0001Jean de la Hire

LA ROUE FULGURANTE

Illustrations de P. Santini

Première publication, le Matin, 1907
Première publication en volume, 1908
Edition reproduite, le Livre moderne illustré, 1942

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http
:–www.ebooksgratuits.com-

 

0002

Table des matières

AVERTISSEMENT
PREMIERE PARTIE LES SATURNIENS
CHAPITRE PREMIER O- LES HOMMES VOIENT QUELQUE CHOSE QUI N
E S’ETAIT JAMAIS VU
CHAPITRE II DANS LEQUEL UN HOMME MYSTERIEUX FAIT DE MYSTE
RIEUSES PROMESSES
CHAPITRE III O- LA ROUE FULGURANTE LIVRE QUELQUES-UNS DE
SES SECRETS
CHAPITRE IV O- LES DOUCEURS DE L’AMOUR ET LES DOULEURS DE
LA FAIM COMMENCENT ENSEMBLE
CHAPITRE V DANS LEQUEL SIX COUPS DE REVOLVER ONT DE TERRI
BLES CONSEQUENCES INATTENDUES
DEUXIEME PARTIE LA PLANETE MYSTERIEUSE
0003CHAPITRE PREMIER QUI SERT DE PEU BANALE INTRODUCTION
AU SUIVANT
CHAPITRE II O- TERRIENS ET MERCURIENS ENTRENT EN CONFLIT

CHAPITRE III QUI FINIT PAR DEUX ENLEVEMENTS DISSEMBLABLES

TROISIEME PARTIE LES MERCURIENS
CHAPITRE PREMIER O- DES SCENES D’HORREUR ONT POUR DENOUEM
ENT UN ACCIDENT TERRIBLE
CHAPITRE II TOUT OCCUPE PAR LES PERIPETIES D’UNE CHASSE F
ANTASTIQUE
CHAPITRE III QUI REVELE DE STUPEFIANTS PHENOMENES
CHAPITRE IV O- BILD ET BRAD SIGNALENT PRODIGIEUSEMENT LEU
R EXISTENCE
QUATRIEME PARTIE LES -MES REINCARNEES
CHAPITRE PREMIER O- L’ON RETROUVE UN PERSONNAGE PLUS ETON
NANT QUE LA ROUE FULGURANTE ELLE-M-ME
CHAPITRE II O- L’ON RETROUVE ENCORE UN PERSONNAGE AUSSI I
NTERESSANT QU’AHMED-BEY
CHAPITRE III QUI SEMBLE FOLLEMENT FANTASMAGORIQUE ET QUI
0004N’EST CEPENDANT QUE SCIENTIFIQUEMENT REEL
CINQUIEME PARTIE EN PLEIN MYSTERE
CHAPITRE PREMIER O- LE DOCTEUR AHMED-BEY LUI-M-ME N’EN SA
IT PAS DAVANTAGE
CHAPITRE II QUI SE TERMINE PAR UN SAUT DANS L’INCONNU
CHAPITRE III QUI EST LA TRAGIQUE CONTRE-PARTIE DU PRECEDE
NT
CHAPITRE IV QUI ECLAIRCIT QUELQUES MYSTERES ET MET PAUL D
E CIVRAC DANS UN EFFROYABLE DILEMME
SIXIEME PARTIE SUR LA TERRE
CHAPITRE PREMIER O- M. TORPENE MARCHE DE STUPEFACTION EN
STUPEFACTION
CHAPITRE II QUI RACONTE DE QUEL FAIT AFFOLANT LA MORGUE F
UT LE THE-TRE
CHAPITRE III O- LE DOCTEUR AHMED-BEY TIENT SES FANTASTIQU
ES PROMESSES
CHAPITRE IV QUI, SANS L’ANDROPLASTIE, SE TERMINE PAR LES
FIANÇAILLES PREVUES
SEPTIEME PARTIE LE RADIOTELEPHONOGRAPHE INTERPLANETAIRE
CHAPITRE PREMIER O- L’ON ASSISTE A DE PRODIGIEUSES REALIT
0005ES
CHAPITRE II O- L’ON ATTEND, DANS L’ANGOISSE
CHAPITRE III O- LE DESTIN CL-T, PAR UNE CATASTROPHE, LA P
ORTE DU MYSTERE
A propos de cette édition électronique

AVERTISSEMENT
Le roman La Roue Fulgurante a été écrit en 1906. Le Matin
le publia en feuilletons dans l’année 1907. La première éd
ition fut donnée par la Librairie Jules Tallandier en 1908
. Depuis lors, d’autres éditeurs en ont publié différentes
éditions, de divers prix, à nombreux tirages. Néanmoins,
Le Matin et l’auteur reçoivent presque quotidiennement, su
rtout depuis environ un an, des lettres demandant « où l’o
n peut se procurer » La Roue Fulgurante.

Toutes les éditions antérieures, sauf une seule, dite « po
pulaire », étant épuisées, nous offrons au public une édit
ion définitive.

0006Nous tenons à déclarer que le texte qui suit est exact
ement le même que celui que le Matin publiait en 1906. Pas
un seul mot n’y a été ajouté. Nous avons pensé que les an
ticipations dont fourmille ce roman prophétique rendent in
dispensable cette déclaration.

Mai 1942.

Les Editeurs.

PREMIERE PARTIE

LES SATURNIENS
CHAPITRE PREMIER

O- LES HOMMES VOIENT QUELQUE CHOSE QUI NE S’ETAIT JAMAIS V
U
Ce fut le 18 juin que la chose arriva. L’homme qui, le pre
0007mier, a vu la Roue Fulgurante, est un capitaine de car
abiniers espagnols nommé José Mendès.

Précédé de sa fille Lola et de son valet de chambre Franci
sco, qui portait sur l’épaule une lourde valise, il descen
dait tranquillement du fort de Montjuich vers Barcelone. C
es trois personnes allaient prendre à la gare « del Norte
» le train de quatre heures cinquante pour Saragosse.

Le chemin, raide et pittoresque, passe à travers les jardi
ns de Miramar, domine de bien haut la mer et les docks à c
harbon du port marchand, puis dévale brusquement jusqu’au
bas de la colline, où il devient une infecte rue.

Il était trois heures du matin. Le soleil n’avait pas enco
re surgi de la mer orientale ; mais les étoiles commençaie
nt à pâlir devant les clartés montantes de l’aurore. Le ca
pitaine José Mendès fumait un de ces ignobles cigares à bo
n marché que les Français vantent sans les connaître, et q
ue les Espagnols de bon goût ne touchent jamais. Et il des
0008cendait lentement l’abrupt sentier. Un instant, il s’a
rrêta pour arracher du bas de son pantalon une ronce tenac
e qui s’y était accrochée. Quand il reprit sa marche, Lola
et Francisco étaient à cinquante pas en avant de lui. Gro
s et de jambes courtes, il ne se hâta pas pour les rejoind
re, pensant qu’ils l’attendraient au bas de la descente.

Soudain, un étrange vrombissement lui fit lever la tête, e
t ce qu’il vit le planta droit et immobile sur ses talons
; il laissa tomber le cigare et ouvrit des yeux extraordin
aires.

Imaginez une immense roue de lumière fulgurante ! Elle tou
rnait dans le ciel avec une vertigineuse rapidité ; son mo
yeu était une boule noire percée de trous d’où jaillissaie
nt des faisceaux lumineux de couleur verte… Cette roue d
‘éblouissement allait de l’Ouest à l’Est. D’après l’estima
tion que fit par la suite le capitaine, elle pouvait être
à une hauteur de cinq cents mètres au-dessus du castillo d
e Montjuich. Tout à coup, elle s’arrêta, décrivit un quart
0009 de cercle sur elle-même et roula vers la montana Pela
da.

Le capitaine pensait qu’elle devait être au-dessus du quar
tier de Gracia, lorsqu’il entendit comme le fracas de plus
ieurs tonnerres. Instinctivement, il dirigea ses regards d
u côté où devait être sa fille. Et il vit, – il n’en croya
it pas ses yeux ! – il vit sa fille Lola et son valet Fran
cisco enlevés de terre, emportés vers le ciel, aspirés par
la Roue Fulgurante, et tout aussitôt une lueur intense l’
éblouit, quelque chose le frappa rudement au front, et il
tomba tout de son long sur le sol, où il resta évanoui.

Quand il se réveilla, il se trouva dans un lit d’hôpital.
Les portes de la salle étaient grandes ouvertes et à toute
minute on apportait des brancards chargés de blessés, don
t les gémissements répondaient aux lamentations des infirm
iers, plus malheureux, semblait-il, que les moribonds eux-
mêmes.

0010José Mendès sentit une douleur au front. Il y porta sa
main droite et toucha un épais bandage. Alors, il se souv
int.

– Lola ! Lola ! cria-t-il.

Personne ne fit attention à lui.

– Lola ! ma ni-a ! ma chérie !…

Ses yeux se gonflèrent de larmes et, tournant la tête à dr
oite et à gauche, il balbutiait :

– Où est-elle ?… Emportée par cette terrible chose de fe
u, là-haut !…

Et il cria de nouveau :

– Lola ! Lola !

0011– Silence ! dit un infirmier qui passait.

Parlait-on pour lui ? Peut-être non. Mais, à ce mot, le ca
pitaine comprit que mieux valait se taire, réfléchir, obse
rver et attendre. Il refoula ses larmes, dompta sa douleur
, et, après un moment d’inaction, il regarda ses voisins ;
l’un râlait, la tête entourée de linges sanglants ; l’aut
re, assis sur son lit, répondit par un sourire au regard d
u capitaine. C’était un pâle jeune homme aux cheveux bizar
rement roux.

– Qu’est-il arrivé ? demanda l’officier.

– Comment ! vous ne savez pas ?

– Non, j’ai vu dans le ciel une roue de feu, et, comme ell
e filait vers la montana Pelada, la terre a tremblé et je
me suis évanoui…

– Une pierre vous a frappé au front…
0012
– Une pierre, oui, peut-être…

– Moi, j’étais arrivé avec des camarades au coin du paseo
de Gracia et de la Gran-Via-Diagonal. Nous sortions de che
z des amis, où nous buvions et chantions depuis le dîner.
Tout à coup, nous avons vu aussi une roue de feu qui filai
t, comme vous le dites, vers la montana Pelada… Et voilà
que nous avons entendu une espèce de ronflement terrible
et… mais vous allez ne pas me croire !…

– Oui ! oui ! parlez !

– Eh bien ! nous avons vu, à cent mètres de nous, tout un
pâté de hautes maisons se détacher du sol, s’arracher viol
emment et monter d’un trait jusqu’à la roue… Ça s’est pe
rdu dans une grande flamme…

– Comme ma fille ! s’écria José Mendès.

0013– Votre fille était avec vous ?…

– Oui, ma fille Lola et mon valet Francisco… Ils ont été
enlevés, dévorés… Ah ! malheur de ma vie !…

– Calmez-vous ! fit le jeune homme assez brusquement. Il n
e manque pas de Lola et de Francisco qui ont été enlevés c
ette nuit, dans Barcelone ! Toujours est-il qu’une grosse
pierre m’a frappé aux jambes et, comme vous, je me suis év
anoui. Ma blessure est sans gravité, d’ailleurs.

– Des maisons, avez-vous dit ? balbutia José Mendès.

– Oui, des maisons qui ont été aspirées comme des feuilles
mortes sur le passage d’un train rapide…

Mais le capitaine eut une nouvelle faiblesse et il retomba
inerte sur les oreillers.

Le même jour, à cinq heures du matin, le prodige fut const
0014até à Christiania, en Norvège, où la roue aspira un tr
ibunal et un couvent, laissant à leur place deux immenses
trous de cent mètres au moins de profondeur.

Enfin, à sept heures, ce fut à Astrakan, sur la mer Caspie
nne, à l’embouchure de la Volga, que la roue infernale enl
eva un pont comme les machines de nettoyage par le vide en
lèvent un fétu de paille.

Le télégraphe et le téléphone répandirent ces nouvelles au
tour du globe, si bien que le lendemain la plupart des gra
nds journaux des deux parties du monde racontaient ces fai
ts incroyables avec des détails précis.

Le 21 juin, à Bogota, en Colombie, dans un café retentissa
nt du bruit des voix nombreuses et violentes, trois hommes
silencieux étaient côte à côte d’un seul côté d’une table
isolée dans un coin. Ils lisaient un journal du 19.

C’étaient deux Américains : Arthur Brad et Jonathan Bild,
0015et un Français, Paul de Civrac. A mesure qu’ils lisaie
nt les stupéfiantes nouvelles, ils sentaient grandir tout
au fond d’eux-mêmes cette épouvante qui commençait à faire
trembler le monde.

Depuis douze jours, ayant voyagé dans l’intérieur, ils n’a
vaient pas eu un seul journal sous les yeux. Aussi, après
avoir lu celui où l’aventure du capitaine espagnol José Me
ndès était minutieusement relatée, ils passèrent la journé
e à parcourir toutes les feuilles publiques mises en vente
à Bogota. Elles ne leur apprirent rien de nouveau. Toutef
ois, un magazine illustré, paru la veille, donnait une pho
tographie de la Se-orita Lola Mendès, transmise par le tél
égraphe. La jeune fille était jolie, avec un petit air aud
acieux très amusant.

Pendant les journées du 19 et du 20, la Roue Fulgurante n’
avait fait ni de nouvelles apparitions ni de nouveaux rava
ges. Consultés par les reporters, les astronomes émettaien
t l’avis que le phénomène roulait dans les espaces interpl
0016anétaires et qu’il ne reviendrait probablement pas dan
s l’atmosphère terrestre. Les astronomes de Bogota parlère
nt de la même manière que ceux des autres observatoires.

Or, à quatre heures de l’après-midi, des crieurs de journa
ux se répandirent dans les rues de la ville en courant et
en hurlant :

– On a revu la Roue Fulgurante à Columbia, dans la Carolin
e du Sud ! La moitié de la ville est détruite ! Plus de tr
ente mille victimes !

Des camelots brandissaient de petites feuilles rouges, por
tant imprimées les nouvelles reçues par le télégraphe ving
t minutes auparavant. Le public se les arrachait.

Et alors, ce fut dans la ville une teneur sans nom. La Rou
e Fulgurante allait venir ! Que faire ? Où se cacher ? Des
femmes passaient dans la rue par troupes. Elles serraient
de petits enfants dans leurs bras et gémissaient longueme
0017nt. Des hommes se suicidèrent. D’autres couraient avec
une valise sur l’épaule. Où allaient-ils ? Un vent de fol
ie bouleversait les cerveaux.

Sur le soir, on envahit la Bourse, où étaient affichés les
télégrammes qui arrivaient, par New-York, du monde entier
. Une dépêche de Paris annonçait que la Roue avait tracé d
ans Orléans un énorme fossé, parallèle à la Loire. Un vill
age de la banlieue de Berlin venait d’être anéanti. Le por
t de Hong-Kong était ravagé. La Roue lumineuse avait happé
au passage quarante-trois vaisseaux avec leurs équipages.
Tout cela, y compris Columbia, en quatre heures de temps.

Et le problème se posait : une seule Roue, même aussi merv
eilleuse que celle vue à Barcelone, pouvait-elle, en quatr
e heures, aller de France en Prusse, puis en Chine, puis e
n Amérique, ou bien y avait-il autour du globe terrestre p
lusieurs de ces bolides extraordinaires ?

0018Et l’on sentait, dans ces dépêches laconiques, l’épouv
ante qui galopait sur toute la surface de la terre. Nulle
défense possible contre la calamité mystérieuse. Comment e
t avec quoi l’attaquer ?… Et que de questions irritantes
, insolubles, par conséquent toutes créatrices d’horreur e
t de panique ! Qu’était en réalité cette roue lumineuse ?
Comment son moyeu, boule noire dans la clarté, ne tournait
-il pas avec la roue ? Que contenait cette boule noire ? D
es habitants d’une planète ? Saturne peut-être, ou Mars ?
Comment étaient-ils ? Et que voulaient-ils ? Se rendaient-
ils compte, seulement, du mal qu’ils faisaient à la terre
? De l’horrible guerre sans lutte possible ?

Et l’épouvante folle des hommes grandissait à se chercher
des raisons de courage et de sang-froid.

Paul de Civrac, Jonathan Bild et Arthur Brad passèrent la
nuit du 21 au 22 à errer dans la ville. A trois heures du
matin, ils étaient affamés. Un restaurant vivement éclairé
, toutes portes ouvertes, leur apparut. Ils entrèrent. Il
0019était désert, sans les maîtres, sans un valet. Sur une
table se trouvait un dîner tout servi auquel personne n’a
vait touché. Ils s’attablèrent.

Quand la nourriture et le vin les eurent ragaillardis (cer
tainement, ils burent plus que de coutume et leurs idées é
taient peu nettes) :

– C’est stupide, dit Jonathan Bild ; nous menons depuis vi
ngt-quatre heures une vie imbécile…

– Juste ! fit Arthur Brad.

– Qu’importe la terreur des autres ? reprit Jonathan. Si l
es Marsiens, ou les Saturniens, ou les Sélénites…

Paul de Civrac l’interrompit pour remarquer assez naïvemen
t :

– Il doit, en effet, être habité, l’aéronat…
0020
– Dites la roue !

– Appelons la chose la Roue Fulgurante comme tout le monde
, voulez-vous ? trancha Jonathan, et, pour plus de commodi
té, supposons que ce sont des Marsiens…

– Il faudrait d’abord admettre, objecta Brad, que la planè
te Mars est habitée…

– C’est admis ! s’écria Bild.

Paul acquiesça ; Brad sourit.

– Eh bien ! repartit Bild, si les Marsiens viennent ici, q
u’y pouvons-nous ? Le mieux est d’être raisonnables…

– Je suis de votre avis, Jonathan ! dit Paul avec gravité.

0021– Cependant, risqua Brad, il ne faut pas nous abandonn
er à la fatalité musulmane. J’ai remarqué que jamais on n’
a dit que la Roue Fulgurante ait aspiré l’eau… Rappelez-
vous le pont d’Astrakan… le pont seul a sauté, avec tout
es ses arches… Pas une goutte de l’eau de la Volga !…

– C’est vrai ! C’est vrai !…

– Alors ! s’écria Brad triomphant, il n’y a de sécurité qu
e sur l’eau…

Et le gros homme alluma une cigarette.

– Où voulez-vous en venir ? fit Bild avec mauvaise humeur.

– Oui ! appuya Civrac, intrigué.

Mais Brad ne répondit tout d’abord que par un irritant sou
0022rire énigmatique.

Puis, ayant tiré quatre bouffées de sa cigarette, Arthur B
rad répéta :

– Incontestablement, il n’y a de sécurité que sur l’eau. T
andis que tout le monde tremble, descendons le long du Mag
dalena et embarquons-nous dès qu’il deviendra navigable…
A Savanilla, nous fréterons un navire et nous voguerons s
ur l’Océan, de port en port, jusqu’à ce qu’on n’entende pl
us parler de ces Saturniens…

– Marsiens ! rectifia Bild.

– Au diable ! Marsiens, Saturniens, Vénusiens, Sélénites..
. qu’importe ? En vérité, Jonathan…

– Et la roue ?… s’écria Paul, pour empêcher la dispute i
mminente.

0023– Si elle vient ? reprit Brad, calmé. Dès que nous la
voyons, nous sautons à la mer. Plongeon, nage, plongeon, n
age encore… Et, ma foi, c’est bien des chances pour que.
..

– Adopté ! fit Jonathan, qui frappa la table d’un coup de
poing.

Les trois amis paraissaient très excités ; une continuelle
envie de rire les secouait.

Ils se levèrent. Comme ils allaient sortir, quatre gaillar
ds déguenillés envahirent la salle ; on les vit faire main
basse sur l’argenterie et fracturer la caisse.

– On pille dans Bogota ! fit Brad en riant.

– Et on fusille ! dit Bild.

En effet, des détonations d’armes à feu claquaient, mêlées
0024 aux hurlements d’une populace affolée. Quelques maiso
ns flambaient dans les rues où ils passèrent. Un moment, C
ivrac songea aux valises laissées à l’hôtel. Elles ne cont
enaient d’ailleurs que du linge, tout l’argent des trois a
mis étant en lettres de crédit.

« Petite perte ! pensait Paul. Au moins, nous avons les ma
ins libres ; agréable manière de voyager !… »

Il restait un peu en arrière pour allumer une cigarette, p
uis il rejoignit ses amis, sur l’aspect desquels il ne put
s’empêcher de rire ; Jonathan Bild s’enorgueillissait d’ê
tre maigre, osseux et long ; Arthur Brad, au contraire, ét
ait gras, gros et court.

Ils traversaient une vaste place déserte, à l’extrémité de
la ville, lorsque le ciel, où luisaient faiblement des cl
artés d’aurore, s’éclaira violemment. Paul leva la tête.

– La Roue Fulgurante ! s’écria-t-il.
0025
La terreur dont son corps frissonna rendit à son esprit sa
lucidité absolue. Bild et Brad s’arrêtèrent contre lui. E
t, les yeux en l’air, ils regardèrent, ahuris.

C’était bien la roue lumineuse à moyeu noir décrite par le
capitaine José Mendès. Elle descendit juste au-dessus des
trois hommes. Ils se tenaient épaule contre épaule, tremb
lants… Et, tout à coup, Paul se vit avec horreur soulevé
de terre, enlevé dans les airs, attiré… Il perçut vague
ment que Bild et Brad étaient aspirés avec lui… Une fulg
uration l’aveugla, et il perdit connaissance…

CHAPITRE II

DANS LEQUEL UN HOMME MYSTERIEUX FAIT DE MYSTERIEUSES PROME
SSES
Pendant que ces choses stupéfiantes se passaient en Colomb
ie, le monde entier était bouleversé. Surtout en France, o
ù l’esprit public se révolutionne plus facilement qu’en to
0026ute autre nation, le peuple s’agitait, poussé par des
meneurs pour qui tout est bon à manifestations politiques.
Et le gouvernement comprit la nécessité de rassurer l’opi
nion.

Dans la soirée du 21 juin, le président du Conseil, minist
re de l’Intérieur, réunit, en son cabinet de la place Beau
vau, une vingtaine de personnages, parmi lesquels on compt
ait tous les ministres, le général gouverneur militaire de
Paris, M. Torpène, préfet de police, l’illustre astronome
Constant Brularion et M. le professeur Martial, de l’Acad
émie des sciences. Cette assemblée de sommités politiques,
militaires et scientifiques, devait examiner la situation
et prendre une décision que ratifierait, le lendemain, le
Président de la République.

Après quelques mots émus, d’une imprécision convenable et
diplomatique, le ministre de l’Intérieur donna la parole à
M. Constant Brularion.

0027L’astronome, lui, fut succinct et précis.

– Je ne sais rien, nous ne savons rien, personne ne sait r
ien !… La Roue Fulgurante est un phénomène inconnu jusqu
‘à ce jour. De quoi se compose cette roue effroyable ? D’o
ù vient-elle ? Où va-t-elle ? Restera-t-elle longtemps dan
s notre atmosphère ? Si oui, combien de temps ? Sinon, doi
t-on craindre qu’elle revienne après avoir disparu ?… A
ces questions, pas de réponse possible, ni à toutes les au
tres questions que l’humanité peut se poser au sujet de la
Roue Fulgurante…

Il y eut un silence un peu embarrassé.

– Soit ! fit le ministre de la Guerre. Mais si nous ne pou
vons pas expliquer la Roue Fulgurante, au moins pouvons-no
us la combattre !

– Avec quoi ? répliqua M. Brularion, qui ne put s’empêcher
de hausser les épaules. Oui, avec quoi ?
0028
– Les canons…

– Jouets d’enfants, général ! La Roue Fulgurante paraît, r
avage et disparaît… Mais elle paraît où ?… quand ?…
à quelle hauteur ?… Voilà ce qu’il faudrait savoir d’ava
nce pour pointer vos canons et tirer !…

M. Brularion haussa de nouveau les épaules et, cette fois,
avec un irrespect absolu.

La discussion devint alors confuse. Grâce à leurs habitude
s de vieux parlementaires, les ministres parlaient volonti
ers tous à la fois, en exclamations emportées, en interrog
ations ironiques ou en belles phrases sonores et cadencées
, mais, dans la circonstance, vides de sens. M. Martial ém
it timidement l’hypothèse que la Roue Fulgurante pouvait ê
tre une planète minuscule habitée seulement par quelques i
ndividus bizarres. C’était probablement ingénieux, mais ça
n’empêchait pas la ville d’Orléans d’avoir vu la moitié d
0029e ses faubourgs très réellement détruits par les hypot
hétiques individus de la planète minuscule…

Quand les gosiers furent par trop desséchés et que les min
istres jugèrent enfin bon de se taire, M. Torpène, qui n’a
vait dit mot, leva la main.

– Monsieur le préfet de police a quelque chose à communiqu
er ? fit assez ironiquement le garde des sceaux, qui n’aim
ait pas M. Torpène.

– Parlez, mon cher préfet ! s’écria le président du Consei
l, ministre de l’Intérieur.

– Messieurs ! dit M. Torpène d’une voix grave et tranquill
e, un seul homme peut nous donner, avec des explications r
ationnelles, des moyens efficaces d’agir. Un seul homme sa
it peut-être ce que signifie, représente et veut dire le m
ystère de la Roue Fulgurante. Cet homme, le monde entier r
épète son nom depuis quelques mois ; cet homme, M. Brulari
0030on et M. Martial le connaissent parfaitement ; cet hom
me est à Paris…

– Le docteur Ahmed-bey ! s’écria l’astronome.

– Ahmed-bey ! répéta M. Martial.

– Oui, le docteur Ahmed-bey ! appuya M. Torpène.

Le président du Conseil murmura :

– En effet, je n’y avais pas pensé… Il sait peut-être, l
ui !…

– Si la chose est dans les limites de l’entendement humain
, reprit M. Torpène avec chaleur, si la chose est définiss
able, Ahmed-bey seul peut la comprendre et la définir… J
e vous demande, messieurs, je demande au conseil de me con
fier la mission d’aller immédiatement consulter le docteur
Ahmed-bey et, s’il est possible, de le déterminer à venir
0031 parler ici, devant vous…

Le président regarda ses collègues, qui opinèrent gravemen
t du menton.

– Allez donc, mon cher monsieur Torpène, et priez le docte
ur Ahmed-bey, au nom de la République, de venir dire ici c
e qu’il sait, s’il sait quelque chose…

M. Torpène se leva.

Deux minutes après, il sautait dans sa voiture en criant a
u cocher :

– Chez Ahmed-bey !

Mais qu’était et qui était ce docteur Ahmed-bey, dont la s
cience et la renommée paraissaient immenses autant que son
pouvoir devait être redoutable ?

0032Personnage mystérieux s’il en fut jamais !

Le docteur Ahmed-bey n’habitait Paris que depuis six mois.
Tout de suite, il s’était fait connaître comme le plus pu
issant spirite de son temps. D’où venait-il ? Nul ne le sa
vait. On pouvait seulement constater, à son genre de vie,
qu’il était extrêmement riche. Jamais il ne soigna aucun m
alade, et son titre de docteur, qu’il mettait sur ses cart
es, lui était accordé sans qu’on sût d’où il le tenait ou
seulement s’il y avait réellement droit.

C’était un homme de quarante ans, de taille élevée, mince,
nerveux, au visage émacié, sans barbe ni moustache. Son t
eint, ses lèvres, la forme de son nez et de toute sa tête
décelaient une origine arabe. Mais comme, pas une fois, on
ne l’entendit parler de son passé, les curieux devaient s
‘en tenir aux conjectures, lesquelles n’éclairaient pas le
s ténèbres du mystère dont s’entourait le docteur Ahmed-be
y.

0033A ses séances de spiritisme, vraiment prodigieuses, et
qui se renouvelaient une fois par semaine, avaient bientô
t assisté toutes les hautes personnalités scientifiques, l
ittéraires ou politiques en demeure ou de passage à Paris.
Quant à M. Torpène, le préfet de police, il était admis d
ans le cercle des initiés parce qu’il s’intéressait beauco
up, et avec une rare profondeur d’intelligence, aux problè
mes spirites et psychiques.

Le docteur Ahmed-bey possédait et habitait un magnifique h
ôtel en bordure du parc Monceau. En quelques minutes, la v
oiture du préfet de police arriva devant la grille qui fer
mait la cour extérieure de l’hôtel. Nuit et jour, deux nèg
res colossaux veillaient à l’intérieur de la cour. Ils rec
onnurent le cocher et la voiture, ouvrirent la grille, et
M. Torpène s’élança sur le perron.

A sa vue, le valet de garde sous le péristyle s’inclina, p
uis :

0034– Monsieur, dit-il, le maître se promène dans le parc.
.. Il me faudra quelques minutes pour le trouver… J’ai l
‘honneur de prier Monsieur de vouloir bien attendre le maî
tre dans ce salon.

Et le valet ouvrit une porte, tourna un commutateur électr
ique. Dans un salon vert et or, des lustres brillèrent ; M
. Torpène entra.

Trois minutes s’écoulèrent. Le même valet reparut.

– Le maître, dit-il, prie Monsieur de vouloir bien le rejo
indre dans le parc…

A cette heure de nuit, le parc Monceau était fermé. Grâce
à une autorisation spéciale, le docteur Ahmed-bey pouvait
passer de son hôtel dans le parc Monceau, dont il avait, p
ar conséquent, jouissance, seul, depuis minuit jusqu’à sep
t heures du matin.

0035M. Torpène trouva le docteur dans l’allée centrale qui
va du boulevard Malesherbes à l’avenue Hoche. Il fumait u
n cigare et se promenait à pas lents, les mains derrière l
e dos. Les globes électriques du parc étaient éteints, mai
s la lune brillait en plein ciel et les étoiles scintillai
ent dans les vastes éclaircies des arbres.

– Bonsoir, mon cher préfet, dit le docteur en tendant la m
ain à M. Torpène.

– Bonsoir, docteur.

Et après avoir serré la main qui lui était présentée, M. T
orpène, très ému, ouvrait de nouveau la bouche pour parler
; mais le docteur s’écria :

– Ne prononcez pas d’inutiles paroles !… Je sais pourquo
i vous venez !

– Vous savez ?…
0036
– Oui ! Il y a eu conseil des ministres place Beauvau… O
n y a dit mille sottises au sujet de la Roue Fulgurante…

– C’est exact ! balbutia M. Torpène, stupéfait, mais comme
nt savez-vous ?…

Il y eut un instant de silence. Mais, ne pouvant refréner
son impatiente curiosité, le préfet de police répéta :

– Oui, comment savez-vous que les ministres se sont assemb
lés et qu’ils m’envoient…

– Bah ! jeu d’enfant !… répondit Ahmed-bey.

– Alors, docteur, vous me direz…

– Rien !

0037– Comment donc ! mais…

– Rien !

Et le docteur, s’arrêtant de marcher, jeta son cigare, se
mit brusquement face à face avec M. Torpène, puis, le gest
e sec :

– Monsieur le préfet de police, je ne sais rien, rien de l
a Roue Fulgurante… mais je vais savoir autre chose, bien
tôt… Cela me permettra sûrement d’élucider le mystère et
d’éviter à notre globe de nouvelles catastrophes… Il me
faut quelques jours… huit… dix… quinze… vingt peu
t-être !… Quand je saurai, je vous appellerai…

Le docteur se tut un instant et, d’une voix plus grave, il
reprit :

– Ce que vous verrez alors sera si extraordinaire, si stup
éfiant, si divin, que vous en oublierez même la Roue Fulgu
0038rante, monsieur le préfet !…

Il se tut encore, tira un second cigare de sa poche, l’all
uma, se remit à marcher en fumant, les mains croisées derr
ière le dos ; et, d’un ton placide :

– Mon cher monsieur Torpène, officiellement, je n’ai plus
rien à vous dire. Mais, si vous vouliez me faire le plaisi
r de converser avec moi… je ne me coucherai que dans une
heure…

M. Torpène connaissait Ahmed-bey. Il savait que le docteur
ne prononcerait pas un mot de plus, tant au sujet de la R
oue Fulgurante que du mystérieux phénomène promis. Il refo
ula donc son émotion et sa curiosité pour répondre avec ca
lme :

– Excusez-moi, docteur, si je vous quitte à l’instant. Mai
s vous devinez l’impatience des ministres et des savants q
ui m’attendent…
0039
– Allez ! allez ! et souvenez-vous de ce que je vous ai di
t…

La déconvenue fut grande, dans le conseil, lorsqu’on eut e
ntendu, de la bouche de M. Torpène, la réponse mystérieuse
d’Ahmed-bey. Les ministres recommencèrent à pérorer avec
éloquence et confusion, essayant d’étourdir l’épouvante qu
i les envahissait. M. Martial modifia son hypothèse, M. Br
ularion haussa les épaules toutes les deux minutes, et M.
Torpène se tut.

Enfin, le conseil se mit d’accord sur la note à communique
r aux journaux.

Elle était ainsi conçue :

« Les ministres et quelques personnalités militaires et sc
ientifiques se sont réunis cette nuit, place Beauvau, sous
la présidence de M. le ministre de l’Intérieur, président
0040 du Conseil. M. Torpène, préfet de police, assistait à
la réunion. Après un examen approfondi de la situation cr
éée à la France par la perpétuelle et mystérieuse menace d
e la Roue Fulgurante, le conseil a décidé de confier à M.
le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, la rédac
tion d’une proclamation qui sera lue, aujourd’hui même, pa
r le Président de la République, devant la Chambre des dép
utés et le Sénat, réunis en congrès extraordinaire, et qui
sera ensuite affichée dans toutes les communes de France.

« Cette proclamation précédera des mesures pratiques qui s
eront ordonnées et prises incessamment, sur tout le territ
oire, avec le concours de l’armée. »

Quand ce beau « communiqué » fut terminé, on en passa des
copies aux reporters qui attendaient dans une pièce voisin
e et qui s’envolèrent aussitôt vers leurs journaux respect
ifs.

0041Puis, se congratulant, mais non sans une sourde et atr
oce inquiétude, non sans quelque honte devant leur impuiss
ance absolue, les membres du conseil extraordinaire se sép
arèrent.

Les chronomètres marquaient trois heures quarante-sept min
utes du matin.

Or, exactement à la même minute, aux deux tiers des antipo
des de la place Beauvau, en Colombie, la Roue Fulgurante e
nlevait comme trois fétus les trois humains dénommés Paul
de Civrac, Arthur Brad et Jonathan Bild, de la même manièr
e qu’à Barcelone avaient été enlevés la belle Lola Mendès
et son valet Francisco.

CHAPITRE III

O- LA ROUE FULGURANTE LIVRE QUELQUES-UNS DE SES SECRETS
Paul de Civrac n’a jamais pu savoir combien de temps avait
duré son insensibilité. Quand il reprit conscience de lui
0042-même, son premier acte fut, avant toute réflexion, d’
ouvrir les yeux. Mais il les referma brusquement, ébloui.

Il resta ensuite quelques minutes les paupières closes, tâ
chant de se rendre compte de sa position. Il lui fut impos
sible de remuer ni tête, ni bras, ni jambes. Il était coll
é de tout son corps contre une surface plane, les jambes d
roites, les bras écartés : il sentait sa nuque, ses mains,
son dos, ses cuisses, ses jambes et ses talons indissolub
lement adhérents à une molle matière froide. Sa joue gauch
e était fouettée par un vent violent et continu. Ses oreil
les retentissaient d’un vrombissement énorme. A travers se
s paupières fermées, il voyait une uniforme teinte rose, c
omme quand on tourne son visage et ses yeux clos vers le c
iel de midi.

Mais le sang lui battait les oreilles et il éprouvait, à r
espirer, une difficulté angoissante. Il lui semblait qu’il
manquait d’air. Son souffle était dur et court : il halet
0043ait, d’ailleurs sans aucun bruit dans la gorge ou dans
le nez.

Il ouvrit la bouche, il poussa un cri. Deux autres cris, l
‘un à droite, l’autre au-dessus de lui, lui répondirent.

– Arthur ! Jonathan ! s’écria-t-il.

– Paul ! Paul !

Bild et Brad vivaient. Mais il fut surpris d’entendre leur
s voix et la sienne comme des sons extrêmement lointains e
t menus, ainsi que cela se produit dans une atmosphère rar
éfiée. Et cette oppression continuelle dans les poumons !.
..

« Parbleu ! pensa-t-il, nous sommes hors de la couche d’ai
r respirable qui enveloppe la terre… Si nous continuons
à nous en éloigner, c’est la mort…

0044Alors, doucement, doucement, il ouvrit les yeux, petit
à petit, afin de les habituer progressivement à l’éclatan
te lumière qui les avait d’abord aveuglés. Il mit un quart
d’heure à pouvoir seulement les garder à demi-clignés. Or
, il ne voyait devant lui que l’immensité du ciel, mais d’
un ciel extraordinairement lumineux. Il allait prendre la
détermination de faire tourner ses pupilles dans l’orbite,
de manière à voir le plus possible autour de lui, lorsqu’
il sentit qu’il s’enfonçait lentement dans la matière à la
surface de laquelle il était collé.

– Paul ! Paul ! crièrent ensemble les voix invraisemblable
ment menues de Bild et de Brad.

– Arthur ! Jonathan !

Il finissait à peine cet appel désespéré lorsque la matièr
e sur laquelle il était étendu se déroba sous lui… Il to
mba… Des corps humains dévalèrent contre son corps et il
se trouva tout à coup assis dans les ténèbres.
0045
Quelque chose meurtrissait son flanc ; de ses mains devenu
es libres, il tâtait :

C’était un pied humain chaussé d’une grosse botte.

– Paul ! fit une voix à sa gauche.

– Paul ! fit une autre voix derrière lui.

– Jonathan ! Arthur ! s’écria-t-il, vous êtes là ?

– Oui…

– Oui…

– Blessés ?

– Non ; et vous ?

0046– Moi non plus…

– Je respire difficilement…

– Moi aussi…

– Moi aussi ! Nous sommes dans un air raréfié… C’est dou
loureux, là, aux poumons…

– Et nos voix ? Remarquez-vous nos voix ?…

En effet, elles étaient de son bizarre, ténu, lointain, si
bien qu’ils devaient crier pour n’entendre que quelque ch
ose de chevrotant et d’indécis…

– C’est la raréfaction de l’air… répéta Paul.

– Oui, évidemment…

– Mais, pour Dieu ! où sommes-nous ? fit la voix, fine com
0047me celle d’une petite fille, du grand Jonathan Bild.

– Oui, où sommes-nous ? insista Brad.

– Je ne sais pas, répondit Paul.

Il y eut un moment de silence. Soudain, Bild trancha nette
ment :

– Nous sommes dans le moyeu de la roue martienne.

– Ou saturnienne ! fit Arthur.

– Avez-vous des allumettes ?… Sapristi, que ma respirati
on est dure et saccadée !… Est-ce que nous ne finirons p
as par nous y habituer, si ça dure ?…

– Oui, certainement, après quelques heures…

Un court silence… deux craquements… une clarté… Paul
0048 se retourna vivement, et les visages ahuris de ses co
mpagnons se montrèrent à lui. Bild et Brad tenaient chacun
une allumette enflammée. Mais les deux petites flammes ét
aient pâles, minuscules, sans pouvoir éclairant, et la min
ce mèche suiffée charbonnait vite… Ils se regardèrent to
us les trois sans prononcer un mot. Les allumettes s’éteig
nirent ensemble.

– Attendez ! dit Paul aussitôt, j’ai mon fusil électrique.

Il tira de sa poche un appareil en forme de porte-cigare.
Il pressa un bouton : une petite poire de verre jaillit, b
rillante… Et il se leva brusquement. Mais, à sa grande s
tupéfaction, l’effort très normal qu’il donna pour se leve
r le fit sauter en l’air.

– Où sommes-nous ? répéta Jonathan Bild.

Il se mit debout en même temps qu’Arthur Brad, et Paul les
0049 vit bondir tous les deux à un mètre au-dessus de la s
urface sur laquelle ils étaient d’abord assis. Ils retombè
rent sur leurs pieds. Et Paul remarqua que leurs pieds, co
mme les siens, enfonçaient un peu dans la matière sur laqu
elle ils étaient posés, comme les pattes d’un oiseau léger
enfonceraient dans un édredon.

Leurs faces glabres étaient pâles : les yeux bleus d’Arthu
r papillonnaient, les yeux noirs de Jonathan étincelaient
d’un éclat extraordinaire ; leurs mains tremblaient. Paul
fit un pas vers eux, mais ce mouvement le lança d’un coup
violent contre le ventre d’Arthur Brad.

– Ah ! mais, dites donc, Paul…

– J’ai compris ! s’écria Paul, ne vous fâchez pas… L’air
est raréfié ici… C’est une autre atmosphère que celle d
e la terre… la densité aussi et la pesanteur sont différ
entes, comprenez-vous ?… Songez que, d’après les calculs
les plus sûrs, un kilogramme terrestre transporté à la su
0050rface de Mars ne pèserait plus que trois cent soixante
-seize grammes !…

– Trois fois moins !

– Oui !… Eh bien ! c’est à peu près pareil ici… Nous p
esons beaucoup moins que sur la terre… et comme nos musc
les développent la même force, vous comprenez !…

– Oui… la force musculaire développée pour faire un pas.
..

– Nous fait faire un bond immense… parfaitement ! Il fau
dra mesurer nos efforts… éduquer nos muscles…

Paul était orgueilleux de se constater le plus calme des t
rois. Il eut conscience que la possession du fanal électri
que, son sang-froid et sa science spéciale le rendaient le
chef de leur petit groupe humain. Et désormais il devait
penser, parler et agir comme un chef…
0051
Il est vrai, il se sentait extraordinairement surexcité. I
l ne doutait pas que cette excitation qu’il voyait aussi s
ur les visages de Bild et de Brad ne fût encore causée par
l’air ambiant, certainement beaucoup plus riche en oxygèn
e que l’atmosphère terrestre.

– Nous nous y habituerons…

Il lui semblait, en effet, que déjà sa respiration, quoiqu
e toujours aussi courte et rude, était moins difficile et
presque pas douloureuse. L’assimilation à ce milieu étrang
e, dans lequel ils devaient vivre longtemps, commençait do
nc pour eux.

– Ah çà ! voyons ! s’écria Bild, nous direz-vous où nous s
ommes ?…

– Parbleu ! répondit Paul violemment.

0052Et, mesurant ses gestes avec circonspection, levant ha
ut la main armée du fanal, il se mit à tout examiner autou
r d’eux…

L’exploration fut courte. Ils étaient à l’intérieur d’une
chambre de forme bizarre. Imaginez une boîte polyèdre à vi
ngt faces, de cinq mètres environ de hauteur ; mettez-vous
, à l’intérieur, debout sur une des faces triangulaires, e
t vous aurez une idée de l’aspect que présentait à leurs y
eux leur prison. Car c’était bien une prison. Nulle porte,
ni fenêtre, ni ouverture quelconque ne se voyait ; les pa
rois étaient lisses, mais la chose la plus étonnante était
la matière dont étaient faites ces parois. On ne peut mie
ux la dépeindre qu’en la comparant à du brouillard très de
nse, très épais, de couleur gris sombre : des murs de nuag
e dense !… Par où avaient-ils été précipités dans cette
cellule géométrique ? Mystère.

De la crosse de son revolver, Paul frappa sur les parois q
u’il pouvait atteindre. Son revolver et son bras enfonçaie
0053nt là dedans sans bruit.

Soudain, comme une éclaircie se fait dans un nuage, devant
eux s’ouvrit une vaste ouverture par où entra un flot de
lumière verte…

Instinctivement, sans une seconde d’hésitation, les trois
amis bondirent ensemble par cette ouverture. Mais ils n’av
aient pas pensé aux nouvelles conditions de la pesanteur.
Leur élan démesuré les emporta très loin et, au lieu de fa
ire quelques pas hors de la cellule, ils restèrent une dem
i-minute suspendus dans l’air, glissant vers une sorte de
dôme gris dans lequel ils furent jetés. Ils pénétrèrent da
ns un milieu obscur et suffocant qui les rejeta aussitôt c
omme ferait un sommier élastique. Ils roulèrent pêle-mêle
les uns sur les autres, contusionnés, mais sans grand mal.
Quand ils se relevèrent, ce fut juste à temps pour voir l
‘ouverture qu’ils avaient franchie se refermer…

Paul se croyait victime du songe le plus fantastique, et i
0054l essuyait d’une main froide son front en sueur, il se
frottait les yeux. Mais il avait le revolver dans sa main
, et le froid de l’acier passait de sa main dans tout son
corps.

Alors, il comprit qu’il était bien éveillé, qu’il vivait d
ans la réalité, non dans le songe.

Il se sentit une âme toute simple et nue et faible de peti
t enfant, une âme obéissante et docile, mais follement cur
ieuse. Il s’assit sur ce bizarre parquet qui semblait fait
de nuage dense et opaque ; il lui parut qu’il s’étendait
sur un divan moelleux. Sa main, lancée avec force, pénétra
it dans la matière nuageuse, et il percevait une molle rés
istance… Bild et Brad s’assirent devant lui.

– Paul, dit Bild, que diable est tout cela ?

– Je ne sais pas… nous observerons… nous réfléchirons.
..
0055
– On finira par trouver… dit Brad.

La « pièce » dans laquelle ils étaient représentait l’inté
rieur d’un immense polyèdre ; les faces étaient si nombreu
ses qu’elle paraissait ronde.

Une lueur verte, diffuse, les éclairait, venant d’où ?…
Cette lumière semblait émaner de la matière elle-même qui
composait le mur sphérique de leur étrange demeure… deme
ure absolument vide, d’ailleurs…

– Evidemment, dit Paul, nous sommes dans un nuage…

Mais cela présentait une association d’idées tellement fol
les qu’il se tut… Il y eut un long silence…

– Je veux être électrocuté, commença Jonathan Bild tout à
coup, je veux être électrocuté si…

0056Mais il se tut, et Brad ricana :

– Jonathan, mon vieux, que tu le veuilles ou non, c’est le
commencement d’une électrocution inimaginable… Ces Satu
rniens… que nous…

– Marsiens ! hurla Bild, furieux.

– Allons, calmez-vous, Arthur ! Jonathan ! cria Paul.

Mais la ténuité de sa voix qu’il avait voulu enfler et fai
re énergique et vibrante, cette ténuité ridicule le surpri
t encore et l’arrêta net. Ses deux amis lui semblaient un
peu affolés… Il voulait leur montrer combien il était ca
lme et fort, et il se leva pour marcher.

Cette fois, il pensa à la pesanteur presque nulle et il fi
t des mouvements d’une douceur et d’une prudence extrêmes.
Il constata d’ailleurs avec plaisir qu’il respirait de pl
us en plus aisément, bien que toujours d’un souffle court
0057et inaccoutumé. Malgré l’immensité de la pièce, la déc
livité de ses parois polygonales était des plus sensibles.
(Représentez-vous bien l’intérieur d’une sphère polyèdre,
si les mathématiciens veulent me permettre cette alliance
de mots inusités, mais qui fait image.) Or, en marchant,
il sentait que son corps, sans cesser d’être perpendiculai
re à la surface molle que touchaient ses pieds, restait dr
oit dans le sens des rayons d’une circonférence. Et, march
ant toujours, ébahi mais déterminé, Paul se vit bientôt au
-dessus de Bild et de Brad, la tête en bas, les pieds cont
re le « plafond ». Il marcha encore. Il fit ainsi le tour
de la salle, comme une fourmi le ferait dans un boulet cre
ux, et il redescendit, devant Bild et Brad stupéfiés, par
le côté opposé à sa direction de départ.

Après un long moment de silence et de réflexion, il dit :

– Bien d’autres phénomènes nous surprendront sans doute, d
ans le monde saturnien…
0058
– Marsien ! fit l’obstiné Jonathan.

– Mais enfin, cria Brad, pourquoi voulez-vous donc tant qu
e nous soyons ici chez un succédané de la planète Mars ?

– Et vous, Brad, pourquoi donc, avec Paul, tenez-vous à ce
que la planète Saturne soit pour quelque chose dans notre
aventure ?

– Parce que c’est mon idée ! répliqua Brad sèchement.

– Non, ce n’est pas cela, dit Paul avec autorité. Je pense
, moi, que la Roue Fulgurante, dans le moyeu de laquelle,
selon toute probabilité, nous sommes miraculeusement enfer
més…

– Miraculeusement, c’est le mot ! interrompit Bild.
0059
– Eh bien ! la Roue Fulgurante vient de la planète Saturne
, parce qu’elle en a la forme exacte.

– Oui, Saturne et son anneau ! cria Brad.

– Ça n’est pas une preuve ! fit Bild.

– C’est une probabilité…

– Insuffisante !

– Eh bien ! soit ! s’écria Paul, décidé à tout concilier,
nous saurons plus tard si Saturne ou si Mars… Qu’est-ce
que cela peut nous faire ?

– Juste ! firent Arthur et Jonathan.

– Qu’il soit marsien ou saturnien ou sélénite, ou même jup
itérien… dans ce lieu, les lois de l’attraction, de l’éq
0060uilibre et de la pesanteur, telles que nous les avons
sur la terre, n’existent pas. La matière saturnienne – pre
nons ce mot provisoirement, voulez-vous ? – la matière sat
urnienne dont est faite cette paroi polygonale et sphériqu
e exerce une attraction qui lui est propre, puisque j’ai m
arché là-bas et là-haut sans tomber, et ma tête se trouvan
t toujours dans la direction du centre de la circonférence
; comme dans le monde terrestre, planétaire et solaire, c
ette attraction vient de la circonférence !…

– C’est étrange ! fit Bild.

– Je ne vois pas d’autre explication, dit Brad… Essayons
, Jonathan !

Ils le levaient et déjà ils se mettaient en marche, lorsqu
‘un long sifflement perçant déchira les oreilles de Paul.
Il eut la sensation de la présence mystérieuse d’un autre
être qu’eux. Il mit sa main droite sur l’épaule gauche de
Bild, sa main gauche sur l’épaule droite de Brad, et il mu
0061rmura instinctivement :

– Les Saturniens !

Devant eux, une partie de la paroi s’évanouit comme une ép
aisse fumée s’ouvre devant un puissant jeu d’eau, et ils v
irent…

Par l’ouverture subitement ménagée, une colonne lumineuse
d’un vert intense entra, puis une autre, puis une troisièm
e… Elles étaient hautes comme un homme de grande taille
et, au sommet de chacune d’elles, flottait un globe de lum
ière blanche, pâle, fantomatique, d’où jaillissaient à tou
t instant de courtes étincelles crépitantes. Trois têtes d
e feu opaque au-dessus de la transparence élancée des troi
s colonnes vertes !…

Tandis que ces apparitions singulières, maintenant rangées
en une ligne de front, glissaient devant eux, Paul recula
it, tremblant et glacé de peur, et il avait la sensation v
0062ague que Bild et Brad reculaient en même temps que lui

Mais les colonnes s’arrêtèrent, et de chacune d’elles, alt
ernativement, jaillirent des faisceaux d’étincelles avec d
es crépitements cadencés…

Puis elles se glissèrent de nouveau en avant. Ils les vire
nt – comment exprimer ces choses indicibles ? – ils virent
les colonnes les entourer comme un brouillard entoure un
arbre, sans les cacher, et ils perçurent que sur leurs têt
es ils posaient les trois globes de feu pâle !…

Des faisceaux de longues étincelles jaillirent des globes
lumineux avec de rapides crépitements. Puis un long siffle
ment aigu retentit… Les globes réapparurent devant leurs
yeux au sommet des vertes colonnes transparentes et gliss
èrent vers le point de la paroi d’où ils avaient d’abord s
urgi.

0063Pendant que les colonnes vertes se dégageaient des tro
is amis, Paul était parvenu peu à peu à chasser sa terreur
instinctive. Il ouvrit la bouche pour parler ; aucun son
ne sortit de sa gorge encore contractée… Il put du moins
lever le bras droit, en un geste irréfléchi ; mais, de le
ur glissement régulier et lent, les colonnes vertes porteu
ses de globes lumineux reculèrent, s’enfoncèrent, disparur
ent, et, tout aussitôt, la paroi opaque et nuageuse fut te
lle qu’elle était auparavant, lisse et nette, sans solutio
n de continuité.

– Paul ! dit Jonathan, n’ai-je pas rêvé ? Est-ce que je ne
suis pas fou ? J’ai vu des colonnes de lumière verte, tro
is…

– Moi aussi, trois ! fit Arthur Brad d’une voix impercepti
ble.

– Et trois boules de feu blanc…

0064– De feu blanc, en effet, qui lançaient des étincelles
crépitantes…

– Et cela s’est placé sur nos têtes, autour de nos jambes.
..

– Oui, tout autour de nous trois… Hein ! Paul !…

Paul se tourna vers ses compagnons. Ils étaient livides et
leurs yeux brillaient étrangement dans leurs faces exsang
ues ; leurs lèvres pâles tremblaient…

Sans doute, Paul était-il semblable à eux… Mais il avait
conscience de son absolue présence d’esprit, de la posses
sion indiscutable de sa raison. Il n’était pas fou, ni hal
luciné. Il avait vu, ils avaient vu comme lui : donc, c’ét
ait vrai. Les trois colonnes vertes portant les globes de
feu pâle existaient, venaient d’exister là, d’agir, oui, d
‘agir, tout à l’instant…

0065– Jonathan ! Arthur !… comme vous, j’ai vu… Vous n
‘êtes pas fous !… Nous sommes dans un monde étrange…

– Avez-vous remarqué que ces colonnes et ces globes de feu
n’émettaient ni chaleur, ni lumière rayonnante ?

– Oui, en effet, rien que des étincelles !…

– Mais qu’est-ce que ça peut être ? balbutia Bild.

– Je ne sais pas… ces globes lumineux… on pense à des
têtes… et les étincelles crépitantes jaillissaient…

– Oui, jaillissaient, c’est ça !… comme des paroles ou d
es regards…

– Ah ! des pensées, des volontés matérialisées, agissantes
… j’y suis !…

– Parbleu !… l’être pensant concentré, devenu pur fluide
0066

– Mais c’est inconcevable ! s’écria Brad.

Ce mot venait d’être prononcé, lorsque Paul entendit à sa
droite un bruit qui éveilla immédiatement dans son esprit
le souvenir des froissements d’un jupon de soie. Il se ret
ourna brusquement et vit, en même temps que la paroi troué
e se refermait, une pâle et belle jeune fille debout près
d’un homme qui saluait !…

Cette fois, il douta de ses yeux. Il avançait vers la nouv
elle apparition, lorsqu’un éclair de mémoire illumina son
esprit.

– Ah ! s’écria-t-il. Lola Mendès !…

Et, après les trois colonnes au globe de feu, cela était d
‘un contraste si fou qu’il éclata de rire. Derrière lui, i
l entendit les rires nerveux de Bild et de Brad – et ils r
0067épétaient entre deux spasmes :

– Ah ! ah ! Lola ! Lola Mendès !…

C’était, en effet, la jeune Espagnole qu’ils avaient devan
t eux.

CHAPITRE IV

O- LES DOUCEURS DE L’AMOUR ET LES DOULEURS DE LA FAIM COMM
ENCENT ENSEMBLE
A la vue de Lola et de Francisco, ce fut donc, chez les tr
ois hommes, un accès de réelle démence. Il dura peu.

Quand Paul fut fatigué de rire, sa raison lui revint, et i
l prit soudain la résolution ferme de tout accepter, même
les événements les plus illogiquement invraisemblables, co
mme choses simples et naturelles.

En un clin d’oeil, il eut observé la jeune fille et son va
0068let.

Svelte et nerveuse, mais sans maigreur, d’une taille plus
élevée que la moyenne, Lola Mendès était vêtue d’un corsag
e et d’une jupe de drap rouge. Ses mains avaient, comme se
s pieds, une élégante finesse. Son cou nu, de forme pleine
et de peau fine, était délicatement brun et supportait av
ec grâce une tête un peu ovale casquée d’admirables cheveu
x noirs, aux joues d’un blanc mat, au nez droit et fier et
les narines bien ouvertes, au front étroit, sous lequel d
e grands yeux bruns étincelaient entre des cils merveilleu
sement longs et serrés. Les lèvres étaient d’un rouge vif,
un peu épaisses, nettement dessinées. Energique et langou
reuse à la fois, la beauté de Lola Mendès était impression
nante.

A la fois intelligente et ahurie, la laideur du valet Fran
cisco était grotesque.
0069
Plus maigre et plus long que Jonathan Bild lui-même, le ga
illard avait des jambes torses, des mains énormes, et il é
tait un peu bossu. Quatre poils de moustache se hérissaien
t sous son nez de don Quichotte, les pommettes de son visa
ge parcheminé étaient immenses et son crâne chauve luisait
comme un oeuf d’autruche en plein soleil. Mais, sous des
sourcils énormes, brillaient des yeux noirs, très enfoncés
dans l’orbite et pétillants d’esprit.

Il se tenait courbé, le poing gauche sur la hanche, la mai
n droite remuant loin du corps un chapeau melon de couleur
jaune et les deux pieds unis militairement à côté d’une v
alise de voyage protégée par un fourreau de drap gris.

Tandis que le valet saluait, la jeune maîtresse regardait,
interdite et silencieuse, en une pose des plus embarrassé
es. Paul sentit la nécessité de parler. Il avait recouvré
toute sa vigueur d’esprit et son sang-froid, car la présen
ce dans la Roue Fulgurante de deux êtres humains avait cau
0070sé dans son organisme et aussi, il le sentait, chez Bi
ld et Brad, une salutaire réaction.

Puis, la beauté de Lola Mendès l’émouvait et lui donnait e
n même temps l’ardent désir de se montrer valeureux.

– Mademoiselle, dit-il en s’inclinant, vous êtes surprise
de m’avoir entendu prononcer votre nom et celui de votre d
omestique. C’est que votre aventure a été racontée par le
capitaine Mendès…

– Mon père vit ? s’écria la jeune fille, dont les joues s’
empourprèrent.

– Il vit ; du moins, les journaux terrestres d’hier, 21 ju
in, l’affirment. Ces journaux nous ont tout appris. Nous l
es avons lus quelques heures avant d’être enlevés comme vo
us l’avez été…

– Bien dit, Paul ! firent ensemble Jonathan Bild et Arthur
0071 Brad.

– Mademoiselle, continua-t-il, nous sommes maintenant heur
eux de nous trouver dans cette Roue Fulgurante, puisque vo
us y êtes… Nous vous serons utiles, peut-être…

– Agissez correctement, Paul ! dit Jonathan. Faites les pr
ésentations.

– Faites-les, Paul ! appuya Brad.

Paul se tourna à gauche et attira par le bras son maigre e
t long compagnon.

– Jonathan Bild, officier de la marine des Etats-Unis…

Il se tourna à droite et vit que son compagnon gras et cou
rt s’était avancé.

– Arthur Brad, professeur d’histoire naturelle à l’univers
0072ité de Boston.

Et, se désignant lui-même en s’inclinant très bas :

– Paul de Civrac, correspondant de l’Académie des inscript
ions et belles-lettres de Paris, lieutenant de l’infanteri
e coloniale…

Il se releva et ajouta :

– Chargés tous les trois, par les gouvernements américain
et français réunis, d’une mission scientifique aux fouille
s de Neiva, en Colombie, nous étions de passage à Bogota,
lorsque nous avons été enlevés par la Roue Fulgurante.

Paul de Civrac, de taille moyenne, avait environ trente an
s ; ses deux amis devaient en avoir deux ou trois de plus.
Tandis que par son visage ovale et fin, ses moustaches bl
ondes, ses cheveux noirs, ses yeux bruns et par l’expressi
on de toute sa personne aristocratique et nerveuse, Paul d
0073e Civrac se révélait Français de pure race, ses deux a
mis, Jonathan Bild et Arthur Brad (le premier très grand e
t très maigre, aux yeux sombres, au visage glabre et sec,
aux cheveux châtains en coup de vent ; le second, petit et
gros, sans moustache, mais avec une barbiche, les cheveux
roux coupés court et les yeux bleus), représentaient les
deux types du véritable Américain.

Et les trois amis, si dissemblables physiquement, mais éga
ux par l’intelligence, le coeur et le courage, se tenaient
debout et un peu inclinés devant la jeune fille.

Depuis son exclamation filiale, l’Espagnole n’avait pas pr
ononcé un mot, ni fait un geste. Immenses dans son visage
redevenu pâle, ses yeux noirs regardaient avec une express
ion qui passait peu à peu de la stupéfaction à la confianc
e. Mais son valet semblait moins ému. Pendant que Paul par
lait, il s’était confondu en révérences comiques. Et dès q
ue le jeune homme eut fini, ce fut lui qui répondit, d’une
voix de crécelle rendue plus bizarre encore par la ténuit
0074é de l’air :

– Se-ores, soyez les bienvenus dans cette machine du diabl
e ! Moi, je m’y suis fait… et tant que les provisions du
reront… (Le drôle jeta un coup d’oeil à sa valise.) On v
oit ici des choses à faire invoquer cent fois par jour le
nom de la bienheureuse et secourable Virgen del Pilar !…
Mais il y a peu de danger, puisque nous vivons encore…
Malheureusement, la Se-orita se désole, se lamente, reste
triste, effarée…

Il s’approcha de Paul et, mettant une main en cornet autou
r de sa bouche, ce drôle de Scapin castillan lui dit à l’o
reille :

– Entre nous, Se-or, j’avais peur que la Se-orita devînt f
olle !… Vous comprenez, cet enlèvement peu commun, les c
olonnes de lumière verte, les boules de feu… Mais peut-ê
tre en avez-vous déjà vu… Oui ?… Bon, alors !… Maint
enant, je suis tranquille… la Se-orita… eh ! oui, puis
0075que vous êtes là, trois galants caballeros, des hommes
en chair et en os, des chrétiens tout comme son père et m
oi…

Mais il s’interrompit net. La jeune fille avait fait un pa
s léger en avant et mis sa jolie main sur l’épaule du dome
stique, qu’elle repoussa doucement en arrière.

– Assez, Francisco, dit-elle d’un ton de commandement.

Et s’adressant à Paul, tandis que ses beaux yeux se mouill
aient de larmes et que son admirable gorge palpitait :

– Monsieur, excusez mon émotion… Depuis si longtemps que
je suis là, – deux jours, d’après la date que vous avez d
ite, – je me sentais peu à peu devenir folle… Et quand j
e vous ai vus, je n’ai pu en croire mes yeux… Maintenant
, j’ai toute ma raison… J’accepte votre secours. Vous m’
expliquerez… Il y a ici tant de choses étranges et si ef
frayantes… Mais mon père est vivant, avez-vous dit ?
0076
– Oui, Mademoiselle.

Paul lui rapporta brièvement tout ce qu’il avait lu dans l
es journaux.

De peur de passer pour fou, il ne raconta pas qu’il avait
vu, un an auparavant, le visage de Lola dans une coupe de
cristal remplie d’eau. Il se jura même de ne jamais révéle
r ce fait magique. Mais il se rappela dès lors Ahmed-bey a
vec un frisson d’épouvante et d’admiration. Tandis qu’il p
arlait, il se demanda mentalement pourquoi il n’avait pas
aussi reconnu Lola en voyant, sur les journaux de Bogota,
le portrait de la jeune fille enlevée par la Roue Fulguran
te. Il pensa que peut-être ce portrait était mal fait ou s
ans aucune authenticité.

Et, tout en suivant ces pensées à son esprit, il parlait à
haute voix à Lola Mendès. Enfin, il se tut.

0077– Ainsi, conclut-elle, nous serions dans une espèce de
ballon venu de la planète Saturne ?…

– Oui, Mademoiselle, probablement…

– A moins qu’il ne vienne de la planète Mars ! dit l’incor
rigible Bild.

Paul haussa les épaules. Et, se mettant très à l’aise en l
‘exorbitante situation, il agit dans la vaste et bizarre p
ièce polyédrique comme il aurait agi dans son cabinet de t
ravail.

– Veuillez vous asseoir, Mademoiselle. Tout siège manque,
mais le sol de cette salle est si moelleux…

Elle s’assit devant lui, tandis que Bild et Brad se laissa
ient tomber à leurs côtés et que Francisco se mettait un p
eu à l’écart.

0078Les conjonctures étaient si extravagantes que, malgré
sa peine et ses inquiétudes, Lola Mendès ne put s’empêcher
de sourire. Bild et Brad l’imitèrent. Paul en fit autant.
Mais Francisco, moins discret, s’écria :

– Ah ! ah ! voilà qui me donne de quoi m’amuser toute ma v
ie si…

Un regard de sa jeune maîtresse lui coupa la parole.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Lola Mendès
observa les trois amis, tandis qu’ils l’observaient eux-mê
mes. Mais, la première, elle parla :

– Où pouvons-nous être, maintenant ?

– Par rapport à la terre ?

– Oui.

0079– Difficile à conjecturer, dit Brad.

– Impossible, fit Bild.

– Mais, Mademoiselle, demanda Paul, où étiez-vous avant d’
entrer ici ?…

– Dans une autre salle, ronde comme celle-ci, mais plus pe
tite.

– Vous étiez venue ici ?… fit Bild.

– Oui, deux fois…

– Comment ? dit Brad.

– Chaque fois qu’un trou s’est ouvert devant nous, expliqu
a Francisco qui, décidément, voulait se mêler à la convers
ation, nous sommes passés. La première fois, c’était de la
petite chambre ronde dans celle-ci ; la seconde fois, de
0080celle-ci dans une petite chambre ronde… et pareillem
ent dans la suite…

– C’est à notre première venue dans cette grande salle, co
ntinua Lola, que nous avons vu des colonnes de feu et des
boules avec de petits éclairs… J’ai failli mourir de peu
r… mais je n’ai eu aucun mal…

– Nous avons vu aussi ! fit Bild.

– Ce sont les Saturniens, probablement, risqua Brad.

Lola ouvrit de grands yeux étonnés.

– Oui, dit Paul à son tour. Nous pensons que ces colonnes
sont une matière lumineuse spéciale supportant de purs esp
rits… des intelligences presque parfaites… des cerveau
x, si vous voulez, des cerveaux arrivés à une perfection t
elle qu’aucun organe ne leur est utile et qu’ils se présen
tent sous forme de globes de feu… comme certaines appari
0081tions constatées, sur la terre, par les spirites…

– Des âmes, alors ?… balbutia Lola Mendès.

– Oui, des âmes, c’est cela ! s’écria Francisco avec entho
usiasme. Ces Saturniens, ou ces Marsiens, seraient des âme
s, de pures âmes sans corps…

Mais Paul reprit avec plus de force :

– C’est justement pour cela que je crois à des Saturniens
plutôt qu’à des Marsiens. En effet, d’après ce que l’on sa
it de la planète Saturne, dont les caractéristiques sont l
es contraires de celles de Mars, la légèreté spécifique de
s substances et la densité de l’atmosphère y sont telles q
ue les Saturniens sont forcément incapables de demeurer su
r le sol… Ils ne peuvent être que des êtres aérostatique
s flottant dans l’atmosphère, au-dessus des épaisses et lo
urdes nuées qui recouvrent leur globe annelé… Et les par
ois de cette salle, des autres, sont constituées par la nu
0082e assemblée, dense, à laquelle les Saturniens donnent
la forme qui leur plaît… Et cette nue, cette vapeur nous
supportent parce que nous sommes, ici, d’une inconcevable
légèreté qui ne pèse rien à la densité de ces vapeurs…
Pensez à une fourmi sur un édredon !… Quel monde !… No
s astronomes eux-mêmes, pourtant si rationnels, affirment
que, vu les conditions physiques et physiologiques de leur
planète, les Saturniens ont des corps d’une impondérable
légèreté, transparents, volant sans ailes dans le ciel…
sans besoins matériels d’aucune sorte… Elargissez un peu
cette conception encore bien humaine ! Et les colonnes de
lumière verte et les globes de feu justifient admirableme
nt les timides hypothèses de nos astronomes ! De purs espr
its sous forme de lumière… Quel monde !…

– Et leur volonté, pour s’exécuter, dit Arthur Brad, n’aur
ait besoin que d’être, d’exister… Ces volontés, ce sont
les étincelles crépitantes… Par leur force mystérieuse,
elles ouvrent, à distance, les parois de cette salle : ell
es peuvent en modifier les formes…
0083
Ces probabilités étaient si hautement émouvantes que le si
lence retomba entre eux.

– Mais comment avons-nous été enlevés ? demanda tout à cou
p la jeune fille.

Paul avait réfléchi à cela ; il répondit :

– La Roue Fulgurante doit avoir besoin de matières pour en
tretenir son activité radiante. Sans doute, à des moments
voulus par les Saturniens, possède-t-elle une force attrac
tive considérable… Ceci explique l’enlèvement des maison
s, des terrains, à certains points de son passage… On sa
it que le mouvement, brusquement interrompu, se transforme
en chaleur… C’est une loi physique… les maisons, les
rochers, les terres, happés par la roue, prennent feu à so
n contact, l’alimentent de combustible, de calorique…

– C’est ingénieux ! fit Bild.
0084
– Ce doit être juste ! fit Brad.

– Oui, mais ça n’explique pas pourquoi nous n’avons pas ét
é anéantis comme les maisons du paseo de Gracia, ricana Fr
ancisco…

– Peut-être les Saturniens ont-ils calculé et dirigé l’att
raction de leur machine de telle sorte que nous ayons été
attirés, de biais, sur le moyeu noir de la roue et non sur
la roue de lumière…

– Cependant, dit Bild en hésitant, je me demande pourquoi
les Saturniens, puisque Saturniens il y a, ont besoin de c
ette Roue Fulgurante à moyeu habitable ! S’ils sont de pur
s esprits, comment ne peuvent-ils pas voyager librement da
ns les espaces interplanétaires sans cette machine bizarre
?…

– Oui, fit Brad, comme la lumière, comme le son, ils pourr
0085aient aller…

– En effet, mais sans doute le vide interplanétaire et les
atmosphères autres que celle de leur planète d’origine, S
aturne, ne conviennent-ils pas à l’existence des Saturnien
s…

– Ils peuvent donc mourir ? fit Francisco.

– Pourquoi pas ?

– Allons donc ! une âme ne meurt pas !…

– Qu’en savons-nous ? Puis une intelligence, un esprit, n’
est pas une âme… Une intelligence, un esprit, un Saturni
en, par conséquent, peut mourir.

Il y eut un instant de silence et, tout à coup, Paul de Ci
vrac s’écria :

0086– Ah ! si nous avions avec nous le docteur Ahmed-bey !

– Ahmed-bey ? fit Jonathan Bild. Qu’est ce personnage qui
vaut la peine d’être regretté dans la situation où nous so
mmes ?

– Ma foi ! risqua Francisco, moi, je regrette tous les hab
itants de la terre ! S’ils étaient ici, nous ferions la co
nquête des astres, de Saturne, pour…

– Francisco ! interrompit sévèrement Lola.

– Qui est Ahmed-bey ? demanda Brad avec placidité.

– Un étrange savant, répondit Paul, que j’ai connu à Calcu
tta, au cours d’un voyage dans l’Inde… Ahmed-bey savait
bien des choses… On disait, à Calcutta, qu’il possédait
tous les secrets terribles des anciens brahmanes, qui étai
ent maîtres absolus de la vie et de la mort !…
0087
– Je ne vois pas, grogna Bild, à quoi ce demi-dieu nous se
rvirait ici…

– Hé ! répliqua Paul, il nous expliquerait clairement ce s
ur quoi nous échafaudons avec peine de vagues conjectures
!… Il nous sortirait de cette irritante Roue Fulgurante,
peut-être…

Le sceptique Bild haussa les épaules et fit une moue qui p
rouvait qu’il ne croyait pas, lui, aux exorbitantes facult
és dudit docteur Ahmed-bey.

Paul n’osa insister.

Or, quelle n’eût pas été son émotion s’il avait pu savoir
qu’à l’instant même, sur la terre, le docteur Ahmed-bey, p
récisément, pensait à lui, Paul de Civrac, se rappelait le
ur rencontre à Calcutta et se préparait à aller, de la man
ière la plus prodigieusement inattendue, au secours des pr
0088isonniers de la Roue Fulgurante !

Mais, malgré toutes les merveilles de la transmission des
pensées, Paul ne pouvait pas savoir, Paul ne savait pas…

Il se laissa aller à une rêverie où il revoyait avec quelq
ue amertume les épisodes de sa vie terrestre, lorsque, sou
dain, la voix de la jeune fille, sa compagne désormais, le
ramena au présent, à la réalité angoissante du présent.

– Quelles étrangetés ! murmurait Lola… Mais combien de t
emps cela durera-t-il ? Reviendrons-nous sur la terre ?

– Mystère ! prononça Brad.

– Nous le verrons bien ! dit Bild.

– A moins que nous ne soyons morts de faim d’ici là ! rica
na de nouveau le pratique Francisco.
0089
La remarque était si judicieuse que tous les yeux se tourn
èrent vers le valet.

– Eh ! oui, dit-il. Ces Saturniens, comme vous les appelez
, s’ils sont de purs esprits, des âmes, se moquent pas mal
d’une tranche de jambon froid, d’un morceau de pain et de
trois oeufs durs !… Vous ont-ils demandé si vous aviez
faim ? Vous ont-ils offert des victuailles ? Non, n’est-ce
pas ?… Alors ?… Il est probable que vos Saturniens ne
comprennent pas le français, monsieur de Civrac, ni l’ang
lais, messieurs Jonathan Bild et Arthur Brad, ni l’espagno
l, Se-orita !… Comment leur ferez-vous entendre, si seul
ement vous les revoyez, que nous avons besoin, nous, qui n
e sommes pas de purs esprits, de nourrir notre corps avec
autre chose que des étincelles blanches, des lueurs vertes
et du nuage condensé ?… Ah ! caramba ! nous sommes cinq
… et je n’ai là des vivres que pour deux jours…

Ce disant, le raisonnable et bouffon Francisco saisit sa v
0090alise, la mit sur ses jambes allongées, l’ouvrit et en
tira divers paquets qu’il soupesait en murmurant :

– Poulet… jambon… pain… sardines en boîtes… oeufs
durs… pêches et tomates… encore un litre de vin et une
demi-bouteille d’eau minérale… Oui, en se rationnant, i
l y en a pour nourrir cinq personnes pendant quatre repas.
.. Ah ! j’ai rudement bien fait de désobéir au capitaine e
t d’emporter des provisions… Il voulait déjeuner et dîne
r dans les buffets !… Les buffets de Saturne… oui ! il
s sont jolis !…

Les paroles du valet n’étaient bouffonnes qu’en apparence.
Loin de faire rire, elles inspiraient de bien noires pens
ées. Elle n’avait rien d’agréable, la perspective d’un lon
g séjour dans cet énigmatique moyeu de la Roue Fulgurante,
sans communication possible avec les êtres mystérieux qui
l’habitaient, sans ravitaillement probable. Ils se voyaie
nt tous condamnés, pour peu que la situation présente se p
rolongeât, à la plus horrible des morts, à la mort par la
0091faim et par la soif…

Paul tira tout à coup sa montre : il était midi moins dix
minutes. Il y avait donc environ huit heures que Bild, Bra
d et lui avaient été enlevés par la Roue.

– C’est aujourd’hui le 22 juin, dit-il ; il nous faut étab
lir un calendrier afin que…

– J’en ai un ! fit Brad.

Il montra son portefeuille qui, en effet, était muni d’un
calendrier…

– Il n’y a ici ni jour ni nuit, dit Bild. Brad sera donc c
hargé de tenir son calendrier au courant des heures écoulé
es…

– Entendu !

0092– Mademoiselle est servie ! prononça Francisco.

Devant eux, sur la valise ouverte et retournée, le valet a
vait « mis la table ».

Lola Mendès se servit de la fourchette, du couteau et du v
erre qui lui appartenaient : Bild, Brad, Francisco et Paul
avaient leurs dix doigts et chacun le bon couteau de voya
ge propre à toutes les besognes, les délicates comme les r
udes.

On mangea sans parler. Le repas fut rapide, court et – il
faut bien le dire – insuffisant. Mais Francisco rationnait
avec autant de prudence que d’équité.

– Et d’un ! fit le valet en refermant la valise ; vous ave
z encore trois dîners de la même force… Ensuite…

Il fit claquer ses doigts en l’air et, tirant de sa poche
du papier et du tabac, il roula une cigarette qu’il alluma
0093

Bild avait quatre cigares. Il les offrit, et chacun – avec
la permission de Lola Mendès – fut bientôt entouré d’un n
uage de fumée.

Tout en tirant de son cigare de lentes bouffées, Paul obse
rvait la jeune fille. Elle était assise, les jambes droite
s, les bras croisés, le menton baissé sur la poitrine et s
outenu par la main gauche… Elle soupirait et, bientôt, d
es larmes roulèrent sur ses joues. Très ému, Paul jeta son
cigare et s’approcha de Lola.

– Mademoiselle…

Elle tressaillit, leva la tête, essuya ses larmes d’un ges
te vif, et, d’une voix douce :

– Je pensais à mon père… Mais je dois être forte… Vous
ne me verrez plus pleurer.
0094
Elle s’efforça de sourire et, leurs yeux, s’étant rencontr
és, ne se détournèrent pas. Ceux de Paul devaient être ple
ins d’encouragements et de consolations ; ceux de Lola sem
blaient remercier. Spontanément, Paul lui tendit la main :
elle lui donna la sienne et il sentit la légère pression
de ses doigts.

– Tout n’est pas perdu, dit-il, je vous sauverai…

Il était étrangement émotionné. Il aurait voulu parler dav
antage, protester de son dévouement… Mais deux voix brus
ques lui rendirent tout son calme :

– Nous vous sauverons ! disaient-elles.

C’étaient les voix de Bild et de Brad, debout à côté de Pa
ul, et tendant tous les deux une main à la jeune fille.

D’un joli mouvement, elle se leva et donna sa main gauche
0095à Brad, sa main droite à Bild. Le shake-hand fut net e
t vigoureux, mais les yeux de Lola ne se détournèrent pas
des yeux de Paul, et le jeune homme sentit soudain comme u
ne bouffée de bonheur passer en lui et l’emplir d’un invin
cible courage…

– Et maintenant, dit Bild, il faut agir…

– Savoir où nous sommes… entrer en relation avec les Sat
urniens… ajouta Brad.

Paul saisit son revolver et, de la crosse, il se mit à fra
pper sur les parois, tantôt ici, tantôt là… Mais son rev
olver et sa main, pénétrant dans la dense vapeur, en étaie
nt rejetés comme par un ressort.

Il se lança, tête baissée, contre la paroi ; mais il se se
ntit suffoqué dès que sa tête fut dans la vapeur, qui, d’a
illeurs, faisant tampon élastique, la rejeta aussitôt en a
rrière.
0096
Bild et Brad, inactifs, se tenaient de chaque côté de Lola
, et ils le regardaient faire, ainsi que Francisco, narquo
is.

Après une bonne demi-heure d’exercice, Paul remit son revo
lver à sa ceinture en disant :

– Les Saturniens, s’ils savent ce que nous faisons, ne veu
lent pas répondre…

– Je pense qu’il faut attendre leur bon caprice ! dit Lola
Mendès.

– Attendons !

L’on se rassit : on alluma des cigarettes que roulait Fran
cisco ; on parla, émettant mille conjectures de plus en pl
us folles… Et les heures s’écoulèrent, mornes et vides.
Pas un Saturnien ne se montrait ; le silence était si prof
0097ond que, pour ne pas l’entendre, ils faisaient toujour
s quelque bruit des pieds ou des mains, quand ils ne parla
ient pas… Et la même question angoissante se répétait sa
ns cesse :

– Où sommes-nous ? Où sommes-nous ?

A huit heures du soir, Francisco cria impassiblement :

– Mademoiselle est servie !

Comme à midi, ils mangèrent vite et peu : ils durent boire
beaucoup moins.

– Et de deux ! fit le valet en refermant sa valise.

Lola Mendès s’étendit, et, tandis qu’ils fumaient, elle s’
endormit.

– Saint Jacques de Compostelle soit loué ! murmura Francis
0098co ; c’est la première fois que la Se-orita peut dormi
r depuis…

– Dormons aussi, fit Brad.

Et il s’étendit non loin de Lola ; Bild l’imita, puis Civr
ac, puis Francisco, et, serrés l’un contre l’autre sur l’é
trange édredon saturnien, ils s’endormirent, terrassés par
les émotions de cette extraordinaire journée.

Or, ayant franchi des milliers et des milliers de lieues d
epuis qu’elle était sortie de l’atmosphère terrestre, la R
oue Fulgurante, comme une comète capricieuse, roulait dans
l’infini des espaces interplanétaires, vers le soleil.

CHAPITRE V

DANS LEQUEL SIX COUPS DE REVOLVER ONT DE TERRIBLES CONSEQU
ENCES INATTENDUES
La journée du 23 juin fut morne et triste pour les prisonn
0099iers de l’énigmatique Roue Fulgurante.

Ils ne virent rien ; pas un bruit ne frappa leurs oreilles
; aucune colonne verte porteuse du globe lumineux n’appar
ut dans la vaste pièce polyédrique. Il semblait que, lors
de leur première apparition, les Saturniens avaient satisf
ait toute leur curiosité. Où donc se tenaient ces êtres my
stérieux ? Qu’y avait-il au delà de cette immuable paroi n
uageuse, aux mille faces régulières, sans solution de cont
inuité ? Et cette lumière d’un vert doux, qu’était-ce donc
?

Mystère !

Lola Mendès, Paul de Civrac, Jonathan Bild, Arthur Brad et
le valet Francisco agitèrent toutes ces questions, mais d
e leurs hypothèses ne sortit aucune certitude.

A midi et à sept heures, ils firent les deux repas – les d
erniers !…
0100
Et de nouveau, après que les hommes eurent fumé sans goût
une cigarette, on s’étendit…

Mais comment dormir, avec la pensée que l’on n’aura pas, d
emain, de quoi manger ? Comment prendre quelque repos, qua
nd l’esprit est torturé par cent questions insolubles et q
ue le coeur est étreint de l’angoisse de l’effrayant mystè
re ?… Comment fermer les yeux sous cette implacable lumi
ère verte emplissant cette hallucinante pièce sphérique ?.
..

Aucun des malheureux héros de cette affolante aventure ne
put avoir le réconfort du sommeil.

– Au diable les Saturniens ! s’écria Paul le premier, aprè
s s’être retourné cent fois entre les omoplates aiguës de
Bild et les épaules larges de Brad.

– Au diable ! grommela Jonathan.
0101
– Que la peste les étouffe ! grondait Arthur.

– Ils la craignent peu ! ricana Francisco.

– Mon Dieu ! qu’allons-nous devenir ? gémit Lola Mendès.

Personne n’avait faim ni soif, bien que le dernier repas n
‘eût pas été des plus abondants ; mais l’appréhension de l
a faim et de la soif prochaines, et qu’on ne pourrait asso
uvir, creusait à chacun l’estomac, desséchait la gorge…

– Il faut pourtant sortir de là ! s’écria Bild. Il faut tr
ouver un moyen…

Un long sifflement retentit et, comme la première fois, pa
r une ouverture soudain produite dans la paroi nuageuse, e
ntrèrent trois colonnes vertes portant les globes lumineux
.
0102
La jeune femme et les quatre hommes restèrent immobiles.

– Les Saturniens ! souffla Paul inconsciemment.

Les trois colonnes arrêtèrent ensemble leur glissade ; en
avant des globes, mille courtes étincelles jaillirent, cré
pitantes. Puis ces étincelles mêmes ne se manifestèrent pl
us ; les colonnes affaiblirent un peu le ton vert de leur
lueur transparente et les globes lumineux furent d’un blan
c opaque, légèrement bleuté, à clarté intérieure, sans rad
iations.

Les terriens considéraient avec calme les trois immobiles
Saturniens… De longues minutes s’écoulèrent…

Soudain, une voix s’éleva :

– Tirez un coup de revolver sur un des globes lumineux ! d
isait brutalement Francisco.
0103
– Hein ? fit Bild, le regard indécis.

– Oui, reprit le Castillan, canardez une de ces stupides b
oules… Tenez, celle-là !

Et il désignait du bras tendu le Saturnien du milieu…

– Pourquoi ?

– Parce que ces Saturniens diaboliques feront peut-être qu
elque chose. En tout cas, ça rompra la monotonie de notre
existence actuelle…

– Mais les conséquences ? s’écria Paul. Pensez-vous aux co
nséquences ?… Savons-nous si… Tout peut crouler !…

– Eh bien ! répliqua Francisco en riant, nous mourrons d’a
utre chose que de faim ou de soif.

0104Brad avait écouté sans mot dire. Il saisit son revolve
r, l’examina.

– Diantre !

– Qu’importe ! dit Francisco… Allez… Feu !…

– Ma foi ! fit Bild.

Et il leva le bras armé.

– Allons, Arthur !

– Allons, Jonathan !

Arthur Brad leva aussi son revolver. Ils avaient des geste
s raides de somnambules, des voix étranges, des voix d’hal
lucinés.

Paul de Civrac les regardait, l’esprit brouillé, tandis qu
0105e Francisco ricanait. Mais Lola Mendès s’élança vers l
es deux Américains, se mit entre eux et les Saturniens.

– Non ! non ! s’écria-t-elle. Non ! ne faites pas cela !..
. Vous nous perdrez tous… Attendons encore… Peut-être
les choses changeront-elles assez tôt…

Et, se tournant vers son valet :

– Francisco ! je te défends de donner de mauvais conseils.
.. je te le défends !…

Elle était extrêmement excitée, les joues rouges, le regar
d brillant.

– Bien, maîtresse, bien ! grommela l’homme, je me tairai..
. Mais nous n’en mourrons que plus sûrement de faim et…

– Tais-toi ! tais-toi !…
0106
Elle ramena Bild et Brad à côté de Paul, leur fit remettre
les revolvers à la ceinture et alla s’asseoir près du Fra
nçais, qui la couvrit d’un regard où il y avait de l’admir
ation et aussi l’expression certaine d’un autre sentiment.

Or, les Saturniens disparurent comme ils étaient venus.

Dans un silence absolu, les heures passèrent…

Ce qui devait être la nuit au sens terrestre s’écoula sans
apporter aucun changement, puis d’autres heures s’enfuire
nt avec lenteur, et ce qui devait être le jour s’en alla p
eu à peu dans le temps…

A huit heures du soir du 24 juin, Francisco dit :

– J’ai faim !

0107– Moi aussi ! gronda Bild.

– Et j’ai soif ! gronda Brad.

Paul et Lola, seuls, eurent la force de ne pas se plaindre
. Paul souffrait davantage de voir souffrir la jeune fille
que de son propre besoin.

Il pressait dans les siennes une de ses jolies mains pâles
, et il aurait voulu que tout son sang de mâle vigoureux p
ût passer dans les veines de Lola ! Ce fut encore un long
moment de silence.

– Combien de temps pouvons-nous vivre sans manger ni boire
? demanda tout à coup Francisco.

– Cela dépend des forces et du tempérament de chacun, répo
ndit Civrac.

– Si bien, reprit le valet, si bien que la Se-orita, la mo
0108ins forte certainement de nous cinq, succombera la pre
mière ?…

Personne ne dit mot. Dans le morne silence, chacun pouvait
entendre battre son coeur. Avec un léger soupir, Lola Men
dès laissa tomber sa tête sur l’épaule de Civrac.

Au même moment, retentit le sifflement annonçant les Satur
niens. Et, en effet, ils reparurent aussitôt. Cette fois,
les colonnes vertes surmontées des globes blancs étaient a
u nombre de quatre… Elles s’arrêtèrent à trois pas du gr
oupe que formaient les Terriens.

Tout d’abord, Paul eut son attention attirée par la venue
des Saturniens. Puis il sentit sur son épaule un poids ina
ccoutumé. Il tourna la tête et vit Lola Mendès pâle, les y
eux fermés, les lèvres exsangues.

Francisco, Bild et Brad avaient vu aussi. Ils se levèrent,
les traits tirés, l’oeil résolu, faisant face aux impassi
0109bles Saturniens.

– Elle est évanouie ! dit Paul.

– Eh bien ! non, il faut en finir ! s’écria Francisco avec
exaltation. Je préfère nous perdre tous, d’un coup, que v
oir la Se-orita mourir là, peu à peu, devant moi, sans que
je puisse rien…

Il saisit le revolver de Paul. Bild et Brad prirent les le
urs.

– C’est fou ! c’est fou ! s’écria Paul.

Mais il ne se sentait pas la force d’intervenir.

Ensemble, Bild, Brad et Francisco visèrent une des insuppo
rtables boules lumineuses.

– Feu !
0110
Ils tirèrent.

Sans doute avaient-ils manqué leur coup, car leurs mains t
remblaient et rien ne se produisait.

– Encore ! encore ! glapit Francisco.

Ils pressèrent ensemble les gâchettes.

Mais une formidable secousse ébranla soudain la chambre po
lyédrique. Bild, Brad et Francisco tombèrent sur Paul qui,
instinctivement, avait serré dans ses bras Lola Mendès…
Hurlants, ils s’agrippèrent à Civrac et à Lola… Et la g
rappe humaine, rejetée à droite et à gauche dans une confu
sion de lueurs, d’éclairs et de crépitements, fut précipit
ée par une vaste ouverture de la paroi… les quatre homme
s, l’esprit en déroute, n’avaient cependant pas perdu conn
aissance… Ils eurent une sensation de chute dans un air
embrasé… Puis cette sensation s’affaiblit, et ils compri
0111rent qu’ils tombaient doucement… Où ?… Bien que fe
rmés, leurs yeux souffraient d’une lumière intense… Ils
suffoquaient…

Puis, une sorte de crépuscule succéda tout d’un coup à la
violente clarté. Le contraste fut assez vif pour rendre à
Paul de Civrac toute sa présence d’esprit. Il ouvrit les y
eux. Et ses pensées se succédèrent, rapides :

« Nous sommes dans un nuage… moins épais que celui de la
Roue Fulgurante… Il fait moins chaud… Nous tombons da
ns un air très dense… si dense qu’il ralentit notre chut
e… Nous devons être aussi bien plus légers que dans l’at
mosphère terrestre… le nuage est passé… »

Alors, sous lui, à une grande profondeur, il vit une prair
ie rousse, que traversait un cours d’eau jaune comme de l’
or… Il suffoquait atrocement… Il crut qu’il allait mou
rir avant même de s’écraser contre ce sol, là-bas… Il se
rra davantage Lola sur sa poitrine et, sur les lèvres clos
0112es de la jeune fille, il eut la force d’appuyer les si
ennes en un unique et suprême baiser.

Dans un dernier regard, il embrassa le spectacle : au-dess
us de lui, un nuage obscur ; de tous côtés, une sorte de b
rume transparente ; dessous, la prairie rousse… Et il se
ntit les ongles de Brad s’enfoncer dans son bras, tandis q
ue les bras de Bild lui serraient les côtes et que les mai
ns de Francisco se crispaient à sa cheville gauche… Une
lueur aveuglante, une chaleur insoutenable, une suprême su
ffocation… il s’évanouit.

Et les cinq corps de la grappe humaine, soudain séparés, c
ontinuèrent à tomber lentement vers la terre mystérieuse,
indécis, ballottés comme des feuilles de papier jetées de
la nacelle d’un ballon…

DEUXIEME PARTIE

LA PLANETE MYSTERIEUSE
0113CHAPITRE PREMIER

QUI SERT DE PEU BANALE INTRODUCTION AU SUIVANT
Jonathan Bild fut le premier qui, après la chute, recouvra
ses esprits. Il voulut ouvrir les yeux, mais il fut aveug
lé par une clarté violente, si bien qu’il les referma et l
es abrita de ses deux mains. Il resta longtemps étendu, sa
ns remuer. Son intelligence ahurie ne parvint pas tout d’a
bord à reconstituer les faits à la suite desquels il se se
ntait tout endolori. Il éprouvait par tout le corps une in
tolérable chaleur, et il suffoquait. Peu à peu, cependant,
sa mémoire l’éclaira. Il se rappela la nuit de Colombie,
la Roue Fulgurante. Lola Mendès et son domestique, les cou
ps de revolver, la chute…

« Bon ! se dit-il, nous sommes tombés sur un astre, une pl
anète probablement… Pourquoi une planète ?… Bah ! nous
saurons plus tard. Mais où sont les autres ?… Sacrée lu
mière !… »

0114Il avait de nouveau ouvert ses yeux trop brusquement,
et il eut la sensation d’un fer rouge passant devant ses p
runelles. Dès lors, il fut plus prudent. Peu à peu, entr’o
uvrant très lentement les paupières, il réussit à garder l
es yeux clignés, mais assez ouverts pour y voir parfaiteme
nt.

Il se rendit compte alors qu’il était couché sur de hautes
herbes rousses à peine courbées par son poids ; cela form
ait un sommier très élastique. Et le ciel qui était sur sa
tête se composait d’énormes nuages verts, condensés, sans
une éclaircie qui permît de voir au delà.

Il se souleva sur un coude et cria de toutes ses forces :

– Arthur Brad !

A son grand étonnement, un formidable écho répéta « Arthur
Brad » et immédiatement un second écho, puis un troisième
0115, puis vingt autres répétèrent, avec une force décrois
sante, les trois syllabes sonores. Le plus étrange, c’est
que ces échos venaient du ciel, comme s’ils avaient été pr
oduits par les bizarres nuages verts.

Mais aucune voix humaine ne succéda au roulement des échos
. Arthur Brad ne répondait pas.

Sans renouveler son appel, Jonathan Bild essaya de se leve
r. Il y parvint, mais après bien des efforts, car tous ses
membres étaient comme brisés. Ses pieds et ses jambes, n’
offrant pas une aussi grande surface de résistance que tou
t son corps étendu, s’enfoncèrent dans les herbes rousses.
Les pieds reposèrent sur un sol véritablement solide lors
que l’extrémité des herbes rousses fut arrivée au niveau d
e sa poitrine, et Jonathan Bild était grand ! Quand il se
sentit bien d’aplomb, les jambes écartées, les mains en ab
at-jour au-dessus de ses yeux, il regarda autour de lui.

Il se trouvait à peu près au milieu d’une vaste prairie d’
0116herbes rousses, assez semblables, à part la couleur, à
du blé en pleine maturité, mais plus flexibles, plus haut
es et plus grosses. Devant lui, cette prairie était limité
e par un large ruban jaune – un fleuve d’or – au delà duqu
el se dressaient des montagnes stériles, noires et brillan
tes comme de l’ardoise, et dont le sommet se perdait dans
les nuages.

A droite, une forêt d’un gris métallique ; à gauche, une a
utre forêt semblable et, derrière, – car Jonathan Bild se
retourna tout d’une pièce, – l’Américain vit des collines
arrondies couvertes d’une végétation d’un rouge vif… Et
nulle part un animal ; pas un être vivant, insecte, oiseau
, bipède ou quadrupède. Et sur ces solitudes immobiles, qu
e pas un souffle de vent n’animait, une lumière et une cha
leur plus que tropicales, avec un silence de mort…

« Drôle de pays ! murmura Bild ! mais ces sacrés nuages so
nt plus déconcertants que tout ! »

0117Ils étaient verts, ces nuages, d’un vert vif, indéfini
ssable et ondoyant, sombre dans le milieu, clair sur les b
ords. Et ils semblaient formidablement épais et lourds, ro
ulant avec pesanteur, lentement, vers les montagnes d’ardo
ise contre lesquelles ils s’écrasaient, montaient, pour êt
re sans cesse remplacés, sans une éclaircie, par d’autres
nuages surgissant d’au delà des collines écarlates. Et la
lumière intense, insoutenable à des yeux complètement ouve
rts, douloureuse même pour les yeux clignés, la lumière qu
i venait de ce ciel extraordinairement nuageux était verte
aussi, d’un vert très clair, qui ne modifiait pas la coul
eur des objets.

« Qu’il fait chaud ! qu’il fait chaud ! » murmura Bild.

Il lui semblait être dans une fournaise et que son crâne a
llait éclater sous le bouillonnement du cerveau. Tout son
corps ruisselait de sueur. Aussi vite que le lui permettai
t l’endolorissement de ses membres, Jonathan se débarrassa
de sa vareuse et de ses pantalons ; il resta en jersey et
0118 en caleçon, avec ses bottes. Il n’en éprouva d’ailleu
rs aucun soulagement. L’esprit un peu alourdi, il réfléchi
ssait à cette chaleur épuisante, lorsqu’il entendit à sa g
auche une voix grêle appelant :

– Jonathan Bild !

Et aussitôt, dans le ciel, les échos répétèrent, en un rou
lement rapide : « Jonathan Bild !… nathan Bild ! »

– Ah ! mon vieux Brad !

– Jonathan ! Jonathan !

Mais ce fut dans les nuages un tel vacarme d’échos, que l’
Américain comprit la nécessité de ne pas crier. Il se tour
na donc vers l’endroit d’où était d’abord venue la voix gr
êle, et il prononça à demi voix :

– Brad, est-ce vous ?
0119
– Oui, c’est moi, Bild.

– Comment êtes-vous ?

– Cassé, cassé partout, mais est-ce que vous me voyez ? Re
gardez un peu plus à gauche, Bild. Je ne peux pas ouvrir l
es yeux, mais je devine, à votre voix, de quel côté vous ê
tes tourné…

Jonathan, d’une enjambée, avait franchi un énorme parterre
d’herbes rousses… Il se sentait léger, léger. Soudain,
devant lui, il vit, couché tout de son long, sur un matela
s d’herbes coupées, le gros corps d’Arthur Brad, au visage
apoplectique ruisselant de sueur. L’aspect de Brad était
si drôle, avec ses yeux clignotants et sa large bouche ouv
erte, que Bild ne put s’empêcher de rire à toute gorge.

Quand les échos aériens de ce rire se furent évanouis :

0120– Du diable ! fit Brad à voix basse ; où sommes-nous ?

– Blessé ? demanda Bild sans répondre.

– Je ne crois pas.

– Essayez de vous lever, Arthur, essayez !

– Il me semble qu’on m’a roué de coups de bâton !

– N’importe, essayez… J’étais comme vous, moi, cassé de
partout. Et vous voyez, en réalité, je suis intact. C’est
la chute qui…

– Oui, la chute… Aïe !

D’un effort, malgré la douleur dont souffraient tous ses m
embres, Brad s’était mis debout. Il enfonça jusqu’au mento
n. Il regarda la prairie rousse, l’immobile fleuve d’or, l
0121es montagnes d’ardoise, les forêts gris d’acier, les c
ollines écarlates, puis, longtemps, les hauts, épais et lo
urds nuages verts…

– Cocasse pays, hein, Bild ?

– Oui, cocasse !

– Mais où sont les autres ?

– Civrac ?

– Oui, Civrac, et Lola Mendès, et Francisco…

– Je ne sais pas ; cherchons-les !

– Cherchons-les… Mais, dites-moi, Bild, j’étouffe… est
-ce que vous avez chaud, vous aussi ?

– Je grille…
0122
– Température plus que tropicale, ma foi, Bild…

– Nous devons être dans une planète plus rapprochée du Sol
eil que la Terre… Et encore ces nuages tamisent la lumiè
re et la chaleur… Sans cela, nous serions rôtis comme un
poulet à la broche…

– Au four, Bild, au four ! rectifia le méticuleux Arthur B
rad.

Bild haussa les épaules et fit un pas en avant. Mais ce se
ul pas le transporta au moins à cinq mètres de Brad, qui é
tait resté immobile.

– Ohé ! Jonathan ! vous avez donc chaussé des bottes de se
pt lieues ! Par Jupiter !

Il bondit lui-même, et ce seul bond l’emporta plus loin qu
e Bild.
0123
– Arthur, fit Jonathan, c’est comme dans la Roue Fulgurant
e, nous sommes plus légers que sur la Terre.

– Oui, évidemment… Calculons mieux.

A petits pas prudents, ils se rejoignirent. Et comme ils r
egardaient vers le fleuve jaune, ils virent un être humain
, à trois pas d’eux, surgir des herbes rousses, bondir à s
ix mètres en l’air et retomber légèrement.

– Francisco !

– Lui-même ! Mais, par le Santo-Cristo, qu’est-ce que ça v
eut dire ? Je saute pour me dégourdir et je monte en l’air
comme un ballon !… Bonjour, Se-ores… Pas de mal, vous
deux ?

– Non, pas de mal, répondit Brad.

0124– Moi non plus. Je suis réveillé depuis longtemps… J
e vous ai entendu parler… Hein ! ces échos ! qu’en dites
-vous ?… Puis, vous avez parlé plus bas… Et j’ai compr
is, je vous imite, vous voyez ! Mais venez au secours de l
a se-orita. Elle est là, couchée près de M. de Civrac. La
Vierge me pardonne ! Je crois que j’étais allongé sur leur
s jambes. Nous sommes tombés de haut, caramba !… Tenez !
… la Se-orita respire et M. de Civrac aussi… J’ai touj
ours ma gourde, heureusement !

Pendant ce flux de paroles, Bild et Brad se penchaient ver
s Lola et Civrac étendus côte à côte dans l’herbe rousse.
D’une des vastes poches de sa vareuse, Francisco avait tir
é une petite gourde en peau de bouc. Il en dévissa le bouc
hon et mit le goulot entre les lèvres de Lola.

– C’est de l’aguardiente.

– Du cognac ? fit Brad.

0125– Oui, et du bon ! Ça ressusciterait un mort du temps
de Charles-Quint ! Voyez !

Lola toussa, éternua et ouvrit des yeux effarés, qu’elle r
eferma d’ailleurs aussitôt, éblouis qu’ils furent par l’in
tense clarté tombant des nuages verts.

– Se-orita ! Se-orita ! vous vivez ! nous vivons tous ! Le
Santo-Cristo soit béni !…

Et le pétulant Francisco se tourna vers le corps de Civrac
. Mais il ne calcula pas son mouvement, si bien qu’il piro
uetta quatre fois sur lui-même.

– Caramba !… c’est de la diablerie !

– Non !… répliqua Brad.

Et il expliqua que, les corps étant sur cette planète inco
nnue beaucoup plus légers que sur la Terre, l’effort muscu
0126laire devait être proportionné à la nouvelle pesanteur
.

– Compris ! dit Francisco.

Et, avec une lenteur méticuleuse, il se tourna de nouveau
vers Civrac. Le jeune Français mit beaucoup plus longtemps
que ses compagnons à recouvrer ses esprits. Le sommet de
sa tête était ensanglanté. Il était tombé malheureusement
de telle sorte que son crâne avait frôlé une haute pierre.
Francisco lava la plaie avec de la salive et y appliqua s
on mouchoir à peine humecté de cognac. Puis il versa quelq
ues gouttes de cordial entre les lèvres du jeune homme.

Inquiets, Bild et Brad attendaient, ainsi que Lola, qui s’
était assise sans peine.

Enfin, Civrac ouvrit la bouche.

– Lola ! Lola ! murmura-t-il.
0127
Il ouvrit aussi les yeux.

Mais, ébloui, il les referma aussitôt, et un grand moment
d’assimilation lui fut nécessaire. Clignant un oeil, puis
l’autre, il les habitua peu à peu à l’intense clarté, et q
uand il put enfin regarder entre ses paupières mi-closes,
il promena ses regards sur ses compagnons et les reposa en
fin sur Lola. Alors, ses yeux se dévoilèrent, pétillèrent
d’intelligence, de vie revenue, et Civrac sourit.

– Sains et saufs ! murmura-t-il. Tous !

– Oui, tous ! fit Brad.

– Essayez de vous lever ! conseilla Bild.

– Mais où sommes-nous ?

– Nous aurons le temps de chercher à le savoir !… Levez-
0128vous ! Il faut d’abord nous convaincre que vous n’êtes
pas blessé…

– Je ne crois pas ! murmura Civrac. Je ne sens qu’un peu d
e mal à la tête.

– Votre tête a porté sur une pierre, expliqua Francisco, m
ais la plaie est toute superficielle, ce n’est rien !

Civrac se leva sans peine. Il tendit la main à Lola, qui s
e mit debout la dernière. Et les cinq Terriens, muets, reg
ardèrent encore autour d’eux.

La chaleur était si intense, l’air si lourd, qu’ils étouff
aient et suffoquaient… Pourtant, aucun soleil ne se voya
it : il n’y avait que cette terrible lumière d’un vert pâl
e tombant des gros nuages plus colorés. Et sur tout, parto
ut, régnait un silence extraordinaire, effrayant à force d
‘être absolu…

0129– J’étouffe ! fit Lola en dégrafant nerveusement le co
l de son corsage…

– Moi aussi ! dit Civrac.

Brad et Francisco avaient imité Bild et s’étaient débarras
sés, inutilement d’ailleurs de leurs vareuses.

– Allons dans cette forêt grise, là-bas… Peut-être, sous
les arbres, fera-t-il moins chaud ! Et nous pourrons exam
iner notre situation.

– Allons ! répéta Bild. Mais pensez à notre légèreté spéci
fique.

En deux mots, Civrac expliqua à Lola le phénomène de la pe
santeur modifiée. Puis il la prit par la main. Et les cinq
Terriens s’élancèrent vers l’une des deux forêts. Bien qu
‘elle fût éloignée environ de trois kilomètres terrestres,
ils l’eurent atteinte en quelques bonds. Chaque saut les
0130tenait suspendus en l’air pendant plus d’une minute, –
ils filaient comme s’ils avaient eu des ailes. Cette sens
ation de planer les faisait rire aux éclats, – tant elle é
tait nouvelle pour eux, – et les échos aériens multipliaie
nt leurs rires jusqu’à l’infini. Puis, ils se sentaient un
e étrange vitalité, insouciante et joyeuse, dont ils ne se
rendaient pas bien compte. Cette surexcitation leur venai
t sans doute de la grosse proportion d’oxygène contenu dan
s l’air de cette planète mystérieuse ; et pourtant, bizarr
e contradiction, cet air avait une telle densité qu’il leu
r paraissait trop lourd et comme trop matériel à respirer.
..

A la lisière de la forêt, Civrac s’arrêta soudain, et, se
tournant vers ses compagnons :

– Et la Roue Fulgurante ? dit-il.

A cette évocation, tout le monde se leva. Mais il n’y avai
t que les éternels nuages verts, très élevés et très serré
0131s, glissant lourdement vers les montagnes d’ardoise.

– Nous ne la reverrons plus ! dit Bild.

A ces mots, une désolante impression de solitude étreignit
les Terriens. Ils restèrent longtemps silencieux, les reg
ards perdus dans le ciel inaccoutumé par où ils étaient ve
nus sur cette étrange planète. Ils ne reverraient donc jam
ais la Terre ?… Mais ces terribles pensées ne purent aba
ttre leur courage. Le premier, Paul de Civrac abaissa la t
ête et reporta ses yeux vers ce sol bizarre sur lequel, dé
sormais, ils devaient vivre.

– Allons, dit-il, ne nous préoccupons plus de la Roue Fulg
urante, ni de tout ce que nous avons connu et fait jusqu’à
présent. Par une aventure inouïe, nous nous trouvons jeté
s dans un monde mystérieux. Rien ne prouve qu’il ne nous s
era pas hospitalier… Ce champ d’herbes rousses peut être
dû au travail d’êtres intelligents… Nous les rencontrer
ons, et alors…
0132
Il se tut un moment ; puis il reprit avec force :

– Suivez-moi !

Et, tenant toujours dans sa main la main de Lola Mendès, i
l s’enfonça dans la forêt.

Elle était formée d’arbres bizarres, aux troncs rugueux, e
t qui rappelaient des colonnes métalliques rongées de roui
lle. Très haut s’épanouissait, en un bouquet sans grosses
branches, un feuillage argenté, assez semblable à celui de
l’olivier terrestre, mais qui devait être d’une toute aut
re matière, car les feuilles qui jonchaient le sol étaient
flexibles sous les pas comme des lames d’acier ; elles se
mblaient, elles aussi, couvertes de rouille. Les arbres ét
ant très nombreux et très pressés, leur feuillage formait
un dôme continu, et, sous cette voûte épaisse, des courant
s d’air circulaient entre les troncs, produisant une fraîc
heur relative.
0133
Après avoir marché quelque temps, suivi de ses compagnons
et tenant toujours Lola par la main, Paul de Civrac s’arrê
ta. Les Terriens se trouvaient en pleine forêt et, autour
d’eux, il n’y avait que la succession infinie et morne des
arbres aux troncs rouillés.

CHAPITRE II

O- TERRIENS ET MERCURIENS ENTRENT EN CONFLIT
Malgré les courants d’air et l’ombre, la chaleur était si
intense encore dans la forêt que les visages des cinq Terr
iens ruisselaient de sueur. Ils suffoquaient moins, toutef
ois, et leur respiration devenait peu à peu normale, sans
doute par suite de l’accoutumance de leurs poumons à cet a
ir nouveau. Comme si cet air les nourrissait, ils ne se se
ntaient aucune faim, bien qu’ils n’eussent rien mangé depu
is longtemps.

– Asseyons-nous, dit Paul ; immobiles, nous souffrirons mo
0134ins de la chaleur. Et tâchons d’examiner avec calme no
tre situation.

– D’abord, fit Jonathan Bild, quand tout le monde se fut a
ssis, où sommes-nous ? Dans quelle planète ?

– Ce n’est pas dans la Lune ! dit Arthur Brad.

– Ni dans Jupiter ! affirma Paul.

– Ni dans Saturne ! dit Bild.

– Pourquoi ? demanda Lola Mendès.

– Oui, pourquoi ? insista Francisco.

– Parce que les conditions climatériques et atmosphériques
des planètes nous étant connues, expliqua Paul, ce que no
us trouvons ici ne saurait s’accorder avec ce que nous sav
ons de Jupiter, de Saturne et de la Lune…
0135
– Nous sommes peut-être dans Mars…

– Ou dans Vénus…

– Ou dans Mercure…

– Ne nous éternisons pas sur cette question, dit Paul, ell
e est d’importance secondaire pour nous… L’avenir, sans
doute, y répondra. Ce que nous devons savoir tout d’abord,
c’est si nous trouverons, ici, de quoi vivre. L’air, bien
que différent de l’air terrestre, est respirable. Puisqu’
il y a de l’air et des nuages, il doit y avoir de l’eau :
sera-t-elle buvable ?

– Ce doit être de l’eau, dit Bild, ce fleuve jaune qui bor
de la prairie rousse du côté des montagnes…

– Allons-y donc tout de suite ! s’écria Francisco.

0136– Non ! dit Paul. Attendons que le jour passe et que l
a chaleur tombe… A en juger par la direction perpendicul
aire des rayons lumineux qui venaient des nuages quand nou
s étions dans la prairie, il devait être environ midi, au
sens terrestre… Bild, vous avez votre chronomètre ?

– Oui.

– Intact ?

– Intact ! répéta Jonathan après avoir examiné sa montre.

– Eh bien ! remontez-le et mettez-le à une heure.

Dans l’absolu silence, on entendit le crissement du remont
oir.

– Bon ! fit Paul. Autre chose, maintenant : quelqu’un de v
ous a-t-il vu un animal ?
0137
– Pas l’ombre d’un ! répondit Brad.

Les autres compagnons secouaient négativement la tête.

– Ils ne sortent peut-être que la nuit ? risqua Lola Mendè
s.

– C’est possible… ou tout au moins, au crépuscule…

– Alors, fit Jonathan Bild, ne nous épuisons pas en vaines
paroles, et, dormons ! Par un phénomène inattendu, nous n
‘avons plus faim, ni soif, pour le moment… Mais la chute
nous a brisés… Dormons ! car je pense que bientôt nous
aurons besoin de membres reposés et en bon état.

– Je dors déjà, moi ! grommela Francisco.

– Dormez, dit Paul. Moi, je veillerai. Nous ne savons pas
quels dangers nous menacent…
0138
De sa vareuse roulée il fit un oreiller ; il arrangea comm
e un lit de feuilles métalliques et flexibles – et Lola s’
étendit, après un affectueux serrement de main et un souri
re de reconnaissance. Quelques minutes après, excepté Paul
, tout le monde dormait.

Civrac fit la réflexion qu’à la surexcitation qui, tout à
l’heure, animait son esprit et celui de ses compagnons d’a
venture, avait succédé, dès qu’on était entré dans la forê
t, un calme parfait et même une légère prostration. On ava
it aussi respiré plus facilement. Cela signifiait donc que
l’air de la forêt n’était pas tout à fait le même que cel
ui de la prairie rouge. Etrange phénomène !

Et ce fleuve jaune que Paul avait entrevu, de quel liquide
se composait-il ?

Et les herbes rousses de la prairie étaient-elles comestib
les ?
0139
Sur le sol de la forêt, il n’y avait pas la plus petite pl
ante, le moindre brin de mousse, rien que le tapis rouillé
des feuilles métalliques.

Quelle était donc cette planète ? Et Paul se mit à passer
en revue dans son esprit toutes les connaissances astronom
iques qu’il avait acquises sur la Terre.

Curieux de tout et lisant beaucoup, il s’était tenu au cou
rant des découvertes, des hypothèses publiées par les astr
onomes et résumées dans le Bulletin mensuel de la Société
astronomique de France.

Et, par voie d’élimination, il arriva vite à trouver que,
seule, la planète Mercure répondait pour le moment aux con
ditions atmosphériques et climatériques qu’il pouvait obse
rver… Mercure ! la plus petite des planètes et la plus r
approchée du Soleil ! celle qui reçoit le plus de chaleur
et le plus de lumière !…
0140
Tandis que Paul de Civrac réfléchissait ainsi, une somnole
nce irrésistible l’envahissait. Ses paupières alourdies se
fermaient peu à peu et, s’il n’eût été appuyé du dos au t
ronc rugueux d’un arbre, il serait tombé en arrière, pris
lui aussi par le sommeil. Cependant, sa volonté affaiblie
luttait ; il voulait veiller, garder les yeux ouverts, et
il promenait autour de lui, énergiquement, des regards ine
xplicablement vagues…

Mais déjà des rêves se tissaient lentement dans son esprit
: il y voyait surtout Lola, une Lola souriante, aux yeux
alanguis d’amour, aux lèvres murmurantes de baisers… Et
il s’imaginait aussi lui-même sauvant Lola de dangers fant
astiques, l’emportant, l’étreignant dans un geste d’amour
autant que de protection…

C’est alors que, comme dans l’indéfini du rêve, il vit sur
gir de derrière un arbre et venir vers lui un être vivant,
un animal bizarre et inattendu.
0141
Cela était de la hauteur d’un enfant de douze ans à peu pr
ès, de couleur noire et luisante ; un torse rond, supporta
nt, sans cou, une sorte de tête de rat à trompe, et suppor
té lui-même par une seule jambe… Du milieu du torse, jai
llissait un unique, bras, terminé par trois énormes griffe
s brillantes… Cela s’avançait par sauts ; le genou de l’
unique jambe se pliait, puis la cuisse se redressait comme
un ressort, et tout l’animal faisait un bond de deux ou t
rois mètres… Au-dessus de la trompe, qui s’agitait furie
usement en tous sens, un oeil s’ouvrait, d’un rouge étince
lant…

Paul de Civrac regardait venir vers lui ce petit monstre ;
il le regardait stupidement, sans conscience d’un danger
quelconque ; dans la somnolence où son esprit sombrait, le
Terrien s’imaginait être la victime de ces rêves imprécis
que l’on fait et que l’on vit avant de s’endormir tout à
fait.

0142L’être fantastique fit soudain deux bonds rapides qui
le portèrent juste devant les dormeurs. De son oeil embras
é, il les regarda l’un après l’autre, curieusement, puis c
et oeil se fixa sur Paul… la trompe mobile lança un siff
lement aigu et aussitôt, de derrière les arbres où ils s’é
taient dissimulés, surgirent trois autres êtres semblables
au premier, duquel ils s’approchèrent rapidement. Les bra
s uniques s’agitaient, les trompes sifflaient, les yeux ro
uges lançaient des éclairs… Et Paul de Civrac considérai
t ces quatre monstres avec inconscience…

Mais le premier monopède, soudain, fit un saut, tendit son
bras, et ses trois griffes égratignèrent la cuisse de Civ
rac… Avec un cri d’épouvante, Paul se dressa, conscient
alors de la réalité.

Les échos aériens répétèrent son cri en roulements de tonn
erre et les quatre monstres, bondissant, disparurent dans
la profondeur de la forêt.

0143– Bild, Brad, Francisco ! hurla Paul, réveillez-vous !
levez-vous ! je les ai vus ! je les ai vus !…

Et il secouait ses compagnons étendus. Grommelants, ils ou
vrirent les yeux.

– Quoi donc ! fit Bild, qu’avez-vous vu ?

– Des… des…

– Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? grogna Brad.

– J’ai vu ! j’ai vu des… des Mercuriens.

– Mercuriens ? pourquoi Mercuriens ?

Et Bild sauta sur ses pieds, en même temps que Brad et Fra
ncisco.
0144
– Où sont-ils ? cria l’Espagnol.

– Pourquoi des Mercuriens ? répéta Bild.

– Parce que, répondit Paul, soudain calmé, parce que j’ai
réfléchi, pendant que vous dormiez, et que mes réflexions
m’ont convaincu que nous étions sur la planète Mercure…
Au reste, nous le saurons bientôt d’une manière certaine..
.

– Comment ?

– Mais les Mercuriens ! les Mercuriens ! criait Francisco
en fouillant la forêt du regard.

– Ils sont partis…

– Combien étaient-ils ? demanda Brad.

0145– Et comment ? fit Bild.

Civrac décrivit sommairement les quatre monstres monopèdes
.

– Faisons semblant de dormir, conseilla Jonathan, ils revi
endront… Aucun de nous n’a son revolver ?…

– Nous les avons lâchés au moment…

– C’est vrai ! et peut-être que la Roue Fulgurante est dét
ruite…

– J’ai mon couteau ! dit Francisco.

Et il tira de sa ceinture un large et long couteau catalan
à cran d’arrêt…

– Rengainez cette arme ! ordonna Civrac. Les Mercuriens on
t eu peur de nous ; ils n’avaient d’ailleurs pas de sentim
0146ents hostiles… celui qui m’a égratigné la cuisse n’a
voulu que me toucher pour voir ce que j’étais… Nous ne
devons pas ouvrir les hostilités. Songez que nous ne somme
s que quatre hommes contre des myriades d’individus peut-ê
tre… Puis, si ces monstres n’étaient que des animaux et
non des Mercuriens intelligents ? Il faut attendre… Ne f
rappons que pour défendre notre vie…

– Vous avez raison, Paul, dit gravement Jonathan Bild.

– Avant de nous coucher, reprit Civrac, buvons un peu de c
ognac de Francisco, afin de vaincre cette prostration à la
quelle nous avons cédé.

– Juste ! fit Brad.

Et la gourde passa de mains en mains.

Paul et Francisco s’étendirent de chaque côté de Lola, tou
jours endormie, de manière à la défendre de l’attouchement
0147 des monopèdes.

Bild et Brad se couchèrent à quelque distance, dans le but
de surprendre par derrière quelque Mercurien. Il était en
tendu qu’on tâcherait de faire un prisonnier. La large et
longue ceinture de Francisco servirait à attacher le capti
f à un arbre…

Une heure s’écoula sans qu’aucun être parût. Entre leurs p
aupières clignées, les Terriens jetaient leurs regards de
tous côtés. Pour se tenir éveillés, ils s’interpellaient d
e temps en temps à voix basse et se pinçaient mutuellement
les bras.

Bild regardait souvent sa montre et faisait connaître d’un
chiffre la marche du temps.

Ce fut à quatre heures et quart que Brad, le premier, vit
un monopède. Il le signala d’un long soupir convenu, et le
s quatre Terriens s’appliquèrent à rester immobiles.
0148
Par petits sauts, espacés d’attentes prudentes, le noir Me
rcurien avançait, le bras en avant, la trompe agitée, l’oe
il vif… Quand il ne fut plus qu’à six pas des hommes éte
ndus, il siffla de la trompe… Et aussitôt, de derrière l
es arbres, sortirent d’autres monopèdes… Il y en eut qua
tre, puis dix, puis douze, puis vingt-deux… Ils se group
èrent, semblèrent se consulter, et les trompes sifflaient
alternativement… Enfin, le premier monopède se détacha d
u groupe et, d’un bond, sauta jusque devant Bild et Brad..
. Il plia le genou, étendit le bras et toucha doucement de
ses trois griffes la poitrine de Bild, puis l’épaule de B
rad… les deux Américains ne bougeaient pas, observant en
tre leurs cils le petit être noir.

Le Mercurien se releva et, de sa trompe, sortit un long si
fflement modulé. Aussitôt, quatre monopèdes se détachèrent
du groupe et rejoignirent le premier d’un saut. Délaissan
t Bild et Brad, les cinq êtres noirs entourèrent Francisco
, Lola et Paul. Ils s’accroupirent et, de leurs griffes, i
0149ls touchèrent avec précaution Paul et Francisco… Ils
sifflaient de leurs trompes ; leurs yeux pétillaient ; le
s têtes de rats sans expression avaient des mouvements rap
ides… Evidemment, les Mercuriens se communiquaient les i
mpressions nouvelles que leur causaient la vue et l’attouc
hement de ces êtres inconnus venus ils ne savaient d’où su
r leur planète…

Mais comme deux des monopèdes, dirigeant ensemble leur bra
s vers Lola Mendès, paraissaient vouloir saisir et souleve
r la tête de la jeune fille, pour examiner sans doute sa c
hevelure, Paul et Francisco se dressèrent d’un même mouvem
ent, aussitôt imités par Bild et Brad… Et, hurlants, les
quatre hommes bondirent sur un monopède qui, en une minut
e, fut terrassé, roulé dans la ceinture rouge de Francisco
et solidement attaché, debout, au tronc d’un arbre…

Au premier cri poussé par les Terriens, tous les Mercurien
s, moins le prisonnier, s’étaient enfuis.

0150– Cocasse individu ! disait Brad, planté devant le mon
opède attaché à l’arbre…

Furieux, l’oeil rouge du Mercurien luisait et roulait dans
l’orbite ; sa trompe sifflait et s’agitait fébrilement, e
t son bras unique, maintenu au coude par un tour de ceintu
re, cherchait en vain à se dégager.

Lola, éveillée par le bruit, s’était levée ; Paul la mit a
u courant des faits. Et les cinq Terriens, rangés en demi-
cercle autour du captif, l’examinèrent à loisir.

La tête du monopède était exactement semblable à une tête
de rat ; la trompe, longue de trente centimètres, prolonge
ait le museau ; sous la trompe, munie à l’extrémité d’une
ventouse à succion, il n’y avait ni bouche, ni menton ; la
racine de la trompe fuyait immédiatement pour se joindre
au corps lui-même, car cet être étrange n’avait pas de cou
; c’est à peine si le buste s’amincissait à la naissance
de la tête ; de chaque côté de la trompe se trouvait, non
0151pas une oreille, mais un appareil auditif assez sembla
ble aux branchies des poissons, enfin, au-dessus de la tro
mpe, en plein crâne, s’ouvrait l’oeil unique, énorme et sa
nglant – et tout aussitôt le crâne tournait, formant nuque

Le bras unique sortait, en avant, du milieu du torse ; il
était d’une longueur disproportionnée. A l’aide de son cou
teau ouvert, dont il savait l’exacte dimension, Francisco
mesura le Mercurien ; voici les diverses longueurs :

Le corps tout entier, du pied au sommet du crâne : 1 m. 20
.

La tête seule : 0 m. 20.

Le bras, de la naissance à l’extrémité des griffes : 0 m.
65.

La jambe, du pied à l’endroit où la cuisse prenait fin et
0152où commençait le torse : 0 m. 60.

Le captif était de grosseur proportionnée, plutôt mince et
élancé.

Comme sa main, que terminaient trois énormes griffes aiguë
s, faites d’une matière étrangement métallique, son pied,
en forme de sabot de cheval, avait aussi trois griffes, pl
us courtes, mais plus épaisses, deux en avant et une en ar
rière, comme l’ergot d’un coq.

Mais la chose la plus prodigieuse, en cette création extra
-terrestre, était la contexture même, la matière de son co
rps ; à palper son bras, sa cuisse, son torse, son crâne,
les Terriens eurent la sensation de toucher du bois d’ébèn
e chauffé. Evidemment, la densité de cette chair était sup
érieure à la densité de la chair humaine ; le corps était
plus solidement construit et charpenté et, pourtant, on se
ntait que sa pesanteur spécifique était inférieure à la pe
santeur d’un corps humain de même taille.
0153
Quand toutes ces constatations furent faites, Paul de Civr
ac dit gravement :

– Nous sommes dans un monde bien différent du nôtre… Plu
s tard, peut-être, nous l’expliquerons… Pour le moment,
il faut songer à vivre…

– Ça ne va pas être commode ! fit Brad.

– Il faudrait entrer en relations amicales avec ces indivi
dus ; insinua Bild.

– Comment persuader à celui-ci que nous ne lui voulons pas
de mal ? dit Lola.

– Je vais essayer !

Et Paul, écartant ses compagnons, resta seul devant le Mer
curien. Il se recula lui-même de trois pas et commença une
0154 série de saluts, de gestes amènes, de sourires ; il p
orta les mains à sa bouche dans le geste de manger ; il se
coucha sur le sol et simula l’action de dormir. Puis, se
rapprochant du monopède, il montra la voûte des arbres, ra
massa une pierre, la jeta en l’air et suivit du doigt tend
u sa retombée.

Par cette mimique, il espérait faire comprendre que, tombé
s du ciel, leur seul désir à eux cinq était de manger et d
e dormir tranquillement.

Puis il attendit.

Le monopède avait suivi d’un oeil courroucé les évolutions
de l’homme. Il ne répondit que par un long sifflement.

Alors, Civrac défit le noeud de la ceinture et, peu à peu,
délivra le captif. Quand toute la ceinture fut déroulée,
il s’écarta…

0155Libre, le Mercurien commença d’abord par agiter son br
as et sa jambe, sans doute ankylosés… Ensuite, il regard
a successivement les quatre hommes et plus longtemps la je
une fille… Son oeil sanglant n’exprimait rien. Sa trompe
siffla cinq petits coups. Et soudain il fléchit le genou,
se détendit comme un ressort, sauta, bondit par-dessus la
tête de Brad et disparut en quelques secondes dans le mys
tère de la forêt.

CHAPITRE III

QUI FINIT PAR DEUX ENLEVEMENTS DISSEMBLABLES
– Adios ! fit Francisco quand le monopède fut parti.

– Pensez-vous qu’il ait compris ? demanda Lola.

– J’en doute ! répondit Civrac.

– Cocasse individu ! grommela Bild.

0156– Mais, sapristi ! pourquoi est-il en bois ?

– En bois, vous croyez ? fit Brad, sardonique.

– Décidément, disait Paul, comme se parlant en lui-même, j
e suis de plus en plus convaincu que nous sommes sur la pl
anète Mercure.

– Hein ? Belle conviction, fit Bild, mais d’où vient-elle
?

– L’intensité de la lumière et de la chaleur… Vous savez
que Mercure est la planète la plus rapprochée du Soleil..
. D’autres indices encore… Tenez ! nos astronomes savent
, grâce à l’observation comparative des planètes, que, sur
Mercure, la densité des matériaux est un tiers plus forte
que sur la Terre. De là cette dureté de la chair du monop
ède, de là ces feuillages quasi métalliques, de là cette r
ésistance des herbes rousses…

0157– Alors, comment se fait-il que nous ne nous sommes pa
s écrasés en tombant sur des herbes et un sol aussi durs ?
objecta Bild.

– Justement ! répliqua Paul. L’atmosphère de Mercure est b
eaucoup plus dense que celle de la Terre ; en outre, notre
pesanteur est diminuée de moitié ; nous sommes descendus
presque aussi mollement qu’une feuille de papier jetée d’u
ne tour. Tout cela me fait penser que cette planète est Me
rcure… Et voyez là, par cette éclaircie de feuillage…

– Eh bien ?

– Remarquez ce rayon de lumière… Il tombe perpendiculair
ement, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Quelle heure avez-vous ?
0158
– Cinq heures et demie ! fit Bild après avoir consulté sa
montre.

– Parfait ! rappelez-vous qu’à une heure la lumière, sur l
a prairie rousse, tombait des nuages en rayons perpendicul
aires… Notre ombre ne se voyait qu’entre nos pieds écart
és, vous rappelez-vous ?

– Oui.

– Cela prouve donc que le soleil, qui est au-dessus des nu
ages, n’a pas changé de place par rapport à nous… Or, sa
vez-vous la dernière opinion de l’astronome français Camil
le Flammarion ?

– Non !

– La voici, résumée : A cause de sa grande proximité de ce
tte planète le Soleil a, pour ainsi dire, immobilisé le gl
0159obe de Mercure, comme la Terre l’a fait pour la Lune,
en la forçant à lui présenter constamment le même côté. Co
nséquence : jour éternel sur l’hémisphère ensoleillé, nuit
perpétuelle sur l’autre hémisphère et zone crépusculaire
assez large entre les deux.

– Je comprends ! s’écria Bild. Nous sommes tombés au centr
e de l’hémisphère ensoleillé et le Soleil ne se couchera j
amais pour nous… Nous sommes immobiles sous lui !… Eh
bien ! puisque nous sommes sur Mercure, vive Mercure !…

Et Bild brandit en l’air ses deux énormes mains, tandis qu
e Lola admirait Paul et que Brad et Francisco, assez indif
férents à ce qu’ils venaient d’entendre, fouillaient des y
eux la forêt…

– Mercure ou non, dit Brad d’une voix sourde qui contrasta
avec celle de Bild, Mercure ou non, ce monde ne me réjoui
t guère… Taisez-vous une minute, et écoutez…
0160
Chacun tendit l’oreille… Et de tous les points de la mys
térieuse forêt arrivèrent de légers sifflements, lointains
encore, mais continuels et innombrables… leur bourdonne
ment aigu se rapprochait sans cesse…

– Nous allons avoir sur le dos des milliers de ces petits
monstres noirs ! murmura Bild.

– Que faire ? dit Lola Mendès, apeurée…

– Attendons ! fit Paul de Civrac en lui prenant la main…

Il ajouta plus bas, pour elle seule :

– Lola, ne craignez rien, je suis là… Je mourrai plutôt
que…

– Merci, Paul ! répondit-elle en rougissant.
0161

Et leurs regards se croisèrent, brillants de confiance et
d’amour, d’un amour encore inexprimé en paroles. Malgré le
danger menaçant, ils se sentirent tout imprégnés d’un gra
nd bonheur, d’une joie indicible et profonde ; en cette mi
nute, silencieusement, Paul et Lola s’étaient donnés l’un
à l’autre…

Les sifflements devenaient de plus en plus forts. Bientôt,
ils emplirent l’air et les échos des nuages les centuplèr
ent…

Et, soudain, dans l’ombre relative de la forêt, un oeil ro
uge brilla, puis vingt, puis cent, puis un nombre incalcul
able, sans cesse accru… Et l’on entendait le crissement
aigu des griffes pédestres sur les feuilles métalliques jo
nchant le sol.

0162Le cercle des petits monstres noirs se resserrait sans
cesse. Les premiers en ligne n’étaient bientôt plus qu’à
dix pas du groupe des Terriens. Aussi loin que pouvaient p
orter leurs regards, les quatre hommes et la jeune fille v
oyaient les têtes plates se succéder, des trompes s’agiter
et des milliers d’yeux rouges étinceler entre les troncs
d’arbres.

– Paul, fit Bild, ils vont nous attaquer.

– Nous n’avons pas d’armes ! fit Brad.

– Eux non plus, dit Francisco.

– Ils ont leurs griffes !

Terrifiée, Lola Mendès se serrait contre Civrac, qui la te
nait par la taille. Et le jeune homme frémissait du bonheu
r d’étreindre Lola bien plus qu’il ne pensait au danger d’
une attaque des Mercuriens.
0163
– Que faire ? Que faire ?

– Essayons de parlementer !

Et Civrac, de son bras libre, commença des gestes.

Mais des sifflements aigus déchirèrent l’air : le premier
rang des Mercuriens s’élança, suivi par toute l’innombrabl
e foule.

Bild saisit par la jambe un monopède et, s’en servant comm
e d’une massue, il se mit à frapper devant lui. Brad l’imi
ta. Ils s’ouvrirent ainsi un passage.

– Suivez-nous ! Suivez-nous ! cria Bild.

– A reculons ! hurlait Brad.

Francisco brandissait son couteau catalan et l’enfonçait d
0164ans les yeux rouges. Chargeant sur son épaule Lola éva
nouie soudain, Paul de Civrac la défendait malaisément ave
c son bras libre. Et tous les deux, à reculons, suivaient
Bild et Brad.

Mais que pouvaient quatre hommes contre cette multitude de
monstres à griffes ? Dans un vacarme de cris et de siffle
ments qui se répercutaient indéfiniment dans le ciel, les
Mercuriens se ruaient à la suite de Paul et de Francisco.
Ceux qui étaient devant Bild et Brad s’écartaient pour évi
ter leurs coups ; mais ils se rejoignaient derrière eux, s
i bien que le Français, l’Espagnol et Lola furent bientôt
séparés des deux Américains…

Soudain, le couteau de Francisco, portant à faux sur le cr
âne d’un monopède, se cassa net. La lame tomba. Francisco,
instinctivement, voulut se baisser pour la ramasser, mais
vingt monopèdes sautèrent sur lui, le saisirent, l’immobi
lisèrent.

0165– A moi ! à moi ! criait-il.

– Au secours ! hurlait en même temps Civrac.

Il venait de glisser et de tomber. En un clin d’oeil, il f
ut, lui aussi, maintenu à terre par les monstres. Il entou
ra Lola de ses deux bras et ne tenta plus de résister. Mai
s on l’aurait tué plutôt que de lui arracher le corps inan
imé de la jeune fille.

Cependant, aux appels de leurs compagnons, Bild et Brad s’
étaient retournés. Ils virent l’impossibilité d’aller au s
ecours des captifs. Ils en étaient séparés par une distanc
e de plus de cent mètres et, sur cet espace, les Mercurien
s se pressaient, tumultueux, griffes en avant… Chaque mo
nopède abattu était aussitôt remplacé par un autre. Pendan
t ce temps, les Mercuriens emportaient les captifs toujour
s plus loin.

– Bild, nous ne les rattraperons pas !
0166
– Non, Brad ! non !

– Le mieux est de nous échapper !

– Nous nous mettrons ensuite à leur recherche.

– Juste !

– Annexe-toi un autre monstre. Brad, le tien est démoli.

– Le tien aussi.

– All right !

Et, jetant l’informe cadavre qui, jusqu’à présent, leur av
ait servi de massue, chacun d’eux saisit un monopède vivan
t. Et, le brandissant comme un fléau, ils recommencèrent à
frapper.

0167Ils étaient pourtant couverts de blessures. Les terrib
les griffes des Mercuriens avaient fait sur leurs bras, le
urs cuisses, leurs flancs, de longues et profondes déchiru
res d’où le sang coulait…

– Vers la prairie rousse, Brad !

– Allons, Bild !

Et les deux hommes, bondissant, frappant, hurlant, se diri
gèrent vers la vaste prairie aux herbes rousses. Ils se sa
vaient maintenant plus rapides à la course que les monopèd
es. Ils espéraient donc, une fois en terrain découvert, po
uvoir échapper plus facilement que dans cette forêt, où le
s troncs des arbres serrés étaient de continuels obstacles
.

Cependant, une centaine de monopèdes emportaient Francisco
, Paul et Lola. Ils les avaient garrottés avec une corde f
ibreuse de couleur jaune. De leurs bras réunis, douze Merc
0168uriens formèrent une sorte de brancard à claire-voie s
ur lequel était portée la jeune fille ; douze autres trans
portaient de la même manière Francisco et douze autres Pau
l de Civrac, qui avait abandonné le corps de Lola quand il
comprit que les insensibles brutes l’auraient déchiré ave
c leurs griffes pour le lui arracher.

Suivant un large sentier aux méandres nombreux, ils allaie
nt vite, silencieux, sans aucun de leurs sifflements. Bien
tôt, Paul et Francisco, qui perdaient toute leur présence
d’esprit, n’entendirent plus le bruit de la bataille que s
outenaient Bild et Brad.

– Se-or, dit Francisco, où nous mènent-ils ?

– Dans une de leurs villes, sans doute… Car il n’y a plu
s à en douter : ces horribles monstres sont des êtres inte
lligents…

– Et Brad et Bild ?
0169
– Hélas !…

– La Se-orita est toujours évanouie, Se-or.

– Cela vaut mieux ; tu ne lui vois aucune blessure, n’est-
ce pas ?

– Aucune… et vous ?

– Je n’ai que deux égratignures à la cuisse droite, mais t
oi-même ?

– Rien, Se-or, rien ! une déchirure à chaque bras… Cela
ne vaut pas la peine d’en parler… Mais, dites-moi, Se-or
, ces moricauds n’ont pas l’air de nous vouloir du mal…

0170– Pour le moment, non ! Il faut attendre !…

– Attendons ! Que saint Jacques de Compostelle nous protèg
e ! Nous sommes tombés dans un pays infernal !…

Tout à coup, les deux hommes ne virent plus au-dessus d’eu
x la voûte des arbres.

La clarté soudaine les aveugla et ils sentirent l’horrible
chaleur de la lumière crue.

– Se-or ! la forêt est finie…

Paul tourna la tête.

– Francisco ! nous sommes au bord du Fleuve d’Or !

Et l’aspect de ce fleuve était si étrange que les deux cap
tifs oublièrent leur situation pour s’étonner et admirer.

0171
A leurs pieds, le long d’une berge basse couverte d’herbes
rousses, coulait un stupéfiant liquide : il était d’un ja
une brillant, opaque, et ses ondes lourdes roulaient, avec
des boursouflures, comme roulerait dans un chenal acciden
té un ruisseau d’or en fusion…

Le fleuve avait à cet endroit une largeur d’environ cent m
ètres ; quant à sa profondeur, elle était inappréciable, p
uisque le liquide n’avait aucune transparence.

– Se-or ! Se-or ! regardez ! s’écria Francisco.

Pendant que les deux hommes admiraient le fleuve, les Merc
uriens s’étaient rangés, sur la terre, en un triangle comp
act, les porteurs et les captifs au centre.

Un Mercurien se détachait, seul, à la pointe du triangle t
ournée dans le sens du courant. Ce Mercurien semblait être
un chef, à en juger par sa taille plus haute et par un la
0172rge anneau d’or flexible qui encerclait sa trompe. Il
fit entendre un sifflement prolongé, leva le bras et, auss
itôt, d’un même bond, toute la phalange sauta sur le fleuv
e.

Elle n’enfonça pas dans le liquide.

Mais, portée comme un radeau, entraînée par le courant, el
le glissait, avec des ondulations produites par les remous
et en faisant du soixante à l’heure…

A la base du triangle des Mercuriens, dix monopèdes étaien
t alignés perpendiculairement ; ils étaient agenouillés, c
eux-là, et ils plongeaient leurs bras, jusqu’au bout, dans
le liquide jaune… Et Paul, qui les voyait parfaitement,
remarqua qu’ils modifiaient l’inclinaison de leurs bras s
elon des sifflements divers lancés par le chef dressé à la
pointe du triangle…

– Francisco ! dit Paul, avez-vous vu comment ils font gouv
0173ernail ?…

– Je vois, je vois, Se-or !…

Et l’Espagnol écarquillait ses yeux ahuris, autant que le
lui permettait l’intensité de la lumière.

Quand on fut arrivé, en diagonale, au centre du fleuve, le
s bras des dix monopèdes sortirent du fleuve – et l’on fil
a dès lors en ligne droite…

Malgré les sollicitations faites à leur curiosité par le p
aysage et les événements extraordinaires, Paul et Francisc
o ne perdaient pas de vue Lola Mendès… Elle était toujou
rs évanouie… Mais au moment où, sur les rives, la forêt
finissait pour faire place à une prairie d’herbes rousses
d’un côté et de l’autre aux premiers escarpements des mont
agnes d’ardoise, Paul vit que Lola s’agitait sur les bras
des porteurs… Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux.

0174– Lola ! cria-t-il, ne vous effrayez pas !…

– Paul !

– Ne vous effrayez pas, je vous en conjure, et ne remuez p
as !… Nous sommes prisonniers des Mercuriens… Ils nous
emportent je ne sais où, mais ils ne paraissent avoir auc
une mauvaise intention à notre égard…

– Qu’est-il arrivé ?… Où est Francisco ?… Où sont Bild
et Brad ?

– Se-orita, je suis là !… dit l’Espagnol.

Civrac, en quelques mots, raconta la bataille et ses résul
tats ; il décrivit le passage du sol sur le fleuve… Il a
chevait à peine de parler lorsque Francisco cria :

– La Roue Fulgurante ! la Roue Fulgurante !…

0175– Bild et Brad ! s’exclamait en même temps Paul de Civ
rac…

Les Mercuriens aussi avaient vu le phénomène aérien, car i
ls se mirent à siffler et à agiter fébrilement trompes et
bras.

Et ce qui arriva aussitôt fut la chose vraiment la plus ex
traordinaire de toute l’exorbitante aventure…

Au milieu de la prairie rousse, Bild et Brad couraient, po
ursuivis par une foule de Mercuriens… Au-dessus d’eux, à
une hauteur difficilement appréciable, la Roue Fulgurante
tournait dans, une direction parallèle au cours du Fleuve
d’Or.

Et soudain, dominant les sifflements des monopèdes, un gro
ndement retentit, répercuté jusqu’à l’infini par les échos
des éternels nuages verts.

0176La Roue Fulgurante atténua son éclat, et les captifs v
irent bondir vers la roue, aspirés comme à Bogota, Bild et
Brad enlacés, puis une vingtaine de monopèdes gesticulant
s…

Les corps volants disparurent dans une fulguration de la R
oue, et la Roue elle-même, avec l’éclat de mille tonnerres
, s’évanouit brusquement en pleins nuages.

Cependant, rapide, le Fleuve d’Or entraînait vers l’inconn
u les trois captifs altérés, suants, aveuglés, sur les bra
s des Mercuriens sifflants.

TROISIEME PARTIE

LES MERCURIENS
CHAPITRE PREMIER

O- DES SCENES D’HORREUR ONT POUR DENOUEMENT UN ACCIDENT TE
RRIBLE
0177La rapide glissade au courant du Fleuve d’Or dura long
temps. L’intensité de la chaleur torride et de l’éblouissa
nte lumière avait abattu Paul de Civrac, Lola et Francisco
. Inconscients, les yeux fermés, ils restaient étendus sur
les bras de leurs porteurs et ils n’avaient pas la force
d’échanger leurs impressions.

De temps en temps, seulement, ils s’appelaient l’un et l’a
utre et ils tiraient un peu de courage de se constater mut
uellement vivants.

Aucun d’eux n’aurait pu dire combien d’heures dura cette a
gonie dans la chaleur et la lumière ; seule, Lola possédai
t une montre, mais le petit chronomètre était arrêté, et l
a jeune fille, les bras liés, ne pouvait pas le retirer de
sa ceinture.

Le silence autour d’eux était absolu. A de longs intervall
es, ils entendaient seulement le sifflement du monopède à
la trompe annelée d’or.
0178
Soudain, la nuit succéda au jour, et la fraîcheur à la tor
réfiante température. Les trois Terriens ouvrirent les yeu
x en même temps et virent qu’on venait d’entrer dans un ca
nal souterrain… L’obscurité n’était cependant pas complè
te. Le Fleuve d’Or, sur lequel on se trouvait toujours, ir
radiait une clarté jaunâtre. Il était d’un cours encore pl
us rapide. Les captifs voyaient les parois noires et accid
entées du souterrain glisser vertigineusement en arrière.
Où les emportait-on, dans cette course folle ?…

– Lola, dit Paul (et sa voix retentit dans les profondeurs
de l’insondable tunnel)… Lola, comment êtes-vous ?

– Beaucoup mieux ! Cette fraîcheur me fait du bien… A la
chaleur et à la lumière du dehors, j’ai cru mourir…

– Saint Jacques de Compostelle soit béni ! s’écria Francis
co, qui signala son contentement par son invocation habitu
elle. Mais où diable allons-nous ?
0179
Brusquement, la glissade fut arrêtée, les prisonniers perç
urent que leurs porteurs sautaient sur la terre ferme… l
a troupe entière des monopèdes s’enfonça dans un tunnel la
téral, et les Terriens virent disparaître derrière eux le
reflet jaune du Fleuve d’Or. C’était maintenant la nuit ab
solue.

– Lola ! cria Paul.

– Je suis là !

– Francisco !

– Présent, Se-or !

– Ces monstres y voient dans la nuit, reprit Civrac, comme
les animaux nyctalopes…

– Ils ignorent évidemment l’usage de la bougie, de la lamp
0180e ou de la torche… murmura Lola Mendès.

– Et probablement l’usage du feu ! Si nous y sommes obligé
s, et si nous pouvons plus tard chercher notre salut dans
la fuite, comment sortirons-nous de ces cavernes ténébreus
es ?… Ah ! combien je regrette maintenant d’avoir perdu
mon fanal électrique en tombant de la Roue Fulgurante !…

– Se-or ! j’ai une boîte d’allumettes dans ma poche ! dit
Francisco en riant.

Un sifflement lointain se fit entendre, auquel répondit un
sifflement pareil du chef, qui marchait en avant. Paul le
va un peu la tête et vit, à quelque distance, une clarté p
âle…

– Attendons ! dit-il philosophiquement.

Quelques instants après, la troupe des Mercuriens déboucha
0181it dans une salle prodigieusement vaste. Elle était va
guement éclairée par les radiations d’un étroit ruisseau d
e liquide jaune méandrant sur le sol. Plusieurs fois, d’un
bond fait avec ensemble, les porteurs franchirent ce ruis
seau lumineux. Et soudain, ils s’arrêtèrent, déposèrent à
terre leurs captifs, l’un près de l’autre, les débarrassèr
ent de leurs liens, s’écartèrent d’eux et se mirent à siff
ler tous sur un mode parfaitement rythmé…

Puis, comme une volée de bêtes nocturnes, ils se dispersèr
ent dans l’immense salle souterraine et disparurent par de
s couloirs dont les orifices faisaient, dans les parois éc
lairées, d’inquiétants trous de ténèbres.

Les trois captifs, bras et jambes libres, se trouvaient se
uls.

Mais cette solitude fut si courte qu’ils n’eurent même pas
le temps d’échanger leurs impressions…

0182En masses serrées, des centaines et des centaines de m
onopèdes surgirent des trous ténébreux. Ils se pressaient
autour des captifs adossés à la paroi rocheuse, et leur de
mi-cercle devenait de plus en plus compact… leurs yeux r
ouges brillaient comme de petits phares mouvants, leurs tr
ompes s’agitaient et sifflaient, leurs bras faisaient des
gestes saccadés… Mais, tout à coup, sans cause apparente
, ce fut, dans cette innombrable foule de monstres noirs,
l’immobilité, le silence les plus absolus.

Alors, Lola, Paul et Francisco virent deux monopèdes, saut
ant sur les têtes de la multitude, s’avancer rapidement ve
rs eux. Par un dernier bond, les deux Mercuriens tombèrent
à quatre pas devant les Terriens. Leur trompe était tout
entourée d’un flexible fil d’or. Sans doute, c’étaient deu
x grands chefs du monde mercurien…

Cependant que ces puissants entre les monopèdes se tenaien
t immobiles et droits, dardant chacun leur unique oeil rou
ge, Paul dit à Lola Mendès, en lui prenant la main :
0183
– N’ayez pas peur…

– Non, Paul, je n’ai pas peur… Il ne peut rien nous arri
ver de pire que la mort.

– Et c’est ensemble que nous mourrons, Lola ! dit Paul d’u
ne voix grave.

– Merci ! murmura la jeune fille à demi voix.

– Avant qu’une de ces sales bêtes vous touche, Se-orita, g
ronda Francisco, j’en aurai démoli un bon nombre…

– Francisco, pas un geste sans ma permission ! ordonna la
courageuse Espagnole.

Mais l’un des chefs mercuriens leva le bras, le laissa ret
omber, et, aussitôt après, il fit entendre une suite de si
fflements brefs et longs, cadencés, séparés par des silenc
0184es. Il parlait. Mais pouvait-il se figurer que les pri
sonniers le comprendraient ? Son compagnon lui succéda et,
à son tour, siffla longtemps. Puis ils parurent attendre.

Avec lenteur, Paul se leva. Il voulait répondre selon ses
moyens. En accompagnant sa parole de gestes expressifs, il
dit simplement :

– Nous avons faim et soif.

Puis il se rassit.

Les deux chefs se consultèrent en hochant leur tête de rat
, en remuant leur trompe et en sifflant. Puis ils se retou
rnèrent vers la foule et firent un geste.

Les rangs pressés des Mercuriens s’écartèrent, et quatre m
onopèdes apparurent, rapides, portant une masse noire plus
grosse qu’eux. Ils la déposèrent devant les trois Terrien
0185s et se retirèrent.

Le cercle de la multitude s’était resserré jusqu’à toucher
les deux chefs. Et les milliers d’yeux rouges restaient f
ixes ; évidemment, on attendait pour voir ce qu’allaient f
aire les prisonniers.

Cependant, Paul examinait la masse noire qu’on avait jetée
devant lui.

– Mais c’est un Mercurien ! s’écria-t-il, sans griffes au
bras ni à la jambe et plus gros que les autres…

– Ça m’a tout l’air d’un Mercurien engraissé, dit Francisc
o.

– Y comprenez-vous quelque chose, Lola ?

– Non !…

0186Ils réfléchirent un moment et, soudain, Paul murmura :

– J’ai peur de comprendre !…

La conduite des Mercuriens ne devait pas tarder à lui être
expliquée.

Devant l’inaction des prisonniers, les deux chefs se consu
ltèrent de nouveau. Puis l’un d’eux s’agenouilla près de l
a tête du monopède étendu.

Et ce que les Terriens virent alors leur fit pousser un cr
i d’horreur.

Dans l’oeil rouge, dans l’oeil énorme et proéminent du mon
opède étendu sur le sol, le chef agenouillé enfonça d’un c
oup vif sa trompe à ventouse… Et, tandis que la masse s’
agitait convulsivement par cet oeil maintenant crevé, d’où
dégouttait un liquide blanchâtre, qui était sans doute le
0187 sang mercurien, le chef pompait avidement sa nourritu
re…

– Oh ! Paul ! Paul ! gémit Lola en se cachant le visage da
ns les mains.

Paul et Francisco étaient figés. Et le Français comprit en
un éclair bien des choses. Les Mercuriens se dévoraient e
ntre eux. Sans doute, rien ne vivait sur leur terre ardent
e, rien qu’eux-mêmes. Ils devaient se reproduire prodigieu
sement, pulluler comme des rats et des lapins terrestres ;
et, pour vivre, autant que pour compenser cette surproduc
tion intensive de leur espèce, les Mercuriens se mangeaien
t entre eux. Quelles étaient les lois et les coutumes régl
ementant le choix, la captivité, l’engraissement des victi
mes nourricières ?… Il aurait fallu vivre longtemps dans
le monde mercurien, comprendre son langage, observer ses
moeurs pour le savoir. Mais le fait incontestable était là
: les Mercuriens se mangeaient entre eux !

0188Et, comme si le spectacle du chef pompant la vie du ca
ptif avait excité les appétits de la foule, il y eut un ét
ourdissant concert de sifflements, de remous tumultueux. D
‘autres monopèdes, gras et sans griffes, furent apportés d
ans l’espace vide, devant les Terriens. Et la multitude de
s monstres se rua… les trompes à ventouses crevaient les
yeux, se gonflaient de liquide blanchâtre…

– Paul ! Paul, gémissait Lola…

Fascinés par le spectacle, Paul et Francisco n’avaient pas
la force de faire un mouvement.

Et bientôt, les monopèdes nourriciers n’étant sans doute p
as assez nombreux en cet endroit, ils virent les Mercurien
s de taille relativement grande terrasser d’autres Mercuri
ens plus petits, les maintenir à terre… Ce fut partout l
‘assouvissement horrible…

Tout à coup, Paul eut un frisson d’angoisse. Un cri déchir
0189ant de Lola venait de frapper ses oreilles et de rompr
e le charme de la fascination.

– Demonios ! hurla Francisco, on nous enlève…

Lola disparaissait, entraînée par un groupement de monstre
s. Et les griffes écartaient ses mains, et des trompes poi
ntaient vers ses yeux agrandis par l’effroi…

Paul bondit, armé d’un monopède qu’il venait de saisir par
la cheville… Francisco se débattait déjà au milieu du g
roupe des ravisseurs.

Comment parvinrent-ils à arracher Lola aux êtres immondes
?… Francisco avait enlevé la jeune fille et s’était mis
à courir, en bonds énormes, par-dessus les Mercuriens tumu
ltueux, vers le trou noir d’une galerie. Paul le suivait,
frappant autour de lui avec des monopèdes qu’il saisissait
, qu’il brandissait et qu’il rejetait ensuite lorsque la m
asse vivante s’était transformée en une informe loque visq
0190ueuse.

Tout en fuyant et en frappant, il réfléchissait, avec une
étrange acuité d’intelligence et une étonnante rapidité de
pensée.

– Francisco ! cria-t-il, nous n’y verrons pas dans la gale
rie et eux nous verront !

– J’ai mes allumettes ! répondit l’Espagnol, haletant…

– Prends garde de ne pas bondir trop haut… tu te brisera
is le crâne contre le roc…

– Merci ! j’y penserai…

Ils arrivaient à la galerie. Francisco et son fardeau disp
arurent dans les ténèbres.

– Crie ! Crie, Francisco ! afin que je ne te perde pas !..
0191.

Et, à son tour, il sauta dans le trou de la galerie.

Francisco poussait un cri à chaque bond. Paul le suivait e
t lui répondait, tout en frappant. Soudain, il s’aperçut q
u’il se démenait en vain : il n’avait autour de lui aucun
Mercurien. Il jeta l’informe débris de monopède qu’il tena
it encore et, préoccupé seulement de ne pas perdre Francis
co, il accéléra sa course…

Il entendit la rumeur des sifflements décroître peu à peu,
puis elle s’évanouit tout à fait.

– Francisco ! appela-t-il.

– Se-or !

– Arrêtons-nous !

0192– Pourquoi ?

– Je n’entends plus rien… On ne nous poursuit pas.

– Halte ! alors… Là, Se-or, me voici… N’allez pas plus
loin… Attendez que je dépose la Se-orita sur le sol et
que j’enflamme une allumette…

– Paul ! Paul ! appela Lola Mendès.

L’excès même du danger l’avait empêchée de s’évanouir.

– Lola ! -tes-vous blessée ?…

– Non, pas une égratignure… Ah ! quels monstres !… Fra
ncisco, tu m’as sauvée…

– Bon, bon Se-orita ! Je crois que tout n’est pas fini, de
monios !

0193Une allumette craqua… Une petite flamme bleue jailli
t et s’éleva dans l’air, au bout des doigts de Francisco.

Le Français et l’Espagnol se virent alors ensanglantés, le
s vêtements en lambeaux.

– Mon Dieu ! s’écria Lola, êtes-vous blessés, tous les deu
x ?…

– Non, des écorchures superficielles… Ce n’est rien… M
ais vous, vous ?

A la main droite seulement, Lola souffrait d’une légère ég
ratignure. Mais le bas de sa jupe était déchiqueté.

– Allons, pas de mal ! fit Francisco… Il va falloir se t
irer de là… Où sommes-nous ?

Et comme l’allumette s’éteignait, il en fit craquer une au
0194tre, les trois fugitifs examinèrent rapidement les lie
ux. Ils se trouvaient dans une haute et large galerie, aux
noires parois d’ardoise.

– Il faut continuer à courir, dit Paul. Surprise par notre
résistance et notre fuite, la foule des Mercuriens est sa
ns doute irrésolue… Mais les chefs ne tarderont pas à re
prendre leur autorité et à mettre l’ordre ; on va certaine
ment nous poursuivre. Nous avons de l’avance ; il faut l’a
ugmenter encore.

– Partons, dit Lola en se levant.

– Vous sentez-vous la force de courir ?

– Oui.

– D’ailleurs, vous vous mettrez entre Francisco et moi, et
nous vous tiendrons chacun par une main… Notre légèreté
spécifique est si grande que vous n’aurez aucun effort à
0195faire ; nous vous soulèverons comme une plume, en bond
issant nous-mêmes.

– En route ! dit Francisco.

Mais il se frappa le front…

– Nous sommes stupides ! nous allons nous casser les os co
ntre le roc, dans la nuit. Nous avons eu une chance étonna
nte d’être arrivés sans mal jusqu’ici. Impossible de fuir
sans lumière !

Ni Lola, ni Paul n’avaient pensé au danger des ténèbres, d
ans cette galerie inconnue. Ils se regardèrent, découragés
, et les yeux de la jeune fille s’humectèrent de larmes…

– Ah ! si Bild et Brad étaient là, dit Francisco. A quatre
, nous pourrions revenir sur nos pas, gagner le Fleuve d’O
r et nous laisser emporter par son courant… Il doit ress
0196ortir d’un autre côté de la montagne…

– A moins qu’il ne s’abîme dans un gouffre intérieur ! fit
Paul.

– Que faire ?…

– Ecoutez ! souffla Lola.

Ils retinrent leur respiration… Des sifflements leur par
vinrent.

– On nous poursuit !…

– Malheur de malheur ! gronda Francisco.

Paul fit un geste de rage en levant les yeux, comme pour i
mplorer le ciel. Mais, aussitôt, il poussa un faible cri.

0197– Nous sommes sauvés ! murmura-t-il. Francisco, jette
ton allumette qui s’éteint et allumes-en une autre…

Ce fut fait en un clin d’oeil.

– Levez la tête, reprit Paul vivement ; regardez… Ce tro
u, là-haut, avec ces pointes de roches… Sautons… Nous
nous agripperons aux pointes, nous entrerons dans le trou.
..

– Compris ! fit Francisco… Les sales bêtes nous dépasser
ont et nous reviendrons vers le Fleuve d’Or… Hop !… Se
-orita, permettez…

De sa main droite, au bout de son bras tendu, il levait l’
allumette ; du gauche, il enserra la taille de Lola.

– Sautez le premier, Se-or…

Paul bondit, s’accrocha, resta une minute suspendu et, d’u
0198n élan, entra dans le trou…

– A moi !

Et Francisco bondit à son tour. L’allumette s’éteignit. Ma
is l’Espagnol avait bien calculé son élan. Il donna tête l
a première dans la poitrine de Paul et le renversa ; lui e
t Lola roulèrent… le roc les arrêta…

– Se-or ! souffla Francisco.

– Lola ! fit Paul.

– Je suis là, Paul…

– Vous n’avez pas frappé la pierre ?…

– Non…

– Tout va bien !…
0199
– Oui, silence !

– Et enfonçons-nous bien dans ce trou !…

Ils se massèrent dans le fond de l’excavation et, serrés l
‘un contre l’autre, ils attendirent…

Les sifflements étaient devenus plus forts. Les voûtes de
la galerie résonnaient d’un piétinement lointain de foule,
piétinement sec et saccadé, sauts et raclements de griffe
s sur l’ardoise.

– Les voici souffla Paul.

Bien que leur curiosité de voir passer la multitude des Me
rcuriens fût ardente, les trois Terriens obéirent plutôt à
la prudence. Ils ne se penchèrent pas au bord du trou…
Avec des sifflements tumultueux, dans une galopade effréné
e, les féroces monopèdes roulaient en fleuve bruyant à qua
0200tre mètres au-dessous de l’excavation où étaient réfug
iés les êtres, bizarres pour eux, qu’ils poursuivaient. Le
bruyant défilé dura longtemps.

Et pendant que les Mercuriens galopaient au-dessous d’eux,
les Terriens faisaient de tristes réflexions. Reverraient
-ils jamais la terre ? Hélas ! cela leur semblait impossib
le ! Comment y seraient-ils retournés ? Aucun moyen ne se
serait présenté même à l’imagination la plus folle. Le has
ard qui les avait fait aspirer par la Roue Fulgurante, ce
même hasard qui avait de nouveau emporté Bild et Brad, ce
hasard prodigieux se produirait-il encore ? Avoir cette es
pérance eût été insensé…

Lola, Paul et Francisco se voyaient donc condamnés, jusqu’
à leur mort, à errer dans l’étrange monde mercurien, traqu
és comme des animaux de chasse par les bêtes fauves qu’éta
ient les monopèdes. Encore, s’ils avaient eu la chance de
tomber sur une des vieilles et grandes planètes de l’Unive
rs ! Peut-être y auraient-ils trouvé des êtres intelligent
0201s à la manière humaine, savants, bons, policés, hospit
aliers ! Mais leur malheureux destin les avait jetés sur M
ercure, Mercure que brûlait le Soleil, Mercure désert, Mer
cure peuplé seulement de monstres inintelligents et féroce
s qui semblaient ignorer toute science, tout art, toute ci
vilisation…

Qu’aurait-on pu espérer, en effet, de cette horde noire et
sifflante qui passait, bondissante, dans la galerie – com
me une troupe d’hyènes en chasse ?… Rien ! Il n’y avait
plus qu’à attendre, se résigner, d’abord, lutter ensuite,
enfin d’être prêt à saisir toute chance de salut qui se pr
ésenterait. Les faits produits jusqu’à présent avaient été
si extraordinaires qu’ils pouvaient donner lieu aux espoi
rs les plus extravagants.

Cependant, le vacarme de la chasse diminuait, il s’éloigna
; les sifflements et les bruits de la course se perdirent
peu à peu dans les galeries lointaines et le silence reto
mba du haut des voûtes ténébreuses.
0202
– Ils sont tous passés, dit Francisco.

– Qu’allons-nous faire ? murmura Lola.

– Allons ! dit Paul… Revenons vers le Fleuve d’Or… Et
risquons-nous sur le courant… Nous resterons sur les bor
ds, de manière à nous accrocher au rivage si nous voyons l
a masse liquide se précipiter dans un gouffre… Quel que
soit le danger auquel nous allons, il n’est pas pire que c
elui de rester ici. J’ai vraiment faim, à présent…

– Moi aussi, fit Lola ; j’ai soif surtout.

– Et moi ! gronda Francisco.

– Sortons ! tâchons de revenir à la lumière… même avec l
a chaleur qui l’accompagne, elle est préférable à ces ténè
bres de sépulcre… Et qui sait, peut-être reverrons-nous
la Roue Fulgurante ! Dans notre situation, aucun incident
0203nouveau ne peut augmenter notre détresse… Francisco,
allume une allumette… Sautons et orientons-nous.

– Un moment, Se-or ! fit l’Espagnol. Si vous le permettez,
je vais aller en reconnaissance jusqu’à la grande grotte,
afin de voir si une troupe de ces sales individus n’est p
as restée en arrière de celle qui vient de passer… C’est
qu’alors nous serions pris entre deux feux, si j’ose empl
oyer cette expression terrienne, comme dirait M. Jonathan
Bild !

Paul sourit à l’inaltérable gouaillerie de Francisco, qu’a
ucune conjoncture, si dangereuse fût-elle, ne pouvait déco
ntenancer. Mais l’avis était trop bon pour ne pas être sui
vi. D’ailleurs, le jeune homme y vit le moyen inattendu de
rester seul avec Lola Mendès, et sa voix tremblait, non d
e peur, mais d’émotion, lorsqu’il répondit :

– Vous avez raison, Francisco. Allez, et soyez prudent !

0204– La Se-orita est-elle de notre avis ? demanda l’Espag
nol.

– Oui, mon ami, oui ! Va ! mais moi aussi je te conjure d’
être prudent…

– On le sera, maîtresse, on le sera !

Francisco se ramassa sur lui-même, remit à Paul une allume
tte enflammée, et, après avoir dit : « Eclairez mon saut,
je vous prie, Se-or ! » il sauta hors du trou.

A la lueur de l’allumette, Civrac et Lola le virent tomber
doucement sur ses pieds, ployer les genoux, se relever, e
nflammer une autre allumette et partir dans la direction d
e la grotte.

Paul et Lola étaient seuls !

L’émotion faisait battre leur coeur, et, si l’allumette qu
0205e tenait encore le jeune homme ne s’était pas éteinte
soudain, ils auraient vu leur visage pâlir et ils auraient
surpris dans leurs yeux un trouble qui les aurait instrui
ts plus que bien des paroles sur l’état de leur âme…

Sans se chercher, leurs mains se trouvèrent et s’unirent ;
sans qu’un mot fût prononcé, leurs lèvres se touchèrent e
t se confondirent en un long baiser.

Ah ! qu’elles étaient loin, les terreurs du passé, les hor
reurs de l’heure présente et les appréhensions de l’avenir
! L’amour emportait hors du monde matériel ces deux êtres
pleins de force et de vie ! Etaient-ils encore dans la pl
anète Mercure ? Etaient-ils revenus sur la terre ?… Non
! ils flânaient, mains serrées, lèvres unies, dans les esp
aces indéfinissables que l’amour ouvre magnifiquement aux
coeurs dont il s’empare… Ils n’étaient conscients que d’
une seule chose : leur bonheur !

Quand leurs lèvres se séparèrent, ce fut pour prononcer la
0206 même parole :

– Lola, je vous aime…

– Je vous aime, Paul !

Dans les ténèbres, ils ne pouvaient se voir, mais chacun d
evinait le regard passionné de l’autre.

– Lola, dit Paul, quand vous m’êtes apparue dans la Roue F
ulgurante, il m’a semblé que l’éclaircie dans le mur de nu
ages par laquelle vous êtes passée, c’était la porte du ci
el qui venait de s’ouvrir. Je vous ai aimée tout aussitôt.
.. Et vous, Lola, et vous ?

– Moi, Paul, je ne sais pas… Je pleurais et me désespéra
is depuis mon incompréhensible enlèvement… Mais quand me
s yeux ont rencontré les vôtres, ma peine et ma peur s’en
sont allées… Depuis, il me semble que je fais un rêve me
rveilleux et très doux, un rêve que des éclairs de cauchem
0207ar rendent encore plus exquis… Paul !…

Il la sentit qui se laissait aller mollement dans ses bras
. Et il l’étreignit avec force en murmurant :

– Lola, Lola, je t’aime… je t’aime… Oh ! que je suis h
eureux de t’aimer !…

Et il couvrit son visage de baisers, cherchant ses lèvres
que, par pudeur de vierge, elle lui dérobait…

Ah ! toute-puissance de l’amour !… Mis en présence par u
n enchaînement de faits aussi terrifiants qu’invraisemblab
les ; jetés dans des périls d’autant plus effroyables qu’i
ls étaient toujours inconnus et nouveaux ; abandonnés dans
un monde de surprises terribles et d’épouvantements ; pou
rchassés par des êtres immondes, innombrables et féroces ;
menacés enfin à chaque minute, à chaque pas, à chaque sou
ffle d’une mort sans cesse plus imminente et cruellement d
iverse, Paul et Lola, dans les bras l’un de l’autre, n’ava
0208ient de pensées que de bonheur, de gestes que pour des
caresses, de paroles que pour se balbutier leur passion,
ils n’avaient de vie que pour s’aimer !…

La Roue Fulgurante, les Saturniens, la planète Mercure, le
s monopèdes, les scènes atroces et sanglantes, la chasse h
orrible, le danger continu, la mort embusquée dans les tén
èbres : tout cela n’existait pas pour Lola Mendès et Paul
de Civrac !

Il n’y avait, dans un monde indéterminé, que deux êtres vi
vants : eux ! Une seule chose subsistait dans l’univers :
leur amour !…

Et lorsque, enfin vaincue, extasiée, Lola présenta ses lèv
res aux baisers de Paul, la planète mystérieuse qu’ils hab
itaient aurait pu éclater comme un obus éclate dans les ai
rs, Paul et Lola ne l’auraient jamais su : ils auraient pa
ssé de la vie à la mort sans que leur ravissement en fût t
roublé pendant un millième de seconde !
0209
– Oh ! Paul ! gémit Lola, je ne savais pas ce qu’est le bo
nheur !…

– Lola ! Lola !

Et il ne pouvait prononcer d’autres syllabes que celles qu
i formaient ce nom…

Et de nouveau, avides d’une joie si divine, leurs lèvres s
‘unissaient, lorsqu’un cri les frappa comme d’un brutal ci
nglement d’épée. Leur étreinte se dénoua, leurs yeux s’ouv
rirent et, dans la profondeur de la galerie faiblement écl
airée, ils virent arriver un homme…

– Où sommes-nous ? murmura Lola d’une voix de rêve…

Mais aussitôt elle reprit conscience d’elle-même et de tou
tes choses, en même temps que Paul criait :

0210– Francisco ! C’est Francisco !

– En personne, Se-or !…

Et sous leurs yeux, l’Espagnol se dressa, levant à bout de
bras une allumette enflammée.

– Se-orita, la voie est libre… nous pouvons nous sauver.
.. Vite ! sautez tous les deux, et suivez-moi…

Paul et Lola échangèrent un dernier serrement de main, se
redonnèrent leur âme dans un regard et, ensemble, ils saut
èrent.

Peu d’instants après, les fugitifs arrivaient dans la vast
e salle où s’était consommé l’horrible festin des monopède
s. Ils se détournèrent avec horreur des masses noires et f
lasques qui gisaient çà et là sur le sol.

– Suivons le Ruisseau d’Or, dit Paul.
0211
Ils sortirent de la salle par un étroit couloir au long du
quel, laissant une corniche entre la paroi et lui, coulait
le ruisseau lumineux.

– Lola, dit Paul, avez-vous votre montre ?

– Oui.

– Voulez-vous me la confier ?

– La voici.

Civrac tourna le remontoir, manoeuvra les aiguilles et leu
r fit marquer midi.

– Nous ne pouvons savoir, dit-il, quelle heure il est, au
sens terrestre. Cela n’a d’ailleurs pour nous aucune impor
tance. Je mets la montre à midi. L’instrument nous servira
simplement à marquer les heures qui s’écoulent. Cela pour
0212ra nous être utile.

Et, avec sa cravate, il attacha solidement la montre à sa
ceinture.

Cependant, on marchait toujours. Les aiguilles marquaient
midi un quart lorsque les Terriens débouchèrent dans une s
orte de rond-point d’où partaient plusieurs galeries et où
le ruisseau mêlait son filet de liquide jaune aux masses
profondes du Fleuve d’Or.

– Les Mercuriens montent sur ce liquide, dit Paul, et s’y
tiennent sans enfoncer, comme sur le sol ferme. Essayons.

Il avança un pied et pressa sur la nappe de l’onde lourde.
.. Il sentit une résistance comparable à celle de l’argile
, et il n’enfonça que de quelques centimètres. Mais le liq
uide jaune était chaud. Chaleur supportable, d’ailleurs.

0213– Votre main, Lola !… Francisco, faites comme moi.

Et, entraînant la jeune fille, il mit les deux pieds sur l
‘étrange fleuve. Francisco sautait à la suite de Lola, qu’
il tenait aussi par la main. Immédiatement, le courant les
entraîna, et ils glissèrent le long des parois rocheuses
avec rapidité.

Le canal souterrain où coulait le fleuve avait une largeur
d’environ cinquante mètres ; mais sa hauteur était inappr
éciable. Les radiations jaunes que produisait le liquide l
umineux parvenaient à peine à la voûte, qui s’estompait da
ns l’ombre, très haut, montrant des arêtes aiguës et des m
asses noires surplombantes…

– Où allons-nous, mon Dieu ? soupirait Lola.

Et son coeur se serrait, car un pressentiment atroce venai
t de surgir dans son esprit.

0214Ils glissaient dans l’air, comme portés par un trottoi
r roulant. Paul et Francisco se tenaient tout près de la p
aroi, décidés à ralentir et à interrompre la course, si ce
la devenait nécessaire, en s’accrochant aux arêtes du roc
; dans cette prévision, ils s’étaient entouré leur bras et
leur main libres avec tout ce qu’ils avaient pu arracher
de leurs vêtements en lambeaux.

Tout à coup, ils s’aperçurent ensemble que leur glissade s
‘accélérait et que, en aval, à une centaine de mètres envi
ron, le fleuve se divisait en deux branches qui s’enfonçai
ent dans deux galeries différentes…

– J’ai peur ! soupira Lola Mendès involontairement.

– Arrêtons, Francisco ! cria Civrac.

– Bueno !

Et leurs mains enveloppées touchèrent la paroi.
0215
Mais, tout à leur pensée d’enrayer la marche, ils ne viren
t pas une forte arête rocheuse qui s’avançait de deux mètr
es dans le cours du fleuve… Paul, le premier, la heurta.
La commotion le culbuta, lui fit lâcher la main de Lola e
t le lança au milieu du courant. Sans réfléchir, Francisco
voulut aller à son secours… Il lâcha lui aussi la main
de sa maîtresse et bondit vers Civrac. Mais on était arriv
é au point de division du fleuve. Le courant plus rapide e
ntraîna les deux hommes dans une galerie, tandis que Lola
continuait, par l’autre, sa glissade désormais solitaire.

– Paul ! Paul ! A moi ! Au secours !

Les cris désespérés de la jeune fille glacèrent d’effroi s
es deux défenseurs.

– Lola ! cria Paul en se relevant.

0216– Demonios ! jura Francisco.

Et il voulut s’élancer, remonter le courant, aller à la fo
urche, reprendre le bras du fleuve qui emportait la jeune
fille. Ce fut en vain. Avec Paul, il fut entraîné par le c
ourant de plus en plus rapide ; un gros remous des lourdes
ondes renversa les deux hommes l’un sur l’autre. Pendant
un temps inappréciable, ils roulèrent dans les ténèbres, s
e cherchant, s’agrippant l’un à l’autre, séparés par les r
emous, se retrouvant encore. Et soudain, une ardente lumiè
re les éblouit ; ils eurent la sensation d’être arrêtés ne
t dans leur course vertigineuse, et quand ils purent se re
ndre compte de ces choses, ils virent que le flot, à cet e
ndroit tumultueux, les avait jetés sur une berge couverte
de fleurs écarlates.

– Lola ! cria Paul, affolé.

A plat ventre, la tête dans ses mains, Francisco sanglotai
t. Civrac le regarda, stupide, et seulement alors il compr
0217it l’effroyable malheur qui le frappait.

CHAPITRE II

TOUT OCCUPE PAR LES PERIPETIES D’UNE CHASSE FANTASTIQUE
C’était en lui comme un déchirement de tout son être. Lola
était perdue. A ce moment, il vit toute l’horreur de cett
e planète ardente et mystérieuse – et il en eut un frisson
d’épouvante. Tant que la jeune fille avait été avec lui,
tant qu’il avait pu la conduire, la protéger, la défendre,
Paul de Civrac espérait. Quoi ? Il ne le savait pas lui-m
ême. Il espérait peut-être un providentiel retour à la Ter
re, ou, en tout cas, une assimilation progressive aux cond
itions de ce monde nouveau… Avec Lola Mendès, il y aurai
t vécu heureux…

Mais, à présent, Paul de Civrac se laissa aller au désespo
ir le plus fou. Il tomba sur ce sol brûlant, le déchira de
ses ongles, le mordit…

0218– Lola ! Lola ! criait-il.

Seuls lui répondaient les sanglots de Francisco et les éte
rnels échos des éternels nuages verts…

Mais la douleur humaine a des limites. Succédant à son dés
espoir insensé, une crise de prostration abattit le jeune
homme. La fatigue de son corps aidant, il s’endormit d’un
sommeil de mort…

Il se réveilla dans l’inconscience de tout. L’implacable l
umière referma ses yeux aussitôt qu’ouverts. Et il entendi
t une voix qui disait :

– Se-or ! Se-or !…

Un pénible travail se fit dans son esprit. Peu à peu, il s
e rappela tout…

– Lola ! murmura-t-il.
0219
– Nous la retrouverons ou j’y perdrai mon sang goutte à go
utte !

A ces paroles énergiquement prononcées, Paul rougit de sa
faiblesse. Il se souleva sur un coude et, ses yeux s’étant
petit à petit habitués à l’intense clarté du jour éternel
, il les rouvrit tout à fait. Il vit Francisco assis près
de lui. Le visage ordinairement comique de l’Espagnol étai
t si sévère et si grave qu’il impressionnait.

– Nous la retrouverons, Se-or…

– Il le faut, Francisco…

Et l’aveu, plus fort que tout, sortit de ses lèvres :

– Je l’aime, Francisco… Je l’aime !…

– Tant mieux, Se-or, vous n’en aurez que plus de courage à
0220 la chercher… Moi, je l’ai vue naître ; j’ai servi s
on père pendant vingt-trois ans et je le servirais encore
si cette maudite Roue Fulgurante, que l’enfer écrase… Ma
is laissons le passé !… Il faut être fort… Et d’abord,
vous devez manger. Voyez, faites comme moi… Pendant que
vous dormiez, j’ai goûté des fleurs rouges. Ce n’est pas
bon, mais ça nourrit… On dirait qu’on mange du fer : imi
tez-moi !

Et, tout en parlant, l’Espagnol cueillait des fleurs rouge
s, assez semblables à de monstrueux coquelicots, les roula
it en boules, jetait ces boules dans sa bouche et mâchait
vigoureusement.

Paul suivit le conseil. Il lui sembla qu’il mâchait une po
ignée de ces pilules ferrugineuses que les médecins de la
Terre ordonnent aux anémiques…

– Et boire ? J’ai soif, dit-il, quand il se sentit rassasi
é.
0221
Francisco montra du doigt le fleuve jaune qui bouillonnait
lourdement à quelques pas.

– J’ai essayé aussi, dit-il… Mais ce n’est pas une boiss
on cela… Avez-vous jamais mis dans votre bouche une gout
te de ce mercure qui garnit les thermomètres ? Moi, je l’a
i fait plus d’une fois, pour amuser la Se-orita, à Barcelo
ne… Eh bien ! ce liquide du Fleuve d’Or donne la même se
nsation : du mercure qui serait jaune…

– Comment allons-nous faire ?

– Il faut la chercher… Levons-nous…

Le mouvement suivit la parole.

– Et agissons comme des hommes !

Peu à peu, et sous l’influence vivifiante des fleurs rouge
0222s, Paul avait repris toute son énergie. Il se leva et,
mettant sa main dans celle de son compagnon :

– Francisco, nous retrouverons Lola !

– Je l’espère, se-or… Nous allons nous mettre en course.
.. Je pense qu’il faut d’abord continuer à descendre le fl
euve. Peut-être le courant qui a entraîné Lola rejoint-il
celui-ci à un détour de ces montagnes…

– Tu as raison… Mais nous rencontrerons certainement des
Mercuriens ; il nous faut une arme quelconque.

– J’y ai pensé… Marchons jusqu’à ce petit bois gris, là-
bas, qui est sur le bord du fleuve… Nous verrons s’il y
a moyen de casser deux arbres pour s’en faire des massues.
.. Et j’ai toujours des allumettes ! Si ces arbres sont d’
une matière qui brûle, nous aiguiserons des pieux ; ce ser
a excellent pour enfoncer dans les yeux de ces sales bêtes
noires !… Mais vous avez toujours la montre de la Se-or
0223ita ?… Quelle heure est-il ?

Paul tira la petite montre de sa ceinture. Il ne put la vo
ir sans une émotion qui lui fit monter les larmes aux yeux
.

– Onze heures et demie, dit-il.

– Nous étions, à midi de cette montre, dans les souterrain
s. Nous avons perdu la Se-orita une demi-heure plus tard..
. Bueno.

Et, sans expliquer quelles conclusions il tirait de ces ch
oses, ou même s’il en tirait une conclusion quelconque, Fr
ancisco se dirigea vers le bois. En quelques bonds, tous l
es deux l’eurent atteint.

L’Espagnol ramassa une poignée des feuilles grises tombées
à terre, chercha un coin d’ombre et fit craquer une allum
ette. Il la mit sous les feuilles. Et les fleurs flambèren
0224t vivement, avec une grande flamme blanche…

– Caramba ! cria-t-il.

– Ces feuilles brûlent comme du magnésium ! dit Paul.

– Je ne suis pas si savant, dit Francisco ; elles brûlent,
c’est le principal !

– Mais il n’y a pas de branches à ces arbres, reprit Paul.
Mettons le feu à un gros amas de feuilles autour de deux
troncs de grosseur convenable…

– Oui, Se-or.

Quelques minutes après, deux petits feux blancs entretenus
avec soin et rapidité (les amas de feuilles flambaient to
ut d’un coup) avaient communiqué leur incandescence à deux
troncs de l’épaisseur des poteaux télégraphiques terrestr
es… Ils brûlaient en fusant de tous côtés, et très vite.
0225 Quand ils les virent branlants, d’une poussée, Paul e
t Francisco les firent tomber à terre. Et il leur fallut u
ne demi-heure à peine pour appointer, aiguiser à la flamme
une extrémité de chacun des troncs : épieux par ce bout,
ils étaient massues de l’autre.

Les deux hommes chargèrent ces armes sur leurs épaules san
s la moindre peine. Les pieux avaient trois mètres de long
, et la matière mi-ligneuse, mi-métallique dont ils étaien
t faits était compacte, dense et dure : c’est dire toute l
a lourdeur de ces énormes bâtons. Mais, sur Mercure, la pe
santeur des matériaux était diminuée de plus de la moitié
du poids qu’ils auraient sur terre. Paul et Francisco mani
aient leurs massues sans difficulté.

– Ah ! si Bild et Brad étaient là ! fit Paul avec regret.

– Dieu seul sait où ils sont, dit Francisco. Nous ne les v
errons peut-être jamais plus… Peut-être ! car tout est s
0226i extraordinaire dans ce monde fou !… Mais, pour le
moment, ils ne sont pas là, et nous devons nous passer d’e
ux. Votre main, Se-or… Sautons !

Et, se tenant solidement, Paul et Francisco sautèrent dans
le Fleuve d’Or. Il devenait moins boursouflé qu’en amont.
Aussi la course était-elle facile, rapide et sans cahots.
Les deux hommes, imitant les Mercuriens, se servaient de
leurs pieux comme de gouvernails, et ils se maintenaient a
u milieu du fleuve, dans le courant plus rapide et moins a
ccidenté.

A leur gauche s’étendait une plaine sans limites, toute co
uverte d’herbe rousse et de fleurs rouges ; ces deux plant
es, avec les arbres gris, semblaient être les seules végét
ations de cette contrée, et peut-être de tout l’hémisphère
ensoleillé de la planète. Çà et là, dans la plaine, se dr
essaient de petits bois.

A leur droite, tombant presque à pic dans le fleuve, s’éle
0227vaient de hautes montagnes noires ; leurs sommets se p
erdaient dans la masse croulante et lourde des nuages vert
s. Toujours également intense était la lumière que tamisai
ent ces nuages ; toujours également torride, la chaleur !
mais les deux Terriens s’habituaient à l’une et à l’autre
; seulement, la lumière leur faisait cligner les yeux sans
cesse ; et la chaleur avait rôti leurs corps en un vaste
« coup de soleil » qui rougit, puis brunit la peau. L’assi
milation à ce milieu étrange s’était faite très vite, et b
ientôt même ils ne devaient prêter aucune attention aux pi
cotements de leur chair torréfiée.

Et tandis qu’ils filaient sur le fleuve rapide, une terrib
le impression de solitude pesait sur eux. Aussi loin que s
e portait la vue, rien de vivant n’animait le désert d’her
bes rousses et de fleurs rouges. Pas un oiseau, pas une mo
uche dans les airs, pas un animal sur terre. C’était la mo
rt souveraine. Et le vent, qui, dans les hauteurs de la de
nse atmosphère, poussait toujours vers les montagnes désol
ées les énormes nuages verts, le vent ne descendait pas pr
0228ès du sol ; il ne donnait pas, en les agitant, une app
arence de vie à ces rigides herbes rousses, à ces immuable
s fleurs rouges, à ces arbres rouillés portant leur panach
e figé de feuilles métalliques.

C’était le silence, l’immobilité, la sécheresse du désert
et de la mort.

– Mais où donc habitent les Mercuriens ? dit tout à coup F
rancisco d’une voix qui révélait sa profonde angoisse.

Paul de Civrac ne répondit pas.

Peut-être les Mercuriens habitaient-ils les entrailles tén
ébreuses de leur planète. Ou bien leurs villes se cachaien
t-elles, à l’abri de l’éternelle, de l’implacable lumière,
dans des vallées étroites, à l’ombre de ces montagnes noi
res qui se dressaient à pic jusqu’à des hauteurs inconnues
. Le paysage, trop lumineux, et pourtant morne, ne révélai
t aucune culture, aucune vie intelligente… L’étrangeté d
0229es prairies d’herbes rousses, la magnificence des cham
ps de fleurs écarlates, la fantasmagorie prodigieuse des n
uages verts, tous ces aspects, qui auraient pu être un enc
hantement, n’étaient que désolation, parce qu’on les senta
it inutiles et trop continuellement pareils…

Et sur les berges du fleuve, le paysage ne variait pas ; m
ontagnes noires d’un côté, herbes rousses et fleurs rouges
de l’autre, jusqu’à l’infini.

– J’ai soif ! dit Paul. Si nous ne trouvons pas à nous dés
altérer, c’est la mort…

– Je le sais, dit Francisco.

Et le silence retomba…

Soudain, comme le fleuve décrivait une courbe brusque, les
monotones prairies disparurent, et les Terriens se virent
entre deux hautes falaises d’ardoise. Brillantes, elles r
0230éfléchissaient crûment la lumière. Et le fleuve encais
sé glissait tout d’une masse, sans un flot, sans un bruit.
..

– Si le courant qui a entraîné Lola sort de la montagne et
se joint à celui-ci, dit Paul, nous ne tarderons pas à le
rencontrer, car la courbe que nous décrivons va dans sa d
irection ; pourvu que lui-même ne se détourne pas d’un aut
re côté !…

Comme il finissait d’énoncer ces réflexions d’une justesse
fort problématique, Francisco lui serra la main et murmur
a :

– Les Mercuriens !

Là-bas, à deux cents mètres en aval, un renfoncement se cr
eusait dans la falaise, formant une plage où gesticulaient
une centaine de Mercuriens.

0231– Ne les frappons que s’ils nous attaquent, dit Paul.

– Oui, Se-or.

Déjà, les deux Terriens arrivaient devant la plage. Ils re
marquèrent que tout au fond, un large trou se creusait dan
s la montagne, sans doute une galerie nouvelle…

– Gardons le milieu du courant.

– Oui…

Ils passèrent rapidement devant les Mercuriens. Ils s’atte
ndaient à voir les monopèdes sauter sur le fleuve pour les
rejoindre. Mais les monstres noirs à l’oeil rouge se cont
entèrent d’agiter leurs trompes répugnantes, leurs bras à
griffes, et de remplir l’air d’un vacarme de sifflements.

0232Aussitôt après la petite plage, le fleuve eut un coude
brusque, comme s’il voulait revenir sur lui-même, et le p
lus effrayant spectacle s’offrit aux yeux des Terriens.

Des deux côtés du fleuve, la montagne s’écartait un peu, l
aissant des rives larges où s’élevaient par milliers de pe
tites pyramides d’ardoise. De toutes ces pyramides sortaie
nt des Mercuriens sautant et sifflant, qui se rangeaient t
out au bord du fleuve. Et cette immense ville, longue jusq
u’à perte de vue, était dans l’ombre ! Elle était dans l’o
mbre parce que la montagne, de chaque côté, s’élevait en s
urplombant de plus en plus, jusqu’à presque faire toucher,
à une prodigieuse hauteur, ces noires parois… Là-haut,
juste au-dessus du fleuve, c’était, entre les deux crêtes
des falaises prodigieuses, une étroite et longue bande de
lumière et de nuages verts…

Paul et Francisco eurent tout de suite une horrible sensat
0233ion d’étouffement, bien que la chaleur ambiante eût fo
rt diminué, ainsi que l’intensité lumineuse… Et le spect
acle les hypnotisait de ces deux montagnes effroyables sur
plombant leurs têtes, lorsqu’une bordée furieuse de siffle
ments les rappela heureusement à eux-mêmes…

L’innombrable foule des Mercuriens, rangée sur les rives,
sautait partout sur le fleuve… C’était comme une invasio
n de bêtes noires sur un chemin d’or… En avant, en arriè
re, les monopèdes s’élançaient, se pressaient, et leurs de
ux foules parties des rives se rapprochaient, se resserrai
ent. Elles devaient bientôt ne former qu’une multitude com
pacte au milieu de laquelle Paul et Francisco seraient pri
s.

– Cette fois, nous sommes perdus, mais ils sauront ce que
ma vie leur coûtera ! dit l’Espagnol en levant sa massue.

– Francisco ! il ne faut pas combattre, il faut nous sauve
0234r ! cria Paul. Pensez à Lola…

– Nous sauver ! Comment ? Par où ?… Nous n’avons qu’à mo
urir… et à beaucoup tuer auparavant !…

– Non, non ! Francisco ! Obéis-moi !…

– Je veux bien, répondit l’Espagnol avec calme… mais com
mandez…

Et, comme les premiers rangs des Mercuriens n’étaient qu’à
quelques pas, il fit avec son pieu un large moulinet qui
arrêta net les agresseurs.

Paul l’imita.

Les moulinets continus tenaient en respect les monopèdes.
Mais il était évident que cela ne pouvait durer, car si le
s premiers rangs hésitaient devant le danger, la foule qui
se pressait en arrière avançait, poussait, et bientôt tou
0235te la multitude s’élancerait en un irrésistible mouvem
ent.

– Francisco, dit Paul, sans ralentir ses moulinets, regard
e la montagne, à droite…

– Eh bien !

– Tu vois cette gorge qui s’ouvre là, dans la falaise…

– Oui.

– Elle conduit en haut…

– Et après ?

– Eh bien ! je crois qu’en un seul bond nous serons sur la
rive… Ces monstres ne s’attendent pas à cela… Sautons
… Nous avons une chance…

0236– Laquelle ?

– Retomber sur le sol et non sur les têtes des Mercuriens.
.. Justement, là, sur la rive, la foule est clairsemée…
Un nouvel élan nous mènera devant la gorge… Ils nous pou
rsuivront, mais nous courons plus vite qu’eux…

– Dieu nous garde !… Sautons !…

– Attention… Tu es prêt ?

– Oui.

– Hop !…

Et, concentrant toutes leurs forces dans leurs jarrets, le
s deux hommes bondirent… Ils passèrent par-dessus la fou
le grouillante qui avait envahi le fleuve et allèrent tomb
er entre deux pyramides, au milieu d’un groupe de Mercurie
ns qui s’étaient instinctivement écartés.
0237
– Hop ! fit Paul.

– Hop ! répéta Francisco.

Et de nouveau, ils sautèrent…

La vallée sonore retentissait d’horribles sifflements. Ave
c une furieuse ardeur, toute l’immense foule des monopèdes
s’était jetée à la chasse des fugitifs.

– Décidément, ils n’ont pas d’armes, dit Francisco en pren
ant élan pour un nouveau bond.

– Non, heureusement.

Avec une avance de plus de cent mètres sur les premiers po
ursuivants, les Terriens se trouvaient devant l’entrée de
la gorge. Elle se creusait dans la vertigineuse falaise ;
elle montait, en pente raide, mais praticable.
0238
– Nous leur échapperons ! dit Francisco.

– Oui, mais Lola !

– Hélas ! Dieu seul sait où elle est maintenant…

– Et si elle est encore vivante !…

Paul refoula les larmes de désespoir qui gonflaient ses ye
ux, et, le premier, il s’élança dans la gorge.

Pendant qu’ils bondissaient sans arrêt, les deux hommes en
tendaient la foule des Mercuriens les poursuivre. Mais ils
la distançaient de plus en plus. Le bruit des sifflements
s’affaiblissait, puis il ne fut qu’un vague murmure, et e
nfin on ne l’entendit plus.

A ce moment, Paul et Francisco étaient arrivés à l’extrémi
té de la gorge, qui débouchait brusquement sur un immense
0239plateau d’ardoise. Le Français avisa une masse surplom
bante, sous laquelle il y avait un peu d’ombre.

– Reposons-nous là, dit Paul. Je n’en puis plus…

– Le fait est qu’un pareil exercice, dans une telle chaleu
r !…

– Oh ! que j’ai soif ! que j’ai soif !

Et, suffoquant, leur corps desséché, sans une goutte de su
eur, Paul et Francisco se couchèrent dans l’ombre…

Devant eux le plateau noir s’étendait, très loin, jusqu’à
une seconde chaîne de montagnes très hautes aux flancs des
quelles s’accrochaient et se déchiraient les éternels nuag
es verts.

– Quelle terre de désolation ! murmura Paul.

0240– Ils viennent ! souffla Francisco. Ecoutez !

Comme sortant des entrailles de la montagne, des sifflemen
ts et des bruits d’éboulis arrivaient jusqu’à eux.

– Fuyons encore ! dit Paul en se levant.

– Où ?

– Vers ces montagnes, là-bas…

Et, malgré leur horrible lassitude, dans leur volonté de s
e sauver pour retrouver Lola, les deux malheureux se remir
ent à courir en bondissant. Soudain, Francisco s’écria :

– Se-or !

– Quoi donc ?

– Voyez là-bas, à gauche. Que je sois manchot si ce n’est
0241pas de la pluie qui tombe sur la montagne.

A ce mot de pluie, et sans penser que, sur cette étrange p
lanète, les produits liquides du ciel pouvaient bien n’êtr
e pas de l’eau, Paul sentit un sang nouveau et plus fort c
irculer dans ses membres.

– Mais oui ! mais oui ! fit-il avec joie, ce doit être de
la pluie…

Il y avait, en effet, dans le lointain, comme un rideau de
brume à peine transparent : brume plus épaisse que les lo
intains pluvieux ne le sont sur la terre, et légèrement te
intée de vert… Mais ce pouvait être de la pluie, de l’ea
u !…

– Vite ! vite ! courons là-bas !…

Une frénésie les emportait. Ils bondissaient comme des bal
lons gonflés de gaz et qui trouveraient une nouvelle légèr
0242eté à chaque atterrissage rapide. Tout à coup, ils sen
tirent une indiscutable fraîcheur.

– Se-or, Se-or ! c’est de l’eau !

Et Francisco montrait à Paul le dos de sa grosse main brun
ie : une large goutte d’eau venait de s’y écraser. Presque
aussitôt, ils furent sous l’averse. Elle tombait d’un nua
ge énorme, d’un vert foncé, aux profondeurs noirâtres. Vol
uptueusement, sans autre pensée que d’aspirer le vivifiant
liquide, ils s’étendirent sur le dos, la bouche ouverte,
recevant par tout le corps les gouttes de pluie, grosses c
omme des oeufs de pigeon, et qui faisaient sur le sol un b
ruit crépitant. Et ils buvaient, lentement, mais sans s’in
terrompre. Et ils sentaient, avec un indicible bonheur, l’
eau mouiller leur peau brûlée, s’insinuer par tous leurs p
ores ouverts…

– Ah ! ah ! gémissait Paul.

0243Et il se grisait dans la formidable ondée. Leur soif f
ut enfin apaisée. Ils se redressèrent.

– Francisco, dit Paul avec animation, il faut recueillir d
e cette eau qui tombe ! Il faut en garder !

– Mais comment ?

– Ta gourde ?

Elle était suspendue à la ceinture de l’Espagnol ; il la d
étacha, l’ouvrit, et, la présentant à Paul :

– Buvez, il reste encore deux gorgées de cognac, une pour
chacun.

Quand la gourde fut vide, il la tint droite dans ses deux
mains, goulot en l’air. Elle ne tarda pas à être remplie,
car, hélas ! elle était petite.

0244Et presque aussitôt, le nuage pluvieux passait, emport
é par le vent des hauteurs.

Immédiatement, l’implacable lumière et la chaleur remplacè
rent la fraîcheur et l’ombre.

– Se-or ! Voyez ! voyez là !…

De son bras tendu, Francisco montrait dans l’ardoise une p
etite excavation où de l’eau était demeurée… les deux ho
mmes virent cette eau se corrompre en une minute, devenir
trouble, puis jaunâtre, puis d’un jaune d’or ; elle eut de
ux bizarres bouillonnements et aussitôt elle se figea, com
me de l’or fondu dans une cuvette. Paul la toucha du doigt
: elle était résistante et tiède…

– Vite ! vite ! s’écria-t-il, regarde dans la gourde !

Francisco la déboucha, et ils plongèrent leurs yeux dans l
e goulot. Le petit rond liquide avait bien l’apparence de
0245l’eau. Il la garda pendant les trois minutes durant le
squelles les deux hommes l’observèrent. Mais, ensuite, la
surface de l’eau blêmit un peu…

– Rebouche-la ! rebouche-la vite !…

Francisco enfonça le bouchon.

– Je comprends maintenant, fit Paul. L’eau tombée sur le s
ol se combine avec quelque élément à nous inconnu et se tr
ansforme en cette matière jaune, mi-liquide, mi-solide, qu
i constitue les cours d’eau de la planète. La chaleur et l
‘air doivent aussi avoir leur influence dans cette combina
ison chimique, puisque l’eau de la gourde a commencé à se
transformer après trois minutes de contact direct avec l’a
ir du dehors. Mais parce que cette transformation a été in
comparablement moins rapide que celle de l’eau demeurée su
r le sol, je pense que nous pourrons conserver quelque tem
ps intacte notre petite provision… Et maintenant…

0246Mais il fut interrompu par Francisco, qui saisit son é
pieu, se leva d’un saut et cria :

– Se-or, les voilà encore ! Ils nous poursuivent !

Là-bas, très loin, dans la direction de la gorge qui monta
it de la vallée du Fleuve d’Or, apparaissait une masse som
bre, mouvante, et qui se rapprochait rapidement.

– Fuyons ! dit Paul.

Et les deux hommes, traqués comme des bêtes, mais forts ma
intenant et animés de quelque confiance en l’avenir, recom
mencèrent leur fuite bondissante vers les hautes montagnes
encore lointaines…

CHAPITRE III

QUI REVELE DE STUPEFIANTS PHENOMENES
Ils couraient et bondissaient depuis près d’une heure, lor
0247sque Paul de Civrac jeta un grand cri et roula sur le
sol. Francisco, qui s’était déjà élancé dans un nouveau sa
ut, fit volte-face et, se penchant au-dessus de son compag
non, qui, avec des efforts, essayait de se relever :

– Qu’est-ce que c’est donc, se-or ; vous êtes blessé ?…

Paul étouffa un gémissement de douleur.

– Mon pied droit a porté sur une arête rocheuse… Je me s
uis peut-être foulé la cheville… -te-moi ma botte, Franc
isco…

Mis à nu, le pied parut seulement un peu tuméfié, à son bo
rd extérieur, sous la cheville. Dans ses larges mains, Fra
ncisco le frictionna.

– Ce ne sera rien… un simple froissement des nerfs, sans
doute…
0248
– Oui, je l’espère fit Paul. La douleur est déjà moins aig
uë… Mais pourrai-je marcher ?…

Soutenu par Francisco, il se leva sur son pied gauche ; ma
is quand il voulut reposer aussi son pied droit, une intol
érable douleur lui arracha un gémissement…

– Il faut vous reposer, dit Francisco. Appuyez-vous sur mo
i et sautillez jusqu’à cette excavation, là-bas… Nous se
rons à l’ombre…

Il leur fallut cinq minutes pour faire les cent mètres qui
les séparaient du refuge indiqué par Francisco, tandis qu
e, sans l’accident, ils auraient franchi cette distance en
deux bonds de quatre secondes.

Une fois qu’il eut fait étendre dans l’ombre son compagnon
, Francisco humecta de salive la paume de ses mains et pro
céda patiemment à un vigoureux massage.
0249
Puis il s’assit près du blessé et dit :

– Dormez !… Les Mercuriens, s’ils nous poursuivent encor
e, ne seront pas ici avant une bonne demi-heure. Vous sere
z, je pense, en état de marcher, sinon de courir… Nous s
ommes au pied de la montagne. Comme vous le voyez, elle n’
est pas abrupte et nous l’escaladerons facilement… Et, u
ne fois là-haut, j’espère que nous aurons lassé l’acharnem
ent de ces sales monstres noirs… En tout cas, comme nous
serons sur l’autre versant, hors de leur vue, nous pourro
ns nous cacher dans quelque, caverne et les dépister… Do
rmez, je veille !… Donnez-moi la montre…

Les aiguilles marquaient quatre heures un quart. Il y avai
t donc près de cinq heures que les deux hommes marchaient
et couraient depuis qu’ils avaient fabriqué leurs massues
dans le petit bois de la prairie de fleurs rouges…

Paul s’endormit aussitôt d’un sommeil lourd, peuplé de cau
0250chemars, où Lola et les monopèdes, avec Bild, Brad et
la Roue Fulgurante, passaient en tourbillons confus.

Et Francisco veillait. A quatre heures et demie, il entend
it dans le grand silence une lointaine rumeur ténue. Dix m
inutes après, il vit, très loin, se mouvoir la foule, très
minuscule à cette distance, des Mercuriens… Comme le pl
ateau sur lequel couraient les monopèdes s’élevait en pent
e douce vers la montagne au pied de laquelle se trouvaient
les fugitifs, Francisco dominait de haut toute l’étendue.

« Hé ! hé ! fit-il, ils commencent à se lasser, les sales
monstres ! Ils sont bien moins nombreux… laissons-les ve
nir… A cinq heures, je réveillerai ce pauvre jeune homme
… Pourvu que Lola ne soit pas morte ! Ah ! si jamais je
dois renoncer à la retrouver, je vais à la ville qui est d
ans la vallée et je fais un massacre de tout, tant qu’il m
e restera un souffle de vie… »

0251L’Espagnol continua de monologuer jusqu’à ce que les a
iguilles du chronomètre indiquassent cinq heures.

La foule des monopèdes était encore loin.

– Se-or ! appela Francisco, en mettant sa main sur l’épaul
e de Paul. Se-or !…

– Ah ! Qui ?… Lola !

« Pauvre jeune homme ! pensa Francisco. Il aime la Se-orit
a et il en rêve ! Hélas ! la retrouverons-nous jamais ?…
»

Il hocha la tête et, tout haut :

– C’est moi, Se-or… les sales bêtes arrivent. Il faut pa
rtir…

Paul leva vivement la tête.
0252
– Allons ! fit-il, clignant des yeux pour les réhabituer à
l’intense clarté…

Mais l’état de son pied n’était guère amélioré. La tumeur
avait grossi, noire maintenant et très douloureuse au touc
her.

– C’est plus qu’un nerf froissé, dit Paul. Jamais je ne po
urrai remettre ma botte…

Sans répondre, Francisco suspendit à sa ceinture la botte
inutile, arracha les derniers lambeaux de sa chemise et en
entoura soigneusement le pied blessé.

– Là, et maintenant, levez-vous. Appuyé sur moi d’un côté,
de l’autre sur votre épieu, vous pourrez marcher tout au
moins aussi vite que les Mercuriens… Il nous suffira de
garder l’avance que nous avons…

0253Paul se leva sans trop de peine et, se tenant d’une ma
in à l’épaule de Francisco, de l’autre serrant bien son ép
ieu, il se mit à sautiller sur un pied. Il eut vite saisi
le rythme nécessaire des mouvements, et les deux hommes av
ancèrent avec assez de rapidité.

La montagne était abrupte, mais ravinée. Par celui des rav
ins qui leur parut le moins difficile, les fugitifs commen
cèrent la pénible ascension. De temps en temps ils se reto
urnaient et regardaient, au-dessous d’eux, la foule couran
te des Mercuriens.

– Ils gagnent sur nous !

– Hélas ! oui, gémit Paul, et mon pied me fait souffrir…
Bientôt je ne pourrai plus marcher !… Lola ! Qu’est dev
enue Lola ?…

– Encore un peu de courage, Se-or… Nous arrivons !

0254Paul se raidit contre la fatigue et la douleur, et il
s’efforça d’aller plus vite. Ce fut en vain. Les Mercurien
s augmentaient sans cesse leur avance. Les deux fugitifs l
es voyaient s’engouffrer en désordre dans le ravin ; leurs
horribles sifflements déchiraient l’air.

– Courage ! courage ! répétait Francisco.

Déjà, entre deux hautes falaises à pic, la gorge s’arrêtai
t brusquement, pour dévaler sans doute sur l’autre versant
de la montagne.

– Encore cinq minutes de marche ! dit-il, encore cinq minu
tes, Se-or !

Mais, vaincu, Paul se laissa tomber. Il tendit à son compa
gnon une main défaillante et, d’une voix faible :

– Francisco, sauve-toi, pour Lola… Tu la retrouveras et
tu lui diras qu’en mourant ma dernière pensée a été pour e
0255lle… Va… Ils vont me prendre et me tuer, mais tu p
eux te sauver… Hâte-toi… Tu diras à Lola que je l’aime
et que j’aurais donné ma vie pour la… Mais va ! Va !…

– Par le San Cristo ! s’écria Francisco, vous perdez l’esp
rit, Se-or !… Vous laisser là !… Et que dirait la Se-o
rita, quand je la retrouverai, si je lui apprenais que je
vous ai abandonné à la cruauté de ces sales petites bêtes
!…

– Tu diras que je t’ai ordonné de me laisser… Obéis… P
ars !…

Mais terrassé par la douleur et les fatigues physiques, pa
r les tortures morales qu’il endurait depuis tant d’heures
, Paul de Civrac allait s’évanouir, lorsque Francisco, déb
ouchant sa gourde, lui fit boire une grande gorgée d’eau q
ue le rhum avait légèrement aromatisée. Puis, grommelant u
ne invocation à son protecteur ordinaire, le « santissimo
0256» Jacques de Compostelle, il empoigna Paul, le souleva
, le chargea sur ses épaules, et, sans écouter les ordres
du jeune homme, il se mit à courir.

Il lui fallut à peine plus de cinq minutes pour arriver au
point où la gorge, cessant de monter, se frayait un passa
ge entre les hautes falaises et descendait en pente raide.

Accélérant son allure, adroit et léger comme un izard, Fra
ncisco se mit à dévaler le sentier abrupt et rocheux.

Il en suivit les nombreux méandres, l’oeil vigilant pour é
viter les roches éboulées, l’oreille ouverte aux bruits de
la montagne… Mais les sifflements des monopèdes ne s’en
tendaient plus et, soudain, la gorge déboucha sur un étroi
t plateau.

0257Et le spectacle brusquement apparu fut si prodigieux,
si inconcevable, que Francisco s’arrêta net, en murmurant
:

– Demonios ! Quel est ce nouveau pays d’enfer ?…

Il n’entendait pas la voix de Paul qui lui ordonnait de le
déposer à terre. A pas lents, il avait repris sa marche e
t se dirigeait vers l’extrémité de la plate-forme rocheuse
… Arrivé presque au bord du précipice, il s’arrêta à nou
veau ; alors seulement il entendit Paul. Francisco assit d
oucement le blessé sur la roche et, embrassant d’un grand
geste l’immensité, il dit simplement :

– Regardez, Se-or !

Paul, les yeux grands ouverts, n’eut pas la force de parle
r, tant le spectacle était impressionnant et terrible.

La plate-forme sur laquelle ils se trouvaient était dans u
0258ne sorte de crépuscule verdâtre, qui commençait juste
à l’orée du ravin, lequel, lui, étincelait de l’éblouissan
te clarté mercurienne.

Un vide énorme se creusait à pic au delà de la plate-forme
… Et le fond de ce précipice était une plaine qui s’en a
llait, se perdait dans l’inconnu… Mais l’étrangeté du sp
ectacle consistait surtout en ceci : le précipice, bien qu
‘à ciel ouvert, était sombre et crépusculaire ; plus sombr
e et crépusculaire était la plaine, qui, soudain, sombrait
dans la nuit, dans une nuit immobile et fascinante, et ce
pendant trouée de myriades d’étoiles. De cette immensité m
ystérieusement ténébreuse venait un vent glacé, un vent de
nuit et d’hiver.

Paul frissonnait, autant d’horreur que de froid…

– Francisco, je ne me trompais pas… balbutia-t-il… nou
s sommes bien sur la planète Mercure… Voici, à nos pieds
mêmes, puis au fond du précipice, la zone crépusculaire q
0259ui s’étend jusqu’à l’hémisphère d’éternelle nuit…

Et, levant la tête, il vit que les nuages, verts et lumine
ux derrière lui, s’assombrissaient en passant sur sa tête,
tombaient plus bas dans l’atmosphère et allaient se perdr
e, noirs monstres apocalyptiques, dans la région des ténèb
res, des glaces éternelles et des épouvantements sans nom.
.. Et là, ils se figeaient en une ligne épaisse au delà de
laquelle apparaissait la profondeur de l’infini nocturne
fourmillant d’étoiles innombrables…

Francisco s’était assis auprès de Paul, et les deux hommes
, les yeux avidement fixés devant eux, grelottaient et cla
quaient des dents. La chaleur et l’animation de leur cours
e les abandonnaient peu à peu ; la lumière verte ne les ré
chauffait plus. Sur le versant d’où ils venaient, c’était,
à l’abri des vents glacés, une température plus torride q
ue celle des régions équatoriales terrestres ; ici, face à
la région que le soleil ne regardait jamais, c’était, dan
s l’extrême bande de lumière, une température plus glacial
0260e que celle des pôles…

Comme il arrive dans les fortes commotions morales, la dou
leur physique de son pied blessé n’affectait plus Paul de
Civrac… Peu à peu, son énergie et sa présence d’esprit o
rdinaires chassèrent sa faiblesse et le désarroi qu’avait
causé l’impuissance d’échapper aux monopèdes.

Il mit la main sur le bras de Francisco et dit :

– Qu’allons-nous faire ?

Comme s’il se réveillait d’un cauchemar, l’Espagnol regard
a le jeune homme avec égarement.

– Qu’allons-nous faire ? répéta Paul. Derrière nous, ce so
nt les Mercuriens, la captivité, peut-être la mort, mais c
‘est aussi la lumière, la chaleur, la nourriture, l’espoir
de retrouver Lola. Devant nous, c’est le désert absolu, l
es ténèbres éternelles, les neiges et les glaces, la mort
0261certaine… Qu’allons-nous faire ?…

Francisco balbutia :

– Se-or, je ne…

Une horrible bordée de sifflements lui coupa la parole.

Les deux hommes se retournèrent, et ils virent la multitud
e des Mercuriens massée à l’orée de la gorge, escaladant l
a falaise, et tous les monopèdes grouillants sifflaient et
s’agitaient, pressés dans l’étroit couloir ou accrochés à
quelque arête du roc. Mais tous étaient en pleine lumière
ou dans l’ombre de la falaise, et aucun ne s’avançait sur
la plate-forme crépusculaire…

Muets, les deux Terriens regardaient leurs ennemis et se d
emandaient la raison de leur arrêt subit, de l’interruptio
n d’une si longue poursuite, alors qu’il suffisait à cent
monopèdes de faire dix bonds pour capturer enfin leur proi
0262e…

Les Mercuriens n’avançaient pas. Ils s’agitaient, sifflaie
nt, gesticulaient ; mais quand, poussé par ceux qui étaien
t derrière, l’un d’eux mettait le pied malgré lui sur le p
lateau sombre, aussitôt il bondissait en reculant, et c’ét
ait un vacarme de sifflements aigus, de gestes fous des tr
ompes et des bras. Les yeux rouges des monstres semblaient
agrandis et comme tout écarquillés de terreur. Que voyaie
nt-ils donc d’extraordinaire ?

– Francisco, je comprends ! dit Paul avec un élan de vague
espoir. Je comprends !… Les Mercuriens redoutent la zon
e non éclairée de leur planète… Sans doute est-elle, pou
r eux plus encore que pour nous, la région du danger et de
la mort… Vois, ils sifflent après nous, ils nous menace
nt de leur bras furieux, mais ils n’avancent pas, quand il
leur serait maintenant si facile de s’emparer de nous…
Francisco, nous sommes ici hors de danger…

0263– Du danger d’être pris et de voir notre sang sucé par
ces vampires, oui, sans doute ! dit l’Espagnol avec calme
… Mais pour peu qu’ils restent là, à nous menacer et à n
ous bloquer, nous mourrons de faim et de froid… Regardez
mes lèvres, Se-or, je suis sûr qu’elles sont bleues, comm
e je vois les vôtres… Et nous grelottons tous les deux..
. Coûte que coûte, il nous faut retourner à la lumière et
à la chaleur…

– Oui, il le faut… Pour Lola surtout !…

Et les deux hommes cherchèrent par quel moyen se sauver…
Après de longues minutes de réflexion, pendant lesquelles
les monopèdes eux-mêmes cessèrent de siffler, Paul murmur
a :

– Je ne trouve rien.

– Moi non plus.

0264La situation, cette fois, leur parut à tous deux absol
ument désespérée.

A trente pas d’eux, dans la gorge et sur les rebords des r
ochers noirs, tous les monopèdes s’étaient assis comme s’a
ssoient les Mercuriens, c’est-à-dire le genou plié et le b
as de leur dos reposant contre la griffe d’arrière de leur
pied.

– Ils font le blocus, dit Francisco.

– Ils attendent que nous nous rendions, car même si nous s
uccombons au froid et à la faim, sans bouger, certainement
ils ne viendront pas nous chercher ici… Il est évident
que le crépuscule relatif qui règne sur le plateau leur ca
use une insurmontable terreur…

– Après tout, nous pourrions nous rendre, dit Francisco…
Ces sales bêtes sont relativement intelligentes. Elles vo
us ont compris, dans la grotte, quand vous avez expliqué a
0265ux deux chefs, par gestes, que nous avions faim… Vou
s pourriez essayer de leur faire entendre que nous ne fero
ns aucun mal à personne, si personne ne nous touche…

– C’est difficile à exprimer par gestes…

– Essayez toujours, Se-or… C’est le seul moyen que nous
ayons, en somme, de nous sauver et de retrouver Lola… Vo
tre pied vous fait toujours mal ?

– Beaucoup moins… la période d’inflammation est passée,
je crois que je pourrai toucher le sol…

Paul se leva, essaya son pied endolori. Chaque fois que so
n talon touchait, il ressentait une douleur sourde, mais e
nfin il pouvait marcher en s’appuyant sur son épieu.

– Eh bien ! je vais essayer de leur parler, dit-il.

Francisco se leva, aussi.
0266
Machinalement, les deux hommes se tournèrent vers l’immens
ité des espaces ténébreux, et un cri s’étrangla dans leur
gorge, tandis qu’un vacarme de sifflements ébranlait les é
chos de l’air et que tous les Mercuriens, tumultueux, se l
evaient en masse…

Là-bas, à droite, dans les ténèbres éternelles, une lueur
fulgurante venait d’apparaître soudain, et, comme jailliss
ant d’un prodigieux phare invisible, elle avançait en larg
e projection électrique tournante, exactement vers la plat
e-forme crépusculaire.

CHAPITRE IV

O- BILD ET BRAD SIGNALENT PRODIGIEUSEMENT LEUR EXISTENCE
Stupéfaits, Paul et Francisco virent la projection s’appro
cher de la plateforme, l’atteindre, l’inonder de lumière ;
ils en furent éblouis ; mais déjà elle passait, jetant la
panique dans la foule des monopèdes, qui, pourtant, ne la
0267 perçurent pas sur eux-mêmes, puisqu’ils étaient en pl
eine clarté Mercurienne…

Elle passa, la projection, quitta le plateau, continua sa
marche vers la gauche… Très loin elle s’immobilisa une m
inute, puis elle revint vers le plateau, plus lentement, m
ontant et descendant, reculant, puis avançant de nouveau.
Paul et Francisco la suivaient anxieusement des yeux, et i
ls pensaient aux projecteurs d’un cuirassé terrestre fouil
lant une rade, la nuit… Un espoir insensé faisait battre
leur coeur.

– Qu’est-ce que ça peut être, Se-or ? murmura Francisco…

– Je ne sais pas… Un phénomène naturel ?… Et pourtant,
cela m’a l’air d’être manoeuvré par une intelligence… M
on Dieu ! Mon Dieu !…

Cependant, la projection revenait… Elle touchait le bord
0268 du plateau… Elle glissa sur la surface unie du roc
crépusculaire… Et quand elle eut enveloppé de sa large c
larté les deux hommes immobiles, elle s’arrêta…

Avec une surprise intense, Paul et Francisco virent ce ray
on prodigieux, qui venait des lointaines ténèbres mystérie
uses, ils virent ce rayon s’amincir jusqu’à n’avoir plus,
immédiatement devant eux, qu’un diamètre de un mètre cinqu
ante environ. Et ce rayon, s’abaissant, modifia sa forme e
t dessina presque aussitôt à leurs pieds, sur l’ardoise no
ire du plateau, un losange allongé de lumière blanche…

Et de leurs yeux hypnotisés, ils regardaient ce losange lu
mineux, lorsqu’ils poussèrent ensemble un cri rauque :

– Francisco !…

– Se-or !…

– Ne suis-je pas fou ?… Est-ce que je vois ?… balbutia
0269it Paul.

– Et moi ?… Oui… je vois… des lettres…

– Des lettres, Francisco ! Des lettres noires sur ce losan
ge de lumière… Et ça forme des mots… des mots…

– Oui, oui, Se-or… Et voyez… d’autres, d’autres encore
!…

– Le losange s’élargit… Encore d’autres lettres… d’aut
res mots.

Fascinés, les deux hommes s’étaient agenouillés devant le
losange merveilleux… Et ils attendaient, le coeur battan
t, les mains tremblantes. Leurs regards affolés ne pouvaie
nt se fixer normalement sur un seul point de la figure géo
métrique… Ils sautaient d’un mot à l’autre. Soudain, le
losange, qui s’agrandissait sans cesse, fut immobilisé et,
au bas des lignes de mots noirs qui se détachaient sur la
0270 clarté, quatre lettres sombres se dessinèrent d’un co
up :

– Bild ! s’écria Paul. Quatre autres lettres aussitôt.

– Brad ! hurla Francisco.

Et les deux hommes, en un accès de joie délirante, tombère
nt aux bras l’un de l’autre, s’embrassèrent, en riant et e
n pleurant, tandis que la foule des Mercuriens, immobile e
t massée à l’entrée de la gorge, considérait le spectacle
de ses milliers d’yeux rouges sans expression.

Quand Paul et Francisco eurent donné libre cours à leur jo
ie désordonnée, la raison leur revint, et Paul dit :

– Nous sommes fous, Francisco, il faut lire…

– Lisez, Se-or… moi, je ne peux pas, tout danse devant m
es yeux…
0271
Et Paul, penché en avant, lut à haute voix le prodigieux m
essage qui se détachait en noir sur le fond blanc du losan
ge lumineux :

« Sommes dans planète Vénus, où Roue Fulgurante et Saturni
ens ont été détruits. Intelligence prodigieuse des Vénusie
ns. Perfectionnement divin de leur science. Vous ont décou
verts, avec leurs télescopes, dès qu’avez été dans l’hémis
phère de nuit mercurienne. Nous vous envoyons, par un de l
eurs étonnants projecteurs de lumière solaire, ce message.
Ne savons pas encore comment vous rejoindre, les Vénusien
s ne pouvant pas sortir pour le moment de l’atmosphère de
leur planète. Mais dans quarante-huit heures terrestres, n
ous pourrons envoyer messages à la Terre. Une autre projec
tion est en route et va vous arriver trente-cinq minutes a
près l’apparition de celle-ci.

« Bild et Brad. »

0272Paul achevait à peine de lire quand, brusquement, tout
s’effaça devant ses yeux. La lumière disparut et il ne vi
t plus que l’uniforme roche noire.

– Francisco !… s’écria-t-il, angoissé… Je ne vois plus
rien !… Avons-nous rêvé ?…

– Mais, Se-or, les trente-cinq minutes doivent être passée
s… Juste ! voici la seconde projection…

En effet, un éclair jaillit des ténèbres lointaines et, su
r la roche, un autre losange lumineux s’épanouit et, dans
celui-ci, des lettres et des mots s’inscrivirent en noir..
.

Et Paul et Francisco lurent ensemble :

« Nous enverrons des messages à la Terre ; de notre côté,
nous avons l’espoir d’aller vous arracher bientôt à l’inho
spitalière surface de Mercure, car trente savants vénusien
0273s travaillent à résoudre le problème de nous envoyer j
usqu’à vous. Il ne leur reste à vaincre qu’une petite diff
iculté provenant de notre pesanteur. Comme nous voyons tou
t ce qui se passe autour de vous, nous comprenons que le p
lus grand danger pour vous est de mourir de faim. Vous n’a
vez d’autre alternative que celle-ci : ou mourir, ou vous
nourrir des monopèdes mêmes qui vous bloquent. N’hésitez p
as, et brûlez, pour vous réchauffer, les Mercuriens morts.
Il vous faut vivre jusqu’à ce que nous puissions aller vo
us sauver ! Mais où est Lola Mendès ? Prisonnière ou morte
? Attendez une troisième projection. »

Cinq minutes seulement s’écoulèrent avant que la deuxième
projection s’évanouît. Et presque aussitôt la troisième pa
rut.

Plus calmes maintenant, et résolus à tout pour conserver l
eurs forces, leur vie et retrouver Lola, Paul et Francisco
lurent ensemble le message noir sur le losange de lumière
:
0274
« Ce troisième message sera le dernier de cette première s
érie. Nous ne pourrons vous en envoyer d’autres que dans q
uatre-vingt-seize heures, quand les Vénusiens auront fait
de nouveau provision de radiation solaire suffisante… Po
ur rester toujours en face de vous, nous sommes sur un app
areil vénusien qui demeure immobile au-dessus du globe, Vé
nus tournant dans l’espace… Nous ne le quitterons que po
ur envoyer un message à la Terre. Ne perdez pas de vue, to
ut au moins, le plateau où vous êtes… car si vous retour
nez dans la zone éclairée de Mercure, nous ne vous verrons
plus… Tuez des Mercuriens !… Mais Lola Mendès ? Où es
t-elle ?… Nous nous refusons à la croire morte… Courag
e ! Courage ! Vivez et attendez-nous.

« BILD, Br. »

Mais tout à coup, la projection s’évanouit avant même que
le nom de Brad eût pu être écrit en entier.

0275Comme si ces losanges de lumière eussent réchauffé leu
r corps pendant qu’ils brillaient, les Terriens sentirent,
aussitôt que toute projection se fut évanouie, un froid m
ortel envahir leurs membres.

– Nous allons geler sur place ! s’écria Francisco. Donnons
-nous du mouvement ! Vite, aux Mercuriens !

Il saisit son épieu et bondit vers la foule, maintenant si
lencieuse, des monopèdes. A coups de massue, il brisa les
jambes et les bras d’une dizaine de monstres, – tandis que
les autres, avec des sifflements de panique, reculaient e
t s’écrasaient.

Paul avait marché lentement à la suite de Francisco ; il t
raîna deux monopèdes blessés derrière une arête de roc qui
, tout en étant dans la zone crépusculaire, faisait écran
contre le vent glacé venant des ténèbres éternelles. Franc
0276isco l’eut bientôt rejoint, traînant derrière lui les
dix autres Mercuriens qu’il avait agriffés ensemble.

Mais au moment d’obéir complètement aux féroces instructio
ns de Bild et de Brad, les deux hommes frémirent de dégoût
– et même de pitié… les Mercuriens étaient bien différe
nts des créatures humaines. Et pourtant, Paul et Francisco
sentaient qu’une intelligence vivait derrière cet oeil un
ique et dans ce crâne aplati – un peu de cette étincelle d
ivine qui établit la démarcation entre l’être dont le rais
onnement s’exprime par un langage, et l’animal, dont les i
nstincts ne se révèlent que par des actes…

– Francisco, dit Paul… avec d’autres symboles et sous un
autre nom, ils adorent peut-être le même idéal que nous,
ces Mercuriens.

– Ils sont bien sauvages ! dit Francisco.

– Qu’en savons-nous ? Ils nous considèrent comme des êtres
0277 malfaisants et dangereux, et, pourtant, notre plus gr
and désir serait de vivre en paix dans leurs villes…

– Se-or, c’est possible, mais je n’oublie pas qu’ils se dé
vorent entre eux et qu’ils se sont jetés sur la Se-orita s
ans la moindre provocation, pour…

Francisco eut un geste d’horreur et reprit :

– Je n’oublie pas non plus que nous n’avons pas d’autre al
ternative… ou boire le sang de ces cadavres et les brûle
r, ou mourir de faim et de froid… Nous morts, la Se-orit
a est à jamais perdue. Je n’hésite pas…

Et Francisco, brusquement, d’un léger coup de son épieu, c
reva l’oeil vitreux d’un des monopèdes étendus morts devan
t lui… Un liquide épais et blanc jaillit de la blessure.
L’Espagnol se baissa et, appliquant ses lèvres sur le tro
u ruisselant de sang mercurien, il but.

0278Paul de Civrac s’était détourné, des nausées lui soule
vaient le coeur. Mais il entendit la voix de Francisco qui
disait gravement :

– Se-or ! Nous avons reçu la vie pour que nous la conservi
ons jusqu’à ce qu’il lui plaise de nous quitter… S’il l’
avait fallu, nous serions morts voilà longtemps ! Pensez a
ux dangers extraordinaires que nous avons courus ! Nous de
vons maintenant sauver la Se-orita et retourner sur la Ter
re, pour laquelle nous avons été créés. Buvez, Se-or, à la
seule source de vie qui soit dans ce monde infernal…

Alors, Paul saisit son épieu, creva l’oeil d’un Mercurien
et se mit à boire le blanc liquide réconfortant… Malgré
son dégoût, beaucoup plus intellectuel que physique, il ne
perdait pas ses habitudes d’analyse. Et il remarquait, to
ut en buvant à longs traits, que le sang mercurien, très é
pais, avait une saveur sucrée et un parfum inconnu, mais a
gréable… Et c’était comme une régénérescence de tout son
corps, le retour merveilleusement rapide des forces…
0279
Pendant ce temps, Francisco avait fait flamber une allumet
te. Il l’approcha du cadavre maintenant vide de sang, et,
avec de légers crépitements, le corps brûlait, lentement,
donnant en fusées des flammes blanches d’où radiait une bi
enfaisante chaleur…

Aucun feu sur la Terre ne ressemblait à cet étrange feu…
Il y avait là matière à bien des réflexions. Mais ne souf
frant plus de la faim, l’esprit bouillonnant d’espoirs, le
coeur vibrant de résolutions encore imprécises, les deux
hommes, assis près du cadavre brûlant peu à peu, se réchau
ffaient avec volupté, sans plus de curiosité intellectuell
e, pour le moment, que s’ils avaient été devant une flambé
e de bois sec…

Ils pensaient à Lola, qu’un pressentiment tenace leur fais
ait croire en vie… (Ah ! ils la retrouveraient, puisqu’i
ls pouvaient braver la mort maintenant !) Ils pensaient à
Bild et à Brad, à la délivrance possible, probable, certai
0280ne, – et ils se réchauffaient, les yeux fixés sur les
flammes fusantes, mais les regards perdus en dedans d’eux-
mêmes.

Et bientôt une autre pensée, plus tyrannique encore que le
s précédentes, envahit l’esprit de Paul de Civrac.

D’où venait et pourquoi naissait ce souvenir inattendu ? P
ar quel phénomène de transmission des pensées Paul se rapp
ela-t-il tout à coup sa rencontre, à Calcutta, avec le mys
térieux Ahmed-bey ?…

Il revit le visage émacié de l’énigmatique savant ; il rée
ntendit les paroles hermétiques par lesquelles Ahmed-bey a
vait prédit son amour pour Lola Mendès.

– Francisco ! s’écria Paul.

– Se-or ?…

0281– Sais-tu à quoi je pense ?

– Mais, Se-or, ce doit être à notre chère Se-orita…

– Oui, dit Paul ; elle est, en effet, au fond de ma pensée
… Mais ce qui, en cet instant, préoccupe mon esprit, est
surtout l’idée du docteur Ahmed-bey, tu sais ? ce savant
merveilleux que j’ai connu à Calcutta…

Francisco regarda Civrac avec surprise, fit une moue mépri
sante, et, haussant irrévérencieusement les épaules, il pr
ésenta de nouveau ses mains à la flamme du monopède brûlan
t.

A vingt pas de là, juste à la limite de la zone crépuscula
ire, dans l’éblouissement de l’éternelle clarté verte vena
nt, à travers les nuages, de l’invisible soleil, la foule
des Mercuriens médusés considérait silencieusement ce phén
omène naturel que probablement elle ne connaissait pas : l
e feu.
0282
QUATRIEME PARTIE

LES -MES REINCARNEES
CHAPITRE PREMIER

O- L’ON RETROUVE UN PERSONNAGE PLUS ETONNANT QUE LA ROUE F
ULGURANTE ELLE-M-ME
La panique causée sur la Terre par les deux passages de la
Roue Fulgurante achevait à peine de se calmer, et les hom
mes reprenaient confiance en la tranquillité de leur ciel
astronomique, lorsqu’une nouvelle stupéfiante éclata comme
un coup de foudre, sinon aussi dangereux, tout au moins a
ussi bruyant et inattendu que le premier.

Ce fut le matin du onzième jour après l’apparition de la R
oue Fulgurante au-dessus de la Colombie et sa disparition
définitive. Les lecteurs de l’Universel, grand quotidien m
ondial rédigé en six langues et imprimé à la fois dans tou
tes les capitales du nouveau et de l’ancien monde, les qua
0283tre millions de lecteurs de l’Universel se trouvèrent,
en ouvrant leur journal, devant une première page sensati
onnelle. La manchette, énorme, en occupait le quart ; elle
était ainsi conçue :

UN MESSAGE EN PROJECTION

DE LA PLANETE VENUS.

Suivaient, en grosses lettres, les lignes ci-après :

« Cette nuit, à onze heures trente-quatre, M. Constant Bru
larion, directeur de l’Observatoire astronomique du bois d
e Verrières, a vu sur l’étendue plate d’un champ inculte s
e détacher une projection lumineuse circulaire.

« Depuis quelques nuits, M. Brularion, qui observait la pl
anète Vénus, avait remarqué avec étonnement qu’un rayon lu
mineux projeté de la planète, et, plus intense que sa clar
té ordinaire, se rapprochait de la Terre avec rapidité.
0284
« Et cette nuit, à onze heures trente-quatre minutes, l’ex
trémité de ce rayon prodigieux a frappé la Terre sur le ch
amp dont il est parlé plus haut.

« Stupéfait du phénomène, M. Constant Brularion sortit de
son observatoire, et, arrivé devant le cercle lumineux, il
constata que des caractères d’alphabet, un peu flous, mai
s très lisibles, se détachaient en noir sur la surface écl
airée, qui mesurait quatre mètres de diamètre.

« Aidé de trois de ses confrères, le savant astronome prit
plusieurs photographies de la projection.

« M. Brularion, qui est, comme nos lecteurs le savent, not
re rédacteur astronomique, a communiqué aussitôt une photo
graphie à notre directeur parisien, qui l’a immédiatement
télégraphiée et câblée à nos directeurs du monde entier. E
n voici le fac-similé exact ; nos lecteurs compléteront fa
cilement ce texte par les mots d’importance secondaire qui
0285 manquent.

« Nul doute ne peut subsister : c’est là un message de la
planète Vénus.

« On voit combien un tel événement, que nous enregistrons
avec émotion, est gros de conséquences. Il justifie d’une
manière éclatante les théories de M. C. Brularion sur la p
luralité des mondes habités.

« Nos lecteurs trouveront demain, à cette même place, un a
rticle de notre génial collaborateur, au sujet du message.

« Nous tenons enfin à faire remarquer que, seul, l’Univers
el fait connaître aujourd’hui à la Terre le prodigieux évé
nement. »

Et ces lignes encadraient jusqu’au bas de la page le fac-s
imilé de la projection.
0286
Le voici :

« Quatre hommes et une femme, enlevés Barcelone et Bogota
par Roue Fulgurante, jetés sur planète Mercure. Deux souss
ignés, repris par Roue, maintenant dans planète Vénus, env
oient message sur Terre, par merveilleux appareil emmagasi
nant et projetant lumière soleil. Femme et deux autres hom
mes restés à Mercure exposés à mort. Allons nous efforcer
les rejoindre, les sauver… Conditions nombreuses font ce
message visible cinquante-huit minutes sur Terre, près Ob
servatoire astronomique français, que télescopes vénusiens
permettent distinguer… Mêmes conditions font que Vénus
pourra envoyer second message dans huit ans, trois mois, h
uit jours, onze heures, trente-quatre minutes, sens terres
tre.

« Arthur BRAD, Jonathan BILD,

citoyens libre Amérique,
0287
momentanément ville des Savants, Vénus. »

Indescriptible fut l’émotion causée sur la Terre. A dix he
ures du matin, tous les journaux du monde entier publiaien
t une seconde édition reproduisant la première page de l’U
niversel. Câbles et fils télégraphiques furent mis à contr
ibution. On fit de rapides enquêtes. Et dès le lendemain,
toutes les feuilles imprimées rappelèrent l’enlèvement de
la Se-orita Lola Mendès et du valet Francisco, à Barcelone
, ainsi que la disparition en Colombie, inexplicable jusqu
‘à présent, maintenant expliquée, de la mission géologique
composée de MM. Paul de Civrac, Arthur Brad et Jonathan B
ild.

L’article de M. C. Brularion fut lu par l’humanité entière
, du moins la portion d’humanité qui savait lire. Il n’app
renait d’ailleurs rien de nouveau, mais il concluait à l’e
xistence de la vie sur toutes les planètes et, naturelleme
nt, à l’habitabilité, pour l’homme, de Mercure et de Vénus
0288. Il posait des questions, qui devaient d’ailleurs res
ter longtemps sans réponse, puisque le message vénusien ne
serait pas renouvelé avant un peu plus de huit années.

Qu’était la Roue Fulgurante et qu’était-elle devenue ?

Quelle sorte de mort menaçait Paul de Civrac, Lola Mendès
et Francisco, laissés sur Mercure ?

Comment était fait l’appareil vénusien ? et aussi les téle
scopes qui permettaient d’annihiler la distance de seize m
illions de lieues qui séparait Vénus de la Terre au moment
de la réception du message ?

Et M. C. Brularion terminait ainsi :

« Maintenant surtout, nous sommes frappés du regret que la
science humaine ne soit pas encore capable de construire
un engin qui nous permettrait d’aller au secours de nos fr
ères prisonniers sur la planète Mercure et de faire avec e
0289ux des découvertes vraiment extraordinaires ! »

Or, à huit heures du matin, le jour où l’Universel publia
cet article, l’illustre docteur Ahmed-bey déjeunait seul d
ans la salle à manger de son luxueux hôtel, qui était en b
ordure du parc Monceau, à Paris. Déjeuner frugal, car il s
e composait simplement d’une minuscule tasse de café turc.
Derrière le maître se tenait, immobile et droit, un servi
teur que son costume et son visage décelaient d’origine hi
ndoue. Et, devant Ahmed-bey, le journal l’Universel, soute
nu par une carafe, était déplié… Tout en vidant à petits
coups espacés sa tasse de café, le docteur lisait…

Quand il fut arrivé à la conclusion de l’article de M. Bru
larion, il reposa la tasse vide sur une soucoupe et il se
frotta les mains, tandis qu’un rire silencieux ridait ses
joues émaciées. Puis, se tournant vers l’Hindou impassible
, il prononça quelques mots. Le valet sortit. Deux minutes
après, un jeune homme entra dans la salle à manger et s’i
nclina devant Ahmed-bey.
0290
– Monsieur Marlin, dit le docteur, vous irez vous-même inv
iter à souper de ma part, pour minuit, les personnes dont
je vais vous donner la liste. Vous leur direz que je juge
leur présence indispensable… Indispensable, entendez-vou
s ?

– Bien, maître.

– Ecrivez.

Et sur une tablette en ivoire qu’il tenait à la main, le j
eune homme écrivait au crayon, tandis que le docteur dicta
it :

– L’astronome Brularion, le docteur Payen, l’abbé Normat,
le professeur Martial et M. Torpène, préfet de police. C’e
st écrit ?

– Oui, maître.
0291
– Vous ferez ces visites ce matin même. Cet après-midi, vo
us veillerez à ce que le laboratoire soit installé comme p
our mes séances de spiritisme… Et téléphonez tout de sui
te à mon notaire de venir déjeuner avec moi… Allez !

Le secrétaire se retirait, mais son maître le rappela :

– J’oubliais. Sur l’invitation adressée à M. Torpène, vous
ajouterez textuellement cette phrase : « le docteur Ahmed
-bey a trouvé ce dont il vous a parlé, dans le parc Moncea
u, pendant la nuit du 21 au 22 juin. »

Et, congédiant d’un geste son secrétaire, le docteur se le
va, plia le journal, eut un second sourire silencieux, et
il sortit aussi de la salle à manger, mais par une autre p
orte que celle qu’avaient prise l’Hindou et M. Marlin. Ahm
ed-bey passa la journée dans son laboratoire, occupé à des
besognes mystérieuses dont nul homme ne fut témoin. Il ne
s’interrompit que pendant une heure, à midi, pour déjeune
0292r en compagnie de Me Suroit, son notaire, à qui il don
na des ordres méticuleux concernant certains placements de
fonds.

Le soir, il dîna à huit heures, seul, et très frugalement.
Puis, il se retira de nouveau dans son laboratoire, après
avoir commandé à l’Hindou de faire attendre les visiteurs
au salon jusqu’à ce qu’ils fussent au nombre de cinq et d
e les introduire ensuite dans la salle à manger, où un sou
per froid serait servi.

Le laboratoire du docteur Ahmed-bey occupait tout le sous-
sol de l’hôtel. C’était une immense pièce, dont le plafond
, très élevé, était soutenu par des colonnes de marbre. To
ut autour se succédaient de profonds divans au-dessus desq
uels des rayons nombreux, appliqués au mur, supportaient q
uatre ou cinq mille livres. Au milieu s’élevait une machin
e électrique, énorme et un peu effrayante, entourée d’autr
es machines plus petites et de baquets en porcelaine à dem
i remplis de liquides de diverses couleurs.
0293
Devant la machine électrique se dressaient deux tables de
marbre blanc, assez semblables aux dalles de dissection d’
un amphithéâtre.

Trente lustres électriques, à quatre lampes chacun, éclair
aient violemment cette vaste salle, et dix radiateurs, à g
raduation minutieuse, et dix bouches de froid, aussi minut
ieusement graduées, pouvaient y répandre une chaleur tropi
cale ou un froid sibérien : froid et chaleur étaient produ
its par des machines disposées dans un sous-sol inférieur
et que des mécaniciens hindous maintenaient nuit et jour e
n continuelle activité.

Ce jour-là, la température du laboratoire était seulement
de douze degrés au-dessus de zéro.

A minuit moins trois minutes, un timbre retentit. Le docte
ur, qui rêvait couché sur un divan, se leva, passa dans un
vestiaire aménagé à l’entrée du laboratoire, et remplaça
0294par une redingote la longue blouse de toile qu’il port
ait. Puis il se rendit dans la salle à manger, où ses invi
tés l’attendaient.

Après les salutations et congratulations accoutumées, Ahme
d-bey plaça M. C. Brularion en face de lui et s’assit entr
e M. Torpène et l’abbé Normat, savant physiologiste ; le d
octeur Payen, de l’Académie de médecine, et le professeur
chimiste Martial, de l’Académie des sciences, s’assirent d
e chaque côté de M. Brularion.

– Messieurs, dit Ahmed-bey, pendant que le maître d’hôtel
surveillait le passage des hors-d’oeuvre, dont on ne se se
rvit d’ailleurs que fort peu, Messieurs, je vous remercie
d’avoir répondu à mon invitation si peu préparée. Vous ne
le regretterez pas. Ce n’est point à une séance de spiriti
sme que je vous ai priés cette nuit, mais à un spectacle p
rodigieux auquel vous ne sauriez vous attendre… Et comme
vous aurez besoin, pour le supporter avec calme, de toute
s vos forces morales et physiques, je vous conseille de ma
0295nger selon votre appétit… Vous m’excuserez de ne vou
s faire boire que de l’eau, mais il importe que vos cervea
ux soient d’une lucidité, d’une froideur absolues, et j’ai
souvent remarqué qu’un seul demi-verre de vin diminue, –
oh ! bien peu ! – mais diminue vraiment ces facultés, même
chez l’homme le mieux trempé… Quant à moi, je ne manger
ai pas… car ce que je vais faire exige que mon estomac s
oit complètement vide. Ce matin, j’ai déjeuné avec une fru
galité toute cénobite, et je n’ai absorbé que des liquides
d’assimilation prompte, facile et complète… Que mon jeû
ne, cependant, ne vous influence pas… Faites honneur à l
a cuisine de mon maître-coq indien.

On approuva. Mais malgré la placidité d’Ahmed-bey, qui ne
montrait pas la moindre émotion, les cinq convives mangeai
ent vite ; plus que leur appétit, leur curiosité était éve
illée par les paroles de leur amphitryon.

A minuit cinquante, les valets servirent des sorbets et de
s fruits ; on n’y toucha que du bout des lèvres et, comme
0296une heure sonnait au cartel, Ahmed se leva, imité auss
itôt par ses cinq convives.

Hormis le petit discours d’Ahmed-bey au commencement, pas
une parole n’avait été prononcée pendant le repas. On sava
it que c’était une habitude stricte du docteur mystérieux
de ne jamais donner d’explications avant ses « expériences
».

– Veuillez me suivre, Messieurs, dans le laboratoire, dit-
il en ouvrant une porte.

Ayant traversé un couloir et descendu les trente marches d
e marbre d’un large escalier, les six hommes entrèrent dan
s le laboratoire, vivement éclairé par tous les lustres él
ectriques.

– Veuillez vous asseoir, Messieurs, et m’écouter.

Les cinq invités prirent place sur un divan, et Ahmed-bey
0297s’assit devant eux, sur un simple tabouret de bois. Il
tira de sa poche un journal, le déplia et lut à haute voi
x :

« Maintenant surtout, nous sommes frappés de regret que la
science humaine ne soit pas encore capable de construire
un engin qui nous permette d’aller au secours de nos frère
s prisonniers sur la planète Mercure et de faire avec eux
des découvertes vraiment extraordinaires. »

Le docteur replia le journal et, s’adressant à M. Brulario
n :

– C’est la conclusion de votre article de ce matin.

L’astronome inclina la tête.

– Eh bien ! reprit Ahmed-bey en souriant, – et ses yeux no
irs lancèrent un éclair du fond de l’orbite immense où ils
se cachaient, – eh bien ! mon cher astronome, n’ayez pas
0298ce regret !… ou plutôt, n’ayez plus ce regret.

– Que voulez-vous dire ? s’écria M. Brularion, stupéfait.

– Je veux dire que si la science moderne n’a pas découvert
et n’est pas près de découvrir un engin capable de vous t
ransporter dans quelque planète…

Ahmed-bey suspendit sa parole, se leva et, majestueux, il
reprit :

– La science antique avait trouvé le moyen de supprimer l’
espace et les distances pour la volonté de l’homme… Ce m
oyen permettait à un brahmane, il y a des centaines de siè
cles, de quitter la Terre pour aller voyager dans les espa
ces interplanétaires et au delà des étoiles…

– Et ce moyen ? fit l’abbé Normat, tandis que les quatre c
oinvités attendaient.
0299
– Il a été perdu… répondit Ahmed-bey.

– Mais alors ?

– Je l’ai retrouvé…

Cette parole tomba dans le silence angoissé des cinq savan
ts. Ils connaissaient la mystérieuse profondeur de la scie
nce d’Ahmed-bey, son caractère grave, sa méthode rigoureus
e dans la recherche de la vérité.

Ils ne pouvaient douter de son affirmation, et une émotion
violente les animait…

– Messieurs, reprit Ahmed-bey sans se départir de son calm
e, vous savez tous que les prêtres du temple de Çakoulna,
dans l’Inde antique, entendaient par la désincarnation et
la réincarnation des âmes…

0300– Oui, répondirent ensemble les voix des cinq savants.

– Avec quelques mots, constituant une formule d’incantatio
n révélée par Brahma lui-même, les brahmanes trois fois sa
ints pouvaient séparer l’âme de son corps, gouverner cette
âme, la faire voyager à leur gré, la rendre à son corps p
rimitif ou la réincarner dans un autre… En modifiant la
formule d’incantation, en la modifiant d’une seule syllabe
, les brahmanes pouvaient commander à leur âme propre, et,
laissant à terre leur dépouille humaine, s’en aller, en e
sprit, dans l’infini des ciels astronomiques !… Saviez-v
ous tout cela, Messieurs ?

– Oui, répondit gravement l’abbé Normat. Mais, pour ma par
t, je n’y croyais guère !… Je n’y croyais à peine qu’à d
emi !… Un homme capable de désincarner une âme et de la
réincarner est le maître absolu de la vie et de la mort…
Un tel pouvoir n’appartient qu’à Dieu !…

0301– Il appartient à moi ! prononça majestueusement Ahmed
-bey.

Il y eut, sur ces terribles mots, un instant de silence so
lennel. Puis, M. Torpène dit tout à coup, en tressaillant,
comme s’il sortait d’un rêve :

– Eh bien ! Monsieur ?…

Le docteur Ahmed-bey eut un sourire et prononça lentement
:

– Ce fut à dix-sept ans que je découvris, sous la Grande-P
yramide, une peau de vache tannée, conservée par des procé
dés inconnus, et couverte d’inscriptions en sanscrit hermé
tique. Après un an de travail, j’arrivai à déchiffrer l’in
scription. Elle m’apprenait ce que je viens de vous dire e
t que, depuis, j’ai révélé, sans me nommer, au monde savan
t. Mais elle m’apprenait, en plus, par quels moyens je pou
rrais parvenir peut-être à découvrir le merveilleux secret
0302 de la désincarnation et de la réincarnation des âmes.
.. Une telle lecture fit sur moi une profonde impression.
Deux ans après, mon père étant mort en me laissant une imm
ense fortune, je partis pour l’Inde. Je retrouvai le templ
e de Çakoulna. Je me fis initier aux mystères de Brahma, d
e Vishnou, de Siva et de Ganéta. J’étudiai les livres sacr
és qui remontent aux origines de l’intelligence humaine et
je recueillis l’enseignement qui tombait des lèvres dessé
chées des brahmanes, des stylites, des pénitents sacrés…
Tout cela dans le seul but de savoir si l’inscription her
métique ne me trompait pas. Quand je fus convaincu de sa v
éracité, je me mis enfin à la suprême recherche… Seul, j
‘ai gravi le Thibet… Seul, j’ai erré dans les jungles qu
‘habitent en souverains les serpents et les tigres et où l
es palmiers croissent entre les ruines des temples…

Ahmed-bey, dont la voix était devenue étrangement grave et
mélancolique, – quels souvenirs évoquait sa mémoire !…
– Ahmed-bey se tut et baissa la tête.

0303Pendant quelques minutes, les savants respectèrent cet
te émotionnante rêverie. Mais Ahmed-bey n’avait pas tout d
it, et l’on attendait…

– Parlez encore ! s’exclama soudain l’abbé Normat, frémiss
ant d’impatience.

– Eh ! n’ai-je pas tout révélé ! murmura le docteur d’une
voix éteinte.

Mais aussitôt, d’un ton net et vibrant, il ajouta :

– Le secret de l’inscription hermétique, je le possède !..
.

Nul parmi les cinq auditeurs ne douta de la vérité de cett
e parole extraordinaire. Ils se levèrent ensemble, en proi
e à une invincible agitation.

– Mais s’il est vrai, s’écria M. Constant Brularion, que n
0304i le temps ni l’espace n’existent réellement pour l’âm
e telle que nous la connaissons ; s’il est vrai que l’âme
désincarnée garde toute la personnalité intellectuelle et
morale de l’individu qu’elle animait, vous pouvez donc dés
incarner votre âme propre et aller vous-même sur Mercure !

– Tout cela est vrai, dit simplement Ahmed-bey, et je vais
, en effet, partir pour la planète Mercure.

– Quand ?

– Tout de suite.

Cette affirmation foudroyante fut suivie d’un silence pesa
nt… mais une voix tremblante dit tout à coup :

– Comment ?

– Vous allez voir… répondit Ahmed-bey en souriant. Veuil
0305lez reprendre vos places… Quand tout sera fini, vous
n’aurez qu’à vous retirer. Mon fidèle intendant Ra-Cobrah
, que vous avez vu ici quelquefois, a les ordres nécessair
es pour que ma dépouille mortelle soit conservée intacte e
t attende mon retour. Je vous demande seulement de me jure
r, sur votre honneur, le plus profond secret… Rien de ce
que je vous ai dit, rien de ce que vous allez voir ne ser
a révélé ! Monsieur Torpène, vous surtout, gardez le silen
ce, car rappelez-vous que vous êtes venu m’interroger !…
Messieurs, jurez !…

– C’est juré ! firent ensemble les cinq hommes en levant l
a main droite.

– Parfait !

Le docteur frappa du poing fermé sur un gong.

Aussitôt, une porte s’ouvrit et un Hindou richement vêtu p
arut dans l’encadrement. C’était Ra-Cobrah. Ahmed-bey lui
0306dit quelques mots en une langue inconnue des cinq invi
tés, et Ra-Cobrah disparut. Aussitôt, le thaumaturge se re
tira dans le vestiaire. Quand il revint, il portait une lo
ngue robe de lin, sans manches et sans col ; ses pieds et
ses bras se montraient à nu, et sans doute il n’avait sur
le corps que ce vêtement de druide…

Il marcha vers un appareil en cuivre et tourna deux petite
s roues… la température du laboratoire monta vivement à
-50-, comme l’indiquaient les thermomètres…

Au même instant, la porte s’ouvrit et neuf serviteurs, vis
iblement orientaux, entrèrent avec rapidité, formant un ét
range cortège.

L’un d’eux était chargé de cinq tuniques de lin qu’il remi
t aux invités. Ceux-ci quittèrent vite leurs lourds habits
et revêtirent les fines tuniques, car sans cette précauti
on, qu’ils avaient dû prendre déjà plusieurs fois au cours
des expériences d’Ahmed-bey, ils auraient suffoqué.
0307
Quatre autres serviteurs portaient un corps d’homme blanc,
les quatre derniers portaient un corps de nègre : ils les
déposèrent sur les deux dalles de marbre.

– Messieurs, dit Ahmed-bey, le blanc est un cadavre, on me
l’a envoyé il y a deux heures de l’hôpital… la mort a f
rappé cet homme à midi. Quant au nègre, il n’est qu’endorm
i. C’est un esclave dont je suis le maître, le possesseur
absolu et sans contrôle. Avant de désincarner moi-même ma
propre âme et de m’envoler vers Mercure, sans l’embarras d
e mon apparence terrestre, de mon corps actuellement vivan
t et agissant devant vous, je veux vous montrer ma puissan
ce… Approchez-vous, constatez que ce blanc est mort et q
ue ce nègre est vivant.

Suivi de ses amis, M. Brularion se leva le premier. Et il
fut facile aux cinq savants de constater que l’homme blanc
n’était plus qu’un cadavre, tandis que le nègre dormait d
u sommeil hypnotique.
0308
– C’est exact ! dit M. Torpène.

Alors, devant les cinq spectateurs rangés auprès des table
s de marbre, Ahmed-bey étendit le bras jusqu’à la colonne
la plus voisine et sa main tourna un bouton d’ivoire. Tous
les lustres s’éteignirent. Un seul, juste au-dessus des d
alles, laissait tomber une clarté de veilleuse. Les contou
rs du laboratoire se perdaient dans une impressionnante ob
scurité, où, çà et là, comme un oeil de monstre, brillait
un reflet de cuivre ou un éclat de cristal.

Ahmed-bey commença les passes magnétiques. A mesure que se
s mains accomplissaient les gestes traditionnels, ses lèvr
es murmuraient des incantations millénaires, et ses yeux,
agrandis, jetaient des éclairs. Tout son visage se transfi
gurait…

Avec une indicible émotion, les cinq savants virent bientô
t le corps du nègre tressaillir, se convulser, tandis qu’u
0309ne écume rougeâtre moussait entre ses lèvres… Soudai
n, le corps noir se redressa, retomba tout du long sur le
marbre et, de sa bouche ouverte, sortit une petite étincel
le qui resta, hésitante et sautillante, dans l’air… Ahme
d-bey fit un grand geste en jetant un cri terrible, et l’é
tincelle fila d’un trait dans la bouche du cadavre blanc,
entre les lèvres duquel elle disparut…

Se détournant du noir, Ahmed-bey renouvela des passes sur
la tête du blanc – et on vit alors ce corps nu, qui n’étai
t tout à l’heure qu’un cadavre, frissonner, s’agiter et ou
vrir les yeux, des yeux étranges, effarés, pleins encore d
es mystères de l’au-delà.

Mais Ahmed-bey modifia ses passes : le ressuscité referma
les yeux et s’endormit… le thaumaturge fit un mouvement
rapide et, de nouveau, les lustres répandirent leur éclata
nte lumière.

Après quelques minutes d’un lourd silence, Ahmed-bey, qui
0310s’était calmé progressivement, sourit et dit de sa voi
x normale :

– Maintenant, messieurs, veuillez constater que l’homme bl
anc est parfaitement en vie et que le nègre est mort… J’
ai fait passer l’âme du second dans le corps du premier !

Malgré l’émotion et même l’effroi qui troublait leur intel
ligence, les cinq savants purent facilement constater qu’e
n effet l’ancien cadavre vivait et que l’ancien vivant n’é
tait plus qu’un cadavre.

Ahmed-bey, de son poing fermé, frappa le gong. Les huit se
rviteurs reparurent. Sur un signe de Ra-Cobrah, qui les ac
compagnait, ils enlevèrent le blanc et le noir et sortiren
t en courant.

– C’est terriblement merveilleux ! murmura M. Brularion, d
ont le front ruisselait de sueur froide.
0311
– Mais, que va-t-on faire du mort et du ressuscité ?

– Le mort, répondit tranquillement Ahmed-bey, sera dissous
en trois minutes dans un liquide de ma composition : il n
‘en restera pas un morceau gros comme une tête d’épingle..
. Quant au blanc, qui est ressuscité, il prendra rang parm
i mes domestiques…

– Mais vous lui avez donné une âme de nègre ! s’écria le d
octeur Payen.

– Sans doute !

– Cette âme se trouvera donc dépaysée singulièrement dans
ce corps blanc.

– Pas beaucoup ; le nègre que j’ai tué était domestique ic
i. Devenu blanc, il continuera ses fonctions. Quant au cha
ngement de couleur et de forme de son corps, Ra-Cobrah la
0312lui expliquera par l’intervention miraculeuse des mani
tous… C’est l’affaire de quelques jours pour que l’âme d
u noir se trouve à l’aise dans sa nouvelle enveloppe blanc
he.

– Mais vous avez tué un homme ! dit le préfet de police en
essayant de sourire.

– Un crime ! fit M. Martial avec un rire forcé.

– Non ! réplique le thaumaturge, puisque, si j’ai tué un c
orps humain, j’en ai ressuscité un autre…

– En effet, dit l’abbé, ce n’est qu’une substitution…

Et les cinq amis reprirent leurs places sur le divan.

– A présent, Messieurs, dit Ahmed-bey, redevenu grave, per
mettez-moi de vous serrer la main et souhaitez-moi bon voy
age… Dans cinq minutes, dépouillé de ma lourde enveloppe
0313 terrestre, je volerai, âme pure, dans les espaces int
erplanétaires…

Ces prodigieuses paroles n’étonnèrent pas les cinq auditeu
rs. Ce qu’ils venaient de voir les avait aguerris. Ils ser
rèrent la main que leur tendait leur amphitryon, et l’astr
onome exprima la pensée de tous en disant :

– Nous souhaitons que votre voyage soit court et que vous
reveniez… Tâchez de tirer au clair le mystère de la Roue
Fulgurante.

– Je reviendrai, dit Ahmed-bey. Quant à la durée du voyage
, je l’ignore. Je passerai par Vénus, pour désincarner et
emmener avec moi les âmes de MM. Bild et Brad. Ensuite, no
us irons tous les trois sur Mercure, où il nous faudra che
rcher Mlle Lola Mendès, M. Paul de Civrac et Francisco…
Nous nous réincarnerons probablement dans des corps mercur
iens… Tout dépend donc du temps que nous mettrons à cett
e recherche…
0314
– Et le temps pour aller d’ici à Vénus, puis à Mercure ?..
. demanda le docteur Payen.

– En un éclair ! répondit Ahmed-bey. L’âme pure voyage aus
si vite que la pensée. Or, votre pensée ne met pas une sec
onde à se transporter même sur la plus éloignée des étoile
s… Et maintenant, Messieurs, je vous demande le plus abs
olu silence et je me permets de vous rappeler votre parole
.

Ayant prononcé ces mots d’une voix impérieuse et grave, Ah
med-bey éteignit encore tous les lustres pour ne laisser a
llumée que la lampe du milieu en veilleuse.

Il s’étendit aussitôt sur une des dalles de marbre. Il fer
ma les yeux. De ses lèvres jaillirent d’incompréhensibles
paroles. On le vit pâlir, frissonner par saccades de moins
en moins fortes, puis rester immobile : une mousse rougeâ
tre parut entre ses lèvres. Une convulsion l’agita, sa bou
0315che s’ouvrit – et il en sortit une étincelle blanche q
ui, rapide, dansa un moment devant les yeux des cinq savan
ts médusés, monta vers le plafond – et, soudain, disparut.

Quelques minutes d’un silence tragique s’écoulèrent.

Les cinq amis regardaient le corps d’Ahmed-bey immobile et
rigide sur la dalle.

Or, une porte s’ouvrit, et Ra-Cobrah s’avança vers le cada
vre de son maître. En passant près d’une colonne, il tourn
a un bouton électrique, et la vive clarté des lustres illu
mina de nouveau le laboratoire.

– Messieurs, dit Ra-Cobrah… l’âme du maître est partie..
. Je vous prie de vouloir bien me laisser donner à son cor
ps les soins prescrits…

Le premier revenu à son sang-froid, le docteur Payen, se l
0316eva et se dirigea vers le corps d’Ahmed-bey. Il le pal
pa, l’ausculta, passa devant ses lèvres un léger miroir de
poche, appliqua un stéthoscope à la place du coeur et éco
uta…

– Mes amis, dit-il d’une voix tremblante, en se tournant v
ers ses quatre compagnons, cela est incontestable : le cor
ps d’Ahmed-bey, ici couché, est un cadavre… Nous avons v
u… Il n’y a plus qu’à attendre…

Et après avoir remis leurs vêtements ordinaires, salués pa
r Ra-Cobrah, les cinq savants sortirent du laboratoire. Pr
écédés par un serviteur hindou, qui reprit les cinq tuniqu
es de lin, ils remontèrent l’escalier, traversèrent un cor
ridor, une vaste antichambre, un jardin, franchirent une g
rille, et se trouvèrent devant leurs cinq voitures rangées
au bord du trottoir. Ils se quittèrent après un serrement
de mains, sans un mot, l’esprit bouleversé…

Il était quatre heures du matin, et les premières lueurs d
0317e l’aube montaient du côté du Panthéon.

CHAPITRE II

O- L’ON RETROUVE ENCORE UN PERSONNAGE AUSSI INTERESSANT QU
‘AHMED-BEY
Or, dans les régions désolées de la planète Mercure, sur l
e plateau crépusculaire dressé au bord de l’immensité des
ténèbres, Paul et Francisco continuaient à lutter contre l
a mort.

Les dix Mercuriens tués leur fournirent du sang et du feu
pendant cinquante-six heures : le sang apaisait la faim et
la soif ; le feu diminuait le froid mortel tombant du cie
l sombre et venant de l’infini des ténèbres…

Comme l’avant-dernier monopède brûlait :

– Se-or, dit Francisco, vous resterez ici pendant que j’ir
ai en chasse. Soixante heures se sont écoulées depuis le d
0318ernier message ; nous n’en recevrons d’autre que dans
trente-six-heures. Il ne faut pas que nous mourions de fro
id d’ici là… Vous voyez, pas un de ces monstres n’est de
meuré dans la gorge… Quand ils ont vu que nous boirions
leur sang et brûlerions leurs corps, ils se sont sauvés…
Ils doivent être redescendus dans la vallée… J’y vais.
Pendant ce temps, vous brûlerez le dernier… ça vous tien
dra chaud jusqu’à mon retour. Moi, je suis agile, je ne ri
sque rien. Vous, avec votre pied encore douloureux, vous n
e pourriez pas m’être bien utile. Il vaut donc mieux que v
ous restiez ici… Dans trois ou quatre heures, je reviend
rai et j’apporterai une demi-douzaine de ces monopèdes, co
mme vous les appelez… Et peut-être rapporterai-je aussi
des nouvelles de Lola !

– C’est bien, va ! dit Paul.

Il était absorbé par des pensées si tristes que, sans l’es
poir de retrouver et de sauver Lola dès que son pied serai
t tout à fait guéri, il se serait laissé mourir. La venue
0319de Bild et de Brad lui semblait maintenant fort problé
matique : il n’osait croire, malgré le merveilleux phénomè
ne des projections, que les Vénusiens trouveraient le moye
n de faire voyager Bild et Brad de Vénus à Mercure. Puis,
toutes les étranges aventures qu’il avait vécues depuis so
n enlèvement à Bogota étaient si exorbitantes qu’il se cro
yait toujours le jouet d’un interminable cauchemar. Et son
énergie sombrait peu à peu.

Mais déjà Francisco, qui pensant moins, agissait davantage
, avait saisi son épieu et s’était élancé vers la gorge de
la montagne.

Avant de sauter sur le versant lumineux du mont, il se ret
ourna vers Paul, et, agitant en l’air son épieu :

– A bientôt, Se-or !… cria-t-il.

Et, tandis que les échos aériens répercutaient son cri ave
c des roulements de tonnerre, il bondit. Adroit, il visait
0320 un endroit à vingt ou trente mètres en avant, calcula
it son élan et partait. C’est à peine s’il touchait le sol
; ses jambes élastiques et nerveuses pliaient, se redress
aient, et il dévalait la montagne avec une vertigineuse ra
pidité… Il eut de nouveau la sensation de l’aveuglante l
umière et de la chaleur étouffante ; il suffoquait un peu.
Mais il savait que le malaise était passager, et il ne s’
en préoccupait pas.

Il traversa sans s’arrêter le vaste plateau où Paul s’étai
t blessé. Pas un Mercurien n’était en vue.

« Ils auront regagné leur ville, au bord du fleuve ! », se
dit-il.

Et il se dirigea vers une dépression qui lui parut être l’
endroit où la gorge, conduisant, à travers la falaise, jus
qu’au bord du Fleuve d’Or, débouchait sur le plateau. Mais
, arrivé à cette dépression, il se rejeta violemment en ar
rière en poussant un cri : devant ses yeux se creusait à p
0321ic le précipice tout au fond duquel le Fleuve d’Or mir
oitait. C’était comme une énorme crevasse dont les deux bo
rds, à cent mètres environ de distance l’un de l’autre, su
rplombaient l’abîme…

« Demonios ! jura Francisco… j’ai failli sauter là dedan
s !… »

Mais aussitôt il se rappela qu’il était tombé de bien plus
haut, en quittant la Roue Fulgurante ; il réfléchit à sa
légèreté propre, à la densité de l’air, à toutes les chose
s scientifiques que Paul lui avait expliquées, et il se mi
t à rire de son instinctive frayeur.

« Bah, dit-il gaiement, j’oublie toujours que je ne suis p
as sur la Terre. Je ne vais pas me mettre à rechercher le
sentier par lequel nous sommes montés… Je vais me jeter
là… Je tomberai sur le fleuve… Il fera matelas… Puis
que, en tombant de la Roue Fulgurante, je ne me suis fait
aucun mal, à plus forte raison le saut du haut de la falai
0322se jusqu’au fond de la vallée est-il sans danger pour
moi… Et je serai plus vite arrivé !… Puis, en me voyan
t survenir de cette manière, les Mercuriens seront telleme
nt ahuris que je pourrai m’emparer sans combat d’une demi-
douzaine d’entre eux… Par exemple, échapper aux autres s
era moins commode… Mais peut-être qu’ils n’oseront pas m
e poursuivre… Allons-y ! hop !… »

Et il sauta, en regardant au-dessous de lui.

Il lui sembla que le fleuve montait à sa rencontre… Et i
l se mit à rire. Mais, aussitôt, il poussa un juron ; il a
vait sauté trop loin du bord de la falaise, et il allait t
omber non sur le fleuve, mais sur le rivage, au milieu ; d
es maisons pyramidales… Il eut à peine le temps de se re
ndre compte de cet accident imprévu.

« Si je rencontre le roc ou une maison, se dit-il, je vais
tout au moins me casser les chevilles… »

0323Au même instant, il touchait terre, non des pieds, mai
s du dos. Il ressentit une violente secousse. Il garda cep
endant toute sa présence d’esprit.

« Bon, je ne me suis rien cassé… murmura-t-il, quoique l
e choc ait été dur. »

Et il allait se relever, lorsqu’il vit surgir de tous côté
s les monopèdes. Il brandit l’épieu. Mais avant que l’arme
fût retombée, vingt griffes lui saisissaient les jambes,
les bras, tout le corps… Il se débattit, mais ce fut en
vain. Une corde rugueuse l’enserra de toutes parts, immobi
lisa ses membres, cingla ses flancs, s’enroula autour de s
on cou… A demi étranglé, il se sentit soulevé, transport
é au milieu d’un vacarme de sifflements furieux – et, tout
à coup, il se trouva seul, à terre, dans l’obscurité. Un
carré de lumière, au ras du sol, disparut : une porte vena
it de se fermer.
0324
Francisco était prisonnier dans une des maisons pyramidale
s de la ville mercurienne.

Il fut pris d’abord d’un tel accès de rage qu’il se tordit
dans ses liens, essaya inutilement de les mordre, et jeta
contre ces ennemis toutes les malédictions dont peut disp
oser un Espagnol. Mais cette crise d’impuissante colère se
calma peu à peu, et Francisco cessa de crier et de jurer,
ce qui lui permit d’entendre avec stupéfaction son nom pr
ononcé à voix basse…

– Santa Virgen ! fit-il, qui m’appelle ?

– Francisco, c’est…

– La Se-orita !…

– Ne crie pas ainsi, ne crie pas !…

0325– Se-orita ! Se-orita ! s’exclamait le pauvre homme.

Et des larmes gonflèrent ses yeux lorsque, dans l’ombre de
sa prison, il vit le visage de Lola Mendès se pencher sur
lui.

– Se-orita ! c’est vous ! vous ! je ne rêve pas ?…

– Non, Francisco, tu ne rêves pas… Je suis enfermée ici
depuis longtemps… Mais Paul, Paul, où est-il ?…

– Comment ?… Oh ! détachez-moi vite, Se-orita…

– J’ai les mains et les jambes liées, moi aussi… Réponds
-moi… Qu’est devenu M. de Civrac ?…

– Sain et sauf, Se-orita, sain et sauf dans la montagne…
Et il m’attend !… Ah ! s’il savait que vous êtes là ! I
l accourrait ! Il viendrait se faire prendre pour être ave
c vous…
0326
– Tu le crois ? fit Lola.

Et sa voix tremblante décelait son émotion.

– Se-orita, répondit Francisco, il ne pense qu’à vous. Mai
s, dites-moi, comment êtes-vous ici ?…

En quelques mots, Lola Mendès raconta que le Fleuve d’Or l
‘avait entraînée dans une caverne. Elle y fut saisie par d
es Mercuriens et mise sous la sauvegarde d’un chef… On r
emonta le fleuve et elle fut enfermée dans ce cachot. Deux
fois par jour, dans un bol de métal jaune, on lui apporta
it une sorte de crème blanche : elle la buvait en fermant
les yeux – pour vivre ! Elle espérait bien que Paul et Fra
ncisco la rechercheraient et la délivreraient. Aucun monop
ède ne l’avait touchée. Parfois, le chef, reconnaissable a
ux anneaux d’or flexible qui encerclaient sa trompe, entra
it dans la hutte ; il refermait la porte derrière lui, s’a
ccroupissait dans l’ombre, sifflait, gesticulait et s’en a
0327llait.

Quand Lola Mendès eut fini de parler, Francisco raconta le
s aventures qu’il avait courues avec Paul. A l’épisode des
projections de Bild et de Brad, Lola n’en pouvait croire
ses oreilles. Francisco dut répéter trois fois son récit.
Et Lola, pleurant de joie, s’écria :

– Mais la blessure de M. de Civrac ?…

– Rien ! Dans quelques heures, le pied sera tout à fait gu
éri… Mais que va faire maintenant M. de Civrac ?… En n
e me voyant pas revenir, va-t-il se mettre à ma recherche
? Ou bien voudra-t-il rester sur le plateau pour attendre
les projections ?… Dans ce cas, il souffrira durement de
la faim et du froid !…

– Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? gémissait Lola en tord
ant ses deux bras que des liens grossiers réunissaient aux
poignets…
0328
– Caramba ! si je pouvais me délivrer ! Se-orita, avez-vou
s essayé de déchirer avec les dents ces cordes qui vous at
tachent ?…

– Oui, mais mes dents sont trop faibles… Je n’ai même pa
s pu les érailler, ces cordes diaboliques !

– Se-orita, j’ai une idée… Il me semble bien que ces cor
des sont faites avec des tiges d’herbes rousses entrelacée
s… Mes dents sont solides… Mais ces monstres m’ont si
bien ligoté que je ne peux remuer la tête… Avancez vos b
ras… mettez vos liens sur mes dents… Là… ne bougez p
as !

Et, avec vigueur, Francisco se mit à mordre à pleines cani
nes les cordes qui liaient les mains de Lola… Bientôt, u
ne fibre craqua, puis une autre, puis tout un faisceau de
fibres. Francisco redoubla ses coups de dents. Et, tout à
coup, les liens tombèrent.
0329
Lola poussa un cri de joie en levant ses mains libres.

– Ah ! si j’avais des allumettes ! fit Francisco. Je les a
i laissées à M. de Civrac !… Mais vite, Se-orita, cherch
ez par terre une pierre, un morceau d’ardoise, quelque cho
se de dur… Vite ! ces bandits noirs ne tarderont pas, sa
ns doute !…

Lola eut vite trouvé sur le sol nu de la hutte un éclat d’
ardoise…

– Bravo ! raclez la corde de mon cou… oui… celle-là !
Raclez fort, Se-orita ! N’ayez pas peur de m’écorcher, j’a
i la peau dure…

Quand Francisco sentit que les fibres étaient limées à moi
tié, il banda ses nerfs en une tension prodigieuse, et le
lien usé cassa net… L’Espagnol pouvait remuer la tête…
Et ce fut dès lors l’affaire d’un instant. Avec ses dents
0330, Francisco eut vite délivré ses deux mains. Ses doigt
s nerveux dénouèrent la corde qui enserrait les jambes de
Lola, puis celle qui le garrottait lui-même des pieds à la
poitrine…

Et les deux prisonniers se dressèrent ensemble…

– Je n’ai pas d’arme ! gronda Francisco. Ah ! mon épieu !
mon épieu ! comme il nous serait utile maintenant !… Imp
ossible de fuir sans une arme pour nous ouvrir le chemin !
… N’y a-t-il rien dans cette cabane ?… N’avez-vous rie
n vu, Se-orita ?

Francisco eut vite fait le tour de leur prison. Elle était
carrée à la base, les quatre murs triangulaires se rétréc
issaient en montant et se rejoignaient à une hauteur de de
ux mètres. Le carré, sur le sol, avait trois mètres de côt
é. Aucun meuble, aucun ustensile, rien ! Sur le sol lisse,
quelques éclats d’ardoise, gros comme une pièce de cinq f
rancs.
0331
– Et la porte ! s’écria Lola. De quoi est-elle faite ?

– Un bloc d’ardoise, répondit Francisco. J’y avais déjà pe
nsé… C’est trop incommode à manier… Cependant, puisqu’
il n’y a pas autre chose…

Et l’Espagnol se disposait à regarder si la porte était fi
xée, et comment, lorsque le bloc d’ardoise tomba en dedans
… la lumière du dehors envahit la cabane, et les prisonn
iers purent voir une foule innombrable de monopèdes se pre
sser jusqu’au rivage du fleuve… Sur le seuil, immobile e
t droit, se tenait le Mercurien avec sa trompe brillante d
‘anneaux d’or…

Par des gestes et par des sifflements, il manifestait l’ém
otion que lui causait probablement la vue des jambes et de
s bras libres de ses prisonniers.

Mais comme les Mercuriens connaissaient maintenant la dang
0332ereuse puissance des êtres extraordinaires venus ils n
e savaient d’où sur leur planète, aucun monopède n’avançai
t, et le chef lui-même regardait souvent en arrière pour v
oir si, en cas d’attaque, la retraite lui serait possible.
..

Ramassé sur lui-même, presque assis sur ses talons, afin d
e bien voir par la porte basse ce qui se passait au dehors
, Francisco, les poings fermés en avant, réfléchissait. Lo
la était debout derrière lui, prête à obéir dès qu’il ordo
nnerait, car, là, c’était la maîtresse qui laissait au dom
estique le soin de prendre une détermination.

Fuir à travers cette foule ? Sans armes, c’était impossibl
e. D’autant plus impossible que l’ouverture de la porte n’
ayant qu’un mètre cinquante environ de hauteur, Francisco
et Lola devraient se baisser pour passer. Et avant que, un
e fois dehors, ils eussent pris leur élan pour sauter plus
loin, ils seraient saisis par les griffes, terrassés, peu
t-être blessés.
0333
Francisco se rendait compte de tout cela, lorsqu’il remarq
ua un fort remous dans la foule des monopèdes. Des bras ge
sticulèrent, des sifflements retentirent.

– Qu’est-ce qu’ils vont faire ? grommela Francisco.

Mais, au même instant, les prisonniers virent avec stupéfa
ction la hutte d’ardoise se soulever, monter en l’air, ret
omber sur le côté, et ils furent assaillis par derrière. V
ingt monopèdes leur sautèrent dessus, les terrassèrent, le
s ligotèrent avec de nouvelles cordes, et on les porta aus
sitôt dans une autre maison pyramidale.

Et Francisco comprit : les huttes reposaient simplement su
r le sol, sans fondements. Des Mercuriens avaient soulevé
celle dans laquelle ils étaient enfermés et d’autres les a
vaient assaillis par derrière, afin de les capturer à la f
aveur de la surprise que leur causerait le mouvement inatt
endu de la maison.
0334
CHAPITRE III

QUI SEMBLE FOLLEMENT FANTASMAGORIQUE ET QUI N’EST CEPENDAN
T QUE SCIENTIFIQUEMENT REEL
Après quatre heures de solitude, Paul de Civrac s’étonna d
e ne pas revoir Francisco. L’avant-dernier monopède venait
de se consumer entièrement. Le jeune homme enflamma une a
llumette et mit le feu, par les pieds, au dernier Mercurie
n qui lui restait. Il ne souffrait pas de la faim, car le
sang des monopèdes était une nourriture réconfortante ; il
sentait peu le froid, assis contre la roche qui l’abritai
t du vent et devant le Mercurien qui brûlait avec des flam
mes fusantes et gaies donnant lumière et chaleur.

Mais l’absence prolongée de Francisco l’inquiétait. Quatre
heures passèrent encore. Francisco ne reparaissait pas.

« Je vais descendre jusqu’au grand plateau, se dit Paul. M
on pied est presque guéri ; en faisant attention au terrai
0335n, je pourrai marcher encore assez vite… la projecti
on vénusienne ne brillera pas avant vingt-huit heures. J’a
i donc le temps. »

Cependant, il attendit que le monopède fût entièrement con
sumé. Quand la dernière flamme pétilla, puis s’éteignit, i
l se leva, saisit son épieu et se mit en marche vers l’ent
rée de la gorge.

Or, il ne remarqua pas qu’au moment où il se levait, deux
étincelles blanches avaient accouru de l’infini des ténèbr
es et que, pendant sa traversée de la plate-forme crépuscu
laire, il était suivi par deux étincelles minuscules qui f
lottaient en l’air, sur une ligne horizontale, à la hauteu
r de ses épaules.

Il marchait. Par bonds mesurés, il descendait l’abrupte go
rge, en pleine lumière mercurienne. Et maintenant, s’il s’
était retourné, il n’aurait pu voir les deux étincelles, d
evenues invisibles dans l’intense clarté.
0336
Plus heureux que Francisco, après avoir traversé l’immense
plateau qui s’étendait à mi-montagne, il arriva devant l’
entrée du sentier abrupt qui dévalait, à travers la noire
falaise, jusqu’au Fleuve d’Or.

Il allait s’y engager, lorsque, dans une caverne creusée a
u bord du sentier, il vit cinq Mercuriens. Il s’arrêta, in
décis. Mais les monopèdes bondirent aussitôt vers lui, tro
mpes sifflantes et griffes en avant. Craignant pour sa vie
, ou tout au moins pour sa liberté, Paul de Civrac leva so
n épieu et en assena un coup violent sur chacun des monopè
des qui le pressaient de plus près. Les coups rendirent le
même son qu’un heurt de massue sur le bois vert. Deux mon
stres, frappés, tombèrent. Les trois autres s’enfuirent pr
écipitamment dans le sentier encaissé.

« Décidément, se dit Paul, la guerre sera continuelle. »

Mais comme il venait de la contrée obscure et froide, il é
0337tait extraordinairement affecté par la chaleur et la l
umière ambiantes.

« Reposons-nous ! » murmura-t-il.

Et, après avoir jeté dans l’ombre de la caverne les deux c
adavres mercuriens dont un avait la trompe annelée d’or, s
igne de haut commandement, Paul de Civrac entra et s’assit
près d’eux…

Alors, il vit deux étincelles blanches danser devant ses y
eux, puis rester immobiles, en ligne horizontale, à un mèt
re au-dessus des cadavres…

« Tiens, qu’est-ce donc là ?… Quelque nouveau phénomène
de ce pays étrange !… »

Il fit de la main droite, vers les étincelles, le geste d’
un enfant qui attrape les mouches au vol.

0338Mais les étincelles, immobiles, parurent passer à trav
ers la chair de sa main…

« Du diable si j’y comprends quelque chose ! dit-il à mi-v
oix. Un phénomène électrique, sans doute, à moins que… »

Il se tut, intrigué.

Les deux étincelles descendaient lentement vers les trompe
s des cadavres mercuriens. Paul les suivait des yeux. Il l
es vit voltiger une minute devant la ventouse de chacune d
es trompes, et soudain, ensemble, les deux étincelles disp
arurent.

Mais aussitôt les cadavres mercuriens parurent ressusciter
. Ils agitèrent leur bras, leur jambe, ouvrirent l’oeil et
, d’un brusque mouvement, se levèrent.

– Hein ! quoi ! cria Paul de Civrac, les cheveux dressés s
0339ur sa tête, les yeux écarquillés d’effroi.

Et il saisissait son épieu, il reculait…

Mais les deux Mercuriens ressuscites tombèrent à genoux, i
nclinèrent leur torse noir, allongèrent humblement leur tr
ompe sur le sol, comme pour supplier le Terrien de ne pas
se mettre en colère. Et avant que Paul eût pu revenir de s
on prodigieux étonnement, le monopède à la trompe annelée
se leva et, avec des gestes calmes, des mouvements très do
ux, sans que le jeune homme sentît le raclement des griffe
s, le Mercurien avait enlevé l’anneau d’or enchâssant un d
iamant que Paul de Civrac portait à l’annulaire de sa main
gauche.

Tenant le diamant entre ses griffes, le monopède se dirige
a vers la paroi lisse de la caverne et, devant Paul de Civ
rac, qui se demandait s’il n’était pas fou et si tout ce q
u’il voyait était bien réel, le stupéfiant ressuscité leva
le bras et, méthodique, raya la paroi d’ardoise avec une
0340des pointes du diamant… Et ces raies dessinaient des
lettres, qui formèrent des mots… Et à mesure que le Mer
curien écrivait, Paul de Civrac lisait :

« Je suis le docteur Ahmed-bey, qui vient de la Terre ; l’
autre Mercurien ressuscité est Brad, que je suis allé cher
cher dans Vénus. Tout cela s’est fait par la désincarnatio
n de l’âme, dont je connais la formule et le secret. Bild,
entêté, a voulu rester sur Vénus ; il a refusé la désinca
rnation et a déclaré qu’il retournerait en chair et en os
sur la Terre. Nous l’avons donc laissé. Nous ne pouvons vo
us parler, puisque les Mercuriens n’ont ni gorge, ni langu
e, ni dents, ni palais, ni aucun organe qui nous permette
d’articuler des paroles humaines, mais nous pouvons vous e
ntendre, puisque les Mercuriens ont des oreilles. Nous avo
ns notre âme terrestre avec des corps et des organes mercu
riens. Parlez donc ; je vous répondrai en écrivant… Où e
st Francisco ? Où est Lola ? »

Quelque préparé au merveilleux que fût Paul de Civrac, cet
0341te nouvelle aventure était vraiment trop exorbitante e
t prodigieuse pour que sa raison n’en fût pas un moment éb
ranlée.

Il passa donc la main sur ses yeux, se leva, s’approcha de
la paroi d’ardoise gravée et lut d’un bout à l’autre la s
ingulière inscription. Puis il regarda les deux Mercuriens
. Ils se tenaient debout devant lui, agitant doucement leu
r trompe, et les deux yeux rouges brillaient, non pas féro
cement ou stupidement, comme Paul les avait toujours vus b
riller, mais avec une lueur d’intelligence humaine !…

« Allons ! voyons ! je ne suis pas fou ! dit Paul à haute
voix, j’ai tué deux monopèdes, j’ai vu deux étincelles ent
rer dans leurs trompes, les monopèdes ont ressuscité, celu
i-ci m’a doucement pris mon diamant et s’est mis à tracer
des mots… »

Pendant que Paul parlait, le monopède au diamant s’était r
approché de la paroi d’ardoise, et il se mit à graver ceci
0342 :

« Non, vous n’êtes pas fou… Nous sommes Ahmed-bey et Bra
d ! »

« Ahmed-bey que j’ai connu à Calcutta ! s’écria Paul. Est-
ce possible ? Ne suis-je pas le jouet d’une hallucination
?… Ahmed-bey ici, sous cette forme !… Et avec Brad !..
. Mais c’est fou… Pourtant, voilà ces lignes écrites là.
.. Je les vois, je les touche, elles existent !… J’ai to
ute ma raison… je ne suis pas halluciné… »

Et il balbutiait ces paroles, les yeux écarquillés, les ma
ins tremblantes, tout raidi devant les deux Mercuriens si
fantastiquement ressuscites.

Soudain, le jeune homme eut une idée.

– Brad ! cria-t-il, prenez la montre qui est dans ma ceint
ure ! Aussitôt, le second monopède sauta en avant, avança
0343le bras et saisit d’une griffe, par l’anneau, la montr
e de Lola.

– Quelle heure est-il ?

Le monopède Brad regarda la montre et, après un geste de s
on bras, il fit entendre huit sifflements espacés.

Paul reprit la montre et y jeta un coup d’oeil : elle marq
uait huit heures.

– Bon ! cria Paul ; maintenant, prenez cette boîte et fait
es flamber une allumette.

Une minute après, le monopède Brad élevait en l’air une al
lumette enflammée.

La démonstration était suffisante. Dans un élan soudain de
bonheur fou, Paul de Civrac ouvrit les bras ; Brad s’y je
ta, et le jeune homme sentit à son cou la caresse de sa tr
0344ompe.

Plusieurs minutes s’écoulèrent dans le silence et l’émotio
n. Et tout à coup, sentant que toute sa présence d’esprit
et tout son sang-froid lui étaient enfin revenus, Paul de
Civrac parla.

– Je me réserve, dit-il au monopède Ahmed, de vous demande
r plus tard des éclaircissements sur cette inconcevable av
enture et sur le ridicule entêtement de Bild. Et je vous r
emercie, mon cher docteur, d’avoir répondu – peut-être san
s le savoir – à l’appel que, dans la Roue Fulgurante, j’ai
crié vers vous !… C’était donc un pressentiment !… Je
tiens aussi à savoir ce qu’étaient la Roue Fulgurante et
ses habitants si, toutefois, vous l’avez appris. Mais main
tenant le temps est trop précieux. Il faut agir, retrouver
Lola et Francisco… Ecoutez !

Et il décrivit les divers phénomènes du pays mercurien, ra
conta la perte de Lola Mendès, la fuite devant les monopèd
0345es, le bienheureux incident des projections, les douze
monopèdes tués, vidés de leur sang et brûlés, le départ e
n chasse de Francisco. Et il conclut :

– Je me mettais moi-même à sa recherche. Que faut-il faire
, maintenant ?

Ahmed-bey réfléchissait. Par un geste tout humain, il appu
yait l’extrémité de sa trompe sur les griffes de son bras,
et il tenait l’oeil fermé. Brad le regardait. Soudain, il
hocha la tête et marcha vers la paroi. Levant son bras au
x griffes toujours armées du diamant, il traça ces mots su
r l’ardoise :

« Civrac, vous serez notre prisonnier soumis. Gardez cepen
dant votre épieu, il pourra vous être utile. Brad, vous im
iterez tous mes gestes et tous mes sifflements. Laissez-mo
i faire. Nous retrouverons Francisco et Lola Mendès – mort
0346s ou vivants. Civrac, guidez-nous jusqu’à la cité des
Mercuriens et n’ayez ensuite que les attitudes d’un prison
nier volontaire. »

– Entendu ! fit Paul…

En signe d’acquiescement, Brad inclina sa trompe à plusieu
rs reprises.

Et l’on se mit à descendre l’abrupt ravin qui menait au Fl
euve d’Or et à la ville mercurienne. Pendant le trajet, l’
esprit de Paul se posa mille questions, insolubles pour le
moment, car les explications qu’aurait pu donner Ahmed-be
y pour faire comprendre la désincarnation et la réincarnat
ion des âmes étaient peu commodes à développer par écrit,
avec un diamant comme stylo et les rochers d’ardoise comme
tablettes. Moins aisées encore à fournir auraient été les
révélations de Brad au sujet de la catastrophe de la Roue
Fulgurante dans le monde de Vénus et les descriptions de
ce monde lui-même. Paul de Civrac se résigna donc à ne rie
0347n savoir. D’ailleurs, le sort de Lola Mendès en premiè
re ligne, et ensuite celui de Francisco, le préoccupaient
assez. Durant son séjour sur la plate-forme crépusculaire,
son corps étant forcément inactif, son esprit et son coeu
r s’étaient nourris de la pensée et de l’image de la jeune
, fille. Et, comme il arrive dans les circonstances exempt
es de banalité, ses sentiments avaient atteint tout de sui
te leur complet développement. Il aimait Lola Mendès comme
s’il avait vécu avec elle des années de bonheur sans nuag
e ; et pourtant, c’est à peine si les jeunes gens avaient
pu échanger, au milieu des terribles et rapides événements
, quelques paroles d’amour, quelques caresses et quelques
baisers.

Soudain, Paul de Civrac fut distrait de ses pensées par l’
apparition, à un tournant du ravin, de la ville mercurienn
e. Il s’arrêta et, montrant d’un geste la vallée ouverte à
ses pieds, avec le Fleuve d’Or, au milieu et les huttes p
yramidales sur les deux rives, le tout dans l’ombre des no
ires falaises surplombantes, il dit :
0348
– Voilà !

Il s’était arrêté, et les deux faux Mercuriens avec lui.

Alors, sur un geste d’Ahmed-bey, qui fut compris aussitôt
que fait, Brad s’empara du bras gauche de Paul, en lui lai
ssant libre la main droite, portant l’épieu. Ahmed-bey se
plaça devant le couple, et l’on se remit en marche.

Mais les nouveaux arrivants avaient été vus par les Mercur
iens de la cité. Un violent concert de sifflements emplit
les airs. Une foule de monopèdes entoura bientôt Ahmed-bey
et leur prétendu prisonnier.

Au hasard, Ahmed-bey marchait au milieu des huttes. Il éme
ttait, lui aussi, des sifflements, mais, comme il ne conna
issait pas le langage Mercurien, il ne pouvait les espacer
, les cadencer, les graduer de manière à former des phrase
s sensées. Il sifflait en coups secs, égaux, au rythme de
0349sa marche. Arrivé au milieu d’un espace vide entre les
huttes, il s’arrêta, immobilisa d’un geste son compagnon
et le prisonnier, et leva le bras avec dignité.

Alors, un monopède à trompe cerclée d’or se détacha de la
foule et, se plantant devant Ahmed-bey, en qui il reconnai
ssait sans doute un Mercurien de grade supérieur, il lui t
int apparemment un discours, car ses sifflements durèrent
plusieurs minutes sans interruption.

Ahmed-bey était embarrassé. Il ne savait comment répondre.
Il garda donc un silence prudent et une attitude qu’il cr
oyait digne. Elle devait l’être, en effet, au sens mercuri
en, car le monopède discoureur n’insista pas. Il se retour
na et se mit à marcher. Ahmed-bey le suivit sans hésiter.
Brad et Paul emboîtèrent le pas, escortés à peu de distanc
e par la foule sifflante et gesticulante des monstres noir
s.

Arrivé à la porte d’une hutte, le chef s’arrêta et se rang
0350ea de côté. Délibérément, Ahmed-bey s’arrêta aussi et
fit à ses acolytes un geste vif désignant la porte. Brad p
arut forcer Paul à se courber et tous les trois disparuren
t dans la hutte, accompagnés par le monopède chef.

Il y eut quelques instants de silence et d’immobilité. Pau
l accoutumait ses yeux à l’ombre relative de la hutte. Mai
s quand il put voir clairement autour de lui, il fit un pa
s de côté, se baissa vivement et, redressé, levant sa main
gauche où flottait un lambeau d’étoffe, il cria d’une voi
x vibrante d’indicible émotion :

– Brad ! Lola est passée ici, voici un morceau de son cors
age.

Et deux larmes brillantes jaillirent de ses yeux.

La hutte où le chef avait conduit celui qu’il croyait son
collègue était celle où Lola et Francisco furent portés ap
rès leur seconde capture… Qu’étaient-ils devenus depuis
0351?

CINQUIEME PARTIE

EN PLEIN MYSTERE
CHAPITRE PREMIER

O- LE DOCTEUR AHMED-BEY LUI-M-ME N’EN SAIT PAS DAVANTAGE
La découverte du lambeau d’étoffe rouge ayant fait partie
de la jupe de Lola Mendès avait plongé Paul de Civrac, Ahm
ed-bey et Brad dans de profondes réflexions. Le chef mercu
rien qui était entré avec eux avait refermé la porte de la
hutte et, accroupi contre eux, il regardait de son oeil u
nique les deux monopèdes, qu’il ne pouvait penser vivifiés
par une âme humaine, et leur prisonnier. Evidemment, il n
e comprenait rien à leur conduite, ni à leur silence. Mais
, comme il convenait devant un supérieur, le chef subalter
ne se taisait aussi et attendait, sans que son oeil manife
stât autre chose que la stupidité la plus absolue.

0352Assis devant Ahmed-bey et Brad demeurés debout, Paul d
e Civrac ne pouvait détacher ses yeux du morceau de laine
rouge qu’il tenait à la main. Mais il sentit une griffe se
poser doucement sur son bras. Il leva la tête et reconnut
Ahmed-bey. Le docteur monopède se pencha vers le sol et,
dans la fine poussière noire accumulée, il traça les ligne
s suivantes, que Paul lisait à mesure :

« Nous devons rester ici pendant quarante-huit heures au m
oins. C’est le temps qu’il me… »

Là, le docteur s’arrêta d’écrire, car la place était restr
einte. Il effaça les mots, égalisa le sable noir et recomm
ença :

« … faut pour apprendre les mots mercuriens qui me perme
ttront de demander où ont été transportés… »

Il effaça encore et continua, sur le même ton :

0353« … Lola et Francisco. Je ne vois pas d’autre moyen.
Est-ce entendu ? »

– Oui, répondit Paul.

Et le docteur recommença à écrire :

« Restez tranquille, dormez, mangez ce qu’on vous apporter
a. Brad veillera sur vous, et laissez-moi faire. »

– C’est convenu ! dit Paul. Mais, pendant ce temps, Lola p
eut être tuée !

Le docteur ne répondit pas. Il regarda Brad, qui avait lu
aussi, et qui fit de la trompe un son d’adhésion.

Le Mercurien avait considéré tous ces gestes et mouvements
avec une stupéfaction qui se manifestait par son oeil agr
andi, par l’agitation de sa trompe et de son bras. Mais so
udain, Ahmed-bey fit entendre un sifflement impérieux, et
0354le Mercurien s’immobilisa. Le docteur marcha vers la p
orte, renversa aisément la plaque d’ardoise qui la masquai
t, et, faisant vers le vrai monopède un signe d’appel, il
sortit. Le Mercurien se leva et le suivit docilement. Quel
désarroi devait bouleverser son cerveau ! Il avait vu son
chef faire des gestes que jamais Mercurien n’avait faits
! Et ce chef ne parlait pas ? Il dédaignait sans doute de
s’expliquer…

Suivi de l’obéissant monopède, Ahmed-bey marcha dans la vi
lle Mercurienne. Sur son passage, la foule des petits mons
tres noirs s’écartait silencieusement. Parfois, des siffle
ments vibraient. Mais le docteur eut beau écouter, compare
r, raisonner, il ne parvint pas à tirer la moindre conclus
ion des bruits qu’il entendait.

Après une promenade de trois heures, pendant laquelle il t
raversa plusieurs fois le Fleuve d’Or et fit le tour de to
ute la cité mercurienne, il regagna la hutte où Paul était
enfermé sous la garde de Brad.
0355
Les observations qu’Ahmed-bey avait faites peuvent se résu
mer ainsi :

La cité se composait de cinq à six mille huttes dressées s
ans ordre, uniformément pyramidales, et toutes complètemen
t vides.

L’indigène mercurien ne connaissait aucune science, aucun
art – si ce n’est celui de construire les huttes avec des
plaques d’ardoise soudées les unes aux autres par une sort
e d’argile verte, – il ne faisait aucun métier ni aucune c
ulture ; il vivait dans l’inaction la plus absolue. La seu
le industrie était la fabrication de bols en métal jaune :
mais si Ahmed-bey vit, dans les huttes, quelques-uns de c
es bols, il ne put savoir d’où ils provenaient.

L’indigène monopède était le seul animal de la planète ; s
ur le sol ne rampait aucun serpent, nul bipède ni quadrupè
de n’y marchait ; pas d’insectes ni d’oiseaux dans les air
0356s.

La seule nourriture et boisson du Mercurien était le sang
d’un autre Mercurien. En effet, sachant déjà par le récit
de Paul que les monopèdes étaient mercurophages, il avait
vu, pendant sa promenade, des monstres noirs sucer, par l’
oeil, le sang d’autres monstres plus gros, à la jambe et a
u bras mutilés. Il était passé devant une rangée de huttes
où il avait vu, couchés sur le sol, les Mercuriens nourri
ciers, nourris eux-mêmes, gavés continuellement par d’autr
es Mercuriens qui présentaient à leurs trompes avides des
yeux de monopèdes plus petits, informes – des nouveau-nés,
sans doute.

Comment se produisaient les naissances ? Quelles lois régl
aient le choix des nouveau-nés qui devaient vivre et de ce
ux qui devaient servir à engraisser les monopèdes nourrici
ers ? Le docteur ne put jamais le savoir. Sans doute l’aur
ait-il appris à la longue, si les événements tragiques qui
survinrent peu après ne l’avaient empêché de compléter se
0357s observations.

Mais de ce qu’il put voir, il conclut que la reproduction
de l’espèce se faisait, sur Mercure, dans des conditions d
e multiplicité, de facilité et de rapidité extraordinaires
– et que la nature avait ainsi pourvu à l’unique besoin d
es vivants.

Il sut encore comment les Mercuriens mouraient de mort nat
urelle. En effet, plusieurs fois, il vit, près de lui, un
monopède tourner vivement sur son pied, siffler, tomber…
Puis, l’oeil grand ouvert se gonflait et, soudain, éclata
it. Alors, le Mercurien le plus voisin de celui qui était
tombé introduisait le bout de sa trompe dans l’oeil crevé,
buvait le sang blanchâtre, puis s’en allait, satisfait. E
t le mort restait là sans que personne s’en préoccupât.

Et le docteur rencontra des cadavres que la vie avait depu
is un certain temps abandonnés. Il les toucha : certains é
taient durs comme du fer, d’autres flasques comme une outr
0358e vide. Le docteur ne put jamais savoir par quelles ét
apes de décomposition passaient ces cadavres, ou même s’il
s se décomposaient.

Quant à la structure intérieure du corps mercurien, Ahmed-
bey se proposa de l’étudier en disséquant un cadavre, quan
d il en aurait le loisir, et s’il trouvait un instrument t
ranchant propre à cette besogne.

Pendant toute sa promenade, le docteur fut docilement suiv
i par le monopède chef qui l’avait accueilli le premier. E
t, à l’attitude des nombreux indigènes rencontrés, Ahmed-b
ey comprit qu’il s’était introduit dans le corps d’un Merc
urien très puissant et très honoré, peut-être roi de cette
contrée mercurienne ou tout au moins de cette cité.

Il bénissait cet heureux hasard qui lui permettrait, sous
prétexte de dignité, de ne pas communiquer, par des siffle
ments incompréhensibles, avec ses sujets, lorsqu’il se vit
arrivé devant la hutte où Paul était enfermé. Il la disti
0359ngua des autres parce que la trace des pas de Paul éta
it encore distincte dans la poussière, devant l’entrée.

Toujours suivi de son satellite, il y pénétra et, d’un ges
te qui fut aussitôt compris et obéi, il ordonna de relever
la plaque d’ardoise de la porte. Comme tout à l’heure, le
chef subalterne s’accroupit à l’intérieur, contre cette p
laque d’ardoise.

– Quoi de nouveau ? fit Paul avec une visible anxiété.

Le docteur répondit en écrivant sur le sable :

« Je n’espère plus apprendre en peu de temps le langage me
rcurien. Il faut tenter autre chose. J’ai mon idée. Donnez
-moi le lambeau d’étoffe. »

Et quand il tint le haillon rouge dans sa griffe, il se to
urna vers le chef. Celui-ci se dressa. Ahmed-bey lui montr
a le lambeau en émettant un sifflement impérieux.
0360
Mais le Mercurien demeura immobile et stupide. Ahmed-bey a
gita devant son oeil le lambeau rouge, mais cet oeil resta
vide de toute pensée.

– Il ne comprend pas, dit Paul.

Alors le docteur, tenant toujours l’étoffe dans sa griffe,
ouvrit la porte et sortit, en indiquant du geste qu’il vo
ulait être suivi. Le chef obéit ; et Brad et Paul sortiren
t aussi de la hutte. Et le docteur, élevant en l’air le la
mbeau écarlate, tendit son bras successivement vers les qu
atre points de l’horizon. De la foule des monopèdes, des s
ifflements montèrent dans l’air. Mais le chef ne bougeait
pas, et son oeil, comme d’ailleurs les yeux de tous les au
tres monstres, resta stupide…

– Ils ne comprennent pas ! répéta Paul.

Et il jeta un regard à la fois furieux et désespéré sur la
0361 foule compacte des monopèdes, sur le lourd Fleuve d’O
r toujours pareil, sur les deux versants de la falaise noi
re qui montaient très haut, ne laissant entre eux qu’une l
igne mince par où passait l’éblouissante clarté vert pâle
tombant des éternels nuages vert foncé que l’on voyait rou
ler dans l’infini…

Et le spectacle de cette nature implacable où rien ne viva
it que ces petits monstres noirs et cruels, horribles, inv
raisemblables et répugnants, le spectacle de cette nature
immuable et dure dans l’éternelle lumière le remplit d’une
sensation d’angoisse apeurée…

– Brad ! s’écria-t-il… Partons d’ici, allons n’importe o
ù ! parcourons en tous sens cette épouvantable planète…
Cherchons Lola jusqu’à ce que je meure de désespoir !…

Mais Ahmed-bey le saisit par le bras, l’entraîna dans la h
utte et, sur la poussière, il écrivit :

0362« Courage ! Nous la retrouverons. Prenez votre épieu.

« Partons. Mais soyez un homme !… »

Pendant quelques minutes, Paul de Civrac resta immobile et
affaissé devant ces signes. Quand il leva la tête, il vit
les yeux de Brad et d’Ahmed-bey, les yeux rouges du monde
mercurien qui le regardaient avec une expression tout hum
aine d’encouragement et d’amitié. Une âme, une âme véritab
le les animait, ceux-là ! Et il se rappela le prodige de l
a désincarnation et de la réincarnation… Alors, il eut h
onte de sa faiblesse et, se redressant, saisissant l’épieu
d’une main ferme, il dit résolument :

– Partons !

Au dehors, Ahmed-bey agitant sa trompe annelée d’or, n’eut
qu’à marcher pour que la foule des monopèdes s’écartât de
vant lui. Arrivé sur le bord du Fleuve d’Or, il se retourn
0363a. Le chef était toujours là, satellite fidèle. Il le
saisit par le bras et le fit ranger près de Paul et de Bra
d. Puis, avisant deux autres Mercuriens dont la trompe ne
s’ornait que d’un seul anneau d’or, il les appela d’un ges
te et les fit ranger près de leur supérieur. Puis, brusque
ment, il montra le fleuve et sauta sur ses ondes élastique
s et lourdes. Brad, Paul et les trois Mercuriens annelés l
‘imitèrent. Mais, comme la foule des monopèdes voulait s’é
lancer aussi, Ahmed-bey l’arrêta d’un sifflement terrible
et d’un geste net de son bras tendu… la foule s’immobili
sa sur la berge, et le Fleuve d’Or eut bientôt entraîné la
petite troupe mi-humaine mi-mercurienne en dehors de la t
umultueuse cité.

CHAPITRE II

QUI SE TERMINE PAR UN SAUT DANS L’INCONNU
Paul de Civrac regarda la montre qu’il portait toujours à
sa ceinture. Elle était arrêtée. Il la remonta et mit les
deux aiguilles à midi.
0364
Il put ainsi se rendre compte qu’une demi-heure entière s’
écoula jusqu’au moment où le fleuve, sortant enfin des fal
aises surplombantes, élargit ses flots lourds et dorés ent
re deux vastes plaines d’herbe rousse. Paul fixait à cinqu
ante kilomètres à l’heure, au milieu du courant, la rapidi
té du Fleuve d’Or dans la vallée encaissée : en tenant com
pte de la position du village, à peu près au milieu de la
vallée, celle-ci avait donc environ cinquante kilomètres d
e longueur.

Quand on fut dans la plaine, la rapidité du fleuve diminua
peu à peu, jusqu’à ne plus donner qu’un courant de vingt-
cinq kilomètres à l’heure à peu près. Aussi, sans l’ombre
des falaises, sans la fraîcheur relative provoquée par l’e
xtrême vélocité de la glissade, la chaleur torride se fit
cruellement sentir, non pour Ahmed-bey ni pour Brad, dont
le corps mercurien était propre à un tel milieu, mais pour
Paul, que son séjour dans la zone crépusculaire avait dés
habitué de la haute température des plaines lumineuses. Il
0365 dut recommencer à cligner des yeux afin de les habitu
er à l’aveuglante clarté qui tombait des éternels nuages v
erts… Derrière ces nuages, qui jamais ne s’ouvraient pou
r une éclaircie sur l’infini des cieux, le soleil brillait
, et avec quel éclat ! Sans les nuages qui tamisaient ses
rayons de lumière et de feu, la planète tout entière aurai
t flambé, éclaté comme un prodigieux engin de pyrotechnie.
..

La traversée de l’immense plaine rousse dura six heures un
quart. A la cinquième heure, les étranges voyageurs viren
t se profiler au loin des montagnes encore indécises. En m
ême temps, la rapidité du fleuve s’accrut de plus en plus,
jusqu’à atteindre environ cent kilomètres à l’heure ! Les
rives filaient comme filent les champs et les ravins des
deux côtés d’une automobile terrestre lancée à toute vites
se. Inquiet, Paul dit au docteur Ahmed-bey :

– Où diable allons-nous ?… Sûrement, pour acquérir une t
elle vitesse, le fleuve doit se précipiter, là-bas, du hau
0366t de quelque falaise, en une effroyable cataracte…

Ahmed-bey ne put répondre que par un inutile sifflement, m
ais, du geste, il montra les trois vrais monopèdes. Ceux-l
à étaient parfaitement tranquilles.

– Je comprends, fit Paul, vous voulez dire que tant que ce
s monstres conserveront leur placidité, aucun danger ne no
us menace. Vous avez raison…

Comme il parlait ainsi, les trois Mercuriens émirent un si
fflement aigu et, ensemble, s’étendirent à plat ventre sur
le fleuve, la tête en avant et les bras servant de gouver
nail pour les maintenir bien au milieu du couvant. Les Ter
riens remarquèrent, en effet, qu’eux-mêmes tendaient à êtr
e séparés les uns des autres par les remous et les bouillo
nnements du fleuve.

– Imitons-les ! dit Paul.

0367Les trois monopèdes s’étaient placés en file indienne,
la trompe du second enroulée autour du pied du premier et
la trompe du troisième enroulée autour du pied du second.
Paul se coucha derrière le troisième monopède et s’accroc
ha des deux mains à son pied. Ahmed-bey et Brad s’échelonn
èrent derrière Paul et, sur le Fleuve d’Or, ces six créatu
res semblaient un bizarre serpent noir aux deux bouts et p
resque blanc au milieu…

Or, les montagnes se rapprochaient de minute en minute, la
vitesse du courant augmentait encore. Pour pouvoir respir
er, Paul dut mettre sa tête entre ses deux bras tendus en
avant, et, parfois, ses lèvres et son nez frôlaient la sur
face opaque et tiède du Fleuve d’Or.

Un moment, à un endroit où le fleuve, formant vasque, étai
t un peu calme, il put lever la tête, et il dit :

– Pourvu que cette vertigineuse course à l’abîme nous entr
aîne vers Lola et Francisco !
0368
Ahmed-bey et Brad lui répondirent par un long sifflement.

Mais les montagnes n’étaient plus qu’à deux ou trois kilom
ètres. Une vaste excavation s’ouvrait dans leur base abrup
te. Les voyageurs y furent soudainement engouffrés, et, au
tour d’eux, ce fut une obscurité presque complète, où les
mystérieuses phosphorescences du fleuve répandaient une pâ
le clarté de veilleuse.

Les voûtes de ce chenal souterrain se perdaient dans la nu
it absolue.

Et quelques minutes après que l’on fut entré dans la monta
gne, le silence, l’impressionnant silence mercurien, fut é
trangement troublé… Sans qu’aucun des Terriens pût savoi
r d’où cela venait, ils entendirent une sorte de grondemen
t cadencé qui montait et descendait en tonalité comme les
voix profondes du vent dans une forêt de pins…
0369
Tout à coup, les trois Mercuriens se mirent à siffler, et
leurs sifflements, très aigus, semblaient exprimer l’effro
i. Paul sentit que le monopède auquel il était accroché te
ntait de dégager son pied. Il leva lui-même les yeux et il
vit que les deux Mercuriens de tête s’étaient séparés de
la chaîne et glissaient vers la paroi gauche du chenal…
En une seconde, ils eurent disparu dans un trou où s’enfon
çait un bras du fleuve.

– Mes amis ! cria Paul, les deux premiers monstres nous on
t quittés ! Celui que je tiens cherche à me quitter aussi
! Il se débat !… mais je ne le lâche pas…

Un grondement plus fort, venant de l’inconnu, lui coupa la
parole. Mais aussitôt après, il s’aperçut que le monopède
dont il tenait le pied, sans doute résigné, ne s’agitait
plus.

– Quelque grave danger nous menace ! cria-t-il. Mon prison
0370nier ne cherche plus à s’enfuir… Il comprend que nou
s avons dépassé l’endroit où il aurait pu prendre la direc
tion du salut, comme les deux autres… Que va-t-il arrive
r ?…

Brad et Ahmed-bey répondirent par leur sifflement habituel
, mais ils s’accrochèrent plus solidement encore les uns a
ux autres.

Les inexplicables grondements rythmés étaient maintenant d
‘une tonalité creuse, effrayante et toute proche. Le Mercu
rien de tête ne donnait plus signe de vie…

Et Paul se sentit horriblement seul, exposé à un danger in
connu autant qu’inévitable. Brad et Ahmed-bey n’étaient d’
aucun secours, puisqu’ils ne pouvaient parler.

Le malheureux jeune homme, cependant, ne perdait pas son s
ang-froid ; il se rendait compte que la vélocité du fleuve
s’accroissait de minute en minute ; les parois rocheuses,
0371 brillantes sous la phosphorescence, filaient de part
et d’autre comme des éclairs dans la nuit…

Le grondement, à présent semblable aux éclats d’un tonnerr
e lointain, le remplissait d’une sensation de crainte inex
primable.

Tout à coup, un cri, un hurlement prolongé, lugubre à glac
er le sang dans les veines, un hurlement inouï, vint des p
rofondeurs de l’abîme, et il y eut partout des fulguration
s violentes… Et en une intense agonie de terreur dont il
fut accablé, Paul vit que le monopède et lui se trouvaien
t surplombant un précipice de feu, un précipice insondable
d’où le hurlement affreux montait… Il se sentit oscilla
nt, basculant au-dessus du gouffre, entraîné d’un coup, et
il tomba… Une dernière lueur de pensée lui fit comprend
re qu’il s’accrochait toujours au monopède et que ses deux
compagnons tombaient avec lui… Et les quatre corps somb
rèrent dans l’abîme, tandis que, pour la troisième fois, r
etentissait le hurlement infernal…
0372
CHAPITRE III

QUI EST LA TRAGIQUE CONTRE-PARTIE DU PRECEDENT
A cinq kilomètres en amont de la chute qui avait englouti
Paul, Ahmed-bey, Brad et un seul monopède, le Fleuve d’Or
se divisait en deux et une partie de la masse liquide s’en
fonçait dans un couloir plus petit que le souterrain princ
ipal. C’est par là que les Mercuriens de tête s’étaient éc
happés. Le courant y devenait tout de suite moins rapide,
jusqu’à n’avoir plus que la vitesse normale d’un cheval au
petit trot.

Deux heures avant le passage de Paul et de ses compagnons,
une grosse troupe de Mercuriens, disposée en triangle, la
pointe tournée dans le sens du courant, était arrivée à l
a bifurcation, avait dévié à l’aide des bras faisant gouve
rnail et s’était engagée dans le petit couloir. Au milieu
de la troupe, debout et se tenant par la main, Lola Mendès
et Francisco étaient gardés à vue. Aucun lien ne les garr
0373ottait. Mais ils étaient toujours prisonniers, car les
rangs pressés des monopèdes étaient infranchissables. D’a
illeurs, où s’enfuir, dans ce canal souterrain étroit et p
eu élevé ?

Par une regrettable fatalité, Lola et Francisco avaient ét
é retirés de la seconde hutte où on les enferma et entraîn
és sur le courant du Fleuve d’Or une heure à peine après l
‘arrivée de Paul et de ses deux compagnons dans la cité me
rcurienne.

Si Paul de Civrac, Ahmed-bey et Brad, comprenant les siffl
ements des Mercuriens de tête, avaient bifurqué dans le pe
tit bras du fleuve au lieu de se laisser entraîner vers l’
abîme, sans doute auraient-ils quelque part rattrapé Lola
et Francisco. Mais le destin en avait décidé autrement, et
, tandis que Paul et ses compagnons sombraient dans le mys
térieux abîme, la jeune fille et son domestique, prisonnie
rs des monopèdes, arrivaient dans une seconde cité mercuri
enne.
0374
Celle-ci était bâtie dans une sorte d’entonnoir à ciel ouv
ert que le petit fleuve rencontrait dans son cours ralenti
. Tout d’abord, cet entonnoir, aux parois lisses et très h
autes, ne paraissait pas avoir d’autres issues que les tun
nels d’amont et d’aval du petit fleuve. Mais, avant d’être
de nouveau enfermés dans une hutte, en attendant sans dou
te qu’on eût décidé de leur sort, Lola et Francisco remarq
uèrent que les flancs de l’entonnoir étaient à des hauteur
s médiocres, troués d’excavations et que des gradins gross
iers conduisaient du bas des falaises à chacun de ces trou
s : c’étaient donc les orifices de galeries souterraines t
raversant la montagne et conduisant peut-être dans les pla
ines.

La porte de la hutte refermée, Lola et Francisco se trouvè
rent seuls.

– Francisco, dit Lola, il faut fuir d’ici : nous orienter
si c’est possible, et gagner le plateau où tu as laissé Pa
0375ul. Même s’il en est parti pour aller à ta recherche,
il y reviendra, dans l’espoir que tu y seras retourné toi-
même… Il faut fuir… Si nous restons, ces monstres, tôt
ou tard, nous crèveront les yeux et boiront notre sang…
Je ne veux pas mourir ainsi… Je préfère être tuée en es
sayant de nous enfuir. Nous aurons au moins tenté jusqu’à
l’impossible…

– Se-orita, je pense comme vous, répondit Francisco. Mais
je n’ai pas d’arme. Attendons que quelqu’un de ces monopèd
es, comme dit M. de Civrac, vienne nous visiter. Je l’attr
aperai par le pied et je m’en servirai comme d’une massue.
.. Et à la grâce de Dieu !

– Je reconnais, dit Lola, que nous avons peu de chances d’
échapper… Mais, si je succombe, tu me laisseras et iras
aider Paul à attendre la merveilleuse arrivée de Bild et d
e Brad…

Francisco ne répondit pas, mais il fit comprendre par un s
0376eul regard que si Lola périssait, il s’ensevelirait, l
ui, pour la venger, sous une hécatombe de Mercuriens.

Les deux captifs n’eurent pas longtemps à attendre. Ils ga
rdaient le silence depuis quelques minutes, lorsque la pla
que de la porte tomba, et un Mercurien parut dans le carré
de lumière. Mais avant qu’il fût entré, Francisco, se gli
ssant lui-même dans la porte, l’avait saisi par le pied, s
oulevé…

Mais déjà, en dehors de la hutte, Lola était debout près d
e lui. Il lui tendit sa main libre et, profitant de la stu
peur des quelques monopèdes qui se trouvaient là, ils se m
irent à bondir ensemble vers la paroi la plus rapprochée.
Aussitôt, une bordée de sifflements leur apprit qu’on les
poursuivait.

Mais ils avaient de l’avance. Ils arrivèrent au pied de la
falaise, et ils se disposaient à l’escalader par les grad
ins rudimentaires, lorsque, un peu à gauche, Lola vit qu’u
0377n mince ruisseau de liquide jaune entrait dans une exc
avation à ras de terre.

Haletante, elle dit :

– Viens, Francisco, ne montons pas, gardons notre avance,
il y a là une galerie plus facile…

– Ah ! oui, c’est de la chance, Se-orita ; les autres sont
noires, celle-ci sera éclairée par le ruisseau… Au moin
s, nous y verrons assez pour diriger notre fuite…

Ils se remirent à courir en bondissant, et avant que les m
onopèdes aient pu leur barrer le passage, ils s’engouffrai
ent dans la galerie. Elle était étroite et peu haute, mais
commode à suivre à cause des radiations éclairantes que p
roduisait le ruisseau. Il méandrait sur le sol, et plusieu
rs fois ils l’enjambèrent. Derrière eux, ils entendaient l
es sifflements furieux des monopèdes, et ils couraient, en
couragés par la certitude que le bruit des sifflements dim
0378inuait peu à peu d’intensité ; preuve que les fugitifs
mettaient toujours plus de distance entre eux et les pour
suivants.

– Se-orita, dit tout à coup Francisco sans s’arrêter, le r
uisseau devient plus large et file droit. Il coule dans le
sens de notre course. Restons immobiles à la surface. Il
nous entraînera peut-être plus vite que nous ne courons no
us-mêmes…

– Tu as raison, Francisco.

Et la courageuse jeune fille sauta au milieu du ruisseau,
qui avait, à cet endroit, environ deux mètres de largeur.
Francisco sautait en même temps.

En effet, le courant était très rapide, et la fuite des de
ux fugitifs en fut accélérée sans la moindre fatigue pour
eux.

0379Ils n’entendaient que faiblement les sifflements des M
ercuriens. Et soudain, à un tournant brusque du ruisseau,
ils ne les entendirent plus du tout.

Mais leur attention fut aussitôt sollicitée par d’autres b
ruits. C’était un grondement sourd et rythmé qui montait e
t descendait en tonalité, comme les voix profondes du vent
dans une forêt de pins.

En même temps, à la rapidité croissante avec laquelle fila
ient en arrière les parois accidentées de la galerie, ils
se rendirent compte que la vitesse du courant augmentait d
ans des proportions inquiétantes.

– Francisco, dit Lola, ces grondements m’effrayent, et j’a
i le pressentiment que nous sommes entraînés vers un gouff
re. Il faut sauter à terre tout de suite… Vois ! entre l
e roc et le ruisseau, il y a une corniche : c’est assez la
rge pour marcher… Sautons vite avant que la rapidité du
courant soit trop grande…
0380
– Sautons, Se-orita… Votre main.

– Tiens.

– Attention… hop !

Leur élan avait été adroitement calculé, car leurs muscles
savaient maintenant proportionner leur effort aux conditi
ons de la pesanteur mercurienne. Ils touchèrent donc la co
rniche au bon endroit. Mais la vitesse acquise les entraîn
a, et ils faillirent retomber sur les lourdes ondes jaunât
res et brillantes. Ils s’arc-boutèrent, raidirent leurs mu
scles, s’accrochèrent aux aspérités du roc, et enfin ils s
‘arrêtèrent. Leurs mains étaient légèrement écorchées, mai
s, dans l’état de surexcitation nerveuse où ils se trouvai
ent, ils ne s’en aperçurent même pas.

– Marchons ! dit Lola.

0381Animée par l’espoir de retrouver Paul de Civrac et d’a
ttendre avec lui l’intervention de Brad et de Bild, la jeu
ne fille avait maintenant autant de force, de courage et d
e présence d’esprit que Francisco lui-même. Elle avait rep
ris son rang de maîtresse : elle commandait.

La corniche sur laquelle ils marchaient, Francisco derrièr
e Lola, surplombait le ruisseau ; par endroits, elle avait
plusieurs mètres de largeur, mais en d’autres elle se rét
récissait jusqu’à laisser juste la place des pieds. Les fu
gitifs s’accrochaient alors aux aspérités de la paroi et,
s’aidant l’un l’autre, favorisés d’ailleurs par leur légèr
eté spécifique, ils franchissaient avec adresse le mauvais
pas. Au-dessous d’eux, sans bruit, le ruisseau bouillonna
nt glissait avec une vertigineuse rapidité, rendue sensibl
e aux regards des Terriens par les boursouflures intermitt
entes des ondes lourdes.

Les grondements cadencés avaient progressivement augmenté
d’intensité. Ils avaient maintenant la force d’un roulemen
0382t lointain de tonnerre.

– Qu’est-ce que ça peut être, Francisco ?

– Je ne sais pas, Se-orita.

– Peut-être la chute du ruisseau dans un abîme.

– Peut-être.

Mais, dominant les tonitruantes rumeurs, un hurlement de f
olie, aigu, prolongé, arriva des profondeurs invisibles de
la galerie.

– Francisco ! cria Lola.

Elle s’était arrêtée, pâle, une sueur d’angoisse au front,
une main tremblante sur l’épaule de Francisco, l’autre cr
0383ispée sur une arête de la paroi.

– Francisco, balbutia-t-elle, as-tu entendu ?

– Oui, Se-orita, oui, répondit l’homme à voix basse.

Et ils restèrent quelques minutes silencieux, immobiles, l
uttant contre la terreur sans nom qui les envahissait.

Une seconde fois, le hurlement déchiré retentit, comme l’a
ppel désespéré de la sirène d’un navire en perdition dans
la tempête et dans la nuit.

– Francisco, il faut aller voir, dit Lola d’une voix à la
fois tremblante et résolue. Il ne faut pas rester ici… M
archons.

– Mais, Se-orita…

– Marchons… Mon coeur me dit que M. de Civrac est là, là
0384, dans le mystère. Viens !

– Je vous suis, maîtresse !

Et ils se remettaient en marche, lorsqu’ils entendirent de
rrière eux, mais très loin encore, des bruits aigus.

– Ecoute !

Immobilisés de nouveau, ils tendirent l’oreille. Il n’y eu
t bientôt plus de doute ; les bruits aigus étaient les sif
flements mercuriens.

– Tu vois ! fit Lola. On nous poursuit encore… Derrière,
c’est la captivité et la mort… Devant, c’est le mystère
, mais peut-être Paul… Marchons !…

Et la vaillante jeune fille s’élança immédiatement suivie
par Francisco.

0385Mais tout à coup elle jeta un cri, se cramponna au roc
pour arrêter son élan – et elle resta suspendue au-dessus
d’un gouffre ouvert sous ses pieds. Francisco avait pu s’
arrêter avant. Il n’eut qu’à étendre les bras pour dégager
Lola de sa dangereuse suspension et la remettre sur la co
rniche…

La jeune fille laissa son émotion se calmer, puis, avec Fr
ancisco, elle regarda. Quel extraordinaire et terrifiant s
pectacle !

A leurs pieds, la corniche s’arrêtait net, interrompue bru
squement au-dessus d’un abîme indescriptible, d’où montaie
nt les grondements cadencés et, par intervalles, le tragiq
ue hurlement. Au-dessous d’eux, à leur droite, le ruisseau
se coupait à angle droit pour tomber, tout d’une masse si
lencieuse et unie, dans le gouffre apocalyptique… Et enf
in, là-bas, devant eux, de l’autre côté de l’abîme, ils vo
yaient tomber aussi un large fleuve d’or, et de ces deux é
tranges cascades silencieuses d’or fondu émanaient des rad
0386iations jaunes, faiblement éclairantes, et, si l’on re
gardait dans le gouffre lui-même, on ne voyait, à une gran
de profondeur, qu’une nuée opaque de cette clarté jaune, d
iffuse, incompréhensible, produite par les « cours d’eau »
mercuriens.

Lola et Francisco considéraient avec effroi ce spectacle,
lorsque des sifflements plus forts leur rendirent le senti
ment de tous les dangers qu’ils couraient.

– Francisco, ils approchent ! dit Lola.

– J’ai une idée, Se-orita !

L’Espagnol se mit à plat ventre sur la corniche, la tête p
enchée sur le gouffre. Il en examinait soigneusement les p
arois.

– Se-orita, dit-il en se relevant, vous n’aurez pas peur ?

0387
– Non !

– Eh bien ! nous allons descendre là… Il est évident que
ces masses liquides ont une issue, au fond du gouffre…
Même si la mort nous attend en bas, il est encore plus cer
tain que la mort nous guette et arrive derrière nous… Vo
ulez-vous descendre ?

– Descendons ! fit Lola d’un ton résolu.

– Alors, Se-orita, montez à cheval sur mes épaules… Serr
ez mon torse avec vos jambes et, de vos mains, accrochez-v
ous à toutes les aspérités du roc, comme je le ferai moi-m
ême… Ainsi, nous ne nous quitterons pas… Ou je vous sa
uverai, ou je périrai avec vous.

Sans répondre, Lola se mit à califourchon sur les épaules
0388de Francisco, qui s’était baissé. Quand il sentit sa j
eune maîtresse bien arc-boutée des jambes et des pieds, co
ntre ses flancs, il se releva et, s’agenouillant au bord d
e l’abîme, il se mit à descendre à reculons le long de la
vertigineuse paroi. Par bonheur, elle avait des arêtes nom
breuses, des excavations, de minuscules plates-formes, il
ne posait ses pieds qu’avec une extrême précaution ; comme
Lola, il se cramponnait des deux mains aux aspérités roch
euses.

Soudain, ils entendirent tomber sur eux, de la corniche, d
es sifflements furieux ! Lola leva la tête ; des Mercurien
s gesticulants se penchaient sur l’abîme, mais aucun n’osa
it s’engager dans la voie périlleuse qu’avaient adoptée le
s fugitifs.

– Ils ne nous poursuivront pas plus loin ! dit-elle.

– Non ! c’est un péril de moins !

0389Tandis qu’en haut les sifflements continuaient, d’en b
as montaient les terribles grondements cadencés et, par in
tervalles, l’horrible hurlement incompréhensible…

Lola et Francisco se trouvèrent bientôt dans la buée lumin
euse. En haut, en bas, à droite et a gauche, ils ne voyaie
nt que le vague infini de cette buée, semblable aux lumino
sités du soleil levant dans les légers brouillards du mati
n, sur la Terre. Devant eux, c’était le roc noir, rugueux.
.. Et ils descendaient toujours. Peu à peu, le bruit des s
ifflements décrut, puis s’évanouit. Mais les grondements é
taient de plus en plus forts et la stridence des hurlement
s d’agonie devenait insoutenable…

Combien de temps dura la périlleuse descente ? Ni Lola ni
Francisco n’auraient pu le dire. Vingt minutes peut-être,
peut-être des heures…

Enfin, Francisco parla :

0390– Se-orita, nous sommes sur un large plateau… Mettez
pied à terre.

La jeune fille sauta des épaules de Francisco.

Ils étaient, en effet, sur un plateau dont ils ne pouvaien
t voir les limites à cause du brouillard lumineux. Avec pr
écaution, ils s’avancèrent, le dos tourné à la paroi par l
aquelle ils étaient descendus. A leur gauche, la cascade d
u ruisseau s’abîmait dans une vasque, puis la masse liquid
e coulait rapidement dans un canal. Ils suivirent ce canal
, il les mena au bord d’une sorte de lac d’or où les eaux
du ruisseau se perdaient. A leur droite, ils voyaient tomb
er à pic la masse énorme du Fleuve d’Or, et cela sans brui
t, comme de l’huile coulant dans l’huile… Et c’est d’en
face, maintenant, de l’autre rive du lac sans doute, que v
enaient les grondements et les hurlements…

– Suivons le bord ! dit Lola.

0391Et ils se mirent à marcher vers la droite. Soudain, il
s se trouvèrent sous la cascade même du grand fleuve. Le l
iquide d’or, d’un seul tenant, faisait au-dessus d’eux une
arche immense zébrée de scintillements plus vifs…

Et tout à coup, ils s’arrêtèrent net, en un énorme sursaut
d’émotion ; devant eux, à quatre pas, un corps humain éta
it étendu et deux monopèdes étaient agenouillés auprès de
lui…

– Paul ! s’écria Lola en un cri déchirant.

Echappant de la main de Francisco, elle s’élança et s’abat
tit sur le corps de Paul de Civrac.

– Il est mort ! Il est mort ! gémit-elle.

Et elle étreignait le corps étendu, l’embrassait, délirant
e de désespoir.

0392Terrassée elle-même par la surprise, par l’émotion, pa
r la douleur, elle s’affaissa, inanimée.

Francisco s’agenouillait déjà devant sa maîtresse, lorsqu’
il se sentit touché à l’épaule. Il se retourna et il vit u
n monopède, debout, qui lui faisait, de sa griffe, des sig
nes… D’abord, il ne comprit pas. Puis son sang-froid lui
revenant peu à peu, il perçut que le monopède désignait P
aul de Civrac et faisait ensuite des gestes de dénégation.

– Il n’est pas mort ? dit-il.

Les gestes de dénégation s’accentuèrent.

Alors, Francisco appuya son oreille sur la poitrine de Pau
l : le coeur battait.

– Saint-Jacques soit loué ! s’écria-t-il ; Se-orita, il vi
t ! il vit !…
0393
Il avait toujours, à la ceinture, sa gourde d’eau aromatis
ée d’un restant de cognac. Il la déboucha et en versa quel
ques gouttes entre les lèvres de Lola, puis entre celles d
e Civrac… Deux minutes passèrent : Lola restait immobile
et comme morte, mais Paul s’agita et bientôt ouvrit les y
eux.

– Où suis-je ? murmura-t-il.

– Se-or ! Se-or ! s’écria Francisco.

A cette voix familière, Paul, d’un sursaut, se mit sur son
séant. Ses yeux égarés reconnurent Francisco, virent Lola
étendue, comme sans vie. La commotion fut si forte qu’il
retomba avec un immense soupir.

Mais cette nouvelle faiblesse fut de courte durée… le je
une homme ouvrit encore les yeux, se leva péniblement, mar
cha vers Lola, regarda longuement la jeune fille, lui mit
0394la main sur le coeur.

– Elle vit… dit-il. Retrouvée… Enfin !… retrouvée…

Et une violente émotion étranglait les mots dans sa gorge.
Il fit pourtant un effort de volonté et, plus calme :

– Son évanouissement cessera de lui-même, dit-il. Francisc
o, comment êtes-vous là ?…

Vivement, en quelques mots, l’Espagnol raconta les faits.

– Mais vous-même, Se-or ?

Se tournant vers les deux Mercuriens qui étaient debout à
quelques pas, Paul dit gravement :

– Francisco, voici le docteur Ahmed-bey, qui vient de la T
0395erre, et voici notre ami Arthur Brad…

– Se-or ! Se-or ! balbutia l’Espagnol.

Il croyait que Paul de Civrac avait perdu l’esprit. Le jeu
ne homme devina cette pensée.

– Tu me crois fou, dit-il avec un sourire. Détrompe-toi, F
rancisco ; écoute !

Et il raconta minutieusement à l’Espagnol tout ce qui étai
t arrivé depuis qu’ils s’étaient séparés. Il expliqua auta
nt qu’il le pouvait la désincarnation et la réincarnation
des âmes. Francisco était stupéfait.

Il allait répondre, lorsque le docteur Ahmed-bey s’avança
et, sous les yeux des deux hommes, avec le diamant qu’il p
ortait toujours à sa griffe, il traça sur le sol les carac
tères suivants :

0396« Il faut que Francisco se laisse désincarner et prenn
e momentanément ma place dans mon corps mercurien. Ainsi,
je pourrai parler et mieux agir dans l’intérêt de nous tou
s !… »

– Par la Virgen del Pilar ! s’écria Francisco, tout cela e
st de la diablerie !…

Mais Paul parla. Il démontra à Francisco que l’opération m
ystique ne présentait aucun danger. Doué du corps de Franc
isco et de la parole humaine, le docteur Ahmed-bey pourrai
t plus facilement s’entendre avec lui, Paul, pour agir dan
s le plus grand intérêt de tous…

– Il réveillera Lola ! conclut Civrac, et il nous sauvera.
..

– Soit ! dit Francisco résolument ; que dois-je faire ?

– Te coucher par terre et attendre.
0397
– Voilà !

Et l’Espagnol s’étendit.

Mais Ahmed-bey écrivit encore sur le roc, devant les yeux
de Paul :

« Expliquez-lui la transformation qui s’opérera dans son ê
tre extérieur quand il sera réincarné dans le corps que j’
occupe. »

Paul expliqua aussitôt à Francisco qu’il ne pourrait pas p
arler, mais seulement siffler… Il serait d’ailleurs comm
e était Brad…

– Bueno ! fit le brave Espagnol, je sifflerai !…

Ahmed-bey se plaça devant le patient et commença ses passe
s magnétiques. Il sifflait d’une manière étrange, sans dou
0398te parce qu’il prononçait mentalement la formule d’inc
antation. Soudain, le corps de Francisco eut un sursaut et
un peu de mousse jaillit de ses lèvres. Aussitôt, le doct
eur s’étendit auprès de lui et, en même temps, une étincel
le sortit de la bouche de Francisco et une autre de la tro
mpe du docteur. Les deux étincelles voltigèrent un moment,
puis se croisèrent en un éclair, et celle de Francisco en
tra dans la trompe du docteur, tandis que celle d’Ahmed-be
y disparaissait dans la bouche de l’Espagnol.

Et, deux minutes après, l’ancien corps de Francisco se rel
eva, vivifié par l’âme savante d’Ahmed-bey, tandis que le
corps mercurien, qui servait tout à l’heure d’enveloppe à
l’âme du docteur, sautait en l’air et allait prendre place
, animé par l’âme de Francisco, à côté de Brad.

La transmission des deux âmes était opérée.
CHAPITRE IV

QUI ECLAIRCIT QUELQUES MYSTERES ET MET PAUL DE CIVRAC DANS
0399 UN EFFROYABLE DILEMME
Sans doute l’âme de Francisco fut-elle d’abord peu à son a
ise dans le corps mercurien ; le monopède, – devenu Espagn
ol, – ou plutôt l’Espagnol devenu monopède, se mit à gesti
culer de la jambe, du bras et de la trompe, à siffler et à
rouler son oeil unique de la plus comique façon ; mais l’
attitude impassible de Brad lui fit comprendre qu’une âme
énergique devait ne s’étonner de rien, et Francisco demeur
a enfin tranquille.

Quant à l’âme d’Ahmed-bey, elle se trouvait évidemment mie
ux dans le corps de Francisco ; elle pouvait parler en lan
gage humain.

– Monsieur, dit tout de suite le docteur à Paul, comment v
ous sentez-vous ?

– Bien ! répondit Civrac en serrant la main que le docteur
lui tendait. Cette chute m’avait étourdi, mais grâce à ma
légèreté spécifique et à l’élasticité du liquide de ce la
0400c, je n’ai rien de cassé.

– Alors, pensons à Mademoiselle, dont l’évanouissement me
paraît trop prolongé.

Et le docteur, sous l’apparence de Francisco, s’approcha d
e Lola. Paul l’avait déjà précédé. Quant à Brad et à Franc
isco, ils se tenaient debout à quelque distance ; un peu p
lus loin se voyait, mort sans doute, le corps du Mercurien
qui avait été entraîné malgré lui dans la cataracte du Fl
euve d’Or.

Les grondements rythmés retentissaient toujours dans la va
ste caverne, dominés de temps en temps par le hurlement ef
froyable.

Mais tous les esprits étaient préoccupés de l’état de Lola
, et l’on prêtait peu d’attention à ces bruits formidables
qui devaient être singulièrement expliqués plus tard.

0401Lola Mendès, étendue sur le sol, dans la mystérieuse c
larté produite par les cascades et par le lac, présentait
un visage d’une pâleur cadavérique. A la vue de cette pâle
ur, Paul frémit.

– Docteur ! s’écria-t-il, elle n’est pas morte ?

Ahmed-bey s’était agenouillé devant la jeune fille. Ecarta
nt les bords de son corsage, il avait appliqué son oreille
droite sur la chaste poitrine de Lola. Et, sans répondre
à Paul, il écouta longtemps.

Quand il releva la tête, il murmura :

– C’est étrange !

Et ses yeux exprimaient une immense surprise.

Il prit chacune des deux mains de la jeune fille et les ex
amina minutieusement. Puis il scruta le visage immobile et
0402 blanc, aux traits tirés comme celui d’un cadavre.

– C’est étrange ! répéta-t-il.

– Docteur ! je vous en conjure ! supplia Paul.

Ahmed-bey leva de nouveau la tête et, regardant Civrac, do
nt la pâleur et les yeux effrayés disaient assez l’état d’
âme, il murmura :

– Monsieur, comme je vous l’avais prédit à Calcutta, vous
aimez cette jeune fille ?

– Je donnerais ma vie pour elle ! s’écria Paul en un juvén
ile élan.

– Cela ne la sauverait pas, Monsieur, répliqua le docteur
froidement. Mais je vous prie de rassembler tout votre cou
rage, toute votre présence d’esprit.

0403– Elle est morte ! s’écria Paul d’une voix déchirée.

– Non ! fit nettement le docteur.

Et, après un silence, il reprit d’une voix grave :

– Nous nous trouvons devant un cas extraordinaire et que j
e n’ai vu qu’une seule fois au cours de ma vie terrestre,
dans l’Inde… Cette jeune fille vit, quoiqu’elle présente
tous les caractères de la mort, tous, moins un seul : son
corps restera souple et ne se décomposera pas. Mais son c
oeur ne bat plus, ses poumons ne fonctionnent plus. Elle e
st dans un cas de catalepsie des plus rares… Quand se ré
veillera-t-elle ?… et même se réveillera-t-elle avant de
passer de la catalepsie à la mort ?… Si nous étions dan
s mon laboratoire de Paris, je la sauverais, avec des cord
iaux appropriés et un traitement magnéto-électrique. Mais
ici, je ne sais pas !

– Oh ! docteur, docteur ! sauvez-la ! s’écria Paul en tomb
0404ant à genoux devant le corps immobile de la pauvre Lol
a.

A mesure que le docteur parlait, Brad et Francisco s’étaie
nt rapprochés. Et maintenant, tous les deux suppliaient Ah
med-bey par des gestes et des sifflements. Mais le docteur
dit :

– Du calme et du silence, je vous prie ! Ecoutez-moi, mons
ieur de Civrac. Je vais essayer le seul traitement qui soi
t ici en mon pouvoir, c’est-à-dire désincarner l’âme de Ma
demoiselle.

Il se tut un instant, puis il reprit :

– Avez-vous pensé de quelle manière nous reviendrons sur l
a terre ?…

– Non, je l’avoue, balbutia Paul.

0405– Ce sera très simple. Nous sommes cinq êtres humains
sous des apparences diverses et qui ne sont pas les nôtres
, excepté vous, monsieur de Civrac, qui avez jusqu’à prése
nt conservé votre corps. Eh bien ! il me suffira d’un effo
rt de volonté pour que nos cinq âmes soient désincarnées à
la fois et s’envolent sur la Terre… Moi, je retrouverai
mon corps en arrivant dans mon hôtel du parc Monceau. Mai
s vous quatre, y compris Mademoiselle, vous devrez vous ac
commoder de corps de rencontre, que nous choisirons les pl
us adéquats.

Le docteur s’interrompit encore et reprit :

– Avant tout, je dois faire que l’âme de Mademoiselle soit
en mon pouvoir et m’entende, pour qu’il me soit possible
de la faire obéir et de l’entraîner sur la Terre avec les
nôtres. Or, dans l’état cataleptique où se trouve Mademois
elle, son âme, bien que présente, est endormie, confondue
dans tout son être… Elle m’entend vaguement, puisque l’ê
tre vit. Mais me comprendra-t-elle, afin de pouvoir m’obéi
0406r ?… C’est ce que nous allons voir… Brad, apportez
ici le corps du Mercurien que nous avons tué.

Brad alla chercher le cadavre du monopède et, sur un geste
d’Ahmed-bey, l’étendit à côté de Lola.

Et le docteur, se relevant, alla se placer droit devant le
s pieds de Lola. Il murmura sur elle des incantations magi
ques, fit dans l’air les gestes millénaires qui opèrent la
captation et la désincarnation des âmes.

Anxieux, une sueur froide au front, les yeux brouillés de
larmes, fixés sur le visage de Lola, Paul de Civrac attend
ait… En face de lui, Brad et Francisco regardaient, immo
biles et silencieux.

De longues minutes passèrent. La voix d’Ahmed-bey devenait
étrangement sonore et majestueuse, accompagnée par les gr
ondements cadencés de l’abîme et coupée de temps en temps
par les hurlements d’agonie.
0407
Et la voix du docteur s’éleva dans les modulations suraigu
ës, et puis elle se tut sur un cri déchiré…

Mais le visage de Lola Mendès était resté toujours aussi p
âle et immobile qu’une figure de marbre.

Ahmed-bey laissa tomber ses bras, baissa la tête et murmur
a :

– C’est impossible !

Un sanglot lui répondit. Paul de Civrac pleurait, la tête
cachée dans ses deux mains tremblantes.

Mais tout à coup, inattendus et terrifiants, de tumultueux
sifflements retentirent. Les quatre Terriens se retournèr
ent ; là-bas, de l’extrémité du plateau, une foule de Merc
uriens accourait.

0408– Il faut fuir ! s’écria le docteur. Il faut leur écha
pper ! Tout n’est pas perdu pour Lola…

– Mon Dieu ! soupira Paul.

– Non ! non ! je la sauverai, je vous le promets… Je vie
ns d’en trouver le moyen… Il sera terrible ! Mais c’est
le seul praticable… En attendant, fuyons ! fuyons !… S
uivez-moi tous !

S’étant incarné dans le corps de l’Espagnol, le docteur en
avait toute la vigueur. Il enleva Lola Mendès, la chargea
sur ses épaules et, d’un bond, sauta au milieu du lac. Pa
ul, Brad et Francisco s’étaient élancés en même temps que
lui…

Ils tombèrent en plein tourbillon. D’abord, ils tournoyère
nt vertigineusement, mais ils réussirent à s’accrocher les
uns aux autres. Puis, un courant les saisit, les entraîna
, et, en une minute, la caverne immense et les cascades di
0409sparurent… Ils filaient dans un canal souterrain.

Ils percevaient que leur glissade les rapprochait de la so
urce des terribles grondements rythmés et des effroyables
hurlements suraigus. A ces épouvantables bruits se mêlèren
t bientôt les rafales de sifflements furieux… Et c’était
, dans le mystère des immenses grottes invisibles, comme u
n vacarme de bataille apocalyptique.

Mais, soudain, un courant entraîna les Terriens après un c
oude brusque, et ils virent alors un spectacle qui les gla
ça d’horreur, figea leur sang dans les veines et fit tremb
ler leurs membres.

– Un nouveau monde ! Un nouveau monde mercurien ! s’écria
Ahmed-bey… Regardez !… Regardez !…

– Ils se battent ! hurla Paul dans l’infernal vacarme.

– Nous sommes perdus !
0410
Le courant les poussait vers le rivage qui, sol d’une grot
te inimaginable, tant elle était vaste et s’étendait à per
te de vue, était couvert de milliers de Mercuriens noirs s
e ruant à l’assaut d’une sorte de forteresse dressée très
loin, au bord même du Fleuve d’Or.

Cette forteresse était faite d’une matière brillante comme
de l’or neuf et taillée à facettes comme un diamant.

Et le sommet de cette forteresse était couronné d’étranges
machines incompréhensibles. Très hautes, d’armature compl
iquée, elles avaient toutes à leur base une sorte d’entonn
oir au large pavillon braqué sur les groupes des monopèdes
assiégeants. Et de ces entonnoirs, rien d’autre ne sortai
t, à intervalles égaux, que ce hurlement suraigu qui sembl
ait le cri d’agonie de milliers de créatures humaines.

Mais, à chacun de ces hurlements, il soufflait autour du f
ort comme une rafale de tempête, et aussitôt, ici et là, u
0411n groupe de monopèdes s’illuminait, flambait, fusait,
éclatait en un épanouissement d’étincelles.

Quant aux grondements rythmés, plus forts maintenant que l
es éclats du tonnerre terrestre, ils venaient de l’intérie
ur de la forteresse elle-même, produits sans doute par la
manoeuvre automatique des machines extraordinaires.

Qu’étaient donc ces horribles engins de mort ?… Que lanç
aient-ils ?… Ce qu’ils lançaient par les entonnoirs mons
trueux, c’était invisible, invisible comme le vent ! Et po
urtant, là-bas, en face, à chaque bordée invisible et bruy
ante, les monopèdes étaient frappés, incendiés, anéantis !

Etait-ce une électricité d’autre nature que celle connue s
ur la Terre ?… Ou bien n’était-ce qu’un inconcevable et
formidable déplacement d’air dirigé comme un projectile ?.
0412.. Et pourquoi, sans que rien parût les toucher, les m
onopèdes assaillants éclataient-ils comme des blocs de pou
dre frappés d’une étincelle ?

Mystères ! insondables mystères !…

– Voyez ! voyez ! s’écria Paul, il y a des êtres au sommet
de la forteresse !

– Des Mercuriens !…

– Ils sont jaunes, ceux-là !

– Et plus grands !

– Ils ont deux yeux !…

– Et pas de trompe, pas de bouche !

– S’ils nous voient, nous sommes perdus !
0413
– Ils nous voient ! ils nous voient ! Ils dirigent contre
nous leur machine hurlante !…

Paul de Civrac et Ahmed-bey avaient échangé ces cris, ces
exclamations, tandis que le courant vertigineux du Fleuve
d’Or les entraînait toujours plus près du rivage, vers la
forteresse inexplicable.

En une minute de suprême angoisse, ils assistèrent à une d
e ces batailles titanesques que les habitants des planètes
se livrent dans le mystère de leurs éléments inconnus des
Terriens. Evidemment, les Mercuriens qui, du haut de la f
orteresse brillante comme du diamant, lançaient, d’une mac
hine noire incompréhensible, une invisible force qui anéan
tissait des légions de Mercuriens noirs, les Mercuriens ja
unes étaient une autre espèce plus intelligente et plus sa
vante, physiologiquement différente de celle avec laquelle
les Terriens s’étaient jusqu’à présent trouvés en rapport
.
0414
Quel était le motif de cette bataille souterraine, de cett
e conflagration des espèces mercuriennes ? Paul, Ahmed-bey
et leurs compagnons devaient l’ignorer à jamais.

D’ailleurs, dans l’épouvantable fracas des hurlements sura
igus des rafales mortelles, dans les grondements rythmés d
es machines apocalyptiques, dans les ouragans affolés des
sifflements de fureur et de désespoir que jetaient les mon
opèdes assaillants et toujours vaincus, les fugitifs, horr
ifiés, ne pensaient qu’à leur mort inévitable et prochaine

Ils pressentaient que les rafales seraient dirigées de leu
r côté et qu’ils seraient anéantis en une seconde par ce f
ormidable engin de guerre.

Comment ne devinrent-ils pas fous à cette minute de cauche
mar ?

0415– Lola ! Lola ! s’écria Paul, sanglotant, éperdu.

Et, sans plus penser à la mort inévitable, le jeune homme
étreignait Lola, qu’Ahmed-bey soutenait entre ses bras ner
veux.

Francisco et Brad, dans leur corps mercurien, ne pouvaient
s’exprimer que par des sifflements inarticulés. Ils se se
rraient contre Ahmed-bey, tremblants.

Et ces hommes si courageux, qui avaient bravé cent fois le
s plus terribles des morts, étaient enfin vaincus par l’ho
rreur de cette fin inimaginable, dans ce décor d’épouvante
ments, au milieu de ces batailles de cauchemar que se livr
aient des monstres mystérieux…

Ahmed-bey, seul, grâce probablement à sa connaissance des
choses de l’au-delà, Ahmed-bey restait calme en apparence,
bien que son âme frémît, non pour lui-même, mais pour Pau
l de Civrac et Lola, au destin desquels il s’intéressait m
0416aintenant autant qu’au sien propre.

– Courage ! cria-t-il, courage !

Mais aucun de ses compagnons ne l’entendit. Les yeux écarq
uillés d’effroi, ils virent, comme ils passaient juste en
face la forteresse, bâtie, semblait-il, avec des blocs éno
rmes de cristal doré, ils virent une sorte de miroir tourn
er peu à peu vers eux, du haut de la forteresse, sa face a
veuglante… et, à mesure que le miroir tournait, une invi
sible rafale hurlante tournait, tournait… Inéluctablemen
t, elle s’avançait vers eux, qu’elle toucherait, qu’elle f
aucherait, qu’elle anéantirait en passant…

– Lola ! Lola ! gémit Paul.

Et il colla ses lèvres sur les lèvres blanches de la jeune
fille inanimée… Mais, vaincu par la douleur, il tomba é
vanoui. Ahmed-bey le vit tomber…

0417– Couché ! couché ! hurla-t-il.

Il jeta Lola Mendès à côté du corps de Civrac, que le cour
ant entraînait. D’un seul mouvement, il terrassa Brad et F
rancisco et s’étendit lui-même avec eux… Offrant ainsi t
oute la surface de leur corps au courant, au lieu de ne do
nner que la plante des pieds, les Terriens furent entraîné
s avec plus de rapidité encore…

Et, comme une flèche, ils filèrent sous la rafale, qui pas
sa au-dessus d’eux avec le hurlement suraigu centuplé d’in
tensité, horrifiant…

Ce fut alors que, soudain, toute la fantasmagorie des flam
mes et des reflets des cascades disparut, comme en un rêve
. A l’aveuglante clarté, aux scintillements éblouissants,
succéda une sorte de crépuscule jaunâtre… la torréfiante
chaleur fut suivie sans transition d’une fraîcheur relati
ve…

0418Paul ouvrit les yeux.

– Lola ! Lola ! balbutia-t-il.

Puis, sentant dans ses bras le corps de la jeune fille, qu
‘il avait saisi instinctivement, il se souvint, recouvra s
a présence d’esprit et balbutia :

– Où sommes-nous ?

– Sauvés ! répondit Ahmed-bey.

– Les rafales… les Mercuriens jaunes… la bataille… O
h !…

– Tout cela est loin derrière nous… Quand je vous ai vu
tomber, évanoui et entraîné plus vite par le courant du fl
euve, mon esprit a été illuminé de la pensée qui nous a sa
uvés définitivement !… j’ai laissé tomber Lola, j’ai ter
rassé Brad et Francisco, je me suis couché moi-même, et no
0419us sommes passés sains et saufs dans l’espace vide pro
videntiellement ménagé entre la projection de vent brûlant
et la surface du fleuve… Aussitôt, le courant nous a en
traînés dans une galerie étroite, où nous sommes maintenan
t…

– Restons-nous couchés ? demanda Paul.

– Non, levons-nous, afin d’avoir plus facile l’usage de no
s bras et de nos mains…

En s’entr’aidant, tous les quatre se mirent sur leurs pied
s. Le docteur reprit le corps de Lola, toujours dans le mê
me état de coma mystérieux. Serrés les uns contre les autr
es, ils voyaient filer rapidement les parois noires de l’é
troite galerie.

Peu à peu, grondements et hurlements décrurent d’intensité
et, bientôt, on ne les entendit plus. Et ce calme, après
ce vacarme, était si étrange et profond que les Terriens d
0420outèrent une minute de la réalité de la bataille Mercu
rienne, à un épisode de laquelle ils avaient assisté, et d
ont ils avaient failli être victimes. Mais leurs sens avai
ent été trop affectés pour qu’ils pussent croire à une hal
lucination ou à un cauchemar collectif. Et le seul souveni
r de ces choses les fit trembler.

– Pensons à l’avenir et non au passé, dit le docteur, qui
vit cette impression et l’éprouva d’ailleurs lui-même. Cer
tainement, nous trouverons encore des Mercuriens, car le c
ourant de ce petit fleuve diminue de rapidité, ce qui me f
ait croire que nous allons bientôt déboucher de la montagn
e dans la plaine…

– Nous sommes quatre maintenant, dit Paul. Nous saurons éc
happer à ces monstres, s’ils nous attaquent encore… Pour
vu, cependant, que nous ayons affaire aux Mercuriens noirs
et non aux Mercuriens jaunes…

– Ah ! fit le docteur, comme je voudrais connaître les mys
0421tères de cette déconcertante planète !… Mais nous y
reviendrons plus tard ! Nous reviendrons, et alors ce sera
sans danger !

Il se tut un instant, rêveur, puis :

– Monsieur de Civrac, dit-il, j’espère d’autant plus nous
sauver que je demande seulement un quart d’heure de répit
pour désincarner Lola et nous tous ensemble aussitôt après

– Comment ferez-vous ? demanda Paul. Vous avez parlé d’un
moyen terrible…

– Terrible, oui, et hasardeux ! Il nous offre une chance d
e réussite et quatre-vingt-dix-neuf probabilités d’échec..
. Mais c’est le seul qui nous reste… Et, dans notre situ
ation, une chance unique sur cent n’est pas à négliger…

0422– Mais quel est ce moyen ? Quel est-il ?

– Vous le saurez bientôt.

Et le ton dont Ahmed-bey prononça ces paroles fit comprend
re à Paul qu’il serait inutile d’insister.

Un quart d’heure s’écoula. Le Fleuve d’Or devenait de moin
s en moins rapide. Et tout à coup, les Terriens virent au
loin l’orifice lumineux du tunnel. Quelques minutes après,
ils surgissaient en pleine lumière, au milieu d’une vaste
plaine sans limites de trois côtés ; à leur gauche, toute
fois, très loin, s’élevaient les montagnes.

– La plaine nous sera fatale, dit Paul. Là, c’est la chale
ur et la lumière trop intenses et bientôt les tortures de
la soif. Abandonnons le fleuve et tâchons de gagner ces mo
ntagnes, là-bas. Nous les escaladerons, et, d’en haut, peu
t-être verrons-nous de quel côté se trouve la région crépu
sculaire. Nous y serons à l’abri des Mercuriens autant que
0423 de la chaleur et de la lumière. Et nous aurons peut-ê
tre la chance de recevoir de la pluie, si nous devons y re
ster longtemps.

– J’approuve votre idée de gagner les montagnes, répondit
Ahmed-bey, mais non pas que la soif soit à redouter. Je ne
demande qu’un quart d’heure d’immobilité et, surtout, de
l’ombre. Oui, de l’ombre, afin que les âmes désincarnées m
e soient matériellement visibles. Dans cette lumière inten
se de la plaine, les pâles étincelles que sont les âmes re
steraient invisibles. Dans l’ombre de la zone crépusculair
e, ou simplement d’une grotte quelconque, je les verrai –
et je pourrai agir pour les capter.

– Alors, quittons le fleuve.

– Oui !

L’ordre fut communiqué à Brad et Francisco, et quelques bo
nds amenèrent en diagonale les Terriens sur la rive du fle
0424uve. Ahmed-bey portait toujours Lola inanimée ; Paul v
oulut s’en charger.

– Non ! répliqua le docteur. Vous êtes encore faible et de
votre blessure au pied et de votre chute dans la cataract
e. Moi, je possède les jambes nerveuses, le torse souple e
t les muscles solides de Francisco. Je garde Lola Mendès..
. En avant vers la montagne ! Et le plus vite possible !

Pendant la course, Paul de Civrac regarda plusieurs fois l
a montre de Lola, qu’il portait toujours à sa ceinture. Ma
is chaque fois, il vit les aiguilles affolées tourner auto
ur du cadran avec des sursauts, des élans rapides, comme l
‘aiguille d’une boussole détraquée. Encore un inexplicable
effet de la planète Mercure !

On sautait au milieu de champs d’herbes rousses d’une mono
tonie accablante. Pas un souffle d’air, pas un arbre, pas
un animal ; c’était le désert dans une lumière et une chal
eur extraordinaires. Heureusement, pas de Mercuriens ! Les
0425 fugitifs se reposèrent peu, tant leurs nerfs étaient
surexcités. Ils savaient que, selon la parole d’Ahmed-bey,
le miracle de leur retour à la Terre était proche. Il fal
lait arriver soit à une grotte ombreuse, soit dans la zone
crépusculaire du globe mercurien. Puis, immédiatement, ce
serait le salut ! De telles pensées donnaient des ailes a
ux Terriens ; bien qu’ils eussent une jambe de moins que P
aul et qu’Ahmed-bey, Brad et Francisco se servaient si bie
n de leur corps mercurien qu’ils couraient en bondissant a
ussi vite que leurs deux chefs de file.

Mais quand on fut arrivé au bas de la montagne, on constat
a qu’elle s’élevait à pic, en une muraille lisse de plus d
e trois cents mètres.

– Côtoyons cette falaise ! dit Ahmed-bey. Nous finirons bi
en par trouver un ravin, une gorge ou une caverne !

Et il tourna à droite. Pendant deux mortelles heures, les
fugitifs suivirent l’abrupte muraille. Au-dessus d’eux, le
0426s éternels nuages roulaient lourdement dans le ciel, p
oussés par des vents qu’on ne sentait pas, et passaient pa
r dessus la montagne, dont la ligne de faîte n’atteignait
pas leur hauteur.

Grâce à leur corps mercurien, Brad et Francisco étaient in
fatigables, mais Ahmed-bey, chargé du poids de Lola, et Pa
ul de Civrac, affaibli par ses récentes aventures, et tous
les deux plus sensibles au climat meurtrier de l’étrange
planète, commençaient à haleter et à comprendre qu’ils ser
aient bientôt à bout de forces.

– Cette falaise ne finira donc pas ! fit Ahmed-bey avec co
lère.

– Je n’en puis plus ! balbutia Paul.

Mais, juste à ce moment, la falaise eut un coude brusque –
et les fugitifs s’arrêtèrent, étonnes du spectacle.

0427En vérité, ce monde mercurien est un monde à continuel
les surprises. Devant les yeux des Terriens, s’ouvrait dan
s la montagne une caverne de proportions colossales. Autan
t qu’en purent juger Ahmed-bey et Paul, elle devait avoir
au moins cinq cents mètres de profondeur sur un kilomètre
de largeur et deux cents mètres de hauteur… Et, sur le s
ol de cette fantastique grotte, s’aggloméraient une quaran
taine de huttes pyramidales…

A l’apparition des deux Terriens, suivis des deux faux Mer
curiens, quelques monopèdes, qui se trouvaient devant les
huttes, se mirent à pousser des sifflements et disparurent
derrière les pyramides.

– Francisco ! cria Paul de Civrac, nous sommes tes prisonn
iers. Nous allons entrer dans une hutte, où tu sembleras n
ous enfermer. Brad entrera avec nous. Toi, tu es un chef :
tu sauras donc, silencieux et digne, empêcher que l’on en
tre.

0428D’un mouvement de sa trompe, Francisco fit comprendre
qu’il avait entendu et qu’il obéirait…

Et Ahmed-bey, portant toujours Lola, Paul de Civrac derriè
re lui, Brad surveillant ses prétendus prisonniers, Franci
sco ouvrant la marche, le groupe s’avança vers la plus rap
prochée des huttes.

En même temps, une quarantaine de monopèdes surgissaient d
e toutes parts, emplissant l’air de sifflements furieux.

– Tiens ! fit Paul, ils ont la peau rouge, ceux-là !…

– C’est vrai ! dit Ahmed-bey ; une autre race mercurienne,
sans doute ! Et voyez, leur trompe est moins longue et le
ur oeil est noir…

– Mais ils courent sur nous en ennemis !… s’écria Paul.
Ils sont encore d’une autre race que ceux des machines !..
.
0429
– Diable ! diable !… Heureusement, je n’ai besoin que d’
un quart d’heure de tranquillité.

Cependant, les monopèdes rouges, arrivés en fureur à vingt
pas du groupe, s’arrêtèrent net. Leurs bras désignaient P
aul et Ahmed-bey, leurs yeux exprimaient incontestablement
une vive stupeur, et ils ne sifflaient plus… Ces nouvea
ux Mercuriens devaient être aussi brutes que les noirs, ca
r ils ne ressemblaient en rien aux monopèdes intelligents
qui maniaient, dans les grottes profondes, les effroyables
et merveilleuses machines.

– Ils nous coupent le chemin de la hutte ! dit Paul.

– Tâchons de passer au milieu d’eux… En avant, Francisco
!…

Mais avant que Francisco eût pu faire un saut, vingt monop
èdes rouges avaient bondi sur lui, et il tomba… Brad s’é
0430lança pour le dégager.

– Je n’y comprends rien… fit Paul.

– Cette race rouge est ennemie de la race noire… souffla
vite le docteur. A la hutte ! à la hutte ! Brad et Franci
sco se tireront d’affaire.

Obliquant à droite, Paul et Ahmed-bey se mirent à courir v
ers une des cabines pyramidales. Ils y arrivaient, lorsqu’
une masse noire bondit au-devant d’eux et, retombant à leu
rs pieds, ouvrit vivement la porte de la hutte !

– Bravo, Francisco ! cria Paul.

Et suivant Ahmed-bey, qui s’était engouffré le premier ave
c Lola dans la porte basse, Paul entra. Derrière lui, Fran
cisco et Brad se précipitèrent, la plaque d’ardoise qui fe
rmait intérieurement la porte fut relevée, et Brad et Fran
cisco s’arc-boutèrent contre elle…
0431
Au dehors retentissaient des milliers de sifflements furie
ux.

Ahmed-bey avait tout de suite déposé Lola sur le sol, au m
ilieu de la hutte. Il s’agenouilla en face d’elle, à ses p
ieds.

– Monsieur de Civrac, dit-il, agenouillez-vous à gauche de
Mademoiselle. Et maintenant, fermez vos oreilles aux brui
ts extérieurs ; ne pensez pas aux dangers qui peuvent nous
menacer encore et dont nous sommes d’ailleurs séparés par
l’épaisseur de la porte que soutiennent Brad et Francisco
… L’instant est grave. Ecoutez-moi !

Dans l’ombre de la hutte, où un peu de clarté n’entrait qu
e par un trou ménagé au sommet de la pyramide, Brad et Fra
ncisco, solidement arc-boutés contre la porte, regardaient
le docteur de leur oeil rouge, Paul, agenouillé contre le
flanc de Lola, attendait, l’âme soudain torturée d’une in
0432explicable angoisse… Etendue, Lola semblait morte, l
es yeux fermés, les lèvres exsangues, les joues blanches,
le front glacé comme un marbre… A ses pieds, agenouillé
bien en face d’elle, le docteur, tête baissée, réfléchit u
ne minute.

Le silence était absolu. Au dehors, les sifflements avaien
t cessé : sans doute les Mercuriens rouges tenaient-ils co
nseil avant de s’agiter de nouveau.

Mais Ahmed-bey releva la tête, et, d’une voix grave, d’une
voix impressionnante, il parla :

– Monsieur de Civrac, je vous ai dit que le seul moyen de
retourner sur la Terre est une nouvelle désincarnation de
nos âmes. C’est facile pour vous et pour moi, facile pour
Brad et Francisco. Je n’ai que quelques gestes à faire, qu
elques paroles à prononcer, et tous les quatre, âmes pures
sous forme d’étincelles, nous serons sur la Terre en un q
uart de seconde… Mais il n’en va pas de même pour Lola M
0433endès. L’état de catalepsie rare où se trouve son corp
s rend son âme incapable de m’obéir et de quitter ce corps
à mon commandement… D’autre part, nous ne pouvons empor
ter Lola Mendès avec son corps : même dans le domaine du m
erveilleux, il est des impossibilités matérielles…

Le docteur s’arrêta, pâlit un peu, puis :

– Il y a cependant un moyen, un seul…

Il s’arrêta de nouveau, et sa voix tremblait quand il repr
it :

– Monsieur de Civrac, ce moyen est terrible et, bien que j
‘aie l’espoir qu’il réussira, je ne puis en avoir la certi
tude…

– Parlez, docteur, dit Paul ; quel est ce moyen ?

– Vous êtes maître de tout votre courage ?
0434
– Oui…

– Eh bien !…

Le docteur hésita. Il regarda Paul avec une affectueuse pi
tié.

– Parlez ! je vous en supplie, gémit le jeune homme.

– Monsieur de Civrac, dit Ahmed-bey d’une voix solennelle,
il faut tuer Lola Mendès !…

Paul eut un sursaut de tout son corps ; une sueur froide p
erla sur son front, et il regarda le docteur avec des yeux
égarés.

– Oui, repartit énergiquement Ahmed, il faut tuer Lola fro
idement, nettement, d’un infaillible coup… Son âme s’éch
appera de son corps, et c’est alors que j’essayerai de la
0435capter… Monsieur de Civrac, aurez-vous le courage de
tuer celle que vous aimez ?…

– Moi !… moi !… balbutia Paul, plus pâle que Lola elle
-même.

– Oui, vous, parce qu’aucun de mes compagnons ne pourrait
agir avec la promptitude et l’adresse que donnent les main
s humaines. Quant à moi, je dois avoir le geste, l’oeil, l
a voix et l’esprit libres pour saisir l’instant précis où
l’âme de Lola quittera sa dépouille mortelle… Oui, vous
devez tuer ce corps, c’est le seul moyen de ramener son âm
e sur la Terre !…

Pendant que le docteur parlait, un prompt changement s’éta
it fait dans l’aspect de Paul de Civrac. L’esprit du jeune
homme devait avoir compris la nécessité de l’acte inouï.
Son visage s’était figé, ses yeux eurent une expression d’
énergique volonté, son torse affaissé se redressa.

0436Pourtant, il était visible qu’un terrible combat se li
vrait en lui. Il soupirait et ses mains tremblaient.

– Docteur, fit-il d’une voix faible, n’y a-t-il pas d’autr
e moyen ?

– Non !

– Et si même celui-ci ne réussit pas ?

– L’âme de Lola Mendès s’envolera dans l’autre monde, pour
se mêler à l’infini de la Nature !…

Un silence terrible plana sur le corps immobile de la jeun
e fille. Paul la considéra. Et peu à peu ses mains cessère
nt de trembler ; il releva la tête, l’énergie de ses yeux
s’accentua et il regarda le thaumaturge.

– Docteur, fit-il d’une voix résolue, je suis prêt à tuer
le corps de Lola. Vous m’indiquerez comment je dois procéd
0437er pour que la mort soit instantanée, absolue, foudroy
ante… Mais avant, j’ai une grâce à vous demander…

– Parlez !

– Si l’âme de Lola vous échappe, vous tuerez mon corps de
la même manière que j’aurai tué le sien, et vous laisserez
fuir mon âme, qui rejoindra la sienne, en se mêlant, comm
e elle, à l’Infini… Et, si tout est fini pour elle, tout
aussi sera fini pour moi… Donnez-moi votre parole…

Le docteur n’hésita pas.

– Monsieur de Civrac, si je ne puis ramener avec nous l’âm
e de Lola Mendès, je vous jure de n’y pas ramener la vôtre
… Vous partirez ensemble pour la vie future… Mais rien
ne sera fini pour vous deux, car rien de ce qui est ne pe
ut cesser d’être… Et vous serez confondus ensemble dans
le grand Tout !…

0438– Alors, docteur, je suis prêt. Ordonnez !

Mais il eut un sursaut de peine à la pensée de perdre à ja
mais la vue de ce corps charmant qui avait été la cause pr
emière de son amour pour Lola.

Le docteur comprit cette impression cachée.

– Je lui en donnerai un autre plus beau que celui-ci ! fit
-il à demi voix.

Un soupir seul lui répondit.

Et, sous les yeux de Brad et de Francisco, la merveilleuse
, la terrifiante tentative s’accomplit.

Le docteur avait tiré de son pantalon – ou plutôt du panta
lon de Francisco – la boucle en fer de la martingale. L’ar
0439dillon en était très long et très acéré.

– Prenez ceci de la main droite, dit-il à Paul, et tenez s
olidement la boucle, l’ardillon en avant et très fixe.

– C’est fait ! dit Paul.

– De la main gauche, soulevez le plus que vous pourrez la
tête de Lola… Bien !… Appuyez-la de côté sur votre gen
ou… Et maintenant, pouvez-vous compter, à partir de la n
uque, les vertèbres de l’épine dorsale ?…

– Oui, très nettement ! souffla Paul.

– Comptez-en quatre de haut en bas…

– Une, deux, trois quatre…

– Eh bien ! maintenant, appuyez la pointe de l’ardillon ex
actement sur la colonne vertébrale, entre la quatrième et
0440la cinquième vertèbre… au milieu… Votre main ne tr
emble pas ?…

– Non ! répondit Paul de Civrac, dont la pâleur était cell
e de la mort.

– Ecoutez ! s’écria le docteur. Je vais prononcer les paro
les sacrées… A un moment, je devrai proférer trois fois
le mot « Siva »… : Quand je le prononcerai une première
fois… vous appellerez à vous toute la force de votre esp
rit et de vos muscles, et quand, une seconde fois, la syll
abe « Si » jaillira de mes lèvres, vous enfoncerez l’ardil
lon… d’un coup net et droit… C’est compris ?

– C’est compris !…

– La Force soit avec vous !… La mort sera foudroyante…
si votre main ne tremble pas…

Et, sans attendre davantage, Ahmed-bey commença les passes
0441 magnétiques et les incantations sacrées…

Immobiles, l’oeil fixe, Brad et Francisco semblaient des c
ariatides de pierre noire… Blanc comme le suaire d’un fa
ntôme, Paul de Civrac attendait. De la main gauche, il sou
tenait contre son genou la tête de Lola ; de la main droit
e, il appuyait sur le cou de la jeune fille l’ardillon lui
sant et acéré…

Soudain, la voix monotone d’Ahmed-bey s’enfla…

– Brahma, Vichnou… prononça-t-elle.

Puis, lentement :

– Siva…

Paul frémit et se raidit.

– Si…
0442
Un geste sec… l’ardillon pénétra brusquement…

La voix d’Ahmed-bey fut impérieuse et forte comme le tonne
rre, et Paul, bouleversé, vit une étincelle jaillir de la
bouche entr’ouverte de Lola, monter, scintillante, au-dess
us de l’index levé du thaumaturge.

– Brahma soit loué ! murmura le docteur à mi-voix. L’âme d
e Lola Mendès est à nous…

Mais l’émotion de Paul fut si intense qu’il poussa un cri
vibrant et tomba en arrière… Brad et Francisco s’étaient
levés…

– Couchez-vous auprès de M. de Civrac ! ordonna le docteur
d’une voix sèche.

Les deux faux monopèdes obéirent.

0443Ahmed-bey lui-même, tenant toujours le bras gauche lev
é, avec, au-dessus de son index, l’âme flottante et scinti
llante de Lola, Ahmed-bey lui-même s’étendit à côté de Fra
ncisco. De son bras droit allongé, il toucha les trois cor
ps immobiles – et, d’une voix puissante, il recommença les
incantations…

Au dehors, des sifflements retentirent soudain. La plaque
d’ardoise qui fermait la porte de la hutte tomba sous une
poussée extérieure – et des Mercuriens rouges se précipitè
rent.

En un clin d’oeil, les cinq corps étendus furent enlevés,
écartelés, déchirés par les griffes puissantes en mille la
mbeaux sanglants que la multitude des monstres se disputai
t, s’arrachait, tandis que les trompes avides, fouillant l
es chairs pantelantes, se gonflaient de sang humain.

SIXIEME PARTIE

0444SUR LA TERRE
CHAPITRE PREMIER

O- M. TORPENE MARCHE DE STUPEFACTION EN STUPEFACTION
Au milieu du laboratoire du docteur Ahmed-bey, dans les so
us-sols de l’hôtel du parc Monceau, un homme était debout,
les bras croisés, devant une dalle de marbre, sur laquell
e reposait un corps humain entouré de bandelettes comme un
e momie.

Coiffé d’un petit turban brodé d’argent et d’or, vêtu d’un
e veste courte soutachée et d’un jupon de soie jaune serré
aux flancs par un éblouissant châle de cachemire lamé d’o
r, cet homme, cet Hindou, était Ra-Cobrah, l’intendant du
docteur Ahmed-bey.

Après avoir longtemps considéré la matérielle dépouille de
son maître, Ra-Cobrah s’assit sur le divan, alluma un nar
0445ghileh et se mit à fumer, grave et songeur, dans la co
nfuse et faible clarté que répandait une minuscule lampe é
lectrique seule allumée dans l’immense laboratoire, et enc
ore masquée, du côté des dalles de marbre, par un écran de
soie noire.

Depuis que le docteur Ahmed-bey, devant les cinq savants,
s’était désincarné pour aller sur la planète Mercure, Ra-C
obrah vivait dans le laboratoire, mangeant et dormant sur
ce divan large et moelleux, les yeux perdus dans une vague
rêverie ou bien fixés sur le corps de son maître, qu’une
injection d’un liquide spécial, donnée trois fois par jour
, empêchait de se corrompre… Un serviteur apportait ses
repas au veilleur – et celui-ci, dans le calme naturel à c
ette race qui produit les brahmes et les stylites, celui-c
i attendait le retour de l’âme envolée.

Cette journée passa comme les autres, dans le silence, la
rêverie et l’immobilité, que troublèrent seulement les pas
du serviteur apportant la nourriture et les gestes nécess
0446aires pour manger, boire et fumer…

La silencieuse horloge suspendue dans un coin du laboratoi
re, immédiatement sous la lampe électrique en veilleuse, m
arquait neuf heures vingt minutes, lorsqu’un bruit inaccou
tumé le fit lever en sursaut.

Ç’avait été un crépitement sec, renouvelé cinq fois avec r
apidité…

Et à peine debout, l’Hindou vit cinq étincelles rayer l’om
bre du laboratoire. Elles allèrent droit vers les tables d
e marbre et s’arrêtèrent, flottantes, à deux mètres au-des
sus de celle qui supportait le corps d’Ahmed-bey.

« C’est le maître ! » dit Ra-Cobrah d’une voix émue.

Et il se prosterna sur le tapis, à genoux, la tête entre s
es bras étendus. Puis il se releva, marcha vers la dalle e
t se mit à défaire avec précaution les bandelettes immacul
0447ées dont étaient entourés les membres, le torse, le co
u, la tête même du corps sans âme…

Quand le cadavre, qu’une mort soudaine et calme semblait a
voir frappé une minute auparavant, fut entièrement nu, Ra-
Cobrah lui entr’ouvrit doucement la bouche et se recula de
trois pas…

Alors, l’une des cinq étincelles se détacha du groupe merv
eilleux et, d’un trait, pénétra dans cette bouche ouverte.
Presque aussitôt, le corps blanc se colora des teintes de
la vie, la bouche se ferma, les yeux s’ouvrirent, un des
bras remua, et soudain, se levant avec lenteur, le corps r
essuscité se dressa, au pied de la dalle de marbre, devant
Ra-Cobrah, prosterné de nouveau.

– Relève-toi, serviteur fidèle ! dit Ahmed-bey gravement..
.

– Maître ! Que Vichnou et Siva soient glorifiés…
0448
Et, sans autre parole, Ra-Cobrah se releva, déroula un paq
uet d’étoffes qui se trouvaient sur la seconde dalle et dr
apa son maître dans une vaste robe de lin vierge. Il lui c
eignit les reins d’une large ceinture de soie mauve brodée
d’or et lui mit aux pieds des sandales de cuir rouge qu’u
n ruban de soie retenait aux chevilles.

– C’est bien, Ra-Cobrah, dit Ahmed-bey. J’ai faim…

L’intendant frappa sur un gong. Deux minutes après, huit s
erviteurs noirs apparurent, portant une table carrée toute
servie.

Ahmed-bey s’était déjà assis sur le divan : on plaça la ta
ble devant lui et, servi par deux domestiques commandés pa
r Ra-Cobrah, le docteur se mit à manger.

Son appétit était, en effet, considérable. Un potage odora
nt, une omelette aux asperges, une carpe dorée, un copieux
0449 salmis d’alouettes, du gorgonzola, une pêche, des rai
sins, une tasse de café turc : tel fut le menu de son dîne
r…

Tant que la table fut devant lui, Ahmed-bey n’émit pas une
parole ; mais lorsque, sur un signe de l’intendant, la ta
ble fut enlevée et emportée par les serviteurs et que le m
aître se fut lavé les mains dans une cuvette en argent que
lui présentait un esclave à genoux, il dit :

– Ra-Cobrah, éteins les lustres…

L’ordre fut aussitôt exécuté, et la seule lampe électrique
servant de veilleuse demeura allumée.

– Bien ! Maintenant, assieds-toi près de moi sur ce divan
et oublie que je suis ton maître pour te rappeler seulemen
t que je t’ai jugé digne d’être mon ami… Parlons comme n
ous l’avons fait plusieurs fois déjà.

0450Impassible, mais les yeux brillants d’une joie très vi
sible, Ra-Cobrah s’assit sur le même divan qu’Ahmed-bey et
, comme lui, prit entre ses lèvres le bout d’ambre termina
nt un des tuyaux du narghileh que l’esclave sorti le derni
er avait allumé avant de disparaître.

– Cobrah, dit le docteur, tu as lu les journaux ?

– Oui, Ahmed.

– Tu sais donc quels étaient les humains perdus dans les a
stres…

– Sur Vénus, dit Ra-Cobrah, se trouvaient deux Américains,
Arthur Brad et Jonathan Bild ; sur Mercure étaient le Fra
nçais Paul de Civrac et l’Espagnole Lola Mendès avec son v
alet Francisco…

– Eh bien ! Cobrah ! tu vois ces quatre étincelles ?

0451– Je les ai vues en même temps que je t’ai vu, Ahmed.

– Compte-les de droite à gauche ; ce sont les âmes de Lola
Mendès, de Paul de Civrac, Arthur Brad, Francisco…

– Tu les a sauvées, Ahmed ! dit Ra-Cobrah avec un accent d
‘orgueil triomphal.

– Je les ai sauvées. Il ne manque que l’âme de Jonathan Bi
ld. Cet homme, têtu comme un Hispano-Américain, a refusé d
e se laisser désincarner, sous prétexte que son corps lui
plaisait trop pour qu’il l’abandonnât et jurant ses grands
dieux qu’il reviendrait sur la Terre, grâce à la science
des Vénusiens, en chair et en os, avec sa véritable longue
ur et sa propre maigreur… De plus, Brad et moi, nous rap
portons dans notre mémoire les éléments nécessaires pour c
onstruire une machine qui nous mettra en communication ave
c une machine pareille installée par Bild, sur la planète
Vénus… Mais cela est l’avenir… Pensons au présent… M
0452a tâche n’est pas finie… En somme, ce que j’ai fait
présentait peu de difficultés. Mais, Cobrah, c’est mainten
ant que ma tâche devient épineuse et délicate…

– Comment ! fit Ra-Cobrah, visiblement étonné que quelque
chose au monde pût être épineux et délicat à faire, quand
le docteur s’en mêlait.

– Eh ! oui ! s’écria le thaumaturge. A chacune de ces quat
re âmes, il faut que je donne un corps… Comprends-tu, Co
brah ? Il le faut approprié au caractère de chaque âme, ce
corps, et se rapprochant autant que possible de celui qui
chacune de ces âmes a laissé dans les astres… Eh bien !
Cobrah, où trouver quatre corps qui plaisent à Lola Mendè
s, à Paul de Civrac, à Brad, à Francisco, quand les âmes p
ures qu’ils sont maintenant seront réincarnées ?…

Ra-Cobrah était visiblement embarrassé. Ses regards allaie
nt du visage impassible du docteur aux quatre étincelles i
mmobiles dans l’air du laboratoire, à deux mètres au-dessu
0453s de la dalle de marbre…

– En effet, dit-il, c’est délicat…

– Il faut d’abord trouver quatre cadavres convenables, don
t un de femme…

– Oui.

– Il faudrait que ces quatre cadavres n’eussent pas de fam
ille parmi les vivants…

– Oui, fit Ra-Cobrah, une famille créerait des complicatio
ns…

– Il faudrait encore bien d’autres choses.

Le docteur se tut et le silence tomba brusquement entre le
s deux hommes. Il dura longtemps. De chaque bout d’ambre t
erminant les deux tuyaux du narghileh, Ahmed-bey et Ra-Cob
0454rah tiraient des bouffées de fumée odoriférante qu’ils
lançaient gravement vers le haut plafond du laboratoire.

Soudain, Ra-Cobrah laissa tomber à ses pieds le bout d’amb
re et, levant les deux bras au ciel, il s’écria :

– Oh ! maître ! maître ! comment n’y avez-vous pas pensé l
e premier ?

– A quoi donc, Cobrah ?

– Maître, l’androplastie !…

A ce mot, Ahmed-bey resta étonné.

– C’est vrai ! murmura-t-il, c’est pourtant bien simple !
L’androplastie, en effet, tu as raison, Cobrah. Mais comme
nt n’y ai-je pas songé ?

0455– Ahmed, votre âme est encore toute frappée de son ext
raordinaire aventure… Elle n’a pas encore retrouvé sa lu
cidité ordinaire, son génie, maître !…

Et, par un accent d’affectueuse soumission, Ra-Cobrah essa
yait d’atténuer ce que ces paroles pouvaient avoir d’audac
ieux.

Mais Ahmed-bey se leva et, prenant les mains de son intend
ant :

– Brave Cobrah ! dit-il. Tu es bien digne de ma confiance
et de mon amitié.

Puis, changeant de ton :

– Il est évident que l’androplastie supprime toute difficu
lté sérieuse. Il ne s’agit plus que de trouver quatre corp
s, dont un de femme, qui soient physiquement bien proporti
onnés, sains, sans tares, et dont tous les organes soient
0456intacts… les morts par asphyxie seraient les plus pr
opres à une réincarnation satisfaisante…

Et, de sa haute voix impérieuse :

– Quelle heure est-il, Cobrah ?

– Sept heures de l’après-midi, maître.

– Que l’on m’apporte, dans la bibliothèque, tous les journ
aux du soir. Envoie le secrétaire chez M. Torpène, le préf
et de police, avec ce message écrit de ta main : « Le maît
re est revenu, il vous attend, seul, tout de suite. Pouvez
-vous venir ? » Dès que M. Torpène se présentera, tu l’int
roduiras toi-même. Va !

Alors, le docteur alla se placer devant la table de marbre
au-dessus de laquelle flottaient toujours les quatre étin
celles ; il leva vers elles les deux bras, prononça quelqu
es syllabes mystérieuses. Les étincelles montèrent d’un tr
0457ait jusqu’au plafond et y demeurèrent, immobiles diama
nts attachés par un fil invisible.

L’intendant inclina la tête et sortit. Ensuite, le docteur
entra dans le cabinet de toilette attenant au laboratoire
et revêtit les vêtements modernes qu’il portait le jour d
e sa désincarnation.

Et quand il remonta le large escalier de marbre qui condui
sait au rez-de-chaussée de l’hôtel, Ahmed-bey avait perdu
son visage quasi transfiguré de thaumaturge, pour n’avoir
plus que la figure impassible, froide et un peu étrange qu
e ses amis lui connaissaient.

La bibliothèque du docteur Ahmed-bey était une vaste pièce
, éclairée sur le parc Monceau par un immense vitrage alla
nt du plancher au plafond. Sur les murs s’étageaient des r
ayons chargés de livres aux riches reliures. Au milieu, se
dressait une mappemonde énorme entourée d’une galerie où
l’on accédait par quatre escaliers à rampe. Tout autour de
0458 la pièce, des divans et des fauteuils profonds étaien
t disposés, et quelques-uns avaient devant eux des tables
de travail munies d’écritoires et de papier blanc…

Ce fut dans un de ces fauteuils que, méditatif, Ahmed-bey
attendit le préfet de police. Dès qu’un serviteur lui appo
rta les journaux du soir, il les déplia vivement et en lut
seulement les faits divers. Du crayon bleu qu’il tenait à
la main, il marquait d’une accolade certains entrefilets.

Il achevait ce travail énigmatique, lorsqu’une porte s’ouv
rit et Ra-Cobrah parut.

– M. le préfet de police ! annonça-t-il.

– Fais entrer !

Et le docteur se leva.

0459M. Torpène parut, empressé, les mains en avant, très é
mu.

– Cher docteur ! Vous voilà ! Vous voilà en chair et en os
, revenu !

– Oui, revenu, cher Monsieur !

– Seul ?

– Non, les quatre âmes humaines que je suis allé chercher
dans les astres sont dans mon laboratoire, soumises à ma v
olonté.

– Est-ce possible ?

– Cela est ! Mais veuillez donc vous asseoir, ici, je vous
prie, près de moi.

– Vous avez dit quatre âmes, cher docteur… N’est-ce pas
0460cinq êtres humains que la Roue Fulgurante a enlevés ?

– En effet.

Et le docteur raconta le singulier entêtement de Jonathan
Bild à vouloir demeurer dans Vénus.

– Au reste, conclut-il, cet entêtement sera profitable à l
a science humaine, puisque nous aurons les moyens de corre
spondre de vive voix avec Bild…

– Docteur, vous plaisantez !

– Pas le moins du monde… Mais si vous permettez, il ne s
era pas question de cela ce soir… Prenez ce fauteuil, je
vous en prie.

Et quand les deux hommes se furent assis dans deux fauteui
ls se faisant face :
0461
– Cher Monsieur, dit le docteur, ce n’est pas le savant sp
irite Torpène que j’ai voulu voir aujourd’hui, mais M. Tor
pène, préfet de police.

– Me raconterez-vous ?…

– Je vous raconterai mon voyage, ainsi qu’à tous nos amis
rassemblés… Aujourd’hui, j’ai à vous demander de m’aider
à parachever l’oeuvre que j’ai entreprise…

– Et c’est du préfet de police que vous avez besoin ? fit
M. Torpène avec un sourire.

– Du préfet de police, en effet. Voici. J’ai besoin de qua
tre corps humains frappés depuis peu par une mort spéciale
qui n’ait détruit aucun de leurs organes essentiels. La m
ort par asphyxie ou par immersion sans long séjour dans l’
eau remplit ces conditions. Or, dans les faits divers publ
iés par les journaux du soir, je viens de relever quelques
0462 cas de mort qui se sont produits aujourd’hui dans les
formes voulues… Voulez-vous jeter un coup d’oeil sur le
s entrefilets marqués au crayon bleu ?… Là, c’est une je
une femme très belle, dit-on, orpheline, qui s’est asphyxi
ée par le charbon à la suite du mariage de son amant… Il
me faudrait ce corps pour réincarner l’âme de Lola Mendès

– Bien ! bien ! murmura M. Torpène, un peu décontenancé.

– Ici, continua le docteur, imperturbable, nous voyons qu’
un jeune homme inconnu, canotant sur la Seine, à Saint-Clo
ud, s’est noyé par accident… On l’a repêché presque auss
itôt et son cadavre attend, chez un cabaretier riverain, q
u’on puisse l’identifier… On n’a trouvé aucun papier dan
s ses vêtements. Il me faudrait ce cadavre pour réincarner
l’âme de Paul de Civrac…

– C’est possible, bien possible… fit M. Torpène à voix b
asse.
0463
– Prenez cet autre journal, je vous prie, dit le docteur a
vec un sourire un peu narquois… Voyez là ! Un ouvrier it
alien, sans famille en France, vaincu par la misère, est d
escendu hier dans un hôtel meublé de la rue Planchat et s’
est suicidé bizarrement. On l’a trouvé ce matin pendu à un
clou du plafond, dans un corridor, et il serrait entre se
s dents l’extrémité du bec de gaz à papillon libre qui écl
aire ce corridor. L’examen du médecin appelé aussitôt conc
lut non à la mort par pendaison, mais à l’asphyxie par le
gaz d’éclairage. Le corps a été transporté à l’hôpital Bic
hat, où il ne sera autopsié que demain. Je pense qu’il fer
a tout à fait mon affaire pour réincarner l’âme de Francis
co…

– En effet, dit M. Torpène, essayant d’être maître de lui,
un Italien… Francisco est Espagnol… Ça irait très bie
n, très bien.

– Je vous remercie, fit le docteur avec une gravité comiqu
0464e. Il ne me reste plus à caser que l’âme d’Arthur Brad
. Pour lui aussi, je crois avoir trouvé ce qui convient. D
ans un de ces journaux, je viens de lire les détails d’une
affaire étrange qui, depuis cinq jours, passionne Paris.

– L’affaire de l’hôtel Fulton ?

– Oui… Voulez-vous me permettre de la résumer d’après ce
que j’ai lu ?

– Je la connais minutieusement, fit le préfet de police, m
ais je ne serais pas fâché d’entendre votre résumé.

– Voici. Il y a six jours, à sept heures du soir, un Angla
is, gros et court… Excellent pour Brad, cela, n’est-ce p
as, cher Monsieur ?

– Pourquoi ? fit le préfet.

0465– Parce que Brad est court et gros.

– Ah !

– Je reprends. Il y a six jours, à sept heures du soir, un
Anglais arriva en voiture de gare à galerie devant un hôt
el de la rue de la Paix. Il demanda une chambre vaste et y
fit monter les cinq grosses malles entassées sur la voitu
re. Le personnel de l’hôtel remarqua que le voyageur porta
it une lourde chaîne de montre avec un beau chronomètre en
or, d’énormes bagues diamantées aux doigts, une épingle d
e cravate très riche ; il fit avec simplicité un repas cop
ieux arrosé de champagnes chers et envoya chercher une boî
te de cigares de grand luxe au bureau spécial qui est près
de l’Opéra. Pour payer, il remit un billet de mille franc
s au garçon, qui rapporta la monnaie et reçut un louis de
pourboire. Bref, cet Anglais paraissait colossalement rich
e aux yeux du personnel et, mus par la curiosité, tous les
garçons examinèrent sa fiche d’identité sur laquelle l’An
glais avait inscrit : Edward Penting, Pretoria. Est-ce exa
0466ct ?

– C’est exact.

– Or, le lendemain matin, on ne vit pas M. Penting sortir
de sa chambre. A midi, il n’avait pas encore paru. A quatr
e heures de l’après-midi, on s’inquiéta. A cinq heures, le
gérant frappa inutilement à la porte de la chambre. A cin
q heures un quart, par-devant un commissaire de police, la
porte était enfoncée. On trouva l’Anglais étendu en chemi
se sur son lit, mort. Un médecin, appelé, diagnostiqua la
mort par le chloroforme. La chaîne de montre et le chronom
ètre, les bijoux, le portefeuille probablement bourré de b
ank-notes : tout cela avait disparu. Les vêtements et le l
inge s’entassaient, dépliés, en désordre. Enfin, la fenêtr
e de la chambre donnant sur la rue de la Paix était grande
ouverte, et on remarqua sur le bord de la croisée une éro
sion produite comme par le raclement d’une forte corde…
C’est tout !

0467– C’est tout ce que l’on sait, en effet, dit M. Torpèn
e. L’enquête n’a encore rien relevé. Aux télégrammes câblé
s à Pretoria, on nous a répondu que jamais Edward Penting
n’avait été connu dans cette ville. Les malles portaient d
es étiquettes du Havre, on n’a trouvé que l’employé qui av
ait enregistré ces malles pour Paris… Et c’est tout.

– Bon ! fit le docteur ; maintenant, suivez-moi bien.

– Je vous écoute, fit M. Torpène, intrigué.

– L’affaire criminelle ne me regarde pas. Je pense d’aille
urs que vous ne trouverez jamais l’assassin au chloroforme
, qui est en même temps le mystérieux voleur, – car vous n
‘avez aucun indice. Mais là n’est pas la question. Ce qui
m’intéresse dans cette histoire, c’est que le cadavre d’Ed
ward Penting convient parfaitement à Arthur Brad… Monsie
ur Torpène, donnez-moi ce cadavre !

– Fichtre ! s’écria le préfet de police en sursautant, mai
0468s il ne m’appartient pas !

– Je le sais !

– Il est à la Morgue, et on le conserve intact, en le gard
ant de la corruption, jusqu’à ce que l’affaire soit éclair
ée ou classée…

– Evidemment !

– Il m’est tout à fait impossible de retirer ce cadavre de
la Morgue !

– Bon !

– Vous me voyez désolé, cher docteur…

– Ne le soyez pas ! En vous disant : « Donnez-moi ce cadav
re », je me suis mal exprimé. C’est : « laissez-moi le pre
ndre ! » que je veux dire…
0469
– Hein ?

– Oui, laissez-moi le prendre !

– Comment ferez-vous ?

– Cela me regarde.

– Vous vous exposerez…

– A rien ! Et mon intervention aura deux conséquences exce
llentes…

– Lesquelles ?

– D’abord, donner un corps convenable à l’âme de Brad.

– Ensuite ?

0470– Ensuite, un grand service rendu à la police français
e. Les journaux se moquent de vous, monsieur Torpène, Eh b
ien ! je forcerai les journaux au silence.

– Et comment ?

– Oh ! d’une manière bien simple, Edward Penting, ressusci
té, déclarera qu’il n’était qu’endormi – on sera bien obli
gé de le croire – et que toute cette affaire n’avait pour
but que de tenter une expérience scientifique. Il fera des
excuses à la police française pour les ennuis causés et d
onnera vingt mille francs aux pauvres de Paris…

– Mais c’est fou !

– Non ! On sera bien forcé de se rendre à l’évidence, puis
que ce sera le prétendu mort lui-même qui parlera… Donc,
vous me donnez carte blanche ?…

– Je ne sais si…
0471
– Vous auriez peur de…

– De rien ! fit nettement M. Torpène. Agissez comme vous l
‘entendrez, puisque vos agissements ne causeront de tort à
personne…

– Parfait ! s’écria le docteur.

Et, se levant :

– Cher monsieur Torpène, je vous demande donc de faire le
nécessaire pour que les corps de la jeune ouvrière asphyxi
ée, du jeune homme noyé et de l’Italien pendu soient tous
les trois transportés cette nuit même à l’hôpital de la Pi
tié, d’où je me charge de les apporter ici.

– Entendu ! j’ai pris les notes nécessaires.

– Et pour vous remercier, continua le docteur, je vous con
0472vierai à la réincarnation de Brad.

– Quand ?

– Demain, à midi.

– Où ?

– A la Morgue, parbleu !

– J’y serai.

– Quant à la réincarnation de Lola Mendès, de Paul de Civr
ac et de Francisco, je l’opérerai la nuit prochaine, en pr
ésence de vous et de nos amis habituels.

– Bien, docteur ! je vous quitte.

Et M. Torpène se leva.

0473– A demain, à midi, à la Morgue !

– Entendu.

Et le préfet de police se dirigeait vers la porte, suivi p
ar le docteur. Mais, tout à coup, il se retourna, et, mett
ant la main sur l’épaule d’Ahmed-bey :

– Pourtant, docteur, dit-il, permettez, il me vient une ob
jection.

– Faites-la !

– Ces âmes que vous allez réincarner… Mlle Lola Mendès,
Francisco, M. Paul de Civrac, Brad…

– Eh bien ?

– Ils ont une famille… des amis… des intérêts… Ils a
uront changé, de corps, de visage… On ne voudra pas les
0474reconnaître…

– Vous oubliez l’androplastie ! fit le docteur avec placid
ité.

– L’androplastie ? répéta M. Torpène, embarrassé.

– Mais oui !… Connaissez-vous la rhinoplastie ?…

– Sans doute ! fit le préfet en souriant. C’est une opérat
ion chirurgicale qui a pour but de refaire un nez lorsque
cet organe a été détruit.

– Juste, et le mot vient du grec : rhis, rhinos, nez, et p
lastos, forme. Eh bien ! décomposez le mot androplastie. V
ous trouverez qu’il vient aussi du grec : aner, andros, ho
mme, et plastos, forme. L’androplastie est donc une opérat
ion chirurgicale qui a pour but de refaire un visage – pui
sque le visage c’est l’homme – quand ce visage a été détru
it ou quand, plus simplement, on veut modifier les traits
0475et l’expression d’un visage déjà existant…

– Et l’androplastie ?… balbutia M. Torpène, un peu effar
é.

– Je la pratique, cher Monsieur. Elle m’a été enseignée da
ns les temples sacrés et mystérieux de l’Inde, où l’on mod
èle les corps comme l’on y pétrit les âmes. Vous comprenez
qu’il me sera facile de retrouver des photographies de Lo
la Mendès, de Paul de Civrac, d’Arthur Brad et même de Fra
ncisco… Je modèlerai à chacun, sur leur corps nouveau, u
ne tête semblable à l’ancienne, voilà tout. C’est une affa
ire d’adresse, de patience et de temps. Alors, c’est enten
du… Je compte que mes trois cadavres seront à la Pitié,
vers minuit…

– Oui… oui… évidemment.

– Et que vous serez à la Morgue demain à midi.

0476– A la Morgue, parfaitement, à midi…

Et M. le préfet de police, stupéfié, sortit de l’hôtel du
docteur Ahmed-bey.

CHAPITRE II

QUI RACONTE DE QUEL FAIT AFFOLANT LA MORGUE FUT LE THE-TRE

Il était midi moins dix, le lendemain, lorsque M. Torpène
entra sous le péristyle de la Morgue. Le gardien de servic
e reconnut les traits populaires du préfet de police, qu’i
l accompagna aussitôt dans un bureau attenant à la salle d
‘exposition des cadavres.

– A midi, fit M. Torpène, qui connaissait la méticuleuse p
onctualité d’Ahmed-bey, à midi, un monsieur arrivera sous
le péristyle. Il est grand, sec, brun, sans moustache, ni
barbe. Vous l’introduirez ici immédiatement.

0477Le gardien s’inclina, fit le salut militaire et tourna
les talons. Il alla se poster sur le seuil de la Morgue.
Et le premier coup de midi retentissait à une horloge vois
ine lorsque le gardien vit une automobile de maître s’arrê
ter devant lui et un homme en descendre, dont le signaleme
nt correspondait à la succincte description faite par M. T
orpène.

Deux minutes après, le docteur Ahmed-bey serrait la main d
u préfet de police.

– Eh bien ! dit le haut fonctionnaire, les trois cadavres
de cette nuit sont-ils chez vous ? En êtes-vous satisfait
?

– Très satisfait ! répondit le docteur. La jeune ouvrière
est extrêmement jolie et son corps est un des plus beaux q
ue j’aie jamais vus : l’âme de Lola Mendès n’aura rien per
du au change. Le canotier est un gars solide, bien musclé,
quoique svelte : Paul de Civrac en sera ravi. Quant à l’I
0478talien, il a au front une cicatrice en diagonale qui l
e défigure un peu ; pourtant, Francisco gagnera beaucoup à
être réincarné, car, si je m’en souviens, sa première app
arence corporelle manquait de grâce. Donc, tout va bien. N
ous sommes seuls ?

– Oui.

– Ce bureau communique avec la salle publique d’exposition
?

– Nous n’avons qu’à ouvrir cette porte, répondit M. Torpèn
e en se levant et en montrant de la main une porte peinte
en jaune brun.

– Bien. Vous permettez ? Je vais fermer la fenêtre, afin q
ue nous ne recevions qu’un peu de clarté par cette porte,
que nous rouvrirons.

– Faites.
0479
Le docteur ferma la fenêtre, contrevents et vitres, dont i
l tira aussi le rideau. Et, dans l’obscurité qui régna aus
sitôt dans la pièce, M. Torpène vit une étincelle flotter
à cinquante centimètres au-dessus de la tête d’Ahmed-bey.

– Vous regardez l’âme d’Arthur Brad ? fit celui-ci.

– Oui, docteur.

– Je vous laisse seul avec elle un moment. Je vais considé
rer le cadavre d’Edward Penting.

Le thaumaturge prononça deux mots mystérieux ; puis il mar
cha vers la porte par laquelle il était entré, et l’étince
lle ne l’accompagna pas. Elle demeura, immobile et scintil
lante, au milieu de la pièce !

Et M. Torpène, confus d’admiration, murmurait :
0480
« Quel terrible pouvoir possède Ahmed-bey ! S’il lui plais
ait, il pourrait bouleverser le monde ! L’humanité peut se
féliciter que cet homme ne soit pas né avec des instincts
criminels !… »

Cependant, le docteur était arrivé dans le couloir public,
qu’un châssis vitré, protégé à distance par une barrière,
sépare de la salle où, sur une vaste dalle inclinée, sont
rangés les cadavres anonymes ou mystérieux, que des appar
eils frigorifiques maintiennent congelés, afin d’en assure
r la conservation.

Dans le vaste couloir, à cette heure de sortie des atelier
s pour le repas de midi, circulait une foule compacte. Ell
e se composait d’ouvriers et d’ouvrières, d’employés, de v
agabonds, qu’attirait surtout la curiosité de voir le corp
s de cet Anglais énigmatique dont l’histoire incompréhensi
ble emplissait depuis six jours les colonnes des journaux.

0481
Patiemment, le docteur se mit à la queue du défilé et arri
va peu après devant le vitrage. Sur la dalle, il y avait c
inq cadavres. Le docteur jeta un coup d’oeil distrait sur
les deux premiers. Mais au troisième, il s’arrêta et s’acc
ouda carrément à la balustrade.

Le corps d’Edward Penting semblait un corps simplement end
ormi. Gros, court, le ventre proéminent, les jambes droite
s et fortes, les pieds énormes, tout vêtu d’un complet gri
s à carreaux vert pâle, un col de chemise rabattu, non emp
esé, entouré par une cravate rouge au noeud en régate, il
offrait un bon visage placide ; la bouche et les yeux étai
ent normalement fermés, et, sans la caractéristique pâleur
de la mort, qui marbrait le front et les joues, sans le p
incement spécial du nez, ce cadavre aurait paru vivant.

Autour du docteur immobile, hommes et femmes échangeaient
des réflexions stupides, simples ou saugrenues, lançaient
des lazzis sur ce cadavre bedonnant ou sur les autres plus
0482 hideux, avaient de petits rires nerveux ou des murmur
es d’horreur, et tout cela faisait un bruit continu de fou
le qui parle à demi voix, se pousse, piétine et passe.

« C’est parfait ! » fit à voix basse le docteur.

Et jetant sur le cadavre un dernier coup d’oeil, sur la fo
ule un regard et un sourire de froide ironie, Ahmed-bey re
tourna auprès de M. Torpène.

A la place même que le docteur venait de quitter, un jeune
homme et une jeune fille s’accoudèrent, sans faire attent
ion aux murmures des gens qui les suivaient et qu’ils empê
chaient de voir commodément le fameux cadavre. Ils se donn
aient le bras et avaient cet air de joie spéciale qui anim
e les visages de l’étudiant et de l’ouvrière aux premiers
jours d’une liaison amoureuse.

– Hein ! dis ! fit la jeune fille, qui avait une jolie fri
mousse rose tout auréolée de fins cheveux blonds sur lesqu
0483els se posait de travers un chapeau cloche orné d’énor
mes cerises, dis, Fernand, c’est celui-là qu’on a tué au c
hloroforme ?

– Oui, mon petit ! répondit le jeune homme en souriant.

– C’est drôle ! reprit la jeune fille, on ne dirait pas qu
‘il est mort !… Il n’a pas l’air d’avoir souffert !… R
egarde, comme il a une tête tranquille… C’est commode, l
e chloroforme, tu ne trouves pas ?…

– Oui, oui… on débouche le flacon sous son nez… ou bie
n on le verse sur un mouchoir qu’on s’attache comme un bâi
llon… et ça y est…

– Quand tu ne m’aimeras plus, fit la petite folle en riant
, j’achèterai du chloroforme…

– On ne t’en vendra pas.

0484– Penses-tu !…

Et, avec un haussement d’épaules, la jeune fille tourna la
tête vers son ami.

– Tiens ! s’écria celui-ci, tu as vu ?

– Quoi donc ?

– Comme une étincelle électrique qui a filé, là, au-dessus
de la tête de l’Anglais…

– Cette blague !…

– Je te dis que si !

– En effet, Monsieur, dit un homme grave debout près de l’
étudiant, j’ai vu, comme vous, une étincelle…

Et la foule s’arrêta, se pressa, s’interrogeant. Tout cont
0485re la balustrade, l’étudiant, l’ouvrière et le monsieu
r grave, résistaient à la poussée et regardaient le cadavr
e de l’Anglais…

Soudain, l’ouvrière poussa un cri aigu et tendit le bras,
en hurlant d’une voix sifflante :

– Sa bouche ! sa bouche !… Regardez, là, là !…

– Hein ! quoi ? Mais c’est vrai !…

– Les yeux, maintenant, les yeux !…

Et pâle, tremblante, la jeune fille se dressait, clouée à
la balustrade par la surprise et la terreur.

Derrière elle, la foule grossissait ; il en sortait des cr
is, des jurons…

– Ils s’ouvrent !… s’écria le monsieur grave.
0486
Et, se retournant, il voulut s’enfuir. Mais la foule l’écr
asa contre la balustrade.

– Ah !… ah !… s’écria la jeune fille d’une voix déchir
ante… Il se lève !…

Un long cri d’horreur éclata sous les voûtes du péristyle.
.. Ceux qui avaient vu le cadavre ouvrir les yeux et se le
ver lentement voulaient s’enfuir, et ils luttaient contre
ceux qui arrivaient du dehors et qui n’avaient rien vu. Il
y eut des cris fous, des coups échangés, des sanglots de
terreur… Evanouie, la jeune fille s’affaissa entre des j
ambes, fut piétinée, tandis qu’une bousculade emportait so
n ami effrayé. Comme cassé en deux, le monsieur grave, per
clus d’horreur, les yeux écarquillés, s’accrochait du vent
re à la balustrade… Et c’était partout une bagarre dans
la panique des gens qui voulaient fuir et la fureur de ceu
x qui voulaient voir…

0487Et les curieux qui n’avaient pas tourné le dos au vitr
age furent obligés de ne rien perdre du terrifiant spectac
le…

Ce cadavre d’Anglais, devant lequel tout le peuple de Pari
s avait défilé, qui était depuis six jours sur la dalle gl
acée de la Morgue, ce cadavre avait soudain remué les lèvr
es, ouvert les yeux, agité doucement les jambes. Et mainte
nant, il se levait lentement, comme ankylosé par sa longue
immobilité.

Il s’assit sur le bord de la dalle et promena autour de lu
i un regard effaré… De la main droite, il toucha le corp
s étendu le plus près de lui… Et, de nouveau, son regard
décrivit un demi-cercle… Puis ses yeux, agrandis par l’
étonnement, par une indicible émotion, s’arrêtèrent sur la
foule qui, derrière le vitrage, montrait des faces crispé
es et verdies par l’horreur, des corps convulsés par la lu
tte, des jambes, des bras et des têtes mêlées…

0488Et le cadavre ressuscité regardait cela de ses yeux fi
xes, lorsqu’une voix impérieuse cria derrière lui :

– Arthur Brad !

Alors, une résolution soudaine l’anima. Il sauta sur le so
l, tourna le dos à la foule affolée, fit le tour de la dal
le et marcha vers une porte qu’il voyait ouverte. Quand il
l’eut franchie, la porte se referma, poussée par le docte
ur Ahmed-bey.

– Monsieur Torpène, dit le docteur Ahmed-bey, je vous prés
ente Arthur Brad dans sa nouvelle dépouille mortelle.

Pâle, extrêmement ému, le préfet de police s’inclina.

– Monsieur Brad, je suis le docteur Ahmed-bey, que vous av
ez connu sur Vénus et Mercure sous les diverses formes qu’
il a été obligé de prendre.

0489– Enchanté de vous connaître ainsi ! répliqua Brad ave
c un accent anglais très prononcé.

– Comment vous trouvez-vous ?

– Assez bien de ma personne ! fit Brad en se regardant des
pieds à la moustache. Mais j’ai froid et j’ai faim…

– Cela ne m’étonne pas ! dit M. Torpène, qui avait recouvr
é sa présence d’esprit. Vous êtes depuis six jours sous l’
influence de l’appareil frigorifique, et il est évident qu
e vous n’avez rien mangé pendant ce temps-là.

– Où sont Paul de Civrac, Lola Mendès et Francisco ?

– Chez moi ! fit le docteur. Ils ne sont pas encore réinca
rnés… Vous assisterez à…

– Bon ! bon ! interrompit Arthur Brad.

0490Et un pli d’inquiétude barrait son front. Il regardait
de tous côtés et ouvrait la bouche comme pour parler, mai
s il hésitait.

– Qu’avez-vous ? dit M. Torpène.

– Vous allez trouver cela enfantin, balbutia Brad, mais je
voudrais bien voir ma figure… Vous comprenez… c’est d
e quelque importance… Il n’y a pas de miroir, ici ?…

– Vous en trouverez chez moi, monsieur Brad ! dit le docte
ur en riant. Mais que votre visage ne vous inquiète pas. J
e vous le modèlerai de telle sorte qu’il sera semblable en
tout à celui que vous aviez avant votre désincarnation, s
i, toutefois, vous tenez à ressembler absolument à votre a
ncienne forme…

– Non ! ça m’est égal… Je n’ai pas de famille, et peu m’
importe que mes amis trouvent que j’ai changé… mais je n
e voudrais pas être trop laid, vous comprenez !…
0491
Les trois hommes éclatèrent de rire.

– Monsieur Torpène, est-ce que vous nous accompagnez ? dit
le docteur.

– Non ! Je dois rester ici pour accomplir certaines formal
ités nécessitées par la résurrection inattendue de M. Edwa
rd Penting…

– Edward Penting ? fit Arthur Brad en levant les sourcils.

– Oui, c’est le nom du corps dont vous usez actuellement,
monsieur Brad… le docteur vous racontera… Ces formalit
és accomplies, j’irai chez vous, docteur, pour vous faire
signer, ainsi qu’à Brad, une déclaration. Et nous rédigero
ns la note à envoyer aux journaux… Mais ne vous laissez
pas interviewer !…

0492– Soyez tranquille, mon cher ami, répondit le docteur.
Mon automobile est à deux pas d’ici et mon chauffeur est
adroit… Nous éviterons les journalistes, si quelqu’un d’
eux est déjà arrivé… A tout à l’heure !

– A tout à l’heure !

– Monsieur Brad, dit Ahmed-bey, allons déjeuner !…

– Avec plaisir, docteur !

Ayant serré la main de M. Torpène, les deux hommes sortire
nt du bureau. Sous le péristyle, ils furent arrêtés par un
officier de paix accompagné de plusieurs sergents de vill
e. Le couloir public était dégagé, et la foule s’entassait
au dehors, sur le trottoir… A la vue d’Edward Penting,
le gardien qui était à côté de l’officier de paix fit un b
ond en arrière en criant :

– C’est lui ! C’est lui !…
0493
– Monsieur l’officier, dit le docteur aussitôt, le préfet
de police vous attend là, dans le bureau… Veuillez me do
nner quatre hommes pour dégager mon automobile, nous somme
s pressés !

Cela était dit d’une voix si imposante d’autorité que l’of
ficier de paix n’hésita pas une seconde à obéir. Il donna
des ordres à un brigadier et disparut vers le bureau : acc
ompagné de quatre hommes, le brigadier alla dégager la cha
ussée devant l’automobile. Et, la foule écartée, la voitur
e démarra. Elle eut bientôt disparu au coin du quai.

CHAPITRE III

O- LE DOCTEUR AHMED-BEY TIENT SES FANTASTIQUES PROMESSES
Quatre heures après l’extraordinaire scène de la Morgue, l
‘édition du soir de l’Universel – section parisienne – éta
it criée dans toute la ville par des milliers de camelots.

0494
Elle portait en première page la manchette suivante :

LE MYSTERE DE L’H-TEL FULTON

EMOUVANT COUP DE THE-TRE

Edward Penting ressuscité !… – Il n’était qu’endormi ! «
C’est, dit-il, une simple expérience ! » – Il sait où son
t ses bijoux et ses valeurs. – Il donne 20.000 francs aux
pauvres de Paris ! – « L’affaire est classée ! » conclut M
. le préfet de police.

Suivait un long article racontant en détail la résurrectio
n, mais de la manière qu’il avait plu au docteur Ahmed-bey
qu’elle fût racontée.

Et, en dernière heure, on lisait encore, au sujet du mystè
re de l’hôtel Fulton, le communiqué suivant :

0495« On nous assure que M. Edward Penting, le mystérieux
ressuscité, est un ami de M. le docteur Ahmed-bey, dont le
monde entier connaît la science extraordinaire et la comp
étence dans l’ordre des faits en apparence surnaturels. Ce
la explique bien des choses !

« En quittant la Morgue, M. Ahmed-bey, qui a assisté à la
« résurrection », est rentré, en compagnie de M. Edward Pe
nting, à son hôtel du parc Monceau. L’éminent docteur et l
e mystérieux ressuscité ont déclaré se refuser à toute int
erview.

« Toutefois, M. le docteur Ahmed-bey a bien voulu nous pro
mettre que, dans quelques semaines, il expliquera lui-même
à la presse tout le mystère, afin que la presse communiqu
e cette explication au monde entier.

« Il n’y a donc plus qu’à attendre. Attendons… »

L’article de tête et l’entrefilet de « Dernière heure » fu
0496rent reproduits par tous les journaux du soir dans Par
is et, le lendemain matin, par tous les journaux du monde.
..

Et ce fut pendant cette nuit où les courants des fils télé
phoniques, télégraphiques et transatlantiques ne furent pa
s interrompus une minute, où les stations de télégraphie s
ans fil des deux hémisphères restèrent sur le qui-vive, ce
fut pendant cette nuit que s’accomplit, dans l’hôtel du d
octeur Ahmed-bey, la scène la plus émouvante peut-être de
toute cette aventure.

A minuit, dans le laboratoire, étaient assis sur les divan
s les cinq personnages qui avaient assisté à la désincarna
tion du docteur Ahmed-bey, c’est-à-dire : M. Torpène, le s
avant astronome C. Brularion, l’abbé Normat, le docteur Pa
yen et M. Martial.

Ils avaient été conduits là par Ra-Cobrah, qui les laissa,
en leur annonçant que son maître ne tarderait pas à venir
0497.

Ils l’attendaient avec impatience, car, excepté M. Torpène
, aucun d’eux n’avait revu le docteur. Ils ne connaissaien
t même son retour sur la terre que par les allusions que f
aisaient les journaux du soir à la présence d’Ahmed-bey à
la scène de résurrection de la Morgue.

L’impatience et l’émotion des cinq personnages étaient tel
les qu’aucun d’eux ne pouvait parler.

Devant eux, sous l’éclatante lumière des lustres, trois co
rps étaient étendus sur les dalles de marbre.

L’un, seul sur une seule dalle, était un corps de jeune fi
lle, que revêtait un riche peignoir de soie blanche ; ses
pieds étaient chaussés de pantoufles de cuir rouge ; elle
avait au cou un beau collier de corail, et sa chevelure no
ire, très belle, était coquettement peignée.

0498La seconde dalle supportait deux corps masculins : l’u
n était vêtu d’un complet smoking ; l’autre, d’un costume
veston d’étoffe bleue ; ils étaient l’un et l’autre soigne
usement rasés ; mais le premier portait la moustache, tand
is que le second en était privé.

Soudain, une des portes du laboratoire s’ouvrit, et on ent
endit la voix du docteur Ahmed-bey :

– Entrez, capitaine, entrez, et ne vous étonnez de rien.

– Bien, Monsieur, bien ! j’ai vu des choses si extraordina
ires que…

Et le « capitaine », qui venait de prononcer ces mots avec
un fort accent espagnol, se montra aussitôt à la pleine l
umière du laboratoire.

Ahmed-bey le suivait. Il le prit familièrement par le bras
et l’amena devant les cinq invités, qui s’étaient tous le
0499vés :

– Messieurs, dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter le c
apitaine José Mendès, père de Mlle Lola, dont j’ai ramené
l’âme de la planète Mercure !

Et le docteur présenta au capitaine chacun des cinq savant
s. Puis il ajouta :

– Hier soir, j’ai téléphoné à Barcelone, à l’état-major de
la place, où le capitaine se trouvait de service. J’ai pu
lui parler. Je ne lui ai dit que quelques mots, mais ils
ont suffi pour que le capitaine prît aussitôt le train. Il
est arrivé voilà deux heures. J’ai tenu à le mettre au co
urant de mes opérations et de mes actes, passés et prochai
ns. C’est la cause de mon retard à venir vous retrouver, M
essieurs.

Chacun s’inclina, tous se rassirent, et le capitaine, dont
les mains tremblaient d’émotion et qui était plus pâle qu
0500e les cadavres étendus sur les dalles, le capitaine pr
it place à côté de M. Torpène.

Alors seulement, M. Brularion, M. Martial, l’abbé Normat e
t le docteur Payen osèrent parler. Ils commencèrent ensemb
le :

– Mais, docteur…

Et, voyant qu’ils parlaient tous à la fois, ils n’en diren
t pas davantage.

– Messieurs, dit Ahmed-bey en souriant, ne m’interrogez pa
s. Plus tard, je vous raconterai mes aventures. Vous avez
vu mon âme quitter mon corps, dont vous avez, j’en suis sû
r, constaté après mon départ l’état cadavérique… Mainten
ant, vous revoyez ce même corps bien vivant devant vous. T
enez-vous momentanément satisfaits, je vous prie, en ce qu
i me concerne, et assistez en silence aux prodiges qui von
t s’accomplir sous vos yeux. Vous en serez les témoins et
0501les contrôleurs, et votre témoignage sera précieux qua
nd je jugerai bon de révéler au public mon pouvoir et mes
actes.

Les cinq hommes inclinèrent la tête.

– Capitaine, reprit Ahmed-bey d’une voix plus grave, dompt
ez l’émotion bien naturelle qui vous agite, et veuillez co
nsidérer de près ce cadavre de jeune fille…

José Mendès se leva et, tous les traits contractés, mais f
erme et droit, il marcha vers la dalle. Il regarda le visa
ge marmoréen et dit :

– C’est dans ce corps que vous allez faire entrer l’âme de
ma Lola ?…

– Oui.

– Si je fais taire mes préférences paternelles, reprit le
0502capitaine, je reconnais que c’est là une belle jeune f
ille… plus belle certainement que ne l’était la mienne,
bien que sa beauté fût célèbre à Barcelone. Mais ces yeux,
qui doivent être noirs, auront-ils le regard de ma Lola ?

– Ils l’auront, Monsieur, car le regard n’est que l’expres
sion de l’âme…

– Ces lèvres auront-elles son sourire ?…

– Vous en jugerez, fit le docteur. Au reste, vous savez qu
e par l’androplastie, dont je vous ai expliqué les effets,
je peux modeler ce visage jusqu’à le rendre exactement se
mblable à celui sous lequel vous vous représentez votre fi
lle… Mais c’est une opération très longue, très délicate
, et qui n’est pas sans douleur pour l’opéré… Je ne l’ex
écuterai que si l’âme de Lola, parlant par cette bouche, m
‘en exprime le désir et si vous-même m’en donnez l’ordre f
ormel…
0503
– Ce que voudra Lola, répondit simplement le capitaine, je
le voudrai…

Mais, tandis que José Mendès allait se rasseoir, une porte
s’ouvrit et une grosse silhouette se dessina dans l’encad
rement.

– Messieurs ! fit Ahmed-bey, je vous présente Arthur Brad,
sous les espèces d’Edward Penting.

A ces mots, une curiosité ardente fit lever brusquement M.
Brularion, M. Martial, l’abbé Normat et le docteur Payen
; seul, M. Torpène, souriant, restait assis.

Arthur Brad s’avança tranquillement et les quatre savants,
avec José Mendès, considéraient de toute la force de leur
s yeux cet homme qui avait été enlevé par la Roue Fulguran
te, dont le corps primitif se momifiait sur la planète Vén
us et dont le corps actuel était, quelques heures plus tôt
0504, un cadavre d’Anglais assassiné mystérieusement ! De
telles associations d’idées eussent rendu fous bien des ge
ns. Mais nos savants n’étaient pas de ceux qui se laissent
bouleverser le cerveau par des faits ou des idées. Ensemb
le ils tendirent la main à Arthur Brad, qui reçut et donna
quatre vigoureux shake-hands. Quant au capitaine, il s’ét
ait de nouveau assis : il pensait surtout à sa fille.

– Et maintenant, Messieurs, dit Ahmed-bey, quand tout le m
onde eut pris place sur les divans, bien en face des dalle
s de marbre, je vous demande d’observer et de ne pas parle
r.

Il entra dans le cabinet de toilette et en sortit peu aprè
s, vêtu d’une longue robe de lin. En passant près d’une co
lonne, il tourna un bouton. Les lustres furent éteints. Se
ule brilla, au-dessus des dalles, une petite lampe électri
que à verre vert.

Ahmed-bey leva le bras vers la voûte, et l’on put voir alo
0505rs trois blanches étincelles descendre d’un trait et s
‘arrêter au-dessus des trois cadavres.

Raidi par l’émotion, le capitaine Mendès s’était levé ; il
avait avancé d’un pas, et il se tenait debout, immobile,
les yeux fixés sur l’étincelle qui flottait au-dessus du c
adavre de la jeune fille.

Cependant, Ahmed-bey avait commencé ses incantations et se
s gestes sacrés. Sa voix s’enflait, s’élevait jusqu’à s’ar
rêter net sur un long cri déchirant, et alors l’étincelle
brilla plus vive, fila d’un trait, flotta une seconde auto
ur des lèvres de la morte et, tout à coup, disparut.

Aussitôt le docteur, à voix basse, murmura des mots incomp
réhensibles, et ses mains faisaient sur la tête de la jeun
e fille des passes magnétiques.

Haletants, tous les spectateurs s’étaient levés. Ils viren
t le jeune visage se colorer d’une teinte rosée, ils viren
0506t la gorge se soulever doucement et s’abaisser.

– Lola ! cria soudain Ahmed-bey, Lola Mendès, m’entendez-v
ous ?

– Je vous entends… soupira la jeune fille ressuscitée.

– Lola, reprit le docteur, vous souvenez-vous de la planèt
e Mercure ?…

– Je me souviens… Oh ! quelle horreur !

Et une expression de souffrance crispa le joli visage.

– Lola ! dit encore le docteur, j’ai voulu que votre âme s
oit ramenée sur la Terre…

– Est-ce possible ? gémit l’endormie.

– Cela est ! Vous dormez… maintenant, vous allez vous ré
0507veiller… Mais vous aurez un visage et un corps diffé
rents de ceux que vous aviez jadis…

– Ah ! soupira la jeune fille. Comment cela peut-il se fai
re ?

– Tout vous sera expliqué… Mais, écoutez-moi bien !

– J’écoute !

– Vous allez voir devant vous, en vous réveillant, le capi
taine José Mendès…

– Mon père !…

Un sanglot étouffé retentit dans le solennel silence qui a
vait suivi l’exclamation de la jeune fille : le capitaine
José Mendès pleurait…

– Oui, votre père ! dit Ahmed-bey.
0508
Puis, après un silence :

– Et maintenant, Lola, reprit le docteur, je vous enjoins
de vous souvenir de tout ce que je viens de vous dire !

– Je me souviendrai !

– C’est bien ! Je vais vous réveiller !

Et il ajouta, d’un ton plus bas, en se tournant vers les s
pectateurs :

– A présent, je suis sûr que les émotions qui la frapperon
t à son réveil ne lui feront aucun mal.

De ses mains étendues, il fit des passes magnétiques, et L
ola Mendès ouvrit les yeux, des yeux agrandis, effarés, to
ut pleins encore des mystères de l’au-delà.

0509– Levez-vous, Lola ! ordonna doucement Ahmed-bey.

La jeune fille s’assit sur le bord de la dalle et promena
autour d’elle un regard indécis.

– Lola ! Lola ! cria le capitaine.

Et il s’avançait, les bras en avant.

La ressuscitée sauta sur le parquet, et, tout en larmes, s
e jeta dans les bras de son père.

Et pendant qu’ils s’embrassaient, éperdus, Ahmed-bey les p
oussait doucement vers la porte du grand escalier de marbr
e. Là, Ra-Cobrah et deux serviteurs les attendaient. Selon
les ordres du maître, ils dirigèrent respectueusement le
père et la fille jusqu’au haut de l’escalier et les firent
entrer dans un petit salon. Et ils les laissèrent seuls,
afin que, peu à peu, le capitaine, instruit par Ahmed-bey,
apprît à sa fille par quelle suite de miracles elle se re
0510trouvait sur la terre et dans un corps qui n’était pas
le sien.

CHAPITRE IV

QUI, SANS L’ANDROPLASTIE, SE TERMINE PAR LES FIANÇAILLES P
REVUES
Cependant, la première émotion passée, et sur un geste du
docteur, M. Torpène et ses amis, ainsi qu’Arthur Brad, s’é
taient assis de nouveau sur les divans.

Et aussitôt, Ahmed-bey réincarna l’âme de Paul de Civrac d
ans le corps habillé d’un smoking, en même temps qu’il réi
ncarnait l’âme de Francisco dans le corps vêtu d’un costum
e veston.

Les spectateurs de cette scène affolante étaient dans un é
tat d’esprit indescriptible : leur raison se refusait à cr
oire à une réalité dont leurs sens, pourtant, ne pouvaient
douter. Et leur raison elle-même dut s’incliner devant l’
0511évidence, lorsque Paul de Civrac et Francisco parlèren
t !

Quelques minutes suffirent à Paul et à Francisco pour se r
endre compte de ce qui était arrivé. Leurs facultés mental
es leur rappelèrent leur désincarnation sur la planète Mer
cure – et ils furent tout à fait à leur aise dès qu’Ahmed-
bey, les présentations faites, leur eut raconté en quelque
s mots l’origine de leurs corps actuels, celle du corps d’
Arthur Brad, ainsi que l’émouvante réincarnation de Lola.

Il avait conclu en disant :

– J’ai choisi du mieux que j’ai pu votre « guenille » prés
ente, monsieur de Civrac, et la vôtre aussi, Francisco. To
utefois, si votre nouveau visage ne vous plaît pas, je peu
x vous le modeler à la ressemblance de l’ancien.

– Comment ? fit Paul de Civrac.
0512
Le docteur expliqua l’opération de l’androplastie.

– Eh bien ! non, dit Paul… J’en ai assez des choses extr
aordinaires ! Il me tarde de revivre ma simple vie d’homme
comme tout le monde. Toute ma famille se compose d’un frè
re et d’une soeur : je leur expliquerai l’aventure inouïe,
et ils m’aimeront autant sous ma nouvelle apparence que s
ous l’ancienne… Cependant, il est une personne qui juger
a en dernier ressort : si mon visage ne lui plaît pas, il
faudra recourir à l’androplastie, docteur… Mais avez-vou
s un miroir ici ? Je ne serais pas fâché de faire connaiss
ance avec moi-même… avant de vous demander de me présent
er à Mlle Mendès.

Souriant, Ahmed-bey conduisit Paul de Civrac au cabinet de
toilette et l’y laissa.

– Moi, Monsieur, j’étais si laid que je ne puis qu’avoir g
agné au change. Je garderai ma nouvelle figure quelle qu’e
0513lle soit… Quant au corps, je vois bien qu’il est mie
ux fait que celui que me donna ma pauvre mère… Les muscl
es ne sont peut-être pas aussi solides, mais la bonne nour
riture et l’exercice arrangeront cela… Il ne me reste do
nc, Monsieur le docteur, qu’à vous remercier… Mercure n’
était pas un pays pour un Espagnol et pour un chrétien…
Mais, sans vous commander, j’aurais bien du plaisir à revo
ir le capitaine et la Se-orita… Est-ce que, au moins, el
le est aussi belle qu’avant ?…

– Je crois que oui, Francisco. D’ailleurs, vous allez en j
uger.

Et se tournant vers Paul, qui revenait du cabinet de toile
tte :

– Eh bien ! Monsieur de Civrac, votre portrait vous convie
nt-il ?

– Il me convient, docteur, et je vous remercie… Mais je
0514raserai ma moustache et je ferai couper mes cheveux d’
une autre manière…

– Alors, pas d’androplastie ?

– Non ! pas d’androplastie.

– Francisco non plus n’en veut pas !

– Il a raison ! Il est très bien sous sa peau nouvelle. Le
mieux de nous tous est certainement Arthur Brad.

– Dommage que Bild ne soit pas ici, dit Brad… Il ne se s
erait pas embêté… Mais, docteur, quoique j’aie bien déje
uné et bien dîné, j’ai faim.

– Moi aussi, fit Paul.

– Et moi ! souffla Francisco.

0515– Messieurs, il est quatre heures du matin, fit Ahmed-
bey. On peut encore souper à cette heure-là.

A ces mots, une porte s’ouvrit et la voix de Ra-Cobrah pro
nonça :

– Le maître est servi !

– Que vous disais-je, Messieurs !… Monsieur de Civrac, B
rad, veuillez me suivre. Vous aussi, Francisco ; aujourd’h
ui, vous n’êtes pas l’ordonnance du capitaine Mendès, mais
son invité… Quant à vous, Messieurs (et le docteur se t
ourna vers le groupe formé par M. Torpène, M. Brularion et
leurs amis), vous connaissez le chemin de la salle à mang
er… C’est autour de la table que nous parlerons science,
astronomie et aventures !

Et l’on s’engagea dans l’escalier. En haut, M. Torpène et
ses amis passèrent d’un côté, tandis qu’Ahmed-bey conduisa
it Civrac, Brad et Francisco dans le petit salon où avaien
0516t été amenés le capitaine et sa fille.

A l’apparition des quatre hommes, Lola Mendès et son père
se levèrent de la causeuse où ils étaient assis.

Ahmed-bey prit la main de Lola, celle de Paul et, sans mot
dire, mit les deux jeunes gens en face l’un de l’autre so
us la pleine lumière du lustre…

Il y eut une minute de silence, d’observation passionnée,
de bonheur fou, d’émotion contenue. Lola pleurait ; Paul s
‘efforçait en vain d’arrêter les larmes qui embrumaient se
s yeux. Et tout à coup, saisissant les deux mains de la je
une fille, le jeune homme fit un pas en avant et déposa, s
ur le front pur qui se levait vers lui, le plus ardent et
le plus chaste des baisers…

A travers les regards des yeux corporels, les âmes immorte
lles s’étaient reconnues.

0517– Capitaine Mendès, fit Paul de Civrac d’une voix trem
blante, en se tournant vers le père de Lola, j’ai l’honneu
r de vous demander la main de mademoiselle votre fille.

– Mon père, fit Lola, je vous prie de m’accorder pour épou
x M. Paul de Civrac…

Le capitaine, les yeux humides de larmes, s’avança vers le
s fiancés et, les étreignant ensemble :

– Dieu vous a vraiment unis dans le ciel, dit-il ; vous se
rez, sur la terre, mes deux enfants !…

– Viva el Se-or capitan ! s’écria une voix de stentor.

Tous se retournèrent vers la porte, où un grand diable se
tenait debout, la bouche encore ouverte du cri proféré.

– Francisco ! dit le capitaine.

0518– Lui-même, Se-or, bien qu’un peu changé à son avantag
e !… Mais la Se-orita saura dire si elle veut toujours q
ue je la serve ainsi.

– Si je le veux, Francisco !…

C’est alors qu’Arthur Brad sortit du coin où il s’était mi
s pendant les effusions familiales. Gros, plus gros même q
ue dans la Roue Fulgurante, il s’avança, et, s’inclinant d
evant Lola Mendès autant que le lui permettait sa rotondit
é :

– Mademoiselle, dit-il, laissez-moi vous présenter mes voe
ux de bonheur – et à vous, mon cher Civrac, mes félicitati
ons…

– Mais c’est Arthur Brad ! s’écria Lola.

Mutine, elle présenta sa joue, où l’Américain mit un baise
r de père.
0519
– Dommage, fit-il, dommage que ce sacré têtu de Jonathan B
ild ne soit pas là…

– Monsieur Brad, nous en parlerons à table ! dit le docteu
r.

Il offrit le bras à Lola Mendès, et, quelques minutes aprè
s, tous les hôtes d’Ahmed-bey étaient réunis autour d’une
table que présidait gracieusement la belle Lola.

Pendant les premiers services, on parla peu. Puis, le doct
eur, qui était le moins affamé des convives, raconta succi
nctement ses aventures. Paul de Civrac raconta les siennes
, ainsi que Brad et Francisco. Les récits se coordonnèrent
et se relièrent facilement les uns aux autres.

– Quant aux observations purement scientifiques, dit le do
cteur, elles feront l’objet d’un mémoire que le supplément
scientifique de l’Universel publiera bientôt et que M. de
0520 Civrac et M. Brad rédigeront avec moi… Là, d’ailleu
rs, ne se borne pas notre tâche. Dès demain, je vais, avec
M. Brad et quelques praticiens mécaniciens, commencer la
construction de la machine qui nous mettra en rapports ave
c Jonathan Bild, demeuré, sur la planète Vénus… Je serai
heureux, Messieurs, de vous voir assister le plus possibl
e à nos travaux… Je vous le répète, la science, plus enc
ore que nous, a besoin de votre témoignage.

– Une machine, dites-vous ? fit M. Brularion.

– Oui, une machine semblable en tous points à celle dont B
ild est muni sur Vénus… Une fois notre appareil établi,
nous communiquerons avec Bild, comme la station de télégra
phie sans fil de la tour Eiffel, par exemple, communique a
vec la station de Bizerte…

– Mais de la Terre à Vénus, il y a de onze à seize million
s de lieues, aux époques où nous pouvons le mieux observer
la planète…
0521
– Cela n’a aucune importance, répliqua le docteur, et le n
om seul que Bild et les Vénusiens donnent à leur machine s
uffira pour vous rassurer…

– Ils l’appellent donc ?…

– Le radiotéléphonographe interplanétaire.

– Je comprends le sens de ce mot, dit M. Brularion ; pourt
ant, je ne vois pas du tout la machine…

– Mais pourquoi se fatiguer à construire cette machine ? f
it Francisco. Au moyen de la désincarnation, Monsieur le d
octeur, vous pouvez aller dans Vénus et en revenir…

– Moi, oui ! répondit Ahmed-bey. Moi seul, avec les hommes
dont je voudrais bien me faire accompagner. Cela n’est pa
s suffisant pour la science, car le but de la science est
de servir également toute l’humanité. C’est ce que fera no
0522tre machine… Si je ne puis pas livrer le secret de l
a désincarnation et de la réincarnation des âmes, nous dev
ons, au contraire, selon la volonté des Vénusiens et de Bi
ld, donner à qui le voudra les moyens scientifiques – sino
n matériels – de construire une machine semblable à la nôt
re… Et ce ne sera qu’un pas. Bild et les Vénusiens sont
tout près de trouver le moyen de venir sur la terre : c’es
t même pour cela que Bild n’a pas voulu se laisser désinca
rner.

– L’Académie des Sciences a de belles séances en perspecti
ve, dit l’abbé Normat.

– Et Paris, dit Ahmed-bey en regardant Civrac et Lola sile
ncieux, isolés dans un bonheur absolu, un admirable mariag
e à l’horizon !

Ce fut le mot de la fin.

Les savants se levèrent et prirent congé, emportant des se
0523crets dont ils ne devaient parler que quand Ahmed-bey
les aurait lui-même révélés publiquement. Lola Mendès, le
capitaine Civrac et Francisco furent conduits aux chambres
que leur hôte leur avait fait préparer au premier étage d
e l’hôtel.

Ce serait le surlendemain seulement que commenceraient les
travaux du radiotéléphonographe qui devait mettre la Terr
e en relations avec le monde de Vénus et avec Jonathan Bil
d.

SEPTIEME PARTIE

LE RADIOTELEPHONOGRAPHE INTERPLANETAIRE
CHAPITRE PREMIER

O- L’ON ASSISTE A DE PRODIGIEUSES REALITES
Il fallut exactement trente-huit jours pour construire le
radiotéléphonographe. Et cependant, le docteur Ahmed-bey n
‘avait rien négligé pour que les travaux fussent rapidemen
0524t menés.

Son immense fortune lui permit d’engager cent ouvriers méc
aniciens choisis parmi les meilleurs ; il obtint que l’usi
ne du Creusot, chargée de livrer les pièces métalliques à
monter, s’acquittât en douze jours d’une commande dont l’i
mportance aurait demandé, avec un client ordinaire, vingt
fois plus de temps.

Ce fut sur le plateau de Gravelle, dans un vaste terrain d
écouvert, que l’on construisit la tour à coupole mobile qu
i devait contenir la machine. Dans un hangar voisin, on as
sembla les pièces venues du Creusot. A droite de la tour s
e dressaient trois mâts métalliques de cent vingt mètres d
e hauteur ; ils supportaient des antennes à peu près sembl
ables à celles d’un poste de télégraphie sans fil, mais ce
s antennes étaient faites d’un alliage de cuivre, d’or et
d’argent : elles étaient à grande surface et formaient com
me une pyramide de fils renversée.

0525Dès que fut terminée l’installation de la machine dans
la tour, le docteur Ahmed-bey et Arthur Brad signèrent to
us les deux une invitation ainsi conçue :

« M… est prié de vouloir bien se rendre, après-demain je
udi, à neuf heures du soir, au laboratoire du plateau de G
ravelle, pour assister à la première expérience du radioté
léphonographe entre la Terre et la planète Vénus… A ce m
oment, Vénus, étoile du soir, sera près de sa conjonction
inférieure et, par conséquent, très rapprochée de la Terre
, ce qui favorisera les communications. »

Ce billet fut envoyé à M. Torpène, à M. Brularion, à l’abb
é Normat, au docteur Payen, à M. Martial, et, en outre, à
chacun des présidents des cinq Académies et des deux Chamb
res, et enfin au directeur des services parisiens de l’Uni
versel.

0526Ces treize personnages arrivèrent presque en même temp
s, qui en automobile, qui en hippomobile, à la porte de la
tour… Ils furent reçus par Francisco et introduits dans
un cabinet de travail qui occupait tout le rez-de-chaussé
e de la tour et où se trouvaient déjà le capitaine Mendès,
Lola et Paul de Civrac, dont le mariage devait avoir lieu
dans quinze jours. M. Torpène fit les présentations. Pres
que aussitôt apparurent le docteur Ahmed-bey et Arthur Bra
d, tous les deux en cotte courte d’ouvriers. Ils descendai
ent de la chambre des machines, installée au-dessus du cab
inet de travail.

– Messieurs, dit le docteur, veuillez me suivre.

Il ouvrit la porte par laquelle il était venu et, précédé
de Brad, s’engagea dans un escalier tournant.

Deux minutes après, les dix-neuf personnes, y compris Fran
cisco, se trouvaient dans une immense salle ronde, extrême
ment haute, au plafond en dôme, qu’éclairaient vivement qu
0527atre globes électriques.

Dans une partie de cette salle, dix-sept fauteuils étaient
rangés contre le mur, en un seul rang mi-circulaire.

– Messieurs, dit Ahmed-bey en montrant de la main les faut
euils, veuillez vous asseoir.

M. Torpène avait déjà placé Lola Mendès et Paul de Civrac
dans les deux fauteuils du milieu ; tous les autres person
nages s’assirent de chaque côté, sans penser aux préséance
s. Seuls, Ahmed-bey et Arthur Brad restèrent debout.

– Voici le radiotéléphonographe interplanétaire, fit simpl
ement le docteur.

Et sa main tendue montrait, au beau milieu de la salle, un
e chose brillante, énorme et fantastique.

La machine se divisait en deux corps, nettement séparés pa
0528r un espace vide de deux mètres de largeur. Elle était
calée sur une estrade de marbre blanc où l’on accédait de
tous côtés par trois marches.

Le corps de droite de la machine se composait d’abord d’un
e grande caisse de cèdre luisant posée sur une caisse plus
longue de bois d’ébène, qui reposait elle-même sur le mar
bre. De la caisse supérieure sortaient des fils métallique
s d’un blanc jaunâtre qui allaient faire un tour sur des t
iges de porcelaine plantées sur les bords de la caisse inf
érieure ; puis ces fils, tortillés sur eux-mêmes, allaient
s’enrouler à d’autres tiges de porcelaine fixées sur un p
lateau d’ébène et disparaissaient. Du milieu de ce plateau
d’ébène s’élevait une colonne de cuivre de dix mètres de
hauteur et qui se terminait, au bout, par deux énormes bob
ines à électro-aimant. Près de cette colonne était dressée
une potence de bois d’ébène de cinq mètres de hauteur, à
laquelle pendait une sorte de toupie de cuivre d’où sortai
t un fil métallique recouvert d’une enveloppe isolante et
qui allait se perdre dans le mur de la salle… Enfin, sou
0529s la toupie, était disposé un transmetteur téléphoniqu
e.

Même pour un savant mécanicien, cette machine gigantesque
était incompréhensible. C’est la pensée qu’après cinq minu
tes de silencieux examen exprima M. Brularion, approuvé pa
r les graves hochements de tête du vénérable directeur de
l’Académie des sciences.

Ahmed-bey sourit.

– Et cependant, dit-il, cette machine de droite rappelle a
ssez l’appareil transmetteur Ducretet, de télégraphie sans
fil… Mais c’est l’énormité des proportions qui vous a d
éroutés… Vous devez aussi y ajouter ce transmetteur télé
phonique.

– Ceci est donc le corps transmetteur de la machine à supp
0530rimer l’espace, si j’ose m’exprimer ainsi ? fit M. Mar
tial.

– Oui, répondit le docteur. Et ceci est le corps récepteur
.

Il montrait la machine de gauche.

Elle était moins énorme et plus simple. Sur une caisse d’é
bène, des piliers de porcelaine soutenant des bobines à él
ectro-aimant, des commutateurs, et, enfin, un appareil com
plet de récepteur téléphonique auprès duquel s’épanouissai
t un pavillon énorme de phonographe.

– Si je ne me trompe, dit M. Torpène, c’est, en somme, l’a
ppareil complet, perfectionné, agrandi de télégraphie sans
fil uni à l’appareil téléphonique et au phonographe.

– Parfaitement ! dit Ahmed-bey. Et tout cela est terrestre
; mais ce qui est vénusien, ce sont les fils métalliques
0531composés avec un alliage ; d’or et de platine dont Jon
athan Bild, sur Vénus, m’a donné la formule ; ce qui est v
énusien, ce sont les limailles employées ici et dont je ré
vélerai la composition dans mon mémoire à l’Académie des s
ciences. Je ne vous ai pas convoqués aujourd’hui pour vous
faire une conférence, mais seulement pour que vous assist
iez à la première communication établie entre la Terre et
la planète Vénus…

Il s’arrêta une minute, puis il reprit :

– A peu près comme par la télégraphie sans fil, nous enver
rons des ondes, non pas hertziennes, mais lumineuses, de l
a lumière solaire emmagasinée dans cette machine par le pr
océdé vénusien… Et à ces ondes, Bild nous en enverra d’a
utres en réponse. Le procédé d’envoi et de réception est d
‘ailleurs très simple. Je parlerai dans ce transmetteur té
léphonique et, dans la machine, les vibrations de ma voix
produiront des forces qui délivreront la lumière solaire e
mmagasinée ; elles la délivreront avec plus ou moins d’int
0532ensité, selon l’intensité des vibrations elles-mêmes.
Et ces ondes lumineuses, par ces fils d’ici et les antenne
s du dehors, iront jusqu’à l’appareil vénusien, où Bild le
s recevra, comme nous recevrons celles qu’il nous enverra.
.. Et ces ondes, que Bild nous enverra en parlant devant s
a machine, nous les recevrons ici, par les antennes du deh
ors… Dans le corps récepteur de notre machine, elles se
transformeront en vibrations qui émouvront les mécanismes
de ce téléphone, lequel, à son tour, influencera ce phonog
raphe d’où sortira, nette et claire, Messieurs, la voix de
Jonathan Bild.

A mesure que le docteur parlait, sa propre voix était deve
nue grave et vibrante. Elle s’arrêta sur le nom de Bild av
ec un éclat de triomphe.

Les invités furent soudain envahis d’une intense émotion,
à la commune pensée de ce miracle réalisé : les paroles de
deux hommes s’échangeant à travers des millions de lieues
d’espace interplanétaire.
0533
Il y eut un long et profond silence.

– Messieurs ! reprit tout à coup Ahmed-bey d’un ton plus c
alme, Arthur Brad va parler à Jonathan Bild…

Alors, le docteur pressa un bouton : les globes électrique
s s’éteignirent ensemble et le dôme de la tour disparut av
ec un crissement métallique… le ciel nocturne, le ciel é
toilé de cette belle nuit d’été, apparut aux invités, qui
avaient levé la tête…

– Regardez là-haut, dit le docteur, vous verrez filer dans
le firmament les ondes lumineuses…

Cependant Arthur Brad s’était placé debout devant l’appare
il téléphonique transmetteur du corps droit de la machine.

– Docteur, dit-il, faites le signal d’appel…
0534
Ahmed-bey avait la main sur un levier de porcelaine. Il ap
puya. Le levier tomba. Il y eut dans la machine un sifflem
ent aigu. Les étincelles crissantes zébrèrent l’obscurité
de l’immense pièce ronde, et soudain, là-haut, dans le cie
l, un zigzag lumineux, aveuglant, parut, brilla, pâlit, s’
évanouit !…

Sous la lumière d’une petite lampe électrique suspendue au
milieu d’un écran demi-circulaire, Ahmed-bey regardait sa
montre à secondes, et il comptait à haute voix :

– Dix… vingt… trente. Un ! Dix… vingt… trente. Deu
x !… Dix… vingt… trente. Trois !… Dix… vingt…
trente. Quatre !… Messieurs, Jonathan Bild est averti…
Avant cinq minutes, nous en serons avisés…

Et dans le silence qui suivit ces paroles, on entendit la
voix de M. Camille Brularion qui disait :

0535– Et si Jonathan Bild est mort ?

– Il ne l’est pas, répondit froidement le docteur.

– Comment le savez-vous ?

Il y eut une minute de silence, et la même voix froide d’A
hmed-bey répliqua :

– Je me suis désincarné hier – et mon âme a été visiter Jo
nathan Bild sur la planète Vénus…

Une sorte de frisson passa dans les épaules des spectateur
s noyés au fond de l’ombre… Et nul n’osa plus parler.

Comme Ahmed-bey, d’un geste, montrait le ciel, tout le mon
de, de nouveau, leva la tête.

Et soudain, un zigzag lumineux, encore vague, parut dans l
a nuit. Il se précisa aussitôt, passa dans un éblouissemen
0536t, disparut… Au même instant, des étincelles pétillè
rent et une sonnerie électrique retentit dans le corps gau
che de la machine.

– Bild est prêt ! dit le docteur. Parlez, Brad !…

Et sans qu’un souffle vînt du rang des fauteuils, dans le
silence de la tour, devant les machines qui semblaient, da
ns l’ombre, des monstres apocalyptiques accroupis, Arthur
Brad prononça lentement des paroles qui allaient retentir,
à dix millions de lieues, à travers le vide des espaces i
nterplanétaires, aux oreilles de Jonathan Bild et des Vénu
siens…

La portion du ciel circonscrite, en haut, par le cercle de
la tour, se zébrait à chaque seconde de zigzags lumineux
d’envergures et d’intensités différentes…

Et soudain, Brad se tut.

0537Il y eut cinq minutes d’un silence plus profond que le
silence de la mort.

Puis, d’autres zigzags, venant de l’infini… apparurent..
. Des étincelles crépitèrent dans la tour et, du pavillon
phonographique, sortirent ces paroles retentissantes :

– Jonathan Bild et trente savants vénusiens à la Se-orita
Lola Mendès et à vous tous, salut !…

CHAPITRE II

O- L’ON ATTEND, DANS L’ANGOISSE
Ce fut, dans le monde entier, une stupéfaction qui dépassa
it de beaucoup la panique causée par la Roue Fulgurante et
l’étonnement produit par le message en projection survenu
quelques jours plus tôt.

Le premier, au matin de l’extraordinaire nuit, l’Universel
, sous la signature de l’astronome Constant Brularion, pub
0538lia le compte rendu de la séance du laboratoire de Gra
velle ainsi que le texte in extenso de la conversation de
Brad le Terrien et du Vénusien Jonathan Bild.

Tous les grands journaux du monde donnèrent dans la journé
e même une seconde édition, reproduisant les prodigieuses
nouvelles de l’Universel, qui avaient été câblées, télégra
phiées, téléphonées de partout à partout dans la matinée.

Les observatoires, les académies, les sociétés savantes s’
émurent. On organisa des congrès nationaux, puis, avec une
surprenante rapidité, un congrès mondial scientifique, qu
i tint ses assises à Paris, dans la grande salle du Trocad
éro.

Cependant, des polémiques s’engageaient dans les journaux.
La plupart des grands périodiques du monde, tous les jour
naux français prirent parti pour l’Universel et acceptèren
t sans discuter la véracité de ses informations interplané
0539taires. Mais d’autres périodiques et journaux nièrent
les faits, parlèrent de fumisterie, de légèreté et de créd
ulité.

Ils traitaient Ahmed-bey de « spirite affolé », Brad, Paul
et Francisco de saltimbanques, Lola de femme « peu recomm
andable » et, pour eux, Bild n’avait jamais existé. Quant
à Brularion, on l’appelait « astronome pour salon de coiff
ure », et M. Torpène devenait un « policier échappé de Cha
renton ».

Mais l’Universel ne s’émouvait pas pour si peu. Jusqu’au 1
1 juillet, date à laquelle Vénus devait passer juste entre
la Terre et le Soleil et où, pour des raisons astronomiqu
es, les communications devaient être interrompues, l’Unive
rsel publia chaque jour le compte rendu in extenso des com
munications interplanétaires.

Bild n’eut pas d’aventures à raconter. La planète Vénus ét
ait peuplée d’une seule race d’êtres formant une nation un
0540ique divisée en deux classes : la classe des travaille
urs intellectuels et la classe des travailleurs manuels. P
as d’artistes. L’art, dans Vénus, était remplacé par la sc
ience. Tel ouvrier, de la classe inférieure, passait dans
la classe supérieure après avoir inventé quelque appareil
ou quelque machine propre soit à faciliter la vie vénusien
ne, soit à hâter la solution du principal problème de la s
cience qui était de communiquer avec les habitants des aut
res planètes…

Dans une telle société, dont le gouvernement était composé
d’un conseil de dix membres composé en nombre égal d’indi
vidus des deux classes élus par des assemblées régionales,
Jonathan Bild recevait une hospitalité généreuse. Les Vén
usiens ne ressemblaient en rien aux hommes. Leur corps éta
it une charpente osseuse uniquement destinée à soutenir un
assemblage de muscles et de nerfs ; ils n’avaient pas de
jambes, mais d’immenses ailes, qu’ils abaissaient et tenai
ent parallèlement rigides pour se reposer sur le sol. Leur
forme et leur taille étaient celles d’un immense oiseau.
0541Mais ils avaient deux bras, ou plutôt deux tentacules,
garnis de milliers de longues et fortes ventouses ; et il
s s’en servaient, comme de mains multiples, avec une adres
se et une rapidité prodigieuses. Leur tête n’était, à prop
rement parler, qu’un fanal ; une boîte osseuse et sphériqu
e, dont une moitié s’ouvrait en un oeil immense, et dont l
‘autre moitié contenait, humainement parlant, un cerveau,
siège de l’intelligence. Ils n’avaient point la parole ni
l’ouïe comme nous les entendons.

Ils se « parlaient » par l’oeil – dont l’énorme pupille va
riait de forme, de couleur et d’intensité lumineuse, selon
toutes les modulations de la pensée… Mais, en plus de c
e langage visuel, ils avaient un langage écrit, composé de
signes analogues à ceux de la télégraphie. Morse terrestr
e et qu’ils traçaient sur des tablettes d’or avec un poinç
on de matière incassable et colorante. Les signes fondamen
taux étaient au nombre de quatorze, mais ils affectaient d
es milliers de variations à peine visibles à l’oeil humain
et, souvent, un seul signe exprimait une pensée qu’un hom
0542me n’aurait pu rendre qu’avec plusieurs phrases…

Bild était arrivé assez vite à comprendre le langage visue
l et à s’assimiler l’alphabet graphique. Les Vénusiens lui
parlaient avec l’oeil et il répondait au moyen des tablet
tes d’or et du poinçon…

Avec les radiotélégrammes de Jonathan Bild, l’Universel co
mposait donc tous les jours le feuilleton le plus extraord
inaire et le plus passionnant que jamais journal ait publi
é…

Le 10 juillet au soir, ce feuilleton prit fin.

Mais au Congrès mondial scientifique qui s’ouvrit le lende
main même au Trocadéro, le docteur Ahmed-bey lut son mémoi
re tout entier consacré à la machine à supprimer l’espace.
Il ne dit qu’un mot de la désincarnation des âmes, se bor
nant là-dessus à en appeler au témoignage de M. Torpène, d
e M. Brularion, de l’abbé Normat, du docteur Payen et du p
0543rofesseur Martial. Ces messieurs jouissaient dans le m
onde scientifique d’une telle réputation d’intelligence, d
e probité, de sagesse et de bon sens, que nul doute ne se
manifesta.

Dès le lendemain de l’ouverture du Congrès, les journaux o
pposants cessèrent leurs polémiques et s’inclinèrent enfin
devant la vérité. Par les soins d’une commission financiè
re et scientifique, un livre fut publié. Il contenait in e
xtenso le mémoire du docteur Ahmed-bey, contresigné par Ar
thur Brad et Paul de Civrac, le compte rendu de la premièr
e séance du Congrès international, la description et les p
lans du radiotéléphonographe et le texte complet des conve
rsations interplanétaires de Bild et de Brad. Cet ouvrage
fut tiré à des millions d’exemplaires, traduit en vingt-tr
ois langues et répandu dans le monde entier.

Sa conclusion était celle-ci :

« Dans son dernier radiotéléphonographe, Jonathan Bild a a
0544nnoncé que, au moment exact de la conjonction inférieu
re de la Terre et de Vénus, il s’embarquerait, avec six Vé
nusiens, dans un appareil voyageur que les savants venaien
t de terminer. Ce serait, au sens terrestre, le 11 juillet
, à neuf heures du soir. La distance de la Terre à Vénus é
tant alors à peu près de onze millions de lieues, et l’app
areil vénusien faisant dix mille lieues à l’heure en moyen
ne, Bild compte arriver sur la Terre quarante-cinq jours v
ingt heures après son départ de Vénus. Ce serait donc le 2
6 août, à cinq heures de l’après-midi, que l’appareil voya
geur vénusien touchera le sol terrestre. En quel lieu de n
otre globe ? Nous l’ignorons. Les personnes qui ont lu ces
lignes sont instamment priées de signaler au bureau télég
raphique le plus voisin tout ce qui pourra leur paraître a
normal dans le ciel ou sur la Terre Vers la date du 26 aoû
t prochain. »

Cela était signé : Ahmed-bey, Arthur Brad, Paul de Civrac,
et contresigné par trente des plus célèbres savants du mo
nde, y compris M. Torpène.
0545
Ce livre, intitulé la Terre et Vénus, parut en même temps
dans toutes les capitales de la Terre, le 15 juillet. On l
e répandit à profusion, gratuitement. Les journaux le sign
alèrent chaque jour et en publièrent chaque jour aussi la
conclusion.

Et la Terre entière attendit.

Cependant, à Paris, au milieu d’une énorme affluence où to
utes les aristocraties se mêlaient à l’enthousiaste démocr
atie, fut célébré le mariage de Lola Mendès avec Paul de C
ivrac. Arthur Brad et Ahmed-bey étaient les témoins de Lol
a, M. Torpène et Francisco ceux de Paul de Civrac. Et l’im
mense foule put contempler enfin cette jeune fille et ce j
eune homme qui avaient laissé leur corps primitif dans la
planète Mercure – car toute l’histoire des désincarnations
et des réincarnations successives avait été publiée la ve
ille dans les journaux, sous la signature d’Ahmed-bey et a
vec l’autorisation officielle de M. Torpène et la ratifica
0546tion formelle du gouvernement français.

Ahmed-bey, Arthur Brad et Francisco ne furent ni moins adm
irés ni moins acclamés.

Et dans l’esprit de la multitude, confondu dans la même et
unique pensée, s’implanta dès lors la certitude que tout
était possible, l’humanité commençait à se sentir Dieu.

Ce fut dans un appartement réservé de l’hôtel d’Ahmed-bey
que les nouveaux mariés habitèrent, en attendant qu’une vi
lla fût construite sur le terrain du laboratoire interplan
étaire de Gravelle. Paul de Civrac, le lendemain de son ma
riage, fut nommé directeur de ce laboratoire par le gouver
nement français, à qui Ahmed-bey en avait fait don. Arthur
Brad accepta d’être chef des communications interplanétai
res ; le capitaine José Mendès demanda la liquidation de s
a pension de retraité et Francisco devint l’intendant de l
a nouvelle famille. Quant à Bild, on l’attendait pour lui
confier la fondation et la direction d’un laboratoire pare
0547il à celui de Paris et que le gouvernement des Etats-U
nis faisait édifier, avec le radiotéléphonographe, aux env
irons de New-York.

Pendant la nuit du 25 au 26 août, peu d’hommes civilisés d
ormirent sur la Terre, et, dans la journée du 26, les trav
aux habituels furent abandonnés. Dans les villes et les ca
mpagnes, sur les toits et les terrasses des maisons, sur l
es places publiques et dans les rues, en pleins champs, au
sommet des montagnes, des hommes veillaient, tournant des
télescopes, des lunettes astronomiques, des longues-vues,
de simples jumelles, vers tous les points du ciel…

Tous les bureaux télégraphiques et téléphoniques du monde
entier étaient sur le qui-vive ; les hauts fonctionnaires
des P. T. T. de chaque nation demeuraient en permanence à
leurs bureaux…

Une telle attente fiévreuse s’expliquait par autre chose q
ue par la curiosité. En effet, avant de se séparer, les dé
0548légués gouvernementaux du Congrès mondial scientifique
avaient voté une prime de dix millions de francs à répart
ir entre l’individu qui, le premier, signalerait l’apparei
l vénusien à un bureau de poste, les employés de ce bureau
et les chefs de service de la ligne, au départ et à l’arr
ivée de chaque bureau transmetteur. Tous les télégrammes d
evaient être transmis immédiatement par les voies les plus
directes au bureau central de Paris et envoyés, de là, au
poste télégraphique installé près du laboratoire de Grave
lle.

Dans le laboratoire même se tinrent en permanence, avec Ah
med-bey, Arthur Brad, Paul de Civrac et Lola, José Mendès
et Francisco, les délégués de toutes les grandes sociétés
savantes du monde, à raison d’un par société. Il y avait a
ussi des représentants des gouvernements, des directeurs d
e journaux, une nuée de reporters… Tout le monde mangeai
t et logeait dans les maisons avoisinant les terrains du l
aboratoire : les locataires du moment sous-louaient à des
prix fous les appartements, les logements, les simples cha
0549mbres… Une société de constructions démontables édif
ia dans un champ une sorte de vaste caravansérail contenan
t deux mille places – qui fut envahi en trois heures…

Le premier télégramme arriva le 25 août, à deux heures du
matin. Il disait : « Honolulu. Machine vénusienne apparent
e dans le ciel. – David GLENKO. »

– Il faut attendre la confirmation de la nouvelle et la de
scription de la machine, dit Ahmed-bey. Les illusions d’op
tique seront innombrables !…

En effet, de minute en minute, d’autres télégrammes arrivè
rent. Et bientôt, les cent récepteurs installés ne chômère
nt pas un instant. D’heure en heure, les employés étaient
remplacés et les télégrammes étaient apportés au cabinet d
e travail où se tenaient Ahmed-bey, Brad et Civrac, avec c
inquante interprètes. L’appareil vénusien paraissait sur t
ous les points du globe terrestre… Partout on le voyait
! Partout il allait tomber…
0550
Les heures passèrent dans une activité fiévreuse.

– Il faut attendre que parmi ces milliers de correspondant
s, disait Ahmed-bey, l’un d’eux nous confirme son précéden
t télégramme, parle du point d’atterrissage de l’appareil
et décrive même succinctement l’appareil lui-même… Jusqu
e-là, illusions, illusions d’optique…

La nuit et la journée du 25, la nuit du 26 elle-même n’app
ortèrent rien de concluant… le 26, à neuf heures du mati
n, on avait déjà reçu seize mille huit cent quatre-vingt-q
uinze télégrammes, mais aucun correspondant, en ayant envo
yé un premier, n’en avait envoyé un second…

Dans la journée du 26, l’affluence des dépêches diminua.

– La lumière du jour n’est pas aussi propice que la nuit a
ux illusions imaginatives, dit en souriant Ahmed-bey. D’ai
lleurs, ce n’est qu’à partir de cinq heures du soir, d’apr
0551ès les renseignements de Bild et nos calculs, que la c
hose doit certainement arriver…

La journée s’écoula sans aucune confirmation d’un précéden
t télégramme. Dès sept heures du soir, le nombre des dépêc
hes s’accrut de minute en minute…

– Le projecteur est prêt ? demanda le docteur Ahmed-bey à
Brad.

– Oui.

– Les microphones.

– Aussi.

Au sommet de la tour, on avait installé un projecteur élec
trique tournant qui devait s’allumer dès que l’arrivée de
l’appareil vénusien serait indubitable. Et quatre micropho
nes, d’une énorme puissance, devaient jeter aux quatre coi
0552ns du compas les paroles annonciatrices indiquant l’he
ure et le lieu du merveilleux atterrissage…

Or, toute la soirée et toute la nuit du 26 au 27 s’écoulèr
ent sans que le projecteur brillât, sans que retentît la v
oix de cuivre des phonographes…

Le 26, à huit heures du matin, Ahmed-bey, Brad et Paul de
Civrac s’étendirent sur des matelas, dans le cabinet de tr
avail même, et tombèrent dans un profond sommeil. Ils n’av
aient pas dormi depuis quarante-huit heures. Francisco, as
sis près d’eux, avait ordre de les réveiller dès que les p
ointeurs qui numérotaient et classaient les télégrammes en
recevraient un redoublant une signature déjà vue…

A neuf heures, Lola et son père survinrent. Ils s’assirent
dans le cabinet et, en causant avec Francisco, près des d
ormeurs, ils attendirent…

Mais la journée tout entière passa : rien !
0553
A six heures du soir, le nombre des télégrammes reçus et c
lassés était de trois cent cinquante-neuf mille.

Mais tous étaient de signatures différentes. Pas une seule
confirmation.

Ayant dormi, mangé et pris quelques instants d’exercice ph
ysique dans la cour entourant les bâtiments du laboratoire
, à neuf heures du soir du 27, Ahmed-bey, Brad et Paul s’a
ssirent de nouveau dans le cabinet de travail.

Dix heures sonnèrent, puis onze heures, puis minuit…

– Pourvu que Bild et les Vénusiens ne se soient pas trompé
s dans leurs calculs, dit Paul de Civrac. La moindre erreu
r les aurait envoyés dans l’infini des espaces interplanét
aires…

– Oui, fit Brad, si leur appareil n’est pas dirigeable une
0554 fois lancé… Mais s’il est dirigeable, ils peuvent r
éparer, en cours de route, toute erreur de lancement ou de
direction…

– A moins que des lois d’attraction inconnues les aient dé
tournés, murmura le docteur, en lisant des yeux le quatre
cent vingt-deux millième télégramme.

Mais aussitôt, il poussa un cri étouffé et s’écria :

– Ecoutez !

Et, dans l’émotion soudaine que son cri avait provoquée, i
l lut :

« Observatoire astronomique Gaurisankar, Himalaya, 27 août
, trois heures. Bolide incandescent arrive sur Terre, sur
ligne de Vénus. Télégrammes suivront quart d’heure par qua
rt d’heure. – Archibald SIMPSON. »

0555– Cette fois, dit Arthur Brad, je crois que voilà Jona
than Bild ; j’ai connu à Boston Archibald Simpson, c’est l
‘astronome le plus froid et le plus circonspect du monde e
ntier…

– Je le sais, fit Ahmed-bey. C’est pour cela que son télég
ramme m’a frappé…

– Attendons, conclut Paul.

Et, un quarts d’heure après, un second télégramme d’Archib
ald Simpson.

« 27 août, trois heures un quart. Bolide grossit. »

– A trois heures un quart, astronomiquement, en comptant d
e minuit ordinaire, il fait nuit au Gaurisankar, dit Paul.

– Et jour ici, fit Brad.
0556
Mais aussitôt, d’autres télégrammes, venus des antipodes,
confirmèrent les informations d’Archibald Simpson. Celles-
là même cessèrent sur ce dernier télégramme :

« Bolide n’est plus dans mon horizon. »

Mais alors, aux télégrammes nouveaux qui arrivaient, on au
rait pu suivre la marche du bolide relativement au mouveme
nt de rotation de la Terre…

Et soudain, Ahmed-bey se leva :

– Arrêtez tout ! cria-t-il.

Les appareils cessèrent de fonctionner.

– Allumez le projecteur ! ordonna Ahmed-bey dans le silenc
e absolu qui s’était fait…

0557Brad pressa un bouton électrique, sur la table.

– C’est fait ! dit-il.

Et alors, Ahmed-bey lut d’une voix forte et vibrante le té
légramme suivant :

« Observatoire de Verrières, 28 août, quatre heures trente
-cinq matin. Appareil tombé carrefour Obélisque bois Verri
ères. J’y vais immédiatement. – BRULARION. »

Cinq minutes après, tandis que les microphones centuplant
la sonorité de la voix du docteur, répétaient trois fois c
hacun, au Sud, au Nord, à l’Est, à l’Ouest, la nouvelle ta
nt attendue, deux automobiles emportaient à toute vitesse,
vers le carrefour de Verrières, près Paris, Ahmed-bey, Br
ad et M. Torpène, Paul de Civrac, Lola, son père et Franci
sco. Dix minutes après, le plateau de Gravelle était déser
t ; automobiles, hippomobiles et bicyclettes filaient sur
les routes à toute allure, emportant la foule curieuse, ha
0558letante et enthousiasmée.

CHAPITRE III

O- LE DESTIN CL-T, PAR UNE CATASTROPHE, LA PORTE DU MYSTER
E
Du poste à coupole de son observatoire de Verrières, M. Br
ularion remarqua dans le ciel un phénomène anormal, au com
mencement de la nuit du 27 au 28 août. C’était un point lu
mineux grossissant imperceptiblement et s’approchant de la
Terre avec rapidité. M. Brularion ne voulait point compro
mettre sa renommée par une annonce prématurée de l’apparei
l vénusien, il préférait ne pas gagner la prime et n’expéd
ier un télégramme qu’à coup sûr…

Sans communiquer son observation aux astronomes qui se tro
uvaient autour de lui, il suivit dans le ciel la marche du
phénomène.

A quatre heures du matin, le savant n’avait plus de doute.
0559 Mais il mettait son orgueil à n’envoyer à Gravelle qu
‘un seul télégramme et qu’il fût définitif. Quand l’objet,
comme incandescent, tomba sur un point délimité du bois d
e Verrières, alors seulement M. Brularion se tourna vers l
es astronomes et dit d’une voix calme :

– Messieurs, l’appareil vénusien est arrivé.

Ce fut un beau vacarme. On demandait des renseignements su
r la forme de l’appareil, le lieu exact où il avait atterr
i. Mais M. Brularion descendit au poste télégraphique de l
‘Observatoire et envoya le télégramme fameux au docteur Ah
med-bey. Puis il expédia un autre télégramme au général Du
rland, qui commandait les troupes mises sur pied à Versail
les en prévision du service d’ordre à organiser autour de
l’appareil vénusien. D’ailleurs, toutes les garnisons du m
onde entier étaient sur le qui-vive, car on ne pouvait sav
oir d’avance à quel endroit de la Terre tomberait le phéno
mène.

0560Puis, montant dans son automobile et suivi, dans d’aut
res voitures, de tous ses confrères, M. Brularion se rendi
t au carrefour de l’Obélisque. Le trajet dura trois minute
s.

Aidés par les chauffeurs des voitures, les astronomes étab
lirent, autour de la clairière de l’Obélisque, un barrage
de fortes cordes que gardèrent quelques soldats amenés de
l’Observatoire, où un poste avait été établi…

Dans la clairière, à quatre mètres des grands arbres qui e
n marquent le centre, une chose monstrueuse gisait, présen
tant l’aspect d’une cloche à gaz fracassée, avec ses monta
nts tordus ; tout autour, la terre avait jailli et formait
des monticules… Une chaleur terrible se dégageait de la
machine et empêchait d’approcher à moins de quinze pas.

– Je crois bien, dit M. Brularion, que nous n’allons trouv
er là dedans que des corps en bouillie et les membres carb
onisés…
0561
Et les astronomes, rangés contre la corde, à l’intérieur d
e l’enceinte, hochèrent la tête avec inquiétude.

Cependant, autour de la corde, extérieurement, une foule s
ans cesse grossissante se pressait, et il en montait un gr
and murmure de conversations faites à demi voix. C’étaient
des gens qui, à deux ou trois kilomètres à la ronde, avai
ent vu tomber le phénomène.

Soudain, des trompes retentirent – la foule s’écarta, et l
e docteur Ahmed-bey, suivi de ses amis, sauta dans l’encei
nte. Presque aussitôt des chasseurs à cheval arrivèrent, p
uis un bataillon de fantassins montés en croupe d’un escad
ron de cuirassiers, commandés par le général Durland lui-m
ême. Le service d’ordre fut établi solidement – et l’énorm
e foule des curieux dut rester immobile en dehors de l’enc
einte, dans laquelle se pressaient les savants, les person
nages officiels. Au premier rang, le plus près possible de
la machine vénusienne, se tenaient, en un groupe distinct
0562, Ahmed-bey, Arthur Brad, Paul et Lola, Francisco, M.
Brularion, le général Durland et M. Torpène. Tous les coeu
rs battaient d’une intense émotion.

– Il faut attendre, dit Ahmed-bey, que cette masse de méta
l, échauffée par son passage dans notre atmosphère, soit c
omplètement refroidie…

Et l’on attendit, en considérant la chose déconcertante, d
ans l’inquiétude de n’y trouver que la mort…

Au bout d’une heure, Ahmed-bey avait enfin pu s’approcher
des masses désordonnées de métal jusqu’à pouvoir les touch
er.

– Général, dit-il, veuillez avoir l’obligeance de faire av
ancer le génie.

Un ordre fut crié, transmis, et cinquante soldats du génie
, commandés par un jeune capitaine, s’échelonnèrent autour
0563 de la machine. Guidés par Ahmed-bey, le général et le
capitaine dirigeaient en personne les travaux.

D’abord, on déblaya, on enleva les monticules de terre ; p
uis on cassa, on tordit, on enleva le plus possible les po
utres de métal enchevêtrées qui entouraient la cuve centra
le… Et celle-ci apparut libre enfin, faite d’un métal gr
isâtre, qui fut reconnu pour du platine ; elle était énorm
e, enfoncée de travers dans la terre, profondément bossuée
par endroits, intacte en d’autres.

Sur une parole d’Ahmed-bey, le silence le plus absolu fut
ordonné à la foule. Et tout le monde écouta. De l’intérieu
r de la cuve, il ne venait aucun bruit. Saisissant la pioc
he d’un soldat, Ahmed-bey frappa sur le métal des coups ry
thmés, semblables à cet appel des mineurs employé dans les
mines à charbon. Mais rien ne répondit. Le docteur laissa
s’écouler cinq minutes, et il frappa de nouveau : en vain
.

0564– Messieurs, dit-il alors à haute voix, cette cuve doi
t avoir une porte, actuellement fermée. Il faut la trouver
, l’ouvrir…

– Elle peut être placée dans la partie de la cuve enfoncée
dans le sol, dit Arthur Brad.

– En ce cas, nous éventrerons la cuve elle-même…

On se mit à l’oeuvre. Des cordes furent jetées par-dessus
la cuve, assujetties à des piquets – et des soldats, Ahmed
-bey lui-même, Arthur Brad, Paul de Civrac, se suspendiren
t aux cordes, escaladèrent la cuve de tous côtés, l’examin
èrent minutieusement.

Mais partout, la cuve était sans solution de continuité, s
ans plaques boulonnées, également lisse sur toute sa surfa
ce visible, comme un boulet de fer.

L’on se retrouvait à terre, découragés, lorsqu’un cri rete
0565ntit :

– Un trou ! là ! un trou !

Et un soldat du génie, brandissant sa pioche, tout couvert
de terre, sortit d’un petit fossé qu’il avait creusé le l
ong de la paroi de la cuve. On courut et, en effet, Ahmed-
bey vit un trou, dégagé par le soldat de la terre qui l’ob
struait. Il était parfaitement circulaire et avait quarant
e centimètres de diamètre. Grâce à lui, on put se rendre c
ompte que les parois de la cuve avaient vingt centimètres
d’épaisseur.

– Un fanal d’automobile allumé ! cria le docteur.

Et vivement il ôta son veston, ses souliers. Le capitaine
du génie apportait le fanal.

– Vous me le passerez quand je serai là dedans, dit Ahmed-
bey.
0566
Et souple, les bras en avant enserrant la tête, Ahmed-bey
se glissa dans l’ouverture. On l’y vit disparaître tout en
tier, puis une de ses mains reparut : elle saisit le fanal
et l’emporta…

Le général dut encore réclamer le silence. Ne voyant rien,
n’entendant rien, la foule énorme des spectateurs se fâch
ait. Les soldats suffisaient à peine à la maintenir. Alors
, le capitaine monta sur la cuve elle-même et cria les nou
velles.

– Et maintenant, conclut-il, taisez-vous et ne bougez pas.
On vous mettra au courant…

La multitude applaudit et, par une corde tendue, le capita
ine se laissa glisser jusqu’au sol.

Cependant, groupés autour du trou mystérieux, Arthur Brad,
Paul, Lola, Francisco, M. Brularion, M. Torpène, les autr
0567es savants et personnages officiels attendaient dans u
ne ardente inquiétude. Le soleil, montant au-dessus des ar
bres, inondait la clairière d’une joyeuse clarté. La cuve
reluisait, énorme, difforme et toujours incompréhensible,
monstre extra-terrestre que les cordes tendues semblaient
retenir au sol…

Un quart d’heure s’écoula.

Soudain, la tête d’Ahmed-bey s’encadra dans l’ouverture ci
rculaire. On entendit ces simples paroles :

– Envoyez-moi huit gaillards vigoureux portant chacun un f
anal, une clef anglaise, un marteau et un ciseau à froid..
. Monsieur de Civrac… Brad, veuillez les accompagner, et
vous-même, monsieur Torpène et monsieur Brularion, si la
gymnastique ne vous répugne pas…

– Vous les avez vus ? dit le général.

0568– Non ! la cuve n’est qu’une carcasse… au milieu se
trouve le véritable appareil vénusien, relié à la cuve par
des arcs-boutants… L’appareil est parfaitement carré, m
uni de hublots, me semble-t-il, et d’une porte. Mais tout
est hermétiquement clos. Entrez !

La tête d’Ahmed-bey disparut, et Arthur Brad se glissa dan
s le trou ; puis ce fut Paul de Civrac, puis M. Brularion,
suivi de M. Torpène, ensuite huit soldats du génie ; le d
ernier fit passer du dehors les fanaux aux sept autres et
s’engouffra aussitôt…

Alors, les personnes restées à l’extérieur, devant le trou
, entendirent des coups de marteau, des crissements, des h
eurts sonores qui se répercutaient dans les airs…

Puis le silence.

Une angoisse, maintenant, passait sur les groupes des pers
onnages officiels et des savants, sur le cordon des troupe
0569s, sur la foule entière. On pouvait entendre le bruiss
ement de la brise dans les arbres. Mais cette absence sole
nnelle de tout bruit humain fut de courte durée ; bientôt,
un murmure monta de la foule entassée – et ce murmure all
ait croissant, troué d’éclats de voix, de cris…

Le capitaine allait de nouveau escalader la cuve pour récl
amer encore le silence, lorsque la tête d’Ahmed-bey parut
à l’ouverture circulaire. Ordinairement pâle, ce visage ét
ait blême, aux yeux écarquillés par l’émotion.

– Général, dit le docteur d’une voix blanche, faites avanc
er une douzaine d’hommes, avec des couvertures… ils en t
rouveront sur les automobiles… Vite ! vite !

Ce fut un subit affolement.

– Mais qu’y a-t-il, qu’y a-t-il donc ?

– Sont-ils morts ?
0570
– Et Jonathan Bild ?

– Il y a des Vénusiens ? Combien ?

– Comment sont-ils exactement ?

– Mais Jonathan Bild ? Jonathan Bild ?

Ahmed-bey ouvrait la bouche pour parler, quand douze solda
ts arrivèrent, chargés de toutes les couvertures de voyage
et des pelisses qu’ils avaient pu trouver.

– Passez tout ! ordonna le docteur.

Et lui-même disparut.

Méthodiquement, les soldats firent passer par le trou les
couvertures et les pelisses, puis, rangés, ils attendirent
, tandis que le capitaine, debout sur la cuve, haranguait,
0571 instruisait, calmait la foule qui devenait houleuse..
.

Et soudain, elle se tut et s’immobilisa d’elle-même, comme
si ces milliers de cerveaux avaient senti la présence de
la mort et du mystère.

Le docteur Ahmed-bey sortit le premier de la cuve, il fit
un signe aux soldats, qui reçurent et dégagèrent une masse
longue enveloppée dans une couverture. Aussitôt que cette
masse fut posée sur le sol, Ahmed-bey, agenouillé près d’
elle, la découvrit, et on vit alors le corps d’un homme gr
and et maigre, pâle, les yeux fermés.

– Jonathan Bild ! murmura Lola, les yeux gonflés de larmes
.

– Il n’est pas mort, dit le docteur.

D’une des poches de son gilet, il tira un minuscule flacon
0572, le déboucha, en versa tout le contenu sur un mouchoi
r et appliqua le linge mouillé sur les narines et les lèvr
es de Jonathan Bild.

Puis, se relevant :

– Général, dit-il, j’espère le sauver. Veuillez faire déga
ger le chemin qui conduit à l’observatoire de M. Brularion
… Capitaine, mon automobile !…

– Que faudra-t-il faire ensuite ? demanda le général.

– Recevoir les corps enveloppés dans les couvertures et qu
‘on va passer à ces soldats. Ne pas les découvrir et les f
aire transporter immédiatement à l’Observatoire. Puis, fai
re garder ce carrefour de manière que personne ne s’approc
he de la machine…

– Mais, dites-nous… risqua M. Martial.

0573– Plus tard ! plus tard ! Lisez demain L’Universel. Au
revoir, général ! A bientôt, Messieurs ! Madame, vous ven
ez avec moi. Paul nous rejoindra dans un quart d’heure, av
ec Brad et Francisco.

Et, précédé par quatre soldats portant Jonathan Bild inani
mé sur la couverture tendue, Ahmed-bey, donnant la main à
Lola et suivi par le général, marcha vers son automobile.
Sorti de la cuve, M. Brularion le rejoignit le capitaine a
vait fait dégager le chemin de l’observatoire, Et, entre d
eux haies d’une foule bruissante, l’automobile s’élança.

Le lendemain, en première page, l’Universel publiait les r
apides informations documentaires que voici :

JONATHAN BILD ET LES VENUSIENS

LA JOURNEE D’HIER

« Dans notre édition d’hier soir, nous avons raconté l’arr
0574ivée de la machine vénusienne et les événements qui s’
étaient produits jusqu’à deux heures de l’après-midi. A ce
moment, la machine était gardée par tout un régiment d’in
fanterie échelonné en plusieurs cordons, entre lesquels ci
rculaient les officiers et les gardes républicains à cheva
l. Nous donnons plus loin la description de cette machine,
d’après le docteur Ahmed-bey lui-même.

« A ce moment aussi, Jonathan Bild était encore dans un ét
at d’inquiétante insensibilité. Disons tout de suite que J
onathan Bild, grâce aux soins du docteur Ahmed-bey et du p
rofesseur Martial, est enfin revenu à lui à quatre heures
vingt-cinq minutes. Il a ouvert les yeux, a balbutié quelq
ues mots incompréhensibles, puis il s’est endormi, sous l’
influence d’un cordial qui lui avait été injecté dans ce b
ut. Son sommeil dure encore à l’heure où nous écrivons ces
lignes. Mais l’état général de ses organes et leur repris
e de fonctionnement normal font espérer qu’à son réveil, q
ui se produira aujourd’hui vers midi, Jonathan Bild pourra
se lever, manger et parler. Son corps ne porte aucune ble
0575ssure et on ne pense pas qu’il se soit produit des lés
ions intérieures. Son réveil est attendu par tout le monde
avec une impatience fébrile, car seul Jonathan Bild pourr
a donner au monde les éclaircissements souhaités sur la pl
anète Vénus, l’appareil vénusien et les Vénusiens eux-même
s.

« En effet, les Vénusiens sont tous morts. Ils étaient six
dans la machine avec Jonathan Bild. On connaît, par nos p
récédentes relations, la forme corporelle des Vénusiens. C
omment sont-ils morts ? Et quand ? Est-ce pendant le voyag
e de Vénus à la Terre ? Est-ce en atterrissant ? Est-ce pl
us tard ? Le docteur Ahmed-bey l’ignore et seul Jonathan B
ild pourra peut-être nous renseigner à ce sujet…

« Mais de quoi les Vénusiens sont-ils morts ? Là encore, c
‘est le mystère. Leurs corps, couverts non de plumes d’ois
eau, comme l’ont écrit sans raison plusieurs de nos confrè
res, mais d’une peau rugueuse et blanche, sans poils, ni p
lumes, ni duvet, leurs corps sont devenus, en une heure de
0576 temps, d’informes masses gélatineuses ; les os eux-mê
mes et les organes se sont dissous : c’est à peine si l’on
peut distinguer la forme et la membrure des ailes, assez
semblables aux ailes de notre chauve-souris. Quant aux yeu
x, – l’oeil immense du Vénusien, – ils ont été les premier
s à se décomposer ; ils ne forment plus avec le cerveau, d
ans la boîte crânienne amollie, qu’un petit dépôt de matiè
re graisseuse et corrompue…

« C’est en vain que le docteur Ahmed-bey, à l’aide de liqu
ides orientaux dont il a le secret, a essayé, par des inje
ctions répétées, d’arrêter cette extraordinaire décomposit
ion… A l’heure où nous écrivons ces lignes, les six Vénu
siens venus sur notre planète ne sont plus, tous ensemble,
qu’un petit amas de pourriture…

« Passons maintenant à la machine.

« Nous devons nous borner à en donner la description sans
chercher à en expliquer les dispositions et le mécanisme ;
0577 nos ingénieurs mécaniciens les plus savants, et notam
ment M. Louis Delaforge, directeur technique de l’Ecole na
tionale de mécanique et d’électricité, l’ont examinée avec
soin et ont avoué n’y rien comprendre.

« La machine vénusienne se compose de deux parties bien di
stinctes :

« La première est une énorme cuve cylindrique, assez sembl
able à nos cloches à gaz, de vingt mètres de hauteur sur d
ix mètres de diamètre, avec vingt centimètres d’épaisseur
; elle était entourée de montants et d’une armature extéri
eure en métal qui se sont complètement brisés et disloqués
dans la chute ; cette cuve, les montants et l’armature, s
ont en platine pur ; c’est dire, au point de vue terrestre
, leur immense valeur marchande, puisque le platine est po
ur nous un métal plus précieux que l’or.

« La seconde partie, enclose au centre de la cuve, où elle
est soutenue par des arcs-boutants élastiques, en un méta
0578l rouge dont la composition nous est encore inconnue,
consiste en une caisse de platine parfaitement carrée de c
inq mètres de côté ; elle est trouée de cinq hublots à fer
meture hermétique, sans vitres, et d’une porte cintrée à f
ermeture également hermétique, ce qui fait une ouverture p
our chaque côté de la caisse. L’intérieur en est moelleuse
ment capitonné d’un métal plus élastique que ne l’est le c
aoutchouc. Là, sont rangés, boulonnés aux parois, des inst
ruments et des appareils dont seul Jonathan Bild pourra no
us expliquer le fonctionnement. Un de ces appareils a été
reconnu cependant comme étant destiné à produire l’oxygène
et à absorber l’azote de l’air. Dans un coffre, on a déco
uvert une provision de biscuits qui semblent être une vian
de concentrée – mais de quel animal, cette viande ? Voilà
ce que Jonathan Bild seul encore pourra nous dire… Sans
doute était-ce de ces biscuits que Bild se nourrissait, pu
isque nous savons que les Vénusiens vivent uniquement de l
‘absorption d’une sorte de gaz qu’ils fabriquent sur leur
planète…

0579« Aujourd’hui, on commence la construction d’un hangar
autour et au-dessus de la machine vénusienne. Elle n’est
pas transportable ; les savants continueront l’examen sur
place.

« Voilà tout ce que nous savons pour le moment.

« Notre édition du soir donnera de nouveaux détails. »

Et cet article était certifié exact par quatre signatures
: Ahmed-bey, Arthur Brad, Brularion, Torpène.

Dans son édition du soir, l’Universel annonçait seulement
que Jonathan Bild était réveillé, dispos, à peine courbatu
ré, et qu’il se trouvait dans la machine vénusienne, donna
nt des explications à MM. Ahmed-bey, Arthur Brad, Brulario
n, Torpène et Delaforge, qui, avec quelques autres savants
, examinaient l’énorme appareil.

Et le journal concluait :
0580
« Nous donnerons demain ces sensationnelles explications.
»

Sensationnel, en effet, mais non pas comme l’attendait le
public, fut l’Universel du lendemain.

En manchette de la première page s’étalaient ces lignes ém
ouvantes :

EFFROYABLE CATASTROPHE

« Hier, à neuf heures quarante-cinq du soir, la machine vé
nusienne a sauté, se détruisant elle-même, émiettant le ha
ngar qui la recouvrait et ravageant le bois de Verrières a
utour du carrefour de l’Obélisque. Trente-quatre soldats t
ués, vingt-deux blessés.

« MM. Ahmed-bey, Jonathan Bild, Arthur Brad, Torpène, Brul
arion et Delaforge ont été anéantis.
0581
« La cause de la catastrophe reste un mystère…

« On l’attribue cependant aux gaz spéciaux dont les Vénusi
ens se nourrissent. Ces gaz étaient, paraît-il, emmagasiné
s dans des coffres sous une pression formidable.

« On ne peut savoir comment et par quoi a été provoquée l’
explosion.

« A ce soir les détails. »

Mais les détails promis n’apprirent rien de nouveau. Seuls
des voyageurs interplanétaires, Paul de Civrac, Lola et F
rancisco avaient échappé à la catastrophe. Heureusement po
ur eux, ils étaient restés, pendant cette première journée
d’études, au laboratoire de Gravelle. Ils ne devaient se
rendre à la machine que le lendemain.

On ne put retrouver les corps des victimes, célèbres ou in
0582connues. Les lambeaux informes et sanglants de chair e
t de membres humains que l’on ramassa dans toute l’étendue
du bois n’étaient pas identifiables. On porta morts tous
les disparus.

Et c’était pour la science humaine une irréparable perte.
Toutes les questions irritantes que le monde se posait au
sujet des choses et des faits devaient rester sans réponse
.

Sur la Roue Fulgurante elle-même et sa disparition supposé
e au-dessus de Vénus, on ne savait rien, Brad n’ayant jama
is voulu parler avant que Bild lui-même l’y autorisât. Tou
s les beaux projets de communication, interplanétaire fure
nt abandonnés. En effet, au moyen du radiotéléphonographe
de Gravelle, Paul essaya d’envoyer des messages à Vénus. M
ais il n’en reçut pas, soit que les situations astronomiqu
es des deux astres fussent défavorables, soit qu’aucun des
savants vénusiens de la mystérieuse planète ne connût les
formes humaines de l’expression de la pensée. Bild n’étai
0583t plus dans Vénus pour écouter et pour répondre, ni le
s six savants vénusiens qui avaient travaillé avec lui au
radiotéléphonographe.

Et après plusieurs mois de discussions dans les sociétés s
avantes et dans les journaux, le silence se fit peu à peu
sur l’extraordinaire aventure dont la Roue Fulgurante fut
le point de départ et Ahmed-bey le héros le plus extraordi
naire.

Le mystère, un mystère impénétrable, enveloppa toutes chos
es : la Roue Fulgurante, la désincarnation des âmes, la vi
e vénusienne. C’est à peine si l’on épilogua autour d’un l
ivre où Paul de Civrac racontait ses aventures et celles d
e ses compagnons dans l’incompréhensible Roue Fulgurante e
t sur la planète Mercure.

Et, dans le laboratoire de Gravelle abandonné, le radiotél
éphonographe se rouillait, inutile.

0584D’ailleurs, quelque temps après qu’eut paru le livre d
e Paul de Civrac, le monde fut détourné des préoccupations
interplanétaires. Une effroyable guerre jeta les uns cont
re les autres les peuples de race blanche et les peuples d
e race jaune. Elle dura dix ans. La victoire ne parut défi
nitive d’aucun côté, mais la géographie politique de la Te
rre en fut bouleversée… On vit s’établir les Etats-Unis
d’Europe en face de la Confédération asiatique.

L’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud ne formeront qu’un
e seule nation, méfiante et rogue, entre l’Europe et l’Asi
e… Et tandis que l’Asie faisait peu à peu la conquête de
l’Océanie, que l’Europe s’annexait l’Afrique, l’Amérique,
immense et isolée, s’acharnait à augmenter sa puissance e
t sa richesse intérieures dans un égoïsme terrible dont el
le devait mourir.

Paul de Civrac et Lola virent cette transformation de la T
erre, mais sans y prendre part. Ils vivaient dans une île
perdue de l’océan Indien, où s’étaient réfugiés les dernie
0585rs sages de Bénarès et de Calcutta ; ils étaient uniqu
ement occupés à rechercher, sur la bouche des brahmanes et
dans les livres sacrés des temples, le secret de la désin
carnation et de la réincarnation des âmes, qui s’était per
du avec Ahmed-bey.

Le capitaine José Mendès et Francisco étaient morts, à peu
de temps l’un de l’autre, aussitôt après l’installation d
ans l’île de l’océan Indien.

Rien n’attachait plus Paul et Lola sur la terre. Indiffére
nts aux agitations de leurs semblables, ils s’épuisaient à
rechercher le merveilleux secret qui leur permettrait de
retourner sur Mercure, d’aller sur Vénus, de voyager sans
péril dans ce monde interplanétaire où ils souffrirent tan
t et dont, par une contradiction bien humaine, ils avaient
maintenant la nostalgie. Peut-être en était-il ainsi parc
e que, hors de la Terre, ils avaient commencé de s’aimer..
.

0586Le prisonnier qui a aimé dans la prison oublie les hor
reurs de la captivité pour ne se rappeler que les félicité
s de l’amour.

Mais Paul et Lola moururent sans avoir trouvé le secret de
la désincarnation des âmes ; du moins avaient-ils acquis,
par leurs recherches, la sagesse des anciens brahmanes, q
ui enseignaient ce précepte et y conformaient leur existen
ce matérielle :

La terre est pour l’homme un point de transition entre deu
x infinis.

0587

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Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publicati
on par le groupe :
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Adresse du site web du groupe :
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Avril 2008

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