0001Howard Phillips Lovecraft
L’AFFAIRE CHARLES
DEXTER WARD
(1927)

Table des matières

1 RESULTAT ET PROLOGUE 4
2 ANTECEDENT ET ABOMINATION 14
3 RECHERCHE ET EVOCATION 44
4 METAMORPHOSE ET DEMENCE 70
5 CAUCHEMAR ET CATACLYSME 93

Qui est Howard Phillips Lovecraft ? 125
A propos de cette édition électronique 128

“Les Sels essentiels des Animaux se peuvent préparer et conserver
de telle façon qu’un Homme ingénieux puisse posséder toute
0002 une Arche de Noé dans son Cabinet, et faire surgir, à
son gré, la belle Forme d’un Animal à partir de ses cendres
; et par telle méthode, appliquée aux Sels essentiels de l’humaine
Poussière, un Philosophe peut, sans nulle Nécromancie criminelle,
susciter la Forme d’un de ses Ancêtres défunts à partir de
la Poussière en quoi son Corps a été incinéré.”

Borellus.

RESULTAT ET PROLOGUE

Un personnage fort étrange, nommé Charles Dexter Ward, a disparu
récemment d’une maison de santé, près de Providence, Rhode
Island. Il avait été interné à contrecoeur par un père accablé
de chagrin, qui avait vu son aberration passer de la simple
excentricité à une noire folie présentant à la fois la possibilité
de tendances meurtrières et une curieuse modification du contenu
de son esprit. Les médecins s’avouent complètement déconcertés
par son cas, car il présentait des bizarreries physiques autant
0003 que psychologiques.

En premier lieu, le malade paraissait beaucoup plus vieux
qu’il ne l’était. A vrai dire, les troubles mentaux vieillissent
très vite ceux qui en sont victimes, mais le visage de ce
jeune homme de vingt-six ans avait pris une expression subtile
que seuls possèdent les gens très âgés. En second lieu, ses
fonctions organiques montraient un curieux désordre. Il n’y
avait aucune symétrie entre sa respiration et les battements
de son coeur ; sa voix était devenue un murmure à peine perceptible
; il lui fallait un temps incroyablement long pour digérer
; ses réactions nervales aux stimulants habituels n’avaient
aucun rapport avec toutes celles, pathologiques ou normales,
que la médecine pouvait connaître. La peau était sèche et
froide ; sa structure cellulaire semblait exagérément grossière
et lâche. Une grosse tache de naissance, en forme d’olive,
avait disparu de sa hanche gauche, tandis qu’apparaissait
sur sa poitrine un signe noir très étrange qui n’existait
pas auparavant. Tous les médecins s’accordent à dire que le
métabolisme du sujet avait été retardé d’une façon extraordinaire.
0004

Sur le plan psychologique également, Charles Ward était unique.
Sa folie n’avait rien de commun avec aucune espèce de démence
consignée dans les traités les plus récents et les plus complets
; elle semblait être une force mentale qui aurait fait de
lui un génie ou un chef si elle n’eût été bizarrement déformée.
Le Dr Willett, médecin de la famille Ward, affirme que les
facultés mentales du malade, si on les mesurait par ses réactions
à tous les sujets autres que celui de sa démence, s’étaient
bel et bien accrues depuis le début de sa maladie. Le jeune
Ward avait toujours été un savant et un archéologue ; mais
même ses travaux les plus brillants ne révélaient pas la prodigieuse
intelligence qu’il manifesta au cours de son examen par les
aliénistes. En fait, son esprit semblait si lucide et si puissant
qu’on eut beaucoup de peine à obtenir l’autorisation légale
de l’interner ; il fallut, pour emporter la décision, les
témoignages de plusieurs personnes et la constatation de lacunes
anormales dans les connaissances du patient, en dehors de
son intelligence proprement dite. Jusqu’au moment de sa disparition,
0005 il se montra lecteur omnivore et aussi brillant causeur
que le lui permettait sa faible voix. Des observateurs expérimentés,
ne pouvant prévoir sa fuite, prédirent qu’il ne manquerait
pas d’être bientôt rendu à la liberté.

Seul le Dr Willett, qui avait mis au monde Charles Ward et
n’avait pas cessé depuis lors de surveiller son évolution
physique et mentale, semblait redouter cette perspective.
Il avait fait une terrible découverte qu’il n’osait révéler
à ses confrères. En vérité, le rôle qu’il a joué dans cette
affaire ne laisse pas d’être assez obscur. Il a été le dernier
à parler au malade, trois heures avant sa fuite et plusieurs
témoins se rappellent le mélange d’horreur et de soulagement
qu’exprimait son visage à l’issue de cet entretien. L’évasion
elle-même reste un des mystères inexpliqués de la maison de
santé du Dr Waite : une fenêtre ouverte à soixante pieds du
sol n’offre pas une solution. Willett n’a aucun éclaircissement
à donner, bien qu’il semble, chose étrange, avoir l’esprit
beaucoup plus libre depuis la disparition de Ward. En vérité,
on a l’impression qu’il aimerait en dire davantage s’il était
0006 sûr qu’un grand nombre de gens attacheraient foi à ses
paroles. Il avait trouvé le malade dans sa chambre, mais,
peu de temps après son départ, les infirmiers avaient frappé
en vain à la porte.

Quand ils l’eurent ouverte, ils virent, en tout et pour tout,
la fenêtre ouverte par laquelle une froide brise d’avril faisait
voler dans la pièce un nuage de poussière d’un gris bleuâtre
qui faillit les étouffer. Les chiens avaient aboyé quelque
temps auparavant, alors que Willett se trouvait encore dans
la pièce ; par la suite, les animaux n’avaient manifesté aucune
agitation. On avertit aussitôt le père de Ward par téléphone,
mais il montra plus de tristesse que de surprise. Lorsque
le Dr Waite se présenta en personne à son domicile, le Dr
Willett se trouvait déjà sur les lieux, et les deux hommes
affirmèrent n’avoir jamais eu connaissance d’un projet d’évasion.
Seuls, quelques amis intimes de Willett et de Mr Ward ont
pu fournir certains indices, et ils paraissent beaucoup trop
fantastiques pour qu’on puisse y croire. Un seul fait reste
certain jusqu’aujourd’hui, on n’a jamais trouvé la moindre
0007 trace du fou échappé.

Dès son enfance, Charles Dexter Ward manifesta une véritable
passion pour l’archéologie. Ce goût lui était venu, sans aucun
doute, de la ville vénérable où il résidait et des reliques
du passé qui abondaient dans la vieille demeure de ses parents,
à Prospect Street, au faîte de la colline. A mesure qu’il
avançait en âge, il se consacra de plus en plus aux choses
d’autrefois l’histoire, la généalogie, l’étude de l’architecture
et du mobilier coloniaux, finirent par constituer son unique
sphère d’intérêt. Il est important de se rappeler ses goûts
pour tâcher de comprendre sa folie, car, s’ils n’en constituent
pas le noyau, ils jouent un rôle de premier plan dans son
aspect superficiel. Les lacunes relevées par les aliénistes
portaient toutes sur des sujets modernes. Elles étaient invariablement
compensées par des connaissances extraordinaires concernant
le passé, connaissances soigneusement cachées par le patient,
mais mises à jour par des questions adroites on aurait pu
croire que Ward se trouvait transféré dans une autre époque
au moyen d’une étrange auto-hypnose. Chose bizarre, il semblait
0008 ne plus s’intéresser au temps d’autrefois qui lui était
peut-être devenu trop familier. De toute évidence, il s’attachait
à acquérir la connaissance des faits les plus banals du monde
moderne, auxquels son esprit était resté entièrement et volontairement
fermé. Il fit de son mieux pour dissimuler cette ignorance
; mais tous ceux qui l’observaient constatèrent que son programme
de lecture et de conversation était déterminé par le désir
frénétique d’acquérir le bagage pratique et culturel qu’il
aurait dû posséder en raison de l’année de sa naissance (1902)
et de l’éducation qu’il avait reçue. Les aliénistes se demandent
aujourd’hui comment, étant donné ses lacunes dans ce domaine,
le fou évadé parvient à affronter les complications de notre
monde actuel ; l’opinion prépondérante est qu’il se cache
dans une humble retraite jusqu’à ce qu’il ait accumulé tous
les renseignements voulus.

Les médecins ne sont pas d’accord en ce qui concerne le début
de la démence de Ward. L’éminent Dr Lyman, de Boston, le situe
en 1919-1920, au cours de sa dernière année à Moses Brown
School, pendant laquelle il cessa brusquement de s’intéresser
0009 au passé pour se tourner vers les sciences occultes, et
refusa de passer l’examen d’admission à l’Université sous
prétexte qu’il avait à faire des études individuelles beaucoup
plus importantes. A cette époque, il entreprit des recherches
minutieuses dans les archives municipales et les anciens cimetières
pour retrouver une tombe creusée en 1771 : la tombe d’un de
ses ancêtres, Joseph Curwen, dont il affirmait avoir découvert
certains papiers derrière les boiseries d’une très vieille
maison d’Olney Court, au faîte de Stampers Hill, où Curwen
avait jadis habité.

Il est donc indéniable qu’un grand changement se produisit
dans le comportement de Ward au cours de l’hiver de 1919-1920
; mais le Dr Willett prétend que sa folie n’a pas commencé
à cette époque. Le praticien base cette opinion sur sa connaissance
intime du patient et sur certaines découvertes effroyables
qu’il fit quelques années plus tard. Ces découvertes l’ont
durement marqué : sa voix se brise quand il en parle, sa main
tremble quand il essaie de les coucher par écrit. Willett
reconnaît que le changement de 1919-1920 semble indiquer le
0010 début d’une décadence progressive qui atteignit son point
culminant avec l’horrible crise de 1928, mais il estime, d’après
ses observations personnelles, qu’il convient d’établir une
distinction plus subtile. Sans doute, le jeune homme avait
toujours été d’humeur instable ; néanmoins, sa première métamorphose
ne représentait pas un accès de folie véritable : elle était
due simplement à ce que Ward avait fait une découverte susceptible
d’impressionner profondément l’esprit humain.

La démence véritable vint quelques années plus tard quand
Ward eut trouvé le portrait et les papiers de Joseph Curwen
; quand il eut effectué un voyage en pays lointain et psalmodié
des invocations effroyables dans d’étranges circonstances
; quand il eut reçu certaines réponses à ces invocations et
rédigé une lettre désespérée ; quand plusieurs tombes eurent
été violées ; quand la mémoire du patient commença à oublier
toutes les images du monde moderne, tandis que sa voix s’affaiblissait
et que son aspect physique se modifiait. C’est seulement au
cours de cette période, déclare Willett, que le personnage
de Ward prit un caractère cauchemardesque.
0011
On ne saurait mettre en doute que le patient ait fait, comme
il l’affirme, une découverte cruciale. En premier lieu, deux
ouvriers étaient auprès de lui quand il trouva les papiers
de Joseph Curwen. En second lieu, le jeune homme montra au
médecin ces mêmes documents qui semblaient parfaitement authentiques.
Les cavités où Ward prétendait les avoir découverts sont une
réalité visible. Il y a eu en outre les coïncidences mystérieuses
des lettres d’Orne et de Hutchinson, le problème de l’écriture
de Curwen, et ce que révélèrent les détectives au sujet du
Dr Allen ; sans oublier le terrible message en lettres médiévales
minuscules, trouvé dans la poche de Willett quand il reprit
conscience après sa terrifiante aventure.

Enfin, et surtout, il y a les deux épouvantables résultats
obtenus par le docteur, grâce à certaines formules, résultats
qui prouvent bien l’authenticité des papiers et leurs monstrueuses
implications.

0012
– – –

Il faut considérer l’existence de Ward avant sa folie comme
une chose appartenant à un passé lointain. A l’automne de
1918, très désireux de subir l’entraînement militaire qui
faisait fureur à cette époque, il avait commencé sa première
année à l’Ecole Moses Brown, située tout près de sa maison.
Le vieux bâtiment, construit en 1819, et le vaste parc qui
l’entoure, avaient toujours eu beaucoup de charme à ses yeux.
Il passait tout son temps à travailler chez lui, à faire de
longues promenades, à suivre des cours et à rechercher des
documents généalogiques et archéologiques dans les différentes
bibliothèques de la ville. On peut encore se le rappeler tel
qu’il était en ce temps-là grand, mince, blond, un peu voûté,
assez négligemment vêtu, donnant une impression générale de
gaucherie et de timidité.

0013 Au cours de ses promenades, il s’attachait toujours à
faire surgir des innombrables reliques de la vieille cité
une image vivante et cohérente des siècles passés. Sa demeure,
vaste bâtisse de l’époque des rois George, se dressait au
sommet de la colline abrupte à l’est de la rivière : les fenêtres
de derrière lui permettaient de voir la masse des clochers,
des dômes et des toits de la ville basse, et les collines
violettes de la campagne lointaine. C’est là qu’il était né.
Partant du porche classique de la façade en brique à double
baie, sa nourrice l’avait emmené dans sa voiture jusqu’à la
petite ferme blanche, vieille de deux siècles, que la ville
avait depuis longtemps enserrée dans son étreinte, puis jusqu’aux
majestueux bâtiments de l’Université, le long de la rue magnifique
où les grandes maisons de brique et les petites maisons de
bois au porche orné de colonnes doriques rêvent au milieu
de leurs cours spacieuses et de leurs vastes jardins.

Sa voiture avait également roulé dans Congdon Street, un peu
plus bas sur le flanc de la colline, où toutes les maisons
du côté est se trouvaient sur de hautes terrasses : elles
0014 étaient en général beaucoup plus vieilles que celles du
sommet, car la ville avait grandi de bas en haut. La nourrice
avait coutume de s’asseoir sur un des bancs de Prospect Terrace
pour bavarder avec les agents de police ; et l’un des premiers
souvenirs de l’enfant était un océan confus de clochers, de
dômes, de toits, de collines lointaines, qu’il aperçut depuis
cette grande plate-forme, par un après-midi d’hiver, baigné
d’une lumière violette et se détachant sur un couchant apocalyptique
de rouges, d’ors, de mauves et de verts.

Lorsque Charles eut grandi, il s’aventura de plus en plus
bas sur les flancs de cette colline presque à pic, atteignant
chaque fois des parties de la ville plus anciennes et plus
curieuses. Il descendait prudemment la pente quasi verticale
de Jencken Street pour gagner le coin de Benefit Street :
là, il trouvait devant lui une vieille maison de bois à la
porte ornée de pilastres ioniens, et, à côté de lui, la grande
maison du juge Durfee, qui conservait encore quelques vestiges
de sa splendeur défunte. Cet endroit se transformait peu à
peu en taudis, mais les ormes gigantesques lui prêtaient la
0015 beauté de leur ombre, et l’enfant se plaisait à errer,
en direction du sud, le long des demeures de l’époque pré-révolutionnaire,
pourvues de grandes cheminées centrales et de portails classiques.

Vers l’Ouest, la colline s’abaissait en pente raide jusqu’au
vieux quartier de Town Street qui avait été bâti au bord de
la rivière en 1636. Là se trouvaient d’innombrables ruelles
aux maisons entassées les unes sur les autres ; et, malgré
l’attrait qu’elles exerçaient sur le jeune Ward, il hésita
longtemps avant de s’y hasarder, par crainte d’y découvrir
des terreurs inconnues. Il préférait continuer à parcourir
Benefit Street, en passant devant l’auberge branlante de La
Boule d’Or où Washington avait logé. A Meeting Street, il
regardait autour de lui : vers l’Est, il voyait l’escalier
de pierre auquel la route devait recourir pour gravir la pente
; vers l’Ouest, il apercevait la vieille école aux murs de
brique qui fait face à l’antique auberge de La Tête de Shakespeare
où l’on imprimait, avant la révolution, La Gazette de Providence.
Venait ensuite la première église baptiste de 1775, avec son
0016 merveilleux clocher construit par Gibbs. A cet endroit
et en direction du Sud, le district devenait plus respectable
; mais les vieilles ruelles dégringolaient toujours la pente
vers l’Ouest : spectrales, hérissées de toits pointus, elles
plongeaient dans le chaos de décomposition iridescente du
vieux port avec ses appontements de bois pourris, ses magasins
de fournitures maritimes aux fenêtres encrassées, sa population
polyglotte aux vices sordides.

A mesure qu’il devenait plus grand et plus hardi, le jeune
Ward s’aventurait dans ce maelstr-m de maisons branlantes,
de fenêtres brisées, de balustrades tordues, de visages basanés
et d’odeurs indescriptibles. Entre South Main Street et South
Water Street, il parcourait les bassins où venaient encore
mouiller quelques vapeurs ; puis, repartant vers le Nord,
il gagnait la large place du Grand-Pont où la Maison des Marchands,
bâtie en 1773, se dresse toujours solidement sur ses arches
vénérables. Là, il s’arrêtait pour contempler la prodigieuse
beauté de la vieille ville aux multiples clochers, étalée
sur la colline, couronnée par le dôme neuf du temple de la
0017 Christian Science, comme Londres est couronné par le dôme
de Saint-Paul. Il aimait surtout arriver à ce lieu en fin
d’après-midi, quand le soleil déclinant dore de ses rayons
la Maison des Marchands et les toits amoncelés sur la colline,
prêtant un charme magique aux quais où les navires des Indes
jetaient l’ancre jadis. Après s’être absorbé dans sa contemplation
jusqu’au vertige, il regagnait sa demeure au crépuscule, en
remontant les rues étroites où des lueurs commençaient à briller
aux fenêtres.

Il lui arrivait aussi de chercher des contrastes marqués.
Il consacrait parfois la moitié d’une promenade aux districts
coloniaux au nord-ouest de sa maison, à l’endroit où la colline
s’abaisse jusqu’à Stampers Hill avec son ghetto et son quartier
nègre, groupés autour de la place d’où partait autrefois la
diligence de Boston ; et l’autre moitié au charmant quartier
du Sud qui renferme George Street, Benevolent Street, Power
Street, Williams Street, où demeurent inchangées de belles
demeures aux jardins verdoyants entourés de murs. Ces promenades,
jointes à des études diligentes, expliquent la science archéologique
0018 qui finit par chasser le monde moderne de l’esprit de
Charles Ward ; elles nous montrent aussi la nature du sol
sur lequel tomba, au cours de ce fatal hiver 1919-1920, la
graine qui devait donner un si terrible fruit.

Le Dr Willett est certain que, jusqu’à cette date, il n’y
avait aucun élément morbide dans les études et les recherches
du jeune homme. Les cimetières présentaient à ses yeux un
intérêt purement historique, et il était entièrement dépourvu
de tout instinct violent. Puis, par degrés, on vit s’opérer
en lui une étrange métamorphose, après qu’il eut découvert
parmi ses ancêtres maternels un certain Joseph Curwen, venu
de Salem, qui avait fait preuve d’une longévité surprenante
et était le héros d’étranges histoires.

Le trisaïeul de Ward, Welcome Potter, avait épousé en 1785
une certaine ´ Ann Tillinghast, fille de Mme Eliza, elle-même
fille du capitaine James Tillinghast ª : le nom du père ne
figurait pas dans les papiers de la famille. A la fin de l’année
1918, en examinant un volume manuscrit des archives municipales,
0019 le jeune généalogiste découvrit une inscription mentionnant
un changement légal de nom, par lequel, en l’an 1772, Mme
Eliza Curwen, épouse de Joseph Curwen, avait repris, ainsi
que sa fille Anne, âgée de sept ans, le nom de son père, le
capitaine Tillinghast : étant donné que ´ le nom de son Mari
était devenu un Opprobre public, en raison de ce qu’on avait
appris après sa mort, et qui confirmait une ancienne Rumeur,
à laquelle une loyale Epouse avait refusé d’ajouter foi jusqu’à
ce qu’elle fût si formellement prouvée qu’on ne pût conserver
aucun Doute ª. Cette inscription fut découverte à la suite
de la séparation accidentelle de deux feuillets soigneusement
collés ensemble.

Charles Ward comprit tout de suite qu’il venait de se trouver
un aïeul jusqu’alors inconnu. Ceci le troubla d’autant plus
qu’il avait déjà entendu de vagues rumeurs concernant ce personnage
dont il semblait qu’on eût voulu effacer officiellement le
souvenir.

Jusqu’alors, Ward s’était contenté de bâtir des hypothèses
0020 plus ou moins fantaisistes au sujet du vieux Joseph Curwen
; mais, dès qu’il eut découvert le lien de parenté qui les
unissait, il entreprit de rechercher systématiquement tout
ce qu’il pourrait trouver. Il réussit au-delà de ses plus
grands espoirs : des lettres, des mémoires et des journaux
intimes, enfouis dans les greniers de Providence et d’autres
villes, recélaient des passages révélateurs que leurs auteurs
avaient jugé inutile de détruire. Mais les documents les plus
importants, ceux qui, selon le Dr Willett, causèrent la perte
de Ward, furent trouvés par le jeune homme, en août 1919,
derrière les boiseries d’une maison délabrée d’Olney Court.

2

ANTECEDENT ET ABOMINATION

Joseph Curwen, s’il faut en croire les légendes, les rumeurs
et les papiers découverts par Ward, était un homme énigmatique
qui inspirait une horreur obscure. Il avait fui Salem pour
se réfugier à Providence (ce havre de tous les êtres libres,
0021 originaux et dissidents) au début de la grande persécution
des sorcières : il craignait d’être accusé de pratiquer la
magie, en raison de son existence solitaire et de ses expériences
chimiques ou alchimiques. Devenu libre citoyen de Providence,
il acheta un terrain à bâtir au bas d’Olney Street. Sa maison
fut construite sur Stampers Hill, à l’ouest de Town Street,
à l’endroit qui devint par la suite Olney Court ; en 1761,
il remplaça ce logis par un autre, beaucoup plus grand, encore
debout à l’heure actuelle.

Ce qui parut d’abord le plus bizarre, c’est que Joseph Curwen
ne sembla pas vieillir le moins du monde à partir du jour
de son arrivée. Il se fit armateur, acheta des appontements
près de la baie de Mile-End, et aida à reconstruire le Grand-Pont
en 1713 ; mais il garda toujours le même aspect d’un homme
de trente à trente-cinq ans. A mesure que les années passaient,
cette qualité singulière attira l’attention générale. Curwen
se contenta d’expliquer qu’il était issu d’une lignée d’ancêtres
particulièrement robustes, et que la simplicité de son existence
lui permettait d’économiser ses forces. Les habitants de Providence,
0022 ne comprenant pas très bien comment on pouvait concilier
la notion de simplicité avec les inexplicables allées et venues
du marchand et les lumières qui brillaient à ses fenêtres
à toute heure de la nuit, cherchèrent d’autres causes à son
étrange jeunesse et à sa longévité. La plupart d’entre eux
estimèrent que cet état singulier provenait de ses perpétuelles
manipulations de produits chimiques. On parlait beaucoup des
curieuses substances qu’il faisait venir de Londres et des
Indes sur ses bateaux, où qu’il allait chercher à Newport,
Boston et New York. Lorsque le vieux Dr Jabez Bowen arriva
de Rehoboth et ouvrit sa boutique d’apothicaire, de l’autre
côté du Grand-Pont, à l’enseigne de la Licorne et du Mortier,
Curwen lui acheta sans arrêt drogues, acides et métaux. S’imaginant
qu’il possédait une merveilleuse science médicale, plusieurs
malades allèrent lui demander secours ; il les encouragea
dans leur croyance, sans se compromettre le moins du monde,
en leur donnant des potions de couleur bizarre, mais on observa
que ses remèdes, administrés aux autres, restaient presque
toujours sans effet. Finalement, lorsque, après cinquante
ans de séjour, Curwen ne sembla pas avoir vieilli de plus
0023 de cinq ans, les gens commencèrent à murmurer et à satisfaire
le désir d’isolement qu’il avait toujours manifesté.

Diverses lettres et journaux intimes de cette époque révèlent
plusieurs autres raisons pour lesquelles on en vint à craindre
et à éviter Joseph Curwen comme la peste. Ainsi, il avait
une passion bien connue pour les cimetières où on le voyait
errer à toute heure, encore que personne ne l’eût jamais vu
se livrer à un acte sacrilège. Sur la route de Pawtuxet, il
possédait une ferme où il passait l’été et à laquelle il se
rendait fréquemment à cheval, de jour ou de nuit. Deux domestiques
prenaient soin de ce domaine. C’était un couple d’Indiens
Narragansett : le mari avait un visage couturé d’étranges
cicatrices ; la femme, d’aspect répugnant, devait avoir du
sang noir dans les veines. L’appentis attenant à la ferme
abritait le laboratoire de Curwen. Les porteurs qui livraient
des flacons, des sacs ou des caisses par la petite porte de
derrière, parlaient entre eux de creusets, alambics et fourneaux
qu’ils avaient vus dans la pièce aux murs garnis de rayonnages,
et disaient à voix basse que le taciturne alchimiste ne tarderait
0024 pas à trouver la pierre philosophale. Les voisins les
plus proches, les Fenner, qui habitaient à un quart de mille
de distance, déclaraient qu’ils entendaient, pendant la nuit,
des cris et des hurlements prolongés provenant de la ferme
de Curwen. En outre, ils s’étonnaient du grand nombre d’animaux
qui paissaient dans les prés : en effet, il n’y avait pas
besoin de tant de bêtes pour fournir de la viande, du lait
et de la laine à un vieillard solitaire et à ses deux serviteurs.
Chose non moins bizarre, le cheptel n’était jamais le même,
car, chaque semaine, on achetait de nouveaux troupeaux aux
fermiers de Kingstown. Enfin, un grand bâtiment de pierre,
dont les fenêtres étaient réduites à d’étroites fentes, avait
une très mauvaise réputation.

Les flâneurs de la place du Grand-Pont avaient beaucoup à
dire sur la maison d’Olney Court : non pas la belle demeure
bâtie en 1761, lorsque Curwen devait avoir cent ans, mais
l’humble logis primitif, à la mansarde sans fenêtres, aux
murs couverts de bardeaux, dont il fit brûler la charpente
après sa démolition. En vérité, elle offrait beaucoup moins
0025 de mystère que la ferme, mais on y voyait briller des
lumières au coeur de la nuit ; il n’y avait, comme serviteurs,
que deux étrangers au visage basané ; la gouvernante était
une vieille Française d’un âge incroyable ; on livrait à l’office
des quantités de nourritures extraordinaires ; enfin, on entendait
des voix étranges tenir des conversations secrètes à des heures
indues.

Dans les cercles plus élevés de la société de Providence,
le comportement de Curwen faisait aussi l’objet de nombreuses
discussions ; car, à mesure que le nouveau venu avait pénétré
dans les milieux ecclésiastiques et commerciaux de la ville,
il avait lié connaissance avec des personnalités distinguées.
On savait qu’il appartenait à une très bonne famille, les
Curwen, ou Carwen, de Salem, étant bien connus dans la Nouvelle-Angleterre.
On apprit qu’il avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse, qu’il
avait séjourné en Angleterre et s’était rendu en Orient à
deux reprises. Quand il daignait parler, il employait le langage
d’un Anglais cultivé. Mais, pour une raison quelconque, il
n’aimait pas la compagnie. Bien qu’il n’eût jamais repoussé
0026 un visiteur, il faisait toujours preuve d’une telle réserve
que peu de gens trouvaient quelque chose à lui dire.

On discernait dans son comportement une sardonique arrogance,
comme s’il en était venu à trouver stupides tous les humains,
après avoir eu commerce avec des entités plus puissantes.
Lorsque le Dr Checkley, un des beaux esprits de l’époque,
vint de Boston en 1738, pour assumer les fonctions de recteur
de King’s Church, il ne manqua pas de rendre visite à un personnage
dont il avait tant entendu parler. Mais il se retira au bout
de très peu de temps, car il avait décelé dans les propos
de son hôte quelque chose de sinistre : Charles Ward déclara
un soir à son père qu’il aurait donné beaucoup pour savoir
ce que le mystérieux vieillard avait pu dire à l’ecclésiastique
; malheureusement, tous les auteurs des journaux intimes de
l’époque s’accordaient pour relater la répugnance du Dr Checkley
à répéter ce qu’il avait entendu. L’excellent homme avait
été violemment bouleversé, et il ne pouvait jamais songer
à Joseph Curwen sans perdre sa gaieté bien connue.

0027 C’est pour une raison plus précise qu’un autre homme cultivé
évita le redoutable ermite. En 1746, Mr John Merritt, Anglais
d’âge mûr, aux goûts scientifiques et littéraires, arriva
de Newport pour venir s’installer à Providence où il se fit
bâtir une belle maison de campagne dans ce qui est aujourd’hui
le centre du quartier résidentiel. Il menait un grand train
de vie (il fut le premier à posséder un carrosse et des domestiques
en livrée) et tirait fierté de sa lunette d’approche, son
télescope, sa belle bibliothèque de livres anglais et latins.
Ayant entendu dire que Curwen avait la plus riche bibliothèque
de la ville, il ne tarda pas à lui rendre visite et reçut
un accueil relativement cordial. Son admiration pour les rayonnages
bien garnis de son hôte, qui, outre les classiques grecs,
latins et anglais, contenaient un remarquable arsenal d’oeuvres
philosophiques, mathématiques, scientifiques, avec des auteurs
tels que Paracelse, Agricola, van Helmont, Sylvius, Glauber,
Boyle, Boerhaave, Becher et Stahl, lui valut d’être invité
à visiter la ferme et le laboratoire, ce que Curwen n’avait
jamais offert à personne.

0028 Mr Merritt a toujours reconnu n’avoir rien vu de vraiment
horrible à la ferme de Pawtuxet Road, mais il a déclaré que
les titres des volumes traitant de thaumaturgie, d’alchimie
et de théologie, avaient suffi à lui inspirer une véritable
répulsion. Cette collection bizarre comprenait presque tous
les cabalistes, démonologistes et magiciens connus, et constituait
un véritable trésor de science en matière d’alchimie et d’astrologie.
On y trouvait Hermès Trismégiste dans l’édition de Ménard,
la Turba Philosophorum, le Liber investigationis de Geber,
la Clé de la Sagesse d’Artephius, le Zohar, l’Albertus Magnus
de Peter Jamm, l’Ars Magna et ultima de Raymond Lulle dans
les éditions de Zetzner, le Thesaurus chemicus de Roger Bacon,
le Clavis Alchimiae de Fludd, le De Lapide Philosophico de
Trithème. Les Juifs et les Arabes du Moyen Age étaient fort
nombreux, et Mr Merritt blêmit lorsque, en prenant un beau
volume étiqueté Quanoon-e-Islam, il s’aperçut que c’était
en réalité le Necronomicon de l’Arabe dément Abdul Alhazred,
livre interdit qui avait été l’objet de rumeurs monstrueuses,
quelques années auparavant, après la découverte de rites innommables
dans le petit village de pêcheurs de Kingsport, Massachussetts.
0029

Mais, chose étrange, le digne Mr Merritt fut plus particulièrement
bouleversé par un infime détail. Posé à plat sur l’énorme
table d’acajou se trouvait un très vieil exemplaire de Borellus,
annoté et souligné de la main de Curwen. Le livre était ouvert
au milieu, et un paragraphe marqué de plusieurs traits de
plume retint l’attention du visiteur. La lecture de ces quelques
lignes lui causa un trouble indescriptible. Il devait se les
rappeler jusqu’à la fin de ses jours, et les transcrivit mot
pour mot dans son journal intime. Les voici :

Les Sels essentiels des Animaux se peuvent préparer et conserver
de telle façon qu’un Homme ingénieux puisse posséder toute
une Arche de Noé dans son Cabinet, et faire surgir, à son
gré, la belle Forme d’un Animal à partir de ses cendres ;
et par telle méthode, appliquée aux Sels essentiels de l’humaine
Poussière, un Philosophe peut, sans nulle Nécromancie criminelle,
susciter la Forme d’un de ses Ancêtres défunts à partir de
la Poussière en quoi son Corps a été incinéré.
0030
C’est près du port. dans la partie sud de Town Street, que
l’on racontait les pires choses au sujet de Joseph Curwen.
Les marins sont gens superstitieux : les rudes matelots des
négriers, des bateaux corsaires et des grands bricks des Brown,
des Crawford et des Tillinghast, faisaient de furtifs signes
de croix quand ils voyaient ce vieillard mince et voûté, aux
cheveux blonds, à l’aspect si jeune, entrer dans son entrepôt
de Doubloon Street, ou bavarder avec des capitaines et des
subrécargues sur le quai le long duquel ses navires se balançaient.
Ses commis et ses capitaines le craignaient et le détestaient
; ses équipages se composaient de métis de La Havane, de La
Martinique ou de Port-Royal. La cause essentielle de la peur
inspirée par le vieillard était la fréquence avec laquelle
il remplaçait ses matelots. Un équipage allait à terre, dont
certains membres étaient chargés de telle ou telle commission
: quand on procédait au rassemblement, il manquait toujours
deux ou trois hommes. Or, presque tous les disparus avaient
reçu l’ordre de se rendre à la ferme de Pawtuxet Road, et
personne n’avait oublié cette particularité. Au bout d’un
0031 certain temps, Curwen eut beaucoup de mal à recruter des
marins pour ses navires. Invariablement plusieurs d’entre
eux ne manquaient pas de déserter après avoir entendu les
commérages sur les quais de Providence, et leur remplacement
posait un problème de plus en plus difficile.

En 1760, Joseph Curwen était devenu un véritable paria, soupçonné
d’alliances avec les démons, qui semblaient d’autant plus
menaçantes qu’on ne pouvait ni les nommer, ni les comprendre,
ni prouver leur existence. L’affaire des soldats disparus,
en 1758, acheva de monter les gens contre lui. Cette année-là,
pendant les mois de mars et d’avril, deux régiments du roi,
en route pour la Nouvelle-France, furent cantonnés à Providence
où leur nombre diminua de façon inexplicable. On remarqua
que Curwen avait coutume de bavarder avec ces étrangers en
tunique rouge, et, lorsque plusieurs d’entre eux eurent disparu,
les gens se rappelèrent ce qui se passait dans les équipages
de l’armateur. Nul ne saurait dire ce qui se serait produit
si les régiments étaient restés plus longtemps sur place.

0032
Cependant, les affaires du marchand prospéraient. Il avait
le monopole du poivre noir, du salpêtre et de la cannelle,
et c’était le plus gros importateur de cuivre, d’indigo, de
coton, de laine, de sel, de fer, de papier et de marchandises
anglaises de tous genres. Des boutiquiers tels que James Grun,
à l’enseigne de l’Elephant, à Cheapside, les Russell, à l’enseigne
de l’Aigle d’Or, de l’autre côté du Grand-Pont, ou encore
Clark et Nightingale, à l’enseigne de la Poêle à frire, près
du Café Neuf, s’approvisionnaient presque uniquement chez
lui. Enfin, des arrangements avec les distillateurs locaux,
les laitiers et les éleveurs de chevaux indiens, et les fabricants
de chandelles de Newsport, faisaient de lui un des premiers
exportateurs de la Colonie.

Bien qu’il fût frappé d’ostracisme, il ne manquait pas d’un
certain esprit civique. Lorsque la maison du gouverneur eut
été détruite par le feu, il participa généreusement à sa reconstruction
en 1761. La même année, il aida à rebâtir le Grand-Pont après
la tempête d’octobre. Il remplaça plusieurs livres détruits
0033 dans l’incendie de la bibliothèque municipale. Enfin,
le jour où certains fidèles se séparèrent de l’église du Dr
Cotton pour fonder l’église du diacre Snow, Curwen se joignit
à eux. Son zèle religieux ne tarda pas à diminuer, mais, quand
il se vit condamné à un isolement qui menaçait de le mener
à la ruine, il se remit à cultiver la piété.

– – –

Le spectacle de cet homme étrange, au visage blême, à peine
âgé de quarante ans en apparence et pourtant vieux de plus
d’un siècle, essayant d’échapper à la vague de crainte et
de haine dont il était l’objet, paraissait à la fois pathétique
et méprisable. Telle est la puissance de la richesse et de
certains gestes, que l’aversion publique à son égard diminua
un peu, surtout lorsque ses marins cessèrent brusquement de
0034 disparaître. En outre, on ne le vit plus jamais errer
dans les cimetières, et on parla beaucoup moins des bruits
sinistres qui se faisaient entendre dans sa ferme de Pawtuxet
Road. Il continua à faire entrer dans sa maison des quantités
considérables de nourriture et à remplacer ses troupeaux de
bétail ; mais, avant le jour où ses livres de comptes furent
examinés par Charles Ward, nul ne songea à établir une troublante
comparaison entre le grand nombre de nègres de Guinée qu’il
importa jusqu’en 1766 et le petit nombre de ces mêmes Noirs
pour lesquels il pouvait produire des actes de vente soit
aux marchands d’esclaves du Grand-Pont, soit aux planteurs
du Territoire des Narragansett.

Naturellement, cet amendement tardif ne produisit pas beaucoup
d’effet. On continua d’éviter Curwen avec méfiance, et il
comprit que ses affaires ne tarderaient pas à être compromises.
Ses études et ses expériences, quelle qu’en fût la nature,
devaient nécessiter un revenu considérable ; en outre, il
ne lui eût servi à rien de changer de lieu de résidence, car
cela lui aurait fait perdre tous les avantages de sa situation
0035 commerciale. La raison lui ordonnait d’améliorer ses rapports
avec les habitants de la ville, afin que sa présence ne fût
plus le signal de la fin des conversations, de mauvaises excuses
pour prendre congé, et d’une atmosphère de malaise général.
Ses commis lui causaient beaucoup de soucis, car c’étaient
de pauvres hères que personne d’autre ne voulait employer.
Quant à ses capitaines et à leurs seconds il ne les gardait
que dans la mesure où il pouvait exercer sur eux un certain
ascendant soit par une hypothèque, soit par un billet à ordre,
soit par des renseignements précis sur leur vie privée. Dans
plusieurs cas, s’il faut en croire les journaux intimes du
temps, Curwen fit preuve d’un véritable pouvoir magique pour
découvrir des secrets de famille à des fins peu avouables.
Au cours des cinq dernières années de son existence, il sembla
que, seules, des conversations directes avec des gens morts
depuis longtemps, aient pu lui fournir les renseignements
qu’il était prêt à débiter avec tant de volubilité.

Vers cette époque, le rusé marchand trouva un expédient suprême
pour reprendre son rang dans la communauté. Il résolut d’épouser
0036 une jeune fille dont la situation sociale rendrait impossible
l’ostracisme qui le frappait. Peut-être aussi avait-il des
raisons plus profondes de désirer se marier ; des raisons
tellement en dehors de notre sphère que, seuls, des papiers
découverts cent cinquante ans après sa mort ont permis d’en
soupçonner l’existence ; mais on ne saura jamais rien de certain
à ce sujet. Se rendant compte de l’horreur indignée qu’il
susciterait en faisant sa cour selon les coutumes établies,
il chercha une candidate sur les parents de laquelle il pût
exercer une pression suffisante : tâche très difficile, car
il voulait que sa future épouse possédât une grande beauté,
une éducation parfaite et une position sociale inattaquable.
Finalement, son choix se porta sur la fille d’un de ses meilleurs
capitaines, nommé Dutie Tillinghast, veuf d’excellente famille
et de réputation sans tache, qui, par manque d’argent, se
trouvait complètement sous la domination de Curwen. Après
une terrible entrevue avec son armateur, le marin donna son
consentement à cette union monstrueuse.

Eliza Tillinghast, âgée de dix-huit ans à cette époque, avait
0037 été aussi bien élevée que les maigres ressources de son
père le permettaient. Non seulement elle avait fréquenté l’école
de Stephen Jackson, mais encore elle avait appris tous les
arts de la vie domestique. Depuis la mort de sa mère, emportée
par la variole en 1757, elle tenait la maison, avec l’aide
d’une seule servante noire. Elle dut avoir une explication
très pénible avec son père au sujet du mariage qu’il lui imposait,
mais aucun document écrit n’en fait mention. Ce qu’il y a
de sûr, c’est qu’elle rompit ses fiançailles avec le jeune
Ezra Weeden, premier lieutenant de l’Entreprise, et que son
union avec Joseph Curwen fut célébrée le 7 mars 1767, à l’église
baptiste, en présence des personnalités les plus distinguées
de la ville. La Gazette mentionna la cérémonie en un compte
rendu très bref qui semble avoir été coupé ou déchiré dans
les numéros de ce journal encore existants. Ward en trouva
un seul intact, après de longues recherches dans les archives
d’un collectionneur célèbre. Il était rédigé dans les termes
suivants :

Lundi dernier, Mr Joseph Curwen, marchand de cette Ville,
0038 a épousé Mlle Eliza Tillinghast, fille du capitaine Dutie
Tillinghast, jeune personne qui, en même temps que la Beauté,
possède un réel Mérite de nature à faire honneur à l’Etat
de mariage et à perpétuer sa Qualité.

La série des lettres Durfee-Amold, découverte par Charles
Ward dans la collection de Melville F. Peters, de George Street,
jette une vive lumière sur l’indignation suscitée par cette
union mal assortie. Néanmoins, l’influence sociale des Tillinghast
gardait tout son poids, et, de nouveau, Joseph Curwen reçut
les visites de gens qu’il n’aurait jamais amenés, dans d’autres
circonstances, à franchir le seuil de sa demeure. S’il ne
fut pas reçu par tout le monde, il cessa d’être l’objet d’un
ostracisme général. Le comportement de l’étrange marié à l’égard
de son épouse surprit tout le monde. Il n’y eut plus aucune
manifestation inquiétante dans la maison neuve d’Olney Court,
et, bien que Curwen se rendît très souvent à sa ferme (où
il n’emmena jamais sa jeune femme), sa conduite devint presque
normale. Une seule personne lui manifesta une hostilité marquée
: Ezra Weeden, le jeune officier de marine dont les fiançailles
0039 avec Eliza Tillinghast avaient été si brutalement rompues.
Il avait juré publiquement de se venger, et s’employait à
espionner Curwen avec une opiniâtreté haineuse qui ne présageait
rien de bon pour son heureux rival.

Le 7 mai 1765 naquit Ann Curwen. Elle fut baptisée par le
Révérend John Graves, de King’s Church (le mari et la femme,
étant respectivement congrégationaliste et baptiste avaient
adopté d’un commun accord l’église épiscopale pour leur fille).
On ne trouve pas mention de cette naissance dans la plupart
des documents ecclésiastiques et municipaux où elle devrait
figurer, et Charles Ward eut beaucoup de mal à la découvrir.
Il dut, pour cela, correspondre avec les héritiers du Dr Graves
qui, fidèle sujet du roi, avait emporté avec lui un duplicatum
des registres paroissiaux quand il abandonna son pastorat
au moment de la révolution. Ward puisa à cette source parce
qu’il savait que sa trisaïeule, Ann Tillinghast Potter, avait
appartenu à l’église épiscopale.

Peu de temps après la naissance de sa fille, événement qu’il
0040 accueillit avec une ferveur contrastant avec sa froideur
habituelle, Curwen décida de poser pour son portrait. Il le
fit exécuter par un Ecossais plein de talent, nommé Cosmo
Alexander, qui résidait à ce moment-là à Newport. On rapporte
que l’image fut peinte sur un panneau de la bibliothèque de
la maison d’Olney Court. A cette époque, le marchand donna
des signes de distraction extraordinaire et passa le plus
clair de son temps à la ferme de Pawtuxet Road. Il paraissait
en proie à une agitation réprimée, comme s’il attendait un
événement phénoménal ou s’il allait faire une étrange découverte
dans le domaine de l’alchimie.

Il ne cessa pas d’affecter de prendre un grand intérêt à la
vie de la communauté, et ne perdit pas une occasion d’élever
le niveau culturel de la ville. En 1763, il avait permis à
Daniel Jenckes d’ouvrir sa librairie dont il fut par la suite
le meilleur client. De même, il prêta une aide financière
substantielle à La Gazette qui paraissait tous les mercredis,
à l’enseigne de la Tête de Shakespeare. En politique, il se
montra farouche partisan du gouverneur Hopkins, contre le
0041 parti de Ward (particulièrement puissant à Newport, ville
rivale de Providence). Mais Ezra Weeden, qui le surveillait
de près, se moquait cyniquement de cette activité extérieure,
et jurait qu’elle dissimulait un commerce innommable avec
les plus noirs abîmes du Tartare. Chaque fois qu’il était
à terre, le jeune homme passait des nuits entières non loin
des quais, tenant un canot prêt quand il voyait des lumières
briller dans les entrepôts de Curwen, et suivant la petite
embarcation qui, parfois, s’éloignait furtivement dans la
baie. Il montait aussi la garde près de la ferme de Pawtuxet
Road, et fut une fois cruellement mordu par les chiens que
les deux domestiques lâchèrent sur lui.

– – –

En juillet 1766 se produisit la dernière métamorphose de Joseph
0042 Curwen. Elle fut très soudaine et très remarquée par les
habitants de la ville. L’expression d’attente fit place à
un air de triomphe exaltant. Le marchand semblait avoir du
mal à s’empêcher de discourir en public sur ce qu’il avait
découvert, appris ou fait ; mais selon toute apparence, la
nécessité de garder le secret l’emporta sur l’envie de faire
partager sa joie, car il ne fournit jamais aucune explication.
C’est alors que le sinistre savant commença à stupéfier les
gens par sa connaissance de faits que seuls leurs ancêtres
défunts auraient pu lui communiquer.

Mais les activités clandestines de Curwen ne cessèrent pas
pour autant. Au contraire, elles semblèrent s’accroître, si
bien que le soin de ses affaires incomba de plus en plus à
ses capitaines qui lui étaient attachés par les liens de la
peur. Il abandonna complètement le commerce des esclaves,
sous prétexte que les bénéfices ne cessaient pas de diminuer.
Il passait à sa ferme tout le temps qu’il pouvait, et, selon
certaines rumeurs, on le trouvait parfois dans les parages
des cimetières. Ezra Weeden, quoique ses périodes d’espionnage
0043 fussent nécessairement brèves et intermittentes en raison
de ses voyages en mer, avait plus d’opiniâtreté que les campagnards
et les gens de la ville ; c’est pourquoi il soumit les affaires
de Curwen à une surveillance sans précédent. Plusieurs manoeuvres
bizarres des vaisseaux du marchand avaient été considérées
comme naturelles, à une époque où tous les colons semblaient
résolus à lutter contre les dispositions de la loi sur le
sucre qui entravait un commerce important. La contrebande
était chose commune dans la baie de Narragansett où l’on débarquait
de nuit des cargaisons illicites. Mais Weeden, après avoir
suivi plusieurs fois les gabares et les sloops qui s’éloignaient
furtivement des bassins de Town Street, eut bientôt la certitude
que Joseph Curwen n’était pas uniquement soucieux d’éviter
les navires armés de Sa Majesté. Avant la métamorphose de
1766, ces embarcations avaient contenu, pour la plupart, des
nègres enchaînés que l’on débarquait en un point du rivage
juste au nord du village de Pawtuxet, pour les conduire ensuite
à la ferme où on les enfermait dans l’énorme bâtiment de pierre
dont les fenêtres étaient réduites à d’étroites fentes. A
partir de juillet 1766, Curwen cessa d’importer des esclaves,
0044 et, pendant un certain temps, il n’y eut plus de navigation
nocturne. Puis, vers le printemps de 1767, gabares et sloops
recommencèrent à quitter les bassins ; mais, à présent, ils
allaient très loin dans la baie, jusqu’à Nanquit Point, où
ils recevaient les cargaisons d’étranges navires d’une taille
considérable. Ensuite, les marins de Curwen transportaient
ces cargaisons jusqu’à la ferme où on les déposait dans le
bâtiment de pierre qui servait autrefois de prison aux esclaves
; elles se composaient presque entièrement de caisses dont
certaines, lourdes et oblongues, ressemblaient fort à des
cercueils.

Weeden surveillait la ferme avec assiduité. Il laissait rarement
s’écouler une semaine sans y faire une expédition nocturne,
sauf lorsque la neige recouvrait le sol et aurait gardé l’empreinte
de ses pas. Afin d’assurer le guet pendant qu’il était en
mer, il requit les services d’un compagnon de taverne nommé
Eleazar Smith. A eux deux, ils auraient pu répandre des rumeurs
extraordinaires. Ils n’en firent rien parce qu’ils jugeaient
que la moindre publicité mettrait leur proie en garde et les
0045 empêcherait d’aller plus loin. Or, ils désiraient en savoir
davantage avant d’agir. En vérité, ils durent apprendre des
choses effarantes, et Charles Ward dit plusieurs fois à ses
parents combien il regrettait que Weeden eût brûlé ses carnets
de notes. Tout ce que l’on sait de leurs découvertes vient
du journal intime assez incohérent d’Eleazar Smith et des
lettres de certains épistoliers de l’époque ; documents d’où
il ressort que la ferme était seulement l’enveloppe extérieure
d’une formidable menace dont l’étendue ne pouvait se saisir
clairement.

Weeden et Smith furent très tôt persuadés que, sous terre,
s’étendait une série de tunnels et de catacombes où vivaient
de nombreux serviteurs, outre le vieil Indien et sa femme.
La maison d’habitation était un vieux logis du début du XVIIe
siècle, avec d’énormes cheminées et des fenêtres treillissées,
le laboratoire se trouvant dans un appentis exposé au nord,
à l’endroit où le toit atteignait presque le sol. Ce bâtiment
était à l’écart de tous les autres ; néanmoins, à en juger
par les voix qu’on entendait parfois à l’intérieur, il devait
0046 être accessible par des passages souterrains. Jusqu’en
1766, ces voix n’étaient que les murmures et les cris des
esclaves, accompagnés de curieuses invocations psalmodiées.
Après cette date, elles changèrent de façon terrible acquiescements
mornes, explosions de fureur frénétique, gémissements suppliants,
halètements avides, cris de protestation. Elles s’exprimaient
en différentes langues, toutes connues de Curwen qui proférait
d’un ton âpre des menaces ou des reproches.

Parfois, il semblait qu’il y eût plusieurs personnes dans
la maison Curwen, quelques captifs, et les gardiens de ces
captifs. Des voix s’exprimaient en des langues que ni Weeden
ni Smith n’avaient jamais entendues, malgré leur grande connaissance
des ports étrangers. Les conversations ressemblaient toujours
à une espèce d’interrogatoire : on aurait dit que Curwen arrachait
des renseignements à des prisonniers terrifiés ou rebelles.

Weeden n’a pu noter que certaines phrases des dialogues en
anglais, en français et en espagnol. En dehors des entretiens
0047 où l’on discutait les affaires passées des familles de
Providence, la plupart des questions et des réponses portaient
sur des sujets historiques ou scientifiques, appartenant parfois
à un passé très lointain. Un jour, par exemple, un personnage
alternativement furieux et morose fut interrogé en français
sur le massacre du Prince Noir à Limoges, en 1370, comme s’il
y avait une raison secrète que le prisonnier aurait dû savoir.
Curwen demanda à son captif si l’ordre avait été donné à cause
du Signe du Bouc découvert sur l’autel de la crypte romaine
de la cathédrale, ou parce que l’Homme Noir de la Haute-Vienne
avait prononcé les Trois Mots. N’ayant pu réussir à obtenir
de réponse, l’inquisiteur avait dû recourir à des moyens extrêmes,
car on entendit un cri formidable, suivi par un grand silence
et un bruit sourd.

Aucun de ces colloques n’eut de témoin oculaire, les fenêtres
étant toujours cachées par de lourds rideaux. Une nuit, pourtant,
pendant un discours dans une langue inconnue, Weeden vit apparaître
sur un rideau une ombre qui le bouleversa. Elle lui rappela
un des personnages d’un spectacle de marionnettes présenté
0048 à l’automne de 1764, à Hacher’s Hall, par un montreur
venu de Germantown, Pennsylvanie, et qui s’intitulait Vue
de la Célèbre Cité de Jérusalem, en laquelle sont représentés
Jérusalem, le Temple de Salomon, son Trône Royal, les célèbres
Tours et Collines ; ainsi que les Tourments de Notre-Seigneur
depuis le Jardin de Gethsémani jusqu’au Calvaire du Golgotha.
Cette nuit-là, l’espion, posté tout contre la fenêtre de la
salle de devant où avait lieu la conversation, sursauta si
fort qu’il donna l’éveil aux deux serviteurs indiens qui lâchèrent
les chiens sur lui. Par la suite, on n’entendit plus jamais
parler dans la maison, et Weeden et Smith en conclurent que
Curwen avait transféré son champ d’action aux régions souterraines.

Plusieurs détails prouvaient l’existence de celles-ci. Des
cris et des gémissements étouffés montaient du sol de temps
à autre, en des lieux éloignés de toute habitation ; en outre,
on découvrit, cachée dans les buissons au bord de la rivière,
à l’endroit où les hautes terres s’abaissent en pente raide
jusqu’à la vallée de Pawtuxet, une porte de chêne massif,
0049 encastrée dans une arche en maçonnerie, qui donnait accès
à des cavernes creusées dans la colline. Weeden fut incapable
de dire quand et comment ces catacombes avaient pu être construites
; mais il souligna fréquemment que des ouvriers venus de la
rivière pouvaient facilement s’y rendre sans être vus. En
vérité, Joseph Curwen faisait faire à ses matelots de singulières
besognes ! Pendant les grosses pluies du printemps de 1769,
les deux espions guettèrent avec une attention soutenue la
berge escarpée de la rivière, pour voir si quelque secret
souterrain serait mis à jour par les eaux. Ils furent récompensés
de leur patience par le spectacle d’une profusion d’ossements
humains et animaux à certains endroits de la rive où la pluie
avait creusé de véritables ravins. Naturellement, ceci pouvait
paraître normal à proximité d’une ferme d’élevage, dans un
coin de pays où abondaient les anciens cimetières indiens
; mais Weeden et Smith aboutirent à des conclusions différentes.

En janvier 1770, alors que les deux jeunes gens se demandaient
encore ce qu’ils devaient penser ou faire, se produisit l’incident
0050 du Fortaleza. Exaspéré par l’incendie criminel du garde-côte
Liberty, de Newport, au cours de l’été précédent, l’amiral
Wallace, commandant la flotte de la douane, avait fait renforcer
la surveillance des navires étrangers. En l’occurrence, un
jour, à l’aube, la goélette Cygnet, sous les ordres du capitaine
Harry Leshe, captura, après une brève poursuite, la toue Fortaleza,
de Barcelone, capitaine : Manuel Arruda, partie du Caire à
destination de Providence. Quand on fouilla le navire, on
s’aperçut avec stupeur que sa cargaison se composait uniquement
de momies égyptiennes adressées au ´ Matelot A.B.C. ª qui
devait venir en prendre livraison dans une gabare au large
de Nanquit Point, et dont le capitaine Arruda refusa de révéler
l’identité. Le tribunal maritime de Newport se trouva fort
embarrassé, car, d’une part, la cargaison n’était pas une
denrée de contrebande, mais, d’autre part, le Fortaleza avait
effectué une entrée illégale. On s’arrêta à un compromis :
le bateau fut relâché, avec interdiction de mouiller dans
les eaux de Rhode Island. Par la suite, on rapporta qu’on
l’avait vu dans les parages du port de Boston, mais il n’y
pénétra jamais ouvertement.
0051
Cet incident bizarre ne manqua pas de susciter l’attention
des habitants de Providence, dont plusieurs établirent un
rapport entre les momies du Fortaleza et Joseph Curwen. Les
études et les expériences du sinistre vieillard étant connues
de tout le monde, ainsi que son goût morbide pour les cimetières,
il semblait être le seul citoyen de la ville auquel cette
lugubre cargaison pût être destinée. Comme s’il se fût rendu
compte de cette opinion, le vieux marchand prit soin de discourir
en plusieurs occasions sur la valeur chimique des baumes trouvés
dans les momies, pensant peut-être qu’il pourrait donner à
cette affaire un aspect à peu près normal tout en n’admettant
pas y avoir participé. Quant à Weeden et Smith, naturellement,
ils se lancèrent dans les théories les plus extravagantes
sur Joseph Curwen et ses monstrueux travaux.

Au printemps suivant, il y eut à nouveau de lourdes pluies,
et les deux jeunes gens observèrent avec attention la berge
de la rivière derrière la ferme. De grandes étendues de terre
furent emportées par les eaux, des ossements furent mis à
0052 nu, mais les guetteurs ne virent aucune caverne souterraine.
Toutefois, dans le village de Pawtuxet, à un mille en aval,
là où la rivière forme une chute par-dessus une terrasse rocheuse,
se répandit une rumeur singulière. Les paisibles pêcheurs
dont les barques étaient ancrées dans le petit port somnolent,
non loin du pont rustique, affirmèrent avoir vu des corps
flottants apparaître, l’espace d’une minute, au moment où
ils franchissaient la cataracte. Certes, la Pawtuxet est une
longue rivière qui serpente à travers plusieurs régions très
peuplées où abondent les cimetières, et les pluies avaient
été torrentielles. Mais les pêcheurs furent désagréablement
impressionnés par le regard fou d’un des corps au moment où
il fut projeté au bas de la chute, et par le faible cri poussé
par un autre, qui, d’après son état, aurait dû être parfaitement
incapable de crier. En apprenant cette nouvelle, Smith, en
l’absence de Weeden, se hâta d’aller examiner la berge derrière
la ferme, où aurait dû se produire un éboulement considérable.
Néanmoins, il ne vit pas la moindre trace d’un passage, car
l’avalanche en miniature avait formé une muraille de terre
et d’arbustes déracinés.
0053

– – –

A l’automne de 1770, Weeden décida que le moment était venu
de faire part à d’autres de ses découvertes, car il disposait
d’un enchaînement de faits précis et d’un témoin oculaire
prêt à garantir que la jalousie et le désir de vengeance n’avaient
pas échauffé son imagination. Il prit pour premier confident
le capitaine de l’Entreprise, James Matthewson, qui, d’une
part, le connaissait suffisamment pour ne pas mettre en doute
sa véracité, et, d’autre part, avait assez d’influence dans
la ville pour être écouté avec respect. L’entretien eut lieu
dans une salle de la taverne de Sabin, près du port, en présence
de Smith, et le capitaine Matthewson parut très impressionné
par les déclarations de son premier lieutenant. Comme tous
les autres habitants de Providence, il nourrissait de noirs
0054 soupçons à l’égard de Curwen ; il n’avait besoin que de
quelques renseignements supplémentaires pour être entièrement
convaincu. Il enjoignit aux deux jeunes gens d’observer un
silence absolu, se réservant de consulter lui-même une dizaine
des notables les plus cultivés de la ville. De toute façon,
il faudrait garder le secret, car l’affaire ne pouvait être
réglée par la police ou la milice ; par-dessus tout, on devait
tenir la foule dans l’ignorance pour éviter une répétition
de la terrible panique de Salem qui avait fait partir Curwen
pour Providence un siècle auparavant.

Il comptait s’adresser aux personnalités suivantes :

le Dr Benjamin West, auteur d’un traité sur le transit de
Vénus ; le révérend James Manning, doyen de l’Université ;
l’ex-gouverneur Stephen Hopkins, membre honoraire de la Société
philosophique de Newport ; John Carter, éditeur de La Gazette
; les quatre frères Brown : John, Joseph, Nicholas et Moïse,
magnats de la ville (Joseph étant un chimiste amateur très
compétent) ; le vieux Dr Jabez Brown, érudit considérable
0055 qui était fort bien renseigné sur les achats bizarres
de Curwen ; et le capitaine Abraham Whipple, corsaire d’une
énergie et d’une hardiesse phénoménales. Ces hommes, s’ils
prêtaient à Matthewson une oreille favorable, pourraient se
réunir ensuite afin de décider s’ils devaient consulter, avant
d’agir, le gouverneur de la colonie, Joseph Wanton, de Newport.

Le capitaine Matthewson réussit au-delà de ses espérances
; si deux ou trois des notables firent quelques réserves sur
le récit de Weeden, tous estimèrent nécessaire d’agir en commun
et en secret. Curwen constituait une menace à l’égard de la
prospérité de la ville et de la colonie : il fallait à tout
prix l’éliminer. A la fin de décembre 1770, il y eut une réunion
générale chez Stephen Hopkins. Le capitaine Matthewson lut
les notes de Weeden. Celui-ci et son ami Smith furent convoqués
pour préciser certains détails. Avant la fin de la conférence,
l’assemblée se sentit en proie à une terreur vague ; mais
à cette crainte était mêlée une résolution farouche que le
capitaine Whipple exprima par des jurons retentissants. On
0056 décida de ne rien dire au gouverneur, car il fallait avoir
recours à des mesures extra-légales. Il pouvait être dangereux
de donner l’ordre de quitter la ville à un homme comme Curwen
qui semblait disposer de forces surnaturelles. En outre, même
s’il obéissait sans exercer de représailles, on n’aurait abouti
qu’à transporter la menace dans un autre lieu. Le marchand
devait être surpris dans sa ferme par une troupe de corsaires
endurcis et on lui donnerait une ultime chance de s’expliquer.
Si c’était simplement un fou qui s’amusait à tenir des conversations
imaginaires en imitant des voix différentes, on se contenterait
de l’enfermer. Si les abominations souterraines s’avéraient
bien réelles, Curwen et tous ses serviteurs devaient mourir.
Les choses pouvaient se faire sans bruit ; sa veuve et son
beau-père ne sauraient jamais ce qui s’était passé.

Pendant que les conjurés discutaient ces mesures, il se produisit
dans la ville un incident si terrible, si inexplicable, qu’on
en parla longtemps à plusieurs milles à la ronde. Par une
nuit de janvier, alors que la lune brillait clair et qu’une
épaisse couche de neige recouvrait le sol, on entendit sur
0057 la rivière et sur la colline résonner une série de cris
affreux ; puis les gens qui habitaient près de Weybosset Point
virent une grande forme blanche courir désespérément sur le
terrain mal défriché devant la Tête de Turc. Des abois de
chiens retentissaient dans le lointain, mais ils se calmèrent
dès que la rumeur de la ville éveillée se fit entendre. Des
groupes d’hommes munis de lanternes et de mousquets se hâtèrent
de gagner les lieux, mais ils ne purent rien découvrir. Cependant,
le lendemain matin, un corps gigantesque, bien musclé, complètement
nu, fut trouvé sur la glace accumulée contre les piles sud
du Grand-Pont, et l’identité du cadavre devint le thème d’innombrables
hypothèses. Ceux qui échangèrent des conversations à voix
basse à ce sujet étaient tous des vieillards, car le visage
rigide aux yeux pleins d’horreur n’éveillait de souvenirs
que dans la mémoire des patriarches : or, ces derniers reconnurent
dans ce corps aux traits hideux un homme qui était mort plus
de cinquante ans auparavant !

Ezra Weeden assista à la découverte du cadavre. Se rappelant
les aboiements des chiens entendus la veille, il s’achemina
0058 le long de Weybosset Street et traversa le pont de Muddy
Dock où les cris avaient retenti. En atteignant la limite
du district habité, à l’endroit où la rue débouche sur la
route de Pawtuxet, il trouva de curieuses traces dans la neige.
Le géant nu avait été poursuivi par des chiens et des hommes
bottés, dont les empreintes de pas allaient vers la ville
et en repartaient : les chasseurs avaient renoncé à leur poursuite
en arrivant près des maisons, Weeden eut un sourire farouche,
puis entreprit de suivre la piste jusqu’à son point de départ
: comme il s’y attendait, c’était la ferme de Joseph Curwen.
Le Dr Bowen, auquel il alla faire aussitôt son rapport, fut
complètement décontenancé en effectuant l’autopsie du cadavre.
L’appareil digestif semblait n’avoir jamais fonctionné, tandis
que la peau avait une texture grossière parfaitement inexplicable.
Ayant entendu dire que le corps ressemblait au forgeron Daniel
Green, mort depuis bien longtemps, dont le petit-fils, Aaron
Hoppin, était un subrécargue au service de Curwen, Weeden
s’enquit de l’endroit précis où Green avait été enseveli.
Cette nuit-là, dix hommes se rendirent au cimetière du Nord
et ouvrirent sa tombe. Conformément à leurs prévisions, elle
0059 était vide.

Cependant, on avait pris des dispositions pour intercepter
le courrier de Joseph Curwen, et, peu de temps avant la découverte
du cadavre nu, une lettre d’un certain Jedediah Orne, de Salem,
donna beaucoup à penser aux conjurés. En voici un extrait
dont la copie fut trouvée par Charles Ward dans les archives
d’une famille de la ville :

Je me réjouis d’apprendre que vous continuez de vous procurer
à votre Guise des Choses d’Autrefois, et crois que jamais
on ne fit mieux à Salem-Village, chez Mr Hutchinson. Assurément,
il n’y avait Rien que de très Abominable dans ce que H. a
fait surgir en partant de ce qu’il n’avait pu réunir dans
sa totalité. Votre envoi n’a point Opéré, soit parce qu’il
manquait Quelque Chose, soit parce que vos Mots avaient été
mal copiés par vous ou mal prononcés par moi. Seul, je me
trouve fort Embarrassé. Je ne possède pas vos connaissances
en Chymie pour pouvoir suivre Borellus, et je m’avoue déconcerté
par le Septième Livre du Necronomicon, que vous me recommandez.
0060 Mais je voudrais vous Remettre en Mémoire ce qui nous
avait été dit sur le Soin que nous devons prendre d’évoquer
Celui qui convient, car vous avez Connaissance de ce qu’a
écrit Mr Mater dans son Magnolia de …, et vous pouvez juger
que cette Abomination est relatée par lui en toute Véracité.
Je vous le dis encore une fois : n’évoquez Aucun Esprit que
vous ne puissiez dominer ; j’entends Aucun Esprit qui, à son
Tour, puisse évoquer quelque chose contre vous, par quoi vos
Stratagèmes les plus Puissants seraient réduits à néant. Adressez-vous
aux Petits, de crainte que les Grands ne veuillent pas Répondre,
et ordonnent à votre place. J’ai été pénétré de terreur en
lisant que vous saviez ce que Ben Zaristnatmik possède dans
son Coffre d’Ebène, car je savais qui avait dû vous le dire.
A nouveau, je vous demande de m’écrire au nom de Jedediah
et non point de Simon. Il est dangereux de vivre trop longtemps
dans cette Communauté, et vous connaissez le Plan par lequel
je suis revenu sous la forme de mon Fils. Je désirerais que
vous me fassiez Connaître ce que l’Homme Noir a appris de
Sylvanus Cocidius dans la Crypte, sous le mur romain, et je
vous serais très obligé de vouloir bien me Prêter le manuscrit
0061 dont vous parlez.

Une autre lettre, anonyme celle-là, et venant de Philadelphie,
renfermait un passage non moins inquiétant :

Je me conformerai à votre demande de n’envoyer les Comptes
que par vos Navires, mais je ne suis pas toujours sûr de la
date de leur arrivée. Pour la Question dont vous m’avez parlé,
je n’ai besoin que d’une seule chose de plus ; mais je voudrais
être sûr de vous avoir bien compris. Vous me dites que nulle
Partie ne doit manquer si l’on veut obtenir les meilleurs
effets, mais vous n’ignorez pas combien ils est difficile
d’avoir une certitude. Ce me paraît un grand Risque et un
lourd Fardeau d’emporter toute la Caisse, et, en Ville (c’est-à-dire
dans les églises Saint-Pierre, Saint-Paul ou Sainte-Marie),
c’est absolument impossible. Mais je sais quelles Imperfections
il y avait dans celui qui fut ressuscité en Octobre dernier,
et combien de Spécimens vivants vous avez dû utiliser avant
de découvrir la juste Méthode en 1766 ; c’est pourquoi je
me laisserai toujours guider par vous en toutes Choses. J’attends
0062 l’arrivée de votre brick avec impatience, et je vais aux
nouvelles tous les jours au Quai de Mr Biddle.

Une troisième lettre suspecte était rédigée dans une langue
et un alphabet inconnus. Une seule combinaison de caractères,
maintes fois répétée, se trouve gauchement copiée dans le
journal intime de Smith, que trouva Charles Ward : des professeurs
de l’Université Brown ont déclaré qu’il s’agissait de l’alphabet
amharique ou abyssin, mais ils n’ont pas pu identifier le
mot. Aucune des épîtres précitées ne fut jamais remise à Curwen
; toutefois, la disparition de Jedediah Orne, de Salem, qui
se produisit peu de temps après, montra que les conjurés de
Providence surent agir sans bruit. En outre, le Dr Shippen,
président de la Société historique de Pennsylvanie, reçut
de curieuses lettres au sujet d’un citoyen indésirable de
Philadelphie. Mais des mesures plus décisives allaient être
prises, et c’est dans les réunions nocturnes des marins et
des corsaires dans les entrepôts des frères Brown, que nous
devons chercher les fruits des découvertes de Weeden. Lentement
et sûrement, on mettait sur pied un plan de campagne qui ne
0063 laisserait pas subsister la moindre trace des néfastes
mystères de Joseph Curwen.

Ce dernier, malgré toutes les précautions prises. devait se
douter de quelque chose, car il avait l’air inquiet et préoccupé.
On voyait sa voiture à toute heure, en ville et sur la route
de Pawtuxet. Peu à peu, il perdit son expression de cordialité
contrainte, par laquelle il avait tenté de lutter contre les
préjugés de ses concitoyens. Les plus proches voisins de sa
ferme, les Fenner, remarquèrent un soir un grand faisceau
de lumière jaillissant du toit du mystérieux bâtiment de pierre
aux fenêtres excessivement hautes et étroites, et ils se hâtèrent
de communiquer la nouvelle à John Brown. Celui-ci était devenu
le chef des conjurés et avait informé les Fenner qu’on s’apprêtait
à agir contre Curwen. Il s’était résigné à faire cette communication
aux fermiers, car ils assisteraient forcément à l’attaque
finale. Il leur expliqua l’expédition projetée en disant que
Curwen était un espion des employés de la douane de Newport,
contre lesquels tous les armateurs, marchands et fermiers
de Providence s’insurgeaient ouvertement ou clandestinement.
0064 Nul ne saurait dire si les Fenner ajoutèrent foi à cette
déclaration, mais ils avaient vu trop de choses étranges chez
leur voisin pour ne pas le charger volontiers d’un péché supplémentaire.
Mr Brown leur avait confié le soin de surveiller la ferme
de Curwen et de lui rapporter tous les incidents qui s’y produiraient.

– – –

L’apparition de cet étrange faisceau lumineux semblait prouver
que le marchand allait tenter une entreprise inhabituelle
il fallait donc agir sans plus tarder. Selon le journal intime
de Smith, une troupe de cent hommes se réunit à dix heures
du soir, le 12 avril 1771, dans la grande salle de la taverne
de Thurston, à l’enseigne du Lion d’Or, de l’autre côté du
pont. Etaient présents parmi les notables John Brown, chef
0065 des conjurés ; le président Manning, dépourvu de l’énorme
perruque qui l’avait rendu célèbre dans tout le pays ; le
Dr Bowen, muni de sa trousse d’instruments chirurgicaux ;
le gouverneur Hopkins, enveloppé dans un manteau noir, et
accompagné de son frère Esch, qu’il avait mis dans la confidence
au dernier moment ; John Carter, le capitaine Matthewson,
et le capitaine Whipple qui devaient assurer le commandement
des opérations. Ces hommes conférèrent dans une pièce sur
le derrière de la taverne ; puis le capitaine Whipple pénétra
dans la grande salle et donna les dernières instructions aux
marins rassemblés. Eleazar Smith se trouvait avec les chefs
dans la pièce de derrière, attendant l’arrivée d’Ezra Weeden
qui avait pour mission de surveiller Curwen et de venir annoncer
le départ de sa voiture pour la ferme.

Vers 10 heures et demie, on entendit un grondement sourd sur
le Grand-Pont, suivi par le bruit d’une voiture dans la rue
: le condamné venait de partir pour sa dernière nuit de magie
blasphématoire. Quelques instants plus tard Weeden apparut,
et les conjurés allèrent s’aligner en bon ordre dans la rue,
0066 portant sur l’épaule un mousquet, une canardière ou un
harpon à baleine. Les chefs présents pour le service actif
étaient le capitaine Whipple, le capitaine Esch Hopkins, John
Carter, le président Manning, le capitaine Matthewson et le
Dr Bowen. Moses Brown se joignit à eux vers 11 heures. Naturellement,
Weeden et Smith faisaient partie du groupe. Ces hommes et
leurs cent matelots se mirent en marche sans plus attendre,
le coeur plein d’une résolution farouche ; ils gagnèrent,
par Broad Street, la route de Pawtuxet. Après avoir dépassé
l’église d’EIder Snow, certains se retournèrent pour regarder
la ville endormie sous les étoiles. Pignons et clochers se
détachaient en noir sur le ciel, et une brise marine soufflait
doucement. Vega montait derrière la grande colline de l’autre
côté de la rivière. Au pied de cette éminence couronnée d’arbres
et tout le long de ses pentes, la vieille cité de Providence
rêvait, tandis que certains de ses fils s’apprêtaient à la
purger d’un mal monstrueux.

Une heure plus tard, les conjurés arrivèrent chez les Fenner,
où on leur fit un dernier rapport sur leur victime. Curwen
0067 avait gagné sa ferme une demi-heure auparavant et l’étrange
faisceau lumineux avait jailli dans le ciel peu de temps après,
mais on ne voyait aucune fenêtre éclairée. Au moment même
où les conjurés apprenaient cette nouvelle, une autre lueur
fulgurante monta vers le Sud, et ils comprirent qu’ils se
trouvaient sur le théâtre d’événements surnaturels. Le capitaine
Whipple sépara ses forces en trois groupes : l’un, composé
de vingt hommes, sous les ordres d’Eleazar Smith, devait gagner
le rivage de la mer et garder le débarcadère en prévision
de la venue éventuelle de renforts pour Curwen, et, le cas
échéant, servir de réserve ultime ; vingt autres hommes, commandés
par le capitaine Esch Hopkins, se glisseraient dans la petite
vallée derrière la ferme et démoliraient la porte de chêne
massif encastrée dans la rive abrupte ; le troisième groupe
devait se concentrer sur la ferme et les bâtiments adjacents.
Cette dernière troupe comprenait trois subdivisions : le capitaine
Matthewson conduirait la première au mystérieux bâtiment de
pierre muni d’étroites fenêtres ; la deuxième suivrait le
capitaine Whipple jusqu’à la maison d’habitation ; la troisième
encerclerait toute la ferme jusqu’à ce que retentît un signal
0068 d’alarme.

Au son d’un seul coup de sifflet, le groupe Hopkins démolirait
la porte, puis attendrait et capturerait tout ce qui pourrait
venir de l’intérieur. Au son de deux coups de sifflet, il
pénétrerait par l’ouverture pour arrêter l’ennemi ou rejoindre
le gros des assaillants. Le groupe Matthewson se comporterait
d’une façon analogue : il forcerait l’entrée du bâtiment de
pierre en entendant un coup de sifflet ; au second coup, il
s’introduirait dans tout passage souterrain qu’il pourrait
rencontrer, et irait combattre avec les autres. Un signal
d’alarme de trois coups de sifflet ferait venir la réserve
en train de monter la garde : ses vingt hommes se diviseraient
en deux troupes qui envahiraient les profondeurs inconnues
sous la ferme et le bâtiment de pierre. Le capitaine Whipple
était convaincu de l’existence de ces catacombes. Il avait
la certitude que ses signaux seraient entendus et compris
par tous. Seule, l’ultime réserve du débarcadère se trouvait
hors de portée de son sifflet et nécessiterait l’envoi d’un
messager si son aide était requise. Moses Brown et John Carter
0069 devaient accompagner le capitaine Hopkins ; le président
Manning suivrait le capitaine Matthewson ; le Dr Bowen et
Ezra Weeden seraient dans le groupe du capitaine Whipple.
L’attaque commencerait sur trois points simultanément, dès
qu’un messager de Hopkins aurait averti Whipple que la troupe
du débarcadère était à son poste. Les trois divisions quittèrent
la ferme des Fenner à 1 heure du matin.

Eleazar Smith, chef du groupe du débarcadère, relate dans
son journal une marche paisible et une longue attente près
de la baie. A un moment donné, il entendit dans le lointain
un bruit étouffé de cris, de hurlements et d’explosions ;
ensuite un de ses hommes perçut des coups de feu, et, un peu
plus tard, Smith lui-même sentit la pulsation de mots formidables
au plus haut des airs. Juste avant l’aube apparut un matelot
aux yeux hagards, aux vêtements imprégnés d’une odeur hideuse.
Il ordonna aux hommes du détachement de regagner leur logis,
de ne jamais souffler mot des événements de la nuit, et de
ne plus accorder la moindre pensée à celui qui avait été Joseph
Curwen. L’aspect du messager suffit à les convaincre de la
0070 véracité de ses paroles : bien qu’il fût connu de plusieurs
d’entre eux, il avait perdu ou gagné dans son âme une chose
qui faisait de lui à tout jamais un être à part. Ils eurent
la même impression un peu plus tard quand ils retrouvèrent
de vieux amis qui avaient pénétré dans cette zone d’horreur
: tous avaient perdu ou gagné une chose impondérable. Ils
avaient vu, entendu ou senti une chose interdite aux humains,
et ils ne pouvaient l’oublier. Tous gardèrent un sceau de
silence sur les lèvres. Le journal d’Eleazar Smith est le
seul compte rendu écrit de cette expédition qui nous soit
resté.

Cependant, Charles Ward découvrit quelques renseignements
supplémentaires dans des lettres qu’il trouva à New London
où avait vécu une autre branche de la famille Fenner. Les
Fenner, qui pouvaient voir de chez eux la ferme condamnée,
avaient regardé s’éloigner la colonne des assaillants et entendu
très nettement les abois furieux des chiens de Curwen, suivis
presque aussitôt par le premier coup de sifflet. Dès que celui-ci
avait résonné, le faisceau lumineux avait jailli pour la deuxième
0071 fois du bâtiment de pierre ; tout de suite après le second
coup de sifflet, l’auteur des lettres, Luke Fenner, fils du
fermier, avait entendu un crépitement de mousqueterie, suivi
par un hurlement si horrible que la mère du jeune homme s’était
évanouie. Il fut répété moins fort un peu plus tard ; puis
d’autres détonations retentirent, en même temps qu’une violente
explosion du côté de la rivière. Une heure après, les chiens
se remirent à aboyer, et il y eut des grondements souterrains
tellement forts que les chandeliers tremblèrent sur le dessus
de la cheminée. Une odeur de soufre se répandit dans l’air
; ensuite un nouveau bruit de mousqueterie se fit entendre,
auquel succéda un hurlement moins perçant, mais encore plus
horrible que les deux autres.

C’était alors que la créature flamboyante fit son apparition
à l’endroit où devait se trouver la ferme de Curwen, en même
temps que résonnaient des cris de désespoir et de terreur.
Une salve de mousqueterie la fit tomber sur le sol, mais une
autre monta aussitôt dans les airs. A ce moment, on perçut
avec netteté un cri de douleur violente, et Luke Fenner affirme
0072 avoir entendu les mots suivants : ´ O Tout-Puissant, protège
Ton agneau ! ª Puis il y eut de nouvelles détonations, et
la deuxième créature flamboyante s’abattit à son tour. Après
un silence de trois quarts d’heure environ, Arthur Fenner,
frère cadet de Luke, s’exclama qu’il voyait ´ un brouillard
rouge ª monter de la ferme maudite vers les étoiles. Nul autre
que l’enfant ne put témoigner de ce phénomène ; mais Luke
reconnaît que, au même instant, les trois chats qui se trouvaient
dans la pièce donnèrent des signes de terreur panique.

Cinq minutes plus tard, un vent glacial se leva, et l’air
fut imprégné d’une puanteur intolérable, génératrice d’une
crainte oppressante plus forte que celle de la tombe ou du
charnier. Presque aussitôt retentit la voix formidable que
nul de ceux qui l’ont entendue ne pourra jamais oublier. Elle
tonna dans le ciel comme la voix même du destin, et les fenêtres
vibrèrent tandis que ses derniers échos s’éteignaient. Profonde
et harmonieuse, elle était puissante comme un orgue, mais
aussi funeste que les livres interdits des Arabes. Elle proférait,
dans une langue inconnue, des paroles que Luke Fenner transcrivit
0073 de la façon suivante : ´ DEESMEES-JESHET-BONE-DOSEFEDUVEMA-ENTEMOSS
ª Jusqu’en 1919, personne ne put identifier cette formule
étrange, mais Charles Ward blêmit en reconnaissant ce que
Pic de la Mirandole avait dénoncé comme la plus abominable
incantation de toute la magie noire.

A ce prodige maléfique sembla répondre un cri humain provenant
de la ferme de Curwen ; après quoi la puanteur de l’air s’accrut
d’une autre odeur également intolérable. Puis vint une plainte
prolongée qui montait et descendait alternativement. Parfois
elle devenait presque articulée, bien que nul auditeur ne
pût discerner aucun mot nettement défini, et, à un moment
donné, elle sembla se transformer en un rire démoniaque. Enfin,
il y eut un hurlement d’épouvante et de folie, jailli de vingtaines
de gorges humaines ; un hurlement qui résonna fort et clair,
malgré la profondeur d’où il devait émaner. Ensuite le silence
et l’obscurité régnèrent. Des spirales d’âcre fumée montèrent
vers les étoiles, en l’absence de toute flamme, car, le lendemain,
on constata que tous les bâtiments de la ferme étaient intacts.

0074
A l’aube, deux messagers effrayés, aux vêtements imprégnés
d’une odeur monstrueuse, frappèrent à la porte des Fenner
et leur achetèrent un baril de rhum. L’un d’eux déclara que
l’affaire Joseph Curwen était terminée, et qu’on ne devait
plus jamais parler des événements de la nuit. Bien que cet
ordre pût paraître arrogant, l’aspect de celui qui le donna
lui prêta une redoutable autorité sans engendrer le moindre
ressentiment. C’est pourquoi les lettres de Luke Fenner à
son parent du Connecticut sont les seuls documents relatifs
à l’expédition ; encore leur auteur avait-il supplié leur
destinataire de les détruire, mais elles furent conservées,
on ne sait pourquoi, malgré cette requête. Charles Ward put
ajouter un autre détail après une longue enquête dans le village
de Pawtuxet. Le vieux Charles Slocum lui rapporta que son
grand-père avait entendu une étrange rumeur au sujet d’un
corps carbonisé découvert dans les champs une semaine après
la mort de Joseph Curwen : ce cadavre aux membres convulsés
ne ressemblait tout à fait ni à un être humain ni a aucun
animal connu…
0075

– – –

Huit marins avaient été tués ; leurs cadavres ne furent pas
rendus à leurs familles, mais celles-ci se contentèrent de
la déclaration qui leur fut faite, d’après laquelle les matelots
avaient trouvé la mort dans une bagarre contre les employés
de la douane. La même déclaration s’appliquait aux nombreux
cas de blessures soignées et bandées par le Dr Jabez Bowen.
Il était beaucoup plus difficile d’expliquer l’odeur innommable
qui se dégageait des vêtements des assaillants, et on en discuta
pendant plusieurs semaines. Le capitaine Whipple et Moses
Brown, qui avaient été très grièvement blessés, refusèrent
de se laisser panser par leurs femmes, à la grande stupeur
de ces dernières. Sur le plan psychologique, tous ces hommes
étaient considérablement vieillis et ébranlés. Fort heureusement,
0076 c’étaient des âmes simples et très pieuses : s’ils avaient
possédé une mentalité plus complexe, on aurait pu craindre
de les voir sombrer dans la folie. Le président Manning était
particulièrement bouleversé, mais il réussit pourtant à annihiler
ses souvenirs grâce à des prières constantes. Tous les autres
chefs de l’expédition eurent un rôle important à jouer par
la suite, ce qui leur permit de retrouver une certaine sérénité
d’esprit. On remit à la veuve de Joseph Curwen un cercueil
de plomb scellé, d’une forme bizarre, dans lequel on lui dit
que gisait le corps de son mari, tué dans un combat contre
les employés de la douane, à propos duquel mieux valait ne
pas donner de détails.

C’est là tout ce que l’on sait sur la fin de Joseph Curwen.
Charles Ward ne trouva qu’une seule suggestion qui lui permit
de bâtir une théorie, à savoir qu’un passage de la lettre
de Jedediah Orne à Curwen, copiée par Ezra Weeden, était souligné
d’un trait de plume mal assuré. La copie fut trouvée en possession
des descendants de Smith. Peut-être Weeden la remît-il à son
compagnon, quand l’affaire fut terminée, pour lui fournir
0077 une des clés de l’énigme ; peut-être encore Smith possédait-il
cette copie avant l’expédition, auquel cas c’est lui qui souligna
le passage après avoir questionné adroitement son ami. Voici
le texte révélateur :

Je vous le dis encore une fois : n’évoquez Aucun Esprit que
vous ne puissiez dominer ; j’entends Aucun Esprit qui, à son
Tour, puisse évoquer quelque chose contre vous, par quoi vos
Stratagèmes les plus Puissants seraient réduits à néant. Adressez-vous
aux Petits, de crainte que les Grands ne veuillent pas Répondre
et ordonnent à votre place.

A la lumière de ce passage, en réfléchissant aux inconcevables
alliés perdus qu’un homme aux abois pourrait essayer d’appeler
à son aide, Charles Ward se demanda à juste titre si c’était
vraiment les citoyens de Providence qui avaient tué Joseph
Curwen.

Au début, les chefs de l’expédition ne s’étaient pas proposé
d’effacer tout souvenir du mort des annales de Providence,
0078 et ils avaient permis à la veuve, à son père et à son
enfant d’ignorer la vérité. Mais le capitaine Tillinghast
était un homme rusé ; il apprit bientôt assez de choses pour
exiger que sa fille et sa petite-fille changent de nom, pour
brûler toute la bibliothèque de son gendre, et effacer à coups
de ciseau l’inscription sur sa stèle funéraire. A dater de
ce moment, on s’employa à faire disparaître la moindre trace
du sorcier maudit, comme si l’on eût voulu laisser croire
qu’il n’avait jamais existé. Mrs Tillinghast (c’est le nom
que porta sa veuve à partir de 1772), vendit la maison d’Olney
Court pour aller résider avec son père à Power’s Lane jusqu’en
1817, année de sa mort. La ferme de la route de Pawtuxet fut
laissée complètement à l’abandon et tomba en ruine avec une
inexplicable rapidité. Personne ne s’aventura à percer la
masse de végétation, sur la berge de la rivière, derrière
laquelle se trouvait la lourde porte de chêne.

Il est à noter que l’on entendit un jour le vieux capitaine
Whipple marmonner entre ses dents ´ Au diable ce f… b…
; il n’avait aucune raison de rire tout en hurlant. On aurait
0079 dit qu’il gardait quelque chose en réserve. Pour un peu,
je brûlerais Sa f… maison. ª
3

RECHERCHE ET EVOCATION

Charles Ward, nous l’avons déjà vu, apprit pour la première
fois en 1918 qu’il descendait de Joseph Curwen. Il ne faut
pas s’étonner qu’il ait manifesté aussitôt un très vif intérêt
pour cette mystérieuse affaire, puisque le sang du sorcier
coulait dans ses veines. Aucun généalogiste digne de ce nom
n’aurait pu faire autrement que se mettre à rechercher aussitôt
les moindres renseignements ayant trait au sinistre marchand.

Au début, il n’essaya pas de dissimuler la nature de son enquête.
Il en parlait librement avec sa famille (bien que sa mère
ne fût guère satisfaite d’avoir un ancêtre comme Joseph Curwen)
et avec les directeurs des musées et des bibliothèques où
il poursuivait ses recherches. Il usa de la même franchise
0080 auprès des familles qui possédaient certains documents,
et partagea leur scepticisme amusé à l’égard des auteurs des
lettres et des journaux intimes qu’il consulta. Il reconnut
maintes fois qu’il aurait donné cher pour savoir ce qui s’était
passé, cent cinquante ans auparavant, à la ferme de la route
de Pawtuxet (dont il avait essayé vainement de trouver l’emplacement),
et ce que Joseph Curwen avait été en réalité.

Quand il eut découvert la lettre de Jedediah Orne dans les
archives Smith, il décida de se rendre à Salem, et il réalisa
ce projet aux vacances de Pâques de l’année 1919. On le reçut
fort aimablement à l’Essex Institute où il put glaner plusieurs
renseignements sur son ancêtre. Joseph Curwen était né à Salem-Village
(aujourd’hui Danvers), à sept milles de la vieille cité puritaine
où s’amoncellent les pignons pointus et les toits en croupe,
le 18 février 1662. A l’âge de quinze ans, il avait fui la
maison paternelle pour prendre la mer. Neuf ans plus tard,
il était revenu s’installer dans la ville de Salem, où l’on
observa qu’il avait les manières, les vêtements et le langage
d’un Anglais. A partir de cette époque, il consacra presque
0081 tout son temps aux curieux livres rapportés par lui d’Europe,
et aux étranges produits chimiques qui lui venaient d’Angleterre,
de France et de Hollande. Plusieurs expéditions qu’il fit
à l’intérieur du pays suscitèrent beaucoup de curiosité, car
elles coïncidaient, murmurait-on, avec l’apparition de feux
mystérieux sur les collines, au coeur de la nuit.

Ses seuls amis intimes étaient Edward Hutchinson, de Salem-Village,
et Simon Orne, de Salem. Hutchinson possédait une maison presque
à l’orée des bois, et sa demeure déplaisait beaucoup à plusieurs
personnes en raison des bruits nocturnes qu’on y entendait.
On disait qu’il recevait des visiteurs étranges et les lumières
qu’on voyait à ses fenêtres n’avaient pas toujours la même
couleur. En outre, il manifestait des connaissances surprenantes
au sujet de personnes mortes depuis longtemps et d’événements
très lointains. Il disparut au début de la persécution des
sorcières : à ce même moment, Joseph alla s’installer à Providence.
Simon Orne vécut à Salem jusqu’en 1720, année où les gens
commencèrent à s’étonner de ne jamais le voir vieillir. Lui
aussi disparut ; mais, trente ans plus tard, un homme qui
0082 était sa vivante image et prétendait être son fils, vint
revendiquer la possession de ses biens. Satisfaction lui fut
accordée sur la foi de certains papiers manifestement rédigés
et signés par Simon Orne. Jedediah Orne continua à vivre à
Salem jusqu’en 1771, date à laquelle le révérend Thomas Barnard
et quelques autres, après avoir reçu des lettres de citoyens
de Providence, le firent disparaître à jamais.

Ward trouva plusieurs documents concernant ces curieuses affaires
à l’Essex Institute, au palais de justice et au greffe de
l’état civil. A côté de titres de propriété et d’actes de
vente, il y avait des fragments de nature beaucoup plus troublante.
Quatre ou cinq allusions particulièrement nettes figuraient
sur les comptes rendus du procès des sorcières. Ainsi, le
10 juillet 1692, Hepzibah Lawson jura devant le tribunal présidé
par le juge Hatborne que ´ quarante Sorcières et l’Homme Noir
avaient coutume de se réunir dans les Bois derrière la maison
de Mr Hutchinson ª ; le 8 août de la même année, Amity How
déclara au juge Gedney que ´ Mr G.B., cette Nuit-là, posa
la Marque du Diable sur Bridget S., Jonathan A., Simon O.,
0083 Deliverance W., Joseph C., Susan P., Mehitable C. et Deborah
B. ª

Il y avait encore un catalogue de la sinistre bibliothèque
de Hutchinson, et un manuscrit de lui inachevé, rédigé dans
un langage chiffré que personne n’avait pu lire. Ward en fit
faire une copie photographique, et se mit en devoir de la
déchiffrer, d’abord de façon intermittente, puis avec fièvre.
D’après son attitude, on peut conclure qu’il en trouva la
clé en octobre ou en novembre, mais il ne dit jamais s’il
avait réussi ou non.

Les documents concernant Orne offrirent un grand intérêt dès
le début. En peu de temps, Ward fut à même de prouver, d’après
l’identité des écritures, une chose qu’il considérait comme
établie d’après le texte de la lettre adressée à Curwen :
à savoir que Simon Orne et son prétendu fils n’étaient qu’une
seule et même personne. Comme Orne l’avait dit à son correspondant,
il était dangereux de vivre trop longtemps à Salem ; c’est
pourquoi il s’en était allé séjourner pendant trente ans à
0084 l’étranger, pour revenir ensuite revendiquer ses terres
en qualité de représentant d’une nouvelle génération. Il avait
apparemment pris soin de détruire la majeure partie de sa
correspondance, mais les citoyens de Salem qui le firent disparaître
en 1771 découvrirent et conservèrent certains papiers surprenants
: formules et diagrammes cryptiques tracés de sa main, ainsi
qu’une lettre mystérieuse dont l’auteur, étant donné son écriture,
ne pouvait être que Joseph Curwen.

Bien que cette épître ne fût pas datée, Charles Ward, en se
basant sur certains détails, la situa vers 1750. Nous en donnons
ci-dessous le texte intégral. Elle est adressée à Simon Orne,
mais quelqu’un a barré ce prénom.

Providence, le 1er mai.
Frère,
Mon Vieil et Respectable ami, tous mes Respects et Voeux les
plus fervents à Celui que nous servons pour votre Puissance
Eternelle. Je viens de découvrir ce que vous devriez savoir
0085 au sujet de la Dernière Extrémité et de ce qu’il convient
de faire à son propos. Je ne suis point disposé à vous imiter
et à Partir à cause de mon âge, car Providence ne s’acharne
point comme Salem à pourchasser les Etres hors du commun et
à les traduire devant les Tribunaux. J’ai de gros intérêts
sur Terre et sur Mer, et je ne saurais agir comme vous le
fîtes ; outre cela, ma ferme de Pawtuxet a sous le sol Ce
que vous savez, qui n’attendrait pas mon Retour sous une autre
forme.

Mais, ainsi que je vous l’ai dit, je suis prêt à subir des
revers de fortune, et j’ai longtemps étudié la façon de Revenir
après le Suprême coup du Sort. La nuit dernière j’ai découvert
les Mots qui évoquent YOGGE SOTHOTHE et j’ai vu pour la première
fois ce visage dont parle Ibn Schacabac dans le …. Il m’a
dit que la Clé se trouve dans le troisième psaume du Liber
Damnatus. Le soleil étant dans la cinquième Maison, et Saturne
en Trine, tracez le Pentagramme de Feu, et récitez par trois
fois le neuvième Verset. Répétez ce Verset le Jour de la Sainte-Croix
et la Veille de la Toussaint, et la Chose sera engendrée dans
0086 les Sphères Extérieures.

Et de la Semence d’Autrefois naîtra Celui qui regardera en
Arrière sans savoir ce qu’il cherche.

Cependant ceci ne servira à Rien s’il n’y a point d’Héritier
et si les Sels ou la Façon de fabriquer les Sels, ne se trouvent
pas Prêts pour Lui. Et ici, je dois le reconnaître, je n’ai
pas pris les Mesures nécessaires et n’ai pas découvert Beaucoup.
Le Procédé est difficile à atteindre, et il fait une telle
Consommation de Spécimens que j’éprouve de grandes difficultés
à en obtenir Suffisamment, malgré les Marins qui me viennent
des indes. Les Gens d’ici deviennent curieux, mais je puis
les tenir à l’écart. Les bourgeois sont pires que la Populace
car ils agissent de façon plus Subtile et on croit davantage
à leurs paroles. Le Pasteur et Mr Merritt ont trop parlé,
je le crains, mais, jusqu’à présent, Rien ne semble Dangereux.
Les Substances Chimiques sont faciles à trouver, car il y
a deux bons Chimistes dans la Ville : le Dr Bowen et Sam Carew.
Je suis les instructions de Borellus, et je trouve grand secours
0087 dans le septième Livre d’Abdul-Al-Hazred. Quoi que j’obtienne,
vous le recevrez. En attendant, ne négligez pas d’utiliser
les Mots que je vous ai donnés. Si vous Désirez Le voir, ayez
recours à ce qui est Ecrit sur le Feuillet que je mets dans
ce paquet. Dites les Versets chaque Veille de Toussaint et
du jour de la Sainte-Croix ; et si votre Lignée ne s’éteint
pas, dans les années futures viendra Celui qui regardera en
arrière, et utilisera les Sels que vous lui laisserez. (Job,
XIX, XIV.)

Je me réjouis de vous savoir de retour à Salem, et j’espère
vous voir d’ici peu. J’ai un bon Etalon, et je me propose
d’acheter une Voiture, encore que les Routes soient mauvaises.
Si vous êtes disposé à voyager, ne manquez point de venir
me voir. Prenez à Boston la malle-poste qui passe par Dedham,
Wrentham et Attleborough, toutes villes où vous trouverez
d’excellentes tavernes. Entrez à Providence par les chutes
de Patucket. Ma Maison est située en face de la Taverne de
Mr Epenetus Olney ; c’est la première du côté nord d’Olney
Court.
0088
Monsieur, je suis votre fidèle ami et Serviteur En Almonsin-Metraton.

JOSEPHUS CURWEN.

A Mr Simon Orne
William’s-Lane, Salem.

Chose curieuse, cette lettre fut le premier document qui fournit
à Charles Ward l’emplacement exact de la maison de Curwen.
La découverte était doublement frappante, car la bâtisse à
laquelle elle faisait allusion à savoir la maison neuve construite
en 1761 à la place de l’ancienne était une vieille demeure
délabrée encore debout dans Olney Court, et que le jeune archéologue
connaissait fort bien. Elle se trouvait à peu de distance
de sa propre maison, sur la partie haute de Stampers Hill,
et servait à présent de logis à un couple de nègres qui faisaient
des lessives ou des ménages. Ward résolut d’aller visiter
ce lieu dès son retour de Salem. Les parties mystiques de
0089 la lettre, dans lesquels il crut déceler un symbolisme
extravagant, le déconcertèrent totalement. Néanmoins, il remarqua,
en frémissant de curiosité, que le passage de la Bible mentionné
par Curwen (Job, 19, 14) était le verset bien connu : ´ Si
un homme meurt, revivra-t-il ? Pendant tout le temps qui me
sera alloué, j’attendrai jusqu’à ce que vienne mon remplacement
! ª

– – –

Le jeune Ward regagna Providence dans un état d’agitation
fort agréable, et il passa le samedi suivant à examiner en
détail la maison d’Olney Court. Cette demeure délabrée était
une modeste bâtisse de deux étages et demi, de style colonial,
au toit pointu, à la grande cheminée centrale, à l’entrée
artistiquement sculptée surmontée d’une fenêtre en demi-cercle,
0090 au fronton triangulaire soutenu par des colonnes doriques.
Elle n’avait pas beaucoup souffert des atteintes du temps
à l’extérieur, et Ward sentit qu’il contemplait une chose
touchant de près le sinistre objet de sa quête.

Il connaissait fort bien les habitants du logis, et fut courtoisement
reçu par le vieil Asa et sa femme Hannah. L’intérieur de la
maison avait beaucoup changé. Ward constata à regret que la
moitié des beaux dessus de cheminée et des sculptures des
armoires avait disparu, tandis que les boiseries et les moulures
des panneaux des portes étaient presque toutes rayées, déchiquetées
ou recouvertes de tapisserie bon marché. D’une façon générale,
cette visite n’apporta pas à Ward les révélations auxquelles
il s’était attendu, mais il se sentit très ému de se trouver
à l’intérieur des murs qui avaient abrité un homme aussi terrible
que Joseph Curwen. il frissonna en voyant qu’on avait soigneusement
fait disparaître un monogramme sur le vieux heurtoir en cuivre
de la porte.

A partir de ce moment, il consacra tout son temps à étudier
0091 la copie du manuscrit chiffré de Hutchinson et les divers
papiers concernant l’affaire Curwen. Le manuscrit demeura
indéchiffrable ; mais dans les autres documents, le jeune
archéologue trouva des indications si précieuses qu’il entreprit
un voyage à New London et à New York pour consulter des lettres
dont la présence dans ces villes était mentionnée. Cette expédition
fut très fructueuse ; en effet, elle lui apporta la correspondance
de Luke Fenner, décrivant l’attaque de la ferme de Pawtuxet
Road, et la correspondance Nightingale-Talbot qui lui révéla
l’existence du portrait peint sur un panneau de la bibliothèque
de Curwen. Ce dernier détail l’intéressa particulièrement,
car il aurait donné beaucoup pour savoir quel était le visage
de son ancêtre, et il décida d’effectuer une seconde inspection
de la maison d’Olney Court, afin d’essayer de trouver trace
de son image sous des couches de peinture ou de tapisserie.

Il commença ses recherches au début d’août et il examina soigneusement
les murs de toutes les pièces assez spacieuses pour avoir
pu servir de bibliothèque. Au bout d’une heure, au-dessus
0092 de la cheminée d’une vaste salle du rez-de-chaussée, il
s’aperçut qu’une assez grande partie du mur était recouverte
de plusieurs couches de peinture qui, aux endroits où elles
s’écaillaient, révélaient une surface sensiblement plus sombre
que ne l’eût été celle du bois au-dessous. Après avoir utilisé
avec précaution un couteau à lame très mince, Ward comprit
qu’il venait de découvrir un grand portrait à l’huile. Craignant
de l’endommager en essayant de détacher lui-même les couches
de peinture, il quitta la maison pour se mettre en quête d’un
expert. Trois jours plus tard, il revenait avec un artiste
expérimenté, Mr Walter Dwight, qui se mit aussitôt à l’oeuvre
en utilisant les méthodes et les produits chimiques adéquats.
Le vieil Asa et sa femme manifestèrent une grande agitation
pendant toute la durée du travail, et reçurent une certaine
somme d’argent en dédommagement de cette invasion de leur
domicile.

A mesure que la restauration s’effectuait, jour après jour,
Charles Ward regardait avec un intérêt croissant les contours
et les couleurs apparaître graduellement. Dwight ayant commencé
0093 par le bas, le visage resta caché jusqu’à la fin. En attendant,
on put voir que le modèle était un homme maigre et bien fait,
vêtu d’un habit bleu sombre, d’un gilet brodé, de culottes
courtes en satin noir, de bas de soie blanche, assis dans
un fauteuil sculpté, sur un arrière-plan de quais et de navires.
Lorsque la tête apparut, Ward et l’artiste constatèrent que
cette figure maigre et pâle, surmontée d’une perruque, leur
semblait vaguement familière. Mais après le dernier bain d’huile
et l’ultime coup de grattoir, l’artiste et son client restèrent
béants de stupeur, car le visage de Charles Dexter Ward était
l’exacte réplique de celui de son terrible aïeul…

Le jeune homme montra à ses parents la merveille qu’il avait
découverte, et son père décida aussitôt d’acheter le portrait.
Mrs Ward, qui présentait fort peu de traits communs avec Joseph
Curwen, ne sembla pas trouver cette peinture à son goût et
conseilla à son mari de la brûler, car elle avait quelque
chose de malsain, non seulement en elle-même, mais encore
en raison de son extraordinaire ressemblance avec Charles.
Mais Mr Ward, riche propriétaire de manufactures de coton
0094 dans la vallée de Pawtuxet, était un homme à l’esprit
pratique, et fit la sourde oreille. Le portrait lui plaisait
beaucoup, et il estimait que son fils méritait de le recevoir
comme cadeau. Naturellement, Charles partagea cette opinion.
Quelques jours plus tard, Mr Ward alla trouver la propriétaire
de la maison et lui acheta pour un bon prix le panneau portant
le portrait et le dessus de cheminée qu’il dominait.

Il ne restait plus qu’à enlever la précieuse boiserie et à
la transporter chez les Ward où on l’installerait dans le
bureau de Charles, au troisième étage, au-dessus d’une fausse
cheminée. Le 28 août, le jeune homme conduisit deux habiles
ouvriers décorateurs à la maison d’Olney Court, où, sous sa
direction, la besogne s’effectua sans encombre. Dans la maçonnerie
de brique masquant le tuyau de la cheminée, Ward observa alors
un alvéole cubique d’environ un pied carré, qui avait dû se
trouver juste derrière la tête du portrait. Il s’approcha
pour voir ce qu’il pouvait bien renfermer, et, sous un amas
de papiers jaunis couverts de suie et de poussière, il découvrit
un gros cahier où étaient encore fixés les restes moisis du
0095 ruban qui avait servi à nouer les feuillets. Sur la couverture,
le jeune archéologue lut ces mots tracés d’une écriture qu’il
avait appris à bien connaître à l’Essex Institute: Journal
et Notes de Jos. Curwen, Bourgeois de Providence, ex-citoyen
de Salem.

Bouleversé par sa trouvaille, Ward montra le cahier aux deux
ouvriers. Ceux-ci témoignèrent par la suite de l’authenticité
de la découverte, et le Dr Willett se basa sur leur déclaration
pour affirmer que le jeune homme n’était pas fou au moment
où il commença à se conduire de façon très excentrique. Tous
les autres papiers étaient également de la main de Curwen.
L’un d’eux avait pour titre : A Celui qui Viendra Après Moi,
Et Comment Il Pourra Aller Au-Delà du Temps et des Sphères.
Un autre était chiffré. Un troisième semblait donner la clé
du chiffre. Le quatrième et le cinquième étaient adressés
respectivement à ´ Edw. Hutchinson, Armiger ª et ´ Jedediah
Orne, Esq. ª, ´ ou à Leurs Héritiers, ou à Leurs Représentants
ª. Le sixième et dernier s’intitulait : La Vie et les Voyages
de Joseph Curwen entre les années 1678 et 1687 : Où Il A Voyagé,
0096 Où Il A Séjourné, Qui Il A Vu, et Ce Qu’il A Appris.

– – –

Nous sommes arrivés maintenant à la période qui, selon certains
aliénistes, marque le début de la folie de Charles Ward. Dès
qu’il eut découvert les documents, le jeune homme y jeta un
coup d’oeil rapide et dut y voir quelque chose qui produisit
une violente impression sur lui. En fait, lorsqu’il montra
les titres aux deux ouvriers, il prit grand soin de leur dissimuler
les textes, et manifesta un trouble que le seul intérêt archéologique
de sa trouvaille ne suffisait pas à justifier. Rentré chez
lui, il annonça la nouvelle d’un air embarrassé, comme s’il
voulait donner une idée de son importance sans en produire
la preuve. Il ne montra même pas les titres à ses parents
; il se contenta de leur dire qu’il avait trouvé des documents
0097 écrits de la main de Joseph Curwen, ´ presque tous chiffrés
ª, qu’il lui faudrait étudier avec soin avant d’en pénétrer
le sens.

Il passa toute cette nuit à lire les différents papiers, enfermé
dans sa chambre, et, le jour venu, il poursuivit sa besogne.
Quand sa mère, alarmée, vint s’enquérir de ce qui se passait,
il la pria instamment de lui faire monter ses repas. Au cours
de l’après-midi, il fit une courte apparition lorsque les
ouvriers vinrent installer le portrait et le dessus de cheminée
dans son bureau. La nuit suivante, il dormit par intermittence,
tout habillé, et continua à étudier fiévreusement le cryptogramme.
Le lendemain matin, sa mère le vit travailler sur la copie
photographique du manuscrit Hutchinson qu’il lui avait souvent
montré auparavant ; mais en réponse à une de ses questions,
il lui dit que la clé du chiffre de Curwen ne s’appliquait
pas à celui-ci. Dans l’après-midi, il alla regarder les ouvriers
qui achevaient de placer le portrait dans son bureau, au-dessus
d’une fausse cheminée faite de panneaux de bois disposés à
quelque distance du mur nord. On posa une bûche électrique
0098 dans l’âtre pour donner l’illusion d’une cheminée réelle.
Le panneau où était peint le portrait fut monté sur des charnières,
de façon à ménager derrière un espace vide. Quand tout fut
fini, Charles Ward transporta son travail dans son bureau
et s’installa face au tableau qui le regardait comme un miroir
vieillissant. Ses parents, lorsqu’ils se rappelèrent plus
tard sa conduite à cette époque, fournirent des renseignements
intéressants sur sa méthode de dissimulation. Devant les domestiques,
il cachait rarement les papiers qu’il étudiait, car il estimait
à juste titre que l’écriture compliquée de Curwen serait illisible
pour eux. A l’égard de ses parents, au contraire, il se montrait
beaucoup plus circonspect. Sauf si le manuscrit en cours d’étude
était un cryptogramme, ou encore une suite de symboles mystérieux
(comme celui qui avait pour titre : A Celui Qui Viendra Après
Moi…, etc.), il le recouvrait d’un papier quelconque jusqu’à
ce que son visiteur se fût retiré. La nuit, ou bien quand
il quittait la pièce, il enfermait tous ses documents dans
un petit cabinet. Il reprit bientôt des habitudes et un emploi
du temps normaux, mais il cessa de s’intéresser aux promenades
archéologiques. La réouverture de l’école où il devait faire
0099 sa dernière année parut l’ennuyer considérablement et
il exprima à maintes reprises sa résolution de ne pas entrer
à l’Université : il avait à faire, déclara-t-il, des recherches
plus importantes qui lui apporteraient un bagage de connaissances
considérable.

Ward ayant toujours vécu en savant et en ermite, ses parents
ne furent guère surpris de le voir s’enfermer pour travailler
jour après jour. Néanmoins, ils jugèrent bizarre qu’il ne
leur montrât jamais rien de sa merveilleuse trouvaille et
ne leur fît part d’aucun fait qu’il aurait pu découvrir dans
ses papiers. Il expliqua sa réticence en déclarant qu’il voulait
d’abord arriver à une révélation complète ; mais à mesure
que les semaines passaient sans rien apporter de nouveau,
une espèce de gêne s’établit entre le jeune homme et sa famille.

Au cours du mois d’octobre, Ward se remit à fréquenter les
bibliothèques, mais ce fut pour y consulter uniquement des
ouvrages de magie, d’occultisme et de démonologie. Lorsque
0100 les ressources de Providence s’avéraient insuffisantes,
il prenait le train pour Boston où il exploitait les richesses
de la grande bibliothèque de Copeley Square, la Widener Library
de Harvard, ou la Zion Research Library de Brookline dans
laquelle on trouve certains livres rares sur des sujets bibliques.
Il acheta plusieurs volumes traitant du surnaturel, et, pendant
les vacances de NoÎl, il fit plusieurs voyages hors de la
ville, y compris une visite à l’Essex Institute de Salem.

Vers le milieu de janvier 1920, Ward adopta une attitude triomphale
et cessa de déchiffrer le manuscrit Hutchinson. Dès lors,
il se consacra à deux activités : l’étude de la chimie et
la chasse aux documents officiels. Il installa un laboratoire
dans la mansarde de sa maison, et consulta toutes les statistiques
municipales de Providence. Les marchands de drogues et d’appareils
scientifiques, quand on les questionna plus tard, fournirent
d’étranges listes, apparemment incohérentes, des produits
et des instruments qu’il acheta. Mais les employés de la bibliothèque
de la Maison du Gouverneur et de l’Hôtel de Ville sont d’accord
0101 sur le but de sa deuxième activité : il cherchait avec
fièvre la tombe de Joseph Curwen, tâche très difficile puisque
le nom du sorcier avait été effacé à coups de ciseau sur sa
stèle funéraire.

Peu à peu, ses parents acquirent la conviction qu’il se passait
quelque chose d’anormal. Charles s’était déjà passionné en
d’autres temps, pour différents sujets d’étude, mais cette
dissimulation et cette quête ne lui ressemblaient pas. Il
ne manifestait plus aucun intérêt pour son travail scolaire,
quoiqu’il réussît toujours à passer ses examens. Ou bien il
s’enfermait dans son laboratoire avec une vingtaine d’anciens
traités d’alchimie, ou bien il examinait les actes de décès
du temps passé dans les archives municipales, ou bien encore
il étudiait des livres de sciences occultes dans son bureau,
sous le regard impassible du portrait de Joseph Curwen dont
le visage paraissait de plus en plus semblable au sien.

A la fin mars, il entreprit une série de promenades dans les
vieux cimetières de Providence. Les employés de l’Hôtel de
0102 Ville révélèrent plus tard qu’il avait dû trouver un indice
important à ce moment-là. Il ne cherchait plus la tombe de
Joseph Curwen, mais celle d’un certain Naphtali Field. Ce
changement d’intérêt s’expliqua lorsque les enquêteurs, en
examinant les dossiers étudiés par Ward, découvrirent un bref
compte rendu de l’enterrement de Curwen relatant que le curieux
cercueil de plomb avait été enseveli ´ à dix pieds au sud
et à cinq pieds à l’ouest de la tombe de Naphtali Field dans
le… ª L’absence du nom du cimetière compliquait beaucoup
les recherches, mais comme la stèle de Naphtali Field devait
être intacte, on pouvait raisonnablement espérer la trouver
en visitant plusieurs champs de repos.

– – –

Ce fut vers le mois de mai que le Dr Willett, à la requête
0103 de Mr Ward, eut une conversation sérieuse avec le jeune
homme. Si l’entretien ne fut guère fructueux (car Willett
sentit que son interlocuteur était tout à fait maître de lui),
il obligea Charles Ward à donner une explication rationnelle
de sa conduite récente. Il semblait tout prêt à parler de
ses recherches, mais non pas à en révéler l’objet. Il déclara
que les papiers de son aïeul contenaient des secrets scientifiques
remarquables, pour la plupart rédigés en langage chiffré.
Cependant, ils étaient dépourvus de sens sauf quand on les
juxtaposait avec un ensemble de connaissances complètement
tombées en désuétude aujourd’hui ; si bien que leur présentation
immédiate à un monde uniquement pourvu de science moderne
leur enlèverait toute leur importance. Pour qu’ils puissent
prendre leur place éminente dans l’histoire de la pensée humaine
il fallait les mettre en corrélation avec leur arrière-plan
du temps passé, et c’était à cette besogne que Ward se consacrait
présentement. Il cherchait à acquérir les arts d’autrefois
que devait posséder un interprète consciencieux des documents
de Curwen ; et il espérait, en temps voulu, faire une révélation
d’un intérêt prodigieux.
0104
Quant à ses promenades dans les cimetières, il les expliqua
de la façon suivante : il avait tout lieu de penser que la
stèle mutilée de Joseph Curwen portait encore des symboles
mystiques, sculptés d’après certaines instructions de son
testament qui étaient absolument nécessaires à la solution
définitive de son système de chiffres. L’étrange marchand
avait voulu garder son secret avec soin et, en conséquence,
il avait réparti les données du problème de façon très curieuse.
Lorsque le Dr Willett demanda à voir les papiers mystiques,
Ward manifesta beaucoup de répugnance ; finalement il lui
montra la page de titre du Journal et Notes, le cryptogramme
et le message plein de formules : A Celui Qui Viendra Après
Moi.

Il ouvrit également le journal à une page soigneusement choisie
pour son caractère inoffensif. Le docteur examina avec attention
l’écriture presque illisible de Curwen ; la graphie et le
style étaient ceux d’un homme du XVIIe siècle, bien que le
scripteur eût vécu jusque vers la fin du XVIIIe siècle. Le
0105 texte lui-même semblait assez banal, et Willett ne put
en retenir qu’un fragment.

Mercredi, 16 octobre 1754. – Ma goélette Wahefal est arrivée
aujourd’hui de Londres avec XX Hommes nouveaux enrôlés aux
Antilles, des Espagnols de la Martinique et des Hollandais
de Surinam. Les Hollandais menacent de Déserter car ils ont
entendu dire du Mal de ces Expéditions, mais je veillerai
à les persuader de Rester. Pour Mr Knight Dexter, à l’Enseigne
du Laurier et du Livre, 220 pièces de Chamblet, 20 pièces
de Molleton bleu, 50 pièces de Calmande. Pour Mr Green, à
l’Enseigne de l’Elephant, 20 Bassinoires et 10 paires de Pincettes.
Pour Mr Perrings, un jeu d’Alènes. Pour Mr Nightingale, 50
Rames de Papier de première qualité. Ai Récité le Sabaoth
trois fois la Nuit dernière, mais rien n’est apparu. Il faut
que j’aie d’autres nouvelles de Mr H. en Transylvanie, bien
qu’il soit Difficile de l’atteindre et qu’il me paraisse fort
étrange qu’il ne me puisse communiquer l’usage de ce qu’il
utilise si bien depuis trois cents ans. Simon ne m’a pas écrit
depuis V semaines, mais j’espère recevoir bientôt une lettre
0106 de lui.

En arrivant à ce passage, le Dr Willett tourna la page, mais
Ward lui arracha le cahier des mains. Le praticien eut à peine
le temps de parcourir du regard deux phrases qui, chose bizarre,
se gravèrent tenacement dans sa mémoire :

Le Verset du Liber Damnatus ayant été récité pendant V Jours
de la Sainte-Croix et IV Veilles de Toussaint, j’Espère que
la Créature est en train de Naître à l’Extérieur des Sphères.
Elle attirera Celui qui doit Venir si je peux faire en sorte
qu’il soit, et il pensera aux choses du Passé et regardera
en arrière, en prévision de quoi je dois tenir en réserve
les Sels ou de quoi les fabriquer.

Pour le Dr Willett, ces mots semblèrent prêter une vague terreur
au visage peint de Joseph Curwen qui regardait d’un air affable
du haut du panneau au-dessus de la cheminée. Il eut l’impression
bizarre que les yeux du portrait exprimaient le désir de suivre
le jeune Ward tandis que celui-ci se déplaçait dans la pièce.
0107 Avant de se retirer, le praticien s’arrêta pour examiner
le tableau de près, s’émerveillant de sa ressemblance avec
Charles et gravant dans sa mémoire les moindres détails du
visage blême, jusqu’à une légère cicatrice sur le front au-dessus
de l’oeil droit. Il décida que Cosmo Alexander était vraiment
un grand peintre.

Le médecin ayant affirmé que Charles jouissait d’une parfaite
santé mentale et que, d’autre part, il poursuivait des recherches
qui pouvaient être très importantes, les Ward se montrèrent
assez indulgents quand leur fils, au mois de juin, refusa
catégoriquement de s’inscrire à l’Université. Il avait, déclara-t-il,
des études plus intéressantes à faire, et désirait voyager
à l’étranger au cours de l’année suivante afin de se procurer
certains documents qui n’existaient pas en Amérique. Le père
Ward s’opposa à ce dernier projet qu’il jugeait absurde de
la part d’un jeune homme de dix-huit ans, mais il consentit
à ce que son fils abandonnât ses études universitaires. En
conséquence, après avoir passé son examen final à l’école
Moses Brown, Charles put se consacrer à loisir pendant trois
0108 ans à ses livres occultes et à ses recherches dans les
cimetières. Les gens apprirent à le tenir pour un original
fieffé, et il cessa presque entièrement de voir les amis de
sa famille. Il n’abandonnait son travail que pour aller consulter
les archives d’autres villes. Un jour, il partit vers le Sud
pour conférer avec un vieux mulâtre qui vivait dans un marécage,
et au sujet duquel un article avait paru dans un journal.
Une autre fois, il s’en fut dans un petit village des Adirondacks
où il avait entendu dire qu’on célébrait d’étranges cérémonies.
Néanmoins, ses parents continuèrent à lui interdire le voyage
en Europe qu’il désirait tant faire.

Il put réaliser son projet en avril 1923, époque où il atteignit
sa majorité peu de temps après avoir hérité de son grand-père
maternel. Il ne dit rien de l’itinéraire qu’il se proposait
de suivre, mais il promit à ses parents de leur écrire souvent
et longuement. En juin, le jeune homme s’embarqua à destination
de Liverpool, avec la bénédiction de son père et de sa mère
qui l’accompagnèrent jusqu’à Boston. Des lettres les informèrent
bientôt qu’il avait fait une bonne traversée et s’était installé
0109 dans un appartement confortable de Great Russell Street,
à Londres, où il avait l’intention de rester jusqu’à ce qu’il
eût épuisé les ressources du British Museum. Il ne disait
pas grand-chose de sa vie quotidienne, car il n’avait vraiment
pas grand-chose à dire. Il consacrait tout son temps à l’étude,
et avait installé un laboratoire dans une pièce de son logement.

En juin 1924, il annonça son départ pour Paris où il s’était
déjà rendu deux ou trois fois en avion pour consulter des
documents à la Bibliothèque Nationale. Pendant les trois mois
suivants, il se contenta d’envoyer des cartes postales, donnant
une adresse dans la rue Saint-Jacques et mentionnant qu’il
faisait des recherches dans la bibliothèque d’un collectionneur
de manuscrits rares. En octobre, après un long silence, une
carte de Prague apprit aux Ward que Charles se trouvait dans
cette ville pour s’entretenir avec un très vieil homme qui
était censé posséder de très curieux documents médiévaux.
En janvier, plusieurs cartes de Vienne mentionnèrent qu’il
s’apprêtait a gagner une région plus à l’est où un de ses
0110 correspondants l’avait invité.

De Klansenbourg, en Transylvanie, il écrivit qu’il allait
rejoindre un certain baron Ferenczy dont le domaine se trouvait
dans les montagnes à l’est de Rakus. Une semaine plus tard,
il annonçait que la voiture de son hôte était venue le prendre
au village et qu’il partait pour le château. A dater de ce
jour, il observa un silence complet. Il ne répondit pas aux
nombreuses lettres de ses parents jusqu’au mois de mai, et,
à ce moment-là, ce fut pour faire savoir à sa mère qu’elle
devait renoncer à le rencontrer à Paris, à Londres ou à Rome,
au cours d’un voyage en Europe que les Ward avaient l’intention
de faire pendant l’été. Ses recherches, disait-il, étaient
d’une telle nature qu’il ne pouvait quitter sa résidence actuelle,
et, d’autre part, l’emplacement du château de son hôte ne
favorisait guère les visites. Il se trouvait perché sur un
roc escarpé, au milieu d’une forêt, et les gens du pays évitaient
d’en approcher. En outre, l’aspect et les manières du baron
risquaient fort de déplaire à d’honnêtes bourgeois de la Nouvelle-Angleterre,
et il était d’un si grand âge qu’il inspirait une espèce d’inquiétude.
0111 Il valait mieux, concluait Charles, que ses parents attendent
son retour à Providence.

En mai 1925, le jeune voyageur entra dans le port de New York
à bord du Homeric. Il gagna ensuite sa ville natale en autocar,
et, tout le long du trajet, il contempla avec délices les
collines ondulées, les vergers en fleurs et les villes aux
blancs clochers du Connecticut. Quand le véhicule, au terme
d’un après-midi ensoleillé, entra dans Providence en suivant
Elmwood Avenue, le coeur de Charles Ward se mit à battre violemment.
Au croisement de Broad Street, Weybosset Street et Empire
Street, il vit au-dessous de lui les maisons, les dômes et
les clochers de la vieille ville, baignés dans la lumière
du crépuscule ; et il fut pris d’une sorte de vertige lorsque
l’autocar s’arrêta au terminus, derrière le Biltmore, révélant
au regard, sur l’autre berge de la rivière, l’antique colline
ronde couverte d’un doux manteau de verdure.

Devant ce spectacle, le jeune homme se sentit plein d’amour
pour l’antique cité de Providence. C’étaient les forces mystérieuses
0112 de sa longue histoire qui avaient fait de lui ce qu’il
était, qui l’avaient entraîné en arrière vers des merveilles
et des secrets auxquels nul prophète ne pouvait assigner de
limites. Un taxi l’emmena à toute allure en direction du Nord
et s’arrêta enfin devant le porche de la grande maison de
briques où il était né. Le soleil allait disparaître ; Charles
Dexter Ward était de retour au logis.

– – –

Une école d’aliénistes moins académique que celle du Dr Lyman
prétend que le début de la vraie folie de Ward date de son
voyage en Europe. En admettant qu’il fût sain d’esprit lors
de son départ, sa conduite à son retour montre un changement
désastreux. Mais le Dr Willett repousse cette théorie. Il
attribue les bizarreries du jeune homme à la pratique de certains
0113 rites appris à l’étranger, sans admettre pour autant que
ce fait implique une aberration mentale de la part de l’officiant.
Ward, bien qu’il parût nettement plus âgé, avait encore des
réactions normales : au cours de plusieurs conversations avec
Willett, il fit preuve d’un équilibre que nul dément n’aurait
pu feindre pendant longtemps. Si l’on put croire à la folie
à cette époque, ce fut à cause de ce qu’on entendait à toute
heure dans le laboratoire où le jeune homme passait le plus
clair de son temps. Il y avait des chants psalmodiés et des
déclamations tonitruantes sur des rythmes étranges ; et bien
que ce fût la voix de Ward qui proférât ces sons, on discernait
dans ses accents une qualité surnaturelle qui glaçait le sang
dans les veines des auditeurs. On observa que Nig, le vénérable
chat du logis, hérissait son poil et faisait le gros dos lorsqu’il
entendait certaines intonations.

Les odeurs émanant parfois du laboratoire semblaient, elles
aussi, fort étranges. Parfois pestilentielles, elles étaient
le plus souvent aromatiques et paraissaient posséder le pouvoir
de faire naître des images fantastiques. Les gens qui les
0114 sentaient voyaient le mirage d’énormes perspectives, avec
d’étranges collines, ou d’interminables avenues de sphinx
et d’hippogriffes. Ward ne recommença pas ses promenades d’autrefois,
mais s’absorba dans les livres qu’il avait rapportés de ses
voyages ; il expliqua que les sources européennes avaient
considérablement élargi les possibilités de sa tâche, et il
promît de grandes révélations pour les années à venir. Le
vieillissement de son visage accusait d’une façon frappante
sa ressemblance avec le portrait de Joseph Curwen, et le Dr
Willett, au terme de chacune de ses visites à Charles Ward,
songeait avec stupeur que la petite cicatrice au-dessus de
l’oeil droit du portrait était la seule différence entre le
sorcier défunt et le jeune homme vivant. Ces visites, faites
par le praticien à la requête des parents de Charles, avaient
un caractère assez curieux. Ward ne repoussait pas le médecin,
mais ce dernier comprenait fort bien qu’il ne pourrait jamais
connaître la psychologie du jeune homme. Il observait souvent
d’étranges choses dans la pièce : petites figurines de cire
sur les tables ou les rayonnages ; traces de cercles, de triangles
et de pentagrammes, dessinés à la craie ou au fusain au centre
0115 du plancher. Et, toutes les nuits, on entendait retentir
les incantations tonitruantes, si bien qu’il devint très difficile
de garder des domestiques ou d’empêcher de murmurer que Charles
Ward était fou.

Un soir de janvier 1927, vers la mi-nuit, alors que le jeune
homme psalmodiait un rituel dont la cadence fantastique résonnait
dans toute la maison, une rafale glacée souffla de la baie,
et la terre trembla légèrement. En même temps, le chat manifesta
une terreur extraordinaire et les chiens aboyèrent à un mille
à la ronde. Ce fut le prélude d’un violent orage, tout à fait
anormal pour la saison, ponctué de coups de tonnerre si formidables
que Mr et Mrs Ward crurent à un moment que la maison avait
été touchée. Ils montèrent l’escalier quatre à quatre pour
voir s’il y avait eu des dégâts ; mais Charles sortit de sa
mansarde à leur rencontre, son visage blême empreint d’une
expression triomphante. Il leur affirma que la maison était
intacte et que l’orage serait bientôt fini. Ayant regardé
par une fenêtre, ils constatèrent que le jeune homme avait
raison : les éclairs s’éloignèrent de plus en plus, les arbres
0116 cessèrent de se courber sous le vent glacé venu de la
mer, le fracas du tonnerre diminua et s’éteignit, les étoiles
se montrèrent dans le ciel.

Pendant les deux mois qui suivirent cet incident, Charles
Ward s’enferma beaucoup moins dans son laboratoire. Il sembla
porter un curieux intérêt au temps et s’informa de la date
à laquelle le sol allait se dégeler au printemps. Par une
nuit de mars, il quitta la maison après minuit et ne rentra
qu’un peu avant l’aube. A ce moment, sa mère, qui souffrait
d’insomnie, entendit un moteur s’arrêter devant l’entrée réservée
aux véhicules. S’étant levée et ayant gagné la fenêtre, Mrs
Ward vit quatre silhouettes sombres, commandées par son fils,
décharger d’un camion une longue et lourde caisse qu’elles
transportèrent dans la maison. Puis elle entendit des pas
pesants sur les marches de l’escalier, et, finalement, un
bruit sourd dans la mansarde. Ensuite, les pas descendirent
; les quatre hommes réapparurent à l’extérieur et s’éloignèrent
dans leur camion.

0117 Le lendemain, Charles s’enferma dans la mansarde. Après
avoir tiré les rideaux noirs de son laboratoire, il s’absorba
dans une expérience sur une substance métallique. Il refusa
d’ouvrir la porte à qui que ce fût, et ne prit aucune nourriture.
Vers midi, on entendit un bruit sourd, suivi par un cri terrible
et une chute. Néanmoins, quand Mrs Ward eut frappé à la porte,
son fils lui déclara d’une voix faible que tout allait bien
: la hideuse puanteur qui s’échappait de la pièce était inoffensive
et malheureusement nécessaire ; il fallait absolument le laisser
seul pour l’instant, mais il irait déjeuner un peu plus tard.
Au début de l’après-midi, il apparut enfin, pâle et hagard,
et interdit qu’on pénétrât dans le laboratoire sous aucun
prétexte. Par la suite, personne ne fut jamais autorisé à
visiter la mystérieuse mansarde ni la pièce de débarras adjacente
qu’il aménagea sommairement en chambre à coucher. C’est là
qu’il vécut désormais jusqu’au jour où il acheta le bungalow
de Pawtuxet et y transporta tous ses appareils scientifiques.

Ce soir-là, Charles s’empara du journal avant tout le monde
0118 et en détruisit une partie en simulant un accident. Plus
tard, le Dr Willett ayant déterminé la date exacte d’après
les déclarations des différents membres de la maisonnée se
procura un exemplaire intact du journal abîmé et y lut l’article
suivant :

FOSSOYEURS NOCTURNES
SURPRIS DANS LE CIMETIERE

Robert Hart, veilleur de nuit au Cimetière du Nord, a découvert
ce matin un groupe de plusieurs hommes dans la partie la plus
ancienne du champ de repos, mais il semble qu’ils se soient
enfuis à sa vue avant d’avoir accompli ce qu’ils se proposaient
de faire.

L’incident eut lieu vers les quatre heures. L’attention de
Hart fut attirée par le bruit d’un moteur non loin de son
abri. Après être sorti, il vit un gros camion dans l’allée
principale et se hâta dans sa direction. Le bruit de ses pas
sur le gravier donna l’éveil aux visiteurs nocturnes qui placèrent
0119 vivement une lourde caisse dans le camion et gagnèrent
la sortie sans avoir été rattrapés. Aucune tombe connue n’ayant
été violée, Hart estime que ces hommes voulaient ensevelir
la caisse.

Ils avaient dû travailler longtemps avant d’être découverts,
car Hart trouva un énorme trou creusé dans le lot d’Amosa
Field où presque toutes les vieilles stèles ont disparu depuis
longtemps. La cavité, aussi grande qu’une tombe, était vide
et ne coïncidait avec aucun enterrement mentionné dans les
archives du cimetière.

L’inspecteur de police Riley, après avoir examiné l’endroit,
a déclaré que le trou avait dû être creusé par des bootleggers
qui cherchaient une cachette sûre pour leur alcool de contrebande.
Hart croit avoir vu le camion remonter l’avenue Rochambeau,
mais il n’en est pas absolument sûr.

Au cours des jours suivants, Charles Ward se montra rarement
à sa famille. Il s’enferma dans sa mansarde, et fit déposer
0120 sa nourriture devant la porte. De temps à autre, on l’entendait
psalmodier des formules monotones, ou bien on percevait des
bruits de verre heurté, de produits chimiques sifflants, d’eau
courante, de flammes de gaz rugissantes. Des odeurs impossibles
à identifier émanaient parfois de la pièce, et l’air extrêmement
tendu du jeune homme, quand il lui arrivait de sortir de son
domaine, suscitait les hypothèses les plus diverses. Ses parents
et le Dr Willett ne savaient absolument plus que faire ni
que penser.

– – –

Le 15 avril, un étrange incident se produisit. C’était un
vendredi saint, détail auquel les domestiques attachèrent
une grande importance, mais que beaucoup d’autres considérèrent
comme une simple coïncidence. Tard dans l’après-midi, le jeune
0121 Ward commença a répéter une formule d’une voix étonnamment
forte, tout en faisant brûler une substance à l’odeur si âcre
qu’elle se répandait dans toute la maison. Les mots prononcés
étaient si nets que Mrs Ward, qui écoutait avec anxiété dans
le couloir de la mansarde, ne put s’empêcher de les garder
dans sa mémoire ; par la suite, elle fut capable de les écrire,
sur la demande du Dr Willett. Des experts apprirent à ce dernier
qu’une formule à peu près identique se trouve dans les écrits
d’Eliphas Levi qui jeta un coup d’oeil par une fente de la
porte interdite et aperçut les terribles perspectives du vide
qui s’étend au-delà. En voici la teneur :

Per Adonai Eloim, Adonai Jehova, Adonai Sabaoth, Metraton
Ou Agla Methon, verbum pythonicum mysterium salamandrae, conventus
sylvorum, antra gnomorum, daemonia Coeli God, Almonsin, Gibor,
Jehosua, Evam, Zariathnatmik, Veni, veni, veni.

Ceci durait depuis deux heures sans la moindre interruption
lorsqu’un formidable concert d’aboiements de chiens résonna
dans tout le voisinage. Presque aussitôt la maison fut envahie
0122 par une odeur effroyable tandis qu’un éclair fendait le
ciel. Enfin résonna la voix qu’aucun des auditeurs ne pourra
jamais oublier, cette voix tonitruante, lointaine, incroyablement
profonde, et tout à fait différente de celle de Charles Dexter
Ward. Elle fit trembler la maison, et deux voisins l’entendirent
au milieu du vacarme des chiens. Mrs Ward, toujours aux écoutes
devant la porte du laboratoire, frissonna en comprenant sa
diabolique signification ; car son fils lui avait raconté
comment elle avait retenti, s’il fallait en croire les lettres
de Luke Fenner, au-dessus de la ferme de Pawtuxet Road, la
nuit de la mort de Joseph Curwen. Elle ne pouvait se tromper
sur la phrase prononcée, que Charles lui avait souvent citée
à l’époque où il parlait franchement de ses recherches. C’était
un simple fragment d’une langue oubliée :

DIES MIES JESCHET BOENE DOESEF
DOUVEMA ENITEMAUS

Aussitôt après, la lumière du jour s’assombrit bien qu’on
fût à une heure du crépuscule ; puis vint une bouffée d’odeur
0123 différente de la première, mais tout aussi mystérieuse
et intolérable. Charles s’était remis à psalmodier, et sa
mère entendit une série de syllabes que l’on peut figurer
ainsi ´ Yi-nash-Yog-Sothoth-he-Iglb-fi-throdag ª, se terminant
par un ´ Yah ! ª dont la force démentielle monta en un crescendo
terrifiant. Une seconde plus tard retentit un cri plaintif
qui se transforma peu à peu en un rire diabolique. Mrs Ward,
poussée par la crainte et le courage aveugle de son coeur
de mère, alla frapper à la porte mais n’obtint pas de réponse.
Elle frappa de nouveau, puis resta immobile tandis que montait
un deuxième cri, poussé par son fils, cette fois, et qui résonna
en même temps que les ricanements de l’autre voix. Elle s’évanouit
presque aussitôt, bien qu’elle soit incapable aujourd’hui
de se rappeler pour quel motif précis.

Lorsque Mr Ward rentra chez lui à 6 heures et quart, il ne
trouva pas sa femme au rez-de-chaussée. Les domestiques effarés
lui dirent qu’elle devait être dans le couloir de la mansarde
d’où avaient émané des sons encore plus étranges que de coutume.
Il monta aussitôt l’escalier et trouva Mrs Ward étendue de
0124 tout son long sur le plancher devant la porte du laboratoire.
Se rendant compte qu’elle était évanouie, il alla chercher
un verre d’eau et lui jeta le contenu au visage. Il fut réconforté
de la voir aussitôt revenir à elle ; mais tandis qu’il la
regardait ouvrir des yeux stupéfaits, il fut parcouru par
un frisson glacé et faillit perdre connaissance à son tour.
En effet, dans le laboratoire qu’il avait cru tout d’abord
silencieux, il entendait le murmure d’une conversation à voix
très basse, dont il ne pouvait saisir les paroles, et qui,
pourtant, le bouleversait jusqu’au fond de l’âme.

Bien sûr, ce n’était pas la première fois que son fils marmonnait
des formules ; mais à présent, ce murmure paraissait tout
différent. Il s’agissait très nettement d’un dialogue, dans
lequel la voix de Charles, aisément reconnaissable, alternait
avec une autre, si grave et si caverneuse qu’il était difficile
d’admettre qu’elle pût sortir du gosier du jeune homme. Elle
avait des intonations singulièrement hideuses ; et si Mrs
Ward, en revenant à elle, n’avait pas poussé un cri qui éveilla
dans l’esprit de son mari ses instincts protecteurs, il est
0125 probable que Thomas Howland Ward n’aurait plus pu se vanter
de n’avoir jamais perdu connaissance. En l’occurrence, il
prit sa femme dans ses bras et descendit rapidement l’escalier
avant qu’elle pût remarquer les voix qui venaient de le bouleverser.
Cependant, il ne fut pas assez prompt pour ne pas entendre
une chose qui le fit chanceler dangereusement sous le poids
de son fardeau. Car le cri de Mrs Ward avait été entendu par
d’autres que lui, et, en réponse, on avait prononcé deux mots
dans le laboratoire, les seuls mots intelligibles de cet effroyable
colloque. C’était une simple exhortation à la prudence, murmurée
par Charles, et pourtant elle inspira à Mr Ward une mystérieuse
terreur quand il entendit ces deux paroles très banales :
Chut !… Ecrivez !…

Au dîner, les deux époux eurent un long entretien, et Mr Ward
décida de parler fermement à son fils cette nuit même. Quel
que fût l’objet de ses recherches, on ne pouvait tolérer plus
longtemps une telle conduite qui constituait une menace contre
l’équilibre nerveux de toute la maisonnée. Le jeune homme
devait avoir perdu l’esprit pour pousser des cris pareils
0126 et poursuivre une conversation imaginaire avec un interlocuteur
inexistant. Il fallait mettre un terme à tout cela, sans quoi
Mrs Ward tomberait malade et on ne pourrait plus garder de
domestiques.

Le repas terminé, Mr Ward se mit en devoir de gagner le laboratoire
de Charles. Mais il s’arrêta au troisième étage en entendant
des bruits provenant de la bibliothèque dont son fils ne se
servait plus depuis un certain temps. Selon toute apparence,
on jetait des livres sur le parquet et on froissait fébrilement
des papiers. En arrivant sur le seuil de la porte, Mr Ward
vit le jeune homme à l’intérieur de la pièce, en train de
rassembler une énorme brassée de documents de toute taille
et de toute forme. Charles avait le visage hagard, les traits
tirés ; il sursauta et laissa tomber son fardeau en entendant
la voix de son père. Celui-ci lui ordonna de s’asseoir et
lui infligea le blâme qu’il méritait depuis si longtemps.
Quand le sermon eut pris fin, le jeune homme convint que Mr
Ward avait raison, que ces voix, ces murmures, ces incantations,
ces odeurs chimiques étaient vraiment intolérables. Il promit
0127 de se montrer plus discret à l’avenir, mais insista pour
que sa solitude continuât d’être respectée. Il allait se consacrer
maintenant à des recherches purement livresques ; en outre,
il trouverait un autre logement pour prononcer les invocations
rituelles qui pourraient être nécessaires par la suite. Il
se montra navré d’avoir causé une telle peur à sa mère, et
expliqua que la conversation entendue par son père faisait
partie d’un symbolisme compliqué destiné à créer une certaine
atmosphère mentale. Malgré l’état d’hypertension nerveuse
de son fils, Mr Ward eut l’impression qu’il jouissait de toutes
ses facultés. Par contre, l’entretien ne lui apporta guère
d’éclaircissement ; lorsque Charles eut quitté la pièce en
emportant ses documents, son père ne sut guère que penser
de toute cette affaire. Elle était aussi mystérieuse que la
mort du pauvre Nig dont on avait découvert le cadavre dans
le sous-sol, une heure auparavant, les yeux révulsés, la gueule
tordue par l’épouvante.

Sous l’impulsion d’un instinct obscur, Mr Ward jeta un coup
d’oeil sur les rayonnages vides pour voir ce que son fils
0128 avait emporté dans la mansarde. Il fut tout surpris de
constater qu’il s’agissait uniquement d’ouvrages modernes
: histoires, traités scientifiques, géographiques, manuels
de littérature, ainsi que certains journaux et magazines contemporains.
Comme Charles n’avait lu jusqu’alors que des livres traitant
du passé ou d’occultisme Mr Ward se sentit en proie à une
perplexité grandissante ; en outre, il éprouva un véritable
malaise, car il lui semblait qu’il y avait une chose insolite
dans la pièce. Il la parcourut du regard, et vit qu’il ne
s’était pas trompé.

Contre le mur du Nord, au-dessus de la fausse cheminée, se
trouvait toujours le panneau de la maison d’Olney Court ;
mais le tableau restauré n’y figurait plus. Après s’être détaché
du bois, le portrait de Joseph Curwen avait abandonné pour
jamais sa surveillance du jeune homme auquel il ressemblait
si étrangement ; maintenant, il gisait sur le parquet sous
la forme d’une mince couche de fine poussière d’un gris bleuâtre.

4
0129
METAMORPHOSE ET DEMENCE

Au cours de la semaine qui suivit ce mémorable vendredi saint,
on vit Charles Ward plus souvent que de coutume, car il ne
cessa de transporter des livres de la bibliothèque à la mansarde.
Il avait un comportement calme et raisonnable, mais son visage
exprimait une appréhension mal dissimulée. En outre, il faisait
preuve d’un appétit dévorant, si on en jugeait par la quantité
de nourriture qu’il exigeait de la cuisinière.

Une fois mis au courant de ce qui s’était passé, le Dr Willett
vint s’entretenir avec le jeune homme, le mardi suivant, dans
la bibliothèque. Comme toujours, la conversation ne donna
aucun résultat, mais Willett est prêt à jurer que Charles
jouissait de toute sa raison. Il promit de faire bientôt une
révélation sensationnelle, et exprima l’intention de chercher
un autre local pour y installer son laboratoire. Il se montra
fort peu touché par la perte du portrait, et parut même trouver
un élément comique dans sa brusque disparition.
0130
Pendant la deuxième semaine, Charles s’absenta souvent du
logis. Le jour où la vieille Hannah vint aider à faire le
grand nettoyage de printemps, elle raconta qu’il visitait
souvent la maison d’Olney Court, muni d’une grande valise,
et s’en allait explorer la cave. Il se montrait très généreux
à l’égard d’elle-même et de son mari, mais il semblait extrêmement
tourmenté.

Par ailleurs, des amis des Ward le virent de loin à Pawtuxet
un nombre de fois surprenant. Il fréquentait plus particulièrement
le petit port de Rhodes-sur-Pawtuxet, et le Dr Willett, après
avoir fait une enquête en ce lieu, apprit qu’il ne manquait
jamais de gagner la rive assez encaissée, pour la longer ensuite
en direction du Nord.

Par un matin de mai, il y eut, dans la mansarde, une reprise
de la conversation imaginaire du vendredi saint. Le jeune
homme semblait poursuivre une discussion violente avec lui-même,
car on entendit brusquement une série de cris qui ressemblaient
0131 à des demandes et des refus alternés. Mrs Ward monta en
courant, écouta à la porte et entendit le fragment de phrase
suivant ´ Il faut qu’il reste rouge pendant trois mois. ª
Dès qu’elle eut frappé, le silence régna aussitôt. Lorsque
Mr Ward interrogea son fils un peu plus tard, le jeune homme
répondit qu’il lui était difficile d’éviter certains conflits
entre des sphères de conscience, mais qu’il essaierait de
les transférer dans d’autres domaines.

Vers le milieu de juin se produisit un curieux incident nocturne.
Au début de la soirée, on entendit du bruit dans le laboratoire,
mais il s’apaisa presque immédiatement. A minuit, quand tout
le monde fut allé se coucher, le maître d’hôtel était en train
de fermer à clé la porte de la rue, lorsqu’il vit apparaître
au bas de l’escalier Charles Ward portant une lourde valise.
Le jeune homme fit signe qu’il voulait sortir. Il ne prononça
pas un seul mot, mais le digne serviteur, ayant vu ses yeux
enfiévrés, se mit à trembler sans savoir pourquoi. Il ouvrit
la porte à son jeune maître ; le lendemain, il donna son congé
à Mrs Ward en déclarant qu’il y avait eu une expression de
0132 férocité diabolique dans le regard de Charles, et qu’il
ne passerait pas une autre nuit dans la maison. Mrs Ward le
laissa partir, sans ajouter foi à ses paroles. Il lui paraissait
impossible que son fils ait pu avoir l’air ´ féroce ª cette
nuit-là. En effet, pendant tout le temps qu’elle était restée
éveillée, elle avait entendu de faibles bruits émaner du laboratoire
: des sanglots et des soupirs qui semblaient révéler un désespoir
profond.

Le lendemain soir, comme il l’avait fait environ trois mois
auparavant, Charles Ward s’empara du journal avant tout le
monde, et en égara une feuille. Par la suite, le Dr Willett,
au cours de son enquête, se rappela cet incident et se rendit
aux bureaux du Journal. Là, il put relever, sur la feuille
égarée, deux articles qui lui semblèrent intéressants. Les
voici :

VIOLATION DE SEPULTURE

Robert Hart, veilleur de nuit au cimetière du Nord, a découvert
0133 ce matin que la tombe d’Ezra Weeden, né en 1740 et mort
en 1824 (d’après l’inscription sur sa stèle sauvagement arrachée
du sol et brisée) avait été violée.

Son contenu, quel qu’il ait pu être après plus d’un siècle
d’ensevelissement, avait complètement disparu, à l’exception
de quelques éclats de bois pourri. On n’a pas relevé de traces
de roues, mais la police a trouvé dans les parages des empreintes
de pas faites par des souliers fins.

Hart est enclin à établir un rapport entre cet incident et
celui du mois de mars : à cette époque, on s’en souvient,
il avait découvert un groupe d’hommes qui avaient pris la
fuite en camion après avoir creusé une excavation profonde.
Mais l’inspecteur Riley combat cette théorie et souligne de
grandes différences dans les deux cas : en mars, on avait
creusé à un endroit où il n’existait pas de tombe ; cette
fois-ci, une tombe déterminée a été violée avec une méchanceté
féroce.

0134 Des membres de la famille Weeden, après avoir été mis
au courant, ont exprimé une surprise attristée, et ont déclaré
ne se connaître aucun ennemi capable d’un pareil acte de vandalisme.
Hazard Weeden se rappelle une légende familiale d’après laquelle
son ancêtre aurait été mêlé à une étrange affaire peu de temps
avant la Révolution, mais il ignore l’existence d’une ´ vendetta
ª possible à l’heure actuelle. L’affaire a été confiée à l’inspecteur
Cunningham qui espère découvrir des indices précieux dans
un proche avenir.

NUIT AGITEE A PAWTUXET

Les habitants de Pawtuxet ont été réveillés à 3 heures du
matin par un formidable concert d’aboiements de chiens qui
semblait atteindre son maximum d’intensité près de la rivière,
au nord de Rhodes-sur-Pawtuxet. Fred Lemlin, veilleur de nuit
de Rhodes, a déclaré qu’aux aboiements des chiens se mêlaient
les cris d’un homme en proie à une terreur mortelle. Un bref
et violent orage a mis fin à ce tumulte. On rapporte que des
odeurs désagréables, émanant sans doute des réservoirs de
0135 pétrole, ont empuanti l’atmosphère pendant toute la durée
de l’incident.

Bientôt, Charles prit l’aspect d’un homme traqué, et tout
le monde pense aujourd’hui, en y réfléchissant, qu’il souhaitait
peut-être, à cette époque, faire une confession, mais qu’une
terreur panique l’en empêchait. Comme il sortait très souvent,
à la faveur de l’obscurité, la plupart des aliénistes le rendent
responsable des actes de vampirisme odieux qui furent perpétrés
en ce temps-là et que la presse rapporta avec force détails.
Les victimes, de tous âges et de toutes conditions, furent
attaquées dans deux localités distinctes : le quartier du
North End, près de la maison des Ward, et les districts suburbains
proches de Pawtuxet. Ceux qui survécurent ont raconté qu’ils
subirent l’assaut d’un monstre bondissant, aux yeux de braise,
qui enfonçait ses crocs dans la gorge ou le haut du bras et
se gorgeait de sang.

Ici encore, le Dr Willett n’est pas d’accord avec ses confrères.
´ Je me refuse à dire, déclare-t-il, quel être humain ou quel
0136 animal a pu se livrer à de pareilles abominations, mais
j’affirme que Charles Ward n’en est point l’auteur. J’ai des
raisons de penser qu’il ignorait le goût du sang, et son anémie
croissante constitue la meilleure preuve à l’appui de ma théorie.
Ward a touché à des choses terribles, mais il n’a jamais été
un monstre. ª

Le docteur parle avec beaucoup d’autorité, car, à cette époque,
il se rendait souvent chez les Ward pour soigner la mère de
Charles, dont les nerfs avaient commencé à céder. A force
d’écouter les bruits nocturnes émanant de la mansarde, elle
souffrait d’hallucinations morbides qu’elle hésitait à confier
au médecin : elle s’imaginait entendre des soupirs et des
sanglots étouffés aux heures les plus impossibles. Au début
de juillet, Wilett l’envoya à Atlantic City pour y reprendre
des forces, et il recommanda à Mr Ward et à son fils de ne
lui envoyer que des lettres réconfortantes.

0137– – –

Peu de temps après le départ de sa mère, Charles Ward entreprit
des démarches pour l’achat du bungalow de Pawtuxet. C’était
un petit édifice de bois sordide, avec un garage en ciment,
perché très haut sur la berge maigrement peuplée de la rivière,
un peu au-dessus de Rhodes, mais le jeune homme tenait absolument
à l’acquérir. Le propriétaire finit par le lui céder à contrecoeur
pour un prix exorbitant. Aussitôt, il y fit transporter de
nuit, dans un gros camion fermé, tous les livres et les appareils
de la mansarde, et, abandonnant définitivement le laboratoire,
il emménagea de nouveau dans sa chambre, au troisième étage
de la maison paternelle.

Dans son nouveau domicile, Charles se comporta de façon aussi
mystérieuse qu’il l’avait fait dans sa mansarde. Néanmoins,
il avait deux compagnons : un métis portugais à l’air sinistre
qui servait de domestique et un inconnu au corps mince, à
0138 la barbe drue, aux yeux cachés par des lunettes noires,
qui, de toute évidence, devait travailler avec Ward. Les voisins
essayèrent vainement d’entrer en conversation avec ces étranges
individus. Le métis Gomes ne connaissait que quelques mots
d’anglais, et l’homme qui se faisait appeler Dr Allen se montrait
fort réservé. Charles essaya d’être plus affable, mais il
ne réussit qu’à provoquer une curiosité méfiante en tenant
des propos décousus sur ses travaux de chimie. Bientôt, d’étranges
rumeurs coururent au sujet de lumières qui brûlaient toute
la nuit. Puis on s’étonna des commandes excessives de viande
chez le boucher, ainsi que des cris et des chants psalmodiés
qui semblaient provenir d’une cave très profonde. L’honnête
bourgeoisie de l’endroit manifesta une répugnance marquée
à l’égard de cette étrange maisonnée, d’autant plus que l’installation
des trois hommes avait coïncidé avec l’épidémie de vampirisme
dans les parages de Pawtuxet.

Ward passait la majeure partie de son temps au bungalow, mais
il dormait parfois dans la maison de son père. A deux reprises,
il quitta la ville pour des voyages d’une semaine, dont la
0139 destination reste inconnue. Il ne cessait de maigrir et
de pâlir, et il n’avait plus son assurance d’autrefois quand
il répétait au Dr Willett sa vieille histoire de recherches
vitales et de révélations futures. Néanmoins, le praticien
insiste sur le fait que le jeune homme était encore sain d’esprit
à cette époque, et il cite plusieurs conversations à l’appui
de ses dires.

Vers le mois de septembre, les actes de vampirisme devinrent
moins fréquents, mais, en janvier, Ward se trouva compromis
dans une grave affaire. Depuis quelque temps, on parlait beaucoup
des camions qui arrivaient au bungalow et en repartaient,
au cours de la nuit. Or, dans un lieu solitaire près de Hope
Valley, des bandits qui se livraient à la contrebande de l’alcool
arrêtèrent l’un des véhicules dans l’espoir d’y trouver de
quoi alimenter leur trafic clandestin. En l’occurrence, ils
furent terriblement déçus, car les longues caisses dont ils
s’emparèrent renfermaient un contenu horrible ; si horrible,
en vérité, qu’on en parla longtemps dans le monde de la pègre.
Les voleurs s’étaient dépêchés d’enterrer leur trouvaille,
0140 mais lorsque la police d’Etat eut vent de l’affaire, elle
procéda à une enquête minutieuse. Un vagabond récemment arrêté
consentit, en échange de sa liberté, à guider une troupe de
policiers jusqu’à la cachette improvisée. On y découvrit une
chose monstrueuse qui doit rester ignorée du public, et plusieurs
télégrammes furent aussitôt expédiés à Washington.

Les caisses étaient adressées à Charles Ward, à son bungalow
de Pawtuxet, et les autorités fédérales vinrent lui rendre
visite. Il leur donna une explication qui paraissait valable
et démontrait son innocence. Ayant eu besoin de certains spécimens
anatomiques pour poursuivre ses recherches, il en avait commandé
un certain nombre à des agences qu’il considérait comme parfaitement
honorables. Il avait tout ignoré de l’identité de ces spécimens,
et se montra profondément bouleversé par les révélations des
inspecteurs. Sa déclaration fut corroborée par le Dr Allen
dont la voix calme et grave parut encore plus convaincante
que celle de Charles. Finalement, les policiers ne prirent
aucune mesure contre le jeune homme ; ils se contentèrent
de noter soigneusement le nom et l’adresse de l’agence de
0141 New York qui devait servir de base à leur enquête. Il
convient d’ajouter que les spécimens furent déposés en secret
aux endroits qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

Le 9 février 1928, le Dr Willett reçut une lettre de Charles
Ward à laquelle il attache une importance extraordinaire,
et qui a été un sujet de fréquentes discussions entre lui-même
et le Dr Lyman. Ce dernier y voit la preuve manifeste d’un
cas très avancé de dementia praecox ; Willett, par contre,
la considère comme le dernier message parfaitement raisonnable
du jeune homme. En voici le texte complet.

100, Prospect Street,
Providence, R.I.,
8 mars 1928.

Cher docteur Willett,

Je sens que le moment est enfin venu de vous faire les révélations
que je vous promets depuis si longtemps et que vous avez si
0142 fréquemment sollicitées de moi. La patience dont vous
avez fait preuve, votre confiance en l’intégrité de ma raison,
sont choses que je ne cesserai jamais d’apprécier.

Maintenant que je suis prêt à parler, je dois reconnaître
à ma honte que je n’obtiendrai jamais le triomphe que j’escomptais.
A la place du triomphe j’ai trouvé la terreur ; ma conversation
avec vous ne sera pas une vantardise mais un appel au secours
: je vous demanderai conseil pour me sauver et pour sauver
le monde entier d’une horreur qui dépasse la conception humaine.
Vous vous rappelez l’attaque de la ferme de Curwen relatée
dans les lettres de Luke Fenner : il faut la renouveler, et
sans tarder. De nous dépendent toute la civilisation, toutes
les lois naturelles, peut-être même le destin de l’univers
entier. J’ai mis au jour une monstrueuse anomalie, pour l’amour
de la science. A présent, pour l’amour de la vie et de la
nature, vous devez m’aider à la rejeter dans les ténèbres.

J’ai quitté pour toujours le bungalow de Pawtuxet, et nous
0143 devons en extirper tous ceux qui s’y trouvent, vivants
ou morts. Je n’y reviendrai jamais, et, si vous entendez dire
un jour que j’y suis, je vous demande de ne pas le croire.
Je suis rentré chez moi pour de bon, et je voudrais que vous
veniez me rendre visite dès que vous trouverez cinq ou six
heures pour m’entendre. Il faudra bien tout ce temps, et,
croyez-moi, jamais vous n’aurez eu devoir professionnel plus
importent : ma vie et ma raison sont en cause.

Je n’ose pas parler à mon père, car il ne comprendrait pas
toute l’affaire. Mais je lui ai dit que j’étais en danger,
et il fait garder la maison par quatre policiers. Je ne sais
trop ce qu’ils pourront faire, car ils ont contre eux des
forces que vous-mêmes ne sauriez envisager. Venez donc sans
retard si vous voulez me voir encore en vie, et apprendre
comment m’aider à sauver le cosmos.

Venez à n’importe quelle heure : je ne sortirai pas de la
maison ; ne téléphonez pas pour vous annoncer, car nul ne
saurait dire qui pourrait intercepter votre appel. Et prions
0144 les dieux que rien ne puisse empêcher notre rencontre.

CHARLES DEXTER WARD.

P.S. – Abattez le Dr Allen à première vue, et faites dissoudre
son corps dans un acide. Ne le brûlez pas.

Ayant reçu cette lettre vers 10 heures et demie du matin,
le Dr Willett prit ses dispositions pour être libre en fin
d’après-midi et pendant la soirée ; il était d’ailleurs tout
prêt à laisser l’entretien se prolonger jusqu’au coeur de
la nuit. Il connaissait trop bien les particularités de Charles
pour voir dans ce message le délire d’un dément. Il avait
la conviction qu’il s’agissait d’une chose horrible, et le
post-scriptum lui-même pouvait se comprendre si l’on tenait
compte des rumeurs qui couraient le village de Pawtuxet au
sujet de l’énigmatique Dr Allen. Willett ne l’avait jamais
vu, mais il avait entendu parler de son aspect et il se demandait
ce que pouvaient cacher les lunettes noires.
0145
A 4 heures précises, le médecin se présenta à la maison des
Ward. Il fut très contrarié d’apprendre de la bouche des policiers
de garde, que le jeune homme avait quitté le logis. Dans la
matinée, il avait eu une longue conversation téléphonique
avec un inconnu ; on l’avait entendu discuter d’une voix craintive,
et prononcer des phrases telles que : ´ Je suis très fatigué
et dois prendre un peu de repos ª ; ´ Je ne peux recevoir
personne d’ici quelques jours ª ; ´ Je vous prie de remettre
à plus tard une action décisive, jusqu’à ce que nous ayons
mis sur pied un compromis ª ; ou encore ´ Je suis désolé,
mais il faut que j’abandonne tout pour l’instant ; je vous
parlerai plus tard. ª Ensuite, il avait dû reprendre courage
en réfléchissant, car il était sorti à l’insu de tout le monde
: on l’avait vu revenir vers 1 heure de l’après-midi, et il
était entré dans la maison sans souffler mot. Il avait monté
l’escalier, puis, à ce moment, il avait dû céder de nouveau
a la peur, car il avait poussé un cri d’épouvante en pénétrant
dans la bibliothèque. Pourtant, lorsque le maître d’hôtel
était allé s’enquérir de ce qui se passait, Charles s’était
0146 montré sur le seuil, l’air très hardi, en faisant signe
au domestique de se retirer. Ensuite, il avait dû effectuer
des rangements dans la pièce, car on avait entendu des bruits
sourds et des grincements. Enfin, il s’était montré de nouveau
et avait quitté la maison immédiatement, sans laisser de message
pour quiconque. Le maître d’hôtel, qui semblait fort troublé
par l’aspect et le comportement de Charles, demanda s’il y
avait quelque espoir de le voir retrouver son équilibre nerveux.

Pendant près de deux heures, le Dr Willett attendit vainement
dans la bibliothèque, contemplant les rayonnages où s’ouvraient
de grands vides aux endroits où on avait enlevé des livres.
Au bout d’un certain temps, les ombres commencèrent à s’amasser,
le crépuscule fit place au début de la nuit. Quand Mr Ward
arriva enfin, il manifesta beaucoup de surprise et de colère
en apprenant ce qui s’était passé. Il ignorait que Charles
avait donné rendez-vous à Willett, et promit à ce dernier
de l’avertir dès le retour du jeune homme. En reconduisant
le médecin, il se déclara fort perplexe au sujet de l’état
0147 de son fils, et pria le visiteur de faire tout son possible
pour lui. Willett fut heureux de fuir cette bibliothèque qui
semblait hantée par quelque chose d’effroyable : on aurait
dit que le portrait disparu avait laissé dans la pièce un
héritage maléfique.

– – –

Le lendemain matin, Willett reçut un message dans lequel Mr
Ward lui faisait savoir que son fils était toujours absent
; il lui apprenait aussi qu’il avait reçu un coup de téléphone
du Dr Allen l’informant que Charles resterait à Pawtuxet pendant
un certain temps et qu’il ne fallait pas le déranger. Ceci
était nécessaire, car Allen lui-même devait s’absenter pour
une période indéterminée, laissant tout le soin des recherches
à son jeune collègue. Ce dernier envoyait ses affections à
0148 son père, et s’excusait de son départ précipité. En recevant
cette communication téléphonique, Mr Ward, qui entendait la
voix du Dr Allen pour la première fois, eut l’impression qu’elle
lui rappelait un souvenir très vague et très désagréable.

En présence de ces faits déconcertants, Willett ne sut vraiment
plus quoi faire. Charles Ward lui avait écrit qu’il avait
découvert des choses monstrueuses, que le Dr Allen devait
être abattu sans pitié, et que lui-même ne reviendrait jamais
à Pawtuxet ; à présent, il semblait avoir oublié tout cela,
et s’était replongé au coeur du mystère. Le bon sens poussait
le médecin à abandonner le jeune homme à ses caprices, mais
un instinct profond ne lui permettait pas d’oublier la lettre
désespérée qu’il avait reçue. Il la relut, et, malgré son
emphase, malgré la contradiction entre son contenu et la conduite
récente de son auteur, il ne la jugea pas vide de sens. Elle
exprimait une terreur si réelle, elle évoquait des monstruosités
si effroyables, qu’on ne pouvait la prendre à la légère.

0149 Pendant plus d’une semaine, le Dr Willett réfléchit au
dilemme qui lui était imposé, et il se sentit de plus en plus
enclin à aller rendre visite à Charles dans son bungalow de
Pawtuxet. Aucun ami du jeune homme ne s’était jamais aventuré
à forcer l’entrée de cette retraite interdite, et son père
lui-même ne la connaissait que par les descriptions qui lui
avaient été faites ; mais Willett sentait la nécessité d’avoir
une conversation directe avec son malade. Mr Ward ne recevait
plus de Charles que de courtes lettres dactylographiées ;
Mrs Ward, à Atlantic City, n’était pas plus favorisée. En
conséquence, le médecin résolut d’agir. Malgré l’étrange appréhension
que lui inspiraient les vieilles légendes au sujet de Joseph
Curwen et les allusions mystérieuses de Charles, il se mit
en route pour le bungalow perché sur la berge abrupte de la
rivière.

Willett avait souvent visité l’endroit par pure curiosité,
bien qu’il ne fût jamais entré dans la maison et n’eût jamais
manifesté sa présence ; il connaissait donc exactement la
route à suivre. Tout en roulant le long de Broad Street dans
0150 sa petite automobile, par un après-midi de la fin février,
il songeait au groupe d’hommes qui avaient suivi ce même chemin,
cent cinquante-sept ans auparavant, pour exécuter une terrible
mission.

Il arriva bientôt à Pawtuxet, tourna à droite dans Lockwood
Street, parcourut cette voie rurale aussi loin qu’il le put,
puis mit pied à terre et marcha vers le Nord, en direction
de la hauteur qui dominait les belles courbes de la rivière.
Les maisons étaient peu nombreuses à cet endroit, et on ne
pouvait manquer de voir le bungalow isolé avec son garage
en ciment. Parvenu à l’extrémité d’une allée mal entretenue,
le médecin frappa à la porte et parla d’une voix ferme au
métis portugais qui entrouvrit à peine le battant.

Il demanda à voir Charles Ward pour une affaire d’une importance
vitale, et ajouta que, si on lui refusait l’entrée de la maison,
il ferait un rapport complet au père du jeune homme. Le métis
pesait toujours contre le battant, ne sachant trop s’il devait
l’ouvrir ou le fermer, lorsqu’une voix provenant de l’intérieur
0151 prononça les paroles suivantes ´ Laisse-le entrer, Tony
; il vaut mieux que nous ayons un entretien tout de suite.
ª Cette voix très basse, caverneuse, enrouée, glaça de terreur
le médecin sans qu’il sût pourquoi ; mais sa frayeur devint
encore plus grande quand il vit paraître celui qui venait
de parler, car c’était Charles Dexter Ward.

La minutie avec laquelle le Dr Willett a consigné par écrit
sa conversation de cet après-midi est due à l’importance qu’il
prête à cette période. Il admet que, à ce moment-là, il y
a eu un changement radical dans la mentalité du jeune homme.
En fait, au cours de sa controverse avec le Dr Lyman, il a
précisé que, pour lui, la folie de Charles date du moment
où il a commencé à envoyer des messages dactylographiés à
ses parents. Ces billets ne sont pas du tout dans le style
ordinaire de Ward ; ils ont un caractère archaïque très bizarre,
comme si la démence de leur auteur avait donné libre cours
à un flot de tendances et d’impressions amassées inconsciemment
au cours de plusieurs années d’études archéologiques. On y
discerne un effort manifeste pour être moderne, mais l’esprit
0152 et parfois la langue appartiennent au passé.

Le passé se révélait également dans la moindre intonation
et le moindre geste de Ward lorsqu’il reçut le médecin dans
le bungalow obscur. Il s’inclina, désigna de la main un siège,
et se mit à parler de cette étrange voix basse qu’il essaya
d’expliquer dès le début.

– J’ai contracté la phtisie, déclara-t-il, à vivre dans cet
air humide. Je suppose que vous venez de la part de mon père
pour voir comment je me porte, et j’espère que vous ne lui
direz rien de nature à l’inquiéter.

Willett écoutait cette voix grinçante avec attention, mais
il étudiait encore plus attentivement le visage de son interlocuteur.
Il sentait quelque chose de louche, et il aurait bien voulu
que la pièce fût moins sombre, mais il ne pria pas son hôte
de lever les stores. Il se contenta de lui demander pourquoi
sa conduite était en contradiction flagrante avec sa lettre
désespérée.
0153
– J’allais y venir, répliqua Ward. Sachez donc que mes nerfs
sont en piteux état, et que je fais et dis d’étranges choses
que je ne puis expliquer. Comme je vous l’ai souvent répété,
je suis au bord de grandes découvertes dont l’importance est
telle que, parfois, ma tête s’égare. Mais je n’en ai plus
pour longtemps à attendre. Je me suis conduit comme un butor
en m’enfermant chez mes parents sous la garde de ces argousins.
Au point où j’en suis arrivé, ma place est ici. Mes voisins
médisent de moi, et peut-être ai-je eu la faiblesse de croire
ce qu’ils ont pu raconter à mon sujet. Il n’y a rien de mal
dans ce que je fais. Ayez l’extrême bonté d’attendre encore
six mois, et vous serez richement récompensé de votre patience.

´ Je dois vous dire que j’ai un moyen de connaître le passé
; je vous laisse le soin de juger plus tard l’importance de
ce que je peux donner à l’histoire, à la philosophie et aux
arts, en raison des portes auxquelles j’ai accès. Mon aïeul
possédait tout cela quand ces faquins sans cervelle l’ont
0154 assassiné. A présent, je suis sur le point d’avoir à ma
disposition les mêmes connaissances, et nul ne doit se mettre
en travers de mon chemin. Oubliez, s’il vous plaît, monsieur,
ce que je vous ai écrit, et ne craignez rien ni personne en
ce lieu. Le Dr Allen est un homme de grand talent, et je lui
dois des excuses pour le mal que j’ai pu dire de lui. J’aurais
voulu le garder près de moi, car il apporte à ces études un
zèle égal au mien, mais il avait à faire ailleurs.

Le Dr Willett ne sut que répondre à ce discours. Cette façon
de désavouer la lettre qu’il avait reçue le laissa stupéfait.
Autant les propos qu’il venait d’entendre lui paraissaient
étranges et démentiels, autant l’appel au secours du 8 mars
lui semblait naturel et parfaitement conforme au Charles Ward
qu’il connaissait. Il essaya de détourner la conversation
sur des événements passés afin de créer à nouveau un état
d’esprit familier ; mais il échoua lamentablement dans sa
tentative. Il en fut de même par la suite pour tous les aliénistes.
D’importantes sections du stock des images mentales de Charles
Dexter Ward (surtout dans les domaines de sa vie personnelle
0155 et des temps modernes) se trouvaient inexplicablement
annihilées, tandis que sa connaissance du passé émergeait
des profondeurs du subconscient pour envahir tout son esprit.
Ce qu’il savait en la matière était parfaitement anormal,
comme Willett s’en rendit compte au cours de cette conversation
en mettant sur le tapis plusieurs sujets auxquels Ward s’était
consacré pendant son adolescence.

Ainsi, aucun mortel ordinaire, quelles qu’aient pu être ses
études, n’aurait pu savoir que la perruque du shérif était
tombée tandis qu’il se penchait en avant pour mieux voir la
pièce de théâtre représentée à l’Histrionick Academy de Mr
Douglas, le jeudi 7 février 1762 ; ni comment les acteurs
avaient si furieusement coupé le texte de la pièce de Steele
: Conscious Lover, qu’on s’était presque réjoui de la fermeture
du théâtre, ordonnée quinze jours plus tard par des autorités
puritaines.

Mais Ward ne se laissa pas mener longtemps dans cette voie.
Il souhaitait seulement satisfaire suffisamment la curiosité
0156 de son visiteur pour l’amener à partir sans intention
de retour. Dans ce but, il proposa a Willett de lui montrer
toute la maison, et le conduisit immédiatement de la cave
au grenier. Le médecin examina toutes les pièces avec attention.
Il constata que les quelques livres visibles étaient trop
peu nombreux pour pouvoir remplir les vides de la bibliothèque
de Prospect Street, et que le prétendu ´ laboratoire ª était
un simple trompe-l’oeil. Il y avait sûrement une vraie bibliothèque
et un vrai laboratoire quelque part, mais il était impossible
de dire où. Willett regagna la ville avant la nuit et raconta
à Mr Ward ce qui s’était passé. Ils conclurent tous deux que
le jeune homme avait bel et bien perdu l’esprit, mais ils
décidèrent de ne prendre aucune mesure rigoureuse pour l’instant.

Mr Ward décida de rendre visite à son fils sans le prévenir.
Un soir, le Dr Willett l’emmena dans sa voiture jusqu’à portée
de vue du bungalow et attendit patiemment son retour. Au bout
d’un laps de temps assez long, le père revint, l’air fort
triste et fort perplexe. Il avait été reçu à peu près comme
0157 Willett. En outre, le jeune homme avait attendu longtemps
à se montrer après que son visiteur eut réussi à pénétrer
dans l’antichambre, et il n’avait pas donné le moindre signe
d’affection filiale. Bien que la pièce fût mal éclairée, Charles
s’était plaint d’être ébloui par la lumière des lampes. Il
avait parlé très bas, en déclarant que sa gorge était en fort
mauvais état ; mais son père discerna dans son murmure enroué
une qualité troublante qu’il ne put bannir de son esprit.

Définitivement ligués pour faire leur possible afin de sauver
le jeune homme, Mr Ward et le Dr Willett se mirent en devoir
de rassembler tous les renseignements qu’on pouvait se procurer
au sujet de cette affaire. Ils eurent d’abord recours aux
commérages de Pawtuxet, ce qui leur fut assez facile, car
ils avaient des amis dans la région. Tous s’accordèrent à
dire que le jeune Ward menait vraiment une existence singulière.
La rumeur publique lui attribuait, ainsi qu’à ses compagnons,
les actes de vampirisme de l’été précédent, et les allées
et venues nocturnes de plusieurs camions donnaient lieu à
0158 des hypothèses sinistres. Les commerçants parlaient des
commandes bizarres qui leur étaient faites par le métis portugais,
en particulier des quantités invraisemblables de viande et
de sang frais fournies par deux bouchers.

Il y avait aussi la question des bruits souterrains qui se
faisaient entendre alors que le bungalow était plongé dans
les ténèbres. Naturellement, ils pouvaient fort bien provenir
de la cave, mais selon une rumeur très répandue, il existait
des cryptes plus profondes et plus vastes. Se rappelant les
anciennes histoires des catacombes de Joseph Curwen, et tenant
pour certain que le bungalow avait été choisi parce qu’il
devait se trouver sur l’emplacement de la ferme du sorcier,
Willett et Mr Ward firent plus particulièrement attention
à cette rumeur, et cherchèrent plusieurs fois sans succès
la porte dans la berge de la rivière dont parlaient les anciens
manuscrits. Quant à l’opinion des gens sur les habitants du
bungalow, il s’avéra bientôt qu’on détestait le métis portugais,
qu’on avait peur du Dr Allen et qu’on n’aimait pas du tout
le jeune Ward. Celui-ci avait beaucoup changé au cours des
0159 deux dernières semaines ; il avait renoncé à ses démonstrations
d’affabilité, et parlait d’une voix enrouée, à peine perceptible,
les rares fois où il sortait.

Munis de ces renseignements, Mr Ward et Willett eurent plusieurs
longs entretiens. Mais il leur manquait l’essentiel pour arriver
à assembler les différentes parties du puzzle : les deux hommes
auraient donné beaucoup pour pouvoir consulter les papiers
trouvés par Charles, car, de toute évidence, ils contenaient
la clé de la folie du jeune homme.

– – –

Le père et le médecin, déconcertés par un problème dont ils
ne parvenaient pas à trouver la solution, restèrent inactifs
pendant quelques jours, tandis que les billets dactylographiés
0160 de Charles à ses parents se faisaient de plus en plus
rares. Puis vint le premier du mois, avec les règlements financiers
habituels, et les commis de certaines banques commencèrent
à hocher la tête et à échanger des coups de téléphone. Les
directeurs, qui connaissaient de vue Charles Ward, allèrent
lui demander pourquoi tous les chèques signés de sa main ressemblaient
à des faux grossiers. Le jeune homme leur expliqua que, à
la suite d’un choc nerveux, il lui était devenu impossible
d’écrire d’une façon normale ; à l’appui de cette assertion,
il déclara qu’il avait été obligé récemment de dactylographier
toutes ses lettres, y compris celles qu’il envoyait à ses
parents.

Les enquêteurs furent frappés par le caractère décousu de
certains propos du jeune homme, qui semblaient impliquer une
perte totale de mémoire au sujet d’importantes questions monétaires
qu’il connaissait à fond un mois auparavant. En outre, bien
que ces hommes ne connussent pas très bien Charles Ward, ils
ne purent s’empêcher de remarquer un grand changement dans
son langage et ses manières. Ils savaient que c’était un archéologue
0161 passionné, mais même les plus fanatiques amateurs du passé
ne font pas un usage constant de tournures de phrases et de
gestes surannés. Cette métamorphose, jointe à la voix enrouée,
aux mains paralysées, à la perte de mémoire, devait annoncer
des troubles très graves. Après leur départ, les enquêteurs
décidèrent d’avoir une sérieuse conversation avec Mr Ward.

En conséquence, le 6 mars 1928, il y eut dans le bureau de
celui-ci une longue conférence au terme de laquelle le père
de Charles, plein d’une mélancolique résignation, fit venir
le Dr Willett. Le médecin examina les signatures des chèques
et les compara dans son esprit avec l’écriture de la dernière
lettre désespérée de Charles. La différence était radicale,
et pourtant il y avait quelque chose de terriblement familier
dans la nouvelle écriture à l’aspect archaïque. Une chose
semblait certaine : Charles était bel et bien fou. Comme il
ne pouvait évidemment plus gérer sa fortune ni entretenir
des rapports normaux avec le monde extérieur, il fallait promptement
s’occuper de le soigner. On fit donc appel à trois aliénistes
0162 les Dr Peck et Waite, de Providence, et le Dr Lyman, de
Boston. Mr Ward et le Dr Willett leur exposèrent l’affaire
en détail ; ensuite, les cinq hommes examinèrent les livres
et les papiers que renfermait encore la bibliothèque de Charles.
Après quoi, les médecins conclurent que les études poursuivies
par le jeune homme avaient largement suffi à ébranler sa raison.
Ils exprimèrent le désir de voir les volumes et les documents
intimes qu’il conservait par-devers lui ; mais, pour ce faire,
il leur fallait se rendre au bungalow.

Le jeudi 8 mars, les quatre médecins et Mr Ward allèrent rendre
visite au malade qu’ils soumirent à un interrogatoire serré
et auquel ils ne cachèrent pas le but qu’ils se proposaient.
Charles fut un peu long à apparaître après leur arrivée dans
le bungalow, mais au lieu de se rebeller contre cette intrusion,
il reconnut de son plein gré que sa mémoire et son équilibre
mental avaient souffert de son travail incessant. Il ne protesta
pas quand on l’informa qu’il devrait abandonner sa résidence
actuelle. En fait, il manifesta une très vive intelligence
; son attitude aurait singulièrement dérouté les médecins
0163 si son déséquilibre ne s’était pas trahi par sa phraséologie
archaïque et la disparition de toute idée moderne dans son
esprit. Au sujet de son travail, il ne révéla rien aux médecins
en dehors de ce qu’ils connaissaient déjà par Mr Ward et le
Dr Willett. Il affirma solennellement que le bungalow ne renfermait
ni bibliothèque ni laboratoire autres que ceux qui étaient
visibles, et se lança dans un discours fort embrouillé afin
d’expliquer pourquoi il n’y avait pas trace dans la maison
des odeurs qui imprégnaient ses vêtements. Il prétendit que
les commérages des villageois étaient de pures inventions
dues à la curiosité déçue. Il se déclara incapable de préciser
l’endroit où se trouvait le Dr Allen, mais il affirma que
celui-ci reviendrait quand on aurait besoin de lui. Pendant
qu’il payait ses gages au métis portugais et fermait la porte
d’entrée du bungalow, Ward ne donna pas le moindre signe de
nervosité : simplement il s’immobilisa quelques secondes,
comme pour écouter un bruit à peine perceptible. Il semblait
plein d’une calme résignation philosophique, comme si son
départ eût été un incident sans importance qu’il valait mieux
faciliter en ne causant aucun ennui. On convint de ne rien
0164 dire à sa mère, à laquelle Mr Ward continuerait d’envoyer
des lettres dactylographiées au nom de son fils. Charles fut
emmené à la paisible maison de santé du Dr Waite, à Conanicut
Island, et soumis à des examens minutieux par plusieurs praticiens.
C’est alors que l’on découvrit ses particularités physiques
: métabolisme ralenti, peau transformée, réactions neurales
disproportionnées. Le Dr Willet fut plus particulièrement
troublé par ces phénomènes, car, ayant soigné Ward toute sa
vie, il se rendait mieux compte de ces bizarres perturbations.
La tache de naissance en forme d’olive avait disparu de sa
hanche, tandis que sa poitrine s’ornait d’une marque noire
qui ne s’y trouvait pas auparavant. Le médecin se demanda
si le malade s’était vu infliger ´ la marque des sorcières
ª que l’on imposait, disait-on, au cours de certaines réunions
nocturnes dans des lieux solitaires. Willett ne pouvait s’empêcher
de songer à un passage d’un compte rendu des procès de Salem,
que Charles lui avait montré autrefois : ´ Mr G. B., cette
Nuit-là, posa la marque du Diable sur Bridget S., Jonathan
A., Simon O., Deliverance W., Joseph C., Mehitable C. et Deborah
B. ª Le visage de Ward lui inspirait également une profonde
0165 horreur dont il finit par découvrir la cause : au-dessus
de l’oeil droit, le jeune homme portait exactement la même
cicatrice que Willett avait remarquée dans le portrait de
Joseph Curwen.

Cependant, on surveillait de près toute la correspondance
destinée à Charles ou au Dr Allen, que Mr Ward avait fait
adresser chez lui. On ne s’attendait pas à y trouver grand-chose,
car toutes les communications importantes auraient été probablement
faites par voie de messages ; mais, à la fin mars, arriva
une lettre de Prague adressée au Dr Allen, qui donna au Dr
Willett et à Mr Ward matière à réflexion.

Kleinstrasse 11,
Alstadt, Prague,
11 février 1928.

Frère en Almousin-Metraton !

J’ai reçu aujourd’hui votre lettre relatant ce que vous avez
0166 fait surgir des Sels que je vous ai envoyés. Ce résultat
contraire à notre espoir prouve clairement que les Stèles
avaient été changées lorsque Barrabas m’a procuré le Spécimen.
Cela arrive souvent, comme vous devez le savoir d’après le
Corps que vous avez retiré du cimetière de King’s Chapel en
1769, et d’après ce que H. a retiré du Vieux Terrain de Repos
en 1690, qui a failli lui coûter la vie. Pareille chose m’est
arrivée en Egypte il y a 75 ans, d’où me vient cette Cicatrice
que le Jeune Homme a vue sur mon visage en 1924. Ainsi que
je vous l’ai dit il y a longtemps, n’évoquez Aucun Esprit
que vous ne puissiez dominer ; soit à partir de Sels morts
ou hors des Sphères au-delà. Ayez toujours prêts les Mots
qui repoussent, et ne vous arrêtez pas pour avoir une certitude
quand vous doutez de l’identité de Celui que vous avez. On
a changé toutes les Stèles dans neuf cimetières sur dix. Vous
n’êtes jamais sûr de rien tant que vous n’avez pas interrogé.
J’ai reçu aujourd’hui des nouvelles de H. qui a eu des Ennuis
avec les Soldats. Il regrette que la Transylvanie ait passé
de la Hongrie à la Roumanie, et changerait de Résidence si
son Château n’était pas si plein de Ce que nous Savons. Dans
0167 mon prochain envoi, il y aura Quelque Chose venu d’une
tombe orientale, qui vous fera grand plaisir. En attendant,
n’oubliez pas que je désire avoir B.F. si vous pouvez me le
procurer. Vous connaissez mieux que moi G. de Philadelphie.
Utilisez-le avant moi si vous le désirez mais n’en usez pas
trop durement avec lui, car il faut que je lui parle à la
fin.

Yogg-Sothoth Neblod Zin.

SIMON O.

A Mr J. C.,
à Providence.

Mr Ward et le Dr Willett furent confondus par la lecture de
cette lettre, et ils mirent beaucoup de temps à comprendre
ce qu’elle semblait impliquer. Ainsi, c’était le Dr Allen
et non pas Charles Ward qui dirigeait tout au bungalow de
Pawtuxet ? Cela expliquait le post-scriptum du dernier message
0168 du jeune homme au Dr Willett. Et pourquoi la présente
lettre, adressée au Dr Allen sur l’enveloppe, portait-elle
à la fin l’inscription ´ A Mr J. C. ª ? La conclusion s’imposait,
mais il y a des limites à la monstruosité… Qui était ´ Simon
O ª ? Le vieillard que Charles Ward avait visité à Prague
? Peut-être… Mais, dans les siècles passés, il y avait eu
un Simon Orne, alias Jedediah, de Salem, qui avait disparu
en 1771, et dont le Dr Willett reconnaissait maintenant l’écriture
d’après les copies photostatiques des documents que Charles
lui avait montrées autrefois !

Le père et le vieux médecin, ne sachant trop que faire ni
que penser, allèrent voir Charles à la maison de santé, pour
l’interroger au sujet du Dr Allen, de sa visite à Prague et
de ce qu’il avait appris sur Simon Orne, de Salem. Le jeune
homme répondit simplement qu’il s’était aperçu que le Dr Allen
avait des rapports spirituels étonnants avec certaines âmes
du passé ; et son correspondant de Prague devait posséder
le même don. En se retirant, Mr Ward et le Dr Willett se rendirent
compte que c’étaient eux qui avaient subi un interrogatoire,
0169 et que, sans rien révéler lui-même, le malade leur avait
fait dire tout ce que contenait la lettre de Prague.

Les Drs Peck, Waite et Lyman n’attachèrent pas grande importance
à la correspondance du compagnon du jeune Ward. Connaissant
la tendance des monomaniaques à se grouper, ils croyaient
que Charles ou Allen avait découvert un de leurs semblables
expatrié, peut-être quelqu’un qui avait vu l’écriture de Simon
Orne et l’avait imitée afin de se faire passer pour la réincarnation
de ce personnage. Peut-être Allen lui-même se trouvait-il
dans le même cas, et avait-il fait accroire au jeune homme
qu’il était un avatar de Joseph Curwen. En outre, ces médecins
prétendirent que l’écriture actuelle de Charles Ward était
une imitation de plusieurs spécimens anciens obtenus au moyen
de ruses diverses : ils ne prêtèrent aucune attention à l’opinion
de Willett qui crut y retrouver toutes les caractéristiques
de l’écriture archaïque de Joseph Curwen. En raison du scepticisme
de ses confrères, le vieux médecin conseilla à Mr Ward de
ne pas leur montrer la lettre adressée au Dr Allen, qui arriva
de Rakus, Transylvanie, à la date du 2 avril, et dont l’écriture
0170 était absolument identique à celle du cryptogramme Hutchinson.
En voici la teneur :

Château Ferenczy,
7 mars 1928.

Mon cher C.,

Vingt hommes de la Milice sont venus m’interroger au sujet
de ce que racontent les Paysans. Ces Roumains font preuve
d’un zèle détestable, alors que je pouvais facilement corrompre
un Magyar avec un bon Repas. Le mois dernier, M. m’a fait
parvenir le sarcophage des Cinq Sphinx de l’Acropole où Celui
que j’ai évoqué avait dit qu’il se trouverait, et j’ai eu
3 Conversations avec Ce qui y était inhumé. Je vais l’envoyer
immédiatement à S.O. à Prague, qui vous l’expédiera ensuite.
La Créature est fort entêtée, mais vous connaissez le Moyen
de la faire parler. Vous montrez beaucoup de Sagesse en ayant
autour de vous moins de monde qu’Auparavant ; point n’était
Besoin de conserver des Gardiens sous leur Forme corporelle
0171 à ne rien faire. Vous pouvez maintenant vous déplacer
et aller Travailler ailleurs sans trop de Mal, si c’est nécessaire
; mais j’espère que Rien ne vous contraindra bientôt à suivre
une Voie si Ennuyeuse. J’ai été fort heureux d’apprendre que
vous n’aviez plus guère commerce avec Ceux du Dehors car cela
présente toujours un Péril Mortel. Vous l’emportez sur moi
en disposant les formules de telle sorte qu’un autre puisse
les dire avec Succès. Borellus estimait qu’il en pourrait
être ainsi à la condition d’utiliser les Mots justes. Est-ce
que le Jeune Homme les emploie souvent ? Je regrette qu’il
fasse le dégoûté, ainsi que je l’avais craint au cours des
quinze Mois de son Séjour au Château ; mais je suppose que
vous savez comment le traiter. Vous ne pouvez le vaincre avec
la Formule, car elle n’Opère que sur ceux que l’autre Formule
a évoqués à partir des Sels ; mais il vous reste des Mains
robustes, et le Poignard et le Pistolet, et les Tombes ne
sont pas difficiles à creuser, et les Acides ne refusent pas
de brûler. On me dit que vous lui avez promis B.F. Il me le
faudra par la suite. Faites très attention à ce que vous évoquez
et méfiez-vous du Jeune Homme. D’ici un an nous pourrons évoquer
0172 les Légions Souterraines, et dès lors il n’y aura plus
de Limites à notre Pouvoir. Ayez confiance en mes paroles,
car, vous le savez, O. et moi-même avons eu 150 années de
plus que vous pour étudier ces Matières.
Nephren-Ka nai Hadoth.

EDW. H.

Pour J. Curwen, Es q.,
Providence.

Si Mr Ward et le Dr Willet s’abstinrent de montrer cette lettre
aux aliénistes, cela ne les empêcha pas d’agir. Aucun sophisme
ne pouvait plus cacher la sinistre vérité : le Dr Allen entretenait
une correspondance suivie avec deux personnages étranges que
Charles avait visités au cours de ses voyages, et qui prétendaient
être des avatars des anciens amis de Joseph Curwen à Salem
; en outre, lui-même se considérait comme la réincarnation
du vieux sorcier, et il nourrissait des desseins meurtriers
contre ´ un jeune homme ª qui ne pouvait être que Charles
0173 Ward. En conséquence, tout en remerciant le Ciel de ce
que son fils fût en sécurité dans la maison de santé, Mr Ward
engagea plusieurs détectives à son service et leur demanda
de se procurer tous les renseignements possibles sur le mystérieux
Dr Allen. Il leur confia la clé du bungalow et les invita
à inspecter la chambre qu’avait occupée le compagnon de son
fils, pour y chercher des indices intéressants. L’entretien
eut lieu dans la bibliothèque de Charles, et les policiers
éprouvèrent une très nette impression de soulagement quand
ils sortirent de la pièce dans laquelle semblait régner une
atmosphère maléfique…
5

CAUCHEMAR ET CATACLYSME
Peu de temps après eut lieu cette hideuse aventure qui a laissé
sa marque indélébile sur l’âme de Marinus Bicknell Willett
et a vieilli son corps de dix ans.

Le médecin, au terme d’un long entretien avec Mr Ward, était
tombé d’accord avec lui sur un certain nombre de points que
0174 les aliénistes n’auraient pas manqué de tourner en ridicule.
Il y avait, à travers le monde, un terrible mouvement en rapport
direct avec une nécromancie plus ancienne que la sorcellerie
de Salem. Au moins deux hommes vivants (et peut-être un troisième
auquel ils n’osaient penser) étaient en possession d’esprits
ou de personnalités qui avaient existé en 1690 ou même beaucoup
plus tôt. Ce que ces horribles créatures essayaient de faire
apparaissait clairement à la lumière des divers documents
recueillis : elles pillaient les tombes de tous les siècles,
y compris celles des hommes les plus illustres et les plus
sages de l’univers, dans l’espoir de tirer des cendres de
ces morts leur intelligence et leur savoir.

Ces vampires se livraient à un trafic hideux, échangeaient
des ossements comme des écoliers échangent des livres, et
pensaient atteindre un jour, grâce à leur sinistre alchimie,
un pouvoir que nul homme ou nul groupe d’hommes n’avait jamais
détenu. Ils avaient découvert le moyen de conserver leur cerveau
vivant, soit dans un même corps, soit dans des corps différents
; et ils étaient arrivés à communiquer avec les morts qu’ils
0175 se procuraient. Selon toute vraisemblance, le vieux Borellus
avait dit vrai en prétendant qu’on pouvait évoquer une forme
corporelle vivante à partir de certains ´ Sels essentiels
ª. Il y avait une formule pour faire surgir cette forme, et
une autre pour la renvoyer dans le néant. Des erreurs pouvaient
se produire, car les stèles des vieilles tombes se trouvaient
souvent déplacées.

Mr Ward et le Dr Willett frissonnèrent tandis qu’ils passaient
de conclusion en conclusion. On pouvait tirer des présences
ou des voix de sphères inconnues aussi bien que des tombeaux,
et, dans ce domaine-là également, il fallait user de prudence.
Sans aucun doute, Joseph Curwen s’était livré à des évocations
interdites. Quant à Charles… que pouvait-on penser de lui
? Quelles forces cosmiques, datant de l’époque de Curwen,
étaient parvenues jusqu’à lui et avaient tourné son esprit
vers les choses du passé ? Il avait reçu certaines directives
qu’il avait suivies. Il était allé rejoindre un inconnu à
Prague, et avait séjourné longtemps dans un mystérieux château
de Transylvanie. En outre, il avait dû trouver la tombe de
0176 Joseph Curwen. Ensuite, il avait évoqué une créature qui
avait dû venir. On ne pouvait oublier cette voix formidable
venue d’en haut, la nuit du vendredi saint, ni cette conversation
à deux dans le laboratoire de la mansarde.

La discussion entendue dans la pièce fermée à clé n’avait-elle
pas eu lieu juste avant l’épidémie d’actes de vampirisme ?
Qui donc avait voulu se venger en violant la tombe d’Ezra
Weeden ? Puis il y avait eu le bungalow, l’étrange Dr Allen,
les commérages, la crainte et la haine. Les deux hommes étaient
incapables d’expliquer clairement la folie de Charles, mais
ils avaient la certitude que l’esprit de Joseph Curwen était
revenu sur la terre pour continuer ses recherches blasphématoires.
La possession démoniaque semblait une chose possible. Le Dr
Allen n’y était pas étranger, et les détectives devaient découvrir
d’autres renseignements sur cet homme sinistre qui menaçait
la vie de Charles. En attendant, puisque l’existence d’une
vaste crypte sous le bungalow paraissait à peu près certaine,
il fallait tenter de la découvrir. En conséquence, les deux
hommes résolurent de se rendre au bungalow le lendemain matin,
0177 munis de valises pleines d’outils nécessaires à des fouilles
souterraines.

Le 6 avril, à 10 heures du matin, les explorateurs pénétrèrent
dans la maison maudite. D’après le désordre qui régnait dans
la chambre du Dr Allen, ils comprirent que les détectives
étaient passés par là, et espérèrent qu’ils avaient trouvé
des indices importants. Comme la cave les intéressait tout
particulièrement, ils y descendirent sans plus attendre. Pendant
assez longtemps, ils furent fort embarrassés, car l’aspect
du sol et des parois semblait exclure l’existence d’une ouverture
quelconque. Willett entreprit un examen minutieux de toutes
les surfaces, horizontales et verticales ; en procédant par
élimination, il finit par arriver à la petite plate-forme
devant la chaudière de la buanderie. Après avoir exercé sur
elle plusieurs poussées dans tous les sens, il découvrit enfin
que le dessus tournait et glissait horizontalement sur un
pivot. Au-dessous se trouvait une surface de béton pourvue
d’un trou d’homme. Mr Ward se précipita aussitôt dans cette
direction et ôta le couvercle sans aucune difficulté. Aussitôt
0178 Willett le vit vaciller, se hâta de le rejoindre, le saisit
dans ses bras, et reconnut la cause de son malaise dans le
courant d’air méphitique provenant du trou.

Le médecin transporta son compagnon évanoui à l’étage supérieur,
l’étendit sur le plancher et lui aspergea le visage d’eau
froide. Mr Ward ne tarda pas à revenir à lui, mais il était
visible que l’air émané de la crypte l’avait rendu sérieusement
malade. Ne voulant courir aucun risque, Willett alla chercher
un taxi dans Broad Street et renvoya son compagnon au logis.
Puis il se munit d’une lampe électrique, se couvrit le nez
d’une bande de gaze stérilisée, et regagna la cave pour examiner
le puits. L’air était devenu moins nauséabond, et Willett
parvint à diriger un faisceau de lumière à l’intérieur du
trou. Jusqu’à dix pieds de profondeur, il vit une surface
bétonnée munie d’une échelle de fer ; ensuite le puits aboutissait
à un vieil escalier de pierre qui, à l’origine, devait mener
à l’air libre en un point situé un peu au sud du bungalow.

0179

– – –

Willett reconnaît franchement que, l’espace de quelques secondes,
le souvenir des vieilles légendes au sujet de Joseph Curwen
l’empêcha de s’enfoncer dans cet abîme empesté. A la fin,
le devoir l’emporta, et le docteur pénétra dans le puits,
emportant avec lui une grande valise pour y enfermer les papiers
qu’il pourrait trouver. Lentement, comme il convenait à un
homme de son âge, il descendit l’échelle jusqu’aux marches
gluantes. Sa lampe électrique lui révéla que les murs antiques,
ruisselants d’humidité, étaient recouverts d’une mousse plusieurs
fois centenaire. Les degrés de pierre s’enfonçaient sous terre,
non pas en spirale, mais en trois tournants brusques. L’escalier
était si étroit que deux hommes auraient eu du mal à y passer
de front. Willett avait compté trente marches quand il entendit
un faible bruit qui lui enleva toute envie de continuer à
0180 compter.

C’était un de ces sons impies, abominables, que rien ne saurait
décrire. Parler d’un gémissement morne et sans âme, d’un hurlement
d’épouvante poussé par un choeur de damnés, ne suffirait pas
à exprimer sa hideur quintessentielle. Il provenait d’un point
indéterminé, et il continua à se faire entendre lorsque Willett
atteignit, au bas de l’escalier, un couloir aux dimensions
cyclopéennes, dont les parois étaient percées de nombreux
passages voûtés. Il mesurait environ quinze pieds de haut
et dix pieds de large. On ne pouvait se faire une idée de
sa longueur, car il se perdait au loin dans les ténèbres.

Surmontant la crainte que lui inspiraient l’odeur infecte
et le hurlement continuel, Willett se mit à explorer les passages
voûtés l’un après l’autre. Chacun d’eux menait à une salle
de taille moyenne qui semblait avoir servi à d’étranges usages.
Le vieux médecin n’avait jamais vu rien de comparable aux
instruments dont ils distinguait à peine la forme sous un
0181 amas de poussière et de toiles d’araignées datant d’un
siècle et demi : car plusieurs de ces salles devaient représenter
les phases les plus anciennes des expériences de Joseph Curwen.
Par contre, la dernière dans laquelle pénétra Willet avait
été occupée récemment. Elle contenait des rayonnages, des
tables, des armoires, des chaises, et un bureau surchargé
de papiers appartenant à des époques différentes. En plusieurs
endroits se trouvaient des bougies et des lampes à pétrole
; le médecin en alluma quelques-unes pour mieux y voir.

Il constata alors que cette pièce était le dernier bureau
de travail de Charles Ward. Comme il connaissait la plupart
des livres, et comme presque tous les meubles provenaient
de la maison de Prospect Street, il éprouva un sentiment de
familiarité si intense qu’il en oublia la puanteur et les
hurlements, pourtant beaucoup plus nets en ce lieu qu’au bas
de l’escalier. Sa première tâche consistait à s’emparer de
tous les documents présentant une importance vitale. Il se
mit sans tarder à la besogne et s’aperçut bientôt qu’il faudrait
des mois, sinon des années, pour déchiffrer cet amas de papiers
0182 couverts d’écritures étranges et de curieux dessins. (Il
trouva entre autres de gros paquets de lettres portant le
tampon de Prague ou de Rakus et manifestement rédigées par
Orne ou par Hutchinson.)

Finalement, dans un petit bureau d’acajou, Willett découvrit
les documents de Joseph Curwen que Charles lui avait laissés
entrevoir à contrecoeur, plusieurs années auparavant. Il mit
tout le paquet dans sa valise, puis continua d’examiner les
dossiers, en concentrant son attention sur les documents les
plus modernes. Or, ces manuscrits contemporains présentaient
une caractéristique bizarre : très peu d’entre eux avaient
été rédigés par Charles Ward, alors que des rames entières
de papier étaient couvertes d’une écriture absolument identique
à celle de Joseph Curwen, malgré leur date récente. La seule
conclusion possible était que le jeune homme s’était employé,
avec un succès prodigieux, à imiter la graphie du vieux sorcier.
Par ailleurs, il n’existait pas trace d’une troisième écriture
qui eût été celle du Dr Allen.

0183 Dans cet amas de notes et de symboles, une formule mystique
revenait si souvent que Willett la sut par coeur avant d’avoir
terminé ses recherches. Elle se trouvait disposée sur deux
colonnes parallèles : celle de gauche était surmontée du symbole
archaïque nommé ´ Tête de Dragon ª, utilisé dans les almanachs
pour marquer le noeud ascendant de la Lune ; en haut de celle
de droite se trouvait le signe de la ´ Queue du Dragon ª,
ou noeud descendant. Le médecin se rendit compte que la deuxième
partie de la formule n’était autre que la première écrite
à l’envers à l’exception des monosyllabes de la fin et du
mot Yog-Sothoth. En voici la reproduction exacte :

(Figure 1)figure 1

Willett fut tellement fasciné par ces deux formules qu’il
se surprit bientôt à les répéter à voix basse. Au bout d’un
certain temps, il jugea qu’il avait rassemblé assez de documents
pour convaincre les aliénistes de la nécessité d’une enquête
plus systématique. Mais il lui restait encore à trouver le
laboratoire caché. En conséquence, laissant sa valise dans
0184 la salle éclairée, il s’engagea de nouveau dans le couloir
ténébreux et empesté sous la voûte duquel le hideux gémissement
continuait à se faire entendre.

Les quelques pièces où il pénétra étaient pleines de caisses
pourries et de cercueils de plomb à l’aspect sinistre. Il
pensa aux esclaves et aux marins disparus, aux tombes violées
dans toutes les parties du monde, à l’attaque finale de la
ferme de Pawtuxet Road ; puis il décida qu’il valait mieux
ne plus penser… Soudain, les murs semblèrent disparaître
devant lui, tandis que la puanteur et le gémissement devenaient
plus forts. Willett s’aperçut alors qu’il était arrivé dans
une salle si vaste que la clarté de sa lampe n’en atteignait
pas l’autre extrémité.

Au bout d’un certain temps, il arriva à un cercle d’énormes
piliers au centre desquels se trouvait un autel couvert de
sculptures si curieuses qu’il s’approcha pour les examiner.
Mais quand il eut vu ce qu’elles étaient, il se rejeta en
arrière en frissonnant et ne s’attarda pas à regarder les
0185 taches sombres sur le dessus et les côtés de l’autel.
Par contre, il trouva le mur du fond qui formait un cercle
gigantesque ou s’ouvraient quelques entrées de portes, découpé
par des centaines de cellules vides munies de grilles de fer
et de chaînes scellées dans la maçonnerie.

– – –

Cependant, la hideuse puanteur et le gémissement lugubre étaient
tellement plus nets dans cette vaste salle souterraine que
le médecin fut contraint de leur accorder toute son attention.
Ayant projeté la lumière de sa lampe sur le sol, il s’aperçut
que, par endroits, à intervalles irréguliers certaines dalles
étaient percées de petits trous. Une longue échelle, négligemment
posée sur le sol, semblait complètement imprégnée de l’affreuse
odeur qui régnait partout. Soudain, Willett constata que l’odeur
0186 et le bruit paraissaient plus forts immédiatement au-dessus
des dalles percées de trous, comme si elles eussent été des
trappes donnant accès à de plus grandes profondeurs. Il s’agenouilla
près de l’une d’elles, et parvint à l’ébranler non sans difficulté.
Aussitôt le gémissement devint plus aigu, et il lui fallut
rassembler tout son courage pour continuer à soulever la lourde
pierre. Une puanteur innommable monta des entrailles de la
terre, et le médecin se sentit pris de vertige tandis qu’il
dirigeait la clarté de sa lampe vers l’ouverture noire.

Si Willett avait espéré découvrir un escalier menant à un
gouffre d’abomination suprême, il dut être fort déçu car il
vit seulement la paroi de brique d’un puits cylindrique, de
un mètre et demi de diamètre, dépourvu de tout moyen de descente.
Pendant que le faisceau lumineux s’abaissait vers le fond
du puits, le gémissement se transforma en une série de cris
horribles, accompagnés d’un bruit d’escalade vaine et de chute
visqueuse. L’explorateur se mit à trembler, refusant même
d’imaginer quelle abominable créature pouvait bien s’embusquer
dans cet abîme. Mais un instant plus tard, il rassembla le
0187 courage nécessaire pour se pencher par-dessus la margelle
grossière, tenant sa lampe à bout de bras. Tout d’abord, il
ne put discerner rien d’autre que les parois gluantes et couvertes
de mousse ; ensuite, il aperçut une forme noire en train de
bondir maladroitement au fond de l’étroit cylindre, à vingt-cinq
pieds environ au-dessous de lui. La lampe trembla dans sa
main, mais il regarda de nouveau pour mieux voir quelle était
la créature vivante emmurée dans les ténèbres de sa prison
où elle mourait de faim depuis le départ de Charles Ward,
un mois auparavant. A n’en pas douter, il devait y en avoir
un grand nombre au fond des autres puits recouverts de dalles
perforées, où elles n’avaient pas la place de s’étendre, et
où elles avaient dû rester tapies en bondissant faiblement
de temps à autre pendant ces quatre semaines abominables.

Mais Marinus Bicknell Willett se repentit d’avoir regardé
une deuxième fois, car, depuis lors, il n’a plus jamais été
le même. Il est difficile d’expliquer comment la seule vue
d’un objet tangible, aux dimensions mesurables, a pu bouleverser
0188 à ce point un homme habitué au spectacle macabre des salles
de dissection. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que certaines
formes ou entités détiennent un pouvoir de suggestion qui
fait entrevoir d’innommables réalités au-delà du monde illusoire
où nous nous enfermons. De toute évidence, Willett aperçut
une entité de ce genre, car, pendant quelques instants, il
fut frappé d’une démence frénétique. Il lâcha sa lampe, et
ne prêta pas la moindre attention au grincement des dents
qui se refermèrent sur elle au fond du puits. Il se mit à
hurler d’une voix suraiguÎ, méconnaissable, et, incapable
de se relever, il rampa désespérément sur les dalles humides
d’où montaient de faibles cris qui répondaient aux siens.
Il déchira ses mains sur les pierres rugueuses et se meurtrit
fréquemment la tête contre les piliers, mais il poursuivit
sa route. Ensuite, il reprit lentement conscience et se boucha
les oreilles pour ne plus entendre le concert de gémissements
lugubres qui avait succédé aux cris. Ruisselant de sueur,
dépourvu de tout moyen d’éclairage, accablé par le souvenir
d’une effroyable vision, il songeait avec horreur que des
douzaines de ces créatures terrifiantes vivaient encore au-dessous
0189 de lui, et qu’un des puits était resté ouvert…

Par la suite, il refusa toujours de dire exactement ce qu’il
avait vu. L’entité prisonnière ressemblait à certaines sculptures
de l’autel. De toute évidence, elle n’avait pas été créée
par la nature, car elle n’était pas finie et nul ne saurait
décrire ses proportions anormales. Selon Willett, elle représentait
le type de ces formes que Ward avait suscitées à partir de
sels imparfaits. Sur le moment, le médecin se rappela une
phrase de la lettre de Simon ou Jedediah Orne adressée à Joseph
Curwen :

´ A n’en point douter, il n’y avait Rien que de très Abominable
dans ce que H. a fait surgir en partant de ce qu’il n’avait
pu réunir dans sa totalité. ª

Puis il lui revint en mémoire le souvenir des rumeurs concernant
le cadavre calciné trouvé dans les champs une semaine après
l’attaque de la ferme de Joseph Curwen. Charles Ward avait
raconté à Willett que, selon le vieux Slocum, ce n’était pas
0190 un cadavre d’homme, et qu’il ne ressemblait à aucun animal
connu des habitants de Pawtuxet.

Ces mots résonnaient dans sa tête tandis qu’il se balançait
de droite à gauche, accroupi sur les dalles de pierre. Il
essaya de les chasser en récitant le Notre Père ; puis il
se surprit à répéter la double formule qu’il venait de découvrir
dans la bibliothèque souterraine. Cela sembla le calmer, et
il parvint à se mettre sur pied en chancelant. Déplorant amèrement
la perte de sa lampe, il regarda avec attention tout autour
de lui dans l’espoir de discerner une faible lueur provenant
de la bibliothèque. Au bout d’un certain temps, il crut apercevoir
dans le lointain une vague clarté, et se traîna à quatre pattes
dans cette direction avec une prudence terrifiée, craignant
sans cesse de se cogner contre un pilier ou de tomber dans
le puits ouvert.

A un moment donné, il toucha la dalle perforée de trous qu’il
avait enlevée, et une angoisse atroce s’empara de lui. Mais
il eut la chance d’éviter l’ouverture béante, d’où aucun bruit
0191 ne montait à présent : la créature qui avait tenté de
broyer la lampe électrique entre ses dents ne pouvait plus
se faire entendre… A plusieurs reprises, au cours de sa
lente progression, il vit diminuer la lueur qui lui servait
de guide, et il comprit que les lampes et les bougies allumées
par ses soins devaient s’éteindre l’une après l’autre. L’idée
d’être perdu au coeur des ténèbres de ce labyrinthe cauchemardesque
le poussa à se relever et à courir ; car, la dernière lumière
une fois disparue, il ne lui resterait plus qu’un seul espoir
de survivre : l’arrivée des secours que pourrait lui envoyer
Mr Ward au bout d’un temps plus ou moins long. Bientôt, il
atteignit le couloir et vit que la lueur provenait d’une porte
à sa droite. Un instant plus tard, il se retrouvait dans la
bibliothèque secrète de Charles Ward et regardait mourir la
dernière lampe qui venait d’assurer son salut.

– – –

0192

Il se hâta de regarnir les lampes éteintes en puisant dans
une réserve de pétrole qu’il avait remarquée en arrivant dans
la pièce pour la première fois ; puis il chercha autour de
lui une lanterne pour continuer son exploration. En effet,
malgré sa terrible aventure, il était bien résolu à ne rien
négliger dans sa recherche des faits susceptibles d’expliquer
la folie de Charles Ward. Faute de lanterne, il choisit la
plus petite des lampes ; ensuite, il remplit ses poches de
bougies et d’allumettes, et se munit d’un bidon de cinq litres
d’essence dans le cas où il découvrirait un laboratoire caché
au-delà de la terrible salle au sol percé de puits. Il lui
faudrait rassembler tout son courage pour revenir dans ce
lieu ; mais fort heureusement, ni l’autel ni le puits découvert
ne se trouvaient près du mur concave percé de cellules, dont
les ténébreuses entrées de portes devaient constituer le but
logique de son exploration.

Après avoir traversé d’un pas ferme l’immense pièce à l’air
0193 empesté, Willett constata que les entrées mystérieuses
donnaient accès à des pièces qui devaient servir de réserves.
L’une était bourrée de ballots de costumes moisis datant de
cent cinquante ans. Une autre contenait différents articles
de vêtements modernes, comme si l’on s’était proposé d’équiper
progressivement une troupe d’hommes assez nombreuse. Mais
ce qui lui déplut particulièrement, ce fut les énormes cuves
de cuivre qu’il trouva de temps à autre ; elles lui inspirèrent
une horreur encore plus grande que les bols de plomb à la
forme bizarre dans lesquels subsistait un dépôt malsain dont
l’odeur répugnante l’emportait sur la puanteur générale de
la crypte.

Quand il eut exploré environ la moitié du mur, il vit un autre
couloir semblable à celui d’où il était venu, dans lequel
s’ouvraient plusieurs portes. Il s’y engagea aussitôt, et,
après avoir examiné trois pièces dépourvues d’intérêt, il
arriva enfin à une salle oblongue pleine de tables, de réservoirs,
de fourneaux, d’instruments modernes, de flacons et de jarres
: c’était le laboratoire de Charles Ward et, avant lui, de
0194 Joseph Curwen.

Ayant trouvé trois lampes garnies, le Dr Willett les alluma,
puis se mit à examiner le contenu de la pièce avec le plus
vif intérêt. Mais tout cet ensemble d’appareils scientifiques
(au nombre desquels il y avait une table à dissection) ne
lui apprit pas grand-chose, sinon que le jeune Ward avait
dû se consacrer plus particulièrement à l’étude de la chimie
organique. Parmi les livres se trouvait un exemplaire en lambeaux
de Borellus, dans lequel Ward avait souligné le même paragraphe
qui avait tellement troublé le respectable Mr Merritt cent
cinquante ans auparavant. Trois portes s’ouvraient sur le
laboratoire. Deux d’entre elles donnaient accès à de simples
réserves où s’entassaient de nombreux cercueils plus ou moins
endommagés. Elles contenaient aussi beaucoup de vêtements
et plusieurs bières neuves hermétiquement closes.

La troisième porte donnait sur une assez vaste salle aux murs
couverts de rayonnages et renfermant en son centre une table
où se trouvaient deux lampes. Willett les alluma et vit que
0195 presque tous les rayonnages étaient couverts d’étranges
urnes de plomb appartenant à deux types différents : l’un
très haut et dépourvu d’anses, semblable à un lekythos (jarre
à huile grecque), l’autre munie d’une seule anse, pareille
à une jarre de Phaleron. Elles étaient toutes munies de bouchons
métalliques, et couvertes de curieux symboles en bas-relief.
Les lekythoi occupaient un côté de la pièce, sous un grand
écriteau portant le mot : ´ Custodes ª ; les Phalerons étaient
rangées contre la paroi opposée, sous un autre écriteau portant
le mot ´ Materia ª. A chaque jarre se trouvait fixée une étiquette
de carton sur laquelle figurait un numéro. Willett en ouvrit
quelques-unes au hasard ; toutes contenaient une petite quantité
d’une même substance : une poudre fine très légère, de couleurs
diverses, et n’ayant aucun pouvoir adhésif (ainsi que le médecin
put s’en rendre compte en en versant un peu dans la paume
de sa main).

Les deux écriteaux intriguèrent considérablement l’explorateur.
´ Custodes ª, ´ Materia ª, cela voulait dire en latin ´ Gardiens
ª et ´ Matière ª… Soudain, en un éclair, il se rappela où
0196 il avait déjà vu le mot ´ gardiens ª à propos de ce terrible
mystère : c’était dans la lettre récemment adressée au Dr
Allen par un correspondant qui avait emprunté l’écriture d’Edward
Hutchinson : ´ Point n’était besoin de conserver les Gardiens
sous leur Forme corporelle à ne rien faire. ª Qu’est-ce que
cela pouvait bien vouloir dire ? Mais voyons… il existait
encore une autre référence à des ´ gardiens ª, qui avait jusqu’à
présent échappé à sa mémoire. A l’époque où Ward lui faisait
certaines confidences sur ses travaux, il lui avait parlé
du passage du journal d’Eleazar Smith dans lequel celui-ci
mentionnait des conversations terribles entre Curwen, certains
de ses prisonniers, et les ´ gardiens ª de ces prisonniers.
Ces ´ gardiens ª, selon la lettre de Hutchinson ou de son
avatar, n’avaient plus rien à faire, si bien que, maintenant,
le Dr Allen ne les conservait pas sous leur forme corporelle.
Donc, il fallait bien conclure qu’il leur avait donné la forme
de ces ´ sels ª en lesquels ce groupe de sorciers réduisait
le plus grand nombre possible de corps ou squelettes humains.

0197 C’était donc cela que contenaient les lekythoi : le fruit
monstrueux d’actes et de rites blasphématoires, qui pouvait
être appelé à l’aide au moyen d’une incantation infernale,
pour défendre le maître ou faire parler ceux qui n’y consentaient
pas. Willett frémit à la pensée de ce qu’il avait fait couler
dans la paume de sa main ; l’espace d’un instant, il se sentit
poussé à fuir loin de ces hideux rayonnages chargés de sentinelles
muettes et peut-être vigilantes. Puis il songea aux jarres
rangées sous l’écriteau ´ Materia ª. Quels sels pouvaient-elles
bien contenir, puisque ce n’étaient pas les ´ sels ª des ´
gardiens ª ? Grand Dieu ! Renfermeraient-elles donc les reliques
mortelles des plus grands penseurs de tous les siècles, arrachées
à leur tombeau par ces vampires désireux d’utiliser la somme
de leurs connaissances, afin d’atteindre un but insensé qui
aurait pour résultat d’anéantir, selon les termes de la dernière
lettre de Charles, ´ toute la civilisation, toutes les lois
naturelles, peut-être même le destin de l’univers entier ª
?

A ce moment, malgré son agitation, Willett aperçut une petite
0198 porte à l’autre extrémité de la salle, et alla examiner
le signe grossier creusé au ciseau au-dessus d’elle. Il se
sentit aussitôt en proie à une vague terreur, car un de ses
amis à l’esprit morbide avait un jour tracé ce symbole sur
un morceau de papier en lui expliquant ce qu’il signifiait
dans les noirs abîmes du sommeil. C’était le signe de Koth,
que certains voient en rêve au-dessus de l’entrée d’une tour
noire dressée dans une lumière crépusculaire. Mais un instant
plus tard, le médecin oublia les révélations de son ami en
décelant dans l’air empesté une nouvelle odeur, chimique et
non pas animale, provenant de la pièce au-delà de la porte
: l’odeur dont les vêtements de Charles Ward étaient imprégnés
le jour où on l’avait conduit à la maison de santé… Willett,
fermement résolu à examiner toutes les affreuses merveilles
de ce repaire souterrain, franchit le seuil sans trembler.

La salle, de taille moyenne, contenait simplement une table,
une chaise et deux groupes de curieuses machines munies de
roues et de courroies, dans lesquelles le médecin reconnut
0199 un instrument de torture médiéval. D’un côté de la porte,
on voyait une rangée de fouets d’aspect cruel, au-dessus desquels
s’alignaient, sur des rayonnages, plusieurs coupes vides en
forme de cratères. De l’autre côté se trouvait la table sur
laquelle étaient placés un bloc-notes, un crayon, une forte
lampe et deux lekythoi. Willett alluma la lampe et examina
le bloc-notes, mais il n’y vit rien que les phrases suivantes
tracées, semblait-il, par la main de Joseph Curwen :

B. n’est pas mort. S’est échappé à travers les murs et a découvert
le Lieu d’en dessous.

Ai vu le vieux V. dire le Sabaoth et ai appris la Façon de
le faire.

Ai évoqué trois fois Yog-Sothoth et ai été délivré le Lendemain.

F. a tenté de faire disparaître tous ceux qui connaissaient
le moyen d’évoquer Ceux du Dehors.
0200
A la clarté de la lampe, le médecin vit que la paroi face
à la porte, entre les deux groupes d’appareils de torture,
était couverte de patères auxquelles se trouvaient accrochées
des robes informes d’un blanc jaunâtre. Quant aux deux murs
vides, ils présentaient toute une série de formules et de
symboles mystiques creusés dans la pierre. Les dalles du sol
montraient aussi des marques de dessins tracés au ciseau.
Willett discerna au centre un immense pentagramme, et un cercle
de trois pieds et demi de diamètre entre ce pentagramme et
les coins de la pièce. Dans l’un de ces quatre cercles, non
loin d’une robe négligemment jetée, se trouvait une des coupes
en forme de cratère ; en dehors de la périphérie, il y avait
une des jarres de Phaleron portant le n- 118. Cette dernière
était vide, mais la coupe contenait une poudre verdâtre provenant
manifestement de la jarre. Willett se sentit défaillir en
mettant en corrélation ces différents éléments : les fouets
et les instruments de torture, les sels de la jarre ´ Materia
ª, les deux lekythoi, les robes, les formules gravées sur
les murs, les notes de la main de Joseph Curwen, les lettres
0201 et les légendes, les doutes et les hypothèses qui avaient
tourmenté les parents et amis de Charles Ward…

Au prix d’un effort considérable, le vieux médecin s’arracha
à l’horreur qui le submergeait pour aller examiner les formules.
De toute évidence, elles avaient été gravées à l’époque de
Joseph Curwen, et le texte en parut vaguement familier à l’explorateur.
Dans l’une d’elles, il reconnut celle que Mrs Ward avait entendu
psalmodier par son fils, le vendredi saint de l’année précédente,
terrible invocation aux dieux mystérieux résidant à l’extérieur
des sphères normales. Elle différait un peu par son orthographe
de celle qu’un expert en la matière avait montrée à Willett
dans les pages défendues d’´ Eliphas Levi ª ; mais il ne pouvait
se tromper sur son identité ni sur des mots tels que Sabaoth,
Metraton, Almonsin et Zariatnatmik.

Cette inscription se trouvait à gauche en entrant dans la
pièce. Sur la paroi de droite, le médecin reconnut en sursautant
la double formule qu’il avait vue si souvent dans les notes
les plus récentes de la bibliothèque souterraine. Mais ici
0202 encore, l’orthographe n’était pas la même, comme si le
vieux Curwen avait noté les sons d’une manière différente.
Alors que la phrase apprise par Willett commençait par les
mots Y’ai’ ng’ngah, Yog-Sothoth, celle-ci se présentait sous
la forme Aye, engengah, Yogge-Sothotha.

Cette différence troubla l’esprit de l’explorateur, et, comme
le texte le plus récent était gravé dans sa mémoire, il se
surprit en train de psalmodier la première formule pour faire
coïncider le son qu’il concevait avec les lettres gravées
sur le mur. Sa voix résonna, étrange et menaçante, dans cet
abîme d’horreur, tandis que les gémissements inhumains continuaient
à monter dans l’air empesté de la crypte.

Y’AI’NG’ NGAH
YOG – SOTHOTH
H’EE – L’GEB
PAl THRODOG
UAAAH !

0203 Mais quel était donc ce vent glacé qui venait de souffler
au début de l’incantation ? Les lampes grésillèrent lamentablement,
et l’obscurité devint si dense que les lettres sur le mur
disparurent à la vue. Puis monta une épaisse fumée, accompagnée
d’une odeur âcre semblable à celle qu’il avait déjà sentie.
Willett se tourna vers la coupe posée sur le plancher, et
vit qu’elle exhalait un nuage de vapeur verdâtre, d’un volume
et d’une opacité surprenants. Cette poudre (grand Dieu ! elle
provenait d’une des jarres marquées ´ Materia ª !) qu’allait-elle
donc produire ? Cette formule qu’il avait psalmodiée… la
première des deux… la Tête du Dragon, noeud ascendant…
Seigneur ! se pouvait-il ?…

Le médecin vacilla, et dans sa mémoire tourbillonnèrent les
fragments de tout de qu’il avait vu, entendu et lu au sujet
de l’affaire Charles Dexter Ward ´ Je vous le répète, n’évoquez
Aucun Esprit que vous ne puissiez dominer… Ayez toujours
prêts les Mots qui repoussent, et ne vous arrêtez pas pour
avoir une certitude quand vous Doutez de l’identité de Celui
que vous avez… Trois Conversations avec Ce qui était inhumé…
0204 ª

Miséricorde ! quelle est cette forme qui apparaît derrière
le rideau de fumée ?

Marinus Bicknell Willett n’a raconté son histoire qu’à ses
amis les plus intimes, car il sait bien que les autres se
contenteraient d’en rire. Mais Mr Ward n’ignore pas que le
récit du vieux médecin est l’expression d’une horrible vérité.
N’a-t-il pas vu lui-même l’ouverture pestilentielle dans la
cave du bungalow ? Willett ne l’a-t-il pas renvoyé chez lui
ce matin-là, à 11 heures, malade et le coeur plein d’angoisse
? N’a-t-il pas vainement téléphoné au médecin le soir même
et le lendemain matin, et n’a-t-il pas gagné le bungalow à
midi pour trouver son ami évanoui sur un des lits du premier
étage ?…

0205 Willett ouvrit les yeux lentement lorsque Mr Ward lui
eut fait boire un peu de cognac. Ensuite, il frissonna de
tout son corps et se mit à hurler : ´ Cette barbe… ces yeux…
Seigneur ! qui êtes-vous ? ª Paroles vraiment étranges, car
elles s’adressaient à un homme aux yeux bleus, rasé de près,
que le médecin connaissait depuis son enfance. Rien ne semblait
changé dans le bungalow, sous les rayons d’un soleil éclatant.
La lampe de l’explorateur avait disparu, mais sa valise était
toujours là, complètement vide. Avant d’offrir la moindre
explication, Willett, au prix d’un effort de volonté considérable,
gagna la cave en chancelant ; il essaya de faire bouger la
petite plate-forme devant la chaudière de la buanderie, sans
pouvoir y parvenir. Ayant pris un ciseau à froid dans le sac
à outils qu’il avait apporté la veille, il souleva les planches
les unes après les autres, mais ne trouva aucune ouverture
dans la surface lisse de ciment qu’elles recouvraient. Pas
de puits pestilentiel, pas de bibliothèque secrète, pas de
documents terrifiants, pas de laboratoire, pas de monstres
hurlants… Le médecin pâlit et serra le bras de son ami qui
était venu le rejoindre :
0206
– Hier matin, demanda-t-il à voix basse, as-tu vu… et senti
comme moi ?

Lorsque Mr Ward eut fait un signe de tête affirmatif, Willett
poussa un grand soupir et ajouta :

– En ce cas, je vais tout te raconter.

Pendant une heure, dans la pièce la plus ensoleillée du bungalow,
le médecin narra son effroyable aventure à son compagnon stupéfait.
Mais il ne put rien dire de ce qui s’était passé après l’apparition
de la forme mystérieuse derrière la vapeur verdâtre émanée
de la coupe. Quand il eut terminé son récit, il se plongea
dans un profond silence et ne répondit pas à la timide question
posée par Mr Ward :

– Mais cette forme, où donc est-elle partie ? Car c’est elle
qui t’a transporté jusqu’ici et a scellé le puits je ne sais
comment…
0207
Au moment où il allait se lever pour quitter la pièce, les
doigts du Dr Willett se refermèrent sur un morceau de papier
qui se trouvait dans sa poche avec quelques bougies et allumettes
qu’il avait prises dans la crypte. C’était une page arrachée
au bloc-notes placé sur la table de l’abominable salle souterraine,
dont elle avait conservé l’âcre odeur. Elle portait, écrites
au crayon, quatre lignes d’une écriture médiévale, indéchiffrable
pour les deux hommes, mais contenant pourtant des combinaisons
de symboles qui leur semblèrent familiers. Voici le fac-similé
de ce message dont la lecture poussa Willett et Mr Ward à
gagner l’automobile et à se faire conduire à la bibliothèque
John Hay :

(figure 2)figure 2

A la bibliothèque, ils trouvèrent de bons manuels de paléographie
qu’ils étudièrent jusqu’au soir. A la fin, ils trouvèrent
ce qu’ils cherchaient. Les lettres du manuscrit étaient les
minuscules saxonnes du VIIIe ou IXe siècle avant Jésus-Christ,
0208 et elles formaient les mots latins que voici : Corwinus,
necandus est. Cadaver aq (ua) forti dissolvendum, nec aliq
(ui) d retinendum. Tace ut potes. Ce qui peut se traduire
comme suit : ´ Il faut tuer Curwen. Le cadavre doit être dissous
dans de l’eau-forte, et il ne faut rien en conserver. Garde
le silence dans la mesure où tu le pourras. ª

Les deux hommes, complètement déconcertés, s’aperçurent qu’ils
étaient incapables d’éprouver la moindre émotion. Ils restèrent
là, sans bouger, muets, épuisés de fatigue, jusqu’à ce que
la fermeture de la bibliothèque les contraignît à regagner
la maison de Prospect Street. Ils parlèrent toute la nuit
à bâtons rompus, puis ils allèrent prendre un peu de repos.
Le lendemain dimanche, à midi, ils reçurent un message téléphonique
des détectives chargés de relever les traces du Dr Allen.

Mr Ward, qui se promenait nerveusement à travers la maison,
répondit en personne aux policiers et les pria de venir faire
leur rapport le lendemain matin. Lui et Willett se réjouirent
0209 de voir que ce côté de l’affaire commençait à prendre
forme, car, quelle que fût l’origine du message trouvé dans
la poche du médecin, le ´ Curwen ª qu’il fallait tuer ne pouvait
être que le mystérieux compagnon de Charles. Celui-ci avait
craint cet homme ; il avait recommandé, dans sa dernière lettre
au médecin, de le tuer et de le dissoudre dans de l’acide.
En outre, Allen avait reçu, sous le nom de Curwen, des lettres
de sorciers inconnus résidant en Europe, et il se considérait
comme un avatar du nécromant de Salem. Or, voici que, maintenant,
un nouveau message insistait sur la nécessité de tuer ´ Curwen
ª et de le dissoudre dans de l’eau-forte ! … Par ailleurs,
Allen n’avait-il pas l’intention d’assassiner le jeune Ward,
sur le conseil d’un individu nommé Hutchinson ? Il fallait
absolument appréhender le mystérieux docteur et le mettre
hors d’état de nuire.

Dans l’après-midi, espérant contre tout espoir recueillir
quelques bribes de renseignements de la bouche du seul être
capable de les fournir, les deux hommes allèrent rendre visite
à Charles dans la maison de santé. D’un ton simple et grave,
0210 Willett lui narra toutes ses découvertes, et il vit pâlir
le malade à chaque description qui lui était faite. Quand
il aborda le sujet des monstres enfermés dans les puits couverts,
il s’efforça d’émouvoir son interlocuteur en lui disant d’une
voix indignée que ces créatures mouraient de faim. Il en fut
pour ses frais, car Charles, ayant cessé de nier l’existence
de la crypte, semblait voir une sinistre plaisanterie dans
cette affaire. Il fit entendre un ricanement diabolique, puis
murmura de sa voix enrouée :

– Que le diable les emporte ! Il est vrai qu’ils mangent,
mais ils n’en ont point besoin ! Un mois sans nourriture,
dites-vous ? Tudieu, monsieur, que vous êtes modeste ! Ce
pauvre Whipple a été bien berné, en la circonstance ! Il voulait
tout tuer, par la morbleu ! et le pauvre sot était tellement
accablé par le vacarme venu de l’Extérieur qu’il n’a rien
vu ni entendu de ce que renfermaient les puits. Il n’a même
pas imaginé qu’ils pouvaient exister ! Que la peste vous étouffe
! ces maudites créatures hurlent au fond de leur trou depuis
qu’on a tué Curwen, voilà cent cinquante ans !
0211
Horrifié, Willett poursuivit son récit dans l’espoir qu’un
incident quelconque ferait abandonner à son interlocuteur
cette attitude démentielle. En regardant le visage du jeune
homme, il fut rempli d’horreur à la vue des changements survenus
au cours des derniers mois… Quand il parla de la chambre
aux formules et de la poudre verdâtre, Charles manifesta une
certaine animation et déclara d’un ton ironique :

– Si vous aviez connu les mots nécessaires pour évoquer ce
qui se trouvait dans cette coupe, vous ne seriez pas ici en
ce moment à me raconter votre histoire. C’était le n- 118,
et vous auriez tremblé de la tête aux pieds si vous aviez
consulté ma liste dans la pièce voisine. Moi-même je n’ai
jamais évoqué ce personnage, mais je me proposais de le faire
le jour où vous m’avez emmené ici.

Lorsque Willett mentionna la formule qu’il avait prononcée
et la fumée verdâtre qui avait monté dans les airs, il vit
pour la première fois une crainte réelle se peindre sur le
0212 visage de Charles Ward.

– Il est venu, et vous êtes encore vivant ! s’exclama le dément
d’une voix rauque.

Le médecin crut comprendre la situation, et répondit en citant
un passage d’une lettre qu’il se rappelait :

– Vous avez dit : le n- 118 ? Mais n’oubliez pas qu’on a changé
toutes les stèles dans neuf cimetières sur dix. Vous n’êtes
sûr de rien tant que vous n’avez pas interrogé !

Puis sans autre avertissement, il plaça le message en minuscules
saxonnes devant les yeux de Charles Ward qui, aussitôt, s’évanouit.

Cet entretien avait eu lieu dans le plus grand secret pour
éviter que les aliénistes n’accusent les deux hommes d’encourager
le malade dans sa folie. Mr Ward et Willett étendirent Charles
sur sa couchette. En revenant à lui, il marmonna à plusieurs
0213 reprises qu’il devait faire parvenir immédiatement un
message à Orne et à Hutchinson. Aussi, dès qu’il eut pleinement
repris conscience, le médecin lui dit qu’un de ces étranges
individus au moins était son ennemi mortel et avait conseillé
au Dr Allen de l’assassiner. Cette révélation ne produisit
aucun effet visible, et le malade déclara qu’il ne voulait
pas pousser la conversation plus loin. Au moment de partir,
Willett mit de nouveau le jeune homme en garde contre le Dr
Allen ; mais Charles répondit, avec un ricanement hideux,
que cet individu se trouvait hors d’état de nuire à quiconque.

Il convient de signaler qu’il y eut une suite curieuse à l’affaire
Orne et Hutchinson (si, du moins, telle était la véritable
identité des sorciers exilés en Europe). Willett se mit en
relation avec une agence internationale de coupures de presse,
et demanda qu’on lui fit parvenir les articles concernant
les crimes et les accidents les plus notoires à Prague et
dans la Transylvanie orientale. Au bout de six mois, il estima
pouvoir retenir deux faits significatifs. En premier lieu,
0214 une maison du plus ancien quartier de Prague avait été
complètement détruite au cours d’une nuit, et le vieux Joseph
Nadeth, qui y habitait seul depuis une époque très reculée,
avait mystérieusement disparu. D’autre part, dans les montagnes
à l’est de Rakus, une formidable explosion avait anéanti,
avec tous ses habitants, le château Ferenczy dont le maître
jouissait d’une si mauvaise réputation auprès des paysans
et des soldats qu’il eût été sous peu mandé à Bucarest pour
y subir un sérieux interrogatoire si cet incident n’avait
mis fin à une carrière déjà anormalement longue. Willett soutient
que la main qui traça le message en lettres minuscules était
capable d’utiliser des armes plus terribles tout en laissant
au médecin le soin de s’occuper de Curwen, l’auteur de ces
lignes s’était senti à même de retrouver et d’annihiler Orne
et Hutchinson.

– – –

0215

Le lendemain matin, le Dr Willett se rendit en hâte chez Mr
Ward, pour être présent au moment de l’arrivée des détectives.
Les deux amis s’installèrent au rez-de-chaussée, car les étages
supérieurs étaient imprégnés d’une odeur nauséabonde qui,
selon les vieux domestiques, constituait une malédiction laissée
par le portrait disparu de Joseph Curwen.

A 9 heures, les trois policiers se présentèrent et firent
immédiatement leur rapport. Ils n’avaient pas réussi à retrouver
le Dr Allen, mais ils étaient parvenus à rassembler un certain
nombre de faits significatifs à son sujet. Entre autres choses,
ils avaient découvert, dans une pièce du bungalow, une fausse
barbe et de grosses lunettes noires prouvant que le mystérieux
compagnon de Charles s’était montré sous un déguisement. Par
ailleurs, un commerçant de Pawtuxet avait vu un spécimen de
son écriture qui lui avait semblé fort étrange, presque illisible.

0216 La plupart des habitants du village tenaient le Dr Allen
pour responsable des profanations de tombes commises au cours
de l’été précédent. Les enquêteurs qui avaient visité le bungalow
après l’incident du camion dévalisé s’accordaient pour reconnaître
qu’Allen parlait et agissait en maître ; sa barbe ne paraissait
pas naturelle, et il avait une petite cicatrice au-dessus
de l’oeil droit. Quant à la fouille de sa chambre, elle n’avait
donné rien de précis, sauf la barbe, les lunettes, et plusieurs
notes au crayon dont Willett identifia immédiatement l’écriture
avec celle des manuscrits de Joseph Curwen et des papiers
récemment rédigés par le jeune Ward.

Le médecin et son ami se sentirent en proie à une terreur
cosmique à mesure que tous ces faits leur étaient révélés
et qu’une pensée démentielle s’insinuait dans leur esprit.
La fausse barbe, les lunettes, l’écriture étrange de Curwen…
l’antique portrait avec sa petite cicatrice que l’on retrouvait
sur le front du malade enfermé dans la maison de santé…
cette voix entendue par Mr Ward au téléphone, cette voix enrouée
absolument semblable à celle de son fils… Qui avait jamais
0217 vu Charles et Allen en même temps, après la visite des
enquêteurs au sujet de l’affaire du camion ? N’était-ce pas
à la suite du départ d’Allen que Charles avait perdu brusquement
sa terreur panique et s’était installé au bungalow ? Curwen,
Allen, Ward… quelle abominable fusion entre deux siècles
et deux personnes ! Pourquoi le portrait de Curwen ressemblait-il
tellement à Charles ? Pourquoi Charles et Allen copiaient-ils
l’écriture de Joseph Curwen ? Puis il y avait encore l’horrible
besogne de ces gens, la crypte abominable, les monstres affamés
dans leur prison, la redoutable formule, le message en caractères
minuscules, les documents, les lettres, la profanation des
tombes… Quelle conclusion fallait-il tirer de tout cela
? Finalement, Mr Ward prit la seule décision raisonnable.
Il dessina à l’encre, sur une photographie de son fils, une
barbe et une paire de lunettes. Ensuite, il confia cette image
aux détectives en leur demandant d’aller la montrer à ceux
des commerçants de Pawtuxet qui avaient vu le mystérieux Dr
Allen.

Willett et son ami attendirent pendant deux heures dans la
0218 maison à l’atmosphère empoisonnée. Puis les détectives
revinrent. Oui, la photographie transformée était une image
assez fidèle du Dr Allen. Mr Ward blêmit, et Willett s’épongea
le front. Allen, Ward, Curwen… cette affaire devenait vraiment
par trop hideuse. Quel démon le jeune homme avait-il fait
surgir du vide ? Que s’était-il passé du début à la fin ?
Qui était cet Allen qui se proposait de tuer Charles, et pourquoi
ce dernier, dans le post-scriptum de sa lettre à Willett,
avait-il dit que son mystérieux compagnon devait être dissous
dans de l’acide ? D’autre part, pourquoi le message en lettres
minuscules recommandait-il de détruire Curwen par le même
moyen ? Quelle métamorphose s’était donc produite en la personne
de Charles, et à quel moment ? Le jour où Willett avait reçu
sa dernière lettre, le jeune homme s’était montré inquiet
toute la matinée, puis son attitude avait brusquement changé
: il était sorti de la maison à l’insu de tout le monde, pour
rentrer ensuite d’un air fanfaron en passant devant les policiers
chargés de veiller sur lui. Néanmoins, il avait poussé un
cri de terreur en pénétrant dans sa salle de travail. Qu’y
avait-il donc trouvé ? Ou, plutôt, qu’est-ce qui l’avait trouvé,
0219 lui ? Ce simulacre qu’on avait vu rentrer sans qu’on l’eût
vu sortir, n’était-ce pas une ombre démoniaque imposant sa
présence à quelqu’un qui n’avait pas du tout quitté la pièce
? Le maître d’hôtel n’avait-il pas mentionné des bruits étranges
?

Willett sonna le domestique et lui posa quelques questions
à voix basse. L’homme déclara qu’il avait dû se passer une
vilaine affaire. Il avait entendu un cri, un soupir, un son
étranglé, un bruit de chute lourde. Mr Charles n’était plus
le même quand il était sorti à grands pas, sans dire un mot.
Le maître d’hôtel frissonnait tout en parlant. L’atmosphère
de la maison semblait imprégnée d’horreur. Les détectives
eux-mêmes se sentaient mal à l’aise. Le Dr Willett roulait
dans sa tête de terribles pensées, et murmurait parfois des
paroles inintelligibles.

Finalement, Mr Ward déclara que l’entretien était terminé.
Les policiers et le domestique se retirèrent, les deux hommes
restèrent seuls dans la pièce. Bien qu’il fût midi, des ombres
0220 semblables à celles du crépuscule recouvraient la maison.
Le Dr Willett commença à parler sérieusement à son hôte, et
le pria de lui confier le soin des recherches qui restaient
à entreprendre : certaines choses pouvaient être mieux supportées
par un ami que par un père. En tant que médecin de la famille,
il devait avoir les mains libres, et, avant toute chose, il
demandait qu’on le laissât seul dans l’ancienne bibliothèque
de Charles aussi longtemps qu’il le jugerait utile.

Mr Ward, écrasé par le flot d’horribles suggestions qui se
déversait sur lui de tous côtés, accéda à cette requête. Une
demi-heure plus tard, le médecin était enfermé dans la pièce
maudite contenant les panneaux de boiserie de la maison d’Olney
Court. Le père de Charles, qui écoutait à la porte, entendit
d’abord un grand remue-ménage ; puis il y eut un fort craquement,
comme si l’on ouvrait par la force une armoire hermétiquement
close ; ensuite vint un cri étouffé, et ce que l’on avait
ouvert fut refermé violemment. Une seconde plus tard, la clé
grinça dans la serrure ; Willett, hagard et blême, parut sur
le seuil et demanda qu’on lui fournît du bois de chauffage.
0221 N’osant pas lui poser de question, Mr Ward donna des ordres
à un domestique qui apporta de grosses bûches de pin et les
déposa dans l’âtre. Cependant, Willett était monté jusqu’au
laboratoire d’où il revint transportant divers objets dans
un panier couvert.

Puis le médecin s’enferma de nouveau dans la bibliothèque,
et, bientôt, des nuages de fumée passèrent devant les fenêtres.
Un peu plus tard, on entendit pour la seconde fois un étrange
craquement suivi par le bruit mat d’une chute lourde. Ensuite,
Willett poussa deux cris étouffés. Finalement, la fumée rabattue
par le vent devint particulièrement âcre et sombre ; Mr Ward
et les domestiques furent incommodés par l’odeur qu’elle répandait.
Après un siècle d’attente, les vapeurs devinrent plus légères,
et on entendit dans la bibliothèque le bruit de diverses opérations
de nettoyage. Enfin, Willett sortit de la pièce, ses traits
décomposés empreints d’une tristesse infinie, portant le panier
couvert qu’il était allé prendre dans le laboratoire. Il avait
laissé la fenêtre ouverte, et dans la pièce funeste entrait
à flots un air pur qui se mêlait à une étrange odeur de désinfectant.
0222 La vieille boiserie au-dessus de la cheminée semblait
maintenant dépourvue de tout pouvoir maléfique, comme si le
portrait de Joseph Curwen n’y avait jamais été peint. La nuit
tombait, mais elle n’apportait aucun sentiment de crainte.
Le médecin refusa de dire ce qu’il avait fait et se contenta
de déclarer à Mr Ward :

– Je ne peux répondre à aucune question. Sache seulement qu’il
y a différentes espèces de magie. J’ai opéré une grande lustration.
Les habitants de cette maison dormiront mieux à l’avenir.

– – –

La ´ lustration ª du Dr Willett avait été une ordalie aussi
terrible que son aventure dans la crypte : une fois rentré
0223 chez lui, il dut garder la chambre pendant trois jours.
Pourtant, les domestiques murmurèrent par la suite qu’ils
l’avaient entendu sortir sans bruit de la pièce, le mercredi
après minuit. Fort heureusement, ils ne songèrent pas à rapprocher
ce fait de l’article suivant qui parut le jeudi dans l’Evening
Bulletin :

NOUVEL ACTE DE VANDALISME

Dix mois après la profanation de la tombe d’Ezra Weeden dans
le cimetière du Nord, un rôdeur nocturne a été aperçu à 2
heures du matin, dans le même cimetière, par le veilleur Robert
Hart. Ayant entrouvert par hasard la porte de sa loge, Hart
vit à quelque distance la silhouette d’un homme porteur d’une
lampe électrique et d’une truelle. Il se précipita aussitôt
dans sa direction, mais l’intrus se sauva et parvint à gagner
la rue où il se perdit dans l’obscurité.

Comme les vampires de l’année précédente, ce rôdeur avait
fait des dégâts insignifiants : une petite partie vide de
0224 la concession de la famille Ward avait été creusée très
superficiellement, sans qu’aucune tombe eût été violée.

Hart, qui ne peut décrire le rôdeur que comme un petit homme
barbu, croit que les trois incidents dont le cimetière a été
le théâtre ont une source commune. Mais la police ne partage
pas cette opinion, en raison du caractère brutal du second
d’entre eux :

on se rappelle qu’un cercueil avait été enlevé, et une stèle
brisée en morceaux.

On a attribué la responsabilité du premier de ces actes de
vandalisme, qui s’est produit l’année dernière au mois de
mars, à des contrebandiers en alcool désireux d’enfouir des
denrées volées. L’inspecteur Riley estime que cette troisième
affaire est du même genre. La police prend des mesures extraordinaires
pour arrêter la bande de mécréants coupables de ces profanations.

0225 Willett se reposa pendant toute la journée du jeudi. Au
cours de la soirée, il écrivit à Mr Ward une lettre qui plongea
le père de Charles dans un abîme de méditations, et lui apporta
une certaine sérénité bien qu’elle lui promît beaucoup de
tristesse. En voici la teneur :

10, Barnes Street,
Providence, R.I.,
12 avril 1928.

Mon cher Theodore,

J’éprouve le besoin de t’écrire ces lignes avant de faire
ce que je me propose de faire dès demain. L’acte que je vais
accomplir mettra fin à la terrible aventure que nous venons
de vivre, mais je crains qu’il ne t’apporte point la paix
de l’esprit si je ne te donne pas l’assurance formelle qu’il
sera décisif.

Tu me connais depuis ton enfance ; c’est pourquoi j’espère
0226 que tu me croiras lorsque je te dirai qu’il vaut mieux
laisser dans l’ombre certaines choses. Ne te livre plus à
aucune hypothèse sur le cas de ton fils, et surtout ne dis
rien à sa mère en dehors de ce qu’elle soupçonne déjà. Demain,
quand j’irai te rendre visite, Charles se sera enfui de la
maison de santé. C’est tout ce qui doit rester dans ton esprit
: il était fou, il s’est enfui. Je te conseille d’aller rejoindre
sa mère à Atlantic City, et de te reposer auprès d’elle. Moi-même,
je vais partir pour le Sud afin de retrouver du calme et des
forces.

Donc, ne me pose pas de questions quand tu recevras ma visite.
Je suis certain de réussir dans mon entreprise, et je puis
t’affirmer que tu n’auras plus aucun motif d’inquiétude, car
Charles sera en parfaite sécurité. D’ailleurs, il l’est déjà,
et beaucoup plus que tu ne saurais l’imaginer. Ne crains plus
rien au sujet d’Allen : il appartient au passé autant que
le portrait de Joseph Curwen. Enfin, sache que l’auteur du
message en lettres minuscules ne tourmentera jamais ni toi-même
ni aucun des tiens.
0227
Mais tu dois t’endurcir contre la tristesse, et préparer ta
femme à en faire autant. Je ne puis te cacher que l’évasion
de Charles ne signifiera pas qu’il te sera rendu. Il a été
frappé d’un mal étrange, comme en témoignent ses métamorphoses
physiques et morales, et tu ne le reverras jamais. Que ceci
te soit une consolation : il n’a jamais été un monstre, ni
même un fou ; mais son amour de l’étude et des mystères de
jadis ont causé sa perte. Il a découvert des choses que nul
mortel ne devrait connaître ; il est remonté trop loin dans
le passé, et le passé a fini par l’engloutir.

Et voici maintenant le point sur lequel je dois te demander
de me faire plus particulièrement confiance. Car, en vérité,
il n’y aura pas la moindre incertitude sur le sort de Charles.
D’ici un an, ton fils ne sera plus de ce monde. Tu pourras
ériger une stèle dans ta concession du cimetière du Nord,
à dix pieds à l’ouest de la tombe de ton père, et elle marquera
exactement le lieu de repos de Charles. Et tu n’as pas besoin
de craindre qu’il y ait un monstre sous la terre à cet endroit.
0228 Les cendres enfermées dans cette tombe seront celles de
ta chair et de tes os, celles du vrai Charles Dexter Ward
qui portait un signe de naissance en forme d’olive sur la
hanche, celles de ce Charles qui n’a jamais rien fait de mal
et qui a payé de sa vie ses scrupules trop justifiés.

C’est tout ce que j’avais à te dire. Ne me pose pas de question
demain, et sois bien persuadé que l’honneur de ta famille
demeure sans tache comme par le passé.

Sois courageux et calme, et crois à ma très fidèle et très
profonde amitié.

MARINUS B. WILLETT.

Le matin du vendredi 13 avril 1928, Willett alla rendre visite
à Charles Dexter Ward dans sa chambre de la maison de santé
du Dr Waite. Le jeune homme, d’humeur morose, parut peu enclin
à entamer la conversation que son visiteur désirait avoir
avec lui. L’aventure du médecin dans la crypte infernale avait,
0229 naturellement, créé une nouvelle cause d’embarras, si
bien que les deux hommes observèrent un silence oppressant
après avoir échangé quelques banalités. La gêne s’accrut lorsque
Ward sembla deviner que, depuis sa dernière visite, le paisible
praticien avait fait place à un implacable vengeur. Il blêmit,
et Willett fut le premier à parler :

– Je dois vous avertir que nous avons fait de nouvelles découvertes
et qu’il va falloir procéder à un règlement de comptes.

– Vous avez découvert d’autres petites bêtes affamées ? répliqua
le jeune homme d’un ton ironique.

– Non, mais nous avons trouvé dans le bungalow la fausse barbe
et les lunettes du Dr Allen.

– Voilà qui est parfait ! J’espère qu’elles se sont révélées
plus seyantes que la barbe et les lunettes que vous portez
en ce moment !

0230 – En vérité, elles vous siéraient très bien, comme elles
semblent l’avoir fait ces temps derniers.

Tandis que Willett prononçait ces mots, il eut l’impression
qu’un nuage passait devant le soleil, bien que les ombres
sur le plancher ne fussent en rien modifiées.

– Et en quoi exige-t-il un règlement de comptes ? Un homme
n’a-t-il pas le droit d’emprunter une seconde personnalité
s’il le juge utile ?

– Vous vous trompez à nouveau, répondit le médecin d’un ton
grave. Peu m’importe qu’un homme se présente sous deux aspects
différents, à condition qu’il ait le droit d’exister et qu’il
ne détruise pas celui qui l’a fait surgir de l’espace.

Ward sursauta violemment avant de demander :

– Eh bien, monsieur, qu’avez-vous découvert, et que me voulez-vous
?
0231
Willett attendit quelques instants avant de parler, comme
s’il cherchait ses mots :

– J’ai découvert quelque chose dans une armoire derrière un
panneau de boiserie sur lequel se trouvait jadis un portrait.
J’ai brûlé ma trouvaille et j’ai enseveli les cendres à l’endroit
où doit se trouver la tombe de Charles Dexter Ward.

Le fou bondit hors de son fauteuil en poussant un cri étranglé
:

– Que le diable vous emporte ! A qui l’avez-vous dit ? Et
qui donc croira que c’était lui, après deux bons mois, alors
que je suis vivant ? Qu’avez-vous l’intention de faire ?

Willett revêtit une sorte de majesté suprême, tandis qu’il
calmait le malade d’un geste de la main :

– Je n’ai rien dit à personne. Cette affaire est une abomination
0232 issue des abîmes du temps et de l’espace, qui échappe
à la compétence de la police, des tribunaux et des médecins.
Dieu merci, j’ai gardé suffisamment d’imagination pour ne
pas m’égarer en l’étudiant. Vous ne pouvez pas m’abuser, Joseph
Curwen, car je sais que votre maudite magie n’est que trop
vraie !

´ Je sais comment vous avez trouvé le charme qui est resté
en suspens en dehors des années avant de se fixer sur votre
descendant (et votre double) ; je sais comment vous avez amené
ce dernier à vous tirer de votre tombe détestable ; je sais
qu’il vous a caché dans son laboratoire, que vous vous êtes
adonné à l’étude des temps présents, que vous avez erré la
nuit comme un vampire, et que vous avez emprunté plus tard
un déguisement pour éviter qu’on ne remarque votre ressemblance
extraordinaire avec lui ; je sais, enfin, ce que vous avez
décidé de faire quand il a refusé d’adhérer à votre projet
de conquête du monde entier.

´ Vous avez ôté votre barbe et vos lunettes pour abuser les
0233 policiers qui montaient la garde autour de la maison.
Ils ont cru que c’était lui qui entrait ; ils ont cru également
que c’était lui qui sortait, après que vous l’avez eu étranglé
et caché dans l’armoire. Mais vous n’aviez pas compté sur
les contacts différents de deux esprits. Vous avez été stupide,
Curwen, d’imaginer qu’une simple identité visuelle suffirait.
Pourquoi n’avez-vous pensé ni au langage, ni à la voix, ni
à l’écriture ? Voyez-vous, votre projet a échoué. Vous savez
mieux que moi qui a écrit ce message en lettres minuscules
; je vous avertis solennellement qu’il n’a pas été écrit en
vain. Certaines abominations doivent être détruites, et je
suis persuadé que l’auteur du message s’occupera d’Orne et
de Hutchinson. L’un de ces deux hommes vous a écrit jadis
: ´ N’évoquez aucun esprit que vous ne puissiez dominer. ª
Vous avez déjà échoué une fois, et il se peut que votre maudite
magie soit une fois de plus la cause de votre perte…

A ce moment, le médecin fut interrompu par un cri de la créature
à laquelle il s’adressait. Réduit aux abois, sans armes, sachant
bien que toute manifestation de violence physique ferait accourir
0234 plusieurs infirmiers au secours de son visiteur, Joseph
Curwen eut recours à son ancien allié : tout en faisant des
mouvements cabalistiques avec ses deux index, il psalmodia
d’une voix profonde où ne restait plus trace du moindre enrouement,
les premiers mots d’une terrible formule :

PER ADONAI ELOIM, ADONAI JEHOVA,
ADONAI SABAOTH, METRATON…

Mais la réplique de Willett fut prompte. Au moment même où
les chiens commençaient à aboyer, où un vent glacial se mettait
à souffler de la baie, le vieux médecin récita, comme il en
avait eu l’intention depuis son arrivée, la seconde partie
de cette formule dont la première avait fait surgir l’auteur
du message en minuscules, l’invocation placée sous le signe
de la Queue du Dragon, emblème du noeud descendant :

OGTHROD AI’F
GEB’L – EE’H
YOG – SOTHOTH
0235‘NGAH’NG AI’Y
ZHRO !

Dès le premier mot, Joseph Curwen cessa de parler comme si
sa langue eût été paralysée. Presque aussitôt, il fut incapable
de faire un geste. Enfin, lorsque le terrible vocable Yog-Sothoth
fut prononcé, une hideuse métamorphose eut lieu. Ce ne fut
pas une simple dissolution, mais plutôt une transformation
ou une récapitulation ; et Willett ferma les yeux de peur
de s’évanouir avant d’avoir fini de prononcer la formule redoutable.

Quand il rouvrit les paupières, il sut que l’affaire Charles
Dexter Ward était terminée. Le monstre issu du passé ne reviendrait
plus troubler le monde. Tel son portrait maudit, un an auparavant,
Joseph Curwen gisait sur le sol sous la forme d’une mince
couche de fine poussière d’un gris bleuâtre.

 

 

 

0236
Qui est Howard Phillips Lovecraft ?

Howard Phillips Lovecraft (Providence, Rhode Island, 20 août
1890 – Providence, Rhode Island, 15 mars 1937), écrivain
américain, est l’un des pères de la littérature fantastique
et d’épouvante du XXe siècle. Auteur d’une soixantaine de
nouvelles, d’un roman, de nombreux poèmes et articles de philosophie
et de sciences, il fut méconnu de son vivant, travaillant
notamment comme nègre littéraire.

Enfant curieux et précoce, il rédigea ses premiers poèmes
à six ans et sa première nouvelle, La Bête dans la caverne
(The Beast in the Cave), à treize ans. En 1923, il partit
vivre à New York. En 1924, il épousa Sonia Green. Leur mariage
ne dura qu’un an.

Il imagina une cosmogonie fabuleuse de dieux, de créatures
et de lieux étranges regroupé sous l’expression Mythe de Cthulhu
(inventée par l’écrivain August Derleth après la mort de Lovecraft)
que l’on retrouve dans la plupart de ses textes.

Ainsi, Lovecraft imaginait un univers où des forces anciennes
et bannies hanteraient notre monde, attendant l’heure de leur
0237 retour. Parmi ces monstres terrifiants inspirés de contes
et mythologies, les plus célèbres sont Cthulhu, Yog-Sothoth,
Azathoth ou Nyarlathotep, et le Necronomicon est devenu un
livre interdit légendaire. L’Appel de Cthulhu publié en 1926
est la pièce angulaire de cet univers de terreur cosmique
et d’effroi indicible. On discerne des thèmes rémanents dans
son oeuvre, tels que la folie (dont étaient touchés les parents
de Lovecraft), la futilité des croyances, la dégénérescence,
les unions contre nature, l’impression générale que le monde
dans lequel il vivait n’était qu’un leurre désagréable et
immonde. Il avoua souvent qu’il aurait préféré vivre au XVIIIe
siècle.

Solitaire, maladif et rongé par un mal-être permanent, Lovecraft
était un personnage paradoxal et fascinant, à la fois raciste
mais charmant en société, pauvre financièrement mais toujours
prolixe de conseils à ses amis écrivains, curieux et intelligent
mais éternellement insatisfait. Il publia essentiellement
dans des pulps dont le magazine Weird Tales, et entretint
une volumineuse correspondance de plus de 100 000 lettres
0238 aux quatre coins des Etats-Unis. Décédé prématurément
d’un cancer à l’intestin, il laissa derrière lui quantité
de textes non publiés. Son testament chargeait Robert H. Barlow,
l’un de ses correspondants, de la publication du restant de
son oeuvre. Malheureusement, R. Barlow ne s’acquitta pas de
sa tâche, ne publiant qu’un seul texte en 1938. Mais cette
mission fut reprise par August Derleth et Donald Wandrei,
amis de Lovecraft qui travaillaient eux aussi pour la revue
Weird Tales. C’est grâce à leur acharnement et leur dévouement
que les écrits de Lovecraft purent être diffusés, jusqu’à
lui offrir un succès posthume qu’il n’avait jamais connu de
son vivant.

Ce succès est tel que certains auteurs ont continué à publier
des nouvelles articulées autour du Mythe de Cthulhu, entre
autres August Derleth, Clark Ashton Smith, Frank Belknap Long,
Robert E. Howard ou Robert Bloch. Le cinéma, la bande dessinée,
la musique ont également allègrement puisé dans les créations
lovecraftiennes, leurs plus étranges cauchemars et de nombreuses
études biographiques ont été écrites sur Lovecraft, comme
0239 celle de l’écrivain français Michel Houellebecq.

Bibliographie non-exhaustive

Dagon (1919)

Par-delà le mur du sommeil (Beyond the Wall of Sleep, 1919)

Les Chats d’Ulthar (The Cats of Ulthar, 1920)

La Musique d’Erich Zann (The Music of Erich Zann, 1921)

Les Rats dans les murs (The Rats in the Walls, 1924)

L’Appel de Cthulhu (The Call of Cthulhu, 1926)

Je suis d’ailleurs (The Outsider, 1926)

La Couleur tombée du ciel (The Colour out of Space, 1927)
0240
L’Abomination de Dunwich (The Horror of Dunwich, 1929)

Celui qui chuchotait dans les ténèbres (The Whisperer in Darkness,
1931)

La Maison de la sorcière (The Dreams in the Witch-House, 1933)

Le Défi de l’au-delà ou Le défi d’outre-espace (The Challenge
from Beyond, 1935)

Les Montagnes hallucinées (At the Mountains of Madness, 1936)

Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow over Innsmouth, 1936)

Dans l’abîme du temps (The Shadow out of Time, 1936)

0241Celui qui hantait les ténèbres (The Haunter of the Dark,
1936)

Le Monstre sur le seuil (The Thing on the Doorstep, 1937)

L’Affaire Charles Dexter Ward (The Case of Charles Dexter Ward,
1941), roman

Le Rôdeur devant le seuil (The Lurker at the Theshold, 1945)

http:–fr.wikipedia.org-wiki-H.-P.-Lovecraft
A propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication
par le groupe :

Ebooks libres et gratuits

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Adresse du site web du groupe :
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Mai 2004

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