0001Nathaniel Hawthorne
LA LETTRE ECARLATE
(1850)
Traduction par Marie Canavaggia

Table des matières

LES BUREAUX DE LA DOUANE Pour servir de Prologue à La Lettre
écarlate. 4
CHAPITRE I LA PORTE DE LA PRISON 49
CHAPITRE II LA PLACE DU MARCHE 52
CHAPITRE III LA RECONNAISSANCE 63
CHAPITRE IV L’ENTREVUE 74
CHAPITRE V HESTER A SON AIGUILLE 83
CHAPITRE VI PEARL 94
CHAPITRE VII CHEZ LE GOUVERNEUR 106
CHAPITRE VIII L’ENFANT-LUTIN ET LE PASTEUR 115
CHAPITRE IX LE MEDECIN 126
CHAPITRE X LE MEDECIN ET LE MALADE 138
CHAPITRE XI L’INTERIEUR D’UN COEUR 150
0002CHAPITRE XII LA VEILLEE DU PASTEUR 158
CHAPITRE XIII HESTER SOUS UN AUTRE JOUR 171
CHAPITRE XIV HESTER ET LE MEDECIN 180
CHAPITRE XV HESTER ET PEARL 188
CHAPITRE XVI UNE PROMENADE EN FORET 196
CHAPITRE XVII LE PASTEUR ET SA PAROISSIENNE 204
CHAPITRE XVIII FLOT DE LUMIERE ENSOLEILLEE 216
CHAPITRE XIX L’ENFANT AU BORD DU RUISSEAU 223
CHAPITRE XX LE PASTEUR DANS UN LABYRINTHE 232
CHAPITRE XXI LE JOUR FERIE DE NOUVELLE-ANGLETERRE 245
CHAPITRE XXII LE CORTEGE 256
CHAPITRE XXIII LA REVELATION DE LA LETTRE ECARLATE 269
CONCLUSION 280
A propos de cette édition électronique 287

LES BUREAUX DE LA DOUANE

Pour servir de Prologue à La Lettre écarlate.

Il est assez curieux que, peu enclin comme je le suis à beaucoup
0003 parler de mon personnage à mes parents et amis dans l’intimité
du coin de mon feu, je me laisse pour la deuxième fois entraîner
à donner dans l’autobiographie en m’adressant au public. La
première fois remonte à trois ou quatre ans, au temps où je
gratifiai le lecteur, sans excuse aucune, d’une description
de la vie que je menais en la tranquillité profonde d’un vieux
presbytère. Et comme, plus heureux que je ne le méritais,
j’eus alors la chance de trouver pour m’écouter une ou deux
personnes, voici qu’aujourd’hui je saisis derechef le lecteur
par le bouton de sa veste pour lui parler des trois ans que
j’ai passés dans les bureaux d’une douane. L’exemple donné
par le fameux « P. P. clerc de cette paroisse » ne fut jamais
plus fidèlement suivi !

La vérité semble bien être que, lorsqu’il lance ses feuillets
au vent, un auteur s’adresse, non à la grande majorité qui
jettera ses livres au rebut ou ne les ouvrira jamais, mais
à la petite minorité qui le comprend mieux que ses camarades
d’école et ses compagnons de vie. Certains écrivains vont
même très loin dans cette voie : ils se livrent à des révélations
0004 tellement confidentielles qu’on ne saurait décemment les
adresser qu’à un esprit et à un coeur entre tous faits pour
les comprendre. Ils agissent comme si l’oeuvre imprimée, lancée
dans le vaste monde, devait immanquablement y trouver un fragment
détaché du personnage de son auteur et permettre à celui-ci
de compléter, grâce à cette prise de contact, le cycle de
sa vie. Il est à peine convenable cependant de tout dire,
même lorsque l’on s’exprime impersonnellement. Mais du moment
que les paroles se figent, à moins que l’orateur ne se sente
rapproché de ses auditeurs par quelque lien sincère, il est
pardonnable d’imaginer lorsqu’on prend la parole, qu’un ami
bienveillant et compréhensif, sinon des plus intimes, vous
écoute parler. Alors, notre réserve naturelle fondant au soleil
de cette impression chaleureuse, nous pouvons nous laisser
aller à bavarder à notre aise, à deviser des circonstances
qui nous entourent, voire de nous-mêmes, sans dévoiler notre
secret. Il me paraît qu’en restant dans ces limites, un écrivain
peut se permettre de donner dans l’autobiographie sans porter
atteinte à ce qui est dû aux lecteurs ni à ce qu’il se doit
à lui-même.
0005
Et puis, on va voir que mon esquisse de la vie de bureau a
une propriété d’un genre reconnu en littérature : elle explique
comment une bonne partie des pages qu’on va lire sont tombées
en ma possession et offre des preuves de l’authenticité d’un
de mes récits. Ma véritable raison pour entrer en rapport
avec le public tient à mon désir de me placer dans ma véritable
position, qui n’est en somme guère plus que celle d’un éditeur,
vis-à-vis de la plus longue des histoires qui suivent. Du
moment que je visais surtout ce but, il m’a paru permis d’entrer
dans quelques détails en évoquant un mode de vie jusqu’ici
non décrit.

Dans ma ville natale de Salem, tout au bout de ce qui fut,
il y a un demi-siècle, un quai des plus animés mais qui s’affaisse,
aujourd’hui, sous le poids d’entrepôts croulants et ne montre
guère signe de vie commerciale à moins qu’une barque n’y décharge
des peaux, ou qu’un schooner n’y lance à toute volée son fret
de bois de chauffage – à l’extrémité, dis-je, de ce quai délabré
que la marée souvent submerge, s’élève un spacieux édifice
0006 de briques. Les fenêtres de la façade donnent sur le spectacle
peu mouvementé qu’offre l’arrière d’une rangée de constructions
bordées à leur base d’une herbe drue – traces laissées tout
au long du quai par le passage d’années languissantes. Au
faîte de son toit, le drapeau de la République flotte dans
la brise tranquille ou pend dans le calme plat durant trois
heures et demie exactement chaque après-midi. Mais ses treize
raies sont verticales, non horizontales, ce qui indique qu’il
ne s’agit pas là de bureaux militaires mais de bureaux civils
du Gouvernement de l’Oncle Sam. Sa façade s’orne d’un portique
: une demi-douzaine de colonnes de bois y soutiennent un balcon
sous lequel descend un large escalier de granit. Au-dessus
de la porte d’entrée plane un énorme spécimen de l’aigle américaine,
les ailes larges ouvertes, un écusson barrant sa poitrine
et, si mes souvenirs sont exacts, un bouquet d’éclairs et
de flèches barbelées dans chaque patte. Avec l’air féroce
propre à son espèce, ce malheureux volatile semble menacer
de l’oeil et du bec la communauté inoffensive ; semble par-dessus
tout aviser tout citoyen soucieux de sa sécurité de ne se
risquer point dans les lieux placés sous son égide. En dépit
0007 de cette expression peu commode, bien des gens recherchent
en ce moment même un abri sous les ailes de l’aigle fédérale,
imaginant, je présume, que sa poitrine dispense les tiédeurs
d’un doux édredon. L’aigle en question, pourtant, n’est jamais
bien tendre et a tendance à culbuter, tôt ou tard – plutôt
tôt que tard – sa nichée au diable, d’un preste revers de
bec, d’une écorchure de serre, ou d’un coup bien cuisant de
flèche barbelée.

Le pavé autour de cet édifice – que nous pouvons aussi bien
désigner tout de suite comme le bâtiment de la Douane – montre
assez d’herbe en ses interstices pour laisser voir qu’il n’a
pas été foulé ces derniers temps par grand va-et-vient. Durant
certains mois de l’année, cependant, les affaires, certains
matins, y marchent d’un pas assez relevé. Ce doit être pour
les habitants les plus âgés de la ville, l’occasion de se
rappeler la période qui précéda la dernière guerre avec l’Angleterre.
Salem avait vraiment droit au titre de port en ce temps-là.
Elle n’était pas, comme aujourd’hui, méprisée par ses propres
armateurs qui laissent ses quais s’émietter tandis que leurs
0008 cargaisons vont grossir imperceptiblement le courant puissant
du commerce en des villes comme New York et Boston. Par semblables
matins donc, lorsque trois ou quatre vaisseaux se trouvent
arriver à la fois – généralement d’Afrique ou d’Amérique du
Sud – ou sont sur le point de lever l’ancre, un bruit de pas
pressés se fait fréquemment entendre sur les marches de l’escalier
de granit. Dans les bureaux de la Douane, vous pouvez accueillir,
avant sa femme elle-même, le capitaine qui vient juste d’entrer
au port, le teint cuit par l’air de mer et les papiers du
bord sous son bras dans une boîte de fer blanc ternie. Vous
pouvez aussi voir arriver son armateur, jovial ou renfrogné,
selon qu’au cours de la traversée, à présent accomplie, ses
projets se sont réalisés sous forme de marchandises aisées
à transformer en or, ou se sont écroulés et l’ensevelissent
sous un amas de déboires dont nul ne se souciera de le dégager.
Vient également à la Douane – germe de l’armateur grisonnant
et ridé par les soucis – le jeune employé déluré qui goûte
au commerce comme le louveteau au sang et risque des cargaisons
sur les navires de son patron alors qu’il ferait mieux de
s’en tenir encore à lancer de petits bateaux dans les rigoles.
0009 Anime aussi ce décor le marin désireux de reprendre la
mer, et à la recherche d’un embaucheur, ou celui qui débarque
malade et vient solliciter un bulletin d’hôpital. N’oublions
pas non plus les capitaines des petits schooners rouillés
qui apportent du bois de chauffage de Grande-Bretagne : bande
de loups de mer à l’air peu commode qui, s’ils n’ont pas les
allures entreprenantes des Yankees contribuent tout de même,
pour leur bonne part, à faire surnager notre commerce en baisse.

Que tous ces gens se trouvent rassemblés, comme il leur arrivait
parfois avec, encore, pour prêter de la diversité à leur groupe,
quelques individus d’un autre genre, et les bureaux de la
Douane devenaient pour un temps le théâtre d’une scène animée.
Mais au bout de l’escalier de granit, vous n’aperceviez, le
plus souvent – dans l’entrée si c’était l’été, dans leurs
bureaux respectifs si c’était l’hiver – qu’une rangée de vénérables
personnages renversés dans des fauteuils à l’ancienne mode,
en équilibre sur leurs pieds de derrière, et le dossier appuyé
aux murs. La plupart du temps ces braves gens dormaient. Mais,
0010 parfois, on pouvait les entendre échanger des propos,
en accents qui tenaient du langage parlé et du ronflement,
et avec ce manque d’énergie qui caractérise les pensionnaires
des hospices et tous les humains dont la subsistance dépend
de la charité, ou d’un monopole, ou de n’importe quoi, excepté
d’un effort indépendant et personnel. Ces vieux messieurs
étaient les fonctionnaires de la Douane.

Au fond de l’entrée, à gauche, se trouve une pièce de quelque
quinze pieds carrés, majestueusement haute de plafond, nantie
de deux fenêtres en ogive ayant vue sur le quai en ruine dont
nous avons parlé et d’une troisième donnant sur une ruelle.
Toutes trois laissent apercevoir des épiceries et des magasins
de fournitures pour la marine. Devant la porte de ces boutiques,
on peut généralement voir bavarder et rire les groupes de
vieux marins et autres rats de quai qui hantent le quartier.
La pièce en question est tapissée de toiles d’araignées et
toute sale sous ses vieilles peintures. Un sable gris couvre
son plancher selon un usage partout ailleurs depuis longtemps
tombé en désuétude. On conclut aisément de la malpropreté
0011 de l’ensemble que c’est là un sanctuaire où la femme et
ses outils magiques que sont plumeaux et balais n’ont accès
que fort rarement. En fait de meubles, il y a un poêle à volumineux
tuyau, un vieux bureau de sapin avec un tabouret à trois pieds
devant lui, deux ou trois chaises de bois toutes décrépites
et branlantes et, pour ne point oublier la bibliothèque, quelques
rayons où figurent une douzaine ou deux de tomes des Annales
du Congrès et un abrégé ventru des lois sur les recettes.
Un tuyau de fer blanc monte transpercer le plafond à titre
de moyen de communication vocale avec les autres parties de
l’édifice.

Allant et venant dans cette pièce, ou haut perché sur le tabouret,
un coude sur le bureau et les regards errant sur les colonnes
du journal du matin, vous eussiez pu, il y a six mois, reconnaître,
honoré lecteur, l’individu qui vous souhaitait jadis la bienvenue
dans son gai petit cabinet de travail du vieux presbytère
que le soleil éclairait si agréablement à travers les branches
d’un saule. Mais, si vous alliez aujourd’hui le chercher en
ces lieux, en vain demanderiez-vous le contrôleur démocrate.
0012 Le balai de la réforme l’a chassé de son poste et un successeur
plus digne s’est vu revêtir de sa fonction et empoche son
traitement.

Cette vieille ville de Salem, ma ville bien que je n’y aie
que peu vécu, tant durant mon adolescence qu’en un âge plus
mûr, exerce ou exerçait sur mes affections un empire dont
je ne me suis jamais rendu compte pendant que j’y résidais.
Il faut dire que telle qu’elle se présente – avec sa surface
plate couverte surtout de maisons de bois dont très peu peuvent
faire valoir des prétentions architecturales, ses irrégularités
qui n’ont rien de pittoresque, mais ne font que mieux ressortir
sa monotonie, ses rues paresseuses qui s’étirent péniblement
entre la Colline du Gibet à un bout et une vue sur l’Hospice
à l’autre, ma ville natale n’est guère attachante. Si l’on
ne considère que son aspect, tant vaudrait éprouver un penchant
envers un échiquier en désordre qu’envers elle. Et pourtant,
bien qu’invariablement plus heureux ailleurs, j’éprouve envers
ma vieille Salem un sentiment que, faute d’un terme meilleur,
je dois me contenter d’appeler de l’affection. Sans doute
0013 faut-il en rendre responsables les profondes racines que
ma famille enfonça anciennement en ce sol. Il y a aujourd’hui
presque deux siècles et quart que l’émigrant de Grande-Bretagne
qui, le premier, porta ici mon nom, faisait son apparition
sur le sauvage lieu de campement entouré de forêts qui devait
devenir ma ville. Ses descendants sont nés et sont morts en
ce même endroit. Leur substance terrestre s’y est tellement
mêlée au sol que celui-ci doit en bonne partie s’apparenter
aujourd’hui à la forme mortelle sous laquelle, tant que durera
mon temps, je vais et viens par ces rues. L’attachement dont
je parle ne serait donc en partie que simple sympathie sensuelle
entre poussière et poussière. Peu de mes compatriotes peuvent
savoir de quoi il s’agit et, des transplantations fréquentes
étant peut-être préférables pour la race, sans doute n’ont-ils
guère à le regretter.

Mais ce sentiment a aussi une valeur spirituelle. Le personnage
de ce premier ancêtre, revêtu par la tradition familiale d’une
sombre grandeur, a été, d’aussi loin qu’il puisse me souvenir,
présent dans mon imagination d’enfant. Il me hante encore
0014 et me donne comme un sentiment d’intimité avec le passé,
où je ne prétends guère que Salem, en sa phase actuelle, entre
pour quelque chose. Il me semble que, plus que les autres,
j’ai en cette ville droit de cité à cause de cet aïeul grave
et barbu, au noir manteau, au chapeau à calotte en forme de
pain de sucre, qui vint, il y a si longtemps, aborder en ces
parages avec sa Bible et son épée, marcha d’un pas si majestueux
dans les rues toutes neuves et fit si grande figure dans la
guerre et dans la paix. Lui a, certes, un droit de cité plus
fort que le mien en ces lieux où mon nom n’est presque jamais
prononcé, où mon visage est à peine connu.

Ce fut un soldat, un législateur et un juge ; un des chefs
de l’Eglise. Il avait tous les traits de caractère des puritains,
les mauvais comme les bons. Il se montra persécuteur impitoyable,
comme en témoignent les Quakers qui content, au sujet de sa
dureté envers une femme de leur secte, une histoire dont le
souvenir durera plus longtemps, il faut le craindre, que celui
d’aucune de ses meilleures actions qui furent cependant nombreuses.
Son fils hérita de cet esprit de persécution. Il joua un tel
0015 rôle dans le martyre des sorcières que leur sang l’a marqué
d’une tache assez profonde pour que, dans le cimetière de
Charter Street, ses vieux os en soient encore rougis, s’ils
ne sont pas complètement tombés en poussière ! Je ne sais
pas si ces miens ancêtres se repentirent et demandèrent pardon
au ciel de leur cruauté ou si, dans une autre existence, ils
gémissent sous les lourdes conséquences de leurs erreurs.
En tout cas, je prends, moi, l’écrivain actuel, leur honte
à ma charge et je prie pour que soient à présent et à jamais
retirées les malédictions qu’ils ont pu s’attirer – toutes
celles dont j’ai entendu parler et qui, d’après les longues
tribulations de ma famille, pourraient bien avoir été agissantes.

Du reste, on ne saurait mettre en doute que ces deux rigides
puritains au front sourcilleux se seraient tenus pour suffisamment
punis de leurs fautes du fait d’avoir, pour rejeton, un propre
à rien comme moi. Aucun des succès que j’ai obtenus – en admettant
qu’en dehors de son cercle domestique ma vie ait jamais été
éclairée par le succès – ne leur eût paru présenter la moindre
0016 valeur ou même n’être pas déshonorant. « Que fait-il ?
» murmure à l’autre une des deux ombres grises de mes ancêtres.
« Il écrit des contes ? Quelle occupation dans la vie, quelle
façon de glorifier le Seigneur et d’être utile aux hommes
de son temps est-ce là ! Hé, quoi ! Ce garçon dégénéré pourrait
aussi bien être violoneux ! »

Tels sont les compliments que, de l’autre côté de l’abîme
du temps, m’envoient mes deux grands-pères ! Mais ils ont
beau me mépriser tant et plus, des traits accusés de leur
nature n’en font pas moins partie de la mienne.

Profondément implantée dans la ville naissante par ces deux
hommes énergiques, notre famille y a toujours vécu et toujours
honorablement. Elle n’a jamais eu, que je sache, à rougir
d’un seul membre indigne. Mais elle n’a jamais non plus, après
les deux premières générations, accompli d’acte mémorable,
ni même attiré l’attention du public. Petit à petit, ses membres
se sont presque effacés à la vue – telles ces vieilles maisons
peu à peu à demi recouvertes par l’accumulation d’un sol nouveau.
0017 De père en fils, ils ont depuis plus de cent ans pris
la mer. Un capitaine grisonnant s’est, chaque génération,
retiré du gaillard d’arrière, tandis qu’un garçon de quatorze
ans prenait sa place héréditaire au pied du grand mât, face
à l’écume salée et aux tempêtes qui avaient assailli son père
et son grand-père. Ce garçon passait, en temps voulu, du poste
d’équipage à la cabine, menait une vie aventureuse et revenait
de ses courses à travers le monde pour vieillir, mourir et
mêler enfin sa poussière à la terre natale. Ces longs rapports
entre une famille et son lieu de naissance et de sépulture
créent entre un être humain et une localité un lien de parenté
qui n’a rien à voir avec l’aspect du pays ni avec les circonstances.
Ce n’est pas de l’amour, mais de l’instinct. Le nouvel habitant
de Salem, celui qui vient de l’étranger, ou dont en venait
le père ou le grand-père, n’a que peu de droits au titre de
Salemite. Il n’a aucune idée de la ténacité d’huître avec
laquelle un vieux colon qui approche de son tricentenaire
s’incruste dans cet endroit de toutes les forces de générations
successives. Il n’importe absolument pas qu’à ses yeux la
ville soit morne, qu’il soit las des vieilles maisons de bois,
0018 de la boue et de la poussière, du bas niveau de l’altitude
et des sentiments, du vent d’est glacial et d’une atmosphère
sociale plus glaciale encore – tout cela et tous les autres
défauts qu’il peut voir ou qu’il imagine ne changent rien
à rien. Le charme subsiste et agit aussi puissamment que si
ce lieu de naissance était un Paradis Terrestre. Il en a été
ainsi en mon cas. Tandis qu’un représentant de ma race descendait
au tombeau, un autre n’était-il pas toujours venu le relever,
pour ainsi dire, de la garde qu’il montait à titre de passant
dans la Grand-Rue ? J’ai senti que c’était en quelque sorte
mon destin d’habiter Salem afin qu’un type physique et une
tournure de caractère qui, toujours, constituèrent un des
traits familiers de la vieille ville, continuent d’y figurer
ma courte vie durant. Ce sentiment est pourtant en lui-même
la preuve que le lien en question est devenu malsain et qu’il
est temps de procéder à une séparation. La nature humaine,
pas plus qu’un plant de pommes de terre, ne saurait prospérer
si on la pique et repique pendant trop de générations dans
le même sol. Mes enfants ont eu d’autres lieux de naissance
et, dans la mesure où je pourrai agir sur leurs destinées,
0019 ils iront enfoncer des racines dans un sol nouveau.

Quand je quittai le vieux presbytère, ce fut surtout cet étrange,
cet indolent et morne attachement pour ma ville natale qui
me poussa à venir occuper un poste dans le susdit édifice
en briques de l’Oncle Sam alors que j’aurais aussi bien, voire
mieux fait d’aller ailleurs. Mon destin se ressaisissait de
moi. Ce n’était pas la première fois ni la seconde que j’étais
parti de Salem – pour toujours semblait-il – et que je revenais,
tel un sou faux, ou comme si Salem était pour moi le centre
du monde.

C’est donc ainsi qu’un beau matin j’escaladai l’escalier de
granit, nomination en poche, pour apparaître au corps des
fonctionnaires qui allaient m’aider à porter mes lourdes responsabilités
d’inspecteur des Douanes.

Je doute fort – ou plutôt non, je ne mets rien en doute du
tout – qu’un chef de service des Etats-Unis ait jamais eu
sous ses ordres un corps de vétérans d’âge aussi patriarcal
0020 que celui auquel j’eus affaire. Depuis plus de vingt ans,
la position indépendante de leur chef avait tenu à Salem les
fonctionnaires de la Douane à l’abri des vicissitudes politiques
qui rendent généralement tout poste si fragile. Officier –
et officier des plus distingués de la Nouvelle-Angleterre
– ce chef, le général Miller, se maintenait inébranlablement
sur le piédestal de ses valeureux services. Et, se sentant
soutenu par le sage libéralisme de ses chefs successifs, il
avait, pour sa part, maintenu en place ses subordonnés en
plus d’une heure où menaçaient des tremblements de terre administratifs.
Le général Miller était radicalement conservateur : sur sa
nature de brave homme, l’habitude n’avait pas une mince influence.
Il s’attachait avec force aux visages familiers et ne se décidait
qu’à grand-peine à opérer des changements, même au cas où
ceux-ci auraient entraîné d’indiscutables améliorations. C’est
ainsi qu’entrant en fonction je ne trouvai guère en place
que des hommes âgés -vieux capitaines de la marine marchande
pour la plupart qui, après avoir été secoués par toutes les
mers du monde et avoir hardiment tenu tête aux tempêtes de
la vie, avaient finalement été poussés vers ce havre paisible.
0021 Là, sans être guère inquiétés que par les transes que
leur valaient les élections présidentielles, ils avaient passé
un nouveau bail avec l’existence. Sans être moins sujets que
leurs semblables à la vieillesse et aux infirmités, ils possédaient
très évidemment un charme pour tenir la mort à distance. Deux
ou trois d’entre eux, atteints de la goutte ou de rhumatismes,
n’auraient jamais eu l’idée de se faire voir dans les bureaux
durant une grande partie de l’année. Mais au sortir d’un hiver
de somnolence, ils se glissaient dehors, sous le chaud soleil
de mai ou de juin, pour répondre à l’appel de ce qu’ils nommaient
leur devoir. Ensuite de quoi, à leurs heure et convenance,
ils allaient se remettre au lit.

Je dois m’avouer coupable d’avoir abrégé le souffle de ces
vénérables serviteurs de la République. Ils reçurent, par
suite de mes représentations, licence de se reposer de leurs
labeurs. Et peu après, comme si seul les avait retenus à la
vie – et je suis d’ailleurs convaincu que c’était le cas –
leur zèle au service de la communauté, ils se retirèrent en
un monde meilleur. Ce m’est une pieuse consolation de me dire
0022 que, grâce à mon intervention, un laps de temps suffisant
leur fut accordé pour se repentir des pratiques corrompues
où tout douanier est supposé tomber – les portes de la Douane
n’ouvrant pas sur le chemin du Paradis.

La plus grande partie de mes subordonnés étaient whigs. Il
était heureux pour leur confrérie chenue que le nouvel inspecteur
ne se mêlât point de politique et, encore que fidèlement attaché
en principe à la démocratie, ne dût point son poste à des
services rendus à un parti. S’il en avait été autrement, si
un politicien militant, nanti de cette place influente, avait
assumé la tâche facile de tenir tête au directeur whig que
ses infirmités empêchaient de remplir personnellement ses
fonctions, c’est à peine si l’un des hommes de la vieille
équipe eût conservé souffle officiel. D’après les idées reçues
en pareille matière, il eût été du devoir d’un bon démocrate
de faire passer toutes ces têtes blanches sous le couperet
de la guillotine. Il était clair que ces bons vieux redoutaient
de ma part quelque incivilité de ce genre. Cela me faisait
de la peine et, en même temps, m’amusait de constater les
0023 terreurs que soulevait ma nomination, de voir une joue
ravinée par les intempéries d’un demi-siècle de tourmentes
devenir blême sous le regard d’un individu aussi inoffensif
que moi, de discerner, lorsque l’un d’entre eux m’adressait
la parole, un tremblement dans une voix qui avait, dans les
temps anciens, hurlé dans un porte-voix assez vigoureusement
pour imposer silence à Borée lui-même. Ces braves gens savaient
bien qu’ils auraient dû faire place à des hommes plus jeunes,
d’une nuance politique plus orthodoxe, de toute façon enfin,
mieux qualifiés qu’eux pour servir notre oncle commun. Je
le savais aussi, mais ne pouvais trouver le coeur d’agir en
conséquence. Au grand dam de ma conscience professionnelle,
ces bons vieux continuèrent donc, tant que j’occupai mon emploi,
de se traîner au long des quais et de flâner sur l’escalier
du bâtiment des Douanes. Ils passaient aussi une bonne partie
de leur temps à dormir dans leurs coins habituels, sur leurs
chaises appuyées en équilibre contre le mur ; s’éveillant
deux ou trois fois dans la journée pour s’assommer les uns
les autres par la millième répétition d’une histoire de marin
ou d’une des plaisanteries hors d’usage qui étaient devenues
0024 parmi eux des mots de passe et de ralliement.

On découvrit, je suppose assez vite, que le nouvel inspecteur
n’était pas très redoutable. Alors d’un coeur léger et rendus
tout heureux par la conscience de remplir un devoir utile
– sinon envers le pays, du moins envers eux-mêmes – ces braves
vieux messieurs vaquèrent aux diverses formalités de leur
emploi. L’oeil sagace derrière leurs lunettes, ils scrutèrent
les cargaisons. Grandes étaient les histoires qu’ils faisaient
pour des riens et merveilleux parfois, le manque de flair
qui permettait à de gros morceaux de leur glisser entre les
doigts. Toutes les fois qu’une mésaventure de ce genre arrivait,
quand un wagon plein de marchandises de prix avait été débarqué
en fraude, au grand jour et juste sous leur nez, rien ne pouvait
surpasser le zèle qu’ils mettaient à fermer à double, triple
tour et sceller à la cire toutes les ouvertures du vaisseau
délinquant.

Au lieu d’une réprimande pour leur négligence précédente,
le cas semblait réclamer un éloge pour les précautions qu’ils
0025 multipliaient, une fois le mal irréparablement accompli.

A moins que les gens ne soient par trop désagréables, j’ai
la folle habitude de me sentir porté à l’affection envers
eux. Le bon côté du caractère de mon voisin – si ce bon côté
existe – est celui qui l’emporte généralement à mes yeux.
Comme la plupart de ces vieux fonctionnaires avaient leurs
bons côtés et comme ma position m’imposait envers eux une
attitude protectrice favorable au développement de sentiments
amicaux, je ne tardai pas à les prendre tous en affection.

Les après-midi d’été, quand l’ardente chaleur qui liquéfiait
presque le reste des humains communiquait seulement à leurs
organismes engourdis une ravigotante tiédeur, il était agréable
de les entendre bavarder dans l’entrée sur leurs rangées de
chaises en équilibre contre le mur. Les mots d’esprit des
générations passées dégelaient sur leurs lèvres et en découlaient
en même temps que des rires. La jovialité des hommes âgés
0026 a beaucoup de rapport avec la gaieté des enfants. L’esprit
et le sens du comique n’ont pas grand-chose à y voir. Il s’agit,
chez les uns comme chez les autres, d’une lumière qui joue
en surface et donne un aspect joyeux tant à de verts rameaux
qu’à de vermoulus troncs gris. Mais en un cas il s’agit vraiment
des rayons du soleil, dans l’autre, il y a de la ressemblance
avec la lueur phosphorescente du bois pourrissant.

Il serait tristement injuste, le lecteur doit s’en rendre
compte, de représenter tous mes excellents vieux amis comme
tombés en enfance. D’abord, tous mes collègues n’étaient pas
vieux. Il y avait parmi eux des hommes dans la force de l’âge,
énergiques, capables, tout à fait supérieurs au genre de vie
apathique, à la situation dépendante que leur avait réservée
leur mauvaise étoile. Et, par ailleurs, les boucles blanches
de l’âge se trouvaient parfois être le chaume qui recouvrait
une charpente intellectuelle en bon état. Mais, en ce qui
concerne la majorité de mon corps de vétérans, je ne leur
ferai nul tort si je les représente comme un tas de vieux
radoteurs n’ayant rien conservé qui valût la peine des nombreuses
0027 expériences de leur longue vie. Ils semblaient avoir jeté
aux quatre vents les grains d’or de la sagesse pratique, qu’ils
auraient eu tant d’occasions d’engranger, et avoir bien soigneusement
empli leurs mémoires de balle d’avoine. Ils parlaient avec
bien plus d’intérêt et d’onction de leur petit déjeuner du
matin ou de leur dîner de la veille que du naufrage qu’ils
avaient fait quarante ou cinquante ans auparavant et que des
merveilles du monde qu’ils avaient pu, en leur temps, voir
de leurs yeux.

Leur aîné à tous, le patriarche, non seulement de cette petite
équipe mais, j’ose le déclarer, de tout le respectable corps
des fonctionnaires des Douanes aux Etats-Unis, était certain
sous-inspecteur inamovible. Il pouvait vraiment être appelé
un fils légitime de l’administration car son père, un colonel
de la Révolution, qui avait été auparavant commissaire du
port, avait créé un poste pour lui et l’y avait nommé en des
temps si reculés que peu de gens en peuvent aujourd’hui garder
le souvenir. Cet inspecteur était, lorsque je l’ai connu,
un homme d’environ quatre-vingts ans et un des plus merveilleux
0028 spécimens de verdeur prolongée que l’on ait chance de
rencontrer au long d’une vie. Avec son teint fleuri, sa personne
compacte bien sanglée dans une tunique bleue à boutons brillants,
son pas vif, son air dispos et de belle humeur, il donnait
l’impression, non à vrai dire d’un homme jeune, mais d’une
nouvelle invention de notre Mère Nature, d’un être que ni
l’âge ni les infirmités ne devaient se mêler de toucher. Sa
voix et son rire, qui ne cessaient de retentir dans tout le
bâtiment, n’avaient rien de cassé ni de chevrotant, mais jaillissaient
de ses poumons avec la sonorité du chant du coq ou du son
du clairon. A le regarder simplement comme un animal (et il
n’y avait pas grand-chose d’autre à voir en lui), il satisfaisait
par sa santé intacte, sa faculté de jouir, en cet âge avancé,
de toutes ou presque toutes les délices qu’il avait jamais
recherchées. La vie que lui assurait son traitement – vie
sans souci que ne troublait qu’à peine et rarement l’appréhension
d’être destitué – avait évidemment contribué à lui rendre
léger le passage du temps. Mais les raisons véritables et
profondes de sa vitalité prolongée, il fallait les chercher
dans la rare perfection d’une nature animale où ne se mêlaient
0029 qu’une dose très modérée d’intelligence et un appoint
très négligeable d’éléments moraux et spirituels. Ces derniers
existaient seulement dans une mesure suffisante pour empêcher
le vieux monsieur de marcher à quatre pattes. Il ne possédait
ni vigueur de pensée, ni profondeur de sentiments, ni gênante
sensibilité. Rien, en somme, que quelques instincts ordinaires
qui, avec l’aide de cette bonne humeur, inévitable conséquence
de son bien-être physique, lui tenaient fort convenablement
lieu de coeur. Il avait été l’époux de trois femmes, mortes
toutes trois depuis longtemps ; père de quelque vingt enfants
qui, un peu à tous les âges, avaient fait eux aussi retour
à la poussière. On aurait pu supposer qu’il y avait là matière
à suffisamment de chagrin pour assombrir les dispositions
les plus joviales. Mais il n’en allait point ainsi avec notre
vieux sous-inspecteur ! Un petit soupir suffisait à l’alléger
du poids de tant de tristes réminiscences. L’instant d’après,
il était aussi disposé à s’amuser qu’un petit garçon encore
en robes : bien plus que le commis aux écritures du receveur
qui, à dix-neuf ans, se montrait de beaucoup l’aîné des deux.

0030
J’observais ce patriarcal personnage avec bien plus de curiosité
que n’importe quel autre des humains qui s’offraient alors
à mon attention. C’était vraiment un phénomène rare : si parfait
à un point de vue, si creux, si décevant, si insaisissable
qu’il en devenait inexistant à tous les autres. Je concluais
qu’il n’avait ni coeur, ni âme, ni esprit. Rien, comme je
l’ai déjà dit, que des instincts.

Et pourtant, le petit nombre d’éléments qui composaient son
personnage avait été si habilement assemblé que cet homme
ne donnait aucune impression pénible de lacune. Il m’inspirait,
tel quel, une satisfaction complète. Sans doute était-il difficile
de concevoir comment il pourrait exister dans l’au-delà tant
il semblait fait pour le monde des sens. Mais, même si elle
devait se terminer avec son dernier soupir, son existence
ici-bas ne lui avait pas été donnée par un geste dépourvu
de bonté. Sans avoir plus de responsabilité que les bêtes
des champs, le vieux sous-inspecteur avait eu de plus larges
possibilités de jouissances qu’elles en même temps que l’immunité
0031 bénie qui les préserve des sombres tristesses du vieil
âge.

Un point sur lequel il remportait de beaucoup l’avantage sur
ses frères à quatre pattes était son don de se souvenir des
bons dîners qu’il avait mangés – et manger de bons dîners
avait, en grande partie, constitué le bonheur de sa vie. La
gourmandise était chez lui un trait fort agréable : l’entendre
parler d’un rôti vous mettait en appétit aussi bien qu’un
radis ou une huître. Comme il ne possédait aucune qualité
plus haute, ne lésait aucun attribut spirituel en vouant toutes
ses énergies et ses talents aux délices de son palais, cela
m’était toujours un plaisir de l’entendre deviser de poissons,
volailles, viandes de boucheries et des meilleures façons
de les préparer pour la table. Pour reculée que fût la date
des festins évoqués, ses souvenirs de bonne chère semblaient
faire monter le fumet de porcs ou de dindes sous vos narines.
Des succulences s’attardaient sur sa langue depuis des soixante
et soixante-dix ans et gardaient apparemment dans sa bouche
une saveur aussi fraîche que la côtelette qu’il avait le matin
0032 même dégustée à son petit déjeuner.

Je l’ai vu se pourlécher de repas dont tous les convives,
excepté lui, servaient depuis longtemps de nourriture aux
vers. Il était merveilleux de voir les fantômes de ces banquets
s’élever sans cesse devant lui, non sous le coup de la colère
et pour lui demander des comptes, mais comme pour lui manifester
leur reconnaissance d’avoir été si bien appréciés. Un tendre
filet de boeuf, un jarret de veau, une côte de porc, certaine
dinde ou tel poulet entre tous dignes de louanges au temps,
peut-être, du premier des deux Adams avaient place en son
souvenir. Alors que tout ce qui avait pu se passer entre-temps
dans la vie du pays ou dans sa propre existence avait glissé
sur lui sans peser beaucoup plus qu’une brise passagère. Le
plus tragique événement de la vie du vieil homme était, pour
autant que j’aie pu en juger, la déception que lui avait causée
une oie qui vécut et mourut il y a quelque vingt ou quarante
ans. Une oie à la silhouette on ne peut plus prometteuse mais
qui se révéla, à table, si furieusement coriace que le couteau
à découper ne put entamer sa carcasse et qu’il y fallut la
0033 hache et la scie.

Mais il est temps d’en finir avec cette esquisse. J’aimerais
pourtant m’y attarder indéfiniment car, de tous les êtres
que j’ai connus, ce personnage était le mieux fait pour être
fonctionnaire des Douanes. La plupart des gens, pour des raisons
que je n’aurais pas la place d’indiquer ici, pâtissaient moralement
du mode de vie qu’implique cet état. Notre vieux sous-inspecteur
ne risquait rien de ce genre. S’il lui avait fallu continuer
de mener la vie de bureau jusqu’à la fin des temps, il se
serait maintenu dans le même parfait état de santé et chaque
jour mis à table de tout aussi bon appétit.

Il y a un personnage dont l’absence laisserait ma galerie
de portraits étrangement incomplète, mais les occasions relativement
rares que j’ai eues de l’observer me permettront seulement
d’en esquisser les contours. Je veux parler de notre directeur,
de ce vaillant vieux général qui, après avoir rendu dans l’armée
de brillants services, puis gouverné un sauvage territoire
de l’ouest, était venu ici, voici quelque vingt ans, passer
0034 le déclin d’une vie honorable et mouvementée. Ce brave
soldat avait déjà atteint, sinon dépassé, soixante et dix
ans. Il poursuivait ici-bas sa marche en avant sous le poids
d’infirmités que même la musique martiale de ses souvenirs
ne pouvait pas beaucoup alléger. Son pas, jadis le premier
dans les charges, était paralysé aujourd’hui. C’était seulement
avec l’aide d’un serviteur, et en s’appuyant lourdement de
la main à la rampe de fer, que notre chef pouvait péniblement
et lentement gravir l’escalier du bâtiment des Douanes pour
se traîner ensuite jusqu’à son fauteuil habituel, près du
feu. Il y restait assis, regardant avec une sérénité quelque
peu embuée les gens qui allaient et venaient, parmi le bruissement
des papiers, les prestations de serments, les discussions
d’affaires, les conversations de bureau. Bruits et circonstances
semblaient n’impressionner que bien vaguement ses sens, ne
pénétrer qu’à peine dans la sphère intérieure de sa contemplation.
Si l’on appelait son attention, une expression d’intérêt courtois
montait éclairer son visage, prouvant qu’il y avait de la
lumière en lui, que seules les parois extérieures de sa lampe
intellectuelle en obstruaient le passage. Plus on pénétrait
0035 avant dans son esprit, plus on le trouvait sain. Mais
lorsqu’on ne faisait plus appel à lui pour qu’il parlât ou
prêtât l’oreille – deux opérations qui lui coûtaient un effort
évident – son visage revenait vite à son expression première
de tranquillité d’ailleurs nullement morne – une expression
qui n’était pas pénible à voir car, si elle était vague, elle
n’évoquait en rien l’imbécillité de la décrépitude. La charpente
de cette nature, à l’origine forte et massive, ne tombait
pas encore en ruine.

Observer et définir ce caractère dans des conditions si désavantageuses
n’en restait pas moins aussi difficile que de reconstruire
en imagination une vieille forteresse comme celle de Ticonderoga
d’après une vue de ses murs gris tout éboulés. Çà et là, des
remparts peuvent rester intacts mais, partout ailleurs, on
ne trouve qu’une masse informe écrasée sous son propre poids
et qu’ont envahie, au cours de longues années de paix et d’abandon,
une verdure et des herbes étrangères.

Néanmoins, en regardant le vieux guerrier avec affection –
0036 car, pour insignifiantes que fussent entre nous les communications,
il m’inspirait, à moi comme à tous les bipèdes ou quadrupèdes
qui l’approchaient, un sentiment qui peut très bien s’appeler
ainsi – je pouvais discerner les traits principaux de son
personnage. Il portait la marque de nobles, d’héroïques qualités
qui prouvaient que ce n’avait pas été pur hasard mais justice
si cet homme s’était fait un nom. Je me rendais compte que
son esprit n’avait jamais dû se distinguer par des activités
troublantes. De tout temps il avait dû avoir besoin d’une
impulsion pour se mettre en branle ; mais une fois en mouvement
avec des obstacles à surmonter et un but digne de lui à atteindre,
il n’avait pas été homme à s’avouer battu. L’ardeur qui, autrefois,
l’animait, qui n’était pas encore tout à fait éteinte, n’avait
jamais été de celles qui fulgurent et flambent haut. Elle
avait répandu plutôt cette profonde lueur rouge du fer qu’on
forge. Poids, solidité, fermeté – telle était l’expression
de son repos même au temps dont je parle, sous les atteintes
de la décrépitude précoce.

Il me semblait que, sous l’influence d’une surexcitation qui
0037 le pénétrerait assez profondément, qu’au bruit d’un coup
de trompette assez fort pour éveiller toutes ses énergies
qui n’étaient pas mortes mais seulement endormies, cet homme
eût encore été capable de rejeter ses infirmités comme une
robe de malade, de lâcher la canne du vieil âge et de se ressaisir
de l’épée du combat. Et, en pareil moment, son attitude serait
restée calme.

Un spectacle pareil n’était du reste bon à évoquer qu’en imagination.
Il ne fallait ni compter ni souhaiter y assister. Aussi indiscutablement
que dans les vieux remparts de Ticonderoga, déjà cités comme
le meilleur des termes de comparaison, je voyais en lui les
traces d’une endurance inébranlable qui, en sa jeunesse, était
peut-être allée jusqu’à l’obstination ; d’une intégrité qui,
ainsi que la plupart de ses autres qualités, se présentait
comme une masse pas mal lourde, aussi peu malléable qu’une
tonne de minerai de fer ; d’une bonté qui, pour aussi farouchement
qu’il eût manié la baïonnette à Chippewa ou à Fort Erie, était
tout aussi authentique que celle qui peut animer n’importe
quel champion de la philanthropie moderne. Il avait tué des
0038 hommes de ses propres mains pour autant que je sache –
des hommes qui avaient dû tomber comme l’herbe sous la faux
devant les charges que son esprit animait d’énergie triomphale.
Pourtant, qu’on se l’explique comme on voudra, il n’y avait
jamais eu en son coeur assez de cruauté pour dépouiller de
ses vives couleurs l’aile d’un papillon. Je n’ai jamais connu
d’homme en la bonté de qui j’eusse fait appel avec plus de
confiance.

Plus d’un trait caractéristique du général – et de ceux qui
ne contribuent pas le moins à la ressemblance d’une esquisse
– devait avoir disparu ou s’être obscurci avant notre rencontre.
Les attributs simplement gracieux sont d’habitude les plus
éphémères. Et la nature n’orne pas les ruines humaines de
beautés nouvelles n’ayant leur terrain que dans les crevasses
de la caducité, si elle sème des giroflées sur la forteresse
démantelée de Ticonderoga. Pourtant, même du point de vue
de la beauté et de la grâce, des détails étaient à noter chez
le général. Un rayon de malice humoristique perçait de temps
en temps le voile de l’indifférence et venait agréablement
0039 éclairer son visage. Un trait d’élégance naturelle, que
le caractère masculin ne présente guère une fois l’enfance
et la première jeunesse passées, se manifestait aussi chez
lui par son goût pour les fleurs.

Un vieux soldat peut sembler devoir n’attacher de prix qu’aux
lauriers sanglants qui couronnent son front mais celui-ci
paraissait aussi sensible qu’une jeune fille aux charmes de
la tribu des fleurs.

Le brave vieux général avait donc coutume de s’asseoir au
coin de la cheminée. Là, l’inspecteur, s’il s’abstenait autant
que possible de la tâche difficile d’entrer en conversation
avec lui, aimait le contempler d’un peu loin dans son calme
presque somnolent. Il paraissait éloigné de nous bien qu’à
quelques mètres de nos yeux, inaccessible bien qu’à portée
de notre main qui aurait pu toucher la sienne au passage.
Peut-être menait-il une vie plus réelle au coeur de ses pensées
que dans le décor, si peu fait pour lui, d’un bureau de receveur
des Douanes ? Les évolutions d’une manoeuvre, le tumulte d’une
0040 bataille, les accents héroïques d’une vieille marche militaire
entendue il y avait quelque trente ans – peut-être ces visions
et ces bruits existaient-ils pour ses sens par le souvenir.
Cependant les armateurs et les capitaines de vaisseau, les
employés proprets et les rudes matelots entraient et sortaient
; le remue-ménage de la vie commerciale et administrative
continuait d’élever sa petite rumeur autour de lui – et pas
plus avec les hommes qu’avec leurs besognes, le général ne
semblait entretenir le moindre rapport. Il était aussi peu
à sa place que l’aurait été parmi les encriers, les paperasses,
les règles d’acajou du bureau du receveur une vieille épée,
rouillée à présent, mais ayant étincelé autrefois sur les
champs de bataille et laissant miroiter encore la lueur de
l’acier au long de sa lame.

Un détail m’était d’un grand secours pour recréer le vaillant
officier des frontières du Niagara – l’homme profondément
et simplement énergique. C’était le souvenir de ce mémorable
« j’essaierai » qu’il avait prononcé à l’heure d’une entreprise
héroïque et désespérée. Un mot qui respire l’âme et l’esprit
0041 de cette audace de la Nouvelle-Angleterre qui a clairement
conscience de tous les périls et les affronte tous. Si, dans
notre pays, la valeur était récompensée par des quartiers
de noblesse, ce mot, si facile à dire, semble-t-il, mais que
lui seul a prononcé en face d’une tâche glorieuse et dangereuse,
serait la meilleure et la mieux appropriée des devises pour
l’écu du général.

Un homme gagne beaucoup en santé intellectuelle et morale
à la fréquentation de gens qui diffèrent de lui, ne se soucient
guère de ses travaux et que lui-même ne peut apprécier qu’en
sortant de la sphère de ses capacités. J’ai souvent eu dans
ma vie cet avantage, mais jamais d’une façon aussi complète
que durant mon séjour prolongé dans l’administration. C’est
là qu’il m’a été, en particulier, permis d’observer quelqu’un
qui m’a donné une idée nouvelle du talent. C’était un homme
foncièrement doué pour les affaires. Il avait l’esprit clair
et prompt, un oeil qui perçait à jour les pires enchevêtrements,
une faculté pour tout arranger qui faisait s’évanouir les
difficultés comme sous un coup de baguette magique. Entré
0042 dans les Douanes au sortir de l’enfance, il avait là son
champ d’activité. Toutes les inextricables complications si
épuisantes pour un intrus se présentaient à lui avec le tranquille
caractère d’un ensemble parfaitement cohérent. Il ne faisait
en vérité qu’un avec les bureaux de la Douane. Il en était,
en tout cas, le ressort principal, celui qui maintenait en
activité tous leurs rouages.

Dans une administration qui les nomme en vue de leur profit
et de leur convenance et ne tient que bien rarement compte
de leurs aptitudes à remplir leur emploi, les fonctionnaires
sont bien obligés de chercher en dehors d’eux-mêmes l’habileté
qui leur manque. Aussi notre homme d’affaires attirait-il
à lui, tout aussi naturellement que l’aimant le fer, toutes
les difficultés que rencontrait tout le monde. Avec une condescendance
pleine d’aisance, une patience pleine de bonté pour notre
stupidité – qui à un esprit comme le sien devait paraître
quasi criminelle – il nous rendait d’une pichenette l’incompréhensible
aussi clair que le jour. Les marchands le mettaient aussi
haut que nous le mettions, nous, ses frères ignares. Son intégrité
0043 était parfaite – une loi de la nature chez lui plutôt
qu’un principe. Un esprit aussi remarquablement clair et précis
ne pouvait, en effet, qu’être honnête en affaires. Une tache
sur sa conscience à propos d’un détail touchant sa vocation
tourmenterait un homme pareil un peu de la même manière –
encore que bien plus fortement – qu’une erreur de comptabilité
ou une tache d’encre sur la belle page nette d’un registre.
Bref, j’ai rencontré là pour une fois dans ma vie une personne
parfaitement adaptée à sa situation.

Tels étaient quelques-uns des personnages à qui je me trouvais
avoir affaire. J’estimais que cette situation, si éloignée
de mes anciennes habitudes, était une bonne chance pour moi
et je me mis en devoir d’en retirer tout le bénéfice possible.
Après avoir partagé les travaux des rêveurs compagnons de
Brook Farm et tenté, avec eux, de mettre l’impraticable en
pratique ; après avoir été pénétré trois ans par l’influence
subtile d’un esprit comme celui d’Emerson ; après avoir passé
des jours et des mois à me livrer, en pleine liberté et en
pleine nature, à des spéculations fantastiques près d’un feu
0044 de branches mortes avec Ellery Channing ; après avoir
discuté sur les vestiges des Indiens avec Thoreau dans son
ermitage de Walden ; après m’être imprégné de poésie au foyer
de Longfellow, le temps était venu d’exercer d’autres facultés
de ma nature et de me nourrir d’aliments qui ne m’avaient
jusqu’alors guère mis en appétit.

La littérature, ses buts, les efforts qu’elle exige, n’avaient
plus que peu d’importance à mes yeux. Il y avait en moi une
faculté, un don, qui, s’il ne m’avait pas tout à fait abandonné,
s’était assoupi et demeurait inerte.

Il y aurait eu en tout ceci quelque chose d’inexprimablement
lugubre, si je n’avais eu conscience de conserver le pouvoir
de rappeler à moi ce qui avait eu quelque valeur dans le passé.
Sans doute, une vie pareille n’aurait pu être longtemps vécue
sans dommage. Elle pouvait faire de moi un être à jamais différent
de celui que j’avais été sans me transformer en rien qui en
valût la peine. Mais je la considérai toujours comme étant
transitoire. Un instinct prophétique ne cessa jamais de me
0045 souffler tout bas à l’oreille que, sous peu, dès qu’il
me serait devenu essentiel, un changement s’opérerait en ma
faveur.

En attendant, je restais inspecteur des Douanes et ne remplissais
pas, pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, mes fonctions
plus mal qu’il ne convenait. Tout homme (fût-il dix fois plus
doué sous le rapport de la pensée, de la fantaisie, de la
sensibilité que notre inspecteur) peut n’importe quand devenir
homme d’affaires s’il veut s’en donner la peine. Mes collègues,
les armateurs, les officiers de la marine marchande, avec
qui mes fonctions me mettaient en rapport, ne me voyaient
que sous ce jour, ne me connaissaient probablement aucune
autre réputation. Nul d’entre eux n’avait jamais lu, je présume,
une page de ma composition. Les eussent-ils toutes lues qu’ils
ne s’en fussent pas plus souciés que d’une guigne. Et il n’en
serait pas allé le moins du monde différemment si les pages
en question avaient été écrites par une plume comparable à
celle de Burns ou de Chaucer, en leur temps, eux aussi, fonctionnaires
des Douanes. Encore qu’elle soit souvent assez dure, c’est
0046 une bonne leçon, pour l’homme qui a rêvé de gloire littéraire,
de s’éloigner du milieu où ses visées sont admises, de constater
à quel point tout ce qu’il a pu tenter d’accomplir dans cette
partie perd vite alors toute signification. Je ne pense pas
avoir eu particulièrement besoin de cette leçon, pas plus
à titre d’avertissement que de rebuffade, mais je l’ai, en
tout cas, apprise de bout en bout. Et j’ai plaisir à me rappeler
qu’en me parvenant, la vérité ne m’a jamais porté un coup,
que je ne l’ai jamais, non plus, repoussée avec un soupir.
Sous le rapport des échanges littéraires, le commissaire du
port – un excellent homme – engageait, je dois dire, souvent
une discussion avec moi sur Napoléon ou Shakespeare, ses sujets
de conversation favoris. Le commis aux écritures du receveur
– un jeune homme qui, murmurait-on, couvrait de temps en temps
une feuille du papier à lettres de l’Oncle Sam de quelque
chose qui (vu d’une distance de quelques mètres) ressemblait
beaucoup à de la poésie – le commis du receveur me parlait
de livres quelquefois comme d’une question sur laquelle j’aurais
peut-être pu avoir quelques lueurs. C’était là tout en fait
de commerce littéraire et cela suffisait à mes besoins.
0047
Détaché de l’ambition de le voir se répandre dans le monde
sur des couvertures de livres, je souriais en pensant que
mon nom avait acquis un autre genre de vogue. Le tampon de
la Douane l’imprimait sur des sacs de poivre, des panières
de rocouyers, des boîtes de cigares, des ballots de quantité
d’autres marchandises pour attester que tous droits avaient
été payés. Sur ce bizarre véhicule de gloire, la connaissance
de mon existence allait, dans la mesure où un nom suffit à
communiquer pareille connaissance, gagner des endroits où
elle n’était jamais parvenue auparavant et où elle ne parviendra,
j’espère, jamais plus.

Mais le passé n’était pas mort. A des intervalles, d’ailleurs
éloignés les uns des autres, les pensées qui avaient paru
si vitales, si actives et qui s’étaient si tranquillement
laissé mettre de côté, reprenaient de la vigueur. Leur plus
remarquable occasion de se ranimer fut celle qui, d’après
les lois sur la propriété littéraire, devait me permettre
d’offrir au public l’esquisse que me voici en train d’écrire.
0048

Au second étage du bâtiment des Douanes, se trouve une vaste
pièce dont les murs de briques n’ont jamais été revêtus de
boiseries, ni les poutres de plâtre. Le bâtiment, originairement
conçu à la mesure des anciennes entreprises commerciales du
port et en vue d’une prospérité qui ne devait jamais se réaliser,
comprenait beaucoup plus d’espace que ses occupants n’en avaient
l’emploi. Cette vaste salle n’a donc jamais été terminée.
En dépit des vieilles toiles d’araignées qui pendent en festons
de ses poutres poussiéreuses, elle semble attendre toujours
la venue du maçon et du charpentier. A l’une de ses extrémités,
dans un enfoncement, des barils étaient empilés les uns sur
les autres, pleins de documents officiels. Tout un fatras
du même genre encombrait le plancher. Il était pénible de
songer à tous les jours, les mois, les années de travail gaspillés
sur ces paperasses moisies qui n’étaient plus à présent qu’un
embarras sur terre et avaient été reléguées en ce coin perdu
où nul oeil humain ne devait plus les apercevoir.

0049 Mais que de manuscrits couverts, eux, non de la morne
prose administrative, mais des pensées de cerveaux inventifs,
des effusions de coeurs vibrants sont également tombés dans
l’oubli ! Et sans avoir servi un but en leur temps comme l’avait
fait cet amoncellement de paperasses. Sans même avoir, chose
triste entre toutes, valu à leurs auteurs le bon gagne-pain
qu’avaient assuré aux employés de la Douane ces griffonnages
sans valeur aucune ! Peut-être n’étaient-ils pas tout à fait
sans valeur, cependant en tant que documents d’histoire locale
? On devait pouvoir y découvrir des statistiques concernant
le commerce d’autrefois à Salem, des allusions à ses marchands
princiers ou au vieux Derby, au vieux Billy Gray, au vieux
Simon Forrester et à plus d’un autre magnat de l’époque dont
la tête poudrée était, toutefois, à peine dans la tombe que
l’amas de ses richesses commençait à baisser. On devait pouvoir
retrouver, dans ce fouillis, trace des fondateurs de la plus
grande partie des familles composant aujourd’hui l’aristocratie
de Salem ; prendre ces ancêtres à leurs débuts modestes d’obscurs
trafiquants, à une date bien postérieure à la Révolution et
voir s’établir un rang qui, aux yeux de leurs enfants, fait
0050 partie depuis longtemps de l’ordre des choses.

Sur l’époque antérieure à la Révolution, il y avait pénurie
de documents. Les plus anciennes archives de la Douane ayant
été, probablement, transportées à Halifax quand tous les fonctionnaires
du roi se joignirent à l’armée anglaise qui avait pris la
fuite à Boston. Je l’ai regretté bien souvent. En remontant
jusqu’au temps du protectorat, peut-être aurait-on trouvé
dans ces papiers des allusions à des personnages oubliés ou
non, des détails sur d’antiques coutumes que j’aurais recueillis
avec autant de plaisir que les flèches indiennes que je ramassais
dans le champ voisin du vieux presbytère.

Mais un pluvieux jour de flânerie, j’eus la chance de faire
une découverte de quelque petit intérêt. Je me livrais à des
fouilles parmi les déchets entassés dans l’enfoncement, dépliant
çà et là un papier, lisant les noms de vaisseaux depuis longtemps
sombrés au fond des mers ou en train de pourrir dans un port,
ou des noms de marchands qui ne sont plus jamais prononcés
à la Bourse et qu’il n’est pas très commode de déchiffrer
0051 sur des pierres tombales moussues.

Je jetais sur ces papiers des coups d’oeil sans entrain, ressentant
seulement cet intérêt, mitigé de tristesse et de lassitude,
que nous accordons comme à contrecoeur aux restes d’activités
mortes. Je faisais tous les efforts en mon pouvoir pour stimuler
ma fantaisie que l’inaction avait rendue paresseuse, pour
faire surgir de ces ossements une image pittoresque de la
vieille ville, des temps où les Indes étaient un pays neuf
et Salem seule à en connaître la route – quand je mis, par
hasard, la main sur un petit paquet soigneusement enveloppé
dans un morceau de vieux parchemin jaune. Cette enveloppe
donnait au paquet l’air de renfermer des archives très anciennes,
datant d’une époque où les commis aux écritures grossoyaient
sur des feuillets plus résistants que ceux qui sont en usage
aujourd’hui. Il présentait, ce petit paquet, un je ne sais
quoi qui stimula en moi un instinct de curiosité et me fit
dénouer le ruban d’un rouge fané qui l’attachait, avec le
sentiment qu’un trésor allait m’apparaître.

0052 L’ayant déplié, je vis que ce rigide morceau de parchemin
était une nomination signée par le Gouverneur Shirley et qui
élevait un certain Jonathan Pue à la dignité d’inspecteur
des Douanes de Sa Majesté dans le port de Salem, province
du Massachusetts. Il me souvint alors d’avoir lu quelque part
(probablement dans les Annales de Felt) une note concernant
le décès de M. l’inspecteur Pue, survenu il y avait quelque
quatre-vingts ans. Je me rappelai aussi avoir lu dans un journal
de date récente le compte rendu de la trouvaille qu’on avait
faite des restes de ce personnage dans le petit cimetière
attenant à l’église Saint Peter comme on réparait cet édifice.
Rien, si j’ai bonne mémoire, ne subsistait de mon vénérable
prédécesseur à part un squelette incomplet, quelques lambeaux
de vêtements et une perruque majestueusement bouclée qui,
à la différence de la tête qu’elle avait autrefois ornée,
demeurait en très satisfaisant état de conservation. Mais
en examinant les papiers auxquels la nomination sur parchemin
servait d’enveloppe, j’y trouvai plus de traces du cerveau
de M. l’Inspecteur Pue et de ce qui se passa dans sa tête
que la perruque bouclée n’avait conservé de vestiges du vénérable
0053 crâne qu’elle avait abrité.

Bref, il ne s’agissait pas de documents officiels, mais de
papiers privés ou, tout au moins, écrits par M. l’Inspecteur
Pue en tant que personne privée et, semblait-il, de sa propre
main. S’ils se trouvaient dans le tas mis au rebut par l’Administration,
je ne me l’expliquais que par le fait que M. l’Inspecteur
Pue était mort de mort subite. Ces papiers, qu’il conservait
sans doute dans son bureau officiel, n’avaient jamais dû parvenir
à la connaissance de ses héritiers. On avait certainement
cru qu’ils concernaient les fonds du Trésor. Lors du transfert
des archives à Halifax, ce paquet, qui ne présentait aucun
intérêt général, avait été laissé en arrière et n’avait, depuis,
jamais été ouvert.

M. l’Inspecteur Pue n’étant pas grandement accablé, j’imagine,
en ces temps reculés, par les travaux de sa charge, semble
avoir consacré une partie de ses abondants loisirs à des recherches
sur l’histoire locale. C’était là pour lui façon d’entretenir
une activité menue qui eût été autrement rongée par la rouille.
0054 Une partie des informations qu’il consigna par écrit m’a
servi pour l’étude intitulée Main Street. Le reste me servira
peut-être plus tard. Il pourrait même être la base d’une histoire
en règle de Salem si ma vénération pour ma ville natale me
pousse jamais à entreprendre une aussi pieuse tâche. Je tiens,
en tout cas, ma trouvaille à la disposition de toute personne
plus compétente que moi et qui se sentirait portée à retirer
de mes mains cette tâche ingrate.

Mais, ce qui attira le plus mon attention dans ce paquet mystérieux
fut un certain morceau de belle étoffe rouge qui avait dû
être beaucoup porté. Il était tout fané. Il présentait des
traces de broderies d’or, mais très effrangées, très éraillées,
si bien que tout ou presque tout l’éclat en était terni. Ces
broderies avaient été exécutées, c’était facile à voir, avec
un merveilleux talent. Le point employé (d’après ce que m’ont
appris des dames versées en pareils mystères), témoigne d’un
art aujourd’hui bien oublié, dont on ne saurait découvrir
le secret, même en défaisant l’ouvrage fil à fil. A la suite
d’un examen attentif ce chiffon écarlate – un long usage,
0055 le temps et une mite sacrilège avaient, en effet, à peu
de chose près réduit l’objet à l’état de chiffon – ce chiffon
écarlate se trouva prendre la forme d’une lettre. De la lettre
majuscule A. Des mesures rigoureusement prises attribuèrent
à chaque jambage exactement trois pouces de long. Cette lettre
avait été faite, c’était indubitable, pour orner un costume.
Mais comment la portait-on ? De quel rang, de quelle dignité
était-elle signe dans l’ancien temps ? C’étaient là des énigmes
que je pensais n’avoir que bien peu de chances de résoudre
– les us et coutumes sont si fugaces ici-bas en pareille matière
! Et, pourtant, j’étais étrangement intéressé. Mes regards
se fixaient sur cette vieille lettre écarlate et ne voulaient
pas s’en laisser détourner. Certainement cet objet possédait
une signification profonde qu’il valait la peine de chercher
à interpréter. Il en émanait quelque chose qui venait subtilement
toucher ma sensibilité, mais échappait à l’analyse de mon
esprit.

Je restais donc bien perplexe et, tandis que j’agitais entre
autres hypothèses, celle qui en aurait fait un de ces ornements
0056 que les Blancs combinaient pour impressionner les Peaux-Rouges,
je vins à placer la lettre sur ma poitrine. Il me sembla –
le lecteur peut sourire mais ne doit pas mettre ma parole
en doute – il me sembla alors éprouver une sensation qui,
sans être tout à fait physique, l’était pourtant assez pour
faire nettement l’effet d’une brûlure – comme si la lettre
n’avait pas été un bout d’étoffe mais un fer rouge. Je frissonnai
et la laissai tomber à terre.

Absorbé par ma contemplation de la lettre écarlate, j’avais
jusqu’alors négligé d’examiner un petit rouleau de papier
sali autour duquel cette lettre avait été entortillée. Je
le déroulai alors et eus la satisfaction d’y trouver, écrite
de la main du vieil inspecteur, une explication suffisamment
complète de toute l’affaire. Ce rouleau comprenait plusieurs
feuillets de grand format contenant pas mal de détails sur
la vie et les propos d’une certaine Hester Prynne qui semblait
avoir été un personnage aux yeux de nos ancêtres.

Elle avait eu son temps entre les débuts du Massachusetts
0057 et la fin du XVIIe siècle. Des personnes âgées, contemporaines
de M. l’Inspecteur Pue et dont les témoignages oraux avaient
servi à celui-ci pour composer son histoire, se souvenaient
de l’avoir vue en leur jeunesse. C’était alors une femme très
vieille mais non décrépite, d’allure imposante. Elle avait,
depuis des temps immémoriaux, pris l’habitude d’aller et de
venir par le pays comme une sorte d’infirmière bénévole et
de faire tout le bien qu’elle pouvait. Elle prenait aussi
sur elle de donner son avis sur toutes les questions, particulièrement
sur les affaires de coeur. Aussi était-elle – comme ce ne
peut qu’être le cas d’une personne à pareilles tendances –
révérée par bien des gens à l’égal d’un ange mais tenue, j’imagine,
par maints autres pour une peste qui aurait bien dû se mêler
de ce qui la regardait. Feuilletant un peu plus avant le manuscrit,
j’y découvris sur les faits, gestes et épreuves de cette femme
singulière des détails que le lecteur trouvera en bonne partie
rapportés dans La Lettre écarlate. Qu’on n’oublie pas, en
cours de lecture, que l’authenticité des principaux épisodes
de cette histoire est garantie par le manuscrit de M. l’Inspecteur
Pue. Ce document demeure, ainsi que la lettre écarlate – cette
0058 très curieuse relique – en ma possession. Et je les montrerai
libéralement l’un et l’autre à tous ceux que le grand intérêt
présenté par ce récit pourrait pousser à les voir. Il ne faudrait
pas en conclure qu’en mettant sur pied cette histoire, en
imaginant les motifs, les passions des personnages qui y figurent,
je me suis confiné dans les limites de la demi-douzaine de
feuillets du vieil inspecteur. Au contraire, je me suis accordé
autant de liberté que si les faits avaient été entièrement
de mon invention. Je ne me porte garant que de l’authenticité
des contours.

Cette trouvaille ramena jusqu’à un certain point mon esprit
en son ancienne voie. Il semblait y avoir là le sujet d’un
conte. Je restais impressionné comme si le vieil inspecteur
en son costume d’il y a quelque cent ans et portant sa perruque
immortelle – qui fut enterrée avec lui mais ne périt point
en la tombe – était venu à moi dans la salle déserte du bâtiment
des Douanes. Je lui voyais la majesté de quelqu’un qui avait
été fonctionnaire du roi et se trouvait, par conséquent, illuminé
par un rayon de l’aveuglante splendeur qui scintillait autour
0059 du trône. Quelle différence, hélas ! avec l’air de chien
tenu en laisse du fonctionnaire de la République qui, en tant
que serviteur du peuple, se sent plus humble que le plus humble,
plus bas que le plus bas de ses maîtres. De sa main de fantôme,
cette silhouette indistincte mais majestueuse m’avait tendu
le symbole écarlate et le petit rouleau de manuscrit explicateur.

De sa voix de fantôme, le ci-devant inspecteur m’avait exhorté
au nom du respect que devaient m’inspirer envers lui des devoirs
filiaux – car je pouvais le considérer comme mon ancêtre dans
le monde officiel – de porter à la connaissance du public
son élucubration moisie attaquée par les vers.

– Faites cela, avait dit le fantôme de M. l’Inspecteur Pue,
avec un énergique mouvement de sa tête si imposante sous la
mémorable perruque. Faites cela et tout le profit sera pour
vous ! Vous en pourriez avoir besoin sous peu car il n’en
va point de votre temps comme il en allait du mien où la charge
d’un homme lui était acquise pour la vie et souvent même à
0060 titre héréditaire. Mais je vous enjoins, en cette affaire
de Mme Prynne, de rendre à la mémoire de votre prédécesseur
la part qui lui revient de droit.

Et moi de répondre :

– Je n’y manquerai pas, Monsieur l’Inspecteur !

Par la suite, l’histoire d’Hester Prynne occupa donc beaucoup
mes pensées. Elle devint le sujet de mes méditations pendant
bien des heures tandis que je faisais les cent pas dans mon
bureau ou au long du passage qui s’étendait entre la porte
d’entrée et la porte de derrière du bâtiment de la Douane.
Grande était la contrariété du vieux sous-inspecteur et des
autres préposés de l’administration, dont les sommes étaient
troublés par l’impitoyable bruit de mes va-et-vient prolongés.
Se souvenant de leurs habitudes d’autrefois, ils disaient
que l’inspecteur arpentait le gaillard d’arrière. Sans doute
se figuraient-ils que je n’avais d’autre objet que de m’ouvrir
l’appétit. Quelle autre raison aurait bien pu pousser un homme
0061 sain d’esprit à se mettre volontairement en mouvement
? Et, à vrai dire, un appétit aiguisé par le vent d’est qui
soufflait généralement dans le couloir était bien à peu près
tout le bénéfice que je retirais de tant d’exercice.

L’atmosphère des bureaux d’une douane est tellement peu favorable
aux éclosions de la sensibilité et de la fantaisie que, si
j’avais conservé mon poste durant le mandat de dix présidents,
La Lettre écarlate n’aurait jamais été présentée au public.
Mon imagination n’était plus qu’un miroir terni : elle ne
voulait pas refléter, ou ne reflétait qu’avec un manque de
netteté rebutant, les personnages dont je m’efforçais de la
peupler. Les héros de l’histoire restaient de glace, ne devenaient
pas malléables à ce que je pouvais attiser comme feu dans
ma forge intellectuelle. Ils ne voulaient s’animer ni à la
chaleur de la passion ni à celle de la tendresse. Ils gardaient
une rigidité de cadavres et me regardaient fixement avec un
sinistre rictus de défi.

– Qu’avez-vous à faire avec nous ? semblait me dire leur expression.
0062 Le petit pouvoir que vous avez peut-être un temps exercé
sur le peuple de l’irréel s’est évanoui. Vous l’avez troqué
contre quelques pièces de l’or public. Allez gagner vos gages
!

Bref, les créatures à demi inanimées de ma propre imagination
me gourmandaient et se gaussaient de moi. Et non sans de bonnes
raisons. Ce n’était pas seulement durant les trois heures
et demie que l’Oncle Sam réclamait comme sa part de ma vie
quotidienne que ce misérable engourdissement me dominait.
Il venait avec moi au cours de mes promenades au bord de la
mer et de mes vagabondages dans la campagne. Il m’accompagnait
à la maison et me paralysait dans la pièce que j’appelais,
bien abusivement, mon cabinet de travail. Il ne me quittait
pas non plus lorsque, tard dans la nuit, je restais assis
dans le petit salon désert, éclairé seulement par la lueur
d’un feu de charbon et le clair de la lune.

Or, si mon imagination refusait d’agir à cette heure, le cas
pouvait être tenu pour désespéré. En tombant si blanc sur
0063 le tapis dont il faisait ressortir tous les dessins, en
éclairant chaque objet si minutieusement, mais d’une lumière
si différente de celle qui les fait voir le matin ou en plein
midi, le clair de lune crée dans une pièce familière une ambiance
propice entre toutes pour un romancier qui cherche à prendre
contact avec ses hôtes illusoires. Là est le petit décor bien
connu de la vie domestique : les chaises avec, chacune, sa
personnalité ; la table, au milieu, avec, dessus, un panier
à ouvrage, un livre ou deux et une lampe éteinte ; le canapé,
la bibliothèque ; au mur, le tableau – tous ces objets que
l’on peut voir dans tous leurs détails sont tellement spiritualisés
par la lumière insolite qu’ils paraissent perdre leur substance
et passer dans le domaine des choses de l’esprit. Rien n’est
trop petit ni trop insignifiant pour subir cette transformation
et revêtir la dignité qui s’ensuit. Un soulier d’enfant, la
poupée assise dans sa petite voiture d’osier, le cheval à
bascule – n’importe quelle chose enfin, dont on a pu se servir
ou s’amuser pendant le jour, est alors investie d’une qualité
d’étrangeté, et semble se faire lointaine tout en étant aussi
nettement présente qu’à la lumière du soleil. Ainsi le plancher
0064 de la pièce familière devient un terrain neutre situé
quelque part entre le monde matériel et le pays des fées,
un endroit où le réel et l’imaginaire peuvent se rencontrer
et s’imprégner chacun de la nature de l’autre.

Des fantômes pourraient y entrer sans nous faire peur. Ce
serait trop en harmonie avec le décor pour nous surprendre
si, en regardant autour de nous, nous voyions une forme bien-aimée,
mais nous ayant depuis longtemps quittés, tranquillement assise
dans une coulée du magnifique clair de lune avec un air qui
nous ferait nous demander si elle revient de loin ou n’a jamais
bougé du coin de notre feu.

Le feu de charbon est, avec son éclat voilé, un facteur essentiel
de l’effet que je cherche à décrire. Il projette sa lueur
discrète par toute la pièce, teinte de vermeil les murs et
le plafond, tire un reflet des meubles reluisants. Sa teinte
plus chaude se mêle à la spiritualité froide des rayons de
la lune et communique en quelque sorte une chaleur humaine
aux formes qu’évoque la fantaisie. Elle transforme en hommes
0065 et en femmes des images de neige. Jetant un coup d’oeil
au miroir nous entrevoyons, dans le lointain de ses profondeurs
hantées, la lueur mourante de l’anthracite à demi éteint et
les blancs rayons de la lune sur le plancher et toutes les
ombres et lumières d’un tableau qui s’éloigne du réel pour
se rapprocher de l’imaginaire. Si, à une heure pareille et
avec ce décor sous les yeux, un homme assis tout seul ne peut
rêver d’étranges choses et les faire ressembler à la réalité,
il est inutile qu’il essaie jamais d’écrire des romans.

Mais pendant tout le temps que je fus inspecteur des Douanes,
la lumière de la lune ou celle du soleil ce fut tout un pour
moi. Aucune des deux ne m’était de plus grand profit que le
clignotement d’une chandelle. Tout un ensemble d’émotions
et le don qui allait avec elles – sans grande valeur mais
le meilleur que j’aie eu – n’étaient plus mon fait.

Je crois cependant que si j’avais essayé d’un autre genre
de composition, mes facultés ne se seraient pas trouvées aussi
inopérantes. J’aurais pu, par exemple, me contenter de coucher
0066 par écrit les récits de ce sous-inspecteur, vieux capitaine
de vaisseau, que je serais bien ingrat de ne pas mentionner
car c’est à peine si un jour se passait sans qu’il fît ma
joie et mon admiration par son merveilleux don de conteur.
Si j’étais arrivé à rendre la force pittoresque et l’humour
de son style, je suis sincèrement convaincu que le résultat
eût été quelque chose de nouveau en littérature. Ou j’aurais
pu me lancer dans une entreprise plus sérieuse. Ecrasé sous
le poids de cette vie quotidienne, c’était folie de tenter
un retour à un autre âge, de vouloir à tout prix créer un
univers avec des matériaux aériens quand, à chaque instant,
l’impalpable beauté de ma bulle de savon se brisait au contact
de quelque détail de la réalité. L’effort le plus sage eût
consisté à faire transparaître la pensée et l’imagination
à travers la substance opaque du train-train journalier, de
spiritualiser le fardeau qui commençait à se faire si lourd.
J’aurais dû me mettre résolument à la recherche de la valeur
véritable et indestructible que recelaient les incidents mesquins
et fatigants de ma routine, les caractères ordinaires des
gens de mon entourage. Tout était de ma faute. La page de
0067 vie étalée devant moi semblait morne et banale seulement
parce que je n’avais pas su jauger son sens profond. Un livre
meilleur que je n’en écrirai jamais était là, écrit par la
réalité de l’heure qui passait et s’effaçant aussi vite qu’il
avait été écrit seulement parce que mon cerveau manquait de
la pénétration et ma main de l’habileté qu’il aurait fallu
pour le transposer.

Je m’avisai trop tard de tout cela. Sur le moment je me rendais
seulement compte que ce qui aurait, en un temps, été pour
moi un plaisir était, à présent, devenu une entreprise sans
espoir. A quoi bon gémir sur cet état de choses ? J’avais
cessé d’être un médiocre écrivain pour devenir un médiocre
inspecteur des Douanes et voilà tout. Tout de même, cela n’a
rien d’agréable d’être hanté par l’impression que notre intelligence
va s’évaporant comme l’éther hors d’un flacon. Le fait ne
laissait nulle place au doute et en m’observant et observant
les autres, j’étais entraîné, à propos de l’effet de la vie
de bureau sur les caractères, à des conclusions bien peu favorables
au mode de vie en question. Peut-être m’étendrai-je un jour
0068 là-dessus. Qu’il me suffise de faire remarquer, à présent,
qu’un fonctionnaire de la Douane qui reste longtemps en place
ne saurait guère être un personnage digne d’éloges et ceci
pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles est l’état de
dépendance où il doit se résigner pour conserver sa situation
et une autre la nature même de cette situation qui, tout en
étant, je n’en doute pas, honorable, ne le fait pas participer
aux efforts réunis de l’humanité.

Tandis qu’il s’appuie sur le bras puissant de la République,
la force personnelle d’un individu l’abandonne. S’il possède
une part peu ordinaire d’énergie naturelle ou si la magie
amollissante du fait d’être en place n’agit pas trop longtemps
sur lui, ses facultés perdues peuvent lui revenir. Heureux
le fonctionnaire destitué qu’une malveillante poussée renvoie
de bonne heure lutter en un monde où tout est lutte ! Il peut
redevenir lui-même. Mais ceci n’arrive que rarement. Il se
maintient généralement juste assez longtemps en place pour
que ce soit sa perte. Et il est alors jeté dehors avec des
muscles amollis, pour chanceler tout au long du chemin de
0069 la vie. Conscient de son infirmité, il ne cessera plus
de promener autour de lui un regard mélancolique qui quête
un appui extérieur. Un espoir tenace l’imprègne, une façon
d’hallucination qui lui fait tenir tête aux découragements,
le hante sa vie durant et, j’imagine, semblable aux convulsions
du choléra, l’agite encore un instant après sa mort : l’espoir
que bientôt il finira, grâce à quelque heureux coup de hasard,
par être réintégré dans sa place. Cet article de foi dépouille
plus que toute autre chose, de toute vigueur et de toute chance
de succès tout ce qu’il peut rêver d’entreprendre. Pourquoi
suerait-il sang et eau pour se sortir de la boue quand, sous
peu, le bras vigoureux de l’Oncle Sam viendra le relever et
lui prêter appui ? Pourquoi irait-il faire le chercheur d’or
en Californie quand il va bientôt être rendu si heureux par
la petite pile de pièces brillantes sorties de la poche de
ce bon oncle ? Il est tristement curieux de constater qu’une
dose même très légère de vie de bureau suffit à infecter un
pauvre diable de ce mal singulier. L’or de l’Oncle Sam – sans
vouloir manquer de respect au digne vieux monsieur – est sous
ce rapport semblable à l’or du diable : celui qui le touche
0070 doit prendre bien garde ou il pourrait lui en coûter,
sinon son âme, du moins nombre de ses meilleures qualités
: sa force, son énergie, sa persévérance, sa loyauté – enfin,
tout ce qui donne du relief à un caractère viril.

C’était là une belle perspective ! Non que l’inspecteur rapportât
la leçon à lui-même ou admît pouvoir être aussi complètement
anéanti, soit en restant en place, soit en étant destitué.
Mes réflexions, toutefois, n’étaient pas rassurantes. Je commençais
à devenir mélancolique et nerveux. Je ne cessais de sonder
mon esprit pour découvrir celles de mes pauvres qualités qui
s’étaient en allées et quel dommage subissaient celles que
je conservais encore. J’entreprenais de calculer combien de
temps je pourrais rester dans les Douanes tout en continuant
d’être un homme. Jamais on ne destituerait un individu aussi
paisible que moi. Et comme il n’est guère dans la nature d’un
fonctionnaire de donner sa démission, j’appréhendais de grisonner
dans le métier d’inspecteur et de devenir un animal du genre
du vieux sous-inspecteur. Avec le fastidieux écoulement de
la vie administrative, ne finirais-je pas par faire, comme
0071 mon vénérable ami, de l’heure du déjeuner la seule bonne
à vivre et par passer le reste de mon temps comme les passe
un vieux chien : à dormir au soleil ou à l’ombre ? Mais c’était
donner dans des craintes superflues ! La Providence était
en train de combiner pour moi les choses bien mieux que je
n’aurais pu l’imaginer.

Un remarquable événement de la troisième année de mon stage
dans l’administration (pour adopter le ton de « P. P. clerc
de cette paroisse ») fut l’élection à la présidence des Etats-Unis
du général Taylor. Pour pleinement estimer les avantages du
métier de fonctionnaire, il faut songer à la situation du
titulaire d’un poste quelconque lorsque accède au pouvoir
un parti qui lui est hostile. C’est la plus singulièrement
irritante, la plus désagréable où puisse tomber un malheureux
mortel. Un homme un peu fier et sensible trouve étrange de
voir ses intérêts à la merci de gens dénués de toute sympathie
envers lui qui – du moment que ce sera forcément de deux choses
l’une – lui feront du tort plutôt qu’ils ne lui rendront service.
Etrange aussi, pour quelqu’un qui a gardé son calme tout au
0072 long d’une lutte électorale, de voir quelle soif de sang
se manifeste à l’heure du triomphe, et de se trouver soi-même
parmi les objets de la haine du vainqueur ! Il y a dans la
nature humaine peu de traits plus laids que cette tendance
– que l’on observe alors chez des gens ni plus ni moins méchants
que leurs voisins – à devenir cruels simplement parce qu’ils
possèdent le pouvoir de faire souffrir. Si la guillotine avait
été littéralement aux mains des gens nouvellement en place,
au lieu de n’avoir été qu’une métaphore bien appropriée, je
crois sincèrement que les membres agissants du parti victorieux
étaient assez surexcités pour nous couper le cou à tous et
remercier le ciel de leur en avoir donné l’occasion ! Il me
semble, à moi qui ai été un observateur calme et curieux,
aussi bien dans la victoire que dans la défaite, que ce féroce
esprit de vengeance n’a jamais caractérisé le triomphe de
mon parti comme il caractérisa alors le triomphe des Whigs.
D’une façon générale, les Démocrates prennent les emplois
parce qu’ils en ont besoin et parce que c’est une loi bien
établie de la lutte politique. Mais une longue habitude de
la victoire les a rendus généreux. Ils savent épargner leurs
0073 adversaires le cas échéant. Et quand ils frappent, leur
arme peut être bien aiguisée, mais le fil en est rarement
empoisonné par l’inimitié. Ils n’ont pas non plus la honteuse
habitude d’envoyer des coups de pied à la tête qu’ils viennent
de trancher.

Bref, pour désagréable que fût ma situation, je voyais beaucoup
de raisons pour me féliciter d’être du côté des perdants.
Si je n’avais pas été, jusqu’alors, un très chaud partisan,
je commençai, quand s’ouvrit cette ère de périls et d’adversité,
à sentir d’une façon très aiguë dans quel sens allaient mes
préférences. Et ce n’était pas sans honte ni regret que, d’après
un raisonnable calcul de probabilités, je voyais mes chances
de rester en place plus grandes que celles de mes frères en
démocratie. Mais qui a jamais pu voir dans l’avenir d’un pouce
plus loin que le bout de son nez ? Ma tête fut la première
qui tomba !

J’incline à penser que l’instant où un homme perd sa tête
n’est que rarement – ou jamais – tout à fait le meilleur de
0074 sa vie. Mais il en va de cette catastrophe comme de la
plupart de nos autres malheurs : pour grave qu’elle soit,
elle porte avec elle sa compensation pour peu que celui qu’elle
frappe veuille voir le meilleur et non le pire côté de l’événement.
Dans mon cas, les sujets de consolation étaient à portée de
ma main, et m’étaient même venus à l’esprit bien avant que
j’aie eu besoin d’eux.

Etant donné ma lassitude de la vie de bureau et mes velléités
de donner ma démission, mon sort n’était pas sans ressembler
à celui d’une personne qui songerait au suicide et aurait
la chance inespérée d’être assassinée. Dans les Douanes, comme
dans le vieux Presbytère, j’avais passé trois ans. Un laps
de temps suffisant pour reposer un cerveau fatigué, pour briser
avec de vieilles habitudes intellectuelles et faire place
à d’autres. Oui, ce laps de temps était certes bien assez
long, était même trop long puisque je l’avais consacré à une
existence qui ne m’était pas naturelle, m’avait éloigné d’un
travail qui aurait tout au moins apaisé en moi une impulsion
inquiète. Par ailleurs, cette cavalière mise en disponibilité
0075 avait quelque chose de satisfaisant pour l’ex-inspecteur.
Il n’était pas fâché d’être tenu par les Whigs pour un ennemi.
Avec son manque d’activité politique, sa tendance à errer
selon son bon plaisir dans les vastes et tranquilles domaines
où tous les humains peuvent trouver un terrain d’entente,
plutôt que dans les sentiers étroits où les enfants d’une
même famille se doivent de s’éloigner les uns des autres,
il avait excité des doutes. Ses frères en démocratie s’étaient
demandé parfois s’il était des leurs, oui ou non. A présent
qu’il avait conquis la couronne du martyre (tout en n’ayant
plus de tête pour la porter) on pouvait tenir le point pour
acquis. Enfin, peu héroïque comme il était, il lui semblait
plus convenable d’être entraîné dans la chute d’un parti avec
lequel il avait été content d’être en rapport que de subsister
à titre de survivant solitaire quand tant d’hommes plus dignes
que lui tombaient. Et ceci pour se trouver, après avoir été
pendant quatre ans à la merci d’une administration hostile,
dans le cas plus humiliant encore de mendier les bonnes grâces
d’une administration de son bord.

0076 Cependant, la presse s’était emparée de l’affaire et m’avait
fait, trois semaines durant, galoper, tel le cavalier sans
tête d’Irving, à travers les colonnes des feuilles publiques
en mon état de décapité, effrayant, sinistre, désireux d’être
enseveli comme devrait l’être un homme politique décédé.

Ceci pour mon personnage allégorique. L’être humain véritable
gardait tout ce temps sa tête solide sur ses épaules et était
arrivé à la confortable conclusion que tout allait pour le
mieux. Et, faisant un placement en papier, encre et plumes
d’acier, avait rabattu le pupitre de son bureau dont il ne
se servait plus depuis longtemps et était redevenu un homme
de lettres.

Ce fut alors que l’élucubration de M. Pue, mon antique prédécesseur,
entra en jeu. Quelque temps fut nécessaire avant que la machine
intellectuelle, rouillée par une trop longue inaction, pût
se mettre à travailler sur le sujet d’une façon un peu satisfaisante.
Et même alors, même lorsque mes pensées finirent par être
absorbées par ma tâche, l’histoire garda à mes yeux un aspect
0077 sombre. Elle devait rester insuffisamment égayée de soleil,
insuffisamment allégée par les tendres détails qui adoucissent
presque tous les paysages de la nature et les événements de
la vie réelle, qui devraient assurément adoucir aussi toutes
les images qu’on en fait. Cet effet peu attachant vient peut-être
du fait que l’histoire prit forme dans un esprit qui n’en
avait pas fini encore avec une période de tumulte et de révolution.
Il n’y faut pas voir, en tout cas, le signe d’un manque d’allégresse
chez l’auteur. Il était, en effet, heureux quand il s’égarait
dans le sombre domaine de ces fantaisies sans soleil, plus
heureux qu’il ne l’avait jamais été depuis son départ du vieux
presbytère.

La plupart des récits qui composent cet ouvrage, je les ai,
eux aussi, écrits après m’être involontairement retiré de
la vie publique. Si bien que, pour conserver la métaphore
de la guillotine, ce livre pourrait s’intituler « OEuvre posthume
d’un inspecteur décapité ». Et l’esquisse que je suis en train
de terminer, si elle verse trop dans l’autobiographie pour
qu’une personne modeste la publie de son vivant, pourra être
0078 aisément tenue pour excusable de la part d’un monsieur
qui écrit de l’au-delà. Paix au monde entier ! Ma bénédiction
à tous mes amis et mon pardon à mes ennemis ! Car voici que
j’ai atteint le royaume du repos !

La vie au bureau de la Douane gît, tel un songe, derrière
moi. Le vieux sous-inspecteur – qui, à propos, a été, je regrette
de le dire, renversé par un cheval dernièrement et est mort
sur le coup, sans quoi il aurait certainement toujours vécu
– le vieux sous-inspecteur et tous les autres vénérables employés
ne sont plus que des ombres à mes yeux – des images à la tête
blanche, au visage ridé qui m’ont un instant amusé et que
ma fantaisie a écartées pour toujours. Les marchands, Pingree,
Philips, Shepard, Upton, Kimball, Bertram, Hunt – tous ceux-ci
et bien d’autres dont les noms m’étaient familiers il y a
six mois, qui avaient, à mes yeux, l’air de tenir une place
si importante dans le monde, qu’il a donc fallu peu de temps
pour qu’ils n’aient plus rien à voir non seulement avec mes
occupations, mais même avec mes souvenirs ! Il me faut faire
effort pour me rappeler le visage de certains d’entre eux.
0079 Bientôt, ma ville natale aussi ne hantera plus ma mémoire
qu’à travers un brouillard qui l’enveloppera toute comme s’il
ne s’agissait pas d’une partie réelle de la terre, mais d’un
village du pays des nuées, avec des personnages imaginaires
pour peupler ses maisons de bois et circuler par l’étendue
sans pittoresque de sa Grand-Rue. Elle cesse d’être une des
réalités de ma vie, je suis désormais d’ailleurs. Mes bons
concitoyens ne me regretteront pas beaucoup. Ce fut pourtant
un des buts de mes efforts intellectuels que le désir d’être
de quelque importance à leurs yeux, de laisser derrière moi
un bon souvenir en ces lieux où ont vécu et sont enterrés
tant des miens. Mais je n’ai jamais trouvé là l’ambiance chaleureuse
dont un écrivain a besoin pour mûrir les meilleures moissons
de son esprit. Je ferai mieux dans un autre entourage et ces
gens aux visages familiers feront, il est à peine besoin de
le dire, tout aussi bien sans moi.

Peut-être cependant – ô triomphale, transportante pensée !
– les arrière-petits-enfants de mes concitoyens d’aujourd’hui
songeront-ils parfois avec gentillesse à l’écrivain de l’ancien
0080 temps, dans les jours à venir où les amateurs d’antiquités
désigneront, parmi les lieux mémorables de l’histoire de la
ville, l’endroit où s’érigeait la pompe municipale !

CHAPITRE I

LA PORTE DE LA PRISON

Une foule d’hommes barbus, en vêtements de couleurs tristes
et chapeaux gris à hautes calottes en forme de pain de sucre,
mêlée de femmes, certaines portant capuchon, d’autres la tête
nue, se tenait assemblée devant un bâtiment de bois dont la
porte aux lourdes traverses de chêne était cloutée de fer.

Quel que soit le royaume d’Utopie qu’ils aient, à l’origine,
projeté de construire en vue de la vertu et du bonheur des
hommes, les fondateurs d’une colonie ont invariablement dû
placer au premier rang de leurs obligations pratiques la nécessité
d’allouer à un cimetière un morceau du terrain vierge où ils
0081 allaient bâtir et un autre morceau à l’emplacement d’une
prison.

En conséquence de cette règle, on peut être assuré que les
ancêtres de Boston ont construit la première prison de leur
ville dans le voisinage de Cornhill avec tout autant d’à-propos
qu’ils creusèrent dans le lotissement d’Isaac Johnson cette
première tombe autour de laquelle devaient venir se grouper
ensuite toutes les tombes du cimetière de King’s Chapel. Et
quelque quinze ou vingt ans après la fondation de la colonie,
la prison portait sûrement déjà les traces du passage des
saisons et d’autres marques encore de vieillesse qui assombrissaient
un peu plus sa morne façade couleur de hanneton. La rouille
des pesantes serrures de sa porte de chêne avait l’air plus
ancien que n’importe quoi d’autre dans le Nouveau Monde. Comme
tout ce qui touche au crime, elle semblait n’avoir jamais
eu de jeune temps. Devant le vilain édifice, et le séparant
de l’ornière des roues de charrettes qui traçait la rue, il
y avait un carré tout envahi de chardons, de chiendent, de
bardanes. Ces mauvaises herbes trouvaient évidemment quelque
0082 chose de conforme à leur nature dans un sol qui avait
porté de si bonne heure cette fleur maudite de la société
civilisée qu’est une prison. Mais, d’un côté du portail et
presque sur le seuil du bâtiment sinistre, un rosier sauvage
avait pris racine. Il était, en ce mois de juin, tout couvert
de ses fleurs délicates. Et ces fleurs pouvaient passer pour
offrir leur parfum et leur beauté fragile au prisonnier qui
entrait ou au condamné qui sortait pour marcher vers son destin,
prouvant ainsi combien le coeur généreux de la nature savait
être indulgent.

Grâce à un heureux hasard, ce buisson de roses a été conservé
par l’histoire. Mais a-t-il simplement survécu à l’austère
vieille végétation sauvage, aux pins et aux chênes gigantesques,
depuis si longtemps abattus, qui l’auraient ombragé à sa naissance
; ou jaillit-il comme certaines autorités le donnent à croire,
sous les pas de la sainte Ann Hutchinson alors qu’elle franchissait
la porte de la prison ? Nous ne prendrons pas sur nous d’en
décider. Le trouvant juste au seuil de notre récit qui va,
tout à l’heure, se mettre en route de derrière cette porte
0083 de mauvais augure, nous ne pouvions guère faire autrement
que de cueillir une de ses roses pour la tendre au lecteur.
Elle symbolisera, espérons-le, une fleur rédemptrice qui pourrait
peut-être doucement poindre chemin faisant ou, tout au moins,
éclairera une bien sombre histoire de faiblesse et de douleur
humaines.

CHAPITRE II

LA PLACE DU MARCHE

Sur le carré d’herbe devant la prison stationnait donc certain
matin d’été, il n’y a pas moins de deux siècles, une foule
assez nombreuse d’habitants de Boston qui tenaient tous leurs
regards fixés sur la porte de chêne cloutée de fer. Chez un
autre peuple, ou à une période plus avancée de l’histoire
de la Nouvelle-Angleterre, la rigidité farouche qui pétrifiait
les visages de ces bonnes gens eût donné à penser qu’un événement
horrible allait avoir lieu. Elle n’eût présagé rien de moins
que l’exécution d’un criminel notoire condamné par une sentence
0084 légale qui n’aurait fait que confirmer le verdict du sentiment
populaire. Mais, en ces premiers temps de la rigueur puritaine,
on ne pouvait aussi indubitablement tirer une conclusion de
ce genre. Peut-être était-ce un esclave paresseux ou un enfant
indocile que maître ou parents avaient remis entre les mains
des autorités afin qu’il subît le châtiment du fouet ; peut-être
était-ce un antinomien, un quaker ou un autre hérétique que
l’on allait chasser hors de la ville à grandes volées de verges,
ou encore un rôdeur indien rendu fou par l’eau de feu des
hommes blancs, qui avait fait scandale par les rues et allait
être rejeté, le corps tout zébré de coups, dans l’ombre de
la forêt. Peut-être était-ce bel et bien une sorcière comme
vieille dame Hibbins, l’acrimonieuse veuve du magistrat, qui
allait être pendue haut et court. Dans n’importe lequel de
ces cas, la même solennité aurait, à une très légère nuance
près, caractérisé l’attitude des spectateurs. Elle était tout
à fait de mise chez des gens pour qui la religion et la loi
ne faisaient autant dire qu’une seule et même chose, à laquelle
les individus adhéraient si absolument que les mesures de
discipline publique, de la plus bénigne à la plus rigoureuse,
0085 revêtaient toutes un caractère d’horreur sacrée. Maigre
et froide, en vérité, la sympathie qu’un coupable pouvait
en ces temps espérer des assistants groupés autour d’un échafaud.
Par contre une punition, qui comporterait de nos jours sa
dose de raillerie humiliante et de ridicule, pouvait être
alors investie d’une aussi austère dignité que la peine de
mort elle-même.

Un détail est à noter au sujet de l’assemblée qui était en
attente devant la prison par ce matin d’été du début de notre
histoire : les femmes qui se trouvaient dans la foule, et
en assez bon nombre, semblaient prendre un intérêt spécial
à la peine qui allait être infligée. L’époque n’était pas
tellement raffinée pour qu’un sentiment de convenance allât
empêcher les porteuses de cottes et de vertugadins de frayer
un chemin à leurs non minces personnes parmi les foules massées
au pied des échafauds. Au moral comme au physique, ces matrones
et ces jouvencelles relevaient de la Vieille-Angleterre par
la naissance et l’éducation, elles avaient la fibre plus épaisse
que leurs belles descendantes que six, voire sept générations
0086 séparent d’elles aujourd’hui. Tout au long de cette lignée,
chaque mère a transmis à sa fille un incarnat plus pâle, une
beauté plus éphémère, une structure physique plus fragile
sinon une force de caractère moindre. Ces femmes, qui attendaient
devant la prison, ne se trouvaient pas éloignées de plus d’un
demi-siècle des temps où la masculine reine Elisabeth n’était
pas un type tellement peu représentatif de son sexe. Elles
étaient ses compatriotes. Le roastbeef et la bière de leur
pays natal et un régime moral tout aussi peu raffiné entraient
largement dans leur composition. L’étincelant soleil matinal
brillait par conséquent sur des épaules larges et des bustes
opulents, sur des joues rondes et rouges qui s’étaient épanouies
dans l’île lointaine et n’avaient pâli et maigri qu’à peine
dans le climat de la Nouvelle-Angleterre. Il régnait en outre
dans la conversation de ces matrones – car la plupart paraissaient
telles – une vigueur qui nous effarerait aujourd’hui tant
par la rudesse des termes que par le volume des voix.

– Voisines, déclara une quinquagénaire aux traits durs, laissez
un brin que je vous dise mon avis : pour moi, il serait bel
0087 et bon pour la communauté qu’on s’en remît à nous autres,
femmes d’âge et fidèles bien réputées de l’Eglise, du soin
de punir des pécheresses comme cette Hester Prynne. Que vous
en semble, mes commères ? Si cette coquine avait passé en
jugement devant nous autres cinq que voici, s’en fût-elle
tirée avec la sentence que rendirent nos dignes magistrats
? Par ma foi, je gage bien que non !

– J’ai ouï dire, remarqua une autre, que son pieux pasteur,
le Révérend Dimmesdale, prend fort grièvement à coeur que
pareil scandale ait éclaté parmi les brebis de son troupeau.

– Les magistrats sont de bons seigneurs craignant Dieu, mais
trop cléments de beaucoup, commenta une troisième dame en
son automne. Ils auraient à tout le moins dû lui marquer le
front au fer rouge. Mme Hester aurait alors, par ma foi, tressauté
un brin ! Tandis qu’elle ne se souciera mie, l’effrontée drôlesse,
de ce qu’ils lui pourront mettre au corsage ! Vous verrez
qu’elle l’ira celer d’une broche ou autre ornement de païenne
0088 et marchera ensuite par les rues aussi pimpante que devant
!

– Ah ! mais, protesta avec plus de douceur une jeune femme
qui tenait un enfant par la main, elle aura beau celer la
marque à sa fantaisie, elle pâtira toujours dessous d’une
brûlure au coeur.

– Ouais ! que devisons-nous de marques et de brûlures sur
le corps de sa robe ou la peau de son front ! cria la plus
laide en même temps que la plus impitoyable de ces spectatrices
en train de s’ériger en tribunal. Cette femme a attiré la
honte sur nous toutes et bien mériterait la mort. N’y a-t-il
point de loi qui l’y condamne ? Si fait, et tant en l’Ecriture
qu’en notre Code. Que les magistrats qui n’ont su l’appliquer
ne s’en prennent qu’à eux si leurs épouses et leurs filles
demain sortent du droit chemin !

– Miséricorde, ma commère ! s’écria un des hommes de la foule,
n’y a-t-il donc pas de vertu en la femme hors celle qu’inspire
0089 la saine terreur du gibet ? Voici bien la plus âpre parole
! Mais paix à présent, voisines, car la clef tourne en la
serrure et Mme Hester va sortir en personne.

La porte de la prison ayant été grande ouverte de l’intérieur,
on vit d’abord apparaître, telle une ombre noire se montrant
au soleil, la sinistre silhouette du prévôt. Epée au côté
et baguette à la main, ce personnage préfigurait, par son
aspect, l’écrasante sévérité de la loi puritaine qu’il entrait
en son rôle d’appliquer au vif de la personne du coupable.
Il étendit sa baguette officielle de sa main gauche et posa
sa main droite sur les épaules d’une jeune femme qu’il fit
de la sorte avancer jusqu’à ce que, parvenue au seuil de la
prison, elle le repoussât, d’un geste empreint de dignité
naturelle et de force de caractère, pour sortir à l’air libre
comme par sa propre volonté. Elle portait dans ses bras un
enfant, un nouveau-né de trois mois, qui clignait des yeux
et détournait son petit visage de la trop vive lumière du
jour, car son existence ne lui avait jusqu’alors fait connaître
que la pénombre d’un cachot ou de quelque autre sombre appartement
0090 de la prison.

Quand la jeune femme, la mère de l’enfant, se trouva pleinement
exposée à la vue de la foule, son premier mouvement fut de
serrer étroitement le nouveau-né contre elle. Ceci moins par
tendresse maternelle que pour dissimuler certaine marque sur
sa robe. L’instant d’après, jugeant sagement qu’un des signes
de sa honte ne servirait que bien mal à cacher l’autre, elle
prit l’enfant sur son bras. Puis avec une rougeur brûlante
et pourtant un sourire hautain, elle leva sur les habitants
de la ville le regard de quelqu’un qui n’entend pas se laisser
décontenancer. Sur le corsage de sa robe, en belle étoffe
écarlate et tout entourée des arabesques fantastiques d’une
broderie au fil d’or, apparut la lettre A. C’était si artistiquement
ouvré, avec une telle magnificence, une telle surabondance
de fantaisie, que cela faisait l’effet d’un ornement des mieux
faits pour mettre la dernière main au costume que portait
la jeune femme – lequel répondait par sa splendeur au goût
de l’époque, mais outrepassait de beaucoup les limites permises
par les lois somptuaires de la colonie.
0091
La jeune femme était de haute taille avec une silhouette de
parfaite élégance en ses imposantes dimensions. Elle avait
d’abondants cheveux bruns, si soyeux qu’ils reflétaient les
rayons du soleil et un visage, qui, en plus de la beauté des
traits et de l’éclat du teint, frappait par l’ampleur du front
et de profonds yeux noirs. Elle avait l’allure d’une grande
dame aussi, d’après les canons de la noblesse d’alors caractérisés
par une certaine dignité majestueuse plutôt que par l’indescriptible
grâce évanescente qui est à présent reconnue pour en être
l’indice. Et jamais Hester Prynne n’avait eu autant l’air
d’une grande dame dans cette ancienne acception du terme que
lorsqu’elle sortit de prison. Ceux qui la connaissaient avant
et avaient compté la voir ternie par les nuages du désastre
furent stupéfaits et même troublés en voyant combien sa beauté
était éclatante et transformait en halo l’ignominie et le
malheur qui l’entouraient. Il est vrai, qu’aux yeux d’un spectateur
très sensible, quelque chose d’exquisement douloureux aurait
pu paraître s’y mêler. Les vêtements qu’elle avait façonnés
pour ce jour en prison paraissaient exposer son état d’esprit,
0092 révéler une sorte d’insouciance désespérée, par la vive
originalité de leurs détails. Mais ce qui attirait tous les
regards et transfigurait en quelque sorte la femme ainsi vêtue,
si bien qu’hommes et femmes de son ancien entourage étaient
à présent frappés comme s’ils la voyaient pour la première
fois, c’était la LETTRE ECARLATE si fantastiquement brodée
sur son sein. Elle faisait l’effet d’un charme qui aurait
écarté Hester Prynne de tous rapports ordinaires avec l’humanité
et l’aurait enfermée dans une sphère pour elle seule.

– Elle est bonne ouvrière d’aiguille, pour sûr, remarqua une
des spectatrices, mais y eut-il jamais femme avant cette effrontée
coquine pour faire montre de pareille adresse en pareille
occasion ? Çà, voisines, n’est-ce point là façon de se gausser
de nos magistrats en se faisant gloire de ce que ces dignes
seigneurs entendaient être punition ?

– On ferait bien, marmotta celle de ces matrones qui avait
le plus implacable visage, d’arracher cette belle robe des
belles épaules de dame Hester. Et quant à la lettre écarlate
0093 qu’elle a si curieusement ouvrée, je donnerais un bout
de ma vieille flanelle à rhumatismes pour en faire une plus
séante !

– Oh, paix, voisines, paix ! murmura leur jeune compagne.
Qu’elle n’aille surtout nous entendre ! Il n’est pas un point
de cette lettre brodée qui ne lui ait percé le coeur.

Le sinistre prévôt fit, à ce moment, un geste de sa baguette.

– Place, bonnes gens, au nom du Roi, faites place ! cria-t-il.
Livrez passage et je vous promets que Mme Hester Prynne sera
placée là où hommes, femmes et enfants la pourront bien voir,
en son brave appareil, de cette heure à une heure après midi.
Bénie soit la vertueuse colonie du Massachusetts où l’impureté
est traînée au grand jour ! Venez, Madame Hester, faire voir
votre lettre écarlate sur la Place du Marché !

Un chemin fut alors ouvert parmi la foule des spectateurs.
0094 Précédée par le prévôt et suivie par une procession désordonnée
d’hommes aux fronts sévères et de femmes aux visages durs,
Hester Prynne se dirigea vers le lieu de son châtiment. Une
foule d’écoliers curieux et surexcités qui ne comprenaient
pas grand-chose à l’affaire, sinon qu’elle leur valait une
demi-journée de vacances, la précédèrent en courant sans cesser
de tourner la tête pour la regarder, ainsi que l’enfant qui
clignait des yeux dans ses bras et que la lettre qui rougeoyait
sur sa poitrine. Il n’y avait pas, en ce temps-là, grande
distance entre la porte de la prison et la Place du Marché.
A la prisonnière, cependant, le parcours parut très long car,
pour hautaine que fût sa contenance, chaque pas que faisaient
les gens qui se pressaient autour d’elle lui était une agonie
comme si son coeur avait été jeté dans la rue pour être piétiné
par tous. Il y a toutefois, en notre nature, une merveilleuse,
une miséricordieuse disposition qui veut que nous ne nous
rendions jamais compte de l’intensité d’une souffrance pendant
que nous l’endurons, mais ensuite seulement, d’après les élancements
que nous en laisse le contrecoup. Ce fut donc d’un air qui
pouvait passer pour serein qu’Hester Prynne supporta cette
0095 partie de son épreuve et parvint à l’extrémité ouest de
la Place du Marché devant une manière d’estrade dressée, semblait-il,
à demeure, presque à l’abri du toit de la première église
de Boston. Cette estrade faisait, en fait, partie d’une machine
pénale qui, depuis deux ou trois générations, n’est plus pour
nous qu’historique mais qui était considérée, dans l’ancien
temps, comme tout aussi efficace pour encourager les peuples
à la vertu que le fut la guillotine parmi les terroristes
de France. C’était, en bref, l’estrade d’un pilori. Au-dessus
se voyait cet instrument conçu de façon à emprisonner une
tête humaine dans une étreinte étroite afin de la maintenir
face aux regards du public. Cette carcasse de bois et de fer
symbolisait les affres les plus cruelles de l’ignominie. Il
semble bien, en effet, que quelle qu’ait pu être la faute
d’un individu, il n’y a pas d’outrage qui aille plus à rencontre
de notre commune nature que celui qui interdit au coupable
de cacher son visage sous le coup de la honte. Or, telle était
l’essence de ce châtiment. Dans le cas d’Hester Prynne, cependant,
comme dans d’autres assez fréquents, il y avait adoucissement
: son jugement la condamnait à se tenir un certain temps debout
0096 sur l’estrade, mais sans subir cette étreinte autour du
cou, cet emprisonnement de la tête que permettait le diabolique
engin. Connaissant bien son rôle, Hester gravit donc les degrés
d’un escalier de bois et se trouva ainsi exposée aux regards
de la multitude, le plancher du pilori arrivant à hauteur
d’épaule d’homme.

S’il y avait eu un papiste parmi cette foule de puritains,
la vue d’une femme aussi belle, si frappante par sa parure
et son maintien et qui tenait un enfant dans ses bras, aurait
pu lui évoquer cette image divine de la maternité que, rivalisant
d’art, tant d’illustres peintres ont représentée. Il aurait
vu dans ce spectacle quelque chose qui lui aurait rappelé,
mais seulement par contraste, la mère sans péché dont l’enfant
devait racheter le monde. Ici, la tache du plus profond péché
marquait une fonction entre toutes sacrée de la vie humaine,
de sorte que le monde était plus avili encore par la beauté
de cette femme et plus perdu l’enfant qu’elle avait porté.

0097 La scène n’était pas exempte de cette horreur profonde
et comme religieuse que le spectacle de la culpabilité et
de la honte d’un des leurs éveille chez les hommes avant que
la société devienne assez corrompue pour que pareil spectacle
fasse sourire au lieu de faire frémir. Les témoins de la disgrâce
d’Hester Prynne en étaient à cette période de simplicité première.
Ils étaient assez durs pour regarder mettre à mort cette femme
sans élever un murmure contre une punition aussi implacable,
mais ils n’avaient pas cette insensibilité qui, à une autre
étape de la vie sociale, n’aurait trouvé que matière à plaisanterie
devant une exhibition pareille. Même s’il y avait eu une tendance
à tourner la chose en ridicule, elle eût été écrasée en germe
par la présence solennelle de gens aussi haut placés que le
gouverneur, le juge, un général et tous les pasteurs de la
ville, assis ou debout sur un des balcons du temple et qui,
tous, abaissaient leurs regards sur le plancher du pilori.
Lorsque semblables personnages peuvent faire partie d’un spectacle
de ce genre sans mettre en danger la dignité de leurs fonctions,
c’est un signe certain que l’application de toute sentence
légale conserve toute sa portée et toute sa signification.
0098 Aussi la foule était-elle sombre et grave.

L’infortunée coupable faisait aussi bonne contenance que pouvait
faire une femme sous le millier de regards qui pesaient impitoyablement
sur elle, convergeaient sur le signe qu’elle portait. C’était
presque intolérable. Impulsive et passionnée de son naturel,
elle s’était raidie d’avance contre les venimeux coups de
langue, les outrages d’une masse acharnée à l’accabler sous
toutes les variétés de l’insulte. Le maintien grave du public
avait quelque chose de tellement plus terrible qu’elle aurait
plutôt souhaité, à présent, voir tous ces visages défigurés
par des grimaces de raillerie. Si un gros rire avait éclaté
dans la multitude – un rire que chaque homme, chaque femme,
chaque voix aiguë d’enfant aurait grossi – Hester Prynne aurait
pu le leur revaloir à tous par un amer sourire de dédain.
Tandis que, sous la coulée de plomb de l’opprobre qui lui
était infligé, elle avait par moment l’impression qu’il lui
allait falloir crier de toute la force de ses poumons ou se
jeter du haut de l’estrade sur le sol si elle ne voulait pas
devenir folle.
0099
Il y avait pourtant des moments où la scène dont elle faisait
les frais semblait s’effacer devant ses yeux ou ne lui apparaître
qu’indistinctement, comme une masse d’images floues et spectrales.
Son esprit était alors d’une activité surnaturelle. Sa mémoire
ne cessait de lui rappeler d’autres décors que cette rue mal
dégrossie d’une petite ville posée aux confins des sauvages
solitudes du Nouveau-Monde, d’autres visages que ceux qui
la regardaient en fronçant les sourcils sous les bords des
chapeaux à haute calotte. Des épisodes tout à fait insignifiants,
des souvenirs d’enfance, de journées d’école, de jeux, de
querelles avec ses compagnes, des détails de sa vie de jeune
fille à la maison, lui revenaient à profusion, se mélangeaient
à des réminiscences de ce qu’il pouvait y avoir eu de plus
grave dans la suite de sa vie. Chaque image était exactement
aussi précise que les autres, comme si toutes avaient la même
importance ou comme dans une pièce de théâtre. Peut-être était-ce
un stratagème improvisé par son esprit afin de se libérer,
grâce à cette évocation fantasmagorique, du fardeau cruel
d’une réalité si dure.
0100
Qu’il en eût ou non été ainsi, l’estrade du pilori devenait,
en ces instants-là, un poste d’observation du haut duquel
Hester Prynne avait vue sur tout le chemin qu’elle avait parcouru
depuis son enfance heureuse. Debout sur cette misérable éminence,
elle revoyait son village natal dans la Vieille-Angleterre
et la maison paternelle : une maison délabrée en pierres grises,
qui semblait frappée par la pauvreté mais qui conservait un
écusson à demi effacé au-dessus de sa porte en signe de son
antique noblesse. Elle voyait le visage de son père avec son
front hardi, et la respectable barbe blanche qui tombait sur
sa fraise à la mode du temps d’Elisabeth. Elle voyait aussi
le visage de sa mère avec cette expression de tendresse vigilante
et anxieuse qu’il conservait toujours dans son souvenir qui,
si souvent depuis que cette mère était morte, avait élevé
l’obstacle d’un doux reproche sur son chemin. Elle voyait
son propre visage, son visage de jeune fille, rayonnant de
beauté et illuminant les profondeurs du sombre miroir où elle
avait l’habitude de le contempler. Puis elle apercevait un
autre visage encore, celui d’un homme assez avancé en âge,
0101 pâle, maigre, avec des traits de savant, des yeux affaiblis
et rougis par la lumière des lampes qui lui avait permis d’étudier
si longuement de si gros livres. Pourtant ces yeux en mauvais
état avaient un étrange pouvoir de pénétration quand l’homme
qui les possédait entendait lire dans une âme humaine.

Ce personnage fait pour se cloîtrer dans l’étude était, l’imagination
féminine d’Hester ne manquait pas de s’en souvenir, légèrement
déformé, avec son épaule gauche un peu plus haute que la droite.
Puis dans la galerie de tableaux de sa mémoire venaient à
surgir le réseau embrouillé des rues étroites, les hautes
maisons grises, les vastes églises et les vieux édifices publics
à l’étrange architecture de la ville du continent où l’avait
attendue cette vie nouvelle dont faisait partie le savant
contrefait. Une vie nouvelle mais qui se nourrissait d’éléments
usés par le temps, telle une touffe d’herbe verte sur un mur
en ruine. Pour finir, c’était, à la place de ces scènes changeantes,
la raboteuse Place du Marché de la colonie puritaine qui revenait,
avec tous les gens de la ville rassemblés pour river sur elle
0102 leurs regards sévères – sur elle, oui, sur elle, Hester
Prynne, debout, là, au pilori, un enfant sur ses bras et la
lettre A, fantastiquement brodée d’écarlate et d’or sur sa
poitrine !

Etait-ce vrai ? Etait-ce possible ? Elle serra si farouchement
l’enfant contre sa poitrine qu’il poussa un cri ; elle baissa
les yeux sur la lettre écarlate, la toucha même du doigt pour
s’assurer qu’elle-même et l’enfant et sa honte étaient bien
réels.

Oui ! ils étaient réels, ils constituaient même ses seules
réalités : tout le reste avait disparu !

CHAPITRE III

LA RECONNAISSANCE

La porteuse de la lettre écarlate fut enfin soulagée de l’obsession
de se sentir l’objet de l’implacable observation générale
0103 en distinguant, aux confins de la foule, une silhouette
qui prit irrésistiblement possession de ses pensées. Un Indien
en costume du pays se tenait là. Or, les Peaux-Rouges n’étaient
pas de si rares visiteurs de la colonie puritaine pour que
la présence de l’un d’eux attirât l’attention d’Hester Prynne
et surtout la retînt exclusivement en un moment pareil. A
côté de l’Indien, et très évidemment en rapports avec lui,
il y avait un Blanc, vêtu d’un étrange costume mi-parti européen,
mi-parti indigène.

Il était de petite taille avec un visage sillonné de rides
qu’on ne pouvait pourtant pas dire d’âge avancé. On lisait
sur ses traits une intelligence remarquable, l’intelligence
d’un homme qui aurait à tel point cultivé ses qualités mentales
qu’elles ne pouvaient qu’avoir repétri son aspect physique.
Quoiqu’il eût tenté par un arrangement apparemment fortuit
de son habillement hybride, de dissimuler ou de diminuer cette
particularité, il n’échappa point à Hester Prynne qu’une des
épaules de cet homme était plus haute que l’autre. En apercevant
cet étroit visage et cette légère difformité corporelle, Hester
0104 pressa de nouveau l’enfant contre sa poitrine avec une
force si convulsive que le pauvre petit poussa un autre cri
de douleur. Mais sa mère ne parut pas l’entendre.

En arrivant sur la Place du Marché, quelque temps avant qu’Hester
ne l’eût vu, l’étranger avait fixé ses regards sur la femme
au pilori, sans y prêter vraiment attention tout d’abord,
en homme surtout accoutumé à regarder en lui-même et pour
qui événements, gens et choses du monde extérieur n’importent
guère à moins de se rattacher à une question occupant son
esprit. Très vite, toutefois, son regard se fit alerte et
pénétrant. Une expression d’horreur tordit ses traits comme
si un serpent s’était coulé sur son visage et y avait fait
un petit arrêt, exposant à la vue les replis de ses contorsions.
Son visage s’assombrit sous le coup d’une bouleversante émotion
mais qu’il maîtrisa si instantanément que, un bref instant
excepté, son expression aurait pu passer pour être restée
calme. Très vite, l’altération de ses traits devint presque
imperceptible, s’enfonça, en quelque sorte, sous sa peau.
Quand les regards d’Hester Prynne s’attachèrent aux siens,
0105 quand il vit que la femme au pilori avait l’air de le
reconnaître, lentement, calmement, il leva le doigt et, après
un geste fait en l’air, le posa sur ses lèvres.

Puis, touchant à l’épaule un habitant de la ville debout à
ses côtés, il lui adressa courtoisement la parole sur un ton
conventionnel :

– Messire, me voudriez-vous, par grâce, dire qui est cette
femme là-bas ? Et pourquoi elle se trouve exposée à cet affront
public ?

– Il faut que vous soyez étranger en ces lieux, l’ami, répondit
l’habitant de la ville en jetant un regard curieux sur l’homme
qui lui posait cette question et sur le sauvage qui l’accompagnait,
sans quoi vous eussiez certes ouï parler de Mme Hester Prynne
et de sa faute. Elle a, je vous assure, soulevé grand scandale
en la paroisse du pieux Révérend Dimmesdale, son pasteur.

0106 – Vous dites bien, repartit l’autre. Je suis étranger
et viens de mener, fort à l’encontre de ma volonté, une vie
vagabonde. Je fus en butte à male aventure tant par mer que
par terre, puis un long temps gardé en esclavage par les païens
du sud et me voici, à présent, ici mené par cet Indien pour
être racheté de ma captivité. Vous plairait-il donc de me
parler de cette Hester Prynne (ai-je bien compris son nom
?) et du crime qui la conduisit à cet échafaud là-bas ?

– Volontiers, l’ami, répondit l’habitant de la ville, et je
gage qu’après tous vos tracas et un séjour chez les sauvages,
il vous réjouira le coeur d’arriver en un pays où le péché
est traqué sans merci et puni à la face des chefs du gouvernement
et du peuple.

« Apprenez donc, Messire, que cette femme là-bas était l’épouse
d’un homme fort docte, Anglais de naissance, mais qui longtemps
vécut à Amsterdam d’où il décida de se venir joindre à nous
autres colons de Nouvelle-Angleterre. Pour ce, il fit embarquer
son épouse avant lui, ayant été contraint de s’attarder en
0107 Europe. Or, depuis tantôt deux ans que Mme Prynne habite
Boston, nul n’a ouï nouvelle de son savant époux et cette
jeune femme laissée aux mauvais conseils de sa nature…

– Ah ! ah ! je vous entends, dit l’étranger avec un amer sourire.
Un homme aussi docte que vous dites eût dû avoir aussi appris
en ses livres à redouter chose pareille. Et qui serait, je
vous prie, Messire, le père de cet enfançon – de trois à quatre
mois je suppose – que Mme Prynne tient en ses bras ?

– En vérité, l’ami, cette question reste une énigme et le
Daniel qui la déchiffrera est encore à venir, répondit l’habitant
de Boston. Mme Hester s’est absolument refusée à parler et
nos magistrats se sont concertés en vain. Le coupable peut
se trouver présentement ici, en personne, en train de regarder
ce triste spectacle, innocent aux yeux des hommes et oubliant
que Dieu le voit.

– Le docte Messire Prynne devrait venir tenter de percer ce
mystère, fit remarquer l’étranger avec un autre sourire.
0108
– Ce serait, en effet, son affaire, s’il est encore en vie,
répondit l’habitant de Boston. Or donc, considérant que cette
femme est jeune et belle et dut être grièvement tentée et
aussi que son époux doit être au fond de la mer, nos juges
ne sont point allés jusqu’à lui appliquer la loi en toute
sa rigueur – c’est-à-dire à la faire mettre à mort. Ils ont,
en la miséricorde et bonté de leurs coeurs, condamné seulement
Mme Prynne à trois heures de pilori et à porter, pour le restant
de sa vie terrestre, une marque infamante sur son sein.

– Ce fut sagement jugé, déclara l’étranger, inclinant la tête
d’un air grave. Cette femme sera ainsi un sermon vivant contre
le péché jusqu’à ce que l’ignominieuse lettre soit gravée
sur sa tombe. Mais il m’afflige, toutefois, que le complice
de sa faute ne se trouve pas à son côté. N’importe ! Il sera
découvert ! Il le sera, oui, il le sera !

Sur ce, l’étranger salua courtoisement son communicatif interlocuteur
et, murmurant quelques mots à l’oreille de l’Indien, se fraya
0109 avec lui un chemin dans la foule.

Tandis que cet entretien avait lieu, Hester Prynne, debout
sur son piédestal, n’avait cessé de regarder l’étranger avec
une attention si intense que tout le reste du monde visible
lui semblait par instant s’évanouir pour ne laisser subsister
que cet homme et elle. Se trouver en tête à tête avec lui
eût d’ailleurs été peut-être plus terrible encore que cette
rencontre d’à présent sous le soleil de midi qui brûlait Hester
au visage et éclairait sa honte. Oui, mieux valait le rencontrer
avec ce signe d’infamie sur la poitrine ; avec cet enfant
du péché dans les bras ; avec toute une population rassemblée,
comme au jour d’une fête, pour ne pas quitter des yeux un
visage qui n’aurait dû se laisser voir qu’aux tranquilles
lueurs d’un foyer ou sous le voile des matrones à l’église.
Pour affreux que ce fût, Hester retirait un sentiment de protection
de la présence de ces milliers de témoins. Mieux valait tant
de gens entre eux, que de se trouver face à face, tous les
deux, seuls. Elle cherchait un refuge, pour ainsi dire, dans
son exposition à tant de regards et redoutait le moment où
0110 elle ne serait plus protégée par la multitude. Perdue
dans ses pensées, elle n’entendit qu’à peine une voix qui
s’élevait derrière elle, jusqu’à ce que cette voix eût plusieurs
fois répété son nom, d’un haut ton solennel, qui parvenait
distinctement aux oreilles de toute la foule :

– Ecoute, Hester Prynne, écoute, disait la voix.

Il a déjà été indiqué que, juste au-dessus de l’estrade où
se tenait Hester Prynne, s’élevait une sorte de balcon ou
de galerie ouverte attenant à l’église. C’était de là que
les proclamations étaient faites avec tout le cérémonial que
l’on observait alors en pareilles circonstances. En ce jour,
y avaient pris place, pour assister à la scène que nous sommes
en train de décrire, le Gouverneur de l’Etat en personne,
Messire Bellingham, avec quatre sergents, hallebardes au poing,
comme garde d’honneur autour de son fauteuil. Il portait une
plume noire à son chapeau et, sous son manteau qu’ornait une
bande de broderie, un pourpoint de velours noir. C’était un
seigneur avancé en âge, avec une dure expérience du monde
0111 inscrite dans ses rides. Il n’était pas mal choisi pour
être le chef et le représentant d’une communauté qui devait
son origine et son présent état de développement non aux élans
de la jeunesse, mais à l’énergie austère et tempérée de l’âge
mûr, et à la sombre sagacité du vieil âge qui peuvent accomplir
tant de choses justement parce qu’elles en imaginent et espèrent
si peu. Les autres éminentes personnes qui l’entouraient se
distinguaient par la dignité de maintien typique d’une époque
où les manifestations de l’autorité participaient du caractère
sacré des institutions divines. C’étaient, sans doute aucun,
de bonnes gens équitables et réfléchis. Mais il eût été malaisé
de choisir parmi tous les membres de la famille humaine un
nombre égal de vertueuses personnes aussi peu capables de
juger le coeur d’une femme égarée, d’y démêler le mauvais
et le bon, que l’étaient ces prud’hommes de rigide apparence
vers lesquels Hester Prynne tournait à présent son visage.
Et sans doute Hester Prynne se rendait-elle compte que ce
qu’elle pouvait espérer de sympathie se trouvait seulement
dans le coeur plus large et plus chaud de la foule car, en
levant les yeux sur la galerie ouverte, la malheureuse pâlit
0112 et se mit à trembler. La voix qui avait attiré son attention
était celle du Révérend John Wilson, le doyen bien connu du
clergé de Boston, grand savant comme la plupart de ses confrères
l’étaient alors et, en sus, homme d’esprit bienveillant. Cette
dernière qualité n’avait pas toutefois été aussi développée
en lui que ses dons intellectuels et lui était, à vrai dire,
plutôt un sujet de honte que de contentement de soi. Il se
tenait debout là-haut sur le balcon, des boucles grises dépassant
sa calotte, ses yeux gris, accoutumés à la lueur voilée de
son cabinet de travail, clignant au grand soleil comme ceux
de l’enfant d’Hester Prynne. Il avait l’air d’un de ces portraits
gravés en sombre aux frontispices des vieux recueils de sermons
et n’avait pas plus le droit que n’aurait eu une de ces images
de venir se mêler, comme il s’apprêtait à le faire, d’une
question de culpabilité, d’angoisse et de remords humains.

– Hester Prynne, dit le clergyman, je me suis efforcé de persuader
mon jeune confrère qui prêche la parole divine en la paroisse
dont ce fut ton privilège de faire partie, – et, ce disant,
0113 Messire Wilson posait la main sur l’épaule d’un pâle jeune
homme debout à côté de lui – je me suis efforcé, dis-je, de
persuader mon pieux confrère de prendre ton cas en main, ici,
à la face du ciel, en présence de nos sages gouvernants et
de tous ces gens assemblés et de faire ressortir la bassesse
et la noirceur de ta faute. Te connaissant mieux, il serait
mieux à même d’avoir recours aux arguments les plus aptes
à vaincre ton endurcissement, afin que tu ne taises pas plus
avant le nom de celui qui t’a induite en tentation et si grièvement
fait déchoir. Mais quoique étant d’une sagesse bien au-dessus
de ses années, il m’objecte, avec la trop grande sensibilité
de la jeunesse, que ce serait faire offense à la nature même
de la femme que de l’obliger à révéler les secrets de son
coeur à la pleine lumière du jour et devant si grande multitude.
Pourtant, ainsi que je le lui ai fait valoir et à présent
répète, c’est en vérité dans la perpétration du péché et non
dans l’aveu que gît la honte. Je lui pose encore une fois
la question : auquel de nous deux, frère, incombe le soin
de cette pauvre âme pécheresse ?

0114 Un murmure s’éleva là-haut sur le balcon, parmi les dignitaires
puis Messire Bellingham, le Gouverneur, en traduisit le sens,
prenant la parole d’un ton autoritaire, tempéré, cependant,
par son estime pour le jeune pasteur auquel il s’adressait
:

– Mon bon Révérend Dimmesdale, dit-il, la responsabilité du
salut de cette femme relève de vous qui fûtes son pasteur.
Il vous appartient donc de l’exhorter au repentir et à l’aveu
qui en sera la preuve.

Cet appel direct attira les regards de toute la foule sur
le Révérend Dimmesdale – jeune pasteur venu d’une des grandes
universités anglaises, apportant avec lui tout le savoir de
l’époque en notre sauvage pays de forêts. Son éloquence et
sa ferveur lui promettaient les places les plus hautes de
sa profession. Il avait un aspect des plus frappants avec
son front vaste et bombé, de grands yeux bruns mélancoliques,
une bouche qui, à moins qu’il ne s’obligeât à serrer les lèvres,
avait tendance à des frémissements et révélait donc à la fois
0115 de la sensibilité nerveuse et beaucoup d’empire sur soi-même.
En dépit de ses dons naturels et de ses vastes connaissances,
il y avait chez ce jeune pasteur quelque chose de transi,
d’inquiet, d’effarouché – l’air de quelqu’un qui se serait
senti perplexe et tout à fait perdu sur les routes de l’existence
humaine, qui ne pourrait se sentir à l’aise que dans une retraite
bien à lui. Aussi, dans la mesure où ses devoirs l’y autorisaient,
ne foulait-il que les chemins de traverse les plus obscurs,
gardant une simplicité d’enfant et faisant montre, lorsque
les circonstances le contraignaient à se mettre au premier
plan, d’une fraîcheur, d’une pureté de pensée telles, que
bien des gens se disaient émus par ses accents comme par ceux
d’un ange.

Tel était le jeune homme sur lequel le Révérend Wilson et
Messire Bellingham le Gouverneur venaient d’attirer l’attention
du public en l’adjurant de sonder, devant tous, le mystère
qu’est une âme de femme, même entachée par le mal. La situation
délicate où il se trouvait ainsi mis retira le sang de ses
joues et fit frémir ses lèvres.
0116
– Parle à cette femme, frère, dit le Révérend Wilson. L’heure
est d’importance pour son âme et, par conséquent, ainsi que
le vient de dire Messire le Gouverneur, d’importance aussi
pour la tienne qui en eut le soin.

Le Révérend Dimmesdale baissa la tête comme pour une prière
silencieuse puis, s’avançant, se pencha au-dessus du balcon
:

– Hester Prynne, dit-il, en regardant fermement la femme dans
les yeux, tu as entendu ce que cet homme pieux vient de dire
et tu vois la responsabilité sous laquelle je plie. Si tu
sens que ce sera pour la paix de ton âme, que ton châtiment
terrestre sera ainsi rendu plus efficace pour ton salut éternel,
je t’adjure de dire le nom de celui qui partagea ta faute
et partage aujourd’hui ta souffrance ! Ne garde point le silence
par suite d’une pitié ou d’une tendresse mal comprise envers
cet homme car, crois-moi, Hester, lui fallût-il présentement
descendre d’un rang élevé pour aller se tenir près de toi,
0117 cela vaudrait mieux pour lui que de cacher un coeur coupable
toute sa vie durant. Que peux-tu faire pour lui en te taisant
? Rien, hormis le tenter, que dis-je l’obliger à joindre le
péché d’hypocrisie au péché qu’il a commis déjà. Le ciel t’a
accordé la grâce d’une expiation publique afin que tu puisses
remporter ensuite, au vu de tous, un éclatant triomphe sur
le mal qui fut au-dedans de toi. Prends garde de ne point
écarter de lui, qui n’a peut-être pas le courage de s’en saisir
lui-même, la coupe amère mais bienfaisante offerte à tes lèvres.

La voix du jeune pasteur était frémissante, entrecoupée, pleine
de douceur profonde. Les sentiments qu’elle exprimait, par
ses accents plutôt que par le sens des mots, la faisaient
résonner dans le coeur des assistants. Tous vibraient à l’unisson
d’une même sympathie. Jusqu’au petit enfant qu’Hester tenait
dans ses bras qui s’y montra sensible car il dirigea son regard,
jusqu’alors resté vague, vers le Révérend Dimmesdale et tendit
ses petits bras avec un murmure à demi content, à demi plaintif.
Enfin cette adjuration semblait si puissante que la foule
0118 se sentit certaine qu’Hester Prynne allait prononcer le
nom du coupable ou que celui-ci, en quelque situation qu’il
fût, allait éprouver une irrésistible impulsion intime et
être contraint de gravir les degrés du pilori.

Hester secoua la tête.

– Femme, ne va point au-delà des limites de la clémence divine
! s’écria le Révérend Wilson avec plus de sévérité qu’auparavant.
Ce petit enfant a été doué d’une voix pour renforcer le conseil
que tu viens d’entendre. Dis le nom ! Cet aveu et ton repentir
pourront faire disparaître un jour la lettre écarlate de ta
poitrine.

– Jamais ! répondit Hester, ne regardant pas le Révérend Wilson
mais les yeux dans les yeux profonds et troublés de son jeune
confrère. Elle y est trop avant marquée. Nul ne saurait plus
l’enlever et puissé-je endurer sa peine à lui en même temps
que la mienne !

0119 – Parle, femme ! s’écria froide et sévère une autre voix
qui venait celle-ci de la foule massée au pied du pilori.
Parle et donne un père à ton enfant !

– Je ne parlerai point, dit Hester, en devenant aussi pâle
que la mort mais contrainte de répondre à cette voix qu’elle
ne reconnaissait que trop. Mon enfant devra chercher un père
dans les cieux. Elle n’en aura jamais un sur terre.

– Elle ne parlera pas, murmura le Révérend Dimmesdale qui,
penché sur la balustrade du balcon et la main pressée contre
son coeur, avait attendu le résultat de son appel. Il se rejeta
en arrière en respirant profondément. Merveilleuse force et
merveilleuse générosité d’un coeur de femme ! Elle ne parlera
pas.

Devant l’intraitable état d’esprit de la pauvre coupable,
le doyen du clergé, qui s’était soigneusement préparé pour
l’occasion, adressa à la foule un discours sur le péché et
ses pièges divers entremêlé de continuelles allusions à la
0120 lettre infamante. Pendant une heure et plus que ses périodes
roulèrent au-dessus des têtes, il insista avec tant d’énergie
sur cette marque symbolique qu’elle finit par empreindre de
terreurs nouvelles les imaginations et parut emprunter sa
couleur aux flammes du gouffre infernal. Hester, cependant,
gardait sa place sur le piédestal d’infamie, le regard absent,
avec un air las d’indifférence morne. Elle avait enduré, ce
matin, tout ce que peuvent supporter des forces humaines et,
comme son tempérament n’était pas de ceux qui échappent à
une trop intense souffrance par un évanouissement, il ne restait
à son esprit qu’à s’abriter sous une couche d’insensibilité
aussi dure que pierre, tandis que les facultés de sa vie animale
restaient entières. En cet état, la voix du prédicateur tonnait
sans pitié mais inutilement à ses oreilles. Durant la dernière
partie du supplice, l’enfant perça l’air de ses cris ; Hester
tenta de la calmer machinalement, mais ne parut qu’à peine
sympathiser avec ses tourments. Elle fut reconduite en prison
dans la même attitude endurcie et disparut aux regards du
public derrière la porte bardée de fer. Ceux qui l’avaient
suivie des yeux, chuchotèrent que la lettre écarlate jetait
0121 une lueur sinistre au long du sombre corridor.

CHAPITRE IV

L’ENTREVUE

Une fois de retour en prison, Hester Prynne passa à un tel
état de surexcitation nerveuse qu’il fallut la surveiller
sans trêve de peur qu’elle n’allât se livrer à quelque violence
sur elle-même ou faire, en sa demi-démence, du mal à son pauvre
enfant. La nuit approchait et il se révélait impossible de
mater cette agitation par remontrances, punitions ou menaces.
Maître Brackett, le geôlier, jugea à propos d’avoir recours
à un médecin, homme versé, selon lui, dans tous les modes
du savoir chrétien et en même temps familier avec tout ce
que les sauvages pouvaient enseigner sur les herbes et racines
médicinales de la forêt. Le besoin d’une assistance de ce
genre était, en vérité, impérieux non seulement pour Hester
mais encore et surtout pour l’enfant qu’elle allaitait et
qui semblait avoir bu avec son dernier repas tout le tourment,
0122 l’angoisse et le désespoir qui pénétraient l’organisme
de sa mère. Il se tordait à présent dans des convulsions de
souffrance, son petit être incarnant d’une façon frappante
l’agonie morale qu’Hester Prynne avait endurée tout le jour.

Suivant de près le geôlier dans le triste appartement apparut
ce personnage d’aspect singulier dont la présence dans la
foule avait été d’un si profond intérêt pour la porteuse de
la lettre écarlate. On l’avait logé dans la prison, non qu’il
fût soupçonné de la moindre faute, mais parce que c’était
la façon la plus commode et la plus convenable de disposer
de lui jusqu’à ce que les notables de la ville se fussent
entendus avec les chefs indiens au sujet de sa rançon. Il
fut annoncé sous le nom de Roger Chillingworth. Le geôlier,
après l’avoir fait entrer dans la pièce, s’attarda un moment,
émerveillé par le calme relatif qui s’établit. Hester était,
en effet, devenue sur-le-champ aussi tranquille que la mort
si l’enfant avait continué de se plaindre.

0123 – S’il vous plaît, l’ami, laissez-moi seul avec ma malade,
dit le médecin. Ayez confiance en moi, bon geôlier. Vous allez
tôt avoir la paix en votre maison. Je vous promets que Mme
Prynne se montrera ensuite plus docile aux justes injonctions
de l’autorité que vous ne l’avez peut-être encore trouvée
jusqu’ici.

– Par ma foi, si Votre Seigneurie peut venir à bout de pareille
besogne, je la tiendrai pour grandement savante ! dit le geôlier.
Cette femme s’est bel et bien montrée semblable à une possédée
et, pour peu, j’aurais jugé séant de chasser Satan hors d’elle
à coups de fouet.

L’étranger était entré dans la pièce avec le calme caractéristique
de la profession à laquelle il disait appartenir. Son attitude
ne changea point quand le départ du geôlier le laissa seul
en face de la femme qui, en s’absorbant si profondément en
elle-même lorsqu’elle le reconnut dans la foule, avait implicitement
révélé qu’un lien étroit les unissait, elle et lui. Son premier
geste fut de s’approcher de l’enfant qui se tordait sur le
0124 petit lit avec des cris qui disaient l’urgente nécessité
de faire passer avant toute autre affaire le devoir de l’apaiser.
Il l’examina avec soin, puis ouvrit une cassette de cuir qu’il
prit sous ses vêtements. Elle contenait apparemment des remèdes.
Il en prit un qu’il se mit à mélanger à l’eau d’un gobelet.

– Mes vieilles études d’alchimie et mon séjour de plus d’un
an parmi des gens qui connaissent bien les bonnes propriétés
des simples, ont fait de moi un meilleur médecin que plus
d’un qui se réclame du titre, fit-il remarquer. Voilà, femme
! L’enfant étant à toi – nullement à moi – il ne reconnaîtra
ni ma voix ni mon aspect comme ceux d’un père. Fais-lui boire
ce breuvage, donc, de tes propres mains.

Hester repoussa la médecine offerte en regardant avec appréhension
le visage qui lui faisait face.

– Te voudrais-tu venger sur un innocent ? murmura-t-elle.

0125
– Femme insensée ! répondit le médecin d’un ton à demi froid,
à demi apaisant. Pourquoi irais-je faire du mal à ce misérable
enfant illégitime ? Ce remède est puissant pour le bien et
si l’enfant était à moi – oui, à moi aussi bien qu’à toi –
je ne pourrais mieux faire pour lui.

Comme Hester continuait d’hésiter, n’étant point, en fait,
dans un état d’esprit raisonnable, l’étranger prit l’enfant
dans ses bras et lui administra lui-même le breuvage – lequel
prouva bientôt son efficacité. Les cris de la petite malade
se turent ; son agitation convulsive cessa peu à peu. Au bout
de quelques instants, elle plongeait, selon la coutume des
petits enfants soulagés de leur mal, dans un profond sommeil
paisible.

Le médecin – il avait à présent bien droit à ce titre – dirigea
alors son attention vers la mère. Procédant avec calme à un
examen scrutateur, il lui tâta le pouls, la regarda au profond
des yeux – regard qui la fit reculer et trembler en son coeur
0126 parce que tellement familier et pourtant tellement froid,
tellement étranger – et, satisfait enfin de ses investigations,
il se mit à doser un nouveau mélange.

– Je ne connais ni Léthé ni Népenthès, remarqua-t-il, mais
j’ai appris maints secrets dans la forêt et en voici un qu’un
Indien m’enseigna en échange de quelques miennes leçons aussi
vieilles que Paracelse. Bois ! Ce peut être moins apaisant
qu’une bonne conscience, je ne t’en saurais donner une, mais
cela calmera les bouillonnements de ta fièvre comme l’huile
rend lisse une mer tumultueuse.

Il présenta le gobelet à Hester qui le prit en attachant sur
lui un regard plein d’intensité. Un regard qui n’exprimait
pas précisément la crainte mais qui était plein, pourtant,
de doute et de perplexité quant aux buts de cet homme. Elle
tourna ensuite les yeux vers la petite fille endormie.

– J’ai pensé à la mort, dit-elle, je l’ai souhaitée, j’aurais
même prié Dieu de me l’envoyer s’il était séant que quelqu’un
0127 comme moi priât pour se faire accorder quelque chose.
Cependant, si la mort est dans cette coupe, je te demande
de réfléchir avant de me la laisser boire. Regarde ! La voici
à mes lèvres.

– Bois, lui répondit l’homme toujours avec la même tranquillité
glaciale. Me connais-tu donc si peu, Hester Prynne ? Des desseins
à si courte portée seraient-ils mon fait ? Même si j’entends
tirer de toi vengeance, que pourrais-je concevoir de mieux,
pour atteindre mon but, que de te laisser vivre ? Que de te
donner des remèdes contre les maux et les dangers de la vie
afin que le signe de ta honte pût continuer de flamboyer sur
ta poitrine ?

Tout en parlant, il posait son long index sur la lettre écarlate
qui sembla alors brûler le sein qu’elle recouvrait comme si
elle eût été rougie à blanc. Il remarqua le tressaillement
involontaire d’Hester et se mit à sourire.

– Vis donc, poursuivit-il, et porte partout avec toi ta condamnation
0128 aux yeux de tous, hommes et femmes ! Aux yeux de celui
que tu appelas ton mari, aux yeux de cette enfant là-bas !
Et, afin que tu puisses vivre, bois ce breuvage !

Hester but sans autres délais, puis s’assit sur le lit où
dormait l’enfant au signe que lui fit son compagnon. Lui-même
prit l’unique chaise de la pièce et vint s’asseoir auprès
d’elle. Hester ne pouvait que trembler en lui voyant faire
ces préparatifs car elle sentait bien qu’ayant à présent accompli
ce à quoi l’humanité, ou ses principes, ou peut-être une cruauté
raffinée l’avait poussé pour remédier à sa douleur physique,
il allait à présent se comporter en homme qu’elle avait profondément
et irréparablement outragé.

– Hester, dit-il, je ne te vais demander ni pourquoi ni comment
tu es tombée dans l’abîme, montée plutôt, devrais-je dire,
sur le piédestal d’infamie où je t’ai trouvée. L’explication
n’est pas longue à chercher : ce fut ma folie et ce fut ta
faiblesse. Moi, un homme qui ne vivais que par la pensée,
qui hantais sans trêve les bibliothèques, qui approchais du
0129 déclin, déjà, après avoir consacré mes meilleures années
à nourrir les rêves avides du savoir – qu’avais-je à faire
avec une beauté et une jeunesse comme les tiennes ? Contrefait
de naissance, comment ai-je pu me leurrer de l’idée que les
dons de l’intelligence pourraient voiler la difformité physique
dans la fantaisie d’une jouvencelle ? Les hommes me disent
sage. Si la sagesse des sages les éclaira jamais sur leur
propre destin, j’aurais dû savoir en entrant, au sortir de
la vaste et sinistre forêt, dans cette colonie de Chrétiens,
que le premier objet qui frapperait ma vue, ce serait toi,
Hester Prynne, érigée en statue de honte devant le peuple.
Que dis-je ? Depuis l’instant où, mari et femme, nous descendions
ensemble les degrés du temple, j’aurais dû entrevoir un funeste
reflet de cette lettre-ci rougeoyer au bout de notre chemin
!

– Tu sais, dit Hester, car, tout abattue qu’elle fût, elle
ne put endurer en silence le coup que lui portait cette dernière
allusion au symbole de sa honte, tu sais que je fus franche
envers toi. Je ne ressentais point d’amour et n’en feignis
0130 aucun.

– C’est vrai, répondit-il, tout fut, je l’ai dit, le fait
de ma folie. Mais, jusqu’à cette époque, j’avais vécu sans
vivre ! Le monde avait été si dépouillé de joie ! Mon coeur
était une habitation assez vaste pour accueillir bien des
hôtes, mais solitaire et glaciale, privée du feu d’un foyer.
J’ai eu envie d’en allumer un. Cela n’avait pas l’air d’un
rêve tellement insensé, âgé et sombre d’humeur comme je l’étais,
que le simple bonheur, partout largement à portée de tous
les hommes, pût encore devenir mon lot. Et ainsi, Hester,
je t’ai fait entrer en mon coeur, en sa chambre la plus secrète,
et j’ai essayé de le réchauffer à la chaleur que tu y fis
régner.

– Je t’ai fait grandement mal, murmura Hester.

– Nous nous sommes fait du mal l’un à l’autre, répondit-il,
et c’est moi qui ai commencé lorsque j’induisis ta jeunesse
en fleur à s’unir à ma décrépitude. Par conséquent, en homme
0131 qui n’a pas réfléchi et philosophé en vain, je ne cherche
nulle vengeance, je n’échafaude rien contre toi. Entre nous
deux, la balance est égale. Mais Hester, il est en vie, l’homme
qui nous a fait du mal à tous les deux. Qui est-il ?

– Ne me le demande point, répondit Hester en le regardant
fermement en face. Tu ne le sauras jamais !

– Jamais, dis-tu, répliqua son interlocuteur avec un sombre
sourire, en homme qui a foi en son intelligence. Jamais ?
Crois-moi, Hester, il y a peu de choses, soit dans le monde
des sens, soit dans l’univers invisible des pensées, qui puissent
rester cachées à l’homme qui se consacre passionnément et
sans réserve à la solution d’un mystère. Tu as pu celer ton
secret aux yeux inquisiteurs de la multitude. Tu as pu le
cacher aussi aux pasteurs et aux magistrats, aujourd’hui,
lorsqu’ils tentèrent de l’arracher de ton coeur pour te donner
un compagnon sur ton piédestal. Mais moi, je me mets en quête
avec d’autres sens que ceux qu’ils possèdent. Je chercherai
cet homme comme j’ai cherché la vérité dans les livres, comme
0132 j’ai cherché l’or dans l’alchimie. Un fluide me le révélera.
Je le verrai trembler. Je me sentirai frémir tout soudain
sans m’y être attendu. Tôt ou tard, il sera en mes mains.

Le savant au visage ridé fixait sur elle des regards d’un
éclat si intense qu’Hester Prynne serra ses mains sur son
coeur comme si elle eût craint qu’il en pût, sur-le-champ,
transpercer le secret.

– Tu ne veux pas révéler son nom ? Cet homme n’en sera pas
moins un jour à ma merci, reprit-il, l’air sûr de lui comme
si le destin eût été son allié. Il ne porte pas de lettre
sur ses vêtements comme toi, mais je n’en saurais pas moins
lire en son coeur. Toutefois, ne crains rien pour lui. Ne
crois pas que je vais intervenir, que je ne laisserai point
Dieu le punir comme Il l’entend, ni que, à mon propre dam,
je l’irai dénoncer à la loi humaine. N’imagine pas davantage
que je tenterai quoi que ce soit contre sa vie ; non, ni contre
sa renommée s’il est, comme je le crois, de belle réputation.
0133 Qu’il vive ! Qu’il se dissimule derrière les honneurs
s’il le peut ! Il n’en tombera pas moins à ma merci !

– Tes actes ont l’air inspirés par la clémence, dit Hester
bouleversée et transie d’épouvante, mais tes paroles font
de toi un objet de terreur !

– Je te vais demander une chose à toi qui fus ma femme, poursuivit
le savant. Tu as gardé le secret de cet homme. Fais-en autant
pour le mien ! Nul en ce pays ne me connaît. Ne souffle à
âme qui vive que tu m’appelas jamais ton mari. Ici, sur ces
sauvages confins de la terre, j’entends planter ma tente.
Car, errant et isolé partout ailleurs, je trouve ici une femme,
un homme, une enfant auxquels m’attachent les liens les plus
étroits. Qu’importe qu’ils soient d’amour ou de haine ! Qu’il
s’agisse de bien ou de mal ! Toi, les tiens et moi nous sommes
liés, Hester Prynne ! Ma patrie est là où tu es, là où est
cet homme. Mais ne me trahis point !

– Pourquoi désires-tu cela ? demanda Hester reculant sans
0134 s’en expliquer la raison devant ce lien secret. Pourquoi
ne pas dire ouvertement qui tu es et me répudier sur-le-champ
?

– Peut-être, répondit-il, parce que je veux éviter le déshonneur
qui entache l’époux d’une femme infidèle. Peut-être pour d’autres
motifs. Il suffit. C’est mon dessein de vivre et de mourir
inconnu. Laisse donc ton mari passer aux yeux du monde pour
un homme mort de qui nul n’entendra jamais plus nouvelle.
Ne me reconnais ni par un mot, ni par un signe, ni par un
regard ! Ne souffle rien surtout de mon secret à l’homme qui
fut ton complice. Prends garde de ne point y faillir ! Sa
renommée, sa position, sa vie seront entre mes mains. Prends
garde !

– Je garderai ton secret comme j’ai gardé le sien, dit Hester.

– Jure-le, ordonna-t-il.

0135 Et elle en fit serment.

– Et maintenant, Madame Prynne, dit le vieux Roger Chillingworth,
car c’est ainsi qu’on allait désormais appeler cet homme,
maintenant, je te laisse seule. Seule avec ton enfant et la
lettre écarlate. Et dis-moi, Hester, ta condamnation t’oblige-t-elle
à porter cette marque en ton sommeil ? Ne redoutes-tu point
les cauchemars et les vilains rêves ?

– Pourquoi me souris-tu de la sorte ? demanda Hester inquiétée
par l’expression qu’elle lui voyait aux yeux. Es-tu semblable
à l’Homme Noir qui hante la forêt alentour ? M’as-tu attirée
dans un piège et liée par un pacte qui sera la perte de mon
âme ?

– La perte de ton âme, non, lui répondit-il avec un nouveau
sourire. Non, pas de la tienne.

CHAPITRE V

0136HESTER A SON AIGUILLE

Hester Prynne arrivait à présent au terme de sa captivité.
Les portes de sa prison furent grandes ouvertes et elle sortit
au plein soleil qui, bien que brillant également pour tous,
lui donna l’impression morbide de n’avoir de rayons que pour
éclairer sur sa poitrine la lettre écarlate.

Les premiers pas qu’elle fit toute seule en cette minute lui
furent sans doute une plus torturante épreuve que la marche
processionnelle qui avait fait d’elle le point de mire que
tout le monde était invité à montrer du doigt. Elle avait,
alors, été soutenue par une anormale tension de tous ses nerfs,
et aussi par l’énergie combative de son caractère qui lui
avait permis de transformer toute cette scène en une sorte
de triomphe sinistre. Il s’agissait, d’ailleurs, d’un événement
tout à fait exceptionnel, qui ne devait se produire qu’une
fois dans sa vie, qu’elle avait donc pu affronter en prodigue,
dépensant en une seule journée toute la force vitale qui aurait
suffi à plusieurs années d’existence tranquille. La loi même
0137 qui l’avait condamnée – géant au dur visage mais au bras
de fer, aussi fort pour soutenir que pour annihiler – lui
avait prêté la vigueur nécessaire pour supporter cette accablante,
cette ignominieuse épreuve. Mais avec ces premiers pas qu’elle
faisait toute seule hors de sa prison, c’était une routine
quotidienne qui commençait pour Hester Prynne. Et il lui fallait
ou la supporter et marcher de l’avant, grâce aux ressources
ordinaires de sa nature, ou succomber. Elle ne pouvait plus
emprunter à l’avenir pour faire face au tourment présent.
Le lendemain apporterait avec lui son épreuve ; et de même
le surlendemain et le jour d’après et tous les autres. Chaque
jour son épreuve et qui serait pourtant la même que celle
qu’il était si inexprimablement douloureux de subir aujourd’hui.
Les jours, les semaines, les mois de l’avenir le plus éloigné
se dérouleraient péniblement avec, pour charger ses épaules,
toujours le même fardeau, un fardeau qu’elle ne pourrait jamais
jeter à terre car les jours et les années l’alourdiraient
chacun un peu plus en s’accumulant. Finalement, dépouillée
de toute individualité, elle ne serait plus qu’un symbole
à l’usage des prédicateurs et des moralistes désireux d’insister
0138 sur la faiblesse de la femme ou de flétrir les passions
coupables. Ainsi les jeunes, les purs la regarderaient avec
la lettre écarlate – elle, la fille de parents honorables
– elle, la mère d’une enfant qui deviendrait une femme – elle,
qui avait été innocente, jadis – comme le visage, le corps,
l’incarnation du péché. Et sur sa tombe, la honte qu’il lui
aurait fallu porter ainsi jusqu’au bout deviendrait l’unique
monument dédié à sa mémoire.

Il peut paraître bizarre qu’avec le monde entier devant elle,
et alors que nulle clause de sa condamnation ne la retenait
dans les limites de cette colonie puritaine si lointaine et
si obscure, libre donc de revenir dans son pays natal ou d’aller
dans n’importe quel autre pays d’Europe cacher sa faute et
son identité sous une apparence nouvelle ; qu’avec, toutes
proches, les cachettes de la forêt insondable où une nature
farouche comme la sienne aurait pu se faire une place chez
un peuple dont les coutumes et les croyances étaient étrangères
à la loi qui l’avait condamnée – il peut paraître bizarre,
disons-nous, qu’Hester Prynne ait continué de considérer comme
0139 sa patrie l’endroit, le seul endroit du monde où elle
symbolisait la honte. Mais il existe une fatalité, un sentiment,
si impérieux qu’il a force de loi, qui oblige presque invariablement
les êtres humains à ne pas quitter, à hanter comme des fantômes,
les endroits où quelque événement marquant a donné sa couleur
à leur vie ; et ceci d’autant plus irrésistiblement que cette
couleur est plus sombre. Son péché, sa honte étaient les racines
qui implantaient Hester en ce sol. C’était comme si une seconde
naissance- une naissance qui l’aurait mieux pénétrée de son
ambiance que la première – avait transformé pour elle ce pays
de forêts, encore si rebutant pour les autres Européens, en
une patrie. Une patrie sauvage et lugubre mais où elle était
véritablement chez elle et pour toute sa vie.

Tous les autres lieux du monde lui étaient étrangers en comparaison
– même ce village de la campagne anglaise où son enfance heureuse
et son adolescence sans tache semblaient être restées aux
soins de sa mère, tels des vêtements que depuis longtemps
on ne porte plus. La chaîne qui l’attachait avait des mailles
de fer et la meurtrissait jusqu’au fond de l’âme, mais elle
0140 ne pourrait jamais être brisée.

Peut-être aussi – c’était même sans aucun doute le cas, bien
qu’elle se cachât ce secret à elle-même et pâlît chaque fois
qu’il luttait pour sortir de son coeur tel un serpent de son
trou – peut-être un autre sentiment retenait-il Hester en
ce lieu qui lui avait été si fatal. Ici vivait, ici cheminait
quelqu’un avec qui elle s’estimait unie par un lien, non reconnu
en ce monde, mais qui les ferait appeler ensemble à la barre
du jugement dernier, seul autel de leur mariage, et les renverrait
à un avenir commun de châtiment éternel. Encore et encore
le tentateur des âmes avait jeté cette idée dans l’esprit
d’Hester et ri de voir avec quel désespéré mouvement de joie
passionnée elle s’en était saisie pour essayer ensuite de
la jeter loin d’elle. Elle regardait, l’espace d’un éclair,
cette idée en face et puis se hâtait de la barricader derechef
au cachot. Ce qu’elle s’obligeait à croire – ce qu’elle devait,
à force de raisonnements, finir par considérer comme le motif
qui la poussait à rester en Nouvelle-Angleterre – était à
moitié une vérité, à moitié une illusion. C’est ici, se disait-elle,
0141 que j’ai été coupable et c’est ici que je dois expier
sur cette terre. La torture que lui infligerait sa honte quotidienne
laverait peut-être à la fin son âme et en remplacerait la
pureté perdue par une autre approchant de celle d’une sainte
puisqu’elle serait le résultat d’un martyre.

Hester Prynne ne s’enfuit donc point. Aux abords de la ville,
sur le littoral de la Péninsule, mais assez éloignée des autres
habitations, s’élevait une petite chaumière. Elle avait été
bâtie par un des premiers colons, puis abandonnée, parce que
le sol qui l’entourait n’était pas propice à la culture et
que son éloignement relatif l’écartait de la sphère de cette
activité sociale qui avait, bientôt, caractérisé les moeurs
des émigrants. Construite sur la plage, elle donnait, par-delà
un bassin d’eau de mer, sur les collines couvertes de forêts
qui se dressaient vers l’ouest. Un bouquet d’arbres rabougris,
comme il n’en pousse que dans la Péninsule, plutôt que de
la dissimuler à la vue, semblait indiquer qu’il y avait, en
cet endroit, quelque chose à cacher. C’est dans cette solitaire
petite demeure qu’Hester Prynne alla s’installer avec son
0142 enfant, après avoir obtenu la permission des magistrats
qui gardaient sur elle un droit de surveillance. Un effroi
religieux, une ombre de suspicion pesèrent aussitôt sur l’endroit.
Des enfants, trop jeunes pour comprendre pourquoi cette femme
était tenue à l’écart de toute charité humaine, se glissaient
assez près pour la voir manier son aiguille à la fenêtre de
sa chaumière, ou bêcher son petit jardin, ou s’engager sur
le sentier qui menait à la ville, puis, apercevant la lettre
écarlate sur sa poitrine, ils décampaient sous le coup d’une
terreur étrange et contagieuse.

Isolée comme elle l’était, n’ayant pas sur terre un ami qui
osât se faire voir, Hester ne courait cependant aucun risque
de se trouver dans le besoin. Elle possédait un art qui, même
dans un pays où il n’avait relativement que peu d’occasion
de s’exercer, devait suffire à les nourrir, elle et son enfant.
C’était, alors comme maintenant, le seul art ou presque à
la portée d’une femme – l’art des travaux à l’aiguille. Elle
portait sur sa poitrine, avec cette lettre si curieusement
brodée, un spécimen de la délicatesse et de l’imagination
0143 d’un talent que les dames d’une Cour eussent été ravies
de mettre à contribution pour ajouter à leurs parures d’or
et de soie cet ornement plus précieux et plus spirituel qu’est
l’industrie humaine. Il est vrai qu’avec la sombre simplicité
caractéristique de la façon de s’habiller des Puritains, il
n’allait pas y avoir, en Nouvelle-Angleterre, grande demande
pour ce qu’Hester pouvait faire de plus beau. Cependant le
goût de l’époque, d’une telle exigence pour les détails du
costume, n’était pas sans étendre son influence sur nos austères
ancêtres qui avaient laissé derrière eux tant d’autres raffinements
dont il pourrait paraître plus dur de se passer. Des cérémonies
publiques telles qu’ordinations, installations de magistrats,
étaient, ainsi que tout ce qui pouvait donner de la majesté
aux apparences lorsque le gouvernement nouveau se manifestait
en public, marquées, par habileté politique, au coin d’un
cérémonial bien réglé et d’une magnificence sombre mais très
étudiée. Des fraises aux plis profonds, des rabats excessivement
ouvragés et des gants aux broderies somptueuses étaient considérés
comme devant faire nécessairement partie de la tenue officielle
des hommes qui tenaient les rênes du pouvoir. Le port en était,
0144 en outre, aisément permis à des personnages notoires par
leur rang ou leur richesse, tandis que des lois somptuaires
les interdisaient au vulgaire. Les funérailles – qu’il s’agît
de la parure du mort ou de figurer, par maints écussons et
inscriptions emblématiques de drap noir et de toile blanche,
le chagrin des survivants – réclamaient aussi souvent une
artiste comme Hester. Les trousseaux des nouveau-nés – car
les petits enfants portaient alors de vraies robes de parade
– lui offraient encore une autre possibilité d’occupation
et de gain.

Petit à petit, mais assez vite en somme, les travaux d’Hester
devinrent ce que nous appellerions maintenant « à la mode
». Que cela provînt d’un sentiment de commisération envers
une femme d’aussi triste destinée, ou de cet intérêt de douteux
aloi qui prête une valeur fictive même aux choses les plus
ordinaires ; qu’il faille y voir l’effet de ces circonstances
impondérables qui valent à certaines personnes ce que d’autres
rechercheraient en vain, ou le fait qu’un vide qui serait
resté béant se trouvait ainsi comblé par elle, toujours est-il
0145 qu’Hester eut du travail et un travail bien rémunéré,
pour toutes les heures qu’il lui parût bon d’employer à tirer
l’aiguille. Peut-être la vanité jugea-t-elle séant de se mortifier
en arborant, les jours de grande pompe, des vêtements qu’avaient
ornés les mains d’une pécheresse ? On vit le travail de l’aiguille
d’Hester sur la fraise du Gouverneur, des hommes d’armes le
portèrent sur leurs baudriers, des pasteurs sur leurs rabats.
Il ornait le petit bonnet de l’enfant au berceau ; il était
enfermé dans les cercueils des morts pour moisir et tomber
en poussière. Mais il n’a jamais été rapporté que son talent
aurait été une seule fois requis pour broder le voile blanc
destiné à cacher les rougeurs d’une jeune épousée. Cette exception
est une preuve de l’inaltérable rigueur avec laquelle la société
ne cessait de réprouver le péché d’Hester Prynne.

Celle-ci ne cherchait pas à gagner plus que le moyen de s’assurer
une subsistance des plus ascétiques et la simple abondance
nécessaire à son enfant. Sur sa robe, toujours de l’étoffe
la plus grossière et de la plus sombre couleur, il y avait
pour seul ornement la lettre écarlate qu’elle était condamnée
0146 à porter. Le costume de sa fille se distinguait, au contraire,
par une grâce fantaisiste, nous devrions même plutôt dire
fantastique, qui rehaussait la grâce aérienne que la petite
fille laissa voir de bonne heure, mais semblait avoir aussi
une signification plus profonde. Nous en reparlerons.

A l’exception du peu que lui coûtait la parure de sa fille,
Hester consacrait tout son superflu à faire la charité à des
misérables moins malheureux qu’elle et qui insultaient assez
fréquemment la main qui les nourrissait. Une grande partie
du temps qu’elle aurait pu dédier aux plus délicates réalisations
de son art, elle le passait à coudre des vêtements grossiers
pour les indigents. Il est probable qu’elle entendait expier
en s’occupant de la sorte, qu’elle faisait un véritable sacrifice,
renonçait à une véritable joie en employant tant d’heures
à un travail aussi ingrat. Il y avait dans sa nature une tendance,
voluptueuse, orientale, un goût pour le beau, pour le somptueux
qui, les exquis travaux de son aiguille mis à part, ne trouvaient
aucune occasion de s’exercer dans sa vie. Les femmes tirent
de l’activité délicate de leur aiguille un plaisir incompréhensible
0147 à l’autre sexe. Hester Prynne y trouvait peut-être un
moyen d’exprimer et par conséquent d’apaiser la passion de
sa vie. Aussi l’écartait-elle comme toutes les autres joies,
y voyant un péché. Cette morbide intervention de sa conscience
dans une question aussi secondaire relevait, il faut le craindre,
non d’un authentique et ferme propos de pénitence, mais de
quelque chose de trouble, de quelque chose qui pouvait être,
en dessous, profondément répréhensible.

C’est ainsi qu’Hester Prynne arriva à jouer un rôle dans le
monde. Le monde ne pouvait guère, en effet, écarter absolument
une femme douée d’un caractère aussi énergique et de si rares
capacités, bien qu’il l’eût marquée d’un signe plus intolérable
pour un coeur de femme que celui qui stigmatisa le front de
Caïn. La société lui demeurait étrangère ; il n’y avait rien
dans ses rapports avec elle qui lui donnât jamais le sentiment
d’en faire partie. Chaque mot, chaque parole, le silence même
de ceux qu’elle approchait impliquaient, voire souvent exprimaient
qu’elle était bannie, tout aussi seule que si elle avait habité
une autre sphère ou communiqué avec la nature à l’aide d’organes
0148 et de sens différents de ceux du reste de l’humanité.
Elle était à part des questions morales et tout près d’elles
cependant – tel un fantôme qui revient visiter le coin de
feu familier mais ne peut plus faire voir ni sentir sa présence.
Il ne peut pas plus sourire aux joies de ceux qui furent les
siens qu’il ne peut prendre part à leurs peines et, s’il parvenait
à manifester cette sympathie qui lui est interdite, il n’éveillerait
que terreur et répugnance affreuses. Terreur et répugnance
semblaient être, en fait, avec, en plus, un mépris sans mélange,
les seuls sentiments qu’Hester pût encore inspirer. Ce n’était
point l’âge de la délicatesse et sa situation, quoiqu’elle
la comprît bien et ne risquât guère de l’oublier, lui était
souvent vivement remise en conscience, telle une douleur qu’on
réveille, par une pression brutale sur l’endroit sensible.
Les pauvres qu’elle s’efforçait de secourir l’injuriaient
souvent, ainsi que nous l’avons dit. Les dames de haut rang,
dont elle franchissait les portes pour son travail, avaient
coutume de distiller en son coeur des gouttes d’amertume,
tantôt au moyen de cette alchimie qui permet aux femmes de
tirer si méchamment et sans avoir l’air d’y toucher un subtil
0149 poison de n’importe quelle bagatelle, tantôt en lançant
un mot cru qui tombait sur la poitrine de la malheureuse comme
un coup sur une plaie envenimée. Hester s’était longuement
fait la leçon. Elle ne répondait jamais à ces offenses. Seulement,
un flot pourpre montait, sans qu’elle y pût rien, à ses joues,
pour redescendre ensuite au plus profond de son coeur. Elle
était patiente – une martyre en vérité – mais elle omettait
de prier pour ses ennemis, de crainte qu’en dépit de son désir
de pardonner, les paroles de bénédiction s’allassent obstinément
déformer en malédictions.

C’était continuellement et en mille autres occasions qu’il
lui fallait éprouver les innombrables tourments qu’avait prévus
pour elle l’implacable sentence du tribunal puritain. Des
clergymen s’arrêtaient dans la rue pour lui adresser des exhortations
qui rassemblaient une foule avec son mélange de rictus et
de froncements de sourcils autour de la pauvre femme coupable.
Si elle entrait dans un temple, espérant recevoir sa part
de sourire que dispense Notre Père à tous, elle avait souvent
la malchance de se voir choisir comme sujet du prêche. Elle
0150 en vint à prendre peur des enfants car, sous l’influence
de leurs parents, ils étaient tous imprégnés par la vague
impression de quelque chose d’horrible dans cette femme triste
qui allait silencieusement par la ville, sans avoir jamais
avec elle d’autre compagnie que celle d’une seule et même
enfant. Aussi, après l’avoir laissée passer, la poursuivaient-ils
à distance avec des cris aigus, en répétant un mot qui n’avait
pas de signification précise dans leurs esprits, mais n’était
pas moins terrible à entendre du fait qu’il était inconsciemment
babillé. Cela semblait prouver une telle diffusion de sa honte
qu’on eût dit que toute la nature en avait eu vent. Hester
n’aurait pas été plus bouleversée si les feuilles des arbres
s’étaient chuchoté cette sombre histoire les unes aux autres,
si la brise d’été l’avait murmurée, si la bise d’hiver l’avait
criée tout haut ! Une autre torture encore lui était infligée
par les regards d’un oeil nouveau.

Quand les étrangers regardaient avec curiosité – et nul d’entre
eux jamais n’y manqua – la lettre écarlate, ils semblaient
la marquer plus profondément dans l’âme d’Hester. Si bien
0151 qu’elle pouvait souvent à peine s’empêcher – mais elle
s’en empêcha cependant toujours – de couvrir ce symbole de
sa main. Mais un oeil bien connu avait, lui aussi, sa torture
à infliger – son tranquille regard de familiarité était intolérable.
Du commencement à la fin, Hester devait toujours éprouver
un épouvantable supplice en sentant un regard humain se poser
sur le signe de sa honte ; l’endroit ne s’endurcit jamais,
il parut, au contraire, devenir plus sensible sous les tourments
quotidiens.

Mais de temps à autre, une fois en plusieurs jours ou peut-être
en plusieurs mois, un des regards lancés à la marque infamante
semblait lui apporter un soulagement momentané, comme si le
lot d’un autre était de partager un supplice qui se trouvait
ainsi allégé de moitié. L’instant d’après, son sort l’accablait
derechef de tout son poids, voire plus cruellement encore
car, durant ce bref intervalle, Hester avait succombé de nouveau
au mal. Etait-elle la seule à avoir péché ?

Son imagination était quelque peu affectée – et l’imagination
0152 d’une personne à la fibre morale et intellectuelle plus
faible l’eût été bien davantage encore – par l’étrange tourment
et l’isolement de sa vie. Allant et venant de son pas solitaire
par le petit univers auquel elle était extérieurement rattachée,
il lui semblait – et s’il ne s’agissait que d’une illusion,
elle était trop puissante pour se laisser écarter – il lui
semblait que la lettre écarlate l’avait dotée d’un sens nouveau,
d’une connaissance intuitive (elle frissonnait de ne pouvoir
s’empêcher de le croire) des péchés que d’autres cachaient
en leurs coeurs.

Les révélations qui lui étaient ainsi faites la frappaient
d’épouvante. D’où provenaient-elles ! Pouvaient-elles être
autre chose que d’insidieux chuchotements de son mauvais ange
qui aurait bien voulu la persuader, elle qui se débattait
encore, qui n’était encore qu’à moitié sa victime, que toute
apparence de pureté n’était que mensonge ? Que si la vérité
avait éclaté partout, une lettre écarlate aurait flamboyé
sur bien d’autres poitrines que sur celle d’Hester Prynne
? Ou fallait-il accepter ces suggestions si obscures et pourtant
0153 si nettes comme des vérités ? Rien dans tout son misérable
sort n’était plus abominable, plus odieux pour Hester, que
ce don de pseudo-clairvoyance. Il la bouleversait, la choquait
par l’irrévérencieux manque d’à-propos de ses manifestations.
Parfois la marque rouge sur sa poitrine palpitait comme par
sympathie cependant que la route d’Hester croisait celle d’un
pasteur ou d’un magistrat vénérable, modèle de piété et d’équité
que cet âge, porté au respect, considérait comme un frère
des anges. « Qu’est-ce donc que j’approche de mal ? » se demandait
Hester et, levant les yeux à regret, elle ne voyait personne,
à part ce saint terrestre ! Une autre fois, un lien de fraternité
mystérieuse s’entêtait à prétendre se révéler cependant que
le regard d’Hester rencontrait le regard sévère d’une matrone
qui, d’après toutes les langues de la ville, se serait gardée
aussi froide que neige tout au long de sa vie. Que pouvaient
avoir de commun cette neige conservée froide dans la poitrine
d’une épouse irréprochable et l’infamie qui brûlait la poitrine
d’Hester ? Ou bien la petite secousse bien connue lui lançait
encore son avertissement : « Regarde, Hester ! Une compagne
! » Et, levant les yeux, elle apercevait une jouvencelle qui
0154 timidement, à la dérobée, jetait à la lettre écarlate
un coup d’oeil qu’elle détournait bien vite, glaciale, avec,
aux joues, une faible rougeur comme si sa pureté avait été
un instant ternie par ce coup d’oeil. – démon qui prenais
pour talisman le fatal symbole, ne laissais-tu donc personne,
jeune ou vieux, que cette pauvre pécheresse pût vénérer ?
Pareille perte de foi est une des plus tristes conséquences
du péché. Qu’on voie la preuve que tout n’était pas corrompu
en cette pauvre victime de sa propre faiblesse dans le fait
qu’elle luttait encore pour croire qu’aucun de ses compagnons
d’ici-bas n’était aussi coupable qu’elle.

Le vulgaire qui apportait toujours, en ces sombres vieilles
époques, sa contribution d’horreur et de grotesque à ce qui
intéressait son imagination, contait, au sujet de la lettre
écarlate, une histoire qui pourrait aisément devenir le sujet
d’une légende terrifiante. Il affirmait que cette marque symbolique
n’était point un bout d’étoffe passé au pot de teinture, mais
qu’elle avait été rougie au feu de l’enfer et qu’on la pouvait
voir rutiler lorsque Hester Prynne sortait la nuit. Et elle
0155 corrodait la poitrine d’Hester assez profondément pour
que nous nous voyions forcés de reconnaître qu’il y avait
plus de vérité dans ces rumeurs que notre incrédulité moderne
n’est portée à l’admettre.

CHAPITRE VI

PEARL

Nous n’avons jusqu’ici parlé qu’à peine de l’enfant – de cette
petite créature dont la vie innocente avait, par un inscrutable
décret de la Providence, jailli, telle une charmante fleur
immortelle, d’un excès de passion coupable. Cela paraissait
bien étrange à la pauvre Hester, tandis qu’elle regardait
grandir son enfant, la voyait devenir de plus en plus belle,
constatait que ses petits traits s’ensoleillaient sous les
rayons frémissants de l’intelligence. Sa petite Pearl ! Car
ainsi Hester avait-elle appelé sa fille. Non que le nom s’accordât
à un aspect physique qui n’avait rien de l’éclat blanc et
calme de la perle, mais parce que l’enfant représentait pour
0156 sa mère un trésor, le seul trésor qu’elle possédât, un
trésor qu’elle avait dû payer très cher – de tout son avoir.
Que c’était donc en vérité étrange ! Les hommes avaient stigmatisé
la faute de cette femme par la lettre écarlate, d’un effet
désastreux tellement efficace, que nulle sympathie humaine
ne pouvait plus atteindre la condamnée, à moins d’être ressentie
par un autre coupable. Dieu, comme conséquence directe de
la faute ainsi punie par les hommes, avait placé sur le même
sein déshonoré une jolie petite fille qui devait rattacher
sa mère à la lignée des mortels et devenir un jour une âme
dans le ciel ! Ces pensées apportaient pourtant à Hester moins
de réconfort que d’appréhension. Elle savait que son acte
avait été mauvais et ne pouvait croire que les conséquences
en seraient jamais bonnes. Jour après jour, elle surveillait
le développement de l’enfant, craignant sans cesse de voir
poindre quelque particularité sinistre qui correspondrait
au péché auquel la petite créature devait d’être en vie.

Il ne pouvait, en tout cas, être question de défauts physiques.
Par ses formes parfaites, sa vigueur, son adresse à se servir
0157 de ses petits membres tout neufs, l’enfant était digne
de sortir du Paradis terrestre, d’y avoir été laissée pour
servir de jouet aux anges après que les premiers parents du
genre humain en furent chassés. Elle avait cette grâce naturelle
qui ne s’allie pas toujours à la beauté impeccable. Les vêtements
qu’elle portait donnaient, quels qu’ils fussent, l’impression
d’être entre tous faits pour lui aller. La petite Pearl n’était
pas d’ailleurs vêtue en paysanne. Sa mère, dans une intention
morbide que l’on comprendra mieux plus tard, avait acheté
les plus riches étoffes qu’elle avait pu se procurer et laissé
libre cours à son imagination d’artiste pour confectionner
les robes que l’enfant portait. Ainsi vêtue, sa petite personne
était magnifique et sa beauté brillait d’un tel éclat à travers
ces somptueux atours – qui auraient pu éteindre une beauté
plus pâle – qu’elle projetait vraiment un cercle radieux autour
d’elle sur le sol de la chaumière. Cela n’empêchait point
une robe de bure, déchirée et salie par ses jeux violents,
de faire d’elle un tableau tout aussi parfait.

L’apparence de Pearl était caractérisée par un charme d’une
0158 variété infinie. En cette enfant, il y avait toute une
série d’enfants, qui allait de la simple petite paysanne,
gentille comme une fleur sauvage, à l’infante majestueuse
comme une princesse en miniature. On retrouvait toujours en
elle, cependant, quelque chose de passionné, d’accusé, de
profond, comme une teinte chaude qu’elle ne perdait jamais.
Si en une seule de ses incarnations, elle s’était montrée
plus faible ou plus pâle, elle aurait cessé d’être elle-même
– il n’y aurait plus eu de Pearl !

Ces changements d’aspects indiquaient, ne faisaient même en
somme que parfaitement exprimer, les propriétés diverses de
cette nature d’enfant. Une nature qui comportait autant de
profondeur que de variété mais qui, à moins qu’Hester ne fût
abusée par ses craintes, semblait manquer de points d’appui
extérieurs, être dépourvue du don de s’adapter au monde qui
l’avait vue naître.

L’enfant se refusait à plier devant des règles. Pour lui donner
la vie, une grande loi avait été enfreinte : d’où un être
0159 composé d’éléments, beaux et brillants sans doute, mais
tout en désordre, ou ayant un ordre à eux, parmi lesquels
il était impossible de se reconnaître. Hester ne pouvait s’expliquer
le caractère de l’enfant – et encore seulement d’une façon
vague et imparfaite – qu’en se souvenant de ce qu’elle avait
été elle-même, du temps où l’âme de Pearl tirait sa substance
du monde spirituel et sa structure corporelle de notre monde
terrestre. Pour blancs et clairs qu’ils eussent été à l’origine,
les rayons qui transmettaient sa vie morale à l’enfant à naître
avaient dû traverser l’état de passion de la mère. Ils s’étaient
teintés au passage des reflets de larges taches cramoisies
et d’une flamme ardente, obscurcis d’ombres noires. C’était
l’état de guerre où se trouvait en ce temps-là l’esprit d’Hester
qui continuait chez Pearl. La mère pouvait reconnaître son
humeur d’alors, rebelle, désespérée, portée aux défis, capricieuse.
Elle reconnaissait même ces accès de mélancolie qui avaient
pesé comme de lourds nuages sur son coeur. Ils étaient à présent
illuminés par la clarté matinale des dispositions d’une enfant
mais, plus tard, pourraient bien engendrer orages et tornades.

0160
La discipline familiale était beaucoup plus sévère en ces
temps qu’elle ne l’est de nos jours. Les froncements de sourcils,
les dures réprimandes, les coups de verge prescrits par les
Ecritures étaient pratiqués non seulement à titre de punition
lorsqu’il y avait eu faute, mais comme un sain régime qui
développait au mieux toutes les vertus enfantines. Hester,
mère aimante d’une enfant unique, ne courait guère le risque
de se laisser égarer par une trop grande sévérité. Cependant,
elle avait charge d’âme et, comme elle n’oubliait pas ses
erreurs et ses peines, elle s’efforça d’exercer de bonne heure
sur sa petite fille une autorité tendre mais des plus fermes.
Seulement, cette tâche se révéla au-dessus de son pouvoir.
Après avoir essayé des sourires et des regards sévères et
dû constater qu’aucun de ces deux moyens n’avait de résultats
appréciables, Hester finit par être obligée de laisser l’enfant
suivre ses impulsions. La force physique était, bien entendu,
efficace tant qu’elle s’exerçait. Quant à toute autre forme
de discipline, qu’elle s’adressât à son esprit ou à son coeur,
Pearl y était ou n’y était pas sensible selon le caprice du
0161 moment. Elle était encore toute petite que sa mère avait
appris à lui connaître certaine expression qui avertissait
qu’instances, paroles de persuasion, prières seraient peine
perdue. Cette expression avait quelque chose de si intelligent
et cependant de si inexplicable, de si têtu, de si malicieux
quelquefois, tout en étant généralement accompagnée d’un grand
déploiement d’entrain, qu’Hester ne pouvait s’empêcher de
se demander, alors, si Pearl était bien une enfant humaine.
Elle faisait plutôt penser à un sylphe qui, après s’être amusé
quelque temps à des jeux fantasques sur le sol de la chaumière,
s’envolerait avec un sourire moqueur. Toutes les fois qu’elle
apparaissait dans les profonds, brillants, inapprivoisables
yeux noirs, cette expression semblait rendre la petite fille
étrangement inaccessible. On aurait dit qu’elle était en suspens
dans les airs, prête à s’évanouir comme une lueur venue d’on
ne savait quel endroit pour s’en aller on ne savait vers quel
autre. Hester était, en de pareils moments, obligée de se
précipiter vers l’enfant, de poursuivre ce petit lutin qui
toujours alors prenait la fuite, de s’en saisir, de l’écraser
contre sa poitrine et de le couvrir de baisers moins par débordement
0162 de tendresse que pour se prouver que Pearl était en chair
et en os et non un petit être illusoire. Mais le rire que
Pearl faisait entendre quand elle était ainsi capturée, bien
que musical et joyeux, rendait la mère plus perplexe encore.

Frappée au coeur par ce maléfice troublant qui venait si souvent
se mettre entre elle et son seul trésor, qu’elle avait payé
si cher et qui représentait tout son avoir au monde, Hester
éclatait parfois en sanglots passionnés. On ne pouvait pas
savoir alors comment réagirait Pearl. Parfois, elle fronçait
les sourcils, serrait son petit poing, prenait un air dur
et mécontent. Assez souvent, elle se remettait à rire et plus
fort qu’auparavant, comme incapable de rien ressentir ou comprendre
d’une douleur humaine. Ou bien, mais c’était là ce qui lui
arrivait le plus rarement, prise d’une rage de désespoir,
elle criait son amour pour sa mère d’une voix tout entrecoupée
de sanglots et semblait chercher à prouver qu’elle avait un
coeur en le brisant. Mais Hester ne pouvait se fier à ces
élans : ils passaient aussi vite qu’ils étaient venus.
0163
En songeant à toutes ces choses, la mère se sentait dans le
cas de quelqu’un qui aurait évoqué un esprit mais se trouverait,
par suite de quelque irrégularité de son opération, démuni
du mot magique qui, seul, aurait eu de l’autorité sur cette
intelligence nouvelle et impénétrable. Elle n’était vraiment
en paix que lorsque l’enfant était placidement endormie. Alors,
elle ne doutait plus et goûtait des heures de bonheur tranquille,
délicieux, mélancolique jusqu’à ce que, l’expression perverse
luisant peut-être sous ses paupières entrouvertes, la petite
Pearl s’éveillât.

Comme le temps s’écoula vite ! et que la petite Pearl dépassa
donc rapidement l’âge où seuls lui étaient intelligibles les
sourires de sa mère et les petits mots qui ne veulent rien
dire ! Elle était à même d’avoir une vie sociale à présent.
Quel bonheur c’eût été pour Hester Prynne d’entendre la petite
voix claire de sa fille gazouiller parmi d’autres, de la reconnaître
au milieu du tapage de tout un groupe d’enfants en train de
s’amuser ! Mais ceci ne pourrait jamais être. Pearl était
0164 née paria dans le monde enfantin, lutin du mal, conséquence
et emblème du péché ; elle n’avait pas droit de cité parmi
les petits chrétiens. Rien de plus frappant que l’instinct
qui sembla tout de suite faire comprendre à l’enfant qu’il
lui fallait rester seule, que le destin avait tracé autour
d’elle un cercle infranchissable, bref que sa situation vis-à-vis
des autres enfants était particulière. Depuis sa sortie de
prison, Hester ne s’était jamais montrée en public sans sa
fille. Toutes les fois qu’elle était venue en ville, Pearl
était avec elle – d’abord tout petit enfant que l’on tient
dans les bras ; ensuite petite fille qui trottine aux côtés
de sa mère lui donnant la main et faisant quatre pas tandis
que la grande personne en fait un. Elle voyait sur les bords
herbeux de la rue, ou au seuil des maisons, les enfants de
la colonie s’amuser à la façon sinistre que permettait leur
éducation puritaine. Ils jouaient à se rendre au Temple, peut-être,
ou à honnir des Quakers, ou à conquérir des scalps dans des
batailles pour rire entre Indiens et Chrétiens, ou à se faire
peur en imitant des pratiques de sorcellerie. Pearl les regardait
très attentivement mais ne cherchait jamais à entrer en rapports
0165 avec eux. S’ils lui parlaient, elle ne répondait pas.
S’ils se rassemblaient autour d’elle, comme ils le faisaient
quelquefois, Pearl devenait positivement terrible dans son
impuissante colère de toute petite fille, ramassant des pierres
pour les leur jeter, avec des exclamations aiguës, incohérentes
qui faisaient trembler sa mère tellement elles évoquaient
des anathèmes de sorcière lancés dans une langue inconnue.

Les petits Puritains, étant la plus intolérante engeance qui
eût jamais vécu, saisissaient qu’il y avait désaccord entre
les façons ordinaires et celles de la mère et de l’enfant.
En conséquence, ils les méprisaient de tout leur coeur et
les insultaient parfois de toute leur langue. Pearl se rendait
compte de leurs sentiments et les leur revalait avec la plus
haineuse amertume qui se puisse imaginer chez une enfant.
Pour la mère, ces farouches explosions de rage avaient leur
prix, étaient même réconfortantes : elles révélaient tout
au moins un état d’esprit intelligible, une tendance à prendre
quelque chose au sérieux et non plus ces déconcertantes dispositions
0166 fantasques. Elle n’en était pas moins épouvantée de discerner,
là aussi, un reflet du mal qui l’avait autrefois habitée.
Toute cette haine, cette passion, Pearl l’avait inaliénablement
héritée d’elle. Mère et fille se tenaient à part, répudiées
par la société, et toutes les agitations, toutes les inquiétudes
qui tourmentaient la mère avant la naissance de son enfant,
semblaient se perpétuer chez Pearl, tandis qu’elles commençaient
à s’estomper chez Hester sous l’adoucissante influence de
la maternité.

A la maison – à l’intérieur et autour de la chaumière de sa
mère – Pearl ne manquait pas de compagnie. Son esprit créateur
ne cessait de tout animer autour d’elle et communiquait la
vie à mille objets, comme une torche allume une flamme à tout
ce qu’elle approche. Les matériaux les plus inattendus – un
bâton, un chiffon, une fleur – étaient les marionnettes de
Pearl : sans avoir même eu besoin de les changer tant soit
peu de forme, elle leur faisait jouer le drame qui occupait
sur le moment son esprit. Sa seule voix de petite fille servait
à faire parler une multitude de personnages imaginaires, jeunes
0167 ou vieux. Les pins antiques, noirs et solennels, qui se
laissaient arracher des gémissements par la brise, n’avaient
pas besoin de grandes transformations pour figurer des Puritains
d’âge mûr ; les plus vilaines herbes du jardin devenaient
leurs enfants que Pearl foulait aux pieds et déracinait sans
merci. Il était merveilleux de voir dans quelles quantités
de formes elle projetait son intelligence, sans esprit de
suite il est vrai, mais avec un élan surnaturel qui la faisait
danser et bondir dans toutes les directions pour s’arrêter
net, comme épuisée par le passage d’un flot de vie si fiévreux
et si rapide, avant d’être bien vite ressaisie par d’autres
courants d’énergie tout aussi excessifs. Cela ne rappelait
rien tant que les fantasmagories des lumières dans un ciel
arctique. Dans le pur exercice de sa fantaisie, toutefois,
dans les folâtreries de son esprit en voie de développement,
il n’y avait pas grand-chose de plus que ce que l’on peut
observer chez les autres enfants brillamment doués, excepté
que Pearl, vu le manque de camarades de jeu, vivait davantage
en la compagnie de la foule d’êtres imaginaires qu’elle créait.
Le singulier, c’étaient les sentiments que la petite fille
0168 nourrissait envers ces rejetons de son coeur et de son
esprit. Elle ne se créait jamais un ami mais semblait être
toujours en train de semer les dents de dragons d’où jaillissait
une armée d’ennemis contre lesquels elle partait en guerre.
Il était inexprimablement triste – et quelle inépuisable source
de chagrin pour une mère qui en sentait la raison dans son
propre coeur – d’observer chez un être aussi jeune ce sentiment
continuel d’avoir le monde contre soi, et de le voir s’entraîner,
avec un tel déploiement d’énergie farouche, à faire triompher
sa cause dans les combats à venir. Fixant ses regards sur
Pearl, Hester laissait parfois son ouvrage tomber sur ses
genoux et, dans un accès de détresse qu’elle aurait bien voulu
cacher, elle lançait malgré elle un cri qui tenait du gémissement
: « – mon Père qui es aux cieux – si tu es encore mon Père
– quelle est cette enfant que j’ai mise au monde ? » Et Pearl,
soit qu’elle entendît cette exclamation, soit qu’elle eût
connaissance, par quelque moyen plus subtil, de ces élancements
d’angoisse, tournait son beau petit visage vers sa mère avec
un troublant sourire de lutin qui en sait long, puis revenait
à ses jeux.
0169
Une autre particularité reste encore à rapporter pour compléter
le personnage de Pearl. La première chose que cette enfant
avait remarquée dans sa vie avait été – quoi donc ? – le sourire
de sa mère, sans doute, auquel elle avait répondu comme tous
les autres petits enfants par cette ébauche de sourire qui
laisse dans le doute, qui entraîne tant de discussions pour
savoir si ce fut ou non un sourire ? Pas du tout ! Ç’avait
été, faut-il le dire ? – la lettre écarlate sur la poitrine
d’Hester. Un jour que sa mère se penchait sur son berceau,
l’enfant avait eu ses regards attirés par les broderies d’or
qui ornaient cet emblème et, levant ses petites mains, s’en
était saisi en souriant, d’un sourire très net, qui lui donnait
l’air beaucoup plus âgé. Le souffle coupé, Hester tenta instinctivement
de le lui arracher, tellement elle était torturée par cette
intelligente manoeuvre de la petite main de l’enfant. Alors,
comme si sa mère avait fait ce geste pitoyable pour l’amuser,
la petite Pearl l’avait de nouveau regardée dans les yeux
et avait souri. Depuis, sauf pendant que la petite dormait,
Hester ne s’était plus jamais sentie tranquille, n’avait,
0170 non plus, jamais pu jouir sans arrière-pensée de la présence
de son enfant. Pourtant, des semaines pouvaient se passer
sans que le regard de Pearl se fixât sur la lettre écarlate,
mais il revenait s’y poser, à l’improviste, comme frappe la
mort subite, et toujours avec le même sourire et cette bizarre
expression des yeux.

Une fois, ce capricieux regard de lutin se fit jour dans les
yeux de l’enfant tandis qu’Hester les prenait pour miroir,
comme les mères aiment tant à le faire. Et soudain – car les
femmes vivant dans la solitude et le coeur en peine sont tourmentées
d’inexplicables illusions – elle s’imagina entrevoir, non
son image en petit, mais un autre visage dans le sombre miroir.
Un visage au sourire démoniaque et méchant qui offrait toutefois
une ressemblance avec un autre qu’elle avait bien connu, encore
que rarement avec un sourire, et jamais avec un air méchant.
C’était comme si un esprit mauvais eût possédé la petite fille
et se fût montré, soudain, par moquerie. Hester devait bien
souvent par la suite être torturée par la même illusion encore
qu’avec moins d’intensité.
0171
L’après-midi d’un certain jour d’été, alors que Pearl était
devenue assez grande pour courir çà et là, elle se fit un
jeu, ayant ramassé des fleurs sauvages, de les lancer une
à une à la poitrine de sa mère, dansant et bondissant comme
un vrai lutin toutes les fois qu’elle touchait la lettre écarlate.
Le premier mouvement d’Hester avait été de couvrir sa poitrine
de ses mains mais, par fierté ou résignation, ou parce qu’il
lui sembla ne pouvoir mieux faire pénitence qu’en endurant
une aussi inexprimable douleur, elle resta assise, immobile
et droite, aussi pâle que la mort, en regardant tristement
la petite Pearl dans les yeux.

Les décharges continuaient à toute volée, atteignant presque
toujours leur but et couvrant la poitrine de la mère de coups
pour lesquels elle ne voyait de baume ni dans ce monde ni
dans l’autre. Enfin, ses munitions étant toutes épuisées,
l’enfant se tint debout, sans plus bouger, à regarder Hester,
tandis que la petite image au sourire démoniaque montait –
Hester du moins l’imaginait – du fond de l’insondable abîme
0172 de ses yeux noirs.

– Enfant, qui donc es-tu ? cria la mère.

– Je suis ta petite Pearl, répondit l’enfant.

Mais, ce disant, elle se mit à danser avec les fantasques
gesticulations d’un diablotin dont le prochain caprice pourrait
être de s’envoler par la cheminée.

– Es-tu tout de bon mon enfant ? demanda Hester.

Et elle ne posait pas la question tout à fait en l’air : durant
un instant elle y mit quelque sérieux. Pearl était, en effet,
d’une intelligence si merveilleuse que sa mère se demandait
presque si elle n’aurait pas connu le secret de sa naissance
et n’allait pas le dévoiler.

– Oui, je suis ta petite Pearl ! répéta l’enfant en continuant
ses entrechats.
0173
– Tu n’es pas mon enfant, non ! Tu n’es pas ma petite Pearl,
dit Hester plutôt par plaisanterie, car il arrivait souvent
qu’au milieu de ses plus profondes souffrances, un élan l’emportât
vers le jeu. Dis-moi qui tu es et qui t’a envoyée ici ?

– Dis-le-moi, toi, Mère, dit l’enfant sérieusement en allant
à Hester et se pressant contre ses genoux. Dis-le-moi !

– Notre Père qui est aux cieux t’a envoyée, répondit Hester.

Mais elle avait parlé après une hésitation qui n’échappa point
à la finesse de l’enfant. Mue soit par un de ses caprices
habituels, soit par l’inspiration d’un esprit méchant, Pearl
leva son petit index et le posa sur la lettre écarlate.

– Non, ce n’est pas lui qui m’a envoyée, déclara-t-elle résolument.
Je n’ai pas de père dans le ciel.

0174 – Chut ! Pearl ! Chut ! il ne faut point parler ainsi
! répondit la mère en étouffant une plainte. C’est Lui qui
nous envoie tous en ce monde. Il m’y a bien envoyée, moi ta
mère, alors toi à plus forte raison ! Sinon, d’où viendrais-tu,
étrange petit enfant-lutin ?

– Dis-le-moi ! Dis-le-moi ! reprit Pearl, non plus sérieusement,
mais en se remettant à rire et à sauter par toute la pièce.
C’est toi qui dois me le dire !

Mais Hester ne pouvait trancher la question, perdue qu’elle
était elle-même dans les sombres labyrinthes du doute. Entre
un sourire et un frisson, elle évoquait les propos des gens
de la ville qui, n’arrivant pas à trouver qui était le père
de cette petite fille, au surplus singulière, la disaient
née du démon. On avait vu semblables marmots, par-ci, par-là,
sur cette terre, depuis les temps les plus reculés du catholicisme.
Ils venaient au monde par l’entremise du péché de leur mère
et pour perpétrer quelque funeste besogne. Luther, d’après
les calomnies de ses ennemis les moines, eût été un rejeton
0175 de cette infernale espèce et Pearl n’était pas seule à
se voir attribuer une aussi maudite origine parmi les enfants
des Puritains de la Nouvelle-Angleterre.

CHAPITRE VII

CHEZ LE GOUVERNEUR

Hester Prynne se rendit un jour chez le Gouverneur Bellingham,
avec une paire de gants que ce seigneur lui avait donnés à
broder et qu’il devait porter en quelque grande solennité
officielle. Par suite des hasards d’une élection, Messire
Bellingham avait beau être descendu d’un échelon ou deux au-dessous
du premier rang qu’il avait occupé, il n’en gardait pas moins
un poste de marque parmi les chefs de la colonie.

Une raison bien plus importante que la livraison d’une paire
de gants brodés poussait Hester à rechercher une entrevue
avec un dignitaire de pareille importance et jouant un rôle
aussi actif dans les affaires de la colonie. Un bruit lui
0176 était parvenu d’après lequel certains personnages en place,
ceux qui avaient les principes les plus rigides en matière
de religion et de gouvernement, songeaient à lui enlever sa
fille. Invoquant la supposition qui attribuait à Pearl une
origine démoniaque, ces bonnes gens faisaient valoir assez
raisonnablement en somme que, dans l’intérêt de l’âme de la
mère, des chrétiens se devaient d’enlever de son chemin pareille
pierre d’achoppement. Que si, d’autre part, quelques éléments
permettaient de ne désespérer point du salut de l’âme de l’enfant,
il y aurait sûrement davantage de chance de les voir se développer
sous une tutelle plus recommandable que celle d’Hester Prynne.
Messire Bellingham passait pour être un des plus actifs partisans
de ce double point de vue.

Il peut paraître singulier, voire pas mal ridicule, qu’une
question de ce genre qui un demi-siècle plus tard n’aurait
guère été soumise à une juridiction plus haute que celle de
quelques échevins, eût été discutée comme une affaire d’intérêt
public, que des hommes d’Etat éminents eussent pris parti
pour ou contre. En ces temps de simplicité primitive, des
0177 questions d’un intérêt général encore bien moindre, et
de beaucoup moins de poids en elles-mêmes que le salut éternel
d’une femme et de son enfant, se mêlaient étrangement aux
délibérations des hommes d’Etat. Ce ne fut pas à une période
beaucoup plus reculée de notre histoire, si même elle fut
plus reculée, qu’une dispute au sujet des droits de propriété
sur un cochon, non seulement souleva des débats aussi violents
qu’acharnés, mais entraîna une importante modification dans
la charpente même de notre législation.

Pleine d’inquiétude, par conséquent, mais si consciente de
son bon droit que la partie lui semblait à peine inégale entre
la communauté et une femme seule qu’appuyaient les sympathies
de la nature, Hester Prynne était donc partie de sa chaumière
isolée. La petite Pearl, bien entendu, l’accompagnait. Elle
était à présent assez grande pour trotter allègrement aux
côtés de sa mère et, toujours en mouvement du matin jusqu’au
soir, aurait très bien été capable de faire un trajet beaucoup
plus long que celui qui menait à la ville. Cela ne l’empêchait
point d’exiger souvent, par caprice plutôt que par nécessité,
0178 qu’on la portât. Mais bientôt elle réclamait tout aussi
impérieusement d’être reposée par terre et précédait Hester
sur le chemin herbeux, folâtrant avec maints faux pas mais
sans se faire aucun mal. Nous avons parlé de l’éblouissante
beauté de Pearl, une beauté que caractérisaient un teint éclatant,
des yeux à la fois étincelants et pleins de profondeur, des
cheveux lustrés d’une teinte châtain, très foncée déjà, et
qui devait, avec le temps, devenir presque noire. L’enfant
semblait toute pétrie de feu, être spontanément née d’un moment
de passion. Pour l’habiller, sa mère avait donné libre carrière
à une imagination aux tendances fastueuses, la revêtant d’une
tunique de velours cramoisi, de coupe particulière et abondamment
brodée de fantastiques arabesques d’or. Des couleurs aussi
vives qui auraient fait paraître terne un teint de moindre
éclat s’adaptaient admirablement à la beauté de Pearl et faisaient
d’elle le plus brillant petit jet de flamme qui eût jamais
sautillé sur terre.

Mais ce qu’il y avait de très remarquable dans cette toilette,
et d’ailleurs dans l’apparence générale de l’enfant, c’était
0179 qu’elle rappelait irrésistiblement le signe qu’Hester
était condamnée à porter sur son sein. On croyait voir la
lettre écarlate sous une autre forme : la lettre écarlate
douée de vie ! Comme si ce signe d’infamie avait été si profondément
imprimé dans son cerveau qu’elle ne pouvait rien concevoir
qui ne l’évoquât, Hester avait mis tous ses soins à travailler
à cette ressemblance. Elle avait, des heures durant, prodigué
des trésors d’ingéniosité morbide pour créer une analogie
entre l’objet de sa tendresse et l’emblème de sa faute et
de son tourment. Et, en vérité, Pearl était à la fois l’un
et l’autre et c’était en conséquence de cette identité que
la mère avait si parfaitement réussi à représenter la lettre
sous l’apparence de son enfant.

Comme les deux voyageuses pénétraient dans la ville, les enfants
des Puritains délaissèrent leurs jeux – ou enfin ce qui passait
pour des jeux parmi ces lugubres marmots – et se dirent gravement
les uns aux autres :

– Voici venir la femme à la lettre écarlate avec l’image de
0180 la lettre écarlate courant à son côté. Allons leur lancer
de la boue !

Mais, après avoir froncé les sourcils et secoué son petit
poing avec gestes sur gestes de menace, Pearl, qui était une
enfant intrépide, fonça soudain vers ses ennemis et leur fit
prendre à tous la fuite. Elle ressemblait, en leur donnant
aussi impétueusement la chasse, à un fléau-enfant – fièvre
scarlatine, ange exterminateur à peine en état de voler –
dont la mission eût été de punir les péchés de la jeune génération.
Et, tout en courant, elle poussait des clameurs retentissantes
qui devaient faire trembler les coeurs des fugitifs dans leurs
poitrines. Sa victoire remportée, Pearl revint tranquillement
au côté de sa mère, et, levant la tête vers elle, lui sourit.

Hester et sa fille arrivèrent sans autre aventure à la demeure
de Messire Bellingham. C’était une grande maison de bois,
d’un genre dont on trouve des spécimens encore dans les rues
de nos plus anciennes villes. Rongées par la mousse, tombant
0181 en ruine, ces maisons sont aujourd’hui rendues mélancoliques
par les nombreux événements, heureux ou malheureux, oubliés
ou survivants dans les mémoires, qui se sont passés dans leurs
pièces sombres.

Mais, aux temps dont nous parlons, la maison du Gouverneur
avait sur sa façade toute la fraîcheur de l’année en cours.
Ses fenêtres ensoleillées resplendissaient de la gaieté d’une
habitation lumineuse que la mort n’a pas visitée encore. Elle
avait l’air tout à fait joyeux avec ses murs tout revêtus
d’un enduit dans lequel s’incrustaient de nombreux éclats
de verre, de sorte que lorsque les rayons du soleil la frappaient,
sa façade scintillait comme si des diamants y avaient été
jetés à poignées. C’était là un éclat qui eût mieux convenu
au palais d’Aladin qu’à la demeure d’un vieux Puritain austère.
Et cette décoration était complétée par d’étranges figures
d’aspect cabalistique, marquées au coin du goût bizarre de
l’époque qui, dessinées dans l’enduit frais étalé, s’étaient
solidifiées pour durer avec lui et s’offrir à l’admiration
des siècles à venir.
0182
En voyant cette merveille de maison, Pearl se mit à danser
et à bondir d’enthousiasme et exigea que l’on décrochât tout
de suite le grand morceau de soleil qui s’étendait tout le
long de la façade et qu’on le lui donnât pour s’amuser.

– Non, ma petite Pearl, lui dit sa mère. Il te faudra trouver
des rayons de soleil à toi, moi je n’en ai pas à te donner.

Elles se dirigèrent vers la porte qui était voûtée et flanquée
de chaque côté par une tour étroite faisant corps avec le
logis et percée de fenêtres treillissées à volets de bois
permettant de les fermer au besoin. Soulevant le marteau de
fer appendu au battant, Hester Prynne lança un appel auquel
répondit un serf du Gouverneur – un Anglais né libre mais
pour sept ans esclave. Durant ce laps de temps, cet homme
allait être la propriété de son maître qui pourrait en faire
un objet de transaction autant que d’un boeuf ou d’un escabeau.
Il portait le surcot bleu qui était alors chez nous le vêtement
0183 habituel des gens en servage comme il l’était depuis longtemps
dans les vieux domaines ancestraux en Angleterre.

– Messire Bellingham est-il en son logis ? demanda Hester.

– Oui bien, répondit le serf en regardant d’un oeil écarquillé
la lettre écarlate qu’étant nouveau venu il ne connaissait
point. Oui, sa Seigneurie est chez soi présente. Mais il y
a un saint homme de pasteur ou deux avec elle et aussi un
médecin. Vous ne la sauriez donc voir à cette heure.

– J’entrerai cependant, dit Hester, et le serf, jugeant peut-être
d’après son air de décision et le signe qui brillait sur sa
poitrine qu’il s’agissait d’une grande dame du pays, ne protesta
pas.

La mère et la fille pénétrèrent donc dans la salle d’entrée.

0184 Tout en y introduisant pas mal de variantes inspirées
par la nature des matériaux, un autre climat et un mode de
vie sociale différent, Messire Bellingham avait tout de même
établi le plan de sa nouvelle maison d’après celui des logis
qu’habitaient les gentilshommes campagnards de son pays natal.
On se trouvait donc, en y entrant, dans une vaste salle de
hauteur suffisamment imposante qui s’étendait sur toute la
profondeur de la maison et grâce à laquelle on communiquait
plus ou moins directement avec tous les autres appartements.
A une de ses extrémités, cette pièce spacieuse prenait jour
par les fenêtres des deux tours qui formaient des renfoncements
de chaque côté de la porte. A son autre bout, une de ces portes-fenêtres
qui s’ouvrent comme au fond d’une niche, dont il est question
dans les vieux textes, l’éclairait plus puissamment bien qu’un
rideau la voilât en partie. Sur un coussin du banc qui régnait
dans son embrasure, un gros in-folio – un tome des Chroniques
d’Angleterre sans doute ou quelque autre ouvrage aussi sérieux
– avait été laissé. Ainsi laissons-nous aujourd’hui sur nos
tables des volumes à tranches dorées pour que les visiteurs
les feuillettent. Le mobilier de la salle se composait de
0185 chaises massives, en chêne, avec des entrelacs de fleurs
sculptés sur leurs dossiers et d’une table de même style.
C’étaient là des meubles de famille remontant au temps de
la reine Elisabeth, ou plus haut, et que le Gouverneur avait
fait venir de sa demeure paternelle. Sur la table, prouvant
que le sens de l’hospitalité traditionnel en Angleterre n’avait
point été laissé au pays, un grand pot d’étain se dressait,
au fond duquel, la curiosité les poussant, Hester et Pearl
auraient pu voir les restes mousseux d’une rasade de bière.

Sur le mur régnait une rangée de portraits représentant les
ancêtres du Gouverneur, certains avec des armures sur leur
poitrine, d’autres en tenue plus pacifique, avec des fraises
et des rabats de cérémonie. Tous étaient caractérisés par
cet air sévère que prennent si invariablement les vieux portraits
comme s’ils étaient des fantômes de sommités, plutôt que leurs
images, et considéraient avec une intolérance malveillante
les distractions et les travaux des vivants.

0186 Au centre à peu près d’un des panneaux de chêne qui couvraient
les murs de la salle, les pièces d’une armure complète étaient
suspendues. Il ne s’agissait point, comme dans le cas des
portraits, de souvenirs de famille, car ce harnois des plus
modernes avait été fait par un habile armurier de Londres
l’année que Messire Bellingham avait quitté la Vieille pour
la Nouvelle-Angleterre. Il se composait d’un casque, d’un
gorgerin, d’une cuirasse, de jambières, de gantelets d’acier
et d’une épée pendant au-dessous. Le tout, et particulièrement
le casque et la cuirasse, si bien fourbi que des reflets blancs
en étaient projetés partout alentour sur le sol. Cette étincelante
panoplie n’était pas simplement destinée à faire bel effet
sur ces murs : elle avait été portée par le Gouverneur en
maintes revues et prises d’armes et avait même miroité à la
tête d’un régiment lors de la guerre contre les Péquots. Car,
bien qu’il eût étudié pour être homme de loi et parlât de
Bacon, de Coke et de Finch comme de ses confrères, force avait
été au Gouverneur de ce pays nouveau de se transformer en
soldat aussi bien qu’en homme d’Etat.

0187 La petite Pearl, aussi charmée par l’armure reluisante
qu’elle l’avait été par la scintillante façade de la demeure,
passa quelque temps à contempler le miroir poli que présentait
le plastron de la cuirasse.

– Mère, s’écria-t-elle soudain, je vous vois ! Ici ! Regardez
!

Hester regarda, pour passer ce caprice à l’enfant et vit qu’en
raison de la convexité de la surface où elle se reflétait,
la lettre écarlate prenait des proportions géantes jusqu’à
devenir de beaucoup le trait le plus saillant de son apparence,
jusqu’à la cacher, elle, Hester, derrière ses jambages. Pearl,
de son index levé, montra une image semblable reproduite là-haut
dans le casque, tout en souriant à sa mère avec cet air de
lutin qui en sait long que prenait si souvent son petit visage.
Cette expression de gaieté méchante se refléta, elle aussi,
dans la cuirasse, tellement agrandie et avec un effet d’une
intensité telle qu’Hester Prynne eut l’impression que ce ne
pouvait être là l’image de son enfant mais celle d’un démon
0188 qui aurait cherché à se glisser dans la personne de Pearl.

– Viens, dit-elle, en entraînant la petite fille. Allons regarder
ce beau jardin. Nous allons peut-être y voir des fleurs plus
jolies que celles que nous trouvons dans les bois.

Pearl courut donc tout au bout de la salle vers la grande
fenêtre et regarda le jardin. Une herbe bien tondue en recouvrait
le sol et, çà et là, d’informes ébauches de massifs. Mais
son propriétaire semblait avoir déjà renoncé à l’espoir d’acclimater
de ce côté de l’Atlantique, sur un sol dur qui ne se laissait
que difficilement arracher des moyens de subsistance, les
jardins d’agrément si goûtés en Angleterre. Des choux poussaient
bien en vue ; des plants de citrouille, installés un peu à
l’écart, avaient gagné du terrain de tous leurs feuillages
et vrilles. Ils étaient venus déposer un de leurs gigantesques
produits sous la fenêtre même de la grande salle, comme pour
avertir le Gouverneur que cet énorme légume doré était le
plus splendide ornement que le sol de la Nouvelle-Angleterre
0189 lui offrirait jamais pour embellir son jardin. Il y avait
cependant quelques buissons de roses et un certain nombre
de pommiers, descendants sans doute de ceux que planta le
Révérend Blackstone, le premier colon de la Péninsule, ce
personnage à demi légendaire que nos Annales nous montrent
assis sur le dos d’un taureau.

Pearl, en voyant les rosiers, se mit à pleurer pour avoir
une rose rouge et ne voulut pas se laisser consoler.

– Chut ! Chut ! lui disait sa mère avec instance. Ne pleure
plus, ma petite Pearl. J’entends des voix dans le jardin.
Voici venir le Gouverneur et d’autres seigneurs avec lui.

En effet, du fond de l’allée du jardin, plusieurs personnes
se dirigeaient vers la maison. Pearl, au mépris absolu des
tentatives de sa mère pour la calmer, lança un épouvantable
cri puis elle se tut, non par obéissance, mais parce que sa
curiosité mobile était excitée par la vue des nouveaux arrivants.
0190

CHAPITRE VIII

L’ENFANT-LUTIN ET LE PASTEUR

Messire Bellingham marchait le premier, en vêtements lâches
et le chef recouvert d’une de ces coiffures sans apparat dont
les seigneurs qui avancent en âge aiment à se parer dans le
privé. Il semblait faire les honneurs de son domaine et exposer
ses projets d’amélioration. La large fraise à la mode du temps
du roi Jacques qui s’arrondissait sous sa barbe n’était pas
sans donner à sa tête quelque ressemblance avec celle de saint
Jean-Baptiste sur un plat. Son aspect rigide de Puritain touché
par un gel qui n’était déjà plus le gel de l’automne, ne s’harmonisait
guère avec toutes les commodités et les agréments dont il
s’était, de toute évidence, efforcé de s’entourer. Mais c’est
une erreur de croire que, s’ils considéraient l’existence
humaine comme un temps d’épreuve et de combat et se tenaient
prêts à sacrifier les biens de ce monde aux injonctions du
0191 devoir, nos graves ancêtres se faisaient un cas de conscience
d’écarter les raffinements du confort ou même du luxe qu’ils
trouvaient à portée. Pareils principes ne furent, en tout
cas, jamais enseignés par le vénérable pasteur John Wilson,
dont la barbe aussi blanche que neige s’entrevoyait derrière
l’épaule du Gouverneur tandis qu’il suggérait qu’on pourrait
peut-être acclimater des poires et des pêches en Nouvelle-Angleterre
et faire mûrir des raisins noirs sur le mur le plus ensoleillé
du jardin.

Nourri au sein abondant de l’Eglise d’Angleterre, le vieux
clergyman avait un goût légitime et bien enraciné pour les
bonnes choses d’ici-bas. Et, tout sévère qu’il pût se montrer
en chaire, ou lorsqu’il réprouvait en public des agissements
comme ceux d’Hester Prynne, il n’en avait pas moins conquis
par la bienveillance et la jovialité qu’il laissait voir dans
sa vie privée plus d’affection qu’aucun de ses contemporains
dans la profession.

Derrière le Gouverneur et le Révérend Wilson venaient deux
0192 autres visiteurs : le Révérend Arthur Dimmesdale, ce jeune
pasteur qui avait, le lecteur s’en souviendra peut-être, joué
brièvement un rôle, et d’ailleurs à son corps défendant, dans
la scène de la disgrâce d’Hester Prynne et le vieux Roger
Chillingworth, un Anglais très versé dans l’art de la médecine
qui s’était depuis ces deux ou trois dernières années installé
dans la ville. Ce docte personnage passait pour être le médecin
aussi bien que l’ami du jeune pasteur dont la santé avait
beaucoup souffert ces temps derniers par suite de son trop
entier dévouement aux devoirs de son ministère.

Le Gouverneur, précédant ses hôtes, monta deux ou trois degrés
et, ouvrant la porte-fenêtre de la grande salle, se trouva
tout près de la petite Pearl. L’ombre du rideau tombait sur
Hester Prynne et la cachait en partie.

– Qu’avons-nous ici ? dit Messire Bellingham, en regardant
avec surprise la petite silhouette écarlate qui lui apparaissait.
Par ma foi, je ne vis jamais rien de pareil depuis que je
donnais dans les vanités, au temps du vieux roi Jacques, et
0193 tenais pour grande faveur d’être admis aux bals masqués
de la Cour ! On voyait des essaims de petits personnages semblables,
alors, aux jours de fête et nous avions coutume de les appeler
les enfants du seigneur du Désordre. Mais comment pareil visiteur
pénétra-t-il en mon logis ?

– Or çà, s’écria le bon vieux pasteur Wilson, quel peut bien
être le nom du bel oiselet à plumage rouge que voici ? Il
me semble avoir vu semblables apparitions lorsque le soleil
brillait à travers un vitrail richement peint et dessinait
des images d’or et écarlate sur le sol. Mais ceci se passait
en notre vieux pays là-bas… Dis un peu qui tu es, petit
personnage, et ce qui posséda ta mère de t’aller attifer de
la sorte ? Sais-tu ton catéchisme ? Es-tu enfant baptisé,
dis-moi ? ou un de ces coquins de petits elfes que nous croyions
avoir laissé derrière nous avec les autres résidus du papisme
en la bonne Vieille-Angleterre ?

– Je suis l’enfant de ma mère, répondit l’apparition, et je
m’appelle Pearl.
0194
– Pearl ? Rubis t’irais mieux ! ou Corail ! d’après ta couleur
! répondit le vieux pasteur en tentant vainement de tapoter
la joue de la petite fille. Mais où ta mère est-elle donc
? Ah ! je vois !

Et, se tournant vers le Gouverneur, il murmura : « C’est ici
l’enfant même dont nous nous entretînmes et voici cette malheureuse
femme, Hester Prynne, sa mère.

– Que me contez-vous là ? s’écria Messire Bellingham. Eh !
nous l’eussions dû deviner que la mère d’une enfant pareille
ne pouvait qu’être une femme écarlate, ne valant guère mieux
que cette autre dite Babylone ! Mais elle vient à point et
nous allons régler cette affaire.

Messire Bellingham franchit le seuil de la porte-fenêtre et
entra dans la salle suivi de ses hôtes.

– Hester Prynne, dit-il en fixant son regard naturellement
0195 sévère sur la porteuse de la lettre écarlate, il a été
fort question de toi ces temps-ci. Il fut longuement discuté
si nous autres, gens au pouvoir, ne chargions point nos consciences
en confiant une âme immortelle, celle de cette enfant, ici,
à la garde de quelqu’un qui ne sut éviter les embûches du
monde. Parle ! Toi, la mère ! Ne crois-tu point qu’il serait
bon pour le salut éternel et temporel de ton enfant qu’elle
te fût enlevée pour être vêtue avec modestie, sévèrement élevée
et convenablement instruite des vérités de la terre et du
ciel ? Que peux-tu faire, pour ton enfant, de comparable ?

– Je peux lui apprendre ce que m’a enseigné ceci, répondit
Hester Prynne, en posant un doigt sur la lettre écarlate.

– Femme, c’est là le signe de ta honte ! répondit l’implacable
magistrat. C’est en raison de la souillure qu’indique cette
lettre que nous voulons mettre l’enfant en d’autres mains
que les tiennes.
0196
– Ce signe, dit la mère avec calme bien que pâlissant davantage,
ce signe m’a enseigné, m’enseigne tous les jours, m’enseigne
en cet instant même une leçon qui pourra rendre mon enfant
plus sage bien que ne pouvant être d’aucun profit pour moi.

– Nous jugerons avec prudence, dit Messire Bellingham et prendrons
bien garde avant de rien décider. Mon bon Révérend Wilson,
voudriez-vous, s’il vous plaît, interroger cette enfant dite
Pearl et voir si elle possède le savoir religieux qui convient
à son âge ?

Le vieux clergyman s’assit dans un fauteuil et tenta d’attirer
Pearl entre ses genoux mais l’enfant, qui n’était pas accoutumée
à se laisser traiter familièrement par d’autres que par sa
mère, s’échappa par la porte-fenêtre ouverte et se tint sur
le premier degré de l’escalier, tel un oisillon tropical,
au brillant plumage, prêt à prendre son vol au plus haut des
airs. Le Révérend Wilson, non sans rester fort surpris de
0197 ces façons – car il était du genre grand-père et en général
très aimé des enfants – se mit néanmoins en devoir de procéder
aux interrogations qui se devaient.

– Pearl, dit-il, avec beaucoup de solennité, il te faut bien
écouter et retenir ce que l’on t’apprend afin de pouvoir,
le moment venu, porter sur ta poitrine une perle de grand
prix. Me peux-tu dire, mon enfant, qui t’a créée et mise au
monde ?

Or Pearl savait très bien qui l’avait créée et mise au monde.
Hester, née de parents pieux, avait, en effet, aussitôt après
avoir parlé avec l’enfant de leur Père qui était au ciel,
commencé à lui apprendre ces vérités dont l’esprit humain,
fût-il à peine développé encore, se laisse imprégner avec
empressement. Pearl se trouvait même si avancée en instruction
religieuse, pour ses trois ans, qu’elle aurait pu passer avec
honneur un examen tant sur le Livre de Prières de la Nouvelle-Angleterre
que sur les premiers chapitres du catéchisme de Westminster.
Mais cette tendance au caprice, qui est plus ou moins le lot
0198 de tous les enfants et dont la petite Pearl avait dix
parts pour une, prit possession d’elle en ce moment entre
tous mal choisi, lui scellant les lèvres ou la poussant à
parler de travers. Après avoir mis un doigt dans sa bouche
et s’être maussadement refusée à répondre à la question du
Révérend Wilson, l’enfant finit par déclarer qu’elle n’avait
pas été créée du tout mais que sa mère l’avait cueillie sur
le buisson de roses sauvages qui poussait contre la porte
de la prison.

Cette réponse fantaisiste lui avait probablement été inspirée
par le voisinage des roses rouges du Gouverneur mêlé au souvenir
du rosier de la prison devant lequel la mère et la fille étaient
passées le matin même en venant.

Le vieux Roger Chillingworth chuchota, avec un sourire, quelque
chose à l’oreille du jeune pasteur.

Hester Prynne le regarda et fut frappée, même en ce moment
pour elle fatidique, de voir à quel point cet homme avait
0199 changé. Son visage paraissait plus laid, son teint plus
sombre, son corps plus contrefait qu’au temps où il était
pour elle une présence familière. Leurs regards se croisèrent
une seconde mais l’instant d’après l’attention générale était
happée par la scène en cours.

– Mais c’est épouvantable, s’écriait le Gouverneur revenant
petit à petit de la stupeur où l’avait plongé la réponse de
Pearl. Une enfant de trois ans qui ne sait pas qui l’a créée
! Sans doute aucun, elle plonge dans une obscurité aussi profonde
en ce qui concerne son âme, son présent état de dépravation,
le destin qui l’attend ! Il me paraît, mes bons seigneurs,
inutile de nous enquérir plus avant.

Hester se saisit de Pearl et l’attira par force dans ses bras
puis affronta le vieux puritain d’un air presque sauvage.
Seule au monde, répudiée par le genre humain, n’ayant que
cet unique trésor pour conserver son coeur en vie, elle sentait
posséder envers et contre tous des droits imprescriptibles
et était prête à les défendre jusqu’à la mort.
0200
– Dieu me l’a donnée ! s’écria-t-elle. Il me l’a donnée en
compensation de tout ce que vous m’avez enlevé. Pearl est
mon bonheur et aussi mon tourment ! Elle me maintient en vie
! Elle est en même temps ma punition ! Ne voyez-vous donc
point que la lettre écarlate, c’est elle ! Mais une lettre
écarlate qui se fait aimer et qui a, par conséquent, dix millions
de fois plus que l’autre le pouvoir de me faire expier ! Vous
ne me la prendrez pas, je mourrai avant !

– Ma pauvre femme, dit le vieux pasteur qui n’était pas méchant,
l’enfant sera bien soignée, bien mieux qu’il ne serait en
ton pouvoir de le faire.

– Dieu m’en a donné la garde ! reprit Hester Prynne élevant
la voix presque jusqu’au cri. Je ne me la laisserai point
enlever !

Et, mue par une impulsion subite, elle se tourna vers le jeune
clergyman sur qui il n’avait pas paru qu’elle eût jusqu’alors
0201 seulement porté ses regards.

– Parle pour moi ! s’écria-t-elle, toi qui fus mon pasteur
et me connais mieux que ne me peuvent connaître ces hommes
! Je ne veux pas perdre mon enfant ! Parle pour moi ! Tu sais
– car tu as une pénétration que les autres n’ont point – tu
sais ce que sont les droits d’une mère et combien peuvent
être plus sacrés ceux d’une mère qui n’a que son enfant et
la lettre écarlate ! Prends ma défense !

A cet appel ardent et singulier qui montrait que la situation
avait presque acculé Hester à la folie, le jeune pasteur répondit
en s’avançant aussitôt, pâle, et la main pressée contre son
coeur comme c’était sa coutume toutes les fois que sa nature
particulièrement nerveuse était en proie à l’agitation. Il
avait l’air plus travaillé de soucis, plus émacié que le jour
de la honte publique d’Hester et, soit par suite du déclin
de sa santé, soit pour toute autre raison, ses grands yeux
sombres recelaient tout un troublant univers de tourments
dans leurs profondeurs mélancoliques.
0202
– Il y a de la vérité, dit-il d’une voix frémissante, douce
et pourtant si puissante qu’elle éveilla des échos dans la
grande salle et fit résonner l’armure vide. Il y a de la vérité
dans les paroles d’Hester Prynne et dans le sentiment qui
les inspire. Oui, Dieu, qui lui a donné cette enfant, lui
a en même temps donné de la nature et des besoins – assez
à part, semble-t-il, – de cette même enfant une connaissance
instinctive que nul autre mortel ne saurait posséder. Et n’y
a-t-il pas, en outre, quelque chose de redoutablement sacré
dans le lien qui unit cette mère et sa fille ?

– Et comment cela, mon bon Révérend ? interrompit le Gouverneur.
Veuillez, je vous prie, bien éclaircir ce point.

– Il faut qu’il en soit ainsi, reprit le pasteur, car en juger
différemment ne reviendrait-il point à dire que le Créateur
de toute chair, Notre Père céleste, aurait légèrement reconnu
un acte coupable, n’aurait point fait de différence entre
la luxure et l’amour sanctifié ? Fille du crime de son père
0203 et de la honte de sa mère, cette enfant est sortie des
mains de Dieu pour agir de bien des façons sur le coeur de
cette femme qui réclame avec tant d’ardeur et d’amertume le
droit de la garder ! Dieu l’a désignée pour être la bénédiction,
la seule bénédiction de la vie de cette femme. Et pour lui
être en même temps, comme cette mère nous l’a dit elle-même,
un moyen d’expier – un tourment qui se fait sentir aux moments
où l’on ne s’y attend point un élancement, une morsure, une
torture sans cesse renaissantes au sein de joies mal assurées
! La mère n’a-t-elle point exprimé tout ceci par le costume
de la pauvre enfant qui nous rappelle si irrésistiblement
le symbole rouge qui marque sa poitrine ?

– Bien dit, s’écria le bon Révérend Wilson. Je craignais que
cette femme n’ait eu meilleure intention que de faire un bouffon
de sa fille.

– Oh, non, non ! reprit le jeune pasteur. Elle reconnaît,
soyez-en certains, le solennel miracle que Dieu fit en créant
cette enfant. Et puisse-t-elle bien reconnaître aussi ce qui
0204 me frappe comme la vérité même : qu’en lui accordant cette
faveur, Dieu entendait par-dessus tout garder son âme en vie,
la préserver des abîmes encore plus noirs où Satan aurait
sans cela tenté de la précipiter ! Oui, il est bon pour cette
pauvre pécheresse de voir confier à ses soins l’immortalité
d’un être fait pour les joies ou pour les peines éternelles.
D’avoir à ses côtés une ignorante à qui elle devra enseigner
le bien, une innocente qui lui rappelle à chaque instant sa
faute mais qui lui assure du même coup, comme par une promesse
du Seigneur Lui-Même, que si elle conduit son enfant au ciel,
son enfant l’y conduira en retour. En cela, la mère coupable
est plus heureuse que le père coupable. Pour le bien d’Hester
Prynne, tout autant que pour celui de cette pauvre enfant,
laissez-les donc toutes deux à la place que la Providence
a jugé bon de leur donner !

– Vous parlez, ami, avec une étrange ardeur ! dit le vieux
Roger Chillingworth en souriant.

– Voici des paroles d’un grand poids, déclara le Révérend
0205 Wilson. Qu’en pensez-vous, digne Messire Bellingham ?
Mon jeune confrère n’a-t-il pas bien plaidé en faveur de cette
pauvre femme ?

– Si, en vérité, fort bien, répondit le magistrat. Les arguments
qu’il allègue sont tels que nous allons laisser les choses
en l’état où elles sont – aussi longtemps tout au moins que
cette femme ne soulèvera pas de nouveaux scandales. Il faudra,
toutefois, pasteurs, que l’un de vous fasse passer à cette
enfant un examen de catéchisme en règle et que les bedeaux
veillent à ce qu’elle assiste à l’école et au prêche lorsqu’elle
sera en âge.

Ayant cessé de parler, le jeune pasteur s’était de quelques
pas éloigné du groupe. Il se tenait à présent près de la fenêtre,
le visage en partie caché par les plis pesants du rideau.
Il avait parlé avec tant de véhémence que son ombre, projetée
sur le sol par la lumière du soleil, restait frémissante.
Pearl, le capricieux, l’inapprivoisable petit lutin, se glissa
vers lui, lui prit la main entre ses deux menottes et appuya
0206 sa joue tout contre en une caresse à la fois si tendre
et si discrète que sa mère se demanda : « Est-ce là ma petite
Pearl ? » Hester savait bien, cependant, qu’il y avait de
l’amour dans le coeur de l’enfant, encore qu’il ne se révélât
guère que par des éclats, que la petite fille n’eût donné
qu’une ou deux fois à peine en sa vie pareille preuve de gentillesse.
Rien, à part le regard longuement attendu d’une femme, n’est
plus doux que ces marques de préférence enfantine spontanément
accordées comme par un instinct spirituel. Elles semblent
reconnaître en nous quelque chose de vraiment digne d’être
aimé. Aussi le pasteur se retourna, posa sa main sur la tête
de l’enfant, hésita un instant et la baisa au front. L’humeur
exceptionnelle de Pearl ne dura pas davantage. La petite fille
rit et se mit à sauter par la grande salle avec une telle
légèreté que le vieux Messire Wilson en vint à se demander
si elle touchait tout de bon le sol de ses pieds.

– La petite friponne est un brin sorcière par ma foi ! dit-il
au Révérend Dimmesdale. Point ne lui est besoin d’un manche
à balai pour voler dans les airs !
0207
– Une bien étrange enfant, remarqua le vieux Roger Chillingworth.
Il est facile de discerner ce qu’elle tient de sa mère. Ne
croyez-vous point, mes dignes seigneurs, qu’il serait possible
à un philosophe d’analyser sa nature de façon à pouvoir deviner
qui fut le père ?

– Eh, ce serait pécher que de se laisser, en pareille question,
guider par la philosophie ! dit le Révérend Wilson. Mieux
vaut user de prières et de jeûnes. Que dis-je ? A moins que
la Providence ne l’éclaircisse Elle-même, mieux vaut encore
sans doute que ce mystère reste un mystère. Tant qu’il en
est ainsi, tout bon chrétien doit se montrer d’une bonté paternelle
envers ce pauvre enfançon abandonné.

L’affaire étant heureusement conclue, Hester Prynne et Pearl
quittèrent la maison du Gouverneur. On affirme que, comme
elles en sortaient, le volet d’une des fenêtres de l’étage
s’ouvrit et que parut en plein soleil le visage de dame Hibbins,
l’acrimonieuse soeur de Messire Bellingham, celle-là même
0208 qui devait, quelques années plus tard, être exécutée comme
sorcière.

– Hep ! hep ! dit-elle tandis que sa physionomie sinistre
semblait projeter une ombre sur la gaieté de la maison neuve.
Viendras-tu point avec nous cette nuit ? Il y aura joyeuse
compagnie en la forêt et j’ai autant dire promis à l’Homme
Noir que l’avenante Hester Prynne serait des nôtres.

– Vous lui ferez, s’il vous plaît, mes excuses, répondit Hester
avec un sourire de triomphe. Il me faudra rester au logis
pour veiller sur ma petite fille. Me l’eût-on enlevée que
je serais volontiers allée moi aussi dans la forêt signer
mon nom sur le livre de l’Homme Noir et de mon propre sang
!

– Nous te verrons venir plus tard ! marmonna la diabolique
dame en fronçant le sourcil et rentrant la tête.

Et en admettant que cet échange de propos entre dame Hibbins
0209 et Hester Prynne soit authentique et non légendaire, il
y faut voir une preuve en faveur de l’argument qu’avait fait
valoir le jeune pasteur contre la séparation projetée entre
la mère coupable et la conséquence de sa faiblesse. Car, ainsi,
l’enfant aurait déjà sauvé sa mère d’une embûche de Satan.

CHAPITRE IX

LE MEDECIN

Sous le nom de Roger Chillingworth était caché, le lecteur
s’en souviendra, un autre nom, un nom que son ex-possesseur
s’était juré de ne plus jamais laisser prononcer. Il a été
parlé d’un étranger qui s’était tenu parmi la foule qui assistait
à la honte publique d’Hester Prynne. Cet homme d’un certain
âge, fatigué par de longues pérégrinations, avait vu, au sortir
de dangereuses solitudes sauvages, la femme qui allait, espérait-il,
symboliser pour lui la tiédeur et les joies du foyer, exposée
comme le péché incarné aux yeux de la multitude. Sa réputation
0210 d’épouse était foulée aux pieds par tous les hommes présents.
Son infamie était la fable de la Place du Marché. Pour tous
les siens, pour les compagnons de son ancienne vie sans tache,
il ne resterait rien, si des nouvelles d’elle leur parvenaient
jamais, que la contagion de son déshonneur : ils en auraient
chacun leur part en proportion du degré d’intimité de leurs
anciens rapports. Pourquoi, alors, du moment qu’il était maître
d’en décider, l’homme qui avait été uni à cette femme par
le plus étroit et le plus sacré des liens se serait-il avancé
pour faire valoir ses droits sur un héritage aussi peu désirable
? Il décida de n’être point cloué à côté d’elle sur le même
honteux piédestal. Inconnu de tous, excepté d’Hester Prynne
dont il s’était assuré le silence, il avait pris la résolution
d’effacer son nom de la liste des humains, de disparaître
aussi complètement de la vie, du point de vue des liens et
des intérêts qui l’y avaient jusqu’alors attaché, que s’il
s’était trouvé au fond de cet Océan où la rumeur publique
l’avait depuis longtemps relégué. Quand il eut atteint ce
but, des intérêts nouveaux surgirent immédiatement devant
lui et aussi un nouveau but – sombre il est vrai, sinon même
0211 coupable, mais dominateur au point de requérir toutes
ses forces et toutes ses facultés.

Pour l’atteindre, l’homme s’installa dans la ville puritaine
sous le nom de Roger Chillingworth, sans autre recommandation
qu’une intelligence et un savoir très au-dessus de la moyenne.
Ses études l’avaient familiarisé avec la science médicale
de son temps. Il se présenta comme médecin et fut, à ce titre,
cordialement accueilli. Les hommes versés dans la médecine
et la chirurgie étaient fort rares dans la colonie. Les membres
du corps médical ne semblent pas, en effet, avoir beaucoup
partagé le zèle religieux qui entraîna tant de leurs contemporains
par-delà l’Atlantique. Peut-être qu’au cours de leurs recherches
sur l’organisme humain, les facultés les plus hautes et les
plus subtiles de ces hommes se matérialisèrent ? Peut-être
perdirent-ils toute vue spirituelle sur l’existence en s’absorbant
dans les complications d’un mécanisme si merveilleux qu’il
semble sous-entendre assez d’art pour résumer en lui seul
l’ensemble de la vie ?

0212 En tout cas, la santé de la bonne ville de Boston avait
jusqu’alors été, dans la mesure où la médecine avait affaire
à elle, à la garde d’un vieux saint diacre d’apothicaire que
sa piété et sa bonne conduite recommandaient plus solidement
que ce qu’il aurait pu montrer en fait de diplômes. Quant
à l’art chirurgical, il était, le cas échéant, mis en pratique
par un citoyen qui combinait ce talent d’occasion avec l’exercice
quotidien du rasoir. Dans un corps de métier ainsi constitué,
Roger Chillingworth fit figure de brillante recrue. Il prouva
bientôt que la médecine des anciens lui était familière dans
toute sa solennelle minutie qui exigeait pour chaque remède
une multitude d’ingrédients aussi extraordinaires qu’hétérogènes,
aussi soigneusement dosés que s’il eût été question de composer
l’Elixir de longue Vie. Pendant sa captivité chez les Indiens,
il avait, d’autre part, acquis une grande connaissance des
propriétés des herbes et des racines du pays. Et il ne cachait
pas à ses malades qu’il avait autant de confiance dans ces
simples remèdes, dons de la nature aux sauvages incultes,
que dans la pharmacopée européenne que tant de savants médecins
travaillaient depuis des siècles à établir.
0213
Ce docte étranger était exemplaire quant aux formes extérieures
de la vie religieuse tout au moins. Il avait, très tôt après
son arrivée, choisi pour guide spirituel le Révérend Dimmesdale.
Ce jeune prêtre, dont le renom de savant vivait encore à Oxford,
était, à peu de chose près, considéré par ses plus fervents
admirateurs comme un apôtre, un envoyé du ciel destiné, pour
peu qu’il vécût et travaillât le temps d’une vie ordinaire,
à faire d’aussi grandes choses pour l’Eglise, encore jeune
et faible de la Nouvelle-Angleterre, que les Pères de l’Eglise
en accomplirent pendant l’enfance de la foi chrétienne. Seulement,
vers l’époque dont nous parlons, la santé de ce précieux ministre
du Seigneur avait de toute évidence commencé à fléchir. Ceux
qui connaissaient le mieux ses habitudes expliquaient sa pâleur
par sa trop grande application à l’étude, par le trop scrupuleux
accomplissement de ses devoirs de chef de paroisse et, surtout,
par les jeûnes et les veilles qu’il mettait souvent en pratique
afin d’empêcher la grossièreté de notre état terrestre de
ternir les clartés de sa lampe spirituelle. Bien des gens
déclaraient aussi que si Messire Dimmesdale allait vraiment
0214 mourir c’était tout simplement parce que le monde n’était
pas digne d’être plus longtemps foulé par ses pieds.

Il protestait, lui, avec une humilité caractéristique, que
si la Providence jugeait bon de le retirer de ce monde c’était
parce qu’il était indigne d’accomplir son humble mission.

Quelles que fussent les causes du déclin de ses forces, nul
ne pouvait en tout cas mettre le fait en doute. Le Révérend
Dimmesdale s’émaciait. Sa voix, bien que toujours vibrante
et douce, semblait par certaines notes mélancoliques prophétiser
que bientôt on ne l’entendrait plus. On le voyait souvent
mettre, à la suite du plus léger incident, à l’ombre d’une
alarme, sa main sur son coeur tandis qu’une rougeur subite,
remplacée aussitôt par une grande pâleur, révélait l’assaut
d’une souffrance.

Le jeune pasteur en était donc là, cette jeune lumière paraissait
devoir s’éteindre bien trop tôt, lorsque arriva Roger Chillingworth.
0215 Sa première entrée en scène, qu’il exécuta sans que presque
personne pût dire d’où il venait, comme s’il était tombé du
ciel ou avait jailli des entrailles de la terre, avait eu
un air de mystère qui tourna aisément au miraculeux. A présent,
il était reconnu comme un homme de talent. On avait pu observer
qu’il récoltait des herbes et des fleurs sauvages, extrayait
des racines, cassait de menus rameaux aux arbres de la forêt,
en personnage qui connaît des vertus à des choses sans valeur
aux yeux du commun. On l’entendait parler de Sir Kenelm Digby
et d’autres hommes célèbres – dont les connaissances scientifiques
passaient pour être à peine au-dessous du surnaturel – comme
ayant été ses correspondants ou ses confrères. Pourquoi, occupant
une place pareille dans le monde savant, était-il venu ici
? Alors que sa sphère était dans les grandes villes, que pouvait-il
être venu chercher dans ce pays sauvage ? En réponse à ces
questions, une rumeur gagna du terrain que, tout absurde qu’elle
fût, bien des gens de bon sens accueillirent : Dieu aurait
accompli un miracle en règle, transporté, à travers les airs,
d’une Université allemande à la porte du Révérend Dimmesdale,
un éminent docteur en médecine ! Des gens à la foi plus raisonnable,
0216 qui savaient que la Providence accomplit ses desseins
sans ces effets de scène que l’on nomme interventions miraculeuses,
n’en étaient pas moins enclins à voir la main de Dieu dans
l’arrivée si opportune de Roger Chillingworth. Cette opinion
était renforcée par le grand intérêt que le médecin avait
toujours manifesté envers le jeune pasteur. Après s’être attaché
à lui à titre de paroissien, il s’était efforcé de gagner
l’amitié et la confiance de cette nature réservée et sensible.
Il se montrait fort alarmé par l’état de santé de son pasteur
mais désireux de tenter une cure qui, entreprise sans retard,
pouvait laisser espérer un heureux résultat. Les prud’hommes,
les diacres, les matrones et les gracieuses jouvencelles de
son troupeau importunèrent à l’envi le Révérend Dimmesdale
pour qu’il essayât d’un art si franchement mis à sa disposition.
Le Révérend Dimmesdale repoussait doucement ces instances
: « Je n’ai pas besoin de médecines », disait-il.

Mais comment pouvait-il parler ainsi quand dimanche après
dimanche ses joues émaciées étaient plus pâles et sa voix
plus faible ? Quand presser sa main contre son coeur était
0217 devenu, au lieu d’un geste qu’on fait une fois en passant,
une constante habitude ? Etait-il donc las de ses travaux
? Désirait-il mourir ? Autant de questions qui lui furent
solennellement posées par les plus anciens pasteurs de Boston
et par les diacres de sa paroisse. Ces dignes personnages
« vinrent enfin à bout de lui », pour user de leur propre
expression, en lui représentant que c’était pécher de repousser
une aide que la Providence offrait si manifestement. Le jeune
pasteur les écouta en silence et finit par promettre de s’entretenir
avec le médecin.

– Si telle était la volonté du Seigneur, dit-il quand, fidèle
à sa parole, il demanda l’avis médical de Roger Chillingworth,
je préférerais que mes efforts, mes peines et mes péchés prissent
fin le plus vite possible avec moi, que ce qu’il y a de terrestre
en eux fût enterré dans la tombe, que ce qu’il y a de spirituel
suivît mon sort dans l’éternité, plutôt que de vous voir mettre
pour moi votre science à l’épreuve.

– Ah, répondit Roger Chillingworth, avec cette tranquillité
0218 naturelle ou voulue qui caractérisait son comportement,
un pasteur de votre âge est porté à parler ainsi. Les jeunes
hommes qui n’ont pas encore profondément pris racine renonceraient
à tout si aisément ! Et les hommes pleins de sainteté qui
marchent avec Dieu sur cette terre préféreraient s’en aller
marcher avec Lui sur les chemins dallés d’or de la Jérusalem
Nouvelle.

– Oh, répliqua le Révérend Dimmesdale en portant la main sur
son coeur, tandis qu’une expression douloureuse passait sur
son front, si j’étais plus digne de marcher là-haut, je serais
plus content de peiner ici-bas.

– Les hommes de mérite ont toujours tendance à se rabaisser,
dit le médecin.

Et ainsi le mystérieux vieux Roger Chillingworth devint le
conseiller médical du Révérend Dimmesdale. Comme ce n’était
pas la maladie seulement qui intéressait, en ce cas, le médecin,
mais aussi et surtout le caractère du malade, ces deux hommes
0219 d’âge si différent en vinrent à passer beaucoup de leur
temps ensemble. Pour améliorer la santé de l’un et permettre
à l’autre de récolter des plantes aux sucs bienfaisants, ils
allèrent faire ensemble de longues promenades au bord de la
mer ou dans la forêt. Ils mêlèrent le bruit de conversations
variées au déferlement et aux murmures des vagues, aux cantiques
solennels que chantaient les vents à la cime des arbres. Il
arrivait souvent aussi que l’un fût l’hôte de l’autre. Il
y avait pour le jeune ministre du Seigneur quelque chose de
fascinant dans la compagnie de cet homme de science en qui
il reconnaissait une culture intellectuelle de très grande
étendue, en même temps qu’une liberté de vues qu’il aurait
vainement cherchée parmi ses confrères. En vérité, il était
effaré, sinon même scandalisé, de trouver cette qualité chez
le médecin. Le Révérend Dimmesdale était un véritable prêtre,
un véritable croyant. Le sentiment du respect était en lui
très développé ; sa tournure d’esprit le poussait à s’engager
sur les traces d’une foi religieuse, à les suivre de plus
en plus à mesure que passait le temps. Il n’aurait, en nul
état social, été ce qu’on appelle un homme aux vues libérales.
0220 Une pression, l’armature rigide d’une foi qui tout en
emprisonnant soutient, aurait toujours été essentielle à sa
paix intérieure. Voir l’univers à travers un esprit tout à
fait différent de celui des gens avec qui il s’entretenait
d’habitude n’en représentait pas moins pour lui un plaisir,
une sorte de soulagement dont il jouissait non sans frémir
un peu. C’était comme si une fenêtre avait été ouverte, laissant
entrer l’air libre dans le cabinet à l’air épais où sa vie
s’usait dans la lueur pâle des lampes, la lumière trop voilée
des rayons du soleil, l’odeur sensuelle ou morale, mais moisie,
qui s’exhale des livres. Seulement cet air était trop frais,
trop froid pour être longtemps respiré avec agrément. Aussi
le pasteur, et avec lui le médecin réintégraient les limites
de ce que leur Eglise tenait pour orthodoxe.

Roger Chillingworth étudiait ainsi avec soin son malade à
la fois tel qu’il se montrait dans la vie ordinaire, lorsqu’il
cheminait aux côtés de pensées qui lui étaient familières
et tel qu’il apparaissait au milieu d’un paysage moral dont
la nouveauté aurait pu faire monter quelque chose de différent
0221 à la surface de son caractère. Le médecin estimait, aurait-on
dit, essentiel de connaître l’homme avant d’essayer de lui
faire du bien. Quand il y a une intelligence et un coeur,
les maux physiques sont toujours plus ou moins marqués par
les caractéristiques de l’une et de l’autre.

Chez Arthur Dimmesdale, la pensée et l’imagination étaient
tellement actives, la sensibilité si intense, que les infirmités
du corps devaient vraisemblablement avoir là leur terrain.
Aussi Roger Chillingworth, le savant, le bon, l’amical médecin
s’efforçait-il de pénétrer au profond de la vie intérieure
de son malade, en creusait les principes, scrutait les souvenirs,
palpant tout d’un doigt précautionneux comme quelqu’un qui
chercherait un trésor dans une caverne obscure.

Peu de secrets peuvent échapper à qui a occasions et licence
d’entreprendre pareilles recherches et se trouve être assez
habile pour bien les diriger. Un homme chargé d’un secret
doit surtout éviter toute intimité avec son médecin. Si ce
dernier possède une perspicacité naturelle et cet indéfinissable
0222 quelque chose de plus que nous appelons intuition ; s’il
ne fait montre ni d’égoïsme ni de qualités trop marquantes
; s’il a le don inné de mettre son esprit en affinité avec
celui de son malade au point que ce dernier dira sans s’en
apercevoir des choses qu’il s’imaginera avoir seulement pensées
; si pareilles révélations sont reçues sans éclats et moins
par des paroles de sympathie que par le silence, un son inarticulé
et, de temps à autre, un mot qui prouve que l’on comprend
tout ; si à ces qualités de confident se joignent les avantages
qu’assure la réputation acquise du médecin, il viendra alors
inévitablement une heure où l’âme du malade fondra, se mettra
à couler comme un flot sombre mais transparent, exposant tous
ses mystères au grand jour.

Roger Chillingworth possédait toutes ou presque toutes les
qualités qui viennent d’être énumérées. Le temps toutefois
passait. Une manière d’intimité grandissait, nous l’avons
dit, entre ces deux esprits cultivés qui avaient pour terrain
de rencontre tout le vaste champ des études et de la pensée
humaines. Ces deux hommes discutaient de morale, de religion,
0223 des affaires publiques, du caractère de tel ou tel individu.
Ils parlaient beaucoup l’un et l’autre de questions qui semblaient
leur être personnelles. Pourtant rien qui ressemblât au secret
que le médecin croyait pressentir n’échappait au pasteur pour
tomber dans l’oreille de son compagnon. Ce dernier en arrivait
à soupçonner que la nature même des maux physiques du Révérend
Dimmesdale ne lui avait jamais été complètement révélée. Une
bien étrange réserve !

Au bout de quelque temps, sur une remarque de Roger Chillingworth,
les amis du Révérend Dimmesdale effectuèrent un arrangement
: le malade et le médecin logèrent dans la même demeure. Ainsi
aucune pulsation de la vie du pasteur n’échapperait aux yeux
de son dévoué médecin. Il y eut grande joie dans la ville
quand ce but si désirable fut atteint. On était d’avis que
c’était la meilleure mesure possible pour assurer le salut
du jeune clergyman. Il eût évidemment été préférable encore
qu’il choisît, ainsi que ceux qui s’y sentaient autorisés
l’en avaient si souvent pressé, une des jeunes vierges en
fleur qui lui étaient spirituellement attachées pour en faire
0224 sa femme. Mais il n’y avait pas apparence qu’il se laisserait
convaincre de franchir ce pas. Il repoussait toute allusion
à ce sujet comme si le célibat des prêtres eût été une des
règles de son Eglise. Et puisqu’il était condamné, par son
propre choix, à manger son pain insipide à une table étrangère,
à supporter le froid qui est le lot de ceux qui ne se chauffent
qu’au foyer des autres, il semblait vraiment que le sagace,
expérimenté, bienveillant vieux médecin, qu’animait une affection
à la fois paternelle et révérencieuse, était de tous les hommes
le mieux fait pour se trouver toujours à portée de sa voix.

La nouvelle résidence des deux amis se trouvait chez une veuve,
de bon rang social, dont le logis recouvrait presque en entier
l’emplacement où devait plus tard s’élever King’s Chapel.
Elle était bordée d’un côté par le cimetière, autrefois le
champ d’Isaac Johnson et bien faite, par conséquent, pour
favoriser les réflexions sérieuses qui convenaient aux travaux
respectifs d’un pasteur et d’un médecin. Par le soin maternel
de la bonne veuve, l’appartement de la façade exposée au soleil
0225 avait été assigné au Révérend Dimmesdale et sa fenêtre
garnie d’un lourd rideau afin de pouvoir créer à volonté une
ombre crépusculaire. Les murs étaient revêtus de tapisseries
tissées, disait-on, par les métiers des Gobelins où l’histoire
de David, de Bethsabée et du prophète Nathan était représentée
en couleurs que le temps n’avait point fanées encore mais
qui rendaient la belle jeune femme aussi farouchement pittoresque
que le vieux prophète de malheur.

En cette salle, le pasteur aux joues pâles empila les in-folio
reliés en parchemin de sa bibliothèque riche en oeuvres des
Pères de l’Eglise, en science des rabbins, en cette érudition
monacale à laquelle les prêtres protestants, même s’ils vilipendaient
les moines, se voyaient souvent contraints d’avoir recours.

De l’autre côté de la maison, Roger Chillingworth installa
son cabinet et son laboratoire – qu’un savant moderne n’eût,
bien entendu, pas considéré comme à demi complet. Il était
cependant pourvu d’un appareil à distiller et de tout ce qu’il
0226 fallait pour composer les mélanges et drogues qu’en alchimiste
expérimenté il savait fort bien employer ensuite.

Etant ainsi commodément installés, les deux savants personnages
se mirent au travail chacun en son domaine, mais tout en passant
familièrement d’un appartement dans l’autre pour inspecter,
non sans curiosité, la besogne du voisin.

Et les amis les plus sensés du Révérend Dimmesdale imaginèrent
très raisonnablement, ainsi que nous l’avons indiqué, que
la Providence, assiégée par maintes prières publiques, privées
et secrètes, avait ordonné tout ceci afin de rétablir la santé
de son jeune ministre. Mais il nous faut maintenant dire qu’une
autre partie de la communauté avait adopté un autre point
de vue sur les rapports entre le Révérend Dimmesdale et le
vieux médecin. Quand une multitude ignorante tente de voir
de ses yeux, elle est on ne peut plus encline à se laisser
abuser. Mais lorsqu’elle juge, comme elle le fait d’habitude,
d’après les intuitions de son grand coeur chaleureux, elle
arrive souvent à des conclusions si sûres qu’elles prennent
0227 le caractère de vérités révélées surnaturellement. Dans
le cas présent, le peuple ne pouvait justifier sa prévention
contre Roger Chillingworth par aucun fait, par aucun argument
valant la peine d’être réfuté. Un vieil artisan, qui avait
été citoyen de Londres au temps du meurtre de Sir Thomas Overbury
– à présent vieux de quelque trente ans – avait bien dit son
mot : il prétendait avoir rencontré le médecin sous un autre
nom, que l’auteur a oublié, en compagnie du docteur Forman,
le célèbre vieux conspirateur qui fut impliqué dans cette
sombre affaire. Deux ou trois autres personnes insinuaient
que durant sa captivité chez les Indiens, le docteur Chillingworth
devait avoir ajouté à ses talents de médecin, l’art des incantations
propre aux prêtres sauvages. Ceux-ci étaient, tout le monde
le savait bien, de puissants enchanteurs qui accomplissaient
souvent des cures d’allure miraculeuse parce que très versés
dans la magie noire. Quantité de gens – et parmi eux des personnes
de jugement si rassis et douées d’un sens de l’observation
si pratique que leur avis eût été à considérer en toute autre
question – affirmaient que Roger Chillingworth avait beaucoup
changé depuis son arrivée et surtout depuis qu’il habitait
0228 avec le Révérend Dimmesdale. Au début, son expression
était calme, méditative, tout à fait celle d’un savant. Maintenant,
ces gens disaient lui voir au visage quelque chose de laid
et de méchant qu’ils n’avaient pas remarqué auparavant et
qui vous frappait d’autant plus que vous le regardiez plus
souvent. Selon les idées du vulgaire, le feu de son laboratoire
était alimenté par le charbon de l’enfer ; aussi pouvait-on
bien s’attendre à en voir la fumée lui noircir le visage.

Enfin, brochant sur le tout, une opinion se répandait largement
d’après laquelle le Révérend Arthur Dimmesdale était, comme
maints autres saints avant lui, hanté soit par Satan lui-même,
soit par un de ses émissaires. Cet agent infernal, qui se
présentait sous l’apparence de Roger Chillingworth, s’était,
avec la permission du Seigneur, installé dans l’intimité du
pasteur pour comploter contre son âme. Certes, nul homme de
bon sens ne pouvait se demander de quel côté tournerait la
victoire. Le public attendait avec une confiance inébranlable
le moment où il verrait le jeune pasteur sortir du conflit
0229 transfiguré par la gloire qu’il était sans nul doute en
train de conquérir. Il n’en était, en attendant, pas moins
triste de penser aux affres mortelles de la lutte qu’il lui
fallait soutenir pour s’acheminer vers son triomphe.

Hélas ! D’après la tristesse et la terreur qui s’entrevoyaient
au profond des yeux du pauvre Révérend, la lutte était cruelle
et la victoire rien moins que certaine.

CHAPITRE X

LE MEDECIN ET LE MALADE

Le vieux Roger Chillingworth avait été toute sa vie, calme
de caractère, bon, encore que ne se montrant pas chaleureux
dans ses affections, honnête et droit envers autrui. Il avait
commencé ses investigations avec, imaginait-il, la sévère
impartialité d’un juge, poussé par le seul désir de connaître
la vérité – comme s’il avait été question de figures géométriques
et non de passions humaines et de torts envers lui. Mais à
0230 mesure qu’il avançait dans son entreprise, une fascination
terrible, une sorte de nécessité farouche se saisit du vieil
homme pour ne pas le lâcher qu’il n’eût obéi à ses commandements.
Il creusait maintenant dans le coeur du pauvre clergyman comme
un mineur avide d’or ou plutôt comme un fossoyeur fouillerait
une tombe de sa bêche, à la recherche de joyaux enfouis avec
un trépassé mais pour ne trouver vraisemblablement autre chose
que mort et corruption. Quel malheur pour une âme qui se lance
en pareille quête !

Parfois, un éclat luisait dans ses yeux, bleu et sinistre
comme le reflet d’une fournaise, ou plutôt comme une de ces
lugubres lueurs que dégageait l’horrible grotte de Bunyan
et qui venait trembler sur le visage du pèlerin. Le sol que
creusait ce sombre mineur avait peut-être donné des indications
encourageantes ?

– Cet homme, se disait en pareils moments le vieux Roger Chillingworth,
cet homme, en dépit de la pureté que tous lui prêtent, en
dépit de la spiritualité qui transparaît sur son visage, a
0231 hérité de fortes tendances animales. Les tient-il de son
père ou de sa mère ? Je ne sais. Toujours est-il qu’elles
existent. Creusons un peu plus de ce côté-là.

Puis après avoir longuement sondé le for intérieur du pasteur,
après avoir retourné bien des matériaux précieux : aspirations
élevées, chaleureux amour des âmes, piété naturelle renforcée
par la pensée et l’étude – or inestimable qui n’était peut-être
que fatras à ses yeux – il se détournait, déçu, et commençait
ailleurs ses recherches. Il avançait d’un pas aussi furtif,
tâtonnait aussi prudemment, faisait le guet d’un oeil aussi
alerte qu’un voleur se glissant dans la chambre où un homme
n’est qu’à moitié endormi, s’il n’est pas, même, tout à fait
éveillé, pour dérober le trésor que cet homme garde comme
la prunelle de ses yeux. En dépit des précautions les mieux
calculées, le plancher, de temps à autre, émet un craquement,
les habits du voleur bruissent, son ombre, en cette proximité
dangereuse, peut aller tomber sur sa victime. En d’autres
termes, le Révérend Dimmesdale, dont la sensibilité nerveuse
faisait souvent l’effet d’une intuition spirituelle, prenait
0232 vaguement conscience que quelque chose d’hostile rôdait
autour de lui. Mais le vieux Roger Chillingworth n’était pas
dépourvu d’antennes, lui non plus, et, lorsque le pasteur
tournait vers lui un regard d’effroi, c’était pour voir son
médecin tranquillement assis à ses côtés en ami dévoué, attentif,
compréhensif, mais jamais indiscret.

Cependant le Révérend Dimmesdale aurait peut-être mieux percé
à jour le caractère du personnage si une tendance morbide,
à laquelle sont sujets les coeurs malades, ne lui avait pas
rendu suspect le genre humain tout entier. Ne se fiant assez
à nul homme pour en faire son ami, il ne pouvait, le cas échéant,
reconnaître son ennemi. Aussi conservait-il avec lui des relations
amicales, le recevant chaque jour dans son cabinet ou allant
lui rendre visite dans le laboratoire où il se divertissait
à le regarder convertir des herbes en drogues puissantes.

Un jour, appuyant son front sur sa main et son coude sur le
rebord de la fenêtre, ouverte sur le cimetière, le Révérend
0233 Dimmesdale causait avec Roger Chillingworth tandis que
le vieil homme examinait un tas de plantes fort laides à voir.

– Où, demanda-t-il en jetant sur ces plantes un coup d’oeil
de côté (car c’était devenu une de ses particularités de ne
plus regarder en face que rarement qui ou quoi que ce fût)
où, mon bon docteur, avez-vous ramassé ces herbes aux feuilles
sombres et flasques ?

– Dans le cimetière ici près, répondit le médecin en poursuivant
sa besogne. Elles sont pour moi nouvelles. Je les ai trouvées
sur une tombe que ne couvrait nulle pierre tombale ; où ne
s’érigeait d’autre signe commémoratif du mort que ces vilaines
herbes sorties de terre pour perpétuer son souvenir. Elles
prirent racine en son coeur et représentent peut-être quelque
secret hideux qui fut enterré avec lui et qu’il eût mieux
fait de confesser de son vivant.

– Peut-être, dit le Révérend Dimmesdale, qu’il désirait fort
0234 le faire mais ne put.

– Et pourquoi, répliqua le médecin, pourquoi se fût-il abstenu
? Alors que les forces de la nature poussent si fortement
aux aveux que ces herbes noires ont jailli d’un coeur mis
en terre pour rendre manifeste son crime non confessé ?

– Ceci, mon bon seigneur, n’est qu’une fantaisie de votre
création, répondit le pasteur. Il ne saurait y avoir, si je
ne me trompe, nul pouvoir en dehors de la miséricorde divine,
pour révéler sous forme de paroles ou d’emblèmes les secrets
qui peuvent s’ensevelir avec un coeur humain. Le coeur qui
se rend coupable des secrets que vous dites doit être forcé
de les garder jusqu’au jour où toutes choses cachées seront
mises en lumière. Les Saintes Ecritures ne m’ont jamais donné
à croire que les révélations des pensées et des actes humains
seront faites alors à titre de châtiment. C’est assurément
une interprétation superficielle. Non, ces révélations, à
moins que je n’erre grandement, ne visent d’autre but que
la satisfaction des esprits intelligents qui, ce jour-là,
0235 attendront qu’on leur rende intelligible la sombre énigme
de cette vie. La connaissance du coeur humain sera indispensable
à la solution de pareil problème. Je me figure, par conséquent,
que les coeurs qui contiennent ces misérables secrets les
livreront, en ce jour dernier, non de mauvais gré mais avec
une joie inexprimable.

– Mais pourquoi ne les point révéler ici-bas ? demanda Roger
Chillingworth d’un ton tranquille avec un coup d’oeil de côté
à son compagnon. Pourquoi les coupables se privent-ils d’un
soulagement qui doit être, lui aussi, inexprimable ?

– Ils les révèlent pour la plupart, dit le pasteur en appuyant
très fort sa main contre sa poitrine comme s’il eût ressenti
un importun élancement de souffrance. Maintes et maintes pauvres
âmes se sont confiées à moi non seulement sur leur lit de
mort, mais tandis qu’elles étaient en pleine vie et hautement
considérées. Et après ces épanchements, quel soulagement n’ai-je
point constaté toujours chez ces frères coupables ! Comme
s’ils avaient enfin aspiré un air pur après avoir été longtemps
0236 oppressés par l’impureté de leur propre souffle. Il ne
saurait en aller autrement. Pourquoi un malheureux, coupable,
par exemple, de meurtre, préférerait-il garder le cadavre
de sa victime dans son propre coeur plutôt que de le rejeter
loin de lui et laisser l’univers en prendre soin ?

– Cependant, certains hommes ensevelissent ainsi leur secret
en eux-mêmes, fit observer le paisible médecin.

– C’est vrai, des hommes pareils existent, repartit le Révérend
Dimmesdale, mais, pour ne pas donner de raisons plus évidentes
de leur conduite, cela tient peut-être à une particularité
de leur constitution. Et ne pouvons-nous également supposer
que, pour coupables qu’ils soient, ces hommes demeurent tout
de même animés de zèle envers la gloire de Dieu et le salut
des hommes et reculent, dès lors, devant un acte qui les montrerait
noirs et repoussants aux yeux de tous ? Ils ne pourraient,
en effet, plus rien faire de bon ensuite, ni racheter le mal
passé par des services présents. Ainsi vont-ils et viennent-ils,
pour leur plus grand tourment, parmi leurs compagnons, aussi
0237 purs d’apparence que la neige frais tombée, tandis que
leurs coeurs sont noircis par les marques indélébiles du péché.

– Ces hommes s’abusent, dit Roger Chillingworth avec plus
de feu que d’habitude et en faisant un léger geste de l’index.
Ils ont peur d’assumer la honte qui leur revient. De pieux
sentiments comme l’amour des hommes et le dévouement au service
de Dieu peuvent fort bien coexister en leur âme avec les mauvais
hôtes qu’ils y laissèrent pénétrer et qui y engendrent une
espèce infernale. Mais s’ils cherchent à glorifier le Seigneur,
qu’ils ne lèvent point aux cieux des mains souillées ! S’ils
veulent être utiles à leurs semblables, qu’ils leur rendent
manifeste l’existence de la conscience en se contraignant
à l’humiliation d’un aveu marqué au coin du repentir ! Me
voudriez-vous, ô mon sage et pieux ami, voir conclure qu’en
ce qui concerne la gloire de Dieu et le salut de l’homme,
un faux-semblant l’emporte sur la vérité ? Croyez-moi, des
hommes pareils s’abusent !

0238 – Peut-être, dit le jeune pasteur avec indifférence comme
pour écarter une discussion qui lui eût paru intempestive.
Il avait, en effet, le don d’échapper aux arguments qui agitaient
son tempérament trop nerveux et sensible. Mais je voudrais,
à présent, apprendre de mon très savant médecin s’il estime,
en toute vérité, que j’ai profité des bons soins qu’il donne
à ma misérable charpente.

Avant que Roger Chillingworth pût répondre, les deux hommes
entendirent les éclats clairs d’un impétueux rire d’enfant
résonner à côté, dans le cimetière. Regardant instinctivement
par la fenêtre ouverte – car on se trouvait en été – le pasteur
vit Hester Prynne et la petite Pearl en train de suivre le
chemin qui traversait l’enclos funèbre. Pearl était aussi
belle que le jour mais en proie à un de ces accès de gaieté
perverse qui semblaient l’entraîner au-delà du cercle des
humains. Elle se mit à sauter irrévérencieusement d’une tombe
à l’autre jusqu’à ce qu’elle arrivât à la pierre tombale,
large, plate et armoriée d’une sommité défunte – celle peut-être
du vieil Isaac Johnson lui-même. Alors elle se mit à danser
0239 dessus. En réponse aux injonctions et supplications de
sa mère pour qu’elle se comportât plus convenablement, la
petite Pearl s’arrêta et se mit à ramasser les feuilles d’une
haute bardane qui avait poussé près de la tombe. Elle en cueillit
une grande poignée et se mit à les disposer au long des jambages
de la lettre écarlate où elles adhérèrent grâce à leurs menues
épines. Hester ne les enleva pas.

Roger Chillingworth s’était entre-temps approché de la fenêtre.
Il souriait d’un sombre sourire.

– Aucun sens de la règle, aucun respect de l’autorité, aucun
souci de l’opinion n’entrent dans la composition de cette
enfant, remarqua-t-il, tout autant pour lui que pour son compagnon.
Je la vis l’autre jour dans le Chemin de la Fontaine asperger
le Gouverneur lui-même avec l’eau de l’abreuvoir. Pareil lutin
est-il bon ou mauvais ? Qu’est donc au juste cette enfant
? Est-elle capable d’affection ? Quel principe de vie peut-on
lui découvrir ?

0240 – Aucun, sinon la liberté née d’une loi enfreinte, répondit
le Révérend Dimmesdale avec tranquillité comme s’il venait
de débattre la question en lui-même. Quant à être ou non capable
de bien, je ne sais.

L’enfant entendit sans doute leurs voix car, levant les yeux
vers la fenêtre avec un brillant mais méchant sourire d’intelligence,
elle lança une épineuse feuille de bardane au Révérend Dimmesdale.
Le pasteur recula d’un mouvement de crainte nerveuse devant
le léger projectile. Son émotion n’échappa point à l’enfant
qui se mit à battre des mains avec un ravissement excessif.
Machinalement Hester Prynne avait, elle aussi, levé les yeux
et ces quatre personnes jeunes et vieilles se regardèrent
en silence jusqu’à ce que l’enfant se mît à rire tout haut
et s’écriât :

– Viens-t’en, Mère, ou le vieil homme noir là-bas te va prendre
! Il a déjà pris le pasteur. Viens-t’en, Mère, ou il te va
prendre aussi ! Mais il ne prendra pas la petite Pearl !

0241 Ainsi entraîna-t-elle sa mère, sautillant, dansant, bondissant
fantastiquement parmi les monticules des défunts comme une
créature qui n’aurait rien à voir avec les générations mortes
et enterrées. On eût dit qu’elle avait été faite avec des
éléments nouveaux, de sorte qu’il ne pouvait que lui être
permis de vivre une vie à elle et d’être à elle-même sa propre
loi sans qu’on pût lui reprocher ses excentricités.

– Voici une femme, reprit le vieux Roger Chillingworth après
un silence, qui, quels que puissent être ses démérites, ne
porte point le poids de la faute cachée que vous dites si
accablant. Hester Prynne est-elle selon vous moins misérable
en raison de cette lettre écarlate sur sa poitrine ?

– Oui, en vérité, je le crois, dit le pasteur. Je ne saurais
toutefois en répondre. Elle avait au visage une expression
de douleur dont j’aurais bien voulu que la vue me fût épargnée.
Je n’en continue pas moins de croire qu’être, comme cette
pauvre femme, libre de montrer sa peine est moins douloureux
que l’enfermer en son coeur.
0242
Il y eut un nouveau silence et le médecin se remit à trier
ses herbes.

– Vous m’avez demandé tout à l’heure, dit-il enfin, mon opinion
touchant votre santé.

– En effet, répondit le pasteur, je serai fort heureux de
la connaître. Parlez ouvertement, je vous prie, qu’il soit
question de vie ou de mort.

– En toute simplicité et franchise donc, dit le médecin sans
cesser de s’occuper de ses herbes mais en gardant un oeil
vigilant sur le Révérend Dimmesdale, votre mal est étrange.
Non point tant en lui-même ni en ses manifestations – dans
la mesure, tout au moins, où tous ses symptômes me furent
soumis. Vous observant tous les jours, depuis de longs mois,
je dirai, mon bon seigneur, que, tout en étant fort malade,
vous ne l’êtes pourtant pas tellement qu’un médecin attentif
et avisé ne puisse, en bonne conscience, espérer vous guérir.
0243 Mais je ne sais comment vous dire : il me semble à la
fois connaître votre mal et ne pas le connaître.

– Vous parlez par énigmes, mon savant seigneur, dit le pasteur
en regardant au-dehors, par la fenêtre.

– Eh bien, pour parler plus clairement, reprit le médecin,
et avec votre pardon au cas où il semblerait séant de s’excuser
d’une liberté de langage nécessaire, je vais en ami, en homme
qui a, vis-à-vis de la Providence, charge de votre vie, vous
poser une question : tout ce qui concerne votre mal m’a-t-il
été franchement révélé ?

– Comment en pouvez-vous douter ? demanda le pasteur, il serait
d’un enfant d’avoir recours au médecin et de lui cacher son
mal !

– Voulez-vous donc me dire que je sais tout ? demanda Roger
Chillingworth tranquillement en fixant sur le visage de son
interlocuteur un regard étincelant d’intelligence attentive.
0244 Soit ! Pourtant un mot encore ! Celui à qui on ne révèle
que des maux physiques ne connaît souvent que la moitié du
mal qu’on lui demande de guérir. Une affection physique que
nous considérons comme un tout complet en soi-même peut n’être
que le symptôme de quelque trouble moral. Je vous demande
pardon, une fois de plus, mon bon seigneur, si mon discours
vous fait aussi peu que ce soit offense. Vous êtes de tous
les hommes que j’ai connus, celui dont le corps est le plus
étroitement uni, amalgamé, identifié, dirai-je presque, avec
l’âme dont il est l’instrument.

– Je n’ai dès lors point besoin de vous en demander davantage,
dit le pasteur en se levant quelque peu hâtivement de son
siège ; vous ne vous occupez point, que je sache, de médecine
pour les âmes.

– Par conséquent, poursuivit Roger Chillingworth d’un ton
nullement changé, sans prendre garde à cette interruption
mais, se levant lui aussi, il alla mettre en face du pasteur
pâle et émacié sa silhouette basse, sombre et contrefaite,
0245 par conséquent, une maladie, un endroit douloureux, disons,
de votre esprit, a aussitôt sa répercussion sur votre personne
physique. Et vous voudriez que votre médecin guérît votre
corps ? Comment cela lui serait-il possible à moins que vous
ne lui découvriez la blessure de votre âme ?

– Non, pas à toi ! Pas à un médecin de ce monde ! s’écria
passionnément le Révérend Dimmesdale, puis tournant avec une
sorte de fureur le regard d’yeux brûlants et larges ouverts
sur le vieux Roger Chillingworth, il reprit : « Pas à toi
! Si j’ai une maladie de l’âme, c’est entre les mains du seul
médecin des âmes que je me remets ! Lui, si tel est Son bon
plaisir, peut guérir – ou tuer. Laisse-Le faire de moi ce
qu’en Sa justice et Sa sagesse Il jugera bon. Mais qui es-tu,
toi qui viens te mêler de cette affaire ? Qui oses t’interposer
entre un être qui souffre et son Dieu ! »

Et, avec un geste frénétique, il s’élança hors de la pièce.

0246 – Tant vaut avoir franchi ce pas, se dit le vieux Roger
Chillingworth en regardant sortir le pasteur avec un grave
sourire. Il n’y a rien de perdu. Nous serons sous peu aussi
bons amis que devant. Mais que la colère peut donc s’emparer
de cet homme et le jeter hors de lui ! Ainsi d’une passion,
ainsi d’une autre. Il vient de faire une chose folle tout
à l’heure, ce pieux Révérend Dimmesdale, dans son ardeur.

Les bons rapports entre les deux hommes se trouvèrent, en
fait, aisés à rétablir et sur le même pied qu’auparavant.
Le jeune pasteur se dit, après quelques heures de solitude,
qu’il avait été entraîné par ses nerfs malades à un accès
de vivacité que les propos du médecin ne pouvaient en rien
excuser. Il s’étonna, en vérité, d’avoir repoussé avec tant
de violence le bon vieillard alors qu’il était simplement
en train de donner un avis selon son devoir et à la demande
expresse de son malade. Saisi de remords, il ne perdit pas
de temps pour aller faire à son voisin ses plus profondes
excuses et le prier de prolonger des soins qui, s’ils n’avaient
0247 pu rétablir sa santé, n’en avaient pas moins très probablement
prolongé sa vie jusqu’à ce jour. Roger Chillingworth y consentit
tout de suite. Il continua donc d’exercer une surveillance
médicale sur le pasteur, de faire consciencieusement pour
lui ce qu’il pouvait. Mais il ne quittait jamais son malade,
après une visite professionnelle, sans qu’un mystérieux sourire
intrigué flottât sur ses lèvres. Cette expression ne se laissait
pas voir en la présence du Révérend Dimmesdale mais devenait
frappante dès que le médecin se retrouvait seul.

– Un cas des plus rares, murmurait à part lui le vieux Roger
Chillingworth. Une fort étrange sympathie entre l’âme et le
corps ! Je dois, quand ce ne serait que pour l’amour de l’art,
éclaircir jusqu’au fond cette affaire !

Or, il arriva, peu de temps après la scène ci-dessus rapportée,
que le Révérend Dimmesdale, en plein midi et sans du tout
s’en apercevoir, tomba dans un très profond sommeil comme
il était assis dans son fauteuil, un gros volume à lettres
noires large ouvert devant lui sur sa table. Il devait s’agir
0248 là d’une oeuvre de très grande portée en littérature soporifique.
La profondeur de ce repos était d’autant plus remarquable
que le jeune pasteur était de ces personnes au sommeil habituellement
aussi léger, aussi capricieux, aussi prompt à se laisser chasser
qu’oisillon sautillant sur la branche. Son esprit s’était,
en tout cas, retiré si loin en lui-même que son corps ne bougea
point lorsque, sans précautions extraordinaires, le vieux
Roger Chillingworth entra dans la pièce.

Le médecin alla droit à son malade, posa sa main sur la poitrine
que soulevait le souffle du sommeil et en écarta le vêtement
qui jusqu’ici l’avait cachée même à ses regards professionnels.

Alors le Révérend Dimmesdale frissonna à vrai dire un peu
et changea légèrement d’attitude.

Après une courte pause, le médecin se détourna pour s’en aller.
Mais avec quel air égaré de joie, d’étonnement, d’horreur
! Avec quel épouvantable ravissement trop débordant, semblait-il,
0249 pour s’exprimer seulement par les yeux et l’expression
d’un visage, si bien qu’il éclatait sur toute la surface du
vieux corps contrefait, qu’il allait même jusqu’à se manifester
par une débauche de gestes extravagants – bras levés au plafond
et pieds frappant le plancher !

Celui qui aurait vu en cet instant le vieux Roger Chillingworth
n’aurait pas eu besoin de se demander comment se comporte
Satan quand une âme précieuse échappe au ciel et tombe en
son empire.

Mais ce qui distinguait l’extase du médecin de celle de Satan
était la part d’étonnement qu’elle contenait !

CHAPITRE XI

L’INTERIEUR D’UN COEUR

Après l’incident que nous venons de décrire, les rapports
entre le pasteur et le médecin, tout en restant en apparence
0250 les mêmes, prirent en réalité un caractère différent.
Roger Chillingworth avait à présent devant lui un chemin assez
uni. Ce n’était d’ailleurs point exactement celui qu’il s’était
tracé. Il avait beau paraître calme et dénué de passion, cet
infortuné vieillard n’en recelait pas moins, nous en avons
peur, sous une surface tranquille des abîmes de malice, une
méchanceté jusqu’alors latente mais qui, à présent, devenait
active et lui avait fait imaginer une vengeance plus profonde
qu’aucun mortel n’en exerça jamais. Se faire le seul ami qui
inspire confiance, celui à qui l’on s’ouvre de tous les remords,
les tourments, les angoisses, du repentir inefficace, du retour
des mauvaises pensées repoussées en vain ! Toute cette souffrance
de coupable cachée au monde qui, avec son coeur vaste, aurait
eu pitié, aurait pardonné, se la faire révéler à lui qui n’aurait
pas pitié, à lui qui ne pardonnerait pas ! Faire prodiguer
tout ce sombre trésor en faveur de l’homme même qui ne pouvait
rien rêver de mieux que pareille monnaie pour payer la dette
de sa vengeance !

Le recul, la réserve de sensitive du jeune pasteur avait tenu
0251 ce plan en échec. Roger Chillingworth inclinait cependant
à être moins, sinon même tout aussi satisfait par la tournure
que prenait l’affaire, par la solution que la Providence substituait
à ses noirs desseins – se servant ainsi, peut-être, du vengeur
et de sa victime pour ses propres fins ? et pardonnant alors
qu’elle paraissait punir ? Le vieil homme ne se posait pas
la question, il estimait qu’une révélation lui avait été accordée.
Peu lui importait qu’elle vînt des régions célestes ou des
autres. Grâce à elle, dans toutes ses relations à venir avec
le Révérend Dimmesdale, ce ne serait plus la personne physique
du jeune ministre du Seigneur, mais son âme la plus secrète
qu’il aurait sous les yeux afin d’en pouvoir voir et comprendre
tous les mouvements. Il devenait dès lors non plus un spectateur,
mais un acteur important de la tragédie qui se jouait dans
la conscience du malheureux pasteur. Le martyr était pour
toujours sur le chevalet. Il suffisait de connaître le ressort
qui mettait en action la machine, et le médecin, à présent,
le connaissait bien. Lui plaisait-il de faire subitement tressaillir
de terreur sa victime ? Comme au coup de baguette d’un magicien,
voici que se dressait un fantôme – non, un millier de fantômes
0252 – affectant maintes formes, évoquant la mort ou, pis encore,
la honte. Voici que ces ombres s’attroupaient autour du pasteur
et le désignaient de leur index pointé contre sa poitrine
!

Tout ceci s’accomplissait avec une subtilité si parfaite que
le Révérend Dimmesdale, tout en ayant constamment l’impression
d’être la proie d’une influence mauvaise, ne pouvait arriver
à en pénétrer la nature. A vrai dire, il regardait bien avec
perplexité, crainte et même parfois haine, la silhouette difforme
du vieux médecin. Les gestes, la démarche, l’habillement même
du personnage lui étaient odieux. C’était la preuve implicite
d’une antipathie plus profonde que le jeune pasteur n’était
prêt à l’admettre. Comme il lui était impossible de donner
une raison à pareils mouvements de méfiance, voire d’horreur,
le Révérend Dimmesdale, conscient que le poison d’un endroit
malade infectait toute la substance de son coeur, n’attribuait
ces pressentiments à nulle autre cause. Il ignora la leçon
qu’ils auraient dû lui apprendre et fit de son mieux pour
les déraciner. Ne pouvant y parvenir, il n’en continua pas
0253 moins, par principe, ses rapports familiers avec le vieil
homme et lui donna ainsi des occasions continuelles de parfaire
– en pauvre égaré plus méprisable que sa victime – la vengeance
à laquelle il s’était consacré.

Tandis qu’il souffrait ainsi de maux physiques, qu’il était
rongé, torturé par quelque sombre maladie de l’âme et livré
aux machinations de son plus mortel ennemi, le Révérend Dimmesdale
atteignait une brillante popularité dans son office sacré.
Il la conquérait vraiment en grande partie par ses souffrances.
Ses dons intellectuels, sa finesse morale, son pouvoir de
ressentir et de communiquer l’émotion étaient maintenus en
état de surnaturelle activité par les angoisses de sa vie
quotidienne. Sa gloire, bien que cheminant encore sur le versant
de la montée, n’en obscurcissait pas moins déjà les réputations
de ses confrères pour éminents que certains d’entre eux fussent.
Il se trouvait, en effet, dans la sainte corporation, des
savants qui avaient passé plus d’années à acquérir une science
abstruse en rapport avec leur profession que le Révérend Dimmesdale
n’en comptait en âge. Il s’y trouvait aussi des hommes d’une
0254 nature d’esprit plus robuste que la sienne – de ces gens
à la fois inflexibles et circonspects qui, si on leur ajoute
une dose convenable de connaissance des dogmes, constituent
une variété extrêmement respectable, efficace et désagréable
de l’espèce cléricale. Il y en avait, enfin, d’autres – des
saints véritables ceux-là – dont les facultés s’étaient développées
grâce à un épuisant et patient labeur de la pensée. Tout s’était
spiritualisé en eux, en même temps, grâce à des communications
avec ce monde meilleur où la pureté de leur vie semblait presque
leur donner déjà accès en dépit de leur enveloppe mortelle.
Il ne leur manquait que ce don dévolu aux disciples élus le
jour de Pentecôte et qui symbolisait, semblerait-il, plutôt
que le pouvoir de parler en langues inconnues, celui de s’adresser
à toute la grande famille humaine dans la langue universelle
du coeur. A ces personnages, par ailleurs si proches des apôtres,
il manquait le dernier et plus rare signe de leur mission
– la langue de feu. En vain se fussent-ils efforcés d’exprimer
les vérités les plus hautes par l’humble entremise des images
et des mots familiers. Leurs voix descendaient, lointaines
et indistinctes, des hauts sommets où ils habitaient ordinairement.
0255

Par plusieurs traits de son caractère le Révérend Dimmesdale
semblait bien appartenir à cette dernière classe d’hommes.
Il eût gravi les plus hauts sommets de la sainteté sans le
fardeau de crime et d’angoisse sous lequel c’était son destin
de chanceler. Ce fardeau le maintenait au niveau des êtres
les plus bas, lui, l’homme aux qualités si élevées qu’à sa
voix les anges eussent pu, autrement, se montrer attentifs
et répondre ! Mais ce même fardeau le mettait en étroite sympathie
avec toute l’humaine confrérie des pécheurs. Aussi son coeur
vibrait-il à l’unisson de mille autres coeurs. Se chargeant
de leurs peines, il envoyait palpiter en eux les élancements
de sa peine à lui à chaque élan de son éloquence – une éloquence
persuasive par la tristesse et la douceur le plus souvent,
mais parfois aussi terrible ! Les gens ne savaient pas quel
pouvoir les remuait ainsi. Ils tenaient le jeune clergyman
pour un miracle de sainteté. Ils le voyaient comme l’interprète
de divins messages de sagesse, de réprobation, d’amour. A
leurs yeux, la terre même qu’il foulait était sanctifiée.
0256 Les vierges de sa paroisse pâlissaient autour de lui,
victimes d’une passion tellement imprégnée de sentiment religieux
qu’elles la croyaient entièrement religieuse et la portaient
ouvertement, au pied des autels, sur leurs blanches poitrines
comme leur plus méritoire sacrifice. Les vieillards de son
troupeau, le voyant si faible quand, avec toutes leurs infirmités,
ils se sentaient eux-mêmes si robustes, croyaient qu’il irait
au ciel avant eux et ordonnaient à leurs enfants de les faire
ensevelir près de la tombe sainte de leur jeune pasteur. Ceci
alors que, en pensant lui-même à sa tombe, le pauvre Révérend
Dimmesdale se demandait peut-être si l’herbe pousserait jamais
dessus tant serait maudite sa dépouille !

On ne saurait concevoir à quel point cette vénération publique
le torturait. Il était naturellement porté à adorer la vérité,
à ne tenir que pour des ombres totalement dénuées de valeur
et de poids tout ce que ne pénétrait pas son essence divine.
Dès lors, qu’était-il lui ? à ses propres yeux ? une substance
? ou la plus impalpable des ombres ? Il avait envie de tout
dire du haut de la chaire et à pleine voix, de s’écrier :
0257 « Moi qui vous apparais revêtu des vêtements du prêtre,
moi qui monte en cette tribune sacrée et lève vers le ciel
un visage pâle et prétends communier pour l’amour de vous
avec la pensée omnisciente ; moi en la vie quotidienne de
qui vous voyez une image de la vie d’Enoch ; moi dont les
pas laissent, selon vous, une trace lumineuse sur cette terre
afin que les pèlerins à venir soient guidés vers le séjour
des élus ; moi dont la main a baptisé vos enfants, dont la
voix a murmuré l’Amen de la prière d’adieu aux oreilles de
vos amis mourants, moi, votre pasteur, que vous vénérez tellement,
en qui vous avez tellement confiance, je ne suis, moi, que
souillure et mensonge ! »

Oui, plus d’une fois, le Révérend Dimmesdale était monté en
chaire avec l’intention de n’en point redescendre qu’il n’eût
prononcé semblables paroles. Plus d’une fois, il s’était éclairci
la voix, avait en frémissant fait pénétrer au plus profond
de sa poitrine un air qui n’en sortirait que lourd du noir
secret de son âme. Plus d’une, plus d’une centaine de fois,
il avait bel et bien parlé ! Parlé ? Mais comment ? Il avait
0258 dit à ses auditeurs qu’il était le plus vil de tous les
êtres vils, le pire pécheur, une abomination inimaginable,
que la seule chose surprenante était qu’ils ne vissent point
son misérable corps réduit en poudre sous leurs yeux par le
brûlant courroux céleste ! Pouvait-il y avoir discours plus
clair ? Les gens n’allaient-ils pas tressaillir et, poussés
par un même élan, courir l’arracher à cette chaire qu’il déshonorait
? Point du tout ! Ils écoutaient et ne respectaient leur pasteur
que davantage. Ils étaient loin de deviner la portée terrible
de ses paroles : « Quel saint sur terre ! se disaient-ils
les uns aux autres. Un homme de Dieu en vérité ! Hélas ! s’il
voit pareilles noirceurs en son âme blanche, quel horrible
spectacle lui présenterait ou la tienne ou la mienne ! »

Le pasteur savait bien – hypocrite subtil, mais plein de remords
qu’il était ! – en quelle lumière sa vague confession serait
considérée. Il s’était efforcé de se faire illusion avec ces
aveux. Mais il n’avait gagné qu’un péché, qu’une honte de
plus et pas même le soulagement momentané de s’être leurré
un instant. Il avait dit la vérité absolue et en avait fait
0259 un mensonge absolu. Et pourtant, par nature il aimait
la vérité et abominait le mensonge comme bien peu. Aussi abominait-il
par-dessus tout son misérable personnage !

Ses tourments intérieurs le poussèrent à des pratiques mieux
en rapport avec la vieille foi corrompue de Rome qu’avec la
lumière meilleure de l’Eglise en laquelle il était né et avait
été élevé. Sous clef et verrou, il y avait dans le placard
secret du Révérend Dimmesdale une discipline sanglante. Souvent
ce prêtre protestant s’en était flagellé les épaules, tout
en riant amèrement de lui-même et se frappant plus impitoyablement
en raison de ce rire. C’était également sa coutume, comme
ce fut celle de nombreux autres pieux Puritains, de jeûner.
Mais non, comme ses coreligionnaires, afin de purifier son
corps et de le rendre plus apte à refléter les clartés célestes,
mais pour faire pénitence et jusqu’à ce qu’il sentît ses genoux
trembler. Il veillait aussi, nuit après nuit, parfois dans
l’obscurité totale, parfois à la vacillante lueur d’une lampe
et parfois en regardant son propre visage dans un miroir à
la plus forte lumière possible. Il symbolisait ainsi l’introspection
0260 incessante par quoi il se torturait mais ne pouvait se
purifier.

Au cours de ces veilles prolongées, son cerveau, parfois,
était pris de vertiges et des visions semblaient flotter devant
lui. Elles lui apparaissaient ou indistinctement à la faible
lueur qu’elles émettaient elles-mêmes dans les profondeurs
de la pièce à peine éclairée, ou plus nettes et toutes proches
dans l’intérieur du miroir. Tantôt c’était des hordes de formes
diaboliques qui grimaçaient et se moquaient de lui et lui
faisaient signe de venir les rejoindre ; tantôt, des théories
d’anges étincelants qui s’envolaient vers les cieux, lourdement,
mais devenaient de plus en plus légères en cours d’ascension.
Parfois revenaient les amis morts de sa jeunesse et son père
à la barbe blanche, avec un froncement de sourcils semblable
à celui d’un saint, et sa mère qui détournait son visage en
passant. L’ombre d’une mère ! Même si elle n’avait été que
l’apparence la plus ténue d’un fantôme, il me semble qu’elle
aurait pu jeter un regard de pitié sur son fils ! Puis, à
travers la pièce que ces pensées spectrales avaient rendue
0261 si effrayante, c’était Hester Prynne qui glissait sans
bruit, conduisant la petite Pearl toute vêtue d’écarlate et
désignant du doigt, d’abord la lettre écarlate sur sa poitrine,
ensuite la poitrine du pasteur.

Aucune de ces visions n’abusait tout à fait Arthur Dimmesdale.
Par un effort de volonté il pouvait, à tout moment, distinguer
le monde matériel à travers la brume immatérielle de leur
apparence, se convaincre qu’elles n’étaient pas de nature
solide comme telle table de chêne massif, là-bas, ou tel gros
livre saint à la reliure de cuir et aux fermoirs de cuivre.
Elles n’en étaient pas moins les choses les plus réelles auxquelles
eût affaire le pauvre pasteur. C’est là le malheur d’une vie
fausse comme l’était la sienne : elle dépouille de leur moelle
et de leur substance toutes les réalités qui nous entourent
et que le ciel avait désignées pour être la nourriture et
la joie de l’esprit. Le menteur voit tout l’univers devenir
mensonge, se réduire à néant dans sa main. Et lui-même, dans
la mesure où il se montre sous un faux jour, devient une ombre,
cesse en vérité d’exister. L’angoisse de son âme et l’expression
0262 non déguisée de son visage continuaient seules à assurer
sur cette terre une véritable existence au Révérend Dimmesdale.
Eût-il trouvé une seule fois la force de montrer un visage
gai qu’il n’aurait plus été de ce monde !

Par une de ces vilaines nuits que nous venons d’évoquer, mais
que nous nous sommes abstenus de dépeindre, le pasteur tressaillit
et se leva de son siège. Une pensée nouvelle venait de le
frapper. Elle pouvait lui valoir un instant de répit. Après
s’être apprêté avec autant de soin et avoir revêtu les mêmes
vêtements que s’il était allé officier en public, le Révérend
Dimmesdale gagna doucement le bas de l’escalier, ouvrit la
porte et sortit.

CHAPITRE XII

LA VEILLEE DU PASTEUR

Marchant, pour ainsi dire, dans l’ombre d’un rêve et peut-être
même sous l’influence d’une façon de somnambulisme, le Révérend
0263 Dimmesdale parvint à l’endroit où Hester Prynne avait
vécu, il y avait à présent si longtemps, ses premières heures
de honte publique. Le même échafaud se dressait sous le balcon
de l’église, noir et marqué par les tempêtes et les rayons
de soleil de sept longues années, usé aussi par le pas des
nombreux coupables qui, depuis, y étaient montés. Le pasteur
en gravit les marches.

C’était une sombre nuit du début de mai. Un vaste linceul
de nuages cachait toute l’étendue du ciel. Si la foule qui
avait été témoin du châtiment d’Hester Prynne s’était maintenant
rassemblée en ces mêmes lieux, nul visage ne lui eût été visible
sur le pilori, c’est tout au plus si elle aurait pu y entrevoir
les contours d’une forme humaine dans l’obscurité de ce minuit.
Mais la ville dormait. Le pasteur pouvait, s’il lui plaisait,
rester là jusqu’à ce que l’aube rougît l’orient. Il ne courait
d’autres risques que de se laisser pénétrer par l’air humide
et froid de la nuit au grand dam de ses jointures que raidiraient
des rhumatismes, et de sa gorge qu’enrouerait un rhume – frustrant
ainsi l’assemblée pieuse du lendemain de prières et de sermon.
0264

Nul oeil ne pouvait le voir, excepté celui, toujours vigilant,
qui l’avait vu, dans son cabinet, manier la discipline sanglante.

Pourquoi alors être venu là ? Pour faire une parodie, un simulacre
de pénitence ? Un simulacre, oui, mais durant lequel son âme
se jouait d’elle-même. Une parodie qui faisait rougir et pleurer
les anges mais qu’applaudissaient les démons de leurs rires
moqueurs ! Il était venu là sous l’impulsion de ce remords
qui le suivait partout et dont la soeur, la compagne inséparable,
était cette lâcheté qui invariablement le saisissait de sa
main tremblante pour le faire reculer au moment où il venait
de se sentir poussé tout au bord de l’aveu. Pauvre misérable
! De quel droit un faible comme lui était-il allé se charger
d’un crime ? Le crime est l’apanage des forts, des gens aux
nerfs d’acier, qui ont le choix, qui peuvent ou en supporter
le fardeau ou faire appel à leur énergie sauvage pour prendre
le bon parti de le rejeter tout de suite. Cet esprit faible
0265 et entre tous sensible ne pouvait faire ni l’une ni l’autre
chose et, pourtant, faisait sans cesse l’une ou l’autre ce
qui embrouillait en un même inextricable noeud l’angoisse
d’une culpabilité défiant Dieu et d’un vain repentir.

Et voici qu’alors qu’il faisait sur le pilori ce faux-semblant
d’expiation, le Révérend Dimmesdale eut l’esprit accablé d’une
grande horreur comme si l’univers tout entier avait été en
train de regarder un signe écarlate sur sa poitrine nue, juste
à la place du coeur. C’était à cet endroit qu’il se sentait,
en vérité, depuis longtemps rongé par la dent empoisonnée
de la douleur physique. Sans que sa volonté y fût pour rien
et sans qu’il eût non plus le pouvoir de se retenir, il poussa
un grand cri – une clameur qui se répercuta dans la nuit,
que les échos renvoyèrent de maison en maison et jusqu’aux
collines du fond de la baie. C’était à croire qu’une compagnie
de démons, réjouis de découvrir en lui tant de terreur et
de misère, avaient pris ce son pour jouet et se le lançaient
les uns aux autres.

0266 – C’en est fait ! murmura le pasteur en couvrant son visage
de ses mains. La ville entière va s’éveiller, accourir ici
et m’y trouver !

Mais il n’en fut rien. Le cri avait sans doute résonné à ses
oreilles avec bien plus de force qu’il n’en possédait vraiment.
La ville ne s’éveilla point, ou, si elle s’éveilla, les gens
tout ensommeillés crurent le cri poussé par quelque dormeur
sous le coup d’un cauchemar ou l’attribuèrent aux sorcières
dont les voix, en ce temps-là, se faisaient souvent entendre
au-dessus des villes et des chaumières isolées de la colonie,
comme elles chevauchaient en compagnie de Satan par les airs.
N’entendant donc nulle rumeur d’agitation, le pasteur découvrit
son visage et regarda autour de lui.

A une fenêtre des chambres de la maison du Gouverneur Bellingham,
qui se dressait à quelque distance dans une rue voisine, il
entrevit le vieux magistrat en personne, une lampe allumée
à la main, un bonnet de nuit blanc sur la tête et tout enveloppé
d’une ample robe blanche. Il avait l’air d’un fantôme intempestivement
0267 évoqué de la tombe. Le cri l’avait évidemment effrayé.
A la fenêtre d’une autre chambre de la même maison apparut
en sus sa soeur, vieille dame Hibbins, elle aussi munie d’une
lampe qui faisait voir, même à cette distance, l’expression
acrimonieuse de sa face mécontente. Elle passa la tête au-dehors
et regarda en haut d’un air anxieux. Sans le moindre doute,
cette vénérable et diabolique dame avait également ouï le
cri du pasteur et l’avait pris, avec ses multiples échos,
pour les clameurs des démons et sorcières avec lesquels il
était bien connu qu’elle allait faire des excursions en forêt.

Apercevant la lueur de la lampe de Messire Bellingham, la
vieille dame éteignit prestement la sienne et disparut. Peut-être
monta-t-elle parmi les nuages. Le pasteur ne distingua plus
aucun de ses mouvements. Le magistrat, après avoir soigneusement
examiné l’obscurité – qu’il ne pouvait guère plus percer du
regard qu’une pierre meulière – se retira de sa fenêtre.

Le pasteur redevint relativement calme. Mais voici que son
0268 attention fut sollicitée par une petite lumière qui, d’abord
très lointaine, avançait en remontant la rue. Elle projetait
une lueur vacillante qui faisait reconnaître au passage, ici
une enseigne, ou la barrière d’un jardin, là le treillis d’une
fenêtre ou une porte de chêne cintrée avec un marteau de fer
et une bûche mal dégrossie en guise de pas de porte, ou encore
une pompe à l’abondant jet d’eau.

Le Révérend Dimmesdale nota tous ces menus détails tout en
étant absolument convaincu que c’était son destin qui approchait
avec les pas qu’il commençait d’entendre, que c’était sur
lui que la lueur de la lanterne allait tomber dans quelques
secondes éclairant le secret qu’il cachait depuis si longtemps.
Comme la lumière se rapprochait, il vit, dans le cercle lumineux
qu’elle projetait, son frère – son père en religion vaudrait-il
presque mieux dire – et ami vénéré, le Révérend Wilson qui
revenait, supposa-t-il, de prier au chevet de quelque mourant.
Il en était en effet ainsi. Le bon vieux pasteur sortait de
la chambre mortuaire du Gouverneur Winthrop qui venait de
passer de la terre au ciel en cette même heure. Et maintenant,
0269 entouré, tels les saints d’autrefois, d’un halo en cette
sinistre nuit de péché, comme si le trépassé lui avait laissé
un héritage de gloire, ou comme s’il gardait le reflet de
l’éclat lointain de la cité céleste vers laquelle il avait
levé les yeux pour voir son paroissien en franchir triomphalement
les portes – maintenant, enfin, coupons court : le bon Père
Wilson s’en revenait chez lui à la lueur d’une lanterne !
Cette lueur avait inspiré l’envol d’imagination ci-dessus
rapporté au Révérend Dimmesdale qui en éclata presque de rire
et se demanda s’il ne devenait pas fou.

Et, comme le Révérend Wilson passait devant le pilori serrant
bien d’un bras son manteau contre lui et tenant d’une main
sa lanterne devant sa poitrine, son jeune confrère put à peine
se retenir de lui dire :

– Bonsoir, vénérable Père Wilson. Montez un peu ici, s’il
vous plaît, passer avec moi un bon quart d’heure !

Grands dieux ! Avait-il réellement parlé ? Un instant, il
0270 crut que les mots étaient bel et bien sortis de ses lèvres.
Mais non, il ne les avait prononcés qu’en imagination. Le
vénérable pasteur poursuivit son chemin, regardant avec soin
où il mettait ses pas sur le sol boueux et sans retourner
une seule fois la tête vers le pilori. Quand la petite lueur
de la lanterne se fut tout à fait évanouie, le Révérend Dimmesdale
s’aperçut, à l’accès de faiblesse qui s’empara de lui, qu’il
venait de traverser une crise d’anxiété terrible encore que
son esprit eût involontairement fait effort pour se soulager
à l’aide d’une sorte de jeu sinistre.

Peu après, la même affreuse tendance comique se glissa de
nouveau parmi les solennels fantômes qui peuplaient sa pensée.
Comme il sentait ses membres se raidir sous l’effet du froid
de la nuit, le Révérend Dimmesdale se demanda s’il allait
pouvoir descendre du pilori. Le jour allait se lever et le
trouver là. Les gens du voisinage s’éveilleraient. Le plus
matinal, lorsqu’il sortirait dans la pénombre, apercevrait
une silhouette indistincte debout sur l’ignominieuse estrade
et, à moitié fou de peur et de curiosité, courrait frapper
0271 de porte en porte appelant tous les gens pour leur montrer
ce qu’il prendrait pour le fantôme de quelque criminel défunt.
Dans la grisaille, un tumulte battrait des ailes de maison
en maison. Puis, tandis que la lumière du jour irait grandissant,
patriarches et matrones, sortis du lit en toute hâte, s’élanceraient
dehors sans prendre le temps d’enlever leurs vêtements de
nuit. Toute la tribu de ces personnages si convenables, qu’on
n’avait jamais vus avec un cheveu dépassant l’autre, se montrerait
en public dans le désordre qui suit l’éveil d’un cauchemar.
Le Gouverneur Bellingham sortirait de chez lui avec sa fraise
du temps du roi Jacques toute de travers et dame Hibbins,
avec quelques brindilles de la forêt accrochées à ses cottes
et l’air plus acrimonieux que jamais, en femme qui n’avait
pas eu le temps de fermer l’oeil après sa chevauchée nocturne.
Puis ce serait le tour du Révérend Wilson, qui après avoir
passé la moitié de sa nuit au chevet d’un mourant trouverait
mauvais d’être si tôt tiré de ses rêves touchant la glorification
des saints. Viendraient aussi les anciens et les diacres de
la paroisse du Révérend Dimmesdale et les jouvencelles qui
idolâtraient leur pasteur et lui avaient dressé un autel en
0272 leur blanche poitrine que, dans leur précipitation, elles
n’auraient qu’à peine pris le temps de couvrir d’un fichu.
Tous les habitants de la ville en un mot accourraient, trébuchant
sur le pas de leurs portes, et viendraient lever des visages
frappés d’horreur autour de l’échafaud. Et qui verraient-ils
là avec la lumière rouge du levant sur son front ? Qui, sinon
le Révérend Arthur Dimmesdale, à demi mort de froid, écrasé
de honte et se tenant à l’endroit où Hester Prynne s’était
tenue !

Entraîné par l’horreur grotesque de ce tableau, le pasteur
éclata, sans s’en rendre compte et à sa propre alarme, d’un
grand éclat de rire. Un autre rire lui répondit, aérien, léger
– un rire d’enfant en quoi il reconnut avec un frisson – mais
de peine ou de plaisir, il ne sut – les accents de la petite
Pearl.

– Pearl ! petite Pearl ! s’écria le Révérend Dimmesdale après
un silence. Puis baissant la voix : Hester ! Hester Prynne,
êtes-vous là ?
0273
– Oui, répondit Hester d’un ton de surprise, et le pasteur
l’entendit s’approcher. Oui, je suis là avec ma petite Pearl.

– D’où venez-vous, Hester, qui vous envoie ici ? demanda le
pasteur.

– Je viens de veiller au chevet d’un mourant, du Gouverneur
Winthrop, répondit Hester. J’ai pris ses mesures pour le manteau
avec lequel on le mettra en terre et, à présent, je reviens
chez moi.

– Viens ici, Hester, viens avec la petite Pearl, dit le Révérend
Dimmesdale. Vous vous êtes déjà trouvées ci-dessus toutes
deux, mais je n’étais pas avec vous. Venez ici encore une
fois pour que nous soyons tous les trois ensemble.

Hester gravit en silence les degrés et se tint debout sur
l’estrade, tenant la petite Pearl par la main. Le pasteur
0274 chercha à tâtons l’autre main de l’enfant et la prit.
A peine avait-il fait ce geste qu’il lui sembla que le flot
tumultueux d’une vie nouvelle, d’une vie autre que la sienne,
coulait à torrents par ses veines et montait inonder son coeur
comme si la mère et l’enfant avaient communiqué leur chaleur
vitale à son organisme engourdi. Tous les trois formaient
comme une chaîne électrique.

– Pasteur ! murmura la petite Pearl.

– Qu’y a-t-il, enfant ? demanda le Révérend Dimmesdale.

– Te tiendras-tu ici avec ma mère et moi demain en plein midi
?

– Non, petite Pearl, répondit le pasteur, car avec ce retour
momentané d’énergie vitale la terreur de se voir l’objet d’un
scandale public se ressaisissait de lui, et, constater en
quelle situation il s’était mis, déjà le faisait trembler
– tout en lui faisant éprouver cependant une joie singulière.
0275 Non, pas aujourd’hui. Un jour viendra, en vérité, où je
me tiendrai entre ta mère et toi, mais ce ne sera pas demain.

Pearl se mit à rire et tenta de retirer sa main. Mais le pasteur
la tenait serrée.

– Encore un moment, enfant, dit-il.

– Mais promets-tu, reprit Pearl, de prendre ma main et la
main de ma mère en les tiennes demain ? en plein midi ?

– Non, pas demain, Pearl, dit le pasteur, mais un autre jour.

– Et quel jour ? insista l’enfant.

– Le grand jour du Jugement dernier, murmura le pasteur. Et
le sentiment d’être, par profession, un maître qui enseigne
la vérité, le poussait, chose assez étrange, à répondre ainsi
0276 à l’enfant. « Alors, devant le grand Juge, nous devrons
nous tenir, ta mère, toi et moi. Mais la lumière de ce monde
ne verra pas notre rencontre. »

Pearl rit de nouveau.

Or le Révérend Dimmesdale n’avait pas achevé de parler qu’une
lumière se mit à luire au loin et gagna tout le ciel couvert.
Elle provenait certainement d’un de ces météores que le veilleur
de nuit peut si souvent voir s’enflammer et s’éteindre dans
les hautes régions vides de l’atmosphère. Le rayonnement en
était si puissant que l’épaisse couche de nuages qui s’étendait
entre le ciel et la terre en fut tout illuminée. Elle montra
la rue avec la netteté du soleil de midi, mais aussi avec
ce quelque chose d’horrible que prennent toujours les objets
familiers dans une lumière inhabituelle. Les maisons de bois
avec leurs étages en saillie, leurs pignons bizarres ; le
pas des portes où pointaient des touffes d’herbe précoce ;
les carrés de jardins noirs de terre fraîchement remuée, le
chemin creusé par les roues des charrettes, peu utilisé, et,
0277 même sur la Place du Marché, bordé de vert des deux côtés
: tout était visible mais sous un aspect singulier qui paraissait
donner aux choses de ce monde une interprétation morale différente
de toutes celles qui avaient pu leur être attribuées auparavant.
Et le pasteur se tenait là debout, la main pressée contre
son coeur ; et Hester Prynne avec la lettre brodée luisant
sur sa poitrine ; et la petite Pearl, un symbole en elle-même,
le lien qui unissait cet homme et cette femme. Ils se tenaient
tous trois au milieu de cette étrange et solennelle splendeur,
comme dans la lumière qui doit révéler tous les secrets !
comme dans l’aube du jour qui unira ceux qui s’appartiennent
les uns aux autres.

Il brillait quelque chose de maléfique dans les yeux de la
petite Pearl et son visage, comme elle le levait vers le pasteur,
montrait ce sourire qui lui donnait si souvent l’air d’un
méchant lutin. Elle libéra sa main et désigna de son index
quelque chose de l’autre côté de la rue. Mais le pasteur joignit
ses deux mains contre sa poitrine et leva les yeux au zénith.

0278
Rien n’était plus commun, en ce temps-là, que d’interpréter
le passage des météores, ou tout autre phénomène naturel se
produisant avec moins de régularité que les levers et les
couchers du soleil et de la lune, comme autant de révélations
surnaturelles. C’est ainsi qu’une lance flamboyante, une épée
de feu, un arc ou un faisceau de flèches apparus dans les
cieux de minuit annonçaient une guerre avec les Indiens. La
peste passait pour avoir été prédite par une pluie d’étincelles
rouges. Nous doutons qu’aucun événement marquant, bon ou mauvais,
ait jamais eu lieu en Nouvelle-Angleterre, depuis l’établissement
de la colonie jusqu’à la période révolutionnaire, sans que
les habitants en eussent été avertis par quelque spectacle
de ce genre. Il n’était pas rare que des multitudes en eussent
été témoins. La plupart du temps, toutefois, son authenticité
ne s’appuyait que sur la foi de quelque solitaire témoin oculaire
qui avait vu la merveille à travers les verres colorés, grossissants,
déformants de son imagination et l’avait remodelée après coup.
C’était en vérité une idée majestueuse que le destin des nations
dût ainsi être révélé par d’effrayants hiéroglyphes sur la
0279 voûte du ciel. Un parchemin de cette taille pouvait ne
pas paraître trop grand quand il s’agissait, pour la Providence,
d’inscrire l’histoire d’un peuple. Ce point de vue était cher
à nos ancêtres. Ils en faisaient une façon d’acte de foi,
y trouvaient la preuve que le ciel avait pris leur république
naissante sous sa garde et veillait sur elle avec une affection
et une sévérité toutes particulières. Mais que penser lorsqu’un
individu croit découvrir une révélation à son adresse sur
le vaste feuillet de ces annales ? On ne peut voir là que
le symptôme d’un désordre mental, la preuve qu’une souffrance
longue, intense et secrète a poussé cet individu à une contemplation
si incessante et si morbide de son cas qu’il en est arrivé
à étendre son moi sur toute la nature. Le firmament alors
finit par ne plus lui paraître autre chose qu’une page où
consigner l’histoire de son destin et de son âme.

Aussi est-ce seulement au mal de ses yeux et de son coeur
que nous imputons le fait qu’en regardant le zénith le pasteur
crut voir une lettre immense – la lettre A – se dessiner là-haut
en rouge sombre. Seul le météore avait pu se faire voir là,
0280 flamboyant sourdement derrière un voile de nuages, mais
sans prendre d’autre forme que celle que lui donnait l’imagination
d’un coupable, ou ne la prenant que si vaguement qu’un autre
coupable aurait pu l’interpréter comme un autre symbole.

Une circonstance singulière caractérisait l’état psychologique
du Révérend Dimmesdale en ce moment. Tout en tenant ses regards
fixés sur le zénith, il se rendait parfaitement compte que
la petite Pearl désignait du doigt le vieux Roger Chillingworth
arrêté à une assez courte distance de l’échafaud. Le pasteur
semblait le voir du même regard qui discernait là-haut la
lettre miraculeuse. La lumière du météore donnait à son visage
comme à tout le reste une nouvelle expression. Ou peut-être
le médecin ne prenait-il pas alors soin de cacher, en regardant
sa victime, le mal qu’il lui voulait. Si le météore éclairait
le ciel et la terre avec une majesté terrible qui annonçait
à Hester Prynne et au pasteur le jour du Jugement dernier,
Roger Chillingworth pouvait passer à leurs yeux pour le démon
attendant avec un rictus et un froncement de sourcils l’instant
de réclamer les siens. Son expression était si nette, ou le
0281 pasteur en avait une si intense conscience, qu’elle parut
se dessiner encore dans les ténèbres après qu’eut disparu
le météore en donnant l’impression que la rue et tout le reste
s’étaient du même coup annihilés.

– Qui est cet homme, Hester ? murmura, haletant, le Révérend
Dimmesdale saisi de terreur. Il me fait trembler ! Le connais-tu
? Je le déteste, Hester !

Hester se souvint de son serment et se tut.

– Je te dis que mon âme tremble devant lui ! murmura de nouveau
le pasteur. Qui est-il ? Qui est-il ? Ne peux-tu m’aider ?
J’ai une horreur sans nom de cet homme !

– Pasteur, dit la petite Pearl, je peux te dire qui il est.

– Vite alors, enfant, dit le pasteur en se penchant et mettant
son oreille tout près des lèvres de la petite fille. Vite
0282 et aussi bas que tu pourras.

Pearl marmotta quelque chose qui ressemblait bien à du langage
humain mais n’était qu’échantillon de ce baragouin dont on
peut entendre les enfants s’amuser des heures entières. En
tout cas, s’il s’agissait de quelque information secrète touchant
le vieux Roger Chillingworth, elle était exprimée dans une
langue inconnue du savant clergyman et ne fit qu’augmenter
le désarroi de son esprit. L’enfant-lutin se mit à rire.

– Te moques-tu de moi ? demanda le pasteur.

– Tu n’as pas été hardi, tu n’as pas été loyal ! répondit
l’enfant. Tu n’as pas voulu promettre de prendre ma main et
la main de ma mère dans les tiennes demain en plein midi !

– Mon digne seigneur, dit le médecin qui s’était entre-temps
avancé jusqu’au pied de l’estrade. Pieux Messire Dimmesdale
! Est-ce bien vous ? Las ! Las ! Nous autres hommes de cabinet
0283 dont la tête est dans les livres avons grand besoin d’être
surveillés de fort près ! Nous rêvons éveillés et marchons
endormis. Venez, mon bon seigneur et mon très cher ami. Laissez-moi,
s’il vous plaît, vous ramener chez vous !

– Comment savais-tu me trouver là ? demanda le pasteur avec
crainte.

– En vérité et par ma foi ! j’ignorais tout de l’affaire,
répondit Roger Chillingworth. J’ai passé la plus grande partie
de la nuit au chevet du digne Gouverneur Winthrop, faisant
ce que mon faible savoir pouvait pour lui donner soulagement.
Ce bon seigneur nous ayant quittés pour un monde meilleur,
je m’en revenais au logis quand s’alluma cette lumière. Venez
avec moi, de grâce, cher seigneur, ou vous ne serez à même
de remplir vos devoirs dominicaux demain. Ah ! ces livres
! ces livres ! qu’ils peuvent donc troubler les cerveaux !
Il vous faut étudier moins, mon bon seigneur, et vous récréer
un brin, sinon ces caprices nocturnes vous joueront quelque
méchant tour.
0284
– Je vais rentrer au logis avec vous, dit le Révérend Dimmesdale.

Avec l’abattement d’un enfant, de quelqu’un qui s’éveille
sans force d’un vilain rêve, il se laissa emmener par le médecin.

Pourtant, le lendemain, qui était un dimanche, il prêcha,
et un sermon que l’on tint pour le plus éloquent, le plus
puissant, le plus riche d’influence céleste qui fût jamais
sorti de ses lèvres. Bien des âmes, paraît-il, s’ouvrirent
à la vérité grâce à ce sermon et firent en elles-mêmes le
voeu de conserver une sainte gratitude envers le Révérend
Dimmesdale tout au long de l’éternité. Mais, comme le prédicateur
descendait de la chaire, le prévôt à la barbe grise l’arrêta
et lui tendit un gant noir qu’il reconnut comme le sien.

– On l’a trouvé, dit le prévôt, sur le pilori où les malfaiteurs
sont exposés à la honte publique. Satan l’y aura laissé choir,
0285 pour sûr, en manière de grossière plaisanterie contre
votre Révérence. Mais, en vérité, il s’est ainsi montré aveugle
et fol comme il fut toujours et demeure. Une main pure n’a
point besoin de gant pour la couvrir !

– Merci, mon bon ami, dit le pasteur gravement, mais le coeur
en désarroi, car il gardait de la nuit passée des souvenirs
si confus qu’il en était presque arrivé à en considérer les
événements comme des visions. Oui, vraiment, ce gant paraît
bien être à moi.

– Et après ce larcin, il ne reste à votre Révérence qu’à ne
plus mettre de gants lorsqu’elle s’occupera de Satan ! remarqua
le vieux prévôt avec un rude sourire. Mais votre Révérence
a-t-elle entendu parler du signe qui est apparu dans le ciel
cette nuit ? Une grande lettre – la lettre A – qui doit avoir
voulu dire Ange. Car notre bon Gouverneur Winthrop étant devenu
cette nuit un ange, il a sans doute paru séant que nous en
eussions nouvelle ici-bas.

0286 – Non, répondit le pasteur, je n’en ai pas entendu parler.

CHAPITRE XIII

HESTER SOUS UN AUTRE JOUR

Lors de sa dernière et singulière entrevue avec lui, Hester
Prynne avait éprouvé un choc en voyant en quel état était
réduit le Révérend Dimmesdale. Sa résistance nerveuse semblait
tout à fait anéantie. Sa force morale était tombée au-dessous
du niveau de la faiblesse d’un enfant, si ses facultés intellectuelles
conservaient leur vigueur sacerdotale ou même avaient acquis
une énergie morbide que la souffrance seule avait pu leur
donner. Avec sa connaissance d’un ensemble de circonstances
ignoré des autres, Hester pouvait aisément conclure qu’il
y avait là autre chose que l’effet normal d’un travail de
conscience, que le pauvre pasteur était la proie de quelque
terrible machination. Sachant ce que ce malheureux tombé si
bas avait été, elle s’était sentie émue de toute son âme par
0287 l’appel qu’il lui avait lancé en frémissant de terreur
pour qu’elle lui vînt en aide – elle, la femme déchue – contre
son ennemi instinctivement découvert. Aussi décida-t-elle
qu’il avait droit qu’elle le secourût de tout son pouvoir.

Eloignée depuis si longtemps de la société, Hester n’était
plus guère habituée à jauger ses idées sur le bien et le mal
d’après des mesures autres que personnelles. Elle estimait
donc qu’elle avait envers le pasteur des obligations qu’elle
ne devait à personne d’autre au monde. Les liens qui l’avaient
unie au reste de l’humanité étaient tous brisés. Il restait
le lien de fer du crime en commun que ni elle ni le pasteur
ne pouvaient rompre. C’était un lien qui, comme tous les autres,
comportait des devoirs.

Hester Prynne ne se trouvait plus tout à fait dans la situation
où nous l’avons vue aux premières périodes de son abaissement.
Des années étaient venues et s’en étaient allées. Pearl avait
à présent sept ans. Sa mère, avec sur sa poitrine la lettre
0288 écarlate aux étincelantes broderies fantastiques, était
depuis longtemps devenue un personnage familier aux gens de
la ville. Comme il arrive souvent dans le cas d’un individu
que quelque singularité met en vue dans une communauté mais
qui n’intervient ni dans les affaires publiques, ni dans les
affaires privées, une sorte de sympathie générale avait fini
par se développer envers Hester Prynne. C’est à l’honneur
de la nature humaine qu’à la condition que son égoïsme ne
soit pas en jeu, elle serait plutôt portée à aimer qu’à haïr.
La haine en vient même chez l’homme à se transformer en amour
pourvu que ce changement ne soit pas empêché par des manifestations
qui irritent le sentiment d’hostilité première. De la part
d’Hester Prynne, aucune manifestation de ce genre n’avait
eu lieu. Elle ne bataillait jamais avec le public mais se
soumettait sans une plainte aux plus mauvais traitements.
Elle ne demandait rien en compensation de ce qu’elle souffrait.
Elle ne cherchait pas à forcer les sympathies. Puis la pureté
sans tache de la vie qu’elle avait menée, rejetée de tous,
durant toutes ces années, parlait aussi beaucoup en sa faveur.
N’ayant plus rien à perdre aux yeux du genre humain, n’espérant
0289 plus rien, ne souhaitant, semblait-il, même plus rien,
ce ne pouvait être qu’un sincère amour de la vertu qui avait
ramené au bien cette pauvre égarée.

On s’aperçut également que, tout en ne paraissant point se
considérer comme ayant droit aux plus humbles privilèges de
ce monde – excepté ceux de respirer l’air commun et de gagner,
par son travail, son pain et celui de sa petite Pearl – Hester
était toujours prête à se souvenir qu’elle faisait partie
de l’espèce humaine lorsqu’elle pouvait rendre des services.
Personne n’était plus qu’elle disposé à donner sur sa maigre
subsistance, à peine tendait-on la main. Pourtant le pauvre
au coeur aigri lui lançait souvent des railleries en remerciement
du souper, régulièrement déposé à sa porte, ou de vêtements
cousus, pour lui, par des mains dignes de broder le manteau
d’un roi.

Nul ne montra plus de dévouement qu’Hester quand la peste
fit irruption dans la ville. A toute époque de calamité générale
ou privée, cette femme honnie par la société trouvait sa place.
0290 Elle entrait non en invitée mais en commensale attitrée
dans les logis qu’obscurcissait le malheur comme s’ils eussent
été, avec leur pénombre tragique, le seul milieu où elle aurait
eu le droit d’entretenir des rapports avec son prochain. La
lettre brodée brillait là, des consolations émanaient de son
éclat surnaturel. Partout ailleurs le signe du péché, elle
était la veilleuse de la chambre du malade. Elle avait même
projeté sa lueur au-delà des limites du temps, éclairant pour
le moribond un endroit où poser le pied alors que la lumière
de ce monde lui devenait à tout instant plus terne et que
la lumière du monde futur ne pouvait encore lui parvenir.
En pareilles circonstances la nature d’Hester se révélait
généreuse et riche – une source de tendresse humaine qui étanchait
tous les véritables besoins, que n’épuisaient pas les plus
exigeants. Sa poitrine, marquée par la honte, n’offrait plus
qu’un doux oreiller à la tête qui avait besoin d’être soutenue.
Elle s’était de sa propre main ordonnée soeur de charité.
Ou disons plus exactement que c’était la lourde main du monde
qui avait procédé à cette ordination sans que ni Hester ni
lui eussent eu en vue ce résultat. La lettre écarlate était
0291 le symbole de sa vocation. Cette femme était tellement
secourable, on trouvait en elle une telle puissance de travail
et de sympathie, que bien des gens se refusaient à donner
à la lettre A sa signification première. Ils disaient qu’elle
voulait dire « Active » tant Hester était forte de toutes
les forces de la femme et les prodiguait.

C’était seulement les maisons assombries qui la voyaient en
leurs murs. Quand le soleil revenait, Hester n’était plus
là. La visiteuse secourable était partie sans jeter un regard
en arrière pour recueillir un remerciement s’il s’en trouvait
pour elle chez ceux qu’elle venait de servir avec tant de
zèle. Lorsqu’elle les rencontrait ensuite dans la rue, elle
ne levait jamais la tête pour recevoir d’eux un salut. S’ils
allaient à elle, décidés à l’aborder, elle posait le doigt
sur la lettre écarlate et passait. C’était peut-être de l’orgueil,
mais cela ressemblait trop à de l’humilité pour ne pas produire
le même effet adoucissant sur l’esprit du public. Le public
est despotique. Il est capable de se refuser à rendre la plus
élémentaire justice quand on la réclame comme un droit. Mais
0292 il accordera tout aussi souvent plus que la simple justice
quand on aura l’air de faire appel – comme les despotes aiment
qu’on le fasse – à sa seule générosité. Interprétant l’attitude
d’Hester comme un appel de cette nature, la société inclinait
à se montrer envers son ancienne victime plus bienveillante
que celle-ci ne s’en souciait ou peut-être même ne le méritait.

Les chefs de la communauté et ses plus sages et savants membres
mirent plus longtemps que le peuple à se laisser influencer
par les qualités d’Hester. Les préjugés qu’ils partageaient
avec le vulgaire étaient renforcés, chez eux, par l’armature
de fer de raisonnements qui les rendaient beaucoup plus inébranlables.
A mesure que les jours passaient, cependant, leurs rides rigides
se détendirent, leur prêtant une expression de bonté. Ainsi
en allait-il chez les gens haut placés que leur position rendait
obligatoirement gardiens de la moralité publique. Les particuliers,
en attendant, avaient tout à fait pardonné à Hester Prynne
sa faiblesse. Bien mieux, ils s’étaient mis à regarder la
lettre écarlate non plus comme le symbole du péché dont Hester
0293 depuis si longtemps faisait si durement pénitence, mais
comme celui de ses bonnes actions.

– Voyez-vous cette femme qui porte ce signe brodé ? demandaient-ils
aux étrangers, c’est Hester, notre Hester, une femme qui est
si bonne pour les pauvres ! qui soigne si bien les malades
! qui apporte tant de consolations aux affligés !

Ensuite, il est vrai, la tendance qui veut que la nature humaine
aille colporter sur elle le pire, quand il s’incarne dans
la personne d’un autre, les poussait à conter à voix basse
le noir scandale d’autrefois. Il n’en demeurait pas moins
qu’aux yeux des hommes mêmes qui parlaient ainsi la lettre
écarlate produisait l’effet d’une croix sur la poitrine d’une
religieuse. Elle communiquait à celle qui la portait une sorte
de caractère sacré qui lui aurait permis de marcher sans risque
au milieu de n’importe quels périls. Si Hester Prynne était
tombée parmi une bande de voleurs, la lettre écarlate l’eût
préservée de tout mal. On racontait, et on croyait, qu’un
Indien avait lancé une flèche contre ce signe et que le projectile
0294 avait touché son but mais pour tomber, inoffensif, sur
le sol.

Ce symbole – ou plutôt la situation qu’il indiquait par rapport
à la société – exerçait sur Hester elle-même un effet puissant
et très particulier. Toutes les légères et gracieuses floraisons
qui avaient orné son caractère, flétries sous cette marque
au fer rouge étaient depuis longtemps tombées. Elles laissaient
à leur place des contours nus et rugueux qui auraient pu être
repoussants si Hester avait eu autour d’elle parents ou amis
pour y être sensibles. Le charme de son apparence physique
même avait subi un changement du même genre. Cela pouvait
en partie venir de l’austérité voulue de son costume et de
la rigoureuse retenue de ses manières. Une chose qui la transformait
d’ailleurs bien tristement aussi était la disparition de sa
belle et abondante chevelure. Ou elle avait été coupée, ou
elle était si complètement cachée sous une coiffe qu’aucune
de ses boucles brillantes ne se laissait plus voir au soleil.
Toutes ces raisons expliquaient en partie la transformation
d’Hester. Pourtant, s’il ne semblait plus rien y avoir sur
0295 son visage qui pût attirer l’Amour, rien dans ses formes,
toujours majestueuses et rappelant celles d’une statue, que
la Passion rêverait jamais d’enlacer, c’était pour une autre
raison. Elle avait perdu un des attributs essentiels de la
féminité. Tel est souvent le destin, telle est l’implacable
évolution de la personne et du caractère féminins quand la
femme a traversé une épreuve particulièrement dure. Si en
des cas pareils la femme n’est que tendresse, elle mourra.
Si elle survit, la tendresse en elle ou sera écrasée, ou (et
extérieurement le résultat sera le même) si profondément refoulée
qu’elle ne pourra plus jamais se manifester. La dernière théorie
est probablement la plus conforme à la réalité. Celle qui
a été femme et a cessé de l’être peut, d’un moment à l’autre,
le redevenir pourvu qu’elle soit touchée par le pouvoir magique
capable d’entraîner cette transfiguration. Nous verrons si
Hester par la suite devait être ainsi touchée et transfigurée.

Si elle donnait à présent une impression glaçante, cela venait
surtout du fait que sa vie s’était écartée du sentiment pour
0296 aller à la pensée. Seule au monde avec la petite Pearl
à guider et à protéger, sans espoir de reconquérir son ancienne
position – et dédaignant du reste de trouver la chose souhaitable
– Hester avait rejeté loin d’elle les fragments de sa chaîne
brisée. La loi du monde n’était plus une loi pour son esprit.
C’était une époque où l’intelligence humaine nouvellement
émancipée manifestait des activités plus vives et plus étendues
qu’elle n’en avait montré depuis plusieurs siècles. Des hommes
d’épée avaient renversé des rois. D’autres hommes, plus hardis,
avaient renversé et remodelé – sinon en fait, du moins dans
le domaine des idées qui était plus véritablement le leur
– tout le système des préjugés anciens dont dépendaient maints
principes. Hester Prynne s’imprégna de cet esprit nouveau.
Elle prit l’habitude d’une liberté de pensées assez répandue
alors outre-Atlantique mais que nos ancêtres, s’ils en eussent
eu connaissance, auraient tenue pour un crime plus abominable
que celui que stigmatisait la lettre écarlate. Dans sa chaumière
isolée du bord de la mer, Hester recevait la visite de pensées
qui n’auraient osé pénétrer en nul autre logis de la Nouvelle-Angleterre
– ombres de visiteuses qui auraient été aussi dangereuses
0297 que des démons pour leur hôtesse si on les avait seulement
vues frapper à sa porte.

Il est à remarquer que les gens qui se livrent aux spéculations
les plus hardies se conforment souvent avec le plus grand
calme aux règles sociales : la pensée leur suffit. Ils n’éprouvent
pas le besoin de la voir se vêtir de chair et de sang. Cela
semblait être le cas d’Hester. Mais si la petite Pearl ne
lui avait pas été donnée, il aurait pu en aller bien différemment.
Hester aurait pu venir jusqu’à nous par les voies de l’histoire,
la main dans la main d’Ann Hutchinson, comme la fondatrice
d’une secte religieuse. Elle aurait pu à une certaine période
de son évolution devenir prophétesse. Elle aurait pu être,
elle aurait très probablement été condamnée à mort par les
sévères tribunaux de l’époque pour avoir tenté de miner les
institutions puritaines. Mais en s’occupant de l’éducation
de sa fille, la mère devait souvent en rabattre de son enthousiasme
pour la pensée. En lui donnant cette petite fille, la Providence
avait chargé Hester de veiller sur une future femme, de la
chérir, de l’élever parmi des difficultés innombrables. Tout
0298 s’unissait contre cette tâche. Le monde était hostile.
L’enfant elle-même était décourageante avec les défauts qui
forçaient de remonter à ses origines, rappelaient qu’elle
était née des élans d’une passion coupable, obligeaient enfin
souvent Hester à se demander amèrement si mieux n’eût pas
valu qu’elle ne fût pas venue au monde.

En vérité, la même sombre question lui montait souvent à l’esprit
à propos de la race entière des femmes. Quelle est la vie
qui vaille la peine d’être vécue même par la plus heureuse
d’entre elles ? En ce qui concernait sa propre existence,
Hester s’était depuis longtemps arrêtée à une réponse négative
et avait écarté la question comme réglée. Une tendance aux
spéculations de l’esprit, si elle peut lui apporter de l’apaisement
comme à l’homme, rend une femme triste. Peut-être parce qu’elle
se voit alors en face d’une tâche tellement désespérante.
D’abord, le système social entier à jeter par terre et reconstruire
; ensuite la nature même de l’homme – ou de longues habitudes
héréditaires qui lui ont fait une seconde nature – à modifier
radicalement avant qu’il puisse être permis à la femme d’occuper
0299 une position équitable. Enfin, en admettant qu’elle les
ait réalisées, la femme ne pourra tirer avantage de ces réformes
préliminaires si elle n’a pas elle-même subi un changement
plus radical encore. Et au cours de ce changement, l’essence
éthérée où réside sa vie véritable se sera peut-être évaporée.
Une femme ne vient jamais à bout de ces problèmes par un travail
de sa pensée. Ils sont insolubles ou ne peuvent se résoudre
que d’une seule façon. Si son coeur se trouve l’emporter,
ils s’évanouissent. Aussi Hester Prynne, dont le coeur ne
pouvait plus battre sur un rythme sain et normal, errait sans
fil conducteur dans le sombre dédale des spéculations de l’esprit.
Tantôt elle était détournée de son chemin par une paroi escarpée,
tantôt reculait, effrayée, des bords d’un profond précipice.
Il y avait un vaste et sinistre paysage autour d’elle et nulle
part de foyer, ni de réconfort. Par moments, une perplexité
affreuse tentait de s’emparer de son âme et elle se demandait
s’il ne vaudrait pas mieux envoyer Pearl au ciel tout de suite
et aller, elle-même, au-devant du sort que lui réservait la
justice éternelle.

0300 La lettre écarlate n’avait pas rempli son office.

Sa rencontre avec le Révérend Dimmesdale, la nuit du météore,
proposait maintenant à Hester un autre sujet de réflexions
et un but qui lui semblait digne de tous les efforts et de
tous les sacrifices. Elle avait pu voir dans quel abîme de
misère le pasteur se débattait ou, plus exactement, avait
cessé de se débattre. Elle s’était rendu compte que le malheureux
était aux frontières de la folie, s’il ne les avait franchies
déjà. Elle ne pouvait mettre en doute qu’au poison du remords
secret un poison plus mortel encore avait été ajouté par une
main qui se prétendait secourable. Prenant les apparences
d’un ami, un ennemi sans cesse présent avait mis à profit
toutes les occasions qui s’offraient à lui pour fausser les
ressorts délicats de la nature du pasteur.

Force était à Hester de se demander si un manque de sincérité,
de courage et de loyauté de sa part n’avait pas été à l’origine
d’une situation dont tant de mal devait découler, dont on
n’avait jamais rien pu augurer d’heureux. Tout ce qu’elle
0301 pouvait invoquer comme excuse était qu’accepter le plan
de dissimulation de Roger Chillingworth lui avait paru le
seul moyen d’épargner au pasteur un désastre plus accablant
encore que celui qu’elle subissait. Elle s’était décidée sous
cette impression et avait, semblait-il maintenant, choisi
de deux maux le pire.

Elle décida de racheter son erreur autant qu’il pouvait être
encore possible. Fortifiée par des années d’épreuves austères
et dures, elle ne se sentait plus aussi incapable de se mesurer
avec Roger Chillingworth qu’en cette nuit de leur entretien
dans la chambre de la prison. Alors, elle était avilie par
sa faute et à demi folle de honte. Depuis elle avait atteint
des régions plus élevées et, de son côté, le vieil homme s’était
rapproché de son niveau à elle, peut-être la vengeance qu’il
s’était abaissé à poursuivre l’avait-elle même fait descendre
au-dessous.

Bref, Hester résolut de voir son ancien mari et de faire ce
qui serait en son pouvoir pour le salut de la victime qu’il
0302 serrait si évidemment entre ses griffes.

L’occasion ne se fit pas longtemps attendre. Un après-midi
qu’elle se trouvait, avec Pearl, en un endroit retiré de la
côte, Hester aperçut le vieux médecin qui, un panier au bras
et un bâton à la main, était en quête d’herbes et de racines
avec quoi composer ses remèdes.

CHAPITRE XIV

HESTER ET LE MEDECIN

Hester dit à la petite Pearl de courir s’amuser avec les algues
et les coquillages pendant qu’elle parlerait avec l’homme
qui là-bas ramassait des herbes. L’enfant s’envola comme un
oiseau, dénuda ses petits pieds blancs et se mit à trottiner
au long du bord humide de la mer. De temps à autre, elle s’arrêtait
net et regardait curieusement dans une flaque – miroir que
la mer avait laissé en se retirant pour que la petite Pearl
pût y voir son visage. Il la regardait du bord de la flaque,
0303 entouré de boucles brunes, avec un sourire de lutin dans
les yeux – image d’une petite fille à qui Pearl, n’ayant d’autre
compagne de jeux, faisait signe de venir courir avec elle
la main dans la main. Mais la petite fille faisait de son
côté le même signe comme pour dire : « On est mieux ici !
Viens, toi ! » Et Pearl, enfonçant dans la flaque jusqu’à
mi-jambes, n’apercevait plus au fond que ses petits pieds
blancs, tandis que de profondeurs plus lointaines, la lueur
d’une sorte de morceau de sourire montait et flottait çà et
là sur les eaux agitées.

Sa mère, cependant, avait abordé le médecin :

– Je voudrais vous dire un mot, commença-t-elle. Un mot très
important pour nous deux.

– Aha ! Mme Hester aurait un mot à dire au vieux Roger Chillingworth
? dit le médecin en se redressant de courbé vers le sol qu’il
était. Je le vais écouter de tout coeur. Çà, dame Hester,
j’entends de toutes parts dire grand bien de vous ! Pas plus
0304 tard qu’hier un pieux et sage magistrat me chuchota qu’au
grand conseil il fut question de votre cas. On y débattit
de savoir si, sans dam aucun pour la communauté, la lettre
écarlate pouvait être enlevée de votre poitrine. Sur ma foi,
Hester, je fis instances auprès de ce digne magistrat pour
que la chose s’accomplît au plus tôt.

– Il ne dépend pas du bon plaisir des magistrats de m’enlever
cette marque, répondit Hester avec calme. Si j’étais digne
d’en être quitte, elle s’effacerait d’elle-même ou se transformerait
en une autre de signification différente.

– Portez-la alors, si tel est votre goût, répliqua-t-il. Il
faut qu’une femme suive sa fantaisie en ce qui touche sa parure.
La lettre est gaiement brodée et fait fort bel effet sur votre
poitrine !

Depuis le début de leur entretien, Hester Prynne n’avait cessé
de regarder fixement le vieil homme. Elle était péniblement
impressionnée en même temps que frappée de stupeur par le
0305 changement qu’avaient opéré en lui les sept dernières
années. Non tellement qu’il eût vieilli : si son aspect laissait
voir les traces du passage du temps, il portait en effet vaillamment
son âge et semblait conserver une grande vigueur nerveuse
et un esprit alerte. Mais son apparence ancienne sous laquelle
Hester se souvenait le mieux de lui – celle d’un homme tout
tourné vers la vie des idées – s’était entièrement évanouie.
L’expression d’autrefois, studieuse et paisible, avait été
remplacée par un air avide, scrutateur, presque farouche et
pourtant circonspect. On eût dit que cet homme voulait dissimuler
son air sous un sourire, mais que ce sourire le trahissait,
ne flottait sur son visage que pour se moquer de lui et faire
ressortir sa noirceur. De temps à autre, aussi, une lueur
rougeâtre brillait dans ses yeux comme si l’âme du vieil homme
avait été en feu, était restée à se consumer sous la cendre,
au ralenti, dans sa poitrine jusqu’à ce que le souffle de
quelque élan de passion en fît jaillir une flamme. Il l’étouffait,
cette flamme, aussi vite que possible et s’efforçait de donner
l’impression que rien ne s’était passé.

0306 En un mot, le vieux Roger Chillingworth était une preuve
évidente de la faculté qu’a l’homme, de se transformer en
diable si pendant assez longtemps il joue un rôle de diable.
Ce malheureux personnage avait subi pareille transformation
en se consacrant pendant sept ans à l’analyse d’un coeur torturé,
en tirant de cet office tout son bonheur, en attisant cette
douleur dévorante dont il se repaissait passionnément.

Hester sentit la lettre écarlate lui brûler la poitrine :
il y avait là encore un désastre dont elle était en partie
responsable.

– Que voyez-vous sur mon visage, lui demanda le médecin, pour
le considérer aussi attentivement ?

– Quelque chose qui me ferait pleurer s’il y avait des larmes
assez amères pour le déplorer, répondit-elle. Mais passons
! C’est de ce pauvre misérable que je veux parler.

– Ah oui ? s’écria Roger Chillingworth avec empressement comme
0307 si le sujet lui plaisait et qu’il se saisît avec joie
d’une occasion d’en parler avec la seule personne dont il
pût faire une confidente. A ne vous rien cacher, dame Hester,
je pensais justement à lui tout à l’heure. Parlez donc librement
et je vous répondrai.

– Lorsque nous nous sommes entretenus pour la dernière fois,
dit Hester, il y a maintenant sept ans, ce fut votre bon plaisir
de m’arracher une promesse de secret touchant le lien qui,
autrefois, nous unit. Comme la vie et la réputation de cet
homme étaient entre vos mains, il semblait que je n’eusse
d’autre parti à prendre que celui d’observer le silence que
vous réclamiez. Ce ne fut pourtant point sans de lourds scrupules
que je me liai de la sorte. Si j’avais rejeté tout devoir
envers le reste de l’humanité, il ne m’en restait, en effet,
pas moins un envers cet homme et quelque chose me chuchotait
que je le trahissais en m’engageant ainsi. Depuis ce jour,
nul ne l’approche de plus près que vous. Vous mettez vos pas
dans ses pas. Vous êtes à côté de lui qu’il veille ou qu’il
dorme. Vous fouillez ses pensées. Vous percez et envenimez
0308 son coeur ! Vous vous êtes emparé de son existence, vous
lui faites vivre chaque jour une vie pire que la mort et il
continue de ne pas vous connaître. En permettant pareille
chose, je me suis assurément montrée félonne envers cet homme
– le seul envers qui je pouvais encore me montrer loyale.

– Vous n’aviez pas le choix, dit Roger Chillingworth. Mon
doigt tendu vers cet homme l’eût précipité du haut de sa chaire
en un cachot et, de là, peut-être bien à la potence !

– C’eût été mieux ainsi ! dit Hester Prynne.

– Quel mal lui ai-je fait ? demanda Roger Chillingworth. Sache,
Hester Prynne, que les plus riches présents qu’un médecin
ait jamais obtenus d’un monarque ne repaieraient point les
soins que j’ai prodigués à ce misérable prêtre ! Si je n’y
avais mis bon ordre, la souffrance aurait eu raison de sa
vie au cours des premiers ans qui suivirent votre crime commun.
Car, Hester, son esprit n’a pas, tel le tien, la force de
0309 porter un fardeau comme la lettre écarlate. Oh, je pourrais
révéler un beau secret ! Mais il suffit. J’ai épuisé pour
lui les ressources de l’art. S’il respire et se traîne encore
sur cette terre, c’est grâce à moi !

– Il aurait mieux valu qu’il pérît tout de suite, dit Hester
Prynne.

– Oui, femme ! Tu dis vrai ! cria le vieux Roger Chillingworth,
laissant briller aux yeux d’Hester le feu sinistre de son
coeur. Il aurait mieux valu qu’il pérît tout de suite ! Jamais
mortel ne souffrit ce que cet homme a souffert. Et tout, tout,
sous les yeux de son pire ennemi ! Il me sentait là. Il avait
conscience d’une influence qui pesait sur lui comme une malédiction.
Il savait, grâce à quelque intuition – car le Créateur ne
fit jamais un être aussi sensible que lui – il savait que
ce n’était point une main amie qui touchait aux fibres de
son coeur et qu’un oeil regardait curieusement au fond de
lui, un oeil qui ne cherchait que le mal et le trouvait. Mais
il ne savait pas que cette main et cet oeil étaient les miens
0310 ! Avec la superstition de son état, il se croyait livré
à un démon qui le torturait par des rêves effrayants, de noires
pensées, l’aiguillon du remords, le désespoir du pardon, un
avant-goût de ce qui l’attendait au-delà de la tombe. Mais
tout provenait de ma présence constante, du voisinage de l’homme
qu’il avait le plus bassement offensé et qui n’existait plus
que pour distiller sans arrêt le poison de la plus raffinée
des vengeances ! Non, en vérité, il ne se trompait point !
Il y avait un démon à ses côtés ! Un homme qui avait eu autrefois
un coeur d’homme s’était fait démon pour le tourmenter.

Tout en disant ces mots, le malheureux médecin leva les mains
au ciel avec un air d’horreur, comme si quelque épouvantable
forme lui avait paru venir prendre sa place dans un miroir.
Il traversait un de ces moments – qui n’arrivent parfois qu’à
plusieurs années d’intervalle – où l’aspect moral d’un homme
lui est fidèlement révélé. Sans doute ne s’était-il jamais
vu encore comme il se voyait à présent.

– Ne l’as-tu point assez torturé ? dit Hester, remarquant
0311 l’expression du vieil homme. Ne t’a-t-il point repayé
de tout ?

– Non ! Non ! Il n’a fait qu’augmenter sa dette ! répondit
le médecin, et ses façons, petit à petit perdant leur feu,
se firent sombres. Te souviens-tu de moi, Hester, tel que
j’étais il y a neuf ans ? J’arrivais déjà à l’automne de mon
âge, le dépassais même un peu. Mais tout mon passé avait été
voué à l’étude. Je n’avais cherché qu’à augmenter mon savoir
et aussi – encore que cet objet ne vînt qu’en second – qu’à
travailler au bien du genre humain. Nulle vie n’avait été
plus paisible et plus innocente que la mienne. Te souvient-il
de moi alors ? N’étais-je pas, même si tu me trouvais de la
froideur, un homme qui pensait aux autres, équitable et fidèle
sinon chaleureux dans ses affections ? N’étais-je pas tout
cela ?

– Tout cela et bien davantage, dit Hester.

– Et que suis-je à présent ? demanda-t-il, la regardant bien
0312 en face et laissant tout le mal qui l’habitait s’inscrire
sur son visage. Je te l’ai déjà dit : un démon ! Qui m’a rendu
tel ?

– Moi ! s’écria Hester en frissonnant. Moi, tout autant que
lui. Pourquoi ne t’es-tu pas vengé sur moi ?

– Je t’ai laissée à la lettre écarlate, répondit Roger Chillingworth.
Si elle ne m’a pas vengé, je ne puis rien faire de plus.

Il posa son doigt sur la lettre avec un sourire.

– Elle t’a vengé, répondit Hester Prynne.

– J’en jugeais bien ainsi, dit le médecin. Et maintenant,
qu’attendais-tu de moi concernant cet homme ?

– Il faut que je lui révèle ton secret, répondit Hester avec
fermeté. Il faut qu’il te voie tel que tu es. Qu’en résultera-t-il,
je ne sais. Mais cette dette de confiance que depuis longtemps
0313 je lui dois, moi qui ai causé sa ruine, je la lui aurai
payée enfin. Sa réputation, son sort ici-bas et peut-être
même sa vie sont entre tes mains. Mais je ne vois pas – moi
que la lettre écarlate a dressée à la vérité, même s’il s’agit
d’une vérité qui transperce l’âme d’un fer rouge – je ne vois
pas qu’il y ait pour lui tel avantage à prolonger pareille
vie pour m’aller abaisser à implorer de toi sa grâce. Agis
avec lui comme tu voudras ! Il n’y a en ce monde rien de bon
pour lui, rien de bon pour moi, rien de bon pour toi ! Il
n’y a rien de bon pour la petite Pearl ! Il n’y a pas de chemin
pour nous conduire hors de ce lugubre dédale.

– Femme, je te pourrais presque plaindre, dit Roger Chillingworth,
incapable de réprimer un mouvement d’admiration, car il y
avait quelque chose de majestueux dans le désespoir qu’exprimait
Hester. Tu as de grands dons. Peut-être que si tu avais rencontré
au début un amour meilleur que le mien, tout ce mal ne serait
pas arrivé. J’ai pitié de toi à cause de tout ce qui a été
gaspillé dans ta nature.

0314 – Et moi de toi, répondit Hester, à cause de la haine
qui a transformé en démon un homme sage et juste ! Ne vas-tu
pas enfin le vomir, ce démon, et redevenir toi-même ? Sinon
pour son salut du moins doublement pour le tien ? Pardonne
et laisse celui qui t’offensa payer le reste de sa dette au
Pouvoir qui le réclame ! J’ai dit tout à l’heure qu’il ne
pouvait y avoir ici-bas rien de bon ni pour lui, ni pour toi,
ni pour moi, qui sommes à errer ensemble dans ce dédale maudit
et trébuchons à chaque pas sur le mal dont nous avons semé
notre chemin. Mais il n’en est pas ainsi ! Du bon, il peut
y en avoir pour toi, pour toi seul parce que tu fus profondément
outragé et qu’il te revient de pardonner si tu veux. Renonceras-tu
à ce privilège ? Repousseras-tu cet avantage précieux ?

– Paix, paix, Hester, répondit le vieil homme avec une sombre
sévérité, il ne m’est point donné de pardonner. Je n’ai point
le pouvoir dont tu me parles. Ma vieille croyance, oubliée
depuis longtemps, me revient et m’explique tout ce que nous
faisons et souffrons. Par ton premier pas hors du droit chemin,
tu as planté le germe du mal. Mais à partir de ce moment tout
0315 a obéi à la loi d’une noire nécessité. Vous deux qui m’avez
outragé n’êtes pas coupables, hormis d’un point de vue typiquement
illusoire. Pas plus que je ne suis un démon, moi qui ai rempli
office de démon. Notre destin est tel. Que la plante ténébreuse
donne la fleur qu’elle peut ! Va ton chemin et agis à ta guise
avec cet homme.

Et, après avoir fait un geste d’adieu de la main, il se remit
à ramasser des herbes.

CHAPITRE XV

HESTER ET PEARL

Ainsi Roger Chillingworth – vieille silhouette contrefaite
surmontée d’un visage dont le souvenir hantait les gens plus
longtemps qu’ils n’eussent souhaité – prit congé d’Hester
Prynne et s’en fut, tout courbé vers le sol, poursuivre sa
cueillette. Çà et là il ramassait une herbe ou déterrait une
racine qu’il mettait dans le panier pendu à son bras. Sa barbe
0316 grise touchait presque le sol comme il s’éloignait ce
faisant. Hester le suivit des yeux, regardant avec une curiosité
à demi fantastique si l’herbe tendre du printemps n’allait
point roussir sous ses pas.

Elle se demandait quelle espèce d’herbe le vieil homme ramassait
si diligemment. La terre, malignement influencée par lui,
n’allait-elle point lui faire jaillir sous les doigts des
plantes vénéneuses jusqu’alors inconnues ? Ou peut-être lui
suffisait-il que toute plante salubre devînt délétère à son
toucher ? Le soleil, qui brillait partout si gaiement, faisait-il
vraiment tomber sur lui aussi ses rayons ? Ou un cercle d’ombre
sinistre se déplaçait-il bel et bien, ainsi qu’il semblait,
avec sa silhouette contrefaite toutes les fois qu’elle se
mouvait ? Et où allait-il à présent ? N’allait-il pas tout
soudain s’enfoncer dans la terre, laissant derrière lui un
endroit nu et aride où, en temps voulu, viendraient foisonner
avec une luxuriance hideuse belladones, cornouillers et jusquiames,
ou d’autres plantes funestes propres au pays ? Ou allait-il
déployer des ailes de chauve-souris et s’envoler, de plus
0317 en plus laid à mesure qu’il monterait plus haut dans le
ciel ?

– Que ce soit un péché ou non, se dit Hester amèrement tout
en continuant de le suivre des yeux, je hais cet homme !

Elle se reprocha ce sentiment mais sans pouvoir le surmonter
ni l’affaiblir. En tentant ainsi de se dominer, elle pensa
aux jours si éloignés passés dans un pays lointain, aux temps
où cet homme sortait au crépuscule de la retraite de son cabinet
et s’asseyait à la lueur de leur foyer et de son sourire à
elle – jeune épousée. Il avait besoin, disait-il, de ce sourire
pour dissiper le froid de toutes les heures solitaires qu’il
venait de passer enfermé avec ses livres. Pareilles scènes,
en un temps, ne lui avaient paru qu’heureuses, mais aujourd’hui,
en les voyant à la lumière des événements qui avaient suivi,
Hester les rangeait parmi ses pires souvenirs. Elle se demandait
comment elles avaient pu avoir lieu. Comment elle avait jamais
pu se décider à épouser cet homme. Elle jugeait que son plus
grand crime était d’avoir laissé sa main subir l’étreinte
0318 de cette main sans chaleur – d’avoir serré cette main
en retour, d’avoir supporté que le sourire de ses yeux et
de ses lèvres rencontrât le sourire des lèvres et des yeux
de cet homme et s’y confondît. Et il lui semblait que Roger
Chillingworth s’était rendu coupable envers elle d’une offense
plus vile que celle qu’il avait pu, par la suite, subir, en
la persuadant de se croire heureuse auprès de lui quand son
coeur n’avait pas parlé et qu’elle ne savait pas à quoi s’en
tenir.

– Oui, je le hais ! répéta Hester plus amèrement encore. Il
m’a trahie ! Il m’a fait plus de mal que je ne lui en ai fait
!

Que les hommes tremblent de conquérir la main d’une femme
sans conquérir du même coup son amour ! Ou ils risquent, si
une étincelle plus puissante sait enflammer un jour le coeur
qu’ils ont laissé froid, de se voir reprocher, tel le vieux
Roger Chillingworth, jusqu’au calme contentement, à la statue
de marbre du bonheur qu’ils auront fait prendre à la femme
0319 pour la réalité vivante. Mais Hester aurait dû en avoir
depuis longtemps fini avec cette attitude injuste. Sept longues
années vécues sous le signe de la lettre écarlate avaient-elles
donc infligé tant de misère sans entraîner de repentir ?

Les émotions qui l’agitèrent pendant le peu de temps qu’elle
passa à regarder s’éloigner la silhouette bossue du vieux
Roger Chillingworth projetèrent une lueur sur l’état d’esprit
d’Hester, lui révélèrent bien des choses qu’elle ne se fût,
autrement, pas avouées à elle-même.

Quand l’homme eut disparu, Hester appela son enfant.

– Pearl, petite Pearl ! Où es-tu ?

Pearl, dont l’activité d’esprit ne faiblissait jamais, n’avait
pas été à court d’amusements tandis que sa mère parlait avec
le vieux ramasseur d’herbes. D’abord, elle avait, ainsi que
nous l’avons dit, coqueté avec sa propre image dans les flaques
d’eau, faisant signe à son reflet de venir et – comme il refusait
0320 de s’y risquer – cherchant à se frayer elle-même un chemin
vers le pays de la terre impalpable et du ciel hors d’atteinte.
S’apercevant bientôt que soit l’image, soit elle-même, était
irréelle, elle chercha ailleurs un passe-temps moins décevant.
Elle fit de petits bateaux d’écorce de bouleau, les chargea
de coquillages et les envoya courir sur l’océan de plus grandes
aventures que n’importe quel marchand de Nouvelle-Angleterre.
Mais la plupart d’entre eux sombrèrent près du rivage. Elle
se saisit d’un crabe vivant, collectionna des étoiles de mer
et étala une méduse au soleil pour la faire sécher. Puis elle
recueillit l’écume blanche qui bordait la marée montante et
la jeta au vent, s’élançant ensuite d’un pas ailé à la poursuite
de ces gros flocons de neige pour les attraper avant leur
chute. Apercevant une nuée d’oiseaux de mer qui picoraient
au long de la plage, la petite coquine emplit son tablier
de menus cailloux et, se glissant de roche en roche à leur
poursuite, fit preuve de beaucoup d’adresse en les assaillant.
Un petit oiseau gris à poitrine blanche se trouva, Pearl en
fut presque sûre, atteint par un caillou et se sauva avec
une aile cassée. Mais alors l’enfant-lutin soupira et renonça
0321 à son jeu parce que cela lui faisait de la peine d’avoir
fait du mal à une petite créature aussi indomptée que la brise
de mer ou que la petite Pearl elle-même.

Sa dernière occupation fut de rassembler des algues pour s’en
faire un manteau et une coiffure et se donner ainsi l’air
d’une petite sirène. Elle avait hérité du don de sa mère pour
disposer des draperies et composer des costumes. Pour mettre
la dernière main à sa tenue de sirène, Pearl ramassa des lacets
de mer et imita du mieux qu’elle put sur sa poitrine l’ornement
qu’elle était si accoutumée à voir sur la poitrine de sa mère.
Une lettre, la lettre A, mais toute verte au lieu d’être écarlate
! L’enfant baissa la tête pour contempler cet emblème avec
un intérêt étrange comme si elle n’eût été envoyée au monde
que pour en deviner le sens caché.

« Qui sait si Mère va me demander ce que cela veut dire ?
» pensa la petite Pearl.

A ce moment, elle s’entendit appeler et partit en sautillant
0322 aussi légèrement que l’un des petits oiseaux de mer. Elle
apparut devant Hester Prynne bondissant, riant et montrant
du doigt l’ornement qui s’étalait sur sa poitrine.

– Ma petite Pearl, dit Hester après un instant de silence,
une lettre verte sur la poitrine d’un enfant ne veut rien
dire. Mais sais-tu ce que veut dire cette lettre que ta mère
est condamnée à porter ?

– Oui, Mère répondit l’enfant, c’est le A majuscule. Tu me
l’as appris dans le grand livre d’école.

Hester regarda attentivement le petit visage. Mais elle eut
beau rencontrer dans les grands yeux noirs l’expression singulière
qu’elle y avait si souvent remarquée, elle ne put décider
si Pearl attachait ou non quelque importance au symbole écarlate.
Elle éprouva un désir morbide d’éclaircir la question.

– Sais-tu, enfant, pourquoi ta mère porte cette lettre ?

0323 – Oui, vraiment ! répondit Pearl en regardant d’un oeil
brillant sa mère bien en face. C’est pour la même raison que
le pasteur tient sa main sur son coeur.

– Et quelle est cette raison ? demanda Hester en souriant
à demi de l’incongruité de cette remarque d’enfant mais, y
arrêtant sa pensée, elle pâlit. Qu’est-ce que cette lettre
peut avoir à faire avec un autre coeur que le mien ?

– Ça, Mère, je t’ai dit tout ce que je savais, dit Pearl plus
sérieusement que d’habitude. Demande au vieil homme avec qui
tu parlais ! Lui peut-être le sait. Mais, sérieusement, Mère
chérie, qu’est-ce que cette lettre veut dire ? Et pourquoi
la portes-tu sur ta poitrine ? Et pourquoi le pasteur tient-il
sa main sur son coeur ?

Elle prit la main d’Hester entre les deux siennes et regarda
sa mère, les yeux dans les yeux, avec un sérieux bien rare
chez elle.

0324 Hester eut l’esprit traversé par l’idée que sa fille cherchait
peut-être vraiment, avec une confiance enfantine, à se rapprocher
d’elle, était en train de faire de son mieux pour établir
entre elles deux un terrain d’entente. Cela faisait voir Pearl
sous un jour inaccoutumé. Jusqu’alors, la mère, tout en chérissant
son enfant avec toute l’intensité d’une affection unique,
s’était entraînée à n’espérer pas beaucoup plus en retour
que des élans capricieux comme une brise d’avril qui passe
son temps à des jeux aériens souvent brusques, reste déconcertante
en ses meilleurs moments et vous glace plus souvent qu’elle
ne vous caresse si vous lui présentez votre poitrine. En compensation,
il arrivera que, de son propre gré, elle baise votre joue
avec une tendresse ambiguë, joue doucement avec vos cheveux
et s’en retourne à ses affaires en laissant un plaisir qui
tient du rêve dans votre coeur.

C’était là, d’ailleurs, un point de vue de mère. Tout autre
observateur aurait vu chez la petite fille quelques traits,
peu nombreux mais peu aimables, auxquels il aurait donné une
interprétation beaucoup plus sombre. En tout cas, Hester se
0325 laissait, en cette heure, fortement gagner par l’impression
qu’avec son intelligence précoce Pearl approchait peut-être
déjà de l’âge où sa mère pourrait faire d’elle une amie, lui
confier un peu de ses chagrins, tout au moins ce qui pouvait
lui en être découvert sans irrévérence. Du petit chaos du
caractère de Pearl, ne s’était-il pas dégagé, et dès le début,
un courage invincible et une volonté indomptable ? Une fierté
opiniâtre possible à transformer en respect de soi-même, un
amer mépris enfin pour maintes choses qui, examinées de près,
pouvaient paraître entachées de mensonge ? Des affections,
l’enfant en avait aussi, bien qu’elles eussent été jusqu’ici
âpres au goût comme ces fruits encore verts destinés à devenir
savoureux entre tous à leur maturité. Il aurait fallu que
le mal hérité de sa mère fût en vérité bien grand, se disait
Hester, pour qu’avec des qualités d’aussi bon aloi, l’enfant-lutin
ne fît pas place un jour à une noble femme.

La tendance irrépressible de l’enfant à tourner autour de
l’énigme de la lettre écarlate semblait née avec elle. A peine
s’éveillait-elle à une vie consciente que Pearl se tournait
0326 vers ce problème comme si sa mission ici-bas eût été de
le résoudre. Hester avait souvent imaginé que c’était en vue
de son expiation que la Providence avait doté son enfant de
ce penchant si accusé. Mais elle n’avait jamais jusqu’à présent
songé qu’à côté de ce dessein, il y en avait peut-être un
autre miséricordieux, celui-là. Si la petite Pearl avait été
chargée d’une mission de confiance, aussi bien à titre de
messager spirituel que d’enfant de ce bas monde, ne serait-ce
pas peut-être son rôle d’apaiser le chagrin qui gisait tout
froid dans le coeur de sa mère et le transformait en sépulcre
? N’était-elle pas chargée d’aider sa mère à venir à bout
de la passion, en un temps toute puissante et, à présent encore,
ni morte ni endormie mais emprisonnée seulement dans ce coeur
semblable à un tombeau ?

C’était là une partie des pensées qui s’agitaient dans l’esprit
d’Hester et lui faisaient une impression aussi vive que si
elles lui avaient été chuchotées à l’oreille. Et pendant ce
temps, Pearl lui tenait la main dans ses deux mains et levait
vers elle son visage en répétant les mêmes questions :
0327
– Que veut dire la lettre, Mère ? Et pourquoi la portes-tu
? Et pourquoi le pasteur tient-il sa main sur son coeur ?

« Que dire ? se demandait Hester. Non ! Si c’est là le prix
de la sympathie de l’enfant, je ne peux le payer. »

Puis elle parla enfin :

– Sotte petite Pearl ! dit-elle, en voilà des questions !
Il y a beaucoup de choses en ce monde qu’une enfant ne doit
pas chercher à connaître. Que puis-je savoir du coeur du pasteur
? Quant à la lettre écarlate, je la porte parce que j’aime
ses broderies dorées.

Durant ces sept dernières années, Hester n’avait jamais renié
le symbole qui marquait sa poitrine. Peut-être cette marque
était-elle un talisman émanant d’un esprit sévère et protecteur
qui, à présent, l’abandonnait. Il l’abandonnait en s’apercevant
0328 qu’en dépit de sa surveillance rigoureuse, un mal nouveau
venait de se glisser dans le coeur d’Hester – ou qu’un mal
ancien n’en avait jamais été extirpé. Quant à la petite Pearl,
elle perdit bientôt son expression sérieuse.

Mais elle n’entendait pas laisser tomber la question. Deux
ou trois fois, comme sa mère et elle regagnaient leur logis,
à deux ou trois reprises encore au cours de leur repas, puis
lorsque Hester la mit au lit et même lorsqu’elle parut tout
à fait endormie, Pearl leva ses yeux noirs tout luisants de
malice et demanda :

– Mère, que veut dire la lettre écarlate ?

Et le lendemain matin, le premier signe que l’enfant donna
d’être éveillée fut de dresser sa tête de sur son oreiller
et de poser la question qu’elle rapprochait si inexplicablement
de celle qui concernait la lettre écarlate :

– Mère ! Mère ! Pourquoi le pasteur tient-il sa main sur son
0329 coeur ?

– Tais-toi, vilaine enfant ! lui répondit Hester avec une
rudesse qu’elle ne s’était jusqu’alors jamais permise, ou
je vais t’enfermer dans le cabinet noir !

CHAPITRE XVI

UNE PROMENADE EN FORET

Au risque des souffrances qui pourraient sur le moment s’ensuivre
et des conséquences à venir, Hester Prynne demeurait fermement
résolue à faire savoir au Révérend Dimmesdale quel homme s’était
glissé dans son intimité. Durant plusieurs jours, elle s’efforça,
mais en vain, de trouver l’occasion d’aborder le pasteur au
cours des promenades qu’il avait l’habitude de faire, tout
seul, au bord de la mer et sur les collines boisées du voisinage.
Nul scandale ne se serait certes produit et la réputation
sans tache du pasteur n’eût point été mise en péril si Hester
était allée le trouver chez lui, dans son cabinet. Bien des
0330 pénitentes avaient, en effet, pénétré dans cette pièce
pour confesser des fautes peut-être aussi sombres que celle
que signalait la lettre écarlate. Mais, en partie parce qu’elle
redoutait quelque intervention du vieux Roger Chillingworth,
en partie parce que, étant consciente de la situation, elle
craignait d’éveiller des soupçons alors que nul n’en aurait
ressenti, en partie enfin parce que le pasteur et elle auraient
besoin d’avoir autour d’eux la nature entière pour respirer
tandis qu’ils parleraient ensemble, Hester ne songea pas un
instant que leur rencontre pourrait avoir lieu ailleurs qu’à
l’air libre.

Finalement, comme elle veillait un malade auprès duquel on
appela le Révérend Dimmesdale pour dire une prière, Hester
apprit que le jeune pasteur était parti la veille voir l’Apôtre
Eliot parmi les Indiens convertis. Il reviendrait sans doute
le lendemain après-midi.

Hester se mit donc en route, le lendemain après-midi, avec
la petite Pearl qui était nécessairement de toutes les expéditions
0331 de sa mère, que sa présence présentât ou non des inconvénients.

Après que les deux promeneuses se furent éloignées des côtes
pour pénétrer dans l’intérieur des terres, leur route ne fut
plus qu’un sentier s’enfonçant dans le mystère de la forêt
primitive. Celle-ci le bordait si étroitement, se dressait
si noire et si dense de chacun de ses côtés, ne laissait apercevoir
que si imparfaitement le ciel tout là-haut, qu’Hester voyait
en ce chemin l’image de la sauvage solitude morale où elle
errait depuis si longtemps. Le jour était froid et sombre.
Au ciel, une lourde masse de nuages se mouvait, malgré tout,
un petit peu sous l’action d’une brise de sorte qu’un rayon
de soleil descendait de temps à autre moirer le chemin, mais
ce joyeux éclat passager n’apparaissait jamais que tout au
bout de la percée que le sentier creusait parmi les arbres.
La lumière dorée s’ébattait sans entrain dans ce paysage mélancolique
et disparaissait au moment où Hester et Pearl s’approchaient,
laissant l’endroit où elle venait de jouer d’autant plus sombre
que les deux promeneuses avaient espéré le trouver brillant.
0332

– Mère, dit la petite Pearl, le soleil ne vous aime pas. Il
court se cacher parce qu’il y a sur votre poitrine quelque
chose qui lui fait peur. Tenez, le voilà qui brille au bout
du chemin. Restez là et je vais courir l’attraper. Je ne suis
qu’une petite fille. Il ne se sauvera pas devant moi puisque
je ne porte encore rien sur ma poitrine.

– Ni ne porteras jamais rien, j’espère, mon enfant, dit Hester.

– Et pourquoi non, Mère ? demanda Pearl en s’arrêtant net
à l’instant de prendre sa course. Est-ce que ça ne viendra
pas tout seul quand je serai devenue grande ?

– Dépêche-toi de courir attraper ce rayon de soleil, dit la
mère, il va être bientôt parti.

Pearl s’élança à toutes jambes et Hester sourit en voyant
0333 l’enfant atteindre bel et bien l’endroit où brillait le
soleil et s’y tenir en riant, animée par sa course et toute
rayonnante. La lumière s’attardait autour de la petite fille
comme si elle était heureuse d’avoir trouvé pareille compagne
de jeu. Hester cependant avançait et fut bientôt sur le point
d’entrer à son tour dans le cercle magique.

– Il va s’en aller, à présent, dit Pearl en secouant la tête.

– Regarde ! répondit Hester en souriant, j’étends la main
et je le touche.

Comme elle étendait, en effet, la main, le rayon de soleil
disparut. Ou, d’après l’expression qui anima le visage de
Pearl, Hester fut tentée d’imaginer que l’enfant l’avait absorbé
pour le faire rayonner de nouveau sur son chemin quand toutes
deux plongeraient dans une ombre plus épaisse encore. Rien
ne donnait davantage chez l’enfant l’impression d’une qualité
à part, qui n’avait rien à voir avec l’hérédité, que cette
0334 inlassable vivacité d’esprit.

Pearl était certes loin d’être touchée par cette maladie de
la tristesse que les soucis de leurs ancêtres ont transmis
à presque tous les enfants ces temps derniers, en même temps
que des scrofules. Peut-être cet entrain était-il d’ailleurs,
lui aussi, maladif, le contrecoup de l’énergie désespérée
avec laquelle Hester avait lutté contre son malheur avant
la naissance de l’enfant. Il s’agissait en tout cas d’une
qualité au charme ambigu, qui répandait un éclat dur, métallique.
Il manquait à la petite fille ce qui manque toute leur vie
à bien des grandes personnes – un chagrin qui la toucherait
profondément et ainsi l’humaniserait, la rendrait capable
de sympathie. Mais la petite Pearl avait encore bien du temps
devant elle.

– Viens, lui dit Hester, regardant aux alentours de l’endroit
où l’enfant s’était tenue au soleil. Nous allons nous asseoir
un peu dans les bois pour nous reposer.

0335 – Je ne suis pas encore fatiguée, Mère, répondit la petite
fille. Mais vous pouvez vous asseoir si vous voulez me raconter
une histoire.

– Une histoire ! et laquelle ? demanda Hester.

– Oh, celle de l’Homme Noir, répondit Pearl en saisissant
un pan de la robe de sa mère. Racontez-moi, et elle levait
sur Hester un regard mi-sérieux, mi-malicieux, comment il
hante la forêt et transporte un gros livre bien lourd avec
des fermoirs de fer. Et comment il tend, le vilain, ce livre
et une plume à tous ceux qui le rencontrent ici sous les arbres.
Et les gens sont obligés de signer leurs noms de leur sang
et alors l’Homme Noir met sa marque sur leurs poitrines !
As-tu jamais rencontré l’Homme Noir, toi, Mère ?

– Et qui t’a conté cette histoire ? demanda Hester reconnaissant
une superstition courante en ce temps-là.

– La vieille dame du coin de la cheminée, dans la maison où
0336 vous veilliez hier, dit l’enfant. Mais tout le temps elle
me croyait endormie. Elle a dit que des milliers et des milliers
de personnes ont rencontré l’Homme Noir et signé sur son livre
et portent sa marque. Et que cette grognon de vieille dame
Hibbins en était une. Et, Mère, la vieille dame a dit que
la lettre écarlate était la marque de l’Homme Noir sur ta
poitrine et qu’elle se mettait à luire comme du feu quand
tu allais le rencontrer ici, dans le bois, à minuit. Est-ce
vrai, Mère ? Vas-tu rencontrer l’Homme Noir à minuit ?

– T’es-tu jamais éveillée sans trouver ta mère à côté de toi
? demanda Hester.

– Non, pas qu’il me souvienne, répondit l’enfant. Si c’est
que tu as peur de me laisser seule dans notre chaumière, tu
n’as qu’à m’emmener avec toi. Je serai très contente d’y aller
! Mais à présent, Mère, dis-moi : est-ce que l’Homme Noir
existe ? Est-ce que tu l’as jamais rencontré ? Et est-ce sa
marque que tu portes là ?

0337 – Me laisseras-tu la paix si je te réponds ? demanda la
mère.

– Oui, si tu me dis tout, répondit Pearl.

– Une fois dans ma vie, j’ai rencontré l’Homme Noir, dit la
mère. Cette lettre écarlate est sa marque !

Tout en devisant, Hester et Pearl avaient suffisamment pénétré
sous bois pour être à l’abri des regards de toute personne
qui aurait pu venir à passer par le sentier. Elles s’assirent
sur un somptueux amas de mousse qui, à un moment ou à un autre
du siècle précédent, avait été un pin gigantesque dont les
racines et le tronc restaient dans l’ombre noire tandis qu’il
dressait haut sa cime dans le ciel. Hester et Pearl se trouvèrent
là comme au creux d’une petite vallée dont les bords en pente
douce étaient parsemés de feuilles tombées. Au centre, un
ruisseau courait, nimbé d’une vapeur légère. Les arbres qui
se penchaient au-dessus avaient laissé tomber dans ses eaux
de grosses branches. Elles engorgeaient le courant, produisant,
0338 çà et là, des tourbillons et des profondeurs noires tandis
que sous le passage libre du flot on voyait briller comme
un chemin de cailloux et de sable brun. Si l’on suivait le
ruisseau des yeux, on pouvait apercevoir ses eaux miroiter
à quelque distance, mais on en perdait bien vite toute trace
dans l’enchevêtrement des troncs d’arbres, des buissons, des
rocs couverts de lichens. Tous ces arbres géants et ces blocs
de granit semblaient s’appliquer à rendre mystérieux le cours
de ce petit ruisseau. Peut-être craignaient-ils que, de sa
voix infatigable, il allât murmurer sur son passage les secrets
du coeur de la vieille forêt ? ou refléter des révélations
sur le miroir lisse d’une de ses anses ? Sans cesse, en tout
cas, le petit ruisseau poursuivait son murmure gentil, tranquille,
apaisant mais mélancolique comme la voix d’un enfant qui passerait
son enfance sans amusement et ne saurait comment être gai
au milieu d’un entourage morne et d’événements sombres.

– – ruisseau ! Sot et fatigant petit ruisseau ! s’écria Pearl
après l’avoir écouté un instant. Pourquoi es-tu si triste
? Prends un peu courage et ne sois pas tout le temps à soupirer
0339 !

Mais, au cours de sa petite vie parmi les arbres de la forêt,
le ruisseau avait traversé tant de graves aventures qu’il
ne pouvait s’empêcher d’en parler et paraissait n’avoir rien
d’autre à dire. Pearl lui ressemblait en ceci que sa vie à
elle provenait aussi d’une source mystérieuse et se déroulait
dans un décor aussi mélancoliquement assombri. Mais à l’inverse
du petit ruisseau, elle bondissait, étincelait et babillait
légèrement dans sa course.

– Que dit ce petit ruisseau triste, Mère ? demanda-t-elle.

– Si tu avais un chagrin à toi, le ruisseau t’en parlerait
comme il me parle du mien, lui répondit sa mère. Mais j’entends
un pas sur le chemin et le bruit de branches qu’on écarte.
Va t’amuser et laisse-moi parler avec la personne qui approche.

0340 – Est-ce l’Homme Noir ? demanda Pearl.

– Va t’amuser, te dis-je, reprit la mère. Mais ne t’enfonce
pas trop loin dans le bois. Et prends garde de revenir dès
que je t’appellerai.

– Oui, Mère, répondit Pearl. Mais si c’est l’Homme Noir, ne
me laisseras-tu point attendre un moment ? pour que je le
voie avec son gros livre sous le bras ?

– Va vite, petite sotte ! dit Hester avec impatience. Ce n’est
pas l’Homme Noir ! Tu peux l’apercevoir à travers les branches
: c’est le pasteur !

– C’est vrai, dit l’enfant. Et regarde, Mère, il tient sa
main sur son coeur ! Est-ce parce que, quand il signa son
nom sur le gros livre, l’Homme Noir lui mit là sa marque ?
Mais pourquoi ne la porte-t-il pas au-dehors sur sa poitrine,
comme toi, Mère ?

0341 – Va-t’en à présent et tu me tourmenteras plus tard tant
que tu voudras ! s’écria Hester Prynne. Mais ne t’éloigne
pas. Reste toujours assez près pour entendre couler le ruisseau.

L’enfant s’éloigna en chantonnant et suivit le ruisseau en
s’efforçant de mêler un air plus gai à ses mélancoliques accents.
Mais le petit cours d’eau ne voulait pas se laisser consoler
et continuait de conter un secret inintelligible concernant
quelque très dramatique mystère qui aurait eu lieu dans la
forêt – ou à se lamenter d’avance sur quelque autre tragédie
qui n’était pas encore arrivée. Aussi Pearl, qui avait assez
d’ombre dans sa petite vie, préféra-t-elle rompre tout commerce
avec ce plaintif petit ruisseau. Elle se mit à ramasser des
violettes, des anémones et quelques pimprenelles écarlates
qu’elle trouva dans une crevasse sur le haut d’un rocher.

Une fois l’enfant-lutin parti, Hester Prynne fit quelques
pas vers le sentier qui traversait la forêt mais en restant
0342 cachée sous l’ombre épaisse du sous-bois. Elle aperçut
le pasteur en train d’avancer sur le chemin, tout à fait seul
et s’appuyant sur un bâton qu’il avait coupé en route. Il
avait l’air épuisé et hagard. Il trahissait un accablement
absolu par une expression qu’on ne lui voyait ni en ville
ni aux alentours de la ville lorsqu’il se promenait, mais
qui était tristement visible dans cette solitude intense de
la forêt, en elle-même une lourde épreuve pour l’esprit. Il
marchait lentement comme s’il n’avait eu aucune raison, ressenti
aucun désir de faire un pas de plus, mais aurait bien mieux
aimé se laisser tomber au pied d’un arbre et y rester sans
bouger, pour toujours. Les feuilles auraient pu le parsemer,
la terre accumuler, petit à petit, un monticule sur sa personne,
sans qu’il importât qu’elle recouvrît ou non de la vie. La
mort était quelque chose de trop précis pour être souhaitée
ou écartée.

Aux yeux d’Hester Prynne, Arthur Dimmesdale ne laissait voir
aucun signe de souffrance positive à ceci près qu’ainsi que
la petite Pearl l’avait remarqué, il pressait sa main sur
0343 son coeur.

CHAPITRE XVII

LE PASTEUR ET SA PAROISSIENNE

Le pasteur avait beau avancer lentement, il était presque
passé avant qu’Hester Prynne eût pu affermir suffisamment
sa voix pour se faire entendre de lui.

– Arthur Dimmesdale ! dit-elle très faiblement une première
fois. Puis plus fort mais d’une voix rauque, elle répéta :
« Arthur Dimmesdale ! »

– Qui parle ? demanda le pasteur.

Se ressaisissant rapidement, il se redressa comme un homme
surpris en un état où il n’entend pas avoir de témoin. Jetant
un regard anxieux du côté de la voix, il entrevit une silhouette
si sombrement vêtue qu’elle se confondait presque avec la
0344 pénombre que le ciel nuageux et le feuillage obscur de
la forêt faisaient régner sous bois cet après-midi. Et il
n’arrivait pas à discerner s’il s’agissait d’une femme ou
d’une ombre. Peut-être le chemin de sa vie était-il hanté
par un spectre né de ses pensées.

Il fit un pas en avant et découvrit la lettre écarlate.

– Hester ! dit-il. Hester Prynne ? Es-tu en vie ?

– Oui, répondit-elle, de la vie qui fut la mienne ces sept
dernières années ! Et toi, Arthur Dimmesdale, vis-tu encore
?

Il n’était pas étonnant que chacun mît ainsi en doute l’existence
corporelle de l’autre et doutât même de la sienne. Si étrange
était leur rencontre dans le bois obscur qu’elle pouvait passer
pour la première rencontre dans le monde d’outre-tombe de
deux esprits qui s’étaient bien connus dans leur existence
première. Mais remis à présent face à face, ils se faisaient
0345 mutuellement peur, n’étant pas familiarisés encore avec
leur nouvel état, ni accoutumés à la compagnie d’êtres désincarnés.
Fantôme chacun d’eux et qu’épouvantait l’autre fantôme !

Ils étaient épouvantés aussi par eux-mêmes car cette crise
leur révélait leur for intérieur, les éclairait chacun sur
son histoire, comme la vie ne le fait jamais, sinon durant
ces minutes fatidiques qui coupent le souffle. L’âme entrevoit
alors son visage dans le miroir de l’instant qui passe. Avec
crainte, en frémissant, et comme poussé malgré lui par une
nécessité, Arthur Dimmesdale avança une main froide qui toucha
la main froide d’Hester Prynne. Ce serrement de mains, pour
glacé qu’il fût, fit disparaître ce qu’il y avait de plus
sinistre en la rencontre. Arthur Dimmesdale et Hester Prynne
se sentirent au moins habitants du même monde.

Sans dire un mot de plus, sans que ni lui ni elle ne montrât
le chemin, mais d’un accord tacite, tous deux se glissèrent
à l’ombre des bois d’où était sortie Hester et allèrent s’asseoir
sur le tas de mousse où la mère et la fille avaient pris place
0346 auparavant.

Quand ils retrouvèrent une voix, ce fut d’abord seulement
pour exprimer les questions et les remarques que n’importe
quelles personnes de connaissance eussent pu échanger sur
le ciel voilé, la tempête qui menaçait, la santé de l’un et
de l’autre.

Ainsi avancèrent-ils, non hardiment mais pas à pas, vers les
questions blotties au profond de leurs coeurs. Si longtemps
séparés par le destin et les circonstances, ils avaient besoin
de paroles insignifiantes pour prendre les devants et courir
ouvrir les portes de leur entretien avant que leurs pensées
véritables pussent être amenées à en franchir le seuil.

Au bout d’un moment, le pasteur fixa ses regards sur Hester
Prynne.

– Hester, dit-il, as-tu trouvé la paix ?

0347 Elle sourit sombrement et abaissa un regard sur sa poitrine.

– Et toi ? demanda-t-elle.

– Non ! Je n’ai trouvé que le désespoir ! répondit-il. Que
pouvais-je attendre d’autre étant ce que je suis et menant
la vie que je mène ? Si j’étais un athée, un homme sans conscience,
un misérable aux instincts de brute, j’aurais pu trouver la
paix depuis longtemps ! Que dis-je, je ne l’aurais sans doute
jamais perdue ! Mais mon âme est ainsi faite que toutes les
qualités qu’elle pouvait posséder sont devenues les instruments
de ma torture spirituelle. Hester, je suis on ne peut plus
malheureux !

– Les gens te révèrent, dit Hester, et tu leur fais sûrement
beaucoup de bien. Cela ne t’apporte-t-il pas de réconfort
?

– Non, Hester, mais un redoublement de misère ! répondit le
0348 pasteur avec un amer sourire. Je ne crois pas au bien
que je peux faire. Il faut qu’il y ait là-dessous quelque
tromperie. Comment une âme ravagée comme la mienne pourrait-elle
travailler à la rédemption de l’âme des autres ? Et quant
à la révérence des gens, puisse-t-elle se changer en mépris
et en haine ! Peux-tu appeler, Hester, une consolation le
fait qu’il me faut monter en chaire et voir des centaines
d’yeux se lever vers mon visage comme s’il rayonnait de la
lumière du ciel ! Voir mes paroissiens m’écouter comme si
je parlais avec la langue de feu des Apôtres et savoir quelles
ténèbres ils idolâtrent en fait ? Que de fois ai-je ri d’amertume
et d’angoisse devant ce contraste entre ce que j’ai l’air
d’être et ce que je suis ! Et Satan en rit lui aussi !

– Vous ne vous rendez point justice, dit Hester doucement.
Vous vous êtes profondément et cruellement repenti. Vous avez
laissé votre faute derrière vous avec les jours depuis longtemps
passés. Votre vie d’à présent n’est pas moins sainte qu’elle
ne paraît aux yeux des gens. N’y a-t-il rien de vrai dans
une pénitence pareillement marquée au sceau d’un bon travail
0349 ? Pourquoi ne vous vaudrait-elle pas la paix ?

– Non, Hester, non, répondit le pasteur. Elle est froide et
morte et ne peut rien pour moi ! Je me suis repenti, soit
! mais je n’ai pas vraiment expié. Sinon j’aurais depuis longtemps
rejeté ces habits qui sont une dérision pour me montrer au
genre humain tel que je lui apparaîtrai au jour du Jugement
dernier. Vous êtes heureuse, vous, Hester, qui portez la lettre
écarlate ouvertement sur votre poitrine ! La mienne me brûle
en secret. Vous ne pouvez pas savoir quel soulagement ce peut
être, après avoir été pendant sept ans tricheur, de regarder
enfin les yeux dans les yeux quelqu’un qui me connaît pour
ce que je suis. Si j’avais un ami – voire un ennemi et un
ennemi mortel mais à qui, torturé par les louanges de tous
les autres hommes, je pourrais tous les jours aller me montrer,
qui verrait en moi le plus vil des pécheurs, il me semble
que mon âme se maintiendrait en vie. Même une aussi petite
dose de vérité me sauverait ! Mais tout est mensonge ! Vide
! Mort !

0350 Hester le regarda mais hésita à parler. Pourtant, en exprimant
avec tant de véhémence ses émotions si longtemps refoulées,
Arthur Dimmesdale venait de lui offrir une entrée en matière
pour ce qu’elle était venue lui dire. Elle surmonta ses craintes
et dit :

– L’ami que tu souhaites, la personne avec qui pleurer ton
péché, tu l’as en moi qui fus ta complice !

De nouveau, elle hésita puis prononça enfin avec effort :

– Et un ennemi, voici longtemps que tu en as un, et tu habites
avec lui, sous le même toit !

Le pasteur se mit debout d’un bond, haletant, enfonçant ses
doigts dans sa poitrine comme s’il avait voulu s’arracher
le coeur.

– Ah ! Que dis-tu ? s’écria-t-il, un ennemi ? et sous mon
0351 propre toit ? Mais encore ?

Hester Prynne se rendait à présent pleinement compte du tort
profond qu’elle avait fait à ce malheureux en permettant qu’il
fût pendant des années – ou même pendant un seul instant –
à la merci de quelqu’un qui ne pouvait que nourrir des dessins
funestes. Le voisinage seul d’un ennemi, caché sous n’importe
quel masque, suffisait à troubler l’univers magnétique d’un
sensitif comme Arthur Dimmesdale.

Il y avait eu une période durant laquelle ces considérations
avaient plus ou moins échappé à Hester. Ou peut-être, rendue
misanthrope par ses propres malheurs, avait-elle eu tendance
à abandonner le pasteur à un sort qu’elle imaginait plus supportable
que le sien. Mais dernièrement, depuis la nuit de la veillée,
tous ses sentiments envers Arthur Dimmesdale s’étaient adoucis
et ranimés. Elle lisait mieux en lui maintenant. Le présence
continuelle de Roger Chillingworth, sa malignité secrète qui
empoisonnait l’air tout autour de lui, son intervention autorisée
de médecin dans les infirmités physiques et morales de l’homme
0352 qu’il haïssait – tout cela, Hester ne le mettait pas en
doute, avait été utilisé à des fins cruelles. Tout cela avait
été mis en oeuvre non pour guérir le malheureux sous l’action
d’une saine souffrance, mais pour maintenir sa conscience
dans un état d’irritation constante, pour corrompre et désagréger
petit à petit son être moral tout entier.

Sur terre, le résultat de cette machination ne pouvait que
presque immanquablement être la folie. Et, dans l’autre monde,
sans doute se traduirait-il par cet éternel éloignement du
Bon et du Vrai dont la folie est peut-être l’image terrestre.

C’est dans un gouffre pareil qu’elle avait donc fait tomber
cet homme, autrefois – non, pourquoi ne se l’avouerait-elle
pas à elle-même ? – aujourd’hui encore si passionnément aimé
? Hester sentait que le sacrifice de la réputation du pasteur,
la mort elle-même, aurait été, ainsi qu’elle l’avait déjà
dit à Roger Chillingworth, préférable au parti qu’elle avait
pris sur elle de choisir. Et à présent, plutôt que d’avoir
0353 à lui confesser cette faute accablante, elle eût été heureuse
de s’étendre sur les feuilles de la forêt et de mourir là,
aux pieds d’Arthur Dimmesdale.

– – ami ! s’écria-t-elle, pardonne-moi ! En tout le reste,
je me suis efforcée d’être franche ! La vérité était la seule
vertu à laquelle je pouvais rester fidèle, à laquelle je suis
restée fidèle en toutes extrémités – sauf lorsque ton bien,
ta vie, ta gloire étaient en question ! Alors j’ai consenti
à un mensonge… Mais un mensonge est toujours mauvais même
si la mort menace ! Ne vois-tu pas ce que je veux dire ? Ce
vieil homme ! le médecin ! Celui qu’on appelle Roger Chillingworth
! – c’était mon mari !

Le pasteur la regarda un instant avec cette violence passionnée
qui – mélangée sous plus d’une forme à ses qualités plus hautes
– représentait, en réalité, une partie de lui-même que le
diable réclamait et grâce à laquelle il s’efforçait d’attirer
également à lui toutes les autres. Il n’y eut jamais froncement
de sourcils plus sombre et plus furieux que celui que vit
0354 alors Hester Prynne. Pendant le peu de temps qu’il dura,
ce fut une transfiguration ténébreuse. Mais le caractère d’Arthur
Dimmesdale avait été tellement affaibli par la souffrance
que même ses énergies les plus basses ne purent soutenir qu’un
combat passager. Il s’effondra sur le sol et enfouit son visage
entre ses mains.

– J’aurais dû comprendre… murmura-t-il. Je le savais ! Ce
secret ne m’avait-il pas été révélé par le mouvement qui,
à première vue, m’avait éloigné de cet homme ? Par mon recul,
ensuite, chaque fois que je le revoyais ? Pourquoi n’ai-je
pas compris ? Oh, Hester Prynne, tu n’as qu’une bien faible
idée de l’horreur de cette chose ! Oh, l’indélicatesse ! la
honte ! la laideur de cette exhibition d’un coeur malade et
coupable aux yeux mêmes qui s’en délectaient ! Femme, femme,
tu es responsable de cette abomination ! Je ne pourrai jamais
te pardonner !

– Si, tu me pardonneras ! s’écria Hester en se jetant sur
les feuilles mortes à ses pieds. Laisse Dieu punir ! Mais
0355 toi, pardonne !

Dans un élan subit de tendresse passionnée, elle jeta ses
bras autour de lui, elle lui pressa la tête contre sa poitrine,
ne se souciant guère que, d’une joue, il appuyât contre la
lettre écarlate. Arthur Dimmesdale se serait dégagé, mais
il s’y efforça en vain. Hester ne voulait pas le libérer de
peur qu’il la regardât sévèrement encore. Le monde entier
avait pendant sept longues années regardé en fronçant les
sourcils cette femme solitaire. Elle l’avait supporté, elle
le supportait encore sans détourner jamais son regard ferme
et triste. Le ciel l’avait, lui aussi, regardée sévèrement
et elle n’était pas morte. Mais le regard sévère de cet homme
faible, pâle, coupable, frappé par le malheur, Hester ne pouvait
le supporter et continuer à vivre.

– Tu me pardonneras ? répétait-elle encore et encore. Tu ne
fronceras plus les sourcils ? Tu me pardonneras ?

– Je vous pardonne, Hester, répondit enfin le pasteur d’une
0356 voix profonde, qui semblait monter d’un abîme de tristesse,
mais sans colère. Je vous pardonne de plein gré à présent.
Puisse Dieu nous pardonner à tous les deux ! Nous ne sommes
pas, Hester, les pires pécheurs du monde. Il en est un plus
coupable que le prêtre profanateur lui-même. La vengeance
de ce vieil homme a été plus noire que ma faute. Il a violé
de sang-froid le sanctuaire qu’est un coeur humain. Ni toi
ni moi, Hester, n’avons jamais fait pareille chose !

– Jamais, jamais ! murmura-t-elle. Ce que nous avons fait
avait une consécration en soi-même. C’était notre impression
! Nous nous l’étions dit ! L’as-tu oublié ?

– Chut. Hester ! dit Arthur Dimmesdale en se levant. Non,
je ne l’ai pas oublié !

Ils s’assirent de nouveau côte à côte et la main dans la main
sur le tronc moussu de l’arbre tombé. La vie ne leur avait
jamais apporté une heure plus triste. Leur destin l’avait
en réserve depuis bien longtemps et elle se faisait plus sombre
0357 à mesure qu’elle s’écoulait. Pourtant, elle répandait
un charme qui les retenait là, qui leur faisait réclamer un
autre moment, un autre et, après tout, un autre encore. La
forêt était obscure autour d’eux et craquait sous une rafale.
Les rameaux étaient lourdement ballottés au-dessus de leurs
têtes, tandis qu’un vieil arbre solennel gémissait comme s’il
eût conté à un autre la triste histoire du couple assis sous
ses branches, ou eût été contraint de prédire un mal à venir.

Et pourtant, ils s’attardaient. Comme il paraissait sinistre,
le sentier qui ramenait à la colonie où Hester devrait reprendre
le fardeau de sa honte, le pasteur l’apparence creuse de sa
bonne réputation ! Aussi s’attardaient-ils, tous deux, un
moment encore. Aucun rayon de lumière dorée ne leur avait
jamais été aussi précieux que la pénombre de cette noire forêt.
Ici, où seuls la voyaient les yeux d’Arthur Dimmesdale, la
lettre écarlate n’avait point besoin de brûler la poitrine
de la femme déchue. Ici, sous les yeux seulement d’Hester
Prynne, Arthur Dimmesdale, menteur à Dieu et aux hommes, pouvait
0358 pour un moment être véridique !

Mais le pasteur tressaillit sous une pensée qui, soudain,
lui sauta à l’esprit.

– Hester, s’écria-t-il, Roger Chillingworth sait que vous
entendiez révéler qui il est ! Continuera-t-il à garder notre
secret ? Quel cours prendra désormais sa revanche ?

– Il y a quelque chose d’étrangement dissimulé en sa nature,
répondit Hester pensivement, et qui s’est développé comme
il s’adonnait aux pratiques clandestines de sa vengeance.
Il ne me paraît point probable qu’il trahisse le secret. Il
cherchera, sans doute aucun, un autre moyen d’assouvir sa
sombre passion.

– Et moi ? comment continuer à vivre en respirant le même
air qu’un aussi mortel ennemi ? s’écria Arthur Dimmesdale
en se repliant sur lui-même et pressant nerveusement sa main
contre son coeur – geste chez lui devenu machinal. Décide
0359 pour moi, Hester ! Tu es forte. Décide pour moi !

– Tu ne dois pas rester plus longtemps auprès de cet homme,
dit Hester lentement et d’un ton ferme.

– Ce fut pis que la mort ! répondit le pasteur. Mais comment
le fuir ? Quel choix m’est offert ? Vais-je m’étendre de nouveau
sur ces feuilles desséchées où je me suis jeté quand tu m’as
dit qui il était ? M’enfoncer dedans et mourir tout de suite
?

– Hélas ! quelle épave te voici devenu ! dit Hester, un flot
de larmes s’échappant de ses yeux. Vas-tu te laisser mourir
par pure faiblesse ?

– Le jugement de Dieu pèse sur moi, répondit le prêtre. Je
ne saurais lutter contre lui !

– Le Ciel te montrerait de la miséricorde, répliqua Hester,
si tu avais seulement la force d’en tirer parti.
0360
– Sois forte à ma place, dit-il. Dis-moi ce que je dois faire.

– Le monde est-il donc si petit ? s’écria Hester en fixant
son regard profond sur les yeux du pasteur et exerçant instinctivement
un pouvoir magnétique sur un esprit tellement ravagé qu’il
pouvait à peine se soutenir. L’univers entier est-il donc
enfermé dans les limites de cette ville là-bas, qui, il y
a si peu de temps encore, n’était qu’une étendue semée de
feuilles mortes, aussi inhabitée que celle qui nous entoure
? Où mène ce sentier-ci ? Vers la colonie, dis-tu ? Oui !
mais loin, bien loin d’elle aussi ! Il s’enfonce de plus en
plus profondément dans la nature sauvage, de moins en moins
visible jusqu’à ce que, à quelques milles d’ici, les feuilles
mortes ne révèlent plus trace des pas de l’homme blanc. Tu
es libre ! Un aussi court voyage te conduirait d’un monde
où tu as été tellement misérable en un autre où tu peux encore
être heureux ! N’y a-t-il pas assez d’ombre en cette forêt
sans limite pour dissimuler ton coeur aux regards de Roger
0361 Chillingworth ?

– Si, Hester. Mais seulement sous les feuilles mortes, répondit
le pasteur avec un mélancolique sourire.

– Alors, il y a le large chemin de la mer ! reprit Hester.
Il t’a conduit ici. Si tu le veux, il peut te ramener d’où
tu viens : dans notre pays natal, dans un de ses plus lointains
villages ou dans Londres, la grande ville. Ou encore en Allemagne,
en France, dans l’aimable Italie. Là, tu serais hors d’atteinte
! Et qu’as-tu à faire de tous ces hommes si durs et de leur
opinion ? Ils n’ont gardé que trop longtemps en esclavage
ce qu’il y a de meilleur en toi !

– Cela ne saurait être, répondit le pasteur qui écoutait comme
si on le sommait de réaliser un rêve. Je suis incapable de
m’en aller. Misérable et coupable comme je suis, je n’ai d’autre
pensée que de traîner mon existence terrestre dans la sphère
où Dieu m’a placé. Pour perdue que soit mon âme, je ne m’efforcerai
pas moins de faire mon possible pour les autres âmes. Je n’ose
0362 pas quitter mon poste, bien qu’étant une sentinelle infidèle
qui n’attend d’autre récompense que la mort et le déshonneur
lorsque son temps de garde prendra fin.

– Tu es écrasé sous le poids de ces sept ans de misère, reprit
Hester ardemment résolue à le soutenir de son énergie. Mais
tu laisserais tout ton fardeau derrière toi ! Il n’alourdirait
point tes pas sur le chemin de la forêt, ni ne chargerait
le vaisseau si tu préfères traverser la mer. Laisse ces ruines
ici où la catastrophe a eu lieu. Ne t’en occupe plus ! Reprends
tout au commencement ! As-tu épuisé toutes tes ressources
avec cet échec unique ? Mais non ! L’avenir est encore plein
d’expériences à tenter ! de succès ! Il y a du bonheur à ressentir
! du bien à faire. Echange cette vie fausse que tu mènes contre
une vie sincère. Sois, si ton esprit t’appelle à pareille
mission, le guide et l’apôtre des Peaux-Rouges. Ou, s’il est
davantage dans ta nature, sois un savant, un sage parmi les
sages, l’homme le plus en renom du monde civilisé. Prêche
! Ecris ! Agis ! Fais n’importe quoi hormis te laisser tomber
et mourir ! Abandonne le nom d’Arthur Dimmesdale et fais-t’en
0363 un autre que tu puisses porter sans crainte ni honte.
Pourquoi t’attarderais-tu, ne fût-ce qu’un jour, dans les
tourments qui ont ravagé ta vie ? – qui t’ont rendu faible
devant l’action ? qui finiront par t’enlever jusqu’à la force
du repentir ? Lève-toi et pars !

– Oh, Hester, s’écria Arthur Dimmesdale et, en ses yeux une
flamme vacillante allumée par tant d’enthousiasme brilla d’un
vif éclat et s’éteignit, tu parles de prendre sa course à
un homme dont les genoux se dérobent ! Force m’est de mourir
ici ! Le monde est trop vaste, trop étrange, trop rebutant
! Je n’ai pas assez de force et de courage pour m’y aventurer
seul !

C’était le cri de découragement suprême d’un esprit usé –
d’un homme qui n’avait plus assez d’énergie pour se saisir
du sort meilleur qui semblait à sa portée.

Il répéta le mot :

0364 – Seul, Hester !

– Tu ne partirais pas seul ! lui répondit Hester en un profond
murmure.

Et alors, tout fut dit !

CHAPITRE XVIII

FLOT DE LUMIERE ENSOLEILLEE

Arthur Dimmesdale plongea ses regards dans les yeux d’Hester
avec une expression rayonnante d’espoir et de joie, certes,
mais où se mêlaient de la crainte, une sorte d’horreur devant
la hardiesse de cette femme qui venait d’exprimer ce que lui
n’avait fait qu’indiquer, n’avait pas osé dire.

Hester Prynne, née avec un esprit courageux et actif et, depuis
si longtemps, non seulement écartée mais rejetée de la société,
s’était habituée à une largeur de vues tout à fait étrangère
0365 au pasteur. Elle avait moralement erré, sans loi ni guide,
dans des étendues aussi sauvages, sombres et pleines de méandres
que la forêt où tous deux avaient eu cet entretien qui allait
décider de leur sort. Son coeur et son intelligence avaient
pour ainsi dire leur chez-soi en ces lieux déserts où elle
vagabondait aussi librement que l’Indien dans ses bois. Pendant
des années, elle avait donc considéré toutes les institutions,
tout ce que prêtres et législateurs avaient établi, du point
de vue de l’étrangère, avec un esprit critique et guère plus
de respect qu’un Indien n’en eût éprouvé pour le rabat du
prêtre, la robe du magistrat, le pilori, le gibet, le foyer
ou l’Eglise. La lettre écarlate était son passeport pour des
régions où n’osaient pénétrer les autres femmes. Le désespoir,
la honte, la solitude avaient été ses maîtres, des maîtres
rudes qui l’avaient rendue forte mais l’avaient bien souvent
mal enseignée.

Le pasteur, lui, n’avait jamais traversé une épreuve calculée
pour l’entraîner au-delà des lois reconnues – encore qu’une
unique fois il eût transgressé la plus sacrée d’entre elles.
0366 Mais son péché avait été un péché de passion qui laissait
intacts ses principes. Depuis ce malheureux épisode, il avait
veillé avec un zèle morbide et minutieux non tellement sur
ses actes – contre ceux-ci il était facile de faire bonne
garde – mais sur tout tressaillement d’émotion, sur chacune
de ses pensées. A la tête du système social comme l’étaient
en ce temps-là les hommes d’église, il se trouvait d’autant
plus entravé par tout ce que ce système comportait de règles,
de principes et même de préjugés. En tant que prêtre, il était
sans recours enfermé dans le cadre de son ministère. En tant
qu’homme, s’il avait failli une fois, sa conscience s’était
si douloureusement maintenue, depuis, sur le qui-vive, grâce
aux élancements d’une blessure toujours à vif, qu’on pouvait
le tenir pour plus sûrement engagé dans le sentier de la vertu
que s’il n’avait jamais péché du tout.

Aussi peut-il sembler, dans le cas d’Hester Prynne, que les
sept dernières années, pour elle toutes d’ostracisme et d’ignominie,
n’avaient guère été autre chose qu’une préparation à l’heure
présente. Mais Arthur Dimmesdale ! S’il allait tomber à nouveau,
0367 quelle excuse invoquer pour atténuer sa faute ? Aucune.
A moins de faire ressortir qu’il avait été brisé par une longue
et vive souffrance ; que son esprit était obscurci et troublé
par le remords même qui le torturait ; qu’entre s’enfuir comme
un criminel avoué et rester comme un hypocrite, sa conscience
pouvait trouver difficile de choisir ; qu’il est humain d’éviter
de s’exposer à un risque, à la honte publique, aux machinations
inscrutables d’un ennemi ; qu’enfin, à ce pauvre misérable,
malade et chancelant sur son chemin sinistre et désert, une
lueur d’affection humaine apparaissait, la perspective d’une
vie nouvelle et sans mensonge, en remplacement de la vie d’expiation
écrasante qu’il était en train de subir.

Disons aussi une vérité dure et triste : la brèche que le
mal a creusée dans une âme humaine ne peut jamais, en notre
état mortel, être réparée. On peut faire bonne garde afin
que l’ennemi ne se fraye pas derechef un chemin vers la citadelle
ou n’aille pas, même, tenter de choisir, pour théâtre d’assauts
futurs, d’autres voies que celle qui lui avait été une fois
favorable. Un mur en ruine n’en subsiste pas moins et, toute
0368 proche, la ronde sournoise d’un ennemi entendant bien
renouveler un triomphe qu’il n’oublie pas.

La lutte, si lutte il y eut, n’a pas besoin d’être décrite.
Il suffit de savoir que le Révérend Dimmesdale décida de s’enfuir
et non point seul.

« Si ces sept dernières années me laissaient un unique souvenir
de paix et d’espoir, songea-t-il, je continuerais d’endurer
ce sort, à cause de cet avant-goût de la miséricorde céleste.
Mais, puisque je me sens irrévocablement jugé, pourquoi ne
profiterais-je pas du réconfort qu’on accorde au condamné
avant son exécution ? Si ce nouveau chemin conduit à une vie
nouvelle, comme Hester voudrait me le persuader, je ne renoncerai
certes à nul sort plus supportable en m’y engageant. Et je
ne pourrais d’ailleurs plus vivre sans sa compagnie. Hester
a tant de force pour soutenir – tant de tendresse pour apaiser
! – Toi, vers qui je n’ose lever les yeux, ne pourras-tu me
pardonner ? »

0369 – Tu partiras, dit Hester avec calme comme leurs regards
se rencontraient.

Une fois la décision prise, la flamme d’une joie étrange pétilla
dans la poitrine du pasteur, apaisant son trouble. C’était
l’effet revigorant – sur un prisonnier échappé tout juste
du cachot de son propre coeur – de l’air qu’on respire dans
une région libre, non régénérée, non christianisée, encore
sans loi. Son esprit s’éleva pour ainsi dire d’un bond et
approcha plus près du ciel que durant toutes ces années misérables
qui l’avaient maintenu rampant au ras du sol. Comme il était
d’un tempérament profondément religieux, cet état d’esprit
prit inévitablement chez lui une teinte pieuse.

– Eh, quoi, la joie serait de nouveau à ma portée ? s’écria-t-il
tout surpris en face de lui-même. Je croyais que le germe
en était mort chez moi ! Oh, Hester, tu es mon bon ange !
Il semble que, malade, marqué par le péché et la douleur,
je me sois jeté ici sur ces feuilles de la forêt et me sois
relevé un autre homme nanti de forces nouvelles pour glorifier
0370 Celui qui a été miséricordieux ! C’est déjà là une vie
meilleure. Pourquoi ne l’avons-nous pas trouvée plus tôt ?

– Ne regardons pas en arrière, dit Hester. Le passé est parti
! Pourquoi nous attarderions-nous à le rappeler ? Regarde
! En détachant ce symbole j’efface tout comme si rien n’avait
jamais existé !

En parlant ainsi, elle dégrafa la lettre écarlate de sa poitrine
et la jeta au loin parmi les feuilles sèches. Le signe mystique
alla échouer en bas, sur la rive. La largeur d’une main en
plus il tombait dans l’eau, et donnait au petit ruisseau un
autre chagrin à entraîner avec lui – en sus de l’histoire
inintelligible qu’il ne cessait de murmurer. Mais la lettre
brodée gisait à terre, scintillante comme un bijou perdu que
quelque vagabond malchanceux viendrait peut-être à ramasser
pour être hanté, ensuite, par des tristesses, d’étranges fantômes
de péché et une malchance inexplicables.

0371 Ce stigmate enlevé, Hester poussa un long, un profond
soupir qui déchargea son esprit d’angoisse et de honte. –
délicieux soulagement ! Elle ne s’était pas rendu compte du
poids de son boulet avant de s’en sentir délivrée ! D’un autre
élan, elle enleva la coiffe austère qui cachait ses cheveux
et ils se répandirent sur ses épaules, noirs et abondants
avec à la fois de l’ombre et de la lumière dans leur épaisseur
et prêtant au visage qu’ils encadraient le charme de leur
douceur. Sur les lèvres d’Hester et dans ses yeux un sourire
se mit à briller radieux et tendre, le sourire même de la
femme. Un flot pourpre colorait ses joues pendant si longtemps
restées pâles. Son sexe, sa jeunesse, la splendeur de sa beauté
lui revenaient du passé qu’on dit irrévocable, accouraient
se presser, avec ses espoirs de vierge et un bonheur jusqu’alors
inconnu, dans le cercle magique de cette heure. Et, comme
si elle n’avait été qu’une émanation de ces deux coeurs mortels,
la tristesse de la terre et des cieux s’évanouit avec leur
peine. Tout d’un coup le soleil se montra, inondant d’un flot
de rayons la forêt obscure, égayant chaque feuille verte,
transmuant en or chaque feuille jaune, étincelant au long
0372 du tronc gris des arbres solennels. Tout ce qui avait
jusqu’alors fait de l’ombre devenait de la lumière à présent.
Le cours du petit ruisseau pouvait être suivi des yeux, grâce
à son miroitement de fête tandis qu’il s’enfonçait dans le
mystère du sous-bois devenu un mystère d’allégresse.

Ainsi, la nature marquait sa sympathie à ces deux esprits
inondés de bonheur – cette nature sauvage et païenne de la
forêt que ne subjugua jamais la loi humaine, que n’illuminèrent
jamais les vérités les plus hautes. L’amour, qu’il vienne
de naître ou s’éveille d’un sommeil de mort, créera toujours
de la lumière, emplira le coeur du rayonnement qu’il répand
sur le monde extérieur. Même si la forêt était restée sombre,
il aurait fait clair dans les yeux d’Hester Prynne et d’Arthur
Dimmesdale !

Hester regarda son compagnon avec le frémissement d’une joie
nouvelle.

– Il faut que tu connaisses Pearl ! dit-elle. Notre petite
0373 Pearl ! Tu l’as vue, oui, je le sais ! mais tu la verras
maintenant avec d’autres yeux. C’est une étrange enfant. Je
ne la comprends qu’à peine. Tu l’aimeras chèrement comme je
fais et me donneras conseil pour m’y prendre avec elle.

– Crois-tu qu’elle sera heureuse de me connaître ? demanda
le pasteur avec quelque gêne. Voici longtemps que j’évite
les enfants car ils se montrent souvent méfiants envers moi.
La petite Pearl m’a même fait un peu peur !

– Ah, voilà qui était triste ! répondit la mère. Mais vous
allez vous aimer chèrement désormais. Elle n’est pas loin,
je vais l’appeler. Pearl !

– Je la vois, dit le pasteur. Elle est debout dans un rayon
de soleil, loin par-delà le ruisseau. Ainsi donc, tu crois
que l’enfant va m’aimer ?

Hester sourit et, de nouveau, appela Pearl qu’on apercevait,
ainsi que l’avait dit Arthur Dimmesdale, debout à quelque
0374 distance, dans un rayon de soleil qui tombait sur elle
à travers une voûte de feuillage. Sa silhouette rentrait dans
l’ombre ou s’illuminait, selon les jeux de la lumière. Elle
s’entendit appeler et se mit lentement en route à travers
la forêt.

Pearl n’avait pas trouvé le temps long tandis que sa mère
s’entretenait avec le pasteur. La grande forêt sombre – pour
sévère qu’elle pût se montrer à ceux qui apportaient en son
sein les forfaits et les soucis du monde – s’était de son
mieux transformée en compagne de jeux pour l’enfant solitaire.
Toute ténébreuse qu’elle fût elle s’était mise en frais d’aimable
humeur pour l’accueillir. Elle lui avait offert des baies,
fruits de l’automne passé mais ne mûrissant qu’au printemps
et aussi rouges à présent que des gouttes de sang sur les
feuilles flétries. Pearl les avait ramassées et s’était régalée
de leur saveur âpre. Les petits habitants de ces lieux sauvages
ne prenaient autant dire pas la peine de s’écarter de son
chemin. A vrai dire, une perdrix que suivait sa couvée précipita
pourtant sa marche d’un air menaçant ; mais se repentant sans
0375 retard de son impétuosité elle caqueta à ses petits de
ne pas avoir peur. Un pigeon laissa Pearl venir jusque sous
la branche où il était perché, tout seul, et fit alors un
bruit de gorge qui était un salut plutôt qu’un cri d’alarme.
Des majestueuses hauteurs de l’arbre où il logeait, un écureuil
se mit à jacasser, soit avec gaieté soit avec colère – car
l’écureuil est un petit personnage si coléreux et si gai qu’il
est difficile de discerner son humeur – et lança sur la tête
de l’enfant une noix de l’année dernière qu’avait déjà grignotée
sa dent aiguë. Un renard, dérangé dans son sommeil par des
pas légers sur les feuilles, jeta à la promeneuse un regard
inquisiteur comme s’il se demandait si mieux valait s’enfuir
ou se rendormir sur place. Un loup, dit-on – mais ici le conte
sûrement s’égare dans l’invraisemblance – un loup se serait
présenté, aurait flairé la robe de Pearl et tendu sa tête
féroce pour se faire caresser. Il semble bien vrai, en tout
cas, que la mère-forêt et les bêtes et les plantes sauvages
qu’elle nourrissait reconnurent en cette enfant des humains
une sauvagerie parente de la leur.

0376 Et Pearl était là plus douce que dans les rues bordées
d’herbe de la colonie ou dans la chaumière de sa mère. Les
fleurs semblaient le savoir et l’une ou l’autre lui chuchotait
en la voyant passer : « Fais-toi belle avec moi ! » Et, pour
leur faire plaisir, Pearl cueillit des violettes et des anémones
et des pimprenelles et quelques menues branchettes vert tendre
que les vieux arbres abaissèrent à sa portée. Avec sa récolte,
elle orna ses cheveux et sa taille et devint la fille d’une
nymphe ou une dryade enfant, ou n’importe quel autre personnage
approchant de plus près l’antiquité des bois. Pearl était
en train de se parer ainsi quand elle entendit la voix de
sa mère et revint lentement sur ses pas.

Lentement – car elle avait vu le pasteur !

CHAPITRE XIX

L’ENFANT AU BORD DU RUISSEAU

– Tu l’aimeras chèrement, disait Hester, tandis qu’avec Arthur
0377 Dimmesdale elle regardait approcher la petite Pearl. Ne
la trouves-tu point belle ? Vois avec quel talent naturel
elle a su se parer de ces simples fleurs ! Si elle avait ramassé
des perles, des diamants et des rubis dans les bois, ils n’auraient
pu lui aller mieux ! C’est une enfant merveilleuse ! Et je
sais bien de qui elle a le front !

– Sais-tu, Hester, dit le pasteur avec un sourire inquiet,
que cette chère enfant trottant toujours à tes côtés m’a causé
maintes et maintes alarmes ? Il me semblait – oh, Hester,
quelle pensée était-ce là et qu’il était donc terrible d’en
être épouvanté ! – il me semblait que mes traits étaient en
partie reproduits sur son visage et d’une façon si frappante
que le monde allait s’en apercevoir ! Mais c’est à toi surtout
qu’elle ressemble.

– Non, non, pas à moi surtout ! répondit la mère avec un tendre
sourire. Attends un peu encore et tu n’auras plus à redouter
qu’on découvre de qui elle est l’enfant. Mais qu’elle est
étrangement belle avec ces fleurs sauvages dans ses cheveux
0378 ! On dirait qu’une des fées que nous avons laissées en
la Vieille-Angleterre l’a parée pour l’envoyer vers nous.

Avec un sentiment que ni l’un ni l’autre n’avait jamais éprouvé,
Hester et Arthur Dimmesdale regardaient Pearl avancer lentement
vers eux. En elle était visible le lien qui les unissait.
Elle avait été offerte à la vue du monde au long des sept
dernières années comme un hiéroglyphe vivant. Le secret que
tous deux si sombrement s’efforçaient de cacher aurait été
clairement révélé s’il s’était trouvé un prophète ou un magicien
versé dans l’art de lire ces caractères de feu !

Et Pearl incarnait le fait qu’ils ne faisaient qu’un. Le passé
pouvait être ce qu’il voulait. Hester et Arthur Dimmesdale
ne pouvaient mettre en doute que leur vie présente et future
ne fussent jointes, quand ils avaient, ainsi, sous les yeux,
l’image à la fois de leur union matérielle et de l’idée spirituelle
qui les avaient liés l’un à l’autre et les maintiendraient
ensemble dans l’immortalité. De telles pensées, et d’autres
0379 peut-être dont ils ne prenaient pas conscience, entouraient
pour eux l’enfant d’une sorte d’épouvante sacrée, tandis qu’elle
s’avançait.

– Ne laisse rien voir de singulier, ni passion, ni émoi dans
ta façon de l’accueillir, murmura Hester. Notre Pearl est
parfois semblable à un fantasque et fantastique petit lutin.
Elle ne tolère que difficilement l’émotion quand elle n’en
comprend pas entièrement le pourquoi et le comment. Mais elle
est capable de fortes affections. Elle m’aime et elle t’aimera.

– Tu ne saurais croire, dit le pasteur en jetant un coup d’oeil
de côté vers Hester, combien je désire et redoute à la fois
cette rencontre ! Ainsi que je te l’ai déjà dit, les enfants
ne se laissent pas volontiers aller à la confiance envers
moi. Ils ne viennent pas grimper sur mes genoux, ni babiller
à mes oreilles. Ils ne répondent pas à mon sourire mais se
tiennent à l’écart et me regardent d’un air singulier. Les
nouveau-nés, eux-mêmes, lorsque je les prends dans mes bras,
0380 se mettent à pleurer. Pourtant, Pearl par deux fois au
cours de sa petite vie s’est montrée gentille envers moi !
La première fois fut tu sais bien quand ! et la deuxième,
lorsque tu l’amenas avec toi chez le sévère vieux Gouverneur.

– Et tu plaidas alors si bravement sa cause et la mienne !
répondit Hester. Je m’en souviens et la petite Pearl doit
bien s’en souvenir aussi. N’aie crainte ! Elle peut se montrer
singulière et timide au début, mais elle apprendra bientôt
à t’aimer.

Pendant ce temps, sur l’autre rive, Pearl avait gagné le bord
du ruisseau et restait immobile à regarder en silence Hester
et le pasteur, toujours assis côte à côte sur le tronc d’arbre
moussu et s’apprêtant à la recevoir.

A l’endroit même où elle s’était arrêtée, le ruisseau formait
une petite anse où l’eau était si claire et si paisible qu’elle
reflétait de la petite fille si pittoresque, ornée de fleurs
0381 et de guirlandes une image parfaite, mais un peu spiritualisée.
Cette image, presque identique à la personne vivante de la
petite Pearl, semblait communiquer à l’enfant quelque chose
de son intangible qualité d’ombre. Etrange, cette façon qu’avait
Pearl de regarder Hester et le pasteur si fixement, là-bas,
dans la pénombre de la forêt, tandis qu’elle était, elle,
tout éclairée par un rayon de soleil venu se poser sur elle
par sympathie !

Dans le ruisseau, à ses pieds, se tenait une autre enfant
– une autre qui pourtant était la même – avec elle aussi son
rayon de lumière dorée. Hester se sentit d’une étrange et
tourmentante façon éloignée de Pearl comme si l’enfant, en
errant seule dans la forêt, s’était égarée hors de la sphère
où sa mère et elle habitaient ensemble et cherchait, en vain,
maintenant, à y rentrer.

Il y avait du vrai et du faux dans cette impression. L’enfant
et la mère s’étaient, en effet, éloignées l’une de l’autre
mais par la faute d’Hester, non de Pearl. Tandis que celle-ci
0382 vagabondait sous bois, quelqu’un avait été admis dans
le cercle des sentiments de sa mère et en avait tellement
modifié l’aspect que Pearl, à son retour, ne pouvait plus
trouver sa place habituelle et ne savait plus où elle en était.

– Il me vient la fantaisie bizarre, remarqua le pasteur toujours
réceptif, que ce ruisseau est une frontière qui sépare deux
univers et que tu ne pourras plus jamais rencontrer de nouveau
ta Pearl. Ou serait-elle un de ces petits elfes des légendes
de notre enfance à qui il était défendu de franchir un cours
d’eau ? Fais, s’il te plaît, en sorte qu’elle se hâte car
ce délai déjà ébranle mes nerfs.

– Viens, enfant chérie, dit Hester d’un ton encourageant et
en tendant les bras. Comme tu mets longtemps ! Quand donc
te montras-tu pareillement indolente ? Il y a ici un de mes
amis qui sera le tien aussi. Tu vas être aimée désormais deux
fois plus que ne pouvait t’aimer ta mère toute seule. Saute
par-dessus le ruisseau et viens ! Toi qui sais sauter aussi
0383 bien qu’un petit chevreuil !

Pearl, sans se montrer sensible en rien à ces douces instances,
resta de l’autre côté du ruisseau. Tantôt, elle fixait le
regard de ses yeux brillants et farouches sur sa mère, tantôt
sur le pasteur et, tantôt, leur lançait à tous deux un même
coup d’oeil comme pour découvrir et s’expliquer le rapport
qu’il pouvait y avoir entre eux. Pour quelque inexplicable
raison, Arthur Dimmesdale, en sentant sur lui le regard de
l’enfant, porta – du geste qui lui était devenu machinal –
sa main à son coeur. A la fin, prenant un curieux air d’autorité,
Pearl tendit son index vers la poitrine de sa mère. Et, à
ses pieds, dans le miroir du ruisseau, l’image ensoleillée
de la petite fille enguirlandée de fleurs pointait de l’index
elle aussi.

– Drôle d’enfant ! Pourquoi ne viens-tu point à moi ? s’écria
Hester.

Pearl continua de tendre son index et eut un froncement de
0384 sourcils d’autant plus impressionnant que sa petite face
était tellement enfantine. Comme sa mère ne cessait de lui
faire signe en parant son visage de sourires de fête tout
à fait inaccoutumés, l’enfant frappa du pied en un geste plus
impérieux encore. Et le ruisseau refléta, en les amplifiant,
le froncement de sourcils, l’index tendu et le geste impérieux
de la petite Pearl.

– Dépêche-toi, Pearl, ou je vais me fâcher, s’écria Hester.
Le comportement de l’enfant-lutin, en toute autre occasion,
pouvait la trouver endurcie, mais elle désirait naturellement
lui voir en cet instant des façons plus convenables. Saute
à travers le ruisseau, vilaine enfant et cours bien vite ici
! Sinon, je vais aller te chercher !

Mais Pearl, sans être un brin plus effrayée par les menaces
de sa mère qu’elle n’avait été adoucie par ses instances,
fut soudain saisie d’un vif accès de rage. Elle gesticulait
avec violence et contorsionnait son petit corps de la plus
extravagante manière en jetant des cris perçants que de toutes
0385 parts des échos répétaient dans les bois. De sorte que,
pour seule qu’elle fût en sa déraisonnable colère enfantine,
on eût dit que des multitudes d’êtres cachés la soutenaient
de leur sympathie et de leurs encouragements. Une fois de
plus, on vit dans le ruisseau l’image de la petite Pearl en
courroux, couronnée et ceinturée de fleurs, mais frappant
du pied, gesticulant sans mesure et ne cessant de montrer
du doigt la poitrine d’Hester !

– Je vois ce qu’elle a, murmura Hester à son compagnon en
pâlissant malgré un grand effort pour dissimuler son trouble.
Les enfants ne peuvent supporter le moindre changement dans
l’aspect de ce qu’ils ont quotidiennement sous les yeux. Pearl
est déroutée de ne pas voir sur moi quelque chose qu’elle
m’a toujours vu porter !

– Si tu as un moyen de la calmer, je t’en prie, uses-en au
plus tôt, répondit le pasteur. Il n’est rien, à part le courroux
venimeux d’une vieille sorcière comme dame Hibbins, ajouta-t-il
en essayant de sourire, que je n’affronterais plus volontiers
0386 que cette explosion de colère chez une enfant. Sur la
fraîche beauté de Pearl comme sur les rides de la sorcière,
cette rage produit un effet surnaturel. Calme-la, si tu m’aimes.

Hester se tourna de nouveau vers Pearl avec une vive rougeur
aux joues, un timide coup d’oeil de côté au pasteur puis,
avec un lourd soupir – et avant même qu’elle eût parlé sa
rougeur cédait la place à une pâleur mortelle :

– Pearl, dit-elle tristement, regarde par terre, à tes pieds
! Là ! devant toi ! de ce côté-ci du ruisseau.

L’enfant tourna ses regards vers l’endroit désigné et vit
la lettre écarlate gisant si près du cours d’eau que ses broderies
d’or s’y reflétaient.

– Apporte-la ici, dit Hester.

– Viens, toi, et la prends ! répondit Pearl.
0387
– Vit-on jamais pareille enfant ! dit à part Hester au pasteur.
Oh, j’ai tant à te dire à son sujet ! Mais, en vérité, elle
a raison à propos de ce signe odieux. Il me faut en supporter
encore un peu la torture. Quelques jours seulement, jusqu’à
ce que nous ayons quitté cette région et n’y pensions plus
que comme à un pays vu en rêve. La forêt ne saurait le cacher
! L’Océan, quand nous serons en son milieu, le recevra de
ma main et l’engloutira à jamais !

Ayant ainsi parlé, elle s’avança jusqu’au bord du ruisseau,
ramassa la lettre écarlate et l’agrafa de nouveau sur sa poitrine.
Elle qui venait de parler de le noyer en pleine mer se sentait
sous le coup d’une sentence implacable en voyant lui revenir
par la main du destin ce signe funeste. Elle l’avait jeté
au loin dans l’espace infini ! Elle avait respiré une heure
d’air libre – et voici que ce misérable stigmate écarlate
rougeoyait de nouveau à son ancienne place ! Hester rassembla
ensuite les épaisses boucles de sa chevelure et les enferma
sous sa coiffe. Comme si la lettre écarlate avait exercé un
0388 sortilège et flétri ce qu’elle touchait, la beauté d’Hester,
la chaleur et le rayonnement de sa féminité disparurent comme
disparaît le soleil et une ombre sembla s’étendre sur elle.

Une fois ce mélancolique changement opéré, Hester tendit la
main vers Pearl.

– Reconnais-tu ta mère, à présent ? demanda-t-elle avec reproche
mais d’un ton adouci. Traverseras-tu le ruisseau ou la renieras-tu
encore à présent que sa honte la recouvre – à présent qu’elle
est triste ?

– Oui ! répondit l’enfant traversant le ruisseau d’un bond
et serrant Hester dans ses bras. Oui, à présent, tu es tout
de bon ma mère et je suis ta petite Pearl !

Avec une tendresse qui n’était pas dans ses habitudes, l’enfant
attira à elle la tête de sa mère et la baisa au front et sur
les deux joues. Mais ensuite, comme poussée par cette espèce
0389 de nécessité qui l’obligeait à mitiger toutes les consolations
qu’elle pouvait apporter par un contrepoids de douleur, Pearl
baisa aussi la lettre écarlate !

– Voilà qui n’est point gentil, dit Hester. Quand tu m’as
montré un peu d’affection, tu te moques de moi !

– Pourquoi le pasteur est-il là-bas assis ? demanda Pearl.

– Il t’attend, dit Hester. Viens recevoir sa bénédiction.
Il t’aime, ma petite Pearl, et il aime ta mère aussi. Ne l’aimeras-tu
point ? Viens ! Il lui tarde tant de te voir venir !

– Nous aime-t-il ? demanda Pearl en regardant avec une intelligence
pénétrante sa mère en plein visage. Va-t-il revenir avec nous
? Allons-nous entrer dans la ville, la main dans la main,
tout les trois ensemble ?

– Non, enfant, pas aujourd’hui, répondit Hester. Mais dans
0390 les jours qui vont venir, il marchera avec nous la main
dans la main. Nous aurons une maison et un foyer à nous. Et
tu t’assiéras sur ses genoux et il t’apprendra beaucoup de
choses et t’aimera chèrement. Et toi, tu vas l’aimer aussi,
n’est-ce pas ?

– Et tiendra-t-il toujours sa main sur son coeur ? demanda
Pearl.

– Sotte enfant, quelle question est-ce là ! s’écria la mère.
Viens et demande-lui sa bénédiction.

Mais, soit sous l’empire de cette jalousie qui paraît instinctive
chez tout enfant gâté en face d’un rival dangereux, soit sous
l’effet de tout autre caprice de sa nature fantasque, Pearl
refusa toute marque de gentillesse au pasteur. Elle ne fut
menée jusqu’à lui que par la force du poignet d’Hester et
elle se faisait traîner et manifestait son mauvais vouloir
par des grimaces dont elle possédait, depuis sa toute petite
enfance, un répertoire fort étendu. Elle pouvait transformer
0391 sa physionomie mobile en une série de visages nouveaux
marqués chacun au coin d’une malice nouvelle. Arthur Dimmesdale,
péniblement embarrassé, mais espérant qu’un baiser serait
le talisman qui le ferait entrer dans les bonnes grâces de
l’enfant, se pencha et lui en déposa un sur le front. Sur
quoi, Pearl échappant à sa mère, courut au ruisseau, s’y pencha
et y baigna son front jusqu’à ce que ce baiser inopportun
eût été tout à fait lavé et dissous dans un long écoulement
d’eau claire. Ensuite, elle se mit à l’écart, regardant attentive
et silencieuse sa mère et le pasteur en train de prendre ensemble
les arrangements qu’imposaient la situation nouvelle et les
projets qui allaient sous peu se réaliser.

Maintenant, cette entrevue fatidique prenait fin. Le petit
vallon allait être laissé à sa solitude. Les vieux arbres
sombres y chuchoteraient longuement, de toutes leurs innombrables
langues, au sujet de ce qui s’y était passé et nul mortel
n’en serait plus avancé. Et le ruisseau mélancolique ajouterait
une nouvelle histoire aux histoires mystérieuses qui alourdissaient
déjà son petit coeur de ruisseau et lui faisaient poursuivre
0392 son murmure sans un brin de gaieté de plus qu’aux âges
précédents.

CHAPITRE XX

LE PASTEUR DANS UN LABYRINTHE

Tandis qu’il s’en allait, prenant de l’avance sur Hester Prynne
et la petite Pearl, le pasteur jeta un regard en arrière.
Il s’attendait presque à n’apercevoir, de la mère et de l’enfant,
que de faibles contours en train de s’effacer dans la pénombre
du sous-bois. Un tel bouleversement dans sa vie ne pouvait,
sur le coup, lui paraître réel. Mais Hester était toujours
là, dans sa robe grise. Elle se tenait debout à côté de ce
tronc d’arbre qu’une tempête avait abattu de bien longues
années auparavant. Le temps n’avait cessé, depuis, de le couvrir
de mousse afin que deux êtres prédestinés, chargés du plus
lourd fardeau de la terre, s’y pussent venir asseoir côte
à côte et trouver une heure de répit et de consolation. Pearl
aussi était là et sautillait, légère, au bord du ruisseau,
0393 occupant à présent que le tiers importun s’en était allé,
son ancienne place auprès de sa mère. Donc le pasteur ne s’était
pas endormi et n’avait pas rêvé !

Afin de libérer son esprit de la confusion étrangement troublante
qu’y jetait un double courant d’impressions, Arthur Dimmesdale
évoqua le plan qu’Hester et lui avaient esquissé au sujet
de leur départ. Ils avaient tous deux décidé qu’avec ses foules
et ses villes, le vieux Monde leur offrirait un abri plus
souhaitable et une plus sûre cachette que les sauvages étendues
de la Nouvelle-Angleterre avec ses wigwams ou ses colonies
d’Européens disséminées au long des côtes.

Sans parler de sa santé qui ne pourrait supporter la dure
vie des bois, les dons naturels et la culture du Révérend
Dimmesdale ne lui désignaient un chez-lui que dans les pays
de civilisation raffinée. Pour achever de faire pencher la
balance en faveur d’un tel choix, un bateau se trouvait actuellement
au port. C’était un de ces vaisseaux suspects comme il y en
avait beaucoup alors qui, sans être tout à fait des hors-la-loi
0394 de la mer, n’en rôdaient pas moins sur sa surface avec
des réputations fort mal établies. Celui-ci était récemment
arrivé d’Espagne et allait, dans trois jours, mettre à la
voile pour Bristol. Hester Prynne, que sa vocation de soeur
de charité avait mise en rapport avec le capitaine, pourrait
s’arranger pour y retenir trois places avec tout le secret
que les circonstances rendaient plus que désirable.

Le pasteur s’était enquis auprès d’Hester, et avec grand intérêt,
de la date de départ du vaisseau. Il avait appris qu’elle
tomberait sans doute dans quatre jours. « Voilà qui est très
heureux », s’était dit le pasteur en lui-même. Mais pourquoi
trouvait-il ce détail si heureux ? Pour une raison que nous
hésitons à dévoiler. La voici, cependant, afin de ne rien
cacher au lecteur : dans trois jours le Révérend Dimmesdale
devait prêcher le sermon dit de l’Election – car il allait
y avoir changement de gouverneur. Et, comme un événement pareil
faisait honorablement époque dans la vie d’un clergyman de
Nouvelle-Angleterre, le Révérend Dimmesdale n’aurait pu choisir
meilleur moment pour terminer sa carrière. « Nul ne pourra
0395 en tout cas dire de moi, songeait cet homme exemplaire,
que j’ai mal rempli ou négligé de remplir un seul de mes devoirs
publics. »

Triste, en vérité, qu’avec un sens aussi aigu de l’analyse
de soi, ce pauvre pasteur pût se duper aussi misérablement
!

Nous avons dit et aurons peut-être encore à dire sur lui des
choses pires, mais aucune, nous en avons peur, ne saurait
être marquée au coin d’une aussi déplorable faiblesse. Nous
n’aurons à fournir nulle preuve à la fois aussi légère et
aussi indéniable du mal subtil qui depuis longtemps avait
commencé de s’attaquer au fond même de son caractère. Nul
homme, pendant un laps de temps considérable, ne peut avoir
deux visages : un qu’il se présente à lui-même, un autre qu’il
présente à la foule, sans finir par s’embrouiller au point
de ne plus savoir quel est le vrai.

Le bouillonnement de ses impressions prêta au Révérend Dimmesdale
0396 une énergie inaccoutumée qui le précipita à rapide allure
vers la ville. Il lui semblait que le sentier était plus sauvage,
moins dégagé d’obstacles naturels, moins foulé par le pied
de l’homme qu’il ne l’avait trouvé à l’aller. Mais il franchissait
les endroits bourbeux, fonçait à travers les buissons de ronces,
plongeait dans les descentes, surmontait, enfin, toutes les
difficultés avec une ardeur infatigable qui le stupéfiait.
Il ne pouvait s’empêcher de se souvenir des efforts, des arrêts
pour reprendre du souffle, qu’il lui avait fallu multiplier
pour avancer sur ce même chemin deux jours auparavant. Comme
il approchait de la ville, il eut l’impression d’un changement
dans la série des spectacles familiers qui se présentèrent
à lui. Il lui semblait qu’il n’y avait pas deux jours, mais
des jours et des jours et même des années et des années qu’il
s’en était éloigné. La rue suivait bien cependant la direction
dont il se souvenait, les maisons présentaient à ses yeux
les mêmes particularités : ni plus ni moins de pignons ; une
girouette, partout où sa mémoire en évoquait une. Cette importune
impression de changement s’imposait pourtant malgré tout.
Il en allait de même pour les personnes de connaissance qui
0397 venaient à passer et pour toutes les formes humaines,
bien connues, de la petite ville. Elles ne paraissaient ni
plus ni moins âgées. Les barbes des vieux n’étaient pas plus
blanches, l’enfançon, en lisières l’avant-veille, ne marchait
pas tout seul aujourd’hui. Il était impossible au pasteur
de définir à quel point de vue tous les gens étaient différents
de ceux qu’il avait aperçus en s’éloignant de la ville et,
cependant, quelque chose de profondément enfoncé en lui persistait
à lui signaler une transformation. Une impression du même
genre le frappa encore plus remarquablement comme il suivait
les murs de sa propre église. Le bâtiment avait un air à la
fois si étrange et si familier que l’esprit du Révérend Dimmesdale
oscillait entre deux explications : ou il n’avait jusqu’ici
vu son église qu’en rêve, ou il rêvait seulement d’elle maintenant.

Ce phénomène et ses manifestations diverses n’indiquaient
nulle modification extérieure mais un changement chez le spectateur
de ces scènes familières – un changement si subit et si important
que l’espace d’un seul jour avait agi sur sa vie intérieure
0398 comme un intervalle de plusieurs années. La volonté même
du pasteur, la volonté d’Hester et le destin qui s’élaborait
entre eux deux avaient opéré cette transformation. C’était
la même ville que devant, mais celui qui revenait de la forêt
n’était point le même homme. Il aurait pu dire aux amis qui
le saluaient : « Je ne suis pas l’homme pour lequel vous me
prenez : cet homme-là, je l’ai laissé dans la forêt, au creux
d’un petit vallon, à côté d’un tronc d’arbre moussu et d’un
ruisseau mélancolique ! Allez à la recherche de votre pasteur
et vous verrez si, avec ses joues maigres, son front blêmi
que la souffrance alourdit et ride, il n’a pas été jeté là-bas
comme un vêtement dont on ne veut plus ! » Ses amis auraient,
sans doute aucun, protesté : « Tu es toi-même cet homme. »
Mais ce sont eux qui se seraient trompés, non pas lui.

Avant que le Révérend Dimmesdale eût atteint son logis, il
se donna à lui-même d’autres preuves de la révolution qui
venait de s’opérer dans ses sentiments et ses pensées. En
vérité, rien de moins qu’un total changement de dynastie et
de loi morale en son monde intérieur ne pouvait suffire à
0399 expliquer les impulsions dont vint à prendre conscience,
pour son grand désarroi, le pauvre pasteur. A chaque pas,
il se sentait poussé à faire quelque chose d’étrange, d’excentrique,
de coupable, avec le sentiment que ce serait à la fois involontaire
et volontaire, qu’il agirait en dépit de lui-même et pourtant
sous la force d’une intention qui aurait en lui des racines
plus profondes que le mouvement qui s’opposait à sa réalisation.
Par exemple, il rencontra un des diacres de sa paroisse. Le
bon vieillard s’adressa à lui sur un ton d’affection paternelle
que son âge vénérable, sa réputation de sainteté, sa situation
dans l’église lui permettaient d’employer, mais en sachant
y mêler tout le respect dû à la profession et aux qualités
personnelles de son interlocuteur. Eh bien, durant les quelques
minutes d’entretien qu’il eut avec cet excellent diacre à
la barbe chenue, ce fut à grand-peine que le jeune pasteur
put se retenir d’exprimer quelques remarques blasphématoires
sur la Sainte Communion ! Il tremblait littéralement et son
visage tournait au gris cendre tant il avait peur que sa langue
n’allât formuler d’elle-même pareilles abominations et se
réclamer de son consentement, bien qu’il ne le lui eût point,
0400 en bonne justice, donné. Et même en tremblant ainsi de
terreur, il ne pouvait que difficilement s’empêcher de rire
en imaginant le patriarcal vieux diacre pétrifié par l’impiété
de son pasteur. Un autre incident du même genre se produisit
encore. Comme il se hâtait au long de la rue, le Révérend
Dimmesdale rencontra la plus âgée de ses paroissiennes. C’était
une vieille dame pieuse et exemplaire entre toutes, une pauvre
veuve solitaire dont le coeur était aussi rempli de souvenirs
sur son mari, ses enfants et ses amis défunts qu’un cimetière
peut l’être de tombes à inscriptions funéraires. Cet état
de choses, qui aurait pu lui constituer un si écrasant chagrin,
devenait presque une façon de joie austère pour sa vieille
âme pieuse grâce aux consolations qu’elle tirait des vérités
de l’Ecriture, sa pâture morale depuis plus de trente ans.
Depuis qu’elle faisait partie du troupeau du Révérend Dimmesdale,
le plus grand réconfort terrestre de cette bonne vieille était
de rencontrer son pasteur, soit par hasard, soit volontairement,
et de se faire retremper l’âme par une vérité évangélique
tombant toute chaude et parfumée de ces lèvres révérées en
son oreille un peu dure, mais passionnément attentive. Or
0401 ce jour-là au moment où il approcha ses lèvres de l’oreille
de la vieille femme, le Révérend Dimmesdale ne put – le grand
ennemi des âmes s’en mêlant – se souvenir d’aucun passage
des Ecritures, sinon d’un qui était court, vigoureux et constituait,
lui semblait-il, un argument sans réplique contre l’immortalité
de l’âme. Cette citation, si elle lui avait été insufflée,
eût très probablement causé sur le coup la mort de la pauvre
vieille dame – aussi radicalement qu’une infusion violemment
empoisonnée. Ce qu’il lui chuchota au juste, le pasteur ne
put ensuite s’en souvenir. Peut-être une heureuse faute de
prononciation intervint-elle et ne laissa pas la bonne veuve
saisir le sens de la phrase ou lui permit, la Providence aidant,
de l’interpréter à son goût. De toute façon, lorsque le pasteur
se retourna pour la regarder, il lui vit une expression de
gratitude extasiée qui avait l’air d’un reflet de la cité
céleste brillant sur son visage si ridé et si pâle.

Un exemple encore. Après avoir quitté la plus âgée de ses
paroissiennes, le Révérend Dimmesdale rencontra la plus jeune.
Cette jouvencelle avait été dernièrement amenée – et par le
0402 sermon que prêcha le Révérend Dimmesdale le dimanche qui
suivit sa veillée – à échanger les plaisirs passagers de ce
monde contre cet espoir en un avenir céleste qui devait se
faire de plus en plus tangible et lumineux à mesure que la
vie s’assombrirait autour d’elle. Elle était aussi belle et
pure qu’un lys qui aurait fleuri en Paradis. Le pasteur savait
bien qu’elle lui avait fait un autel dans le sanctuaire immaculé
de son coeur, que son image, à lui, était là, derrière de
blancs rideaux, communiquant à la religion la chaleur de l’amour,
à l’amour une pureté religieuse. Satan, cet après-midi-là,
avait sûrement éloigné la pauvre jeune fille de sa mère pour
la mettre sur le chemin de cet homme si durement tenté – disons
même, plutôt, tout à fait perdu et désespéré. Comme elle approchait,
le démon suggéra au pasteur de condenser sous un très mince
volume les germes d’un mal qu’il laisserait tomber sur ce
jeune sein où, très certainement, ils ne tarderaient point
à se développer et à porter un fruit ténébreux. Le pasteur
se sentait un tel pouvoir sur cette âme vierge et si confiante
en lui qu’il se voyait à même de flétrir tout ce vaste champ
d’innocence d’un seul mot, d’un seul regard impur. Aussi,
0403 résultat d’une lutte plus violente qu’aucune de celles
qu’il venait de soutenir, il mit un pan de son manteau devant
son visage, précipita sa marche et passa sans faire le moindre
signe de reconnaissance, laissant sa jeune soeur en Jésus-Christ
supporter son impolitesse comme elle le pourrait. Elle fouilla
dans sa conscience (qui était pleine de petits riens sans
importance comme sa poche ou son sac à ouvrage) et se mit
à se reprocher, pauvrette, un millier de fautes imaginaires
et vaqua à ses devoirs de ménagère, le lendemain matin, avec
des yeux rougis.

Avant que le pasteur ait eu le temps de célébrer sa victoire
sur cette dernière tentation, voilà qu’il fut happé par une
autre, ridicule mais presque aussi épouvantable. Il avait
envie – nous rougissons de le dire – de s’arrêter pour apprendre
de très vilains mots à un groupe de tout petits Puritains
en train de s’amuser là et qui ne savaient presque pas parler
encore. Se refusant pareil caprice comme indigne de la robe
qu’il portait, le Révérend Dimmesdale se trouva face à face
avec un marin ivre – un membre de l’équipage du vaisseau espagnol
0404 à l’ancre dans le port. Et, du moment qu’il avait si vaillamment
surmonté toutes ses autres tentations, le pauvre Révérend
aurait, tout au moins, bien voulu serrer la main de ce drôle
et se récréer de quelques grossières plaisanteries comme celles
dont les marins débauchés sont prodigues et d’une volée de
bons, braves jurons défiant Dieu ! Ce furent moins ses principes
que son bon goût naturel, que la raideur, surtout, de ses
habitudes cléricales de bonne tenue qui le firent sortir indemne
de cette dernière crise.

– Qu’est-ce donc qui me hante et me tente ainsi ? se demanda
à la fin le pasteur, s’arrêtant dans la rue et frappant son
front de sa main. Suis-je fou ? ou devenu complètement la
proie du démon ? Ai-je fait un pacte avec lui dans la forêt
? et signé de mon sang ? Et vient-il, à présent, me rappeler
mes engagements en me poussant à accomplir toutes les mauvaises
actions et les vilains gestes que son ignoble imagination
peut concevoir ?

Au moment où le Révérend Dimmesdale s’interrogeait ainsi en
0405 se frappant le front, il paraît que vieille dame Hibbins,
la célèbre sorcière, vint à passer en grand appareil. Elle
portait une coiffe fort haute, une belle robe de velours et
sa fraise était amidonnée avec le fameux empois jaune dont
Ann Turner, sa grande amie, lui avait autrefois donné le secret
avant d’être pendue pour le meurtre de Sir Thomas Overbury.
Que dame Sorcière eût lu ou non les pensées du pasteur, elle
se serait, en tout cas, arrêtée, aurait d’un oeil perçant
regardé son homme bien en face, souri avec astuce et (encore
que peu encline à s’entretenir avec des clergymen) entamé
la conversation.

– Or çà, mon révéré seigneur, vous allâtes donc faire une
visite en forêt ? dit-elle en branlant de son chef à la haute
coiffe. La prochaine fois, il me faudra faire signe, s’il
vous plaît. Je serai fière de vous tenir compagnie et crois
ne point m’avancer trop en vous assurant qu’un mot de moi
suffira à vous valoir là-bas fort aimable accueil du grand
potentat que vous savez.

0406 – Je me déclare, Madame, répondit le pasteur avec tout
le respect qu’exigeait le rang de la dame et que sa bonne
éducation lui inspirait, je me déclare en conscience fort
surpris par vos paroles ! Je n’allai point dans la forêt pour
voir un potentat, ni ne désire jamais y revenir en vue de
gagner les faveurs de pareil personnage. Je n’eus d’autre
objet que d’aller voir mon mien pieux ami, l’Apôtre Eliot,
et me réjouir avec lui qu’il ait gagné tant d’âmes précieuses
à notre religion.

– Ha ! ha ! ha ! fit la vieille dame et sorcière en branlant
toujours sa haute coiffe et avec un rire tout caquetant, fort
bien ! Fort bien ! Vous vous en tirez comme un vieux compère
! Mais à minuit dans la forêt nous tiendrons un autre langage
!

Elle passa son chemin dans toute sa majesté de vieille dame,
mais souvent elle tourna la tête vers le pasteur en lui souriant,
comme entêtée à reconnaître entre eux quelque lien secret.

0407
« Me serais-je donc bel et bien vendu, se demanda le pasteur,
au démon que, si l’on dit vrai, cette vieille sorcière de
velours vêtue et de jaune empesée aurait élu pour Seigneur
et Maître ? »

Le malheureux ! Il avait, en effet, conclu un marché de ce
genre ! Tenté par un rêve de bonheur, il s’était laissé entraîner
délibérément – ce qu’il n’avait encore jamais fait jusqu’ici
– vers ce qu’il savait bien être un péché mortel. Et le poison
de ce péché infestant toute sa personne morale engourdissait
ses bons penchants et éveillait à une vie intense toute la
confrérie des mauvais. Mépris, amertume, méchanceté, désir
de se moquer de tout ce qui était bon et respectable – oui,
ils étaient tous bien en vie et le tentaient, et l’épouvantaient
tout ensemble. Et cette rencontre avec dame Hibbins, si vraiment
elle avait eu lieu, ne faisait que rendre plus frappante son
association avec les pires habitants de ce monde et de l’autre.

0408 Il était cependant arrivé à son logis, en bordure du cimetière,
et gravissant l’escalier en hâte, il alla se réfugier dans
son cabinet. Il était heureux d’avoir atteint cet abri sans
s’être trahi aux yeux du monde par une de ces extravagances
coupables qu’il n’avait cessé d’être tenté de commettre dans
la rue. Il entra dans la pièce familière. Il regarda, tout
autour de lui, les livres, les fenêtres, la cheminée, les
murs douillettement tapissés, avec la même impression d’étrangeté
qui le hantait depuis qu’il avait quitté le bord du ruisseau
pour se remettre en marche, traverser la ville et arriver
jusqu’ici… Ici où il avait étudié et écrit ; supporté jeûnes
et veilles qui ne le laissaient vivant qu’à demi ; où il s’était
efforcé de prier ; où il avait souffert tant et tant d’angoisses
! Là était sa Bible, en beau vieil hébreu, qui lui avait fait
entendre les voix de Moïse et des prophètes et, à travers
toutes, celle de Dieu. Là, sur la table reposait, près d’une
plume tachée d’encre, un sermon inachevé. Une phrase y restait
en suspens telle qu’il l’avait laissée lorsque ses pensées
avaient cessé de se déverser sur sa page, deux jours auparavant.

0409
Il savait que c’était lui, le pasteur émacié aux joues pâles,
qui avait supporté toutes ces choses et écrit tout ce morceau
du sermon du Jour de l’Election ! Mais il paraissait se tenir
à part et regarder son ci-devant moi avec une curiosité dédaigneuse,
apitoyée et à demi envieuse cependant. Ce moi n’était plus.
Un autre homme était revenu de la forêt – un homme plus sage,
qui avait une connaissance de secrets mystères à laquelle
son prédécesseur n’aurait jamais pu atteindre. Bien amère
connaissance que celle-là !

Tandis qu’il était absorbé par ces réflexions, un coup fut
frappé à la porte et le pasteur dit : « Entrez ! » non sans
se demander un peu s’il n’allait pas voir paraître un méchant
esprit. Et bel et bien il en vit un ! Le vieux Roger Chillingworth
entra. Le pasteur resta immobile, pâle et sans un mot, une
main sur les Saintes Ecritures et l’autre sur son coeur.

– Soyez le bienvenu en ce logis, révérend seigneur, dit le
médecin. Quelles sont les nouvelles de l’Apôtre Eliot, cet
0410 homme de Dieu ? Mais il me paraît, mon bon seigneur, que
vous êtes fort pâle et que ce voyage en forêt fut trop fatigant
pour vous. Mon aide ne vous sera-t-elle point utile pour vous
donner la force de prêcher votre sermon du Jour de l’Election
?

– Non, je ne crois pas ! répondit le Révérend Dimmesdale.
Mon voyage et la vue là-bas de ce saint Apôtre et l’air pur
que j’ai respiré m’ont fait grand bien après tout le temps
que je passai ici enfermé. Je crois que je n’aurai plus besoin
de vos drogues, mon bon docteur, pour aussi bonnes qu’elles
soient et administrées par une main si amicale.

Roger Chillingworth n’avait, pendant ce temps, pas cessé de
regarder le pasteur avec cette intensité grave du médecin
qui étudie son malade. Mais, en dépit de cette apparence,
le pasteur était autant dire certain que son interlocuteur
savait quel entretien venait d’avoir lieu dans la forêt et
n’ignorait pas qu’aux yeux de son malade, il n’était plus
un ami sûr mais un ennemi entre tous acharné. Les deux hommes
0411 sachant ainsi à quoi s’en tenir, il eût été, semble-t-il,
naturel qu’un peu de leur savoir s’exprimât en paroles. Mais
il est singulier de constater tout le temps qui, souvent,
s’écoule avant que les mots donnent corps aux choses. Il est
également curieux de voir avec quelle impunité deux personnes
qui décident tacitement d’éviter un sujet peuvent l’approcher
de tout près et s’en écarter sans y toucher. Le pasteur ne
redoutait pas que Roger Chillingworth allât expressément parler
avec lui de leur situation nouvelle vis-à-vis l’un de l’autre.
Et pourtant le médecin se coula, à sa façon ténébreuse, terriblement
près du secret.

– Ne vaudrait-il pas mieux, demanda-t-il, user ce soir de
mes pauvres talents ? En vérité, cher seigneur, il nous faut
faire de notre mieux afin de vous donner force et vigueur
pour votre sermon du Jour de l’Election. Les gens attendent
en cette occasion, de grandes choses de vous ne pouvant s’empêcher
de craindre que l’année à venir ne trouve leur pasteur parti.

0412 – Oui, pour un autre monde, répondit le Révérend Dimmesdale
avec une pieuse résignation. Dieu veuille que ce soit pour
un monde meilleur car, en toute bonne foi, je ne crois guère,
en effet, que je m’attarderai auprès de mon troupeau pendant
toutes les saisons d’une nouvelle année ! Mais, en ce qui
concerne vos médecines, mon bon docteur, en mon état présent,
je n’en ai vraiment nul besoin.

– Je me réjouis qu’il en soit ainsi, répondit le médecin.
Il se peut que mes remèdes, si longtemps administrés en vain,
commencent à présent à faire leur effet. Quel homme heureux
je serais et ayant bien mérité de la Nouvelle-Angleterre s’il
m’était donné de parfaire cette cure !

– Je vous remercie de tout coeur, très vigilant ami, dit le
Révérend Dimmesdale avec un grave sourire, et ne peux vous
revaloir vos bons offices que par mes prières.

– Les prières d’un juste valent de l’or ! répliqua le vieux
Roger Chillingworth en s’en allant. Oui, ce sont là espèces
0413 qui ont cours en la Jérusalem Nouvelle étant marquées
au coin du Prince qui là-haut bat monnaie !

Resté seul, le pasteur appela une servante et demanda des
aliments qu’il se mit à manger avec un appétit dévorant. Puis
jetant au feu les feuillets du sermon qu’il avait en train,
il en commença aussitôt un autre.

Sa plume allait sous l’impulsion d’un tel courant d’émotion
que le Révérend Dimmesdale se crut inspiré et se demanda seulement
comment la Providence pouvait trouver séant de faire passer
la solennelle musique de ses oracles par un instrument aussi
indigne que lui. Mais enfin, laissant ce mystère se résoudre
tout seul, ou rester à jamais non résolu, il poursuivit sa
tâche avec une ardeur trempée d’extase.

Et ainsi sa nuit passa très vite, aussi vite qu’un coursier
ailé qu’il eût chevauché bride abattue. L’aurore parut et
se glissa, rougissante, entre les rideaux. Puis le soleil
se leva et jeta dans le cabinet de travail un rayon doré qui
0414 vint se poser juste sur les yeux éblouis du Révérend Dimmesdale,
toujours assis à sa table, la plume aux doigts et une vaste,
incommensurable étendue de papier écrit derrière lui.

CHAPITRE XXI

LE JOUR FERIE DE NOUVELLE-ANGLETERRE

Le matin du jour où le nouveau Gouverneur allait recevoir
son mandat des mains du peuple, Hester Prynne et la petite
Pearl arrivèrent de bonne heure sur la Place du Marché. Elles
la trouvèrent fourmillante déjà d’artisans et autres habitants
plébéiens de la ville. A cette foule se mêlaient des personnages
de rude allure que leurs costumes de peaux de daim disaient
appartenir aux groupements d’Européens qui, dans la forêt,
entouraient la petite capitale de la colonie.

En ce jour, comme en tous les autres jours fériés des sept
dernières années, le vêtement d’Hester était de grossière
étoffe grise. Non tant par sa teinte que par une indéfinissable
0415 particularité de sa coupe, il l’effaçait ; tandis que
la lettre écarlate la retirait de ce crépuscule pour l’illuminer
en quelque sorte d’un jour moral. Quant à son visage, depuis
si longtemps familier aux gens de la ville, il montrait la
tranquillité marmoréenne qu’on avait l’habitude de lui voir.
Il évoquait un masque, ou plutôt le calme glacé des traits
d’une morte. Il devait cette sinistre ressemblance au fait
qu’Hester était vraiment morte en tant qu’être vibrant à l’unisson
des autres et s’en était allée du monde dont elle semblait
continuer de faire partie.

Peut-être en ce jour y avait-il pourtant sur ce visage une
expression qu’on n’y avait jamais vue. Elle n’était du reste
pas assez vive pour être remarquée. Seul y aurait été sensible
un observateur surnaturellement doué qui aurait cherché dans
l’apparence d’Hester un reflet correspondant à ce qu’il aurait
pu lire en son coeur. Pareil voyant aurait été à même de se
rendre compte qu’après avoir supporté pendant sept longues
années le regard de la multitude comme une nécessité, une
pénitence, une chose qu’une dure religion l’obligeait à endurer,
0416 cette femme s’y exposait en ce moment de son plein gré
afin de convertir ce qui avait été une si longue épreuve en
une façon de triomphe :

– Regardez pour la dernière fois la lettre écarlate et celle
qui la porte ! aurait pu dire au peuple sa victime qu’il croyait
pour toujours son esclave. Un petit moment encore et elle
sera hors d’atteinte ! Quelques heures de plus et le profond,
le mystérieux océan recevra et cachera à jamais ce symbole
que vous avez fait brûler sur cette poitrine !

Et, par une inconséquence non trop invraisemblable pour être
prêtée à la nature humaine, Hester n’était sans doute pas
sans ressentir un regret à l’instant où elle allait se libérer
d’une souffrance qui s’était mise à faire si profondément
corps avec elle. Ne se pouvait-il qu’elle eût éprouvé un irrésistible
désir de boire une dernière longue gorgée à la coupe d’aloès
et d’absinthe qui avait abreuvé les années de presque tout
son temps de femme ? Le vin de vie qui serait désormais offert
à ses lèvres aurait, en vérité, besoin d’être fort, exquis
0417 et revigorant. Sinon il la laisserait languissante après
la lie de cette amertume qu’elle avait absorbée comme un cordial
entre tous puissant.

Pearl était parée avec une gaieté aérienne. Il eût été impossible
de deviner que cette apparition ensoleillée devait son existence
à la mélancolique femme en gris. Impossible aussi de s’aviser
que la fantaisie, à la fois si magnifique et si délicate,
qui avait dû être nécessaire pour combiner les atours de l’enfant
était la même que celle qui avait accompli la tâche, sans
doute plus difficile, de donner un caractère si particulier
au costume terne de la mère.

La robe de Pearl lui convenait si bien qu’on l’aurait prise
pour une émanation de la petite fille, ou pour un développement
nécessaire, une manifestation extérieure de son caractère,
une qualité bien à elle qu’il n’était pas plus question de
lui enlever que d’enlever son coloris vif et multiple à l’aile
d’un papillon, ou son lustre satiné au pétale d’une fleur.
Son costume ne faisait qu’un avec sa nature. En ce jour prometteur
0418 d’événements, Pearl manifestait en sus une inquiétude,
une surexcitation singulières qui ne ressemblaient à rien
tant qu’au scintillement du diamant qui fulgure au rythme
précipité de la poitrine qui le met en valeur. Les enfants
sont toujours sensibles à l’agitation de leurs proches, éprouvent
toujours, en particulier, comme un pressentiment quand quelque
chose menace la tranquillité du train-train domestique. Aussi
Pearl, née d’une mère en désarroi, trahissait-elle par l’exubérance
même de son entrain ce que nul ne pouvait déchiffrer, ce matin-là,
sous la passivité marmoréenne du front d’Hester.

Cet état d’effervescence donnait à la petite fille des mouvements
d’oiseau, la faisait voleter plutôt que marcher aux côtés
de sa mère. A tout instant, elle lançait des exclamations,
des paroles inarticulées, chantonnait sur le mode aigu. Quand
sa mère et elle arrivèrent sur la Place du Marché, Pearl s’agita
de plus belle devant le remue-ménage et la bousculade qui
animaient l’endroit – lequel ressemblait plutôt d’habitude
à une vaste et déserte place de village qu’au centre d’une
ville.
0419
– Que se passe-t-il, Mère, s’écria-t-elle. Pourquoi les gens
ont-ils tous laissé leur travail aujourd’hui ? Est-ce récréation
pour le monde entier ? Voyez ! il y a le forgeron ! Il a lavé
sa face noire et mis ses habits du dimanche et on le dirait
tout prêt à prendre un air gai si seulement quelqu’un de gentil
voulait bien lui montrer comment faire ! Et voilà Maître Brackett,
le vieux geôlier qui me fait bonjour de la tête et me sourit.
Pourquoi me fait-il des signes comme ça ? Mère ?

– Il se souvient de toi toute petite, mon enfant, répondit
Hester.

– Il ne devrait quand même pas me sourire et me faire des
signes comme ça, ce noir vilain bonhomme ! dit Pearl. Il peut
te faire bonjour à toi s’il veut, parce que tu es tout de
gris vêtue et portes la lettre écarlate. Mais voyez, Mère,
que d’étrangers il y a ! et des Indiens parmi eux et des matelots
! Que sont-ils tous venus faire ici sur la Place du Marché
?
0420
– Ils sont venus pour voir passer le cortège. Le Gouverneur
et les magistrats vont tous défiler et les pasteurs et tous
les gens sages et haut placés derrière les soldats et la musique.

– Le pasteur y sera-t-il aussi ? demanda Pearl. Et me tiendra-t-il
les deux mains comme lorsque tu me menas vers lui des bords
du ruisseau ?

– Il sera là, oui, répondit la mère. Mais il ne te dira rien
aujourd’hui et il ne faudra, toi, rien lui dire.

– Quel drôle d’homme triste c’est ! dit l’enfant, comme parlant
en partie pour elle-même. Dans la nuit noire, il nous appelle
à lui et tient ta main et la mienne là-haut sur le pilori.
Et dans la forêt, où seuls les vieux arbres peuvent entendre
et une bande de ciel voir, il devise avec toi assis sur un
tas de mousse ! Et il me met au front un baiser que le petit
ruisseau a eu du mal à effacer ! Mais ici, au grand soleil,
0421 il ne nous connaît point et nous ne devons point le connaître
! Un drôle d’homme triste avec sa main toujours sur son coeur
!

– Paix, petite Pearl, dit Hester. Tu ne peux comprendre ces
choses. Ne pense pas maintenant au pasteur mais regarde autour
de toi comme le monde est gai. Les enfants sont venus de leurs
écoles, les grandes personnes de leurs boutiques et de leurs
champs pour être contents tous ensemble. C’est qu’à partir
d’aujourd’hui un homme nouveau va régner sur eux et, depuis
qu’il y a des gens et des nations, c’est l’habitude en pareil
cas de se réjouir – comme si une année de bonheur et d’abondance
allait enfin se dérouler en ce pauvre vieux monde !

Hester disait vrai. Une jovialité inaccoutumée éclairait les
visages. Les Puritains concentraient alors en ce jour de fête
– et devaient continuer à faire de même durant presque deux
siècles – tout ce qu’ils croyaient pouvoir concéder en fait
de gaieté et de réjouissances à l’infirmité humaine. Ils écartaient
alors d’eux le nuage qui les assombrissait habituellement
0422 au point de montrer, durant ces quelques heures de frairie,
des mines à peine plus allongées que la plupart des autres
communautés durant une période d’affliction publique. Mais
qui sait si nous ne nous exagérons pas l’austérité des teintes
noires et grises qui, indubitablement, caractérisaient les
us et coutumes de cette époque ? Les bonnes gens qui se trouvaient,
ce matin-là, sur la Place du Marché, n’avaient point hérité
de la sombre humeur puritaine. Leurs pères avaient vécu aux
temps prospères et radieux de l’ère élisabéthaine – à une
époque où, prise dans son ensemble, l’Angleterre peut paraître
avoir mené la vie la plus imposante, la plus magnifique et
la plus joyeuse que le monde ait connue.

S’ils avaient suivi leur goût héréditaire, les colons de la
Nouvelle-Angleterre eussent célébré tout événement public
d’importance par cavalcades, spectacles, banquets et feux
de joie. Il ne leur eût point paru impraticable de combiner,
lors des plus majestueuses cérémonies, les divertissements
et la pompe, d’enjoliver, pour ainsi dire, de brillantes broderies
en style grotesque la robe d’apparat dont une nation se pare
0423 aux grandes occasions. Dans le cérémonial institué pour
l’installation annuelle des magistrats, on peut discerner
les traces obscurcies, un reflet très dilué des fastes que
nos ancêtres avaient pu entrevoir en la fière ville de Londres
– nous ne dirons point aux fêtes d’un couronnement, mais à
l’élection du Lord-Maire.

Les fondateurs de la communauté – hommes d’Etat, prêtres et
soldats – considérèrent comme un devoir de revêtir, pour cette
solennité, les apparences majestueuses qui, d’après les anciennes
idées reçues, étaient la tenue de rigueur de l’éminence sociale.
Tous défilaient donc en grand cortège aux yeux du peuple,
dotant ainsi du prestige nécessaire l’armature simple d’un
gouvernement si nouvellement érigé.

De son côté, le peuple pouvait, en cette occasion, se relâcher
de l’application stricte qu’il devait apporter à ses rudes
et diverses industries et qui semblait, le reste du temps,
être tout d’une pièce avec sa religion. Le délassement était
admis sinon encouragé. Il n’y avait, il est vrai, ici, aucun
0424 des divertissements que la gaieté populaire aurait trouvé
à foison dans l’Angleterre des temps de la reine Elisabeth
et du roi Jacques. Rien n’évoquait les représentations théâtrales
– ni barde à harpe et ballade ; ni montreur de singe savant
; ni jongleur aux mille tours de passe-passe ; ni bouffon
faisant la joie des foules avec des plaisanteries, vieilles
de plusieurs centaines d’années peut-être, mais servant toujours
leur but parce qu’elles s’abreuvent aux plus larges sources
de l’hilarité. Tous ces maîtres en jovialité eussent été sévèrement
repoussés, non seulement par la discipline implacable de la
loi, mais par le sentiment général qui donne à la loi sa vitalité.

La grande face honnête du peuple n’en souriait pas moins –
d’un sourire un peu grimaçant peut-être, mais large. Les jeux
ne manquaient pas. Il y avait ceux que les colons avaient
suivi des yeux ou auxquels ils avaient pris part autrefois,
aux foires et aux frairies de la Vieille-Angleterre et que
l’on avait jugé bon d’acclimater en ce nouveau sol à cause
du courage viril qu’ils exigeaient. Des luttes corps à corps
0425 à la mode de celles du Devonshire et de Cornouailles se
déroulaient, çà et là, sur la Place du Marché ; dans un coin
avait lieu un amical duel au bâton. Et – ce qui attirait l’intérêt
plus que tout – sur l’estrade du pilori, déjà si souvent mentionnée
en nos pages, deux maîtres d’armes, épée à la main, bouclier
au poing, commençaient à croiser le fer. Mais, au grand désappointement
de la foule, ce dernier divertissement fut supprimé par le
prévôt qui n’entendait point laisser porter atteinte à la
majesté de la loi en permettant pareil abus en un lieu à elle
consacré.

Ces gens étaient, en somme, au premier stade seulement de
l’humeur morose et les descendants directs de pères qui avaient
su s’amuser en leur temps. Aussi n’est-ce peut-être pas s’avancer
trop qu’affirmer que sur la question de célébrer un jour férié,
ils auraient, à tout prendre, avantageusement soutenu la comparaison
avec des descendants même aussi éloignés d’eux que nous le
sommes. Leur postérité immédiate, la génération qui devait
succéder à celle des premiers émigrants fut, elle, tellement
imprégnée des plus noires couleurs du puritanisme qu’elle
0426 a assombri pour longtemps le visage national. Toutes les
années qui se sont écoulées depuis n’ont pu venir à bout de
l’éclaircir. Nous avons encore à réapprendre l’art oublié
de la gaieté.

Le tableau de vie humaine qu’offrait la Place du Marché, encore
qu’y fussent dominantes les tristes couleurs grises, brunes
et noires importées par les émigrants anglais, était cependant
animé par quelques touches de couleur vive. Des Indiens –
sauvagement parés de robes de peaux curieusement brodées,
de ceintures de coquillages, de plumes, de peintures d’ocre
rouge et jaune, armés d’arcs, de flèches, de piques surmontées
d’une pierre – formaient un groupe à part, figés dans une
gravité plus inflexible encore que celle où pouvaient atteindre
les Puritains.

Et ces sauvages ne constituaient point, en dépit de leurs
bariolages jaunes et rouges, le trait le plus barbare du tableau.
Cette particularité revenait à plus juste titre aux quelques
marins – une partie de l’équipage du vaisseau arrivé d’Espagne
0427 – qui étaient descendus à terre voir comment se passait
le Jour de l’Election.

C’étaient des aventuriers d’aspect rude, aux visages noircis
par le soleil, aux barbes immenses. Leurs larges culottes
courtes étaient serrées à la taille par des ceintures qu’agrafaient
souvent, en manière de boucles, de grossières plaques d’or,
où était passé toujours un couteau et d’où pendait parfois
une épée. Sous les larges bords de leurs chapeaux de feuilles
de palmiers brillaient des yeux qui, même lorsqu’il n’était
question que de bonhomie ou de joviale humeur, avaient une
expression de férocité animale. Ils désobéissaient sans crainte
ni vergogne aux règles de conduite qui faisaient plier tous
les autres : fumaient du tabac sous le nez même du prévôt,
alors que chaque bouffée aurait coûté à un habitant de la
ville un shilling d’amende ; buvaient à longs traits, quand
l’envie les prenait, le vin et l’eau-de-vie de leurs gourdes
de poche qu’ils tendaient ensuite libéralement à la foule
béant autour d’eux. C’était un trait caractéristique de l’imparfaite
moralité de ces temps, que nous appelons rigides : on tolérait
0428 chez les gens de mer non seulement les incartades qu’ils
se permettaient à terre, mais des actes autrement plus graves
qu’ils commettaient sur leur propre élément. Le marin de ce
temps-là courrait, de nos jours, le risque d’être traité en
flibustier. On ne saurait guère mettre en doute, par exemple,
que les hommes de l’équipage dont nous parlons, sans être
de fâcheux spécimens de la corporation nautique, s’étaient
pourtant rendus coupables, comme nous dirions, de pirateries
qui, devant un tribunal moderne, les auraient mis en grand
danger d’être pendus.

Mais la mer, en ce bon vieux temps, grondait, se soulevait,
écumait tout à fait à sa fantaisie ou uniquement à celle du
vent des tempêtes, sans que la loi humaine eût essayé de lui
imposer des règles. Le forban pouvait renoncer à son métier
et, s’il lui plaisait, devenir, sitôt sur la terre ferme,
un homme honnête et pieux. Et même lorsqu’il menait en plein
sa vie de bandit sur les vagues, il n’était pas regardé comme
un individu avec lequel il était peu honorable de traiter
des affaires ou d’avoir des rapports en passant. C’est ainsi
0429 que les vieux Puritains en manteaux noirs, rabats empesés
et chapeaux à hautes calottes en forme de pain de sucre, souriaient
sans malveillance aux façons grossières de ces bruyants matelots.
Et, il n’y eut aucun mouvement de réprobation ni de surprise
lorsqu’on vit un citoyen de réputation aussi assise que le
vieux docteur Chillingworth arriver sur la Place du Marché
en conversant familièrement avec le capitaine du suspect navire
espagnol.

Ce capitaine était le personnage le plus martial d’allures
et le plus galamment ajusté de toute la foule. Il portait
une profusion de rubans sur son habit, de la dentelle d’or
à son chapeau qu’encerclait aussi une chaîne d’or et que surmontait
une plume. Il y avait une épée à son côté et, sur son front,
une balafre que, d’après sa façon d’arranger ses cheveux,
il semblait plus désireux de laisser voir que de cacher. Un
terrien n’aurait pu se montrer en cet appareil et faire si
gaillarde figure sans subir un interrogatoire sévère devant
un magistrat et risquer une amende, la prison, voire une heure
ou deux de pilori. Dans le cas de ce patron de navire, on
0430 considérait ces façons et cet attirail comme allant tout
autant de soi que des écailles luisantes sur le dos d’un poisson.

Après s’être séparé du médecin, le capitaine flâna sur la
Place du Marché jusqu’au moment où, se trouvant approcher
de l’endroit où se tenait Hester Prynne, il parut la reconnaître
et n’hésita point à aller lui parler.

Comme c’était d’habitude le cas, lorsque Hester se trouvait
en public, un petit espace vide – une façon de cercle magique
– s’était formé autour d’elle. Nul ne songeait à s’y aventurer
et pourtant la foule se coudoyait tout autour. C’était l’image
typique de la solitude morale à laquelle était condamnée la
porteuse de la lettre écarlate.

En l’occurrence cet état de choses eut, en tout cas, un heureux
effet car il permit à Hester et au marin de s’entretenir sans
courir le risque d’être entendus. Et la matrone la plus renommée
en ville par l’intransigeance de sa vertu n’aurait pas soulevé
0431 moins de scandale, en se prêtant à cet entretien, que
n’en souleva Hester Prynne, tant sa réputation avait changé
aux yeux du public.

– Or çà, Dame, dit le capitaine, il me va donc falloir faire
apprêter un hamac de plus que vous ne m’en demandâtes ? Ni
scorbut, ni fièvre à redouter cette traversée-ci ! Avec le
médecin du bord et cet autre, notre seul danger viendra de
poudres et pilules ! D’autant que j’ai bon fret de drogues
d’apothicaire dont je fis commerce avec un vaisseau espagnol.

– Qu’entendez-vous par là ? demanda Hester plus troublée qu’elle
ne voulait le laisser paraître. Avez-vous un autre passager
?

– Eh quoi, ne savez-vous point, s’écria le patron du navire,
que ce docteur là-bas qui dit s’appeler Chillingworth a décidé
d’embarquer avec vous ? Si bien, vous devez le savoir ! Car
il m’a conté être de vos amis et fort attaché à ce seigneur
0432 dont vous me parlâtes – à qui ces corbeaux de vieux Puritains
veulent faire un méchant parti.

– Ils se connaissent bien, en effet, répondit Hester en faisant
calme contenance quoiqu’elle enfonçât dans un abîme de consternation.
Ils ont longtemps habité ensemble.

L’échange de propos se borna là entre le capitaine et Hester
Prynne. Mais celle-ci aperçut alors le vieux Roger Chillingworth
lui-même, debout à l’extrémité la plus lointaine de la Place
du Marché et en train de lui sourire. Et à travers le vaste
espace plein d’allées et de venues, de bavardages et de rires,
des humeurs et des pensées diverses de la foule, ce sourire
transportait un sens secret et effrayant.

CHAPITRE XXII

LE CORTEGE

Avant qu’Hester eût pu rassembler ses pensées et se demander
0433 quel parti prendre en face de cet aspect bouleversant
de la situation, le son d’une musique militaire se fit entendre
dans une rue adjacente. Il annonçait l’approche du cortège
de dignitaires en route vers le temple où le Révérend Dimmesdale
devait prononcer le sermon du Jour de l’Election.

Bientôt le cortège lui-même apparut et prit avec une auguste
lenteur la direction de la Place du Marché qu’il allait traverser.

En tête avançait la musique. Elle se composait de divers instruments,
peut-être assez imparfaitement assortis, et jouait sans grand
talent. Elle n’en atteignait pas moins le grand but visé par
tambours et clairons s’adressant aux foules : celui de prêter
un air plus grandiose et de tremper d’héroïsme les scènes
en train de défiler. La petite Pearl commença par battre des
mains. Ensuite l’agitation qui n’avait jamais cessé de la
maintenir en effervescence depuis son lever se calma pour
un moment. Elle se perdit en une contemplation silencieuse
et parut être portée, tel un oiseau de mer posé sur les vagues,
0434 par le balancement de la musique. Mais elle fut ramenée
à son humeur première par les miroitements que le soleil multipliait
sur les armes et les cuirasses étincelantes des soldats qui
suivaient la fanfare et constituaient la garde d’honneur du
cortège.

Cette compagnie – qui est descendue au pas cadencé jusqu’à
nos jours, avec une ancienne et honorable réputation – ne
se composait point de mercenaires. Ses rangs étaient remplis
d’hommes de qualité qui sentaient vibrer en eux la fibre martiale
et cherchaient à établir une façon d’école militaire où, comme
dans l’Ordre des Templiers, ils pourraient apprendre l’art
et, dans la mesure où des exercices de temps de paix le leur
permettraient, la pratique de la guerre. La haute estime où
l’on tenait, en ce temps-là, le métier militaire, trouvait
à s’incarner dans l’imposante allure de chaque membre de cette
troupe. Certains de ces hommes avaient du reste, par leurs
campagnes dans les Pays-Bas et sur d’autres champs de bataille
européens, grandement gagné le droit d’assumer titre et gloire
de soldat. Et toute la compagnie revêtue d’acier bruni et
0435 de plumes oscillant sur ses morions faisait un effet que
nul déploiement de force armée moderne ne saurait tenter d’égaler.

Toutefois, les hommes éminents dans la vie civile qui suivaient
immédiatement le corps militaire étaient plus dignes des regards
d’un observateur réfléchi. Même dans leur démarche, ils laissaient
voir une majesté qui faisait paraître le pas relevé des guerriers,
vulgaire sinon même absurde.

C’était une époque où ce que nous appelons le talent avait
beaucoup moins de considération qu’aujourd’hui, mais les éléments
de poids, qui assurent la stabilité et la dignité d’un caractère,
beaucoup plus. Le peuple possédait par droit héréditaire un
sens du respect qui s’est considérablement affaibli chez ses
descendants (dans la mesure où il survit encore) et ne possède
plus qu’un pouvoir bien réduit quand il s’agit de choisir
et de juger à leur valeur des hommes publics. Aux temps dont
nous parlons, le colon anglais venait d’émigrer en de rudes
parages, laissant derrière lui royauté, noblesse, toutes les
0436 impressionnantes distinctions du rang alors que sa faculté
de révérer restait intacte, impérieuse comme un besoin. Il
en disposa en faveur des cheveux blancs et du front vénérable
de l’âge, de l’intégrité longuement mise à l’épreuve, de la
sagesse bien établie, d’une expérience teintée de tristesse
– de ces qualités, enfin, pondérées et austères, qui éveillent
une idée de permanence et se rangent sous le terme général
de respectabilité. Aussi les premiers hommes d’Etat qui furent
élevés au pouvoir par le choix du peuple – les Bradstreet,
les Endicott, les Dudley, les Bellingham – semblent n’avoir
pas été souvent brillants, s’être distingués par un sûr bon
sens plutôt que par la vivacité de leur intelligence. Ils
étaient pleins d’une force d’âme inébranlable et, en temps
de difficultés ou de périls, se dressèrent pour protéger l’Etat,
comme la ligne d’une falaise contre une marée tempétueuse.
Les traits de caractère que nous venons d’indiquer étaient
bien représentés par l’expression ferme et le large développement
physique des nouveaux magistrats de la colonie qui, en ce
moment, défilaient. Dans la mesure où un air d’autorité naturelle
était en cause, la mère-patrie n’aurait point eu à rougir
0437 de voir ces précurseurs de la démocratie prendre place
à la Chambre des Lords ou au Conseil privé du souverain.

Après les magistrats venait le jeune pasteur dont les lèvres
allaient prononcer le religieux discours d’usage. Le sacerdoce,
en ce temps-là, mettait les dons de l’intelligence beaucoup
mieux en valeur que la vie politique. Sans faire entrer en
ligne de compte un motif plus élevé, il ne pouvait, étant
donné le respect voisin de l’adoration de la communauté, qu’attirer
fortement à lui les ambitions les plus vives. Le pouvoir politique
lui-même était – comme dans le cas d’un Increase Mather –
à la portée d’un prêtre bien doué.

Ce fut l’opinion de tous ceux qui alors le virent : jamais,
depuis qu’il avait mis le pied sur le rivage de la Nouvelle-Angleterre,
le Révérend Dimmesdale n’avait montré une énergie comparable
à celle que marquaient son air et sa démarche comme il avançait
avec le cortège. Il n’y avait dans son pas nulle trace de
la faiblesse qu’on lui voyait à d’autres moments. Il n’était
pas penché. Sa main ne restait pas sinistrement pressée contre
0438 son coeur. Cependant, vue sous son vrai jour, cette force
ne semblait pas résider en son corps. Peut-être était-elle
toute spirituelle et lui avait-elle été dispensée par les
anges. Peut-être fallait-il y voir un effet de l’animation
due au puissant cordial qui ne se distille qu’au feu d’une
pensée ardente et continue. Ou bien sa nature nerveuse était
stimulée par la musique forte et perçante qui montait vers
les cieux et, tout en l’écoutant, il se laissait soulever
sur sa vague. Cependant il avait l’air tellement absorbé qu’on
pouvait se demander s’il entendait tambours et trompettes.
Son corps était présent et marchait avec une vigueur inhabituelle.
Mais où était son esprit ? Il était loin, profondément retranché
dans son propre domaine, s’occupant avec une activité surnaturelle
à ordonner le cortège de pensées majestueuses qui allaient
tout à l’heure en sortir. Aussi ne voyait-il rien, n’entendait-il
rien, ne savait-il rien de ce qui l’entourait. L’élément spirituel
qui l’habitait transportait sa faible charpente sans en sentir
le poids, la transformait en élément spirituel elle aussi.
Les hommes d’une intelligence exceptionnelle tombés dans un
état morbide possèdent, à l’occasion, ce pouvoir de fournir
0439 un effort puissant. Ils y sacrifient la force vitale de
plusieurs jours et ensuite restent anéantis pendant beaucoup
plus de jours encore.

Hester Prynne attachant ses regards sur Arthur Dimmesdale
sentit une sombre impression l’accabler. Pourquoi ? Elle ne
savait. C’était peut-être seulement parce qu’il paraissait
être tellement loin de son monde à elle et tellement hors
de sa portée. Ils échangeraient sûrement un coup d’oeil de
reconnaissance s’était-elle imaginé. Elle pensa à la forêt
obscure, au petit vallon solitaire, à l’amour, à l’angoisse,
au tronc moussu où, assis la main dans la main, tous deux
avaient mêlé leurs propos tristes et passionnés au murmure
du ruisseau. Comme ils s’étaient profondément compris alors
! Etait-ce bien là le même homme ? Elle le reconnaissait à
peine ! Il avançait, passait, la dépassait, fièrement, enveloppé,
pour ainsi dire, dans les riches sonorités de la musique,
en même temps que les vénérables membres de l’Etat et de l’Eglise
– totalement inaccessible en cette position officielle et
plus inaccessible encore dans le monde de pensées étrangères
0440 où elle le voyait transporté ! Elle se laissa abattre
profondément par l’idée que tout devait n’avoir été qu’une
illusion, que, pour aussi nettement qu’elle l’eût rêvé, il
ne pouvait y avoir eu de lien véritable entre le pasteur et
elle. Et Hester restait encore tellement femme qu’elle pouvait
à peine lui pardonner d’arriver à se retirer si complètement
de leur univers commun – et en ce moment ! quand le pas lourd
de leur destin se faisait plus proche, plus proche et plus
proche encore ! tandis qu’elle tâtonnait dans les ténèbres,
étendait ses mains froides et ne le trouvait pas.

Pearl, ou s’aperçut des sentiments qui agitaient sa mère et
les éprouva par contrecoup, ou fut elle-même sensible à l’effet
que faisait le pasteur d’être éloigné et intangible. Pendant
que le cortège passait, elle fut mal à l’aise, ne cessa de
sautiller comme un oiseau sur le point de s’envoler. Une fois
le défilé terminé, elle leva les yeux sur le visage d’Hester.

– Mère, dit-elle, était-ce le même pasteur que celui qui m’a
0441 donné un baiser près du ruisseau ?

– Tiens-toi tranquille, petite Pearl, chuchota la mère. Il
ne faut pas toujours parler sur la Place du Marché de ce qui
s’est passé dans la forêt.

– Je n’arrivais pas à être sûre que c’était lui tant il avait
l’air d’un autre, poursuivit l’enfant. Sinon, j’aurais couru
lui demander de m’embrasser devant tout le monde comme il
m’embrassa là-bas, sous les vieux arbres noirs. Qu’aurait-il
dit, Mère ? Aurait-il appliqué sa main sur son coeur et fait
les gros yeux en m’ordonnant de m’en aller ?

– Qu’aurait-il dit, Pearl, sinon qu’on ne s’embrasse pas sur
la Place du Marché ? répondit Hester. Heureusement pour toi,
petite sotte, que tu n’allas point lui parler !

Une autre nuance du même sentiment au sujet du Révérend Dimmesdale
fut exprimée par une personne que son excentricité – ou, disons,
son insanité – poussa, chose que peu d’habitants de la ville
0442 se fussent risqués à faire, à entrer devant tout le monde
en conversation avec la porteuse de la lettre écarlate. Cette
personne était vieille dame Hibbins sortie voir passer le
cortège en très magnifique appareil : robe du plus moelleux
velours, triple fraise, guimpe brodée et canne à pommeau d’or.
Comme elle avait la réputation (qui plus tard ne lui coûta
pas moins que la vie) d’être fort avant engagée dans les pratiques
de nécromancie qui ne cessaient d’avoir lieu, la foule s’ouvrit
devant elle et parut redouter d’être effleurée par ses vêtements
comme s’ils eussent transporté la peste en leurs plis somptueux.
Quand on la vit en tête à tête avec Hester Prynne – que tant
de gens considéraient pourtant maintenant avec bienveillance
– la terreur qu’inspirait dame Hibbins fut doublée et occasionna
un remous général à l’endroit de la Place du Marché où se
tenaient les deux femmes.

– Quelle imagination mortelle eût été concevoir chose pareille
! marmotta la vieille dame confidentiellement à l’oreille
d’Hester. Cet homme de Dieu là-bas ! que les gens tiennent
pour un saint sur terre, mais c’est qu’il a, il faut reconnaître,
0443 vraiment tout l’air d’en être un ! Qui parmi ceux qui
viennent de le voir passer dans le cortège irait croire qu’il
y a si peu de temps il quittait son cabinet – mâchonnant,
je gage, quelque texte hébreu – pour aller faire un petit
tour en forêt ! Ah ! Ah ! Nous savons ce que cela veut dire,
Hester Prynne ! Mais, par ma foi, j’ai peine à croire qu’il
s’agissait du même homme ! Plus d’un membre du clergé ai-je
vu marchant derrière cette musique qui dansa sur le même air
que moi quand quelqu’un, que je ne saurais nommer, jouait
du violon et que nous faisait vis-à-vis quelque sorcier peau-rouge
ou jeteur de sort lapon. Peuh ! ce sont là bagatelles pour
qui connaît le monde un brin ! Mais ce pasteur ! Peux-tu tout
de bon m’assurer, Hester Prynne, que cet homme était le même
que celui que tu rencontras sur le chemin de la forêt ?

– Madame, je ne sais de quoi vous parlez, répondit Hester
Prynne, sentant que dame Hibbins avait le cerveau dérangé,
mais étrangement impressionnée tout de même de l’entendre
affirmer avec une telle assurance l’existence de rapports
entre tant de gens (elle-même y compris) et le Malin. Je ne
0444 saurais parler légèrement d’un savant et pieux ministre
du Seigneur comme le Révérend Dimmesdale.

– Fi donc ! femme ! Fi donc ! s’écria la vieille dame en secouant
son index pointé vers Hester. Crois-tu qu’ayant été si souventes
fois en forêt, je ne sais reconnaître qui d’autre y fut ?
Que si ! Je les reconnais tous, même si nulle feuille des
guirlandes sauvages qu’ils portaient en dansant ne reste en
leurs cheveux ! Je te reconnais, Hester Prynne, car sur toi
bien nette est la marque, nous la pouvons tous voir au soleil
et, de nuit, elle brille comme flamme rouge. Tu la porte ouvertement,
aussi ne saurait-il y avoir là-dessus aucun doute. Mais le
pasteur ! Laisse que je te dise à l’oreille ! Quand l’Homme
Noir voit un de ses serviteurs aussi peu empressé à reconnaître
le lien qui le lie que ce Révérend Dimmesdale, il fait en
sorte que la marque soit découverte en pleine lumière aux
yeux de tout le monde ! Qu’est-ce donc que le pasteur cherche
à cacher en pressant sa main sur son coeur ? Hé ? Hester Prynne
?

0445 – Oh, qu’est-ce que c’est, bonne dame Hibbins ? demanda
avec ardeur la petite Pearl.

– Il n’importe, ma toute belle ! répondit vieille dame Hibbins
en faisant à Pearl une profonde révérence. Tu le verras toi-même
un jour ou l’autre. On dit, enfant, que tu descendrais du
Prince des Airs ! Viendras-tu point avec moi une jolie nuit
voir ton père ? Alors, tu apprendrais pourquoi le pasteur
tient sa main sur son coeur !

Et avec un rire si strident que toute la Place du Marché le
pouvait entendre, la fantastique vieille dame s’en fut.

Pendant ce temps, la prière préliminaire avait été dite dans
le temple et on entendait les accents du Révérend Dimmesdale
qui commençait son discours. Un sentiment irrésistible maintint
Hester aux environs. Comme l’édifice sacré était trop plein
pour qu’y pût pénétrer un autre auditeur, elle prit place
tout contre l’estrade du pilori. Elle se trouvait ainsi assez
près pour que le sermon parvînt à ses oreilles sous forme
0446 d’un murmure indistinct, mais aux modulations variées,
où se reconnaissait très bien la voix tout à fait particulière
du pasteur.

Cette voix était en elle-même un don des plus rares – expressive
au point que des auditeurs qui n’auraient pas compris la langue
du prédicateur auraient tout de même été bercés par les seuls
accents et la seule cadence de ses phrases. Comme toute autre
musique, cette voix exprimait la passion et toutes sortes
d’émotions – les plus élevées et les plus tendres – dans la
langue maternelle du coeur humain. Pour assourdie qu’elle
fût par les murs de l’église, Hester l’écoutait avec une intensité,
une sympathie telles, que le sermon avait pour elle un sens
tout à fait indépendant de celui qu’en pouvaient présenter
les mots insaisissables. Plus distincts, ceux-ci n’auraient
été que des intermédiaires plus grossiers, des entraves pour
l’essor spirituel. Tantôt Hester saisissait seulement un murmure
qui évoquait le vent quand il s’apaise pour se reposer. Tantôt
elle s’élevait en même temps que des accents qu’amplifiaient
progressivement toutes les nuances de la douceur et de la
0447 puissance, plus haut, de plus en plus haut jusqu’à ce
qu’elle fût comme enveloppée par le volume de cette voix magique
et ravie dans une atmosphère d’horreur sacrée et de grandeur.
Et cependant, pour majestueuse qu’elle pût par instants devenir,
cette voix gardait toujours quelque chose d’essentiellement
plaintif, évoquait une angoisse qui tantôt éclatait, tantôt
résonnait en sourdine – murmure ou cri de l’humanité souffrante
qui allait toucher un point sensible en chaque poitrine !
Par moment, cette note pathétique se laissait seule et à peine
entendre : soupir au milieu d’un silence de désolation. Mais
même lorsque la voix du prédicateur s’élançait – sonore, impérieuse,
irrépressible, vers les sommets, atteignait son plus haut
degré de puissance, emplissait l’église comme si elle allait
en faire éclater les murs solides et se répandait à l’air
libre – même alors, s’il écoutait attentivement dans cette
intention, l’auditeur pouvait déceler ce même cri de douleur.
Qu’était-il ? La plainte d’un coeur humain surchargé de peine,
coupable peut-être et disant le secret de sa culpabilité ou
de sa peine au grand coeur de l’humanité ; implorant sympathie
ou pardon à chaque instant, en chaque accent et jamais en
0448 vain ! C’était ce profond et continu appel en sourdine
qui donnait au pasteur son incomparable ascendant.

Durant tout le temps du sermon, Hester resta immobile comme
une statue au pied du pilori. Si la voix d’Arthur Dimmesdale
ne l’avait point clouée là, une puissance magnétique inévitable
n’en aurait pas moins été exercée sur elle par cet endroit
où elle faisait remonter la première heure de sa vie d’ignominie.
Il y avait en elle le sentiment – trop imprécis pour se muer
en pensée mais qui lourdement écrasait son esprit – que sa
vie tout entière, tant son passé que son avenir, déroulait
son orbite autour de ce lieu comme s’il en eût été le centre,
le seul point qui lui assurât une unité.

Quant à la petite Pearl, elle avait quitté les côtés de sa
mère pour courir s’amuser à sa fantaisie sur la Place du Marché.
Elle égayait la foule sombre comme un rayon de lumière capricieux,
de même un oisillon au brillant plumage illumine tout un arbre
au feuillage foncé en s’élançant, çà et là, tantôt à demi
visible, tantôt à demi caché dans l’épaisseur crépusculaire
0449 des rameaux. Ses mouvements étaient harmonieux mais souvent
aussi brusques et inattendus. Ils trahissaient la vivacité
toujours en éveil de son esprit, doublement infatigable en
sa danse légère, aujourd’hui que l’enfant vibrait au contact
de l’inquiétude de sa mère. Toutes les fois que gens ou choses
excitaient sa curiosité, sans cesse sur le qui-vive, Pearl
s’élançait pour se saisir, en quelque sorte, de ces gens ou
de ces choses comme de sa propriété et sans souci aucun du
décorum.

Les Puritains la regardaient faire et, même s’ils souriaient,
n’en inclinaient pas moins à tenir l’enfant pour un rejeton
du Malin en voyant le charme indicible que dégageait ce bel
et excentrique petit personnage tout scintillant d’activité.
Pearl prenait sa course et allait regarder le sauvage Indien
en face. Et l’Indien se sentait devant une nature plus sauvage
encore que la sienne. Puis, avec une audace naturelle doublée
d’une réserve tout aussi caractéristique, elle volait au milieu
d’un groupe de marins aux joues basanées – sauvages de l’Océan
comme les Indiens étaient les sauvages de la terre. Et les
0450 marins la regardaient, tout ébaubis et pleins d’admiration,
comme si un flocon d’écume de mer avait pris la forme d’une
petite fille et avait été doué d’une âme née des phosphorescences
qui fulgurent sous la proue des navires, la nuit. Un de ces
matelots – le capitaine, en fait, qui s’était entretenu avec
Hester Prynne – fut tellement frappé par l’aspect de Pearl
qu’il tenta de l’attraper pour lui dérober un baiser. Trouvant
aussi impossible de se saisir d’elle que d’un oiseau-mouche,
il enleva de son chapeau la chaîne d’or qui s’y enroulait
et la lui lança. Pearl en entoura aussitôt sa taille et son
cou avec un tel talent que cette chaîne se mit à faire partie
de son personnage qu’il devint impossible de l’imaginer sans
tous ces maillons rutilants.

– Ta mère est bien cette femme là-bas à la lettre écarlate
? dit le marin. Voudrais-tu point lui porter de ma part un
message ?

– Oui, si le message me plaît, répliqua Pearl.

0451 – Eh bien, va lui dire, reprit le capitaine, que je me
suis entretenu derechef avec ce vieux docteur noir de face
et bossu d’épaule et il se charge d’emmener à bord son ami,
le seigneur dont elle me parla. Donc que ta mère ne prenne
souci que d’elle-même et de toi. Vas-tu aller le lui dire
? Petite enfant-sorcière ?

– Dame Hibbins dit que mon père est le Prince des Airs, rétorqua
Pearl avec un malicieux sourire. Si tu m’appelles de ce vilain
nom, je lui parlerai de toi et il donnera la chasse à ton
bateau à grands coups de vent !

Reprenant sa course en zigzags, l’enfant revint à sa mère
et lui fit la commission du marin. Le calme, la force, l’endurance
d’Hester s’écroulèrent presque, à la fin. Au moment où un
chemin semblait s’ouvrir pour les mener, Arthur Dimmesdale
et elle, hors de ce labyrinthe de misère, c’en était trop
de voir la sombre silhouette d’un inévitable destin se dresser
avec un sourire impitoyable au milieu même de la voie du salut.

0452
Tandis que son esprit était assailli par les perplexités terribles
où la jetait la nouvelle du capitaine, Hester fut en outre
soumise à une autre épreuve.

Nombre de gens, parmi les colons venus des alentours, se trouvaient
avoir entendu parler de la lettre écarlate, qu’on leur avait
rendue terrifiante par quantités de rumeurs, mais sans l’avoir
jamais vue de leurs yeux. Ces gens-là, après avoir épuisé
toutes les autres distractions, vinrent s’attrouper autour
d’Hester Prynne avec un sans-gêne de rustres. Sans qu’aucun
scrupule fût en jeu de leur part, ils n’allaient pourtant
pas jusqu’à l’approcher de trop près, mais formaient un cercle
séparé d’elle par quelques mètres. Et ils restaient là, à
distance, immobilisés par la forte répugnance qu’inspirait
le symbole légendaire. Toute la bande des marins, remarquant
un attroupement et apprenant la signification de la lettre
écarlate, vint mêler à ces faces en cercle, des faces bronzées
d’aventuriers. Jusqu’aux Indiens qu’atteignit comme un froid
reflet de la curiosité des hommes blancs : ils se coulèrent
0453 à travers la foule et vinrent fixer sur la poitrine d’Hester
le regard de leurs yeux d’un noir de serpent, imaginant sans
doute que la porteuse de ce signe aux broderies brillantes
devait être un personnage hautement honoré en son monde. Enfin,
les habitants de la ville (leur propre intérêt sur le sujet
depuis longtemps affaissé se ranimant quelque peu par esprit
d’imitation) orientèrent par là leur flânerie et tourmentèrent
peut-être Hester Prynne plus que les autres avec leurs placides
coups d’oeil de gens à qui sa honte était familière. Elle
vit et reconnut les visages de ces matrones qui avaient attendu
sa sortie de prison, sept ans auparavant. Toutes étaient présentes
sauf une, la plus jeune et la seule qui eût fait montre de
compassion, à qui elle avait cousu, depuis, une robe mortuaire.
A cette heure finale, alors qu’elle allait dans si peu de
temps le jeter loin d’elle, voici que ce signe maudit était
étrangement devenu le centre d’un renouvellement d’intérêt,
la cause d’une surexcitation redoublée et lui embrasait plus
douloureusement la poitrine qu’il ne lui était arrivé depuis
le premier jour où elle le portait.

0454 Tandis qu’Hester se tenait dans ce cercle magique d’ignominie
où la cruauté bien calculée de son jugement semblait l’avoir
emprisonnée pour toujours, l’admirable prédicateur abaissait
ses yeux du haut de la chaire sur des auditeurs qui avaient,
jusque dans les plus intimes replis de leurs âmes, cédé à
son influence. Le saint ministre du Seigneur dans le temple
! La femme à la lettre écarlate sur la Place du Marché ! Quelle
imagination eût été assez irrévérencieuse pour aller supposer
que le même brûlant stigmate les marquait tous les deux !

CHAPITRE XXIII

LA REVELATION DE LA LETTRE ECARLATE

La voix éloquente qui avait porté si haut les âmes des auditeurs,
les soulevant comme les vagues d’une mer qui se gonfle, se
tut. Un silence s’ensuivit semblable à celui qui doit régner
après l’émission d’un oracle. Puis vint le murmure d’un tumulte
contenu comme si les auditeurs, dégagés du charme qui les
0455 avait transportés dans le domaine élevé d’un autre esprit,
revenaient à eux, tout chargés encore d’horreur sacrée et
d’émerveillement. Un instant de plus et la foule se déversait
hors du temple. A présent que c’était fini, les gens avaient
besoin de respirer un air mieux fait pour la vie terre à terre
où ils retombaient que celui que le prédicateur avait saturé
de sa flamme oratoire et du lourd parfum de ses pensées.

A l’air libre, leur ravissement éclata en paroles. La Place
du Marché bourdonna littéralement des louanges du pasteur.
Ses auditeurs ne pouvaient se tenir en paix avant de s’être
dit les uns aux autres ce que chacun d’eux sentait mieux qu’il
ne pouvait l’exprimer ou que ne pouvait le lui exprimer son
voisin.

D’après le témoignage général, jamais homme n’avait parlé
en un esprit aussi sage, aussi élevé, aussi saint. Jamais
non plus l’inspiration n’avait plus évidemment coulé de lèvres
mortelles. On pouvait, autant dire, la voir descendre sur
le prédicateur et s’emparer de lui et continuellement le détacher
0456 du discours écrit qu’il avait sous les yeux pour le combler
d’idées qui devaient lui paraître aussi merveilleuses qu’à
son auditoire. Son sujet avait, paraît-il, traité des rapports
entre la divinité et les communautés humaines avec une référence
spéciale à cette colonie de Nouvelle-Angleterre en train de
s’ériger en plein pays sauvage. Aux approches de sa péroraison,
un souffle prophétique l’avait visité et contraint de donner
voix à ses révélations aussi puissamment qu’il y contraignit
les vieux prophètes d’Israël ; avec seulement cette différence
qu’alors que les prophètes juifs avaient dû annoncer condamnation
et ruine à leur pays, la mission du Révérend Dimmesdale était
de prédire une destinée haute et glorieuse au peuple nouvellement
rassemblé du Seigneur.

Mais une émouvante note de tristesse n’en avait pas moins
cessé de vibrer en sourdine tout au long du sermon. Les fidèles
ne pouvaient l’interpréter que comme un sentiment de regret
naturel à quelqu’un qui bientôt quitterait ce monde. Oui,
leur pasteur qu’ils aimaient tant – et qui les aimait tant
qu’il ne pouvait, sans un soupir, les quitter pour aller au
0457 ciel – leur pasteur avait le sentiment qu’une mort précoce
l’attendait et qu’il les laisserait bientôt à leurs larmes
! Cette idée de la brièveté du séjour qu’il lui restait à
faire ici-bas élargissait d’une dernière touche d’ampleur
l’effet produit par les paroles du Révérend Dimmesdale. C’était
comme si un ange, traversant l’atmosphère terrestre pour gagner
le ciel, avait, un instant, secoué ses ailes étincelantes
au-dessus des gens – ombre et splendeur tout ensemble – et
déversé sur eux une pluie de vérités d’or.

Ainsi le Révérend Dimmesdale se trouvait atteindre – comme
la plupart des hommes en leurs sphères diverses, encore que
rares soient ceux qui s’en avisent sur le moment – à une période
plus brillante et emplie de triomphe qu’aucune auparavant
et qu’aucune à venir. Il se tenait en cet instant sur l’éminence
de supériorité la plus fière que les dons de l’intelligence,
l’érudition, l’éloquence, une réputation de sainteté sans
tache pouvaient élever pour la glorification d’un clergyman
en ces premiers temps de la Nouvelle-Angleterre où le sacerdoce
était déjà en lui-même un imposant piédestal. Telle était
0458 la position d’Arthur Dimmesdale comme il inclinait en
avant la tête sur les coussins de la chaire à la fin de son
sermon du Jour de l’Election. Pendant ce temps, Hester Prynne
se tenait debout près de l’estrade du pilori, la lettre écarlate
brûlant toujours sur sa poitrine.

De nouveau, les sons métalliques de la musique, et le pas
cadencé de l’escorte militaire, franchissant les portes de
l’église se firent entendre. Le cortège allait se diriger
vers l’hôtel de ville où un banquet solennel compléterait
les cérémonies du jour.

Une fois de plus le peuple s’écarta avec respect pour livrer
largement passage au Gouverneur, aux prud’hommes, aux saints
ministres du Seigneur, à tous les personnages éminents et
en renom qui avançaient processionnellement. Quand le cortège
eut bien atteint la Place du Marché, il fut interminablement
salué par un tumulte de vivats. Ces acclamations, encore qu’empruntant
sans doute une partie de leur force à la loyauté enfantine
que cette époque vouait à ses chefs, donnèrent l’impression
0459 d’être un irrésistible transport d’enthousiasme soulevé
par le flot d’éloquence sacrée dont l’écho résonnait encore
aux oreilles des auditeurs du sermon. Chacun se sentit poussé
par cet élan que tous avaient eu peine à contenir dans l’intérieur
du temple et, en y cédant, sentit que tel était aussi le cas
de son voisin. Ici, sous la voûte du ciel, le ravissement
pouvait faire explosion, éclater en mille cris qui montaient
retentir au plus haut des airs. Il y avait assez d’êtres humains,
assez de sentiments portés au summum de la ferveur pour faire
naître une symphonie, pour produire des sons plus impressionnants
que ceux des orgues ou du vent, de l’océan ou du tonnerre.
Ces clameurs d’une multitude de voix se gonflant puissamment
se muaient en la seule clameur d’une seule et immense voix
sous l’influence d’une impulsion qui, de tant de coeurs, ne
faisait qu’un seul et immense coeur. Jamais pareille acclamation
ne s’était élevée du sol de la Nouvelle-Angleterre ! Jamais
ne s’était tenu sur le sol de la Nouvelle-Angleterre homme
aussi honoré par ses frères mortels que l’était, en ce jour,
le prédicateur !

0460 Qu’advenait-il de lui cependant ? Les brillantes particules
d’un halo ne s’agrégeaient-elles point dans les airs autour
de sa tête ? Ethéré comme l’était son esprit, porté aux nues
d’une apothéose par ses admirateurs fervents, ses pas dans
le cortège foulaient-ils tout de bon la poussière de ce monde
?

Comme les hommes d’armes et les dignitaires civils défilaient,
tous les yeux s’étaient tournés vers la place qu’occupait
parmi eux le pasteur. Les vivats se taisaient, ne laissaient
plus subsister qu’un murmure, tandis qu’une partie après l’autre
de la foule pouvait l’entrevoir. Qu’il paraissait faible !
Qu’il était pâle au milieu de son triomphe ! L’énergie, ou
plutôt l’inspiration qui l’avait soutenu tant qu’il délivrait
le message sacré qui, du ciel, transportait avec lui sa propre
force, s’était retirée à présent qu’elle avait si fidèlement
rempli son office. L’ardeur que la foule venait de voir brûler
sur les joues de son pasteur s’était éteinte comme une flamme
qui s’affaisse sans même laisser espérer un dernier sursaut
parmi des charbons en cendres. On aurait à peine cru que c’était
0461 là visage de vivant tant la mort lui prêtait ses teintes.
On aurait à peine cru que c’était un homme vivant qui avançait
là, d’un pas tellement épuisé et sans tomber pourtant !

Un de ses confrères – le Révérend John Wilson – voyant en
quel état la vague de l’inspiration l’avait laissé en se retirant,
se hâta de lui offrir appui. D’une main tremblante, mais avec
décision, le jeune pasteur repoussa le bras du vieil homme.
Il continua d’avancer, si l’on peut employer ce mot pour décrire
des mouvements qui évoquaient plutôt les efforts mal assurés
de l’enfant qui voit les bras de sa mère grands ouverts devant
lui pour le tenter d’aller de l’avant. Enfin tout imperceptible
qu’eût été le terrain gagné par ses derniers pas, voici qu’il
arrivait en face du pilori où il y avait si longtemps – tout
un sinistre laps de temps – Hester Prynne avait été ignominieusement
exposée aux regards du monde. Et là se tenait Hester, la petite
Pearl à la main ! Et là, sur la poitrine d’Hester Prynne,
rougeoyait la lettre écarlate ! Le pasteur s’arrêta. La musique
pourtant continuait de jouer la marche joyeuse et imposante
qui balançait d’un rythme les pas du cortège. Elle le pressait
0462 d’avancer – de se rendre au festin ! Mais le pasteur s’arrêta.

Messire Bellingham, l’ex-gouverneur, n’avait cessé durant
les dernières minutes d’attacher sur lui un regard anxieux.
Il quitta à présent sa place dans le cortège pour lui prêter
aide et assistance, jugeant que, sans cela, le Révérend Dimmesdale
allait inévitablement tomber. Mais il y avait dans l’expression
du pasteur quelque chose qui retint le magistrat bien qu’il
ne fût point homme à obéir aux vagues intimations d’esprit
à esprit. La foule cependant regardait, béante de stupeur
et d’émotion religieuse. Aux yeux de tous ces gens assemblés,
cette faiblesse terrestre n’était qu’un aspect nouveau de
la force céleste du pasteur. Le miracle ne leur eût pas paru
trop grand si le Révérend Dimmesdale s’était élevé du sol,
sous leurs yeux et, de plus en plus indistinct, de plus en
plus étincelant, était finalement monté se confondre avec
la lumière des cieux !

Il se tourna vers le pilori et tendit les deux bras :
0463
– Hester, dit-il, viens ici ! Viens, ma petite Pearl !

Son air était effrayant comme il regardait la mère et la fille,
mais il s’y mêlait quelque chose d’étrangement triomphant
et d’indiciblement doux. L’enfant, d’un de ces mouvements
d’oiseau chez elle caractéristiques, vola à lui et lui entoura
les genoux de ses bras. Hester Prynne – lentement, comme contrainte
par un destin inévitable et en dépit de sa plus puissante
volonté – s’approcha elle aussi mais s’arrêta avant de le
joindre. A ce moment, le vieux Roger Chillingworth fendit
les rangs de la foule pour arracher sa victime à ce qu’elle
était en train d’entreprendre. Ou, peut-être – tant son air
était sombre, agité, maléfique – le vieil homme jaillit-il
des ténébreuses profondeurs ! Qu’il en eût été ainsi ou autrement,
toujours est-il qu’il s’élança vers le pasteur et lui saisit
le bras :

– Halte, insensé ! Qu’entendez-vous faire ? chuchota-t-il.
Eloignez cette femme ! Repoussez cette enfant ! Tout ira bien
0464 ! N’allez point maculer votre gloire et périr dans le
déshonneur ! Je peux encore vous sauver ! Voudriez-vous entacher
d’infamie votre sainte corporation ?

– Ah ! tentateur ! tu arrives trop tard ! répondit le Révérend
Dimmesdale rencontrant avec terreur mais fermeté le regard
de son vieil ennemi. Ton pouvoir n’est plus ce qu’il était
! Avec l’aide de Dieu, je te vais échapper à présent !

De nouveau, il tendit la main vers la femme à la lettre écarlate.

– Hester Prynne, s’écria-t-il avec une ardeur transperçante,
au nom de Celui si terrible et si miséricordieux qui m’accorde
en ce dernier moment la grâce de faire ce que – pour mon plus
grand péché et ma plus grande angoisse – je me suis refusé
à faire il y a sept ans, viens à présent et entoure-moi de
ta force ! Ta force, Hester, mais qu’elle soit guidée par
la volonté que Dieu m’inspire ! Ce malheureux vieillard outragé
s’y oppose de tout son pouvoir – et de tout le pouvoir du
0465 démon ! Viens, Hester, viens, soutiens-moi jusqu’au pilori
!

La foule était en tumulte. Les dignitaires qui se tenaient
dans l’entourage immédiat du pasteur étaient tellement pris
par surprise, ce qu’ils voyaient les laissait tellement perplexes,
tellement incapables d’accueillir l’explication qui s’offrait
d’elle-même ou d’en imaginer une autre – qu’ils restaient
les spectateurs silencieux et inactifs du jugement que la
Providence semblait mettre en oeuvre. Ils virent le pasteur
appuyé sur l’épaule et soutenu par le bras d’Hester se diriger
vers l’échafaud et en gravir les degrés, la petite main de
l’enfant du péché serrée dans la sienne. Roger Chillingworth
suivait, comme quelqu’un d’étroitement lié au drame de culpabilité
et d’angoisse dont ces trois personnes avaient été les acteurs
et qui avait bien le droit d’être présent à la scène finale.

– Tu aurais pu parcourir la terre entière, dit-il en regardant
sombrement le pasteur, tu n’y eusses trouvé endroit assez
0466 secret ni position assez haute – nul abri où pouvoir m’échapper
hors l’estrade de ce pilori !

– Loué soit donc Celui qui m’y conduisit ! répondit le pasteur.

Pourtant il tremblait et il se tourna vers Hester Prynne avec,
dans les yeux, une expression d’anxiété et de doute qui se
trahissait en dépit du faible sourire qu’il avait aux lèvres.

– N’est-ce pas mieux, murmura-t-il, que ce que nous avions
rêvé dans la forêt ?

– Je ne sais ! Oh, je ne sais ! répondit-elle avec égarement.
Mieux ? – oui, ainsi nous allons pouvoir mourir tous les deux
et, avec nous, la petite Pearl !

– Pour Pearl et toi, il en sera selon la volonté de Dieu,
dit le pasteur, et Dieu est miséricordieux ! Laisse-moi à
0467 présent suivre la voie qu’il dessine nettement à mes yeux.
Car, Hester, je me meurs ! Laisse-moi me hâter de charger
sur mes épaules le fardeau de ma honte.

Soutenu par Hester et tenant par la main la petite Pearl,
le Révérend Dimmesdale se tourna vers les vénérables prud’hommes
et chefs de la communauté ; vers les saints ministres du Seigneur,
ses confrères, vers le peuple dont le vaste coeur était frappé
d’épouvante et débordait pourtant d’une sympathie éplorée
: on eût dit qu’il savait qu’une histoire plongeant des racines
au profond de la vie et marquée au coin du repentir, si elle
l’était aussi à celui du péché, était sur le point de lui
être révélée.

Le soleil, qui n’avait que de peu dépassé le méridien, brillait
sur le pasteur dont la silhouette était ainsi très nettement
mise en relief comme il se tenait là, debout, sans plus aucun
lien avec la terre, pour plaider coupable devant le tribunal
de la Justice éternelle.

0468 – Peuple de la Nouvelle-Angleterre ! s’écria-t-il d’une
voix qui s’éleva au-dessus des têtes, haute, solennelle et
majestueuse et pourtant imprégnée d’un tremblement et parfois
même traversée par un cri qui semblait monter d’un insondable
abîme de remords et de douleur. Vous qui m’avez aimé ! Vous
qui m’avez tenu pour un saint ! Regardez et voyez ici en moi
le seul pécheur du monde ! Enfin ! Enfin ! Me voici à l’endroit
où j’aurais dû me tenir il y a sept ans, aux côtés de cette
femme dont le bras, plus que le peu de force qui m’a mené
jusqu’ici, me soutient en ce terrible moment, m’empêche de
m’écrouler devant vous face contre terre ! Voyez la lettre
écarlate sur la poitrine d’Hester Prynne ! Elle vous a tous
fait frissonner ! Partout où allait Hester Prynne, toutes
les fois que misérablement accablée sous pareil poids Hester
Prynne cherchait un peu de repos, ce signe répandait autour
d’elle répugnance et horreur ! Or, il y avait quelqu’un parmi
vous qui portait aussi la marque du péché et cette marque
infamante ne vous faisait pas frissonner !

Ici, il sembla que le pasteur allait être contraint de laisser
0469 irrévélé le reste de son secret. Mais il surmonta la faiblesse
– faiblesse de son coeur surtout – qui tentait de le dominer.
Il repoussa toute aide d’un mouvement passionné, avança d’un
pas en avant de la femme et de l’enfant.

– Elle était pourtant sur lui ! poursuivit-il avec une façon
de défi farouche, tant il était décidé à tout dire. L’oeil
de Dieu la voyait ! Les anges ne cessaient de la montrer du
doigt ! Le démon la connaissait bien et l’irritait continuellement
de son ongle de feu ! Mais cet homme la dissimulait habilement
aux yeux des humains. Il marchait parmi vous tel un pur esprit
affligé parce que trop innocent pour ce monde de pécheurs,
triste parce que séparé de sa parenté céleste ! Maintenant,
à l’heure de sa mort, le voici devant vous. Il vous demande
de regarder de nouveau la lettre écarlate d’Hester ! Il vous
dit que dans toute son horreur mystérieuse, elle n’est que
l’ombre de la marque qu’il porte, lui, sur sa poitrine et
que cette marque – ce stigmate rouge – n’est à son tour que
le pâle symbole du tourment qui l’a ravagé au profond de son
coeur. S’en trouve-t-il parmi vous qui mettent en doute la
0470 condamnation d’un pécheur par son Dieu ? Qu’ils regardent
et en voient la terrible preuve !

D’un geste convulsif, il arracha le rabat sacerdotal qui couvrait
sa poitrine. Et la révélation eut lieu ! Mais il serait irrévérencieux
d’en donner une description. Durant un instant, le regard
de la multitude, frappée d’horreur, se concentra sur cet effrayant
miracle tandis que le pasteur se dressait, une flamme de triomphe
au visage, comme quelqu’un qui, au milieu d’un accès de douleur
entre tous aigu, a remporté une victoire. Puis il s’affaissa
sur le plancher du pilori ! Hester Prynne le souleva à demi
et lui appuya la tête sur sa poitrine. Le vieux Roger Chillingworth
s’agenouilla à côté de lui d’un air morne et comme vidé de
vie.

– Tu m’as échappé ! répéta-t-il à maintes reprises, tu m’as
échappé !

– Dieu veuille te pardonner ! dit le pasteur. Tu as grièvement
péché, toi aussi !
0471
Il détourna ses regards d’agonisant du vieil homme et les
fixa sur la femme et l’enfant.

– Ma petite Pearl, dit-il faiblement – et il y avait sur son
visage un sourire doux, semblable au sourire d’un esprit en
train d’enfoncer en un profond repos : à présent que son fardeau
ne lui pesait plus, il semblait presque qu’Arthur Dimmesdale
allait se montrer enjoué avec l’enfant. Chère petite Pearl,
ne me donneras-tu point un baiser maintenant ? Tu t’y refusas
là-bas dans la forêt. Mais, maintenant, voudras-tu ?

Pearl lui baisa les lèvres. Un charme venait de se rompre.
La grande scène de douleur où cette enfant sauvage avait eu
un rôle venait de développer en elle tous les pouvoirs de
la sympathie. Les larmes qu’elle faisait couler sur le visage
de son père étaient la preuve que cette petite révoltée grandirait,
non pour tenir à jamais tête au monde, mais pour en faire
partie en tant que femme qui en éprouve les joies et les douleurs.
Et ce rôle de messagère d’angoisse que Pearl avait rempli
0472 auprès de sa mère était terminé lui aussi et allait être
remplacé par un autre tout différent.

– Hester, dit le pasteur, adieu !

– Ne nous rencontrerons-nous plus jamais ? murmura Hester
en penchant son visage tout près de celui d’Arthur Dimmesdale.
Ne passerons-nous point notre vie immortelle ensemble ? Sûrement,
sûrement, nous avons payé rançon l’un pour l’autre avec tous
ces chagrins ! Tu vois loin dans l’éternité avec ces yeux
étincelants qui vont s’éteindre… Dis-moi ce que tu vois
!

– Chut ! Hester ! Chut ! dit Arthur Dimmesdale d’une voix
tout ensemble solennelle et tremblante. La loi que nous avons
enfreinte ! La faute à l’instant si horriblement révélée !
Que cela seul habite ta pensée ! Il se peut que lorsque nous
avons oublié Dieu… passé outre au respect que chacun devait
à l’âme de l’autre, nous ayons rendu vain tout espoir de nous
rencontrer outre-tombe pour être à jamais unis dans la pureté.
0473 Dieu seul le sait et Il est miséricordieux. Il a manifesté
sa miséricorde envers moi surtout en m’affligeant comme Il
le fit, en allumant sur ma poitrine le feu de ce brûlant supplice,
en envoyant ce sombre et implacable vieillard pour l’attiser
sans cesse. En m’emmenant enfin, ici, mourir de cette mort
d’angoisse triomphale devant le peuple ! Béni soit le nom
du Seigneur et que Sa volonté soit faite ! Adieu !

Ce dernier mot fut prononcé avec le dernier souffle du pasteur.
De la foule, jusqu’alors muette, montèrent d’étranges et profonds
accents – les accents d’une horreur sacrée qui ne pouvait
s’exprimer encore que par ce sourd murmure qui, si gravement,
faisait cortège au départ d’un esprit.

CONCLUSION

Au bout de plusieurs jours, lorsqu’un temps suffisant se fut
écoulé pour que les gens aient mis de l’ordre dans leurs idées
au sujet de la scène précédente, il y eut en cours plus d’une
version de ce qui s’était passé sur le pilori.
0474
La plupart des spectateurs déclaraient avoir vu, imprimée
sur la chair même du malheureux pasteur, une LETTRE ECARLATE
– réplique exacte de celle que portait Hester Prynne. Mais
sur l’origine de ce signe, plusieurs explications circulaient
qui ne pouvaient toutes, évidemment, qu’être conjecturales.
Certains affirmaient que le jour même où Hester avait porté
pour la première fois la marque de sa honte, le Révérend Dimmesdale
avait commencé une ère de pénitence en s’infligeant une série
de hideuses tortures physiques. Et, en fait, nous l’avons
vu avoir recours à de futiles procédés d’expiation de ce genre.
D’autres prétendaient que le stigmate n’était apparu que beaucoup
plus tard, que le vieux Roger Chillingworth, qui était un
puissant nécromancien, l’avait fait surgir au moyen de drogues
maléfiques. D’autres enfin – et ceux-ci entre tous capables
d’apprécier la sensibilité particulière du pasteur et l’influence
miraculeuse d’un esprit comme le sien sur le corps – chuchotaient
une troisième explication. Pour eux, l’horrible symbole était
un effet de l’action incessante du remords qui, à force de
ronger l’intérieur du coeur, avait fini par entraîner, sous
0475 la forme de cette lettre, une manifestation extérieure
du jugement de Dieu. Le lecteur peut choisir parmi ces théories
diverses. Nous avons projeté toute la lumière que nos recherches
nous ont permis de recueillir sur ce prodige. Quand à nous,
à présent que nous avons rempli notre rôle d’historien, nous
effacerions avec plaisir l’impression qu’il a creusé dans
notre esprit où de longues méditations l’ont nanti d’un droit
de cité tout à fait indésirable.

Il est cependant singulier que certaines personnes, qui assistèrent
à toute la scène et affirmèrent n’avoir pas un instant quitté
des yeux le Révérend Dimmesdale, aient nié qu’il y ait eu
la moindre marque sur la poitrine du pasteur – pas plus que
sur celle d’un nouveau-né. Ses dernières paroles n’auraient
pas signifié non plus qu’il eût été le moins du monde complice
de la faute pour laquelle Hester avait été condamnée à porter
la lettre écarlate. Selon ces témoins hautement respectables,
le Révérend Dimmesdale se rendant compte qu’il allait mourir,
se rendant compte aussi que la foule le plaçait déjà au rang
des saints et des anges, avait voulu, en expirant entre les
0476 bras d’une femme tombée, montrer que le mérite d’un homme,
pour indiscutable qu’il puisse paraître, se réduit à néant.
Après avoir épuisé sa vie en se prodiguant pour le bien spirituel
de la communauté, il avait voulu faire de sa mort une parabole
afin de bien enseigner à ses admirateurs une profonde et triste
leçon, de les pénétrer de cette vérité qui veut que, du point
de vue de la pureté infinie, nous soyons tous aussi pécheurs
les uns que les autres. Il voulait donner à entendre à ses
ouailles que le plus saint d’entre nous n’est au-dessus de
ses compagnons que dans la mesure où il se fait une idée plus
claire de la clémence qui nous regarde de si haut et qu’il
dédaigne davantage toute ombre de mérite humain.

Nous n’allons pas discuter une vérité d’aussi grand poids,
mais on voudra bien nous permettre de voir seulement, en cette
version de l’histoire du Révérend Dimmesdale, un exemple de
l’opiniâtreté que les amis fidèles d’un homme – les amis surtout
d’un clergyman – peuvent mettre parfois à soutenir sa réputation.
Et ceci même si des preuves aussi claires que la lumière de
midi brillant sur la lettre écarlate font de cet homme un
0477 fils de la poussière, entaché par le péché et coupable
de mensonge.

L’autorité sur laquelle nous nous sommes le plus appuyé –
un manuscrit de vieille date établi d’après le témoignage
verbal de gens qui, ou avaient connu Hester Prynne, ou avaient
entendu conter son histoire par des personnes de son temps
– confirme entièrement le point de vue que nous avons exprimé
plus haut. Entre autres nombreuses règles de morale que fait
ressortir la misérable aventure du pasteur nous ne formulerons
que celle-ci : « Soyez sincères ! Soyez sincères ! Soyez sincères
! Laissez voir au monde, sinon ce qu’il y a de pire en vous,
tout au moins certains traits qui peuvent laisser supposer
ce pire. »

Rien ne fut plus remarquable que le changement qui s’opéra,
presque aussitôt après la mort du Révérend Dimmesdale, dans
l’apparence et l’attitude du vieux Roger Chillingworth. Sa
vigueur, son énergie, toutes ses forces vitales et intellectuelles
semblèrent l’abandonner tout d’un coup. Si bien que, véritablement,
0478 il se dessécha, se ratatina, disparut presque à la vue
des hommes – telle une herbe déracinée qui périt au soleil.
Ce malheureux vieillard avait fait consister le principe même
de sa vie en un systématique exercice de vengeance. Et, lorsqu’il
se vit complètement vengé, il se sentit en même temps dépouillé
de tout principe de vie. Autrement dit, quand le Diable n’eut
plus de travail pour lui en ce monde, il ne resta à ce mortel
« déshumanisé » qu’à se rendre là où son maître lui trouverait
assez de besogne et lui paierait dûment ses gages. Mais envers
toutes ces ombres, pendant si longtemps nos proches connaissances
– envers celle de Roger Chillingworth comme envers les autres
– nous voudrions bien être indulgents. C’est un curieux sujet
d’observations et d’études que la question de savoir si la
haine et l’amour ne seraient pas une seule et même chose au
fond. Chacun des deux sentiments parvenu à son point extrême
suppose un degré très élevé d’intimité entre deux êtres, la
connaissance approfondie d’un autre coeur. Chacun fait dépendre
d’une autre personne la nourriture affective et spirituelle
d’un individu. Chacun laisse le sujet qui l’éprouve – celui
qui aime passionnément ou celui qui déteste non moins passionnément
0479 – solitaire et désolé par la disparition de son objet.
C’est ainsi que, d’un point de vue philosophique, les deux
passions semblent essentiellement identiques à ceci près que
l’une se montre sous un jour céleste et l’autre sous un jour
ténébreux.

Dans le monde des esprits, le vieux médecin et le pasteur
– victimes l’un de l’autre comme ils l’avaient été ici-bas
– ont peut-être vu leur haine et leur antipathie se muer en
cet or qui est la monnaie de l’amour.

Mais, laissant ces grandes questions à part, nous avons un
détail d’ordre pratique à communiquer au lecteur. A la mort
du vieux Roger Chillingworth (qui eut lieu l’année même) son
testament, dont les exécuteurs étaient Messire Bellingham,
l’ex-Gouverneur et le Révérend Wilson, se trouva léguer de
très considérables propriétés, tant en Vieille qu’en Nouvelle-Angleterre,
à la fille d’Hester Prynne. Ainsi Pearl, l’enfant-lutin, voire,
aux yeux de bien des gens encore, le rejeton du Démon, devint
la plus riche héritière du Nouveau-Monde. Il n’est point improbable
0480 que cette circonstance eût opéré un changement très matériel
dans le point de vue du public. Et si la mère et l’enfant
étaient restées à Boston, la petite Pearl aurait pu mêler
son sang impétueux à celui d’une lignée de Puritains pieux
entre tous. Mais, peu de temps après la mort du médecin, la
porteuse de la lettre écarlate disparut et la petite Pearl
avec elle. Et, bien qu’un vague bruit les concernant trouvât
de temps à autre moyen de traverser la mer – telle une épave
informe qui aborde au rivage avec des initiales gravées sur
son bois – on n’eut d’elles aucune nouvelle authentique durant
de longues années. L’histoire de la lettre écarlate tourna
à la légende. Le charme qu’elle dégageait n’en était pas moins
puissant et faisait un endroit redoutable du pilori où le
pauvre pasteur était mort et aussi de la chaumière du bord
de la mer où avait habité Hester Prynne.

Près de celle-ci, des enfants étaient en train de jouer, certain
après-midi, quand ils virent approcher de la porte une femme
de haute taille, en robe grise. Cette porte, durant toutes
ces années, n’avait pas été ouverte une seule fois. Mais la
0481 femme, ou en avait la clef, ou vit céder sous sa main
le bois et le fer délabrés, ou se glissa, telle une ombre
à travers le battant – toujours est-il qu’elle entra.

Sur le seuil, elle fit une pause – se détourna à demi car
l’idée de se trouver toute seule, et après tant de changements,
dans la maison où s’était déroulée, autrefois, une vie si
intense, était peut-être trop sinistre pour être supportable.
Mais son hésitation ne dura qu’un instant – assez toutefois
pour laisser voir sur sa poitrine une lettre écarlate.

Hester Prynne était revenue prendre le fardeau si longtemps
délaissé de sa honte. Mais où était la petite Pearl ? Elle
devait, si elle vivait encore, se trouver dans l’éclat et
l’épanouissement de sa jeunesse ? Personne n’en sut rien.
Personne n’apprit jamais avec certitude si l’enfant-lutin
était descendue avant l’heure dans une tombe de jeune fille,
ou si sa nature riche et sauvage s’était adoucie et l’avait
rendue capable d’un doux bonheur de femme. Mais tout au long
du reste de la vie d’Hester Prynne, des détails indiquèrent
0482 que la recluse à la lettre écarlate était un objet d’affection
pour quelque habitant d’un autre pays. Des lettres lui arrivaient,
scellées de cachets armoriés mais dont les armes étaient inconnues
de la science héraldique anglaise. Dans la chaumière se trouvaient
des objets de commodité et de luxe dont Hester ne se souciait
jamais de faire usage, mais dont seule la richesse avait pu
faire emplette, que seule l’affection avait pu songer à lui
faire parvenir. Il y avait aussi des bagatelles, de menus
ornements, de beaux travaux qui témoignaient de la constance
d’un souvenir, et devaient être l’oeuvre de doigts délicats
poussés par les élans d’un coeur plein de tendresse. Et, une
fois, on vit Hester broder un vêtement de nouveau-né avec
un tel déploiement de fantaisie et de magnificence que, dans
notre communauté vouée aux teintes sérieuses, un scandale
public eût été soulevé par un petit enfant en semblable appareil.

Bref, les faiseurs de commérages du temps croyaient – et M.
l’Inspecteur Pue, qui s’est livré un siècle plus tard à maintes
investigations, croyait et un de ses tout derniers successeurs
0483 en son poste croit avec lui – que Pearl était non seulement
en vie, mais mariée et heureuse ; qu’elle n’oubliait pas sa
mère et l’aurait bien joyeusement accueillie, cette mère solitaire
et triste, à son foyer.

Mais il y avait, pour Hester Prynne, une vie plus réelle ici,
en Nouvelle-Angleterre, qu’en ce pays inconnu où Pearl avait
trouvé un foyer. C’était ici qu’elle avait péché, ici qu’elle
avait souffert, ici qu’il lui restait encore à faire pénitence.
Aussi était-elle revenue et avait-elle repris – de sa propre
volonté car aucun des sévères magistrats de cette époque de
fer ne l’y eût obligée – le symbole qui vient de faire le
sujet de cette sombre histoire. Il ne devait plus jamais quitter
sa poitrine. Mais au long des années pénibles et lourdes de
pensées qui devaient composer la fin de la vie d’Hester, la
lettre écarlate cessa d’être un stigmate attirant l’amer mépris
du monde. Elle devint le type de quelque chose sur quoi s’affliger,
un objet à la fois d’horreur sacrée et de révérence. Et, comme
Hester n’avait aucune fin égoïste, ne vivait ni pour son intérêt
ni pour son plaisir, les gens allaient à elle avec toutes
0484 leurs perplexités et tous leurs chagrins et lui demandaient
conseil comme à quelqu’un qui avait passé par un très grand
malheur. Les femmes pliant sous les épreuves sans cesse renouvelées
de la passion blessée, gaspillée, mal placée ou coupable –
ou sous le sinistre fardeau d’un coeur sans emploi parce qu’il
n’était pas estimé à son prix et que nul n’en voulait – les
femmes surtout se rendaient à la chaumière d’Hester. Elles
venaient demander pourquoi elles étaient si malheureuses et
s’il n’y avait pas de remède ! Hester les consolait et les
conseillait de son mieux. Elle leur disait aussi que des jours
plus clairs viendraient, quand le monde serait mûr pour eux,
à l’heure du Seigneur. Alors une vérité nouvelle serait révélée
qui permettrait d’établir les rapports entre l’homme et la
femme sur un terrain plus propice à leur bonheur mutuel.

Elle-même, Hester, s’était autrefois follement imaginée qu’elle
était peut-être la prophétesse de cette ère future. Mais elle
avait depuis longtemps reconnu que la mission de révéler une
vérité divine et mystérieuse ne pouvait être confiée à une
femme marquée par le péché, courbée sous la honte ou même
0485 seulement sous le poids d’une vie de chagrin. L’apôtre
de la révélation à venir serait bien une femme, mais une femme
irréprochable et belle et pure. La sagesse ne lui serait pas
venue par suite de durs chagrins, mais par l’entremise de
la joie. Et elle saurait montrer combien l’amour sacré peut
rendre heureux en évoquant le sûr témoignage d’une vie vouée
à pareille fin.

Ainsi parlait Hester Prynne en abaissant le regard de ses
yeux tristes sur la lettre écarlate. Et, après bien des années,
une fosse fraîche fut creusée à côté d’une autre, ancienne
et toute défoncée, dans l’enclos funéraire auprès duquel a
été, depuis lors, bâtie King’s Chapel. Mais, si cette fosse
fraîche fut creusée à côté de l’ancienne toute défoncée, elle
en fut séparée par un espace, comme si les cendres des deux
morts n’avaient pas eu le droit de se mêler. Cependant, une
seule pierre tombale servit pour les deux. Les tombeaux tout
autour étaient sculptés de devises armoriées. Sur cette simple
dalle était gravé une manière d’écusson – qui se laisse encore
distinguer par le curieux d’aujourd’hui et le trouve bien
0486 perplexe quant à son sens. Sa devise peut servir de résumé
et d’emblème à notre légende à présent terminée tant elle
est sombre, avec, pour la relever, un seul point brillant
d’une lumière plus lugubre que l’ombre même, il porte :

« DE GUEULES, SUR LE CHAMP DE SABLE, LA LETTRE A. »

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0487Janvier 2008

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