainsi, dès le début, et
d’une façon fatale, une caste naquit de cet isolement. Les
membres des syndicats privilégiés devinrent l’aristocratie
du travail et furent séparés des autres ouvriers. Mieux logés,
mieux vêtus, mieux nourris, mieux traités, ils participèrent
au rabiot avec frénésie.

Pendant ce temps, le reste de la classe ouvrière était traité
plus durement que jamais. Beaucoup de ses minces privilèges
lui furent enlevés. Ses salaires et son niveau économique
baissèrent rapidement. Ses écoles publiques ne tardèrent pas
à tomber en décadence, et peu à peu l’éducation cessa d’y
être obligatoire. Le nombre des illettrés s’accrut dangereusement
dans la jeune génération.

La mainmise des Etats-Unis sur le marché mondial avait ébranlé
0342 l’ensemble du monde. Les institutions et les gouvernements
s’écroulaient ou se transformaient partout. L’Allemagne, l’Italie,
la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande étaient en train
de s’organiser en républiques coopératives. L’Empire britannique
s’en allait par morceaux. L’Angleterre avait les bras surchargés.
L’Inde était en pleine révolte. Le cri de tout l’Orient était
: ´ L’Asie aux Asiatiques ! ª Et du fond de l’Extrême-Orient,
le Japon poussait et soutenait les races jaunes et brunes
contre la race blanche. Tout en rêvant d’un empire continental
et en s’efforçant de réaliser son rêve, il anéantissait sa
propre révolution prolétarienne. Ce fut une simple guerre
de castes, Coolies contre Samouraïs, et les travailleurs socialistes
furent exécutés en masse. Quarante mille furent tués dans
la bataille de rues à Tokio et dans le futile assaut contre
le palais du Mikado. A Kobé ce fut une boucherie : le massacre
des filateurs de coton à coups de mitrailleuses est devenu
classique comme le plus terrible exemple d’extermination accomplie
par les machines de guerre modernes. Et l’oligarchie japonaise
sortie de là fut la plus sauvage de toutes. Le Japon domina
l’Orient et prit pour sa part toute la portion asiatique du
0343 marché mondial, à l’exception de l’Inde.

L’Angleterre parvint à écraser la révolution de ses propres
prolétaires et à maintenir l’Inde, mais au prix d’un effort
qui l’épuisa presque. Elle fut obligée de lâcher ses grandes
colonies. C’est ainsi que les socialistes réussirent à ériger
l’Australie et la Nouvelle-Zélande en républiques coopératives.
Et c’est ainsi que le Canada fut perdu pour la mère-patrie.
Mais le Canada étouffa sa propre révolution socialiste, avec
le concours du Talon de Fer. Celui-ci aidait en même temps
le Mexique et Cuba à réprimer leurs révoltes. Le Talon de
Fer se trouva donc solidement établi dans le Nouveau-Monde,
après avoir soudé en un seul bloc politique toute l’Amérique
du Nord depuis le canal de Panama jusqu’à l’Océan Arctique.

L’Angleterre, en sacrifiant ses grandes colonies avait tout
juste réussi à garder l’Inde : encore ce succès n’était-il
que temporaire ; sa lutte pour l’Inde avec le Japon et le
reste de l’Asie se trouvait simplement retardée. Elle était
destinée sous peu à perdre cette péninsule, et cet événement
0344 à son tour devait présager une lutte entre l’Asie unifiée
et le reste du monde.

Tandis que la terre entière était déchirée par ses conflits,
la paix était loin de régner aux Etats-Unis. La défection
des grands syndicats avait empêché la révolte de nos prolétaires,
mais la violence était partout déchaînée. Outre les troubles
travaillistes, outre le mécontentement des fermiers et de
ce qui subsistait des classes moyennes, une renaissance religieuse
s’allumait et se propageait. Une branche de la secte des Adventistes
du Septième Jour venait de surgir et d’atteindre un développement
remarquable. Ses fidèles proclamaient la fin du monde.

– Il ne manquait plus que cela dans la confusion universelle,
– s’écriait Ernest. – Comment espérer que la solidarité s’établisse
au sein de toutes ces tendances divergentes et contraires
?

Et, en vérité, ce mouvement religieux prenait des proportions
formidables. Le peuple, par suite de sa misère et de sa désillusion
0345 de toutes les choses terrestres, était mûr et enflammé
de désirs pour un ciel où ses tyrans industriels entreraient
plus difficilement qu’un chameau ne peut passer par le trou
d’une aiguille. Des prédicateurs à l’oeil torve vagabondaient
dans tout le pays ; en dépit de toutes les défenses des autorités
civiles et de toutes les poursuites engagées contre les délinquants,
les flammes de ce fanatisme religieux étaient attisées par
d’innombrables réunions de campement.

Les derniers jours étaient venus, criaient-ils : la fin du
monde était commencée. Les quatre vents avaient été déchaînés.
Dieu avait agité les nations pour la lutte. Ce fut une époque
d’apparitions et de miracles. Les voyants et les prophètes
étaient légion. Les gens, par centaines de mille, quittaient
le travail et s’enfuyaient vers les montagnes, pour y attendre
la descente imminente de Dieu et l’ascension des cent quarante
quatre mille élus. Mais Dieu n’apparaissait pas, et ils mouraient
de faim en grand nombre. Dans leur désespoir, ils ravageaient
les fermes pour trouver des victuailles ; le tumulte et l’anarchie,
envahissant les districts campagnards, ne faisaient qu’exaspérer
0346 le malheur des pauvres fermiers dépossédés.

Mais les fermes et les granges étaient la propriété du Talon
de Fer. De nombreuses troupes furent envoyées aux champs,
et, à la pointe des baïonnettes, les fanatiques furent ramenées
à leur tâche dans les villes. Ils s’y livrèrent à des émeutes
et soulèvements sans cesse renouvelés. Leurs chefs furent
exécutés pour sédition ou enfermés dans des maisons de fous.
Les condamnés marchaient au supplice avec toute la joie des
martyrs. Le pays traversait une période de contagion mentale.
Jusque dans les déserts, les fourrés et les marécages, de
la Floride à l’Alaska, les petits groupes d’Indiens survivants
dansaient à pas de fantômes et attendaient l’avènement d’un
Messie de leur cru.

Et au sein de ce chaos, avec une sérénité et une assurance
qui avaient quelque chose de formidable, continuait à surgir
la forme de ce monstre des âges, l’Oligarchie. De sa main
de fer et de son talon de fer, pesant sur ce grouillement
de millions d’êtres, elle faisait sortir l’ordre de la confusion
0347 et établissait ses fondations et ses assises sur la pourriture
même.

– Attendez que nous soyons installés, – répétaient les Grangers
; M. Calvin nous le disait à nous dans notre appartement de
Pell Street. – Voyez les Etats que nous avons capturés. Avec
vous autres socialistes pour nous soutenir, nous leur ferons
chanter une autre chanson dès que nous entrerons en fonctions.

– Nous avons pour nous, – disaient les socialistes, – les
millions de mécontents et de pauvres. A nos rangs se sont
joints les Grangers, les fermiers, la classe moyenne et les
journaliers. Le système capitaliste va tomber en morceaux.
Dans un mois nous enverrons cinquante hommes au Congrès. Dans
deux ans tous les postes officiels seront à nous, depuis la
Présidence nationale jusqu’à l’emploi municipal d’attrapeur
de chiens.

Sur quoi Ernest répliquait en hochant la tête :
– Combien avez-vous de fusils ? Savez-vous où trouver du plomb
0348 en quantité ? Pour ce qui est de la poudre, croyez-moi,
les combinaisons chimiques valent mieux que les mélanges mécaniques.

16.

La fin

Quand le moment fut venu pour Ernest et moi de nous rendre
à Washington, Père ne voulut pas nous y accompagner. Il s’était
épris de la vie prolétarienne. Il considérait notre quartier
misérable comme un vaste laboratoire sociologique, et semblait
lancé dans une interminable orgie d’investigations. Il fraternisait
avec les journaliers et était admis sur un pied d’intimité
dans nombre de leurs familles. En outre, il s’occupait à des
bricoles, et le travail était pour lui une distraction en
même temps qu’une observation scientifique ; il y prenait
plaisir, et rentrait les poches bourrées de notes, toujours
prêt à raconter quelque aventure nouvelle. C’était le type
0349 parfait du savant.

Rien ne l’obligeait à travailler, dès lors qu’Ernest gagnait,
avec ses traductions, de quoi nous entretenir tous les trois.
Mais Père s’obstinait à la poursuite de son fantôme favori,
qui devait être un Protée, à en juger par la variété de ses
déguisements professionnels. Jamais je n’oublierai le soir
où il nous apporta son éventaire de colporteur de lacets et
bretelles, ni le jour où, étant entrée pour acheter quelque
chose à la petite épicerie du coin, je fus servie par lui.
Après cela j’appris sans trop de surprise qu’il avait été
garçon toute une semaine dans le café d’en face. Il fut successivement
veilleur de nuit, revendeur ambulant de pommes de terre, colleur
d’étiquettes dans un magasin d’emballage, homme de peine dans
une fabrique de boîtes en carton, porteur d’eau dans une équipe
employée à la construction d’une ligne de tramways, et se
fit même recevoir au syndicat des laveurs de vaisselle peu
de temps avant sa dissolution.

Je crois qu’il avait été fasciné par l’exemple de l’évêque,
0350 ou du moins par son costume de travail, car lui aussi
adopta la chemise de coton bon marché et la combinaison de
toile avec l’étroite courroie sur les hanches. Mais de son
ancienne vie il conserva une habitude, celle de toujours s’habiller
pour le dîner, ou plutôt, le souper.

Je pouvais être heureuse n’importe où avec Ernest ; le bonheur
de mon père, dans ces nouvelles conditions, mettait le comble
au mien propre.

– Etant petit, disait-il, j’étais très curieux. Je voulais
savoir tous les pourquoi et les comment ; c’est ainsi du reste
que je suis devenu physicien. Aujourd’hui, la vie me semble
aussi curieuse que dans mon enfance ; et après tout c’est
notre curiosité qui la rend digne d’être vécue.

Il s’aventurait parfois au nord de Market Street dans le quartier
des magasins et des théâtres ; il y vendait des journaux,
faisait des commissions, ouvrait les portières. Un jour, en
fermant celle d’un cab, il se trouva nez à nez avec Wickson.
0351 C’est en grande allégresse qu’il nous raconta l’incident
le soir même.

– ´ Wickson m’a regardé attentivement au moment où je fermais
la portière et a murmuré : ´ Oh ! le diable m’emporte ! ª
Oui, c’est ainsi qu’il s’est exprimé : ´ Oh ! le diable m’emporte
! ª Il a rougi et il était si confus qu’il a oublié de me
donner un pourboire. Mais il dut recouvrer ses esprits promptement,
car après quelques tours de roue la voiture revint au bord
du trottoir. Il se pencha à la portière et s’adressa à moi
:

– Comment, vous, Professeur ! Oh, c’est trop fort ! Que pourrais-je
bien faire pour vous ?

– J’ai fermé votre portière, répondis-je. D’après la coutume,
vous pourriez me donner un petit pourboire.

– Il s’agit bien de ça ! grogna-t-il. Je veux dire quelque
chose qui en vaille la peine.
0352
– Il était certainement sérieux ; il éprouvait sans doute
quelque chose comme un élancement de sa conscience pétrifiée.
Aussi je fus un bon moment à réfléchir avant de lui répondre.
Quand j’ouvris la bouche, il avait l’air profondément attentif
; mais il fallait le voir quand j’eus fini !

– Eh bien, dis-je, vous pourriez peut-être me rendre ma maison
et mes actions dans les Filatures de la Sierra.

Père fit une pause.

– Qu’a-t-il répondu ? demandai-je avec impatience.

– Rien. Que pouvait-il répondre ? C’est moi qui repris la
parole : ´ J’espère que vous êtes heureux. – Il me regardait
d’un air curieux et surpris. J’insistai : – Dites, êtes-vous
heureux ?

´ Soudain, il donna l’ordre au cocher de partir, et je l’entendis
0353 jurer profusément. Le bougre ne m’avait pas donné de pourboire,
encore moins rendu ma maison et mes fonds. Tu vois, chérie,
que la carrière de ton paternel comme coureur de rues est
semée de désillusions. ª

Et c’est ainsi que Père resta à notre quartier général de
Pell Street pendant qu’Ernest et moi allions à Washington.
Virtuellement, l’ancien ordre de chose était mort, et le coup
de grâce allait venir plus vite que je ne l’imaginais. Contrairement
à notre attente, aucune obstruction ne fut soulevée pour empêcher
les élus socialistes de prendre possession de leurs sièges
au Congrès. Tout semblait marcher sur des roulettes, et je
riais d’Ernest qui voyait dans cette facilité même un sinistre
présage.

Nous trouvâmes nos camarades socialistes pleins de confiance
dans leurs forces et d’optimisme dans leurs projets. Quelques
Grangers élus au Congrès avaient accru notre puissance et
nous élaborâmes conjointement un programme détaillé de ce
qu’il y avait à faire. Ernest participait loyalement et énergiquement
0354 à tous ces travaux, bien qu’il ne pût s’empêcher de répéter
de temps à autre et apparemment hors de propos : ´ Pour ce
qui est de la poudre, les combinaisons chimiques valent mieux
que les mélanges mécaniques, croyez-moi. ª
Les choses commencèrent à se gâter pour les Grangers dans
la douzaine d’Etats dont ils s’étaient emparés aux élections.
On ne permit pas aux nouveaux élus de prendre possession de
leurs fonctions. Les titulaires refusèrent de leur céder la
place, et sous le simple prétexte d’irrégularités électorales,
ils embrouillèrent toute la situation dans l’inextricable
procédure des ronds de cuir. Les Grangers se trouvèrent réduits
à l’impuissance. Les tribunaux, leur dernier recours, étaient
entre les mains de leurs ennemis.

La minute était dangereuse entre toutes. Tout était perdu
si les Campagnards, ainsi joués, faisaient appel à la violence.
Nous autres socialistes employions tous nos efforts à les
retenir. Ernest passa des jours et des nuits sans fermer l’oeil.
Les grands chefs des Grangers voyaient le danger et s’activaient
en parfait accord avec nous. Mais tout cela ne servit à rien.
0355 L’Oligarchie voulait la violence et mit en oeuvre ses
agents provocateurs. Ce sont eux, le fait est indiscutable,
qui causèrent la révolte des paysans.

Elle s’alluma dans les douze Etats. Les fermiers expropriés
s’emparèrent par force de leurs gouvernements. Naturellement,
ce procédé étant inconstitutionnel, les Etats-Unis mirent
leur armée en campagne. Partout les émissaires du Talon de
Fer excitaient la population, déguisés en artisans, fermiers
ou travailleurs agricoles. A Sacramento, capitale de la Californie,
les Grangers avaient réussi à maintenir l’ordre. Une nuée
de police secrète se rua sur la cité condamnée. Des rassemblements
composés exclusivement de mouchards incendièrent et pillèrent
divers bâtiments et usines, et enflammèrent l’esprit du peuple
jusqu’à ce qu’il se joignît à eux dans le pillage. Pour alimenter
cette conflagration, l’alcool fut distribué à flots dans les
quartiers pauvres. Puis, dès que tout fut à point, entrèrent
en scène les troupes des Etats-Unis, qui étaient en réalité
les soldats du Talon de Fer. Onze mille hommes, femmes et
enfants furent fusillés dans les rues de Sacramento ou assassinés
0356 à domicile. Le Gouvernement national prit possession du
gouvernement d’Etat, et tout fut fini pour la Californie.

Ailleurs, les choses se passèrent de façon analogue. Chacun
des Etats Grangers fut nettoyé par la violence et lavé dans
le sang. Tout d’abord le désordre était précipité par les
agents secrets et les Cent-Noirs, puis immédiatement les troupes
régulières étaient appelées à la rescousse. L’émeute et la
terreur régnaient dans tous les districts ruraux. Jour et
nuit fumaient les incendies de fermes et magasins, de villages
et de villes. La dynamite fit son apparition.

On fit sauter les ponts et tunnels et dérailler les trains.
Les pauvres fermiers furent fusillés et pendus par bandes.
Les représailles furent cruelles : nombre de ploutocrates
et d’officiers furent massacrés. Les coeurs étaient altérés
de sang et de vengeance. L’armée régulière combattait les
fermiers avec autant de sauvagerie que s’ils eussent été des
Peaux-Rouges, et elle ne manquait pas d’excuse. Deux mille
0357 huit cents soldats venaient d’être annihilés dans l’Oregon
par une effroyable série d’explosions de dynamite, et nombre
de trains militaires avaient été anéantis de la même façon,
si bien que les troupiers défendaient leur peau tout comme
les fermiers.

En ce qui concerne la milice, la loi de 1903 fut mise en application,
et les travailleurs de chaque Etat se virent obligés sous
peine de mort, de fusiller leurs camarades des autres Etats.
Naturellement les choses n’allèrent pas sans accrocs au premier
abord. Beaucoup d’officiers furent tués, et beaucoup d’hommes
exécutés par les conseils de guerre. La prophétie d’Ernest
se réalisa avec une effrayante précision dans le cas de M.
Kowalt et de M. Asmunsen. Tous deux étaient qualifiés pour
la milice et furent enrôlés en Californie pour l’expédition
de répression contre les fermiers du Missouri. Tous deux refusèrent
le service. On ne leur donna guère le temps de se confesser.
Ils passèrent devant un conseil de guerre improvisé, et l’affaire
ne traîna pas. Tous deux moururent le dos tourné au peloton
d’exécution.
0358
Beaucoup de jeunes hommes, pour éviter de servir dans la milice,
se réfugièrent dans les hautes régions. Ils y devinrent des
hors-la-loi, et ne furent punis qu’en des temps plus paisibles.
Mais ils n’avaient rien perdu pour attendre. Car alors le
Gouvernement lança une proclamation invitant tous les citoyens
paisibles à quitter les montagnes pendant une période de trois
mois. A la date prescrite, un demi-million de soldats furent
envoyés partout dans les régions montagneuses. Il n’y eut
ni instructions ni jugements. Tout homme rencontré était abattu
sur place. Les troupes opéraient d’après ce principe que,
seuls, les proscrits étaient restés dans la montagne. Quelques
bandes, retranchées dans de fortes positions, résistèrent
vaillamment, mais, en fin de compte, tous les déserteurs de
la milice furent exterminés.

Cependant, une leçon plus immédiate était imprimée dans l’esprit
du peuple par le châtiment infligé à la milice séditieuse
du Kansas. Cette importante révolte se produisit au début
même des opérations militaires contre les Grangers. Six mille
0359 hommes de la milice se soulevèrent. Depuis plusieurs semaines,
ils se montraient turbulents et maussades, et on les retenait
au camp pour cette raison. Mais il est hors de doute que la
révolte ouverte fut précipitée par des agents provocateurs.

Dans la nuit du 22 avril les hommes se mutinèrent et tuèrent
leurs officiers, dont un petit nombre seulement échappèrent
au massacre. Ceci dépassait le programme du Talon de Fer,
et ses agents avaient trop bien travaillé. Mais tout était
blé à moudre pour ces gens-là. Ils étaient préparés pour l’explosion,
et le meurtre de tant d’officiers fournissait une justification
de ce qui allait suivre. Comme par magie, quarante mille hommes
de l’armée régulière enveloppèrent le camp, ou plutôt le piège.
Les malheureux miliciens s’aperçurent que les cartouches prises
dans les dépôts n’étaient pas du calibre de leurs fusils.
Ils hissèrent le drapeau blanc pour se rendre, mais il ne
fut pas tenu compte de ce geste. Aucun mutin ne survécut.
Les six mille furent annihilés jusqu’au dernier. Ils furent
d’abord bombardés de loin à coups d’obus et de shrapnels,
puis, dans leur charge désespérée contre les lignes enveloppantes,
0360 fauchés à coups de mitrailleuses. J’ai causé avec un témoin
oculaire : il m’a dit que pas un milicien n’approcha à moins
de cent cinquante mètres de ces engins meurtriers. Le sol
était jonché de cadavres. Dans une charge finale de cavalerie,
les blessés furent abattus à coups de sabre et de revolver
et écrasés dans la terre sous les sabots des chevaux.

En même temps que la destruction des Grangers eut lieu la
révolte des mineurs, dernier spasme de l’agonie du travail
organisé. Au nombre de sept cent cinquante mille, ils se mirent
en grève. Mais ils étaient trop dispersés dans tout le pays
pour tirer parti de cette force numérique. Ils furent isolés
dans leurs districts respectifs, battus par paquets et obligés
de se soumettre : ce fut la première opération de recrutement
d’esclaves en masse. Pocock y gagna ses éperons de garde-chiourme
en chef, en même temps qu’une haine impérissable de la part
du prolétariat. De nombreux attentats furent perpétrés contre
sa vie, mais il semblait porter un charme contre la mort.
C’est à lui que les mineurs doivent l’introduction d’un système
de passeport à la russe, qui leur enleva la liberté de se
0361 transporter d’une partie du pays dans un autre.

Cependant, les socialistes tenaient bon. Pendant que les Campagnards
expiraient dans la flamme et le sang, pendant que le syndicalisme
était démantelé, nous restions cois et perfectionnions notre
organisation secrète. En vain les Grangers nous faisaient
des remontrances. Nous répondions avec raison que toute révolte
de notre part équivaudrait au suicide définitif de la Révolution.
Le Talon de Fer, d’abord hésitant sur la manière de s’y prendre
avec l’ensemble du prolétariat, avait trouvé la tâche plus
simple qu’il ne s’y attendait, et n’aurait pas demandé mieux,
pour en finir d’un seul coup, qu’un soulèvement de notre part.
Mais nous esquivâmes cette conclusion malgré les agents provocateurs
qui fourmillaient dans nos rangs. Leurs méthodes étaient grossières
dans ces premiers temps ; ils avaient beaucoup à apprendre,
et nos Groupes de Combat les évincèrent peu à peu. Ce fut
une tâche âpre et sanglante, mais nous luttions pour notre
vie et pour la Révolution, et nous étions obligés de combattre
l’ennemi avec ses propres armes. Encore y mettions-nous de
la loyauté. Aucun agent du Talon de Fer ne fut exécuté sans
0362 jugement. Il se peut que nous ayons commis des erreurs,
mais s’il y en a eu, elles ont été très rares. Nos Groupes
de Combat se recrutaient parmi les plus braves de nos camarades,
parmi les plus combatifs et les plus disposés au sacrifice
d’eux-mêmes. Un jour, au bout de dix ans, Ernest calcula,
d’après les chiffres fournis par les chefs de ces groupes,
que la durée moyenne de la vie ne dépassait pas cinq ans pour
les hommes et les femmes qui s’y étaient fait inscrire. Tous
les camarades des Groupes de Combat étaient des héros, et
ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il leur répugnait
d’attenter à la vie. Ces amants de la liberté faisaient violence
à leur propre nature, jugeant qu’aucun sacrifice n’est trop
grand pour une si noble cause.

La tâche que nous nous étions imposée était triple. Nous voulions
d’abord sarcler nos propres rangs des agents provocateurs
: ensuite, organiser les Groupes de Combat, en dehors de l’organisation
secrète et générale de la Révolution ; en troisième lieu,
introduire nos propres agents occultes dans toutes les branches
de l’Oligarchie, – dans les castes ouvrières, spécialement
0363 parmi les télégraphistes, secrétaires et commis, dans
l’armée, parmi les mouchards et les gardes-chiourme. C’était
une oeuvre lente et périlleuse, et souvent nos efforts n’aboutissaient
qu’à de coûteux échecs.

Le Talon de Fer avait triomphé dans la guerre à découvert
: mais nous gardions nos positions dans cette autre guerre
souterraine, déconcertante et terrible que nous avions instituée.
Là, tout était invisible, presque tout imprévu ; pourtant
dans cette lutte entre aveugles, il y avait de l’ordre, un
but, une direction. Nos agents pénétraient à travers toute
l’organisation du Talon de Fer, tandis que la nôtre était
pénétrée par les siens. Tactique sombre et tortueuse, pleine
d’intrigues et de conspirations, de mines et de contre-mines.
Et derrière tout cela, la mort toujours menaçante, la mort
violente et terrible. Des hommes et des femmes disparaissaient,
nos meilleurs et nos plus chers camarades. On les voyait aujourd’hui
: demain ils s’étaient évanouis : on ne les revoyait jamais
plus et nous savions qu’ils étaient morts.

0364 Il ne régnait plus nulle part ni sûreté, ni confiance.
L’homme qui complotait avec nous pouvait être un agent du
Talon de Fer. Mais il en était de même des deux côtés ; et
nous étions néanmoins obligés de tabler tous nos efforts sur
la confiance et la certitude. Nous fûmes souvent trahis :
la nature humaine est faible. Le Talon de Fer pouvait offrir
de l’argent et des loisirs à dépenser dans ses merveilleuses
cités de plaisirs et de repos. Nous n’avions d’autres attraits
que la satisfaction d’être fidèles à un noble idéal, et cette
loyauté n’attendait d’autre salaire que le danger perpétuel,
la torture et la mort.

La mort constituait aussi l’unique moyen dont nous disposions
pour punir cette faiblesse humaine, et c’était une nécessité
pour nous de châtier les traîtres. Chaque fois que l’un des
nôtres nous trahissait, un ou plusieurs fidèles vengeurs étaient
lancés à ses trousses. Il pouvait nous arriver d’échouer dans
l’exécution de nos décrets contre nos ennemis, comme ce fut
le cas pour les Pococks ; mais tout échec devenait inadmissible
quand il s’agissait de punir les faux frères. Certains camarades
0365 se laissaient acheter avec notre permission pour avoir
accès aux cités merveilleuses et y exécuter nos sentences
contre les véritables vendus. De fait, nous exercions une
telle terreur qu’il devenait plus dangereux de nous trahir
que de nous rester fidèles.

La Révolution prenait un caractère profondément religieux.
Nous adorions à son autel, qui était celui de la Liberté.
Son divin esprit nous éclairait. Hommes et femmes se consacraient
à la Cause et y vouaient leurs nouveaux-nés comme jadis au
service de Dieu. Nous étions les serviteurs de l’Humanité.

17.

La livrée écarlate

Pendant la dévastation des Etats acquis aux Grangers, les
élus de ce parti disparurent du Congrès. On instruisait leur
0366 procès pour haute trahison, et leurs places furent prises
par des créatures du Talon de Fer. Les socialistes formaient
une piteuse minorité et sentaient approcher leur fin. Le Congrès
et le Sénat n’étaient plus que de vains fantoches. Les questions
publiques y étaient gravement débattues et votées selon les
formes de tradition, mais ils ne servaient en réalité qu’à
timbrer d’une procédure constitutionnelle les mandats de l’oligarchie…

Ernest se trouvait au plus fort de la mêlée lorsqu’arriva
la fin. Ce fut pendant la discussion d’un projet d’assistance
aux chômeurs. La crise de l’année précédente avait plongé
de grandes masses du prolétariat au-dessous du niveau de famine,
et l’extension et la prolongation des désordres n’avaient
fait que les enfoncer davantage. Des millions de gens mouraient
de faim, tandis que les oligarques et leurs souteneurs se
gorgeaient du trop-plein de richesses.

Nous appelions ces miséreux le peuple de l’abîme, et c’était
en vue d’alléger leurs terribles souffrances que les socialistes
avaient présenté ce projet de loi. Mais le Talon de Fer ne
0367 le trouvait pas à son goût. Il projetait, selon sa manière
à lui, de procurer du travail à des millions d’êtres ; et,
cette façon de voir n’étant pas du tout la nôtre, il avait
donné ses ordres pour faire repousser notre projet. Ernest
et ses camarades savaient que leur effort n’aboutirait pas,
mais, las d’être tenus en suspens, ils désiraient une solution
quelconque. Ne pouvant réaliser quoi que ce soit, ils n’espéraient
rien de mieux que de mettre fin à cette farce législative
où on leur faisait jouer un rôle involontaire. Nous ignorions
quelle forme prendrait cette scène finale, mais nous n’en
pouvions prévoir de plus dramatique que celle qui se produisit.

Ce jour-là je me trouvais dans une galerie réservée au public.
Nous savions tous qu’il allait se passer quelque chose de
terrible. Un danger planait dans l’air, et sa présence était
rendue visible par les troupes alignées dans les corridors
et les officiers groupés aux portes mêmes de la salle. L’Oligarchie
était évidemment sur le point de frapper un grand coup. Ernest
avait pris la parole. Il décrivait les souffrances des gens
sans emploi, comme s’il avait caressé le fol espoir de toucher
0368 ces coeurs et ces consciences ; mais les membres républicains
et démocrates ricanaient et se moquaient de lui, l’interrompant
par des exclamations et du bruit. Ernest changea brusquement
de tactique.

– Je sais bien que rien de ce que je pourrai dire ne saura
vous influencer, – déclara-t-il. Vous n’avez pas d’âme à toucher.
Vous êtes des invertébrés, des êtres flasques. Vous vous intitulez
pompeusement Républicains ou Démocrates. Il n’y a pas de parti
de ce nom, il n’y a ni républicains ni démocrates dans cette
Chambre. Vous n’êtes que des flagorneurs et des entremetteurs,
des créatures de la ploutocratie. Vous discourez à la manière
antique de votre amour de la liberté, vous qui portez sur
le dos la livrée écarlate du Talon de Fer !

Sa voix fut couverte par les cris : – A l’ordre, à l’ordre
! – et il attendit d’un air dédaigneux que le tapage fût un
peu apaisé. Alors, étendant le bras comme pour les ramasser
tous, et se tournant vers ses camarades, il leur cria :
– Ecoutez ces mugissements de bêtes bien repues.
0369
Le vacarme reprit de plus belle. Le président frappait sur
la table pour obtenir le silence, et glissait des regards
d’expectative vers les officiers massés aux portes. Il y eut
des cris de – Sédition ! – et un membre de New York, remarquable
par sa rotondité, lança l’épithète – l’Anarchiste ! – L’expression
d’Ernest n’était pas des plus rassurantes. Toutes ses fibres
combatives semblaient vibrer, et sa physionomie était celle
d’un animal agressif ; et cependant il restait froid et maître
de lui-même.

– Souvenez-vous, – cria-t-il d’une voix qui domina le tumulte,
– vous qui ne montrez aucune pitié pour le Prolétariat, qu’un
jour celui-ci ne vous en montrera pas davantage.

Les cris de : Séditieux ! Anarchiste ! redoublèrent.

– Je sais que vous ne voterez pas ce projet, continua Ernest.
Vous avez reçu de vos maîtres l’ordre de voter contre. Et
vous osez me traiter d’anarchiste, vous qui avez détruit le
0370 gouvernement du peuple, vous qui paradez en public sous
votre livrée de honte écarlate ! Je ne crois pas au feu d’enfer,
mais parfois je le regrette, et je suis tenté d’y croire en
ce moment, car le soufre et la poix ne seraient pas de trop
pour punir vos crimes comme ils le méritent. Tant qu’existent
vos pareils, l’enfer est une nécessité cosmique.

Il se produisit un mouvement aux portes. Ernest, le président
et tous les députés regardèrent dans cette direction.

– Pourquoi ne commandez-vous pas à vos soldats d’entrer et
d’accomplir leur besogne, monsieur le président ? demanda
Ernest. Ils exécuteraient votre plan avec promptitude.

– Il y a d’autres plans sur pied, fut la réplique. C’est pour
cela que les soldats sont ici.

– Des plans à nous, je suppose, railla Ernest. L’assassinat
ou quelque chose de ce genre.

0371 Au mot d’assassinat le tumulte recommença. Ernest ne pouvait
plus se faire entendre, mais restait debout, attendant une
accalmie. C’est alors que la chose se passa. De ma place dans
la galerie, je n’aperçus rien que l’éclair de l’explosion.
Son fracas m’assourdit, et je vis Ernest chanceler et tomber
dans un tourbillon de fumée, tandis que les soldats se précipitaient
dans toutes les travées. Ses camarades étaient debout, fous
de colère, prêts à toutes les violences. Mais Ernest se raffermit
un instant et agita les bras pour leur imposer silence.

– C’est un complot, prenez garde ! leur cria-t-il avec anxiété.
Ne bougez pas, ou vous allez être anéantis.

Alors il s’affaissa lentement, au moment où les soldats arrivaient
à lui. Un instant après ils firent évacuer les galeries et
je ne vis plus rien.

Bien qu’il fût mon mari, on ne me permit pas de l’approcher.
Dès que je déclinai ma qualité, je fus mise en état d’arrestation.
En même temps étaient arrêtés tous les membres socialistes
0372 du Congrès présents à Washington, y compris le malheureux
Simpson, qu’une fièvre typhoïde clouait au lit, à son hôtel.

Le procès fut prompt et bref. Tous étaient condamnés d’avance.
Le miracle est qu’Ernest ne fut pas exécuté. Ce fut une bévue
de la part de l’Oligarchie, et elle lui coûta cher. A cette
époque, elle était trop sûre d’elle-même. Enivrée de succès,
elle ne croyait guère que cette poignée de héros possédât
le pouvoir de l’ébranler sur sa base. Demain, quand la grande
révolte éclatera et que le monde entier résonnera du pas des
multitudes en marche, l’Oligarchie comprendra, mais trop tard,
à quel point a pu grandir cette bande héroïque.

En tant que révolutionnaire moi-même, et confidente intime
des espérances, des craintes et des plans secrets des révolutionnaires,
je suis mieux qualifiée que personne pour répondre à l’accusation
portée contre eux d’avoir fait exploser cette bombe au Congrès.
Et je puis affirmer carrément, sans aucune sorte de réserve
ni de doute, que les socialistes étaient complètement étrangers
à cette affaire, tant ceux du Congrès que ceux du dehors.
0373 Nous ignorons qui jeta l’engin, mais nous sommes absolument
certains que ce n’est personne d’entre nous.

D’autre part, divers indices tendent à démontrer que le Talon
de Fer fut responsable de cet acte. Naturellement, nous ne
pouvons pas le prouver, et notre conclusion n’est basée que
sur des présomptions. Mais voici les quelques faits que nous
connaissons. Un rapport avait été adressé au président de
la Chambre par les agents du service secret du Gouvernement,
pour le prévenir que les membres socialistes du Congrès étaient
sur le point de recourir à une tactique terroriste, et qu’ils
avaient décidé le jour où elle serait mise en action. Ce jour
était précisément celui où l’explosion eut lieu. En prévoyance,
le Capitole avait été bondé de troupes. Etant donné que nous
ne savions rien de cette bombe, qu’une bombe éclata en effet,
et que les autorités avaient pris des dispositions en vue
de son explosion, il est tout naturel de conclure que le Talon
de Fer en savait quelque chose. Nous affirmons en outre que
le Talon de Fer fut coupable de cet attentat qu’il prépara
et exécuta dans le but de nous en faire porter la responsabilité
0374 et de causer notre ruine.

Du président l’avertissement transpira à tous les membres
de la Chambre qui portaient la livrée écarlate. Pendant le
discours d’Ernest, ils savaient qu’un acte de violence était
sur le point d’être commis. Et, il faut leur rendre cette
justice, ils croyaient sincèrement qu’il allait être commis
par les socialistes. Au procès, et toujours de bonne foi,
plusieurs témoignèrent qu’ils avaient vu Ernest s’apprêter
à lancer la bombe, et que celle-ci avait éclaté prématurément.
Naturellement ils n’avaient rien vu de tout cela, mais dans
leur imagination enfiévrée par la peur, ils croyaient avoir
vu.

Au tribunal, Ernest fit la déclaration suivante :
– Est-il raisonnable d’admettre, si j’avais l’intention de
jeter une bombe, que j’aurais choisi une inoffensive petite
pièce d’artifice comme celle-là ? Il n’y avait pas même assez
de poudre dedans. Elle a fait beaucoup de fumée, mais elle
n’a blessé personne autre que moi. Elle a éclaté juste à mes
0375 pieds, et elle ne m’a pas tué. Croyez-moi, quand je me
mêlerai de placer des machines infernales, je ferai du dégât.
Il y aura autre chose que de la fumée dans mes pétards.

Le ministère public répliqua que la faiblesse de l’engin était
une bévue de la part des socialistes, de même que son explosion
prématurée, Ernest l’ayant laissé tomber par nervosité. Et
cette argumentation était corroborée par le témoignage de
ceux qui prétendaient avoir vu Ernest tripoter la bombe et
la laisser choir.

De notre côté, personne ne savait comment elle avait été lancée
; Ernest me dit qu’une fraction de seconde avant son explosion,
il l’avait entendue et vue frapper le sol à ses pieds. Il
l’affirma au procès, mais personne ne le crut. D’ailleurs
l’affaire était ´ cuisinée ª selon l’expression populaire.
Le Talon de Fer avait pris la résolution de nous détruire,
et il n’y avait pas à aller contre.

D’après certain dicton, la vérité finit toujours par transpirer.
0376 Je commence à en douter.

Dix-neuf ans se sont écoulés, et en dépit d’efforts incessants
nous n’avons pas réussi à découvrir l’homme qui a jeté la
bombe. Evidemment, c’était un émissaire du Talon de Fer, mais
nous n’avons jamais recueilli le moindre indice sur son identité
; et aujourd’hui il ne reste qu’à classer l’affaire parmi
les énigmes historiques.

18.

A l’ombre de la Sonoma

Je n’ai pas grand’chose à dire de ce qui m’arriva personnellement
durant cette période. Je fus gardée six mois en prison, sans
être accusée d’aucun crime. J’étais simplement classée parmi
les suspects, mot terrible qui devait bientôt être connu de
tous les révolutionnaires.
0377
Cependant, notre propre service secret, encore en voie de
formation, commençait à fonctionner. Vers la fin de mon second
mois d’emprisonnement, un de mes geôliers se révéla à moi
comme révolutionnaire en rapport avec lui. Plusieurs semaines
après, Joseph Parkhurst, qui venait d’être nommé médecin de
la prison, se fit connaître comme membre de l’un de nos groupes
de combat.

Ainsi, à travers toute l’organisation de l’Oligarchie, la
nôtre tissait insidieusement sa toile d’araignée. J’étais
tenue au courant de tout ce qui se passait dans le monde extérieur,
et chacun de nos chefs emprisonnés restait en contact avec
nos braves camarades déguisés sous la livrée du Talon de Fer.
Bien qu’Ernest fût enfermé à trois milles de là, sur la côte
du Pacifique, je ne cessai pas un instant d’être en communication
avec lui, et nous pûmes échanger nos lettres avec une parfaite
régularité.

Nos chefs, prisonniers ou libres, se trouvaient donc en mesure
0378 de discuter et de diriger la campagne. Il eût été facile,
au bout de quelques mois, d’en faire évader plusieurs ; mais
dès lors que l’emprisonnement n’entravait point notre activité,
nous résolûmes d’éviter toute entreprise prématurée. Il y
avait dans les prisons cinquante-deux représentants et plus
de trois cents autres meneurs révolutionnaires. Nous décidâmes
qu’ils seraient délivrés simultanément. L’évasion d’un petit
nombre eût éveillé la vigilance des oligarques, et peut-être
empêché la libération du reste. D’autre part, nous estimions
que cette rupture de geôles, organisée dans tout le pays à
la fois, aurait sur le prolétariat une énorme répercussion
psychologique, et que cette démonstration de notre force inspirerait
confiance à tous.

Il fut convenu, en conséquence, quand je fus relâchée au bout
de six mois, que je devais disparaître et préparer un refuge
sûr pour Ernest. Ma disparition même n’était pas chose facile.
A peine étais-je en liberté que les espions du Talon de Fer
s’attachèrent à mes pas. Il s’agissait de leur faire perdre
la piste et de gagner la Californie. Nous y réussîmes d’une
0379 façon assez comique.

Déjà se développait le système des passeports à la russe.
Je n’osais traverser le continent sous mon propre nom. Si
je voulais revoir Ernest, je devais faire perdre ma trace
complètement ; car si j’étais suivie, il serait repris. Je
ne pouvais pas non plus voyager sous un costume de prolétaire.
Il ne me restait qu’à me déguiser en membre de l’Oligarchie.
Les Oligarques suprêmes n’étaient guère qu’une poignée, mais
il y avait des milliers de personnages de moindre éclat, du
genre de M. Wickson, par exemple, qui possédaient quelques
millions et formaient comme les satellites de ces astres majeurs.
Les femmes et les filles de ces Oligarques mineurs étaient
légion, et il fut décidé que je me ferais passer pour l’une
d’entre elles. Quelques années plus tard, la chose eût été
impossible, car le système de passeports devait se perfectionner
à tel point que tout homme, femme ou enfant, dans toute l’étendue
du territoire, serait inscrit et signalé dans ses moindres
déplacements.

0380 L’instant venu, mes espions furent détournés sur une fausse
piste. Une heure après, Avis Everhard avait cessé d’exister
; tandis qu’une certaine dame Felice Van Verdighan, accompagnée
de deux bonnes et d’un chien bichon qui avait lui-même une
servante19, entra dans le salon d’un wagon Pulman, qui, quelques
minutes plus tard, roulait vers l’ouest.

Les trois filles qui m’accompagnaient étaient des révolutionnaires,
dont deux faisaient partie des Groupes de Combat : la troisième
entra dans un groupe l’année suivante, et fut exécutée six
mois après par le Talon de Fer ; c’est celle-là qui servait
le chien. Des deux femmes de chambre, l’une, Bertha Stole,
disparut douze ans plus tard, tandis que l’autre, Anna Roylston,
vit encore et joue un rôle de plus en plus important dans
la Révolution.

Sans la moindre aventure nous traversâmes les Etats-Unis jusqu’en
Californie. Quand le train s’arrêta à Oakland, à la gare de
la XVIe rue, nous descendîmes, et Felice Van Verdighan disparut
à jamais avec ses deux servantes, son chien et la bonne de
0381 son chien. Les filles furent emmenées par des camarades
sûrs. D’autres se chargèrent de moi. Une demi-heure après
avoir quitté le train j’étais à bord d’un petit bateau de
pêche dans les eaux de la baie de San-Francisco.

Il y avait des sautes de vent, et nous errâmes en dérive pendant
la majeure partie de la nuit.

Mais je voyais les lumières d’Alcatraz où Ernest était enfermé,
et ce voisinage me réconfortait. A l’aurore, à force de rames,
nous atteignions les îles Marin. Nous y restâmes cachés toute
la journée ; la nuit suivante, portés par la marée et poussés
par une fraîche brise, nous traversions en deux heures la
baie de San-Pablo et remontions le Petaluma Creek.

Un autre camarade m’y attendait avec des chevaux, et sans
délai nous nous mîmes en route à la clarté des étoiles. Au
nord je pouvais voir la masse indistincte de la Sonoma, vers
laquelle nous nous dirigions. Nous laissâmes à notre droite
la vieille ville du même nom et remontâmes un canyon qui s’enfonçait
0382 entre les premiers contreforts de la montagne. La route
charretière devint une route forestière, qui se rétrécit en
une sente à bestiaux et finit par s’effacer dans les pâturages
de la région haute. Nous franchîmes à cheval le sommet de
la Sonoma. C’était la voie la plus sûre. Il n’y avait personne
par là pour remarquer notre passage.

L’aurore nous surprit sur la crête du versant nord, et l’aube
grise nous vit débouler à travers les taillis de chênes rabougris
dans les gorges profondes, encore tièdes des souffles de cette
fin d’été, où se dressent les majestueux séquoias. C’était
pour moi une contrée familière et chère, et c’est moi qui
maintenant servais de guide. C’était ma cachette, c’est moi
qui l’avais choisie. Nous abaissâmes une barrière et traversâmes
une haute prairie ; puis, ayant franchi une faible crête couverte
de chênes, nous descendîmes dans une prairie plus petite.
Nous remontâmes une autre crête, cette fois sous l’abri des
arbousiers cuivrés20 et des manzanitas21 pourprés. Les premiers
rayons du soleil nous frappèrent dans le dos pendant que nous
grimpions. Une volée de cailles s’éleva à grand bruit des
0383 taillis. Un gros lapin traversa notre route en bonds rapides
et silencieux. Puis un daim à plusieurs cors, le cou et les
épaules empourprées par le soleil, franchit la pente devant
nous et disparut derrière la crête.

Après un temps de galop à sa poursuite, nous descendîmes à
pic, par une piste en zig-zag qu’il avait dédaignée, vers
un magnifique groupe de séquoias entourant un étang aux eaux
assombries par les minéraux apportés du flanc de la montagne.
Je connaissais le chemin dans ses moindres détails. Naguère,
un écrivain de mes amis avait possédé la ferme ; lui aussi
était devenu révolutionnaire, mais avec moins de chance que
moi, car il avait déjà disparu, et jamais personne ne sut
où ni comment il était mort. Lui seul connaissait le secret
de la cachette vers laquelle je me dirigeais. Il avait acheté
le ranch pour sa beauté pittoresque et l’avait payé cher,
au grand scandale des fermiers de la localité. Il prenait
plaisir à me raconter comment, lorsqu’il en mentionnait le
prix, ceux-ci hochaient la tête d’un air consterné, et, après
une sérieuse opération d’arithmétique mentale, finissaient
0384 par déclarer : – Vous ne pourrez pas même en tirer du
six pour cent.

Mais il était mort, et ses enfants n’avaient pas hérité de
la ferme. Fait étrange, elle appartenait à M. Wickson, qui
possédait actuellement toutes les pentes est et nord de la
Sonoma, depuis le domaine des Spreckels jusqu’à la ligne de
faîte de la vallée Bennett. Il en avait fait un magnifique
parc à daims, s’étendant sur des milliers d’acres de prairies
en pente douce, de taillis et de canyons, où les animaux s’ébattaient
avec presque autant de liberté qu’à l’état sauvage. Les anciens
propriétaires du terrain avaient été chassés, et un asile
d’Etat pour les faibles d’esprit avait été démoli afin de
faire place aux daims.

Pour couronner le tout, le pavillon de chasse du sieur Wickson
était situé à un quart de mille de mon refuge. Mais loin d’être
un danger, c’était un gage de sécurité. Nous nous abritions
sous l’égide même de l’un des oligarques secondaires. Tout
soupçon était détourné par cette situation. Le dernier endroit
0385 du monde où les espions du Talon de Fer songeraient à
nous chercher, Ernest et moi, c’était le parc à daims de Wickson.

Nous attachâmes nos chevaux sous les séquoias près de l’étang.
D’une cachette pratiquée dans le creux d’un tronc pourri,
mon compagnon tira tout un attirail d’objets divers : un sac
de farine de cinquante livres, des boîtes de conserves de
toutes sortes, des ustensiles de cuisine, des couvertures,
une toile goudronnée, des livres et de quoi écrire, un gros
paquet de lettres, un bidon de cinq gallons de pétrole et
un gros rouleau de forte corde. Cet approvisionnement était
si considérable qu’il faudrait de nombreux voyages pour le
transporter à notre asile.

Heureusement, le refuge n’était pas loin. Je me chargeai du
paquet de cordes et, prenant les devants, je m’engageai dans
un taillis d’arbrisseaux et de vignes entrelacées qui s’enfonçait
comme une allée de verdure entre deux monticules boisés, et
se terminait brusquement à la rive escarpée d’un cours d’eau.
C’était un petit ruisseau, alimenté par des sources, que les
0386 plus fortes chaleurs de l’été ne tarissaient pas. De toutes
parts s’élevaient des monticules boisés : il y en avait tout
un groupe ; ils semblaient jetés là par le geste négligent
de quelque Titan. Dépourvus d’ossature rocheuse, ils se dressaient
à des centaines de pieds sur leur base, mais ils n’étaient
composés que de terre volcanique rouge, le fameux sol à vignes
de la Sonoma. Parmi ces monticules, le petit ruisseau s’était
taillé un lit très en pente et profondément encaissé.

Il fallut jouer des pieds et des mains pour descendre jusqu’au
lit du ruisseau et, une fois là, pour en suivre le cours sur
une centaine de mètres. Alors nous arrivâmes au grand trou.
Rien n’avertissait de l’existence de ce gouffre, qui n’était
pas un trou au sens ordinaire du mot. On rampait dans un inextricable
fouillis de broussailles et d’arbustes, et l’on se trouvait
tout au bord d’un abîme de verdure. A travers cet écran, on
pouvait estimer qu’il avait cent pieds de long, autant de
large, et la moitié à peu près en profondeur. Peut-être à
cause de quelque faille qui s’était produite quand les monticules
furent jetés là, et certainement par l’effet d’une érosion
0387 capricieuse, l’excavation avait été creusée au cours des
siècles par l’écoulement des eaux. La terre nue n’apparaissait
nulle part. On ne voyait qu’un tapis de verdure, depuis les
menus capillaires appelés cheveux-de-vierge et fougères à
revers d’or jusqu’aux imposants séquoias et sapins de Douglas.
Ces grands arbres poussaient même sur la muraille du gouffre.
Quelques-uns étaient inclinés à quarante-cinq degrés, mais
la plupart s’élançaient tout droit du sol mou et presque perpendiculaire.

C’était une cachette idéale. Personne ne venait jamais là,
pas même les gamins du village de Glen Ellen. Si le trou avait
été situé dans le lit d’un canyon d’un ou plusieurs milles
de long, il eût été bien connu. Mais ce n’était pas un canyon.
D’un bout à l’autre, le cours d’eau n’avait pas plus de cinq
cents mètres de long. A trois cents mètres en amont du trou,
il naissait d’une source au bas d’une prairie plate ; à cent
mètres en aval, il débouchait en pays découvert, et rejoignait
la rivière à travers un terrain herbeux et ondulé.

Mon compagnon fit un tour de corde autour d’un arbre et, m’ayant
0388 attachée, me fit descendre. En un instant, je fus au fond,
et, en un temps relativement court, il m’envoya par le même
chemin toutes les provisions de la cachette. Il hissa la corde,
la dissimula, et, avant de partir, me lança un cordial au
revoir.

Avant d’aller plus loin, je dois dire un mot de ce camarade,
John Carlson, humble figurant de la Révolution, l’un des innombrables
fidèles qui constituaient les rangs de son armée. Il travaillait
chez Wickson, dans les étables du pavillon de chasse. De fait,
c’est sur des chevaux de Wickson que nous avions franchi la
Sonoma. Depuis près de vingt ans déjà, au moment où j’écris,
John Carlson a été le gardien du refuge, et durant tout ce
temps, je suis certaine que pas une pensée déloyale n’a effleuré
son esprit, même en rêve. C’était un caractère flegmatique
et lourd, à tel point qu’on ne pouvait s’empêcher de se demander
ce que la Révolution représentait pour lui. Et pourtant, l’amour
de la liberté projetait une lueur tranquille dans cette âme
obscure. A certains égards, il valait mieux qu’il ne fût pas
doué d’une imagination mobile. Il ne perdait jamais la tête.
0389 Il savait obéir aux ordres, et il n’était ni curieux ni
bavard. Je lui demandai un jour comment il se faisait qu’il
fût révolutionnaire.

– J’ai été soldat dans ma jeunesse, répondit-il. C’était en
Allemagne. Là, tous les jeunes gens doivent faire partie de
l’armée. Et dans le régiment auquel j’appartenais, j’avais
un camarade de mon âge. Son père était ce que vous appelez
un agitateur, et avait été mis en prison pour crime de lèse-majesté,
c’est-à-dire pour avoir clamé la vérité au sujet de l’empereur.
Le jeune homme, son fils, m’entretenait souvent du peuple,
du travail, et de la façon dont il est volé par les capitalistes.
Il me fit voir les choses sous un nouveau jour, et je devins
socialiste. Ce qu’il disait était juste et bien, et je ne
l’ai jamais oublié. Quand je suis venu aux Etats-Unis, je
me suis mis en rapport avec les socialistes, je me suis fait
recevoir membre d’une section, – c’était au temps du S.L.
P. Puis, plus tard, quand est venue la scission, je suis entré
dans le S.P. local. Je travaillais alors chez un loueur de
chevaux à San-Francisco. C’était avant le tremblement de terre.
0390 J’ai payé mes cotisations pendant vingt-deux ans. Je suis
toujours membre, et je verse toujours ma part, bien que tout
cela se fasse en grand secret maintenant. Je continuerai à
remplir ce devoir, et quand adviendra la République coopérative,
je serai content.

Livrée à moi-même, je fis cuire mon déjeuner sur le fourneau
à pétrole et mis en ordre ma nouvelle demeure. Plusieurs fois,
par la suite, de grand matin ou après la tombée de la nuit,
Carlson devait se glisser vers le refuge et venir travailler
pendant une heure ou deux. Je m’abritai d’abord sous la toile
goudronnée ; puis nous dressâmes une petite tente ; plus tard,
quand nous fûmes assurés de la parfaite sécurité de notre
retraite, une petite maison y fut bâtie. Elle était complètement
cachée à tout regard qui pourrait plonger du bord du gouffre.
La luxuriante végétation de ce coin abrité formait un écran
naturel. D’ailleurs, la maison fut appliquée à la paroi verticale
; et, dans ce mur même, nous creusâmes deux petites chambres,
étayées de forts madriers, bien asséchées et aérées. Je vous
prie de croire que nous y avions nos aises. Lorsque, par la
0391 suite, le terroriste allemand Biedenbach vint se cacher
avec nous, il installa un appareil fumivore qui nous permit
de nous asseoir pendant les soirées d’hiver devant un feu
de bois crépitant.

Ici encore, je dois dire un mot en faveur de ce terroriste
à l’âme tendre, qui fut certainement le plus méconnu de tous
nos camarades révolutionnaires. Biedenbach n’a jamais trahi
la Cause. Il n’a pas été exécuté par ses compagnons, comme
on le suppose généralement. C’est un canard lancé par les
créatures de l’Oligarchie. Le camarade Biedenbach était très
distrait et de mémoire courte. Il fut tué d’un coup de feu
par une de nos sentinelles au refuge souterrain de Carmel,
parce qu’il avait oublié les signaux secrets. Ce fut une erreur
déplorable, et rien de plus. Et il est absolument faux de
dire qu’il avait trahi son Groupe de Combat. Jamais homme
plus sincère et loyal n’a travaillé pour la Cause.

Voilà dix-neuf ans maintenant que le refuge choisi par moi
a été presque constamment occupé, et dans tout ce temps-là,
0392 à part une seule exception, il n’a jamais été découvert
par un étranger. Pourtant, il n’était qu’à un de quart de
mille du pavillon de chasse de Wickson, et à un mille à peine
du village de Glen Ellen. Tous les matins et tous les soirs,
j’entendais le train arriver et partir, et je réglais ma montre
d’après le sifflet de la briqueterie.

19.

Transformation

– Il faut te transformer de fond en comble, m’écrivait Ernest.
Il faut cesser d’exister et devenir une autre femme, non seulement
en changeant ta façon de t’habiller, mais en faisant peau
neuve sous l’habit. Il faut te refaire complètement et si
bien que moi-même je ne puisse te reconnaître, en modifiant
ta voix, tes gestes, tes manières, ton maintien, ta démarche
et toute ta personne.
0393
J’obéis à cet ordre. Je m’exerçai, plusieurs heures par jour,
à enterrer définitivement l’Avis Everhard de jadis sous la
peau d’une nouvelle femme que je pourrais appeler mon autre
moi-même. Ce n’est qu’à force de travail qu’on peut obtenir
de pareils résultats. Rien qu’aux détails de mon intonation,
je m’appliquai presque sans relâche jusqu’à ce que la voix
de mon nouveau personnage fût fixée et devenue automatique.
Cet automatisme acquis était la condition essentielle pour
bien jouer mon rôle. Je devais parvenir à me faire illusion
à moi-même. On éprouve quelque chose d’analogue quand on apprend
une nouvelle langue, le français, par exemple. Tout d’abord,
on le parle d’une façon consciente, par un effort de volonté.
On pense en anglais, et l’on traduit en français, ou bien
on lit en français, mais il faut traduire en anglais avant
de comprendre. Plus tard, l’effort devient automatique, l’étudiant
se sent en terrain solide, il lit, écrit et pense en français,
sans recourir du tout à l’anglais.

De même, pour nos déguisements, il était nécessaire de nous
0394 exercer jusqu’à ce que nos rôles artificiels fussent devenus
réels, jusqu’à ce que, pour redevenir nous-mêmes, il nous
fallût un effort d’attention et de volonté. Au début, naturellement,
nous tâtonnions un peu à l’aveugle et nous nous égarions souvent.
Nous étions en train de créer un art nouveau, et nous avions
beaucoup à découvrir. Mais le travail progressait partout
: de nouveaux maîtres se développaient dans cet art, et tout
un fonds de trucs et d’expédients s’accumulaient peu à peu.
Ce fonds devint une sorte de manuel qui passait de mains en
mains et faisait partie, pour ainsi dire, du programme d’études
de l’école de la Révolution.

C’est à ce moment que mon père disparut. Ses lettres, qui
m’étaient parvenues régulièrement, cessèrent d’arriver. On
ne le revit plus à notre quartier central de Pell Street.
Nos camarades le cherchèrent partout. Toutes les prisons du
pays furent fouillées par notre service secret. Mais il était
perdu aussi complètement que si la terre l’avait englouti,
et jusqu’à ce jour on n’a pu découvrir le moindre indice de
la manière dont il périt.
0395
Je passai six mois de solitude dans le refuge, mais ils ne
furent pas perdus. Notre organisation marchait à grands pas,
et des montagnes de travail s’amoncelaient toujours devant
nous. De leurs prisons, Ernest et les autres chefs décidaient
ce qu’il y avait à faire, et c’était à nous autres du dehors
de l’accomplir. Le programme comportait, par exemple, la propagande
de bouche en bouche ; l’organisation de notre système d’espionnage
avec toutes ses ramifications ; l’établissement de nos imprimeries
clandestines : et ce que nous appelions notre chemin de fer
souterrain, c’est-à-dire la mise en communication de nos milliers
de refuges nouveaux lorsqu’il manquait des anneaux dans la
chaîne établie à travers tout le pays.

Aussi, comme je le disais, le travail n’était jamais fini.
Au bout de six mois, mon isolement fut rompu par la venue
de deux camarades. C’étaient des jeunes filles, de braves
âmes, des amantes passionnées de la liberté : Laura Petersen,
qui disparut en 1922 et Kate Bierce, qui plus tard épousa
Du Bois, et qui demeure encore avec nous, attendant la prochaine
0396 aurore de l’ère nouvelle.

Elles arrivèrent dans l’état de fièvre où peuvent se trouver
des jeunes filles qui viennent d’échapper à un danger de mort
soudaine. Dans l’équipage du bateau de pêche qui les transportait
à travers la baie de San-Pablo, il y avait un espion, une
créature du Talon de Fer, qui avait réussi à se faire passer
pour révolutionnaire et à pénétrer profondément dans les secrets
de notre organisation. Sans doute, il était sur ma trace,
car nous savions depuis longtemps que ma disparition avait
sérieusement préoccupé le service secret de l’Oligarchie.
Heureusement, comme le prouva la suite des événements, il
n’avait révélé ses découvertes à personne. Il avait évidemment
remis son rapport à plus tard, dans l’espoir de mener tout
à bonne fin en trouvant mon asile et en s’emparant de ma personne.
Ses renseignements périrent avec lui. Sous un prétexte quelconque,
lorsque les jeunes filles débarquèrent à Pétaluna Creek et
montèrent à cheval, il s’arrangea pour quitter son bateau.

En cours de route vers la Sonoma, John Carlston laissa les
0397 jeunes filles aller devant avec son cheval, et revint
à pied sur ses pas. Ses soupçons avaient été éveillés. Il
s’empara de l’espion, et d’après son récit, nous pûmes nous
faire une idée de ce qui s’était passé, si peu doué d’imagination
que fut le narrateur.

– Je lui ai fait son affaire, dit-il simplement. Je lui ai
fait son affaire, répéta-t-il, et une sombre lueur brillait
dans ses yeux, et ses mains déformées par le travail s’ouvraient
et se fermaient éloquemment. Il n’a pas fait de bruit. Je
l’ai caché, et cette nuit je retournerai l’enterrer profondément.

Durant cette période, je m’étonnais souvent de ma propre métamorphose.
Tour à tour il me semblait invraisemblable, soit que j’eusse
jamais vécu dans le calme d’une ville universitaire soit que
je fusse devenue une révolutionnaire aguerrie à des scènes
de violence et de mort. L’une ou l’autre de ces deux choses
paraissait impossible : si l’une était une réalité, l’autre
devait être un songe, mais laquelle ? Ma vie actuelle de révolutionnaire
cachée dans un trou représentait-elle un cauchemar ? Ou bien
0398 pouvais-je me croire une révoltée rêvant d’une existence
antérieure où elle n’avait connu rien de plus excitant que
le thé et la danse, les réunions contradictoires et les salles
de conférence ? Mais, après tout, je suppose que c’était là
une expérience commune à tous les camarades ralliés sous la
rouge bannière de la société humaine.

Je me rappelais souvent des personnages de cette autre existence,
et, assez curieusement, ils apparaissaient et disparaissaient
de temps à autre dans ma vie nouvelle. Tel était le cas de
l’évêque Morehouse. En vain nous l’avions cherché, après le
développement de notre organisation. Il avait été transféré
d’asile en asile. Nous avions suivi sa trace de la maison
de santé de Napa à celle de Stockton, puis à l’hôpital d’Agnews,
dans la vallée de Santa Clara. Mais là se terminait la piste.
Son acte de décès n’existait pas. Il avait dû s’échapper de
façon ou d’autre. Je ne me doutais guère des terribles circonstances
où je devais le revoir, ou plutôt l’entrevoir, dans le tourbillon
de mort de la Commune de Chicago.

0399 Je ne revis jamais Jackson, l’homme qui avait perdu un
bras aux filatures de la Sierra, et déterminé ma conversion
à la Révolution ; mais nous savions tous ce qu’il avait accompli
avant de mourir. Il ne s’était jamais joint aux révolutionnaires.
Aigri par son destin, couvant dans son esprit le souvenir
du mal qu’on lui avait fait, il devint anarchiste, non pas
au sens philosophique, mais comme un pur animal affolé par
la haine et le désir de la vengeance. Et il se vengea bien.
Une nuit que tout le monde dormait au palais Pertonwaithe,
trompant la vigilance des gardiens, il le fit sauter en miettes.
Pas une âme n’échappa, pas même les gardiens. Et dans la prison
où il attendait son jugement, l’auteur du désastre s’étouffa
sous ses couvertures.

Bien différentes de celle-là furent les destinées du Dr Hammerfield
et du Dr Ballingford. Ils restèrent fidèles à leur râtelier
et en furent récompensés par des palais épiscopaux où ils
vivent en paix avec le monde. Tous deux sont des apologistes
de l’Oligarchie. Tous deux sont devenus très gras. – ´ Le
Dr Hammerfield, expliquait un jour Ernest, est parvenu à modifier
0400 sa métaphysique de façon à assurer au Talon de Fer la
sanction divine, puis aussi à y faire entrer largement l’adoration
de la Beauté, et enfin à réduire à l’état de spectre invisible
le vertébré gazeux dont parle Haekel, – la différence entre
le Dr Hammerfield et le Dr Ballingford consiste en ce que
ce dernier conçoit le Dieu des Oligarques comme un peu plus
gazeux et un peu moins vertébré. ª

Peter Donelly, le contremaître jaune des filatures de la Sierra,
que j’avais rencontré au cours de mon enquête sur le cas Jackson,
nous ménageait à tous une surprise. En 1918, j’assistais à
une réunion des rouges de Frisco. De tous nos Groupes de Combat
c’était le plus formidable, le plus féroce et sans pitié.
Il ne faisait pas précisément partie de notre organisation.
Ses membres étaient des fanatiques, des fous. Nous n’osions
pas encourager un pareil état d’esprit. Cependant, bien qu’ils
ne fussent pas des nôtres, nous restions en termes amicaux
avec eux. C’était une affaire d’importance capitale qui m’avait
amenée parmi eux ce soir-là. J’étais, au milieu d’une vingtaine
d’hommes, la seule personne non masquée. Mon affaire terminée,
0401 je fus reconduite par l’un d’eux. En passant dans un corridor
sombre, mon guide enflamma une allumette, l’approcha de son
visage et se démasqua. J’entrevis les traits passionnés de
Peter Donelly, puis l’allumette s’éteignit.
– Je voulais seulement vous montrer que c’était moi, dit-il
dans l’obscurité. Vous rappelez-vous Dallas, le surintendant
?

Je me souvins de la face de renard de ce personnage.

– Eh bien, je lui ai fait son affaire d’abord, dit Donelly
avec orgueil. Puis je me suis fait recevoir parmi les Rouges.

– Mais, comment se fait-il que vous soyez ici, demandai-je.
Votre femme ? Vos enfants ?

– Morts, répondit-il. C’est pour cela… Non, poursuivit-il
vivement, ce n’est pas pour les venger. Ils sont morts tranquillement
dans leurs lits… la maladie, vous savez, un jour ou l’autre.
Tant que je les avais, ils me liaient les bras ; et maintenant
0402 qu’ils sont partis, c’est la revanche de ma virilité flétrie
que je cherche. Naguère j’étais Peter Donelly, le contremaître
jaune. Mais aujourd’hui, je suis le numéro 27 des Rouges de
Frisco. Venez, maintenant, je vais vous faire sortir.

J’entendis de nouveau parler de lui plus tard. Il m’avait
dit la vérité à sa manière en déclarant que tous les siens
étaient morts. Il lui restait un de ses fils, Timothy, mais
le père le considérait comme mort parce qu’il s’était enrôlé
parmi les Mercenaires de l’Oligarchie.

Chaque membre des Rouges de Frisco s’engageait par serment
à accomplir douze exécutions par an, et à se suicider s’il
ne réussissait pas à atteindre ce nombre. Les exécutions n’avaient
pas lieu au hasard. Ce groupe d’exaltés se réunissait fréquemment
et prononçait des sentences en série contre les membres et
serviteurs de l’Oligarchie qui s’étaient signalés à sa vindicte.
Les exécutions étaient ensuite distribuées au sort.

L’affaire qui m’avait amenée ce soir-là était précisément
0403 un jugement de ce genre. Un de nos camarades qui, depuis
plusieurs années, réussissait à se maintenir comme commis
dans le bureau local du service secret du Talon de Fer, avait
éveillé la vigilance des Rouges de Frisco, et son jugement
se poursuivait ce jour même. Naturellement il n’était pas
présent, et ses juges ignoraient qu’il fût un des nôtres.
J’avais pour mission de témoigner de son identité et de sa
loyauté. On se demandera comment je pouvais être au courant
de cette affaire. L’explication est très simple. L’un de nos
agents secrets faisait partie des Rouges de Frisco. Il nous
était nécessaire d’avoir un oeil ouvert sur les amis comme
sur les ennemis, et ce groupe de fanatiques était trop important
pour échapper à notre surveillance.

Mais revenons à Peter Donelly et à son fils. Tout alla bien
pour le père jusqu’au jour où, dans le lot d’exécutions que
le sort lui avait attribuées, il trouva le nom de son propre
enfant. C’est alors que se réveilla l’esprit de famille qu’il
possédait jadis à un si haut degré. Pour sauver son fils il
trahit ses camarades. Ses plans furent en partie contrecarrés,
0404 mais néanmoins une douzaine des Rouges de Frisco furent
exécutés, et le Groupe presque anéanti. En représailles, les
survivants donnèrent à Donelly la fin que méritait sa trahison.

Son fils ne lui survécut pas longtemps. Les Rouges de Frisco
s’engagèrent par serment à l’exécuter. L’Oligarchie fit tous
ses efforts pour le sauver. Il fut transféré d’une partie
du pays à une autre. Trois des Rouges perdirent la vie en
vains efforts pour l’avoir. Le groupe ne se composait que
d’hommes. A la fin, ils eurent recours à une femme, à une
de nos camarades, qui n’était autre qu’Anna Roylston. Notre
cercle intime lui défendit d’accepter cette mission, mais
elle avait toujours eu une volonté à elle et dédaignait toute
discipline. En outre, elle avait du génie et attirait l’affection,
si bien que l’on ne pouvait en venir à bout d’aucune manière.
Elle formait une classe par elle-même et ne répondait à aucun
type de révolutionnaire.

Malgré notre refus de lui permettre cet acte, elle persista
0405 à vouloir l’accomplir. Or, Anna Roylston était une créature
tout à fait séduisante, à qui il suffisait d’un signe pour
fasciner un homme. Elle avait brisé par douzaines les coeurs
de nos jeunes camarades, et en avait capturé d’autres par
vingtaines pour les amener à notre organisation. Cependant,
elle refusait obstinément de se marier. Elle aimait tendrement
les enfants, mais elle pensait qu’un bébé à elle la détournerait
de la Cause, et c’est à la Cause qu’elle avait voué sa vie.

Ce fut un jeu d’enfant pour Anna Roylston de gagner le coeur
de Timothey Donelly. Elle n’éprouva aucun remords de conscience,
car juste à ce moment eut lieu le massacre de Nashville, où
les Mercenaires, sous les ordres de Donelly, assassinèrent
littéralement huit cents tisserands de cette cité. Cependant,
elle ne tua pas Donelly de ses propres mains. Elle le remit,
prisonnier, à celles des Rouges de Frisco. Cela se passait
l’an dernier seulement, et maintenant elle a été rebaptisée.
Les révolutionnaires de partout l’appellent ´ la Vierge Rouge
ª.

0406 Le colonel Ingram et le colonel Van Gilbert sont deux
personnages plus connus que je devais rencontrer plus tard.
Le colonel Ingram s’éleva très haut dans l’Oligarchie et devint
ambassadeur d’Allemagne. Il fut cordialement détesté par le
prolétariat des deux pays. C’est à Berlin que je le retrouvai,
lorsqu’en qualité d’espionne internationale accréditée par
le Talon de Fer, il me reçut chez lui et m’accorda une aide
précieuse. Je puis déclarer ici que mon double rôle me permit
d’accomplir certaines choses de grande importance pour la
Révolution. Le colonel Van Gilbert devint célèbre sous le
nom de ´ Van Gilbert le rageur ª. Il joua son rôle le plus
important dans l’élaboration du nouveau code après la Commune
de Chicago. Mais avant cela, comme juge criminel, il s’était
attiré une condamnation à mort par sa méchanceté démoniaque.
Je fus l’une des personnes qui le jugèrent et le condamnèrent,
Anna Roylston mit la sentence à exécution.

Encore un revenant de mon ancienne existence, – l’avocat de
Jackson. C’était bien le dernier personnage que j’aurais cru
revoir, ce Joseph Hurd, et ce fut une étrange rencontre que
0407 la nôtre. Deux ans après la Commune de Chicago, un soir,
très tard, Ernest et moi arrivâmes ensemble au Refuge de Benton
Harbour, dans le Michigan, sur la rive du lac opposée à Chicago,
juste au moment où venait de se terminer le jugement d’un
espion. La sentence de mort avait été prononcée, et l’on emmenait
le condamné. A peine nous avait-il aperçus que le malheureux
s’arracha aux mains de ses gardiens et se précipita à mes
pieds, embrassant mes genoux comme dans un étau et implorant
ma pitié dans un accès de délire. Quand il leva vers moi sa
figure épouvantée, je reconnus Joseph Hurd. De toutes les
choses terribles que j’ai vues, aucune ne m’a éprouvée comme
le spectacle de cette créature affolée demandant grâce. Follement
attachée à la vie, il se cramponnait pitoyablement à moi malgré
les efforts d’une douzaine de camarades. Et lorsqu’enfin on
l’entraîna après lui avoir fait lâcher prise, je glissai à
terre évanouie. Il est moins pénible de voir mourir des hommes
braves que d’entendre un lâche implorer la vie.

20.

0408Un Oligarque perdu

Mais les souvenirs de mon ancienne vie m’ont entraînée trop
en avant dans l’histoire de ma vie nouvelle. La délivrance
en masse de nos amis prisonniers ne s’effectua qu’assez tard
dans le courant de 1915. Si compliquée que fut l’entreprise,
elle s’accomplit sans accrocs et son succès fut pour nous
un honneur et un encouragement. D’une foule de geôles, de
prisons militaires et de forteresses disséminées depuis Cuba
jusqu’en Californie, nous libérâmes en une seule nuit cinquante
et un de nos Congressistes sur cinquante-deux, et plus de
trois cents autres meneurs. Il n’y eut pas le moindre échec.
Non seulement tous échappèrent, mais tous gagnèrent des refuges
préparés. Le seul de nos représentants que nous ne fîmes pas
évader fut Arthur Simpson, déjà mort à Cabanyas après de cruelles
tortures.

Les dix-huit mois qui suivirent marquent peut-être l’époque
0409 la plus heureuse de ma vie avec Ernest ; pendant tout
ce temps-là, nous ne nous sommes pas quittés un instant, tandis
que plus tard, rentrés dans le monde, nous avons dû vivre
souvent à part.

L’impatience avec laquelle j’attendais l’arrivée d’Ernest,
ce soir-là, était aussi grande que celle que j’éprouve aujourd’hui
devant la révolte imminente. J’étais restée si longtemps sans
le voir que je devenais presque folle à l’idée que la moindre
anicroche à nos plans pourrait le retenir prisonnier dans
son île. Les heures semblaient des siècles. J’étais seule.
Biedenbach et trois jeunes hommes cachés dans notre asile
étaient allés se poster de l’autre côté de la montagne, armés
et prêts à tout. Je crois bien que cette nuit-là, dans toute
l’étendue du pays, tous les camarades étaient hors de leurs
refuges.

Au moment où le ciel pâlissait à l’approche de l’aurore, j’entendis
le signal donné d’en haut et m’empressai d’y répondre. Dans
l’obscurité je faillis embrasser Biedenbach qui descendait
0410 le premier ; l’instant d’après, j’étais dans les bras
d’Ernest. Et je m’aperçus en ce moment, tant ma transformation
était complète, qu’il me fallait un effort de volonté pour
redevenir l’Avis Everhard de jadis, avec ses manières, ses
sourires, ses phrases et ses intonations. C’est seulement
à force d’attention que je réussissais à maintenir mon ancienne
identité. Je ne pouvais plus me permettre de m’oublier une
minute, si l’impératif était devenu l’automatisme de ma personnalité
acquise.

Une fois rentrés dans notre petite cabane, la lumière me permit
d’examiner le visage d’Ernest. A part la pâleur résultant
de son séjour en prison, il n’y avait pas de changement chez
lui, ou du moins on n’en voyait guère. Il était toujours le
même, mon amant, mon mari, mon héros. Cependant, une sorte
d’ascétisme allongeait un peu les lignes de son visage. Cette
expression de noblesse ne faisait d’ailleurs qu’affiner l’excès
de vitalité tumultueuse qui avait toujours accentué ses traits.
Peut-être était-il un peu plus grave que naguère, mais une
lueur rieuse scintillait toujours dans ses yeux. Bien qu’il
0411 eût maigri d’une vingtaine de livres, il restait magnifiquement
en forme. Il avait continué à exercer ses muscles pendant
toute sa détention, et ils étaient de fer. En réalité, il
était en meilleure condition qu’à son entrée en captivité.
Des heures passèrent avant que sa tête se posât sur l’oreiller
et qu’il s’endormit sous mes caresses. Pour moi, je ne pus
fermer l’oeil. J’étais trop heureuse, et je n’avais pas partagé
les fatigues de son évasion et de sa course à cheval.

Pendant qu’Ernest dormait, je changeai de vêtements, j’arrangeai
ma coiffure autrement, je repris ma personnalité nouvelle
et automatique. Quand Biedenbach et les autres camarades s’éveillèrent,
ils m’aidèrent à organiser un petit complot. Tout était prêt,
et nous étions dans la petite chambre souterraine qui servait
de cuisine et de salle à manger, lorsque Ernest ouvrit la
porte et entra. A ce moment, Biedenbach m’interpella du nom
de Marie, et je me tournai pour lui répondre. Je regardai
Ernest avec l’intérêt curieux qu’une jeune camarade manifesterait
en voyant pour la première fois un héros si connu de la Révolution.
Mais le regard d’Ernest se posa à peine sur moi, cherchant
0412 quelqu’un d’autre et faisant impatiemment le tour de la
chambre. Je lui fus alors présentée sous le nom de Marie Holmes.

Pour compléter la déception, nous avions préparé un couvert
de plus, et en nous mettant à table, nous laissâmes une chaise
inoccupée. J’avais envie de crier de joie en remarquant l’anxiété
croissante d’Ernest. Il ne put y tenir longtemps.

– Où est ma femme ? demanda-t-il brusquement.

– Elle dort encore, répondis-je.

C’était l’instant critique. Mais ma voix lui était étrangère,
et il n’y reconnut rien de familier. Le repas continua. Je
parlais beaucoup, et avec exaltation, comme aurait pu faire
l’admiratrice d’un héros, et il était manifeste que mon héros,
c’était lui. Mon admiration enthousiaste s’emporte rapidement
au paroxysme, et avant qu’il puisse deviner mon intention,
je lui jette les bras autour du cou et je l’embrasse sur les
lèvres. Il m’écarte à bout de bras et promène de tous côtés
0413 des regards contrariés et perplexes… Les quatre hommes
se mirent à rire aux éclats, et des explications s’en suivirent.
Ernest resta d’abord sceptique. Il m’examinait minutieusement
et paraissait à demi convaincu, puis il hochait la tête et
ne voulait plus croire. C’est seulement quand, redevenant
l’Avis Everhard de jadis, je lui murmurai à l’oreille des
secrets connus exclusivement d’elle et de lui, qu’il finit
par m’accepter pour sa vraie femme.

Plus tard dans la journée, il me prit dans ses bras, affectant
un grand embarras et s’accusant d’émotions polygames.

– Tu es ma chère Avis, dit-il, mais aussi quelqu’un d’autre.
Etant deux femmes en une, tu constitues mon harem. En tout
cas, nous sommes en sûreté pour le moment. Mais si jamais
les Etats-Unis deviennent trop chauds pour nous je serai qualifié
pour devenir citoyen en Turquie.

Je connus alors le parfait bonheur dans notre refuge. Nous
consacrions de longues heures à des travaux sérieux, mais
0414 nous travaillions ensemble. Nous appartenions l’un à l’autre
pour une période prolongée, et le temps nous paraissait précieux.
Nous ne nous sentions pas isolés, car des camarades venaient
et s’en allaient, apportant les échos souterrains d’un monde
d’intrigues révolutionnaires et le récit des luttes engagées
sur tout le front de bataille. La gaîté ne nous faisait pas
défaut au milieu de ces sombres conspirations. Nous endurions
beaucoup de labeur et de souffrances, mais les vides de nos
rangs étaient aussitôt comblés et nous allions toujours de
l’avant, et parmi les coups et les contrecoups de la vie et
de la mort nous trouvions le temps de rire et d’aimer. Il
y avait parmi nous des artistes, des savants et des étudiants,
des musiciens et des poètes ; dans ce terrier florissait une
culture plus noble et plus raffinée que dans palais ou cités
merveilleuses des oligarques. D’ailleurs, beaucoup de nos
camarades s’employaient précisément à embellir ces palais
et cités de rêve.

Nous n’étions pas non plus confinés dans notre refuge. Souvent,
la nuit, pour prendre de l’exercice, nous parcourions la montagne
0415 à cheval, et nous nous servions pour cela des montures
de Wickson. S’il savait combien de révolutionnaires ses bêtes
ont transportés ! Nous organisions même des pique-niques dans
des coins isolés que nous connaissions, où, arrivés avant
l’aurore, nous restions tout le jour, pour ne repartir qu’à
la tombée de la nuit. Nous nous servions aussi de la crème
et du beurre de Wickson ; et Ernest ne se faisait aucun scrupule
d’abattre ses cailles et ses lapins, ou même, à l’occasion,
quelque jeune daim.

En vérité, c’était un refuge de tout repos. Je crois avoir
dit cependant qu’il fut découvert une fois, et cela m’amène
à éclaircir le mystère de la disparition du jeune Wickson.
Maintenant qu’il est mort, je puis parler librement. Il y
avait au fond de notre grand trou un coin invisible d’en haut,
où le soleil donnait pendant plusieurs heures. Nous y avions
transporté quelques charges de sable de rivière, de sorte
qu’il y faisait sec et chaud, et qu’on aimait à s’y rôtir
au soleil. C’est là qu’un après-midi je m’étais à moitié assoupie,
tenant en main un volume de Mendenhall. Je me trouvais tellement
0416 à l’aise et en sécurité que même son lyrisme enflammé
ne réussissait pas à m’émouvoir.

Je fus rappelé à mes sens par une motte de terre tombant à
mes pieds. Puis j’entendis là-haut le bruit d’une dégringolade,
et l’instant d’après, un jeune homme, après une dernière glissade
sur la paroi effritée, atterrit devant moi. C’était Philip
Wickson, que je ne connaissais pas alors. Il me regarda tranquillement
et siffla doucement de surprise.

– Par exemple ! – s’écria-t-il ; et presque aussitôt, se découvrant,
il ajouta : – Je vous demande pardon. Je ne m’attendais pas
à trouver quelqu’un ici.

J’eus moins de sang-froid que lui. J’étais encore novice quant
à la conduite à tenir dans les circonstances graves. Plus
tard, lorsque je devins une espionne internationale, j’aurais
été moins embarrassée, j’en suis sûre. En l’occurrence, je
me levai d’un bond et lançai l’appel de danger.

0417 – Qu’est-ce qui vous prend ? demanda-t-il en me regardant
d’un air curieux. Pourquoi criez-vous ?

Il était évident qu’il n’avait eu aucun soupçon de notre présence
en opérant sa descente ; je le constatai avec un réel soulagement.

– Pourquoi croyez-vous que j’ai crié ? répliquai-je. J’étais
décidément maladroite en ce temps-là.

– Je n’en sais rien, répondit-il en hochant la tête, à moins
que vous n’ayez des amis par là. En tout cas, ceci demande
des explications. Il y a quelque chose de louche. Vous empiétez
sur une propriété privée. Ce terrain appartient à mon père,
et…

Mais à ce moment Biedenbach, toujours poli et doux, lui dit
de derrière à voix basse :
– Haut les mains, mon jeune monsieur.

Le jeune Wickson leva d’abord les mains, puis se retourna pour
0418 voir en face Biedenbach, qui dirigeait vers lui un pistolet
automatique de 30.30. Wickson était imperturbable.

– Oh, oh ! remarqua-t-il, – un nid de révolutionnaires, un
vrai guêpier, même, ce me semble ! Eh bien, vous ne demeurerez
pas longtemps ici, je puis vous l’assurer.

– Peut-être y demeurerez-vous vous-même assez longtemps pour
changer d’avis, – répondit tranquillement Biendenbach. En
attendant, je dois vous prier de venir à l’intérieur avec
moi.

– A l’intérieur ? – Le jeune homme était abasourdi. Vous avez
donc une catacombe ici ? J’ai entendu parler de choses de
ce genre.

– Entrez et vous verrez, répondit Biedenbach de son ton le
plus exquis.

– Mais c’est illégal, protesta l’autre.
0419
– Oui, d’après votre loi, – répondit le terroriste d’une façon
significative. Mais suivant notre loi à nous, croyez-moi,
c’est parfaitement permis. Il faut bien vous mettre dans la
tête que vous êtes entré dans un monde tout différent du monde
d’oppression et de brutalité où vous avez vécu.

– C’est matière à discussion, murmura Wickson.

– Eh bien ! restez avec nous pour discuter la chose.

Le jeune homme se mit à rire et suivit son ravisseur dans
la maison. Il fut conduit dans la chambre la plus enfoncée
sous terre, et un des camarades fut préposé à sa garde, tandis
que nous débattions la situation dans la cuisine.

Biedenbach, les larmes aux yeux, était d’avis que nous devions
le tuer, et parut tout soulagé quand la majorité eut voté
contre son horrible proposition. D’autre part, nous ne pouvions
songer à laisser partir le jeune oligarque.
0420
– Gardons-le et faisons son éducation.

– Il y a moyen de tout arranger, déclara Ernest.

– Dans ce cas, je demande le privilège de l’éclairer sur la
jurisprudence, cria Biedenbach.

Tout le monde se rallia en riant à cette proposition. Nous
garderions donc Philip Wickson prisonnier et nous lui enseignerions
notre morale et notre sociologie. Mais, en attendant, il y
avait quelque chose à faire : il fallait effacer toutes les
traces du jeune oligarque, en commençant par celles qu’il
avait laissées sur la pente friable du trou. Ce soin échut
à Biedenbach, qui, suspendu d’en haut par une corde, travailla
adroitement tout le reste du jour et fit disparaître jusqu’au
moindre signe. On effaça de même toutes les marques depuis
le bord du trou en remontant le canyon. Puis, au crépuscule,
arriva John Carlson, qui demanda les souliers du jeune Wickson.

0421
Celui-ci ne voulait pas donner sa chaussure, et se montrait
disposé à la défendre en combat singulier… Mais Ernest lui
fit sentir le poids d’une main de forgeron. Plus tard, Carlson
devait se plaindre des nombreuses ampoules et écorchures que
lui avait values l’étroitesse des souliers ; il s’en était
servi pour une adroite besogne. Partant du point où l’on avait
cessé d’effacer les traces du jeune homme, Carlson, après
avoir chaussé les souliers en question, se dirigea vers la
gauche. Il marcha pendant plusieurs milles, contourna des
monticules, franchit des crêtes, suivit des canyons, et finalement
noya la piste dans l’eau courante d’un ruisseau. Là, il se
déchaussa, parcourut encore le lit du ruisseau sur une certaine
distance, puis remit ses propres chaussures. Une semaine après,
le jeune Wickson rentra en possession des siennes.

Cette nuit-là, la meute de chasse fut lâchée, et l’on ne dormit
guère dans le refuge. Plusieurs fois, pendant la journée du
lendemain, les chiens descendirent le canyon en donnant de
la voix, mais se lancèrent à gauche sur la fausse piste que
0422 Carlson avait préparée pour eux, et leurs abois se perdirent
au loin dans les gorges de la montagne. Pendant tout ce temps,
nos hommes attendaient dans le refuge, les armes à la main
; ils avaient des revolvers automatiques et des fusils, sans
parler d’une demi-douzaine de machines infernales fabriquées
par Biedenbach. On peut imaginer la surprise des chercheurs,
s’ils s’étaient aventurés dans notre cachette.

J’ai maintenant révélé la vérité sur la disparition de Philip
Wickson, jadis oligarque, et, plus tard, serviteur fidèle
de la Révolution. Car nous finîmes par le convertir. Son esprit
était neuf et plastique, et la Nature l’avait doué d’une saine
moralité. Plusieurs mois après, nous lui fîmes franchir la
Sonoma sur un des chevaux de son père, jusqu’au Petaluma Creek,
où il s’embarqua sur une petite chaloupe de pêche. Par étapes
faciles, grâce à notre chemin de fer occulte, nous l’envoyâmes
au refuge de Carmel.

Il y demeura huit mois, au bout desquels il ne voulait plus
nous quitter, pour deux raisons. La première est qu’il était
0423 tombé amoureux d’Anna Roylston, et la seconde, qu’il était
devenu l’un des nôtres. Ce ne fut qu’après s’être bien convaincu
de l’inutilité de son amour qu’il se soumit à nos désirs et
consentit à retourner chez son père. Bien qu’il ait joué jusqu’à
sa mort le rôle d’oligarque, il fut en réalité l’un de nos
agents les plus précieux. Mainte et mainte fois, le Talon
de Fer fut confondu par l’insuccès de ses plans et de ses
opérations contre nous. S’il avait su le nombre de ses membres
qui travaillaient pour notre compte, il se serait expliqué
ces échecs. Le jeune Wickson ne fléchit jamais dans sa loyauté
à la Cause22. Sa mort même fut déterminée par cette fidélité
au devoir. Pendant la grande tempête de 1927, c’est en assistant
à une réunion de nos chefs qu’il contracta la pneumonie dont
il mourut.

21.

Le rugissement de la bête

0424
Durant notre séjour prolongé dans le refuge, nous restâmes
parfaitement au courant de tout ce qui se passait dans le
monde extérieur, ce qui nous permit d’apprécier exactement
la force de l’Oligarchie contre laquelle nous étions en guerre.
Des flottements de cette époque transitoire, les nouvelles
institutions se dégageaient sous des formes plus nettes, avec
les caractères et attributs de la permanence. Les Oligarques
avaient réussi à inventer une machine gouvernementale aussi
compliquée que vaste, mais qui fonctionnait, en dépit de tous
nos efforts pour l’entraver et la saboter.

Ce fut une surprise pour beaucoup de révolutionnaires. Ils
n’avaient pas conçu une pareille possibilité. Néanmoins, l’activité
du pays continuait. Des hommes trimaient aux champs et dans
les mines, – naturellement, ce n’étaient que des esclaves.
Quant aux industries essentielles, elles prospéraient sur
toute la ligne. Les membres des grandes castes ouvrières étaient
satisfaits et travaillaient de bon coeur. Pour la première
fois de leur vie, ils connaissaient la paix industrielle.
0425 Ils ne se tracassaient plus des heures réduites, des grèves,
des fermetures d’ateliers, ni des timbres de syndicats. Ils
vivaient dans des maisons plus confortables, dans de jolies
villes à eux, délicieuses en comparaison des bouges et des
ghettos habités jadis. Ils avaient une meilleure nourriture,
moins d’heures de travail quotidien, plus de vacances, un
choix plus varié de plaisirs et de distractions intellectuelles.
Quant à leurs frères et soeurs moins fortunés, les travailleurs
non favorisés, le peuple surmené de l’Abîme, ils ne s’en souciaient
pas le moins du monde. Une ère d’égoïsme s’annonçait dans
l’humanité. Encore ceci n’est-il pas tout à fait juste : car
les castes ouvrières fourmillaient d’agents à nous, d’hommes
qui percevaient, par delà les besoins du ventre, les radieuses
figures de la Liberté et de la Fraternité.

Une autre grande institution qui avait pris forme et fonctionnait
parfaitement était celle des Mercenaires. Ce corps de troupes
était issu de l’ancienne armée régulière et ses effectifs
avaient été portés à un million d’hommes, sans parler des
forces coloniales. Les Mercenaires constituaient une race
0426 à part. Ils habitaient des villes à eux, administrées
par un gouvernement virtuellement autonome, et jouissaient
de nombreux privilèges. C’est eux qui consommaient une grosse
part de l’encombrant surplus de richesse. Ils perdirent tout
contact sympathique avec le reste du peuple, et développèrent
une conscience et une moralité de classe à part. Et, pourtant,
nous avions des milliers d’agents parmi eux.

L’Oligarchie elle-même se développa d’une façon remarquable
et, il faut l’avouer, inattendue. En tant que classe, elle
se disciplina. Chacun de ses membres eut sa tâche assignée
dans le monde et fut obligé de l’accomplir. Il n’y eut plus
de jeunes gens riches et oisifs. Leur force était employée
pour consolider celle de l’Oligarchie. Ils servaient soit
comme officiers supérieurs dans l’armée, soit comme capitaines
ou lieutenants dans l’industrie. Ils se faisaient des carrières
dans les sciences appliquées, et beaucoup d’entre eux devinrent
des ingénieurs renommés. Ils entraient dans les nombreuses
administrations du gouvernement, prenaient des emplois dans
les possessions coloniales et étaient reçus par milliers dans
0427 les divers services secrets. Ils faisaient leur apprentissage,
si je puis dire, dans l’enseignement, les arts, l’Eglise,
la science et la littérature ; et dans ces différentes branches,
ils remplissaient une fonction importante en modelant la mentalité
nationale de façon à assurer la perpétuité de l’Oligarchie.

On leur enseignait, et plus tard ils enseignaient à leur tour,
que leur façon d’agir était la bonne. Ils s’assimilaient l’idée
aristocratique dès le moment où, tout enfants, ils commençaient
à recevoir les impressions du monde extérieur : elle avait
été tissée dans leurs fibres jusqu’à ce qu’elle fît partie
de leurs os et de leur chair. Ils se regardaient comme des
dompteurs d’animaux, des meneurs de fauves. Sous leurs pieds
s’élevaient toujours des grondements souterrains de révolte.
Au milieu d’eux, à pas furtifs, rôdait sans cesse la mort
violente ; les bombes, les balles et les couteaux représentaient
les crocs de cette bête rugissante de l’Abîme qu’ils devaient
dominer pour que l’humanité subsistât. Ils se croyaient les
sauveurs du genre humain, et se considéraient comme des travailleurs
0428 héroïques se sacrifiant pour son plus grand bien.

Ils étaient convaincus que leur classe était l’unique soutien
de la civilisation, et persuadés que s’ils faiblissaient une
minute, le monstre les engloutirait dans sa panse caverneuse
et gluante avec tout ce qu’il y a de beauté et de bonté, de
joies et de merveilles au monde. Sans eux, l’anarchie régnerait
et l’humanité retomberait dans la nuit primordiale d’où elle
eut tant de peine à émerger. L’horrible image de l’anarchie
était constamment mise sous les yeux de leurs enfants, jusqu’à
ce qu’obsédés par cette crainte entretenue, ils fussent prêts
à en obséder leurs propres descendants. Telle était la bête
qu’il fallait fouler aux pieds, et son écrasement constituait
le suprême devoir de l’aristocrate. En résumé, eux seuls,
par leurs efforts et sacrifices incessants, se tenaient entre
la faible humanité et le monstre dévorant ; ils le croyaient
fermement, ils en étaient sûrs.

Je ne saurais trop insister sur cette conviction de rectitude
morale commune à toute la classe des oligarques. Elle a fait
0429 la force du Talon de Fer, et beaucoup de camarades ont
mis trop de temps ou de répugnance à la comprendre. La plupart
ont attribué la force du Talon de Fer à son système de récompenses
et de punitions. C’est une erreur. Le ciel et l’enfer peuvent
entrer comme facteurs premiers dans le zèle religieux d’un
fanatique ; mais, pour la grande majorité, ils sont accessoires
par rapport au bien et au mal. L’amour du bien, le désir du
bien, le mécontentement de ce qui n’est pas tout à fait bien,
en un mot, la bonne conduite, voilà le facteur primordial
de la religion. Et l’on peut en dire autant de l’Oligarchie.
L’emprisonnement, le bannissement, la dégradation d’une part,
de l’autre, les honneurs, les palais, les cités de merveille,
ce sont là des contingences. La grande force motrice des oligarques
est leur conviction de bien faire. Ne nous arrêtons pas aux
exceptions : ne tenons pas compte de l’oppression et de l’injustice
au milieu desquelles le Talon de Fer a pris naissance. Tout
cela est connu, admis, entendu. Le point en question est que
la force de l’Oligarchie gît actuellement dans sa conception
satisfaite de sa propre rectitude.

0430 A tout prendre, la force de la révolution aussi, durant
ces vingt dernières et terribles années, a résidé exclusivement
dans sa conscience d’être honnête. On ne peut expliquer autrement
nos sacrifices, ni l’héroïsme de nos martyrs. C’est pour cette
seule raison que l’âme d’un Mendenhall s’est enflammée pour
la Cause et qu’il a écrit son admirable Chant du Cygne dans
la nuit qui précéda son supplice. C’est pour cette seule raison
qu’Hubert est mort dans les tortures, refusant jusqu’au bout
de trahir ses camarades. C’est pour le même motif qu’Anna
Roylston a refusé le bonheur de la maternité et que John Carlson
est resté, sans rétribution, le fidèle gardien du refuge de
Glen Ellen. Qu’on interroge tous les camarades révolutionnaires,
hommes ou femmes, jeunes ou vieux, éminents ou humbles, géniaux
ou simples, on trouvera toujours qu’ils ont eu pour mobile
puissant et persistant leur soif de droiture.

Mais revenons à notre histoire. Ernest et moi, avant de quitter
notre refuge, nous avions parfaitement compris à quel point
s’était développée la puissance du Talon de Fer. Les castes
ouvrières, les Mercenaires, les innombrables agents et policiers
0431 de tout ordre étaient complètement gagnés à l’Oligarchie.
Tout considéré, et abstraction faite de la perte de leur liberté,
ils vivaient plus à l’aise que jamais auparavant. D’autre
part, la grande masse désespérée du peuple de l’Abîme s’enfonçait
dans un abrutissement apathique et satisfait de sa misère.
Toutes les fois que des prolétaires de force exceptionnelle
se distinguaient du troupeau, les Oligarques s’emparaient
d’eux en améliorant leur condition et en les admettant dans
les castes ouvrières ou parmi les Mercenaires. Ainsi, tout
mécontentement s’apaisait et le prolétariat se trouvait frustré
de ses chefs naturels.

La condition du peuple de l’Abîme était pitoyable. L’école
communale avait cessé d’exister pour eux. Ils vivaient comme
des bêtes dans des ghettos grouillants et sordides, ils pourrissaient
dans la misère et la dégradation. Toutes leurs anciennes libertés
avaient été supprimées. A ces esclaves du travail, le choix
même de ce travail était dénié. On leur refusait également
le droit de changer de résidence, et celui de porter ou de
posséder des armes. Ils étaient serfs, non pas de la terre
0432 comme les fermiers, mais de la machine et du labeur. Quand
le besoin d’eux se faisait sentir pour une tâche extraordinaire,
comme la construction de grandes routes, lignes aériennes,
canaux, tunnels, passages souterrains ou fortifications, des
levées étaient opérées dans les ghettos des travailleurs,
et par dizaines de milliers, de bonne volonté, ou de force,
ils étaient transportés à pied d’oeuvre. De véritables armées
de serfs travaillent actuellement à la construction d’Ardis,
parqués dans de misérables cabanes où la vie de famille est
impossible, d’où la décence est bannie par une bestiale promiscuité.
En vérité, elle est bien là dans les ghettos, la bête rugissante
de l’Abîme tant redoutée des Oligarques : mais c’est eux-mêmes
qui l’ont créée et l’entretiennent, c’est eux qui empêchent
la disparition du singe et du tigre dans l’homme.

En ce moment même, le bruit court que de nouvelles levées
sont projetées pour la construction d’Asgard, la cité-merveille
qui doit dépasser toutes les splendeurs d’Ardis après l’achèvement
de celle-ci. C’est nous autres révolutionnaires qui nous chargerons
de continuer cette grande oeuvre, mais elle ne sera pas accomplie
0433 par de misérables serfs. Les murs, les tours et les flèches
de cette ville féerique s’élèveront au rythme des chansons,
et dans sa beauté incomparable seront amalgamés, au lieu de
soupirs et de gémissements, de l’harmonie et de la joie.

Ernest était follement impatient de se retrouver dans le monde
et en pleine activité, car les temps semblaient mûrs pour
notre première révolte, celle qui échoua si lamentablement
dans la commune de Chicago. Cependant il savait discipliner
son âme à la patience, et pendant tout le temps que dura son
tourment, pendant qu’Hadly, qu’on avait fait venir dans ce
but de l’Illinois, le transformait en autre homme, il roulait
dans sa tête de grands projets d’organisation du prolétariat
instruit, et préparait des plans pour maintenir au moins un
rudiment d’éducation chez le peuple de l’Abîme, dans l’éventualité,
bien entendu, d’un échec de la première révolte.

Ce n’est qu’en janvier 1917 que nous quittâmes le refuge.
Tout était prévu. Nous prîmes place immédiatement comme agents
provocateurs dans le jeu du Talon de Fer. Je passais pour
0434 la soeur d’Ernest. Cette place nous avait été ménagée
par les oligarques et les camarades en autorité dans leur
cercle intime ; nous étions en possession de tous les papiers
nécessaires, et notre passé même se trouvait en règle. Avec
l’aide du cercle intime, cela n’était pas si difficile qu’on
pourrait croire, car, dans ce monde d’ombres qu’était le service
secret, l’identité restait toujours plus ou moins nébuleuse.
Pareils à des fantômes, les agents allaient et venaient, obéissaient
à des ordres, accomplissaient des devoirs, suivaient les pistes,
faisaient des rapports à des officiers souvent inconnus, ou
coopéraient avec d’autres agents qu’ils n’avaient jamais vus
et ne devaient jamais revoir.

22.

La Commune de Chicago

Non seulement notre qualité d’agents provocateurs nous permettait
0435 de voyager librement, mais elle nous mettait en contact
avec le prolétariat et avec nos camarades révolutionnaires.
Nous avions pied dans les deux camps à la fois, servant ostensiblement
le Talon de Fer, mais travaillant en secret et de tout coeur
pour la Cause. Les nôtres étaient nombreux dans les divers
services secrets de l’Oligarchie, et en dépit de criblages
et remaniements incessants, on n’a jamais pu nous en éliminer
tout à fait.

Ernest avait contribué pour une large part au plan de la première
révolte, dont la date avait été fixée pour le début du printemps
de 1918. A l’automne de 1917, nous n’étions pas prêts, il
s’en faut de beaucoup ; et la révolte, en éclatant prématurément,
était vouée à l’échec. Naturellement, dans un complot à ce
point compliqué, toute précipitation devient fatale. Le Talon
de Fer l’avait bien prévu, et avait dressé ses plans en conséquence.

Nous avions projeté de diriger notre premier coup contre le
système nerveux de l’oligarchie. Celle-ci n’avait pas oublié
la leçon de la grève générale, et s’était prémunie contre
0436 la défection des télégraphistes en installant des postes
sans fil, sous le contrôle des Mercenaires. De notre côté,
nous avions pris nos mesures pour parer ce contrecoup. Au
signal donné, de tous les refuges du pays, des villes, des
agglomérations et des baraquements, devaient sortir des camarades
dévoués qui feraient sauter les stations de T.S.F. Ainsi,
dès le premier choc, le Talon de Fer serait mis à terre et
virtuellement privé de l’usage de ses membres.

En même temps, d’autres camarades devaient dynamiter les ponts
et tunnels et disloquer tout le réseau des voies ferrées.
Des groupes étaient désignés pour s’emparer de l’état-major
des Mercenaires et de la police, ainsi que de certains oligarques
particulièrement habiles ou remplissant d’importantes fonctions
exécutives. De cette façon, les chefs de l’ennemi seraient
écartés du champ des batailles qui ne pouvaient manquer de
s’engager un peu partout.

Beaucoup de choses s’accompliraient simultanément dès que
le mot d’ordre serait lancé. Les patriotes canadiens et mexicains,
0437 dont le Talon de Fer était loin de soupçonner la force
réelle, s’étaient engagés à seconder notre tactique. Puis
il y avait les camarades (les femmes, car les hommes seraient
employés ailleurs) chargées d’afficher les proclamations sortant
de nos presses secrètes. Ceux d’entre nous qui occupaient
de hauts emplois dans le Talon de Fer s’arrangeraient pour
jeter immédiatement le désordre et l’anarchie dans tous leurs
services. Nous avions des milliers de camarades parmi les
Mercenaires. Leur tâche consisterait à faire sauter les magasins
et à saboter les mécanismes délicats de toutes les machines
de guerre. Des opérations analogues devraient être perpétrées
dans les cités spéciales des Mercenaires et des castes ouvrières.

En un mot, nous voulions asséner un coup soudain, magistral
et étourdissant. Avant que l’oligarchie pût s’en remettre,
elle serait détruite. L’opération comportait des heures terribles
et le sacrifice de nombreuses existences, mais nul révolutionnaire
ne se laisse arrêter par de pareilles considérations. Et même,
bien des choses, dans notre plan, dépendaient du peuple inorganisé
de l’Abîme, qui devait être lâché sur les palais et les cités
0438 de ses maîtres. Qu’importait la perte des vies et la destruction
des propriétés ? La bête de l’Abîme rugirait, la police et
les Mercenaires tueraient ; c’est entendu. Mais la bête de
l’Abîme rugissait à tous propos, et les massacreurs patentés
tueraient de toute façon. Cela revient à dire que les divers
dangers qui nous menaçaient se neutralisaient réciproquement.
Pendant ce temps-là nous accomplirions notre besogne avec
une sécurité relative, et nous prendrions la direction de
tout le mécanisme social.

Tel était notre plan ; chaque détail avait d’abord été élaboré
en secret, puis, à mesure que l’époque approchait, communiqué
à un nombre croissant de camarades. Cet élargissement progressif
du complot en était le point dangereux : mais ce point ne
fut même pas atteint. Grâce à son système d’espionnage, le
Talon de Fer eut vent de la révolte projetée, et se prépara
à nous infliger une nouvelle et sanglante leçon. Chicago fut
le lieu choisi pour la démonstration, et elle fut exemplaire.

De toutes les villes, Chicago était la plus mûre pour la révolution23
0439 – Chicago jadis appelée la cité de sang, et qui allait
de nouveau mériter ce surnom. Trop de grèves y avaient été
écrasées à l’époque du capitalisme, et trop de têtes brisées
dans la dernière, pour que les travailleurs fussent disposés
à oublier ou pardonner. La révolte y couvait même parmi les
castes ouvrières. Malgré leur changement de condition et toutes
les faveurs accordées, leur haine de la classe dominatrice
ne s’était pas éteinte. Cet état d’esprit avait contaminé
les Mercenaires, dont trois régiments étaient même disposés
à se joindre à nous en masse.

Chicago avait toujours été le centre des orages qui éclataient
entre le travail et le capital ; ville des combats de rues
et des morts violentes, où la conscience de classe et l’organisation
étaient aussi développées chez les travailleurs que chez les
capitalistes, où jadis les maîtres d’école eux-mêmes formaient
des syndicats affiliés dans la Confédération Américaine du
Travail avec ceux des aides-maçons et plâtriers. Chicago devait
donc devenir le centre de dépression de cet orage prématuré
que fut la première révolte.
0440
Le déchaînement du cyclone fut précipité par le Talon de Fer.
Ce fut habilement fait. Toute la population, y compris les
castes des travailleurs privilégiés, fut soumise à une série
de traitements outrageants. Des engagements et des accords
furent violés, et les punitions les plus rigoureuses prodiguées
pour des fautes insignifiantes. Le peuple de l’Abîme fut éveillé
de son apathie à coups de fouet. Le Talon de Fer se mit en
devoir de faire rugir la bête. En même temps, il faisait montre
d’une incroyable insouciance en ce qui concernait les mesures
de précaution les plus élémentaires. La discipline était relâchée
parmi les Mercenaires restés en garnison, tandis que plusieurs
régiments avaient été retirés de la ville et envoyés en diverses
parties du pays.

Il ne fallut pas bien longtemps pour faire aboutir ce programme
: ce fut l’affaire de quelques semaines. Nous autres révolutionnaires
perçûmes quelques rumeurs sur l’état des esprits, mais elles
étaient trop vagues pour nous faire comprendre la vérité.
Nous pensions que ces dispositions à la révolte étaient spontanées
0441 et nous donneraient du fil à retordre, mais nous ne nous
doutions pas que le mouvement était préparé de propos délibéré,
et préparé si discrètement, dans le cercle du Talon de Fer,
que rien n’en avait transpiré chez nous. L’organisation de
ce complot en contre-partie fut une merveille, et son exécution
en fut une autre.

J’étais à New York quand je reçus l’ordre de me rendre immédiatement
à Chicago. L’homme qui me le remit était un des oligarques
; j’en fus certaine en l’entendant parler, bien que je ne
connusse pas son nom et que je n’aie pas vu sa figure. Ses
instructions n’étaient que trop claires : je lus tout de suite
entre les lignes que notre conspiration était découverte ;
la contre-mine n’attendait que l’étincelle pour éclater. Les
innombrables agents du Talon de Fer, y compris moi-même, allaient
faire jaillir cette étincelle, à distance ou en se rendant
sur place. Je me flatte d’avoir conservé mon sang-froid sous
le regard perçant de l’oligarque, mais mon coeur battait follement.
Avant qu’il eût fini de donner ses ordres implacables, je
me sentais prête à hurler et à lui serrer la gorge de mes
0442 dix doigts.

A peine hors de sa présence, je me mis à calculer l’emploi
de mon temps. Si la chance me favorisait, je pouvais disposer
de brèves minutes pour entrer en contact avec quelque chef
local avant de sauter dans le train. Prenant mes précautions
pour n’être pas suivie, je courus comme une folle à l’Hôpital
d’Urgence et j’eus la chance d’être admise immédiatement près
du médecin-chef, le camarade Galvin. Je commençais, hors d’haleine,
à lui communiquer la nouvelle, mais il m’arrêta :

– Je suis au courant, dit-il d’un ton calme, en contraste
avec l’éclair de ses yeux d’Irlandais. Je devinais le but
de votre visite. J’ai reçu la communication voilà un quart
d’heure et je l’ai déjà transmise. On fera tout le possible
ici pour que les camarades se tiennent tranquilles. Chicago,
mais Chicago seul, doit être sacrifié.

– Avez-vous essayé de vous mettre en rapport avec Chicago
? demandai-je.
0443
Il secoua la tête. – Pas de communications télégraphiques.
Chicago est isolé du monde, et l’enfer va s’y déchaîner.

Il s’arrêta un instant, et je le vis serrer le poing. Puis
il éclata :
– Par Dieu ! Je voudrais bien y aller !

– Il y a encore une chance d’arrêter bien des choses, dis-je,
si mon train n’a pas d’accident et si je puis arriver à temps
; ou si d’autres camarades du service secret, sachant la vérité,
pouvaient y être assez tôt.
– Vous autres du cercle intime, vous vous êtes laissés surprendre
cette fois, dit-il.

Je hochai la tête en toute humilité.

– Le secret était bien gardé, répondis-je. Seuls les chefs
ont dû le connaître avant ce jour. N’ayant pu encore pénétrer
jusque-là, nous étions forcément tenus dans l’ignorance. Si
0444 seulement Ernest était ici ! Peut-être est-il maintenant
à Chicago, et alors tout va bien.

Le Dr Galvin fit un signe négatif : – D’après les dernières
nouvelles, il venait d’être envoyé à Boston ou à New-Haven.
Ce service secret pour l’ennemi doit le gêner énormément,
mais cela vaut mieux que de rester terré dans un refuge.

Je me levai pour partir, et Galvin me serra vigoureusement
la main.

– Ne perdez pas courage, me recommanda-t-il en guise d’adieu.
Si la première révolte est perdue, nous en ferons une seconde,
et cette fois-là nous serons plus sages. Au revoir et bonne
chance. Je ne sais pas si je vous reverrai jamais. «a va être
terrible là-bas, mais je donnerais bien dix années de ma vie
pour avoir la chance d’y être.

Le Vingtième-Siècle quittait New York à six heures du soir
et était censé arriver à Chicago à sept heures du matin. Mais
0445 il perdit du temps cette nuit-là. Nous suivions un autre
convoi. Parmi les voyageurs de mon wagon Pulman se trouvait
le camarade Hartman, qui appartenait comme moi au service
secret du Talon de Fer. C’est lui qui me parla de ce train
précédant immédiatement le nôtre. C’en était une parfaite
reproduction, mais il ne contenait pas de voyageurs. Il était
destiné, si l’on essayait de faire sauter le Vingtième-Siècle,
à sauter à sa place. Même dans notre train il n’y avait pas
grand monde, et je comptai à peine douze ou treize voyageurs
dans notre voiture.

– Il doit y avoir de gros personnages dans ce train-ci, dit
Hartman en conclusion. J’ai remarqué un wagon privé à l’arrière.

La nuit était tombée quand nous effectuâmes notre premier
changement de locomotive, et je descendis sur le quai pour
respirer un peu d’air pur et tâcher d’observer ce que je pourrais.
Par les portières du wagon réservé, j’entrevis trois hommes
que je connaissais. Hartman avait raison. L’un d’eux était
le général Altendorff ; les deux autres, Masson et Vanderbold,
0446 représentaient le cerveau du service de l’Oligarchie.

C’était une belle nuit de clair de lune, mais j’étais agitée
et ne pouvais dormir. A cinq heures du matin, je m’habillai
et me levai.

Je demandai à la servante du cabinet de toilette combien le
train avait de retard, et elle me répondit deux heures. C’était
une mulâtresse. Je remarquai qu’elle avait les traits hagards,
avec de grands cernes sous les yeux, qui semblaient dilatés
par une angoisse persistante.

– Qu’avez-vous ? lui demandai-je.

– Rien, Mademoiselle ; seulement je n’ai pas bien dormi, répondit-elle.

Je la regardai avec plus d’attention et risquai un de nos
signes. Elle y répondit, et je m’assurai qu’elle était des
nôtres.

0447– Il va se passer à Chicago quelque chose de terrible,
dit-elle. Il y a ce faux train devant nous. C’est lui, et
les convois de troupes, qui nous retardent.

– Des trains militaires ? demandai-je.

Elle fit un signe affirmatif. – La ligne en est bondée. Nous
en avons dépassé toute la nuit. Et tous se dirigent vers Chicago.
On les branche sur la ligne aérienne. Cela en dit long…
J’ai un bon ami à Chicago, ajouta-t-elle en manière d’excuse.
C’est un des nôtres. Il est dans les Mercenaires, et j’ai
peur pour lui.

Pauvre fille ! son amoureux appartenait à l’un des trois régiments
infidèles.

Hartman et moi déjeunâmes ensemble dans le wagon-restaurant,
et je me forçai à manger. Le ciel s’était couvert, et le train
filait comme un tonnerre monotone à travers les grisâtres
draperies de cette journée qui s’avançait. Les nègres mêmes
0448 qui nous servaient savaient qu’un événement tragique se
préparait. Ils avaient perdu leur légèreté habituelle de caractère
et semblaient oppressés : ils se montraient lents dans leur
service, leur esprit était ailleurs, et ils échangeaient des
murmures attristés à l’extrémité du wagon, près de la cuisine.
Hartman voyait la situation sous un jour désespéré.

– Que pouvons-nous faire ? demanda-t-il pour la vingtième
fois en haussant les épaules. Puis, indiquant la fenêtre :

– Voyez ! tout est prêt ! Vous pouvez être sûre qu’ils en
tiennent comme cela jusqu’à une distance de trente ou quarante
milles en dehors de la ville, sur toutes les voies ferrées.

Il faisait allusion aux trains militaires rangés sur les voies
de garage. Les soldats faisaient leur popote sur des feux
allumés près des rails, et regardaient curieusement notre
train qui filait sans ralentir son allure foudroyante.

Quand nous entrâmes dans Chicago, tout était tranquille. Il
0449 était évident que rien d’anormal ne s’y passait encore.
Dans les faubourgs on nous distribua les journaux du matin.
Ils n’annonçaient rien, et pourtant les gens habitués à lire
entre les lignes y pouvaient trouver bien des choses qui échapperaient
au lecteur ordinaire. La fine main du Talon de Fer apparaissait
dans chaque colonne. On laissait entrevoir certains points
faibles dans l’armure de l’Oligarchie, mais bien entendu,
il n’y avait rien de défini : on voulait que le lecteur trouvât
son chemin à travers ces allusions. C’était adroitement fait.
Comme romans d’intrigue, ces journaux du matin du 27 octobre
étaient des chefs-d’oeuvre.

Les dépêches locales manquaient, et rien que cette absence
était un coup de maître. Elle enveloppait Chicago de mystère,
et suggérait au lecteur ordinaire de cette ville l’idée que
l’Oligarchie n’osait pas donner les nouvelles locales. Une
rubrique rapportait des rumeurs, fausses, naturellement, d’actes
d’insubordination commis un peu partout dans le pays, mensonges
grossièrement déguisés sous des allusions complaisantes aux
mesures de répression à prendre. Une autre énumérait toute
0450 une série d’attentats à la dynamite contre des stations
de télégraphie sans fil, et les grosses récompenses promises
à ceux qui en dénonceraient les auteurs. On annonçait beaucoup
de forfaits analogues, non moins imaginaires, mais cadrant
avec les plans des révolutionnaires. Tout cela avait pour
but de créer, dans l’esprit des camarades de Chicago, l’impression
qu’une révolte générale débutait, tout en y jetant la confusion
par les détails d’échecs partiels. Pour quelqu’un qui n’était
pas au courant il était impossible d’échapper à la sensation
vague mais certaine que tout le pays était mûr pour un soulèvement
qui avait déjà commencé à éclater.

Un télégramme disait que la défection des Mercenaires en Californie
était devenue si sérieuse qu’une demi-douzaine de régiments
avaient été débandés et démantelés, et que les soldats avec
leurs familles avaient été expulsés de leurs cités spéciales
et rejetés dans les ghettos de travailleurs. Or, les Mercenaires
de Californie étaient, en réalité, les plus fidèles de tous
à leurs employeurs. Mais comment pouvait-on le savoir à Chicago,
isolée du reste du monde ? Il y avait aussi une dépêche mutilée
0451 dans la transmission, décrivant un soulèvement de la populace
de New York, avec laquelle les castes ouvrières auraient fait
cause commune, et se terminant par l’affirmation (destinée
à être prise pour du bluff) que les troupes étaient maîtresses
de la situation.

Et ce n’est pas seulement par la presse que les oligarques
avaient cherché à répandre de trompeuses informations. Nous
apprîmes plus tard qu’à diverses reprises, au commencement
de la nuit, étaient venus des messages télégraphiques destinés
uniquement à être surpris par les révolutionnaires.

– Je crois que le Talon de Fer n’aura pas besoin de nos services,
remarqua Hartman en posant le journal qu’il venait de lire,
quand le train entra au dépôt central. Ils ont perdu leur
temps en nous envoyant ici. Leurs plans ont évidemment réussi
mieux qu’ils ne s’y attendaient. L’enfer va se déchaîner d’une
minute à l’autre.

Il se retourna pour regarder le train que nous venions de
0452 quitter.

– Je le pensais bien, dit-il. Ils ont décroché le wagon réservé
au moment où les journaux ont été apportés dans le train.

Hartman était complètement abattu. J’essayai de le réconforter,
mais il paraissait ignorer mes efforts. Tout à coup, il se
mit à parler très vite et à voix basse pendant que nous traversions
la gare. Je ne compris pas tout d’abord.

– Je n’en étais pas sûr, disait-il, et je n’en ai parlé à
personne. Voilà des semaines que je tente l’impossible, et
je n’ai pas pu arriver à une certitude. Faites attention à
Knowlton. Je le soupçonne. Il connaît le secret d’un grand
nombre de nos refuges. Il tient dans la main la vie de centaines
des nôtres, et je crois que c’est un traître. C’est une impression
plutôt qu’autre chose. Mais j’ai cru remarquer un changement
chez lui depuis quelque temps. Il est possible qu’il nous
ait vendus, ou en tous cas il va nous vendre. J’en suis presque
sûr. Je ne voulais pas souffler mot de mes soupçons à âme
0453 qui vive, mais, je ne sais pourquoi, je m’imagine que
je ne quitterai pas Chicago vivant. Ayez l’oeil sur Knowlton.
Tâchez de l’attirer dans un piège. Démasquez-le. Je ne sais
rien de plus. Ce n’est qu’une intuition, et jusqu’à présent,
je n’ai pas réussi à trouver le fil conducteur.

A ce moment, nous sortions sur le trottoir.

– Souvenez-vous, conclut Hartman d’un ton pressant. Ayez l’oeil
sur Knowlton.

Et il avait raison. Un mois ne s’était pas écoulé que Knowlton
payait sa trahison de sa vie. Il fut formellement exécuté
par les camarades du Milwaukee.

Tout était calme dans les rues, trop calme. Chicago semblait
mort. On n’entendait pas le mouvement des affaires, il n’y
avait même pas de voitures dehors. Les tramways à terre et
les aériens ne marchaient pas. A intervalles seulement, sur
les trottoirs, on rencontrait de rares passants, qui ne s’attardaient
0454 guère. Ils filaient très vite et avec un but évidemment
bien défini, et cependant on devinait dans leur démarche une
curieuse indécision, ils semblaient appréhender que les maisons
ne leur tombent sur la tête ou que le trottoir ne s’enfonce
sous leurs pieds. Pourtant, quelques gamins flânaient, et
dans leurs yeux se lisait une attention contenue comme s’ils
s’attendaient à des événements merveilleux et émouvants.

De quelque part, à une grande distance dans le sud, nous parvint
le bruit sourd d’une explosion. Ce fut tout. Le calme reprit,
bien que les gamins, mis en éveil, tendissent l’oreille, comme
de jeunes daims, dans la direction du son. Les portes de tous
les bâtiments étaient fermées, les devantures des magasins
abaissées. Mais on voyait en évidence beaucoup de policiers
et de gardes, et, de temps à autre, passait rapidement une
patrouille de Mercenaires en automobiles.

Hartman et moi décidâmes d’un commun accord qu’il était inutile
de nous présenter aux chefs locaux du service secret. Cette
omission serait excusée, nous le savions, à la faveur des
0455 événements subséquents. Nous nous dirigeâmes donc vers
le grand ghetto de travailleurs du quartier sud, dans l’espoir
d’entrer en contact avec quelques-uns de nos camarades. Il
était trop tard. Nous le savions. Mais nous ne pouvions rester
à rien faire dans ces rues horriblement silencieuses. Où était
Ernest ? Je me le demandais. Que se passait-il dans les cités
des castes ouvrières et celles des Mercenaires ? Et à la forteresse
?
Comme en réponse à cette question, un rugissement prolongé
s’éleva dans l’air, un grondement un peu assourdi par la distance,
mais ponctué d’une série de détonations précipitées.

– C’est la forteresse ! s’écria Hartman. Le ciel ait pitié
de ces trois régiments !

A un croisement de rues nous remarquâmes, dans la direction
des magasins d’approvisionnement, une gigantesque fumée. Au
carrefour suivant, nous en vîmes plusieurs autres qui montaient
vers le ciel du quartier de l’ouest. Au-dessus de la cité
des Mercenaires planait un gros ballon captif ; il éclata
0456 au moment même où nous le regardions, et ses débris enflammés
retombèrent de toutes parts. Cette tragédie aérienne ne nous
apprenait rien, car nous ne pouvions savoir si le ballon était
monté par des amis ou des ennemis. Un bruit vague bourdonnait
dans nos oreilles, quelque chose comme le bouillonnement lointain
d’un chaudron gigantesque, et Hartman me dit que c’était le
crépitement des mitrailleuses et des fusils automatiques.

Cependant, nous avancions toujours dans un voisinage tranquille,
où n’arrivait rien d’extraordinaire. Il passa des agents de
police et des patrouilles en automobile, puis une demi-douzaine
de pompes qui revenaient évidemment d’un incendie quelconque.
Un officier en automobile héla les pompiers, dont l’un répondit
en criant : ´ Il n’y a pas d’eau ! Ils ont fait sauter les
conduites principales. ª

– Nous avons détruit l’approvisionnement d’eau, remarqua Hartman
enthousiasmé. Si nous pouvons faire une chose pareille dans
une tentative prématurée, isolée et avortée d’avance, que
ne ferions-nous pas si l’effort avait mûri et concerté dans
0457 tout le pays ?

L’automobile de l’officier qui avait posé la question démarra
en vitesse. Soudain éclata un fracas assourdissant. La voiture,
avec son chargement humain, fut soulevée dans un tourbillon
de fumée, puis s’affaissa en un tas de débris et de cadavres.

Hartman exultait.

– Bravo, bravo ! répétait-il à demi-voix. Aujourd’hui le prolétariat
reçoit une leçon, mais il en donne une aussi.

La police accourait vers le lieu du sinistre. Une autre automobile
de patrouille s’était arrêtée. Quant à moi, j’étais comme
abasourdie par la soudaineté de l’événement. Je ne comprenais
pas ce qui venait de se passer sous mes yeux, et je m’étais
à peine aperçue que nous avions été saisis par la police.
Brusquement, je vis un agent qui se préparait à abattre Hartman.
Mais celui-ci, toujours de sang-froid, lui donna les mots
de passe ; je vis le revolver braqué vaciller, puis s’abaisser,
0458 et j’entendis le policier grommeler d’un air déçu. Il
était en colère et maudissait tout le service secret. Il déclarait
qu’on avait toujours ces gens-là dans les jambes. Hartman
lui répondait avec la suffisance caractéristique des agents
du service de renseignements et lui dénonçait en détail les
bévues de la police.

Comme au sortir d’un songe, je me rendis compte de ce qui
était arrivé. Tout un groupe s’était formé autour de l’épave,
et deux hommes étaient en train de soulever l’officier blessé
pour le porter dans l’autre voiture. Une panique soudaine
les saisit, et la bande affolée se dispersa dans toutes les
directions. Les deux hommes avaient laissé retomber rudement
le blessé et couraient comme les autres. L’agent grognon se
mit à courir aussi, et Hartman et moi en fîmes autant, sans
savoir pourquoi, poussés par une terreur aveugle à nous éloigner
au plus vite de cet endroit fatal.

Il ne s’y passait rien de particulier à ce moment, et cependant
je m’expliquai tout. Les fuyards revenaient timidement, mais
0459 à chaque instant ils levaient les yeux avec appréhension
vers les fenêtres hautes des grandes maisons qui dominaient
la rue de chaque côté comme les parois d’une gorge abrupte.
De l’une de ces innombrables fenêtres, la bombe avait été
lancée, mais de laquelle ? Il n’y avait pas eu de seconde
bombe, mais on en avait eu la crainte.

Désormais, nous regardâmes les fenêtres d’une manière avertie.
Derrière n’importe laquelle, la mort pouvait être braquée.
Tout bâtiment était une embuscade possible. C’était la guerre
dans cette jungle moderne qu’est une grande ville. Chaque
rue représentant un canyon, chaque construction une montagne.
Rien n’était changé depuis les temps de l’homme primordial,
en dépit des automobiles de guerre qui filaient autour de
nous.

Au détour d’une rue, nous trouvâmes une femme gisant sur le
pavé dans une mare de sang.

Hartman se pencha sur elle. Quant à moi, je me sentais défaillir.
0460 Je devais voir bien des morts, ce jour-là, mais ce carnage
en masse m’affecterait moins que ce premier cadavre abandonné
là, à mes pieds, sur le pavé.

– Elle a reçu un coup de revolver dans la poitrine, déclara
Hartman.

Elle serrait sous le bras, comme un enfant, un paquet d’imprimés.
Même en mourant, elle n’avait pas voulu se séparer de ce qui
avait causé sa mort. Car lorsque Hartman eut réussi à retirer
le paquet, nous vîmes qu’il se composait de grandes feuilles
imprimées, les proclamations des révolutionnaires.

– Une camarade ! m’écriai-je.

Hartman se contenta de maudire le Talon de Fer, et nous passâmes
notre chemin. Nous fûmes plusieurs fois arrêtés par des agents
ou des patrouilles, mais les mots de passe nous permirent
d’avancer. Il ne tombait plus de bombes des fenêtres, les
derniers passants semblaient s’être évanouis, et la tranquillité
0461 de notre voisinage immédiat était redevenue plus profonde
que jamais. Cependant, le gigantesque chaudron continuait
à bouillonner dans le lointain, le bruit de sourdes explosions
nous arrivait de tous côtés, et des colonnes de fumée plus
nombreuses dressaient plus haut leurs panaches sinistres.

23.

La ruée de l’Abîme

Soudain les choses changèrent d’aspect : un frisson d’animation
sembla vibrer dans l’air. Des automobiles passèrent d’un vol
rapide, deux, trois, une douzaine, dont les occupants nous
criaient des avertissements. Au prochain croisement de rues,
une des voitures fit une terrible embardée sans ralentir,
et l’instant d’après, à l’endroit qu’elle venait de quitter
et dont elle était déjà loin, un grand trou fut creusé dans
0462 le pavé par l’explosion d’une bombe. Nous vîmes la police
disparaître en courant dans les rues transversales, et nous
savions que quelque chose d’effroyable approchait, dont nous
entendions le grondement croissant.

– Nos braves camarades arrivent, dit Hartman.

Déjà nous pouvions voir leur tête de colonne barrant la rue
d’un mur à l’autre, au moment où fuyait la dernière automobile
de guerre : celle-ci s’arrêta un instant à notre hauteur.
Un soldat en descendit en toute hâte, portant quelque chose
qu’il déposa avec précaution dans le ruisseau ; puis il reprit
sa place d’un bond. L’auto s’élança, vira au coin et disparut.
Hartman courut au bord du trottoir et se pencha sur l’objet.

– N’approchez pas, me cria-t-il.

Je le vis travailler fébrilement de ses mains. Quand il me
rejoignit, la sueur perlait sur son front.

0463 – Je l’ai désamorcée, dit-il, et au bon moment. Ce soldat
est un maladroit. Il la destinait à nos camarades, mais il
ne lui avait pas donné assez de temps. Elle aurait éclaté
prématurément : maintenant elle ne sautera plus.

Les événements se précipitaient. De l’autre côté de la rue,
à un demi-pâté de maisons plus loin, aux fenêtres supérieures
d’un bâtiment, je distinguai des gens qui regardaient. Je
venais à peine de les signaler à Hartman qu’une nappe de flammes
et de fumée se déployait sur cette partie de la façade, et
l’air fut ébranlé par l’explosion. Le mur de pierres, en partie
démoli, laissait voir la charpente de fer à l’intérieur. Un
instant après, la façade de la maison d’en face était déchirée
par des explosions analogues. Dans l’intervalle, on entendait
crépiter les pistolets et fusils automatiques. Ce duel aérien
dura plusieurs minutes, et finit par s’apaiser. Evidemment,
nos camarades occupaient l’un des bâtiments, les Mercenaires
celui d’en face, et ils se battaient à travers la rue ; mais
il nous était impossible de savoir de quel côté étaient les
nôtres.
0464
A ce moment, la colonne qui avançait dans la rue arrivait
presque à notre hauteur. Dès que les premiers rangs passèrent
sous les fenêtres des bâtiments rivaux, l’action y reprit
de plus belle. D’un côté on jetait des bombes dans la rue,
de l’autre on en lançait sur la maison d’en face, qui ripostait.
Du moins nous savions, cette fois, quelle était la maison
occupée par nos amis. Ils faisaient du bon travail, défendant
les gens de la rue contre les bombes de l’ennemi.

Hartman me saisit le bras et m’entraîna dans une impasse assez
large qui servait d’entrée quelque part.

– Ce ne sont pas nos camarades ! me cria-t-il à l’oreille.

Les portes intérieures de ce cul-de-sac étaient fermées et
verrouillées. Nous n’avions pas d’issue, car, à ce moment,
la tête de colonne nous dépassait. Ce n’était pas une colonne,
mais une cohue, un torrent déchaîné qui remplissait la rue
; c’était le peuple de l’Abîme affolé par la boisson et la
0465 souffrance, rugissant et se ruant enfin pour boire le
sang de ses maîtres. Je l’avais déjà vu, ce peuple de l’Abîme
: j’avais traversé ses ghettos, et croyais le connaître ;
mais il me semblait aujourd’hui que je le voyais pour la première
fois. Sa muette apathie s’était évanouie : il représentait
à cette heure une force fascinatrice et redoutable, un flot
qui s’enflait en lames de colère visible, en vagues grondantes
et hurlantes, un troupeau de carnivores humains ivres de l’alcool
pillé dans les magasins, ivres de haine, ivres de la soif
du sang ; hommes en haillons, femmes en guenilles, enfants
en loques ; êtres d’une intelligence obscure et féroce, sur
les traits desquels s’était effacé tout ce qu’il y a de divin
et imprimé tout ce qu’il y a de démoniaque dans l’homme ;
des singes et des tigres ; des poitrinaires émaciés et d’énormes
bêtes poilues ; des visages anémiés dont tout le suc avait
été pompé par une société vampire, et des figures bouffies
de bestialité et de vice : des mégères flétries et des patriarches
barbus à têtes de morts : une jeunesse corrompue et une vieillesse
pourrie ; faces de démons, asymétriques et torves, corps déformés
par les ravages de la maladie et les affres d’une éternelle
0466 famine ; rebut et écume de la vie, hordes vociférantes,
épileptiques, enragées, diaboliques !

Et pouvait-il en être autrement ? Le peuple de l’Abîme n’avait
rien à perdre que sa misère et la douleur de vivre. Et qu’avait-il
à gagner ? Rien autre chose qu’une orgie finale et terrible
de vengeance. La pensée me vint que dans ce torrent de lave
humaine, il y avait des hommes, des camarades, des héros,
dont la mission avait consisté à soulever la bête de l’Abîme
pour que l’ennemi fût occupé à la mater.

Alors, il m’arriva une chose surprenante : une transformation
s’opéra en moi. La peur de la mort, pour moi-même ou pour
les autres, m’avait quittée. Dans une étrange exaltation,
je me sentais comme un être nouveau dans une nouvelle vie.
Rien n’avait d’importance. La Cause était perdue pour cette
fois, mais elle revivrait demain, toujours la même, toujours
jeune et ardente. Et, aux horreurs déchaînées pendant les
heures suivantes, je pus désormais prendre un calme intérêt.
La mort ne signifiait rien, la vie ne signifiait pas davantage.
0467 Tantôt j’observais les événements en spectatrice, attentive,
tantôt, entraînée dans leurs remous, j’y participais avec
une égale curiosité. Mon esprit avait bondi à la froide altitude
des étoiles et saisi, impassible, une nouvelle échelle d’appréciation
des valeurs. Si je ne m’étais accrochée à cette planche de
salut, je crois que je serais morte.

La foule s’était écoulée sur une longueur d’un demi-mille
lorsque nous fûmes découverts. Une femme affublée de haillons
invraisemblables, avec des joues caverneuses et des yeux noirs
percés en trous de vrille, nous aperçut, Hartman et moi. Elle
poussa un glapissement aigu et se précipita contre nous, entraînant
une partie de la cohue. Je crois encore la voir, bondissant
à un pas devant les autres, ses cheveux gris voltigeant en
cordelettes emmêlées ; du sang lui coulait sur le front, provenant
d’une blessure au cuir chevelu. Elle brandissait une hachette
; l’autre main, sèche et ridée, pétrissait convulsivement
le vide comme une serre d’oiseau de proie. Hartman s’élança
devant moi. L’instant ne se prêtait pas aux explications.
Nous étions convenablement vêtus, cela suffisait. Son coup
0468 de poing atteignit la femme entre les yeux : la force
du coup la rejeta en arrière, mais elle rencontra le mur mouvant
et rebondit en avant, étourdie et désemparée, tandis que la
hachette s’abattait sans force sur l’épaule d’Hartman.

L’instant d’après, je perdis la notion de ce qui arrivait.
J’étais submergée par la foule. L’étroit espace où nous étions
était rempli de cris, de hurlements et de blasphèmes. Les
coups pleuvaient sur moi. Des mains déchiraient et arrachaient
mes habits et ma chair. J’eus la sensation d’être mise en
pièces. J’étais sur le point d’être renversée, étouffée. Au
plus fort de la presse, une poigne solide me saisit à l’épaule
et me tira violemment. Vaincue par la souffrance et l’écrasement,
je m’évanouis.

Hartman ne devait pas sortir vivant de cette allée. Pour me
défendre, il avait affronté le premier choc. C’est ce qui
m’avait sauvée, car, tout de suite après, l’encombrement était
devenu trop dense pour permettre autre chose que d’aveugles
étreintes et tiraillements.
0469
Je repris connaissance au sein d’une agitation effrénée ;
autour de moi, tout était entraîné dans le même mouvement.
J’étais balayée par une monstrueuse inondation qui me portait
je ne sais où. L’air frais me caressait la joue et me râpait
un peu les poumons. Languissante et étourdie, je sentais vaguement
qu’un bras solide m’entourait la taille, me soulevait à demi
et m’attirait en avant. Je m’aidais faiblement de mes propres
jambes. Je voyais s’agiter devant moi le dos d’un paletot
d’homme. Fendu de haut en bas le long de la couture médiane,
il battait comme un pouls régulier, la fente s’ouvrant et
se fermant au rythme du marcheur. Ce phénomène me fascina
un bon moment, pendant que je recouvrais mes sens. Puis je
ressentis mille piqûres d’aiguilles dans les joues et dans
le nez, et je m’aperçus que du sang me coulait sur la figure.
Mon chapeau avait disparu, ma chevelure défaite flottait au
vent. Une douleur cuisante à la tête me rappela une main qui
m’avait arraché les cheveux dans la cohue. Ma poitrine et
mes bras étaient couverts de meurtrissures et tout endoloris.

0470 Mon cerveau s’éclaircissait : sans arrêter ma course,
je me retournai pour regarder l’homme qui me soutenait, celui
qui m’avait arrachée à la foule et sauvée. Il perçut mon mouvement.

– Tout va bien, cria-t-il d’une voix rauque. Je vous ai reconnue
tout de suite.

Moi, je ne me le remettais pas. Mais, avant d’avoir pu dire
un mot, je marchai sur quelque chose de vivant qui se contracta
sous mon pied. Poussée par ceux qui suivaient, je ne pus me
baisser pour voir, mais je savais que c’était une femme tombée
que des milliers de pieds écrasaient sans relâche sur le pavé.

– Tout va bien, répéta l’homme. Je suis Garthwaite.

Il était barbu, décharné et sale, mais je pus reconnaître
en lui le robuste gaillard qui, trois ans auparavant, avait
passé quelques mois dans notre refuge de Glen Ellen. Il me
donna les mots de passe du service secret du Talon de Fer,
pour me faire comprendre qu’il y était employé lui aussi.
0471
– Je vous tirerai d’ici dès que j’en trouverai l’occasion,
me dit-il ; mais marchez avec précaution, et, sur votre vie,
prenez garde de faire un faux pas et de tomber !

Tout arrivait brusquement ce jour-là, et c’est avec une écoeurante
brusquerie que la foule s’arrêta. Je me heurtai violemment
contre une grosse femme qui me précédait (l’homme au paletot
fendu avait disparu), et ceux qui me suivaient furent projetés
sur moi. L’enfer était déchaîné dans une cacophonie de hurlements,
de malédictions et de cris d’agonie que dominaient le barattage
des mitrailleuses et le crépitement de la fusillade. D’abord,
je n’y compris rien. Des gens tombaient à droite, à gauche,
tout autour de moi. La femme qui était devant moi se plia
en deux et s’abattit, se serrant le ventre d’une étreinte
affolée. Contre mes jambes un homme se débattait dans le spasme
de la mort.

Je me rendis compte que nous étions en tête de la colonne.
Je n’ai jamais su comment avait disparu le demi-mille d’humanité
0472 qui nous précédait, et je me demande encore s’il a été
anéanti par quelque effroyable engin de guerre, disloqué et
détruit par morceaux, ou s’il a pu s’échapper en se dispersant.
Mais le fait certain est que nous nous trouvions là en tête
de la colonne et non au milieu, et qu’en ce moment nous étions
balayés par une stridente averse de plomb.

Dès que la mort eut un peu éclairci le tassement, Garthwaite,
qui ne m’avait pas lâché le bras, se précipita à la tête d’une
poussée de survivants vers le large porche d’un bâtiment d’affaires.
Nous fûmes pressés contre les portes par une masse de créature
pantelantes, haletantes, et demeurâmes un certain temps dans
cette horrible situation.

– J’ai fait du propre, se lamentait Garthwaite. Je vous ai
entraînée dans une belle souricière. Dans la rue, nous conservions
une chance de jeu, ici nous n’en avons aucune. Il ne nous
reste plus qu’à crier : ´ Vive la Révolution ! ª

Alors commença ce à quoi nous nous attendions. Les Mercenaires
0473 tuaient sans faire quartier. L’effroyable pression, d’abord
exercée sur nous, diminuait au fur et à mesure de la tuerie.
Les morts et les mourants, en tombant, faisaient de la place.
Garthwaite mit sa bouche contre mon oreille et me cria des
mots que je ne pus saisir dans l’effrayant vacarme. Sans attendre
davantage, il me saisit, me jeta à terre et me recouvrit du
corps d’une femme agonisante. Puis, à force de serrer et de
pousser, il se glissa contre moi, me cachant en partie de
son propre corps. Une montagne de morts et de mourants commença
à s’empiler sur nous, et sur ce tas, des blessés se traînaient
en geignant. Mais ces mouvements cessèrent bientôt, et un
demi-silence régna, entrecoupé de plaintes, de soupirs et
de râles.

J’aurais été écrasée sans l’aide de Garthwaite, et, malgré
ses efforts, il semble inconcevable que j’aie pu survivre
à une pareille compression. Pourtant, souffrance à part, j’étais
possédée d’un unique sentiment de curiosité. Comment cela
allait-il finir ? Qu’est-ce que je ressentirais en mourant
? C’est ainsi que je reçus mon baptême de sang, mon baptême
0474 rouge, dans la boucherie de Chicago. Jusqu’ici, j’envisageais
la mort comme une théorie ; mais depuis, elle représente pour
moi un fait sans importance, tant elle est facile.

Cependant, les Mercenaires n’étaient pas encore satisfaits.
Ils envahirent le porche pour achever les blessés et rechercher
les indemnes qui, comme nous, faisaient les morts. J’entendis
un homme, arraché d’un monceau, les implorer d’une façon abjecte,
jusqu’à ce qu’un coup de revolver lui coupât la parole. Une
femme s’élança d’un autre tas en grondant et en tirant des
coups de feu. Avant de succomber, elle déchargea six fois
son arme, mais je ne pus savoir avec quel résultat, car nous
ne suivions ces tragédies que par l’ouïe. A chaque instant
nous parvenaient, par bouffées, des scènes du même genre,
dont chacune se dénouait par un coup de revolver. Dans les
intervalles, nous entendions les soldats parler et jurer en
fouillant parmi les cadavres, tandis que leurs officiers les
pressaient.

Enfin, ils s’attaquèrent à notre tas, et nous sentîmes la
0475 pression diminuer à mesure qu’ils enlevaient les morts
et les blessés. Garthwaite se mit à prononcer les mots de
passe. D’abord on ne l’entendait pas. Il éleva la voix.

– Ecoute ça, dit un soldat. Et, aussitôt, s’éleva l’ordre
bref d’un officier :
– Attention là ! Allez-y doucement !

Oh ! Cette première gorgée d’air pendant qu’on nous retirait
! Garthwaite dit le nécessaire tout de suite, mais je dus
subir un bref interrogatoire pour prouver que j’étais au service
du Talon de Fer.

– Ce sont bien des agents provocateurs, conclut l’officier.

C’était un jeune homme imberbe, un cadet de quelque grande
famille d’oligarques.

– Sale métier ! grogna Garthwaite. Je vais donner ma démission
et essayer d’entrer dans l’armée. Vous tenez le bon bout,
0476 vous autres.

– Vous le méritez bien, – répondit le jeune officier ; – je
peux vous donner un coup d’épaule et tâcher d’arranger cela.
Je n’aurai qu’à dire comment je vous ai trouvé.

Il prit le nom et le numéro de Garthwaite et se tourna de
mon côté :
– Et vous ?

– Oh ! moi, je vais me marier, répondis-je d’un ton dégagé,
et j’enverrai tout promener.

Ainsi, nous nous mîmes à causer tranquillement, pendant qu’on
achevait les blessés autour de nous. Tout cela me fait aujourd’hui
l’effet d’un rêve, mais, sur le moment, ce semblait la chose
la plus naturelle du monde. Garthwaite et le jeune officier
se perdirent dans une conversation animée sur la différence
entre les méthodes de guerre moderne et cette bataille de
rues et de gratte-ciels engagée dans toute une ville. Je les
0477 écoutais attentivement, tout en me recoiffant et épinglant
les déchirures de mes jupes. Et, pourtant, tout ce temps,
le massacre des blessés continuait. Parfois, les coups de
revolver couvraient la voix de Garthwaite et de l’officier,
et les obligeaient à se répéter.

J’ai passé trois jours de ma vie dans cette tuerie de la Commune
de Chicago, et je puis donner une idée de son immensité en
disant que, pendant tout ce temps, je n’ai guère vu autre
chose que le massacre du peuple de l’Abîme et les batailles
en plein air d’un gratte-ciel à l’autre. En réalité, je n’ai
rien aperçu de l’oeuvre héroïque accomplie par les nôtres.
J’ai entendu les explosions de leurs mines et de leurs bombes,
j’ai vu la fumée des incendies allumés par eux, et c’est tout.
Cependant, j’ai suivi les épisodes aériens d’une grande action,
l’attaque des forteresses, en ballon, par nos camarades. Elle
eut lieu le second jour. Les trois régiments déloyaux avaient
été détruits jusqu’au dernier homme. Les forteresses étaient
bondées de Mercenaires, le vent soufflait dans la bonne direction
; et nos aérostats partaient d’un bâtiment d’affaires dans
0478 la Cité.

Notre ami Biedenbach, depuis son départ de Glen Ellen, avait
inventé un explosif très puissant, qu’il avait baptisé du
nom d’expédite, et les ballons étaient munis de ses engins.
C’étaient de simples montgolfières, gonflées d’air chaud,
grossièrement et hâtivement construites, mais qui suffirent
à accomplir leur mission. Je vis toute la scène d’un toit
voisin. Le premier ballon manqua complètement les forteresses
et disparut dans la campagne ; mais nous devions entendre
de ses nouvelles par la suite. Il avait pour pilotes Burton
et O’Sullivan. Ils descendirent à la dérive au-dessus d’une
voie ferrée, juste au moment où passait un train militaire
lancé à toute vitesse vers Chicago. Ils laissèrent tomber
toute leur charge d’expédite sur la locomotive, et les débris
obstruèrent la voie pendant plusieurs jours. Le plus beau
est que le ballon, délesté de sa charge d’explosifs, fit un
bond dans l’air et ne retomba qu’à une douzaine de milles
plus loin, de sorte que nos deux héros échappèrent sains et
saufs.
0479
La seconde nef échoua désastreusement. Volant mal et flottant
trop bas, elle fut percée de coups de fusil comme une écumoire
avant d’atteindre les forteresses. Elle était montée par Hertford
et Guinness, qui furent déchiquetés en même temps que le champ
où ils s’abattirent. Biedenbach était au désespoir – tout
cela nous fut conté plus tard – aussi s’embarqua-t-il tout
seul dans le troisième ballon. Lui aussi volait bas, mais
la chance le favorisait, car les soldats ne réussirent pas
à le trouer sérieusement. Je crois revoir toute la scène comme
je la suivis alors du toit du gratte-ciel, – le sac gonflé
en dérive et l’homme suspendu dessous comme un point noir.
Je ne pouvais apercevoir la forteresse, mais les gens sur
le toit disaient qu’il était juste au-dessus. Je ne vis pas
tomber la charge d’expédite ; mais je vis le ballon faire
un bond dans le ciel. Au bout d’un instant appréciable une
grande colonne de fumée se dressa dans l’air, et c’est seulement
après que j’entendis le tonnerre de l’explosion. Le tendre
Biedenbach venait de détruire une forteresse. Après cela,
deux autres sphériques s’élevèrent en même temps. L’un fut
0480 mis en morceaux par l’explosion prématurée de l’expédite
; l’autre, déchiré par le contre-coup, tomba juste dans la
forteresse qui restait et la fit sauter. La chose n’eût pas
mieux réussi si elle avait été concertée, bien que deux camarades
y aient perdu la vie.

Je reviens aux gens de l’Abîme, puisqu’en réalité c’est à
eux seuls que j’eus affaire. Ils massacrèrent avec rage et
détruisirent tout dans la ville proprement dite, mais ils
ne réussirent pas un instant à atteindre dans l’ouest la cité
des oligarques. Ceux-ci avaient bien pris leurs mesures de
protection. Quelque effroyable que pût être la dévastation
au coeur de la ville, eux-mêmes, avec leurs femmes et leurs
enfants, devaient s’en tirer sans le moindre mal. On dit que,
pendant ces terribles journées, leurs enfants s’amusaient
dans les parcs, et que le thème favori de leurs jeux était
une imitation de leurs aînés foulant aux pieds le prolétariat.

Cependant, les Mercenaires ne trouvèrent pas la tâche facile
0481 quand ils eurent non seulement à compter avec le peuple
de l’abîme, mais encore à se battre avec les nôtres. Chicago
resta fidèle à ses traditions, et si toute une génération
de révolutionnaires fut balayée, elle entraîna avec elle bien
près d’une génération d’ennemis. Il va de soi que le Talon
de Fer garda secret le chiffre de ses pertes, mais tout en
restant au-dessous de la vérité, on peut estimer à cent trente
mille le nombre des Mercenaires tués. Malheureusement, les
camarades n’avaient aucune chance de succès. Au lieu d’être
soutenus par une révolte de tout le pays, ils étaient seuls,
et l’oligarchie pouvait disposer contre eux de la totalité
de ses forces. En cette occurrence, heure par heure, jour
par jour, train sur train, par centaines de mille, les troupiers
furent déversés sur Chicago.

Mais le peuple de l’Abîme aussi était innombrable. Fatigués
de tuer, les militaires entreprirent un vaste mouvement enveloppant
qui devait aboutir à refouler la populace, comme du bétail,
dans le lac Michigan. C’est au début de ce mouvement que Garthwaite
et moi avions rencontré le jeune officier. Si cette tactique
0482 échoua, ce fut grâce à l’effort splendide des camarades.
Les Mercenaires, qui espéraient réunir toute la masse en un
troupeau, ne réussirent pas à précipiter dans le lac plus
de quarante mille de ces misérables. A maintes reprises, au
moment où quelque groupe bien en main était ramené vers les
quais, nos amis créaient une diversion, et la foule s’échappait
par quelque ouverture pratiquée dans le filet.

Nous en vîmes un exemple peu de temps après notre rencontre
avec le jeune officier. L’attroupement dont nous avions fait
partie, et qui avait été repoussé, trouva la retraite coupée
vers le sud et vers l’est par de forts contingents. Les troupes
que nous avions rencontrées les contenaient du côté ouest.
Le nord, seul, lui restait ouvert, et c’est vers le nord qu’il
marcha, c’est-à-dire vers le lac, harcelé des trois autres
côtés par le tir des mitrailleuses et des fusils automatiques.
J’ignore s’il pressentit sa destination ou si ce fut un sursaut
aveugle du monstre ; mais, en tous cas, la foule s’engouffra
soudain dans une rue transversale vers l’ouest, puis tourna
au prochain carrefour, et, revenue sur ses pas, se dirigea
0483 au sud vers le grand ghetto.

A ce moment précis, Garthwaite et moi nous essayions de gagner
vers l’ouest pour sortir de la région des combats de rues,
et nous retombâmes en plein dans la mêlée. En tournant un
coin, nous vîmes la multitude hurlante qui se précipitait
sur nous. Garthwaite me saisit par le bras et nous allions
nous mettre à courir, lorsqu’il me retint juste à temps pour
m’empêcher de me jeter sous les roues d’une demi-douzaine
d’automobiles blindées et munies de mitrailleuses qui accouraient
à toute vitesse ; derrière, se trouvaient des soldats armés
de fusils automatiques. Tandis qu’ils prenaient position,
la foule arrivait sur eux et il semblait bien qu’ils allaient
être submergés avant d’avoir pu entrer en action.

De ci de là, des soldats déchargeaient leurs fusils, mais
ces feux individuels étaient absolument sans effet sur la
tourbe qui continuait à avancer en mugissant de rage. Il y
avait évidemment des difficultés à manoeuvrer les mitrailleuses.
Les automobiles sur lesquelles elles étaient montées barraient
0484 la rue, de sorte que les tirailleurs devaient prendre
position dessus, ou entre elles, et sur les trottoirs. Il
venait de plus en plus de soldats, et nous ne pouvions pas
sortir de l’encombrement. Garthwaite me tenait par le bras,
et nous nous aplatissions contre la façade d’une maison.

La foule n’était pas à dix mètres quand les mitrailleuses
entrèrent en action. Devant ce mortel rideau de feu, rien
ne pouvait survivre. La cohue arrivait toujours, mais n’avançait
plus. Elle s’empilait en un énorme tas, en une vague grossissante
de morts et de mourants. Ceux qui étaient derrière poussaient
les autres en avant, et la colonne, d’un ruisseau à l’autre,
rentrait en elle-même comme un télescope. Des blessés, hommes
et femmes, rejetés par dessus la crête de cet horrible mascaret
dévalaient en se débattant jusque sous les roues des automobiles
et les pieds des soldats, qui les perçaient de leurs baïonnettes.
Je vis pourtant un de ces malheureux se remettre sur pieds
et sauter sur un soldat qu’il mordit à la gorge. Tous deux,
le militaire et l’esclave, roulèrent étroitement enlacés dans
la fange.
0485
Le feu cessa. La besogne était accomplie. La populace avait
été arrêtée dans sa folle tentative de percée. L’ordre fut
donné de dégager les roues des autos blindées. Elles ne pouvaient
avancer sur ce monceau de cadavres, et on voulait les détourner
sur la rue transversale. Les soldats étaient en train de retirer
les corps d’entre les roues lorsque la chose se passa. Nous
sûmes, plus tard, comment elle s’était produite. Au bout du
pâté de maisons, il y en avait une occupée par une centaine
de nos camarades. Ils s’étaient frayés un chemin à travers
les toits et les murs, d’une maison à l’autre, et avaient
fini par arriver droit au-dessus des mercenaires massés dans
la rue. Alors eut lieu le contre-massacre.

Sans le moindre signe prémonitoire, une averse de bombes tomba
du sommet du bâtiment. Les automobiles furent réduites en
miettes, ainsi qu’un grand nombre de soldats. Nous nous précipitâmes
avec les survivants dans une course affolée. A l’extrémité
opposée du pâté de maisons, le feu fut ouvert sur nous d’un
autre bâtiment. Les soldats avaient tapissé la rue de cadavres,
0486 ce fut leur tour de servir de tapis. Quant à Garthwaite
et moi, notre vie semblait protégée par un charme. Comme auparavant,
nous nous réfugiâmes sous un porche. Mais, cette fois, il
n’était pas disposé à s’y laisser prendre. Quand l’éclatement
des bombes s’apaisa, il risqua un oeil de droite et de gauche.

– La populace revient, – me cria-t-il. Il faut nous tirer
d’ici.

Nous courûmes en nous tenant par la main sur le pavé ensanglanté,
et nous glissions et piétinions en nous hâtant vers le coin
le plus proche. Dans la rue transversale, nous aperçûmes quelques
soldats qui fuyaient encore. Il ne leur arrivait rien. La
voie était libre. Nous nous arrêtâmes un instant pour regarder
en arrière. La foule déferlait lentement. Elle était occupée
à s’armer des fusils des morts et à achever les blessés. Nous
vîmes la fin du jeune officier qui nous avait porté secours.
Il se souleva péniblement sur un coude et se mit à décharger
au hasard son pistolet automatique.

0487– Voilà ma chance de promotion dans le lac ! – dit Garthwaite
en riant, au moment où une femme s’élançait sur le blessé
en brandissant un couperet de boucherie. – Allons-nous-en
! Nous sommes dans la mauvaise direction, mais nous nous en
tirerons de façon ou d’autre.

Nous fuyions vers l’est à travers des rues tranquilles, et
à chaque tournant, nous nous tenions prêts à toute éventualité.
Vers le sud, un immense incendie remplissait le ciel ; c’était
le grand ghetto qui brûlait. A la fin, je m’affaissai au bord
du trottoir, épuisée, incapable de faire un pas de plus. J’étais
meurtrie, brisée et endolorie dans tous mes membres ; pourtant,
je ne pus m’empêcher de sourire quand Garthwaite me dit, en
roulant une cigarette :
– Je sais que j’ai fait du gâchis en essayant de vous tirer
du pétrin, mais je ne vois ni queue ni tête à la situation.
C’est un brouillamini à n’y rien comprendre. Chaque fois que
nous essayons d’en sortir, il arrive quelque chose qui nous
rejette dedans. Nous ne sommes qu’à un ou deux pâtés de maisons
de l’endroit où je vous ai tirée de cette impasse. Amis et
0488 ennemis, tout est confondu. C’est le chaos. On ne peut
pas dire par qui sont occupés ces maudits bâtiments. Quand
on essaye de le savoir, il vous tombe une bombe sur la tête.
Si l’on passe son chemin tranquillement, on se bute dans la
populace et l’on est fauché par les mitrailleuses, ou bien
on donne du nez dans les Mercenaires et l’on est canardé par
ses propres camarades postés sur un toit. Et, par dessus le
marché, la populace arrive et vous tue aussi.

Il secoua mélancoliquement la tête, alluma sa cigarette et
s’assit à côté de moi.

– Et avec ça, j’ai une de ces faims ! ajouta-t-il. Je pourrais
manger des pavés.

L’instant d’après, il était sur pied pour chercher effectivement
un pavé au milieu de la rue. Il le rapporta et s’en servit
pour attaquer la fenêtre d’un magasin.

– C’est un rez-de-chaussée et ça ne vaut rien, expliqua-t-il
0489 en m’aidant à franchir l’ouverture qu’il avait pratiquée.
Mais nous ne pouvons pas chercher mieux. Vous allez faire
un somme et j’irai en reconnaissance. Je finirai bien par
vous tirer de là, mais il faut du temps, du temps, un temps
infini… et quelque chose à manger.

Nous nous trouvions dans une boutique de harnais, et il m’improvisa
un lit avec des couvertures de cheval dans un bureau privé
tout au fond du bâtiment. Pour ajouter à ma misère, je sentais
venir une épouvantable migraine, et je ne fus que trop heureuse
de fermer les yeux pour essayer de dormir.

– Je vais revenir, dit-il en me quittant. Je ne promets pas
de trouver une auto, mais sûrement je rapporterai de la boustifaille.

Et je ne devais pas revoir Garthwaite avant trois ans ! Au
lieu de revenir, il fut transporté dans un hôpital avec une
balle dans les poumons et une autre dans la partie charnue
du cou.

049024.

Cauchemar

J’étais d’autant plus éreintée que, la nuit précédente, dans
le train, je n’avais pas fermé l’oeil. Je m’endormis profondément.
La première fois que je me réveillai, il faisait nuit. Garthwaite
n’était pas revenu. J’avais perdu ma montre et j’ignorais
absolument l’heure qu’il pouvait être. Je restai quelque temps
couchée, les yeux fermés, et j’entendis encore ce même bruit
sourd d’explosions lointaines : l’enfer était toujours déchaîné.
Je me glissai vers le devant du magasin. D’immenses incendies
se reflétaient dans le ciel, et dans la rue on y voyait presque
aussi clair qu’en plein jour : on aurait pu lire facilement
les plus petits caractères. De quelques îlots de maisons plus
loin venait la pétarade des grenades et des mitrailleuses,
et d’une grande distance m’arriva l’écho d’une série de grosses
explosions. Je regagnai mon lit de couvertures et me rendormis.
0491
Lorsque je m’éveillai de nouveau, une lumière jaune et maladive
s’infiltrait jusqu’à moi. C’était l’aurore du second jour.
Je revins vers la façade du magasin. Le ciel était rempli
d’un nuage de fumée zébré d’éclairs livides. De l’autre côté
de la rue titubait un misérable esclave. D’une main, il se
comprimait fortement le flanc, et il laissait derrière lui
une trace sanglante. Ses yeux remplis d’effroi rôdaient de
tous côtés et se fixèrent un instant sur moi. Son visage portait
l’expression pathétique et muette d’un animal blessé et traqué.
Il me voyait, mais aucun lien d’entente n’existait entre nous,
ni, de son côté du moins, la moindre sympathie. Il se replia
sensiblement sur lui-même et se traîna plus loin. Il ne pouvait
attendre aucune aide en ce monde. Il était une des proies
poursuivie dans cette grande chasse aux ilotes à laquelle
se livraient les maîtres. Tout ce qu’il pouvait espérer, tout
ce qu’il cherchait, c’était un trou où ramper et se cacher
comme une bête sauvage. Le tintamarre d’une ambulance qui
passait au coin le fit sursauter. Les ambulances n’étaient
pas faites pour ses pareils. Avec un grognement plaintif,
0492 il se jeta sous un porche. Une minute après, il en ressortait
et reprenait son clochement désespéré.

Je retournai à mes couvertures et j’attendis pendant une heure
encore le retour de Garthwaite. Mon mal de tête ne s’était
pas dissipé ; au contraire, il augmentait. Il me fallait un
effort de volonté pour ouvrir les yeux, et quand je voulais
les fixer sur quelque chose, j’éprouvais une intolérable torture.
Je sentais dans ma cervelle un battement formidable. Faible
et chancelante, je sortis par la vitrine brisée et descendis
la rue, cherchant d’instinct et au hasard à m’échapper de
cette affreuse boucherie. Et, à partir de ce moment, je vécus
dans un cauchemar. Mon souvenir des heures suivantes est comme
celui qu’on garde d’un mauvais rêve. Beaucoup d’événements
sont nettement au point dans mon cerveau, images indélébiles
séparées par des intervalles d’inconscience pendant lesquels
ont dû se passer des choses que j’ignore et ne saurai jamais.

Je me souviens d’avoir butté au tournant contre les jambes
d’un homme. C’était le pauvre diable de tout à l’heure qui
0493 s’était traîné jusque-là et s’était étendu sur le pavé.
Je revois distinctement ses pauvres mains noueuses ; elles
ressemblaient plus à des pattes cornées et griffues qu’à des
mains, toutes tordues et déformées par son labeur quotidien,
avec leurs paumes couvertes d’énormes durillons. En reprenant
mon équilibre pour me remettre en route, je regardai la figure
du misérable et je constatai qu’il vivait encore : ses yeux,
vaguement conscients, étaient fixés sur moi et me voyaient.

Après cela, survient une de mes bienfaisantes absences. Je
ne savais plus rien, je ne voyais plus rien, je me traînais
simplement en quête d’un asile. Puis mon cauchemar se continue
par la vision d’une rue jonchée de cadavres.

J’arrivai là brusquement, comme un touriste rencontrant inopinément
un cours d’eau rapide. Mais cette rivière-là ne coulait pas.
Figée dans la mort, étale et unie, elle s’étendait d’un bord
à l’autre et recouvrait même les trottoirs : de distance en
distance, tels des glaçons entassés, des monceaux de corps
0494 en brisaient la surface. Pauvres gens de l’Abîme, pauvres
serfs traqués, ils gisaient là comme des lapins de Californie
après une battue24. J’observai cette voie funèbre dans les
deux sens : il ne s’y produisait pas un mouvement, pas un
bruit. Les bâtiments muets regardaient la scène de leurs nombreuses
fenêtres. Une fois, pourtant, et une fois seulement, je vis
un bras remuer dans ce fleuve léthargique. Je jurerais que
ce bras se convulsa en un geste d’agonie, en même temps que
se soulevait une tête ensanglantée, spectre d’horreur indicible,
qui me baragouina quelque chose d’inarticulé, puis retomba
et ne bougea plus.

Je vois encore une autre rue bordée de maisons tranquilles,
et je me souviens de la panique qui me rappela violemment
à mes sens lorsque je me retrouvai devant le peuple de l’Abîme
; mais cette fois c’était bien un courant, et il se déversait
dans ma direction. Puis je m’aperçus que je n’avais rien à
craindre. Le flot coulait lentement, et de ses profondeurs
s’élevaient des gémissements, des lamentations, des malédictions,
des radotages séniles, des insanités hystériques. Il roulait
0495 les tout jeunes et les très vieux, les faibles et les
malades, les impuissants et les désespérés, toutes les épaves
de l’Abîme. L’incendie du grand ghetto du quartier sud les
avait vomis dans l’enfer des combats de rue, et je n’ai jamais
su où ils allaient ni ce qu’ils étaient devenus.

J’ai le vague souvenir d’avoir brisé une devanture et de m’être
cachée dans une boutique, pour éviter un attroupement poursuivi
par des soldats. A un autre moment, une bombe a éclaté près
de moi dans une rue paisible où, bien que j’aie regardé dans
tous les sens, je n’ai pu entrevoir aucun être humain. Ma
prochaine réminiscence distincte débute par un coup de fusil
: je m’aperçois soudain que je sers de cible à un soldat en
automobile. Il m’a manquée, et instantanément je me mets à
faire les signes et crier les mots de passe. Mon transport
dans cette automobile demeure enveloppé d’un nuage, interrompu
cependant par une nouvelle éclaircie. Un coup de fusil tiré
par le soldat assis près de moi m’a fait ouvrir les yeux,
et j’ai vu George Milford, que j’avais connu dans le temps
à Pell Street, s’affaisser sur le trottoir. A l’instant même,
0496 le soldat tirait de nouveau, et Milford se pliait en deux,
puis plongeait de l’avant, et s’abattait les membres écartés.
Le soldat ricanait et l’automobile filait en vitesse.

Tout ce que je sais ensuite, c’est que je fus tirée d’un profond
sommeil par un homme qui se promenait de long en large auprès
de moi. Ses traits étaient tirés, et la sueur lui roulait
du front sur le nez. Il appuyait convulsivement ses deux mains
l’une sur l’autre contre sa poitrine, et du sang coulait par
terre à chacun de ses pas. Il portait l’uniforme des Mercenaires.
A travers un mur, nous parvenait le bruit assourdi d’éclatements
de bombes. La maison où je me trouvais était évidemment engagée
dans un duel avec un autre bâtiment.

Un médecin vint panser le soldat blessé, et j’appris qu’il
était deux heures de l’après-midi. Mon mal de tête n’allait
pas mieux, et le médecin suspendit son travail pour me donner
un remède énergique qui devait me calmer le coeur et me soulager.
Je m’endormis de nouveau, et quand je m’éveillai, j’étais
sur le toit du bâtiment. La bataille avait cessé dans le voisinage,
0497 et je regardais l’attaque des ballons contre les forteresses.
Quelqu’un avait un bras passé autour de moi et je m’étais
blottie contre lui. Il me paraissait tout naturel que ce fût
Ernest, et je me demandais pourquoi il avait les sourcils
et les cheveux roussis.

C’est par le plus pur des hasards que nous nous étions retrouvés
dans cette horrible ville. Il ne se doutait même pas que j’avais
quitté New York et, en passant dans la chambre où je reposais,
il ne pouvait pas en croire ses yeux. A dater de cette heure,
je ne vis plus grand’chose de la Commune de Chicago. Après
avoir observé l’attaque des ballons, Ernest me ramena dans
l’intérieur du bâtiment, où je dormis tout l’après-midi et
toute la nuit suivante. Nous y passâmes la troisième journée,
et le quatrième jour nous quittâmes Chicago, Ernest ayant
obtenu la permission des autorités et une automobile.

Ma migraine avait passé, mais j’étais très fatiguée de corps
et d’âme. Dans l’automobile, adossée contre Ernest, j’observais
d’un oeil indolent les soldats qui essayaient de faire sortir
0498 la voiture de la ville. La bataille se prolongeait seulement
dans des localités isolées. Par ci par là, des districts entiers,
encore en possession des nôtres, étaient enveloppés et gardés
par de forts contingents de troupes. Ainsi les camarades se
trouvaient cernés dans une centaine de trappes isolées pendant
qu’on travaillait à les réduire à merci : c’est-à-dire à les
mettre à mort, car on ne leur faisait pas de quartier, et
ils combattirent héroïquement jusqu’au dernier homme.

Toutes les fois que nous approchions d’une localité de ce
genre, les gardes nous arrêtaient et nous obligeaient à un
vaste détour. Il arriva, une fois, que le seul moyen de dépasser
deux fortes positions des camarades était de franchir une
région ravagée qui se trouvait entre les deux. De chaque côté,
nous entendions le cliquetis et les rugissements de la bataille,
tandis que l’automobile cherchait sa voie entre des ruines
fumantes et des murs branlants. Souvent, les routes étaient
bloquées par des montagnes de débris dont nous étions forcés
de faire le tour. Nous nous égarions dans un labyrinthe de
décombres, et notre avance était lente.
0499
Des chantiers (ghetto, ateliers et tout le reste), il ne restait
que des ruines où le feu couvait encore. Au loin, sur la droite,
un grand voile de fumée obscurcissait le ciel. Le chauffeur
nous apprit que c’était la ville de Pullman, ou du moins ce
qui en subsistait après une destruction de fond en comble.
Il était allé avec sa voiture y porter des dépêches dans l’après-midi
du troisième jour. C’était, disait-il, l’un des endroits où
la bataille avait sévi avec le plus de rage ; des rues entières
y étaient devenues impraticables par suite de l’amoncellement
des cadavres.

Au tournant d’une maison démantelée dans le quartier des chantiers,
l’auto se trouva arrêtée par un barrage de corps : on aurait
juré une grosse vague prête à déferler. Nous devinâmes facilement
ce qui s’était passé. Au moment où la foule lancée à l’attaque
tournait le coin, elle avait été balayée à angle droit et
à courte distance par des mitrailleuses qui barraient la route
latérale. Mais les soldats n’échappèrent pas au désastre.
Une bombe sans doute éclata parmi eux ; car la foule, un instant
0500 contenue par l’entassement des morts et des mourants,
avait couronné la crête et précipité son écume vivante et
bouillonnante. Mercenaires et esclaves gisaient pêle-mêle,
déchirés et mutilés, couchés sur les débris des automobiles
et des mitrailleuses.

Ernest sauta de la voiture. Son regard venait d’être attiré
par une frange de cheveux blancs surmontant des épaules couvertes
seulement d’une chemise de coton. Je ne le regardais pas à
ce moment, et c’est seulement quand il fut remonté près de
moi et que la voiture eut démarré qu’il me dit :
– C’était l’évêque Morehouse.

Nous fûmes bientôt en pleine campagne, et je jetai un dernier
regard vers le ciel rempli de fumée. Le bruit à peine perceptible
d’une explosion nous arriva de très loin. Alors j’enfouis
mon visage dans la poitrine d’Ernest et je pleurai doucement
la Cause perdue. Son bras me serrait avec amour, plus éloquent
que toute parole.

0501 – Perdue, pour cette fois, chérie, murmura-t-il, mais
pas pour toujours. Nous avons appris bien des choses. Demain,
la Cause se relèvera, plus forte en sagesse et en discipline.

L’automobile s’arrêta à une gare du chemin de fer où nous
devions prendre le train pour New York. Pendant que nous attendions
sur le quai, trois rapides lancés vers Chicago passèrent dans
un bruit de tonnerre. Ils étaient bondés de manoeuvres en
haillons, de gens de l’Abîme.

– Des levées d’esclaves pour la reconstruction de la ville,
dit Ernest. Tous ceux de Chicago ont été tués.

25.

Les terroristes

C’est seulement plusieurs semaines après notre retour à New
0502 York qu’Ernest et moi pûmes apprécier toute l’étendue
du désastre qui venait de frapper la Cause. La situation était
amère et sanglante. En divers endroits, dispersés dans tout
le pays, il y avait eu des révoltés et des massacres d’esclaves.
La liste des martyrs s’accroissait rapidement. D’innombrables
exécutions avaient lieu un peu partout. Les montagnes et les
contrées désertes regorgeaient de proscrits et de réfugiés
traqués sans merci. Nos propres refuges étaient bondés de
camarades dont la tête était mise à prix. Grâce aux renseignements
fournis par les espions, plusieurs de nos asiles furent envahis
par les soldats du Talon de Fer.

Un grand nombre de nos amis, découragés et désespérés par
le recul de leurs espérances, ripostaient par une tactique
terroriste. Il surgissait aussi des organisations de combat
qui n’étaient pas affiliées aux nôtres et qui nous donnèrent
beaucoup de mal. Ces égarés, tout en prodiguant follement
leurs propres vies, faisaient souvent avorter nos plans et
retardaient notre reconstitution.

0503 Et sur toute cette agitation piétinait le Talon de Fer,
marchant impassible vers son but, secouant tout le tissu social,
émondant les Mercenaires, les castes ouvrières et les services
secrets pour en chasser les camarades, punissant, sans haine
et sans pitié, acceptant toutes les représailles et remplissant
les vides aussi vite qu’ils se produisaient dans sa ligne
de combat. Parallèlement, Ernest et les autres chefs travaillaient
ferme à réorganiser les forces de la Révolution. On comprendra
l’ampleur de cette tâche en tenant compte de…
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Décembre 2010

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