0001
Eugène Le Roy
JACQUOU LE CROQUANT
(1899)

Table des matières

Préface 3
I 7
II 40
III 71
IV 110
V 138
VI 188
VII 226
VIII 280
IX 318
Glossaire des expressions et mots périgordins contenus dan
s le texte 339
A propos de cette édition électronique 343

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002

Préface
L-auteur

Eugène Le Roy, poète et écrivain régionaliste périgourdin
s-est fait connaître par ses nombreux romans principaleme
nt Jacquou le Croquant.

Biographie

Il est né en 1836 au château de Hautefort (Dordogne) où s
on père est valet de chambre (homme de confiance du Baron)
et sa mère lingère.

Après l-école du village, il poursuit des études jusqu-à
15 ans au petit séminaire de Périgueux ; refusant l-état d
e prêtre, il « monte » à Paris puis s-engage, en 1854, dan
s l-armée (il servira principalement en Algérie), qu-il qu
itte en 1860.
0003
De retour à Hautefort, il prépare le concours des contrib
utions indirectes (les impôts) ; reçu, il circule entre di
fférents postes aux quatre coins du département où il note
ra les attitudes et malheurs des petites gens qu-il côtoie
tous les jours et qui émailleront de vie ses récits.

C-est un républicain engagé, décalé dans son époque (il a
la nostalgie « de la vie d-avant ») et dans la société (i
ssu de ce milieu et exerçant une profession de notable, il
exècre pourtant les petits bourgeois pour leurs idées con
formistes et étriquées ainsi que le clergé qui prétend dic
ter la conscience de chacun).

Désabusé, il a perdu ses illusions de « quarante-huitard
», il se consacre tout entier à l-écriture où il peut dire
ce qu-il ressent.

Disciple de Voltaire, il prône le libre-arbitre et la voi
e de la raison ; personnage attachant, car convaincu et pa
0004ssionné, il meurt en 1907 à Montignac, laissant derriè
re lui une -uvre magistrale, pleine de poésie.

Ses -uvres

Le Moulin du Frau, paru en feuilleton dans L-avenir de la
Dordogne du 2 avril au 21 août 1891, puis chez Fasquelle
en 1905.

Jacquou le Croquant, paru dans La revue de Paris du 15 ma
rs au 15 mai 1899, puis chez Calmann-Lévy en 1900.

La damnation de Saint-Guynefort, composé en 1901, il est
édité en 1937 chez Sedrowski.

Nicette et Milou. Milou parut de novembre à décembre 1900
dans La revue de Paris, puis chez Calmann-Lévy en 1901. N
icette parut dans la même revue dans du 15 mars au 24 mai
1901.

0005 L-année rustique en Périgord, articles parus du 21 no
vembre 1903 au 7 juin 1904 dans Le petit centre de Limoges
, puis publié à Bergerac en 1906.

Au pays des pierres, publié chez Fasquelle en 1906.

Les gens d-Auberoque, paru dans La revue de Paris du 1er
mai au 1er juillet 1906, puis chez Calmann-Lévy en 1906.

Mademoiselle de la Ralphie, paru en feuilleton dans La pe
tite République du 25 février au 26 avril 1906, puis chez
F. Rieder en 1921.

L-ennemi de la mort, paru dans La revue des deux-mondes à
partir du 15 juillet 1912, puis chez Calmann-Lévy en 1912
.

Le roman

Commencé en mars 1896, le roman est achevé en mai 1897 et
0006 publié en 1899. C-est un récit sur la forêt Barade ma
is il évoluera peu à peu vers la révolte d-un petit paysan
orphelin contre les nobles qui accaparent toutes les rich
esses.

L-histoire

L-histoire commence en 1815 (Napoléon 1er est alors exilé
à Ste Hélène), à Combenègre, pauvre métairie dépendant de
s terres de l-Herm, où les Ferral sont métayers du comte d
e Nansac. Suite au meurtre de Laborie, régisseur du châtea
u, Martissou, son père, est condamné aux galères où il meu
rt peu après.

Marie, obligée de quitter Combenègre, se réfugie dans une
masure à Bars, où minée par les trajets et le peu de trav
ail trouvé, elle meurt à son tour.

Jacquou est seul au monde, orphelin ; il a 9 ans.

0007 Il s-en va par les chemins glaner un peu de travail ç
à ou là ; affamé le plus souvent, dormant dans les fossés,
il échoue à Fanlac et s-endort au pied du vieux puits sur
la place, épuisé (parcours de Jacquou).

Le curé du village, Bonal, le recueille et entreprend son
éducation ; peu à peu Jacquou se remet mais il n-oubliera
jamais l-injustice qui a fait mourir ses parents.

A la mort du bon curé Bonal, Jacquou, qui fréquente Lina,
prend le métier de charbonnier avec son ami Jean, il brac
onne aussi quelquefois dans les bois du comte.

Un soir il se fait prendre par les gardes du comte qui l-
enferment dans les oubliettes du château ; ne voyant plus
son ami et le croyant mort, Lina se jette dans le Gour (go
uffre près de Thenon) ; pendant ce temps le chevalier de G
alibert, ami de Bonal, délivre Jacquou en menaçant le comt
e de représailles avec la justice.

0008 Jacquou est libéré mais, en apprenant la mort de sa b
elle, il rassemble autour de lui tous ceux qui ont eu à se
plaindre du comte, et Dieu sait s-ils sont nombreux ; un
soir ils incendient le château : Nansac est ruiné, Jacquou
jugé et libéré. Il revient à l-Herm où il se marie et rep
rend son métier tranquille de paysan.

http:–chateaudelherm.free.fr-pages-JacquouLeCroquant.html

I
Le plus loin dont il me souvienne, c-est 1815, l-année qu
e les étrangers vinrent à Paris, et où Napoléon, appelé pa
r les messieurs du château de l-Herm « l-ogre de Corse »,
fut envoyé à Sainte-Hélène, par delà les mers. En ce temps
-là, les miens étaient métayers à Combenègre, mauvais doma
ine du marquis de Nansac, sur la lisière de la Forêt Barad
e, dans le haut Périgord. C-était le soir de Noël : assis
sur un petit banc dans le coin de l-âtre, j-attendais l-he
0009ure de partir pour aller à la messe de minuit dans la
chapelle du château, et il me tardait fort qu-il fût temps
. Ma mère, qui filait sa quenouille de chanvre devant le f
eu, me faisait prendre patience à grand-peine en me disant
des contes. Elle se leva enfin, alla sur le pas de la por
te, regarda les étoiles au ciel et revint aussitôt :

– Il est l-heure, dit-elle, va, mon drole ; laisse-moi ar
ranger le feu pour quand nous reviendrons.

Et aussitôt, allant quérir dans le fournil une souche de
noyer gardée à l-exprès, elle la mit sur les landiers et l
-arrangea avec des tisons et des copeaux.

Cela fait, elle m-entortilla dans un mauvais fichu de lai
ne qu-elle noua par derrière, enfonça mon bonnet tricoté s
ur mes oreilles, et passa de la braise dans mes sabots. En
fin, ayant pris sa capuce de bure, elle alluma le falot au
x vitres noircies par la fumée de l-huile, souffla le chal
el pendu dans la cheminée, et, étant sortis, ferma la port
0010e au verrou en dedans au moyen de la clef-torte qu-ell
e cacha ensuite dans un trou du mur :

– Ton père la trouvera là, mais qu-il revienne.

Le temps était gris, comme lorsqu-il va neiger, le froid
noir et la terre gelée. Je marchais près de ma mère qui me
tenait par la main, forçant mes petites jambes de sept an
s par grande hâte d-arriver, car la pauvre femme, elle, me
surait son pas sur le mien. C-est que j-avais tant ouï par
ler à notre voisine la Mïon de Puymaigre, de la crèche fai
te tous les ans dans la chapelle de l-Herm par les demoise
lles de Nansac, qu-il me tardait de voir tout ce qu-elle e
n racontait. Nos sabots sonnaient fort sur le chemin durci
, à peine marqué dans la lande grise et bien faiblement éc
lairé par le falot que portait ma mère. Après avoir marché
un quart d-heure déjà, voici que nous entrons dans un gra
nd chemin pierreux appelé lou cami ferrat, c-est-à-dire le
chemin ferré, qui suivait le bas des grands coteaux pelés
des Grillières. Au loin, sur la cime des termes et dans l
0011es chemins, on voyait se mouvoir comme des feux follet
s les falots des gens qui allaient à la messe de minuit, o
u les lumières portées par les garçons courant la campagne
en chantant une antique chanson de nos pères, les Gaulois
, qui se peut translater ainsi du patois :

Nous sommes arrivés,
Nous sommes arrivés,
A la porte des rics, (chefs)
Dame, donnez-nous l-étrenne du gui !-
Si votre fille est grande,
Nous demandons l-étrenne du gui !
Si elle est prête à choisir l-époux,
Dame, donnez-nous l-étrenne du gui !-
Si nous sommes vingt ou trente,
Nous demandons l-étrenne du gui !
Si nous sommes vingt ou trente bons à prendre femme,
Dame, donnez-nous l-étrenne du gui !-

Lorsque nous fûmes sous Puymaigre, une autre métairie du
0012château, ma mère mit une main contre sa bouche et huch
a fortement :

– Hô, Mïon !

La Mïon sortit incontinent sur sa porte et répondit :

– Espère-moi, Françou !

Et, un instant après, dévalant lentement par un chemin d-
écoursière ou de raccourci, elle nous rejoignit.

– Et tu emmènes le Jacquou !- fit-elle en me voyant.

– M-en parle pas ! il veut y aller que le ventre lui en f
ait mal. Et, avec ça, notre Martissou est sorti : je ne po
uvais pas le laisser tout seul.

Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait da
ns l-ancienne route de Limoges à Bergerac, venant de la fo
0013rêt, et nous suivîmes cette route un quart d-heure de
temps, jusqu-à la grande allée du château de l-Herm.

Cette allée, large de soixante pieds, dont il ne reste pl
us de traces aujourd-hui, avait deux rangées de vieux orme
aux de chaque côté. Elle était pavée de grosses pierres, t
andis qu-une herbe courte poussait dans les contre-allées
où il faisait bon passer, l-été. Elle montait en droite li
gne au château campé sur la cime du puy, dont les toits po
intus, les pignons et les hautes cheminées se dressaient t
out noirs dans le ciel gris.

Comme nous grimpions avec d-autres gens rencontrés en che
min, il commença de neiger fort, de manière que nous étion
s déjà tout blancs en arrivant en haut ; et cette neige, q
ui tombait en flottant, faisait dire aux bonnes femmes :

– Voici que le vieux Noël plume ses oies.

La porte extérieure renforcée de gros clous à tête pointu
0014e pour la garder jadis des coups de hache, était ce so
ir-là grande ouverte, et donnait accès dans l-enceinte cir
culaire bordée d-un large fossé, au milieu de laquelle éta
it le château. Cette porte était percée dans un bâtiment c
rénelé, défendu par des meurtrières, maintenant rasé, et,
sous la voûte qui conduisait à la cour intérieure, un fana
l se balançait, éclairant l-entrée et le pont jeté sur la
douve.

Au fond de l-enceinte de murs solides et à droite du chât
eau, on voyait briller les vitraux enflammés d-une chapell
e qui n-existe plus ; ma mère tua son falot et nous entrâm
es.

Que de lumières ! Dans le ch-ur de la chapelle, le vieil
autel de pierre en forme de tombeau en était garni, et voi
ci qu-on achevait d-éclairer la crèche de verdure faite da
ns une large embrasure de fenêtre. Après s-être signés ave
c de l-eau bénite, les gens allaient s-agenouiller devant
la crèche et prier l-enfant Jésus qu-on voyait couché dans
0015 une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l
-or, entre un b-uf pensif et un âne tout poilu qui levait
la tête pour attraper du foin à un petit râtelier. Que c-é
tait beau ! On aurait dit une croze ou grotte, toute garni
e de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon.
Dans la lumière amortie par la verdure sombre, la sainte V
ierge, en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-n
é, et, près d-elle, saint Joseph debout, en manteau vert,
semblait regarder tout ça d-un -il attendri. Un peu à dist
ance, accompagnés de leurs chiens, les bergers agenouillés
, un bâton recourbé en crosse à la main, adoraient l-enfan
çon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guidé
s par l-étoile qui brillait suspendue à la voûte de branch
es, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des prés
ents-

Je regardais goulûment toutes ces jolies choses, avec les
autres qui étaient là, écarquillant nos yeux à force. Mai
s il nous fallut bientôt sortir du ch-ur réservé aux messi
eurs, car la messe était sonnée.
0016
Ils entrèrent tous, comme en procession. D-abord le vieux
marquis, habillé à l-ancienne mode d-avant la Révolution,
avec une culotte courte, des bas de soie blancs, des soul
iers à boucles d-or, un habit à la française de velours br
un à boutons d-acier ciselés, un gilet à fleurs brochées q
ui lui tombait sur le ventre et une perruque enfarinée, fi
nissant par une petite queue entortillée d-un ruban noir q
ui tombait sur le collet de son habit. Il menait par le br
as sa bru, la comtesse de Nansac, grosse dame coiffée d-un
e manière de châle entortillé autour de sa tête, et serrée
dans une robe de soie couleur puce, dont la ceinture lui
montait sous les bras quasi.

Puis venait le comte, en frac à l-anglaise, en pantalon c
ollant gris à sous-pieds, menant sa fille aînée qui avait
les cheveux courts et frisés comme une drolette, quoiqu-el
le fût bien en âge d-être mariée. Ensuite venaient un jeun
e garçon d-une douzaine d-années, quatre demoiselles entre
six et dix-sept ans, et une gouvernante qui menait la plu
0017s jeune par la main.

Tout ce monde défila, regardé de côté par les paysans cra
intifs, et alla se placer sur des prie-Dieu alignés dans l
e ch-ur.

Et la messe commença, dite par un ancien moine de Saint-A
mand-de-Coly, qui s-était habitué au château, trouvant le
gîte bon, et servie par le jeune monsieur, blondin, chauss
é de jolis escarpins découverts, habillé d-un pantalon gri
s clair et d-un petit justaucorps de velours noir, sur leq
uel retombait une collerette brodée.

Au moment de la communion, les femmes de la campagne mire
nt leur voile et attendirent. Les messieurs ne se dérangèr
ent pas : comme de juste, le chapelain vint leur porter le
bon Dieu d-abord. Tous ceux qui étaient d-âge compétent c
ommunièrent, manque le vieux marquis, lequel, disaient les
gens du château, par suite d-une grande imbécillité d-est
omac, ne pouvait jamais garder le jeûne le temps nécessair
0018e. Mais les vieux du pays riaient de ça, se rappelant
fort bien qu-avant la Révolution il ne croyait ni à Dieu,
ni au Diable, ni à l-Aversier, cet être mystérieux plus pu
issant et plus terrible que le Diable.

Après les messieurs, ce fut le tour des domestiques, agen
ouillés à la balustrade qui fermait le ch-ur, M. Laborie,
le régisseur, en tête avec sa figure dure et fourbe en mêm
e temps. Ensuite vinrent les bonnes femmes voilées, les pa
ysans, métayers du château, journaliers et autres manants
comme nous. Pour tous ceux qui étaient sous la main des me
ssieurs, il fallait de rigueur communier aux bonnes fêtes,
c-était de règle ; pourtant ma mère n-y alla pas cette fo
is ; mais on sut bien le lui reprocher puis après.

La messe finie, dom Enjalbert posa son ornement doré sur
le coin de l-autel, et, la grille de la balustrade ayant é
té ouverte, on nous fit entrer tous dans le ch-ur pour pri
er devant la crèche. On chanta d-abord un noël ancien, ent
onné par le chapelain, ensuite chacun fit son oraison à pa
0019rt. Tout ce monde à genoux regardait pieusement le pet
it Jésus rose, aux cheveux couleur de lin, en marmottant s
es prières, quand voici que tout d-un coup il ouvre les br
as, remue les yeux, tourne la tête et fait entendre un vag
issement de nouveau-né-

Alors de cette foule de paysans superstitieux sortit disc
rètement un : « Oh ! » d-étonnement et d-admiration. Ces b
onnes gens, bien sûr, pensaient pour la plupart qu-il y eû
t là quelque miracle, et en restaient immobiles, les yeux
écarquillés, badant , avec l-espoir que le miracle allait
recommencer.

Mais ce fut tout. Lorsque nous sortîmes en foule, tout ce
monde babillait, échangeant ses impressions. D-aucuns ten
aient pour le miracle, d-autres étaient en doute, car de v
rais incrédules point. Ma mère s-en fut allumer notre falo
t à la cuisine dont la porte ouverte flambait au bas de l-
escalier de la tour. Quelle cuisine ! sur de gros contre-h
âtiers de fer forgé, brûlait un grand feu de bois de brass
0020e devant lequel rôtissait un gros coq d-Inde au ventre
rebondi, plein de truffes qui sentaient bon. Au manteau d
e la cheminée, un râtelier fait à l-exprès portait une dem
i-douzaine de broches avec leurs hâtelets , placés par ran
g de taille. Accrochées à des planches fixées aux murs, de
s casseroles de toutes grandeurs brillaient des reflets du
foyer, au-dessous de chaudrons énormes et de bassines cou
leur d-or pâle. Des moules en cuivre rouge ou étamés étaie
nt posés sur des tablettes, et encore des ustensiles de fo
rme bizarre dont on ne devinait pas l-usage. Sur la table
longue et massive, des couteaux rangés par grandeur sur un
napperon, et des boîtes en fer battu, à compartiments, po
ur les épices. Deux grils étaient là aussi, chargés, l-un
de boudins, l-autre de pieds de porc, tout prêts à être po
sés sur la braise qu-une fille de cuisine tirait par le cô
té de la cheminée. Il y avait encore sur cette table des p
ièces de viande froide et des pâtés qui faisaient plaisir
à voir dans leur croûte dorée.

Ayant allumé son falot, ma mère remercia et donna le bons
0021oir à ceux qui étaient là. Mais les deux femmes seules
le lui rendirent. Quant au chef cuisinier qui se promenai
t, leur donnant des ordres, glorieux comme un dindon, avec
sa veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna tan
t seulement pas lui répondre.

Au-delà de la première porte, après avoir passé le pont,
la Mïon de Puymaigre et d-autres nous attendaient : leurs
falots ayant été allumés au nôtre, nous nous en allâmes to
us.

Il neigeait toujours, « comme qui jette de la plume d-oie
à grandes poignées », pour parler ainsi que les bonnes fe
mmes, et la neige était épaisse d-un pied déjà, dans laque
lle nos sabots enfonçaient. A mesure que les gens rencontr
aient leur chemin, ils nous laissaient avec un : « A Dieu
sois ! » A Puymaigre, la Mïon nous ayant quittés, nous sui
vîmes seuls notre route. Cette neige me lassait fort et, t
out au rebours de l-aller, je me faisais tirer par le bras
.
0022
– Tu es fatigué, dit ma mère : monte à la chèvre-morte.

Et, s-étant baissée, je grimpai à cheval sur son échine,
entourant son col de mes petits bras, tandis qu-avec les s
iens elle ramenait mes jambottes en avant. Tout en allant,
je lui faisais des questions sur tout ce que j-avais vu,
principalement sur le petit Jésus :

– Est-ce qu-il est vivant, dis ?-

Ma mère, qui était une pauvre paysanne ignorante, comme c
elle qui n-entendait pas seulement le français, mais femme
de bon sens au demeurant, me fit comprendre que s-il avai
t remué, c-était par le moyen de quelque mécanique.

Et elle allait toujours, lentement, enfonçant dans la nei
ge molle, me rehissant d-un coup de reins lorsque j-avais
glissé quelque peu, et s-arrêtant de temps à autre pour se
couer, contre une pierre, ses sabots embottés de neige.
0023
Un vent âpre s-était levé, faisant tourbillonner la neige
qui tombait toujours à force. La campagne déserte était t
oute blanche ; les coteaux semblaient couverts d-un grand
linceul triste, comme ceux qu-on met sur la caisse des pau
vres morts. Les châtaigniers, aux formes bizarres, marquai
ent leurs branches tourmentées par une ligne blanche. Les
fougères poudrées de neige penchaient vers la terre, tandi
s que, sur les bruyères, la brande et les ajoncs, plus sol
ides, elle s-amassait par places. Un silence de mort plana
it sur la terre désolée, et l-on n-entendait même pas le b
ruit des pas de ma mère, amorti par la neige épaisse. Pour
tant, comme nous entrions dans la lande du Grand-Castang,
un crapaud-volant jeta dans la nuit son cri mal plaisant q
ui me fit frissonner.

Cependant, ma mère peinait fort à suivre le mauvais chemi
n perdu sous la neige. Des fois elle s-écartait un peu et,
le reconnaissant, revenait incontinent, se guidait sur un
arbre, une grosse touffe d-ajoncs, une flaque d-eau, gelé
0024e maintenant. Moi, bercé par le mouvement, malgré le f
roid, je finissais par m-endormir sur son échine, et mes b
ras gourds se dénouaient malgré moi.

– Tiens-toi bien ! me disait-elle ; dans un moment nous s
erons chez nous.

Malgré ça, j-avais peine à me tenir éveillé, lorsque tout
à coup, à cent pas en avant, éclate un hurlement prolongé
qui me fit passer dans la tête comme un millier d-épingle
s : « Hoû ! oû- oû- oû- », et je vois une grande bête, com
me un bien fort chien, aux oreilles pointues, qui gueulait
ainsi en levant le museau vers le ciel.

– N-aie pas peur, me dit ma mère.

Et, m-ayant donné le falot, elle ôta ses sabots, en prit
un dans chaque main et marcha droit à la bête, en les choq
uant l-un contre l-autre à grand bruit. Ça n-est pas pour
dire, mais lors, j-aurais fort voulu être couché contre el
0025le, dans le lit bien chaud. Lorsque nous fûmes à une c
inquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande en quelq
ues sauts, et nous passâmes, épiant de côté, sans le voir
pourtant. Mais, un instant après, le même hurlement sinist
re s-éleva en arrière : « Hoû ! oû- oû- oû- », qui m-effra
ya encore plus, car il me semblait que le loup fût sur nos
talons. De temps à autre, ma mère se retournait, faisant
du tapage avec ses sabots, pour effrayer cette sale bête ;
mais, si ça gardait le loup d-approcher trop, ça ne l-emp
êcha pas de nous suivre à une trentaine de pas, jusqu-à la
claire-voie de notre cour. Ayant pris la clef-torte dans
la cache, car mon père n-était pas rentré, ma mère fit jou
er le loquet de dedans et referma vivement la porte derriè
re nous.

Au lieu du bon feu que nous pensions trouver, la souche é
tait sur les landiers, toute noire, éteinte.

– Ah ! s-écria ma mère, c-est méchant signe ! il nous arr
ivera quelque malheur !
0026
En farfouillant sous la cendre avec une brindille, elle t
rouva quelques braises, sur lesquelles elle jeta un petit
fagot de menu bois, qui flamba bientôt sous le vent du tuy
au de fer qu-elle mit à sa bouche.

Lorsque je fus un peu réchauffé, n-ayant plus peur du lou
p, je dis :

– Mère, j-ai faim.

– Pauvre drole ! il n-y a rien de bon ici- fit-elle, pens
ant au réveillon du château ; et, découvrant une marmite,
elle ajouta : Te voici une mique.

Tout en mangeant cette boule de farine de maïs, pétrie à
l-eau, cuite avec des feuilles de chou, sans un brin de la
rd dedans, et bien froide, je pensais à toutes ces bonnes
choses vues dans la cuisine du château et, je ne le cache
pas, ça me faisait trouver la mique mauvaise, comme elle l
0027-était de vrai ; mais, ordinairement, je n-y faisais p
as attention. Oh ! je n-étais pas bien gourmand en pensée,
je n-appétais pas la dinde truffée, ni les pâtés, mais se
ulement un de ces beaux boudins d-un noir luisant-

Pourquoi, là-haut, tant de bonnes choses, plus que de bes
oin, et chez nous de mauvaises miques froides de la veille
? Dans ma tête d-enfant, la question ne se posait pas bie
n clairement ; mais, tout de même, il me semblait qu-il y
avait là quelque chose qui n-était pas bien arrangé.

– Il te faut aller au lit, dit ma mère.

Elle me prit sur ses genoux et me dépouilla en un tour de
main. Aussitôt couché, je m-endormis sans plus penser à r
ien.

Lorsque je me réveillai, le lendemain, ma mère attisait l
e feu sous la marmite où cuisait la soupe, et mon père tri
ait sur la table les oiseaux attrapés la nuit à la palette
0028. Aussitôt levé, je vins le voir faire. Il y en avait
une trentaine, petits ou gros : grives, merles, pinsons, v
erdiers, chardonnerets, mésanges, et même un mauvais geai.
Mon père les assemblait, pour les vendre mieux, par cinq
ou six, avec un fil qu-il leur passait dans le bec. Ayant
fini, il mit toutes ces pauvres bestioles dans son havresa
c et le pendit à un clou, de crainte de la chatte. Cela fa
it, ma mère, ayant taillé le pain cependant, fit bouillir
la marmite et trempa la soupe. Il était un peu tôt, sur le
s huit heures, mais mon père voulait aller à Montignac ven
dre ses oiseaux. Ayant mis la soupière sur la table, ma mè
re nous servit d-abord, mon père et moi, puis elle ensuite
, et nous nous mîmes à manger de bon goût, ayant faim tous
trois, surtout mon père, qui avait passé presque toute la
nuit dehors. Lorsqu-il eut mangé ses deux grandes assiett
es de soupe, et bu, mêlée à un reste de bouillon, de mauva
ise piquette gâtée, ma mère ôta les assiettes de terre bru
ne, décrocha l-oule de la crémaillère et versa sur la napp
e de grosse toile grise les châtaignes fumantes. C-est bon
, les châtaignes blanchies lorsqu-elles sont vertes ; lors
0029qu-elles ont passé par le séchoir, ça n-est plus la mê
me chose. Mais quoi ! il faut bien les manger sèches, puis
qu-on ne peut pas les garder toujours vertes. Nous les man
gions donc tout de même, avec des raves un peu grillées qu
i étaient au fond de l-oule, et triant les gâtées pour les
poules. Lorsqu-il n-y eut plus de châtaignes, mon père bu
t un plein gobelet de piquette, s-essuya les babines avec
le revers de la main et se leva.

– Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma
mère ; j-ai fini d-écraser les miens en faisant peur à cet
te méchante bête de loup.

– Je t-en porterai, mais que je vende mes oiseaux, répond
it mon père, car, autrement, je n-ai point de sous.

Et, prenant une petite baguette au balai de genêts, il la
mit dans le vieux sabot de ma mère et la coupa juste à la
longueur. Cela fait, il prit son havresac, mit la mesure
dedans, décrocha le fusil au manteau de la cheminée, et s-
0030en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le su
ivre pourtant :

– Tu te perdrais là-bas, à Montignac.

Moi, je restai à me chauffer dans le coin du feu, mais bi
entôt, ne pouvant tenir en place, comme c-est l-ordinaire
des petits droles, je sortis sur le pas de la porte. Il ét
ait tombé de la neige toute la nuit ; dans notre cour, il
y en avait deux pieds d-épaisseur, de manière qu-il avait
fallu faire un chemin avec la pelle pour aller à la grange
donner aux bestiaux. Du côté de la forêt, au loin, la lan
de n-était plus qu-une large plaine blanche, semée çà et l
à de grandes touffes d-ajoncs, dont la verdure foncée s-ap
ercevait au pied. Sur les coteaux, les maisons grisâtres,
sous leurs tuilées chargées de neige, fumaient lentement.
Là-bas, sur ma droite, j-apercevais le château de l-Herm a
vec ses tours noires coiffées d-une perruque blanche, comm
e le vieux marquis de Nansac. Devant moi, à une lieue de p
ays, les hauteurs de Tourtel, avec leurs arbres dépouillés
0031 et chargés de givre, cachaient le massif clocher de R
ouffignac, où les cloches commençaient à campaner , appela
nt les gens à la messe. Un peu sur la droite, à demi-heure
de chemin, la métairie de Puymaigre, les portes closes, s
emblait comme endormie au flanc du coteau, et en haut, tou
t en haut, dans le ciel couleur de plomb, des corbeaux bat
taient lourdement l-air de leurs ailes et passaient en cou
ahnant.

Près de moi, le long du mur de notre cour, dans un gros t
as de fagots, un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourg
eon desséché, ou, dans les trous du mur, quelque barbotte
engourdie par le froid ; sous la charrette, nos quatre pou
les se tenaient tranquilles à l-abri. Le temps était toujo
urs dur ; un aigre vent de bise faisait poudroyer la neige
sur la campagne ensevelie et coupait la figure : je rentr
ai vite m-asseoir dans le coin du foyer.

– Nous irons à la messe, mère ? demandai-je.

0032 – Non, mon petit, il fait trop méchant temps, et puis
nous y avons été cette nuit.

Je m-ennuyai bientôt de ne rien faire et de ne pouvoir so
rtir, car la maison, basse et délabrée, n-était guère plai
sante. Il n-y avait qu-une chambre, pas bien grande encore
, qui servait de cuisine et de tout, comme c-est assez l-o
rdinaire dans les anciennes métairies de notre pays. On n-
y voyait guère non plus, car il n-y avait qu-un petit fene
strou fermant par un contrevent sans vitres, de manière qu
e, lorsqu-il faisait mauvais temps et qu-il était clos, la
clarté ne venait qu-un petit peu au-dessus de la porte et
par la cheminée large et basse. Joint à ça que les murs d
écrépis étaient sales, et le plancher du grenier tout noir
ci par la fumée, ce qui n-était pas pour y faire voir plus
clair.

Dans un coin, touchant la cheminée, était le grand lit de
grossière menuiserie où nous couchions tous trois ; et au
pied du lit, à des chevilles plantées dans le mur, pendai
0033ent quelques méchantes hardes. Du côté opposé, il y av
ait un mauvais cabinet tout troué par les vers, auquel il
manquait un tiroir, et dont un pied pourri était remplacé
par une pierre plate. Dans le fond, la maie où l-on serrai
t le chanteau ; sous la maie, une tourtière à faire les mi
llas , et, à côté, un sac de méteil à moitié plein, posé s
ur un bout de planche pour le garder de l-humidité de la t
erre. A l-entrée, près de la porte, était dressée l-échell
e de meunier qui montait à la trappe du grenier, et, sous
l-échelle, un pilo de bois pour la journée. Dans un autre
coin était l-évier, dont le trou ne donnait guère de chale
ur par ce temps de gel, et, au milieu, une mauvaise table
avec ses deux bancs. Aux poutres pendaient des épis de blé
d-Espagne, quelques pelotons de fil, et c-était tout. La
maison avait été pavée autrefois de petits cailloux, mais
il y en avait la moitié toute dépavée, ce qui faisait des
trous où l-on marchait sur la terre battue.

En ce temps dont je parle, je ne faisais guère attention
à ça, étant né et ayant été élevé dans des baraques sembla
0034bles ; mais, depuis, j-ai pensé qu-il était un peu odi
eux que des chrétiens, comme on dit, fussent logés ainsi q
ue des bêtes. Où c-est le pire encore, c-est lorsque la fa
mille est nombreuse, et que tous, père, mère, garçons et f
illes, petits et grands, logent dans la même chambre entas
sés dans deux ou trois lits à trois ou quatre, en maladie
comme en santé ; tout ça n-est pas bien sain, ni convenabl
e. Il n-est pas honnête non plus que le père et la mère se
dépouillent devant leurs enfants, les s-urs devant les fr
ères. Et puis quand ces enfants prennent de l-âge, il n-es
t pas bonnement possible qu-ils ne s-aperçoivent pas de ch
oses qu-ils ne devraient point voir, et ne surprennent des
secrets qu-ils devraient ignorer.

Mais revenons : ma mère, me voyant tout de loisir et ne s
achant que faire, coupa avec la serpe des petites bûchette
s bien droites et me les donna :

– Tiens, fais des petites quilles, et tu t-en amuseras.

0035 Je façonnai ces quilles de mon mieux, avec son coutea
u, et, ayant fini, je les plantai, et me mis à tirer dessu
s avec une pomme de terre bien ronde, en manière de boule.

Cependant, ce triste jour de Noël touchait à sa fin. Sur
les quatre heures, mon père revint de Montignac ; en entra
nt, il se secoua, car il était tout blanc, la neige tomban
t toujours, et posa son fusil dans le coin du foyer. Ensui
te, ayant ôté son havresac, il en tira une paire de sabots
jaunes, en bois de vergne, liés par un brin de vîme , et
les posa à terre.

Ma mère mit le pied dans un sabot, et dit :

– Ils m-iront tout à fait bien. Et que te coûtent-ils ?

– Douze sous- et six liards de clous pour les ferrer, ça
fait treize sous et demi. J-ai vendu les oiseaux vingt-six
sous, j-ai acheté un tortillon pour le Jacquou, ça fait q
0036u-il me reste onze sous et deux liards : te les voilà.

Ma mère prit les sous et alla les mettre dans le tiroir d
u cabinet.

Alors, mon père, ayant pris le tortillon dans la poche de
dessous de sa veste, me le donna. Je l-embrassai, et je m
e mis à manger ce gâteau de paysan, après en avoir porté u
n morceau à ma mère, qui ne le voulut pas :

– Non, mon petit, mange-le, toi.

Ah ! quel bon tortillon ! j-ai depuis tâté de la tourte a
ux prunes, et même, une fois, du massepain, mais je n-ai j
amais rien mangé de meilleur que ce premier tortillon.

Mon père me regardait faire avec plaisir, tout heureux de
ce que j-étais content, le pauvre homme ! Puis il se leva
, alla quérir dans le tiroir du cabinet un vieux marteau r
0037ouillé, et, revenant près du feu, se mit à ferrer les
sabots. Lorsqu-il eut fini, il ôta les brides des vieux, e
t les posa aux neufs, après les avoir ajustées à la mesure
du pied. Etant ainsi tout prêts, ma mère prit les sabots
sur-le-champ, car elle n-avait autre chose à se mettre aux
pieds.

Après ça, elle descendit de la crémaillère l-oule où cuis
ait pour le cochon, et, ayant vidé les pommes de terre dan
s le bac, les écrasa avec la pelle du foyer en y mêlant qu
elques poignées de farine de blé rouge. Puis, ayant laissé
manger un peu notre chienne, elle porta cette baccade ou
pâtée à notre porc qui, connaissant l-heure, geignait fort
en cognant son nez sous la porte de son étable.

La nuit noire venue, le chalel fut allumé, et ma mère, en
ayant fini avec le cochon, découvrit la tourtière où cuis
ait un ragoût de pommes de terre pour notre souper. Après
l-avoir goûté, elle y ajouta quelques grains de sel, et mi
t sur la table trois assiettes et trois cuillers de fer ro
0038uillées quelque peu. De gobelets elle n-en mit que deu
x, pour la bonne raison que nous n-en avions pas davantage
: moi, je buvais dans le sien. Après cela, elle alla tire
r à boire dans le petit cellier attenant à la maison, et,
étant rentrée, mit la tourtière sur la table. De ce temps,
mon père, revenu de la grange où il avait été soigner les
b-ufs, avait tiré de la maie une grande tourte plate de p
ain de méteil, seigle et orge, avec des pommes de terre râ
pées, et, après avoir fait une croix sur la sole avec la p
ointe de son couteau, se mit à l-entamer. Mais c-était tou
t un travail : cette tourte était la dernière de la fourné
e faite il y avait près d-un mois, de manière qu-elle étai
t dure en diable, un peu gelée peut-être, et criait fort s
ous le couteau, que mon père avait grand-peine à faire ent
rer. Enfin, à force, il en vint à bout ; mais, en séparant
le chanteau, il vit qu-il y avait dans la mie, par places
, des moisissures toutes vertes.

– C-est bien trop de malheur ! fit-il.

0039 On dit : « blé d-un an, farine d-un mois, pain d-un j
our » ; mais ce dicton n-était pas à notre usage. Nous att
endions toujours la moisson avec impatience, heureux lorsq
ue nous pouvions aller jusque-là sans emprunter quelques m
esures de seigle ou de baillarge ; et pour le pain, nous
ne le mangions jamais tendre : on en aurait trop mangé.

Si mon père se faisait tant de mauvais sang pour un peu d
e pain perdu, c-est qu-autrefois chez les pauvres on en ét
ait très ménager. Le pain, même très noir, dur et grossier
, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en
bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de boui
llie de blé d-Espagne. Puis les gens se souvenaient des di
settes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leu
rs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les he
rbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient viveme
nt le bonheur de ne pas manquer de ce pain sauveur. Aussi
pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de p
eines, avait quelque chose de sacré : de là ces recommanda
tions incessantes aux petits droles de ne point le prodigu
0040er.

Mon père resta un bon moment tout estomaqué, regardant fi
xement le pain gâté ; mais qu-y faire ?-

Il coupa donc trois morceaux de pain, ôtant à regret le p
lus moisi et le jetant à notre chienne, puis nous nous mîm
es à souper. Il n-y avait pas grande différence entre notr
e ragoût et la pâtée du cochon : c-était toujours des pomm
es de terre cuites dans de l-eau ; seulement, dans notre m
anger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une
noix, et du sel.

Avec un souper comme ça, on ne s-attarde pas à table ; po
urtant nous y restâmes longtemps, car il fallait avoir de
bonnes dents pour mâcher ce pain dur comme la pierre. Auss
itôt que nous eûmes fini, ma mère me mena dehors, puis me
mit au lit.

Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui m
0041e semblèrent bien longs. C-est que ça n-est rien de bi
en plaisant que d-être enfermé toute une grande journée da
ns une maison comme la nôtre, noire et froide. Lorsqu-il f
ait beau, ça passe, on est tout le jour dehors sous le sol
eil, on ne rentre guère au logis que le soir pour souper e
t dormir, et ainsi on n-a pas le loisir de s-ennuyer. Mais
par ce méchant temps, si je mettais le nez sur la porte,
je ne voyais au loin que la neige et toujours de la neige.
Personne aux champs, les gens étant au coin du feu, et le
s bêtes couchées sur la paillade , dans l-étable tiède. Ce
tte solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit,
sans un mouvement, me faisaient frissonner autant que le f
roid : il me semblait que nous étions séparés du monde ; e
t, de fait, dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de
neige partout, et des fois un brouillard épais venant jus
qu-à notre porte, c-était bien la vérité. Pourtant, malgré
ça, le matin, ayant donné à manger aux b-ufs et aux brebi
s, mon père prenait son fusil et s-en allait avec notre ch
ienne chercher un lièvre à la trace. Il en tua cinq ou six
dans ces jours-là, car il était adroit chasseur et la chi
0042enne était bonne. Ça fut heureux ; nous n-avions plus
chez nous que les onze sous et demi rapportés le jour de l
a Noël. Mais il lui fallait se cacher pour vendre son gibi
er et aller au loin, à Thenon, au Bugue, à Montignac, son
havresac sous sa blouse, à cause de nos messieurs de Nansa
c qui étaient très jaloux de la chasse. Ces quelques lièvr
es, donc, mirent un peu d-argent dans le tiroir du cabinet
, quoiqu-on ne les achetât pas cher, car il ne fallait pas
penser de les vendre au marché, mais les proposer aux aub
ergistes, qui profitaient de l-occasion et vous payaient d
ans les vingt-cinq sous un lièvre pesant six ou sept livre
s. Dans la journée, lorsqu-il était rentré, mon père faisa
it des paniers en vîme blanc, des rondelles pour atteler l
es b-ufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois
et autres menus ouvrages comme ça, pour avoir quelques so
us. Ça m-amusait un peu de le voir faire et de m-essayer à
tresser un panier comme lui.

Quoique notre pain fût bien noir, bien dur, nous l-eûmes
fini tout de même avant la fonte des neiges. Le meunier de
0043 Bramefont ne pouvant pas venir nous rendre notre mout
ure, nous ne pouvions pas cuire, de manière qu-il nous fal
lut aller emprunter une tourte à la Mïon de Puymaigre, qui
nous la prêta avec plaisir, car c-était une bonne femme,
encore que, des fois, elle mouchât bien un peu fort ses dr
oles lorsqu-ils avaient mal fait.

Pour le dire en passant, cette tourte n-a jamais été rend
ue à la Mïon. La coutume veut que l-emprunteur du pain ne
le rende pas de son chef : c-est le prêteur qui doit venir
le chercher, faisant semblant d-en avoir besoin. Mais la
Mïon, par la suite, nous voyant dans la peine et le malheu
r, n-est jamais venue la demander.

Enfin, le dégel vint, et les terres grises, détrempées, r
eparurent, laissant voir les blés verts qui pointaient sur
les sillons. Lorsque la terre fut un peu ressuyée, ma mèr
e fit sortir les brebis, car la feuille que nous avions ra
massée pour l-hiver était mangée et notre peu de regain ét
ait presque fini. Elle m-emmena avec elle, touchant nos bê
0044tes, vers les coteaux pierreux des Grillières, où pous
sait une petite herbe fine qu-elles aimaient fort. C-était
dans l-après-midi ; un pâle soleil d-hiver éclairait tris
tement la terre dénudée, et un petit vent soufflait par mo
ments, froid comme les neiges des monts d-Auvergne sur les
quels il avait passé. Mais, au prix du temps qu-il avait f
ait une dizaine de jours durant, c-était un beau jour. Ma
mère et moi, nous étions assis à l-abri du nord contre un
de ces gros tas de pierres que nous appelons un cheyrou ;
elle, filant sa quenouille, et moi, m-amusant à faire de p
etites maisons, tandis que nos brebis paissaient tranquill
ement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme d
ans un morceau de pain que ma mère avait porté, voici que
nos brebis, effrayées par un chien, reviennent vers nous a
u galop et nous dépassent en menant grand bruit. S-étant l
evée pour les ramener, ma mère vit alors un garde de l-Her
m, appelé Mascret, qui lui cria de s-arrêter. Lorsqu-il no
us eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de s
e rendre tout d-abord au château, où le régisseur voulait
lui parler.
0045
– Et que me veut-il de si pressé ? fit ma mère.

– Ça, je n-en sais rien, mais il vous le dira bien.

Et le garde s-en alla.

Nous fûmes vers les brebis qui s-étaient plantées à deux
cents pas, regardant toujours le chien qui les avait effra
yées, puis, les chassant devant nous et descendant le cote
au, nous revînmes à Combenègre, d-où ma mère repartit pour
l-Herm, après avoir fermé les bêtes dans l-étable.

Lorsqu-elle fut de retour, à la nuit, mon père lui demand
a :

– Et que te voulait-il, ce vieux coquin ?-

– Ah ! voilà- d-abord, il m-a reproché de n-avoir pas fai
t mes dévotions le soir de Noël, comme les autres, ni même
0046 toi, qui n-avais pas tant seulement été à la messe, c
e dont les dames n-étaient pas du tout contentes, et l-ava
ient chargé de me le dire. Après ça, il m-a dit que tu bra
connais toujours, de manière que M. le comte ne trouvait p
lus de lièvres devers Combenègre, et qu-il te faisait prév
enir de cesser et de te défaire de notre chienne. Enfin, i
l a ajouté qu-il nous fallait totalement changer de condui
te, sans quoi les messieurs nous mettraient dehors.

– Nous ne sommes pas bien embarrassés pour trouver une au
ssi mauvaise métairie ! fit mon père. Et autrement, il ne
t-a rien dit ?

– Oh ! si, toujours sa même chanson : que lui n-était pou
r rien dans tout ça ; qu-il faisait la commission seulemen
t. Au contraire, il nous portait beaucoup d-intérêt, et, s
i je voulais l-écouter, tout s-arrangerait : il nous mettr
ait dans la métairie des Fages, qui était bien bonne, et d
e plus il te donnerait du bois à couper dans la forêt, tou
s les hivers, où tu gagnerais des sous-
0047
– C-est ça ! et, du temps que je serais dans les bois, il
viendrait voir un peu aux Fages si le bétail profitait !-
Et que lui as-tu répondu ?-

– Je lui ai répondu d-abord que, pour ce qui était de la
communion, nous n-avions pas le temps d-aller nous confess
er souvent, étant si loin ; que c-était bon pour les gens
de loisir, mais que, pour nous autres, c-était bien assez
d-y aller une fois l-an. Et puis, d-ailleurs, ai-je ajouté
, si je vous écoutais, je ne pourrais pas même faire mes P
âques, car le curé ne voudrait pas me donner l-absolution.

– Mais bête que tu es, a-t-il fait alors, est-ce qu-on a
besoin de lui dire ça ?

– Ah ! la canaille ! s-écria mon père ; si jamais je le t
rouvais au milieu de la forêt, par là entre La Granval et
le Cros-de-Mortier, il passerait un mauvais quart d-heure
0048!

– Reste tranquille, il nous arriverait de la peine, dit m
a mère ; tu sais bien que pour ça, il n-y a pas de danger.

Mon père ne répliqua rien et se mit à regarder le feu.

A ce moment-là, moi, je ne comprenais pas grand-chose à c
ette conversation, et je mettais toute la colère de mon pè
re sur le compte de la défense de chasser. Je savais bien,
pour l-avoir ouï dire souvent chez nous, et à d-autres mé
tayers du château, que M. Laborie était un homme dur, exig
eant, injuste, qui trompait les pauvres gens tant qu-il po
uvait, faisant sauter un louis d-or ou un écu, sur un comp
te de métayer, rapiant cinq sous à un misérable journalier
, s-il ne pouvait faire davantage ; et puis, comme on ajou
tait toujours, grand « chenassier », terme dont la signif
ication m-était inconnue alors, et que je croyais vouloir
dire autant comme : grand coquin ; mais c-était tout. Aujo
0049urd-hui, quand je pense à ce gueusard qui avait totale
ment englaudé la comtesse de Nansac en faisant le dévot, l
-hypocrite, et qui était voleur, méchant, et « chenassier
», comme disaient les gens, je ne puis m-empêcher de croir
e qu-il méritait ce qui est arrivé.

Environ quinze jours après cette conversation, tandis que
ma mère triait des haricots pour mettre dans la soupe, vo
ici venir M. Laborie à Combenègre. Il entra, fit : « Bonjo
ur, bonjour », en m-avisant de côté, et demanda où était m
on père.

– Il est à couper de la bruyère, répondit ma mère.

– Ou à braconner, plutôt ! repartit-il. Et ces b-ufs, est
-ce qu-ils profitent ?

Et, disant cela, il s-en fut à la grange. Ma mère me prit
par la main et le suivit. Lorsqu-il eut vu les b-ufs, M.
Laborie fit sortir les brebis de l-étable et, tout en les
0050regardant, il marmonnait entre ses dents, pensant que
je n-y prenais garde :

– Eh bien ! tu ne veux donc pas être raisonnable ?- Voyon
s ! Je te porterai un joli mouchoir de tête de Périgueux,
dis ?-

Ma mère ne lui ayant pas répondu, après avoir tourné, vir
é, M. Laborie s-en alla, disant toujours sur le même ton :

– Tu t-en repentiras ! tu t-en repentiras !

Le surlendemain, tandis que nous mangions la soupe, vers
le coup de neuf heures, la chienne gronda sous la table, e
t le garde Mascret, survenant, s-arrêta sur le pas de la p
orte :

– M. Laborie vous fait dire, par l-ordre de M. le comte,
d-avoir à vous défaire de votre chienne, au premier jour ;
0051 si on la trouve encore ici, il la fera tuer.

– Que le bon Dieu préserve M. le comte, et celui qui vous
envoie, de commander ça ! dit mon père en serrant les poi
ngs et en regardant Mascret, les yeux pleins de colère ; e
t vous, n-en faites rien, sans quoi il arrivera un malheur
!

– Pourtant, si on me le commande, il faudra bien que j-ob
éisse, dit le garde ; à votre place, moi, je vendrais la c
hienne. M. le comte assure que, d-après les anciennes lois
, un paysan ne peut avoir de chien de chasse, qui n-ait le
jarret coupé.

– C-est bon, fit mon père, rapportez-leur seulement ce qu
e je vous ai dit.

Il y eut un moment de silence après le départ de Mascret,
puis ma mère fit :

0052 – Mon pauvre Martissou, le mieux, c-est de vendre la
chienne, comme dit le garde ; le notaire de Ladouze te l-a
demandée plusieurs fois, mène-la-lui : il t-en donnera bi
en quatre ou cinq écus peut-être, puisqu-elle est bonne po
ur suivre le lièvre.

– Je ne veux pas la vendre ! répondit mon père.

– Alors, mène-la chez ton cousin de Cendrieux : il te la
gardera jusqu-à tant que nous partions d-ici, car nous ne
pouvons plus y rester ; il arriverait quelque chose.

– Femme, tu as raison, à ce coup, dit sourdement mon père
: je l-y mènerai dimanche qui vient.

Le samedi, comme mon père liait les b-ufs pour aller quér
ir de la bruyère, un individu à cheval, d-assez mauvaise f
igure, vint à Combenègre, entra dans la cour, et, s-adress
ant à mon père :

0053 – C-est vous Martissou le Croquant, le métayer de M.
de Nansac ? dit-il.

– C-est moi.

– Alors, voilà un acte de sortie de la métairie.

Et il tendit un papier à mon père.

Lui, le prit, le déchira en mille morceaux et les jeta au
nez de l-huissier.

– Tout ça se payera ! dit l-autre en ricanant.

Et il s-en alla bon train, parce que mon père avait pris
son aiguillon un peu brusquement, de manière qu-il semblai
t vouloir s-en servir plutôt pour en allonger un coup à l-
huissier, que pour mener ses b-ufs.

Depuis que nous avions reçu cet acte de sortie, et après
0054que la chienne fut à Cendrieux, ma mère était plus tra
nquille. C-était l-affaire de quelques mois, et, à la Sain
t-Jean, nous quitterions cette mauvaise métairie où nous c
revions de faim : surtout, nous ne serions plus exposés à
quelque méchante affaire de la part de cette canaille de L
aborie. Mais, quand un malheur est en chemin, il faut qu-i
l arrive : une nuit, nous entendîmes gratter à la porte av
ec de petits ginglements .

– C-est la chienne, fit mon père en allant ouvrir ; j-ava
is pourtant bien dit à mon cousin de la fermer et de l-att
acher pendant quelques jours.

La chienne entra, traînant un bout de corde qu-elle avait
coupée avec ses dents, et sauta après mon père en aboyant
joyeusement.

Ma mère ne dormit pas du reste de la nuit, tracassée de c
ette affaire-là, et comme sentant approcher un malheur. Le
matin, sur les neuf heures, nous finissions de manger la
0055soupe, quand tout à coup la chienne sortit en aboyant,
et, une seconde après, nous entendîmes un coup de fusil,
et quelques plombs vinrent ricocher contre la porte ouvert
e, jusque dans la maison, l-un desquels blessa ma mère au
front, ce qui lui fit jeter un cri. Mon père, alors, saute
sur son fusil, écarte ma mère qui veut l-arrêter, et cour
t dehors. Devant lui il voit la chienne étendue, morte, le
sang lui sortant par la gueule, et, à l-entrée de la cour
, Laborie qui rendait au garde son fusil déchargé.

– Ah ! canaille ! tu ne feras plus de misère à personne !

Et, avant que l-autre ait songé à se sauver, il épaule so
n fusil et l-étend raide mort.

Tandis que Mascret, pâle et lui-même plus mort que vif, n
e savait où il en était, ma mère survenait avec de grands
cris.

0056 – Ah ! Martissou, qu-as-tu fait ?

– C-est lui qui l-a cherché, répliqua mon père ; ça devai
t de toute force arriver.

Du temps qu-aidée du garde ma mère accotait Laborie contr
e un tas de bruyère, pour lui porter secours, mais bien in
utilement, mon père rentre dans la maison, prend ses souli
ers, son gros bonnet de laine, passe le havresac en sautoi
r, met dedans un morceau de pain, sa corne à poudre, son s
ac à grenaille, m-embrasse, sort, son fusil à la main, et
tire vers la forêt.

Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester seul, et je f
us rejoindre ma mère qui regardait piteusement ce corps ét
endu. Il était là, les yeux fixes, la bouche entrouverte c
omme pour crier, les bras retombés le long du corps : on v
oyait qu-il avait eu conscience de sa mort. Le garde avait
défait son gilet et déboutonné la chemise pour se rendre
compte, et, au milieu de la poitrine, dans les poils rouge
0057s qui foisonnaient, le coup avait presque fait balle,
et la blessure, horrible à voir, saignait.

Pendant ce temps Mascret courait vers l-Herm, et sur son
chemin semait la nouvelle, en sorte que les gens arrivèren
t bientôt. Le premier qui vint, ce fut l-homme à la Mïon d
e Puymaigre ; il regarda tranquillement le mort et dit :

– Je plains Martissou et vous autres pour les conséquence
s ; mais quant à ce gueux-là, je ne le plains point : il n
-a que ce qu-il a mérité cent fois !

Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par là, dirent d
e même : « Il ne l-a pas volé ! » ou bien : « C-est une ca
naille de moins ! » Et autres oraisons de ce genre. Mais p
eu après survint, grand train, le comte de Nansac, à cheva
l, avec son piqueur, et dom Enjalbert qui, n-étant pas tro
p bon cavalier, s-accrochait à sa selle : alors tout le mo
nde se tut. Le comte regarda le corps un instant, puis dem
anda à ma mère comment c-était arrivé. Après qu-elle eut d
0058it que mon père avait tiré sur Laborie, fou de colère
parce qu-un plomb l-avait blessée et que sa chienne avait
été tuée, M. de Nansac regarda la pauvre bête étendue au m
ilieu de la cour et, reportant ses yeux sur son défunt rég
isseur, ne dit plus rien. Sans doute, il comprenait bien q
ue son ordre brutal de tuer notre chienne avait amené mort
d-homme, et que la responsabilité de cette mort remontait
jusqu-à lui ; mais sur sa figure on n-y aurait rien connu
. Il regardait le corps de Laborie froidement, comme il au
rait regardé un loup porté bas par ses chiens. Au bout d-u
n moment, ses gens étant arrivés, il commanda de mettre le
mort sur une civière qu-on avait été chercher, et tout le
monde repartit.

Le lendemain, les gendarmes vinrent questionner ma mère s
ur la manière dont la chose s-était passée. Ils me faisaie
nt grand-peur, ces gendarmes, avec leur sabre pendu à un b
audrier jaune et le mousqueton attaché à la selle. C-était
la première fois que j-en voyais, et tout, depuis leurs l
ourdes bottes jusqu-à leur grand chapeau bordé, me les fai
0059sait paraître extraordinairement à craindre. Aussi, ta
ndis qu-ils étaient là, l-un à cheval sur le banc, interro
geant ma mère, l-autre debout, appuyé sur son sabre, je me
faisais tout petit dans un coin. Après qu-elle leur eut t
out raconté, le plus vieux fit :

– Tout ça, c-est bien, mais maintenant dites-nous où est
votre homme.

– Je ne le sais pas, répondit ma mère, mais quand même je
le saurais, vous pensez bien que je ne vous le dirais pas
.

– Il pourrait vous en cuire ! faites-y attention ! Voyons
, il est revenu ici cette nuit ?

– Non.

– Pourtant, on nous l-a certifié.

0060 – On vous a trompés, en ce cas.

Enfin, après avoir beaucoup tracassé ma mère, l-avoir pre
ssée de questions, dans l-espoir qu-elle se couperait, et
avoir tâché inutilement de l-effrayer, les gendarmes s-en
furent, à mon grand contentement.

Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous conn
aissions pour lui avoir quelquefois trempé la soupe chez n
ous, vint cogner à la porte. Ma mère s-étant vitement habi
llée lui ouvrit après qu-il se fut fait connaître et lors
il nous dit que mon père l-envoyait pour s-enquérir de la
visite des gendarmes. Il ajouta qu-au reste il ne fallait
pas s-inquiéter de lui, attendu qu-il était couché dans un
e cabane abandonnée, au plus épais des bois, dans un fond
plein de ronces et d-ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-
Viel, où le diable n-irait pas le chercher. Seulement, il
avait besoin de sa limousine pour se couvrir la nuit.

Lui ayant donné la vieille limousine et la moitié d-une t
0061ourte de pain, ma mère chargea encore le charbonnier d
e beaucoup de bonnes paroles pour son homme, ensuite de qu
oi il s-en retourna.

Dans l-après-midi du jour suivant, les gens de la justice
vinrent avec le comte de Nansac et des domestiques du châ
teau. Ils firent mettre Mascret et un autre dans l-endroit
où il était avec Laborie, un autre encore à l-endroit d-o
ù mon père avait tiré, comptèrent les pas et se remuèrent
beaucoup dans la cour. Après ça, un vieux, qui avait une m
auvaise figure d-homme, fit raconter à ma mère la manière
dont ça s-était passé. Elle répéta ce qu-elle avait dit la
veille aux gendarmes présents là avec ces messieurs, que
c-était sur le coup de la colère, en la voyant blessée, el
le, et sa chienne morte, que mon père avait tiré sur Labor
ie.

Tandis que ma mère parlait, le vieux tâchait de lui en fa
ire dire plus qu-elle ne disait ; mais elle se défendait b
ien. Lorsqu-elle eut fini, il essaya de lui faire avouer q
0062ue dès longtemps mon père projetait ce coup ; mais ell
e protesta que non, et s-en tint à ce qu-elle avait dit. A
lors le vieux renard qui l-interrogeait, m-avisant dans un
coin, fit signe à un gendarme :

– Amenez-moi cet enfant.

Lorsque je fus là, devant lui, et qu-il commença à me que
stionner d-un air dur, faisant la grosse voix, je compris
bien, quoique tout jeune, que peut-être, sans le vouloir,
je pourrais lâcher quelque chose de conséquence contre mon
père, et, pour éviter ça, je me mis à geindre et à pleure
r. Il eut beau m-interroger en français que je ne comprena
is pas, en patois qu-il parlait comme ceux de Sarlat, me m
enacer de la prison, me montrer une pièce de quinze sous,
rien n-y fit, je ne lui répondis qu-en pleurant. Voyant ça
, il se leva mal content, disant :

– Cet enfant est imbécile !

0063 Et, passant la porte de la maison, ils s-en furent to
us.

Quelques jours après, nous sûmes que les gendarmes faisai
ent une battue dans la forêt, avec les gardes du château,
le piqueur, et aussi des paysans réquisitionnés la veille.
Mais justement un de ceux-là s-en fut trouver Jean, le ch
arbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en pleine nuit n
oire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sûr qu-o
n ne viendrait pas le trouver là. Et, en effet, les gendar
mes et tout ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir r
ien trouvé que force lièvres, un renard et deux loups qui
se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de gens à la fois.

Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït gratter dou
cement à la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et j
e ne m-éveillai qu-au matin parce que mon père, avant de r
epartir, m-embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillan
ts, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant :
0064

– Il n-y a personne.

– Adieu donc, femme, dit mon père.

Et, prenant son fusil, il s-en alla.

Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d-
un côté, tantôt de l-autre, mon père ne couchait guère jam
ais deux nuits de suite au même endroit, dans la même caba
ne. Les gens des maisons écartées, des villages autour de
la forêt, le connaissaient et savaient bien qu-il n-était
pas un coquin : puis Laborie était si détesté dans le pays
, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de l
a colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l-en blâmai
t. Aussi, quoique bien des gens l-eussent trouvé en allant
de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, o
u en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune
, personne n-en disait rien. Au contraire, s-il avait beso
0065in de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chos
e de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de l
a grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait
ses commissions ; même, des fois, il y en avait qui lui d
isaient :

– Martissou, viens souper chez nous ; tu dormiras après d
ans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l-as
désaccoutumé.

Et il y allait, connaissant qu-il avait affaire à de brav
es gens.

Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se méfiant
que, de ce côté-là, on surveillait davantage. Et en effet
, un matin, deux heures avant la pointe du jour, quatre ge
ndarmes vinrent entourer la maison, croyant le surprendre,
mais ils en furent pour leur chevauchée de nuit. Il ne se
passait guère de jour, non plus, que Mascret et l-autre g
arde ne vinssent rôder par là ; mais pour guetter autour d
0066e la maison après le soleil couché, ils n-osaient, sac
hant qu-il n-aurait pas fait bon rencontrer mon père. Je c
rois bien qu-ils auraient autant aimé tourner d-un autre c
ôté, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon père e
n liberté, les y forçait.

Ma mère, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, étant tou
jours dans les transes, ne mangeant guère et ne dormant qu
asi plus, tant elle craignait que son Martissou ne fût pri
s. Elle se disait que, de force forcée, ça arriverait un j
our, car d-espérer que jamais un mauvais hasard, ou la mal
adie, ou quelque canaille, peut-être, ne le ferait prendre
, ça ne se pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses
pensers pleins de fièvre, elle voyait la cour d-assises et
la guillotine et gémissait longuement ; si elle s-endorma
it de fatigue, elle en rêvait encore et se plaignait toujo
urs.

Il y avait un mois, tout près, que mon père était dans le
s bois, lorsque le comte de Nansac fit dire par ses gardes
0067 dans les villages, autour de la forêt, qu-il donnerai
t deux louis d-or à celui qui le ferait prendre. Comme il
se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent « ce coq
uin de Martissou », et l-aidait à vivre, il lui en fit mêm
e proposer cinq.

– Ecoutez, Mascret ! répondit Jean au garde qui lui faisa
it la commission, je ne sais pas où est Martissou, mais qu
and même je le saurais, ça n-est pas pour cinq louis, ni p
our vingt, ni pour cent que je le vendrais. Dites ça à vot
re monsieur, et ne venez plus me parler de telle canailler
ie.

Malheureusement, tout le monde n-était pas solide honnête
homme comme Jean, et il ne faut pas s-étonner que parmi t
ant de braves gens du pays il se soit trouvé un coquin. Qu
and je parle d-un, ça ne veut pas dire qu-il n-y eût par l
à des individus capables d-un mauvais coup, et en ayant fa
it : ça serait faire mentir le proverbe qui dit que la For
êt Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais c
0068eux-là mêmes qui auraient volé sur les grands chemins
étaient honnêtes à leur manière : détrousser un homme, pas
se ; pour le vendre, non.

Mais enfin le traître s-est trouvé. Il y avait aux Maurez
ies un homme pauvre appelé Jansou qui, toute l-année déjà,
travaillait comme journalier au château de l-Herm. Ce Jan
sou avait cinq enfants, petits tous, l-aîné ayant neuf ans
, qui demeuraient avec leur mère dans une mauvaise baraque
de maison affermée deux écus par an, tandis que lui, tout
le long de la semaine, couchait dans une grange, là où il
était occupé. Il ne venait pour l-ordinaire aux Maurezies
que le samedi soir et s-en retournait au travail le lundi
matin. Comme bien on pense, avec les douze sous par jour
que gagnaient les ouvriers de terre en ce temps-là, il ava
it peine à entretenir le pain à ses droles, car le seigle
était cher alors, et la baillarge et le méteil. De blé fro
ment il n-en fallait pas parler, on n-en mangeait que dans
les bonnes maisons. Pour le reste, les droles de Jansou é
taient à la charité, habillés de morceaux de vieilles hard
0069es toutes rapetassées, de mauvaises culottes en guenil
les percées à montrer la peau, et tenues sur l-épaule par
un bout de corde. Avec ça, les pieds nus toute l-année, et
couchant dans un coin de la cahute sur une mauvaise paill
asse bourrée de fougères.

C-est à ce Jansou que, d-après l-ordre du comte, le maîtr
e valet, qui remplaçait Laborie pour le moment, s-adressa.
Le pauvre diable fit bien tout d-abord quelques difficult
és, disant qu-il ne savait du tout où était Martissou ; ma
is, lorsque l-autre l-eut menacé de ne plus lui donner de
travail et lui eut parlé de deux louis d-or, qu-il pouvait
gagner facilement en le faisant guetter par son drole l-a
îné, il dit qu-il le ferait.

Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de l
e dire, était fin comme une belette, rusé comme un renard
et méchant comme une guenon. Avec ça, il connaissait la fo
rêt comme celui qui la courait toute l-année, dénichant le
s oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les houx, e
0070t faisant des commissions pour les bûcherons et les ch
arbonniers. Plusieurs fois il avait trouvé mon père et l-a
vait épié par curiosité maligne, mais sans pouvoir découvr
ir où était son gîte habituel, ce qui était difficile, au
surplus, car il en changeait souvent, comme je l-ai dit.

Dans ce moment, le carnaval était proche, et, quoique d-o
rdinaire on s-en réjouisse, ma mère le voyait arriver avec
crainte, sachant bien que son Martissou voudrait le faire
en notre compagnie, et appréhendant qu-on ne profitât de
l-occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle, par Je
an, de ne pas venir ce soir-là, qu-il valait mieux attendr
e au lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se
douterait de rien.

Le drole de Jansou, à qui son père avait fait le mot, pen
sant aussi que Martissou voudrait fêter le carnaval chez l
ui, s-était caché, le soir du mardi gras, dans les taillis
près du carrefour de l-Homme-Mort, pour l-épier. A la nui
t tombante, il l-ouït venir du fond des bois, et fut bien
0071étonné lorsqu-il vit qu-il prenait le chemin de La Gra
nval, au lieu de celui qui l-aurait mené à Combenègre. L-a
yant suivi de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le
vit entrer dans la maison où on l-avait convié.

C-était chez de braves gens à leur aise qui étaient fermi
ers dans le bien de famille du curé de Fanlac. La veille,
la femme, peinée en pensant que le pauvre Martissou n-oser
ait pas aller chez lui, et ferait carnaval au profond des
fourrés avec quelque morceau de pain, l-avait fait engager
par son homme.

Aussitôt que la porte fut refermée, le drole s-en galopa
prévenir son père, qui courut au château prévenir que Mart
issou était chez le Rey, de La Granval. Sur le coup, un ho
mme à cheval part grand train avertir les gendarmes, qui l
aissent là leur souper et viennent en grande hâte.

A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs ch
evaux à Jansou qui les attendait, et, à petit bruit, aidés
0072 des gardes de l-Herm, cernent la maison. Il était sur
les onze heures du soir, tous ceux qui étaient là avaient
bien festoyé et ils chantaient en trinquant avec du vin c
uit, lorsque deux gendarmes poussèrent la porte brusquemen
t et entrèrent.

Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que ch
acun s-écriait, mon père court à son fusil qu-il avait pos
é dans un coin ; mais il se trouva qu-on l-avait ôté et mi
s sur un lit à cause d-un petit drole qui voulait s-en amu
ser. Alors il se lance vers la fenêtre et l-enjambe malgré
les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dan
s les mains des deux autres qui la gardaient. En un rien d
e temps, il fut enchaîné les mains derrière le dos, tandis
que la femme du Rey pleurait et se lamentait, disant d-un
e voix bien piteuse :

– Oh ! mon pauvre Martissou ! c-est moi qui en suis la ca
use ; pardonnez-moi, je croyais bien faire !

0073 – Non, non, Catissou, vous êtes une bonne femme et le
s vôtres sont de braves gens, mais j-ai été vendu par quel
que canaille. Adieu à tous, et merci ! cria-t-il comme on
l-emmenait.

En arrivant à l-endroit où étaient les chevaux, mon père
vit Jansou qui les tenait.

– Ah ! c-est toi qui m-as vendu, gueusard !- Si jamais je
sors, tu es sûr de ton affaire !

Là-dessus, les gendarmes lui attachèrent au cou une corde
, que l-un d-eux tenait en main ; puis, étant remontés à c
heval, ils mirent le prisonnier entre eux et l-emmenèrent.

Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jansou. Une fois
qu-il eut ses deux louis, lui qui n-en avait jamais vu, i
l se crut riche. Mais ils ne durèrent pas longtemps, car l
e nouveau régisseur du château mit des métayers dans les d
0074omaines tenus en réserve, de manière qu-il n-y eut plu
s d-ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciai
t de le faire travailler, à cause de sa méchante action, e
t ainsi, bientôt ayant mangé les deux louis, lui et les si
ens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd-hui d
e ces côtés, lorsqu-on veut parler d-un homme à qui il ne
faut pas se fier, on dit : « traître comme Jansou. »

Pour moi, c-est une canaille, sans doute ; mais je trouve
ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette
coquinerie, cent fois plus misérables que lui.

II
Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l-arrestation de
son homme, ma mère eut un profond soupir, comme si elle s
e mourait :

– – mon pauvre Martissou !

0075 Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous rest
âmes tous deux bien tristes et dolents. Elle était assise
sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regar
dant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une
pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une p
lainte :

– Mon pauvre homme, que vas-tu devenir ?

Le soir, comme elle n-avait pas songé à faire de soupe, l
a pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai
lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.

Nous n-étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le
maître valet du château vint dire à ma mère qu-à cette he
ure elle ne pouvait plus faire marcher la métairie toute s
eule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de su
ite, pour laisser la maison à celui qui nous remplaçait, à
cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.

0076 Quoi faire ? où aller ? nous ne savions. En cherchant
bien dans sa tête, ma mère vint à penser à un homme de Sa
int-Geyrac qui avait dans la forêt une tuilière, ou tuiler
ie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être nous pourrio
ns nous mettre, s-il le voulait. Le lendemain matin, de bo
nne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna a
ux b-ufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la
crèche à midi. Puis, ayant jeté un peu de regain aux brebi
s, elle rentra à la maison, me coupa un morceau de pain po
ur ma journée et, m-ayant embrassé, s-en alla vers l-homme
de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m-écarte
r.

Il n-y avait pas de danger à ça : où aurais-je été ?

Bientôt je sortis de la maison et je m-assis, sur une pie
rre, devant la porte. Je restai là de longues heures, pens
ant à mon pauvre père, maintenant fermé dans une prison, e
t, de temps en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste
journée je passai là, ayant en face de moi les coteaux pe
0077lés des Grillières, où pas un arbre n-apparaissait, et
, tout autour des bâtiments, les terres de la métairie env
ironnées de grandes landes grises, au-delà desquelles, du
côté du nord et du couchant, étaient les bois profonds. Pa
r moment, fatigué d-être assis et de contempler cet horizo
n brumeux et désolé comme l-avenir que j-entrevoyais confu
sément dans mes idées d-enfant, je me levais et je faisais
le tour de la maison, ou bien j-allais voir les b-ufs, qu
i ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressa
ient en me voyant entrer. Je leur donnais quelques fourché
es de foin, et je m-en retournais, épiant au loin sur les
chemins si ma mère revenait. Dans leur étable, les brebis
bêlaient, ayant faim, et, de temps à autre, je leur jetais
une petite brassée de regain pour leur faire prendre pati
ence.

Et je me rasseyais, regardant fixement la place où était
tombé Laborie, qu-il me semblait voir encore, avec sa bouc
he ouverte, ses yeux épouvantés et la plaie sanglante de s
a poitrine.
0078
Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terr
es où elles avaient été picorer, et, après s-être un peu é
pouillées, se décidèrent à monter une à une la petite éche
lle de leur poulailler. Le jour baissait, et je commençais
à m-inquiéter de ne pas voir arriver ma mère, lorsque pou
rtant mon oreille, habituée par la vie de plein air à ouïr
de loin, reconnut son pas précipité venant du côté du cou
chant. Enfin elle arriva, harassée de fatigue, essoufflée,
car elle s-était hâtée beaucoup, à cause de moi. Je couru
s à sa rencontre, et elle m-embrassa bien fort, comme si e
lle avait cru m-avoir perdu ; puis nous entrâmes tous deux
dans la maison noire.

En fouillant sous les cendres du foyer, ma mère trouva un
e braise, et finit par allumer le chalel à force de souffl
er. Puis, ayant fait du feu, elle pela un oignon, le coupa
en petits morceaux, et mit la poêle sur le feu, avec un p
eu de graisse, la moitié d-une pleine cuiller : c-était to
ut ce qui restait à la maison. L-oignon étant frit, elle r
0079emplit la poêle d-eau, tailla le pain dans la soupière
, et, lorsque l-eau eut pris le boût , elle la versa dessu
s. Ordinairement, chez les pauvres gens de nos pays, on me
ttait une pincée de poivre sur la soupe pour lui donner un
peu de goût, mais nous n-en avions plus. Dire que ce méch
ant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chos
e de bon, ça ne se peut ; mais c-était chaud, et ça valait
encore mieux que du pain tout sec ou une pomme de terre f
roide ; ayant mangé notre soupe, nous nous mîmes au lit.

L-homme de Saint-Geyrac avait dit à ma mère qu-elle pouva
it aller demeurer à la tuilière, qu-il ne lui demandait ri
en, mais que la maison était en mauvais état. Avant de par
tir, il nous fallut prendre un homme pour faire l-estimati
on du cheptel avec le nouveau régisseur de l-Herm. L-estim
ation faite, ma mère comptait qu-il nous devait revenir da
ns les dix écus ; mais lorsqu-elle fut pour régler, il se
trouva que c-était le contraire, que nous autres redevions
une quarantaine de francs, comme le lui dit l-autre. Labo
rie nous avait marqué un demi-sac de blé dont ma mère n-av
0080ait aucune connaissance ; il n-avait pas porté en comp
te tout le prix d-un cochon que nous avions vendu à Thenon
, et, de plus, il avait omis d-inscrire l-argent de trois
brebis que mon père lui avait remis. Il nous fallut donc q
uitter Combenègre soi-disant dans les dettes des messieurs
.

Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère. Nous n-avions qu
-une trentaine de sous à la maison, un chanteau de six ou
sept livres, quelque peu de pommes de terre et un fond de
sac de farine de blé d-Espagne qui pesait bien dans les qu
inze livres : il n-y avait pas pour aller loin avec ça.

L-homme de la Mïon vint le lendemain avec sa charrette po
ur emporter nos affaires. Tout ça n-était pas lourd pour l
es b-ufs : notre mauvais lit, le méchant cabinet, la table
, les bancs, la maie, la barrique à piquette, une marmite,
une oule, une tourtière, la poêle, un seau de bois et d-a
utres petites choses, comme la lanterne et la salière de b
ois. Tout ce misérable mobilier ne valait pas les quarante
0081 francs que nous étions censés redevoir aux messieurs
de Nansac, par la canaillerie de ce Laborie qui nous faisa
it du mal jusqu-après sa mort.

La charrette prit d-abord le mauvais chemin qui allait ve
rs le Lac-Viel, chemin pierreux où le chargement était for
t secoué. L-homme de la Mïon avait apporté du foin pour fa
ire manger ses b-ufs, et ma mère m-avait assis dessus, der
rière la charrette qu-elle suivait. Tandis que nous passio
ns aux Bessèdes, deux femmes tenant leurs petits droles pa
r la main, et un vieux assis sur une souche, nous regardai
ent passer. Dans les yeux de ceux d-âge, on sentait la com
passion de nous voir nous en aller comme ça, seuls désorma
is, sans le père.

Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de rou
tes. On en a fait une de Thenon à Rouffignac, qui longe la
forêt et la traverse sur la moitié de sa longueur ; une a
utre qui la coupe en biais venant de Fossemagne et allant
s-embrancher sur celle de Thenon, près de la Cabane, et en
0082core une troisième, plus vers le couchant, qui vient d
u côté de Milhac-d-Auberoche et joint aussi la route de Th
enon à Rouffignac, entre Balou et Meyrignac : on peut donc
passer la forêt facilement. Mais, en ce temps dont je par
le, elle était bien plus grande qu-aujourd-hui, car depuis
quatre-vingts ans on a beaucoup défriché, et il n-y avait
lors de marqués que deux mauvais grands chemins longeant
les lisières, que l-eau ravinait l-hiver et noyait dans le
s fonds, ou des sentiers sous bois fréquentés par les char
bonniers et les braconniers. Peu après avoir dépassé les B
essèdes, l-homme de la Mïon quitta le chemin que nous suiv
ions pour en prendre un autre. Pour dire la vérité, ça n-é
tait pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracés da
ns les bois par les roues des charrettes qui enlèvent les
brasses dans les coupes. L-hiver, lorsque des endroits dev
enaient trop mauvais, on prenait à droite ou à gauche, et
ainsi se traçaient de nouveaux passages dans toutes les di
rections, pistes douteuses qui s-entrecroisaient dans les
landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois
des flaques d-eau jaunâtre qu-il fallait éviter, et, tant
0083ôt après, des ornières profondes d-un côté, et des bos
ses de l-autre qui faisaient pencher fortement la charrett
e, et causaient des ressauts violents lorsque le chemin re
devenait brusquement plainier.

Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des b-
ufs dans des chemins pareils. Le temps était gris et brume
ux ; il semblait que nous nous enfoncions dans le brouilla
rd. L-homme de la Mïon s-en allait devant, appelant ses b-
ufs, les encourageant de la voix, et parfois les piquant d
e l-aiguillon. On voyait qu-il connaissait bien la forêt :
rarement il hésitait pour prendre une sente qui coupait à
droite celle que nous suivions, ou une autre qui, bifurqu
ant d-abord insensiblement, finissait par s-en écarter tou
t à fait. Pourtant, dans des endroits où s-entrecroisaient
de ces pistes effacées, il s-arrêtait quelquefois un inst
ant, regardait autour de lui, s-orientait, et prenait sans
se tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu-i
l n-avait pas été à la tuilière depuis une dizaine d-année
s de ça. Mais nous autres paysans, habitués à voyager de j
0084our et de nuit dans des pays sans chemins, nous nous r
econnaissons bien partout où nous avons passé une fois.

Il y en a d-aucuns peut-être qui seraient curieux de savo
ir pourquoi je dis toujours : « l-homme de la Mïon. » Voic
i : c-est que je ne l-ai jamais ouï nommer autrement chez
nous. Je crois bien que sa femme l-appelait Pierre, mais,
comme c-était elle qui portait culottes, tout le monde dis
ait « l-homme de la Mïon ».

Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la
charrette déboucha dans une grande clairière entourée de b
ois. Au milieu, était la tuilière ou ce qui en restait. De
loin, c-étaient des toitures à moitié écrasées, noircies
par le temps, mais, de près, c-était un amas de ruines. Le
s hangars effondrés montraient encore quelques piliers de
bois à demi pourris, supportant une partie de charpente où
se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, à
côté d-autres parties où les lattes brisées l-avaient lai
ssé s-affaisser. Le four où l-on cuisait la brique et la t
0085uile s-était écroulé, et, sur ses ruines, des érables
poussaient des jets robustes. La maison n-était pas tout à
fait en aussi mauvais état, mais de guère ne s-en fallait
. Elle était bâtie en bois, en briques et en torchis ; le
tout maçonné avec de la terre grasse. Par l-effet du temps
et des hivers, les murs s-étaient effrités, écaillés, déj
etés comme ces pauvres vieux qu-on rencontre devers chez n
ous, courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.

Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là,
dans les trous et les fentes des murs ; pourpiers sauvage
s, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La
tuilée couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe
fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubar
be çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s-ét
ait écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit,
on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesqu
els étaient encore cloués des morceaux de lattes. Autour d
e la maison et de la tuilière, tout était plein de débris
0086de tuiles, de briques et de décombres entassés sur les
quels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui fo
isonnent dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieu
x chemins où l-on ne passe plus. Là se serraient, drues et
vivaces, des menthes à l-âcre odeur, des carottes sauvage
s, des choux-d-âne, des morelles, des mauves, des chardons
à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt espè
ces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles p
our l-extraction des terres avaient laissé des trous où l-
eau verdâtre croupissait, et des amoncellements pareils à
de grandes tombes sur lesquels çà et là de maigres ajoncs
avaient poussé, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ens
emble avait un aspect de ruine et de désolation qui serrai
t le c-ur. On eût dit un vieux champ de bataille abandonné
après l-enfouissement précipité des morts.

En embrassant d-un regard toutes ces tristes choses, ma m
ère eut un petit frisson, un triboulement comme nous dison
s, et ses yeux se reportèrent sur moi. Mais, comme c-était
une femme de grand c-ur, elle entra fermement dans la mai
0087son où je la suivis, tandis que l-homme de la Mïon déf
aisait la corde du chargement.

Quelle maison ! Celle de Combenègre était bien nue, bien
noire, bien triste, mais c-était une maison bourgeoise en
comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut poussée, qui
ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout
son délabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse lais
sait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une plan
te qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement con
struit à la façon de ceux des cabanes qu-on fait dans les
terres. Point de grenier ; en haut dans un coin, sur les s
olives, des planches brutes, mises là pour sécher et oubli
ées, faisaient une espèce de plancher mal joint, juste à p
eu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la
tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou,
les pluies d-hiver avaient fait un petit bourbier dans la
terre battue.

Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour
0088 aider l-homme à décharger le mobilier. Pour le faire
plus aisément, lui se coula entre les b-ufs et souleva le
timon, tandis qu-elle ôtait la cheville de fer qui passait
dans les rondelles, et appelait les b-ufs. L-homme alors
posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incl
iné, aidé de ma mère, il fit glisser tout bellement le châ
lit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je por
tai la brassée de foin devant les b-ufs. Lorsque tout fut
placé dans la maison, ma mère tira d-un panier le chanteau
plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la
salière et un oignon qu-elle prit dans la tirette. Après
ça, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu
qui restait dans la barrique, à force d-avoir été secoué,
était comme de la boue : elle sortit donc pour aller cher
cher de l-eau. Dans ce temps l-homme de la Mïon fit une fr
otte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant l
e pain à taillons et croquant l-oignon trempé dans le sel,
à petites tranches.

Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d-un go
0089belet d-eau et se leva. Ma mère lui aida à atteler les
b-ufs ; il prit son aiguillon, répondit aux remerciements
que ça n-était rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant
son chemin, traversa lentement la clairière et disparut d
ans les bois.

Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m-embrassa l
onguement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce
moment de peine un peu passé, elle se mit à faire le lit e
t finit d-arranger du mieux possible notre pauvre mobilier
. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux alentours
il n-en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un
bon tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charp
ente qui nous servirent bien aussi. Mais ça n-était pas un
e affaire commode que de faire du feu. En ce temps-là, les
allumettes chimiques étaient inconnues, du moins dans nos
pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinair
ement. Quelquefois, lorsqu-il se trouvait éteint, il falla
it en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins q
ui en donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n
0090-y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui
le refusaient les jours de fête ou de foire, parce que ça
portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin,
comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre ;
mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins.
Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pi
erres à fusil que mon père ramassait lorsqu-il en trouvait
et taillait pour s-en servir au besoin. Ma mère en prit u
ne, et à force de battre contre avec la lame de son coutea
u fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de viei
lle chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poi
gnée de mousse sèche, ramassée sur le bois mort, lui commu
niqua le feu, et bientôt, avec des feuilles mortes, des he
rbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme bril
la dans l-âtre.

Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l-eau. En cherchan
t bien dans les environs, nous trouvâmes l-ancienne fontai
ne dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c-était
une mauvaise fontaine suintant un peu l-hiver, et, l-été,
0091 gardant seulement l-eau des pluies. Elle ne différait
guère du trou où ma mère avait pris l-eau pour faire boir
e l-homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et plein
e de joncs qui sortaient de l-eau blanchâtre. Impossible d
-y puiser de l-eau avec la seille : il nous fallut la remp
lir avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère garnit l-
oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre s
ouper.

Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre
à l-étouffée avec un peu de sel, lorsqu-il fut question de
nous coucher, ma mère vit qu-il n-y avait jamais eu de se
rrure ou de verrou à la porte. On la fermait de dedans à l
-ancienne manière avec une barre qui, entrant dans deux tr
ous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ç
a, ma mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueu
r, l-ajusta bien, et ainsi ferma solidement, après quoi no
us allâmes au lit.

Je crois bien qu-elle ne dormit guère de la nuit, bourrel
0092ée par l-idée de mon pauvre père, prisonnier à Périgue
ux, que la guillotine ou les galères attendaient. Pour moi
, qui ne voyais pas toutes les conséquences de ce qu-il av
ait fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu-on ape
rcevait du lit, par le trou de la toiture, je m-endormis l
ourdement.

Outre ses chagrins par rapport à mon père, ma mère se tou
rmentait aussi en pensant à moi et à ce que nous allions d
evenir. Les riches, lorsqu-ils ont des peines, peuvent y s
onger à leur aise et se donner tout entiers à leur douleur
; mais les pauvres ne le peuvent point. Il leur faut avan
t tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits en
fants. Au malheur qui les frappe vient s-ajouter celui de
la pauvreté qui ne leur laisse pas même le loisir de pleur
er ; aussi, nous autres paysans, sommes-nous, pour l-ordin
aire, sobres de larmes. On ne nous voit guère rire bien fo
rt non plus, n-ayant pas souvent sujet de le faire ; nous
rions comme saint Médard, du bout des lèvres, nous souvena
nt du proverbe : « Trop rire fait pleurer. »
0093
Dès le lendemain, ma mère s-inquiéta de trouver du travai
l. Après avoir mangé un peu, nous partîmes pour le Jarripi
gier, où l-homme de la Mïon lui avait dit que peut-être el
le trouverait des journées chez un nommé Maly, qui avait d
es terres à faire valoir et employait souvent des journali
ers. Après avoir marché longtemps, nous voici chez ce Maly
, qui n-était pas là. Mais sa femme nous dit qu-il n-avait
besoin de personne pour le moment, et il fallut donc nous
en retourner. En passant par les villages sur la lisière
de la forêt, ma mère demandait aux gens où elle pourrait a
voir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au
soleil, le long d-un mur, nous dit qu-à Puypautier, chez u
n riche paysan appelé Géral, elle pourrait trouver quelque
s journées pour travailler aux vignes ou sarcler les blés.
Arrivés dans le village, un drole nous fit voir une grand
e vieille maison où justement Géral était en ce moment. Lo
rsque, sur sa demande, ma mère lui eut dit qu-elle était l
a femme de Martissou, de Combenègre, la servante qui était
là fit : « Oh ! Sainte Vierge ! » en nous regardant d-un
0094air pas trop engageant. Mais Géral, l-ayant fait taire
, dit à ma mère qu-il lui donnerait huit sous par jour, et
qu-elle pourrait venir dès le lendemain.

Lors elle le remercia, et lui répondit que, ne pouvant m-
abandonner seul à la tuilière au milieu des bois, elle le
priait, si ça ne le dérangeait pas, de me laisser venir, e
t qu-il la payerait moins, en ce que je serais nourri auss
i.

– Eh bien ! amène ton drole, dit le vieux Géral, qui n-av
ait pas l-air d-un mauvais homme ; et, au lieu de huit sou
s, je t-en donnerai cinq.

Le lendemain donc, nous fûmes de bonne heure à Puypautier
, et, tandis que ma mère ramassait les sarments dans les v
ignes avec une autre femme, moi, je m-amusais par là, avec
la drole de la servante à Géral, qui gardait la chèvre et
les oies et s-appelait Lina.

0095 A neuf heures, la mère de Lina nous appela tous pour
déjeuner. Il y avait sur la table un grand plat vert où fu
mait une bonne soupe avec des pommes de terre et des haric
ots dessus en quantité. Il y avait longtemps que je n-en a
vais mangé d-aussi bonne, et, sans doute, les autres la tr
ouvaient à leur goût aussi, car Géral, son domestique, l-a
utre femme et la servante, tout le monde y revint, moins m
a mère que le chagrin empêchait de manger beaucoup. Cette
servante coupait le farci, comme on dit, chez Géral qui ét
ait un vieux garçon ; et, quoique je sache bien qu-elle se
ule fit renvoyer ma mère, on ne peut lui ôter ceci, que sa
soupe était bonne : c-est bien vrai que, dans la maison,
il y avait tout ce qu-il fallait pour ça.

Tout en déjeunant, Géral encourageait ma mère et lui disa
it que, Laborie étant connu de tout le monde comme un mauv
ais homme, ou, pour mieux dire, un coquin, mon père serait
peut-être acquitté. Mais elle secouait la tête tristement
.

0096 – Voyez-vous, Géral, il y a des gens trop riches cont
re nous et qui ont le bras long : les messieurs de Nansac
feront tout ce qu-ils pourront pour le faire condamner.

– C-est bien ça, firent les autres.

– En tout cas, ma pauvre, reprit Géral, il te faut manger
pour te soutenir ; autrement, tu te rendrais malade, et a
lors que deviendrait ton drole ?-

– Vous avez bien raison, répondait ma mère en s-efforçant
de manger à contrec-ur.

Ce que c-est que les enfants ! j-aimais bien mon père, po
ur sûr, mais à l-âge que j-avais on se laisse distraire ai
sément. Tout le long du jour, j-étais avec Lina, par les c
hemins bordés de haies épaisses de ronces, de sureaux et d
e buissons noirs, contre lesquelles la chèvre se dressait
parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l-her
be courte sur les bords du chemin, je les regardais faire
0097curieusement. Lorsqu-elles étaient saoules, elles se m
ettaient sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient
entre elles, comme si elles se fussent dit leurs idées. De
vrai, lorsqu-on voit ces bêtes, et tant d-autres d-ailleu
rs, avoir un cri particulier, un son de voix différent, un
e manière tout autre de jaser, dans des occasions diverses
, on ne peut pas s-empêcher de croire qu-elles se comprenn
ent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina, tranquille, les
pattes repliées sous lui, la tête haute, l–il brillant, f
aisait tout doucement à ses oies reposant autour de lui :
« Piau, Piau, Piau », il me semblait qu-il leur disait : «
Il fait bon ici, le jabot plein. » Et, lorsqu-une oie rép
ondait sur le même ton : « Piau, Piau, Piau », je me pensa
is qu-elle devait dire : « Oui, il fait bon ici. » Puis, q
uand venait dans le chemin un chien étranger, ou quelqu-un
qui n-était pas du village, le mâle le signalait de loin
par un cri perçant comme un appel de clairon, en se dressa
nt sur ses pattes, imité aussitôt par toutes les oies qui
répétaient son cri, comme pour dire : « Nous avons compris
! » Et alors, il leur disait quelque chose comme : « Il f
0098aut se retirer » ; à quoi elles répondaient brièvement
: « Oui », et se mettaient en marche vers la basse-cour,
lui à l-arrière-garde, l–il et l-ouïe attentifs, sérieux
comme un âne qui boit dans un seau, avec la plume qui le b
ridait en lui traversant les nasières.

Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se moquait de
moi en riant, et disait que j-étais aussi innocent que les
oies, de croire des choses comme ça ; mais ça n-était pas
de méchanceté et ne m-empêchait point de l-affectionner b
eaucoup et de l-embrasser souvent.

Une douzaine de jours se passèrent ainsi à m-amuser avec
Lina, lorsqu-un soir, après souper, Géral donna à ma mère
les sous de ses journées, et lui dit qu-il n-avait plus be
soin d-elle pour le moment. Il était un peu honteux en dis
ant ça, comme quelqu-un qui ment ; et, en effet, il y avai
t encore du travail assez. Mais, à ce que nous dit l-autre
femme qui travaillait avec ma mère, la servante lui faisa
it tant de train à cause d-elle que, pour avoir la paix, i
0099l la renvoya. Ayant reçu deux pièces de trente sous, m
a mère les noua dans le coin de son mouchoir, remercia Gér
al, et puis nous nous en fûmes tristement, elle inquiète d
e l-avenir, moi désolé de quitter Lina.

Le lendemain, il fallut recommencer à courir les villages
autour de la forêt pour chercher des journées. Mais lorsq
ue, le soir venu, nous fûmes de retour à la tuilière sans
avoir rien trouvé, j-étais bien las, tellement que ma mère
se désolait, ne sachant comment faire, me laisser seul, o
u me traîner toute une journée après elle. Moi, le matin,
la voyant en cette peine, je lui dis que j-étais reposé et
que je marcherais bien. Là-dessus, nous voilà en route, c
heminant doucement, nous arrêtant de temps en temps, elle
me portant quelquefois, malgré que je ne voulusse pas. Cel
a dura trois ou quatre jours comme ça, pendant lesquels no
us ne profitions guère, nous crevant à chercher inutilemen
t du travail et n-ayant plus le bon ordinaire de chez Géra
l, lorsqu-un soir, en passant à la Grimaudie, un homme nou
s dit que le maire de Bars nous mandait d-y aller sans fau
0100te le lendemain.

Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures,
nous arrivions dans l-endroit. Une femme qui épouillait s
on drole devant la porte, écachant les poux sur un souffle
t, nous montra la maison. Ayant cogné, ma mère ouvrit la p
orte lorsqu-une grosse voix nous eut crié d-entrer.

Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant
le feu, se lança sur nous en aboyant.

– Tirez ! tirez ! lui cria la même voix rude, sans pouvoi
r le faire taire.

Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il y avait,
les coudes sur ses genoux, une vieille, très vieille, à la
tête branlante, qui pouvait avoir cent ans, et nous regar
dait par côté d-un -il mort. Lui, le maire, était là aussi
, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant un épero
n à son soulier, car c-était un mardi, et il allait partir
0101 pour le marché de Thenon.

Lorsqu-il eut attaché son éperon, il jeta un grand coup d
e pied au chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher
sous la table. Ma mère lui ayant alors expliqué qu-elle v
enait céans sur son commandement, il lui dit brusquement :

– Alors, c-est toi la femme de Martissou ?

– Oui bien, notre monsieur.

– Cela étant, il te faudra te rendre à Périgueux d-aujour
d-hui en quinze, sans faute : on va juger ton homme. Voilà
l-assignation ! ajouta-t-il en prenant un papier dans une
tirette.

– Mon Dieu, comment ferons-nous ? disait ma mère sur le c
hemin, en nous en retournant.

0102 Et en effet, sur les trois francs que lui avait donné
s Géral, il avait fallu acheter une tourte de pain, de sor
te qu-il ne nous restait presque rien. Moi, voyant combien
elle se tourmentait à cause de ça, je me faisais du mauva
is sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu-un matin, rôdant p
ar là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans un senti
er un lièvre étendu, tué la veille d-un coup de fusil sur
l-échine, car la blessure était toute fraîche. Je le ramas
sai, et m-en courus à la maison, tout content de le porter
à ma mère. Comme il n-était pas possible de savoir qui l-
avait tué, elle le vendit, le mardi d-après, à Thenon, ave
c nos deux poules que nous avions eues en partage à Comben
ègre, afin de faire un peu d-argent pour notre voyage.

Le jour arrivé qu-il nous fallait partir, nous avions dan
s un fond de bas, attaché avec un bout de gros fil, un peu
plus de trois francs en sous et en liards. Ma mère mit le
reste du chanteau dans le havresac de mon père, que le Re
y nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son épau
le en bandoulière, prit un bâton d-épine, et nous partîmes
0103 après avoir attaché la porte à un gros clou avec une
corde pour la tenir fermée.

Nous n-étions pas trop bien habillés pour nous montrer en
ville. Ma mère avait un mauvais cotillon de droguet, une
brassière d-étoffe brune toute rapiécée, un mouchoir de co
ton à carreaux jaunes et rouges sur la tête, des chausses
de laine brune et des sabots. Moi, j-avais aussi des sabot
s aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantal
on trop court, pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et
une veste faite d-un vieux sans-culotte de mon père.

Il y en a sans doute qui demanderont ce que c-est qu-un s
ans-culotte.

Eh bien ! ça n-est pas autre chose que la carmagnole du t
emps de la Révolution, sorte de veste assez courte et à pe
tit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans
nos pays, ce vêtement des bons patriotes a pris, je ne sai
s pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.
0104
Reprenons.

Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers l
e Lac-Gendre, et nous prîmes cette direction, après nous ê
tre déchaussés pour cheminer plus à l-aise sur les sentier
s des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie
, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous trouvâme
s la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.

A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le
rebord du fossé pour me reposer un peu. Une demi-heure apr
ès, nous voilà repartis, marchant doucement en suivant l-a
ccotement de la route, moins dur pour les pieds que le mil
ieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par l-idée
de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant
seulement quelques paroles d-encouragement, et me prenant
des fois par la main pour m-aider un peu. Nous ne rencontr
ions presque personne sur la route ; quelquefois un homme
0105cheminant à pied, portant sur l-épaule, avec son bâton
, un petit paquet plié dans un mouchoir ; ou bien un voyag
eur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes
de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistol
ets ; et derrière, attaché au troussequin, un portemanteau
de cuir, fermé par une chaînette avec un cadenas. De voit
ures, on n-en voyait pas comme aujourd-hui sur les routes
: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi
-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de
chênes pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de p
ain que je mangeai avec appétit, tout sec et noir qu-il ét
ait ; après quoi, m-étendant sur l-herbe, je m-endormis pr
ofondément.

Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté d
u couchant, et je vis ma mère assise contre moi. Me voyant
réveillé, elle se leva, me tendit la main, et après m-êtr
e un peu étiré, je me levai aussi pour repartir.

En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coul
0106ait dans un bac de pierre, près du relais de poste, et
, m-étant ainsi bien rafraîchi, je continuai à marcher vai
llamment, m-efforçant un peu pour faire voir à ma mère que
je n-étais pas trop fatigué. Et c-est la vérité que je ne
l-étais pas trop ; seulement, les pieds me cuisaient un p
eu, car ce n-était plus la même chose de marcher nu-pieds
sur une route chauffée par le soleil ou sur la terre fraîc
he des sentiers sous bois.

Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre
, car j-avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis no
s chausses et nos sabots, après avoir suivi le bourg qui n
-était pas bien grand alors, ni encore, ma mère avisa une
maison vieille et pauvre d-apparence, où, dans un trou du
mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et,
la porte étant ouverte, elle entra.

Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à ca
rreaux croisé sur sa poitrine, et un devantal ou tablier d
e cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenou
0107ille de laine près de la table. A la salutation de ma
mère elle répondit par une franche parole :

– Bonsoir, bonsoir, braves gens !-

Interrogée si elle pouvait nous donner un peu de soupe et
nous faire coucher, elle répondit que oui, mais que, comm
e elle n-avait plus qu-un lit, l-autre ayant été saisi pou
r payer les rats de cave, il nous faudrait coucher dans le
fenil.

– Oh ! dit ma mère, nous dormirons bien dans le foin.

– Eh bien ! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieill
e.

Et lorsque nous fûmes assis, comme on est curieux dans le
s petits endroits, principalement les femmes, la vieille s
e mit à questionner ma mère, tournant autour du pot, pour
savoir où nous allions et à quelle occasion. Tant elle ava
0108it l-air d-une brave femme que ma mère lui raconta tou
t par le menu, les misères qu-on nous avait faites, les ca
nailleries de Laborie, et comment mon père avait tiré sur
ce régisseur des messieurs de Nansac, eux et lui l-ayant p
oussé à bout, jusqu-à lui venir tuer la chienne dans la co
ur.

– Ah ! les canailles ! s-écria la vieille. Il y en a bien
par ici qui en feraient autant ! ajouta-t-elle en posant
sa quenouille. Avant la Révolution, il n-y a pas de gueuse
ries qu-ils ne nous aient faites. Et depuis qu-ils sont re
venus, ils recommencent, surtout depuis quelque temps !

Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fermer la porte
et alluma la lampe :

– Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont tou
jours les mêmes, faisant les maîtres, orgueilleux comme de
s coqs d-Inde et durs pour les pauvres gens. Mais quand l-
autre reviendra, il se souviendra qu-ils l-ont trahi, et i
0109l les jettera à la porte-

– L-autre ? fit ma mère.

– Eh ! oui.. Poléon, qu-ils ont envoyé à cinq cent mille
lieues, par delà les mers, dans une île déserte.

Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, d
evant l-église, d-un certain Napoléon, qui était empereur,
et qui avait tant bataillé que beaucoup de conscrits du P
érigord étaient restés par là-bas, dans des pays inconnus
; mais du côté de la Forêt Barade, on n-était pas bien au
courant, et elle répondit simplement :

– Alors, il est fort à désirer qu-il revienne tôt, puisqu
e c-est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malh
eureux !

Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dan
s le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en
0110 vérité. Le lit de la vieille était dans un coin, gara
nti de la poussière du grenier par un ciel et des rideaux
de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenan
t tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes dép
aillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans
le coin opposé, il y avait la place vide du lit qu-on lui
avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Cont
re le mur, en face de la porte, était une mauvaise maie, o
ù la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis
que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite é
taient sous la maie, une soupière et des assiettes dessus,
et avec la seille dans l-évier, c-était à peu près tout :
on voyait que les gens du roi avaient passé par là.

Cependant, l-heure du souper approchant, la vieille alla
quérir des branches de fagots dans l-en-bas qui communiqua
it avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient
déjà des haricots, et pendit à la crémaillère son autre ma
rmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle débarrass
a le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de ga
0111belous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si c
ommode, prit dedans une tourte entamée et commença à taill
er la soupe avec un taillant , engin plus facile que la se
rpe dont nous nous servions chez nous.

– Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.

– Vous attendez quelqu-un ? fit ma mère.

– Oui, c-est un brave garçon qui vend du fil, des aiguill
es, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme
celles qui sont là – ajouta-t-elle en montrant des gravure
s grossières passées en couleur – et d-autres petites affa
ires encore- Tu peux bien aller les voir, les images, me d
it la vieille, ça t-amusera en attendant le souper- Il pas
se presque tous les mois, pour aller dans la contrée de Th
enon, reprit-elle ; je pense qu-il viendra ce soir, c-est
son jour.

0112 Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y
avait entre autres le malheureux Juif errant avec son bâto
n et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple déshérit
é qui n-a ni feu ni lieu ; ensuite Jeannot et Colin, histo
ire instructive, surtout en ce temps-ci où tant de gens se
vont perdre dans les villes. Puis le fameux Crédit, mort,
étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s-enfuient
, et, à côté, une oie tenant une bourse dans son bec, avec
cette inscription, qu-alors je ne savais pas lire :Mon oi
e fait tout ; – triste et désolante sentence pour les pauv
res gens.

Tandis que j-examinais curieusement ces images, on frappa
trois coups de bâton à la porte.

– C-est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.

Lui, nous voyant, sembla hésiter ; mais elle l-encouragea
:

0113 – Vous pouvez entrer- C-est une brave femme et son dr
ole.

Alors, il entra. C-était un fort garçon à la figure brune
, aux cheveux crépus, coiffé d-une casquette de peau de fo
uine, vêtu d-une blouse de cotonnade grise rayée, et chaus
sé de gros souliers ferrés. Il pliait sous le poids d-une
balle qu-il portait à l-aide d-une large bricole de cuir.

– Salut, la compagnie ! dit-il en posant son gros bâton c
ontre la porte.

Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant sur deux
chaises que la vieille avait vitement arrangées à l-exprès
.

– Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle ; t
ournez-vous un peu vers le feu ; nous allons souper dans u
ne petite minute.
0114
– Ça n-est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec
plaisir : depuis Razac, vous pensez, le déjeuner a eu le t
emps de couler.

La soupe trempée, on se mit à table, et la vieille servit
à chacun une assiette comble de bonne soupe aux choux et
aux haricots. Je fus étonné de voir Duclaud manger la soup
e avec sa cuiller et sa fourchette en même temps. Chez nou
s on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison q
ue nous n-avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions
d-un ragoût de pommes de terre ou de haricots, on le mang
eait avec des cuillers. Pour la viande, on se servait du c
outeau et des doigts ; mais ça n-arrivait qu-une fois l-an
, au carnaval.

Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa
à tous du vin dans notre assiette. Lui-même remplit la sie
nne jusqu-aux bords de telle manière qu-un petit canard s-
y serait noyé : on voyait qu-il était dans la maison comme
0115 chez lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit v
inochet du pays, qui ne valait pas celui de la côte de Jau
res, à Saint-Léon-sur-Vézère ; mais nous autres qui ne buv
ions que de la mauvaise piquette, gâtée souvent, pendant t
rois ou quatre mois, et, le reste de l-année, de l-eau, no
us le trouvions bien bon. Après avoir bu, le porte-balle n
ous offrit de la soupe encore, et, personne n-en voulant p
lus, il s-en servit une autre pleine assiette, après quoi
il fit un second copieux « chabrol », comme nous appelons
le coup du médecin, bu dans l-assiette avec un reste de bo
uillon.

Pendant ce temps, la Minette avait tiré les mongettes ou
haricots dans un saladier et les posa sur la table. Ma mèr
e se leva alors, disant qu-elle n-avait plus faim ; mais l
a brave vieille, qui se doutait qu-elle disait ça parce qu
-elle craignait la dépense, la fit rasseoir :

– Il vous faut manger tout de même pour avoir des forces,
dit-elle ; mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous n
0116e pourriez pas finir d-arriver à Périgueux.

Tandis que nous mangions, la Minette conta l-affaire de m
on père à Duclaud, et lui demanda ce qu-il en pensait.

– Que voulez-vous que je vous dise ? fit-il. Si les juges
et les jurés étaient des gens pareils à moi, eux voyant c
omme cet homme a été poussé à bout par ce coquin de régiss
eur et les messieurs, il s-en tirerait avec un an de priso
n ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c-est des b
ourgeois, des riches, qui, encore qu-ils soient honnêtes,
penchent plutôt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a de
s hommes justes partout, et il n-en faudrait qu-un ou deux
pour entraîner les autres ; souvent ça arrive ainsi, il n
e vous faut pas désespérer- Ah ! ajouta-t-il, que ceux-là
mériteraient d-être punis, qui commandent des injustices e
t des méchancetés sans se donner garde des malheurs qui en
peuvent advenir !

Le soir, après souper, Duclaud tira du fond de sa balle d
0117es petits paquets et diverses affaires qu-il mit dans
une grande poche de dessous sa blouse et sortit. Depuis, j
e me suis pensé qu-il faisait peut-être bien quelque peu l
a contrebande de tabac et de poudre.

Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que,
réflexion faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma
mère et moi coucherions dans son lit, qui était assez lar
ge pour trois, surtout que je n-étais pas bien gros, ce qu
i fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la porte
de l-en-bas, qui donnait dehors.

Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de
la soupe et nous la fit manger. Lorsqu-il fut question de
compter, elle dit à ma mère qu-elle aurait assez besoin de
son argent à Périgueux où tout était cher ; qu-elle payer
ait en repassant s-il lui en restait. Ma mère la remercia
bien, mais lui dit que ça lui ferait de la peine de s-en a
ller comme ça sans payer ; joint à ça qu-elle ne savait pa
s comment il en adviendrait, et si nous repasserions par S
0118aint-Pierre.

– Alors, dit la vieille, puisque c-est ainsi, vous me dev
ez dix sous.

Ma mère connut bien qu-elle ménageait beaucoup ; elle lui
donna les dix sous en l-accertainant qu-elle se souviendr
ait toujours d-elle, et de sa bonté pour nous autres.

La Minette fit aller ses bras et dit :

– Il faut bien que les pauvres s-entraident !

Puis elles s-embrassèrent fort, ma mère et elle, et nous
partîmes garnis de beaucoup de souhaits de bonne chance, q
ui comme tant d-autres ne servirent de rien.

De bonne heure, donc, nous revoilà sur la grande route dé
serte. Il faisait bon marcher ; le soleil se levait, fonda
nt une petite brume qui montait dans l-air et disparaissai
0119t. Derrière nous les coqs de Saint-Pierre chantaient f
ort, ce qui, avec le brouillard s-élevant, présageait la p
luie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les hai
es aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dan
s l-herbe des petites pervenches et des fleurs de mars, au
trement des violettes. La rosée séchait dans les prés reve
rdis, et, sur le haut des coteaux, travaillés jusqu-à mi-h
auteur, les taillis commençaient à prendre les verdoisons
claires du printemps. J-étais bien reposé, bien repu, et s
ans la triste cause qui nous mouvait, c-eût été un plaisir
de voyager ainsi.

Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie, nous allons renc
ontrer deux joyeux garçons qui cheminaient en se dandinant
un peu et chantaient à plein gosier. Ils étaient habillés
de velours noir, ceinturés de rouge et avaient des havres
acs de soldats sur le dos. Des casquettes de velours noir
aussi les coiffaient sur le côté crânement ; à leurs oreil
les pendaient des anneaux d-or, et ils tenaient à la main
de grandes cannes enrubannées qu-ils maniaient dextrement,
0120 faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous saluè
rent jovialement en passant, et nous nous demandions qui p
ouvaient être ces gens-là ; mais depuis j-ai compris que c
-étaient des compagnons du tour de France.

Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque la pluie no
us attrapa, petite pluie fine qui mouillait, et embrumait
les prés où serpentait lentement le Manoir. Çà et là, dans
les endroits bas, le ruisseau faisait des rosières où nic
haient les poules d-eau, et ailleurs se perdait dans des m
auves pour ressortir un peu plus loin, toujours lentement,
lentement, comme s-il avait regret d-aller se perdre dans
l-Ille.

Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur notre droi
te, quand voici derrière nous un grand bruit de grelots. N
ous retournant alors, nous apercevons une grande belle voi
ture attelée de quatre chevaux avec deux postillons en gra
ndes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de roi
, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je me plantai pa
0121r curiosité pour voir passer cette voiture, et ma mère
en fit autant pour m-attendre. Lorsqu-elle fut là, je vis
à travers les grands carreaux de vitre le comte de Nansac
, la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège de devant
était le garde Mascret, et, derrière, un domestique avec u
ne chambrière. Ma mère regarda les messieurs d-un -il fich
é, les mâchoires serrées, les sourcils froncés, et, moi, j
e sentis en mon c-ur s-élever un violent mouvement de hain
e. Eux, nous voyant ainsi, mal vêtus, mouillés, pataugeant
pieds nus dans la terre détrempée, détournèrent les yeux
d-un air froid, méprisant, et la voiture passa, rapide, en
nous éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.

Arrivés à Lesparrat, j-aperçus la belle plaine de l-Ille,
et la rivière aux eaux vertes, bordée de peupliers, qui c
oule au-dessous du château du Petit-Change. En quittant le
vallon étroit du Manoir enserré entre des coteaux arides
aux terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla arr
iver dans un autre pays. Mais lorsque, après avoir monté l
a petite côte du Pigeonnier, je vis Périgueux au loin, ave
0122c ses maisons étagées sur le puy Saint-Front, et, tout
en haut, montant dans le ciel, le vieux clocher roussi pa
r le soleil de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je n-
avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne
pouvais m-imaginer un tel entassement de maisons, quoique
je n-en visse qu-une partie. La hâte d-arriver me donna d
es jambes, et, de ce moment, je ne sentis plus la fatigue.

Après avoir longé le jardin de Monplaisir, nous allons tr
averser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barr
is. Ayant longé l-ancien couvent des Récollets, qui est ma
intenant l-Ecole normale, nous arrivons sur le Pont-Vieux,
aux arches ogivales, défendu jadis par une tour à huit pa
ns dont les fondements se voient encore.

Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps,
dit le proverbe ; pourtant celle-ci nous avait mouillés ;
mais, à cette heure, elle avait cessé et je n-y pensais p
lus, curieux de tout ce que je voyais. Tout le long de la
0123rivière, à droite et à gauche, des vieilles maisons, q
ui semblaient descendre du puy Saint-Front, venaient se mi
rer dans les eaux. En amont du pont, c-était, au coin de l
a rue du Port-de-Graule, avec sa façade tournée vers l-Ill
e, une grande ancienne maison en pierre de taille, superbe
avec ses mâchicoulis travaillés, ses larges baies et ses
hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison Lambert avec
ses trois étages de galeries donnant sur la rivière, sout
enues par de jolis piliers sculptés ; et plus loin se dres
sait fièrement, dominant la rive, la tour de la Barbecane,
avec sa plate-forme crénelée, ses mâchicoulis et ses meur
trières pour couleuvrines et arquebuses : belle relique de
l-ancienne enceinte de la ville, que des massacres ont ra
sée depuis. Un peu plus loin, les rochers à pic de l-Arsau
lt se dressaient fièrement.

En aval du pont, c-était le vieux moulin fortifié de Sain
t-Front, tout sombre, curieux à voir avec ses murailles ép
aisses, ses baies étroites, ses appentis moitié bois moiti
é pierre, maintenus par des jambes de force, ou collés à s
0124es murs comme des nids d-hirondelles. Sous ses arches
sombres, les eaux de l-écluse, divisées par des éperons de
pierre, allaient s-engouffrer lentement. Plus loin, c-éta
it une maison étrange, avec une galerie en forme de dunett
e, plantée sur un massif de maçonnerie, qui s-avançait dan
s l-eau en angle effilé comme un éperon de galère : on eût
dit une nef du Moyen -ge, avec son château d-avant, à l-a
ncre dans la rivière. Tout au fond, les grands arbres feui
llus du jardin de la Préfecture se reflétaient sur les eau
x.

Et par en haut, comme du côté d-en bas, entre ces points
principaux, c-était une foule de maisons dévalées vers la
rivière, en désordre, comme un troupeau de brebis, et s-y
baignant les pieds : vieilles maisons aux pignons bizarres
avec des pots à passereaux, aux balcons de bois historiés
, aux étages en saillie soutenus par d-énormes corbeaux de
pierre, aux fenêtres étroites ou à meneaux, avec des basi
lics dans de vieilles soupières ébréchées, ou des résédas
dans des marmites percées ; maisons aux louviers étranges
0125qui semblaient épier sur la rivière. Quelques-unes de
ces maisons, baticolées en torchis avec des cadres de char
pente, cahutes informes, lézardées, écaillées, tordues et
déjetées de vieillesse, comme de pauvres bonnes femmes, se
penchaient sur l-Ille où elles semblaient se précipiter.
D-autres à côté ayant perdu leur aplomb, comme des femmes
saoules, s-appuyaient sur la maison plus proche ou se sout
enaient par des béquilles énormes faisant contrefort. D-au
tres encore, en pierre de taille, solidement construites,
quelques-unes sur des restes des anciens remparts, réfléch
issaient dans les eaux claires leurs assises roussies par
le soleil, leurs baies irrégulières, leurs galeries couver
tes, leurs toits d-ardoises aigus, leurs chatonnières tria
ngulaires, leurs cheminées massives fumant sous un chapeau
pointu. Toutes ces maisons dissemblables, cossues ou mina
bles, variées d-aspect, chacune ayant son architecture, se
s matériaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit propr
es, se pressaient sur le bord de l-Ille, curieuses de se m
irer dedans. Les unes avançaient sur les eaux où plongeaie
nt leurs piliers de pierre : d-autres se reculaient, comme
0126 craignant de se mouiller les pieds, et poussaient jus
qu-à la rivière leurs massives terrasses aux lourds balust
res ; d-autres enfin se haussaient d-un étage par-dessus l
e toit de leur voisine, pour voir couler l-Ille et contemp
ler sur l-autre rive les prairies bordées de peupliers où
séchait le linge des lavandières aux battoirs bruyants. Çà
et là, sur une terrasse, un jardinet grand comme la main
; au pied d-un mur, un saule pleureur retombant sur l-eau,
et à des portes donnant sur la rivière étaient amarrés de
s bateaux : gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout ce
t ensemble de constructions bizarres, irrégulières, entass
ées en désordre ; tout cet amas de pignons, de galeries, d
-escaliers extérieurs, d-appentis, d-auvents écaillés d-ar
doises, de baies larges ou étroites, de piliers, de poutre
s entrecroisées, de corbeaux de pierre, de jambes de force
, d-étages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes,
de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de cheminées é
tranges, de girouettes rouillées – tout cela s-étalait au
soleil en un fouillis enchevêtré où se jouaient les ombres
sur des teintes bleuâtres, vertes, rousses, bistrées, gri
0127sâtres, où parmi des hardes étendues, piquait comme un
coquelicot quelque jupon rouge séchant à une fenêtre : ça
n-est pas pour dire, mais c-était plus beau qu-aujourd-hu
i.

Après que j-eus regardé ça un bon moment, planté à l-entr
ée du pont, étourdi par le bruit des eaux tombant de l-écl
use, ma mère me tira par la main, et nous voici montant la
rue qui allait à la place du Greffe ; rue roide, pavée de
gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du matin f
aisait reluire au soleil. De chaque côté, c-étaient des bo
utiques à ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panie
r, sans devantures, avec une coupée, sombres à l-intérieur
; mauvais regrats où pendillaient des chandelles de résin
e, chétives boutiques où l-on vendait de la faïence ou des
sabots, ou du vin à pot et à pinte ; petits ateliers où t
ravaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ron
flait, des savetiers tirant le ligneul, des lanterniers ta
pant sur le fer-blanc avec un maillet de bois. Tous ces ge
ns de métier levaient la tête, oyant nos sabots sur le pav
0128é, et avaient l-air de se dire : « D-où diable sortent
donc ceux-ci ? » Puis, en haut, sur la place et collées a
ux grands murs noirs de Saint-Front, c-étaient de petites
baraquettes en planches, de pauvres échoppes en torchis, d
es logettes en parpaing, où étaient installées des marchan
des de fruits secs, de légumes, de pigeons, et des bouchèr
es à la cheville.

Arrivés devant le porche du greffe, nous nous arrêtâmes,
la tête en l-air, contemplant le vieux monument et son clo
cher à colonnettes, éclairé par le soleil, autour duquel l
es martinets tourbillonnaient avec des cris aigus. Puis ma
mère, abaissant la tête, vit devant le portail une marcha
nde de cierges, et eut la pensée d-en faire brûler un à l-
intention de mon père, et l-ayant acheté, six liards, elle
entra dans la cathédrale, où je la suivis.

Quelle grandeur superbe ! Que je me trouvais petit sous c
es coupoles suspendues dans les airs ! Dans la chapelle de
l-Herm je n-avais éprouvé qu-un vif sentiment de curiosit
0129é ; dans l-église de Rouffignac, encore, je me sentais
à l-aise ; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers géa
nts noircis par le temps, aux murs verdis par l-humidité,
qui avaient vu passer sans fléchir dix siècles d-événement
s, c-était bien autre chose. Moi, petit enfant, ignorant e
t faible, je me sentais perdu dans l-immensité du monument
, écrasé par sa masse, et à ce moment je ressentis quelque
chose comme une impression de terreur religieuse, qui s-a
ugmentait à mesure que nous cheminions dans l-église déser
te, sur les grandes dalles qui renvoyaient aux voûtes le b
ruit de nos sabots. Dans un coin ma mère aperçut sur un pi
édestal massif une statue de la Vierge et se dirigea de ce
côté. Autant qu-il m-en souvienne, c-était une très vieil
le statue de pierre assez naïvement taillée ; pourtant l-i
magier avait su donner à la figure de la mère du Christ un
e expression de tendre pitié, d-infinie bonté. Devant la V
ierge était disposé une sorte d-if à pointes de fer, où en
ce moment achevait de se consumer un cierge de pauvre com
me le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le ficha sur un
e pointe, et, se mettant à genoux, elle pria en patois, ne
0130 sachant parler français, suppliant la vierge Marie co
mme si elle eût été là présente.

Et sa prière peut se tourner ainsi :

« Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon Dieu est ave
c vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus
le fruit de votre ventre est béni aussi.

« Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulem
ent ne sait pas vous parler comme il faut. Mais vous qui c
onnaissez tout, vous me comprendrez bien tout de même. Aye
z pitié de moi, sainte Vierge ! Quelquefois j-ai bien oubl
ié de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens n-ont
pas toujours le temps. Ayez pitié de nous autres, sainte
Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou ! Il n-est pas mauv
ais homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S-il a
fait ce méchant coup, on l-y a poussé, sainte Vierge ! Ce
Laborie était une canaille, de toutes les manières, vous l
e savez bien, sainte Vierge ! Ce qui a fini de faire perdr
0131e patience à mon pauvre homme, c-est qu-il savait de l
ongtemps que ce gueux m-attaquait toujours : il l-avait ou
ï un jour de dedans le fenil.

« Ah ! sainte bonne Vierge ! je vous en prie en grâce, sa
uvez mon pauvre Martissou ! Je vous bénirai tous les jours
de ma vie, sainte Vierge ! et avant de m-en retourner, je
vous ferai brûler une chandelle dix fois plus grande que
celle-ci ; faites-le, sainte Vierge ! faites-le ! »

Tandis que ma mère priait ainsi à demi-voix avec un accen
t piteux, moi, je m-essuyais les yeux. Ayant achevé, elle
fit un grand signe de croix, reprit son bâton par terre, e
t nous sortîmes.

Sous le porche, ma mère demanda à la femme qui nous avait
vendu le cierge où étaient les prisons.

– Là, tout près, dit la femme : vous n-avez qu-à monter d
evant vous la rue de la Clarté ; au bout, vous tournerez à
0132 droite ; une fois sur le Coderc, vous avez les prison
s tout en face.

En arrivant sur la place, bordée à cette époque de maison
s anciennes, dans le genre de celle du coin de la rue Limo
geane, nous vîmes dans le fond, sur l-emplacement où est m
aintenant la halle, l-ancien Hôtel de Ville, où étaient le
s prisons depuis la Révolution. On dit, par dérision : « G
racieux comme une porte de prison », et on dit vrai. Celle
-ci ne faisait pas mentir le proverbe : solidement ferrée
et renforcée de clous, avec un guichet étroitement grillag
é, elle avait un aspect sinistre, comme si elle gardait la
mémoire de tous les condamnés qui en avaient passé le seu
il pour aller aux galères ou à l-échafaud.

Ma mère souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec
un bruit sourd. Un pas accompagné d-un cliquetis de clefs
se fit entendre, et le guichet s-ouvrit.

– Qu-est-ce que vous voulez ? dit une voix dure.
0133
– Voir mon homme, répondit ma mère.

– Et qui est celui-là, votre homme ?

– C-est Martissou, de Combenègre.

– Ah ! l-assassin de Laborie- Eh bien ! vous ne pouvez pa
s le voir sans permission ; mais son avocat est avec lui e
n ce moment : attendez-le quand il sortira.

Et le guichet se referma.

Ma mère s-assit sur le montoir de pierre près de la porte
, et moi, curieux, je reculai de quelques pas pour regarde
r ce vieil Hôtel de Ville qui avait vu passer tant de géné
rations. C-était un assemblage de bâtiments irréguliers, i
négaux, solidement construits pour résister à un coup de m
ain. D-un côté un large et massif corps de logis percé de
baies grillées, haut de trois étages et terminé en terrass
0134e crénelée. De l-autre, une sorte de pavillon carré pl
us étroit, avec une toiture pointue. Entre ces deux bâtime
nts, dans une construction moins haute surmontée d-un mâch
icoulis, s-ouvrait la porte dont j-ai parlé, qui, par une
voûte, conduisait à une petite cour intérieure. Autour de
cette cour, et attenants au reste de l-édifice, étaient ac
colés d-autres bâtiments, quelques-uns ajoutés après coup.
Le tout était dominé par la tour carrée du beffroi, haute
, à créneaux, avec des gargouilles aux angles et un toit t
rès aigu surmonté d-une girouette.

Tandis que je regardais tout ça, la porte se rouvrit et u
n jeune monsieur dit à ma mère :

– C-est vous qui êtes la femme de Martin Ferral ?

– Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j-en étais ca
pable, dit ma mère en se levant.

– Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvr
0135e femme ; mais c-est demain qu-il passe aux assises, v
ous le verrez. Je suis son avocat – continua-t-il – venez
un peu chez moi, j-ai besoin de vous parler.

Et il nous mena dans sa chambre, qui était au deuxième ét
age dans une maison de la rue de la Sagesse, au n- 11, là
où il y a encore une jolie porte ancienne avec des pilastr
es et des ornements sculptés. Ayant monté l-escalier en co
limaçon logé dans une tour à huit pans, le monsieur nous f
it entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commença
à questionner ma mère sur beaucoup de choses, et, à mesure
qu-elle répondait, il écrivait. Il lui demanda notamment
si ces propositions que lui faisait Laborie avaient été en
tendues de quelqu-un, et elle lui répondit que non, que nu
l, sinon mon père, bien par hasard, ne les avait ouïes, pa
rce que cet homme était rusé et hypocrite ; mais qu-il éta
it au su de tout le monde qu-il attaquait les femmes jeune
s qui étaient sous sa main, comme les métayères, ou celles
qui allaient en journée au château. Ça se savait, parce q
u-en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la lessiv
0136e, les femmes se le racontaient, du moins celles qui n
e l-avaient pas écouté, comme la Mïon de Puymaigre.

– Bon, dit l-avocat, je l-ai fait citer comme témoin, ave
c d-autres.

Lorsqu-il eut fini ses questions, il expliqua à ma mère c
e qu-il fallait dire devant la Cour et comment ; qu-elle d
evait narrer tout au long les poursuites malhonnêtes de La
borie, et raconter une par une toutes les misères qu-il le
ur avait faites et fait faire, à cause de ses refus de l-é
couter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui était la vé
rité, que mon père était fou de rage et qu-il n-avait tiré
sur Laborie qu-en le voyant rendre au garde le fusil avec
lequel il l-avait blessée au front, et puis tué sa chienn
e.

Lorsque nous fûmes pour nous en aller, l-avocat demanda à
ma mère où nous étions logés, et, après qu-elle lui eut r
épondu ne savoir encore où nous gîterions, venant seulemen
0137t d-arriver, il prit son chapeau et nous emmena dans u
ne petite auberge, dans la rue de la Miséricorde. Après no
us avoir recommandés à la bourgeoise, il dit à ma mère de
ne pas manquer d-être à dix heures au tribunal, le lendema
in ; et, comme elle lui demandait s-il avait bon espoir, i
l fit un geste et dit :

– Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertai
n ; mais le mieux est d-espérer jusqu-à la fin.

III
Le lendemain, à l-heure dite, nous étions devant le bâtim
ent de l-ancien Présidial, qu-on appelait encore de ce nom
et qui était sur la place du Coderc, juste en face des pr
isons, à l-endroit où est aujourd-hui le numéro 8. De la p
orte d-entrée, on passait sous une voûte qui aboutissait à
une petite cour noire et entourée de grands murs. Tandis
que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens
de chez nous cités comme témoins, voici que des pas lourd
0138s, éperonnés, sonnent sous la voûte, et mon père arriv
e, les mains enchaînées, escorté de trois gendarmes. Ma mè
re poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les g
endarmes, elle se jeta sur son homme, le prit à plein corp
s et l-embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant
que moi, je le tenais par une jambe en pleurant.

– Allons, allons, disaient les gendarmes, c-est assez, c-
est assez, vous le verrez après.

– Donne-moi le drole, dit mon père.

Alors ma mère, me prenant à deux mains, me haussa jusqu-à
son col, que je serrai de toute ma force dans mes petits
bras.

– Mon pauvre Jacquou ! mon pauvre Jacquou ! faisait mon p
ère en m-embrassant.

Enfin, il fallut nous séparer, moitié de gré, moitié de f
0139orce, tirés en arrière par les gendarmes, qui emmenère
nt leur prisonnier.

Après avoir attendu longtemps, lorsqu-un huissier appela
ma mère, nous entrâmes dans une haute salle longue, voûtée
à nervures, et faiblement éclairée par deux fenêtres en o
give donnant sur une cour. Dans le fond, sur une estrade f
ermée par une barrière de bois, il y avait trois juges ass
is devant une grande table couverte d-un tapis vert et enc
ombrée de papiers. Celui du milieu avait une robe rouge, q
ui donnait des idées sinistres ; les deux autres étaient e
nrobés de noir, et tous trois portaient lunettes. De chaqu
e côté de l-estrade étaient assis, devant des tables plus
petites, le procureur et le greffier. Au mur, dans le fond
, au-dessus des juges, un grand tableau représentant Jésus
-Christ en croix, tout ruisselant de sang.

Puis les jurés, les avocats, les gendarmes, l-accusé, le
public : c-était à peu près la même disposition qu-aujourd
-hui ; seulement, maintenant, juges, jurés, avocats, tout
0140ce monde porte la barbe ou la moustache, tandis qu-alo
rs tous étaient bien rasés, moins les gendarmes.

Pendant que ma mère déposait, un monsieur répétait en fra
nçais ce qu-elle avait dit en patois. Moi, je n-y faisais
pas grande attention, occupé que j-étais à regarder mon pè
re qui me regardait aussi ; mais, à un moment, dans l-affe
ction qu-elle y mettait, ma mère haussa fort la voix, et,
me retournant, je vis que tout le monde considérait cette
grande femme bien faite sous ses méchants vêtements, qui a
vait une belle figure, des cheveux noirs et deux yeux qui
brillaient tandis qu-elle parlait pour son homme.

Lorsqu-elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit
son réquisitoire avec de grands gestes et des éclats de vo
ix qui résonnaient sous la voûte. Je ne comprenais pas tou
t ce qu-il disait ; pourtant il me semblait qu-il tâchait
de faire entendre aux douze messieurs du jury que de longt
emps mon père avait l-idée d-assassiner Laborie. Ce qui le
prouvait, à son dire, c-était le propos tenu à Mascret qu
0141elque temps auparavant qu-il ferait un malheur si on t
uait sa chienne, et cela étant, il méritait la mort.

On doit penser en quel état nous étions, ma mère et moi,
en entendant ce procureur parler de mort. Pour mon père, i
l n-avait pas l-air de l-écouter, et son regard fiché sur
nous semblait dire : « Que deviendront ma femme et mon pau
vre drole si je suis condamné ?- »

Le procureur ayant terminé, notre avocat se leva et plaid
a pour mon père. Il fit voir, par tous les témoignages ent
endus, quel gueux c-était que Laborie ; il représenta tout
es les misères qu-il nous avait faites, appuya surtout sur
les propositions malhonnêtes dont il poursuivait sans ces
se ma mère, et enfin montra clairement que c-était par un
coup de colère que mon père avait tué ce mauvais homme, et
non par dessein pourpensé. Bref, il dit tout ce qu-il éta
it possible pour le tirer de là, mais il ne réussit qu-à s
auver sa tête : mon père fut condamné à vingt ans de galèr
es.
0142
Lorsque le président prononça l-arrêt, un murmure sourd c
ourut dans le public, et nous autres, ma mère et moi, nous
nous mîmes à gémir et à nous lamenter en tendant les bras
vers le pauvre homme que les gendarmes emmenaient. Et par
mi tout ce monde qui s-écoulait, j-ouïs le comte de Nansac
dire à Mascret :

– Nous en voilà débarrassés ! il crèvera au bagne.

Le surlendemain, l-avocat, ayant eu une permission, nous
mena voir mon père. Quels tristes moments nous passâmes da
ns cette geôle ! Je coule là-dessus, car, après tant d-ann
ées, ça me fait mal encore d-y penser.

En sortant, la mort dans l-âme, ma mère demanda à l-avoca
t s-il n-y avait aucun moyen de faire quelque peu gracier
mon père ou de faire casser la sentence.

– Non, pauvre femme, dit-il : en se conduisant bien là-ba
0143s, il pourrait avoir quelque diminution de peine ; mai
s, ayant contre lui le comte de Nansac, il n-y faut pas tr
op compter. Pour ce qui est de faire casser l-arrêt, je ne
vois pas de motifs, et d-ailleurs, y en eût-il, je ne con
seillerais pas à votre homme de se pourvoir, parce qu-il p
ourrait y perdre : il ne s-en est fallu de rien qu-il fût
condamné à perpétuité. Restez encore ici – ajouta-t-il en
nous quittant – je tâcherai de vous le faire voir une autr
e fois.

Après la condamnation de mon père, ma mère, ayant perdu t
oute espérance, ne mangeait ni ne dormait. Une petite fièv
re sourde lui faisait briller les yeux et rougir les joues
, et cette fièvre fut en augmentant de manière que le troi
sième jour elle resta au lit, tandis que, moi, je regardai
s à travers les vitres les tuilées noircies des maisons d-
en face, où quelquefois passait lentement un chat qui bien
tôt disparaissait dans une chatonnière. Pourtant, le lende
main, ma mère se leva, et nous allâmes par les rues, nous
promenant lentement, elle me tenant par la main, et revena
0144nt toujours vers la prison, comme si de regarder les m
urailles derrière lesquelles mon père était enfermé, ça no
us faisait du bien.

En d-autres temps, j-aurais été envieux de voir la ville,
mais pour lors, la peine m-ôtait toute idée de m-intéress
er à tant de choses si nouvelles pour moi. Les gens, dans
les rues, sur le pas des portes ou des boutiques, nous dév
isageaient curieusement, connaissant bien à notre air et à
notre accoutrement que nous étions sortis de quelque part
ie des plus sauvages du Périgord : de la Double, ou des la
ndes du Nontronnais, ou de la Forêt Barade, comme il était
vrai.

Dans l-après-dîner du cinquième jour, nous remontions la
rue Taillefer, allant vers Saint-Front, regardant machinal
ement les boutiques des pharmaciens, des liquoristes, des
épiciers, des bouchers, des chapeliers, des marchands de p
arapluies, dont elle était pleine en ce temps, lorsqu-en a
rrivant sur la place de la Clautre nous vîmes un gros rass
0145emblement.

Au milieu de la place, à l-endroit où l-on montait la gui
llotine, il y avait un petit échafaud de quatre ou cinq pi
eds de haut, du milieu duquel sortait un fort poteau qui s
upportait un petit banc. Sur ce petit banc un homme était
assis, les mains enchaînées, attaché au poteau par un carc
an de fer qui lui serrait le cou ; et cet homme, c-était m
on père ! Debout sur l-échafaud le bourreau attendait, et,
autour, quatre gendarmes, le sabre nu, montaient la garde
et maintenaient la foule à distance. Ma mère, voyant son
Martissou en cette triste posture, fit un gémissement doul
oureux et se mit à pleurer dans son tablier, tandis que mo
i, saisi de terreur, je m-attachai à son cotillon en pleur
ant aussi sans bruit. Devant nous, un individu lisait à ha
ute voix l-écriteau attaché au-dessus de la tête du malheu
reux exposé au carcan :

« Martin Ferral, dit le Croquant, de Combenègre, commune
de Rouffignac, condamné à vingt ans de travaux forcés pour
0146 meurtre. »

Nous restâmes là un gros moment, cachés derrière les curi
eux et pleurant en silence. Par instant, lorsque les gens
se remuaient, j-entrevoyais le bourreau qui avait l-air de
s-ennuyer d-être là, et regardait l-heure à une grosse mo
ntre d-argent qu-il tirait du gousset de sa culotte par un
e courte chaîne garnie d-affiquets. En le rencontrant dans
la rue sans le connaître, on n-aurait jamais dit que ce f
ût celui qui guillotinait, tant il avait une bonne figure.
Et puis, il était bien habillé, et, selon le dicton, « br
ave comme un bourreau qui fait ses Pâques », avec sa grand
e lévite bleu de roi, tombant sur des bottes à revers, sa
haute cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de
poêle. Enfin, tant nous attendîmes qu-au clocher de Saint-
Front sonnèrent les quatre heures. Alors le bourreau tira
une clef de sa poche, ouvrit le cadenas du carcan de fer q
ui tenait mon père par le cou, et, le prenant par le bras,
le mena jusqu-au bas de l-escalier de l-échafaud, et le r
emit aux gendarmes qui l-emmenèrent. Nous autres suivions
0147à petite distance, le regardant s-en aller la tête hau
te, l-air assuré, entre les quatre gendarmes. Quoique, sur
le pas des portes et des boutiques, les gens le dévisagea
ssent curieusement, je suis bien sûr qu-il ne cillait pas
tant seulement les yeux. Nous, c-était différent, nous avi
ons la contenance triste, la figure désolée, les yeux moui
llés que nous essuyions d-un revers de main, et ceux qui n
ous voyaient passer disaient entre eux :

– Ça doit être sa femme et son drole.

Cette nuit-là, je dormis mal. La tête pleine de mauvais r
êves, je me réveillais des fois en sursaut et je me serrai
s contre ma mère, qui, elle, la pauvre femme, ne dormait p
as du tout, et, pour me tranquilliser, me prenait et m-emb
rassait longuement. Lorsque vint le jour, elle se leva, et
, me laissant sommeiller, alla s-asseoir près de la fenêtr
e, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ains
i je la vis sur la chaise, lorsqu-à sept heures j-ouvris l
es yeux, les bras allongés, les mains jointes, la tête pen
0148chée, le regard fiché sur le plancher. De la rue monta
ient les cris des marchands de tortillons et de châtaignes
, ce qui acheva de m-éveiller. Ma mère m-ayant habillé, no
us sortîmes, pensant revoir mon père ce jour-là, comme son
avocat nous l-avait fait espérer : aussi, nous allâmes dr
oit à la prison où il nous avait dit de l-attendre. En che
min, ma mère acheta pour deux liards de châtaignes sèches
qui n-étaient guère bonnes, car la saison était passée, et
nous fûmes nous asseoir contre cette terrible porte ferré
e. Cependant que nous étions là, moi prenant les châtaigne
s, une à une, dans la poche du tablier de ma mère, elle so
ngeant tristement, voici qu-une grande voiture à caisse no
ire, longue, en forme de fourgon couvert et percée seuleme
nt sur les côtés de petits fenestrous grands comme la main
et grillés de fer, s-arrêta devant la prison. Un homme en
descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu à une
buffleterie blanche, et s-en fut frapper à la porte de la
prison qui s-ouvrit et se referma sur lui.

Aussitôt arrivèrent des enfants, des curieux, des gens de
0149 loisir, qui s-attroupèrent autour de la voiture, disa
nt entre eux :

– Voilà la galérienne qui va emmener ceux qui ont été con
damnés dernièrement.

Nous nous étions levés transis, ma mère et moi, oyant ça,
lorsque la porte se rouvrit, et l-homme au briquet en sor
tit, précédant un gendarme après lequel venaient trois hom
mes enchaînés, dont le dernier était mon père ; un autre g
endarme les suivait. L-homme gris ouvrit derrière la voitu
re une petite porte pleine, solidement ferrée, et fit mont
er les condamnés. En voyant ainsi partir mon père, sans no
us être fait les adieux, nous autres jetions les hauts cri
s en pleurant ; mais lui, quoique poussé par les gendarmes
, se retourna et cria à ma mère :

– Du courage, femme ! pense au drole !

Là-dessus, un gendarme monta derrière lui, la porte fut r
0150efermée à clef, l-autre gendarme se mit devant avec l-
homme en gris, et le postillon enleva ses trois chevaux qu
i partirent au grand trot.

Pendant un moment, nous restâmes là, tout étourdis, comme
innocents, nous lamentant, sans faire attention aux badau
ds qui s-étaient assemblés autour de nous. Pourtant, j-ouï
s un homme en tablier de cuir qui disait :

– Moi, je l-ai vu juger, celui-là, et sur ma foi il vaut
cent fois mieux que celui qu-il a tué- Quant à ceux-là qui
l-ont poussé à bout, ils sont plus coupables que lui ! Ah
! il y a quelque vingtaine d-années, on les aurait mis à
la raison !

Etant allés chez l-avocat, il fut bien étonné d-apprendre
que mon père était parti, car on lui avait assuré que la
galérienne ne devait passer que le lendemain. Mais, soit q
u-on l-eût trompé à l-exprès, ou bien qu-elle eût avancé d
-un jour, c-était fini, il fallait se faire une raison, co
0151mme il nous dit. Après qu-il nous eût réconfortés de b
onnes paroles, et un peu consolés en nous promettant de no
us donner des nouvelles de mon père, ma mère le remercia b
ien fort de tout ce qu-il avait fait pour sauver son pauvr
e homme, et aussi de toutes ses bontés pour nous. Et comme
elle ajoutait que, n-ayant rien, elle était totalement in
capable de le récompenser de ses peines, il lui répondit :

– Je ne prends rien aux pauvres gens ; ainsi ne vous trac
assez pas pour cela.

Là-dessus, ma mère lui demanda son nom, l-assurant que, l
-un et l-autre, nous lui serions reconnaissants jusqu-à la
mort.

– Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il ; je suis content de
n-avoir pas obligé des ingrats ; mais il ne faut rien exa
gérer : je n-ai fait que mon devoir d-homme et d-avocat.

0152 Ayant quitté M. Fongrave, ma mère se décida à partir
tout de suite, vu que nous n-avions plus de motif de reste
r à Périgueux, et qu-il était encore de bonne heure. Aupar
avant nous fûmes à l-auberge, où elle demanda à la bourgeo
ise ce que nous devions, en tremblant de n-avoir pas assez
d-argent ; mais l-autre lui répondit :

– Vous ne me devez rien du tout, brave femme ; M. Fongrav
e a tout payé à l-avance ; et même, tenez, il m-a chargée
de vous remettre ça.

Et elle lui tendit un écu de cent sous plié dans du papie
r.

– Mon Dieu ! fit ma mère les larmes aux yeux, il y a enco
re de braves gens dans le monde !- Dites à M. Fongrave, je
vous prie en grâce, que je ne l-ai pas assez remercié tou
t à l-heure, mais que tous les jours de ma vie, en me rapp
elant le malheur de mon pauvre homme, je penserai à sa bon
té !
0153
– Ah ! dit la femme, c-est un bien brave jeune monsieur !
Et, sans vouloir faire du tort aux autres avocats, je cro
is qu-il n-y en a guère comme lui !

Au sortir de l-auberge, ayant gagné la place du Greffe, n
ous redescendîmes vers le faubourg des Barris, et un insta
nt après, nous étions dans la campagne, sur la grande rout
e.

Ma mère, me tenant par la main pour m-aider, marchait le
petit pas. Par moment, elle soupirait fort, comme si elle
eût reçu un mauvais coup, en songeant à la rude vie de gal
ère qu-allait mener mon père là-bas : où ? nous ne savions
. Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était moi
ns angoissée qu-en venant, car la terrible image de la gui
llotine avait disparu de son imagination ; mais il lui res
tait l-épouvantable pensée de son pauvre Martissou séparé
d-elle à tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit
le comte de Nansac, de chagrin et de misère, sous le bâto
0154n des argousins.

A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse
charrette de roulage, attelée de quatre forts chevaux, éta
it arrêtée. Nous avions dépassé l-endroit de deux ou trois
cents pas, quand derrière nous se fit entendre le bruit d
es grelots que les chevaux avaient à leur collier. Celui q
ui les conduisait était un grand gaillard avec une blouse
roulière, la pipe à la bouche, qui faisait claquer son fou
et à tour de bras, tandis que, sur la bâche, un petit chie
n loulou blanc courait d-un bout à l-autre de la carriole
en jappant. Aussitôt que l-équipage nous eut rejoints, l-h
omme nous accosta sans façon et demanda à ma mère où nous
allions ; sur sa réponse, il lui dit :

– Moi, je vais souper à Thenon, ce soir ; je vais vous fa
ire porter ; vous avez l-air bien las, pauvres !

Et sans attendre le consentement de ma mère, il arrêta se
s chevaux et me logea dans une grande panière suspendue so
0155us la charrette, où il y avait de la paille et sa limo
usine. Je me couchai là, et bientôt, bercé par le mouvemen
t, je m-endormis.

Lorsque je me réveillai, le soleil baissait, allongeant s
ur la route les ombres de l-équipage, et celle du roulier
qui marchait à la hauteur de la croupe de son limonier. En
cherchant ma mère des yeux, je vis ses lourds sabots se b
alançant sous le porte-faignant où elle était assise. Nous
approchions lors de Fossemagne, et, ma mère voulant desce
ndre, le roulier lui dit que de s-engager dans les bois av
ec la nuit qui allait venir, ça n-était pas bien à propos
; qu-il nous valait mieux venir jusqu-à Thenon où il nous
ferait souper et coucher. Mais ma mère le remercia bien, e
t lui répondit qu-ayant une bonne heure et demie de jour e
ncore, nous avions le temps d-arriver chez nous.

– Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrêta
nt ses chevaux.

0156 Ma mère l-ayant derechef remercié de son obligeance q
ui nous avait rendu bien service, il dit que ça n-était ri
en, nous donna le bonsoir, fit claquer son fouet, cria :

– Hue !-

Et les chevaux repartirent, démarrant avec effort leur lo
urde charge.

Nous refîmes à rebours le chemin que nous avions fait que
lques jours auparavant pour aller à Périgueux ; bien repos
és, grâce à ce brave garçon de roulier, nous marchions d-u
n bon pas, mesuré tout de même sur mes petites jambes. Sur
son épaule, ma mère portait, percée avec son bâton, une t
ourte de cinq livres qu-elle avait achetée à Périgueux ava
nt de partir. Au Lac-Gendre, les métayers qui nous avaient
vus à l-aller nous demandèrent comment ça s-était passé,
et, sur la réponse de ma mère, la femme s-écria :

– Sainte bonne Vierge ! c-est-il possible !
0157
Puis elle nous convia à entrer, disant que nous mangerion
s la soupe avec eux ; mais, pour dire le vrai, je crois qu
e ça n-était pas une invitation bien franche, car elle n-i
nsista guère, lorsque ma mère s-excusa, disant que nous n-
avions que juste le temps d-arriver avant la nuit. Ayant é
changé nos : « A Dieu sois », les quittant, nous entrâmes
en pleine forêt.

Le soleil éclairait encore un peu la cime des grands arbr
es, mais l-ombre se faisait sous les taillis épais, et au
loin, dans les fonds, une petite brume flottait légère. La
fraîcheur du soir commençait à tomber ; de tous côtés adv
olaient vers la forêt les pies venant de picorer aux champ
s, et, dans les baliveaux où elles se venaient enjucher, e
lles jacassaient le diable avant de s-endormir, comme c-es
t leur coutume.

Lorsque nous fûmes dans ce petit vallon qui vient du Gran
d-Bonnet, passe sous La Granval et descend vers Saint-Geyr
0158ac, le soleil tomba tout à fait derrière l-horizon des
bois, et le crépuscule s-étendit sur la forêt, assombriss
ant les coteaux boisés, et, autour de nous, les coupes de
châtaigniers. En même temps l-angélus du soir tinta assez
loin devant nous, au clocher de Bars, et bientôt, sur main
droite, plus faiblement, à celui de Rouffignac. Ma mère a
lors me reprit par la main et pressa le pas ; malgré ça, i
l était nuit close lorsque nous fûmes à la tuilière.

La porte était toujours fermée au moyen du bout de corde
qui y avait été mis en partant ; lorsqu-il fut défait, nou
s entrâmes. Rien ne semblait dérangé dans la cahute, mais,
revenant de Périgueux où nous avions vu de belles maisons
et de jolies boutiques, elle nous parut plus misérable qu
-auparavant ; joint à ça, que l-idée de mon père nous aura
it fait trouver triste la plus belle demeure. Je dis que r
ien n-était dérangé dans la maison ; pourtant, lorsque ma
mère eut allumé une chandelle de résine au moyen de la pie
rre à fusil et d-une allumette soufrée, elle vit sur la te
rre battue la trace de gros souliers ferrés : qui pouvait
0159être venu ? pour quoi faire ? des voleurs ? et quoi vo
ler ? Enfin, ne sachant comment expliquer ça, ma mère mit
la barre à la porte, après quoi, ayant mangé un morceau de
pain, nous fûmes nous coucher.

Dès le jour ensuivant, malgré tout son chagrin, la pauvre
femme s-inquiéta de trouver des journées. De retourner ch
ez Géral, il n-y fallait point songer, à cause de la serva
nte qui « coupait le farci » chez lui, comme on dit de cel
les qui font les maîtresses ; moi, je le regrettais fort à
cause de Lina. Dans ce pays par là, il y avait plus de mé
tayers et de petits biens que de bons propriétaires employ
ant des journaliers. A l-autre bout de la forêt, vers Sain
t-Geyrac, c-était la terre de l-Herm, dont il ne pouvait ê
tre question. Du côté de Rouffignac, en deçà, il y avait T
ourtel qui appartenait à M. de Baronnat, qui, à ce que j-a
i ouï dire depuis, était un ancien juge du parlement de Gr
enoble ; au-delà, il y avait le château du Cheylard, où el
le aurait encore pu trouver quelques journées maintenant q
ue le travail sortait ; mais ces endroits étaient trop loi
0160n de la tuilière. A force de chercher, ma mère trouva
à s-employer chez un homme de Marancé dont l-aîné était pa
rti s-enrôler, car, en ce moment, on ne tirait plus au sor
t depuis la chute de Napoléon. Cet homme donc, ayant besoi
n de quelqu-un pour l-aider, car sa femme ne pouvait guère
, ayant toujours un nourrisson au col et cinq ou six autre
s droles autour de ses cotillons, prit ma mère à raison de
six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu-elle voulut par
ler de m-amener, comme chez Géral, il lui dit roidement qu
-il y avait bien assez de droles chez lui pour le faire en
rager, qu-il y en avait même trop, et qu-ainsi il n-en vou
lait pas davantage.

Ma mère se désolant de ça, je lui dis de ne pas se faire
de mauvais sang en raison de moi ; que je resterais très b
ien seul à la tuilière, sans avoir peur. Malgré ça, elle n
-en était pas plus contente ; mais ainsi qu-on dit communé
ment : « Besoin fait vieille trotter » ; les pauvres gens
ne font pas souvent à leur fantaisie, et il lui fallut se
résigner.
0161
Tous les matins donc, à la pique du jour, elle s-en allai
t à Marancé, qui était à environ trois quarts d-heure de c
hemin ; moi, je restais seul. Le premier jour, je ne bouge
ai guère de la maison et des environs, mais je m-ennuyai v
ite d-être ainsi casanier, et je me risquai dans la forêt.
Des loups, je n-en avais pas peur, sachant bien qu-en cet
te saison où ils trouvent à manger des chiens, des moutons
, des oies, de la poulaille, ils ne sont pas à craindre po
ur les gens, et dorment dans le fort sur leur liteau lorsq
u-ils sont repus, ou sinon, vont rôder au loin autour des
troupeaux. D-ailleurs, j-avais dans ma poche le couteau de
mon père attaché au bout d-une ficelle, et, avec un bâton
accourci à ma taille, ça me donnait de la hardiesse. Pour
les voleurs, on disait bien qu-il s-en cachait dans la fo
rêt, mais je n-y pensais point : c-est un souci dont les p
auvres sont exempts ; malheureusement, il leur en reste as
sez d-autres.

Dans les temps anciens, à ce qu-il paraît, la forêt était
0162 beaucoup plus vaste et considérable que maintenant, c
ar elle s-étendait sur les paroisses de Fossemagne, de Mil
hac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Mortema
rt, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu-aux portes de
Thenon. Encore à cette époque où j-étais petit drole, quoi
que moins grande qu-autrefois, elle était cependant bien p
lus étendue qu-aujourd-hui, car on a beaucoup défriché dep
uis. Elle se divisait, ainsi qu-aujourd-hui, en plusieurs
cantons, ayant un nom particulier : forêt de l-Herm, forêt
du Lac-Gendre, forêt de La Granval ; mais, lorsqu-on parl
ait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on
dit encore : « la Forêt Barade », qui vaut autrement à dir
e comme « la Forêt Fermée », parce qu-elle dépendait des s
eigneurs de Thenon, de la Mothe, de l-Herm, qui défendaien
t d-y mener les troupeaux.

Les bois n-étaient pas en trop bon état partout, au temps
où nous étions à la tuilière : on y avait mis le feu autr
efois à quelques places, et puis l-ancien noble à qui pres
que toutes ces forêts appartenaient à la Révolution, s-éta
0163nt ruiné, disait-on, avait fait couper les futaies, av
ancé des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande
partie de ses bois pour un morceau de pain. Malgré ça, on
y trouvait encore, quelques années après, des taillis épa
is et de beaux arbres dans les endroits difficiles à explo
iter. Il y avait aussi, dans les endroits écartés, dans le
s fonceaux perdus, des fourrés drus, d-ajoncs, de genêts,
de brandes, de bruyères, entremêlés de ronces et de fougèr
es qui semblaient de petits arbres. C-est dans ces fourrés
impénétrables que les sangliers, appelés en patois porcs-
singlars, avaient leur bauge, d-où ils sortaient la nuit p
our aller fouir les champs de raves ou de pommes de terre
autour des villages. On ne les voyait guère de jour, sinon
lorsqu-ils étaient chassés par la meute du comte ; ou bie
n c-était une laie traversant une clairière, au loin, suiv
ie de ses petits trottinant après elle.

Deux chemins coupaient la forêt : le grand chemin royal d
e Bordeaux à Brives ou, autrement, de Limoges à Bergerac,
qui passait à l-Herm, à la Croix-de-Ruchard où s-embrancha
0164it un chemin venant de Rouffignac, et ensuite allait,
toujours en plein bois, jusqu-au Jarripigier, pour de là g
agner Thenon. L-autre était le grand chemin de traverse d-
Angoulême à Sarlat qui, venant de Milhac-d-Auberoche, pass
ait près du Lac-Nègre, au Lac-Gendre, et, à un quart de li
eue de Las Motras, allait croiser le chemin de Bordeaux à
Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur la gauc
he de Bars.

Ces chemins n-étaient pas tenus comme les routes d-aujour
d-hui. C-étaient, du moins les deux premiers, de grandes v
oies larges de quarante et quarante-huit pieds, comme ça s
e voit encore à des tronçons qui restent, lorsque les rive
rains n-ont pas empiété. Elles montaient tout bonnement da
ns les montées, descendaient dans les descentes, sans remb
lais ni déblais, gazonnées par places, ravinées par d-autr
es, et s-en allaient directement où elles devaient aller,
sans chercher de détours, tristes et grandioses entre les
immenses bois noirs qui les bordaient. Quelquefois, en voy
ant, l-espace d-une demi-lieue, ces routes s-allonger tout
0165 droit, jusqu-en haut d-une côte, sans un voyageur, sa
ns un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, défoncé
es, envahies çà et là par les herbes sauvages ou des bruyè
res rases, il semblait que sur cette voie déserte, ruinée,
allaient apparaître, escortés par des cavaliers de la mar
échaussée prévôtale, les mulets du fisc portant les écus d
e la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Aill
eurs, dans une combe sauvage, traversée par la route, c-ét
ait un fond d-aspect sinistre, humide l-été, dont l-hiver
faisait une fondrière, loin de toute habitation, en plein
bois, entouré de halliers épais : lorsque tombait la nuit,
on se prenait à regarder autour de soi, comme si des vole
urs de grand chemin étaient prêts à sortir des taillis som
bres. Outre ces grands chemins, il y avait des pistes trac
ées par les charrettes qui enlevaient les brasses de bois,
pistes qui s-effaçaient après l-exploitation des coupes,
et des petits sentiers de braconniers qui s-enfonçaient da
ns les fourrés, serpentaient sous les taillis, suivaient l
es combes, contournaient les coteaux, ou s-entrecroisaient
à leur cime où était un poste pour le lièvre.
0166
On ne rencontrait guère jamais personne dans les bois. Qu
elquefois, le soir, on apercevait un paysan en bonnet de c
oton bleu, du foin dans ses sabots l-hiver, pieds nus l-ét
é, cachant la batterie de son fusil sous sa veste déchirée
, qui s-enfonçait dans les taillis, et allait au clair de
lune se poster à l-orée d-une clairière, pour guetter le l
ièvre sortant de son fort et allant au gagnage ; ou bien,
sur une cafourche hantée par les loups, attendre, caché de
rrière une touffe de genêts, la bête à l-oreille pointue q
ui, au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement en lev
ant le museau vers la lune. Dans la journée, de loin en lo
in, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa p
laque au bras, venant donner de la bruyère à couper, ou du
bois à faire ; et, plus rarement encore, une file de cinq
à six mulets portant du charbon pour la forge des Eyzies.

Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais
comme un écureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand
0167arbre sur la cime d-une haute butte, je montais jusqu-
au faîte, et je regardais l-immensité des bois qui s-étend
aient à perte de vue sur les plateaux, les croupes et les
creux ravinés. Çà et là, dans une éclaircie, une maison is
olée sur la lisière de la forêt, un clocher pointu au-dess
us des masses sombres des bois, ou la fumée d-une charbonn
ière, flottant lourdement comme une brume épaisse dans les
combes et les fonds. De tous côtés, presque, les puys, le
s coteaux et les vallons s-enchevêtraient et s-étageaient
pour gagner les plateaux du haut Périgord, tandis qu-au mi
di, dans le lointain, au-delà de la Vézère, les grandes co
llines du Périgord noir fermaient l-horizon bleuâtre. Auto
ur de moi, nul bruit : quelquefois seulement, le battement
d-ailes d-un oiseau effarouché, ou le passage, dans le fo
urré, d-un renard cheminant la queue traînante. Au loin, c
-était le jappement clair d-un chien labri sur la voie du
lièvre, ou la corne d-appel de quelque chasseur huchant se
s briquets, ou bien encore une vache bramant lamentablemen
t après son veau, livré au boucher de Thenon.

0168 Puis, quand venait le midi, l-angélus tintait à tous
les clochers d-alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffig
nac, Saint-Geyrac, Milhac-d-Auberoche, et la musique de to
utes ces cloches aux sonorités variées s-épandait sur la f
orêt silencieuse. Je restais là, enjuché sur mon arbre, rê
vant à ces choses vagues qui passent dans les têtes d-enfa
nts, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la fo
rêt, vaste herbier de plantes sauvages chauffé par le sole
il, écoutant le coucou chanter au fond des bois, et, plus
au loin, un autre lui répondre, comme un écho affaibli. D-
autres fois, c-était un geai miauleur, qui s-était appris
à imiter les chats, autour des maisons, à la saison des ce
rises, et qui s-envolait bientôt en m-apercevant.

J-aimais cette solitude et ce quasi-silence, qui amortiss
aient, sans que j-y fisse attention, les cruels ressouveni
rs de mon pauvre père, et, tous les jours, pendant que ma
mère travaillait à Marancé, je courais dans les bois, mang
eant une mique ou un morceau de pain apporté dans ma poche
, me gorgeant de fruits sauvages, buvant dans les creux où
0169 l-eau s-assemblait, car il n-y a guère de sources dan
s la forêt, et me couchant sur l-herbe lorsque j-étais las
. Pas bien loin de Las Motras, il y a, dans un creux, un p
etit lac appelé le Gour ; on dit qu-on n-a jamais pu en so
nder le fond, mais peut-être, on n-a jamais bien essayé. E
n ce temps-là, le Gour était environné d-épais fourrés, et
l-eau dormait là tranquille et claire, ombragée par de gr
ands arbres qu-elle réfléchissait : frênes, fayards ou hêt
res, érables et chênes robustes. Il y avait même, penché s
ur le petit lac, un tremble argenté, venu là par hasard, d
ont les feuilles frémissaient avec un bruit léger comme ce
lui d-une aile d-insecte. J-allais quelquefois me coucher
là ; sous les hautes fougères, et quand le soleil commença
it à baisser, alors qu-aux environs un mâle de tourterelle
roucoulait amoureusement, j-épiais les oiseaux, altérés p
ar la chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en avait
de toute espèce : geais, loriots, merles, grives, pinsons
, linots, mésanges, fauvettes, rouges-gorges ; ils arrivai
ent voletant, se posaient sur une branche, tournaient la t
ête de droite, de gauche, et, lorsqu-ils voyaient qu-il n-
0170y avait pas de danger, ils s-abattaient au bord du Gou
r, et buvaient à gorgées en levant le bec en l-air pour fa
ire couler l-eau. Des fois, les uns se baignaient en faisa
nt aller leurs ailes, comme des enfants qui battent l-eau
à la baignade et, après, se secouaient pour se sécher et s
-éplumissaient.

Il me semblait, à moi, sur qui pesait toujours, quoique m
oins lourdement, le malheur de mon père, il me semblait, j
e dis, que ces petites bêtes, libres dans les bois, étaien
t heureuses, n-ayant souci de rien, se levant avec le sole
il, se couchant avec lui, et, le jabot bien garni, dormant
tranquilles la tête sous leur aile. Pourtant, je me venai
s à penser aussi que l-hiver elles n-étaient pas trop à le
ur affaire, lorsqu-il gelait fort et que la neige était ép
aisse : il y en avait alors qui devaient jeûner. Les merle
s, les grives, les geais, trouvent toujours quelques grain
s de genièvre, quelques prunelles de buisson, des baies de
viorne ou de sureau, ou encore quelques alises restées à
la cime de l-arbre. Mais les autres pauvres petits oisillo
0171ns ne trouvent plus de graines, ni de bestioles à pico
rer, et, si la neige tient, si le froid est dur, affaiblis
par le jeûne, une nuit où il gèle à pierre fendre, ils to
mbent morts de la branche, et restent là, le bec ouvert, l
es plumes hérissées, les pattes roides. D-autres fois, c-e
st un chat sauvage qui, dans l-obscurité, monte à l-arbre
et les emporte, ou encore un chasseur à l-allumade, qui vi
ent avec sa lanterne, tandis que tout dort, et d-un coup d
e palette assomme les imprudents qui s-enjuchent trop bas
: ah ! il y a de la misère pour tous les êtres sur la terr
e.

Le dimanche, ma mère restait à la tuilière, bien contente
d-être avec moi, et elle s-occupait de rapetasser nos pau
vres hardes, qui en avaient grand besoin, surtout les mien
nes, car on pense bien qu-avec cette vie dans les bois, à
traverser les ronciers, à grimper aux arbres, mes culottes
et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-là, elle fais
ait de la soupe avec quelque chose qu-on lui avait donné,
ou avec des haricots que nous appelons mongettes, et il no
0172us semblait bon de manger comme ça ensemble, étant tou
te la semaine chacun de notre côté. La nécessité enseigne
de bonne heure les enfants du pauvre ; lors donc que j-éta
is seul, s-il restait un peu de bouillon, je le faisais ch
auffer quelquefois, et je me trempais de la soupe dans une
petite soupière ; mais, ordinairement, j-aimais mieux all
er courir.

Avec ça, je mangeais des frottes d-ail, ménageant le sel,
comme de juste, car il était cher, ou bien des pommes de
terre à l-étouffée, des miques, et puis des fruits venus s
ur des arbres sauvages, semés par les oiseaux dans les boi
s : cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mauvais percès
ou alberges, trouvés dans quelque vigne perdue à la lisiè
re de la forêt. Des fois, ma mère me portait dans la poche
de son tablier un morceau de millassou dont elle s-était
privée, la pauvre femme, mais il lui fallait se cacher pou
r ça, parce que l-homme de Marancé, qui regrettait le pain
qu-on mangeait, se serait fâché s-il s-en était donné gar
de. Malgré tout, je profitais comme un arbre planté en bon
0173 terrain, et je devenais fort, car, quoique n-ayant qu
e huit ans, j-en paraissais bien dix. Ma connaissance auss
i s-était bien faite ; je parlais avec ma mère de choses q
ue les enfants ignorent d-ordinaire, et je comprenais des
affaires au-dessus de mon âge : je crois que la misère et
le malheur m-avaient ouvert l-entendement.

Il y en a qui diront :

– Alors vous viviez comme des higounaous, des huguenots !
vous n-alliez pas à la messe le dimanche, ni à vêpres ?

Eh ! non, nous n-y allions pas. Ma mère, la pauvre, croya
it bien au paradis et à l-enfer ; elle savait bien qu-elle
se damnait en faisant ainsi ; d-ailleurs, elle ne pouvait
l-ignorer, car le curé, l-ayant rencontrée un soir qu-ell
e revenait, harassée de sa journée, le lui avait reproché,
disant que de ne pas aller à la messe, de ne point se con
fesser, ni faire ses Pâques, c-était vivre comme la chenai
lle . Non, elle n-allait pas à l-église et ne m-y menait p
0174oint, faute de n-avoir le temps, disait-elle, mais il
y avait autre chose. S-il faut dire la vérité, elle s-étai
t brouillée avec le bon Dieu : elle lui en voulait, et sur
tout à la Sainte Vierge, de ce que mon père avait été cond
amné. Elle convenait bien qu-il devait être puni, mais non
pas de mort, parce que les vrais coupables, ceux qui l-av
aient poussé à faire ce coup, c-était le comte, qui avait
donné l-ordre injuste et méchant de tuer notre chienne, et
puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses
propositions malhonnêtes. Je dis : puni de mort, car, en
ce temps-là, ce n-était pas comme à présent, où les forçat
s sont mieux soignés et plus heureux là-bas, dans les îles
, que les pauvres gens de par chez nous. Ceux qui tenaient
dix ans à cette vie des galères avaient la carcasse solid
e ; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu-on en
voyait à Rochefort, dans les marais de la Charente. Et jus
tement, c-était là qu-on avait mis mon père, sur la demand
e du comte de Nansac, comme M. Fongrave nous le fit savoir
. Dans le commencement, comme on nous avait dit que Rochef
ort était plus près de la tuilière que Brest ou Toulon, no
0175us nous en contentions, comme si d-être séparés de cin
quante, ou de cent, ou de deux cents lieues, ça n-était pa
s la même chose pour nous. Mais, depuis, j-ai su par un ma
rinier de Saint-Léon que c-était là qu-on envoyait ceux do
nt on voulait se défaire.

Et pour mon pauvre père, ça ne fut pas long. Tout le jour
à travailler dans les boues de la rivière, nourri de mauv
aises fèves, enchaîné la nuit sur le lit de planches, il a
ttrapa les terribles fièvres du bagne. Et puis, la perte d
e sa liberté et le chagrin le minaient plus que la maladie
: aussi, au bout de quelques mois, le pauvre misérable mo
urut désespéré.

L-avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma m
ère, et lui dit brutalement devant le curé, qui était avec
lui sur la place de l-église :

– Ton homme est mort là-bas, il y eut hier quinze jours ;
tu peux lui faire dire des messes.
0176
– Les pauvres gens n-en ont pas besoin, repartit ma mère
: ils font leur enfer en ce monde.

Et elle s-en alla. Il était nuit noire lorsqu-elle arriva
à la tuilière, où je l-attendais au coin du feu en faisan
t cuire des châtaignes sous la cendre pour mon souper. San
s me rien dire, elle défit son mouchoir de tête, et, se re
coiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui
était ramenée en avant.

Il faut dire qu-autrefois il y avait des manières différe
ntes de se coiffer en mouchoir : les filles laissaient pen
dre un long bout par derrière, sur le cou, comme pour pêch
er un mari ; les femmes glorieuses d-avoir un homme ramena
ient fièrement ce bout en avant sur l-oreille, tandis que
les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, désolé
es de leur viduité. D-après cette explication, on comprend
que ce bout de mouchoir, arrangé d-une certaine façon, ét
ait l-emblème du mariage désiré par les filles, possédé pa
0177r les femmes et regretté par les veuves : cela tout na
ïvement, et sans penser à mal.

En ce temps-là, je ne connaissais pas la signifiance de c
ette pointe de mouchoir, et je regardais faire ma mère, to
ut étonné. Lorsqu-elle eut fini, elle prit une gibe, sorte
de forte serpe au bout d-un long manche, et, me tenant pa
r la main, elle m-emmena à travers la forêt.

Elle marchait d-un pas rapide, m-obligeant ainsi à courir
presque, muette, farouche, serrant ma main dans la sienne
d-une pression égale et forte. Elle ne connaissait pas au
ssi bien la forêt que l-homme de la Mïon ; et puis, d-aill
eurs, son idée qui la poussait en avant l-empêchait de se
bien diriger dans la nuit, de manière que, voulant aller à
l-Herm, elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-
Nègre ; ce que voyant et qu-elle avait failli son chemin,
ma mère tourna droit vers le midi. Nous allions toujours s
ans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave dans
ce long silence, et ému par avance à la pensée de quelque
0178terrible révélation. Dans les bois, les feuilles secou
ées par un vent humide tombaient au pied des arbres, ou qu
elquefois, enlevées par une rafale, tourbillonnaient dans
la nuit, passant sur nos têtes comme une innumérable troup
e de sansonnets emportés par la bourrasque. Dans les senti
ers semés de feuilles mortes, des flaques d-eau, pareilles
à des miroirs sombres où rien ne se reflétait, clapotaien
t sous nos sabots. Et nous marchions toujours grand pas, m
a mère, sa gibe sur l-épaule, moi entraîné par elle, et en
veloppés tous deux de l-obscurité sinistre des bois. Enfin
, sur les onze heures, nous vîmes sur la lisière de la for
êt se dresser dans le ciel noir les toits pointus du châte
au de l-Herm, et ma mère pressa le pas en contournant le c
oteau pour éviter le village. En arrivant au découvert, le
ciel se montra gris, rayé de bandes noirâtres avec de gra
nds nuages qui couraient vers l-est poussés par le vent de
travers. En rencontrant les fossés de l-enceinte, ma mère
les longea et, s-arrêtant en face de la porte extérieure,
la tête haute, les yeux brillants, les cotillons fouettés
par le vent, me dit :
0179
– Mon drole, ton père est mort là-bas aux galères, tué pa
r le monsieur de Nansac : tu vas jurer de le venger ! Fais
comme moi !

Et suivant le rite antique des serments solennels, usité
dans le peuple des paysans du Périgord depuis des milliers
d-années, elle cracha dans sa main droite, fit une croix
dans le crachat avec le premier doigt de la main gauche et
tendit la main ouverte vers le château.

– Vengeance contre les Nansac ! dit-elle trois fois à hau
te voix.

Et, moi, je fis comme elle et je répétai trois fois :

– Vengeance contre les Nansac !

Cela fait, tandis que les grands chiens hurlaient au chen
il, ayant côtoyé les maisons du village endormi, nous fûme
0180s prendre le vieux grand chemin royal qui passe près d
e l-Herm et traverse les bois en se dirigeant vers Thenon.
Trois quarts d-heure après, nous étions à la Croix-de-Ruc
hard, qui se trouve maintenant sur la lisière de la forêt,
et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrâmes da
ns les bois de La Granval, suivant les sentiers pour reven
ir à la tuilière, où nous fûmes rendus sur les deux heures
du matin.

A l-âge que j-avais alors, le dormir est un besoin presqu
e aussi fort que le manger et le boire. Lorsque je me réve
illai le lendemain, il faisait grand jour, et j-étais seul
dans le lit, ma mère étant partie de bonne heure au trava
il. Je restai là un moment, regardant à l-autre bout de no
tre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuilée
effondrée, faisant une flaque dans le sol, et lors je pen
sai à tous les malheurs qui nous tombaient dessus. La mort
de mon père, quoiqu-elle m-eût fait une bien grosse peine
, ne m-avait pas surpris, car nous nous y attendions, ma m
ère et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce que po
0181uvait être cet enfer des galères, nous imaginions des
choses si terribles, et pourtant si vraies, que la mort po
uvait être considérée comme une délivrance. Oh ! en être r
éduit à préférer la mort pour ceux qu-on aime, quelle tris
te chose ! Aussi quelle haine farouche pour les Nansac gro
uillait en moi, pareille à un de ces n-uds de vipères acco
uplées que je trouvais parfois dans la forêt !

Après ces tristes pensers, j-éprouvais du soulagement à s
entir dans mon c-ur une grande reconnaissance pour M. Fong
rave, qui avait été si bon pour nous. Il me semblait que t
ant que nous n-aurions pas en quelque manière marqué notre
reconnaissance à l-avocat de mon père, je ne serais pas à
mon aise. En cherchant en moi-même ce que nous pourrions
faire pour ça, je vins à penser que lui envoyer un lièvre,
ça serait à propos. Je me souvins alors que, dans le tiro
ir du cabinet, il y avait des setons ou lacets de laiton d
ont se servait mon père, et, sautant du lit incontinent, j
e mis ma culotte, soutenue à mode de bretelle par un bout
de ficelle que j-avais faite avec du chanvre, et j-allai a
0182u tiroir. Je fus content de voir qu-il y avait une diz
aine de setons, et, sans plus tarder, je pris une mique et
, en la mangeant, je m-en fus à la recherche de passages d
e lièvres, où je pourrais en poser. Après avoir bien viré,
tourné, je remarquai trois coulées assez fréquentées, et,
le soir, ayant flambé trois de ces collets, je les cachai
dans une poignée de fougères, et au soleil entrant, ou co
uchant, si l-on veut, je m-en fus les placer. Je posai le
premier dans un passage à deux pas du sentier, attaché à u
ne forte poussée de chêne. J-en mis un autre sur la lisièr
e d-un bois à un endroit où j-avais connu que le lièvre pa
ssait souvent pour aller faire sa nuit dans les terres aut
our des villages, et enfin le troisième à la croisée de de
ux petits sentiers qui devait être un poste pour la chasse
aux chiens courants.

Le lendemain matin, de bonne heure, je m-en fus voir mes
setons : rien. Le surlendemain, rien encore. Le troisième
jour, je trouvai qu-il m-en manquait un, enlevé sans doute
par quelque garde ; aux autres, rien encore. Je compris l
0183ors que je n-étais pas bien fin braconnier, mais je ne
me décourageai point pour ça ; en quoi j-eus raison, car
le quatrième jour, approchant de mon dernier seton, je vis
quelque chose de gris dans la coulée et je me mis à couri
r : c-était un beau lièvre étendu mort, le poil encore hum
ide de la rosée de la nuit ; je le ramassai et m-engalopai
chez nous. Lorsque le soir ma mère vint, je lui montrai l
e lièvre en lui disant que c-était pour M. Fongrave que je
l-avais attrapé. Elle me dit que c-était très bien ; qu-i
l ne fallait jamais oublier ceux qui nous avaient fait du
bien, et non plus ceux qui nous avaient fait du mal.

Je n-avais garde d-oublier ceux-ci ; mais que faire, moi,
drole d-une huitaine d-années ? Comment venger la mort de
mon père sur les messieurs de Nansac ? Ils étaient riches
, puissants, la terre était à eux ; ils avaient un château
inabordable à leur volonté, des domestiques, des gardes a
rmés, et, moi, j-étais pauvre ; et chétif. Je pensais à ça
souvent, sans rien imaginer, preuve que je n-avais pas de
nature l-idée tournée au mal, quand, le mardi suivant, al
0184lant à Thenon avec ma mère pour tâcher de faire passer
le lièvre à M. Fongrave, nous trouvâmes un homme qui port
ait un fusil à la bretelle et menait, par une corde, un mé
chant briquet qui avait le cou tout écorché. On causait en
marchant, et, entre autres propos, l-homme vint à nous di
re que son chien s-était pris dans un seton et qu-heureuse
ment, lui, étant tout près à couper de la bruyère, l-avait
ouï gueuler et l-avait tiré du lacet à moitié étranglé :
entendant ça, je vins à penser que, le comte de Nansac cha
ssant souvent dans la forêt, je pourrais lui tuer des chie
ns par ce moyen, et je fus content.

A Thenon, ma mère trouva un marchand établi sur la place
de la Clautre, à Périgueux, qui venait souvent au marché l
es mardis, avec deux mulets de bât portant ses marchandise
s. Cet homme nous dit connaître M. Fongrave, qui lui avait
plaidé une affaire, et promit de lui rendre le lièvre le
lendemain, certainement. Sur cette assurance, nous revînme
s à la tuilière.

0185 Je n-allais pas souvent dans la forêt de l-Herm, qui
était aux messieurs de Nansac, pour ne pas les rencontrer
chassant, ou leurs gardes ; mais un soir, ayant remarqué l
es endroits, j-y posai deux solides setons doublés et bien
attachés à de fortes cépées de chêne, et m-en retournai t
out courant. Le lendemain, c-était jour de chasse, et, de
loin, j-entendais par intervalles la trompe du piqueur et
les voix des chiens. Je ne sus rien de ce jour-là, et j-en
rageais en moi-même, quand, le surlendemain, étant dans la
forêt de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et l
e Lac-Viel, le piqueur de l-Herm qui sonnait des appels. I
l me demanda si je n-avais pas vu un grand chien blanc et
noir, marqué de feu aux pattes et au-dessus des yeux. Je l
ui répondis que non, et là-dessus, poussant son cheval, il
s-en alla. Dans les villages aux entours de la forêt, on
sut par ce piqueur que Taïaut, le chien de tête, était per
du. Moi, je ne disais rien, mais je soupçonnais qu-il pour
rait bien être étranglé mort au pied d-un petit chêne, là-
bas, dans la Combe-du-Loup. J-avais une forte envie de m-e
n accertainer, mais la crainte d-être vu et d-attirer les
0186soupçons sur moi me retenait. Cependant, perdant patie
nce, le dimanche, pendant la messe, sûr que tous, maîtres
et domestiques y étaient, je courus à la Combe-du-Loup. Ha
! la tête de Taïaut était là par terre dans la coulée, et
tout le reste avait disparu, mangé par les loups : il pay
ait pour notre pauvre chienne. Je détachai vite le seton e
t je m-en revins tout fier et content de ce commencement d
e vengeance. Au château, personne ne se douta de rien, et
lorsque, quelques jours plus tard, Mascret trouva la tête
de Taïaut à moitié mangée par les fourmis, on crut que le
chien, n-ayant pas retraité avec les autres, avait été att
rapé la nuit par les loups.

J-étais content, j-ai dit : pourtant quelque chose me fâc
hait ; c-était que le comte ne sût pas que j-avais fait ce
coup. Un beau jour, pensais-je, je le lui dirai bien ; ma
is, pour le moment, c-était trop dangereux. La mort de mon
père ne l-avait pas saoulé, d-ailleurs, et il cherchait e
ncore à nous faire du mal à nous autres. Pour nous faire q
uitter le pays, et nous ôter le pain de la main, il voulut
0187 d-abord acheter la tuilière où nous demeurions ; mais
l-homme à qui elle appartenait, qui ne l-aimait guère, co
mme tout le monde dans le pays, du reste, refusa de la lui
vendre. N-ayant pas réussi de ce côté, il imagina de fair
e revenir le fils de chez Tâpy, là où travaillait ma mère,
lequel avait assez de la vache enragée du régiment, quoiq
u-il se fût enrôlé volontairement. Le comte agit si bien q
u-il lui fit avoir son congé, je ne sais sous quel prétext
e ; mais, en ce temps-là, les nobles comme lui faisaient t
out ce qu-ils voulaient.

Voilà donc ma mère encore une fois chômant et à se demand
er d-où elle tirerait le pain. Juste en cet instant, comme
pour répondre à la méchanceté du comte, un autre de ses c
hiens se prend encore à un seton ; mais, cette fois, on le
trouva, et Mascret dit :

– Si Martissou n-était pas mort aux galères, je jurerais
que c-est lui qui a fait et posé ce collet !

0188 Mais ça n-alla pas plus loin pour le moment : on crut
que le chien s-était pris à un seton tendu pour le lièvre
, comme ça arrive quelquefois.

Pourtant, une quinzaine de jours après, Mascret, qui avai
t son idée, me trouvant dans la forêt, tira le lacet de so
n carnier et me dit :

– Connais-tu ça ?

La colère de toutes les canailleries du comte me monta to
ut d-un coup :

– Oui bien ! dis-je, c-est moi qui l-ai posé !

– Ah ! foutu méchant garnement, je vais te corriger !

Mais, me jetant en arrière, j-ouvris mon couteau en même
temps, prêt à le planter dans le ventre du garde :

0189 – Avance ! si tu n-es pas un capon !

Lorsque Mascret me vit ainsi, les sourcils froncés, les y
eux flamboyants, la bouche grinçante, montrant les dents c
omme un jeune loup qui va mordre, il eut peur et s-en alla
après force menaces.

Cependant l-hiver était là ; les pinsons se rassemblaient
par troupes, les mésanges quittaient les bois pour les ja
rdins, les grives descendaient dans les prés, et les rouge
s-gorges venaient autour des maisons. C-est l-époque où l-
on balaie la feuille dans les châtaigneraies, où l-on cure
les rigoles des prés, où l-on ramasse le gland et autres
broutilles comme ça, toutes choses que les gens font en s-
amusant : il n-y a pas d-ouvrage pour les journaliers en c
e temps-là. Voyant donc qu-elle n-aurait pas de travail au
trement, ma mère, qui était bonne filandière, chercha du c
hanvre à filer, d-un côté et d-autre, et en trouva quelque
peu. Elle se mettait une châtaigne sèche, toute crue, dan
s la bouche, pour faire de la salive, et filait ainsi du m
0190atin au soir, gagnant à peu près ses trois sous par jo
ur : il n-y avait pas pour manger notre aise de pain. Heur
eusement, l-homme à qui était la tuilière nous avait donné
des châtaignes à ramasser à moitié, de manière que nous e
n avions la valeur de deux sacs sur de la fougère, dans le
fond de la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mourir
de faim cet hiver. Quant au bois, il ne nous manquait pas
: nous en avions amassé un grand pilo pour la mauvaise sa
ison sous un bout de hangar qui tenait encore un peu. Ce f
ut bien à propos, quand vint la neige, et qu-il fallut res
ter des journées entières au coin du feu. Pour m-amuser, c
ependant que ma mère filait sans relâche, moi, je m-essaya
is à faire des cages d-osier, ayant pour tout outil mon co
uteau et une baguette de fer que je faisais rougir pour pe
rcer les trous des barreaux.

L-hiver, on dit que c-est la bonne saison pour les riches
; mais pour les pauvres, il n-en va de même. D-ailleurs,
il n-y a pas de bonne saison pour eux. Ceux-là qui ont bes
oin de gagner leur vie sont encore plus malheureux lorsque
0191 le travail de terre manque : ainsi sont dans la campa
gne les pauvres mercenaires : il leur faut chômer lorsqu-i
l pleut ou neige, et jeûner aussi souvent. Outre ça, l-hiv
er, c-est le temps où il ferait bon être bien habillé de b
onne bure épaisse, ou de bon cadis bourru, pour se préserv
er du froid ; mais les pauvres gens sont obligés de passer
les mois de gel avec leurs habillements d-été. Nous autre
s, dans cette baraque où l-eau et la neige tombaient par l
e trou de la tuilée où le vent s-engouffrait aussi, tuant
quelquefois le chalel pendu au manteau de la cheminée, nou
s n-étions pas trop bien, comme on peut croire ; surtout q
ue nos habillements, toujours les mêmes, usés, percés, n-é
taient guère chauds. Aussi, quand vint le printemps, que l
es noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons et que les
buis commencèrent à faire leurs petites marmites, il nous
sembla renaître avec le soleil. Mais ce n-était pas le to
ut, il fallait manger et, pour manger, gagner des sous.

Ce qui fait la peine des uns arrange quelquefois les autr
es. Vers la mi-carême, la femme de Tâpy tomba malade, de m
0192anière que son homme manda à ma mère d-y aller pour la
soigner, les droles aussi, et tenir la maison. La pauvre
femme resta au lit un mois et demi et, aussitôt qu-elle pu
t se lever, quoique bien faible, il lui fallut reprendre s
on travail, car Tâpy était un peu serré et même avare, de
sorte que d-être obligé de payer une femme pour faire les
affaires dans la maison, si peu que ce fût, alors qu-il en
avait une à lui, ça le suffoquait ; tellement bien, qu-il
en voulait à sa femme d-être malade, comme si c-eût été s
a faute, à la pauvre diablesse !

Voilà donc ma mère encore une fois sans travail, de maniè
re qu-au bout d-un mois et demi, les quelques sous qu-elle
avait amassés furent dépensés. Un jour vint où il n-y eut
plus de pain chez nous, ni de pommes de terre. Les châtai
gnes, il y avait longtemps qu-elles étaient finies ; de gr
aisse, plus : nous faisions la soupe avec un peu d-huile r
ance, tant qu-il y en eut ; dans un fond de sac, seulement
, il restait un peu de farine de blé d-Espagne. Ma mère la
pétrit, en fit des miques qu-elle fit cuire, en disant :
0193

– Lorsqu-elles seront finies, il nous faudra prendre le b
issac et chercher notre pain.

Entendant ça, je maudissais ce comte de Nansac qui était
la cause de la mort de mon père aux galères, et qui voulai
t nous faire crever de misère. En moi-même je répétais ce
que j-avais souvent ouï dire à ma mère :

– Le bon Dieu n-est pas juste de souffrir ça !

Si j-avais eu le fusil de mon père, qu-au greffe ils gard
aient, je crois que je me serais embusqué dans la forêt po
ur tuer comme un loup ce méchant noble, lorsqu-il passait
à cheval avec ses chiens, l-air froid et méprisant, criant
, lorsqu-il rencontrait quelque paysan sur son chemin :

– Gare, manant !

0194 En ruminant toutes ces choses pénibles, affolé par la
misère, je vins à penser que nous étions à la veille de l
a Saint-Jean. C-est la coutume dans nos pays que, ce jour-
là, on allume un feu sur les cafourches ou carrefours, aup
rès des villages et des maisons écartées. Dans les bourgs
on en dresse un beau, recouvert de verdure et de feuillage
, avec, à la cime, un bouquet de lis, de roses et d-herbes
de la Saint-Jean, qu-on s-arrache après. Comme autrefois
le druide célébrant la fête du solstice, à la tombée de la
nuit, le curé vient bénir le feu en cérémonie : ainsi fai
sait celui de Fanlac, de qui j-ai appris cela. Lorsque le
feu tire à sa fin, ceux qui n-ont pu attraper le bouquet e
mportent des charbons pour garder la maison du tonnerre, a
près avoir sauté le brasier pour se préserver des clous.

Au temps que nous demeurions à Combenègre, d-où l-on voya
it au loin s-étager les coteaux et les puys, j-aimais à re
garder, ce soir-là, ces milliers de feux qui brillaient da
ns l-ombre, sur une immense étendue de pays, jusqu-à l-ext
rémité de l-horizon, où le vacillement incertain de la fla
0195mme se percevait à peine, comme une étoile perdue dans
les profondeurs du ciel. Sur les cimes, les feux, tirant
à leur fin, quelquefois s-obscurcissaient un instant, puis
, ravivés par l-air, jetaient encore quelques clartés pour
finir par s-éteindre alors que d-autres, dans la vigueur
de leur première flambée, montaient dans le ciel noir comm
e des langues de feu.

De la tuilière, au milieu des bois, on ne pouvait pas ape
rcevoir tous ces feux, mais je ne m-en souciais guère, car
, sur le coup où j-avais pensé à cela, m-entra comme une b
alle dans la tête cette idée : mettre le feu à la forêt de
l-Herm ! De cet instant, je ne m-occupai d-autre chose ;
la nuit, j-en rêvais. Ce n-était pas la résolution pervers
e d-un enfant précocement méchant, faisant le mal pour le
mal, par plaisir ; non. A la guerre sans pitié du comte je
répondais par une guerre semblable ; ne pouvant le tuer –
ce que j-aurais fait alors sans remords – je lui causais
un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon p
ère ; cette pensée me faisait du bien. Tout ça n-était pas
0196, à ce moment-là, aussi net dans ma tête que je le dis
aujourd-hui, mais je le sentais tout de même.

Le difficile était d-en venir à mes fins. J-y songeais to
us les jours, cherchant les moyens, les pesant, les compar
ant, et, finalement, m-arrêtant aux meilleurs, c-est-à-dir
e à ceux qui pourraient rendre l-incendie plus considérabl
e.

Le premier point, c-est qu-il fallait attendre un jour où
il venterait fort ; le second, que le vent devait venir d
e l-est, du côté de Bars, pour ne pas brûler la forêt de L
a Granval, ni celle du Lac-Gendre, ce que je n-aurais voul
u pour rien au monde, mais seulement celle de l-Herm. La t
roisième condition, c-est qu-il fallait allumer le feu à u
n endroit d-où il pût gagner facilement tous les bois du c
omte de Nansac, car, de préparer plusieurs foyers, c-était
appeler les soupçons ; mis à une seule place, ça passerai
t pour un accident. Enfin, le quatrième point, c-est qu-il
fallait mettre le feu la nuit, afin que les secours ne vi
0197nssent pas arrêter l-incendie à son début.

Pour un enfant de mon âge, tout ça n-était pas trop mal a
rrangé ; le malheur était que ce fût pour une mauvaise act
ion ; mais, poussé au mal, je n-étais pas le seul coupable
.

Tandis que je ruminais ces choses dans ma tête, ma mère,
ayant su qu-on avait besoin de faneuses au Cheylard, y all
a le lendemain, me laissant seul pour tout le temps des fe
naisons, car c-était trop loin pour revenir chaque soir. E
lle se fâchait de ça, mais je la tranquillisai en l-assura
nt que je ne m-inquiétais point d-être seul. Si je lui ava
is dit la vérité, j-aurais dit que j-en étais content. Le
premier jour, je l-accompagnai jusqu-au Cheylard, où, ayan
t demandé quelque peu d-argent d-avance sur ses journées,
elle acheta chez le fournier de Rouffignac une tourte de p
ain que j-emportai.

Mon plan était bien arrêté, je n-avais plus qu-à chercher
0198 un bon endroit et à attendre le moment propice. Il y
avait une différence de trois ou quatre ans entre les coup
es de la forêt de l-Herm et celles de La Granval qui se jo
uxtaient. Les premières étaient bonnes à couper l-hiver pr
ochain, de manière que la divise, ou limite, était facile
à trouver et à suivre, surtout avec les grosses bornes cor
nières qu-il y avait de distance en distance. Ayant bien c
onsidéré les choses, je me décidai pour une place où les b
ois de l-Herm entraient en coin dans les autres. Il y avai
t justement là un vieux fossé à moitié comblé : je cavai u
n petit four dans le talus, comme ceux que font les enfant
s pour s-amuser, j-assemblai quelques brassées de broussai
lles dans le fossé, et je m-en revins sans avoir été vu de
quiconque.

Plusieurs jours se passèrent dans l-attente. Il faisait u
n soleil brûlant qui séchait sous bois les herbes et les b
rindilles, ce qui me réjouissait, en me faisant espérer un
e belle flambée ; mais point de vent. Pourtant, un matin,
avec la lune le temps changea, et un fort vent d-est se mi
0199t à souffler, à mon grand contentement. Toute la journ
ée, je trépignai, impatient, et, la nuit venue, j-emplis u
n vieux sabot de braises et de cendres, et, le cachant sou
s ma veste, je m-encourus à travers les bois.

Des nuages grisâtres filaient au ciel, le temps était ora
geux, le vent soufflait chaud, sous les taillis, courbant
les fougères et la palène, ou herbe forestière, et balança
nt à grand bruit les têtes des baliveaux et des arbres de
haute futaie. Aussi, tout en galopant, je me disais : « Po
urvu qu-il ne pleuve pas cette nuit ! »

Lorsque j-arrivai à mon endroit, j-étais essoufflé et tou
t en sueur. Il pouvait être sur les dix heures : je retrou
vai mon petit four en tâtonnant, et aussitôt, vidant mon s
abot dedans, je le bourrai d-herbes sèches et me mis à sou
ffler sur les braises. L-herbe flamba rapidement : j-y ajo
utai quelques brindilles, et, à mesure que le feu prenait,
des petits morceaux de branches mortes. Après qu-il fut b
ien allumé, j-y jetai une brassée des broussailles sèches
0200que j-avais amassées et, incontinent, la flamme monta,
gagnant le bois. Bientôt, sous l-action du vent, le taill
is fut en feu, et je me sauvai comme j-étais venu, par les
fourrés, emportant le sabot qui m-aurait dénoncé.

Arrivé à la tuilière, les mains saignantes, les jambes ér
aflées par les ronces, je me couchai tout habillé, agité,
inquiet, ne craignant qu-une seule chose, que le feu ne s-
éteignît de lui-même, ou par l-orage qui ronflait au loin.
Vers une heure après minuit, j-entendis de grands bruits,
et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait aux clochers
d-alentour, avec des tintements pressés, sinistres. Une im
mense lueur rouge ensanglantait les nuages qui s-enfuyaien
t emportés par le vent, et éclairait les coteaux. Des clam
eurs montaient des villages voisins de la forêt : l-Herm,
Prisse, Les Foucaudies, La Lande ; et, au milieu des bois,
on entendait les cris des gens des Maureizes, de la Caban
e, du Lac-Viel, de La Granval, qui couraient au secours.

Alors je fus pris d-un grandissime désir de contempler mo
0201n ouvrage. Ayant laissé passer ces gens, je gagnai à t
ravers les coupes un des endroits les plus élevés de la fo
rêt, où il y avait un grand hêtre sur lequel j-étais monté
plus d-une fois, et, l-embrassant aussitôt, je me mis à g
rimper.

A mesure que je montais, je découvrais le feu, et, arrivé
au faîte, l-incendie m-apparut dans toute son étendue. La
forêt de l-Herm brûlait sur une demi-lieue de largeur, se
mblable à un grand lac de feu. Les taillis, desséchés par
la chaleur, flambaient comme des sarments ; les grands bal
iveaux isolés au milieu de l-incendie résistaient plus lon
gtemps, mais, enveloppés par les flammes, le pied miné, il
s finissaient par tomber avec bruit dans l-énorme brasier
où ils disparaissaient en soulevant des nuages d-étincelle
s. La fumée chassée par le vent découvrait ce flot qui s-a
vançait rapidement, dévorant tout sur son passage. Les ois
eaux, réveillés brusquement, s-élevaient en l-air, et, ne
sachant où aller dans les ténèbres, voletaient effarés au-
dessus du foyer géant. Sur le sourd grondement de l-incend
0202ie s-élevaient dans la nuit les pétillements du bois v
ert se tordant dans la flamme, les craquements des arbres
chus dans l-amoncellement de charbons ardents, et les voix
des gens affolés travaillant à préserver leurs blés mûrs.
Dans les clairières, des langues de feu s-allongeaient co
mme d-immenses serpents, et s-arrêtaient finalement à la l
isière des bois. Sur le seuil des maisons d-alentour, inon
dées d-une aveuglante lumière, des enfants en chemise rega
rdaient tranquillement brûler la forêt du comte de Nansac.
Les lueurs de l-immense embrasement se projetaient au loi
n sur les collines, éclairant les villages de rougeurs sin
istres qui se reflétaient dans le ciel incendié. Plus près
, au-dessus des maisons basses du village, les tours et le
s grands pignons du château de l-Herm se dressaient comme
une masse sombre où brillaient dans les vitres des reflets
enflambés.

Je restai là, à cheval sur une grosse branche, jusqu-à la
pointe du jour, suivant les progrès du feu, qui, sauf en
quelques coins préservés par un bout de chemin, ne s-arrêt
0203a qu-après avoir dévoré toute la forêt, laissant après
lui un vaste espace noir d-où s-élevaient des nuages de f
umée. Alors, repu de vengeance, je descendis de mon arbre,
et m-en retournai à la tuilière, plein d-une joie sauvage
.

Merci à mon petit four, on crut que le feu avait été mis
par des enfants en s-amusant ; ils furent interrogés, tous
ceux de par là, à tour de rôle ; mais inutilement : le co
mte de Nansac en fut pour six ou sept cents journaux de bo
is brûlés.

Dès lors, il me sembla que je devenais un homme. L-orguei
l de ma mauvaise action me grisait ; je mesurais ma force
à son étendue, et je me complaisais dans le sentiment de m
a haine satisfaite. De remords, je n-en avais pas l-ombre,
pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, p
as plus que la vipère qui mord le pied du paysan. Au contr
aire, la réussite de mon projet m-affriandait jusqu-à me f
aire songer aux moyens de me venger encore.
0204
Le dimanche, quand vint ma mère passer la journée à la tu
ilière, elle me demanda si je n-avais pas eu peur, la nuit
de l-incendie, à quoi je répondis que non, et que, tout à
l-opposé, je m-étais réjoui en voyant brûler les bois du
comte.

A l-air dont je dis cela, elle me regarda, prise d-un sou
pçon, et puis, comprenant tout à coup, se jeta sur moi, m-
enleva contre sa poitrine et m-embrassa furieusement.

– Ah ! dit-elle en me reposant à terre, il ne sera jamais
assez puni !

Trois ou quatre jours après, les fenaisons finies, la pau
vre femme revenait tard, recrue, épuisée de fatigue, pour
avoir peiné toute une longue journée de quinze heures sous
un soleil pesant. Elle se hâtait fort afin d-arriver avan
t l-orage qui la suivait, mais elle eut beau se presser, u
n peu après avoir passé La Salvetat, les nuages crevèrent
0205à grand bruit, et toute en sueur, haletante, une pluie
froide mêlée de grêlons lui tomba dessus, de manière qu-a
u bout de trois quarts d-heure, lorsqu-elle arriva sous ce
tte pluie battante, trempée jusqu-à la peau, elle triboula
it, c-est-à-dire grelottait, et n-en pouvait plus. N-ayant
pas d-autres habillements pour se changer, elle se coucha
, et, moi, j-en fis autant. Toute la nuit je la sentis con
tre moi, brûlante, agitée par la fièvre, et tourmentée dan
s son demi-sommeil de mauvais rêves qui la faisaient dépar
ler, ou délirer. Le matin, comme c-était une vaillante fem
me, elle voulut se lever ; mais, ayant mis la marmite sur
le feu pour faire cuire des pommes de terre, elle fut obli
gée de se recoucher, prise de frissons avec de forts claqu
ements de dents, et se plaignant d-un grand mal dans les c
ôtés.

La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que je pus trou
ver, de son cotillon séché, et, finalement, de ma veste, m
ais elle frissonnait toujours. Je pensai alors à aller qué
rir du secours, mais lorsque je lui en parlai, elle me dit
0206 faiblement :

– Ne me quitte pas, mon Jacquou !-

Comme on doit penser, j-étais bien inquiet. Ne sachant qu
e faire pour apaiser la soif qui la tourmentait, je coupai
en quartiers des pommes d-anis que la pauvre femme avait
portées pour moi dans la poche de son tablier, et, les fai
sant bouillir, j-en fis une espèce de tisane que je lui do
nnais lorsqu-elle demandait à boire, ce qui était souvent.
Quelquefois, je me disais que, si elle pouvait s-endormir
, je courrais jusqu-aux Granges pour avoir du secours ; ma
is, quand je me bougeais le moindrement, elle ouvrait les
yeux et disait :

– Tu es là, mon Jacquou ? ne me laisse pas !

Et je lui répondais, en lui prenant la main :

– Ne crains point, mère, je ne te quitterai pas.
0207
Et elle refermait les paupières, brisée par la fièvre, et
la poitrine haletante, oppressée.

Lorsqu-elle s-assoupissait un peu, j-allais sur la porte
et j-épiais si quelqu-un passait par là. Mais dans cet end
roit sauvage, où personne n-avait affaire, qui n-était sur
aucun chemin, on ne voyait guère jamais personne, sinon,
de loin en loin, un pauvre diable longeant l-orée des bois
, sa serpe sous son sans-culotte, ou autrement dit sa vest
e, et s-en allant faire son faix dans les taillis. Et, per
sonne ne se montrant, je rentrais bien ennuyé, et lorsque
ma mère se réveillait, j-essayais de lui faire comprendre
qu-il lui fallait avoir la patience de rester deux heures
seule, tandis que j-irais chercher quelqu-un ; mais à tout
ce que je pouvais lui dire, elle ne savait que répondre t
oujours :

– Ne me quitte pas, mon Jacquou !

0208 Ou bien, n-ayant pas la force de parler, elle secouai
t la tête pour dire non.

La nuit d-après, elle se mit à délirer, parlant de guillo
tine, de galères, appelant son pauvre homme, mort là-bas,
sur une planche nue, les fers aux pieds. Tous nos malheurs
lui revenaient dans la tête, et l-affolissaient. Elle cri
ait après le comte de Nansac, et reniait la vierge Marie q
ui n-avait pas sauvé son homme. Dans sa fièvre, elle batta
it des bras sur le couvre-pieds pour chasser le bourreau q
u-elle disait voir au fond du lit, ou cherchait à se lever
pour aller rejoindre son Martissou qui l-attendait. J-ava
is grand-peine à la calmer un peu ; il me fallait monter s
ur le lit, la prendre par le cou et lui parler comme à un
petit drole en l-embrassant. Au matin, harassée de fatigue
, elle s-assoupit un peu et, moi, la voyant ainsi, je crus
qu-elle allait mieux ; mais, lorsqu-elle se réveilla en s
ursaut avec une longue plainte, je vis bien que non. Sa re
spiration devenait de plus en plus pénible, précipitée, et
la fièvre était si forte que sa main brûlait la mienne. L
0209a journée se passa ainsi, et quand revint la nuit, ell
e ne pouvait plus parler, mais se doulait et s-agitait dés
espérément. Oh ! quelle nuit ! Qu-on s-imagine un enfant d
e neuf ans, seul dans une cahute perdue au milieu des bois
, avec sa mère agonisante ! Pendant plusieurs heures, la p
auvre malheureuse se débattit contre la mort, faisant alle
r follement ses bras, essayant d-arracher le couvre-pieds,
se soulevant tout entière dans les transports de la fièvr
e, les yeux égarés, la poitrine haletante, et retombant su
r le lit, le souffle lui faisant défaut un instant, pour r
eprendre encore par un pénible effort. Vers la minuit ou u
ne heure, la fièvre cessa, et un bruit rauque sortit de sa
poitrine, le rommeau ou râle de la mort ! Cela dura une d
emi-heure ; j-étais sur le banc près du lit, et, à moitié
couché, je tenais la main de ma pauvre mère serrée contre
ma poitrine. La connaissance lui revint tout à fait à la f
in ; elle tourna vers moi ses yeux pleins d-un angoisseux
désespoir et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues a
maigries et hâlées ; puis ses lèvres remuèrent, le râle s-
arrêta : elle était morte.
0210
Alors, moi, plein de douleur et d-épouvante, je l-appelai
:

– Mère ! mère !

Et je me mis à sangloter sur sa main que je gardais toujo
urs dans les miennes.

Je restai longtemps là, immobile, affaissé. Lorsque je re
levai la tête, à la lueur du chalel, que le vent venant du
trou de la tuilée faisait vaciller, je vis la figure de m
a mère qui prenait une teinte de cire jaunâtre. Ses yeux é
taient restés ouverts, et aussi sa bouche, dont les lèvres
rétractées, laissaient voir les dents. Oh ! de quelle fun
èbre terreur je fus pris en la voyant ainsi ! Je ne pus la
regarder une minute, et, me cachant la figure dans les dr
aps, rempli de désespoir et d-effroi, j-achevai de passer
de la sorte cette horrible nuit.

0211 Le jour venu, je me relevai un peu rassuré et j-avisa
i ma pauvre mère. Maintenant elle était froide, roidie par
la mort ; sa main que je touchais glaçait la mienne ; ses
cheveux noirs, défaits dans les mouvements de fièvre, s-é
pandaient en mèches épaisses sur le lit, comme des serpent
s ; sa pâleur était devenue terreuse ; ses yeux étaient vi
treux et ternis, et sa bouche, toujours grande ouverte, se
mblait clamer le désespoir de laisser son drole seul sur l
a terre.

Je restai là un moment à la contempler, puis, faisant ce
que j-avais ouï dire qu-on faisait en tel cas, je lui couv
ris la figure avec le linceul, et, ayant fermé la porte, j
e m-en fus chercher quelqu-un. Au Petit-Lac, une femme qui
filait accotée contre un mur, me voyant passer bien ennuy
é, me demanda ce que j-avais. Lui ayant dit ce qui en étai
t, elle leva les bras en disant :

– Sainte Vierge !

0212 Et puis elle me fit une quantité de questions, et fin
it par me dire :

– Ah ! donc, tu es le drole du défunt Martissou !

Et ce fut tout. Comme elle ne me faisait aucune offre de
service, je la quittai et m-en allai tout droit à Bars, ch
ez le maire qui tout de suite me reconnut.

– Et qu-est-ce que tu demandes ? me dit-il rudement, selo
n son habitude.

Après que je lui eus dit la mort de ma mère, il fit un ge
ste de mauvaise humeur, grommela quelques paroles entre se
s dents et finit par me répondre tout haut :

– Tu peux t-en retourner, on fera le nécessaire.

Je m-en revins à la tuilière et j-attendis assis devant l
a porte toute la journée. Sur les cinq heures, quatre homm
0213es vinrent avec une espèce de civière à rebords, sorte
de caisse longue avec des brancards dont on se servait po
ur porter en terre les pauvres qui n-avaient pas de quoi a
voir un cercueil, ce qui était commun en ce temps-là. Entr
és qu-ils furent, l-un d-eux découvrit la figure de ma mèr
e et dit :

– Pauvre femme ! elle était trop jeune pour mourir !

Voyant qu-elle n-était pas pliée, ensevelie, ils la laiss
èrent dans les draps, les rabattirent, puis l-ayant mise d
ans le vieux couvre-pieds, tout bâti et rapiécé de morceau
x différents, après l-avoir bien arrangée dedans, ils atta
chèrent les linceuls au-dessus de la tête et aux pieds. Ce
la fait, ils prirent ce pauvre corps roide et le posèrent
sur la civière, puis chacun prit un des quatre bras, et, é
tant sortis de la maison, ils se mirent en marche à traver
s la forêt.

La journée avait été chaude ; le soleil qui baissait envo
0214yait ses rais à travers les taillis comme des pailles
d-or. Les oiseaux commençaient à se retirer pour la nuit e
t voletaient dans les branches. On étouffait dans ces bois
sans air, et les chemins étaient mauvais, de sorte que le
s porteurs fatigués s-arrêtaient souvent et s-essuyaient l
e front avec leur manche. Puis, reposés, ils crachaient da
ns leurs mains, empoignaient les brancards et se remettaie
nt en route.

Moi, je les suivais machinalement, m-arrêtant lorsqu-ils
s-arrêtaient, repartant avec eux, perdu de chagrin, sans p
enser à rien, regardant d-un -il fixe le corps de ma mère
plié dans le couvre-pieds, qui s-en allait secoué par l-ef
fet des accidents de terrain, et autour duquel de grosses
mouches noires venaient bourdonner-

Au sortir de la forêt, les chemins étant découverts et me
illeurs, les hommes purent porter tout le temps sur l-épau
le et hâtèrent le pas. En passant près d-un village, une v
ieille pauvresse, qui venait de chercher son pain, comme e
0215n faisait foi son bissac à moitié plein sur son échine
courbée, se signa disant à mi-voix :

– C-est grand-pitié de voir une pauvre créature portée en
terre comme ça !

Et, tirant son chapelet de sa poche, elle suivit avec moi
.

L-Ave Maria sonnait comme nous arrivions au bourg de Bars
. Les hommes posèrent la civière devant le portail de l-ég
lise, et l-un d-eux alla quérir le curé. Celui-ci vint, un
moment après, jeta un coup d–il froid sur le corps, et d
it :

– Cette femme ne fréquentait pas l-église et n-a pas fait
ses Pâques ; elle reniait Dieu et la sainte Vierge ; c-es
t une huguenote : il n-y a pas de prières pour elle- Vous
pouvez la porter dans le coin du cimetière où la fosse est
creusée.
0216
Les hommes restèrent un instant étonnés, puis, reprenant
leur fardeau, ils entrèrent dans le cimetière tandis que l
a vieille me disait :

– Si tu avais eu de quoi payer, il aurait bien fait l-ent
errement tout de même- Jésus mon Dieu !

Dans un coin du cimetière, plein de pierraille, de ronces
et d-orties, le trou était là tout prêt, et l-homme qui l
-avait fait attendait. Sur la planche inclinée, les porteu
rs placèrent le corps et, autant qu-ils purent, le firent
glisser doucement. Puis ils ôtèrent peu à peu la planche,
et ma pauvre mère se coucha au fond du trou noir, où elle
était à peine étendue que le fossoyeur commença à jeter la
terre et les pierres qui tombaient sur elle avec un bruit
mat-

Pendant ce temps la nuit était venue, et moi, noyé dans m
on chagrin, j-étais debout, regardant comme imbécile la fo
0217sse qui se comblait. A côté, la vieille, à genoux, dis
ait son chapelet. Après que l-homme eut achevé, elle se le
va, fit un signe de croix et, me touchant le bras, me dit
:

– Viens-t-en, mon petit, c-est fini.

Et je la suivis jusqu-au village où on la retirait dans u
ne grange, et, lorsqu-elle m-eut fait monter, écrasé de do
uleur et de fatigue, je tombai sur le foin et je m-endormi
s d-un lourd sommeil.

IV
Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver
dans un grenier à foin ; mais bientôt la mémoire me revint
. Je regardai autour de moi : la vieille était partie, mai
s, se doutant que j-aurais faim, elle m-avait laissé un bo
n morceau de pain. Mon ventre criait, comme ça devait être
depuis deux jours que je n-avais rien mangé. Pourtant, qu
0218oique ce pain fût de pur froment, qu-il eût l-air bien
propre, je sentais une grande répugnance à y toucher. Che
z nous autres, aussi pauvres que soient les gens, ils ont
horreur du pain de l-aumône. On dit communément qu-un biss
ac bien promené nourrit son homme, mais avec ça, le plus c
hétif paysan, dans la plus noire misère, s-estime encore h
eureux de n-en être pas réduit là, et regarde avec une com
passion un peu méprisante ceux qui cherchent leur vie en m
endiant.

Moi, songeant à cette bonne pensée qu-avait eue la vieill
e, je me sentais comme ingrat de refuser ce morceau de mic
he ; et puis j-étais affamé, ce qui est une terrible chose
. Je pris donc le pain et je descendis du fenil. Dans la c
our je ne vis personne, et la porte de la maison était fer
mée ; ce qu-ayant vu, je m-en allai en mangeant.

Arrivé à la tuilière, lorsque j-aperçus cette masure dése
rte et ce châlit sur lequel il ne restait plus que la pail
lasse et une méchante couette, je m-assis sur le banc et m
0219e mis à pleurer en songeant à ma mère écrasée là-bas s
ous six pieds de terre et en me voyant tout seul au monde.
Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je me décida
i à partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traîn
er les méchantes hardes de ma chère morte, je fis tout brû
ler dans le foyer. Ceci fait, je passai le havresac de cor
de sur mon épaule, je pris le bâton d-épine de mon père, e
t, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il me sembla
it toujours voir le pauvre corps roidi qui n-y était plus,
je sortis de cette baraque, abandonnant notre misérable m
obilier.

Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai
tout d-abord à la Mïon de Puymaigre, non pour me rendre c
hez eux, car pour rien au monde je n-aurais voulu demeurer
sur les terres du comte de Nansac, mais pour m-enseigner
quelque place.

Une fois rendu à Puymaigre, je fus étonné d-y trouver une
nouvelle métayère qui me dit que la Mïon et son homme s-e
0220n étaient allés bordiers, du côté de Tursac, et, se re
prenant, elle ajouta : « ou de Cendrieux » ; elle ne savai
t trop. Je connus tout de suite que la pauvre femme n-étai
t pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vézère, en
tirant vers le midi, à un endroit où la rivière fait un gr
and tour, comme le nom l-indique, tandis que Cendrieux est
au couchant. La laissant donc, je rentrai dans la forêt,
et, en cheminant, je vins à penser à Jean le charbonnier q
ui avait aidé mon père à se cacher. J-avais ouï dire qu-il
était du côté de Vergt, où il avait pris du charbon à fai
re, mais, pour savoir au juste, j-allai aux Maurezies, où
il avait une petite maison à lui. Lorsque j-y fus, on me d
it que Jean avait fini à Vergt, et qu-il était pour l-heur
e dans la forêt de la Bessède, au-delà de Belvès. Voyant ç
a, je remerciai les gens et je m-en fus au hasard, chercha
nt les bonnes maisons, car ce n-est pas chez les pauvres q
u-on a de grands troupeaux de dindons à garder.

A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villa
ges, je demandais où je pourrais trouver à me louer, mais
0221les premiers auxquels je m-adressai ne me surent rien
dire de bon. Lorsque c-étaient des femmes, comme elles son
t curieuses, tout ainsi que des hommes qu-il y a, elles me
demandaient de chez qui j-étais et, après que je leur ava
is dit bonnement la vérité, je connaissais que ça ne les d
isposait pas bien pour moi. Le fils de ce Martissou le Cro
quant, qui avait tué Laborie et qui était mort aux galères
, ça leur faisait une mauvaise impression, quoiqu-elles su
ssent bien qu-il n-était pas un scélérat, et il y en avait
, sans doute, qui se disaient en elles-mêmes le vieux prov
erbe : « De race le chien chasse ». Voyant ça, il me vint
en idée de dire un autre nom ; aussi, lorsque je fus aux F
oucaudies, à la question forcée : « De chez qui es-tu ? »
je répondis assurément :

– De chez Garrigal, de la Jugie.

– Et où c-est-il, la Jugie ?

– Dans la paroisse de Lachapelle d-Albarel.
0222
Comme ce n-était pas dans leur renvers, ou voisinage, les
gens ne connaissaient pas cet endroit de la Jugie ; et ça
aurait été difficile qu-ils le connussent, d-ailleurs, vu
qu-il n-y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme j
e le sus deux ou trois jours après.

On aurait cru que, de céler mon nom, ça allait me porter
bonheur, car une femme me dit :

– Tu pourrais aller voir à l-Auzelie, et puis ensuite à l
a Taleyrandie.

Je me fis enseigner le chemin de l-Auzelie, mais arrivé q
ue j-y fus, on me dit que tous les petits dindons avaient
crevé en mettant le rouge, pour s-être trouvés sous un ora
ge.

De là je fus à la Taleyrandie, et je me présentai à la cu
isinière, une bonne grosse femme :
0223
– Mon pauvre drole, fit-elle, tu viens trop tard ; on en
a loué un.

Je la remerciai et je repartais, lorsqu-elle me dit d-att
endre, et, un instant après, elle me porta un gros morceau
de pain sur lequel elle avait écrasé des haricots.

Je n-étais pas encore bien maté par la Marane, ou malchan
ce, c-est pourquoi je devins rouge, et lui dis que je ne d
emandais pas la charité.

– Aussi je ne te le donne pas par charité, fit-elle, mais
c-est que j-ai un drole de ton âge- Allons, tu peux le pr
endre, va ! ajouta-t-elle en me voyant hésiter.

Je pris le morceau de pain et, ayant bien remercié la cui
sinière, je m-en fus devant moi sans savoir où j-allais.

Vers le soir, je commençai à penser où je me retirerais p
0224our la nuit. En face de moi, sur le coteau voisin, un
village était campé, dont les vitres brillaient au soleil
couchant avec des reflets d-incendie. Mais d-aller y deman
der l-abri, c-était comme pour le manger, ça me faisait cr
ème . J-avais pourtant couché la veille dans une grange, c
omme un mendiant, mais je m-étais laissé conduire par la v
ieille, ne sachant où j-en étais. Il faisait beau temps, e
t chaud, de manière que je ne me tracassai pas trop de ça,
et je continuai mon chemin. La nuit m-attrapa du côté de
la Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue une d
e ces cabanes rondes au toit de pierre pointu, j-y allai d
roit. Il y avait, dans la logette, de la brande et des fou
gères sèches qui marquaient qu-on y venait au guet : je m-
arrangeai sur cette litière et je m-endormis.

Au matin, dès l-aube, je repartis, et, pendant de longues
heures, je marchai au hasard, m-offrant dans les grosses
maisons mais inutilement. Ce jour-là, je ne mangeai pas, a
yant toujours honte de mendier, et, quand vint la nuit, je
me couchai au pied d-un châtaignier, dans un tas de bruyè
0225re coupée. Je ne sommeillai pas tout d-abord, car je c
ommençais à m-inquiéter de ne pas trouver à me louer, et j
e me demandais ce que j-allais devenir si cela continuait
ainsi. Enfin, malgré cette inquiétude et les tiraillements
de mon estomac, je finis par fermer les yeux.

Le soleil me réveilla, et je me remis en marche ; mais j-
avais tellement faim qu-en passant dans un village appelé
La Suzardie, et voyant sur sa porte une femme qui avait un
e bonne figure, je surmontai ma honte et je lui demandai l
a charité, « pour l-amour de Dieu », selon l-usage, et en
baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de
pain, qui était aussi noir et dur que pain que j-aie vu ;
malgré ça, je me mis à le manger tout de suite comme un a
ffamé que j-étais. Alors, m-ayant questionné, comme de bon
juste, mes réponses ouïes, cette femme m-enseigna le chem
in du château d-Auberoche, assez près de Fanlac, où peut-ê
tre on me prendrait. Mais, arrivé à Auberoche, le maître v
alet me dit, sans autre explication, qu-on n-avait pas bes
oin de moi céans.
0226
Je commençais à croire que quelque sorcière m-avait jeté
la mauvaise vue ; mais que faire à cela ? Je repartis donc
, et, grimpant le rude coteau pelé au fond duquel est le c
hâteau, je m-en allai vers Fanlac.

Tout en montant le chemin roide et pierreux bordé de mura
illes de pierres sèches, je faisais de tristes réflexions
sur mon sort. Depuis trois jours que je galopais le pays,
j-avais vu des enfants de mon âge dans les maisons bourgeo
ises et chez les paysans, et je songeais que ceux-là étaie
nt heureux qui avaient leurs parents autour d-eux, une dem
eure où se retirer, et la vie à souhait, ou tout au moins
le nécessaire. Non pas qu-une basse envie me travaillât, m
ais, en comparant ma destinée à la leur, je sentais plus v
ivement mon isolement et mon dénuement de toutes choses. T
out de même, je tâchais de prendre courage en suivant ce c
hemin pénible, mû par l-espérance. Le soleil rayait fort e
t tombait d-aplomb sur ma figure hâlée ; il faisait une ch
aleur à faire bader les lézards, ou luserts, comme dit l-a
0227utre, et les pierres du chemin brûlaient mes pieds nus
. Aussi, lorsque je fus sur la crête du haut coteau rocail
leux où est pinqué le petit bourg de Fanlac, j-étais rendu
, et je m-assis à l-ombre de la vieille église pour me rep
oser.

Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d-où l-on do
mine le pays, que mes chagrins s-apaisaient. C-est qu-à me
sure qu-on monte, l-esprit s-élève aussi ; on embrasse mie
ux l-ensemble des choses de ce bas monde où tant de misère
s sont semblables aux nôtres, et l-on se résigne. Et puis
on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, av
ec l-air pur, l-ombre et le repos me donnaient un bien-êtr
e qui m-engourdissait. Le bourg était désert quasi, la plu
part des gens étant dans les terres à couper le blé. De to
us côtés les cigales folles grinçaient leur chanson étourd
issante, toujours la même, et, autour du clocher, dans le
ciel d-un bleu cru, les hirondelles s-entre-croisaient ave
c de petits cris aigus. Un écho affaibli des chansons des
moissonneurs montait de la plaine et se mêlait aux voix de
0228s bestioles de l-air. Sur la petite place devant l-égl
ise, au pied d-une ancienne croix, un coq grattait dans le
terreau et appelait ses poules pour leur faire part d-un
vermisseau. Je contemplais tout cela, machinalement, les y
eux demi-clos, bercé par ces bruits qui m-enveloppaient, e
t alangui par le manque de nourriture. Tandis que j-étais
là, rêvant vaguement au sort qui m-attendait, l-angélus de
midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la camp
agne brûlée par le soleil, un son clair, et faisant vibrer
la muraille massive contre laquelle je m-étais adossé. Pu
is la cloche se tut, et le curé sortit de l-église, où il
venait sans doute de remplacer son marguillier occupé à la
moisson. En me voyant, il s-arrêta et me dit avec une voi
x forte, mais bonne pourtant :

– Que fais-tu là, petit ?

Je m-étais levé, et, pendant que je lui racontais mon his
toire, en gros, il me regardait d-un air de compassion. J-
étais bien fait pour ça, car, depuis que je traînais mes h
0229abillements, ils étaient en guenilles. Ma culotte trou
ée laissait voir ma peau, et, tout effilochée, ne me venai
t guère qu-au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par
une cheville de bois à mode de bouton. Ma veste était de
même, déchirée partout, et ma chemise, sale, usée et toute
percée. Mes pieds nus et poussiéreux étaient égratignés p
ar les ronces, et mes jambes de même. J-étais nu-tête auss
i, mais, dès cette époque, j-avais une épaisse tignasse qu
i me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le cur
é m-examinait, je voyais, dans ses yeux couleur de tabac,
sourdre une grande pitié. C-était un homme de taille haute
, fort, aux cheveux noirs grisonnants, au front carré, aux
joues charbonnées par une barbe rude de deux jours. Son g
rand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et s
on menton avancé, avec un trou au milieu, finissait de lui
donner un air dur qui m-effrayait un peu ; mais ses yeux,
où se reflétait la bonté de son c-ur, me rassuraient.

Quand j-eus fini de parler, le curé me dit :

0230 – Viens avec moi.

La maison curiale était là, tout près de l-église, la por
te donnant sur la petite place, pas loin d-un vieux puits
à la margelle usée par les cordes à puiser l-eau. Entré qu
e je fus derrière le curé, sa servante, qui était en train
de tremper la soupe, s-écria :

– Hé ! qui m-amenez-vous là ?

– Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert et qui n-a plu
s ni père ni mère.

– Mais il doit avoir des poux ?

Moi, je secouai la tête, ce qui amena sur les lèvres du c
uré un petit commencement de sourire, tandis qu-il réponda
it à sa chambrière :

– S-il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui ôterons ; l
0231e plus pressé, c-est de le faire manger, car je crois
que depuis quelque temps il ne vit pas trop bien.

Et là-dessus, allant au vaisselier, il y prit une assiett
e de faïence à fleurs, une cuiller d-étain, et ensuite rem
plit l-assiette d-une bonne soupe aux choux.

– Tiens, mange.

Tandis que je mangeais avidement, debout au bout de la ta
ble, le curé me regardait faire avec plaisir. Après que j-
eus fini, il prit un pichet que la Fantille était allée re
mplir et me versa un bon chabrol.

– Tu en mangerais bien encore une pleine cuiller ? me dit
-il, en montrant la soupe, lorsque j-eus achevé de boire.

Je n-osais dire oui, par honnêteté, mais il le connut et
me remplit de nouveau mon assiette, après quoi il passa de
0232 l-autre côté, où la servante lui porta la soupière.

Un quart d-heure après, ayant déjeuné, le curé m-appela.

– Donc, tu es de la Jugie, dans la commune de Lachapelle-
Aubareil ? dit-il en déroulant une carte.

– Oui, monsieur le curé.

Il chercha un moment, puis me dit d-une voix grave :

– Tu mens, mon garçon !

Je devins rouge et je baissai la tête.

– Allons, dis-moi la vérité, de chez qui es-tu ? d-où vie
ns-tu ?

Alors, gagné par sa bonté, je lui racontai tous mes malhe
0233urs, la mort de mon père au bagne et celle de ma mère
à la tuilière, il y avait quatre jours seulement. Pendant
que je parlais, lui expliquant ce qui s-était passé, la ha
ine du comte de Nansac perçait dans mes paroles, tellement
qu-il me dit :

– Alors, si tu pouvais te venger, tu le ferais ?

– Oh ! oui ! répondis-je, les yeux brillants.

Une idée lui vint :

– Peut-être tu l-as déjà fait ? dit-il en me regardant fi
xement.

– Oui, monsieur le curé-

Et, sur le coup, pris du besoin de me confier à lui, je r
acontai tout ce que j-avais fait : l-étranglement des chie
ns et l-incendie de la forêt.
0234
– Comment, malheureux ! c-est toi qui as mis le feu à la
forêt de l-Herm ?

Après que je lui eus répété la chose, il resta un moment
sans parler, les yeux sur la carte. Puis, relevant la tête
, il me dit, d-une voix qui me remuait dans le creux de l-
estomac :

– Souviens-toi bien de ne plus jamais mentir ! Et rappell
e-toi aussi qu-il faut pardonner à ses ennemis.

Pardonner au comte de Nansac ! c-était une idée qui ne me
riait pas : il me semblait que ce serait une lâcheté et u
ne trahison envers mes parents morts ; mais je ne dis rien
, et le curé se leva en m-avertissant de l-attendre.

Tandis qu-il était dans une seconde chambre à côté, où il
couchait, je regardai celle où j-étais.

0235 Elle était grande, comme dans les maisons d-autrefois
où l-on ne s-enfermait pas dans des boîtes ainsi qu-aujou
rd-hui. Les murs nus, mal unis, étaient blanchis à la chau
x ; au plafond, des solives passées en couleur grise ; sou
s les pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au milieu
était la table massive où mangeait le curé ; dans le fond,
un cabinet ancien en noyer ; sur le grand côté, un grossi
er buffet du même genre sans dressoir faisait face à la ch
eminée en bois de cerisier, surmontée d-un crucifix de plâ
tre comme en vendent les colporteurs. Autour de la pièce,
le long du mur, de vieilles chaises tournées, communes, ét
aient rangées, et, au bout, une fenêtre à profonde embrasu
re, sans rideaux, laissait voir les coteaux au loin et écl
airait mal la chambre.

Tout cela sentait la simplicité campagnarde, l-indifféren
ce pour le bien-être intérieur, le mépris des choses matér
ielles.

Cependant le curé revint avec un paquet de linge sous le
0236bras et m-emmena.

En passant dans la cuisine, la Fantille, voyant le paquet
, hocha la tête :

– Vous savez que bientôt vous n-en aurez plus pour vous c
hanger !

– Bah ! fit le curé sans s-émouvoir, il y a encore des ch
ènevières dans la commune, et puis des fileuses- sans comp
ter que Séguin, le tisserand, ne demande qu-à travailler.

Et nous sortîmes, tandis que la Fantille disait :

– Oui, oui, riez, et puis quand vous n-aurez plus de chem
ises-

Je n-entendis pas la fin.

0237 Au milieu d-une petite ruette passant entre des jardi
ns, et aboutissant à des vignes encloses de murailles bass
es d-où sortaient des pousses de figuiers, le curé ouvrit
une porte ronde, et nous nous trouvâmes dans une cour ferm
ée par une écurie, des volaillères, un fournil et de grand
s murs. Au fond, une vieille maison terminée d-un côté par
un pavillon à un étage avec un toit très haut.

Dans la cour, une chambrière donnait du grain à la poulai
lle et aux pigeons.

– Votre demoiselle y est, Toinette ? fit le curé.

– Oui bien, monsieur le Curé, elle est dans le salon à ma
nger.

– En ce cas, je passe par le jardin.

Et, poussant une petite claire-voie, le curé longea le mu
r tapissé de jasmins, de rosiers grimpants, de grenadiers
0238en fleur, et s-arrêta devant un perron de trois marche
s. La porte-fenêtre était ouverte, et, à l-entrée, une vie
ille demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise dan
s un grand fauteuil, avec une chaise pleine de linge devan
t elle.

Entendant le curé la saluer, elle releva ses besicles et
dit :

– Ah ! c-est vous, curé ; gageons que vous m-apportez de
l-ouvrage ?

– Tout juste- et de l-ouvrage pressé même !

– Vous avez encore fait quelque bonne trouvaille ?

– Eh ! oui.

Et, se retournant, il me montra à la vieille demoiselle.

0239
– Oh ! Seigneur Jésus ! s-écria-t-elle, et d-où sort celu
i-ci ?

– De la Forêt Barade.

– Alors ça ne m-étonne pas qu-il soit ainsi dépenaillé- V
iens çà, mon petit !

Et, lorsque, ayant monté les trois marches, je fus devant
elle, elle ajouta :

– Il a bon besoin d-être nippé, c-est sûr.

– Pour commencer, dit le curé, voici de quoi lui faire de
ux chemises.

La vieille demoiselle déplia les deux chemises et fit :

– Hum ! elles ne sont pas trop bonnes, curé ! Enfin, nous
0240 tâcherons d-en tirer parti.

Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une chemise, l
a longueur du corps, celle des manches, et marquait tout c
ela au moyen d-épingles.

– Je vais m-y mettre tout de suite, continua-t-elle ; Toi
nette m-aidera, et demain il en aura une- Il est gentil, c
et enfant-là, vous savez, curé – ajouta-t-elle en relevant
les yeux sur moi – et il a l-air éveillé comme une potée
de souris.

– Ah ! les femmes ! toujours sensibles aux avantages phys
iques ! dit le curé en plaisantant.

– Si cela était, riposta la vieille demoiselle en riant,
nous ne serions pas si bons amis.

– Bien touché ! fit le curé en riant aussi. Et où est M.
le Chevalier ?
0241
– Il est allé jusqu-à La Grandie, voir si le meunier a ra
massé beaucoup de blé.

– C-est à craindre que non. Avec la sécheresse qu-il fait
depuis un mois, l-étang doit être à sec- Allons, mademois
elle, au revoir et merci !

En sortant de là, nous allâmes chez le tisserand. Dans un
e espèce d-en-bas, comme un cellier, où l-on n-y voyait gu
ère, l-homme était assis sur une barre, faisant aller son
métier des pieds et des mains, comme une araignée filant s
a toile.

– Séguin, dit le curé, il me faudrait de bon droguet soli
de, pour faire des culottes à ce drole et une veste.

– Ça ne sera pas de gloire- monsieur le Curé, je vais vou
s donner ça.

0242 Et, ayant fait le prix, l-homme mesura avec son aune
l-étoffe que le curé emporta. En chemin, il entra dans une
petite maison.

– Ton homme n-y est pas, Jeannille ?

– Eh ! non, monsieur le Curé, il travaille à Valmassingea
s ; mais demain il aura fini.

– Alors, qu-il vienne demain, sans faute ; ne manque pas
de l-avertir ; c-est pour habiller ce drole : tu vois qu-i
l en a besoin.

– Oui, le pauvre !

– Maintenant, me dit le curé en nous en allant, je te fer
ai porter une paire de sabots de Montignac et un bonnet :
ainsi tu seras équipé.

– Faites excuse ; monsieur le Curé, mais je n-ai pas beso
0243in de sabots avant l-hiver, étant habitué à marcher nu
-pieds dans les pierres et les épines, et, pour ce qui est
d-un bonnet, je ne puis rien souffrir sur la tête.

– C-est vrai que tu as une bonne perruque ; mais tout ça
te servira à un moment ou à l-autre.

Dès que nous fûmes rentrés, la Fantille demanda au curé o
ù est-ce qu-il entendait me faire coucher.

– Dans la chambrette qui est derrière la tienne, où l-on
met les hardes ; tu lui arrangeras le lit de sangles.

Et il alla dans le jardin lire son office.

Le soir, M. le chevalier de Galibert vint après souper, e
t, me voyant, dit :

– Ah ! ah ! voilà le petit sauvage de la Forêt Barade- Qu
els yeux noirs, et quels cheveux ! il y a là une goutte de
0244 sang sarrasin- Et que faisais-tu là-bas, garçon ?

Lorsque je lui eus conté mon histoire, sans parler pourta
nt de l-étranglement des chiens ni de l-incendie de la for
êt, le chevalier tira une tabatière d-argent de la grande
poche de son gilet, prit une bonne prise, et donna cette s
entence :

Cil va disant : « Noblesse oblige »,
Qui, maufaisant, ses pairs afflige.

Puis il s-en fut trouver le curé au jardin en marmottant
entre ses dents :

– Décidément, ce Nansac ne vaut pas cher.

Deux jours après, j-étais habillé de neuf, et j-avais une
chemise blanche. Mon pantalon et ma veste de droguet me s
emblaient superbes après mes guenilles ; mais je continuai
à aller tête et pieds nus.
0245
– A ton aise, m-avait dit le curé ; pourtant, le dimanche
, il te faudra mettre les bas que la Fantille te fait, et
tes sabots, pour venir à la messe.

Quel changement dans mon existence ! Au lieu d-être par l
es chemins à chercher mon pain, sans savoir où je couchera
is le soir, j-avais le vivre et le couvert, et tout mon tr
avail consistait à aller puiser de l-eau ou fendre du bois
pour la cuisine ; à aider la Fantille au ménage, et le cu
ré au jardin ; je n-avais qu-une peur, c-est que ça ne dur
ât pas.

Un soir, tout en arrosant, le curé me parla ainsi :

– Maintenant que te voilà apprivoisé, je vais t-enseigner
à parler français d-abord, à lire et à écrire ensuite ; a
près, nous verrons.

Je fus bien content de ces paroles, car je compris alors
0246que le curé s-intéressait à moi et voulait me garder.
A partir de ce jour, tous les matins, après la messe, il m
e montrait, deux heures durant ; après quoi, il me donnait
des leçons à apprendre dans la journée, et, le soir, il m
e faisait encore deux heures de classe avant souper. J-éta
is tellement heureux d-apprendre, et j-avais tant à c-ur d
e faire plaisir au curé, que je travaillais avec une sorte
de rage ; de manière qu-il me disait quelquefois, le dign
e homme :

– Il faut se modérer en tout ; à cette heure, va-t-en dem
ander à mademoiselle Hermine, ou à M. le Chevalier, s-ils
n-ont pas besoin de toi.

Alors je laissais là mes cahiers et mes livres, et je cou
rais trouver la demoiselle Hermine, bien heureux lorsqu-el
le me donnait quelque commission. J-allais chez les métaye
rs chercher des -ufs, ou une paire de poulets, ou à La Gra
ndie quérir de la farine pour faire une tarte. Puis, lorsq
u-on m-eut indiqué le chemin de Montignac et que la demois
0247elle m-envoyait acheter du fil, ou des boutons, et M.
le Chevalier du tabac, ah ! que j-étais content ! On peut
croire que je ne m-amusais pas en route. En partant de Fan
lac, il y avait un mauvais chemin pierreux qui descendait
dans le vallon par une pente très roide. Je dégringolais c
e chemin en galopant et en sautant parmi les pierres comme
un cabri, puis, ayant traversé les prés et le ruisseau qu
i va se perdre dans la Vézère à Thonac, je remontais, touj
ours courant, la côte du Sablou. Il me semblait qu-ainsi,
en faisant grande diligence, je marquais ma reconnaissance
pour la bonne demoiselle qui m-avait fait ma première che
mise, sans parler d-autres depuis : elle m-eût fait passer
dans le feu, certes, et j-aurais été heureux qu-elle me l
e commandât. Et puis elle avait si bien l-air de ce qu-ell
e était, bonne comme le bon pain, que rien que de regarder
sa douce figure et ses cheveux blancs sous sa coiffe de d
entelles à l-ancienne mode, je me sentais couler du miel d
ans le c-ur.

M. le chevalier de Galibert était un très bon homme aussi
0248, mais c-était un homme, et il n-avait pas toujours de
ces petites idées délicates comme sa s-ur. Il était bien
charitable également, mais il n-aurait pas su deviner les
besoins des pauvres, et n-avait pas, comme la demoiselle,
ces façons aimables de faire le bien qui en doublent le pr
ix. Avec ça, il était d-un caractère jovial, aimant à rire
et à plaisanter, et il avait toujours à son service une q
uantité de vieux dictons ou sentences proverbiales dont il
lardait son discours.

A un malheureux il disait :

Le diable n-est pas toujours à la porte d-un pauvre homme
.

A celui qui se plaignait de sa femme :

Des femmes et des chevaux,
Il n-en est point sans défauts.

0249 A un qui avait perdu son procès :

On est sage au retour des plaids.

A un homme trompé dans un marché, il faisait :

A la boucherie, toutes vaches sont b-ufs :
A la tannerie, tous b-ufs sont vaches.

A ceux qui se plaignaient de la pluie, il prêchait la pat
ience :

Il faut faire comme à Paris, laisser pleuvoir.

Si c-était de la sécheresse, il disait :

En hiver partout il pleut :
En été, c-est où Dieu veut.

Lorsque les gens trouvaient que les affaires de la commun
0250e allaient mal, il les consolait de la sorte :

L-âne du commun est toujours le plus mal bâté.

Et ainsi de suite ; il n-était jamais à court.

Il les faisait bon voir tous les deux, le frère et la s-u
r, aller à la messe, le dimanche, habillés à la mode de l-
ancien temps. Lui, en habit à la française de drap bleu de
roi, avec un grand gilet broché, une culotte de bouracan,
des bas chinés l-été, de hautes guêtres de drap l-hiver,
de bons souliers à boucle d-acier, et un tricorne noir bor
dé sur ses cheveux gris attachés en queue, représentait bi
en le gentilhomme campagnard d-avant la Révolution. Elle,
avec sa coiffe à barbes de dentelles, son fichu de linon n
oué à la ceinture, par derrière, sa jupe de pékin rayé qui
laissait voir la cheville mince et le petit soulier, son
tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotées,
mince de taille, de démarche légère, semblait une jeune d
emoiselle d-autrefois, n-eût été ses cheveux blancs.
0251
A la sortie, elle prenait le bras de son frère, tenant de
l-autre main son livre d-heures, et, sur la petite place,
tout le monde venait les saluer et les complimenter, tant
on les aimait. Et elle voyait là tout son monde, s-inform
ait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens chez el
le, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin v
ieux, de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-là, el
le donnait les affaires auxquelles elle avait travaillé da
ns la semaine : bourrasses, ou langes, et brassières pour
les petits nourrissons, cotillons et chemises pour les pau
vres femmes. Elle et le curé connaissaient tout le pays su
r le bout du doigt, et ils se renseignaient l-un l-autre s
ur les gens. Ce que l-un était mieux à même de faire, il l
e faisait ; et ces deux c-urs d-or, ces charitables amis d
es malheureux, ne s-arrêtaient pas aux bornes de la parois
se, ils ne craignaient pas d-empiéter chez les autres, heu
reusement, car aux environs, ni même à beaucoup de lieues
à la ronde, on ne trouvait guère de curés et de nobles com
me ceux-ci.
0252
Moi, dans le commencement, j-étais tout étonné de voir ça
. Avant celui de Fanlac, je n-avais connu en fait de curés
que dom Enjalbert, le chapelain de l-Herm, qui nonobstant
son gros ventre avait l-air d-un fin renard, d-un attrape
-minon, et puis le curé de Bars, mauvais avare bourru, qui
avait du c-ur comme une pierre. De nobles, je n-avais vu
que le comte de Nansac, orgueilleux et méchant, qui était
la cause de tous mes malheurs. Aussi dans ma tête d-enfant
il s-était formé cette idée que les curés et les nobles é
taient tous des mauvais. A mon âge, cette manière de raiso
nner était excusable, d-autant plus que je n-étais jamais
sorti de nos bois ; et il y a pas mal de gens, plus âgés e
t plus instruits que je ne l-étais, qui raisonnent de cett
e façon. Mais en voyant combien je m-étais trompé, j-avais
une grande bonne volonté de me rendre utile à ceux qui me
traitaient si bien, et je m-ingéniais à leur marquer ma r
econnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les d
onjaux ; aussi, à la saison, je me levais avant le jour po
ur passer le premier dans les bois où l-on en trouvait. Et
0253 comme j-étais content de lui en apporter un beau pani
er qui lui faisait pousser des exclamations :

– Oh ! les belles oronges !

La jument blanche du chevalier n-avait jamais été étrillé
e, brossée, soignée, comme depuis que j-étais là : car, au
paravant, Cariol, le domestique, prenait surtout soin de s
es b-ufs et la soignait un peu à coups de fourche, ainsi q
u-on dit. Maintenant elle était bien en point et luisante,
de manière que le chevalier lui-même, un jour que je la l
ui amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge fra
ppé, et les boucles de la bride à la française brillantes
comme l-or, me dit jovialement :

– C-est bien, mon garçon-

Qui aime Bertrand aime son chien.

Pour le curé, lui, c-était un homme comme il n-y en a guè
0254re ; il n-était sensible à rien de ce que tant de gens
estiment. L-argent, il en avait toujours assez, pourvu qu
-il pût faire la charité ; du boire et du manger, il s-en
moquait, disant que des haricots ou des poulets rôtis, c-e
st tout un. Et, à ce propos, il faisait quelquefois la gue
rre au chevalier qui était un peu porté sur sa bouche et,
pour citer quelque chose de délicat, usait de ce dicton :

Aile de perdrix, cuisse de bécasse, toute la grive.

Mais c-était pour rire qu-il le piquait ainsi, sachant fo
rt bien que plus d-une fois il avait envoyé les meilleurs
morceaux à des voisins malades. Quoique enfant encore igno
rant, comme celui qui ne fait que commencer à apprendre, j
e m-étais vite aperçu que rien n-était plus agréable au cu
ré que de faire le bien, et de voir en profiter ceux à qui
il le faisait. C-est ce qui me donnait tant de c-ur à étu
dier, en voyant de quelle affection il me montrait.

0255 – Aussitôt que tu sauras bien lire, m-avait-il dit, t
u apprendras les répons de la messe, et tu me la serviras,
car ce pauvre Francès se fait vieux.

Quand la bonne volonté y est, on apprend vite. Aussi le c
uré me dit un jour :

– A Pâques, tu seras en état de servir la messe.

Je le remerciai simplement, car il n-était pas façonnier
et n-aimait pas les compliments, quoique bon comme il n-es
t pas possible de le dire.

Lorsque vint le jour de Pâques, je savais mes répons sur
le bout du doigt. Une chose cependant m-ennuyait, c-était
de ne pas comprendre les paroles latines ; je l-avouai au
curé qui ne le trouva pas mauvais, car lui-même prêchait t
oujours en patois pour être compris. Il m-expliqua donc ce
que voulait dire ce latin, et je fus content, parce que j
e trouvais sot de dire des mots sans savoir ce que je disa
0256is. J-étais crâne, ce jour-là, bien habillé d-étoffe b
urelle, et aux pieds une paire de souliers que la demoisel
le Hermine avait commandés à Montignac. Moi qui n-en avais
jamais eu, je m-en carrais, et je trouvais ces souliers t
ellement beaux qu-en marchant je ne pouvais m-empêcher de
baisser la tête pour les regarder. Le chevalier m-avait ac
heté une casquette pour mes étrennes, de manière que j-éta
is tout flambant, ce jour-là, car la casquette était encor
e neuve, ayant l-habitude d-aller tête nue au soleil, à la
pluie et au froid.

A partir de ce moment, je servis de marguillier au curé,
et le vieux Francès n-eut plus besoin que de sonner l-angé
lus et se promener avec sa bourrique pour ramasser le blé
et l-huile qu-on lui donnait pour ses peines, comme c-étai
t la coutume. J-étais content plus qu-on ne peut le dire d
-être utile au curé. Lorsqu-il fallait porter le bon Dieu
à quelque malade, je m-en allais devant avec un falot, son
nant la clochette, et derrière le curé suivaient la demois
elle Hermine et quelque deux ou trois vieilles femmes du b
0257ourg, disant leur chapelet. Tandis que nous passions d
ans les chemins pierreux, les gens qui étaient à travaille
r par les terres faisaient planter leurs b-ufs s-ils labou
raient, ôtaient leur bonnet, se mettaient à genoux et disa
ient un Notre-Père pour le malade. Et des fois, au loin, a
u milieu des brandes, une bergère, oyant le son clair de l
a clochette, faisait taire son chien qui jappait, et, se m
ettant à genoux, priait aussi.

Pour ce qui est des enterrements, le curé allait toujours
faire la levée du corps à la maison du défunt, aussi loin
qu-il fallût aller, quelque misérables que fussent les ge
ns. Et, soit que ce fût un enterrement, un mariage ou un b
aptême, quand on lui demandait ce qui lui était dû, il rép
ondait :

– Rien, rien, braves gens, allez-vous-en tranquilles.

Et les gens s-en allant, l-ayant bien remercié, il disait
parfois à demi-voix :
0258
– Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitem
ent.

Lorsque c-étaient des propriétaires riches, comme ceux de
La Coudonnie, de Valmassingeas, de La Rolphie, ils insist
aient :

– Monsieur le Curé, au moins pour votre église, pour vos
pauvres, laissez-nous faire quelque chose !

– Puisque vous le voulez, disait-il alors, il ferait beso
in d-une nappe d-autel.

Ou bien :

– Faites porter un sac de blé chez la veuve de Blasillou.

Et les autres faisaient :
0259
– A la bonne heure, monsieur le Curé ; n-ayez crainte, no
us ne l-oublierons pas.

Il est vrai qu-aux étrennes, les gens, reconnaissants, po
rtaient bien des affaires à la maison curiale : c-était un
e paire de chapons, ou de poulets, ou des -ufs, ou un pani
er de pommes, ou un lièvre, ou une bouteille de vin pinaud
, ou un quarton de marrons, ou quelque chose comme ça. Il
y eut même, une fois, une pauvre vieille qui lui apporta t
rois ou quatre douzaines de nèfles dans les poches de son
devantal, et, comme elle s-excusait de ce qu-elle n-en ava
it pas davantage et puis qu-elles n-étaient pas trop mûres
, le curé lui dit de bonne grâce :

– Merci, merci bien, mère Babeau ; celui qui donne une po
mme n-ayant que ça, donne plus que celui qui offre un coq
d-Inde de son troupeau.

Et comme son c-ur était réjoui, ce jour-là, de voir combi
0260en tout ce peuple l-aimait, il ajouta en souriant ce d
icton du chevalier :

Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent.

Mais ces affaires qu-on lui portait ne restaient pas tout
es chez lui ; il en redonnait la moitié à ses pauvres, et,
si la Fantille ne s-était pas fâchée et n-avait pas serré
les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donné. Ainsi, lorsqu
-on lui offrait une bonne bouteille d-eau-de-vie, bien sûr
qu-elle était pour le vieux La Ramée : ça n-était pas son
nom, mais on ne l-appelait pas autrement.

Ce La Ramée, donc, était un ancien grenadier de Poléon, c
omme disait la bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chi
gnac ; il s-était promené en Egypte, en Italie, en Allemag
ne et en dernier lieu en Russie, où il s-était quelque peu
gelé les orteils, de manière qu-il ne marchait pas bien a
isément. Après le retour du roi, on lui avait fendu l-orei
lle, comme il disait, et il s-en était revenu au village,
0261où il aurait crevé de faim sans sa belle-s-ur, pauvre
veuve qui l-avait recueilli. Et encore, si le chevalier et
le curé ne lui avaient pas aidé, elle n-en serait jamais
venue à bout, n-ayant pour tout bien qu-une maisonnette et
une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait p
lutôt passé de pain que d-eau-de-vie et de tabac, vu la gr
ande habitude qu-il en avait : aussi le curé lui en donnai
t de temps en temps. Et alors le vieux troupier reconnaiss
ant, lorsqu-il s-en allait par là dans quelque coderc, ou
pàtis communal, garder les oisons de sa belle-s-ur, avec u
ne houssine, et qu-il rencontrait le curé, il se plantait
droit, les talons sur la même ligne, portait militairement
la main à son bonnet de police qu-il n-avait pas quitté,
puis, d-un geste montrant les oisons, il faisait piteuseme
nt :

– Et dire qu-on a été à Austerlitz !

Le jour où l-on portait comme ça des cadeaux, il y avait
table ouverte chez le curé pour recevoir les gens, et nul
0262ne s-en retournait sans avoir bu et mangé : aussi une
charge de vin y passait, tout près ; heureusement, il n-ét
ait pas cher en ce temps-là.

Quand j-eus mes douze ans, le curé me fit faire ma premiè
re communion. Moi, voyant que tous les droles de mon âge l
a faisaient, je m-efforçais de les surmonter en apprenant
le catéchisme de façon à contenter le curé en ça, comme en
tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion, il
n-était pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il a
vait tôt fait de me confesser ; d-ailleurs, vivant chez lu
i, toujours sous ses yeux, lui disant tout ce que je faisa
is, le consultant lorsque j-étais embarrassé, il me connai
ssait aussi bien que, moi-même, je me connaissais.

La veille de la première communion, pour toute confession
, il me demanda si j-avais encore de la haine dans le c-ur
contre le comte de Nansac, et, après que je lui eus répon
du par un « oui » timide, il me dit de si belles choses su
r l-oubli des injures et me fit tant d-exhortations de par
0263donner à l-exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que
je l-assurai que je m-efforcerais de tout oublier, et de
chasser la haine de mon c-ur. J-étais bien dans les dispos
itions de le faire à ce moment-là, mais ça ne dura pas.

A ce propos, je conviens bien que c-est une grande et bel
le chose que de pardonner à ses ennemis et de ne pas cherc
her à se venger ; seulement, il faudrait que le pardon fût
réciproque entre deux ennemis, parce que, si l-un pardonn
e et l-autre non, la partie n-est plus égale. Comme disait
le chevalier :

Lorsqu-on se fait brebis, le loup vous croque.

Malgré la misère de mes premières années, j-étais, lors d
e ma première communion, grand et fort, de manière que je
paraissais avoir quinze ans. D-un autre côté, depuis trois
ans que j-étais chez le curé, j-avais appris tout ce qu-i
l m-avait montré, mieux et plus vite que ne font tous les
enfants d-habitude. Je savais passablement le français ; u
0264n français plein d-expressions du terroir, de vieux mo
ts, d-anciennes tournures, comme le parlait le curé, puis
l-histoire de France, un peu de géographie et les quatre r
ègles. Mais où j-étais bien plus fort qu-un drole de mon â
ge, c-était pour raisonner des choses et connaître ce qui
était bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en
toute occasion, le curé m-enseignait, et me formait le ju
gement, soit en travaillant au jardin, soit en allant port
er quelque chose à un malade, soit dans les moments de loi
sir que les gens vulgaires emploient à baguenauder ou à fa
ire pire. Il savait, à propos d-une chose très simple, trè
s ordinaire, me donner des leçons de bon sens et de morale
, me montrer où étaient les véritables biens, dans la sage
sse, la modération, la vertu.

Moi, je me conformais bien tant que je pouvais à ses préc
eptes, et j-y avais goût ; mais il y avait au fond de mon
être une chose que je ne pouvais pas vaincre, c-était ma h
aine pour le comte de Nansac. Comme je viens de le dire, l
ors de ma première communion, j-avais bien tâché de le fai
0265re, de bonne foi, mais, huit jours après, je n-en avai
s même plus la volonté. Lorsque le passé douloureux de ma
première enfance me revenait à la mémoire, je me disais qu
e je serais un fils ingrat et dénaturé si j-oubliais toute
s les misères que cet homme nous avait faites, tous les ma
lheurs qui nous étaient venus par lui. Et, quand je songea
is à mon père mort aux galères, à ma mère agonisant dans t
outes les angoisses du désespoir, ma haine se ravivait ard
ente, comme un feu de bûcherons sur lequel se lève le vent
d-est.

On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j-app
renais au désavantage des Nansac me faisait grand plaisir.
Un jour, j-eus de quoi me contenter. Etant au jardin à bi
ner des pommes de terre, tandis que le curé et le chevalie
r se promenaient dans la grande allée du milieu, j-entendi
s raconter à ce dernier que l-aînée des demoiselles de Nan
sac était partie avec un freluquet, on ne savait où. Cela
me fit prêter l-oreille, et j-ouïs tout ce que disait le c
hevalier :
0266
– Moi, mon pauvre curé, je ne suis pas comme vous, ça ne
m-étonne pas :

Elle a de qui tenir,
Le sang ne peut mentir.

– Que voulez-vous dire ?

– Mon cher curé, j-avais une tante qui était un vrai regi
stre de tout ce qui touchait à la noblesse du Périgord, et
, d-elle, j-ai appris beaucoup de choses. Je vois maintena
nt quantité de gens qui se sont faufilés parmi la noblesse
et qui eussent été mis honteusement à la porte s-ils s-ét
aient présentés pour voter avec nous en 1789 : quidams pre
nant le nom de terres nobles achetées à vil prix ; roturie
rs émigrés pour des causes qui les auraient menés tout dro
it à la guillotine – car la République a eu cela de bon qu
-elle n-était pas tendre pour les fripons – bourgeois empa
rticulés, un moment disparus dans la tempête révolutionnai
0267re, et se prétendant maintenant nobles comme Créqui ;
tous ces gens-là ne m-en font pas accroire. Je leur dirais
volontiers avec un des leurs qui avait du bon sens :

Quelques nobles, ou soi-disants,
S-ils entendent bien les mystères,
Trouveront qu-ils sont des paysans,
Parmi les écrits des notaires.

Le curé, qui trouvait que le chevalier tirait les choses
d-un peu loin, dit à ce moment :

– Pardon- mais je ne vois pas bien le rapport-

– Vous allez le voir, mon ami. Le cas des Nansac n-est pa
s tel : ils sont nobles, mais à la façon de ceux de Pontch
artrain, qui vendaient les lettres de noblesse deux mille
écus. Le père du vieux marquis d-aujourd-hui était tout bo
nnement un porteur d-eau, natif de Saint-Flour, qui avait
commencé sa fortune dans la rue Quincampoix, et l-avait gr
0268ossie en tripotant dans les fournitures militaires et
dans un tas d-affaires véreuses. Ce maltôtier, nommé Croza
t, se faisait appeler : « de Nansac », à cause d-une métai
rie qu-il possédait dans son pays. Il acheta la terre de l
-Herm, et fut anobli, grâce à ses écus. Son fils, le marqu
is actuel, avait épousé une femme sans principes, qui se r
endit célèbre par ses frasques, en un temps où il était di
fficile de se distinguer en ce genre. L-étendue de ses rel
ations amoureuses l-avait fait surnommer :La Cour et la Vi
lle. Parmi ses nombreux amants, elle en eut d-utiles. Le v
ieux débauché La Vrillière, ministre tout-puissant de Loui
s XV, se pliait à tous ses caprices. Ce fut lui qui fit co
nférer au fils du porteur d-eau le titre de marquis dont i
l est affublé- Vous comprenez maintenant, curé, que les fi
lles du comte ont de qui tenir, ayant eu une telle grand-m
ère.

– Voilà de vilaines histoires, dit le curé ; je ne connai
ssais pas cette origine. Mais avouez, chevalier, que si le
trône et la noblesse ont été fortement secoués pendant la
0269 Révolution, c-était un peu bien mérité.

– Je l-avoue, et j-y joins une notable partie du clergé,
que vous oubliez : moines vicieux, abbés de ruelles, curés
concubinaires et tous ces prêtres incrédules qui n-osaien
t plus annoncer en chaire Jésus-Christ crucifié et ne parl
aient que du « législateur des chrétiens ».

– Oh ! fit le curé, je vous les passe volontiers- De tout
ceci, ajouta-t-il, on pourrait conclure que la Révolution
n-a pas été inutile, car assurément le clergé de notre te
mps vaut mieux que l-ancien.

– Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correct
ion a peut-être été un peu rude, mais c-est Dieu qui tenai
t la verge, et il est le seul bon juge de ce que nous avio
ns mérité tous.

Moi, j-écoutais cette conversation sans en perdre un mot.
Ça n-était pas bien, j-en conviens, mais la tentation éta
0270it trop forte. Je fus tout content de savoir que les N
ansac n-étaient pas des nobles de la bonne espèce ; et, de
vrai, lorsque je les comparais au chevalier et à sa s-ur,
qui étaient la fine fleur des braves gens, bons comme du
pain de chanoine, honnêtes comme il n-est pas possible, je
ne pouvais pas m-empêcher de croire qu-il y avait deux ra
ces de nobles, les uns bons, les autres méchants. C-était
une idée d-enfant ; depuis, j-ai vu que là c-était mélangé
, comme partout.

Quelque temps après cet entretien, le curé me dit :

– Jacquou, maintenant il te faut songer à prendre un état
. Voyons, que préfères-tu ? Veux-tu être tisserand ? sabot
ier ? maréchal ? veux-tu te mettre en apprentissage avec V
irelou le tailleur ? as-tu quelque idée pour un métier que
lconque ?

– Monsieur le Curé, je ferai ce que vous me conseillerez.

0271
– Cela étant, mon ami, je te conseille de te faire cultiv
ateur. C-est le premier de tous les états, c-est le plus s
ain, le plus intelligent, le plus libre. C-est, vois-tu, l
e travail des champs qui a libéré de la servitude le peupl
e de France, et c-est par lui qu-un jour la terre sera tou
te aux paysans- Mais n-allons pas si loin. Comme je me dou
tais de ta réponse, voici comment j-ai arrangé les choses
avec M. le Chevalier. Tu travailleras le jour à la réserve
avec Cariol : c-est un bon ouvrier terrien qui te montrer
a à labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner, façonne
r les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinet
te chez M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que,
le soir, je pourrai encore te donner quelques leçons et t
-enseigner des choses qui te seront utiles plus tard. Nos
bonnes gens de par là, qui ont vu leurs anciens ne sachant
ni A ni B, et qui sont eux-mêmes aussi ignorants, disent
qu-il n-est pas besoin d-en savoir tant pour cultiver la t
erre ; mais ils se trompent. Un paysan un peu instruit en
vaut deux, sans compter que celui qui ne connaît pas l-his
0272toire de son pays, ni sa géographie, n-est pas Françai
s, pour ainsi parler : il est Fanlacois, s-il est de Fanla
c, et voilà tout. De même, celui qui ne sait ni lire ni éc
rire, c-est comme s-il avait un sens de moins- Lorsque tu
seras grand, que tu sauras bien ton état de laboureur, tu
trouveras aisément à te louer ; et, plus tard, ayant mis d
e côté tes gages, tu chercheras une honnête fille économe
et tu te marieras, et vous serez chez vous autres ; ce qui
est une belle et bonne chose, et bien à considérer : ains
i voilà qui est entendu.

Je remerciai bien le curé, comme on pense, et, dès le len
demain, j-allai travailler avec Cariol.

V
Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines et sans nul
souci présent pour moi. De temps en temps, il me sourdait
quelque pénible souvenir du comte de Nansac et de tous mes
malheurs, comme une piquée d-écharde dans la chair, mais
0273le travail amortissait ça un peu. La semaine, je trava
illais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je d
ormais comme une souche. Le dimanche, après la messe, je f
aisais aux quilles avec les autres garçons du bourg, ou au
bouchon, que nous appelons tible, ou encore au rampeau. L
-hiver nous allions énoiser dans les maisons, et après, ch
acun son tour, on allait faire l-huile au moulin de La Gra
ndie. Et puis il y avait les veillées, où l-on aidait aux
voisins à égrener le blé d-Espagne, à peler les châtaignes
pour le lendemain, tandis que les femmes filaient et que
les anciens disaient des contes. Ensuite, quinze jours ava
nt la Noël, nous allions, les garçons, sonner la Luce, com
me nous appelons cette sonnerie ; et on peut croire que la
cloche était très consciencieusement brandie !

A la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chanta
nt la Guilloniaou ou Gui-l-an-neuf, qui se peut dire ainsi
en français :

A Paris, y a une dame
0274 Mariée richement-
Le Gui-l-an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l-an.
Elle se coiffe et se mire,
Dans un beau miroir d-argent-
Le Gui-l-an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l-an.
Elle portait de belles robes,
Cousues en beau fil blanc-
Le Gui-l-an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l-an.
Mais à présent elle les porte,
Cousues en fil d-argent-
Le Gui-l-an-neuf on vous demande,
Pour le dernier jour de l-an.

Ou bien encore celle qui commence ainsi :

A Paris sur le petit pont,
Le Gui-l-an-neuf vous demandons,
0275 A Paris sur le petit pont,
Mon capitaine !
Le Gui-l-an-neuf vous demandons,
Et puis l-étrenne !
Y avait trois dames sur ce pont-

Et nous entrions dans les maisons où il y avait des fille
s, principalement, pour leur demander l-étrenne d-un baise
r.

Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris
la grande ville : c-est que, pour le pauvre paysan périgo
rdin de jadis, Paris était le paradis des riches et des be
lles dames. Pampelune aussi avait frappé son imagination,
comme un pays lointain, quasi chimérique. On disait de cel
ui dont on n-avait ouï parler depuis de longues années : «
Il est à Pampelune ! » Lorsqu-on parlait d-un pays dont o
n ignorait la situation, on disait : « C-est à Pampelune !
»

0276 Pourquoi Pampelune plutôt que toute autre ville ? Le
curé Bonal disait que ça venait peut-être de ce qu-un card
inal d-Albret, très puissant en Périgord autrefois, était
évêque de Pampelune, ancienne capitale du royaume de Navar
re.

Moi, je n-en sais rien ; je laisse ça à d-autres plus sav
ants.

L-été, il n-était plus question de tous ces amusements :
on n-avait que le temps de travailler, de manger et de dor
mir ; et encore, de dormir, pas trop. Dans le moment des f
enaisons ou des moissons, il fallait se lever à trois heur
es du matin et, des fois il était neuf heures le soir lors
qu-on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pl
uie menaçait. Tout cela était coupé par les dimanches et q
uelques fêtes chômées comme la Noël, Notre-Dame d-Août et
la Toussaint.

A propos de cette dernière fête, qui tombe la vigile du j
0277our des Morts, il y avait dans certaines maisons, et n
on des pires, un usage ancien assez curieux :

Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s
-entretenait des parents défunts, de leurs qualités, de le
urs vertus, même de leurs défauts ; et ce qu-il y avait de
plus étrange, on buvait à leur santé en trinquant. Ce sou
per devait être composé de neuf plats, comme soupe, bouill
i, fricassée, daube, saugrenade, tourtière, fricandeau, et
c.

Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et to
ut ce qui restait de chaque plat pour le souper des ancien
s, morts, et on rapportait du pain et du vin lorsqu-il n-y
en avait pas assez.

Après ça, on faisait un beau feu et on rangeait les chais
es en demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pou
r laisser la place aux défunts, après avoir récité des pri
ères à leur intention.
0278
Le curé Bonal disait bien que tout cela sentait fort la s
uperstition ; mais en raison des prières et de l-intention
pieuse, il fermait un peu les yeux.

Outre toutes ces fêtes, il y avait notre vote ou frairie,
qui tombait le vingt-deux d-août, et celles des paroisses
voisines, comme Bars, Auriac, Thonac, où nous ne manquion
s guère. Mais où on ne faillait jamais d-aller, c-était à
Montignac, le vingt-cinq novembre, à la grande foire de la
Sainte-Catherine. Ça, c-était de rigueur, et, ce jour-là,
avec le curé, la demoiselle Hermine et La Ramée, il ne re
stait dans le bourg que les vieux, vieux, qui ne pouvaient
quitter le coin du feu, et les tout petits enfants ; et m
ême, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses de femm
es qui les y traînaient par la main, ou les portaient sur
les bras quand ils étaient trop petits. Le chevalier lui-m
ême y allait sur sa jument, pour rencontrer ses amis, peti
ts nobles des environs, et manger ensemble une tête de vea
u et une dinde truffée au Soleil d-or.
0279
Les choses marchaient donc à souhait ; tout le monde étai
t satisfait de moi, et moi bien reconnaissant à tous ceux
qui me faisaient bien. Mais, « si ça marchait toujours au
gré de tous sur la terre, les gens ne voudraient pas aller
en paradis », comme disait le chevalier.

Depuis quelque temps il n-était pas content, le brave et
digne homme, il trouvait dans sa gazette des nouvelles de
Paris qui ne lui convenaient pas. Les affaires de la polit
ique prenaient une vilaine tournure : on avait guillotiné
quatre sergents de La Rochelle, fusillé des généraux, des
officiers ; les jésuites revenus étaient les maîtres parto
ut, et c-étaient de mauvais maîtres. Les missionnaires env
oyés par eux prêchaient de ville en ville, provoquant des
persécutions contre les incrédules, les jacobins, excitant
quelquefois des troubles, durement réprimés ; tout cela c
ausait par toute la France un mécontentement général qui f
avorisait le développement des sociétés secrètes.

0280 – Vous verrez, disait le chevalier en racontant ça, v
ous verrez que ces ultras finiront par faire renvoyer le r
oi en exil.

Je ne savais point ce qu-étaient ces ultras, mais, d-aprè
s tout ça, je me figurais que ce devait être une espèce de
royalistes dans le genre du comte de Nansac.

Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose était s
ûre, car à Montignac ils avaient planté une croix sur la p
lace d-armes, juste à l-ancien endroit de l-arbre de la li
berté, et par leurs sermons violents, leurs paroles de hai
ne, ils avaient réussi à soulever un tas de gredins contre
les patriotes connus pour leur attachement à la Révolutio
n.

– Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, on
t failli faire jeter à la Vézère le vieux Cassius, qui nou
s a sauvés jadis, ma s-ur et moi.

0281 Et sur l-interrogation du curé, il poursuivit :

– Oui, un jour, à la Société populaire, un bouillant patr
iote demanda la mise en réclusion des ci-devant nobles, La
Jalage et sa s-ur, mais Chabannais, dit Cassius, se leva
:

« – Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage
; c-est eux qui nourrissent les pauvres de leur commune, e
t il y en a.

« Et, par deux fois, il prit la parole pour nous défendre
, et finit par faire passer l-assemblée à l-ordre du jour.

– Mais, fit le curé, vous dites : « La Jalage » ; est-ce
donc votre nom ?

– Parfaitement. C-est notre nom patronymique ; Galibert e
st un nom de terre. Nous descendons du fameux Jean de La J
0282alage, dont vous voyez la grossière statue commémorati
ve dans une niche carrée du mur extérieur de l-église qu-i
l défendit contre des routiers anglais.

Et, saisissant l-occasion aux cheveux, le chevalier, gran
d diseur d-histoires, raconta celle de Jean de La Jalage.

– C-était, dit-il, un sergent d-armes du temps de Charles
VI, qui avait suivi le maréchal Boucicaut lors de son exp
édition contre Archambaud, le dernier comte de Périgord, e
t s-était ensuite établi à Fanlac, après la prise de Monti
gnac en 1398.

« En ces temps les Anglais étaient dans nos pays, de sort
e qu-une troupe de ces brigands mêlés de malandrins des gr
andes compagnies, traversant le Périgord, vint à passer pa
r le Cern et Auriac, se dirigeant vers Fanlac. Notre églis
e était fortifiée, comme il apparaît encore. Jean de La Ja
lage la fait garnir de provisions et y fait retirer les ge
0283ns de la paroisse, en sorte que lorsque les Anglais ar
rivèrent, ils trouvèrent à qui parler.

« Il y eut plusieurs assauts, tous repoussés, et ce fut d
ans la sortie faite pour mettre ces routiers en fuite, que
Jean de La Jalage reçut un coup de hache d-armes qui lui
abattit le bras : c-est pourquoi sa statue le représente m
anchot. Les Anglais, fortement étrillés, filèrent du côté
de Rouffignac en laissant la moitié de leur bande autour d
e l-église.

« C-est en récompense de ce fait d-armes et de ses ancien
s services que le duc d-Orléans, alors comte de Périgord,
donna à mon ancêtre le fief noble de Galibert dont il prit
le nom, ainsi que ses descendants, en sorte que celui de
La Jalage était totalement délaissé.

« Ainsi Cassius nous appelait La Jalage, comme on appelai
t le pauvre Louis XVI, Capet.

0284 – Alors, dit le curé, je m-explique maintenant vos ar
moiries : la jalage, est, en patois, l-ajonc, ou genêt épi
neux.

– Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et pos
sesseur du fief de Galibert, prit pour armes un ajonc épin
eux de sinople fleuri d-or, sur fond d-argent, avec la dev
ise :Cil se Pique, qui s-y frotte ! Et de fait, c-était un
rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter, même
après qu-il fut estropié-

J-ai dit que le chevalier n-était pas content de la maniè
re dont marchaient les affaires, mais bientôt le curé eut
encore plus sujet de se plaindre.

Quelques jours après l-histoire de Jean de La Jalage, le
piéton de Montignac lui apporta une lettre cachetée de cir
e violette, venant de Périgueux. Après en avoir pris conna
issance, le curé vint trouver le chevalier et lui dit qu-i
l avait besoin de moi pour m-envoyer à La Granval.
0285
– Il est à vous plus qu-à moi, fit le chevalier : la perm
ission est inutile.

M-étant habillé promptement, le curé me dit :

– Tu vas aller à La Granval trouver le Rey et tu lui dira
s qu-il me faudrait une avance de dix écus sur le pacte de
la Saint-Jean. Il n-est pas nécessaire de courir : couche
là-bas et reviens demain, ce sera assez tôt.

Là-dessus je partis en coupant au plus court, je traversa
i les brandes au-delà de Fanlac, et je m-en fus tout droit
à La Granval, en passant par Chambor, Saint-Michel et le
Lac-Viel. Arrivé que je fus, la femme du Rey ne voulait pa
s me reconnaître :

– Ça n-est pas Dieu possible que ce soit toi, Jacquou !

Enfin, lui ayant rappelé tout ce qui s-était passé lors d
0286e nos malheurs, elle finit par s-en accertainer. Le Re
y, étant survenu peu après, me reconnut bien, lui, et me d
it :

– Te voilà tout à fait dru, petit !

Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me f
irent coucher. Etant au lit dans cette maison où mon pauvr
e père avait été pris, je pensai longtemps à des choses tr
istes, et puis je finis par m-endormir. A la pointe du jou
r, je me levai. Le Rey me donna les dix écus et je reparti
s, non pas sans avoir bu un coup et trinqué avec lui.

Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je
voyais un garçon et une fille se promener seuls dans un c
hemin, ou se parler le dimanche sur la place en se tenant
par la main, et s-amitonner, ça me tournait les idées du c
ôté de l-amour, et alors, je ne sais pas pourquoi, je me p
renais à penser à la petite Lina. Je me demandais si elle
était toujours à Puypautier, ce qu-elle faisait, si elle é
0287tait aussi jolie qu-étant petite ; et je me disais que
je serais bien heureux de l-avoir pour mie. Tout ça fit q
ue, me trouvant de ces côtés, je fus pris d-un grand désir
de la revoir : ça m-allongeait bien un peu de passer par
Puypautier, mais je n-étais pas pressé. En approchant du v
illage, assez embarrassé de savoir comment m-y prendre pou
r la voir sans que cela se sût, je rencontrai une drolette
qui gardait ses oies, comme autrefois Lina quand je l-ava
is connue. M-étant informé à cette petite, elle me dit que
la Lina touchait ses brebis, et qu-elle devait être dans
des friches qu-elle me montra. Je m-en fus par là, et, en
approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accoté
e contre un chêne de bordure, tandis que ses brebis brouta
ient l-herbe courte. Sans faire de bruit, je vins tout prè
s d-elle :

– Oh ! Lina ! c-est donc toi !

– Jacquou ! dit-elle en me reconnaissant et en devenant t
oute rouge.
0288
Alors je lui demandai le portage d-elle et de chez elle e
t j-appris bien des choses : que le vieux Géral s-était ma
rié avec sa mère, et qu-elle était maintenant la fille de
la maison.

Cette nouvelle ne me fit guère plaisir : j-aurais préféré
la retrouver pauvre comme moi ; mais, au reste, j-étais s
i heureux de la revoir que ce ne fut qu-une contrariété d-
un instant. Elle était toujours gente, la Lina. C-était ma
intenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite et
d-une jolie figure. Son mouchoir de tête laissait voir se
s cheveux châtain clair ; ses yeux bruns et doux étaient a
brités par de longs cils qui faisaient une ombre sur ses j
oues duvetées comme une pêche mûre, et sa petite bouche, r
ouge comme une fraise des bois, découvrait ses dents blanc
hes lorsqu-elle riait :

– Que tu es donc joliette, Lina !

0289 – Tu dis ça pour rire, Jacquou !

– Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense.

– Les garçons disent tous comme ça.

– Ah ! il y en a donc qui te le disent ? fis-je, piqué de
jalousie.

– On ne peut pas empêcher ça ; mais rien n-oblige de les
croire.

– Et moi, dis ? me crois-tu ?

– Tu es curieux, Jacquou !- fit-elle en riant.

– Oh ! écoute, ma petite Lina ! depuis huit ans que je ne
t-ai vue, j-ai songé souvent à toi. Il me semblait te voi
r encore toute nicette, avec ta petite tête frisée, gardan
t tes oies par les chemins, mignarde comme une tourterelle
0290 des bois. Plus j-ai grandi, et plus mon idée se tourn
ait vers toi ; et, maintenant que je t-ai revue, tu ne sor
tiras plus de ma pensée, quoi qu-il advienne !

– Oh ! Jacquou ! tu es un enjôleur- Et où donc as-tu appr
is à parler comme ça ?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maud
issant le comte de Nansac et faisant de grandes louanges d
u chevalier, de sa s-ur, et du curé Bonal, qui m-avait ens
eigné. Je voyais bien que ce que je lui disais lui faisait
plaisir, et qu-elle était contente que je fusse un peu pl
us instruit que l-on n-était à cette époque de nos côtés,
où l-on aurait pu chercher à deux lieues à la ronde autour
de la forêt sans trouver un paysan sachant lire. De temps
en temps, elle levait les yeux sur moi, sans lâcher de fa
ire son bas, et je connaissais qu-elle ne me haïssait pas,
rien qu-à son regard qui disait toute sa pensée, la pauvr
e drole.

0291 En parlant du curé, ça me fit songer que depuis deux
heures j-étais là à babiller, et qu-il me fallait m-en all
er. Mais, avant, je voulus que Lina me dît où je pourrais
la revoir. D-aller lui parler le dimanche à Bars, au sorti
r de la messe, sa mère qui était toujours là ne le trouver
ait pas à propos, croyait-elle.

– Adonc, je ne te verrai plus ?

– Ecoute, me dit-elle, je dois aller à Auriac le jour de
la Saint-Rémy, le 23 du mois d-août, avec une voisine-

– J-irai donc à la dévotion de la Saint-Rémy.

Et, la regardant avec amour, je lui pris la main :

– Oh ! ma Lina, à cette heure je suis bien content- Adieu
!

Et, en même temps, l-attirant un peu à moi, je l-embrassa
0292i, toute rougissante.

– Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou !

Je l-embrassai une autre fois, et je m-en fus, non sans r
egarder souvent derrière moi.

En m-en allant, il me semblait que j-avais des ailes, et
que tous mes sens avaient crû soudain. Je trouvais le pays
plus beau, les arbres plus verts, le ciel plus bleu. Je s
entais en moi une force inconnue jusqu-à ce jour. Quelquef
ois, arrivant au pied d-un terme, j-étais pris du besoin d
e dépenser cette force ; je grimpais en courant à travers
les pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me
plantais, les narines gonflées, et je regardais, tout fie
r, le raide coteau escaladé.

Lorsque j-entrai chez le curé, il était en train de cause
r avec le chevalier.

0293 – Moi, j-en reviens toujours là, disait celui-ci : «
Que diable vous veut-on ? »

– Rien de bon, sans doute. Il y a là quelque tour de ces
renards de jésuites, qui m-auront desservi à l-évêché.

Le lendemain matin, le curé, ayant emprunté la jument du
chevalier, et ses houseaux, montait à cheval et partait po
ur Périgueux par les chemins de traverse, en passant par S
aint-Geyrac.

– Bon voyage, curé ! lui dit le chevalier, la jument est
solide, mais tenez-la tout de même dans les descentes ; vo
us savez le proverbe :

Il n-est si bon cheval qui ne bronche.

Lorsque le curé revint le surlendemain, je connus à sa fi
gure que quelque chose n-allait pas bien. Lui ayant demand
é s-il avait fait bon voyage, il me répondit :
0294
– Oui, Jacquou, quant à ce qui est du voyage lui-même.

Je n-osai en demander davantage, et j-emmenai la jument à
l-écurie.

Aussitôt qu-il sut le retour du curé, le chevalier vint a
u presbytère savoir ce qu-il en était, et, le soir, il rac
onta tout à sa s-ur. Le curé avait, lors de la Révolution,
prêté serment à la constitution civile du clergé, et voic
i que, trente ans après, on s-avisait de le chicaner là-de
ssus ; oui ! et on lui demandait une rétractation publique
de son serment.

Lui, avait répondu à l-évêque qu-il avait autrefois prêté
ce serment, parce qu-il n-intéressait point les dogmes de
l-Eglise ; que sa conscience ne lui reprochait rien à cet
égard, et qu-il n-était point disposé à une rétractation,
ni publique, ni secrète.

0295 Là-dessus, l-évêque, de son air de grand seigneur ecc
lésiastique, l-avait congédié en l-invitant à réfléchir mû
rement avant que de s-engager dans une lutte où il serait
brisé comme verre.

– Les ultras du clergé, c-est-à-dire les jésuites et leur
séquelle, perdront la religion, comme les ultras royalist
es perdront la royauté ! ajouta en manière de conclusion l
e chevalier.

– Et que va faire le curé ? demanda la demoiselle Hermine
.

– Rien ; il dit qu-il les attend.

Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissem
ent et fut obligé de se mettre au lit. Sa s-ur le tourment
ant pour voir un médecin, il me fit appeler :

– Maître Jacques, pour faire plaisir à mademoiselle, tu v
0296as aller à Montignac quérir un médecin.

– Il y en a un jeune, dit-elle, qu-on prétend très habile
: il faudrait faire venir celui-là.

– Point ma s-ur, fit le chevalier :

Les jeunes médecins font les cimetières bossus.

« Tu iras, Jacquou, trouver ce vieux Diafoirus de Fournet
. S-il ne peut venir, tu lui expliqueras que j-ai besoin d
-une drogue pour suer, m-étant refroidi. Et lorsqu-il t-au
ra donné l-ordonnance, tu la porteras chez Riquer, l-arque
busier de ponant, en l-avertissant de ne pas prendre un bo
cal pour l-autre :

Dieu nous garde d-un et cetera de notaire,
Et d-un quiproquo d-apothicaire !

– Oh ! fit le curé qui entrait en ce moment ; je vois que
0297 vous n-êtes pas en danger !

Etant à Montignac, le soir, la commission faite à M. Four
net, le hasard fit que je passai devant l-église du Plo, o
ù prêchaient des missionnaires ; la curiosité me poussa à
y entrer. Il y avait en chaire un jésuite maigre et jeune,
à figure de belette, qui déclamait contre les jacobins, l
es impies, les incrédules. Il avait l-air d-un de ces hypo
crites qui se donnent la discipline avec une queue de rena
rd. Après avoir bien daubé sur les ennemis de la religion,
sur ces loups dévorants enfantés par les philosophes et l
a Révolution, il ajouta que cette Révolution avait été tel
lement satanique dans ses principes et dans ses -uvres que
des pasteurs même, ayant charge d-âmes, s-étaient laissés
séduire. Et il s-écriait :

– Oui, jusque dans le sanctuaire, le démon a fait des pro
sélytes ! Ne croyez pas que je parle de pays lointains ! A
ux portes de cette cité qui, après l-orgie révolutionnaire
, est revenue à Dieu, il en est, de ces loups qui se couvr
0298ent de peaux de brebis pour mieux perdre les âmes dont
Notre-Seigneur Jésus-Christ leur a donné la charge ; qui
cachent sous le manteau d-une charité menteuse l-orgueil d
es renégats et les vices des libertins hypocrites !

Et, ce disant, ce coquin-là tendait le bras du côté de Fa
nlac, de manière que tous les assistants comprenaient bien
qu-il parlait du curé Bonal, qui avait été vicaire à Mont
ignac, autrefois.

Moi, oyant cette bête-là parler ainsi du curé, je fus au
moment de lui crier sur le coup de la colère qui me monta
: « Tu en as menti, gredin ! »

Mais je me retins, et je le dis seulement à demi-voix, ce
qui fit retourner plusieurs personnes dans le fond de l-é
glise, où j-étais, puis je partis furieux.

« Est-il possible, pensais-je en m-en allant, qu-un homme
si bon, si charitable ; qu-un prêtre d-une vie si exempla
0299ire, et digne par son caractère des respects de tous,
soit ainsi vilainement calomnié par ses confrères ! »

Je dis par ses confrères, car, outre les missionnaires, i
l y avait aussi dans le voisinage des curés qui, pour se f
aire bien venir des jésuites tout-puissants, prenaient leu
r mot d-ordre et semaient à la sourdine un tas de calomnie
s contre le curé Bonal. Ils ne l-aimaient point, d-ailleur
s, tous ceux du doyenné de Montignac, parce que sa conduit
e les accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes
qu-ils faisaient les uns chez les autres, sous le prétexte
de la fête de l-endroit, ou sans prétexte aucun ; ribotes
d-où ils sortaient les oreilles rouges, gorgés de bons vi
ns, et le ventre entripaillé. Lorsqu-il était, par état, o
bligé d-assister à une réunion, à un repas, il ne passait
pas la nuit avec les autres, à jouer à la bouillotte ou à
la bête hombrée ; il trouvait une raison honnête pour se r
etirer. Celui qui disait le plus de mal de lui, derrière,
car par devant il faisait le cafard, la chattemite, c-étai
t dom Enjalbert, le chapelain de l-Herm. C-était lui qui,
0300en allant piquer l-assiette chez les curés d-alentour,
répandait depuis longtemps de mauvais bruits sur le curé
Bonal. Le curé le savait, mais ne s-en souciait guère, com
ptant bien que sa conduite le cautionnait assez ; et, en e
ffet, dans sa paroisse, il était aimé et respecté comme il
le méritait. Du côté de l-évêché, il avait été tranquille
tant que le diocèse avait dépendu de l-évêque d-Angoulême
, mais depuis quelques années qu-on avait rétabli l-évêché
de Périgueux, il avait essuyé des tracasseries, des vexat
ions, et maintenant il comprenait bien qu-on voulait le pe
rdre.

– S-ils avaient affaire à moi – lui disait quelquefois le
chevalier – je les démasquerais publiquement, tous ces ma
uvais chrétiens !

– Oui ! bien souvent le sang bout dans mes veines- mais l
e scandale retomberait sur la religion : il vaut mieux que
je me taise.

0301 Pourtant, s-il avait su tout ce que ces misérables di
saient de lui et de la demoiselle Hermine, comme je l-appr
is en revenant de la fête d-Auriac, peut-être n-aurait-il
pas eu tant de patience.

Car j-y allai, à cette dévotion de la Saint-Rémy : je n-e
us garde de faillir à l-assignation, comme on pense. La ve
ille, je profitai du moment où le curé était venu voir le
chevalier, pour leur en demander la permission à tous deux
. Ma requête ouïe, le chevalier dit :

– Au Pèlerinage voisin,
Peu de cire, beaucoup de vin.

– Mais, monsieur le Chevalier, répliquai-je, Rome est tro
p loin !

– Oh ! tu serais romipète que ce serait même chose :

Jamais cheval ni mauvais homme
0302 N-amenda pour aller à Rome.

Et, tout content de lui, le chevalier ajouta :

– Si M. le Curé y consent, moi, je le veux bien.

– Comme je compte qu-il sera sage, je le veux bien aussi,
dit le curé.

Et je me retirai bien aise.

Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure, la demoiselle
Hermine me dit :

– Te voilà dix sols pour faire le garçon.

Je la remerciai bien et je m-en fus tout joyeux. J-avais
déjà, en sous et en liards, vingt-deux sous et demi, noués
dans un coin de mon mouchoir ; j-y ajoutai les dix sous,
et je m-en allai, me croyant riche déjà. Je descendis pass
0303er à Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai à tr
avers les bruyères prendre le vieux grand chemin du platea
u, près de La Maninie, à un endroit appelé Coupe-Boursil,
ce qui n-est pas un nom trop rassurant ; mais, en plein jo
ur, mes trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce ch
emin était très large, comme ça se voit encore en plusieur
s places. On dit que c-est celui que suivit le maréchal Bo
ucicaut lorsqu-il alla assiéger Montignac. Il faisait très
chaud ; sous le soleil brûlant, les cosses des genêts écl
ataient avec bruit, projetant au loin leurs graines noires
: aussi j-avais seulement, sur mon gilet, une blouse bleu
e, toute neuve, et j-étais coiffé d-un de ces chapeaux de
paille que les femmes, par chez nous, tressaient à leurs m
oments de loisir en allant aux foires ou en gardant le bét
ail. La paille n-était pas aussi fine que celle des chapea
ux qu-on vend partout aujourd-hui ; mais elle était plus s
olide, et, dans les campagnes, tout le monde portait de ce
s chapeaux – les paysans, s-entend. Un quart d-heure avant
d-arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je m
-en fus passer au village de Lécheyrie, puis le long des m
0304urs du jardin du château de Beaupuy, d-où je finis de
descendre dans le vallon de La Laurence, où se trouve la c
hapelle de Saint-Rémy, à un petit quart de lieue au-dessus
d-Auriac.

Au long des prés, sur le bord du vieux chemin, dans une e
spèce de communal, est bâtie la vieille chapelle aux deux
pignons ornés de figures grimaçantes. Autour, l-herbe pous
se maigre et courte sur le terrain pierrailleux et sablonn
eux ; mais, tout contre les murs, la terre bien fumée par
les passants fait foisonner des orties, des carottes sauva
ges, des choux d-âne, des menthes âcres d-une belle venue.
En temps ordinaire, cet endroit a l-air triste, abandonné
, et cette construction, aux murs noircis par les siècles,
ressemble à une grande chapelle de cimetière.

Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu est bruyan
t et animé. On y vient de loin, plus que de près : les sai
nts sont comme les prophètes, ils n-ont pas grand crédit c
hez eux. Les paroisses des environs, au-dessus et en aval
0305de Montignac, y envoient bien des pèlerins, mais c-est
surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulemen
t, comme à ces Limougeaux la dévotion ne fait pas perdre l
a tête, quoiqu-ils aient une bonne suffisance, ils apporte
nt dans les bastes ou paniers de leurs mulets des fruits d
e la saison, mais surtout des melons. C-est la fête des me
lons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de pai
lle, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les espèc
es : ronds comme une boule, ovales comme un -uf, aplatis a
ux deux bouts, melons à côtes, lisses, brodés, verts, jaun
es, grisâtres, est-ce que je sais ? Et il s-en vend ! C-es
t du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brive
s et d-Objat sont bien plus précoces que par ici ; en sort
e que les gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à
emporter un melon. C-est une sorte de témoignage qu-on a
été à la Saint-Rémy d-Auriac.

Je dis d-Auriac, parce que saint Rémy a encore une autre
dévotion en Périgord ; c-est à Saint-Raphaël, sur les haut
eurs, entre Cherveix et Excideuil. Il y a là, dans l-églis
0306e, le tombeau du saint que l-on va chevaucher, comme à
Auriac on se frotte à sa statue, pour guérir de toutes so
rtes de maladies et douleurs, et on y est guéri comme à Au
riac.

Autrefois, le tombeau de saint Rémy n-était pas au bourg
de Saint-Raphaël, mais à une cafourche de quatre chemins,
où aboutissaient quatre paroisses : Cherveix, Anlhiac, Sai
nt-Médard et Saint-Raphaël. Comme ce tombeau attirait beau
coup de monde, ces quatre paroisses se le disputaient. Un
jour, les gens d-Anlhiac amenèrent leurs meilleurs b-ufs,
les attelèrent à la pierre du tombeau, mais ne purent la f
aire bouger d-une ligne. Ceux de Saint-Médard essayèrent e
nsuite et ne réussirent pas davantage. Alors les riches pr
opriétaires de Cherveix, avec leurs grands forts b-ufs de
la plaine, bénis pour la circonstance, montèrent sur les c
oteaux et à leur tour essayèrent d-entraîner la susdite pi
erre ; mais sans plus de succès que les autres. Enfin les
gens de Saint-Raphaël vinrent en procession avec un âne –
tout ce qu-ils avaient, les pauvres ! – et après que le cu
0307ré eût invoqué le grand saint Rémy, l-âne attelé au to
mbeau traîna facilement la pierre, à travers les friches,
jusqu-à Saint-Raphaël, où elle est restée.

Voilà ce que racontent les gens du pays ; moi, je ne gara
ntis rien.

Pour en revenir à la dévotion d-Auriac, c-est encore une
foire aux paniers ; non pas de ces paniers de vîmes grossi
ers pour vendanger ou ramasser les noix et les châtaignes,
mais de ces jolis paniers en osier blanc, de toutes forme
s, depuis le grand panier plat pour porter les fromages de
chèvre au marché, jusqu-au joli petit panier de demoisell
e à cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles à fr
uits, et ces belles panières rondes ou carrées, à deux cou
vercles, où il se tient tant d-affaires, lorsqu-on revient
de la foire.

Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus de loin, de
s boulangers de Montignac, vendant des choines et des pain
0308s d–ufs parfumés au fenouil, et aussi des marchandes
de tortillons. Puis, contre les haies, à l-ombre, bien abr
itées de branchages, des barriques sont là, en chantier, o
ù l-on vend le vin à pot et à pinte.

Lorsque j-eus dépassé le moulin de Beaupuy, et que je fus
sur la petite hauteur qui domine le vallon, je m-arrêtai,
tâchant de reconnaître la Lina dans cette foule de monde
qui était autour de la chapelle, mais je ne le pus. Je voy
ais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des pa
illoles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariolé
s, mais c-était tout. Me remettant alors en marche, je fin
is d-arriver à la chapelle et je commençai de chercher dan
s tout ce peuple. Je fus un bon moment à me promener parto
ut, enjambant les tas de melons, les paniers de pêches, po
ussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour a
vancer, et je ne voyais pas Lina. « Sa mâtine de mère, me
pensai-je, l-aura peut-être empêchée de venir !- » Tandis
que j-étais là assez ennuyé à cette idée, voici montant du
bourg, dans le chemin bordé de haies épaisses, la process
0309ion du pèlerinage. Comme je regardais si Lina n-était
pas dans les rangs, j-ouïs dire derrière moi :

– Eh bien ! il pense joliment à toi !

Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre f
ille :

– Ha ! te voilà donc ! Et comment ça va-t-il vous autres
? Il y a un gros moment que je vous cherche ; où étiez-vou
s donc ?

– Nous ne faisons que d-arriver.

– Aussi je me disais : « Si elle était là, je l-aurais vu
e, pour sûr ! »

Et voilà que nous nous mettons à babiller tous trois ; no
n pas de choses bien curieuses, peut-être, mais il suffit
que ce soit avec celle qu-on aime pour y prendre plaisir.
0310A de certaines paroles, quelquefois, on comprend qu-el
le veut faire entendre autre chose que la signification de
s paroles, et on l-entend, encore qu-on ne soit pas bien f
in, car, pour ces affaires-là, on a toujours assez d-espri
t. Et puis il y a la joie de la présence, il y a les yeux
qui parlent aussi, les mains qui se serrent, et on regarde
les lèvres s-agiter vives et souriantes, et on est heureu
x des petits rires musiqués qui laissent voir les dents sa
ines et blanches.

Pendant que nous étions à caqueter, la procession arriva.
En tête, comme de bon juste, le marguillier portant la cr
oix, petit homme brun, qui avait l-air pas mal farceur, et
se réjouissait d-avance, ça se voyait dans ses yeux pétil
lants, de ce que cette journée allait lui rapporter. Ensui
te, sur deux files, les pèlerins les plus dévots, qui sort
aient d-ouïr une messe à la paroisse, et venaient encore à
celle de Saint-Rémy bien plus estimée ce jour-là. Ces pèl
erins, c-étaient des femmes des paroisses des environs de
Montignac ; puis celles venues du causse de Salignac, qui
0311tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à carreaux
rouges et jaunes, habillées de cotillons de droguet avec d
es devantaux rouges ; puis d-autres du causse de Thenon et
de Gabillou, en bas bleus, avec des coiffes à barbes et d
es fichus d-indienne à grandes palmes, retenus par devant
avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus gran
de part, c-étaient des femmes du bas Limousin, tirant vers
la frontière de l-Auvergne, habillées de cadis, coiffées
de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des béguins,
avec par-dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à fo
nds hauts avec des rebords par devant semblables à de gran
des visières. Celles-là marchaient lourdement, chaussées d
e gros souliers ferrés, comme leurs maris. Les hommes étai
ent habillés, selon leur pays, de culotte en grosse toile
de sacs, ou de droguet ; peu de blouses, mais des vestes d
e bure, ou des gipous de forte étoffe bleue, avec des poch
es par derrière dans les pans écourtés de cette espèce d-h
abit. Et c-est là qu-on connaissait les gens ménagers de l
eur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d-un
côté, et à la petite roquille de terre brune qui dépassai
0312t dans l-autre poche, bouchée, avec une cacarotte, ou
épi de blé d-Espagne égrené. Il y en avait qui au lieu de
pain avaient dans leur poche un tortillon, mais ceux-là pa
ssaient pour des prodigues.

Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à larges bords à
la main, marchaient lentement dans la pierraille poussiér
euse avec leurs lourds souliers, sous un soleil brûlant qu
i leur faisait cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet
d-une main, et portant de l-autre un petit cierge dont la
flamme se voyait à peine sous ce soleil aveuglant, suivai
ent à petits pas en remuant les lèvres. Parmi les gens sai
ns, on voyait des boiteux traînant avec une béquille une j
ambe attaquée du mal de Saint-Antoine, ou érysipèle ; d-au
tres qui avaient un bras en écharpe, plié dans des linges
tout blancs pour la circonstance ; et d-autres encore qui
avaient attrapé un effort, comme en témoignait leur culott
e soulevée par une grosseur à l-aine. Entre tous ces visag
es brûlés par les fenaisons et les métives, il y avait des
figures malades, jaunes, terreuses, qui sentaient la fièv
0313re et la misère. Quelques-uns à demi aveugles, un band
eau sur les yeux, étaient menés par la main. Tout ce monde
venait demander la guérison au bon saint Rémy : ceux-ci a
vaient des douleurs, ou du mal donné par les jeteurs de so
rts, ou des humeurs froides ; ceux-là tombaient du haut ma
l, ou se grattaient, rongés par le mal Sainte-Marie, autre
ment dit la gale, assez commune en ce temps. Parmi ces mal
ades, il y en avait de vieux, de jeunes ; des hommes fatig
ués par un mauvais rhume tombé sur la poitrine ; des femme
s incommodées de suites de couches ; des filles aux pâles
couleurs ; des enfants teigneux ; de pauvres épouses bréha
ignes qui, n-ayant pas le moyen d-aller à Brantôme ou à Ro
camadour, toucher le verrou, venaient demander un enfant à
saint Rémy.

Derrière les deux longues files de pèlerins, venaient les
curés, chantant des litanies ; les uns en surplis à ailes
, les autres en ornements brodés à fleurs ; et puis, le de
rnier, le curé de la paroisse, en chasuble dorée, portait
le calice recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon p
0314oint, avec des figures rouges, luisantes, bien fleurie
s sous le bonnet carré ou la calotte de cuir, et les cheve
ux noirs ou grisonnants descendant bouclés sur le cou. Ils
n-étaient pas malades, ceux-là, oh ! non, ça se voyait to
ut de suite : c-étaient des curés à l-ancienne mode, de bo
ns vivants qui n-allaient pas chercher midi à quatorze heu
res, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans s-em
barrasser du Sacré-C-ur, ni de l-Immaculée Conception, ni
de l-infaillibilité du pape. Sans doute, il y en avait bie
n qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit peu tro
p l-eau bénite de cave, ou avoir deux chambrières de vingt
-cinq ans pour une de cinquante, ou encore quelque nièce ;
malgré ça ils valaient autant ou mieux que d-aucuns d-auj
ourd-hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles servant
es, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants
, avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes ce qui
leur manque au logis.

Mais après tout, ça m-est égal : celui-là qui passe en co
uleur les mongettes ou haricots de coque fera le tri si ça
0315 lui convient.

Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieus
ement défiler cette multitude bigarrée qui s-engouffrait d
ans la chapelle. Les curés faisaient des détours pour évit
er les tas de melons et les paniers, jetant çà et là un co
up d–il de côté sans tourner la tête, lorsque parmi cette
foule pressée devant l-entrée ils reconnaissaient une gen
tille ouaille. Après eux, nous entrâmes dans la chapelle,
qui était bondée quoi qu-elle soit assez grande. On n-y vo
yait pas bien clair, car les fenêtres très étroites étaien
t solidement grillagées de barreaux de fer, de crainte des
voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu-ils auraient pu y vol
er. Les murs blanchis à la chaux, verdis çà et là par l-hu
midité, n-avaient pas de riches tableaux, ils étaient nus,
excepté au-dessus de l-autel, où un vilain barbouillage,
dans un cadre de bois peint en jaune pour imiter l-or, rep
résentait le bon Dieu, avec une belle barbe, recevant sain
t Rémy dans le paradis. Ce tableau n-avait jamais été beau
, sans doute, et il était très vieux, de manière que les c
0316ouleurs passées s-écaillaient par endroits, emportant
le nez du saint ou l–il d-un ange qui jouait de la flûte.
L-autel était peint en gris, avec des filets bleus autref
ois. Les grands chandeliers étaient de bois badigeonné d-u
n jaune d-or, maintenant terni, ainsi que toutes les coule
urs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et co
mme le relent des plaies qu-on y étalait depuis des siècle
s. Sur une petite table recouverte d-une sorte de nappe, p
ar côté du ch-ur, était une statue de saint Rémy en bois,
qui avait l-air d-avoir été faite par le sabotier d-Auriac
, tant elle était mal taillée. On l-avait bien passée en c
ouleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable,
mais la robe bleue de charron et le manteau rouge d-ocre
n-embellissaient guère ce pauvre saint.

Je la fis voir à Lina en lui disant à l-oreille :

– J-en ferais bien autant avec une serpe !

– Ecoute la messe, fit-elle en souriant.
0317
C-était le curé d-Auriac qui la disait, qui la chantait p
lutôt, vieux homme gris pommelé, de bonne mine et encore v
ert. Il était servi par deux enfants de ch-ur et, de plus,
assisté de deux autres curés en costume, qui lui faisaien
t de grandes révérences, mains jointes, qui embrassaient l
es objets avant de les lui donner, lui soulevaient sa chas
uble lorsqu-il s-agenouillait, enfin faisaient un tas de c
érémonies de ce genre. Moi qui n-avais jamais vu que la me
sse du curé Bonal, qui officiait plus simplement, je trouv
ais tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de femmes qui
communièrent, de sorte qu-avec toutes ces cérémonies la me
sse dura longtemps ; mais enfin elle s-acheva et je n-en f
us pas fâché. Au moment de sortir, le curé annonça qu-ils
allaient déjeuner, et qu-il nous engageait chacun à en fai
re autant, afin qu-à deux heures tout le monde fût là, par
ce qu-on chanterait les vêpres avec sermon et bénédiction
du Saint Sacrement, après quoi on continuerait à donner le
s évangiles.

0318 – Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin
et ne peuvent attendre si tard, M. le curé d-Aubas va res
ter pour donner les évangiles à ceux-là.

Et en effet, aussitôt que les autres furent partis, le cu
ré d-Aubas, un livre à la main, assisté du marguillier qui
tenait une soupière d-étain, fut entouré par une foule de
gens qui demandaient l-évangile. Le curé avait bien dit :
« donner », mais c-était une façon de parler, car on les
payait. Lorsqu-on avait remis les sous au marguillier, qui
les jetait dans la soupière, il disait :

– C-est à celui-là.

Alors chacun à son tour s-approchait du curé qui leur met
tait son étole sur la tête et récitait des versets de l-év
angile selon saint Matthieu, où il est question de la guér
ison de plusieurs malades et infirmes. Après l-évangile, l
es gens allaient se frotter au saint : car l-évangile, ça
n-était rien au prix de saint Rémy, d-autant plus que l-év
0319angile se payait et que le saint frottait gratis. Mais
ce n-était pas celui qui était dans le ch-ur : on avait e
u beau le passer en couleurs, personne ne le regardait. Le
véritable, c-était un petit saint de pierre qu-on avait t
iré de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la p
artie malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque l
es douleurs étaient dans l-échine ou dans les reins. On se
frottait l-estomac avec, les bras, les jambes, les cuisse
s, sur la peau autant que ça se pouvait. Ce bonhomme de sa
int avait une telle réputation de guérisseur, que les gens
l-appelaient en patois :saint Rémédy, comme qui dirait :
saint Remède ; et que dans le courant de l-année, la chape
lle étant fermée, les passants affligés de douleurs allaie
nt pleins de confiance se frotter contre le mur extérieur
de la chapelle au droit de sa niche.

Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on se frottait
directement. Ceux qui avaient la sciatique se le faisaien
t promener depuis la hanche jusqu-au talon, par-dessus la
culotte ; mais, des fois, des vieilles, percluses de doule
0320urs, qui n-avaient pas peur de montrer leurs lie-chaus
ses ou jarretières, se le fourraient sous les cottes, ayan
t fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu
. Ah ! il en voyait de belles, le pauvre diable de saint !

Quand je dis qu-il en voyait de belles, c-est une manière
de dire, car il n-avait pas d-yeux, pas plus d-ailleurs q
ue de nez et de bouche. Depuis des siècles qu-un curé adro
it avait inventé ce saint, il avait tant frotté de bras, d
e jambes, de cuisses, d-épaules, d-échines, de côtes, de r
eins, qu-il en était tout usé. Comme ces marottes de carto
n qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter
leurs coiffures et qui, à force d-avoir servi, n-étaient
plus que des boules de carton éraillées où l-on ne voyait
plus ni traits ni couleurs, le malheureux n-avait plus fig
ure de saint, ni même d-homme. Ses bras, ses jambes, ses p
ieds, ses mains, sa tête, tout cela avait tellement frotté
qu-on n-y connaissait plus rien, qu-on n-y distinguait pl
us aucune partie du corps ni de la figure ; tout était con
0321fondu sous l-usure. Ça pouvait être aussi bien une vie
ille borne déformée par les roues des charrettes, rongée p
ar les pluies et les gelées, qu-une statue mangée par des
siècles de frottements. Mais ça n-ôtait rien à la foi des
pauvres gens désireux de guérir : on se disputait le saint
, chacun le voulait, quelquefois deux le tenaient en même
temps et le tirassaient, chacun de son côté, d-où il s-ens
uivait des paroles à voix étouffée :

– C-est mon tour !

– Non, c-est à moi !

– Ça n-est pas vrai !

Et cependant le curé, qui avait vu ça d-autres fois, réci
tait ses versets d-évangile au milieu d-un bruit sourd, et
l-on entendait les sous tomber dans la soupière d-étain q
ue le marguillier, fatigué, avait posée sur une chaise.

0322 – Sortons, dis-je à Lina et à son amie, après avoir l
ongtemps regardé faire les gens.

Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d-êtr
e en plein air. Puis, après nous être promenés un moment,
je menai les deux droles à l-ombre d-un noyer, sur le bord
d-un pré, en leur disant :

– Ne bougez pas d-ici, je reviens coup sec.

Et j-allai acheter un melon, des pêches, un pain de choin
e, et je fis tirer une bouteille de vin à une barrique d-u
n homme de la côte des Gardes au-dessus de Montignac, où l
-on faisait de bon vin en ce temps-là. J-en avais en tout
pour quatorze sous ; alors les choses n-étaient pas chères
comme aujourd-hui.

Lorsque les droles me virent revenir ainsi chargé, elles
s-écrièrent :

0323 – Ho ! qu-est-ce tout ceci ?

– Eh bien ! leur dis-je, voilà les curés qui reviennent ;
il est deux heures, c-est le moment du mérenda, mangeons.

Lina faisait des façons, ayant crainte que quelqu-un de p
ar chez elle ne la vît et ne le dît à sa mère ; pourtant à
force je la rassurai, et nous étant assis sur l-herbe con
tre une haie, je coupai le pain, le melon, et nous nous mî
mes à manger en devisant gaiement.

– Mais, dit tout d-un coup en riant la camarade de Lina,
qui s-appelait Bertrille, comment allons-nous boire puisqu
-il n-y a pas de gobelets ?

– Ma foi, répondis-je, vous boirez la première à la boute
ille ; Lina boira ensuite, et moi le dernier, comme de jus
te.

0324 – Les hommes, répliqua-t-elle, sont plus assoiffés qu
e les femmes : ça serait à vous de commencer.

– Non pas, je suis trop honnête pour ça !

Et je lui tendis la bouteille.

Elle la prit en guignant un peu de l–il, comme qui dit :
« Je te comprends, va ! »

Ayant bu, elle passa la bouteille à Lina, qui après quelq
ues gorgées me la donna.

– Je vais savoir ce que tu penses, Lina ! dis-je.

Et, prenant la bouteille, je me mis à boire lentement.

– Il va la finir ! disait en riant la Bertrille.

Mals ça n-était pas pour le vin que je faisais durer le p
0325laisir ; et, tout en buvant, je coulai à Lina un regar
d qui la fit rougir un peu.

Tandis que nous étions là, on entendait les curés chanter
vêpres à pleine voix, comme des gens qui ont pris des for
ces et qui savent qu-ils se reposeront à table le soir ; m
ais je n-étais pas bien curieux d-y aller, ni les droles n
on plus, étant bien où nous étions.

La bouteille ayant été vidée à la troisième tournée, je v
oulus aller en faire tirer une autre, tant je prenais goût
à cette manière de boire après Lina ; alors toutes deux m
e dirent que j-étais un ivrogne, et que, pour ce qui les t
ouchait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je rapportai
la bouteille à l-homme de la barrique, et nous fûmes nous
promener à Auriac, tandis qu-on commençait à prêcher.

Les auberges étaient pleines de gens qui buvaient. Ceux-l
à, c-étaient des gens de la paroisse, qui n-avaient pas gr
ande dévotion pour le saint, et le laissaient pour les étr
0326angers forains, mais qui l-aimaient tout de même, parc
e qu-il faisait aller le commerce de l-endroit, et qui le
fêtaient le verre au poing.

A ce moment, les pétarous, ainsi qu-on appelle ces marcha
nds de fruits des environs de Brives et d-Objat, commençai
ent à repartir, ayant vidé les bastes de leurs mulets, et
rempli de gros sous leurs bourses de cuir. Ceux à qui il r
estait quelques melons les donnaient pour presque rien à l
eur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tar
d pour acheter. Nous nous promenâmes assez longtemps dans
le bourg et sur la place où l-on dansait à l-ombre des gro
s ormeaux. Je dansai une contredanse et une bourrée avec L
ina, autant avec la Bertrille, et nous revoilà sur le chem
in tous les trois ; Lina et moi nous tenant par le petit d
oigt, comme c-est la coutume des amoureux, en remontant ve
rs la chapelle où j-entrai seul. Les offices étaient finis
, on avait donné la bénédiction, et les curés s-en allaien
t. Mais pour ça la chapelle ne désemplissait pas. Un autre
curé avait relevé celui d-Aubas, qui disait les évangiles
0327 auparavant, et le fait est qu-il devait être fatigué.
Pour le pauvre marguillier, qui était seul de marguillier
, et qui ne voulait peut-être pas non plus quitter la soup
ière, il lui fallait rester là ; mais il se consolait en l
a voyant se remplir de sous parmi lesquels reluisaient des
pièces de quinze et de trente sous, de tout quoi il compt
ait avoir sa part.

Et le saint frottait, frottait toujours, passant de main
en main, toujours disputé, toujours tirassé par les gens i
mpatients. A cause de la chaleur grande, tout ce monde s-é
tait rafraîchi, quelques-uns un peu beaucoup ; de manière
que la foule était plus bruyante qu-après la messe, et qu-
il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance, emp
oignaient le saint et l-arrachaient à d-autres qui se rebi
ffaient comme de beaux diables, n-ayant pas eu le temps de
se frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussière moi
sie et le renfermé, il s-échappait de cette presse de gens
à l-haleine vineuse, sales, suants et échauffés par la ma
rche, ou ayant des plaies, une odeur dégoûtante. On commen
0328çait à ne plus se gêner ; on parlait fort, les gens se
déboutonnaient ; on défaisait les manches pour se frotter
le bras ; les femmes se dégrafaient le corsage pour faire
toucher au saint une tétine gonflée par un dépôt de lait,
ou se troussaient pour détacher leurs jarretières et se f
rotter les jambes à nu, laissant voir sans honte leurs gen
oux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en curieux, comme
moi, il y avait parfois une rumeur de risée en voyant tout
cela ; mais les bonnes gens croyants qui attendaient leur
tour et guettaient le saint, regardaient de travers les m
oquandiers. Du milieu de ce bourdonnement sourd, de ce bro
uhaha de réclamations et d-apostrophes salées, s-élevait p
arfois la plainte d-un malade poussé par une main brutale,
ou le cri d-une femme dont le pied était écrasé par un gr
os soulier ferré. Car tous ces gens, comme affolés, se pou
ssaient, se bousculaient, se marchaient sur les orteils et
s-enfonçaient les côtes à coups de coudes, avec des juron
s étouffés. Et, dans ce temps, à l-entrée du petit ch-ur,
le curé récitait toujours des versets de l-évangile, et le
s sous tombaient toujours, emplissant presque la soupière
0329du sacristain.

De la cohue pressée sortaient des hommes qui se reboutonn
aient, des femmes qui s-agrafaient ou rattachaient leurs b
as bleus avec le bout de chanvre ou de lisière qui leur se
rvait de lie-chausses. Et peu à peu, comme il ne venait pl
us personne, le tas diminuait de tous ceux qui avaient sat
isfait leur manie superstitieuse, et bientôt il n-y eut pl
us là que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se déc
ider à s-en aller. Alors, des coins de la chapelle où ils
attendaient, sortirent, se traînant, clopinant, des malade
s, des infirmes, des estropiés, des impotents qui n-avaien
t pas osé se fourrer dans la foule où on les aurait pilés
; et ils vinrent se frotter à leur tour, étalant sans verg
ogne leurs hideuses misères, et se rendant charitablement
un bon office lorsque l-endroit malade le requérait. Le ma
lheureux saint frotta encore quelques échines tordues, que
lques jambes pourries, quelques bras desséchés ; il subit
encore quelques sales attouchements de plaies croûteuses o
u vives, d-ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé,
0330tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguilli
er qui avait cessé de recevoir des sous, le curé ayant ces
sé de réciter ses versets d-évangile, faute de pratiques.
Et, tout le monde étant parti, il ne resta plus sur le pav
é, plein de terre et de gravats apportés par les pieds des
dévotieux, que des boutons arrachés dans la précipitation
et plusieurs morceaux de jarretières cassées.

J-ai ouï dire que, depuis ce temps-là, cette dévotion a b
eaucoup perdu et que les gens n-y courent plus à troupeaux
comme jadis. La foi à ce tronçon de pierre informe, qu-on
appelle le saint, s-en est allée, comme tant d-autres bel
les choses, et il n-y a plus guère que les bas Limousins q
ui font semblant d-y croire à cause de leurs melons. Mais,
en revanche, ceux qui ont absolument besoin d-être trompé
s s-en vont porter leur argent aux diseuses de bonne avent
ure dans les foires ou acheter des poudres aux charlatans,
ce qui en finale revient au même.

Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenai
0331ent de se promener un peu toutes seules, et il fut que
stion de partir. Bien entendu, je voulus leur faire un bou
t de conduite, car c-est à peine si, dans cette foule, j-a
vais pu parler tranquillement à Lina. Pour dire la vérité,
cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux : on est
toujours en vue, dans ce vallon de la Laurence où il n-y a
que des prés, et, d-un côté comme de l-autre, des coteaux
de vignes, à la réserve de la garenne du château de La Fa
ye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime à se cacher
un peu. Ah ! ce n-est pas comme au pèlerinage de Fonpeyri
ne, où l-on est au beau milieu des bois.

Nous nous en fûmes donc tous les trois, suivant d-abord l
e grand chemin d-Angoulême à Sarlat, qui passe dans la com
be, le long des prés de Beaupuy, pour monter ensuite à La
Bouyérie et aux Quatre-Bornes. Je tenais Lina par la taill
e et par une main, marchant tout doucement et lui parlant
de choses et d-autres : combien j-étais content de cette j
ournée, tout le plaisir que j-avais eu à la passer avec el
le, et aussi comment nous pourrions faire pour nous revoir
0332. Bertrille côtoyait Lina, mais, de temps en temps, la
bonne fille faisait semblant de ramasser quelque fleurett
e sur le bord du chemin, et restait un peu en arrière pour
nous mieux laisser causer. Lorsque nous fûmes aux Quatre-
Bornes, j-aurais dû les quitter, mais je dis à Lina :

– Je vais aller avec vous autres un peu plus loin.

Et nous voilà suivant le chemin tracé par les charrettes
à travers les grands bois châtaigniers. Nous étions si occ
upés à parler, Lina et moi, que nous fûmes près de L-Orlég
ie sans nous en être aperçus. Mais la Bertrille, qui, elle
, était dépareillée, me dit alors :

– Vous ferez bien de nous laisser là ; il vaut mieux qu-o
n ne nous voie pas ensemble dans le village.

Ça m-ennuyait bien, mais, comme je sentais que c-était ra
isonnable, de crainte de faire avoir des reproches à Lina,
je les laissai après les avoir embrassées toutes deux, Be
0333rtrille la première, et ma bonne amie si longuement qu
e l-autre me dit en riant :

– Vous voulez donc la manger !

Je lâchai Lina sur ces paroles, et elles s-en furent- Pou
r moi, appuyant sur la gauche, j-allai descendre dans la c
ombe qui vient de dessous Bars, et je suivis le ruisseau d
e Thonac, qui n-est guère qu-un fossé jusqu-au moulin de L
a Grandie. A la rencontre de la combe de Valmassingeas, qu
i rejoint l-autre, et avec elle s-élargit en vallon, je tr
ouvai un homme qui portait sur son épaule, avec son bâton,
quelque chose de rond noué dans son mouchoir. Lorsqu-on r
encontre, ce jour-là, quelqu-un portant un melon, on peut
dire qu-il vient de la Saint-Rémy.

– Et vous en venez donc aussi ? lui dis-je.

– Eh ! oui, fit-il en tournant un peu la tête vers son me
lon, comme qui dit : « Vous le voyez. »
0334
Là-dessus, nous cheminâmes en causant. L-homme me dit qu-
il était de La Voulparie, dans la commune de Sergeac, et q
u-il venait de se frotter à saint Rémy, pour un mal de têt
e qui le prenait de temps en temps et le rendait quasi imb
écile. Puis il se mit à parler de la fête, et s-en alla re
marquer que notre curé n-y était point.

– Aussi bien y étaient-ils assez tout de même, lui répliq
uai-je, pour manger le fricot du curé d-Auriac !

– Sans doute, fit l-homme, mais avec ça, comme voisin, il
aurait dû être à cette dévotion où les gens viennent de s
i loin ; mais on dit qu-il ne croit pas à grand-chose, et
même qu-il ne se conduit pas trop bien.

– Et qui dit ça ?

– On le dit.

0335 – Ceux qui le disent sont des imbéciles !

– En ce cas, il y a beaucoup d-imbéciles devers chez nous
, car les gens ne se gênent pas pour le dire.

– Et peut-être vous en êtes, de ceux-là qui le disent ?

– Moi, je ne dis que ce que j-ai ouï dire ; et, probablem
ent, tout le monde dans notre paroisse, le curé en tête, n
e le dirait pas si ça n-était pas vrai. Lorsqu-un bruit co
urt comme ça, on peut bien croire qu-il n-y a pas de fumée
sans feu.

Le rouge m-était monté et je le rabrouai rudement :

– Pour les pauvres sottards qui croient bêtement tout ce
que leur dit votre curé, ils sont pardonnables ; mais quan
t à lui, qui sait aussi bien que personne que le curé Bona
l est un brave homme et un digne prêtre, je vous le dis, c
-est un pas grand-chose !
0336
Et nous continuions à disputer et noiser en marchant, moi
faisant de notre curé tous les éloges qu-il méritait, l-h
omme répétant tout le mal qu-il en avait entendu raconter,
lorsque, à un moment donné, en face de la petite combe de
Glaudou, sur une parole qu-il lâcha, touchant la demoisel
le Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortemen
t :

– Bougre d-animal ! je vois bien, à cette heure, que sain
t Rémy est un foutu saint, car tu as eu beau te frotter la
tête, tu es resté plus bête qu-un âne !

Et lui, de son côté, m-ayant attrapé par le col de ma blo
use, nous nous saboulions comme à prix fait, tandis que le
melon roulait sur le chemin.

L-homme était plus âgé que moi de cinq ou six ans, mais t
out de même je le jetai à terre, et je lui bourrai la figu
re à coups de poing, de manière que je lui fis saigner le
0337nez. Ayant un peu passé ma colère, je le lâchai ; il s
e releva, ramassa son melon qui s-était quelque peu écrabo
uillé en tombant, et, sentant qu-il n-était pas le plus fo
rt, continua sa route, non sans me faire des menaces de no
us revoir.

– Quand tu voudras, grand essoti ! lui criai-je.

Et, montant dans le coteau rocheux à travers les taillis
de chênes clairsemés, je fus bientôt à Fanlac.

Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer
le curé, mais, justement, je m-en allai me jeter dans ses
jambes. Il connut d-abord à ma blouse déchirée que je m-ét
ais battu, et il me demanda à quel sujet. J-étais un peu e
mbarrassé, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui di
re non plus de quoi il s-agissait. Pourtant, pressé de que
stions, je finis par lui avouer l-affaire :

– Ma foi, monsieur le Curé, c-est à cause de vous.
0338
Et je lui racontai tout, excepté que l-homme eût parlé de
la demoiselle Hermine.

– Mon garçon, me dit-il quand j-eus fini, je te sais gré
du sentiment qui t-a porté à prendre ma défense ; mais, un
e autre fois, il faut être plus patient ; allons, va te ch
anger-

La Fantille, à qui je dus aussi expliquer les accrocs de
ma blouse, ne fut pas du même avis que le curé ; elle dit
que j-avais bien fait de corriger cet individu.

– Je te pétasserai toujours de bon c-ur, lorsque tu auras
été déchiré en pareille occasion !

– Allons, allons ! Fantille. Il faut être plus doux et sa
voir supporter les injures et les calomnies.

– Oh ! vous, monsieur le Curé, vous vous laisseriez agoni
0339r de sottises sans rien dire.

Le curé sourit un peu, et s-en fut écrire dans sa chambre
.

Moi, je me doutais bien que toutes ces méchancetés répand
ues par les curés, d-après le mot d-ordre des jésuites prê
cheurs, n-annonçaient rien de bon. « Sans doute, me disais
-je, afin de préparer les gens à une mesure de rigueur con
tre le curé Bonal, on essaye de le déshonorer à l-avance.
» Dans mon idée, on voulait l-ôter de Fanlac, et l-envoyer
dans quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne po
uvant lui être plus pénible que de quitter ses chers paroi
ssiens, qui l-aimaient tant- Mais je ne connaissais pas bi
en ses ennemis et persécuteurs.

Quelques jours après, arriva une autre lettre cachetée de
cire violette comme la première. L-ayant lue, le curé, qu
i était maître de lui, ne broncha pas ; il replia la lettr
e et s-en fut se promener dans le jardin, tout pensif, et,
0340 une heure après, alla trouver le chevalier.

Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le curé, e
t il s-écria, aussitôt qu-il sut de quoi il s-agissait, qu
e c-était une infamie, et une ânerie par-dessus le marché
; qu-il fallait que l-évêque eût perdu la tête pour faire
une chose pareille, ou qu-on l-eût trompé ; que quant à lu
i, il ne ficherait plus les pieds à la messe – dans sa col
ère, il lâcha le mot – puisque les tartufes faisaient forc
lore de l-Eglise le meilleur curé du diocèse.

Le lendemain se trouvant un dimanche, le curé Bonal monta
en chaire, pour la dernière fois. Lorsqu-il annonça à ses
paroissiens que, d-après la décision de monseigneur l-Evê
que, il était interdit et ne dirait plus la messe, même ce
présent dimanche, ni n-administrerait plus les sacrements
, ce fut dans l-église bondée de monde une explosion de su
rprise qui se continua en une rumeur sourde que le curé fu
t un instant impuissant à dominer.

0341 Ayant obtenu le silence, il exposa que c-était un dev
oir pour tous, paroissiens et curé, de se soumettre à l-au
torité de l-évêque ; que, pour lui, quoique sa conscience
ne lui reprochât rien, car il avait toujours agi, non dans
un intérêt personnel, mais pour la paix de l-Eglise, il o
béirait sans résistance et sans murmure. Mais il ajouta qu
e cette obéissance lui coûtait beaucoup, parce qu-il les a
imait tous comme ses enfants, et qu-il avait espéré leur f
aire entendre longtemps la parole de Dieu, et finalement r
eposer dans le petit cimetière où il en avait tant conduit
déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de c-ur et de
bonté que tout le monde en était ému et que les femmes, le
s yeux mouillés, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment
d-émotion passé, la colère prit le dessus, et, à la sorti
e de l-église, les gens s-assemblèrent et se dirent entre
eux qu-il ne fallait pas laisser partir le curé. Tous, les
uns et les autres, se montèrent la tête de manière que pl
usieurs des plus décidés s-en allèrent trouver le chevalie
r de Galibert, toujours coléré, quoique ce fût un bon homm
e. Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les marches de
0342 la vieille croix, et commença à prêcher les gens. Il
leur dit que la conduite de leur curé, sa patience, sa rés
ignation dans cette circonstance, prouvaient combien il ét
ait digne de leur affection et de leur respect.

– Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit
d-agir un peu différemment- Nous pouvons nous rappeler qu
-autrefois le peuple élisait ses curés et participait à l-
élection des évêques et même des papes. Ce n-est pas une r
aison parce que des rois se sont entendus avec d-aucuns de
ceux-ci pour confisquer nos antiques privilèges, de ne pa
s nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adr
esse une pétition à l-évêque pour lui demander le maintien
de notre curé. Mais – ajouta-t-il – comme il n-y en a guè
re que deux ou trois qui sachent signer, nous ferons comme
on faisait jadis, nous appellerons un notaire qui dresser
a un acte de notre protestation : Par le papier !

« Voilà, dans la position où nous sommes, ce qu-il y a de
mieux à faire. Un chien regarde bien un évêque, nous pouv
0343ons donc lui adresser la parole. -tes-vous de cet avis
?

– Oui ! oui ! crièrent tous les gens qui étaient là.

– Eh bien ! donc, je vais envoyer quérir le tabellion. Vo
us autres, revenez à l-heure de vêpres, et soyez là, tous,
sans faute ; que personne ne reste à la maison : plus nou
s serons, mieux ça vaudra- Maintenant, je vous dirai que l
es gens en place, qu-ils aient une robe ou un habit, ne vo
ient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que j
e ne sais pas trop ce qu-il adviendra de notre protestatio
n : peut-être s-en ira-t-elle en eau de boudin, en brouet
d-andouilles, nous le verrons bien !

Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeo
ns.

« Pour moi, je l-ai dit d-abord : si on nous ôte notre cu
ré, je ne mets plus les pieds à l-église !
0344
– C-est ça ! c-est ça ! Ni nous non plus !

– Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout
seul !

Un chien est fort sur son palier,
Un coq sur son fumier.

Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le c
hevalier m-expédia à Montignac chercher maître Boyer, ou u
n autre à son défaut.

A trois heures, le notaire était là, et sur la place, noi
re de monde, à l-ombre du vieux ormeau où l-on avait porté
une table, il commença à instrumenter en écrivant son pré
ambule. Puis tous les gens de la paroisse, hommes et femme
s, le chevalier en tête, défilèrent devant lui, et, après
avoir couché sur son acte leurs noms et surnoms, il contin
ua ainsi :
0345
« Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la
parole à monseigneur l-Evêque de Périgueux, tout comme s-i
l était présent, lui ont dit et remontré que, depuis le ré
tablissement du culte catholique, le sieur curé Bonal a do
nné dans cette paroisse l-exemple de toutes les vertus ; q
u-il l-a édifiée par sa vraie et sincère piété ; qu-il a é
té, depuis bientôt trente ans, la providence des pauvres,
et le père et l-ami de ses paroissiens, en sorte que tous,
vieux et jeunes, pauvres et riches, désirent ardemment le
conserver, tant qu-il plaira à Dieu de le laisser sur cet
te terre.

« A cette fin, lesdits comparants supplient très instamme
nt mondit seigneur Evêque de révoquer les ordres par lui s
ignifiés, et de continuer ledit sieur Bonal dans ses fonct
ions de curé de ladite paroisse de Fanlac ; ajoutant lesdi
ts comparants, que le seul exemple de leur curé a fait de
bons chrétiens de tous les habitants de cette paroisse, et
que, le bien de la religion s-accordant avec leur vif dés
0346ir de le conserver, ils espèrent que mondit seigneur E
vêque prendra la présente demande en considération.

« Et, sans se départir aucunement du respect du audit sei
gneur Evêque, lesdits comparants, au cas où leur requête d
emeurerait sans effet, protestent très fermement contre le
s inconvénients qui pourront résulter, pour la religion et
ses ministres, d-une mesure qui les atteint dans leur pié
té et leur affection pour leur curé.

« De tout quoi lesdits comparants m-ont requis acte, que
je leur ai concédé sous le scel royal, etc. »

Et après avoir fait signer les deux ou trois qui savaient
, le notaire signa lui-même avec un paraphe savant, car c-
était un notaire de l-ancienne école, comme ça se voit à s
on acte.

Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superb
ement moulée, et s-en fut à Périgueux la remettre à l-évêq
0347ue.

Celui-ci, à ce que connut M. de Galibert, comprit un peu
plus tard qu-on lui avait fait faire une bêtise ; mais, co
mme les gens en place ne reconnaissent pas facilement qu-i
ls se sont trompés, les évêques moins que les autres, mons
eigneur persista dans sa décision, malgré tout ce que put
lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause
de son ami.

– Je vous prédis, monseigneur, fit-il en partant, que vou
s regretterez votre refus.

Tel maintenant refuse,
Qui par après s-accuse !

L-évêque, passablement offusqué de la liberté que prenait
ce laïque, ne répondit rien, et le chevalier s-en alla.

La veille de son retour, le curé, qui connaissait bien le
0348s gros bonnets du clergé, et savait que la démarche du
chevalier serait inutile, m-avait envoyé à La Granval par
ler au Rey pour venir faire des arrangements. Le Rey vint
trois ou quatre jours après, et, comme il n-avait plus qu-
une année de ferme à courir, il consentit à résilier le ba
il, et à se retirer dans le bien qu-il avait à La Boissonn
erie, moyennant une petite indemnité. Tout bien convenu, i
l s-en retourna, et le curé commença à penser à déloger, p
arce que le refus de l-évêque, bientôt connu de toute la p
aroisse, échauffait les têtes ; et il ne voulait pas être
l-occasion de quelque désordre.

Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivra
is à La Granval, comme je le lui avais demandé. Aussi, que
lque peine que j-eusse de le voir dans cette passe, je fus
un peu consolé par l-idée de le suivre et de lui être uti
le. Je commençai à emmener le mobilier, qui n-était pas tr
ès important. Outre ce que j-en ai dit, il y avait encore
dans la chambre du curé un lit tout simple, sans rideaux,
une petite table recouverte d-une serviette sur laquelle i
0349l y avait une cuvette et un pot à eau en faïence, une
autre table à écrire, plus grande, encombrée de papiers, q
uelques livres sur une tablette, deux chaises, une grande
malle longue recouverte de peau de sanglier, et c-était to
ut. Malgré ça, avec le lit de la Fantille et le reste, ave
c quelques provisions, il me fallut trois jours pour empor
ter toutes les affaires, peu à peu, à cause des mauvais ch
emins. Je ne faisais qu-un voyage par jour : encore fallai
t-il coucher à La Granval, car il y avait loin, et les b-u
fs ne vont pas vite.

Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charre
tte avec Cariol, je te vois arriver un grand diable de cur
é, sec comme un pendu d-été, de poil rouge, torcol, avec d
e gros yeux ronds et un nez crochu, qui me demanda où étai
t le presbytère.

– Vous y êtes, lui dis-je, voici la porte.

Et, un instant après, je le suivis, pour m-assurer que c-
0350était le nouveau curé. Précisément c-était lui, et, en
suite des civilités d-usage, il s-enquit du jour où il pou
rrait faire amener ses meubles qui étaient à Montignac.

– Demain nous achèverons de déménager, répondit le curé B
onal, et après-demain le presbytère sera libre.

Et là-dessus, toujours honnête, il offrit à son confrère
de se rafraîchir, ce que l-autre accepta, en faisant des f
açons, comme s-il avait eu peur de se compromettre. Alors
le curé appela la Fantille et lui dit de donner le nécessa
ire pour faire collation. La Fantille, au lieu d-obéir, s-
en alla toute colère par les maisons du bourg dire que le
remplaçant du curé venait d-arriver, et qu-il avait une de
ces figures qu-on n-aimerait pas à trouver au coin d-un b
ois. Ne la voyant pas paraître, le curé passa dans la cuis
ine et me dit d-aller tirer à boire, tandis que lui-même p
renait le chanteau, dans une nappe, avec des noix. Quand j
e mis la bouteille sur la table, le nouveau curé était en
train de questionner son prédécesseur sur ce que rapportai
0351t la cure, combien on payait pour les baptêmes, les ma
riages, les enterrements, la bénédiction des maisons neuve
s, celle du lit des nouveaux mariés ; si les paroissiens f
aisaient beaucoup de cadeaux, et s-il y avait de bonnes ma
isons pieuses où l-on recevait bien les curés.

« Toi, me pensais-je en m-en allant, si tu en attrapes be
aucoup, de cadeaux, ça m-étonnera ! »

Tandis que le curé nouveau faisait collation, les femmes
du bourg, mues par la curiosité, une à une, deux par deux,
arrivaient sur la petite place, qui filant sa quenouille,
qui faisant son bas ou de la tresse de paille pour les ch
apeaux. Elles furent bientôt là une vingtaine, avec leurs
droles pendus à leurs cotillons, et puis quelques vieux ér
enés , et même La Ramée qui fumait son brûle-gueule.

Au bout d-une demi-heure, ou trois quarts d-heure, que je
ne mente, lorsque le nouveau curé traversa la place pour
s-en retourner, tout ce monde le regarda de travers.
0352
– Eh bien ! mon brave, dit-il en passant à La Ramée, vous
fumez votre pipe ?

Et comme le vieux soldat l-avisait d-un mauvais -il, sans
répondre, il ajouta :

– Vous n-êtes pas bavard !

– Ça dépend.

– Alors, ce serait que je ne vous conviens pas ?

– Il se pourrait.

– Vous n-êtes pas bien gêné !

– Je suis comme ça.

Voyant que La Ramée continuait de tirer des bouffées sans
0353 plus dire mot, que les hommes ne le saluaient pas, et
que les femmes faisaient semblant de ne pas le voir, le c
uré, tout étonné, grommela quelque chose entre ses dents e
t s-en alla.

Pendant qu-il était encore à portée d-entendre, Cariol, d
e la charrette, cria à La Ramée :

– Comment le trouves-tu, ce levraut ?

– Pas mal, pour ce que j-en veux faire !

Le lendemain, le curé Bonal suivit toutes les maisons de
la commune pour faire ses adieux à chacun, entrant dans le
s terres pour parler aux gens qui étaient au travail, et n
-oubliant personne, riches ou pauvres. Le soir, il rentra
fatigué, regarda tristement le presbytère vide, et s-en fu
t souper et coucher chez le chevalier.

A ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper,
0354 aucun des trois n-étant de goût de manger.

– Ce qui me console dans ce malheur, disait le curé, c-es
t que je sais que mes pauvres n-en pâtiront pas, mon bon c
hevalier, et que vous et mademoiselle Hermine me remplacer
ez dignement.

– Mon pauvre curé, oui, je tâcherai de vous remplacer en
ce qui regarde la charité matérielle ; mais pour ce qui es
t des consolations morales, de ces bonnes paroles qui aide
nt les malheureux à porter patiemment leurs peines, de ces
exhortations charitables aux fins de relever les faibles-
qui vous remplacera ? Moi, je sens bien ce qu-il faudrait
dire, mais je ne sais pas trouver les paroles-

– Alors, dit le curé, je suis sûr que mademoiselle Hermin
e me remplacera à cet égard.

– Certes, fit-elle, je ferai de bonne volonté tout ce que
je pourrai-
0355
Et ils restèrent silencieux, les braves c-urs.

Le lendemain après le déjeuner, le curé Bonal prit son bâ
ton et, accompagné de ses hôtes, s-achemina vers La Granva
l. Tous trois marchaient lentement comme pour retarder le
moment de la séparation, échangeant de temps en temps quel
ques paroles. Arrivés à la cafourche où une croix de pierr
e est plantée depuis les temps anciens, le curé s-arrêta e
t ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins
résigné que ses compagnons, récriminait contre la décisio
n de l-évêque, cependant que la demoiselle Hermine, ayant
tiré son mouchoir, s-essuyait les yeux, et que le curé reg
ardait la terre en tapant de petits coups de son bâton.

– Mes amis, dit-il en relevant la tête, nous ne serions p
as de bons chrétiens si nous ne savions pas supporter l-in
justice. Ce saint emblème, ajouta-t-il en montrant la croi
x, nous enseigne la résignation : que la volonté de Dieu s
oit faite !
0356
Et, s-étant fraternellement embrassés, le curé commença à
descendre la combe raide. Les pierres du chemin roulaient
sous ses pieds et il s-appuyait sur son bâton pour se ret
enir. Peu à peu sa haute taille diminuait dans le lointain
et enfin il disparut dans les fonds boisés. Alors le chev
alier et sa s-ur, qui l-avaient suivi des yeux, rentrèrent
tristement chez eux.

Sur les cinq heures du soir, le curé arriva à La Granval,
où, aidé de la Fantille, j-avais mis tout à peu près en o
rdre. L-ancienne maison était grande assez ; il y avait un
e vaste cuisine, une belle chambre où l-on aurait pu mettr
e quatre lits, et deux petites. Le curé jeta un coup d–il
sur l-installation, et sembla retrouver sous le vieux toi
t de famille les souvenirs de son enfance, car il resta lo
ngtemps pensif devant le feu.

L-heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe a
u plus haut bout de la table, et y plaça le couvert du cur
0357é, puis elle trempa la soupe.

– Dorénavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons t
ous ensemble. Il n-y a plus ici de curé obligé par état de
garder certaines convenances ; il n-y a plus que Pierre B
onal, fils de paysan, redevenu paysan. Demain Virelou vien
dra pour me faire d-autres habillements.

– Comment ! s-écria la Fantille en joignant les mains ; v
ous allez poser la soutane, monsieur le Curé !

– Sans doute, puisque je ne suis plus curé, et qu-il m-es
t défendu de la porter- Allons, mets des assiettes sur la
table pour toi et Jacquou.

La Fantille hésitait, ne sachant plus où elle en était, m
ais elle finit par obéir.

Alors le curé, se levant, s-approcha de la table, fit le
signe de la croix et récita le Benedicite.
0358
Ayant fini, il s-assit, prit la grande cuiller et nous se
rvit, à Fantille et à moi, chacun une pleine assiette de s
oupe ; après quoi, il se servit lui-même moins copieusemen
t.

Après souper, nous parlâmes de la manière qu-il convenait
de gouverner le domaine, et je fis connaître au curé mes
idées là-dessus. Je l-assurai que j-étais capable de faire
le travail tout seul, et bien ; mais il me répliqua qu-il
n-entendait pas rester oisif, et que, nonobstant ses soix
ante ans passés, il était robuste et comptait m-aider. Sur
les huit heures, je fus donner aux b-ufs, car le Rey avai
t laissé le cheptel, comme c-est la coutume, en ayant pris
en entrant ; après quoi, chacun alla se coucher.

Je pensai longtemps, avant de m-endormir, à la manière de
conduire les affaires la plus profitable pour la maison.
Je comprenais qu-il fallait charrier droit et travailler f
erme, car la propriété n-était pas grande, valant une douz
0359aine de mille francs au plus, et le pays, juste au bea
u milieu de la forêt, n-était pas des meilleurs. Mais le c
ourage ne me manquait pas, et je me sentais tout fier et h
eureux d-être utile au curé et de lui témoigner ma reconna
issance. Puis, il faut que je le dise, quoique je fusse bi
en marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me sentir p
lus près de Lina me donnait du c-ur. Certes, si la chose e
ût dépendu de moi, je serais retourné à la cure de Fanlac
avec lui, très content de le voir heureux. Mais comme cela
ne se pouvait, je m-en consolais en pensant au voisinage
de ma bonne amie. L-homme a un fond égoïste ; tout ce qu-i
l peut faire, c-est de se vaincre lorsque le devoir le com
mande.

Virelou vint le lendemain, et, quatre jours après, le cur
é était habillé comme un bon paysan, de grosse étoffe brun
e avec un chapeau périgordin à calotte ronde, à larges bor
ds.

C-était un dimanche : il nous engagea à aller tous deux,
0360Fantille et moi, à la première messe à Fossemagne, dis
ant qu-il garderait la maison de ce temps-là, d-autant qu-
il craignait que sa présence à l-église ne fit du scandale
.

– Mais la soupe ! fit la Fantille, qui n-en revenait pas
de le voir ainsi habillé.

– J-attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien.

Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme
qui dit :

– Que verrons-nous de plus, grand Dieu !

Nous étions à peine de retour de la messe, la Fantille et
moi, lorsqu-à l-orée du défrichement, dans la direction d
e La Mazière, nous vîmes le chevalier déboucher du bois su
r sa jument, qu-il poussa au grand trot. Un moment après,
il mettait pied à terre dans la cour et serrait avec chale
0361ur les deux mains du curé.

– Je viens manger la soupe avec vous, dit-il.

– Soyez le très bien venu, mon vieil ami !

Et tandis que j-emmenais la jument à l-étable, ils se pro
menèrent aux alentours de la maison.

– Heureusement qu-il y a une poule dans la soupe, disait
la Fantille tout affairée lorsque je revins.

En déjeunant tous deux, le chevalier raconta à son ami ce
qui s-était passé à l-arrivée du nouveau curé, et la mauv
aise impression qu-il avait faite sur les gens :

– Je crois bien, dit-il, qu-il n-aura pas eu grand monde
à sa messe, ce matin.

– C-est tant pis, repartit le curé. Je suis bien reconnai
0362ssant à toute la paroisse de l-affection qu-elle m-a m
arquée dans cette circonstance ; mais il ne faudrait pas q
ue, pour des préférences de personnes, la religion en souf
frît.

Oyant cela, tout en vaquant à ses affaires, la Fantille h
ochait la tête en signe de désapprobation.

Le chevalier était bon convive et fit honneur à la poule
au pot, à la farce dont elle était garnie, et à l-omelette
qui la suivit. Il égaya un peu le repas en lâchant quelqu
es-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le curé, qui ne bu
vait pas de vin pur, lui ayant offert de l-eau par distrac
tion ou habitude, avant de se servir lui-même, il le remer
cia ainsi :

– L-eau gâte moult le vin,
Une charrette le chemin,
Le carême le corps humain.

0363 Ils restèrent longtemps à deviser à table. Le chevali
er faisait tourner sa tabatière et prenait de fréquentes p
rises ; le curé, son couteau à la main, traçait de vagues
figures géométriques sur la nappe. Tous deux goûtaient les
plaisirs de l-amitié à leur manière. Le chevalier, heureu
x du moment présent, n-oubliait pourtant pas ses griefs, e
t s-exprimait assez librement sur le compte de l-évêque qu
i avait frappé son ami et son curé ; quant au successeur d
e celui-ci, il n-était pas bon à jeter aux chiens.

Le curé Bonal, qui avait peut-être ressenti plus vivement
le coup de cette séparation de tout ce qu-il affectionnai
t, avait pourtant plus de résignation, et tâchait, dans l-
intérêt de la religion, d-apaiser le chevalier.

– Mon ami, disait-il, avant tout il faut connaître votre
nouveau curé. Il n-y a pas huit jours qu-il est à Fanlac,
vous l-avez vu deux fois : comment pouvez-vous l-apprécier
? Vous dites qu-il a une mauvaise figure ; mais il se peu
t qu-il soit un bon prêtre malgré cela ! Vous savez, comme
0364 moi, qu-il ne faut pas juger les gens sur la mine : l
es apparences sont souvent trompeuses.

– Oui, dit le chevalier :

Ne crois pas ribaud pour jurer,
Ni jamais femme pour pleurer,
Car ribaud toujours jurer peut,
Femme pleurer quand elle veut.

Le ci-devant curé sourit un peu, et le chevalier continua
:

– Avec ça, je ne me trompe guère. Lorsque vous vîntes à F
anlac, malgré votre figure noire et votre air un peu rude,
je dis tout de suite : « Voilà un brave homme de curé. »
Me suis-je trompé ?

– Mon cher ami ! dit Bonal en prenant à travers la table
la main du chevalier.
0365
A la vesprée, après avoir passé quelques bonnes heures à
La Granval, M. de Galibert se mit en selle pour retourner
à Fanlac, chargé de souhaits de bon voyage et puis de bons
souvenirs pour sa s-ur.

Il ne s-était pas mépris au sujet de la messe du nouveau
curé. Un homme de L-Escourtaudie, que je rencontrai quelqu
es jours après à Thenon, où j-avais été acheter quelques b
rebis, me dit qu-il n-y avait pas eu un chat, par manière
de parler. Mais ça, ce n-était rien ; à peu de temps de là
, on vit bien autre chose. Un homme de La Galube étant mor
t subitement, les parents, n-osant se passer de prêtre, s-
en furent, bien qu-à contrec-ur, parler au nouveau curé po
ur l-enterrement. L-autre leur dit que ce serait quinze fr
ancs, et vingt s-il allait faire la levée du corps à la ma
ison. Les fils du mort et son gendre trouvaient que c-étai
t cher, d-autant plus que, de longues années, la coutume d
e payer s-était perdue avec le curé Bonal. Ils marchandère
nt donc afin de faire rabattre quelque chose au curé. Mais
0366 lui protestait que c-était le tarif, et qu-il n-avait
pas le droit de faire de rabais.

– Pourtant, dit l-un des fils, puisque le curé Bonal raba
ttait le tout, vous auriez bien le droit d-en rabattre la
moitié ?

Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.

– Je ne sais pas comment agissait mon prédécesseur, répli
qua-t-il sèchement, mais c-est comme je vous ai dit : à pr
endre ou à laisser.

Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté de part et
d-autre toutes les raisons d-usage entre gens qui font un
marché ; après être sortis pour se consulter, les autres
rentrèrent et acceptèrent, moyennant que le curé leur coup
erait quarante sous sur son prix, ce à quoi il consentit.
Seulement, et c-est là que l-affaire se gâta, il leur dit
qu-il fallait le payer comptant, car il avait perdu beauco
0367up d-argent dans son ancienne paroisse, parce que souv
ent, les honneurs rendus, le mort enterré, les héritiers s
e faisaient tirer l-oreille pour payer ; tellement qu-il y
en avait qu-il fallait assigner devant le juge de paix et
faire condamner.

« Foutre ! pensaient les parents du défunt, il n-est pas
cassé , ce curé-là ! »

S-ils avaient eu l-argent, quoique pas contents, ils l-au
raient donné, tenant beaucoup, comme tous les paysans, à c
e que le curé fît les honneurs à leur vieux ; mais ils ne
l-avaient pas. Force leur fut donc de s-en retourner en di
sant au curé que, les choses étant ainsi, ils étaient obli
gés de se passer du service mortuaire.

Mais, quelques heures après, une dizaine de jeunes gens v
inrent pour sonner le glas et, trouvant les cordes remonté
es et la porte intérieure du clocher fermée, furent demand
er la clef au marguillier, qui répondit que le curé lui av
0368ait défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent la
porte du clocher avec des haches, et se mettent à sonner
les deux cloches. Le curé vint pour les faire sortir, mais
il fut obligé de s-en revenir plus vite que le pas et de
se fermer chez lui. Cependant, au son des cloches, les gen
s des villages venaient de tous côtés, et bientôt, dans le
mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un ce
rcueil recouvert d-un drap blanc se mouvoir sur les épaule
s de quatre hommes qui se relayaient souvent, car la monté
e était rude, et il faisait chaud. En s-en allant, le curé
avait donné deux tours de clef à la grande porte de l-égl
ise, de manière que ceux qui sonnaient s-y trouvaient pris
. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail sur
des chaises prêtées par les voisins, puis on fut chez le
curé pour avoir la clef ; mais la maison curiale était clo
se, et personne ne répondit. Pourtant il aurait fallu être
sourd pour ne pas entendre, car, après avoir cogné avec l
es poings, avec des bâtons, les gens finirent par jeter de
s pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère monta
it les têtes de tout le monde ; des exclamations à peine c
0369ontenues par la présence du corps s-entendaient au mil
ieu d-une rumeur sourde. Sur les rudes visages de ces pays
ans on voyait l-indignation que leur causait le refus de c
e qu-ils appelaient : les honneurs, fait à l-un d-eux. Déj
à les plus hardis parlaient d-entrer de force au presbytèr
e et d-amener le curé, lorsque ceux qui étaient enfermés d
ans l-église finirent par faire sauter la serrure, et ouvr
irent à deux battants. Le cercueil fut alors apporté devan
t le ch-ur, à la place ordinaire ; des cierges furent allu
més autour, selon la coutume, et le marguillier, qu-on ava
it été chercher et amené malgré lui, revêtu d-une chape, c
hanta en tremblant de peur l-office des morts. On l-oblige
a ensuite à encenser et asperger le défunt comme eût fait
le curé lui-même, et, tout étant fini à l-église, on parti
t pour le cimetière, où le pauvre marguillier, qui se croy
ait sacrilège, fut encore obligé de parachever les dernièr
es cérémonies, jusqu-à la pelletée de terre finale sur le
cercueil descendu dans la fosse.

Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui était
0370 tenace, avait été à Périgueux faire une dernière déma
rche près de l-évêque et lui représentait le tort que sa d
écision faisait à la religion, le curé disant sa messe le
dimanche devant les bancs vides.

– Il est à craindre, ajouta-t-il, qu-à la première occasi
on il ne se produise un désordre, tant tous les paroissien
s sont outrés du départ du curé Bonal, et mal disposés pou
r son successeur qui semble prendre à tâche de le faire en
core plus regretter !

Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner l
a cause de la religion et celle de son ami, l-évêque lui f
it entendre que, quelque considération qu-eût l-Eglise pou
r les laïques pieux, elle ne pouvait se gouverner par leur
s avis.

– Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne p
ouvoir accéder à votre demande, monsieur le Chevalier ; ma
is ce que j-ai décidé dans la plénitude de mon autorité ép
0371iscopale est irrévocable.

A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent à Fa
nlac et s-enquérirent. Puis les gens du roi s-y transportè
rent et interrogèrent une masse de monde. Beaucoup d-arres
tations furent faites, et finalement il y eut une dizaine
de condamnations de six mois à cinq ans de prison.

Le curé Bonal eut grande peine de cette méchante affaire.
A chaque occasion, il ne manquait pas de dire et de faire
dire à ses anciens paroissiens de prendre patience, de ne
pas se buter à l-impossible ; mais c-était inutile, et le
s condamnations achevèrent de les mutiner. Le nouveau curé
voyant ça, dépité de ce que son église était toujours vid
e, et ne se croyant pas trop en sûreté, depuis qu-un soir
il avait failli recevoir un coup de pierre par la tête, fi
nit par demander à s-en aller, ce qui lui fut accordé, et
la paroisse resta sans curé, à la confusion de quelques-un
s, les meneurs de cette affaire.

0372 Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure du ch
evalier qui avait dit :

– Il viendra un temps où les renards auront besoin de leu
r queue.

VI
Cependant, nous autres étions bien tranquilles à La Granv
al. Cette vie étroitement attachée à la terre me convenait
; j-aimais à pousser mes bons b-ufs limousins dans le cha
mp que déchirait l-araire, enfonçant mes sabots dans la te
rre fraîche, et suivi de toutes nos poules qui venaient ma
nger les vers dans la glèbe retournée. Les travaux pénible
s de la saison estivale même me riaient, comme les fauchai
sons et les métives . Ça me faisait du bien d-employer ma
force, et quand le matin, ayant fauché un jounal de pré, j
e voyais l-herbe humide de rosée, coupée régulièrement et
bien ras, j-étais content. Alors je prenais ma pierre à re
passer, et j-aiguisais mon dail en sifflant un air de chan
0373son. Le soir, dans le temps des moissons, lorsque, apr
ès avoir chargé la dernière gerbe sur la charrette, je voy
ais tout ce blé qui devait faire un bon pain bis et savour
eux, j-avais comme un petit mouvement de fierté, en songea
nt que c-était moi qui avais fait tout cela, ou quasiment
tout. Pourtant Bonal m-aidait bien autant qu-il pouvait, m
ais ça n-est pas à son âge qu-on se met à ces travaux péni
bles. Il menait la charrette, il aidait à faner, à lier le
s gerbes, il taillait la vigne, et autres choses comme ça.
A Fanlac, il avait toujours aimé à cultiver le jardin, et
il mit en ordre celui de La Granval, qui était mal en tra
in, comme c-est l-ordinaire dans nos campagnes, où l-on es
t tellement pressé qu-on court au plus essentiel.

Nous vivions donc tranquilles, ne voyant guère personne,
les plus proches voisins étant encore loin et séparés de n
ous par des bois, de manière que leurs poules ne nous gêna
ient point, ni les nôtres eux, ce qui est une bonne condit
ion pour être en paix, car on sait que dans les villages l
es trois quarts des brouilles commencent à propos des poul
0374es qui vont gratter dans les jardins. Cela ne nous enn
uyait pas au surplus, d-être isolés : lorsqu-on est occupé
du lever au coucher du soleil, on ne sent pas le besoin d
e fréquenter des étrangers. Avec ça, Jean le charbonnier,
devenu trop vieux pour passer les nuits à surveiller les f
ourneaux dans les bois, s-était retiré dans sa maison des
Maurezies après avoir gagné quelques sous, et il venait no
us voir quelquefois. C-était un brave homme, serviable, co
mme il l-avait montré dans l-affaire de mon père, et qui d
epuis cette époque s-était intéressé à moi. Il me donnait
des conseils pour l-exploitation du bien, ce qui n-était p
as de refus, car quoique je susse bien faire tous les trav
aux que requiert un domaine, je n-avais pas d-expérience a
ssez pour les diriger sûrement en toute occasion, et ce br
ave homme me fut d-un bon secours pour cette raison. Le cu
ré l-aima tout de suite aussi et l-entretenait en patois,
parce que Jean, étant sans instruction aucune, ne savait m
ême pas parler le français, comme d-ailleurs presque tous
les gens de par chez nous. Mais, ayant tant vécu seul au m
ilieu des bois, il s-était habitué à penser et à réfléchir
0375 plus qu-à parler, de manière que le peu de paroles qu
-il disait avaient un grand sens. Le curé n-était pas bava
rd non plus, mais tout ce qu-il disait était plein de subs
tance : aussi s-entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui
portait respect, comme ça se comprend, et l-appelait touj
ours, ainsi que nous autres : « Monsieur le Curé. »

Mais lui, à ce propos, nous dit un jour qu-il nous fallai
t corriger cette façon de parler, attendu qu-il n-était pl
us curé, ni en droit ni de fait, et que par conséquent nou
s ne devions plus le nommer ainsi.

– Sainte bonne Vierge ! s-écria la Fantille, il y a vingt
ans que je vous appelle comme ça, je ne saurai jamais vou
s parler autrement !

– Tu t-y habitueras ! Appelez-moi tous de mon nom : Bonal
.

– Ça, je ne le pourrai pas ! répliqua la Fantille ; non,
0376monsieur le-, écoutez, puisque vous ne voulez plus qu-
on vous y appelle, je dirai : « Notre Monsieur ! »

– C-est ça ! fit-il en souriant un peu. Et vous autres, d
it-il en se tournant vers Jean et moi, si vous voulez me f
aire plaisir appelez-moi Bonal.

Et depuis ce temps, selon sa volonté, nous l-appelions ai
nsi. La langue me fourchait bien quelquefois par l-effet d
e l-habitude, mais je me reprenais vitement, connaissant q
ue ça lui renouvelait ses peines de s-entendre dire : mons
ieur le Curé.

On pense bien que, dans tous ces changements, je n-avais
pas oublié Lina. Le second dimanche après notre venue à La
Granval, je m-en fus à la messe à Bars. Le curé en était
à l-évangile lorsque j-arrivai et je restai au fond de l-é
glise, jetant mes regards partout pour voir ma bonne amie.
En cherchant curieusement, je finis par l-apercevoir au d
roit de la chaire à prêcher, mais elle n-était pas seule,
0377sa mère était avec elle. Tant que dura la messe, pour
dire vrai, je ne suivis guère les cérémonies du curé, occu
pé que j-étais à regarder le cou rond de ma Lina, un peu h
âlé comme celui des filles des champs, et les petits friso
ns à reflets cuivrés qui sortaient de sous sa coiffe des d
imanches. A la sortie, je me plantai devant le portail et
j-attendis. Les gens se répandaient sur la place, faisant
de petits groupes et se mettant, après le portage et les c
ompliments, à deviser : les hommes, du temps, de l-apparen
ce des récoltes, du prix des bestiaux au dernier marché de
Thenon ; les femmes, de leur lessive, de la réussite de l
eur chaponnage, et les filles de leurs galants.

Tout d-un coup Lina, sortant, me vit et fit un mouvement
; mais sa mère ne me reconnut point, ce qui n-était pas ét
onnant, ne m-ayant plus vu depuis que je gardais les oies
avec sa fille. Elles s-arrêtèrent pour causer, comme les a
utres, la mère avec une autre femme, et Lina avec la Bertr
ille, qui, à un moment donné, se tourna pour me regarder,
ce qui me fit connaître qu-il était question de moi. Un mo
0378ment après, sans avoir l-air de rien, la Bertrille s-e
n vint de mon côté et, en passant près de moi qui me prome
nais, faisant le badaud en regardant le coq du clocher, el
le me dit à demi-voix :

– Aux vêpres, sa mère n-y sera pas.

– Bien !

Et je m-en fus voir jouer aux quilles, coulant mon regard
vers Lina de temps en temps.

Vers trois heures, au sortir de vêpres, les deux droles r
estèrent un bon moment à causer, pour laisser aller devant
les gens de leur renvers ; puis elles s-en furent douceme
nt, et moi, peu après, faisant un détour par un autre chem
in, je les rattrapai.

Et ce furent des rires, des serrements de main, des amito
nnements à n-en plus finir. Puis, comme elles étaient pres
0379sées de savoir comment je me trouvais là, il fallut le
ur raconter tout ce qui était arrivé au curé Bonal, et leu
r expliquer que nous étions venus demeurer dans son bien à
La Granval. Elles n-en revenaient pas qu-un curé pût n-êt
re plus curé et posât sa soutane. Quant à leur faire enten
dre que c-était parce qu-il avait prêté serment à l-époque
de la Révolution, et ce qu-était ce serment, ça n-était p
as facile, et je leur dis en gros que c-étaient d-autres c
urés appelés jésuites, grands ennemis des anciens curés pa
triotes, qui l-avaient fait casser.

Des jésuites ! elles n-en avaient jamais ouï parler :

– Et qu-est-ce donc que ces jésuites ? demandaient-elles.

– D-après ce que dit M. le chevalier de Galibert, c-est,
parmi les curés, comme qui dirait des renards-

Elles se mirent à rire, et je leur parlai de choses plus
0380aimables. Je fis entendre à Lina que maintenant, étant
voisins à une heure et demie de chemin, nous pourrions no
us voir plus souvent, et combien j-en étais content. Cela
lui faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que sa
mère ne s-aperçût de notre entente, et qu-elle lui défend
ît de me parler.

– Nous tâcherons qu-elle ne se doute de rien, lui dis-je
; et puis, après tout, peut-être ne se fâchera-t-elle poin
t, sachant à coup sûr que c-est chose impossible d-empêche
r un garçon et une fille qui s-aiment, de se voir ; mais,
si ça arrive qu-elle le trouve mauvais, il sera toujours t
emps d-aviser : ainsi, n-aie point de craintes.

Et nous marchions lentement tous trois en devisant, dans
le chemin pierreux bordé de mauvaises haies où s-entremêla
ient les buissons et les ronces ; moi, au milieu d-elles,
les tenant par-dessous le bras, et, pour dire la vérité, s
errant un peu plus fort du côté de Lina. Lorsque le chemin
traversait quelque boqueteau de chênes, je prenais ma bon
0381ne amie par la taille et, la serrant tout doucement co
ntre moi, je l-embrassais sur sa joue brunie par le soleil
et duvetée comme une belle pêche de vigne. Le temps ne no
us durait pas, de manière que nous fûmes près de Puypautie
r sans nous en donner garde ; mais la Bertrille, toujours
avisée, nous en avertit, et il fallut se quitter après bie
n des adieux, des embrassements et des regards amoureux. A
fin de ne pas me montrer, je pris sur la gauche à travers
un taillis, et j-allai passer à La Grimaudie pour de là ga
gner La Granval.

Cela dura quelque temps ainsi, sans point de destourbier
. Toutes les fois que je le pouvais, j-allais à Bars le di
manche et je faisais la conduite aux deux filles. La pauvr
e Bertrille, elle, était dépareillée comme je l-ai dit, so
n bon ami étant au régiment ; mais elle prenait patience,
de même que les dames de Périgueux lorsque la garnison est
en campagne. Comme elle ne nous quittait jamais, on ne po
uvait pas dire de mal de nos rencontres. Mais il y a des m
auvaises langues partout, même à Bars. Quelqu-un s-étant a
0382perçu de notre manège le dit à la mère de Lina, en sor
te qu-un dimanche, à la sortie de la messe, je m-avisai qu
-elle me regardait fort. Pourtant, elle ne se fâcha pas po
ur lors après sa fille ; elle lui demanda seulement qui j-
étais, où je demeurais et ce que je faisais.

Lina ayant tout raconté sans détour, sa mère lui dit qu-e
lle ne trouvait pas mauvais que je lui parle, en ce qu-ell
e entendait que ce fût toujours honnêtement. Et là-dessus,
elle ajouta qu-il leur faudrait bien chez eux un domestiq
ue grand et fort comme j-étais, pour faire valoir leur bie
n, maintenant que Géral se faisait vieux.

Moi, je m-apercevais qu-au sortir de la messe, la bonne f
emme me regardait toujours d-un air engageant, ce qui n-ét
ait pas difficile à connaître, car d-habitude elle n-était
pas aimable. Aussi, dans ma bêtise, je venais à penser qu
e, quoique nous ne fussions pas en âge d-être mariés, elle
ne trouvait pas à redire que je parle à sa fille en atten
dant. Et un dimanche, je me crus sûr de la chose, lorsque,
0383 passant à l-exprès devant moi, avec Lina et Bertrille
, elle me dit :

– Puisque tu leur fais la conduite les autres dimanches,
tu peux bien venir aujourd-hui : ça n-est pas moi qui te f
ais peur ?

– Que non, Mathive ! alors, avec votre permission, nous c
heminerons ensemble.

Tout en marchant, tandis que les deux droles allaient dev
ant, la mère de Lina me parla de ses affaires, et me dit c
ombien la conduite de leur domaine était lourde pour elle,
depuis que Géral ne quittait guère le coin du feu. Elle p
renait des journaliers, mais ce n-était plus pareil : il l
ui faudrait un jeune homme fort dans mon genre ; et, en mê
me temps, elle me regardait comme pour me dire que je fera
is bien l-affaire. Moi ne répondant pas à ça, après d-autr
es propos, elle me demanda si je ne serais pas bien aise d
e venir chez eux, me laissant entendre que puisque nous no
0384us aimions tous deux Lina, dans quelque temps nous pou
rrions nous marier. Et, tout en disant ça, elle me dévisag
eait d-une manière un peu trop hardie, à ce que je trouvai
s, comme si elle eût parlé pour elle.

Lors je lui dis, un peu fatigué de ses grimaces :

– Ecoutez, Mathive, j-aime la Lina plus que je ne puis di
re ! Je serais donc bien content de venir chez vous, et de
travailler de toutes mes forces et de tout mon savoir, po
ur faire profiter votre bien ; mais pour le moment, je fai
s besoin à La Granval, et, cela étant, je serais une canai
lle d-abandonner le curé Bonal qui m-a retiré de l-aumône,
maintenant que je lui suis nécessaire.

– Tu as raison, me dit-elle.

Et on parla d-autre chose.

Les affaires marchèrent longtemps ainsi. Presque tous les
0385 dimanches, j-allais à Bars, et je rencontrais Lina et
sa mère, souvent. Ça ne me plaisait guère que la Mathive
fût toujours là, mais je patientais, aimant trop mieux voi
r ma mie devant sa mère que de ne la voir point du tout. C
elle-ci, d-ailleurs, continuait d-être bien pour moi, me d
isant à l-occasion quelque mot pour me faire entendre qu-e
lle me voyait avec plaisir ; mettant sa fille en avant, to
utefois – en paroles – mais à ses mines, à ses airs amiteu
x, je finis par comprendre que cette femme, sur le tard, é
tait prise de la folie des jeunes garçons. Pour ne pas me
brouiller avec elle, je faisais le nesci, celui qui ne com
prend pas, et j-avais l-air de ne pas me donner garde que
des fois elle se serrait un peu contre moi en marchant, co
mme si le chemin eût été trop étroit. Tout cela était caus
e que souvent, au lieu de les accompagner, je m-en retourn
ais à La Granval, sous quelque prétexte, après avoir dit u
n mot à Lina tandis que sa mère achetait un tortillon pour
faire une trempette au vieux Géral.

Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais comme un
0386 nègre, me levant à la pointe du jour et me couchant l
e dernier. La Fantille, solide encore, élevait la poulaill
e, nourrissait les cochons, et faisait tous les ouvrages q
ui, dans une maison, reviennent de droit aux femmes. Notre
ci-devant curé Bonal, lui, faisait tout son possible pour
m-aider, soignant les b-ufs, gardant les brebis, s-appren
ant aux ouvrages de terre et ne s-épargnant pas la peine.

A propos de brebis, ça me faisait dépit de le voir aller
toucher les quinze ou vingt que nous avions, et faire l-of
fice d-une simple bergerette : je le lui dis un jour.

– Et pourquoi ? fit-il presque gaiement, c-est mon métier
! faisant allusion, comme je pense, à son ancien état de
curé.

Il avait absolument voulu apprendre à labourer et il y ét
ait arrivé assez vite. Quelquefois, lorsqu-il avait fait p
assablement quelques sillons, afin de le distraire un peu,
0387 sans manquer au respect qui lui était dû, je lui disa
is :

– C-est bien ouvré ! on dirait que vous n-avez jamais fai
t que ça !

– Jacquou, mon garçon, tu es un flatteur !

Et il ajoutait :

– Quand on fait tout ce qu-on peut, on fait tout ce qu-on
doit.

Lorsque je le voyais s-attraper à quelque chose d-un peu
pénible, je lui disais :

– Laissez ça, allez, c-est trop dur pour vous qui ne l-av
ez pas d-habitude.

Mais il me répondait qu-il était solide encore et que le
0388travail lui faisait du bien, lui rendait la paix de l-
âme.

– Vois-tu, Jacquou, disait-il, l-homme est né pour travai
ller, c-est une loi de nature ; et, cela étant, de tous le
s travaux, il n-en est pas de plus sains, de plus moralisa
nts que ceux de la terre. Plus on est en rapport avec elle
, et plus on a de sujet de s-en applaudir, tant au point d
e vue de la santé du corps que de celle de l-esprit.

Et de là il continuait, me disant de belles choses sur ce
sujet, me montrant qu-une des conditions du bonheur était
de vivre libre sur son domaine, du fruit de son travail :

– Comme dit le chevalier, « liberté et pain cuit sont les
premiers des biens ». Manger le pain pétri par sa ménagèr
e, et fait avec le blé qu-on a semé ; goûter le fruit de l
-arbre qu-on a greffé, boire le vin de la vigne qu-on a pl
antée ; vivre au milieu de la nature qui nous rappelle san
0389s cesse au calme et à la modération des désirs, loin d
es villes où ce qu-on appelle le bonheur est artificiel –
le sage n-en demande pas plus-

Et quelquefois ayant ainsi parlé, il restait longtemps rê
veur, comme s-il eût eu des regrets.

Le dimanche, ainsi que je l-ai dit, Bonal n-allait pas à
l-église, pour éviter le trouble que sa présence aurait pu
causer. Il se promenait le long d-une ancienne allée de c
hâtaigniers, qui partait de la cour de la maison et abouti
ssait à l-extrémité du défrichement de La Granval, où elle
était fermée par un gros marronnier planté par le milieu.
A l-ombre de cet arbre, il se reposait sur un banc qu-il
avait construit, et méditait. Son esprit rasséréné songeai
t à l-iniquité dont il avait été victime, non plus avec le
s soubresauts douloureux de la première heure, mais avec c
ette philosophie sereine qui accepte sans récriminer les a
ccidents humains. Mais s-il se résignait en ce qui le touc
hait seul, lorsqu-il pensait à ses vieux amis, le chevalie
0390r et sa s-ur, à ses paroissiens qui l-aimaient, aux pa
uvres dont il était la consolation et la providence, le ch
agrin lui serrait le c-ur, et il lui fallait des efforts p
our le surmonter.

Il aurait bien voulu revoir tout son monde de là-bas, mai
s il n-y allait pas, par raison : les gens ne l-auraient p
as laissé revenir. Aussi était-il bien heureux, lorsque le
chevalier venait déjeuner à La Granval et lui apportait d
es nouvelles de son ancienne paroisse. Quoiqu-il ne fût gu
ère parleur, c-était alors des questions à n-en plus finir
sur un tel, une telle : « Que devenait celui-ci ? cette v
ieille était-elle encore en vie ? la drole de chez cet aut
re était-elle mariée ? Et, sa sollicitude satisfaite, tous
deux parlaient des choses d-autrefois, et échangeaient de
vieux souvenirs. Quand le chevalier remontait sur sa jume
nt, chargé de bonnes paroles pour tout le monde, et emport
ant du tabac pour La Ramée, le pauvre ancien curé était pl
us tranquille.

0391 Presque tous les dimanches, Jean venait passer la jou
rnée à La Granval et tenir compagnie à Bonal. Ça le distra
yait un peu, car Jean, étant ancien, lui rappelait des cho
ses du temps de sa jeunesse, et à un mot, à un nom quelque
fois, des faits oubliés depuis longtemps se réveillaient d
ans sa mémoire. Ces jours-là, Jean restait à souper, et le
soir, à table, Bonal nous entretenait de choses et d-autr
es, et nous intéressait par des récits curieux, et des rem
arques que jamais nous n-aurions songé à faire de nous-mêm
es.

Par exemple, il nous disait la signification des noms de
villages des alentours, et celle des noms d-hommes.

– Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour, signifie : gr
ande fosse ; Fromental, pays à froment, et ton nom de Ferr
al, à toi Jacquou, semble indiquer à l-origine un travaill
eur de fer de ces forges à bras communes autrefois dans no
s pays : pour le surnom de Croquant que vous portez de pèr
e en fils, tu sais d-où il te vient.
0392
– Et ce nom de Maurezies, le village de Jean, lui demanda
i-je, que signifie-t-il ?

– Il y en a qui le tireraient des Maures ou Sarrasins qui
ont fait des courses dans nos pays ; mais, moi, j-aime mi
eux avouer que je l-ignore. En revanche, je puis te dire q
ue ce village pourrait bien être le lieu où saint Avit per
dit son compagnon Benedictus, comme il est dit dans le pro
pre du diocèse.

Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance de certains
mots de notre patois avec le langage breton ; il nous par
lait des Gaulois nos ancêtres, de leur religion, de leurs
coutumes ; nous racontait les soulèvements des Croquants d
u Périgord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis aussi tou
tes les vieilles histoires de la Forêt Barade qu-il connai
ssait à fond.

Ainsi se passaient honnêtement les moments de loisir à La
0393 Granval, lorsque Bonal commença à s-habituer à sa nou
velle vie.

Dans les premiers temps, la tristesse le tenait fort, et
il ne parlait guère ; mais peu à peu sa peine s-amortit, e
t, en le mettant tout doucement sur le sujet, il se laissa
it aller à nous entretenir principalement de choses du pas
sé. Et puis il était si bon que, pour nous obliger, il aur
ait fait tout de même, quoique n-en ayant pas grande envie
. Moi, voyant comme ça tournait passablement, je travailla
is sans souci, content d-être plus près de Lina, sans pens
er que je m-étais aussi rapproché du comte de Nansac, ou p
lutôt sans être inquiet de ce rapprochement.

Quelquefois on entendait au loin dans la forêt le cor du
piqueur appuyant les chiens, et alors tous mes malheurs me
revenaient en mémoire, et ma haine se réveillait, toujour
s chaude, toujours violente, malgré toutes les exhortation
s que m-avait faites jadis le ci-devant curé. C-est le seu
l point qu-il n-a pu gagner sur moi, tant il me semblait q
0394u-en pardonnant j-aurais été un mauvais fils. Je ne cr
aignais rien, d-ailleurs, car je me sentais, comme un jeun
e coq bien crêté, de force à me défendre.

Je ne tardai pas beaucoup à en faire l-épreuve. Un soir d
-hiver, je revenais de couper de la bruyère pour faire la
paillade à nos bestiaux. Le jour commençait à baisser, et,
dans les bois qui bordaient le chemin que je suivais, l-o
mbre descendait lentement. Je cheminais sans bruit, ma pio
che sur l-épaule, pensant à ma Lina ; lorsque, tout d-un c
oup presque, je viens à entendre derrière moi le pas press
é d-un cheval.

L-idée me vint aussitôt que c-était le comte de Nansac, m
ais je continuai de marcher sans me retourner. Je ne m-éta
is pas trompé ; arrivé à quelques toises de moi il me cria
insolemment :

– Holà ! maraud, te rangeras-tu !

0395 Le sang me monta à la tête comme par un coup de pompe
, mais je fis semblant de n-avoir pas ouï ; seulement, lor
sque je sentis sur mon cou le souffle des naseaux du cheva
l, je me retournai tout d-un coup, et, attrapant la bride
de la main gauche, de l-autre je levai ma pioche :

– Est-ce donc que tu veux écraser le fils après avoir fai
t crever le père aux galères ? dis, mauvais Crozat !

De ma vie je n-ai vu un homme aussi étonné. D-habitude, l
es paysans se hâtaient de se garer de lui lorsqu-il passai
t, de crainte d-être jetés à terre, ou, pour le moins, d-a
ttraper quelque coup de fouet : aussi était-il tout abasou
rdi. Mais ce qui l-estomaquait le plus, c-était ce nom de
Crozat, si soigneusement caché, ce nom de son grand-père l
e maltôtier véreux, que le fils du Croquant lui jetait à l
a face en lui rendant son tutoiement insolent.

Il mit son fouet dans sa botte et tira son couteau de cha
sse.
0396
Le cheval, une bête nerveuse, grattait la terre et secoua
it la tête.

– Lâche la bride de mon cheval, méchant goujat !

La colère me secouait :

– Pas avant de t-avoir craché encore une fois à la figure
, misérable, le nom de ton grand-père, Crozat le voleur !

Et lâchant la bride du cheval qui se cabrait, je fis un s
aut en arrière et je me trouvai dans le taillis, tenant to
ujours ma pioche levée.

Il resta là un moment, pâle de rage froide, les yeux veni
meux, rinçant les lèvres et cherchant à foncer sur moi. Ma
is le cheval, quoique rudement éperonné, à la vue de la pi
oche levée reculait effrayé. Alors, voyant qu-il ne pouvai
0397t m-aborder de face, et que le bois épais me défendait
, le comte rengaina son couteau de chasse, et s-en alla en
me jetant ces mots :

– Tu paieras cela cher, vermine !

– Je me fouts de toi, Crozat !

Encore ce nom qui l-affolait : il piqua son cheval et dis
parut.

Lorsque je racontai la chose à la maison, Bonal en fut fo
rt ennuyé, prévoyant bien que cet homme si orgueilleux, si
méchant, chercherait à se venger cruellement du pauvre pa
ysan qui l-avait fait bouquer.

– Il faut te tenir sur tes gardes, me dit-il, ne pas t-av
enturer du côté de l-Herm, et surtout ne pas passer sur se
s terres, ni dans ses bois.

0398 La première fois que vint le chevalier après cette af
faire, Bonal la lui raconta tout du long. Ayant ouï, lui,
dit en manière de résumé :

– Ça ne m-étonne pas :

Grands seigneurs, grands chemins
Sont très mauvais voisins.

« Je sais bien que ce Nansac est un grand seigneur de con
trebande, mais ceux-là ne sont les meilleurs ! On dirait,
continua-t-il, que ça tient au château ; les seigneurs de
l-Herm ont toujours été plus ou moins tyranneaux : témoin
celui de la Main de cire. »

– Ah ! oui- C-est une vraie légende de Tour du Nord, dit
Bonal, mais encore que ce ne soit sans doute qu-un conte,
j-en suis pour ce que j-ai dit à Jacquou déjà : qu-il se m
éfie de ce mauvais.

0399 – C-est aussi mon avis, fit le chevalier. D-ailleurs,
je ne suis pas inquiet, il est de taille à se défendre. L
e comte a sans doute quelques avantages, comme d-être mieu
x armé que lui, mais :

A vaillant homme, courte épée !

Suivant ces conseils, et aussi mon idée, de là en après,
je pris quelques précautions, lorsque j-allais dans les pa
rages où je risquais de rencontrer le comte de Nansac. J-e
mportais un bon billou, qui est autant à dire comme une bo
nne trique, ou bien un vieux fusil à pierre qui venait de
l-aïeul de Bonal, mais dont lui ne s-était jamais servi, n
-ayant de sa vie, ainsi qu-il disait, tué aucune créature
vivante. Au reste, que je fusse loin ou près de la maison,
j-avais toujours dans ma poche le couteau de mon père don
t la lame mesurait dans les six pouces, et avec lequel j-a
vais fait reculer Mascret, encore que je ne fusse alors qu
-un enfant. Ainsi précautionné, je fus six ou huit mois sa
ns revoir le comte, si ce n-est une fois au loin. De temps
0400 à autre, j-apercevais bien Mascret ou l-autre garde q
ui avaient l-air de m-épier à distance, mais de ceux-là je
ne me souciais guère, et puis j-avais autre chose en tête
qui me distrayait d-eux.

Lorsqu-on est amoureux, toutes les idées se tournent du c
ôté de la bonne amie, et les pas font comme les idées : au
ssi je ne perdais aucune occasion de voir Lina. Sa mère es
sayait toujours de m-amadouer, et pour ce faire elle s-att
ifait tant mieux qu-elle pouvait, et n-en était que plus l
aide, ce dont je riais en moi-même, pensant au dicton du c
hevalier :

A vieille mule, frein doré.

Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa pensée, elle
me faisait entrer chez eux en revenant de la messe, et mê
me, des fois, me conviait à manger la soupe. Moi, je conna
issais bien son manège, mais je ne refusais pas, pour être
plus longtemps avec Lina. Après déjeuner, la vieille me p
0401romenait dans le bien, sous couleur de voir comment le
revenu se comportait. En faisant notre tour, tandis que L
ina vaquait au ménage, elle trouvait toujours moyen de me
faire entendre que je lui convenais, et qu-elle voudrait b
ien que je fusse chez eux. Elle m-indiquait une terre rest
ée en friche ou une vigne qu-on n-avait pas eu le temps de
biner, faute d-un homme à la maison.

– C-est malheureux, disait-elle, que ça se trouve comme ç
a, que tu ne puisses pas sortir de La Granval. Tu vois, no
us avons un grand bien, qui donnerait le double de revenu
s-il y avait chez nous un jeune homme vaillant comme toi.
Et puis enfin, en travaillant pour nous autres, tu travail
lerais pour toi, puisque la Lina te trouve à son goût et q
ue nous n-avons qu-elle de famille.

Et ce n-était pas seulement le bien qu-elle me montrait,
mais les étables, le grenier garni de blé, le cellier où i
l y avait une trentaine de charges ou demi-barriques de vi
n, vieux en partie, car Géral avait toujours eu cette cout
0402ume d-en garder de chaque récolte pour le faire vieill
ir. Jusqu-aux lingères bondées de linge, jusqu-aux cabinet
s pleins d-affaires elle me montrait ; et même, un jour, o
uvrant une tirette de la grande armoire dont la clef ne la
quittait jamais, elle me fit voir un petit sac de cuir, p
lein de louis qu-elle étala comme pour me décider :

– Tout ça serait à toi plus tard, mon ami !

Quand le diable tient les femmes sur l-âge, comme ça, il
leur fait perdre la tête. Il le faut bien, car la Mathive,
qui avait dans les quarante-sept ou quarante-huit ans, qu
i n-était pas belle, il s-en faut, étant brèche-dents, aya
nt le nez pointu et les yeux rouges, se figurait qu-en me
montrant qu-elle était riche, ça me rendrait aveugle et ca
naille en même temps.

Lorsque je me trouvais seul avec Lina, je lui contais tou
t ce que faisait sa mère pour m-attirer chez eux, sans lui
expliquer, ça se comprend, le pourquoi de tant d-amitiés.
0403 Et lors, la pauvre drole me disait :

– Vois-tu, Jacquou, je t-aime bien, et tu penses si je se
rais contente que tu demeures avec nous autres, en attenda
nt que nous nous mariions ; mais si tu faisais une chose c
omme ça, si tu abandonnais un homme comme le curé Bonal qu
i t-a sauvé de la misère, qui t-a appris tout ce que tu sa
is, jamais plus je ne te parlerais.

– Sois tranquille, ma Lina, je me couperais un doigt plut
ôt que de faire une telle coquinerie.

Et pourtant, combien j-aurais été heureux de vivre à ses
côtés et de travailler pour elle ! Toujours avec ses mêmes
intentions, la Mathive me demandait, des fois, pour leur
aider à faire les foins, ou à fouir les vignes, ou pour qu
elque autre travail pressé. Et moi, content tout de même d
e leur rendre service, et surtout joyeux d-être près de Li
na, j-y allais, avec le congé de Bonal. Et lorsque j-étais
venu faire des labours d-hiver, le soir, à la veillée, j-
0404aidais à peler les châtaignes, et je m-en allais tard,
car jamais la Lina n-aurait mis les tisons debout dans la
cheminée, comme font les filles qui veulent congédier leu
r galant.

Un jour, comme j-y fus de bonne heure leur aider à vendan
ger, Lina se préparait à faire du pain et je la regardais
en mangeant une frotte d-ail avec un raisin, avant d-aller
à la vigne. D-abord, elle arrangea son mouchoir de tête d
e manière à cacher tous ses cheveux, puis elle releva ses
manches jusqu-à l-épaule et se savonna bien les bras et le
s mains à l-eau tiède, et après les rinça à l-eau froide,
que je lui faisais couler dessus avec le tuyau du godet. E
nsuite, s-étant bien nettoyé les ongles, elle prépara le l
evain, vida de la farine, puis de l-eau chaude, et commenç
a à pétrir. C-était une joie de la voir faire : elle mania
it d-abord la farine, la mêlant à l-eau tout bellement ; p
uis, quand la pâte fut liée, elle la prenait comme à brass
ées, la soulevait et la rejetait fortement dans la maie. S
es beaux bras ronds, un peu hâlés au-dessus du poignet, d-
0405un joli blanc rosé plus haut, s-enfonçaient vigoureuse
ment dans la pâte qui collait à la peau, gluante, et qu-el
le détachait avec son doigt en ratissant. « Ah ! me pensai
s-je en la voyant ainsi, quel plaisir de planter le coutea
u dans la tourte enfarinée, de manger le pain savoureux de
sa ménagère, ce pain qu-elle a fait de ses mains, qu-elle
a parfumé de la bonne odeur de sa chair ! Quel bonheur de
communier autour de la table de famille, enfants et tous,
avec ce pain de bon froment dans lequel elle a mis, pour
ainsi parler, quelque chose de son affection ! » Et, rêvan
t à cela, je nous voyais déjà, Lina et moi, soupant avec u
ne troupe de petits droles-

Mais les choses ne marchent pas à la fantaisie des hommes
; ça irait trop bien, ou peut-être, des fois, plus mal. P
endant longtemps, la Mathive m-entretint de ses desseins e
t me fit reluire des espérances qui me réjouissaient le c-
ur, quoique je visse bien qu-elle n-était pas franche en m
e parlant de Lina : tant nous sommes aisés à nous laisser
piper en pareille affaire ! Elle ne tarda pas d-ailleurs à
0406 changer de langage. Un dimanche, c-était le jour de l
a Chandeleur, comme j-étais sur la place, devant l-église
de Bars, attendant à l-accoutumée la sortie de la messe, l
a vieille m-aborda et, me tirant à part, sans plus me lant
erner, me dit que, sur mon refus plusieurs fois répété, el
le avait loué un domestique, et que, par ainsi, je devais
comprendre que les projets qu-elle m-avait fait entrevoir
ne pouvaient plus tenir ; elle le regrettait fort, ses pré
férences ayant toujours été pour moi.

– A cette heure, conclut-elle, il n-est plus à propos que
tu parles à Lina.

Oyant ça, je restai tout ébahi, la regardant fixement, co
mme si je n-avais pas compris. Pourtant, bientôt je me rep
ris et lui dis que, s-il ne m-était plus permis de parler
à sa fille, personne au monde ne pouvait m-empêcher de l-a
imer, tant que j-aurais vie au corps.

– Pour ça, me dit-elle, je n-y peux rien ; mais je ne veu
0407x plus que tu fréquentes à la maison, ni que tu la voi
es dehors.

Ayant ainsi prononcé, la Mathive s-en alla rejoindre sa f
ille qui me regardait tristement de loin, et moi, je m-en
fus tout déferré.

Ce domestique qu-elle avait loué était un garçon de La Sé
guinie, qui avait travaillé chez eux comme journalier et q
ui lui avait convenu. C-était un fort ribaud qui avait les
épaules larges, le corps trapu, la figure bête, et avec ç
a voulait faire le faraud. Pour le reste, c-était une brut
e incapable de bons sentiments, et, à part son intérêt, ne
voyant que les choses qui lui crevaient les yeux. Aussitô
t qu-il s-aperçut que la Mathive le voyait d-un bon -il, e
t ça fut d-abord, il se mit à trancher du maître, et se do
nna des airs de commander. Il fut bientôt nippé comme un c
oque-plumet de village, avec de bonnes chemises de toile d
emi-fine, une cravate de soie, un chapeau gris, une belle
blouse et des bottes. Il n-était pas depuis un mois à Puyp
0408autier, qu-il connaissait le sac aux louis d-or de la
Mathive et les lui faisait danser très bien. Tous les vois
ins connurent bientôt ce qu-il en était ; pourtant, d-aprè
s les conseils de la vieille, il faisait semblant de parle
r à Lina, pour cacher son jeu, mais il était trop bête pou
r tromper qui que ce fût.

Ma pauvre bonne amie, elle, était comme moi bien ennuyée,
et d-autant plus qu-elle comprenait ce qui se passait, qu
oiqu-elle n-en dît rien. Mais que faire ? Géral était touj
ours dans le canton du feu, ne pouvant guère se remuer et
n-ayant plus trop ses idées : ce n-était donc pas lui qui
pouvait mettre ordre à ça. Malgré que la mère de Lina le l
ui eût défendu comme à moi, nous trouvions moyen de nous v
oir quelquefois, ce qui n-étonnera personne. Alors elle me
racontait ses peines, et je tâchais de la consoler et de
lui faire prendre patience, en lui disant que tout cela n-
aurait qu-un temps. Mais, pour dire le vrai, ça n-en prena
it pas le chemin : plus ça allait, plus ce goujat prenait
de la maîtrise dans la maison, par la folie de la Mathive.
0409 Si quelquefois elle n-agréait pas quelque chose qu-il
avait en tête, il parlait d-abord de s-en aller, et la vi
eille bestiasse de femme cédait et le laissait agir ; bref
, c-était lui qui coupait le farci, comme on dit de ceux q
ui font les maîtres.

Encore qu-il fût bête, comme je l-ai dit, ce garçon, qui
s-appelait Guilhem, comprit, au bout de quelque temps, qu-
avec la vieille il pourrait avoir beaucoup de choses, lui
soutirer des louis d-or, un à un, pour aller s-ivrogner le
dimanche à Bars, le mardi à Thenon, et puis riboter aux b
alades des paroisses de par là, mais que pour ce qui était
du bien, qui appartenait tout à Géral, il reviendrait à l
a Lina, puisque le vieux l-avait reconnue en se mariant av
ec la Mathive. Et c-était ce bien qui lui faisait surtout
envie, à ce galapian, parce qu-il se disait que, Géral ven
ant à mourir, ce qui fut peu après, Lina resterait maîtres
se de tout, et alors, adieu les bombances ! Il lui faudrai
t filer. Aussi faisait-il l-empressé près d-elle, devant l
es gens surtout, et disait à la vieille, piquée de jalousi
0410e, quoique elle-même lui eût conseillé de jouer ce jeu
, que c-était un semblant pour empêcher le monde de babill
er. La Mathive enrageait d-être obligée de supporter ça et
passait sa colère sur sa fille, ne décessant de crier apr
ès elle, et, des fois, lui donnant quelque buffe.

Au bout de quelque temps, cherchant toujours à en venir à
ses fins, Guilhem disait à la Mathive que le seul moyen d
e faire poser la langue aux gens, c-était de le faire mari
er avec Lina. Mais la vieille n-entendait pas ça et se réc
riait haut. Elle supportait bien à toute force que son gou
jat fît la mine de courtiser sa fille ; quant à les marier
ensemble, c-était une autre affaire.

L-autre avait beau l-assurer qu-il en serait après le mar
iage comme avant, et que ce qu-il en disait, c-était dans
son intérêt à elle, afin que personne ne pût la diffamer :
tout ça, c-était inutile. La gueuse se doutait qu-une foi
s marié avec Lina, Guilhem la laisserait là, et elle refus
ait fort et ferme. Alors lui, coléré, la rebutait grossièr
0411ement, et, plus elle lui faisait bien, plus elle le mi
gnardait pour l-apaiser, plus il la rabrouait durement. La
pauvre Lina recevait le contrecoup de tout ça, car sa mèr
e l-avait prise en haine, de manière qu-elle en vint jusqu
-à la battre. Moi, qui savais ce qui en était, soit par el
le, soit par la Bertrille, je m-ennuyais grandement de la
savoir malheureuse comme ça et je m-en tourmentais au poin
t de n-en pas dormir, des fois toute une nuit. Il me venai
t souvent à l-idée de corriger ce Guilhem, et les mains me
démangeaient ; mais Lina me suppliait de n-en rien faire,
et, moi, je ne bougeais pas, de crainte de la rendre plus
malheureuse encore.

Pourtant, un jour, n-y tenant plus, je le jointai dans un
coin, à Thenon, et je lui signifiai que, pour ce qui étai
t de la Mathive et de ses louis d-or, il pouvait en dispos
er à son plaisir, cela je m-en moquais ; que, quant à Lina
, je lui défendais de s-occuper d-elle en rien.

– Fais attention, continuai-je, que si tu as le malheur d
0412e lui faire soit des misères, soit des amitiés, j-aura
i ta peau !

Il était pour le moins aussi fort que moi ; seulement il
était lâche, et il me jura ses grands diables qu-il ne lui
avait jamais tenu de propos reprochables, ni en bien, ni
en mal. Tout ce qu-il avait fait, c-était d-empêcher sa mè
re de la tracasser.

– Tu peux le lui demander, à la Lina ; elle-même te le di
ra.

– Te voilà toujours prévenu ! lui dis-je en m-en allant,
dégoûté de sa couardise et de sa fausseté.

Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand malheur à La
Granval. Un matin, comme il sortait de la maison pour all
er ramasser des marrons, Bonal tomba raide d-une attaque.
L-ayant porté sur son lit, je lui fis respirer du vinaigre
, tandis que la Fantille lui soulevait la tête ; mais il m
0413ourut au bout de quelques minutes sans avoir repris co
nnaissance.

Le vieux Jean étant survenu à ce moment, après les premiè
res complaintes je le priai de s-en retourner aux Maurezie
s et de dépêcher un de ses voisins à Fanlac, prévenir M. l
e chevalier de Galibert. Moi, je m-en fus faire la déclara
tion chez le maire et en même temps commander la caisse.

Quand je revins, Jean était déjà là, et tous trois avec l
a Fantille, nous restâmes à veiller le mort. Ordinairement
on donne aux défunts leurs plus beaux habits ; mais nous
n-avions pas eu à le faire, Bonal n-ayant d-autres vêtemen
ts que ceux qu-il avait sur le corps. Quelquefois la Fanti
lle lui disait :

– Vous feriez bien de vous faire faire d-autres habilleme
nts. Lorsque vous vous mouillez, vous n-avez pas seulement
pour changer.

0414 Et lui, répondait :

– Quand ceux-ci seront usés- Peut-être n-en aurai-je pas
besoin ! ajoutait-il, en souriant un peu.

Tel donc qu-il était vêtu tous les jours, il était étendu
sur le lit. Sa figure était calme, et, n-était cette pâle
ur de cire, on eût dit qu-il dormait. Ses traits s-étaient
comme affinés, les ailes de son nez un peu fort s-étaient
amincies, sa bouche était close doucement, et la trace de
s chagrins qui assombrissaient parfois son visage avait di
sparu depuis qu-il était entré dans le repos éternel. La F
antille avait gardé quelques bouts de cierge pour les temp
s d-orage, et en avait allumé un, près du lit, sur une pet
ite table recouverte d-une touaille, où il y avait aussi u
n brin de buis des Rameaux, trempant dans une assiette ple
ine d-eau bénite. Mais, si ce n-est Jean, personne n-était
venu asperger le mort, car nous étions isolés au milieu d
e la forêt ; et puis, il faut le dire, les gens avaient, j
e ne dis pas tout à fait peur de Bonal, mais ils sentaient
0415 quelque répulsion pour lui, comme curé défroqué, quoi
que ce fût bien contre son gré qu-il l-était, le pauvre ho
mme.

Après un pénible après-midi, la nuit vint de bonne heure,
comme en automne, et nous trouva là toujours tous trois.
La lumière du cierge tremblotait sur le lit mortuaire, et
nous éclairait, nous autres assis auprès, laissant dans la
vaste chambre des coins obscurs qui nous enveloppaient d-
ombre. La Fantille égrenait son chapelet, et nous deux Jea
n, nous songions tristement, écoutant machinalement sur no
s têtes un cussou, autrement un ver, qui faisait grincer s
a tarière dans une poutre : gre, gre, gre- et échangeant p
arfois à voix basse quelques mots qui rompaient à peine le
silence funèbre.

Sur les sept heures du soir, nous ouïmes les pas d-un che
val dans la cour, et j-y fus avec Jean : c-était le cheval
ier. Tandis que Jean menait la jument à l-étable, je le co
nduisis à la chambre mortuaire, et lui pris son manteau.
0416
– Pauvre ami ! dit-il en approchant du lit.

Et se penchant, il embrassa pieusement le front glacé du
mort. S-étant relevé, il me demanda comment c-était arrivé
, et, après que je lui eus narré ce malheur, il s-assit su
r la chaise que la Fantille lui avait avancée, et nous res
tâmes tous quatre muets et songeurs.

Il faisait mauvais temps ; le vent soufflait au dehors, p
assant sur les gros noyers avec un bruit de rivière débord
ée, et, filtrant sous les tuiles, gémissait en haut sous l
a porte du grenier, qui battait parfois, mal fermée. De te
mps en temps, une rafale faisait crépiter la pluie sur les
vitres et s-engouffrait avec bruit dans la vaste cheminée
. Nous nous regardions alors, disant : « Quel temps ! »

Ainsi s-écoula cette longue nuit. Moi qui ne l-avais pas
de coutume, ne pouvant rester aussi longtemps assis, je me
levais et j-allais dans la cour me remuer les jambes, et,
0417 tandis que le vent me fouettait la figure, je regarda
is passer, au ciel mantelé de gris, de gros nuages noirs q
ui s-enfonçaient dans la nuit.

Lorsque la pointe du jour parut à travers les vitres, fai
sant pâlir la flamme du cierge qui nous éclairait, le chev
alier me demanda si j-avais fait le nécessaire pour l-ente
rrement. Je lui répondis que, hormis la déclaration au mai
re et la caisse qui était commandée, je n-avais rien voulu
faire, attendant son avis. Et alors, je lui expliquai que
Bonal nous avait dit souvent qu-il voulait être enterré a
u bout de l-allée, sous ce gros marronnier qui avait été p
lanté le jour de la naissance de son père, et qu-il serait
bien à propos de suivre ses désirs, d-autant plus que, si
on le portait au cimetière, le curé, par haine, le ferait
mettre dans le triste coin foisonnant d-orties et de ronc
es, réservé pour ceux qui se détruisaient.

Le chevalier pensa un instant, puis me dit :

0418 – Qu-il soit fait selon la volonté de notre pauvre dé
funt. Je connais le maire, il n-est pas homme à s-inquiéte
r d-un petit accroc à la loi que peut-être même il ignore
; d-ailleurs, s-il y a ensuite quelque difficulté, je tâch
erai d-arranger cela.

Ayant ouï ces paroles, je sortis, et, prenant une pioche
et une pelle, je m-en allai par l-allée. La pluie avait ce
ssé ; le temps était frais, et, dans la petite combe au-de
ssous de La Granval, flottait au-dessus des prés pleins de
flaques d-eau blanchâtre, une buée légère venant de la fo
ntaine. Le ciel rougeoyait du côté du levant, et le souffl
e humide du matin faisait choir lourdement les feuilles mo
uillées et les bogues vides. Arrivé au pied du gros marron
nier, je commençai à creuser tristement la fosse en pensan
t que c-était le dernier service que je rendais au défunt
à qui je devais tant.

Sur les dix heures, ayant achevé, je revins à la maison,
et, au moment où j-ouvrais la barrière de la cour, je vis
0419venir la demoiselle Hermine, sur sa bourrique touchée
par Cariol. En entrant dans la chambre mortuaire, elle pri
t le rameau de buis, jeta de l-eau bénite sur le corps, et
puis s-agenouilla tout contre le lit, la tête penchée, et
pria longuement. Lorsqu-elle se releva, elle essuya ses y
eux et, regardant le mort, elle dit :

– A cette heure, ses peines sont finies !

Sur le midi, la Fantille, qui avait mis une poule au pot,
fit prendre un peu de bouillon à la demoiselle Hermine qu
i ne voulut rien de plus ; mais le chevalier mangea un peu
de soupe et but un verre de vin.

Vers deux heures, le juge de paix vint avec son greffier
poser les scellés. Il nous laissa prendre des draps dans l
a lingère pour ensevelir le défunt, et puis ferma tout, le
s cabinets, les tiroirs et les placards. Ayant fait, il s-
entretint un moment avec le chevalier en se promenant auto
ur de la maison, et puis s-en retourna.
0420
Le menuisier n-arrivant pas, je m-en fus au devant et, pe
u après, je l-aperçus au loin, marchant derrière son bardo
t qui portait la caisse en travers attachée, lui se tenant
paresseusement au bacul. Arrivés à la maison, je posai la
caisse dans la chambre et, étant entré dans la ruelle du
lit, le chevalier étant de l-autre côté, nous passâmes un
drap sous le corps en commençant par la tête, et puis tous
quatre, avec Cariol et Jean, nous l-enlevâmes du lit pour
le coucher dans le cercueil où la demoiselle Hermine avai
t placé un oreiller. Puis, ayant dit notre dernier adieu a
u pauvre ci-devant curé Bonal, le linceul fut rabattu sur
lui ; après quoi, le menuisier ajusta le couvercle et se m
it à le clouer. Ces coups de marteau dans cette chambre où
jusqu-à ce moment on n-avait parlé qu-à voix basse, comme
de crainte de réveiller le mort, avaient quelque chose de
brutal qui faisait peine à ouïr.

Cependant le jour tirait à sa fin : après avoir mis la ca
isse sur deux chaises, nous passâmes des serviettes tordue
0421s par-dessous et nous sortîmes de la maison. Il n-y av
ait pas un étranger, personne, à la réserve de deux vieill
es mendiantes des environs, à qui Bonal portait de temps e
n temps quelque tourte de pain ou un morceau de lard pour
leur soupe.

Tandis que nous autres, portant le cercueil, nous marchio
ns dans l-allée d-un pas lourd et cadencé, ces deux vieill
es, leur chapelet à la main, suivaient la demoiselle Hermi
ne et la Fantille qui portait l-eau bénite. Une bise aigre
soufflait de l-est, faisant flotter le drap qui couvrait
la caisse et soulevant nos cheveux. Des feuilles mortes, d
étachées des châtaigniers, tombaient sur le drap blanc, co
mme une marque de deuil des choses inanimées. Des pies cri
ardes volaient haut, luttant contre le vent pour gagner le
ur gîte de nuit. Au loin, on entendait la corne d-appel d-
un berger et les meuglements d-un b-uf revenant de l-abreu
voir. Le soleil, prêt à descendre sous l-horizon, était ca
ché par des nuages barrés de noir, et une sorte de vapeur
grise tombait sur la terre aux approches de l-heure noctur
0422ne. Comme nous étions près du fond de l-allée, le vent
nous apporta le son lointain des cloches de Saint-Geyrac
qui sonnaient l-Ave Maria. Il semblait que la voix de la r
eligion, s-élevant au-dessus des misères de cette terre, b
énissait le pauvre prêtre victime des haines de ses confrè
res. Arrivés au bord de la fosse, le cercueil fut posé sur
les déblais, et nous attendîmes.

Alors M. de Galibert, debout, prenant un livre des mains
de sa s-ur, récita le De Profundis et les prières pour les
morts ; et tous, nous associant à son intention, nous adr
essions notre dernière pensée à l-homme honnête et bon qu-
avait été Bonal. Les prières achevées, nous descendîmes le
cercueil dans la fosse, et le chevalier, ayant dit un der
nier adieu au mort, prit le buis et jeta quelques gouttes
d-eau bénite dessus, puis une poignée de terre. Nous autre
s, après lui, nous en fîmes autant et, tandis que la terre
tombait avec un bruit sourd sur la caisse, la demoiselle
Hermine, à genoux, priait avec ferveur.

0423 Après qu-aidé de Cariol j-eus comblé la fosse, tout l
e monde rentra à la maison. Puis le chevalier et sa s-ur s
-en retournèrent à Fanlac, précédés de Cariol qui portait
un falot. Les deux vieilles, ayant reçu l-aumône accoutumé
e, regagnèrent. leurs cabanes ; Jean s-en retourna chez lu
i, et nous restâmes seuls, la Fantille et moi.

Le lendemain matin, j-allai lever des glèbes pour gazonne
r la tombe de Bonal et, tandis que la Fantille faisait une
croix avec du buis pour la poser dessus, je me remis au t
ravail, car, quoique la mort soit entrée dans une maison,
les survivants sont bien obligés de reprendre le train hab
ituel.

Lorsque le juge de paix revint lever les scellés, il étai
t accompagné d-un quidam, demi-paysan, moitié monsieur, qu
i, à ce que nous dit le greffier, était un cousin troisièm
e de Bonal. Cet homme me regardait d-un mauvais -il, et sa
femme aussi, parce qu-ils avaient ouï dire que leur cousi
n m-avait donné tout son avoir. Moi, je n-en savais du tou
0424t rien et même je n-y avais jamais pensé, mais le chev
alier, qui connaissait les intentions du défunt, l-avait l
aissé entendre au juge, lors de la pose des scellés, et ce
s choses restent difficilement tout à fait secrètes.

La lingère ouverte, dans le tiroir du milieu, dont la cle
f fut trouvée entre deux draps, le juge découvrit un papie
r qui était le testament et, l-ayant ouvert, il lut :

« Je donne et lègue à Jacques Ferral, dit Jacquou, tous m
es biens meubles et immeubles sans exception à la charge d
e garder, nourrir et d-entretenir avec lui, comme sa propr
e mère, ma servante Fantille durant sa vie.

« BONAL,
« ancien curé de Fanlac. »

Le cousin fit une exclamation de dépit, et sa femme, qui
déjà s-approchait de la lingère pour voir s-il n-y avait p
as d-argent, me jeta un regard furieux comme si elle allai
0425t me sauter à la figure.

– Malheureusement pour Jacquou, ajouta le juge, le testam
ent n-est pas valable parce qu-il n-est pas daté.

« Tu vois, mon garçon, fit-il en me montrant le papier. N
ous allons continuer, ajouta-t-il, peut-être en trouverons
-nous un autre. »

Mais il ne trouva rien plus, au grand contentement du cou
sin et de sa femme qui, aussitôt la recherche terminée, re
fermèrent tous les cabinets, les armoires et suivirent tou
te la maison pour se rendre compte de l-héritage. Ils mont
èrent au grenier voir s-il y avait beaucoup de blé, descen
dirent à la cave, où il n-y avait qu-une barrique en perce
, allèrent après à la grange estimer le bétail et tout, se
gaudissant de la bonne aubaine qui leur arrivait, car Bon
al n-avait pas d-autres parents.

– Pour ça, fit cependant la femme, je croyais que chez un
0426 ancien curé il y aurait plus de linge dans les armoir
es.

– Et moi, ajouta l-homme, je pensais qu-il y aurait plus
de vin dans la cave, et du bouché.

Pendant ce temps, je dis à la Fantille :

– Ma pauvre, nous n-avons plus qu-à faire notre paquet.

Et aussitôt, ne voulant pas rester une heure de plus avec
ces gens-là, tant leur cupidité me faisait horreur, je ra
ssemblai mes hardes et autant en fit la Fantille. Mais, au
moment de partir, la femme nous dit :

– Et qu-est-ce que vous emportez dans vos paquets ?

– Rien qui soit à vous, brave femme, n-ayez crainte.

Sortis de la maison, je demandai à la Fantille :
0427
– Où pensez-vous aller à cette heure ?

– Et où veux-tu que j-aille, si ce n-est chez M. le Cheva
lier ? Ils me garderont bien jusqu-à ce que j-aie trouvé u
ne place, ajouta-t-elle tristement.

Pauvre Fantille ! elle approchait de la soixantaine, et n
-était plus bien leste, et il lui fallait aller se louer c
hez des étrangers, au moment où elle aurait eu besoin d-un
peu de repos.

– Je vais donc vous accompagner, lui dis-je ; mais aupara
vant nous allons passer chez Jean, j-y poserai mon paquet.

Arrivés aux Maurezies, je contai à Jean l-histoire du tes
tament, et alors il dit :

– Bonal était tellement honnête qu-il croyait que c-était
0428 assez de faire connaître sa volonté. Il était bien sa
vant en beaucoup de choses, mais il ne savait pas cette lo
i, le pauvre ! Que veux-tu, il a eu la volonté de te bien
faire, tu lui dois la même obligation.

– Ainsi fais-je, Jean ; je vous certifie que je me souvie
ndrai toujours de lui avec la même reconnaissance que si s
a volonté était faite.

– Maintenant, reprit Jean, je ne sais pas ce que tu préte
nds faire ; mais, toujours, tu peux rester ici ; tu auras
du pain et tu ne coucheras pas dehors.

– Merci, mon Jean, je veux bien, pour le moment ; mais, p
ar avant, il me faut accompagner la Fantille jusqu-à Fanla
c.

Et, posant mon petit paquet, je pris celui de la vieille
femme qui était assise sur le banc, les mains croisées sur
les genoux, la tête penchée.
0429
Alors, elle se leva et nous nous en allâmes vers Fanlac,
moi ayant en bandoulière le vieux fusil de Bonal qu-il m-a
vait donné.

En cheminant, je pensais, à part moi, que le chevalier et
la demoiselle voudraient peut-être me garder, par pure bo
nté, car leur bien n-était pas tel qu-ils eussent besoin d
-un autre domestique dans la réserve que Cariol. Mais j-av
ais la fierté de ne pas vouloir être à leur charge, sachan
t que leur c-ur était plus grand que leur bourse et me sen
tant, d-ailleurs, bien capable de gagner ma vie. Et puis j
e ne pouvais me faire à l-idée de m-éloigner de Lina, voul
ant être à portée de la secourir, si sa mère la rendait tr
op malheureuse. Aussi, lorsque après avoir marché bien lon
gtemps nous fûmes à La Blaugie, je dis à la Fantille :

– Vous voici bientôt rendue ; je vais m-en retourner pour
ne pas me mettre à la nuit.

0430 – Et donc, tu ne viens pas jusqu-à Fanlac conter ce q
ui s-est passé à M. le Chevalier ?

– Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez bien ; moi, je
n-irai pas d-aujourd-hui : voyez, le soleil baisse déjà-
Allons, adieu ! Dans quelques jours je viendrai.

Et, la quittant, je m-en revins aux Maurezies.

La maison de La Granval était une grande belle maison bou
rgeoise comparée à celle de Jean qui n-avait qu-une chambr
e seulement, éclairée par un petit fenestrou. Pour tout pl
ancher, c-était la terre battue, avec des creux par places
, et des bosses là où les sabots laissaient la boue du deh
ors. Dans un coin, un mauvais lit ; au milieu, une vieille
table et un banc ; contre le mur décrépi, un méchant coff
re piqué des vers ; sous la table, une oule aux châtaignes
et une marmite ; dans l-évier, une seille de bois, et c-é
tait tout. La cheminée basse et large fumait à tous les ve
nts, car les poutres et les planches du grenier étaient d-
0431un noir luisant : il me semblait être revenu à Combenè
gre.

Quand j-arrivai, il était tard déjà. A la clarté de la fl
amme, je vis Jean assis dans le coin de l-âtre, attisant l
e feu sous la marmite pendue à la crémaillère.

– J-ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit être cu
ite ; fais-lui prendre le boût, moi, je vais tailler le pa
in.

Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la table et
en sortit le chanteau ; puis se mit à tailler le pain dan
s une soupière de terre brune recousue en plusieurs endroi
ts.

– Tu vois – me dit-il, en me montrant le chanteau creusé
au milieu et qui avait deux cornes comme la lune nouvelle
– j-ai mauvaises dents, je ne peux manger que la mie ; toi
, tu mangeras les croustets.
0432
J-avais grand faim, n-ayant guère mangé depuis deux jours
, tant la mort de mon pauvre Bonal m-avait troublé. Mais,
lorsqu-on est jeune, on a beau avoir de la peine, bientôt
l-estomac réclame. J-avalai donc deux pleines assiettes de
soupe, pointues ; mais pas moyen de faire ce chabrol qui
nous sauve, nous autres paysans : Jean n-avait point de vi
n, ni même de piquette. Après avoir achevé ma soupe, je co
upai un gros morceau de pain, et je fis une bonne frotte,
en ménageant le sel qui était cher en ce temps-là. Ayant f
ini, je bus un coup d-eau au godet, et il fut question d-a
ller se coucher. Le lit de Jean était mauvais, car il n-av
ait qu-une paillasse bourrée de panouille de maïs et puis
de feuilles de bouleau pour les douleurs, et par-dessus un
e couette ; mais il était très large, presque carré, comme
ces lits anciens où l-on couchait quelquefois quatre, et
je dormis là comme un loir en hiver.

Le lendemain, je m-en fus rôder autour de Puypautier pour
tâcher de voir Lina, épiant de loin le moment où elle mèn
0433erait ses bêtes aux champs. Lorsque je la vis sortir d
e la cour, chassant ses brebis et sa chèvre devant elle et
tournant vers la grande combe, au-dessous du village, j-a
llai me cacher dans un bois avoisinant, le long duquel il
y avait un talus plein de buissons, de prunelliers et de v
ignes sauvages, où elle vint se mettre à l-abri du vent. D
e ma cache, je la voyais filer sa quenouille, levant les y
eux de temps en temps, pour s-assurer que ses bêtes ne s-é
cartaient pas. Quelquefois elle lâchait de filer, laissant
pendre la main qui tenait le fuseau, et paraissait songer
tristement. A ses pieds, son chien était assis, surveilla
nt le troupeau, et, à quelques pas d-elle, sa chèvre, dres
sée contre un gros tas de pierres ou cheyrou, couvert de r
onces, broutait activement en agitant sa barbiche brune. L
e lieu était désert : c-étaient de mauvaises friches, avec
des touffes de cette plante dure appelée poil de chien ;
des vignes perdues où quelques pousses de figuier sortaien
t de terre sur de vieilles racines ; et, tout autour, des
taillis de chênes aux feuilles mortes couleur de tan. Sur
la teinte grise des terres, où pointait une herbe fine et
0434sèche parmi les lavandes, et sous ce ciel d-automne as
sombri où passaient des nuages chassés par le vent, la per
sonne de ma chère Lina se montrait joliette en ses simples
habillements. Elle avait un cotillon court, de droguet, q
ui faisait de gros plis roides ; une brassière d-indienne
à fleurs qui marquait sa taille fine et sa jeune poitrine
; un devantal de cotonnade rouge, et, sur la tête, un mouc
hoir à carreaux bleus, trop petit, semblait-il, pour reten
ir ses cheveux châtain clair, qui débordaient sur le cou e
t sur le front, agités par le vent.

Je restai là, un moment, à la regarder, sans bouger, puis
j-attirai son attention par de petits sifflements qui fir
ent accourir de mon côté son chien jappant. M-étant montré
, je lui fis signe de venir à un endroit où l-on ne pouvai
t nous voir, et, lorsqu-elle y fut, ayant apaisé son chien
, je l-embrassai longuement, la serrant contre moi, comme
si j-avais craint de la perdre. Elle penchait sa tête sur
ma poitrine, dolente, et semblait ainsi se mettre sous ma
protection.
0435
Hélas ! ce n-était pas la mort de Bonal qui me plantait e
n bonne posture pour la protéger. Elle écouta le récit de
tout ce qui était arrivé, puis soupira fort :

– La Sainte Vierge le sait bien ! je t-aime autant pauvre
que riche ! Pourtant, je regrette qu-il en soit ainsi adv
enu : si le testament du défunt curé avait été bon, peut-ê
tre ça aurait aidé à notre mariage qui n-est pas en bon ch
emin, tant s-en faut !

Et alors elle me raconta toutes les misères que lui faisa
it sa mère, et, chose qui lui était plus dure encore, les
honnêtetés de Guilhem, qui prenait sa défense contre cette
vieille coquine. Tout ça, sans parler de la honte qu-elle
avait de ce qui se passait sous ses yeux, car ces misérab
les ne se cachaient guère, la Mathive encore moins que son
goujat.

– Ecoute, lui dis-je, si ça arrive à un point que tu ne p
0436uisses plus supporter tes chagrins, et si nous ne pouv
ons pas nous rencontrer, fais-le-moi savoir par la Bertril
le : j-irai tous les dimanches à Bars à cette fin. D-une m
anière ou d-autre, nous tâcherons d-y remédier ; Jean est
un homme de bon conseil, et puis j-irai trouver M. le chev
alier et le juge ; il doit y avoir des lois pour empêcher
des choses comme ça : prends donc courage, ma Linette !

Et nous restâmes un moment en silence, étroitement embras
sés, tellement que je sentais le cher petit c-ur de ma bon
ne amie palpiter dans sa poitrine, comme un jeune oiseau s
urpris dans le nid. Enfin, après nous être dit et répété v
ingt fois que nous nous aimerions jusqu-à la mort, quoi qu
-il pût arriver, j-embrassai une dernière fois ses beaux y
eux humides, et je m-en fus à travers les bois pour n-être
pas vu.

Les choses allèrent ainsi quelque temps : Lina toujours e
nnuyée, prenant patience pourtant, moi toujours tracassé d
e la savoir malheureuse. Malgré ça, je cherchais à gagner
0437ma vie pour ne pas être à charge à ce pauvre Jean, mai
s ce n-était guère le moment de trouver du travail. Voyant
ça, comme Jean avait quelques quartonnées de terre autour
des Maurezies, restées en friche parce qu-il était trop v
ieux pour les travailler, je m-y embesognai, et, n-ayant p
as de bétail, je les labourai à bras, et je les ensemençai
, quoiqu-il fût un peu tard. Puis l-hiver vint, le mauvais
temps ; et le travail cessa tout à fait. Alors je m-ingén
iai à trouver les moyens d-apporter quelques sous à la mai
son. Ayant rencontré, un jour, à une foire de Rouffignac,
un homme qui avait entrepris une fourniture de bois de bou
rdaine, que nous appelons pudi, dont le charbon sert à fai
re la poudre, je me mis à en couper pour son compte. Mais
le jeanfesse ne me le payait pas cher, et il me fallait bi
en me galérer dans les fourrés et faire bien des petits fa
gots pour avoir un écu de cent sous. Aussi ma principale r
essource fut la chasse.

Par les temps de neige, le soir tard, ma lanterne sous ma
blouse, ma palette sous le bras, j-allais chasser les ois
0438eaux à l-allumade, comme faisait mon défunt père. Dans
le jour, je tuais quelques perdrix en les attirant avec u
n appeau ; ou bien, par un beau clair de lune, j-allais au
guet du lièvre sur les postes de la forêt. Je passais que
lquefois des heures entières à une cafourche sans rien voi
r, assis au bord d-un fossé, mon fusil abrité, triboulant
sous la mauvaise limousine de Jean, toute percée et déchir
ée. D-autres fois, j-étais plus heureux, et dans le sentie
r, je voyais venir un bouquin le nez à terre, cherchant la
trace d-une hase, et alors mon coup de fusil, assourdi pa
r les brumes de la nuit, lui faisait faire la cabriole. Pa
r tous ces moyens, j-apportais à la maison de temps en tem
ps quelques pièces de vingt ou trente sous, ou bien quelqu
e chose qui nous faisait besoin. Les loups ne manquaient p
as dans la forêt, mais la nuit on ne les voyait guère, car
ils sortaient de leur fort et s-en allaient rôder autour
des villages pour attraper quelque chien oublié dehors, ou
forcer une étable de brebis mal close ; pourtant c-eût ét
é une bonne affaire d-en tuer un, à cause de la prime.

0439 Un matin d-hiver, rentrant du guet à la pointe du jou
r, avec un lièvre que je venais de tuer encore chaud dans
mon havresac, je pensais au moyen d-attraper les quinze fr
ancs du gouvernement, lorsque je m-en vais voir les pas d-
un gros loup, dont les pieds de devant étaient fortement e
mpreints dans la terre humide. « En voilà un, me dis-je, q
ui était chargé ! » Et en effet, ayant suivi les traces de
la bête, je vis à des endroits la marque des pattes d-un
animal qui avaient raclé le sentier. Quoique le loup empor
te facilement une brebis à sa gueule en la rejetant sur so
n épaule, allant au galop avec ça, il se peut faire que qu
elquefois la proie glisse et traîne à terre.

Dans la journée, je revins chercher les traces de la bête
, et je découvris sa rentrée dans un grand fourré de ronce
s, de buissons et d-ajoncs, où le diable n-aurait pas pu p
énétrer. Ayant bien remarqué le passage du loup à diverses
fois, je connus qu-il avait des habitudes, et, à partir d
e la cafourche ou carrefour de l-Homme-Mort, revenait à so
n liteau par le même chemin. Cette cafourche était mal rép
0440utée dans le pays, comme hantée par le diable, et chac
un avait son histoire à raconter là-dessus. Son nom lui ve
nait de ce que, autrefois, on y avait trouvé un homme mort
, qui, examiné avec soin par le maître chirurgien de Theno
n, n-avait aucune marque de blessure. De cette circonstanc
e, les gens avaient conclu que c-était quelque individu ve
nu là pour faire un pacte avec le Diable, et qui était mor
t de peur en le voyant arriver tout noir, ayant – cela va
sans dire – des cornes au front, des pieds de bouc et des
yeux luisants comme braise. D-ailleurs, l-endroit était bi
en propre à faire inventer de pareilles histoires, car c-é
tait un fonceau perdu dans la forêt au milieu d-épais hall
iers, traversés par des sentes de charbonniers plus ou moi
ns fréquentées selon les temps et qui se croisaient juste
dans ce creux.

Contre l-ordinaire des gens du pays, je n-étais point sup
erstitieux, et je me moquais du Diable et de l-Aversier. I
l m-est arrivé de ramasser à cette cafourche un double lia
rd, déposé là par quelque fiévreux, sans avoir peur d-attr
0441aper les fièvres, comme le croyait le pauvre imbécile
qui l-y avait apporté. Et lorsqu-en partant pour la chasse
je rencontrais, cherchant son pain, la vieille Guillemett
e, des Granges, qui passait pour avoir le mauvais -il, ça
ne me faisait pas rentrer à la maison, comme d-aucuns. J-a
vais beau voir aussi des oiseaux de mauvais présage, comme
buses, pies, graules ou corbeaux, à droite ou à gauche, ç
a m-était égal. Le défunt curé Bonal m-avait débarrassé de
bonne heure de toutes ces bêtises, de ces croyances au lo
up-garou, à la chasse volante, au lutin, aux revenants, qu
i au fond de nos campagnes se transmettent, dans les veill
ées, des grand-mères aux petits-fils, et font frissonner l
es jeunes droles et les filles tapis au coin du feu.

Ce qui m-occupait, c-était d-avoir le loup. Pour y arrive
r, je fis un affût au bord du fourré tout proche la cafour
che, et, sur les minuit, j-allai attendre la rentrée de la
bête dans son fort. Mais j-avais eu la bêtise de prendre
le chemin qu-il suivait d-habitude, de manière que, m-ayan
t éventé, à une demi-portée de fusil, il coupa dans le tai
0442llis et je ne le vis pas.

« Sale bête – pensais-je en m-en retournant le matin – tu
m-as enseigné : je ferai comme toi. »

Et en effet, quelques jours après, faisant un long détour
, j-entrai sous bois et j-arrivai à mon affût par le couve
rt. Je restai là bien quatre heures, immobile, écoutant le
s bruits lointains. C-était le coup de fusil de quelque pa
uvre diable au guet comme moi ; le galop d-une harde de sa
ngliers à travers les fourrés ; le hurlement d-une louve e
n folie appelant le mâle ; les abois des chiens de garde h
umant dans le vent les émanations des bêtes fauves ; le «
clou ! clou ! » d-une chouette enjuchée près de là ; le br
uit presque imperceptible, transmis par la terre, d-une ch
arrette cahotant lourdement sur un chemin perdu, au cours
d-un de ces charrois nocturnes aimés des paysans ; ou bien
encore de ces rumeurs inexpliquées qui passent dans la nu
it. Autour de moi parfois, des bruits vagues : le battemen
t d-ailes d-un oiseau surpris par un chat sauvage, la coul
0443ée d-un blaireau dans le taillis, ou le fouissement so
uterrain de quelque bestiole inconnue.

Malgré ma patience, je commençais à désespérer, quand tou
t à coup je vois venir dans le sentier un gros animal dont
les yeux luisaient comme des chandelles. Le loup marchait
doucement comme une bête bien repue, qui avait fait grass
ement sa nuit. A mesure qu-il approchait, je le voyais mie
ux : c-était un vieux loup vraiment superbe, avec son poil
rude et épais, ses épaules robustes et son énorme tête au
x oreilles dressées, au nez pointu. Je le tenais au bout d
e mon canon de fusil, le doigt sur le déclic et, lorsqu-il
fut à dix pas, je lui lâchai le coup en plein poitrail. I
l fit un saut, jeta un hurlement rauque, comme un sanglot
étouffé par le sang, et retomba raide mort. Ayant lié les
quatre pattes ensemble, je chargeai ce gibier sur mon épau
le, et je m-en revins à la maison où j-arrivai tout en sue
ur, quoiqu-il ne fît pas chaud. Quand je posai l-animal à
terre, Jean s-écria :

0444 – C-est un joli coup de fusil !

Comme il me tardait de lui rapporter l-argent, le matin m
ême, un voisin m-ayant prêté son âne, j-attachai le loup s
ur le bât et je m-en allai à Périgueux. Je refis le chemin
que j-avais tenu avec ma mère autrefois ; mais, comme je
marchais mieux qu-alors, j-y fus rendu vers les cinq heure
s. Mais il me fallut attendre au lendemain pour présenter
mon loup, et je logeai dans une petite auberge près du Pon
t-Vieux. Je ne fus pas plus tôt arrêté que les voisins s-a
ssemblèrent pour voir la bête, tant les gens de ville sont
badauds. Ils me faisaient des questions, demandaient où e
t comment je l-avais tué, et discouraient entre eux sur la
nature et les habitudes des loups. Il se trouvait des mal
ins pour assurer que les loups avaient les côtes en long ;
ceux qui avaient la sottise de le croire étaient tout éto
nnés, en tâtant celui-ci à travers le poil épais, de trouv
er que ses côtes étaient comme celles de toute autre bête,
et alors les autres fortes têtes s-écriaient :

0445 – Pourtant, c-est sûr et certain, j-ai toujours ouï d
ire que les loups avaient les côtes en long ! Peut-être qu
e celui-ci n-est qu-un gros chien !

Moi, ça me faisait lever les épaules de voir des gens de
ville aussi imbéciles ; mais je ne leur dis rien : à quoi
bon ?

Le lendemain, je portai mon loup à la Préfecture, suivi p
ar tous les droles de la Rue-Neuve où je passai. Le portie
r me fit entrer dans la cour et alla chercher un monsieur.
Au lieu d-un, ils vinrent plusieurs, et, comme les voisin
s de l-auberge, me firent force questions sur l-endroit où
j-avais tué la bête, et comment je m-y étais pris ; si je
n-avais pas peur d-aller ainsi au guet la nuit, et autres
choses de ce genre. Le loup était étendu par terre, au mi
lieu d-un cercle d-employés, jeunes et vieux, échappés de
leurs bureaux, d-aucuns avec la plume derrière l-oreille,
d-autres avec des manches de doublure par-dessus celles de
leur lévite, et un qui devait être un chef, empaletoqué c
0446omme un oignon, de quatre ou cinq vêtements l-un par-d
essus l-autre. L-âne, les oreilles baissées, restait là, p
atiemment, et moi, je faisais comme lui, quoiqu-il me tard
ât de m-en retourner. Enfin, lorsqu-ils eurent assez jasé,
un des messieurs m-emmena, et, après m-avoir fait attendr
e un bon quart d-heure et m-avoir ensuite promené dans d-a
utres bureaux, me donna un papier en me disant d-aller che
z le payeur toucher la prime.

Quand je fus chez le payeur le caissier me dit en patois
:

– Vous ne savez point signer, n-est-ce pas ?

– Si bien, lui dis-je, je signe.

Il me regarda tout étonné, me passa une plume, et, lorsqu
e j-eus signé, me donna quinze francs.

A la porte, je repris l-âne, et je m-en fus chez M. Fongr
0447ave lui porter un lièvre que j-avais dans mon havresac
. Mais, à son ancienne maison de la rue de la Sagesse, on
me dit qu-il ne demeurait plus là depuis longtemps. Je rep
artis, traînant toujours mon âne, et, après avoir bien che
rché, je finis par découvrir la demeure de l-avocat de mon
défunt père. Comme il ne s-y trouva pas, je laissai le li
èvre à la servante, en lui recommandant de dire à son bour
geois que c-était le fils du défunt Martin Ferral qui le l
ui avait remis.

Cela fait, j-allai acheter, pour ma Lina, une bague en ar
gent, qui me coûta bien trois francs dix sous ; puis, reve
nu à l-auberge, tandis que l-âne mangeait quelques feuille
s de chou, moi, après la soupe, ayant bu un bon coup, je r
epartis avec lui pour les Maurezies, où j-arrivai assez ta
rd vers onze heures du soir.

Le dimanche d-après, je donnai à la Bertrille la bague qu
e j-avais portée, pour la remettre à la Lina, ce qu-elle f
it d-abord, et je m-en retournai plus content, comme si ce
0448tte bague avait eu le don d-arranger les affaires : ta
nt il faut peu de chose pour changer nos désirs en espéran
ces.

VII
Le temps s-écoulait cependant, l-hiver tirait à sa fin, e
t dans les bois commençaient à sortir les violettes de la
Chandeleur, que d-autres appellent des perce-neige. Avec l
e beau temps, je pus gagner quelques sous en allant à la j
ournée d-un côté et d-autre, pour faire les semailles d-av
oine ou d-orge, fouir les vignes et autres travaux de la s
aison. N-entendant plus parler du comte de Nansac, je me r
elâchais un peu de mes précautions, en me rendant au trava
il ou en en revenant.

Je ne comptais pas qu-il m-eût oublié, et encore moins pa
rdonné, mais, comme il y avait déjà longtemps de notre ren
contre, je me disais que s-il avait voulu me donner ou me
faire donner quelque mauvais coup par surprise, il en aura
0449it facilement trouvé l-occasion : d-où je concluais qu
-il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disai
t toujours, lorsque nous en parlions :

– Méfie-toi de cet homme, il est capable de tout. Il fait
peut-être le semblant de t-avoir oublié ; en ce cas, c-es
t pour te mieux attraper. Si tu n-as pas reçu encore un co
up de fusil en courant la forêt la nuit, c-est qu-il te ga
rde quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le mâtin
; et la preuve, c-est qu-il a tiré ses culottes de ses af
faires d-enlèvement des fonds de la taille, dans la Forêt
Barade, où d-autres ont laissé leur tête.

J-avais entendu parler en gros, au défunt curé Bonal et a
u chevalier, de ces affaires de la Forêt Barade et d-autre
s du même genre. C-étaient des nobles et des gros bourgeoi
s du pays qui avaient entrepris de faire la guerre à la Ré
publique, à la manière des chouans, et qui n-avaient trouv
é rien de mieux que de lui couper les vivres en volant les
fonds qu-on envoyait des sous-préfectures à Périgueux.
0450
Il y a eu des attaques en plusieurs endroits du départeme
nt, mais, rien que dans la Forêt Barade, il y en eut trois
.

Le comte de Nansac était mêlé à toutes ces affaires, et m
ême il était un des chefs de la bande qui travaillait dans
la forêt. En 1799, une troupe de vingt-cinq à trente homm
es bien armés, et masqués de peaux de lièvres, attaqua le
convoi de la recette de Sarlat, escorté par trois gendarme
s, pas loin de la baraque du garde du Lac-Gendre, et enlev
a une quinzaine de mille francs.

Le chevalier de Galibert racontait à ce propos qu-un de c
es brigands, de sa connaissance, avait essayé de l-embauch
er, mais qu-il avait refusé, disant que voler le gouvernem
ent ou un particulier, c-était toujours voler.

Deux ans après cette attaque, un convoi qui portait plus
de sept mille francs fut enlevé dans les mêmes conditions.
0451 On voit que, sans parler des autres vols des fonds de
Nontron et de Bergerac, ces gens-là ne faisaient pas de m
auvaises affaires. Ils risquaient leur tête, c-est vrai, m
ais à cette époque la police était si mal faite qu-on ne s
ut jamais les prendre.

Sous l-Empire, ce fut autre chose.

L-attaque la plus fameuse, où il y eut des blessés et un
mort, ce fut en 1811, à un endroit appelé depuis : « Aux t
rois frères », parce qu-il y avait là trois beaux châtaign
iers bessons poussés sur la même souche. Cette fois-ci, le
convoi portait quarante et quelques mille francs, contenu
s dans quatre caisses solides, sur deux chevaux de bât. Le
s brigands n-étaient pas nombreux, cinq ou six seulement,
en sorte que l-affaire eût été bonne si elle avait réussi.
Malheureusement pour eux, elle tourna mal finalement, car
après avoir capturé le convoi et lié à des arbres le conv
oyeur et l-escorte, les voleurs ne purent emporter qu-une
caisse, et encore pas bien loin. L-alarme ayant été donnée
0452 par un homme qui s-était échappé, les gardes nationau
x de Rouffignac et de Saint-Cernin, assemblés au son du to
csin, se mirent à leur poursuite et en prirent quatre, apr
ès une fusillade où un garde national fut tué roide, et de
ux autres très grièvement blessés.

Un des brigands, voyant que ça tournait mal, se sauva et
passa à l-étranger, d-où il ne revint qu-après la chute de
Napoléon.

Quant aux quatre voleurs pris, ils payèrent pour tous, et
, un mois et demi après, furent guillotinés sur la place d
e la Clautre, à Périgueux.

– Je mettrais ma main au feu que le comte de Nansac était
de cette bande, disait Jean. Mais, toujours rusé, lorsque
de l-endroit où il était embusqué il vit venir le convoi
fort de sept ou huit personnes, il comprit que ça n-irait
pas tout seul et se tira en arrière avant l-attaque, de ma
nière que personne ne put dire l-avoir vu avec les autres.
0453 Pour l-affaire de 1801, il y était, et même il la com
mandait. D-un fourré où j-étais couché je l-ai reconnu ent
re tous, lorsque après le coup ils suivaient un sentier al
lant de la Peyre-Male, où sans doute ils partagèrent l-arg
ent volé.

– Tout de même, Jean, disais-je, on se plaint du temps d-
aujourd-hui ; mais, avec ça, il n-y a plus de bandes volan
t ainsi à main armée.

– C-est vrai. Ces quatre têtes coupées refroidirent un pe
u les autres. Mais si on ne vole plus autant en bande, il
y en a toujours qui travaillent seuls, ou à deux, sur les
grands chemins de par là. Et puis, il y a diablement plus
de larrons et de volereaux : je ne sais pas si on y a beau
coup gagné- Toi, toujours, continua-t-il, je te le redis,
prends bien garde au comte. Il tuerait n-importe qui sans
ciller tant seulement ; pense un peu à ce qu-il est capabl
e de te faire.

0454 Moi, des fois, songeant à tout cela, je me confirmais
dans cette idée que le comte de Nansac n-était pas pour s
e laisser arrêter par un crime, pourvu qu-il pût le commet
tre impunément. « Peut-être, me disais-je, a-t-il besoin d
e quelqu-un de confiance pour l-aider, et attend-il son fi
ls. Enfin, il faut se méfier et ne pas le mettre à nonchal
oir. »

La manière de faire du comte montrait bien au reste ce qu
-il était. Il n-y avait personne aux alentours de l-Herm q
ui n-eût à se plaindre de lui et de son monde. C-était un
amusement pour ce méchant de passer à cheval dans les blés
épiés, avec ses gens ; d-entrer dans les vignes avec ses
chiens qui mangeaient les raisins mûrs ; de faire étrangle
r par sa meute un chien de bergère, ou une brebis, lorsqu-
il avait fait buisson creux. Il fallait se ranger vitement
sur son passage et saluer bien bas, sans quoi on était ex
posé à recevoir quelque bon coup de fouet. S-il rencontrai
t un paysan dans sa forêt, il le faisait houspiller par se
s gens. Un jour même, il envoya un coup de fusil par les j
0455ambes d-un homme de Prisse, qu-il soupçonnait de braco
nner sur sa terre. Le piqueur et les gardes, tous se régla
ient à sa montre, et en usaient de même, comme aussi ses i
nvités, souvent nombreux à l-Herm, où l-on menait joyeuse
vie. Ses filles même s-en mêlaient et ne se gênaient guère
pour cravacher, en passant au galop, un pauvre diable tro
p lent à se garer. L-aînée n-étant pas revenue, il restait
encore quatre filles, grande bringues, belles et hardies,
ayant toujours autour de leurs cotillons des jeunes noble
s du pays qui les galantisaient et se divertissaient avec
elles. Le jour c-était des cavalcades, des visites dans le
s châteaux des environs, des chasses où cette jeunesse s-é
gaillait dans les bois, à sa convenance. Le soir, la retra
ite sonnée, on festoyait largement dans la haute salle, où
des arbres flambaient sur les grands landiers de fer.

Les jours de pluie, il y avait bien quelque répit pour le
s villages un peu éloignés, la jeunesse restant au château
à danser, chanter et jouer à cache-cache dans les chambre
s et les galetas où il y avait de petits réduits propres à
0456 se musser à deux. Mais, des fois, las de s-amuser ain
si ils allaient chez quelqu-un de leurs métayers, ou chez
un voisin du village, qui n-osait pas refuser, et ils se f
aisaient faire les crêpes. Les demoiselles de Nansac riaie
nt aux éclats si quelqu-un des jeunes messieurs qui les es
cortaient tracassait les filles. Et, comme ça allait loin
quelquefois, si une drole se défendait, si les parents se
fâchaient, ces fous malfaisants disaient que c-était beauc
oup d-honneur pour elles. En tout, au reste, ils ne se fai
saient pas faute d-imiter le comte et d-être comme lui ins
olents et brutaux avec la « paysantaille », comme il disai
t. Ce petit-fils d-un porteur d-eau méprisait tellement le
s pauvres gens de par là que, s-il se trouvait surpris par
quelque orage, étant à la chasse, il entrait avec son mon
de dans les maisons, tous menant leurs chevaux qu-ils atta
chaient au pied des lits. S-il lui déplaisait de voir pass
er dans un chemin public où l-on avait passé de tout temps
, il le faisait sien sans gêne au moyen d-un fossé à chaqu
e bout. Il s-était emparé ainsi des anciens pâtis communau
x du village de l-Herm, et personne n-osait rien dire, par
0457ce qu-il n-y avait pas de justice à son égard. Ainsi,
dans ce pays perdu, grâce à la faiblesse et à la complicit
é des gens en place, qui redoutaient son crédit et sa méch
anceté, le comte renouvelait, autant que faire se pouvait,
la tyrannie cruelle des seigneurs d-autrefois. Aussi, dan
s tout le pays, c-était, contre lui surtout, et puis contr
e les siens, une haine sourde qui allait toujours croissan
t et s-envenimant ; haine contenue par la crainte de ces m
échantes gens et l-impossibilité d-obtenir justice par la
voie légale. Ceux des villages de l-Herm et de Prisse étai
ent les plus montés contre le comte et les siens, comme ét
ant les plus exposés à leurs vexations et à leurs insolenc
es.

On dira peut-être : « Comment se fait-il que le comte et
sa famille, qui étaient si dévots, fussent si méchants ? »

Ah ! voilà- C-est que ces gens-là étaient, comme tant d-a
utres, des catholiques à gros grains, pour qui la religion
0458 est une affaire de mode, ou d-habitude, ou d-intérêt,
et qui, ayant satisfait aux pratiques extérieures de dévo
tion, ne se gênent pas pour lâcher la bride à leurs passio
ns et s-abandonner à tous leurs vices.

Le comte était orgueilleux, injuste, méchant, capable de
tout, et ses filles étaient folles, insolentes et libertin
es. Ni les uns ni les autres n-avaient jamais fait de bien
à personne autour d-eux, mais, au contraire, beaucoup de
mal. Avec ça, ayant un chapelain à leur service, ne manqua
nt jamais la messe, et communiant tous aux bonnes fêtes.

Cela ne leur était pas particulier, d-ailleurs. Depuis la
chute de l-Empire, et la rentrée en France de celui qu-on
appelait « notre père de Gand », la religion était devenu
e pour la noblesse une affaire de parti. Les gentilshommes
, philosophes avant la Révolution, affectaient maintenant
des sentiments religieux pour mieux se séparer du peuple d
evenu jacobin et indévot, tout comme autrefois ils étaient
incrédules pour se distinguer du populaire encore englué
0459dans la superstition. Il y en avait pourtant qui avaie
nt persisté dans leur irréligion, comme le vieux marquis,
lequel, au lit de mort, avait nettement refusé les bons of
fices de dom Enjalbert ; mais ils étaient rares. Par contr
e, il y avait parmi les nobles des catholiques sincères, c
omme la défunte comtesse de Nansac ; mais ceux-là aussi ét
aient rares.

Aujourd-hui on voit les gros bourgeois, emparticulés et a
utres, marcher avec les nobles et les singer. Mais les uns
et les autres sont moins zélés que jadis, et font moins b
ien les choses. Il en est beaucoup, de tous ceux-là, qui s
e jactent d-être bons catholiques, dont toute la religion
consiste à demander avec affectation de la merluche le ven
dredi dans les hôtelleries, lorsqu-ils sont hors de chez e
ux, et qui seraient diablement embarrassés de montrer le c
uré qui leur fourbit la conscience.

Mais, au temps dont je parle, je ne pensais pas à tout ce
la. Toutes ces histoires de Jean me travaillaient bien un
0460peu par moments, outre ce que je savais du comte de Na
nsac, mais qu-y faire ? ouvrir l–il : c-est bien ce que j
e faisais, mais on a beau se méfier, celui qui guette a l-
avantage. Quelquefois, la nuit, je rencontrais dans la for
êt des gens seuls, ou en petite troupe de deux ou trois, s
-en allant à grands pas, leurs bonnets enfoncés sur les ye
ux, une grosse trique à la main, se jetant bien vite dans
les fourrés lorsqu-ils oyaient quelqu-un. Des fois, ils po
rtaient des sacs, bondés ; d-autres fois, ils avaient leur
havresac gonflé sous la blouse, comme des gens qui vont a
u marché. Ceux-là, je les connaissais bien : c-étaient des
hommes de rapine qui gitaient dans de vieilles masures is
olées sur la lisière de la forêt ou dans des cabanes de ch
arbonniers abandonnées en plein bois. Tous ces individus-l
à, on pouvait les saluer à la mode de Saint-Amand-de-Coly
: « Bonsoir, braves gens, si vous l-êtes ! » De temps en t
emps, on entendait parler de quelque vol fait dans une mai
son écartée, ou de voyageurs, revenant des foires des envi
rons, détroussés sur les grands chemins. Je ne m-étonnais
pas de ça, sachant bien que, selon le dicton, la Forêt Bar
0461ade n-avait jamais été sans loups ni sans voleurs ; ma
is, après que je fus aux Maurezies, chez Jean, je me donna
i garde que j-étais épié. Une nuit, allant au guet du lièv
re, je vis de loin au clair de lune deux hommes qui entrèr
ent dans un taillis en m-oyant venir.

« Le plus grand, me dis-je, c-est le comte de Nansac ; po
ur l-autre, si son fils est revenu de Paris, ça doit être
lui. »

Et cette rencontre me rendit encore plus méfiant. Je ne m
archais pas, la nuit, sans avoir mon fusil armé sous le br
as, prêt à tirer, regardant à droite et à gauche sous bois
et évitant les passages trop fourrés, du moins tant que j
e le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui choisisse
nt leur moment sont les plus forts et, lorsqu-on a affaire
à des scélérats décidés à tout, il finit toujours par arr
iver quelque malheur.

Il y avait dans la forêt, au-dessus de La Granval, un tuq
0462uet , autrement dit une butte, où se croisaient trois
sentiers. Au milieu était un grand vieux chêne que cinq ho
mmes à peine pouvaient embrasser, et que l-on appelait :lo
u Jarry de las Fadas ou le Chêne des Fées. Cet arbre compt
ait peut-être des milliers d-années ; c-était sans doute u
n de ceux que révéraient nos pères les Gaulois, et sur les
quels les druides venaient couper le gui avec une serpe d-
or. Au dire des gens, cet endroit était hanté par les espr
its. Quelquefois Néhalénia, la dame aux souliers argentés,
descendait des nuages en robe blanche flottante, accompag
née de ses deux dogues noirs et, glissant mystérieusement
sur la cime des arbres dont les feuilles frémissaient, ell
e venait se reposer au pied du chêne géant. D-autres fois,
à la clarté des étoiles, les stries, espèces de monstres
à forme de femme, avec de grandes ailes de ratepenades, ad
volant des quatre coins de l-horizon, venaient s-enjucher
dans son immense branchage et, au milieu de la nuit obscur
e, épiaient les braconniers accroupis au pied. Malheur alo
rs à celui qui était mal voulu de quelque femme ! Tandis q
u-il était là, presque invisible, confondu avec le tronc r
0463ugueux, et que les feuilles du chêne bruissaient pour
l-endormir, ces méchantes bêtes, saisissant le moment, plo
ngeaient sur lui, déchiraient sa poitrine comme des oiseau
x de proie, lui dévoraient le c-ur, et puis le laissaient
aller, vivant désormais d-une vie factice.

Comme je l-ai déjà dit, ces contes de vieilles ne m-effra
yaient pas, et j-allais souvent à ce poste, parce qu-il ét
ait bon pour tout gibier. Loups, sangliers, renards, blair
eaux, lièvres, y montaient passer, du diable au loin ; et
puis, à cause de la mauvaise réputation du lieu, personne
n-y venait au guet, en sorte que la place était toujours l
ibre.

Une nuit, j-étais là, assis sur une racine qui sortait de
terre, pareille à l-échine de quelque monstrueux serpent,
et, adossé à l-arbre, le bassinet de mon fusil à l-abri s
ous ma veste, je songeais. Il faisait un brouillard humide
que la lune, à son premier quartier, ne pouvait percer en
tièrement. Elle éclairait pourtant quelque peu la terre, à
0464 travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux c
omme les miens en ce temps-là. Autour de moi, les feuilles
de l-arbre laissaient tomber des gouttes de rosée, sembla
bles à des pleurs. Nul bruit ne montait de la forêt enseve
lie dans l-ombre. Au loin seulement, du côté de la Roussie
, un chien hurlait lamentablement à la mort. J-étais trist
e, cette nuit-là, pensant à ma chère Lina si malheureuse c
hez elle, par le fait de sa coquine de mère et de ce mauva
is Guilhem. Depuis que je lui avais parlé, à ce chenapan,
il ne lui disait pourtant rien, mais selon sa manière d-êt
re avec la Mathive, elle en recevait le contrecoup, et, co
mme d-ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre pet
ite n-était pas heureuse. Je l-avais vue le dimanche d-ava
nt, elle avait pleuré en me contant toutes les misères et
les peines qu-elle avait à supporter, et ce souvenir me fa
isait passer dans la tête des folies, comme d-assommer ce
misérable ou de nous enfuir au loin tous les deux, Lina et
moi ; mais la crainte d-empirer sa position me retenait.

0465 Regardant l-avenir, je le trouvais rempli de cruelles
incertitudes et de désolantes obscurités ; et puis, repor
tant ma pensée en arrière et songeant à la fatalité qui se
mblait poursuivre notre pauvre famille, je me remémorai me
s malheurs, la mort de mon père aux galères, et celle de m
a mère dont, à cette heure encore, mon c-ur saignait. Et r
emontant plus haut, je pensai à mon grand-père, jeté dans
un cachot pour rébellion envers le seigneur de Reignac et
incendie du château, délivré au moment où il attendait la
mort, par le coup de tonnerre de la Révolution. Et toujour
s me remémorant le passé, je me souvins de cet ancêtre qui
nous avait transmis le sobriquet de Croquant, branché dan
s la forêt de Drouilhe, par les gentilshommes du Périgord
noir qui poursuivaient sans pitié les pauvres gens révolté
s par l-excès de la misère. Alors, plein de ranc-ur, relia
nt, par la pensée, les malheurs des miens avec ceux des pa
ysans des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu-aux Tar
d-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j-entrevis, à trav
ers les âges, la triste condition du peuple de France, tou
jours méprisé, toujours foulé, tyrannisé et trop souvent m
0466assacré par ses impitoyables maîtres. Comparant mon so
rt avec celui de nos ancêtres, pauvres pieds-terreux, misé
rables casse-mottes, soulevés par la faim et le désespoir,
je le trouvais quasi semblable. Etait-il possible, plus d
e trente ans après la Révolution, de subir d-odieuses vexa
tions comme celles de ce comte de Nansac qui renouvelait l
es méfaits des plus mauvais hobereaux d-autrefois ! Ma hai
ne contre ce prétendu noble me flambait dans le c-ur, et j
e me disais que celui qui en débarrasserait le pays ferait
une bonne action. L-esprit de révolte, qui avait causé la
mort de l-ancien Ferral le Croquant, qui avait mené mon g
rand-père jusqu-au pied de la potence et fait mourir mon p
ère aux galères, longtemps apaisé par les exhortations du
défunt curé Bonal et les bontés de la sainte demoiselle He
rmine, bouillonnait dans mes veines. J-en méprisais les co
nseils de la prudence, de cette prudence avisée du barde d
égénéré qui fit ce refrain conservé par tradition dans la
partie du Périgord qui confine au Quercy :

Prends garde, fier Pétrocorieu,
0467 Réfléchis avant de prendre les armes,
Car si tu es battu,
César te fera couper les mains !

Ah ! si je n-avais pas eu Lina derrière moi, comme j-aura
is risqué non seulement mes mains, mais ma tête, pour me v
enger du comte !

Tandis que ces idées se pressaient en désordre dans mon c
erveau, j-entendis sur ma droite le petit jappement espacé
d-un renard menant un lièvre. J-armai mon fusil et j-atte
ndis. Au bout d-un quart d-heure, je vis le lièvre qui ven
ait sans se presser trop. Arrivé à la cafourche, il se pla
nta à quatre pas de moi, et se dressant, les oreilles poin
tées, écouta un instant la voix du renard qui le chassait.
Voyant qu-il avait le temps, il enfila un sentier, le sui
vit une cinquantaine de pas, puis se lança sous bois d-un
bond, revint à la cafourche, prit un autre sentier, et, ap
rès avoir répété sa man-uvre une troisième fois, et bien e
nchevêtré ses voies, il se forlongea en repassant sur le s
0468entier par lequel il était arrivé, puis, en deux sauts
énormes, se jeta dans les taillis et disparut.

J-avais pris plaisir à le voir faire : « Va, pauvre anima
l, pensais-je, sauve-toi pour cette fois, mais gare à la b
ête puante qui te suit ! »

Je vis bientôt arriver le renard, le nez à terre, la queu
e traînante, tellement collé à la voie du lièvre qu-il en
oubliait sa méfiance ordinaire. A vingt pas, je lui fis fa
ire la cabriole, et, l-ayant ramassé, je le mis dans mon h
avresac et m-en allai.

Il était sur les deux heures du matin ; le brouillard s-é
tait épaissi, la lune se couchait, de manière qu-il faisai
t très brun. Il fallait connaître comme moi les passages e
t les sentiers pour se diriger dans cette humide obscurité
. Je marchais, mon fusil sous le bras, jetant un coup d–i
l à droite et à gauche pour me garder, plutôt par l-habitu
de que j-en avais que par une crainte de danger prochain,
0469car on n-y voyait point à deux pas. Tout en cheminant,
je songeais encore à Lina et j-étais travaillé de tristes
pensées, comme il est bien naturel d-après ce que je sava
is de chez elle. Je me dépêchais, car il commençait à brui
ner, suivant un sentier qui coupait un fourré où il me fal
lait passer pour retourner aux Maurezies, lorsque, arrivé
vers le milieu, je m-entrave les pieds dans une corde tenu
e à travers le sentier ; et comme je marchais vite, je tom
be tout à plat et mon fusil avec moi. Je n-étais pas à ter
re, que des gens se jettent sur moi, me bâillonnent au moy
en d-un mouchoir, m-entortillent la tête dans un sac, me l
ient les mains derrière le dos, puis les jambes, me prenne
nt mon couteau, m-attachent en travers sur un cheval et me
voici enlevé.

De doute, je n-en avais aucun. Quoique je n-eusse pas ouï
un mot, j-avais la certitude que c-était un coup du comte
de Nansac, et je me demandais ce qu-il allait faire de mo
i : allait-il me jeter dans l-abîme du Gour ? Un moment, j
e le crus, mais, à la direction que nous prîmes bientôt, j
0470e vis que non. Ayant marché une heure à peu près, je c
onnus au pas résonnant du cheval que nous passions sur un
pont : « C-est le pont des fossés du château », me dis-je
en moi-même. Un instant après, le cheval s-arrêta, et je f
us porté, ou plutôt traîné par des escaliers de pierre, pu
is rudement jeté à terre. Ensuite on me passa une corde so
us les bras, et bientôt je sentis qu-on me descendait dans
le vide en filant la corde. Après une descente que j-esti
mai à huit ou dix mètres, je touchai le sol, où je restai
étendu sur le ventre. En même temps la corde, tirée par un
bout, remonta en haut ; j-entendis un bruit comme celui d
-une dalle retombant sur la pierre, et ce fut tout.

« Me voici enterré dans les oubliettes de l-Herm ! » fut
alors ma première pensée. Puis je songeai à me tirer de la
position incommode où j-étais. Mais les gredins m-avaient
ficelé de telle sorte que ça n-était pas chose facile. Je
tâchai d-abord de me retourner sur l-échine, et, après pl
usieurs sauts de carpe, j-y parvins. Cela fait, j-essayai
de me mettre sur mes jambes, mais je ne pus y réussir, et
0471plusieurs fois je chutai lourdement à terre. Meurtri e
t las, je restai assez longtemps immobile, puis, me roulan
t péniblement plusieurs fois, je finis par me trouver le l
ong d-un mur, auquel, tournant le dos, je frottai les cord
es qui me liaient les mains. Mais, outre que la man-uvre n
-était pas aisée, les cordes étaient solides, de manière q
ue, après avoir longuement frotté, je m-arrêtai épuisé de
fatigue. L-air que je respirais avec peine à travers la gr
osse toile du sac était lourd, épais ; une odeur fade de s
outerrain humide me venait aux narines ; mais aucun bruit
léger ou sourd, même lointain, n-arrivait jusqu-à moi : j-
étais dans un tombeau.

On pense que je faisais là de tristes réflexions. J-étais
condamné à mourir lentement de faim dans le fond de cette
basse-fosse ; je connaissais trop le comte de Nansac pour
en douter un instant. Pourtant je ne perdis pas courage,
et, après m-être reposé, je recommençai à user la corde à
la muraille, non sans m-écorcher aussi les mains. Et elle
tenait toujours, cette corde ; heureusement, en tâtonnant,
0472 je trouvai une pierre plus rugueuse que les autres, e
n sorte qu-après avoir raclé à plusieurs reprises, pendant
une dizaine d-heures, je pense, je sentis mes liens se re
lâcher, et bientôt mes mains furent libres. Le premier usa
ge que j-en fis, ce fut de me débarrasser du sac qui m-env
eloppait la tête, et du mouchoir qui me couvrait la bouche
, après quoi je me déliai les jambes et je me mis en pieds
.

J-étais toujours dans la plus profonde nuit, dans un noir
de poix. En marchant à petits pas, les mains sur la murai
lle, je m-aperçus bientôt que le souterrain était de forme
circulaire ; mais tout de suite une idée me vint qui m-ar
rêta net : s-il y avait un puits dans le sol de l-oubliett
e ?

Je pensai un peu à ça, et puis je repris ma marche, lente
ment, prudemment, allongeant le pied en avant pour m-assur
er qu-il n-y avait pas de vide. Etant revenu à mon point d
e départ, ce que je connus en trouvant sous mes pieds les
0473bouts de corde, je compris que j-étais dans le plus ba
s d-une des tours de l-Herm. Après avoir tourné en rasant
la muraille, je me hasardai à traverser ma prison en march
ant à quatre pattes, tâtonnant avec mes mains étendues tou
jours, de crainte de choir dans quelque puits. Enfin, m-ét
ant traîné dans tous les sens, je fus rassuré à cet égard,
et je restai avec l-horrible certitude que j-étais destin
é à pourrir au fond de ce cul-de-basse-fosse. Pourrir est
bien le mot, car l-humidité suintait des murailles, ce qui
me prouva que j-étais au-dessous du niveau des fossés du
château.

Il y avait longtemps que je n-avais mangé, au moins vingt
-quatre heures à en juger par des tiraillements d-estomac
qui me fatiguaient beaucoup : dans la nuit profonde où j-é
tais, je n-avais que ce moyen de mesurer le temps. Accablé
, je m-assis à terre, adossé à la muraille, et je songeai
à tous ceux que j-affectionnais, et surtout à ma chère Lin
a, que j-abandonnais sans défense aux persécutions de sa g
ueuse de mère et aux entreprises de cette canaille de Guil
0474hem. Cette idée me crevait le c-ur et me faisait souff
rir plus que la faim ; mais bientôt j-en fus distrait par
ma propre situation. J-attendais là, quoi ? une mort lente
, affreuse, dont la pensée me donnait le frisson. D-espéra
nce, je n-en avais guère : je me disais bien que, ne me vo
yant pas revenir, Jean serait allé chez le maire, aurait e
nvoyé prévenir le chevalier, et j-étais sûr que celui-ci s
e remuerait pour me retrouver. Je supposais bien que leur
première idée serait que le comte de Nansac m-avait fait d
isparaître ; mais ils pouvaient croire qu-il m-avait fait
jeter dans le Gour, une pierre au cou comme un chien, comm
e tant de cadavres de malheureux assassinés par des brigan
ds et dont les squelettes maintenant gisent dans ses profo
ndeurs insondables. Pour lui, pour sa sûreté, c-était bien
le mieux ; oui, mais si le comte tenait à se défaire de m
oi, il tenait encore plus à me faire souffrir une mort trè
s lente et angoisseuse. Comment donc Jean et le chevalier
auraient-ils imaginé que j-étais emmuré au plus profond d-
une tour de l-Herm, dans une oubliette qu-ils ne connaissa
ient sans doute pas ? C-était difficile ; et, d-autre part
0475, j-étais bien certain que le comte avait pris toutes
ses précautions pour qu-en cas de recherches au château on
ne pût me retrouver.

Cette terrible pensée d-être enterré vivant me poignait t
ellement que, les tortures de la faim aidant, je ne dormai
s pas. Devant mes yeux enflammés par l-insomnie, des visio
ns étranges flamboyaient. Il me semblait voir des palais d
e feu, des paysages lumineux passer dans l-obscurité et se
succéder lentement. Pour échapper à ce supplice, j-essaya
is de fermer mes yeux, mais toujours devant mes paupières
abaissées, brûlantes, passaient des mirages douloureux, où
montaient lourdement des vapeurs phosphorescentes ou roug
eâtres comme des reflets d-un énorme incendie. J-étais fat
igué d-être assis, et cependant je n-osais me coucher, car
mon imagination enfiévrée par la privation de sommeil et
de nourriture me faisait redouter de m-endormir pour toujo
urs. Et alors, malgré ma faiblesse, je rampai à tâtons sur
le sol humide, j-essayai de le creuser avec mes mains, je
m-épuisai à agrandir des trous que je trouvai, semblables
0476 à des trous de taupe, et enfin je m-arrêtai à bout de
forces, haletant, étendu sur la terre. Longtemps après, j
e recommençai à explorer mon tombeau, cherchant machinalem
ent une issue, contre tout espoir. Tandis que je me traîna
is ainsi à quatre pattes, je m-en vais poser les mains sur
quelque chose qui me parut d-abord être un petit tas de m
enus morceaux de bois mort ; mais tout à coup, ayant palpé
plus attentivement, l-horrible vérité m-apparut : c-étaie
nt les débris d-un squelette qui, pourris par le temps, s-
écrasaient sous mes mains.

A ce moment, je sentis la désespérance m-envahir et je me
laissai aller à terre accablé, près de ces restes humains
enfouis dans ce lieu depuis de longues années. Mais tandi
s que j-étais là gisant, voici qu-en haut des pas lourds r
ésonnent sur la voûte. Je me relève et j-écoute : un bourd
onnement à peine sensible, comme celui de gens qui parlent
au loin, arrivait jusqu-au fond de la basse-fosse, coupé
par des pas sourds et lents.

0477 Ce sont les gendarmes qui font une perquisition, pens
ai-je, et, l-espoir me revenant, je me mis à crier. Mais e
n même temps la rumeur cessa, les pas s-assourdirent dans
l-éloignement, et je retombai dans le silence de mort qui
m-enveloppait depuis ma descente au fond de ce tombeau. Ec
rasé par le désespoir, je m-affaissai sur le sol ; les hor
reurs du lieu disparurent de ma pensée torturée, la tête m
e tourna et je m-évanouis.

Une douleur aiguë à la joue me réveilla, et, y portant la
main, je sentis quelque chose qui lâcha prise et s-enfuit
, tandis que, le long de mon corps, j-avais la sensation d
e semblables choses qui s-enfuyaient aussi, effarouchées p
ar mes mouvements.

Et alors j-eux l-explication de trous que j-avais trouvés
dans le sol de l-oubliette : c-étaient des anciens terrie
rs de rats. Ces animaux qui foisonnaient, énormes, dans le
s vieilles murailles des douves, avaient creusé des souter
rains au-dessous des fondations de la tour, et, avec ce te
0478rrible flair qui perce les murs les plus épais, sentan
t une proie, accouraient affamés. L-épouvantable certitude
d-être dévoré à demi vivant par ces dégoûtantes bêtes ach
eva de m-affoler. J-essayai de me casser la tête contre le
s murs, mais j-étais incapable de me tenir debout et, plus
encore, de prendre l-élan nécessaire. Alors je pensai aux
cordes qui m-avaient lié, et, les cherchant à tâtons dans
ces ténèbres horribles, je parvins péniblement à les retr
ouver après de longues heures. N-ayant rien où accrocher l
e bout de corde, je fis un n-ud dans lequel je passai le c
ou et je tâchai de m-étrangler. Mais le jeûne prolongé m-a
vait tellement affaibli que mes bras retombèrent impuissan
ts, et je restai là inerte, immobile.

Depuis que j-avais cessé tout mouvement, les rats, me voy
ant épuisé, étaient revenus nombreux, prêts à se jeter sur
moi. Je les entendais trottiner dans la nuit, et ils s-en
hardissaient jusqu-à ronger le cuir de mes souliers. L-idé
e me vint à ce moment d-en attraper un, pour apaiser la fa
im qui me torturait. Ah ! avec quelle ardente concupiscenc
0479e je songeais à déchirer de mes dents une de ces bêtes
immondes et à la dévorer crue et vivante !

J-attendis, et bientôt je les sentis grimper sur moi, che
rchant le visage et les mains. En vain j-essayai plusieurs
fois de les saisir, mes mains n-avaient plus l-agilité né
cessaire et je ne pus y réussir. Et alors, tenaillé par la
faim qui me tordait les entrailles, la tête perdue, je po
rtai mes mains à ma bouche et, machinalement, j-essayai de
les ronger, mais je n-en avais plus la force, et je resta
i longtemps sans mouvement, comme anéanti. Maintenant les
rats couraient sur moi sans que je pusse les chasser ; leu
rs morsures mêmes me laissaient presque insensible, et je
devenais leur proie sans avoir la force de me défendre. Il
me semblait que j-étais là depuis huit jours ; mes oreill
es bourdonnaient, ma tête ne pouvait plus produire une idé
e, ma volonté se détendait, s-anéantissait, je sentais la
vie me fuir, et je finis par tomber dans un évanouissement
précurseur de la mort.

0480 Quand je revins à moi, j-étais dans un lit ; on me de
sserrait les dents tout doucement, et on me faisait avaler
un peu de bouillon mêlé avec du vin, dans une cuiller. Me
s yeux, par l-effet de la désaccoutumance, ne pouvaient so
utenir l-éclat du jour, et je les refermai aussitôt. Les m
ains et la figure me cuisaient fort par endroits, là où le
s rats m-avaient mordu, mais je ne rapportais cette douleu
r à aucune cause. Il me semblait que ma cervelle s-était f
ondue et que ma tête était vide comme une calebasse. Incap
able de former une idée, je restais là étendu, n-ayant que
la respiration, et encore bien petite. Puis, peu à peu, a
vec le temps, et à force de soins, je commençai à ressusci
ter et je reconnus Jean auprès du lit.

– Et Lina ? lui dis-je faiblement.

– Eh bien ! tu la verras quand tu seras sur pied.

Tranquillisé un peu, je me rendormis.

0481 Quelques jours après, le chevalier vint, et, me voyan
t mieux, il fit :

– A cette heure, tu es sauvé- pour cette fois ! il s-en v
a sans dire, comme le bréviaire de messire Jean.

Je souris légèrement et le remerciai de toutes leurs bont
és, car je savais que lui et sa s-ur avaient envoyé des po
ules pour faire la soupe, des choines, du vin vieux et du
sucre.

– Bah ! dit-il, ce n-est rien que tout cela, mon pauvre J
acques.

– Faites excuse, monsieur le chevalier, dit Jean ; sans c
e bon vin, je crois qu-il s-en serait allé dans le pays de
s taupes.

– Ah ! ah ! tant mieux, tant mieux que mon remède ait opé
ré, mais autrement qu-importe ?
0482
Crotte de chien ou marc d-argent
Seront tout un au jour du jugement !

Cette fois-ci, je ris un brin plus fort, et le chevalier
s-en fut tout content, non pas sans que je l-eusse bien pr
ié de remercier fort pour moi la bonne demoiselle Hermine.

Un mois après, j-étais sur pied, faible encore, ne marcha
nt qu-à petits pas avec un bâton ; puis, peu à peu, mes fo
rces revinrent. Tandis que j-étais encore au lit, pensant
toujours à Lina et m-ennuyant fort de ne pas la voir, je p
arlais souvent d-elle à Jean qui avait toujours quelque pa
role pour me calmer et me faire prendre patience. Dans les
premiers jours que je fus en état de comprendre quelque c
hose, je lui demandai par quelle chance j-étais là, dans s
on lit, et alors il m-expliqua qu-on m-avait trouvé un mat
in dans la forêt, sur le grand chemin, gisant comme mort,
la figure et les mains pleines de sang. Tout ce que je lui
0483 dis de l-endroit où j-étais, l-accertaina que c-était
le comte de Nansac qui m-avait enlevé. Je sus alors que l
es pas entendus du fond de la basse-fosse étaient bien ceu
x des gendarmes, qui, sur la plainte du chevalier, faisaie
nt une perquisition dans le château avec le maire. Le comt
e les avait promenés partout, des caves aux galetas, et le
s avait conduits à la prison ; mais, comme la dalle qui fe
rmait l-oubliette était recouverte d-une épaisse couche de
poussière terreuse, ainsi que tout le pavé, ils ne s-étai
ent pas doutés, ni les uns ni les autres, qu-il y avait un
souterrain au-dessous. D-ailleurs, le maire était à la dé
votion du comte, et les gendarmes déjeunaient des fois au
château étant en tournée ; puis ce brigand, qu-ils savaien
t puissant, leur imposait, de sorte qu-ils firent leur aff
aire un peu pour la forme. Il faut dire aussi, pour leur d
écharge, que sans doute ils ne croyaient pas le comte capa
ble d-un coup pareil.

Mais le chevalier, prévenu par Jean, qui l-avait appris d
e quelques anciens, de l-existence d-une oubliette à l-Her
0484m, était revenu un soir à Montignac, et avait mis en b
ranle le juge de paix et les gendarmes pour faire de nouve
lles recherches, principalement au-dessous de la prison. L
es gendarmes, qui se sentaient quelque peu en faute, étaie
nt assez ennuyés, d-autant plus que cette affaire mettait
en rumeur tout Montignac où les gens ne sont pas bien capo
ns. Celui qui était le plus exaspéré, c-était ce vieux Cas
sius, dont nous avait parlé le chevalier. Il allait par la
ville, disant qu-il faudrait refaire la Révolution, puisq
ue la leçon n-avait pas été suffisante pour quelques-uns q
ui voulaient recommencer les tyranneaux de jadis.

Devant tout ce bruit et le parler ferme du chevalier, il
fut arrêté qu-une nouvelle perquisition serait faite le le
ndemain matin. Mais, dans la nuit, un exprès fut envoyé au
comte : par qui ? on ne l-a jamais su ; toujours est-il q
ue, le matin, on me trouva sur le grand chemin, comme j-ai
dit, ce qui coupa court à toute nouvelle recherche. Au su
rplus, la justice tenait si peu à éclaircir cette affaire
que je ne fus pas même interrogé.
0485
Pour moi, dès que la force et la volonté me furent revenu
es, je renouvelai en moi-même le premier serment que j-ava
is fait de me venger du comte de Nansac, et, dès lors, j-y
songeai toujours. Mais, auparavant, quelque chose me tour
mentait plus que la vengeance, c-était l-envie de revoir m
a Lina. Il me tardait de pouvoir marcher assez : aussi, dè
s que je le pus, malgré que Jean essayât de me faire repou
sser la chose au dimanche d-après, je fus à Bars, et j-att
endis la sortie de la messe comme d-habitude. La Bertrille
sortit d-abord seule, et, me voyant, vint vers moi.

– La Lina est là ? lui dis-je, sans autre compliment.

Elle me regarda d-un air si tristement étonné que quelque
chose me mordit au c-ur. Et, juste à ce moment, la Mathiv
e sortit de l-église habillée de deuil.

Je répétai ma question, dans une transe affreuse.

0486 La Bertrille me tira à l-écart :

– Alors, tu ne sais rien ?

– Mais quoi ? tu me fais mourir !

– Hélas ! mon Jacquou, tu ne verras plus la pauvre Lina !
– elle est morte !

– Ho ! Dieu ! fis-je, écrasé par cette nouvelle.

Lors la Bertrille m-emmena plus loin, sur un chemin écart
é, et me raconta ce qui était arrivé.

Pour garder son Guilhem, qui parlait toujours de s-en all
er parce qu-il voyait bien que lorsque la Lina serait maît
resse de ses droits, ce serait fini de rire, la Mathive, s
urmontant sa jalousie, voulait absolument le faire marier
avec sa fille. La pauvre petite résistait, bien entendu, d
e manière que c-étaient continuellement des trains dans la
0487 maison et des tapages qui faisaient mettre les voisin
s sur les portes. Ça en était venu à ce point que la Mathi
ve s-était adonnée à battre sa fille quasi tous les jours,
pour la forcer à consentir ; d-où il advint qu-un soir qu
-elle l-avait tabustée, souffletée, tirée par les cheveux
et battue tellement qu-elle en portait les marques à la fi
gure, la pauvre drole, épouvantée, s-était sauvée des main
s de sa misérable mère, qui était capable de la tuer quelq
ue moment. Venue en hâte aux Maurezies pour me dire qu-ell
e n-y pouvait plus tenir, et me consulter sur ce qu-il y a
vait à faire, elle trouva une voisine de nous à qui elle d
emanda où j-étais.

– Ah ! pauvre fille ! qui sait où il est ! voici trois jo
urs et trois nuits qu-âme vivante ne l-a vu : il était au
guet du lièvre, la nuit ; sans doute on l-aura assassiné e
t jeté dans le Gour.

Là-dessus, désespérée, la tête perdue, la pauvre Lina s-e
ncourut, remontant au-dessus de La Granval, et, le lendema
0488in, tandis qu-on me relevait sur le chemin, on trouvai
t ses petits sabots au bord du Gour-

Ayant ouï, je m-enfuis fou de douleur vers la forêt, et,
comme une bête blessée à mort, je me jetai dans un fourré
où je pleurai jusqu-au soir, sanglotant, mordant l-herbe,
et parfois hurlant de désespoir comme un loup enragé. Puis
, la nuit tombée, je revins aux Maurezies et je me couchai
sans souper.

De ce jour, je commençai à courir les villages le soir, d
ans les alentours de l-Herm, là où l-on avait le plus épro
uvé la malfaisance du comte de Nansac, comme Prisse, Les B
essèdes, Le Mayne, La Lande, Martillat, Le Laquens, La Bou
rdarie, Monplaisir et autres. Partout je rappelais les tyr
anniques vexations de ce gredin, ses méchancetés, la féroc
ité froide avec laquelle il abusait de sa force ; son inso
lence, celle de son fils et de leurs hôtes à l-égard des f
emmes : à chacun je ravivais le souvenir de ce qu-il avait
eu particulièrement à souffrir de cet odieux seigneur de
0489contrebande. Je tâchais de relever ces pauvres gens co
urbés sous cette tyrannie humiliante, de leur faire sentir
qu-ils étaient des hommes pourtant, et qu-ils seraient dé
barrassés de ce brigand, le jour où ils auraient le courag
e de lui résister et de prendre leurs fourches.

Tous étaient bien de mon avis, mais voilà, il y en avait
d-apoltronis, qui cherchaient à reculer le moment d-agir,
et ceux-là, tout en étant d-accord avec moi, soulevaient d
es difficultés, disant que le comte était bien puissant, q
u-il avait toujours fait ce qu-il avait voulu, et que s-at
taquer à lui c-était cracher contre le soleil et risquer l
es galères :

– Tu sais bien, mon pauvre Jacquou, qu-il en a coûté cher
à ton père pour s-être rebellé contre ce méchant homme !

– Ecoutez, leur disais-je alors, on ne condamnera pas aux
galères tous ceux de nos villages ; le chef paiera pour t
0490ous : eh bien ! je prends toute la coulpe sur moi ! D-
ailleurs, mes amis, les époques ne sont plus les mêmes ; n
ous ne sommes plus en 1815, nous sommes en 1830, et d-aprè
s ce que j-ai ouï dire à M. le chevalier de Galibert, de F
anlac – le roi des braves gens, celui-là ! – la révolution
n-est pas loin, par le fait de ceux qui voudraient nous r
amener au temps d-autrefois, comme le comte de Nansac.

Dans des affaires de ce genre, on est souvent obligé de f
aire attention à qui l-on parle, pour ne pas avoir de traî
tres avec soi ; mais ici, point de danger, le comte n-avai
t que des ennemis dans le pays, ses métayers plus que les
autres, peut-être, comme plus exposés à ses méchancetés :
aussi ne restaient-ils jamais plus d-une année chez lui.

Pendant trois mois, je suivis comme ça tout le pays pour
voir les gens. Enfin, à force de les prêcher, de les encou
rager, je finis par les tirer tous à ma cordelle. Lorsque
je les vis bien décidés, je leur assignai un rendez-vous p
our une nuit marquée, dans une friche au nord des Maurezie
0491s.

Dès les onze heures, j-étais là avec Jean et un de nos vo
isins. Je comptais qu-il viendrait une quarantaine d-homme
s ou cinquante, mais je fus bien étonné lorsque je vis arr
iver avec les hommes des femmes en assez bon nombre.

L-endroit était un petit plateau entouré de bois et loin
de tout chemin. Dans le sol pierreux, sablonneux, poussaie
nt quelques touffes de thlaspi, des immortelles sauvages,
et çà et là quelques genévriers d-un vert grisâtre. En un
endroit, sur la sombre bordure des taillis, un bouleau au
tronc argenté, semé là par le vent, semblait un revenant d
ans son linceul. Au milieu était un amas de pierres géante
s appelé : Peyre-Male, ou encore la Cabane du Loup, débris
d-un autel druidique abattu, selon le défunt Bonal, au te
mps de Tibère, qui faisait détruire les monuments de notre
antique culte national et mettre à mort ses prêtres. C-es
t là que la vieille Huguette, la sorcière du Cros-de-Morti
er, faisait ses sacrifices de nuit. Ceux qui requéraient s
0492es divinations se rendaient à cet endroit, portant, se
lon le cas, un coq ou une poule que la vieille saignait ap
rès un tas de simagrées. Ensuite, ayant aspergé les pierre
s du sang de la bête, elle lui ouvrait le ventre d-un coup
de couteau et farfouillait dedans au clair de lune, afin
de tirer, au vu du c-ur et du foie, des pronostics sur l-a
ffaire pour laquelle on la consultait.

La sorcière est morte maintenant, et les sacrifices de po
ulaille ont cessé, mais il y a encore des vieux qui en ont
été témoins.

A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se
grouper autour de la Peyre-Male, et attendaient appuyés su
r leurs lourds bâtons. Lorsque je vis que tout le monde ét
ait arrivé, je me levai, et, m-adressant aux femmes, je le
ur demandai ce qu-elles venaient faire là.

– Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n-ay
ons rien à venger ?
0493
– Nous crois-tu plus couardes que les hommes ? ajouta une
autre.

– A la bonne heure, donc, puisqu-il en est ainsi !

Et alors, monté sur une de ces grosses pierres, je refis
amplement mes premiers prêches des villages, et je montrai
très clairement la triste situation où nous étions. Tandi
s que je parlais, récapitulant longuement les griefs de to
ut le pays contre le comte de Nansac, mes paroles ravivaie
nt les blessures de tous ces pauvres gens, et je voyais da
ns l-ombre reluire leurs yeux. C-était une chose curieuse
que ces paysans assemblés la nuit dans cet endroit sauvage
. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de vestes en drog
uet, blanchies par l-usure, de vieilles blouses décolorées
, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d-
étoffe burelle, pétassées de morceaux disparates. Quelques
vieux, comme Jean, avaient de mauvaises limousines effilo
chées par le bas, et d-autres pauvres diables de loqueteux
0494 étaient à demi couverts de haillons n-ayant plus ni f
orme ni couleur. La plupart étaient coiffés de bonnets de
coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, troués
souvent, qui laissaient échapper d-épaisses mèches de che
veux. D-autres avaient de grands chapeaux périgordins rond
s aux bords flasques, déformés par le temps et roussis par
le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nu
s dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femme
s abritaient leurs brassières d-indienne et leurs cotillon
s de droguet sous de mauvaises capuces de bure, ou se couv
raient les épaules d-un de ces fichus grossiers qu-on appe
lait en patois des coullets.

C-était bien, là, la représentation du pauvre paysan péri
gordin d-autrefois, tenu soigneusement dans l-ignorance, m
al nourri, mal vêtu, toujours suant, toujours ahanant, com
ptant pour rien, et méprisé par la gent riche.

Quand j-eus fini mon oraison, je demandai :

0495 – Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains,
il ne faut que vouloir. -tes-vous bien décidés à vous ven
ger du brigand de Nansac ? à jeter bas sa malfaisante puis
sance ? à vous débarrasser pour toujours de cette famille
de loups ?

– Oui ! oui ! dirent-ils tous d-une voix sourde.

– C-est très bien !

Et alors, les faisant tourner tous vers le château de l-H
erm, je les fis jurer à l-antique manière de nos ancêtres,
comme ma mère m-avait fait jurer jadis. Tous comme moi cr
achèrent dans leur main droite et, après y avoir tracé une
croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendire
nt ouverte en disant à demi-voix après moi :

– A bas les Nansac !

– C-est bien, mes amis ; et maintenant, que chacun se tie
0496nne prêt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon,
lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacé
s, suivis d-un autre coup prolongé, arrivez tous vitement
ici : la vengeance sera proche et notre délivrance sera so
us notre main !

Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s
-en revint dans son village.

Un jeune drole de Prisse, adroit et hardi, guettait le ch
âteau et me tenait au courant de ce qui s-y passait. Un so
ir, comme nous finissions de souper, Jean et moi, je le vi
s arriver :

– Tous les messieurs qui étaient au château sont partis ;
le fils du comte s-en est retourné à Paris, à ce qu-il pa
raît. Il n-y a plus maintenant que le comte, les demoisell
es, le chapelain, les gardes et les domestiques.

– Ah ! fis-je en me levant, le jour est donc venu ! Voici
0497, garçon : tu vas courir à La Lande et au Mayne, et tu
diras à François de chez le Bourru et au grand Micheou de
répéter mon coup de corne lorsqu-ils l-ouïront. Ensuite d
e ça, tu iras te cacher aux abords du château, et quand, a
yant fait le tour des fossés, tu verras que toutes les lum
ières sont éteintes, tu viendras me retrouver à la Peyre-M
ale : tiens, bois un coup et va.

Et, lui ayant donné un plein verre du vin qui nous restai
t de celui que le chevalier avait envoyé, le drole l-avala
d-un trait, passa sa main sur ses babines et repartit cou
rant.

Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean, le mien ay
ant disparu lors de mon affaire, et je m-en fus tout droit
au plateau de Peyre-Male. C-était vers la fin du mois de
mai. Il avait plu dans la journée ; de gros nuages noirs g
lissaient lentement dans le ciel, cachant les étoiles, et
la lune était couchée, de sorte qu-il faisait très brun. J
e marchais doucement, calculant en moi-même comment il fal
0498lait s-y prendre pour réussir.

Mon dessein était d-attaquer le château et, après l-avoir
pris, d-y mettre le feu, afin de purger le pays de cette
famille de brigands. J-espérais bien, dans l-assaut, trouv
er le comte et le tuer à son corps défendant, car tout le
mal qu-il avait fait, rien qu-à moi, méritait la mort ; et
combien d-autres avaient été ses victimes ! Celui-là, je
me le réservais ; il me semblait que, de par la haine enve
nimée que je lui portais, il m-appartenait. Aussi comptais
-je faire l-impossible pour l-avoir en face de moi, pour l
-abattre à mes pieds dans le feu de la colère, dans la cha
leur de la bataille ; et ma raison dernière de le désirer
tant, c-est qu-en me sondant la volonté, je sentais que si
on le faisait prisonnier je ne pourrais jamais, de sang-f
roid, le tuer, ni le laisser tuer, impuissant et désarmé.
Et cela même, quoique ma haine protestât, me remplissait d
e fierté, parce que je me trouvais supérieur au misérable
qui avait voulu me faire mourir à petit feu, comme on dit,
après m-avoir pris en un lâche guet-apens.
0499
Et, réfléchissant à ça, je me disais que si le comte se t
irait vivant de là, son affaire n-en serait guère moins em
pirée. C-est que depuis quelque temps il courait sur lui d
es bruits de ruine ; on disait qu-il avait mangé toute sa
fortune, ce qui était bien croyable, avec la vie qu-il men
ait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mo
is il venait des huissiers au château, qui n-étaient pas t
rop bien reçus, à telles enseignes que l-un d-eux, ayant p
arlé de verbaliser, fut obligé de sauter dans les fossés,
et de se sauver ayant de l-eau et de la vase jusqu-aux ais
selles. Cela étant, sa ruine serait achevée par l-incendie
du château, car les compagnies d-assurances, toutes nouve
lles alors, étaient encore inconnues dans nos pays ; et ce
serait peut-être pour cet homme orgueilleux, pour ce tyra
n féroce, une punition plus griève que la mort, d-être ain
si réduit à la pauvreté et à l-impuissance.

Une autre chose m-occupait. J-étais sûr que ça n-irait pa
s tout seul, et que le comte et ses gens ne se laisseraien
0500t pas déloger sans résistance, et je cherchais les moy
ens d-y arriver sans trop exposer mon monde. Tout de suite
je compris que pour cela il fallait brusquer l-attaque du
château endormi et la mener vivement. Je pensai longtemps
à la manière dont il fallait s-y prendre, et, après avoir
tout bien pesé et examiné, mon plan étant arrêté dans ma
tête, j-attendis.

Le temps était doux ; la terre mouillée et attiédie ferme
ntait. Un petit vent passant légèrement sur la friche fais
ait frissonner les herbes grêles et m-apportait la senteur
des bois humides, des bourgeons ouverts, et l-odeur charr
iée de loin des buissons blancs fleuris le long des chemin
s. Sous l-amoncellement des énormes pierres sur lesquelles
j-étais assis, un rat dans son trou grignotait quelque ch
âtaigne de sa provision hivernale. Parfois un oiseau de nu
it traversait le plateau de son vol lourd et silencieux en
jetant un appel mélancolique à sa femelle. Dans cette nui
t embaumée, on percevait comme la germination du renouveau
de la terre fécondée, incitant tous les êtres à aimer. Et
0501 lors, mes pensées se tournèrent vers la défunte Lina
: mes regrets amers se mêlaient, avec des mouvements de co
lère contre ses bourreaux, au cher souvenir de ma pauvre b
onne amie, et je rêvai longtemps la tête dans mes mains.

Un pas rapide à l-orée de la friche me fit dresser en pie
ds ; c-était le drole de Prisse.

– Tout le château est endormi, me dit-il.

– Ça va bien, fils.

Et, embouchant ma corne, j-envoyai successivement du côté
de La Lande et puis du Mayne trois coups brefs, suivis d-
un quatrième qui s-en alla en mourant, comme le mugissemen
t d-un b-uf tombant sous la masse du boucher.

Aussitôt, deux cornes me répondirent, jetant dans la nuit
le sinistre appel. Bientôt les plus proches arrivèrent, e
t trois quarts d-heure après, tous les gens des villages é
0502taient là, une nonantaine environ en comptant les femm
es qui portaient des bâtons, des sarcloirs, des aiguillons
. Les hommes, eux, étaient armés de fusils, de fourches-fe
r, de gibes, de haches, et le forgeron de Meyrignac avait
porté le plus gros marteau de sa boutique.

Les voyant tous là, je les rassemblai en cercle, et, me m
ettant au milieu, je leur expliquai d-abord que, pour réus
sir sans trop s-exposer, il fallait faire promptement. La
première porte, celle de la cour, ne fermant qu-au verrou,
serait ouverte doucement par un homme qui traverserait da
ns l-eau et grimperait au mur des fossés en s-accrochant a
ux petits arbres qui avaient poussé entre les pierres. Mai
s la porte d-entrée du château était faite d-épais madrier
s de chêne, armée de gros clous de défense, solidement clo
se avec une forte serrure, et barrée en dedans de deux gro
sses pièces de bois. Attaquer cette porte à coups de hache
, ça n-était pas aisé à cause des clous ; l-enfoncer avec
le lourd marteau du forgeron ne serait pas facile non plus
, et en tout cas ce serait long et, pendant ce temps-là, l
0503e comte et les gardes, sans parler des demoiselles qui
maniaient très bien une arme, nous fusilleraient par les
meurtrières : il fallait donc un engin puissant.

– Savez-vous, par là, une grosse poutre ? quelque arbre c
oupé puis ébranché ?

– A l-Herm, dans le village, me dirent les uns, le vieux
Bertillou fait monter une grange ; il y a de forts chevron
s.

– C-est bien notre affaire. Trente hommes des plus forts,
leurs mouchoirs roulés comme ceux des droles qui font à l
a chatemitte, et noués deux à deux, porteront le chevron,
quinze de chaque côté. Lorsqu-ils seront dans la cour, ils
courront de toute leur vitesse sur la porte du château et
la choqueront avec le bout du chevron qui dépassera un pe
u les hommes de devant. Comme il est sûr qu-elle ne tomber
a pas du premier coup, ils reculeront en arrière pour pren
dre du champ et recommenceront la même man-uvre. Pendant c
0504e temps-là, cinq ou six de ceux qui ont des fusils sur
veilleront les meurtrières qui défendent l-entrée et tirer
ont dedans s-ils voient passer un canon de fusil. En même
temps, vingt hommes, qui auront pris en passant dans le vi
llage toutes les échelles des greniers, traverseront les f
ossés du côté de Prisse et escaladeront les croisées vitem
ent pour diviser ceux du dedans, tandis que quelques-uns,
se répandant tout autour du château, tireront des coups de
fusil dans les vitres et mèneront grand bruit : de cette
manière, le comte et ses gens ne sauront où donner de la t
ête, et nous les aurons.

Tout ça bien expliqué, j-assignai à chacun son poste, et,
tout étant convenu, j-ajoutai :

– Et qu-il soit bien entendu qu-on ne touchera pas à un b
outon dans le château. Nous sommes de braves gens qui nous
vengeons, et non des voleurs !

– Oui ! oui ! firent-ils tous à demi-voix.
0505
Alors, je demandai :

– Quelle heure est-il, vous autres ?

Les vieux levèrent les yeux au ciel, et, entre deux nuage
s, regardèrent la position des étoiles.

– Il doit être environ les onze heures, dirent quelques-u
ns.

– Partons, et ne faisons pas de bruit.

Au moment de me mettre en route, je sentis quelqu-un qui
me prenait le bras et je me retournai :

– Ah ! mon pauvre Jean, je vous avais bien dit de rester
tranquille dans votre lit et de laisser faire les jeunes !

0506 – Donne-moi le fusil, me répondit-il : il ne ferait q
ue te gêner pour commander tout. Moi, j-ai bon -il encore,
j-aviserai aux meurtrières : laisse-moi faire, j-ai plais
ir de voir forcer ce loup dans son repaire.

– Comme vous voudrez, donc !

Et, lui donnant le fusil, nous partîmes.

Nous marchions en silence. On n-oyait que le bruit sourd
d-une troupe foulant la terre, et le froissement des branc
hes, lorsque nous traversions les taillis. Une fois sur le
grand chemin qui vient de Thenon et passe contre l-Herm,
nous fîmes plus doucement encore, et, à mesure que nous ap
prochions, chacun prenait plus de précautions. Les femmes
même, quoique babillardes, ne disaient mot. A deux cents p
as avant de sortir de la forêt qui venait jusqu-au village
, ceux qui devaient porter le chevron, ayant arrangé leurs
mouchoirs, se mirent ensemble. Ceux qui devaient écheler
le château en firent autant, et tout le monde se remit en
0507marche.

Les chiens des villages de Prisse et de l-Herm avaient ét
é enfermés dans les étables ou les maisons, de manière que
leurs abois ne firent pas trop de bruit. Tandis que ceux
qui avaient été désignés pour ça allaient chercher les éch
elles dans les granges, nous autres tous, nous attendions.
Le temps était toujours couvert et doux. Au milieu des vi
gnes, des pêchers difformes s-entrevoyaient vaguement dans
l-ombre. Au bord des terres, les noyers branchus haussaie
nt leurs têtes rondes vers le ciel gris. Autour des maison
s, des chènevières répandaient leur odeur forte. Au long d
-une cour, un sureau fleuri poussé sur un vieux mur embaum
ait l-air et, près de là, dans le silence de la nuit, un r
ossignol chantait bellement. Le c-ur me battait en ce mome
nt ; non que j-eusse peur pour moi : depuis la mort de ma
pauvre Lina, la vie ne m-était rien, et je l-aurais donnée
bon marché ; mais je craignais pour tous ces braves gens
qui me suivaient, et je redoutais de ne pas réussir, sacha
nt bien qu-en ce cas le comte leur en ferait payer les pot
0508s cassés.

Cependant, les autres étant revenus avec les échelles, je
chassai ces idées et je ne pensai plus qu-à l-exécution.
En passant devant chez Bertillou, ceux qui avaient noué le
urs mouchoirs prirent le plus gros chevron et avancèrent l
entement, marchant au pas, silencieusement, sur la bruyère
qui pourrissait dans les chemins du village. Alors, passa
nt au-devant, je fis descendre un drole leste dans les fos
sés et bientôt la porte de l-enceinte fut ouverte. Mais, m
algré toutes les précautions, tout ça ne pouvait se faire
sans quelque bruit, en sorte que les grands chiens courant
s du comte hurlèrent au fond de leur chenil. Heureusement,
comme ça arrivait souvent, les gens du château n-y firent
pas attention.

A ce moment, le chevron arriva, cheminant comme un monstr
ueux mille-pattes, et entra dans la cour. A quinze pas, le
s hommes se mirent à courir, fonçant sur la porte, et lui
portèrent un rude coup qui retentit dans la tour de l-esca
0509lier, mais elle ne céda pas. Tandis que nos gens reven
aient en arrière pour prendre du champ, des têtes effarées
apparurent aux croisées du château, des cris se firent en
tendre et bientôt des lumières coururent partout à l-intér
ieur. A ce moment un second coup de chevron ébranla la por
te.

– Courage, mes amis ! elle va céder ! m-écriai-je.

Au même instant, des coups de fusil furent tirés par quel
ques-uns des nôtres apostés autour du château, et ceux qui
étaient montés aux échelles brisèrent les fenêtres à gran
d bruit.

Pendant que les porteurs du chevron reculaient pour choqu
er de nouveau la porte, des canons de fusil passèrent par
les meurtrières qui défendaient l-entrée, et plusieurs cou
ps de feu éclatèrent, tirés tant du dedans que par les nôt
res. Les femmes se mirent alors à crier, voyant un homme b
lessé lâcher le chevron ; mais une belle gaillarde robuste
0510 galopa le remplacer. De cette même décharge, je me se
ntis cinglé à la joue et à l-épaule, mais je n-y pris gard
e, dans la grande excitation où j-étais.

– Hardi ! criai-je, cognez ferme ! la porte va tomber, ce
tte fois !

Alors, d-un élan vigoureux, s-animant par leurs cris, nos
hommes coururent sur la porte qui céda, la serrure arrach
ée, les barres brisées, les gonds tordus. Comme elle tenai
t encore quelque peu, le faure acheva de la faire tomber a
vec son lourd marteau.

– En avant !

Et empoignant la hache d-un homme, je m-élançai dans l-es
calier, suivi de tous ceux qui étaient là, quelques-uns av
ec des lanternes, et enjambant les degrés quatre à quatre.
Je fus bientôt au palier du premier étage, où étaient le
comte et ses filles, ainsi que Mascret, tous à demi vêtus
0511et se dépêchant de recharger leurs armes.

– Ah ! brigand ! m-écriai-je en me précipitant sur le com
te, la hache levée.

Lui, n-ayant pas fini de recharger son fusil, le prit par
le canon et essaya de m-assommer d-un coup de crosse.

Heureusement, je le parai avec ma hache, qui en retomba ;
puis, aussitôt la levant de nouveau, dans un élan furieux
, sans faire attention aux bourrades que Mascret et la plu
s jeune fille m-ajustaient par les côtes, à grands coups d
e canon de fusil, j-envoyai au comte un coup qui devait lu
i fendre la tête. Il fit un grand saut en arrière, évita l
e coup, et se trouva près de la porte d-entrée de la grand
e salle, où, heureusement pour lui, il fut saisi, et aussi
le garde, par ceux de nos gens qui avaient escaladé les c
roisées en repoussant le piqueur et les autres domestiques
.

0512 – Ah ! mes amis, vous me faites tort ! dis-je, en aba
issant ma hache, ne voulant pas le frapper maintenant qu-i
l était hors d-état de se défendre.

« Qu-on ne fasse de mal à personne maintenant ! ajoutai-j
e, en m-apercevant que le comte et les autres étaient malm
enés un peu fort.

Trois des demoiselles, voyant leur père pris, s-étaient s
auvées à l-étage au-dessus ; mais la plus jeune, qu-on app
elait Galiote, se défendait encore comme un vrai diable, e
t repoussait à coups de crosse ceux qui voulaient la désar
mer. Pour l-avoir sans la blesser, on arracha un grand rid
eau d-une fenêtre de la salle et on le lui jeta dessus. Pe
ndant qu-elle cherchait à s-en dépêtrer, on lui ôta son fu
sil, et on la mit dans l-impossibilité de faire de mal à p
ersonne.

Après que le comte, Mascret, le piqueur et les autres eur
ent les mains attachées avec des cordons de rideaux, on le
0513s fit tous descendre dans la cour. Puis, suivi de quel
ques hommes, je montai l-escalier pour rechercher les troi
s autres demoiselles qui, moins braves que leur cadette, s
-étaient enfuies. Après plusieurs portes barricadées qu-il
fallut enfoncer, on les trouva cachées au fond d-un cabin
et, derrière des robes accrochées au mur. Tremblantes de p
eur, elles se jetèrent aux pieds de ces paysans qu-elle av
aient tant de fois maltraités.

– Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne sommes pas de la
race des Nansac, pour insulter ou battre des femmes : all
ez vous vêtir et revenez promptement.

Et je descendis. Dans la cour noire, où brillaient seulem
ent quelques lanternes portées par des paysans, le comte é
tait là, les mains liées, n-ayant sur lui que son pantalon
et sa chemise toute en loques. Près de lui, épeurés, se t
enaient les gens du château ; et tous ceux des villages, h
ommes et femmes, les entouraient et leur reprochaient leur
s méfaits avec des injures et des gestes menaçants ; quelq
0514ues-uns même commençaient à crier qu-il fallait faire
passer le goût du pain au Nansac. Lui, très pâle, tâchait
d-assurer sa contenance devant la « paysantaille », comme
il avait coutume de dire, mais on voyait tout de même qu-i
l rageait et tremblait en même temps de se sentir à la mer
ci de cette foule irritée qui grossissait maintenant des v
ieux et des petits droles des villages, réveillés par les
coups de fusil.

Quand j-arrivai, une femme en cheveux gris, celle qui m-a
vait répondu la première, là-bas, à la Peyre-Male, écartai
t les gens, et, furieuse, envoya au comte un coup de bâton
qui lui tomba sur le cou au mouvement qu-il fit :

– Foutu gueux ! ma drole est perdue par la faute de ton c
oquin de fils : tu vas payer pour lui !

Et à cette voix s-en joignaient d-autres, clamant leurs g
riefs au comte, et, dans la colère, lui portant les poings
sous le nez, cependant que l-un le tenait déjà à la gorge
0515 et que les bâtons et les serpes se levaient sur sa tê
te : il était temps d-arriver.

Le sang découlait de ma joue, et je sentais ma blessure d
e l-épaule saigner sous ma veste ; mais, malgré ça, j-écar
tai la foule, et, levant le bras, je criai :

– Arrêtez !- Jusqu-ici, braves gens, je vous ai bien cons
eillés, n-est-ce pas ? Eh bien ! écoutez-moi encore !- Vou
s avez tous à vous plaindre de cet homme et des siens ; il
n-est pas de coquineries qu-il ne vous ait faites-

– Oui ! oui !

Et tous autour du comte, le poing tendu, ou brandissant u
ne arme, lui crachaient ses canailleries à la face.

– Mais toi, Jacquou, me cria une femme, tu as le plus à t
e plaindre de tous !

0516 – C-est vrai, Nadale ; cet homme est la cause que mon
père est mort aux galères ; que ma mère est morte de misè
re, désespérée ; que ma pauvre Lina s-est allée jeter dans
le Gour, me croyant disparu à tout jamais ; pour moi, il
m-a tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond de l-ou
bliette de la prison, et si je n-y suis pas crevé de faim,
lentement, mangé demi-vivant par les rats, c-est grâce au
chevalier de Galibert-

« Ah ! tu nies, gredin ! – fis-je en voyant le comte seco
uer la tête.

« Allez avec une échelle dans la prison – dis-je à trois
ou quatre autour de moi – levez la dalle et descendez dans
ce tombeau, vous y trouverez les morceaux des cordes qui
m-attachaient et que j-ai usées à grand-peine contre les m
urailles, et vous y verrez aussi des os pourris et tombant
en poussière, de quelque malheureux qui y a été jeté autr
efois.

0517 Tandis que ceux-là allaient à la prison, je me donnai
garde de la plus jeune fille du comte. Elle était là près
de lui à moitié vêtue, dans une attitude crâne. Ses épais
cheveux fauves brillaient comme des louis d-or et retomba
ient en masse sur ses épaules nues ; sa bouche serrée expr
imait le mépris, les ailes de son nez un peu recourbé se g
onflaient de colère, et ses yeux d-un bleu sombre m-envoya
ient un regard haineux, pénétrant comme une lame d-épée.

Mais, en ce temps-là, je n-avais pas froid aux yeux non p
lus, et je la regardai fixement sans ciller. C-était une b
elle fille de dix-huit ans, grande, bien faite et hardie,
qui se tenait là, sans honte et sans embarras, à demi nue
au milieu de tout ce monde. Non pas qu-elle fût dévergondé
e, car elle était la seule des quatre s-urs dont on ne dît
rien, mais cette attitude venait de son dédain pour tous
ces paysans qui à ses yeux n-étaient pas des hommes.

Moi, j-eus honte pour elle, et je lui dis :

0518 – Allez vous vêtir.

Elle me dévisagea sans répondre, les bras nus toujours cr
oisés sur sa poitrine, et ne bougea pas.

– Emmenez votre demoiselle, dis-je à une des chambrières,
ou bien je vais la faire habiller par nos femmes, tout d-
abord.

Alors elle se décida, mais si ses yeux avaient été des pi
stolets, j-étais mort.

Cependant les hommes étaient revenus et rapportaient de l
-oubliette des bouts de corde et des débris d-ossements.

– A cette heure, nieras-tu ? méchant Crozat !

Il devint encore plus pâle, ferma les yeux et ne répondit
pas.

0519 – Il faut le pendre ! mille dieux ! il faut le pendre
! criaient quelques-uns.

– Si nous le pendons, m-écriai-je, il ne souffrira qu-un
court instant, dans deux minutes tout sera fini : nous avo
ns mieux. Vous avez tous vu près de la Vézère, en allant à
la dévotion de Fonpeyrine, les ruines du château de Reign
ac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait là, avant la Ré
volution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les fe
mmes, qu-on l-appelait dans le pays :le bouc de Reignac. E
h bien ! ces ruines, c-est mon grand-père qui les a faites
avec les gens de Tursac, fatigués des malfaisances de ce
misérable. Lorsqu-on lui eut brûlé son château, le bouc de
Reignac, déjà perdu de dettes, traîna dans le pays quelqu
e temps et finit par crever de rage et de misère : ainsi s
e débarrassa-t-on de lui.

« Puisque vous êtes tous d-accord que j-ai le plus à me p
laindre de cet homme, laissez-moi en faire justice. La plu
s grande punition pour lui, pire que la mort, c-est d-être
0520 ruiné, de traîner, lui si fier, si orgueilleux, une e
xistence méprisée ; ce qui arrivera de force, car, sans le
sou, il n-aura plus d-amis, attendu que les autres nobles
ne l-aiment ni ne l-estiment non plus que les paysans.

Ici le comte essaya de ricaner.

– Tu le sais bien, Crozat, qu-ils ne te prennent pas pour
un des leurs ! qu-ils se souviennent de ton grand-père, l
e porteur d-eau auvergnat !

Et je repris :

– De même que les gens de Tursac ont brûlé Reignac, il no
us faut brûler l-Herm. L-abolition totale de ce repaire de
bandits achèvera de ruiner ce prétendu seigneur, qui s-en
ira mendier de château en château une pitié méprisante qu
i sera son plus grand châtiment !-

« Croyez-m-en, mes amis ! Je suis d-une race où l-on s-y
0521connaît. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef
d-une troupe de Croquants, brûlait les châteaux des noble
s, tyrans du pauvre paysan, et c-est de celui-là que nous
vient ce sobriquet de Croquant ! Mon grand-père brûla Reig
nac, comme je viens de le dire ; moi, j-ai commencé, il y
a treize ans, en brûlant la forêt de l-Herm et, aujourd-hu
i, je vais faire flamber le château !

– C-est ça ! c-est ça !

– Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, da
ns les salles du bas ; montez de la cave les barriques d-e
au-de-vie, l-huile du bac, et nous allons voir un beau feu
de joie !

Tandis que les gens couraient à l-ouvrage, la chambrière
sortit du château et vint vers moi.

– Mademoiselle ne veut pas descendre.

0522 – J-y vais, répondis-je, venez me montrer où elle est
.

Arrivés en haut, je vis la jeune fille habillée, et assis
e dans un coin de la chambre.

– Il faut descendre, lui dis-je : nous allons brûler le c
hâteau.

Elle me regarda durement, sans répondre.

– Si vous ne venez pas de bon gré, vous viendrez de force
.

Et je m-avançai vers elle.

A ce moment, elle leva un petit poignard sur moi et essay
a de me frapper ; mais je lui attrapai le poignet à la vol
ée et je la désarmai.

0523 – Quoique vous me le donniez un peu par force, je le
garde pour le moment ! dis-je en mettant le poignard dans
la poche de ma veste.

Et, en même temps, la saisissant à bras-le-corps, je l-em
portai, nonobstant sa résistance.

Ce que c-est que l-homme ! Malgré toute ma haine pour le
comte de Nansac, haine qui rejaillissait sur les siens, en
emportant cette belle créature à travers les salles et le
s corridors, j-étais ému. Le souffle de son haleine sur ma
figure, et contre moi ce corps superbe se mouvant pour m-
échapper, me faisaient passer dans le cerveau de ces folie
s brutales de soudards prenant une ville d-assaut. La vue
du sang qui coulait de ma joue, tombant sur le front de la
Galiote, achevait de me griser. Et puis nous étions seuls
: la chambrière avait dégringolé les escaliers, épouvanté
e à la pensée du feu. Je m-arrêtai en traversant un corrid
or.

0524 – Tenez-vous tranquille ! lui dis-je rudement en plon
geant mes yeux dans les siens et en la serrant plus fort,
tandis qu-elle cherchait à me griffer.

Elle comprit, et ne bougea plus ; un instant après, je la
déposais sur ses pieds, près de son père.

Puis, tout étant prêt, je pris une lanterne à un homme ;
mais, au moment où j-allais vers la grande salle, une voix
s-écria :

– Et le capelan ?

Foutre ! personne n-y avait songé.

– Allez donc le quérir, dis-je, et faites vite.

Un moment après, le gros dom Enjalbert arriva dans la cou
r, traîné par trois ou quatre hommes qui l-avaient découve
rt caché dans les galetas. Le malheureux criait comme un p
0525orc qu-on va saigner, ne s-interrompant que pour deman
der grâce d-une voix piteuse.

– Allons, tais-toi, braillard ! ne vois-tu pas tous les a
utres sur pied ?- Il n-y a plus personne ? Alors, en avant
!

Et, entrant dans le château, je défonçai à coups de hache
deux barriques d-eau-de-vie qui se répandirent sur le pla
ncher, puis j-y mis le feu, et je ressortis.

A travers les croisées, ouvertes pour aviver le feu, on v
oyait la flamme bleuâtre s-élever, frôlant les murs, envel
oppant les meubles, grimpant aux rideaux. et enflammant le
s fagots entassés dans la grande salle. Un quart d-heure a
près, un énorme bûcher flambait jusqu-au plafond, et l-inc
endie attaquait les pièces voisines. Les baies s-illuminai
ent successivement à mesure que le feu gagnait, et, une he
ure après, tout l-intérieur n-était plus qu-une immense fo
urnaise, vomissant par les ouvertures des torrents de flam
0526mes qui, comme des langues ardentes, léchaient les mur
s extérieurs. Puis le feu s-élançant à l-escalade gagna le
s hauts étages, et bientôt les vieilles charpentes de chât
aignier, chauffées à force, prirent feu comme des allumett
es de chènevottes. Alors les ardoises commencèrent à pleuv
oir dans la cour, surchauffées par les lambris qui brûlaie
nt : il fallut se reculer. Enfin, la couverture s-étant ef
fondrée avec fracas, les flammes montèrent dans les airs p
ar les travées, jetant au loin sur les coteaux des reflets
rougeâtres, tandis qu-à Rouffignac et à Saint-Geyrac le t
ocsin sonnait à coups précipités.

– Oui ! oui ! sonnez ! sonnez !

Lorsque les gens réveillés par les cloches voyaient que c
-était le château de l-Herm qui brûlait, ils ne se dérange
aient pas, disant : « Ça n-est pas un grand malheur ! » Et
, s-il en venait quelques-uns, c-était par curiosité.

Quoique ces vieux bois flambassent à plaisir, les poutres
0527 et les chevrons, très forts, résistèrent longtemps ;
mais pourtant, sur le matin, la charpente s-affaissa, entr
aînant les restes des poutres des étages inférieurs et fai
sant jaillir vers le ciel des milliasses d-étincelles. Alo
rs il ne resta plus entre les murs calcinés que des débris
de bois noircis brûlant sur un grand amas de braise.

A ce moment, j-entendis deux hommes se chamailler derrièr
e moi, et, me retournant, je vis qu-ils se disputaient un
fusil double, enlevé à ceux du château.

– Ce n-est pas la peine de débattre entre vous de la chap
e à l-évêque, mes amis. Vous savez ce qui est convenu : nu
l n-emportera un bouton.

Et, prenant le fusil, j-allai le lancer dans le feu par u
ne croisée, et je revins.

– Maintenant que justice est faite, qu-on laisse aller to
ut ce monde ! dis-je en montrant le comte et les siens, bl
0528êmes et frissonnants sous l-air frais du matin, malgré
le brasier ardent d-où montaient quelques nuages de fumée
bleuâtre.

Lorsque, une fois déliés, ils se furent éloignés, se diri
geant vers leur plus proche métairie, j-ajoutai :

– Et vous autres tous, gardez la recordance que moi seul
ai mis le feu au château, rejetez sur moi ce qui s-est pas
sé, je prends tout sur mon compte.

Là-dessus, comme je pensais bien que je ne tarderais pas
à recevoir la visite des gendarmes, je m-en fus tout droit
à Thenon, avec deux autres blessés, pour nous faire tirer
les balles de la chair.

Le lendemain, à la pointe du jour, on heurta fortement à
la porte. Jean se leva et revint disant :

– Les gendarmes sont là.
0529
– Dites-leur que j-y vais.

Et, m-étant habillé, je lui donnai le poignard de la demo
iselle Galiote :

– Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir !

Les gendarmes, m-ayant enchaîné les mains, me mirent entr
e eux, et s-en furent vers Prisse, puis à l-Herm, faisant
se musser les petits droles épeurés. Après qu-ils eurent r
assemblé tout le monde dans l-enceinte du château, devant
les ruines fumant encore, le juge de paix et le maire comm
encèrent des interrogats à n-en plus finir. Mais ça n-étai
t pas chose facile : il fallait arracher les réponses aux
gens, comme avec un tire-bouchon ; et encore, ça ne les av
ançait guère, car ces réponses ne disaient pas grand-chose
. Pour moi, j-avouai hautement que j-étais le seul coupabl
e, que j-avais tout fait ; mais ils disaient que ça n-étai
t pas possible, pour ce qui était de la prise du château.
0530Enfin, sur les renseignements du maire et les dénoncia
tions du comte, d-après les ordres du juge les gendarmes r
amassèrent au petit bonheur cinq ou six paysans, de ceux r
éputés mauvaises têtes, méchants sujets, et, nous ayant en
chaînés deux par deux, nous emmenèrent à Montignac. Le mat
in, on nous tira de bonne heure d-un endroit puant où nous
avions couché sur la paille, pour nous conduire à Sarlat.

Au juge d-instruction qui nous interrogea, je répondis, c
omme au juge de paix, que c-était moi qui avais tout fait,
allumé le feu, et le reste : les autres, comme il était c
onvenu, me mirent tout sur le dos. Cependant, comme ça n-é
tait pas possible, le juge s-entêta à nous faire avouer ;
mais il avait affaire à de plus têtus que lui. Alors il no
us laissa tranquilles quelques jours, et une grande enquêt
e commença. Tous ceux des villages d-autour de l-Herm fure
nt mandés à la mairie de Rouffignac, où siégeaient le proc
ureur, le juge d-instruction et un greffier, assistés des
estafiers de la justice. Mais ils ne salirent guère leur p
0531apier à écrire les réponses : personne ne savait rien
; tous étaient venus oyant le tocsin, ou voyant le feu ; q
uant à ce qui s-était passé avant, personne n-avait rien v
u. Cependant, comme ces messieurs ne voulaient pas rentrer
bredouilles, on tria encore dans tout ce monde trois homm
es qui vinrent nous rejoindre à la prison de Sarlat.

Nous n-étions pas trop mal dans cette prison. Le geôlier,
seul pour tous les prisonniers, se faisait aider par sa f
ille à nous apporter la soupe. Cette fille était une grand
e pâle, qui avait l-air d-être poitrinaire. Elle s-intéres
sait fort à nous ; à moi surtout, qu-elle prenait, je croi
s, pour un chef de bandits célèbre. De temps en temps, ell
e m-apportait des compresses pour mettre sur mon épaule qu
i me cuisait fort, et sous prétexte de voir si nous ne che
rchions pas à nous sauver, elle venait dix fois le jour à
une fenêtre grillée qui donnait sur la petite cour, entour
ée de hauts bâtiments, où nous sortions, et me faisait par
t de ce qui se disait en ville sur notre compte. Sur sa de
mande, je lui racontai mon histoire qui l-intéressa tellem
0532ent qu-un soir elle me proposa de me faire sauver.

– Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien obligé de
ça et je n-oublierai jamais votre bon c-ur ; mais vous pen
sez bien que je me ferais couper le cou plutôt que d-aband
onner ceux qui m-ont suivi ; et puis votre père en pâtirai
t fort, vous entendez bien ?

On nous garda plus d-un mois et demi à Sarlat. Dans les c
ommencements, le juge nous faisait venir pour nous interro
ger quasi tous les matins, moi principalement. Le mâtin sa
vait son métier, et il me posait quelquefois des questions
à double tranchant comme un couteau de tripière, d-où j-a
vais quelque peine à me démêler. Lorsque ça m-arrivait, je
faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me donn
er le temps de réfléchir. Les autres, eux, ne savaient rie
n, n-avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonn
ant au feu, qui les avaient fait accourir à l-Herm. Enfin,
voyant qu-il ne tirait pas grand-chose de nous, le juge f
init par nous laisser tranquilles et grabela son affaire t
0533out seul.

Quoique nous ne fussions pas trop mal là, je m-y ennuyais
fort, car, comme le disait le chevalier, « il n-y a pas d
e belle prison, ni de laides amours », et de plus il me ta
rdait d-être jugé. Aussi fus-je content lorsqu-un matin le
geôlier nous réveilla de bonne heure.

– Vous partez pour Périgueux, dit-il.

Quand nous fûmes prêts, il nous donna à chacun un morceau
de pain ; puis les gendarmes vinrent qui nous attachèrent
deux à deux.

Au moment où nous partions, la fille du geôlier accourut,
et me dit :

– Que Dieu vous garde ! je vais faire brûler un cierge po
ur vous autres.

0534 Et, en disant ça, elle me regardait, les yeux mouillé
s, et de telle façon que je connus que c-était pour moi qu
-elle parlait ainsi sous le couvert de tous.

Ça me toucha au c-ur :

– Grand merci ! lui répondis-je, grand merci de votre bon
té !

En ce temps-là, on ne portait pas comme aujourd-hui les p
risonniers en voiture, ni en chemin de fer, pour la bonne
raison qu-il n-y avait pas de chemins de fer, ni guère de
voitures, et de celles-ci, les quelques-unes qu-il y avait
, les pauvres diables n-y montaient pas.

On avait tellement parlé de notre affaire au pays sarlada
is, dans les marchés, les foires, et, le dimanche, devant
la porte des églises, que tout au long de la route les gen
s nous voyant passer disaient : « Ce sont les incendiaires
de l-Herm » ; et ils nous apportaient à boire, ce qui n-é
0535tait pas de refus, car la chaleur était grande.

Il nous fallut trois jours pour faire la route, mais il f
aut dire que nous ne marchions pas vite, plusieurs ayant a
ux pieds les lourds sabots avec lesquels ils avaient été p
ris. Notre premier gîte d-étape fut à Montignac, où l-on n
ous enferma dans la prison puante que nous connaissions dé
jà. Comme nous y arrivions, un grand vieux qui était là av
ec quelques autres nous cria :

– Bon courage, citoyens !

– Merci ! lui répondis-je, merci bien ! Nous n-en manquer
ons pas !

Plus tard, je sus que ce vieux était le Cassius dont M. d
e Galibert nous avait parlé une fois. Brave homme, il l-ét
ait, car, ne pouvant faire autre chose, il trouva moyen de
nous faire passer un cornet de tabac à priser pour ceux q
ui en usaient.
0536
Le second jour, nous ne fîmes que deux grandes lieues de
pays, jusqu-à Thenon ; mais la troisième journée fut dure,
surtout pour ceux qui traînaient leurs sabots, car l-étap
e est longue, de sorte que nous arrivâmes tard à Périgueux
, où l-on nous boucla incontinent à la prison, qui était e
n ce temps dans l-ancien couvent des Augustins, sur les al
lées de Tourny.

Le lendemain, le président des assises vint m-interroger
et me demanda si j-avais un avocat.

– Oui, monsieur, lui répondis-je, c-est M. Vidal-Fongrave
.

– Ah ! M. Vidal-Fongrave ?

– Oui, monsieur, il nous défend tous.

Et alors je compris à son étonnement que notre affaire ne
0537 lui paraissait pas bonne, car M. Fongrave, l-« Honnêt
e-Homme », comme on l-appelait, avait la réputation de ne
pas se charger d-affaires injustes.

Je lui avais écrit de Sarlat pour le prier de nous défend
re, et je lui avais raconté tout au long ce qui s-était pa
ssé. Après que nous fûmes arrivés à Périgueux, il venait s
ouvent à la prison et nous voyait tous, moi principalement
, afin de bien connaître l-affaire. Je me souviens qu-un j
our, après que je lui eus exposé mon plan et raconté comme
nt je m-y étais pris pour forcer le château, il me dit en
me tutoyant, comme m-ayant vu tout petit :

– Tu aurais dû te faire soldat ! tu as la bosse du métier
.

– Ma foi, monsieur Fongrave, j-ai tiré un bon numéro et j
e n-ai point eu envie de m-enrôler ; j-aime trop ma libert
é.

0538 Ensuite, en causant de notre défense, il me dit qu-un
grand nombre de gens de l-Herm et des villages voisins ét
aient cités comme témoins à décharge, et qu-il espérait qu
e les dépositions de toutes ces victimes du comte pèseraie
nt sur la décision des jurés.

Le jour qu-on commença notre procès, c-était le 29 juille
t 1830. Il y avait grande rumeur dans le palais, et les av
ocats et tous les curieux conféraient des nouvelles de Par
is qui annonçaient la révolution. Les témoins appelés par
le procureur étaient le comte, ses filles, et tous ceux du
château : personne autre n-avait rien vu. Dans une affair
e où beaucoup de gens sont mêlés, c-est rare qu-il n-y ait
pas quelque gredin acheté à bons deniers pour trahir les
autres ; mais ici rien de pareil, nul ne broncha. Le Nansa
c me chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui raconta tan
t de choses, qu-on eût cru que lui seul savait tout ce qui
s-était passé. Il m-impatienta tellement que je finis par
lui dire :

0539 – Et comment avez-vous pu voir tout ça, étant caché d
errière un coffre dans le grenier ?

Tout le monde s-esclaffa de rire, ce qui lui coupa totale
ment la parole.

Les trois demoiselles aînées ajoutèrent aussi quelque peu
à la vérité, d-où je connus que ceux qui avaient eu le pl
us de peur étaient ceux qui me chargeaient le plus.

Car la plus jeune, elle, ne témoigna rien que la vérité.
Comme le président, pour guirlander mon affaire, avait don
né à entendre que, lorsque j-avais été la chercher, j-avai
s essayé de la violenter, elle dit nettement qu-il n-en ét
ait rien ; que j-étais le chef de cette bande de brigands
qui avait attaqué le château ; que moi seul y avais mis le
feu ; qu-elle regrettait fort de n-avoir fait que me bles
ser de son coup de fusil, mais qu-autrement elle n-avait r
ien à me reprocher.

0540 – Pourtant, mademoiselle, répliqua le président, l-ac
cusé Ferral avait des égratignures au visage, et vous-même
aviez du sang sur la figure.

– J-ai pu lui donner quelques coups d-ongles en me débatt
ant, lorsqu-il m-emportait hors du château ; quant au sang
que j-avais au front, c-était celui de sa blessure à la j
oue qui coulait sur moi.

– Voyons, mademoiselle, peut-être éprouvez-vous quelque c
onfusion, bien naturelle, à confesser cette tentative ; ma
is rassurez-vous, votre réputation n-en peut souffrir à au
cun degré : dites-nous bien toute la vérité.

– Je l-ai dite tout entière, monsieur ; je hais l-accusé,
mais je n-ai pas de griefs personnels contre lui. Je dois
même ajouter que sans lui mon père aurait été certainemen
t assommé par la foule furieuse.

– C-est bien, allez vous asseoir, fit sèchement le présid
0541ent.

Et puis commença le long défilé des témoins à décharge. A
mesure que tous ces pauvres gens, victimes des violences
cruelles et des odieuses vexations du comte, faisaient le
récit naïf de leurs misères, on voyait le nez du procureur
s-allonger dans ses papiers où il se donnait le semblant
de chercher quelque chose, tandis que le président tapait
de petits coups impatients sur son bureau avec un couteau
à papier. Quant aux jurés, il était visible que cette audi
tion leur produisait une bonne impression.

La comparution du chevalier de Galibert eut un grand succ
ès, de curiosité d-abord, car en ville on avait oublié ces
anciens costumes de nobles de l-ancien régime, tels que l
e sien, et ensuite son témoignage me fut tellement favorab
le que le public, qui s-intéressait à nous, faisait entend
re des murmures d-approbation.

Lorsqu-il eut achevé, M. Vidal-Fongrave se leva :
0542
– Monsieur le président, je voudrais demander à M. le che
valier de Galibert de nous faire connaître son opinion sur
M. le comte de Nansac.

– La question me paraît inutile-

Mais déjà le chevalier répondait vivement :

– Je n-éprouve aucun embarras à m-expliquer sur ce point.
Un vieux proverbe dit :

On fait carême prenant avec sa femme,
Pâques avec son curé.

« J-y ajoute : Et le sabbat avec le comte de Nansac.

Qui le suit, mal s-ensuit.

Quoique ce fût un peu tiré par les cheveux, il y eut là-d
0543essus des rires et une grande rumeur dans l-auditoire
nonobstant les vives admonestations du président. Puis, co
mme il était heure tarde, l-affaire fut remise au lendemai
n, pour le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de M
e Fongrave qui nous défendait tous.

Le lendemain on savait qu-à Paris le peuple avait battu l
es Suisses, la garde royale, et que Charles X était en fui
te. Ces nouvelles estomaquèrent quelque peu les gens de la
justice qui attendaient autre chose ; mais pourtant ça n-
empêcha pas le procureur de demander ma tête avec âpreté.
Ce n-était point l-homme juste qui s-élève au-dessus des h
ommes et des choses, qui pèse les circonstances, scrute le
s motifs, tient compte des événements et requiert le châti
ment qui, dans sa conscience, lui paraît équitable : non,
son métier était de me faire guillotiner, et il faisait to
ut son possible pour y arriver. Il assura que j-avais le c
rime dans le sang, témoin cet ancien à moi, pendu autrefoi
s pour révolte et incendie, à qui je devais le sobriquet i
njurieux de Croquant. De celui-là, il passa à mon grand-pè
0544re emprisonné à la veille de la Révolution pour avoir
brûlé le château de Reignac ; puis vint à mon père, le meu
rtrier de Laborie, mort au bagne, et enfin, arrivant à moi
, il dit que j-avais dépassé mes ancêtres en précoce perve
rsité, puisque, avant d-incendier l-Herm, à l-âge de huit
ans j-avais brûlé la forêt du comte. Ensuite, après avoir
longuement assuré que la haine des riches était le seul mo
bile de mon crime, il passa aux autres accusés. Pour ceux-
là, il ne refusait pas les circonstances atténuantes, il s
e contentait des galères à perpétuité. Mais pour moi, qui
avais conçu, comploté et exécuté le crime, comme cela résu
ltait de mes propres aveux, il fallait que ma tête tombât
; et en même temps, d-un geste de sa main sèche, il sembla
it me la couper lui-même.

Moi, j-écoutais tout ça distraitement, sans beaucoup m-en
émouvoir ; ma pensée était ailleurs. Je revoyais mon pauv
re père assis sur ce même banc où j-étais, et ma mère mour
ant sur un grabat dans toutes les affres du désespoir ; je
songeais à ma chère Lina gisant au fond de l-abîme du Gou
0545r, et, me laissant aller à toutes ces tristes pensées,
je me disais que maintenant, ayant vengé ceux que j-aimai
s, ma tâche faite, la mort n-avait rien d-effrayant-

– Maître Fongrave, vous avez la parole, dit le président.

Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet
devant lui, et commença ainsi d-une voix grave et profond
e son plaidoyer, reproduit en entier le lendemain par le j
ournal l-Echo de Vésone :

« Messieurs les jurés,

« Il me semble entrevoir à travers les siècles quelques t
races de la justice inconsciente des choses. Ce n-est pas,
certes, cette justice haute et sereine à laquelle aspire
l-humanité, mais une sorte de talion vengeur qui fait que
l-oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la
révolte, que la violence appelle la violence, et l-injust
0546ice la violation des lois de la justice.

« L-affaire qui vous est soumise n-est qu-un épisode de c
ette longue suite de soulèvements de paysans, amenés par d
es vexations cruelles, une insolence sans bornes et par la
plus brutale oppression.

« Tous les coupables ne sont pas là sur ce banc derrière
moi, messieurs ! Il y manque celui dont les agissements cr
iminels ont amené les événements dont les accusés ont à ré
pondre ; il y manque ce prétendu gentilhomme, ce petit-fil
s orgueilleux d-un vilain qui ramassa des monceaux d-or im
pur dans le ruisseau de la rue Quincampoix-

– Maître Fongrave, interrompit le président, ces apprécia
tions rétrospectives sont inutiles ; vous n-avez pas à rec
hercher les origines de la fortune d-une honorable famille
; tenez-vous-en aux faits de la cause : la propriété doit
être respectée-

0547 – Monsieur le président, je souscris pleinement à cet
te maxime- Je respecte donc la fortune acquise par un labe
ur honnête et persévérant, et je respecte aussi la proprié
té qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu-une fo
rtune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la propri
été provient d-une vaste escroquerie, j-ai le droit comme
homme et comme avocat de les flétrir et de les mépriser !

« Je disais, messieurs les jurés, que le plus coupable ét
ait cet anobli qui apparaît en ce siècle comme un monstrue
ux anachronisme. »

Et alors, reprenant les dépositions des témoins à décharg
e, M. Fongrave fit le tableau effrayant des misères, des v
exations, des cruautés subies par les paysans voisins du c
omte. Il le peignit tel qu-il était, orgueilleux, dur et m
échant, foulant sans pitié les pauvres gens, les écrasant
sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le ma
l uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant imp
0548unément grâce à la coupable faiblesse des autorités :

– Voilà, s-écria-t-il, où nous en sommes quarante ans apr
ès la proclamation des droits de l-homme ! Et maintenant,
messieurs, ne pourrait-on s-étonner que les voisins du com
te de Nansac aient poussé la patience jusqu-à la longanimi
té ? qu-ils n-aient pas su dire plus tôt : « Non ! »

Puis, passant à moi en particulier, il fit l-histoire de
ma vie misérable dès ma première enfance, et raconta tous
mes malheurs causés par la méchanceté barbare du comte. Lo
rsqu-il montra mon père miné par la fièvre, expirant sur l
e lit de camp du bagne ; qu-il fit voir ma mère, la vailla
nte femme, mourant affolée par les angoisses du désespoir,
je mis un instant ma tête dans mes mains et j-essuyai mes
yeux humides.

Et à mesure qu-il continuait, montrant la haine semée dan
s mon c-ur par la malfaisance du comte, grandissant, se fo
0549rtifiant avec l-âge, et la résolution de venger mes ma
lheureux parents devenue pour moi une sorte de vertu en l-
absence de toute justice humaine, on voyait sur la figure
des jurés transparaître la pitié. Puis, lorsqu-il en vint
à ces quatre jours que j-avais passés dans le cul-de-basse
-fosse de l-Herm, torturé par la faim et la désespérance,
destiné à être dévoré à moitié vivant par les rats, il y e
ut dans le public un frémissement suivi d-un murmure sourd
.

– Comment cet acte d-odieuse tyrannie qui nous reporte au
x plus tristes temps de la féodalité, comment cet abominab
le crime est-il resté impuni ? s-écria-t-il. Comment ce co
upable, qui perpétue dans ce siècle les plus criminelles v
iolences des plus méchants hobereaux du temps passé, n-a-t
-il pas été atteint et puni ?

« Ah ! il ne faut pas s-étonner, messieurs, que lorsque l
a justice et l-humanité sont ainsi outragées et violées im
punément, la vindicte populaire s-élève et juge sommaireme
0550nt les coupables ! Heureux lorsque, comme dans cette a
ffaire, elle se borne à des représailles matérielles !

« Si l-on consulte l-histoire, on voit que, jusqu-à la Ré
volution qui en fut comme la synthèse, tous les soulèvemen
ts populaires ont été causés par la tyrannie cruelle des p
uissants : Bagaudes, Pastoureaux, Jacques, Gauthiers, Croq
uants-

– Arrivez au déluge, maître Fongrave ! dit le président q
ui, depuis le commencement de cette plaidoirie, s-agitait
fiévreusement sur son fauteuil.

– J-y suis, monsieur le président ! Ce déluge, c-est le f
lot populaire qui, dans ces trois jours de tempête, a subm
ergé le trône de Charles X, en ce moment sur le chemin de
l-exil !-

A cette réplique envoyée d-une voix forte, les applaudiss
ements éclatèrent dans le public, malgré les menaces du pr
0551ésident. Après que le silence fut rétabli, M. Fongrave
continua :

– Messieurs, je termine. De même que tous ces révoltés, d
ont j-aurais pu grossir l-énumération ; de même que tous l
es innommés de l-Histoire qui ont, eux aussi, essayé en va
in, pendant des siècles, de soulever le fardeau qui les éc
rasait, ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui les
recouvrait ; de même, dis-je, que tous ces malheureux ont
été absous par la postérité, ceux-ci doivent être acquitté
s par vous. Ce qu-ils ont fait, leurs ancêtres l-ont fait.
Poussés à bout par des brutalités insolentes, par des cru
autés gratuites, par la violation humiliante de leur digni
té d-hommes, ils se sont révoltés. Puisque la loi n-exista
it pas pour eux, puisque ceux qui devaient les protéger co
ntre ces vexations arbitraires et ces violences sans nom l
es ont abandonnés, puisqu-on les a relégués pour ainsi dir
e hors du droit et de la justice, je le dis bien haut : il
s sont excusables ; je dirais presque : innocents ! Eux pa
uvres, chétifs et opprimés, ils ont voulu se remettre en l
0552eur droit naturel et, par manière de dire, de bêtes re
devenir hommes : qui oserait les condamner ? Certes, ce n-
est pas dans le pays de La Boétie qu-il se trouvera douze
citoyens pour souffleter ainsi l-humanité ! Messieurs les
jurés, je remets avec confiance le sort de tous ces accusé
s entre vos mains, certain qu-en ce moment où le peuple de
la capitale a chassé ceux qui voulaient confisquer toutes
nos libertés, vous les rendrez à leurs familles. Ferral e
t ses compagnons ont fait en petit ce que les Parisiens on
t fait en grand : à défaut de la loi, ils ont appelé la fo
rce au service de la justice. Acquittez-les, messieurs ! l
a Révolution, triomphante à Paris, ne peut être condamnée
ici ! Acquittez-les, et vous comblerez les v-ux de vos con
citoyens qui vous béniront pour avoir jugé, non en froids
légistes, mais en hommes de c-ur que rien de ce qui touche
à l-humanité ne laisse indifférents !

Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements.

Le procureur du roi fut tellement déferré par l-effet de
0553cette plaidoirie, visible sur la physionomie des jurés
, qu-il jugea inutile de répliquer. Quant au président, il
essaya bien, en faisant son résumé, d-effacer cette impre
ssion en faisant ressortir, en grossissant les raisons du
procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais
rien n-y fit : après une demi-heure de délibération, le j
ury revint avec un verdict d-acquittement pour tous les ac
cusés.

A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement
pour nous voir de plus près, tant les gens des villes sont
badaurels. Je crois bien avoir dit ça déjà, mais c-est qu
e l-occasion de le dire se présente souvent. En voyant ces
curieux qui se bousculaient disant : « Les voilà ! les vo
ilà ! » je pensais en moi-même : « Il y en aurait encore b
ien davantage s-il s-agissait de nous couper le cou ! » Ma
is je n-en dis rien pour ne pas gâter la joie des autres q
ui avaient eu peur de ne pas revoir leur monde.

Nous allâmes tous gîter dans cette petite auberge de la r
0554ue de la Miséricorde où nous avions logé, ma mère et m
oi, lors du procès de mon père. Il n-y avait pas assez de
lits pour tous ; mais, en ce temps-là, il était ordinaire
en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher deux
ou trois ensemble, ce que nous fîmes. Le lendemain matin,
nous allâmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui d
emander ce que nous lui devions.

– Ah ! fit-il, sachant que nous étions bien pauvres, ce n
-est rien, mes amis. Je suis assez payé de ma peine par le
plaisir de vous avoir aidés à vous tirer d-une méchante a
ffaire : allez-vous-en tranquilles chez vous autres.

Et après qu-il nous eut à tous donné la main, nous le qui
ttâmes après lui avoir renouvelé nos remerciements et l-av
oir assuré de notre reconnaissance. Ça n-est pas pour dire
, mais il n-avait pas obligé des ingrats, car, tant qu-il
a vécu, tous lui ont marqué que nous n-avions pas oublié s
a bonté. C-était les uns une paire de poulets ou de chapon
s, ou une panière de beaux fruits, ou un pot de miel, ou d
0555es pigeons ; d-autres lui portaient un chevreau, un ag
neau ou un piot, autrement dit un dindon. Moi, je lui avai
s fait une rente annuelle d-un lièvre que je lui envoyais
par Gibert, l-épicier de Thenon, qui allait tous les ans à
la foire des Rois faire ses emplettes ; sans compter auss
i quelques bécasses quand j-en trouvais l-occasion.

Ayant pris congé de M. Fongrave et dévalé la place du Gre
ffe, nous traversâmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous v
oilà sur la grande route de Lyon, partis pour la Forêt Bar
ade, où nous arrivâmes à soleil entré, tous bien contents
de la revoir.

VIII
Le premier moment de contentement de me retrouver libre p
assé, je tombai dans une noire tristesse en songeant à ma
pauvre Lina. Tant que ma tête avait été en jeu, je m-étais
laissé un peu distraire de son souvenir par mon propre da
nger. L-homme est ainsi bâti, et je crois bien que d-autre
0556s valant mieux que moi en auraient fait autant. Mais m
aintenant que j-étais hors d-affaire, ce souvenir me reven
ait, amer et douloureux, comme le ressentiment d-une ancie
nne blessure.

Quelquefois, le dimanche, j-allais à Bars, recherchant la
Bertrille, pour avoir la consolation de causer de ma défu
nte bonne amie. Elle s-y prêtait complaisamment, la brave
fille, et me parlait d-elle longuement, m-entretenant de t
ous ces petits secrets que les droles se disent sur leurs
amoureux. Quoique d-une manière ça ravivât ma peine de sav
oir, par ce que me disait la Bertrille, combien la pauvre
Lina m-aimait, je me complaisais tout de même à l-entendre
et je ne me lassais point de la questionner là-dessus.

D-autres fois, le c-ur gros, je m-en allais au Gour, et l
à, couché à l-ombre des arbres, je pensais longuement à Li
na. Je me remémorais nos innocentes amours dans tous leurs
détails, je me ramentevais un coup d–il, un sourire, un
mot aimable. Il me semblait nous voir, nous en allant tous
0557 deux dans quelque chemin creux, infréquenté, nous ten
ant par la main, la tête baissée, sans rien dire, que parf
ois quelques paroles qui témoignaient de notre amour, et n
ous faisaient relever la tête pour nous regarder au plus p
rofond des yeux.

Et quand j-avais épuisé les souvenirs heureux, je songeai
s au martyre que la pauvre drole avait souffert dans sa ma
ison, et la colère me montait. Je me l-imaginais accourant
aux Maurezies, pour me demander secours contre sa coquine
de mère, et, désespérée en apprenant ma disparition, veni
r se noyer au Gour. Je voyais la place où l-on avait retro
uvé ses sabots, et, dans mon chagrin, je me cachais la fig
ure dans l-herbe et je rugissais comme une bête sauvage.

Maintenant, tout était fini ; elle était au fond de l-abî
me, couchée dans quelque recoin de ces grottes aux eaux so
uterraines, et ce corps charmant, perdant toute forme huma
ine, tombait en décomposition, pour ne laisser sur le sabl
e fin qu-un squelette destiné peut-être, dans des milliers
0558 d-années, à fonder le système d-un savant de l-avenir
, après quelque cataclysme terrestre.

Oh ! sa mère, cette vieille Mathive qui l-avait poussée a
u désespoir, combien je la haïssais ! Heureusement son fam
eux Guilhem se chargeait de la faire souffrir comme elle a
vait fait souffrir sa fille. Il n-y avait pas tout à fait
trois mois que la pauvre Lina n-était plus que, Géral étan
t mort depuis un an, ces deux misérables se mariaient. Le
goujat l-avait forcée, cette vieille affolée, de lui donne
r tout son bien par le contrat, et maintenant qu-il était
le maître, il le faisait voir, pardieu ! De travail, il ne
lui en fallait pas ; il courait partout les marchés, les
foires, les frairies, buvant, jouant aux cartes, ribotant
avec des coureuses de balades et rentrant à la maison pour
se reposer seulement. Si alors elle voulait se plaindre,
il la traitait comme la dernière des traînées, la rudoyait
et finissait par la battre. Et après avoir été bien secou
ée, comme pois en pot, quand venait le soir, et que l-homm
e avait largement pris son vin à souper, elle, qui henniss
0559ait toujours après ce fort mâle, faisait l-aimable, et
, par manière de dire, lui aurait embrassé les pieds. Mais
il la mettait à la porte à coups de botte : « A la paille
! vieille chienne ! », et puis tirait le verrou. Oh ! le
châtiment de cette mauvaise mère était en bon chemin.

Dans la semaine, j-étais nécessairement distrait un peu d
e ma peine par le travail ; mais ce n-était pas sans que,
de temps en temps, le souvenir de ma pauvre Lina me revint
comme un coup de couteau. Il me fallait bien gagner quelq
ues sous, car le peu qu-avait le vieux Jean n-aurait pu no
us nourrir tous deux. En eût-il eu cent fois plus, d-aille
urs, que je n-aurais pas voulu vivre en fainéant à ses dép
ens. J-avais donc recommencé ma vie ordinaire, travaillant
le bien, faisant des journées par-ci par-là, et vendant q
uelques lièvres, ou une couple de perdrix le mardi à Theno
n. Puis, quand l-hiver fut là, je pris du bois à faire dan
s une coupe devers Las Motras. C-était l-occupation qui m-
allait le mieux, car on était seul. Le matin, je partais,
emportant dans mon havresac un morceau de pain noir avec q
0560uelque petit fromage de chèvre, dur comme la pierre, u
n oignon et une chopine de boisson que j-avais fabriquée a
vec des sorbes. Je cheminais par les sentiers, faisant cra
quer la glace sous mes sabots dans un pas de mule, ou poud
royer sur moi le givre des grands ajoncs et des hautes fou
gères, lorsque je traversais les fourrés pour couper au co
urt. Toute la journée seul dans les taillis, je coupais du
bois, m-arrêtant des fois, dans un moment de ressouvenanc
e, et, appuyé sur ma hache, je regardais fixement devant m
oi, les yeux attachés sur la masse des bois sombres, comme
si la Lina allait en sortir. Puis, me reprenant, je crach
ais dans mes mains et je me remettais à cogner.

Mais l-homme est homme. Lorsque la mort de celle qu-il pe
nsait garder toute sa vie à ses côtés et aimer jusqu-à son
dernier jour lui a arraché la moitié de son c-ur, il croi
t de bonne foi qu-il ne survivra pas à cette perte. Il lui
semble que la disparition de celle-là est un malheur irré
parable qui touche, non seulement lui, mais le monde entie
r. Cependant, à la longue, lorsqu-il voit les choses suivr
0561e leur cours ordinaire ; qu-après l-hiver le soleil mo
ntant au ciel inonde la terre de lumière et de chaleur ; q
ue, tout autour de lui, la vie afflue dans le sol fécond ;
que les oiseaux font leur nid ; que les amoureux se reche
rchent, il subit l-influence des choses qui l-environnent
; il se sent revivre avec la nature, et peu à peu la peine
s-amortit, le souvenir s-efface, et la chère image, crue
impérissable, qui, aux premiers jours, apparaissait nettem
ent comme une pièce toute neuve, s-affaiblit dans la mémoi
re, et devient moins distincte, comme l-effigie d-un vieil
écu usé par le frai.

Ainsi étais-je. Avec le temps, mon chagrin était moins am
er, ma peine moins lourde à porter. Au lieu d-une douleur
aiguë et pleine de révoltes, je me sentais glisser dans un
e tristesse résignée. Non pas que j-aie jamais oublié cell
e qui fut mon premier et mon plus doux amour, mais si son
souvenir m-était toujours cher, il n-était plus aussi cons
tamment douloureux.

0562 Depuis l-incendie du château de l-Herm, j-avais grand
i beaucoup dans la considération des paysans des environs.
Aux marchés de Thenon, aux foires de Rouffignac, partout,
je trouvais assez de gens pour me convier à boire une cho
pine si j-avais voulu. Mais je n-acceptais pas souvent, ce
qui peut-être m-a fait quelquefois passer pour fier, en q
uoi on s-est bien trompé. Je n-avais d-ailleurs aucun suje
t de l-être, étant sans doute des moindres de ceux de par
là. Mais j-avais d-autres idées, d-autres goûts, et, grâce
au curé Bonal, je voyais mieux et plus loin que les pauvr
es gens qui m-avoisinaient. Lorsque j-acceptais de choquer
le verre avec eux, c-est qu-il y avait quelque service à
leur rendre. Comme j-étais dans ces cantons le seul paysan
sachant lire et écrire, au lieu d-aller trouver le régent
de Thenon, ou quelque praticien, ils avaient recours à mo
i pour faire une lettre au fils parti pour le service, ou
dresser un compte de journées, ou régler les affaires d-un
métayer à sa sortie. Et quand je passais par les villages
, partout on m-invitait à entrer boire un coup. Même il y
avait des filles ayant bien de quoi qui me donnaient assez
0563 à connaître qu-elles m-auraient voulu pour galant. Il
y en avait de celles-là qui étaient de belles droles, fra
îches, gentes même, mais ça n-était plus ma pauvre Lina.

Mais ce qui me faisait le mieux venir des gens, c-était d
-avoir pris leur défense, de les avoir débarrassés du comt
e et d-avoir aboli ce repaire de chenapans. Maintenant ils
étaient tranquilles, ne craignaient plus de voir fouler l
eurs blés sous les pieds des chevaux, ou manger leurs rais
ins mûrs par les chiens courants. Ils s-en allaient par le
s chemins, sûrs désormais de ne pas être cinglés d-un coup
de fouet pour ne s-être pas assez tôt garés, et ils allai
ent aux foires et dans les terres, certains qu-en leur abs
ence leurs femmes, ou leurs filles ne seraient pas houspil
lées par une jeunesse insolente.

Car, depuis l-incendie du château, le comte était parti,
et aussi tous les siens. Lui, on ne savait trop où il étai
t passé. La plus âgée de ses filles avait suivi, comme gou
vernante, le chapelain dom Enjalbert, qui avait été nommé
0564curé du côté de Carlux ; la seconde était placée comme
demoiselle de compagnie dans une grande famille où elle n
e tarda pas à mettre le désordre ; la troisième, la plus d
élurée de toutes, avait été rejoindre à Paris sa s-ur aîné
e qui depuis longtemps avait mal tourné. Quant à la plus j
eune, à celle que j-avais emportée hors du château lors de
l-incendie, elle s-était établie pas bien loin de l-Herm
dans un petit domaine qui était un bien dotal de sa défunt
e mère, et que, pour cette raison, les créanciers n-avaien
t pu faire vendre comme le reste de la terre. Elle vivait
là, chez la métayère, qui était sa mère nourrice, couchant
dans une chambrette sur un mauvais lit, mangeant comme le
s autres de la soupe de pain noir, des châtaignes et des m
illiassous ; dans la journée elle courait les bois, son fu
sil sous le bras, en compagnie de sa chienne. Avec ses all
ures de pouliche échappée, de toute la famille c-était la
seule qui valût quelque chose. Elle était bien fière aussi
, comme les autres ; mais tandis que ses s-urs plaçaient m
al leur fierté, en continuant de mener une existence de di
ssipation, même aux dépens de leur liberté ou de leur honn
0565eur, elle préférait une existence dure et paysanne à l
eur vie de sujétion ou de désordres. Les autres étaient te
llement têtes fêlées qu-elles n-avaient pas compris ça ; a
ussi, lorsque la Galiote leur avait annoncé son intention,
les moqueries ne lui avaient pas manqué :

– Et alors, te voici devenue une vraie Jeanneton ?

– Il ne te manque qu-une quenouille !

– Et tu te marieras avec Jacquou !

« Tu te marieras avec Jacquou !- » Cette moquerie dérisoi
re, qui me fut rapportée en riant fort par la s-ur de lait
de la Galiote, ramena ma pensée sur elle. Je me rappelai
l-émotion que j-avais ressentie en l-emportant hors du châ
teau, et je restai tout songeur. Certainement, je crois bi
en que tout garçon de mon âge, vigoureux et sain comme moi
, eût été troublé comme je l-avais été en sentant se mouvo
ir et se tordre dans mes bras ce beau corps de fille. Je n
0566e m-étonnais donc pas de ça. Mais comment se faisait-i
l que le seul souvenir de ce moment-là pût m-émouvoir enco
re, moi qui n-avais jamais songé à autre femme qu-à Lina ?
Tout le jour je m-efforçai de chasser cette scène de ma m
émoire, en me complaisant dans la remémorance de mes chère
s amours défuntes ; mais j-avais beau faire, de temps en t
emps elle me revenait à l-esprit, tenace comme une ronce o
ù on est empêtré.

« Que le diable emporte cette Francette de m-avoir conté
telle sottise ! » pensai-je plusieurs fois.

Et de ce jour en avant, il me fut impossible de me débarr
asser entièrement de la pensée troublante de cette scène,
que quelque diable semblait raviver en moi à mon grand dép
it.

Tandis que j-étais dans cet état d-esprit mal content de
moi-même, en raison de ce que je regardais comme une trahi
son envers la mémoire de mes parents et comme un affront à
0567 celle de ma pauvre Lina, le vieux Jean vint à mourir
après quatre jours de maladie, et je me trouvai seul. Son
neveu, qui était charbonnier comme lui, vint demeurer dans
la maison avec sa femme et ses cinq droles, tout heureux
de cette aubaine. Ça n-était pas un mauvais homme, mais il
était si pauvre que ce petit héritage lui semblait le Pér
ou : aussi lui et les siens furent d-abord consolés de la
mort de l-oncle Jean.

C-est, à mon avis, un des grands inconvénients de l-extrê
me pauvreté que d-étouffer ainsi les sentiments naturels e
ntre parents. Celui qui, sans être riche, n-est pas pressé
par le besoin, peut sans trop de peine faire passer l-aff
ection pour la parentelle avant l-avantage d-hériter. Mais
les pauvres diables qui, comme ce neveu de Jean, se galèr
ent toute l-année et peuvent à peine entretenir le pain à
leurs petits droles, il est malaisé que le plaisir de les
voir un peu sortir de la misère ne leur fasse pas oublier
la mort des parents.

0568 C-est une des choses qu-on reproche le plus à nous au
tres paysans ; mais on voit tous les jours ces messieurs q
ui ne manquent de rien en faire tout autant, en quoi ils s
ont beaucoup moins excusables.

Pour moi, je regrettai bien le vieux Jean qui avait été b
on à mon égard et j-aidai à le porter au cimetière ; puis
après, je me disposai à déloger.

En rassemblant mes quelques hardes, je trouvai le petit p
oignard de la Galiote, et ça me remémora les choses que j-
avais un peu oubliées tandis que Jean était malade. Je fus
au moment de le jeter au diable, mais tout de même je le
mis au fond de mon havresac.

Mon paquet ne fut pas long à faire. J-avais deux chemises
, dont l-une sur la peau, un pantalon, une mauvaise veste,
une blouse, une casquette de peau de renard, une paire de
souliers et des sabots. Avec ça, un petit livre d-un escl
ave de l-ancienne Rome que m-avait baillé le défunt curé B
0569onal, une hache et mon fusil qu-on avait retrouvé dans
une cabane, caché sous de la feuille : voilà tout mon bie
n. Du temps de Lina, j-étais curieux de me mieux habiller
pour lui faire honneur ; mais maintenant il ne m-importait
guère.

Mon petit paquet fait, je sifflai mon chien et je m-en fu
s, laissant la clef à une voisine pour la remettre au neve
u de Jean qui avait été quérir son peu de mobilier.

J-étais parti délibérément, mais quand je fus à quelque d
istance, je m-arrêtai, pensant en moi-même où je pourrais
aller. Comme je l-ai dit, il y avait bien des gens qui me
faisaient bonne figure, et j-aurais pu sans point de doute
trouver à me placer. Mais quoique la condition de domesti
que de terre, chez des paysans, travaillant et mangeant av
ec eux, n-ait rien de bien pénible, j-aimais trop ma liber
té pour me louer. Peut-être qu-en me plaçant ainsi, j-aura
is pu me marier sans servir sept ans comme Jacob. Il y ava
it aux Bessèdes une fille accorte qui me regardait d-un bo
0570n -il. La mère, veuve, avait besoin d-un gendre pour f
aire valoir le domaine, et, comme j-y avais travaillé quel
que temps à la journée, elles m-avaient donné à comprendre
toutes deux que je leur convenais pour mari et pour gendr
e. Mais, moi, je n-avais envie ni de la fille ni du bien,
encore que le tout en valût la peine ; aussi je recevais f
raîchement les paroles amiteuses de la fille, et les avanc
es de la mère.

Mais à cette heure il ne s-agissait plus de ça ; où aller
? En cherchant bien, je vins à songer à une vieille masur
e sise entre Las Saurias et le Cros-de-Mortier, et qui ava
it autrefois servi d-abri passager aux gardes-bois des sei
gneurs, mais qui était abandonnée depuis quelques années.
Le dernier hôte était un brigand qui s-y était établi et q
ui y avait habité quelque temps, jusqu-au moment où il ava
it été pris et envoyé aux galères pour le restant de ses j
ours. Cette baraque, appelée « aux -ges », et les bois aut
our appartenaient à un propriétaire de Bonneval que j-alla
i trouver sur-le-champ. Comme c-était un bon homme, nous f
0571ûmes tout de suite d-accord. Il fut convenu que je me
logerais là, sans payer de loyer, moyennant que, tous les
ans, à la fête patronale de Fossemagne, qui tombe le 21 oc
tobre, je lui porterais un lièvre et deux perdrix de redev
ance ; la chose convenue, je m-en fus droit à la susdite b
araque.

Pour dire la vérité, celle de Jean était une maison cossu
e à côté de celle-ci, et je me pris à rire en répétant un
dicton du chevalier :

Vailà une belle maison, s-il y avait des pots à moineaux
!

Il n-y avait que les quatre murs avec la tuilée en mauvai
s état. Le foyer était construit grossièrement de pierres
frustes ; pour toute ouverture il y avait une porte basse
qui fermait au loquet ; pour plancher, c-était la terre nu
e où l-herbe avait poussé par l-inhabitation. Le premier j
our, je couchai sur de la fougère que j-amassai dans un co
0572in ; mais le lendemain, m-étant procuré des planches e
t des piquets, je fis une manière de lit comme une grande
caisse, et je dressai une table dans le même genre. Deux t
ronces équarries, de chaque côté de l-âtre, me servirent d
e banc, et me voilà dans mes meubles, comme on dit. Après
ça, il me fallut acheter une marmite, une seille de bois,
une soupière et une cuiller. – Heureusement au moment de l
a mort de Jean, j-avais recouvré quelques sous qui me serv
irent bien. – L-endroit était fort sauvage, mais point dép
laisant, du moins pour moi, car je crois qu-un monsieur de
Périgueux ne s-y serait pas habitué aisément. Autour de l
a maison il y avait cinq ou six gros châtaigniers qui donn
aient de l-ombre et sous lesquels venait une petite herbe
courte et drue comme du velours, parmi laquelle poussaient
par places des fougères et des touffes de cette fleur app
elée bouton d-or, ou en patois : paoutoloubo, parce que le
s feuilles ressemblent à l-empreinte d-une patte de louve.
Attenant la maison, il y avait un petit jardin aux murail
les écrasées, plein d-herbes folles, de ronces, de buisson
s, d-églantiers, qui avaient étouffé un prunier sur lequel
0573 grimpait une clématite des haies, autrement appelée :
« herbe aux gueux », parce que ces coureurs qui braillent
piteusement les jours de foire à l-entrée des bourgs se s
ervent des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces plai
es artificielles qu-ils étalent sous les yeux des passants
.

Au-delà des châtaigniers, à quarante pas, c-étaient des b
ois, taillis épais et vigoureux, qui entouraient de tous c
ôtés la maison, à laquelle on arrivait par un petit chemin
perdu déjà, mangé par la bruyère, et qui s-arrêtait là. U
ne fontaine, dans le genre de celle de la tuilière, était
à trois cents pas de là, au fond d-une petite combe pleine
de joncs ; l-eau n-en était pas bien bonne, mais il falla
it s-en contenter. Les bonnes fontaines sont rares sur cer
tains hauts plateaux du Périgord : aussi les belles source
s abondantes, de tout temps depuis les druides, ont été l-
objet d-une grande vénération dans nos pays. Il y en a bea
ucoup où, dans les premiers jours de l-automne, on se rend
de loin, comme en pèlerinage, pour en boire les eaux salu
0574taires. A quelques-unes, les femmes viennent déposer u
n -uf sur la pierre, pour porter bonheur à la couvée ; dan
s d-autres, les filles jettent une épingle pour trouver un
mari ; et, comme toutes veulent se marier, il y en a où l
-on voit au fond de l-eau des milliers d-épingles. Dans ce
rtains cantons où il n-y a pas de fontaines, les puits son
t révérés comme elles, et la fille de la maison, le jour d
e la Noël, laisse tomber un morceau de pain dedans pour qu
e l-eau ne tarisse pas.

Ce qui me plaisait dans cette maison des -ges, c-est qu-e
lle était toute seule au milieu de la forêt, assez loin de
s villages, et qu-il n-y avait pas de danger d-avoir de di
spute avec les voisins. Cet endroit désert allait bien ave
c mes idées tristes, et la vie solitaire qu-on y menait de
force s-accordait bien avec mes goûts. Et puis j-aimais m
a forêt, malgré sa mauvaise renommée. J-aimais ces immense
s massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain,
recouvrant le pays d-un manteau vert en été, et à l-autom
ne se colorant de teintes variées selon les espèces : jaun
0575es, vert pâle, rousses, feuille-morte, sur lesquelles
piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait
le vert sombre de quelques bouquets de pins épars. J-aima
is aussi ces combes herbeuses fouillées par le groin des s
angliers ; ces plateaux pierreux, parsemés de bruyères ros
es, de genêts et d-ajoncs aux fleurs d-or ; ces vastes éte
ndues de hautes brandes où se flâtraient les bêtes chassée
s ; ces petites clairières sur une butte, où, dans le sol
ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l-immortelle, le
serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux na
rines, lorsque j-y passais mon fusil sur l-épaule, un peu
mal accoutré sans doute, mais libre et fier comme un sauva
ge que j-étais.

Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque j-allais t
ravailler dans les environs, mais j-y revenais toujours av
ec plaisir. Le soir, la journée faite, après avoir soupé,
je m-en retournais aux -ges, cheminant lentement dans les
bois, suivi de mon chien. Je jouissais de me retrouver seu
l, débarrassé de la sujétion du mercenaire et des propos i
0576mportuns, et je m-entretenais avec mes souvenirs.

En quittant les Maurezies, j-avais cru, je ne sais pourqu
oi, laisser derrière moi la pensée de cette Galiote qui me
tourmentait, mais il n-en était rien. En fermant les yeux
, il me semblait la voir encore dans la cour du château, l
es cheveux dénoués, les épaules nues, les narines frémissa
ntes, me jeter un regard acéré. Et je croyais la tenir enc
ore dans mes bras, me révélant à son insu, en se débattant
, les beautés de son corps, furieuse de recevoir sur son f
ront des gouttes de mon sang.

Ah ! ce n-était plus le sentiment doux et profond qui m-a
ttachait à Lina ; ce n-était plus cette tendresse de c-ur
qui faisait que je ne voyais qu-elle au monde, mais un fur
ieux appétit de la chair superbe de cette créature. Je ne
l-aimais pas, je la haïssais plutôt, et cependant j-étais
entraîné vers elle, je la voulais avec rage. Je me révolta
is contre cette passion, je m-accusais de lâcheté pour mêl
er ainsi à la haine que j-avais vouée à cette race maudite
0577 des Nansac un désir qui l-affaiblissait. Mais, malgré
tout, je ne réussissais pas à chasser de mon esprit cette
vision qui le hantait.

Pourtant, quoique impuissant à repousser cette obsession
humiliante, je me sentais encore maître de ma volonté, et
ça me rassurait ; mais bientôt j-eus une terrible secousse
.

Un dimanche que je chassais dans la forêt, entre les Fouc
audies et le Lac-Nègre, tandis que mon chien suivait la vo
ie d-un lièvre, à la croisée de deux sentiers dans le tail
lis, je me rencontrai avec la Galiote. Elle marchait leste
ment, suivie de sa chienne, son fusil sur l-épaule, l-air
crâne, la mine assurée. Elle avait des culottes de coutil,
des guêtres de toile qui lui prenaient le mollet, une gra
nde blouse plissée, en cotonnade rayée, à ceinture lâche,
et un chapeau de feutre gris dans lequel elle avait piqué
une plume de geai. La large courroie de la carnassière pas
sant entre ses petits seins les faisait ressortir fermes e
0578t libres sous la légère étoffe. Je m-arrêtai coup sec
en la voyant, comme suffoqué par une sensation brûlante, e
t lorsqu-elle passa, les joues rosées, l–il brillant, un
brin de marjolaine entre ses lèvres rouges, je sentais mes
tempes battre avec bruit.

Elle passa fière, en me jetant un coup d–il dédaigneux,
et, moi, je restai là tout capot sans trouver une parole,
la regardant s-éloigner de son pas léger et cadencé.

Cette rencontre aggrava ma situation. J-étais comme un ho
mme qui a une épine enfoncée au profond de la chair, et qu
i, à chaque mouvement, ressent un élancement douloureux. T
out me rappelait la Galiote : un geai criard s-envolant à
mon approche me faisait penser à la plume de son chapeau ;
l-odeur de la marjolaine me rappelait le brin qu-elle ava
it à la bouche ; dans les sentiers, sur la terre fraîche,
je retrouvais l-empreinte de son petit pied ; enfin, le si
lence et la solitude, tout me parlait d-elle, sans compter
le sang bouillant de la jeunesse. Malgré ça, je résistais
0579 toujours, et j-avais même la force de ne pas aller ch
asser aux environs de l-Herm, pour ne pas la rencontrer de
nouveau. Mais quand le diable s-en mêle, comme on dit, on
est pris du côté où on ne se méfie pas.

Un mardi, à la vesprée, je revenais de Thenon où j-avais
été vendre un lièvre et une couple de lapins, et je marcha
is vite, parce que le temps menaçait. L-air était lourd et
étouffant ; les genêts sauvages, chauffés par le soleil,
exhalaient leur odeur âcre ; des roulements de tonnerre se
succédaient, après de longs éclairs qui déchiraient le ci
el. Un vent brûlant poussait des nuages noirs, roussâtres,
courbait les taillis et balançait en l-air les hauts bali
veaux. Les oiseaux, effarés, rentraient de la picorée aux
champs s-abriter sous bois. Les mouches plates se collaien
t sur ma figure, terribles comme des poux affamés, et auto
ur de moi les taons tourbillonnaient enragés.

« Jamais plus je n-arrive assez tôt ! » me disais-je en r
egardant le ciel.
0580
Et, en effet, à deux cents toises des -ges, de grosses go
uttes commencèrent à tomber, s-aplatissant dans la poussiè
re du sentier d-où montait cette odeur fade que dégage la
terre en temps d-orage. Et puis la pluie tomba serrée, dru
e, comme qui la verse à seaux, de manière que lorsque j-ar
rivai à la maison, j-étais tout trempé.

Ayant quitté ma blouse, je mis ma mauvaise veste, et je j
etai sur les pierres du foyer une brassée de branches que
je fis flamber vitement. Tandis que j-étais là à me sécher
les jambes, mon chien, qui regardait le feu, se tourna et
se mit à grogner, puis à japper. En même temps, la porte
s-ouvre vivement et je vois la Galiote. Ça me donna un cou
p dans l-estomac, mais elle ne fut pas moins surprise que
moi ; en me voyant, elle s-arrêta sur le seuil.

– Entrez ! entrez sans crainte, lui dis-je en me levant,
venez vous sécher.

0581 Elle ferma la porte et s-avança vers le foyer.

– De crainte, je n-en ai point ! dit-elle bravement.

– Et vous avez raison. Tenez, mettez-vous là, et tournez-
vous vers le feu-

Et, en disant ceci, j-avais poussé une des tronces de boi
s qui servaient de siège au milieu, devant le foyer.

Elle posa son fusil dans le coin de la cheminée, ôta sa c
arnassière, la mit sur la table, et s-assit, tournant le d
os à la flamme. Pendant ce temps, mon chien flairait sa ch
ienne et lui faisait fête.

Ce n-est pas pour dire, mais, quoique je fisse le crâne,
le c-ur me battait fort en la voyant là. Sa blouse mouillé
e lui collait au corps, marquant ses belles formes, et bie
ntôt elle commença à fumer, l-enveloppant d-une légère bué
e. Pour cacher mon trouble, je fus chercher une brassée de
0582 bois sec, que je jetai sur le feu. Puis il y eut un m
oment de silence, tandis que, dans la cabane obscure où il
fumait comme dans un séchoir à châtaignes, se répandait l
a bonne odeur du genévrier qui brûlait.

– Vous ne venez pas souvent de ces côtés, lui dis-je pour
rompre ce silence embarrassant.

– C-est la première fois ; je me suis égarée en suivant u
n lièvre blessé.

– Il est heureux que je sois arrivé à temps de Thenon ; v
ous auriez attrapé du mal à rester ainsi trempée.

– Oh !- fit-elle seulement, en haussant un peu les épaule
s.

J-aurais voulu me taire, mais je ne le pouvais pas.

– Votre chapeau dégoutte sur vous, partout, repris-je ; v
0583ous ferez bien de le quitter pour le faire sécher.

Elle ôta son chapeau et chercha un endroit où le poser ;
mais il n-y avait ni landiers, ni rien.

– Donnez-le moi, je vais le tenir.

Et je le lui pris des mains, un peu malgré elle, avide de
toucher un objet à son usage.

Lorsqu-elle fut décoiffée, ses lourds cheveux d-or massés
sur la nuque brillèrent aux reflets de la flamme, éclaira
nt la masure sombre. Elle regardait ce misérable mobilier,
ce lit de planches, garni de fougères, avec une méchante
couverte, cette table faite de quatre piquets plantés en t
erre, sous laquelle une marmite rouillée représentait tout
es les affaires de cuisine.

– Alors, vous demeurez ici ? dit-elle pour ne pas affecte
r de se taire.
0584
– Eh ! oui, et vous voyez qu-il n-y a rien de trop : je c
ouche dans mon fourreau, comme l-épée du roi.

Elle hocha la tête, comme pour approuver.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendai
t, de quelque trou dans la tuilée, des gouttes de pluie to
mber avec un bruit mat sur la terre battue, régulièrement,
comme un balancier de pendule marquant les secondes. Du c
oin du feu où j-étais, je la regardais sans qu-elle me vît
, admirant les frisons d-or qui se tordaient sur son cou e
t sa mignonne oreille rose, sans aucun pendant. Mais, se s
entant sèche dans le dos, elle se tourna face au foyer, al
longea vers le feu ses petits souliers ferrés, et tendit à
la flamme ses mains humides, avec un léger frémissement d
e plaisir.

Alors je m-efforçai de la regarder sans en faire le sembl
ant. Elle soulevait légèrement sa blouse qui collait sur s
0585a poitrine et ses bras, et regardait ses guêtres qui f
umaient. Ah ! la belle créature, et quel charme sain et ro
buste se dégageait de ce jeune corps superbe que ne gâtaie
nt pas les affiquets féminins ! Des idées folles me passai
ent par la tête, en la voyant là, tout près de moi, à ma m
erci, pour ainsi dire. De son chapeau, que je tenais, mont
ait la bonne odeur de sa chair : j-étais comme ivre, et je
sentais ma raison s-en aller.

Alors je fis un effort sur moi-même, et je sortis pour éc
happer à la tentation, la laissant seule finir de se séche
r à son aise. L-orage était passé ; on n-entendait plus qu
e quelques lointains roulements du tonnerre. Une bonne fra
îcheur avait succédé à la chaleur étouffante de tout à l-h
eure. Autour de la maison, les feuilles luisantes des gran
ds châtaigniers laissaient choir des gouttes qui faisaient
trembler les fougères venues à l-ombre. Je m-éloignai un
peu, marchant à pas lents dans le mauvais chemin semé de f
laques d-eau. Dans les bois, tout semblait rajeuni ; l-her
be était plus verte, les fleurs des genêts plus jaunes, ce
0586lles des bruyères plus roses, cependant que les scabie
uses sauvages, chargées d-eau, inclinaient leurs têtes sur
leurs tiges grêles, et que les houx nains faisaient brill
er leurs feuilles rigides. Le soleil tombait derrière l-ho
rizon, envoyant à travers les bois ces derniers rais qui f
aisaient briller les gouttelettes tremblotantes aux épille
ts de la folle avoine. Une senteur rustique et fraîche ven
ait de la terre abreuvée où foisonnaient les plantes sauva
ges : thym, sauge, marjolaine, serpolet, et l-herbe jaune
de Saint-Roch à la subtile odeur. Je me promenai un moment
, la tête nue, aspirant avec avidité l-air pur et frais, e
t roulant dans ma tête des pensées contradictoires comme l
es sentiments qui m-agitaient. L-Ave Maria sonnait au cloc
her de Fossemagne, et les vibrations sonores s-épandaient
dans le crépuscule avec une mélancolique harmonie. Peu à p
eu je sentais descendre sur moi les impressions apaisantes
de la chute du jour, et bientôt la fraîcheur qui m-envelo
ppait acheva de me calmer, et je revins à la maison.

Devant le foyer, qui brillait seul au fond de la masure,
0587la Galiote était debout.

– Il est tard ? demanda-t-elle.

– La nuit vient, lui répondis-je.

– Alors, je vais partir, fit-elle en prenant son fusil.

– Je vais vous mettre dans votre chemin : vous vous perdr
iez dans ces bois.

Et je sortis après elle.

Nous cheminions en silence, moi pensant à cette belle cré
ature, non plus avec les ardentes convoitises de tout à l-
heure, mais avec la résolution virile de me souvenir qu-il
y avait entre nous des choses inoubliables ; elle, songea
nt à je ne sais quoi. Après une demi-heure de marche, ayan
t trouvé la grande voie mal famée d-Angoulême à Sarlat, no
us la suivîmes un moment, jusqu-au droit du village du Puy
0588, après quoi, entrant dans les taillis, nous traversâm
es la forêt de l-Herm. Nous passions par des sentiers étro
its, à peine frayés souvent, tout à fait perdus quelquefoi
s. Je marchais devant la Galiote, écartant une branche d-é
glantier, l-avertissant de la rencontre d-une flaque d-eau
; et lorsqu-une cépée courbée par l-orage barrait le chem
in, je la relevais pour la laisser passer. Au bout de troi
s quarts d-heure, le sentier débouchait du bois dans une l
ande d-où l-on voyait les vitres de la métairie où elle ha
bitait, luire faiblement dans la nuit.

– Vous voici rendue, à cette heure.

– Merci, Jacques, me dit-elle d-une voix claire, en me re
gardant fixement ; merci.

Je la contemplai un instant, l-enveloppant tout entière d
-un regard ardent, et je fus au moment de lui répondre : «
Je voudrais vous avoir sauvé la vie ! » mais je me retins
:
0589
– Adieu, mademoiselle !

Et, tandis qu-elle s-éloignait, je rentrai dans le bois.

Pour m-en retourner, je m-en fus passer au Jarry de las F
adas, et, quand je fus en haut du tuquet, je m-assis au pi
ed de l-arbre. La lune se levait rouge, sanglante, sur l-h
orizon, et montait lentement, sinistre dans le ciel noir.
Je la regardai longtemps, fixement, en songeant à la Galio
te, en me faisant des reproches de n-avoir pas été plus fe
rme. J-avais des remords d-avoir fait taire en sa présence
la haine que j-avais pour elle et les siens. C-était bien
malgré moi, car sa vue inattendue m-avait troublé au poin
t de me faire tout oublier un moment. Puis, je me cherchai
s des excuses : que pouvais-je faire autre que ce que j-av
ais fait ? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec
ce temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit ? N
on, ça ne se pouvait pas. Et, un peu tranquillisé par ces
0590raisons, je me repaissais de son image que je croyais
avoir encore devant mes paupières.

Certes, son dernier regard, en me quittant, n-était plus
ce regard méchant, transperçant comme une épée, qu-elle m-
avait jeté dans la cour du château, la nuit de l-incendie.
La haine méprisante qui débordait alors de tout son être
avait disparu. Je comprenais bien que ma manière d-être av
ec elle, ce soir, avait dû amener ce changement ; mais il
me semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l-
expression de sa physionomie, qu-il y avait quelque chose
de plus que de la reconnaissance pour un service rendu. Da
ns ma folie, je me disais : « Cette fille fière et rebelle
à l-amour, que les mauvais exemples de ses s-urs et les g
alanteries des jeunes fous qui fréquentaient à l-Herm n-on
t pu gâter, a-t-elle été touchée par la passion ardente qu
i flambait visiblement en moi, encore que je m-efforçasse
de la cacher ? » Certes, en laissant de côté ma misérable
situation, je pouvais n-en être pas trop étonné. A cette é
poque, j-étais un robuste et beau mâle, bien fait pour tou
0591rner la tête d-une de ces grandes dames dont j-avais o
uï parler, qui prennent leurs amants dans une condition in
férieure pour les mieux dominer. Mais, malgré la passion q
ui me poussait vers la Galiote, je me révoltais à la pensé
e de jouer ce rôle d-amant méprisé. A son orgueil de fille
noble, j-opposais ma fierté d-homme, et, malgré la fougue
de son impérieuse nature, je me sentais assez d-énergie p
our la dompter et lui imposer la suprématie virile.

Comme j-étais dans ces pensées, agité, incertain des vrai
s sentiments de la Galiote, mon chien, qui était couché en
rond à mes pieds, leva la tête et grogna sourdement. Je m
e couchai l-oreille à terre, et j-ouïs des pas d-homme ven
ant vers moi. Aussitôt, prenant mon chien par la peau du c
ou, je l-entraînai derrière le gros chêne où je me cachai,
mon fusil à la main, appuyé contre l-arbre. Quelque dix m
inutes après, trois hommes arrivaient en haut du tertre. I
ls étaient habillés de vestes brunes et coiffés de grands
chapeaux rabattus ; leur mouchoir noué au-dessous des yeux
les masquait, et ils avaient chacun en main un gros bâton
0592, de ceux que nous appelons en patois des billous. Je
les regardai passer, tenant la gueule de mon chien avec la
main, de crainte qu-il ne jappât, mais il faisait très no
ir et, accoutrés comme ils étaient, je ne les connus pas.
Par exemple, il n-était pas malaisé de voir que c-étaient
des brigands qui revenaient de faire quelque mauvais coup
ou y allaient ; de ceux-là qui tueraient un mercier pour u
n peigne.

Je restai là une heure encore, puis je revins vers les -g
es, pensant toujours à la Galiote, marchant doucement, com
me celui qui n-est pas pressé de se coucher, parce qu-il s
ait qu-il ne dormira pas. J-étais à une portée de fusil de
la maison, lorsque tout à coup, bien loin, dans la direct
ion de la cafourche déserte de la route de Bordeaux à Briv
es et du grand chemin d-Angoulême à Sarlat, j-ouïs s-éleve
r dans la nuit un grand cri d-appel : « Au secours ! » éto
uffé soudain comme si l-homme avait été brusquement pris à
la gorge ou assommé d-un seul coup. Les cheveux m-en levè
rent sur la tête : « C-est quelque malheureux qu-on assass
0593ine », me dis-je, et aussitôt je me mis à courir de ce
côté. Arrivé à la cafourche, tout essoufflé, suant, je ne
vis rien. Je suivis la route jusqu-à la croix de l-Orme,
criant : « Hô ! hô ! » pour avertir, s-il n-était pas trop
tard, puis je remontai à l-opposé vers le Jarripigier, cr
iant toujours de temps en temps, mais je ne vis ni n-enten
dis rien, de manière qu-après avoir cherché, viré pendant
trois quarts d-heure environ, je m-en retournai aux -ges,
où je me jetai sur la fougère pour essayer de dormir. Mais
ce cri terrible, angoissé, joint à ce que j-avais l-espri
t troublé par la passion, m-empêcha de fermer l–il. « Peu
t-être, me disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant
à une foire des environs que ces scélérats auront assommé
et jeté ensuite dans le Gour. »

En ce temps-là, il y avait beaucoup de crimes impunis. De
s marchands venus de loin, des porte-balle courant les foi
res avec leur argent dans une ceinture de cuir, disparaiss
aient sans qu-on y prît garde. Ce n-est que longtemps aprè
s, ne les voyant pas revenir, qu-on s-en inquiétait dans l
0594eur pays. De savoir alors au juste où, comment et à qu
elle époque ils avaient disparu, et surtout quels étaient
les assassins, les parents au loin en étaient bien empêché
s : autant chercher une aiguille dans un grenier à foin. C
-était d-autant plus difficile que les brigands les faisai
ent disparaître pour toujours dans des endroits comme l-ab
îme du Gour, ou encore le trou de Pomeissac près du Bugue,
où tant de personnes ont été jetées, après avoir été assa
ssinées sur le grand chemin voisin, qu-on a été obligé de
le faire boucher-

Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque temps to
ut imbécile, tirassé entre une grande envie de revoir la G
aliote, et ma conscience qui me le défendait. J-étais ennu
yé et fatigué de ça et je me disais quelquefois qu-autant
vaudrait pour moi être au fond d-un de ces abîmes d-où l-o
n ne remonte pas. « Ah ! me disais-je, si j-étais couché p
our toujours à côté des os de ma Lina, tout serait fini !
Que puis-je attendre de l-existence, sinon la misère et le
crève-c-ur de mes regrets ? » Car j-avais beau être entra
0595îné vers cette fille du diable, l-appéter comme un fou
, je n-en gardais pas moins le souvenir très pur et très c
her de mes premières amours, que la force de ma passion pr
ésente pouvait bien obscurcir dans des moments de folie, m
ais non pas effacer.

Heureusement, ces heures de découragement étaient rares ;
j-en avais honte ensuite en me rappelant les leçons du cu
ré Bonal, qui disait coutumièrement que l-homme devait por
ter sa peine en homme, et que la force était la moitié de
la vertu.

Je ne cherchais pas à revoir celle qui m-avait comme enso
rcelé, mais tout de même je la rencontrais parfois. Avec u
n peu de vanité, j-aurais pu croire que ces rencontres ne
lui déplaisaient pas. Nous nous disions quelques paroles e
n passant, et des fois elle s-arrêtait pour parler plus lo
nguement.

Je lui enseignais un lièvre gîté ou une compagnie de perd
0596reaux, et ça lui faisait plaisir. Elle était bien reve
nue de ses méprisantes façons d-autrefois, et voyant qu-au
demeurant je n-étais ni bête, ni tout à fait ignorant, el
le commençait à soupçonner qu-un paysan pouvait être un ho
mme. Pour être vrai, je crois que ma personne lui agréait.
Comme je l-ai dit déjà, j-étais, en ce temps de ma jeunes
se, grand, bien fait ; j-avais les épaules larges, les yeu
x noirs, le cou robuste, les cheveux touffus, et une court
e barbe noire frisée ombrait mes joues brunes, car d-aller
donner deux sous au perruquier de Thenon toutes les semai
nes pour me faire raser, je n-en avais pas le moyen.

Quand nous étions ainsi arrêtés quelques minutes, je conn
aissais que cette fille, farouche aux hommes jusqu-ici, co
mmençait à penser à l-amour. Le sang de sa race parlait da
ns ses yeux, lorsqu-elle me dévisageait hardiment et me to
isait des pieds à la tête, sans point de gêne, comme elle
aurait admiré un beau cheval. Je comprenais bien ça, et j-
en étais quelque peu mortifié ; mais, comme, de mon côté,
c-était la belle et crâne fille qui me tenait, je ne faisa
0597is pas trop de compte de ses manières.

Dans ces moments, en la regardant, il me prenait des envi
es sauvages de me jeter sur elle, et de l-emporter au fond
des taillis épais comme fait un loup d-une brebis. Elle l
e voyait bien à mes yeux qui luisaient, à ma voix qui s-ét
ranglait, à tout mon être qui frémissait ; mais elle ne s-
en émouvait pas autrement. Si la chose était arrivée, je n
e sais pas trop comment ça se serait arrangé, car elle n-é
tait pas de celles qui par faiblesse, ou par bonté de c-ur
, se laissent aller à celui qu-elles aiment. C-était une d
e ces rudes femelles qui se défendent des ongles et des de
nts, rétives à la maîtrise de l-homme encore qu-elles le d
ésirent, et, jusque-là, veulent encore commander.

L-hiver se passa ainsi, dans ces tirassements entre la pa
ssion qui me tenait et ma volonté qui reprenait le dessus
lorsque j-étais hors de la présence de la Galiote. Pendant
la mauvaise saison, je n-avais pas d-ouvrage aux champs,
mais seulement quelque peu de bois à couper, de manière qu
0598-il me fallait, pour vivre, chasser et piéger. Autour
de la forêt, dans les friches pierreuses, semées de genévr
iers, je tendais des trappelles pour les grives, et, dans
les haies de ronces, de cornouillers et d-églantiers, des
engins à prendre les merles. Dans les vignes entourées de
murailles, où il y a force clapiers, je posais des setons
pour les lapins. Je prenais des renards, puis des fouines
et autres bêtes puantes dans les vieilles masures abandonn
ées, et des fois, au clair de lune, dans les cantons où il
y avait des terriers de blaireaux, j-allais à l-affût, et
j-attendais l-animal qui venait se dresser contre un pied
de blé d-Espagne oublié au coin d-une terre, croyant y tr
ouver l-épi. Lorsqu-il faisait trop mauvais temps, je me t
enais à la maison, façonnant des pièges à taupes, des cage
s en bois, des manches de fouet avec des tiges de houx, de
s paniers, des fléaux et autres petites gazineries . Par t
ous ces moyens je ne manquais pas de pain, mais au reste,
je mangeais plus de frottes et d-oignons que de poulets rô
tis. Quoique restant souvent plusieurs jours sans parler à
âme qui vive, je ne m-ennuyais point, ayant été accoutumé
0599 de bonne heure à être seul, et de nature n-aimant guè
re la compagnie. Et puis dans l-imbécillité d-esprit où j-
étais pour lors, ayant la tête pleine de la Galiote, j-ava
is de quoi m-occuper. Quelquefois je jetais les yeux sur l
a cosse de bois où elle s-était assise et je croyais la vo
ir encore allongeant vers le feu ses petits pieds et ses m
ains roses, où transparaissait le sang. D-autres fois, je
levais la tête et je regardais vers la porte qui, me sembl
ait-il, allait s-ouvrir pour la laisser entrer. Le poignar
d que je lui avais enlevé était fiché dans une planche au
chevet de ma couche) et quelquefois je le maniais, essayan
t la pointe sur un de mes doigts, et le bleu sombre de la
lame d-acier me rappelait la couleur de ses yeux.

Au sortir de l-hiver, un dimanche de mars, par un beau so
leil, je fus saisi d-une terrible envie de la revoir. Il y
avait tantôt deux mois que je ne l-avais pas rencontrée,
car l-hiver avait été dur, la neige avait tenu longtemps,
et il me semblait qu-il y avait dix ans. J-étais mû par un
sentiment instinctif qui me portait de son côté, tout de
0600même que l-eau coule sur la pente, que la flamme monte
en l-air, que la plante se tourne vers le soleil. Je pris
mon fusil, desseignant d-aller du côté du domaine où elle
demeurait, avec l-espoir qu-en rôdant autour je l-apercev
rais sans être vu. Mais lorsque je fus près de La Granval,
soudain la pensée du défunt curé Bonal me revint et, avec
elle, comme une bouffée de révolte, les souvenirs de ma j
eunesse et la mémoire des miens morts de misère et de dése
spoir.

Je m-arrêtai coup sec, effrayé de cet anéantissement de m
a volonté : « Misérable ! me dis-je, lâche ! vas-tu oublie
r la haine jurée à la race maudite des Nansac !- »

Et sur le coup de la colère, changeant de chemin, je m-en
fus passer au bout de l-allée de châtaigniers où nous avi
ons enterré le pauvre curé. La terre relevée s-était tassé
e, enfonçant le cercueil de bois blanc, en sorte que la to
mbe ne marquait plus guère. L-herbe poussait égale et drue
dans l-allée abandonnée, recouvrant le tout. « Encore un
0601hiver, pensai-je, et les pluies auront nivelé entièrem
ent le terrain, et la trace de la fosse de ce brave homme
disparaîtra entièrement. Son souvenir vivra encore parmi c
eux qui l-ont connu, mais, ceux-là morts à leur tour, nul
plus ne s-avisera de songer à lui ; l-oubli profond couvri
ra de son ombre et la sépulture et le souvenir : ainsi von
t les choses de ce monde. » Et des idées tristes me venant
à l-esprit, je m-en fus lentement vers le Gour, et là, je
restai longtemps, les yeux attachés sur cette nappe d-eau
qui montait des profondeurs souterraines où dormait la pa
uvre Lina. Puis je fus pris par un désir grand de parler d
-elle, et j-allai à Bars trouver la Bertrille.

On sortait de vêpres comme j-arrivais, et je me plantai c
ontre l-ormeau pour l-attendre ; mais j-eus beau épier, je
ne la vis point. Tout le monde étant dehors, je me promen
ai un instant, espérant trouver quelqu-un de connaissance
pour me renseigner, car je la croyais toujours à Puypautie
r. Dans la méchante auberge de l-endroit, on chantait fort
, et en passant j-aperçus le fameux Guilhem de la Mathive,
0602 saoul comme la bourrique à Robespierre, ainsi qu-on d
it, je ne sais pourquoi. Au bout des maisons, qui ne sont
pas en quantité, au moment où je passais devant une petite
bicoque, la Bertrille en sortit et, me voyant, vint à moi
.

– Et comment ça va ? lui dis-je.

– Hélas ! mon pauvre Jacquou, j-ai eu bien des malheurs d
epuis que je ne t-ai vu !

– Et quels, ma Bertrille ?

– Ma mère est tombée paralysée et ne bouge plus du lit, e
t puis mon pauvre Arnaud est mort là-bas en Afrique, six m
ois avant d-avoir son congé.

– Pauvre Bertrille, je te plains bien !

Et, là-dessus, nous nous entretînmes de nos malheurs à to
0603us deux ; moi lui parlant de son bon ami, elle me parl
ant de Lina.

Et, à ce propos, elle me dit que cette vieille gueuse de
Mathive était tout à fait malheureuse avec ce mauvais suje
t de Guilhem qui avait pris une jeune chambrière à la mais
on, mangé le bien à moitié, et par-dessus le marché la rou
ait de coups.

– Et tant mieux ! fis-je, je ne serai content que lorsque
je la verrai, le bissac sur l-échine, crever au bord de q
uelque chemin !- Mais ta mère – repris-je – n-y a-t-il poi
nt d-espoir qu-elle guérisse ?

– Hélas ! non : d-ailleurs tu peux bien la voir, dit-elle
en rouvrant la porte.

Et j-entrai après elle.

Quelle misère ! Dans un clédier à sécher les châtaignes o
0604ù l-on avait fait une cheminée grossière comme celle d
-une cabane des bois, les deux pauvres femmes étaient logé
es. Il n-y avait en fait de meubles qu-une table contre un
mur, avec un banc et, de l-autre côté, le méchant lit où
gisait la paralytique. A peine pouvait-on passer entre la
table et le lit, tellement c-était petit.

– Voilà Jacquou qui te vient voir, mère ! fit la Bertrill
e ; tu sais bien, c-est lui qui était chez le curé Bonal,
à La Granval.

La malade, qui n-avait plus de vivant que les yeux, baiss
a les paupières pour dire :

– Oui, je sais.

Lui ayant dit, en manière de consolation, qu-il ne fallai
t pas désespérer, que sans doute la chaleur venant la guér
irait, elle fit aller ses yeux à droite et à gauche en sig
nifiance qu-elle n-y croyait point.
0605
Après quelques paroles de réconfort, je sortis avec la Be
rtrille.

Nous nous en allions doucement le long du chemin creux, e
ntre les haies épaisses qui garnissaient les talus. J-avai
s une idée, mais je n-osais pas l-avouer à la pauvre drole
, et je regardais machinalement les buissons noirs où rest
aient quelques prunelles bleuâtres flétries par l-hiver, e
t le chèvrefeuille qui, s-étalant sur les ronces et les vi
ornes, laissait pendre des jets sur le chemin. De temps en
temps, je cassais une brindille sans m-arrêter, et je la
mâchonnais, toujours muet ; mais enfin je me trouvai honte
ux de ma couardise, et, prenant courage, je dis :

– Pauvre Bertrille, excuse-moi- comment faites-vous pour
vivre, toi ne pouvant aller en journée ?

– Je file tant que je peux.

0606 – Et tu gagnes quatre à cinq sous à ce métier ; tu n-
as pas pour vous entretenir le pain, surtout qu-il est che
r, cette année !

Elle marchait la tête baissée et ne répondit pas.

Quelque chose me traversa le c-ur, comme une aiguille.

– Et peut-être, repris-je, vous n-en avez pas, en ce mome
nt ?

Elle ne répondit toujours point.

Alors je lui attrapai la main :

– Regarde-moi, Bertrille.

Elle leva vers moi ses yeux pleins de larmes.

– J-ai trente sous dans ma poche ; je t-en prie, prends-l
0607es- les voici-

Elle hésita une seconde, mais, quand elle vit mes yeux hu
mides, elle prit les sous.

– Merci, mon Jacquou.

– Si les pauvres ne s-aident pas entre eux, qui les aider
a ? Je n-ai personne au monde, il me semble que tu es ma s
-ur.

Elle mit les sous dans la poche de son devantal, et nous
revînmes vers le bourg.

– Ecoute, Bertrille, lui dis-je devant sa porte, ne te fa
is pas de peine et ne te tue pas à veiller avec ta quenoui
lle pour avoir du pain : moi, je suis là ; dimanche je rev
iendrai.

– Oh ! Jacquou, je ne veux point te mettre cette charge d
0608e deux femmes sur les bras.

– Je suis fort assez pour la porter, lui répondis-je, n-a
ie point de honte de ça : suppose que je sois ton frère, a
joutai-je en lui tenant la main.

Elle me regarda avec un tel élancement d-âme que l-étince
lle jaillie de ses yeux me donna un petit frémissement d-é
motion.

– Adieu, lui dis-je, et à dimanche !

Je m-en allai tout autre que je n-étais venu, content de
moi, le c-ur solide, prêt à tout. Le plaisir d-avoir rendu
service à ces deux pauvres femmes, la résolution que j-av
ais prise de les assister dans leur malheur, tout cela me
transportait. Il me semblait que désormais je n-étais plus
un être inutile à tous ; j-avais un but, une tâche à remp
lir que je m-étais donnée moi-même, et cette tâche avait q
uelque chose de sacré qui me relevait dans ma propre estim
0609e ; tout cela me faisait du bien.

Pendant la semaine, je travaillai avec courage, sans perd
re une journée, comme ça m-arrivait quelquefois lorsque je
n-avais à penser qu-à moi, puis, le dimanche venu, je m-e
n fus à Bars. A la pensée de ce que j-allais faire, je sen
tais une satisfaction intérieure qui m-était inconnue aupa
ravant, et je marchais allégrement, impatient d-apporter q
uelque soulagement à la misère de ces deux malheureuses cr
éatures.

Je les trouvai toujours dans la même situation : la mère
gisant sur son grabat ; la fille, sa quenouille au flanc,
filant toujours à s-user les doigts. Lorsque après être re
sté un instant avec elles je sortis, la Bertrille vint ave
c moi, et tout en marchant je lui donnai l-argent de ma se
maine ; là-dessus, la pauvre drole me dit :

– – Jacquou ! il faut bien que ça soit toi pour que je le
prenne ! d-un autre je mourrais de honte.
0610
– Mais de moi tu peux tout prendre comme de ton frère, je
te l-ai dit : accepte donc ce peu, de grand c-ur, comme j
e te le présente !

Alors, ayant pris l-argent, elle s-attrapa à mon bras et
nous fîmes une centaine de pas dans le chemin sans parler.

Puis, revenus devant la porte, nous nous regardâmes un in
stant, contents l-un de l-autre, et je lui dis :

– A dimanche, ma Bertrille.

– A dimanche alors, mon Jacquou.

Cela dura près de trois mois ainsi. La joie d-être, moi,
chétif, comme une petite providence pour la Bertrille et s
a mère, et le sentiment de la responsabilité que j-avais p
rise de moi-même, me faisaient homme et tout autre. Toutes
0611 les folles pensées, toutes les ardentes convoitises,
toutes les âpres révoltes de la chair qui m-agitaient nagu
ère étaient matées par la satisfaction du devoir accompli.
A peine si de loin en loin une circonstance extérieure ve
nait me rappeler la Galiote, et lorsque ça arrivait, je pe
nsais à elle sans trouble aucun. Je me sentais heureux d-ê
tre débarrassé de cette fièvre amoureuse qu-elle me donnai
t, et qui empiétait sur ma volonté.

« Au moins, me disais-je, si je dois aimer, que ce soit u
ne pauvre fille de la terre périgordine, une pauvre paysan
ne comme moi, et non une fille de cette race exécrée des N
ansac ! »

Je rencontrais bien quelquefois la Galiote, quoique plus
rarement qu-auparavant, mais je ne ressentais plus en sa p
résence ce bouillonnement de sang, cette rage de désirs sa
uvages qui m-affolaient jadis. Les filles, encore qu-elles
n-aient pas eu affaire aux hommes, comme celle-ci, connai
ssent bien ces passions qu-elles excitent : aussi la Galio
0612te s-étonnait de me voir maintenant tranquille et froi
d près d-elle. Lorsqu-un jour, voulant la chasser de ma pe
nsée, je lui rendis son petit poignard, elle eut comme un
mouvement de dépit. Peut-être était-elle piquée de ce chan
gement, car certaines femmes des plus fières prennent, dit
-on, parfois un secret plaisir à l-admiration naïve, au dé
sir crûment exprimé d-un rustre.

A sa manière d-être, il me semblait qu-elle essayait de s
ouffler sur ce brasier éteint, pour le raviver ; mais c-ét
ait peine perdue. Même elle présente, j-avais la vision de
ces deux femmes malheureuses là-bas, auxquelles j-étais n
écessaire, et je m-étais trop entièrement dévoué à la Bert
rille, pour désirer encore la Galiote. Au lieu de la fougu
e des sens qui me transportait ci-devant, je ne vivais plu
s que par le c-ur ; mais il n-avait pas un battement de pl
us en présence de cette superbe fille.

Ce n-est pas que j-aimasse la Bertrille comme j-avais aim
é la Lina ; je ne la désirais pas non plus comme j-avais d
0613ésiré la Galiote ; non ! En ce moment, je l-aimais seu
lement comme un frère, ainsi que je le lui avais dit ; je
l-aimais parce qu-elle était pauvre ainsi que moi, parce q
u-elle était malheureuse. Je lui étais obligé de m-avoir r
appelé les leçons du curé Bonal, d-avoir réveillé en moi c
e sentiment fraternel qui commande aux hommes de s-entraid
er dans l-infortune : près d-elle mon c-ur était content,
mais mes sens n-étaient pas émus.

Elle n-était point d-ailleurs comparable, comme femme, ni
à l-une ni à l-autre. C-était une forte fille de la race
terrienne de notre pays, mais sans point de ces beautés qu
i, sauf les exceptions semblables à Lina, veulent, pour se
développer dans une suite de générations, l-oisiveté, l-a
bondance des choses de la vie et le milieu favorable. De t
aille moyenne, elle n-avait donc point de ces perfections
de forme de la femme des temps antiques : ses hanches larg
es, sa poitrine robuste, ses bras forts, accusaient la fil
le d-un peuple sur lequel pèse le dur esclavage de la glèb
e, qui depuis des siècles et des siècles, peine et ahane,
0614vit misérablement, loge dans des tanières, et néanmoin
s puise dans notre sol pierreux et sain la force de suffir
e à sa tâche, le travail et la génération : on voyait qu-e
lle était faite pour le devoir, non pour le plaisir.

Sa figure n-était pas régulière, mais plaisait pourtant p
ar un air de grande bonté, et par l-expression de ses yeux
bruns qui reflétaient les sentiments de son c-ur vaillant
.

Telle qu-elle était, je sentais que tous les jours je m-a
ttachais à elle davantage et je m-en réjouissais. Il me se
mblait bon maintenant de n-être plus seul sur la terre, d-
avoir une créature que j-affectionnais et à laquelle je po
uvais me confier.

Un dimanche, en arrivant, je trouvai la pauvre drole en l
armes : sa mère était à l-agonie. Une vieille femme, venue
par pitié, se tenait près du lit où gisait la mourante et
disait son chapelet. Jamais je n-ai vu rien de plus trist
0615e. La figure n-était plus que des os recouverts d-une
peau jaune, luisante, parcheminée ; la bouche entrouverte
montrait sur le devant deux dents longues et noirâtres, le
s seules ; les yeux vitreux et éteints regardaient devant
eux sans rien voir ; de maigres mèches de cheveux blancs s
ortaient de dessous le mouchoir de tête en cotonnade ; le
nez aminci, racorni, laissait voir deux trous noirs, et so
us la peau qui recouvrait cette tête desséchée, transparai
ssait l-image de la mort.

Je restai là jusqu-au soir, et puis je m-en fus en disant
à la Bertrille que je reviendrais le lendemain.

Lorsque j-entrai le matin, sur le coup de huit heures, la
vieille mère était morte, et la Bertrille, assise près du
lit éclairé par une chandelle de résine, la veillait.

Elle se leva et vint à moi, les yeux rouges.

– Pauvre femme ! lui dis-je, ses souffrances sont finies
0616!

Puis, je pris le brin de buis qui trempait dans l-assiett
e de terre brune où était l-eau bénite, et j-en jetai quel
ques gouttes sur le corps.

En ce moment la voisine qui assistait la Bertrille rentra
:

– Ma drole, le curé veut huit francs, et qu-on le paie à
l-avance.

– Hélas ! dit la pauvre fille, je n-avais qu-un écu de tr
ois francs et je l-ai donné à Bonnetou pour la caisse !

– C-est un joli parpaillot, votre curé ! mais ça ne m-éto
nne pas – ajoutai-je, en me rappelant l-enterrement de ma
pauvre mère, et sa dureté.

Et comme la Bertrille se désolait que sa mère fût enterré
0617e sans prières, je lui dis :

– Ne te tourmente pas ; je vais tâcher de trouver l-argen
t.

Et, repartant aussitôt, j-allai prendre une peau de blair
eau et deux peaux de renard que j-avais aux -ges, et de là
je fus à Thenon les vendre à un marchand qui me les achet
ait d-habitude. Sur les trois heures de l-après-midi j-éta
is à Bars, ayant assemblé les huit francs au moyen du prix
des peaux et d-une avance que m-avait faite le marchand.

La voisine alla remettre l-argent au curé, qui lui dit al
ors que l-enterrement serait pour les cinq heures.

A cinq heures donc, avec trois autres hommes, nous portâm
es la caisse à l-église sans peiner beaucoup, car la pauvr
e femme n-était guère lourde, et puis l-église était tout
près.
0618
Le curé attendait en surplis, son étole autour du cou, so
n bonnet carré sur la tête. Il eut bientôt dépêché les pri
ères, et, un quart d-heure après, nous allions au cimetièr
e ; lui devant, avec le marguillier qui portait la croix e
t le seau d-eau bénite, et, derrière le corps, la Bertrill
e avec quelques femmes.

Après que tout fut parachevé, j-allai vers l-endroit où m
a mère était enterrée. Que dirai-je ? Ça n-y fait rien, n-
est-ce pas, que par-dessus les six pieds de terre qui reco
uvrent les os d-une pauvre créature il y ait des fleurs ou
des herbes sauvages ; mais nous nous laissons facilement
prendre par les yeux sans écouter la raison. Aussi, lorsqu
e je vis ce coin plein de pierres des murs à moitié écrasé
s, envahi par les ronces, où foisonnaient les choux-d-âne,
les mauves et des orties vigoureuses, je restai là un ins
tant tout triste, regardant fixement ce lieu abandonné d-o
ù toute trace de la sépulture de ma pauvre mère avait disp
aru. Et, en m-en allant, je passai près d-une tombe brisée
0619 par le temps, rongée par les pluies, le soleil et les
gelées d-hiver, effritée, réduite en gravats, prête à dis
paraître, et je me dis combien c-était chose vaine que de
chercher à perpétuer la mémoire des morts. La pierre dure
plus longtemps qu-une croix de bois, mais le temps, qui dé
truit tout, la détruit aussi ; et puis, que fait cela à ce
lui qui est dessous ? Ne faut-il pas enfin que le souvenir
du défunt se perde dans cette mer immense et sans rives d
es millions de milliards d-êtres humains disparus depuis l
es premiers âges ? Dès lors, l-abandon à la nature qui rec
ouvre tout de son manteau vert vaut mieux que ces tombeaux
où la vanité des héritiers se cache sous le prétexte d-ho
norer les défunts.

Les femmes accompagnèrent la Bertrille, et moi, ensuite,
j-allai lui donner le bonsoir en lui promettant de revenir
le dimanche suivant. Et, en effet, je revins ce dimanche-
là, et tous les autres après. Il me tardait fort que la se
maine fût finie pour me rendre à Bars, et il ne me semblai
t pas que je pusse aller ailleurs.
0620
L-hiver vint, puis le beau temps. L-herbe poussait dru su
r la fosse de la vieille mère, cachant la croix de feuilla
ge que, le jour de l-enterrement, sa fille avait mise dess
us. Moi, je me sentais toujours plus entraîné vers la Bert
rille ; j-étais heureux de la revoir, et il me faisait pei
ne de la quitter. Des pensées d-avenir m-occupaient mainte
nant, et je me disais souvent que je voudrais l-avoir à fe
mme, pour vivre nos jours l-un près de l-autre.

Un soir que nous nous promenions sur le chemin qui va ver
s Fonroget, je le lui dis.

– – Jacquou ! me répondit-elle, pourquoi assembler nos mi
sères ?

– Pour les mieux supporter à deux, nous aimant bien.

– Si tu le veux, je le veux donc aussi.

0621 Et en même temps, s-appuyant sur moi, elle leva la tê
te et me regarda.

Je connus lors dans ses yeux qu-elle pensait comme moi, e
t, l-entourant de mon bras, nous marchâmes longtemps en si
lence. Sur le souvenir de nos anciennes amours défuntes, a
vait germé une nouvelle affection sérieuse et honnête qui
nous liait l-un à l-autre pour la vie, et, sentant cela, n
ous étions bien heureux.

– Etant si pauvres tous deux, nous faisons peut-être une
folie, mon pauvre Jacquou ! dit-elle après un moment.

– Ne crains point : je suis fort et vaillant assez et je
travaillerai pour nous deux.

– Oui, mais les petits droles !-

– Sois tranquille, lui dis-je en la serrant contre moi.

0622 – Il faudra attendre la fin de mon deuil, reprit-elle
après une pause.

– Oui, ma Bertrille, maintenant que je suis sûr de toi, j
-attendrai le temps voulu.

Et, me penchant vers elle, je lui donnai le baiser de fia
nçailles.

Puis, l-ayant ramenée jusque chez elle, je la quittai et
m-en revins tout content aux -ges.

Il fut entendu entre nous, ensuite de cela, que nous nous
marierions après la Noël, et, le temps étant venu, il fal
lut en parler au curé de Bars. Lui se disait, sans doute :
« Puisque le bon ami de cette fille a trouvé huit francs
pour faire enterrer la mère, il en trouvera bien dix pour
se marier ! » Et il eut le toupet de les demander à la Ber
trille. Ah ! ça n-était plus le brave curé Bonal, qui rega
rdait l-argent comme rien. Cet autre n-aimait ses brebis q
0623ue pour la laine ; et il les tondait de près.

Lorsque la drole me dit ça, je pensai un peu en moi-même,
et puis je lui dis :

– Tu vas voir ! puisqu-il fait ainsi, nous allons l-attra
per.

Et je m-en fus trouver le curé de Fossemagne, dans la par
oisse duquel était la maison des -ges, et je lui expliquai
mon affaire, disant, comme c-était vrai, que nous étions
bien pauvres tous deux, et que je le priais de nous marier
au meilleur compte.

Lui, qui était un vieux brave homme, se mit à rire en oya
nt cette requête et me répondit :

– Mon drole, je vous marierai au meilleur marché possible
; ce sera gratis, pour l-amour de Dieu.

0624 – Merci bien, monsieur le Curé, lui répondis-je en ri
ant aussi, vous n-aurez pas affaire à des oublieux.

Comme bien on pense, notre noce ne fut pas une noce bien
belle, et on ne se mit pas sur les portes pour la voir pas
ser. Moi, je n-avais nul parent, à ma connaissance, sinon
ce cousin de mon père qui demeurait vers Cendrieux, et don
t je ne savais même pas le nom. La Bertrille était comme m
oi, à peu près, n-ayant que des parents éloignés, métayers
autrefois du côté de Sainte-Orse, mais qui, depuis dix an
s qu-elle les avait perdus de vue, avaient peut-être chang
é cinq ou six fois de métairie. Nous fûmes donc seuls chez
le maire de Fossemagne et à l-église, et les premiers ven
us servirent de témoins.

Il y a des endroits, dans nos pays, où l-on présente le t
ourin, ou soupe à l-oignon, aux novis, sur la porte de l-é
glise, lorsqu-ils sortent : mais nous autres, pauvres, san
s amis, personne ne nous fit cette honnêteté.

0625 En sortant de l-église donc, après avoir bien remerci
é le curé, j-empruntai le mulet et la charrette d-un homme
du bourg que je connaissais pour lui avoir rendu un petit
service, et je m-en fus avec ma femme chercher son peu de
mobilier à Bars.

Ayant chargé le tout, ce qui ne fut pas long, nous revînm
es vers les -ges à travers les mauvais chemins de la forêt
.

Lorsqu-elle entra dans la masure et qu-elle vit la table
de planches clouées sur des piquets, et l-espèce de grande
caisse dans laquelle je couchais sur de la fougère, ma fe
mme me regarda, les yeux pleins de compassion :

– Tu n-étais pas trop bien là, mon Jacquou !

– Bah ! lui répondis-je, je dormais tout de même.

Après avoir tout déchargé et monté le châlit, je m-en fus
0626 ramener le mulet et la charrette à l-homme de Fossema
gne, tandis que ma femme mettait au feu la marmite, avec u
ne poule qu-elle avait toute préparée.

Quand je revins, trois heures après, portant une demi-pin
te de vin que j-avais prise à l-auberge, ma femme avait fi
ni de tout arranger de son mieux. Ça n-était pas grand-cho
se qu-un lit et une table dans cette baraque, mais il me s
emblait qu-elle était changée du tout au tout. Le lit, ave
c des draps d-étoupe, avait remplacé ma caisse dans le coi
n, et au milieu, à la place des planches clouées, était la
table. Le feu brillait clair dans l-âtre noir, et de la m
armite s-échappait par jets une fumée qui sentait bon. Sur
une touaille de toile grise, qui couvrait le bout de la t
able, étaient placés le chanteau et deux assiettes de terr
e brune.

Et ma femme allait, venait, rinçant deux gobelets verdâtr
es, essuyant deux cuillers, tâtant la soupe, y ajoutant du
sel, taillant le pain dans la soupière, et enfin, par sa
0627seule présence, donnant la vie à cette misérable demeu
re, auparavant triste et solitaire.

Alors, le c-ur réjoui, je la pris comme elle passait près
de moi et je l-embrassai tellement fort que je la fis rou
gir un brin.

Et lorsque tout fut prêt, la nuit étant venue, elle allum
a le chalel et trempa la soupe. Puis, nous étant assis, el
le la servit, et, avec la poule qui avait dans le ventre u
ne farce à l–uf, ce fut tout notre repas de noces, qui du
ra longtemps tout de même, car nous parlions plus que nous
ne mangions, rappelant nos souvenirs.

– Qui aurait dit que nous nous marierions ensemble, ma Be
rtrille, lorsque nous revenions de la Saint-Rémy ?

– C-est qu-alors, répondit-elle, il y avait entre nous de
ux pauvres créatures qui ne sont plus !

0628 Tandis que nous devisions en mangeant, mon chien assi
s nous regardait faire, balayant la terre de sa queue, et
paraissant satisfait du changement qui s-était fait dans l
a maison.

– Tiens, mon vieux, dis-je en lui jetant des os, régale-t
oi bien, car ça ne sera pas tous les soirs ainsi.

Elle sourit un peu :

– La pauvreté se supporte mieux à deux, quand on s-aime b
ien ; c-est toi qui l-as dit, Jacquou !

– Et c-est bien la vérité, ma Bertrille ; celui-là est ri
che qui est content, et ce soir nous sommes riches, n-est-
ce pas ? Et puis – ajoutai-je un peu pour rire – nous le s
erons encore plus, lorsqu-il y aura des petits droles !

– Oui, mon Jacquou, répondit-elle tout simplement.

0629 – A la garde de Dieu ! – repris-je en lui versant deu
x doigts de vin. – Nous sommes l-un et l-autre forts et co
urageux ; j-ai la foi que nous nous tirerons bien des misè
res de la vie- A ta santé, ma Bertrille !

– A la tienne, mon Jacquou !

Et, ayant trinqué et bu une dernière fois, comme il faisa
it froid, nous allâmes vers le foyer, en continuant à devi
ser.

Nous restâmes là longtemps. Le chien, repu, dormait en ro
nd dans un coin de l-âtre, et dans l-autre, assis sur la t
ronce, nous étions serrés l-un près de l-autre, ma femme a
yant sa tête appuyée sur ma poitrine, moi l-entourant de m
on bras.

Au dehors le vent d-hiver soufflait âpre et s-engouffrait
parfois dans la cheminée, refoulant la fumée et faisant v
aciller la flamme du chalel pendu au manteau. Je sentais c
0630ontre moi le c-ur de ma femme battre à coups sourds et
répétés, et j-étais heureux.

Ma pensée se tournait vers le lointain de cet avenir où n
ous entrions tous deux, et tout en rêvant à cela, je regar
dais machinalement les branches se consumer lentement et s
e convertir en braise que l-air extérieur avivait.

Puis la braise se couvrait de cendre blanche et peu à peu
le feu s-éteignait. A un moment, une forte rafale fit vol
er les cendres du foyer et éteignit le chalel :

– Il ne nous faut pas rester là, dis-je à ma femme en l-e
mbrassant dans l-ombre.

IX
Mon histoire tire à sa fin. Les soixante ans qui suivent
peuvent se conter brièvement : il n-y a que des événements
communs.
0631
Le dimanche après notre mariage, sans plus tarder, je m-e
n fus avec ma Bertrille à Fanlac pour rendre nos devoirs a
u chevalier de Galibert et à sa s-ur. Quoique je leur euss
e mandé que je prenais femme, ce n-était pas suffisant. Ma
is, arrivés là-bas, la veuve de Séguin le tisserand nous d
it que la demoiselle Hermine était morte il y avait un an
à la Saint-Martin. Quant à son frère il était toujours là,
bien vieilli tout de même et attristé de la mort de sa s-
ur. Nous le trouvâmes dans le salon à manger, devant un gr
and feu de bûches, se chauffant les jambes où il avait des
douleurs qui lui faisaient serrer les dents quelquefois.
Mais ça ne l-empêcha pas de nous faire un bon accueil et d
e nous régaler de quelques vieux dictons, quoique à mon av
is il ne les plaçât pas aussi à propos que dans le temps.

– Ah ! te voilà, maître Jacques ! fit-il en réponse à mon
salut et celle-ci est ta femme, je parie ?

0632 – Eh ! oui, monsieur le Chevalier.

– Alors vous êtes de la religion de saint Joseph : quatre
sabots devant le lit !

Nous rîmes un peu et lui continua :

– Puisque tu es entré en ménage, Jacquou, rappelle-toi co
mme l-homme se doit gouverner : « Compagnon de sa femme et
maître de son cheval- » Tout doit être commun entre vous
autres, le malheur et le bonheur, aussi bien que les chose
s du train ordinaire de la vie, comme le marque le dicton
familier :

Boire et manger, coucher ensemble,
C-est mariage, ce me semble.

Là-dessus, le chevalier me demanda où j-étais maintenant
et ce que je faisais.

0633 Quand je le lui eus dit :

– Ce n-est pas le Pérou, fit-il, mais vous êtes jeunes to
us deux, et vous vous tirerez d-affaire :

Pauvreté n-est pas vice.

Est assez riche qui ne doit rien.

Ayant jeté ces deux sentences coup sur coup, le chevalier
se leva en s-appuyant sur les bras de son fauteuil ; puis
, s-aidant de sa canne, il passa à la cuisine et appela :

– Holà ! Seconde !

La chambrière, qui était dans la cour, arriva.

– Il te faut faire déjeuner ces deux jeunes gens, tu ente
nds ?
0634
– Bien, monsieur le Chevalier.

Et lui, se tournant vers moi, dit en manière d-explicatio
n :

– La pauvre Toinette est morte six mois avant ma s-ur.

Il resta un moment pensif, et ajouta :

– On trouve remède à tout, fors qu-à la mort.

Et là-dessus, il s-assit près du feu, tandis que la Secon
de taillait la soupe.

Et lorsqu-elle fut trempée, tandis que nous mangions, le
bon chevalier me parlait du temps passé, et prenait plaisi
r à rappeler ses souvenirs. Il m-entretint longuement du c
uré Bonal, et finit par conclure ainsi :

0635 – C-était un homme et un prêtre, celui-là ! Aussi les
pharisiens l-ont-ils persécuté.

Puis, entre autres choses, il me demanda ce qu-étaient de
venus les Nansac. Quand je lui eus dit que tous avaient di
sparu, hormis la plus jeune demoiselle qui était restée ch
ez sa mère nourrice, il fit :

– Elle saura bien s-arranger :

Belle fille et vieille robe trouvent toujours qui les acc
roche.

Sur les deux heures, au moment de repartir, le chevalier
me dit :

– Tu sais, Jacquou, si jamais tu étais dans une passe à a
voir besoin d-aide, fais-le-moi savoir.

– Grand merci, monsieur le Chevalier, pour cette parole,
0636et grand merci mille fois pour toutes vos bontés passé
es, desquelles je vous serai reconnaissant tant que j-aura
i vie au corps. Ça n-est point probable que ça arrive, je
suis trop petit pour ça, mais si, de mon côté, je pouvais
vous être utile en quoi que ce soit, ce serait de bien bon
c-ur.

– Merci, mon Jacquou ! ça n-est pas de refus :

On a souvent besoin d-un plus petit que soi.

« Allons, adieu, mes droles !

– Bonsoir, monsieur le Chevalier, et bien de la santé nou
s vous désirons.

– Quel brave homme ! me disait ma femme en nous en allant
, et qu-il est plaisant avec ses ricantaines et ses prover
bes !

0637 – Et si tu avais connu sa s-ur, donc ! Celle-là, c-ét
ait une sainte. Pauvre demoiselle, qui m-a fait mes premiè
res chemises quand je suis arrivé à Fanlac !- Je ne me con
solerai jamais de n-avoir pas été à son enterrement !

Guère de temps après mon mariage, je compris que de trava
iller, par-ci par-là, à la journée, gagnant quelques sous,
chômant souvent, et réduit à m-aider pour vivre de quelqu
es petits ouvrages, c-était chose trop incertaine et ingra
te, maintenant que j-étais en ménage, et que mieux vaudrai
t avoir un état, ou entreprendre un travail où ma petite c
apacité pourrait me servir plus profitablement que dans le
métier de journalier. Comme je n-approuvais qu-à demi le
proverbe que le chevalier disait parfois en riant :

Qui croit sa femme et son curé
Est en hasard d-être damné-

J-en causai donc à notre Bertrille, qui fut bien de mon a
vis.
0638
Là-dessus, ayant ouï dire que le neveu de Jean cherchait
quelqu-un pour l-aider, j-allai le trouver et nous fîmes n
os conventions : me voilà devenu charbonnier.

Lorsqu-on a la raison et qu-on a bonne envie d-apprendre
quelque chose, ça va vite : aussi mon apprentissage ne fut
pas long. Il faut dire aussi que l-état n-est pas de ceux
pour lesquels il faut une grande habileté de main : c-est
surtout l-expérience qui fait le bon charbonnier, jointe
à un savoir-faire qu-on attrape assez facilement avec un p
eu d-idée.

Au reste, il ne faut pas croire que l-état soit aussi dés
agréable qu-il est noir ; il ne faut pas se fier aux appar
ences. Ainsi beaucoup, sans doute, préféreraient le métier
de boulanger comme plus propre que celui de charbonnier ;
quelle différence pourtant ! -tre enfermé dans un fournil
où il fait une chaleur d-enfer, suer et geindre toute la
nuit, courbé sur la maie ; se griller la figure pour enfou
0639rner, et aller se coucher quand les autres se lèvent,
en voilà-t-il pas un beau métier ! Parlez-moi d-être charb
onnier.

Pour moi, cet état me convenait bien, parce qu-on est seu
l dans les bois, et qu-on vit là tranquille, sans avoir af
faire que rarement aux gens. Il y en a qui ont besoin de l
a société des autres, qui veulent se mêler à la foule, à q
ui il faut des voisinages, des nouvelles, des échanges de
platusseries ou plats propos ; moi pas, et il me paraît qu
e c-est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les ho
mmes rassemblés valent moins qu-isolés. Il en est du moral
comme du physique, les grandes réunions humaines sont mal
saines pour l-esprit et le c-ur, comme pour le corps. Les
citadins ont beau se jacter de tel avantage, de ceci, de c
ela et du reste, les pauvres gens n-en crachent pas plus l
oin que nous. Aussi, quand j-ois vanter l-habitation des v
illes, il me semble qu-on me dévide les tripes sur un dévi
doir en bois d-érable, arbre que nous appelons azéra-.

0640 Or donc, pour en revenir, rien n-était plus plaisant
pour moi que ce travail en plein air, sous le soleil, et l
a surveillance des fourneaux à la clarté des étoiles. Ça n
-est pas un travail qui empêche de penser ; au contraire,
on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que
de fois, la nuit, levant la tête et voyant briller sur le
bleu sombre du ciel ces millions de soleils perdus dans d
es profondeurs immesurables, je me suis pris à rêver. Et q
ue de fois j-ai admiré ces astres qui se meuvent dans l-in
fini, et, exacts comme une horloge bien réglée, viennent p
asser à tel point de l-espace où ils doivent passer ! A fo
rce de les observer, j-ai fini par connaître l-heure à leu
r position, aussi bien qu-avec une montre. Je ne sais rien
de plus beau que de voir l-étoile du soir monter lentemen
t sur l-horizon. Bien souvent, seul, au milieu des bois, j
-ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en me d
isant que, peut-être, sur cet astre quelque charbonnier su
rveillant ses fourneaux dans une Forêt Barade quelconque c
ontemplait la Terre, comme moi, terrien, sa planète.

0641 On me dira peut-être : « Tout ça, c-est très joli ave
c le beau temps ; mais quand il pleuvait ?- »

Eh bien ! quand il pleuvait, je me mettais à l-abri dans
ma cabane ; et puis j-avais une bonne peau de bique qui me
gardait de la pluie. Un peu d-eau, ce n-est pas une affai
re, et de temps en temps, je ne la déteste pas.

Reprenons. J-aimais aussi à observer ce qui se passait au
tour de moi, à connaître les m-urs et habitudes des bêtes
et des oiseaux. J-épiais le hérisson chassant les serpents
; l-écureuil à la recherche de la faîne, le renard glapis
sant sur une voie de lièvre ; la belette et la fouine surp
renant les couveuses dans le nid ; les loups rôdeurs sorta
nt de leur fort à l-heure où se lèvent les étoiles, et ren
trant le matin après avoir mangé quelque chien resté dehor
s autour d-un village. Il m-est arrivé de passer de longs
moments à épier le manège de quelque animal qui ne me voya
it pas.

0642 Une chose bien curieuse, c-est de voir les oiseaux fa
ire leur nid. Leur adresse à tisser la mousse, la laine, l
-herbe, le crin, est étonnante aussi bien que la rapidité
avec laquelle ils ont achevé. Je connaissais tous les nids
: celui de l-alouette qui fait le sien à terre dans l-emp
reinte d-un sabot de b-uf, et qui le cache si bien que sou
vent le moissonneur passe dessus sans le voir ; celui du l
oriot, suspendu entre les deux branches d-une fourche ; ce
lui du roitelet bâti en forme de boule, avec un petit trou
pour l-entrée ; celui de la mésange, que nous appelons sa
nzille, où quinze à dix-huit petits sont pressés l-un cont
re l-autre dans un trou de châtaignier ; celui de la tourt
erelle, qui est fait de quelques branchettes croisées sans
plus. Rien qu-en voyant un -uf, je pouvais dire sans me t
romper de quel oiseau il était ; cependant, il y en a beau
coup d-espèces dans nos pays.

J-aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quanti
té de plantes qui foisonnent chez nous ; je dis : leur nom
français, car de nom patois, la plupart n-en ont pas, à m
0643a grande surprise. Mais si je ne savais pas le nom de
toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur fo
rme, le moment de leur floraison, et puis par leurs qualit
és utiles ou nuisibles, comme, par exemple : l-herbe aux b
lessures ou plantain ; l-herbe aux chats, qui les met en f
olie ; l-herbe aux cors ; l-herbe du diable, pour les conj
urations ; l-herbe aux engelures ; l-herbe à éternuer ; l-
herbe à guérir les fièvres ; l-herbe aux fous ; l-herbe qu
i guérit la gale ; l-herbe aux gueux, ou clématite ; l-her
be aux ivrognes : ivraie en français ouvirajo en patois ;
l-herbe aux ladres ; l-herbe aux loups, qui est un poison
; l-herbe à soigner les humeurs froides ; l-herbe des sorc
iers, qui est la mandragore ; l-herbe à lait, pour les mèr
es nourrices qui en manquent ; l-herbe de saint Fiacre, ou
bouillon blanc ; l-herbe à tuer les poux ; l-herbe à chas
ser les puces ; l-herbe pour les panaris ; l-herbe de sain
t Roch, qu-on attache au joug, le jour de la bénédiction d
es bestiaux ; l-herbe à la teigne, ou bardane ; l-herbe au
x verrues ; enfin, pour en finir, les cinq herbes de la Sa
int-Jean, dont on fait ces croix clouées aux portes des ét
0644ables ; herbes qu-il ne faut pas oublier lorsqu-on veu
t réussir en quelque chose de conséquence.

Sans doute, on ne viendra pas me dire que ma vie dans les
bois n-était pas plus libre, plus santeuse , et plus inte
lligente, cent fois, que celle des gens de ma condition da
ns les villes, où ils ont un fil à la patte, bien court, d
es maladies inconnues chez nous, et qui ne distinguent pas
, tant seulement, le seigle de l-avoine. Mais quand même o
n me le dirait, je n-en croirais du tout rien.

On pense bien qu-étant toujours dehors et dans les bois,
je n-avais garde d-oublier la chasse. Et, en effet, je l-a
imais toujours de passion, et mon fusil était toujours dan
s la cabane, chargé, tout prêt. Seulement il ne faut pas c
roire que lorsqu-on est au travail, et qu-on a des fournea
ux allumés, on puisse faire péter le bâton percé aussi sou
vent qu-on veut : ce n-est que toutes les fois qu-on peut.

0645 Tout de même, j-avais quelquefois de bonnes aubaines,
comme lorsque j-enlevai toute une nichée de louveteaux da
ns la forêt, du côté du Cros-de-Mortier. Ma femme les port
a à Périgueux dans un panier, gros comme des petits chiens
de trois semaines, et on lui donna la prime, qui nous ser
vit bien pour faire un peu arranger notre baraque de maiso
n et y faire ajouter une chambre.

Je tuai encore, depuis, quelques sangliers, à l-affût ou
au passage, et puis trois autres loups, par le moyen que v
oici : à la saison, qui est l-hiver, j-appelais les loups
en hurlant dans mon sabot, comme une louve en folie. Je l-
imitais si bien qu-une nuit, de l-endroit où j-étais embus
qué, je vis quatre beaux loups arriver, qui jetaient des h
urlements de réponse, et bientôt commencèrent à tourner au
tour les uns des autres en grondant, le poil hérissé, jalo
ux, comme font les chiens. Je les accordai tous d-un coup
de fusil qui en laissa un sur place.

Les curieux diront peut-être : « Tout à l-heure, vous par
0646liez de votre femme ; et que faisait-elle, tandis que
vous étiez dans le bois à faire le charbon ? »

Eh bien ! moi, je n-étais pas de ces tâte-poules qui ne p
euvent pas quitter les cotillons de leur femme. Certaineme
nt je l-aimais bien, mais il n-est pas besoin pour montrer
son affection de se cajoler tout le temps : lorsqu-il le
fallait donc, nous nous séparions sans grimaces. C-est bie
n vrai aussi, que je n-étais pas comme les chabretaïres ou
ménétriers qui ne trouvent de pire maison que la leur, ac
coutumés qu-ils sont à faire noce partout où ils vont ; au
contraire, je revenais toujours avec plaisir chez nous.

Mais dans les premiers temps, pendant que j-étais à mettr
e en charbon une coupe du côté du Lac-Viel, ma femme venai
t me trouver et restait avec moi deux ou trois jours, puis
s-en retournait aux -ges voir si rien n-avait bougé, et r
evenait après, apportant du pain, ou ce qui faisait besoin
. Dans la journée, elle m-aidait des fois à monter un four
neau, ou bien filait sa quenouille lorsqu-il était allumé.
0647 Et puis elle faisait la soupe et attisait le feu sous
la marmite qui pendait entre trois piquets assemblés par
la cime. Le soir venu, nous souriions aux clartés du brasi
er, et ensuite nous nous couchions dans la cabane sur des
fougères et des peaux de brebis. Il me fallait me relever
quelquefois, pour aller voir aux fourneaux, mais je laissa
is ma femme reposer tranquillement, gardée par le chien co
uché en travers de la porte : je ne puis me tenir de le re
dire, c-était là une jolie vie, libre, saine et forte.

Ainsi faisions-nous au commencement que nous fûmes mariés
; mais lorsque, neuf mois plus tard, ma femme eut un drol
e, elle le portait avec elle, et après qu-il avait tété so
n aise, le couchait dans la cabane où il dormait tout son
saoul. Tant qu-il n-y en eut qu-un, ça alla bien ; mais lo
rsque le second survint, va te faire lanlaire ! il lui fal
lut rester aux -ges, et tenir le dernier-né, tandis que l-
autre commençait à marcher, pendu à son cotillon, et mon p
auvre Jacquou fut obligé de rester seul au milieu des bois
, et de cuire sa soupe lui-même. Et à mesure que le temps
0648passait, tous les deux ans, deux ans et demi, à peu pr
ès, il y avait un autre drole à la maison, de manière que,
pour ma femme, il ne fut plus question de la quitter, jus
qu-à ce que l-aîné, ayant sept ou huit ans, gardait les pl
us petits.

Je ne travaillais, d-ailleurs, pas toujours dans les envi
rons, ni même dans la Forêt Barade, quoique ce fût là mon
renvers ou quartier. J-étais quelquefois au loin, dans la
forêt de Vergt, ou dans celle du Masnègre, entre Valjoux e
t Tamniers, même jusqu-à La Bessède, près de Belvès ; et d
ans la forêt de Born, j-ai entrepris de faire du charbon,
principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avi
ons pris, ma femme et moi, l-habitude d-être quelquefois s
éparés ; mais ça n-empêchait pas que nous nous aimions tou
t autant comme auparavant. Si j-osais, je dirais même que
ces petites absences retrempent l-affection, qui languit l
orsqu-on ne se quitte jamais.

Notre position n-était guère changée depuis notre entrée
0649en ménage. Dès longtemps déjà, le neveu de Jean avait
vendu sa maison des Maurezies et son morceau de bien, et s
-en était allé du côté de Salignac, en sorte que j-étais s
eul de charbonnier dans le pays. J-avais pris un garçon, l
e travail le requérant, mais ça ne veut pas dire pour ça q
ue nous fussions riches, car il fallait du pain, et beauco
up, pour tous ces droles qui avaient grand appétit, et pui
s des habillements. Encore que jusqu-à l-âge de vingt ans
ils aient marché tête et pieds nus, sauf que l-hiver ils m
ettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous te
mps des culottes et une chemise, et, lorsqu-il faisait fro
id, une veste. C-est vrai que, à mesure qu-ils grandissaie
nt, la vêture passait à celui qui venait après, comme âge,
de sorte que, en arrivant au dernier, ce n-étaient plus q
ue des loques rapiécées de partout, mais propres tout de m
ême. Ce qui donnait le plus de mal à ma femme, c-était la
toile pour faire des chemises et des draps : l-hiver elle
veillait tard et filait tant qu-elle pouvait, mettant des
prunes sèches dans sa bouche pour avoir de la salive. L-en
tretien des droles et leur nourriture, tout ça donc coûtai
0650t, sans compter que nous avions été obligés d-acheter
bien des choses : un cabinet pour serrer les affaires, une
maie, et un autre lit pour tous ces droles, où ils coucha
ient les uns en long, les autres en travers, en haut et au
x pieds.

Le vieux brave curé de Fossemagne, lorsqu-on les lui prés
entait à baptiser les uns après les autres, à mesure qu-il
s venaient au monde, disait en riant :

– Ah ! ah ! j-ai été jovent ! j-ai eu bonne main !

Et pour le prix, c-était toujours le même : rien.

Mais aussi, à l-occasion, ma femme lui portait ou envoyai
t un lièvre, ou une couple de palombes à la saison du pass
age, ou un beau panier de champignons, oronges, bolets ou
cèpes, ou quelque petit cadeau comme ça, pour lui marquer
notre reconnaissance.

0651 Quoique n-étant pas riches, nous étions tous gais et
contents plus que si nous avions eu cent mille francs. Je
ne pensais plus qu-à ma femme, à mes enfants et à mon ouvr
age. Et en songeant au travail, c-était encore penser aux
miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n-avais
pas oublié le passé pourtant, mais il n-était plus toujou
rs devant mon esprit occupé des choses du présent.

Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer.
il se réveillait vivace, et cela me reportait en arrière,
aux temps malheureux de mon enfance et de ma jeunesse. En
me souvenant de telle canaillerie du comte, je sentais enc
ore la haine gronder en moi, comme un chien qu-on ne peut
apaiser. Lorsque aussi je passais à des endroits où je m-é
tais rencontré avec la Galiote, je me rappelais la fièvre
d-amour qui me brûlait alors, et j-avais quelque peine, ra
ssis maintenant, dans la plénitude de mon affection pour m
a femme, à comprendre ma folie d-autrefois. Elle avait qui
tté le pays vers le temps de la naissance de mon aîné, car
son frère et ses s-urs, besogneux d-argent, avaient voulu
0652 vendre le domaine où elle demeurait. Où était-elle al
lée ? avait-elle fini par mal tourner comme ses s-urs ? Je
ne l-ai jamais su ; cela se peut, mais j-aime mieux croir
e que non, car elle valait mieux qu-elles.

Quant au comte, on dit dans le pays, à l-époque, qu-après
avoir vécu quelque temps de charités, pour ainsi dire, pi
quant l-assiette dans les châteaux, ou chez dom Enjalbert,
et traînant partout une misère honteuse, il s-était réfug
ié à Paris chez sa fille aînée, qui était une bonne tireus
e de vinaigre, et finalement était mort à l-hôpital.

C-est bien comme disait le chevalier :

Cent ans bannière, cent ans civière !-

Quelques années après notre mariage, je parlais avec ma f
emme des quatre terribles jours que j-avais langui dans le
s oubliettes de l-Herm, et quoique ce ne fût pas la premiè
re fois, comme toujours en oyant ce récit, elle joignit le
0653s mains avec des exclamations pitoyables. Elle voulut
connaître l-endroit, et, un dimanche, nous fûmes à l-Herm
en nous promenant.

Arrivé devant ces ruines habitées maintenant par les chou
ettes et les ratepenades, un mouvement d-orgueil me monta
en voyant mon ouvrage, en songeant que moi, pauvre et mépr
isé, j-avais vaincu le comte de Nansac, puissant et bien g
ardé. Lorsque ma femme vit, dans le pavé de la prison, cet
te manière de trappe de pierre, ce trou noir par lequel on
m-avait descendu dans les ténèbres de la basse-fosse, ell
e eut un frémissement pénible et recula d-horreur.

– – mon pauvre homme ! Comment as-tu pu vivre quatre jour
s et quatre nuits là dedans !

En sortant de l-enceinte du château, je trouvai ce garçon
qui avait fait le guet le soir de l-incendie. Il était ma
rié dans le village maintenant, et il nous fallut de force
entrer boire un coup chez lui. Là, tout en trinquant, nou
0654s parlâmes de cette nuit où nous avions fait justice d
e cette famille de loups, et alors lui me dit :

– Je ne comprends pas comment les gens du pays ont pu sup
porter toutes ces misères si longtemps ! le diable me flam
be, je crois que sans toi nous serions encore sous la main
de ces brigands !

– A la fin, sans doute, quelqu-un en aurait bien débarras
sé le pays, répondis-je.

– Peut-être ; mais, en attendant, tu l-as fait ! Et tu en
porteras les marques jusqu-à la mort, ajouta-t-il en rega
rdant les cicatrices des balles à ma joue.

Et après avoir trinqué une dernière fois, je m-en retourn
ai aux -ges avec ma femme.

Une autre fois, nous en allant ensemble à la foire du 25
janvier à Rouffignac acheter un petit cochon – parlant par
0655 respect – je lui fis voir la tuilière où j-avais pass
é de si terribles moments, lors de la mort de ma mère. Mai
s depuis ce temps, il y avait des années, la charpente et
la tuilée s-étaient effondrées, entraînant les murs de tor
chis, en sorte que la maison n-était plus qu-un amas de dé
combres, un pêle-mêle de terre, de pierres, de débris de t
uiles, recouvert de ronces et d-herbes folles, d-où sortai
ent des bois pourris à moitié, comme les ossements de quel
que animal géant enseveli sous ces ruines.

Et là, je lui dis les horribles angoisses que j-avais épr
ouvées, moi tout jeunet, en voyant ma mère affolée mourir
dans les affres de la désespérance.

– Pauvre ! fit-elle, tu n-as pas été trop heureux dans te
s premiers ans.

– Non, mais maintenant, s-il plaît à Dieu, les mauvais jo
urs sont passés, sauf les accidents vimaires.

0656 Elle ne dit rien et nous continuâmes notre chemin.

Lors de ma dernière allée à Fanlac avec ma femme, j-avais
bien recommandé au vieux Cariol de me faire savoir s-il a
rrivait quelque chose au chevalier. Cela m-avait causé, co
mme je l-ai dit déjà, beaucoup de regret, et même une véri
table peine, de n-avoir pas été à l-enterrement de la bonn
e demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce ne fût pa
s de ma faute, que j-avais manqué à mon devoir, et je ne v
oulais pas récidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux
-ges de la part de Cariol, nous porter la nouvelle que le
chevalier était mort. En ce temps-là, nous avions déjà plu
sieurs enfants, de manière que, l-aîné étant déjà grandet,
ma femme l-envoya me prévenir du côté de Fagnac où j-étai
s. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m-en vins vite à
la maison où, ayant pris mes meilleurs habillements, je p
artis pour Fanlac, où je fus rendu tout juste pour l-enter
rement.

Ce que c-est que d-être un brave homme ! Toute la paroiss
0657e était là : vieux, jeunes, hommes, femmes, petits dro
les, et, avec ça, beaucoup de nobles et de messieurs de Mo
ntignac et des environs. Tous les hommes voulurent aider à
le porter au cimetière ou du moins toucher son cercueil.
Le curé n-était plus celui qui avait remplacé Bonal : les
gens le détestaient tellement qu-il avait été obligé de pa
rtir, comme je l-ai dit. Son successeur, qu-on avait envoy
é deux ans après, fit un beau prêche sur la tombe du cheva
lier, et le loua comme il le méritait. Lorsqu-il annonça q
ue, par testament, le défunt avait donné tout son avoir au
x pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bénédi
ctions de tous, et les bonnes femmes s-essuyèrent les yeux
. Malheureusement, ce n-était pas le diable, ce qu-il donn
ait, le brave homme, car il ne lui restait guère vaillant
et bien liquide qu-environ vingt-cinq ou vingt-six mille f
rancs, à ce qu-il paraît, le bien étant fortement hypothéq
ué. Ce n-est point par dissipation ou désordre que le chev
alier et sa s-ur avaient mangé leur avoir, c-était par bon
té. Lui, n-avait jamais su refuser cent écus en prêt, à un
homme dans le besoin ; et, confiant comme un enfant, il a
0658vait souvent mal placé son argent, ou négligé de prend
re les précautions nécessaires. De même pour les pauvres ;
le frère et la s-ur avaient toujours donné sans compter :
aussi mangeaient-ils leur bien, petit à petit, et depuis
des années vivaient plus sur le fonds que sur le revenu. D
u reste, même pour ceux qui y regardent de près, il est fo
rcé que les fortunes se fondent, si quelque source, indust
rie, mariage ou héritage ne les renouvelle pas. Un petit n
oble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de
ce siècle était riche avec deux mille écus de revenu, se
trouvait gêné trente ans plus tard, et serait pauvre aujou
rd-hui. Si avec ça il survient quelques mauvaises années,
ou de grosses réparations à faire, il faut emprunter ; les
dettes font la boule de neige, et c-est la ruine totale.

Quelque temps après l-enterrement du chevalier, je revena
is des -ges, et m-en allais voir une coupe du côté de La B
ossenie, lorsque sur le sentier, à une centaine de pas, je
vis venir vers moi une vieille en guenilles, toute courbé
0659e, avec un bâton à la main et un bissac sur l-échine.
A mesure qu-elle approchait, je me disais : « Qui diable e
st cette vieille ? » Et tout d-un coup, quoiqu-elle fût fo
rt changée, maigre comme un pic, à son nez pointu, à ses y
eux rouges, je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette
coquine de femme se réveilla soudain. En me joignant, ell
e releva un peu la tête, et, m-ayant reconnu aussi, s-arrê
ta.

– – Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse !

– Tant mieux ! tu ne le seras jamais assez à mon gré !

– Guilhem m-a tout mangé – continua-t-elle en s-essuyant
les yeux – et maintenant je cherche mon pain-

– Vieille gueuse ! depuis la mort de la pauvre Lina, j-ai
toujours souhaité te voir crever dans un fossé, le bissac
sur l-échine ! Tu es en chemin, je ne te plains pas !

0660 Et je passai.

J-eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette o
ccasion, les leçons du curé Bonal qui prêchait sans cesse
la miséricorde. Mais la pensée que cette misérable mère av
ait tant fait souffrir, et finalement tué, on peut le dire
, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des créat
ures, me révoltait et me rendait fou de colère. Et puis, s
ans doute, il faut bien être miséricordieux, mais il faut
faire attention, aussi, que si l-on est trop facile à pard
onner, ça encourage les mauvais. Ceux dont la conscience e
st morte ont besoin que la conscience des autres leur rapp
elle leurs fautes et leurs crimes. De plus, l-horreur qu-i
nspirent les méchants est un juste châtiment pour eux, et
sert d-avertissement à ceux qui seraient tentés de les imi
ter. Au reste, ce que j-avais souhaité arriva : un matin d
-hiver, on trouva la Mathive morte sur un chemin entre Mar
tillat et Prisse, et à moitié mangée par les loups.

Puisque j-ai nommé ce fameux Guilhem tout à l-heure, j-en
0661 dirai encore ceci que, peu de temps après la mort de
la Mathive, il fut condamné aux galères à perpétuité pour
avoir, un soir de foire à Ladouze, assommé et dévalisé un
marchand de cochons de Thenon, sur la grande route, à la C
roix-de-Ruchard : ainsi devait-il finir.

Tout ça est loin maintenant. J-ai à cette heure quatre-vi
ngt-dix ans, et ces choses, quoique un peu obscurcies dans
les brumes du passé, me remontent parfois à la mémoire. C
omme tous les vieux, j-aime à raconter de vieilles histoir
es, et je le fais trop longuement sans doute, d-autant qu-
elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le villag
e de l-Herm, où je demeure présentement, les gens ne le tr
ouvent pas ; mais c-est qu-ils sont accoutumés à ouïr des
contes interminables, pendant les longues veillées d-hiver
. Quoique je leur narre bien tout par le menu, ainsi qu-il
m-en souvient, il y en a qui trouvent que je ne m-expliqu
e pas assez, et demandent encore ceci ou cela : ils voudra
ient savoir de quel poil était mon chien et l-âge de notre
défunte chatte.
0662
J-ai eu treize enfants, mâles ou femelles. On dit que ce
nombre de treize porte malheur ; moi, je ne m-en suis jama
is aperçu. Il ne nous en est pas mort un seul, ce qui est
une chose rare et quasi extraordinaire. Mais, nés robustes
et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux, ils
étaient à l-abri de ces maladies qui courent les villes et
les bourgs, où l-on est trop tassé. Si je dis que j-ai eu
tant de droles, ça n-est pas pour me vanter, il n-y a pas
de quoi, car les hommes ne souffrent pas pour les avoir :
c-est les pauvres femmes qui en ont tout le mal, et aussi
la peine de les élever. La mienne avait vingt ans quand n
ous nous sommes mariés, et de là en avant, jusque vers cin
quante ans, elle n-a cessé d-en avoir un entre les bras, q
u-elle posait à terre lorsque l-autre arrivait. Je dirai f
ranchement que sur la fin j-en avais un peu perdu le compt
e : car, un soir de carnaval, en soupant, je m-amusais à l
es nombrer, et je n-en trouvais que onze.

– Et la Jeannette qui est là-bas, mariée au Moustier, dit
0663 ma femme, est-ce qu-elle est bâtarde ?

– C-est ma foi vrai ! je n-y pensais plus ; mais ça ne fa
it toujours que douze ?

Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et m
e le présenta :

– Et celui-là, donc, tu ne le connais pas ?

– Ah ! le pauvre ! je l-oubliais.

Et, prenant le petit enfançon qui me riait, je l-embrassa
i et je le fis un peu danser en l-air ; après quoi, je lui
donnai à téter une petite goutte de vin dans mon verre.

Et cependant, les autres droles qui étaient là autour de
la table s-égayaient de voir que le père ne retrouvait plu
s sa treizaine d-enfants.

0664 En ce temps-là, il y en avait de mariés, garçons et f
illes, d-autres partis à travailler hors de la maison, de
manière qu-il n-était pas bien étonnant d-en oublier quelq
u-un : oui, seulement ma femme disait que le carnaval en é
tait la cause.

C-est bien sûr que si l-homme n-a pas le mal de faire et
d-élever les enfants, il lui faut affaner pour les nourrir
et entretenir, ce qui n-est pas peu de chose, surtout lor
squ-il y en a tant. Pourtant, Dieu merci, je ne leur ai pa
s laissé manquer le pain, ce qui n-a pas été sans bûcher d
ur : mais quoi ! nous sommes faits pour ça, je ne m-en pla
ins pas.

On pense bien qu-avec cette troupe de droles je ne pouvai
s pas devenir riche : aussi, dans toute ma vie, je n-ai pa
s eu cinquante écus devant moi, content tout de même, pour
vu qu-au jour la journée il y eût chez nous pour acheter u
n sac de blé. Aussi l-héritage que je laisserai ne sera pa
s gros : il y aura en tout et pour tout la maison des -ges
0665 avec trois journaux de pays autour ; l-ensemble achet
é quarante pistoles, et un louis d-or pour les épingles de
la dame, et payé peu à peu par pactes de cinquante francs
à la Saint-Jean et à la Noël.

Je n-étais donc pas riche de bien, mais seulement riche e
n enfants ; et quand j-y songe, je trouve que j-ai été mie
ux partagé. Je préfère laisser après moi beaucoup d-enfant
s que beaucoup de terres ou d-argent. On me dira que, quan
d je serai mort, ça me fera une belle jambe : j-en convien
s ! En attendant, je suis réjoui dès maintenant de voir fo
isonner tous ces petits et arrière-petits-enfants venus de
moi. Pour le coup, j-en ai tout à fait perdu le compte, o
u, pour mieux dire, je ne l-ai jamais su. Et puis, il faut
que je l-avoue, il y a dans cette affaire quelque chose q
ue j-estime haut : c-est le contentement d-avoir fait mon
devoir d-homme et de bon citoyen. C-est une chose à laquel
le on ne pense guère maintenant, malheureusement ; mais j-
ai ouï conter qu-il y avait autrefois des peuples où celui
qui n-avait pas d-enfants en était mésestimé, et où le ci
0666toyen qui en avait le plus passait devant les autres ;
aujourd-hui on dit que c-est un imbécile. Les gens, princ
ipalement ceux qui sont fortunés, aiment mieux n-avoir qu-
un enfant et le faire riche. Pourtant, c-est une chose ass
ez connue que les enfants des riches en valent moins. C-es
t une mauvaise condition que d-entrer dans la vie ayant to
ut à souhait : ça fait perdre tout nerf et tout ressort, o
u ça empêche d-en acquérir. Aussi voit-on dégénérer les fa
milles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elle
s sont rares.

Mais je m-attarde, il est temps d-en finir. Voici dix ans
que ma pauvre femme est morte, et, depuis ce temps-là, j-
ai laissé la maison des -ges à l-aîné, qui s-arrangera ave
c ses frères et s-urs, et je suis venu demeurer à l-Herm,
chez un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien dur que
de me séparer de celle avec qui j-avais vécu si longtemps,
sans une heure de déplaisir, car c-était une femme bonne,
dévouée et vaillante plus qu-on ne peut dire ; mais les b
ons comme les méchants sont sujets à la mort.
0667
Après ça, il m-est arrivé un autre malheur, qui est que,
voici tantôt deux ans à Notre-Dame d-août, je suis devenu
aveugle presque tout d-un coup. Moi qui allais encore gard
er la chèvre le long des chemins, je ne suis plus bon à ri
en ; il me faut la main de ma nore ou celle de ma petite C
harlotte pour me mener asseoir à une bonne place à l-abri
du vent et me chauffer au soleil d-hiver. Si ce n-était ça
, j-ai encore toute ma tête, et mes jambes sont bonnes. Lo
rsque ma petite-fille me tient compagnie, j-ai assez à fai
re à lui répondre, car elle ne cesse de me faire des quest
ions sur ceci ou ça, comme on sait que c-est l-habitude de
s petits droles qui veulent tout savoir. Mais, des fois, e
lle me laisse pour aller s-amuser avec d-autres enfants du
village, et alors je reste seul, à moins que notre plus p
roche voisine, la vieille Peyronne, ne se vienne seoir prè
s de moi ; malgré ça nous ne tenons pas grande conversatio
n, car elle est sourde comme un pot.

Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou bien l-été à
0668 l-ombre d-un vieux noyer grollier resté debout aux ab
ords des fossés du château, je rumine mes souvenirs et je
sonde ma conscience. Je songe à tout ce que j-ai fait, à l
-incendie de la forêt, à celui du château et, après avoir
tourné et retourné les choses dans tous les sens, après av
oir bien examiné toutes les circonstances, je me trouve ex
cusable, comme ont fait les braves messieurs du jury. Il n
-y a que les deux chiens du comte que je regrette d-avoir
fait étrangler avec mes setons, car les pauvres bêtes n-en
pouvaient mais. Pour tout le reste, je rendais guerre pou
r guerre et je ne faisais que me défendre, et les miens et
tous, contre la malfaisance odieuse et les méchancetés cr
iminelles du comte de Nansac : je n-ai donc pas de remords
.

Dans le village et partout on en juge de même, sans doute
, car les gens m-affectionnent et me respectent comme étan
t celui qui les a délivrés d-une tyrannie insupportable. S
ans y penser, j-ai fait le bonheur du pays d-une autre man
ière : car, lorsque la terre du comte a été mise en vente
0669au tribunal, la bande noire l-a achetée pour la revend
re au détail. Alors les gens de l-Herm, de Prisse et des a
utres villages alentour ont regardé dans les vieilles chau
sses cachées sous clef au fond des tirettes, et ont acquis
terres, prés, bois, vignes, à leur convenance, payant par
tie comptant, partie à pactes. Ça a changé le pays du tout
au tout. Ainsi, à l-Herm et à Prisse, il n-y avait autref
ois que deux ou trois chétifs propriétaires ; tout le rest
e, c-étaient des métayers, des bordiers, des tierceurs, de
s journaliers, tous vivant misérablement, point libres, ja
mais sûrs du lendemain qui dépendait des caprices méchants
du comte et de la coquinerie de Laborie et autres. Les fi
ls et petits-fils de ces pauvres gens qui n-osaient pas ta
nt seulement lever la tête, par manière de dire ; qui étai
ent épeurés comme des belettes, tant les avait écrasés cet
te famille maudite, sont maintenant de bons paysans, maîtr
es chez eux, qui ne craignent rien et ont conscience d-êtr
e des hommes. C-est là une conséquence qui n-est pas petit
e et d-où il faut conclure que la grande propriété est le
fléau du paysan et la ruine d-un endroit. Mais il y en a e
0670ncore une autre bien grande qui est que, en outre de l
-aisance, de la sécurité et de l-indépendance, la disparit
ion du comte a rendu aux gens confiance dans la justice. A
uparavant, lorsqu-ils étaient abandonnés, par les autorité
s et les gens en place, aux vexations et à la cruelle tyra
nnie de cet homme, ils disaient communément : « Il n-y a p
as de justice pour les pauvres ! » Lui parti, ils ont comm
encé à la connaître et à la respecter. Aujourd-hui, grâce
à d-autres que le pauvre Jacquou, ils savent qu-elle est p
our tous, et celui qui est lésé sait bien en user. Il y en
a même qui n-en usent que trop, parce qu-ils plaident pou
r rien, pour un mouton écorné, pour une poule dans un jard
in. C-est un peu notre maladie, d-ailleurs, comme disait l
e chevalier :

Les juifs se ruinent en Pâques, les Maures en noces, les
chrétiens en procès.

Mais au moins nos gens, dont je parle, n-en sont pas rédu
its, comme nous le fûmes jadis, à se faire justice eux-mêm
0671es, ce qui est une mauvaise chose.

La comparaison du passé et du présent nous enseigne que l
es gens ne se révoltent qu-à la dernière extrémité, par l-
excès de la misère, et de désespoir de ne pouvoir obtenir
justice. Aussi ces grands soulèvements de paysans, si comm
uns autrefois, sont devenus de plus en plus rares, et fina
lement ont disparu, maintenant que chacun, pour petit qu-i
l soit, peut recourir à la loi qui nous protège tous. Pour
moi, j-ai la foi que je suis le dernier croquant du Périg
ord.

Longue vie ne diminue pas les peines, dit-on ; pourtant,
comme on peut le voir, ma vieillesse est plus heureuse que
ma jeunesse. Les gens de l-Herm sont quasi fiers de moi ;
et, lorsqu-il vient des messieurs visiter les ruines du c
hâteau, s-ils demandent chose ou autre à ce propos, on leu
r répond :

– Le vieux Jacquou vous dirait tout ça ; il sait mieux qu
0672e personne les choses anciennes de l-Herm et de la For
êt Barade, car il est le plus vieux du pays, et c-est lui
qui a fait brûler le château.

Et lors, quelquefois, on me vient quérir, et, assis sur u
ne grosse pierre, dans la cour pleine de décombres et enva
hie par les herbes sauvages, je leur conte mon histoire. U
n de ces visiteurs, qui est venu deux ou trois fois à l-ex
près, m-a dit qu-il la mettrait par écrit, telle que je la
lui ai contée. Je ne sais s-il le fera, mais il ne m-en c
haut : comme je le lui ai dit, je ne suis plus à l-âge où
l-on aime à entendre parler de soi.

Ainsi ma vie achève de s-écouler doucement, en paix avec
moi-même, aimé des miens, estimé de mes voisins, bien voul
u de tout le monde. Et, dans une pleine quiétude d-esprit,
demeuré le dernier de tous ceux de mon temps, rassasié de
jours – comme la lanterne des trépassés du cimetière d-At
ur, je reste seul dans la nuit, et j-attends la mort.
Glossaire des expressions et mots périgordins contenus dan
0673s le texte
AFFANER : travailler durement mais honnêtement dans sa be
sogne quotidienne.

BADANT : bouche bée.

BAILLARGE : orge d-hiver.

BARBOTTE : insecte, bestiole.

BOUT (lorsqu-il eut pris le) : lorsqu-il eut commencé à b
ouillir, aux premiers bouillons.

BRIN DE VIME : brin d-osier.

ÇA ME FAISAIT CREME : cette idée ne me plaisait guère.

CAMPANER : les cloches sonnaient dans leur clocher (du ba
s latin campanile).

0674 CASSE (il n-est pas) : il n-est pas rompu aux usages
du pays.

CHALEL : populaire lampe à huile de l-ancien Périgord ; e
n fer ou en cuivre.

CHENAILLE : des gens de peu de valeur, presque comme des
bêtes.

CHENASSIER : paillard, libertin de bas étage.

CHOINES : petits pains de fantaisie.

CIME DES TERMES (la) : sommet d-une butte, d-un ressaut d
e terrain.

CLAMPASSES : commères, grandes bavardes.

CLEF-TORTE : crochet à usage de clef servant à man-uvrer
un verrou.
0675
CONTRE-H-TIERS : grands chenets de cuisine pourvus de cro
chets.

DAIL : la faux.

DESTOURBIER (sans point de) : sans changer en quoi que ce
soit.

DOULAIT (se) : souffrait profondément.

DROLE (sans accent circonflexe sur le O) : enfant déjà gr
andet, garçon ou fille.

ENGLAUDE : au sens propre, englué ; ici, trompé, dupé à l
a manière de l-oiseau pris au moyen de la glu.

ERENES : littéralement : qui ont les reins brisés ; ici,
au dos perclus par les rhumatismes.

0676 FL-TRAIENT (se) : se cachaient en rampant.

GAZINERIES : au sens commun, hors-d–uvre, amusements de
bouche ; ici, petits travaux pour tuer le temps.

GINGLEMENTS : grincements ou petites plaintes.

GROLLIER : rabougri, affaibli par l-âge.

HATELETS : petites broches servant à fixer les grosses pi
èces à rôtir sur les grandes broches.

LABRI (un chien) : un chien de berger (déformé probableme
nt à partir de « un chien de la brie »).

METIVES : moissons.

MILLAS : millas ou millassous, gâteaux de maïs.

MAUVES : bas-fonds humides, marais.
0677
OULE : marmite ventrue à cuire les châtaignes.

PAILLADE : litière de paille.

PORTAGE : la manière de se porter, des nouvelles de la sa
nté.

PORTE-FAIGNANT : endroit de la charrette où s-asseoit à l
-occasion le charretier lorsqu-il est fatigué.

RAMENTEVAIS (je me) : je retrouvais en mon esprit.

ROSIERES : buissons d-églantines.

SANTEUSE : pleine de santé, vigoureuse.

TAILLANT : fort instrument à lame large pour couper le pa
in, taille-soupe.

0678 TAILLONS (couper le pain à) : tranches, couper le pai
n en tranches. On dit « tailler la soupe » pour « couper d
es tranches de pain qui entreront dans la soupe ».

TUQUET : tertre.
A propos de cette édition électronique
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on par le groupe :

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Juin 2004
0679

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