0001Hans Christian Andersen
CONTES MERVEILLEUX
Tome I

Table des matières

L’aiguille à repriser 4
Les amours d’un faux col 9
Les aventures du chardon 13
La bergère et le ramoneur 18
Le bisaïeul 25
Le bonhomme de neige 30
Bonne humeur 38
Le briquet 43
Ce que le Père fait est bien fait 56
Chacun et chaque chose à sa place. 63
Le chanvre 72
Cinq dans une cosse de pois 77
La cloche 82
Le compagnon de route 88
0002Le concours de saut 111
Le coq de poulailler et le coq de girouette 114
Les coureurs 118
Le crapaud 122
Les cygnes sauvages 132
Le dernier rêve du chêne 151
L’escargot et le rosier 159
La fée du sureau 162
Les fleurs de la petite Ida 172
Le goulot de la bouteille 182
Grand Claus et petit Claus 194
Les habits neufs du grand-duc 209
Hans le balourd 216
L’heureuse famille 222
Le jardinier et ses maîtres 226
La malle volante 233
Le montreur de marionnettes 242
Une semaine du petit elfe Ferme-l’oeil 247
Lundi 248
Mardi 249
0003Mercredi 251
Jeudi 253
Vendredi 255
Samedi 258
Dimanche 259
A propos de cette édition électronique 262

L’aiguille à repriser

Il y avait un jour une aiguille à repriser : elle se trouvait
elle-même si fine qu’elle s’imaginait être une aiguille à
coudre.

« Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit
la grosse aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne
me laissez pas tomber ; car, si je tombe par terre, je suis
sûre qu’on ne me retrouvera jamais. Je suis si fine !

0004 – Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent
par le corps.

– Regardez un peu ; j’arrive avec ma suite », dit la grosse
aiguille en tirant après elle un long fil ; mais le fil n’avait
point de noeud.

Les doigts dirigèrent l’aiguille vers la pantoufle de la cuisinière
: le cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il
fallait le raccommoder.

« Quel travail grossier ! dit l’aiguille ; jamais je ne pourrai
traverser : je me brise, je me brise ». Et en effet elle se
brisa. »Ne l’ai-je pas dit ? s’écria-t-elle ; je suis trop
fine.

– Elle ne vaut plus rien maintenant », dirent les doigts.
Pourtant ils la tenaient toujours. La cuisinière lui fit une
tête de cire, et s’en servit pour attacher son fichu.

0005 « Me voilà devenue broche ! dit l’aiguille. Je savais
bien que j’arriverais à de grands honneurs. Lorsqu’on est
quelque chose, on ne peut manquer de devenir quelque chose.
»

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d’un carrosse
d’apparat, et elle regardait de tous côtés.

« Oserai-je vous demander si vous êtes d’or ? dit l’épingle
sa voisine. Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire
! Seulement, elle est un peu trop petite ; faites des efforts
pour qu’elle devienne plus grosse, afin de n’avoir pas plus
besoin de cire que les autres. »

Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort
la tête, qu’elle tomba du fichu dans l’évier que la cuisinière
était en train de laver.

« Je vais donc voyager, dit l’aiguille ; pourvu que je ne
me perde pas ! »
0006
Elle se perdit en effet.

« Je suis trop fine pour ce monde-là ! dit-elle pendant qu’elle
gisait sur l’évier. Mais je sais ce que je suis, et c’est
toujours une petite satisfaction. »

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passèrent au-dessus d’elle en nageant,
des brins de bois, des pailles et des morceaux de vieilles
gazettes.

« Regardez un peu comme tout ça nage ! dit-elle. Ils ne savent
pas seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d’eux
: c’est moi pourtant ! Voilà un brin de bois qui passe ; il
ne pense à rien au monde qu’à lui-même, à un brin de bois
!… Tiens, voilà une paille qui voyage ! Comme elle tourne,
comme elle s’agite ! Ne va donc pas ainsi sans faire attention
0007 ; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau
de journal ! Comme il se pavane ! Cependant il y a longtemps
qu’on a oublié ce qu’il disait. Moi seule je reste patiente
et tranquille ; je sais ma valeur et je la garderai toujours.
»

Un jour, elle sentit quelque chose à côté d’elle, quelque
chose qui avait un éclat magnifique, et que l’aiguille prit
pour un diamant. C’était un tesson de bouteille. L’aiguille
lui adressa la parole, parce qu’il luisait et se présentait
comme une broche.

« Vous êtes sans doute un diamant ?

– Quelque chose d’approchant. »

Et alors chacun d’eux fut persuadé que l’autre était d’un
grand prix. Et leur conversation roula principalement sur
l’orgueil qui règne dans le monde.

0008 « J’ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle,
dit l’aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. A chaque
main elle avait cinq doigts. Je n’ai jamais rien connu d’aussi
prétentieux et d’aussi fier que ces doigts ; et cependant
ils n’étaient faits que pour me sortir de la boîte et pour
m’y remettre.

– Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance ? demanda
le tesson.

– Nobles ! reprit l’aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient
cinq frères… et tous étaient nés… doigts ! Ils se tenaient
orgueilleusement l’un à côté de l’autre, quoique de différente
longueur. Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait
à l’écart ; comme il n’avait qu’une articulation, il ne pouvait
s’incliner qu’en un seul endroit ; mais il disait toujours
que, si un homme l’avait une fois perdu, il ne serait plus
bon pour le service militaire. Le second doigt goûtait des
confitures et aussi de la moutarde ; il montrait le soleil
et la lune, et c’était lui qui appuyait sur la plume lorsqu’on
0009 voulait écrire. Le troisième regardait par-dessus les
épaules de tous les autres. Le quatrième portait une ceinture
d’or, et le petit dernier ne faisait rien du tout : aussi
en était-il extraordinairement fier. On ne trouvait rien chez
eux que de la forfanterie, et encore de la forfanterie : aussi
je les ai quittés.

A ce moment, on versa de l’eau dans l’évier. L’eau coula par-dessus
les bords et les entraîna.

« Voilà que nous avançons enfin ! » dit l’aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l’aiguille s’arrêta dans
le ruisseau. »Là ! je ne bouge plus ; je suis trop fine ;
mais j’ai bien droit d’en être fière ! »

Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.

« Je finirai par croire que je suis née d’un rayon de soleil,
0010 tant je suis fine ! Il me semble que les rayons de soleil
viennent me chercher jusque dans l’eau. Mais je suis si fine
que ma mère ne peut pas me trouver. Si encore j’avais l’oeil
qu’on m’a enlevé, je pourrais pleurer du moins ! Non, je ne
voudrais pas pleurer : ce n’est pas digne de moi ! »

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils
cherchaient de vieux clous, des liards et autres richesses
semblables. Le travail n’était pas ragoûtant ; mais que voulez-vous
? Ils y trouvaient leur plaisir, et chacun prend le sien où
il le trouve.

« Oh ! la, la ! s’écria l’un d’eux en se piquant à l’aiguille.
En voilà une gueuse !

– Je ne suis pas une gueuse ; je suis une demoiselle distinguée
», dit l’aiguille.

Mais personne ne l’entendait. En attendant, la cire s’était
détachée, et l’aiguille était redevenue noire des pieds à
0011 la tête ; mais le noir fait paraître la taille plus svelte,
elle se croyait donc plus fine que jamais.

« Voilà une coque d’oeuf qui arrive », dirent les gamins ;
et ils attachèrent l’aiguille à la coque.

« A la bonne heure ! dit-elle ; maintenant je dois faire de
l’effet, puisque je suis noire et que les murailles qui m’entourent
sont toutes blanches. On m’aperçoit, au moins ! Pourvu que
je n’attrape pas le mal de mer ; cela me briserait. » Elle
n’eut pas le mal de mer et ne fut point brisée.

« Quelle chance d’avoir un ventre d’acier quand on voyage
sur mer ! C’est par là que je vaux mieux qu’un homme. Qui
peut se flatter d’avoir un ventre pareil ? Plus on est fin,
moins on est exposé. »

Crac ! fit la coque. C’est une voiture de roulier qui passait
sur elle.

0012 « Ciel ! Que je me sens oppressée ! dit l’aiguille ; je
crois que j’ai le mal de mer : je suis toute brisée. »

Elle ne l’était pas, quoique la voiture eût passé sur elle.
Elle gisait comme auparavant, étendue de tout son long dans
le ruisseau. Qu’elle y reste !

Les amours d’un faux col

Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier
se composait d’un tire-botte et d’une brosse à cheveux. –
Mais il avait le plus beau faux col qu’on eût jamais vu. Ce
faux col était parvenu à l’âge où l’on peut raisonnablement
penser au mariage ; et un jour, par hasard, il se trouva dans
le cuvier à lessive en compagnie d’une jarretière. « Mille
boutons ! s’écria-t-il, jamais je n’ai rien vu d’aussi fin
et d’aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander
votre nom ?

0013 – Que vous importe, répondit la jarretière.

– Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez. » Mais
la jarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à
propos de répondre à une question si indiscrète. « Vous êtes,
je suppose, une espèce de ceinture ? continua sans se déconcerter
le faux col, et je ne crains pas d’affirmer que les qualités
les plus utiles sont jointes en vous aux grâces les plus séduisantes.

– Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense
pas vous en avoir donné le prétexte en aucune façon.

– Ah ! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous,
les prétextes ne manquent jamais. On n’a pas besoin de se
battre les flancs : on est tout de suite inspiré, entraîné.

– Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser
vos importunités.
0014
– Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux
col ; je possède un tire-botte et une brosse à cheveux. »
Il mentait impudemment : car c’était à son maître que ces
objets appartenaient ; mais il savait qu’il est toujours bon
de se vanter.

« Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je
ne suis pas habituée à de pareilles manières.

– Eh bien ! vous n’êtes qu’une prude ! » lui dit le faux col
qui voulut avoir le dernier mot. Bientôt après on les tira
l’un et l’autre de la lessive, puis ils furent empesés, étalés
au soleil pour sécher, et enfin placés sur la planche de la
repasseuse. La patine à repasser arriva1. « Madame, lui dit
le faux col, vous m’avez positivement ranimé : je sens en
moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.
Daignez, de grâce, en m’acceptant pour époux, me permettre
de vous consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

0015
– Imbécile ! » dit la machine en passant sur le faux col avec
la majestueuse impétuosité d’une locomotive qui entraîne des
wagons sur le chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé
sur ses bords, une paire de ciseaux se présenta pour l’émonder.

« Oh ! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse
; quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes !
Jamais je n’ai rien vu de plus charmant ; aucun homme ne saurait
faire ce que vous faites.

– Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant
son opération.

– Vous mériteriez d’être comtesse ; tout ce que je possède,
je vous l’offre en vrai gentleman (c’est-à-dire moi, mon tire-botte
et ma brosse à cheveux).

– Quelle insolence ! s’écria la paire de ciseaux ; quelle
0016 fatuité ! » Et elle fit une entaille si profonde au faux
col, qu’elle le mit hors de service.

« Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m’adresse à la brosse
à cheveux. » « Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique
chevelure ; ne pensez-vous pas qu’il serait à propos de vous
marier ?

– Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.

– Fiancée ! » s’écria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d’autre objet
à qui adresser ses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage
en haine. Quelque temps après, il fut mis dans le sac d’un
chiffonnier, et porté chez le fabricant de papier. Là, se
trouvait une grande réunion de chiffons, les fins d’un côté,
et les plus communs de l’autre. Tous ils avaient beaucoup
à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n’y avait
pas de plus grand fanfaron. « C’est effrayant combien j’ai
0017 eu d’aventures, disait il, et surtout d’aventures d’amour
! mais aussi j’étais un gentleman des mieux posés ; j’avais
même un tire-botte et une brosse dont je ne me servais guère.
Je n’oublierai jamais ma première passion : c’était une petite
ceinture bien gentille et gracieuse au possible ; quand je
la quittai, elle eut tant de chagrin qu’elle alla se jeter
dans un baquet plein d’eau. Je connus ensuite une certaine
veuve qui était littéralement tout en feu pour moi ; mais
je lui trouvais le teint par trop animé, et je la laissai
se désespérer si bien qu’elle en devint noire comme du charbon.
Une première danseuse, véritable démon pour le caractère emporté,
me fit une blessure terrible, parce que je me refusais à l’épouser.
Enfin, ma brosse à cheveux s’éprit de moi si éperdument qu’elle
en perdit tous ses crins. Oui, j’ai beaucoup vécu ; mais ce
que je regrette surtout, c’est la jarretière… je veux dire
la ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas ! il n’est que
trop vrai, j’ai bien des crimes sur la conscience ; il est
temps que je me purifie en passant à l’état de papier blanc.
» Et le faux col fut, ainsi que les autres chiffons, transformé
en papier.
0018
Mais la feuille provenant de lui n’est pas restée blanche
– c’est précisément celle sur laquelle a été d’abord retracée
sa propre histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé
de se glorifier de choses qui sont tout le contraire de la
vérité, ne sont pas de même jetés au sac du chiffonnier, changés
en papier et obligés, sous cette forme, de faire l’aveu public
et détaillé de leurs hâbleries. Mais qu’ils ne se prévalent
pas trop de cet avantage ; car, au moment même où ils se vantent,
chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs yeux,
aussi bien que si c’était écrit : « Il n’y a pas un mot de
vrai dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que
je prétends être, ne voyez en moi qu’un chétif faux col dont
un peu d’empois et de bavardage composent tout le mérite.
»

Les aventures du chardon

Devant un riche château seigneurial s’étendait un beau jardin,
0019 bien tenu, planté d’arbres et de fleurs rares. Les personnes
qui venaient rendre visite au propriétaire exprimaient leur
admiration pour ces arbustes apportés des pays lointains pour
ces parterres disposés avec tant d’art ; et l’on voyait aisément
que ces compliments n’étaient pas de leur part de simples
formules de politesse. Les gens d’alentour, habitants des
bourgs et des villages voisins venaient le dimanche demander
la permission de se promener dans les magnifiques allées.
Quand les écoliers se conduisaient bien, on les menait là
pour les récompenser de leur sagesse. Tout contre le jardin,
mais en dehors, au pied de la haie de clôture, on trouvait
un grand et vigoureux chardon ; de sa racine vivace poussait
des branches de tous côtés, il formait à lui seul comme un
buisson. Personne n’y faisait pourtant la moindre attention,
hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière.
Souvent la laitière l’attachait non loin de là, et la bête
tendait tant qu’elle pouvait son long cou vers le chardon,
en disant : « Que tu es donc beau !… Tu es à croquer ! »
Mais le licou était trop court, et l’âne en était pour ses
tendres coups d’oeil et pour ses compliments. Un jour une
0020 nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes
personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale.
Il y a parmi elles beaucoup de jolies jeunes filles. L’une
d’elles, la plus jolie de toutes, vient de loin. Originaire
d’Ecosse, elle est d’une haute naissance et possède de vastes
domaines, de grandes richesses. C’est un riche parti : « Quel
bonheur de l’avoir pour fiancée ! » disent les jeunes gens,
et leurs mères disent de même. Cette jeunesse s’ébat sur les
pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène
au milieu des parterres, et, comme c’est l’usage dans le Nord,
chacune des jeunes filles cueille une fleur et l’attache à
la boutonnière d’un des jeunes messieurs. L’étrangère met
longtemps à choisir sa fleur ; aucune ne paraît être à son
goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie, derrière
laquelle s’élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs
rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison
d’aller lui en cueillir une : « C’est la fleur de mon pays,
dit-elle, elle figure dans les armes d’Ecosse ; donnez-la-moi,
je vous prie. » Le jeune homme s’empresse d’aller cueillir
la plus belle, ce qu’il ne fit pas sans se piquer fortement
0021 aux épines. La jeune Ecossaise lui met à la boutonnière
cette fleur vulgaire, et il s’en trouve singulièrement flatté.
Tous les autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs
fleurs rares contre celle offerte par la main de l’étrangère.
Si le fils de la maison se rengorgeait, qu’était-ce donc du
chardon ? Il ne se sentait plus d’aise ; il éprouvait une
satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une bonne
rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer. » Je suis
donc quelque chose de bien plus relevé que je n’en ai l’air,
pensait-il en lui-même. Je m’en étais toujours douté. A bien
dire, je devrais être en dedans de la haie et non pas au dehors.
Mais, en ce monde, on ne se trouve pas toujours placé à sa
vraie place. Voici du moins une de mes filles qui a franchi
la haie et qui même se pavane à la boutonnière d’un beau cavalier.
» Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se développèrent
sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent sur
ses branches. Peu de jours s’étaient écoulés lorsqu’il apprit,
non par les paroles des passants, non par les gazouillements
des oiseaux, mais par ces mille échos qui lorsqu’on laisse
les fenêtres ouvertes, répandent partout ce qui se dit dans
0022 l’intérieur des appartements, il apprit, disons-nous,
que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur de chardon
par la belle Ecossaise avait aussi obtenu son coeur et sa
main. » C’est moi qui les ai unis, c’est moi qui ai fait ce
mariage ! » s’écria le chardon, et plus que jamais, il raconta
le mémorable événement à toutes les fleurs nouvelles dont
ses branches se couvraient. » Certainement, se dit-il encore,
on va me transplanter dans le jardin, je l’ai bien mérité.
Peut-être même serai-je mis précieusement dans un pot où mes
racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît
que c’est là le plus grand honneur que les plantes puissent
recevoir. Le lendemain, il était tellement persuadé que les
marques de distinction allaient pleuvoir sur lui, qu’à la
moindre de ses fleurs, il promettait que bientôt on les mettrait
tous dans un pot de faïence, et que pour elle, elle ornerait
peut-être la boutonnière d’un élégant, ce qui était la plus
rare fortune qu’une fleur de chardon pût rêver. Ces hautes
espérances ne se réalisèrent nullement ; point de pot de faïence
ni de terre cuite ; aucune boutonnière ne se fleurit plus
aux dépens du buisson. Les fleurs continuèrent de respirer
0023 l’air et la lumière, de boire les rayons du soleil le
jour, et la rosée la nuit ; elles s’épanouirent et ne reçurent
que la visite des abeilles et des frelons qui leur dérobaient
leur suc. » Voleurs, brigands ! s’écriait le chardon indigné,
que ne puis-je vous transpercer de mes dards ! Comment osez-vous
ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner
la boutonnière des galants ! » Quoi qu’il pût dire, il n’y
avait pas de changement dans sa situation. Les fleurs finissaient
par laisser pencher leurs petites têtes. Elles pâlissaient,
se fanaient ; mais il en poussait toujours de nouvelles :
à chacune qui naissait, le père disait avec une inaltérable
confiance : « Tu viens comme marée en carême, impossible d’éclore
plus à propos. J’attends à chaque minute le moment où nous
passerons de l’autre côté de la haie. » Quelques marguerites
innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans
le voisinage, entendaient ces discours, et y croyaient naïvement.
Ils en conçurent une profonde admiration pour le chardon,
qui, en retour, les considérait avec le plus complet mépris.
Le vieil âne, quelque peu sceptique par nature, n’était pas
aussi sûr de ce que proclamait avec tant d’assurance le chardon.
0024 Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de nouveaux
efforts pour attraper ce cher chardon avant qu’il fût transporté
en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou
; celui-ci était trop court et il ne put le rompre. A force
de songer au glorieux chardon qui figure dans les armes d’Ecosse,
notre chardon se persuada que c’était un de ses ancêtres ;
qu’il descendait de cette illustre famille et était issu de
quelque rejeton venu d’Ecosse en des temps reculés. C’étaient
là des pensées élevées, mais les grandes idées allaient bien
au grand chardon qu’il était, et qui formait un buisson à
lui tout seul. Sa voisine, l’ortie, l’approuvait fort… »
Très souvent, dit-elle, on est de haute naissance sans le
savoir ; cela se voit tous les jours. Tenez, moi-même, je
suis sûre de n’être pas une plante vulgaire. N’est-ce pas
moi qui fournis la plus fine mousseline, celle dont s’habillent
les reines ? » L’été se passe, et ensuite l’automne. Les feuilles
des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus foncées
et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant
les tiges séchées, chante à tue-tête : Amont, aval ! En haut,
en bas ! C’est là tout le cours de la vie ! Les jeunes sapins
0025 du bois recommencent à penser à Noël, à ce beau jour où
on les décore de rubans, de bonbons et de petites bougies.
Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu’il doive leur en
coûter la vie. » Comment, je suis encore ici ! dit le chardon,
et voilà huit jours que les noces ont été célébrées ! C’est
moi pourtant qui ai fait ce mariage, et personne n’a l’air
de penser à moi, pas plus que si je n’existais point. On me
laisse pour reverdir. Je suis trop fier pour faire un pas
vers ces ingrats, et d’ailleurs, le voudrais-je, je ne puis
bouger. Je n’ai rien de mieux à faire qu’à patienter encore.
» Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec
son unique et dernière fleur ; elle était grosse et pleine,
on eût presque dit une fleur d’artichaut ; elle avait poussé
près de la racine, c’était une fleur robuste. Le vent froid
souffla sur elle ; ses vives couleurs disparurent ; elle devint
comme un soleil argenté. Un jour le jeune couple, maintenant
mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils arrivèrent
près de la haie, et la belle Ecossaise regarda par delà dans
les champs : « Tiens ! dit-elle, voilà encore le grand chardon,
mais il n’a plus de fleurs !
0026
– Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit
le jeune homme en montrant le calice desséché et blanchi.

– Tiens, elle est fort jolie comme cela ! reprit la jeune
dame. Il nous la faut prendre, pour qu’on la reproduise sur
le cadre de notre portrait à tous deux. »

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir
la fleur fanée. Elle le piqua de la bonne façon : ne l’avait-il
pas appelée un spectre ? Mais il ne lui en voulut pas : sa
jeune femme était contente. Elle rapporta la fleur dans le
salon. Il s’y trouvait un tableau représentant les jeunes
époux : le mari était peint une fleur de chardon à sa boutonnière.
On parla beaucoup de cette fleur et de l’autre, la dernière,
qui brillait comme de l’argent et qu’on devait ciseler sur
le cadre. L’air emporta au loin tout ce qu’on dit. » Ce que
c’est que la vie, dit le chardon : ma fille aînée a trouvé
place à une boutonnière, et mon dernier rejeton a été mis
0027 sur un cadre doré. Et moi, où me mettra-t-on ? » L’âne
était attaché non loin : il louchait vers le chardon : « Si
tu veux être bien, tout à fait bien, à l’abri de la froidure,
viens dans mon estomac, mon bijou. Approche ; je ne puis arriver
jusqu’à toi, ce maudit licou n’est pas assez long. » Le chardon
ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus
en plus songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées,
il aboutit, vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus
de sa basse condition : « Pourvu que mes enfants se trouvent
bien là où ils sont, se dit-il ; moi, leur père, je me résignerai
à rester en dehors de la haie, à cette place où je suis né.

– Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier
rayon de soleil. Aussi vous en serez récompensé.

– Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre ? demanda le
chardon.

– On vous mettra dans un conte », eut le temps de répondre
0028 le rayon avant de s’éclipser.

La bergère et le ramoneur

As-tu jamais vu une très vieille armoire de bois noircie par
le temps et sculptée de fioritures et de feuillages ? Dans
un salon, il y en avait une de cette espèce, héritée d’une
aïeule, ornée de haut en bas de roses, de tulipes et des plus
étranges volutes entremêlées de têtes de cerfs aux grands
bois. Au beau milieu de l’armoire se découpait un homme entier,
tout à fait grotesque ; on ne pouvait vraiment pas dire qu’il
riait, il grimaçait ; il avait des pattes de bouc, des cornes
sur le front et une longue barbe. Les enfants de la maison
l’appelaient le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc
».

0029 Evidemment, peu de gens portent un tel titre et il est
assez long à prononcer, mais il est rare aussi d’être sculpté
sur une armoire.

Quoi qu’il en soit, il était là ! Il regardait constamment
la table placée sous la glace car sur cette table se tenait
une ravissante petite bergère en porcelaine, portant des souliers
d’or, une robe coquettement retroussée par une rose rouge,
un chapeau doré et sa houlette de bergère. Elle était délicieuse
! Tout près d’elle, se tenait un petit ramoneur, noir comme
du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi propre
et soigné que quiconque ; il représentait un ramoneur, voilà
tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu
faire de lui un prince, c’était tout comme.

Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose
et blanc comme celui d’une petite fille, ce qui était une
erreur, car pour la vraisemblance il aurait pu être un peu
noir aussi de visage. On l’avait posé à côté de la bergère,
et puisqu’il en était ainsi, ils s’étaient fiancés, ils se
0030 convenaient, jeunes tous les deux, de même porcelaine
et également fragiles.

Tout près d’eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois
en porcelaine qui pouvait hocher de la tête. Il disait qu’il
était le grand-père de la petite bergère ; il prétendait même
avoir autorité sur elle, c’est pourquoi il inclinait la tête
vers le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc
» qui avait demandé la main de la bergère.

– Tu auras là, dit le vieux Chinois, un mari qu’on croirait
presque fait de bois d’acajou, qui peut te donner un titre
ronflant, qui possède toute l’argenterie de l’armoire, sans
compter ce qu’il garde dans des cachettes mystérieuses.

– Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta
la petite bergère, je me suis laissé dire qu’il y avait là-dedans
onze femmes en porcelaine !

– Eh bien ! tu seras la douzième. Cette nuit, quand la vieille
0031 armoire se mettra à craquer, vous vous marierez, aussi
vrai que je suis Chinois. Et il s’endormit.

La petite bergère pleurait, elle regardait le ramoneur de
porcelaine, le chéri de son coeur.

– Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec
moi dans le vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.

– Je veux tout ce que tu veux, répondit-il ; partons immédiatement,
je pense que mon métier me permettra de te nourrir.

– Je voudrais déjà que nous soyons sains et saufs au bas de
la table, dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons
partis.

Il la consola de son mieux et lui montra où elle devait poser
son petit pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds
de la table ; son échelle les aida du reste beaucoup.
0032
Mais quand ils furent sur le parquet et qu’ils levèrent les
yeux vers l’armoire, ils y virent une terrible agitation.
Les cerfs avançaient la tête, dressaient leurs bois et tournaient
le cou, le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc
» bondit et cria :

– Ils se sauvent ! Ils se sauvent !

Effrayés, les jeunes gens sautèrent rapidement dans le tiroir
du bas de l’armoire. Il y avait là quatre jeux de cartes incomplets
et un petit théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On
y jouait la comédie, les dames de carreau et de coeur, de
trèfle et de pique, assises au premier rang, s’éventaient
avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout derrière
elles et montraient qu’ils avaient une tête en haut et une
en bas, comme il sied quand on est une carte à jouer. La comédie
racontait l’histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas
être l’un à l’autre. La bergère en pleurait, c’était un peu
sa propre histoire.
0033
– Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.

Mais dès qu’ils furent à nouveau sur le parquet, levant les
yeux vers la table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé
qui vacillait de tout son corps. Il s’effondra comme une masse
sur le parquet.

– Voilà le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergère,
et elle était si contrariée qu’elle tomba sur ses jolis genoux
de porcelaine.

– Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans
cette grande potiche qui est là dans le coin nous serions
couchés sur les roses et la lavande y et pourrions lui jeter
du sel dans les yeux quand il approcherait.

– Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois
et la potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu
0034 de sympathie. Non, il n’y a rien d’autre à faire pour
nous que de nous sauver dans le vaste monde.

– As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi
combien le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais
revenir ?

– J’y ai pensé, répondit-elle.

Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit :

– Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper
avec moi à travers le poêle, d’abord, le foyer, puis le tuyau
où il fait nuit noire ? Après le poêle, nous devons passer
dans la cheminée elle-même ; à partir de là, je m’y entends,
nous monterons si haut qu’ils ne pourront pas nous atteindre,
et tout en haut, il y a un trou qui ouvre sur le monde.

Il la conduisit à la porte du poêle.
0035
– Oh ! que c’est noir, dit-elle.

Mais elle le suivit à travers le foyer et le tuyau noirs comme
la nuit.

– Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois,
là-haut brille la plus belle étoile.

Et c’était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin.
Ils grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route ! Mais
il la soutenait et l’aidait, il lui montrait les bons endroits
où appuyer ses fins petits pieds, et ils arrivèrent tout en
haut de la cheminée, où ils s’assirent épuisés. Il y avait
de quoi.

Au-dessus d’eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous,
les toits de la ville ; ils regardaient au loin, apercevant
le monde. Jamais la bergère ne l’aurait imaginé ainsi. Elle
appuya sa petite tête sur la poitrine du ramoneur et se mit
0036 à sangloter si fort que l’or qui garnissait sa ceinture
craquait et tombait en morceaux.

– C’est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le
monde est trop grand. Que ne suis-je encore sur la petite
table devant la glace, je ne serai heureuse que lorsque j’y
serai retournée. Tu peux bien me ramener à la maison, si tu
m’aimes un peu.

Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois,
du « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc »,
mais elle pleurait de plus en plus fort, elle embrassait son
petit ramoneur chéri, de sorte qu’il n’y avait rien d’autre
à faire que de lui obéir, bien qu’elle eût grand tort.

Alors ils rampèrent de nouveau avec beaucoup de peine pour
descendre à travers la cheminée, le tuyau et le foyer ; ce
n’était pas du tout agréable. Arrivés dans le poêle sombre,
ils prêtèrent l’oreille à ce qui se passait dans le salon.
Tout y était silencieux ; alors ils passèrent la tête et…
0037 horreur ! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois,
tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux
; il n’avait plus de dos et sa tête avait roulé dans un coin.
Le sergent-major général se tenait là où il avait toujours
été, méditatif.

– C’est affreux, murmura la petite bergère, le vieux grand-père
est cassé et c’est de notre faute ; je n’y survivrai pas.
Et, de désespoir, elle tordait ses jolies petites mains.

– On peut très bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il
n’y a qu’à le recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui
colle le dos et si on lui met une patte de soutien dans la
nuque, il sera comme neuf et tout prêt à nous dire de nouveau
des choses désagréables.

– Tu crois vraiment ?

Ils regrimpèrent sur la table où ils étaient primitivement.

0038
– Nous voilà bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu
nous éviter le dérangement.

– Pourvu qu’on puisse recoller le grand-père. Crois-tu que
cela coûterait très cher ? dit-elle.

La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et
un lien à son cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait
plus hocher la tête.

– Que vous êtes devenu hautain depuis que vous avez été cassé,
dit le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc
». Il n’y a pas là de quoi être fier. Aurai-je ou n’aurai-je
pas ma bergère ?

Le ramoneur et la petite bergère jetaient un regard si émouvant
vers le vieux Chinois, ils avaient si peur qu’il dise oui
de la tête ; mais il ne pouvait plus la remuer. Et comme il
lui était très désagréable de raconter à un étranger qu’il
0039 était obligé de porter un lien à son cou, les amoureux
de porcelaine restèrent l’un près de l’autre, bénissant le
pansement du grand-père et cela jusqu’au jour où eux-mêmes
furent cassés.

Le bisaïeul

Le conte n’est pas de moi. Je le tiens d’un de mes amis, à
qui je donne la parole : Notre bisaïeul était la bonté même
; il aimait à faire plaisir, il contait de jolies histoires
; il avait l’esprit droit, la tête solide. A vrai dire il
n’était que mon grand-père ; mais lorsque le petit garçon
de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de
bisaïeul, et nous ne l’appelions plus qu’ainsi. Il nous chérissait
tous et nous tenait en considération ; mais notre époque,
il ne l’estimait guère. » Le vieux temps, disait-il, c’était
le bon temps. Tout marchait alors avec une sage lenteur, sans
précipitation ; aujourd’hui c’est une course universelle,
une galopade échevelée ; c’est le monde renversé. »
0040
Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s’animait à en
devenir tout rouge ; puis il se calmait peu à peu et disait
en souriant : « Enfin, peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce
ma faute si je ne me trouve pas à mon aise dans ce temps actuel
avec mes habitudes du siècle dernier. Laissons agir la Providence.
»

Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait
bien tout ce que l’ancien temps avait de pittoresque et de
séduisant : les grands carrosses dorés et à glaces où trônaient
les princes, les seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides
atours ; les corporations, chacune en costume différent, traversant
les rues en joyeux cortège, bannières et musiques en tête
; chacun gardant son rang et ne jalousant pas les autres.
Et les fêtes de Noël, comme elles étaient plus animées, plus
brillantes qu’aujourd’hui, et le gai carnaval ! Le vieux temps
avait aussi ses vilains côtés : la loi était dure, il y avait
la potence, la roue ; mais ces horreurs avaient du caractère,
provoquaient l’émotion. Et quant aux abus, on savait alors
0041 les abolir généreusement : c’est au milieu de ces discussions
que j’appris que ce fut la noblesse danoise qui la première
affranchit spontanément les serfs et qu’un prince danois supprima
dès le siècle dernier la traite des noirs.

– Mais, disait-il, le siècle d’avant était encore bien plus
empreint de grandeur ; les hauts faits, les beaux caractères
y abondaient.

– C’étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors
mon frère Frédéric ; Dieu merci, nous ne vivons plus dans
un temps pareil.

Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n’était pas trop
gentil. Cependant il faut dire qu’il n’était plus un enfant
; c’était notre aîné ; il était sorti de l’Université après
les examens les plus brillants. Ensuite notre père, qui avait
une grande maison de commerce, l’avait pris dans ses bureaux
et il était très content de son zèle et de son intelligence.
Le bisaïeul avait tout l’air d’avoir un faible pour lui ;
0042 C’est avec lui surtout qu’il aimait à causer ; mais quand
ils en arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait
presque toujours par de vives discussions ; aucun d’eux ne
cédait ; et cependant, quoique je ne fusse qu’un gamin, je
remarquai bien qu’ils ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre.
Que de fois le bisaïeul écoutait l’oreille tendue, les yeux
tout plein de feu, ce que Frédéric racontait sur les découvertes
merveilleuses de notre époque, sur des forces de la nature,
jusqu’alors inconnues, employées aux inventions les plus étonnantes
!

– Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants,
plus industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables
engins de destruction ils inventent pour s’entre-tuer !

– Les guerres n’en sont que plus vite finies, répondait Frédéric
; on n’attend plus sept ou même trente ans avant le retour
de la paix. Du reste, des guerres, il en faut toujours ; s’il
n’y en avait pas eu depuis le commencement du monde, la terre
serait aujourd’hui tellement peuplée que les hommes se dévoreraient
0043 les uns les autres.

Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans
une petite ville des environs. A l’hôtel de ville se trouvait
une grande et antique horloge ; elle s’arrêtait parfois, puis
retardait, pour ensuite avancer ; mais enfin telle quelle,
elle servait à régler toutes les montres de la ville. Voilà
qu’on se mit à construire un chemin de fer qui passa par cet
endroit ; comme il faut que l’heure des trains soit indiquée
de façon exacte, on plaça à la gare une horloge électrique
qui ne variait jamais ; et depuis lors tout le monde réglait
sa montre d’après la gare ; l’horloge de la maison de ville
pouvait varier à son aise ; personne n’y faisait attention,
ou plutôt on s’en moquait.

– C’est grave tout cela, dit le bisaïeul d’un air très sérieux.
Cela me fait penser à une bonne vieille horloge, comme on
en fabrique à Bornholmy, qui était chez mes parents ; elle
était enfermée dans un meuble en bois de chêne et marchait
à l’aide de poids. Elle non plus n’allait pas toujours bien
0044 exactement ; mais on ne s’en préoccupait pas. Nous regardions
le cadran et nous avions foi en lui. Nous n’apercevions que
lui, et l’on ne voyait rien des roues et des poids. C’est
de même que marchaient le gouvernement et la machine de l’Etat.
On avait pleine confiance en elle et on ne regardait que le
cadran. Aujourd’hui c’est devenu une horloge de verre ; le
premier venu observe les mouvements des roues et y trouve
à redire ; on entend le frottement des engrenages, on se demande
si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser.
On n’a plus la foi ; c’est là la grande faiblesse du temps
présent.

Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu’à ce
qu’il arrivât à se fâcher complètement, bien que Frédéric
finît par ne plus le contredire. Cette fois, ils se quittèrent
en se boudant presque ; mais il n’en fut pas de même lorsque
Frédéric s’embarqua pour l’Amérique où il devait aller veiller
à de grands intérêts de notre maison. La séparation fut douloureuse
; s’en aller si loin, au-delà de l’océan, braver flots et
tempêtes.
0045
– Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait
ses larmes ; tous les quinze jours vous recevrez une lettre
de moi, et je te réserve une surprise. Tu auras de mes nouvelles
par le télégraphe ; on vient de terminer la pose du câble
transatlantique. En effet, lorsqu’il s’embarqua en Angleterre,
une dépêche vint nous apprendre que son voyage se passait
bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau continent,
un message de lui nous parvint traversant les mers plus rapidement
que la foudre.

– Je n’en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention
renverse un peu mes idées ; c’est une vraie bénédiction pour
l’humanité, et c’est au Danemark qu’on a précisément découvert
la force qui agit ainsi. Je l’ai connu, Christian Oersted,
qui a trouvé le principe de l’électromagnétisme ; il avait
des yeux aussi doux, aussi profonds que ceux d’un enfant ;
il était bien digne de l’honneur que lui fit la nature en
lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets.

0046 Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu’il
s’était fiancé là-bas avec une charmante jeune fille ; dans
la lettre se trouvait une photographie. Comme nous l’examinâmes
avec empressement ! Le bisaïeul prit sa loupe et la regarda
longtemps.

– Quel malheur, s’écria le bisaïeul, qu’on n’ait pas depuis
longtemps connu cet art de reproduire les traits par le soleil
! Nous pourrions voir face à face les grands hommes de l’histoire.
Voyez donc quel charmant visage ; comme cette jeune fille
est gracieuse ! Je la reconnaîtrai dès qu’elle passera notre
seuil.

Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique ; les jeunes époux
revinrent en Europe et atteignirent heureusement l’Angleterre
d’où ils s’embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà
en face des blanches dunes du Jutland, lorsque s’éleva un
ouragan ; le navire, secoué, ballotté, tout fracassé, fut
jeté à la côte. La nuit approchait, le vent faisait toujours
rage ; impossible de mettre à la mer les chaloupes et on prévoyait
0047 que le matin le bâtiment serait en pièces.

Voilà qu’au milieu des ténèbres reluit une fusée ; elle amène
un solide cordage ; les matelots s’en saisissent ; une communication
s’établit entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage
commence et, malgré les vagues et la tempête, en quelques
heures tout le monde est arrivé heureusement à terre.

A Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant
ni aux dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille
se réunit, joyeuse d’avance de voir arriver le jeune couple,
le journal nous apprend, par une dépêche, que la veille un
navire anglais a fait naufrage sur la côte du Jutland. L’angoisse
saisit tous les coeurs ; mon père court aux renseignements
; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que,
d’après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que
les êtres chéris que nous attendons ne tarderont pas à être
au milieu de nous. Tous nous éclatâmes en pleurs ; mais c’étaient
de douces larmes ; moi aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi
; il joignit les mains et, j’en suis sûr, il bénit notre âge
0048 moderne. Et le même jour encore il envoya deux cents écus
à la souscription pour le monument d’Oersted. Le soir, lorsque
arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui
dit ce qu’il avait fait ; et ils s’embrassèrent de nouveau.
Il y a de braves coeurs dans tous les temps.

Le bonhomme de neige

Quel beau froid il fait aujourd’hui ! dit le Bonhomme de neige.
Tout mon corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant,
comme il vous fouette agréablement ! Puis, de l’autre côté,
ce globe de feu qui me regarde tout béat !

Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.

– Oh ! il a beau faire, il ne m’éblouira pas ! Je ne lâcherai
pas encore mes deux escarboucles.

0049 Il avait, en effet, au lieu d’yeux, deux gros morceaux
de charbon de terre brillant et sa bouche était faite d’un
vieux râteau, de telle façon qu’on voyait toutes ses dents.
Le bonhomme de neige était né au milieu des cris de joie des
enfants.

Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel ; ronde
et grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.

– Ah ! le voici qui réapparaît de l’autre côté, dit le Bonhomme
de neige.

Il pensait que c’était le soleil qui se montrait de nouveau.

– Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester
suspendu là-haut et paraître brillant ; du moins, je peux
me voir moi-même. Si seulement je savais ce qu’il faut faire
pour bouger de place ! J’aurais tant de plaisir à me remuer
0050 un peu ! Si je le pouvais, j’irais tout de suite me promener
sur la glace et faire des glissades, comme j’ai vu faire aux
enfants. Mais je ne peux pas courir.

– Ouah ! ouah ! aboya le chien de garde.

Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué,
depuis qu’il n’était plus chien de salon et n’avait plus sa
place sous le poêle.

– Le soleil t’apprendra bientôt à courir. Je l’ai bien vu
pour ton prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah ! ouah
!

– Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C’est
cette boule, là-haut (il voulait dire la lune), qui m’apprendra
à courir ? C’est moi plutôt qui l’ai fait filer en la regardant
fixement, et maintenant elle ne nous revient que timidement
par un autre côté.

0051 – Tu ne sais rien de rien, dit le chien ; il est vrai
aussi que l’on t’a construit depuis peu. Ce que tu vois là,
c’est la lune ; et celui qui a disparu, c’est le soleil. Il
reviendra demain et, tu peux m’en croire, il saura t’apprendre
à courir dans le fossé. Nous allons avoir un changement de
temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J’y ai
des élancements et des picotements très forts.

– Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme
de neige, mais j’ai le pressentiment qu’il m’annonce quelque
chose de désagréable. Et puis, cette boule qui m’a regardé
si fixement avant de disparaître, et qu’il appelle le soleil,
je sens bien qu’elle aussi n’est pas mon amie.

– Ouah ! ouah ! aboya le chien en tournant trois fois sur
lui-même.

Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais
et humide se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le
lever du soleil, un vent glacé se leva, qui fit redoubler
0052 la gelée. Quel magnifique coup d’oeil, quand le soleil
parut ! Arbres et bosquets étaient couverts de givre et toute
la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail. C’était
comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs
brillantes.

Les ramifications les plus fines, et que l’on ne peut remarquer
en été, apparaissaient maintenant très distinctement. On eût
dit que chaque branche jetait un éclat particulier, c’était
d’un effet éblouissant. Les bouleaux s’inclinaient mollement
au souffle du vent ; il y avait en eux de la vie comme les
arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à briller
au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des
éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau
de neige qui couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.

– Quel spectacle magnifique ! s’écria une jeune fille qui
se promenait dans le jardin avec un jeune homme. Ils s’arrêtèrent
près du Bonhomme de neige et regardèrent les arbres qui étincelaient.
0053 Même en été, on ne voit rien de plus beau !

– Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard ! répondit
le jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait
!

– Qui était-ce ? demanda le Bonhomme de neige au chien de
garde. Toi qui es depuis si longtemps dans la cour, tu dois
certainement les connaître ?

– Naturellement ! dit le chien. Elle m’a si souvent caressé,
et lui m’a donné tant d’os à ronger. Pas de danger que je
les morde !

– Mais qui sont-ils donc ?

– Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les
deux dans la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah
! ouah !

0054 – Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi ?

– Ah ! mais non ! dit le chien. Ils appartiennent à la famille
des maîtres ! Je connais tout ici dans cette cour ! Oui, il
y a un temps où je n’étais pas dans la cour, au froid et à
l’attache pendant que souffle le vent glacé. Ouah ! ouah !

– Moi, j’adore le froid ! dit le Bonhomme de neige. Je t’en
prie, raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit
avec ta chaîne. Cela m’écorche les oreilles.

– Ouah ! ouah ! aboya le chien. J’ai été jeune chien, gentil
et mignon, comme on me le disait alors. J’avais ma place sur
un fauteuil de velours dans le château, parfois même sur le
giron des maîtres. On m’embrassait sur le museau, et on m’époussetait
les pattes avec un mouchoir brodé. On m’appelait « Chéri ».
Mais je devins grand, et l’on me donna à la femme de ménage.
J’allai demeurer dans le cellier ; tiens ! d’où tu es, tu
peux en voir l’intérieur. Dans cette chambre, je devins le
0055 maître ; oui, je fus le maître chez la femme de ménage.
C’était moins luxueux que dans les appartements du dessus,
mais ce n’en était que plus agréable. Les enfants ne venaient
pas constamment me tirailler et me tarabuster comme là-haut.
Puis j’avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon
poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m’en
croire. Je me glissais dessous et l’on ne me voyait plus.
Tiens ! j’en rêve encore.

– Est-ce donc quelque chose de si beau qu’un poêle ? reprit
le Bonhomme de neige après un instant de réflexion.

– Non, non, tout au contraire ! C’est tout noir, avec un long
cou et un cercle en cuivre. Il mange du bois au point que
le feu lui en sort par la bouche. Il faut se mettre au-dessus
ou au-dessous, ou à côté, et alors, rien de plus agréable.
Du reste, regarde par la fenêtre, tu l’apercevras.

Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet
noir, reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous
0056 lequel le feu brillait. Cette vue fit sur lui une impression
étrange, qu’il n’avait encore jamais éprouvée, mais que tous
les hommes connaissent bien.

– Pourquoi es-tu parti de chez elle ? demanda le Bonhomme
de neige.

Il disait : elle, car, pour lui, un être si aimable devait
être du sexe féminin.

– Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices ?

– Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta
dehors et on me mit à l’attache, parce qu’un jour je mordis
à la jambe le plus jeune des fils de la maison qui venait
de me prendre un os. Les maîtres furent très irrités, et l’on
m’envoya ici à l’attache. Tu vois, avec le temps, j’y ai perdu
ma voix. J’aboie très mal.

Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n’écoutait déjà
0057 plus ce qu’il lui disait. Il continuait à regarder chez
la femme de ménage, où le poêle était posé.

– Tout mon être en craque d’envie, disait-il. Si je pouvais
entrer ! Souhait bien innocent, tout de même ! Entrer, entrer,
c’est mon voeu le plus cher ; il faut que je m’appuie contre
le poêle, dussé-je passer par la fenêtre !

– Tu n’entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c’en
serait fait de toi.

– C’en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige ; l’envie
me détruit.

Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait
une flamme douce et caressante ; un poêle seul, quand il a
quelque chose à brûler, peut produire une telle lueur ; car
le soleil ou la lune, ce ne serait pas la même lumière. Chaque
fois qu’on ouvrait la porte, la flamme s’échappait par-dessous.
La blanche poitrine du Bonhomme de neige en recevait des reflets
0058 rouges.

– Je n’y puis plus tenir ! C’est si bon lorsque la langue
lui sort de la bouche !

La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme
de neige. Il était plongé dans les idées les plus riantes.
Au matin, la fenêtre du cellier était couverte de givre, formant
les plus jolies arabesques qu’un Bonhomme de neige pût souhaiter
; seulement, elles cachaient le poêle. La neige craquait plus
que jamais ; un beau froid sec, un vrai plaisir pour un Bonhomme
de neige.

Un coq chantait en regardant le froid soleil d’hiver. Au loin
dans la campagne, on entendait résonner la terre gelée sous
les pas des chevaux s’en allant au labour, pendant que le
conducteur faisait gaiement claquer son fouet en chantant
quelque ronde campagnarde que répétait après lui l’écho de
la colline voisine.

0059 Et pourtant le Bonhomme de neige n’était pas gai. Il aurait
dû l’être, mais il ne l’était pas.

Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons
dans l’impossible et l’inattendu ce qui pourrait arriver pour
troubler notre repos ; il semble que le bonheur n’est pas
dans ce que l’on a la satisfaction de posséder, mais tout
au contraire dans l’imprévu d’où peut souvent sortir notre
malheur.

C’est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre
d’un ardent désir de voir le poêle, lui l’homme du froid auquel
la chaleur pouvait être si désastreuse. Et ses deux gros yeux
de charbon de terre restaient fixés immuablement sur le poêle
qui continue à brûler sans se douter de l’attention attendrie
dont il était l’objet.

– Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige ! pensait le
chien. Ouah ! ouah ! Nous allons encore avoir un changement
de temps !
0060
Et cela arriva en effet : ce fut un dégel. Et plus le dégel
grandissait, plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait
rien ; il ne se plaignait pas ; c’était mauvais signe. Un
matin, il tomba en morceaux, et il ne resta de lui qu’une
espèce de manche à balai. Les enfants l’avaient planté en
terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de neige.

– Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C’est ce
qu’il avait dans le corps qui le tourmentait ainsi ! Ouah
! ouah !

Bientôt après, l’hiver disparut à son tour.

– Ouah ! ouah ! aboyait le chien ; et une petite fille chantait
dans la cour :

Ohé ! voici l’hiver parti
Et voici Février fini !
0061Chantons : Coucou !
Chantons ! Cui… uitte !
Et toi, bon soleil, viens vite !

Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.

Bonne humeur

Mon père m’a fait hériter ce que l’on peut hériter de mieux
: ma bonne humeur. Qui était-il, mon père ? Ceci n’avait sans
doute rien à voir avec sa bonne humeur ! Il était vif et jovial,
grassouillet et rondouillard, et son aspect extérieur ainsi
que son for intérieur étaient en parfait désaccord avec sa
profession. Quelle était donc sa profession, sa situation
? Vous allez comprendre que si je l’avais écrit et imprimé
tout au début, il est fort probable que la plupart des lecteurs
auraient reposé mon livre après l’avoir appris, en disant
: « C’est horrible, je ne peux pas lire cela ! » Et pourtant,
mon père n’était pas un bourreau ou un valet de bourreau,
0062 bien au contraire ! Sa profession le mettait parfois à
la tête de la plus haute noblesse de ce monde, et il s’y trouvait
d’ailleurs de plein droit et parfaitement à sa place. Il fallait
qu’il soit toujours devant – devant l’évêque, devant les princes
et les comtes … et il y était. Mon père était cocher de
corbillard !

Voilà, je l’ai dit. Mais écoutez la suite : les gens qui voyaient
mon père, haut perché sur son siège de cocher de cette diligence
de la mort, avec son manteau noir qui lui descendait jusqu’aux
pieds et son tricorne à franges noires, et qui voyaient ensuite
son visage rond, et souriant, qui ressemblait à un soleil
dessiné, ne pensaient plus ni au chagrin, ni à la tombe, car
son visage disait : « Ce n’est rien, cela ira beaucoup mieux
que vous ne le pensez ! »

C’est de lui que me vient cette habitude d’aller régulièrement
au cimetière. C’est une promenade gaie, à condition que vous
y alliez la joie dans le coeur – et puis je suis, comme mon
père l’avait été, abonné au Courrier royal
0063
Je ne suis plus très jeune. Je n’ai ni femme, ni enfants,
ni bibliothèque mais, comme je viens de le dire, je suis abonné
au Courrier royal et cela me suffit. C’est pour moi le meilleur
journal, comme il l’était aussi pour mon père. Il est très
utile et salutaire car il y a tout ce qu’on a besoin de savoir
: qui prêche dans telle église, qui sermonne dans tel livre,
où l’on peut trouver une maison, une domestique, des vêtements
et des vivres, les choses que l’on met à prix, mais aussi
les têtes. Et puis, on y lit beaucoup à propos des bonnes
oeuvres et il y a tant de petites poésies anodines ! On y
parle également des mariages et de qui accepte ou n’accepte
pas de rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel ! Le
Courrier royal vous garantit une vie heureuse et de belles
funérailles ! A la fin de votre vie, vous avez tant de papier
que vous pouvez vous en faire un lit douillet, si vous n’avez
pas envie de dormir sur le plancher.

La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetière
enchantent mon âme plus que n’importe quoi d’autre et renforcent
0064 mieux que toute ma bonne humeur. Tout le monde peut se
promener, avec les yeux, dans le Courrier royal, mais venez
avec moi au cimetière ! Allons-y maintenant, tant que le soleil
brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous entre
les pierres tombales ! Elles sont toutes comme des livres,
avec leur page de couverture pour que l’on puisse lire le
titre qui vous apprendra de quoi le livre va vous parler ;
et pourtant il ne vous dira rien. Mais moi, j’en sais un peu
plus, grâce à mon père mais aussi grâce à moi. C’est dans
mon « Livre » des tombes ; je l’ai écrit moi-même pour instruire
et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d’autres
encore …

Nous voici au cimetière.

Derrière cette petite clôture peinte en blanc, il y avait
jadis un rosier. Il n’est plus là depuis longtemps, mais le
lierre provenant de la tombe voisine a rampé jusqu’ici pour
égayer un peu l’endroit. Ci-gît un homme très malheureux.
Il vivait bien, de son vivant, car il avait réussi et avait
0065 une très bonne paie et même un peu plus, mais il prenait
le monde, c’est-à-dire l’art trop au sérieux. Le soir, il
allait au théâtre et s’en réjouissait à l’avance, mais il
devenait furieux, par exemple, aussitôt qu’un éclairagiste
illuminait un peu plus une face de la lune plutôt que l’autre
ou qu’une frise pendait devant le décor et non pas derrière
le décor, ou lorsqu’il y voyait un palmier dans Amager, un
cactus dans le Tyrol ou un hêtre dans le nord de la Norvège,
au-delà du cercle polaire ! Comme si cela avait de l’importance
! Qui pense à cela ? Ce n’est qu’une comédie, on y va pour
s’amuser ! … Le public applaudissait trop, ou trop peu.
»Du bois humide, marmonnait-il, il ne va pas s’enflammer ce
soir. » Puis, il se retournait, pour voir qui étaient ces
gens-là. Et il entendait tout de suite qu’ils ne riaient pas
au bon moment et qu’ils riaient en revanche là où il ne le
fallait pas ; tout cela le tourmentait au point de le rendre
malheureux. Et maintenant, il est mort.

Ici repose un homme très heureux, ou plus précisément un homme
d’origine noble. C’était d’ailleurs son plus grand atout,
0066 sans cela il n’aurait été personne. La nature sage fait
si bien les choses que cela fait plaisir à voir. Il portait
des chaussures brodées devant et derrière et vivait dans de
beaux appartements. Il faisait penser au précieux cordon de
sonnette brodé de perles avec lequel on sonnait les domestiques
et qui est prolongé par une bonne corde bien solide qui, elle,
fait tout le travail. Lui aussi avait une bonne corde solide,
en la personne de son adjoint qui faisait tout à sa place,
et le fait d’ailleurs toujours, pour un autre cordon de sonnette
brodé, tout neuf. Tout est conçu avec tant de sagesse que
l’on peut vraiment se réjouir de la vie.

Et ici repose l’homme qui a vécu soixante-sept ans et qui,
pendant tout ce temps, n’a pensé qu’à une chose : trouver
une belle et nouvelle idée. Il ne vivait que pour cela et
un jour, en effet, il l’a eue, ou du moins, il l’a cru. Ceci
l’a mis dans une telle joie qu’il en est mort. Il est mort
de joie d’avoir trouvé la bonne idée. Personne ne l’a appris
et personne n’en a profité ! Je pense que même dans sa tombe,
son idée ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un
0067 instant qu’il s’agisse d’une idée qu’il faut exprimer
lors du déjeuner pour qu’elle soit vraiment efficace, alors
que lui, en tant que défunt, ne peut, selon une opinion généralement
répandue, apparaître qu’à minuit : son idée, à ce moment-là
risque de ne pas être bien venue, ne fera rire personne et
lui, il n’aura plus qu’à retourner dans sa tombe avec sa belle
idée. Oui, c’est une tombe bien triste.

Ici repose une femme très avare. De son vivant elle se levait
la nuit pour miauler afin que ses voisins pensent qu’elle
avait un chat. Elle était vraiment avare !

Ici repose une demoiselle de bonne famille. Chaque fois qu’elle
se trouvait en société, il fallait qu’elle parle de son talent
de chanteuse et lorsqu’on avait réussi à la convaincre de
chanter, elle commençait par : « Mi manca la voce ! », ce
qui veut dire : « Je n’ai aucune voix ». Ce fut la seule vérité
de sa vie.

Ici repose une fille d’un genre différent ! Lorsque le coeur
0068 se met à piailler comme un canari, la raison se bouche
les oreilles. La belle jeune fille était toujours illuminée
de l’auréole du mariage, mais le sien n’a jamais eu lieu …
!

Ici repose une veuve qui avait le chant du cygne sur les lèvres
et de la bile de chouette dans le coeur. Elle rendait visite
aux familles pour y pêcher tous leurs péchés, exactement comme
l’ami de l’ordre dénonçait son prochain.

Ici c’est un caveau familial. C’était une famille très unie
et chacun croyait tout ce que l’autre disait, à tel point
que si le monde entier et les journaux disaient : « C’est
ainsi ! » et si le fils, rentrant de l’école, déclarait :
« Moi, je l’ai entendu ainsi », c’était lui qui avait raison
parce qu’il faisait partie de la famille. Et si dans cette
famille il arrivait que le coq chante à minuit, c’était le
matin, même si le veilleur de nuit et toutes les horloges
de la ville annonçaient minuit.

0069 Le grand Goethe termine son Faust en écrivant que cette
histoire pouvait avoir une suite. On peut dire la même chose
de notre promenade dans le cimetière. Je viens souvent ici.
Lorsque l’un de mes amis ou ennemis fait de ma vie un enfer,
je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné et je le voue
à celui ou à celle que j’aurais envie d’enterrer. Et je l’enterre
aussitôt. Ils sont là, morts et impuissants, jusqu’à ce qu’ils
reviennent à la vie, renouvelés et meilleurs. J’inscris leur
vie, telle que je l’ai vue moi, dans mon « Livre « des tombes.
Chacun devrait faire ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer
bel et bien celui qui vous met des bâtons dans les roues.
Je recommande de garder sa bonne humeur et de lire le Courrier
royal, journal d’ailleurs écrit par le peuple lui-même, même
si, pour certains, quelqu’un d’autre guide la plume.

Lorsque mon temps sera venu et que l’on m’aura enterré dans
une tombe avec l’histoire de ma vie, mettez sur elle cette
inscription : « Bonne humeur. »

C’est mon histoire.
0070

Le briquet

Un soldat s’en venait d’un bon pas sur la route. Une deux,
une deux ! sac au dos et sabre au côté. Il avait été à la
guerre et maintenant, il rentrait chez lui. Sur la route,
il rencontra une vieille sorcière. Qu’elle était laide ! Sa
lippe lui pendait jusque sur la poitrine.

– Bonsoir soldat, dit-elle. Ton sac est grand et ton sabre
est beau, tu es un vrai soldat. Je vais te donner autant d’argent
que tu voudras.

– Merci, vieille, dit le soldat.

– Vois-tu ce grand arbre ? dit la sorcière. Il est entièrement
creux. Grimpe au sommet, tu verras un trou, tu t’y laisseras
glisser jusqu’au fond. Je t’attacherai une corde autour du
corps pour te remonter quand tu m’appelleras.
0071
– Mais qu’est-ce que je ferai au fond de l’arbre ?

– Tu y prendras de l’argent, dit la sorcière. Quand tu seras
au fond, tu te trouveras dans une grande galerie éclairée
par des centaines de lampes. Devant toi il y aura trois portes.
Tu pourras les ouvrir, les clés sont dessus. Si tu entres
dans la première chambre, tu verras un grand chien assis au
beau milieu sur un coffre. Il a des yeux grands comme des
soucoupes, mais ne t’inquiète pas de ça. Je te donnerai mon
tablier à carreaux bleus que tu étendras par terre, tu saisiras
le chien et tu le poseras sur mon tablier. Puis tu ouvriras
le coffre et tu prendras autant de pièces que tu voudras.
Celles-là sont en cuivre… Si tu préfères des pièces d’argent,
tu iras dans la deuxième chambre ! Un chien y est assis avec
des yeux grands comme des roues de moulin. Ne t’inquiète encore
pas de ça. Pose-le sur mon tablier et prends des pièces d’argent,
autant que tu en veux. Mais si tu préfères l’or, je peux aussi
t’en donner – et combien ! – tu n’as qu’à entrer dans la troisième
chambre. Ne t’inquiète toujours pas du chien assis sur le
0072 coffre. Celui-ci a les yeux grands comme la Tour Ronde
de Copenhague et je t’assure que pour un chien, c’en est un.
Pose-le sur mon tablier et n’aie pas peur, il ne te fera aucun
mal. Prends dans le coffre autant de pièces d’or que tu voudras.

– Ce n’est pas mal du tout ça, dit le soldat. Mais qu’est-ce
qu’il faudra que je te donne à toi la vieille ? Je suppose
que tu veux quelque chose.

– Pas un sou, dit la sorcière. Rapporte-moi le vieux briquet
que ma grand-mère a oublié la dernière fois qu’elle est descendue
dans l’arbre.

– Bon, dit le soldat, attache-moi la corde autour du corps.

– Voilà – et voici mon tablier à carreaux bleus.

Le soldat grimpa dans l’arbre, se laissa glisser dans le trou,
0073 et le voilà, comme la sorcière l’avait annoncé, dans la
galerie où brillaient des centaines de lampes. Il ouvrit la
première porte. Oh ! le chien qui avait des yeux grands comme
des soucoupes le regardait fixement.

– Tu es une brave bête, lui dit le soldat en le posant vivement
sur le tablier de la sorcière.

Il prit autant de pièces de cuivre qu’il put en mettre dans
sa poche, referma le couvercle du coffre, posa le chien dessus
et entra dans la deuxième chambre.

Brrr ! ! le chien qui y était assis avait, réellement, les
yeux grands comme des roues de moulin.

– Ne me regarde pas comme ça, lui dit le soldat, tu pourrais
te faire mal.

0074 Il posa le chien sur le tablier, mais en voyant dans le
coffre toutes ces pièces d’argent, il jeta bien vite les sous
en cuivre et remplit ses poches et son sac d’argent. Puis
il passa dans la troisième chambre.

Mais quel horrible spectacle ! Les yeux du chien qui se tenait
là étaient vraiment grands chacun comme la Tour Ronde de Copenhague
et ils tournaient dans sa tête comme des roues.

– Bonsoir, dit le soldat en portant la main à son képi, car
de sa vie, il n’avait encore vu un chien pareil et il l’examina
quelque peu. Mais bientôt il se ressaisit, posa le chien sur
le tablier, ouvrit le coffre.

Dieu ! … que d’or ! Il pourrait acheter tout Copenhague
avec ça, tous les cochons en sucre des pâtissiers et les soldats
de plomb et les fouets et les chevaux à bascule du monde entier.
Quel trésor !

Il jeta bien vite toutes les pièces d’argent et prit de l’or.
0075 Ses poches, son sac, son képi et ses bottes, il les remplit
au point de ne presque plus pouvoir marcher. Eh bien ! il
en avait de l’argent cette fois ! Vite il replaça le chien
sur le coffre, referma la porte et cria dans le tronc de l’arbre
:

– Remonte-moi, vieille.

– As-tu le briquet ? demanda-t-elle.

– Ma foi, je l’avais tout à fait oublié, fit-il, et il retourna
le prendre.

Puis la sorcière le hissa jusqu’en haut et le voilà sur la
route avec ses poches, son sac, son képi, ses bottes pleines
d’or !

– Qu’est-ce que tu vas faire de ce briquet ? demanda-t-il.

0076 – Ça ne te regarde pas, tu as l’argent, donne-moi le briquet
!

– Taratata, dit le soldat. Tu vas me dire tout de suite ce
que tu vas faire de ce briquet ou je tire mon sabre et je
te coupe la tète.

– Non, dit la vieille sorcière.

Alors, il lui coupa le cou. La pauvre tomba par terre et elle
y resta. Mais lui serra l’argent dans le tablier, en fit un
baluchon qu’il lança sur son épaule, mit le briquet dans sa
poche et marcha vers la ville.

Une belle ville c’était. Il alla à la meilleure auberge, demanda
les plus belles chambres, commanda ses plats favoris. Puisqu’il
était riche …

Le valet qui cira ses chaussures se dit en lui-même que pour
un monsieur aussi riche, il avait de bien vieilles bottes.
0077 Mais dès le lendemain, le soldat acheta des souliers neufs
et aussi des vêtements convenables.

Alors il devint un monsieur distingué. Les gens ne lui parlaient
que de tout ce qu’il y avait d’élégant dans la ville et de
leur roi, et de sa fille, la ravissante princesse.

– Où peut-on la voir ? demandait le soldat.

– On ne peut pas la voir du tout, lui répondait-on. Elle habite
un grand château aux toits de cuivre entouré de murailles
et de tours. Seul le roi peut entrer chez elle à sa guise
car on lui a prédit que sa fille épouserait un simple soldat
; et un roi n’aime pas ça du tout.

– Que je voudrais la connaître ! dit le soldat, mais il savait
bien que c’était tout à fait impossible.

Alors il mena une joyeuse vie, alla à la comédie, roula carrosse
dans le jardin du roi, donna aux pauvres beaucoup d’argent
0078 – et cela de grand coeur – se souvenant des jours passés
et sachant combien les indigents ont de peine à avoir quelques
sous.

Il était riche maintenant et bien habillé, il eut beaucoup
d’amis qui, tous, disaient de lui : « Quel homme charmant,
quel vrai gentilhomme ! » Cela le flattait. Mais comme il
dépensait tous les jours beaucoup d’argent et qu’il n’en rentrait
jamais dans sa bourse, le moment vint où il ne lui resta presque
plus rien. Il dut quitter les belles chambres, aller loger
dans une mansarde sous les toits, brosser lui-même ses chaussures,
tirer l’aiguille à repriser. Aucun ami ne venait plus le voir…
trop d’étages à monter.

Par un soir très sombre – il n’avait même plus les moyens
de s’acheter une chandelle – il se souvint qu’il en avait
un tout petit bout dans sa poche et aussi le briquet trouvé
dans l’arbre creux où la sorcière l’avait fait descendre.
Il battit le silex du briquet et au moment où l’étincelle
jaillit, voilà que la porte s’ouvre. Le chien aux yeux grands
0079 comme des soucoupes est devant lui.

– Qu’ordonne mon maître ? demande le chien.

– Quoi ! dit le soldat. Voilà un fameux briquet s’il me fait
avoir tout ce que je veux. Apporte-moi un peu d’argent. Hop
! voilà l’animal parti et hop ! le voilà revenu portant, dans
sa gueule, une bourse pleine de pièces de cuivre.

Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait là.
S’il le battait une fois, C’était le chien assis sur le coffre
aux monnaies de cuivre qui venait, s’il le battait deux fois,
c’était celui qui gardait les pièces d’argent et s’il battait
trois fois son briquet, C’était le gardien des pièces d’or
qui apparaissait. Notre soldat put ainsi redescendre dans
les plus belles chambres, remettre ses vêtements luxueux.
Ses amis le reconnurent immédiatement et même ils avaient
beaucoup d’affection pour lui.

Cependant un jour, il se dit :
0080
« C’est tout de même dommage qu’on ne puisse voir cette princesse.
On dit qu’elle est si charmante … A quoi bon si elle doit
toujours rester prisonnière dans le grand château aux toits
de cuivre avec toutes ces tours ? Est-il vraiment impossible
que je la voie ? Où est mon briquet ? »

Il fit jaillir une étincelle et le chien aux yeux grands comme
des soucoupes apparut.

– Il est vrai qu’on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat,
mais j’ai une envie folle de voir la princesse. En un clin
d’oeil, le chien était dehors, et l’instant d’après, il était
de retour portant la princesse couchée sur son dos. Elle dormait
et elle était si gracieuse qu’en la voyant, chacun aurait
reconnu que c’était une vraie princesse. Le jeune homme n’y
tint plus, il ne put s’empêcher de lui donner un baiser car,
lui, c’était un vrai soldat.

0081
Vite le chien courut ramener la jeune fille au château, mais
le lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le
thé avec elle, la princesse leur dit qu’elle avait rêvé la
nuit d’un chien et d’un soldat et que le soldat lui avait
donné un baiser. Eh bien ! en voilà une histoire ! dit la
reine.

Une des vieilles dames de la cour reçut l’ordre de veiller
toute la nuit suivante auprès du lit de la princesse pour
voir si c’était vraiment un rêve ou bien ce que cela pouvait
être !

Le soldat se languissait de revoir l’exquise princesse ! Le
chien revint donc la nuit, alla la chercher, courut aussi
vite que possible … mais la vieille dame de la cour avait
mis de grandes bottes et elle courait derrière lui et aussi
vite. Lorsqu’elle les vit disparaître dans la grande maison,
elle pensa : « Je sais maintenant où elle va « et, avec un
morceau de craie, elle dessina une grande croix sur le portail.
0082 Puis elle rentra se coucher.

Le chien, en revenant avec la princesse, vit la croix sur
le portail et traça des croix sur toutes les portes de la
ville. Et ça, c’était très malin de sa part ; ainsi la dame
de la cour ne pourrait plus s’y reconnaître.

Au matin, le roi, la reine, la vieille dame et tous les officiers
sortirent pour voir où la princesse avait été.

– C’est là, dit le roi dès qu’il aperçut la première porte
avec une croix.

– Non, c’est ici mon cher époux, dit la reine en s’arrêtant
devant la deuxième porte.

– Mais voilà une croix … en voilà une autre, dirent-ils
tous, il est bien inutile de chercher davantage.

0083
Cependant, la reine était une femme rusée, elle savait bien
d’autres choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands
ciseaux d’or et coupa en morceaux une pièce de soie, puis
cousit un joli sachet qu’elle remplit de farine de sarrasin
très fine. Elle attacha cette bourse sur le dos de sa fille
et perça au fond un petit trou afin que la farine se répande
tout le long du chemin que suivrait la princesse.

Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son
dos auprès du soldat qui l’aimait tant et qui aurait voulu
être un prince pour l’épouser. Mais le chien n’avait pas vu
la farine répandue sur le chemin depuis le château jusqu’à
la fenêtre du soldat. Le lendemain, le roi et la reine n’eurent
aucune peine à voir où leur fille avait été.

Le soldat fut saisi et jeté dans un cachot lugubre ! … Oh
! qu’il y faisait noir !

– Demain, tu seras pendu, lui dit-on. Ce n’est pas une chose
0084 agréable à entendre, d’autant plus qu’il avait oublié
son briquet à l’auberge.

Derrière les barreaux de fer de sa petite fenêtre, il vit
le matin suivant les gens qui se dépêchaient de sortir de
la ville pour aller le voir pendre. Il entendait les roulements
de tambours, les soldats défilaient au pas cadencé. Un petit
apprenti cordonnier courait à une telle allure qu’une de ses
savates vola en l’air et alla frapper le mur près des barreaux
au travers desquels le soldat regardait.

– Hé ! ne te presse pas tant. Rien ne se passera que je ne
sois arrivé. Mais si tu veux courir à l’auberge où j’habitais
et me rapporter mon briquet, je te donnerai quatre sous. Mais
en vitesse.

Le gamin ne demandait pas mieux que de gagner quatre sous.
Il prit ses jambes à son cou, trouva le briquet …

En dehors de la ville, on avait dressé un gibet autour duquel
0085 se tenaient les soldats et des centaines de milliers de
gens. Le roi, la reine étaient assis sur de superbes trônes
et en face d’eux, les juges et tout le conseil.

Déjà le soldat était monté sur l’échelle, mais comme le bourreau
allait lui passer la corde au cou, il demanda la permission
– toujours accordée, dit-il à un condamné à mort avant de
subir sa peine – d’exprimer un désir bien innocent, celui
de fumer une pipe, la dernière en ce monde.

Le roi ne voulut pas le lui refuser et le soldat se mit à
battre son briquet : une fois, deux fois, trois fois ! et
hop ! voilà les trois chiens : celui qui avait des yeux comme
des soucoupes, celui qui avait des yeux comme des roues de
moulin et celui qui avait des yeux grands chacun comme la
Tour Ronde de Copenhague.

– Empêchez-moi maintenant d’être pendu ! leur cria le soldat.

0086 Alors les chiens sautèrent sur les juges et sur tous les
membres du conseil, les prirent dans leur gueule, l’un par
les jambes, l’autre par le nez, les lancèrent en l’air si
haut qu’en tombant, ils se brisaient en mille morceaux.

– Je ne tolérerai pas … commença le roi.

Mais le plus grand chien le saisit ainsi que la reine et les
lança en l’air à leur tour.

Les soldats en étaient épouvantés et la foule cria :

– Petit soldat, tu seras notre roi et tu épouseras notre délicieuse
princesse. On fit monter le soldat dans le carrosse royal
et les trois chiens gambadaient devant en criant « bravo ».
Les jeunes gens sifflaient dans leurs doigts, les soldats
présentaient les armes.

0087 La princesse fut tirée de son château aux toits de cuivre
et elle devint reine, ce qui lui plaisait beaucoup.

La noce dura huit jours, les chiens étaient à table et roulaient
de très grands yeux.

Ce que le Père fait est bien fait

Cette histoire, je l’ai entendue dans mon enfance. Chaque
fois que j’y pense, je la trouve plus intéressante. Il en
est des histoires comme de bien des gens : avec l’âge, ils
attirent de plus en plus l’attention. Vous avez certainement
été déjà à la campagne, et vous avez vu de vieilles maisons
de paysans.

Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la
mousse et un nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout
qui ne doivent pas manquer. Les murs penchent, les fenêtres
sont basses et une seule peut s’ouvrir. Le four ressemble
0088 à un ventre rebondi, les branches d’un sureau tombent
sur une haie, et le sureau se trouve à une mare où nagent
des canards. Il y a encore là un chien à l’attache, qui aboie
après tout le monde, sans distinction.

Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles
gens, un paysan et sa femme. Ils n’avaient presque rien, et
pourtant ils se trouvaient avoir quelque chose de trop, un
cheval, qu’ils laissaient paître dans le fossé près de la
grand-route. Le paysan l’enfourchait pour aller à la ville,
et de temps en temps le prêtait à des voisins qui, en retour,
lui rendaient quelques services.

Mais les vieux pensaient qu’il serait meilleur pour eux de
vendre le cheval ou de l’échanger contre quelque objet plus
utile. Mais contre quoi ?

– Fais pour le mieux, mon vieux, disait la femme. Il y a une
foire à la ville. Vas-y et vends le cheval, ou fais un échange
; ce que tu feras sera bien fait.
0089
Là-dessus, elle lui fit un beau noeud au mouchoir qu’il avait
autour du cou, bien mieux que lui-même n’eût su le faire.
Puis elle lissa son chapeau avec la main pour que la poussière
s’y attachât moins et l’embrassa. Le voilà parti sur son cheval,
pour le vendre ou l’échanger.

– Oui, oui, le vieux s’y entend, murmurait la vieille mère.

Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Il y avait beaucoup
de poussière sur la route, car il passait beaucoup de gens
qui se rendaient au marché en voiture, à cheval ou à pied.
Nulle ombre sur le chemin. Parmi ceux qui marchaient à pied,
il y avait un homme qui poussait devant lui une vache. Le
vieux pensait :

– Elle doit donner du bon lait ! Cheval contre vache, ce serait
un bon échange.

0090 – Ecoute, l’homme à la vache. Je veux te proposer quelque
chose. Un cheval est plus dur qu’une vache, n’est-ce pas ?
Mais cela ne me fait rien, car une vache me serait plus utile.
Veux-tu que nous troquions ?

– Avec plaisir, dit l’homme à la vache.

Et ils firent l’échange. Quand ce fut fait, le paysan eût
pu revenir, puisqu’il avait obtenu ce qu’il voulait. Mais,
comme il était parti pour aller au marché, il voulut s’y rendre,
ne fût-ce que pour y jeter un coup d’oeil. Il poussa donc
sa vache devant lui. Il marchait très vite. Peu de temps après
il vit un homme tenant un mouton par une corde. C’était un
mouton bien gras.

– Il ferait rudement mon affaire, pensa notre homme. Nous
aurions bien assez de nourriture pour lui sur le bord du fossé,
et en hiver nous pourrions le garder dans notre chambre. Au
fond, un mouton vaudrait mieux pour nous qu’une vache.

0091 Veux-tu troquer avec moi ? demanda-t-il.

– Parfaitement, dit l’autre.

On troqua donc et notre paysan continua sa route avec son
mouton. Tout à coup il vit, dans un petit sentier, un homme
portant une grosse oie sous le bras.

– Diable ! voilà une fameuse oie ! S’écria-t-il. Elle a beaucoup
de plumes et est bien grasse. Ça ferait bien l’affaire de
la mère ! Elle pourrait lui donner nos restes, car elle dit
souvent : « Tiens ! si nous avions une oie pour manger ça
! » Veux-tu changer ton oie pour mon mouton ?

L’autre ne demanda pas mieux. Notre paysan prit donc son oie.

Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur
la grand route. Le champ de foire était plein de gens et d’animaux
; on se pressait tellement que des gens passaient dans les
0092 champs de pommes de terre à côté.

Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait
d’être écrasée à chaque instant. C’était une très belle poule,
avec des plumes très courtes sur la queue. Elle clignait des
yeux et faisait : Glouk ! glouk ! Je ne puis vous dire ce
qu’elle voulait dire par là, mais le paysan s’écria :

– Jamais je n’ai vu si belle poule. Elle est plus belle même
que la poule du pharmacien ! Je serais heureux de l’avoir.
Une poule trouve toujours à se nourrir sans qu’on s’occupe
d’elle. Ce serait un bon échange.

– Voulez-vous changer votre poule pour mon oie ? demanda-t-il
au receveur de l’octroi, à qui appartenait la poule.

– Comment donc ! dit l’autre. Le paysan prit la poule, et
le receveur prit l’oie. Notre homme avait bien employé son
temps. Il avait chaud et se sentait fatigué. Un verre d’eau-de-vie
et un peu de pain lui étaient bien dus. Justement il était
0093 devant une auberge. Il entra.

Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein
sur le dos.

– Qu’as-tu là-dedans ? demanda notre paysan.

– Des pommes gâtées, dit l’autre ; tout un sac, pour les cochons.

– Tout un sac plein de pommes ? Quelle richesse ! Voilà ce
que je voudrais bien apporter à ma femme. L’an dernier, nous
n’avons eu qu’une pomme sur notre vieux pommier ; nous l’avons
laissée sur notre commode jusqu’à ce qu’elle pourrît. » Cela
prouve qu’on est à son aise », disait la mère. Mais, cette
fois, je pourrais lui montrer quelque chose de mieux.

– Que m’en donnerais-tu ? dit le garçon.

– Donne, dit le paysan. Je change ma poule pour ton sac.
0094
L’échange fait, ils entrèrent à l’auberge. Là notre homme
mit son sac près du four qui était brûlant. L’hôtesse n’y
prit pas garde.

Dans la salle il y avait beaucoup de gens : des maquignons,
des marchands de boeufs, pas mal de gens de la campagne, quelques
ouvriers qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un
bout de la table, deux Anglais moitié touristes, moitié marchands,
et qui étaient venus à la ville pour voir si quelque occasion
ne se présenterait pas de trouver une bonne affaire. N’ayant
rien rencontré, ils étaient attablés et regardaient avec indifférence
le reste de la salle. On sait que les Anglais sont presque
toujours si riches que leurs poches sont bondées d’or. De
plus ils aiment à parier, à propos de n’importe quoi, rien
que pour se créer une émotion passagère qui les change un
instant de leur froideur continuelle.

Or, voici ce qui arriva :

0095 – Psiii, psiii ! entendirent-ils près du four.

– Qu’est-ce ? demandèrent-ils.

Le paysan leur conta l’histoire du cheval échangé contre une
vache et ainsi de suite jusqu’aux pommes.

– Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux
t’y attendre.

– Battu ? Non, non ! J’aurai un baiser et l’on me dira : «
Ce que le père fait est toujours bien fait. »

– Nous parierions bien un boisseau d’or que tu te trompes
; cent livres, si tu veux.

– Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis
parier qu’un boisseau de pommes, et je l’emplirai jusqu’au
bord.

0096 – Allons, topons-là ! cent livres contre un boisseau de
pommes.

Et le pari fut fait.

La carriole de l’aubergiste fut commandée, et tous les trois
y montèrent avec le sac de pommes. Les voici arrivés.

– Bonsoir, la mère !

– Dieu te garde, mon vieux !

– L’échange est fait.

– Ah ! tu t’y entends, dit la paysanne pendant que son mari
l’embrassait.

– Oui, j’ai troqué notre cheval contre une vache.

– Dieu soit loué ! dit la mère. Je pourrai désormais faire
0097 des laitages, du beurre, du fromage. Excellent échange
!

– Oui, mais j’ai ensuite échangé la vache contre une brebis.

– C’est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture
pour une brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas
de laine et des gilets. Une vache ne donne pas de laine. Comme
tu penses à tout !

– Ensuite j’ai troqué le mouton contre une oie.

– Est-ce vrai ? Alors, nous pourrons manger de l’oie rôtie
à Noël ! Tu penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon
bon vieux. C’est bien à toi. Nous pourrons attacher notre
oie dehors avec une ficelle pour qu’elle ait le temps d’engraisser.

– Oui, mais j’ai troqué mon oie contre une poule.
0098
– Une poule ! Oh ! la bonne affaire. Elle nous donnera des
oeufs. Nous les ferons couver et nous aurons des poussins.
J’ai toujours rêvé d’en avoir.

– Oui, oui, mais j’ai échangé la poule contre un sac de pommes
pourries.

– Cette fois, il faut que je t’embrasse, dit la paysanne ravie.
Je te remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte
tout de suite quelque chose. Après que tu as été parti ce
matin, je me suis demandé ce que je pourrais te faire de bon
pour ton retour. Des oeufs au jambon, naturellement. J’avais
des oeufs mais il fallait bien aussi de la civette. J’allais
donc chez le maître d’école en face. Je savais qu’il en avait.
Mais sa femme est très riche, sans en avoir l’air. Je lui
demandai de me prêter un peu de civette. » Prêter, me dit-elle.
Il n’y a rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie
! » Maintenant, c’est moi qui pourrais lui en prêter, et tout
un sac, même. Tu penses si j’en suis contente, mon petit père
0099 !

– Bravo ! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade
ne lui a pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l’argent.

Ils comptèrent au paysan l’or sur la table.

C’est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que
son mari est le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu’il
fait est toujours parfait.

Voilà mon histoire. Je l’ai entendue dans mon enfance. Vous
la connaissez à votre tour. Dites donc toujours que : CE QUE
LE PERE FAIT EST BIEN FAIT.

Chacun et chaque chose à sa place.

C’était il y a plus de cent ans.

0100 Il y avait derrière la forêt, près du grand lac, un vieux
manoir entouré d’un fossé profond où croissaient des joncs
et des roseaux. Tout près du pont qui conduisait à la porte
cochère, il y avait un vieux saule qui penchait ses branches
au-dessus du fossé.

Dans le ravin retentirent soudain le son du cor et le galop
des chevaux.

La petite gardeuse d’oies se dépêcha de ranger ses oies et
de laisser le pont libre à la chasse qui arrivait à toute
bride. Ils allaient si vite, que la fillette dut rapidement
sauter sur une des bornes du pont pour ne pas être renversée.
C’était encore une enfant délicate et mince, mais avec une
douce expression de visage et deux yeux clairs ravissants.
Le seigneur ne vit pas cela ; dans sa course rapide, il faisait
tournoyer la cravache qu’il tenait à la main. Il se donna
le brutal plaisir de lui en donner en pleine poitrine un coup
qui la renversa.

0101 – Chacun à sa place ! cria-t-il.

Puis il rit de son action comme d’une chose fort amusante,
et les autres rirent également. Toute la société menait un
grand vacarme, les chiens aboyaient et on entendait des bribes
d’une vieille chanson :

De beaux oiseaux viennent avec le vent !

La pauvre gardeuse d’oies versa des larmes en tombant ; elle
saisit de la main une des branches pendantes du saule et se
tint ainsi suspendue au-dessus du fossé.

Quand la chasse fut passée, elle travailla à sortir de là,
mais la branche se rompit et la gardeuse d’oies allait tomber
à la renverse dans les roseaux, quand une main robuste la
saisit.

C’était un cordonnier ambulant qui l’avait aperçue de loin
et s’était empressé de venir à son secours.
0102
– Chacun à sa place ! dit-il ironiquement, après le seigneur,
en la déposant sur le chemin.

Il remit alors la branche cassée à sa place. »A sa place »,
c’est trop dire. Plus exactement il la planta dans la terre
meuble.

– Pousse si tu peux, lui dit-il, et fournis leur une bonne
flûte aux gens de là haut ! Puis il entra dans le château,
mais non dans la grande salle, car il était trop peu de chose
pour cela. Il se mêla aux gens de service qui regardèrent
ses marchandises et en achetèrent.

A l’étage au-dessus, à la table d’honneur, on entendait un
vacarme qui devait être du chant, mais les convives ne pouvaient
faire mieux. C’étaient des cris et des aboiements ; on faisait
ripaille. Le vin et la bière coulaient dans les verres et
dans les pots ; les chiens de chasse étaient aussi dans la
salle. Un jeune homme les embrassa l’un après l’autre, après
0103 avoir essuyé la bave de leurs lèvres avec leurs longues
oreilles.

On fit monter le cordonnier avec ses marchandises, mais seulement
pour s’amuser un peu de lui. Le vin avait tourné les têtes.
On offrit au malheureux de boire du vin dans un bas.

– Presse-toi ! lui cria-t-on.

C’était si drôle qu’on éclata de rire ! Puis ce fut le tour
des cartes ; troupeaux entiers, fermes, terres étaient mis
en jeu.

– Chacun à sa place ! s’écria le cordonnier, quand il fut
sorti de cette Sodome et de cette Gomorrhe, selon ses propres
termes. Le grand chemin, voilà ma vraie place. Là-haut je
n’étais pas dans mon assiette.

Et la petite gardeuse d’oies lui faisait du sentier un signe
d’approbation.
0104
Des jours passèrent et des semaines. La branche cassée que
le cordonnier avait planté ça sur le bord du fossé était fraîche
et verte, et à son tour produisait de nouvelles pousses. La
petite gardeuse d’oies s’aperçut qu’elle avait pris racine
; elle s’en réjouit extrêmement, car c’était son arbre, lui
semblait-il.

Mais si la branche poussait bien, au château, en revanche,
tout allait de mal en pis, à cause du jeu et des festins :
ce sont là deux mauvais bateaux sur lesquels il ne vaut rien
de s’embarquer.

Dix ans ne s’étaient point écoulés que le seigneur dut quitter
le château pour aller mendier avec un bâton et une besace.
La propriété fut achetée par un riche cordonnier, celui justement
que l’on avait raillé et bafoué et à qui on avait offert du
vin dans un bas. La probité et l’activité sont de bons auxiliaires
; du cordonnier, ils firent le maître du château. Mais à partir
de ce moment, on n’y joua plus aux cartes.
0105
– C’est une mauvaise invention, disait le maître. Elle date
du jour où le diable vit la Bible. Il voulut faire quelque
chose de semblable et inventa le jeu de cartes.

Le nouveau maître se maria ; et avec qui ? Avec la petite
gardeuse d’oies qui était toujours demeurée gentille, humble
et bonne. Dans ses nouveaux habits, elle paraissait aussi
élégante que si elle était née de haute condition. Comment
tout cela arriva-t-il ? Ah ! c’est un peu trop long à raconter
; mais cela eut lieu et, encore, le plus important nous reste
à dire.

On menait une vie très agréable au vieux manoir. La mère s’occupait
elle-même du ménage ; le père prenait sur lui toutes les affaires
du dehors. C’était une vraie bénédiction ; car, là où il y
a déjà du bien-être, tout changement ne fait qu’en apporter
un peu plus. Le vieux château fut nettoyé et repeint ; on
cura les fossés, on planta des arbres fruitiers. Tout prit
une mine attrayante. Le plancher lui-même était brillant comme
0106 du cuivre poli. Pendant les longs soirs d’hiver, la maîtresse
de la maison restait assise dans la grande salle avec toutes
ses servantes, et elle filait de la laine et du lin. Chaque
dimanche soir, on lisait tout haut un passage de la Bible.
C’était le conseiller de justice qui lisait, et le conseiller
n’était autre que le cordonnier colporteur, élu à cette dignité
sur ses vieux jours. Les enfants grandissaient, car il leur
était né des enfants ; s’ils n’avaient pas tous des dispositions
remarquables, comme cela arrive dans chaque famille, du moins
tous avaient reçu une excellente éducation.

Le saule, lui, était devenu un arbre magnifique qui grandissait
libre et non taillé.

– C’est notre arbre généalogique ! disaient les vieux maîtres
; il faut l’honorer et le vénérer, enfants.

Et même les moins bien doués comprenaient un tel conseil.

0107 Cent années passèrent.

C’était de nos jours. Le lac était devenu un marécage ; le
vieux château était en ruines. On ne voyait là qu’un petit
abreuvoir ovale et un coin des fondations à côté ; c’était
ce qui restait des profonds fossés de jadis. Il y avait là
aussi un vieil et bel arbre qui laissait tomber ses branches.
C’était l’arbre généalogique. On sait combien un saule est
superbe quand on le laisse croître à sa guise. Il était bien
rongé au milieu du tronc, de la racine jusqu’au faîte ; les
orages l’avaient bien un peu abîmé, mais il tenait toujours,
et dans les fentes où le vent avait apporté de la terre, poussaient
du gazon et des fleurs. Tout en haut du tronc, là où les grandes
branches prenaient naissance, il y avait tout un petit jardin
avec des framboisiers et des aubépines. Un petit arbousier
même avait poussé, mince et élancé, sur le vieil arbre qui
se reflétait dans l’eau noire de l’abreuvoir. Un petit sentier
abandonné traversait la cour tout près de là. Le nouveau manoir
était sur le haut de la colline, près de la forêt. On avait
de là une vue superbe.
0108
La demeure était grande et magnifique, avec des vitres si
claires qu’on pouvait croire qu’il n’y en avait pas.

Rien n’était en discordance. »Tout à sa place ! » était toujours
le mot d’ordre. C’est pourquoi tous les tableaux qui, jadis,
avaient eu la place d’honneur dans le vieux manoir étaient
suspendus maintenant dans un corridor. N’étaient-ce pas des
« croûtes », à commencer par deux vieux portraits représentant,
l’un, un homme en habit rouge, coiffé d’une perruque, l’autre,
une dame poudrée, les cheveux relevés, une rose à la main
? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait.
Il y avait de grands trous ronds dans la toile ; ils avaient
été faits par les jeunes barons qui, tirant à la carabine,
prenaient pour cible les deux pauvres vieux, le conseiller
de justice et sa femme, les deux ancêtres de la maison. Le
fils du pasteur était précepteur au château. Il mena un jour
les petits barons et leur soeur aînée, qui venait d’être confirmée,
par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.

0109 Quand on fut au pied de l’arbre, le plus jeune des barons
voulut se tailler une flûte comme il l’avait déjà fait avec
d’autres saules, et le précepteur arracha une branche.

– Oh ! ne faites pas cela ! s’écria, mais trop tard, la petite
fille. C’est notre illustre vieux saule ! Je l’aime tant !
On se moque de moi pour cela, à la maison, mais cela m’est
égal. Il y a une légende sur le vieil arbre …

Elle conta alors tout ce que nous venons de dire au sujet
de l’arbre, du vieux château, de la gardeuse d’oies et du
colporteur dont la famille illustre et la jeune baronne elle-même
descendait.

Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.
»Chacun et chaque chose à sa place » était leur devise. L’argent
ne leur semblait pas un titre suffisant pour qu’on les élevât
au-dessus de leur rang. Ce fut leur fils, mon grand-père,
qui devint baron. Il avait de grandes connaissances et était
très considéré et très aimé du prince et de la princesse qui
0110 l’invitaient à toutes leurs fêtes. C’était lui que la
famille révérait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a
en moi quelque chose qui m’attire surtout vers les deux ancêtres.
Ils devaient être si affables, dans leur vieux château où
la maîtresse de la maison filait assise au milieu de ses servantes
et où le maître lisait la Bible tout haut.

Le précepteur prit la parole :

– Il est à la mode dit-il, chez nombre de poètes, de dénigrer
les nobles, en disant que c’est chez les pauvres, et, de plus
en plus, à mesure qu’on descend dans la société, que brille
la vraie noblesse. Ce n’est pas mon avis ; c’est chez les
plus nobles qu’on trouve les plus nobles traits. Ma mère m’en
a conté un, et je pourrais en ajouter plusieurs. Elle faisait
visite dans une des premières maisons de la ville où ma grand-mère
avait, je crois, été gouvernante de la maîtresse de la maison.
Elle causait dans le salon avec le vieux maître, un homme
de la plus haute noblesse. Il aperçut dans la cour une vieille
femme qui venait, appuyée sur des béquilles. Chaque semaine,
0111 on lui donnait quelques shillings.

– La pauvre vieille ! Elle a bien du mal à marcher ! dit-il.

« Et, avant que ma mère s’en fût rendu compte, il était en
bas, à la porte ; ainsi lui, le vieux seigneur octogénaire,
sortait pour épargner quelques pas à la vieille et lui remettre
ses shillings. Ce n’est qu’un simple trait ; mais, comme l’aumône
de la veuve, il va droit au coeur et le fait vibrer. C’est
ce but que devraient poursuivre les poètes de notre temps
; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce
qui réconcilie ? »

Mais il est vrai qu’il y a un autre genre de nobles.

– Cela sent la roture, ici ! disent-ils aux bourgeois.

« Ces nobles-là, oui, ce sont de faux nobles, et l’on ne peut
qu’applaudir à ceux qui les raillent dans leurs satires. »
0112

Ainsi parla le précepteur. C’était un peu long, mais aussi,
l’enfant avait eu le temps de tailler sa flûte.

Il y avait grande réunion au château : hôtes venus de la capitale
ou des environs, dames vêtues avec goût ou sans goût. La grande
salle était pleine d’invités. Le fils du pasteur se tenait
modestement dans un coin.

On allait donner un grand concert. Le petit baron avait apporté
sa flûte de saule, mais il ne savait pas souffler dedans,
ni son père non plus.

Il y eut de la musique et du chant. S’y intéressèrent surtout
ceux qui exécutèrent. C’était bien assez, du reste.

– Mais vous êtes aussi un virtuose ! dit au précepteur un
des invités. Vous jouez de la flûte. Vous nous jouerez bien
quelque chose ?
0113
En même temps, il tendit au précepteur la petite flûte taillée
près de l’abreuvoir. Puis il annonça très haut et très distinctement
que le précepteur du château allait exécuter un morceau sur
la flûte.

Le précepteur, comprenant qu’on allait se moquer de lui, ne
voulait pas jouer, bien qu’il sût. Mais on le pressa, on le
força, et il finit par prendre la flûte et la porter à sa
bouche.

Le merveilleux instrument ! Il émit un son strident comme
celui d’une locomotive ; on l’entendit dans tout le château,
et par-delà la forêt. En même temps s’élevait une tempête
de vent qui sifflait :

– Chacun à sa place !

Le maître de la maison, comme enlevé par le vent, fut transporté
à l’étable. Le bouvier fut emmené, non dans la grande salle,
0114 mais à l’office, au milieu des laquais en livrée d’argent.
Ces messieurs furent scandalisés de voir cet intrus s’asseoir
à leur table !

Dans la grande salle, la petite baronne s’envola à la place
d’honneur, où elle était digne de s’asseoir. Le fils du pasteur
prit place près d’elle ; tous deux semblaient être deux mariés.
Un vieux comte, de la plus ancienne noblesse du pays, fut
maintenu à sa place, car la flûte était juste, comme on doit
l’être.

L’aimable cavalier à qui l’on devait ce jeu de flûte, celui
qui était fils de son père, alla droit au poulailler.

La terrible flûte ! Mais, fort heureusement, elle se brisa,
et c’en fut fini du : « Chacun à sa place ! »

Le jour suivant, on ne parlait plus de tout ce dérangement.
Il ne resta qu’une expression proverbiale : « ramasser la
flûte ».
0115
Tout était rentré dans l’ancien ordre. Seuls, les deux portraits
de la gardeuse d’oies et du colporteur pendaient maintenant
dans la grande salle, où le vent les avait emportés. Un connaisseur
ayant dit qu’ils étaient peints de main de maître, on les
restaura.

« Chacun et chaque chose à sa place ! » On y vient toujours.
L’éternité est longue, plus longue que cette histoire.

Le chanvre

Le chanvre était en fleur. Ses fleurs sont bleues, admirablement
belles, molles comme les ailes d’un moucheron et encore plus
fines. Le soleil répandait ses rayons sur le chanvre, et les
nuages l’arrosaient, ce qui lui faisait autant de plaisir
qu’une mère en fait à son enfant lorsqu’elle le lave et lui
donne un baiser. L’un et l’autre n’en deviennent que plus
beaux.
0116
« J’ai bien bonne mine, à ce qu’on dit, murmura le chanvre
; je vais atteindre une hauteur étonnante, et je deviendrai
une magnifique pièce de toile. Ah ! Que je suis heureux !
Il n’y a personne qui soit plus heureux que moi ! Je me porte
à merveille, et j’ai un bel avenir ! La chaleur du soleil
m’égaye, et la pluie me charme en me rafraîchissant ! Oui,
je suis heureux, heureux on ne peut plus !

– Oui, oui, oui, dirent les bâtons de la haie, vous ne connaissez
pas le monde ; mais nous avons de l’expérience, nous. »

Et ils craquèrent lamentablement, et chantèrent :

Cric, crac ! cric, crac ! crac !

C’est fini ! C’est fini ! C’est fini !

« Pas sitôt, répondit le chanvre ; voilà une bonne matinée,
le soleil brille, la pluie me fait du bien, je me sens croître
0117 et fleurir. Ah ! je suis bien heureux ! »

Mais un beau jour il vint des gens qui prirent le chanvre
par le toupet, l’arrachèrent avec ses racines, et lui firent
bien mal. D’abord on le mit dans l’eau comme pour le noyer,
puis on le mit au feu comme pour le rôtir. – cruauté !

« On ne saurait être toujours heureux, pensa le chanvre ;
il faut souffrir, et souffrir c’est apprendre. »

Mais tout alla de pis en pis. Il fut brisé, peigné, cardé
; sans y comprendre un mot. Puis on le mit à la quenouille,
et rrrout ! Il perdit tout à fait la tête.

« J’ai été trop heureux, pensait-il au milieu des tortures
; les biens qu’on a perdus, il faut encore s’en réjouir, s’en
réjouir ». Et il répétait : « s’en réjouir », que déjà il
était, hélas ! mis au métier, et devenait une magnifique pièce
de toile. Les mille pieds de chanvre ne faisaient qu’un morceau.

0118
« Vraiment ! C’est prodigieux ; je ne l’aurais jamais cru
; quelle chance pour moi ! Que chantaient donc les bâtons
de la haie avec leur

Cric, crac ! Cric, crac ! Crac !

C’est fini ! C’est fini ! C’est fini !

« Mais… je commence à peine à vivre. C’est prodigieux !
Si j’ai beaucoup souffert, me voilà maintenant plus heureux
que jamais ; Je suis si fort, si doux, si blanc, si long !
C’est une autre condition que la condition de plante, même
avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et vous n’avez d’autre
eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire, que d’attentions
! Tous les matins les filles me retournent, et tous les soirs
on m’administre un bain avec l’arrosoir. La ménagère de M.
le curé a même fait un discours sur moi, et a prouvé parfaitement
que je suis le plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais
être plus heureux ! »
0119
La toile fut portée à la maison et livrée aux ciseaux. On
la coupait, on la coupait, on la piquait avec l’aiguille.
Ce n’était pas très agréable ; mais en revanche elle fit bientôt
douze morceaux de linge, douze belles chemises.

« C’est à partir d’aujourd’hui seulement que je suis quelque
chose. Voilà ma destinée ; je suis béni, car je suis utile
dans le monde. Il faut cela pour être content soi-même. Nous
sommes douze morceaux, c’est vrai, mais nous formons un seul
corps, une douzaine. Quelle incomparable félicité ! »

Les années s’écoulèrent ; c’en était fait de la toile.

« Il faut que toute chose ait sa fin, murmura chaque pièce.
J’étais bien disposée à durer encore mais pourquoi demander
l’impossible ? »

Et elles furent réduites en lambeaux et en chiffons, et crurent
cette fois que c’était leur fin finale, car elles furent encore
0120 hachées, broyées et cuites, le tout sans y rien comprendre.
Et voilà qu’elles étaient devenues du superbe papier blanc.

« O surprise ! ô surprise agréable ! s’écria le papier, je
suis plus fin qu’autrefois, et l’on va me charger d’écritures.
Que n’écrira-t-on pas sur moi ? Ma chance est sans égale.
»

Et l’on y écrivit les plus belles histoires, qui furent lues
devant de nombreux auditeurs et les rendirent plus sages.
C’était un grand bienfait pour le papier que cette écriture.

« Voilà certes plus que je n’y ai rêvé lorsque je portais
mes petites fleurs bleues dans les champs. Comment deviner
que je servirais un jour à faire la joie et l’instruction
des hommes ? je n’y comprends vraiment rien, et c’est pourtant
la vérité. Dieu sait si j’ai jamais rien entrepris : je me
suis contenté de vivre, et voilà que de degrés en degrés il
0121 m’a élevé à la plus grande gloire. Toutes les fois que
je songe au refrain menaçant : « C’est fini ! C’est fini !
» Tout prend au contraire un aspect plus beau, plus radieux.
Sans doute je vais voyager, je vais parcourir le monde entier
pour que tous les hommes puissent me lire ! Autrefois je portais
de petites fleurs bleues ; mes fleurs maintenant sont de sublimes
pensées. Je suis heureux, incomparablement heureux. »

Mais le papier n’alla pas en voyage, il fut remis à l’imprimeur,
et tout ce qu’il portait d’écrit fut imprimé pour faire un
livre, des centaines de livres qui devaient être une source
de joie et de profit pour une infinité de personnes. Notre
morceau de papier n’aurait pas rendu le même service, même
en faisant le tour du monde. A moitié route il aurait été
usé.

« C’est très juste, ma foi ! » dit le papier ; « Je n’y avais
pas pensé. Je reste à la maison et j’y suis honoré comme un
vieux grand-père ! C’est moi qui ai reçu l’écriture, les mots
ont découlé directement de la plume sur moi, je reste à ma
0122 place, et les livres vont par le monde ; leur tâche est
belle assurément, et moi je suis content, je suis heureux
! »

Le papier fut mis dans un paquet et jeté sur une planche.
»Il est bon de se reposer après le travail, pensa-t-il. C’est
en se recueillant de la sorte que l’on apprend à se connaître.
D’aujourd’hui seulement je sais ce que je contiens, et se
connaître soi-même, voilà le véritable progrès. Que m’arrivera-t-il
encore ? Je vais sans nul doute avancer, on avance toujours.
»

Quelque temps après, le papier fut mis sur la cheminée pour
être brûlé, car on ne voulait pas le vendre au charcutier
ou à l’épicier pour habiller des saucissons ou du sucre. Et
tous les enfants de la maison se mirent à l’entourer ; ils
voulaient le voir flamber, et voir aussi, après la flamme,
ces milliers d’étincelles rouges qui ont l’air de se sauver
et s’éteignent si vite l’une après l’autre. Tout le paquet
de papier fut jeté dans le feu.
0123
Oh ! Comme il brûlait ! Ouf ! Ce n’est plus qu’une grande
flamme. Elle s’élevait la flamme, tellement, tellement que
jamais le chanvre n’avait porté si haut ses petites fleurs
bleues ; elle brillait comme jamais la toile blanche n’avait
brillé. Toutes les lettres, pendant un instant, devinrent
toutes rouges. Tous les mots, toutes les pensées s’en allèrent
en langues de feu.

« Je vais monter directement jusqu’au soleil, » disait une
voix dans la flamme, et on eût dit mille voix réunies en une
seule. La flamme sortit par le haut de la cheminée, et au
milieu d’elle voltigeaient de petits êtres invisibles à l’oeil
des hommes. Ils égalaient justement en nombre les fleurs qu’avait
portées le chanvre. Plus légers que la flamme qui les avait
fait naître, quand celle-ci fut dissipée, quand il ne resta
plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur
cette cendre, et formaient en l’effleurant des étincelles
rouges.

0124 Les enfants de la maison chantaient autour de la cendre
inanimée :

Cric, crac ! Cric, crac ! Crac !

C’est fini ! C’est fini ! C’est fini !

Mais chacun des petits êtres disait : « Non, ce n’est pas
fini ; voici précisément le plus beau de l’histoire ! Je le
sais, et je suis bien heureux. »

Les enfants ne purent ni entendre ni comprendre ces paroles
; du reste, ils n’en avaient pas besoin : les enfants ne doivent
pas tout savoir.

Cinq dans une cosse de pois

Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts,
la cosse était verte, ils croyaient que le monde entier était
0125 vert et c’était bien vrai pour eux !

La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à
la taille de leur appartement, ils se tenaient droit dans
le rang…

Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l’éclaircissant,
il y faisait tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit
comme il sied, les pois devenaient toujours plus grands et
plus réfléchis, assis là en rang, il fallait bien qu’ils s’occupent.

– Me faudra-t-il toujours rester fixé ici ? disaient-ils tous,
pourvu que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas.
N’y a-t-il pas au-dehors quelque chose, j’en ai comme un pressentiment.

Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.

0126 – Le monde entier jaunit, disaient-ils.

Et ça, ils pouvaient le dire.

Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu’un l’arrachait
et la mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres
cosses pleines.

– On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient…

– Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus
loin, dit le plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.

– A la grâce de Dieu ! dit le plus gros.

Crac ! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent
dehors au gai soleil dans la main d’un petit garçon qui les
déclara bons pour son fusil de sureau, et il en mit un tout
de suite dans son fusil… et tira.
0127
– Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M’attrape
qui pourra… Et le voilà parti.

– Moi, dit le second, je vole jusqu’au soleil. Voilà un pois
qui me convient… et le voilà parti.

– Je m’endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais
je roulerai sûrement encore. Ils roulèrent d’abord sur le
parquet avant d’être placés dans le fusil.

– C’est nous qui irons le plus loin.

– Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu’il fut tiré dans
l’espace.

Il partit jusqu’à la vieille planche au-dessous de la fenêtre
de la mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse
et de la terre molle – la mousse se referma sur lui et il
resta là caché… mais Notre-Seigneur ne l’oubliait pas.
0128
– Arrive que pourra, répétait-il.

Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait
pour nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler
et faire de gros ouvrages, car elle était forte et travailleuse,
mais cela ne l’enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette
restait couchée, toute mince et maigriotte, elle gardait le
lit depuis un an et semblait ne pouvoir ni vivre, ni mourir.

– Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J’avais
deux filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors
le Bon Dieu a partagé avec moi, il en a pris une auprès de
lui et maintenant -e voudrais bien conserver l’autre, mais
il ne veut peut-être pas qu’elles restent séparées, alors
celle-ci va sans doute monter auprès de sa soeur.

Cependant la petite fille malade restait là, elle restait
couchée, patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa
0129 mère était dehors pour gagner un peu d’argent.

Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère
allait partir à son travail, le soleil brillait gaiement à
la petite fenêtre et sur le parquet, la petite fille malade
regardait la vitre d’en bas.

– Qu’est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau
? Ça remue au vent.

La mère alla vers la fenêtre et l’entrouvrit.

– Tiens, dit-elle, c’est un petit pois qui a poussé là avec
ses feuilles vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente
? Te voilà avec un petit jardin à regarder.

Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour
qu’elle puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit
à son travail.

0130 – Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille
le soir à sa mère. Le petit pois vient si bien, et moi je
vais sans doute me porter bien aussi, me lever et sortir au
soleil.

– Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait
pas.

Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait
donné de joyeuses pensées à son enfant afin qu’il ne soit
pas brisé par le vent et elle attacha une ficelle à la planche
d’un côté et en haut du chambranle de la fenêtre de l’autre,
pour que la tige eût un support pour s’appuyer et s’enrouler
à mesure qu’elle pousserait. Et c’est ce qu’elle fit, on la
voyait s’allonger tous les jours.

– Non, voilà qu’elle fleurit ! s’écria la femme un matin.

Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite
0131 fille malade allait guérir. Il lui vint à l’esprit que
dans les derniers temps la petite lui avait parlé avec plus
d’animation, que ces derniers matins elle s’était assise dans
son lit et avait regardé, les yeux rayonnants de plaisir,
son petit potager d’un seul pois. La semaine suivante, elle
put lever la malade pour la première fois et pendant plus
d’une heure.

Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors,
une fleur de pois rose était éclose.

La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser
tout doucement sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour
de fête.

– C’est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l’a fait
pousser afin de te donner de l’espoir et de la joie, mon enfant
bénie. Et à moi aussi, dit la mère tout heureuse.

Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.
0132
Mais les autres pois ? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés
dans le vaste monde.

« Attrape-moi si tu peux » est tombé dans la gouttière et
de là dans le jabot d’un pigeon, comme Jonas dans la baleine.
Les deux paresseux arrivèrent aussi loin puisqu’ils furent
aussi mangés par un pigeon, ils se rendirent donc bien utiles.
Mais le quatrième qui voulait monter jusqu’au soleil, il tomba
dans le ruisseau et il resta là des jours et des semaines
dans l’eau rance où il gonfla terriblement.

– Je deviens gros délicieusement, disait-il. J’en éclaterai
et je crois qu’aucun pois ne peut aller, ou n’ira jamais plus
loin. je suis le plus remarquable des cinq de la cosse.

Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le
toit, la petite fille les yeux brillants la rose de la santé
aux joues, joignait les mains au-dessus de la fleur de pois
et remerciait Dieu.
0133
Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.

La cloche

Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le
faubourg, lorsque le soleil se couchait et que les nuages
apparaissaient comme un fond d’or sur les cheminées noires,
tantôt l’un, tantôt l’autre entendait un son étrange, comme
l’écho lointain d’une cloche d’église ; mais le son ne durait
qu’un instant : le bruit des passants, des voitures, des charrettes
l’étouffait aussitôt. Un peu hors de la ville, là où les maisons
sont plus écartées les unes des autres et où il y a moins
de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé
par les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le
son de la cloche, qui semblait provenir de la vaste forêt
qui s’étendait au loin. C’est de ce côté que les gens tendaient
l’oreille ; ils se sentaient pris d’un doux sentiment de religieuse
0134 piété. On finit par se demander l’un à l’autre : « Il
y a donc une église au fond de la forêt ? Quel son sublime
elle a, cette cloche ! N’irons-nous pas l’entendre de plus
près ? » Et, un beau jour, on se mit en route : les gens riches
en voiture, les pauvres à pied ; mais, aux uns comme aux autres,
le chemin parut étonnamment long, et lorsque, arrivés à la
lisière du bois, ils aperçurent un talus tapissé d’herbe et
de mousse et planté de beaux saules, ils s’y précipitèrent
et s’y étendirent à leur aise. Un pâtissier de la ville avait
élevé là une tente ; on se régala chez lui ; mais le monde
affluait surtout chez un pâtissier rival qui au-dessus de
sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme
du diable. Après avoir bien mangé et s’être reposée, la bande
reprit le chemin de la ville ; tous étaient enchanté de leur
journée et disaient que cela avait été for romantique. Trois
personnages graves, des savants de mérite, prétendirent avoir
exploré la forêt dans tous les sens, et racontaient qu’ils
avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais qu’il
leur avait semblé provenir de la ville. L’un d’eux, qui avait
du talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée,
0135 où il comparait la mélodie de la cloche au doux chant
d’une mère qui berce son enfant. La chose fut imprimée et
tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit mettre au fait
et déclama alors que celui qui découvrirait d’où venait ce
son recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et
cela même si le son n’était pas produit par une cloche. Une
bonne pension serait assurée à cette nouvelle dignité. Alléchés
par cette perspective, bien des gens se risquèrent dans la
forêt sauvage ; il n’y en eut qu’un seul qui en rapporta une
manière d’explication du phénomène. Il ne s’était guère avancé
plus loin que les autres ; mais, d’après son récit, il avait
aperçu niché dans le tronc d’un grand arbre un hibou, qui,
de temps en temps, cognait l’écorce pour attraper des araignées
ou d’autres insectes qu’il mangeait pour son dessert. C’est
là, pensait il, ce qui produisait le bruit, à moins que ce
ne fût le cri de l’oiseau de Minerve, répercuté dans le tronc
creux. On loua beaucoup la sagacité du courageux explorateur
; il reçut le titre de sonneur du roi et de la cour, avec
la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier,
une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout
0136 était pour le mieux. Survint le grand jour de la confirmation.
Le sermon du pasteur fut plein d’onction et de sentiment ;
tous ces jeunes adolescents en furent vivement émus ; ils
avaient compris qu’ils venaient de sortir de l’enfance et
qu’ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de
la vie. Il faisait un temps délicieux ; le soleil resplendissait
; aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de
la forêt. Voilà que le son de la cloche retentit plus fort,
plus mélodieux que jamais ; entraînés par un puissant charme,
ils décident de s’en rapprocher le plus possible. » Assurément,
ce n’est pas un hibou, se dirent ils, qui fait ce bruit. »
Trois d’entre eux, cependant, rebroussèrent chemin. D’abord
une jeune fille évaporée, qui attendait à la maison la couturière
et devait essayer la robe qu’elle aurait à mettre au prochain
bal, le premier où elle devait paraître de sa vie. » Impossible,
dit elle, de négliger une affaire si importante. » Puis, ce
fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie
et ses bottines vernies au fils de son patron ; il avait promis
de rendre le tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait
pas aventurer au milieu des broussailles la propriété d’autrui.
0137 Le troisième qui rentra en ville, c’était un garçon qui
déclara qu’il n’allait jamais au loin sans ses parents, et
que les bienséances le commandaient ainsi. On se mit à sourire
; il prétendit que c’était fort déplacé ; alors, les autres
rirent aux éclats ; mais il ne s’en retourna pas moins, très
fier de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent
en avant et s’engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls.
Le soleil pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage
; les oiseaux entonnaient un joyeux concert et toute la bande
chantait en choeur avec eux, se tenant par la main, riches
et pauvres, roturiers et nobles ; ils étaient encore jeunes
et ne regardaient pas trop à la distinction des rangs ; du
reste, ce jour là, ne s’étaient-ils pas sentis tous égaux
devant Dieu ? Mais bientôt, deux parmi les plus petits se
dirent fatigués et retournèrent en arrière ; puis, trois jeunes
filles s’abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots,
S’amusèrent à tresser des couronnes et ne pensèrent plus à
la cloche. Lorsqu’on fut sur le talus planté de saules, on
se débanda et, par groupes, ils allèrent s’attabler chez les
pâtissiers. » Oh ! qu’il fait charmant ici ! disaient la plupart.
0138 Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est probable
qu’elle n’existe pas, et que tout cela n’est que fantasmagorie.
» Voilà qu’au même instant le son retentit au fond de la forêt,
si plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis.
Cependant il n’y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent
de tenter l’aventure et de s’engager sous bois. C’est aussi
qu’il était difficile d’y pénétrer : les arbres étaient serrés,
entremêlés de ronces et de hautes fougères ; de longues guirlandes
de liserons arrêtaient encore la marche ; il y avait aussi
des cailloux pointus, et de gros quartiers de roches, et des
marécages. Ils avançaient péniblement, lorsque toute une nichée
de rossignols fit entendre un ravissant concert ; ils marchent
dans cette direction et arrivent à une charmante clairière,
tapissée de mousses de toutes nuances, de muguets, d’orchidées
et autres jolies fleurs ; au milieu, une source fraîche et
abondante sortait d’un rocher ; son murmure faisait comme
: « Glouk ! glouk ! » « Ne serait-ce pas là la fameuse cloche
? dit l’un d’eux, en mettant son oreille contre terre pour
mieux entendre. Je m’en vais rester pour tirer la chose au
clair. » Un second lui tint compagnie pour qu’il n’eût pas
0139 seul l’honneur de la découverte. Les trois autres reprirent
leur marche en avant. Ils atteignirent un amour de petite
hutte, construite en écorce et couverte d’herbes et de branchages
; le toit était abrité par la couronne d’un pommier sauvage,
tout chargé de fleurs roses et blanches ; au-dessus de la
porte était suspendue une clochette. » Voilà donc le mystère
! » s’écria l’un d’eux, et l’autre l’approuva aussitôt. Mais
le troisième déclara que cette cloche n’était pas assez grande
pour être entendue de si loin et pour produire des sons qui
remuaient tous les coeurs ; que ce n’était là qu’un joujou.
Celui qui disait cela, c’était le fils d’un roi ; les deux
autres se dirent que les princes voulaient toujours tout mieux
savoir que le reste du monde ; ils gardèrent leur idée, et
s’assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche.
Lui s’en fut tout seul, mais il était plein de courage et
d’espoir ; sa poitrine se gonflait sous l’impression de la
solitude solennelle où il se trouvait. De loin, il entendit
le gentil carillon de la clochette, et le vent lui apportait
aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais la vraie
cloche, celle qu’il cherchait, résonnait tout autrement ;
0140 par moments, il l’entendait sur la gauche, « du côté du
coeur », se dit-il ; maintenant qu’il approchait, cela faisait
l’effet de tout un jeu d’orgue. Voilà qu’un bruit se fait
entendre dans les broussailles-, et il en sort un jeune garçon
en sabots et portant une jaquette trop petite pour sa taille,
et qui laissait bien voir quelles grosses mains il avait.
Ils se reconnurent ; c’était celui des nouveaux confirmés
qui avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de
son patron le bel habit et les bottines vernies qu’on lui
avait prêtés. Mais, son devoir accompli, il avait endossé
ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il était reparti,
à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si délicieusement
fait vibrer son coeur. » C’est charmant, dit le fils du roi
; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous
Par la gauche. » Le pauvre garçon était tout honteux de sa
chaussure et des manches trop courtes de sa jaquette.

– « Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez
vite. Et, de plus, il me semble que la cloche doit être à
droite ; n’est-ce pas là la place réservée à tout ce qui est
0141 magnifique et excellent ?

– Je crains bien qu’alors nous ne nous rencontrions plus »,
dit le fils du roi, et il fit un gracieux signe d’adieu au
pauvre garçon qui s’enfonça au plus épais de la forêt, où
les épines écorchèrent son visage et déchirèrent sa jaquette,
à laquelle il tenait quelque minable qu’elle fût, parce qu’il
n’en avait point d’autre. Le fils du roi rencontra aussi bien
des obstacles ; il fit quelques chutes et eut les mains en
sang ; mais il était brave. » J’irai jusqu’au bout du monde,
s’il le faut, se dit-il ; mais je trouverai la cloche. » Tout
à coup, il aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains
singes qui lui firent d’affreuses grimaces et l’assourdirent
de leurs cris discordants. » Battons-le, rossons-le, se disaient-ils
; c’est un fils de roi, mais il est seul. » Lui s’avançait
toujours, et ils n’osèrent pas l’attaquer. Bientôt il fut
récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d’où il
aperçut un merveilleux spectacle. D’un côté, les plus belles
pelouses vertes où s’ébattaient des cerfs et des daims ; de
place en place, de vastes touffes de lis, d’une blancheur
0142 éclatante, et de tulipes rouges, bleues et or ; au milieu,
des boules de neige et autres arbustes dont les fleurs aux
mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de savon
; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s’étendaient
en cercle ; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient
avec majesté les plus beaux cygnes. Le fils du roi s’était
arrêté et restait en extase ; il entendit de nouveau la cloche
; elle ne paraissait pas bien éloignée. Il crut d’abord qu’elle
était près du lac, il écouta avec attention ; non, le son
ne venait pas de là. Le soleil approchait de son déclin ;
le ciel était tout rouge, comme enflammé ; un grand silence
se fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du
soir. » Oh ! Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce
que je cherche avec tant d’ardeur ? Voilà la nuit, la sombre
nuit. Mais je vois là-bas un rocher élevé, qui dépasse les
cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter ; peut-être,
avant que le soleil disparaisse de l’horizon, atteindrai-je
le but de mes efforts. » Et, s’accrochant aux racines, aux
branches, aux angles des roches, au milieu des couleuvres,
des crapauds et autres vilaines bêtes, il grimpa et il arriva
0143 au sommet, haletant, épuisé. Quelle splendeur se découvrit
à ses yeux ! La mer, la mer immense et magnifique s’étendait
à perte de vue, roulant ses longues vagues contre la falaise.
A l’horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait
de flammes rouges le ciel qui semblait s’étendre comme une
vaste coupole sur ce sanctuaire de la nature ; les arbres
de la forêt en étaient les piliers ; les pelouses fleuries
formaient comme un riche tapis couvrant le choeur. Le soleil
disparut lentement ; des millions de lumières étincelèrent
bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était
toujours grandiose et émouvant. Le fils du roi s’agenouilla
et adora le créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite,
apparaît le pauvre garçon aux sabots ; lui aussi, à sa façon,
il avait trouvé le chemin du temple. Tous deux, ils se saisirent
par la main et restèrent perdus dans l’admiration de toute
cette poésie enivrante. Et, de toutes parts, ils se sentaient
entourés des sons de la cloche divine ; c’étaient les bruits
des vagues, des arbres, du vent ; c’était le mouvement qui
animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d’eux,
ils croyaient entendre les alléluias des anges du ciel.
0144

Le compagnon de route

Le pauvre Johannès était très triste, son père était très
malade et rien ne pouvait le sauver. Ils étaient seuls tous
les deux dans la petite chambre, la lampe, sur la table, allait
s’éteindre, il était tard dans la soirée.

– Tu as été un bon fils ! dit le malade, Notre-Seigneur t’aidera
sûrement à faire ta vie.

Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondément
et mourut : on aurait dit qu’il dormait. Mais Johannès pleurait,
il n’avait plus personne au monde maintenant, ni père, ni
mère, ni soeur, ni frère. Pauvre Johannès ! Agenouillé près
du lit, il baisait la main de son père, pleurait encore amèrement
0145 mais à la fin ses yeux se fermèrent et il s’endormit la
tête contre le dur bois du lit.

Alors il fit un rêve étrange, il voyait le soleil et la lune
s’incliner devant lui et il voyait son père, frais et plein
de santé, il l’entendait rire comme il avait toujours ri quand
il était de très bonne humeur. Une ravissante jeune fille
portant une couronne sur ses beaux cheveux longs lui tendait
la main et son père lui disait :

– Tu vois, Johannès, voici ta fiancée, elle est la plus charmante
du monde.

Il s’éveilla et toutes ces beautés avaient disparu, son père
gisait mort et glacé dans le lit, personne n’était auprès
d’eux, pauvre Johannès !

La semaine suivante le père fut enterré. Johannès suivait
le cercueil, il ne pourrait plus jamais voir ce bon père qui
l’aimait tant, il entendait les pelletées de terre tomber
0146 sur la bière dont il n’apercevait plus qu’un dernier coin,
à la pelletée suivante elle avait entièrement disparu, il
lui sembla que son coeur allait se briser tant il avait de
chagrin. Autour de lui on chantait un cantique si beau que
les yeux de Johannès se mouillèrent encore de larmes. Il pleura
et cela lui fit du bien. Le soleil brillait sur les arbres
verdoyants comme s’il voulait lui dire :

– Ne sois pas si triste, Johannès, vois comme le ciel bleu
est beau, c’est là-haut qu’est ton père et il prie le Bon
Dieu que tout aille toujours bien pour toi.

« Je serai toujours bon ! pensa Johannès, afin de monter au
ciel auprès de mon père, quelle joie ce sera de nous revoir.

Johannès se représentait cette félicité si nettement qu’il
en souriait.

Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui ! Quiqui
0147 ! Ils étaient gais quoique ayant assisté à l’enterrement
parce qu’ils savaient bien que le mort était maintenant là-haut
dans le ciel, qu’il avait des ailes bien plus belles et plus
grandes que les leurs et qu’il était un bienheureux pour avoir
toujours vécu dans le bien – et les petits oiseaux s’en réjouissaient.
Johannès les vit quitter les arbres à tire-d’aile et s’en
aller dans le vaste monde, il eut une grande envie de s’envoler
avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de bois
pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l’y apporta,
la tombe avait été sablée et plantée de fleurs par des étrangers
qui avaient voulu marquer ainsi leur attachement à son cher
père qui n’était plus.

De bonne heure le lendemain Johannès fit son petit baluchon,
cacha dans sa ceinture tout son héritage – une cinquantaine
de riksdalers et quelques skillings d’argent – avec cela il
voulait parcourir le monde. Mais il se rendit d’abord au cimetière
et devant la tombe de son père récita son Pater et dit :

– Au revoir, mon père bien-aimé ! Je te promets d’être toujours
0148 un homme de devoir, ainsi tu peux prier le Bon Dieu que
tout aille bien pour moi.

Dans la campagne où marchait Johannès, les fleurs dressaient
leurs têtes fraîches et gracieuses que la brise caressait.
Elles semblaient dire au jeune homme :
– Sois le bienvenu dans la verdure de la campagne. N’est-ce
pas joli, ici ?

Sur la route, Johannès se retourna pour voir encore une fois
la vieille église où, petit enfant, il avait été baptisé,
où chaque dimanche avec son père il avait chanté des psaumes
et alors, tout en haut dans les ajours du clocher, il aperçut
le petit génie de l’église coiffé de son bonnet rouge pointu.
Il s’abritait les yeux du soleil avec son bras replié. Johannès
lui fit un signe d’adieu et le petit génie agita son bonnet
rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts
mille baisers.

Johannès, tout en marchant, songeait à ce qu’il allait voir
0149 dans le monde vaste et magnifique. Il ne connaissait pas
les villes qu’il traversait, ni les gens qu’il rencontrait,
il était vraiment parmi des étrangers.

La première nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule
de foin mais il trouva cela charmant, le roi lui-même n’aurait
pu être mieux logé. Le champ avec le ruisseau et la meule
de foin sous le bleu du ciel, n’était-ce pas là une très jolie
chambre à coucher ? Le gazon vert constellé de petites fleurs
rouges et blanches en était le tapis, et comme cuvette il
avait toute l’eau fraîche et cristalline du ruisseau où les
roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune
était une grande veilleuse suspendue dans l’air bleu et qui
ne mettait pas le feu aux rideaux. Johannès pouvait dormir
bien tranquille et c’est ce qu’il fit : il ne s’éveilla qu’au
lever du soleil, lorsque les petits oiseaux tout autour se
mirent à chanter : « Bonjour, bonjour, comment, tu n’es pas
encore levé ! »

Les cloches appelaient à l’église, c’était dimanche, les gens
0150 allaient entendre le prêtre et Johannès y alla avec eux
chanter un cantique et entendre la parole de Dieu. Il se crut
dans sa propre église où il avait été baptisé et avait chanté
avec son père. Au cimetière il y avait tant de tombes, sur
certaines poussaient de mauvaises herbes déjà hautes, il pensa
à celle de son père qui viendrait à leur ressembler maintenant
qu’il n’était plus là pour la sarcler et la garnir de fleurs.
Alors il se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les
croix de bois renversées, remit en place les couronnes que
le vent avait fait tomber, il pensait que quelqu’un ferait
cela pour la tombe de son père.

Devant le cimetière se tenait un vieux mendiant appuyé sur
sa béquille, il lui donna ses petites pièces d’argent, puis
repartit heureux et content.

Vers le soir, le temps devint mauvais, Johannès se hâtait
pour se mettre à l’abri mais bientôt il fit nuit noire. Enfin
il parvint à une petite église tout à fait isolée sur une
hauteur. Heureusement la porte était entrebâillée.
0151
« Je vais m’asseoir dans un coin, pensa-t-il, je suis fatigué
et j’ai bien besoin de me reposer un peu. » Il s’assit, joignit
les mains pour faire sa prière et bientôt s’endormit et fit
un rêve tandis que l’orage grondait au-dehors, que les éclairs
luisaient.

A son réveil, au milieu de la nuit, l’orage était passé et
la lune brillait à travers les fenêtres. Au milieu de l’église
il y avait à terre une bière ouverte où était couché un mort
qui n’était pas encore enterré. Johannès n’avait pas peur
ayant bonne conscience, il savait bien que les morts ne font
aucun mal, ce sont les vivants, s’ils sont méchants, qui font
le mal. Et justement deux mauvais garçons bien vivants se
tenaient près du mort qui attendait là dans l’église d’être
enseveli, ces deux-là lui voulaient du mal, ils voulaient
le jeter hors de l’église.

– Pourquoi faire cela ? dit Johannès, c’est bas et méchant,
laissez-le dormir en paix au nom du Christ.
0152
– Tu parles ! répondirent les deux autres. Il nous a roulés,
il nous devait de l’argent, il n’a pas pu payer et, par-dessus
le marché, il est mort et nous n’aurons pas un sou. On va
se venger, il attendra comme un chien à la porte de l’église.

– Je n’ai que cinquante riksdalers, dit Johannès, c’est tout
mon héritage, mais je vous les donnerai volontiers si vous
me promettez sur l’honneur de laisser ce pauvre mort en paix.
Je me débrouillerai bien sans cet argent, je suis sain et
vigoureux, le Bon Dieu me viendra en aide.

– Bien, dirent les deux voyous, si tu veux payer sa dette
nous ne lui ferons rien, tu peux y compter.

Ils empochèrent l’argent de Johannès, riant à grands éclats
de sa bonté naïve et s’en furent. Johannès replaça le corps
dans la bière, lui joignit les mains, dit adieu et s’engagea
satisfait dans la grande forêt.
0153
Tout autour de lui, là où la lune brillait à travers les arbres,
il voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains
d’entre eux n’étaient pas plus grands qu’un doigt, leurs longs
cheveux blonds relevés par des peignes d’or, ils se balançaient
deux par deux sur les grosses gouttes d’eau que portaient
les feuilles et l’herbe haute. Ce qu’ils s’amusaient ! ils
chantaient et Johannès reconnaissait tous les jolis airs qu’il
avait chantés enfant. De grandes araignées bigarrées, une
couronne d’argent sur la tête, tissaient d’un buisson à l’autre
des ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rosée,
semblaient faits de cristal scintillant dans le clair de lune.
Le jeu dura jusqu’au lever du jour. Alors, les petits elfes
se glissèrent dans les fleurs en boutons et le vent emporta
les ponts et les bateaux qui volèrent en l’air comme de grandes
toiles d’araignées.

Johannès était sorti du bois quand une forte voix d’homme
cria derrière lui :

0154 – Holà ! camarade, où ton voyage te mène-t-il ?

– Dans le monde ! répondit Johannès. Je n’ai ni père ni mère.
Je suis un pauvre gars, mais le Seigneur me viendra en aide.

– Moi aussi je veux voir le monde ! dit l’étranger, faisons
route ensemble.

– Ça va ! dit Johannès. Et les voilà partis.

Très vite ils se prirent en amitié car ils étaient de braves
garçons tous les deux. Mais Johannès s’aperçut que l’étranger
était bien plus malin que lui-même, il avait presque fait
le tour du monde et savait parler de tout.

Le soleil était déjà haut lorsqu’ils s’assirent sous un grand
arbre pour déjeuner. A ce moment, vint à passer une vieille
femme. Oh ! qu’elle était vieille ! Elle marchait toute courbée,
s’appuyait sur sa canne et portait sur le dos un fagot ramassé
0155 dans le bois. Dans son tablier relevé Johannès aperçut
trois grandes verges faites de fougères et de petites branches
de saule qui en dépassaient. Lorsqu’elle fut tout près d’eux,
le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle
s’était cassée la jambe, la pauvre vieille.

Johannès voulait tout de suite la porter chez elle, aidé de
son compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac à dos, en sortit
un pot et déclara qu’il avait là un onguent qui guérirait
sa jambe en moins de rien. Mais en échange il demandait qu’elle
leur fasse cadeau des trois verges qu’elle avait dans son
tablier.

– C’est cher payé ! dit la vieille en hochant la tête d’un
air bizarre.

Elle ne tenait pas du tout à se séparer des trois verges mais
il n’était pas non plus agréable d’être là par terre, la jambe
brisée. Elle lui donna donc les trois verges et dès qu’il
lui eut frotté la jambe avec l’onguent, la vieille se mit
0156 debout et marcha, elle était même bien plus leste qu’avant.

– Que veux-tu faire de ces verges ? demanda Johannès à son
compagnon.

– Ça fera trois jolies plantes en pots, répondit-il ; elles
me plaisent.

Ils marchèrent encore un bon bout de chemin.

– Comme le temps se couvre, dit Johannès en montrant du doigt
les épais nuages. C’est inquiétant.

– Mais non, dit le compagnon de voyage, ce ne sont pas des
nuages mais d’admirables montagnes très hautes, où l’on arrive
très au-dessus des nuages, dans l’air le plus pur et le plus
frais. Un paysage de toute beauté, tu peux m’en croire ! Demain
nous y atteindrons sans doute.

0157 Ce n’était pas aussi près qu’il y paraissait, ils marchèrent
une journée entière avant d’arriver aux montagnes où les sombres
forêts poussaient droit dans l’azur et où il y avait des rocs
grands comme un village entier. Ce serait une rude excursion
que d’arriver là-haut ; aussi Johannès et son compagnon entrèrent-ils
dans une auberge pour s’y bien reposer et rassembler des forces.

En bas, dans la grande salle où l’on buvait, il y avait beaucoup
de monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes.
Il venait d’installer son petit théâtre et le public s’était
assis tout autour pour voir la comédie ; au premier rang un
gros vieux boucher avait pris place – la meilleure du reste
-, son énorme bouledogue – oh ! qu’il avait l’air féroce –
assis à côté de lui ouvrait de grands yeux comme tous les
autres spectateurs. La comédie commença. C’était une histoire
tout à fait bien avec un roi et une reine assis sur un trône
de velours. De jolies poupées de bois aux yeux de verre et
portant la barbe se tenaient près des portes qu’elles ouvraient
de temps en temps afin d’aérer la salle.
0158
C’était vraiment une jolie comédie, mais à l’instant où la
reine se levait et commençait à marcher, le chien fit un bond
jusqu’au milieu de la scène, happa la reine par sa fine taille.
On entendit : cric ! crac ! C’était affreux !

Le pauvre directeur de théâtre fut tout effrayé et désolé
pour sa reine, la plus ravissante de ses marionnettes, à laquelle
le vilain bouledogue avait coupé la tête d’un coup de dents.
Mais ensuite, tandis que le public s’écoulait, le compagnon
de voyage de Johannès déclara qu’il pourrait réparer et, sortant
son pot, il la graissa avec l’onguent qui avait guéri la pauvre
vieille femme à la jambe cassée. Aussitôt graissée, la poupée
fut en bon état, bien plus, elle pouvait remuer elle-même
ses membres délicats – on n’avait nul besoin de tenir sa ficelle
-, elle était semblable à une personne vivante, à la parole
près. Le propriétaire du théâtre était enchanté, il n’avait
plus besoin de manoeuvrer cette poupée, elle dansait parfaitement
toute seule ce dont les autres étaient bien incapables.

0159 La nuit venue, tout le monde étant couché dans l’auberge,
quelqu’un se mit à pousser des soupirs si profonds et pendant
si longtemps que tout le monde se releva pour voir qui pouvait
bien se plaindre ainsi. L’homme qui avait donné la comédie
alla vers son petit théâtre d’où provenaient les soupirs.
Toutes les marionnettes – le roi, les gardes -, gisaient là,
pêle-mêle, et c’étaient elles qui soupiraient si lamentablement,
dardant leurs gros yeux de verre, elles désiraient si fort
être un peu graissées comme la reine afin de pouvoir remuer
toutes seules. La reine émue tomba sur ses petits genoux et
élevant sa ravissante couronne d’or, supplia :

– Prenez-la, au besoin, mais graissez mon mari et les gens
de ma cour !

A cette prière, le pauvre propriétaire du théâtre et de la
troupe de marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait
de la peine, il promit au compagnon de route de lui donner
toute la recette du lendemain soir s’il voulait seulement
graisser quatre ou cinq de ses plus belles poupées. Le compagnon
0160 cependant affirma ne rien demander si ce n’est le grand
sabre que l’autre portait à son côté et dès qu’il l’eut obtenu,
il graissa six poupées, lesquelles se mirent aussitôt à danser
et cela avec tant de grâce que toutes les jeunes filles, les
vivantes, qui les regardaient, se mirent à danser aussi. Le
cocher dansait avec la cuisinière, le valet avec la femme
de chambre, et la pelle à feu avec la pincette, mais ces deux
dernières s’écroulèrent dès le premier saut. Quelle joyeuse
nuit !

Le lendemain Johannès partit avec son camarade. Quittant toute
la compagnie, ils grimpèrent sur les montagnes et traversèrent
les grandes forêts de sapins. Ils montèrent si haut qu’à la
fin les clochers d’églises au-dessous d’eux semblaient de
petites baies rouges perdues dans la verdure et la vue s’étendait
loin.

Johannès n’avait encore jamais vu d’un coup une si grande
et si belle étendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait
et réchauffait dans la fraîcheur de l’air bleu, le son des
0161 cors de chasse à travers les monts était si beau que des
larmes d’heureuse émotion montaient à ses yeux et qu’il ne
pouvait que répéter :

– Notre-Seigneur miséricordieux, je voudrais t’embrasser.
Toi si bon pour nous tous qui nous fais don de tout ce bonheur
et de ces délices !

Le camarade, debout, joignait aussi les mains, admirant les
forêts et les villes.

A cet instant, ils entendirent une musique exquise et étrange
et, levant les yeux, ils virent un grand cygne blanc planant
dans l’air. Il était si beau et chantait comme ils n’avaient
encore jamais entendu chanter un oiseau mais il s’affaiblissait
de plus en plus, il pencha sa tête et vint tomber mort à leurs
pieds.

– Deux ailes magnifiques, si blanches et si grandes, cela
vaut de l’argent, je vais les emporter, dit le compagnon de
0162 route.

Il trancha d’un coup les deux ailes du cygne mort, il voulait
les conserver. Leur voyage les mena encore des lieues et des
lieues par-dessus les montagnes, enfin ils virent devant eux
une grande ville aux cent tours qui étincelaient dit le compagnon
de route comme de l’argent sous les rayons du soleil. Au centre
de la ville s’élevait un magnifique palais de marbre, à la
toiture d’or rouge. Là vivait le roi.

Johannès et son camarade s’arrêtèrent hors des portes à une
auberge pour faire un brin de toilette et avoir bonne apparence
en arrivant dans les rues. L’hôtelier leur raconta que le
roi était un brave homme mais que sa fille était une très
méchante princesse. Belle, elle l’était certainement, mais
à quoi bon puisqu’elle était si mauvaise, une véritable sorcière
responsable de la mort de tant de beaux princes.

Elle avait donné permission à tout le monde de prétendre à
sa main. Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu’importe
0163 ! Mais il leur fallait répondre à trois questions qu’elle
posait. Celui qui donnerait la bonne réponse deviendrait son
époux et il régnerait sur le pays après la mort de son père,
mais celui qui ne répondrait pas était pendu ou avait la tête
tranchée.

Son père, le roi, en était profondément affligé, mais il ne
pouvait lui défendre d’être si mauvaise car il avait dit une
fois pour toutes qu’il n’aurait jamais rien à faire avec ses
prétendants et qu’elle pouvait, à ce sujet, agir à sa guise.
Chaque fois que venait un prince qui briguait la main de la
princesse, il ne réussissait jamais et il était pendu ou avait
la tête tranchée quoiqu’on l’eût averti à temps et qu’il eût
pu renoncer à sa demande. Le vieux roi était si malheureux
de toute cette désolation qu’il restait, tous les ans, une
journée entière à genoux avec tous ses soldats, à prier pour
que la princesse devînt bonne, mais elle ne changeait en rien.
Les vieilles femmes qui buvaient de l’eau-de-vie la coloraient
en noir avant de boire pour marquer ainsi leur deuil … elles
ne pouvaient faire davantage.
0164
– Quelle vilaine princesse ! dit Johannès, elle mériterait
d’être fouettée, cela lui ferait du bien. Si j’étais le vieux
roi elle en verrait de belles.

A cet instant, on entendit le peuple crier : « Hourra ! »
La princesse passait et elle était si parfaitement belle que
tous oubliaient sa méchanceté et l’acclamaient. Douze ravissantes
demoiselles vêtues de robes de soie blanche, montées sur des
chevaux d’un noir de jais, l’accompagnaient. La princesse
elle-même avait un cheval tout blanc paré de diamants et de
rubis, son costume d’amazone était tissé d’or pur et la cravache
qu’elle tenait à la main était comme un rayon de soleil. Le
cercle d’or de sa couronne semblait serti de petites étoiles
du ciel et sa cape cousue de milliers d’ailes de papillons.

Lorsque Johannès l’aperçut, son visage devint rouge comme
un sang qui coule, il put à peine articuler un mot. La princesse
ressemblait exactement à cette adorable jeune fille couronnée
0165 d’or dont il avait rêvé la nuit de la mort de son père.
Il la trouvait si belle qu’il ne put se défendre de l’aimer.
Il pensait qu’il n’était certainement pas vrai qu’elle pût
être une méchante sorcière faisant pendre ou décapiter les
gens s’ils ne devinaient pas l’énigme.

– Chacun a le droit de prétendre à sa main, même le plus pauvre
des gueux, moi je monterai au château, c’est plus fort que
moi.

Tout le monde lui déconseilla de le faire. Le compagnon de
route l’en détourna également mais Johannès était d’avis que
tout irait bien, il brossa ses chaussures et son habit, lava
son visage et ses mains, peigna avec soin ses beaux cheveux
blonds et partit tout seul vers la ville pour monter au château.

– Entrez, dit le vieux roi lorsque Johannès frappa à la porte.

0166 Le jeune homme ouvrit et le vieux roi, en robe de chambre
et pantoufles brodées, vint à sa rencontre, couronne d’or
sur la tête, sceptre dans une main et pomme d’or dans l’autre.

– Attendez ! fit-il prenant la pomme d’or sous le bras pour
pouvoir tendre la main.

Mais quand il eut appris que c’était encore un prétendant,
il se mit à pleurer si fort que le sceptre et la pomme roulèrent
à terre, il dut s’essuyer les yeux.

– Renonce, disait-il, ça tournera mal pour toi comme pour
tous les autres. Viens voir ici.

Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse,
absolument terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient
trois, quatre fils de rois qui avaient sollicité la main de
la princesse mais n’avaient pu résoudre l’énigme qu’elle leur
proposait. Chaque fois que le vent soufflait, leurs squelettes
0167 s’entrechoquaient et les petits oiseaux épouvantés n’osaient
plus venir là, des ossements humains servaient de tuteurs
pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaçaient des têtes
de morts. Quel jardin pour une princesse !

– Tu vois, dit le vieux roi, il en ira de toi comme des autres,
maintenant que tu sais, abandonne ! Tu me rends vraiment malheureux,
tout ceci me fend le coeur.

Johannès baisa la main du vieux roi affirmant que tout irait
bien puisqu’il était si amoureux de la ravissante princesse.

A ce moment, la princesse à cheval, suivie de ses dames d’honneur,
entra dans la cour du château. Ils allèrent donc au-devant
d’elle pour la saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune
homme qui l’en aima encore davantage. Bien sûr il était impossible
qu’elle fût une sorcière vilaine et méchante ce dont tout
le monde l’accusait.

0168 Ils montèrent dans le grand salon, de petits pages offrirent
des confitures et des croquignoles, mais le vieux roi était
si triste qu’il ne pouvait rien manger. Il fut alors décidé
que Johannès monterait au château le lendemain matin, les
juges et tout le conseil y siégeraient et entendraient comment
il se tirerait de l’épreuve. S’il en triomphait, il lui faudrait
revenir deux fois, mais personne encore n’avait donné de réponse
à la première question, c’est pourquoi ils avaient tous perdu
la vie. Johannès n’était nullement inquiet de ce qu’il lui
arriverait, il était au contraire joyeux, ne pensait qu’à
la belle princesse et demeurait convaincu que le bon Dieu
l’aiderait. Comment ? Il n’en avait aucune idée et, de plus,
ne voulait pas y penser. Il dansait tout au long de la route
en retournant à l’auberge où l’attendait son camarade.

Là, il ne tarit pas sur la façon charmante dont la princesse
l’avait reçu et sur sa beauté. Il avait hâte d’être au lendemain,
de monter au château, de tenter sa chance. Mais son camarade
hochait la tête tout triste.

0169 – J’ai tant d’amitié pour toi, disait-il, nous aurions
pu rester ensemble longtemps encore et il me faut déjà te
perdre. Pauvre cher garçon. J’ai envie de pleurer mais je
ne veux pas troubler ta joie en cette dernière soirée qui
nous reste. Soyons gais, très gais, demain quand tu seras
parti, je pourrai pleurer.

Dans la ville, le peuple avait très vite appris qu’il y avait
un nouveau prétendant et il y régnait une grande désolation.

Le théâtre était fermé, dans les pâtisseries on avait noué
un crêpe noir autour des petits cochons en sucre, le roi et
les prêtres étaient à genoux dans l’église.

Le soir, le compagnon de route prépara un grand bol de punch
et dit à son ami que maintenant il fallait être très gai et
boire à la santé de la princesse. Quand Johannès eut bu les
deux verres de punch, il fut pris d’un grand sommeil. Son
camarade le prit doucement sur sa chaise et le porta au lit,
0170 puis il prit les grandes ailes qu’il avait coupées au
cygne, les fixa fermement à ses épaules, mit dans sa poche
la plus grande des verges que lui avait données la vieille
femme à la jambe cassée, ouvrit la fenêtre et s’envola par-dessus
la ville, tout droit au château.

Le silence régnait sur la ville. Quand l’horloge sonna minuit
moins le quart, la fenêtre s’ouvrit et la princesse s’envola
en grande cape blanche avec de longues ailes noires par-dessus
la ville, vers une haute montagne. Le camarade de route se
rendit invisible de sorte qu’elle ne pouvait pas du tout le
voir, il vola derrière elle et la fouetta jusqu’au sang tout
au long de la route. Quelle course à travers les airs ! Le
vent s’engouffrait dans sa cape qui s’étalait de tous côtés.

– Quelle grêle ! Quelle grêle ! soupirait la princesse à chaque
coup de fouet qu’elle recevait. Mais c’était bien fait pour
elle.

0171 Elle atteignit enfin la montagne et frappa. Un roulement
de tonnerre se fit entendre quand la montagne s’ouvrit et
la princesse entra suivie du compagnon que personne ne pouvait
voir puisqu’il était invisible. Ils traversèrent un long corridor
aux murs étincelant étrangement. C’étaient des milliers d’araignées
phosphorescentes. Ils arrivèrent ensuite dans une grande salle
construite d’argent et d’or, des fleurs rouges et bleues larges
comme des tournesols flamboyaient sur les murs, mais on ne
pouvait pas les cueillir car leurs tiges étaient d’ignobles
serpents venimeux et les fleurs du feu sortaient de leurs
gueules.

Tout le plafond était tapissé de vers luisants et de chauves-souris
bleu de ciel qui battaient de leurs ailes translucides. L’aspect
en était fantastique.

Au milieu du parquet un trône était placé, porté par quatre
squelettes de chevaux dont les harnais étaient faits d’araignées
rouge feu. Le trône lui-même était de verre très blanc, les
coussins pour s’y asseoir de petites souris noires se mordant
0172 l’une l’autre la queue et, au-dessus un dais de toiles
d’araignées roses s’ornait de jolies petites mouches vertes
scintillant comme des pierres précieuses. Un vieux sorcier,
couronne d’or sur sa vilaine tête et sceptre en main, était
assis sur le trône. Il baisa la princesse au front, la fit
asseoir auprès de lui sur ce siège précieux, et la musique
commença.

De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et
le hibou n’ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drôle
de concert ! De tout petits lutins, un feu follet à leur bonnet,
dansaient la ronde dans la salle, personne ne pouvait voir
le compagnon de route placé derrière le trône qui, lui, voyait
et entendait tout. Les courtisans qui entraient maintenant
semblaient gens convenables et distingués mais pour celui
qui savait regarder, il voyait bien ce qu’ils étaient vraiment
: des manches à balai surmontés de têtes de choux auxquels
la magie avait donné la vie et des vêtements richement brodés.
Cela n’avait du reste aucune importance, ils étaient là pour
le décor.
0173
Lorsqu’on eut un peu dansé, la princesse raconta au sorcier
qu’elle avait un nouveau prétendant. Que devait-elle demander
de deviner ?

– Ecoute, fit le sorcier, je vais te dire : tu vas prendre
quelque chose de très facile, alors il n’en aura pas l’idée.
Pense à l’un de tes souliers, il ne devinera jamais, tu lui
feras couper la tête, mais n’oublie pas, en revenant demain,
de m’apporter ses yeux, je veux les manger.

La princesse fit une profonde révérence et promit de ne pas
oublier les yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle
s’envola. Mais le compagnon de route suivait et il la fouettait
si vigoureusement qu’elle soupirait et se lamentait tout haut
sur cette affreuse grêle, elle se dépêcha tant qu’elle put
rentrer par la fenêtre dans sa chambre à coucher. Quant au
camarade, il vola jusqu’à l’auberge où Johannès dormait encore,
détacha ses ailes et se jeta sur son lit.

0174 Johannès s’éveilla de bonne heure le lendemain matin,
son ami se leva également et raconta qu’il avait fait la nuit
un rêve bien singulier à propos de la princesse et de l’un
de ses souliers. C’est pourquoi il le priait instamment de
répondre à la question de la princesse en lui demandant si
elle n’avait pas pensé à l’un de ses souliers.

– Autant ça qu’autre chose, fit Johannès. Tu as peut-être
rêvé juste. En tout cas j’espère toujours que le bon Dieu
m’aidera. Je vais tout de même te dire adieu car si je réponds
de travers, je ne te reverrai plus jamais.

Tous deux s’embrassèrent et Johannès partit à la ville, monta
au château. La grande salle était comble. Le vieux roi, debout,
s’essuyait les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse
fit son entrée, elle était encore plus belle que la veille
et elle salua toute l’assemblée si affectueusement, mais à
Johannès elle tendit la main en lui disant seulement : « Bonjour,
toi ! »

0175 Et voilà ! maintenant Johannès devait deviner à quoi elle
avait pensé. Dieu, comme elle le regardait gentiment !…
Mais à l’instant où parvint à son oreille ce seul mot : soulier,
elle blêmit et se mit à trembler de tout son corps, cependant,
elle n’y pouvait rien, il avait deviné juste. Morbleu ! Comme
le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait voir
ça ! Tout le monde les applaudit.

Le camarade de voyage ne se tint pas de joie lorsqu’il apprit
que tout avait bien marché. Quant à Johannès, il joignit les
mains et remercia Dieu qui l’aiderait sûrement encore les
deux autres fois. Le lendemain déjà il faudrait recommencer
une nouvelle épreuve.

La soirée se passa comme la veille. Une fois Johannès endormi,
son ami vola derrière la princesse jusqu’à la montagne et
la fouetta encore plus fort qu’au premier voyage, car cette
fois il avait pris deux verges. Personne ne le vit et il entendit
tout. La princesse devait penser à son gant, il raconta donc
cela à Johannès comme s’il s’agissait d’un rêve. Le lendemain
0176 le jeune homme devina juste encore une fois et la joie
fut générale au château. Tous les courtisans faisaient des
culbutes comme ils avaient vu faire le roi la veille, mais
la princesse restait étendues sur un sofa, refusant de prononcer
une parole.

Et maintenant, est-ce que Johannès pourrait deviner juste
pour la troisième fois ? Si tout allait bien, il épouserait
l’adorable princesse, hériterait du royaume à la mort du vieux
roi, mais sinon, il perdrait la vie et le sorcier mangerait
ses beaux yeux bleus.

Le soir Johannès se mit au lit de bonne heure, il fit sa prière
et s’endormit tout tranquille tandis que le compagnon de route
fixait les ailes sur son dos, le sabre à son côté, prenait
avec lui les trois verges avant de s’envoler vers le château.

La nuit était très sombre, la tempête arrachait les tuiles
des toits, les arbres dans le jardin où pendaient les squelettes
0177 ployaient comme des joncs.

La fenêtre s’ouvrit et la princesse s’envola. Elle était pâle
comme une morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait même
pas le vent assez violent, sa cape blanche tournoyait dans
l’air, mais le camarade la fouettait de ses trois verges si
fort que le sang tombait en gouttes sur la terre et qu’elle
n’avait presque plus la force de voler. Enfin elle atteignit
la montagne.

– Il grêle et il vente, dit-elle, je ne suis jamais sortie
dans une pareille tempête.

– Des meilleures choses on a parfois de trop, répondit le
sorcier.

Elle lui raconta que Johannès avait encore deviné juste la
deuxième fois, s’il en était de même demain, il aurait gagné
et elle ne pourrait plus jamais venir voir le sorcier dans
la montagne, jamais plus réussir de ces tours de magie qui
0178 lui plaisaient. Elle en était toute triste et inquiète.

– Il ne faut pas qu’il devine, répliqua le sorcier. Je vais
trouver une chose à laquelle il n’aura jamais pensé, ou alors
il est un magicien plus fort que moi. Mais d’abord soyons
gais.

Il prit la princesse par les deux mains et la fit virevolter
à travers la salle avec tous les petits lutins et les feux
follets qui se trouvaient là, les rouges araignées couraient
aussi joyeuses le long des murs, les fleurs de feu étincelaient,
le hibou battait son tambour, les grillons crissaient et les
sauterelles noires soufflaient dans leur guimbarde. Ça, ce
fut un bal diabolique.

Lorsqu’ils eurent assez dansé, le temps était venu pour la
princesse de rentrer au château où l’on pourrait s’apercevoir
de son absence, le sorcier voulut l’accompagner afin de rester
ensemble jusqu’au bout.
0179
Alors ils s’envolèrent à travers l’orage et le compagnon de
route usa ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier
n’était sorti sous une pareille grêle. Devant le château,
il dit adieu à la princesse et lui murmura tout doucement
à l’oreille : « Pense à ma tête », mais le compagnon l’avait
entendu et à l’instant où la princesse se glissait par la
fenêtre dans sa chambre et que le sorcier s’apprêtait à s’en
retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha
de son sabre sa hideuse tête de sorcier au ras des épaules,
si bien que le sorcier lui-même n’y vit rien. Il jeta le corps
aux poissons dans le lac mais la tête, il la trempa seulement
dans l’eau puis la noua dans son grand mouchoir de soie, l’apporta
à l’auberge et se coucha.

Le lendemain matin, il donna à Johannès le mouchoir, mais
le pria de ne pas l’ouvrir avant que la princesse ne demande
à quoi elle avait pensé.

Il y avait foule dans la grande salle du château où les gens
0180 étaient serrés comme radis liés en botte. Le conseil siégeait
dans les fauteuils toujours garnis de leurs coussins moelleux,
le vieux roi portait des habits neufs, le sceptre et la couronne
avaient été astiqués, toute la scène avait grande allure mais
la princesse, toute pâle, vêtue d’une robe toute noire, semblait
aller à un enterrement.

– A quoi ai-je pensé ? demanda-t-elle à Johannès.

Il s’empressa d’ouvrir le mouchoir et recula lui-même très
effrayé en apercevant la hideuse tête du sorcier. Un frémissement
courut dans l’assistance.

Quant à la princesse, assise immobile comme une statue, elle
ne pouvait prononcer une parole. Finalement elle se leva et
tendit sa main au jeune homme. Sans regarder à droite ni à
gauche, elle soupira faiblement :

– Maintenant tu es mon seigneur et maître ! Ce soir nous nous
marierons.
0181
– Ah ! que je suis content, dit le roi. C’est ainsi que nous
ferons.

Tout le peuple criait : « Hourra ! » La musique de la garde
parcourait les rues, les cloches sonnaient et les marchandes
enlevaient le crêpe noir du cou de leurs cochons de sucre
puisqu’on était maintenant tout à la joie. Trois boeufs rôtis
entiers fourrés de canards et de poulets, furent servis au
milieu de la grand-place. Chacun pouvait s’en découper un
morceau, des fontaines publiques jaillissait, à la place de
l’eau, un vin délicieux, et si l’on achetait un craquelin
chez le boulanger, il vous donnait en prime six grands pains
mollets.

Le soir toute la ville fut illuminée, les soldats tirèrent
le canon, les gamins faisaient partir des pétards, on but
et on mangea, on trinqua et on dansa au château. Les nobles
seigneurs et les jolies demoiselles dansaient ensemble, on
les entendait chanter de très loin :
0182
On voit ici tant de belles filles
Qui ne demandent qu’à danser
Au son de la marche du tambour.
Tournez jolies filles, tournez encore
Dansez et tapez des pieds
Jusqu’à en user vos souliers.

Cependant la princesse était encore une sorcière, elle n’aimait
pas Johannès le moins du monde, le compagnon de route s’en
souvint heureusement. Il donna trois plumes de ses ailes de
cygne à Johannès avec une petite fiole contenant quelques
gouttes et il lui recommanda de faire placer un grand baquet
plein d’eau auprès du lit nuptial. Lorsque la princesse voudrait
monter dans son lit, il lui conseilla de la pousser un peu
pour la faire tomber dans l’eau où il devrait la plonger trois
fois, après y avoir jeté les trois plumes et les gouttes.
Alors elle serait délivrée du sortilège et l’aimerait de tout
son coeur.

0183 Johannès fit tout ce que le compagnon lui avait conseillé.
La princesse cria très fort lorsqu’il la plongea sous l’eau
: la première fois, elle se débattait dans ses mains sous
la forme d’un grand cygne noir aux yeux étincelants, lorsque
pour la deuxième fois il la plongea dans le baquet, elle devint
un cygne blanc avec un seul cercle noir autour du cou. Johannès
pria Dieu et, pour la troisième fois, il plongea complètement
l’oiseau. A l’instant, elle redevint une charmante princesse
encore plus belle qu’auparavant. Elle le remercia avec des
larmes dans ses beaux yeux de l’avoir délivrée de l’ensorcellement.

Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et
le défilé des félicitations dura toute la journée. En tout
dernier s’avança le compagnon de voyage, son bâton à la main
et son sac au dos. Johannès l’embrassa mille fois, lui demanda
instamment de ne pas s’en aller, de rester auprès de lui puisque
c’était à lui qu’il devait tout son bonheur.

Le compagnon de route secoua la tête et lui répondit doucement,
0184 avec grande amitié :

– Non, non, maintenant mon temps est terminé, je n’ai fait
que payer ma dette. Te souviens-tu du mort que deux mauvais
garçons voulaient maltraiter ? Tu leur as donné alors tout
ce que tu possédais pour qu’ils le laissent en repos dans
sa tombe. Ce mort, c’était moi.

Ayant parlé, il disparut.

Le mariage dura tout un mois. Johannès et la princesse s’aimaient
d’amour tendre, le vieux roi vécut de longs jours heureux,
il laissait leurs tout petits enfants monter à cheval sur
son genou et même jouer avec le sceptre. Et Johannès régnait
sur tout le pays.

Le concours de saut

La puce, la sauterelle et l’oie sauteuse
0185 voulurent une fois voir laquelle savait sauter le plus
haut. Elles invitèrent à cette compétition le monde entier
et tous les autres qui avaient envie de venir, et ce furent
trois sauteurs de premier ordre qui se présentèrent.

– Je donnerai ma fille à celui qui sautera le plus haut, dit
le roi, il serait mesquin de faire sauter ces personnes pour
rien. La puce s’avança la première ; elle se présentait bien
et saluait à la ronde, car elle avait en elle du sang de demoiselle
et l’habitude de ne fréquenter que des humains, ce qui donne
de l’aisance. Ensuite vint la sauterelle, sensiblement plus
lourde, mais qui avait tout de même de l’allure et portait
un uniforme vert qu’elle avait de naissance. Elle disait de
plus qu’elle était d’une très ancienne famille d’Egypte et
qu’elle était fort considérée ici. On l’avait prise dans les
champs et déposée directement dans un château de cartes à
trois étages, tous les trois bâtis de cartes à figures, l’envers
tourné vers l’intérieur, on y avait découpé des portes et
des fenêtres, même dans le corps de la dame de coeur.

0186 – Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays
qui crient depuis l’enfance et qui n’ont même pas eu de châteaux
de cartes, en m’entendant, en ont encore maigri de dépit.
Toutes les deux, aussi bien la puce que la sauterelle, se
faisaient valoir de leur mieux et pensaient bien pouvoir épouser
une princesse. L’oie sauteuse ne dit rien, mais on assurait
qu’elle n’en pensait pas moins, et quand le chien de la cour
l’eut seulement flairée, il se porta garant qu’elle était
de bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reçu trois
décorations uniquement pour se taire affirma que l’oie sauteuse
avait un don divinatoire, que l’on pouvait voir sur son dos
si l’hiver serait doux ou rigoureux, ce que l’on ne peut même
pas voir sur le dos du rédacteur de l’almanach qui prédit
l’avenir.

– Bon, bon, je ne dis rien, dit le vieux roi, mais j’ai quand
même ma petite idée. Maintenant, c’était le moment de sauter
… La puce sauta si haut que personne ne put la voir ; le
public soutint qu’elle n’avait pas sauté du tout, ce qui était
une calomnie. La sauterelle sauta moitié moins haut, mais
0187 en plein dans la figure du roi qui dit que c’était dégoûtant.
L’oie sauteuse resta longtemps immobile, elle hésitait. Chacun
pensait qu’elle ne savait pas sauter du tout.

– Pourvu qu’elle n’ait pas pris mal, dit le chien de cour,
et il la flaira encore un peu. Alors, paf ! elle fit un petit
saut maladroit, droit sur les genoux de la princesse, laquelle
était assise sur un tabouret bas en or. Alors le roi déclara
:

– Le saut le plus élevé, c’est de sauter sur les genoux de
ma fille car cela dénote une certaine finesse et il faut de
la tête pour en avoir eu l’idée. L’oie sauteuse a montré qu’elle
avait de la tête et du ressort sous le front. Et elle eut
la princesse.

– C’est pourtant moi qui aie sauté le plus haut, dit la puce.
Mais peu importe ! Qu’elle garde sa carcasse d’oie avec sa
baguette et sa boulette de poix. J’ai sauté le plus haut,
mais il faut en ce monde un corps énorme pour que les gens
0188 puissent vous voir. Et la puce alla prendre du service
dans une armée étrangère en guerre où l’on dit qu’elle fut
tuée. La sauterelle alla se poser dans le fossé et médita
sur la façon dont vont les choses en ce monde. Elle aussi
se disait :

– Il faut du corps, il faut du corps … Elle reprit sa chanson
si particulière et si triste où nous avons puisé cette histoire,
qui n’est peut-être que mensonge, même si elle est imprimée
dans un livre.
L’oie sauteuse n’est pas un animal, c’est un jouet. Les enfants
danois, à l’époque d’Andersen, s’amusaient à prendre la carcasse
d’une oie que l’on avait mangée en famille. Ils reliaient
les deux côtés du sternum par une ficelle double dans laquelle
ils inséraient un bâtonnet. Plus ils tournaient le bâtonnet,
plus les deux ficelles se tordaient, et, lorsqu’au bout d’un
moment, ils lâchaient le bâtonnet, les ficelles, en se détordant
subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins haut.

0189
Le coq de poulailler et le coq de girouette

Il était une fois deux coqs, un sur le tas de fumier, l’autre
sur le toit, et ils étaient aussi prétentieux l’un que l’autre.
Mais lequel des deux était le plus utile ? Dites ce que vous
en pensez … nous ne changerons pas d’avis pour autant.

La basse-cour était séparée du reste de la cour par un grillage.
Là il y avait un tas de fumier et là poussait un grand concombre.
Il savait bien qu’il était en fait une plante de serre.

– Cela dépend des origines, se disait le concombre. Tout le
monde ne peut pas être un concombre, d’autres créatures doivent
également exister. Les poules, les canards et tous les habitants
de la cour voisine sont aussi des êtres vivants. J’observe
le coq du poulailler lorsqu’il est assis sur la clôture. Il
est autrement plus important que le coq de girouette qui est,
il est vrai, très haut perché, mais ne sait même pas piailler
et encore moins coqueriquer. Il n’a ni poules ni poussins,
0190 ne pense qu’à lui et transpire en plus le vert-de-gris.
Par contre, notre coq, lui est un coq ! Regardez-le comment
il marche, c’est presque de la danse ! Et on l’entend partout.
Quel clairon ! Oh, s’il voulait venir ici, s’il voulait me
manger tout entier, avec les feuilles et la tige, ce serait
une bien belle mort.

La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins
ainsi que le coq s’abritèrent. La bourrasque fit tomber avec
fracas la clôture entre les deux cours. Des tuiles tombèrent
du toit mais le coq de girouette était bien assis et ne tourna
même pas. Il ne tournait pas, malgré son jeune âge. C’était
un coq fraîchement coulé mais très pondéré et réfléchi. Il
était né vieux. Il n’était pas comme tous ces oiseaux du ciel,
les moineaux et les hirondelles qu’il méprisait, « oiseaux
qui piaulent et sont, de surcroît, très ordinaires ».

– Les pigeons sont grands, luisants et brillants comme la
nacre, ils ressemblent même à des coqs de girouette. Mais
ils sont gros et bêtes, né pensent qu’à s’empiffrer et sont
0191 très ennuyeux, disait le coq de girouette.

Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui
parlaient des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient
des histoires de brigands et leurs aventures avec les rapaces.
La première fois, c’était nouveau et intéressant, mais plus
tard le coq comprit qu’ils se répétaient et racontaient toujours
la même chose. Ils l’ennuyaient, tout l’ennuyait, on ne pouvait
parler avec personne, tout le monde était inintéressant et
lassant.

– Le monde ne vaut rien ! déclarait-il. Tout cela n’a aucun
sens !

Le coq de girouette était, comme on dit, blasé et c’est pourquoi
il aurait été certainement un ami plus intéressant pour le
concombre s’il s’en était douté. Mais celui-ci n’avait d’yeux
que pour le coq de poulailler, qui justement marchait à ce
moment vers lui.

0192 La clôture gisait par terre et l’orage était passé.

– Comment avez-vous trouvé mon cri de coq ? demanda le coq
aux poules et aux poussins ; il était un peu rauque et manquait
d’élégance.

Les poules et les poussins passèrent sur le tas de fumier
et le coq les suivit.

– OEuvre de la Nature ! dit-il au concombre. Ces quelques
mots convainquirent le concombre que le coq avait de l’éducation
et il en oublia même que le coq était en train de le picorer
et de le manger. – Quelle belle mort !

Les poules accoururent, les poussins accoururent et vous le
savez bien, dès que l’un se met à courir les autres font de
même. Les poules caquetaient, les poussins caquetaient et
regardaient le coq avec admiration. Ils en étaient fiers,
il était de leur famille.

0193 – Cocorico ! chanta-t-il. Les poussins deviendront bientôt
de grandes poules, il me suffit d’en parler à la basse-cour
du monde.

Et les poules caquetèrent et les poussins piaillèrent.

Le coq leur annonça la grande nouvelle.

– Un coq peut pondre un oeuf ! Et savez-vous ce qu’il y a
dans un tel oeuf ? Un basilic ! Personne ne supporte le regard
d’un basilic ! Les hommes le savent, vous le savez aussi,
et maintenant vous savez tout ce que j’ai en moi ! Je suis
un gaillard, je suis le meilleur coq de toutes les basses-cours
du monde !

Et le coq agita ses ailes, secoua sa crête et chanta. Toutes
les poules et tous les poussins en eurent froid dans le dos.
Et ils étaient très fiers d’avoir un tel gaillard dans la
famille, le meilleur coq de toutes les basses-cours du monde.
Les poules caquetèrent, les poussins piaillèrent pour que
0194 même le coq de girouette les entende. Et il les entendit,
mais cela ne le fit même pas bouger.

– Tout cela n’a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais
le coq de girouette ne pondra un oeuf et je n’en ai pas envie.
Si je voulais, je pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf
pourri, mais le monde n’en vaut même pas la peine. Tout cela
est inutile !… Maintenant, je n’ai même plus envie d’être
perché là !

Et le coq se détacha du toit. Mais il ne tua pas le coq de
poulailler même si « c’était ce qu’il voulait », affirmèrent
les poules. Et quel enseignement en tirerons-nous ?

– Il vaut mieux chanter que d’être blasé et se briser !

Les coureurs

Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un
0195 jour proposés pour ceux qui montreraient la plus grande
vélocité.

C’est le lièvre qui obtint le premier prix.

– Justice m’a été rendue, dit-il ; du reste, j’avais assez
de parents et d’amis parmi le jury, et j’étais sûr de mon
affaire. Mais que le colimaçon ait reçu le second prix, cela,
je trouve que c’est presque une offense pour moi.

– Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin
lors de la délibération du jury ; il fallait aussi prendre
en considération la persévérance et la bonne volonté : c’est
ce qu’ont affirmé plusieurs personnes respectables, et j’ai
bien compris que c’était équitable. Le colimaçon, il est vrai,
a mis six mois pour se traîner de la porte au fond du jardin,
et les autres six mois pour revenir jusqu’à la porte ; mais,
pour ses forces c’est déjà une extrême rapidité ; aussi dans
sa précipitation s’est-il rompu une corne en heurtant une
racine. Toute l’année, il n’a pensé qu’à la course et, songez
0196 donc, il avait le poids de sa maison sur son dos. Tout
cela méritait récompense et voilà pourquoi on lui a donné
le second prix.

– On aurait bien pu m’admettre au concours, interrompit l’hirondelle.
Je pense que personne ne fend l’air, ne vire, ne tourne avec
autant d’agilité que moi. J’ai été au loin, à l’extrémité
de la terre. Oui, je vole vite, vite, vite.

– Oui, mais c’est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous
êtes trop vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous
filez comme une flèche à l’étranger quand il commence à geler
chez nous. Vous n’avez pas de patriotisme.

– Mais, dit l’hirondelle, si je me niche pendant l’hiver dans
les roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte
tout le temps froid, serai-je une autre fois admise à concourir
?

– Oh, certainement ! déclara le poteau. Mais il vous faudra
0197 apporter une attestation de la vieille sorcière qui règne
sur les tourbières, comme quoi vous aurez passé réellement
l’hiver dans votre pays et non dans les pays chauds à l’étranger.

– J’aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela
le colimaçon. Je sais une chose : ce qui faisait courir le
lièvre comme un dératé, c’est la pure couardise ; partout,
il voit des ennemis et du danger. Moi, au contraire, j’ai
choisi la course comme but de ma vie, et j’y ai gagné une
cicatrice honorable. Si, donc, quelqu’un était digne du premier
prix, C’était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir,
flatter les puissants.

– Ecoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury,
les prix ont été adjugés avec équité et discernement. C’est
que je procède toujours avec ordre et après mûre réflexion.
Voilà déjà sept fois que je fais partie du jury, mais ce n’est
qu’aujourd’hui que j’ai fait admettre mon avis par la majorité.

0198
« Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes.
Tenez, admirez mon système. Cette fois, comme nous étions
le 12 du mois, j’ai suivi les lettres de l’alphabet depuis
l’a, et j’ai compté jusqu’à douze ; j’étais arrivé à l : C’était
donc au lièvre que revenait le premier prix. Quant au second,
j’ai recommencé mon petit manège ; et, comme il était trois
heures au moment du vote, je me suis arrêté au c et j’ai donné
mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on maintient
les dates fixées, ce sera l’f qui remportera le premier prix
et le d le second. En toutes choses, il faut de la régularité
et un point de départ fixe.

– Je suis bien de votre avis, dit le mulet ; et si je n’avais
pas été parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même.
Car enfin, la vélocité n’est pas tout ; il y a encore d’autres
qualités, dont il faut tenir compte : par exemple, la force
musculaire qui me permet de porter un lourd fardeau tout en
trottant d’un bon pas. De cela, il n’était pas question étant
donné les concurrents. Je n’ai pas non plus pris en considération
0199 la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.

« Ce qui m’a surtout préoccupé, c’était de tenir compte de
la beauté, qualité si essentielle. A mérite égal, m’étais-je
dit, je donnerai le prix au plus beau. Or qu’y a-t-il au monde
de plus beau que les longues oreilles du lièvre, si mobiles,
si flexibles ? C’est un vrai plaisir que de les voir retomber
jusqu’au milieu du dos ; il me semblait que je me revoyais
tel que j’étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela,
il n’était pas question étant donné les concurrents. Je n’ai
pas non plus pris en considération la prudence, la ruse du
lièvre, son adresse.

– Pst ! dit la mouche, permettez-moi une simple observation.
Des lièvres, moi qui vous parle, j’en ai rattrapé pas mal
à la course. Je me place souvent sur la locomotive des trains
; on y est à son aise pour juger de sa propre vélocité. Naguère,
un jeune levraut des plus ingambes, galopait en avant du train
; j’arrive et il est bien forcé de se jeter de côté et de
me céder la place. Mais il ne se gare pas assez vite et la
0200 roue de la locomotive lui enlève l’oreille droite. Voilà
ce que c’est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur,
vous voyez bien comme je le battrais facilement ; mais je
n’ai pas besoin de prix, moi.

– Il me semble cependant, pensa l’églantine, il me semble
que c’est le rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir
le premier prix d’honneur et aussi le second. En un clin d’oeil,
il fait l’immense trajet du soleil à la terre, et il y perd
si peu de sa force que c’est lui qui anime toute la nature.
C’est à lui que moi, et les roses, mes soeurs, nous devons
notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission
du jury ne paraît pas s’en être doutée. Si j’étais rayon de
soleil, je leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait
tout à fait fous. Mais je n’irai pas critiquer tout haut leur
arrêt. Du reste, le rayon de soleil aura sa revanche ; il
vivra plus longtemps qu’eux tous.

– En quoi consiste donc le premier prix ? Fit tout à coup
le ver de terre.
0201
– Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant,
d’entrer librement dans un champ de choux et de s’y régaler
à bouche que veux-tu. C’est moi qui ai proposé ce prix. J’avais
bien deviné que ce serait le lièvre qui l’emporterait, et
alors j’ai pensé tout de suite qu’il fallait une récompense
qui lui fût de quelque utilité. Quant au colimaçon, il a le
droit de rester tant que cela lui plaira sur cette belle haie
et de se gorger d’aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il
est dorénavant membre du jury ; c’est important pour nous
d’avoir dans la commission quelqu’un qui, par expérience connaisse
les difficultés du concours. Et, à en juger d’après notre
sagesse, certainement l’histoire parlera de nous.

Le crapaud

Le puits était très profond et par conséquent la corde était
longue, qui servait à monter le seau plein d’eau. Quand ce
seau arrivait jusqu’à la margelle, on avait bien du mal à
0202 l’y poser, tant le vent était violent. Jamais le soleil
ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer dans l’eau,
mais aussi loin qu’atteignaient ses rayons, les pierres étaient
couvertes d’une maigre verdure.

Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils étaient
nouveaux venus, puisque c’est la vieille grand-mère – encore
vivante – qui y était arrivée, la tête la première. Les grenouilles
vertes, établies là depuis bien plus longtemps, et qui nageaient
de tous côtés dans l’eau, les considéraient comme des invités
de passage, mais voyaient bien qu’ils étaient un peu de leur
espèce.

Les crapauds avaient décidé de rester là, ils se plaisaient
à vivre « au sec », comme ils disaient des pierres humides.

La mère crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s’était
trouvée justement dans le seau au moment où quelqu’un le remontait,
mais la subite lumière du jour l’éblouit ; elle tomba du seau,
0203 droit dans l’eau, avec un « plouf » si terrifiant qu’elle
dut rester trois jours couchée, les reins presque brisés.
C’est ainsi qu’elle était arrivée là. Elle ne pouvait raconter
grand-chose sur le monde extérieur, mais elle savait – et
elle le fit savoir à tous – que le puits n’était pas le monde
entier. Mère crapaude aurait pu raconter davantage, mais si
les grenouilles la questionnaient, elle ne répondait jamais,
alors elles ne questionnaient plus.

– Comme elle est grosse et horrible, laide et répugnante,
disaient les jeunes grenouilles vertes, et ses petits deviendront
exactement comme elle.

– C’est possible, répondait la mère crapaude, mais l’un d’eux
a une pierre précieuse dans la tête, ou bien je l’ai moi-même.

Les grenouilles vertes écoutaient ce propos, les yeux ronds
de surprise, mais comme elles ne désiraient pas en savoir
davantage, elles tournèrent le dos à la vieille et plongèrent
0204 jusqu’au fond de l’eau.

Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes
de derrière par pure fierté, chacun d’eux croyant avoir la
pierre précieuse, ils tenaient la tête raide et parfaitement
immobile. Ils finirent cependant par se demander de quoi ils
devaient être fiers et ce que c’était au juste qu’une pierre
précieuse.

– C’est un bijou, répondit la mère crapaude, si beau et si
précieux, que je ne peux même pas le décrire. On le porte
pour son propre plaisir et les autres vous l’envient. Mais
ne me demandez plus rien, je ne répondrai pas.

– Je suis sûr que ce n’est pas moi qui ai ce bijou, dit le
plus petit crapaud qui était aussi laid que possible ; pourquoi,
parmi tous, aurai-je quelque chose d’aussi splendide ? Et
si cela devait déplaire aux autres, je n’en aurais aucun plaisir.
Non, tout ce que je désire, c’est seulement de pouvoir un
jour monter jusqu’à la margelle du puits et regarder au-dehors,
0205 ce doit être magnifique !

– Reste bien tranquille où tu es, répliqua la vieille, tu
connais le coin et sais ce qu’il vaut. Prends bien garde au
seau, il pourrait t’écraser. Et si tu réussis à y entrer,
tu peux en retomber et tout le monde n’a pas comme moi la
chance de survivre à une pareille chute avec ses quatre membres
entiers – et tous ses oeufs.

– Couac, dit le petit, ce qui répond à Oh ! Oh !

Il avait un immense désir d’être assis sur la margelle du
puits et de regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la
verdure de là-haut. Le lendemain matin, comme on remontait
le seau plein d’eau, le seau, par hasard, s’arrêta un instant
juste devant la pierre sur laquelle était assis le petit crapaud
; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et tomba tout
au fond.

En haut du puits, il fut vidé en même temps que l’eau.
0206
– Quelle horreur, cria un garçon qui se trouvait là, je n’en
ai jamais vu d’aussi laid.

Et il lui allongea un coup de sabot.

Le petit crapaud aurait été complètement écrasé s’il ne s’était
vite caché au milieu des hautes orties.

Il était assis là et regardait les tiges serrées et il regardait
aussi vers le ciel, le soleil brillait sur les feuilles transparentes,
il avait l’impression que nous éprouvons, nous autres hommes,
en pénétrant dans une grande forêt où le soleil luit entre
les branches et les feuilles des arbres.

– C’est bien mieux ici que dans le puits, dit le petit crapaud.
J’aimerais y rester toute ma vie.

Il resta là une heure – et même deux.

0207 « Je me demande ce qu’il peut y avoir dehors, pensa-t-il.
Puisque je suis venu jusqu’ici, il faut que je continue. »

Il sautilla aussi vite qu’il le put et arriva sur une route
où le soleil brillait, mais où la poussière tomba, épaisse,
sur son dos, tandis qu’il traversait la route.

– Je suis vraiment au sec, ici, peut-être un peu trop. J’ai
des démangeaisons.

Il sauta jusqu’au fossé où poussaient des myosotis et des
spirées et que bordait une haie de sureau et d’aubépine, le
long de laquelle grimpaient des liserons blancs. Que de couleurs
de tous côtés ! Un papillon vint à passer, le crapaud le prit
pour une fleur qui s’était détachée pour voir le monde. Cela
lui parut tout naturel.

« Si je pouvais seulement m’envoler comme lui, pensa le petit
crapaud. Couac, ce serait merveilleux. »
0208
Il demeura huit jours et huit nuits dans le fossé où il ne
manquait certes pas de nourriture. Au neuvième jour, il se
dit :

« Il faut vraiment que je continue, mais que pourrai-je trouver
de mieux qu’ici. Peut-être un autre petit crapaud ou quelques
grenouilles vertes. »

La nuit précédente, il avait entendu dans l’air des bruits
semblant indiquer qu’il avait quelques cousins dans le voisinage.

« Que c’est bon de vivre, de sortir du puits, et se reposer
dans le fossé humide. Mais il faut continuer, essayer de trouver
un petit crapaud ou quelques grenouilles. Ils me manquent.
C’est donc que la nature ne suffit pas. »

Il traversa un champ et arriva à une mare entourée de joncs.
Il regarda les joncs avec intérêt et s’aperçut qu’il y avait
0209 là des grenouilles.

– C’est peut-être trop mouillé pour vous, lui dirent-elles.
Etes-vous un mâle ou une femelle ? Qu’importe ! vous êtes
en tout cas le bienvenu.

Cette nuit-là, le petit crapaud fut invité à un concert familial,
grand enthousiasme et voix faibles. On ne servit rien à manger,
mais à boire à profusion, tout l’étang si l’on voulait …
ou pouvait !

– Maintenant, allons plus loin, se dit le petit crapaud ;
quelque chose le poussait à chercher toujours mieux.

Il vit les étoiles, grandes et brillantes ; il vit la lune,
il vit le soleil se lever et monter de plus en plus haut dans
le ciel.

– Je suis toujours dans un puits, plus grand peut-être, mais
puits tout de même. Il faut monter plus haut, je suis inquiet
0210 et sens une étrange nostalgie.

Quand il y eut pleine lune, la pauvre petite bête se dit :

« C’est peut-être un seau que l’on descend et où je dois sauter
pour arriver ensuite plus haut, ou, peut-être, le soleil est-il
un immense seau, combien grand et lumineux ! Nous pourrions
tous y trouver place, il me faut en attendre l’occasion. Comme
ma tête me semble claire et brillante, je ne crois pas qu’un
bijou puisse briller davantage. La pierre précieuse, je ne
l’ai sûrement pas, mais je ne pleure pas pour cela, non, allons
plus haut, toujours plus près de cette lumière étincelante
où tout est joie ! J’en ai un grand désir et en même temps
de l’effroi. C’est un immense pas que je me prépare à faire,
mais il est nécessaire. En avant, droit vers la route ! »

Il fit quelques pas, à sa manière d’animal rampant, et se
trouva sur la route. Des gens vivaient là ; il y avait des
0211 jardins fleuris et des potagers. Il se reposa devant un
carré de choux.

– Quelle variété de créatures que je n’ai jamais vues ! Comme
le monde est grand et beau. Mais il faut le parcourir et ne
pas rester à la même place. Et il sauta dans le carré de choux.

– Que c’est beau !

– Je le sais bien, dit une chenille verte couchée sur une
feuille de chou. Ma feuille est la plus large de toutes, elle
cache la moitié de l’univers, mais je me passe fort bien de
cette moitié-là.

Des poules arrivaient et couraient dans le potager. La première
avait bonne vue. Apercevant la chenille sur la feuille, elle
lui donna un coup de bec. La chenille tomba à terre où elle
se tortillait. La poule l’examina de côté, d’abord d’un oeil
puis de l’autre, car elle ne savait ce que signifiaient ces
0212 contorsions.

« Il n’arrivera à rien de bon », se dit la poule en se préparant
à lui donner un autre coup de bec.

Le petit crapaud en fut si effrayé qu’il rampa droit devant
elle.

« Ah ! il est accompagné, se dit la poule. Quelle horrible
créature rampante ! »

Et elle s’en alla disant :

– Ces petites bouchées vertes ne m’intéressent pas, cela ne
fait que vous chatouiller dans la gorge.

Les autres poules furent du même avis et toutes s’en allèrent.

– M’en voilà débarrassée, dit la chenille. Heureusement, j’ai
0213 de la présence d’esprit. Mais comment vais-je remonter
sur ma feuille. Où est-elle ?

Le petit crapaud s’approcha d’elle pour lui exprimer sa sympathie
et lui dire qu’il était tout heureux d’avoir chassé la poule
par sa laideur.

– Que voulez-vous dire ? demanda la chenille. Je m’en suis
débarrassée moi-même en me tortillant. Vous êtes vraiment
affreux à regarder. Et, en tout cas, j’ai le droit de rester
à ma place. Je sens déjà l’odeur du chou, voici ma feuille.
Rien n’est plus beau que ce qui vous appartient. Mais il faut
que je monte plus haut.

– Oui, plus haut, dit le crapaud. Elle a les mêmes sentiments
que moi, mais elle n’est pas de bonne humeur aujourd’hui,
ce doit être le choc. Nous souhaitons tous monter plus haut.

Le père cigogne était debout dans son nid sur le toit du paysan
0214 et claquait du bec, la mère cigogne également.

– Comme ils habitent haut, pensa le crapaud. Pourrait-on monter
si haut ?

Deux jeunes étudiants vivaient à la ferme, l’un était un poète
et l’autre un naturaliste. L’un chantait dans ses écrits toutes
les créations de Dieu qui se reflétaient dans son coeur, l’autre
s’emparait du fait lui-même et l’examinait comme une vaste
opération mathématique ; il soustrayait, multipliait, désirant
connaître à fond les problèmes et en parler avec sa raison
et son enthousiasme. Tous deux étaient d’un bon naturel et
très gais.

– Regarde ! voilà un beau spécimen de crapaud, là-bas, disait
le naturaliste. Je veux le mettre dans l’alcool.

– Oh ! mais tu en as déjà deux, répliquait le poète. Laisse-le
jouir de la vie.

0215 – Mais il est si joliment laid, dit l’autre.

– Evidemment, si nous pouvions trouver la pierre philosophale
dans sa tête, je vous aiderais volontiers à le disséquer.

– La pierre philosophale, répliqua son ami, tu t’y connais
donc en histoire naturelle ?

– Mais ne trouves-tu pas que c’est très beau cette croyance
populaire qui veut que le crapaud, le plus laid des animaux,
possède souvent dans sa tête le plus précieux des joyaux ?

C’est tout ce qu’entendit le crapaud et il n’en avait compris
que la moitié. Les deux amis s’éloignèrent et il échappa au
bocal d’alcool.

« Eux aussi parlaient de pierre précieuse. Que je suis content
de ne pas l’avoir, sans quoi quelque chose de très désagréable
0216 aurait pu m’arriver. »

Le jacassement du père cigogne se fit entendre sur le toit
de la ferme. Il faisait une conférence à sa famille et lançait
de mauvais regards aux deux jeunes gens.

– Les hommes sont les animaux les plus infatués d’eux-mêmes.
Ecoutez leurs jacassements précipités, et ils ne savent même
pas les articuler convenablement. Ils sont si fiers de leur
don de parole, de leur langage. Et quel étrange langage, à
quelques jours de vol d’une cigogne ils ne se comprennent
plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous pouvons
nous faire comprendre partout, même en Egypte. Et ils ne savent
même pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont inventé
ce qu’ils appellent le « chemin de fer » et souvent ils y
sont blessés. J’ai des frissons le long du corps et mon bec
commence à trembler quand j’y pense. Le monde pourrait très
bien durer sans les hommes. Ils ne nous manqueraient certes
pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de terre et
des grenouilles.
0217
« Voilà un beau discours, pensa le petit crapaud. Quel grand
homme et comme il siège haut ! Et comme il nage bien », s’écria-t-il
quand le père cigogne étendit ses ailes et s’élança dans les
airs.

La mère cigogne se mit alors à parler à ses petits, dans le
nid, du pays appelé Egypte, des eaux du Nil, et de tous les
magnifiques marais que l’on trouve dans ce pays lointain.
Tout ceci était nouveau pour le petit crapaud et l’intéressait
vivement.

– Il faut que j’aille en Egypte, dit-il. Si seulement la cigogne
ou l’un des petits voulait bien m’emmener, je lui ferai une
politesse le jour de ses noces. N’importe comment, je trouverai
moyen d’aller en Egypte. Que je suis heureux ! Le désir que
j’éprouve rend certainement plus heureux que la pierre précieuse
dans la tête.

Et c’était justement lui, qui avait le joyau : l’éternel désir
0218 de s’élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait
de joie et d’amour de la vie.

A ce moment, le père cigogne descendit en vol plané ; il avait
aperçu le crapaud dans l’herbe et il se saisit de lui sans
aucune douceur. Il serrait le bec, ses grandes ailes battaient
avec bruit, ce n’était pas du tout agréable, mais le petit
crapaud savait qu’il montait très haut, vers l’Egypte, c’est
pourquoi ses yeux brillaient et lançaient des étincelles.

-Couac ! couac !

Mort était le petit crapaud. Et que devenaient les étincelles
? Les rayons du soleil emportèrent le joyau qui était dans
la tête du petit animal.

Les cygnes sauvages

0219

Bien loin d’ici, là où s’envolent les hirondelles quand nous
sommes en hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une
fille, Elisa. Les onze fils, quoique princes, allaient à l’école
avec décorations sur la poitrine et sabre au côté ; ils écrivaient
sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient
tout très facilement, soit par coeur soit par leur raison
; on voyait tout de suite que c’étaient des princes. Leur
soeur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal
et avait un livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume.
Ah ! ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas
durer toujours.

Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine,
très mal disposée à leur égard. Ils s’en rendirent compte
dès le premier jour : tout le château était en fête ; comme
les enfants jouaient « à la visite », au lieu de leur donner,
comme d’habitude, une abondance de gâteaux et de pommes au
0220 four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à
thé en leur disant « de faire semblant ».

La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez
quelque paysan et elle ne tarda guère à faire accroire au
roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa Majesté ne
se souciait plus d’eux le moins du monde.

– Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même !
dit la méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais
muets.

Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu’elle
l’aurait voulu : ils se transformèrent en onze superbes cygnes
sauvages et, poussant un étrange cri, ils s’envolèrent par
les fenêtres du château vers le parc et la forêt.

Ce fut le matin, de très bonne heure qu’ils passèrent au-dessus
de l’endroit où leur soeur Elisa dormait dans la maison du
paysan ; ils planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs
0221 cous de tous côtés, battant des ailes, mais personne ne
les vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre
très haut, près des nuages, loin dans le vaste monde. Ils
atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu’à la
grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan
à jouer avec une feuille verte – elle n’avait pas d’autre
jouet -, elle s’amusait à piquer un trou dans la feuille et
à regarder le soleil au travers, il lui semblait voir les
yeux clairs de ses frères.

Lorsqu’elle eut quinze ans, elle rentra au château de son
père et quand la méchante reine vit combien elle était belle,
elle entra en grande colère et se prit à la haïr, elle l’aurait
volontiers changée en cygne sauvage comme ses frères, mais
elle n’osa pas tout d’abord, le roi voulant voir sa fille.

De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait
de marbre et garni de tentures de toute beauté. Elle prit
trois crapauds. Au premier, elle dit :
0222
– Pose-toi sur la tête d’Elisa quand elle entrera dans le
bain, afin qu’elle devienne engourdie comme toi.

– Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle
devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse
pas.

– Pose-toi sur son coeur, dit-elle au troisième, afin qu’elle
devienne méchante et qu’elle en souffre.

Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt
une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre
dans l’eau. A l’instant le premier crapaud se posa dans ses
cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine,
sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. Dès
que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent
à la surface ; si les bêtes n’avaient pas été venimeuses,
elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs
elles devaient tout de même devenir d’avoir reposé sur la
0223 tête et le coeur d’Elisa, trop innocente pour que la magie
pût avoir quelque pouvoir sur elle.

Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du
brou de noix, enduisit son joli visage d’une pommade nauséabonde
et emmêla si bien ses superbes cheveux qu’il était impossible
de reconnaître la belle Elisa.

Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire
que c’était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le
chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles
bêtes dont le témoignage n’importe pas.

Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères,
si loin d’elle. Désespérée, elle se glissa hors du château
et marcha tout le jour à travers champs et marais vers la
forêt. Elle ne savait où aller, mais dans sa grande tristesse
et son regret de ses frères, qui chassés comme elle, erraient
sans doute de par le monde, elle résolut de les chercher,
de les trouver.
0224
La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin
ni sentier, elle s’étendit sur la mousse moelleuse et appuya
sa tête sur une souche d’arbre.

Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme
dans leur enfance, écrivaient avec des crayons en diamants
sur des tableaux d’or et feuilletaient le merveilleux livre
d’images qui avait coûté la moitié du royaume ; mais sur les
tableaux d’or ils n’écrivaient pas comme autrefois seulement
des zéros et des traits, mais les hardis exploits accomplis,
tout ce qu’ils avaient vu et vécu.

Lorsqu’elle s’éveilla, le soleil était haut dans le ciel,
elle ne pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs
frondaisons épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme
une gaze d’or ondulante.

Elle entendait un clapotis d’eau, de grandes sources coulaient
toutes vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais
0225 l’entouraient mais, à un endroit, les cerfs avaient percé
une large ouverture par laquelle Elisa put s’approcher de
l’eau si limpide que, si le vent n’avait fait remuer les branches
et les buissons, elle aurait pu les croire peints seulement
au fond de l’eau, tant chaque feuille s’y reflétait clairement.

Dès qu’elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée,
si noir et si laid ! Mais quand elle eut mouillé sa petite
main et s’en fut essuyé les yeux et le front, sa peau blanche
réapparut. Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans
l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était
la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le
monde.

Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux,
elle alla à la source jaillissante, but dans le creux de sa
main et s’enfonça plus profondément dans la forêt sans savoir
elle-même où aller.

0226 Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu,
si bon, qui ne l’abandonnerait sûrement pas, lui qui fait
pousser les pommes sauvages pour nourrir ceux qui ont faim.
Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches
ployaient sous le poids des fruits ; elle en fit son repas,
plaça un tuteur pour soutenir les branches et s’enfonça au
plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu’elle
entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite
feuille sous ses pieds. Nul oiseau n’était visible, nul rayon
de soleil ne pouvait percer les ramures épaisses, et les grands
troncs montaient si serrés les uns près des autres, qu’en
regardant droit devant elle, elle eût pu croire qu’une grille
de poutres l’encerclait. Jamais elle n’avait connu pareille
solitude !

La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n’éclairait la
mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que
les frondaisons s’écartaient, que Notre-Seigneur la regardait
d’en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges
passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s’éveillant,
0227 si elle avait rêvé ou si c’était vrai.

Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant
des baies dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda
si elle n’avait pas vu onze princes chevauchant à travers
la forêt.

– Non, dit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec
des couronnes d’or sur la tête nageant sur la rivière tout
près d’ici.

Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu’à un talus au
pied duquel serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives
étendaient les unes vers les autres leurs branches touffues.

Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la
rivière jusqu’à son embouchure sur le rivage.

Toute l’immense mer splendide s’étendait devant la jeune fille,
0228 mais aucun voilier n’était en vue ni le moindre bateau.
Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle considéra les
innombrables petits galets sur la grève, l’eau les avait tous
polis et arrondis en les roulant.

– L’eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s’adoucit,
moi, je veux être tout aussi inlassable qu’elle. Merci à vous
pour cette leçon, vagues claires qui roulez ! Un jour, mon
coeur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères chéris.

Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches
étaient tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d’eau
s’y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût pu le dire ? La plage
était déserte mais Elisa ne sentait pas sa solitude, car la
mer est éternellement changeante, bien plus différente en
quelques heures qu’un lac intérieur en une année.

Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des
couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un
0229 derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. Vite,
la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson,
les cygnes se posèrent tout près d’elle et battirent de leurs
grandes ailes blanches.

Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur
plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle
onze charmants princes : ses frères.

Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé
mais … elle savait que c’était eux, son coeur lui disait
que c’était eux, elle se jeta dans leurs bras, les appela
par leurs noms et ils eurent une immense joie de reconnaître
leur petite soeur, devenue une grande et ravissante jeune
fille. Ils riaient et pleuraient.

– Nous, tes frères, dit l’aîné, nous volons comme cygnes sauvages
tant que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons
notre apparence humaine, c’est pourquoi il nous faut toujours
au coucher du soleil prendre soin d’avoir une terre où poser
0230 nos pieds car si nous volions à ce moment dans les nuages,
en devenant des hommes, nous serions précipités dans l’océan
profond.

Nous n’habitons pas ici, de l’autre côté de l’océan existe
un aussi beau pays mais le chemin pour y aller est fort long,
il nous faut traverser la mer et il n’y a pas d’île sur le
parcours où nous puissions passer la nuit, un rocher seulement
émerge de l’eau, si petit qu’il nous faut nous serrer l’un
contre l’autre pour nous y reposer et quand la mer est forte,
l’eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions
cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous
notre forme humaine, s’il n’était pas là nous ne pourrions
pas revoir notre chère patrie car il nous faut deux jours
– et les deux plus longs de l’année – pour faire ce voyage.

Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le
pays de nos aïeux. Nous pouvons y rester onze jours ! onze
jours pour survoler notre grande forêt et apercevoir de loin
0231 notre château natal où vit notre père, la haute tour de
l’église où repose notre mère. Les arbres, les buissons nous
sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur la
plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier
chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici
est notre chère patrie, ici enfin nous t’avons retrouvée,
toi notre petite soeur chérie. Nous ne pouvons plus rester
que deux jours ici, puis il faudra nous envoler pardessus
la mer vers un pays certes beau, mais qui n’est pas notre
pays. Et comment t’emmènerons-nous ? Nous qui n’avons ni barque,
ni bateau ?

– Et comment pourrai-je vous sauver ? demanda leur petite
soeur.

Ils en parlèrent presque toute la nuit.

Elisa s’éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères
de nouveau métamorphosés volaient au-dessus d’elle, puis s’éloignèrent
tout à fait ; un seul, le plus jeune, demeura en arrière,
0232 il posa sa tête sur les genoux de la jeune fille qui caressa
ses ailes blanches. Tout le jour ils restèrent ensemble, le
soir les autres étaient de retour, et une fois le soleil couché
ils avaient repris leur forme réelle.

– Demain, nous nous envolerons d’ici pour ne pas revenir de
toute une année, mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi.
As-tu le courage de venir avec nous ? Mon bras est assez fort
pour te porter à travers le bois, comment tous ensemble n’aurions-nous
pas des ailes assez puissantes pour voler avec toi par dessus
la mer ?

– Oui, emmenez-moi ! dit Elisa.

Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce
de saule et de joncs résistants. Ce filet devint grand et
solide, Elisa s’y étendit et lorsque parut le soleil et que
les frères furent changés en cygnes, ils saisirent le filet
dans leurs becs et s’envolèrent très haut, vers les nuages,
portant leur soeur chérie encore endormie. Comme les rayons
0233 du soleil tombaient juste sur son visage, l’un des frères
vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues
lui fassent ombrage.

Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s’éveilla, elle
crut rêver en se voyant portée au-dessus de l’eau, très haut
dans l’air. A côté d’elle étaient placées une branche portant
de délicieuses baies mûres et une botte de racines savoureuses,
le plus jeune des frères était allé les cueillir et les avait
déposées près d’elle, elle lui sourit avec reconnaissance
car elle savait bien que c’était lui qui volait au-dessus
de sa tête et l’ombrageait de ses ailes.

– Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous
d’eux semblait une mouette posée sur l’eau. Un grand nuage
passait derrière eux, une véritable montagne sur laquelle
Elisa vit l’ombre d’elle-même et de ses onze frères en une
image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose
qu’elle n’en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil
montait et que le nuage s’éloignait derrière eux, ces ombres
0234 fantastiques s’effaçaient.

Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans
l’air, moins vite pourtant que d’habitude puisqu’ils portaient
leur soeur. Un orage se préparait, le soir approchait ; inquiète,
Elisa voyait le soleil décliner et le rocher solitaire n’était
pas encore en vue. Il lui parut que les battements d’ailes
des cygnes étaient toujours plus vigoureux. Hélas ! c’était
sa faute s’ils n’avançaient pas assez vite. Quand le soleil
serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans
la mer et se noyer.

Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente
prière. Cependant elle n’apercevait encore aucun rocher, les
nuages se rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus
violentes annonçaient la tempête, les nuages s’amassaient
en une seule énorme vague de plomb qui s’avançait menaçante.

0235 Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer,
le coeur d’Elisa frémit, les cygnes piquèrent une descente
si rapide qu’elle crut tomber, mais très vite ils planèrent
de nouveau. Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau,
alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle,
pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau.
Le soleil s’enfonçait si vite, il n’était plus qu’une étoile
– alors elle toucha du pied le sol ferme – et le soleil s’éteignit
comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle. Coude contre
coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il
n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait
le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le
ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre
roulait ses coups répétés.

Alors la soeur et les frères, se tenant par la main, chantèrent
un cantique où ils retrouvèrent courage.

A l’aube, l’air était pur et calme, aussitôt le soleil levé
les cygnes s’envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte
0236 et lorsqu’ils furent très hauts dans l’air, l’écume blanche
sur les flots d’un vert sombre semblait des millions de cygnes
nageant.

Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant
à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers
brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue
de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres.
A ses pieds se balançaient des forêts de palmiers avec des
fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda
si c’était là le pays où ils devaient aller, mais les cygnes
secouèrent la tête, ce qu’elle voyait, disaient-ils, n’était
qu’un joli mirage, le château de nuées toujours changeant
de la fée Morgane où ils n’oseraient jamais amener un être
humain. Tandis qu’Elisa le regardait, montagnes, bois et château
s’écroulèrent et voici surgir vingt églises altières, toutes
semblables, aux hautes tours, aux fenêtres pointues. Elle
croyait entendre résonner l’orgue mais ce n’était que le bruit
de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et devinrent
une flotte naviguant au-dessous d’eux, et alors qu’elle baissait
0237 les yeux pour mieux voir, il n’y avait que la brume marine
glissant à la surface.

Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient
se rendre, pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres,
de villes et de châteaux. Bien avant le coucher du soleil,
elle était assise sur un rocher devant l’entrée d’une grotte
tapissée de jolies plantes vertes grimpantes, on eût dit des
tapis brodés.

– Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit
le plus jeune des frères en lui montrant sa chambre.

– Si seulement je pouvais rêver comment vous aider ! répondit-elle.

Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si
instamment Dieu de l’aider que, même endormie, elle poursuivait
sa prière. Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut
dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait
0238 elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté et cependant
semblable à la vieille femme qui lui avait offert des baies
dans la forêt.

– Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu
assez de courage et de patience ? Si la mer est plus douce
que tes mains délicates, elle façonne pourtant les pierres
les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes
doigts souffriront, elle n’a pas de coeur et ne connaît pas
l’angoisse et le tourment que tu auras à endurer.

« Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup
de cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci
seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetière
sont utilisables – cueille-les malgré les cloques qui brûleront
ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras,
puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues,
tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme
mauvais sera rompu. Mais n’oublie pas qu’à l’instant où tu
commenceras ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit terminé,
0239 même s’il faut des années, tu ne dois prononcer aucune
parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier
frappera le coeur de tes frères, de ta langue dépend leur
vie. N’oublie pas ! »

La fée effleura de l’ortie la main d’Elisa et la brûlure l’éveilla.
Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait
dormi, il y avait une ortie pareille à celle de son rêve.
Alors elle tomba à, genoux et remercia Notre-Seigneur puis
elle sortit de la grotte pour commencer son travail.

De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient
comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses
mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu
qu’elle pût sauver ses frères. Elle foula chaque ortie avec
ses pieds nus et tordit le lin vert.

Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s’effrayèrent
de la trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté
par la méchante belle-mère, mais voyant ses mains, ils se
0240 rendirent compte de ce qu’elle faisait pour eux. Le plus
jeune des frères se prit à pleurer et là où tombaient ses
larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques brûlantes
s’effaçaient.

Elle passa la nuit à travailler n’ayant de cesse qu’elle n’eût
sauvé ses frères chéris et tout le jour suivant, tandis que
les cygnes étaient absents, elle demeura à travailler solitaire
mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles
était déjà terminée, elle commençait la seconde.

Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut
tout inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les
abois des chiens. Effrayée, elle se réfugia dans la grotte,
lia en botte les orties qu’elle avait cueillies et démêlées
et s’assit dessus.

A ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d’un
autre et d’un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient
de tous côtés, au bout de quelques minutes tous les chasseurs
0241 étaient là devant la grotte et le plus beau d’entre eux,
le roi du pays, s’avança vers Elisa. Jamais il n’avait vu
fille plus belle.

– Comment es-tu venue ici, adorable enfant ? s’écria-t-il.

Elisa secoua la tête, elle n’osait parler, le salut et la
vie de ses frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains
sous son tablier pour que le roi ne vît pas sa souffrance.

– Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi
bonne que belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai
une couronne d’or sur ta tête et tu habiteras le plus riche
de mes palais !

Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait
et se tordait les mains, alors le roi lui dit :

0242 – Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras
!

Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui
sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.

Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises
et ses coupoles s’étalait devant eux. Le roi conduisit la
jeune fille dans le palais où les jets d’eau jaillissaient
dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds rutilaient
de peintures, mais elle n’avait pas d’yeux pour ces merveilles
; elle pleurait et se désolait. Indifférente, elle laissa
les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux
et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.

Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante
de beauté que toute la cour s’inclina profondément devant
elle et que le roi l’élut pour fiancée, malgré l’archevêque
qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des
0243 bois ne pouvait être qu’une sorcière qui séduisait le
coeur du roi.

Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et
les mets les plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent
pour elle. On la conduisit à travers des jardins embaumés
dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui
venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y
régner pour l’éternité. Le roi ouvrit alors la porte d’une
petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui
était ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à
fait la grotte où elle avait habité. La botte de lin qu’elle
avait filée avec les orties était là sur le parquet et au
plafond pendait la cotte de mailles déjà terminée, – un des
chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.

– Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis,
dit le roi, voici ton ouvrage qui t’occupait alors, ici, au
milieu de tout ton luxe, tu t’amuseras à repenser à ce temps-là.

0244
Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à coeur,
un sourire joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues.
Elle pensait au salut de ses frères et baisa la main du roi
qui la pressa sur son coeur et ordonna de sonner toutes les
cloches des églises. L’adorable fille muette des bois allait
devenir reine.

L’archevêque avait beau murmuré de méchants propos aux oreilles
du roi, ils n’allaient pas jusqu’à son coeur, la noce devait
avoir lieu. C’est l’archevêque lui-même qui devait mettre
la couronne sur la tête de la mariée et, dans sa malveillance,
il enfonça avec tant de force le cercle étroit sur le front
d’Elisa qu’il lui fit mal, mais une douleur autrement lourde
lui serrait le coeur, le chagrin qu’elle avait pour ses frères.
Sa bouche demeurait muette puisqu’un seul mot trancherait
leur vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour
ce roi si bon et si beau qui ordonnait tout pour son plaisir.
Jour après jour, elle s’attachait à lui davantage. Oh ! si
elle osait seulement se confier à lui, lui dire sa souffrance,
0245 mais non, il lui fallait être muette, muette elle devait
achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit hors de
leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la
grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre.
Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.

Elle savait que les orties qu’il lui fallait employer poussaient
au cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment
pourrait-elle sortir ?

« Oh ! qu’est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du
tourment de mon coeur, pensait-elle, il faut que j’ose, Dieu
ne m’abandonnera pas ! » Le coeur battant comme si elle commettait
une mauvaise action, elle sortit dans la nuit éclairée par
la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et
les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une
des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières.
Elisa était obligée de passer à côté d’elles et elles la fixaient
de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière,
0246 cueillit des orties brûlantes et rentra au château.

Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout
tandis que les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison
dans ses soupçons malveillants sur la reine, elle n’était
qu’une sorcière !

Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu’il avait
vu, ce qu’il craignait et quand ces paroles si dures sortirent
de sa bouche, les saints de bois sculptés secouaient la tête
comme s’ils voulaient dire que ce n’était pas vrai, qu’Elisa
était innocente.

Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra
chez lui avec un doute au coeur. Maintenant, la nuit, il faisait
semblant de dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il
remarquait qu’Elisa se levait chaque nuit et chaque nuit il
la suivait et la voyait disparaître dans sa petite chambre.

0247 Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait
bien mais ne se l’expliquait pas ; elle s’inquiétait cependant
et que ne souffrit-elle alors en son coeur pour ses frères
! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale,
elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les
dames de la cour qui voyaient toute cette magnificence eussent
bien voulu être reines à sa place.

Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage,
il ne manquait plus qu’une cotte de mailles, encore une fois
elle n’avait plus de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait
encore une fois, la dernière, s’en aller au cimetière en cueillir
quelques poignées. Elle redoutait cette course solitaire et
les terribles sorcières, mais sa volonté restait ferme et
aussi sa confiance en Dieu.

Elisa partit donc, mais le roi et l’archevêque la suivaient
; ils la virent disparaître à la grille du cimetière et, quand
eux-mêmes s’en approchèrent, ils virent les affreuses sorcières
assises sur la dalle comme Elisa les avait vues. Alors le
0248 roi s’en retourna, il se la figurait parmi les sorcières,
elle dont la tête avait, ce même soir, reposé sur sa poitrine.

– C’est le peuple qui la jugera, dit-il.

Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.

Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans
un cachot sombre et humide où le vent soufflait à travers
les barreaux de la fenêtre ; au lieu du velours et de la soie,
on lui donna, pour poser sa tête, la botte d’orties qu’elle
avait cueillie, les rudes cottes de mailles brûlantes qu’elle
avait tricotées devaient lui servir de couvertures et de couette,
mais aucun présent ne pouvait lui être plus cher. Elle se
remit à son ouvrage en priant Dieu.

Vers le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes
devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui
l’avait retrouvée. Alors elle sanglota de joie et pourtant
0249 elle savait que cette nuit serait sans doute la dernière
de sa vie. Mais maintenant, l’ouvrage était presque achevé
et ses frères étaient là …

L’archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle
– il l’avait promis au roi – mais elle, secouant la tête,
le pria par ses regards et sa mimique de s’en aller, cette
nuit même il fallait que son travail fût terminé, sinon tout
aurait été inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans
sommeil. L’archevêque la quitta sur quelques méchantes paroles,
mais continua sa besogne.

Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient
des orties jusqu’à ses pieds afin de l’aider de leur mieux,
et un merle se posa devant la fenêtre et siffla toute la nuit
pour qu’elle ne perdît pas courage.

Ce n’était pas encore l’aube – le soleil ne se lèverait qu’une
heure plus tard – quand les onze frères se présentèrent au
portail du château. Ils demandaient qu’on les mène auprès
0250 du souverain mais on leur répondit que c’était tout à
fait impossible. Sa Majesté dormait et nul n’eût osé le réveiller.
Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu’à ce que le garde parût
et le roi lui-même. A cet instant, le soleil se leva, plus
de frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages
volaient à tire-d’aile.

Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir
brûler la sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette
où on l’avait assise vêtue d’une blouse de grosse toile, ses
cheveux tombaient autour de son visage d’une mortelle pâleur,
ses lèvres remuaient doucement tandis que ses doigts tordaient
le lin vert. Même sur le chemin de la mort, elle n’abandonnerait
pas l’oeuvre commencée, dix cottes de mailles étaient posées
à ses pieds, elle tricotait la onzième.

– Voyez la sorcière, qu’est-ce qu’elle marmonne ? Elle n’a
bien sûr pas de livre de psaumes dans les mains, mais bien
toutes ses sorcelleries ; arrachez-lui ça, mettez tout en
pièces.
0251
Ils se ruaient et se pressaient pour l’atteindre, mais voici
venir par les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour
d’elle dans la charrette en battant de leurs larges ailes.
La foule, épouvantée, recula.

– C’est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on
tout bas.

Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte elle
jeta les onze cottes de mailles sur les cygnes, et à leur
place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait
une aile de cygne à la place d’un de ses bras, car il manquait
encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu
terminer.

– Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente.

Et le peuple, ayant vu le miracle, s’inclina devant elle comme
0252 devant une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras
de ses frères, brisée par l’attente, l’angoisse et la douleur.

– Oui, elle est innocente ! dit l’aîné des frères.

Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu’il parlait,
un parfum se répandait comme des millions de roses. Chaque
morceau de bois du bûcher avait pris racine et des branches
avaient poussé formant un grand buisson de roses rouges. A
sa cime, une fleur blanche resplendissait de lumière comme
une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine
d’Elisa. Alors elle revint à elle.

Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d’elles-mêmes
et les oiseaux arrivèrent, volant en grandes troupes. Le retour
au château fut un nouveau cortège nuptial comme aucun roi
au monde n’en avait jamais vu.

0253Le dernier rêve du chêne

Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt
qui arrivait jusqu’aux bords de la mer, s’élevait un chêne
antique et séculaire. Il avait justement atteint trois cent
soixante-cinq ans ; on ne l’aurait jamais cru en voyant son
apparence robuste.

Souvent, par les beaux jours d’été, les éphémères venaient
s’ébattre et tourbillonner gaiement autour de sa couronne
; une fois, une de ces petites créatures, après avoir voltigé
longuement au milieu d’une joyeuse ronde, vint se reposer
sur une des belles feuilles du chêne.

– Pauvre mignonne ! dit l’arbre, ta vie entière ne dure qu’un
jour. Que c’est peu ! Comme c’est triste !

– Triste ! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce
mot que j’entends parfois prononcer ? Le soleil reluit si
merveilleusement ! l’air est si bon, si doux ! je me sens
0254 tout transporté de bonheur.

– Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini ; tu seras
trépassé.

– Trépassé ? s’écria l’éphémère. Qu’est-ce encore que ce mot
? Toi, es-tu aussi trépassé ?

– Non, j’ai déjà vécu bien des milliers de jours ; nos journées
ce sont, à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te
faire comprendre cela ? C’est une telle longueur de temps
que cela doit dépasser tout ce que tu peux imaginer.

– En effet, je ne me figure pas bien, reprit l’insecte, ce
que cela peut durer, mille jours. N’est-ce pas ce qu’on appelle
l’éternité ? En tout cas, si tu vis si longtemps, mon existence
compte déjà mille moments où j’ai été joyeux et heureux. Et,
quand tu mourras, est-ce que tout ce bel univers périra en
même temps ?

0255 – Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps
que moi ; à mon tour, je ne puis me le figurer.

– Eh bien ! alors nous en sommes au même point, sauf que nous
calculons d’une façon différente.

Et l’éphémère reprit sa danse folle et s’élança dans les airs,
s’amusant de l’éclat de ses ailes transparentes qui brillaient
comme le plus beau satin ; il respirait à pleins poumons l’air
embaumé par les senteurs de l’églantier, des chèvrefeuilles,
du sureau, de la menthe et par l’odeur du foin coupé ; et
l’insecte se sentait comme enivré, à force de respirer ces
parfum. La journée continua à être splendide ; l’éphémère
se reposa encore plusieurs fois pour recommencer à tournoyer
en ronde avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser
et l’insecte se sentit un peu fatigué de toute cette gaieté
; ses ailes faiblissaient, et tout lentement il glissa le
long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à choir sur
la feuille d’une pâquerette, et souleva encore une fois sa
petite tête pour embrasser d’un regard la campagne riante
0256 et la mer bleue. Puis ses yeux se fermèrent ; un doux
sommeil s’empara de lui : c’était la mort.

Le lendemain, le chêne vit renaître d’autres éphémères ; il
s’entretint avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer
joyeusement et s’endormir paisiblement en pleine félicité.
Ce spectacle se répéta souvent ; mais l’arbre ne le comprenait
pas bien ; il avait cependant le temps de réfléchir : car
si, chez nous autres hommes, nos pensées sont interrompues
tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu’en
hiver ; pendant les autres saisons, il veille sans cesse.
Le temps approchait où il allait se reposer ; l’automne était
à sa fin. Déjà les taupes commençaient leur sabbat. Les autres
arbres étaient déjà dépouillés, et le chêne aussi perdait
tous les jours de ses feuilles.

« Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons
te bercer gentiment, puis te secouer si fort que tes branches
en craqueront d’aise. Dors bien, dors. C’est ta trois cent
soixante-cinquième nuit. En réalité, comparé à nous, tu n’es
0257 qu’un enfant au berceau. Dors, dors bien ! Les nuages
vont semer de la neige ; ce sera une belle et chaude couverture
pour tes racines.

Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s’endormit
pour tout le long hiver ; et il eut bien des rêves, où sa
vie passée lui revint en souvenir.

Il se rappela comment il était sorti d’un gland ; comment,
étant encore un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré
par une chèvre. Puis il avait grandi à merveille ; plusieurs
fois, les gardes de la forêt l’avaient admiré et avaient pensé
à le faire abattre pour en tirer des mâts, des poutres, des
planches solides. Il était cependant arrivé à son quatrième
siècle, et aujourd’hui personne ne songeait plus à le faire
couper ; il était devenu l’ornement de la forêt ; sa superbe
couronne dépassait tous les autres arbres ; et, de loin on
l’apercevait de la mer et il servait de point de repère aux
marins. Au printemps, dans ses hautes branches, les ramiers
bâtissaient leur nid ; le coucou y était à demeure et faisait,
0258 de là, résonner au loin son cri monotone. L’automne, quand
les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques
de cuivre, les oiseaux voyageurs s’assemblaient de toutes
parts sur ce géant de la forêt et s’y reposaient une dernière
fois avant d’entreprendre le grand voyage d’outre-mer.

Maintenant donc, l’hiver était venu ; après avoir longtemps
résisté aux aquilons, les feuilles du chêne étaient presque
toutes tombées ; les corbeaux, les corneilles venaient se
percher sur ses branches et taillaient des bavettes sur la
dureté des temps, sur la famine prochaine qui s’annonçait
pour eux.

Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que
le vieux chêne rêva le plus beau rêve de sa vie. Il avait
le sentiment de la fête qui se préparait partout sur la terre,
là où il y a des chrétiens ; il sentait les vibrations des
cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais il se croyait
en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui apparut
:
0259
Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte ; les rayons
de soleil y jouaient à travers les branches et le feuillage,
et projetaient des reflets dorés. L’air était embaumé de senteurs
vivifiantes ; des papillons aux milles couleurs voltigeaient
de toutes parts et jouaient à cache-cache, puis à qui volerait
le plus haut. Des myriades d’éphémères donnaient une sarabande.

Voilà qu’un brillant cortège s’avance : c’étaient les personnages
que le vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui
pendant la longue suite d’années qu’il avait vécues. En tête
marchait une cavalcade, des pages, des chevaliers aux armures
étincelantes, qui revenaient de la croisade, des châtelains
vêtus de brocart sur des palefrois caparaçonnés, et tenant
sur la main des faucons encapuchonnés ; le cor de chasse retentit,
la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une troupe de
reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et bariolés,
armés de hallebardes et d’arquebuses ; ils dressèrent leur
tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu
0260 d’une orgie, ils entonnèrent des chants de guerre et des
refrains bachiques.

Toute cette bande bruyante disparut, et l’on vit s’avancer
en silence un jeune couple ; ils avaient des cheveux poudrés
et la dame était couverte de rubans aux couleurs tendres ;
et le monsieur tailla dans l’écorce du chêne les initiales
de leurs deux noms ; et ils écoutèrent avec ravissement les
sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était suspendue
dans les branches de l’arbre.

Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant
courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait
de part en part, montant jusqu’à sa cime, jusqu’au bout de
ses plus hautes feuilles.

Il lui semblait qu’il grandissait comme autrefois, que, du
sein de la terre, il puisait une nouvelle vigueur ; et, en
effet, son tronc s’élançait, sa couronne s’étendait en dôme,
et montait toujours plus haut vers le ciel ; et plus le chêne
0261 s’élevait, plus il éprouvait de bonheur, et il ne désirait
que monter encore au-delà, jusqu’au soleil, dont les rayons
brillants le pénétraient d’une chaleur bienfaisante. Et sa
couronne était déjà parvenue au-dessus des nuages qui, comme
une troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu
firmament.

C’était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent
visibles ; elles luisaient de leur plus bel éclat ; elles
rappelaient au vieux chêne les yeux brillants des joyeux enfants
qui souvent étaient venus s’ébattre autour de lui.

Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la
félicité la plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu’il lui
manquait quelque chose ; il éprouvait l’ardent désir de voir
les autres arbres de la forêt, les plantes, les fleurs et
jusqu’aux moindres broussailles enlevées comme lui et mises
en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu’il fût
entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de
lui, grands et petits, prenant part à sa félicité.
0262
Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses
moindres feuilles ; sa couronne s’inclina vers la terre, comme
s’il avait voulu adresser un signal aux muguets et aux violettes
cachés sous la mousse, aussi bien qu’aux autres chênes, ses
compagnons.

Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement ;
les cimes de la forêt se soulevaient, les arbres se mirent
à pousser, à grandir jusqu’à percer les nues. Les ronces,
les plantes, pour s’élever plus vite, quittaient terre avec
leurs racines et accouraient au vol. Les plus vite arrivés,
ce furent les bouleaux ; leurs troncs droits et blancs traversaient
les airs comme des flèches, presque comme des éclairs. Et
l’on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et aussi
les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête
leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur
les brins d’herbes jouaient leur petite musique, accompagnées
par les grillons, le susurrement des abeilles et le faux bourdon
des hannetons. Tout ce joyeux concert faisait une délicieuse
0263 harmonie.

– Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue
qui borde le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette ?

– Nous y sommes tous, tous ! disaient en choeur les fleurettes,
les arbres, les plantes, les habitants de la forêt.

Le vieux chêne jubilait.

– Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque.
Nous nageons dans un océan de délices ! Quel miracle !

Et il se sentit de nouveau grandir ; soudainement ses racines
se détachèrent de terre. » C’est ce qu’il y a de mieux, pensa-t-il
; me voilà dégagé de tous liens ; je puis m’élancer vers la
lumière éternelle et m’y précipiter avec tous les êtres chéris
qui m’entourent, grands et petits, tous !

0264 – Tous ! dit l’écho. Ce fut la fin du rêve du vieux chêne.
Une tempête terrible soufflait sur mer et sur terre.

Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers
de roche ; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne
; sa vigueur éprouvée luttait contre la tourmente, mais un
dernier coup de vent l’ébranla et l’enleva de terre avec sa
racine ; il tomba, au moment où il rêvait qu’il s’élançait
vers l’immensité des cieux. Il gisait là ; il avait péri après
ses trois cent soixante-cinq ans, comme l’éphémère après sa
journée d’existence.

Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de
Noël, l’ouragan s’était apaisé. De toutes les églises retentissait
le son des cloches ; même dans la plus humble cabane régnait
l’allégresse. La mer s’était calmée ; à bord d’un grand navire
qui, toute la nuit, avait lutté, tous les mâts étaient décorés,
tous les pavillons hissés pour célébrer la grande fête.

– Tiens, dit un matelot, l’arbre de la falaise, le grand chêne,
0265 qui nous servait de point de repère pour reconnaître la
côte, a disparu. Hier encore, je l’ai aperçu de loin ; c’est
la tempête qui l’a abattu.

– Que d’années il faudra pour qu’il soit remplacé, dit un
autre matelot. Et encore, il n’y aura peut-être aucun autre
arbre assez fort pour grandir, comme lui.

Ce fut l’oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne,
qui était étendu sur la nappe de neige qui lui servait de
linceul ; elle était toute à son honneur et bien méritée,
ce qui est si rare.

A bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les
cantiques de Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes
par le Fils de Dieu, qui leur a ouvert la voie de la vie éternelle
: « La promesse est accomplie, chantaient-ils. Le Sauveur
est né. Oh ! joie sans pareille ! Alléluia ! Alléluia ! »

0266 Et ils sentaient leurs coeurs élevés vers le ciel et transportés,
tout comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s’était
senti entraîné vers la lumière éternelle.

L’escargot et le rosier

Le jardin était entouré d’une haie de noisetiers et au-dehors
s’étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait
un rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu’y avait-il
dans l’escargot ? Eh bien, lui-même.

– Attendez un peu que mon temps arrive ! disait-il. Je ferai
des choses bien plus grandioses que de fleurir, porter des
noisettes ou donner du lait comme des vaches et des moutons.

– A vrai dire, j’attends de vous de grandes choses, approuva
le rosier. Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous
?
0267
– Je prends mon temps, répondit l’escargot. Vous êtes toujours
si pressé. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l’escargot
était presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait
au soleil. Le rosier eut beaucoup de boutons cette année-là,
qui devinrent des fleurs toujours fraîches et toujours nouvelles.
L’escargot s’avança.

– Tout est exactement comme l’année dernière. Aucun progrès
nulle part. Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas
plus loin. L’été passa, l’automne aussi et le rosier avait
toujours ses boutons et ses fleurs et il en eut jusqu’à la
première neige. Le temps devient froid et pluvieux. Le rosier
se pencha et l’escargot se cacha sous la terre. Puis, une
nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses
et l’escargot.

– Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez
bientôt penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout
ce que vous pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est
0268 une autre question, je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir.
Mais il est évident que vous n’avez rien fait du tout pour
votre épanouissement personnel sans quoi vous auriez produit
bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne serez
plus que branches nues.

– Vous m’effrayez, dit le rosier. Je n’y ai jamais réfléchi.

– Evidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N’avez-vous
jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment
seulement cela se produit ? Pourquoi cela se passe ainsi et
pas autrement ?

– Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car
je ne pouvais pas faire autrement. De la terre montait en
moi une force, et une force me venait aussi d’en haut, je
sentais un bonheur toujours neuf, toujours grand, et c’est
pourquoi je devais toujours fleurir. C’était ma vie, je ne
pouvais pas faire autrement.
0269
– Vous avez mené une vie bien facile, dit l’escargot.

– En effet, tout m’a été donné, acquiesça le rosier, mais
vous avez reçu encore bien davantage ! Vous êtes de ces natures
qui réfléchissent et méditent et vous avez un grand talent
qui, un jour, étonnera le monde.

– Ce n’est absolument pas dans mes intentions, répondit l’escargot.
Le monde ne m’intéresse pas. En quoi me concerne-t-il ? Je
me suffis amplement.

– Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le
meilleur de nous-mêmes ? Apporter ce que nous pouvons ? Je
sais, je ne donne que mes roses, mais vous ? Que donnez-vous
au monde ?

– Ce que j’ai donné ? Ce que je lui donne ? Je crache sur
le monde ! Il ne sert à rien ! Je me fiche de lui ! Vous,
continuez à faire éclore vos roses, de toute façon vous ne
0270 savez pas mieux faire. Que le noisetier donne ses noisettes,
les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous leur public.
Moi, je n’ai besoin que de moi. Et l’escargot rentra dans
sa coquille et la referma sur lui.

– C’est bien triste, regretta le rosier. Moi, j’ai beau faire,
je ne peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme
des boutons et que je les fasse éclore. Les pétales tombent
et le vent les emporte. J’ai vu pourtant une femme déposer
une petite rose dans son missel, une autre de mes roses a
trouvé sa place sur la poitrine d’une belle jeune fille et
une autre reçut des baisers d’un enfant heureux. Cela m’a
fait bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma
vie ! Et le rosier continua à fleurir dans l’innocence et
l’escargot à somnoler dans sa petite maison, car le monde
ne le concernait pas. Des années et des décennies passèrent.
L’escargot et le rosier devinrent poussière dans la poussière.
Même la petite rose dans le missel se décomposa … mais dans
le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds
grandirent de nouveaux escargots ; ils se recroquevillaient
0271 toujours dans leurs maisons et ils crachaient … le monde
ne les concernait pas. Allons-nous relire cette histoire une
nouvelle fois ? … Elle ne sera pas différente.

La fée du sureau

Il y avait une fois un petit garçon enrhumé ; il avait eu
les pieds mouillés. Où ça ? Nul n’aurait su le dire, le temps
étant tout à fait au sec.

Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire
pour lui faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe
! Au même instant, la porte s’ouvrit et le vieux monsieur
si amusant qui habitait tout en haut de là maison entra. Il
vivait tout seul n’ayant ni femme ni enfants, mais il adorait
tous les enfants et savait raconter tant de contes et d’histoires
pour leur faire plaisir

– Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il
0272 un conte.

– Si seulement j’en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur
en souriant doucement. Mais où donc le petit s’est-il mouillé
les pieds ?

– Ah ! ça, dit la mère, je me le demande…

– Est-ce que vous me direz un conte ? demande le petit garçon.

– Bien sûr, mais il faut d’abord que je sache exactement la
profondeur de l’eau du caniveau de la petite rue que tu prends
pour aller à l’école.

– L’eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si
je passe à l’endroit le plus profond.

– Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le
vieux monsieur. Je te dois un conte et je n’en sais plus.
0273

– Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que
tout ce que vous regardez, vous pouvez en faire un conte et
que de tout ce que vous touchez peut sortir une histoire.

– Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais
doivent naître tout seuls et me frapper le front en disant
: Me voilà !

– Est-ce que ça va frapper bientôt ? demanda le petit garçon.

La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau
dans la théière et versa l’eau bouillante dessus.

– Racontez ! racontez !

– Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est
0274 souvent capricieux et n’arrive que lorsque ça lui chante.
Stop ! s’écria-t-il tout d’un coup, en voilà un ! Attention,
il est là sur la théière !

Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle
se soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient,
si fraîches et si blanches ; de longues feuilles vertes sortaient
même par le bec, cela devenait un ravissant buisson de sureau,
tout un arbre bientôt qui envahissait le lit, en repoussant
les rideaux. Que de fleurs, quel parfum ! et au milieu de
l’arbre une charmante vieille dame était assise. Elle portait
une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches
; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite
d’une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.

– Comment s’appelle-t-elle, cette dame ? demanda le petit
garçon.

– Oh ! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que
c’était une dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça.
0275 Ici, à Nyboder, on l’appelle « la fée du Sureau ». Regarde-la
bien et écoute-moi…

Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci ;
il a poussé dans le coin d’une petite ferme très pauvre. Sous
son ombrage, par une belle après-midi de soleil, deux bons
vieux, un vieux marin et sa vieille épouse étaient assis.
Arrière-grands-parents déjà, ils devaient bientôt célébrer
leurs noces d’or, mais ne savaient pas au juste à quelle date.
La fée du Sureau, assise dans l’arbre, avait l’air de rire.
“je connais bien, moi, la date des noces d’or ! ” Mais eux
ne l’entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.

– Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous
étions petits, nous courions et nous jouions justement dans
cette même cour où nous sommes assis et nous piquions des
baguettes dans la terre pour faire un jardin.

– Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions
ces branches taillées et l’une d’elles, une branche de sureau,
0276 prit racine, bourgeonna et devint par la suite le grand
arbre sous lequel nous deux, vieux, sommes assis.

– Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet
d’eau, mon bateau, que j’avais taillé moi-même, y naviguait
! Mais bientôt, c’est moi qui devais naviguer d’une autre
manière.

– Mais d’abord nous avions été à l’école pour tâcher d’apprendre
un peu quelque chose ; puis ce fut notre confirmation, on
pleurait tous les deux. L’après-midi, nous montions tout au
haut de la Tour Ronde, la main dans la main, et nous regardions
de là-haut le vaste monde, et Copenhague et la mer. Après,
nous sommes allés à Frederiksberg, où le roi et la reine,
dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les canaux.

– Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant
de longues années, et pour de grands voyages !

0277 – Ce que j’ai pleuré à cause de toi ! dit-elle, je croyais
que tu étais mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent,
la nuit, je me levais et regardais la girouette pour voir
si elle tournait. Elle tournait tant et plus, mais toi tu
n’arrivais pas. Je me souviens si bien de la pluie torrentielle
qui tombait un jour. Le boueur devait passer devant la maison
où je servais ; je descendis avec la poubelle et restai à
la porte. Quel temps ! Et comme j’attendais là, le facteur
passa et me remit une lettre, une lettre de toi ! Ce qu’elle
avait voyagé ! Je me jetai dessus et commençai à lire, je
riais, je pleurais, j’étais si heureuse ! Tu écrivais que
tu étais dans les pays chauds où poussent les grains de café.
Quel pays béni ce doit être ! Tu en racontais des choses,
et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de moi, tandis
que la pluie tombait en tourbillons. Tout d’un coup, derrière
moi, quelqu’un me prit par la taille…

– Et tu lui allongeas une bonne claque sur l’oreille…

– Mais je ne savais pas que c’était toi ! Tu étais arrivé
0278 en même temps que la lettre et tu étais si beau ! …
Tu l’es encore. Tu avais un grand mouchoir de soie jaune dans
la poche et un suroît reluisant. Tu étais très élégant. Dieu,
quel temps et comme la rue était sale !

– Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il ; tu te souviens
quand nous avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels
et Peter et Hans Christian ?

– Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde
aime.

– Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits ! dit le
vieil homme, de solides gaillards aussi ! Il me semble que
c’est bien à cette époque-ci de l’année que nous nous sommes
mariés ?

– Oui, c’est justement aujourd’hui le jour de vos noces d’or,
dit la fée du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils
crurent que c’était la voisine qui les saluait, ils se regardaient,
0279 se tenant par la main.

Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants ; ils savaient,
eux, qu’on fêtait les noces d’or, ils avaient déjà le matin
apporté leurs voeux. Les vieux l’avaient oublié, alors qu’ils
se rappelaient si bien ce qui s’était passé de longues années
auparavant.

Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages
des vieux et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des
petits enfants dansait tout autour et criait, tout heureux
que ce fût jour de fête, qu’on allait manger des pommes de
terre chaudes. La fée du Sureau souriait dans l’arbre et criait
« Bravo » avec les autres.

– Mais ce n’est pas du tout un conte, dit le petit garçon
qui écoutait.

– Tu dois t’y connaître, dit celui qui racontait. Demandons
un peu à notre fée.
0280
Ce n’était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant.
De la réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi
mon délicieux buisson ne serait pas jailli de la théière.

Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine.
La verdure et les fleurs les enveloppant formaient autour
d’eux une tonnelle qui s’envola avec eux à travers l’espace.
Voyage délicieux. La fée était devenue subitement une petite
fille, en robe verte et blanche avec une grande fleur de sureau
sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux bouclés, une couronne.
Ses yeux étaient si grands, si bleus ! Quel plaisir de la
regarder ! Les deux enfants s’embrassèrent, ils avaient le
même âge et les mêmes goûts.

La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les
voici dans leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse,
la canne du père était restée ; simple bois sec, elle était
vivante pour les petits. Sitôt qu’ils l’enfourchèrent, le
0281 pommeau poli se transforma en une belle tête hennissante,
la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois fines
et fortes lui poussèrent, l’animal était robuste et fougueux.
Au galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue ! Hue !

Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez
nous, nous allons jusqu’au château où nous étions l’an passé.
Et ils tournaient et tournaient autour de la pelouse, la petite
fille, qui n’était autre que la fée, s’écriait :

– Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan
avec le grand four qui a l’air d’un immense oeuf sur le mur
du côté de la route, le sureau étend ses branches au-dessus
et le coq gratte la terre pour les poules et se rengorge !
Nous voici à l’église, elle est tout en haut de la côte, au
milieu des grands chênes dont l’un est presque mort. Et nous
voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié
nus tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles
de tous côtés. En route, en route vers le beau château !
0282
Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur
la canne, se déroulait devant eux ; le garçon le voyait, et
cependant ils ne tournaient qu’autour de la pelouse.

Ensuite ils jouèrent dans l’allée et dessinèrent un jardin
sur le sol ; la petite fille enleva une fleur de sureau de
sa tête et la planta. Et cette fleur poussa exactement comme
cela s’était passé devant nos deux vieux de Nyboder, quand
ils étaient Petits – comme nous l’avons raconté tout à l’heure.

Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant
enfants, mais ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne
visitèrent pas le jardin de Frederiksberg, non, la petite
fille tenait le garçon par la taille et ils volaient à travers
le Danemark.

Le printemps se déroula, puis l’été, et l’automne et l’hiver
; mille images se reflétaient dans les yeux du garçon et,
0283 dans son coeur, toujours la petite fille chantait : «
Tu n’oublieras jamais tout ça ! » Le sureau, tout au long
du voyage embaumait si exquisément. Le garçon sentait bien
les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du sureau
était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur
le coeur de la petite fille et dans la course la tête du garçon
se tournait souvent vers elle.

– Comme c’est beau, ici, au printemps, dit la petite fille,
tandis qu’ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons
nouvellement éclos ; le muguet embaumait à leurs pieds et
les anémones roses faisaient bel effet sur l’herbe verte.
Ah ! si c’était toujours le printemps dans l’odorante forêt
de hêtres danoise.

– Comme c’est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu’à toute
allure ils passaient devant les vieux châteaux du moyen âge,
où les murs rouges et les pignons crénelés se reflétaient
dans les fossés où les cygnes nageaient et levaient la tête
vers les allées ombreuses et fraîches. Les blés ondulaient
0284 comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins
de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage
et de liserons et le doux parfum des meules de foin flottait
sur les prés. Le soir, la lune monta toute ronde dans le ciel.
Cela ne s’oublie jamais.

– Comme c’est beau, ici, à l’automne, dit la petite, et le
ciel devint deux fois plus élevé et plus intensément bleu,
les plus ravissantes couleurs de rouge, de jaune et de vert
envahirent la forêt, les chiens de chasse galopaient à toute
allure, des bandes d’oiseaux sauvages s’envolaient en criant
au-dessus des tumulus où les ronces s’accrochaient aux vieilles
pierres, la mer était bleu-noir avec des voiliers blancs et
dans la grange les femmes, les jeunes filles, les enfants
égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes chantaient
des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins
et de sorciers.

– Comme c’est beau, ici, l’hiver ! dit la petite fille. Tous
les arbres couverts de givre semblaient de corail blanc. La
0285 neige crissait sous les pieds comme si l’on avait des
chaussures neuves, et les étoiles filantes tombaient du ciel
l’une après l’autre.

Dans la salle on allumait l’arbre de Noël. C’était l’heure
des cadeaux et de la bonne humeur ; dans la campagne le violon
chantait ; chez les paysans les beignets de pommes sautaient
dans la graisse et même les plus pauvres enfants disaient
: « Que c’est bon l’hiver ! »

Oui, tout était exquis quand la petite fille l’expliquait
au garçon. Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait
le drapeau rouge à la croix blanche, sous lequel le vieux
marin de Nyboder avait navigué. Le garçon devenait un jeune
homme ; il devait partir dans le vaste monde, loin, loin,
vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de l’adieu,
la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et
la lui tendit afin qu’il la garde entre les pages de son livre
de psaumes, et, chaque fois que dans les pays étrangers il
0286 ouvrait son livre, c’était juste à la place de la fleur
du souvenir.

A mesure qu’il la regardait, elle devenait de plus en plus
fraîche, il lui semblait sentir le parfum des forêts danoises.
Au milieu des pétales de la fleur, il voyait la petite fille
aux clairs yeux bleus et elle lui murmurait : « Qu’il fait
bon au printemps, en été, en automne, en hiver ».

Des centaines d’images glissaient dans ses pensées.

Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec
sa femme sous un arbre en fleurs, la tenant par la main comme
les aïeux de Nyboder, et, comme eux, ils parlaient des jours
anciens, des noces d’or. La petite fée aux yeux bleus avec
des fleurs dans les cheveux, était assise dans l’arbre et
les saluait de la tête, en disant : « C’est le jour de vos
noces d’or ! » Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux
baisers, alors elles brillèrent d’abord comme de l’argent,
puis comme de l’or, et, lorsqu’elle les posa sur la tête des
0287 vieilles gens, chaque fleur devint une couronne. Tous
deux étaient assis là, comme roi et reine, sous l’arbre odorant
qui avait bien l’air d’un sureau, et le mari raconta à sa
vieille l’histoire de la fée du Sureau comme on la lui avait
contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent
qu’elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les
plus semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.

– Oui, c’est ainsi, dit la fée dans l’arbre, les uns m’appellent
fée, les autres dryade, mais mon vrai nom est « Souvenir ».
Je suis assise dans l’arbre qui pousse et qui repousse et
je me souviens et je raconte ! Fais-moi voir si tu as gardé
mon cadeau.

Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes ; la fleur de sureau
était là, fraîche comme si on venait de l’y déposer. Alors,
« Souvenir » sourit, les deux vieux avec leur couronne d’or
sur la tête, assis dans la lueur rouge du soleil couchant,
fermèrent les yeux et et l’histoire est finie.
0288
Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s’il avait dormi
ou s’il avait entendu un conte. La théière était là, sur la
table, mais aucun sureau n’en jaillissait, et le vieux monsieur
qui avait raconté l’histoire, allait justement s’en aller.

– Comme c’était joli, maman, dit le petit garçon. J’ai été
dans les pays chauds. – Oui, ça, je veux bien le croire, dit
la mère, quand on a dans le corps deux tasses de tisane de
sureau brûlante, on doit bien se sentir dans les pays chauds.

Elle remonta bien les couvertures pour qu’il ne se refroidisse
plus.

– Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le
monsieur pour savoir si c’était un conte ou une histoire !

0289 – Où est la fée du Sureau ? demanda l’enfant.

– Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu’elle
y reste.

Les fleurs de la petite Ida

Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes ! dit la petite
Ida, elles étaient si belles hier soir, et maintenant toutes
les feuilles pendent ! Pourquoi ? demanda-t-elle à l’étudiant
assis sur le sofa.

Elle l’aimait beaucoup, l’étudiant, il savait les plus délicieuses
histoires et découpait des images si amusantes : des coeurs
avec des petites dames au milieu qui dansaient ; des fleurs
et de grands châteaux dont on pouvait ouvrir les portes, c’était
un étudiant plein d’entrain.

– Eh bien ! sais-tu ce qu’elles ont ? dit l’étudiant. Elles
0290 sont allées au bal cette nuit, c’est pourquoi elles sont
fatiguées.

– Mais les fleurs ne savent pas danser ! dit la petite Ida.

– Si, quand vient la nuit et que nous autres nous dormons,
elles sautent joyeusement de tous les côtés. Elles font un
bal presque tous les soirs.

– Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller ?

– Si, dit l’étudiant. Les enfants de fleurs, les petites anthémis
et les petits muguets.

– Où dansent les plus jolies fleurs ? demanda la petite Ida.

– N’es-tu pas allée souvent devant le grand château que le
roi habite l’été, où il y a un parc délicieux tout plein de
0291 fleurs ? Tu as vu les cygnes qui nagent vers toi quand
tu leur donnes des miettes de pain, c’est là qu’il y a un
vrai bal, je t’assure !

– J’ai été dans le parc hier avec maman, dit Ida, mais toutes
les feuilles étaient tombées des arbres et il n’y avait pas
une seule fleur ! Où sont-elles donc ? L’été, j’en avais vu
des quantités.

– Elles sont à l’intérieur du château, dit l’étudiant. Dès
que le roi et les gens de la cour s’installent à la ville,
les fleurs montent du parc au château et elles sont d’une
gaieté folle.

– Mais, demanda Ida, est-ce que personne ne punit les fleurs
parce qu’elles dansent au château du roi ?

– Personne ne s’en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien
fait sa ronde. Il a un grand trousseau de clés. Dès que les
fleurs entendent leur cliquetis, elles restent tout à fait
0292 tranquilles, cachées derrière les grands rideaux et elles
passent un peu la tête seulement. “Je sens qu’il y a des fleurs
ici ” dit le vieux gardien, mais il ne peut les voir.

– Que c’est amusant ! dit la petite Ida en battant des mains,
est-ce que je ne pourrai pas non plus les voir ?

– Si, souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup
d’oeil à travers la fenêtre, tu les verras bien. Je l’ai fait
aujourd’hui, il y avait une grande jonquille jaune étendue
sur le divan, elle croyait être une dame d’honneur !

– Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi
aller là-bas ?

– Oui, bien sûr, car si elles veulent, elles peuvent voler.
N’as-tu pas vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs,
ils ont presque l’air de fleurs, ils l’ont été du reste. Ils
se sont arrachés de leur tige et ont sauté très haut en l’air
en battant de leurs feuilles comme si c’étaient des ailes
0293 et ils se sont envolés. Et comme ils se conduisaient fort
bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée,
de ne pas rentrer chez eux pour s’asseoir immobiles sur leur
tige. Les pétales, à la fin, sont devenus de vraies ailes.

– Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n’aient
jamais été au château du roi, ni même qu’elles sachent combien
les fêtes y sont gaies.

– Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le
professeur de botanique qui habite à côté (tu le connais).
Quand tu iras dans son jardin, tu raconteras à une des fleurs
qu’il y a grand bal au château la nuit, elle le répétera à
toutes les autres et elles s’envoleront. Si le professeur
descend ensuite dans son jardin, il ne trouvera plus une fleur
et il ne pourra comprendre ce qu’elles sont devenues !

– Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs
? Elles ne savent pas parler.
0294
– Evidemment, dit l’étudiant, mais elles font de la pantomime
! N’as-tu pas remarqué quand le vent souffle un peu comme
les fleurs inclinent la tête et agitent leurs feuilles vertes
? C’est aussi expressif que si elles parlaient.

– Est-ce que le professeur comprend la pantomime ? demanda
Ida.

– Bien sûr. Un matin, comme il descendait dans son jardin,
il vit une ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles
à un ravissant oeillet rouge. Elle disait : « Tu es si joli,
et je t’aime tant ! » Mais le professeur n’aime pas cela du
tout, il donna aussitôt une grande tape à l’ortie sur les
feuilles qui sont ses doigts, mais ça l’a terriblement brûlé
et depuis il n’ose plus jamais toucher à l’ortie.

– C’est amusant, dit la petite Ida en riant.

– Comment peut-on raconter de telles balivernes, dit le conseiller
0295 de chancellerie venu en visite et qui était assis sur
le sofa. Il n’aimait pas du tout l’étudiant et grognait tout
le temps quand il le voyait découper des images si amusantes
: un homme pendu à une potence et tenant un coeur à la main,
car il avait volé bien des coeurs.

Le conseiller n’appréciait pas du tout cela et il disait comme
maintenant : « Comment peut-on mettre des balivernes pareilles
dans la tête d’un enfant ? Quelles inventions stupides ! »

Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l’étudiant
racontait et elle y pensait beaucoup.

La tête des fleurs pendait parce qu’elles étaient fatiguées
d’avoir dansé toute la nuit, elles étaient certainement malades.
Elle les apporta près de ses autres jouets étalés sur une
jolie table, dont le tiroir était plein de trésors. Dans le
petit lit était couchée sa poupée Sophie qui dormait, mais
Ida lui dit : « Il faut absolument te lever, Sophie, et te
0296 contenter du tiroir pour cette nuit ; ces pauvres fleurs
sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-être
qu’elles guériront ! » Elle fit lever la poupée qui avait
un air revêche et ne dit pas un mot, elle était fâchée de
prêter son lit.

Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée, tira la petite
couverture sur elles jusqu’en haut et leur dit de rester bien
sagement tranquilles, qu’elle allait leur faire du thé afin
qu’elles guérissent et puissent se lever le lendemain. Elle
tira les rideaux autour du petit lit pour que le soleil ne
leur vînt pas dans les yeux.

Toute la soirée, elle ne put s’empêcher de penser à ce que
l’étudiant lui avait raconté et quand vint l’heure d’aller
elle-même au lit, elle courut d’abord derrière les rideaux
des fenêtres dans l’embrasure desquelles se trouvaient, sur
une planche, les ravissantes fleurs de sa mère, des jacinthes
et des tulipes, et elle murmura tout bas : « Je sais bien
que vous devez aller au bal ! »
0297
Les fleurs firent semblant de ne rien entendre.

La petite Ida savait pourtant ce qu’elle savait …

Lorsqu’elle fut dans son lit, elle resta longtemps à penser.
Comme ce serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs
là-bas, dans le château du roi.

– Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées ?

Là-dessus, elle s’endormit.

Elle se réveilla au milieu de la nuit ; elle avait rêvé de
fleurs et de l’étudiant que le conseiller grondait et accusait
de lui mettre des idées stupides et folles dans la tête.

Le silence était complet dans la chambre d’Ida, la veilleuse
brûlait sur la table, son père et sa mère dormaient.

0298 Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de
Sophie ? se dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup
d’oeil vers la porte entrebâillée. Elle tendit l’oreille et
il lui sembla entendre que l’on jouait du piano dans la pièce
à côté, mais tout doucement. Jamais elle n’avait entendu une
musique aussi délicate.

– Toutes les fleurs doivent danser maintenant ! dit-elle.
Mon Dieu ! que je voudrais les voir ! Mais elle n’osait se
lever.

« Si seulement elles voulaient entrer ici », se dit-elle.

Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à
jouer, si légèrement. A la fin, elle n’y tint plus, c’était
trop délicieux, elle se glissa hors de son petit lit et alla
tout doucement jusqu’à la porte jeter un coup d’oeil.

Il n’y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce, mais
0299 il y faisait tout à fait clair, la lune brillait à travers
la fenêtre et éclairait juste le milieu du parquet. Toutes
les jacinthes et les tulipes se tenaient debout en deux rangs,
il n’y en avait plus du tout dans l’embrasure de la fenêtre
où ne restaient que les pots vides. Sur le parquet, les fleurs
dansaient gracieusement.

Un grand lis rouge était assis au piano. Ida était sûre de
l’avoir vu cet été car elle se rappelait que l’étudiant avait
dit : « Oh ! comme il ressemble à Mademoiselle Line ! » et
tout le monde s’était moqué de lui. Maintenant Ida trouvait
que la longue fleur ressemblait vraiment à cette demoiselle,
et elle jouait tout à fait de la même façon qu’elle.

Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu
de la table où se trouvaient les jouets. Il alla droit vers
le lit des poupées et en tira les rideaux. Les fleurs malades
y étaient couchées mais elles se levèrent immédiatement et
firent signe aux autres en bas qu’elles aussi voulaient danser.

0300
Ida eut l’impression que quelque chose était tombé de la table.
Elle regarda de ce côté et vit que c’était la verge de la
Mi-Carême qui avait sauté par terre. Ne croyait-elle pas être
aussi une fleur ?

Il était très joli, après tout, ce martinet. A son sommet
était une petite poupée de cire qui avait sur la tête un large
chapeau.

La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de bois
rouge, en plein milieu des fleurs. Elle se mit à taper très
fort des pieds car elle dansait la mazurka, et cette danse-là,
les autres fleurs ne la connaissaient pas.

Tout à coup, la poupée de cire du petit fouet de la Mi-Carême
devint grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs
de papier et cria très haut : « Peut-on mettre des bêtises
pareilles dans la tête d’un enfant ! Ce sont des inventions
stupides ! » Et alors, elle ressemblait exactement au conseiller
0301 de la chancellerie, avec son large chapeau, elle aussi
était jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui donnèrent
des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de nouveau
et redevint une petite poupée de cire.

Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller
était obligé de danser avec. Il n’y avait rien à faire : il
se faisait grand et long et tout d’un coup redevenait la petite
poupée de cire jaune au grand chapeau noir.

Les fleurs prièrent alors le martinet de s’arrêter, surtout
celles qui avaient couché dans le lit de poupée, et cette
danse cessa.

Mais voilà qu’on entendit des coups violents frappés à l’intérieur
du tiroir où gisait Sophie, la poupée d’Ida, au milieu de
tant d’autres jouets. Le casse-noix courut jusqu’au bord de
la table, s’allongea de tout son long sur le ventre et réussit
à tirer un petit peu le tiroir. Alors Sophie se leva et regarda
autour d’elle d’un air étonné.
0302
– Il y a donc bal ici, dit-elle. Pourquoi ne me l’a-t-on pas
dit ?

– Veux-tu danser avec moi ? dit le casse-noix.

– Ah ! bien oui ! tu serais un beau danseur !

Et elle lui tourna le dos. Elle s’assit sur le tiroir et se
dit que l’une des fleurs viendrait l’inviter, mais il n’en
fut rien : alors elle toussa, hm, hm, hm, mais personne ne
vint.

Comme aucune des fleurs n’avait l’air de voir Sophie, elle
se laissa tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit.
Toutes les fleurs accoururent pour l’entourer et lui demander
si elle ne s’était pas fait mal, et elles étaient toutes si
aimables avec elle, surtout celles qui avaient couché dans
son lit.

0303 Elle ne s’était pas du tout fait mal, affirmait-elle,
et les fleurs d’Ida la remercièrent pour le lit douillet.
Tout le monde l’aimait et l’attirait juste au milieu du parquet,
là où scintillait la lune, on dansait avec elle et toutes
les fleurs faisaient cercle autour. Sophie était bien contente,
elle les pria de conserver son lit.

Mais les fleurs répondirent :

– Nous te remercions mille fois, mais nous ne pouvons pas
vivre si longtemps. Demain nous serons tout à fait mortes.
Mais dis à la petite Ida qu’elle nous enterre dans le jardin,
près de la tombe de son canari, alors nous refleurirons l’été
prochain et nous serons encore plus belles.

– Non, ne mourez pas, dit Sophie en embrassant les fleurs.

Au même instant la porte de la salle s’ouvrit et une foule
de jolies fleurs entrèrent en dansant. Ida ne comprenait pas
0304 d’où elles pouvaient venir, c’étaient sûrement toutes
les fleurs du château du roi. En tête s’avançaient deux roses
magnifiques portant de petites couronnes d’or : c’étaient
un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes giroflées
et des oeillets qui saluaient de tous côtés. Ils étaient accompagnés
de musique : des coquelicots et des pivoines soufflaient dans
des cosses de pois à en être cramoisies. Les campanules bleues
et les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles
avaient eu des clochettes. Venaient ensuite quantité d’autres
fleurs, elles dansaient toutes ensemble, les violettes bleues
et les pâquerettes rouges, les marguerites et les muguets.
Et toutes s’embrassaient, c’était ravissant à voir.

A la fin, les fleurs se souhaitèrent bonne nuit, la petite
Ida se glissa aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu’elle
avait vu.

Quand elle se leva le lendemain matin, elle courut aussitôt
à la table pour voir si les fleurs étaient encore là, et elle
tira les rideaux du petit lit ; oui, elles y étaient mais
0305 tout à fait fanées, beaucoup plus que la veille.

Sophie était couchée dans le tiroir, elle avait l’air d’avoir
très sommeil.

– Te rappelles-tu ce que tu devais me dire ? demanda Ida.

Sophie avait l’air stupide et ne répondit pas un mot.

– Tu n’es pas gentille, dit Ida et pourtant elles ont toutes
dansé avec toi.

Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient
dessinés de jolis oiseaux, l’ouvrit et y déposa les fleurs
mortes.

– Ce sera votre cercueil, dit-elle, et quand mes cousins norvégiens
viendront, ils assisteront à votre enterrement dans le jardin
afin que l’été prochain vous repoussiez encore plus belles.
0306

Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé
s’appelant Jonas et Adolphe. Leur père leur avait fait cadeau
de deux arcs, et ils les avaient apportés pour les montrer
à Ida. Elle leur raconta l’histoire des pauvres fleurs qui
étaient mortes et ils durent les enterrer.

Le goulot de la bouteille

Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons
de piètre apparence, il y en avait une particulièrement misérable,
bien qu’elle fût la plus haute ; elle était tellement vieille,
qu’elle semblait être sur le point de s’écrouler de toutes
parts. Il n’y habitait que de pauvres gens ; mais la chambre
où l’indigence était le plus visible, c’était une mansarde
à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait une vieille
et mauvaise cage, qui n’avait même pas un vrai godet ; en
place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé
0307 par un bouchon, pour retenir l’eau que venait boire un
gentil canari. Sans avoir l’air de s’occuper de sa misérable
installation, le petit oiseau sautait gaiement de bâton en
bâton et fredonnait les airs les plus joyeux.

– Oui, tu peux chanter, toi, dit le goulot.

C’est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu’il ne savait
pas plus parler que tout autre goulot ; mais il le pensait
tout bas, comme quand nous autres humains nous nous parlons
à nous-mêmes.

– Rien ne t’empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé
tes membres entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais
si, comme moi, tu avais perdu tout ton arrière-train, si tu
n’avais plus que le cou et la bouche, et celle-là encore fermée
d’un bouchon. Tu ne chanterais certes pas. Mais va toujours
; ce n’est pas un mal qu’il y ait au moins un être un peu
gai dans cette maison.

0308 « Moi je n’ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais
pas, du reste. Autrefois, quand j’étais une bouteille entière,
il m’arrivait de chanter aussi quand on me frottait adroitement
avec un bouchon. Et puis les gens chantaient en mon honneur,
ils me fêtaient. Dieu sait combien on me dit d’agréables choses,
lorsque je fus de la partie de campagne où la fille du fourreur
fut fiancée ! Il me semble que ce n’est que d’hier. Et cependant
que d’aventures j’ai éprouvées depuis lors ! Quelle vie accidentée
que la mienne ! J’ai été dans le feu, dans l’eau, dans la
terre, et plus dans les airs que la plupart des créatures
de ce monde. Voyons, que je récapitule une fois pour toutes
les circonstances de ma curieuse histoire. »

Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris
naissance, à la façon dont on l’avait, en soufflant, formée
d’une masse liquide et bouillante. Elle était encore toute
chaude, lorsqu’elle regarda dans le feu ardent d’où elle sortait
; elle eut le désir de rouler et de s’y replonger. Mais à
mesure qu’elle se refroidit elle éprouva du plaisir à figurer
dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne
0309 plus être perdue et confondue dans une masse.

On l’aligna dans les rangs de tout un régiment d’autres bouteilles,
ses soeurs, tirées toutes du même four ; elles étaient de
grandeur et de forme les plus diverses, les unes bouteilles
à champagne, les autres simples bouteilles de bière. Elles
étaient séparées les unes des autres selon leur destination.
Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort bien se faire
qu’une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire piquette
soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu’une
bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage.
Mais cela n’empêche pas qu’on reconnaisse toujours sa noble
origine.

On expédia les bouteilles dans toutes les directions ; soigneusement
entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le
transport se fit avec beaucoup de précaution ; notre bouteille
y vit la marque d’un grand respect pour elle, et certes elle
ne s’imaginait pas qu’elle finirait après avoir été traitée
avec tant de déférence, par servir d’abreuvoir au serin d’une
0310 pauvresse.

La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d’un
marchand de vin ; on la déballa, et pour la première fois
elle fut rincée. Ce fut pour elle une sensation singulière.
On la rangea de côté, vide et sans bouchon ; elle n’était
pas à son aise ; il lui manquait quelque chose, elle ne savait
pas quoi. Enfin elle fut remplie d’excellent vin, d’un cru
célèbre ; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire,
et une étiquette avec ces mots : Première qualité. Elle était
aussi fière qu’un collégien qui a remporté le prix d’honneur
: le vin était bon et la bouteille aussi était d’un verre
solide et sans soufflure.

On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté
au lyrisme ; en effet elle sentait fermenter en elle toutes
sortes d’idées de choses qu’elle ne connaissait pas, des réminiscences
des montagnes ensoleillées où pousse la vigne, des refrains
joyeux. Tout cela résonnait en elle confusément.

0311 Un beau jour, on vint l’acheter ; ce fut l’apprenti d’un
fourreur qui l’emporta. On la mit dans un panier à provisions
avec un jambon, des saucissons, un fromage, du beurre le plus
fin, du pain blanc et savoureux. Ce fut la fille même du fourreur
qui emballa tout cela. C’était la plus jolie fille de la ville.

Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois.
La jeune fille prit le panier sur ses genoux ; entre les plis
de la serviette blanche qui le recouvrait, sortait le goulot
de la bouteille ; il montrait fièrement son cachet rouge.
Il regardait le visage de la jeune fille, qui jetait à la
dérobée les yeux sur son voisin, un camarade d’enfance, le
fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec honneur
l’examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait
partir sur un navire.

Lorsqu’on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent
à part. La bouteille entendit encore moins que les autres
ce qu’ils se dirent, car elle était toujours dans le panier
0312 ; elle en fut tirée enfin ; la première chose qu’elle
observa, ce fut le changement qui s’était opéré sur le visage
de la jeune fille : elle restait aussi silencieuse que dans
la voiture ; mais elle était rayonnante de bonheur.

Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur
saisit la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais
le goulot n’oublia plus tard le moment solennel où l’on tira
pour la première fois le bouchon qui le fermait. Schouap,
dit-il avec une netteté de son de bon augure, et puis quel
doux glouglou il fit retentir lorsqu’on versa le vin dans
les verres !

– Vivent les fiancés ! s’écria le fourreur.

Et tous vidèrent leur verre, et le jeune marin embrassa sa
fiancée.

– Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur ! reprit
le papa.
0313
Le jeune homme remplit de nouveau les verres :

– Buvons à mon heureux retour, dit-il. D’aujourd’hui en un
an, nous célébrerons la noce !

Et lorsqu’on eut vidé les verres, il prit la bouteille et
s’écria :

– Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après
cela, tu ne dois plus remplir d’emploi en ce monde : tu ne
retrouverais plus un aussi beau rôle.

Et il lança avec force la bouteille en l’air.

La bouteille tomba sans se casser au milieu d’une épaisse
touffe de joncs sur le bord d’un petit étang : elle eut le
temps d’y réfléchir à l’ingratitude du monde. » Moi, je leur
ai donné de l’excellent vin, se disait-elle, et en retour
ils m’ont rempli d’eau bourbeuse. »
0314
Elle ne voyait plus la joyeuse société. Mais elle les entendit
chanter encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand
ils furent partis, survinrent deux petits paysans ; en furetant
dans les joncs, ils aperçurent la bouteille et l’emportèrent
chez eux. Ils avaient vu la veille leur frère aîné, un matelot,
qui devait s’embarquer le lendemain pour un long voyage, et
qui était venu dire adieu à sa famille.

La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet
où elle fourrait tout ce qu’elle pensait pouvoir lui être
utile pendant la traversée ; le père devait le porter le soir
en ville. Une fiole contenant de l’eau-de-vie épurée était
déjà enveloppée, lorsque les garçons rentrèrent avec la belle
grande bouteille qu’ils avaient trouvée. La mère retira la
fiole et mit en place la bouteille qu’elle remplit de sa bonne
eau-de-vie.

– Comme cela, il en aura plus, dit-elle ; c’est assez d’une
bouteille pour ne pas avoir une seule fois mal à l’estomac
0315 pendant tout le voyage.

Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon
du monde. Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir
et l’emporta à bord de son bâtiment, le même justement que
commandait le jeune capitaine dont il vient d’être parlé.

Elle n’avait pas trop déchu ; car le breuvage qu’elle contenait
paraissait aux matelots aussi exquis qu’aurait pu l’être pour
eux le vin qui s’y trouvait auparavant. »Voilà la meilleure
des pharmacies ! » disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen
la tirait pour en verser une goutte aux camarades qui avaient
mal à l’estomac.

Aussi longtemps qu’elle renferma une goutte de la précieuse
liqueur, on la tint en grand honneur ; mais un jour elle se
trouva vide, absolument vide. On la fourra dans un coin où
elle resta sans que personne prît garde à elle.

0316 Voilà qu’un jour s’élève une tempête ; d’énormes et lourdes
vagues soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se
brise, une voie d’eau se déclare ; les pompes restent impuissantes.
Il faisait nuit noire. Le navire sombra.

Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur
des éclairs sur un bout de papier : « Au nom du Christ ! Nous
périssons. » Il ajouta le nom du navire, le sien, celui de
sa fiancée. Puis il glissa le papier dans la première bouteille
vide venue, la reboucha ferme, et la lança au milieu des flots
en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et le
bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de
mort.

Le navire disparut, tout l’équipage disparut ; la bouteille
rebondissait de vague en vague, légère et alerte comme il
convient à une messagère qui porte un dernier billet doux.
Dans ces pérégrinations elle eut le bonheur de n’être ni poussée
contre des rochers, ni avalée par un requin.

0317 Le papier qu’elle contenait, ce dernier adieu du fiancé
à la fiancée, ne devait qu’apporter la désolation en parvenant
entre les mains de celle à laquelle il était destiné. Après
tout, le chagrin et le désespoir qu’il devait provoquer eussent
encore mieux valu que les angoisses de l’incertitude qui accablaient
la jeune fille. Où était elle ? Dans quelle direction voguer
pour atteindre son pays ?

La bouteille n’en savait rien. Elle continua à se laisser
ballotter de droite et de gauche.

Tout à coup elle vint échouer sur le sable d’une plage ; on
la recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient
les assistants ; le pays, en effet, était éloigné de bien
des centaines de lieues de celui d’où elle était originaire.

On la ramassa donc, et après l’avoir bien examinée de tous
côtés, on l’ouvrit pour en retirer le papier qu’elle contenait.
On le tourna et retourna dans tous les sens, personne ne put
0318 comprendre ce qu’il y avait écrit. Ils devinaient bien
qu’elle provenait d’un bâtiment qui avait fait naufrage, qu’il
était question de cela sur le billet, mais voilà tout. Après
avoir consulté en vain le plus savant d’entre eux, ils remirent
le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande
armoire d’une grande chambre, dans une grande maison.

Chaque fois qu’il venait des étrangers, on prenait le papier
pour le leur montrer, mais aucun d’eux ne savait la langue
dans laquelle était écrit le billet. A force de passer de
mains en mains, l’écriture, qui n’était tracée qu’au crayon,
s’effaça, devint de plus en plus difficile à distinguer et
finit par disparaître entièrement.

Après être restée une année dans l’armoire, la bouteille fut
portée au grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière
et de toiles d’araignée. Elle se souvenait avec amertume des
beaux jours où elle versait le divin jus de la treille là-bas
sous les frais ombrages des bois, puis du temps où elle se
balançait sur les flots, portant un tragique secret, un dernier
0319 soupir d’adieu.

Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude
du grenier ; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l’on
n’avait démoli la maison pour la reconstruire. Quand on enleva
la toiture, on l’aperçut, et l’on parut se rappeler qui elle
était. Mais elle continua de ne comprendre absolument rien
de ce qui se disait. » Si j’étais cependant restée en bas,
pensait-elle, j’aurais fini par apprendre la langue du pays
; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était
impossible de m’instruire. »

On la lava et la rinça, ce n’était pas de trop. Enfin, elle
se sentit de nouveau toute propre et transparente ; son ancienne
gaieté lui revint. Quant au papier, qu’elle avait jusqu’alors
gardé fidèlement, il périt dans la lessive.

On la remplit de semences de plantes du Sud qu’on expédia
au Nord ; bien bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle
fut placée sur un navire, dans un coin obscur, où elle n’aperçut
0320 pendant tout le voyage ni lumière, ni lanterne, ni, a
plus forte raison, le soleil ni la lune. »De cette façon,
se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage ? »

Mais ce n’était pas le point essentiel ; il fallait arriver
à destination, et c’est ce qui eut lieu. On la déballa. »
Dieu ! quelles peines ils se sont données, entendit-elle dire
autour d’elle, pour emmitoufler cette bouteille ! Et pourtant
elle sera certainement cassée ! » Pas du tout, elle était
encore entière. Et puis elle comprenait chaque mot qui se
disait : c’était de nouveau la langue qu’on avait parlée devant
elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur le
premier navire, la seule bonne vieille langue qu’elle connût.
Elle était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit
glisser des mains de celui qui la tenait ; dans son émoi elle
s’aperçut à peine qu’on lui enlevait son bouchon et qu’on
la vidait. Tout à coup lorsqu’elle reprit son sang-froid,
elle se trouva au fond d’une cave. On l’y oublia pendant des
années.

0321 Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses
bouteilles, la nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla
habiter un palais. Un jour il donna une grande fête ; dans
les arbres du parc on suspendit, le soir, des lanternes de
papier de couleur qui faisaient l’effet de tulipes enflammées
; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée
était superbe ; les étoiles scintillaient ; il y avait nouvelle
lune ; elle n’apparaissait que comme une boule grise à filet
d’or et encore fallait-il de bons yeux pour la distinguer.

Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant
à manquer, des bouteilles avec des chandelles ; la bouteille
que nous connaissons fut de ce nombre. Elle était dans le
ravissement ; elle revoyait enfin la verdure, elle entendait
des chants joyeux, de la musique, des bruits de fête. Elle
ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin ; mais n’y était-elle
pas mieux qu’au milieu du tohu-bohu de la foule ? Elle y pouvait
mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si
pénétrée, qu’elle oublia les vingt ans où elle avait langui
0322 dans le grenier et tous ses autres déboires.

Elle vit passer près d’elle un jeune couple de fiancés ; ils
ne regardaient pas la fête ; c’est à cela qu’on les reconnaissait.
Ils rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie
fille du fourreur et toute la scène du bois.

Le parc avait été ouvert à tout le monde ; les curieux s’y
pressaient pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux
marchait toute seule une vieille fille. Elle rencontra les
deux fiancés ; cela la fit souvenir d’autres fiançailles ;
elle se rappela la même scène du bois à laquelle la bouteille
venait de penser. Elle y avait figuré ; c’était la fille du
fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa
vie. C’est un de ces moments qu’on n’oublie jamais. Elle passa
à côté de la bouteille sans la reconnaître, bien qu’elle n’eût
pas changé ; la bouteille non plus ne reconnut pas la fille
du fourreur, mais cela parce qu’il ne restait plus rien de
sa beauté si renommée jadis. Il en est souvent ainsi dans
la vie ; on passe à côté l’un de l’autre sans le savoir :
0323 et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.

Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin
qui la vendit un schilling avec lequel il s’acheta un gâteau.
Elle passa chez un marchand de vin, qui la remplit d’un bon
cru. Elle ne resta pas longtemps à chômer : elle fut vendue
à un aéronaute qui le dimanche suivant devait monter en ballon.

Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle,
encore très nouveau alors ; il y avait de la musique militaire
; les autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait
tout, par les interstices d’un panier où elle se trouvait
à côté d’un lapin vivant qui était tout ahuri, sachant qu’on
allait tout à l’heure, comme déjà une première fois, le laisser
descendre dans un parachute, pour l’amusement des badauds.
Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait curieusement
le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec
violence jusqu’à ce que les câbles qui le retenaient fussent
0324 coupés. Alors, d’un bond furieux il s’élança dans les
airs, emportant l’aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille.
Une bruyante fanfare retentit, et la foule cria : hourrah
!

« Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille
; elle a cet avantage qu’on n’a pas au milieu de l’atmosphère
à craindre de choc. »

Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon
des yeux, la vieille fille entre autres ; elle était à la
fenêtre de sa mansarde, où pendait la cage d’un petit serin
qui n’avait pas alors encore de godet et devait se contenter
d’une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant pour regarder
le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le renverser,
un pot de myrte qui faisait l’unique ornement de sa fenêtre
et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l’aéronaute
qui plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre,
puis se mit à se verser des rasades pour les boire à la santé
des spectateurs et enfin lança la bouteille en l’air, sans
0325 réfléchir qu’elle pourrait bien tomber sur la tête du
plus honnête homme.

La bouteille non plus n’eut pas le temps de réfléchir comme
elle l’aurait voulu sur l’honneur qui lui était échu de dominer
de si haut la ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle
se mit à dégringoler faisant des cabrioles ; cette course
folle en pleine liberté lui semblait le comble du bonheur
; qu’elle était fière de voir longues-vues et télescopes braqués
sur elle ! Patatras ! la voilà qui tombe sur un toit et se
brise en deux ; puis les morceaux roulèrent en bas et tombèrent
avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en
mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé
en rond aussi nettement que si l’on avait employé le diamant
pour le détacher. Les gens du sous-sol, accourus à ce bruit,
le ramassèrent. » Cela ferait un superbe godet pour un oiseau
», dirent-ils ; mais, comme ils n’avaient ni cage ni même
un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu’ils avaient
le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille
qui habitait sous le toit ; peut-être pourrait-elle faire
0326 usage du goulot.

Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le
goulot renversé et rempli d’eau fut attaché dans la cage ;
le petit serin, qui pouvait maintenant boire plus à son aise,
fit entendre les trilles les plus joyeux. Le goulot fut très
content de cet accueil, qui lui était du reste bien dû, pensait-il
; car enfin il avait eu des aventures fameuses, il avait été
bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu’un peu plus tard
la vieille fille reçut la visite d’une ancienne amie, fut-il
bien étonné qu’on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui
était devant la fenêtre.

– Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que
tu dépenses un écu pour la couronne de mariage de ta fille.
C’est moi qui t’en donnerai une magnifique. Regarde comme
mon myrte est beau et bien fleuri. Il provient d’une bouture
de celui que tu m’as donné le lendemain de mes fiançailles
et qui devait un an après me fournir une couronne pour mon
mariage. Mais ce jour n’est jamais arrivé ! Les yeux qui devaient
0327 être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je
les aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon
de ma jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille
et, lorsqu’il se dessécha, je pris la dernière branche verte
et la mis dans la terre ; elle prospéra et poussa à merveille.
Enfin ton myrte aura servi à couronner une fiancée, ce sera
ta fille.

La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant
ces souvenirs ; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses
fiançailles dans le bois. Bien des pensées surgirent dans
son esprit, mais pas celle-ci, c’est qu’elle avait là devant
sa fenêtre un témoin de son bonheur de jadis, le goulot qui
fit retentir un schouap si sonore lorsqu’on le déboucha dans
le bois pour boire en l’honneur des fiancés.

Le goulot de son côté ne la reconnut pas ; il n’avait plus
écouté ce qu’on disait, depuis qu’il avait remarqué qu’on
ne s’extasiait pas sur ses étonnantes aventures et sa récente
chute du haut du ciel.
0328

Grand Claus et petit Claus

Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même
nom. Ils s’appelaient tous deux Claus, mais l’un avait quatre
chevaux, l’autre n’en avait qu’un. Pour les distinguer l’un
de l’autre, on avait nommé le premier grand Claus, bien qu’ils
fussent de même taille, et le second, qui ne possédait qu’un
cheval, petit Claus.

Ecoutez bien maintenant ce qui leur arriva ; car c’est une
histoire véritable, s’il en fut jamais.

Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand
à la charrue avec son unique cheval ; en retour, grand Claus
venait l’aider avec ses quatre bêtes, mais une fois la semaine
seulement, le dimanche. Houpa ! comme petit Claus faisait
alors claquer son fouet pour exciter ses cinq chevaux, car
ce jour-là il les regardait tous comme siens.
0329
Un dimanche qu’il faisait le plus beau soleil, les cloches
sonnaient à toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés,
leur livre de prières sous le bras, se rendaient à l’église
; lorsqu’ils passaient à côté du champ où petit Claus conduisait
la charrue avec les cinq chevaux, dans sa joie et pour faire
parade d’un si bel attelage, il faisait le plus de bruit qu’il
pouvait avec son fouet et s’écriait à tue-tête :

– Hue ! en avant tous mes chevaux !

– Qu’est-ce que tu dis donc là ? interrompit grand Claus ;
tu sais bien qu’un seul de ces chevaux t’appartient.

Lorsqu’il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia
la remontrance et s’écria de nouveau : « Hue ! en avant tous
mes chevaux ! »

– Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t’arrive
encore une fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton
0330 cheval, que je l’assommerai. Alors tu n’auras plus de
cheval du tout.

– Sois tranquille, cela ne m’arrivera plus, répondit petit
Claus.

Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un
signe amical ; petit Claus se sentit très flatté, il pensa
que cela lui serait beaucoup d’honneur que ce paysan pût croire
qu’il possédait les cinq chevaux attelés à sa charrue. Il
fit de nouveau claquer son fouet en criant encore plus fort
que les autres fois :

– Hue donc ! en avant tous mes chevaux !

– Je t’apprendrai à dire hue à tes chevaux, dit grand Claus.

Il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la
tête du cheval de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur
0331 le flanc pour ne plus se relever.

– Ouh ! ouh ! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà
que je n’ai plus de cheval !

Mais bientôt il se dit qu’il ne fallait pas tout perdre ;
il écorcha la bête, en fit bien sécher au vent la peau ; il
la mit dans un sac, qu’il hissa sur son dos, et il s’en fut
vers la ville pour vendre sa peau de cheval.

Il avait un long bout de chemin à parcourir ; il lui fallait
traverser une grande et sombre forêt. Pendant qu’il y était
engagé, survint un ouragan qui obscurcit le ciel, et petit
Claus s’égara tout à fait. Lorsqu’il finit par retrouver la
route, il était déjà très tard ; il ne pouvait plus, avant
la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.

Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme ; les
volets étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient
à travers les fentes. »On m’accordera bien un gîte pour la
0332 nuit », pensa-t-il, et il alla frapper à la porte.

Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir ; Claus
présenta sa demande, mais elle lui répondit qu’il eût à passer
son chemin, que son mari n’était pas là et qu’en son absence
elle ne recevait pas d’étrangers.

– Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile ! dit
petit Claus.

La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez.
Près de la maison il y avait une grange, contre laquelle s’élevait
un hangar couvert d’un toit plat de chaume. “Je m’en vais
grimper là, se dit Claus ; cela vaudra mieux que de coucher
par terre, et même ce chaume me fera un excellent lit. Un
couple de cigognes niche sur ce toit ; mais j’espère bien
que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles ne
viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai.

0333 Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et,
après s’être tourné et retourné comme un chat, il s’y installa
commodément pour la nuit. Voilà qu’il aperçoit que les volets
de la maison sont trop courts vers le haut, de façon que de
l’endroit où il est, il voit tout ce qui se passe dans la
grande chambre du rez-de-chaussée.

Il y avait là une table couverte d’une belle nappe, sur laquelle
se trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille
de vin.

La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant
la table, personne d’autre ; l’hôtesse versait du vin au sacristain
qui s’apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet,
son mets favori.

Claus, qui n’avait pas soupé, tendait le cou et regardait
avidement ces savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas
qu’il aperçoit encore un magnifique gâteau tout doré qui était
destiné au dessert. Quel régal cela faisait !
0334
Tout à coup on entend le pas d’un cheval ; il s’arrête devant
la maison : il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.

C’était un excellent homme ; mais un jour, étant gamin, il
avait été battu par un sacristain qui le croyait coupable
d’avoir sonné les cloches à une heure indue. C’était un de
ses camarades qui avait fait le tour. Depuis ce jour notre
fermier avait juré une haine féroce à toute la gent des sacristains
; il lui suffisait d’en apercevoir un pour se mettre en fureur.

Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c’est
qu’il savait le maître de la maison absent ; la paysanne,
qui ne partageait pas les préjugés de son mari, lui avait
préparé ce beau festin.

Lorsqu’ils entendirent les pas du cheval et qu’ils reconnurent
le fermier à travers les fentes du volet, ils furent très
0335 effrayés, et la paysanne supplia le sacristain de se cacher
dans une grande caisse vide ; il le fit volontiers ; il savait
que le brave fermier avait la faiblesse de ne pas supporter
la vue d’un sacristain. Puis la femme cacha vite dans le four
les mets, le gâteau et la bouteille de vin ; si le mari avait
vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela signifiait
; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle troublée.

– Quel malheur ! s’écria petit Claus du haut se son toit,
lorsqu’il vit disparaître des plats appétissants.

– Hé ? qui est donc là ? dit le fermier entendant cette exclamation.

Il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce
qui lui était arrivé et demanda la permission de rester sur
le toit de chaume.

– Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans
0336 la maison, et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper
avec moi.

La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de
joie ; elle remit la nappe sur la table et leur servit un
grand plat rempli de soupe. Le fermier, qui avait très faim,
se mit à manger de bon appétit ; petit Claus ne trouvait pas
la soupe mauvaise, mais il pensait avec regret au succulent
rôti, au poisson, au gâteau qu’il avait vu disparaître dans
le four.

Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval,
et il avait ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter
de toutes ces bonnes choses, il eut un mouvement d’impatience
et il appuya brusquement du pied sur le sac ; la peau fraîchement
séchée craqua bruyamment.

– Pst ! pst ! dit petit Claus, comme s’il voulait faire taire
quelqu’un.

0337 Mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au
sac, et on entendit un craquement encore plus fort.

– Tiens, dit le paysan, qu’as-tu donc là dans ce sac ?

– C’est un magicien, répondit petit Claus. Il m’apprend, dans
son langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger
le rôti, le poisson et le gâteau que par enchantement il a
fait venir dans le four.

– N’est-ce pas une plaisanterie ? s’exclama le fermier.

Et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés
devant les mets friands et succulents que sa femme y avait
cachés, mais qu’il crut apportés là par un magicien.

La fermière fit également l’étonnée et se garda bien de risquer
une observation ; elle servit sur la table rôti, poisson et
gâteau, et les deux hommes s’en régalèrent à coeur joie.

0338 Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de
pied à son sac ; le même craquement se fit entendre.

– Que dit-il encore ? demanda le fermier.

– Il me conte, répondit le petit Claus, qu’il ne veut pas
que nous ayons soif ; toujours par enchantement, il a fait
arriver à travers les airs trois bouteilles d’excellent vin
qui sont quelque part dans un coin, ici, dans la chambre.

Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que
la pauvre femme fut contrainte de déboucher et de placer sur
la table. Les deux hommes s’en versèrent de copieuses rasades,
et le fermier devint très joyeux.

– Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer
le diable ? En ce moment que je me sens si bien et de si bonne
humeur, rien ne me divertirait mieux que de voir maître Belzébuth
faire ses grimaces.
0339
– Oh ! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je
lui demande. N’est-il pas vrai ? continua-t-il, en heurtant
son sac du pied. Tu entends, il dit oui. Mais il ajoute que
le diable est si laid, que nous ferions mieux de ne pas demander
à le voir.

– Oh ! je n’ai pas peur aujourd’hui, dit le fermier. A qui
peut-il bien ressembler, Satan ?

– Il a tout à fait l’air d’un sacristain.

– Ah ! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet.
Il faut que tu saches que j’ai les sacristains en horreur.
Tant pis, cependant ; comme je suis prévenu que ce n’est pas
un vrai sacristain, mais bien le diable en personne, sa vue
ne me fera pas une impression trop désagréable. Vidons encore
la dernière bouteille, pour nous donner du courage. Recommande
toutefois qu’il ne m’approche pas de trop près.
0340
– Voyons, es-tu bien décidé ? dit petit Claus ; alors je vais
consulter mon magicien.

Il remua son sac et tint son oreille contre.

– Eh bien ? dit le paysan.

– Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui
est là-bas dans le coin ; vous y verrez le diable qui s’y
tient blotti ; mais tenez bien le couvercle et ne le soulevez
pas trop, pour que le malin ne s’échappe pas.

– En avant ! dit le fermier ; viens m’aider à tenir ferme
le couvercle.

Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était
accroupi, tout tremblant de peur. Le paysan leva un peu le
dessus et regarda.

0341 – Oh ! s’écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je
l’ai donc vu, cet affreux Satan. En effet, c’est notre sacristain
tout vif. Oh ! quelle horreur !

Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore
un coup ; comme les trois bouteilles étaient vides, il alla
en chercher une à la cave. Ils restèrent longtemps ainsi à
trinquer et à jaser.

– Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes.
Demande le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau
plein d’écus.

– Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel
profit je puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout
ce que je veux.

– Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me
le donnes pas, je me consumerai de regret.

0342 – Allons, soit ! puisque tu as montré ton bon coeur en
m’offrant un gîte pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais
tu sais, j’aurai un plein boisseau d’écus, et la bonne mesure
?

– C’est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes
cette caisse là bas ; je ne veux plus l’avoir une minute à
la maison. On ne sait pas, peut-être le diable y est-il resté
logé.

Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au
milieu de la nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer
d’avis ; il livra sa marchandise, son sac avec la peau, et
reçut tout un boisseau de beaux écus trébuchants ; pour qu’il
pût emporter la caisse, le paysan lui donna en outre une petite
charrette. Petit Claus y chargea son argent et le coffre contenant
le sacristain ; après une cordiale poignée de main échangée
avec le paysan, il s’en alla, reprenant le chemin de sa maison.
Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords
d’un fleuve large et profond, dont le courant était si rapide
0343 que les plus forts nageurs avaient bien de la peine à
le remonter. On y avait construit tout nouvellement un pont.
Petit Claus s’y engagea, poussant sa charrette ; au milieu
il s’arrêta et dit tout haut, pour que le sacristain pût l’entendre
:

– Ma foi, j’en ai assez de traîner cette sotte caisse ; elle
est lourde comme si elle était pleine de pierres. Je m’en
vais la jeter à l’eau ; si elle surnage, je la repêcherai
bien quand elle passera devant ma maison ; si elle va au fond,
la perte ne sera pas grande.

Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme
s’il voulait le placer sur le parapet et le précipiter dans
la rivière.

– Non ! non ! pitié ! s’écria le sacristain, laisse-moi sortir
auparavant.

– Ouh ! ouh ! dit petit Claus, comme s’il avait bien peur.
0344 Le diable est resté enfermé dedans. C’est maintenant que
je vais certainement le lancer à l’eau pour qu’il se noie
et que le monde en soit débarrassé.

– Au nom du ciel, non, non ! hurla le sacristain. Je te donnerai
un plein boisseau d’écus, si tu me laisses sortir.

– Cela, c’est une autre chanson, dit Claus.

Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé,
s’élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière,
et poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus
dans sa maison et lui remit un boisseau rempli d’argent ;
Claus le chargea sur sa charrette à côté de l’autre, puis
il rentra chez lui. » Je n’aurais jamais rêvé que mon cheval
me rapporterait une telle somme, se dit-il lorsqu’il eut mis
en un tas par terre toutes les belles pièces qu’il avait gagnées.
Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu’au lieu de me
faire du tort, c’est à lui que je dois d’être devenu riche
! Cependant je ne veux pas lui conter l’affaire directement
0345 ; prenons un biais pour la lui apprendre. »

Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus.
“Que peut-il bien avoir à mesurer ? ” se dit ce dernier, et
il enduisit de poix le fond du boisseau, pour qu’il y restât
attaché quelque parcelle de ce qu’on allait y mettre. Et en
effet, lorsqu’on lui rapporta le boisseau, il trouva au fond
trois shillings d’argent tout flambant neufs.

« Qu’est-ce cela ? » se dit grand Claus, et il courut aussitôt
chez petit Claus.

– Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d’argent, que
tu en remplisses un boisseau ?

– Oh, c’est ce qu’on m’a donné hier soir en ville pour ma
peau de cheval ; les peaux ont haussé de prix comme cela ne
s’est jamais vu.

– Quelle bonne affaire je t’ai fait faire ! dit grand Claus.
0346

Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en
abattit ses quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s’en
fut avec les peaux à la ville.

– Peaux, des peaux ! qui veut acheter des peaux ? criait-il
à travers les rues.

Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent
son prix.

– Un boisseau plein d’écus pour chacune, répondit-il.

– Tu veux te moquer ou tu es fou ! s’écrièrent-ils. Crois-tu
que nous donnions l’argent par boisseaux ?

Il s’en alla plus loin, beuglant toujours plus fort : « Peaux,
des peaux ! qui en veut des peaux ? » Il arriva encore des
gens pour les lui acheter ; à tous il demandait un boisseau
0347 rempli d’écus pour chaque peau. Bientôt il ne fut question
dans toute la ville que de ce mauvais plaisant qui voulait
autant d’une peau de cheval que d’une maison. » Il se moque
de nous », dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs
tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur
lui et le rossèrent de toutes leurs forces.

– Peaux, des peaux ! criaient-ils pour se moquer de lui à
leur tour. Nous allons te tanner la peau et tu pourras la
vendre avec les autres ; ce sera du beau maroquin écarlate
!

Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu’il
recevait ; il s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes et,
tout moulu, tout meurtri, s’échappa enfin de la ville.

« C’est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui ;
petit Claus me payera cela ; je m’en vais le tuer. »

Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de
0348 trépasser. Elle n’avait guère été tendre pour lui, elle
grondait toujours, mais il n’en était pas moins très affligé,
et il prit le corps de la vieille femme et le plaça dans son
propre lit qu’il avait préalablement bien chauffé à la bassinoire
; il pensait qu’elle n’était peut-être qu’engourdie, et que
la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans le poêle
et il s’assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil
dans un coin.

Voilà qu’au milieu de la nuit la porte s’ouvre et grand Claus
entre une hache à la main. Il savait où se trouvait le lit
de petit Claus, il s’y dirige sur la pointe des pieds et frappe
du côté de l’oreiller un terrible coup avec sa hache ; il
fend la tête de la morte.

– Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras
plus de moi.

Et il rentre tout gaiement chez lui.

0349 « Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus ! se dit
le petit, qui n’avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait
me tuer ; et si ma grand-mère n’avait pas été morte, c’est
elle qu’il aurait assassinée ! »

Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la
blessure sous un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à
la morte ses vêtements du dimanche. Puis il alla emprunter
le cheval de son voisin et l’attela à sa carriole ; il y plaça
au fond le corps de la vieille femme, monta sur le siège et
partit pour la ville.

Au lever du soleil il y arriva et s’arrêta devant une grande
auberge.

L’aubergiste était très riche et c’était un excellent homme
; mais il avait un terrible défaut : il était colère à l’excès
; à la moindre contrariété, il éclatait comme s’il n’avait
été que poudre et salpêtre.

0350 Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.

– Bonjour, dit-il à petit Claus ; te voilà sorti de bien bonne
heure !

– Oui, répondit l’autre. Je m’en viens à la ville avec ma
grand-mère pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas
descendre de la voiture ; elle est très entêtée. Cependant
si vous voulez lui porter un verre de bon hydromel, je pense
qu’elle le prendra volontiers. Mais il faut que vous lui parliez
de votre voix la plus forte ; elle n’entend pas bien.

– Oh ! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l’aubergiste.

Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir
un grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille
femme morte, qu’il voyait assise debout au fond de la carriole.

0351
– Voilà un bon verre d’hydromel que vous envoie votre petit-fils,
cria-t-il. Pas de réponse ; la morte ne bougea pas.

– N’entendez-vous pas ? répéta-t-il en élevant encore la voix,
au point que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous
envoie ce verre d’hydromel ; jamais vous n’en aurez bu de
meilleur.

Et il recommença encore deux ou trois fois. A la fin la colère
lui monta au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont
il était si fier ; il jeta, dans sa fureur, le verre à la
tête de la vieille, qui sous le choc tomba sur le côté.

Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se
précipita dehors, et empoignant l’aubergiste au collet :

– Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère ! Regarde le
trou que tu lui as fait au front !

0352 – Quel malheur ! dit l’aubergiste en se tordant les mains
de désespoir. Voilà ce que c’est d’être emporté et violent.
Ecoute bien, cher petit Claus ; ne me dénonce pas et je te
donnerai un boisseau plein d’argent, et je ferai enterrer
ta grand-mère avec autant de pompe que si c’était la mienne.
Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se passer
; la justice me couperait le cou, et c’est tout ce qu’il y
a de plus désagréable.

Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de
beaux écus neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.

Lorsqu’il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya
de nouveau un gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.

– Quelle est cette plaisanterie ? se dit grand Claus. Est-ce
que je ne l’ai pas tué de ma propre main ? Je m’en vais aller
voir moi-même ce que cela signifie.
0353
Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et
les yeux écarquillés lorsqu’il aperçut petit Claus qui avait
mis tout son trésor en un seul tas et qui y plongeait les
mains avec amour.

– Cela t’étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus
; mais tu t’es trompé et tu as assommé ma grand-mère. J’ai
vendu son corps à un médecin qui m’en a donné plein un boisseau
d’argent.

– C’est un fameux prix ! dit grand Claus.

Et il courut chez lui encore plus vite qu’il n’était venu,
prit une hache et tua d’un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea
son corps sur une voiture et s’en fut à la ville trouver un
apothicaire de sa connaissance, pour lui demander s’il ne
savait pas un médecin qui voulût acheter un cadavre.

– Un cadavre ! s’écria l’apothicaire. D’ou le tenez-vous et
0354 comment avez-vous le droit de le vendre ?

– Oh ! il est bien à moi, répondit grand Claus. C’est le corps
de ma grand-mère. Je viens de la tuer ; elle n’avait plus
grand amusement dans ce monde, la pauvre femme, et l’on m’en
donnera un boisseau plein d’écus.

– Dieu de miséricorde ! dit l’autre, quelles abominables sornettes
vous nous contez ! Ne répétez à personne ce que vous venez
de me dire, vous pourriez y perdre votre tête.

Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme
et s’ennuyer sur la terre, il n’en avait pas moins commis
un horrible meurtre, et la justice, si elle l’apprenait, le
punirait de mort. Grand Claus fut pris d’effroi, il sortit
à la hâte sans dire adieu, sauta sur la voiture, fouetta les
chevaux et s’en retourna chez lui au galop. L’apothicaire
crut qu’il était simplement devenu fou et qu’il n’avait pas
fait ce dont il s’était vanté ; il le laissa partir sans informer
la justice.
0355

Les habits neufs du grand-duc

Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits
neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il
passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle
ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses
habits neufs. A chaque heure de la journée, il changeait de
vêtements, et comme on dit d’un roi : « Il est au conseil
», on disait de lui : « Le grand-duc est à sa garde robe ».

La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité
d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint deux fripons
qui se donnèrent pour tisserands et déclarèrent savoir tisser
la plus magnifique étoffe du monde. Non seulement les couleurs
0356 et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les
vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une
qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute
personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui
avait l’esprit trop borné.

« Ce sont des habits impayables », pensa le grand-duc ; «
grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de
mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais.
Oui, cette étoffe m’est indispensable. »

Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils
pussent commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent
en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il
n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient
de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient
tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la
nuit avec des métiers vides.

« Il faut cependant que je sache où ils en sont », se dit
0357 le grand-duc. Mais il se sentait le coeur serré en pensant
que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions
ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de
lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un
pour examiner le travail avant lui.

Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse
de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien
leur voisin était borné ou incapable.

« Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre »,
pensa le grand-duc, « c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe
; il se distingue autant par son esprit que par ces capacités.
»

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs
travaillaient avec les métiers vides.

« Mon Dieu ! » pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, « je
ne vois rien. » Mais il n’en dit mot. Les deux tisserands
0358 l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment
il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent
leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais
il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait
rien.

« Bon Dieu ! » pensa-t-il « serais-je vraiment borné ? Il
faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable
? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi. »

– Eh bien ? qu’en dites-vous ? dit l’un des tisserands.

– C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le
ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs…
oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très content.

– C’est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et
ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires
en leur donnant des noms.

0359 Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour
répéter au grand-duc toutes leurs explications. Les fripons
demandaient toujours de l’argent de la soie et de l’or ; il
en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent
le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.

Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire
honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait.
Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre
; il regardait toujours, mais ne voyait rien.

– N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les
deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin
et les belles couleurs qui n’existaient pas.

« Cependant je ne suis pas niais ! » pensait l’homme. »C’est
donc que je ne suis capable de remplir ma place ? C’est assez
drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. » Puis il
fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration
0360 pour le choix des couleurs et le dessin.

– C’est d’une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc,
et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle
était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes
choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires,
il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours,
mais sans fil de soie et d’or, ni aucune espèce de fil.

– N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes
fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre
Altesse.

Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres
avaient pu y voir quelque chose.

« Qu’est-ce donc ? » pensa le grand-duc, « je ne vois rien.
C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce
0361 que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne
pouvait arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il
s’écria :

– C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction.
Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans
oser dire la vérité.

Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après
les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le
grand-duc : « C’est magnifique ! » Ils lui conseillèrent même
de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession.
»C’est magnifique ! c’est charmant ! c’est admirable ! » exclamaient
toutes les bouches, et la satisfaction était générale. Les
deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes
tisserands. Toute la nuit qui précéda le jour de la procession,
ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies.
La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde.
Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent
dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille
0362 sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était
achevé. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla examiner,
et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient
quelque chose, dirent :

– Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est
léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas danger que
cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste
la vertu de cette étoffe.

– Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne
voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.

– Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons,
nous lui essayerons les habits devant la grande glace. Le
grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de
lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le
corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna
et se retourna devant la glace.

0363 – Grand Dieu ! que cela va bien ! quelle coupe élégante
! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs
! quel précieux costume ! Le grand maître des cérémonies entra.

– Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession
est à la porte, dit-il.

– Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que
je ne suis pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois
devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant
de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les
mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du
tout. Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession
sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et
aux fenêtres, s’écriaient :

0364 – Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse
! Comme la coupe en est parfaite ! Nul ne voulait laisser
voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou
incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc
n’avaient excité une telle admiration.

– Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa
un petit enfant.

– Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! dit le
père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les
paroles de l’enfant :

– Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit
du tout !

– Il n’a pas du tout d’habit ! s’écria enfin tout le peuple.
Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait
qu’ils avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid,
il se raisonna et prit sa résolution :
0365
– Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin
! Puis, il se redressa plus fièrement encore pour en imposer
à son peuple, et les chambellans continuèrent à porter avec
respect la queue qui n’existait pas.

Hans le balourd

Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir,
un vieux seigneur qui avait deux fils si pleins d’esprit qu’avec
la moitié ils en auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander
la main de la fille du roi mais ils n’osaient pas car elle
avait fait savoir qu’elle épouserait celui qui saurait le
mieux plaider sa cause. Les deux garçons se préparèrent pendant
huit jours – ils n’avaient pas plus de temps devant eux -,
mais c’était suffisant car ils avaient des connaissances préalables
fort utiles. L’un savait par coeur tout le lexique latin et
trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant
par le commencement ou en commençant par la fin ; l’autre
0366 avait étudié les statuts de toutes les corporations et
appris tout ce que devait connaître un maître juré, il pensait
pouvoir discuter de l’Etat et, de plus, il s’entendait à broder
les harnais car il était fin et adroit de ses mains.

– J’aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.

Leur père donna à chacun d’eux un beau cheval, noir comme
le charbon pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme
neige pour le maître en sciences corporatives et broderie,
puis ils se graissèrent les commissures des lèvres avec de
l’huile de foie de morue pour rendre leur parole plus fluide.

Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter
à cheval quand soudain arriva le troisième frère – ils étaient
trois, mais le troisième ne comptait absolument pas, il n’était
pas instruit comme les autres, on l’appelait Hans le Balourd.

0367 – Où allez-vous ainsi en grande tenue ? demanda-t-il.

– A la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation.
Tu n’as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le
pays ?

Et ils le mirent au courant.

– Parbleu ! il faut que j’en sois ! fit Hans le Balourd.

Ses frères se moquèrent de lui et partirent.

– Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j’ai
une terrible envie de me marier. Si la princesse me prend,
c’est bien, et si elle ne me prend pas, je la prendrai quand
même.

– Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu
ne sais rien dire, tes frères, eux, sont gens d’importance.
0368

– Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le
Balourd, je monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien
me porter.

Et il se mit à califourchon sur le bouc, l’éperonna de ses
talons et prit la route à toute allure. Ah ! comme il filait
!

– J’arrive, criait-il.

Et il chantait d’une voix claironnante.

Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot
dire, ils pensaient aux bonnes réparties qu’ils allaient lancer,
il fallait que ce soit longuement médité.

– Holà ! holà ! criait Hans, me voilà ! Regardez ce que j’ai
trouvé sur la route.
0369
Et il leur montra une corneille morte qu’il avait ramassée.

– Balourd ! qu’est-ce que tu vas faire de ça ?

– Je l’offrirai à la fille du roi.

– C’est parfait ! dirent les frères.

Et ils continuèrent leur route en riant.

– Holà ! holà ! voyez ce que j’ai trouvé maintenant ! Ce n’est
pas tous les jours qu’on trouve ça sur la route.

Les frères tournèrent encore une fois la tête.

– Balourd ! c’est un vieux sabot dont le dessus est parti.
Est-ce aussi pour la fille du roi ?

0370 – Bien sûr ! dit Hans.

Et les frères de rire et de prendre une grande avance.

– Holà ! holà ! ça devient de plus en plus beau ! Holà ! c’est
merveilleux !

– Qu’est-ce que tu as encore trouvé ?

– Oh ! elle va être joliment contente, la fille du roi !

– Pfuu ! mais ce n’est que de la boue qui vient de jaillir
du fossé !

– Oui, oui, c’est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut
même pas la tenir dans la main.

Là-dessus il en remplit sa poche.

Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec
0371 une heure d’avance aux portes de la ville. Là, les prétendants
recevaient l’un après l’autre un numéro et on les mettait
en rang six par six, si serrés qu’ils ne pouvaient remuer
les bras et c’était fort bien ainsi, car sans cela ils se
seraient peut-être battus rien que parce que l’un était devant
l’autre.

Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château,
juste devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir
les prétendants. A mesure que l’un d’eux entrait dans la salle,
il ne savait plus que dire.

– Bon à rien, disait la fille du roi, sortez !

Vint le tour du frère qui savait le lexique par coeur, mais
il l’avait complètement oublié pendant qu’il faisait la queue.
Le parquet craquait et le plafond était tout en glace, de
sorte qu’il se voyait à l’envers marchant sur la tête. A chaque
fenêtre se tenaient trois secrétaires-journalistes et un maître
juré (surveillant) qui inscrivaient tout ce qui se disait
0372 afin que cela paraisse aussitôt dans le journal que l’on
vendait au coin pour deux sous. C’était affreux. De plus,
on avait chargé le poêle au point qu’il était tout rouge.

– Quelle chaleur ! disait le premier des frères.

– C’est parce qu’aujourd’hui mon père rôtit des poulets, dit
la fille du roi.

Euh ! le voilà pris, il ne s’attendait pas à ça. Il aurait
voulu répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien.
Euh ! …

– Bon à rien. Sortez !

L’autre frère entra.

– Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il …

0373 – Oui, nous rôtissons des poulets aujourd’hui.

– Comment ? Quoi ? Quoi ? dit-il.

Et tous les journalistes écrivaient : « Comment ? quoi ? quoi
? »

– Bon à rien ! Sortez !

Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu’au
milieu de la salle.

– Quelle fournaise ! dit-il.

– Oui, nous rôtissons des poulets aujourd’hui.

– Quelle chance ! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans
doute me faire rôtir une corneille.

– Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose
0374 pour la faire rôtir, car moi je n’ai ni pot ni poêle.

– Et moi j’en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d’étain.

Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.

– Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous
la sauce ?

– Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J’en ai tant que je
veux !

Et il fit couler un peu de boue de sa poche.

– Ça, ça me plaît ! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse
à tout et tu sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu
que chaque mot que nous avons dit paraîtra demain matin dans
0375 le journal ? A chaque fenêtre se tiennent trois secrétaires-journalistes
et un vieux maître juré (surveillant) et ce vieux-là est pire
encore que les autres car il ne comprend rien de rien.

Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes,
par protestation, firent des taches d’encre sur le parquet.

-Voilà du beau monde ! dit Hans le Balourd. Je vois qu’il
faut que je m’en mêle et que je donne à leur patron tout ce
que j’ai de mieux.

Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la
boue en pleine figure.

– Ça, c’est du beau travail ! dit la princesse, je n’en aurais
pas fait autant … Mais j’apprendrai à mon tour à les traiter
comme ils le méritent.

C’est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme
0376 et une couronne et s’assit sur un trône et c’est le journal
qui nous en informa… mais peut-on vraiment se fier aux journaux
?

L’heureuse famille

La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille
de bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit
avoir un véritable tablier et si, les jours de pluie, on la
pose sur sa tête, elle vaut presque un parapluie, tant elle
est immense. Jamais une bardane ne pousse isolée ; où il y
en a une, il y en a beaucoup d’autres et c’est une nourriture
véritablement délicieuse pour les escargots. Je parle des
grands escargots blancs que les gens distingués faisaient
autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château
où l’on ne mangeait plus d’escargots, ils avaient presque
disparu, mais la bardane, elle, était plus vivace que jamais,
elle envahissait les allées et les plates-bandes ; on ne pouvait
en venir à bout, c’était une vraie forêt. De-ci, de-là s’élevait
0377 un prunier ou un pommier, sans lesquels on n’aurait jamais
cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane … et
là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots.
Ils ne savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir,
mais ils se souvenaient qu’ils avaient été très nombreux,
qu’ils étaient d’une espèce venue de l’étranger, et que c’est
pour eux que toute la forêt avait été plantée. Ils n’en étaient
jamais sortis, mais ils savaient qu’il y avait dans le monde
quelque chose qui s’appelait « le château », où l’on était
apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous faire
devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d’argent,
sans que l’on puisse savoir ce qui arrivait par la suite.
Etre cuit, devenir tout noir et couché sur un plat d’argent,
ils ne s’imaginaient pas ce que cela pouvait être, mais ce
devait être très agréable et supérieurement distingué. Ni
la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre interrogés, ne
pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement, aucun
d’eux n’avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient
qu’ils étaient les plus nobles de tous, la forêt existait
à leur usage unique et le château était là afin qu’ils puissent
0378 être cuits et mis sur un plat d’argent. Ils vivaient très
solitaires, mais heureux et comme ils n’avaient pas d’enfants,
ils avaient recueilli un petit colimaçon tout ordinaire, qu’ils
élevaient comme s’il était leur propre fils. Le petit ne grandissait
guère parce qu’il était d’une espèce très vulgaire. Un jour,
une forte pluie tomba.

– Ecoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane ! dit
le père.

– Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a
qui descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé.
Quelle chance d’avoir chacun une bonne maison et le petit
aussi. On a fait plus pour nous que pour toutes les autres
créatures, on voit bien que nous sommes les maîtres du monde
! Dès notre naissance, nous avons notre propre maison et la
forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce
qu’il y a au-delà.

– Il n’y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait
0379 être mieux que chez nous et je n’ai rien à désirer.

– Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être
cuite et mise sur un plat d’argent. Tous nos ancêtres l’ont
été et, crois-moi, ce doit être quelque chose d’extraordinaire.

– Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien
la forêt a poussé par-dessus, et les hommes n’ont plus pu
en sortir. Du reste, il n’y a rien d’urgent à le savoir. Mais
tu es toujours si agitée et le petit commence à l’être aussi
– ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le long de cette tige
? – Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si prudemment
; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous autres
vieux n’avons pas d’autre raison d’exister. Mais une chose
me préoccupe : comment lui trouver une femme ? Crois-tu que,
au loin dans la forêt, on trouverait encore une jeune fille
de notre race ?

– Oh ! des limaces noires, ça je crois qu’il y en a encore,
0380 mais sans coquille et vulgaires ! Et avec ça, elles ont
des prétentions. Nous pourrions en parler aux fourmis qui
courent de tous les côtés, comme si elles avaient quelque
chose à faire. Peut-être qu’elles connaîtraient une femme
pour notre petit ?

– Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais
je crains qu’elle ne fasse pas l’affaire ; c’est une reine
!

– Qu’est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une « maison
» ?

– Un château qu’elle a, dit la fourmi, un merveilleux château
de fourmis, avec sept cents couloirs.

– Merci bien, dit la mère, notre fils n’ira pas dans une fourmilière.
Si vous n’avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons
aux moustiques blancs ; ils volent de tous côtés sous la pluie
et dans le soleil et connaissent la forêt.
0381
– Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques.
A cent pas humains d’ici se tient, sur un groseillier, une
petite fille escargot à coquille qui est là toute seule et
en âge de se marier.

– Qu’elle vienne vers lui, dit le père ; il possède une forêt
de bardanes, elle n’a qu’un simple buisson … Alors les moustiques
allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l’attendit
huit jours, ce qui prouve qu’elle était bien de leur race.
Ensuite, la noce eut lieu. Six vers luisants étincelèrent
de leur mieux. Du reste, tout se passa très calmement, le
vieux ménage escargots ne supportant ni la bombance, ni le
chahut. Maman escargot tint un émouvant discours – le père
était trop ému -, et c’est toute la forêt de bardanes que
le jeune ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils
l’avaient toujours dit, que c’était là ce qu’il y avait de
meilleur au monde, et que si les jeunes vivaient dans l’honnêteté
et la droiture et se multipliaient, eux et leurs enfants auraient
un jour l’honneur d’être portés au château, cuits et mis sur
0382 un plat d’argent. Après ce discours, les vieux rentrèrent
dans leur coquille et n’en sortirent plus jamais. Ils dormaient.
Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande descendance,
mais ils ne furent jamais cuits et ils n’eurent jamais l’honneur
du plat d’argent. Ils en conclurent que le château s’était
écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La
pluie battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir
un concert de tambours, le soleil brillait afin de donner
une belle couleur aux feuilles de bardane. Ils en étaient
très heureux, oui, toute la famille vivait heureuse.

Le jardinier et ses maîtres

A une petite lieue de la capitale se trouvait un château ;
ses murailles étaient épaisses ; ses tours avaient des créneaux
et des toits pointus. C’était un ancien et superbe château.
Là résidait, mais pendant l’été seulement, une noble et riche
famille. De tous les domaines qu’elle possédait, ce château
était la perle et le joyau. On l’avait récemment restauré
0383 extérieurement, orné et décoré si bien qu’il brillait
d’une nouvelle jeunesse. A l’intérieur régnait le confortable
joint à l’agréable ; rien n’y laissait à désirer. Au-dessus
de la grande porte était sculpté le blason de la famille.
De magnifiques guirlandes de roses ciselées dans la pierre
entouraient les animaux fantastiques des armoiries. Devant
le château s’étendait une vaste pelouse. On y voyait, s’élançant
au milieu du vert gazon, des bouquets d’aubépine rouge, d’épine
blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des merveilles
que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble
famille possédait un fameux jardinier ; aussi était-ce un
plaisir de parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager.
Au bout de ce dernier, il existait encore un reste du jardin
des anciens temps. C’étaient des buissons de buis et d’ifs,
taillés en forme de pyramides et de couronnes. Derrière, s’élevaient
deux vieux arbres énormes ; ils étaient si vieux qu’il n’y
poussait presque plus de feuilles. On aurait pu s’imaginer
qu’un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de
boue et de fumier, mais c’étaient des nids d’oiseaux qui occupaient
presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial,
0384 toute une bande de corneilles et de choucas. Cela formait
comme une cité. Ces oiseaux avaient élu domicile en ce lieu
avant tout le monde ; ils pouvaient s’en prétendre les véritables
seigneurs ; et de fait ils avaient l’air de mépriser fort
les humains qui étaient venus usurper leur domaine. Toutefois,
quand ces êtres d’espèce inférieure, incapables de s’élever
de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le voisinage,
corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et s’enfuyaient
à tire-d’aile en criant : rak, rak. Le jardinier parlait souvent
à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu’ils gâtaient
la perspective, conseillant de les abattre ; on aurait, en
outre, l’avantage d’être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux
cris discordants, qui seraient forcés d’aller nicher ailleurs.
Les maîtres n’entendaient nullement de cette oreille-là. Ils
ne voulaient pas que les arbres ni les corneilles disparussent.
» C’est, disaient-ils, un vestige de la vénérable antiquité
qu’il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen, ajoutaient-ils,
ces arbres sont l’héritage de ces oiseaux, nous aurions tort
de le leur enlever. » Larsen, comme vous le saisissez parfaitement,
était le nom du jardinier. » N’avez-vous donc pas assez d’espace,
0385 continuaient les maîtres, pour déployer vos talents ?
vous avez un grand jardin aux fleurs, une vaste serre, un
immense potager. Que feriez-vous de plus d’espace ? » En effet,
ce n’était pas le terrain qui lui manquait. Il le cultivait,
du reste, avec autant d’habileté que de zèle. Les maîtres
le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas cependant
qu’ils avaient parfois vu et goûté, chez d’autres, des fleurs
et des fruits qui surpassaient ceux qu’ils trouvaient dans
leur jardin. Le brave homme se chagrinait de cette remarque,
car il faisait de son mieux, il ne pensait qu’à satisfaire
ses maîtres, et il connaissait à fond son métier. Un jour
ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec toute la douceur
et la bienveillance possible, que la veille, dînant au château
voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées,
si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient
exprimé leur admiration. » Ces fruits, poursuivirent les maîtres,
ne sont probablement pas des produits de ce pays-ci ; ils
viennent certainement de l’étranger. Mais il faudrait tâcher
de se procurer l’espèce d’arbre qui les porte et l’acclimater.
Ils avaient été achetés, à ce qu’on nous a dit, chez le premier
0386 fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le trouver
pour savoir d’où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des
greffes de cette sorte d’arbre, et votre habileté fera le
reste. » Le jardinier connaissait parfaitement le fruitier
; c’était précisément à lui qu’il vendait le superflu des
fruits de son verger. Il partit à cheval pour la ville et
demanda au fruitier d’où provenaient ces poires et ces pommes
délicieuses qu’on avait mangées au château de X… » Elles
venaient de votre propre jardin », répondit le fruitier ;
et il lui montra les pommes et les poires pareilles, que le
jardinier reconnut aussitôt pour les siennes. Combien il en
fut réjoui, vous pouvez aisément le deviner. Il accourut au
plus vite et raconta à ses maîtres que ces fameuses pommes
et ces poires délicieuses étaient les fruits des arbres de
leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire : « Ce
n’est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le
fruitier se garderait bien de vous l’attester par écrit. »
Le lendemain, Larsen apporta l’attestation signée du fruitier
: « C’est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire ! » dirent
les maîtres. De ce moment, tous les jours on plaça sur la
0387 table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces poires.
On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même
aux amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir
à tout le monde, à ceux qui les recevaient et à ceux qui les
donnaient. Mais pour que l’orgueil du jardinier n’en fût point
trop exalté, on eut soin de lui faire remarquer combien l’été
avait été favorable aux fruits, qui avaient partout réussi
à merveille. Quelque temps se passa. La noble famille fut
invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut
de nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d’un
parfum et d’un goût merveilleux avaient été servis sur la
table du roi. » Ils viennent des serres de Sa Majesté. Il
faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier du roi quelques
pépins de ces fruits incomparables.

– Mais c’est de moi-même que le jardinier tient la graine
de ces melons ! dit joyeusement le jardinier.

– Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su
les perfectionner singulièrement par sa culture, car je n’en
0388 ai jamais mangé de si savoureux. L’eau m’en vient à la
bouche en y songeant.

– Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier.
Il faut donc que Votre Seigneurie sache que le jardinier du
roi n’a pas été heureux cette année avec ses melons. Ces jours
derniers il est venu me voir ; il a vu combien les miens avaient
bonne mine, et après en avoir goûté, il m’a prié de lui en
envoyer trois pour la table de Sa Majesté.

– Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces
divins fruits que nous avons mangés hier proviennent de votre
jardin.

– J’en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous
en fournirai la preuve. » Il alla trouver le jardinier du
roi et se fit donner par lui un certificat d’où il résultait
que les melons qui avaient figuré au dîner de la cour avaient
bien réellement poussé dans les serres de ses maîtres. Les
maîtres ne pouvaient revenir de leur surprise. Ils ne firent
0389 pas un mystère de l’événement. Bien loin de là, ils montrèrent
ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur demanderait
alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs arbres
fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits
qui en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires
du château, de sorte que ce nom se répandit en Angleterre,
en Allemagne et en France. Qui se serait attendu à rien de
pareil ? » Pourvu que notre jardinier n’aille pas concevoir
une trop haute opinion de lui-même ! » se disaient les maîtres.
Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de s’enorgueillir
et de se reposer sur sa renommée, Larsen n’en eut que plus
d’activité et de zèle. Chaque année il s’attacha à produire
quelque nouveau chef-d’oeuvre. Il y réussit presque toujours.
Mais il ne lui en fallut pas moins entendre souvent dire que
les pommes et les poires de la fameuse année étaient les meilleurs
fruits qu’il eût obtenus. Les melons continuaient sans doute
à bien venir, mais ils n’avaient plus tout à fait le même
parfum. Les fraises étaient excellentes, il est vrai, mais
pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu’une année
les petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de
0390 ces détestables petits radis. Des autres légumes, qui
étaient parfaits, pas un mot. On aurait dit que les maîtres
éprouvaient un véritable soulagement à pouvoir s’écrier :
« Quels atroces petits radis ! Vraiment, cette année est bien
mauvaise : rien ne vient bien cette année ! » Deux ou trois
fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner
le salon. Il avait un art particulier pour faire les bouquets
; il disposait les couleurs de telle sorte qu’elles se faisaient
valoir l’une l’autre et il obtenait ainsi des effets ravissants.
» Vous avez bon goût, cher Larsen, disaient les maîtres. Vraiment
oui. Mais n’oubliez pas que c’est un don de Dieu. On le reçoit
en naissant ; par soi-même on n’en a aucun mérite. » Un jour
le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des
feuilles d’iris s’étalait une grande fleur d’un bleu éclatant.
» C’est superbe ! s’écria Sa Seigneurie enchantée : on dirait
le fameux lotus indien ! » Pendant la journée, les maîtres
la plaçaient au soleil où elle resplendissait ; le soir on
dirigeait sur elle la lumière au moyen d’un réflecteur. On
la montrait à tout le monde ; tout le monde l’admirait. On
déclarait qu’on n’avait jamais vu une fleur pareille, qu’elle
0391 devait être des plus rares. Ce fut l’avis notamment de
la plus noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château
: elle était princesse, fille du roi ; elle avait, en outre,
de l’esprit et du coeur, mais, dans sa position, ce n’est
là qu’un détail oiseux. Les seigneurs tinrent à honneur de
lui offrir la magnifique fleur, ils la lui envoyèrent au palais
royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une autre pour
le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les moindres
recoins ; ils n’en trouvèrent aucune autre, non plus que dans
la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où
il avait pris la fleur bleue : « Si vous n’en avez pas trouvé,
dit Larsen, c’est que vous n’avez pas cherché dans le potager.
Ah ! ce n’est pas une fleur à grande prétention, mais elle
est belle tout de même : c’est tout simplement une fleur d’artichaut
!

– Grand Dieu ! Une fleur d’artichaut ! s’écrièrent Leurs Seigneuries.
Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d’abord.
Que va penser la princesse ? Que nous nous sommes moqués d’elle.
Nous voilà compromis à la cour. La princesse a vu la fleur
0392 dans notre salon, elle l’a prise pour une fleur rare et
exotique ; elle est pourtant instruite en botanique, mais
la science ne s’occupe pas des légumes. Quelle idée avez-vous
eue, Larsen, d’introduire dans nos appartements une fleur
de rien ! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules.
» On se garda bien de remettre au salon une de ces fleurs
potagères. Les maîtres se firent à la hâte excuser auprès
de la princesse, rejetant la faute sur leur jardinier qui
avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu une verte
remontrance. » C’est un tort et une injustice, dit la princesse.
Comment ! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur
que nous ne savions pas apprécier ; il nous a fait découvrir
la beauté où nous ne nous avisions pas de la chercher ; et
on l’en blâmerait ! Tous les jours, aussi longtemps que les
artichauts seront fleuris, je le prie de m’apporter au palais
une de ces fleurs. » Ainsi fut-il fait. Les maîtres de Larsen
s’empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur bleue
dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la
première fois. » Oui, elle est magnifique, dirent-ils ; on
ne peut le nier. C’est curieux, une fleur d’artichaut ! »
0393 Le jardinier fut complimenté. » Oh ! les compliments,
les éloges, voilà ce qu’il aime ! disaient les maîtres ; il
est comme un enfant gâté. » Un jour d’automne s’éleva une
tempête épouvantable ; elle ne fit qu’aller en augmentant
toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands
arbres furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres
couverts de nids d’oiseaux furent aussi renversés. On entendit
jusqu’au matin les cris perçants, les piaillements aigus des
corneilles effarées, dont les ailes venaient frapper les fenêtres.
»Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les maîtres, voilà ces
pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne reste plus
ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous
le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine. » Le jardinier
ne répondit rien : il réfléchit aussitôt à ce qu’il ferait
de ce nouvel emplacement, bien situé au soleil. En tombant,
les deux arbres avaient abîmé les buis taillés en pyramides,
ils furent enlevés. Larsen les remplaça par des arbustes et
des plantes pris dans les bois et dans les champs de la contrée.
Jamais jardinier n’avait encore eu cette idée. Il réunit là
le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant
0394 au cyprès d’Italie, le houx toujours vert, les plus belles
fougères semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs
qu’on prendrait pour des candélabres d’église. Le sol était
couvert de jolies fleurs des prés et des bois. Cela formait
un charmant coup d’oeil. A la place des vieux arbres fut planté
un grand mât au haut duquel flottait l’étendard du Danebrog,
et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait
le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une
gerbe d’avoine fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux
prissent part à la fête : « Il devient sentimental sur ses
vieux jours, ce bon Larsen, disaient les maîtres ; mais ce
n’en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué. » Vers le
nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia
une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog,
et la gerbe d’avoine au bout d’une perche. Et dans le texte,
on faisait ressortir ce qu’avait de touchant cette ancienne
coutume de faire participer les oiseaux du bon Dieu à la joie
générale des fêtes de Noël : on félicitait ceux qui l’avaient
remise en pratique. » Vraiment, tout ce que fait ce Larsen,
on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il a de la
0395 chance. Nous devons presque être fiers qu’il veuille bien
rester à notre service. » Ce n’était là qu’une façon de parler.
Ils n’en étaient pas fiers du tout, et n’oubliaient pas qu’ils
étaient les maîtres et qu’ils pouvaient, s’il leur plaisait,
renvoyer leur jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait
son jardin. Aussi ne le firent-ils pas. C’étaient de bons
maîtres. Mais ce genre de bonté n’est pas fort rare et c’est
heureux pour les gens comme Larsen.

La malle volante

Il était une fois un marchand, si riche qu’il eût pu paver
toute la rue et presque une petite ruelle encore en pièces
d’argent, mais il ne le faisait pas. Il savait employer autrement
sa fortune et s’il dépensait un skilling2, c’est qu’il savait
gagner un daler3. Voilà quelle sorte de marchand c’était –
0396 et puis, il mourut.

Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie
; il allait chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets
sur la mer avec des pièces d’or à la place de pierres plates.
A ce train, l’argent filait vite… A la fin, le garçon ne
possédait plus que quatre shillings et ses seuls vêtements
étaient une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre.

Ses amis l’abandonnèrent puisqu’il ne pouvait plus se promener
avec eux dans la rue. Mais l’un d’entre eux, qui était bon,
lui envoya une vieille malle en lui disant : « Fais tes paquets
! »

C’était vite dit, il n’avait rien à mettre dans la malle.
Alors, il s’y mit lui-même.

Quelle drôle de malle ! si on appuyait sur la serrure, elle
pouvait voler.
0397
C’est ce qu’elle fit, et pfut ! elle s’envola avec lui à travers
la cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus
loin. Le fond craquait, notre homme craignait qu’il ne se
brise en morceaux, il aurait fait une belle culbute ! Grand
Dieu ! … et puis, il arriva au pays des Turcs. Il cacha
la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et entra
tel qu’il était, dans la ville, ce qu’il pouvait bien se permettre
puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre
et en pantoufles.

Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.

– Ecoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu’est-ce que c’est
que ce grand château près de la ville ? Les fenêtres en sont
si hautes !

– C’est là qu’habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui
a été prédit qu’elle serait très malheureuse par le fait d’un
fiancé, c’est pourquoi personne ne doit aller chez elle sans
0398 que le roi et la reine soient présents.

– Merci, dit le fils du marchand.

Il retourna dans la forêt, s’assit dans la malle, vola jusqu’au
toit du château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.

Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable
que le fils du marchand ne put se retenir de lui donner un
baiser. Elle s’éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu’il
était le dieu des Turcs et qu’il était venu vers elle à travers
les airs, ce qui plut beaucoup à la demoiselle.

Ils s’assirent l’un à côté de l’autre et il lui raconta des
histoires : ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur
lesquels les pensées nageaient comme des sirènes, son front
était un mont neigeux aux salles magnifiques, pleines d’images.
Il parla aussi des cigognes qui apportent les mignons bébés.
Quelles belles histoires ! alors, il demanda sa main à la
0399 princesse, et elle dit « oui » tout de suite.

– Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la
reine viennent prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers
de me voir épouser le dieu des Turcs, mais sachez leur raconter
un très beau conte car ils les aiment énormément ; ma mère
les veut moraux et distingués, mais père les apprécie très
gais, que l’on puisse rire.

– Bien ! Je n’apporterai d’autre cadeau de mariage qu’un conte,
répondit-il.

Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut
donné un sabre incrusté de pièces d’or, et c’est cela surtout
qui pouvait lui être utile.

Il s’envola, s’acheta une nouvelle robe de chambre et s’assit
dans la forêt pour composer un conte. Il devait être terminé
samedi, et ce n’est pas si facile. Pourtant, quand vint le
samedi, c’était fait.
0400
Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la
princesse et l’attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.

– Voulez-vous nous raconter une histoire ? demanda la reine,
une histoire d’un esprit profond et instructif.

– Mais qui fait quand même rire, dit le roi.

– Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.

Il y avait une fois un paquet d’allumettes, très fières de
leur origine. Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient
toutes nées, avait été un grand, vieil arbre, dans la forêt.
Les allumettes se trouvaient maintenant sur une tablette entre
un briquet et une vieille marmite de fer, et elles parlaient
de leur jeunesse.

– Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles,
0401 on peut dire que c’était la belle vie. C’était matin et
soir thé de diamants – la rosée – toute la journée le soleil
quand il brillait – et les oiseaux pour nous raconter des
histoires.

Et nous nous sentions riches ! Les arbres à feuillage n’étaient
vêtus que l’été. Nous, nous avions les moyens d’être habillées
de vert été comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et
ça a été la grande révolution : notre famille fut dispersée.

Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide
navire qui pouvait faire le tour du monde, s’il le voulait
; les autres branches furent utilisées ailleurs, et notre
sort, à nous, est maintenant d’allumer les lumières pour les
gens du commun. C’est pourquoi nous, gens de qualité, avons
échoué à la cuisine.

– Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis
que je suis venue au monde, on m’a récurée et fait bouillir
0402 tant de fois ! Je pourvois au substantiel et suis réellement
la personne la plus importante de la maison. Ma seule joie
c’est, après le repas, de m’étendre propre et récurée sur
une planche et de tenir la conversation avec les camarades.
Mais à l’exception du seau d’eau qui, de temps en temps, descend
dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul agent
d’information est le panier à provisions, mais il parle avec
tant d’agitation du gouvernement et du peuple ! Oui, l’autre
jour, un vieux pot, effrayé de l’entendre, est tombé et s’est
cassé en mille morceaux – il a des idées terriblement avancées,
vous savez !

– Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre
à fusil qui lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer
une soirée un peu gaie.

– Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les
gens du plus haut rang.

– Non, je n’aime pas à parler de moi, dit le pot de terre,
0403 ayons une soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons
quelque chose que chacun a vécu, c’est bien facile et si amusant.

– Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois …

– Quel charmant début ! interrompirent les assiettes. Nous
sentons que nous aimerons cette histoire !

– Oui, j’ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille.
Les meubles étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux
changés tous les quinze jours.

– Comme vous racontez d’une manière intéressante ! dit le
balai à poussière. On se rend compte tout de suite que c’est
une femme qui parle ; il y a quelque chose de si propre dans
votre récit.

– Oui, ça se sent, dit le seau d’eau. Et, de plaisir, il fit
un petit bond et l’on entendit « platch » sur le parquet.
0404

Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi
bonne que le commencement. Les assiettes s’entrechoquaient
d’admiration, et le balai prit un peu de persil et en couronna
le pot parce qu’il savait que cela vexerait les autres, et
aussi parce qu’il pensait : « Si je le couronne aujourd’hui,
il me couronnera demain. »

– Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.

Et elle dansa. Grand Dieu ! comme elle savait lancer la jambe
! La vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d’intérêt
devant ce spectacle.

– Est-ce que je serai couronnée ? demanda la pincette. Et
elle le fut.

– Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.

0405 C’était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais
elle prétendait avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu’au
moment de bouillir. Ce n’était qu’une poseuse qui ne voulait
se produire que sur la table des maîtres.

Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante
se servait pour écrire. Elle n’avait rien de remarquable sinon
qu’elle avait été plongée trop profondément dans l’encrier,
ce dont elle tirait grande vanité.

– Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle
n’a qu’à s’abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol.
Lui sait chanter quoiqu’il n’ait jamais appris. Il nous suffira
pour ce soir.

– Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était
la cantatrice de la cuisine, qu’un oiseau étranger se produise
ici. Est-ce patriotique ? J’en fais juge le panier à provisions.

0406 – Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous
ne le pensez peut-être ! Est-ce une manière convenable de
passer la soirée ? Ne vaudrait-il pas mieux réformer toute
la maison, mettre chacun à sa place ? Je dirigerais le mouvement.
Ce serait autre chose.

– Oui, faisons du chahut ! s’écrièrent-ils tous.

A cet instant, la porte s’ouvrit, la servante entra. Tous
devinrent muets. Personne ne broncha, mais il n’y avait pas
un seul petit pot qui ne fût conscient de ses possibilités
et de sa distinction.

« Si j’avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment
pu être une soirée très gaie. » La servante prit les allumettes
et les gratta. Comme elles crépitaient et flambaient !

– Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les
premières. Quel éclat ! Quelle lumière ! Ayant dit, elles
s’éteignirent.
0407
– Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la
cuisine avec les allumettes. Oui, tu auras notre fille.

– Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.

Ils le tutoyaient déjà puisqu’il devait entrer dans la famille.

Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut
illuminée, les petits pains mollets et les croquignoles volaient
de tous côtés, les gamins des rues se tenaient sur la pointe
des pieds, criaient « Bravo ! » et sifflaient dans leurs doigts.
Une belle soirée !

« Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien », pensa
le fils du marchand.

Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les
feux d’artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et
0408 s’envola dans les airs.

Pfutt ! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du
ciel !

Tous les Turcs sautaient en l’air, leurs pantoufles volant
par-dessus leurs oreilles. Ils n’avaient jamais rien vu de
si beau. Ils étaient bien persuadés que c’était le dieu des
Turcs lui-même qui allait épouser la princesse.

Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt,
il se dit :

« Je vais aller en ville pour savoir comment tout s’est passé
en bas, et ce qu’on a pensé de mon feu d’artifice ».

Et c’était assez naturel qu’il fût curieux de le savoir. Non
ce que les gens pouvaient en dire ! chacun avait vu la chose
à sa façon, mais tous l’avaient vivement appréciée.

0409 – J’ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l’un,
il avait des yeux brillants comme des étoiles et une barbe
comme l’écume de la mer.

– Il portait un manteau de feu, disait l’autre, les anges
les plus ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout
cela était fort agréable ! – et le lendemain, le mariage devait
avoir lieu.

Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où
était-elle donc ? Elle avait brûlé ; une étincelle du feu
d’artifice y avait mis le feu et la malle était en cendres.
Il ne pouvait plus voler, il ne pouvait plus se présenter
devant sa fiancée.

Elle l’attendit toute la journée sur le toit de son palais.
Elle l’y attend encore, tandis que lui court le monde en racontant
des histoires, mais elles ne sont plus aussi amusantes que
celle des allumettes.

0410

Le montreur de marionnettes

Sur le paquebot il y avait un homme d’un autre temps, au visage
si radieux qu’à le voir on pouvait croire qu’il s’agissait
de l’homme le plus heureux de la Terre. C’est d’ailleurs lui-même
qui me l’avait dit. C’était un compatriote, un Danois comme
moi, et il était directeur de théâtre. Il promenait toute
sa troupe avec lui, dans une petite caisse, car c’était un
marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un homme
totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur.
Je n’avais pas tout de suite compris ce qu’il disait, et il
me raconta donc son histoire. Et la voici pour vous.

– Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il,
j’y donnais un spectacle à l’hôtel La Cour de la Poste. C’était
une très belle salle et il y avait un excellent public, composé
d’enfants et d’adolescents, à part quelques vieilles dames.
Et tout à coup, entra un homme vêtu de noir, à l’allure d’étudiant,
0411 qui s’assit, rit aux bons moments, applaudit quand il
le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire ! Il fallait
que je sache qui c’était. J’appris qu’il s’agissait d’un jeune
ingénieur et qu’il était envoyé par l’Ecole centrale pour
faire des conférences à la campagne. J’eus fini mon spectacle
à huit heures. Vous le savez bien, les enfants doivent aller
au lit de bonne heure et le théâtre doit veiller à satisfaire
le public. A neuf heures, l’ingénieur commença sa conférence
avec des expériences et, cette fois-ci, j’étais dans le rôle
du spectateur. Quel régal de l’écouter et de l’observer !
La plupart du temps cela me paraissait de l’hébreu et pourtant
je me disais : nous, les hommes, sommes capables d’inventer
beaucoup de choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour
rallonger la durée de notre vie ? Il ne présentait que de
petits miracles mais il le faisait si vite et avec tant de
dextérité, et en respectant les règles de la nature. Au temps
de Moïse et des prophètes l’ingénieur aurait fait partie des
sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le
bûcher. J’ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de
mon spectacle, le soir suivant, je n’ai été de bonne humeur
0412 que lorsque j’ai vu que l’ingénieur était à nouveau là,
dans la salle. Un jour, un acteur m’avait dit que, lorsqu’il
jouait le rôle d’un jeune premier, il pensait toujours à une
seule femme dans la salle et il jouait pour elle en oubliant
les autres. Pour moi, ce soir-là, l’ingénieur était « elle
», la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle
fut terminé et que toutes les marionnettes eurent bien remercié
leur public, je fus invité par l’ingénieur chez lui pour boire
un verre. Il me parla de ma comédie et je lui parlai de sa
science, et je pense que nous nous amusâmes aussi bien l’un
que l’autre. Mais moi, je posais tout de même plus de questions,
car dans ses expériences il y avait beaucoup de choses qu’il
ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à travers
une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il ? Le
morceau de fer est-il visité par un esprit ? Mais d’où ce
dernier vient-il ? C’est comme avec les hommes, me suis-je
dit. Le bon Dieu les fait passer par la spirale du temps où
ils rencontrent un esprit et tout à coup nous avons un Napoléon,
un Luther et tant d’autres. » Le monde n’est qu’une longue
suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et nous y
0413 sommes si habitués qu’ils ne nous étonnent même plus.
» Et il parla et expliqua jusqu’à ce que j’eusse l’impression
de tout comprendre. Je lui avouai que si je n’étais pas si
vieux, je m’inscrirais immédiatement à l’Ecole centrale pour
comprendre le monde et cela bien que je fusse l’un des hommes
les plus heureux. ” Un des plus heureux …. dit-il, comme
s’il se délectait de ces mots. Vous êtes heureux ? ” demanda-t-il.
» Oui, répondis-je, je suis heureux et où que j’aille avec
ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J’ai néanmoins
un grand souhait. C’est parfois comme un cauchemar et il trouble
ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c’est : je voudrais
diriger une troupe d’acteurs vivants. » « Vous souhaiteriez
que vos marionnettes s’animent d’elles-mêmes, qu’elles deviennent
des acteurs en chair et en os, et vous voudriez être leur
directeur ? demanda l’ingénieur. Et pensez-vous que cela vous
rendrait heureux ? » Il ne le pensait pas, mais je le pensais,
et on en discuta alors longtemps, sans jamais vraiment rapprocher
nos idées, aucun de nous ne sachant convaincre l’autre. Nous
buvions du bon vin, mais il devait y avoir de la magie en
lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état
0414 d’ébriété. Non, je n’étais pas saoul, je voyais tout très
clairement. La chambre était inondée de soleil, le visage
de l’ingénieur s’y reflétait et je pensais aux dieux éternellement
jeunes des temps anciens, lorsqu’il y en avait encore. Je
le lui dis aussitôt et il sourit. Croyez-moi, à cet instant
j’aurais juré qu’il était un dieu déguisé ou un de leurs proches.
Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait se réaliser
: les marionnettes s’animeraient et je serais le directeur
d’une vraie troupe d’acteurs vivants. Nous trinquâmes et il
rangea toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l’attacha
sur le dos et me fit passer à travers une spirale. Je me vois
encore tombant par terre. Et mon souhait se réalisa ! Toute
ma troupe sortit de la petite caisse. Toutes les marionnettes
avaient été visitées par un esprit, toutes devinrent d’excellents
artistes, c’est en tout cas ce qu’elles pensaient, et j’étais
leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour le premier
spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs, voulurent
me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre
allait s’écrouler si elle n’arrivait pas à tenir sur une seule
pointe. C’était une très grande artiste et voulait qu’on agisse
0415 avec elle en conséquence. La marionnette qui jouait l’impératrice
exigea qu’on la considérât comme telle même en dehors de la
scène pour mieux entrer dans la peau de son personnage. L’acteur
dont le rôle consistait à porter une lettre sur la scène se
sentit brusquement aussi important que le jeune premier car,
selon lui, dans une création artistique les petits rôles étaient
aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal
demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie,
car elles étaient toujours suivies d’applaudissements. La
princesse voulut jouer uniquement à la lumière rouge et surtout
pas la bleue, car la rouge lui allait mieux au teint et moi,
j’étais au centre de tout cela puisque j’étais leur directeur.
J’en eus le souffle coupé, je ne savais plus où donner de
la tête, j’en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une
nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer
dans la boîte, et n’avoir jamais été leur directeur. Je leur
dis qu’en fait ils étaient tous des marionnettes, et ils me
battirent à mort. J’étais couché dans ma petite chambre, dans
mon lit. Comment je m’y étais retrouvé ? L’ingénieur devait
le savoir ; moi, je ne le savais pas. Le plancher était éclairé
0416 par la lune, la boîte des marionnettes était là, renversée,
et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient
au sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience,
sortis de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte,
n’importe comment, sans ordre, jusqu’à la dernière. Je refermai
le couvercle et m’assis sur la boîte. Vous imaginez le tableau
? Moi, oui. » Vous resterez où vous êtes », ai-je dit, « et
je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez des acteurs
en chair et en os ! » « Cela m’avait soulagé, ma bonne humeur
était revenue, j’étais l’homme le plus heureux de la terre.
Si heureux que je m’endormis sur la boîte. Et le matin …
en fait il était midi, je dormis plus longtemps que d’habitude
… j’y étais encore assis, heureux, car j’avais compris que
mon unique souhait d’autrefois était stupide. Je partis à
la recherche de l’ingénieur, mais il avait disparu, ainsi
que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis l’homme
le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma
troupe ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils
s’amusent de bon coeur et moi, je compose mes pièces librement
et à ma guise. De toutes le comédies, je choisis la meilleure,
0417 selon mes goûts et personne n’y trouve à redire. Les pièces
que les grands théâtres actuels méprisent, mais qui étaient,
il y a trente ans, de grands succès et faisaient pleurer tout
le monde, je les joue aujourd’hui aux petits et aux grands.
Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer
leurs pères et leurs mères il y a trente ans. J’ai au programme
Jeanne Montfaucon et Dyveke dans sa version courte, parce
que les petits n’aiment pas les grandes scènes d’amour. Ils
veulent de la tragédie et bien vite, dès le début. J’ai sillonné
le Danemark en long et en large, je connais tout le monde
et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route
pour la Suède et si j’y ai du succès et gagne suffisamment
d’argent, je deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le
dis comme à un compatriote. »Et moi, en tant que compatriote,
je transmets le message.

Une semaine du petit elfe Ferme-l’oeil

Dans le monde entier, il n’est personne qui sache autant d’histoires
0418 que Ole Ferme-l’oeil. Lui, il sait raconter…

Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table
ou sur leur petit tabouret, Ole Ferme-l’oeil arrive, il monte
sans bruit l’escalier – il marche sur ses bas – il ouvre doucement
la porte et pfutt ! il jette du lait doux dans les yeux des
enfants, un peu seulement, mais assez cependant pour qu’ils
ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni par conséquent
le voir ; il se glisse juste derrière eux et leur souffle
dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde – mais
ça ne fait aucun mal, car Ole Ferme-l’oeil ne veut que du
bien aux enfants – il veut seulement qu’ils se tiennent tranquilles,
et ils le sont surtout quand on les a mis au lit.

Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l’oeil s’assied sur leur
lit. Il est bien habillé, son habit est de soie, mais il est
impossible d’en dire la couleur, il semble vert, rouge ou
bleu selon qu’il se tourne, il tient un parapluie sous chaque
bras, l’un décoré d’images et celui-là il l’ouvre au-dessus
des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des histoires
0419 ravissantes, et sur l’autre parapluie il n’y a rien. Il
l’ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment
si lourdement que le matin en s’éveillant ils n’ont rien rêvé
du tout.

Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l’oeil,
durant toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit
garçon qui s’appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires
puisqu’il y a sept jours dans la semaine.

Lundi

– Ecoute un peu, dit Ole Ferme-l’oeil le soir lorsqu’il eut
mis Hjalmar au lit, maintenant je vais décorer ta chambre.
Et voilà que toutes les fleurs en pots devinrent de grands
arbres étendant leurs branches jusqu’au plafond et le long
des murs, de sorte que la pièce avait l’air d’une jolie tonnelle.
Toutes les branches étaient couvertes de fleurs chacune plus
0420 belle qu’une rose embaumant délicieusement, et s’il vous
prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de
la confiture. Les fruits brillaient comme de l’or et il y
avait aussi des petits pains mollets, bourrés de raisins,
c’était merveilleux. Mais tout à coup, des gémissements lamentables
se firent entendre dans le tiroir de la table où Hjalmar rangeait
ses livres de classe.

– Qu’est-ce que c’est ? dit Ole.

Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C’était l’ardoise
qui se trouvait mal parce qu’un chiffre faux s’était introduit
dans le calcul, le crayon d’ardoise sautait et s’agitait au
bout de sa ficelle comme s’il était un petit chien, il aurait
voulu corriger le calcul mais il n’y arrivait pas. Et puis
il y avait le cahier d’écriture de Hjalmar, il se lamentait
en dedans que ça faisait mal de l’entendre ! Sur chaque page
il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une
petite lettre à côté d’elle formant une rangée modèle du haut
en bas, et à côté de celles-là, il y en avait qui croyaient
0421 être semblables aux modèles, c’étaient celles que Hjalmar
avait écrites, celles-là allaient tout de travers comme si
elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles auraient
dû se poser.

– Regardez ! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle,
comme ça, à côté de moi, d’un seul trait.

– Oh ! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar,
mais nous n’y arrivons pas, nous sommes très malades.

– Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l’oeil.

– Oh ! non, non, criaient-elles.

Et les voilà debout toutes droites que c’en était un plaisir
de les voir.

– Mais maintenant nous n’allons pas raconter d’histoire, dit
Ole Ferme-l’oeil. Il faut que je leur fasse faire l’exercice
0422 !

Un deux, un deux ! il fit faire l’exercice aux lettres. Elles
se tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées
que n’importe quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l’oeil
parti, quand Hjalmar alla les voir, elles étaient aussi lamentables
qu’auparavant.

Mardi

Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l’oeil toucha de
sa petite seringue magique tous les meubles de la chambre,
aussitôt ils se mirent tous à bavarder, mais ils ne parlaient
que d’eux-mêmes, sauf le crachoir qui restait muet mais s’irritait
de les voir si vaniteux, ne s’occupant que d’eux mêmes, ne
pensant qu’à eux-mêmes et n’ayant pas la plus petite pensée
pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait
qu’on lui crache dessus.
0423
Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture
dans un cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands
vieux arbres, des fleurs dans l’herbe, une pièce d’eau et
une rivière qui coulait derrière le bois, passait devant de
nombreux châteaux et se jetait au loin dans la mer libre.

Ole Ferme-l’oeil toucha le tableau de sa seringue, alors les
oiseaux peints commencèrent à chanter, les branches des arbres
ondulèrent et les nuages coururent dans le ciel, on pouvait
voir leur ombre se déplacer sur le paysage.

Ole Ferme-l’oeil souleva Hjalmar jusqu’au cadre et le petit
garçon posa ses jambes dans la peinture et le voilà debout
dans l’herbe haute, le soleil brillait sur lui à travers la
ramure.

Il courut jusqu’à l’eau, s’assit dans la barque peinte en
rouge et blanc, les voiles brillaient comme de l’argent et
0424 six cygnes portant chacun un collier d’or autour du cou
et une étoile bleue étincelante sur la tête, tiraient le bateau
au long de la verte forêt où les arbres parlaient de brigands
et de sorcières et les fleurs de ravissants petits elfes et
de ce que les papillons leur avaient raconté.

De beaux poissons aux écailles d’or et d’argent nageaient
derrière la barque, de temps en temps ils faisaient un saut
et l’eau clapotait, les oiseaux rouges et blancs, grands et
petits, volaient derrière en deux longues rangées, les moustiques
dansaient, les hannetons bourdonnaient, ils voulaient tous
accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire à raconter.

Ah ! ce fut une belle promenade en bateau ! Par moments, les
bois étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins
ensoleillés et fleuris, avec de grands châteaux de cristal
et de marbre. Sur les balcons se tenaient des princesses qui
étaient toutes des petites filles connues de Hjalmar avec
lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient la main et
0425 tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis
qu’aucun confiseur n’eût jamais vendu. Hjalmar au passage
saisissait par un bout le petit cochon, la petite fille tenait
ferme de l’autre, en sorte que chacun en avait un morceau,
elle le plus petit, Hjalmar de beaucoup le plus gros.

Devant chaque château de petits princes montaient la garde,
ils portaient armes avec des sabres d’or et faisaient pleuvoir
des raisins secs et des soldats de plomb. C’étaient de véritables
princes !

Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers
d’immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même
de traverser la ville où habitait sa bonne d’enfant, celle
qui le portait dans ses bras quand il était tout petit et
qui l’aimait tant. Elle lui fit des signes et lui sourit et
chanta cet air charmant qu’elle avait, elle-même, composé
pour lui :

Je pense à toi à toute heure
0426Mon cher petit Hjalmar chéri.
C’est moi qui baisais ta petite bouche
Et aussi ton front, tes joues vermeilles.

Je t’ai entendu dire tes premiers mots
Et puis il a fallu te quitter.
Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas
Mon bel ange descendu des cieux.

Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient
sur leur tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête
comme si Ole Ferme-l’oeil eût aussi, pour eux, raconté cette
histoire.

Mercredi

Oh ! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l’entendait
même dans son sommeil et quand Ole Ferme-l’oeil entrouvrit
0427 une fenêtre, il vit que l’eau montait jusqu’au ras du
chambranle. Un vrai lac. Mais un magnifique navire mouillait
devant la maison.

– Viens-tu avec nous, petit Hjalmar ? dit Ole Ferme-l’oeil.
Tu pourras voyager cette nuit dans les pays étrangers et être
de retour demain matin.

Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur
le magnifique navire.

Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les
rues, croisèrent devant l’église et bientôt ils furent en
pleine mer. On alla si loin qu’on ne voyait plus aucune terre,
mais seulement une troupe de cigognes qui venaient aussi du
Danemark et allaient vers les pays chauds. Elles se suivaient
l’une derrière l’autre et avaient déjà volé si longtemps,
si longtemps ! L’une d’elles était très fatiguée, ses ailes
ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la
file. Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait
0428 de plus en plus bas, donna encore quelques faibles coups
d’ailes, mais en vain, elle toucha de ses pieds le cordage
du bateau, glissa le long de la voile et poum ! la voilà sur
le pont.

Le mousse la prit et l’enferma dans le poulailler avec les
poules, les canards et les dindons ; la pauvre cigogne était
toute confuse de cette compagnie.

– En voilà un drôle d’oiseau, dirent les poules.

– Nous sommes bien tous d’accord, elle est stupide.

– Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.

Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.

– Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit
la dinde. Combien en vaut l’une ?

0429 – Coin, coin, coin, ricanaient les canards.

Mais la cigogne fit celle qui n’a rien entendu.

– Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c’était
très spirituel ou bien peut-être n’était-ce pas d’un goût
assez relevé pour vous, si haut perchée ! Glouglou, madame
n’aime pas la plaisanterie. Alors, soyons spirituels entre
nous.

Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin
! Coin ! Coin ! C’était extraordinaire comme ils se trouvaient
drôles.

Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela
la cigogne qui sautilla sur le pont jusqu’à lui ; elle s’était
reposée et saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle
étendit ses ailes et s’envola vers les pays chauds tandis
que les poules gloussaient, que les canards faisaient coin,
coin, et que la tête du dindon devenait toute rouge.
0430
– Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et
il s’éveilla, couché dans son petit lit.

C’était un voyage extraordinaire qu’Ole Ferme-l’oeil lui avait
fait faire …

Jeudi

– Attends ! dit Ole Ferme-l’oeil, n’aie pas peur, tu vas voir
une petite souris.

Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite
bête. Elle est venue t’inviter au mariage de deux petites
souris qui vont entrer en ménage cette nuit. Elles habitent
sous le garde-manger de ta mère, il paraît que c’est un appartement
incomparable.

0431 – Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de
souris du parquet ? demanda Hjalmar.

– Laisse-moi faire ! dit Ole Ferme-l’oeil, je vais te rendre
tout petit.

De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint
de plus en plus petit jusqu’à n’être pas plus grand qu’un
doigt.

– Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de
plomb, je crois qu’ils t’iront bien.

– Allons-y, fit Hjalmar.

Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit
soldat de plomb.

– Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à
coudre de votre mère, dit la souris, j’aurai l’honneur de
0432 vous tirer.

– Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine ?
dit Hjalmar.

Et les voilà partis au mariage de souris.

D’abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir,
juste assez haut pour que l’attelage du dé à coudre pût y
passer.

– Est-ce que ça ne sent pas bon ici ? dit la souris, tout
le couloir a été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.

Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. A droite se
tenaient toutes les souris femelles ; elles susurraient et
chuchotaient comme si elles se moquaient les unes des autres,
à gauche se tenaient les mâles, ils se lissaient la moustache
avec leur patte. Au milieu de la salle se tenaient les mariés,
0433 debout dans une croûte de fromage évidée, et ils s’embrassaient
à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu’ils étaient
fiancés et allaient se marier dans un instant.

Il arrivait de plus en plus d’invités et les souris étaient
serrées à s’écraser, les mariés étaient placés au beau milieu
de la porte, de sorte qu’on ne pouvait ni entrer ni sortir.
La salle étant frottée à la couenne, on n’offrait rien d’autre
à manger, mais comme dessert on apporta un pois dans lequel
une souris de la famille avait, de ses petites dents, gravé
le nom des mariés ou du moins leurs initiales. C’était tout
à fait splendide.

Toutes les souris furent d’accord pour dire que c’était un
beau mariage.

Vendredi

0434 – C’est inouï combien de gens d’un certain âge voudraient
m’avoir auprès d’eux, dit Ole Ferme-l’oeil, surtout ceux qui
ont quelque chose à se reprocher. » Mon bon petit Ole, me
disent-ils, nous ne pouvons nous endormir et toute la nuit
nous sommes là à voir défiler nos mauvaises actions qui comme
d’affreux petits démons s’asseyent sur notre lit et nous aspergent
d’eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser que
nous puissions dormir d’un bon somme ? » Ils soupirent et
ajoutent tout bas : « Nous te paierons bien. Bonsoir Ole,
l’argent est sur le bord de la fenêtre ». Mais je ne fais
pas ça pour de l’argent, terminait Ole Ferme-l’oeil.

– Qu’est-ce qui va arriver cette nuit ? demanda Hjalmar.

– Eh bien ! je ne sais pas si tu as envie de venir encore
ce soir à un mariage d’un tout autre genre que celui d’hier.
La grande poupée de ta soeur, celle qui a l’air d’un homme
et qu’on appelle Hermann va épouser la poupée Bertha, c’est
d’ailleurs l’anniversaire de la poupée, il y aura donc beaucoup
de cadeaux.
0435
– Oui, je connais ça ! dit Hjalmar, quand les poupées ont
besoin de robes neuves, ma soeur décide que c’est leur anniversaire
ou qu’elles se marient. C’est arrivé plus de cent fois.

– Oui, mais cette nuit, c’est le cent unième mariage et quand
le cent unième est terminé, tout est fini. C’est pourquoi
celui-ci sera splendide. Regarde un peu !

Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton
était là avec ses fenêtres éclairées et tous les soldats de
plomb présentaient armes. Les couples de fiancés étaient assis
par terre, le dos appuyé au pied de la table, très songeurs,
et ils avaient sans doute pour cela de bonnes raisons. Ole
Ferme-l’oeil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les bénit.
Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent
la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l’air
de la retraite :

Notre chanson arrive comme le vent
0436Sur le couple nuptial dans la chambre
Tous deux raides comme des baguettes
Ils sont faits de peau de gants
Bravo, bravo pour la peau et les baguettes
Nous le chantons à tous les vents.

Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé
qu’il n’y eût rien de comestible car leur amour leur suffisait.

– Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l’étranger
? demanda le marié. Ils prirent conseil de l’hirondelle qui
avait beaucoup voyagé et de la vieille poule de la basse-cour
qui avait couvé cinq fois des poussins.

L’hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes
et lourdes grappes, où l’air est doux et où les montagnes
ont des couleurs qu’on ne connaît pas du tout ici.

– Mais ils n’ont pas nos choux verts, dit la poule. J’ai passé
0437 un été à la campagne avec mes poussins, il y avait un
coin de gravier où nous pouvions gratter, et puis il y avait
une sortie vers un potager plein de choux verts. Oh ! qu’ils
étaient verts. Je ne peux rien m’imaginer de plus beau.

– Mais un chou est pareil à un autre, dit l’hirondelle, et
puis il fait souvent si mauvais temps ici.

– Oui mais on y est bien habitué.

– Et puis il fait froid, on gèle ici.

– Cela fait beaucoup de bien au chou. D’ailleurs, il arrive
que nous ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un
été qui a duré cinq semaines où il faisait si chaud qu’on
suffoquait. Et puis, nous n’avons pas de ces bêtes venimeuses
qu’ils ont là-bas et nous n’avons pas de brigands. C’est une
honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du monde.
Vous ne mériteriez pas d’y vivre.

0438 – Moi aussi, j’ai voyagé. J’ai fait plus de douze lieues
en voiture, dans un panier, et je vous assure qu’un voyage
n’a rien d’agréable.

– La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha.
Moi non plus je n’aime pas voyager dans les montagnes pour
monter et descendre tout le temps ! Nous allons tout simplement
nous installer là-bas sur le gravier et nous nous promènerons
dans le jardin aux choux.

Et on en resta là.

Samedi

– Vas-tu me raconter des histoires maintenant ? dit le petit
Hjalmar.

– Nous n’avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus
0439 du petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois
!

Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise
ornée d’arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits
Chinois hochaient la tête.

– Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit
encore Ole, car c’est dimanche. Mon plus grand travail sera
de descendre toutes les étoiles pour les astiquer aussi. Je
les prends toutes dans mon tablier mais il faut d’abord les
numéroter et mettre le même chiffre dans les trous où elles
sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne place.

– Non, écoutez Monsieur Ferme-l’oeil, vous exagérez, s’écria
un portrait accroché sur le mur contre lequel dormait le petit
garçon. Je suis l’arrière grand-père de Hjalmar. Merci de
lui raconter des histoires, mais vous ne devriez pas lui fausser
ses notions. On ne peut pas décrocher les étoiles et les polir.
0440

– Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis
encore plus ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains
et les Grecs m’appelaient le dieu des Rêves. J’ai toujours
fréquenté les plus nobles maisons et j’y vais encore ; je
sais parler aux petits et aux grands ! Tu n’as qu’à raconter
à ton idée maintenant.

Ole Ferme-l’oeil partit là-dessus en emportant son parapluie.

Dimanche

– Bonsoir, dit Ole Ferme-l’oeil, et Hjalmar le salua, puis
il se leva et retourna contre le mur le portrait de l’arrière-grand-père
afin qu’il ne prît pas part à la conversation comme la veille.

0441
– Voilà ! tu vas me raconter des histoires, celle des « Cinq
pois verts qui habitaient la même cosse », celle de « l’Os
de coq qui faisait la cour à l’os de poule », celle de « l’Aiguille
à repriser si fière d’elle-même qu’elle se figurait être une
aiguille à coudre ».

– Il ne faut pas abuser des meilleures choses ! dit Ole Ferme-l’oeil,
je vais plutôt te montrer quelqu’un ; je vais te montrer mon
frère, il s’appelle aussi Ole Ferme-l’oeil mais ne vient jamais
plus d’une fois chez quelqu’un et quand il vient, il le prend
avec lui sur son cheval et il raconte : oh ! quelles histoires
! Il n’en sait que deux : une si merveilleusement belle que
personne au monde ne pourrait l’imaginer, une si affreuse
et si cruelle – impossible de la décrire.

Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu’à la
fenêtre et lui dit :

– Regarde ! voilà mon frère, l’autre Ole Ferme-l’oeil qu’on
0442 appelle aussi la Mort. Tu vois, il n’a pas du tout l’air
méchant comme dans les livres d’images où il n’est qu’un squelette,
non, son costume est brodé d’argent et c’est un bel uniforme
de hussard, une cape de velours noir flotte derrière lui sur
le cheval et il va au galop !

Hjalmar vit comment Ole Ferme-l’oeil galopait en entraînant
des jeunes et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains
devant lui et d’autres derrière, mais toujours d’abord il
demandait :

– Et comment est ton carnet de notes ?

Tous répondaient : « Excellent. »

– Faites-moi voir ça ! disait-il et il fallait lui montrer
le carnet.

Ceux qui avaient « Très bien » ou « Excellent » venaient devant
et ils entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n’avaient
0443 que « Passable » ou « Médiocre », allaient derrière et
entendaient l’histoire horrible. Ils tremblaient et pleuraient,
ils voulaient sauter à bas du cheval mais ils ne le pouvaient
plus, ils étaient enchaînés à l’animal.

– Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l’oeil numéro
deux, dit Hjalmar, je n’en ai pas peur du tout.

– Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement
veiller à avoir un bon carnet de notes.

– Ça, c’est un bon enseignement ! murmura le portrait de l’arrière-grand-père,
il est toujours utile de donner son avis !

Et il était fort satisfait.

Et ceci est l’histoire d’Ole Ferme-l’oeil, il viendra sûrement
ce soir vous en raconter lui-même bien davantage.
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0444
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Septembre 2004

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