0001Agatha Christie
les Dix petits nègres
(Ten little niggers)
1939

1

Dans le coin fenêtre d’un compartiment fumeurs de premièr
e classe, le juge Wargrave, retraité depuis peu, tirait su
r son cigare en parcourant avec intérêt les pages politiqu
es du Times.
Posant son journal, il regarda par la vitre. Ils traversa
ient maintenant le Somerset. Il jeta un coup d’oeil à sa m
ontre : encore deux heures de voyage.
Mentalement, il passa en revue tout ce qui avait paru dan
s la presse au sujet de l’île du Nègre.
Il y avait d’abord eu la nouvelle de son achat par un mil
liardaire américain fanatique de yachting – assortie de la
description de la luxueuse demeure ultra-moderne qu’il fa
isait construire sur cet îlot au large du Devon. Le fait m

0002alencontreux que la toute récente et néanmoins troisiè
me épouse dudit milliardaire n’eût pas le pied marin avait
entraîné la mise en vente de l’île et de la maison. Des p
ublicités dithyrambiques avaient alors été placardées un p
eu partout. Jusqu’au jour où on avait sobrement annoncé qu
‘elle avait été rachetée par un certain Mr O’Nyme. Les éch
otiers s’étaient tout aussitôt déchaînés. Selon eux, l’île
du Nègre avait été acquise en réalité par miss Gabrielle
Turl, la star hollywoodienne ! Elle rêvait d’y passer quel
ques mois à l’abri de toute publicité ! La Commère laissai
t entendre à mots couverts que la famille royale comptait
y établir ses quartiers d’été ! Mr Merryweather avouait s’
être laissé dire en confidence que l’île avait été achetée
en vue d’une lune de miel : le jeune lord L. avait enfin
succombé à Cupidon ! Jonas savait de source sûre que l’Ami
rauté l’avait acquise en vue d’y procéder à des expérience
s secrètissimes !
Pas de doute, l’île du Nègre faisait vendre de la copie !

Le juge Wargrave sortit une lettre de sa poche. L’écritur
0003e en était indéchiffrable, mais quelques mots ressorta
ient çà et là avec une clarté inattendue : Lawrence, très
cher… sans nouvelles de vous depuis tant d’années… abs
olument venir à l’île du Nègre… un cadre enchanteur… t
ant de choses à nous raconter… le bon vieux temps… com
munion avec la Nature… rôtir au soleil… départ de Padd
ington à 12 h 40… vous ferai prendre à Oakbridge… Et s
a correspondante concluait : Bien à vous, suivi d’un éléga
nt Constance Culmington adorné d’un paraphe.
Le juge Wargrave s’efforça de se rappeler depuis combien
de temps il n’avait pas vu lady Constance Culmington. Cela
devait faire sept… non, huit ans. A l’époque, elle part
ait pour l’Italie afin de « rôtir au soleil » et de « comm
unier avec la Nature » et les contadini. Plus tard, il ava
it entendu dire qu’elle avait continué sa route jusqu’en S
yrie, afin de rôtir sous un soleil plus ardent encore et d
e vivre en symbiose avec la Nature. et cette fois les bédo
uins.
Constance Culmington, se dit-il, était tout à fait le gen
re de femme à acheter une île et à s’entourer de mystère !
0004 Approuvant d’un léger hochement de tête la logique de
sa réflexion, le juge Wargrave se mit à dodeliner du chef
.
Et s’endormit.
– – –
Dans le compartiment de troisième classe où s’entassaient
cinq autres voyageurs, Vera Claythorne appuya la tête con
tre le dossier et ferma les yeux. Ce qu’il pouvait faire c
haud, dans ce train ! Se retrouver au bord de la mer ne se
rait pas du luxe ! Quelle aubaine que d’avoir décroché ce
job ! Quand on se cherche un gagne-pain pour l’été, on se
retrouve neuf fois sur dix à surveiller une ribambelle de
gosses ; dénicher un poste de secrétaire temporaire, c’éta
it une autre paire de manches. Même à l’agence, on ne l’av
ait guère bercée d’espoir.
Et puis la lettre était arrivée :
L’Agence de la Professionnelle Qualifiée m’a communiqué v
otre nom et vous a recommandée à moi. Si j’ai bien compris
, ils vous connaissent personnellement. Je suis disposée à
vous verser le salaire auquel vous prétendez, étant enten
0005du que vous entrerez en fonction le 8 août. Le train p
art de Paddington à 12 h 40 et on vous attendra à la gare
d’Oakbridge. Ci-joint cinq billets d’une livre pour vos fr
ais.
Meilleurs sentiments, Alvina Nancy O’Nyme
L’adresse figurait en haut : île du Nègre, Sticklehaven, D
evon…
L’île du Nègre ! Mais on ne parlait plus que de ça dans t
ous les journaux ! Il courait dessus toutes sortes de brui
ts et de ragots fascinants. Sans doute faux, d’ailleurs, p
our la plupart. Ce qu’il y avait de sûr, c’est que la mais
on avait bel et bien été construite par un milliardaire et
que c’était, paraît-il, le fin du fin en matière de luxe.

Ereintée par un dernier trimestre scolaire éprouvant, Ver
a Claythorne pensa : « Prof de gym dans une école de trois
ième zone, ce n’est pas une vie… Si seulement je pouvais
, me faire embaucher dans une boîte pas trop moche ! »
Puis, avec un petit froid au coeur : « Mais j’ai déjà de
la chance d’avoir trouvé ça. Après tout, une enquête judic
0006iaire, ça fait toujours mauvais effet, même si pour mo
i ça s’est terminé par un non-lieu ! »
Le coroner l’avait même félicitée pour sa présence d’espr
it et son courage. Ça n’aurait pas pu se passer mieux. Et
Mrs Hamilton avait été la bonté même. Il n’y avait que Hug
o qui. mais elle n’allait pas se mettre à penser à Hugo !

Soudain, malgré la chaleur qui régnait dans le compartime
nt, elle frissonna et regretta d’aller à la mer. Une image
hantait son esprit : la tête de Cyril qui jouait les ludi
ons alors qu’il nageait vers le rocher, sa tête qui dansai
t comme un bouchon – de haut en bas, de haut en bas. Et el
le qui nageait à la rescousse à larges brasses maîtrisées,
qui fendait l’eau dans le sillage du gamin tout en sachan
t pertinemment qu’elle ne le rattraperait que trop tard.
La mer. son bleu chaud et profond. les matinées passées à
lézarder sur la plage. Hugo. Hugo qui lui avait dit qu’il
l’aimait.
Il ne fallait pas qu’elle pense à Hugo.
Elle rouvrit les yeux et, sourcils froncés, regarda l’hom
0007me qui était assis en face d’elle. Un grand type au vi
sage boucané, aux yeux clairs assez rapprochés, à la bouch
e arrogante, presque cruelle.
« Je parie qu’il a roulé sa bosse dans des régions peu ba
nales, et qu’il y a vu des choses pas banales non plus. »

– – –
Jaugeant d’un coup d’oeil oblique la fille qui lui faisait
face, Philip Lombard pensa :
« Plutôt gironde. un rien maîtresse d’école, peut-être bie
n. »
Une fille à qui on ne la faisait pas – une fille capable
de jouer le jeu, en amour comme à
la guerre. Ça ne lui aurait pas déplu de lui faire un brin
de rentre-dedans.
Il se renfrogna. Non, pas question ! Pas touche ! Il n’ét
ait pas là pour rigoler. Ce qu’il fallait, c’était qu’il s
e concentre sur son boulot.
De quoi est-ce qu’il retournait, au juste ? Ce petit youp
in s’était montré bougrement mystérieux.
0008– A prendre ou à laisser, capitaine Lombard.
– Cent guinées, O.K. ? avait-il rétorqué à tout hasard.
Il avait dit ça sur un ton dégagé, comme si cent guinées
ne représentaient pour lui qu’une broutille. Cent guinées,
quand il n’avait littéralement plus de quoi manger à tous
les repas ! Malgré tout, il avait bien senti que le petit
Juif n’était pas dupe ; c’était ça le chiendent avec ces
Juifs, pas moyen de les rouler quand il s’agit de fric : i
ls connaissent la musique !
Du même ton dégagé, il avait demandé :
– Vous ne pouvez pas m’en dire plus ?
Mr Isaac Morris avait secoué sa petite tête chauve avec un
e belle détermination :
– Non, capitaine Lombard, nous en resterons là. Mon clien
t sait que vous avez la réputation d’être l’homme des situ
ations hasardeuses. Il m’a chargé de vous remettre cent gu
inées, en échange de quoi vous partirez pour Sticklehaven,
dans le Devon. La gare la plus proche est Oakbridge ; on
viendra vous y chercher et on vous conduira à Sticklehaven
, où un canot à moteur vous transportera sur l’île du Nègr
0009e. Là, vous vous tiendrez à la disposition de mon clie
nt.
– Et ça va durer combien de temps ? avait encore demandé
Lombard, sans prendre de gants.
– Une semaine au grand maximum.
Tout en lissant sa petite moustache, le capitaine Lombard
s’était alors enquis :
– Il est bien entendu que je n’entreprendrai rien d’illéga
l ?
Ce disant, il avait jeté un regard aigu à son interlocute
ur. L’ombre d’un sourire avait effleuré la lippe sémite de
Mr Morris tandis qu’il répondait gravement :
– Si on vous proposait quoi que ce soit d’illégal, il va
de soi que vous seriez libre de vous retirer.
Sale vermine hypocrite ! Il avait souri ! Comme s’il sava
it très bien que, dans les activités passées de Lombard, l
a légalité n’avait pas toujours été une condition sine qua
non…
Lombard se fendit d’un sourire carnassier.
Bon dieu, il avait navigué près du vent plus souvent qu’à
0010 son tour ! Et il avait toujours réussi à s’en tirer !
Il n’était pas du genre à laisser les scrupules l’étouffe
r.
Non, il n’était vraiment pas du genre à laisser les scrup
ules l’étouffer. Il eut le sentiment qu’il allait bien s’a
muser sur l’île du Nègre.
– – –
Raide comme un piquet selon son habitude, miss Emily Bren
t était installée dans un compartiment non-fumeurs. Elle a
vait soixante-cinq ans et désapprouvait le laisser-aller.
Son père, colonel de la vieille école, avait toujours été
très strict sur le chapitre du maintien.
La jeune génération était scandaleusement laxiste – dans
sa façon de se tenir comme dans bien d’autres domaines d’a
illeurs.
Auréolée de rigorisme et de principes inébranlables, miss
Brent endurait stoïquement l’inconfort et la chaleur de s
on compartiment de troisième classe surpeuplé. Les gens fa
isaient tellement d’histoires pour des riens, de nos jours
! Ils exigeaient une piqûre avant qu’on leur arrache une
0011dent. ils prenaient des somnifères quand ils n’arrivai
ent pas à dormir. il leur fallait des fauteuils rembourrés
par-ci, des coussins par-là – et les jeunes filles se ten
aient n’importe comment et s’exhibaient à moitié nues sur
les plages en été. Miss Brent pinça les lèvres. Elle aurai
t volontiers procédé à quelques exécutions pour l’exemple.

Elle ne se remémorait pas sans frémir ses vacances de l’a
nnée précédente. Mais cet été, ce serait bien différent. L
‘île du Nègre.
En pensée, elle relut la lettre qu’elle avait déjà lue tan
t de fois.
Chère miss Brent,
Vous vous souvenez de moi, j’espère ? Nous avons séjourné
tout le mois d’août ensemble à la pension Belhaven il y a
quelques années et nous avions beaucoup sympathisé.
J’ouvre à mon tour une pension de famille sur une île, au
large de la côte du Devon. J’estime qu’il y a vraiment de
l’avenir pour un établissement où l’on propose de la bonn
e cuisine toute simple et où l’on reçoit une clientèle tri
0012ée sur le volet et respectueuse de nos vieux codes de
civilité puérile et honnête. Foin de cet exhibitionnisme é
honté et de ces horribles gramophones les trois quarts de
la nuit ! Je serais très heureuse si vous pouviez envisage
r de venir passer vos vacances d’été sur l’île du Nègre –
à titre gratuit : vous seriez mon invitée. Le début août v
ous conviendrait-il ? Pourquoi pas le 8, si vous le voulez
bien.
Avec mon meilleur souvenir, Alvina Nancy O’N…
Quel était donc ce nom ? La signature était bien difficil
e à déchiffrer. « Tous ces gens qui signent de manière ill
isible. ! » pensa Emily Brent, agacée.
Elle passa mentalement en revue les habitués du Belhaven.
Elle y était allée deux étés de suite. Elle se rappelait
une femme charmante, entre deux âges. miss. miss. comment
s’appelait-elle, déjà ? Son père était chanoine. Elle se s
ouvenait également d’une Mrs O’Neary. O’Norry. non, Oliver
! Oui, c’était bien cela : Oliver.
L’île du Nègre ! Elle avait lu quelque chose dans le jour
nal au sujet de l’île du Nègre – il avait été question d’u
0013ne star de cinéma. ou d’un milliardaire américain, ell
e ne savait plus au juste.
Bien sûr, ces endroits-là se vendent souvent pour une bou
chée de pain : une île, cela ne plaît pas à tout le monde.
On trouve l’idée romanesque au début, mais quand il s’agi
t d’y vivre, on en mesure les inconvénients et on n’est qu
e trop heureux de parvenir à vendre.
« Quoi qu’il en soit, cela me fera toujours des vacances g
ratuites », pensa Emily Brent.
Avec ses revenus qui diminuaient et tous les dividendes q
u’on ne lui payait pas, ce n’était pas à dédaigner. Si seu
lement elle arrivait à se souvenir un peu plus de cette Mr
s – ou miss ? – Oliver !
– – –
Le général Macarthur regarda par la vitre de son comparti
ment. Le train entrait en gare d’Exeter, où il devait chan
ger. Quelle plaie, ces tortillards des lignes secondaires
! A vol d’oiseau, l’île du Nègre n’était pourtant pas loin
.
Cet O’Nyme, il n’avait pas très bien saisi qui c’était. U
0014n ami de Spoof Leggard, apparemment – et de Johnnie Dy
er.
« Quelques-uns de vos anciens camarades seront là. auraie
nt plaisir à bavarder du bon vieux temps. »
Lui aussi, il aurait plaisir à bavarder du bon vieux temp
s. Depuis un moment, il avait l’impression que ses copains
lui battaient froid. Tout ça à cause de cette fichue rume
ur ! Crénom, c’était un peu fort de café. presque trente a
ns après ! C’était Armitage qui avait craché le morceau, s
ans doute. Foutu blanc-bec ! Qu’est-ce qu’il en savait, lu
i ? Oh, et puis inutile de ressasser tout ça ! On se fait
parfois des idées – on s’imagine qu’on vous regarde de tra
vers.
Cela dit, cette île du Nègre, ça l’intéresserait de la vo
ir. Un tas de bruits circulaient à son sujet. Il y avait p
eut-être du vrai dans ce qu’on disait, à savoir que l’Amir
auté, le ministère de la Guerre ou l’armée de l’Air auraie
nt mis le grappin dessus.
En tout cas, c’était ce jeunot d’Elmer Robson – le millia
rdaire américain – qui avait fait construire la maison. Ça
0015 lui avait coûté des mille et des cents, d’après ce qu
‘on disait. Le fin du fin en matière de luxe.
Exeter ! Et une heure d’attente, une ! Et il enrageait de
devoir attendre. Il n’avait qu’une hâte, c’était d’arrive
r.
– – –
Le Dr Armstrong traversait la plaine de Salisbury au vola
nt de sa Morris. Il était vanné. La rançon du succès ! Il
avait connu un temps où, vissé dans son cabinet de consult
ation de Harley Street, impeccablement vêtu, entouré des a
ppareils les plus sophistiqués et du mobilier le plus luxu
eux, il attendait sans relâche – au fil de journées passée
s sans voir un chat – que son entreprise réussisse ou écho
ue.
Eh bien, ça avait marché ! La chance avait joué en sa fav
eur. La chance et sa compétence, bien sûr. Il était très f
ort dans sa partie – mais ça, ça ne suffisait pas à assure
r le succès. Il fallait de la chance par-dessus le marché.
Et il en avait eu ! Un diagnostic exact, deux ou trois pa
tientes reconnaissantes – des femmes à grosse galette et à
0016 position en vue – et le bouche à oreille avait foncti
onné. « Vous devriez essayer le Dr Armstrong. il est très
jeune, mais tellement doué. Ça faisait des années que Pam
courait de spécialistes en charlatans – et lui, il a tout
de suite mis le doigt sur ce qui n’allait pas ! » La machi
ne était lancée.
Aujourd’hui, le Dr Armstrong était un médecin arrivé. Ses
journées étaient surchargées. Il avait peu de loisirs. Ce
qui fait qu’il était heureux, en cette matinée d’août, de
quitter Londres pour aller passer quelques jours sur une
île, au large de la côte du Devon. Des vacances ? Pas exac
tement. Car, si la lettre qu’il avait reçue était formulée
en termes assez vagues, le chèque qui l’accompagnait n’av
ait, lui, rien de vague. Des honoraires époustouflants ! C
es O’Nyme devaient rouler sur l’or. Apparemment, il y avai
t un petit problème : le mari se faisait du souci pour la
santé de sa femme et souhaitait un avis médical sans la pa
niquer pour autant. Elle ne voulait pas entendre parler de
médecin. Les nerfs.
Les nerfs ! Le Dr Armstrong leva les yeux au ciel. Les fe
0017mmes et leurs nerfs ! Bof ! après tout, c’était bon po
ur le commerce. La moitié des patientes qui le consultaien
t n’étaient malades que d’ennui, mais qu’elles apprécient
ce genre de diagnostic, c’était une autre paire de manches
! En règle générale, il arrivait bien à leur trouver quel
que chose.
« Un léger dysfonctionnement du. – un long terme techniqu
e. Rien de bien méchant, mais il faut corriger ça. Un trai
tement anodin devrait faire l’affaire. »
A tout prendre, la médecine, c’est essentiellement une qu
estion de foi. Et le Dr Armstrong avait la manière : il sa
vait inspirer la confiance et faire naître l’espoir.
Heureusement qu’il s’était ressaisi à temps après cette h
istoire d’il y a dix. non, quinze ans. Là, il s’en était f
allu de peu ! Il avait bien failli plonger. Le choc l’avai
t fait réagir. Il avait
complètement cessé de boire. N’empêche, il avait frôlé la
catastrophe.
Avec un coup de klaxon assourdissant, une énorme Dalmain
grand-sport le doubla à 130 à l’heure. Le Dr Armstrong fai
0018llit se retrouver dans le décor. Encore un de ces jeun
es abrutis qui roulent à tombeau ouvert ! Il ne pouvait pa
s les encaisser. Il s’en était fallu de peu, là aussi. Fic
hu crétin !
– – –
Tout en faisant une entrée fracassante dans le village de
Mere, Tony Marston pensait : « C’est dingue le nombre de
voitures qui lambinent sur les routes. Toujours un traînar
d pour vous bloquer le passage. Et pour ne rien arranger,
ils roulent au milieu de la chaussée ! Conduire en Anglete
rre, c’est à désespérer – pas comme en France où on peut v
raiment lâcher les gaz à fond. »
Est-ce qu’il allait prendre un verre ici ou bien pousser
plus loin ? Du temps, il en avait à revendre ! Plus que ce
nt cinquante kilomètres et des poussières. Il allait s’env
oyer un gintonic derrière la cravate. Il faisait une chale
ur à crever !
Cette île, on devrait pouvoir s’y amuser – à condition qu
e le temps se maintienne au beau fixe. Mais c’étaient qui
au juste, ces O’Nyme ? Sans doute de gros richards puants.
0019 Badger La Fouine – pour ses intimes – avait le chic p
our dégoter ce genre de gens. Bien obligé, le pauvre vieux
: quand on n’a pas un rond.
Pourvu qu’ils ne mégotent pas sur la boisson. On ne sait
jamais, avec ces nouveaux riches. Dommage que ce ne soit p
as Gabrielle Turl qui ait acheté l’île du Nègre, comme le
bruit en avait couru. Il aurait bien aimé se frotter à l’e
ntourage d’une star.
Bah ! il y aurait quand même bien quelques filles.
En sortant de l’auberge, il s’étira, bâilla, regarda le c
iel bleu et remonta dans sa Dalmain.
Deux ou trois jeunes femmes bayèrent d’admiration devant
ce beau gosse d’un mètre quatre-vingts, aux cheveux bouclé
s, au visage bronzé et aux yeux d’un bleu éclatant.
Il embraya dans un vrombissement et fonça en cahotant dan
s la rue étroite. Les passants sautèrent sur les trottoirs
. Les gamins, émerveillés, suivirent sa voiture des yeux.

Anthony Marston poursuivait sa marche triomphale.
– – –
0020 Mr Blore avait pris l’omnibus en provenance de Plymou
th. Il n’y avait qu’un autre individu dans son compartimen
t – un vieux loup de mer aux yeux chassieux. Pour l’instan
t, l’ex-marin somnolait.
Mr Blore prenait soigneusement des notes sur son calepin.

– Le compte est bon, marmonna-t-il enfin. Emily Brent, Ve
ra Claythorne, le Dr Armstrong, Anthony Marston, le vieux
juge Wargrave, Philip Lombard, le général Macarthur – comp
agnon de l’Ordre de Saint Michel et Saint Georges, croix d
e guerre -, le majordome et sa femme : Mr et Mrs Rogers.
Il ferma son calepin, le remit dans sa poche et jeta un c
oup d’oeil à l’homme assoupi dans son coin.
– Il a du vent dans les voiles, diagnostiqua-t-il avec à-p
ropos.
Mr Blore récapitula consciencieusement les données du prob
lème.
« Le boulot devrait être plutôt peinard, rumina-t-il. Je
ne vois pas comment je pourrais cafouiller. J’espère que j
e n’ai pas la tête de l’emploi, comme dit l’autre. »
0021 Il se leva pour s’examiner avec anxiété dans la glace
. Avec sa moustache, il avait quelque chose de vaguement m
ilitaire. Le visage était peu expressif. Les yeux gris et
assez rapprochés.
« Je pourrais me faire passer pour un chef de bataillon,
se dit Mr Blore. Non, j’oubliais. Il y a la vieille culott
e de peau. Il me repérerait tout de suite.
« L’Afrique du Sud, voilà ce qu’il me faut ! Les autres n
‘ont jamais fichu les pieds en Afrique du Sud ; tandis que
moi, je viens de lire une brochure sur ce bled, ce qui fa
it que je peux en parler savamment. »
Heureusement, il y a des colons en tous genres et de tout
es les catégories sociales. En se présentant comme un rich
e propriétaire originaire d’Afrique du Sud, Mr Blore se fa
isait fort de s’introduire sans difficulté dans n’importe
quel milieu.
L’île du Nègre. Il se souvenait d’y être allé, tout gosse
. Un rocher puant, couvert de mouettes et qui se dressait
à environ un mille de la côte. L’île devait son nom à sa r
essemblance avec une tête d’homme. un homme aux lèvres nég
0022roïdes.
Drôle d’idée d’aller construire une baraque dans un endro
it pareil ! Atroce par gros temps ! Mais les milliardaires
ont de ces caprices.
Le vieux se réveilla dans son coin du compartiment.
– En mer, gémit-il, on ne peut jamais prévoir. Jamais !
– C’est bien vrai, acquiesça Mr Blore d’un ton apaisant. I
l n’y a pas moyen.
Le vieux hoqueta et reprit d’une voix plaintive :
– Il va y avoir un grain.
– Mais non, mon pote, riposta Mr Blore. Il fait un temps s
uperbe.
Irrité, le vieil homme insista :
– Il va y avoir un grain. Je le sens.
– Peut-être bien que vous avez raison, fit Mr Blore, conci
liant.
Le train s’arrêta. Le vieux marin se leva en titubant :
– C’est là que j’descends.
Il tâtonna pour ouvrir la portière. Mr Blore vint à son se
cours.
0023 Debout sur le marchepied, le vieux leva solennellemen
t la main et cligna de ses yeux chassieux.
– Veillez et priez, exhorta-t-il. Veillez et priez. Le jou
r du jugement est proche.
Il dégringola du marchepied et s’effondra sur le quai. Et
endu de tout son long, il leva la tête vers Mr Blore et dé
clara avec une incommensurable dignité :
– C’est à vous que je parle, jeune homme. Le jour du juge
ment est proche. tout proche.
« Le jour du jugement est plus proche pour lui que pour m
oi ! » pensa Mr Blore en se
laissant retomber sur son siège.
En quoi il se trompait.

2
Un petit groupe de voyageurs quelque peu perdus attendait
devant la gare d’Oakbridge. Des porteurs chargés de valise
s les escortaient.
– Jim ! cria l’un d’eux.
0024Un taxi approcha.
– Z’allez à l’île du Nègre ? s’enquit-il avec l’accent cha
ntant du Devon.
Quatre voix répondirent par l’affirmative – et aussitôt l
es intéressés échangèrent entre eux des coups d’oeil furti
fs.
S’adressant au juge Wargrave en sa qualité de membre le p
lus âgé du groupe, le chauffeur expliqua :
– Y a deux taxis, m’sieur. Y en a un qui doit rester là j
usqu’à l’arrivée de l’omnibus d’Exeter – c’est l’affaire d
e cinq minutes – parce qu’il y a un autre monsieur qui est
prévu par ce train-là. Peut-être bien qu’il y en a un de
vous que ça ne gênerait pas d’attendre la seconde fournée
? Comme ça, tout le monde serait plus à son aise.
Consciente de ses devoirs de secrétaire, Vera Claythorne s
e proposa aussitôt.
– Allez-y si vous voulez bien, dit-elle. J’attendrai.
Elle avait, dans le regard et dans la voix, ce quelque ch
ose d’autoritaire propre à ceux qui ont occupé un poste de
commandement. On aurait dit qu’elle constituait des équip
0025es de tennis avec ses élèves.
– Merci, dit sèchement miss Brent qui baissa la tête et m
onta dans le taxi dont le chauffeur tenait la portière ouv
erte.
Le juge Wargrave l’imita.
Le capitaine Lombard dit :
– J’attendrai avec miss.
– Claythorne, dit Vera.
– Je m’appelle Lombard. Philip Lombard.
Les porteurs empilaient les bagages sur le toit du taxi.
A l’intérieur, le juge Wargrave déclara à sa voisine, avec
toute la prudence inhérente à son ancienne fonction :
– C’est un bien beau temps que nous avons là.
– Oui, en effet, acquiesça miss Brent.
« Très distingué, ce vieux monsieur, se dit-elle. Bien di
fférent du genre d’hommes qu’on rencontre habituellement d
ans les pensions de famille du bord de mer. De toute évide
nce, Mrs – ou miss – Oliver a d’excellentes relations. »
– Vous connaissez bien la région ? demanda le juge Wargrav
e.
0026 – Je suis déjà allée en Cornouailles et à Torquay, ma
is c’est la première fois que je viens dans cette partie d
u Devon.
– Moi non plus, je ne suis pas familier avec la région, co
nfia le juge.
Le taxi démarra.
– Vous n’avez pas envie de vous asseoir dans la voiture e
n attendant ? proposa le chauffeur du second taxi.
– Absolument pas, répondit Vera, catégorique.
Le capitaine Lombard sourit :
– Ce mur ensoleillé est plus séduisant. A moins que vous
ne préfériez l’intérieur de la gare ?
– Surtout pas. C’est tellement bon d’avoir échappé à ce co
mpartiment suffocant !
– Oui, reconnut-il, c’est assez éprouvant de voyager en tr
ain par ce temps.
– J’espère quand même que ça va durer – le beau temps, je
veux dire, déclara Vera sur le mode conventionnel. Nos ét
és anglais sont si traîtres !
– Vous connaissez bien la région ? s’enquit Lombard non s
0027ans un certain manque d’originalité.
– Non, c’est la première fois que j’y viens.
Et, bien résolue à ne pas laisser planer d’équivoque sur
sa situation, elle ajouta vivement :
– Je n’ai même pas encore vu ma patronne.
– Votre patronne ?
– Oui, je suis la secrétaire de Mrs O’Nyme.
– Ah ! je vois.
Un changement à peine perceptible s’opéra chez Lombard. S
on attitude devint plus assurée, son ton plus dégagé :
– Ce n’est pas un peu inhabituel, comme situation ?
Vera se mit à rire :
– Oh ! non, je n’en ai pas l’impression. Sa secrétaire es
t subitement tombée malade, elle a télégraphié à une agenc
e pour réclamer une remplaçante, et on m’a envoyée.
– Ah, c’est comme ça que ça se passe ? Et si, une fois ar
rivée, la place ne vous plaisait pas ?
Vera se remit à rire :
– Bah ! c’est un emploi temporaire – juste pour les vacan
ces. Pendant l’année, je travaille dans un collège de fill
0028es. En fait, je suis follement curieuse de voir l’île
du Nègre. On en a tellement parlé dans les journaux. Elle
est aussi fascinante qu’on le dit ?
– Je n’en sais rien, répondit Lombard. Je n’y ai jamais mi
s les pieds.
– Vraiment ? Les O’Nyme en sont entichés, j’imagine. Raco
ntez-moi, comment sont-ils ?
« Un peu embêtant, cette question, pensa Lombard. Est-ce
que je suis censé les avoir
rencontrés ou pas ? »
– Vous avez une guêpe sur le bras ! s’exclama-t-il. Non. n
e bougez pas.
Il fondit sur sa proie de façon convaincante :
– Voilà, elle est partie !
– Oh, merci. Il y a beaucoup de guêpes cet été.
– Oui. La chaleur, sans doute. Qui attendons-nous, vous êt
es au courant ?
– Je n’en ai pas la moindre idée.
Le long sifflement strident d’un train entrant en gare se
fît entendre.
0029– Ça doit être le train, fit Lombard avec originalité.

Un vieil homme, grand et d’allure militaire, apparut à la
sortie. Ses cheveux gris étaient coupés ras et sa moustac
he blanche taillée avec soin.
Son porteur, qui chancelait un tantinet sous le poids d’u
ne volumineuse valise de cuir, lui indiqua Vera et Lombard
.
Vers marcha à sa rencontre, la compétence faite femme :
– Je suis la secrétaire de Mrs O’Nyme. Un taxi nous atten
d. Je vous présente Mr Lombard, ajouta-t-elle.
Les yeux d’un bleu délavé, perçants malgré leur âge, jaug
èrent Lombard. L’espace d’un instant, ils exprimèrent un j
ugement – mais bien malin qui aurait pu le lire.
« Beau garçon. Mais avec un je-ne-sais-trop-quoi de pas ne
t. »
Ils montèrent tous les trois dans le taxi. Ils parcourure
nt les rues assoupies du petit bourg d’Oakbridge et emprun
tèrent sur un bon kilomètre et demi la grand-route de Plym
outh. Puis ils s’enfoncèrent dans la campagne, à travers u
0030n labyrinthe de chemins tortueux et verdoyants.
– Je ne connais absolument pas cette partie du Devon, déc
lara le général Macarthur. Moi, mon bled, c’est dans l’est
du comté, à la lisière du Dorset.
– C’est ravissant, par ici, dit Vera. Ces collines, cette
terre rouge – tout est si vert et luxuriant.
Philip Lombard émit une réserve :
– C’est un peu encaissé. Personnellement, je préfère les
espaces découverts, Les endroits d’où on peut voir ce qui
se passe.
– Vous avez pas mal bourlingué, j’imagine ? remarqua le gé
néral Macarthur.
Lombard eut un haussement d’épaules un peu dédaigneux.
– J’ai roulé ma bosse, répondit-il tout en pensant à part
lui : « Et maintenant, il va me demander si j’étais en âg
e de faire la guerre. Avec ces anciens combattants, ça ne
rate jamais. »
Mais le général Macarthur ne parla pas de la guerre.
– – –
Parvenus au sommet d’une colline escarpée, ils en redesce
0031ndirent par un chemin en lacet menant à Sticklehaven –
minuscule agglomération de cottages avec deux ou trois ba
teaux de pêche tirés à sec sur la plage.
Ce fut alors qu’ils eurent leur premier aperçu de l’île d
u Nègre : illuminée par le soleil couchant, elle émergeait
des flots au sud.
– Elle est bien loin, fit observer Vera, surprise.
Elle se l’était représentée différemment : proche du riva
ge et couronnée d’une somptueuse maison blanche. Hélas ! i
l n’y avait aucune maison en vue, rien qu’une masse rocheu
se plus ou moins à pic qui se profilait sur le ciel en évo
quant vaguement une gigantesque tête de nègre. Le spectacl
e avait quelque chose de sinistre. Vera réprima un frisson
.
A la terrasse d’une petite auberge, le Seven Stars, trois
personnes étaient installées. Il y avait là le vieux juge
, silhouette voûtée, miss Brent, guindée, le buste raide,
et un troisième individu – un costaud, du genre esbroufeur
– qui vint vers eux et se présenta :
– On s’est dit qu’on ferait aussi bien de vous attendre.
0032Histoire de se trouver tous dans le même bateau, ha, h
a ! Permettez-moi de me présenter. Davis, je m’appelle. Ma
ville natale, c’est Natal, en Afrique du Sud, ha, ha, ha
!
Il partit d’un grand rire aussi cordial que tapageur.
Le juge Wargrave le fixa avec une malveillance quasi palp
able. Il semblait avoir très envie d’ordonner qu’on évacue
la salle d’audience. Quant à miss Emily Brent, elle était
manifestement en train de se demander si elle n’exécrait
pas, au fond, les coloniaux dans leur ensemble.
– Quelqu’un veut un petit verre avant d’embarquer ? deman
da Mr Davis, histoire de mettre tout le monde à l’aise.
Comme personne ne sautait sur sa proposition, Mr Davis se
retourna, l’index levé :
– Dans ce cas, ne tardons pas. Notre bon hôte et notre ai
mable hôtesse doivent nous attendre.
Il aurait pu déceler un étrange malaise chez les autres m
embres du groupe. Comme si le simple fait de mentionner le
urs hôtes avait sur eux un effet paralysant.
En réponse au doigt levé de Davis, un homme se détacha du
0033 mur contre lequel il était adossé et vint vers eux. S
a démarche chaloupée trahissait le marin. Il avait le visa
ge hâlé par le grand large et l’oeil noir et quelque peu f
uyant.
– Vous êtes prêts à partir pour l’île, m’sieurs-dames ? d
emanda-t-il de sa voix teintée du doux accent du Devon. Le
bateau est paré. Il y a encore deux autres messieurs qui
doivent arriver en voiture, mais on ne sait pas à quelle h
eure au juste, alors Mr O’Nyme a décidé comme ça qu’on les
attendrait pas.
Les invités se levèrent. Leur guide les conduisit sur une
petite jetée de pierre. Un canot à moteur y était amarré.

– Il est bien petit, ce bateau, grinça Emily Brent.
– C’est un bon bateau, m’dame. Il vous emmènerait à Plymo
uth en un rien de temps, riposta son propriétaire d’un ton
persuasif.
– Nous sommes nombreux, fit observer sèchement le juge War
grave.
– Je pourrais en embarquer deux fois autant, m’sieur.
0034De sa voix plaisante, Philip Lombard intervint :
– Ça ira très bien. Grand beau temps. pas de houle.
Guère convaincue, miss Brent se laissa néanmoins aider et
monta à bord. Les autres suivirent le mouvement. Les invi
tés ne fraternisaient pas encore. Ils avaient tous l’air i
ntrigués les uns par les autres.
Ils s’apprêtaient à larguer les amarres quand leur guide
interrompit sa manoeuvre, gaffe en main.
Une voiture dévalait le raidillon menant au village. Une
voiture d’une si incroyable puissance, d’une si phénoménal
e beauté qu’elle avait tout d’une apparition. Un jeune hom
me était au volant, cheveux flottant dans le vent. Dans l’
éclatante lumière de l’après-midi, il avait l’air non pas
d’un homme mais d’un jeune dieu, un dieu héroïque issu de
quelque légende nordique.
Il donna un coup de klaxon – rugissement formidable que l
es rochers de la baie renvoyèrent en écho.
Ce fut un instant inouï. Un instant pendant lequel Anthon
y Marston parut transcender le simple mortel. Par la suite
, plus d’une des personnes présentes devait se remémorer c
0035e moment-là.
– – –
Assis près du moteur, Fred Narracott se disait qu’il s’ag
issait d’une drôle d’équipe. Ce n’était pas ça l’idée qu’i
l s’était faite des invités de Mr O’Nyme. Il s’attendait à
un peu plus de classe. A des femmes sur leur trente et un
, et à des hommes en tenue de yachting – tous pleins aux a
s et l’air important.
Rien à voir avec les relations de Mr Elmer Robson. Un lég
er sourire effleura les lèvres de Fred Narracott au souven
ir des amis du milliardaire. Ça, c’était des réceptions, s
i vous voulez que je vous dise. et qu’est-ce que ça picola
it !
Ce Mr O’Nyme, ça ne devait pas être le même genre de bonh
omme. Bizarre, d’ailleurs, se dit Fred, qu’il ne l’ait enc
ore jamais aperçu. ni lui ni sa bourgeoise. N’avait pas en
core mis les pieds ici, parole. Tout ce qui était commande
s et factures, c’était ce Mr Morris qui s’en chargeait ; L
es instructions étaient toujours très claires, le paiement
ne traînait pas, mais c’était quand même bizarre. D’après
0036 les journaux, il y avait comme un mystère au sujet de
O’Nyme. Fred Narracott était d’accord avec eux.
Peut-être qu’après tout c’était bien miss Gabrielle Turl
qui avait acheté l’île. Mais il écarta cette hypothèse en
observant ses passagers. Pas ce ramassis – il n’y en avait
pas un dans le lot qui ait quelque chose à voir avec une
star de cinéma. Il les passa en revue d’un oeil impartial.

Une vieille fille – le style revêche. il en connaissait u
n tas, des comme ça. C’était une harpie, à tous les coups.
Un vieux militaire – ça se voyait à son allure rantanplan
. Une jeune femme pas vilaine – mais plutôt quelconque, pa
s un morceau de roi. rien de la magie hollywoodienne. Le j
oyeux drille qui faisait de l’esbroufe – lui, en tout cas,
ça n’était pas un gars de la haute. Un commerçant retiré
des affaires, voilà ce que c’est, estima Fred Narracott. L
‘autre bonhomme, le grand maigre à la mine famélique et au
regard en coin, c’était un drôle d’oiseau. Lui, ça n’étai
t pas impossible qu’il ait quelque chose à faire avec le c
inéma.
0037 Non, il n’y avait qu’un seul passager potable dans le
canot. Le dernier type, celui qui était arrivé en voiture
(et quelle voiture ! Une bagnole comme on n’en avait enco
re jamais vu à Sticklehaven. Ça avait dû coûter des mille
et des cents, un engin pareil). Celui-là, il était bien da
ns la note. Né dans le fric, le beau gosse. Si tous les au
tres avaient été comme lui. là, d’accord, il aurait compri
s.
Drôle d’histoire, quand on réfléchissait deux secondes. T
out ça, c’était bizarre – très bizarre.
– – –
Traçant un long sillon d’écume, le canot contourna le roc
her. Alors, enfin, la maison apparut. Le côté sud de l’île
présentait un aspect tout différent. Il descendait en pen
te douce vers la mer. La maison était là, face au sud : ba
sse, carrée, moderne, avec des fenêtres cintrées qui laiss
aient entrer toute la lumière.
Une maison sensationnelle – une maison à la mesure de leur
attente !
Fred Narracott coupa le moteur, et le canot se faufila en
0038 douceur dans un petit goulet naturel entre les rocher
s.
– Ça ne doit pas être commode d’accoster ici par gros tem
ps, fit observer Philip Lombard.
– Par vent de sud-est, il n’y a pas moyen d’aborder l’île
du Nègre, répondit gaiement Fred Narracott. Il y a des fo
is, elle est coupée de tout pendant une semaine et plus.
« L’approvisionnement ne doit pas être facile, pensa Vera
Claythorne. C’est ça le pire, sur une île. Les problèmes
domestiques prennent des proportions effarantes. »
La coque du bateau grinça contre les rochers. Fred Narrac
ott sauta à terre et, secondé par Lombard, aida les autres
à descendre. Narracott amarra le canot à un anneau scellé
dans le roc. Puis il leur fît gravir un escalier taillé d
ans la falaise.
– Ah ! Quel coin charmant ! s’exclama le général Macarthur
.
Mais il se sentait mal à l’aise. Sacrément bizarre, cet en
droit.
Lorsque les invités débouchèrent sur une terrasse, en hau
0039t des marches, leur moral remonta. Sur le pas de la po
rte les attendait un majordome impeccable dont la solennit
é les rassura. De plus, la maison était splendide, et supe
rbe la vue de la terrasse.
Le majordome s’inclina légèrement. Grand, maigre, grisonn
ant, c’était un homme d’allure éminemment respectable.
– Si vous voulez bien me suivre., leur dit-il.
Dans le vaste hall, des boissons les attendaient. Une kyr
ielle de bouteilles. Anthony Marston se rasséréna un brin.
Il commençait justement à la trouver saumâtre. Personne d
e son monde ! Qu’est-ce qui avait pris à ce brave vieux Ba
dger de l’entraîner là-dedans ? Quoi qu’il en soit, questi
on boissons, rien à redire. Côté glaçons non plus.
Qu’est-ce qu’il racontait, le larbin ?
« Mr O’Nyme… fâcheux contretemps., ne pourrait pas arri
ver avant demain. Instructions, leurs moindres désirs. sou
haitaient-ils monter dans leurs chambres ?. le dîner serai
t servi à 8 heures. »
– – –
Vera avait suivi Mrs Rogers à l’étage. La domestique avai
0040t ouvert tout grand une porte, au bout d’un couloir, e
t Vera était entrée dans une chambre ravissante, avec une
grande fenêtre donnant sur la mer et une autre orientée à
l’est. Elle poussa une exclamation de plaisir.
– J’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut, mademois
elle ? dit Mrs Rogers.
Vera embrassa la pièce du regard. On avait monté et défai
t ses bagages. Sur le côté, une porte ouverte donnait sur
une salle de bains au carrelage bleu pâle.
– Oui, tout, je crois, répondit-elle.
– Vous sonnerez si vous avez besoin de quelque chose, made
moiselle ?
Mrs Rogers parlait d’une voix blanche, monocorde. Vera la
dévisagea avec curiosité. Quel spectre exsangue et blafar
d, cette femme ! A part ça, l’air tout ce qu’il y a de res
pectable, avec ses cheveux tirés en arrière et sa robe noi
re. Bizarres quand même, ces yeux clairs qui ne semblaient
jamais en repos.
« On dirait qu’elle a peur de son ombre », pensa Vera.
Oui, c’était ça : elle avait peur !
0041Elle avait tout de la femme en proie à une frayeur mor
telle.
Vera eut un léger frisson. De quoi diable cette femme pouv
ait-elle bien avoir peur ?
– Je suis la nouvelle secrétaire de Mrs O’Nyme, lui confi
a-t-elle, aimable. Vous devez être au courant.
– Non, mademoiselle, je ne suis au courant de rien, répon
dit Mrs Rogers. J’ai juste la liste de ces messieurs-dames
avec les chambres qui leur sont destinées.
– Mrs O’Nyme ne vous a pas parlé de moi ?
Mrs Rogers battit des cils :
– Je n’ai pas vu Mrs O’Nyme – pas encore. Nous ne sommes a
rrivés qu’avant-hier.
« Drôles de gens, ces O’Nyme », pensa Vera.
– Combien y a-t-il de domestiques ? demanda-t-elle tout ha
ut.
– Rien que Rogers et moi, mademoiselle.
Vera fronça les sourcils. Huit personnes à demeure – dix
avec l’hôte et l’hôtesse – et seulement un couple de domes
tiques pour s’occuper d’eux ?
0042 – Je suis bonne cuisinière, dit Mrs Rogers, et Rogers
se débrouille avec la maison. Evidemment, je ne me doutai
s pas que vous seriez si nombreux.
– Vous arriverez quand même à vous en sortir ?
– Oh ! oui, mademoiselle, j’y arriverai. Et s’il doit y a
voir souvent autant de monde, Mrs O’Nyme fera sans doute a
ppel à des extra.
– Oui, sans doute, acquiesça Vera.
Mrs Rogers tourna les talons. Ses pieds glissèrent sans b
ruit sur le parquet. Et elle sortit de la pièce, silencieu
se comme une ombre.
Vera alla s’asseoir sur la banquette, devant la fenêtre.
Elle était vaguement troublée. Tout cela était. comment di
re ?. un peu bizarre. L’absence des O’Nyme, la pâle et spe
ctrale Mrs
Rogers. Et les invités ! Oui, les invités étaient bizarres
, eux aussi. Et curieusement mal assortis.
« J’aurais bien voulu voir les O’Nyme, se dit Vera. Je vo
udrais quand même savoir à quoi ils ressemblent. »
Incapable de tenir en place, elle se leva et se mit à arpe
0043nter la pièce.
Une chambre parfaite, à la décoration entièrement moderne
. Tapis écrus sur un parquet comme un miroir, murs de coul
eur claire, long miroir encadré d’ampoules. Sur la cheminé
e, aucun ornement à part un énorme bloc de marbre blanc en
forme d’ours, sculpture moderne dans laquelle était encas
trée une pendule. Au-dessus, dans un étincelant cadre chro
mé, il y avait une grande feuille de parchemin. Un poème.

Vera s’approcha de la cheminée pour le lire. C’était une
des vieilles comptines qui avaient bercé son enfance :
Dix petits nègres s’en furent dîner. L’un d’eux but à s’en
étrangler
– n’en resta plus que neuf.
Neuf petits nègres se couchèrent à minuit, L’un d’eux à ja
mais s’endormit
– n’en resta plus que huit.
Huit petits nègres dans le Devon étaient allés, L’un d’eux
voulut y demeurer
– n’en resta plus que sept.
0044Sept petits nègres fendirent du petit bois, En deux l’
un se coupa ma foi
– n’en resta plus que six.
Six petits nègres rêvassaient au rucher, Une abeille l’un
d’eux a piqué
– n’en resta plus que cinq.
Cinq petits nègres étaient avocats à la cour, L’un d’eux f
init en haute cour
– n’en resta plus que quatre.
Quatre petits nègres se baignèrent au matin, Poisson d’avr
il goba l’un
– n’en resta plus que trois.
Trois petits nègres s’en allèrent au zoo, Un ours de l’un
fit la peau
– n’en resta plus que deux.
Deux petits nègres se dorèrent au soleil. L’un d’eux devin
t vermeil
– n’en resta donc plus qu’un.
Un petit nègre se retrouva tout esseulé, Se pendre il s’en
est allé
0045– n’en resta plus… du tout.
Vera sourit. Bien sûr ! On était sur l’île du Nègre !
Elle retourna s’asseoir devant la fenêtre et contempla la
mer.
Qu’elle était immense, la mer ! D’ici, pas la moindre ter
re à l’horizon – juste une vaste
étendue d’eau bleue qui ondulait au soleil vespéral.
La mer. si paisible aujourd’hui. parfois si cruelle. La m
er qui vous entraînait dans ses profondeurs. Noyé. retrouv
é noyé. noyé en mer. noyé, noyé, noyé.
Non, elle ne voulait pas se souvenir. elle n’y penserait p
as !
Tout ça, c’était du passé.
– – –
Le Dr Armstrong arriva à l’île du Nègre au moment précis
où le soleil s’enfonçait dans la mer. Pendant la traversée
, il avait bavardé avec le passeur, un homme du cru. Il mo
urait d’envie d’obtenir quelques renseignements sur les pr
opriétaires de l’île, mais le dénommé Narracott semblait c
urieusement mal informé – ou tout au moins peu enclin aux
0046confidences.
Le Dr Armstrong se contenta donc de parler du temps et de
la pêche.
Il était fatigué après son long trajet en voiture. Il ava
it mal aux yeux. Quand on roulait vers l’ouest, on avait l
e soleil dans la figure.
Oui, il était très fatigué. La mer, le calme absolu : voi
là ce qu’il lui fallait. En fait, il aurait aimé prendre d
e longues vacances. Mais ça, il ne pouvait pas se le perme
ttre. Financièrement, il n’y avait bien sûr pas de problèm
e, mais pas question de laisser tomber ses clients. De nos
jours, on est vite oublié. Non, maintenant qu’il avait ré
ussi, il ne pouvait plus dételer.
« Malgré tout, ce soir, je vais faire comme si j’étais pa
rti pour de bon, comme si j’en avais fini avec Londres, Ha
rley Street et le reste. »
Une île, ça avait quelque chose de magique ; le mot seul
frappait l’imagination. On perdait contact avec son univer
s quotidien – une île, c’était un monde en soi. Un monde d
ont on risquait parfois – qui sait ? – de ne jamais reveni
0047r.
« Je laisse derrière moi ma vie de tous les jours », pensa
-t-il.
Souriant à part lui, il entreprit de faire des projets, d
e grandioses projets d’avenir. Il souriait encore lorsqu’i
l gravit l’escalier taillé dans le roc.
Sur la terrasse, un vieux monsieur auquel le Dr Armstrong
trouva un air vaguement familier était assis dans un faut
euil. Où donc avait-il déjà vu cette face de crapaud, ce c
ou de tortue, ces épaules voûtées – oui, et ces petits yeu
x pâles au regard rusé ? Ah ! oui : le vieux Wargrave. Il
avait un jour témoigné devant lui. Sous son air à moitié e
ndormi, il était retors comme ce n’est pas permis dès qu’i
l s’agissait d’un point de droit. Avec les jurés, il avait
la manière : on le disait capable de les manipuler à sa g
uise et de les retourner comme un gant. Il leur avait ains
i arraché quelques condamnations douteuses. Le pourvoyeur
de la potence, comme l’appelaient certains.
Drôle d’endroit pour le rencontrer. ici – loin du monde et
du bruit.
0048– – –
« Armstrong ? se dit le juge Wargrave. Je me rappelle l’a
voir vu à la barre des témoins. Courtois et cauteleux. Tou
s les médecins sont des imbéciles. Ceux de Harley Street s
ont les pires de tous. » Et son esprit s’attarda sans bien
veillance sur une récente consultation, dans cette rue hup
pée, chez un de ces mielleux personnages.
A voix haute, il grogna :
– Les boissons sont dans le hall.
– Il faut d’abord que j’aille présenter mes respects au m
aître et à la maîtresse de
maison ! se récria le Dr Armstrong.
Plus reptilien que jamais, le juge Wargrave referma les pa
upières.
– Vous n’y parviendrez pas, dit-il.
– Pourquoi ça ? s’étonna le Dr Armstrong.
– Parce qu’il n’y a ni maître ni maîtresse de maison, rép
ondit le juge. La situation est pour le moins bizarre. Je
ne comprends rien à cet endroit.
L’oeil écarquillé, le Dr Armstrong le dévisagea une bonne
0049 minute. Alors qu’il pensait le vieillard endormi pour
de bon, Wargrave reprit soudain :
– Vous connaissez Constance Culmington ?
– Euh. non, je ne pense pas.
– C’est sans importance, commenta le juge. C’est une femm
e très imprécise, à l’écriture pratiquement illisible. Je
me demandais seulement si je ne m’étais pas trompé d’adres
se.
Le Dr Armstrong secoua la tête et se dirigea vers la maiso
n.
Le juge Wargrave songea à Constance Culmington. Ecervelée
, comme toutes les femmes.
Ses pensées s’orientèrent alors vers les deux femmes prés
entes sur les lieux, la vieille fille aux lèvres pincées e
t la jeune. Celle-là, il ne l’aimait pas : une petite garc
e sans scrupules. En fait, il y avait trois femmes si on c
omptait l’épouse de Rogers. Etrange créature. elle semblai
t morte de peur. Un couple convenable, qui connaissait son
affaire.
Rogers sortant précisément sur la terrasse, le juge lui de
0050manda :
– Savez-vous si lady Constance Culmington est attendue ?
Rogers le regarda, étonné :
– Non, monsieur, pas à ma connaissance.
Le juge haussa les sourcils. Mais il se contenta d’émettre
un grognement.
« L’île du Nègre, hein ? se dit-il. En effet, on est dans
le noir le plus complet. »
– – –
Anthony Marston était dans son bain. Il se prélassait dan
s l’eau fumante. Sa longue randonnée en voiture lui avait
donné des crampes. Il ne pensait pas à grand-chose. Anthon
y était un être de sensations – et d’action.
« Trop tard pour prendre la tangente », se dit-il – après
quoi il fit le vide dans son esprit.
Un bon bain chaud. membres courbatus. tout à l’heure, un
coup de rasoir. un cocktail. le dîner.
Et après ça. ?
– – –
Mr Blore nouait sa cravate. Il n’était pas très doué pour
0051ce genre de chose.
Est-ce qu’il présentait bien ? Il le supposait.
Personne ne s’était montré précisément cordial avec lui.
Curieux la façon dont ils s’épiaient les uns les autres –
comme s’ils savaient.
A lui de jouer, maintenant.
Il n’entendait pas bâcler son travail.
Il jeta un coup d’oeil à la comptine encadrée au-dessus de
la cheminée.
Futé, d’avoir mis ça là !
« Je me souviens de cette île quand j’étais gosse, se dit
-il. Je n’aurais jamais cru que je viendrais faire ce genr
e de boulot ici. Bonne chose, tout compte fait, qu’on ne p
uisse pas
prévoir l’avenir. »
– – –
Sourcils froncés, le général Macarthur réfléchissait.
Crénom de nom, la situation était bougrement bizarre ! Pa
s du tout ce qu’on lui avait laissé espérer.
En moins de deux, il trouverait un prétexte pour filer. il
0052 enverrait tout promener.
Mais le canot à moteur avait regagné la côte.
Il serait obligé de rester.
Drôle de type, ce Lombard. Pas régulier. Non, pas régulie
r, le bonhomme, il en aurait juré.
– – –
Au coup de gong, Philip Lombard sortit de sa chambre et s
e dirigea vers l’escalier. Il se déplaçait comme une panth
ère, sans bruit, avec souplesse. D’ailleurs, il avait quel
que chose de la panthère. Une bête fauve. belle à regarder
.
Il souriait dans sa moustache.
Une semaine, hein ?
Il allait en profiter, de cette semaine-là.
– – –
Vêtue d’une robe de faille noire, Emily Brent lisait sa B
ible dans sa chambre en attendant le dîner.
Elle remuait les lèvres tout en suivant son texte :
« Les païens sont précipités dans la fosse qu’ils ont eux
-mêmes creusée ; au filet qu’ils ont eux-mêmes tendu ils s
0053e prennent le pied. Yahvé s’est fait connaître. Il a r
endu le jugement. Il a lié l’impie dans l’ouvrage de ses m
ains. L’impie sera livré à la géhenne éternelle. »
Ses lèvres se pincèrent. Elle ferma la Bible.
Se levant, elle agrafa à son col une broche ornée d’un qu
artz jaune et descendit dans la salle à manger.

3
Le dîner touchait à sa fin.
La nourriture avait été bonne, le vin parfait, le service
bien fait par Rogers.
Chacun se sentait meilleur moral. On commençait à se parl
er avec davantage de liberté et de familiarité.
Emoustillé par un porto somptueux, le juge Wargrave les a
musait par son esprit caustique. Le Dr Armstrong et Tony M
arston l’écoutaient. Miss Brent bavardait avec le général
Macarthur : ils s’étaient découvert des amis communs. Vera
Claythorne posait à Mr Davis des questions pas sottes du
tout sur l’Afrique du Sud. Mr Davis était intarissable sur
0054 le sujet. Lombard écoutait leur conversation. Il leva
it parfois la tête, l’oeil en éveil. Et de temps à autre,
son regard faisait le tour de la table, observant les autr
es.
Soudain, Anthony Marston s’exclama :
– Marrants, ces machins, vous ne trouvez pas ?
Au centre de la table ronde, de petites statuettes en por
celaine étaient disposées sur un socle circulaire en verre
.
– Des nègres, poursuivit Tony. L’île du Nègre. C’est ça l’
idée, je suppose.
Vera se pencha en avant :
– Je me le demande. Combien y en a-t-il ? Dix ?. Ce que c
‘est drôle ! s’écria-t-elle. Ce sont sans doute les dix pe
tits nègres de la comptine. Dans ma chambre, elle est accr
ochée dans un cadre au-dessus de la cheminée.
– Dans la mienne aussi, dit Lombard.
– Et dans la mienne !
– Et dans la mienne !
Tout le monde fit chorus.
0055– C’est une idée amusante, non ? dit Vera.
– Remarquablement puérile, grommela le juge Wargrave en se
resservant de porto.
Emily Brent regarda Vera Claythorne. Vera Claythorne rega
rda Emily Brent. Les deux
femmes se levèrent.
Dans le salon, par les portes-fenêtres ouvertes sur la te
rrasse, le clapotis des vagues venues mourir sur les brisa
nts parvenait jusqu’à elles.
– Tellement reposant, ce bruit, murmura Emily Brent.
– Moi, je l’ai en horreur ! riposta Vera d’un ton cassant.

Surprise, miss Brent la dévisagea. Vera rougit. D’un ton p
lus posé, elle reprit :
– Cette île ne doit pas être très agréable les jours de te
mpête.
Emily Brent en convint.
– La maison est sûrement fermée en hiver, dit-elle. Ne se
rait-ce que parce qu’aucun domestique n’accepterait d’y re
ster.
0056 – De toute façon, maugréa Vera, des domestiques, ça n
e doit pas être facile d’en trouver.
– Mrs Oliver a eu la main heureuse avec ce couple, dit Em
ily Brent. La femme cuisine très bien.
« C’est drôle comme les personnes d’un certain âge sont i
ncapables de se rappeler les noms », pensa Vera.
– Oui, dit-elle, Mrs O’Nyme a eu beaucoup de chance, en ef
fet.
Emily Brent avait sorti de son sac un petit ouvrage de br
oderie. Elle allait enfiler son
aiguille quand elle demanda vivement :
– O’Nyme ? Vous avez bien dit O’Nyme ?
– Oui.
– C’est la première fois de ma vie que j’entends ce nom-l
à, déclara Emily Brent, catégorique.
Vera ouvrit de grands yeux :
– Mais pourtant.
Elle n’acheva pas sa phrase. La porte s’ouvrait : les hom
mes venaient les rejoindre. Rogers fermait la marche avec
le plateau du café.
0057 Le juge vint s’asseoir à côté d’Emily Brent. Armstron
g s’approcha de Vera. Tony Marston se dirigea vers la fenê
tre ouverte. Blore examina avec une naïve perplexité une s
tatuette en bronze, se demandant sans doute si ces étrange
s formes angulaires étaient vraiment censées représenter u
n corps féminin. Le général Macarthur s’adossa à la chemin
ée. Il tiraillait sa petite moustache blanche. Le dîner av
ait été sacrément bon. Son moral était au beau fixe. Lomba
rd feuilletait un numéro de Punch qui traînait sur la tabl
e, avec d’autres journaux.
Rogers servit le café à la ronde. Il était bon : très noir
et bien chaud.
Ils avaient tous bien dîné. Ils étaient satisfaits d’eux-
mêmes et de la vie. Les aiguilles de la pendule indiquaien
t 9 h 20. Il se fit un silence – un silence béat, comblé.
Et c’est dans ce silence que s’éleva la Voix. Sans avertis
sement. Inhumaine. Pénétrante.
– Mesdames, et messieurs ! Silence, je vous prie !
Tout le monde sursauta. Ils regardèrent autour d’eux. se
regardèrent. regardèrent les murs. Qui parlait ?
0058Haute et claire, la Voix poursuivit :
– Vous êtes accusés des crimes suivants :
» Edward George Armstrong, d’avoir causé la mort, le 14 m
ars 1925, de Louisa Mary Clees.
» Emily Caroline Brent, d’être responsable de la mort, le
5 novembre 1931, de Béatrice Taylor.
» William Henry Blore, d’avoir entraîné la mort de James
Stephen Landor, le 10 octobre 1928.
» Vera Elizabeth Claythorne, d’avoir assassiné, le 11 août
1935, Cyril Ogilvie Hamilton.
» Philip Lombard, d’avoir entraîné la mort, en février 19
32, de vingt et un hommes appartenant à une tribu d’Afriqu
e orientale.
» John Gordon Macarthur, d’avoir délibérément envoyé à la
mort, le 14 janvier 1917, l’amant de votre femme, Arthur
Richmond.
» Anthony James Marston, d’avoir tué, le 14 novembre derni
er, John et Lucy Combes.
» Thomas Rogers et Ethel Rogers, d’avoir provoqué la mort
, le 6 mai 1929, de Jennifer Brady.
0059 » Lawrence John Wargrave, d’avoir, le 10 juin 1930, p
erpétré le meurtre d’Edward Seton.
» Accusés, avez-vous quelque chose à dire pour votre défen
se ?
– – –
La voix s’était tue.
Il y eut un moment de silence pétrifié, suivi d’un fracas
épouvantable. Rogers avait laissé choir le plateau du caf
é.
Au même instant, à l’extérieur de la pièce, un cri retenti
t, suivi d’un bruit sourd.
Lombard fut le premier à réagir. Il bondit jusqu’à la por
te et l’ouvrit à la volée. Dans le hall, recroquevillée pa
r terre, gisait Mrs Rogers.
Lombard appela :
– Marston !
Anthony se précipita lui prêter main-forte. A eux deux, i
ls soulevèrent la domestique et la transportèrent dans le
salon.
Le Dr Armstrong se joignit à eux. Il les aida à l’allonge
0060r sur le divan et se pencha sur elle.
– Ce n’est rien, dit-il. Elle s’est évanouie, c’est tout.
Elle va revenir à elle dans deux secondes.
– Allez chercher du cognac, dit Lombard à Rogers.
Pâle, les mains tremblantes, Rogers sortit aussitôt en mur
murant :
– Oui, monsieur.
– Qui est-ce qui parlait ? s’écria Vera. Où était-il ? On
aurait dit… on aurait dit…
– Qu’est-ce qui se passe ? bredouilla le général Macarthu
r. Qu’est-ce que c’est que ce canular ?
Ses mains tremblaient. Ses épaules étaient affaissées. Il
avait soudain vieilli de dix ans.
Blore se tamponnait la figure avec un mouchoir.
Seuls le juge Wargrave et miss Brent paraissaient relativ
ement calmes. Emily Brent était piquée, très droite, sur s
on siège. Elle gardait la tête haute. Une tache de couleur
empourprait ses joues. Le juge était assis dans sa postur
e habituelle, la tête enfoncée dans le cou. D’une main, il
se grattait délicatement l’oreille. Seul son regard était
0061 en alerte. Ses yeux pétillants d’intelligence se port
aient de droite et de gauche avec perplexité.
Cette fois encore, ce fut Lombard qui passa à l’action. A
rmstrong étant occupé avec la domestique évanouie, Lombard
pouvait une fois de plus prendre l’initiative.
– Cette voix ? dit-il. On aurait juré qu’elle était dans l
a pièce.
– Qui était-ce ? s’écria encore Vera. Qui était-ce ? Ce n’
était aucun d’entre nous.
Tout comme le juge, Lombard parcourut lentement la pièce
du regard. Ses yeux s’arrêtèrent un instant sur la fenêtre
ouverte, mais il secoua la tête. Soudain, une lueur s’all
uma dans ses prunelles. Il se précipita vers une porte qui
se trouvait près de la cheminée.
D’un geste vif, il en saisit la poignée et l’ouvrit toute
grande. Il passa dans la pièce voisine et poussa aussitôt
une exclamation satisfaite :
– Ah ! c’était donc ça !
Les autres se massèrent derrière lui. Seule miss Brent re
sta dans son fauteuil, droite comme un i.
0062 Dans la seconde pièce, une table avait été disposée c
ontre le mur mitoyen au salon. Sur la table se trouvait un
gramophone – un modèle ancien, doté d’un large pavillon d
ont l’ouverture était appliquée contre le mur. Ecartant l’
appareil, Lombard montra du doigt deux ou trois petits tro
us presque invisibles percés dans la cloison.
Remettant le gramophone en place, il posa l’aiguille sur
le disque. Aussitôt, ils entendirent de nouveau : « Vous ê
tes accusés des crimes suivants… »
– Arrêtez ça ! Arrêtez ça ! C’est horrible ! s’écria Vera.

Lombard obéit.
– Une farce cruelle et d’un goût douteux, voilà ce que c’
était, murmura le Dr Armstrong avec un soupir de soulageme
nt.
– Ainsi, vous pensez qu’il s’agit d’une plaisanterie ? su
surra le juge Wargrave de sa petite voix flûtée.
Le médecin le foudroya du regard :
– Que voulez-vous que ce soit ?
Le juge se tapota la lèvre supérieure :
0063– Pour le moment, je ne suis pas en mesure d’émettre u
ne opinion.
– Dites donc, intervint Anthony Marston, vous oubliez un
truc. Qui diable a mis cet engin en marche ?
– C’est vrai, murmura Wargrave, il faut que nous tirions ç
a au clair.
Suivi des autres, il regagna le salon.
Rogers venait d’apporter un verre de cognac. Miss Brent é
tait penchée sur Mrs Rogers qui gémissait.
Adroitement, Rogers se faufila entre les deux femmes :
– Si vous le permettez, madame, je vais lui parler. Ethel
… Ethel… tout va bien. Tout va bien, tu m’entends ? Re
prends-toi.
Mrs Rogers avait la respiration précipitée, saccadée. Ses
yeux – des yeux épouvantés, au regard fixe – faisaient le
tour des visages qui l’entouraient. La voix de Rogers se
fît pressante :
– Reprends-toi, Ethel.
Le Dr Armstrong s’adressa à elle d’un ton apaisant :
– C’est fini, Mrs Rogers. Un simple malaise.
0064– Je me suis évanouie, monsieur ? demanda-t-elle.
– Oui.
– C’est cette voix. cette voix abominable. comme une sente
nce…
De nouveau, son visage verdit, ses paupières battirent.
– Où est le cognac ? s’empressa le Dr Armstrong.
Rogers avait posé le verre sur une petite table. Quelqu’u
n le tendit au médecin, qui se pencha sur la femme haletan
te :
– Buvez ça, Mrs Rogers.
Elle s’étrangla un peu, hoqueta. L’alcool lui fit du bien.
Elle reprit des couleurs :
– Je me sens mieux, maintenant Sur le moment, ça. ça m’ava
it toute retournée.
– Il y avait de quoi, dit précipitamment Rogers. Moi auss
i, ça m’a retourné. Même que j’en ai lâché mon plateau. Ri
en que des mensonges, voilà ce que c’était ! Je voudrais b
ien savoir.
Un bruit l’interrompit. Ce n’était qu’un toussotement, un
petit toussotement discret mais qui eut pour effet de le
0065stopper en plein élan. Il dévisagea le juge Wargrave,
qui se racla de nouveau la gorge.
– Qui a posé ce disque sur le gramophone ? demanda le magi
strat. C’est vous, Rogers ?
– Je ne savais pas ce que c’était ! s’écria le domestique
. Parole d’honneur, je ne savais pas ce que c’était, monsi
eur. Sinon, je ne l’aurais jamais fait.
– C’est sans doute vrai, admit sèchement le juge. Mais vo
us feriez quand même bien de vous expliquer, Rogers.
Le majordome s’épongea le visage avec son mouchoir :
– J’ai juste obéi aux ordres, monsieur, c’est tout.
– Aux ordres de qui ?
– De Mr O’Nyme.
– Soyons clairs, décréta le juge Wargrave. Quels étaient
exactement les ordres de Mr O’Nyme ?
– Je devais poser un disque sur le gramophone. Le disque
se trouverait dans le tiroir de la table et ma femme devai
t mettre l’appareil en marche au moment où j’entrerais dan
s le
salon avec le plateau du café.
0066– Voilà une histoire bien extraordinaire, marmonna le
juge.
– C’est la vérité, monsieur, s’écria Rogers. Je jure deva
nt Dieu que c’est la vérité ! Je ne savais pas de quoi il
retournait – absolument pas. Il y avait un nom sur le disq
ue. J’ai cru que c’était un simple morceau de musique.
Wargrave interrogea Lombard du regard :
– Il y avait un titre sur le disque ?
Lombard acquiesça. Il eut un sourire subit qui découvrit
ses dents blanches de carnassier :
« En effet, monsieur. Il s’intitulait Le Chant du cygne.
– – –
– Toute cette histoire est absurde ! s’emporta brusquemen
t le général Macarthur. Absurde ! Balancer des accusations
pareilles ! Il faut faire quelque chose. Qui que soit cet
O’Nyme.
Emily Brent l’interrompit d’un ton bref :
– C’est précisément là toute la question. Qui est-ce ?
Le juge intervint. Il prit la parole avec l’autorité que
confère une existence entière passée à rendre la justice :
0067
– C’est ce que nous devons nous employer à découvrir. Je
vous suggère d’aller d’abord mettre votre femme au lit, Ro
gers. Ensuite, vous viendrez nous rejoindre ici.
– Bien, monsieur.
– Je vais vous donner un coup de main, Rogers, dit le Dr A
rmstrong.
Soutenue par les deux hommes, Mrs Rogers partit en chancel
ant.
– Je ne sais ce que vous en pensez, déclara Tony Marston
une fois la porte refermée, mais je prendrais bien un verr
e.
– Moi aussi, approuva Lombard.
– Je vais voir ce que je peux dénicher, dit Tony.
Il s’éclipsa et revint quelques secondes plus tard, croul
ant sous le poids d’un plateau garni de bouteilles et de v
erres :
– J’ai trouvé le tout qui m’attendait, dans le hall, comme
par hasard.
Il posa son fardeau avec précaution. Les minutes qui suiv
0068irent furent consacrées à servir à boire. Le général M
acarthur prit un whisky bien tassé, le juge en fit autant.
Ils avaient tous besoin d’un remontant. Seule Emily Brent
réclama et obtint un verre d’eau.
Le Dr Armstrong ne tarda pas à revenir :
– Elle va bien. Je lui ai donné un sédatif. Qu’est-ce que
c’est que ça ? On prend un verre ? Eh bien je ne dis pas
non.
Les hommes se resservirent pour la plupart.
Quelques instants plus tard, Rogers réapparut.
Le juge Wargrave prit les opérations en main. Le salon se
transforma en salle d’audience improvisée.
– A présent, Rogers, décréta le juge, il s’agit d’aller a
u fond des choses. Qui est Mr O’Nyme ?
Rogers le regarda, interloqué :
– Mais. le propriétaire de cette maison, monsieur.
– J’entends bien. Ce que je vous demande, c’est ce que vou
s savez de lui.
Rogers secoua la tête :
– Je ne sais pas trop quoi vous dire, monsieur. Je ne l’ai
0069 jamais vu.
Un léger frémissement parcourut l’assistance.
– Comment ça, vous ne l’avez jamais vu ? tonna le général
Macarthur. Qu’est-ce que vous nous chantez là ?
– Nous ne sommes même pas en fonction ici depuis une sema
ine, ma femme et moi, monsieur. Nous avons été embauchés p
ar courrier, par l’intermédiaire d’une agence. L’Agence Re
gina, à Plymouth.
Blore acquiesça :
– Une firme qui a pignon sur rue depuis belle lurette, je
connais.
– Ce courrier, vous l’avez gardé ? s’enquit Wargrave.
– La lettre de notre employeur ? Non, monsieur. Je ne l’ai
pas conservée.
– Poursuivez votre histoire. Vous avez donc été engagés, d
ites-vous, par courrier.
– Oui, monsieur. On devait arriver à une date bien précis
e. On a fait comme on nous disait. On a trouvé tout bien e
n ordre. Des provisions en veux-tu en voilà, rien à redire
à rien. Il y avait juste besoin d’un coup de balai.
0070– Et ensuite ?
– Rien, monsieur. On a reçu des ordres – toujours par cor
respondance – comme quoi il fallait préparer les chambres
pour tout un groupe d’invités. Et puis hier, par le courri
er de l’après-midi, nouvelle lettre de Mr O’Nyme : sa femm
e et lui étaient retenus, à nous de faire au mieux – et il
nous donnait des instructions pour le dîner et le café, e
t nous demandait de mettre le disque sur le gramophone.
– Cette lettre, vous l’avez encore ? bondit le juge.
– Oui, monsieur, je l’ai sur moi.
Il la sortit de sa poche. Le juge s’en empara.
– Hum ! fit-il. A l’en-tête du Ritz et tapée à la machine.

– Vous permettez ? dit Blore en la lui prenant des mains.

Après l’avoir parcourue, il murmura :
– Machine Coronation. Neuve. aucun défaut dans les caract
ères. Papier de la marque la plus répandue. Vous ne tirere
z rien de cette lettre. Possible qu’il y ait des empreinte
s, mais ça m’étonnerait.
0071Wargrave le dévisagea avec une attention subite.
– Il a des prénoms très sophistiqués, vous ne trouvez pas
? fit remarquer Anthony Marston qui regardait par-dessus
l’épaule de Blore. Algernon Norman O’Nyme. On en a plein l
a bouche.
Le vieux juge tressaillit.
– Je vous suis très reconnaissant, Mr Marston, dit-il. Vo
us venez d’attirer mon attention sur un détail curieux et
révélateur.
Il regarda les autres tour à tour, allongea le cou comme u
ne tortue en colère et reprit :
– Le moment me semble venu de mettre en commun nos inform
ations. Il serait bon que chacun fournisse les renseigneme
nts dont il dispose sur les propriétaires de cette maison.
Nous sommes tous leurs invités. Il serait intéressant de
savoir au juste, pour chacun d’entre nous, à quel titre.
Un silence s’ensuivit. Puis Emily Brent prit la parole d’u
n ton résolu :
– Il y a quelque chose de très insolite dans tout ceci. J
‘ai reçu une lettre dont la signature n’était pas très lis
0072ible. Elle émanait apparemment d’une femme que j’avais
rencontrée dans une station estivale voici deux ou trois
ans. J’ai pensé que le nom en question était O’Neary ou Ol
iver. Je connais en effet une Mrs Oliver ainsi qu’une miss
O’Neary. Je suis bien certaine, en revanche, de n’avoir j
amais rencontré une quelconque Mrs O’Nyme et encore moins
d’avoir pu sympathiser avec elle.
– Vous avez cette lettre, miss Brent ? demanda le juge War
grave.
– Oui, je monte vous la chercher.
Elle revint une minute plus tard avec la lettre.
– Je commence à comprendre., déclara le juge après l’avoir
lue. Miss Claythorne ?
Vera expliqua dans quelles conditions elle avait obtenu so
n poste de secrétaire.
– Marston ? demanda ensuite le juge.
– J’ai reçu un télégramme, répondit Anthony. Ça venait d’
un copain. Badger Berkeley. Ça m’a étonné sur le moment, c
ar j’avais dans l’idée que cette vieille cloche glandouill
ait en Norvège. Il me disait de me pointer ici.
0073Wargrave hocha la tête et poursuivit :
– Dr Armstrong ?
– J’ai été appelé à titre professionnel.
– Je vois. Vous ne connaissiez pas la famille auparavant ?

– Non. Mais la lettre faisait allusion à un de mes confrèr
es.
– Oui, pour la vraisemblance., conjectura le juge. Et je
présume que le confrère en question était provisoirement i
mpossible à joindre ?
– Eh bien. euh. oui.
Lombard, qui observait Blore depuis un moment, intervint b
rusquement :
– Dites donc, je pense à quelque chose.
Le juge leva la main :
– Tout à l’heure.
– Mais je.
– Chaque chose en son temps, Mr Lombard. Pour l’instant,
nous déterminons les causes qui nous ont réunis ici ce soi
r. Général Macarthur ?
0074Tiraillant sa moustache, le général marmonna :
– J’ai reçu une lettre. de cet O’Nyme. disant que d’ancie
ns camarades à moi seraient là. s’excusant de cette invita
tion au pied levé. Je n’ai hélas ! pas gardé la lettre.
– Mr Lombard ? reprit Wargrave.
Le cerveau de Lombard avait fonctionné à plein régime. De
vait-il ou non jouer cartes sur table ? Il se décida :
– Même chose pour moi, dit-il. Invitation, allusion à des
amis communs. je suis bel et bien tombé dans le panneau.
La lettre, je l’ai déchirée.
Le juge Wargrave passa à Mr Blore. De l’index, il se tapo
tait la lèvre supérieure et, lorsqu’il parla, ce fut avec
une politesse qui ne présageait rien de bon :
– Nous venons de vivre une expérience assez troublante. U
ne voix apparemment désincarnée nous a tous appelés par no
s noms et a porté contre nous des accusations précises. No
us reviendrons sur ces accusations dans un instant. Pour l
e moment, ce qui m’intéresse, c’est un point de moindre im
portance. Parmi les noms cités, il y avait celui de Willia
m Henry Blore. Or, à notre connaissance, il n’y a pas de B
0075lore parmi nous. En revanche, le nom de Davis n’a pas
été mentionné. Comment expliquez-vous cela, Mr Davis ?
– Le pot aux roses est comme qui dirait découvert, gromme
la Blore d’un ton maussade. Autant vous avouer que je ne m
‘appelle pas Davis.
– Vous êtes William Henry Blore ?
– Exact.
– J’ai quelque chose à ajouter, intervint Lombard. Non se
ulement vous êtes ici sous un faux nom, Mr Blore, mais j’a
i constaté ce soir que vous étiez par-dessus le marché un
menteur de première. Vous prétendez débarquer de Natal, Af
rique du Sud. Or je connais l’Afrique du Sud, je connais N
atal, et je suis prêt à parier que jamais au grand jamais
vous n’y avez mis les pieds.
Tous les regards étaient braqués sur Blore. Des regards f
urieux, soupçonneux. Anthony Marston fit un pas vers lui,
les poings noués.
– Alors, espèce de salopard ? gronda-t-il. Vous avez quelq
ue chose à répondre à ça ?
Blore rejeta la tête en arrière, mâchoires serrées :
0076 – Vous vous trompez sur mon compte, messieurs. Regard
ez, voici mes papiers. Je suis un ancien policier du C.I.D
. Je dirige une agence de détectives privés à Plymouth. J’
ai été engagé pour ce job.
– Par qui ? demanda le juge Wargrave.
– Par le dénommé O’Nyme. Il m’a envoyé une somme rondelet
te pour mes frais en m’expliquant ce qu’il attendait de mo
i. Je devais me joindre à vous en me faisant passer pour u
n invité. Il me donnait le nom de chacun d’entre vous. J’é
tais chargé de vous surveiller.
– La raison invoquée ?
– Les bijoux de Mrs O’Nyme, ricana Blore. Mrs O’Nyme, mon
oeil ! Je ne crois pas qu’elle existe, cette souris-là.
Le juge se tapota de nouveau la lèvre – d’un air songeur,
cette fois.
– Votre conclusion me paraît juste, dit-il. Algernon Norm
an O’Nyme ! Dans la lettre de miss Brent, bien que la sign
ature soit un gribouillis, les prénoms sont relativement l
isibles : Alvina Nancy. Dans les deux cas, les mêmes initi
ales. Algernon Norman O’Nyme. Alvina Nancy O’Nyme. autreme
0077nt dit, à chaque fois : A.N. O’Nyme. Autrement dit enc
ore : ANONYME !
– Mais c’est inimaginable ! s’écria Vera. C’est. c’est com
plètement fou !
Le juge hocha doucement la tête :
– Eh oui ! Il ne fait pour moi aucun doute que nous avons
été invités ici par un fou – probablement un dangereux ma
niaque homicide.

4
Il y eut un silence. Un silence stupéfait, consterné. Puis
, de sa petite voix nette, le juge reprit le fil de son di
scours :
– Nous allons maintenant passer à l’étape suivante de not
re enquête. Mais auparavant, je vais ajouter mon propre tr
ibut à la liste.
Il sortit une enveloppe de sa poche et la jeta sur la tabl
e :
– Cette lettre est censée m’avoir été envoyée par une de
0078mes vieilles amies, lady Constance Culmington. Je ne l
‘ai pas revue depuis des années. Elle est partie pour l’Or
ient. C’est une lettre confuse et incohérente, tout à fait
dans son style ; elle me presse de la rejoindre ici et pa
rle de ses hôtes dans les termes les plus vagues. Toujours
la même technique, vous le voyez. Si je souligne cette co
ncordance, c’est parce qu’il en ressort un point extrêmeme
nt intéressant. Quel qu’il soit, l’individu qui nous a att
irés ici en sait long – ou s’est donné du mal pour en savo
ir long – sur notre compte à tous. Il est au courant de mo
n amitié pour lady Constance et n’ignore rien de son style
épistolaire. Il connaît de nom certains confrères du Dr A
rmstrong et il est au courant de leurs allées et venues. I
l connaît le sobriquet de l’ami de Mr Marston et sait quel
genre de télégramme il envoie. Il sait précisément où mis
s Brent a passé ses vacances il y a deux ans et quel genre
de gens elle y a rencontré. Enfin, il sait tout des vieux
camarades du général Macarthur.
Il marqua un temps avant de poursuivre :
– Comme vous le voyez, il en sait long. Et à partir de ce
0079 qu’il sait sur notre compte, il a formulé des accusat
ions précises.
Ce fut aussitôt un tollé général.
– Un tissu de mensonges ! Des calomnies ! tonna Macarthur.

– C’est inique ! s’étrangla Vera. Odieux !
– C’est un mensonge ! fit Rogers d’une voix âpre. Un sale
mensonge. Nous n’avons jamais – ni l’un ni l’autre.
– Je me demande où ce taré veut en venir ! gronda Anthony
Marston.
Le juge Wargrave leva la main pour apaiser le tumulte.
– Je tiens à vous dire ceci, déclara-t-il en choisissant
ses mots avec soin. Notre ami anonyme m’accuse du meurtre
d’un certain Edward Seton. Je me souviens parfaitement de
Seton. Il a comparu devant moi en juin 1930. Il était accu
sé d’avoir tué une vieille dame. Il avait été très bien dé
fendu et avait fait bonne impression sur le jury. Néanmoin
s, nous avions toutes les preuves de sa culpabilité. J’ai
donc conclu en ce sens, et le jury l’a déclaré coupable. E
n prononçant sa condamnation à mort, je n’ai fait qu’entér
0080iner le verdict. On a fait appel du jugement, au préte
xte que le jury avait été induit en erreur. L’appel a été
rejeté et l’homme dûment exécuté. Je tiens à vous dire que
j’ai la conscience parfaitement tranquille en la matière.
Je n’ai fait que mon devoir. J’ai fait condamner un homme
justement convaincu de meurtre.
Armstrong s’en souvenait, maintenant. L’affaire Seton ! L
e verdict était tombé à la stupeur générale. Un soir, pend
ant le procès, il avait rencontré Matthews, l’avocat de la
défense, au restaurant. Matthews s’était montré confiant
: « Le verdict ne fait aucun doute. L’acquittement est pra
tiquement acquis. » Par la suite, Armstrong avait entendu
quelques commentaires : « Le juge était à fond contre Seto
n. Il a retourné le jury comme une crêpe, et ils l’ont déc
laré coupable. En toute légalité, notez bien. Ce n’est pas
au vieux Wargrave qu’on va donner des leçons de procédure
pénale. On aurait dit qu’il lui en voulait personnellemen
t. »
Ces souvenirs avaient défilé à toute allure dans l’esprit
du médecin. Impulsivement, sans se préoccuper de savoir s
0081‘il était bien sage de poser cette question, il demand
a :
– Connaissiez-vous un tant soit peu Seton ? Avant le procè
s, j’entends ?
Les yeux aux lourdes paupières de reptile croisèrent les s
iens.
– Avant le procès, répondit le juge d’une voix froide com
me un couperet, je n’avais jamais entendu parler de Seton.

« Le bonhomme ment, songea Armstrong à part lui. Je suis s
ûr qu’il ment. »
– – –
Vera Claythorne prit la parole d’une voix tremblante :
– Je voudrais vous dire. A propos de cet enfant.Cyril Ham
ilton. J’étais sa gouvernante. On lui avait interdit de na
ger loin. Un jour, il a profité d’un moment où j’étais dis
traite pour s’aventurer au large. Je l’ai poursuivi à la n
age aussi vite que j’ai pu. je n’ai pas réussi à le rattra
per à temps. C’a été horrible. mais ce n’était pas ma faut
e. A l’enquête, le coroner m’a disculpée. Et sa mère. elle
0082 a été si bonne avec moi. Puisque même elle, elle ne m
‘a pas condamnée. Pourquoi. pourquoi faut-il qu’on raconte
des choses aussi abominables ? Ce n’est pas juste. pas ju
ste.
Elle s’effondra en sanglotant.
Le général Macarthur lui tapota l’épaule :
– Là, là, mon petit. Bien sûr que ce n’est pas vrai. Ce t
ype est un fou. Un véritable fou ! Il a une araignée au pl
afond ! Il raconte n’importe quoi.
Il redressa le buste et carra les épaules.
– Dans des cas pareils, aboya-t-il, mieux vaut ne pas rép
ondre ! N’empêche que je tiens à décréter qu’il n’y a rien
de vrai dans ce qu’on a raconté au sujet de. euh. de ce j
eunot d’Arthur Richmond. Richmond était un de mes officier
s. Je l’ai envoyé en reconnaissance. Il s’est fait tuer. R
ien de plus banal en temps de guerre. Et je suis outré de.
de l’affront fait à ma femme. La plus fidèle des épouses.
Insoupçonnable !
Le général Macarthur s’assit. Il se mit à tripoter sa mou
stache d’une main tremblante. Parler lui avait coûté un gr
0083os effort.
Lombard prit la suite, une lueur amusée dans le regard :
– A propos de ces indigènes.
– Eh bien quoi ? s’impatienta Marston.
Philip Lombard eut un grand sourire :
– C’est tout ce qu’il y a d’exact ! Je les ai abandonnés
! Question de survie. Nous étions perdus dans la brousse.
Avec deux autres gars, nous avons pris ce qui restait de n
ourriture et nous avons filé.
– Vous avez abandonné vos hommes. quitte à les laisser mo
urir de faim ? fit le général Macarthur avec sévérité.
– Ce n’est pas digne d’un pukka sahib, j’en conviens, rép
liqua Lombard. Mais le premier devoir d’un homme, c’est sa
propre survie. Et puis, vous savez, les indigènes ne crai
gnent pas la mort. Ils ne la voient pas comme les Européen
s.
Vera ôta les mains de son visage. Les yeux rivés sur Lomba
rd, elle répéta :
– Vous les avez laissés. mourir ?
– Je les ai laissés mourir, répondit Lombard en plongeant
0084 son regard amusé dans les
yeux horrifiés de la jeune femme.
– J’y pense tout d’un coup., murmura lentement Anthony Ma
rston, perplexe. John et Lucy Combes. Ça doit être ces deu
x gosses que j’ai renversés près de Cambridge. Vous parlez
d’une déveine !
– Pour eux ou pour vous ? glissa le juge Wargrave, acide.

– Ma foi, j’étais en train de me dire que ça n’était pas
de veine pour moi. mais vous avez peut-être raison, ils n’
ont pas vraiment eu de pot non plus. Remarquez, ce n’était
qu’un simple accident. Ils sont sortis brusquement d’une
maison ou de je ne sais où. Ça m’a valu un an de suspensio
n de permis. Vous parlez d’une poisse !
– La vitesse, c’est un fléau. un véritable fléau ! s’empo
rta le Dr Armstrong. Les gens comme vous sont un danger pu
blic !
Anthony haussa les épaules :
– La vitesse est dans les moeurs. Ce qui cloche, ce sont
les routes anglaises. Rien à faire pour y tenir une moyenn
0085e raisonnable.
Il chercha son verre d’un oeil vague, le prit et alla se s
ervir un autre whisky-soda.
– En tout cas, ce n’était pas ma faute, lança-t-il par-de
ssus son épaule. Ce n’était rien qu’un accident !
– – –
Depuis un moment, Rogers, le majordome, se passait la lan
gue sur les lèvres et se tordait les mains. D’un ton plein
de déférence, il murmura :
– Pourrais-je dire un mot, monsieur ?
– Allez-y, Rogers, répondit Lombard.
Le majordome s’éclaircit la gorge et humecta à nouveau ses
lèvres sèches :
– On a parlé de moi et de Mrs Rogers, monsieur. Et de mis
s Brady. Il n’y a pas un mot de vrai là-dedans, monsieur.
Ma femme et moi, on est restés avec miss Brady jusqu’à sa
mort. Elle avait toujours été mal portante, monsieur, déjà
au tout début que nous sommes entrés à son service. Il y
avait un orage, cette nuit-là, monsieur. la nuit où elle a
eu son malaise. Le téléphone était en dérangement. On ne
0086pouvait pas appeler le médecin, alors je suis parti le
chercher à pied, monsieur. Mais quand il est arrivé, il é
tait trop tard. Nous avons fait l’impossible pour elle, mo
nsieur. Nous lui étions dévoués, ça oui. Tout le monde vou
s dira la même chose. Personne n’a jamais dit un mot contr
e nous. Personne.
Pensif, Lombard regardait le majordome, son visage ravagé
de tics, ses lèvres sèches, ses yeux remplis d’effroi. Il
se remémorait la chute du plateau de café. « Ah ouais ? »
ricana-t-il intérieurement – mais il ne souffla mot.
Blore prit la parole à sa place. Il le fit d’une voix de f
lic, à la fois insinuante et brutale :
– Vous avez quand même touché un petit quelque chose à sa
mort, pas vrai ?
Rogers se redressa.
– Miss Brady nous avait fait un legs en reconnaissance de
nos bons et loyaux services, répondit-il avec raideur. Où
était le mal, je vous demande un peu ?
– Au fait, et vous-même, Mr Blore ? persifla Lombard.
– Comment ça, moi-même ?
0087– Votre nom figurait sur la liste.
Blore vira au cramoisi :
– Vous voulez parler de Landor ? Il s’agissait du hold-up
de la banque. London & Commercial.
Le juge Wargrave s’agita dans son fauteuil :
– Je m’en souviens. L’affaire n’est pas venue devant moi,
mais je me rappelle les faits. Landor a été condamné sur
votre témoignage. Vous étiez l’officier de police chargé d
e l’enquête ?
– En effet, répondit Blore.
– Landor a été condamné à trois ans ferme ; il est mort à
Dartmoor l’année suivante. C’était un homme de santé frag
ile.
– C’était un truand, gronda Blore. C’était lui qui avait
assommé le veilleur de nuit. Ça ne faisait pas un pli.
– On vous a félicité, me semble-t-il, pour la compétence
dont vous aviez fait preuve en cette affaire, dit Wargrave
d’une voix lente.
– J’ai eu de l’avancement, reconnut Blore, maussade.
Il ajouta d’une voix rauque :
0088– Je n’avais fait que mon devoir.
Lombard éclata de rire – un rire tonitruant :
– Quels amoureux du devoir et quels fanatiques de la loi
nous faisons tous ! Moi excepté. Et vous, docteur ? Votre
petite faute professionnelle – un avortement, c’est ça ?
Emily Brent lui lança un regard chargé de dégoût et écarta
un peu son siège.
Très maître de lui, le Dr Armstrong secoua la tête avec bo
nne humeur :
– Je nage en plein brouillard. Le nom qui a été prononcé
ne me dit absolument rien. C’était quoi, déjà – Clees ? Cl
ose ? Je ne me rappelle vraiment pas avoir eu un patient d
e ce nom ni avoir causé – directement ou indirectement – l
a mort de quelqu’un. Cette histoire est pour moi un mystèr
e total. Il est vrai que ça ne date pas d’hier. Il pourrai
t s’agir d’un des malades que j’ai opérés à l’hôpital. Ils
viennent toujours trop tard, ces gens-là. Et quand le pat
ient meurt, on colle ça neuf fois sur dix sur le dos du ch
irurgien.
Il secoua la tête en soupirant.
0089 « Ivre, voilà la vérité : j’étais ivre, se dit-il Et
j’ai opéré quand même ! Mes nerfs avaient lâché… J’avais
la tremblote. Je l’ai bel et bien tuée. Pauvre malheureus
e… une femme d’un certain âge. une intervention toute bê
te, si j’avais été à jeun. Encore heureux qu’on se tienne
les coudes dans notre profession. L’infirmière savait, évi
demment, mais elle a tenu sa langue. Seigneur, le choc que
ça m’a fait ! Un choc salutaire. Mais qui peut bien être
au courant de cette histoire. après tant d’années ? »
– – –
Le silence s’était fait dans la pièce. Ouvertement ou à l
a dérobée, tout le monde regardait Emily Brent. Il lui fal
lut un certain temps pour s’en rendre compte. Ses sourcils
se haussèrent sur son front étroit :
– Vous attendez-vous à ce que je dise quelque chose ? Je n
‘ai rien à dire.
– Rien, miss Brent ? insista le juge.
– Rien.
Elle serra étroitement les lèvres.
Le juge se passa la main sur le visage.
0090– Vous réservez votre défense ? s’enquit-il d’un ton e
ngageant.
– Il n’est pas question de défense, répliqua miss Brent a
vec froideur. J’ai toujours agi en accord avec ma conscien
ce. Je n’ai rien à me reprocher.
Le sentiment d’insatisfaction qu’éprouvait son auditoire
était tangible. Mais Emily Brent
n’était pas femme à se laisser fléchir par l’opinion d’aut
rui. Elle demeura inébranlable.
Le juge se racla la gorge à une ou deux reprises.
– Notre enquête en restera donc là, dit-il enfin. Voyons,
Rogers, qui d’autre y a-t-il sur cette île en dehors de n
ous, de vous et de votre femme ?
– Personne, monsieur. Rigoureusement personne.
– Vous en êtes sûr ?
– Sûr et certain, monsieur.
– Je ne saisis pas encore très bien pourquoi notre hôte a
nonyme nous a rassemblés ici, reprit Wargrave. Mais à mon
sens, cet individu – quel qu’il soit – n’est pas sain d’es
prit au sens habituel du terme. Il est peut-être même dang
0091ereux. Selon moi, nous avons tout intérêt à quitter ce
t endroit le plus tôt possible. Je suggère que nous partio
ns ce soir même.
– Je vous demande pardon, monsieur, intervint Rogers, mai
s il n’y a pas de bateau sur
l’île.
– Pas la moindre embarcation ?
– Non, monsieur.
– Comment communiquez-vous avec la côte ?
– Fred Narracott vient tous les matins, monsieur. Il appo
rte le pain, le lait, le courrier, et il prend les command
es.
– Dans ce cas, répliqua le juge Wargrave, je propose que
nous partions tous demain matin, dès que Narracott arriver
a avec son bateau.
Un choeur d’approbation accueillit cette suggestion – à l
‘exception d’une voix discordante. Celle d’Anthony Marston
, en désaccord avec la majorité :
– Pas très sport, non ? On devrait élucider le mystère av
ant de mettre les voiles. On se croirait dans un roman pol
0092icier. C’est palpitant !
– Je suis arrivé à un âge, grinça le juge, où on n’a plus
guère envie de « palpiter », comme vous dites.
– La vie de magistrat, ça vous racornit un bonhomme ! rai
lla Anthony avec un grand sourire. Moi, je suis pour le cr
ime ! A la sienne !
Il leva son verre et le vida d’un trait. Trop vite, peut-
être. Il s’étrangla, s’étouffa. Son visage se convulsa, de
vint violacé. Il chercha désespérément son souffle. puis i
l glissa de son siège et lâcha le verre qu’il tenait à la
main.

5
Ce fut si brutal, si inattendu, qu’ils en eurent tous le s
ouffle coupé. Médusés, ils restèrent là à regarder stupide
ment la forme recroquevillée sur le tapis.
Enfin, le Dr Armstrong se leva d’un bond et alla s’agenou
iller près du corps. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux ét
aient remplis d’incrédulité.
0093Comme frappé de stupeur, il murmura :
– Nom de Dieu ! Il est mort.
Ils ne comprirent pas. Pas tout de suite.
Mort ? Mort ? Ce jeune dieu nordique éclatant de santé et
de vigueur ? Terrassé en une seconde ? Les jeunes gens ro
bustes ne meurent pas comme ça, en s’étranglant avec un wh
isky.
Non, ils ne comprenaient pas.
Le Dr Armstrong examinait le visage du mort. Il renifla l
es lèvres bleues, distordues. Puis il ramassa le verre dan
s lequel Anthony Marston avait bu.
– Mort ? s’insurgea le général Macarthur. Vous voulez dir
e que ce garçon s’est étranglé. et qu’il en est mort ?
– Vous pouvez appeler ça « étranglé » si ça vous chante,
répondit le médecin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est
bel et bien mort d’asphyxie.
Il renifla le verre. Il trempa son doigt dans le fond de
whisky et, très prudemment, le porta à sa langue. Son expr
ession changea du tout au tout.
– Je n’aurais jamais cru qu’on pouvait mourir comme ça, m
0094armonna le général Macarthur. Rien qu’en avalant de tr
avers !
– Au printemps de la vie, nous sommes déjà dans la mort !
proféra Emily Brent d’un ton vibrant.
Le Dr Armstrong se releva.
– Non, on ne meurt pas d’avoir avalé de travers, dit-il a
vec brusquerie. Marston n’est pas mort de ce qu’il est con
venu d’appeler une mort naturelle.
La voix de Vera n’était plus qu’un souffle :
– Il y avait. quelque chose. dans le whisky ?
Armstrong inclina la tête :
– Oui. Quoi au juste, je n’en sais rien. Tout paraît dési
gner la gamme des cyanures. Pas d’odeur d’acide prussique,
donc sans doute du cyanure de potassium. Son action est p
ratiquement foudroyante.
– Le poison était dans le verre ? s’enquit le juge d’un to
n âpre.
– Oui.
Le médecin se dirigea vers la table sur laquelle se trouv
aient les alcools. Il déboucha la bouteille de whisky, la
0095renifla, la goûta. Puis il goûta l’eau de Seltz. Il se
coua la tête :
– Normal – l’un comme l’autre.
– Ce qui reviendrait à dire qu’il. qu’il aurait mis lui-m
ême le poison dans son verre ? intervint Lombard.
Armstrong acquiesça. Mais son visage exprimait une curieus
e insatisfaction :
– Apparemment, oui.
– Un suicide, hmm ? fit Blore. Drôle de méthode.
– Qu’un homme comme lui se suicide, c’est inimaginable, m
urmura Vera d’une voix lente. Il était si débordant de vit
alité. Il était. oh !. si heureux de mordre dans la vie à
pleines dents ! Quand il a dévalé la colline au volant de
sa voiture, tout à l’heure, il avait l’air. il avait l’air
. oh, je n’arrive pas à m’expliquer !
Mais ils savaient ce qu’elle voulait dire. Anthony Marsto
n, dans la plénitude de la jeunesse et de la virilité, leu
r avait paru immortel. Et voilà qu’il gisait maintenant su
r le tapis, misérable pantin désarticulé.
– Voyez-vous une autre hypothèse que le suicide ? demanda
0096le Dr Armstrong.
Lentement, ils secouèrent tous la tête. Il ne pouvait pas
y avoir d’autre explication. Les
bouteilles n’avaient pas été touchées. Ils avaient tous vu
Anthony Marston se servir lui- même. Il s’ensuivait donc
forcément que le cyanure contenu dans son verre ne pouvait
y avoir été mis que par lui.
Seulement voilà : pourquoi Anthony Marston se serait-il su
icidé ?
– Vous savez, docteur, ça ne me paraît pas net, tout ça,
fit Blore d’un air songeur. Si vous voulez mon avis, Marst
on n’était pas le gars à se suicider.
– Je suis bien d’accord avec vous, répondit Armstrong.
– – –
Ils en étaient restés là. Qu’auraient-ils pu ajouter ?
Armstrong et Lombard avaient transporté le corps inerte d
‘Anthony Marston dans sa chambre et l’y avaient allongé su
r le lit en le recouvrant d’un drap.
Lorsqu’ils redescendirent, ils trouvèrent les autres debo
ut, en groupe compact – et, bien que la nuit ne fut pas fr
0097aîche, ils frissonnaient un peu.
– Nous ferions bien d’aller nous coucher, décréta Emily Br
ent. Il est tard.
Il était minuit passé. La proposition était sage. et pour
tant, ils hésitèrent. Comme si chacun se raccrochait à son
voisin pour se rassurer.
– Oui, nous devrions dormir un peu, approuva le juge.
– Je n’ai pas encore débarrassé la table de la salle à man
ger, dit Rogers.
– Vous ferez ça demain matin, trancha Lombard.
– Comment va votre femme ? lui demanda Armstrong.
– Je vais monter voir, monsieur.
Il revint au bout de deux minutes :
– Elle dort à poings fermés, monsieur.
– Bien, dit le médecin. Ne la dérangez pas.
– Non, monsieur. Je vais juste ranger un peu dans la sall
e à manger et m’assurer que tout est bien fermé comme il f
aut. Après ça, j’irai me mettre au lit.
Il traversa le hall et entra dans la salle à manger.
Les autres montèrent l’escalier en une lente et réticente
0098procession.
Si la maison avait été une vieille demeure aux parquets q
ui craquent, aux ombres menaçantes et aux épais murs lambr
issés, elle aurait pu avoir quelque chose d’inquiétant. Ma
is cette maison-là était l’essence même de la modernité. P
as de recoins sombres. pas d’éventuelles portes dérobées.
La lumière électrique inondait tout – tout était neuf, net
et brillant. Rien de caché, rien de secret. Un lieu dépou
rvu de mystère.
Et, paradoxalement, c’était ça le plus effrayant.
Sur le palier, ils se souhaitèrent une bonne nuit. Chacun
entra dans sa chambre – et chacun, presque sans en avoir
conscience, ferma sa porte à double tour.
Dans sa jolie chambre aux tons pastel, le juge Wargrave s
e déshabillait et se préparait à se mettre au lit.
Il pensait à Edward Seton.
Il se souvenait très bien de Seton. Ses cheveux, ses yeux
bleus, sa façon de vous regarder droit dans les yeux avec
un air qui respirait la franchise. C’était ça qui avait f
ait si bonne impression sur le jury.
0099 Llewellyn, l’avocat de la Couronne, s’y était mal pri
s. Il s’était montré trop véhément, il avait voulu trop pr
ouver.
Matthews en revanche – le défenseur – avait été remarquab
le. Ses arguments avaient porté. Ses contre-interrogatoire
s avaient été meurtriers. Lorsque son client était venu té
moigner à la barre, il l’avait manoeuvré de main de maître
.
Et Seton s’était bien sorti de l’épreuve du contre-interr
ogatoire. Il n’avait manifesté ni agitation ni impétuosité
excessive. Le jury en avait été impressionné. Sans doute
Matthews, à ce moment-là, avait-il eu le sentiment que le
plus dur était fait.
Le juge remonta soigneusement sa montre et la posa sur la
table de chevet.
Il se rappelait avec une parfaite netteté ce qu’il avait
éprouvé à siéger là, à écouter, à prendre des notes, à sou
peser les témoignages, à répertorier les moindres indices
qui plaidaient contre l’accusé.
Passionnant, ce procès ! La plaidoirie de Matthews avait
0100été de tout premier ordre. Llewellyn, venant après, n’
était pas parvenu à effacer la bonne impression produite p
ar l’avocat de la défense.
Ensuite, c’avait été à lui de prendre la parole pour formu
ler ses conclusions.
Avec précaution, le juge Wargrave ôta son dentier et le m
it dans un verre d’eau. Ses lèvres ridées s’affaissèrent.
Sa bouche prit un pli cruel – cruel et avide.
Fermant à demi les paupières, le juge sourit intérieuremen
t.
Il lui avait bien réglé son compte, à Seton !
Avec un grognement de rhumatisant, il se mit au lit et éte
ignit la lampe de chevet.
– – –
En bas, dans la salle à manger, Rogers était perplexe. So
urcils froncés, il regardait les figurines de porcelaine,
au centre de la table.
– Ça, c’est un peu fort ! marmonna-t-il à part lui. J’aur
ais pourtant juré qu’il y en avait
dix.
0101– – –
Le général Macarthur se tournait et se retournait dans son
lit.
Il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Dans le noir, il
voyait sans arrêt le visage d’Arthur Richmond.
Il l’aimait bien, Arthur – il l’aimait rudement bien. Et
il avait été content de voir que Leslie l’aimait bien auss
i.
Leslie était si capricieuse. Le nombre de braves garçon q
u’elle avait pu toiser avec dédain et décréter assommants.
« Il est assommant ! » Point final.
Mais Arthur Richmond, elle ne l’avait pas trouvé assomman
t. Dès le début, ils s’étaient bien entendus. Ils discutai
ent ensemble théâtre, musique, cinéma. Elle le taquinait,
se moquait de lui, le mettait en boîte. Et lui, Macarthur,
était ravi que Leslie porte à ce grand gosse un intérêt m
aternel.
Maternel, tu parles ! Quel imbécile d’oublier que Richmon
d avait vingt-huit ans et Leslie vingt-neuf.
Il l’avait aimée, Leslie. Il la revoyait, avec son visage
0102 en forme de coeur, ses yeux gris profonds et changean
ts, la masse brune de ses cheveux bouclés. Il l’avait aimé
e, Leslie, et il avait alors en elle une confiance absolue
.
Là-bas, en France, dans l’enfer de la guerre, il pensait
sans cesse à elle, sortait sa photo de la poche-poitrine d
e sa vareuse.
Et puis. il avait découvert le pot aux roses !
Ça s’était passé exactement comme dans les romans. Une er
reur d’enveloppe. Elle leur avait écrit à tous les deux, e
t elle avait mis la lettre destinée à Richmond dans l’enve
loppe adressée à son mari. Aujourd’hui encore, après tant
d’années, il ressentait le choc. la douleur.
Bon Dieu, que ça avait fait mal !
Et leur liaison durait depuis un certain temps déjà. La l
ettre ne laissait aucun doute sur ce point. Des week-ends
ensemble ! La dernière permission de Richmond.
Leslie. Leslie et Arthur !
Le salopard ! Avec sa bouille souriante, ses « Oui, mon g
énéral » empressés ! Un menteur, voilà ce que c’était, et
0103un hypocrite ! Un type qui volait la femme des autres
!
Ça avait mûri lentement. une rage froide, meurtrière.
Il avait réussi à se comporter comme d’habitude. à ne rie
n laisser paraître. Il s’était efforcé de ne rien changer
à son attitude envers Richmond.
Y était-il parvenu ? Il le pensait. Richmond n’avait rien
soupçonné. Les sautes d’humeur étaient monnaie courante à
la guerre, quand on était continuellement sous pression.

Seul Armitage l’avait regardé une ou deux fois d’un air b
izarre. C’était un gamin, mais il avait de l’intuition.
Peut-être Armitage avait-il deviné. quand l’heure avait so
nné ?
Il avait délibérément envoyé Richmond à la mort. Seul un
miracle lui aurait permis de revenir indemne. Le miracle n
e s’était pas produit. Oui, il avait envoyé Richmond à la
mort et il ne regrettait rien. Ça n’avait pas été bien dif
ficile. Des erreurs de ce genre, des officiers qu’on envoy
ait au casse-pipe sans nécessité, ça arrivait tout le temp
0104s. On vivait dans la confusion, la panique. Plus tard,
il se trouverait peut-être des gens pour dire : « Le vieu
x Macarthur a un peu perdu les pédales, il a commis quelqu
es bourdes colossales et sacrifié quelques-uns de ses meil
leurs hommes. » Mais ça n’irait pas plus loin.
Seulement, pour le jeune Armitage, c’était différent. Il
avait regardé son supérieur d’un drôle d’air. Peut-être av
ait-il compris qu’on envoyait froidement Richmond se faire
tuer ?
(Est-ce qu’à la fin de la guerre, Armitage avait parlé ?)

Leslie n’avait rien su. Leslie avait pleuré son amant – d
u moins le supposait-il -, mais, au retour de son mari en
Angleterre, elle avait déjà cessé de pleurer. Il ne lui av
ait jamais dit qu’il avait découvert son infidélité. Ils a
vaient repris la vie commune – mais, Dieu sait pourquoi, e
lle ne lui avait plus semblé très réelle. Et puis, trois o
u quatre ans plus tard, une double pneumonie l’avait empor
tée.
Cela remontait à bien longtemps. Quinze ans. seize ans ?
0105 Il avait alors quitté l’armée pour venir s’installer
dans le Devon. Il y avait acheté le genre de petite bicoqu
e dont il avait toujours eu envie. Des voisins sympathique
s – un joli coin. On pouvait y chasser et y pêcher. Le dim
anche, il allait au temple. (Sauf le jour où on lisait le
texte où David ordonne qu’on envoie Urie au plus fort de l
a bataille. Celui-là, il n’avait pas le courage de l’écout
er. Ça lui donnait un sentiment de malaise.)
Tout le monde l’avait accueilli à bras ouverts. Du moins,
au début. Par la suite, il avait eu l’impression pénible
qu’on chuchotait dans son dos. On le regardait d’un oeil d
ifférent. Comme si on avait entendu des racontars. une rum
eur mensongère.
(Armitage ? Et si Armitage avait parlé ?)
A partir de ce moment-là, il s’était mis à éviter les gen
s, il s’était replié sur lui-même. Désagréable de sentir q
u’on déblatère sur votre compte.
C’était si vieux, tout ça. Si. si vain, aujourd’hui. Le s
ouvenir de Leslie s’était estompé, celui d’Arthur Richmond
aussi. Rien de ce qui s’était passé n’avait plus guère d’
0106importance.
N’empêche que ça lui rendait la vie bien solitaire. Il en
était arrivé à fuir ses vieux camarades de régiment.
(Si Armitage avait parié, ils devaient être au courant.)
Et voilà que, ce soir, une voix avait claironné cette viei
lle histoire.
Avait-il bien réagi ? Gardé son flegme ? Manifesté les se
ntiments qui convenaient : indignation, dégoût. sans prend
re l’air coupable ni embarrassé ? Difficile à dire.
Personne n’avait pu prendre cette accusation au sérieux.
La voix avait débité un tas d’autres inepties tout aussi a
bracadabrantes. Cette jeune femme charmante. accusée d’avo
ir noyé un enfant ! Grotesque ! Lubie de déséquilibré lanç
ant des accusations à tort et à travers !
Et Emily Brent. une nièce du vieux Tom Brent, son copain
de régiment. La Voix l’avait accusée de meurtre. Elle ! Al
ors qu’un aveugle se serait rendu compte que cette vieille
fille était confite en dévotion. que c’était le type même
de la grenouille de bénitier.
Fichtrement bizarre, cette affaire-là ! Cinglée, pour ne p
0107as dire plus.
Depuis leur arrivée sur cette île. Quand était-ce, déjà ?
Nom d’un pétard, cet après-midi seulement ! Ça semblait f
aire drôlement plus longtemps.
« Je me demande quand nous réussirons à repartir », pensa-
t-il.
Demain, bien sûr, quand le canot à moteur arriverait.
Curieux. Tout d’un coup, il n’avait plus très envie de qu
itter l’île. de retrouver la côte, sa petite bicoque, ses
ennuis et ses soucis. Par la fenêtre ouverte, il entendait
les vagues se briser sur les rochers – un peu plus fort m
aintenant qu’en début de soirée. Voilà que le vent se leva
it.
« Quel bruit paisible., pensa-t-il. Quel havre de paix. »

Il se dit encore :
« Ce qu’il y a de bien, avec une île, c’est qu’une fois q
u’on y est, on ne peut pas aller plus loin. on est arrivé
à son terme, au bout de tout. »
Il comprit soudain qu’il ne voulait plus quitter l’île.
0108– – –
Allongée dans son lit, les yeux grands ouverts, Vera Clayt
horne contemplait le plafond.
Sa lampe de chevet était allumée. Elle avait peur de l’obs
curité.
« Hugo. Hugo., pensait-elle, comment se fait-il que je te
sente si près de moi ce soir ?. Tout près, là, tellement
près.
» Où est-il, en réalité ? Je n’en sais rien. Je ne le sau
rai jamais. Il est sorti de ma vie sans se retourner. »
Inutile d’essayer de ne pas penser à Hugo. Il était près
d’elle. Vera ne pouvait pas ne pas penser à lui – se souve
nir.
Les Cornouailles.
Les rochers noirs, le sable doré, si doux au toucher. Mrs
Hamilton, toute rondeurs et fous rires. Cyril, toujours u
n peu geignard, qui la tirait par la main :
– Je veux nager jusqu’au rocher, miss Claythorne ! Pourqu
oi je peux pas nager jusqu’au rocher ?
Elle levait la tête, croisait le regard de Hugo fixé sur
0109elle. Les soirées, quand Cyril était couché.
– Venez faire un tour, miss Claythorne.
– Je ne dis pas non.
La promenade en tout bien tout honneur jusqu’à la plage.
Le clair de lune. la brise de l’Atlantique.
Et soudain, les bras de Hugo autour d’elle :
– Je vous aime. Je vous aime. Vous savez que je vous aime,
Vera ?
Oui, elle le savait.
Ou, du moins, croyait le savoir.
– Je ne peux pas vous demander de m’épouser. Je n’ai pas
le sou. Tout juste de quoi subvenir à mes besoins. C’est b
izarre, vous savez : pendant trois mois de ma vie, j’ai bi
en cru que j’avais des chances de devenir riche. Cyril est
né seulement trois mois après la mort de Maurice. Si c’av
ait été une fille…
Si l’enfant avait été une fille, Hugo héritait de tout. I
l avait été déçu, il le reconnaissait bien volontiers.
– J’avais beau ne pas avoir misé là-dessus, ça m’a quand
même fichu un coup. Enfin, c’est la vie ! Cyril est un bra
0110ve gosse. J’ai une grosse tendresse pour lui.
Et c’était vrai. Il était toujours prêt à jouer avec son
neveu, à le distraire. Hugo n’était pas d’un naturel rancu
nier.
Cyril n’était pas très robuste. C’était un enfant malingr
e. dépourvu de tonus. Le genre d’enfant qui n’était pas de
stiné à faire de vieux os.
Auquel cas.
– Miss Claythorne, pourquoi je peux pas nager jusqu’au roc
her ?
Refrain geignard, exaspérant.
– C’est trop loin, Cyril.
– Oh, miss Claythorne.
Vera se leva. Elle prit le tube d’aspirine sur la coiffeus
e et avala trois comprimés.
« Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour un véritable somn
ifère ! » se dit-elle.
Elle rumina ses pensées :
« Moi, si je devais mettre fin à mes jours, je me bourrer
ais de véronal – un truc dans ce genre-là -, mais je n’ira
0111is pas ingurgiter du cyanure ! »
Elle frissonna au souvenir du visage violacé, convulsé, d’
Anthony Marston.
En passant devant la cheminée, elle leva les yeux vers la
comptine accrochée au mur.
Dix petits nègres s’en furent dîner,
L’un d’eux but à s’en étrangler
– n’en resta plus que neuf.
« C’est horrible. Exactement comme ce soir », songea-t-ell
e.
Pourquoi Anthony Marston avait-il voulu mourir ?
Elle, en tout cas, elle ne voulait pas mourir.
Elle n’imaginait pas qu’elle puisse jamais avoir envie de
mourir. La mort, c’était. pour les autres.

6
Le Dr Armstrong rêvait…
Il faisait une chaleur, dans cette salle d’opération !
Pas possible, ils avaient mal réglé le thermostat ! La su
0112eur dégoulinait sur son visage. Ses paumes étaient moi
tes. Pas commode de tenir convenablement le bistouri.
Ce que la lame était bien aiguisée !
Facile de commettre un meurtre avec un instrument pareil.
D’ailleurs, il était en train de commettre un meurtre.
Le corps de la femme paraissait différent. A l’époque, ç’
avait été un corps obèse, difficile à manier. Celui-ci éta
it squelettique. Et le visage était caché.
Qui donc devait-il tuer ?
Il n’arrivait pas à s’en souvenir. Pourtant, il fallait q
u’il le sache ! S’il demandait à l’infirmière ?
L’infirmière l’observait. Non, il ne pouvait pas le lui d
emander. Elle était soupçonneuse, ça se voyait.
Mais qui était sur le billard ?
On n’aurait pas dû lui couvrir ainsi le visage.
Si seulement il pouvait le voir, ce visage.
Ah ! ça allait mieux. Une jeune interne venait d’ôter le m
ouchoir.
Emily Brent. Bien sûr ! C’était Emily Brent qu’il devait
tuer. Quel regard malveillant elle avait ! Ses lèvres remu
0113aient. Que disait-elle ?
« Au printemps de la vie nous sommes déjà dans la mort…
»
Elle riait, à présent. Non, mademoiselle, ne remettez pas
le mouchoir ! Il faut que j’y voie. Il faut que je fasse
l’anesthésie. Où est l’éther ? J’ai dû l’apporter avec moi
. Qu’avez-vous fait de l’éther, mademoiselle ?. Du Château
neuf-du-Pape ? Oui, cela fera aussi bien l’affaire.
Retirez le mouchoir, mademoiselle.
Evidemment ! Je le savais depuis le début ! C’est Anthony
Marston ! Il a le visage violacé, convulsé. Mais il n’est
pas mort. il rit. Je vous dis qu’il rit ! Il en fait trem
bler la table d’opération.
Du calme, mon vieux, du calme. Mademoiselle, calez la tabl
e. calez-la.
Le Dr Armstrong se réveilla en sursaut. Il faisait jour. L
e soleil inondait sa chambre.
Et quelqu’un était penché sur lui. le secouait. C’était R
ogers. Rogers, blême, qui disait :
– Docteur. docteur !
0114Le Dr Armstrong se réveilla tout à fait.
Il se mit sur son séant :
– Qu’y a-t-il ?
– C’est ma femme, docteur. Je n’arrive pas à la réveiller
. Seigneur ! Je n’arrive pas à la réveiller. Et elle. elle
ne m’a pas l’air. dans son état normal.
Le Dr Armstrong se montra rapide et efficace. Il se drapa
dans sa robe de chambre et suivit Rogers.
Il se pencha sur le lit où la domestique était couchée su
r le côté, apparemment en paix. Il toucha une main froide,
souleva une paupière. Au bout d’un instant, il se redress
a et se détourna du lit. Rogers humecta ses lèvres sèches
:
– Est-ce que. est-ce qu’elle est. ?
Armstrong inclina la tête :
– Oui, c’est fini.
Pensif, il regarda l’homme debout devant lui. Puis il pos
a tour à tour les yeux sur la table de chevet, sur le lava
bo et sur la femme qui dormait de son dernier sommeil.
– Est-ce que. est-ce que. c’est son coeur, docteur ? balbu
0115tia Rogers.
Le Dr Armstrong tarda une minute ou deux à répondre.
– Elle était en bonne santé, en temps normal ? demanda-t-i
l enfin.
– Il y avait ses rhumatismes qui la faisaient bien un peu
souffrir, mais.
– Elle était suivie par un médecin, ces derniers temps ?
– Un médecin ? répéta Rogers, interloqué. Ça fait des ann
ées qu’on n’a pas vu de médecin. ni elle ni moi.
– Vous n’avez aucune raison de croire qu’elle souffrait de
troubles cardiaques ?
– Non, docteur, je n’ai jamais été au courant d’une chose
pareille.
– Son sommeil était bon ?
Cette fois, Rogers évita le regard du médecin. Il joignit
les mains et les tordit nerveusement.
– Elle ne dormait pas tellement bien, non, bredouilla-t-il
.
– Elle prenait quelque chose pour dormir ? gronda le médec
in.
0116Rogers le regarda, surpris :
– Quelque chose ? Pour dormir ? Pas que je sache. Et puis
non, je suis sûr que non.
Armstrong s’approcha du lavabo.
Un certain nombre de flacons étaient alignés sur la table
tte : lotion capillaire, eau de lavande, pommade astringen
te, crème de concombre pour les mains, bain de bouche, pât
e dentifrice et pastilles digestives.
Rogers l’aida en ouvrant les tiroirs de la coiffeuse. De
là, ils passèrent tous deux à la commode. Ils ne trouvèren
t pas trace de somnifères, que ce fût en gouttes ou en com
primés.
– Elle n’a rien pris hier soir, docteur, dit Rogers, à pa
rt bien sûr ce que vous lui avez donné.
– – –
Quand, à 9 heures, le gong annonça le petit déjeuner, tou
t le monde était levé et attendait déjà depuis longtemps.

Le général Macarthur et le juge faisaient les cent pas su
r la terrasse en échangeant des propos décousus sur la sit
0117uation politique.
Vera Claythorne et Philip Lombard étaient montés au somme
t de l’île, derrière la maison. Ils y avaient trouvé Willi
am Henry Blore, occupé à scruter la côte.
– Toujours pas de canot à moteur en vue, leur signala Blo
re. Ça fait pourtant un bon bout de temps que je le guette
.
– Le Devon est une région en sommeil, dit Vera en sourian
t Il ne faut pas s’attendre à ce que les gens s’y agitent
de bonne heure.
Philip Lombard regardait de l’autre côté, en direction du
large.
– Que pensez-vous du temps ? demanda-t-il brusquement.
Blore jeta un coup d’oeil vers le ciel :
– Il m’a l’air au beau fixe.
Lombard émit un petit sifflement :
– Le vent va se lever avant la fin de la journée.
– Une tempête, hmm ? fit Blore.
D’en bas leur parvint un coup de gong.
– Le petit déjeuner ? se réjouit Philip Lombard. Ma foi, j
0118e n’ai rien contre.
Tandis qu’ils descendaient le raidillon, Blore s’adressa
à Lombard d’une voix soucieuse :
Vous savez, ça me dépasse. Pourquoi ce garçon aurait-il v
oulu se supprimer ? Ça m’a turlupiné toute la nuit.
Vera marchait en tête. Lombard ralentit un peu le pas :
– Vous avez une autre théorie ?
– Il me faudrait une preuve. Et un mobile, pour commencer
. A mon avis, c’est un type qui était plein aux as.
Emily Brent sortit par la porte-fenêtre du salon et vint à
leur rencontre.
– Le bateau arrive ? demanda-t-elle, un peu tendue.
– Pas encore, répondit Vera.
Ils entrèrent dans la salle à manger. Du thé, du café et
un grand plat d’oeufs au bacon les attendaient sur la dess
erte.
Rogers s’effaça pour les laisser passer, puis sortit en fe
rmant la porte.
– Cet homme n’a pas l’air dans son assiette, ce matin, déc
réta Emily Brent.
0119Le Dr Armstrong, qui se tenait près de la fenêtre, se
racla la gorge :
– Il va falloir excuser. euh. les éventuelles imperfectio
ns du service. Rogers a fait de son mieux pour préparer to
ut seul le petit déjeuner. Mrs Rogers. euh. n’a pas été en
mesure de s’en charger ce matin.
– Qu’a-t-elle donc encore ? s’enquit Emily Brent d’un ton
acide.
– Mettons-nous à table, les oeufs vont refroidir, éluda l
e Dr Armstrong. Après le petit déjeuner, il y a plusieurs
questions dont je voudrais vous entretenir.
Ils ne se le firent pas dire deux fois. On remplit les as
siettes, on servit le thé et le café. Le repas commença.
D’un commun accord, toute allusion à l’île fut proscrite.
Ils discutèrent à bâtons rompus de l’actualité : nouvelle
s de l’étranger, exploits sportifs, dernière apparition en
date du monstre du Loch Ness.
Puis, une fois la table desservie, le Dr Armstrong recula
un peu sa chaise, toussota d’un air solennel et prit la p
arole :
0120 – J’ai préféré attendre la fin du petit déjeuner pour
vous annoncer la triste nouvelle. Mrs Rogers est morte da
ns son sommeil.
Des exclamations effarées, stupéfaites, fusèrent de toute
part.
– Quelle horreur ! s’exclama Vera. Deux morts sur cette îl
e depuis notre arrivée !
Les yeux mi-clos, le juge Wargrave intervint de sa petite
voix précise :
– Hum. très extraordinaire. De quoi est-elle morte ? Armst
rong haussa les épaules :
– Impossible à dire comme ça.
– Il faudra une autopsie ?
– Je ne m’aviserais certes pas de délivrer un permis d’in
humer. J’ignore ce qu’était l’état de santé de cette femme
.
– Elle avait l’air très nerveuse, dit Vera. Et elle a sub
i un choc, hier soir. Il s’agit d’un arrêt du coeur, j’ima
gine ?
– Son coeur s’est évidemment arrêté de battre, répliqua l
0121e Dr Armstrong, très sec. Mais pour quelle raison, c’e
st là toute la question.
Deux mots tombèrent des lèvres d’Emily Brent. Ils tombère
nt, tel un couperet, au milieu du groupe attentif :
– Le remords !
Armstrong se tourna vers elle :
– Qu’entendez-vous au juste par là, miss Brent ?
– Vous avez tous entendu, répondit Emily Brent, la bouche
dure et pincée. Elle a été accusée, avec son mari, d’avoi
r délibérément empoisonné sa précédente patronne – une per
sonne âgée.
– Et vous pensez. ?
– J’estime que l’accusation était fondée. Vous l’avez tou
s vue, hier soir. Ses nerfs ont lâché et elle s’est évanou
ie. Confrontée à son crime, elle n’a pas supporté le choc.
Elle est littéralement morte de peur.
Le Dr Armstrong secoua la tête, sceptique :
– C’est une hypothèse, dit-il. On ne peut cependant l’ado
pter avant d’en savoir davantage sur son état de santé. Si
elle souffrait d’une insuffisance cardiaque.
0122– Appelez cela le doigt de Dieu, si vous préférez, déc
lara posément Emily Brent.
Ils eurent tous l’air choqué. Gêné, Mr Blore protesta :
– Là, miss Brent, vous poussez un peu loin le bouchon.
Elle les toisa, l’oeil brillant, et leva le menton :
– Vous estimez donc impossible qu’un pécheur soit foudroy
é par le courroux divin ? Pas moi !
Le juge se caressa la joue. D’une voix teintée d’ironie, i
l murmura :
– Chère mademoiselle, si j’en crois mon expérience, c’est
à nous autres mortels que la Providence laisse le soin de
condamner et de châtier les coupables – et c’est une tâch
e ingrate, un long cheminement semé d’embûches. Il n’y a p
as de raccourcis.
Emily Brent haussa les épaules.
– Qu’a-t-elle mangé et bu hier soir après être montée se
coucher ? demanda soudain Blore.
– Rien, répondit Armstrong.
– Rien du tout ? Même pas une tasse de thé ? Un verre d’e
au ? Je vous parie qu’elle a pris une tasse de thé. C’est
0123une manie, chez ces gens-là.
– Rogers affirme qu’elle n’a rigoureusement rien avalé.
– Ça, fit Blore, c’est lui qui le dit !
Son ton était si lourd de sens que le médecin lui lança un
regard acéré.
– Alors, c’est ça votre idée ? ricana Philip Lombard.
– Et pourquoi pas ? répliqua Blore, agressif. Nous avons
tous entendu l’accusation portée contre eux hier soir. Ce
ne sont peut-être que des bobards – de la loufoquerie pure
et simple ? D’accord, mais, après tout, peut-être pas. Ad
mettons pour l’instant que ce soit vrai. Rogers et sa bour
geoise ont liquidé la vieille. Qu’est-ce que ça nous donne
? Nos deux lascars se sentaient tranquilles comme Baptist
e, ravis de leur coup.
Vera l’interrompit.
– Non, dit-elle à voix basse, je ne pense pas que Mrs Rog
ers se soit jamais sentie tranquille.
Blore parut un peu contrarié par cette interruption.
« Ça, c’est bien les femmes ! » disait son regard.
– C’est une simple supposition, reprit-il. Quoi qu’il en
0124soit, à leur connaissance, rien au monde ne pouvait le
s menacer. Et puis voilà que, hier soir, une espèce de cin
glé anonyme vend la mèche. Que se passe-t-il ? La femme cr
aque. elle tombe dans les pommes. Rappelez- vous comme son
mari était aux petits soins quand elle a repris connaissa
nce. Ce n’était pas uniquement de la sollicitude conjugale
! Jamais de la vie ! Il était sur les charbons ardents. V
ert de peur à l’idée de ce qu’elle pourrait lâcher.
» Et voilà le topo, braves gens ! Ils ont commis un meurt
re et s’en sont bien tirés. Mais si l’affaire est déterrée
, que va-t-il se passer ? Dix contre un que la femme se me
ttra à table. Elle n’aura pas le cran de nier jusqu’au bou
t. Vous parlez d’un danger pour son mari ! Lui, de son côt
é, pas de problème. Lui, il mentira jusqu’à plus soif – ma
is il ne peut pas être sûr d’elle ! Et si elle passe aux a
veux, il risque la corde ! Alors il verse une saloperie qu
elconque dans son thé, histoire de la faire taire une bonn
e fois pour toutes.
– Il n’y avait pas de tasse vide sur la table de chevet,
objecta Armstrong. Il n’y avait rien du tout. J’ai regardé
0125.
– Evidemment qu’il n’y avait rien ! ricana Blore. Vous pe
nsez bien que son premier soin, après qu’elle a bu, ç’a ét
é de laver la tasse et la soucoupe.
Il y eut un silence. Puis le général Macarthur déclara, sc
eptique :
– C’est une possibilité. Mais j’ai peine à croire qu’un h
omme puisse faire ça. à sa femme.
Blore eut un rire bref :
– Quand un homme tremble pour sa peau, ce ne sont pas les
sentiments qui l’arrêtent.
Il y eut un silence. Avant que quelqu’un n’ait pu prendre
la parole, la porte s’ouvrit et Rogers entra.
Les regardant tour à tour, il s’enquit :
– Désirez-vous autre chose ?
Le juge Wargrave s’agita un peu dans son fauteuil :
– A quelle heure le bateau arrive-t-il, d’habitude ?
– Entre 7 et 8 heures, monsieur. Parfois un peu plus tard
. Je ne sais pas ce que fabrique Fred Narracott ce matin.
S’il était malade, il aurait envoyé son frère.
0126– Quelle heure est-il ? demanda Philip Lombard.
– 10 heures moins 10, monsieur.
Lombard haussa les sourcils. Lentement, il hocha la tête.

Rogers attendit un instant, sans bouger.
– Navré pour votre femme, Rogers ! lança soudain le génér
al Macarthur d’une voix tonitruante. Le docteur vient de n
ous annoncer la nouvelle.
Rogers courba la tête :
– Oui, monsieur. Je vous remercie, monsieur.
Il sortit, emportant le plat de bacon vide.
Le silence retomba.
– – –
– A propos de ce canot., dit Philip Lombard.
Blore le fixa. Les deux hommes étaient dehors, sur la terr
asse.
– Je sais ce que vous pensez, Mr Lombard, fît Blore en ho
chant la tête. Je me suis posé la même question. Le canot
devrait être ici depuis près de deux heures. Il n’est pas
venu. Pourquoi ?
0127– Vous avez trouvé la réponse ? demanda Lombard.
– Ce n’est pas un hasard, la voilà, ma réponse. Ça fait p
artie du plan d’ensemble. Tout est
lié.
– Il ne viendra pas, vous pensez ?
Derrière Philip Lombard, une voix s’éleva – une voix irrit
ée, impatiente :
– Ce canot n’est pas prêt d’arriver !
Tournant légèrement ses épaules carrées, Blore observa d’
un air songeur celui qui venait de parler :
– Vous pensez vous aussi qu’il ne viendra pas, mon général
?
– Evidemment qu’il ne viendra pas ! répliqua le général M
acarthur. Nous comptons sur ce bateau pour quitter l’île.
Tout est là, justement. Nous n’allons pas quitter l’île…
Aucun de nous ne partira d’ici. C’est la fin, vous compre
nez ? La fin de tout.
Après avoir hésité, il ajouta d’une voix grave, étrange :

– C’est ça la paix. la vraie paix. Arriver au bout de sa
0128route. ne pas avoir à continuer. Oui, la paix.
Il tourna brusquement les talons. Quittant la terrasse, i
l s’engagea dans la pente qui descendait doucement vers la
mer et se dirigea en diagonale vers l’extrémité de l’île,
où un chapelet de rochers émergeait de l’eau.
Il marchait d’un pas incertain, comme un homme qui dormira
it éveillé.
– En voilà encore un qui déraille ! commenta Blore. Ça m’
a l’air bien parti pour qu’on prenne tous le même chemin.

– Pas vous, Blore, dit Philip Lombard. Parce que, ça, ça m
‘en boucherait un coin.
L’ex-inspecteur éclata de rire :
– Il en faudrait beaucoup pour me faire perdre la boule.
Il ajouta, pince-sans-rire :
– Je ne vous vois pas non plus prendre ce chemin, Mr Lomba
rd.
– Je me sens tout ce qu’il y a de plus sain d’esprit pour
l’instant, je vous remercie, répliqua Philip Lombard.
– – –
0129 Arrivé sur la terrasse, le Dr Armstrong hésita. A sa
gauche se tenaient Blore et Lombard. A sa droite, Wargrave
, tête baissée, faisait lentement les cent pas.
Après un instant d’indécision, Armstrong se dirigea vers c
e dernier.
Mais à cet instant précis, Rogers jaillit de la maison :
– Pourrais-je vous dire un mot, monsieur, je vous prie ?
Armstrong se retourna.
Ce qu’il vit le fit tressaillir.
Le visage de Rogers était ravagé de tics. Son teint plomb
é tirait sur le verdâtre. Ses mains tremblaient.
Cela faisait un tel contraste avec son attitude réservée
de tout à l’heure que le Dr Armstrong en fut stupéfait.
– S’il vous plaît, monsieur, je voudrais vous dire un mot.
A l’intérieur, monsieur.
Faisant demi-tour, le médecin regagna la maison avec le do
mestique affolé.
– Que se passe-t-il, mon vieux ? lui dit-il. Remettez-vous
.
– Par ici, monsieur, venez par ici.
0130 Il ouvrit la porte de la salle à manger. Le médecin y
entra, suivi de Rogers qui referma la porte derrière lui.

– Eh bien, s’enquit Armstrong, qu’est-ce qui vous arrive ?

Rogers avait la gorge contractée. Il déglutit avec peine e
t bredouilla :
– Il se passe des choses que je ne comprends pas, monsieur
.
– Des choses ? Quelles choses ? grinça Armstrong.
– Vous allez croire que je suis devenu fou, monsieur. Vou
s allez me dire que ce n’est rien. Mais il faut y trouver
une explication, monsieur. Il faut bien y trouver une expl
ication. Parce que ça n’a pas de sens.
– Si vous me disiez de quoi il s’agit, mon vieux ? Cessez
de parler par énigmes.
Rogers avala de nouveau sa salive :
– Il s’agit des petits personnages, monsieur. Au milieu d
e la table. Les petits personnages en porcelaine. Dix, il
y en avait. Dix, je suis prêt à le jurer.
0131– En effet, dix, confirma Armstrong. Nous les avons co
mptés hier soir au dîner.
Rogers se rapprocha de lui :
– C’est justement ça, monsieur. Hier soir, quand j’ai déb
arrassé la table, il n’y en avait plus que neuf. Sur le mo
ment, j’ai trouvé ça bizarre, sans plus. Et puis, ce matin
, monsieur. Je ne m’en suis pas aperçu quand j’ai mis le c
ouvert du petit déjeuner. J’étais bouleversé, j’avais la t
ête ailleurs, vous comprenez. Mais à l’instant, monsieur,
quand je suis venu desservir. regardez par vous-même si vo
us ne me croyez pas. Il n’y en a plus que huit, monsieur !
Plus que huit ! Ça n’a pas de sens, n’est-ce pas ? Plus q
ue huit.

7
Après le petit déjeuner, Emily Brent avait proposé à Vera
Claythorne de retourner sur le promontoire pour guetter le
bateau. Vera avait accepté.
Le vent avait fraîchi. De petites crêtes blanches apparai
0132ssaient sur la mer. Aucun bateau de pêche en vue – et
pas de trace de canot à moteur.
On ne voyait pas Sticklehaven, mais seulement la colline
qui dominait le village – éperon de roche rouge qui dissim
ulait la petite baie.
– L’homme qui nous a amenés hier avait l’air d’un individ
u de confiance, commenta Emily Brent. Je ne comprends pas
qu’il ait tellement de retard ce matin.
Vera ne répondit pas. Elle luttait contre un sentiment de
panique grandissant.
« Garde ton sang-froid, se morigéna-t-elle. Cela ne te re
ssemble pas. Tu as toujours eu les nerfs solides. »
Au bout d’une minute, elle dit tout haut :
– Je donnerais cher pour qu’il arrive. Je. j’ai envie de p
artir d’ici.
– Si vous croyez que vous êtes la seule ! répliqua Emily B
rent d’un ton sec.
– Tout cela est tellement étrange., murmura Vera, et tell
ement, tellement incompréhensible.
– Je m’en veux beaucoup de m’être laissé berner si facile
0133ment, tempêta la vieille demoiselle. Cette lettre est
absurde, quand on y regarde à deux fois. Mais sur le momen
t le doute ne m’a pas effleurée – pas un instant.
– Non, bien sûr, murmura machinalement Vera.
– On a trop tendance à estimer que les choses vont de soi,
dit Emily Brent.
Vera émit un long soupir tremblé :
– Vous pensez vraiment. ce que vous avez dit au petit déje
uner ?
– Soyez un peu plus précise, ma chère. A quoi au juste fai
tes-vous allusion ?
– Vous pensez vraiment que Rogers et sa femme se sont déb
arrassés de la vieille dame ? fit Vera à voix basse.
Pensive, Emily Brent semblait s’abîmer dans la contemplati
on de la mer.
– Personnellement, j’en suis convaincue, répondit-elle en
fin. Et vous ? Qu’en pensez- vous ?
– Je ne sais qu’en penser.
– Tout concourt à étayer cette hypothèse, insista Emily B
rent, péremptoire. L’évanouissement de Mrs Rogers. Son mar
0134i qui laisse tomber le plateau du café, rappelez- vous
. Et la façon dont il a plaidé leur cause. ça ne semblait
pas sincère. Oh ! oui, je suis persuadée qu’ils ont fait l
e coup.
– Cet air qu’elle avait – l’air d’avoir peur de son ombre
! frémit Vera. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi effray
é. elle devait être hantée par. par le remords.
– Je me souviens d’une phrase de la Bible qui était encad
rée dans ma chambre, quand j’étais petite, murmura miss Br
ent : « Sache que ton péché te rattrapera. » C’est très vr
ai, cela. « Sache que ton péché te rattrapera. »
Vera se releva avec peine.
– Mais alors, miss Brent, dit-elle, mais alors, dans ce ca
s.
– Oui, ma chère ?
– Les autres ? Et les autres, alors ?
– Je ne vous suis pas bien.
– Toutes les autres accusations. elles n’étaient pas fond
ées, elles ? Pourtant, si c’est vrai pour les Rogers.
Elle s’interrompit, incapable d’exprimer clairement ses pe
0135nsées chaotiques.
Emily Brent, qui avait froncé les sourcils, perdit soudain
son air perplexe.
– Ah ! maintenant, je vous comprends, dit-elle. Eh bien.
prenons ce Mr Lombard. Il reconnaît avoir abandonné vingt
hommes à une mort certaine.
– Ce n’étaient que des indigènes.
– Noirs ou blancs, nous sommes tous frères ! répliqua Emil
y Brent d’un ton cassant.
« Nos frères noirs. nos frères noirs., pensa Vera. Bon sa
ng, je vais me mettre à hurler de rire. Je suis hystérique
. Je ne suis pas dans mon état normal. »
Doctorale, Emily Brent poursuivait :
– Remarquez, certaines des accusations étaient extravagan
tes, voire ridicules. C’est le cas pour le juge, qui faisa
it simplement son devoir dans l’exercice de ses fonctions.
Même chose pour l’ancien policier de Scotland Yard. Et po
ur moi.
Elle marqua un temps avant d’enchaîner :
– Naturellement, compte tenu des circonstances, je n’ai p
0136as voulu m’expliquer hier soir. Ce n’était pas un suje
t à débattre en présence de ces messieurs.
– Non ?
Vera l’écoutait avec intérêt. Sereine, miss Brent poursuiv
it :
– Béatrice Taylor était à mon service. Ce n’était pas une
fille comme il faut – mais ça, je ne m’en suis avisée que
trop tard. Je m’étais laissé abuser par son apparence. El
le avait de bonnes manières, elle était très propre et ple
ine de bonne volonté. J’étais très contente d’elle. En réa
lité, tout cela n’était que pure hypocrisie ! C’était une
fille perdue, sans aucune moralité. Ecoeurant ! Au bout de
quelque temps, j’ai découvert qu’elle était « dans une si
tuation intéressante », comme on dit. (Elle s’interrompit,
fronçant avec dégoût son nez délicat.) Ce fut pour moi un
choc. D’autant que ses parents étaient des gens bien, qui
lui avaient donné une éducation très stricte. Je suis heu
reuse de pouvoir dire qu’ils ne lui ont pas pardonné sa co
nduite.
Sans la quitter des yeux, Vera lui demanda :
0137– Comment cela s’est-il terminé ?
– Vous pensez bien que je ne l’ai pas gardée une heure de
plus sous mon toit. Jamais on ne pourra me taxer d’indulg
ence pour ce qui contrevient à la morale.
Baissant la voix, Vera interrogea :
– Oui, mais comment cela s’est-il terminé. pour elle ?
– Non contente d’avoir un péché sur la conscience, répond
it miss Brent, cette créature débauchée en a commis un aut
re, plus grave encore. Elle a mis fin à ses jours.
– Elle s’est suicidée ? chuchota Vera, frappée d’horreur.

– Oui. Elle s’est jetée dans la rivière.
Bouche bée, Vera contempla le profil calme et délicat de m
iss Brent. Et elle frissonna.
– Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris qu’elle av
ait fait ça ? demanda-t-elle. Vous n’avez pas eu de regret
s ? Vous ne vous êtes pas sentie responsable ?
Emily Brent redressa le buste :
– Moi ? Je n’avais rien à me reprocher.
– Mais si c’est votre. dureté. qui l’a poussée à faire ça
0138?
Emily Brent répliqua d’un ton sec :
– C’est son inconduite, c’est le péché qu’elle avait comm
is qui l’y ont poussée. Si elle
avait agi en fille convenable et réservée, rien de tout ce
la ne serait arrivé.
Elle regarda Vera bien en face. Ses yeux n’exprimaient au
cune gêne, aucun remords. Ils étaient durs, pleins de sûre
té de soi. Emily Brent trônait au sommet de l’île du Nègre
, engoncée dans son armure de vertu.
La vieille demoiselle ne semblait soudain plus du tout pas
sablement ridicule à Vera.
Maintenant, elle lui paraissait monstrueuse.
– – –
Le Dr Armstrong sortit de la salle à manger et retourna su
r la terrasse.
Assis dans un fauteuil, le juge contemplait la mer avec pl
acidité.
Un peu à l’écart, sur la gauche, Lombard et Blore fumaient
en silence.
0139 Comme précédemment, le médecin hésita un instant. Il
jaugea le juge Wargrave du regard. Il voulait avoir l’avis
de quelqu’un.
Il n’ignorait pas que le juge possédait un esprit aiguisé
et logique. Néanmoins, il balançait. Même si c’était un c
erveau, le juge Wargrave était vieux. Aux yeux d’Armstrong
, la situation exigeait un homme d’action.
Il se décida :
– Lombard, je peux vous parler une minute ?
Philip tressaillit.
– Bien sûr, fit-il.
Les deux hommes quittèrent la terrasse et s’acheminèrent v
ers la mer.
– J’ai besoin d’une consultation, dit Armstrong lorsqu’il
fut certain qu’on ne risquait plus de les entendre.
Lombard haussa les sourcils :
– Je n’ai aucune connaissance médicale, mon cher.
– Non, non, je vous parle de la situation générale.
– Alors là, c’est autre chose.
– Franchement, qu’en pensez-vous, de cette situation ? dem
0140anda Armstrong.
Lombard réfléchit une minute.
– Elle parle d’elle-même, non ? répondit-il enfin.
– Quelle est votre opinion sur la mort de cette femme ? V
ous êtes d’accord avec la théorie de Blore ?
Philip souffla une bouffée de fumée :
– Elle est tout à fait plausible. prise isolément.
– Très juste.
Armstrong parut soulagé. Philip Lombard n’était pas un imb
écile.
Ce dernier poursuivit :
– C’est-à-dire, si on part du principe que Mr et Mrs Roge
rs ont un beau jour commis un meurtre en toute impunité. E
t je ne vois rien d’impossible là-dedans. Qu’est-ce qu’ils
ont fait au juste, selon vous ? Ils ont empoisonné la vie
ille ?
– C’est peut-être plus simple que ça, répondit Armstrong
d’une voix lente. Ce matin, j’ai demandé à Rogers de quoi
souffrait cette miss Brady. Sa réponse m’a ouvert des hori
zons. Inutile d’entrer dans des détails techniques, mais o
0141n soigne certains cas de troubles cardiaques au nitrit
e d’amyle. En cas de crise, on casse une ampoule de nitrit
e qu’on fait inhaler au malade. Si on n’administre pas le
nitrite d’amyle. ma foi, les conséquences risquent fort d’
être fatales.
– Pas plus difficile que ça., murmura Philip Lombard, pen
sif. Ça devait être. assez tentant.
Le médecin acquiesça :
– Oui, pas de geste criminel à proprement parler. Pas d’a
rsenic à obtenir et à administrer. rien de concret – une s
imple passivité ! Rogers a couru chercher un médecin en pl
eine nuit, et le couple avait ainsi la quasi-assurance que
personne ne découvrirait jamais le pot aux roses.
– Et même si quelqu’un le découvrait, on ne pourrait jama
is rien prouver contre eux, ajouta Philip Lombard.
Soudain, il fronça les sourcils :
– Mais j’y pense. voilà qui explique bien des choses.
– Je vous demande pardon ? fit Armstrong, intrigué.
– Je veux dire. que ça explique l’île du Nègre. Il y a de
s crimes dont on ne peut pas épingler les auteurs. Exemple
0142 : celui des Rogers. Autre exemple : celui du vieux Wa
rgrave, qui a commis son meurtre dans les strictes limites
de la loi.
– Vous croyez donc à cette histoire ? dit vivement Armstro
ng.
Philip Lombard sourit :
– Oh ! oui, j’y crois. Wargrave a bel et bien assassiné E
dward Seton, aussi sûrement que s’il lui avait planté un s
tylet en plein coeur ! Mais il a eu l’intelligence de le f
aire en robe et perruque, du haut de sa chaire de juge. On
ne peut donc pas l’épingler par les voies habituelles.
Un flash fulgurant traversa l’esprit d’Armstrong :
Meurtre à l’hôpital. Meurtre sur la table d’opération. Au
cun risque. non, pas l’ombre d’un risque !
– D’où Mr O’Nyme., était en train de dire Philip Lombard.
D’où l’île du Nègre !
Armstrong prit une profonde inspiration :
– Nous arrivons là au coeur du problème. Dans quel but nou
s a-t-on attirés ici ?
– A votre avis ? riposta Philip Lombard.
0143 – Revenons un instant sur la mort de cette femme, dit
Armstrong avec brusquerie. Quelles sont les hypothèses po
ssibles ? Primo : Rogers l’a tuée parce qu’il craignait qu
‘elle ne vende la mèche. Secundo : dans un moment d’égarem
ent, elle a choisi l’issue la plus simple.
– Le suicide, hein ?
– Qu’est-ce que vous en dites ? demanda Armstrong.
– J’en dis que ce serait possible, oui. s’il n’y avait pa
s la mort de Marston, répliqua Lombard. Deux suicides en l
‘espace de douze heures, c’est un peu gros à avaler ! Et s
i vous voulez me faire croire qu’Anthony Marston, jeune ch
ien fou sans états d’âme et pratiquement sans cervelle, a
été si bouleversé d’avoir fauché deux gosses qu’il a décid
é de se supprimer . eh bien, laissez-moi rire un bon coup
! D’ailleurs, comment se serait-il procuré le poison ? Pou
r autant que je sache, le cyanure de potassium n’est pas l
e genre de produit qu’on trimbale dans la poche de son ves
ton. Mais ça, c’est votre rayon.
– Aucun individu sensé ne transporte du cyanure de potass
ium. Sauf s’il s’agit de quelqu’un qui veut détruire un ni
0144d de guêpes.
– Un jardinier plein d’ardeur ou un propriétaire terrien,
c’est ça ? Là encore, pas Anthony Marston. A mon avis, ce
cyanure mérite quelques éclaircissements. Ou bien Anthony
Marston était venu ici avec l’intention de se suicider, a
uquel cas il avait pris ses dispositions. ou alors.
– Ou alors ?
Philip Lombard sourit de toutes ses dents :
– Pourquoi m’obliger à le dire ? Vous l’avez sur le bout
de la langue ! Anthony Marston a été assassiné, évidemment
.
– – –
Le Dr Armstrong respira à fond :
– Et Mrs Rogers ?
– Je pourrais arriver à croire – difficilement – au suici
de d’Anthony s’il n’y avait pas Mrs Rogers, dit Lombard d’
une voix lente. Je pourrais aussi croire – facilement – au
suicide de Mrs Rogers s’il n’y avait pas Anthony Marston.
Je pourrais encore croire que Rogers s’est débarrassé de
sa femme. s’il n’y avait pas la mort inattendue d’Anthony
0145Marston. En fait, ce qu’il nous faut, c’est une théori
e qui explique ces deux décès si rapprochés.
– Je peux peut-être vous mettre sur la voie, dit Armstrong
.
Et il expliqua comment Rogers lui avait signalé la dispar
ition des deux figurines de porcelaine.
– Oui, les petits nègres en porcelaine., murmura Lombard.
Il y en avait dix hier soir au dîner, c’est un fait. Et v
ous dites qu’il n’en reste plus que huit ?
Le Dr Armstrong récita :
– Dix petits nègres s’en furent dîner,
L’un d’eux but à s’en étrangler
– n’en resta plus que neuf.
Neuf petits nègres se couchèrent à minuit,
L’un d’eux à jamais s’endormit
– n’en resta plus que huit.
Les deux hommes se regardèrent. Philip Lombard sourit et j
eta sa cigarette au loin :
– Ça colle bougrement trop bien pour être une coïncidence
! Anthony Marston est mort par asphyxie – ou par étrangle
0146ment – hier soir après le dîner, et la mère Rogers s’e
st si bien endormie. qu’elle ne s’est jamais réveillée.
– Conclusion ? demanda Armstrong.
– Conclusion, il y a une autre sorte de nègre parmi nous.
Le mouton noir ! X ! Mr O’Nyme ! A.N. O’Nyme ! Le Cinglé
Anonyme en Liberté !
– Ah ! fit Armstrong avec un soupir de soulagement. Nous
sommes donc bien d’accord. Mais vous voyez ce qui en décou
le ? Rogers nous a juré qu’il n’y avait personne d’autre q
ue nous, sa femme et lui sur cette île.
– Rogers se trompe ! Ou peut-être qu’il ment !
Armstrong secoua la tête :
– Je ne pense pas qu’il mente. Cet homme a peur. Il est au
x trois quarts mort de peur.
Philip Lombard acquiesça :
– Pas de canot à moteur ce matin. Ça colle avec le reste.
A l’évidence, cela fait encore partie des petites disposi
tions de Mr O’Nyme. L’île du Nègre doit rester isolée jusq
u’à ce que Mr O’Nyme ait terminé son boulot.
Armstrong avait pâli :
0147– Vous vous rendez compte. que cet homme doit être fou
à lier !
– Mais il y a une chose à laquelle Mr O’Nyme n’a pas pens
é, décréta Philip Lombard d’un ton changé.
– Quoi donc ?
– Cette île n’est qu’un rocher plus ou moins dénudé. Nous
aurons vite fait de la fouiller. Et nous ne tarderons pas
à débusquer le sieur A.N. O’Nyme.
– Il doit être dangereux ! se récria le Dr Armstrong.
Philip Lombard éclata de rire :
– Dangereux ? Qui a peur du grand méchant loup ? C’est mo
i qui serai dangereux quand je lui mettrai la main dessus
!
Après un silence, il ajouta :
– Nous avons intérêt à mettre Blore dans le coup. Il nous
sera utile pour l’épingler. Pas question d’en parler aux
femmes. Quant aux autres, le général est gâteux et le seul
talent du vieux Wargrave, c’est l’inertie sentencieuse. A
nous trois, nous serons bien assez grands garçons pour no
us en tirer.
0148

8
Blore se rendit aussitôt à leurs arguments. Et se laissa e
nrôler sans difficulté :
– Ça change tout, ce que vous venez de me raconter à prop
os des figurines de porcelaine. C’est de la folie furieuse
, voilà ce que c’est ! Il n’y a qu’une chose. Vous ne pens
ez pas que l’idée de ce O’Nyme, ç’ait été de sous-traiter
le boulot, si on peut dire ?
– Expliquez-vous, mon vieux.
– Voilà comment je vois les choses. Hier soir, après le c
oup du gramophone, ce jeunot de Marston panique et s’empoi
sonne. Rogers, lui, panique aussi et. zigouille sa femme !
Tout ça conformément au plan de A.N.O’N.
Armstrong secoua la tête. Il souleva le problème du cyanur
e. Blore admit l’objection :
– C’est vrai, j’avais oublié ce détail. Ça n’est pas un t
ruc qu’on balade couramment sur soi. Mais alors, comment e
st-ce qu’il a atterri dans son verre ?
0149 – J’ai réfléchi au problème, répondit Lombard. Hier s
oir, Marston a bu plusieurs whiskies. Entre l’avant-dernie
r et le dernier, il y a eu un laps de temps pendant lequel
son verre a traîné sur une table. Je crois – sans en être
sûr à cent pour cent – que c’était sur la petite table, p
rès de la fenêtre. Celle-ci était ouverte. Quelqu’un a trè
s bien pu verser une dose de cyanure dans le verre.
– Sans qu’aucun de nous l’ait vu ? s’exclama Blore, scepti
que.
– Nous étions tous. assez pris par ailleurs, répliqua Lomb
ard d’un ton ironique.
– C’est vrai, approuva lentement Armstrong. Nous venions
tous d’être accusés de crimes variés. Nous arpentions la p
ièce, incapables de tenir en place. Nous discutions, indig
nés, uniquement préoccupés par nos affaires. Je pense que
c’était faisable…
Blore haussa les épaules :
– Apparemment, ça a même été fait ! Bon, mettons-nous au
boulot. Personne n’a un revolver, par hasard ? Non, ce ser
ait trop beau.
0150– J’en ai un, dit Lombard en tapotant sa poche.
Blore écarquilla les yeux.
– Vous trimbalez toujours votre artillerie avec vous ? s’
enquit-il, l’air de ne pas y toucher.
– L’habitude., répondit Lombard. J’ai roulé ma bosse dans
des endroits plutôt malsains, vous savez.
– Ah ! fit Blore. En tout cas, vous ne l’avez probablemen
t jamais roulée dans un endroit aussi malsain que celui où
vous vous trouvez à l’heure qu’il est ! Si un déséquilibr
é se cache sur cette île, il doit avoir sur lui tout un ar
senal d’armes à feu – sans compter un poignard ou deux pou
r faire bonne mesure.
– Vous n’êtes pas forcément dans le vrai, Blore, toussota
Armstrong. Les fous homicides sont souvent des gens tout
ce qu’il y a de paisibles et effacés. Des types charmants.

– Je n’ai pas l’impression que ce soit le genre de celui-
ci, Dr Armstrong, grommela Blore.
– – –
Les trois hommes entreprirent de prospecter l’île.
0151 L’opération s’avéra encore plus simple que prévu. Du
côté nord-ouest, face à la côte, les falaises s’enfonçaien
t à pic dans la mer, sans aucune anfractuosité.
Pour le reste, il n’y avait pas d’arbres et très peu d’ab
ris naturels. Les trois hommes procédèrent avec méthode et
application, passant le sol au peigne fin depuis le somme
t de l’île jusqu’au bord de l’eau, scrutant les rochers en
quête de la moindre irrégularité pouvant indiquer l’entré
e d’une grotte. Mais il n’y avait pas de grottes.
Longeant le rivage, ils arrivèrent finalement à l’endroit
où le général Macarthur, assis, contemplait la mer. C’éta
it un coin très paisible, où l’on était bercé par le clapo
tis des vagues qui léchaient les rochers. Le vieil homme s
e tenait très droit, les yeux fixés sur l’horizon.
Il ignora les nouveaux arrivants. Ce manque total de réac
tion mit l’un d’eux – au moins – un peu mal à l’aise.
« C’est pas naturel, ça, songea Blore à part lui. On dirai
t qu’il est en transe. »
Il se racla la gorge et tenta d’engager la conversation :

0152– Un joli petit coin tranquille que vous avez trouvé l
à.
Le général fronça les sourcils. Il lança un bref coup d’oe
il par-dessus son épaule :
– Il reste si peu de temps. si peu de temps. J’insiste vr
aiment pour qu’on ne me dérange
pas.
– Nous n’avons pas l’intention de vous déranger, fit Blor
e d’un ton jovial. Nous faisons juste le tour de l’île, co
mme qui dirait. Pour le cas où quelqu’un s’y cacherait, vo
us comprenez.
Le général plissa le front.
– Vous ne comprenez pas., marmonna-t-il. Vous ne comprene
z rien du tout Eloignez- vous, je vous en prie.
Blore battit en retraite.
– Il est timbré, dit-il aux deux autres quand il les eut
rejoints. Inutile de perdre son temps à lui parler.
– Qu’est-ce qu’il a dit ? questionna Lombard avec une poin
te de curiosité.
Blore haussa les épaules :
0153 – Quelque chose comme quoi il n’y avait plus beaucoup
de temps et qu’il ne voulait pas être dérangé.
Le Dr Armstrong fronça les sourcils.
– Je me demande, murmura-t-il. Je me demande ce qu’il.
– – –
La fouille de l’île était pratiquement terminée. Juchés s
ur le point culminant, les trois hommes observaient la côt
e. Il n’y avait pas d’embarcations en vue. Le vent fraîchi
ssait.
– Aucun bateau de pêche n’est sorti, maugréa Lombard. Une
tempête se prépare. C’est diablement embêtant qu’on ne so
it pas en vue du village. On aurait pu envoyer des signaux
, faire quelque chose.
– On pourrait peut-être quand même allumer un feu cette nu
it ? proposa Blore.
– La vacherie, c’est que Mr O’Nyme a dû parer à toute éve
ntualité, répondit Lombard, le front soucieux.
– Comment ça ?
– Est-ce que je sais ? En faisant croire à une bonne blag
ue, par exemple. On doit nous laisser mariner ici, ne pas
0154tenir compte de nos signaux, etc. On a peut-être même
raconté au village qu’il y avait un pari à la clef. Bref,
un bobard quelconque.
– Vous pensez qu’ils auraient gobé ça ? fit Blore, dubitat
if.
– C’est plus facile à croire que la vérité ! grinça Lomba
rd. Si on avait dit aux villageois que l’île devait rester
isolée jusqu’à ce que Mr Anonyme O’Nyme ait tranquillemen
t assassiné tous ses invités, vous pensez qu’ils y auraien
t cru ?
– Il y a des moments où je n’arrive pas à y croire moi-mê
me, marmonna le Dr Armstrong. Et pourtant.
– Et pourtant. c’est exactement le cas ! ricana Philip Lo
mbard. Vous l’avez dit, docteur !
Blore contemplait les flots, au pied de la falaise :
– Personne ne pourrait grimper par là, j’imagine ?
Armstrong secoua la tête :
– Ça m’étonnerait. C’est à pic. D’ailleurs, où le type qui
ferait ça pourrait-il se cacher ?
– Il y a peut-être une cavité au pied de la falaise, hasa
0155rda Blore. Si nous avions une barque, nous pourrions f
aire le tour de l’île à la rame.
– Si nous avions une barque, nous serions déjà à mi-chemi
n de la côte ! riposta Lombard.
– Très juste !
– Nous ferions quand même aussi bien d’ausculter cette fa
laise, décréta soudain Lombard. Il n’y a qu’un seul endroi
t où il pourrait y avoir un renfoncement, et c’est juste e
n dessous, un peu à droite. Si vous pouvez trouver une cor
de, vous me ferez descendre et j’en aurai le coeur net.
– Autant savoir à quoi s’en tenir, c’est vrai, acquiesça
Blore. Même si ça paraît absurde à première vue ! Je vais
voir ce que je peux dénicher.
D’un pas vif, il redescendit vers la maison.
Lombard contempla le ciel. Les nuages commençaient à s’amo
nceler.
Le vent soufflait avec plus de force.
Il lança à Armstrong un regard oblique :
– Vous êtes bien silencieux, docteur. A quoi pensez-vous ?

0156 – Je me demandais., répondit Armstrong d’une voix len
te. Je me demandais jusqu’à quel point le vieux Macarthur
est timbré.
– – –
Vera n’avait pas tenu en place de toute la matinée. Elle
avait évité Emily Brent, pour qui elle éprouvait désormais
une aversion qui lui donnait la chair de poule.
Miss Brent, de son côté, s’était installée dans un fauteu
il à l’angle de la maison afin d’être à l’abri du vent. El
le tricotait.
Chaque fois que Vera pensait à elle, il lui semblait voir
un pâle visage de noyée aux cheveux emmêlés d’algues – un
visage qui avait été beau, d’une beauté provocante, peut-
être – et qui était maintenant inaccessible à la pitié ou
à la terreur.
Et Emily Brent, placide et la conscience en repos, tricota
it.
Sur la terrasse principale, le juge Wargrave était tassé
dans un fauteuil à haut dossier. Il avait la tête rentrée
dans les épaules.
0157 Quand elle le regardai, Vera voyait un homme debout d
ans le box des accusés – un jeune homme aux cheveux blonds
, aux yeux bleus, à l’air égaré. Edward Seton. Et, en imag
ination, elle voyait le juge poser de ses vieilles mains r
idées la toque noire sur sa tête et commencer à prononcer
la sentence.
Au bout d’un moment, Vera descendit lentement vers la mer
. Longeant le rivage, elle se dirigea vers la pointe de l’
île, là où était assis un vieil homme qui fixait l’horizon
. Comme elle approchait, le général Macarthur s’ébroua. Il
tourna la tête. Il y avait dans son regard un curieux mél
ange d’incertitude et d’appréhension. Elle en fut saisie.
Il la dévisagea un moment avec insistance.
« Comme c’est bizarre ! pensa-t-elle. On dirait presque qu
‘il sait. »
– Ah, c’est vous ! dit-il. Vous êtes venue.
Vera s’assit à côté de lui.
– Ça vous plaît de rester là à contempler la mer ? demanda
-t-elle.
Il hocha doucement la tête.
0158– Oui, répondit-il. C’est agréable. C’est un endroit i
déal pour attendre.
– Pour attendre ? s’étonna Vera. Vous attendez quoi ?
– La fin, dit-il avec douceur. D’ailleurs, vous le savez
bien, n’est-ce pas ? Je ne me trompe pas ? Nous attendons
tous la fin.
– Que voulez-vous dire ? balbutia-t-elle.
– Aucun de nous ne quittera cette île, répondit le généra
l Macarthur avec gravité. C’est cela, le plan. Et vous le
savez parfaitement. Mais ce que vous n’arrivez peut-être p
as à comprendre, c’est le soulagement que ça procure !
– Le soulagement ? répéta Vera, interdite.
– Oui. Bien sûr, vous, êtes très jeune. vous n’avez pas e
ncore atteint ce stade. Mais ça viendra ! Le merveilleux s
oulagement de savoir qu’on en a fini avec tout. qu’on n’a
pas à porter plus longtemps son fardeau. Vous éprouverez ç
a, vous aussi, un jour.
– Je ne vous comprends pas, répliqua Vera d’une voix rauqu
e.
Ses doigts étaient agités d’un tressaillement spasmodique
0159. Elle eut soudain peur, peur de ce vieux militaire ta
citurne.
– Voyez-vous, j’aimais Leslie, reprit-il d’une voix rêveus
e. Je l’aimais infiniment.
– Leslie, c’était votre femme ? l’interrogea Vera.
– Oui, ma femme. Je l’aimais. J’étais fier d’elle. Elle ét
ait si jolie. si gaie.
Il resta silencieux une bonne minute, puis il reprit :
– Oui, j’aimais Leslie. C’est pour ça que j’ai fait ce que
j’ai fait.
– Vous voulez dire. ? murmura Vera.
Elle s’interrompit.
Le général Macarthur acquiesça lentement :
– Ça ne sert plus à rien de le nier. maintenant que nous
allons tous mourir. J’ai envoyé Richmond à la mort. Dans u
n sens, c’était un meurtre. Curieux. Un meurtre. moi qui a
i toujours été si respectueux de la loi ! Oh, je n’avais p
as vu les choses comme ça, à l’époque. Je n’avais aucun re
mords. « Rudement bien fait pour lui ! », voilà ce que je
me disais. Mais après.
0160– Après ? insista Vera d’une voix dure.
Il secoua la tête d’un air vague. Il semblait perplexe, un
peu désemparé :
– Je ne sais pas. Je. je ne sais pas. Tout a changé. Je n
e sais pas si Leslie a jamais deviné. je ne crois pas. Mai
s voyez-vous, je n’arrivais plus à savoir ce qu’elle pensa
it. Elle était loin, très loin – si loin de moi qu’elle en
était devenue inaccessible. Et puis elle est morte. et je
me suis retrouvé seul.
– Seule. seule., répéta Vera – et les rochers lui renvoyèr
ent sa voix en écho.
– Vous serez heureuse, vous aussi, quand viendra la fin, r
eprit le général Macarthur.
Vera se leva.
– Je ne vois pas ce que vous voulez dire ! fit-elle d’un t
on cassant.
– Je sais, mon enfant. Je sais.
– Non, vous ne savez rien. Vous n’y comprenez rien du tout
.
Le général Macarthur se remit à contempler la mer. Il par
0161aissait avoir oublié Vera et sa présence.
D’une voix très douce, presque dans un souffle, il murmura
: – Leslie. ?
Lorsque Blore revint de la maison avec un rouleau de cord
e sous le bras, il retrouva Armstrong au même endroit, per
du dans la contemplation des profondeurs.
– Où est Mr Lombard ? s’enquit-il, essoufflé.
– Parti vérifier je ne sais quelle théorie, répondit négl
igemment Armstrong. Il sera de retour dans une minute. Dit
es-moi, Blore, je suis préoccupé.
– Préoccupé, on l’est tous, non ?
Le médecin eut un geste impatient de la main :
– Bien sûr. bien sûr. Ce n’est pas ce que je veux dire. Je
pense au vieux Macarthur.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a ?
– Ce que nous cherchons, c’est un déséquilibré. Alors, Ma
carthur, qu’est-ce que vous en dites ?
– C’est un fou homicide, d’après vous ? s’exclama Blore, i
ncrédule.
– Je n’irai pas jusque-là, répondit Armstrong avec embarr
0162as. En aucun cas. Mais, après tout, je ne suis pas spé
cialiste des maladies mentales. Je n’ai pas vraiment eu de
conversation avec lui. je ne l’ai pas observé sous cet an
gle-là.
– Gâteux, je veux bien ! marmonna Blore. Mais de là à affi
rmer.
Avec un léger effort, comme un homme qui reprend ses espr
its, Armstrong l’interrompit :
– Vous avez sans doute raison ! Bon sang, il doit bien y
avoir quelqu’un qui se cache sur cette île ! Ah, voilà Lom
bard.
Ils l’encordèrent avec soin.
– Je vais m’aider au maximum, dit Lombard. Veillez au gra
in pour si jamais la corde se tendait subitement.
Ils observaient depuis un moment la progression de Lombar
d, quand Blore fit remarquer :
– Il est agile comme un singe, non ?
Sa voix avait une intonation bizarre.
– Il a dû faire de l’escalade dans sa jeunesse, diagnostiq
ua le médecin.
0163– Possible.
– Après un silence, l’ex-inspecteur reprit :
– Drôle de type, quand même. Savez pas ce que je pense ?
– Non, quoi donc ?
– Il n’est pas franc du collier !
– Comment ça ? dit Armstrong, sceptique.
Blore émit un grognement :
– Je ne sais pas. pas au juste. Mais ce qu’il y a de sûr,
c’est que je ne lui confierais pas mes sous.
– Que voulez-vous, je suppose qu’il a mené une existence p
lutôt aventureuse.
– Et moi, je vous parie que certaines de ses aventures do
ivent être du genre dont il vaut mieux pas se vanter, répl
iqua Blore.
Il se tut, puis ajouta :
– Est-ce que, par hasard, vous avez apporté un revolver da
ns vos bagages, docteur ?
Armstrong ouvrit des yeux ronds :
– Moi ? Seigneur, non ! Pourquoi diable est-ce que j’aurai
s fait ça ?
0164– Et Mr Lombard, alors ?
– L’habitude, j’imagine., répondit Armstrong avec hésitati
on.
Blore ricana.
Brusquement, la corde se raidit. Pendant quelques instant
s, les deux hommes eurent trop à faire pour discuter.
– Il y a habitudes e t habitudes ! reprit Blore une fois
la tension relâchée. Que Mr Lombard emporte un revolver da
ns des contrées reculées, d’accord. plus un réchaud à pétr
ole, un sac de couchage et une provision d’insecticide, ça
va de soi ! Mais l’habitude ne le pousserait pas pour aut
ant à venir ici avec tout son barda ! Il n’y a que dans le
s romans que les gens promènent un revolver à tout bout de
champ.
Perplexe, le Dr Armstrong secoua la tête.
Ils se penchèrent pour observer la progression de Lombard
. Son exploration de la paroi était minutieuse, mais ils v
irent tout de suite qu’elle était vaine. Il ne tarda pas à
remonter et se hissa par-dessus le bord de la falaise. Il
essuya son front en sueur :
0165– Eh bien, il ne reste plus trente-six solutions, dit-
il. C’est la maison ou rien.
– – –
La perquisition de la maison ne présenta pas de difficult
és. Ils commencèrent par les dépendances, puis passèrent à
l’habitation principale. Le mètre-ruban de Mrs Rogers, tr
ouvé dans un placard de la cuisine, leur fut d’un précieux
secours. Mais ils ne découvrirent aucun recoin, aucune do
uble cloison douteuse. Tout était strict et net dans cette
maison moderne où rien ne pouvait être dissimulé. Ils ava
ient d’abord fouillé le rez-de-chaussée. En montant dans l
es chambres, ils aperçurent, par la fenêtre du palier, Rog
ers qui apportait un plateau de cocktails sur la terrasse.

– Etonnante créature, ce brave domestique, dit Philip Lom
bard d’un ton badin. Il continue son service comme si de r
ien n’était.
– Rogers est un majordome de premier ordre, déclara Armst
rong, il faut lui rendre cette justice !
– Et sa femme était un véritable cordon bleu, renchérit Bl
0166ore. Ce dîner, hier soir.
Ils entrèrent dans la première chambre.
Cinq minutes plus tard, ils se retrouvaient sur le palier
. Personne n’était caché là. aucune cachette n’y était d’a
illeurs possible.
– Il y a un petit escalier, là, fit observer Blore.
– Il mène chez les domestiques, expliqua le Dr Armstrong.

– Il doit y avoir des combles – pour les réservoirs d’eau
et tout ce qui s’ensuit, dit Blore. On a encore une chanc
e là-haut. mais c’est la seule qui nous reste !
C’est alors qu’ils entendirent du bruit au-dessus de leurs
têtes. Des pas légers, furtifs.
Ils l’entendirent tous les trois. Armstrong saisit le bra
s de Blore. Lombard mit un doigt sur ses lèvres :
– Chut ! Ecoutez.
Le bruit recommença : quelqu’un se déplaçait là-haut – fur
tivement, à pas feutrés.
– Il est dans la chambre, chuchota Armstrong. Dans la piè
ce où se trouve le corps de Mrs Rogers.
0167 – Evidemment ! répondit Blore sur le même ton. C’est
la meilleure cachette qu’il pouvait choisir ! Personne ne
risquait de venir le déranger. Attention. faites le moins
de bruit possible.
Ils montèrent l’escalier à pas de loup.
Ils s’arrêtèrent sur le petit palier, devant la porte de
la chambre. Oui, il y avait bien quelqu’un à l’intérieur.
Un léger grincement leur parvint.
– Allons-y ! chuchota Blore.
Il ouvrit la porte à la volée et se rua dans la pièce, le
s deux autres sur ses talons. Tous
trois s’arrêtèrent net. Rogers était là, les bras chargés
de vêtements.
– – –
Blore fut le premier à se ressaisir :
– Désolé, euh. Rogers. Nous avons entendu quelqu’un bouge
r là-dedans et nous nous sommes dit que. euh.
Il se tut.
– Je vous prie de m’excuser, messieurs, dit Rogers. Je dé
ménageais mes affaires. Je pense que vous ne verrez pas d’
0168objection à ce que je prenne une des chambres libres à
l’étage au-dessous ? La plus petite.
Comme c’était à lui que le domestique s’adressait, Armstro
ng répondit :
– Bien sûr. Bien sûr. Ne vous interrompez pas pour nous.
Il évita de regarder la silhouette, recouverte d’un drap,
qui gisait sur le lit.
– Je vous remercie, monsieur, dit Rogers.
Les bras chargés de ses affaires, il sortit de la pièce et
descendit l’escalier.
Armstrong s’approcha du lit et, soulevant le drap, regard
a le visage paisible de la morte. Ses traits n’exprimaient
plus la peur. Simplement le néant.
– Dommage que je n’aie pas mon matériel ici, commenta Arm
strong. J’aurais bien voulu savoir de quelle drogue il s’a
gissait.
Il se tourna vers les deux autres :
– Finissons-en. Je donnerais ma tête à couper que nous ne
trouverons rien.
Blore se débattait avec les verrous d’un « trou d’homme ».
0169
– Ce gars-là se déplace quand même de façon bougrement si
lencieuse, grommela-t-il. Il y a deux minutes, nous l’avon
s vu sur la terrasse. Et personne ne l’a entendu monter.
– C’est sans doute pour ça que nous avons cru qu’il y ava
it un intrus qui s’agitait ici, déclara Lombard.
Blore disparut dans un caverneux trou noir. Lombard sorti
t une lampe-torche de sa poche et le suivit.
Cinq minutes plus tard, trois hommes émergeaient sous les
combles. Ils étaient sales, couverts de toiles d’araignée
s, lugubres.
A part eux huit, il n’y avait personne sur l’île.

9

– Ainsi, nous nous sommes fourré le doigt dans l’oeil, di
t Lombard d’une voix lente. Fourré le doigt dans l’oeil su
r toute la ligne ! Nous avons bâti de toutes pièces un cau
chemar, échafaudé une théorie délirante – et tout ça à cau
se de la banale coïncidence de deux décès !
0170 – N’empêche que l’argument de base tient toujours, dé
clara gravement Armstrong. Je suis médecin, et je m’y conn
ais en suicides. Anthony Marston n’était pas du genre à se
tuer.
– Ça ne pourrait pas avoir été un accident, par hasard ?
lâcha Lombard sans trop y croire.
Blore émit un grognement peu convaincu :
– Fichtrement bizarre, comme accident.
Un silence suivit.
– Pour ce qui est de la femme., reprit Blore qui s’interro
mpit aussitôt.
– Mrs Rogers ?
– Oui. Dans son cas, il est possible qu’il se soit agi d’u
n accident, non ?
– Un accident ? répéta Philip Lombard. Comment ça ?
Blore parut un peu embarrassé. Son visage rouge brique pri
t une teinte plus soutenue.
– Ecoutez, docteur, bredouilla-t-il, vous lui avez bien do
nné une drogue. ?
Armstrong le regarda avec étonnement :
0171– Une drogue ? Qu’est-ce que vous entendez par là ?
– Hier soir. Vous avez dit vous-même que vous lui aviez d
onné quelque chose pour la faire dormir.
– Ah ! oui. Un calmant inoffensif.
– Quoi, exactement ?
– Une légère dose de trional. Un produit parfaitement béni
n.
Blore devint encore plus rouge :
– Ecoutez. je n’irai pas par quatre chemins. Vous ne lui
en auriez pas administré une trop forte dose, des fois ?
– Je ne vois pas où vous voulez en venir ! s’emporta le Dr
Armstrong.
– Ce n’est pas envisageable, que vous ayez commis une err
eur ? insista Blore. Ce sont pourtant des choses qui arriv
ent, pas vrai ?
– Jamais de la vie ! répliqua Armstrong, acerbe. C’est une
supposition absurde.
Il s’interrompit un instant avant d’ajouter, d’un ton mord
ant :
– Ou peut-être insinuez-vous que je lui en aurais donné tr
0172op. exprès ?
Philip Lombard s’interposa :
– Dites donc, vous deux, gardons la tête froide. Ne comme
nçons pas à lancer des accusations à tort et à travers.
– Je suggérais seulement que le docteur avait pu commettre
une erreur.
Le Dr Armstrong se força à sourire et découvrit ses dents
en un rictus dépourvu de gaieté :
– Les médecins ne peuvent pas se permettre ce genre d’erre
urs, mon ami.
– A en croire le disque d’hier soir, ce ne serait pas la
première que vous auriez commise ! dit Blore en détachant
ses mots.
Armstrong blêmit.
– A quoi rime cette agressivité ? riposta Philip Lombard,
exaspéré. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous devo
ns nous serrer les coudes. D’ailleurs, et votre histoire d
e
faux serment, qu’est-ce que vous en faites ?
Blore fit un pas en avant, les poings serrés.
0173 – Faux serment, tu parles ! gronda-t-il d’une voix so
urde. C’est un mensonge dégueulasse ! Vous pouvez toujours
essayer de me faire taire, Mr Lombard, mais il y a certai
nes choses que j’aimerais bien savoir. et l’une d’elles vo
us concerne !
Lombard haussa les sourcils :
– Me concerne, moi ?
– Je veux, oui ! J’aimerais bien savoir pourquoi vous ave
z apporté un revolver ici, où vous étiez censé être en vil
légiature chez des amis.
– Vous tenez vraiment à le savoir ?
– Oui, Mr Lombard, j’y tiens.
– Vous voulez que je vous dise un truc, Blore ? repartit
Lombard de façon inattendue. Eh bien, vous êtes loin d’êtr
e aussi bête que vous en avez l’air.
– Ça n’est pas impossible. Alors, ce revolver ?
Lombard sourit :
– Je l’ai apporté parce que je m’attendais à tomber dans u
n panier de crabes.
– Vous ne nous avez pas raconté ça hier soir, dit Blore d’
0174un ton soupçonneux.
Lombard secoua la tête.
– Vous nous avez caché quelque chose ? insista Blore.
– D’une certaine manière, oui, dit Lombard.
– Eh bien, allez-y ! Videz votre sac.
– Je vous ai laissés croire que j’avais été invité ici da
ns les mêmes conditions que la plupart d’entre vous, répon
dit Lombard d’une voix lente. Ce n’est pas tout à fait exa
ct. En fait, j’ai été contacté par un petit Juif. un dénom
mé Morris. Il m’a proposé cent guinées pour venir ici et o
uvrir l’oeil – j’avais soi-disant la réputation d’être l’h
omme des situations. hasardeuses.
– Et alors ? le talonna Blore avec impatience.
Lombard eut un large sourire :
– C’est tout.
– Il a quand même bien dû vous en dire plus que ça ! inter
vint le Dr Armstrong.
– Oh ! non, rien du tout. Fermé comme une huître, le gars
. C’était à prendre ou à laisser, texto. J’étais fauché. J
‘ai accepté.
0175Blore n’avait pas l’air convaincu.
– Pourquoi ne pas nous avoir dit ça hier soir ?
Lombard eut un haussement d’épaules éloquent :
– Comment savoir, très cher, si ce n’était pas précisémen
t en vue de cette soirée que je me trouvais ici ? Dans le
doute, j’ai adopté un profil bas et raconté une histoire p
asse-partout.
– Mais maintenant. vous voyez les choses autrement ? susu
rra le Dr Armstrong, finaud.
L’expression de Lombard se modifia. Son visage s’assombrit
, se durcit.
– Oui, dit-il. Je crois maintenant que je suis logé à la
même enseigne que vous. Ces cent guinées n’étaient que le
croûton de fromage que me tendait Mr O’Nyme pour m’attirer
dans le piège comme les copains.
Il articula :
– Car nous sommes pris au piège… J’en mettrais ma main
au feu ! La mort de Mrs Rogers. celle de Tony Marston. les
petits nègres qui disparaissent de la table de la salle à
manger ! Oh oui, la main de Mr O’Nyme est bien visible. m
0176ais où diable se cache Mr O’Nyme lui-même ?
En bas, un coup de gong solennel annonça le déjeuner.
– – –
Rogers se tenait près de la porte de la salle à manger. V
oyant les trois hommes descendre l’escalier, il s’avança v
ers eux.
– J’espère que le déjeuner ne vous décevra pas trop, dit-
il d’une voix sourde et anxieuse. Il y a du jambon et de l
a langue en gelée, et j’ai fait des pommes de terre à l’ea
u. Il y a aussi du fromage, des gâteaux secs et des fruits
en conserve.
– Ça m’a l’air parfait, approuva Lombard. Il reste donc de
s provisions ?
– Il y en a des quantités, monsieur. des boîtes de conser
ve. Le garde-manger est remarquablement garni. Il faut bie
n, monsieur, parce que, sur une île, on peut être coupé de
la côte un bon bout de temps.
Lombard acquiesça sans mot dire.
Tout en suivant les trois hommes dans la salle à manger, R
ogers murmura :
0177 – Ça me soucie que Fred Narracott ne soit pas venu au
jourd’hui. C’est particulièrement fâcheux.
– Oui, dit Lombard. « Particulièrement fâcheux » est le mo
t de la situation.
Miss Brent arriva. Elle avait laissé tomber une pelote de
laine qu’elle rembobinait avec soin.
– Le temps change, fit-elle remarquer en s’asseyant à tab
le. Il y a beaucoup de vent et la mer moutonne de manière
inquiétante.
Le juge Wargrave fît son entrée. Il marchait d’un pas len
t et mesuré. Sous ses sourcils broussailleux, il lançait d
e brefs coups d’oeil aux autres convives :
– Vous avez eu une matinée très active, ce me semble.
Il y avait dans sa voix un soupçon de plaisir malin.
Vera Claythorne arriva en courant, légèrement hors d’halei
ne.
– J’espère que je ne vous ai pas fait attendre, dit-elle
vivement. Est-ce que je suis en retard ?
– Vous n’êtes pas la dernière, répondit Emily Brent sur u
n ton pincé. Le général n’est pas encore là.
0178Ils s’assirent autour de la table.
Rogers s’adressa à miss Brent :
– Voulez-vous commencer, mademoiselle, ou préférez-vous at
tendre ?
– Le général Macarthur est en bas, sur le rivage, dit Ver
a. De toute façon, il n’a sans doute pas entendu le gong.
Il. il a un peu la tête ailleurs, aujourd’hui.
– Je vais aller le prévenir que le déjeuner est servi, s’e
mpressa Rogers.
Le Dr Armstrong bondit sur ses pieds.
– J’y vais, dit-il. Commencez sans nous.
Il sortit. Sur le seuil, il entendit encore la voix de Rog
ers :
– Prendrez-vous du jambon ou de la langue, mademoiselle ?

– – –
Les cinq personnes assises autour de la table semblaient
avoir du mal à trouver un sujet de conversation. Dehors, l
e vent soufflait en brusques rafales, puis s’apaisait.
– Il va y avoir de la tempête, dit Vera en réprimant un fr
0179isson.
Blore apporta sa contribution à la conversation :
– Il y avait un vieux bonhomme, hier, dans le train de Pl
ymouth. Il n’arrêtait pas de dire qu’il allait y avoir un
grain. C’est incroyable comme ils connaissent le temps, ce
s vieux loups de mer.
Rogers fit le tour de la table pour ramasser les assiettes
.
Soudain, la vaisselle dans les mains, il se figea.
– Il y a quelqu’un qui court. dit-il d’une voix étrange, e
ffrayée.
Ils l’entendaient tous : un bruit de pas précipités sur la
terrasse.
Ils comprirent aussitôt – ils comprirent avant même qu’on
le leur dise.
Mus par un même réflexe, ils se levèrent et regardèrent en
direction de la porte.
Le Dr Armstrong apparut, hors d’haleine :
– Le général Macarthur.
– Mort !
0180Le mot, tel un cri, avait jailli de la poitrine de Ver
a.
– Oui, il est mort., dit Armstrong.
Un silence suivit. Un long silence.
Sept personnes se regardaient sans trouver quoi dire.
– – –
La tempête éclata à l’instant où l’on faisait franchir au
corps du vieillard le seuil de la maison.
Les autres se tenaient dans le hall.
Soudain, le vent se mit à mugir, et la pluie s’abattit en
crépitant.
Tandis que Blore et Armstrong montaient l’escalier avec l
eur fardeau, Vera Claythorne se détourna brusquement et en
tra dans la salle à manger déserte.
La pièce était telle qu’ils l’avaient laissée. Le dessert
, qu’on n’avait pas touché, attendait sur le buffet.
Vera s’approcha de la table. Deux minutes plus tard, elle
était toujours là, figée dans son immobilité, quand Roger
s entra sans bruit.
Il tressaillit en la voyant. Ses yeux posaient une questio
0181n muette.
– Oh ! mademoiselle, balbutia-t-il, je. je venais juste vo
ir.
D’une voix forte, âpre, qui la surprit elle-même, Vera l’i
nterrompit :
– Vous avez raison, Rogers. Regardez par vous-même. « N’en
reste plus que sept… »
– – –
On avait allongé le général Macarthur sur son lit.
Après un dernier examen, Armstrong sortit de la chambre e
t descendit. Il trouva les autres rassemblés dans le salon
.
Miss Brent tricotait. Vera Claythorne, postée devant la f
enêtre, contemplait la pluie qui fouettait les carreaux. B
lore était carré dans un fauteuil, les mains sur les genou
x. Lombard tournait en rond comme un ours en cage. A l’aut
re bout de la pièce, le juge Wargrave, les yeux mi-clos, t
rônait dans une bergère à oreilles.
Ses paupières se soulevèrent à l’entrée du médecin.
– Alors, docteur ? s’enquit-il d’une voix mordante.
0182Armstrong était blafard :
– Pas question de crise cardiaque ni de quoi que ce soit
du même genre. Macarthur a été frappé à la nuque avec une
matraque ou un objet similaire.
Un léger murmure courut à la ronde, et on entendit de nou
veau la petite voix précise du juge :
– Avez-vous retrouvé l’arme en question ?
– Non.
– Vous êtes néanmoins certain de ce que vous avancez ?
– Absolument certain.
– Nous savons donc désormais à quoi nous en tenir, déclar
a posément le juge Wargrave.
Pour ce qui était de savoir qui prenait la situation en m
ain, il ne subsistait guère non plus
de doute. Toute la matinée, Wargrave était resté blotti da
ns son fauteuil, sur la terrasse, étranger à toute activit
é apparente. A présent, il assumait la direction des opéra
tions avec l’aisance née d’une longue pratique de l’autori
té. Incontestablement, c’était lui qui présidait le tribun
al.
0183Il s’éclaircit la gorge et reprit la parole :
– Ce matin, messieurs, pendant que je me reposais sur la
terrasse, j’ai été témoin de votre déploiement d’activité.
Le but que vous poursuiviez allait de soi. Vous exploriez
l’île à la recherche d’un meurtrier inconnu. C’est bien c
ela ?
– En effet, monsieur, répondit Philip Lombard.
Le juge poursuivit :
– Sans doute êtes-vous parvenu à la même conclusion que m
oi. à savoir que la mort d’Anthony Marston et celle de Mrs
Rogers ne sont ni des accidents ni des suicides. De même,
avez-vous certainement abouti à une seconde conclusion, q
ui concerne le but poursuivi par Mr O’Nyme en nous attiran
t sur cette île ?
– C’est un fou ! Un maboul ! s’écria Blore d’une voix âpre
.
Le juge toussota :
– Cela, c’est une quasi-certitude. Mais qui ne change rie
n au problème. Notre principal souci doit être de. d’assur
er notre sauvegarde.
0184 – Il n’y a personne sur l’île, je vous dis, fit Armst
rong d’une voix tremblante. Personne !
Le juge se caressa la mâchoire.
– Au sens où vous l’entendez, en effet, dit-il doucement.
Je suis moi-même parvenu à cette conclusion ce matin de b
onne heure. J’aurais pu vous dire que vos recherches serai
ent vaines. Néanmoins, je suis absolument persuadé que « M
r O’Nyme » – pour reprendre le nom qu’il s’est choisi – es
t bel et bien sur l’île. Cela ne fait pas l’ombre d’un dou
te. Etant donné la nature de son projet, qui consiste ni p
lus ni moins à punir certains individus pour des délits où
la justice est impuissante, il n’avait qu’un seul moyen d
e mettre ce projet à exécution. Mr O’Nyme ne pouvait venir
sur l’île du Nègre que d’une seule manière.
» C’est clair comme le jour. Mr O’Nyme est l’un d’entre no
us.
– – –
– Oh ! non, non, non.
C’était Vera qui avait laissé échapper cette plainte – pre
sque un sanglot.
0185Le juge braqua sur elle un regard acéré :
– Ma chère mademoiselle, il est grand temps de regarder l
a réalité en face. Nous courons tous un grave danger. L’un
de nous est A.N. O’Nyme. Et nous ne savons pas qui. Sur l
es dix personnes qui sont venues ici, trois sont définitiv
ement hors de cause. Anthony Marston, Mrs
Rogers et le général Macarthur ne peuvent plus être soupço
nnés. Nous ne sommes plus que sept. L’un de ces sept-là es
t – si j’ose m’exprimer ainsi – un petit nègre bidon.
Il s’interrompit et regarda à la ronde :
– Puis-je considérer que vous partagez tous mon analyse ?

– C’est inouï., murmura Armstrong, mais vous avez probable
ment raison.
– Ça ne fait aucun doute, renchérit Blore. Et si vous vou
lez mon avis, j’ai dans l’idée que.
D’un geste vif, le juge Wargrave l’interrompit :
– Nous allons y venir. Pour le moment, tout ce que je sou
haite, c’est établir que nous sommes bien d’accord sur ces
bases.
0186 – Votre raisonnement paraît logique, décréta Emily Br
ent sans cesser de tricoter. Je pense en effet que l’un d’
entre nous est possédé du démon.
– Je n’arrive pas à y croire., murmura Vera. Je n’y arrive
pas.
– Lombard ? questionna Wargrave.
– Je suis d’accord, monsieur. A cent pour cent.
Le juge inclina la tête d’un air satisfait :
– A présent, examinons les indices. Tout d’abord, avons-n
ous des raisons de soupçonner quelqu’un en particulier ? J
e crois, Mr Blore, que vous avez quelque chose à dire.
Blore respirait avec difficulté.
– Lombard a un revolver, déclara-t-il. Il nous a raconté
des histoires, hier soir. Il l’a reconnu lui-même.
Philip Lombard eut un sourire méprisant :
– J’ai l’impression que je ferais aussi bien de m’explique
r encore une fois.
Ce qu’il fit, de manière brève et concise.
– Où sont vos preuves ? tonna Blore. Il n’y a rien pour co
rroborer votre histoire.
0187Le juge toussota.
– Malheureusement, dit-il, nous sommes tous dans le même
cas. Nous n’avons que notre parole à offrir.
Il se pencha en avant :
– Aucun d’entre vous n’a encore saisi le côté très partic
ulier de notre situation. A mon sens, il n’y a qu’une seul
e manière de procéder. Sur la base des éléments dont nous
disposons, y a-t-il quelqu’un qui puisse être mis hors de
cause ?
– Je suis un médecin réputé, intervint vivement le Dr Arm
strong. La seule idée qu’on puisse me soupçonner de.
D’un geste, le juge coupa encore une fois la parole à son
interlocuteur pour dire de sa petite voix froide et préci
se :
– Je suis, moi aussi, un magistrat réputé ! Hélas ! cher
monsieur, cela ne prouve rigoureusement rien ! On a déjà v
u des médecins devenir fous. Des juges aussi. Ainsi que de
s policiers ! ajouta-t-il en regardant Blore.
– En tout cas, dit Lombard, j’imagine que vous laissez les
femmes de côté ?
0188Le juge haussa les sourcils.
– Dois-je comprendre que, pour vous, les femmes ne saurai
ent être atteintes de folie homicide ? dit-il du fameux to
n « acide » que les avocats de la défense connaissaient si
bien.
– Bien sûr que non, maugréa Lombard. Mais ça paraît tout
de même invraisemblable que.
Il s’interrompit. De sa même voix ténue et aigrelette, le
juge Wargrave s’adressa à Armstrong :
– Je présume, Dr Armstrong, qu’une femme aurait été physi
quement capable de porter le coup qui a tué ce pauvre Maca
rthur ?
– Tout à fait capable, répondit le médecin sans s’émouvoi
r. A condition de disposer de l’instrument adéquat : une m
atraque en caoutchouc, par exemple, ou un gourdin.
– Cela n’aurait pas exigé un effort excessif ?
– Pas du tout.
Le juge Wargrave tortilla son cou de tortue :
– Les deux autres morts sont dues à l’administration d’un
poison. Ce qui, vous en conviendrez, ne requiert qu’un mi
0189nimum de force physique.
– Vous êtes fou, ma parole ! s’écria Vera, furieuse.
Lentement, le juge tourna la tête. Il posa sur elle le re
gard détaché de l’homme habitué à soupeser ses semblables.

« Il ne voit en moi qu’un. qu’un vulgaire spécimen, songe
a Vera. Et. (Cette découverte lui causa une réelle surpris
e.) Et il ne m’aime pas beaucoup ! »
– Ma chère mademoiselle, était en train de dire le juge d
‘une voix mesurée, tâchez de maîtriser vos réactions. Je n
e vous accuse pas.
Il s’inclina devant miss Brent :
– J’espère, mademoiselle, que je ne vous ai pas offensée
en insistant sur le fait que nous sommes tous également su
spects ?
Emily Brent tricotait. Elle ne leva pas la tête.
– L’idée qu’on puisse m’accuser d’avoir tué l’un de mes s
emblables – et à plus forte raison trois de mes semblables
– est parfaitement absurde pour quiconque me connaît un t
ant soit peu de réputation, dit-elle d’un ton glacial. Mai
0190s je me rends fort bien compte que nous sommes des étr
angers les uns pour les autres et que, dans ces conditions
, aucun d’entre nous ne peut être disculpé sans preuve for
melle. Comme je l’ai déjà dit, il y a un démon parmi nous.

– Nous sommes donc d’accord, déclara le juge. Le critère
de la réputation ou de la situation sociale ne peut être u
n motif d’absolution.
– Eh bien, et Rogers ? demanda Lombard.
Le juge le regarda sans ciller :
– Eh bien quoi, Rogers ?
– A mon avis, il semble à exclure d’emblée.
– Vraiment ? répliqua le juge Wargrave. Et pour quels moti
fs ?
– Primo, il n’a pas assez de plomb dans la tête, répondit
Lombard. Secundo, sa femme est une des victimes.
De nouveau, le juge haussa les sourcils :
– Au cours de ma carrière, jeune homme, des maris ont com
paru devant moi, accusés du meurtre de leur femme. et ont
été reconnus coupables.
0191 – Oh ! je suis d’accord. Assassiner sa femme, ça n’es
t pas invraisemblable – c’est même quasiment. naturel, si
on veut aller par là ! Mais pas dans le cas particulier !
Je peux imaginer Rogers tuant sa femme parce qu’il avait p
eur qu’elle craque et le dénonce, ou parce qu’il ne la sup
portait plus, ou encore parce qu’il en pinçait pour une po
uliche d’âge moins canonique. Mais je ne le vois pas en Mr
O’Nyme-le-dingue, rendant une justice de timbré et commen
çant par sa propre femme pour un crime qu’ils ont commis e
nsemble.
– Vous prenez un ouï-dire pour un fait avéré, objecta le
juge Wargrave. Rien ne nous prouve que Rogers et sa femme
ont tramé l’assassinat de leur patronne. Il pourrait s’agi
r là d’une fausse accusation destinée à faire croire que R
ogers se trouve dans la même situation que nous tous. La t
erreur de Mrs Rogers, hier soir, tenait peut-être au fait
qu’elle avait compris que son mari battait la campagne.
– Bon, comme vous voudrez, admit Lombard. A.N. O’Nyme, c’
est l’un de nous. Pas d’exception admise. Nous remplissons
tous les conditions requises.
0192 – Le point que je tiens à faire ressortir, déclara le
juge Wargrave, c’est qu’il ne saurait y avoir d’exception
fondée sur la réputation, la situation sociale ou la prob
abilité. Ce qu’il nous faut examiner maintenant, c’est l’é
ventualité d’éliminer une ou plusieurs personnes sur la ba
se des faits. En clair, y a-t-il parmi nous une ou plusieu
rs personnes qui n’ont pas eu la possibilité d’administrer
du cyanure à Anthony Marston, une trop forte dose de somn
ifère à Mrs Rogers, et qui n’ont pas eu l’occasion d’assen
er le coup qui a tué le général Macarthur ?
Les traits épais de Blore s’illuminèrent Il se pencha en a
vant.
– Ça, monsieur, c’est parlé ! dit-il. La voilà, la bonne
méthode ! Voyons voir. Dans le cas du petit Marston, je ne
crois pas qu’on arrivera à grand-chose. On a déjà suggéré
que quelqu’un aurait pu verser le poison, de l’extérieur,
avant qu’il ne remplisse son verre pour la dernière fois.
Une personne présente dans la pièce aurait pu le faire en
core plus facilement. Je ne me souviens pas si Rogers étai
t dans le salon à ce moment-là, mais tous les autres étaie
0193nt à pied d’oeuvre.
Il marqua un temps avant de poursuivre :
– Prenons maintenant Mrs Rogers. Ceux qui émergent du lot
, cette fois-ci, ce sont le mari et le médecin. Pour l’un
comme pour l’autre, c’était simple comme bonjour.
Armstrong se leva d’un bond. Il tremblait :
– Je proteste. cette accusation est absolument injustifié
e ! Je jure que la dose que j’ai administrée à cette femme
était parfaitement.
– Dr Armstrong !
La petite voix aigre était impérieuse. Avec un haut-le-co
rps, le médecin s’interrompit au milieu de sa phrase. La p
etite voix poursuivit avec froideur :
– Votre indignation est bien naturelle. Vous devez néanmo
ins admettre qu’il faut regarder les choses en face. Vous
comme Rogers, vous auriez pu administrer la dose fatale sa
ns la moindre difficulté. Considérons maintenant la situat
ion des autres personnes présentes. Quelle possibilité ai-
je eue, ont eue l’inspecteur Blore, miss Brent, miss Clayt
horne et Mr Lombard d’administrer le poison ? Peut-on élim
0194iner catégoriquement l’un ou l’autre d’entre nous ? .
Je ne le pense pas.
– Je ne l’ai même pas approchée, cette femme ! s’exclama
Vera, ivre de rage. Vous en êtes tous témoins.
Le juge Wargrave attendit une minute avant de poursuivre :

– Pour autant que ma mémoire soit fidèle, les faits sont
les suivants – corrigez-moi si je me trompe. Anthony Marst
on et Mr Lombard ont transporté Mrs Rogers sur le divan, e
t le Dr Armstrong l’a auscultée. Il a envoyé Rogers cherch
er du cognac. On a alors soulevé la question de savoir d’o
ù provenait la voix que nous venions d’entendre. Nous somm
es tous passés dans la pièce voisine, à l’exception de mis
s Brent qui est restée dans le salon. seule avec la femme
évanouie.
Des plaques rouges marbrèrent les joues d’Emily Brent. Ell
e s’arrêta de tricoter :
– Cette insinuation est monstrueuse !
Impitoyable, la petite voix poursuivit :
– Lorsque nous sommes revenus dans le salon, miss Brent,
0195vous étiez penchée sur Mrs Rogers.
– La compassion la plus élémentaire serait-elle un crime ?
demanda Emily Brent.
– Je me contente d’établir les faits, rétorqua le juge Wa
rgrave. Rogers est arrivé sur ces entrefaites avec le cogn
ac – que, naturellement, il aurait pu empoisonner avant d’
entrer dans la pièce. On a fait boire le cognac à Mrs Roge
rs et, peu après, son mari et le Dr Armstrong l’ont aidée
à monter se coucher. Là, le Dr Armstrong lui a donné un sé
datif.
– C’est bien comme ça que ça s’est passé ! jubila bruyamm
ent Blore. Exactement comme ça. Ce qui exclut le juge, Mr
Lombard, miss Claythorne et moi-même.
Le juge Wargrave le considéra d’un oeil froid.
– Ah, vous croyez ? murmura-t-il. Nous devons prendre en
compte toutes les possibilités.
Blore ouvrit des yeux ronds :
– Je ne vous suis pas.
– Là-haut, dans sa chambre, Mrs Rogers est couchée sur so
n lit, expliqua le juge Wargrave. Le sédatif que le médeci
0196n lui a donné commence à agir. Elle est vaguement somn
olente, apathique. Supposez qu’à ce moment-là on frappe à
sa porte et que quelqu’un entre en lui apportant, mettons,
un comprimé ou une potion, avec la prétendue consigne sui
vante : « Le docteur vous demande de prendre ça. » Croyez-
vous vraiment qu’elle ne l’aurait pas avalé docilement, sa
ns se poser de questions ?
Il y eut un silence. Blore agitait les pieds et fronçait l
es sourcils.
– Je ne crois pas un instant à cette histoire, dit Philip
Lombard. D’ailleurs, aucun de nous n’a quitté cette pièce
durant les heures qui ont suivi. Il y a eu la mort de Mar
ston et tout le reste.
– Quelqu’un aurait pu se faufiler hors de sa chambre. plus
tard, fit observer le juge.
– Mais à ce moment-là, Rogers aurait été là-haut, objecta
Lombard.
Le Dr Armstrong intervint.
– Non, dit-il. Rogers était descendu ranger la salle à ma
nger et l’office. N’importe qui aurait pu en profiter pour
0197 monter dans la chambre de Mrs Rogers sans être vu.
– Tout de même, docteur, fit remarquer Emily Brent, avec
la drogue que vous lui aviez donnée, elle devait être prof
ondément endormie, non ?
– Selon toute vraisemblance, oui. Mais ce n’est pas une c
ertitude. Tant qu’on n’a pas prescrit plusieurs fois un mé
dicament à un malade, on ne peut pas prévoir comment il ré
agira. Dans certains cas, un sédatif peut mettre très long
temps à agir. Cela dépend de l’idiosyncrasie du patient.
– Evidemment, remarqua Lombard, vous avez tout intérêt à
dire ça, docteur. Ça arrange bien vos affaires, pas vrai ?

De nouveau, le regard d’Armstrong s’empourpra de colère.
Mais la petite voix froide et objective lui figea de nouve
au les mots sur les lèvres :
– Récriminer ne saurait nous servir à rien. Nous devons n
ous en tenir aux faits. Il est établi, je pense, que ce qu
e je viens de supposer a effectivement pu se produire. La
probabilité est faible, j’en conviens ; mais, là encore, t
out dépend de la personne qui serait montée. L’apparition
0198de miss Brent ou de miss Claythorne n’aurait suscité a
ucun étonnement chez la malade. Je reconnais qu’en revanch
e, une visite de Mr Blore, de Mr Lombard ou de moi- même a
urait semblé pour le moins insolite ; je pense néanmoins q
ue cela n’aurait pas vraiment éveillé les soupçons de la v
ictime.
– Et tout ça, fit Blore, ça nous mène. où ?
Le juge Wargrave se tapotait la lèvre. Il semblait dépour
vu de toute passion, quasi
inhumain.
– Nous en avons donc fini avec le deuxième meurtre, repri
t-il, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’aucun de n
ous ne pouvait être mis formellement hors de cause.
Il s’interrompit un instant avant d’enchaîner :
– Venons-en maintenant à la mort du général Macarthur. Ce
la s’est passé ce matin. Je demanderai à ceux ou celles qu
i pensent avoir un alibi d’en faire état de manière concis
e. Pour ma part, je précise tout de suite que je n’ai aucu
n alibi valable. J’ai passé la matinée sur la terrasse, à
méditer sur la situation singulière dans laquelle nous nou
0199s trouvons.
» Je suis resté dans mon fauteuil toute la matinée, jusqu
‘au coup de gong, mais sans doute y a-t-il eu plusieurs mo
ments où personne ne m’observait et où il m’aurait été pos
sible de descendre jusqu’à la mer, de tuer le général et d
e regagner ma place. Le fait est que vous n’avez que ma pa
role pour croire ou non que je n’ai pas quitté la terrasse
un seul instant. En l’occurrence, cela n’est pas suffisan
t. Il nous faut des preuves.
– J’ai passé toute la matinée avec Mr Lombard et le Dr Ar
mstrong, dit Blore. Ils peuvent en témoigner.
– Vous êtes revenu ici chercher une corde, rappela le Dr A
rmstrong.
– Oui, et alors ? gronda Blore. J’ai juste fait l’aller et
retour. Vous le savez bien.
– Vous avez mis longtemps., dit Armstrong.
Blore vira au cramoisi.
– Que diable entendez-vous par là, Dr Armstrong ? s’étrang
la-t-il.
– Je dis simplement que vous avez mis longtemps, répéta Ar
0200mstrong.
– Il fallait bien la trouver, non ? On ne dégote pas un r
ouleau de corde en deux secondes.
Le juge Wargrave intervint :
– Pendant l’absence de l’inspecteur Blore, êtes-vous rest
és tous les deux ensemble, messieurs ?
– Evidemment ! répondit Armstrong avec feu. C’est-à-dire.
Lombard est parti quelques minutes. Moi, je suis resté où
j’étais.
– Je voulais voir s’il était possible de communiquer avec
la côte par signaux optiques, dit Lombard en souriant. Je
cherchais le meilleur emplacement. Je ne me suis absenté
qu’une ou deux minutes.
Armstrong acquiesça :
– C’est exact Pas assez longtemps pour commettre un meurtr
e, je peux vous l’assurer.
– L’un de vous a-t-il consulté sa montre ? demanda le juge
.
– Ma foi, non.
– Je n’en portais pas, dit Philip Lombard.
0201– Une minute ou deux, c’est bien vague, fit observer l
e juge d’une voix égale.
Il tourna la tête vers la silhouette piquée bien droite d
ans son fauteuil, son tricot sur les genoux :
– Miss Brent ?
– Je suis montée au sommet de l’île avec miss Claythorne.
Ensuite, je me suis assise au soleil sur la terrasse.
– Il ne me semble pas vous avoir remarquée, dit le juge.
– Non, j’étais installée à l’angle de la maison, à l’est.
A l’abri du vent.
– Et vous n’en avez pas bougé jusqu’au déjeuner ?
– Non.
– Miss Claythorne ?
– En début de matinée, je n’ai pas quitté miss Brent, rép
ondit aussitôt Vera avec précision. Ensuite, je me suis un
peu promenée au hasard. Et puis je suis descendue sur le
rivage et j’ai bavardé avec le général Macarthur.
Le juge Wargrave l’interrompit :
– Quelle heure était-il ?
Pour la première fois, Vera fît une réponse vague :
0202 – Je ne sais pas. Ça devait être environ une heure av
ant le déjeuner. peut-être même moins.
– C’était après que nous lui avons parlé ou avant ? demand
a Blore.
– Je n’en sais rien. Il. il était très bizarre.
Elle frissonna.
– Comment cela, « bizarre » ? s’enquit le juge.
– Il disait que nous allions tous mourir., murmura Vera d
‘une voix sourde. Il disait qu’il attendait la fin. Il. il
m’a paniquée.
Le juge hocha la tête :
– Qu’avez-vous fait ensuite ?
– Je suis rentrée. Et puis, juste avant le déjeuner, je s
uis ressortie et j’ai grimpé derrière la maison. Je ne ten
ais pas en place.
Le juge Wargrave se caressa le menton :
– Reste Rogers. Mais je doute que son témoignage ajoute q
uoi que ce soit à ce que nous savons.
Convoqué devant le tribunal, Rogers eut bien peu de chose
à déclarer. Il avait vaqué toute la matinée à ses occupat
0203ions domestiques et à la préparation du déjeuner. Avan
t le repas, il avait servi les cocktails sur la terrasse,
puis il était monté dans la mansarde pour déménager ses af
faires. Il n’avait à aucun moment regardé par la fenêtre e
t n’avait rien vu qui ait pu avoir un rapport avec la mort
du général Macarthur. Il était prêt à jurer qu’il y avait
huit figurines de porcelaine sur la table de la salle à m
anger quand il avait mis le couvert pour le déjeuner.
Un silence suivit la déposition de Rogers.
Le juge Wargrave s’éclaircit la gorge.
– Et maintenant, place aux conclusions du grand homme ! g
lissa Lombard à l’oreille de Vera Claythorne.
– Nous avons enquêté, du mieux que nous avons pu, sur les
circonstances de ces trois décès, déclara le juge. Bien q
ue, selon toutes probabilités, certaines personnes puissen
t, suivant les crimes envisagés, être mises hors de cause,
rien ne nous permet de les décharger à coup sûr du soupço
n de complicité. Je le répète, j’ai l’intime conviction qu
e, des sept personnes assemblées dans cette pièce, l’une e
st un criminel dangereux, probablement un aliéné. Nous ne
0204disposons d’aucun indice quant à l’identité de cet ind
ividu. Tout ce que nous pouvons faire dans l’immédiat, c’e
st réfléchir aux mesures à prendre pour communiquer avec l
a côte et demander du secours. Et, au cas où les secours t
arderaient – ce qui est à craindre étant donné les conditi
ons atmosphériques -, nous devons songer aux mesures à ado
pter pour assurer notre sécurité.
» Je vous demande à tous de bien réfléchir à ces deux poi
nts et de me faire part de vos suggestions, quelles qu’ell
es soient. En attendant je recommande instamment à chacun
de se tenir sur ses gardes. Jusqu’ici, le meurtrier a eu l
a tâche facile dans la mesure où ses victimes étaient sans
méfiance. A partir de maintenant, il nous incombe de nous
soupçonner mutuellement, tous autant que nous sommes. Un
homme averti en vaut deux. Ne prenez pas de risques et soy
ez à l’affût du danger. Ce sera tout.
– L’audience est levée., ricana tout bas Philip Lombard.

10

0205– Vous y croyez, vous ? demanda Vera.
Philip et elle étaient assis sur la banquette, devant la
fenêtre du salon. Dehors, il pleuvait à torrents et le ven
t, qui mugissait et soufflait en rafales, faisait trembler
les vitres.
Philip Lombard pencha légèrement la tête de côté :
– Autrement dit, est-ce que je crois que le vieux Wargrav
e a raison quand il affirme que l’assassin est l’un de nou
s ?
– Oui.
– Difficile de répondre à ça, marmonna Philip Lombard, so
ngeur. Logiquement, il a raison, et pourtant.
Vera lui ôta les mots de la bouche :
– Et pourtant, ça paraît tellement incroyable !
Philip Lombard fît la grimace.
– Toute cette histoire est incroyable ! grommela-t-il. En
tout cas, après la mort de Macarthur, une chose est sûre.
Il n’est plus question d’accidents ni de suicides. Ce son
t bel et bien des meurtres. Trois, à l’heure qu’il est.
Vera frissonna.
0206 – C’est comme un mauvais rêve, dit-elle. Je ne peux p
as m’ôter de l’idée que des choses pareilles, ça n’arrive
pas !
– Je sais, dit-il, compréhensif. Dans un instant, on va f
rapper à la porte de votre chambre et vous apporter le pet
it déjeuner au lit.
– Oh, si seulement. ! s’écria Vera.
– Oui, mais n’y comptez pas, répliqua Philip Lombard avec
gravité. Nous faisons tous partie du mauvais rêve ! Et do
rénavant, nous avons intérêt à veiller au grain.
Vera baissa la voix :
– Si. si c’est vraiment l’un d’entre eux. lequel est-ce, à
votre avis ?
Philip Lombard eut un sourire subit :
– Vous nous excluez du lot tous les deux ? Remarquez, ça
me va. Je sais pertinemment que je ne suis pas l’assassin,
et je ne crois pas qu’il y ait une once de folie en vous,
Vera. Pour moi, vous êtes la fille la plus saine et la pl
us équilibrée que j’aie rencontrée. Je parierais ma réputa
tion sur votre santé mentale.
0207– Merci, répondit Vera avec un sourire teinté d’ironie
.
– Eh bien, miss Vera Claythorne, qu’attendez-vous pour me
retourner le compliment ?
Vera hésita un instant.
– Vous savez, dit-elle enfin, vous avez reconnu vous-même
, que la vie humaine n’a rien de sacré pour vous ; mais j’
ai quand même du mal à imaginer que vous puissiez être l’h
omme. l’homme qui a enregistré ce disque.
– Bien vu, approuva Lombard. Si je devais commettre un me
urtre – ou plusieurs -, ce serait uniquement pour le bénéf
ice que je pourrais en tirer. Ce nettoyage en série, ce n’
est pas mon style. Bon, maintenant que nous nous sommes él
iminés, concentrons-nous sur nos cinq compagnons de détent
ion. Lequel d’entre eux est A.N. O’Nyme ? Au hasard, et sa
ns aucun argument à l’appui, je miserais sur Wargrave !
– Ah ? fit Vera, surprise.
Elle réfléchit un instant avant de demander :
– Pourquoi ?
– Difficile à dire précisément. D’abord, c’est un vieil h
0208omme qui a présidé des tribunaux pendant des années. E
n d’autres termes, il y a belle lurette qu’il se prend pou
r Dieu le Père dix mois par an. Ça doit finir par monter à
la tête. Il en arrive à se croire omnipotent, détenteur d
u droit de vie et de mort sur tout un chacun. et, pour peu
qu’il ait perdu la boule, il a pu être tenté de sauter le
pas, de devenir à la fois le Juge Suprême et le Bourreau.

– Oui, ça n’est pas impossible…, murmura lentement Vera.

– Et vous, sur qui misez-vous ? demanda Lombard.
Elle n’eut aucune hésitation :
– Le Dr Armstrong.
Lombard émit un sifflement étouffé :
– Le médecin, hein ? Moi, je l’aurais placé en dernier.
Vera secoua la tête :
– Oh, non ! Deux décès sur trois sont dus au poison. Ça d
ésigne plutôt un médecin. Et puis n’oubliez pas que la seu
le chose que Mrs Rogers ait ingurgitée hier soir à notre c
onnaissance, c’est le somnifère qu’il lui a fait avaler.
0209– Oui, c’est vrai, reconnut Lombard.
– Si un médecin devenait fou, insista Vera, personne ne s
‘en apercevrait avant un bon bout de temps. Et les médecin
s travaillent trop et vivent sur les nerfs.
– Oui, répliqua Philip Lombard, mais je doute qu’il ait p
u tuer Macarthur. Je ne l’ai laissé seul qu’un instant, il
n’en aurait pas eu le temps. à moins de faire l’aller et
retour en quatrième vitesse, et je ne pense pas qu’il soit
en assez bonne condition physique pour y arriver sans mon
trer de signes de fatigue.
– Il ne l’a pas tué à ce moment-là, dit Vera. Il en a eu l
‘occasion un peu plus tard.
– Quand ça ?
– Quand il est allé chercher le général pour le déjeuner.

De nouveau, Philip siffla entre ses dents :
– Vous croyez qu’il aurait fait le coup à ce moment-là ? Ç
a exigeait un sacré culot.
– Qu’est-ce qu’il risquait ? riposta Vera avec impatience
. Il est le seul ici à avoir des connaissances médicales.
0210S’il jure que la mort remonte à plus d’une heure, qui
ira le contredire ?
Philip la regarda, pensif :
– Vous savez que votre idée n’est pas bête du tout. Je me
demande.
– – –
– Qui est-ce, Mr Blore ? Voilà ce que je veux savoir. Qui
est-ce ?
Le visage de Rogers était ravagé de tics. Ses mains étaie
nt crispées sur un chiffon à poussière.
– Toute la question est là, mon gars ! répondit l’ex-inspe
cteur Blore.
– « L’un d’entre nous », a dit monsieur le Juge. Mais leq
uel ? Voilà ce que je veux savoir. Qui c’est, ce démon inc
arné ?
– Ça, dit Blore, c’est ce que nous voudrions tous savoir.

– Mais vous avez bien une idée, Mr Blore, dit Rogers d’un
air entendu. Vous avez bien une idée, pas vrai ?
– J’en ai peut-être une, répondit Blore d’une voix lente.
0211 Mais de là à être sûr. Je peux me tromper. Tout ce qu
e je peux dire c’est que, si j’ai raison, le personnage en
question n’a
pas froid aux yeux. ça non, il n’a pas froid aux yeux !
Rogers essuya son front en sueur.
– C’est un cauchemar, voilà ce que c’est, dit-il d’une voi
x rauque.
Blore le regarda avec curiosité :
– Et vous, Rogers, vous en avez, une idée ?
Le majordome secoua la tête :
– Je n’en sais rien. Je n’y comprends rien. Et c’est ça q
ui me met la peur au ventre : n’avoir aucune idée.
– – –
– Il faut que nous partions d’ici, dit le Dr Armstrong av
ec véhémence. Il le faut. il le faut ! A tout prix !
Pensif, le juge Wargrave regardait par la fenêtre du fumo
ir. Il jouait machinalement avec le cordon de son lorgnon
:
– Je ne me prétends pas expert en météorologie. Mais – à
supposer qu’on soit au courant de notre situation critique
0212 – il est fort peu probable qu’un bateau puisse aborde
r l’île avant vingt-quatre heures. Et encore, seulement si
le vent tombe.
Le Dr Armstrong se prit la tête dans les mains.
– Et d’ici là, gémit-il, nous serons peut-être tous assass
inés dans nos lits ?
– J’espère que non, répondit le juge Wargrave. J’ai l’int
ention de prendre toutes les précautions possibles pour pa
rer à cette éventualité.
Le Dr Armstrong se fit la réflexion que les vieillards co
mme le juge étaient beaucoup plus attachés à la vie que le
s hommes plus jeunes. Ça l’avait souvent étonné au cours d
e sa carrière. Lui, qui avait sans doute une vingtaine d’a
nnées de moins, possédait un instinct de conservation qui
n’arrivait pas à la cheville de celui du juge.
« Assassinés dans nos lits ! se disait le juge Wargrave.
Tous les mêmes, ces médecins : ils pensent par clichés. Pa
s une once d’originalité. »
– Nous avons déjà eu trois victimes, insista le médecin. I
l ne faut pas l’oublier.
0213 – Certes. Mais vous, n’oubliez pas qu’elles ont été a
ttaquées par surprise. Nous, en revanche, nous sommes prév
enus.
– Que pouvons-nous faire ? dit le Dr Armstrong avec amertu
me. Tôt ou tard.
– A mon sens, répondit le juge Wargrave, nous pouvons fair
e bien des choses.
– Nous ne savons même pas qui ça peut être., se lamenta Ar
mstrong.
Le juge se tapota le menton.
– Je ne suis pas de cet avis, murmura-t-il.
Armstrong le regarda, médusé :
– Vous voulez dire que vous savez ?
– Pour ce qui est des preuves matérielles, nécessaires de
vant un tribunal, je reconnais n’en avoir aucune, déclara
le juge Wargrave avec prudence. Mais il me semble, si je r
écapitule toute l’affaire, qu’une personne bien précise se
trouve assez clairement désignée. Oui, j’en suis convainc
u.
– Je ne comprends pas, balbutia Armstrong en le regardant,
0214 bouche bée.
Miss Brent monta dans sa chambre.
Elle prit sa Bible et alla s’asseoir près de la fenêtre.
Elle ouvrit le livre saint. Puis, après un instant d’hési
tation, elle le posa et se dirigea vers la coiffeuse. De l
‘un des tiroirs, elle sortit un petit carnet à couverture
noire.
Elle l’ouvrit et commença à écrire :
Il s’est passé une chose terrible. Le général Macarthur e
st mort. (Son cousin a épousé Elsie MacPherson.) Il ne fai
t pas l’ombre d’un doute qu’il a été assassiné. Après le d
éjeuner, le juge nous a fait un exposé des plus intéressan
ts. Il est convaincu que le meurtrier est l’un de nous. Ce
la signifie que l’un de nous est possédé du démon. Je le s
oupçonnais déjà. De qui peut-il bien s’agir ? Ils se le de
mandent tous. Je suis la seule à savoir…
Elle resta un moment sans bouger. Son regard peu à peu se
fît vague, brumeux. Le crayon se mit à zigzaguer entre se
s doigts. En capitales maladroites, tremblées, elle écrivi
t :
0215LA MEURTRIERE S’APPELLE BEATRICE TAYLOR…
Ses yeux se fermèrent.
Tout à coup, elle se réveilla en sursaut Elle regarda son
carnet. Avec une exclamation de colère, elle déchiffra sa
dernière phrase, griffonnée à la diable.
– J’ai écrit ça, moi ? murmura-t-elle à voix basse. Moi ?
Ma parole, je deviens folle…
– – –
La tempête redoublait de violence. Le vent hurlait en cing
lant le pignon de la maison.
Ils étaient tous dans le salon. Abattus, serrés les uns c
ontre les autres. Et, furtivement, ils s’observaient.
Ils sursautèrent lorsque Rogers entra avec le plateau du t
hé.
– Voulez-vous que je tire les rideaux ? demanda-t-il. Ça
mettrait comme un peu de gaieté.
Avec leur accord, il ferma les rideaux et alluma les lamp
es. La pièce devint plus accueillante. Les ombres se dissi
pèrent un peu. Demain, sûrement, la tempête serait calmée
et quelqu’un viendrait. un bateau arriverait.
0216– Désirez-vous servir le thé, miss Brent ? demanda Ver
a Claythorne.
– Non, ma chère, je vous laisse faire, répondit la vieill
e demoiselle. Cette théière est si lourde ! Et j’ai égaré
deux écheveaux de laine grise. C’est bien ennuyeux !
Vera se dirigea vers la table à thé. On entendit un joyeu
x tintement de porcelaine. Tout rentrait dans l’ordre.
Le thé ! Béni soit le rituel du thé quotidien de 5 heures
! Philip Lombard fit une remarque amusante. Blore en fit
autant Le Dr Armstrong raconta une histoire drôle. Le juge
Wargrave, qui, d’ordinaire, abhorrait le thé, but le sien
à petites gorgées, avec plaisir semblat-il.
Ce fut dans cette atmosphère détendue que Rogers refit sou
dain irruption.
Un Rogers passablement agité.
– Excusez-moi, monsieur, balbutia-t-il sans s’adresser à
personne en particulier, mais quelqu’un sait-il ce qu’est
devenu le rideau de la salle de bains ?
Lombard leva vivement la tête :
– Le rideau de la salle de bains ? De quoi diable parlez-v
0217ous, Rogers ?
– Il a disparu, monsieur. Il s’est volatilisé. Je faisais
le tour de la maison pour fermer les rideaux quand je me
suis aperçu que celui des toil. de la salle de bains n’éta
it plus là.
– Il y était ce matin ? demanda le juge Wargrave.
– Oh ! oui, monsieur.
– C’était quel genre de rideau ? intervint Blore.
– De la toile cirée rouge, monsieur. Pour aller avec le ca
rrelage.
– Et il a disparu ? dit Lombard.
– Disparu, oui monsieur.
Ils échangèrent des regards perplexes.
– Bon. et alors ? soupira Blore. C’est insensé, d’accord.
mais pas plus que le reste. En tout cas, ça n’a pas d’imp
ortance. On ne peut pas tuer quelqu’un avec un rideau en t
oile cirée. Ne vous faites pas de bile pour ça.
– Bien, monsieur. Merci, monsieur, dit Rogers.
Il sortit en refermant la porte derrière lui.
Dans le salon, la chape de peur était retombée sur les inv
0218ités.
De nouveau, furtivement, ils s’observaient.
– – –
Le dîner fut servi, avalé, débarrassé. Un repas simple, à
base de conserves.
Après quoi, dans le salon, la tension devint presque insup
portable.
A 9 heures, Emily Brent se leva.
– Je vais me coucher, dit-elle.
– Je vais en faire autant, dit Vera.
Elles montèrent l’escalier, escortées de Lombard et de Bl
ore. Arrivés sur le palier, les deux hommes attendirent qu
‘elles soient entrées dans leurs chambres respectives et q
u’elles aient fermé leur porte. Ils les entendirent pousse
r le verrou et tourner la clef dans la serrure.
– Pas besoin de leur dire de s’enfermer ! ricana Blore.
– En tout cas, en voilà deux qui ne risquent rien cette nu
it ! répliqua Lombard.
Il redescendit, suivi de Blore.
– – –
0219 Les quatre hommes allèrent se coucher une heure plus
tard. Ils se retirèrent ensemble. De la salle à manger où
il mettait le couvert du petit déjeuner, Rogers les vit mo
nter l’escalier. Il les entendit s’arrêter sur le palier d
u premier étage.
Puis la voix du juge lui parvint :
– Je ne saurais trop vous recommander, messieurs, de ferme
r vos portes à clef.
– Et de caler une chaise sous la poignée, tant que vous y
êtes, renchérit Blore. Ouvrir une serrure de l’extérieur,
je connais le truc, ça n’est pas sorcier.
– L’ennui avec vous, mon cher Blore, murmura Lombard, c’e
st que vous connaissez trop de trucs !
– Bonne nuit, messieurs, dit le juge avec gravité. Puissi
ons-nous tous nous retrouver vivants demain matin !
Rogers sortit de la salle à manger et grimpa furtivement
l’escalier jusqu’à mi-étage. Il vit quatre silhouettes s’e
ngouffrer dans quatre chambres. Il entendit quatre clefs t
ourner dans quatre serrures – et quatre claquements de ver
rous.
0220Il hocha la tête.
– Ça va, marmonna-t-il.
Il retourna dans la salle à manger. Oui, tout était prêt
pour le lendemain matin. Il s’attarda un instant à regarde
r le plateau, au centre de la table, et les sept figurines
de
porcelaine qui y étaient disposées.
Un sourire éclaira son visage.
– En tout cas, je vais faire en sorte que personne ne vie
nne nous jouer des tours cette nuit, murmura-t-il.
Traversant la pièce, il ferma à clef la porte de communic
ation avec l’office. Puis il sortit par celle qui donnait
sur le hall, la ferma également à double tour et glissa la
clef dans sa poche.
Après avoir éteint les lumières, il monta rapidement l’es
calier et entra dans sa nouvelle chambre.
Il n’y avait qu’un endroit où on aurait pu se cacher : la
penderie, et il y jeta aussitôt un coup d’oeil. Puis, apr
ès avoir fermé sa porte à clef et au verrou, il se prépara
à se coucher.
0221– Pas d’escamotage de petits nègres cette nuit, dit-il
tout haut. J’ai veillé au grain.

11
Philip Lombard se réveillait toujours à l’aube. Ce matin-l
à ne fit pas exception à la règle. Il se souleva sur un co
ude et tendit l’oreille. Le vent avait un peu molli mais s
oufflait encore. En revanche, la pluie semblait avoir cess
é.
A 8 heures, le vent redoubla mais Lombard ne l’entendit pa
s. Il s’était rendormi.
A 9 heures et demie, assis au bord de son lit, il regarda
sa montre. Il la porta à son oreille. Ses lèvres se retro
ussèrent, esquissant ce curieux sourire carnassier qui lui
était propre.
« Je crois que le moment est venu de faire quelque chose »
, murmura-t-il.
A 10 heures moins 25, il frappait à la porte de Blore.
Celui-ci ouvrit avec circonspection. Il avait les cheveux
0222 ébouriffés, les yeux encore ensommeillés.
– Vous faites le tour du cadran ? dit aimablement Lombard
. Ma foi, ça prouve au moins que vous avez la conscience t
ranquille.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Blore d’un ton bref.
– Est-ce qu’on vous a appelé – ou apporté du thé ? Vous sa
vez l’heure qu’il est ?
Blore jeta un coup d’oeil à la pendulette de voyage qui se
trouvait sur sa table de chevet :
– 10 heures moins 25 ! Je n’aurais jamais cru que je pour
rais dormir si longtemps. Où est Rogers ?
– C’est le genre de cas où l’écho répond « Où ? ».
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda vivement Blore.
– Ça veut dire que Rogers a disparu. Il n’est ni dans sa
chambre ni ailleurs. Il n’y a pas de bouilloire sur le fou
rneau et le feu n’est même pas allumé.
Blore poussa un juron étouffé :
– Où diable peut-il être ? En vadrouille sur l’île ? Je m
‘habille en vitesse. Allez voir si les autres savent quelq
ue chose.
0223Philip Lombard hocha la tête. Il passa en revue la ran
gée de portes closes.
Il trouva Armstrong debout et presque prêt. Tout comme po
ur Blore, il fallut tirer le juge Wargrave de son sommeil.
Vera Claythorne était habillée. La chambre d’Emily Brent
était vide.
Le petit groupe fit le tour de la maison. Comme l’avait a
nnoncé Philip Lombard, Rogers n’était pas dans sa chambre.
Le lit était défait ; son rasoir, son gant de toilette et
son savon étaient mouillés.
– En tout cas, il s’est levé, dit Lombard.
D’une voix sourde, qu’elle s’efforçait de rendre ferme et
assurée, Vera dit :
– Vous ne croyez pas qu’il est. qu’il est caché quelque pa
rt. et qu’il nous guette ?
– Je suis prêt à croire n’importe quoi de n’importe qui,
ma pauvre ! répondit Lombard. Je propose que nous restions
ensemble jusqu’à ce que nous l’ayons retrouvé.
– Il doit être quelque part sur l’île, dit Armstrong.
Blore, qui les avait rejoints, habillé mais non rasé, inte
0224rvint :
– Et où est passée miss Brent ? Ça aussi, c’est encore un
mystère !
Mais comme ils débouchaient dans le hall, Emily Brent arr
iva par la porte d’entrée. Elle était en imperméable.
– La mer est toujours aussi forte, dit-elle. Je serais su
rprise qu’un bateau puisse venir aujourd’hui.
– Vous êtes allée vous promener toute seule dans l’île, m
iss Brent ? demanda Blore. Vous vous rendez compte que c’e
st la dernière chose à faire ?
– Je puis vous assurer, Mr Blore, rétorqua miss Brent ave
c hauteur, que j’ai fait extrêmement attention.
– Vous avez aperçu Rogers ? grommela Blore.
Miss Brent haussa les sourcils :
– Rogers ? Non, je ne l’ai pas vu de la matinée. Pourquoi
?
Le juge Wargrave, rasé, habillé et dentier en place, desc
endit l’escalier. Il se dirigea vers la porte de la salle
à manger, qui était ouverte :
– Ah ! le couvert du petit déjeuner est mis, à ce que je v
0225ois.
– Il a pu le mettre hier soir, dit Lombard.
Ils entrèrent tous. Les assiettes et les couverts étaient
soigneusement disposés. Les tasses, alignées sur la desse
rte. Le dessous-de-plat de feutre prêt à recevoir la cafet
ière.
Ce fut Vera qui s’en aperçut la première. Elle saisit le
bras du juge, à qui sa poigne arracha une grimace.
– Les petits nègres ! s’exclama-t-elle. Regardez !
Il ne restait plus que six figurines de porcelaine au mili
eu de la table.
– – –
Ils le découvrirent peu après.
Il était dans la petite buanderie, au fond de la cour. Il
avait été surpris alors qu’il coupait du petit bois pour
allumer la cuisinière. Il tenait encore la hachette à la m
ain. Une hache, beaucoup plus grande, infiniment plus lour
de, était appuyée contre la porte. Le fer de l’instrument,
souillé de taches brunâtres, ne correspondait que trop bi
en à la profonde
0226blessure que Rogers avait à l’arrière du crâne.
– – –
– C’est clair comme le jour, dit Armstrong. Le meurtrier
s’est glissé derrière lui, a brandi la hache et la lui a a
battue sur la tête en profitant de ce qu’il était penché.

Blore était occupé à saupoudrer de farine le manche de la
hache.
– Le coup exigeait une grande force physique, docteur ? de
manda le juge Wargrave.
– Une femme aurait pu le faire, si c’est ce que vous voul
ez savoir, répondit Armstrong avec gravité.
Il lança un rapide regard circulaire. Vera Claythorne et
Emily Brent s’étaient retirées dans la cuisine.
– La fille aurait pu le faire sans problème. elle est du
genre athlétique. Quant à miss Brent, elle est frêle en ap
parence, mais, sous leur côté filiforme, ces femmes-là son
t souvent très vigoureuses. Et n’oubliez pas qu’un individ
u mentalement dérangé possède des réserves de force insoup
çonnées.
0227Le juge acquiesça, pensif.
Blore se redressa avec un soupir.
– Pas d’empreintes, dit-il. Le manche a été essuyé après c
oup.
Un rire éclata dans leur dos qui les fit se retourner d’u
n bloc. Vera Claythorne était plantée au milieu de la cour
. D’une voix stridente, secouée par l’hilarité, elle s’écr
ia :
– Est-ce qu’ils ont des abeilles, sur cette île ? Dites-m
oi un peu ça ! Le miel, où va-t-on le
chercher ? Ha, ha !
Ils la regardèrent sans comprendre. On aurait pu croire q
ue la jeune femme, d’ordinaire saine et équilibrée, était
devenue folle sous leurs yeux. De la même voix aiguë, elle
reprit :
– Ne faites pas cette tête-là ! On jurerait que vous me p
renez pour une folle. Ma question tombe pourtant sous le s
ens, non ? Abeilles, rucher, abeilles ! Ne me dites pas qu
e vous ne comprenez pas ! Vous n’avez donc pas lu cette co
mptine idiote ? Elle est placardée dans toutes les chambre
0228s, pour que chacun puisse méditer dessus à loisir ! Si
nous avions eu un tant soit peu de jugeote, nous serions
venus ici tout droit. « Sept petits nègres fendirent du pe
tit bois. » Et le couplet suivant. Je les connais tous par
coeur, vous pouvez me croire ! « Six petits nègres rêvass
aient au rucher. » Voilà pourquoi je vous demande ça : est
-ce qu’ils ont des abeilles sur cette île ?. Tordant, non
?. Vous ne trouvez pas ça à se tordre, vous ?
Elle repartit d’un grand rire hystérique. Le Dr Armstrong
fit un pas vers elle et la gifla du plat de la main.
Le souffle coupé, Vera hoqueta. déglutit. Elle resta un mo
ment immobile.
– Merci., dit-elle enfin. Ça va, maintenant.
Elle avait retrouvé sa voix calme, normale – la voix du p
rofesseur d’éducation physique que rien ne peut ébranler.

– Nous vous préparons le petit déjeuner, miss Brent et mo
i, dit-elle avant de tourner les talons et de regagner la
cuisine. Pouvez-vous nous apporter. du petit bois pour all
umer le feu ?
0229La main du médecin lui avait laissé une marque rouge s
ur la joue.
Comme elle entrait dans la cuisine, Blore commenta :
– On peut pas dire, docteur, mais vous vous en êtes rudeme
nt bien tiré.
– Bien obligé ! répondit Armstrong sur un ton d’excuse. N
ous ne pouvons pas nous offrir des crises d’hystérie en pl
us du reste.
– L’hystérie, ça n’a pourtant pas l’air d’être son genre,
dit Philip Lombard.
Armstrong en convint :
– Oh ! non. C’est une fille tout ce qu’il y a de saine et
de sensée. Seulement elle a mal digéré le choc. Ça peut a
rriver à n’importe qui.
Avant d’être tué, Rogers avait débité une certaine quanti
té de petit bois. Ils le rassemblèrent et l’emportèrent à
la cuisine. Vera et Emily Brent étaient occupées, miss Bre
nt à tisonner la cuisinière, Vera à « découenner » le baco
n.
– Merci, dit Emily Brent. Nous allons faire le plus vite
0230possible – une demi-heure ou
trois quarts d’heure, mettons, il faut le temps de faire c
hauffer la bouilloire.
– – –
– Savez ce que je pense ? murmura d’une voix sourde l’ex-
inspecteur Blore à Philip Lombard.
– Comme vous allez me le dire, répondit Philip Lombard, p
as la peine que je me creuse la cervelle à deviner.
L’ex-inspecteur Blore était un homme d’un grand sérieux.
Il ne comprenait pas la plaisanterie. Il poursuivit, imper
turbable :
– Il y a eu une affaire célèbre, en Amérique. Un vieux mo
nsieur et sa femme. tous les deux tués à coups de hache. E
n plein milieu de la matinée. Personne dans la maison, à p
art la fille et la bonne. La bonne – ç’avait été prouvé –
ne pouvait pas avoir fait le coup. L’autre était une respe
ctable vieille fille entre deux âges. Ça paraissait incroy
able. Tellement incroyable qu’on l’a acquittée. Mais on n’
a jamais trouvé d’autre explication. J’ai repensé à cette
histoire quand j’ai vu la hache. et quand je l’ai vue, ell
0231e, dans la cuisine, si calme, si impeccable. Ça ne lui
avait fait ni chaud ni froid ! Cette fille qui vient piqu
er une crise de nerfs. ça, c’est normal – c’est le genre d
e réaction à laquelle on s’attend dans des cas pareils. pa
s vrai ?
– Peut-être bien, répondit Philip Lombard, laconique.
– Mais l’autre ! poursuivit Blore. Si nette, si guindée –
drapée dans ce tablier, celui de Mrs Rogers, je suppose –
et qui vous dit comme ça : « Le petit déjeuner sera prêt
dans une demi-heure. » Si vous voulez mon avis, cette bonn
e femme travaille du chapeau ! Ça leur arrive souvent, aux
vieilles filles. Je ne veux pas dire de commettre des meu
rtres en série, mais de perdre la boule. Malheureusement,
c’est le cas avec elle. La folie mystique. elle se prend p
our l’instrument de Dieu, quelque chose comme ça ! Elle pa
sse des heures dans sa chambre à lire la Bible, vous savez
.
– Ce n’est pas forcément une preuve de déséquilibre mental
, soupira Philip Lombard.
Mais Blore, têtu comme une mule, se cramponnait à son idée
0232 :
– Et puis ce matin, elle est sortie. en imperméable, hist
oire d’aller regarder la mer – c’est du moins ce qu’elle r
aconte.
Lombard secoua la tête :
– Rogers a été tué alors qu’il coupait le bois. C’est la
première chose qu’il a faite quand il s’est levé. Miss Bre
nt n’aurait eu aucune raison de se balader pendant des heu
res après avoir fait le coup. A mon avis, le meurtrier de
Rogers se serait plutôt arrangé pour qu’on le trouve en tr
ain de ronfler dans son lit.
– Il y a un point important qui vous échappe, Mr Lombard,
dit Blore. Si cette femme était innocente, elle aurait eu
bien trop la frousse pour aller se promener toute seule.
Elle ne pouvait le faire que si elle était sûre qu’elle n’
avait rien à craindre. Autrement dit, si c’était elle la m
eurtrière.
– Il est exact que c’est un bon argument, reconnut Philip
Lombard. Et je dois admettre que je n’y avais pas pensé.
En tout cas, je suis heureux de constater que vous ne me s
0233oupçonnez plus, ajouta-t-il avec un mince sourire.
– C’est vrai que j’ai d’abord misé sur vous, avoua Blore,
penaud. A cause du revolver. et de la curieuse histoire q
ue vous avez racontée. ou plutôt, que vous n’avez pas raco
ntée. Mais je me rends compte maintenant que c’était un pe
u gros. J’espère que vous me rendez la pareille ? ajouta-t
-il après un silence.
– Je peux me tromper, bien sûr, mais je ne pense pas que
vous ayez l’imagination nécessaire, répliqua Lombard, song
eur. Tout ce que je peux dire, c’est que si c’est vous l’a
ssassin, vous êtes un sacré comédien et je vous tire mon c
hapeau.
Il baissa la voix :
– Entre nous, Blore, et puisque nous serons sans doute to
us les deux transformés en macchabées d’ici vingt-quatre h
eures, vous pouvez bien me le dire : vous avez vraiment fa
it un faux témoignage, n’est-ce pas ?
Mal à l’aise, Blore se dandina d’un pied sur l’autre.
– Bah ! après tout, ça n’a plus grande importance, mainte
nant, répondit-il enfin. Bon, d’accord. Landor était innoc
0234ent. Le gang m’avait graissé la patte et nous nous som
mes arrangés pour l’expédier en taule. Seulement attention
, hein ! pas question que j’avoue un truc pareil.
– . en présence de témoins, acheva Lombard avec un grand
sourire. Ça restera entre nous. J’espère au moins que ça v
ous a rapporté gros.
– Pas autant que ça aurait dû. Des radins, les gars du ga
ng Purcell. Mais enfin, j’ai eu mon avancement.
– Et Landor a été condamné à trois ans ferme et il est mor
t en prison.
– Je ne pouvais pas prévoir qu’il allait mourir, non ? pro
testa Blore.
– Non, malheureusement pour vous.
– Pour moi ? Pour lui, vous voulez dire.
– Pour vous aussi. Parce que, à cause de ça, on dirait bi
en que votre petite existence va être désagréablement écou
rtée.
– La mienne ? fit Blore en écarquillant les yeux. Parce q
ue vous croyez, vous, que je vais finir comme Rogers et le
s autres ? Jamais de la vie ! Je veille au grain, ça, je v
0235ous en fiche mon billet.
– Oh, ça va, je ne suis pas homme à parier, dit Lombard.
De toute façon, quand vous serez mort, ce n’est pas vous q
ui viendriez me payer.
– Dites donc, Mr Lombard, que voulez-vous dire par là ?
Philip Lombard sourit de toutes ses dents :
– Je veux dire par là, mon cher Blore, qu’à mon humble av
is, vous n’avez pas une chance !
– Quoi ?
– Votre manque d’imagination fait de vous la cible idéale
. Un assassin aussi machiavélique qu’A.N. O’Nyme aura votr
e peau à la minute précise qu’il – ou elle – aura choisie.

Le visage de Blore vira au cramoisi.
– Et vous, alors ? lança-t-il avec colère.
Philip Lombard prit une expression dure, redoutable :
– Moi, pour mon compte, j’en ai à revendre, de l’imaginat
ion. Je me suis déjà trouvé dans des situations difficiles
, et je m’en suis toujours sorti ! Je pense – je dis bien
: je pense – que je me sortirai aussi de celle-là.
0236– – –
Les oeufs cuisaient dans la poêle. Tout en faisant griller
du pain, Vera pensait :
« Qu’est-ce qui m’a pris de piquer cette crise de nerfs ?
Ça n’était pas malin. Du calme, ma fille, du calme. »
Après tout, ne s’était-elle pas toujours vantée de son par
fait équilibre ?
« Miss Claythorne a été extraordinaire… elle n’a pas pe
rdu la tête… elle a tout de suite plongé pour rattraper
Cyril. »
Pourquoi penser à ça maintenant ? C’était fini, tout ça.
Fini. Cyril avait disparu bien avant qu’elle n’atteigne le
rocher. Elle avait senti le courant l’emporter, l’entraîn
er vers le large. Elle s’était laissé porter – nageant à p
etites brasses, faisant la planche – jusqu’à ce qu’enfin l
e bateau arrive.
Tout le monde avait vanté son courage, son sang-froid.
Sauf Hugo. Hugo, lui, l’avait juste. dévisagée.
Mon Dieu ! que ça faisait mal, encore maintenant, de pense
r à Hugo.
0237Où était-il ? Que faisait-il ? Etait-il fiancé. marié
?
– Vera, ce toast est en train de brûler ! lui dit Emily Br
ent d’un ton outré.
– Oh ! c’est vrai, je suis désolée. Quelle idiote je fais
!
Emily Brent sortit le dernier oeuf du beurre grésillant.
Tout en mettant une nouvelle tranche de pain dans le toas
teur, Vera remarqua avec étonnement :
– C’est incroyable ce que vous êtes calme, miss Brent.
Emily Brent pinça les lèvres :
– On m’a appris à garder la tête froide et à ne jamais fai
re de simagrées.
« Une enfance refoulée., pensa machinalement Vera. Ça peu
t expliquer bien des choses. »
– Vous n’avez pas peur ? demanda-t-elle.
Après un silence, elle ajouta :
– Ou est-ce que ça vous est égal de mourir ?
Mourir ! Ce fut comme si une petite vrille bien aiguisée
s’enfonçait dans le magma pétrifié du cerveau d’Emily Bren
0238t. Mourir ? Mais elle n’allait pas mourir, elle ! Les
autres mourraient, oui, mais pas elle. Cette fille n’y com
prenait rien ! Emily n’avait pas peur, bien sûr que non. L
es Brent ignoraient la peur. Dans la famille, on était mil
itaire de père en fils. On regardait la mort en face, sans
ciller. On menait une vie droite – tout comme elle, Emily
Brent, avait mené une vie droite. Elle n’avait jamais rie
n fait dont elle pût avoir honte. Par conséquent, il était
clair qu’elle n’allait pas mourir.
« Le Seigneur a pitié de ses créatures. » « Tu ne craindr
as ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole de jo
ur… » Il faisait jour, maintenant, elle n’éprouvait null
e terreur. « Aucun de nous ne quittera cette île. » Au fai
t, qui avait dit cela ? Ah ! oui : le général Macarthur, b
ien sûr, dont le cousin avait épousé Elsie MacPherson. Ça
n’avait pas semblé le troubler outre mesure. Il avait même
paru. oui, soulagé à cette perspective ! C’était monstrue
ux ! C’était presque sacrilège, un sentiment pareil. Certa
ines personnes font si peu de cas de la mort qu’elles en a
rrivent à attenter à leur vie. Béatrice Taylor… Cette nu
0239it, Emily avait rêvé de Béatrice – rêvé qu’elle était
là, dehors, le visage pressé contre la vitre, qu’elle gémi
ssait en implorant qu’on la laisse entrer. Mais Emily Bren
t n’avait pas voulu la laisser entrer. Parce que, si elle
l’avait fait, quelque chose de terrible serait arrivé.
Dans un sursaut, Emily revint à la réalité. Cette fille la
regardait d’un drôle d’air.
– Tout est prêt, n’est-ce pas ? dit-elle avec un entrain
forcé. Alors, servons le petit déjeuner.
– – –
Ce fut un repas étrange. Chacun se montrait d’une prévenan
ce extrême :
– Voulez-vous encore un peu de café, miss Brent ?
– Une tranche de jambon, miss Claythorne ?
– Un autre toast ?
Six personnes, extérieurement calmes et maîtresses d’elles
-mêmes.
Mais intérieurement ? Des pensées qui tournaient en rond
comme des écureuils en cage.
« Et maintenant ? Et maintenant ? Qui ? Lequel ? »
0240 « Est-ce que ça va marcher ? Je me demande. Mais ça v
aut le coup d’essayer. Seulement est-ce que nous aurons le
temps ? Bon Dieu, est-ce que nous aurons le temps ?… »

« Folie mystique, à tous les coups. Pourtant, à la regard
er, on ne croirait jamais. Et si je me trompais ?. »
« C’est dingue. tout est dingue. Je deviens dingue. De la
laine qui disparaît. des rideaux en toile cirée rouge. ça
n’a ni queue ni tête. Je ne comprends pas le comment du
pourquoi… »
« L’imbécile ! Il a cru tout ce que je lui ai dit. Simple
comme bonjour… Il faut quand même que je sois prudent,
très prudent. »
« Six figurines de porcelaine… plus que six. Combien en
restera-t-il ce soir ?… »
– Qui veut le dernier oeuf ?
– Un peu de confiture ?
– Merci, voulez-vous que je vous coupe une tranche de pain
?
Six personnes, qui prenaient leur petit déjeuner en se co
0241mportant comme des êtres normaux.

12
Le repas était terminé.
Le juge Wargrave s’éclaircit la gorge. D’une voix ténue ma
is pleine d’autorité, il déclara :
– Il serait sage, je pense, de nous réunir pour discuter
de la situation. Disons. dans une demi-heure, au salon ?
Chacun donna son accord dans un murmure général. Vera entr
eprit d’empiler les assiettes :
– Je vais desservir et faire la vaisselle.
– Nous allons vous apporter le tout à l’office, dit Philip
Lombard.
– Merci.
Emily Brent se leva et se rassit aussitôt :
– Allons bon !
– Ça ne va pas, miss Brent ? s’enquit le juge.
– Je suis désolée, répondit Emily d’un ton d’excuse. J’au
rais voulu aider miss Claythorne, mais je ne sais pas ce q
0242ue j’ai. Je me sens un peu étourdie.
Le Dr Armstrong s’approcha d’elle :
– Etourdie, hein ? C’est bien naturel. Le contrecoup. Je
peux vous donner quelque chose pour.
– Non !
Le cri avait jailli des lèvres d’Emily avec la violence d’
une grenade explosive. Ils en restèrent tous pantois. Le D
r Armstrong rougit violemment. La peur et la méfiance se l
isaient clairement sur le visage de miss Brent.
– A votre aise, miss Brent, répondit-il avec raideur.
– Je ne veux rien prendre, dit-elle. Rien du tout. Je vai
s rester tranquillement assise jusqu’à ce que ça passe.
Ils achevèrent de débarrasser la vaisselle du petit déjeun
er.
– Je suis un homme d’intérieur, dit Blore Je vais vous do
nner un coup de main, miss Claythorne.
– Merci, répondit Vera.
Emily Brent resta seule dans la salle à manger.
Pendant un moment, elle entendit un léger murmure de voix
en provenance de l’office. Son vertige se dissipait Elle s
0243e sentait engourdie, maintenant, comme si elle était à
deux doigts de s’assoupir.
Elle avait un bourdonnement dans les oreilles. ou bien ét
ait-ce un bourdonnement bien réel ?
« On dirait une abeille. », se dit-elle.
Elle ne tarda pas à la voir. L’abeille grimpait à la vitre
de la fenêtre. Vera Claythorne avait parlé d’abeilles, ce
matin. D’abeilles et de miel.
Elle aimait le miel. Le miel en rayon, qu’on faisait tomb
er goutte à goutte à travers un sac en mousseline. Ploc, p
loc, ploc…
Il y avait quelqu’un dans la pièce – quelqu’un de tout tr
empé, qui dégoulinait. Béatrice Taylor était sortie de la
rivière.
Emily n’avait qu’à tourner la tête pour la voir.
Mais elle n’arrivait pas à tourner la tête.
Si elle appelait.
Mais elle n’arrivait pas à appeler.
Il n’y avait personne dans la maison. Elle était toute seu
le.
0244 Elle entendit des pas. des pas traînants, feutrés, qu
i approchaient par-derrière. Les pas trébuchants de la noy
ée.
Un remugle d’humidité glacée assaillit ses narines.
Sur la vitre, l’abeille bourdonnait. bourdonnait.
Et soudain, elle sentit la piqûre.
La piqûre de l’abeille dans son cou.
– – –
Dans le salon, on attendait Emily Brent.
– Voulez-vous que j’aille la chercher ? proposa Vera Clayt
horne.
– Attendez une seconde ! lança Blore.
Vera se rassit. Tout le monde regarda Blore d’un air inter
rogateur.
– Ecoutez, vous tous, dit-il, voilà ce que je pense : à l
‘heure qu’il est, inutile de chercher l’auteur de tous ces
meurtres plus loin que la salle à manger. Je suis prêt à
jurer que cette femme est l’assassin après lequel nous cou
rons.
– Et le mobile ? demanda Armstrong.
0245– Folie mystique. Qu’en dites-vous, docteur ?
– C’est tout à fait possible, répondit Armstrong. Je n’ai
aucun argument à vous opposer. Mais nous n’avons aucune p
reuve.
– Je l’ai trouvée très bizarre, tout à l’heure, pendant q
ue nous préparions le petit déjeuner à la cuisine, dit Ver
a. Ses yeux.
Elle frissonna.
– On ne peut pas la juger là-dessus, répliqua Lombard. En
ce moment, on a tous le cerveau qui bat un peu la breloqu
e.
– Il y a autre chose, insista Blore. Hier soir, après le
coup du gramophone, elle a été la seule à refuser de se ju
stifier. Pourquoi ça ? Parce qu’elle n’avait aucune justif
ication à fournir.
Vera s’agita dans son fauteuil :
– Ce n’est pas tout à fait exact. Elle m’a tout raconté. p
lus tard.
– Et que vous a-t-elle raconté, miss Claythorne ? demanda
Wargrave.
0246Vera répéta l’histoire de Béatrice Taylor.
– Voilà un récit dépourvu d’ambiguïté, fit observer le ju
ge Wargrave. Pour ma part, je serais tenté de l’accepter s
ans réserve. Dites-moi, miss Claythorne, vous a-t-elle par
u éprouver un sentiment de culpabilité ou de remords pour
l’attitude qu’elle avait eue dans cette affaire ?
– Pas le moindre, répondit Vera. Elle était absolument imp
erturbable.
– Des coeurs de pierre, ces vieilles filles à principes !
grommela Blore. C’est l’envie qui les ronge, un point c’e
st tout !
– Il est 11 heures moins 5, déclara le juge Wargrave. Je
pense que nous devrions prier miss Brent de se joindre à n
otre assemblée.
– Vous n’allez pas prendre des mesures ? s’inquiéta Blore.

– Je ne vois pas bien quelles mesures nous pourrions pren
dre, répondit le juge. Nos soupçons, pour le moment, ne so
nt que des soupçons. Je demanderai néanmoins au Dr Armstro
ng d’observer de très près le comportement de miss Brent.
0247Et maintenant, allons dans la salle à manger.
Ils trouvèrent Emily Brent assise là où ils l’avaient lai
ssée. De dos, ils ne remarquèrent rien d’anormal, sinon qu
‘elle ne semblait pas les avoir entendus entrer.
Et puis ils la virent de face, le visage injecté de sang,
les lèvres bleuies, les yeux révulsés.
– Bon Dieu, s’exclama Blore, elle est morte !
– – –
– Encore l’une de nous dont l’innocence est prouvée. trop
tard ! fit la petite voix posée du juge Wargrave.
Armstrong était penché sur la morte. Il lui renifla les l
èvres, secoua la tête, lui examina les paupières.
– De quoi est-elle morte, docteur ? s’impatienta Lombard.
Elle allait très bien quand nous l’avons quittée !
L’attention d’Armstrong était concentrée sur une marque, d
u côté droit du cou.
– Cette marque a été faite par une seringue hypodermique,
dit-il.
Un bourdonnement leur parvint de la fenêtre.
– Regardez. une abeille ! s’écria Vera. Rappelez-vous ce q
0248ue je vous ai dit ce matin !
– Ce n’est pas cette abeille qui l’a piquée ! fît observe
r Armstrong d’un air sombre. C’était une seringue, tenue p
ar une main humaine.
– Quel poison lui a-t-on injecté ? demanda le juge.
– A vue de nez, un cyanure quelconque, répondit Armstrong
. Probablement du cyanure de potassium, comme pour Anthony
Marston. La mort par asphyxie a dû être instantanée.
– Mais cette abeille ? s’exclama Vera. Ça n’est quand même
pas une coïncidence ?
– Oh, non, ce n’est pas une coïncidence ! répliqua Lombar
d, la mine farouche. C’est la touche folklorique de notre
assassin ! Un sacré plaisantin celui-là. Ça l’amuse de col
ler au plus près à sa fichue comptine !
Pour la première fois, il parlait d’une voix tremblante,
presque stridente. Comme si ses nerfs, pourtant aguerris p
ar une longue carrière de périls et d’aventures dangereuse
s, avaient fini par lâcher.
– C’est fou. absolument fou ! lança-t-il avec violence. No
us sommes tous fous !
0249 – Nous avons encore, je l’espère, toute notre raison,
le contredit calmement le juge. Quelqu’un a-t-il apporté
une seringue hypodermique dans cette maison ?
Le Dr Armstrong se redressa et, d’une voix mal assurée, ba
lbutia :
– Oui, moi.
Quatre paires d’yeux se fixèrent sur lui. Il se raidit fa
ce à l’hostilité profonde, soupçonneuse de tous ces regard
s.
– J’en emporte toujours une avec moi, dit-il. Comme la plu
part des médecins.
– Cela va de soi, déclara le juge Wargrave sans autrement
s’émouvoir. Voulez-vous néanmoins nous dire, docteur, où
se trouve actuellement cette seringue ?
– Dans ma valise, dans ma chambre.
– Nous pourrions peut-être aller vérifier de ce pas, dit W
argrave.
En une silencieuse procession, ils montèrent tous les cinq
à l’étage.
On vida par terre le contenu de la valise. La seringue hyp
0250odermique n’y était pas.
– – –
– Quelqu’un a dû me la prendre ! s’écria Armstrong avec vé
hémence.
Il se fit un silence dans la pièce.
Armstrong tournait le dos à la fenêtre. Quatre paires d’y
eux, soupçonneux et accusateurs, le fixaient. Il les regar
da tour à tour, de Wargrave à Vera, en répétant d’une voix
faible, désemparée :
– On a dû me la prendre, je vous dis !
Blore regarda Lombard, qui lui retourna son regard.
– Nous sommes cinq dans cette pièce, déclara le juge. L’u
n de nous est un meurtrier. La situation est extrêmement g
rave, et le danger partout. Tout doit être mis en oeuvre p
our protéger les quatre d’entre nous qui sont innocents. D
r Armstrong, permettez-moi de vous demander quels médicame
nts vous avez en votre possession.
– J’ai là une petite trousse médicale, répondit Armstrong
. Vous pouvez l’examiner. Vous y trouverez quelques somnif
ères – du trional et des comprimés de sulfonal -, du bromu
0251re, du bicarbonate de soude et de l’aspirine. Rien d’a
utre. Je n’ai pas de cyanure en ma possession.
– Moi-même, j’ai des somnifères, dit le juge. Des comprim
és de sulfonal, je crois. Je présume qu’ils seraient fatal
s si on les administrait à haute dose. Et vous, Mr Lombard
, vous avez un revolver.
– Et alors ? repartit vivement Philip Lombard.
– Alors, voilà : je propose que les médicaments du Dr Arm
strong, mes comprimés de sulfonal, votre revolver – et tou
te autre drogue ou arme à feu pouvant se trouver dans cett
e maison – soient rassemblés et placés en lieu sûr. Et, ce
ci fait, que nous nous soumettions tous à une fouille. aus
si bien corporelle que de nos affaires.
– Je veux bien être pendu si je vous donne mon revolver !
s’emporta Lombard.
– Mr Lombard, répliqua sèchement Wargrave, vous êtes un g
arçon vigoureux et solidement bâti, mais l’ex-inspecteur B
lore est également un homme de robuste constitution. J’ign
ore quelle serait l’issue d’une lutte entre vous deux, mai
s je puis vous certifier une chose : Blore aurait à ses cô
0252tés, pour lui prêter main-forte dans la mesure de nos
moyens, le Dr Armstrong, miss Claythorne et moi-même. Vous
conviendrez donc que, si vous décidiez de résister, vous
auriez affaire à forte partie.
Lombard rejeta la tête en arrière. Il découvrit ses dents
en une sorte de rictus féroce :
– Oh ! bon, très bien. Puisque vous avez la situation en m
ain.
Le juge Wargrave hocha la tête :
– Vous êtes un garçon raisonnable. Où est-il, ce revolver
?
– Dans le tiroir de ma table de chevet.
– Bien.
– Je vais le chercher.
– J’estime qu’il serait préférable que nous vous accompagn
ions.
Avec son même sourire carnassier, Philip répliqua :
– On est soupçonneux, pas vrai ?
Ils enfilèrent le couloir jusqu’à la chambre de Lombard.
Philip alla ouvrir d’un coup sec le tiroir de sa table de
0253chevet.
Il recula aussitôt, en poussant un juron.
Le tiroir était vide.
– Satisfaits ? demanda Lombard.
– Il s’était mis complètement nu et les trois hommes l’av
aient méticuleusement fouillé ainsi que sa chambre. Vera C
laythorne attendait dehors, dans le couloir.
La fouille se poursuivit avec méthode. Tour à tour, Armst
rong, le juge et Blore furent soumis au même examen.
Enfin, sortant de la chambre de Blore, ils s’approchèrent
de Vera.
– J’espère que vous comprendrez, miss Claythorne, lui dit
le juge, que nous ne pouvons faire aucune exception. Il f
aut retrouver ce revolver. Vous avez un maillot de bain, j
e présume ?
Vera acquiesça.
– Dans ce cas, je vous demanderai d’aller l’enfiler dans
votre chambre et de revenir ici ensuite.
Vera entra dans sa chambre et ferma la porte. Elle réappa
rut moins d’une minute plus tard, vêtue d’un maillot de sa
0254tin moulant.
Wargrave eut un hochement de tête approbateur :
– Merci, miss Claythorne. A présent, si vous voulez bien
rester ici, nous allons fouiller votre chambre.
Vera attendit patiemment dans le couloir. Lorsqu’ils eure
nt terminé, elle rentra se rhabiller et les rejoignit.
– Nous sommes maintenant sûrs d’une chose, déclara le jug
e. Aucun de nous cinq n’a d’arme ni de drogue mortelle en
sa possession. C’est un bon point d’acquis. Nous allons ma
intenant mettre les médicaments en lieu sûr. Il y a bien u
n coffre pour l’argenterie dans l’office, n’est-ce pas ?
– Tout ça, c’est bien joli, grommela Blore. Mais qui en au
ra la clef ? Vous, je suppose.
Le juge Wargrave ne répondit pas.
Il descendit à l’office, suivi des autres. Il y avait là
un petit coffre prévu pour le rangement de l’argenterie. S
ous la direction du juge, on y déposa les divers médicamen
ts et on le ferma à clef. Puis, toujours sur les instructi
ons de Wargrave, on hissa le coffre dans le vaisselier, qu
‘on ferma également à double tour. Le juge remit alors la
0255clef du coffre à Philip Lombard et celle du vaisselier
à Blore.
– Vous êtes physiquement les deux plus forts, leur dit-il
. Il serait difficile à l’un de vous de prendre sa clef à
l’autre. Et aucun de nous trois ne pourrait le faire. Forc
er la porte du vaisselier – ou celle du coffre – serait un
e méthode bruyante et peu pratique, qui ne manquerait pas
d’attirer l’attention.
Il s’arrêta un instant avant de poursuivre :
– Reste un grave problème. Qu’est devenu le revolver de Mr
Lombard ?
– Son propriétaire doit le savoir mieux que personne, maug
réa Blore.
Un sillon blafard souligna les narines de Philip Lombard :

– Bougre de tête de mule ! Je vous répète qu’on me l’a vol
é !
– Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? s’enquit Wa
rgrave.
– Hier soir. Il était dans le tiroir quand je me suis cou
0256ché – prêt à servir en cas de besoin.
Le juge hocha la tête :
– On a dû le subtiliser ce matin, dans l’affolement, pend
ant que nous cherchions Rogers ou après que nous avons déc
ouvert son corps.
– Il doit être caché quelque part dans la maison, dit Vera
. Il faut le chercher.
Le juge Wargrave se tapotait le menton :
– Je doute qu’une perquisition donne des résultats. Notre
assassin a eu tout le temps d’imaginer une bonne cachette
. Je ne pense pas que ce revolver serait facile à trouver.

– Je ne sais pas où est ce revolver, intervint Blore avec
force, mais je suis prêt à parier que je sais où se trouv
e quelque chose d’autre. la seringue hypodermique. Suivez-
moi.
Il sortit et leur fit faire le tour de la maison.
Il trouva la seringue non loin de la fenêtre de la salle
à manger. A côté d’elle il y avait une figurine de porcela
ine brisée : le cinquième petit nègre, en miettes.
0257Satisfait, Blore expliqua :
– Elle ne pouvait être que là. Après avoir tué miss Brent
, le meurtrier a jeté la seringue par la fenêtre et a envo
yé la figurine de porcelaine la rejoindre.
Il n’y avait pas d’empreintes sur la seringue. On l’avait
soigneusement essuyée.
– A présent, il faut que nous le cherchions, ce revolver,
décréta Vera d’un ton décidé.
– Bien sûr, acquiesça le juge Wargrave. Mais, ce faisant,
prenons garde de rester tous ensemble. Dites-vous bien qu
e, si nous nous séparons, nous donnons au meurtrier sa cha
nce.
Ils fouillèrent la maison de la cave au grenier. Sans rés
ultat. Le revolver demeura introuvable.

13
« L’un de nous… l’un de nous… l’un de nous… »
Quatre mots, inlassablement répétés, qui s’enfonçaient he
ure après heure dans des cerveaux réceptifs.
0258 Cinq personnes. cinq personnes terrifiées. Cinq perso
nnes qui s’épiaient mutuellement, qui ne prenaient même pl
us la peine de cacher leur état de tension.
Plus question de donner le change – plus question de bava
rder pour sauver les apparences. Ils étaient cinq ennemis,
unis par un même instinct de conservation.
Et voilà que, déjà, ils ressemblaient moins à des êtres h
umains. Ils régressaient au rang de la bête. Telle une vie
ille tortue à l’affût, le juge Wargrave restait immobile,
le dos rond, l’oeil vif, aux aguets. L’ex-inspecteur Blore
paraissait maintenant plus fruste et plus lourdaud. Sa dé
marche feutrée était celle d’un animal. Ses yeux étaient i
njectés de sang. Il avait l’air féroce et stupide à la foi
s de la bête aux abois, prête à charger ses poursuivants.
Philip Lombard, lui, paraissait avoir les sens plutôt aigu
isés qu’affaiblis. Ses oreilles réagissaient au moindre br
uit. Son pas était plus léger, plus rapide ; son corps éta
it souple et gracieux. Et, lèvres retroussées sur ses long
ues dents blanches, il souriait souvent.
Vera Claythorne était très silencieuse. Elle restait la p
0259lupart du temps recroquevillée dans un fauteuil, le re
gard perdu dans le vide. L’air hébété, elle faisait penser
à un oiseau qui s’est cogné la tête contre une vitre et q
u’une main a ramassé : terrifié, incapable de bouger, il y
reste tapi, espérant trouver son salut dans l’immobilité.

Armstrong avait les nerfs en piteux état. Il était ravagé
de tics et ses mains tremblaient. Il allumait cigarette s
ur cigarette et les éteignait presque aussitôt. L’inaction
à laquelle ils étaient contraints semblait le miner plus
que les autres. Par moments, il déversait nerveusement un
déluge de paroles :
– Nous. nous ne devrions pas rester là à ne rien faire !
Il doit bien y avoir quelque chose. il y a sûrement, sûrem
ent quelque chose à faire ! Si nous allumions un feu ?.
– Par ce temps ? soupira Blore, accablé.
Il tombait à nouveau des cordes. Le vent soufflait par ra
fales irrégulières. Le tambourinement déprimant de la plui
e les rendait fous.
Sans se concerter, ils avaient adopté une même ligne de c
0260onduite. Ils restaient tous ensemble dans le salon. Un
e seule personne à la fois quittait la pièce. Les quatre a
utres attendaient le retour de la cinquième.
– Ce n’est qu’une question de temps, dit Lombard. La temp
ête va bien finir par se calmer, et nous pourrons alors fa
ire quelque chose : lancer des signaux. allumer des feux.
fabriquer un radeau, que sais-je !
Armstrong émit une sorte de gloussement :
– Une question de temps. De temps ? Mais nous n’en avons
pas, du temps ! Nous serons tous morts.
De sa petite voix claire, chargée d’une détermination pas
sionnée, le juge Wargrave intervint :
– Pas si nous sommes prudents. Il faut que nous soyons pru
dents.
Ils avaient déjeuné à l’heure habituelle, mais sans plus
de cérémonie. Ils s’étaient installés tous les cinq dans l
a cuisine. A l’office, ils avaient découvert une important
e réserve de conserves. Ils avaient ouvert une boîte de la
ngue en gelée et deux boîtes de fruits au sirop.
Ils avaient mangé debout, autour de la table de la cuisine
0261. Puis, toujours groupés, ils avaient regagné le salon
, s’y étaient assis – et étaient restés là, à s’épier du r
egard.
Désormais, leurs esprits étaient traversés de pensées hal
lucinatoires, fiévreuses, morbides.
« C’est Armstrong. il vient de me lancer un regard en bia
is. il a les yeux fous. complètement fous. Si ça se trouve
, il n’est même pas médecin. Mais oui, c’est évident !. C’
est un cinglé, échappé d’un asile et qui se fait passer po
ur un médecin. C’est ça. Est-ce qu’il faut que je prévienn
e les autres ?. que je me mette à hurler ?. Non, il ne fau
t pas le mettre sur ses gardes. Et puis il a l’air si équi
libré par moments. Quelle heure est-il ?. Seulement 3 heur
es et quart !. Seigneur, la folie me guette, moi aussi. Ou
i, c’est Armstrong. Il est en train de m’épier. »
« On ne m’aura pas, moi ! Je suis de taille à me défendre
. J’en ai vu d’autres. Où est ce revolver, bon Dieu ?. Qui
est-ce qui l’a pris ?. Qui est-ce qui l’a en ce moment ?.
Personne ne l’a sur lui – ça, c’est sûr. Tout le monde a
été fouillé. Personne ne peut l’avoir. Mais quelqu’un sait
0262 où il est. »
« Ils deviennent fous. ils vont tous devenir fous. Ils on
t peur de la mort. nous avons tous peur de la mort. Moi, j
‘ai peur de la mort. Oui, mais ça n’empêche pas la mort de
frapper. « Le corbillard de Monsieur est avancé ! » Où ai
-je lu ça ? La fille. je vais surveiller la fille. Oui, je
vais surveiller la fille. »
« 4 heures moins 20. seulement 4 heures moins 20. la pend
ule s’est peut-être arrêtée. Je ne comprends pas. non, je
ne comprends pas. Ces choses-là n’arrivent pas dans la réa
lité. et pourtant, c’est bien réel. Pourquoi est-ce qu’on
ne se réveille pas ? Réveille-toi. le Jour du Jugement. no
n, pas ça ! Si seulement je pouvais réfléchir. Ma tête. Il
se passe quelque chose dans ma tête. elle va éclater. ell
e va se fendre en deux. ça n’arrive pas, ces choses-là. qu
elle heure est-il ? Seigneur ! seulement 4 heures moins le
quart. »
« Je dois garder la tête froide. garder la tête froide. L
e tout est de garder la tête froide. Tout est parfaitement
clair, tout est au point. Mais personne ne doit rien soup
0263çonner. Ça devrait marcher. Ça doit marcher ! Il le fa
ut ! Lequel ? C’est toute la question : lequel ? Je pense.
oui, je pense. oui, lui. »
Ils sursautèrent tous en entendant l’horloge sonner 5 heur
es.
– Est-ce que quelqu’un. veut du thé ? demanda Vera.
Il y eut un moment de silence.
– J’en prendrai bien une tasse, articula enfin Blore.
Vera se leva :
– Je vais le préparer. Vous pouvez tous rester là.
– Je pense, ma chère petite, que nous préférons tous vous
accompagner et vous regarder faire, objecta le juge Wargr
ave d’une voix douce.
Vera ouvrit de grands yeux. Puis elle eut un rire bref, à
la limite de l’hystérie.
– Bien sûr ! dit-elle. Ça va de soi !
Cinq personnes allèrent dans la cuisine. Vera et Blore pr
éparèrent et burent leur thé. Les trois autres prirent du
whisky. après avoir ouvert une bouteille capsulée et utili
sé un siphon provenant d’une caisse clouée.
0264 – Il faut que nous soyons très prudents., murmura le
juge, un sourire reptilien sur les lèvres.
Ils regagnèrent le salon. Bien qu’on fût en été, la pièce
était plongée dans la pénombre. Lombard actionna l’interr
upteur, mais les lampes ne s’allumèrent pas.
– Bien sûr ! dit-il. Rogers n’étant pas là pour s’en occu
per, le groupe électrogène n’a pas
été mis en route.
Après avoir hésité, il ajouta :
– Nous pourrions aller le faire démarrer.
– J’ai vu un paquet de bougies à l’office, déclara le juge
Wargrave. Autant s’en servir.
Lombard sortit. Les quatre autres restèrent à s’observer m
utuellement.
Il revint avec une boîte de bougies et une pile de soucou
pes. On alluma cinq bougies que l’on répartit dans la pièc
e.
Il était 6 heures moins le quart.
– – –
A 6 h 20, incapable de rester plus longtemps immobile, Ve
0265ra décida de monter dans sa chambre pour asperger d’ea
u froide sa tête et ses tempes douloureuses.
Elle se leva et se dirigea vers la porte. Puis, se rappel
ant qu’il n’y avait pas de lumière, elle revint prendre un
e bougie dans la boîte. Elle l’alluma, fit couler un peu d
e cire dans une soucoupe et l’y ficha solidement. Puis ell
e sortit de la pièce, fermant la porte derrière elle et la
issant les quatre hommes ensemble. Elle monta l’escalier e
t longea le couloir jusqu’à sa chambre.
Comme elle ouvrait la porte, elle s’arrêta brusquement, cl
ouée sur place.
Ses narines palpitèrent.
La mer. l’odeur de la mer à St Tredennick.
C’était ça. Impossible de s’y méprendre. Evidemment, ça s
entait aussi la mer sur une île ; mais là, c’était différe
nt. C’était l’odeur qu’elle avait sentie sur la plage ce j
our-là – à marée basse, avec les rochers couverts d’algues
qui séchaient au soleil.
« Je veux nager jusqu’à l’île, miss Claythorne ! Pourquoi
je peux pas nager jusqu’à l’île ?
0266. »
Horrible petit morveux, geignard et à qui on passait tous
ses caprices ! Sans lui, Hugo serait riche. libre d’épous
er la fille qu’il aimait.
Hugo.
Est-ce qu’elle ne se trompait pas ? Est-ce que Hugo n’éta
it pas là, près d’elle ? Non, il l’attendait dans la chamb
re.
Elle avança d’un pas. Un courant d’air venant de la fenêt
re souffla la bougie. La flamme vacilla et s’éteignit.
Dans le noir, soudain, elle eut peur.
« Ne sois pas ridicule, se réprimanda-t-elle. Tu n’as rie
n à craindre. Les autres sont en bas. Tous les quatre. Il
n’y a personne dans la chambre. C’est impossible. Tu te fa
is des idées, ma petite. »
Pourtant, cette odeur. l’odeur de la plage de St Tredenni
ck. ce n’était pas un effet de son imagination. C’était ré
el.
Et il y avait quelqu’un dans la pièce. Elle venait d’ente
ndre quelque chose. elle était sûre d’avoir entendu quelqu
0267e chose.
Et alors qu’elle restait là, l’oreille aux aguets, une ma
in froide et gluante lui frôla la gorge. une main mouillée
, qui sentait la mer.
Vera hurla. Elle hurla, hurla. poussa des clameurs de peu
r panique. des appels à l’aide
sauvages et désespérés.
Elle n’entendit pas le remue-ménage au rez-de-chaussée :
chaise renversée, porte qu’on ouvre, pas précipités dans l
‘escalier. Elle n’avait conscience que de son indicible te
rreur.
Elle recouvra ses esprits en voyant des lueurs tremblotan
tes sur le seuil. des bougies. des hommes qui s’engouffrai
ent dans la pièce.
– Bon sang, mais qu’est-ce que. ? Qu’est-ce qui se passe
? Nom de Dieu, mais qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle frissonna, fit un pas en avant et s’effondra sur le p
lancher.
A demi consciente, elle sentit que quelqu’un se penchait
sur elle, la forçait à courber la tête entre les genoux.
0268Une exclamation soudaine : « Bon sang, regardez-moi ça
! », la fit revenir à elle.
Elle ouvrit les yeux, leva la tête. et vit ce que regardai
ent les hommes aux bougies.
Un large ruban d’algue humide pendait du plafond. C’était
ça qui, dans l’obscurité, s’était plaqué sur sa gorge. C’
était ça qu’elle avait pris pour une main gluante, la main
d’un noyé revenu d’entre les morts pour lui serrer le cou
jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus un souffle de vie !
Elle éclata d’un rire hystérique :
– C’était une algue. rien qu’une algue. d’où l’odeur.
De nouveau, elle défaillit. des vagues de nausée se succé
dèrent. De nouveau, quelqu’un la força à se pencher en ava
nt, la tête entre les genoux.
Des éternités semblèrent s’écouler. On lui offrait quelqu
e chose à boire. on pressait le verre contre ses lèvres. Ç
a sentait le cognac.
Elle était sur le point d’avaler l’alcool avec gratitude
quand, soudain, une mise en garde – une sonnette d’alarme
– tinta dans son cerveau. Elle se redressa, écarta le verr
0269e.
– D’où vient ce cognac ? demanda-t-elle d’un ton brusque.

Blore la regarda un moment en silence avant de parler.
– Je l’ai pris en bas, finit-il par dire.
– Je ne le boirai pas ! s’écria Vera.
Un autre silence suivit, puis Lombard se mit à rire :
– Bravo, Vera ! Même si vous avez eu la plus belle frouss
e de votre existence, vous n’avez pas perdu le nord ! Je f
ile vous chercher une bouteille non débouchée.
Il sortit rapidement.
– Ça va, maintenant, bredouilla Vera. Je vais boire un peu
d’eau.
Armstrong l’aida à se mettre debout. Cramponnée à lui pou
r ne pas tomber, elle tituba jusqu’au lavabo, ouvrit le ro
binet d’eau froide et le laissa couler avant de remplir so
n verre.
– Ce cognac est tout ce qu’il y a d’O.K., grommela Blore d
‘un ton vexé.
– Qu’est-ce que vous en savez ? contra Armstrong.
0270 – Je n’ai rien mis dedans, répliqua Blore, furibond.
C’est ce que vous insinuez, je suppose ?
– Je ne dis pas que vous l’ayez fait, riposta Armstrong.
Mais je prétends que vous auriez pu le faire, ou que quelq
u’un d’autre aurait pu tripatouiller cette bouteille en pr
évision précisément de cet incident.
Lombard ne tarda pas à revenir.
Avec une bouteille de cognac intacte et un tire-bouchon.
Il brandit la bouteille capsulée sous le nez de Vera.
– Et voilà, mon petit. Pas l’ombre d’une entourloupe.
Il déchira le papier d’étain et fit sauter le bouchon :
– Encore heureux qu’il y ait une bonne réserve d’alcools
dans la maison. Délicate attention de A.N. O’Nyme.
Un violent frisson parcourut Vera.
Armstrong tint le verre pendant que Philip versait le cogn
ac.
– Vous feriez bien de boire ça, miss Claythorne, dit-il. V
ous avez subi un sacré choc !
Vera en but une gorgée. Son visage reprit des couleurs.
– Eh bien ! voilà un meurtre qui ne s’est pas déroulé com
0271me prévu ! s’écria Philip Lombard en riant.
– Vous pensez que. que c’était le but recherché ? murmura
Vera, presque dans un souffle.
Lombard hocha la tête :
– On espérait vous faire mourir de peur ! Ça aurait pu ma
rcher avec d’autres, pas vrai, docteur ?
– Hum. impossible à dire, répondit Armstrong sans se comp
romettre. Sujet jeune et en bonne santé. pas de faiblesse
cardiaque. Douteux. D’un autre côté.
Il prit le verre de cognac que Blore avait apporté, y tre
mpa un doigt, le goûta avec précaution. Son visage ne chan
gea pas d’expression.
– Hum. le goût est normal, remarqua-t-il, perplexe.
– Si vous insinuez que je l’ai trafiqué, je vous casse la
gueule ! vociféra Blore, hors de lui, en faisant un pas e
n avant.
Revigorée par le cognac, Vera fit diversion :
– Au fait, où est le juge ?
Les trois autres se regardèrent.
– Bizarre. J’étais persuadé qu’il nous avait suivis.
0272– Moi aussi., dit Blore. Votre avis, docteur ? Vous êt
es monté derrière moi.
– Je croyais qu’il me suivait, répondit Armstrong. Remarq
uez, il devait grimper moins vite que nous. Ce n’est plus
un gamin.
De nouveau, ils échangèrent un regard.
– C’est diablement étrange, murmura Lombard.
– Il faut aller à sa recherche ! s’exclama Blore !
Il se dirigea vers la porte. Les autres lui emboîtèrent le
pas, Vera fermant la marche.
– Si ça se trouve, il est resté au salon ! lança Armstron
g tandis qu’ils descendaient l’escalier.
Ils traversèrent le hall.
– Wargrave ! Wargrave ! Où êtes-vous ? appela Armstrong.
Pas de réponse. A part le tambourinement de la pluie, un
silence de mort régnait dans la maison.
Sur le seuil du salon, Armstrong s’arrêta net. Les autres
s’agglutinèrent autour de lui pour regarder par-dessus so
n épaule.
Quelqu’un poussa un cri.
0273 Le juge Wargrave était assis dans son fauteuil à haut
dossier, à l’autre bout de la pièce. Deux bougies allumée
s l’encadraient. Mais ce qui les stupéfia et les horrifia
le plus, c’était qu’il siégeait en robe écarlate, avec une
perruque de juge sur la tête.
Le Dr Armstrong fit signe aux autres de rester en arrière
. Titubant comme un homme ivre, il s’approcha de la silhou
ette silencieuse, au regard fixe.
Il se pencha, scruta le visage figé. Puis, d’un geste vif
, il souleva la perruque. Celle-ci tomba par terre, découv
rant le front haut et dégarni – avec, au beau milieu, une
marque
ronde, poisseuse, d’où quelque chose avait coulé.
Le Dr Armstrong souleva la main inerte et chercha le pouls
. Il se tourna vers les autres.
– Tué d’une balle dans la tête…, dit-il d’une voix sans
timbre, morte, lointaine.
– Bon sang ! s’écria Blore. Le revolver !
– La balle a traversé le crâne. Mort instantanée., poursu
ivait le médecin de la même voix inexpressive.
0274Vera ramassa la perruque.
– L’écheveau de laine grise que miss Brent avait perdu.,
murmura-t-elle d’une voix frémissante d’horreur.
– Et le rideau rouge qui avait disparu de la salle de bain
s., ajouta Blore.
– Voilà donc à quel usage on les destinait !. chuchota Ver
a.
Soudain, Philip Lombard éclata de rire – d’un rire haut pe
rché, inquiétant :
– « Cinq petits nègres étaient avocats à la cour, l’un d’
eux finit en haute cour. – n’en resta plus que quatre ! »
Ainsi finit Wargrave, le Pourvoyeur de la Potence. Plus ja
mais il ne prononcera de sentences ! Plus jamais il ne coi
ffera la toque noire ! C’est la dernière fois qu’il siège
au tribunal ! Plus jamais il n’enverra des innocents à l’é
chafaud. Il rirait bien, Edward Seton, s’il était là ! Sei
gneur, comme il rirait !
Les autres furent surpris et choqués par son éclat.
– Pas plus tard que ce matin, s’écria Vera, vous prétendie
z que c’était lui !
0275Philip Lombard changea de visage, redevint maître de l
ui.
– Oui, c’est vrai, dit-il à voix basse. Eh bien, je me tr
ompais. Encore un de nous dont l’innocence a été prouvée.
trop tard !

14
Ils avaient transporté le juge Wargrave dans sa chambre et
l’avaient allongé sur son lit.
Puis ils étaient redescendus dans le hall et étaient resté
s plantés là, à se regarder.
– Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? avait soudain dema
ndé Blore d’une voix sourde.
– On va manger un morceau, avait répondu Lombard d’un ton
guilleret. Il faut bien se nourrir, pas vrai ?
Une fois encore, ils se rendirent donc à la cuisine. Une
fois encore, ils ouvrirent une boîte de langue en gelée. I
ls mangèrent du bout des lèvres, sans goût.
– C’est la dernière fois que je mange de la langue, dit Ve
0276ra.
Ils terminèrent leur repas. Et ils restèrent assis autour
de la table à se regarder dans le blanc des yeux.
– Plus que nous quatre, marmonna Blore. A qui le tour, mai
ntenant ?
Armstrong ne cilla pas.
– Il faut que nous soyons très prudents., commença-t-il m
achinalement avant de s’arrêter net.
Blore hocha la tête :
– C’est ce qu’il disait toujours. Et maintenant, il est mo
rt !
– Ce que je me demande, dit Armstrong, c’est comment ça a
pu se passer.
Lombard émit un juron.
– Bougrement astucieuse, la diversion ! ricana-t-il. Cett
e cochonnerie suspendue dans la chambre de miss Claythorne
a eu exactement l’effet désiré. Tout le monde a grimpé qu
atre à quatre, persuadé qu’elle était en train de se faire
assassiner. Et là. profitant de l’affolement. quelqu’un a
. a pris le vieux par surprise.
0277– Comment se fait-il que personne n’ait entendu le cou
p de feu ? s’étonna Blore.
Lombard secoua la tête :
– Miss Claythorne criait comme un cochon qu’on égorge, le
vent hurlait, nous courions dans tous les sens en brailla
nt. Non, il était impossible de l’entendre. Mais le truc n
e pourra pas resservir, reprit-il après un temps de réflex
ion. Il va falloir qu’il trouve autre chose la prochaine f
ois.
– Qu’il y arrive ne fait guère de doute, pronostiqua Blore
.
Sa voix avait une intonation déplaisante. Les deux hommes
se mesurèrent du regard.
– Nous sommes quatre, dit Armstrong, et nous ne savons pas
lequel.
– Moi, je le sais, l’interrompit Blore.
– Je n’ai pas le moindre doute., dit Vera.
– Je pense que je le sais, au fond., dit Armstrong avec le
nteur.
– Et moi, je crois que je commence à avoir ma petite idée.
0278, dit Philip Lombard.
De nouveau, ils se dévisagèrent.
Vera se remit sur pied tant bien que mal.
– Je ne me sens pas bien, dit-elle. Je vais me coucher. je
suis rompue.
– Je vais en faire autant, dit Lombard. Pas la peine de r
ester là à se regarder en chiens de faïence.
– De mon côté, pas d’objection, dit Blore.
– C’est ce que nous avons de mieux à faire, murmura le mé
decin, même si je doute que nous arrivions à dormir.
Ils se dirigèrent vers la porte.
– Ce que je me demande, commenta Blore, c’est où se trouv
e le revolver à l’heure qu’il
est !
– – –
Ils montèrent l’escalier.
La scène qui suivit n’aurait pas déparé une comédie burles
que.
Chacun des quatre s’arrêta, la main sur la poignée de sa
porte. Puis, comme à un signal, chacun s’engouffra dans sa
0279 chambre et claqua la porte derrière soi. On entendit
des bruits de serrures, de verrous et de meubles qu’on dép
lace. Quatre personnes terrorisées venaient de se barricad
er jusqu’au matin.
– – –
Ayant calé une chaise sous la poignée de sa porte, Philip
Lombard se détourna avec un soupir de soulagement.
D’un pas nonchalant, il se dirigea vers sa table de toilet
te.
A la lumière vacillante de la bougie, il examina son visag
e avec curiosité.
– Pas à dire, cette histoire t’a secoué, se murmura-t-il à
lui-même.
Il eut son sourire subit, carnassier.
Il se déshabilla rapidement.
Il s’approcha du lit et posa sa montre sur sa table de che
vet.
Puis il ouvrit le tiroir de la table.
Et il resta pétrifié, le regard fixé sur le revolver qui s
e trouvait là.
0280– – –
Vera Claythorne était couchée.
A côté d’elle, la bougie brûlait toujours.
Elle ne trouvait pas le courage de l’éteindre.
Elle avait peur de l’obscurité.
Elle n’arrêtait pas de se répéter : « Tu es tranquille ju
squ’à demain matin. Il ne s’est rien passé la nuit dernièr
e. Il ne se passera rien cette nuit. Il ne peut rien arriv
er. La porte est fermée à clef et au verrou. Personne ne p
eut t’approcher… »
Et, brusquement, elle pensa :
« Mais voilà ! Je n’ai qu’à rester ici ! Rester enfermée.
Tant pis pour la nourriture ! Je peux rester ici. en sécu
rité. jusqu’à ce qu’on vienne à notre secours ! Même si ça
doit durer un jour. deux jours. »
Rester ici. Oui, mais en serait-elle capable ? Rester ici
, heure après heure. sans personne à qui parler, sans rien
d’autre à faire que réfléchir.
Elle recommencerait à penser aux Cornouailles. à Hugo. à.
à ce qu’elle avait dit à Cyril.
0281Insupportable gamin pleurnichard, toujours à la harcel
er.
– Miss Claythorne, pourquoi j’ai pas le droit de nager ju
squ’au rocher ? Je suis assez grand pour le faire. Je sais
que je suis assez grand pour le faire.
Etait-ce vraiment elle qui avait répondu :
– Mais oui, Cyril, tu es assez grand. Je le sais bien.
– Alors je peux y aller, miss Claythorne ?
– C’est que… vois-tu, Cyril, ta mère s’inquiète telleme
nt pour toi. Ecoute, voilà ce que nous allons faire. Demai
n, tu nageras jusqu’au rocher. Moi, je bavarderai sur la p
lage avec ta mère pour détourner son attention. Et quand e
lle te cherchera, tu seras déjà là-bas, sur le rocher, en
train de lui faire de grands signes. C’est ça qui lui fera
une surprise !
– Oh, vous êtes chic, miss Claythorne ! Ce qu’on va rigole
r !
Voilà, elle l’avait dit. Demain ! Le lendemain, Hugo deva
it aller à Newquay. Lorsqu’il reviendrait. ce serait termi
né.
0282 Oui, mais si jamais ça échouait ? Si ça ne se passait
pas comme prévu ? Cyril serait peut- être secouru à temps
. Et dans ce cas. dans ce cas, il dirait : « Miss Claythor
ne m’a dit que j’étais assez grand. » Et alors ? On n’a ri
en sans risque ! Si le pire venait à se produire, elle nie
rait froidement, « Comment peux-tu faire un mensonge parei
l, Cyril ? Tu sais très bien que je n’ai jamais dit ça ! »
On la croirait à tous les coups. Cyril racontait souvent
des bobards. On ne pouvait pas lui faire confiance. Cyril
saurait, évidemment. Mais ça n’avait pas d’importance. et
puis de toute façon, tout se passerait bien. Elle ferait s
emblant d’aller à son secours. Mais elle arriverait trop t
ard. Personne n’irait la soupçonner.
Hugo l’avait-il soupçonnée ? Etait-ce pour ça qu’il l’ava
it regardée de cette manière bizarre, distante ?. Hugo ava
it-il compris ?
Etait-ce pour ça qu’il était parti si précipitamment après
l’enquête ?
Il n’avait pas répondu à l’unique lettre qu’elle lui avait
écrite.
0283Hugo.
Vera se tournait et se retournait dans son lit. Non, non,
elle ne devait pas penser à Hugo. Ça faisait trop mal ! T
out ça, c’était fini, bel et bien fini. Il fallait oublier
Hugo.
Pourquoi, ce soir, avait-elle eu soudain l’impression que
Hugo était avec elle dans la chambre ?
Elle regarda fixement le plafond, regarda le grand crochet
noir qui était fixé au centre.
C’était la première fois qu’elle le remarquait, ce crochet
.
C’était là que l’algue avait été suspendue.
Elle frissonna au souvenir de ce contact froid et visqueux
sur son cou.
Ce crochet au plafond ne lui plaisait pas. Il vous attira
it l’oeil, il vous fascinait. Un grand crochet noir.
– – –
L’ex-inspecteur Blore était assis au bord de son lit.
Ses petits yeux, bordés de rouge et injectés de sang, éta
ient en alerte dans son visage massif. Il faisait penser à
0284 un sanglier sur le point de charger.
Il ne se sentait pas d’humeur à dormir.
La menace se précisait dangereusement. Six ôté de dix.
Malgré sa sagacité, malgré sa prudence et son astuce, le
vieux juge avait subi le même sort que les autres.
Blore ricana avec une sorte de satisfaction sauvage.
Qu’est-ce qu’il disait, déjà, le vieux schnock ?
« Il faut que nous soyons très prudents. »
Vieil hypocrite, intransigeant et imbu de lui-même. Qui s
iégeait au tribunal en se prenant pour Dieu le Père. Il av
ait eu son compte, comme les copains. Plus besoin de se mo
ntrer
prudent.
Ils n’étaient plus que quatre, maintenant. La fille, Lomba
rd, Armstrong et lui.
Très bientôt, un autre allait encore y passer. Mais ce ne
serait pas William Henry Blore. Il était bien décidé à y
veiller.
(Mais le revolver. qu’était devenu le revolver ? C’était
ça, le facteur inquiétant : le revolver !)
0285 Blore était assis sur son lit, le front creusé de rid
es profondes ; ses paupières se plissèrent sur ses petits
yeux porcins tandis qu’il réfléchissait au problème du rev
olver.
Dans le silence, il entendit l’horloge sonner, en bas.
Minuit.
Il se détendit un peu, alla même jusqu’à s’allonger sur s
on lit. Mais il ne se déshabilla
pas.
Il se creusait la cervelle. Il récapitulait toute l’affai
re depuis le début, méthodiquement, laborieusement, comme
il le faisait du temps où il était dans la police. L’exame
n minutieux des faits finissait toujours par payer.
La bougie diminuait. Après s’être assuré qu’il avait les
allumettes à portée de la main, il l’éteignit.
Chose étrange, il trouva l’obscurité inquiétante. Comme s
i des peurs millénaires se réveillaient en lui et s’évertu
aient à prendre le contrôle de son esprit. Des visages fan
tomatiques flottaient dans l’air : le visage du juge, cour
onné de cette grotesque perruque de laine grise. le visage
0286 glacé, figé de Mrs Rogers. le visage convulsé, violac
é d’Anthony Marston.
Et un autre visage. très pâle, avec des lunettes et une pe
tite moustache couleur paille.
Un visage qu’il avait vu à un moment donné, mais quand ?
Pas sur l’île. Non, ça remontait à beaucoup plus longtemps
que ça.
Curieux qu’il n’arrive pas à mettre un nom dessus. Un vis
age assez stupide, en vérité : le type avait l’air d’un be
l empoté.
Mais bien sûr !
Ça lui revint brusquement, et ça lui causa un véritable ch
oc.
Landor !
Bizarre, qu’il ait complètement oublié à quoi ressemblait
Landor. Pas plus tard qu’hier, il avait essayé – sans suc
cès – de se rappeler quelle tête il avait.
Et voilà maintenant que ce visage lui apparaissait, clair
et distinct jusque dans ses moindres détails, comme s’il
l’avait encore vu la veille.
0287 Landor avait une femme – un petit bout de femme toute
menue, au visage soucieux. Et une gosse, aussi, une gamin
e de treize ou quatorze ans. Pour la première fois, il se
demanda ce qu’elles étaient devenues.
(Le revolver. Qu’était devenu le revolver ? C’était beauco
up plus important.)
Plus il y réfléchissait, plus ça l’intriguait. Il ne comp
renait pas cette histoire de revolver.
Quelqu’un, dans la maison, avait mis la main sur ce revolv
er.
En bas, l’horloge sonna 1 heure.
Blore fut interrompu net dans ses réflexions. Il s’assit,
tous ses sens en alerte. Car il avait entendu un bruit –
un très léger bruit – quelque part derrière la porte de sa
chambre.
Quelqu’un rôdait dans la maison enténébrée.
La sueur perla à son front Qui pouvait bien se promener a
insi, en cachette et à pas feutrés, dans les couloirs ? Qu
elqu’un qui n’avait certainement pas de bonnes intentions,
il était prêt à le parier !
0288 Sans bruit, malgré sa corpulence, il sauta à bas de s
on lit et, en deux enjambées, alla coller son oreille à la
porte.
Mais le bruit ne se reproduisit pas. Blore était pourtant
convaincu de ne pas s’être trompé. Il avait entendu des p
as juste derrière sa porte. Ses cheveux se hérissèrent sur
son crâne. De nouveau, il connut la peur.
Quelqu’un rôdait furtivement dans la nuit.
Il écouta. mais le bruit ne se répéta pas.
A présent, une nouvelle tentation l’assaillait. Il avait
une envie folle d’aller voir ce qui se passait. Histoire d
e découvrir qui se promenait ainsi dans l’obscurité.
Mais ouvrir sa porte aurait été de la dernière imprudence
. C’était sans doute précisément ce que l’autre attendait.
Peut-être même avait-il fait du bruit exprès, afin de l’a
ttirer dehors ?
Parfaitement immobile, Blore écoutait. Il entendait maint
enant des bruits de tous les côtés : craquements, frôlemen
ts, mystérieux chuchotis. Mais son esprit réaliste, opiniâ
tre, les reconnaissait pour ce qu’ils étaient : des créati
0289ons de son imagination enfiévrée.
Et puis soudain, il entendit un bruit qui n’avait rien d’
imaginaire. Des pas. Très légers, très prudents, mais parf
aitement audibles pour un homme qui, comme Blore, écoutait
de toutes ses oreilles.
Les pas feutrés venaient du fond du couloir (les chambres
de Lombard et d’Armstrong étaient plus éloignées de l’esc
alier que la sienne). Ils passèrent devant sa porte sans h
ésiter ni ralentir.
Au quart de seconde, Blore se décida.
Il fallait qu’il sache qui c’était ! Les pas avaient main
tenant dépassé sa porte et se dirigeaient vers l’escalier.
Où allait-il, cet individu ?
Quand Blore passait à l’action, il le faisait avec une ra
pidité étonnante pour un homme d’apparence si lourde et si
lente. Il retourna vers son lit sur la pointe des pieds,
empocha les allumettes, débrancha la lampe de chevet, l’em
poigna et enroula le fil électrique autour du pied. C’étai
t une lampe en chrome, montée sur un lourd socle en ébonit
e – une arme qui pouvait se révéler utile.
0290 Sans bruit, il fonça ôter la chaise qui bloquait la p
oignée de la porte, puis, avec précaution, il tourna la cl
ef dans la serrure et tira le verrou. Il sortit dans le co
uloir. De légers craquements montaient du hall. En chausse
ttes, Blore courut silencieusement vers l’escalier.
A cet instant, il comprit pourquoi il avait entendu si di
stinctement tous ces bruits. Le vent était tombé et le cie
l avait dû s’éclaircir. Le clair de lune filtrait par la f
enêtre du palier et éclairait le hall du rez-de-chaussée.

Blore n’eut que le temps d’entrevoir une silhouette qui so
rtait par la porte d’entrée.
Il dévalait l’escalier quand, soudain, il s’arrêta dans so
n élan.
Là encore, il avait bien failli faire une bêtise ! Qui sa
it si ce n’était pas une manoeuvre destinée à l’attirer ho
rs de la maison ?
Mais ce dont l’autre ne se doutait pas, c’est qu’il avait
commis une erreur – qu’il venait de se livrer à Blore pie
ds et poings liés.
0291 Car, des trois chambres occupées à l’étage, l’une dev
ait maintenant être vide. Il suffisait de savoir laquelle
!
Blore rebroussa chemin.
Il commença par frapper à la porte du Dr Armstrong. Pas de
réponse.
Il attendit quelques instants, puis alla toquer chez Phili
p Lombard.
Cette fois, la réponse vint immédiatement :
– Qui est là ?
– Blore. Je crois qu’Armstrong n’est pas dans sa chambre.
Attendez deux secondes.
Il alla jusqu’au bout du couloir et frappa à la dernière p
orte :
– Miss Claythorne ? Miss Claythorne ?
– Qui est-ce ? Que se passe-t-il ? cria Vera d’une voix ét
ranglée par la peur.
– Rien de grave, miss Claythorne. Attendez un instant, je
reviens.
Il retourna en courant vers la chambre de Lombard. La por
0292te s’ouvrit au moment où il l’atteignait et Lombard ap
parut sur le seuil. Il tenait une bougie dans la main gauc
he. Il avait enfilé un pantalon par-dessus son pyjama. Sa
main droite était enfoncée dans la poche de sa veste de py
jama.
– Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ce cirque ? fit-il d’
un ton cassant. Blore s’expliqua rapidement. L’oeil de Lom
bard s’alluma :
– Armstrong, hein ? Ce serait donc lui notre oiseau !
Il se dirigea vers la chambre du médecin :
– Désolé, Blore, mais je ne crois que ce que je vois.
Il tambourina à la porte :
– Armstrong ! Armstrong !
Pas de réponse.
Lombard s’accroupit et regarda par le trou de la serrure.
Il y introduisit son petit doigt avec précaution :
– La clef n’est pas dans la serrure !
– Autrement dit, il est sorti en fermant sa porte à doubl
e tour et en emportant la clef, décréta Blore.
Philip hocha la tête :
0293 – Précaution élémentaire. Nous le tenons, Blore… Ce
tte fois, nous le tenons ! Une seconde.
Il courut vers la chambre de Vera Claythorne :
– Vera ?
– Oui.
– Nous partons à la recherche d’Armstrong. Il n’est pas d
ans sa chambre. Quoi qu’il arrive, n’ouvrez pas. Compris ?

– Oui, j’ai compris.
– Si Armstrong vient vous dire que j’ai été tué, ou que B
lore a été tué, ne l’écoutez pas. Vu ? N’ouvrez votre port
e que si nous vous le demandons tous les deux, Blore et mo
i. Pigé ?
– Oui. Je ne suis pas encore complètement idiote.
– Parfait, dit Lombard.
Il rejoignit Blore :
– Et maintenant. sus à Armstrong ! La chasse est ouverte !

– Allons-y prudemment, dit Blore. Il a un revolver, ne l’o
ubliez pas.
0294Tout en dévalant l’escalier, Philip Lombard gloussa :

– Ça, c’est ce qui vous trompe !
Il ouvrit la porte d’entrée et remarqua au passage :
– Loquet repoussé – de façon à pouvoir rentrer sans probl
ème. Le revolver, c’est moi qui l’ai ! poursuivit-il en le
sortant à moitié de sa poche. Je l’ai retrouvé ce soir, l
à où on me l’avait remis : dans ma table de chevet.
Blore s’arrêta net. Son visage avait changé d’expression.
Philip Lombard s’en aperçut :
– Ne soyez pas grotesque, Blore ! Je ne vais pas vous tir
er dessus ! Retournez vous barricader dans votre chambre s
i vous voulez ! Moi, je pars à la recherche d’Armstrong.
Il s’éloigna dans le clair de lune. Après quelques instant
s d’hésitation, Blore le suivit.
Il songea à part lui :
« Je l’aurai voulu. Mais après tout. »
Après tout, ce n’était pas la première fois qu’il avait a
ffaire à des criminels armés de revolvers. Blore avait peu
t-être beaucoup de défauts, mais il ne manquait pas de cou
0295rage. Il suffisait de lui montrer le danger pour qu’il
fonce dans le tas. Il n’avait pas peur de se battre à
découvert – ce qui le paniquait, c’était le danger vague,
imprécis, teinté de surnaturel.
– – –
Réduite à attendre, Vera se leva et s’habilla.
A une ou deux reprises, elle jeta un coup d’oeil à sa por
te. C’était une bonne porte bien solide. Fermée à clef et
au verrou, avec une chaise en chêne qui bloquait la poigné
e.
On ne pourrait pas l’enfoncer. En tout cas, pas le Dr Arm
strong. Ce n’était pas une force de la nature.
A la place d’Armstrong, elle utiliserait la ruse plutôt qu
e la force.
Pour se distraire, elle réfléchit aux différents moyens qu
‘il pourrait employer.
Il pouvait, comme Philip l’avait suggéré, lui annoncer qu
‘un des deux autres était mort. Ou encore se traîner en gé
missant devant sa porte en faisant semblant d’être mortell
ement blessé.
0296 Il y avait d’autres possibilités. Il pouvait lui dire
que la maison était en flammes. Mieux : il pouvait carrém
ent y mettre le feu. Oui, c’était une possibilité. Attirer
les deux autres à l’extérieur, arroser le plancher d’esse
nce et y mettre le feu. Et elle, comme une idiote, restera
it barricadée dans sa chambre jusqu’à ce qu’il soit trop t
ard.
Elle s’approcha de la fenêtre. Pas trop mal. A la limite,
elle pourrait s’échapper par là. Evidemment, il lui faudr
ait sauter. mais il y avait une plate-bande pour amortir l
e choc.
Elle s’assit, prit son journal intime et se mit à écrire a
u fil de la plume.
Il fallait bien tuer le temps.
Soudain, elle se raidit. Elle avait entendu un bruit. On
aurait dit un bruit de verre brisé. Et ça provenait du rez
-de-chaussée.
Elle écouta de toutes ses forces, mais le bruit ne se répé
ta pas.
Elle entendit – ou crut entendre – des pas furtifs, des c
0297raquements dans l’escalier, un frou-frou de vêtements.
mais rien de très précis et elle décida, tout comme Blore
avant elle, que ces bruits avaient son imagination pour o
rigine.
Mais elle entendit bientôt des sons plus concrets. Des ge
ns qui remuaient en bas. des murmures de voix. Puis des pa
s décidés qui montaient l’escalier. des portes qui s’ouvra
ient et se fermaient. quelqu’un qui grimpait dans la mansa
rde. D’autres bruits venant de là-haut.
Et, finalement, des pas dans le couloir et la voix de Lomb
ard :
– Vera ? Tout va bien ?
– Oui. Qu’est-ce qui s’est passé ?
La voix de Blore intervint :
– Vous voulez bien nous ouvrir ?
Vera alla à la porte. Elle ôta la chaise, tourna la clef
dans la serrure et tira le verrou. Elle ouvrit le battant
Les deux hommes étaient essoufflés, leurs chaussures et le
bas de leur pantalon étaient trempés.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? répéta-t-elle.
0298Ce fut Lombard qui répondit : – Armstrong a disparu..

– – –
– Quoi ? s’écria Vera.
– Volatilisé, dit Lombard.
– Volatilisé. c’est le mot ! renchérit Blore. Un véritable
tour de passe-passe.
– C’est absurde ! répliqua Vera avec irritation. Il se cac
he quelque part.
– Non, justement pas ! riposta Blore. Croyez-moi, il n’y
a aucun endroit où se cacher sur cette île. Elle est nue c
omme la main ! En plus, avec le clair de lune, on y voit c
omme en plein jour. Il est introuvable.
– Il a dû revenir ici, dit Vera.
– Nous y avons pensé, affirma Blore. Nous avons fouillé l
a maison aussi. Vous avez dû nous entendre. Il n’est pas i
ci, ça je peux vous le garantir. Il s’est envolé. éclipsé,
volatilisé.
– Je n’y crois pas ! protesta Vera, sceptique.
– C’est pourtant vrai, je vous assure, intervint Lombard.
0299
Il marqua un temps avant d’ajouter :
– Il y a un autre petit détail à signaler. Un carreau de
la fenêtre de la salle à manger a été brisé. et il ne rest
e plus que trois petits nègres sur la table.

15
Trois personnes prenaient leur petit déjeuner dans la cuis
ine.
Dehors, le soleil brillait. La journée était superbe. La
tempête n’était plus qu’un mauvais souvenir.
Et, avec le changement de temps, un changement s’était pr
oduit dans l’humeur des prisonniers de l’île.
C’était comme s’ils venaient de se réveiller d’un cauchem
ar. Le danger était toujours présent, certes, mais c’était
un danger qu’ils pouvaient affronter en plein jour. L’atm
osphère de terreur paralysante, qui les avait enveloppés l
a veille au soir dans une chape de plomb tandis que le ven
t mugissait, s’était maintenant dissipée.
0300 – Nous allons grimper jusqu’au point culminant de l’î
le et essayer d’envoyer des signaux lumineux avec un miroi
r, décréta Lombard. J’espère qu’un gamin astucieux se bala
dera sur les falaises et déchiffrera notre S.O.S. Nous pou
rrons aussi allumer un feu dans la soirée. mais il ne rest
e pas beaucoup de bois. et ils risquent de penser qu’on es
t tout bonnement en train de chanter, de danser et de se d
onner du bon temps.
– Il y en a certainement qui connaissent le morse, dit Ve
ra. Alors on viendra nous chercher. Bien avant la nuit.
– Le temps s’est éclairci, d’accord, dit Lombard, mais la
mer n’est pas encore calmée. Drôlement houleuse ! On ne p
ourra pas aborder l’île en bateau avant demain.
– Encore une nuit ici ! s’écria Vera.
Lombard haussa les épaules :
– Autant vous y faire ! Vingt-quatre heures suffiront, je
pense. Si nous pouvons tenir jusque-là, nous serons tirés
d’affaire.
Blore se racla la gorge :
– Nous devrions mettre les choses au clair. Qu’est-ce qui
0301 a bien pu arriver à Armstrong ?
– Ma foi, nous avons un indice, répondit Lombard. Il ne r
este plus que trois petits nègres sur la table. On dirait
bien qu’Armstrong a avalé lui aussi son bulletin de naissa
nce.
– Si c’est le cas, pourquoi n’avez-vous pas retrouvé son c
adavre ? objecta Vera.
– Je ne vous le fais pas dire ! approuva Blore.
Lombard secoua la tête :
– Il n’y a pas à tortiller, c’est sacrément bizarre.
– On l’a peut-être jeté à la mer ? hasarda Blore.
– Qui ça, « on » ? Vous ? Moi ? répliqua Lombard d’un ton
sec. Vous l’avez vu sortir de la maison. Vous êtes venu m
e trouver dans ma chambre. Nous sommes partis ensemble à s
a recherche. Quand diable aurais-je trouvé le temps de le
tuer et de le trimbaler de l’autre côté de l’île ?
– Ça, je n’en sais rien, répondit Blore. Mais il y a une c
hose que je sais.
– Laquelle ?
– Le revolver, dit Blore. C’est le vôtre. En ce moment, c
0302‘est vous qui l’avez. Rien ne prouve que vous ne l’ave
z pas eu tout le temps en votre possession.
– Allons, Blore, nous avons tous été fouillés !
– Oui, mais vous auriez pu le cacher avant, et le récupére
r après.
– Bougre d’entêté ! Puisque je vous jure qu’on l’a remis
dans mon tiroir. J’ai eu la surprise de ma vie quand je l’
ai trouvé là.
– Et vous nous demandez d’avaler un truc pareil ? Pourquo
i diable Armstrong – ou je ne sais qui d’autre – aurait-il
remis ce machin en place ?
Lombard haussa les épaules, désemparé :
– Je n’en ai pas la moindre idée. C’est complètement ding
ue. Totalement inattendu. Inexplicable.
– C’est bien mon avis, opina Blore. Vous auriez pu invente
r une meilleure histoire.
– Ça tendrait à prouver que je dis la vérité, non ?
– Je ne vois pas ça comme ça.
– Le contraire m’aurait étonné, gronda Philip.
– Ecoutez, Mr Lombard, reprit Blore, si vous êtes aussi h
0303onnête homme que vous le prétendez.
– Depuis quand ai-je prétendu être honnête homme ? maugré
a Philip. Non, je n’ai jamais dit ça.
– Si vous dites la vérité, poursuivit Blore, imperturbabl
e, vous n’avez qu’une chose à faire. Tant que vous aurez c
e revolver, nous serons à votre merci, miss Claythorne et
moi. Pour être justes, il faudrait le mettre sous clef dan
s le coffre, avec le reste. et nous garderions les deux cl
efs comme avant, vous et moi.
Philip Lombard alluma une cigarette.
– Ne vous faites pas plus bête que vous n’êtes, susurra-t-
il en soufflant sa fumée.
– Ce qui veut dire que vous n’êtes pas d’accord ?
– Non, je ne suis pas d’accord. Ce revolver est à moi. J’
en ai besoin pour me défendre. et j’ai bien l’intention de
le garder.
– J’en suis amené à tirer une conclusion simple., dit Blor
e.
– A savoir que je suis A.N. O’Nyme ? Pensez ce qui vous c
hante, après tout ! Mais si tel est le cas, dites-moi un p
0304eu pourquoi je ne me suis pas servi de ce flingue pour
vous descendre cette nuit ? J’en ai eu l’occasion une bon
ne vingtaine de fois.
Blore secoua la tête :
– Je n’en sais rien. mais c’est un fait. Vous deviez avoir
vos raisons.
Vera, qui n’avait pas pris part à la discussion, sortit de
son mutisme :
– Vous vous conduisez tous les deux comme des imbéciles.
Lombard la regarda :
– C’est-à-dire ?
– Vous avez oublié la comptine. Vous ne voyez pas qu’elle
contient un indice ?
D’une voix lourde de sens, elle récita :
– « Quatre petits nègres se baignèrent au matin,
Poisson d’avril goba l’un
– n’en resta plus que trois. »
Elle enchaîna :
– Poisson d’avril ! Le voilà, l’indice essentiel. Armstro
ng n’est pas mort. Il a subtilisé le nègre en porcelaine p
0305our nous faire croire qu’il l’était. Vous avez beau di
re, Armstrong est encore sur l’île. Sa disparition n’est q
u’un poisson d’avril hors saison à nous faire gober pour n
ous envoyer sur une fausse piste.
Lombard se rassit.
– Vous avez peut-être raison, au fond.
– Oui, mais dans ce cas, où est-il ? s’insurgea Blore. No
us avons fouillé partout. Dedans et dehors.
– Nous avons tous cherché le revolver sans le trouver, n’
est-ce pas ? répliqua Vera avec
dédain. Et pourtant, il était bien quelque part !
– Il y a une légère différence de calibre entre un homme
et un revolver, vous savez, se moqua gentiment Lombard.
– Je m’en fiche, dit Vera. Je suis sûre que j’ai raison.
– C’était quand même vendre plus ou moins la mèche, non ?
murmura Blore. Parler carrément de « poisson d’avril » .
Il aurait pu changer un peu les paroles.
– Mais vous ne comprenez donc pas qu’il est fou ? s’écria
Vera. C’est de la folie ! Coller comme ça à une comptine,
c’est de la folie ! Déguiser le juge, tuer Rogers pendant
0306 qu’il débitait du petit bois. droguer Mrs Rogers pour
qu’elle « s’endorme à jamais ». lâcher une abeille dans l
a salle à manger avant de tuer miss Brent ! On dirait un j
eu inventé par un enfant monstrueux. Il faut que tout conc
orde.
– Oui, vous avez raison, dit Blore. Quoi qu’il en soit, i
l n’y a pas de zoo sur cette île, reprit-il après avoir ré
fléchi un instant. Il aura du mal à se tirer de ce couplet
-là.
– Mais vous ne comprenez donc rien à rien ? s’écria Vera.
Le zoo, c’est nous… Hier soir, nous n’étions pratiqueme
nt plus des êtres humains. Le zoo, c’est nous…
Ils passèrent la matinée sur les falaises, face à la côte
, à envoyer à tour de rôle des signaux à l’aide d’un miroi
r.
Rien n’indiquait que quelqu’un les ait captés. Aucun sign
al ne leur parvint en retour. La journée était belle, légè
rement brumeuse. Au pied des rochers, la mer était agitée
par une très forte houle. On ne voyait pas de bateau à l’h
orizon.
0307Ils avaient de nouveau fouillé l’île, sans résultat. A
ucune trace du médecin disparu.
Vera regarda en direction de la maison et dit d’une voix u
n peu altérée :
– On se sent plus en sécurité ici, dehors. Ne retournons p
as dans la maison.
– Pas mauvaise, cette idée, approuva Lombard. Ici on ne r
isque rien ; personne ne peut s’approcher sans qu’on le re
père longtemps à l’avance.
– Nous resterons ici, se réjouit Vera.
– Il faudra quand même qu’on passe la nuit quelque part,
intervînt Blore. A ce moment- là, nous serons bien obligés
de rentrer.
– Je ne pourrai pas le supporter, frissonna Vera. Je ne s
erai jamais capable de passer encore une nuit là-haut !
– Bouclée dans votre chambre, vous serez en sécurité, fit
remarquer Philip.
– Oui, peut-être bien, soupira Vera.
Ecartant les bras, elle murmura :
– C’est si bon, de sentir à nouveau la caresse du soleil.
0308
« C’est bizarre., pensait-elle, je suis presque heureuse.
Et pourtant, je suppose que je suis vraiment en danger. M
ais maintenant, à la lumière du jour, rien ne semble avoir
d’importance. J’ai l’impression de posséder tous les pouv
oirs. j’ai l’impression que je ne peux pas mourir. »
Blore regarda sa montre.
– Il est 2 heures, grommela-t-il. Et le déjeuner ?
– Je ne retourne pas dans cette maison, répéta Vera avec
obstination. Je reste ici – à l’air libre.
– Allons, miss Claythorne. Il ne faut pas que vous perdiez
vos forces.
– Si je vois encore une boîte de langue, je vomis ! répli
qua Vera. Je ne veux rien avaler. Il y a des gens qui suiv
ent un régime et qui ne mangent rien pendant des jours et
des jours.
– Oui, eh bien, moi, j’ai besoin de me nourrir trois fois
par jour, dit Blore. Et vous, Mr Lombard ?
– La perspective d’ingurgiter de la langue en conserve ne
me tente pas particulièrement, vous savez, répondit Phili
0309p. Je vais rester ici avec miss Claythorne.
Comme Blore hésitait, Vera lui dit :
– Ne vous en faites pas pour moi. Je ne pense pas qu’il v
a me tirer dessus dès que vous aurez le dos tourné, si c’e
st ce que vous craignez.
– Puisque c’est vous qui le dites., acquiesça Blore. Mais
je vous signale qu’on avait convenu de ne pas se séparer.

– C’est vous qui insistez pour vous jeter dans la gueule
du loup, fit remarquer Philip. Mais si vous voulez, je vou
s accompagne.
– Pas question ! fit Blore avec un mouvement de recul. Vou
s, vous restez ici.
Philip éclata de rire :
– Vous persistez à avoir peur de moi ? Voyons, je pourrai
s vous descendre tous les deux à l’instant même pour peu q
ue ça me chante !
– Oui, mais ça ne collerait pas avec la comptine, répliqu
a Blore. C’est un à la fois, que ça se passe – et puis pas
n’importe comment.
0310– Dites donc, nota Philip, vous m’avez l’air drôlement
au courant, vous !
– Evidemment, reprit Blore, c’est un peu angoissant d’all
er comme ça tout seul dans la maison.
– Autrement dit, pourrais-je vous prêter mon revolver sus
urra Philip. La réponse est : non ! Pas si simple que ça,
merci bien.
Avec un haussement d’épaules, Blore entreprit de grimper
le raidillon menant à la terrasse.
– L’heure du repas au zoo ! ricana tout bas Lombard. Les
animaux ont des habitudes très régulières !
– Est-ce que ce n’est pas très risqué, ce qu’il fait ? s’i
nquiéta Vera.
– Au sens où vous l’entendez. non, je ne pense pas ! Arms
trong n’est pas armé et, de toute façon, Blore est trois f
ois plus costaud que lui, sans compter qu’il est sur ses g
ardes. Et puis de toute manière, il est rigoureusement imp
ossible qu’Armstrong soit dans la maison. Je sais qu’il n’
y est pas.
– Mais alors. qu’est-ce qui reste comme autre solution ?
0311– Il y a Blore, répondit doucement Philip.
– Oh !. Vous pensez vraiment que. ?
– Ecoutez, mon petit. Vous avez entendu sa version des év
énements de cette nuit. Vous êtes bien obligée d’admettre
que, si elle est vraie,je n’ai rien à voir dans la dispari
tion d’Armstrong. Le témoignage de Blore me met hors de ca
use. Mais ça ne le met pas hors de cause, lui. Nous n’avon
s que sa parole lorsqu’il affirme avoir entendu des pas, a
voir vu un homme descendre l’escalier et sortir de la mais
on. C’est peut-être un mensonge de bout en bout. Il a très
bien pu se débarrasser d’Armstrong deux heures avant.
– Comment ?
Lombard haussa les épaules :
– Ça, nous n’en savons rien. Mais si vous voulez mon avis
, nous n’avons qu’un seul danger à redouter. et ce danger,
c’est Blore ! Que savons-nous de lui ? Moins que rien ! C
ette histoire d’ex-policier, c’est peut-être de la foutais
e ! Il pourrait aussi bien être un milliardaire fou. un ho
mme d’affaires cinglé. un pensionnaire de Broadmoor en cav
ale. Une chose est sûre : il a pu commettre chacun de ces
0312crimes, sans exception.
Vera avait pâli.
– Supposez, balbutia-t-elle, supposez qu’il arrive à. à no
us avoir ?
Lombard tapota son revolver à travers sa poche.
– Je vais prendre bien garde à ce qu’il n’y arrive pas, ré
pondit-il avec douceur.
Il la regarda avec curiosité :
– Vous avez une touchante confiance en moi, pas vrai, Ver
a ? Vous en êtes sûre, que je ne vais pas vous tuer ?
– Il faut bien faire confiance à quelqu’un, dit-elle. Pou
r en revenir à Blore, je pense que vous avez tort. Je pers
iste à croire que c’est Armstrong.
Elle se tourna soudain vers lui :
– Vous n’avez pas l’impression. tout le temps. qu’il y a
quelqu’un ! Quelqu’un qui nous observe et qui attend ?
– Simple nervosité, marmonna Lombard non sans réticence.
Vera insista :
– Alors vous avez ressenti ça, vous aussi ?
Elle frissonna et se pencha un peu plus vers lui :
0313– Dites. vous ne pensez pas que.
Elle s’interrompit, puis reprit :
– J’ai lu un livre autrefois. c’était l’histoire de deux
juges qui débarquaient dans une petite ville américaine. e
nvoyés par la Cour Suprême. Ils rendaient la justice. la J
ustice Absolue. Car. ils n’étaient pas de ce monde.
Lombard haussa les sourcils :
– Des visiteurs célestes, hein ? Non, je ne crois pas au
surnaturel. Et puis cette manie de juger. il y a un cervea
u humain derrière tout ça.
– Par moments. je n’en suis pas si sûre, dit Vera dans un
souffle.
Lombard la regarda.
– Ça, c’est la voix de la conscience., diagnostiqua-t-il.

Et, après un instant de silence, il ajouta d’un ton uni :

– Alors comme ça, vous l’avez bel et bien envoyé se noyer,
ce gamin ?
– Je ne l’ai pas envoyé se noyer ! protesta Vera avec véh
0314émence. Je n’ai pas fait ça ! Vous n’avez pas le droit
de dire une chose pareille !
Il eut un rire décontracté :
– Oh, que si, vous l’avez fait, ma poulette ! Mais ce que
je ne comprends pas, c’est pourquoi vous l’avez fait. Ça
me dépasse. Il devait y avoir un homme dans l’histoire. Ex
act ?
Une soudaine lassitude, une immense fatigue envahirent Ve
ra. D’une voix éteinte, elle répondit :
– Oui. il y avait un homme.
– Merci, dit doucement Lombard. C’est tout ce que je voula
is savoir.
Vera se redressa d’un bond.
– Qu’est-ce que c’est ? s’exclama-t-elle. Un tremblement d
e terre ?
– Non, non, dit Lombard. Mais c’est bizarre. un choc sour
d a secoué le sol. Et j’ai cru. vous n’avez pas entendu un
e sorte de cri ? Moi si.
Ils regardèrent la maison.
– Ça venait de là, dit Lombard. Nous ferions pas mal d’all
0315er voir.
– Ah, non ! Pas question.
– Comme il vous plaira. Moi, j’y vais.
– Bon, d’accord, je vais avec vous, gémit-elle, au comble
du désarroi.
Ils grimpèrent jusqu’à la terrasse. Inondée de soleil, el
le offrait désormais un aspect paisible, inoffensif. Ils h
ésitèrent un instant. Puis, au lieu d’entrer par la grand-
porte, ils
firent avec précaution le tour de la maison.
Ils découvrirent Blore. Bras et jambes écartés, il gisait
entre deux plates-bandes, le crâne réduit en bouillie par
un gros bloc de marbre blanc. Philip leva la tête :
– C’est la fenêtre de quelle chambre, au-dessus ?
– La mienne, répondit Vera d’une voix basse et tremblante
. Et ça, c’est la pendule qui était sur ma cheminée… Je
la reconnais. Elle avait la… la forme d’un ours.
Elle répéta en chevrotant :
– Elle avait la forme d’un ours.
Philip la saisit par l’épaule.
0316 – Voilà qui règle la question, gronda-t-il, farouche.
Armstrong se cache quelque part dans la maison. Je vais l
e débusquer.
Mais Vera se cramponna à lui.
– Ne faites pas l’idiot ! s’écria-t-elle. C’est nous, à p
résent ! Nous sommes les prochains ! Il veut que nous part
ions à sa recherche ! C’est ce qu’il attend !
Philip s’arrêta.
– Il y a de l’idée dans ce que vous dites, murmura-t-il, s
ongeur.
– En tout cas, vous devez avouer maintenant que j’avais ra
ison.
Il hocha la tête :
– Oui. vous avez gagné ! C’est bel et bien Armstrong. Mai
s où diable s’est-il caché ? Nous avons passé l’île au pei
gne fin.
– Si vous ne l’avez pas trouvé hier soir, vous ne le trou
verez pas maintenant. Ça tombe sous le sens.
– Oui, convint Lombard à contrecoeur, mais.
– Il a dû se préparer un repaire secret. oui, c’est sûrem
0317ent ce qu’il a dû faire. Un genre de « trou du prêtre
», comme dans les vieux manoirs.
– Pas dans une maison moderne comme celle-là.
– Il a pu le faire construire spécialement.
Philip Lombard secoua la tête :
– Nous avons tout mesuré le premier jour. Je suis prêt à
jurer qu’il n’y a pas de fausses cloisons.
– Il y en a forcément ! s’emporta Vera.
– Je voudrais bien voir., commença Lombard.
– Oui, vous voudriez bien voir ! l’interrompit Vera. Et ç
a, il le sait ! Il est là-dedans. à vous attendre.
Lombard sortit à moitié son revolver de sa poche :
– N’oubliez pas que j’ai ça.
– Vous avez dit que Blore ne risquait rien, qu’il était b
eaucoup plus costaud qu’Armstrong. Physiquement, c’était v
rai, d’autant qu’il était sur ses gardes. Mais ce que vous
n’avez pas l’air de comprendre, c’est qu’Armstrong est fo
u ! Or, un fou a tous les avantages pour lui. Il est deux
fois plus rusé que n’importe quel homme sain d’esprit.
Lombard rempocha son revolver.
0318– Bon, venez, dit-il.
– Qu’est-ce que nous allons faire quand la nuit va tomber
? finit par demander Lombard. Vera ne répondit pas. Il ins
ista, accusateur :
– Vous n’avez pas pensé à ça ?
– Mais que pouvons-nous faire ? répondit-elle avec l’acce
nt du désespoir. Oh, mon Dieu, je suis terrorisée.
– Le ciel est dégagé, dit Philip Lombard, songeur. Il y a
ura clair de lune. On devrait pouvoir trouver un abri. là-
haut, dans les falaises. On pourrait y rester en attendant
le lever du jour. Mais il ne faudra pas nous endormir…
Nous devrons monter la garde en permanence. Et si quelqu’u
n s’approche, je lui tirerai dessus !
Il ajouta :
– Vous n’aurez pas froid, dans cette robe légère ?
– Froid ? répliqua Vera avec un rire rauque. J’aurais enco
re plus froid si j’étais morte.
– Oui, c’est un fait., admit Lombard d’un ton uni. Nerveus
e, Vera s’agitait :
– Si je reste assise là une minute de plus, je vais deveni
0319r enragée. Marchons un peu.
– D’accord.
Ils firent lentement les cent pas en longeant la ligne de
rochers qui dominait la mer. A l’ouest, le soleil déclina
it. La lumière était douce et veloutée. Elle les enveloppa
it de sa clarté dorée.
– Dommage qu’on ne puisse pas se baigner, dit Vera avec un
petit gloussement nerveux. Philip, qui contemplait la mer
, en contrebas, s’exclama soudain :
– Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Vous ne voyez pas.
là, près de ce gros rocher. ? Non. un peu plus à droite.
Vera regarda avec curiosité :
– On dirait des vêtements !
– Un baigneur, hein ? fit Lombard en riant. Bizarre. C’est
sans doute des algues.
– Allons voir, dit Vera.
– Ce sont bien des vêtements, dit Lombard lorsqu’ils fure
nt plus près. Tout un paquet. J’aperçois une chaussure. Ve
nez, tâchons d’arriver jusqu’au bord.
Non sans difficulté, ils progressèrent entre les rochers.
0320Soudain, Vera s’arrêta.
– Ce ne sont pas des vêtements, dit-elle. C’est… un homm
e…
Rejeté par la marée quelques heures plus tôt, le corps éta
it coincé entre deux rochers. Au prix d’un dernier effort,
Lombard et Vera l’atteignirent enfin. Ils se penchèrent s
ur lui. Un visage violacé, décoloré. un hideux visage de n
oyé.
– Bon Dieu ! s’écria Lombard. C’est Armstrong.

16
Des siècles passèrent. des mondes tourbillonnèrent, virevo
ltèrent. Le temps était immobile, suspendu. il traversait
les âges.
Non, une minute à peine venait de s’écouler.
Deux personnes, debout, contemplaient le cadavre d’un homm
e.
Lentement, très lentement, Vera Claythorne et Philip Lomb
ard relevèrent la tête et se regardèrent dans les yeux.
0321– – –
Lombard éclata de rire :
– Nous y voilà, n’est-ce pas, Vera ?
– Il n’y a plus personne sur l’île., dit-elle d’une voix
qui n’était guère qu’un murmure. Absolument plus personne.
à part nous deux.
– Tout juste, dit Lombard. Nous savons donc à quoi nous en
tenir, n’est-ce pas ?
– Comment est-ce que ça a bien pu être combiné. le coup d
e l’ours en marbre, je veux dire ?
Il haussa les épaules :
– Un tour de passe-passe, ma toute belle. Rudement bien ex
écuté. De nouveau, leurs regards se croisèrent.
« Comment se fait-il que je n’aie jamais convenablement r
egardé son visage ? se dit Vera. Un loup. un faciès de lou
p, voilà ce que c’est. Ces dents horribles. »
D’une voix semblable à un grondement, une voix menaçante,
hargneuse, Lombard décréta :
– C’est la fin, vous comprenez. Nous connaissons maintenan
t la vérité. Et c’est la fin.
0322– Je m’en rends bien compte., répondit Vera avec calme
.
Elle avait les yeux fixés sur la mer. Le général Macarthu
r aussi avait les yeux fixés sur la mer quand. – mais quan
d était-ce, au fait ? – . hier seulement ? Ou bien était-c
e avant- hier ? Et lui aussi, il avait dit : « C’est la fi
n. »
Il avait dit ça avec résignation. presque avec soulagement
.
Mais chez Vera, ces mots – cette idée – ne suscitaient qu
e révolte. Non, ça ne serait pas la
fin.
Elle regarda le mort.
– Pauvre Dr Armstrong., murmura-t-elle. Lombard ricana :
– Qu’est-ce qui vous prend ? Vous nous faites le coup de l
a compassion ?
– Pourquoi pas ? Vous n’en éprouvez pas, vous ?
– Je n’en éprouve aucune pour vous, répondit-il. Ne compte
z pas sur moi pour ça ! Vera posa de nouveau les yeux sur
le cadavre :
0323– Il faut le sortir de là. Le transporter dans la mais
on.
– Pour qu’il rejoigne les autres victimes, j’imagine ? Po
ur que tout soit net et sans bavures ? En ce qui me concer
ne, il peut rester là où il est.
– Mettons-le au moins au sec, dit Vera.
– Si vous y tenez ! ricana Lombard.
Il s’arc-bouta et tira sur le corps. Vera s’appuya contre
lui pour l’aider. Elle tira, hala de toutes ses forces.
– Pas si facile, dites donc ! haleta Lombard.
Ils parvinrent néanmoins à traîner le corps à l’écart, hor
s d’atteinte de la marée.
– Satisfaite ? demanda Lombard en se redressant.
– Tout à fait, répondit-elle.
Quelque chose dans le ton de sa voix alerta Lombard. Il se
retourna d’un bloc. Mais il n’avait pas encore tâté la po
che de sa veste qu’il savait déjà qu’elle était vide. Vera
avait reculé de quelques pas et lui faisait face, revolve
r au poing.
– Voilà pourquoi vous étiez si pleine de féminine sollici
0324tude ! grinça Lombard. Vous vouliez me faire les poche
s, oui !
Elle hocha la tête.
Elle tenait l’arme bien en main, sans trembler.
Pour Philip Lombard, la mort était proche. Jamais elle n’a
vait été si proche. Mais il ne s’avouait pas encore vaincu
.
– Donnez-moi ce revolver ! dit-il d’un ton impérieux. Vera
se borna à rire.
– Allons, donnez-le-moi ! répéta Lombard.
Il réfléchissait à toute allure. Comment faire ? Quelle m
éthode employer ? Palabrer ? Endormir sa méfiance ? Bondir
sur elle. ?
Toute sa vie, il avait choisi la voie du risque. Cette foi
s encore, il n’y manqua pas. Lentement, comme s’il voulait
argumenter, il commença :
– Et maintenant, mon petit chou, écoutez-moi.
Sur quoi il bondit. Vif comme une panthère – ou comme tout
autre félin. D’un geste instinctif, Vera pressa sur la dé
tente.
0325 Fauché en plein élan, Lombard demeura un instant immo
bile, le corps en extension, avant de s’effondrer lourdeme
nt sur le sol.
Vera s’avança avec prudence, prête à tirer une seconde foi
s. Mais elle n’avait plus besoin d’être prudente.
Philip Lombard était mort, touché en plein coeur.
– – –
Le soulagement submergea Vera – un soulagement immense, ex
quis. C’en était enfin terminé.
C’en était fini d’avoir peur. Fini de vivre sur les nerfs.

Elle était seule sur l’île.
Seule avec neuf cadavres.
Mais quelle importance ? Elle, elle était vivante.
Elle s’assit, délicieusement heureuse, délicieusement sere
ine.
Fini, la peur.
Le soleil se couchait lorsque Vera se décida enfin à boug
er. Le contrecoup l’avait paralysée, rendue un moment inca
pable d’éprouver autre chose que cette formidable impressi
0326on de sécurité.
Mais maintenant, elle avait faim et sommeil. Surtout somm
eil. Elle avait envie de se jeter sur son lit et de dormir
, dormir, dormir.
Demain, peut-être, on viendrait la secourir. mais, au fon
d, elle ne s’en souciait guère. Elle ne voyait plus d’inco
nvénient à rester ici. Plus maintenant qu’elle était seule
.
Oh ! paix, paix bienheureuse.
Elle se mit sur ses pieds et leva les yeux vers la maison.

Plus rien à craindre, maintenant ! Plus rien de terrifian
t ne l’y attendait ! Ce n’était à tout prendre qu’une mais
on moderne, ordinaire, bien conçue. Et dire que, quelques
heures plus tôt, elle ne pouvait pas la regarder sans fris
sonner.
La peur. Quelle chose étrange que la peur !.
Eh bien, c’en était terminé, maintenant. Elle avait vainc
u – triomphé d’un péril mortel. Grâce à sa présence d’espr
it et à son habileté, elle avait retourné la situation et
0327s’était débarrassée de celui qui voulait sa perte.
Elle se mit en marche vers la maison.
Le soleil se couchait. A l’ouest, le ciel était strié de
longues traînées rouges et orangées. C’était beau, apaisan
t.
« C’est comme si tout ça n’avait été qu’un rêve », pensa V
era.
Ce qu’elle pouvait être fatiguée. exténuée ! Elle avait l
es membres ankylosés. Ses paupières se fermaient toutes se
ules. Plus besoin d’avoir peur. Dormir. Dormir. dormir. do
rmir.
Dormir en toute sécurité, puisqu’elle était seule sur l’î
le. « Un petit nègre se retrouva tout esseulé. »
Elle sourit.
Elle entra par la grand-porte. La maison, elle aussi, para
issait étrangement paisible.
« Normalement, se dit Vera, on ne devrait pas avoir envie
de dormir dans une maison où il y a pratiquement un cadav
re par chambre ! »
Si elle allait à la cuisine chercher quelque chose à mange
0328r ?
Après un instant d’hésitation, elle y renonça. Elle était
vraiment trop fatiguée.
Elle s’arrêta devant la porte de la salle à manger. Il y
avait encore trois petites figurines en porcelaine au mili
eu de la table.
– Vous avez du retard, dites-moi ! fit-elle en riant.
Elle en prit deux, qu’elle jeta par la fenêtre. Elle les e
ntendit se briser sur la terrasse.
La troisième, elle la prit dans sa main.
– Toi, je t’emmène, dit-elle. Nous avons gagné, mon petit
! Nous avons gagné !
Le hall était sombre dans la lumière déclinante.
Le petit nègre bien serré dans sa main, Vera commença à m
onter l’escalier. Lentement, car elle avait soudain l’impr
ession que ses jambes pesaient des tonnes.
« Un petit nègre se retrouva tout esseulé. » Ça se termin
ait comment, déjà ? Ah ! oui : « Fou d’amour, s’en fut se
marier – n’en resta plus. du tout. »
Se marier. Curieux, d’avoir à nouveau cette impression so
0329udaine que Hugo était dans la maison.
Une impression très forte. Oui, Hugo l’attendait en haut.

« Ne sois pas ridicule, se dit Vera. Tu es si fatiguée qu
e tu imagines les trucs les plus invraisemblables. »
Lentement, marche après marche.
En haut de l’escalier, quelque chose lui échappa des main
s et tomba sans bruit sur le tapis de haute laine. Elle ne
s’aperçut pas qu’elle avait lâché le revolver. Elle avait
seulement
conscience de serrer entre ses doigts une petite figurine
de porcelaine.
Comme elle était silencieuse, cette maison ! Et pourtant.
on n’aurait pas dit une maison vide.
Hugo, en haut, l’attendait.
« Un petit nègre se retrouva tout esseulé. » C’était quoi
, le dernier vers, déjà ? Une histoire de mariage, non ?.
Ou bien s’agissait-il d’autre chose ?
Elle était arrivée devant la porte de sa chambre. Hugo l’
attendait à l’intérieur. elle en était sûre et certaine.
0330Elle ouvrit la porte.
Elle réprima un cri.
Qu’est-ce que c’était qui pendait là, au crochet du plafo
nd ? Une corde avec un noeud coulant tout prêt ? Et une ch
aise pour grimper dessus. une chaise qu’il suffirait ensui
te de culbuter d’un coup de pied.
C’était ça, ce que voulait Hugo.
Et d’ailleurs, c’était en fait bien ça le dernier vers de
la comptine.
« Se pendre il s’en est allé – n’en resta plus. DU TOUT. »

Le petit nègre en porcelaine lui échappa des mains. Sans
même qu’elle s’en rende compte, il s’en alla rouler sur le
tapis et se brisa contre le pare-feu.
Comme une automate, Vera fît un pas en avant, puis un aut
re. C’était la fin. ici, à l’endroit où la main froide et
mouillée – la main de Cyril, bien entendu – lui avait frôl
é la gorge.
« Mais oui, Cyril, tu es assez grand pour nager jusqu’au r
ocher. »
0331 Voilà ce que c’était que de commettre un meurtre. ce
n’était pas plus compliqué que ça !
Seulement après, on n’arrêtait plus d’y penser.
Elle monta sur la chaise, les yeux rivés droit devant ell
e comme une somnambule. Elle se passa le noeud autour du c
ou.
Hugo était là pour veiller à ce qu’elle fasse ce qu’elle a
vait à faire.
D’un coup de pied, elle fit culbuter la chaise
Epilogue
– Mais cette histoire est invraisemblable ! s’emporta sir
Thomas Legge, superintendant et directeur adjoint de Scot
land Yard.
– Je sais, monsieur, répondit l’inspecteur Maine avec défé
rence.
– Dix cadavres sur une île ! reprit le digne superintenda
nt. Et pas âme qui vive dans les parages ! Ça ne tient pas
debout !
– Et pourtant, monsieur, c’est un fait, rétorqua l’inspect
eur Maine, imperturbable.
0332– Bon sang, Maine, il faut bien que quelqu’un les ait
tués, ces gens !
– C’est justement là le problème, monsieur.
– Rien qui puisse nous aider dans le rapport du médecin lé
giste ?
– Non, monsieur. Wargrave et Lombard ont été tués d’une b
alle de revolver, le premier dans la tête, le second en pl
ein coeur. Miss Brent et Marston ont été empoisonnés au cy
anure. Mrs Rogers est morte d’une trop forte dose de chlor
al. Rogers a eu le crâne fendu. Blore a eu la tête réduite
en bouillie. Armstrong est mort noyé. Macarthur a eu le c
râne fracassé par un coup porté derrière la tête et Vera C
laythorne a été trouvée pendue.
Le superintendant cligna des paupières :
– Sale affaire.
Il réfléchit deux secondes. Puis il céda de nouveau à l’ir
ritation :
– Et vous prétendez me faire croire que vous n’avez rien
pu tirer des habitants de Sticklehaven ? Bon Dieu, ils doi
vent quand même bien savoir quelque chose !
0333L’inspecteur Maine haussa les épaules :
– Bah ! ce sont de braves gens de mer parfaitement ordina
ires. Ils savent que l’île a été achetée par un certain O’
Nyme – mais ça s’arrête là.
– Qui a approvisionné l’île et pris les dispositions néces
saires ?
– Un nommé Morris. Isaac Morris.
– Et lui, qu’est-ce qu’il dit de tout ça ?
– Il ne dit rien, monsieur. Il est mort.
Le superintendant fronça les sourcils :
– Et on a des renseignements sur ce Morris ?
– Oh ! oui, monsieur. Ce n’était pas le genre de type rec
ommandable. Il y a de ça trois ans, il a été mêlé à l’affa
ire Bennito – une histoire de courtier marron et d’actions
frauduleuses ; rien que nous ayons pu prouver, mais nous
sommes sûrs du coup. Il a également été impliqué dans des
trafics de drogue. Là encore, nous n’avons pas de preuve.
C’était un homme très prudent, Morris.
– Et il était derrière cette histoire d’île ?
– Oui, monsieur. C’est lui qui s’était porté acquéreur de
0334 l’île du Nègre, tout en précisant bien qu’il agissait
pour le compte d’une tierce personne, anonyme.
– On pourrait peut-être découvrir quelque chose en creusa
nt l’aspect financier de l’acquisition ?
L’inspecteur Maine sourit :
– On voit que vous ne connaissiez pas Morris ! Il savait
si bien jongler avec les chiffres que le meilleur expert-c
omptable du pays n’y verrait que du feu ! Nous avons eu un
échantillon de ses talents au moment de l’affaire Bennito
. Non, il a soigneusement brouillé la
piste de son patron.
Le superintendant soupira.
– C’est Morris qui a pris toutes les dispositions là-bas,
à Sticklehaven, poursuivit l’inspecteur Maine. Il s’est p
résenté partout comme le mandataire de « Mr O’Nyme ». Et c
‘est lui qui a expliqué aux gens qu’on allait procéder à u
ne expérience – suite à un prétendu pari de vivre pendant
une semaine sur une « île déserte » – et qu’il ne faudrait
tenir aucun compte d’éventuels appels à l’aide provenant
de là-bas.
0335Sir Thomas Legge s’agita, troublé :
– Et vous voulez me faire croire que tout le monde a trou
vé ça normal ? Même à ce moment-là ?
Maine haussa les épaules :
– Vous oubliez, monsieur, que le précédent propriétaire d
e l’île du Nègre était Elmer Robson, le jeune milliardaire
américain. Il y donnait des fêtes extravagantes. Au début
, les gens du cru devaient certainement en avoir les yeux
qui leur sortaient de la tête. Mais ils ont fini par s’y h
abituer et par considérer que tout ce qui touchait à l’île
du Nègre était forcément invraisemblable. C’est une réact
ion parfaitement naturelle, monsieur, quand on y réfléchit
.
Le directeur-adjoint voulut bien convenir, d’un air lugub
re, qu’il y avait du vrai là-dedans.
– Fred Narracott – le marin qui les a fait passer sur l’î
le – a tout de même noté un détail intéressant, enchaîna M
aine. Il a déclaré qu’il avait été surpris en les voyant.
Ils n’étaient « pas du tout comme les invités de Mr Robson
». Je crois d’ailleurs que c’est parce qu’ils avaient l’a
0336ir si normaux et si quelconques qu’il a enfreint les o
rdres de Morris et sorti un bateau quand il a été mis au c
ourant de leur S.O.S.
– Quand est-ce qu’ils y sont allés, lui et les autres sauv
eteurs ?
– Les signaux ont été repérés par une troupe de scouts da
ns la matinée du 11. Le temps ne permettait pas de prendre
la mer ce jour-là. Ils ont donc fait la traversée dans l’
après-midi du 12, dès qu’il a été possible de mettre une e
mbarcation à l’eau. Ils sont tous formels : personne n’aur
ait pu quitter l’île avant leur arrivée. La mer n’avait pa
s cessé d’être grosse depuis la tempête.
– Personne n’aurait pu atteindre le rivage à la nage ?
– La côte est à plus d’un kilomètre et demi, la mer était
houleuse, avec de grandes déferlantes. Sans compter qu’un
tas de gens – boy-scouts et autres – se trouvaient sur le
s falaises et avaient les yeux rivés sur l’île.
– Et ce disque de gramophone que vous avez trouvé dans la
maison ? soupira le superintendant. Vous n’avez rien déni
ché de ce côté-là qui puisse nous aider ?
0337 – J’ai creusé la question, répondit l’inspecteur Main
e. Le disque a été fourni par une société spécialisée dans
les effets sonores pour le cinéma et le théâtre. Il a été
envoyé à Mr A.N. O’Nyme, aux bons soins d’Isaac Morris, s
oi-disant pour la représentation, par une troupe d’amateur
s, d’une pièce inédite. Le texte dactylographié a été reto
urné avec le disque.
– Et son contenu ? demanda Legge.
– J’y arrive, monsieur, répondit l’inspecteur avec gravité
.
Il s’éclaircit la gorge :
– J’ai enquêté sur ces accusations autant que faire se po
uvait. En commençant par les Rogers, qui ont été les premi
ers à arriver sur l’île. Ils étaient au service d’une cert
aine miss Brady, laquelle est morte subitement. Je n’ai ri
en pu tirer de précis du médecin qui la soignait. Il dit q
u’ils n’ont certainement pas empoisonné leur patronne ni r
ien de ce genre, mais il n’en pense pas moins qu’il y a eu
un coup tordu – qu’elle est morte à la suite d’une néglig
ence de leur part. Le genre de chose absolument impossible
0338 à prouver, comme il dit.
» Vient ensuite le juge Wargrave. Là, pas de problème. C’
est le juge qui a condamné Seton à mort.
» Soit dit en passant, Seton était coupable – incontestab
lement coupable. On en a eu la preuve, sans l’ombre d’un d
oute, après sa pendaison. Mais on avait beaucoup jasé à l’
époque : neuf personnes sur dix étaient convaincues que Se
ton était innocent et que le juge s’était montré partial.

» Vera Claythorne, elle, était gouvernante dans une famil
le où s’est produite une mort par noyade. Elle ne paraît n
éanmoins avoir aucune responsabilité dans l’affaire. Elle
s’est même, au contraire, très bien conduite : elle s’est
portée au secours de l’enfant, a été entraînée vers le lar
ge et n’a pu être sauvée que d’extrême justesse.
– Continuez, soupira le superintendant.
Maine reprit son souffle :
– Le Dr Armstrong, maintenant. Médecin réputé. Il avait s
on cabinet dans Harley Street. Absolument irréprochable su
r le plan professionnel. Je n’ai pas trouvé trace d’une qu
0339elconque opération illégale – type avortement ou autre
. Il est vrai qu’une certaine Mrs Clees a été opérée par s
es soins à Leithmore, en 1925, quand il était interne à l’
hôpital du lieu. Péritonite – et elle est morte sur le bil
lard. Il n’avait peut-être pas été très adroit – après tou
t, il manquait d’expérience -, mais la maladresse ne saura
it être considérée comme un crime. Par-dessus le marché, i
l n’avait rigoureusement aucun mobile.
» Vient ensuite miss Emily Brent. La jeune Béatrice Taylo
r était domestique chez elle. S’est trouvée enceinte, a ét
é flanquée dehors par sa patronne et a couru se noyer. Sal
e histoire. mais, là encore, rien de criminel.
– Tout est là, on dirait, fit remarquer le superintendant
. A.N. O’Nyme s’est occupé d’affaires où la justice s’étai
t montrée impuissante.
Imperturbable, Maine poursuivit son énumération :
– Le jeune Marston était un véritable chauffard – il s’ét
ait vu confisquer deux fois son permis et, à mon humble av
is, il aurait dû être carrément interdit à vie. C’est tout
ce qu’on peut lui reprocher. John et Lucy Combes, cités d
0340ans l’enregistrement, sont les deux gamins qu’il avait
écrasés près de Cambridge. Des amis à lui avaient témoign
é en sa faveur et il s’en était tiré avec une amende.
» Je n’ai rien trouvé de précis sur le général Macarthur.
Excellents états de service, a fait 14-18 et tout le trem
blement. Arthur Richmond avait servi sous ses ordres en Fr
ance et avait été tué au front. Aucune mésentente entre le
général et lui. Ils étaient quasi intimes, en fait. Des q
uantités de bourdes ont été commises à l’époque, des homme
s sacrifiés sans nécessité par leurs chefs. Il s’agissait
peut-être d’une erreur de ce genre.
– Peut-être, admit le superintendant.
– Philip Lombard, maintenant. Il a été mêlé à certaines o
pérations très bizarres, à l’étranger. Une ou deux fois, i
l a failli avoir des démêlés avec la justice. Il avait la
réputation d’un type qui n’a pas froid aux yeux et que les
scrupules n’étouffent pas. Le genre d’individu capable de
commettre éventuellement quelques meurtres – pourvu que c
e soit dans un bled perdu.
» Nous en arrivons enfin à Blore. Lui. lui, bien sûr, c’é
0341tait un des nôtres, ajouta Maine après une hésitation.

Le superintendant s’agita sur son siège.
– Blore était une fripouille ! dit-il avec force.
– Vous le pensez, monsieur ?
– Je l’ai toujours pensé, répondit le superintendant. Mai
s il était assez malin pour ne pas se faire prendre. J’ai
la conviction qu’il a fait un faux témoignage éhonté lors
du procès Landor. Ça ne m’a pas plu, à l’époque. Mais je n
‘ai pas réussi à l’épingler. Harris, que j’avais mis sur l
‘affaire, a fait chou blanc lui aussi, mais je persiste à
croire qu’il y avait quelque chose à trouver contre lui –
à condition de savoir où chercher. Ce type n’était pas rég
ulier.
Après un silence, sir Thomas Legge reprit :
– Et vous dites qu’Isaac Morris est mort ? Quand ça ?
– J’attendais cette question, monsieur. Isaac Morris est
mort dans la nuit du 8 août. Trop forte dose de somnifère.
un barbiturique, je crois. Rien ne permet de dire s’il s’
agissait d’un accident ou d’un suicide.
0342– Vous voulez savoir ce que je pense, Maine ?
– Je crois le deviner, monsieur.
– La mort de Morris tombe rudement trop à pic ! dit Legge
d’un ton accablé.
L’inspecteur Maine hocha la tête :
– Je pensais bien que vous alliez dire ça, monsieur.
Le superintendant abattit son poing sur le bureau :
– Cette histoire est abracadabrante. impossible ! Dix per
sonnes assassinées sur un rocher dénudé. et nous ne savons
ni qui a fait le coup, ni pourquoi, ni comment !
Maine toussota :
– Euh. ce n’est pas tout à fait exact, monsieur. Nous sav
ons plus ou moins pourquoi. Un fanatique de justice ayant
une araignée au plafond. Il a cherché des gens contre qui
la justice ne pouvait que se casser le nez. Il a porté son
choix sur dix personnes – peu importe de savoir si elles
étaient vraiment coupables ou non.
Le superintendant se redressa :
– Vous croyez ? Moi, il me semble.
Il s’interrompit. L’inspecteur Maine attendit avec défére
0343nce. Legge secoua la tête en soupirant.
– Continuez, dit-il. J’ai cru un instant que je tenais qu
elque chose. La clef du mystère, en fait. Mais ça m’a écha
ppé. Reprenez où vous en étiez.
– Il y avait dix personnes, enchaîna Maine. Dix personnes
à. à exécuter, mettons. Or, elles ont bel et bien été exé
cutées. A.N.O’Nyme a accompli sa tâche. Après quoi, Dieu s
ait comment, il s’est volatilisé.
– Chapeau, le tour de passe-passe ! grommela le superinte
ndant. Mais vous savez, Maine, il y a forcément une explic
ation.
– Je vois votre idée, monsieur. Si notre homme n’était pa
s sur l’île à l’arrivée des secours, s’il n’a pas pu quitt
er l’île, et si – d’après le récit des intéressés – il n’a
à aucun moment été sur l’île. alors, la seule explication
possible est qu’il était en fait l’un des dix.
Le superintendant hocha la tête.
– Nous y avons songé, monsieur, dit gravement Maine. Nous
avons creusé cette hypothèse. Précisons d’abord que nous
ne sommes pas totalement dans l’ignorance de ce qui s’est
0344passé sur l’île du Nègre. Vera Claythorne tenait un jo
urnal intime, Emily Brent aussi. Le vieux Wargrave a pris
quelques notes – sèches, juridiques, laconiques, mais d’un
e parfaite clarté. Blore, lui aussi, a pris des notes. Tou
s ces témoignages écrits concordent. Les victimes sont mor
tes dans l’ordre suivant : Marston, Mrs Rogers, Macarthur,
Rogers, miss Brent, Wargrave. Après la mort du juge, Vera
Claythorne mentionne dans son journal que le Dr Armstrong
a quitté la maison en pleine nuit et que Blore et Lombard
se sont lancés à sa poursuite. Quant au calepin de Blore,
on y trouve une dernière note – juste trois mots : Armstr
ong a disparu.
» En tenant compte de tous ces éléments, monsieur, il m’a
vait semblé que nous devions aboutir à une solution parfai
tement acceptable. Si vous vous en souvenez, Armstrong s’e
st noyé. Partant du principe qu’Armstrong était fou, qu’es
t-ce qui l’empêchait, après avoir tué tous les autres, de
se suicider en se jetant du haut de la falaise, ou de se n
oyer en essayant de rejoindre la côte à la nage ?
» C’était une bonne solution. Malheureusement, elle ne ti
0345ent pas. Non, monsieur, elle ne tient pas. Tout d’abor
d, il y a le témoignage du médecin légiste. Il est arrivé
sur l’île le 13 août en début de matinée. Il n’a pas pu no
us apprendre grand-chose. Tout ce qu’il a pu nous dire, c’
est que les victimes étaient toutes mortes depuis au moins
trente-six heures et sans doute bien davantage. Mais il a
été formel pour Armstrong. Selon lui, le corps du médecin
a séjourné dans l’eau entre huit et dix heures avant d’êt
re rejeté sur le rivage. Il s’ensuit qu’Armstrong a dû plo
nger dans la mer au cours de la nuit du 10 au 11. et je va
is vous expliquer pourquoi. Nous avons repéré l’endroit où
son cadavre a été rejeté ; il est resté un bon moment coi
ncé entre deux rochers sur lesquels on a relevé des lambea
ux de vêtements, des cheveux, etc. Il a dû être déposé là
le 11, à marée haute. c’est-à-dire aux environs de 11 heur
es du matin. En effet, la tempête s’est ensuite calmée et
les marées suivantes ont été de beaucoup plus faible inten
sité.
» On pourrait évidemment supposer qu’Armstrong a réussi à
liquider les trois autres avant d’entrer dans l’eau cette
0346 nuit-là. Mais il y a un autre obstacle impossible à c
ontourner. Le corps d’Armstrong a été traîné au-delà du ni
veau des plus hautes eaux. Quand nous l’avons retrouvé, il
était largement hors d’atteinte de la marée. Et il était
allongé sur le sol, bien droit et les vêtements en ordre.

» Ce qui établit au moins une chose : il y avait encore q
uelqu’un de vivant sur l’île après la mort d’Armstrong.
Il s’arrêta un instant avant de poursuivre :
– Ce qui nous laisse donc. quoi, au juste ? Voici quelle
est la situation le 11, en début de matinée. Armstrong a «
disparu » (noyé). Restent trois personnes : Lombard, Blor
e et Vera Claythorne. Lombard a été tué par balle. Son cor
ps était au bord de l’eau. près de celui d’Armstrong. Vera
Claythorne a été retrouvée pendue dans sa chambre. Blore
était sur la terrasse, la tête fracassée par une lourde pe
ndule de marbre qui, selon toute probabilité, lui est tomb
ée dessus de la fenêtre du premier étage.
– Quelle fenêtre ?
– Celle de Vera Claythorne. Et maintenant, si vous le vou
0347lez bien, monsieur, examinons chaque cas séparément. C
ommençons par Philip Lombard. Admettons que ce soit lui qu
i ait balancé le bloc de marbre sur la tête de Blore, puis
qu’il ait pendu Vera Claythorne après l’avoir droguée. Et
que, pour finir, il soit descendu sur le rivage et se soi
t tiré une balle en plein coeur.
» Mais dans ce cas, qui lui a pris son revolver ? Car on
a retrouvé l’arme au premier étage de la maison, sur le se
uil de la chambre située en face de l’escalier. la chambre
de Wargrave.
– Des empreintes ? demanda le superintendant.
– Oui, monsieur. Celles de Vera Claythorne.
– Bonté divine ! Mais alors.
– Je sais ce que vous allez dire, monsieur. Que c’est ell
e la coupable. Qu’elle a tué Lombard, rapporté le revolver
dans la maison, balancé le bloc de marbre sur la tête de
Blore, puis. qu’elle s’est pendue.
» Et ça se tient tout à fait, à un détail près. Il y a da
ns sa chambre une chaise sur le siège de laquelle on a rel
evé des traces d’algues. les mêmes que sur ses chaussures.
0348 Comme si elle était montée sur la chaise, s’était pas
sé la corde au cou et avait renversé la chaise d’un coup d
e pied.
» Seulement voilà : la chaise n’était pas renversée quand
on l’a retrouvée. Elle était alignée contre le mur avec l
es autres. Et ça, ç’a été fait par quelqu’un d’autre… ap
rès la mort de Vera Claythorne.
» Reste donc Blore. Mais si vous essayez de me convaincre
que Blore, après avoir tiré sur Lombard et forcé Vera Cla
ythorne à se pendre, est sorti sur la terrasse et s’est fa
it tomber dessus un énorme bloc de marbre en le manoeuvran
t avec une ficelle ou je ne sais trop quoi. eh bien ! je n
e vous croirai pas. On ne se suicide pas comme ça. et, qui
plus est, ce n’était pas le genre de Blore. Nous, nous l’
avons connu : ce n’était pas le type à qui on aurait pu re
procher un goût forcené de la justice.
– Je suis bien d’accord, acquiesça le superintendant.
– Par conséquent, monsieur, reprit l’inspecteur Maine, il
y avait forcément quelqu’un d’autre sur l’île. Quelqu’un
qui a réglé les derniers détails une fois que tout a été f
0349ini. Mais où était-il caché pendant tout ce temps. et
où est-il allé ? Les gens de Sticklehaven sont sûrs et cer
tains que personne n’a pu quitter l’île avant l’arrivée de
s secours. Mais dans ce cas.
Il se tut.
– Dans ce cas., répéta le superintendant.
Il soupira. Il secoua la tête. Et il se pencha vers Maine.

– Mais dans ce cas, dit-il, qui les a tués ?
– – –
DOCUMENT MANUSCRIT ENVOYE A SCOTLAND YARD PAR LE PATRON DU
CHALUTIER L’EMMA JANE
Dès ma plus tendre enfance, je me suis rendu compte que m
a nature était un tissu de contradictions. Pour commencer,
je suis doté d’une imagination incurablement romanesque.

Jeter à la mer une bouteille contenant un document import
ant était une pratique qui ne manquait jamais de m’enthous
iasmer quand, enfant, je lisais des romans d’aventures. El
le m’enthousiasme encore aujourd’hui, et c’est pourquoi j’
0350ai adopté cette méthode : rédiger ma confession, l’int
roduire dans une bouteille, fermer ladite bouteille et la
livrer aux flots. Il y a, je suppose, une chance sur cent
pour qu’on retrouve un jour ma confession – et à ce moment
-là (ou bien me flatté-je ?) une énigme criminelle demeuré
e sans solution trouvera enfin son explication.
Outre mon côté romanesque, j’ai reçu à la naissance des t
raits de caractère bien particuliers. Ainsi, j’éprouve un
plaisir indéniablement sadique à voir mourir ou à causer l
a mort. Je me souviens d’expériences pratiquées sur des gu
êpes et sur divers insectes nuisibles. Dès mon plus jeune
âge, j’ai connu avec intensité la volupté de tuer.
Mais ce trait coexistait avec un autre, contradictoire :
un sens aigu de la justice. Qu’une personne ou une créatur
e innocente puisse souffrir ou mourir par ma faute me révu
lsait. J’ai toujours été fermement convaincu que le droit
devait prévaloir.
Avec une mentalité comme la mienne, on peut comprendre (u
n psychologue le comprendrait, je pense) que j’aie choisi
de faire carrière dans la magistrature. La profession juri
0351dique satisfaisait pratiquement tous mes instincts.
Le crime et son châtiment m’ont toujours fasciné. J’adore
tout ce qui est roman policier et thriller. J’ai inventé,
pour mon amusement personnel, les méthodes les plus ingén
ieuses pour commettre un meurtre.
Ce secret instinct de ma nature trouva matière à développ
ement lorsque vint pour moi le moment de présider un tribu
nal. Voir un misérable criminel prostré dans le box des ac
cusés, en proie aux tourments des damnés tandis que se rap
prochait lentement, inexorablement, l’heure de la sentence
, me procurait un plaisir exquis. Mais attention : je n’ép
rouvais aucun plaisir à y voir un innocent. En deux occasi
ons au moins, j’ai interrompu les débats dès que l’accusé
m’est apparu manifestement innocent, et j’ai aiguillé le j
ury vers un non-lieu. Grâces en soient cependant rendues à
la probité et à l’efficacité de notre police, la majorité
des prévenus qui ont comparu devant moi pour meurtre se s
ont révélés effectivement coupables.
Je tiens à dire ici que tel était le cas du dénommé Edwar
d Seton. Sa prestance et ses manières étaient trompeuses,
0352et il a fait bonne impression sur le jury. Pourtant, n
on seulement les preuves – évidentes, sinon spectaculaires
– mais ma propre connaissance des criminels m’avaient con
vaincu sans l’ombre d’un doute que cet homme avait bien co
mmis le crime dont on l’accusait : l’assassinat brutal d’u
ne vieille dame qui lui faisait confiance.
J’ai la réputation d’être le Pourvoyeur de la Potence, ma
is c’est injuste. Je me suis toujours montré rigoureusemen
t équitable et scrupuleux dans mes conclusions.
Je ne cherchais qu’à mettre les jurés en garde contre leu
rs éventuelles réactions émotives face aux appels à l’émot
ion de nos ténors les plus portés sur l’émotion. J’attirai
s leur attention sur les preuves concrètes.
Depuis quelques années, j’avais remarqué chez moi un chan
gement, une perte de hauteur. un désir croissant d’agir pl
utôt que de juger.
J’avais envie – reconnaissons-le franchement – de commett
re un meurtre moi-même. J’assimilais cela au désir qu’a l’
artiste de s’exprimer ! J’étais – ou pouvais être – un art
iste du crime ! Mon imagination, sévèrement bridée par les
0353 devoirs de ma charge, s’épanouissait en secret avec u
ne force colossale.
Il fallait, il fallait, il fallait que je commette un meu
rtre ! Et, qui plus est, pas un meurtre ordinaire ! Ce dev
ait être un crime fantastique, stupéfiant, hors du commun
! A cet égard, j’ai encore, je crois, une imagination d’ad
olescent.
Je voulais commettre un crime théâtral, impossible !
Je voulais tuer. Oui, je voulais tuer.
Cependant, si incongru que cela puisse paraître, j’étais
entravé par mon sens inné de la justice. L’innocent ne doi
t pas souffrir.
Et puis, un beau jour, l’idée est née d’une remarque fort
uite, entendue au cours d’un échange de banalités. Je parl
ais avec un médecin, un généraliste parfaitement quelconqu
e. Il observa négligemment qu’il se commettait bien souven
t des meurtres contre lesquels la loi ne pouvait rien.
Et il me cita le cas d’une vieille dame, une de ses patie
ntes, qui venait de mourir. Il était convaincu que le décè
s était dû au fait que le couple de serviteurs qui s’occup
0354ait d’elle – et qui devait tirer de sa mort un bénéfic
e substantiel – avait sciemment omis de lui administrer so
n médicament. C’était impossible à prouver, disait-il, mai
s il était néanmoins absolument sûr de son fait. Il ajouta
qu’il existait nombre de cas du même genre : des meurtres
délibérés, hors d’atteinte de la justice.
C’est ainsi que tout a commencé. Ma voie était soudain tr
acée. Et j’ai décidé de commettre non pas un seul meurtre,
mais toute une série de meurtres.
Une comptine qui avait bercé ma tendre enfance m’était re
venue en mémoire : la comptine des Dix petits nègres. A l’
âge de deux ans, elle m’avait fasciné par son inexorable
suite de soustractions, par son côté inéluctable.
J’entrepris, en secret, de recruter des victimes.
Je ne m’étendrai pas ici sur les moyens que j’ai employés
. J’avais mis au point une façon de diriger la conversatio
n que j’utilisais avec presque tout le monde – et j’obtena
is des résultats surprenants. C’est au cours d’un séjour e
n clinique que j’ai glané le cas du Dr Armstrong. Acharnée
à me prouver les méfaits de l’alcool, l’infirmière qui s’
0355occupait de moi, une virulente adepte de la tempérance
, me raconta une affaire qui s’était passée bien des année
s auparavant : dans un hôpital, un médecin en état d’ébrié
té avait tué la malade qu’il opérait. En interrogeant négl
igemment l’infirmière sur l’établissement où elle avait ét
é stagiaire, etc., j’ai vite obtenu les renseignements néc
essaires. Et retrouver la trace du médecin et de la malade
en question ne m’a pas posé de problème.
Une conversation entre vieux militaires bavards, à mon cl
ub, m’a mis sur la piste du général Macarthur. Un homme, d
e retour d’Amazonie, m’a brossé un tableau accablant des a
ctivités d’un certain Philip Lombard. A Majorque, une femm
e du monde indignée m’a rapporté l’histoire de la puritain
e Emily Brent et de sa malheureuse servante. Quant à Antho
ny Marston, je l’ai sélectionné parmi un vaste groupe d’in
dividus ayant commis des délits du même ordre. Son égoïsme
foncier et son absence de sentiment de culpabilité vis-à-
vis des deux morts qu’il avait provoquées en faisaient, à
mes yeux, un individu dangereux pour autrui et inapte à l
a vie en société. Le cas de l’ex-inspecteur Blore s’est pr
0356ésenté à moi tout naturellement, un jour où des confrè
res magistrats discutaient haut et fort de l’affaire Lando
r. Son délit m’a paru particulièrement grave. En tant que
serviteurs de la loi, les policiers sont tenus à une intég
rité absolue. Car, en vertu de leur profession, leur parol
e n’est que rarement mise en doute.
Enfin, j’ai entendu parler du cas Vera Claythorne au cour
s d’une traversée de l’Atlantique. Un soir tard, je me sui
s trouvé seul au fumoir avec un bel homme du nom de Hugo H
amilton.
Hugo Hamilton était malheureux. Pour soulager sa peine, i
l avait bu une grande quantité d’alcool. Il en était au st
ade des confidences larmoyantes. Sans grand espoir de succ
ès, j’ai automatiquement mis la conversation sur mes rails
habituels. Le résultat a été saisissant. Aujourd’hui enco
re, je me souviens de ses paroles.
– Vous avez raison, m’a-t-il dit. Un meurtre, ce n’est pa
s ce que la plupart des gens s’imaginent : faire avaler à
quelqu’un une bonne dose d’arsenic. le pousser du haut d’u
ne falaise. j’en passe et des meilleures.
0357Il s’est penché vers moi et m’a soufflé son haleine da
ns la figure :
– J’ai connu une meurtrière. ce qui s’appelle connu. Par-
dessus le marché, j’étais fou d’elle. Bonté divine, je me
demande parfois si je ne le suis pas encore. C’est l’enfer
, ça, je vous prie de croire. L’enfer, je vous dis. Vous c
omprenez, elle a fait ça plus ou moins pour moi. Moi, j’ét
ais à cent lieues de me douter. Les femmes sont démoniaque
s, absolument démoniaques. Comment imaginer qu’une fille c
omme elle. une fille droite, enjouée. comment imaginer qu’
elle soit capable d’une chose pareille, dites ? Envoyer un
gosse se noyer dans la mer. comment imaginer qu’une femme
puisse faire une chose pareille ?
– Vous êtes sûr qu’elle l’ait fait ? lui ai-je demandé.
Il a paru soudain dégrisé :
– Sûr et certain, m’a-t-il répondu. A part moi, personne
ne s’est douté de rien. Mais j’ai su la vérité à l’instant
même où je l’ai regardée, quand je suis rentré – après. E
t elle a compris que j’avais compris. Ce qu’elle ne savait
pas, c’est que je l’aimais, ce gosse.
0358 Il n’en a pas dit plus, mais il ne m’a pas été diffic
ile d’exhumer l’affaire et de la reconstituer.
J’avais besoin d’une dixième victime. Je l’ai trouvée en
la personne d’un dénommé Morris. C’était un sale petit bon
homme, une ignoble demi-portion. Entre autres choses, il é
tait revendeur de cocaïne et c’était lui qui avait poussé
la fille d’un de mes amis à se droguer. Elle s’était suici
dée à vingt et un ans.
Pendant que je menais toutes ces recherches, mon plan ava
it progressivement mûri. Il était maintenant au point, et
le facteur décisif en a été une consultation que j’ai eue
chez un médecin de Harley Street. J’ai indiqué plus haut q
ue j’avais subi une opération. Cette consultation à Harley
Street m’a appris qu’une seconde opération ne servirait à
rien. Mon médecin a joliment enveloppé la nouvelle, mais
j’ai l’habitude d’interpréter les dépositions des témoins.

Je n’en ai rien dit à l’homme de l’art, mais j’ai décidé
que je ne connaîtrais pas la mort lente et l’interminable
agonie que me réservait la nature. Non, ma mort surviendra
0359it dans un flamboiement d’émotions. Je vivrais avant d
e mourir.
Venons-en maintenant au processus criminel proprement dît
. L’achat de l’île du Nègre, avec Morris comme prête-nom,
a été relativement facile. Morris était expert en la matiè
re. En me fondant sur les renseignements que j’avais recue
illis sur mes victimes en puissance, j’ai pu concocter un
appât adapté à chacun. Tout a marché comme je l’avais prév
u. Le 8 août, tous mes invités arrivaient à l’île du Nègre
. Je faisais moi-même partie du lot.
Le sort de Morris était déjà réglé. Il souffrait de maux
d’estomac. Avant de quitter Londres, je lui avais donné un
comprimé à prendre le soir avant de se coucher – remède q
ui, lui avais-je affirmé, avait fait merveille sur mes pro
pres sucs gastriques. Il l’avait accepté sans hésiter – l’
individu était quelque peu hypocondriaque. Je n’avais pas
peur qu’il laisse derrière lui des notes ou des documents
compromettants. Ce n’était pas le genre.
L’ordre des décès sur l’île avait fait l’objet de toute m
on attention. Je considérais que mes invités n’étaient pas
0360 tous coupables au même degré. J’avais décidé que les
moins coupables disparaîtraient les premiers, qu’ils ne co
nnaîtraient pas la même angoisse, la même terreur intermin
able que les délinquants endurcis.
Anthony Marston et Mrs Rogers moururent les premiers, l’u
n instantanément, l’autre dans son sommeil. D’après moi, M
arston n’avait pas reçu à la naissance, comme la plupart d
‘entre nous, le sens des responsabilités. Il était amoral.
païen. Quant à Mrs Rogers, elle avait largement agi, sans
l’ombre d’un doute, sous l’influence de son mari.
Je ne m’attarderai pas sur la manière dont je m’y suis pr
is pour les supprimer. La police l’aura compris sans mal.
N’importe qui peut se procurer du cyanure de potassium pou
r détruire les guêpes. J’en avais en ma possession et je n
‘ai eu aucune difficulté à en mettre dans le verre presque
vide de Marston pendant le moment d’affolement qui a suiv
i l’épisode du gramophone.
J’ai observé de près le visage de mes invités pendant la
lecture de cet acte d’accusation et, compte tenu de ma lon
gue expérience des tribunaux, je ne doute pas qu’ils étaie
0361nt tous coupables, du premier au dernier.
Lors de récentes crises de douleur, le médecin m’avait pr
escrit du chloral comme somnifère. Il m’a été facile de m’
en passer jusqu’à obtenir une dose mortelle. Quand Rogers
a apporté le cognac à sa femme, il a posé le verre sur la
table ; en passant, j’y ai glissé le poison. Cela n’a pas
été bien sorcier car, à ce moment-là, la méfiance n’était
pas encore de mise.
Le général Macarthur est allé à la mort sans souffrir. Il
ne m’a pas entendu approcher. Bien sûr, j’ai dû choisir m
on moment et quitter la terrasse avec précaution, mais tou
t s’est passé sans accroc.
Comme je m’y attendais, on a fouillé l’île et découvert q
u’à part nous sept, il n’y avait personne. Cela a créé aus
sitôt un climat de suspicion. Selon mon plan, je devais av
oir bientôt besoin d’un allié. J’ai choisi le Dr Armstrong
pour ce rôle. C’était un individu facile à duper, qui me
connaissait de vue et de réputation ; il était inconcevabl
e pour lui qu’un homme de mon importance puisse être un me
urtrier ! Ses soupçons se portaient sur Lombard et j’ai fa
0362it semblant d’abonder dans son sens. Je lui ai laissé
entendre que j’avais un plan susceptible d’amener l’assass
in à se trahir.
On avait fouillé toutes nos chambres, mais pas encore opé
ré de fouille corporelle. Cela ne devait cependant pas tar
der.
J’ai tué Rogers le 10 août au matin. Occupé à débiter du
bois pour allumer le feu, il ne m’a pas entendu approcher.
J’ai trouvé la clef de la salle à manger dans sa poche. I
l avait fermé la porte à double tour la veille au soir.
Dans la confusion qui a suivi la découverte du corps de R
ogers, je me suis faufilé dans la chambre de Lombard et je
lui ai subtilisé son revolver. Je savais qu’il en aurait
apporté un : j’avais recommandé à Morris de le lui suggére
r quand il s’entretiendrait avec lui.
Au petit déjeuner, j’ai versé ma dernière dose de chloral
dans la tasse de miss Brent en lui resservant du café. No
us l’avons laissée seule dans la salle à manger. Je suis r
evenu furtivement un peu plus tard : elle était, presque i
nconsciente et je n’ai eu aucun mal à lui injecter une sol
0363ution concentrée de cyanure. Je reconnais que l’épisod
e de l’abeille était assez puéril, mais il m’a plu. Et pui
s j’avais envie de rester aussi près que possible de ma co
mptine.
Aussitôt après ça, ce que j’avais prévu est arrivé. En fa
it, je crois même que c’est moi qui l’ai suggéré. Nous avo
ns tous été soumis à une fouille en règle. J’avais caché l
e revolver dans un endroit sûr, et je n’avais plus en ma p
ossession ni cyanure ni chloral.
C’est à ce moment-là que j’ai proposé à Armstrong de mett
re notre plan à exécution. Oh, rien de compliqué : je deva
is me poser en victime suivante. C’était censé inquiéter l
e meurtrier. et, en tout cas, cela me permettrait – puisqu
e j’étais « mort » – de me déplacer à mon aise pour espion
ner l’assassin inconnu.
L’idée avait conquis Armstrong. Nous sommes passés à l’ac
tion le soir même. Un petit morceau de terre rougeâtre sur
le front. le rideau rouge. l’écheveau de laine : la mise
en scène était prête. A la lueur vacillante des bougies, l
‘éclairage était très incertain, et Armstrong devait être
0364la seule personne à m’examiner de près.
Cela n’aurait pas pu mieux marcher. Miss Claythorne a ébr
anlé la maison de ses hurlements quand elle a découvert l’
algue que j’avais eu l’aimable attention de suspendre dans
sa chambre. Ils sont tous montés précipitamment, et j’ai
pris ma pose d’homme assassiné.
L’effet produit sur eux, quand ils m’ont trouvé là, a com
blé mon attente. Armstrong a joué son rôle en vrai profess
ionnel. On m’a transporté en haut et allongé sur mon lit.
Et plus personne ne s’est soucié de moi ; ils étaient tous
trop morts de peur, trop terrifiés par le voisin.
J’avais donné rendez-vous à Armstrong derrière la maison,
cette nuit-là, à 2 heures moins le quart. Je l’ai entraîn
é un peu à l’écart, au bord de la falaise. Je lui ai dit q
ue, de là, nous pouvions voir si quelqu’un approchait et q
u’en même temps nous étions hors de vue de la maison puisq
ue les chambres donnaient de l’autre côté. Il ne se méfiai
t toujours pas. et pourtant, s’il s’était souvenu des paro
les de la comptine, il aurait dû. « Poisson d’avril goba l
‘un… » De fait, il l’a bel et bien gobé.
0365 Ç’a été enfantin. J’ai poussé une exclamation et je m
e suis penché au bord de la falaise en lui disant de regar
der : est-ce que ce n’était pas l’entrée d’une grotte, là
? Il s’est penché à son tour. Une vigoureuse poussée lui a
fait perdre l’équilibre et l’a envoyé faire un plat tout
en bas, dans la mer houleuse. Sur quoi je suis rentré à la
maison. Ce sont probablement mes pas que Blore a entendus
dans le couloir. Quelques minutes après avoir pénétré dan
s la chambre d’Armstrong, j’en suis ressorti en faisant as
sez de bruit cette fois pour que personne ne puisse m’igno
rer. Quand je suis arrivé en bas de l’escalier, une porte
s’est ouverte au premier. Ils n’ont dû entrevoir qu’une si
lhouette lorsque je suis sorti par la grand-porte.
Ils ont perdu une minute ou deux avant de me suivre. J’ai
fait le tour de la maison et je suis rentré par la fenêtr
e de la salle à manger, que j’avais laissée ouverte. Je l’
ai fermée et j’ai brisé la vitre. Puis je suis remonté m’a
llonger sur mon lit.
J’avais prévu qu’ils fouilleraient de nouveau la maison,
mais j’étais sûr qu’ils n’examineraient pas les cadavres d
0366e très près, qu’ils se contenteraient d’écarter le dra
p pour s’assurer qu’Armstrong ne jouait pas les gisants à
la place d’une des victimes. Et c’est exactement ce qui s’
est passé.
J’ai oublié de dire que j’avais rapporté le revolver dans
la chambre de Lombard. Cela intéressera peut-être quelqu’
un de savoir où je l’avais caché pendant la perquisition ?
Il y avait dans le garde-manger un tas de boîtes de conse
rve empilées. J’avais ouvert celle du dessous – une boîte
de biscuits, je crois – et j’y avais enfoui le revolver, e
n replaçant ensuite la bande de ruban adhésif.
Je pensais bien que personne ne songerait à examiner une
pile de boîtes de conserve apparemment intactes, d’autant
que toutes celles du dessus étaient soudées.
Le rideau rouge, je l’avais caché à plat sous la tapisser
ie en chintz d’un des sièges du salon après avoir découpé
un petit trou dans le coussin.
Arrivait maintenant le moment tant attendu : trois person
nes qui avaient si peur les unes des autres que n’importe
quoi pouvait arriver. et l’une d’elles avait un revolver.
0367Je les observais des fenêtres. Quand Blore est arrivé
seul, j’ai mis la grosse pendule de marbre en position. Ex
it Blore.
De ma fenêtre, j’ai vu Vera Claythorne tirer sur Lombard.
Pas froid aux yeux, pleine de ressources, cette jeune fem
me. J’avais toujours eu dans l’idée qu’elle serait largeme
nt de taille à rivaliser avec lui. Sans perdre une seconde
, je suis allé planter le décor dans sa chambre.
C’était une expérience intéressante sur le plan psycholog
ique. Son sentiment de culpabilité, la tension nerveuse co
nsécutive au fait qu’elle venait de tuer un homme, associé
s à la suggestion presque hypnotique du décor, suffiraient
-ils à la pousser au suicide ? Je le pensais. Et j’avais r
aison. Vera Claythorne s’est pendue devant moi, qui m’étai
s caché dans l’ombre de la penderie.
Restait la dernière étape. J’ai ramassé la chaise et l’ai
placée contre le mur. J’ai cherché le revolver, que j’ai
trouvé en haut de l’escalier, là où il lui était tombé des
mains. J’ai pris bien soin de ne pas brouiller les emprei
ntes qu’elle y avait laissées.
0368Et maintenant ?
Je vais terminer d’écrire ma confession. Je la mettrai da
ns une bouteille scellée et je jetterai la bouteille à la
mer.
Pourquoi ?
Oui, pourquoi ?
J’avais pour ambition d’inventer une énigme criminelle qu
e personne ne pourrait résoudre.
Mais un artiste, je le constate aujourd’hui, ne saurait s
e satisfaire de l’art en soi. On ne peut nier chez lui le
besoin légitime d’être reconnu.
J’éprouve le désir pitoyablement humain – je l’avoue en t
oute humilité – de faire savoir à
autrui à quel point j’ai été ingénieux.
Depuis le début, je suis parti du principe que le mystère
de l’île du Nègre resterait insoluble. Mais, bien entendu
, il se peut que la police se montre plus astucieuse que j
e ne le pense. Après tout, elle dispose de trois indices.
Primo, elle sait parfaitement qu’Edward Seton était coupab
le. Par conséquent, elle sait que l’un des dix occupants d
0369e l’île n’était en aucune manière un assassin ; parado
xalement, il s’ensuit que c’est celui-là – en toute logiqu
e – qui doit être le meurtrier. Le second indice se trouve
dans le septième couplet de la comptine. La mort d’Armstr
ong est associée à un « poisson d’avril » qui l’a gobé – o
u, plus exactement, qu’il a gobé, lui. Autrement dit, à ce
stade de l’affaire, il est clairement indiqué qu’il y a m
ystification. qu’Armstrong a trouvé la mort en s’y laissan
t prendre. Voilà qui pourrait orienter l’enquête dans une
direction prometteuse. Car il ne restait plus alors que qu
atre personnes sur l’île et, de ces quatre personnes, j’ét
ais de toute évidence la seule susceptible d’inspirer conf
iance au médecin.
Le troisième indice est d’ordre symbolique : la marque qu
e la mort aura laissée sur mon front. Le signe de Caïn.
Il ne me reste plus grand-chose à ajouter.
Après avoir confié à la mer ma bouteille et son message,
je monterai dans ma chambre et je m’allongerai sur le lit.
A mon lorgnon est fixé ce qui a tout l’air d’un long cord
on noir. – en réalité, c’est un élastique. De tout mon poi
0370ds, je pèserai sur le lorgnon. Quant au cordon, je le
passerai autour de la poignée de la porte et, à son extrém
ité, j’attacherai – pas trop solidement – le revolver. Sel
on moi, voici ce qui se passera.
Ma main, protégée par un mouchoir, pressera sur la détent
e puis retombera à mon côté. Le revolver, tiré par l’élast
ique, ira heurter la poignée de la porte ; sous le choc, i
l se détachera du cordon et tombera sur le seuil. L’élasti
que coulissera autour de la poignée et, libéré, reviendra
alors pendre innocemment au lorgnon sur lequel mon corps r
epose. Le mouchoir ? Bah ! la présence d’un mouchoir sur l
e parquet, à portée de ma main, ne devrait pas susciter de
commentaire.
On me retrouvera allongé sur mon lit, tué d’une balle dan
s le front, conformément aux notes laissées par mes compag
nons d’infortune. D’ici que l’on procède à l’autopsie de n
os cadavres, il sera impossible de déterminer avec exactit
ude l’heure de notre mort.
Quand la mer se calmera, des hommes viendront de la côte a
vec leurs bateaux.
0371Dix cadavres et un problème insoluble, voilà ce qu’ils
trouveront sur l’île du Nègre.
Signé :

Lawrence Wargrave

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