0001Adam SMITH

RECHERCHES SUR LA NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES
NATIONS

(1776)

LIVRE I
Des causes qui ont perfectionné les facultés productives d
u travail, et de l’ordre suivant lequel ses produits se di
stribuent naturellement dans les différentes classes du pe
uple

Traduction française de Germain Garnier, 1881 à partir de
l’édition revue par Adolphe Blanqui en 1843.

Table des matières
LIVRE PREMIER
Des causes qui ont perfectionné les facultés productives d
u travail, et de l’ordre suivant lequel ses produits se di

0002stribuent naturellement dans les différentes classes d
u peuple
Chapitre I. De la division du travail
Chapitre II. Du principe qui donne lieu à la division du t
ravail
Chapitre III. Que la division du travail est limitée par l
‘étendue du marché
Chapitre IV. De l’origine et de l’usage de la Monnaie
Chapitre V. Du prix réel et du prix nominal des marchandis
es ou de leur prix en
travail et de leur prix en argent
Chapitre VI. Des parties constituantes du prix des marchan
dises
Chapitre VII. Du prix naturel des marchandises, et de leur
prix de marché
Chapitre VIII. Des salaires du travail
Chapitre IX. Des profits du capital
Chapitre X. Des salaires et des profits dans les divers em
plois du travail et du capital
Section 1. Des inégalités qui procèdent de la nature même
0003des emplois
Section 2. Inégalités causées par la police de l’Europe
Chapitre XI. De la rente de la terre
Section 1. Du produit qui fournit toujours de quoi payer u
ne Rente
Section 2. Du produit qui tantôt fournit et tantôt ne four
nit pas de quoi payer une Rente
Section 3. Des variations dans la proportion entre les val
eurs respectives de l’espèce de produit qui fournit toujou
rs une Rente, et l’espèce de produit qui quelquefois en ra
pporte une et quelquefois n’en rapporte point

Digression sur les variations de la valeur de l’Argent pen
dant le cours des quatre derniers siècles, et sur les effe
ts des progrès dans la richesse nationale, sur les différe
ntes sortes de produits bruts et le prix réel des ouvrages
des manufactures
I. Des variations de la valeur de l’Argent pendant le cour
s des quatre derniers siècles
1re Période, de 1350 à 1570 2e Période, de 1570 à 1640 3 e
0004 Période, de 1640 à 1700

II. Des Variations de la proportion entre les Valeurs resp
ectives de l’Or et de l’Argent
III. Des motifs qui ont fait soupçonner que la Valeur de l
‘Argent continuait toujours à baisser
IV. Des effets différents des progrès de la richesse natio
nale sur trois sortes différentes de Produit brut
V. Conclusion de la digression sur les Variations dans la
Valeur de l’Argent
VI. Des effets et des progrès de la Richesse nationale sur
le prix réel des ouvrages de manufacture
Conclusion
Table des prix du blé de l’abbé Fleetwood, de 1202 à 1601,
et de 1595 à 1764 Tableau du prix du setier de blé, à Par
is, de 1202 à 1785

LIVRE II
De la nature des fonds ou capitaux de leur accumulation et
0005 de leur emploi
Introduction
Chapitre I. Chapitre II.
Chapitre III.
Chapitre IV. Chapitre V.
Des diverses branches dans lesquelles se divisent les capi
taux De l’argent considéré comme une branche particulière
du capital général de la société, ou de la dépense qu’exig
e l’entretien du capital national
Du travail productif et du travail non productif. – De l’a
ccumulation du capital
Des fonds prêtés à intérêt
Des différents emplois des capitaux

LIVRE III
De la marche différente et des progrès de l’opulence chez
différentes nations
Chapitre I. Du Cours naturel des progrès de l’opulence
Chapitre II. Comment l’Agriculture fut découragée en Europ
0006e après la chute de l’Empire romain
Chapitre III. Comment les villes se formèrent et s’agrandi
rent après la chute de l’Empire romain
Chapitre IV. Comment le Commerce des villes a contribué à
l’amélioration des campagnes

LIVRE IV
DES SYSTEMES D’ECONOMIE POLITIQUE
Introduction
Chapitre I. Chapitre II.
Chapitre III.
Du principe sur lequel se fonde le système mercantile
Des entraves à l’importation seulement des marchandises qu
i sont de nature à être produites par l’industrie
Des entraves extraordinaires apportées à l’importation des
pays avec lesquels on suppose la balance du commerce défa
vorable. – Cours du change. – Banque de dépôt
Section 1. Où l’absurdité de ces règlements est démontrée
d’après les principes du Système mercantile
Digression sur les Banques de dépôt et en particulier sur
0007celle d’Amsterdam
Section 2. Où l’absurdité des règlements de commerce est d
émontrée d’après d’autres principes
Chapitre IV. Des drawbacks (restitution de droits) Chapitr
e V. Des primes et de la législation des grains Digression
sur le commerce des blés et sur les lois y relatives
1. Commerce intérieur
2. Commerce d’importation
3. Commerce d’exportation
4. Commerce de transport
Appendice au chapitre V
Chapitre VI. Des traités de commerce. – Importation de l’o
r. – Droit sur la fabrication des monnaies
Chapitre VII. Des Colonies
Section 1. Des motifs qui ont fait établir de nouvelles co
lonies Section 2. Causes de la prospérité des colonies nou
velles Section 3. Des avantages qu’a retirés l’Europe de l
a découverte de l’Amérique et de celle d’un passage aux In
des par le cap de Bonne-Espérance
Chapitre VIII. Conclusion du système mercantile
0008
Chapitre IX. Des systèmes agricoles ou de ces systèmes d’é
conomie politique qui représentent le produit de la terre
soit comme la seule, soit comme la principale source du re
venu et de la richesse nationale

LIVRE V
Du revenu du souverain ou de la république
Chapitre I. Des dépenses à la charge du Souverain et de la
République
Section 1. Des dépenses qu’exige la Défense nationale
Section 2. Des dépenses qu’exige l’administration de la Ju
stice
Section 3. Des dépenses qu’exigent les travaux et établiss
ements publics
Article 1. Des travaux et établissements propres à facilit
er le Commerce de la société
– 1. De ceux qui sont nécessaires pour faciliter le Commer
ce en général – 2. Des travaux et établissements publics q
0009ui sont nécessaires pour faciliter quelque branche par
ticulière du commerce
Article 2. Des dépenses qu’exigent les institutions pour l
‘Education de la
jeunesse
Article 3. Des dépenses qu’exigent les institutions pour l
‘instruction des personnes de tout âge
Section 4. Des dépenses nécessaires pour soutenir la digni
té du Souverain
Conclusion du chapitre premier
Chapitre II. Des sources du Revenu général de la société o
u du Revenu de l’Etat
Section 1. Des fonds ou sources du revenu qui peuvent appa
rtenir particulièrement au Souverain ou à la République
Section 2. Des Impôts
Article 1. Impôts sur les Rentes de terres et Loyers de ma
isons – 1. Impôts sur les Rentes de terres
– 2. Des impôts qui sont proportionnés au produit de la te
rre, et non au
revenu du propriétaire – 3. Impôts sur les Loyers de mais
0010ons
Article 2. Impôts sur le Profit ou sur le revenu provenant
des Capitaux
Suite de l’article 2. – Impôts qui portent particulièremen
t sur les Profits de certains emplois
Supplément aux Articles 1 et 2. – Impôts sur la valeur cap
itale des Terres, Maisons et Fonds mobiliers
Article 3. – Impôts sur les Salaires du travail
Article 4. Impôts qu’on a l’intention de faire porter indi
stinctement sur toutes les différentes espèces de Revenus

– 1. Impôts de Capitation – 2. Impôts sur les objets de Co
nsommation
Chapitre III. Des dettes publiques

ADAM SMITH
La Richesse des nations
« L’Economie politique, considérée comme une branche des
0011connaissances du législateur et de l’homme d’Etat, se
propose deux objets distincts : le premier, de procurer au
peuple un revenu ou une subsistance abondante, ou, pour m
ieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce
revenu et cette subsistance abondante ; – le second, de f
ournir à l’Etat ou à la communauté un revenu suffisant pou
r le service public; elle se propose d’enrichir à la fois
le peuple et le souverain. »
Adam Smith

note sur la présente édition
Nous reprenons ici le texte de la dernière édition complè
te de la Richesse des nations, celle de l’édition de 1881
de la traduction de G. Garnier. L’édition de 1881 se prése
nte donc presque comme un palimpseste, dont l’intérêt prin
cipal, aujourd’hui, est d’offrir une vision assez saisissa
nte de la perception de la Richesse des nations qu’en offr
aient les économistes de l’époque.
Cette édition ne vise pas à être une édition critique, et
0012 nous renvoyons les chercheurs intéressés à l’édition
de Glasgow ou à celle d’E. Cannan, aisément accessibles.
Enfin, bien que la traduction que nous rééditons ait été
l’objet de soins attentifs de la part de Germain Garnier e
t de révisions de la part d’Adolphe Blanqui et de Joseph G
arnier, elle reste bien évidemment perfectible.
Il est de notre devoir d’indiquer à ce propos une difficu
lté importante, qui dépasse le problème de la traduction s
tricto sensu. Il s’agit de l’emploi par Smith de deux term
es, qui sont en même temps deux concepts, pour désigner ce
qui après lui sera regroupé sous un même terme, celui de
capital. Les traducteurs emploient l’expression « capital
ou fond » pour traduire soit « stock », soit « capital ».
Le premier terme est évidemment intraduisible en français,
et s’oppose à la notion de flux, le terme « stock » désig
nant la richesse qui, au cours d’une période de temps donn
ée, ne circule pas.
Le capital, est un fond avancé qui rapporte un profit. La
tradition économique postérieure à Smith tend à confondre
(à tort ou à raison) tout stock avec le capital. Cela exp
0013lique que joseph Garnier traduise finalement, dans les
titres du Livre Il et de ses chapitres 1, Il, IV le mot «
stock » par « capital ».
De la même façon, il arrive que les mots coin, money, soi
ent traduits indifféremment par argent, monnaie ou monnaie
frappée.
Ces problèmes de traduction sont classiques. Nous pensons
cependant que la traduction de Germain Garnier, grâce à l
aquelle des générations d’économistes français en prirent
connaissance (et le citèrent), doit toujours être mise à l
a disposition du public.

Recherches sur la nature et
les causes
de la richesse des nations

Introduction et plan de l’ouvrage
par Adam Smith (1776)
Le Travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui
0014fournit à sa consommation annuelle toutes les choses n
écessaires et commodes à la vie; et ces choses sont toujou
rs ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des a
utres nations avec ce produit.
Ainsi, selon que ce produit, ou ce qui est acheté avec ce
produit, se trouvera être dans une proportion plus ou moi
ns grande avec le nombre des consommateurs, la nation sera
plus ou moins bien pourvue de toutes les choses nécessair
es ou commodes dont elle éprouvera le besoin.
Or, dans toute nation, deux circonstances différentes dét
erminent cette proportion. Premièrement, l’habileté, la de
xtérité et l’intelligence qu’on y apporte généralement dan
s l’application du travail; deuxièmement, la proportion qu
i s’y trouve entre le nombre de ceux qui sont occupés à un
travail utile et le nombre de ceux qui ne le sont pas. Ai
nsi, quels que puissent être le sol, le climat et l’étendu
e du territoire d’une nation, nécessairement l’abondance o
u la disette de son approvisionnement annuel, relativement
à sa situation particulière, dépendra de ces deux circons
tances.
0015 L’abondance ou l’insuffisance de cet approvisionnemen
t dépend plus de la première de ces deux circonstances que
de la seconde. Chez les nations sauvages qui vivent de la
chasse et de la pêche, tout individu en état de travaille
r est plus ou moins occupé à un travail utile, et tâche de
pourvoir, du mieux qu’il peut, à ses besoins et à ceux de
s individus de sa famille ou de sa tribu qui sont trop jeu
nes, trop vieux ou trop infirmes pour aller à la chasse ou
à la pêche. Ces nations sont cependant dans un état de pa
uvreté suffisant pour les réduire souvent, ou du moins pou
r qu’elles se croient réduites, à la nécessité tantôt de d
étruire elles-mêmes leurs enfants, leurs vieillards et leu
rs malades, tantôt de les abandonner aux horreurs de la fa
im ou à la dent des bêtes féroces. Au contraire, chez les
nations civilisées et en progrès, quoiqu’il y ait un grand
nombre de gens tout à fait oisifs et beaucoup d’entre eux
qui consomment un produit de travail décuple et souvent c
entuple de ce que consomme la plus grande partie des trava
illeurs, cependant la somme du produit du travail de la so
ciété est si grande, que tout le monde y est souvent pourv
0016u avec abondance, et que l’ouvrier, même de la classe
la plus basse et la plus pauvre, s’il est sobre et laborie
ux, peut jouir, en choses propres aux besoins et aux aisan
ces de la vie, d’une part bien plus grande que celle qu’au
cun sauvage pourrait jamais se procurer.
Les causes qui perfectionnent ainsi le pouvoir productif
du travail et l’ordre suivant lequel ses produits se distr
ibuent naturellement entre les diverses classes de personn
es dont se compose la société, feront la matière du premie
r livre de ces Recherches.
Quel que soit, dans une nation, l’état actuel de son habi
leté, de sa dextérité et de son intelligence dans l’applic
ation du travail, tant que cet état reste le même, l’abond
ance ou la disette de sa provision annuelle dépendra néces
sairement de la proportion entre le nombre des individus e
mployés à un travail utile, et le nombre de ceux qui ne le
sont pas. Le nombre des travailleurs utiles et productifs
est partout, comme on le verra par la suite, en proportio
n de la quantité du Capital employé à les mettre en oeuvre
, et de la manière particulière dont ce capital est employ
0017é. Le second livre traite donc de la nature du capital
et de la manière dont il s’accumule graduellement, ainsi
que des différentes quantités de travail qu’il met en acti
vité, selon les différentes manières dont il est employé.

Des nations qui ont porté assez loin l’habileté, la dexté
rité et l’intelligence dans l’application du travail, ont
suivi des méthodes fort différentes dans la manière de le
diriger ou de lui donner une impulsion générale, et ces mé
thodes n’ont pas toutes été également favorables à l’augme
ntation de la masse de ses produits. La politique de quelq
ues nations a donné un encouragement extraordinaire à l’in
dustrie des campagnes; celle de quelques autres, à l’indus
trie des villes. Il n’en est presque aucune qui ait traité
tous les genres d’industrie avec égalité et avec impartia
lité. Depuis la chute de l’empire romain, la politique de
l’Europe a été plus favorable aux arts, aux manufactures e
t au commerce, qui sont l’industrie des villes, qu’à l’agr
iculture, qui est celle des campagnes. Les circonstances q
ui semblent avoir introduit et établi cette politique sont
0018 exposées dans le troisième livre.
Quoique ces différentes méthodes aient peut-être dû leur
première origine aux préjugés et à l’intérêt privé de quel
ques classes particulières, qui ne calculaient ni ne prévo
yaient les conséquences qui pourraient en résulter pour le
bien-être général de la société, cependant elles ont donn
é lieu à différentes théories d’Economie politique, dont l
es unes exagèrent l’importance de l’industrie qui s’exerce
dans les villes, et les autres celle de l’industrie des c
ampagnes. Ces théories ont eu une influence considérable,
non seulement sur les opinions des hommes instruits, mais
même sur la conduite publique des princes et des Etats. J’
ai tâché, dans le quatrième livre, d’exposer ces différent
es théories aussi clairement qu’il m’a été possible, ainsi
que les divers effets qu’elles ont produits en différents
siècles et chez différents peuples.
Ces quatre premiers livres traitent donc de ce qui consti
tue le Revenu de la masse du peuple, ou de la nature de ce
s Fonds qui, dans les différents âges et chez les différen
ts peuples, ont fourni à leur consommation annuelle.
0019 Le cinquième et dernier livre traite du revenu du Sou
verain ou de la République. J’ai tâché de montrer dans ce
livre : – 1- quelles sont les dépenses nécessaires du souv
erain ou de la république, lesquelles de ces dépenses doiv
ent être supportées par une contribution générale de toute
la société, et lesquelles doivent l’être par une certaine
portion seulement ou par quelques membres particuliers de
la société ; – 2- quelles sont les différentes méthodes d
e faire contribuer la société entière à l’acquit des dépen
ses qui doivent être supportées par la généralité du peupl
e, et quels sont les principaux avantages et inconvénients
de chacune de ces méthodes ; – 3′ enfin, quelles sont les
causes qui ont porté presque tous les gouvernements moder
nes à engager ou à hypothéquer quelque partie de ce revenu
, c’est-à-dire à contracter des Dettes, et quels ont été l
es effets de ces dettes sur la véritable richesse de la so
ciété, sur le produit annuel de ses Terres et de son Trava
il.

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0020Livre premier
Des causes qui ont perfectionné les facultés productives d
u travail, et de l’ordre suivant lequel ses produits se di
stribuent naturellement dans les différentes classes du pe
uple

Chapitre I
De la division du travail
Les plus grandes améliorations dans la puissance producti
ve du travail, et la plus grande partie de l’habileté, de
l’adresse, de l’intelligence avec laquelle il est dirigé o
u appliqué, sont dues, à ce qu’il semble, à la Division du
travail.
On se fera plus aisément une idée des effets de la divisi
on du travail sur l’industrie générale de la société, si l
‘on observe comment ces effets opèrent dans quelques manuf
actures particulières. On suppose communément que cette di
0021vision est portée le plus loin possible dans quelques-
unes des manufactures où se fabriquent des objets de peu d
e valeur. Ce n’est pas peut-être que réellement elle y soi
t portée plus loin que dans des fabriques plus importantes
; mais c’est que, dans les premières, qui sont destinées à
de petits objets demandés par un petit nombre de personne
s, la totalité des ouvriers qui y sont employés est nécess
airement peu nombreuse, et que ceux qui sont occupés à cha
que différente branche de l’ouvrage peuvent souvent être r
éunis dans un atelier et placés à la fois sous les yeux de
l’observateur. Au contraire, dans ces grandes manufacture
s destinées à fournir les objets de consommation de la mas
se du peuple, chaque branche de l’ouvrage emploie un si gr
and nombre d’ouvriers, qu’il est impossible de les réunir
tous dans le même atelier. On ne peut guère voir à la fois
que les ouvriers employés à une seule branche de l’ouvrag
e. Ainsi, quoique dans ces manufactures l’ouvrage soit peu
t-être en réalité divisé en un plus grand nombre de partie
s que dans celles de la première espèce, cependant la divi
sion y est moins sensible et, par cette raison, elle y a é
0022té moins bien observée.
Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite
importance, mais où la division du travail s’est fait sou
vent remarquer : une manufacture d’épingles.
Un homme qui ne serait pas façonné à ce genre d’ouvrage,
dont la division du travail a fait un métier particulier,
ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usa
ge, dont l’invention est probablement due encore à la divi
sion du travail, cet ouvrier, quelque adroit qu’il fût, po
urrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa j
ournée, et certainement il n’en ferait pas une vingtaine.
Mais de la manière dont cette industrie est maintenant con
duite, non seulement l’ouvrage entier forme un métier part
iculier, mais même cet ouvrage est divisé en un grand nomb
re de branches, dont la plupart constituent autant de méti
ers particuliers. Un ouvrier tire le fil à la bobine, un a
utre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrièm
e empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui
doit recevoir la tête. Cette tête est elle- même l’objet
de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une
0023besogne particulière ; blanchir les épingles en est un
e autre ; c’est même un métier distinct et séparé que de p
iquer les papiers et d’y bouter les épingles; enfin, l’imp
ortant travail de faire une épingle est divisé en dix-huit
opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certai
nes fabriques, sont remplies par autant de mains différent
es, quoique dans d’autres le même ouvrier en remplisse deu
x ou trois. J’ai vu une petite manufacture de ce genre qui
n’employait que dix ouvriers, et où, par conséquent, quel
ques-uns d’eux étaient chargés de deux ou trois opérations
. Mais, quoique la fabrique fût fort pauvre et, par cette
raison, mal outillée, cependant, quand ils se mettaient en
train, ils venaient à bout de faire entre eux environ dou
ze livres d’épingles par jour; or, chaque livre contient a
u delà de quatre mille épingles de taille moyenne. Ainsi,
ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarant
e-huit milliers d’épingles dans une journée; donc, chaque
ouvrier, faisant une dixième partie de ce produit, peut êt
re considéré comme donnant dans sa journée quatre mille hu
it cents épingles. Mais s’ils avaient tous travaillé à par
0024t et indépendamment les uns des autres, et s’ils n’ava
ient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun
d’eux assurément n’eût pas fait vingt épingles, peut-être
pas une seule, dans sa journée, c’est-à-dire pas, à coup
sûr, la deux-cent-quarantième partie, et pas peut-être la
quatre-mille-huit-centième partie de ce qu’ils sont mainte
nant en état de faire, en conséquence d’une division et d’
une combinaison convenables de leurs différentes opération
s.
Dans tout autre art et manufacture, les effets de la divi
sion du travail sont les mêmes que ceux que nous venons d’
observer dans la fabrique d’une épingle, quoique dans un g
rand nombre le travail ne puisse pas être aussi subdivisé
ni réduit à des opérations d’une aussi grande simplicité.
Toutefois, dans chaque art, la division du travail, aussi
loin qu’elle peut y être portée, amène un accroissement pr
oportionnel dans la puissance productive du travail. C’est
cet avantage qui paraît avoir donné naissance à la sépara
tion des divers emplois et métiers.
Aussi, cette séparation est en général poussée plus loin
0025dans les pays qui jouissent du plus haut degré de perf
ectionnement ; ce qui, dans une société encore un peu gros
sière, est l’ouvrage d’un seul homme, devient, dans une so
ciété plus avancée, la besogne de plusieurs. Dans toute so
ciété avancée, un fermier en général n’est que fermier, un
fabricant n’est que fabricant. Le travail nécessaire pour
produire complètement un objet manufacturé est aussi pres
que toujours divisé entre un grand nombre de mains. Que de
métiers différents sont employés dans chaque branche des
ouvrages manufacturés, de toile ou de laine, depuis l’ouvr
ier qui travaille à faire croître le lin et la laine, jusq
u’à celui qui est employé à blanchir et à tisser la toile
ou à teindre et à lustrer le drap!
Il est vrai que la nature de l’agriculture ne comporte pa
s une aussi grande subdivision de travail que les manufact
ures, ni une séparation aussi complète des travaux. Il est
impossible qu’il y ait, entre l’ouvrage du nourrisseur de
bestiaux et du fermier, une démarcation aussi bien établi
e qu’il y en a communément entre le métier du charpentier
et celui du forgeron. Le tisserand et le fileur sont presq
0026ue toujours deux personnes différentes ; mais le labou
reur, le semeur et le moissonneur sont souvent une seule e
t même personne. Comme les temps propres à ces différents
genres de travaux dépendent des différentes saisons de l’a
nnée, il est impossible qu’un homme puisse trouver constam
ment à s’employer à chacun d’eux. C’est peut-être l’imposs
ibilité de faire une séparation aussi entière et aussi com
plète des différentes branches du travail appliqué à l’agr
iculture, qui est cause que, dans cet art, la puissance pr
oductive du travail ne fait pas des progrès aussi rapides
que dans les manufactures. A la vérité, les peuples les pl
us opulents l’emportent, en général, sur leurs voisins aus
si bien en agriculture que dans les autres industries; mai
s cependant leur supériorité se fait communément beaucoup
plus sentir dans ces dernières. Leurs terres sont, en géné
ral, mieux cultivées et, y ayant consacré plus de travail
et de dépense, ils en retirent un produit plus grand, eu é
gard à l’étendue et à la fertilité naturelle du sol. Mais
la supériorité de ce produit n’excède guère la proportion
de la supériorité de travail et de dépense. En agriculture
0027, le travail du pays riche n’est pas toujours beaucoup
plus productif que celui du pays pauvre, ou du moins cett
e différence n’est jamais aussi forte qu’elle l’est ordina
irement dans les manufactures. Ainsi, le blé d’un pays ric
he, à égal degré de bonté, ne sera pas toujours, au marché
, à meilleur compte que celui d’un pays pauvre. Le blé de
Pologne, à bonté égale, est à aussi bon marché que celui d
e France, malgré la supériorité de ce dernier pays en opul
ence et en industrie. Le blé de France, dans les provinces
à blé, est tout aussi bon, la plupart des années, et pres
que au même prix que le blé d’Angleterre, quoique peut-êtr
e la France soit inférieure à l’Angleterre du côté de l’op
ulence et de l’industrie. Toutefois, les terres d’Angleter
re sont mieux cultivées que celles de France, et celles-ci
sont, à ce qu’on dit, beaucoup mieux cultivées que celles
de Pologne. Mais quoique les pays pauvres, malgré l’infér
iorité de leur culture, puissent, en quelque sorte, rivali
ser avec les pays riches pour la bonté et le bon marché du
blé, cependant ils ne peuvent prétendre à la même concurr
ence en fait de manufactures, du moins si ces manufactures
0028 sont en rapport avec le sol, le climat et la situatio
n du pays riche. Les soieries de France sont plus belles e
t à meilleur compte que celles d’Angleterre, parce que les
manufactures de soie ne conviennent pas au climat d’Angle
terre aussi bien qu’à celui de France, du moins sous le ré
gime des forts droits dont on a chargé chez nous l’importa
tion des soies écrues. Mais la quincaillerie d’Angleterre
et ses gros lainages sont sans comparaison bien supérieurs
à ceux de France, et beaucoup moins chers à qualité égale
. En Pologne, dit-on, à peine y a-t-il des manufactures, s
i ce n’est quelques fabriques où se font les plus grossier
s ustensiles de ménage, et dont aucun pays ne saurait se p
asser.
Cette grande augmentation dans la quantité d’ouvrage qu’u
n même nombre de bras est en état de fournir, en conséquen
ce de la division du travail, est due à trois circonstance
s différentes : – premièrement, à un accroissement d’habil
eté chez chaque ouvrier individuellement; – deuxièmement,
à l’épargne du temps qui se perd ordinairement quand on pa
sse d’une espèce d’ouvrage à une autre; – et troisièmement
0029 enfin, à l’invention d’un grand nombre de machines qu
i facilitent et abrègent le travail, et qui permettent à u
n homme de remplir la tâche de plusieurs.
Premièrement, l’accroissement de l’habileté dans l’ouvrie
r augmente la quantité d’ouvrage qu’il peut accomplir, et
la division du travail, en réduisant la tâche de chaque ho
mme à quelque opération très simple et en faisant de cette
opération la seule occupation de sa vie, lui fait acquéri
r nécessairement une très grande dextérité. Un forgeron or
dinaire qui, bien qu’habitué à manier le marteau, n’a cepe
ndant jamais été habitué à faire des clous, s’il est oblig
é par hasard de s’essayer à en faire, viendra très diffici
lement à bout d’en faire deux ou trois cents dans sa journ
ée; encore seront-ils fort mauvais. Un forgeron qui aura é
té accoutumé à en faire, mais qui n’en aura pas fait-son u
nique métier, aura peine, avec la plus grande diligence, à
en fournir dans un jour plus de huit cents ou d’un millie
r. Or, j’ai vu des jeunes gens au-dessous de vingt ans, n’
ayant jamais exercé d’autre métier que celui de faire des
clous, qui, lorsqu’ils étaient en train, pouvaient fournir
0030 chacun plus de deux mille trois cents clous par jour.
Toutefois, la façon d’un clou n’est pas une des opération
s les plus simples. La même personne fait aller les souffl
ets, attise ou dispose le feu quand il en est besoin, chau
ffe le fer et forge chaque partie du clou. En forgeant la
tête, il faut qu’elle change d’outils. Les différentes opé
rations dans lesquelles se subdivise la façon d’une épingl
e ou d’un bouton de métal sont toutes beaucoup plus simple
s, et la dextérité d’une personne qui n’a pas eu dans sa v
ie d’autres occupations que celles-là, est ordinairement b
eaucoup plus grande. La rapidité avec laquelle quelques-un
es de ces opérations s’exécutent dans les fabriques passe
tout ce qu’on pourrait imaginer; et ceux qui n’en ont pas
été témoins ne sauraient croire que la main de l’homme fût
capable d’acquérir autant d’agilité.
En second lieu, l’avantage qu’on gagne à épargner le temp
s qui se perd communément en passant d’une sorte d’ouvrage
à une autre, est beaucoup plus grand que nous ne pourrion
s le penser au premier coup d’oeil. Il est impossible de p
asser très vite d’une espèce de travail à une autre qui ex
0031ige un changement de place et des outils différents. U
n tisserand de la campagne, qui exploite une petite ferme,
perd une grande partie de son temps à aller de son métier
à son champ, et de son champ à son métier. Quand les deux
métiers peuvent être établis dans le même atelier, la per
te du temps est sans doute beaucoup moindre; néanmoins ell
e ne laisse pas d’être considérable. Ordinairement, un hom
me perd un peu de temps en passant d’une besogne à une aut
re. Quand il commence à se mettre à ce nouveau travail, il
est rare qu’il soit d’abord bien en train; il n’a pas, co
mme on dit, le coeur à l’ouvrage, et pendant quelques mome
nts il niaise plutôt qu’il ne travaille de bon coeur. Cett
e habitude de flâner et de travailler sans application et
avec nonchalance est naturelle à l’ouvrier de la campagne,
ou plutôt il la contracte nécessairement, étant obligé de
changer d’ouvrage et d’outils à chaque demi-heure, et de
mettre la main chaque jour de sa vie à vingt besognes diff
érentes; elle le rend presque toujours paresseux et incapa
ble d’un travail sérieux et appliqué, même dans les occasi
ons où il est le plus pressé d’ouvrage. Ainsi, indépendamm
0032ent de ce qui lui manque en dextérité, cette seule rai
son diminuera considérablement la quantité d’ouvrage qu’il
sera en état d’accomplir.
En troisième et dernier lieu, tout le monde sent combien
l’emploi de machines propres à un ouvrage abrège et facili
te le travail. Il est inutile d’en chercher des exemples.
Je ferai remarquer seulement qu’il semble que c’est à la d
ivision du travail qu’est originairement due l’invention d
e toutes ces machines propres à abréger et à faciliter le
travail. Quand l’attention d’un homme est toute dirigée ve
rs un objet, il est bien plus propre à découvrir les métho
des les plus promptes et les plus aisées pour l’atteindre,
que lorsque cette attention embrasse une grande variété d
e choses. Or, en conséquence de la division du travail, l’
attention de chaque homme est naturellement fixée tout ent
ière sur un objet très simple. On doit donc naturellement
attendre que quelqu’un de ceux qui sont employés à une bra
nche séparée d’un ouvrage, trouvera bientôt la méthode la
plus courte et la plus facile de remplir sa tâche particul
ière, si la nature de cette tâche permet de l’espérer. Une
0033 grande partie des machines employées dans ces manufac
tures où le travail est le plus subdivisé, ont été origina
irement inventées par de simples ouvriers qui, naturelleme
nt, appliquaient toutes leurs pensées à trouver les moyens
les plus courts et les plus aisés de remplir la tâche par
ticulière qui faisait leur seule occupation. Il n’y a pers
onne d’accoutumé à visiter les manufactures, à qui on n’ai
t fait voir une machine ingénieuse imaginée par quelque pa
uvre ouvrier pour abréger et faciliter sa besogne. Dans le
s premières machines à feu, il y avait un petit garçon con
tinuellement occupé à ouvrir et à fermer alternativement l
a communication entre la chaudière et le cylindre, suivant
que le piston montait ou descendait. L’un de ces petits g
arçons, qui avait envie de jouer avec ses camarades, obser
va qu’en mettant un cordon au manche de la soupape qui ouv
rait cette communication, et en attachant ce cordon à une
autre partie de la machine, cette soupape s’ouvrirait et s
e fermerait sans lui, et qu’il aurait la liberté de jouer
tout à son aise. Ainsi, une des découvertes qui a le plus
contribué à perfectionner ces sortes de machines depuis le
0034ur invention, est due à un enfant qui ne cherchait qu’
à s’épargner de la peine.
Cependant il s’en faut de beaucoup que toutes les découve
rtes tendant à perfectionner les machines et les outils ai
ent été faites par les hommes destinés à s’en servir perso
nnellement. Un grand nombre est dû à l’industrie des const
ructeurs de machines, depuis que cette industrie est deven
ue l’objet d’une profession particulière, et quelques-unes
à l’habileté de ceux qu’on nomme savants ou théoriciens,
dont la profession est de ne rien faire, mais de tout obse
rver, et qui, par cette raison, se trouvent souvent en éta
t de combiner les forces des choses les plus éloignées et
les plus dissemblables. Dans une société avancée, les fonc
tions philosophiques ou spéculatives deviennent, comme tou
t autre emploi, la principale ou la seule occupation d’une
classe particulière de citoyens. Cette occupation, comme
tout autre, est aussi subdivisée en un grand nombre de bra
nches différentes, dont chacune occupe une classe particul
ière de savants, et cette subdivision du travail, dans les
sciences comme en toute autre chose, tend à accroître l’h
0035abileté et à épargner du temps. Chaque individu acquie
rt beaucoup plus d’expérience et d’aptitude dans la branch
e particulière qu’il a adoptée; il y a au total plus de tr
avail accompli, et la somme des connaissances en est consi
dérablement augmentée.
Cette grande multiplication dans les produits de tous les
différents arts et métiers, résultant de la division du t
ravail, est ce qui, dans une société bien gouvernée, donne
lieu à cette opulence générale qui se répand jusque dans
les dernières classes du peuple. Chaque ouvrier se trouve
avoir une grande quantité de son travail dont il peut disp
oser, outre ce qu’il en applique à ses propres besoins; et
comme les autres ouvriers sont aussi dans le même cas, il
est à même d’échanger une grande quantité des marchandise
s fabriquées par lui contre une grande quantité des leurs,
ou, ce qui est la même chose, contre le prix de ces march
andises. Il peut fournir abondamment ces autres ouvriers d
e ce dont ils ont besoin, et il trouve également à s’accom
moder auprès d’eux, en sorte qu’il se répand, parmi les di
fférentes classes de la société, une abondance universelle
0036.
Observez, dans un pays civilisé et florissant, ce qu’est
le mobilier d’un simple journalier ou du dernier des manoe
uvres, et vous verrez que le nombre des gens dont l’indust
rie a concouru pour une part quelconque à lui fournir ce m
obilier, est au-delà de tout calcul possible. La veste de
laine, par exemple, qui couvre ce journalier, toute grossi
ère qu’elle paraît, est le produit du travail réuni d’une
innombrable multitude d’ouvriers. Le berger, celui qui a t
rié la laine, celui qui l’a peignée ou cardée, le teinturi
er, le fileur, le tisserand, le foulonnier, celui qui adou
cit, chardonne et unit le drap, tous ont mis une portion d
e leur industrie à l’achèvement de cette oeuvre grossière.
Combien, d’ailleurs, n’y a-t-il pas eu de marchands et de
voituriers employés à transporter la matière à ces divers
ouvriers, qui souvent demeurent dans des endroits distant
s les uns des autres! Que de commerce et de navigation mis
en mouvement! Que de constructeurs de vaisseaux, de matel
ots, d’ouvriers en voiles et en cordages, mis en oeuvre po
ur opérer le transport des différentes drogues du teinturi
0037er, rapportées souvent des extrémités du monde! Quelle
variété de travail aussi pour produire les outils du moin
dre de ces ouvriers! Sans parler des machines les plus com
pliquées, comme le vaisseau du commerçant, le moulin du fo
ulonnier ou même le métier du tisserand, considérons seule
ment quelle multitude de travaux exige une des machines le
s plus simples, les ciseaux avec lesquels le berger a coup
é la laine. Il faut que le mineur, le constructeur du four
neau où le minerai a été fondu, le bûcheron qui a coupé le
bois de la charpente, le charbonnier qui a cuit le charbo
n consommé à la fonte, le briquetier, le maçon, les ouvrie
rs qui ont construit le fourneau, la construction du mouli
n de la forge, le forgeron, le coutelier, aient tous contr
ibué, par la réunion de leur industrie, à la production de
cet outil. Si nous voulions examiner de même chacune des
autres parties de l’habillement de ce même journalier, ou
chacun des meubles de son ménage, la grosse chemise de toi
le qu’il porte sur la peau, les souliers qui chaussent ses
pieds, le lit sur lequel il repose et toutes les différen
tes parties dont ce meuble est composé; le gril sur lequel
0038 il fait cuire ses aliments, le charbon dont il se ser
t, arraché des entrailles de la terre et apporté peut-être
par de longs trajets sur terre et sur mer, tous ses autre
s ustensiles de cuisine, ses meubles de table, ses couteau
x et ses fourchettes, les assiettes de terre ou d’étain su
r lesquelles il sert et coupe ses aliments, les différente
s mains qui ont été employées à préparer son pain et sa bi
ère, le châssis de verre qui lui procure à la fois de la c
haleur et de la lumière, en l’abritant du vent et de la pl
uie; l’art et les connaissances qu’exige la préparation de
cette heureuse et magnifique invention, sans laquelle nos
climats du nord offriraient à peine des habitations suppo
rtables; si nous songions aux nombreux outils qui ont été
nécessaires aux ouvriers employés à produire ces diverses
commodités; si nous examinions en détail toutes ces choses
, si nous considérions la variété et la quantité de travau
x que suppose chacune d’elles, nous sentirions que, sans l
‘aide et le concours de plusieurs milliers de personnes, l
e plus petit particulier, dans un pays civilisé, ne pourra
it être vêtu et meublé même selon ce que nous regardons as
0039sez mal à propos comme la manière la plus simple et la
plus commune. Il est bien vrai que son mobilier paraîtra
extrêmement simple et commun, si on le compare avec le lux
e extravagant d’un grand seigneur; cependant, entre le mob
ilier d’un prince d’Europe et celui d’un paysan laborieux
et rangé, il n’y a peut-être pas autant de différence qu’e
ntre les meubles de ce dernier et ceux de tel roi d’Afriqu
e qui règne sur dix mille sauvages nus, et qui dispose en
maître absolu de leur liberté et de leur vie.

Chapitre II
Du principe qui donne lieu à la division du travail
Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’a
vantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme
l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu
pour but cette opulence générale qui en est le résultat ;
elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et grad
uelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes qui
ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c
0040‘est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire de
s trocs et des échanges d’une chose pour une autre.
Il n’est pas de notre sujet d’examiner si ce penchant est
un de ces premiers principes de, la nature humaine dont o
n ne peut pas rendre compte, ou bien, comme cela paraît pl
us probable, s’il est une conséquence nécessaire de l’usag
e de la raison et de la parole. Il est commun à tous les h
ommes, et on ne l’aperçoit dans aucune autre espèce d’anim
aux, pour lesquels ce genre de contrat est aussi inconnu q
ue tous les autres. Deux lévriers qui courent le même lièv
re ont quelquefois l’air d’agir de concert. Chacun d’eux r
envoie le gibier vers son compagnon ou bien tâche de le sa
isir au passage quand il le lui renvoie. Ce n’est toutefoi
s l’effet d’aucune convention entre ces animaux, mais seul
ement celui du concours accidentel de leurs passions vers
un même objet. On n’a jamais vu de chien faire de propos d
élibéré l’échange d’un os avec un autre chien. On n’a jama
is vu d’animal chercher à faire entendre à un autre par sa
voix ou ses gestes : Ceci est à moi, cela est à toi; je t
e donnerai l’un pour l’autre. Quand un animal veut obtenir
0041 quelque chose d’un autre animal ou d’un homme, il n’a
pas d’autre moyen que de chercher à gagner la faveur de c
elui dont il a besoin. Le petit caresse sa mère, et le chi
en qui assiste au dîner de son maître s’efforce par mille
manières d’attirer son attention pour en obtenir à manger.
L’homme en agit quelquefois de même avec ses semblables,
et quand il n’a pas d’autre voie pour les engager à faire
ce qu’il souhaite, il tâche de gagner leurs bonnes grâces
par des flatteries et des attentions serviles. Il n’a cepe
ndant pas toujours le temps de mettre ce moyen en oeuvre.
Dans une société civilisée, il a besoin à tout moment de l
‘assistance et du concours d’une multitude d’hommes, tandi
s que toute sa vie suffirait à peine pour lui gagner l’ami
tié de quelques personnes. Dans presque toutes les espèces
d’animaux, chaque individu, quand il est parvenu à sa ple
ine croissance, est tout à fait indépendant et, tant qu’il
reste dans son état naturel, il peut se passer de l’aide
de toute autre créature vivante. Mais l’homme a presque co
ntinuellement besoin du secours de ses semblables, et c’es
t en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance.
0042Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leu
r intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre
avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C
‘est ce que fait celui qui propose à un autre un marché qu
elconque; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi
ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous ave
z besoin vous- mêmes; et la plus grande partie de ces bons
offices qui nous sont nécessaires s’obtiennent de cette f
açon. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marc
hand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dî
ner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts.
Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur ég
oïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur par
lons, c’est toujours de leur avantage. Il n’y a qu’un mend
iant qui puisse se résoudre à dépendre de la bienveillance
d’autrui; encore ce mendiant n’en dépend-il pas en tout;
c’est bien la bonne volonté des personnes charitables qui
lui fournit le fonds entier de sa subsistance; mais quoiqu
e ce soit là en dernière analyse le principe d’où il tire
de quoi satisfaire aux besoins de sa vie, cependant ce n’e
0043st pas celui-là qui peut y pourvoir a mesure qu’ils se
font sentir. La plus grande partie de ces besoins du mome
nt se trouvent satisfaits, comme ceux des autres hommes, p
ar traité, par échange et par achat. Avec l’argent que l’u
n lui donne, il achète du pain. Les vieux habits qu’il reç
oit d’un autre, il les troque contre d’autres vieux habits
qui l’accommodent mieux, ou bien contre un logement, cont
re des aliments, ou enfin contre de l’argent qui lui servi
ra à se procurer un logement, des aliments ou des habits q
uand il en aura besoin.
Comme c’est ainsi par traité, par troc et par achat que n
ous obtenons des autres la plupart de ces bons offices qui
nous sont mutuellement nécessaires, c’est cette même disp
osition à trafiquer qui a dans l’origine donné lieu à la d
ivision du travail. Par exemple, dans une tribu de chasseu
rs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches
avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il troque
ra fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bé
tail ou du gibier, et il ne tarde pas à s’apercevoir que,
par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail et de g
0044ibier que s’il allait lui-même à la chasse. Par calcul
d’intérêt donc, il fait sa principale occupation des arcs
et des flèches, et le voilà devenu une espèce d’armurier.
Un autre excelle à bâtir et à couvrir les petites huttes
ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent l’habitude de l’
employer à cette besogne, et de lui donner en récompense d
u bétail ou du gibier, de sorte qu’à la fin il trouve qu’i
l est de son intérêt de s’adonner exclusivement à cette be
sogne et de se faire en quelque sorte charpentier et const
ructeur. Un troisième devient de la même manière forgeron
ou chaudronnier; un quatrième est le tanneur ou le corroye
ur des peaux ou cuirs qui forment le principal revêtement
des sauvages. Ainsi, la certitude de pouvoir troquer tout
le produit de son travail qui excède sa propre consommatio
n, contre un pareil surplus du produit du travail des autr
es qui peut lui être nécessaire, encourage chaque homme à
s’adonner à une occupation parti- culière, et à cultiver e
t perfectionner tout ce qu’il peut avoir de talent et d’in
telligence pour cette espèce de travail.
Dans la réalité, la différence des talents naturels entre
0045 les individus est bien moindre que nous ne le croyons
, et les aptitudes si différentes qui semblent distinguer
les hommes de diverses professions quand ils sont parvenus
à la maturité de l’âge, n’est pas tant la cause de l’effe
t de la division du travail, en beaucoup de circonstances.
La différence entre les hommes adonnés aux professions le
s plus opposées, entre un philosophe, par exemple, et un p
ortefaix, semble provenir beaucoup moins de la nature que
de l’habitude et de l’éducation. Quand ils étaient l’un et
l’autre au commencement de leur carrière, dans les six ou
huit premières années de leur vie, il y avait peut-être e
ntre eux une telle ressemblance que leurs parents ou camar
ades n’y auraient pas remarqué de différence sensible. Ver
s cet âge ou bientôt après, ils ont commencé à être employ
és à des occupations fort différentes. Dès lors a commencé
entre eux cette disparité qui s’est augmentée insensiblem
ent, au point qu’aujourd’hui la vanité du philosophe conse
ntirait à peine à reconnaître un seul point de ressemblanc
e. Mais, sans la disposition des hommes à trafiquer et à é
changer, chacun aurait été obligé de se procurer lui-même
0046toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun
aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à fai
re, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différence
d’occupations, qui seule peut donner naissance à une gran
de différence de talents.
Comme c’est ce penchant à troquer qui donne lieu à cette
diversité de talents, si remarquable entre hommes de diffé
rentes professions, c’est aussi ce même penchant qui rend
cette diversité utile. Beaucoup de races d’animaux, qu’on
reconnaît pour être de la même espèce, ont reçu de la natu
re des caractères distinctifs et des aptitudes différentes
beaucoup plus sensibles que celles qu’on pourrait observe
r entre les hommes, antérieurement à l’effet des habitudes
et de l’éducation. Par nature, un philosophe n’est pas de
moitié aussi différent d’un portefaix, en aptitude et en
intelligence, qu’un mâtin l’est d’un lévrier, un lévrier d
‘un épagneul, et celui-ci d’un chien de berger. Toutefois,
ces différentes races d’animaux, quoique de même espèce,
ne sont presque d’aucune utilité les uns pour les autres.
Le mâtin ne peut pas ajouter aux avantages de sa force en
0047s’aidant de la légèreté du lévrier, ou de la sagacité
de l’épagneul, ou de la docilité du chien de berger. Les e
ffets de ces différentes aptitudes ou degrés d’intelligenc
e, faute d’une faculté ou d’un penchant au commerce et à l
‘échange, ne peuvent être mis en commun, et ne contribuent
pas le moins du monde à l’avantage ou à la commodité comm
une de l’espèce. Chaque animal est toujours obligé de s’en
tretenir et de se défendre lui-même à part et indépendamme
nt des autres, et il ne peut retirer la moindre utilité de
cette variété d’aptitudes que la nature a reparties entre
ses pareils. Parmi les hommes, au contraire, les talents
les plus disparates sont utiles les uns aux autres ; les d
ifférents produits de leur industrie respective, au moyen
de ce penchant universel à troquer et à commercer, se trou
vent mis, pour ainsi dire, en une masse commune où chaque
homme peut aller acheter, suivant ses besoins, une portion
quelconque du produit de l’industrie des autres.

Chapitre III
0048Que la division du travail est limitée par l’étendue d
u marché
Puisque c’est la faculté d’échanger qui donne lieu à la d
ivision du travail, l’accroissement de cette division doit
, par conséquent, toujours être limité par l’étendue de la
faculté d’échanger, ou, en d’autres termes, par l’étendue
du marché. Si le marché est très petit, personne ne sera
encouragé à s’adonner entièrement à une seule occupation,
faute de pouvoir trouver à échanger tout le surplus du pro
duit de son travail qui excédera sa propre consommation, c
ontre un pareil surplus du produit du travail d’autrui qu’
il voudrait se procurer.
Il y a certains genres d’industrie, même de l’espèce la p
lus basse, qui ne peuvent s’établir ailleurs que dans une
grande ville. Un portefaix, par exemple, ne pourrait pas t
rouver ailleurs d’emploi ni de subsistance. Un village est
une sphère trop étroite pour lui; même une ville ordinair
e est a peine assez vaste pour lui fournir constamment de
l’occupation. Dans ces maisons isolées et ces petits hamea
ux qui se trouvent épars dans un pays très peu habité, com
0049me les montagnes d’Ecosse, il faut que chaque fermier
soit le boucher, le boulanger et le brasseur de son ménage
. Dans ces contrées, il ne faut pas s’attendre à trouver d
eux forgerons, deux charpentiers, ou deux maçons qui ne so
ient pas au moins à vingt milles l’un de l’autre. Les fami
lles éparses qui se trouvent à huit ou dix milles du plus
proche de ces ouvriers sont obligées d’apprendre à faire e
lles-mêmes une quantité de menus ouvrages pour lesquels on
aurait recours à l’ouvrier dans des pays plus peuplés. Le
s ouvriers de la campagne sont presque partout dans la néc
essité de s’adonner à toutes les différentes branches d’in
dustrie qui ont quelque rapport entre elles par l’emploi d
es mêmes matériaux. Un charpentier de village confectionne
tous les ouvrages en bois, et un serrurier de village tou
s les ouvrages en fer. Le premier n’est pas seulement char
pentier, il est encore menuisier, ébéniste; il est sculpte
ur en bois, en même temps qu’il fait des charrues et des v
oitures. Les métiers du second sont encore bien plus varié
s. Il n’y a pas de place pour un cloutier dans ces endroit
s reculés de l’intérieur des montagnes d’Ecosse. A raison
0050d’un millier de clous par jour, et en comptant trois c
ents jours de travail par année, cet ouvrier pourrait en f
ournir par an trois cents milliers. Or, dans une pareille
localité, il lui serait impossible de trouver le débit d’u
n seul millier, c’est-à-dire du travail d’une seule journé
e, dans le cours d’un an.
Comme la facilité des transports par eau ouvre un marché
plus étendu à chaque espèce d’industrie que ne peut le fai
re le seul transport par terre, c’est aussi sur les côtes
de la mer et le long des rivières navigables que l’industr
ie de tout genre commence à se subdiviser et à faire des p
rogrès; et ce n’est ordinairement que longtemps après que
ces progrès s’étendent jusqu’aux parties intérieures du pa
ys. Un chariot à larges roues, conduit par deux hommes et
attelé de huit chevaux, mettra environ six semaines de tem
ps à porter et rapporter de Londres à Edimbourg près de qu
atre tonneaux pesant de marchandises. Dans le même temps à
peu près, un navire de six à huit hommes d’équipage, fais
ant voile du port de Londres à celui de Leith, porte et ra
pporte ordinairement le poids de deux cents tonneaux. Ains
0051i, à l’aide de la navigation, six ou huit hommes pourr
ont conduire et ramener dans le même temps, entre Londres
et Edimbourg, la même quantité de marchandises que cinquan
te chariots à larges roues conduits par cent hommes et tra
înés par quatre cents chevaux. Par conséquent, deux cents
tonneaux de marchandises transportées par terre de Londres
à Edimbourg, au meilleur compte possible, auront à suppor
ter la charge de l’entretien de cent hommes pendant trois
semaines et, de plus, non seulement de l’entretien, mais e
ncore, ce qui est à peu près aussi cher, l’entretien et la
diminution de valeur de quatre cents chevaux et de cinqua
nte grands chariots ; tandis que la même quantité de march
andises, transportées par eau, ne se trouvera seulement ch
argée que de l’entretien de six à huit hommes et de la dim
inution de capital d’un bâtiment du port de deux cents ton
neaux, en y ajoutant simplement la valeur du risque un peu
plus grand, ou bien la différence de l’assurance entre le
transport par eau et celui par terre. S’il n’y avait donc
entre ces deux places d’autre communication que celle de
terre, on ne pourrait transporter de l’une à l’autre que d
0052es objets d’un prix considérable relativement à leur p
oids, et elles ne comporteraient ainsi qu’une très petite
partie du commerce qui subsiste présentement entre elles;
par conséquent, elles ne se donneraient qu’une très faible
partie de l’encouragement qu’elles fournissent réciproque
ment à leur industrie. A cette condition, il n’y aurait qu
e peu ou point de commerce entre les parties éloignées du
monde. Quelle sorte de marchandise pourrait supporter les
frais d’un voyage par terre, de Londres à Calcutta ? Ou, e
n supposant qu’il y en eût d’assez précieuses pour valoir
une telle dépense, quelle sûreté y aurait-il à la voiturer
à travers les territoires de tant de peuples barbares ? C
ependant, ces deux villes entretiennent aujourd’hui entre
elles un commerce très considérable; et par le marché qu’e
lles s’ouvrent l’une à l’autre, elles donnent un très gran
d encouragement à leur industrie respective.
Puisque le transport par eau offre de si grands avantages
, il est donc naturel que les premiers progrès de l’art et
de l’industrie se soient montrés partout où cette facilit
é ouvre le monde entier pour marché, au produit de chaque
0053espèce de travail, et ces progrès ne s’étendent que be
aucoup plus tard dans les parties intérieures du pays.
L’intérieur des terres peut n’avoir pendant longtemps d’au
tre marché pour la grande partie de ses marchandises, que
le pays qui l’environne et qui le sépare des côtes de la m
er ou des rivières navigables. Ainsi, l’étendue de son mar
ché doit, pendant longtemps, être en proportion de ce pays
et, par conséquent, il ne peut faire de progrès que posté
rieurement à ceux du pays environnant. Dans nos colonies d
e l’Amérique septentrionale, les plantations ont suivi con
stamment les côtes de la mer ou les bords des rivières nav
igables, et elles se sont rarement étendues à une distance
considérable des unes ou des autres.
D’après les témoignages les plus authentiques de l’histoi
re, il paraît que les nations qui ont été les premières ci
vilisées sont celles qui ont habité autour des côtes de la
Méditerranée. Cette mer, sans comparaison la plus grande
de toutes les mers intérieures du globe, n’ayant point de
marées et, par conséquent, point d’autres vagues que celle
s causées par les vents, était extrêmement favorable à l’e
0054nfance de la navigation, tant par la tranquillité de s
es eaux que par la multitude de ses îles et par la proximi
té des rivages qui la bordent, alors que les hommes, ignor
ant l’usage de la boussole, craignaient de perdre de vue l
es côtes et que, dans l’état d’imperfection où était l’art
de la construction des vaisseaux, ils n’osaient s’abandon
ner aux flots impétueux de l’Océan. Traverser les colonnes
d’Hercule, c’est-à-dire naviguer au-delà du détroit de Gi
braltar, fut longtemps regardé, dans l’Antiquité, comme l’
entreprise la plus périlleuse et la plus surprenante. Les
Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles navigateu
rs et les plus savants constructeurs de vaisseaux dans ces
anciens temps, ne tentèrent même ce passage que fort tard
, et ils furent longtemps les seuls peuples qui l’osèrent.

L’Egypte semble avoir été le premier de tous les pays, su
r les côtes de la Méditerranée, dans lequel l’agriculture
ou les métiers aient été cultivés et avancés à un degré un
peu considérable. La haute Egypte ne s’étend qu’à quelque
s milles de distance du Nil, et dans la basse Egypte, ce g
0055rand fleuve se partage en plusieurs différents canaux
qui, à l’aide de très peu d’art, ont fourni des moyens de
communication et de transport, non seulement entre toutes
les grandes villes, mais encore entre les villages considé
rables, et même entre plusieurs établissements agricoles,
à peu près de la même manière que font aujourd’hui en Holl
ande le Rhin et la Meuse. L’étendue et la facilité de cett
e navigation intérieure furent probablement une des causes
principales qui ont amené l’Egypte de si bonne heure à l’
état d’opulence.
Il paraît aussi que les progrès de l’agriculture et des m
étiers datent de la plus haute Antiquité dans le Bengale e
t dans quelques-unes des provinces orientales de la Chine,
quoique nous ne puissions cependant avoir sur cette parti
e du monde aucun témoignage bien authentique pour juger de
l’étendue de cette antiquité. Au Bengale, le Gange et que
lques autres grands fleuves se partagent en plusieurs cana
ux, comme le Nil en Egypte. Dans les provinces orientales
de la Chine, il y a aussi plusieurs grands fleuves qui for
ment par leurs différentes branches une multitude de canau
0056x et qui, communiquant les uns avec les autres, favori
sent une navigation intérieure bien plus étendue que celle
du Nil ou du Gange, ou peut-être que toutes deux à la foi
s. Il est à remarquer que ni les anciens Egyptiens, ni les
Indiens, ni les Chinois, n’ont encouragé le commerce étra
nger, mais que tous semblent avoir tiré leur grande opulen
ce de leur navigation intérieure.
Toute l’Afrique intérieure, et toute cette partie de l’As
ie qui est située à une assez grande distance au nord du P
ont-Euxin et de la mer Caspienne, l’ancienne Scythie, la T
artarie et la Sibérie moderne, semblent, dans tous les tem
ps, avoir été dans cet état de barbarie et de pauvreté dan
s lequel nous les voyons à présent. La mer de Tartarie est
la mer Glaciale, qui n’est pas navigable; et quoique ce p
ays soit arrosé par quelques-uns des plus grands fleuves d
u monde, cependant ils sont à une trop grande distance l’u
n de l’autre pour que la majeure partie du pays puisse en
profiter pour les communications et le commerce. Il n’y a
en Afrique aucun de ces grands golfes, comme les mers Balt
ique et Adriatique en Europe, les mers Noire et Méditerran
0057ée en Asie et en Europe, et les golfes Arabique, Persi
que, ceux de l’Inde, du Bengale et de Siam, en Asie, pour
porter le commerce maritime dans les parties intérieures d
e ce vaste continent; et les grands fleuves de l’Afrique s
e trouvent trop éloignés les uns des autres, pour donner l
ieu à aucune navigation intérieure un peu importante. D’ai
lleurs, le commerce qu’une nation peut établir par le moye
n d’un fleuve qui ne se partage pas en un grand nombre de
branches ou de canaux et qui, avant de se jeter dans la me
r, traverse un territoire étranger, ne peut jamais être un
commerce considérable, parce que le peuple qui possède ce
territoire étranger est toujours maître d’arrêter la comm
unication entre cette autre nation et la mer. La navigatio
n du Danube est d’une très faible utilité aux différents E
tats qu’il traverse, tels que la Bavière, l’Autriche et la
Hongrie, en comparaison de ce qu’elle pourrait être si qu
elqu’un de ces Etats possédait la totalité du cours de ce
fleuve jusqu’à son embouchure dans la mer Noire.

0058Chapitre IV
de l’origine et de l’usage de la monnaie
La division du travail une fois généralement établie, cha
que homme ne produit plus par son travail que de quoi sati
sfaire une très petite partie de ses besoins. La plus gran
de partie ne peut être satisfaite que par l’échange du sur
plus de ce produit qui excède sa consommation, contre un p
areil surplus du travail des autres. Ainsi, chaque homme s
ubsiste d’échanges et devient une espèce de marchand, et l
a société elle- même est proprement une société commerçant
e.
Mais dans les commencements de l’établissement de la divi
sion du travail, cette faculté d’échanger dut éprouver de
fréquents embarras dans ses opérations. Un homme, je suppo
se, a plus d’une certaine denrée qu’il ne lui en faut, tan
dis qu’un autre en manque. En conséquence, le premier sera
it bien aise d’échanger une partie de ce superflu, et le d
ernier ne demanderait pas mieux que de l’acheter. Mais si
par malheur celui-ci ne possède rien dont l’autre ait beso
in, il ne pourra pas se faire d’échange entre eux. Le bouc
0059her a dans sa boutique plus de viande qu’il n’en peut
consommer, le brasseur et le boulanger en achèteraient vol
ontiers une partie, mais ils n’ont pas autre chose à offri
r en échange que les différentes denrées de leur négoce, e
t le boucher est déjà pourvu de tout le pain et de toute l
a bière dont il a besoin pour le moment. Dans ce cas-là, i
l ne peut y avoir lieu entre eux à un échange. Il ne peut
être leur vendeur, et ils ne peuvent être ses chalands ; e
t tous sont dans l’impossibilité de se rendre mutuellement
service. Pour éviter les inconvénients de cette situation
, tout homme prévoyant, dans chacune des périodes de la so
ciété qui suivirent le premier établissement de la divisio
n du travail, dut naturellement tâcher de s’arranger pour
avoir par devers lui, dans tous les temps, outre le produi
t particulier de sa propre industrie, une certaine quantit
é de quelque marchandise qui fût, selon lui, de nature à c
onvenir à tant de monde, que peu de gens fussent disposés
à la refuser en échange du produit de leur industrie.
Il est vraisemblable qu’on songea, pour cette nécessité,
à différentes denrées qui furent successivement employées.
0060 Dans les âges barbares, on dit que le bétail fut l’in
strument ordinaire du commerce; et quoique, ce dût être un
des moins commodes, cependant, dans les anciens temps, no
us trouvons souvent les choses évaluées par le nombre de b
estiaux donnés en échange pour les obtenir. L’armure de Di
omède, dit Homère, ne coûtait que neuf boeufs; mais celle
de Glaucus en valait cent. On dit qu’en Abyssinie le sel e
st l’instrument ordinaire du commerce et des échanges; dan
s quelques contrées de la côte de l’Inde, c’est une espèce
de coquillage; à Terre-Neuve, c’est de la morue sèche; en
Virginie, du tabac; dans quelques-unes de nos colonies de
s Indes occidentales, on emploie le sucre à cet usage, et
dans quelques autres pays, des peaux ou du cuir préparé; e
nfin, il y a encore aujourd’hui un village en Ecosse, où i
l n’est pas rare, à ce qu’on m’a dit, de voir un ouvrier p
orter au cabaret ou chez le boulanger des clous au lieu de
monnaie.
Cependant, des raisons irrésistibles semblent, dans tous
les pays, avoir déterminé les hommes à adopter les métaux
pour cet usage, par préférence à toute autre denrée. Les m
0061étaux non seulement ont l’avantage de pouvoir se garde
r avec aussi peu de déchet que quelque autre denrée que ce
soit, aucune n’étant moins périssable qu’eux, mais encore
ils peuvent se diviser sans perte en autant de parties qu
‘on veut, et ces parties, à l’aide de la fusion, peuvent ê
tre de nouveau réunies en masse; qualité que ne possède au
cune autre denrée aussi durable qu’eux, et qui, plus que t
oute autre qualité, en fait les instruments les plus propr
es au commerce et à la circulation. Un homme, par exemple,
qui voulait acheter du sel et qui n’avait que du bétail à
donner en échange, était obligé d’en acheter pour toute l
a valeur d’un boeuf ou d’un mouton à la fois. Il était rar
e qu’il pût en acheter moins, parce que ce qu’il avait à d
onner en échange pouvait très rarement se diviser sans per
te; et s’il avait eu envie d’en acheter davantage, il étai
t, par les mêmes raisons, forcé d’en acheter une quantité
double ou triple, c’est-à-dire pour la valeur de deux ou t
rois boeufs ou bien de deux ou trois moutons. Si, au contr
aire, au lieu de boeufs ou de moutons, il avait eu des mét
aux à donner en échange, il lui aurait été facile de propo
0062rtionner la quantité du métal à la quantité précise de
denrées dont il avait besoin pour le moment.
Différentes nations ont adopté pour cet usage différents
métaux. Le fer fut l’instrument ordinaire du commerce chez
les Spartiates, le cuivre chez les premiers Romains, l’or
et l’argent chez les peuples riches et commerçants.
Il paraît que, dans l’origine, ces métaux furent employés
à cet usage, en barres informes, sans marque ni empreinte
. Aussi Pline 1 nous rapporte, d’après l’autorité de Timée
, ancien historien, que les Romains, jusqu’au temps de Ser
vius Tullius, n’avaient pas de monnaie frappée, mais qu’il
s faisaient usage de barres de cuivre sans empreinte, pour
acheter tout ce dont ils avaient besoin. Ces barres faisa
ient donc alors fonction de monnaie.
Pline, Histoire naturelle, livre XXXIII, chap. III.
L’usage des métaux dans cet état informe entraînait avec
soi deux grands inconvénients : d’abord, l’embarras de les
peser, et ensuite celui de les essayer. Dans les métaux p
récieux, où une petite différence dans la quantité fait un
e grande différence dans la valeur, le pesage exact exige
0063des poids et des balances fabriqués avec grand soin. C
‘est, en particulier, une opération assez délicate que de
peser de l’or. A la vérité, pour les métaux grossiers, où
une petite erreur serait de peu d’importance, il n’est pas
besoin d’une aussi grande attention. Cependant, nous trou
verions excessivement incommode qu’un pauvre homme fût obl
igé de peser un liard chaque fois qu’il a besoin d’acheter
ou de vendre pour un liard de marchandise. Mais l’opérati
on de l’essai est encore bien plus longue et bien plus dif
ficile; et à moins de fondre une portion du métal au creus
et avec des dissolvants convenables, on ne peut tirer de l
‘essai que des conclusions fort incertaines. Pourtant, ava
nt l’institution des pièces monnayées, à moins d’en passer
par cette longue et difficile opération, on se trouvait à
tout moment exposé aux fraudes et aux plus grandes fripon
neries, et on pouvait recevoir en échange de ses marchandi
ses, au lieu d’une livre pesant d’argent fin ou de cuivre
pur, une composition falsifiée avec les matières les plus
grossières et les plus viles, portant à l’extérieur l’appa
rence de ces métaux. C’est pour prévenir de tels abus, pou
0064r faciliter les échanges et encourager tous les genres
de commerce et d’industrie, que les pays qui ont fait que
lques progrès considérables vers l’opulence ont trouvé néc
essaire de marquer d’une empreinte publique certaines quan
tités des métaux particuliers dont ils avaient coutume de
se servir pour l’achat des denrées. De là l’origine de la
monnaie frappée et des établissements publics destinés à l
a fabrication des monnaies; institution qui est précisémen
t de la même nature que les offices des auneurs et marqueu
rs publics des draps et des toiles. Tous ces offices ont é
galement pour objet d’attester, par le moyen de l’empreint
e publique, la qualité uniforme ainsi que la quantité de c
es diverses marchandises quand elles sont mises au marché.

Il paraît que les premières empreintes publiques qui fure
nt frappées sur les métaux courants n’eurent, la plupart d
u temps, d’autre objet que de rectifier ce qui était à la
fois le plus difficile à connaître et ce dont il était le
plus important de s’assurer, savoir la bonté ou le degré d
e pureté du métal. Elles devaient ressembler à cette marqu
0065e sterling qu’on imprime aujourd’hui sur la vaisselle
et les lingots d’argent, ou à cette empreinte espagnole qu
i se trouve quelquefois sur les lingots d’or; ces empreint
es, n’étant frappées que sur un côté de la pièce et n’en c
ouvrant pas toute la surface, certifient bien le degré de
fin, mais non le poids du métal. Abraham pèse à Ephron les
quatre cents sicles d’argent qu’il était convenu de lui p
ayer pour le champ de Macpelah. Quoiqu’ils passassent pour
la monnaie courante du marchand, ils étaient reçus néanmo
ins au poids et non par compte, comme le sont aujourd’hui
les lingots d’or et d’argent. On dit que les revenus de no
s anciens rois saxons étaient payés, non en monnaie, mais
en nature, c’est-à-dire en vivres et provisions de toute e
spèce. Guillaume le Conquérant introduisit la coutume de l
es payer en monnaie; mais pendant longtemps cette monnaie
fut reçue, à l’Echiquier, au poids et non par compte.
La difficulté et l’embarras de peser ces métaux avec exac
titude donna lieu à l’institution du coin, dont l’empreint
e, couvrant entièrement les deux côtés de la pièce et quel
quefois aussi la tranche, est censée certifier, non seulem
0066ent le titre, mais encore le poids du métal. Alors ces
pièces furent reçues par compte, comme aujourd’hui, sans
qu’on prît la peine de les peser.
Originairement, les dénominations de ces pièces exprimaie
nt, à ce qu’il me semble, leur poids ou la quantité du mét
al qu’elles contenaient. Au temps de Servius Tullius, qui
le premier fit battre monnaie à Rome, l’as romain ou la li
vre contenait le poids d’une livre romaine de bon cuivre.
Elle était divisée, comme notre livre de Troy, en douze on
ces, dont chacune contenait une once véritable de bon cuiv
re. La livre sterling d’Angleterre, au temps d’Edouard 1er
, contenait une livre (poids de la Tour) d’argent d’un tit
re connu. La livre de la Tour paraît avoir été quelque cho
se de plus que la livre romaine, et quelque chose de moins
que la livre de Troy. Ce ne fut qu’à la dix-huitième anné
e du règne de Henri VIII que cette dernière fut introduite
à la Monnaie d’Angleterre. La livre de France, au temps d
e Charlemagne, contenait une livre, poids de Troyes, d’arg
ent d’un titre déterminé. La foire de Troyes en Champagne
était alors fréquentée par toutes les nations de l’Europe-
0067, et les poids et mesures d’un marché si célèbre étaie
nt connus et évalués par tout le monde. La monnaie d’Ecoss
e, appelée livre depuis le temps d’Alexandre 1er jusqu’à c
elui de Robert Bruce, contenait une livre d’argent du même
poids et du même titre que la livre sterling d’Angleterre
., Le penny ou denier d’Angleterre, celui de France et cel
ui d’Ecosse, contenaient tous de même, dans l’origine, un
denier réel pesant d’argent, c’est-à-dire la vingtième par
tie d’une once, et la deux cent quarantième partie d’une l
ivre. Le schelling ou sou semble aussi d’abord avoir été l
a dénomination d’un poids. « Quand le froment est à 12 sch
ellings le quarter, dit un ancien statut de Henri III, alo
rs le pain d’un farthing doit peser 11 schellings 4 pence.
» Toutefois, il paraît que le schelling ne garda pas, soi
t avec le penny d’un côté, soit avec la livre de l’autre,
une proportion aussi constante et aussi uniforme que celle
que conservèrent entre eux le penny et la livre. Sous la
première race des rois de France, le schelling ou sou fran
çais paraît en différentes occasions avoir contenu cinq, d
ouze, vingt et quarante deniers. Chez les anciens Saxons,
0068on voit le schelling, dans un temps, ne contenir que c
inq pence ou deniers, et il n’est pas hors de vraisemblanc
e qu’il aura été aussi variable chez eux que chez leurs vo
isins les anciens Francs. Chez les Français, depuis Charle
magne, et chez les Anglais, depuis Guillaume le Conquérant
, la proportion entre la livre, le schelling et le denier
ou penny, paraît avoir été uniformément la même qu’à prése
nt, quoique la valeur de chacun ait beaucoup varie; car je
crois que, dans tous les pays du monde, la cupidité et l’
injustice des princes et des gouvernements, abusant de la
confiance des sujets, ont diminué par degrés la quantité r
éelle de métal qui avait été d’abord contenue dans les mon
naies. L’as romain, dans les derniers temps de la républiq
ue, était réduit à un vingt-quatrième de sa valeur primiti
ve, et au lieu de peser une livre, il vint à ne plus peser
qu’une demi-once. La livre et le penny anglais ne contien
nent plus aujourd’hui qu’un tiers environ de leur valeur o
riginaire; la livre et le penny d’Ecosse, qu’un trente-six
ième environ, et la livre et le penny ou denier français,
qu’à peu près un soixante-sixième. Au moyen de ces opérati
0069ons, les princes et les gouvernements qui y ont eu rec
ours se sont, en apparence, mis en état de payer leurs det
tes et de remplir leurs engagements avec une quantité d’ar
gent moindre que celle qu’il en aurait fallu sans cela; ma
is ce n’a été qu’en apparence, car leurs créanciers ont ét
é, dans la réalité, frustrés d’une partie de ce qui leur é
tait dû. Le même privilège se trouva accordé à tous les au
tres débiteurs dans l’Etat, et ceux-ci se trouvèrent en ét
at de payer, avec la même somme nominale de cette monnaie
nouvelle et dégradée, tout ce qui leur avait été prêté en
ancienne monnaie. De telles opérations ont donc toujours é
té favorables aux débiteurs et ruineuses pour les créancie
rs, et elles ont quelquefois produit dans les fortunes des
particuliers des révolutions plus funestes et plus généra
les que n’aurait pu faire une très grande calamité publiqu
e.
C’est de cette manière que la monnaie est devenue chez to
us les peuples civilisés l’instrument universel du commerc
e, et que les marchandises de toute espèce se vendent et s
‘achètent, ou bien s’échangent l’une contre l’autre, par s
0070on intervention.
Il s’agit maintenant d’examiner quelles sont les règles q
ue les hommes observent naturellement, en échangeant les m
archandises l’une contre l’autre, ou contre de l’argent. C
es règles déterminent ce qu’on peut appeler la Valeur rela
tive ou échangeable des marchandises.
Il faut observer que le mot valeur a deux significations
différentes; quelquefois il signifie l’utilité d’un objet
particulier, et quelquefois il signifie la faculté que don
ne la possession de cet objet d’en acheter d’autres marcha
ndises. On peut appeler l’une, Valeur en usage, et l’autre
, Valeur en échange. – Des choses qui ont la plus grande v
aleur en usage n’ont souvent que peu ou point de valeur en
échange; et au contraire, celles qui ont la plus grande v
aleur en échange n’ont souvent que peu ou point de valeur
en usage. Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle
ne peut presque rien acheter; à peine y a-t-il moyen de r
ien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presqu
e aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemm
ent à l’échanger contre une très grande quantité d’autres
0071marchandises.
Pour éclaircir les principes qui déterminent la valeur éc
hangeable des marchandises, je tâcherai d’établir :
Premièrement, quelle est la véritable mesure de cette val
eur échangeable, ou en quoi consiste le prix réel des marc
handises;
Secondement, quelles sont les différentes parties intégra
ntes qui composent ce prix réel ;
Troisièmement enfin, quelles sont les différentes circons
tances qui tantôt élèvent quelqu’une ou la totalité de ces
différentes parties du prix au-dessus de leur taux nature
l ou ordinaire, et tantôt les abaissent au-dessous de ce t
aux, ou bien quelles sont les causes qui empêchent que le
prix de marché, c’est-à-dire le prix actuel des marchandis
es, ne coïncide exactement avec ce qu’on peut appeler leur
prix naturel.
Je tâcherai de traiter ces trois points avec toute l’éten
due et la clarté possibles dans les trois chapitres suivan
ts, pour lesquels je demande bien instamment la patience e
t l’attention du lecteur : sa patience pour me suivre dans
0072 des détails qui, en quelques endroits, lui paraîtront
peut-être ennuyeux; et son attention, pour comprendre ce
qui semblera peut-être encore quelque peu obscur, malgré t
ous les efforts que je ferai pour être intelligible. Je co
urrai volontiers le risque d’être trop long, pour chercher
à me rendre clair; et après que j’aurai pris toute la pei
ne dont je suis capable pour répandre de la clarté sur un
sujet qui, par sa nature, est aussi abstrait, je ne serai
pas encore sûr qu’il n’y reste quelque obscurité.

Chapitre V
du prix réel et du prix nominal des marchandises, ou de le
ur prix en travail et de leur prix en argent

Un homme est riche ou pauvre, suivant les moyens qu’il a
de se procurer les choses nécessaires, commodes ou agréabl
es de la vie. Mais la division une fois établie dans toute
s les branches du travail, il n’y a qu’une partie extrêmem
ent petite de toutes ces choses qu’un homme puisse obtenir
0073 directement par son travail; c’est du travail d’autru
i qu’il lui faut attendre la plus grande partie de toutes
ces jouissances; ainsi, il sera riche ou pauvre, selon la
quantité de travail qu’il pourra commander ou qu’il sera e
n état d’acheter.
Ainsi, la valeur d’une denrée quelconque pour celui qui l
a possède et qui n’entend pas en user ou la consommer lui-
même, mais qui a intention de l’échanger pour autre chose,
est égale à la quantité de travail que cette denrée le me
t en état d’acheter ou de commander.
Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échange
able de toute marchandise.
Le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte r
éellement à celui qui veut se la procurer, c’est le travai
l et la peine qu’il doit s’imposer pour l’obtenir. Ce que
chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise et
qui cherche à en disposer ou à l’échanger pour quelque au
tre objet, c’est la peine et l’embarras que la possession
de cette chose peut lui épargner et qu’elle lui permet d’i
mposer à d’autres personnes. Ce qu’on achète avec de l’arg
0074ent ou des marchandises est acheté par du travail, aus
si bien que ce que nous acquérons à la sueur de notre fron
t. Cet argent et ces marchandises nous épargnent, dans le
fait, cette fatigue. Elles contiennent la valeur d’une cer
taine quantité de travail, que nous échangeons pour ce qui
est supposé alors contenir la valeur d’une quantité égale
de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie
payée pour l’achat primitif de toutes choses. Ce n’est poi
nt avec de l’or ou de l’argent, c’est avec du travail que
toutes les richesses du monde ont été achetées originairem
ent; et leur valeur pour ceux qui les possèdent et qui che
rchent à les échanger contre de nouvelles productions, est
précisément égale à la quantité de travail qu’elles les m
ettent en état d’acheter ou de commander.
Richesse, c’est pouvoir, a dit Hobbes; mais celui qui acq
uiert une grande fortune ou qui l’a reçue par héritage, n’
acquiert par là nécessairement aucun pouvoir politique, so
it civil, soit militaire. Peut-être sa fortune pourra-t-el
le lui fournir les moyens d’acquérir l’un ou l’autre de ce
s pouvoirs, mais la simple possession de cette fortune ne
0075les lui transmet pas nécessairement. Le genre de pouvo
ir que cette possession lui transmet immédiatement et dire
ctement, c’est le pouvoir d’acheter; c’est un droit de com
mandement sur tout le travail d’autrui, ou sur tout le pro
duit de ce travail existant alors au marché. Sa fortune es
t plus ou moins grande exactement en proportion de l’étend
ue de ce pouvoir, en proportion de la quantité du travail
d’autrui qu’elle le met en état de commander, ou, ce qui e
st la même chose, du produit du travail d’autrui qu’elle l
e met en état d’acheter. La valeur échangeable d’une chose
quelconque doit nécessairement toujours être précisément
égale à la quantité de cette sorte de pouvoir qu’elle tran
smet à celui qui la possède.
Mais, quoique le travail soit la mesure réelle de la vale
ur échangeable de toutes les marchandises, ce n’est pourta
nt pas celle qui sert communément à apprécier cette valeur
. Il est souvent difficile de fixer la proportion entre de
ux différentes quantités de travail. Cette proportion ne s
e détermine pas toujours seulement par le temps qu’on a mi
s à deux différentes sortes d’ouvrages. Il faut aussi teni
0076r compte des différents degrés de fatigue qu’on a endu
rés et de l’habileté qu’il a fallu déployer. Il peut y avo
ir plus de travail dans une heure d’ouvrage pénible que da
ns deux heures de besogne aisée, ou dans une heure d’appli
cation à un métier qui a coûté dix années de travail à app
rendre, que dans un mois d’application d’un genre ordinair
e et à laquelle tout le monde est propre. Or, il n’est pas
aisé de trouver une mesure exacte applicable au travail o
u au talent. Dans le fait, on tient pourtant compte de l’u
ne et de l’autre quand on échange ensemble les productions
de deux différents genres de travail. Toutefois, ce compt
e-là n’est réglé sur aucune balance exacte; c’est en march
andant et en débattant les prix de marché qu’il s’établit,
d’après cette grosse équité qui, sans être fort exacte, l
‘est bien assez pour le train des affaires communes de la
vie.
D’ailleurs, chaque marchandise est plus fréquemment échan
gée et, par conséquent, comparée, avec d’autres marchandis
es qu’avec du travail. Il est donc plus naturel d’estimer
sa valeur échangeable par la quantité de quelque autre den
0077rée que par celle du travail qu’elle peut acheter. Aus
si, la majeure partie du peuple entend bien mieux ce qu’on
veut dire par telle quantité d’une certaine denrée, que p
ar telle quantité de travail. La première est un objet sim
ple et palpable; l’autre est une notion abstraite, qu’on p
eut bien rendre assez intelligible, mais qui n’est d’aille
urs ni aussi commune ni aussi évidente.
Mais quand les échanges ne se font plus immédiatement, et
que l’argent est devenu l’instrument général du commerce,
chaque marchandise particulière est plus souvent échangée
contre de l’argent que contre toute autre marchandise. Le
boucher ne porte guère son boeuf ou son mouton au boulang
er ou au marchand de bière pour l’échanger contre du pain
ou de la bière; mais il le porte au marché, où il l’échang
e contre de l’argent, et ensuite il échange cet argent con
tre du pain et de la bière. La quantité d’argent que sa vi
ande lui rapporte détermine aussi la quantité de pain et d
e bière qu’il pourra ensuite acheter avec cet argent. Il e
st donc plus clair et plus simple pour lui d’estimer la va
leur de sa viande par la quantité d’argent, qui est la mar
0078chandise contre laquelle il l’échange immédiatement, q
ue par la quantité de pain et de bière, qui sont des march
andises contre lesquelles il ne peut l’échanger que par L’
intermédiaire d’une autre marchandise; il est plus naturel
pour lui de dire que sa viande vaut trois ou quatre pence
la livre, que de dire qu’elle vaut trois ou quatre livres
de pain, ou trois ou quatre pots de petite bière. – De là
vient qu’on estime plus souvent la valeur échangeable de
chaque marchandise par la quantité d’Argent, que par la qu
antité de Travail ou de toute autre Marchandise qu’on pour
rait avoir en échange.
Cependant l’Or et l’Argent, comme toute autre marchandise
, varient dans leur valeur ; ils sont tantôt plus chers et
tantôt à meilleur marché; ils sont quelquefois plus facil
es à acheter, quelquefois plus difficiles. La quantité de
travail que peut acheter ou commander une certaine quantit
é de ces métaux, ou bien la quantité d’autres marchandises
qu’elle peut obtenir en échange, dépend toujours de la fé
condité ou de la stérilité des mines exploitées dans le te
mps où se font ces échanges. Dans le seizième siècle, la d
0079écouverte des mines fécondes de l’Amérique réduisit la
valeur de l’or et de l’argent, en Europe, à un tiers envi
ron de ce qu’elle avait été auparavant. Ces métaux, coûtan
t alors moins de travail pour être apportés de la mine au
marché, ne purent plus acheter ou commander, quand ils y f
urent venus, qu’une moindre quantité de travail, et cette
révolution dans leur valeur, quoique peut-être la plus for
te, n’est pourtant pas la seule dont l’histoire nous ait l
aissé des témoignages. Or, de même qu’une mesure de quanti
té, telle que le pied naturel, la coudée ou la poignée, qu
i varie elle-même de grandeur dans chaque individu, ne sau
rait jamais être une mesure exacte de la quantité des autr
es choses, de même une marchandise qui varie elle-même à t
out moment dans sa propre valeur, ne saurait être non plus
une mesure exacte de la valeur des autres marchandises.
Des quantités égales de travail doivent être, dans tous l
es temps et dans tous les lieux, d’une valeur égale pour l
e travailleur. Dans son état habituel de santé, de force e
t d’activité, et d’après le degré ordinaire d’habileté ou
de dextérité qu’il peut avoir, il faut toujours qu’il sacr
0080ifie la même portion de son repos, de sa liberté, de s
on bonheur. Quelle que soit la quantité de denrées qu’il r
eçoive en récompense de son travail, le prix qu’il paye es
t toujours le même. Ce prix, à la vérité, peut acheter tan
tôt une plus grande, tantôt une moindre quantité de ces de
nrées; mais c’est la valeur de celles-ci qui varie, et non
celle du travail qui les achète. En tous temps et en tous
lieux, ce qui est difficile à obtenir ou ce qui coûte bea
ucoup de travail à acquérir est cher, et ce qu’on peut se
procurer aisément ou avec peu de travail est à bon marché.

Ainsi, le travail, ne variant jamais dans sa valeur propr
e, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse ser
vir, dans tous les temps et dans tous les lieux, à appréci
er et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il
est leur prix réel; l’argent n’est que leur prix nominal.

Mais, quoique les quantités égales de travail soient touj
ours d’une valeur égale pour celui qui travaille, cependan
t, pour celui qui emploie l’ouvrier, elles paraissent tant
0081ôt d’une plus grande, tantôt d’une moindre valeur. Le
dernier achète ces quantités de travail, tantôt avec une p
lus grande, tantôt avec une plus petite quantité de marcha
ndises; et pour lui le prix du travail paraît varier comme
celui de toute autre chose. Il lui semble cher dans un ca
s, et à bon marché dans l’autre. Dans la réalité pourtant,
ce sont les marchandises qui sont à bon marché dans un ca
s, et chères dans l’autre.
Ainsi, dans cette acception vulgaire, on peut dire du tra
vail, comme des autres marchandises, qu’il a un prix réel
et un prix nominal. On peut dire que son prix réel consist
e dans la quantité de choses nécessaires et commodes qu’on
donne pour le payer, et son prix nominal dans la quantité
d’argent. L’ouvrier est riche ou pauvre, il est bien ou m
al récompensé, en proportion du prix réel, et non du prix
nominal, de son travail.
La distinction entre le prix réel et le prix nominal des
marchandises et du travail n’est pas une affaire de pure s
péculation, mais elle peut être quelquefois d’un usage imp
ortant dans la pratique. Le même prix réel est toujours de
0082 même valeur; mais au moyen des variations dans la val
eur de l’or et de l’argent, le même prix nominal exprime s
ouvent des valeurs fort différentes. Ainsi, quand une prop
riété foncière est aliénée sous la réserve d’une rente per
pétuelle, si l’on veut que cette rente conserve toujours l
a même valeur, il est important, pour la famille au profit
de laquelle la rente est réservée, que cette rente ne soi
t pas stipulée en une somme d’argent fixe. Sa valeur, dans
ce cas, serait sujette à éprouver deux espèces de variati
ons : premièrement, celles qui proviennent des différentes
quantités d’or et d’argent qui sont contenues, en différe
nts temps, dans les monnaies de même dénomination; seconde
ment, celles qui proviennent des différences dans la valeu
r des quantités égales d’or et d’argent à différentes époq
ues.
Les princes et les gouvernements se sont souvent imaginé
qu’il était de leur intérêt du moment de diminuer la quant
ité de métal pur contenu dans leurs monnaies; mais on ne v
oit guère qu’ils se soient jamais imaginé avoir quelque in
térêt à l’augmenter. En conséquence, je crois que, chez to
0083utes les nations, la quantité de métal pur contenue da
ns les monnaies a été à peu près continuellement en diminu
ant, et presque jamais en augmentant. Ainsi, les variation
s de cette espèce tendent presque toujours à diminuer la v
aleur d’une rente en argent.
La découverte des mines de l’Amérique a diminué la valeur
de l’or et de l’argent en Europe. On suppose communément,
je crois, sans preuve bien certaine, que cette diminution
continue toujours graduellement et qu’elle doit durer enc
ore pendant longtemps. D’après cette supposition donc, les
variations de ce genre sont plus propres à diminuer qu’à
augmenter la valeur d’une rente en argent, quand même on l
a stipulerait payable, non en une quantité de pièces de mo
nnaie de telle dénomination, comme en tant de livres sterl
ing, par exemple, mais en une certaine quantité d’onces d’
argent pur ou à un titre déterminé.
Les rentes qu’on s’est réservées en blé ont conservé leur
valeur beaucoup mieux que celles stipulées payables en ar
gent, même dans le cas où la dénomination de la monnaie n’
a pas souffert d’altération. Par le statut de la dix-huiti
0084ème année d’Elisa- beth, il a été réglé qu’un tiers de
s rentes de tous les baux des collèges serait réservé en b
lé, payable soit en nature, soit au prix courant du marché
public le plus voisin. Suivant le docteur Blackstone, l’a
rgent qui provient de la portion payable en blé, quoique d
ans l’origine il n’ait été qu’un tiers du total de la rent
e, est ordinairement à peu près le double de ce que rappor
tent les deux autres tiers. A ce compte, il faut donc que
les anciennes rentes des collèges, stipulées en argent, so
ient descendues environ au quart de leur ancienne valeur,
ou ne vaillent guère plus d’un quart du blé qu’elles valai
ent originairement. Or, depuis le règne de Philippe et Mar
ie, la dénomination de la monnaie anglaise n’a subi que pe
u ou point d’altération, et le même nombre de livres, sche
llings et pence a toujours contenu à peu près la même quan
tité d’argent fin. Cette diminution dans la valeur des ren
tes des collèges, stipulées en argent, provient donc en to
talité de la diminution dans la valeur de l’argent.
Quand l’abaissement de la valeur de l’argent coïncide ave
c la diminution de la quantité contenue dans des monnaies
0085de même dénomination, la perte est alors beaucoup plus
grande. En Ecosse, où la monnaie a subi bien plus de chan
gements qu’en Angleterre, et en France où elle en a subi b
eaucoup plus qu’en Ecosse, il y a d’anciennes rentes qui o
nt été dans l’origine d’une valeur considérable, et qui se
sont trouvées réduites presque à rien.
Dans des temps très éloignés l’un de l’autre, on trouvera
que des quantités égales de travail se rapportent de bien
plus près dans leur valeur à des quantités égales de blé,
qui est la subsistance de l’ouvrier, qu’elles ne le font
à des quantités égales d’or et d’argent, ou peut-être de t
oute autre marchandise. Ainsi, des quantités égales de blé
, à des époques très distantes l’une de l’autre, approcher
ont beaucoup plus entre elles de la même valeur réelle, ou
bien elles mettront beaucoup plus celui qui les possédera
en état d’acheter ou de commander une même quantité de tr
avail, que ne le feraient des quantités égales de presque
toute autre marchandise que ce puisse être. je dis qu’elle
s le feront beaucoup plus que des quantités égales de tout
e autre marchandise; car même des quantités égales de blé
0086ne le feront pas exactement. La subsistance de l’ouvri
er, ou le prix réel du travail, diffère beaucoup en divers
es circonstances, comme je tâcherai de le faire voir par l
a suite. Il est plus libéralement payé dans une société qu
i marche vers l’opulence, que dans une société qui reste s
tationnaire; il est plus libéralement payé dans une sociét
é stationnaire, que dans une société rétrograde. Une denré
e quelconque, en quelque temps que ce soit, achètera une p
lus grande ou une moindre quantité de travail, en proporti
on de la quantité de subsistances qu’elle pourra acheter à
cette époque. Par conséquent, une rente réservée en blé n
e sera sujette qu’aux variations dans la quantité de trava
il que telle quantité de blé peut acheter ; mais une rente
stipulée en toute autre denrée sera sujette non seulement
aux variations dans la quantité de travail que telle quan
tité de blé peut acheter, mais encore aux variations qui s
urviendront dans la quantité de blé que telle quantité de
cette denrée stipulée pourra acheter.
Il est bon d’observer que, quoique la valeur réelle d’une
rente en blé varie beaucoup moins que celle d’une rente e
0087n argent, d’un siècle à un autre, elle varie pourtant
beaucoup plus d’une année à l’autre. Le prix du travail en
argent, comme je tâcherai de le faire voir plus loin, ne
suit pas, d’une année à l’autre, toutes les fluctuations d
u prix du blé en argent, mais il paraît se régler partout
sur le prix moyen ou ordinaire de ce premier besoin de la
vie, et non pas sur son prix temporaire ou accidentel. Le
prix moyen ou ordinaire du blé se règle, comme je tâcherai
pareillement de le démontrer plus loin, sur la valeur de
l’argent, sur la richesse ou la stérilité des mines qui fo
urnissent le marché de ce métal, ou bien sur la quantité d
e travail qu’il faut employer et, par conséquent, de blé q
u’il faut consommer pour qu’une certaine quantité d’argent
soit transportée de la mine jusqu’au marché. Mais la vale
ur de l’argent, quoiqu’elle varie quelquefois extrêmement
d’un siècle à un autre, ne varie cependant guère d’une ann
ée à l’autre, et même continue très souvent à rester la mê
me ou à peu près la même pendant un demi-siècle ou un sièc
le entier. Ainsi, le prix moyen ou ordinaire du blé en arg
ent peut continuer aussi, pendant toute cette longue pério
0088de, à rester le même ou à peu près le même, et avec lu
i pareillement le prix du travail, pourvu toutefois que la
société, à d’autres égards, continue à rester dans la mêm
e situation ou à peu près. Pendant le même temps, le prix
temporaire ou accidentel du blé pourra souvent doubler d’u
ne année à l’autre : par exemple, de vingt-cinq schellings
le quarter, s’élever à cinquante. Mais lorsque le blé est
à ce dernier prix, non seulement la valeur nominale, mais
aussi la valeur réelle d’une rente en blé est au premier
prix, ou bien elle pourra acheter une quantité double, soi
t de travail, soit de toute autre marchandise, le prix du
travail en argent, et avec lui le prix de la plupart des c
hoses, demeurant toujours le même au milieu de toutes ces
fluctuations.
Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure
universelle, aussi bien que la seule exacte, des valeurs,
le seul étalon qui puisse nous servir à comparer les vale
urs de différentes marchandises à toutes les époques et da
ns tous les lieux.
On sait que nous ne pouvons pas apprécier les valeurs rée
0089lles de différentes marchandises, d’un siècle à un aut
re, d’après les quantités d’argent qu’on a données pour el
les. Nous ne pouvons pas les apprécier non plus d’une anné
e à l’autre, d’après les quantités de blé qu’elles ont coû
té. Mais, d’après les quantités de travail, nous pouvons a
pprécier ces valeurs avec la plus grande exactitude, soit
d’un siècle à un autre, soit d’une année à l’autre. D’un s
iècle à l’autre, le blé est une meilleure mesure que l’arg
ent, parce que, d’un siècle à l’autre, des quantités égale
s de blé seront bien plus près de commander la même quanti
té de travail, que ne le seraient des quantités égales d’a
rgent. D’une année à l’autre, au contraire, l’argent est u
ne meilleure mesure que le blé, parce que des quantités ég
ales d’argent seront bien plus près de commander la même q
uantité de travail.
Mais, quoique la distinction entre le prix réel et le pri
x nominal puisse être utile dans des constitutions de rent
es perpétuelles, ou même dans des baux à très longs termes
, elle ne l’est nullement pour les achats et les ventes, q
ui sont les contrats les plus communs et les plus ordinair
0090es de la vie.
Au même temps et au même lieu, le prix réel et le prix no
minal d’une marchandise quelconque sont dans une exacte pr
oportion l’un avec l’autre. Selon qu’une denrée quelconque
vous rapportera plus ou moins d’argent au marché de Londr
es, par exemple, elle vous mettra aussi en état d’acheter
ou de commander plus ou moins de travail au même temps et
au même lieu.
Ainsi, quand il y a identité de temps et de lieu, l’argen
t est la mesure exacte de la valeur échangeable de toutes
les marchandises; mais il ne l’est que dans ce cas seuleme
nt.
Quoique, à des endroits éloignés l’un de l’autre, il n’y
ait pas de proportion régulière entre le prix réel des mar
chandises et leur prix en argent, cependant, le marchand q
ui les transporte de l’un de ces endroits à l’autre n’a pa
s autre chose à considérer que leur prix en argent, ou bie
n la différence entre la quantité d’argent pur qu’il donne
pour les acheter, et celle qu’il pourra retirer en les ve
ndant. Il se peut qu’une demi- once d’argent à Canton, en
0091Chine, achète une plus grande quantité, soit de travai
l, soit de choses utiles ou commodes, que ne le ferait une
once à Londres. Toutefois, une marchandise qui se vend un
e demi-once d’argent à Canton peut y être réellement plus
chère, être d’une importance plus réelle pour la personne
qui la possède en ce lieu, qu’une marchandise qui se vend
à Londres une once ne l’est pour la personne qui la possèd
e à Londres. Néanmoins, si un commerçant de Londres peut a
cheter à Canton, pour une demi-once d’argent, une marchand
ise qu’il revendra ensuite une once à Londres, il gagne à
ce marché cent pour cent, tout comme si l’once d’argent av
ait exactement la même valeur à Londres et à Canton. Il ne
s’embarrasse pas de savoir si une demi-once d’argent à Ca
nton aurait mis à sa disposition plus de travail et une pl
us grande quantité de choses propres aux besoins et aux co
mmodités de la vie, qu’une once ne pourrait le faire à Lon
dres. A Londres, pour une once d’argent, il aura à sa disp
osition une quantité de toutes ces choses double de celle
qu’il pourrait y avoir pour une demi-once, et c’est là pré
cisément ce qui lui importe.
0092 Comme c’est le prix nominal, ou le prix en argent des
marchandises, qui détermine finalement, pour tous les ach
eteurs et les vendeurs, s’ils font une bonne ou mauvaise a
ffaire, et qui règle par là presque tout le train des chos
es ordinaires de la vie dans lesquelles il est question de
prix, il n’est pas étonnant qu’on ait fait beaucoup plus
d’attention à ce prix qu’au prix réel.
Mais, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, il peut q
uelquefois être utile de comparer les différentes valeurs
réelles d’une marchandise particulière, à différentes époq
ues et en différents lieux, ou d’évaluer les différents de
grés de puissance sur le travail d’autrui qu’elle a pu don
ner en différentes circonstances à celui qui la possédait.
Dans ce cas, ce n’est pas tant les différentes quantités
d’argent pour lesquelles elle a été communément vendue qu’
il s’agit de comparer, que les différentes quantités de tr
avail qu’auraient achetées ces différentes quantités d’arg
ent; mais il est bien difficile de pouvoir jamais connaîtr
e avec quelque degré d’exactitude les prix courants du tra
vail dans des temps et des lieux éloignés. Ceux du blé, qu
0093oiqu’ils n’aient été régulièrement enregistrés que dan
s peu d’endroits, sont en général beaucoup plus connus, et
on en trouve fréquemment des indications dans les histori
ens et dans les autres écrivains. Il faut donc, en général
, nous contenter de ces prix, non pas comme étant toujours
exactement dans les mêmes proportions que les prix couran
ts du travail, mais comme étant l’approximation la meilleu
re que l’on puisse obtenir communément pour trouver à peu
près ces proportions. J’aurai occasion par la suite de fai
re quelques comparaisons et rapprochements de ce genre.
Les nations commerçantes, à mesure que leur industrie a f
ait des progrès, ont trouvé utile de frapper en monnaie pl
usieurs métaux différents : de l’or pour les gros payement
s, de l’argent pour les achats de valeur moyenne, et du cu
ivre ou quelque autre métal grossier pour ceux de la plus
petite importance. Cependant, elles ont toujours regardé u
n de ces métaux comme étant plus particulièrement la mesur
e des valeurs qu’aucun des deux autres, et il paraît qu’en
général elles ont donné cette préférence au métal qui leu
r avait le premier servi d’instrument de commerce. Ayant c
0094ommencé une fois à prendre ce métal pour mesure, comme
il fallait bien le faire quand elles n’avaient pas d’autr
e monnaie, elles ont généralement continué cet usage, lors
même qu’il n’y avait plus de nécessité.
On dit que les Romains n’ont eu que de la monnaie de cuiv
re jusques environ cinq ans avant la première guerre puniq
ue 1, époque à laquelle ils commencèrent à frapper leurs p
remières monnaies en argent. Aussi, le cuivre paraît toujo
urs avoir continué à servir de mesure de valeur dans cette
république. On voit à Rome tous les comptes exprimés et t
ous les biens évalués en as ou en sesterces. L’as fut touj
ours la dénomination d’une monnaie de cuivre; le mot de se
sterce veut dire deux as et demi. Ainsi, quoique le sester
ce fût toujours une monnaie d’argent, cependant cette monn
aie était évaluée sur la monnaie de cuivre. A Rome, on dis
ait d’un homme qui avait beaucoup de dettes qu’il avait un
e grande quantité de cuivre appartenant à autrui.
Il paraît que les peuples du Nord qui s’établirent sur le
s ruines de l’Empire romain ont eu de la monnaie d’argent
dès le commencement de leur établissement, et que plusieur
0095s siècles se sont écoulés avant qu’ils connussent de m
onnaies ni d’or ni de cuivre. Il y avait en Angleterre de
la monnaie d’argent dès le temps des Saxons, mais on n’y f
rappa guère de monnaie d’or avant Edouard III, ni aucune m
onnaie de cuivre avant l’avènement de Jacques 1er au trône
de la Grande-Bretagne. C’est aussi pour cela qu’en Anglet
erre et, je crois, chez toutes les autres nations modernes
de l’Europe, on a, en général, tenu tous les comptes et é
valué tous les biens et marchandises en argent; et quand n
ous voulons exprimer le montant de la fortune de quelqu’un
, nous ne comptons guère par le nombre de guinées que nous
la supposons valoir, mais par le nombre de livres.
Je pense que, dans tous les pays, les offres légales de p
ayement ne purent être faites, dans l’origine, que dans la
monnaie seulement du métal adopté particulièrement pour s
igne ou mesure des valeurs. En Angleterre, l’or ne fut pas
regardé comme monnaie légale, même longtemps après qu’on
y eut frappé des monnaies d’or. Aucune loi ou proclamation
publique n’y fixait la proportion entre l’or et l’argent;
on laissait au marché à la déterminer. Si un débiteur fai
0096sait des offres en or, le créancier avait le droit de
les refuser tout à fait, ou bien de les accepter d’après u
ne évaluation de l’or faite à l’amiable entre lui et son d
ébiteur. Le cuivre ne peut être aujourd’hui une monnaie lé
gale, excepté pour le change des plus petites pièces d’arg
ent. Dans cet état de choses, la distinction entre le méta
l qui était réputé signe légal des valeurs et celui qui n’
était pas réputé tel, était quelque chose de plus qu’une d
istinction nominale.
Dans la suite des temps, et lorsque le peuple se fut fami
liarisé par degrés avec l’usage des monnaies de différents
métaux et que, par conséquent, il connut mieux le rapport
existant entre leur valeur respective, la plupart des nat
ions, je pense, ont jugé convenable de fixer authentiqueme
nt le rapport de cette valeur, et de déclarer par un acte
public de la loi, qu’une guinée, par exemple, de tel poids
et à tel titre, s’échangerait contre 21 schellings, ou bi
en serait une offre valable pour une dette de cette somme.
Dans cet état de choses, et tant que dure le rapport étab
li de cette manière, la distinction entre le métal qui est
0097 l’étalon et le métal qui ne l’est pas n’est plus guèr
e qu’une distinction nominale.
Toutefois, en cas de quelque changement dans le rapport é
tabli par la loi, cette distinction redevient, ou au moins
semble redevenir quelque chose de plus qu’une distinction
nominale. Ainsi, par exemple, si la valeur légale d’une g
uinée était ou réduite à 20 schellings, ou élevée à 22, co
mme tous les comptes et presque toutes les obligations pou
r dettes sont réglés et exprimés en monnaie d’argent, la m
ajeure partie des payements pourrait bien se faire avec le
s mêmes quantités de monnaie d’argent qu’auparavant ; mais
ils exigeraient, en monnaie d’or, des quantités fort diff
érentes, de plus grandes dans un cas, et de moindres dans
un autre. L’argent paraîtrait plus invariable que l’or dan
s sa valeur. L’argent semblerait mesurer la valeur de l’or
, et l’or ne pas mesurer celle de l’argent. La valeur de l
‘or aurait l’air de dépendre de la quantité d’argent pour
laquelle il serait échangeable, tandis que la valeur de l’
argent paraîtrait indépendante de la quantité d’or pour la
quelle il pourrait être échangé. Cette différence ne serai
0098t pourtant autre chose qu’un effet de la coutume de ré
gler les comptes et d’exprimer le montant des grandes et p
etites sommes en monnaie d’argent plutôt qu’en monnaie d’o
r. Un bon de 25 ou de 50 guinées, de M. Drummond, malgré u
n changement de ce genre, serait toujours payable, comme a
uparavant, en 25 ou 50 guinées. Après le changement que no
us supposons, ce bon serait toujours payable avec la même
quantité d’or qu’auparavant, mais il demanderait en argent
des quantités fort différentes. Dans le payement d’un par
eil billet, ce serait l’or qui paraîtrait plus invariable
que l’argent dans sa valeur; ce serait l’or qui semblerait
mesurer la valeur de l’argent, tandis que l’argent ne sem
blerait pas mesurer celle de l’or. Si la coutume de régler
les comptes de cette manière et d’exprimer le montant des
promesses et autres obligations pour dettes, devenait jam
ais générale, aussitôt l’or, et non l’argent, serait regar
dé comme le métal formant particulièrement le signe ou la
mesure des valeurs.
Dans la réalité, tant que dure le rapport légalement étab
li entre la valeur respective des différents métaux monnay
0099és, la valeur du plus précieux de ces métaux règle la
valeur de la totalité de la monnaie. Douze pence de cuivre
contiennent une demi-livre, avoir du poids, d’un cuivre q
ui n’est pas de meilleure qualité, et qui, avant d’être mo
nnayé, vaut tout au plus 7 pence en argent. Mais comme, pa
r les règlements, ces 12 pence doivent s’échanger contre 1
schelling, ils sont regardés au marché comme valant 1 sch
elling, et on peut en tout temps les échanger pour 1 schel
ling. Avant même la dernière refonte de la monnaie d’or de
la Grande-Bretagne, l’or, ou au moins cette portion qui e
n circulait dans Londres et les environs, avait en général
moins perdu du poids légal que la plus grande partie de l
‘argent. Cependant, 21 schellings usés et effacés étaient
regardés comme l’équivalent d’une guinée, qui peut-être ét
ait aussi, à la vérité, usée et effacée, mais presque jama
is autant. Les derniers règlements ont porté la monnaie d’
or aussi près du poids légal qu’il est possible de porter
la monnaie courante d’une nation; et l’ordre donné de ne r
ecevoir l’or qu’au poids dans les caisses publiques, est f
ait pour le maintenir dans cet état aussi longtemps qu’on
0100tiendra la main à ce règlement; tandis que la monnaie
d’argent reste toujours usée et continue à se dégrader, co
mme elle faisait avant la refonte de la monnaie d’or. Et m
algré cela, au marché, 21 schellings de cet argent dégradé
sont toujours regardés comme valant une guinée de cette e
xcellente monnaie d’or.
La refonte de la monnaie d’or a bien évidemment élevé la
valeur de la monnaie d’argent qui s’échange avec elle.
A la Monnaie d’Angleterre, dans une livre pesant d’or, on
taille 44 guinées et 112, qui, à 21 schellings la guinée,
font 46 livres 14 schellings 6 deniers. Une once de cette
monnaie d’or vaut donc 3 livres 17 schellings 10 deniers
et 112 en argent. En Angleterre, on ne paye aucun droit ni
seigneuriage sur la fabrication de la monnaie, et quiconq
ue porte à la Monnaie une livre ou une once pesant d’or en
lingot au titre de la loi, en retire une livre ou une onc
e pesant d’or monnayé, sans aucune déduction. Ainsi, 3 liv
res 17 schellings 10 deniers et 1,12 l’once passent pour l
e prix de l’or à la
Monnaie d’Angleterre, ou bien c’est la quantité de métal m
0101onnayé que donne la Monnaie pour de l’or en lingot au
titre de la loi.
Avant la refonte de la monnaie d’or, le prix de l’or en l
ingot au titre de la loi, pendant plusieurs années, a été,
au marché, au-dessus de 3 liv. 18 schellings, quelquefois
à 3 livres 19 schellings, et très souvent à 4 livres l’on
ce; somme qui probablement, dans l’état usé et dégradé où
était la monnaie d’or, contenait rarement plus d’une once
d’or au titre. Depuis la refonte de la monnaie d’or, les l
ingots d’or au titre se vendent, au marché, rarement au-de
là de 3 livres 17 schellings 7 deniers l’once. Avant la re
fonte de la monnaie d’or, le prix de marché a toujours été
plus ou moins au-dessus du prix de l’or à la Monnaie; dep
uis cette refonte, le prix de marché a été constamment au-
dessous de celui de la Monnaie. Or, ce prix de marché est
le même, soit qu’il se paye en monnaie d’or, soit qu’il se
paye en monnaie d’argent. Ainsi, la dernière refonte de l
a monnaie d’or a élevé non seulement la valeur de la monna
ie d’or, mais aussi celle de la monnaie d’argent, relative
ment à celle de l’or en lingot, et probablement aussi rela
0102tivement à toutes les autres marchandises, quoique la
hausse dans la valeur de l’or et de l’argent, relativement
à celles-ci, ne puisse pas être aussi distincte ni aussi
sensible, le prix de la plupart des marchandises étant sou
mis à l’influence d’une infinité d’autres causes.
A la Monnaie d’Angleterre, une livre pesant d’argent en l
ingot au titre de la loi, est frappée en 62 schellings, qu
i contiennent pareillement une livre pesant d’argent au ti
tre. Ainsi 5 schellings 2 deniers l’once passent pour être
le prix de l’argent à la Monnaie d’Angleterre, ou bien la
quantité d’argent monnayé que donne la Monnaie pour de l’
argent en lingot au titre. Avant la refonte de la monnaie
d’or, le prix de marché pour l’argent au titre en lingot,
a été, en différentes circonstances, 5 schellings 4 denier
s, 5 schellings 5 deniers, 5 schellings 6 deniers, 5 schel
lings 7 deniers, et très souvent 5 schellings 8 deniers l’
once. Cependant, 5 schellings 7 deniers semblent avoir été
le prix le plus commun. Depuis la refonte de la monnaie d
‘or, le prix de marché de l’argent au titre, en lingot, es
t tombé, en différentes rencontres, à 5 schellings 3 denie
0103rs, 5 schellings 4 deniers, et 5 schellings 5 deniers
l’once, et il n’a guère jamais dépassé ce dernier prix. Qu
oique, au marché, l’argent en lingot ait baissé considérab
lement depuis la refonte de la monnaie d’or, cependant il
n’a jamais baissé jusques au prix qu’on en donne à la Monn
aie.
Dans la proportion établie à la Monnaie d’Angleterre entr
e les différents métaux, si le cuivre est à un prix fort a
u-dessus de sa vraie valeur, l’argent, d’un autre côté, se
trouve y être évalué à un taux quelque peu au-dessous de
la sienne. Dans le marché général de l’Europe, dans les Mo
nnaies de France et dans celles de Hollande, 1 once d’or f
in se change contre environ 14 onces d’argent fin. Dans le
s Monnaies anglaises, elle se change contre environ 15 onc
es, c’est-à-dire pour plus d’argent qu’elle ne vaut selon
la commune évaluation de l’Europe. Mais de même que la hau
sse du cuivre, dans les Monnaies anglaises, n’élève pas le
prix du cuivre en barre, de même le bas prix de l’argent
dans ces Monnaies n’a pas fait baisser le prix de l’argent
en lingot. L’argent en lingot n’en conserve pas moins sa
0104vraie proportion avec l’or, par la même raison que le
cuivre en barre conserve toujours sa vraie proportion avec
l’argent.
Lors de la refonte de la monnaie d’argent sous le règne d
e Guillaume III, le prix de l’argent en lingot continua to
ujours à être quelque peu au-dessus du prix de cet argent
à la Monnaie. M. Locke attribue ce haut prix à la permissi
on d’exporter l’argent en lingot et à la défense d’exporte
r l’argent monnayé. Cette permission d’exporter, dit- il,
rendit les demandes d’argent en lingot plus abondantes que
les demandes d’argent monnayé. Mais la quantité de gens q
ui ont besoin de monnaie d’argent pour l’usage commun des
ventes et des achats au-dedans est sûrement beaucoup plus
considérable que celle des gens qui ont besoin de lingots
d’argent, soit pour les exporter, soit pour tout autre usa
ge. Il subsiste à présent une pareille permission d’export
er l’or en lingot, et une pareille prohibition d’exporter
l’or monnayé; cependant le prix de l’or en lingot n’en est
pas moins tombé au-dessous du prix qu’on en donne à la Mo
nnaie. Mais alors, tout comme aujourd’hui, l’argent, dans
0105les Monnaies anglaises, était évalué au-dessous de sa
vraie proportion avec l’or; et la monnaie d’or, que dans c
e temps aussi on supposa n’avoir pas besoin d’être réformé
e, réglait alors, aussi bien qu’à présent, la valeur réell
e de la monnaie de toute espèce. Comme la refonte de la mo
nnaie d’argent ne fit pas baisser alors le prix de l’argen
t en lingot au taux auquel il est reçu à la Monnaie, il n’
est pas fort probable qu’une semblable refonte puisse le f
aire aujourd’hui.
Si la monnaie d’argent était rapprochée du poids légal au
tant que l’est la monnaie d’or, il est probable qu’une gui
née s’échangerait, selon la proportion actuelle, contre un
e plus grande quantité d’argent monnayé qu’elle n’en pourr
ait acheter en lingot. La monnaie d’argent contenant en en
tier son poids légal, il y aurait, dans ce cas, profit à l
a fondre, afin de vendre d’abord le lingot pour de la monn
aie d’or, et ensuite échanger cette monnaie d’or contre de
la monnaie d’argent qu’on remettrait encore de même au cr
euset. Il semble que la seule méthode de prévenir cet inco
nvénient serait de faire quelque changement au rapport act
0106uellement établi entre ces deux métaux.
L’inconvénient serait peut-être moindre si l’argent était
évalué, dans nos Monnaies, autant au-dessus de sa juste p
roportion avec l’or, qu’il se trouve maintenant évalué au-
dessous, pourvu qu’en même temps il fût statué que l’argen
t ne pourrait servir de monnaie légale pour plus que pour
le change d’une guinée, de la même manière que le cuivre n
e peut servir de monnaie légale pour plus que pour le chan
ge d’un schelling. Dans ce cas, aucun créancier ne pourrai
t être la dupe de la haute évaluation de l’argent monnayé,
comme à présent aucun créancier ne peut l’être de la haut
e évaluation de la monnaie de cuivre. Il n’y aurait que le
s banquiers qui souffriraient de ce règlement. Quand vient
à fondre sur eux une presse imprévue de demandes de payem
ents, ils tâchent de gagner du temps en payant en pièces d
e 6 pence, et un tel règlement leur ôterait ce moyen d’élu
der un payement exigible. Ils seraient, par conséquent, ob
ligés de tenir en tout temps dans leur caisse une plus gra
nde quantité de fonds qu’à présent; et quoique ce fût sans
doute un inconvénient considérable pour eux, ce serait en
0107 même temps une sûreté considérable pour leurs créanci
ers.
Trois livres 17 schellings 10 deniers et demi, qui sont l
e prix de l’or à la Monnaie, ne contiennent certainement p
as, même dans notre excellente monnaie d’or d’aujourd’hui,
plus d’une once d’or au titre, et on pourrait penser en c
onséquence qu’ils ne devraient pas acheter une plus grande
quantité d’or au même titre, en lingot. Mais l’or monnayé
est plus commode que l’or en lingot; et quoique le monnay
age soit franc de tous droits en Angleterre, cependant l’o
r qu’on porte en lingot à la Monnaie ne peut guère rentrer
entre les mains du propriétaire, sous forme de monnaie, q
u’après un délai de plusieurs semaines. Aujourd’hui même q
ue la Monnaie a tant d’occupation, il faudrait que le prop
riétaire attendît plusieurs mois pour le retirer. Ce délai
est équivalent à un léger droit, et il donne à l’or monna
yé un peu plus de valeur qu’à l’or en lingot, à quantité é
gale. Si l’argent était évalué dans les monnaies anglaises
selon sa juste proportion avec l’or, il est probable que
le prix de l’argent en lingot tomberait au- dessous du pri
0108x pour lequel il est reçu à la Monnaie, même sans qu’i
l y eût aucune réforme dans la monnaie d’argent actuelle,
tout usée et effacée qu’elle est, se réglant sur la valeur
de l’excellente monnaie d’or avec laquelle on peut l’écha
nger.
Un léger droit de seigneuriage ou un impôt sur le monnaya
ge, tant de l’or que de l’argent, augmenterait probablemen
t encore davantage la valeur de ces métaux monnayés sur la
valeur de quantités égales en lingot. Dans ce cas, le mon
nayage élèverait la valeur du métal monnayé en proportion
de l’étendue de ce léger droit, par la même raison que la
façon augmente la valeur de la vaisselle à proportion du p
rix de cette façon. La supériorité du métal monnayé sur le
lingot empêcherait qu’on ne fondît la monnaie et en décou
ragerait l’exportation. Si quelque nécessité publique en r
endait l’exportation nécessaire, la majeure partie de cett
e monnaie rentrerait bientôt d’elle- même. Au-dehors, on n
e pourrait la vendre que pour la valeur de son poids comme
lingot; au-dedans, elle vaudrait quelque chose de plus. I
l y aurait donc du profit à la faire rentrer. En France, i
0109l y a sur la fabrication de la monnaie un seigneuriage
d’environ huit pour cent, et on dit aussi que lorsque la
monnaie de France est exportée, elle rentre d’elle-même.
Les variations accidentelles qui surviennent au marché da
ns le prix de l’or et de l’argent en lingot, proviennent d
es mêmes causes que celles qui font varier le prix de tout
es les autres marchandises. Les pertes fréquentes qui se f
ont de ces métaux par divers accidents sur terre et sur me
r, la dépense continuelle qu’on en fait pour dorer en coul
eur et en or moulu, pour les galons et les broderies, le d
échet que produisent l’user et le frottement, tant dans la
monnaie que dans les ouvrages d’orfèvrerie, tout cela exi
ge, pour réparer ce déchet et ces pertes, une importation
continuelle dans tous les pays qui ne possèdent pas de min
es en propre. Nous devons présumer que les marchands qui f
ont cette importation cherchent, comme tous les autres mar
chands, à proportionner chacune de leurs importations aux
demandes du moment, autant qu’il leur est possible d’en ju
ger; cependant, malgré toute leur attention, ils sont quel
quefois au-delà, quelquefois en deçà de la demande. Quand
0110leur importation excède la demande actuelle, plutôt qu
e de courir le risque et la peine de réexporter, ils aimen
t mieux quelquefois céder une partie de leurs lingots un p
eu au-dessous du prix moyen ou ordinaire. Quand, d’un autr
e côté, ils ont importé au-dessous des demandes, ils retir
ent quelque chose au-delà de ce prix moyen. Mais lorsqu’au
milieu de ces fluctuations accidentelles, le prix du marc
hé pour les lingots d’or ou d’argent continue d’une manièr
e durable et constante à baisser plus ou moins au-dessous
du prix pour lequel ils sont reçus à la Monnaie, ou à s’él
ever plus ou moins au-dessus, nous pouvons être certains q
u’une infériorité ou supériorité de prix aussi durable et
aussi constante est l’effet de quelque changement dans l’é
tat des monnaies, qui rend, pour le moment, une certaine q
uantité précise de métal brut qu’il devait contenir. La co
nstance et la durée de l’effet supposent une constance et
une durée proportionnées dans la cause.
La Monnaie d’un pays quelconque peut être regardée, dans
un temps et un lieu déterminés, comme une mesure plus ou m
oins exacte des Valeurs, selon que la monnaie courante est
0111 plus ou moins exactement conforme au poids et au titr
e qu’elle annonce, ou bien qu’elle contient plus ou moins
exactement la quantité précise d’or fin ou d’argent fin qu
‘elle doit contenir. Si, par exemple, en Angleterre, quara
nte-quatre guinées et demie contenaient exactement une liv
re pesant d’or au titre, ou onze onces d’or et une once d’
alliage, la monnaie d’Angleterre serait, dans un temps et
un lieu donnés quelconques, une mesure aussi exacte de la
valeur actuelle des marchandises que la nature des choses
puisse le comporter. Mais si, au moyen du frai, quarante-
quatre guinées et demie contiennent, en général, moins d’u
ne livre pesant d’or au titre, le déchet étant toutefois m
oins fort sur certaines pièces que sur d’autres, alors la
mesure de valeur devient sujette à la même espèce d’incert
itude à laquelle sont communément exposés tous les autres
poids et mesures. Comme il arrive rarement que ceux-ci soi
ent exactement conformes à leur étalon, le marchand ajuste
du mieux qu’il peut le prix de ses marchandises, non sur
ce que ces poids et mesures devraient être, mais sur ce qu
e, d’après son expérience, il voit qu’ils sont réellement,
0112 par évaluation moyenne. En conséquence d’un pareil dé
faut d’exactitude dans la monnaie, le prix des marchandise
s se règle de la même manière; non sur la quantité d’or ou
d’argent fin que la monnaie devrait contenir, mais sur ce
que, par aperçu, l’expérience fait voir qu’elle en contie
nt pour le moment.
Il faut observer que, par le prix en argent des marchandi
ses, j’entends toujours la quantité d’or ou d’argent fin p
our laquelle on les vend, sans m’arrêter à la dénomination
de la monnaie. Par exemple, je regarde 6 schellings 8 den
iers, du temps d’Edouard 1er, comme le même prix en argent
qu’une livre sterling d’aujourd’hui, parce que, autant qu
e nous en pouvons juger, ils contenaient environ la même q
uantité d’argent fin.

Chapitre VI
Des parties constituantes du prix des marchandises
Dans ce premier état informe de la société, qui précède l
‘accumulation des capitaux et l’appropriation du sol, la s
0113eule circonstance qui puisse fournir quelque règle pou
r les échanges, c’est, à ce qu’il semble, la qualité de tr
avail nécessaire pour acquérir les différents objets d’éch
ange. Par exemple, chez un peuple de chasseurs, s’il en co
ûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un ca
stor que pour tuer un daim, naturellement un castor s’écha
ngera contre deux daims ou vaudra deux daims. Il est natur
el que ce qui est ordinairement le produit de deux jours o
u de deux heures de travail, vaille le double de ce qui es
t ordinairement le produit d’un jour ou d’une heure de tra
vail.
Si une espèce de travail était plus rude que l’autre, on
tiendrait naturellement compte de cette augmentation de fa
tigue, et le produit d’une heure de ce travail plus rude p
ourrait souvent s’échanger contre le produit de deux heure
s de l’autre espèce de travail. De même, si une espèce de
travail exige un degré peu ordinaire d’habileté ou d’adres
se, l’estime que les hommes ont pour ces talents ajoutera
naturellement à leur produit une valeur supérieure à ce qu
i serait dû pour le temps employé au travail. Il est rare
0114que de pareils talents s’acquièrent autrement que par
une longue application, et la valeur supérieure qu’on attr
ibue à leur produit n’est souvent qu’une compensation rais
onnable du temps et de la peine qu’on a mis à les acquérir
.
Dans l’état avancé de la société, on tient communément co
mpte, dans les salaires du travail, de ce qui est dû à la
supériorité d’adresse ou de fatigue, et il est vraisemblab
le qu’on en a agi à peu près de même dans la première enfa
nce des sociétés.
Dans cet état de choses, le produit du travail appartient
tout entier au travailleur, et la quantité de travail com
munément employée à acquérir ou à produire un objet échang
eable est la seule circonstance qui puisse régler la quant
ité de travail que cet objet devra communément acheter, co
mmander ou obtenir en échange.
Aussitôt qu’il y aura des capitaux accumulés dans les mai
ns de quelques particuliers, certains d’entre eux emploier
ont naturellement ces capitaux à mettre en oeuvre des gens
industrieux, auxquels ils fourniront des matériaux et des
0115 substances, afin de faire un Profit sur la vente de l
eurs produits, ou sur ce que le travail de ces ouvriers aj
oute de valeur aux matériaux. Quand l’ouvrage fini est éch
angé, ou contre de l’argent, ou contre du travail, ou cont
re d’autres marchandises, il faut bien qu’en outre de ce q
ui pourrait suffire à payer le prix des matériaux et les s
alaires des ouvriers, il y ait encore quelque chose de don
né pour les Profits de l’entrepreneur de l’ouvrage, qui ha
sarde ses capitaux dans cette affaire. Ainsi, la valeur qu
e les ouvriers ajoutent à la matière se résout alors en de
ux parties, dont l’une paye leurs salaires, et l’autre les
profits que fait l’entrepreneur sur la somme des fonds qu
i lui ont servi à avancer ces salaires et la matière à tra
vailler. Il n’aurait pas d’intérêt à employer ces ouvriers
, s’il n’attendait pas de la vente de leur ouvrage quelque
chose de plus que le remplacement de son capital, et il n
‘aurait pas d’intérêt à employer un grand capital plutôt q
u’un petit, si ses profits n’étaient pas en rapport avec l
‘étendue du capital employé.
Les Profits, dira-t-on peut-être, ne sont autre chose qu’
0116un nom différent donné aux salaires d’une espèce parti
culière de travail, le travail d’inspection et de directio
n. Ils sont cependant d’une nature absolument différente d
es salaires; ils se règlent sur des principes entièrement
différents, et ne sont nullement en rapport avec la quanti
té et la nature de ce prétendu travail d’inspection et de
direction. Ils se règlent en entier sur la valeur du capit
al employé, et ils sont plus ou moins forts, à proportion
de l’étendue de ce capital. Supposons, par exemple, que da
ns une certaine localité où les profits des fonds employés
dans les manufactures sont communément de dix pour cent p
ar an, il y ait deux manufactures différentes, chacune des
quelles emploie vingt ouvriers à raison de 15 livres par a
n chacun, soit une dépense de 300 livres par an pour chaqu
e atelier; supposons encore que la matière première de peu
de valeur, employée annuellement dans l’une, coûte seulem
ent 700 livres, tandis que dans l’autre on emploie des mat
ières plus précieuses qui coûtent 7 000 livres; le capital
employé annuellement dans l’une sera, dans ce cas, de 100
0 livres seulement, tandis que celui employé dans l’autre
0117s’élèvera à 7 000 livres. Or, au taux de 10 pour cent,
l’entrepreneur de l’une comptera sur un profit annuel d’e
nviron 100 livres seulement, tandis que l’entrepreneur de
l’autre s’attendra à un bénéfice d’environ 730 livres. Mai
s, malgré cette différence énorme dans leurs profits, il s
e peut que leur travail d’inspection et de direction soit
tout à fait le même ou à peu près l’équivalent. Dans beauc
oup de grandes fabriques, souvent presque tout le travail
de ce genre est confié à un premier commis. Ses appointeme
nts expriment réellement la valeur de ce travail d’inspect
ion et de direction. Quoique, en fixant ce salaire, on ait
communément quelque égard, non seulement à son travail et
à son degré d’intelligence, mais encore au degré de confi
ance que son emploi exige, cependant ses appointements ne
sont jamais en proportion réglée avec le capital dont il s
urveille la régie ; et le propriétaire de ce capital, bien
qu’il se trouve par là débarrassé de presque tout le trav
ail, n’en compte pas moins que ses profits seront en propo
rtion réglée avec son capital. Ainsi, dans le prix des mar
chandises, les profits des fonds ou capitaux sont une part
0118 constituante dans la valeur, entièrement indifférente
des salaires du travail, et réglée sur des principes tout
à fait différents.
Dans cet état de choses, le produit du travail n’appartie
nt pas toujours tout entier à l’ouvrier. Il faut, le plus
souvent, que celui-ci le partage avec le propriétaire du c
apital qui le fait travailler. Ce n’est plus alors la quan
tité de travail communément dépensée pour acquérir ou pour
produire une marchandise, qui est la seule circonstance s
ur laquelle on doive régler la quantité de travail que cet
te marchandise pourra communément acheter, commander ou ob
tenir en échange. Il est clair qu’il sera encore dû une qu
antité additionnelle pour le profit du capital qui a avanc
é les salaires de ce travail et qui en a fourni les matéri
aux.
Dès l’instant que le sol d’un pays est devenu propriété p
rivée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, ai
ment à recueillir où ils n’ont pas semé, et ils demandent
une Rente, même pour le produit naturel de la terre. Il s’
établit un prix additionnel sur le bois des forêts, sur l’
0119herbe des champs et sur tous les fruits naturels de la
terre, qui, lorsqu’elle était possédée en commun, ne coût
aient à l’ouvrier que la peine de les cueillir, et lui coû
tent maintenant davantage. Il faut qu’il paye pour avoir l
a permission de les recueillir, et il faut qu’il cède au p
ropriétaire du sol une portion de ce qu’il recueille ou de
ce qu’il produit par son travail. Cette portion ou, ce qu
i revient au même, le prix de cette portion constitue la R
ente de la terre (rent of land) et dans le prix de la plup
art des marchandises, elle forme une troisième partie cons
tituante.
Il faut observer que la valeur réelle de toutes les diffé
rentes parties constituantes du prix se mesure par la quan
tité du travail que chacune d’elles peut acheter ou comman
der. Le travail mesure la valeur, non seulement de cette p
artie du prix qui se résout en travail, mais encore de cel
le qui se résout en rente, et de celle qui se résout en pr
ofit.
Dans toute société, le prix de chaque marchandise se réso
ut définitivement en quelqu’une de ces trois parties ou en
0120 toutes trois, et dans les sociétés civilisées, ces pa
rties entrent toutes trois, plus ou moins, dans le prix de
la plupart des marchandises, comme parties constituantes
de ce prix.
Dans le prix du blé, par exemple, une partie paye la rent
e du propriétaire, une autre paye les salaires ou l’entret
ien des ouvriers, ainsi que des bêtes de labour et de char
roi employées à produire le blé, et la troisième paye le p
rofit du fermier.
Ces trois parties semblent constituer immédiatement ou en
définitive la totalité du prix du blé. On pourrait peut-ê
tre penser qu’il faut y ajouter une quatrième partie, néce
ssaire pour remplacer le capital du fermier ou pour compen
ser le dépérissement de ses chevaux de labour et autres in
struments d’agriculture. Mais il faut considérer que le pr
ix de tout instrument de labourage, tel qu’un cheval de ch
arrue, est lui-même formé de ces mêmes trois parties : la
rente de la terre sur laquelle il a été élevé, le travail
de ceux qui l’ont nourri et soigné, et les profits d’un fe
rmier qui a fait les avances, tant de cette rente que des
0121salaires de ce travail. Ainsi, quoique le prix du blé
doive payer aussi bien le prix du cheval que son entretien
, la totalité du prix de ce blé se résout toujours, soit i
mmédiatement, soit en dernière analyse, dans ces mêmes tro
is parties, rente, travail et profit.
Dans le prix de la farine, il faut ajouter au prix du blé
les profits du meunier et les salaires de ses ouvriers ;
dans le prix du pain, les profits du boulanger et les sala
ires de ses garçons, et dans les prix de l’un et de l’autr
e, le travail de transporter le blé de la maison du fermie
r à celle du meunier, et de celle du meunier à celle du bo
ulanger, ainsi que les profits de ceux qui avancent les sa
laires de ce travail.
Le prix du lin se résout dans les mêmes trois parties con
stituantes que celui du blé. Dans le prix de la toile, il
faut comprendre le salaire de ceux qui sérancent le lin, d
e ceux qui le filent, du tisserand, du blanchisseur, etc.,
et à tout cela ajouter les profits de ceux qui mettent en
oeuvre ces différents ouvriers.
A mesure qu’une marchandise particulière vient à être plu
0122s manufacturée, cette partie du prix qui se résout en
salaires et en profits devient plus grande à proportion de
la partie qui se résout en rente. A chaque transformation
nouvelle d’un produit, non seulement le nombre des profit
s augmente, mais chaque profit subséquent est plus grand q
ue le précédent, parce que le capital d’où il procède est
nécessairement toujours plus grand. Le capital qui met en
oeuvre les tisserands, par exemple, est nécessairement plu
s grand que celui qui fait travailler les fileurs, parce q
ue non seulement il remplace ce dernier capital avec ses p
rofits, mais il paye encore, en outre, les salaires des ti
sserands; et, comme nous l’avons vu, il faut toujours que
les profits soient en certaine proportion avec le capital.

Néanmoins, dans les sociétés les plus avancées, il y a to
ujours quelques marchandises, mais en petit nombre, dont l
e prix se résout en deux parties seulement, les salaires d
u travail et le profit du capital ; et d’autres, en beauco
up plus petit nombre encore, dont le prix consiste uniquem
ent en salaires de travail. Dans le prix du poisson de mer
0123, par exemple, une partie paye le travail des pêcheurs
, et l’autre les profits du capital placé dans la pêcherie
. Il est rare que la rente fasse partie de ce prix, quoiqu
e cela arrive quelquefois, comme je le ferai voir par la s
uite. Il en est autrement, au moins dans la plus grande pa
rtie de l’Europe, quant aux pêches de rivière. Une pêcheri
e de saumon paye une rente, et cette rente, quoiqu’on ne p
uisse pas trop l’appeler rente de terre, fait une des part
ies du prix du saumon, tout aussi bien que les salaires et
les profits. Dans quelques endroits de l’Ecosse, il y a d
e pauvres gens qui font métier de chercher le long des bor
ds de la mer ces petites pierres tachetées, connues vulgai
rement sous le nom de cailloux d’Ecosse. Le prix que leur
paye le lapidaire est en entier le salaire de leur travail
; il n’y entre ni rente ni profit.
Mais la totalité du prix de chaque marchandise doit toujo
urs, en dernière analyse, se résoudre en quelqu’une de ces
parties ou en toutes trois, attendu que, quelque partie d
e ce prix qui reste après le payement de la rente de la te
rre et le prix de tout le travail employé à la faire croît
0124re, à la manufacturer et à la conduire au marché, il f
aut de toute nécessité que cette partie soit le profit de
quelqu’un.
De même que le prix ou la valeur échangeable de chaque ma
rchandise prise séparément, se résout en l’une ou l’autre
de ces parties constituantes ou en toutes trois, de même l
e prix de toutes les marchandises qui composent la somme t
otale du produit annuel de chaque pays, prises collectivem
ent et en masse, se résout nécessairement en ces mêmes tro
is parties, et doit se distribuer entre les différents hab
itants du pays, soit comme salaire de leur travail, soit c
omme profit de leurs capitaux, soit comme rente de leurs t
erres. La masse totale de ce que chaque société recueille
ou produit annuellement par son travail, ou, ce qui revien
t au même, le prix entier de cette masse, est primitivemen
t distribué de cette manière entre les différents membres
de la société.
Salaire, profit et rente sont les trois sources primitive
s de tout revenu, aussi bien que de toute valeur échangeab
le. Tout autre revenu dérive, en dernière analyse, de l’un
0125e ou de l’autre de ces trois sources.
Quiconque subsiste d’un revenu qui lui appartient en prop
re, doit tirer ce revenu ou de son travail, ou d’un capita
l qui est à lui, ou d’une terre qu’il possède. Le revenu q
ui procède du travail se nomme salaire. Celui qu’une perso
nne retire d’un capital qu’elle dirige ou qu’elle emploie,
est appelé profit. Celui qu’en retire une personne qui n’
emploie pas elle-même ce capital, mais qui le prête à une
autre, se nomme intérêt. C’est une compensation que l’empr
unteur paye au prêteur, pour le profit que l’usage de l’ar
gent lui donne occasion de faire. Naturellement, une parti
e de ce profit appartient à l’emprunteur, qui court les ri
sques de l’emploi et qui en a la peine, et une partie au p
rêteur, qui facilite au premier les moyens de faire ce pro
fit. L’intérêt de l’argent est toujours un revenu secondai
re qui, s’il ne se rend pas sur le profit que procure l’us
age de l’argent, doit être payé par quelque autre source d
e revenu, à moins que l’emprunteur ne soit un dissipateur
qui contracte une seconde dette pour payer l’intérêt de la
première. Le revenu qui procède entièrement de la terre e
0126st appelé rente (rent), et appartient au propriétaire.
Le revenu du fermier provient en partie de son travail, e
t en partie de son capital. La terre n’est pour lui que l’
instrument qui le met à portée de gagner les salaires de c
e travail et de faire profiter ce capital. Tous les impôts
et tous les revenus qui en proviennent, les appointements
, pensions et annuités de toutes sortes, sont, en dernière
analyse, dérivés de l’une ou de l’autre de ces trois sour
ces primitives de revenu, et sont pavés, soit immédiatemen
t, soit médiatement, ou avec des salaires de travail, ou a
vec des profits de capitaux, ou avec des rentes de terre.

Quand ces trois différentes sortes de revenus appartienne
nt à différentes personnes, on les distingue facilement; m
ais quand ils appartiennent à la même personne, on les con
fond quelquefois l’un avec l’autre, au moins dans le langa
ge ordinaire.
Un propriétaire (gentleman) qui exploite une partie de so
n domaine, devra gagner, après le payement des frais de cu
lture, et la rente du propriétaire et le profit du fermier
0127. Cependant, tout ce qu’il gagne de cette manière, il
est porté à le nommer profit, et il confond ainsi la rente
dans le profit, au moins dans le langage ordinaire. C’est
le cas de la plupart de nos planteurs de l’Amérique septe
ntrionale et des Indes occidentales ; la plupart d’entre e
ux exploitent leurs propres terres et, en conséquence, on
nous parle souvent des profits d’une plantation, mais rare
ment de la rente qu’elle rapporte.
Il est rare que de petits fermiers emploient un inspecteu
r pour diriger les principales opérations de leur ferme. I
ls travaillent eux-mêmes, en général, une bonne partie du
temps, et mettent la main à la charrue, à la herse, etc. C
e qui reste de la récolte, la rente payée, doit remplacer,
Don seulement le capital qu’ils ont mis dans la culture a
vec ses profits ordinaires, mais encore leur payer les sal
aires qui leur sont dus, tant comme ouvriers que comme ins
pecteurs. Cependant ils appellent profit ce qui reste aprè
s la rente payée et le capital remplacé, quoique les salai
res y entrent évidemment pour une partie. Le fermier, en é
pargnant la dépense de ces salaires, les gagne nécessairem
0128ent pour lui-même. Aussi, dans ce cas, les salaires se
confondent avec le profit.
Un ouvrier indépendant qui a un petit capital suffisant p
our acheter des matières et pour subsister jusqu’à ce qu’i
l puisse porter son ouvrage au marché, gagnera à la fois e
t les salaires du journalier qui travaille sous un maître,
et le profit que ferait le maître sur l’ouvrage de celui-
ci. Cependant, la totalité de ce que gagne cet ouvrier se
nomme profit, et les salaires sont encore ici confondus av
ec le profit.
Un jardinier qui cultive de ses propres mains son jardin,
réunit à la fois dans sa personne les trois différents ca
ractères de propriétaire, de fermier et d’ouvrier. Ainsi,
le produit de son jardin doit lui payer la rente du premie
r, le profit du second et le salaire du troisième. Néanmoi
ns, le tout est regardé communément comme le fruit de son
travail. Ici la rente et le profit se confondent avec le s
alaire.
Comme dans un pays civilisé il n’y a que très peu de marc
handises dont toute la valeur échangeable procède du trava
0129il seulement, et que, pour la très grande partie d’ent
re elles, la rente et le profit y contribuent pour de fort
es portions, il en résulte que le produit annuel du travai
l de ce pays suffira toujours pour acheter et commander un
e quantité de travail beaucoup plus grande que celle qu’il
a fallu employer pour faire croître ce produit, le prépar
er et l’amener au marché. Si la société employait annuelle
ment tout le travail qu’elle est en état d’acheter annuell
ement, comme la quantité de ce travail augmenterait consid
érablement chaque année, il s’ensuivrait que le produit de
chacune des années suivantes serait d’une valeur incompar
ablement plus grande que celui de l’année précédente. Mais
il n’y a aucun pays dont tout le produit annuel soit empl
oyé à entretenir des travailleurs. Partout les oisifs en c
onsomment une grande partie; et selon les différentes prop
ortions dans lesquelles ce produit se partage entre ces de
ux différentes classes, les travailleurs et les oisifs, sa
valeur ordinaire ou moyenne doit nécessairement ou augmen
ter, ou décroître, ou demeurer la même, d’une année à l’au
tre.
0130

Chapitre VII
Du prix naturel des marchandises, et de leur prix de march
é
Dans chaque société, dans chaque localité, il y a un taux
moyen ou ordinaire pour les profits dans chaque emploi di
fférent du travail ou des capitaux. Ce taux se règle natur
ellement, comme je le ferai voir par la suite, en partie p
ar les circonstances générales dans lesquelles se trouve l
a société, c’est-à-dire sa richesse ou sa pauvreté, son ét
at progressif vers l’opulence, ou stationnaire, ou décrois
sant, et en partie par la nature particulière de chaque em
ploi.
Il y a aussi, dans chaque société ou canton, un taux moye
n ou ordinaire pour les fermages (rents), qui est aussi ré
glé, comme je le ferai voir, en partie par les circonstanc
es générales dans lesquelles se trouve la société ou la lo
calité dans laquelle la terre est située, et en partie par
la fertilité naturelle ou industrielle du sol.
0131 On peut appeler ce taux moyen et ordinaire le taux na
turel du salaire, du profit et du fermage, pour le temps e
t le heu dans lesquels ce taux domine communément.
Lorsque le prix d’une marchandise n’est ni plus ni moins
que ce qu’il faut pour payer, suivant leurs taux naturels,
et le fermage de la terre, et les salaires du travail, et
les profits du capital employé à produire cette denrée, l
a préparer et la conduire au marché, alors cette marchandi
se est vendue ce qu’on peut appeler son prix naturel.
La marchandise est alors vendue précisément ce qu’elle va
ut ou ce qu’elle coûte réellement à celui qui la porte au
marché; car bien que, dans le langage ordinaire, on ne com
prenne pas dans le prix primitif d’une marchandise le prof
it de celui qui fait métier de la vendre, cependant, s’il
la vendait à un prix qui ne lui rendît pas son profit au t
aux ordinaire de la localité, il est évident qu’il perdrai
t à ce métier, puisqu’il aurait pu faire ce profit en empl
oyant son capital d’une autre manière. D’ailleurs, son pro
fit constitue son revenu; c’est, pour le marchand, le fond
s d’où il tire sa subsistance. De même que le vendeur avan
0132ce à ses ouvriers leurs salaires ou leur subsistance p
endant que la marchandise se prépare et est conduite au ma
rché, de même il se fait aussi à lui-même l’avance de sa p
ropre subsistance, laquelle, en général, est en raison du
profit qu’il peut raisonnablement attendre de la vente de
sa marchandise. Ainsi, à moins de lui concéder ce profit,
on ne lui aura pas payé le prix qu’on peut regarder, à jus
te titre, comme celui que cette marchandise lui coûte réel
lement.
En conséquence, quoique le prix qui lui donne ce profit n
e soit pas toujours le plus bas prix auquel un vendeur pui
sse quelquefois céder sa marchandise, c’est cependant le p
lus bas auquel, pendant un temps un peu considérable, il s
oit en état de le faire, au moins s’il jouit d’une parfait
e liberté, ou s’il est le maître de changer de métier quan
d il lui plaît.
Le prix actuel auquel une marchandise se vend communément
est ce qu’on appelle son prix de marché. Il peut être ou
au-dessus, ou au-dessous, ou précisément au niveau du prix
naturel.
0133 Le prix de marché de chaque marchandise particulière
est déterminé par la proportion entre la quantité de cette
marchandise existant actuellement au marché, et les deman
des de ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel o
u la valeur entière des fermages, profits et salaires qu’i
l faut payer pour l’attirer au marché. On peut les appeler
demandeurs effectifs, et leur demande, demande effective,
puisqu’elle suffit pour attirer effectivement la marchand
ise au marché. Elle diffère de la demande absolue. Un homm
e pauvre peut bien, dans un certain sens, faire la demande
d’un carrosse à six chevaux, c’est-à-dire qu’il voudrait
l’avoir; mais sa demande n’est pas une demande effective,
capable de faire jamais arriver cette marchandise au march
é pour le satisfaire.
Quand la quantité d’une marchandise quelconque, amenée au
marché, se trouve au-dessous de la demande effective, tou
s ceux qui sont disposés à payer la valeur entière des fer
mages, salaires et profits qu’il en coûte pour mettre cett
e marchandise sur le marché, ne peuvent pas se procurer la
quantité qu’ils demandent. Plutôt que de s’en passer tout
0134 à fait, quelques-uns d’eux consentiront à donner dava
ntage. Une concurrence s’établira aussitôt entre eux, et l
e prix de marché s’élèvera plus ou moins au- dessus du pri
x naturel, suivant que la grandeur du déficit, la richesse
ou la fantaisie des concurrents viendront animer plus ou
moins cette concurrence. Le même déficit donnera lieu géné
ralement à une concurrence plus ou moins active entre des
compétiteurs égaux en richesse ou en luxe, selon que la ma
rchandise à acheter se trouvera être alors d’une plus ou m
oins grande importance pour eux; de là l’élévation exorbit
ante dans le prix des choses nécessaires à la vie, pendant
le siège d’une ville ou dans une famine.
Lorsque la quantité mise sur le marché excède la demande
effective, elle ne peut être entièrement vendue à ceux qui
consentent à payer la valeur collective des fermages, sal
aires et profits qu’il en a coûté pour l’y amener. Il faut
bien qu’une partie soit vendue à ceux qui veulent payer m
oins que cette valeur entière, et le bas prix que donnent
ceux-ci réduit nécessairement le prix du tout. Le prix de
marché tombera alors plus ou moins au-dessous du prix natu
0135rel, selon que la quantité de l’excédent augmentera pl
us ou moins la concurrence des vendeurs, ou suivant qu’il
leur importera plus ou moins de se défaire sur-le-champ de
la marchandise. Le même excédent dans l’importation d’une
denrée périssable donnera lieu à une concurrence beaucoup
plus vive, à cet égard, que dans l’importation d’une marc
handise durable : dans une importation d’oranges, par exem
ple, que dans une de vieux fers.
Lorsque la quantité mise sur le marché suffit tout juste
pour remplir la demande effective, et rien de plus, le pri
x de marché se trouve naturellement être avec exactitude,
du moins autant qu’il est possible d’en juger, le même que
le prix naturel. Toute la quantité à vendre sera débitée
à ce prix, et elle ne saurait l’être à un plus haut prix.
La concurrence des différents vendeurs les oblige à accept
er ce prix, mais elle ne les oblige pas à accepter moins.

La quantité de chaque marchandise mise sur le marché se p
roportionne naturellement d’elle-même à la demande effecti
ve. C’est l’intérêt de tous ceux qui emploient leur terre,
0136 leur travail ou leur capital à faire venir quelque ma
rchandise au marché, que la quantité n’en excède jamais la
demande effective ; et c’est l’intérêt de tous les autres
, que cette quantité ne tombe jamais au-dessous.
Si cette quantité excède pendant quelque temps la demande
effective, il faut que quelqu’une des parties constituant
es de son prix soit payée au-dessous de son prix naturel.

Si c’est le fermage, l’intérêt des propriétaires les port
era sur-le-champ à retirer une partie de leur terre de cet
emploi; et si ce sont les salaires ou les profits, l’inté
rêt des ouvriers, dans le premier cas, et de ceux qui les
emploient, dans le second, les portera à en retirer une pa
rtie de leur travail ou de leurs capitaux. La quantité ame
née au marché ne sera bientôt plus que suffisante pour rép
ondre à la demande effective. -Toutes les différentes part
ies du prix de cette marchandise se relèveront à leur taux
naturel, et le prix total reviendra au prix naturel.
Si, au contraire, la quantité amenée au marché restait pe
ndant quelque temps au- dessous de la demande effective, q
0137uelques-unes des parties constituantes de son prix hau
sseraient nécessairement au-dessus de leur taux naturel. S
i c’est le fermage, l’intérêt de tous les autres propriéta
ires les portera naturellement à disposer une plus grande
quantité de terre pour la production de cette marchandise;
si ce sont les salaires ou les profits, l’intérêt de tous
les autres ouvriers et entrepreneurs les portera bientôt
à employer plus de travail et de capitaux à la préparer et
à la faire venir au marché. La quantité qui y sera portée
sera bientôt suffisante pour répondre à la demande effect
ive. Toutes les différentes parties de son prix baisseront
bientôt à leur taux naturel, et le prix total retombera a
u prix naturel.
Le prix naturel est donc, pour ainsi dire, le point centr
al vers lequel gravitent continuellement les prix de toute
s les marchandises. Différentes circonstances acci- dentel
les peuvent quelquefois les tenir un certain temps élevées
au-dessus, et quelquefois les forcer à descendre un peu a
u-dessous de ce prix. Mais, quels que soient les obstacles
qui les empêchent de se fixer dans ce centre de repos et
0138de permanence, ils ne tendent pas moins constamment ve
rs lui.
La somme totale d’industrie employée annuellement pour me
ttre au marché une marchandise se proportionne ainsi natur
ellement à la demande effective. Elle tend naturellement à
porter toujours au marché cette quantité précise qui peut
suffire à la demande, et rien de plus.
Mais, dans certaines branches de productions, la même qua
ntité d’industrie produira, en différentes années, des qua
ntités fort différentes de marchandises, pendant que, dans
d’autres branches, elle produira la même quantité ou à pe
u près. Le même nombre d’ouvriers employés à la culture pr
oduira, en différentes années, des quantités fort différen
tes de blé, de vin, d’huile, de houblon, etc. Mais le même
nombre de fileurs et de tisserands produira chaque année
la même quantité, ou à peu près, de toile ou de drap. Il n
‘y a que le produit moyen de la première espèce d’industri
e qui puisse, en quelque manière, se proportionner à la de
mande effective ; et comme son produit actuel est souvent
beaucoup plus grand et souvent beaucoup moindre que ce pro
0139duit moyen, la quantité de ces sortes de denrées qui s
era mise au marché, tantôt excédera de beaucoup la demande
effective, tantôt sera fort au-dessous. Aussi, même en su
pposant que cette demande continue à rester la même, le pr
ix de ces denrées, au marché, ne sera pas moins sujet à de
grandes fluctuations; il tombera quelquefois bien au-dess
ous du prix naturel, et quelquefois s’élèvera beaucoup au-
dessus. Dans l’autre espèce d’industrie, le produit de qua
ntités égales de travail étant toujours le même ou à peu p
rès, il s’accordera plus exactement avec la demande effect
ive. Tant que cette demande reste la même, le prix de marc
hé pour ces denrées doit vraisemblablement aussi rester le
même, et être tout à fait le même que le prix naturel, ou
du moins aussi rapproché qu’il est permis d’en juger. Il
n’y a personne qui ne sache par expérience que le prix du
drap ou de la toile n’est sujet ni à d’aussi fréquentes ni
à d’aussi fortes variations que le prix du blé. Le prix d
es premiers varie seulement en proportion des variations q
ui surviennent dans la demande; celui des produits naturel
s varie non seulement en proportion des variations de la d
0140emande, mais encore il suit les variations beaucoup pl
us fréquentes qui surviennent dans la quantité de ces denr
ées mise sur le marché pour répondre à la demande.
Les fluctuations accidentelles et momentanées qui survien
nent dans le prix de marché d’une denrée, tombent principa
lement sur les parties de son prix, qui se résolvent en sa
laires et en profits. La partie qui se résout en rente en
est moins affectée. Une rente fixe en argent n’en est pas
le moins du monde affectée, ni dans son taux ou sa quotité
, ni dans sa valeur. Une rente qui consiste, ou dans une c
ertaine portion, ou dans une quantité fixe du produit brut
, est, sans aucun doute, affectée dans sa valeur annuelle
par toutes les fluctuations momentanées et accidentelles q
ui surviennent dans le prix de marché de ce produit brut;
mais il est rare qu’elles influent sur le taux annuel de c
ette rente. Quand il s’agit de régler les conditions du ba
il, le propriétaire et le fermier tâchent, chacun du mieux
qu’il peut, de déterminer ce taux d’après le prix moyen e
t ordinaire du produit, et non pas d’après un prix momenta
né et accidentel.
0141 Ces sortes de fluctuations affectent les salaires et
les profits, tant dans leur valeur que dans leur taux, sel
on que le marché vient à être surchargé ou à être trop peu
fourni de marchandises ou de travail, d’ouvrage fait ou d
‘ouvrage à faire. Un deuil public fait hausser le prix du
drap noir, dont le marché se trouve presque toujours trop
peu fourni dans ces occasions, et il augmente les profits
des marchands qui en possèdent quelque quantité considérab
le. Il n’a pas d’effet sur les salaires des ouvriers qui f
abriquent le drap. C’est de marchandises, et non pas de tr
avail, que le marché se trouve peu fourni, d’ouvrage fait
et non pas d’ouvrage à faire. Mais ce même événement fait
hausser les salaires des tailleurs. Dans ce cas, le marché
est trop peu fourni de travail; il y a demande effective
de travail, demande d’ouvrage à faire pour plus qu’on ne p
eut en fournir. Ce deuil fait baisser le prix des soieries
et draps de couleurs, et par là il diminue les profits de
s marchands qui en ont en main une quantité considérable.
Il réduit aussi les salaires des ouvriers employés à prépa
rer ces sortes de marchandises dont la demande est arrêtée
0142 pour six mois, peut-être pour un an. Dans ce cas, le
marché est surchargé, tant de marchandise que de travail.

Mais, quoique le prix de marché de chaque marchandise par
ticulière tende ainsi, par une gravitation continuelle, s’
il est permis de s’exprimer ainsi, vers le prix naturel, c
ependant, tantôt des causes accidentelles, tantôt des caus
es naturelles et tantôt des règlements de police particuli
ers peuvent, à l’égard de beaucoup de marchandises, tenir
assez longtemps de suite le prix de marché au-dessus du pr
ix naturel.
Lorsque, par une augmentation dans la demande effective,
le prix de marché de quelque marchandise particulière vien
t à s’élever considérablement au-dessus du prix naturel, c
eux qui emploient leurs capitaux à fournir le marché de ce
tte marchandise ont, en général, grand soin de cacher ce c
hangement. S’il était bien connu, leurs grands profits leu
r susciteraient tant de nouveaux concurrents engagés par l
à à employer leurs capitaux de la même manière, que, la de
mande effective étant pleinement remplie, le prix de march
0143é redescendrait bientôt au prix naturel, et peut-être
même au-dessous pour quelque temps. Si le marché est à une
grande distance de ceux qui le fournissent, ils peuvent q
uelquefois être à même de garder leur secret pendant plusi
eurs années de suite, et jouir pendant tout ce temps de le
urs profits extraordinaires sans éveiller de nouveaux conc
urrents. Cependant, il est reconnu que des secrets de ce g
enre sont rarement gardés longtemps, et le profit extraord
inaire ne dure guère plus longtemps que le secret.
Les secrets de fabrique sont de nature à être gardés plus
longtemps que les secrets de commerce. Un teinturier qui
a trouvé le moyen de produire une couleur particulière ave
c des matières qui ne lui coûtent que la moitié du prix de
celles qu’on emploie communément, peut, avec quelques pré
cautions, jouir du bénéfice de sa découverte pendant toute
sa vie et la laisser même en héritage à ses enfants. Son
gain extraordinaire procède du haut prix qu’on lui paye po
ur son travail particulier; ce gain consiste proprement da
ns les hauts salaires de ce travail. Mais, comme ils se tr
ouvent être répétés sur chaque partie de son capital, et q
0144ue leur somme totale conserve ainsi une proportion rég
lée avec ce capital, on les regarde communément comme des
profits extraordinaires du capital.
De tels renchérissements dans le prix de marché sont évid
emment les effets de causes accidentelles particulières, d
ont néanmoins l’influence peut durer quelquefois pendant p
lusieurs années de suite.
Il y a de telles productions naturelles qui exigent un so
l et une exposition particuliers, de sorte que toute la te
rre propre à les produire dans un grand pays ne suffit pas
pour répondre à la demande effective. Ainsi, toute la qua
ntité qui en vient au marché sera livrée à ceux qui consen
tent à en donner plus qu’ils ne font payer le fermage de l
a terre qui les produit, les salaires du travail et les pr
ofits des capitaux employés à mettre ces produits sur le m
arché, selon le taux naturel de ces fermages, salaires et
profits. Des marchandises de ce genre peuvent continuer, p
endant des ers, à être vendues à ce haut prix; et, dans ce
cas, c’est la partie qui se résout en fermage qui est, en
général, celle qu’on paye au-dessus du taux naturel. Le f
0145ermage de la terre qui fournit ces productions rares e
t précieuses, comme le fermage de quelques vignobles de Fr
ance, renommés par la nature et l’exposition du terrain, e
st sans proportion réglée avec les fermages des autres ter
res du voisinage, également fertiles et aussi bien cultivé
es. Au contraire, les salaires du travail et les profits d
es capitaux employés à mettre sur le marché ces sortes de
productions, ne sont guère hors de leur proportion naturel
le avec ceux des autres emplois de travail et de capitaux
dans le voisinage.
De tels renchérissements dans le prix de marché sont évid
emment l’effet de causes naturelles qui peuvent empêcher q
ue la demande effective ne soit jamais pleinement remplie,
et qui, par conséquent, peuvent agir toujours.
Un monopole accordé à un individu ou à une compagnie comm
erçante a le même effet qu’un secret dans un genre de comm
erce ou de fabrication. Les monopoleurs, en tenant le marc
hé constamment mal approvisionné et en ne répondant jamais
pleinement à la demande effective, vendent leurs marchand
ises fort au-dessus du prix naturel; et que leurs bénéfice
0146s consistent soit en salaires soit en profits, ils les
font monter beaucoup au-delà du taux naturel.
Le prix de monopole est, à tous les moments, le plus haut
qu’il soit possible de retirer. Le prix naturel ou le pri
x résultant de la libre concurrence est, au contraire, le
plus bas qu’on puisse accepter, non pas à la vérité à tous
les moments, mais pour un temps un peu considérable de su
ite. L’un est, à tous les moments, le plus haut qu’on puis
se arracher aux acheteurs, ou le plus haut qu’on suppose q
u’ils consentiront à donner; l’autre est le plus bas dont
les vendeurs puissent généralement se contenter, pour pouv
oir en même temps continuer leur commerce.
Les privilèges exclusifs des corporations, les statuts d’
apprentissage et toutes les lois qui, dans les branches d’
industrie particulière, restreignent la concurrence à un P
lus petit nombre de personnes qu’il n’y en aurait sans ces
entraves, ont la même tendance que les monopoles, quoique
à un moindre degré. Ce sont des espèces de monopoles, éte
ndus sur plus de monde, et ils peuvent souvent, pendant de
s siècles et dans des professions tout entières, tenir le
0147prix de marché de quelques marchandises particulières
au-dessus du prix naturel, et maintenir quelque peu au-des
sus du taux naturel tant les salaires du travail que les p
rofits des capitaux qu’on y emploie.
Des renchérissements de ce genre, dans le prix de marché,
dureront aussi longtemps que les règlements de police qui
y ont donné lieu.
Quoique le prix de marché d’une marchandise particulière
puisse continuer longtemps à rester au-dessus du prix natu
rel, il est difficile qu’il puisse continuer longtemps à r
ester au-dessous. Quelle que soit la partie de ce prix qui
soit payée au- dessous du taux naturel, les personnes qui
y ont intérêt sentiront bientôt le dommage qu’elles éprou
vent, et aussitôt elles retireront, ou tant de terre, ou t
ant de travail, ou tant de capitaux de ce genre d’emploi,
que la quantité de cette marchandise qui sera amenée au ma
rché ne sera bientôt plus que suffisante pour répondre à l
a demande effective. De cette manière son prix de marché r
emontera bientôt au prix naturel, ou du moins tel sera l’e
ffet général partout où règne une entière liberté.
0148 A la vérité, les mêmes statuts d’apprentissage et aut
res lois de corporations qui, tant qu’un genre d’industrie
prospère, mettent l’ouvrier à même de hausser ses salaire
s un peu au-dessus de leur taux naturel, l’obligent aussi
quelquefois, quand ce même genre vient à déchoir, à les la
isser aller bien au-dessous de ce taux. Si, dans le premie
r cas, elles excluent beaucoup de gens de sa profession, d
ans l’autre, par la même raison, elles l’excluent lui-même
de beaucoup de professions. Cependant, l’effet de ces règ
lements n’est pas à beaucoup près aussi durable quand il f
ait baisser les salaires de l’ouvrier au-dessous du taux n
aturel, que quand il les élève au-dessus. Dans ce dernier
cas, cet effet pourrait durer pendant plusieurs siècles; m
ais, dans l’autre, il ne peut guère s’étendre au-delà de l
a vie de quelques ouvriers qui ont été élevés à ce métier
dans le temps où il prospérait. Quand ceux-ci ne seront pl
us, le nombre de ceux qui s’adonneront à cette profession
se proportionnera naturellement à la demande effective. Po
ur tenir les salaires ou les profits au-dessous de leur ta
ux naturel, dans des emplois particuliers, pendant une sui
0149te de générations, il ne faut pas moins qu’une police
aussi violente que celle de l’Indostan ou de l’ancienne Eg
ypte, où tout homme était tenu, par principe de religion,
de suivre les mêmes occupations que son père, et où le cha
ngement de profession passait pour le plus horrible sacril
ège.
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire, pour le moment, d’
en dire davantage sur ces déviations accidentelles ou perm
anentes du prix de marché, de la ligne du prix naturel.
Le prix naturel varie lui-même avec le taux naturel de ch
acune de ses parties constituantes, le salaire, le profit
et le fermage; et le taux de ces trois parties varie dans
chaque société, selon les circonstances où elle se trouve,
selon son état de richesse ou de pauvreté, suivant sa mar
che Progressive, stationnaire ou rétrograde. je vais tâche
r d’exposer, avec autant de développement et de clarté qu’
il me sera possible, les causes de ces différentes variati
ons, dans les quatre chapitres suivants.
D’abord, je tâcherai d’expliquer quelles sont les circons
tances qui déterminent naturellement le taux des Salaires,
0150 et de quelle manière peuvent influer sur ces circonst
ances l’état de richesse ou de pauvreté de la société, sa
marche progressive, stationnaire ou rétrograde.
Secondement, je tâcherai de montrer quelles sont les circ
onstances qui déterminent naturellement le taux des Profit
s, et de quelle manière aussi les mêmes variations dans l’
état de la société influent sur ces circonstances.
Quoique les salaires et les profits pécuniaires soient tr
ès différents dans les divers emplois du travail et des ca
pitaux, cependant il semble en général qu’il s’établit une
certaine proportion entre les salaires pécuniaires dans t
ous les divers emplois du travail, ainsi qu’entre les prof
its pécuniaires dans tous les divers emplois des capitaux.
Cette proportion dépend, comme on le verra par la suite,
en partie de la nature des emplois, en partie de la police
et des différentes lois de la société dans laquelle s’exe
rcent ces emplois. Mais, quoique cette proportion dépende
à plusieurs égards des lois et de la police de la société,
il ne paraît pas qu’elle dépende beaucoup de l’état de ri
chesse ou de pauvreté de cette société, de sa marche progr
0151essive, stationnaire ou rétrograde; il parait au contr
aire que, dans ces différents états de la société, cette p
roportion se maintient la même ou à peu près. je tâcherai
donc, en troisième lieu, de développer toutes les différen
tes circonstances qui règlent cette proportion.
Quatrièmement enfin, je tâcherai de faire voir quelles so
nt les circonstances qui règlent la rente de la terre, et
qui tendent à élever ou à abaisser le prix réel de toutes
les différentes substances qu’elle produit.

Chapitre VIII
Des salaires du travail
Ce qui constitue la récompense naturelle ou le salaire du
travail, c’est le produit du travail.
Dans cet état primitif qui précède l’appropriation des te
rres et l’accumulation des capitaux, le produit entier du
travail appartient à l’ouvrier. Il n’a ni propriétaire ni
maître avec qui il doive partager.
Si cet état eût été continué, le salaire du travail aurai
0152t augmenté avec tout cet accroissement de la puissance
productive du travail, auquel donne heu la division du tr
avail. Toutes les choses seraient devenues, par degrés, de
moins en moins chères. Elles auraient été produites par d
e moindres quantités de travail, et elles auraient été par
eillement achetées avec le produit de moindres quantités,
puisque, dans cet état de choses, des marchandises produit
es par des quantités égales de travail se seraient naturel
lement échangées l’une contre l’autre.
Mais quoique, dans la réalité, toutes les choses fussent
devenues à meilleur marché, cependant il y aurait eu beauc
oup de choses qui, en apparence, seraient devenues plus ch
ères qu’auparavant, et qui auraient obtenu en échange une
plus grande quantité d’autres marchandises. Supposons, par
exemple, que, dans la plupart des branches d’industrie, l
a puissance productive du travail ait augmenté dans la pro
portion de dix à un, c’est-à-dire que le travail d’un jour
produise actuellement dix fois autant d’ouvrage qu’il en
aurait produit dans l’origine; supposons en outre que, dan
s un emploi particulier, ces facultés n’aient fait de prog
0153rès que comme deux à un, c’est-à-dire que, dans une in
dustrie particulière, le travail d’une journée produise ac
tuellement deux fois autant d’ouvrage qu’il en aurait prod
uit dans l’origine; supposons en outre que, dans un emploi
particulier, ces facultés n’aient fait de progrès que com
me deux à un, c’est- à-dire que, dans une industrie partic
ulière, le travail d’une journée produise seulement deux f
ois plus d’ouvrage qu’il n’aurait fait anciennement. En éc
hangeant le produit du travail d’un jour, dans la plupart
des industries, contre le produit du travail d’un jour dan
s cet emploi particulier, on donnera dix fois la quantité
primitive d’ouvrage que produisaient ces industries, pour
acheter seulement le double de la quantité primitive de l’
autre. Ainsi une quantité particulière, une livre pesant,
par exemple, de cette dernière espèce d’ouvrage, paraîtra
être cinq fois plus chère qu’auparavant. Dans le fait, pou
rtant, elle est deux fois à meilleur marché qu’elle n’étai
t dans l’origine. Quoique, pour l’acheter, il faille donne
r cinq fois autant d’autres espèces de marchandises, cepen
dant il ne faut que la moitié seulement du travail qu’elle
0154 coûtait anciennement, pour l’acheter ou la produire a
ctuellement; elle est donc deux fois plus aisée à acquérir
qu’elle n’était alors.
Mais cet état primitif, dans lequel l’ouvrier jouissait d
e tout le produit de son propre travail, ne put pas durer
au-delà de l’époque où furent introduites l’appropriation
des terres et l’accumulation des capitaux. Il y avait donc
longtemps qu’il n’existait plus, quand la puissance produ
ctive du travail parvint à un degré de perfection considér
able, et il serait sans objet de rechercher plus avant que
l eût été l’effet d’un pareil état de choses sur la récomp
ense ou le salaire du travail.
Aussitôt que la terre devient une propriété privée, le pr
opriétaire demande pour sa part presque tout le produit qu
e le travailleur peut y faire croître ou y recueillir. Sa
rente est la première déduction que souffre le produit du
travail appliqué à la terre.
Il arrive rarement que l’homme qui laboure la terre possè
de par-devers lui de quoi vivre jusqu’à ce qu’il recueille
la moisson. En général, sa subsistance lui est avancée su
0155r le capital d’un maître, le fermier qui l’occupe, et
qui n’aurait pas d’intérêt à le faire s’il ne devait pas p
rélever une part dans le produit de son travail, ou si son
capital ne devait pas lui rentrer avec un profit. Ce prof
it forme une seconde déduction sur le produit du travail a
ppliqué à la terre.
Le produit de presque tout autre travail est sujet à la m
ême déduction en faveur du profit. Dans tous les métiers,
dans toutes les fabriques, la plupart des ouvriers ont bes
oin d’un maître qui leur avance la matière du travail, ain
si que leurs salaires et leur subsistance, jusqu’à ce que
leur ouvrage soit tout à fait fini. Ce maître prend une pa
rt du produit de leur travail ou de la valeur que ce trava
il ajoute à la matière à laquelle il est appliqué, et c’es
t cette part qui constitue son profit.
A la vérité, il arrive quelquefois qu’un ouvrier qui vit
seul et indépendant, a assez de capital pour acheter à la
fois la matière du travail et pour s’entretenir jusqu’à ce
que son ouvrage soit achevé. Il est en même temps maître
et ouvrier, et il jouit de tout le produit de son travail
0156personnel ou de toute la valeur que ce travail ajoute
à la matière sur laquelle il s’exerce. Ce produit renferme
ce qui fait d’ordinaire deux revenus distincts, appartena
nt à deux personnes distinctes, les profits du capital et
les salaires du travail.
Ces cas-là, toutefois, ne sont pas communs, et dans tous
les pays de l’Europe, pour un ouvrier indépendant, il y en
a vingt qui servent sous un maître; et partout on entend,
par salaires du travail, ce qu’ils sont communément quand
l’ouvrier et le propriétaire du capital qui lui donne de
l’emploi sont deux personnes distinctes.
C’est par la convention qui se fait habituellement entre
ces deux personnes, dont l’intérêt n’est nullement le même
, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvrie
rs désirent gagner le plus possible; les maîtres, donner l
e moins qu’ils peuvent; les premiers sont disposés à se co
ncerter pour élever les salaires, les seconds pour les aba
isser.
Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis,
dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l’av
0157antage dans le débat, et imposer forcément à l’autre t
outes ses conditions. Les maîtres, étant en moindre nombre
, peuvent se concerter plus aisément; et de plus, la loi l
es autorise à se concerter entre eux, ou au moins ne le le
ur interdit pas, tandis qu’elle l’interdit aux ouvriers. N
ous n’avons point d’actes du parlement contre les ligues q
ui tendent à abaisser le prix du travail; mais nous en avo
ns beaucoup contre celles qui tendent à le faire hausser.
Dans toutes ces luttes, les maîtres sont en état de tenir
ferme plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maît
re fabricant ou marchand, pourraient en général, sans occu
per un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu’
ils ont déjà amassés. Beaucoup d’ouvriers ne pourraient pa
s subsister sans travail une semaine, très peu un mois et
à peine un seul une année entière. A la longue, il se peut
que le maître ait autant besoin de l’ouvrier que celui-ci
a besoin du maître; mais le besoin du premier n’est pas s
i pressant.
On n’entend guère parler, dit-on, de Coalitions entre les
maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvrier
0158s. Mais il faudrait ne connaître ni le monde, ni la ma
tière dont il s’agit, pour s’imaginer que les maîtres se l
iguent rarement entre eux Les maîtres sont en tout temps e
t partout dans une sorte de ligue tacite, mais constante e
t uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du t
aux actuel. Violer cette règle est partout une action de f
aux frère et un sujet de reproche pour un maître parmi ses
voisins et ses pareils. A la vérité, nous n’entendons jam
ais parler de cette ligue, parce qu’elle est l’état habitu
el, et on peut dire l’état naturel de la chose, et que per
sonne n’y fait attention. Quelquefois les maîtres font ent
re eux des complots particuliers pour faire baisser au-des
sous du taux habituel les salaires du travail. Ces complot
s sont toujours conduits dans le plus grand silence et dan
s le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution; et
quand les ouvriers cèdent comme ils font quelquefois, sans
résistance, quoiqu’ils sentent bien le coup et le sentent
fort durement, personne n’en entend parler. Souvent, cepe
ndant, les ouvriers opposent à ces coalitions particulière
s une ligue défensive; quelquefois aussi, sans aucune prov
0159ocation de cette espèce, ils se coalisent de leur prop
re mouvement, pour élever le prix de leur travail. Leurs p
rétextes ordinaires sont tantôt le haut prix des denrées,
tantôt le gros profit que font les maîtres sur leur travai
l. Mais que leurs ligues soient offensives ou défensives,
elles sont toujours accompagnées d’une grande rumeur. Dans
le dessein d’amener l’affaire à une prompte décision, ils
ont toujours recours aux clameurs les plus emportées, et
quelquefois ils se portent à la violence et aux derniers e
xcès. Ils sont désespérés, et agissent avec l’extravagance
et la fureur de gens au désespoir, réduits à l’alternativ
e de mourir de faim ou d’arracher à leurs maîtres, par la
terreur, la plus prompte condescendance à leurs demandes.
Dans ces occasions, les maîtres ne crient pas moins haut d
e leur côté; ils ne cessent de réclamer de toutes leurs fo
rces l’autorité des magistrats civils, et l’exécution la p
lus rigoureuse de ces lois si sévères portées contre les l
igues des ouvriers, domestiques et journaliers. En conséqu
ence, il est rare que les ouvriers tirent aucun fruit de c
es tentatives violentes et tumultueuses, qui, tant par l’i
0160ntervention du magistrat civil que par la constance mi
eux soutenue des maîtres et la nécessité où sont la plupar
t des ouvriers de céder pour avoir leur subsistance du mom
ent, n’aboutissent en général à rien autre chose qu’au châ
timent ou à la ruine des chefs de l’émeute.
Mais quoique les maîtres aient presque toujours nécessair
ement l’avantage dans leurs querelles avec leurs ouvriers,
cependant il y a un certain taux au-dessous duquel il est
impossible de réduire, pour un temps un peu considérable,
les salaires ordinaires, même de la plus basse espèce de
travail.
Il faut de toute nécessité qu’un homme vive de son travai
l, et que son salaire suffise au moins à sa subsistance; i
l faut même quelque chose de plus dans la plupart des circ
onstances; autrement il serait impossible au travailleur d
‘élever une famille, et alors la race de ces ouvriers ne p
ourrait pas durer au-delà de la première génération. A ce
compte, M. Cantillon paraît supposer que la plus basse cla
sse des simples manoeuvres doit partout gagner au moins le
double de sa subsistance, afin que ces travailleurs soien
0161t généralement en état d’élever deux enfants; on suppo
se que le travail de la femme suffit seulement à sa propre
dépense, à cause des soins qu’elle est obligée de donner
à ses enfants. Mais on calcule que la moitié des enfants q
ui naissent meurent avant l’âge viril. Il faut, par conséq
uent, que les plus pauvres ouvriers tâchent, l’un dans l’a
utre, d’élever au moins quatre enfants, pour que deux seul
ement aient la chance de parvenir à cet âge. Or, on suppos
e que la subsistance nécessaire de quatre enfants est à pe
u près égale à celle d’un homme fait. Le même auteur ajout
e que le travail d’un esclave bien constitué est estimé va
loir le double de sa subsistance, et il pense que celui de
l’ouvrier le plus faible ne peut pas valoir moins que cel
ui d’un esclave bien constitué. Quoi qu’il en soit, il par
aît au moins certain que, pour élever une famille, même da
ns la plus basse classe des plus simples manoeuvres, il fa
ut nécessairement que le travail du mari et de la femme pu
isse leur rapporter quelque chose de plus que ce qui est p
récisément indispensable pour leur propre subsistance; mai
s dans quelle proportion ? Est-ce dans celle que j’ai cité
0162e, ou dans toute autre ? C’est ce que je ne prendrai p
as sur moi de décider. C’est peu consolant pour les indivi
dus qui n’ont d’autre moyen d’existence que le travail.
Il y a cependant certaines circonstances qui sont quelque
fois favorables aux ouvriers, et les mettent dans le cas d
e hausser beaucoup leurs salaires au-dessus de ce taux, qu
i est évidemment le plus bas qui soit compatible avec la s
imple humanité.
Lorsque, dans un pays, la demande de ceux qui vivent de s
alaires, ouvriers, journaliers, domestiques de toute espèc
e, va continuellement en augmentant; lorsque chaque année
fournit de l’emploi pour un nombre plus grand que celui qu
i a été employé l’année précédente, les ouvriers n’ont pas
besoin de se coaliser pour faire hausser leurs salaires.
La rareté des bras occasionne une concurrence parmi les ma
îtres, qui mettent à l’enchère l’un sur l’autre pour avoir
des ouvriers, et rompent ainsi volontairement la ligue na
turelle des maîtres contre l’élévation des salaires.
Evidemment, la demande de ceux qui vivent de salaires ne
peut augmenter qu’à proportion de l’accroissement des fond
0163s destinés à payer des salaires. Ces fonds sont de deu
x sortes : la première consiste dans l’excédant du revenu
sur les besoins; la seconde, dans l’excédant du capital né
cessaire pour tenir occupés les maîtres du travail.
Quand un propriétaire, un rentier, un capitaliste a un pl
us grand revenu que celui qu’il juge nécessaire à l’entret
ien de sa famille, il emploie tout ce surplus ou une parti
e de ce surplus à entretenir un ou plusieurs domestiques.
Augmenter ce surplus, et naturellement il augmentera le no
mbre de ses domestiques.
Quand un ouvrier indépendant, tel qu’un tisserand ou un c
ordonnier, a amassé plus de capital qu’il ne lui en faut p
our acheter la matière première de son travail personnel e
t pour subsister lui-même jusqu’à la vente de son produit,
il emploie naturellement un ou plusieurs journaliers avec
ce surplus, afin de bénéficier sur leur travail. Augmente
z ce surplus, et naturellement il augmentera le nombre de
ses ouvriers.
Ainsi, la demande de ceux qui vivent de salaires augmente
nécessairement avec l’accroissement des revenus et des ca
0164pitaux de chaque pays, et il n’est pas possible qu’ell
e augmente sans cela. L’accroissement des revenus et des c
apitaux est l’accroissement de la richesse nationale; donc
, la demande de ceux qui vivent de salaires augmente natur
ellement avec l’accroissement de la richesse nationale, et
il n’est pas possible qu’elle augmente sans cela.
Ce n’est pas l’étendue actuelle de la richesse nationale,
mais c’est son progrès continuel qui donne lieu à une hau
sse dans les salaires du travail. En conséquence, ce n’est
pas dans les pays les plus riches que les salaires sont l
e plus élevés, mais c’est dans les pays qui font le plus d
e progrès, ou dans ceux qui marchent le plus vite vers l’o
pulence. Certainement, l’Angleterre est pour le moment un
pays beaucoup plus riche qu’aucune partie de l’Amérique se
ptentrionale; cependant les salaires du travail sont beauc
oup plus élevés dans l’Amérique septentrionale que dans au
cun endroit de l’Angleterre. Dans la province de New York,
un simple manoeuvre gagne par jour 3 schellings 6 deniers
, monnaie du pays, valant 2 schellings sterling; un charpe
ntier de marine, 10 schellings 6 deniers, monnaie du pays,
0165 avec une pinte de rhum qui vaut 6 deniers sterling, e
n tout 6 schellings 6 deniers sterling; un charpentier en
bâtiment et un maçon, 8 schellings, argent courant du pays
, valant 4 schellings 6 deniers sterling; un garçon taille
ur, 5 schellings, argent courant, valant environ 2 schelli
ngs 10 deniers sterling. Ces prix sont tous au-dessus de c
eux de Londres, et on assure que dans les autres colonies
les salaires sont aussi élevés qu’à New York. Dans toute l
‘Amérique septentrionale, les denrées sont à beaucoup plus
bas prix qu’en Angleterre; on n’y a jamais vu de disette.
Dans les années les plus mauvaises, il n’y a que l’export
ation qui ait souffert, mais il y a toujours eu assez pour
la consommation du pays. Ainsi donc, si le prix du travai
l en argent y est plus élevé que dans aucun endroit de la
mère patrie, son prix réel, la quantité réelle de choses p
ropres aux besoins et aisances de la vie, que ce prix met
à la disposition de l’ouvrier, s’y trouve supérieur, dans
une proportion encore bien plus grande.
Mais, quoique l’Amérique septentrionale ne soit pas encor
e aussi riche que l’Angleterre, elle est beaucoup plus flo
0166rissante et elle marche avec une bien plus grande rapi
dité vers l’acquisition de nouvelles richesses. La marque
la plus décisive de la prospérité d’un pays est l’augmenta
tion du nombre de ses habitants. On suppose que dans la Gr
ande-Bretagne et la plupart des autres pays de l’Europe, c
e nombre ne double guère en moins de cinq cents ans. Dans
les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, on a
trouvé qu’il doublait en vingt ou vingt-cinq ans; et cet a
ccroissement de population est bien moins dû à l’immigrati
on continuelle de nouveaux habitants, qu’à la multiplicati
on rapide de l’espèce. On dit que ceux qui parviennent à u
n âge avancé y comptent fréquemment de cinquante à cent, e
t quelquefois plus, de leurs propres descendants. Le trava
il y est si bien récompensé, qu’une nombreuse famille d’en
fants, au heu d’être une charge, est une source d’opulence
et de prospérité pour les parents. On compte que le trava
il de chaque enfant, avant qu’il puisse quitter leur maiso
n, leur rapporte par an 100 livres de bénéfice net. Une je
une veuve, avec quatre ou cinq enfants, qui aurait tant de
peine à trouver un second mari dans les classes moyennes
0167ou inférieures du peuple en Europe, est là le plus sou
vent un parti recherché comme une espèce de fortune. La va
leur des enfants est le plus grand de tous les encourageme
nts au mariage. Il ne faut donc pas s’étonner de ce qu’on
se marie en général fort jeune dans l’Amérique septentrion
ale. Malgré le grand accroissement de population qui résul
te de tant de mariages entre de très jeunes gens, on s’y p
laint néanmoins continuellement de l’insuffisance des bras
. Il paraît que, dans ce pays, la demande des travailleurs
et les fonds destinés à les entretenir croissent encore t
rop vite pour qu’on trouve autant de monde qu’on voudrait
en employer.
Quand même la richesse d’un pays serait très grande, cepe
ndant, s’il a été longtemps dans un état stationnaire, il
ne faut pas s’attendre à y trouver les salaires bien élevé
s. Les revenus et les capitaux de ses habitants, qui sont
les fonds destinés au payement des salaires, peuvent bien
être d’une très grande étendue; mais s’ils ont continué, p
endant plusieurs siècles, à être de la même étendue ou à p
eu près, alors le nombre des ouvriers employés chaque anné
0168e pourra aisément répondre, et même plus que répondre,
au nombre qu’on en demandera l’année suivante. On y éprou
vera rarement une disette de bras, et les maîtres ne seron
t pas obligés de mettre à l’enchère les uns sur les autres
pour en avoir. Au contraire, dans ce cas, les bras se mul
tiplieront au-delà de la demande. Il y aura disette consta
nte d’emploi pour les ouvriers, et ceux- ci seront obligés
, pour en obtenir, d’enchérir au rabais les uns sur les au
tres. Si, dans un tel pays, les salaires venaient jamais à
monter au-delà du taux suffisant pour faire subsister les
ouvriers et les mettre en état d’élever leur famille, la
concurrence des ouvriers et l’intérêt des maîtres réduirai
ent bientôt ces salaires au taux le plus bas que puisse pe
rmettre la simple humanité. La Chine a été, pendant une lo
ngue période, un des plus riches pays du monde, c’est-à-di
re un des plus fertiles, des mieux cultivés, des plus indu
strieux et des plus peuplés; mais ce pays paraît être depu
is très longtemps dans un état stationnaire. Marco Polo, q
ui l’observait il y a plus de cinq cents ans, nous décrit
l’état de sa culture, de son industrie et de sa population
0169 presque dans les mêmes termes que les voyageurs qui l
‘observent aujourd’hui. Peut-être même cet empire était-il
déjà, longtemps avant ce voyageur, parvenu à la plénitude
d’opulence que la nature de ses lois et de ses institutio
ns lui permet d’atteindre. Les rapports de tous les voyage
urs, qui varient sur beaucoup de points, s’accordent sur l
es bas prix des salaires du travail et sur la difficulté q
u’éprouve un ouvrier en Chine pour élever sa famille. Si,
en remuant la terre toute une journée, il peut gagner de q
uoi acheter le soir une petite portion de riz, il est fort
content. La condition des artisans y est encore pire, s’i
l est possible. Au lieu d’attendre tranquillement dans leu
rs ateliers que leurs pratiques les fassent appeler, comme
en Europe, ils sont continuellement à courir par les rues
avec les outils de leur métier, offrant leurs services et
mendiant pour ainsi dire de l’ouvrage. La pauvreté des de
rnières classes du peuple à la Chine dépasse de beaucoup c
elle des nations les plus misérables de l’Europe. Dans le
voisinage de Canton, plusieurs centaines, on dit même plus
ieurs milliers de familles, n’ont point d’habitations sur
0170la terre et vivent habituellement dans de petits batea
ux de pêcheurs, sur les canaux et les rivières. La subsist
ance qu’ils peuvent s’y procurer y est tellement rare, qu’
on les voit repêcher avec avidité les restes les plus dégo
ûtants jetés à la mer par quelque vaisseau d’Europe. Une c
harogne, un chat ou un chien mort, déjà puant et à demi po
urri, est une nourriture tout aussi bien reçue par eux que
le serait la viande la plus saine par le peuple des autre
s pays. Le mariage n’est pas encouragé à la Chine par le p
rofit qu’on retire des enfants, mais par la permission de
les détruire. Dans toutes les grandes villes, il n’y a pas
de nuit où l’on n’en trouve plusieurs exposés dans les ru
es, ou noyés comme on noie de petits chiens. On dit même q
u’il y a des gens qui se chargent ouvertement de cette hor
rible fonction, et qui en font métier pour gagner leur vie
.
Cependant la Chine, quoique demeurant toujours peut-être
dans le même état, ne paraît pas rétrograder. Nulle part s
es villes ne sont désertées par leurs habitants ; nulle pa
rt on n’y abandonne les terres une fois cultivées. Il faut
0171 donc qu’il y ait annuellement la même, ou environ la
même quantité de travail accompli, et que les fonds destin
és à faire subsister les ouvriers ne diminuent pas, par co
nséquent, d’une manière sensible. Ainsi, malgré toutes les
peines qu’elles ont à subsister, il faut bien que les plu
s basses classes d’ouvriers trouvent à se tirer d’affaire
d’une manière ou d’une autre, assez du moins pour se maint
enir dans leur nombre ordinaire.
Mais il en serait autrement dans un pays où les fonds des
tinés à faire subsister le travail viendraient à décroître
sensiblement. Chaque année la demande de domestiques et d
‘ouvriers, dans les différentes espèces de travail, serait
moindre qu’elle n’aurait été l’année précédente. Un grand
nombre de ceux qui auraient été élevés dans des métiers d
‘une classe supérieure, ne pouvant plus se procurer d’ouvr
age dans leur emploi, seraient bien aises d’en trouver dan
s les classes inférieures. Les classes les plus basses se
trouvant surchargées non seulement de leurs propres ouvrie
rs, mais encore de ceux qui y reflueraient de toutes les a
utres classes, il s’y établirait une si grande concurrence
0172 pour le travail, que les salaires seraient bornés à l
a plus chétive et à la plus misérable subsistance de l’ouv
rier. Beaucoup d’entre eux, même à de si dures conditions,
ne pourraient pas trouver d’occupation; ils seraient rédu
its à périr de faim, ou bien à chercher leur subsistance e
n mendiant ou en s’abandonnant au crime. La misère, la fam
ine et la mortalité désoleraient bientôt cette classe, et
de là s’étendraient aux classes supérieures, jusqu’à ce qu
e le nombre des habitants du pays se trouvât réduit à ce q
ui pourrait aisément subsister par la quantité de revenus
et de capitaux qui y seraient restés, et qui auraient écha
ppé à la tyrannie ou à la calamité universelle. Tel est pe
ut-être, à peu de chose près, l’état actuel du Bengale et
de quelques autres établissement anglais dans les Indes or
ientales. Dans un pays fertile qui a déjà été extrêmement
dépeuplé, où, par conséquent, la subsistance ne devrait pa
s être très difficile, et où, malgré tout cela, il meurt d
e faim, dans le cours d’une année, trois à quatre cent mil
le personnes, il n’y a nul doute que les fonds destinés à
faire subsister le travail du pauvre ne décroissent avec u
0173ne grande rapidité. La différence qui se trouve entre
l’état de l’Amérique septentrionale et celui des Indes ori
entales est peut-être le fait le plus propre à faire senti
r la différence qui existe entre l’esprit de la constituti
on britannique, qui protège et gouverne le premier de ces
pays, et l’esprit de la compagnie mercantile qui maîtrise
et qui opprime l’autre.
Ainsi, un salaire qui donne au travail une récompense lib
érale est à la fois l’effet nécessaire et le symptôme natu
rel de l’accroissement de la richesse nationale; celui qui
ne fournit à l’ouvrier pauvre qu’une chétive subsistance
est l’indication d’un état stationnaire; et, enfin, celui
qui ne lui donne pas même de quoi subsister et le réduit à
mourir de faim signifie que les richesses décroissent ave
c rapidité.
Dans la Grande-Bretagne, le salaire du travail semble, da
ns le temps actuel, être évidemment au-dessus de ce qui es
t précisément nécessaire pour mettre l’ouvrier en état d’é
lever une famille. Pour nous en assurer, il ne sera pas né
cessaire de nous jeter dans des calculs longs et incertain
0174s sur la somme qu’il faut à l’ouvrier pour lui donner
cette possibilité. Il y a plusieurs signes certains qui dé
montrent que les salaires du travail ne sont, dans aucun e
ndroit de ce pays, réduits à ce taux, qui est le plus bas
que la simple humanité puisse accorder.
Premièrement, dans presque toutes les parties de la Grand
e-Bretagne, il y a une distinction entre les salaires d’ét
é et ceux d’hiver; même dans les travaux de la dernière cl
asse, les salaires d’été sont toujours les plus élevés. Or
, à cause de la dépense extraordinaire du chauffage, la su
bsistance d’une famille est plus coûteuse en hiver. Ainsi,
les salaires étant plus élevés lorsque la dépense est moi
ns forte, il paraît clair qu’ils ne sont pas réglés sur ce
qu’exige le strict nécessaire, mais bien sur la quantité
et la valeur présumées du travail. On dira peut-être que l
‘ouvrier doit épargner une partie de ses salaires d’été po
ur subvenir aux dépenses de l’hiver, et que les salaires d
e toute l’année n’excèdent pas ce qui est nécessaire pour
l’entretien de sa famille pendant toute l’année.
Cependant, nous ne traiterions pas de cette manière un es
0175clave ou quelqu’un qui dépendrait absolument et immédi
atement de nous pour sa subsistance. Sa subsistance journa
lière serait proportionnée à ses besoins de chaque jour.
En second lieu, les salaires du travail, dans la Grande-B
retagne, ne suivent pas les fluctuations du prix des denré
es. Ce prix varie partout d’une année à l’autre, souvent d
‘un mois à l’autre. Mais en beaucoup d’endroits le prix pé
cuniaire du travail reste invariablement le même, quelquef
ois un demi-siècle de suite. Si, dans ces localités, un pa
uvre ouvrier peut entretenir sa famille dans les années de
cherté, il doit être à son aise dans les temps où les den
rées sont à un prix modéré, et dans l’abondance, aux époqu
es de grande abondance. Le haut prix des denrées, pendant
ces dix dernières années, n’a entraîné, dans beaucoup d’en
droits du royaume, aucune augmentation sensible dans le pr
ix pécuniaire du travail; elle a eu lieu, à la vérité, en
quelques endroits; mais elle était plutôt due probablement
à l’augmentation de la demande du travail qu’à l’augmenta
tion du prix des denrées.
Troisièmement, si le prix des denrées varie plus que les
0176salaires du travail d’une année à l’autre, d’un autre
côté les salaires varient plus que le prix des denrées d’u
n lieu à un autre. Le prix du pain et de la viande de bouc
herie est, en général, le même ou à peu près le même, dans
la plus grande partie du Royaume-Uni. Ces denrées et pres
que toutes les autres qui se vendent au détail, qui est la
manière dont les pauvres ouvriers achètent leurs denrées,
sont, en général, à tout aussi bon ou même à meilleur mar
ché dans les grandes villes que dans les endroits les plus
reculés de la campagne, pour des raisons que j’aurai occa
sion de développer dans la suite. Mais les salaires du tra
vail dans une grande ville et dans son voisinage sont fréq
uemment d’un quart ou d’un cinquième, de vingt à vingt-cin
q pour cent plus élevés qu’ils ne sont à quelques milles d
e distance; 18 deniers par jour peuvent passer pour le pri
x du travail le plus simple à Londres et dans ses environs
; à quelques milles de là, il tombe à 14 ou à 15 ; son pri
x est sur le pied de 10 deniers à Edimbourg et dans les en
virons; à quelques milles de distance, il tombe à 8, qui e
st le prix ordinaire du plus simple travail dans la plus g
0177rande partie du plat pays d’Ecosse, où il varie infini
ment moins qu’en Angleterre. Une telle différence dans les
prix, qui paraît ne pas suffire toujours pour transporter
un homme d’une paroisse à une autre, entraînerait infaill
iblement un si grand transport de denrées même les plus vo
lumineuses, non seulement d’une paroisse à une autre, mais
même d’un bout du royaume, presque d’un bout du monde à l
‘autre, qu’elles se trouveraient bientôt ramenées à peu pr
ès au niveau. Malgré tout ce qu’on a dit de la légèreté et
de l’inconstance de la nature humaine, il paraît évidemme
nt, par l’expérience, que rien n’est plus difficile à dépl
acer que l’homme. Si donc, dans ces parties du royaume où
le prix du travail est le plus bas, les ouvriers pauvres p
euvent néanmoins soutenir leurs familles, ils doivent être
dans l’abondance dans les pays où il est le plus élevé.
Quatrièmement, les variations dans le prix du travail ne
correspondent point, quant aux lieux et aux temps, à celle
s du prix des denrées, mais elles ont lieu souvent dans le
s directions tout à fait opposées.
Le grain, qui est la nourriture des gens du peuple, est p
0178lus cher en Ecosse qu’il ne l’est en Angleterre, d’où
l’Ecosse tire chaque année des approvisionnements très con
sidérables. Le blé anglais doit se vendre nécessairement p
lus cher en Ecosse, qui est le pays où il est apporté, qu’
il ne se vend en Angleterre, le pays d’où il vient; et pro
portionnellement à sa qualité, il ne peut pas se vendre pl
us cher en Ecosse que le blé écossais, qui vient au même m
arché en concurrence avec lui. La qualité du grain dépend
principalement de la quantité de farine qu’il rend à la mo
uture, et à cet égard le blé d’Angleterre est tellement su
périeur à celui d’Ecosse, que, quoique souvent plus cher e
n apparence ou en proportion de sa mesure en volume, il es
t en général à meilleur marché dans la réalité, ou en prop
ortion de sa qualité ou même de sa mesure en poids. Au con
traire, le prix du travail est plus cher en Angleterre qu’
en Ecosse. Si donc le travail du pauvre suffit dans cette
partie du Royaume-Uni pour le mettre en état de soutenir s
a famille, il doit, dans l’autre, mettre l’ouvrier dans l’
abondance. Il est vrai que le bas peuple d’Ecosse consomme
de la farine d’avoine pour la plus grande et la meilleure
0179 partie de sa nourriture, qui, en général, est fort in
férieure à celle des personnes de la même classe en Anglet
erre. Mais cette différence dans leur manière de subsister
est seulement l’effet de la différence qui existe dans le
urs salaires, quoique, par une étrange méprise, je l’aie s
ouvent entendu considérer comme en étant la cause. Ce n’es
t pas parce qu’un homme roule carrosse tandis que son vois
in va à pied, que l’un est riche et l’autre pauvre; mais l
‘un roule carrosse parce qu’il est riche, et l’autre va à
pied parce qu’il est pauvre.
Pendant le cours du siècle dernier, une année dans l’autr
e, le grain a été plus cher dans chacune des parties des d
eux royaumes, que pendant le cours de celui-ci. C’est là u
ne vérité de fait sur laquelle on ne peut maintenant éleve
r de doute raisonnable, et la preuve en est même bien plus
décisive, s’il est possible, pour l’Ecosse que pour l’Ang
leterre; elle est fondée sur les relevés authentiques des
marchés publics, qui sont des évaluations, faites sur serm
ent, d’après l’état actuel des marchés, de toutes les dive
rses espèces de grains, dans chaque différent comté d’Ecos
0180se. Si une preuve aussi directe avait besoin de quelqu
e témoignage accessoire pour la confirmer, je ferais obser
ver que la même chose a eu également lieu en France, et pr
obablement dans la plupart des autres pays de l’Europe. Qu
ant à la France, la preuve est la plus claire possible. Ma
is s’il est certain que, dans chacune des parties du Royau
me-Uni, le grain a été un peu plus cher dans le dernier si
ècle que dans celui-ci, il est également certain que le tr
avail y a été à beaucoup plus bas prix. Si le travail des
individus pauvres a pu leur suffire alors à soutenir leurs
familles, il doit donc les mettre aujourd’hui dans une pl
us grande aisance. Dans le dernier siècle, le salaire jour
nalier – du travail d’un manoeuvre était le plus habituell
ement, dans la majeure partie de l’Ecosse, de 6 deniers en
été et de 5 en hiver. On continue encore aujourd’hui à pa
yer 3 schellings par semaine, ce qui fait, à très peu de c
hose près, le même prix, dans les montagnes d’Ecosse et da
ns les îles de l’Ouest. Dans la plus grande partie du plat
pays de l’Ecosse, les salaires les plus ordinaires du tra
vail de manoeuvre sont aujourd’hui à 8 deniers par jour; 1
01810 deniers, quelquefois 1 schelling, aux environs d’Edi
mbourg, dans les comtés qui confinent à l’Angleterre, prob
ablement à cause de ce voisinage, et dans un petit nombre
d’autres endroits où la demande de travail a considérablem
ent augmenté depuis peu, comme aux environs de Glasgow, de
Carron, de Ayrshire, etc. En Angleterre, l’agriculture, l
es manufactures et le commerce ont commencé à faire des pr
ogrès beaucoup plus tôt qu’en Ecosse. La demande de travai
l et, par conséquent, son prix ont dû nécessairement augme
nter avec ces progrès. C’est pour cela que, dans le dernie
r siècle aussi bien que dans le présent, les salaires du t
ravail ont été plus élevés en Angleterre qu’en Ecosse. Ils
se sont aussi considérablement élevés depuis ce temps, qu
oiqu’il soit plus difficile de déterminer de combien, à ca
use de la plus grande variété des salaires qui y ont été p
ayés en différents endroits. En 1614, la paye d’un soldat
d’infanterie était la même qu’à présent, 8 deniers par jou
r. Quand cette paye fut d’abord établie, elle dut nécessai
rement être réglée sur les salaires habituels des manoeuvr
es, qui est la classe du peuple dont on tire le plus commu
0182nément les soldats d’infanterie. Le lord chef de justi
ce Hales, qui écrivait sous Charles Il, calcule la dépense
nécessaire de la famille d’un ouvrier, consistant en six
personnes, le père, la mère, deux enfants en état de faire
quelque chose, et deux incapables de travail, et il évalu
e cette dépense à 10 schellings par semaine, ou 26 livres
par an. Si le produit de leur travail n’atteint pas cette
somme, il faut qu’ils la complètent, dit-il, en mendiant,
ou par le vol. Il paraît avoir fait sur cette matière les
recherches les plus exactes 1. En 1688, M. Grégoire King,
dont le docteur Davenant vante si haut l’habileté en arith
métique politique, a calculé le revenu ordinaire des manoe
uvres et domestiques de campagne à 15 livres par an pour c
haque famille, qu’il suppose consister, l’une dans l’autre
, en trois personnes et demie. Son calcul, quoique différe
nt en apparence, correspond exactement, au fond, avec celu
i du juge Hales. Ils évaluent l’un et l’autre la dépense d
e ces familles, pour une semaine, à environ 20 deniers par
tête. Depuis ce temps, le revenu pécumaire et la dépense
de ces familles ont considérablement augmenté dans la plus
0183 grande partie du royaume; dans quelques endroits plus
, dans d’autres moins, mais presque nulle part autant qu’o
n l’a avancé dernièrement au public, dans certaines évalua
tions exagérées de l’état actuel des salaires. On doit obs
erver qu’il n’est possible de déterminer exactement nulle
part le prix du travail; car on paye souvent des prix diff
érents pour le même genre de travail, et cela dans le même
temps, non seulement en raison de l’adresse de l’ouvrier,
mais encore en raison de la facilité ou de la dureté du m
aître. Partout où les salaires ne sont pas fixés par la lo
i, tout ce que nous pouvons espérer de déterminer, c’est l
eur taux le plus habituel; et l’expérience semble démontre
r que la loi ne peut jamais les régler convenablement, quo
iqu’elle ait eu souvent la prétention de le faire.
La récompense réelle du travail, la quantité réelle des c
hoses propres aux besoins et commodités de la vie, qu’il p
eut procurer à l’ouvrier, a augmenté, dans le-cours de ce
siècle, dans une proportion bien plus forte encore que son
prix en argent. Non seulement le grain a un peu baissé de
prix, mais encore beaucoup d’autres denrées qui fournisse
0184nt au pauvre économe et laborieux des aliments sains e
t agréables, sont descendues à un prix infiniment plus bas
. Les pommes de terre, par exemple, ne coûtent pas, dans l
a plus grande partie du royaume, la moitié du prix qu’elle
s coûtaient il y a trente ou quarante ans. On en peut dire
autant des choux, des navets, des carottes, toutes denrée
s qu’on ne cultivait jamais autrefois qu’à la bêche, mais
qu’aujourd’hui on fait venir communément à la charrue. Les
produits du jardinage ont aussi beaucoup baissé de prix.
Dans le siècle dernier, les pommes et même les oignons con
sommés dans la Grande-Bretagne étaient en très grande part
ie tirés de la Flandre. Les manufactures de toiles et de d
raps communs se sont perfectionnées au point de fournir au
x ouvriers des habillements meilleurs et à plus bas prix,
et les fabriques de métaux communs sont aussi devenues, pa
r leur progrès, en état de leur fournir des outils meilleu
rs et à moindre prix et, de plus, une quantité d’ustensile
s de ménage agréables et commodes. A la vérité, le savon,
le sel, la chandelle, le cuir et les liqueurs fermen- tées
sont devenus, beaucoup plus chers, principalement à cause
0185 des impôts qui ont été établis sur ces denrées. Mais
la quantité que les ouvriers pauvres sont obligés d’en con
sommer est si petite, que l’augmentation de ces prix est l
oin de compenser la diminution survenue dans le prix d’une
infinité d’autres choses. Les plaintes que nous entendons
chaque jour sur les progrès du luxe qui gagne les ouvrier
s les plus pauvres, lesquels ne se contentent plus aujourd
‘hui de la nourriture, des vêtements et du logement qui le
ur suffisaient dans l’ancien temps, ces plaintes nous prou
vent que ce n’est pas seulement le prix pécuniaire du trav
ail, mais que c’est aussi sa récompense réelle qui a augme
nté.
Cette amélioration survenue dans la condition des dernièr
es classes du peuple doit-elle être regardée comme un avan
tage ou comme un inconvénient pour la société ? Au premier
coup d’oeil, la réponse paraît extrêmement simple. Les do
mestiques, les ouvriers et artisans de toute sorte compose
nt la plus grande partie de toute société politique. Or, p
eut-on jamais regarder comme un désavantage pour le tout c
e qui améliore le sort de la plus grande partie ? Assuréme
0186nt, on ne doit pas regarder comme heureuse et prospère
une société dont les membres les plus nombreux sont rédui
ts à la pauvreté et à la misère. La seule équité, d’ailleu
rs, exige que ceux qui nourrissent, habillent et logent to
ut le corps de la nation, aient, dans le produit de leur p
ropre travail, une part suffisante pour être eux-mêmes pas
sablement nourris, vêtus et logés.
Quoique, sans aucun doute, la pauvreté décourage le maria
ge, cependant elle ne l’empêche pas toujours; elle paraît
même être favorable à la génération. Une montagnarde à dem
i mourante de faim a souvent plus d’une vingtaine d’enfant
s; tandis qu’une belle dame qui a grand soin de sa personn
e, est quelquefois incapable d’en avoir un seul et, en gén
éral, se trouve épuisée par deux ou trois couches. La stér
ilité, qui est si fréquente chez les femmes du grand monde
, est extrêmement rare parmi celles d’une condition inféri
eure. Dans le beau sexe, le luxe, qui enflamme peut-être l
a passion pour les jouissances, semble toujours affaiblir
et souvent détruire les facultés de la génération.
Mais si la pauvreté n’empêche pas d’engendrer des enfants
0187, elle est un très grand obstacle à ce qu’on puisse le
s élever. Le tendre rejeton est produit, mais il est placé
dans un sol si froid, dans un climat si rigoureux, que bi
entôt il se dessèche et périt. J’ai souvent entendu dire q
u’il n’est pas rare, dans les montagnes d’Ecosse, qu’une m
ère qui a eu vingt enfants n’en ait pas conservé deux viva
nts. Plusieurs officiers fort expérimentés m’ont assuré qu
e, bien loin de trouver à recruter leur régiment parmi les
enfants de soldats qui y naissent, ils n’ont même jamais
pu s’y fournir de tambours et de fifres. Cependant il est
rare de voir nulle part un plus grand nombre de jolis enfa
nts que dans les environs d’une caserne. Un très petit nom
bre d’entre eux arrivent à l’âge de treize ou quatorze ans
. Dans quelques endroits, la moitié des enfants qui naisse
nt meurt avant quatre ans; dans beaucoup d’autres avant se
pt, et dans presque tous avant neuf ou dix. Cette grande m
ortalité, toutefois, se rencontrera principalement parmi l
es enfants des basses classes, que leurs parents ne peuven
t pas soigner comme le font ceux d’une condition plus élev
ée. Quoique leurs mariages soient, en général, plus fécond
0188s que ceux des gens du monde, cependant la proportion
d’enfants qui arrivent jusqu’à l’âge fait y est beaucoup m
oindre. Dans les hôpitaux d’enfants trouvés, et parmi les
enfants élevés à la charité des paroisses, la mortalité es
t encore beaucoup plus grande que parmi ceux du bas peuple
.
Naturellement, toutes les espèces d’animaux multiplient à
proportion de leurs moyens de subsistance, et aucune espè
ce ne peut jamais multiplier au-delà. Mais dans les sociét
és civilisées, ce n’est que parmi les classes inférieures
du peuple que la disette de subsistance peut mettre des bo
rnes à la propagation de l’espèce humaine; et cela ne peut
arriver que d’une seule manière, en détruisant une grande
partie des enfants que produisent les mariages féconds de
ces classes du peuple.
Ces bornes tendront naturellement à s’agrandir par une ré
compense plus libérale du travail, qui mettra les parents
à portée de mieux soigner leurs enfants et, par conséquent
, d’en élever un plus grand nombre. Il est bon d’observer
encore qu’elle opérera nécessairement cet effet, à peu prè
0189s dans la proportion que déterminera la demande de tra
vail. Si cette demande va continuellement en croissant, la
récompense du travail doit nécessairement donner au maria
ge et à la multiplication des ouvriers un encouragement te
l, qu’ils soient à même de répondre à cette demande toujou
rs croissante par une population aussi toujours croissante
.
Supposez dans un temps cette récompense moindre que ce qu
i est nécessaire pour produire cet effet, le manque de bra
s la fera bientôt monter; et si vous la supposez, dans un
autre temps, plus forte qu’il ne faut pour ce même effet,
la multiplication excessive d’ouvriers la rabaissera bient
ôt à ce taux nécessaire. Dans l’un de ces cas, le marché s
erait tellement dépourvu de travail, et il s’en trouverait
tellement surchargé dans l’autre, qu’il forcerait bientôt
le prix du travail à revenir à un taux qui s’accordât ave
c ce qu’exigeraient les circonstances où se trouverait la
société. C’est ainsi que la demande d’hommes règle nécessa
irement la production des hommes, comme fait la demande à
l’égard de toute autre marchandise; elle hâte la productio
0190n quand celle-ci marche trop lentement, et l’arrête qu
and elle va trop vite. C’est cette demande qui règle et qu
i détermine l’état où est la propagation des hommes, dans
tous les différents pays du monde, dans l’Amérique septent
rionale, en Europe et à la Chine; qui la fait marcher d’un
pas si rapide dans la première de ces contrées ; qui lui
donne dans l’autre une marche lente et graduelle, et qui l
a rend tout à fait stationnaire dans la troisième.
C’est aux dépens du maître, a-t-on dit, que les esclaves
s’usent et vieillissent, tandis que les serviteurs libres
s’usent et vieillissent à leurs propres dépens. Cependant,
cette espèce de déchet qui provient du temps et du servic
e, est, pour les uns comme pour les autres, une charge ou
une dépense qui doit être également supportée par le maîtr
e. Les salaires qu’on paye à des gens de journée et domest
iques de toute espèce, doivent être tels que ceux-ci puiss
ent, l’un dans l’autre, continuer à maintenir leur populat
ion, suivant que peut le requérir l’état croissant ou décr
oissant, ou bien stationnaire, de la demande qu’en fait la
société. Mais quoique le maître paye également ce qu’il f
0191aut pour remplacer un jour le domestique libre, il lui
en coûte bien moins que pour un esclave. Le fonds destiné
à remplacer et à réparer, pour ainsi dire, le déchet résu
ltant du temps et du service dans la personne de l’esclave
, est ordinairement sous l’administration d’un maître peu
attentif ou d’un inspecteur négligent. Celui qui est desti
né au même emploi, à l’égard du serviteur fibre, est écono
misé par les mains mêmes du serviteur libre. Dans l’admini
stration du premier s’introduisent naturellement les désor
dres qui règnent, en général, dans les affaires du riche;
la frugalité sévère et l’attention parcimonieuse du pauvre
s’établissent aussi naturellement dans l’administration d
u second. Avec une administration différente, il faudra, p
our remplir le même objet, des degrés de dépense fort diff
érents. En conséquence, l’expérience de tous les temps et
de tous les pays s’accorde, je crois, pour démontrer que l
‘ouvrage fait par des mains libres revient définitivement
à meilleur compte que celui qui est fait par des esclaves.
C’est ce qui se voit même à Boston, à New York et à Phila
delphie, où les salaires du travail le plus simple sont si
0192 élevés.
La récompense libérale du travail, qui est l’effet de l’a
ccroissement de la richesse nationale, devient donc aussi
la cause d’accroissement de la population. Se plaindre de
la libéralité de cette récompense, c’est ce plaindre de ce
qui est à la fois l’effet et la cause de la plus grande p
rospérité publique.
Il est peut-être bon de remarquer que c’est dans l’état p
rogressif de la société, lorsqu’elle est en train d’acquér
ir successivement plus d’opulence, et non pas lorsqu’elle
est parvenue à la mesure complète de richesse dont elle es
t susceptible, que véritablement la condition de l’ouvrier
pauvre, celle de la grande masse du peuple, est plus heur
euse et plus douce ; elles est dure dans l’état stationnai
re ; elle est misérable dans l’état de déclin. L’état prog
ressif est, pour tous les différents ordres de la société,
l’état de la vigueur et de la santé parfaites; l’état sta
tionnaire est celui de la pesanteur et de l’inertie; l’éta
t rétrograde est celui de la langueur et de la maladie.
De même que la récompense libérale du travail encourage l
0193a population, de même aussi elle augmente l’industrie
des classes inférieures. Ce sont les salaires du travail q
ui sont l’encouragement de l’industrie, et celle-ci, comme
tout autre qualité de l’homme, se perfectionne à proporti
on de l’encouragement qu’elle reçoit. Une subsistance abon
dante augmente la force physique de l’ouvrier; et la douce
espérance d’améliorer sa condition et de finir peut-être
ses jours dans le repos et dans l’aisance, l’excite à tire
r de ses forces tout le parti possible. Aussi verrons-nous
toujours les ouvriers plus actifs, plus diligents, plus e
xpéditifs là où les salaires sont élevés, que là où ils so
nt bas; en Angleterre, par exemple, plus qu’en Ecosse, dan
s le voisinage des grandes villes, plus que dans des campa
gnes éloignées. Il y a bien quelques ouvriers qui, lorsqu’
ils peuvent gagner en quatre jours de quoi subsister toute
la semaine, passeront les trois autres jours dans la fain
éantise. Mais, à coup sûr, ce n’est pas le fait du plus gr
and nombre. Au contraire, on voit souvent les ouvriers qui
sont largement payés à la pièce, s’écraser de travail, et
ruiner leur santé et leur tempérament en peu d’années. A
0194Londres et dans quelques autres endroits, un charpenti
er passe pour ne pas conserver plus de huit ans sa pleine
vigueur. Il arrive la même chose à peu près dans beaucoup
d’autres métiers où les ouvriers sont payés à la pièce, co
mme ils le sont, en général, dans beaucoup de professions,
et même dans les travaux des champs, partout où les salai
res sont plus au-dessus du taux habituel. Il n’y a presque
aucune classe d’artisans qui ne soit sujette à quelque in
firmité particulière, occasionnée par une application exce
ssive à l’espèce de travail qui la concerne. Ramuzzini, cé
lèbre médecin italien, a écrit un traité particulier sur c
e genre de maladies. Nous ne regardons pas chez nous les s
oldats comme la classe du peuple la plus laborieuse; cepen
dant, quand on a employé les soldats à quelque espèce part
iculière d’ouvrage où on les payait bien et à la pièce, il
est arrivé souvent que les officiers ont été obligés de c
onvenir avec l’entrepreneur qu’on ne leur laisserait pas g
agner par jour plus d’une certaine somme, fixée d’après le
taux auquel ils étaient payés. Avant qu’on eût pris cette
précaution, l’émulation réciproque et le désir de gagner
0195davantage les poussaient souvent à forcer le travail e
t à s’exténuer par un labeur excessif. Cette fainéantise d
e trois jours de la semaine, dont on se plaint tant et si
haut, n’a souvent pour véritable cause qu’une application
forcée pendant les quatre autres. Un grand travail de corp
s ou d’esprit, continué pendant plusieurs jours de suite,
est naturellement suivi, chez la plupart des hommes, d’un
extrême besoin de relâche qui est presque irrésistible, à
moins qu’il ne soit contenu par la force ou par une impéri
euse nécessité. C’est le cri de la nature qui veut impérie
usement être soulagée, quelquefois seulement par du repos,
quelquefois aussi par de la dissipation et de l’amusement
. Si on lui désobéit, il en résulte souvent des conséquenc
es dangereuses, quelquefois funestes, qui presque toujours
amènent un peu plus tôt ou un peu plus tard le genre d’in
firmité qui est particulière au métier. Si les maîtres éco
utaient toujours ce que leur dictent à la fois la raison e
t l’humanité, ils auraient lieu bien souvent de modérer pl
utôt que d’exciter l’application au travail, chez une gran
de partie de leurs ouvriers. je crois que, dans quelque mé
0196tier que ce soit, on trouvera que celui qui travaille
avec assez de modération pour être en état de travailler c
onstamment, non seulement conserve le plus longtemps sa sa
nté, mais encore est celui qui, dans le cours d’une année,
fournit la plus grande quantité d’ouvrage.
On a prétendu que, dans les années d’abondance, les ouvri
ers étaient, en général, plus paresseux et que, dans les a
nnées de cherté, ils étaient plus laborieux que dans les t
emps ordinaires. On en a conclu qu’une subsistance abondan
te énervait leur activité, et qu’une subsistance chétive l
es animait au travail. Qu’un peu plus d’aisance qu’à l’ord
inaire puisse rendre certains ouvriers paresseux, c’est ce
qu’on ne saurait nier; mais que cette aisance produise le
même effet sur la plupart d’entre eux, ou bien que les ho
mmes, en général, soient mieux disposés à travailler quand
ils sont mal nourris que quand ils sont bien nourris ; qu
and ils ont le coeur abattu, que quand ils sont contents e
t animés ; quand ils sont souvent malades, que quand ils j
ouissent généralement d’une bonne santé, c’est ce qui ne p
araît pas fort probable. Il est à remarquer que les années
0197 de cherté sont en général des années de maladies et d
e mortalité pour les basses classes, et qui ne peuvent man
quer de diminuer le produit de leur travail.
Dans les années d’abondance, les domestiques quittent sou
vent leurs maîtres, et se fient à leur propre industrie po
ur gagner par eux-mêmes leur subsistance. Mais ce bas prix
des vivres, en augmentant le fonds qui est destiné à entr
etenir des domestiques, encourage les maîtres, et principa
lement les fermiers, à en employer un plus grand nombre. D
ans ces circonstances-là, les fermiers trouvent que leur b
lé leur rapporte plus en l’employant à entretenir de nouve
aux travailleurs, que s’ils le vendaient au bas prix du ma
rché. La demande de domestiques augmente, tandis que le no
mbre de ceux qui peuvent prétendre à cette demande diminue
. Le prix du travail doit donc souvent hausser dans les an
nées de bon marché.
Dans les années de cherté, la difficulté et l’incertitude
de se procurer des subsistances rendent tous ces gens-là
très empressés à se remettre en service. Mais le haut prix
des vivres, en diminuant le fonds destiné à entretenir de
0198s domestiques, dispose les maîtres à réduire plutôt qu
‘à augmenter le nombre de ceux qu’ils emploient. Il arrive
aussi que, dans les années de cherté, de pauvres ouvriers
indépendants mangent souvent le petit capital qui leur se
rvait à se procurer la matière du travail, et qu’ils sont
obligés de se remettre à la journée pour gagner leur subsi
stance. Le nombre de ceux qui cherchent de l’emploi est pl
us grand que le nombre des hommes qui peuvent en trouver f
acilement; beaucoup d’entre eux sont disposes a en accepte
r à des conditions inférieures aux conditions ordinaires,
et les salaires, tant des domestiques que des journaliers,
baissent souvent dans les années de cherté.
Ainsi, les maîtres de tout genre font souvent des marchés
plus avantageux avec leurs domestiques et ouvriers dans d
es années de cherté, que dans celles d’abondance, et dans
les premières ils les trouvent plus soumis et plus dociles
. Ils doivent donc naturellement vanter ces années comme p
lus favorables à l’industrie. D’ailleurs, les propriétaire
s et les fermiers, deux des classes de maîtres les plus ét
endues, ont une autre raison pour aimer les années de cher
0199té. Les rentes des uns et les profits des autres dépen
dent beaucoup du prix des denrées. On ne peut rien imagine
r de plus absurde que de croire qu’en général les hommes t
ravailleront moins quand ils travailleront pour leur propr
e compte, que quand ils travailleront pour le compte d’aut
rui. Un pauvre ouvrier indépendant sera généralement plus
laborieux que ne le sera même un ouvrier qui travaille à l
a pièce. L’un jouit de tout le produit de son industrie, l
‘autre le partage avec un maître. L’un, dans son état d’is
olement et d’indépendance, est moins exposé à être tenté p
ar les mauvaises compagnies qui perdent si souvent les moe
urs de l’autre, dans les grandes manufactures. La supérior
ité de l’ouvrier indépendant doit être encore bien plus gr
ande sur ces ouvriers qui sont loués au mois ou à l’année,
et qui ont toujours les mêmes salaires et la même subsist
ance, qu’ils fassent soit beaucoup, soit peu d’ouvrage. Or
, les années d’abondance tendent à augmenter la proportion
des ouvriers indépendants sur les domestiques et journali
ers, et les années de cherté tendent à la diminuer.
Un auteur français de beaucoup de savoir et de sagacité,
0200M. Messance, receveur des tailles de l’élection de Sai
ntEtienne, essaie de démontrer que les pauvres travaillent
plus dans les années de bas prix que dans les années de c
herté, et pour cela il compare la quantité et la valeur de
s marchandises fabriquées, dans ces deux circonstances con
traires, en trois différentes manufactures : l’une de gros
draps établie à Elbeuf, une de toiles et une autre de soi
eries, établies toutes trois dans l’étendue de la générali
té de Rouen. Il paraît, d’après son calcul relevé sur les
registres des bureaux publics, que la quantité et la valeu
r des marchandises fabriquées dans ces trois manufactures
ont généralement été plus grandes dans les années de bas p
rix que dans les années de cherté, et qu’elles ont toujour
s été plus grandes dans les années du prix le plus bas, et
plus faibles dans les années de la plus grande cherté. To
utes les trois paraissent être des manufactures dans un ét
at stationnaire, c’est-à-dire que, si leur produit varie q
uelque peu d’une année à l’autre, au total elles ne marche
nt ni en avant ni en arrière.
La fabrication des toiles en Ecosse, et celle de gros dra
0201ps dans la partie occidentale du comté d’York, sont de
s manufactures croissantes dont le produit en général, à q
uelques variations près, va toujours en augmentant en quan
tité et en valeur. En examinant cependant les comptes qu’o
n a publiés de leur produit annuel, je n’ai pas remarqué q
ue les variations aient eu quelque rapport sensible avec l
e bas prix ou la cherté des temps. En 1740, année de grand
e disette, ces deux manufactures paraissent, dans le fait,
avoir déchu d’une manière fort considérable. Mais en 1756
, autre année de grande cherté, la manufacture d’Ecosse fi
t un pas plus rapide qu’à l’ordinaire. La manufacture de l
a province d’York, à la vérité, alla en déclinant, et son
produit fut au- dessous de ce qu’il avait été en 1755, et
cela jusqu’à l’année 1766, après la révocation de l’acte d
u timbre de l’Amérique. Dans cette année et dans la suivan
te, il s’éleva alors beaucoup plus haut qu’il n’avait jama
is été auparavant, et il a toujours continué ainsi depuis.

Quant aux grandes manufactures dont les marchandises doiv
ent être vendues au loin, leur produit doit nécessairement
0202 dépendre beaucoup moins du bon marché ou de la cherté
des temps dans les endroits où elles sont établies, que d
es circonstances qui influent sur la demande dans les endr
oits où s’en fait la consommation; telles que la paix ou l
a guerre, la prospérité ou la décadence de quelque autre m
anufacture rivale, et les bonnes ou mauvaises dispositions
des principaux consommateurs. D’ailleurs, une grande part
ie du travail extraordinaire, qui se fait probablement dan
s les années de bon marché, ne paraît jamais sur les regis
tres publics des manufactures. Les salariés qui quittent l
eurs maîtres s’établissent à leur propre compte. Les femme
s retournent chez leurs parents, et ordinairement elles fi
lent pour se vêtir elles et leur famille. Les ouvriers ind
épendants ne travaillent même pas toujours pour vendre au
public, mais ils se trouvent employés par leurs voisins à
des ouvrages destinés à l’usage de la famille. Ainsi, il a
rrive fort souvent que le produit de leur travail ne figur
e point dans ces registres dont on publie quelquefois les
relevés avec tant d’étalage, et sur lesquels nos marchands
et nos manufacturiers prétendent souvent, assez mal à pro
0203pos, calculer la prospérité ou la décadence des empire
s.
Quoique les variations dans le prix du travail, non seule
ment ne correspondent pas toujours avec celles du prix des
vivres, mais se manifestent en sens opposé, il ne faudrai
t pas pourtant s’imaginer, d’après cela, que le prix des v
ivres n’a pas d’influence sur le prix du travail. Le prix
pécuniaire du travail est nécessairement réglé par deux ci
rconstances, la demande du travail et le prix des choses p
ropres aux besoins et commodités de la vie. La quantité de
s choses propres aux besoins et commodités de la vie qu’il
faut donner à l’ouvrier, est déterminée par l’état où se
trouve la demande du travail, selon que cet état est crois
sant, stationnaire ou décroissant, ou bien selon qu’il exi
ge une population croissante, stationnaire ou décroissante
; et c’est ce qu’il faut d’argent pour acheter cette quant
ité déterminée de choses, qui règle le prix pécuniaire du
travail. Si donc le prix pécuniaire du travail se trouve q
uelquefois élevé, tandis que le prix des denrées a baissé,
il serait encore plus élevé si les denrées étaient chères
0204, en supposant la demande du travail toujours la même.

C’est parce que la demande du travail augmente dans les a
nnées d’une abondance soudaine et extraordinaire, et parce
qu’elle décroît dans les années d’une cherté soudaine et
extraordinaire, que le prix pécuniaire du travail s’élève
quelquefois dans les unes et baisse dans les autres.
Dans les années d’une abondance soudaine et extraordinair
e, il se trouve dans les mains des entrepreneurs de travai
l des fonds qui peuvent suffire à entretenir et à employer
un plus grand nombre de travailleurs qu’il n’en a été emp
loyé l’année précédente; et ce nombre extraordinaire n’est
pas toujours facile à trouver. Ainsi ces maîtres, qui vou
draient avoir plus d’ouvriers, enchérissent les uns sur le
s autres pour en avoir; ce qui permet aux ouvriers de haus
ser à la fois le prix réel et le prix pécuniaire de leur t
ravail.
Il arrive tout le contraire dans une année de cherté soud
aine et extraordinaire. Les fonds destinés à alimenter l’i
ndustrie sont alors moindres qu’ils n’étaient l’année préc
0205édente. Un grand nombre de gens se trouvent privés d’o
ccupation, et ils enchérissent au rabais les uns sur les a
utres pour s’en procurer; ce qui baisse à la fois le prix
réel et le prix pécuniaire du travail. En 1740, année de d
isette extraordinaire, un grand nombre d’ouvriers consenta
ient à travailler pour la seule nourriture. Dans les année
s d’abondance qui succédèrent, il fut plus difficile de se
procurer des domestiques et des ouvriers.
La disette d’une année de cherté, en diminuant la demande
du travail, tend à en faire baisser le prix, comme la che
rté des vivres tend à le hausser. Au contraire, l’abondanc
e d’une année de bon marché, en augmentant cette demande,
tend à élever le prix du travail, comme le bon marché des
vivres tend à le faire baisser. Dans les variations ordina
ires du prix des vivres, ces deux causes opposées semblent
se contre- balancer l’une l’autre; et c’est là probableme
nt ce qui explique pourquoi les salaires du travail sont p
artout beaucoup plus fixes et plus constants que le prix d
es vivres.
L’augmentation qui survient dans les salaires du travail
0206augmente nécessairement le prix de beaucoup de marchan
dises en haussant cette partie du prix qui se résout en sa
laires, et elle tend d’autant à diminuer la consommation t
ant intérieure qu’extérieure de ces marchandises. Cependan
t, la même cause qui fait hausser les salaires du travail,
l’accroissement des capitaux, tend à augmenter sa puissan
ce productive, et à faire produire à une plus petite quant
ité de travail une plus grande quantité d’ouvrage. Le prop
riétaire du capital qui alimente un grand nombre d’ouvrier
s essaye nécessairement, pour son propre intérêt, de combi
ner entre eux la division et la distribution des tâches de
telle façon qu’ils produisent la plus grande quantité pos
sible d’ouvrage. Par le même motif, il s’applique à les fo
urnir des meilleures machines que lui ou eux peuvent imagi
ner. Ce qui s’opère parmi les ouvriers d’un atelier partic
ulier, s’opérera pour la même raison parmi ceux de la gran
de société. Plus leur nombre est grand, plus ils tendent n
aturellement à se partager en différentes classes et à sub
diviser leurs tâches. Il y a un plus grand nombre d’intell
igences occupées à inventer les machines les plus propres
0207à exécuter la tâche dont chacun est chargé et, dès lor
s, il y a d’autant plus de probabilités que l’on viendra à
bout de les inventer. Il y a donc une infinité de marchan
dises qui, en conséquence de tous ces perfectionnements de
l’industrie, sont obtenues par un travail tellement infér
ieur à celui qu’elles coûtaient auparavant, que l’augmenta
tion dans le prix de ce travail se trouve plus que compens
ée par la diminution dans la quantité du même travail.

Chapitre IX
DES PROFITS DU CAPITAL
La hausse et la baisse dans les profits du capital dépend
ent des mêmes causes que la hausse et la baisse dans les s
alaires du travail, c’est-à-dire de l’état croissant ou dé
croissant de la richesse nationale; mais ces causes agisse
nt d’une manière très différente sur les uns et sur les au
tres.
L’accroissement des capitaux qui fait hausser les salaire
s tend à abaisser les profits. Quand les capitaux de beauc
0208oup de riches commerçants sont versés dans un même gen
re de commerce, leur concurrence mutuelle tend naturelleme
nt à en faire baisser les profits, et quand les capitaux s
e sont pareillement grossis dans tous les différents comme
rces établis dans la société, la même concurrence doit pro
duire le même effet sur tous.
Nous avons déjà observé qu’il était difficile de détermin
er quel est le taux moyen des salaires du travail, dans un
lieu et dans un temps déterminés. On ne peut guère, même
dans ce cas, déterminer autre chose que le taux le plus ha
bituel des salaires; mais cette approximation ne peut guèr
e s’obtenir à l’égard des profits des capitaux. Le profit
est si variable, que la personne qui dirige un commerce pa
rticulier ne pourrait pas toujours vous indiquer le taux m
oyen de son profit annuel. Ce profit est affecté, non seul
ement de chaque variation qui survient dans le prix des ma
rchandises qui sont l’objet de ce commerce, mais encore de
la bonne ou mauvaise fortune des concurrents et des prati
ques du commerçant, et de mille autres accidents auxquels
les marchandises sont exposées, soit dans leur transport p
0209ar terre ou par mer, soit même quand on les tient en m
agasin. Il varie donc, non seulement d’une année à l’autre
, mais même d’un jour à l’autre, et presque d’heure en heu
re. Il serait encore plus difficile de déterminer le profi
t moyen de tous les différents commerces établis dans un g
rand royaume et, quant à prétendre juger avec un certain d
egré de précision de ce qu’il peut avoir été anciennement
ou à des époques reculées, c’est ce que nous regardons com
me absolument impossible.
Mais quoiqu’il soit peut-être impossible de déterminer av
ec quelque précision quels sont ou quels ont été les profi
ts moyens des capitaux, soit à présent, soit dans les temp
s anciens, cependant on peut s’en faire une idée approxima
tive d’après l’intérêt de l’argent. On peut établir pour m
axime que partout où on pourra faire beaucoup de profits p
ar le moyen de l’argent, on donnera communément beaucoup p
our avoir la faculté de s’en servir, et qu’on donnera en g
énéral moins, quand il n’y aura que peu de profits à faire
par son emploi. Ainsi, suivant que le taux ordinaire de l
‘intérêt varie dans un pays, nous pouvons compter que les
0210profits ordinaires des capitaux varient en même temps;
qu’ils baissent quand il baisse, et qu’ils montent quand
il monte. Les progrès de l’intérêt peuvent donc nous donne
r une idée du profit du capital.
Par le statut de la trente-septième année du règne de Hen
ri VIII, tout intérêt au- dessus de 10 p. 100 fut déclaré
illégitime. Il paraît qu’avant ce statut, on prenait quelq
uefois un intérêt plus fort. Sous le règne d’Edouard VI, l
e zèle religieux proscrivit tout intérêt. On dit cependant
que cette prohibition, comme toutes les autres de ce genr
e, ne produisit aucun effet, et il est probable qu’elle au
gmenta le fléau de l’usure, plutôt que de le diminuer. Le
statut de la treizième année d’Elisabeth, chapitre VIII, f
it revivre celui de Henri VIII, et le taux légal de l’inté
rêt demeura fixé à 10 p. 100, jusqu’à la vingt et unième a
nnée du règne de Jacques 1er, où il fut réduit à 8 p. 100.
Bientôt après la restauration, il fut réduit à 6 p. 100,
et par le statut de la deuxième année de la reine Anne, à
5 p. 100. Tous ces différents règlements paraissent avoir
été faits avec beaucoup d’égards aux circonstances. Ils se
0211mblent avoir suivi et non précédé le taux de l’intérêt
de la place, ou le taux auquel empruntaient habituellemen
t les gens qui avaient bon crédit. Il paraît que, depuis l
e temps de la reine Anne, 5 p. 100 a été un taux plutôt au
-dessus qu’au-dessous de celui de la place. Avant la derni
ère guerre, le gouvernement empruntait à 3 p. 100; et dans
la capitale, ainsi qu’en beaucoup d’autres lieux du royau
me, les gens qui avaient bon crédit empruntaient à 3 112,
4 et 4 112 p. 100.
Depuis le règne de Henri VIII, la richesse et le revenu n
ational ont toujours été en croissant et, dans le cours de
leurs progrès, leur mouvement paraît avoir été graduellem
ent accéléré plutôt que retardé. Ils paraissent non seulem
ent avoir toujours avancé, mais encore avoir toujours avan
cé de plus vite en plus vite. Durant la même période, les
salaires du travail ont été continuellement en augmentant,
et les profits des capitaux, dans la plus grande partie d
es différentes branches de commerce et de manufactures. co
ntinuellement en diminuant.
Il faut, en général, un plus grand capital pour faire all
0212er un genre quelconque de commerce dans une grande vil
le que dans un village. Dans une ville importante, les gra
nds capitaux versés dans chaque branche de commerce, et le
nombre des riches concurrents, réduisent généralement le
taux du profit au-dessous de ce qu’il est dans un village.
Mais les salaires du travail sont, en général, plus hauts
dans une grande ville que dans un village. Dans une ville
qui s’enrichit, ceux qui ont de gros capitaux à employer
ne peuvent souvent trouver autant d’ouvriers qu’ils voudra
ient; et pour s’en procurer le plus qu’ils peuvent, ils en
chérissent les uns sur les autres, ce qui fait hausser les
salaires et baisser les profits. Dans les campagnes éloig
nées, les capitaux ne suffisent pas d’ordinaire pour occup
er tout le monde, en sorte que les ouvriers s’offrent au r
abais pour se procurer de l’emploi, ce qui fait baisser le
s salaires et hausser les profits.
En Ecosse, quoique le taux légal de l’intérêt soit le mêm
e qu’en Angleterre, cependant le taux de la place est plus
élevé. Les gens les plus accrédités y empruntent rarement
au-dessous de 5 p. 100; les banquiers d’Edimbourg donnent
0213 même 4 p. 100 sur leurs bons, payables en tout ou en
partie à la volonté du porteur. Les banquiers, à Londres,
ne donnent pas d’intérêt pour l’argent déposé chez eux. Il
y a peu d’industries qui ne puissent s’exercer en Ecosse
avec de plus faibles capitaux qu’en Angleterre; le taux co
mmun du profit y doit donc être un peu plus élevé. On a dé
jà observé que les salaires étaient plus bas en Ecosse qu’
en Angleterre ; aussi le pays est-il non seulement beaucou
p plus pauvre, mais encore ses progrès vers un état meille
ur, car il est clair qu’il en fait, semblent-ils être bien
plus lents et bien plus tardifs.
En France, le taux légal de l’intérêt, pendant le cours d
e ce siècle, n’a pas toujours été réglé sur le taux de la
place 1. En 1720, l’intérêt fut réduit du denier 20 au den
ier 50, ou de 5 à 2 p. 100. En 1724, il fut porté au denie
r 30, ou à 3 1-2 p. 100. En 1725, il fut remis au denier 2
0, ou à 5 p. 100. En 1766, sous l’administration de M. Lav
erdy, il fut réduit au denier 25, ou à 6 p. 100. L’abbé Te
rray le porta ensuite à l’ancien taux de 5 p. 100. On supp
ose que l’objet de la plupart de ces réductions forcées de
0214 l’intérêt était d’amener la réduction de l’intérêt de
s dettes publiques, et ce projet a été quelquefois mis à e
xécution. La France est peut-être pour le moment un pays m
oins riche que l’Angleterre; et quoique le taux légal de l
‘intérêt ait souvent été plus bas en France qu’en Angleter
re, le taux de la place a été généralement plus élevé; car
là, comme ailleurs, on a beaucoup de moyens faciles et sû
rs d’éluder la loi. Des commerçants anglais, qui ont fait
le commerce dans les deux pays, m’ont assuré que les profi
ts du négoce étaient plus élevés en France qu’en Angleterr
e; et c’est là, sans aucun doute, le motif pour lequel bea
ucoup de sujets anglais emploient de préférence leurs capi
taux dans un pays où le commerce est peu considéré, plutôt
que de les employer dans leur propre pays où il est en gr
ande estime. Les salaires du travail sont plus bas en Fran
ce qu’en Angleterre. Quand on passe d’Ecosse en Angleterre
, la différence que l’on remarque dans l’extérieur et la t
enue des gens du peuple des deux pays indique suffisamment
la différence de leur condition. Le contraste est encore
plus frappant quand on revient de France. La France, quoiq
0215ue indubitablement plus riche que l’Ecosse, ne paraît
pas avancer d’un pas aussi rapide. C’est une opinion génér
ale, et même vulgaire dans chacun de ces pays, que l’opule
nce y va en déclinant; opinion mal fondée, à ce que je cro
is, même à l’égard de la France. Quant à l’Ecosse, quiconq
ue l’aura vue il y a vingt ou trente ans et l’observera au
jourd’hui, ne supposera jamais assurément qu’elle aille en
déclinant.
D’un autre côté, la Hollande est plus riche que l’Anglete
rre proportionnellement à sa population et à l’étendue de
son territoire. Le gouvernement y emprunte à 2 p. 100, et
les particuliers qui ont bon crédit, à 3. On dit que les s
alaires y sont plus élevés qu’en Angleterre, et l’on sait
généralement que les Hollandais sont, de tous les peuples
de l’Europe, celui qui se contente des moindres bénéfices.
Quelques personnes ont prétendu que le commerce déclinait
en Hollande, et cela est peut-être vrai de quelques branc
hes particulières. Mais ces symptômes semblent indiquer as
sez que la décadence
Voir J.-B. Denisart, Collection de décisions nouvelles et
0216de notions relatives à la jurisprudence actuelle, Pari
s, 1771. Art. Taux des terres, t. III, p. 18.
n’y est pas générale. Quand les profits baissent, les comm
erçants sont très disposés à se plaindre de la décadence d
u commerce, quoique cependant la diminution des profits so
it l’effet naturel de sa prospérité ou d’une plus grande m
asse de fonds qui y est versée. Pendant la dernière guerre
, les Hollandais ont gagné tout le commerce de transport d
e la France, dont ils conservent encore la plus grande par
tie. Les fortes sommes dont ils sont propriétaires dans le
s fonds publics de France et d’Angleterre, qu’on évalue po
ur ces derniers à environ 40 000 000 l. sterl. (en quoi je
soupçonne pourtant beaucoup d’exagération), la quantité d
e fonds qu’ils prêtent à des particuliers, dans les pays o
ù le taux de l’intérêt est plus élevé que chez eux, sont d
es circonstances qui, sans aucun doute, démontrent la sura
bondance de leurs capitaux, ou bien leur accroissement au-
delà de ce qu’ils peuvent employer avec un profit convenab
le dans les affaires de leur pays; mais cela ne prouve nul
lement que ces affaires aillent en diminuant. Ne peut-il p
0217as en être des capitaux d’une grande nation comme de c
eux d’un particulier, lesquels, bien qu’ils aient été acqu
is par le moyen de son commerce, s’augmentent souvent au-d
elà de ce qu’il peut y employer, tandis qu’en même temps s
on commerce n’en va pas moins toujours en augmentant ?
Dans nos colonies de l’Amérique septentrionale et des Ind
es occidentales, non seulement les salaires du travail, ma
is encore l’intérêt de l’argent et, par conséquent, les pr
ofits du capital, sont plus élevés qu’en Angleterre. Dans
ces différentes colonies, le taux légal de l’intérêt, ains
i que le taux de la place, s’élève de 6 à 8 p. 100. Cepend
ant de forts salaires et de gros profits sont naturellemen
t des choses qui vont rarement ensemble, si ce n’est dans
le cas particulier d’une colonie nouvelle. Dans une coloni
e nouvelle, à la différence de tout autre pays, les capita
ux sont naturellement peu abondants en proportion de l’éte
ndue de son territoire, et peu nombreux en proportion de s
a population et de l’étendue de son capital. Les colons on
t plus de terre qu’ils n’ont de capitaux à consacrer à la
culture; aussi les capitaux qu’ils possèdent sont-ils appl
0218iqués seulement à la culture des terres les plus ferti
les et les plus favorablement situées, à celles qui avoisi
nent les côtes de la mer ou qui bordent les rivières navig
ables. Ces terres s’achètent très souvent au-dessous même
de la valeur de leur produit naturel. Le capital employé à
l’achat et à l’amélioration de ces terres doit rendre un
très gros profit et, par conséquent, fournir de quoi payer
un très gros intérêt. L’accumulation rapide du capital da
ns un emploi aussi profitable met le planteur dans le cas
d’augmenter le nombre des bras qu’il occupe, beaucoup plus
vite qu’un établissement récent ne lui permet d’en trouve
r; aussi les travailleurs qu’il peut se procurer sont-ils
très libéralement payés. A mesure que la colonie augmente,
les profits des capitaux diminuent. Quand les terres les
plus fertiles et les mieux situées se trouvent toutes occu
pées, la culture de celles qui sont inférieures, tant pour
le sol que pour la situation, devient de moins en moins p
rofitable et, par conséquent, l’intérêt du capital employé
se trouve nécessairement réduit. C’est pour cela que le t
aux de l’intérêt, soit légal, soit courant, a considérable
0219ment baissé dans la plupart de nos colonies, pendant l
e cours de ce siècle. A mesure de l’augmentation des riche
sses de l’industrie et de la population, l’intérêt a dimin
ué.
Les salaires du travail ne baissent pas comme les profits
des capitaux. La demande de travail augmente avec l’accro
issement du capital, quels que soient les profits; et aprè
s que ces profits ont baissé, les capitaux n’en augmentent
pas moins; ils continuent même à augmenter bien plus vite
qu’auparavant. Il en est des nations industrieuses qui so
nt en train de s’enrichir, comme des individus industrieux
. Un gros capital, quoique avec de petits profits, augment
e en général plus promptement qu’un petit capital avec de
gros profits. L’argent fait l’argent, dit le proverbe. Qua
nd vous avez gagné un peu, il vous devient souvent facile
de gagner davantage. Le difficile est de gagner ce peu.
J’ai déjà exposé en partie la liaison qu’il y a entre l’a
ccroissement du capital et celui de l’industrie ou de la d
emande de travail productif; mais je la développerai avec
plus d’étendue par la suite, en traitant de l’accumulation
0220 des capitaux.
L’acquisition d’un nouveau territoire ou de quelques nouv
elles branches d’industrie peut quelquefois élever les pro
fits des capitaux et, avec eux, l’intérêt de l’argent, mêm
e dans un pays qui fait des progrès rapides vers l’opulenc
e. Les capitaux du pays ne suffisant pas à la quantité des
affaires que ces nouvelles acquisitions offrent aux posse
sseurs de ces capitaux, on les applique alors seulement au
x branches particulières qui donnent le plus gros profit.
Une partie de ceux qui étaient auparavant employés dans d’
autres industries en est nécessairement retirée, pour être
versée dans les entreprises nouvelles qui sont plus profi
tables ; la concurrence devient donc moins active qu’aupar
avant, dans toutes les anciennes branches d’industrie. Le
marché se trouve moins abondamment fourni de plusieurs dif
férentes sortes de marchandises. Le prix de celles-ci haus
se nécessairement plus ou moins, et rend un plus gros prof
it à ceux qui en trafiquent, ce qui les met dans le cas de
payer un intérêt plus fort des prêts qu’on leur fait. Pen
dant quelque temps, après la fin de la dernière guerre, no
0221n seulement des particuliers du meilleur crédit, mais
même quelques-unes des premières compagnies de Londres, qu
i auparavant ne payaient pas habituellement plus de 4 et 4
et 112 p. 100, empruntèrent communément alors à 5. Cela s
‘explique suffisamment par la grande augmentation de terri
toire et de commerce, qui fut la conséquence de nos acquis
itions dans l’Amérique septentrionale et les Indes occiden
tales, sans qu’il soit besoin de supposer aucune diminutio
n dans la masse des capitaux de la société. La masse des a
nciens capitaux étant attirée dans une foule de nouvelles
entreprises, il en est résulté nécessairement une diminuti
on dans la quantité employée auparavant dans les autres in
dustries, où la diminution de la concurrence fit nécessair
ement baisser les profits. J’aurai lieu, par la suite, d’e
xposer les raisons qui me portent à croire que la masse de
s capitaux de la Grande-Bretagne n’a pas souffert de dimin
ution, même par les dépenses énormes de la dernière guerre
.
Toutefois, une diminution survenue dans la masse des capi
taux d’une société, ou dans le fonds destiné à alimenter l
0222‘industrie, en amenant la baisse des salaires, amène p
areillement une hausse dans les profits et, par conséquent
, dans le taux de l’intérêt. Les salaires du travail étant
baissés, les propriétaires de ce qui reste de capitaux da
ns la société peuvent établir leurs marchandises à meilleu
r compte qu’auparavant; et comme il y a moins de capitaux
employés à fournir le marché qu’il n’y en avait auparavant
, ils peuvent vendent plus cher. Leurs marchandises leur c
oûtent moins et se vendent plus cher. Leurs profits, crois
sant ainsi en raison double, peuvent suffire à payer un pl
us gros intérêt. Les grandes fortunes faites si subitement
et si aisément, au Bengale et dans les autres établisseme
nts anglais des Indes orientales, nous témoignent assez qu
e les salaires sont très bas et les profits très élevés da
ns ces pays ruinés. L’intérêt de l’argent suit la même pro
portion. Au Bengale, on prête fréquemment aux fermiers à r
aison de 40, 50 et 60 p. 100, et la récolte suivante répon
d du payement. De même que les profits capables de payer u
n pareil intérêt doivent réduire presque à rien la rente d
u propriétaire, de même une usure aussi énorme doit à son
0223tour emporter la majeure partie de ces profits. Dans l
es temps qui précédèrent la chute de la république romaine
, il paraît qu’une usure de la même espèce régnait dans le
s provinces, sous l’administration ruineuse de leurs proco
nsuls. Nous voyons, dans les lettres de Cicé- ron, que le
vertueux Brutus prêtait son argent, en Chypre, à 48 p. 100
.
Dans un pays qui aurait atteint le dernier degré de riche
sse auquel la nature de son sol et de son climat et sa sit
uation à l’égard des autres pays peuvent lui permettre d’a
tteindre, qui, par conséquent, ne pourrait plus ni avancer
ni reculer; dans un tel pays, les salaires du travail et
les profits des capitaux seraient probablement très bas to
us les deux. Dans un pays largement peuplé en proportion d
u nombre d’hommes que peut nourrir son territoire ou que p
eut employer son capital, la concurrence, pour obtenir de
l’occupation, serait nécessairement telle, que les salaire
s y seraient réduits à ce qui est purement suffisant pour
entretenir le même nombre d’ouvriers; et comme le pays ser
ait déjà pleinement peuplé, ce nombre ne pourrait jamais a
0224ugmenter. Dans un pays richement pourvu de capitaux, e
n proportion des affaires qu’il peut offrir en tout genre,
il y aurait, dans chaque branche particulière de l’indust
rie, une aussi grande quantité de capital employé, que la
nature et l’étendue de ce commerce pourraient le permettre
; la concurrence y serait donc partout aussi grande que po
ssible et, consé- quemment, les profits ordinaires aussi b
as que possible.
Mais peut-être aucun pays n’est encore parvenu à ce degré
d’opulence, La Chine paraît avoir été longtemps stationna
ire, et il y a probablement longtemps qu’elle est arrivée
au comble de la mesure de richesse qui est compatible avec
la nature de ses lois et de ses institutions; mais cette
mesure peut être fort inférieure à celle dont la nature de
son sol, de son climat et de sa situation serait suscepti
ble avec d’autres lois et d’autres institutions. Un pays q
ui néglige ou qui méprise tout commerce étranger, et qui n
‘admet les vaisseaux des autres nations que dans un ou deu
x de ses ports seulement, ne peut pas faire la même quanti
té d’affaires qu’il ferait avec d’autres lois et d’autres
0225institutions. Dans un pays d’ailleurs où, quoique les
riches et les possesseurs de gros capitaux jouissent d’une
assez grande sûreté, il n’y en existe presque aucune pour
les pauvres et pour les possesseurs de petits capitaux, o
ù ces derniers sont, au contraire, exposés en tout temps a
u pillage et aux vexations des mandarins inférieurs, il es
t impossible que la quantité du capital engagée dans les d
ifférentes branches d’industrie soit jamais égale à ce que
pourraient comporter la nature et l’étendue de ces affair
es. Dans chacune des différentes branches d’industrie, l’o
ppression qui frappe les pauvres établit nécessairement le
monopole des riches, qui, en se rendant les maîtres de to
ut le commerce, se mettent à même de faire de très gros pr
ofits ; aussi dit-on que le taux ordinaire de l’intérêt de
l’argent à la Chine est de 12 p. 100, et il faut que les
profits ordinaires des capitaux soient assez forts pour so
lder cet intérêt exorbitant.
Un vice dans la loi peut quelquefois faire monter le taux
de l’intérêt fort au-dessus de ce que comporterait la con
dition du pays, quant à sa richesse ou à sa pauvreté. Lors
0226que la loi ne protège pas l’exécution des contrats, el
le met alors tous les emprunteurs dans une condition équiv
alente à celle de banqueroutiers ou d’individus sans crédi
t, dans les pays mieux administrés. Le prêteur, dans l’inc
ertitude où il est de recouvrer son argent, exige cet inté
rêt énorme qu’on exige ordinairement des banqueroutiers. C
hez les peuples barbares qui envahirent les provinces occi
dentales de l’empire romain, l’exécution des contrats fut,
pendant plusieurs siècles, abandonnée à la bonne foi des
contractants. Il était rare que les cours de justice de le
urs rois en prissent connaissance. Il faut peut-être attri
buer en partie à cette cause le haut intérêt qui régna dan
s les anciens temps.
Lorsque la loi défend toute espèce d’intérêt, elle ne l’e
mpêche pas. Il y a toujours beaucoup de gens dans la néces
sité d’emprunter, et personne ne consentira à leur prêter
sans retirer de son argent un intérêt proportionné, non se
ulement au service que cet argent peut rendre, mais encore
aux risques auxquels on s’expose en éludant la loi. M. de
Montesquieu attribue le haut intérêt de l’argent chez tou
0227s les peuples mahométans, non pas à leur pauvreté, mai
s en partie au danger de la contravention, et en partie à
la difficulté de recouvrer la dette.
Le taux le plus bas des profits ordinaires des capitaux d
oit toujours dépasser un peu ce qu’il faut pour compenser
les pertes accidentelles auxquelles est exposé chaque empl
oi de capital. Ce surplus constitue seulement, à vrai dire
, le profit ou le bénéfice net. Ce qu’on nomme profit brut
comprend souvent, non seulement ce surplus, mais encore c
e qu’on retient pour la compensation de ces pertes extraor
dinaires. L’intérêt que l’emprunteur peut payer est en pro
portion du bénéfice net seulement.
Il faut encore que le taux le plus bas de l’intérêt ordin
aire dépasse aussi de quelque chose ce qui est nécessaire
pour compenser les pertes accidentelles qui résultent du p
rêt, même quand il est fait sans imprudence. Sans ce surpl
us, il n’y aurait que l’amitié ou la charité qui pourraien
t engager à prêter.
Dans un pays qui serait parvenu au comble de la richesse,
où il y aurait dans chaque branche particulière d’industr
0228ie la plus grande quantité de capital qu’elle puisse a
bsorber, le taux ordinaire du profit net serait très peu é
levé; par conséquent, le taux de l’intérêt ordinaire que c
e profit pourrait payer serait trop bas pour qu’il fût pos
sible, excepté aux personnes riches, extrêmement riches, d
e vivre de l’intérêt de leur argent. Tous les gens de fort
une bornée ou médiocre seraient obligés de diriger eux-mêm
es l’emploi de leurs capitaux. Il faudrait absolument que
tout homme fût occupé dans les affaires ou intéressé dans
quelque genre d’industrie. Tel est, à peu près, à ce qu’il
paraît, l’état de la Hollande. Là, le bon ton ne défend p
as à un homme de pratiquer les affaires. La nécessité en a
fait presque à tout le monde une habitude, et partout c’e
st la coutume générale qui règle le bon ton. S’il est ridi
cule de ne pas s’habiller comme les autres, il ne l’est pa
s moins de ne pas faire la chose que tout le monde fait. D
e même qu’un homme d’une profession civile paraît fort dép
lacé dans un camp ou dans une garnison, et court même risq
ue d’y être peu respecté, il en est de même d’un homme dés
oeuvré au milieu d’une société de gens livrés aux affaires
0229.
Le taux le plus élevé auquel puissent monter les profits
ordinaires est celui qui, dans le prix de la grande partie
des marchandises, absorbe la totalité de ce qui devait re
venir à la rente de la terre, et qui réserve seulement ce
qui est nécessaire pour salarier le travail de préparer la
marchandise et de la conduire au marché, au taux le plus
bas auquel le travail puisse jamais être payé, c’est-à-dir
e la simple subsistance de l’ouvrier. Il faut toujours que
, d’une manière ou d’une autre, l’ouvrier ait été nourri p
endant le temps que le travail lui a pris ; mais il peut t
rès bien se faire que le propriétaire de la terre n’ait pa
s eu de rente. Les profits du commerce que pratiquent au B
engale les employés de la compagnie des Indes orientales n
e sont peut-être pas très éloignés de ce taux excessif.
La proportion que le taux ordinaire de l’intérêt, au cour
s de la place, doit garder avec le taux ordinaire du profi
t net, varie nécessairement, selon que le profit hausse ou
baisse. Dans la Grande-Bretagne, on porte au double de l’
intérêt ce que les commerçants appellent un profit honnête
0230, modéré, raisonnable; toutes expressions qui, à mon a
vis, ne signifient autre chose qu’un profit commun et d’us
age. Dans un pays où le taux ordinaire du profit net est d
e 8 ou 10 p. 100, il peut être raisonnable qu’une moitié d
e ce profit aille à l’intérêt, toutes les fois que l’affai
re se fait avec de l’argent d’emprunt. Le capital est au r
isque de l’emprunteur, qui, pour ainsi dire, est l’assureu
r de celui qui prête; et dans la plupart des genres de com
merce, 4 ou 5 p. 100 peuvent être à la fois un profit suff
isant pour le risque de cette assurance, et une récompense
suffisante pour la peine d’employer le capital. Mais dans
le pays où le taux ordinaire des profits est beaucoup plu
s bas ou beaucoup plus élevé, la proportion entre l’intérê
t et le profit net ne saurait être la même; s’il est beauc
oup plus bas, peut-être ne pourrait-on pas en retrancher u
ne moitié pour l’intérêt; s’il est plus élevé, il faudra p
eut-être aller au-delà de la moitié.
Dans les pays qui vont en s’enrichissant avec rapidité, l
e faible taux des profits peut compenser le haut prix des
salaires du travail dans le prix de beaucoup de denrées, e
0231t mettre ces pays à portée de vendre à aussi bon march
é que leurs voisins, qui s’enrichiront moins vite, et chez
lesquels les salaires seront plus bas.
Dans le fait, des profits élevés tendent, beaucoup plus q
ue des salaires élevés, à faire monter le prix de l’ouvrag
e. Si, par exemple, dans la fabrique des toiles, les salai
res des divers ouvriers, tels que les séranceurs du lin, l
es fileuses, les tisserands, etc., venaient tous à hausser
de deux deniers par journée, il deviendrait nécessaire d’
élever le prix d’une pièce de toile, seulement d’autant de
fois deux deniers qu’il y aurait eu d’ouvriers employés à
la confectionner, en multipliant le nombre des ouvriers p
ar le nombre des journées pendant lesquelles ils auraient
été ainsi employés. Dans chacun des différents degrés de m
ain-d’oeuvre que subirait la marchandise, cette partie de
son prix, qui se résout en salaires, hausserait seulement
dans la proportion arithmétique de cette hausse des salair
es. Mais si les profits de tous les différents maîtres qui
emploient ces ouvriers venaient à monter de 5 p. 100, cet
te partie du prix de la marchandise qui se résout en profi
0232ts s’élèverait, dans chacun des différents degrés de l
a main-d’oeuvre, en raison progressive de cette hausse du
taux des profits ou en proportion géométrique. Le maître d
es séranceurs demanderait, en vendant son fin, un surcroît
de 5 p. 100 sur la valeur totale de la matière et des sal
aires par lui avancés à ses ouvriers. Le maître des fileus
es demanderait un profit additionnel de 5 p. 100, tant sur
le prix du Un sérancé dont il aurait fait l’avance, que s
ur le montant du salaire des fileuses. Et enfin, le maître
des tisserands demanderait aussi 5 p. 100, tant sur le pr
ix par lui avancé du fil de lin, que sur les salaires de s
es tisserands.
La hausse des salaires opère sur le prix d’une marchandis
e, comme l’intérêt simple dans l’accumulation d’une dette.
La hausse des profits opère comme l’intérêt composé. Nos
marchands et nos maîtres manufacturiers se plaignent beauc
oup des mauvais effets des hauts salaires, en ce que l’élé
vation des salaires renchérit leurs marchandises, et par l
à en diminue le débit, tant à l’intérieur qu’à l’étranger;
ils ne parlent pas des mauvais effets des hauts profits;
0233ils gardent le silence sur les conséquences fâcheuses
de leurs propres gains; ils ne se plaignent que de celles
du gain des autres.

Chapitre X
Des salaires et des profits dans les divers emplois du tra
vail et du capital
Chacun des divers emplois du travail et du capital, dans
un même canton, doit nécessairement offrir une balance d’a
vantages et de désavantages qui établisse ou qui tende con
tinuellement à établir une parfaite égalité entre tous ces
emplois. Si, dans un même canton, il y avait quelque empl
oi qui fût évidemment plus ou moins avantageux que tous le
s autres, tant de gens viendraient à s’y jeter dans un cas
, ou à l’abandonner dans l’autre, que ses avantages se rem
ettraient bien vite de niveau avec ceux des autres emplois
. Au moins en serait-il ainsi dans une société où les chos
es suivraient leur cours naturel, où l’on jouirait d’une p
arfaite liberté, et où chaque individu serait entièrement
0234le maître de choisir l’occupation qui lui conviendrait
le mieux et d’en changer aussi souvent qu’il le jugerait
à propos. L’intérêt individuel porterait chacun à recherch
er les emplois avantageux et à négliger ceux qui seraient
désavantageux.
A la vérité, les salaires et les profits pécuniaires sont
, dans tous les pays de l’Europe, extrêmement différents,
suivant les divers emplois du travail et des capitaux. Mai
s cette différence vient en partie de certaines circonstan
ces attachées aux emplois mêmes, lesquelles, soit en réali
té, soit du moins aux yeux de l’imagination, suppléent, da
ns quelques-uns de ces emplois, à la modicité du gain pécu
niaire, ou en contrebalancent la supériorité dans d’autres
; elle résulte aussi en partie de la police de l’Europe, q
ui nulle part ne laisse les choses en pleine liberté.
Pour examiner particulièrement et ces circonstances, et c
ette police, je diviserai ce chapitre en deux sections.

Chapitre X
0235Section I. – Des inégalités qui procèdent de la nature
même des emplois.
Autant qu’il m’a été possible de l’observer, les circonst
ances principales qui suppléent à la modicité du gain pécu
niaire dans quelques emplois, et contre-balancent sa supér
iorité dans d’autres, sont les cinq suivantes : 1- l’agrém
ent ou le désagrément des emplois en eux-mêmes; 2- la faci
lité ou le bon marché avec lequel on peut les apprendre, o
u la difficulté et la dépense qu’ils exigent pour cela; 3-
l’occupation constante qu’ils procurent, ou les interrupt
ions auxquelles ils sont exposés; 4- le plus ou moins de c
onfiance dont il faut que soient investis ceux qui les exe
rcent; 5- la probabilité ou improbabilité d’y réussir.
Premièrement, les salaires du travail varient suivant que
l’emploi est aisé ou pénible, propre ou malpropre, honora
ble ou méprisé.
Ainsi, dans la plupart des endroits, à prendre l’année en
somme, un garçon tailleur gagne moins qu’un tisserand; so
n ouvrage est plus facile. Le tisserand gagne moins qu’un
forgeron; l’ouvrage du premier n’est pas toujours plus fac
0236ile, mais il est beaucoup plus propre; le forgeron, qu
oiqu’il soit un artisan, gagne rarement autant, en douze h
eures de temps qu’un charbonnier travaillant aux mines, qu
i n’est qu’un journalier, gagne en huit. Son ouvrage n’est
pas tout à fait aussi malpropre; il est moins dangereux,
il ne se fait pas sous terre et loin de la clarté du jour.
La considération entre pour beaucoup dans le salaire des
professions honorables. Sous le rapport de la rétribution
pécuniaire, tout bien considéré, elles sont, en général, t
rop peu payées, comme je le ferai voir bientôt. La défaveu
r attachée à un état produit un effet contraire. Le métier
de boucher a quelque chose de cruel et de repoussant ; ma
is, dans la plupart des endroits, c’est le plus lucratif d
e presque tous les métiers ordinaires. Le plus affreux de
tous les emplois, celui d’exécuteur public, est, en propor
tion de la quantité de travail, mieux rétribué que quelque
autre métier que ce soit.
La chasse et la pêche, les occupations les plus important
es de l’homme dans la première enfance des sociétés, devie
nnent, dans l’état de civilisation, ses plus agréables amu
0237sements, et il se livre alors par plaisir à ce qu’il f
aisait jadis par nécessité. Ainsi, dans une société civili
sée, il n’y a que de très pauvres gens qui fassent par mét
ier ce qui est pour les autres l’objet d’un passe-temps. T
elle a été la condition des pêcheurs depuis Théocrite 1. D
ans la Grande-Bretagne, un braconnier est un homme fort pa
uvre. Dans le pays où la rigueur des lois ne permet pas le
braconnage, le sort d’un homme qui fait son métier de la
chasse, moyennant une permission, n’est pas beaucoup meill
eur. Le goût naturel des hommes pour ce genre d’occupation
y porte beaucoup plus de gens qu’elle ne peut en faire vi
vre dans l’aisance, et ce que produit un tel travail, en p
roportion de sa quantité, se vend toujours à trop bon marc
hé pour fournir aux travailleurs au-delà de la plus chétiv
e subsistance.
Le désagrément et la défaveur de l’emploi influent de la
même manière sur les profits des capitaux. Le maître d’une
auberge ou d’une taverne, qui n’est jamais le maître chez
lui, et qui est exposé aux grossièretés du premier ivrogn
e, n’exerce pas une industrie très agréable ni très consid
0238érée; mais il y a peu de commerce ordinaire dans leque
l on puisse, avec un petit capital, réaliser d’aussi gros
profits.
Secondement, les salaires du travail varient suivant la f
acilité et le bon marché de l’apprentissage, ou la difficu
lté et la dépense qu’il exige.
Quand on a établi une machine coûteuse, on espère que la
quantité extraordinaire de travail qu’elle accomplira avan
t d’être tout à fait hors de service remplacera le capital
employé à l’établir, avec les profits ordinaires tout au
moins. Un homme qui a dépensé beaucoup de temps et de trav
ail pour se rendre propre à une profession qui demande une
habileté et une expérience extraordinaires, peut être com
paré à une de ces machines dispendieuses. On doit espérer
que la fonction à laquelle il se prépare lui rendra, outre
les salaires du simple travail, de quoi l’indemniser de t
ous les frais de son éducation, avec au moins les profits
ordinaires d’un capital de la même valeur. Il faut aussi q
ue cette indemnité se trouve réalisée dans un temps raison
nable, en ayant égard à la durée très incertaine de la vie
0239 des hommes, tout comme on a égard à la durée plus cer
taine de la machine.
C’est sur ce principe qu’est fondée la différence entre l
es salaires du travail qui demande une grande habileté, et
ceux du travail ordinaire.
La police de l’Europe considère comme travail demandant d
e l’habileté celui de tous les ouvriers, artisans et manuf
acturiers, et comme travail commun celui de tous les trava
illeurs de la campagne. Elle paraît supposer que le travai
l des premiers est d’une nature plus délicate et plus raff
inée que celui des autres. Il peut en être ainsi dans cert
ains cas ; mais le plus souvent il en est autrement, comme
je tâcherai bientôt de le faire voir. Aussi les lois et c
outumes d’Europe, afin de rendre l’ouvrier capable d’exerc
er la première de ces deux espèces de travail, lui imposen
t la nécessité d’un apprentissage, avec des conditions plu
s ou moins rigoureuses, selon les différents pays ; l’autr
e reste libre et ouvert à tout le monde, sans condition. T
ant que dure l’apprentissage, tout le travail de l’apprent
i appartient à son maître; pendant ce même temps, il faut
0240souvent que sa nourriture soit payée par ses père et m
ère ou quelque autre de ses parents, et presque toujours i
l faut au moins qu’ils l’habillent. Ordinairement aussi, o
n donne au maître quelque argent pour qu’il enseigne son m
étier à l’apprenti. Les apprentis qui ne peuvent donner d’
argent donnent leur temps, ou s’engagent pour un plus gran
d nombre d’années que le temps d’usage; convention toujour
s très onéreuse pour l’apprenti, quoiqu’elle ne soit pas t
oujours, à cause de l’indolence habituelle de celui-ci, tr
ès avantageuse pour le maître. Dans les travaux de la camp
agne, au contraire, le travailleur se prépare peu à peu au
x fonctions les plus difficiles tout en s’occupant des par
ties les plus faciles de la besogne; et son travail suffit
à sa subsistance dans tous les différents degrés de sa pr
ofession. Il est donc juste qu’en Europe les salaires des
artisans, gens de métier et ouvriers de manufactures, soie
nt un peu plus élevés que ceux des ouvriers ordinaires; il
s le sont aussi et, à cause de la supériorité de leurs sal
aires, les artisans sont regardés presque partout comme fa
isant partie d’une classe plus relevée. Cependant cette su
0241périorité est bien peu considérable; le salaire moyen
d’un ouvrier à la journée, dans les fabriques les plus com
munes, comme celles de draps et de toiles unies, n’est guè
re supérieur, dans la plupart des lieux, aux salaires jour
naliers des simples manoeuvres. A la vérité, l’artisan est
plus constamment et plus uniformément occupé, et la supér
iorité de son gain paraîtra un peu plus forte si on le cal
cule pour toute l’année ensemble. Toutefois, cette supério
rité ne s’élève pas au-dessus de ce qu’il faut pour compen
ser la dépense plus forte de son éducation.
L’éducation est encore bien plus longue et plus dispendie
use dans les arts qui exigent une grande habileté, et dans
les professions libérales. La rétribution pécuniaire des
peintres, des sculpteurs, des gens de loi et des médecins
doit donc être beaucoup plus forte, et elle l’est aussi.
Quant aux profits des capitaux, ils semblent être très pe
u affectés par la facilité ou la difficulté d’apprentissag
e de la profession dans laquelle ils sont employés. Les di
fférents emplois des capitaux dans les grandes villes para
issent offrir communément chacun la même somme de facilité
0242s et de difficultés. Une branche quelconque de commerc
e, soit étranger, soit domestique, ne saurait être beaucou
p plus compliquée qu’une autre.
Troisièmement, les salaires du travail varient dans les d
ifférentes professions, suivant la constance ou l’incertit
ude de l’occupation.
Dans certaines professions, l’occupation est plus constan
te que dans d’autres. Dans la plus grande partie des ouvra
ges de manufactures, un journalier est à peu près sûr d’êt
re occupé tous les jours de l’année où il sera en état de
travailler; un maçon en pierres ou en briques, au contrair
e, ne peut pas travailler dans les fortes gelées ou par un
très mauvais temps et, dans tous les autres moments, il n
e peut compter sur de l’occupation qu’autant que ses prati
ques auront besoin de lui; conséquemment, il est sujet à s
e trouver souvent sans occupation. Il faut donc que ce qu’
il gagne quand il est occupé, non seulement l’entretienne
pour le temps où il n’a rien à faire, mais le dédommage en
core en quelque sorte des moments de souci et de décourage
ment que lui ’cause quelquefois la pensée d’une situation
0243aussi précaire. Aussi, dans les lieux où le gain de la
plupart des ouvriers de manufactures se trouve être presq
ue au niveau des salaires journaliers des simples manoeuvr
es, celui des maçons, est en général, de la moitié ou du d
ouble plus élevé. Quand les simples manoeuvres gagnent 4 e
t 5 schellings par semaine, les maçons en gagnent fréquemm
ent 7 et 8; quand les premiers en gagnent 6, les autres en
gagnent souvent 9 et 10 ; et quand ceux-là en gagnent 9 o
u 10, comme à Londres, ceux-ci communément en gagnent 15 e
t 18. Cependant, il n’y a aucune espèce de métier qui para
isse plus facile à apprendre que celui d’un maçon. On dit
que pendant l’été, à Londres, on emploie quelquefois les p
orteurs de chaises comme maçons en briques. Les hauts sala
ires de ces ouvriers sont donc moins une récompense de leu
r habileté, qu’un dédommagement de l’interruption qu’ils é
prouvent dans leur emploi.
Le métier de charpentier en bâtiment paraît exiger plus d
e savoir et de dextérité que celui de maçon. Cependant, en
plusieurs endroits, car il n’en est pas de même partout,
le salaire journalier du charpentier est un peu moins élev
0244é. Quoique son occupation dépende beaucoup du besoin a
ccidentel que ses pratiques ont de lui, cependant elle n’e
n dépend pas entièrement, et elle n’est pas sujette à être
interrompue par les mauvais temps.
Quand il arrive que, en certaines localités, l’ouvrier n’
est pas occupé constamment dans les mêmes métiers où, en g
énéral, il l’est constamment ailleurs, alors son salaire s
‘élève bien au-dessus de la proportion ordinaire avec le s
alaire du simple travail. A Londres, presque tous les comp
agnons de métier sont sujets à être arrêtés et renvoyés pa
r leurs maîtres, d’un jour à l’autre ou de semaine en sema
ine, de la même manière que les journaliers dans les autre
s endroits. La plus basse classe d’artisans, celle des gar
çons tailleurs, y gagne en conséquence une demi-couronne p
ar jour, quoique 18 deniers y puissent passer pour le sala
ire du simple travail. Dans les petites villes et les vill
ages, au contraire, les salaires des garçons tailleurs son
t souvent à peine au niveau de ceux des simples manoeuvres
; mais c’est qu’à Londres ils restent souvent plusieurs se
maines sans occupation, particulièrement pendant l’été.
0245 Quand l’incertitude de l’occupation se trouve réunie
à la fatigue, au désagrément et à la malpropreté de la bes
ogne, alors elle élève quelquefois les salaires du travail
le plus grossier au-dessus de ceux du métier le plus diff
icile. Un charbonnier des mines, qui travaille à la pièce,
passe pour gagner communément, à Newcastle, environ le do
uble, et dans beaucoup d’endroits de l’Ecosse environ le t
riple des salaires du travail de manoeuvre. Ce taux élevé
provient entièrement de la dureté, du désagrément et de la
malpropreté de la besogne. Dans la plupart des cas, cet o
uvrier peut être occupé autant qu’il le veut. Le métier de
s déchargeurs de charbon à Londres égale presque celui des
charbonniers pour la fatigue, le désagrément et la malpro
preté; mais l’occupation de la plupart d’entre eux est néc
essairement très peu constante, à cause de l’irrégularité
dans l’arrivée des bâtiments de charbon. Si donc les charb
onniers des mines gagnent communément le double et le trip
le des salaires du manoeuvre, il ne doit pas sembler dérai
sonnable que les déchargeurs de charbon gagnent quatre et
cinq fois la valeur de ces mêmes salaires. Aussi, dans les
0246 recherches que l’on fit, il y a quelques années, sur
le sort de ces ouvriers, on trouva que sur le pied auquel
on les payait alors, ils pouvaient gagner 6 à 10 schelling
s par jour; or, 6 schellings sont environ le quadruple des
salaires du simple travail à Londres, et dans chaque méti
er particulier on peut toujours regarder les salaires les
plus bas comme ceux de la très majeure partie des ouvriers
de ce métier. Quelque exorbitants que ces gains puissent
paraître, s’ils étaient plus que suffisants pour compenser
toutes les circonstances désagréables qui accompagnent ce
tte besogne, il se jetterait bientôt tant de concurrents d
ans ce métier, qui n’a aucun privilège exclusif, que les g
ains y baisseraient bien vite au taux le plus bas.
Les profits ordinaires des capitaux ne peuvent, dans aucu
ne industrie, être affectés par la constance ou l’incertit
ude de l’emploi. C’est la faute du commerçant, et non cell
e des affaires, si le capital n’est pas constamment employ
é.
Quatrièmement, les salaires du travail peuvent varier sui
vant la confiance plus ou moins grande qu’il faut accorder
0247 à l’ouvrier.
Les orfèvres et les joailliers, en raison des matières pr
écieuses qui leur sont confiées, ont partout des salaires
supérieurs à ceux de beaucoup d’autres ouvriers dont le tr
avail exige non seulement autant, mais même beaucoup plus
d’habileté.
Nous confions au médecin notre santé, à l’avocat et au pr
ocureur notre fortune, et quelquefois notre vie et notre h
onneur; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec
sûreté, être remis dans les mains de gens pauvres et peu c
onsidérés. Il faut donc que la rétribution soit capable de
leur donner dans la société le rang qu’exige une confianc
e si importante. Lorsque à cette circonstance se joint enc
ore celle du long temps et des grandes dépenses consacrés
à leur éducation, on sent que le prix de leur travail doit
s’élever encore beaucoup plus haut.
Quand une personne n’emploie au commerce d’autres capitau
x que les siens propres, il n’y a pas lieu à confiance, et
le crédit qu’elle peut d’ailleurs se faire dans le public
ne dépend pas de la nature de son commerce, mais de l’opi
0248nion qu’on a de sa fortune, de sa probité et de sa pru
dence. Ainsi, les différents taux du profit dans les diver
ses branches d’industrie ne peuvent pas résulter des diffé
rents degrés de confiance accordés à ceux qui les exercent
.
Cinquièmement, les salaires du travail dans les différent
es occupations varient suivant la chance de succès.
Dans les divers genres d’occupation, il est plus ou moins
probable, à divers degrés, qu’un apprenti acquerra la cap
acité nécessaire pour remplir l’emploi auquel on le destin
e. Dans la plus grande partie des métiers, le succès est à
peu près sûr, mais il est très incertain dans les profess
ions libérales. Mettez votre fils en apprentissage chez un
cordonnier, il n’est presque pas douteux qu’il apprendra
à faire une paire de souliers; mais envoyez-le à une école
de droit, il y a au moins vingt contre un à parier qu’il
n’y fera pas assez de progrès pour être en état de vivre d
e cette profession. Dans une loterie parfaitement égale, c
eux qui tirent les billets gagnants doivent gagner tout ce
que perdent ceux qui tirent les billets blancs. Dans une
0249profession où vingt personnes échouent pour une qui ré
ussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gag
né par les vingt qui échouent. L’avocat, qui ne commence p
eut-être qu’à l’âge de quarante ans à tirer parti de sa pr
ofession, doit recevoir la rétribution, non seulement d’un
e éducation longue et coûteuse, mais encore de celle de pl
us de vingt autres étudiants, à qui probablement cette édu
cation ne rapportera jamais rien. Quelque exorbitants que
semblent quelquefois les honoraires des avocats, leur rétr
ibution réelle n’est jamais égale à ce résultat. Calculez
la somme vraisemblable du gain annuel de tous les ouvriers
d’un métier ordinaire, dans un lieu déterminé, comme cord
onniers ou tisserands, et la somme vraisemblable de leur d
épense annuelle, vous trouverez qu’en général la première
de ces deux sommes l’emportera sur l’autre; mais faites le
même calcul à l’égard des avocats et étudiants en droit d
ans tous les différents collèges de jurisconsultes, et vou
s trouverez que la somme de leur gain annuel est en bien p
etite proportion avec celle de leur dépense annuelle, en é
valuant même la première au plus haut, et la seconde au pl
0250us bas possible. La loterie du droit est donc bien loi
n d’être une loterie parfaitement égale, et cette professi
on, comme la plupart des autres professions libérales, est
évidemment très mal récompensée, sous le rapport du gain
pécuniaire.
Ces professions cependant ne sont pas moins suivies que l
es autres, et malgré ces motifs de découragement, une foul
e d’esprits élevés et généreux s’empressent d’y entrer. De
ux causes différentes contribuent à cette vogue : la premi
ère, c’est le désir d’acquérir la célébrité qui est le par
tage de ceux qui s’y distinguent; et la seconde, c’est cet
te confiance naturelle que tout homme a plus ou moins, non
seulement dans ses talents, mais encore dans son étoile.

Exceller dans une profession dans laquelle très peu attei
gnent la médiocrité, est la marque la plus décisive de ce
qu’on appelle génie ou mérite supérieur. L’admiration publ
ique, qui accompagne des talents aussi distingués, compose
toujours une partie de leur récompense, ou plus grande ou
plus faible, selon que cette admiration publique est d’un
0251 genre plus ou moins élevé; elle forme une partie cons
idérable de la récompense dans la profession de médecin, u
ne plus grande encore peut-être dans celle d’avocat, et el
le est presque la seule rémunération de ceux qui cultivent
la poésie et la philosophie.
Il y a des talents très brillants et très agréables qui e
ntraînent une certaine sorte d’admiration pour celui qui l
es possède, mais dont l’exercice, quand il est fait en vue
du gain, est regardé, soit raison ou préjugé, comme une e
spèce de prostitution publique. Il faut donc que la récomp
ense pécuniaire de ceux qui les exercent ainsi soit suffis
ante pour indemniser, non seulement du temps, de la peine
et de la dépense d’acquérir ces talents, mais encore de la
défaveur qui frappe ceux qui en font un moyen de subsista
nce. Les rétributions exorbitantes que reçoivent les coméd
iens, les chanteurs et danseurs d’opéra, etc., sont fondée
s sur ces deux principes : l- la rareté et la beauté du ta
lent ; 2- la défaveur attachée à l’emploi lucratif que l’o
n en fait. Il paraît absurde, au premier coup d’oeil, de m
épriser leurs personnes et en même temps de récompenser le
0252urs talents avec une extrême prodigalité. C’est pourta
nt parce que nous faisons l’un, que nous sommes obligés de
faire l’autre. Si l’opinion publique ou le préjugé venait
jamais à changer à l’égard de ces professions, leur récom
pense pécuniaire tomberait bientôt après. Beaucoup plus de
gens s’y adonneraient, et la concurrence y ferait baisser
bien vite le prix du travail. Ces talents, quoique bien l
oin d’être communs, ne sont pourtant pas aussi rares qu’on
le pense. Il y a bien des gens qui les possèdent dans la
dernière perfection, mais qui regarderaient comme au- dess
ous d’eux d’en tirer parti; et il y en a encore bien davan
tage qui seraient en état de les acquérir, si ces talents
étaient plus considérés.
L’opinion exagérée que la plupart des hommes se forment d
e leurs propres talents est un mal ancien qui a été observ
é par les philosophes et les moralistes de tous les temps.
Leur folle confiance en leur bonne étoile a été moins rem
arquée; c’est cependant un mal encore plus universel, s’il
est possible. Il n’y a pas un homme sur terre qui n’en ai
t sa part, quand il est bien portant et un peu animé. Chac
0253un s’exagère plus ou moins la chance du gain; quant à
celle de la perte, la plupart des hommes la comptent au-de
ssous de ce qu’elle est, et il n’y en a peut-être pas un s
eul, bien dispos de corps et d’esprit, qui la compte pour
plus qu’elle ne vaut.
Le succès général des loteries nous montre assez que l’on
s’exagère naturellement les chances du gain. On n’a jamai
s vu et on ne verra jamais une loterie au monde qui soit p
arfaitement égale, ou dans laquelle la somme du gain compe
nse celle de la perte, parce que l’entrepreneur n’y trouve
rait pas son compte. Dans les loteries établies par les go
uvernements, les billets ne valent pas, en réalité, le pri
x que payent les premiers souscripteurs, et cependant ils
sont communément revendus sur la place, à 20, 30 et quelqu
efois 40 p. 100 de bénéfice. Le vain espoir de gagner quel
qu’un des gros lots est la seule cause de la demande. Les
gens les plus sages ont peine à regarder comme une folie c
e fait de payer une petite somme pour acheter la chance de
gagner 10 ou 20000 livres, quoiqu’ils sachent bien que ce
tte petite somme est peut-être 20 ou 30 p. 100 plus que la
0254 chance ne vaut. Dans une loterie où il n’y aurait pas
de lot au-dessus de 20 livres, mais qui se rapprocherait
plus d’une parfaite égalité que les loteries publiques ord
inaires, les billets ne seraient pas aussi courus. Afin de
s’assurer une meilleure chance pour quelques-uns des gros
lots, il y a des gens qui achètent beaucoup de billets, e
t d’autres qui s’associent pour de petites portions dans u
n beaucoup plus grand nombre de billets. C’est pourtant un
e des propositions les mieux démontrées en mathématiques,
que plus on prend de billets, plus on a de chances de pert
e contre soi. Prenez tous les billets de la loterie, et vo
us serez sûr de perdre ; or, plus le nombre des billets pr
is sera grand, plus on approchera de cette certitude.
Les profits extrêmement modérés des assureurs nous font b
ien voir le plus souvent que les chances de perte sont cal
culées au-dessous de ce qu’elles sont, et presque jamais a
u-dessus. Pour que l’assurance, ou contre l’incendie, ou c
ontre les risques de mer, soit une industrie, il faut que
la prime ordinaire soit suffisante pour compenser les pert
es ordinaires, payer les frais de l’établissement et fourn
0255ir le profit qu’aurait pu rapporter le même capital em
ployé à tout autre commerce. La personne qui ne paye pas p
lus que cela ne paye évidemment que la vraie valeur du ris
que ou le prix le plus bas auquel elle puisse raisonnablem
ent s’attendre qu’on voudra le lui garantir. Mais, quoique
beaucoup de gens aient gagné un peu d’argent dans le comm
erce des assurances, il y en a très peu qui y aient fait d
e grandes fortunes, et de cette seule considération il par
aît résulter assez clairement que la balance ordinaire des
profits et des pertes n’est pas plus avantageuse dans ce
genre d’affaires que dans tout autre genre de commerce, où
tant de gens font leur fortune. Et encore, toute modérée
qu’est la prime d’assurance, beaucoup de gens font si peu
de compte du risque, qu’ils ne se soucient pas de la payer
. A prendre tout le royaume en masse, il y a dix-neuf mais
ons sur vingt, ou peut-être même quatre-vingt-dix-neuf sur
cent, qui ne sont pas assurées contre les incendies. Les
risques de mer sont plus alarmants pour la plupart des int
éressés, aussi la proportion des vaisseaux assurés à ceux
qui ne le sont pas est-elle beaucoup plus forte. Il en est
0256 cependant un grand nombre, dans tous les temps et mêm
e en temps de guerre, qui font voile sans être assurés; et
quelquefois cela peut se faire sans imprudence. Quand une
grande compagnie ou même un gros négociant a vingt ou tre
nte vaisseaux en mer, ils s’assurent pour ainsi dire l’un
l’autre. Il se peut que la prime épargnée sur tous fasse c
ompensation avec les pertes qu’il est probable de rencontr
er d’après le cours ordinaire des chances diverses. Toutef
ois, dans la plupart des cas, c’est moins par suite d’un c
alcul aussi approfondi que l’on néglige d’assurer les vais
seaux, que par l’effet de cette insouciance et de cette pr
ésomption qui portent à mépriser le danger, comme pour l’a
ssurance des maisons.
L’âge où les jeunes gens font le choix d’un état est, de
toutes les époques de la vie, celle où ce mépris du danger
et cette confiance présomptueuse qui se flatte toujours d
e réussir agissent le plus puissamment. C’est là qu’on peu
t observer combien peu la crainte d’un événement malheureu
x est capable de balancer l’espoir d’un bon succès. Si l’e
mpressement avec lequel on embrasse les professions libéra
0257les en est une preuve, cette preuve est encore bien pl
us sensible dans l’ardeur que mettent les gens du peuple à
s’enrôler comme soldats ou comme matelots.
On voit tout d’un coup l’étendue des risques que court un
soldat. Cependant, sans réfléchir au danger, les jeunes v
olontaires ne sont jamais si empressés de s’enrôler qu’au
commencement d’une guerre; et quoiqu’il n’y ait pour eux p
resque aucune chance d’avancement, leurs jeunes têtes se f
igurent mille occasions, qui n’arrivent jamais, d’acquérir
de la gloire et des distinctions. Ces espérances romanesq
ues sont le prix auquel ils vendent leur sang. Leur paye e
st au-dessous du salaire des simples manoeuvres, et quand
ils sont en activité de service, leurs fatigues sont beauc
oup plus grandes que celles de ces derniers.
La loterie de la marine n’est pas tout à fait aussi désav
antageuse que celle de l’armée. Le fils d’un ouvrier ou d’
un bon artisan se met en mer souvent avec le consentement
de son père; mais c’est toujours sans ce consentement qu’i
l s’enrôle comme soldat. Dans le premier de ces métiers, d
‘autres personnes que lui voient quelque possibilité à ce
0258qu’il y fasse quelque chose; dans l’autre, cette chanc
e n’est visible que pour lui seul. Un grand amiral excite
moins l’admiration publique qu’un général, et les plus gra
nds succès dans le service de mer promettent moins de gloi
re et d’honneurs que de pareils succès sur terre. On retro
uve la même différence dans tous les grades inférieurs des
deux services. Par les règlements sur la préséance, un ca
pitaine dans la marine a le même rang qu’un colonel dans l
‘armée, mais dans l’opinion générale il ne tient pas la mê
me place. Comme dans cette loterie les premiers lots sont
moindres, il faut que les petits soient plus nombreux. Aus
si les simples matelots sont plus souvent dans le cas d’av
ancer et de se faire un sort que les simples soldats, et c
‘est l’espoir de ces lots qui met principalement ce métier
en crédit. Qu’il exige bien plus de savoir et de dextérit
é que presque tout autre métier d’artisan, et quoique tout
e la vie d’un matelot soit une suite continue de travaux e
t de dangers, cependant, tant qu’il reste simple matelot,
pour tout ce savoir et toute cette dextérité, pour tous ce
s travaux et ces dangers, il reçoit à peine d’autre récomp
0259ense que le plaisir d’accomplir les uns et de surmonte
r les autres. Le salaire du matelot n’est pas plus fort qu
e celui d’un simple manoeuvre, dans le port qui règle le t
aux de ces salaires. Comme les matelots passent continuell
ement d’un port à un autre, la paye mensuelle de ceux qui
partent de tous les différents ports de la Grande-Bretagne
se rapproche bien plus du même niveau, que celle des autr
es ouvriers dans tous ces endroits différents, et le taux
du port d’où part et où arrive le plus grand nombre de mat
elots, qui est le port de Londres, règle le taux de tous l
es autres ports. A Londres, les salaires de la majeure par
tie des , différentes classes d’ouvriers sont environ le d
ouble de ceux de la même classe à Edimbourg. Mais les mate
lots qui partent du port de Londres gagnent rarement au-de
là de 3 ou 4 schellings par mois de plus que ceux qui part
ent du port de Leith, et souvent même la différence n’est
pas si grande. En temps de paix et dans le service marchan
d, le prix de Londres est de 1 guinée à 27 schellings envi
ron, par mois de trente jours. Un ouvrier ordinaire à Lond
res, sur le pied de 9 à 10 schellings par semaine, peut ga
0260gner, dans le même mois, de 40 à 45 schellings. A la v
érité le matelot est fourni de vivres en sus de sa paye ;
cependant leur valeur n’excède peut-être pas toujours la d
ifférence de sa paye avec celle de l’ouvrier ordinaire; et
quand cela serait quelquefois, ce surplus ne forme pas un
gain net pour le matelot, puisqu’il ne peut pas le partag
er avec sa femme et ses enfants, qu’il est toujours obligé
de faire subsister chez lui sur ses salaires.
Cette vie, pleine d’aventures et de périls, où l’on se vo
it sans cesse à deux doigts de la mort, loin de décourager
les jeunes gens, semble donner à la profession un attrait
de plus pour eux. Dans les rangs inférieurs du peuple, un
e mère tremble souvent d’envoyer son fils à l’école dans u
ne ville maritime, de peur que la vue des vaisseaux et le
récit des aventures des matelots ne l’excitent à se mettre
en mer. La perspective lointaine de ces hasards, dont nou
s espérons triompher par courage et par adresse, n’a rien
de désagréable pour nous, et elle ne fait nullement hausse
r les salaires dans un emploi. Mais il n’en est pas de mêm
e des risques où le courage et l’adresse ne peuvent rien.
0261Dans les métiers qui sont connus pour être très malsai
ns, les salaires du travail sont très élevés. Le défaut de
salubrité est une sorte de désagrément, et c’est sous cet
te distinction générale qu’il faut ranger les effets qu’il
produit sur les salaires.
Dans les divers emplois du capital, le taux ordinaire du
profit varie plus ou moins, suivant le plus ou moins de ce
rtitude des rentrées. Il y a, en général, moins d’incertit
ude dans le commerce intérieur que dans le commerce étrang
er, et dans certaines branches du commerce étranger que da
ns d’autres ; dans le commerce de l’Amérique septentrional
e, par exemple, que dans celui de la Jamaïque. Le taux ord
inaire du profit s’élève toujours plus ou moins avec le ri
sque. Il ne paraît pas pourtant qu’il s’élève en proportio
n du risque, ou de manière à le compenser parfaitement. C’
est dans les commerces les plus hasardeux que les banquero
utes sont les plus fréquentes. Le métier du contrebandier,
le plus hasardeux de tous, mais aussi le plus lucratif qu
and l’affaire réussit, conduit infailliblement à la banque
route. Cette confiance présomptueuse dans le succès paraît
0262 agir ici comme partout ailleurs, et entraîner tant de
gens à s’aventurer dans les affaires périlleuses, que la
concurrence y réduit le profit au- dessous de ce qui serai
t nécessaire pour compenser le risque. Pour le compenser t
out à fait, il faudrait que les rentrées ordinaires, outre
les profits ordinaires du capital, pussent non seulement
remplacer toutes les pertes accidentelles, mais encore qu’
elles rapportassent aux coureurs d’aventures un surcroît d
e profit du même genre que le profit des assureurs. Mais s
i les rentrées ordinaires suffisaient à tout cela, les ban
queroutes ne seraient pas plus fréquentes dans ce genre de
commerce que dans les autres.
Ainsi, des cinq circonstances qui font varier les salaire
s du travail, il n’y en a que deux qui influent sur les pr
ofits du capital : l’agrément ou le désagrément, la sûreté
ou le risque qui accompagnent le genre d’affaire auquel l
e capital est employé.
Sous le rapport de l’agrément ou désagrément, il n’y a, d
ans la très grande partie des emplois du capital, que peu
ou point de différence, mais il y en a beaucoup dans les e
0263mplois du travail; et quant au risque, quoiqu’il fasse
hausser les profits du capital, il ne paraît pas que cett
e hausse ait toujours lieu en proportion du risque. De tou
t cela il résulte nécessairement que, dans une même sociét
é ou dans une même localité, le taux moyen des profits ord
inaires dans les différents emplois du capital se rapproch
era bien plus de l’égalité que celui des salaires pécuniai
res des diverses espèces de travail; aussi est-ce bien ce
qui arrive. La différence entre le gain d’un simple manoeu
vre et celui d’un avocat ou d’un médecin, est évidemment b
ien plus grande que celle qui peut exister entre les profi
ts ordinaires de deux différentes branches d’industrie, qu
elles qu’elles soient. D’ailleurs, la différence apparente
qui semble exister entre deux différents genres d’industr
ie est, en général, une illusion qui provient de ce que no
us ne distinguons pas toujours ce qui doit être regardé co
mme salaire, de ce qui doit être regardé comme profit.
Les profits des apothicaires passent, par une sorte de di
cton, pour quelque chose de singulièrement exorbitant. Cep
endant ce profit, en apparence énorme, n’est souvent autre
0264 chose qu’un salaire fort raisonnable. Le savoir d’un
apothicaire est d’une nature bien plus délicate et plus ra
ffinée que celui d’aucun autre ouvrier, et la confiance do
nt il doit être investi est aussi d’une bien plus haute im
portance. Il est, dans toutes les circonstances, le médeci
n des pauvres, et celui des riches, quand le danger ou la
souffrance ne sont pas très considérables. Il faut que ses
salaires soient en raison de ce savoir et de cette confia
nce, et il ne peut les trouver en général que dans le prix
de ses drogues. La totalité des drogues que l’apothicaire
le plus achalandé pourra vendre dans le cours d’une année
, dans la ville qui fournit le marché le plus étendu, ne l
ui coûtera peut-être pas plus de 30 ou 40 livres. Quand mê
me il ne les vendrait à 3 ou 400, ou même à 1000 pour 100
de profit, ce prix ne serait souvent que le salaire raison
nable de son travail, qui se trouve ainsi compris dans le
prix de ses drogues, car il ne peut pas être prélevé autre
ment. La plus grande partie de ses profits apparents n’est
qu’un véritable salaire déguisé sous la forme de profits.

0265 Dans un port de mer peu considérable, un petit épicie
r se fera 40 ou 50 p. 100 d’un capital d’une centaine de l
ivres sterling, tandis qu’un fort marchand en gros, dans l
e même heu, pourra à peine faire rendre 8 à 10 p. 100 à un
capital de 10000 livres. Le commerce de l’épicier y est n
écessaire à la consommation des habitants; mais un marché
aussi resserré ne peut pas comporter l’emploi d’un plus gr
os capital dans ce négoce. Cependant il faut non seulement
qu’un homme vive de son commerce, il faut encore qu’il pu
isse en vivre convenablement aux conditions que ce commerc
e exige de lui. Outre celle de posséder un petit capital,
il faut encore ici celle de savoir lire, écrire et compter
; il faut celle de pouvoir aussi juger assez passablement
de peut-être cinquante ou soixante espèces de marchandises
différentes, de leurs prix, de leurs qualités, et des mar
chés où on peut se les procurer au meilleur compte; il fau
t, en un mot, avoir toutes les connaissances nécessaires a
un gros marchand, et rien n’empêche celui-ci de le deveni
r, que le manque d’un capital suffisant. On ne peut pas di
re que 30 ou 40 livres par an soient une récompense trop f
0266orte pour le travail d’un homme qui réunit toutes ces
connaissances. Si vous déduisez cela des gros profits appa
rents de son capital, il ne restera plus guère que les pro
fits ordinaires. La plus grande partie du profit apparent
est donc aussi, dans ce cas, un véritable salaire.
La différence entre le profit apparent de la vente en dét
ail et celui de la vente en gros est bien moindre dans une
capitale que dans une petite ville ou dans un village. Qu
and il est possible d’employer un fonds de 10000 livres au
commerce d’épicerie, les salaires du travail de l’épicier
ne sont qu’une bagatelle à ajouter à ce qui est réellemen
t le profit d’un aussi gros capital. Ainsi les profits app
arents d’un très fort détaillant, dans une grande ville, s
e rapprochent beaucoup plus de ceux du marchand en gros; c
‘est pour cette raison que les marchandises qui se vendent
en détail sont, en général, à aussi bon marché, et souven
t à bien meilleur marché dans la capitale que dans les pet
ites villes ou dans les villages. Les épiceries, par exemp
le, y sont généralement à bien meilleur marché; le pain et
la viande de boucherie y sont souvent à aussi bon marché.
0267 Il n’en coûte pas plus pour transporter des épiceries
dans une grande ville que dans un village; mais il en coû
te bien davantage pour transporter dans la première du blé
et du bétail, dont la plus grande partie est amenée d’une
grande distance. Le premier prix des épiceries étant le m
ême dans les deux endroits, elles seront à meilleur marché
là où elles sont chargées d’un moindre profit. Le premier
prix du pain et de la viande de boucherie est plus fort d
ans la grande ville que dans le village; quoique chargés d
‘un profit moindre, ils n’y sont pas toujours à meilleur m
arché, mais ils s’y vendent souvent au même prix. Dans des
articles comme le pain et la viande, la même cause qui di
minue le profit apparent augmente les frais de premier ach
at.
C’est l’étendue du marché qui, offrant de l’emploi à de p
lus gros capitaux, diminue le profit apparent; mais aussi
c’est elle qui, obligeant de se fournir à de plus grandes
distances, augmente le premier coût. Cette diminution d’un
e part, et cette augmentation de l’autre, semblent, en bea
ucoup de cas, se contrebalancer à peu près; et c’est là pr
0268obablement la raison pour laquelle les prix du pain et
de la viande de boucherie sont en général, à très peu de
chose près, les mêmes dans la plus grande partie du royaum
e, quoiqu’en différents endroits il y ait ordinairement de
grandes différences dans les prix du blé et du bétail.
Quoique les profits des capitaux, tant pour la vente en d
étail que pour la vente en gros, soient, en général, plus
faibles dans la capitale que dans de petites villes ou dan
s des villages, cependant on voit fort souvent dans la pre
mière de grandes fortunes faites avec de petits commenceme
nts, et on n’en voit presque jamais dans les autres. Dans
de petites villes et dans des villages, le peu d’étendue d
u marché empêche le commerce de s’étendre à mesure que gro
ssit le capital; aussi, dans de pareils lieux, quoique le
taux des profits d’une personne en particulier puisse être
très élevé, cependant la masse ou la somme totale de ces
profits et, par conséquent, le montant de son accumulation
annuelle, ne peuvent pas être très considérables. Au cont
raire, dans les grandes villes, on peut étendre son commer
ce à mesure que le capital augmente, et le crédit d’un hom
0269me qui est économe et en prospérité augmente encore bi
en plus vite que son capital. Suivant que l’un et l’autre
augmentent, il agrandit la sphère de ses opérations ; la s
omme ou le montant total de ses profits est en proportion
de l’étendue de son commerce, et ce qu’il accumule annuell
ement est proportionné à la somme totale de ses profits. T
outefois il arrive rarement que, même dans les grandes vil
les, on fasse des fortunes considérables dans une industri
e régulière fixée et bien connue, si ce n’est par une long
ue suite d’années d’une vie appliquée, économe et laborieu
se. A la vérité il se fait quelquefois, dans ces endroits,
des fortunes soudaines dans ce qu’on appelle proprement l
e commerce ou la spéculation. Le négociant qui s’abandonne
à ce genre d’affaires n’exerce pas d’industrie fixe, régu
lière, ni bien connue. Il est cette année marchand de blé,
il sera marchand de vin, l’année prochaine, et marchand d
e sucre, de tabac ou de thé, l’année suivante. Il se livre
à toute espèce de commerce qu’il présume pouvoir donner q
uelque profit extraordinaire, et il l’abandonne quand il p
révoit que les profits en pourront retomber au niveau de c
0270eux des autres affaires : ses profits et ses pertes ne
peuvent donc garder aucune proportion régulière avec ceux
de toute autre branche de commerce fixe et bien connue. U
n homme qui ne craint pas de s’aventurer peut quelquefois
faire une fortune considérable en deux ou trois spéculatio
ns heureuses; mais il est tout aussi probable qu’il en per
dra autant par deux ou trois spéculations malheureuses. Un
tel commerce ne peut s’entreprendre que dans les grandes
villes. Ce n’est que dans les endroits où les affaires et
les correspondances sont extrêmement étendues, qu’on peut
se procurer toutes les connaissances qu’il exige.
Les cinq circonstances qui viennent d’être exposées en dé
tail occasionnent bien des inégalités très fortes dans les
salaires et les profits, mais elles n’en occasionnent auc
une dans la somme totale des avantages et désavantages rée
ls ou imaginaires de chacun des différents emplois du trav
ail ou des capitaux; elles sont de nature seulement à comp
enser, dans certains emplois, la modicité du gain pécuniai
re, et à en balancer la supériorité dans d’autres.
Cependant, pour que cette égalité ait lieu dans la somme
0271totale des avantages et désavantages des emplois, troi
s choses sont nécessaires, en supposant même la plus entiè
re liberté : la première, que l’emploi soit bien connu et
établi depuis longtemps dans la localité; la seconde, qu’i
l soit dans son état ordinaire, ou ce qu’on peut appeler s
on état naturel, et la troisième, qu’il soit la seule ou l
a principale occupation de ceux qui l’exercent.
Premièrement, cette égalité ne peut avoir lieu que dans c
es emplois qui sont bien connus et qui existent depuis lon
gtemps dans la localité.
Toutes choses égales d’ailleurs, une entreprise nouvelle
donne de plus hauts salaires que les anciennes. Quand un h
omme forme le projet d’établir une manufacture nouvelle, i
l faut, dans le commencement, qu’il attire les ouvriers et
les détourne des autres emplois par l’attrait de salaires
plus forts que ceux qu’ils gagneraient dans leurs propres
professions, supérieurs à ceux que mériterait le nouveau
travail, et il se passera un temps considérable avant qu’i
l puisse risquer de les remettre au niveau commun. Les man
ufactures dont le débit est entièrement fondé sur la mode
0272et la fantaisie changent continuellement, et elles ne
durent presque jamais assez longtemps pour qu’on puisse le
s regarder comme d’anciens établissements. Au contraire, c
elles dont le débit tient principalement à la nécessité ou
à l’utilité sont moins sujettes au changement, et peuvent
conserver, pendant des siècles entiers de suite, la même
forme et le même genre de fabrication. Les salaires doiven
t donc naturellement être plus forts, dans les manufacture
s de la première espèce, que dans celles de la dernière. B
irmingham produit principalement des ouvrages de la premiè
re sorte; Sheffield, des ouvrages de la seconde; et l’on d
it que les salaires du travail dans chacune de ces places
sont conformes à cette différence dans la nature de leurs
produits.
Tout établissement nouveau en manufacture, toute branche
nouvelle de commerce, toute pratique nouvelle en agricultu
re, est toujours une spéculation dont l’entrepreneur se pr
omet des profits extraordinaires. Ces profits sont quelque
fois très forts; plus souvent peut-être, c’est tout le con
traire qui arrive; mais, en général, ils ne sont pas en pr
0273oportion régulière avec ceux que donnent dans le voisi
nage les anciennes industries. Si le projet réussit, les p
rofits sont ordinairement très élevés d’abord. Quand ce ge
nre de trafic ou d’opération vient à être tout à fait étab
li et bien connu, la concurrence réduit les profits au niv
eau de ceux des autres emplois.
Secondement, cette égalité dans la somme totale des avant
ages et désavantages des divers emplois du travail et des
capitaux ne peut avoir lieu que dans les emplois qui sont
dans leur état ordinaire, ou dans ce qu’on peut appeler le
ur état naturel.
Dans presque chaque espèce différente de travail, la dema
nde est tantôt plus grande, tantôt moindre que de coutume.
Dans le premier cas, les avantages de ce genre d’emploi m
ontent au-dessus du niveau commun; dans l’autre, ils desce
ndent au- dessous. La demande de travail champêtre est plu
s forte dans le temps des foins et de la moisson que penda
nt le reste de l’année, et les salaires haussent avec ce s
urcroît de demande. En temps de guerre, lorsque quarante o
u cinquante matelots sont forcés de passer de la marine ma
0274rchande au service du roi, la demande de matelots pour
le commerce s’élève nécessairement en proportion de leur
rareté ; et dans ces cas-là, leurs salaires montent commun
ément d’une guinée ou de 27 schellings par mois, à 40 sche
llings et à 3 livres. Au contraire, dans une manufacture q
ui décline, beaucoup d’ouvriers, plutôt que de quitter leu
r ancien métier, se contentent de salaires plus faibles qu
e ceux que comporterait sans cela la nature de leur travai
l.
Le profit du capital varie avec le prix des marchandises
qui font l’objet de l’emploi. Quand le prix d’une marchand
ise s’élève au-dessus du taux ordinaire ou moyen, les prof
its d’une partie au moins du capital employé à la mettre s
ur le marché montent au-dessus du niveau général; et quand
ce prix baisse, au contraire, ils tombent au- dessous de
ce niveau. Toutes les marchandises sont plus ou moins suje
ttes à des variations dans leur prix, mais quelques-unes l
e sont beaucoup plus que d’autres. Dans toutes les choses
qui sont le produit de l’industrie humaine, la demande ann
uelle règle nécessairement la quantité d’industrie qui s’y
0275 porte annuellement, de telle sorte que le produit moy
en annuel puisse égaler, d’aussi près qu’il est possible,
la consommation annuelle. On a déjà observé que, dans quel
ques emplois, la même quantité d’industrie produira toujou
rs la même ou presque la même quantité de marchandises. Pa
r exemple, dans une manufacture de toiles ou de draps, le
même nombre de bras fabriquera, dans une année, la même qu
antité, à fort peu de chose près, de toiles ou de draps. L
e prix de marché de ce genre de marchandises n’a donc vari
é qu’en conséquence de variations accidentelles dans la de
mande, par exemple, en conséquence d’un deuil public qui f
era hausser le prix du drap noir. Mais comme, en général,
la demande de la plupart des espèces de drap ou de toile e
st assez uniforme, il en est de même de leur prix. Au cont
raire, il y a d’autres emplois où la même quantité d’indus
trie ne produira pas toujours la même quantité de marchand
ises. Par exemple, la même quantité d’industrie produira,
en différentes années, des quantités fort différentes de b
lé, de vin, de houblon, de sucre, de tabac, etc. Aussi, le
prix de ce genre de marchandises varie, non seulement d’a
0276près les variations de la demande mais encore d’après
les variations bien plus fortes et bien plus fréquentes de
la quantité produite, et il est, par conséquent, extrêmem
ent mobile. Or, il faut nécessairement que le profit de qu
elques-uns de ceux qui font commerce de ces denrées se res
sente de la mobilité du prix. Ceux qui se livrent au comme
rce de spéculation établissent leurs principales opération
s sur ces sortes de marchandises. Quand ils prévoient que
le prix pourra monter, ils en accaparent autant qu’ils peu
vent, et ils cherchent à vendre quand il y a apparence de
baisse.
Troisièmement, cette égalité dans la somme totale des ava
ntages et désavantages de divers emplois de travail et de
capitaux ne peut avoir lieu que dans les emplois qui sont
la seule ou la principale occupation de ceux qui les exerc
ent.
Lorsqu’une personne tire sa subsistance d’un emploi qui n
‘occupe pas la plus grande partie de son temps, elle conse
nt volontiers, dans ses intervalles de loisir, à travaille
r à quelque autre emploi pour un salaire moindre que ne le
0277 comporterait sans cela la nature de ce travail.
Il existe encore, dans plusieurs endroits de l’Ecosse, un
e classe de gens qu’on nomme cotters ou cottagers, qui éta
ient, il y a quelques années, encore plus nombreux qu’aujo
urd’hui. Ce sont des espèces de domestiques externes des p
ropriétaires et des fermiers. La rétribution d’usage qu’il
s reçoivent de leur maître, c’est une maison, un petit jar
din potager, autant d’herbe qu’il en faut pour nourrir une
vache, et peut-être une acre ou deux de mauvaise terre la
bourable. Quand le maître les emploie, il leur donne en ou
tre quatre gallons de farine d’avoine par semaine, valant
environ 16 deniers sterling. Pendant une grande partie de
l’année, il ne les emploie pas ou les emploie très peu, et
la culture de leur petite possession ne suffit pas pour o
ccuper tout le temps qu’on leur laisse libre. Quand ces te
nanciers étaient plus nombreux qu’ils ne sont maintenant,
on dit que, moyennant une très faible rétribution, ils don
naient volontiers le superflu de leur temps à quiconque le
s voulait employer, et qu’ils travaillaient pour de moindr
es salaires que les autres ouvriers. Il paraît qu’ils ont
0278été autrefois très communs dans toute l’Europe. Dans d
es pays mal cultivés et encore plus mal peuplés, la plus g
rande partie des propriétaires et des fermiers n’auraient
pas pu sans cela se pourvoir des bras extraordinaires qu’e
xigent, dans certains saisons, les travaux de la campagne.
Il est évident que la rétribution journalière ou hebdomad
aire que ces ouvriers recevaient accidentellement de leurs
maîtres n’était pas le prix entier de leur travail; leur
petite possession en formait une partie considérable. Cepe
ndant plusieurs écrivains qui ont recueilli les prix du tr
avail et des denrées dans les temps anciens, et qui se son
t plu à les représenter tous deux prodigieusement bas, ont
regardé cette rétribution accidentelle comme formant tout
le salaire de ces ouvriers.
Le produit d’un travail fait de cette manière se présente
souvent sur le marché à meilleur compte que la nature de
ce travail ne le permettrait sans cette circonstance. Dans
plusieurs endroits d’Ecosse, on a des bas tricotés à l’ai
guille à beaucoup meilleur marché qu’on ne pourrait les ét
ablir au métier partout ailleurs ; c’est l’ouvrage de dome
0279stiques et d’ouvrières qui trouvent dans une autre occ
upation la principale partie de leur subsistance. On impor
te par an, à Leith, plus de mille paires de bas de Shetlan
d, dont le prix est de 5 à 7 deniers la paire. A Learwick,
la petite capitale des îles de Shetland, le prix ordinair
e du simple travail est, à ce qu’on m’a assuré, de 10 deni
ers par jour. Dans les mêmes îles, on tricote des bas d’es
tame, de la valeur d’une guinée la paire, et au-dessus.
La filature de toile se fait en Ecosse de la même manière
à peu près que les bas à l’aiguille, c’est-à-dire par des
femmes qui sont louées principalement pour d’autres servi
ces. Celles qui essayent de vivre uniquement de l’un ou de
l’autre de ces métiers gagnent à peine de quoi ne pas mou
rir de faim. Dans la plus grande partie de l’Ecosse, il fa
ut être une bonne fileuse pour gagner 20 deniers par semai
ne.
Dans les pays opulents, le marché est, en général, assez
étendu pour qu’une seule occupation suffise à employer tou
t le travail et tout le capital de ceux qui s’y livrent. C
e n’est guère que dans les pays pauvres qu’on trouve des e
0280xemples de gens qui vivent d’un emploi et retirent en
même temps quelques petits bénéfices d’un autre. Cependant
, la capitale d’un pays très riche peut nous fournir un ex
emple de quelque chose de semblable. Il n’y a pas, je croi
s, de ville en Europe où les loyers de maisons soient plus
chers qu’à Londres, et je ne connais pourtant pas de capi
tale où on puisse trouver des chambres garnies à si bon ma
rché; non seulement les logements à Londres sont moins che
rs qu’à Paris, ils le sont même beaucoup moins qu’à Edimbo
urg, au même degré de commodité; et ce qui pourra paraître
singulier, c’est la cherté des loyers qui est la cause du
bon marché des logements. La cherté des loyers de maison
à Londres ne procède pas seulement des causes qui les rend
ent chers dans toutes les capitales, c’est-à-dire la chert
é du travail, la cherté des matériaux de construction qu’i
l faut en général transporter de fort loin, et par-dessus
tout la cherté de la rente ou loyer du sol; chaque proprié
taire de sol agit en monopoleur, et exige très souvent, po
ur une seule acre de mauvaise terre dans la ville, une plu
s forte rente que ne pourraient lui en produire cent acres
0281 des meilleures terres de la campagne. Mais la cherté
de ces loyers provient encore en partie de la coutume du p
ays, qui oblige tout chef de famille à prendre à loyer une
maison entière, de la cave au grenier. En Angleterre, on
comprend sous le nom d’habitation ou domicile tout ce qui
est renfermé sous le même toit; tandis que ce mot, en Fran
ce, en Ecosse et dans beaucoup d’autres endroits de l’Euro
pe, ne signifie souvent rien de plus qu’un seul étage. Un
industriel à Londres est obligé de prendre à loyer une mai
son entière, dans le quartier où demeurent ses pratiques.
Il tient sa boutique au rez-de-chaussée, et il couche, ain
si que sa famille, dans les combles ; ensuite il tâche de
regagner une partie de son loyer en prenant des locataires
dans les deux étages du milieu. C’est sur son industrie,
et non sur ses locataires, qu’il compte pour entretenir sa
famille, tandis qu’à Paris et à Edimbourg les gens qui fo
urnissent les logements n’ont ordinairement pas d’autres m
oyens de subsistance, et qu’il faut que le prix du logemen
t paye non seulement le loyer de la maison, mais encore to
ute la dépense de la famille.
0282

Chapitre X
Section 2. – Inégalités causées par la police de l’Europe

Telles sont les inégalités qui se trouvent dans la somme
totale des avantages et désavantages des divers emplois de
travail et de capitaux, même dans les pays où règne la pl
us entière liberté, lesquelles proviennent du défaut de qu
elqu’une des trois conditions ci-dessus expliquées ; mais
la police qui domine en Europe, faute de laisser les chose
s dans une entière liberté, donne lieu à d’autres inégalit
és d’une bien plus grande importance.
Elle produit cet effet principalement de trois manières :
la première, en restreignant la concurrence, dans certain
s emplois, à un nombre inférieur à celui des individus qui
, sans cela, seraient disposés à y entrer; la seconde, en
augmentant dans d’autres le nombre des concurrents au-delà
de ce qu’il serait dans l’état naturel des choses ; et la
troisième, en gênant la libre circulation du travail et d
0283es capitaux, tant d’un emploi à un autre, que d’un lie
u à un autre.
Premièrement, la police qui règne en Europe donne heu à u
ne inégalité considérable dans la somme totale des avantag
es et désavantages des divers emplois du travail et des ca
pitaux, en restreignant, dans certains endroits, la concur
rence à un plus petit nombre d’individus que ceux qui s’y
porteraient sans cela.
Pour cet objet, les principaux moyens qu’elle emploie, ce
sont les privilèges exclusifs des corporations.
Le privilège exclusif d’un corps de métier restreint néce
ssairement la concurrence, dans la ville où il est établi,
à ceux auxquels il est libre d’exercer ce métier. Ordinai
rement, la condition requise pour obtenir cette liberté es
t d’avoir fait son apprentissage sous un maître ayant qual
ité pour cela. Les statuts de la corporation règlent quelq
uefois le nombre d’apprentis qu’il est permis à un maître
d’avoir, et presque toujours le nombre d’années que doit d
urer l’apprentissage. Le but de ces règlements est de rest
reindre la concurrence à un nombre d’individus beaucoup mo
0284indre que celui qui, sans cela, embrasserait cette pro
fession. La limitation du nombre des apprentis restreint d
irectement la concurrence; la longue durée de l’apprentiss
age la restreint d’une manière plus indirecte, mais non mo
ins efficace, en augmentant les frais de l’éducation indus
trielle.
A Sheffield, un statut de la corporation interdit à tout
maître coutelier d’avoir plus d’un apprenti à la fois. A N
orwich et à Norfolk, aucun maître tisserand ne peut avoir
plus de deux apprentis, sous peine d’une amende de 5 livre
s par mois envers le roi. Dans aucun endroit de l’Angleter
re ou des colonies anglaises, un maître chapelier ne peut
avoir plus de deux apprentis, sous peine de 5 livres d’ame
nde par mois, applicables, moitié au roi, moitié au dénonc
iateur. Quoique ces deux derniers règlements aient été con
firmés par une loi du royaume, ils n’en sont pas moins évi
demment dictés par ce même esprit de corporation qui a ima
giné le statut de Sheffield. A peine les fabricants d’étof
fes de soie à Londres ont-ils été une année érigés en corp
oration, qu’ils ont porté un statut qui défendait à tour m
0285aître d’avoir plus de deux apprentis à la fois; il a f
allu un acte exprès du Parlement pour casser ce statut.
La durée de l’apprentissage, dans la plupart des corps de
métiers, paraît avoir été anciennement fixée, dans toute
l’Europe, au terme ordinaire de sept ans. Ces corporations
se nommaient autrefois universités, d’un mot latin qui dé
signe en effet une corporation quelconque. Dans les vieill
es chartes des villes anciennes, nous trouvons souvent ces
expressions : l’université des forgerons, l’université de
s tailleurs, etc. Lors du premier établissement de ces cor
porations particulières, qui sont aujourd’hui désignées sp
écialement sous le nom d’universités, le terme des années
d’étude qui fut jugé nécessaire pour obtenir le degré de m
aître ès arts, paraît évidemment avoir été fixé d’après le
terme d’apprentissage dans les métiers dont les corporati
ons étaient beaucoup plus anciennes. De même qu’il était n
écessaire d’avoir travaillé sept ans sous un maître dûment
qualifié pour acquérir le droit de devenir maître dans un
métier ordinaire et d’y tenir ainsi des apprentis, de mêm
e il fut nécessaire d’avoir étudié sept ans sous un maître
0286 pour être en état de devenir, dans les professions li
bérales, maître, professeur ou docteur (termes autrefois s
ynonymes), et pour prendre sous soi des étudiants ou appre
ntis (termes qui furent aussi synonymes dans l’origine).
Le statut de la cinquième année d’Elisabeth, appelé commu
nément le statut des apprentis, décida que nul ne pourrait
à l’avenir exercer aucun métier, profession ou art pratiq
ué alors en Angleterre, à moins d’y avoir fait préalableme
nt un apprentissage de sept ans au moins; et ce qui n’avai
t été jusque-là que le statut de quelques corporations par
ticulières devint la loi générale et publique de l’Anglete
rre, pour tous les métiers établis dans les villes de marc
hé; car quoique les termes de la loi soient très généraux
et semblent renfermer sans distinction la totalité du roya
ume, cependant, en l’interprétant, on a limité son effet a
ux villes de marché seulement, et on a tenu que, dans les
villages, une même personne pouvait exercer plusieurs méti
ers différents, sans avoir fait un apprentissage de sept a
ns pour chacun.
De plus, par une interprétation rigoureuse des termes du
0287statut, on en a limité l’effet aux métiers seulement q
ui étaient établis en Angleterre avant la cinquième année
d’Elisabeth, et on ne l’a jamais étendu à ceux qui y ont é
té introduits depuis cette époque.
Cette limitation a donné lieu à plusieurs distinctions qu
i, considérées comme règlements de police, sont bien ce qu
‘on peut imaginer de plus absurde. Par exemple, on a décid
é qu’un carrossier ne pouvait faire, ni par lui-même, ni p
ar des ouvriers employés par lui à la journée, les roues d
e ses carrosses, mais qu’il était tenu de les acheter d’un
maître ouvrier en roues, ce dernier métier étant pratiqué
en Angleterre antérieurement à la cinquième année d’Elisa
beth. Mais l’ouvrier en roues, sans avoir jamais fait d’ap
prentissage chez un ouvrier en carrosses, peut très bien f
aire des carrosses, soit par lui-même, soit par des ouvrie
rs à la journée, le métier d’ouvrier en carrosses n’étant
pas compris dans le statut, parce qu’à cette époque il n’é
tait pas pratiqué en Angleterre. Il y a pour la même raiso
n un grand nombre de métiers dans les industries de Manche
ster, Birmingham et Wolverhampton, qui, n’ayant pas été ex
0288ercés en Angleterre antérieurement à la cinquième anné
e d’Elisabeth, ne sont pas compris dans le statut.
En France, la durée de l’apprentissage varie dans les dif
férentes villes et dans les différents métiers. Le terme f
ixé pour un grand nombre, à Paris, est de cinq ans; mais d
ans la plupart, avant que l’ouvrier puisse avoir le droit
d’exercer comme maître, il faut qu’il travaille encore cin
q ans de plus comme ouvrier à la journée; pendant ce derni
er terme il est appelé le compagnon du maître, et ce temps
s’appelle son compagnonnage.
En Ecosse, il n’y a pas de loi générale qui règle univers
ellement la durée de l’apprentissage. Le terme est différe
nt dans les différentes corporations. Quand le terme est l
ong, on peut, en général, en racheter une partie en payant
un léger droit. En outre, dans beaucoup de villes, on ach
ète la maîtrise dans un corps de métier quelconque, moyenn
ant un droit très faible. Les tisserands en toiles de lin
et de chanvre, qui sont les principales fabrications du pa
ys, ainsi que tous les autres ouvriers qui en dépendent, o
uvriers en rouets, ouvriers en dévidoirs, etc., peuvent ex
0289ercer leur métier dans toute ville incorporée, sans pa
yer aucun droit. Dans les villes de corporation, toute per
sonne est libre de vendre de la viande de boucherie à tous
les jours de la semaine où il est permis d’en vendre. Le
terme ordinaire de l’apprentissage en Ecosse est de trois
ans, même dans quelques métiers très difficiles; et, en gé
néral, je ne connais pas de pays où les lois de corporatio
n soient moins oppressives.
La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propri
étés est celle de son propre travail, parce qu’elle est la
source originaire de toutes les autres propriétés. Le pat
rimoine du pauvre est dans sa force et dans l’adresse de s
es mains ; et l’empêcher d’employer cette force et cette a
dresse de la manière qu’il juge la plus convenable, tant q
u’il ne porte de dommage à personne, est une violation man
ifeste de cette propriété primitive. C’est une usurpation
criante sur la liberté légitime, tant de l’ouvrier que de
ceux qui seraient disposés à lui donner du travail; c’est
empêcher à la fois l’un, de travailler à ce qu’il juge à p
ropos, et l’autre, d’employer qui bon lui semble. On peut
0290bien en toute sûreté s’en fier à la prudence de celui
qui occupe un ouvrier, pour juger si cet ouvrier mérite de
l’emploi, puisqu’il y va assez de son propre intérêt. Cet
te sollicitude qu’affecte le législateur, pour prévenir qu
‘on n’emploie des personnes incapables, est évidemment aus
si absurde qu’oppressive.
Ce n’est pas l’institution de longs apprentissages qui po
urra vous garantir qu’on n’exposera pas très souvent en ve
nte des ouvrages défectueux. Quand on en produit de ce gen
re, c’est en général l’effet de la fraude, et non du manqu
e d’habileté; et les plus longs apprentissages ne sont pas
des préservatifs contre la fraude. Pour prévenir cet abus
, il faut avoir recours à des règlements d’une tout autre
nature. La marque sterling sur la vaisselle, ou l’empreint
e sur les draps et sur les toiles, donne aux acheteurs une
garantie beaucoup plus sûre que tous les statuts d’appren
tissage possibles. Aussi fait-on, en général, attention à
ces marques quand on achète, tandis qu’on ne songe guère à
s’informer si l’ouvrier a rempli ou non ses sept années d
‘apprentissage.
0291 L’institution des longs apprentissages ne tend nullem
ent à rendre les jeunes gens industrieux. Un journalier qu
i travaille à la pièce est bien plus disposé à devenir lab
orieux, parce que l’exercice de son industrie lui procure
un bénéfice. Un apprenti doit naturellement être paresseux
, et il l’est aussi presque toujours, attendu qu’il n’a pa
s d’intérêt immédiat au travail. Dans les emplois inférieu
rs, la récompense du travail est le seul attrait du travai
l. Ceux qui seront le plus tôt à portée de jouir de cette
récompense prendront vraisemblablement le plus tôt le goût
de leur métier et en acquerront les premiers l’habitude.
Naturellement, un jeune homme conçoit du dégoût pour le tr
avail, quand il travaille longtemps sans en retirer aucun
bénéfice. Les enfants qu’on met en apprentissage sur les f
onds des charités publiques sont presque toujours engagés
pour un terme plus long que le nombre d’années ordinaires
et, en général, ils deviennent très paresseux et très mauv
ais sujets.
L’apprentissage était totalement inconnu chez les anciens
, tandis que les devoirs réciproques du maître et de l’app
0292renti forment un article important dans nos codes mode
rnes. La loi romaine n’en parle pas. je ne connais pas de
mot grec ou latin, et je pourrais bien avancer, je crois,
qu’il n’en existe point, qui réponde à l’idée que nous att
achons aujourd’hui au mot d’apprenti, c’est-à-dire un serv
iteur engagé à travailler à un métier particulier pour le
compte d’un maître, pendant un terme d’années, sous la con
dition que le maître lui enseignera ce métier.
De longs apprentissages ne sont nullement nécessaires. Un
art bien supérieur aux métiers ordinaires, celui de faire
des montres et des pendules, ne renferme pas de secrets q
ui exigent un long cours d’instruction. A la vérité, la pr
emière invention de ces belles machines, et même celle de
quelques instruments qu’on emploie pour les faire, doit êt
re le fruit de beaucoup de temps et d’une méditation profo
nde, et elle peut passer avec raison pour un des plus heur
eux efforts de l’industrie humaine. Mais les uns et les au
tres étant une fois inventés et parfaitement connus, expli
quer à un jeune homme, le plus complètement possible, la m
anière d’appliquer ces instruments et de construire ces ma
0293chines, cela doit être au plus l’affaire de quelques s
emaines de leçons, peut-être même serait-ce assez de quelq
ues jours. Dans les arts mécaniques ordinaires, quelques j
ours pourraient certainement suffire. A la vérité, la dext
érité de la main, même dans les métiers les plus simples,
ne peut s’acquérir qu’à l’aide de beaucoup de pratique et
d’expérience. Mais un jeune homme travaillerait avec bien
plus de zèle et d’attention, si dès le commencement il le
faisait comme ouvrier, en recevant une paye proportionnée
au peu d’ouvrage qu’il exécuterait, et en payant à son tou
r les matières qu’il pourrait gâter par maladresse ou défa
ut d’habitude. Par ce moyen son éducation serait, en génér
al, plus efficace, et toujours moins longue et moins coûte
use. Le maître, il est vrai, pourrait perdre à ce compte;
il y perdrait tous les salaires de l’apprenti, qu’il éparg
ne à présent pendant sept ans de suite; peut-être bien aus
si que l’apprenti lui-même pourrait y perdre. Dans un méti
er appris aussi aisément, il aurait plus de concurrents, e
t quand l’apprenti serait devenu ouvrier parfait, ses sala
ires seraient beaucoup moindres qu’ils ne sont aujourd’hui
0294. La même augmentation de concurrence abaisserait les
profits des maîtres, tout comme les salaires des ouvriers.
Les gens de métier et artisans de toute sorte, ceux qui e
xploitent des procédés secrets, perdraient sous ce rapport
, mais le public y gagnerait, car tous les produits de la
main-d’oeuvre arriveraient alors au marché à beaucoup meil
leur compte.
C’est pour prévenir cette réduction de prix et, par consé
quent, de salaires et de profits, en restreignant la libre
concurrence qui n’eût pas manqué d’y donner lieu, que tou
tes les corporations et la plus grande partie des lois qui
les concernent ont été établies.
Autrefois, dans presque toute l’Europe, il ne fallait pas
d’autre autorité pour ériger un corps de métier, que cell
e de la ville incorporée où il était établi. A la vérité,
en Angleterre, il fallait aussi une charte du roi. Mais il
paraît que cette prérogative a été réservée à la couronne
plutôt comme moyen de tirer de l’argent des sujets que co
mme moyen de défendre la liberté générale contre ces monop
oles oppresseurs. On voit qu’en payant un droit au roi, la
0295 charte était, en général, accordée sur-le-champ; et l
orsque quelque classe d’artisans ou de marchands s’était a
visée d’agir comme corporation sans avoir pris de charte,
ces communautés de contrebande, comme on les appelait, ne
perdaient pas toujours pour cela leurs franchises, mais el
les étaient tenues de payer au roi un droit annuel, pour l
a permission d’exercer les privilèges qu’elles avaient usu
rpés 1. La surveillance immédiate de toutes les corporatio
ns et des statuts qu’elles jugeaient à propos de faire pou
r leur propre régime, appartenait aux villes incorporées o
ù elles étaient établies, et toute discipline qui s’exerça
it sur elles procédait ordinairement, non du roi, mais de
la grande corporation municipale, dont ces corporations su
bordonnées n’étaient que des membres ou des dépendances.
Le régime des villes incorporées se trouva tout à coup da
ns la main des marchands et artisans, et l’intérêt évident
de chacune de leurs classes particulières fut d’empêcher
que le marché ne fût surchargé, comme ils disent ordinaire
ment, des objets de leur commerce particulier, c’est-à-dir
e, en réalité, de l’en tenir toujours dégarni. Chaque clas
0296se travailla avec ardeur à fabriquer les règlements le
s plus propres à ce but et, pourvu qu’on la laissât faire,
elle fut très disposée à laisser faire de même les autres
classes. Chaque classe, il est vrai, au moyen de ses règl
ements, se trouvait obligée d’acheter les marchandises don
t elle avait besoin dans la ville même, chez les marchands
et artisans des autres classes, et de les payer un peu pl
us cher qu’elle n’aurait fait sans cela; mais en revanche
elle se trouvait aussi à même de vendre les siennes plus c
her, dans la même proportion, ce qui revenait à peu près a
u même; dans les affaires que les classes différentes fais
aient entre elles dans la ville, aucune d’elles ne perdait
à ces règlements. Mais dans les affaires qu’elles faisaie
nt avec la campagne, toutes également trouvaient de gros b
énéfices, et c’est dans ce dernier genre d’affaires que co
nsiste tout le trafic qui soutient et qui enrichit les vil
les.
Chaque ville tire de la campagne toute sa subsistance et
tous les matériaux de son industrie. Elle paye ces deux ob
jets de deux manières : la première, en renvoyant à la cam
0297pagne une partie de ces matériaux travaillés et manufa
cturés et, dans ce cas, le prix en est augmenté du montant
des salaires des ouvriers, et du montant des profits de l
eurs maîtres ou de ceux qui les emploient immédiatement; l
a seconde, en envoyant à la campagne le produit brut manuf
acturé ou importé dans la ville, soit des autres pays, soi
t des parties éloignées du même pays; et dans ce cas aussi
, le prix originaire de ces marchandises s’accroît des sal
aires des voituriers ou matelots, et du profit des marchan
ds qui les emploient. Le gain résultant de la première de
ces deux branches d’industrie compose tout le bénéfice que
la ville retire de ses manufactures. Le gain résultant de
la seconde compose tout le bénéfice de son commerce intér
ieur et de son commerce étranger. La totalité du gain, dan
s l’une et dans l’autre branche d’industrie, consiste en s
alaires d’ouvriers et dans les profits de ceux qui les emp
loient. Ainsi, tous règlements, qui tendent à faire monter
ces salaires et ces profits au-dessus de ce qu’ils devaie
nt être naturellement, tendent à permettre à la ville d’ac
heter, avec une moindre quantité de son travail, le produi
0298t d’une plus grande quantité du travail de la campagne
. Ils donnent aux marchands et artisans de la ville un ava
ntage sur les propriétaires, fermiers et ouvriers de la ca
mpagne, et ils rompent l’égalité naturelle, qui s’établira
it sans cela dans le commerce entre la ville et la campagn
e. La totalité du produit annuel du travail de la société
se divise annuellement entre ces deux classes de la nation
. L’effet de ces règlements est de donner aux habitants de
s villes une part de ce produit plus forte que celle qui l
eur reviendrait sans cela, et d’en donner une moindre aux
habitants des campagnes.
Le prix que payent les villes pour les denrées et matière
s qui y sont annuellement importées, consiste dans tous le
s objets de manufactures et autres marchandises qui en son
t annuellement exportés. Plus ces derniers sont vendus che
r, plus les autres sont achetés bon marché. L’industrie de
s villes en est plus favorisée au détriment de l’industrie
des campagnes.
Pour nous convaincre que l’industrie qui s’exerce dans le
s villes est, dans toute l’Europe, plus favorisée que cell
0299e qui s’exerce dans les campagnes, il n’est pas besoin
de se livrer à des calculs compliqués, il suffit d’une ob
servation très simple et à la portée de tout le monde. Il
n’y a pas un pays en Europe où nous ne trouvions au moins
cent personnes qui auront fait de grandes fortunes avec pe
u de chose, par le moyen du commerce et des manufactures,
autrement par l’industrie des villes, contre une seule qui
aura fait fortune par l’industrie agricole, par celle qui
obtient les produits de la terre par la culture et l’amél
ioration du sol. Il faut donc que l’industrie soit mieux r
écompensée, que les salaires du travail et les profits des
capitaux soient évidemment plus forts dans les villes que
dans les campagnes. Or, le travail et les capitaux cherch
ent naturellement les emplois les plus avantageux. Naturel
lement donc, ils se jetteront dans les villes le plus qu’i
ls pourront, et abandonneront les campagnes.
Les habitants d’une ville, étant rassemblés dans un même
lieu, peuvent aisément communiquer et se concerter ensembl
e. En conséquence, les métiers les moins importants qui se
soient établis dans les villes ont été presque partout ér
0300igés en corporations et, même quand ils ne l’ont pas é
té, l’esprit de corporation, la jalousie contre les étrang
ers, la répugnance à prendre des apprentis ou à communique
r les secrets du métier, y ont toujours généralement domin
é, et les différentes professions ont bien su empêcher, pa
r des associations et des accords volontaires, cette libre
concurrence qu’elles ne pouvaient gêner par des statuts.
Les métiers qui n’emploient qu’un petit nombre de bras son
t ceux où on se livre le plus aisément à ces sortes de com
plots. Il ne faut peut- être qu’une demi-douzaine de carde
urs de laine pour fournir de l’ouvrage à un millier de fil
euses et de tisserands. En convenant entre eux de ne pas p
rendre d’apprentis, non seulement ils peuvent se ménager p
lus d’occupation, mais encore tenir en quelque sorte dans
leur dépendance toute la fabrique des draps, et faire mont
er le prix de leur travail fort au-dessus de ce que vaut l
a nature de leur emploi.
Les habitants de la campagne, qui vivent dispersés et élo
ignés l’un de l’autre, ne peuvent pas facilement se concer
ter entre eux. Non seulement ils n’ont jamais été réunis e
0301n corps de métier, mais même l’esprit de corporation n
‘a jamais régné parmi eux. On n’a jamais pensé qu’un appre
ntissage fût nécessaire pour l’agriculture, qui est la gra
nde industrie de la campagne. Cependant, après ce qu’on ap
pelle les beaux-arts et les professions libérales, il n’y
a peut-être pas de profession qui exige une aussi grande v
ariété de connaissances et autant d’expérience. La quantit
é innombrable de volumes qui ont été écrits sur cet art, d
ans toutes les langues, prouve bien que les nations les pl
us sages et les plus éclairées ne l’ont jamais regardé com
me un sujet de facile étude. Et nous aurions peine encore
à trouver dans tous ces volumes ensemble autant de connais
sances sur les opérations si diverses et si compliquées de
cette profession, qu’en possède communément un cultivateu
r même ordinaire, malgré tout le dédain avec lequel affect
ent de parler de lui certains auteurs inconsidérés qui ont
écrit sur cette matière. Au contraire, il n’y a presque p
as une profession mécanique ordinaire dont on ne puisse ex
pliquer toutes les opérations dans une brochure de quelque
s pages, aussi complètement et aussi clairement que de par
0302eilles choses peuvent se rendre à l’aide du discours e
t des figures. Il y en a plusieurs qui sont expliquées de
cette manière dans l’Histoire des Arts et Métiers, publiée
par l’Académie des sciences de France. En outre, il faut
bien plus de jugement et de prudence pour diriger des opér
ations qui doivent varier à chaque changement de saison, e
t suivant une infinité d’autres circonstances, que pour de
s travaux qui sont toujours les mêmes ou à peu près les mê
mes.
Non seulement l’art du cultivateur, qui consiste dans la
direction générale des opérations de la culture, mais même
plusieurs des branches inférieures des travaux de la camp
agne, exigent beaucoup plus de savoir et d’expérience que
la majeure partie des arts mécaniques. Un homme qui travai
lle sur le cuivre ou sur le fer travaille avec des outils
et sur des matières dont la nature est toujours la même ou
à peu près ; mais celui qui laboure la terre avec un atte
lage de chevaux ou de boeufs travaille avec des instrument
s dont la santé, la force et le tempérament sont très diff
érents, selon les diverses circonstances. La nature des ma
0303tériaux sur lesquels il travaille n’est pas moins suje
tte à varier que celle des instruments dont il se sert, et
les uns et les autres veulent être maniés avec beaucoup d
e jugement et de prudence; aussi est il rare que ces quali
tés manquent à un simple laboureur, quoiqu’on le prenne, e
n général, pour un modèle de stupidité et d’ignorance. A l
a vérité, il est moins accoutumé que l’artisan au commerce
de la société; son langage et le son de sa voix ont quelq
ue chose de plus grossier et de plus choquant pour ceux qu
i n’y sont pas accoutumés; toutefois, son intelligence, ha
bituée à s’exercer sur une plus grande variété d’objets, e
st en général bien supérieure à celle de l’autre, dont tou
te l’attention est ordinairement du matin au soir bornée à
exécuter une ou deux opérations très simples. Tout homme
qui, par relation d’affaires ou par curiosité, a un peu vé
cu avec les dernières classes du peuple de la campagne et
de la ville, connaît très bien la supériorité des unes sur
les autres. Aussi dit-on qu’à la Chine et dans l’Indousta
n les ouvriers de la campagne sont mieux traités, pour la
considération et les salaires, que la plupart des artisans
0304 et ouvriers de manufactures. Il en serait probablemen
t de même partout, si les lois et l’esprit de corporation
n’y mettaient obstacle.
Ce n’est pas seulement aux corporations et à leurs règlem
ents qu’il faut attribuer la supériorité que l’industrie d
es villes a usurpée dans toute l’Europe sur celle des camp
agnes, il y a encore d’autres règlements qui la maintienne
nt; les droits élevés dont sont chargés tous les produits
de manufacture étrangère et toutes les marchandises import
ées par des marchands étrangers, tendent tous au même but.
Les lois de corporation mettent les habitants des villes
à même de hausser leurs prix, sans crainte d’être supplant
és par la libre concurrence de leurs concitoyens; les autr
es règlements les garantissent de celle des étrangers. Le
renchérissement de prix qu’occasionnent ces deux espèces d
e règlements est partout supporté, en définitive, par les
propriétaires, les fermiers et les ouvriers de la campagne
, qui se sont rarement opposés à l’établissement de ces mo
nopoles. Ordinairement, ils n’ont ni le désir ni les moyen
s de se concerter entre eux pour de pareilles mesures; les
0305 marchands, par leurs clameurs et leurs raisonnements
captieux, viennent aisément à bout de leur faire prendre p
our l’intérêt général ce qui n’est que l’intérêt privé d’u
ne partie, et encore d’une partie subordonnée de la sociét
é.
Il paraît qu’anciennement, dans la Grande-Bretagne, l’ind
ustrie des villes avait sur celle des campagnes plus de su
périorité qu’à présent; aujourd’hui, les salaires du trava
il de la campagne se rapprochent davantage de ceux du trav
ail des manufactures, et les profits des capitaux employés
à la culture, de ceux des capitaux employés au commerce e
t aux manufactures, plus qu’ils ne s’en rapprochaient, à c
e qu’il semble, dans le dernier siècle ou dans le commence
ment de celui-ci. Ce changement peut être regardé comme la
conséquence nécessaire, quoique très tardive, de l’encour
agement forcé donné à l’industrie des villes. Le capital q
ui s’y accumule devient, avec le temps, si considérable, q
u’il ne peut plus y être employé avec le même profit à cet
te espèce d’industrie qui est particulière aux villes ; ce
tte industrie a ses limites comme toute autre, et l’accroi
0306ssement des capitaux, en augmentant la concurrence, do
it nécessairement réduire les profits. La baisse des profi
ts dans les villes force les capitaux à refluer dans les c
ampagnes, où ils vont créer de nouvelles demandes de trava
il, et font hausser, par conséquent, les salaires du trava
il agricole; alors ces capitaux se répandent, pour ainsi d
ire, sur la surface du sol, et l’emploi qu’on en fait en c
ulture les rend en partie à la campagne, aux dépens de laq
uelle ils s’étaient originairement accumulés dans les vill
es. Je tâcherai de faire voir, par la suite, que c’est à c
es débordements de capitaux ordinairement accumulés dans l
es villes que, dans toute l’Europe, on est redevable des p
lus grandes améliorations faites dans la culture du pays,
et je tâcherai de démontrer en même temps que, quoique ce
cours des choses ait amené quelques pays à un degré consid
érable d’opulence, néanmoins une telle marche est nécessai
rement par elle-même lente, incertaine, sujette à être int
errompue par une foule innombrable d’accidents, et qu’elle
est à tous égards contraire à l’ordre de la nature et de
la raison. Dans les troisième et quatrième livres de ces R
0307echerches, je tâcherai de développer, avec autant de c
larté et d’étendue qu’il me sera possible, quels sont les
intérêts, les préjugés, les lois et coutumes qui ont donné
lieu à ce fait.
Il est rare que des gens du même métier se trouvent réuni
s, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distra
ire, sans que la conversation finisse par quelque conspira
tion contre le public, ou par quelque machination pour fai
re hausser les prix. Il est impossible, à la vérité, d’emp
êcher ces réunions par une loi qui puisse s’exécuter, ou q
ui soit compatible avec la liberté et la justice; mais si
la loi ne peut pas empêcher des gens du même métier de s’a
ssembler quelquefois, au moins ne devrait- elle rien faire
pour faciliter ces assemblées, et bien moins encore pour
les rendre nécessaires.
Un règlement qui oblige tous les gens du même métier, dan
s une ville, à faire inscrire sur un registre public leurs
noms et demeures, facilite ces assemblées; il établit une
liaison entre des individus qui autrement ne se seraient
peut-être jamais connus, et il donne à chaque homme de mét
0308ier une indication pour trouver toutes les autres pers
onnes de sa profession.
Un règlement qui autorise les gens du même métier à se ta
xer entre eux pour pourvoir au soulagement de leurs pauvre
s, de leurs malades, de leurs veuves et orphelins, en leur
donnant ainsi des intérêts communs à régir, rend ces asse
mblées nécessaires.
Une corporation rend non seulement les assemblées nécessa
ires, mais elle fait encore que la totalité des membres se
trouve liée par le fait de la majorité. Dans un métier li
bre, on ne peut former de ligue qui ait son effet, que par
le consentement unanime de chacun des individus de ce mét
ier, et encore cette ligue ne peut-elle durer qu’autant qu
e chaque individu continue à être du même avis. Mais la ma
jorité d’un corps de métier peut établir un statut, avec d
es dispositions pénales, qui limitera la concurrence d’une
manière plus efficace et plus durable que ne pourrait fai
re aucune ligue volontaire quelconque.
C’est sans le moindre fondement qu’on a prétexté que les
corporations étaient nécessaires pour régir sagement l’ind
0309ustrie. La discipline véritable et efficace qui s’exer
ce sur un ouvrier, ce n’est pas celle de la corporation, m
ais bien celle de ses pratiques. C’est la crainte de perdr
e l’ouvrage qu’elles lui donnent qui prévient ses fraudes
et corrige sa négligence. Une corporation exclusive diminu
e nécessairement la force de cette discipline. On vous obl
ige alors d’employer une classe particulière de gens, qu’i
ls se comportent bien ou mal. C’est pour cette raison que,
dans plusieurs grande villes de corporation, on ne trouve
quelquefois pas d’ouvriers passables, même dans les métie
rs les plus indispensables. Si vous voulez avoir de l’ouvr
age fait avec quelque soin, il faut le commander dans les
faubourgs, où les ouvriers, n’ayant pas de privilège exclu
sif, ne peuvent compter que sur la bonne réputation qu’ils
se font, et ensuite il faut l’introduire en contrebande d
ans la ville.
C’est ainsi que la police des pays de l’Europe, en restre
ignant dans quelques localités la concurrence à un plus pe
tit nombre de personnes que celui qui s’y serait porté san
s cela, donne lieu à une inégalité très considérable dans
0310la somme totale des avantages et désavantages des dive
rs emplois du travail et des capitaux.
Secondement, la police des pays de l’Europe, en augmentan
t la concurrence dans quelques emplois au-delà de ce qu’el
le serait naturellement, occasionne une inégalité d’une es
pèce contraire dans la somme totale des avantages et désav
antages des différents emplois du travail et des capitaux.

On a regardé comme une chose de si grande importance qu’i
l y eût un nombre convenable de jeunes gens élevés dans ce
rtains professions, qu’il a été institué dans cette vue, t
antôt par l’Etat, tantôt par la piété de quelques fondateu
rs particuliers, une quantité de pensions, de bourses, de
places dans les collèges et séminaires, etc., qui attirent
dans ces professions beaucoup plus de gens qu’il n’y en a
urait sans cela. je crois que, dans tous les pays chrétien
s, l’éducation de la plupart des ecclésiastiques est défra
yée de cette manière. Il y en a très peu parmi eux qui aie
nt été élevés entièrement à leurs propres frais ; ceux qui
sont dans ce cas ne trouveront donc pas toujours une réco
0311mpense proportionnée à une éducation qui exige tant de
temps, d’études et de dépense, les emplois ecclésiastique
s étant obsédés par une foule de gens qui, pour se procure
r de l’occupation, sont disposés à accepter une rétributio
n fort au-dessous de celle à laquelle ils auraient pu prét
endre sans cela, avec une pareille éducation; et ainsi la
concurrence du pauvre emporte la récompense du riche. Sans
doute, il ne serait pas convenable de comparer un curé ou
un chapelain à un artisan à la journée. On peut bien pour
tant, sans blesser les convenances, considérer les honorai
res d’un curé ou d’un chapelain comme étant de la même nat
ure que les salaires de cet artisan. Tous les trois sont p
ayés de leur travail en vertu de la convention qu’ils ont-
faite avec leurs supérieurs respectifs. Or, jusques après
le milieu du quatorzième siècle, les honoraires ordinaires
d’un curé ou d’un prêtre gagé dans une paroisse, en Angle
terre, ont été de 5 marcs d’argent (contenant environ auta
nt d’argent que 10 livres de notre monnaie actuelle), ains
i que nous le trouvons réglé par les décrets de plusieurs
conciles nationaux. A la même époque, il est déclaré que l
0312a paye d’un maître maçon est de 4 deniers par jour, co
ntenant la même quantité d’argent qu’un schelling de notre
monnaie actuelle, et celle d’un compagnon maçon, de 3 den
iers par jour, égaux à 9 d’aujourd’hui 1. Ainsi, les salai
res de ces ouvriers, en les supposant constamment employés
, étaient fort au-dessus des honoraires du curé ; et en su
pposant le maître maçon sans ouvrage pendant un tiers de l
‘année, ses salaires étaient encore aussi élevés que ces h
onoraires. Dans le statut de la douzième année de la reine
Anne, chapitre XII, il est dit : « Qu’attendu qu’en plusi
eurs endroits les cures ont été mal desservies faute de fo
nds suffisants pour entretenir et encourager les curés, l’
évêque sera autorisé à leur allouer, par acte revêtu de sa
signature et de son sceau, des émoluments ou une rétribut
ion fixe et suffisante, qui n’excède pas 50 livres, et qui
ne soit pas au-dessous de 20 livres par an. » On regarde
aujourd’hui 40 livres par an comme une rétribution suffisa
nte pour un curé, et malgré cet acte du Parlement, il y a
beaucoup de cures au-dessous de 20 livres. Or, il y a à Lo
ndres des cordonniers à la journée qui gagnent 40 livres p
0313ar an, et il n’y a presque pas un ouvrier laborieux, d
e quelque genre que ce soit, dans cette capitale, qui n’en
gagne plus de 20. Cette dernière somme n’excède même pas
ce que gagnent très souvent de simples manoeuvres dans plu
sieurs paroisses de campagne, Toutes les fois que la loi a
cherché à régler les salaires des ouvriers, c’est toujour
s pour les faire baisser plutôt que pour les élever; mais
en maintes occasions la loi a tâché d’élever les honoraire
s , des curés, en obligeant les recteurs des paroisses, po
ur maintenir la dignité de l’Eglise, à leur donner quelque
chose de plus que la misérable subsistance qu’ils se sera
ient volontiers soumis à accepter. Dans l’un comme dans l’
autre cas, la loi a également manqué son but, et elle n’a
jamais eu le pouvoir d’élever le salaire des curés, non pl
us que d’abaisser celui des ouvriers jusqu’au degré qu’ell
e s’était proposé, parce qu’elle n’a jamais pu empêcher qu
e les premiers, vu leur état d’indigence et la multitude d
es concurrents, ne consentissent à accepter moins que la r
étribution fixée par la loi ; ni que les autres, vu la con
currence contraire de ceux qui trouvent leur profit et leu
0314r plaisir à les employer, ne reçussent davantage.
Les grands bénéfices et les autres honneurs ecclésiastiqu
es soutiennent la dignité de l’Eglise, malgré la chétive c
ondition de ses membres inférieurs. La considération que l
‘on porte à cette profession, même pour ces derniers, dédo
mmage de la modicité de leur récompense pécuniaire. En Ang
leterre et dans tous les pays catholiques romains, la chan
ce de fortune dans l’Eglise est, en réalité, plus avantage
use qu’il ne le faut. Il suffit de l’exemple des Eglises d
‘Ecosse, de Genève et de plusieurs autres de la communion
protestante, pour nous convaincre que dans une profession
aussi recom- mandable, où l’on a tant de facilité pour se
procurer l’éducation nécessaire, la seule perspective de b
énéfices beaucoup plus modiques attirerait dans les ordres
sacrés un nombre suffisant d’hommes instruits, bien nés e
t respectables.
Si l’on élevait proportionnellement une aussi grande quan
tité de personnes aux frais du public, dans les profession
s où il n’y a pas de bénéfices, telles que le droit et la
médecine, la concurrence y serait bientôt si grande, que l
0315a récompense pécuniaire baisserait considérablement :
personne alors ne voudrait prendre la peine de faire éleve
r son fils à ses dépens dans l’une ou l’autre de ces profe
ssions. Elles seraient abandonnées uniquement à ceux qui y
auraient été préparés par cette espèce de charité publiqu
e, et ces deux professions, aujourd’hui si honorées, serai
ent tout à fait dégradées par la misérable rétribution don
t ces élèves si nombreux et si indigents se verraient, en
général, forcés de se contenter.
La classe d’hommes peu fortunés qu’on appelle communément
gens de lettres est à peu près dans la même position que
celle où se trouveraient probablement les juri-
Voyez le Statut des ouvriers, vingt-cinquième année d’Edou
ard III.
consultes et les médecins, dans la supposition ci-dessus.
La plupart d’entre eux, dans toutes les parties de l’Europ
e, ont été élevés pour l’Eglise, mais ils ont été détourné
s, par différentes raisons, d’entrer dans les ordres. lis
ont donc, en général, reçu leur éducation aux frais du pub
lie, et leur nombre est partout trop grand pour que le pri
0316x de leur travail ne soit pas réduit communément à la
plus mince rétribution.
Avant l’invention de l’imprimerie, les gens de lettres n’
avaient d’autre emploi, pour tirer parti de leurs talents,
que celui d’enseigner publiquement, ou de communiquer a d
‘autres les connaissances utiles et curieuses qu’ils avaie
nt acquises ; et cet emploi est encore assurément plus uti
le, plus honorable et même, en général, plus lucratif que
celui d’écrire pour des libraires, emploi auquel l’imprime
rie a donné naissance. Le temps et l’étude, le talent, le
savoir et l’application nécessaires pour former un profess
eur distingué dans les sciences sont au moins équivalents
à ce qu’en possèdent les premiers praticiens en médecine e
t en jurisprudence; mais la rétribution ordinaire d’un sav
ant professeur est, sans aucune proportion, au-dessous de
celle d’un bon avocat ou d’un bon médecin, parce que la pr
ofession du premier est surchargée d’une foule d’indigents
qui ont été instruits aux dépens du public, tandis que da
ns les deux autres il n’y a que très peu d’élèves qui n’ai
ent pas fait eux-mêmes les frais de leur éducation. Cepend
0317ant, toute faible qu’elle est, la récompense ordinaire
des professeurs publics et particuliers serait indubitabl
ement beaucoup au-dessous même de ce qu’elle est, s’ils ne
se trouvaient débarrassés de la concurrence de cette port
ion plus indigente encore de gens de lettres qui écrivent
pour avoir du pain. Avant l’invention de l’imprimerie, étu
diant et mendiant étaient, à ce qu’il semble, des termes à
peu près synonymes, et il paraît qu’avant cette époque le
s différents recteurs des universités ont souvent accordé
à leurs écoliers la permission de mendier.
Dans l’Antiquité, où l’on n’avait aucun de ces établissem
ents charitables destinés à élever des personnes indigente
s dans les professions savantes, les professeurs étaient,
à ce qu’il semble, bien plus richement récompensés. Isocra
te, dans son Discours contre les sophistes, reproche aux p
rofesseurs de son temps leur inconséquence. « Ils font à l
eurs écoliers, dit-il, les promesses les plus magnifiques;
ils se chargent de leur enseigner à être sages, à être he
ureux, à être justes, et en retour d’un service d’une tell
e importance, ils stipulent une misérable récompense de 4
0318ou 5 mines. Ceux qui enseignent la sagesse, continue-t
-il, devraient certainement être sages eux-mêmes; cependan
t, si l’on voyait un homme vendre à si bas prix une telle
marchandise, il serait convaincu de la folie la plus manif
este. » Sans doute, il n’entend pas ici exagérer le montan
t de la rétribution, et nous pouvons être bien sûrs qu’ell
e n’était pas moindre qu’il ne la représente. Quatre mines
étaient égales à 13 livres 6 sous 8 deniers; 5 mines, à 1
6 livres 13 sous 4 deniers; ainsi, il faut que, dans ce te
mps, on ne payât guère moins que la plus forte de ces deux
sommes aux premiers professeurs d’Athènes. Isocrate lui-m
ême exigeait de chacun de ses élèves 10 mines, ou 33 livre
s 6 sous 8 deniers. Quand il enseignait à Athènes, on dit
qu’il avait une centaine d’écoliers. J’entends par là le n
ombre auquel il enseignait à la fois, ou ceux qui assistai
ent à ce que nous appellerions un cours de leçons, et ce n
ombre ne paraîtra pas extraordinaire dans une si grande vi
lle pour un professeur aussi célèbre, et qui enseignait ce
lle de toutes les sciences qui était alors le plus en vogu
e, la rhétorique. Il faut donc que chacun de ses cours lui
0319 ait valu 1000 mines, ou 3 333 livres 6 sous 8 deniers
. Aussi, Plutarque nous dit-il ailleurs que 1000 mines éta
ient son didactron ou le revenu ordinaire de son école. Be
aucoup d’autres grands professeurs de ces temps-là paraiss
ent avoir fait des fortunes considérables. Gorgias fit pré
sent au temple de Delphes de sa propre statue en or massif
; cependant il ne faut pas, à ce que je crois, la supposer
de grandeur naturelle. Son genre de vie, aussi bien que c
elui d’Hippias et de Protagoras, deux autres professeurs d
istingués du même temps, nous est représenté par Platon co
mme d’un luxe qui allait jusqu’à l’ostentation. On dit que
Platon lui-même vivait d’une manière très somptueuse. Ari
stote, après avoir été le précepteur d’Alexandre et avoir
été magnifiquement récompensé, comme chacun sait, tant par
ce prince que par Philippe, trouva que les leçons de son
école valaient bien encore la peine qu’il revînt à Athènes
pour les reprendre. Les professeurs des sciences étaient
probablement moins communs à cette époque qu’ils ne le dev
inrent un siècle ou deux après, lorsque la concurrence eut
sans doute diminué le prix de leur travail et l’admiratio
0320n qu’on avait pour leurs personnes. Cependant, les pre
miers d’entre eux paraissent toujours avoir joui d’un degr
é de considération bien supérieur à tout ce que pourrait e
spérer aujourd’hui un homme de cette profession. Les Athén
iens envoyèrent en ambassade solennelle à Rome Carnéade l’
académicien et Diogène le stoïcien ; et quoique leur ville
fût alors déchue de sa première grandeur, c’était encore
une république considérable et indépendante. Carnéade, d’a
illeurs, était Babylonien de naissance; et comme jamais au
cun peuple ne se montra plus jaloux que les Athéniens d’éc
arter les étrangers des emplois publics, il faut que leur
considération pour lui ait été très grande.
En somme, cette inégalité est peut-être plus avantageuse
que nuisible au public. Elle tend bien à dégrader un peu l
a profession de ceux qui s’adonnent à l’enseignement; mais
ce léger inconvénient est à coup sûr grandement contre-ba
lancé par l’avantage qui résulte du bon marché de l’éducat
ion littéraire. Cet avantage serait encore d’une bien autr
e importance pour le public, si la constitution des collèg
es et des maisons d’éducation était plus raisonnable qu’el
0321le ne l’est aujourd’hui dans la plus grande partie de
l’Europe.
Troisièmement, la police des pays de l’Europe, en gênant
la libre circulation du travail et des capitaux, tant d’un
emploi à un autre que d’un lieu à un autre, occasionne en
certains cas une inégalité fort nuisible dans la somme to
tale des avantages de leurs différents emplois.
Les statuts d’apprentissage gênent la libre circulation d
u travail d’un emploi à un autre, même dans le même lieu.
Les privilèges exclusifs des corporations la gênent d’un l
ieu à un autre, même dans le même emploi.
Il arrive fréquemment que, tandis que des ouvriers gagnen
t de gros salaires dans une manufacture, ceux d’une autre
sont obligés de se contenter de la simple subsistance. L’u
ne sera dans un état d’avancement et, par conséquent, dema
ndera sans cesse de nouveaux bras; l’autre sera dans un ét
at de décadence, et les bras y deviendront de plus en plus
surabondants. Ces deux manufactures seront quelquefois da
ns la même ville, quelquefois dans le même voisinage, sans
pouvoir se prêter l’une à l’autre la moindre assistance.
0322L’obstacle qui s’y oppose peut résulter de la loi d’ap
prentissage dans un cas ; il peut résulter, dans l’autre,
et de cette loi et de l’institution des corporations exclu
sives. Cependant, dans plusieurs manufactures différentes,
les opérations ont tant d’analogie, que les ouvriers pour
raient aisément changer de métier les uns avec les autres,
si ces lois absurdes n’y mettaient empêchement. Par exemp
le, l’art de tisser la toile unie et celui de tisser les é
toffes de soie sont presque entièrement la même chose. Cel
ui de tisser la laine en uni est un peu différent; mais la
différence est si peu de chose, qu’un tisserand, soit en
toile, soit en soie, y deviendrait en quelques jours un ou
vrier passable. Si l’une de ces trois manufactures capital
es venait à déchoir, les ouvriers pourraient trouver une r
essource dans l’une des deux autres qui serait dans un éta
t de prospérité et, de cette manière, leurs salaires ne po
urraient jamais s’élever trop haut dans l’industrie en pro
grès, ni descendre trop bas dans l’industrie en décadence.
A la vérité, les manufactures de toile, en Angleterre, pa
r un statut particulier, sont ouvertes à tout le monde; ma
0323is, comme ce genre n’est pas très cultivé dans une gra
nde partie du pays, il ne peut pas fournir une ressource g
énérale aux ouvriers des autres manufactures en déclin; pa
rtout où la loi de l’apprentissage est en vigueur, ces ouv
riers n’ont donc d’autre parti à prendre que de se mettre
à la charge de la paroisse, ou de travailler comme simples
manoeuvres, ce à quoi ils sont bien moins propres, par le
urs habitudes, qu’à tout autre genre d’industrie qui aurai
t quelque rapport avec leur métier; aussi, en général, ils
préfèrent se mettre à la charge de la paroisse.
Tout ce qui gêne la libre circulation du travail d’un emp
loi à un autre gêne pareillement celle des capitaux, la qu
antité de fonds qu’on peut verser dans une branche de comm
erce dépendant beaucoup de celle du travail qui peut y êtr
e employé. Cependant, les lois des corporations apportent
moins d’obstacles à la libre circulation des capitaux d’un
lieu à un autre, qu’à celle du travail. Partout un riche
marchand trouvera plus de facilité pour obtenir le privilè
ge de s’établir dans une ville de corporation, qu’un pauvr
e artisan pour avoir la permission d’y travailler.
0324 La gêne que les lois des corporations apportent à la
libre circulation du travail est, je pense, commune à tous
les pays de l’Europe ; celle qui résulte des lois sur les
pauvres est, d’autant que je puis le savoir, particulière
à l’Angleterre. Elle vient de la difficulté qu’un homme p
auvre trouve à obtenir un domicile (seulement), ou même la
permission d’exercer son industrie dans une autre paroiss
e que celle à laquelle il appartient. Les lois des corpora
tions ne gênent que la libre circulation du travail des ar
tisans et ouvriers de manufacture seulement; la difficulté
d’obtenir un domicile gêne jusqu’à la circulation du trav
ail de simple manoeuvre. Il ne sera pas hors de propos de
donner à ce sujet quelques éclaircissements sur l’origine,
le progrès et l’état actuel de ce mal, l’un des plus fâch
eux peut-être de l’administration de l’Angleterre.
Lors de la destruction des monastères, quand les pauvres
furent privés des secours charitables de ces maisons relig
ieuses, après quelques tentatives infructueuses pour leur
soulagement, le statut de la quarante-troisième année d’El
isabeth, chapitre II, régla que chaque paroisse serait ten
0325ue de pourvoir à la subsistance de ses pauvres, et qu’
il y aurait des inspecteurs des pauvres établis annuelleme
nt, lesquels, conjointement avec les marguilliers, lèverai
ent, par une taxe paroissiale, les sommes suffisantes pour
cet objet.
Ce statut imposa à chaque paroisse l’obligation indispens
able de pourvoir à la subsistance de ses pauvres. Ce fut d
onc une question de quelque importance, de savoir quels ét
aient les individus que chaque paroisse devait regarder co
mme ses pauvres. Après quelques variations, cette question
fut enfin décidée dans les treizième et quatorzième année
s de Charles II, où il fut statué qu’une résidence non con
testée de quarante jours ferait acquérir le domicile dans
une paroisse, mais que, pendant ce terme, deux juges de pa
ix pourraient, sur la réclamation des marguilliers ou insp
ecteurs des pauvres, renvoyer tout nouvel habitant à la pa
roisse sur laquelle il était légalement établi en dernier
lieu, à moins que cet habitant ne tînt à loyer un bien de

10 livres de revenu annuel, ou bien qu’il ne fournît, pour
0326 la décharge de la paroisse où
11 était actuellement résident, une caution fixée par ces
juges.
On dit que ce statut donna lieu à quelques fraudes, les o
fficiers de paroisse ayant quelquefois engagé par conniven
ce leurs propres pauvres à aller clandestinement dans une
autre paroisse, et à s’y tenir cachés pendant les quarante
jours pour y gagner le domicile, à la décharge de la paro
isse à laquelle ils appartenaient réellement. En conséquen
ce, il fut établi par le statut de la première année de Ja
cques II, que les quarante jours de résidence non contesté
e exigés pour gagner le domicile ne commenceraient à couri
r que du jour où le nouveau résident aurait donné à l’un d
es marguilliers ou inspecteurs de la paroisse où il venait
habiter, une déclaration par écrit du lieu de sa demeure
et du nombre d’individus dont sa famille était composée.
Mais les officiers de paroisse, à ce qu’il paraît, furent
quelquefois aussi peu scrupuleux à l’égard de leurs propr
es paroisses qu’à l’égard des autres paroisses, et ils prê
tèrent la main à ces intrusions en recevant la déclaration
0327, sans faire ensuite aucune des démarches qu’il conven
ait de faire. En conséquence, comme on supposa que chaque
habitant avait intérêt d’empêcher, autant qu’il était en l
ui, l’admission de ces intrus qui augmentaient la charge d
e la paroisse, le statut de la troisième année de Guillaum
e III ajouta aux précédentes dispositions, que le terme de
quarante jours de résidence ne courrait que de la date de
la publication faite le dimanche à l’église, immédiatemen
t après le service divin, de la déclaration donnée par écr
it.
« Après tout, dit le docteur Burn, cette espèce de domici
le, par une résidence de quarante jours continuée après la
publication de la déclaration par écrit, s’obtient fort r
arement, et le but de la loi est bien moins de faire gagne
r les droits de domicile que d’annuler ceux des personnes
qui s’introduisent clandestinement dans une paroisse; car
donner une déclaration, c’est seulement mettre la paroisse
dans la nécessité de vous renvoyer. Mais lorsque la posit
ion de la personne est telle qu’il est incertain si elle e
st actuellement dans le cas de renvoi ou non, en donnant s
0328a déclaration elle forcera la paroisse ou à lui accord
er le domicile sans contestation, en lui laissant continue
r ses quarante jours, ou à faire juger la chose en lui sig
nifiant son renvoi. »
Ainsi, ce statut rendit à peu près impraticable pour les
pauvres l’ancienne voie de gagner le domicile par quarante
jours d’habitation. Mais, pour ne pas paraître ôter tout
à fait aux gens d’une paroisse la possibilité de jamais s’
établir tranquillement sur une autre, ce statut ouvrit qua
tre autres voies par lesquelles on pourrait gagner le domi
cile sans déclaration par écrit ni publication. La premièr
e fut d’être porté sur les rôles de la paroisse et de paye
r la taxe; la deuxième, d’être élu à un des emplois annuel
s de la paroisse et de l’exercer pendant un an; la troisiè
me, de faire son temps d’apprentissage dans la paroisse; l
a quatrième, d’y être engagé pour servir un an, et de rest
er au même service pendant tout ce temps.
Ce n’est qu’un acte public de la paroisse entière qui peu
t faire gagner le domicile par les deux premières voies; e
n effet, lorsqu’un nouveau venu n’a que son travail pour s
0329ubsister, la paroisse connaît trop les conséquences qu
i en résulteraient, pour consentir à l’adopter, soit en l’
imposant aux taxes paroissiales, soit en le nommant à un o
ffice.
Un homme marié ne peut guère gagner le domicile par les d
eux dernières voies. Un apprenti est presque toujours garç
on, et il est expressément statué qu’aucun domestique mari
é ne pourra gagner le domicile en s’engageant pour un an a
u service de quelqu’un. Le principal effet qu’ait produit
l’introduction de cette voie de gagner le domicile par ser
vice a été de détruire en grande partie l’ancienne méthode
de louer les domestiques pour une année, méthode auparava
nt si ordinaire en Angleterre que, même encore aujourd’hui
, quand il n’y a pas de terme particulier de convenu, la l
oi suppose que tout domestique est loué pour l’année. Mais
les maîtres ne sont pas toujours dans l’intention de donn
er le domicile à leurs domestiques en les louant de cette
manière; et les domestiques, de leur côté, ne sont pas non
plus toujours d’avis de se louer ainsi, parce que, le der
nier domicile emportant déchéance de tous les précédents,
0330ils pourraient perdre par là leur domicile originaire
dans le lieu de leur naissance, ou de celui où résident le
urs parents et leur famille.
Il est bien évident qu’un ouvrier indépendant, soit manoe
uvre, soit artisan, ne voudra jamais gagner le domicile pa
r apprentissage ni par service. Aussi, quand un de ces ouv
riers venait porter son industrie dans une nouvelle parois
se, il était sujet, quelque bien portant et laborieux qu’i
l pût être, à être renvoyé, selon le bon plaisir d’un marg
uillier ou d’un inspecteur, à moins qu’il ne tint un loyer
de 10 livres par année, chose impossible à un ouvrier qui
n’a que son travail pour vivre, ou bien qu’il ne pût four
nir pour la décharge de la paroisse une caution, à l’arbit
rage de deux juges de paix. Le montant de cette caution es
t, à la vérité, laissé entièrement à leur prudence, mais i
ls ne peuvent guère l’exiger au-dessous de 30 livres, puis
qu’il a été statué que l’acquisition, même en pleine propr
iété, d’un bien valant moins de 30 livres, ne pourrait fai
re gagner le domicile, cette somme n’étant pas suffisante
pour la décharge de la paroisse. Or, c’est encore une caut
0331ion que ne pourrait presque jamais fournir un homme vi
vant de son travail, et très souvent on en exige une beauc
oup plus forte.
Pour rétablir donc en quelque sorte la libre circulation
du travail, que ces différents statuts avaient presque tot
alement détruite, on imagina les certificats. Dans les hui
tième et neuvième années de Guillaume III, il fut statué q
ue lorsqu’une personne aurait obtenu de la paroisse où ell
e avait son dernier domicile légal un certificat signé des
marguilliers et inspecteurs des pauvres, et approuvé par
deux juges de paix, tout autre paroisse serait tenue de la
recevoir; qu’elle ne pourrait être renvoyée sur le simple
prétexte qu’elle était dans le cas de devenir à la charge
de la paroisse, mais seulement pour le fait d’y être actu
ellement à charge, auquel cas la paroisse qui avait accord
é le certificat serait tenue de rembourser tant la subsist
ance du pauvre que les frais de son renvoi. Et à l’effet d
e donner à la paroisse, sur laquelle le porteur d’un tel c
ertificat venait demeurer, la sûreté la plus complète, il
fut réglé de plus, par le même statut, que ce porteur de c
0332ertificat ne pourrait y gagner le domicile par quelque
voie que ce fût, excepté celle de tenir un loyer de 10 li
vres par an, ou de remplir personnellement, pendant une an
née entière, un des offices annuels de la paroisse; en con
séquence, cette personne ne pouvait pas gagner le domicile
par déclaration, ni par service, ni par apprentissage, ni
par le payement des taxes. Il fut même encore statué, dan
s la douzième année de la reine Anne, statut 1er, chap. XV
III, que les domestiques et les apprentis du porteur d’un
tel certificat ne pourraient gagner aucun droit de domicil
e dans la paroisse où celui-ci demeurerait à la faveur de
ce certificat.
Une observation fort judicieuse du docteur Burn peut nous
apprendre jusqu’à quel point l’invention des certificats
a rétabli cette libre circulation du travail, presque enti
èrement anéantie par les statuts précédents. « Il est évid
ent, dit-il, qu’il y a plusieurs bonnes raisons pour exige
r des certificats des personnes qui viennent s’établir dan
s un endroit : d’abord, c’est afin que celles qui résident
à la faveur de ces certificats ne puissent gagner le domi
0333cile, ni par apprentissage, ni par service, ni par déc
laration, ni par le payement des taxes; c’est afin qu’elle
s ne puissent donner le domicile ni à leurs apprentis, ni
à leurs domestiques; c’est afin que, si elles deviennent à
la charge de la paroisse, on sache où on doit les renvoye
r, et que la paroisse soit remboursée de la dépense du ren
voi et de celle de leur subsistance pendant ce temps; enfi
n, que si elles tombent malades de manière à ne pouvoir êt
re transportées, la paroisse qui a donné le certificat soi
t tenue de les entretenir ; toutes choses qui ne pourraien
t avoir lieu sans la formalité du certificat. Ces raisons,
d’un autre côté, seront à proportion tout aussi puissante
s pour empêcher les paroisses d’accorder des certificats d
ans les cas ordinaires ; car il y a une chance infiniment
plus qu’égale pour que les porteurs de leurs certificats l
eur reviennent, et encore dans une condition pire. » Le se
ns de cette observation, à ce qu’il semble, c’est que la p
aroisse où un homme pauvre vient demeurer devrait toujours
exiger le certificat, et que celle qu’il se propose de qu
itter ne devrait presque jamais en accorder. « Il y a quel
0334que chose de révoltant dans cette institution », dit e
ncore ce judicieux auteur, dans son Histoire de la législa
tion des pauvres, « c’est d’attribuer à un officier de par
oisse le pouvoir de tenir ainsi un homme, pour toute sa vi
e, dans une espèce de prison, quelque inconvénient qu’il p
uisse y avoir pour lui à rester dans l’endroit où il aura
eu le malheur de gagner ce qu’on appelle un domicile, ou q
uelque avantage qu’il puisse trouver à aller vivre ailleur
s. »
Quoiqu’un certificat n’emporte avec soi aucune attestatio
n de bonne conduite et ne certifie autre chose, sinon que
la personne appartient à la paroisse à laquelle elle appar
tient réellement, cependant il est absolument laissé à l’a
rbitraire des officiers de paroisse de l’accorder ou de le
refuser. On demanda une fois, dit le docteur Burn, une or
donnance de Mandamus pour enjoindre à des marguilliers et
inspecteurs de signer un certificat; mais la requête fut r
ejetée par la cour du banc du roi, comme une prétention tr
ès étrange.
C’est probablement aux obstacles qu’un pauvre ouvrier tro
0335uve, dans la loi du domicile, à porter son industrie d
‘une paroisse à une autre sans l’aide d’un certificat, qu’
il faut attribuer cette inégalité si forte qu’on remarque
fréquemment en Angleterre dans les prix du travail, à des
endroits assez peu distants l’un de l’autre. Un ouvrier ga
rçon qui est bien portant et laborieux pourra quelquefois
résider, par tolérance, sans cette formalité; mais un homm
e ayant femme et enfants, qui se risquerait à le faire, se
rait sûr, dans la plupart des paroisses, d’être renvoyé et
, en général, il en serait de même du garçon s’il venait p
ar la suite à se marier; ainsi, la disette de bras dans un
e paroisse ne peut pas toujours être soulagée par la surab
ondance dans une autre, comme cela se fait constamment en
Ecosse et, je présume, dans tous les pays où il n’existe p
as d’entraves à la liberté de s’établir. Dans ces pays-là,
quoique les salaires s’y élèvent quelquefois un peu dans
le voisinage des grandes villes et partout ailleurs où il
y a demande extraordinaire de travail, ils baissent ensuit
e par degrés à mesure que la distance de ces endroits vien
t à augmenter, jusqu’à ce qu’ils retombent au taux ordinai
0336re des campagnes; mais nous n’y rencontrons jamais ces
différences tranchantes et inexplicables que nous remarqu
ons quelquefois dans les salaires de deux places voisines
en Angleterre, où les barrières artificielles d’une parois
se sont bien plus difficiles à franchir pour un pauvre ouv
rier, que des limites naturelles, telles qu’un bras de mer
ou une chaîne de montagnes qui forment ailleurs une démar
cation très sensible entre les différents taux des salaire
s.
C’est un attentat manifeste contre la justice et la liber
té naturelles, que de renvoyer un homme qui n’est coupable
d’aucun délit de la paroisse où il choisit de demeurer; c
ependant le peuple, en Angleterre, qui est si jaloux de sa
liberté, mais qui, comme le peuple de la plupart des autr
es pays, n’entend jamais bien en quoi elle consiste, est r
esté, déjà depuis plus d’un siècle, assujetti à cette oppr
ession sans y chercher de remède. Quoique les gens sages s
e soient aussi quelquefois plaints de la loi du domicile c
omme d’une calamité publique, néanmoins elle n’a jamais ét
é l’objet d’une réclamation universelle du peuple, comme c
0337elle qu’ont occasionnée les warrants généraux; pratiqu
e sans contredit très abusive, mais qui pourtant ne peut d
onner lieu à une oppression générale; tandis qu’on peut af
firmer qu’il n’existe pas en Angleterre un seul pauvre ouv
rier, parvenu à l’âge de quarante ans, qui n’ait eu à épro
uver, dans un moment ou dans un autre de sa vie, des effet
s excessivement durs de cette oppressive et absurde loi du
domicile.
Je terminerai ce long chapitre en observant que s’il a ét
é d’usage anciennement de fixer le taux des salaires, d’ab
ord par des lois générales qui s’étendaient sur la totalit
é du royaume, et ensuite par des ordonnances particulières
des juges de paix pour chaque comté particulier, aujourd’
hui ces deux pratiques sont tout à fait tombées en désuétu
de. « Après une expérience de plus de quatre cents ans, di
t le docteur Burn, il est bien temps enfin de ne plus se t
ourmenter pour assujettir à des règlements précis ce qui,
par sa nature, ne paraît être susceptible d’aucune exacte
limitation; car s’il fallait que toutes les personnes reçu
ssent des salaires égaux dans le même genre de travail, il
0338 n’y aurait plus d’émulation, et ce serait fermer la v
oie à l’industrie et au talent. »
Toutefois, on essaye encore de temps à autre, dans des ac
tes du Parlement, de fixer le taux des salaires dans quelq
ues métiers et dans quelques endroits particuliers; ainsi,
le statut de la huitième année de Georges III défend, sou
s de graves peines, à tous maîtres tailleurs à Londres et
à cinq milles à la ronde, de donner à leurs ouvriers, et à
ceux-ci d’accepter plus de 2 s. 7 d. et demi par jour, ex
cepté en cas de deuil public. Toutes les fois que la légis
lature essaye de régler les démêlés entre les maîtres et l
eurs ouvriers, ce sont toujours les maîtres qu’elle consul
te; aussi, quand le règlement est en faveur des ouvriers,
il est toujours juste et raisonnable; mais il en est quelq
uefois autrement quand il est en faveur des maîtres : ains
i, la loi qui oblige les maîtres, dans plusieurs métiers,
à payer leurs ouvriers en argent et non en denrées, est to
ut à fait juste et raisonnable, elle ne fait aucun tort au
x maîtres; elle les oblige seulement à payer en argent la
même valeur que celle qu’ils prétendaient payer, mais qu’i
0339ls ne payaient pas toujours réellement, en marchandise
s. Cette loi est en faveur des ouvriers, mais celle de la
huitième année de Georges III est en faveur des maîtres. Q
uand les maîtres se concertent entre eux pour réduire les
salaires de leurs ouvriers, ordinairement ils se lient, pa
r une promesse ou convention secrète, à ne pas donner plus
que tel salaire, sous une peine quelconque. Si les ouvrie
rs faisaient entre eux une ligue contraire de la même espè
ce, en convenant, sous certaines peines, de ne pas accepte
r tel salaire, la loi les en punirait très sévèrement. Si
elle agissait avec impartialité, elle traiterait les maîtr
es de la même manière; mais le statut de la huitième année
de Georges Ill donne force de loi à cette taxation que le
s maîtres cherchaient quelquefois à établir par des ligues
secrètes. Les plaintes des ouvriers semblent parfaitement
bien fondées, quand ils disent que ce statut met l’ouvrie
r le plus habile et le plus laborieux sur le même pied qu’
un ouvrier ordinaire.
Il était aussi d’usage, dans les anciens temps, de cherch
er à borner les profits des marchands et autres vendeurs,
0340en taxant le prix des vivres et de quelques autres mar
chandises. La taxe du pain est, autant que je sache, le se
ul vestige qui reste de cet ancien usage. Partout où il ex
iste une corporation exclusive, il est peut-être à propos
de régler le prix des choses de première nécessité; mais o
ù il n’y en a point, la concurrence le réglera bien mieux
que toutes les taxes possibles. La méthode établie par le
statut de la trente-unième année de Georges II, pour régle
r le prix du pain, ne peut se pratiquer en Ecosse, à cause
d’une omission à la loi, son exécution dépendant de l’off
ice de clerc du marché, qui n’existe pas dans ce pays. On
ne remédia à cette omission qu’à la troisième année de Geo
rges III. Le défaut de taxe n’occasionna pas d’inconvénien
t remarquable, et son établissement, dans un petit nombre
d’endroits où elle eut lieu, ne produisit aucun avantage s
ensible. Il y a pourtant, dans la plus grande partie des v
illes d’Ecosse, une corporation de boulangers qui réclame
des privilèges exclusifs, mais ceux-ci ne sont pas, au res
te, très sévèrement observés.
J’ai déjà remarqué que la proportion entre les taux diffé
0341rents, tant des salaires que des profits, dans les div
ers emplois du travail et des capitaux, ne paraissait pas
être beaucoup affectée par l’état de richesse ou de pauvre
té de la société, par son état croissant, stationnaire ou
décroissant. Ces révolutions dans la propriété publique on
t bien une influence générale sur l’universalité des salai
res et des profits; mais, en définitive, cette influence a
git également sur tous, quels que soient les différents em
plois. Ainsi, la proportion qui règne entre eux subsiste t
oujours la même, et aucune de ces révolutions ne doit guèr
e y apporter de changements, au moins pour un temps consid
érable.

Chapitre XI
DE LA RENTE DE LA TERRE
La Rente (Rent) considérée comme le prix payé pour l’usag
e de la terre, est naturellement le prix le plus élevé que
le fermier est en état de payer, dans les circonstances o
ù se trouve la terre pour le moment. Lors de la stipulatio
0342n des clauses du bail, le propriétaire fait tout ce qu
‘il peut pour ne lui laisser d’autre part dans le produit
que celle qui est nécessaire pour remplacer le capital qui
fournit la semence, paye le travail, achète et entretient
les bestiaux et autres instruments de labourage, et pour
lui donner, en outre, les profits ordinaires que rendent l
es fermes dans le canton. Cette part est évidemment la plu
s petite dont le fermier puisse se contenter sans être en
perte, et le propriétaire entend rarement lui en laisser d
avantage. Tout ce qui reste du produit ou de son prix, ce
qui est la même chose, au-delà de cette portion, quel que
puisse être ce reste, le propriétaire tâche de se le réser
ver comme rente de sa terre; ce qui est évidemment la rent
e la plus élevée que le fermier puisse payer, dans l’état
actuel de la terre. Quelquefois, à la vérité, par générosi
té, et plus souvent par ignorance, le propriétaire consent
à recevoir quelque chose de moins que ce surplus, et quel
quefois aussi, quoique plus rarement, le fermier se soumet
par ignorance à payer quelque chose de plus que ce reste,
ou se contente de quelque chose de moins que les profits
0343ordinaires des fermes du canton. Néanmoins, ce surplus
peut toujours être regardé comme la rente naturelle de la
terre, ou la rente moyennant laquelle on peut naturelleme
nt penser que seront louées la plupart des terres.
On pourrait se figurer que la Rente de la terre n’est sou
vent autre chose qu’un Profit et un Intérêt raisonnable du
capital que le propriétaire a employé à l’amélioration de
la terre. Sans doute, il y a des circonstances où la rent
e pourrait être regardée en partie comme telle; car il ne
peut presque jamais arriver que cela ait lieu pour plus qu
e pour une partie. Le propriétaire exige une rente même po
ur la terre non améliorée, et ce qu’on pourrait supposer ê
tre un intérêt ou profit des dépenses d’amélioration n’est
, en général, qu’une addition à cette rente primitive. D’a
illeurs, ces améliorations ne sont pas toujours faites ave
c les fonds du propriétaire, mais quelquefois avec ceux du
fermier; cependant, quand il s’agit de renouveler le bail
, le propriétaire exige ordinairement la même augmentation
de rente que si toutes ces améliorations eussent été fait
es de ses propres fonds.
0344 Il exige quelquefois une rente pour ce qui est tout à
fait incapable d’être amélioré par la main des hommes. La
salicorne est une espèce de plante marine qui donne, quan
d elle est brûlée, un sel alcalin dont on se sert pour fai
re du verre, du savon, et pour plusieurs autres usages; el
le croît en différents endroits de la Grande-Bretagne, par
ticulièrement en Ecosse, et seulement sur des rochers situ
és au-dessous de la haute marée, qui sont, deux fois par j
our, couverts par les eaux de la mer, et dont le produit,
par conséquent, n’a jamais été augmenté par l’industrie de
s hommes. Cependant, le propriétaire d’un domaine borné pa
r un rivage où croît cette espèce de salicorne en exige un
e rente tout aussi bien que de ses terres à blé.
Dans le voisinage des îles de Shetland, la mer est extrao
rdinairement abondante en poisson, ce qui fait une grande
partie de la subsistance des habitants; mais, pour tirer p
arti du produit de la mer, il faut avoir une habitation su
r la terre voisine. La rente du propriétaire est en propor
tion, non de ce que le fermier peut tirer de la terre, mai
s de ce qu’il peut tirer de la terre et de la mer ensemble
0345. Elle se paye partie en poisson, et ce pays nous offr
e un de ces exemples, très peu communs, où la rente consti
tue une des parties du prix de cette espèce de denrée.
La rente de la terre, considérée comme le prix payé pour
l’usage de la terre, est donc naturellement un prix de mon
opole. Il n’est nullement en proportion des améliorations
que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de
ce qu’il lui suffirait de prendre pour ne pas perdre, mais
bien de ce que le fermier peut consentir à donner.
On ne peut porter ordinairement au marché que les parties
seulement du produit de la terre dont le prix ordinaire s
uffit à remplacer le capital qu’il faut employer pour les
y porter, et les profits ordinaires de ce capital. Si le p
rix ordinaire est plus que suffisant, le surplus en ira na
turellement à la rente de la terre. S’il n’est juste que s
uffisant, la marchandise pourra bien être portée au marché
, mais elle ne pourra fournir une rente au propriétaire. L
e prix sera-t-il ou ne sera-t-il pas plus que suffisant ?
C’est ce qui dépend de la demande.
Il y a certaines parties du produit de la terre dont la d
0346emande doit toujours être telle, qu’elles rapporteront
un prix plus élevé que ce qui suffit pour les faire venir
au marché; il en est d’autres dont la demande peut être a
lternativement telle, qu’elles rapportent ou ne rapportent
pas ce prix plus fort que le prix suffisant. Les première
s doivent toujours fournir de quoi payer une rente au prop
riétaire; les dernières quelquefois suffiront à l’acquitte
ment d’une rente, et d’autre fois non, suivant la différen
ce des circonstances.
Il faut donc observer que la rente entre dans la composit
ion du prix des marchandises d’une tout autre manière que
les salaires et les profits. Le taux élevé ou bas des sala
ires et des profits est la cause du prix élevé ou bas des
marchandises; le taux élevé ou bas de la rente est l’effet
du prix; le prix d’une marchandise particulière est élevé
ou bas, parce qu’il faut, pour la faire venir au marché,
payer des salaires et des profits élevés ou bas ; mais c’e
st parce que son prix est élevé ou bas, c’est parce qu’il
est ou beaucoup ou très peu plus, ou pas du tout plus élev
é que ce qui suffit pour payer ces salaires et ces profits
0347, que cette denrée fournit de quoi payer une forte ou
une faible rente, ou ne permet pas d’en acquitter une.
je considérerai en particulier : – l- les parties du prod
uit de la terre qui fournissent toujours de quoi payer une
rente; – 2- celles qui peuvent quelquefois fournir de quo
i en payer une, et quelquefois non ; – 3- les variations q
ui, dans les différentes périodes de développement des soc
iétés, s’opèrent naturellement dans la valeur relative de
ces deux différentes sortes de produits, soit qu’on les co
mpare l’une avec l’autre, soit qu’on les compare avec les
marchandises manufacturées. Ces trois objets diviseront ce
chapitre en trois sections.

Section 1. – Du produit qui fournit toujours de quoi payer
une Rente.

Les hommes, comme toutes les autres espèces d’animaux, se
multipliant naturellement en proportion des moyens de sub
sistance, les denrées alimentaires sont toujours plus ou m
0348oins demandées. En tout temps, la nourriture pourra ac
heter ou commander une quantité plus ou moins grande de tr
avail, et toujours il se trouvera des individus disposés à
faire quelque chose pour la gagner. A la vérité, ce qu’el
le peut acheter de travail n’est pas toujours égal à ce qu
‘elle pourrait faire subsister de travailleurs si elle éta
it distribuée de la manière la plus économique, et cela à
cause des salaires élevés qui sont quelquefois donnés au t
ravail. Mais elle peut toujours acheter autant de travail
qu’elle peut en entretenir au taux auquel ce genre de trav
ail est communément entretenu dans le pays.
Or, la terre, dans presque toutes les situations possible
s, produit plus de nourriture que ce qu’il faut pour entre
tenir tout le travail qui concourt à mettre cette nourritu
re au marché, et même l’entretenir de la manière la plus l
ibérale qui ait jamais eu lieu pour ce genre de travail. L
e surplus de cette nourriture est aussi toujours plus que
suffisant pour remplacer avec profit le capital qui emploi
e ce travail. Ainsi, il reste toujours quelque chose pour
donner une rente au propriétaire.
0349 Les marais les plus déserts d’Ecosse et de Norvège fo
rment une espèce de pâturage pour des bestiaux qui, avec l
eur lait et l’accroissement du troupeau, suffisent toujour
s, non seulement à faire subsister le travail qu’exigent l
eur garde et leur entretien, ainsi qu’à payer au fermier o
u maître du troupeau les profits ordinaires de son capital
, mais encore à fournir une petite rente au propriétaire.
La rente augmente en proportion de la bonté du pâturage. N
on seulement la même étendue de terre nourrit un plus gran
d nombre de bestiaux, mais comme ils sont rassemblés dans
un petit espace, ils exigent moins de travail pour leur ga
rde et pour la récolte de leur produit. Le propriétaire ga
gne de deux manières : par l’augmentation du produit, et p
ar la diminution du travail qu’il faut faire subsister sur
ce produit.
La rente varie selon la fertilité de la terre, quel que s
oit son produit, et selon sa situation, quelle que soit sa
fertilité. La terre située dans le voisinage d’une ville
donne une rente plus élevée qu’une terre également fertile
, située dans un endroit éloigné de la campagne. Quoique l
0350‘une et l’autre n’exigent peut-être pas plus de travai
l pour leur culture, il en coûte toujours nécessairement d
avantage pour amener au marché le produit de la terre éloi
gnée. Il faut donc que ce dernier produit entretienne une
plus grande quantité de travail et, par conséquent, que le
surplus, dont le profit du fermier et la rente du proprié
taire sont tirés tous les deux, en soit d’autant diminué.
Mais, comme on l’a déjà fait voir, dans les endroits éloig
nés de la campagne, le taux du profit est généralement plu
s élevé que dans le voisinage d’une grande ville. Ainsi, d
ans ce surplus déjà diminué, il ne doit revenir qu’une par
t d’autant plus petite au propriétaire.
Les grandes routes bien entretenues, les canaux et les ri
vières navigables, en diminuant les frais de transport, ra
pprochent du niveau commun les parties reculées de la camp
agne et celles qui avoisinent la ville. Ce sont aussi, par
cette raison, les plus importantes des améliorations; ell
es encouragent la culture des terres les plus éloignées, q
ui forment nécessairement dans un pays la portion la plus
étendue de sa surface. Elles sont avantageuses à la ville,
0351 en détruisant le monopole des campagnes situées dans
son voisinage ; elles sont même avantageuses à cette derni
ère partie des campagnes. Si elles donnent lieu à introdui
re dans l’ancien marché quelques denrées rivales du produi
t de ces campagnes voisines, elles ouvrent aussi à ce prod
uit plusieurs marchés nouveaux. Le monopole d’ailleurs est
un des grands ennemis d’une bonne gestion, laquelle ne pe
ut jamais s’établir universellement dans un pays, qu’autan
t que chacune se voit forcé, par une concurrence libre et
générale, d’y avoir recours pour la défense de ses propres
intérêts. Il n’y a pas plus de cinquante ans que quelques
-uns des comtés voisins de Londres présentèrent au Parleme
nt une pétition contre le projet d’étendre les routes entr
etenues aux comtés plus éloignés de la capitale. Ces provi
nces éloignées, disaientils, en conséquence du bas prix de
la main- d’oeuvre, pourraient vendre leurs grains et four
rages à meilleur compte que nous au marché de Londres, et
par ce moyen réduiraient nos fermages et ruineraient notre
culture. Cependant, depuis ce temps, ces réclamants ont v
u leurs fermages s’augmenter et leur culture s’améliorer.
0352
Une pièce de blé, d’une fertilité médiocre, produit une b
eaucoup plus grande quantité de nourriture pour l’homme, q
ue la meilleure prairie d’une pareille étendue. Quoique sa
culture exige plus de travail, cependant le surplus qui r
este après le remplacement de la semence et la subsistance
de tout ce travail, est encore beaucoup plus considérable
. Ainsi, en supposant qu’une livre de viande de boucherie
ne valût jamais plus qu’une livre de pain, cet excédent pl
us fort serait partout d’une plus grande valeur et formera
it un fonds plus abondant, tant pour le profit du fermier
que pour la rente du propriétaire. C’est ce qui semble avo
ir eu lieu partout généralement dans les premiers commence
ments de l’agriculture.
Mais la valeur relative de ces deux espèces de nourriture
, le pain et la viande de boucherie, est fort différente,
selon les différentes périodes de l’agriculture. Dans l’en
fance grossière de cet art, les terres inhabitées et sans
culture, qui forment alors la majeure partie du pays, sont
toutes abandonnées au bétail. Il y a plus de viande que d
0353e pain; par conséquent, le pain est la nourriture pour
laquelle la concurrence est plus grande, et qui, en raiso
n de cela, se vend à plus haut prix. Ulloa nous dit qu’à B
uénos- Ayres, il y a quarante ou cinquante ans, le prix or
dinaire d’un boeuf, choisi parmi un troupeau de deux ou tr
ois cents têtes, était de 4 réaux, équivalant à 21 deniers
et demi sterling. Il ne dit rien du prix du pain, sans do
ute parce qu’il n’y avait rien trouvé de remarquable. Un b
oeuf, dit-il, n’y coûte guère plus que la peine de le pren
dre. Mais nulle part le blé ne peut croître sans une grand
e quantité de travail; et dans un pays situé sur les bords
de la Plata, qui était alors la route directe de l’Europe
aux mines d’argent du Potosi, le prix pécuniaire du trava
il ne devait pas être à très bon marché. Il en est autreme
nt quand la culture s’est étendue à la majeure partie du p
ays; il y a alors plus de pain que de viande. La concurren
ce prend une autre direction, et c’est le prix de la viand
e qui devient plus fort que celui du pain.
En outre, à mesure que la culture s’étend, les terres inc
ultes deviennent insuffisantes pour répondre à la demande
0354de viande de boucherie. Une grande partie des terres c
ultivées est nécessairement employée à élever et à engrais
ser du bétail, dont il faut, par conséquent, que le prix s
uffise à payer, non seulement le travail de le soigner et
de le garder, mais encore les profits et la rente que cett
e terre mise en labour aurait pu rapporter au fermier et a
u propriétaire. Lorsqu’on amène les bestiaux au même march
é, ceux qui ont été nourris au milieu des friches les plus
incultes sont, à proportion du poids et de la qualité, ve
ndus au même prix que ceux qui ont été élevés sur la terre
la mieux cultivée. Les propriétaires de ces friches en pr
ofitent, et ils haussent la rente de leurs terres en propo
rtion du prix du bétail qu’elles nourrissent. Il n’y a pas
plus d’un siècle que, dans plusieurs endroits des montagn
es d’Ecosse, la viande de boucherie était à aussi bon ou à
meilleur marché que le pain même de farine d’avoine. Par
l’union des deux royaumes, le marché d’Angleterre a été ou
vert au bétail de ces montagnes. Leur prix ordinaire est à
présent environ trois fois plus élevé qu’au commencement
du siècle, et pendant le même temps les rentes de la plupa
0355rt des biens situés dans ce pays ont triplé et quadrup
lé. Dans presque toute la Grande-Bretagne, une livre de la
meilleure viande de boucherie vaut aujourd’hui, en généra
l, plus de deux livres du meilleur pain blanc, et dans les
années d’abondance, elle en vaut quelquefois trois ou qua
tre.
C’est ainsi que, par les progrès de l’amélioration des te
rres, les rentes et profits des pâtures incultes se règlen
t, en quelque sorte, sur les rentes et profits de celles q
ui sont cultivées, et celles-ci, à leur tour, sur les rent
es et profits des terres à blé. Le blé est une récolte ann
uelle. La viande de boucherie est une récolte qui met quat
re ou cinq années à croître. Or, comme une acre de terre p
roduira une beaucoup plus petite quantité d’une de ces deu
x espèces de nourriture que l’autre,’ il faut que l’inféri
orité de la quantité soit compensée par la supériorité du
prix. S’il y avait plus que compensation, on remettrait de
s terres à blé en prairie; et si la compensation n’était p
as obtenue, une partie des prés serait remise en terres à
blé.
0356 On doit cependant entendre que ce n’est que dans la p
lus grande partie seulement des terres cultivées d’un gran
d pays, que peut avoir lieu cette égalité entre les rentes
et profits fournis par les prés et prairies, et ceux four
nis par le blé; entre la terre dont le produit nourrit imm
édiatement le bétail, et celle dont le produit nourrit imm
édiatement les hommes. Il y a des situations locales parti
culières où il en est tout à fait autrement, et où la rent
e et le profit que donne l’herbe des prés sont fort au-des
sus de ceux que le blé pourrait rendre.
Ainsi, dans le voisinage d’une grande ville, la demande d
e lait et de fourrage contribue plus souvent, avec le haut
prix de la viande de boucherie à élever la valeur de l’he
rbe des prés au-dessus de ce qu’on peut appeler sa proport
ion naturelle avec la valeur du blé. Il est évident que ce
t avantage local ne peut se communiquer aux terres situées
à quelque distance.
Des circonstances particulières ont quelquefois rendu cer
tains pays si peuplés, que tout le territoire, semblable à
celui du voisinage d’une grande ville, n’a pu suffire à p
0357roduire à la fois et le fourrage et le blé qu’exigeait
la consommation. Ils ont donc par préférence employé leur
s terres à la production du fourrage, comme la denrée la p
lus volumineuse et la plus difficile à transporter au loin
; et la nourriture de la masse du peuple, le blé, a été p
rincipalement importée des pays étrangers. Telle est à pré
sent la situation de la Hollande, et telle semble avoir ét
é celle d’une partie considérable de l’ancienne Italie, pe
ndant la prospérité des Romains. Au rapport de Cicéron, Ca
ton l’Ancien disait que le premier genre d’exploitation et
le plus profitable dans une ferme, c’était de faire d’exc
ellents pâturages; le second, d’en faire de médiocres, et
le troisième, d’en faire de mauvais. Il ne mettait le labo
urage qu’au quatrième rang pour le profit et l’avantage. A
la vérité, dans cette partie de l’Italie, voisine de Rome
, le labourage doit avoir été extrêmement découragé par le
s fréquentes distributions de blé qu’on y faisait au peupl
e, gratuitement ou à très bas prix. Ce blé était amené des
provinces conquises, dont plusieurs étaient obligées de f
ournir à la république, par forme d’impôt, le dixième de l
0358eur produit à un prix fixe d’environ six deniers le qu
art de boisseau. Le bas prix auquel ce blé était distribué
au peuple doit nécessairement avoir fait baisser, sur le
marché de Rome, le blé qui était porté du Latium ou de l’a
ncien territoire de Rome, et il doit avoir découragé dans
ce pays la culture des céréales.
De même, dans un canton ouvert dont la production princip
ale est le blé, une prairie bien enclose fournira souvent
une plus forte rente qu’aucune pièce de blé du voisinage.
Elle est utile à la subsistance du bétail employé à la cul
ture du blé et, dans ce cas, la forte rente qu’elle rend n
‘est pas tant payée, à proprement parier, par la valeur de
son propre produit, que par celle des terres à blé qui so
nt cultivées à l’aide de ce produit. Si jamais les terres
voisines venaient à être généralement encloses, il est pro
bable que cette rente baisserait. La forte rente que rende
nt aujourd’hui en Ecosse les terres encloses paraît être u
n effet de la rareté des clôtures, et il est probable qu’e
lle ne durera pas plus longtemps que cette rareté. L’avant
age de la clôture est plus grand pour un pré que pour une
0359terre à blé; elle épargne la peine de garder le bétail
qui, d’ailleurs, se nourrit bien mieux quand il n’est pas
sujet à être troublé par le berger ou par son chien.
Mais partout où il n’y a pas d’avantage local de ce genre
, la rente et le profit que donne le blé ou tout autre vég
étal qui sert à la nourriture générale du peuple, doivent
naturellement régler la rente et le profit que donnera une
terre propre à cette production, et qui sera mise en prai
rie.
L’usage des prairies artificielles, des turneps, carottes
, choux, etc., et tous les autres expédients dont on s’est
avisé pour qu’une même quantité de terre pût nourrir un p
lus grand nombre de bestiaux que ne faisait la pâture natu
relle, ont dû contribuer, à ce qu’il semble, à diminuer un
peu la supériorité que le prix de la viande a naturelleme
nt sur celui du pain dans un pays bien cultivé. Aussi para
issent-ils avoir produit cet effet; et il y a quelque rais
on de croire, au moins pour le marché de Londres, que le p
rix de la viande de boucherie est aujourd’hui moins élevé
proportionnellement au prix du pain qu’il ne l’était au co
0360mmencement du siècle dernier.
Dans le Supplément à la vie du prince Henri, le docteur B
irch nous a rapporté les prix auxquels ce prince payait or
dinairement sa viande de boucherie. Il y est dit que les q
uatre quartiers d’un boeuf pesant six cents livres lui coû
taient communément 9 livres 10 schellings ou environ, ce q
ui fait 31 schellings 8 deniers par chaque cent livres pes
ant. Le prince Henri est mort le 6 novembre 1612, dans la
dix-neuvième année de son âge.
En mars 1764, le Parlement fit une enquête sur les causes
de la cherté qui régnait alors dans le prix des denrées.
Entre plusieurs preuves relatives à l’objet de cette enquê
te, un marchand de Virginie, entendu en témoignage, déclar
a qu’au mois de mars 1763 il avait approvisionné ses équip
ages en boeuf, à 24 ou 25 schellings le cent pesant, ce qu
‘il regardait comme le prix ordinaire; tandis que, dans ce
tte année de cherté, il avait payé 27 schellings pour le m
ême poids et la même qualité de viande. Cependant, ce haut
prix de 1764 est de 4 schellings 8 deniers inférieur au p
rix paye ordinairement par le prince Henri, et il faut obs
0361erver qu’il n’y a que la meilleure viande qui soit pro
pre à être salée pour ces voyages de long cours.
Le prix payé par le prince Henri s’élève à 3 deniers quat
re cinquièmes pour chaque livre pesant de tout le corps de
la bête, en prenant l’un dans l’autre la basse viande et
les morceaux de choix, et à ce compte les morceaux de choi
x n’auraient pas pu être vendus en détail à moins de 4 den
iers et demi ou 5 deniers la livre.
Dans l’enquête parlementaire de 1764, les témoins établir
ent que les morceaux de choix du meilleur boeuf revenaient
au consommateur au prix de 4 deniers et de 4 deniers un q
uart la livre, et la basse viande en général, de 7 farthin
gs à 2 deniers et demi et 2 deniers trois quarts; et ils a
joutèrent que ces prix étaient généralement d’un demi-penn
y plus chers que les mêmes sortes de viande n’avaient été
vendues habituellement dans le mois de mars, les autres an
nées. Or, ce haut prix lui-même est encore de beaucoup mei
lleur marché que ne paraît l’avoir été le prix ordinaire d
e la viande en détail, dans le temps du prince Henri.
Pendant les douze premières années du dernier siècle, le
0362prix moyen du meilleur froment, au marché de Windsor,
a été de 1 livre 18 schellings 3 deniers un sixième le qua
rter de neuf boisseaux de Winchester.
Mais dans les douze années qui ont précédé 1764, y compri
s cette même année, le prix moyen de la même mesure du mei
lleur froment au même marché a été de 2 livres 1 schelling
9 deniers et demi.
Ainsi, il paraît que, dans les douze premières années du
dernier siècle, le froment a été bien meilleur marché, et
la viande bien plus chère que dans les douze années antéri
eures à 1764 inclusivement.
Dans tous les grands pays, la majeure partie des terres c
ultivées est employée à produire ou de la nourriture pour
les hommes, ou de la nourriture pour les bestiaux. La rent
e et le profit de ces terres règlent les rentes et profits
de toutes les autres terres cultivées. Si quelque produit
particulier fournissait moins, la terre serait bientôt re
mise en blé ou en prairie; et s’il y avait quelque produit
qui fournît plus, on consacrerait bientôt à ce genre de p
roduit une partie des terres à blé ou des prairies.
0363 A la vérité, les genres de productions qui exigent ou
une plus grande dépense primitive, ou une plus grande dép
ense annuelle de culture, pour que la terre y soit appropr
iée, paraissent ordinairement rapporter, les uns une plus
forte rente, les autres un plus gros profit que le blé ou
l’herbe des prés. Néanmoins, on trouvera rarement que cett
e supériorité aille au-delà d’un intérêt raisonnable ou d’
une juste compensation de cette plus forte dépense.
Une houblonnière, un verger, un potager, paraissent génér
alement rendre, tant au propriétaire qu’au fermier, en ren
te et en profit, plus qu’un pré ou une pièce de blé; mais
il faut aussi plus de dépense pour mettre la terre en cet
état; de là il est dû une plus forte rente au propriétaire
; elle exige aussi plus de soin, d’attention et d’habileté
dans la culture : de là, un plus gros profit est dû au fe
rmier; la récolte aussi est plus précaire, du moins pour l
e houblon et les fruits; il faut donc que le prix de cette
récolte, outre une compensation pour les pertes accidente
lles, fournisse encore quelque chose, comme une espèce de
prime d’assurance. La condition des jardiniers, bien peu a
0364isée en général et toujours médiocre, nous prouve asse
z que, pour l’ordinaire, un métier aussi difficile n’est p
as trop payé. Il y a tant de gens riches qui se livrent pa
r amusement à cet art agréable, qu’il y a peu de profit à
faire pour ceux qui le pratiquent pour vivre, parce que le
s personnes qui naturellement seraient leurs meilleurs cha
lands se procurent par elles-mêmes les productions les plu
s précieuses de ce genre de travail.
Il paraît que, dans aucun temps, l’avantage que le propri
étaire retire de ces sortes d’améliorations n’a excédé ce
qu’il lui fallait pour l’indemniser de la dépense qu’elles
avaient originairement coûtée. Dans l’agriculture ancienn
e, après la vigne, c’était un potager bien arrosé, qui éta
it, à ce qu’il semble, la partie de la ferme qu’on supposa
it rendre le meilleur produit. Mais Démocrite, qui écrivai
t sur l’agriculture, il y a environ deux mille ans, et qui
était regardé par les anciens comme un des créateurs de l
‘art, pensait que ce n’était pas agir en homme sage que d’
enclore un potager. Le profit, dit-il, n’indemniserait pas
de la dépense d’un mur de pierres; et ceux de briques (je
0365 présume qu’il entend parler de briques cuites au sole
il) se dégradent par la pluie et les mauvais temps de l’hi
ver, et exigent des réparations continuelles. Columelle, q
ui rapporte ce sentiment de Démocrite, ne le contredit pas
, mais il indique une méthode très économique d’enclore av
ec une haie d’épines et de ronces, qu’il a trouvée, dit-il
, par expérience, former une défense à la fois durable et
impénétrable, mais qui, à ce qu’il semble, n’était guère c
onnue du temps de Démocrite. Palladius adopte l’opinion de
Columelle, qui avait été auparavant fort approuvée par Va
rron. Au jugement de ces anciens agriculteurs, le produit
d’un jardin potager n’aurait été, à ce qu’il paraît, guère
plus que suffisant pour payer les frais de la culture ext
raordinaire et de l’arro- sement ; car, dans ces pays méri
dionaux, on pensait alors, comme on le pense encore aujour
d’hui, qu’il était à propos d’avoir à sa disposition un co
urant d’eau que l’on pût conduire dans chaque partie du ja
rdin. Aujourd’hui, dans presque toute l’Europe, on ne juge
pas qu’un potager mérite une meilleure clôture que celle
indiquée par Columelle. Dans la Grande-Bretagne, et dans q
0366uelques autres pays du Nord, les bons fruits ne peuven
t venir à maturité qu’à l’abri d’un mur; en conséquence, d
ans ces pays- là, il faut que leur prix suffise à payer la
dépense de bâtir et d’entretenir ce mur sans lequel on ne
les obtiendrait pas. Souvent, le mur à fruit environne le
potager, qui jouit ainsi de l’avantage d’une clôture que
son propre produit ne pourrait presque jamais payer.
C’était, à ce qu’il paraît, une maxime reconnue dans l’an
cienne agriculture, comme elle l’est encore dans tous les
pays vignobles, que la vigne est la partie la plus profita
ble de la ferme, quand elle est plantée convenablement et
amenée à sa perfection ; mais quant à savoir s’il était av
antageux de planter une nouvelle vigne, c’était là un suje
t de controverse parmi les anciens agriculteurs d’Italie,
ainsi que nous l’apprend Columelle. Comme amateur de toute
culture savante, il décide en faveur de la vigne, et il t
âche de démontrer, en comparant le profit et la dépense, q
ue c’était une des améliorations les plus avantageuses. To
utefois, ces sortes de comparaisons entre le profit et la
dépense d’entreprises nouvelles sont ordinairement sujette
0367s à de grandes erreurs, et en agriculture plus qu’en t
oute autre affaire. Si de telles plantations eussent alors
donné autant de bénéfice qu’il prétend qu’elles devaient
le faire, il n’y aurait pas eu matière à dispute. La même
question est aussi souvent débattue aujourd’hui dans les p
ays vignobles. Les écrivains en économie rurale dans ces c
ontrées, amateurs et partisans de la grande culture, parai
ssent, il est vrai, généralement disposés à décider, comme
Columelle, en faveur de la vigne. Ce qui paraît favoriser
encore leur opinion, ce sont les sollicitudes que se sont
données en France les propriétaires des anciennes vignes,
pour empêcher qu’on n’en plantât de nouvelles; ce fait se
mble indiquer, chez ceux qui en ont le plus l’expérience,
une reconnaissance tacite que cette espèce de culture est
pour le moment, dans ce pays, plus profitable qu’aucune au
tre. Cependant, on pourrait tirer du même fait une autre o
pinion, qui est que ce profit supérieur ne devrait pas sur
vivre aux lois qui restreignent présentement la libre cult
ure de la vigne. En 1731, ces propriétaires obtinrent un a
rrêt du conseil, qui défendit de planter de nouvelles vign
0368es et de renouveler les anciennes arrachées depuis deu
x ans, à moins d’une permission particulière du roi, laque
lle ne serait accordée que sur le rapport de l’intendant d
e la province, et son certificat portant que la terre, d’a
près l’examen, n’était susceptible d’aucune autre culture.
Le prétexte de cet arrêt du conseil était la rareté du bl
é et des fourrages et la surabondance du vin; mais si cett
e surabondance eût réellement existé, elle aurait très eff
icacement empêché, sans le secours d’aucun arrêt du consei
l, la plantation de nouvelles vignes, en réduisant les pro
fits de ce genre d’exploitation au-dessous de leur proport
ion naturelle avec ceux des blés et des prairies. Et pour
répondre à cette prétendue rareté de blés occasionnée par
la multiplication des vignes, le blé n’est nulle part mieu
x cultivé en France que dans les provinces vignobles qui o
nt des terres propres à cette culture, telles que la Bourg
ogne, la Guyenne et le haut Languedoc. La quantité de bras
qu’emploie une espèce de culture encourage nécessairement
l’autre, parce que la première fournit un marché tout prê
t pour le produit de la seconde. C’est à coup sûr l’expédi
0369ent le moins propre à encourager la culture du blé, qu
e de diminuer le nombre de ceux qui sont en état de le pay
er ; c’est une politique aussi sage que celle qui voudrait
donner de l’extension à l’agriculture en décourageant les
manufactures.
Ainsi, les rentes et profits des productions qui exigent
ou de plus fortes avances primitives pour y approprier la
terre, ou une plus grande dépense pour leur culture annuel
le, quoique souvent fort supérieurs aux rentes et profits
des blés et de l’herbe des prés, sont réglés par les rente
s et profits de ces deux espèces ordinaires de récoltes, d
ans tous les cas où ils ne font que compenser, les avances
et dépenses extraordinaires.
A la vérité, il arrive quelquefois que la quantité de ter
res qui peut être appropriée à une certaine production est
trop petite pour répondre à la demande effective. Tout le
produit en pourra alors être vendu à ceux qui sont dispos
és à donner quelque chose au-delà de ce qui est suffisant
pour payer la totalité des rentes, salaires et profits emp
loyés à le faire croître et à le mettre sur le marché, sel
0370on leurs taux naturels, ou selon les taux auxquels on
les paye dans la majeure partie des terres cultivées. Dans
ce cas, et dans ce seul cas, la portion restante du prix
après le remboursement total des frais d’amélioration et d
e culture peut bien communément ne garder aucune proportio
n régulière avec le surplus correspondant dans le prix du
blé ou de l’herbe des prés; elle peut même l’excéder à un
degré presque sans bornes et la majeure partie de cet excé
dent va naturellement à la rente du propriétaire.
Par exemple, ce que nous avons dit de la proportion natur
elle et ordinaire entre les rentes et profits que rapporte
le vin et ceux que donnent le blé et l’herbe des prés, ne
doit s’entendre seulement que pour ces vignes qui ne prod
uisent autre chose qu’un bon vin ordinaire, tel qu’il en p
eut croître à peu près partout où il se trouve un terrain
léger, pierreux ou sablonneux, un vin qui n’a d’autre qual
ité que de la force et de la salubrité. Ce n’est qu’avec c
es sortes de vignes seulement que les terres ordinaires du
pays peuvent être mises en concurrence; mais il est évide
nt que cela ne peut avoir lieu à l’égard des vins d’une qu
0371alité particulière.
La vigne est, de tous les arbres à fruits, celui sur lequ
el la différence du terroir a le plus d’effet. Certains te
rroirs, à ce qu’on suppose, donnent au vin un bouquet qu’a
ucune espèce de culture ou de soins ne pourrait obtenir su
r tout autre sol. Cet avantage, réel ou imaginaire, est qu
elquefois particulier au produit d’un petit nombre de vign
es; quelquefois il s’étend sur la majeure partie d’un peti
t canton, et quelquefois sur une partie considérable d’une
vaste province. La quantité de ces vins qui va au marché
est au-dessous de la demande effective ou de la demande de
ceux qui seraient disposés à payer la totalité des rentes
, profits et salaires nécessaires pour les faire croître e
t les mettre sur le marché, suivant le taux ordinaire, ou
suivant le taux auquel ces rentes, profits et salaires son
t payés dans les vignobles ordinaires. Toute cette quantit
é peut donc trouver son débit parmi ceux qui sont disposés
à payer au-delà; et cela élève nécessairement le prix de
ces vins au-dessus des vins ordinaires. La différence est
plus ou moins grande, selon que la vogue ou la rareté du v
0372in donne plus ou moins d’activité à la concurrence des
acheteurs. Quelle que soit cette différence, la majeure p
artie revient à la rente du propriétaire; car, quoiqu’en g
énéral ces sortes de vignes soient cultivées avec plus de
soin que la plupart des autres, cependant le haut prix du
vin paraît être moins l’effet que la cause de cette cultur
e plus soignée. Dans un produit aussi précieux, la perte q
ue causerait la négligence est assez forte pour obliger mê
me les plus négligents à être soigneux. Ainsi, il ne faut
qu’une petite partie de ce haut prix pour payer les salair
es du travail extraordinaire donné à la culture de ces vin
s, ainsi que les profits du capital extraordinaire qui ali
mente ce travail.
Les colonies à sucre que possèdent les nations européenne
s dans les Indes occidentales peuvent être comparées à ces
vignobles précieux. La totalité de leur produit est au-de
ssous de la demande effective de l’Europe, et elle peut tr
ouver son débit parmi ceux qui consentent à en payer plus
que la totalité des rentes, profits et salaires nécessaire
à sa préparation et à son transport au marché, sur le pie
0373d où on les paye communément pour tout autre produit.
M. Poivre, qui a observé avec le plus grand soin l’agricul
ture aux Indes, nous dit 1 que le plus beau sucre blanc, à
la Cochinchine, se vend communément 3 piastres le quintal
, environ 13 schellings 6 deniers de notre monnaie. Ce qu’
on appelle là le quintal pèse de 130 à 200 livres de Paris
, ou en prenant le terme moyen, 175 livres de Paris; ce qu
i, réduisant le prix du cent pesant d’Angleterre à environ
8 schellings sterl., ne fait pas le quart de ce qu’on pay
e communément les sucres bruts ou moscouades qu’on importe
de nos colonies, et pas la sixième partie du prix du plus
beau sucre blanc. A la Cochinchine, la majeure partie des
terres cultivées est employée à produire du blé et du riz
, la nourriture de la masse du peuple. Les prix respectifs
du blé, du riz et du sucre ont probablement entre eux une
proportion naturelle, celle qui s’établit naturellement e
ntre les différents produits de la plupart des terres cult
ivées, et qui est capable d’indemniser le propriétaire et
le fermier, aussi exactement qu’il est possible de l’appré
cier, des dépenses qu’ils ont coutume de faire pour l’amél
0374ioration primitive et pour la culture annuelle. Mais,
dans nos colonies à sucre, le prix du sucre n’a pas cette
proportion avec le prix du produit d’un champ de blé ou de
riz, en Europe ou en Amérique. On dit ordinairement qu’un
planteur compte, pour se défrayer de toutes ses dépenses
de culture, sur le rhum et les mélasses seulement, et que
son sucre est pour lui un profit net. Si cela est vrai, ca
r je ne prétends pas l’affirmer, c’est comme si le fermier
d’une terre à blé comptait payer tous ses frais de cultur
e avec ses pailles, et que le grain fût tout profit pour l
ui. Nous voyons souvent des compagnies de négociants, à Lo
ndres et dans d’autres villes de commerce, acheter dans no
s colonies à sucre des terres incultes, qu’ils se proposen
t de mettre en valeur, et de cultiver avec profit par le m
oyen des facteurs ou gérants, et cela malgré la grande dis
tance, l’incertitude des retours et la mauvaise administra
tion de la justice en ces contrées. Or, personne n’entrepr
endra de mettre en valeur et de cultiver de la même manièr
e les terres les plus fertiles de l’Ecosse, de l’Irlande o
u des provinces à blé de l’Amérique septentrionale, quoiqu
0375e la justice, mieux administrée en ces pays, donne lie
u de compter sur une plus grande régularité dans les retou
rs.
Dans la Virginie et au Maryland, on préfère la culture du
tabac à celle du blé, comme étant plus lucrative. Le taba
c pourrait se cultiver avec avantage dans la plus grande p
artie de l’Europe; mais presque partout on en a fait un ob
jet capital d’impôt, et on a pensé qu’il serait plus diffi
cile de lever cet impôt sur chaque différente ferme de pay
s où cette plante serait cultivée, que de le lever, par le
s douanes, sur l’importation de la denrée. C’est pour cett
e raison que, dans la plus grande partie de l’Europe, la p
lus absurde des prohibitions empêche la culture du tabac e
t donne nécessairement une espèce de monopole aux pays où
cette culture est permise; et comme c’est la Virginie et l
e Maryland qui produisent le plus de cette denrée, ces pro
vinces ont une part considérable, quoique avec quelques co
ncurrents, dans les bénéfices de ce monopole. Toutefois, l
a culture du tabac ne paraît pas aussi avantageuse que cel
le du sucre. je n’ai jamais entendu dire qu’aucune plantat
0376ion de tabac ait été mise en valeur et cultivée avec d
es capitaux de commerçants résidant en Angleterre, et nous
ne voyons guère arriver de nos colonies à tabac des plant
eurs aussi opulents que ceux qui nous arrivent souvent de
nos îles à sucre. Si la préférence qu’on donne dans ces co
lonies à la culture du tabac sur celle du blé semble indiq
uer que la demande effective du tabac faite par l’Europe n
‘est pas complètement remplie, cependant cette demande est
plus près de l’être, à ce qu’il semble, que celle du sucr
e; et quoique le prix actuel du tabac soit probablement au
-delà de ce qui suffit au payement de la totalité des rent
es, profits et salaires qu’exigent sa préparation et son t
ransport au marché, sur le pied auquel on les paye communé
ment dans les terres à blé, il ne doit pas dépasser ce tau
x dans la même proportion que le prix actuel du sucre. Aus
si, nos planteurs de tabac ont-ils témoigné les mêmes crai
ntes sur la surabondance du tabac, que les propriétaires d
es anciennes vignes de France sur la surabondance du vin.
Par un arrêté de leur assemblée, ils ont restreint sa cult
ure à six mille pieds (qu’on suppose rendre un millier pes
0377ant de tabac) par chaque nègre de l’âge de seize à soi
xante ans. Ils comptent qu’un nègre de cet âge, outre la q
uantité de tabac qu’il a à fournir, peut encore cultiver q
uatre acres de maïs. Pour empêcher aussi que le marché ne
soit surchargé, ils ont quelquefois, dans les années surab
ondantes, à ce que nous dit le docteur Douglas 1 (que je s
oupçonne pourtant avoir été mal informé), brûlé une certai
ne quantité de tabac, par nègre, de la même manière qu’on
nous dit que font les Hollandais pour les épices. S’il fau
t employer des moyens aussi violents pour maintenir le pri
x actuel du tabac, il est vraisemblable que la supériorité
des avantages de cette culture sur celle du blé, s’il y e
n a encore quelqu’une, ne sera pas de longue durée.
C’est ainsi que la rente des terres cultivées pour produi
re la nourriture des hommes règle la rente de la plupart d
es autres terres cultivées. Aucun produit particulier ne p
eut longtemps rendre moins, parce que la terre serait auss
itôt mise en autre nature de rapport; et s’il y a quelque
production particulière qui rende ordinairement plus, c’es
t parce que la quantité de terre qui peut lui être propre
0378ne suffit pas pour remplir la demande effective.
En Europe, c’est le blé qui est la principale production
de la terre servant immédiatement à la nourriture de l’hom
me. Ainsi, excepté quelques circonstances particulières, l
a rente des terres à blé règle en Europe celles de toutes
les autres terres cultivées. L’Angleterre n’est donc pas d
ans le cas d’envier à la France ses vignobles, ni à l’Ital
ie ses plantations d’olives. A l’exception de circonstance
s particulières, le rapport de ces sortes de cultures se r
ègle sur le rapport du blé; et en blé, la fertilité de l’A
ngleterre n’est pas inférieure à celle de ces deux pays.
Si, dans un pays quelconque, la nourriture végétale ordin
aire et favorite du peuple était tirée de quelque plante d
ont la terre la plus commune, avec la même ou presque la m
ême culture, pût produire une beaucoup plus grande quantit
é que les terres les plus fertiles ne produisent de blé, a
lors la rente du propriétaire ou l’excédent de nourriture
qui lui restait après le payement du travail et le rembour
sement du capital et profits ordinaires du fermier, serait
nécessairement beaucoup plus considérable. Quel que pût ê
0379tre, dans ce pays-là, le taux de la subsistance ordina
ire du travail, ce plus grand excédent de la nourriture en
ferait toujours subsister davantage et, par conséquent, m
ettrait le propriétaire en état d’en acheter ou d’en comma
nder une plus grande quantité. Il recevrait nécessairement
une rente d’une valeur réelle plus considérable; il aurai
t réellement plus de pouvoir et d’autorité sur le travail
d’autrui; il aurait à sa disposition et à son commandement
plus de ces choses que fournit le travail d’autrui, et qu
i servent aux besoins et aux commodités de la vie.
Une rizière produit une plus grande quantité de nourritur
e que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinair
e d’une acre s’élève, à ce qu’on dit, à deux récoltes par
an de trente à soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique
sa culture exige plus de travail, quand tout ce travail a
subsisté, il reste un plus grand excédent. Par conséquent,
dans les pays à riz, où ce végétal est la nourriture ordi
naire et favorite du peuple, et où il compose la principal
e subsistance du travail qui le cultive, il doit apparteni
r au propriétaire, dans ce plus grand excédent, une portio
0380n plus forte que celle qui lui revient dans les pays à
blé. Dans la Caroline, où les planteurs sont généralement
, comme dans les autres colonies anglaises, fermiers et pr
opriétaires à la fois et où, par conséquent, la rente se c
onfond dans le profit, la culture du riz est regardée comm
e plus profitable que celle du blé, quoique leurs rizières
ne produisent qu’une récolte par année, et quoique la cou
tume d’Europe y ait conservé assez d’empire pour que le pe
uple n’y fasse point du riz sa nourriture végétale ordinai
re et favorite.
Un bon champ de riz est un vrai marécage dans toutes les
saisons de l’année et, dans une saison, c’est un marécage
entièrement couvert d’eau. Ce champ ne peut être propre ni
au blé, ni au pâturage, ni à la vigne, ni dans le fait à
aucune autre production végétale bien utile aux hommes; et
toutes les terres propres à ces diverses cultures ne le s
ont nullement à celle du riz, Ainsi, même dans les pays à
riz, la rente des terres qui le produisent ne peut pas rég
ler la rente des autres terres cultivées qu’il est impossi
ble de mettre en cette nature de rapport.
0381 Un champ de pommes de terre produit en quantité autan
t de nourriture qu’un champ de riz, et beaucoup plus qu’un
champ de blé. Douze milliers pesant de pommes de terre ne
sont pas un produit plus grand pour une acre de terre que
deux milliers pesant de froment. A la vérité, la nourritu
re réelle ou la subsistance nourrissante qu’on peut tirer
de chacun de ces deux végétaux n’est pas tout à fait en ra
ison de leur poids, à cause de la nature aqueuse de la pom
me de terre. Toutefois, en accordant la moitié du poids po
ur l’eau contenue dans cette racine, ce qui est beaucoup,
il restera toujours six milliers pesant de nourriture soli
de produits par une acre de pomme de terre, c’est- à-dire
trois fois la quantité produite par l’acre de blé. Une acr
e de pommes de terre coûte moins à cultiver qu’une acre de
blé, l’année de jachères, qui précède en général les sema
illes, étant plus qu’une compensation du travail à la houe
et des autres façons extraordinaires qu’on donne toujours
aux pommes de terre. Si cette racine devenait jamais, dan
s quelque partie de l’Europe, comme le riz dans certains p
ays à riz, la nourriture végétale ordinaire et favorite du
0382 peuple, au point d’occuper la même quantité de terres
labourables, en proportion, qu’en occupe aujourd’hui le b
lé ou toute autre espèce de grain qui nourrit l’homme, il
en résulterait que la même quantité de terres cultivées fe
rait subsister une bien plus grande quantité d’individus,
et que ceux qui travailleraient étant généralement nourris
de pommes de terre, il se trouverait un excédent bien plu
s considérable après le remplacement du capital et la subs
istance de tout le travail employé de la culture. Il appar
tiendrait aussi au propriétaire une plus grande portion da
ns cet excédent. La population augmenterait, et les fermag
es s’élèveraient beaucoup au-dessus de ce qu’ils sont aujo
urd’hui.
La terre propre à produire des pommes de terre est propre
à presque tous les végétaux utiles. Si donc les pommes de
terre occupaient autant de terres cultivées que le blé en
occupe actuellement, elles régleraient, comme lui, la ren
te de la plupart des terres cultivées.
On m’a dit que, dans quelques endroits du comté de Lancas
tre, le pain de farine d’avoine était regardé comme plus n
0383ourrissant pour les gens de travail que le pain de fro
ment, et j’ai souvent entendu dire qu’on avait en Ecosse l
a même opinion. Avec cela je doute un peu qu’elle soit vra
ie. En général, le bas peuple d’Ecosse, qui se nourrit de
pain d’avoine, n’est ni aussi fort ni aussi beau que celui
d’Angleterre, qui se nourrit de pain de froment. Il ne tr
availle pas aussi bien et n’a pas aussi bonne mine; et com
me la même différence ne se fait pas remarquer chez les pe
rsonnes d’un rang supérieur de l’un et de l’autre pays, il
semblerait, d’après l’expérience, que la nourriture des g
ens du peuple, en Ecosse, ne convient pas aussi bien à la
constitution de l’homme que celle des gens de la même clas
se en Angleterre. Mais il paraît qu’il n’en est pas de mêm
e des pommes de terre. On dit que les porteurs de chaises
à bras, les portetaix, les porteurs de charbon à Londres,
et ces malheureuses femmes qui vivent de prostitution, c’e
st-à-dire, les hommes les plus robustes et les plus belles
femmes peut-être des trois royaumes, viennent pour la plu
part des dernières classes du peuple d’Irlande, qui vivent
, en général, de cette racine. Il n’y a pas de nourriture
0384dont la qualité nourrissante, ou dont l’analogie parti
culière avec la constitution de l’homme soit démontrée d’u
ne manière plus décisive.
Il est difficile de conserver les pommes de terre toute l
‘année, et impossible de les garder en magasin, comme le b
lé, pendant deux ou trois années de suite. La crainte qu’o
n a de ne pouvoir les débiter avant qu’elles ne se gâtent,
en décourage la culture, et c’est peut-être le principal
obstacle à ce qu’elles deviennent jamais, dans un grand pa
ys, la première nourriture végétale de toutes les classes
du peuple, comme l’est le pain.

Section 2. – Du produit qui tantôt fournit et tantôt ne fo
urnit pas de quoi payer une rente.

La nourriture de l’homme paraît être le seul des produits
de la terre qui fournisse toujours et nécessairement de q
uoi payer une rente quelconque au propriétaire. Les autres
genres de produits peuvent tantôt rapporter une rente, et
0385 tantôt non, selon les circonstances.
Les deux plus grands besoins de l’homme, après la nourrit
ure, sont le vêtement et le logement.
La terre, dans son état primitif et inculte, peut fournir
des matières premières de vêtement et de logement pour be
aucoup plus de personnes qu’elle ne peut en nourrir. Dans
son état de culture, au contraire, elle ne peut guère four
nir de ces denrées à toutes les personnes qu’elle serait d
ans le cas de nourrir, du moins telles que ces personnes v
oudraient les avoir et consentiraient à les payer. Ainsi,
dans le premier état, il y a toujours surabondance de ces
matières, qui n’ont souvent, par cette raison, que peu ou
point de prix. Dans l’autre, il y en a souvent disette, ce
qui augmente nécessairement leur valeur. Dans le premier
état, une grande partie de ces matières est jetée comme in
utile, et le prix de celles dont on fait usage est regardé
comme repré- sentant seulement le travail et la dépense n
écessaire pour les mettre en état de servir. Elles ne peuv
ent, en conséquence, fournir aucune rente au propriétaire
du sol. Dans l’autre, elles sont toutes mises en oeuvre, e
0386t il y a souvent demande pour plus qu’on n’en peut avo
ir. Il se trouve toujours quelqu’un disposé à donner, de c
haque portion de ces matières, plus que ce qu’il en faut p
our payer la dépense de les transporter au marché ; aussi,
leur prix peut toujours fournir quelque chose pour acquit
ter une rente au propriétaire de la terre.
Les premières matières qu’on employa pour le vêtement fur
ent les peaux des plus gros animaux. Ainsi, chez les peupl
es chasseurs et les peuples pasteurs, qui font leur princi
pale nourriture de la chair de ces animaux, chaque homme,
en pourvoyant à sa nourriture, se pourvoit en même temps d
e plus de matière de vêtements qu’il n’en pourra porter. S
‘il n’y avait pas de commerce étranger, on en jetterait la
plus grande partie comme chose sans valeur. C’est ce qui
avait lieu vraisemblablement chez les peuples chasseurs de
l’Amérique septentrionale avant la découverte de leur pay
s par les Européens, avec lesquels ils échangent maintenan
t l’excédent de leurs pelleteries contre des couvertures,
des armes à feu et de l’eau-de-vie, ce qui donne quelque v
aleur à cet excédent. Dans l’état actuel du commerce du mo
0387nde connu, les nations les plus barbares, à ce que je
pense, chez lesquelles la propriété soit établie, ont quel
que commerce étranger de cette espèce, et trouvent, pour t
outes les matières de vêtement que leur terre produit, et
qu’elles ne peuvent ou travailler ou consommer chez elles,
une demande assez forte de la part de voisins plus riches
qu’elles, pour en élever le prix au-delà de ce que coûte
la dépense de les envoyer au marché. Ce prix fournit donc
quelque rente au propriétaire de la terre. Lorsque les mon
tagnards d’Ecosse consommaient la majeure partie de leurs
bestiaux dans leurs montagnes, l’exportation des peaux de
ces animaux était l’article le plus considérable du commer
ce de ce pays, et ce qu’on recevait en échange ajoutait qu
elque chose à la rente des propriétés du lieu. La laine d’
Angleterre, qui, dans les anciens temps, n’aurait pu ni se
consommer ni se manufacturer dans le pays, trouvait un ma
rché dans la Flandre, alors bien supérieure à l’Angleterre
en richesse et en industrie, et son prix contribuait à au
gmenter un peu la rente du pays qui la produisait. Dans de
s pays qui n’auraient pas été mieux cultivés que n’était a
0388lors l’Angleterre, ou que ne sont aujourd’hui les mont
agnes d’Ecosse, et qui n’auraient pas de commerce étranger
, les matières de vêtement seraient tellement surabondante
s, qu’une grande partie en serait jetée comme inutile, et
que le reste ne fournirait aucune rente au propriétaire.
Les matières de logement ne peuvent pas toujours se trans
porter à une aussi grande distance que celles de vêtement,
et ne deviennent pas non plus aussi promptement un objet
de commerce étranger. Lorsqu’elles sont surabondantes dans
le pays qui les produit, il arrive fréquemment, même dans
l’état actuel du commerce du monde, qu’elles ne soient d’
aucune valeur pour le propriétaire de la terre. Une bonne
carrière de pierres, dans le voisinage de Londres, fournir
ait une rente considérable. Dans beaucoup d’endroits de l’
Ecosse et de la province de Galles, elle n’en rapportera a
ucune. Le bois propre à la charpente est d’une grande vale
ur dans un pays bien peuplé et bien cultivé, et la terre q
ui le produit rapporte une forte rente. Mais, dans plusieu
rs endroits de l’Amérique septentrionale, le propriétaire
saurait très bon gré à qui voudrait le débarrasser de la p
0389lupart de ses gros arbres. Dans quelques endroits des
montagnes d’Ecosse, faute de moyens de transport par eau o
u par terre, l’écorce est la seule partie du bois qu’on pu
isse envoyer au marché. On y laisse les bois pourrir sur p
lace. Quand il y a une telle surabondance dans les matière
s de logement, la partie dont on fait usage n’a d’autre va
leur que le travail et la dépense employés à la rendre pro
pre au service. Elle ne rapporte aucune rente au propriéta
ire, qui, en général, en abandonne l’usage à quiconque pre
nd seulement la peine de le lui demander. Cependant, il pe
ut quelquefois être dans le cas d’en retirer une rente, s’
il y a demande de la part de nations plus riches. Le pavé
des rues de Londres a fourni aux propriétaires de quelques
rochers stériles de la côte d’Ecosse le moyen de tirer un
e rente de ce qui n’en avait jamais rapporté auparavant. L
es bois de la Norvège et des côtes de la mer Baltique trou
vent dans beaucoup d’endroits de la Grande-Bretagne un mar
ché qu’ils ne pourraient pas trouver sur les lieux, et par
ce moyen ils fournissent quelque rente à leurs propriétai
res.
0390 Les pays ne se peuplent pas en proportion du nombre d
‘hommes que leur produit pourrait vêtir et loger, mais en
raison du nombre que ce produit peut nourrir. Quand la nou
rriture ne manque pas, il est aisé de trouver les choses n
écessaires pour se vêtir et pour se loger; mais on peut av
oir celles-ci en abondance, et éprouver souvent de grandes
difficultés à se procurer la nourriture. Dans quelques lo
calités, même en Angleterre, le travail d’un seul homme, d
ans une seule journée, peut bâtir ce qu’on y appelle une m
aison. Le vêtement de l’espèce la plus simple, celui de pe
aux de bêtes, exige un peu plus de travail pour le prépare
r et le mettre en état de servir; toutefois, il n’en exige
pas encore beaucoup. Chez les peuples sauvages et barbare
s, la centième partie, ou guère plus, du travail de toute
l’année, suffira pour les pourvoir de ce genre de vêtement
et les loger de manière à satisfaire la majorité de la na
tion; les quatre- vingt-dix-neuf autres centièmes suffisen
t souvent à peine pour les pourvoir de nourriture.
Mais lorsque, au moyen de la culture et de l’amélioration
de la terre, le travail d’une seule famille peut fournir
0391à la nourriture de deux, alors le travail d’une moitié
de la société suffit pour nourrir le tout. Ainsi, l’autre
moitié, ou au moins la majeure partie de cette autre moit
ié, peut être employée à faire autre chose ou à satisfaire
les autres besoins et fantaisies des hommes. Les objets p
rincipaux de la plupart de ces besoins et fantaisies, ce s
ont le vêtement, le logement, le mobilier de la maison, et
ce qu’on appelle le train ou l’équipage. Un riche ne cons
omme pas plus de nourriture que le plus pauvre de ses vois
ins. Elle peut être fort différente quant à la qualité, et
exiger beaucoup plus de travail et d’art pour la choisir
et l’apprêter; mais quant à la quantité, il n’y a presque
aucune différence. Comparez, au contraire, le vaste palais
et la nombreuse garde-robe de l’un avec la cabane de l’au
tre, et le peu de guenilles qui le couvrent, et vous trouv
erez que, quant au vêtement, au logement et au mobilier, l
a différence est presque tout aussi grande en quantité qu’
elle l’est en qualité. Dans tout homme, l’appétit pour la
nourriture est borné par l’étroite capacité de son estomac
; mais on ne saurait mettre de bornes déterminées au désir
0392 des commodités et ornements qu’on peut rassembler dan
s ses bâtiments, sa parure, ses équipages et son mobilier.
C’est pourquoi ceux qui ont à leur disposition plus de no
urriture qu’ils ne peuvent en consommer personnellement ch
erchent toujours à en échanger le surplus, ou, ce qui revi
ent au même, le prix de ce surplus, pour se procurer des j
ouissances d’un autre genre. Quand on a donné aux besoins
limités ce qu’ils exigent, tout le surplus est consacré à
ces besoins du superflu, qui ne peuvent jamais être rempli
s et qui semblent n’avoir aucun terme. Les pauvres, pour o
btenir de la nourriture, s’occupent à satisfaire ces fanta
isies des riches, et, pour être plus sûrs d’en obtenir, il
s cherchent à l’emporter les uns sur les autres par le bon
marché et la perfection de leur ouvrage. Le nombre des ou
vriers augmente à mesure qu’augmente la quantité de nourri
ture, ou que la culture et l’amélioration de la terre vont
en croissant; et comme la nature de leur besogne admet un
e extrême subdivision de travail, la quantité des matières
sur lesquelles ils s’exercent augmente dans une proportio
n infiniment plus forte que leur nombre. De là, naît la de
0393mande de toute espèce de matières que puisse mettre en
oeuvre l’invention des hommes, soit pour l’utilité, soit
pour la décoration des bâtiments, de la parure, de l’équip
age ou du mobilier : de là, la demande des fossiles et des
minéraux renfermés dans les entrailles de la terre; de là
, la demande des métaux précieux et des pierres précieuses
.
Ainsi, non seulement c’est de la nourriture que la rente
tire sa première origine, mais encore, si quelque autre pa
rtie du produit de la terre vient aussi par la suite à rap
porter une rente, elle doit cette addition de valeur à l’a
ccroissement de puissance qu’a acquis le travail pour prod
uit de la nourriture, au moyen de la culture et de l’améli
oration de la terre.
Cependant, les autres parties du produit de la terre, qui
, par la suite, viennent à rapporter une rente, n’en rappo
rtent pas toujours. La demande n’en est pas toujours assez
forte, même dans les pays cultivés et améliorés, pour que
le prix qu’elles rendent soit au-delà de ce qu’exigent le
payement du travail dépensé pour les amener au marché et
0394le remplacement du capital employé pour le même objet
avec ses profits ordinaires. La demande sera ou ne sera pa
s assez forte pour cela, d’après différentes circonstances
.
Par exemple, la rente que rapportera une mine de charbon
de terre dépend en partie de sa fécondité, et en partie de
sa situation.
On peut dire d’une mine, en général, qu’elle est féconde
ou qu’elle est stérile, selon que la quantité de minerai q
ue peut en tirer une certaine quantité de travail est plus
ou moins grande que celle qu’une même quantité de travail
tirerait de la plupart des autres mines de la même espèce
.
Quelques mines de charbon de terre, avantageusement situé
es, ne peuvent être exploitées à cause de leur stérilité ;
le produit n’en vaut pas la dépense; elles ne peuvent rap
porter ni profit ni rente.
Il y en a dont le produit est purement suffisant pour pay
er le travail et remplacer, avec les profits ordinaires, l
e capital employé à leur exploitation; elles donnent quelq
0395ue profit à leur entrepreneur, mais point de rente au
propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus avantage
usement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même l’en
treprise, gagne les profits ordinaires sur le capital qu’i
l y emploie. Il y a, en Ecosse, beaucoup de mines de charb
on qui sont exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l’ê
tre autrement. Le propriétaire n’en permettrait pas l’expl
oitation à d’autres sans exiger une rente, et personne ne
trouverait moyen de lui en payer une.
Dans le même pays, il y a d’autres mines de charbon qui s
eraient bien assez fertiles, mais qui ne peuvent être expl
oitées à cause de leur situation. La quantité de minerai s
uffisante pour défrayer la dépense de l’exploitation pourr
ait bien être tirée de la mine avec la quantité ordinaire,
ou même encore moins que la quantité ordinaire de travail
; mais dans un pays enfoncé dans les terres, peu habité, e
t qui n’a ni bonnes routes ni navigation, cette quantité d
e minerai ne pourrait être vendue.
Le charbon de terre est un chauffage moins agréable que l
e bois; on dit, de plus, qu’il n’est pas aussi sain. Il fa
0396ut donc qu’en général la dépense d’un feu de charbon d
e terre soit de quelque chose moindre, pour le consommateu
r, que celle d’un feu de bois.
Le prix du bois varie encore suivant l’état de l’agricult
ure, presque de la même manière, et précisément pour la mê
me raison que le prix du bétail. Quand l’agriculture est e
ncore dans sa première enfance, le pays est en grande part
ie couvert de bois, qui ne sont alors pour le propriétaire
qu’un embarras, et qu’il donnerait volontiers pour la pei
ne de les couper. A mesure que l’agriculture fait des prog
rès, les bois s’éclaircissent par l’extension du labourage
et, d’un autre côté, dépérissent par suite de la multipli
cation des bestiaux. Quoique ces animaux ne multiplient pa
s dans la même proportion que le blé, qui est entièrement
le fruit de l’industrie humaine, cependant la propagation
de leur espèce est favorisée par les soins et la protectio
n de l’homme, qui leur ménage, dans la saison de l’abondan
ce, de quoi les faire subsister dans celle de la disette,
leur fournit pendant tout le cours de l’année une plus gra
nde quantité de nourriture que n’en fait naître pour eux l
0397a nature sauvage, et leur assure la plus libre jouissa
nce de tout ce que leur offre la nature, en détruisant et
en extirpant tout ce qui pourrait leur nuire. Des troupeau
x nombreux qu’on laisse errer à travers les bois, quoiqu’i
ls ne détruisent pas les arbres âgés, empêchent la pousse
des jeunes et, de cette manière, dans le cours d’un siècle
ou deux, toute la forêt s’en va en ruine. Alors, la raret
é du bois en élève le prix; ce produit rapporte une forte
rente, et quelquefois le propriétaire trouve qu’il ne peut
guère employer plus avantageusement ses meilleures terres
qu’en y faisant croître du bois propre à la charpente, qu
i, par l’importance du profit, compense souvent la lenteur
des retours. Tel est à peu près aujourd’hui, à ce qu’il s
emble, l’état des choses dans plusieurs endroits de la Gra
nde-Bretagne, où l’on trouve autant de profit à faire des
plantations qu’à exploiter la terre en blé ou en prairies.
Nulle part le bénéfice que le propriétaire retire d’une p
lantation de bois ne peut l’emporter, au moins pour longte
mps, sur la rente que rapportent ces deux derniers genres
de produits; mais, dans un pays enfoncé dans les terres, t
0398rès bien cultivé, il arrivera souvent que ce bénéfice
n’y sera pas inférieur. A la vérité, dans un pays bien flo
rissant, situé sur les côtes, si l’on peut se procurer fac
ilement du charbon pour le chauffage, on trouvera quelquef
ois plus de profit à tirer le bois de charpente, pour ses
bâtiments, des pays étrangers moins cultivés, que de les f
aire croître chez soi. Dans la nouvelle ville d’Edimbourg,
bâtie il y a peu d’années, il n’y a peut-être pas une seu
le pièce de bois coupée en Ecosse.
Quel que puisse être le prix du bois, si celui du charbon
est tel, qu’un feu de charbon coûte presque autant qu’un
feu de bois, nous pouvons être sûrs que, dans cette locali
té, et tant que les choses seront ainsi, le prix du charbo
n est aussi haut qu’il puisse être; c’est ce qui existe ap
paremment dans quelques endroits de l’intérieur de l’Angle
terre, spécialement dans le comté d’Oxford, où il est d’us
age, même chez les gens du peuple, de mêler du bois et du
charbon ensemble dans le foyer et où, par conséquent, il n
e peut y avoir grande différence entre la dépense de ces d
eux sortes de chauffage.
0399 Le charbon, dans les pays à mines de charbon, est par
tout fort au-dessous de ce prix extrême ; sans cela il ne
pourrait pas supporter un transport éloigné, par terre ni
même par eau. On ne pourrait en vendre qu’une petite quant
ité, et les maîtres charbonniers et propriétaires des mine
s trouvent bien mieux leur compte à en vendre une grande q
uantité à quelque chose au-dessus du plus bas prix, qu’une
petite quantité au prix le plus élevé. En outre, le prix
de la mine de charbon la plus féconde règle le prix du cha
rbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le pro
priétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pour
ront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus
gros profit en vendant à un prix un peu inférieur à celui
de leurs voisins. Les voisins sont bientôt obligés de vend
re au même prix, quoiqu’ils soient moins en état d’y suffi
re, et quoique ce prix aille toujours en diminuant et leur
enlève même quelquefois toute leur rente et tout leur pro
fit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement
abandonnées; d’autres ne rapportent plus de rente, et ne p
euvent plus être continuées que par le propriétaire de la
0400mine.
Le prix le plus bas auquel le charbon de terre puisse se
vendre pendant un certain temps est, comme celui de toutes
les autres marchandises, le prix qui est simplement suffi
sant pour remplacer, avec ses profits ordinaires, le capit
al employé à le faire venir au marché. A une mine dont le
propriétaire ne retire pas de rente, et qu’il est obligé d
‘exploiter lui-même ou d’abandonner tout à fait, le prix d
u charbon doit, en général, approcher beaucoup de ce prix.

La rente, quand le charbon en rapporte une, compose pour
l’ordinaire une plus petite portion du prix qu’elle ne le
fait dans la plupart des autres produits durs de la terre.
La rente d’un bien à la surface de la terre s’élève commu
nément à ce qu’on suppose être le tiers du produit total,
et c’est pour l’ordinaire une rente fixe et indépendante d
es variations accidentelles de la récolte. Dans les mines
de charbon, un cinquième du produit total est une très for
te rente; un dixième est la rente ordinaire, et cette rent
e est rarement fixe, mais elle dépend des variations accid
0401entelles dans le produit. Ces variations sont si forte
s, que, dans un pays où les propriétés foncières sont cens
ées vendues à un prix modéré, au denier trente, c’est-à-di
re moyennant trente années du revenu, une mine de charbon
vendue au denier dix est réputée vendue à un bon prix.
La valeur d’une mine de charbon pour le propriétaire dépe
nd souvent autant de sa situation que de sa fécondité. Cel
le d’une mine métallique dépend davantage de sa fécondité
et moins de sa situation. Les métaux même grossiers, et à
plus forte raison les métaux précieux, quand ils sont sépa
rés de leur gangue, ont assez de valeur pour pouvoir, en g
énéral, supporter les frais d’un long transport par terre
et du trajet le plus lointain par mer. Leur marché ne se b
orne pas aux pays voisins de la mine, mais il s’étend au m
onde entier. Le cuivre du japon est un des articles du com
merce de l’Europe, le fer d’Espagne est un de ceux du comm
erce du Chili et du Pérou; l’argent du Pérou s’ouvre un ch
emin, non seulement jusqu’en Europe, mais encore de l’Euro
pe à la Chine.
Au contraire, le prix des charbons du Westmoreland ou du
0402Shropshire ne peut influer que peu sur leur prix à New
castle, et leur prix dans le Lyonnais n’exercera sur celui
des premiers aucune espèce d’influence. Les produits de m
ines de charbon aussi distantes ne peuvent se faire concur
rence l’un à l’autre; mais les produits des mines métalliq
ues les plus distantes peuvent souvent le faire et le font
en réalité communément. Ainsi, le prix des métaux même gr
ossiers, et plus encore celui des métaux précieux; dans le
s mines les plus fécondes qui existent, influe nécessairem
ent sur le prix de ces métaux dans toute autre mine du mon
de. Le prix du cuivre au Japon a nécessairement quelque in
fluence sur le prix de ce métal aux mines de cuivre d’Euro
pe. Le prix de l’argent au Pérou, ou la quantité, soit de
travail, soit de toute autre marchandise qu’il peut y ache
ter, doit avoir quelque influence sur le prix de l’argent,
non seulement aux mines d’Europe, mais même à celles de l
a Chine. Après la découverte des mines du Pérou, les mines
d’argent d’Europe furent pour la plupart abandonnées. La
valeur de l’argent fut tellement réduite, que le produit d
e ces dernières ne pouvait plus suffire à payer les frais
0403de leur exploitation, ou remplacer, avec un profit, le
s dépenses de nourriture, vêtement, logement et autres cho
ses nécessaires qui étaient consommées pendant cette opéra
tion. La même chose arriva à l’égard des mines de Cuba et
de Saint-Domingue, et même à l’égard des anciennes mines d
u Pérou, après la découverte de celles du Potosi.
Ainsi, le prix de chaque métal à chaque mine étant réglé
en quelque sorte par le prix de ce métal à la mine la plus
féconde qui soit pour le moment exploitée dans le monde,
il en résulte que, dans la plus grande partie des mines, c
e prix ne doit guère s’élever au-delà de la dépense de l’e
xploitation, et qu’il peut rarement fournir une bien forte
rente au propriétaire. Aussi, dans la plupart des mines,
la rente ne compose-t-elle qu’une petite part du prix du m
étal, et une bien plus petite encore lorsqu’il s’agit de m
étaux précieux. Le travail et le profit forment la majeure
partie de ce prix.
La rente moyenne des mines d’étain de Cornouailles, les p
lus fécondes du monde, s’élève à un sixième du produit tot
al, à ce que nous assure M. Borlace, garde des mines : que
0404lques-unes, dit-il, rendent plus, et quelques autres m
oins; la rente de plusieurs mines de plomb très fécondes,
situées en Ecosse, est aussi d’un sixième du produit total
.
Frézier et Ulloa nous disent qu’aux mines du Pérou, le pr
opriétaire n’impose souvent pas d’autre condition à l’entr
epreneur de la mine, que celle de venir broyer ou bocarder
le minerai à son moulin, en lui payant le prix d’usage po
ur cette préparation ; à la vérité, jusqu’en 1738, la taxe
due au roi d’Espagne s’élevait au cinquième de l’argent a
u titre, ce qu’on pouvait regarder alors comme la véritabl
e rente de la plupart des mines d’argent du Pérou, les plu
s riches que l’on connût dans le monde. S’il n’y avait pas
eu de taxe imposée sur le produit, ce cinquième aurait ap
partenu naturellement au propriétaire, et il y aurait eu b
eaucoup de mines exploitées, qui ne pouvaient l’être alors
parce qu’elles n’auraient pas pu suffire à payer cette ta
xe. La taxe du duc de Cornouailles sur l’étain est supposé
e de plus de cinq pour cent, ou d’un vingtième de la valeu
r et, quelle que puisse être sa proportion avec le produit
0405 total, le montant de cette taxe appartiendrait nature
llement aussi au propriétaire si l’étain était franc de dr
oits; or, si vous ajoutez un vingtième à un sixième, vous
trouverez que la totalité de la rente moyenne des mines d’
étain de Cornouailles était à la totalité de la rente moye
nne des mines d’argent du Pérou comme 13 est à 12 ; mais l
es mines d’argent du Pérou ne sont pas en état aujourd’hui
de payer même cette faible rente, et en 1736 la taxe sur
l’argent a été réduite d’un cinquième 1 un dixième; de plu
s, cette taxe, même telle qu’elle est, donne plus de tenta
tion à la fraude que la taxe d’un vingtième sur l’étain, e
t la contrebande est bien plus facile sur une marchandise
précieuse que sur une denrée d’un volume considérable; aus
si dit-on que la taxe du roi d’Espagne est fort mal payée,
et que celle du duc de Cornouailles l’est fort bien. Il e
st donc vraisemblable que la rente entre pour une plus gra
nde partie dans le prix de l’étain aux mines d’étain les p
lus fécondes, qu’elle ne le fait dans le prix de l’argent
aux mines d’argent les plus fécondes qui existent. Il semb
le que ce qui reste au propriétaire après le remplacement
0406du capital employé à exploiter ces différentes mines,
avec ses profits ordinaires, est plus considérable dans le
métal grossier, qu’il ne l’est dans le métal précieux.
Les profits des entrepreneurs des mines d’argent ne sont
pas non plus ordinairement très considérables au Pérou. Le
s auteurs estimables et très bien informés que nous avons
déjà cités nous apprennent que, lorsqu’un capitaliste entr
eprend au Pérou l’exploitation d’une nouvelle mine, il est
généralement regardé comme un homme à peu près ruiné et p
resque en banqueroute; ce qui fait que tout le monde le fu
it et évite d’avoir des relations avec lui. L’entreprise d
‘une nouvelle mine est considérée, dans ce pays, comme l’e
st ici une loterie dans laquelle le montant des lots ne co
mpense pas la perte des billets blancs, quoique l’importan
ce de quelques-uns de ces lots pousse beaucoup de joueurs
téméraires à y aventurer la totalité de leur fortune.
Cependant, comme le souverain tire une partie considérabl
e de son revenu du produit des mines d’argent, les lois du
Pérou encouragent par tous les moyens possibles la découv
erte et l’exploitation des mines nouvelles. Quiconque déco
0407uvre une mine est autorisé à prendre une longueur de t
errain de 246 pieds, dans la direction qu’il suppose à la
veine, et moitié autant en largeur; il devient propriétair
e de cette portion de la mine, et il peut l’exploiter sans
payer aucune redevance au propriétaire du terrain. L’inté
rêt des ducs de Cornouailles a donné lieu à un règlement à
peu près de même genre dans cet ancien duché. Toute perso
nne qui découvre une mine d’étain dans des terres incultes
et sans clôture, peut en marquer les limites à une certai
ne étendue; c’est ce qu’on appelle borner une mine, celui
qui borne ainsi devient le vrai propriétaire de la mine, e
t il peut ou l’exploiter lui-même, ou la donner à bail à u
n autre sans le consentement du propriétaire du soi, sauf
une très légère redevance qu’il faut payer à celui-ci lors
de l’exploitation. Dans l’un et l’autre de ces règlements
, on a sacrifié les droits sacrés de la propriété privée à
l’intérêt prétendu du revenu public.
On a donné, au Pérou, les mêmes encouragements à la décou
verte et à l’exploitation des nouvelles mines d’or; sur l’
or, la taxe du roi ne s’élève qu’à un vingtième du métal a
0408u titre; elle était autrefois d’un cinquième, et elle
a été réduite à un dixième comme la taxe sur l’argent, mai
s on trouva que l’entreprise n’était pas en état de suppor
ter même la plus faible de ces deux taxes. Néanmoins, s’il
est rare, disent les mêmes auteurs (Frézier et Ulloa), de
trouver quelqu’un qui ait fait sa fortune dans l’exploita
tion d’une mine d’argent, il est encore bien plus rare d’e
n trouver qui l’aient faite avec une mine d’or. Ce vingtiè
me paraît être la totalité de la rente qui se paye par la
plus grande partie des mines d’or au Chili et au Pérou; l’
or est, en effet, plus facile à passer en fraude que l’arg
ent, non seulement par rapport à la supériorité de la vale
ur du métal comparée à son volume, mais encore par rapport
à la manière particulière dont la nature le produit. On t
rouve très rarement l’argent à l’état natif, mais, comme l
a plupart des autres métaux, il est ordinairement mêlé à u
ne autre substance, dont il est impossible de le séparer e
n quantité assez grande pour payer la dépense, sinon par d
es opérations lentes et pénibles qui ne peuvent s’établir
que dans des laboratoires construits exprès pour cela et,
0409par conséquent, exposés à l’inspection des officiers d
u roi. On trouve, au contraire, presque toujours l’or à l’
état natif : on le trouve quelquefois en morceaux d’un cer
tain volume; et même, quand il se trouve mêlé en parties f
ort petites et presque insensibles avec du sable, de la te
rre et d’autres matières étrangères, on vient à bout de l’
en séparer par une opération très courte et très simple, q
ue tout le monde peut faire dans sa propre maison, avec qu
elque peu de mercure. Si donc la taxe du roi est mal payée
sur l’argent, elle l’est vraisemblablement encore bien pl
us mal sur l’or, et la rente doit faire encore une bien pl
us petite partie du prix, dans celui de l’or, que dans cel
ui de l’argent.
Le plus bas prix auquel on puisse, pendant un certain tem
ps, vendre les métaux précieux, c’est-à-dire la plus petit
e quantité d’autres marchandises pour laquelle on puisse l
es échanger, se règle sur les mêmes principes qui détermin
ent le plus bas prix ordinaire de toute autre marchandise.
Ce qui le détermine, c’est le capital qu’il faut communém
ent employer pour le faire venir de la mine au marché, c’e
0410st-à-dire la quantité de nourriture, vêtement et logem
ent qu’il faut communément consommer pour cela. Il faut qu
e le prix soit tout au moins suffisant pour remplacer ce c
apital avec les profits ordinaires.
Toutefois, leur plus haut prix ne paraît pas être détermi
né nécessairement par aucune autre circonstance que celle
de la rareté ou de l’abondance actuelle de ces métaux eux-
mêmes. Il n’est déterminé par le prix d’aucune marchandise
, comme le prix du charbon de terre se trouve l’être par c
elui du bois, au-delà duquel il ne peut jamais s’élever, q
uelque rare que puisse être ce minéral. Augmentez, au cont
raire, la rareté de l’or à un certain degré, et la plus pe
tite parcelle pourra devenir plus précieuse qu’un diamant,
et obtenir en échange une plus grande quantité d’autres m
archandises,
La demande de ces métaux provient en partie de leur utili
té et en partie de leur beauté. Ils sont plus utiles peut-
être qu’aucun autre métal, si l’on en excepte le fer. Comm
e ils sont moins sujets que tout autre à se rouiller et à
se corrompre, il est bien plus aisé de les tenir propres,
0411et c’est par cette raison qu’on trouve plus d’agrément
à s’en servir pour les ustensiles de la table et de la cu
isine. Une bouilloire d’argent est plus propre qu’une de p
lomb, de cuivre ou d’étain et la même qualité rendra une b
ouilloire d’or encore bien préférable. Cependant, le princ
ipal mérite de ces métaux vient de leur beauté, qui les re
nd particulièrement propres à l’ornement de la parure et d
es meubles du ménage. Il n’y a pas de peinture ou de verni
s qui puisse donner une couleur aussi magnifique que la do
rure. Leur rareté ajoute encore extrêmement au mérite de l
eur beauté. Pour la plupart des gens riches, la principale
jouissance de la richesse consiste à en faire parade, et
cette jouissance n’est jamais plus complète que lorsqu’ils
étalent ces signes incontestables d’opulence, que personn
e qu’eux seuls ne peut posséder. A leurs yeux, le mérite d
‘un objet qui a quelque degré d’utilité ou de beauté est i
nfiniment rehaussé par sa rareté ou par le grand travail q
u’il faut employer pour en rassembler une quantité considé
rable, travail qu’eux seuls sont en état de payer. Ils ach
èteront volontiers de tels objets à un prix plus haut que
0412des choses beaucoup plus utiles ou plus belles, mais q
ui seraient plus communes. Ce sont ces qualités d’utilité,
de beauté et de rareté qui sont la première source du hau
t prix de ces métaux, c’est-à-dire de la grande quantité d
‘autres marchandises qu’ils peuvent obtenir partout en éch
ange. Cette valeur a précédé leur usage comme monnaie, et
elle en est indépendante; elle est la qualité qui les a re
ndus propres à cet usage. Cet usage cependant, en occasion
nant une nouvelle demande de ces métaux, et en diminuant l
a quantité qui pourrait en être employée de toute autre ma
nière, peut avoir, par la suite, contribué à maintenir leu
r valeur ou même à l’augmenter.
La demande de pierres précieuses vient entièrement de leu
r beauté. Elles ne servent à rien qu’à l’ornement, et le m
érite de leur beauté est extrêmement rehaussé par leur rar
eté ou par la difficulté et la dépense de les extraire de
la mine. En conséquence, c’est de salaires et de profits q
u’est composée le plus souvent la presque totalité de leur
haut prix. La rente n’y entre que pour une très faible pa
rt, très souvent elle n’y entre pour rien, et il n’y a que
0413 les mines les plus fécondes qui puissent suffire à pa
yer une rente un peu considérable. Lorsque le célèbre joai
llier Tavernier alla visiter les mines de diamants de Golc
onde et de Visapour, on lui dit que le souverain du pays,
pour le compte duquel on les exploitait, avait donné ordre
de les fermer toutes, à l’exception de celles qui produis
aient les pierres les plus grosses et les plus belles. Les
autres, à ce qu’il semble, ne valaient pas pour le propri
étaire la peine de les faire exploiter.
Le prix des métaux précieux et des pierres précieuses éta
nt réglé pour le monde entier par le prix qu’ils ont à la
mine la plus féconde, il s’ensuit que la rente que peut ra
pporter au propriétaire une mine des uns ou des autres est
en proportion, non de la fécondité absolue de la mine, ma
is de ce qu’on peut appeler sa fécondité relative, c’est-à
-dire de sa supériorité sur les autres mines du même genre
. Si l’on découvrait de nouvelles mines qui fussent aussi
supérieures à celles du Potosi que celles-ci se sont trouv
ées être supérieures aux mines de l’Europe, la valeur de l
‘argent pourrait par là se dégrader au point que les mines
0414, même du Potosi, ne vaudraient pas la peine d’être ex
ploitées. Avant la découverte des Indes occidentales espag
noles, les mines les plus fécondes de l’Europe peuvent avo
ir rapporté à leurs propriétaires une rente aussi forte qu
e celle que rapportent à présent aux leurs les plus riches
mines du Pérou. Quoique la quantité d’argent produit fût
beaucoup moindre, elle s’échangeait peut-être contre tout
autant de marchandises, et la part revenant au propriétair
e mettait à sa disposition ou à son commandement une quant
ité égale, soit de travail, soit de toute autre marchandis
e. La valeur tant du produit total que de la rente, le rev
enu réel qu’elles donnaient tant au public qu’au propriéta
ire, pouvait être le même.
Les mines les plus abondantes, soit en métaux précieux, s
oit en pierres précieuses, ne pourraient qu’ajouter très p
eu à la richesse du monde. L’abondance dégrade nécessairem
ent la valeur d’un produit, qui ne tire sa principale vale
ur que de sa rareté. Un service de vaisselle d’argent et t
ous les autres ornement frivoles de la parure et du mobili
er pourraient alors s’acheter moyennant une moindre quanti
0415té de marchandises ; et c’est en cela seulement que co
nsisterait tout l’avantage que cette abondance procurerait
au monde.
Il en est autrement des biens qui existent à la surface d
e la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur re
nte, est en proportion de leur fertilité absolue et non de
leur fertilité relative. La terre qui produit une certain
e quantité de nourriture ou de matières propres au vêtemen
t ou au logement, peut toujours nourrir, vêtir et loger un
certain nombre de personnes; et quelle que soit la propor
tion dans laquelle le propriétaire prendra sa part de ce p
roduit, cette part mettra toujours à sa disposition une qu
antité proportionnée du travail de ces personnes et des co
mmodités que ce travail peut lui procurer. La valeur des t
erres les plus stériles n’éprouve aucune diminution par le
voisinage des terres les plus fertiles. Au contraire, ell
e y gagne, en général, une augmentation. Le grand nombre d
e personnes que les terres fertiles font subsister, procur
e à plusieurs parties du produit des terres stériles un ma
rché qu’elles n’auraient jamais trouvé parmi les personnes
0416 que leur propre produit eût pu faire subsister.
Tout ce qui tend à rendre la terre plus fertile en subsis
tances, augmente non seulement la valeur des terres sur le
squelles se fait l’amélioration, mais encore contribue à a
ugmenter pareillement la valeur de plusieurs autres terres
, en faisant naître de nouvelles demandes de leur produit.
Cette abondance de subsistance, dont en conséquence de l’
amélioration de la terre plusieurs personnes se trouvent a
voir à disposer au- delà de leur propre consommation, est
la grande cause qui donne lieu à la demande de métaux préc
ieux, de pierres précieuses, aussi bien que de tout autre
objet de commodité ou d’ornement pour la parure, le logeme
nt, l’ameublement et l’équipage.
La nourriture de l’homme constitue non seulement le premi
er et principal article des richesses du monde, mais c’est
encore l’abondance de cette nourriture qui donne à plusie
urs autres genres de richesse la plus grande partie de leu
r valeur. Lors de la première découverte de Cuba et de Sai
nt-Domingue par les Espagnols, les pauvres habitants de ce
s îles avaient coutume de porter de petits morceaux d’or e
0417n guise d’ornement dans leurs cheveux et sur différent
es parties de leurs vêtements. Ils semblaient en faire le
cas que nous pourrions faire de quelques petits cailloux u
n peu plus jolis que les autres, que nous regarderions com
me valant tout juste la peine de les ramasser, mais comme
de trop peu de prix pour les refuser a quiconque nous les
demanderait. Ils donnaient cet or à leurs nouveaux hôtes à
la première demande, sans paraître se douter seulement qu
‘ils leur eussent fait là un présent de quelque valeur. Il
s furent très surpris de voir la fureur des Espagnols pour
ce métal; ils ne pouvaient pas soupçonner qu’il y eût un
pays au monde où la nourriture, qui est toujours si rare p
armi eux, se trouvât entre les mains et à la disposition d
e quelques personnes en telle surabondance, qu’elles conse
ntissent à en céder de quoi faire subsister toute une fami
lle pendant plusieurs années pour se procurer seulement un
e petite quantité de ces colifichets brillants. S’ils avai
ent pu concevoir cette idée, la passion des Espagnols n’au
rait plus été pour eux un objet de surprise.

0418
Section 3. – Des variations dans la proportion entre les v
aleurs respectives de l’espèce de produit qui fournit touj
ours une Rente, et l’espèce de produit qui quelquefois en
rapporte une et quelquefois n’en rapporte point.
L’abondance de plus en plus grande de subsistances, en co
nséquence des améliorations successives de la culture, doi
t nécessairement faire augmenter sans cesse la demande de
chaque partie du produit de la terre qui n’est pas la nour
riture, et qu’on peut faire servir pour la commodité ou po
ur l’ornement. On pourrait donc s’attendre à ce que, penda
nt le cours des progrès, il ne pût y avoir qu’une seule es
pèce de variation dans les valeurs comparatives des deux d
ifférentes sortes de produits. Cette espèce de produit qui
quelquefois rapporte une rente, et quelquefois n’en rappo
rte pas, devrait constamment augmenter de valeur, relative
ment à l’espèce de produit qui rapporte toujours une rente
. A mesure que les arts et l’industrie vont en avançant, l
es matières propres à vêtir et à loger, les fossiles et le
s minéraux utiles, les métaux précieux et les pierres préc
0419ieuses devraient successivement être de plus en plus d
emandés; ils devraient successivement s’échanger contre un
e quantité de subsistances de plus en plus grande, ou, en
d’autres termes, ils devraient toujours renchérir de plus
en plus. C’est aussi ce qui est arrivé à l’égard de presqu
e toutes ces choses, le plus souvent, et il en serait arri
vé de même pour toutes, dans toutes les circonstances, si
à certaines époques des événements particuliers n’avaient
pas augmenté l’approvisionnement de quelques-unes de ces c
hoses dans une proportion encore beaucoup plus forte que l
a demande.
La valeur d’une carrière de pierre de taille, par exemple
, augmentera nécessairement à mesure qu’augmenteront l’ind
ustrie et la population du pays environnant, surtout si el
le se trouve la seule dans le voisinage. Mais la valeur d’
une mine d’argent, fût-elle la seule à cinq cents lieues à
la ronde, n’augmentera pas nécessairement en conséquence
des progrès du pays où elle est située. Le marché, pour le
produit d’une carrière de pierre de taille, ne s’étend gu
ère au-delà de quelques milles à l’entour, et la demande e
0420n sera généralement en proportion des progrès et de la
population de ce petit arrondissement; mais le marché, po
ur le produit d’une mine d’argent, peut s’étendre à tous l
es pays du monde connu. Ainsi, à moins que le monde entier
n’augmente généralement en richesse et en population, les
progrès survenus même dans une grande étendue de pays aut
our de la mine n’augmenteront pas la demande de l’argent;
et dans le cas même où le monde entier irait en s’enrichis
sant, lors même que, dans le cours de ces progrès, on déco
uvrirait de nouvelles mines beaucoup plus fécondes qu’aucu
ne de celles connues jusqu’alors, et bien que, dans ce cas
, la demande d’argent allât toujours en augmentant, cepend
ant il pourrait se faire que l’approvisionnement augmentât
de son côté dans une proportion tellement supérieure, que
le prix réel de ce métal tombât de plus en plus; c’est-à-
dire que, de plus en plus, une quantité donnée, une livre
pesant, par exemple, de ce métal, ne pût acheter ou comman
der qu’une quantité de travail toujours moindre, ou s’écha
ngeât contre une quantité toujours successivement plus pet
ite de blé, la principale subsistance du travailleur.
0421Le grand marché pour l’argent, c’est la partie du mond
e civilisée et commerçante.
Si la demande de ce marché venait à s’accroître par le pr
ogrès de l’amélioration générale, et que l’approvisionneme
nt n’augmentât pas en même temps dans la même proportion,
alors la valeur de l’argent s’élèverait successivement, pa
r rapport à celle du blé. Une quantité donnée d’argent s’é
changerait contre une quantité de blé toujours de plus en
plus grande, ou, en d’autres termes, le prix moyen du blé
en argent deviendrait successivement de plus en plus bas.

Si, au contraire, l’approvisionnement venait à s’accroîtr
e, par suite de quelque événement, pendant plusieurs année
s de suite, dans une proportion beaucoup plus forte que la
demande, ce métal deviendrait successivement de moins en
moins cher, ou, en d’autres termes, le prix moyen du blé e
n argent, en dépit de toutes les améliorations possibles,
deviendrait successivement de plus en plus cher.
Mais, d’un autre côté, si la quantité ou l’offre de ce mé
tal venait à augmenter à peu près dans la même proportion
0422que la demande, il continuerait alors à acheter ou à o
btenir en échange la même ou à peu près la même quantité d
e blé, et le prix moyen du blé, en argent, resterait toujo
urs à peu près le même, malgré tous les progrès.
Ces trois différents cas épuisent, à ce qu’il semble, tou
tes les combinaisons d’événements qui peuvent avoir lieu à
cet égard dans le cours des progrès de l’amélioration gén
érale; et si nous pouvons en juger par ce qui s’est passé
tant en France que dans la Grande-Bretagne, pendant le cou
rs des quatre siècles qui ont précédé celui-ci, chacune de
ces trois combinaisons différentes semble avoir eu lieu d
ans le marché de l’Europe, et à peu près suivant l’ordre d
ans lequel je viens de les exposer.

digression sur les variations de la valeur de l’argent pen
dant le cours des quatre derniers siècles, et sur les effe
ts des progrès dans la richesse nationale, sur les différe
ntes sortes de produits bruts et le prix réel des ouvrages
des manufactures
0423I. – Des variations de la valeur de l’argent pendant l
e cours des quatre derniers siècles.
Première période, de 1350 à 1570
En 1350, et quelque temps antérieurement à cette époque,
le prix moyen du quarter de froment en Angleterre n’était
estimé valoir, à ce qu’il paraît, pas moins de quatre once
s d’argent, poids de la Tour, environ 20 schellings de not
re monnaie actuelle. De ce prix il paraît être tombé succe
ssivement à deux onces d’argent, égales environ à 10 schel
lings de notre monnaie actuelle, prix auquel nous le trouv
ons évalué dans le commencement du seizième siècle, et auq
uel il semble avoir toujours été estimé jusqu’à l’an 1570
environ.
En 1350, qui était la vingt-cinquième année d’Edouard III
, fut porté le statut qu’on appelle des ouvriers. On s’y p
laint beaucoup, dans le préambule, de l’insolence des dome
stiques, qui tâchaient de tirer de leurs maîtres une augme
ntation de salaires; en conséquence, le statut ordonne que
tous domestiques et ouvriers seront tenus à l’avenir de s
e contenter des mêmes salaires et livrées (on entendait al
0424ors par ce mot livrées, non seulement les habits mais
les vivres) qu’ils avaient été dans l’usage de recevoir da
ns la vingtième année de ce règne et les quatre années pré
cédentes, qu’à ce compte, leur livrée en blé ne pourrait ê
tre nulle part évaluée au-dessus de 10 deniers le boisseau
, et qu’il serait toujours au choix du maître de la leur p
ayer en blé ou en argent. On regardait donc, dans la vingt
-cinquième année d’Edouard III, 10 deniers le boisseau com
me un prix très modéré du blé, puisqu’il fallait un statut
particulier pour forcer les domestiques à le recevoir à l
a place de leur livrée ordinaire de vivres, et on avait re
gardé ce même prix comme un prix raisonnable, dix années a
vant celle-ci, dans la seizième année du même règne, époqu
e à laquelle se réfère le statut ; or, dans la seizième an
née d’Edouard III, 10 deniers contenaient environ une demi
-once d’argent, poids de la Tour, et valaient environ une
demi-couronne de notre monnaie actuelle. Ainsi, quatre onc
es d’argent, poids de la Tour, égales à 6 schellings 8 den
iers de la monnaie d’alors, et à près de 20 schellings de
celle d’aujourd’hui, étaient regardées comme un prix modér
0425é pour le quarter de huit boisseaux.
Ce statut indique plus sûrement, sans aucun doute, ce qu’
on regardait alors comme le prix modéré du grain, que ces
prix de certaines années recueillies en général par les hi
storiens et par d’autres écrivains, à cause de leur cherté
ou de leur bon marché extraordinaire, et qui ne peuvent,
en conséquence, servir à établir aucun jugement sur ce que
peut avoir été le prix moyen. Il y a, d’ailleurs, d’autre
s raisons de croire que, dans le commencement du quatorziè
me siècle, et quelque temps encore auparavant, le prix com
mun du froment était au moins de quatre onces d’argent le
quarter, et celui des autres grains en proportion.
En 1309, Raoul de Born, prieur de Saint-Augustin de Canto
rbéry, donna, au jour de son installation, un festin dont
Guillaume Thorn nous a conservé le détail, non seulement q
uant au service, mais même quant aux prix des denrées. Dan
s ce repas on consomma : 1- 53 quarters de froment, valant
19 livres, ou bien à 7 schellings 2 deniers le quarter, c
e qui fait environ 21 schellings 6 deniers de notre monnai
e actuelle; 2′ 58 quarters de drèche valant 17 livres 10 s
0426chellings, ou à 6 schellings le quarter, qui en font e
nviron 18 de notre monnaie d’aujourd’hui; 3′ 20 quarters d
‘avoine, valant 4 livres, ou à 4 schellings le quarter, qu
i font environ 12 schellings de notre monnaie actuelle. Le
s prix de la drèche et de l’avoine paraissent être ici au-
dessus de leur proportion ordinaire avec le prix du fromen
t.
Ces prix n’ont pas été recueillis pour leur cherté ou leu
r bon marché extraordinaire, mais ils sont rapportés accid
entellement comme les prix payés dans le temps pour les im
menses quantités de grain consommés dans un festin qui éta
it fameux par sa magnificence.
En 1262, la cinquante-unième année de Henri III, on fit r
evivre un ancien statut sur la taxe du pain et de l’ale, q
ui avait été porté, dit le roi dans le préambule, au temps
de ses ancêtres, rois d’Angleterre. Ce statut est donc vr
aisemblablement au moins aussi ancien que le règne de son
grand-père Henri II, et il peut même remonter au temps de
la conquête. Il règle le prix du pain d’après les prix du
blé, depuis un schelling jusqu’à 20 le quarter, argent de
0427ce temps-là; or, il est à présumer, en général, que le
s statuts de ce genre cherchent à pourvoir également à tou
tes les déviations du prix moyen, autant au-dessous qu’au-
dessus de ce prix. D’après cette supposition, dans le temp
s où ce statut fut porté d’abord, et depuis cette époque j
usqu’à la cinquante-unième année de Henri III, le prix moy
en d’un quarter de blé serait évalué à 10 schellings conte
nant six onces d’argent, poids de la Tour, faisant environ
30 schellings de notre monnaie d’aujourd’hui. Ce n’est do
nc pas nous écarter beaucoup de la vérité, que de supposer
que le prix moyen n’était pas au-dessous du tiers du plus
haut prix auquel ce statut règle le prix du pain, ou moin
s de 6 schellings 8 deniers argent de ce temps-là, contena
nt quatre onces d’argent, poids de la Tour.
Différents faits nous autorisent, en quelque sorte, à con
clure que, vers le milieu du quatorzième siècle, et encore
un certain temps auparavant, le prix moyen ou ordinaire d
u quarter de blé n’était pas au-dessus de quatre onces d’a
rgent, poids de la Tour.
Depuis le milieu environ du quartorzième siècle jusqu’au
0428commencement du seizième, ce qu’on regarde comme le pr
ix raisonnable et modéré du blé, c’est-à-dire son prix moy
en ou ordinaire, paraît avoir baissé successivement jusqu’
à la moitié environ du prix ci-dessus, de manière à être t
ombé enfin à près de deux onces d’argent, poids de la Tour
, faisant environ 10 schellings de notre monnaie actuelle.
Il est demeure a ce prix jusqu’à 1570 environ.
Dans le journal de dépense de Henri, cinquième comte de N
orthumberland, à la date de 1512, il y a deux différentes
estimations du blé; dans l’une, il est compté à 6 schellin
gs 8 deniers le quarter, et dans l’autre, à 5 schellings 8
deniers seulement; en 1512, 6 schellings 8 deniers ne con
tenaient que deux onces d’argent, poids de la Tour, et val
aient environ 10 schellings de notre monnaie d’à présent.

D’après plusieurs différents statuts, il paraît que, depu
is la vingt-cinquième année d’Edouard 111, jusqu’au commen
cement du règne d’Elisabeth, pendant un espace de plus de
deux cents ans, ce qu’on appelle le prix modéré et raisonn
able du blé, c’est-à- dire son prix moyen et ordinaire, a
0429toujours continué à s’évaluer à 6 schellings 8 deniers
. A la vérité, la quantité d’argent contenue dans cette so
mme nominale alla continuellement en diminuant pendant le
cours de cette période, par suite des altérations qui se f
irent dans la monnaie; mais l’augmentation de la valeur de
l’argent avait, à ce qu’il semble, tellement compensé la
diminution de la quantité contenue dans la même somme nomi
nale, que la législature ne pensa pas que ces altérations
valussent la peine de s’en occuper.
Ainsi, en 1436, il fut statué qu’on pourrait exporter du
blé sans permission, quand le prix serait descendu jusqu’à
6 sch. 8 deniers, et en 1463 il fut statué qu’on ne pourr
ait pas importer de blé quand le prix ne serait pas au-des
sus de 6 schellings 8 deniers le quarter. La législature a
vait pensé que lorsque le prix était aussi bas, il n’y ava
it aucun inconvénient à laisser exporter; mais lorsqu’il s
‘élevait plus haut, il devenait imprudent de permettre l’i
mportation; ainsi, on avait considéré, dans ce temps, que
ce qu’on appelle le prix modéré et raisonnable du blé étai
t 6 schellings 8 deniers, contenant environ la même quanti
0430té d’argent que 13 schellings 4 deniers de notre monna
ie actuelle, un tiers de moins que n’en contenait la même
somme nominale au temps d’Edouard III.
En 1554, par actes des première et seconde années de Phil
ippe et Marie et, en 1558, par acte de la première Elisabe
th, l’exportation du blé fut de même prohibée toutes les f
ois que le prix du quarter excéderait 6 schellings 8 denie
rs, qui, alors, ne contenaient pas pour plus de 2 deniers
d’argent au-delà de ce qu’en contient aujourd’hui la même
somme nominale; mais on reconnut bientôt que c’était prohi
ber tout à fait l’exportation du blé, que de la restreindr
e au temps où le blé tomberait à un prix aussi excessiveme
nt bas. En conséquence, en 1562, par acte de la cinquième
année d’Elisabeth, on permit l’exportation du blé par cert
ains ports, toutes les fois que le prix du quarter n’excéd
erait pas 10 schellings, contenant à peu près la même quan
tité d’argent qu’en contient à présent la même somme nomin
ale. Ce prix a donc été alors regardé comme étant ce qu’on
nomme le prix modéré et raisonnable du blé. Il s’accorde
de très près avec l’estimation du journal de Northumberlan
0431d, de 1512.
En France, M. Dupré de Saint-Maur et le judicieux auteur
de l’Essai sur la police des grains, ont observé l’un et l
‘autre que le prix moyen du blé y avait de même été beauco
up plus bas à la fin du quinzième siècle et au commencemen
t du seizième, que dans les deux siècles précédents. Son p
rix a vraisemblablement baissé de la même manière, pendant
la même période, dans la majeure partie de l’Europe.
Cette augmentation dans la valeur de l’argent, relativeme
nt à celle du blé, pourrait être attribuée entièrement à u
ne augmentation survenue dans la demande de ce métal, en c
onséquence des progrès et de l’amélioration de la culture,
la quantité ou l’offre demeurant toujours la même pendant
ce temps-là; ou bien elle peut être entièrement due à la
diminution successive de l’approvisionnement, la plupart d
es mines alors connues dans le monde étant fort épuisées e
t, par conséquent, plus dispendieuses à exploiter; ou bien
, enfin, elle peut être attribuée en partie à l’une et en
partie à l’autre de ces deux circonstances. Sur la fin du
quinzième siècle et au commencement du seizième, la plus g
0432rande partie de l’Europe s’avançait déjà vers une form
e de gouvernement plus stable que celle dont elle avait pu
jouir depuis plusieurs siècles. Une plus grande sécurité
devait naturellement accroître l’industrie et tous les gen
res d’amélioration, et la demande des métaux précieux, com
me celle de tout autre objet de luxe et d’ornement, devait
naturellement augmenter à mesure de l’augmentation des ri
chesses. Un produit annuel plus considérable exigeait, pou
r sa circulation, une masse d’argent plus considérable, et
une plus grande quantité de gens riches demandaient une p
lus grande quantité de vaisselle et autres meubles en arge
nt. Il est aussi naturel de supposer que la plupart des mi
nes qui fournissaient alors d’argent le marché d’Europe de
vaient être extrêmement épuisées et que, par conséquent, l
eur exploitation entraînait plus de dépenses. Plusieurs d’
entre elles avaient été exploitées dès le temps des Romain
s.
Cependant, la plupart de ceux qui ont écrit sur les prix
des denrées, dans les temps anciens, ont été d’opinion que
, depuis la conquête, peut-être même depuis l’invasion de
0433Jules César, jusques à la découverte des mines d’Améri
que, la valeur de l’argent a été continuellement en décroi
ssant. Ils semblent avoir été amenés à cette opinion, en p
artie par les observations qu’ils ont eu occasion de faire
sur les prix, tant du blé que de quelques autres parties
du produit brut de la terre, et en partie par cette notion
vulgaire que la quantité d’argent augmentant naturellemen
t dans chaque pays à mesure que les richesses y augmentent
, sa valeur doit diminuer à mesure qu’il augmente en quant
ité.
A l’égard de leurs observations sur le prix du blé, trois
circonstances différentes les ont souvent induits en erre
ur.
D’abord, dans l’ancien temps, presque toutes les rentes s
e payant en nature, en une certaine quantité de blé, de bé
tail, de volailles, etc., il arrivait quelquefois que le p
ropriétaire stipulait avec le tenancier qu’il aurait la fa
culté de demander son payement annuel en nature, ou une ce
rtaine somme d’argent à la place. Le prix auquel le payeme
nt en nature est ainsi échangé pour une somme d’argent s’a
0434ppelle, en Ecosse, prix de conversion. Comme c’est tou
jours au propriétaire qu’appartient l’option de prendre la
chose ou le prix, il est nécessaire, pour la sûreté du te
nancier, que le prix de conversion soit plutôt au-dessous
qu’au-dessus du prix ordinaire du marché. Aussi, dans beau
coup d’endroits, il n’est guère au-dessus de la moitié de
ce prix. Dans la majeure partie de l’Ecosse, cette coutume
subsiste encore à l’égard de la volaille, et dans quelque
s endroits à l’égard du bétail. Elle aurait aussi vraisemb
lablement subsisté à l’égard du blé, si l’institution des
fiars ou mercuriales des marchés ne l’eût fait cesser. Ce
sont des évaluations annuelles, faites au jugement d’une a
ssise, du prix moyen de toutes les sortes de grains de dif
férentes qualités, suivant les prix actuels du marché pour
chaque comté différent. Au moyen de cette institution, le
tenancier trouve assez de sûreté, et le propriétaire beau
coup plus de commodité à convertir, comme on dit, la rente
de blé dans le prix des fiars de chaque année; plutôt qu’
à stipuler un prix fixe et constant; mais les auteurs qui
ont recueilli le prix du blé dans les temps anciens ont so
0435uvent pris, par erreur, pour le prix actuel du marché,
ce qu’on appelle en Ecosse le prix de conversion. Fleetwo
od reconnaît quelque part qu’il est tombé dans cette mépri
se ; néanmoins, comme il écrivait son ouvrage dans une aut
re vue, il ne jugea à propos de faire cet aveu de son erre
ur qu’après avoir déjà cité quinze fois ce prix de convers
ion, qu’il porte à 8 schellings le quarter. En 1423, l’ann
ée à laquelle il commence à le citer, cette somme contenai
t la même quantité d’argent que 16 schellings de notre mon
naie actuelle ; mais, en 1562, qui est l’année où il le ra
pporte pour la dernière fois, cette somme de 8 schellings
ne contenait pas plus d’argent que n’en contient aujourd’h
ui la même somme nominale.
En second lieu, ces auteurs ont été induits en erreur par
la négligence avec laquelle quelques anciens statuts pour
la taxe du prix des denrées ont été quelquefois transcrit
s par des copistes paresseux, et même quelquefois rédigés
par la législature du temps.
Il paraît que les anciens statuts de taxe des denrées ont
toujours commencé par déterminer quels devaient être les
0436prix du pain et de l’ale, lorsque les prix du blé et d
e l’orge étaient au taux le plus bas, et qu’ils ont procéd
é successivement à déterminer ce que ces prix devaient êtr
e, suivant que les prix de ces deux sortes de grains viend
raient successivement à s’élever au-dessus de ce taux le p
lus bas. Mais les copistes qui ont transcrit ces statuts o
nt pensé souvent qu’il suffisait de copier seulement les a
rticles de la taxe, qui étaient les trois ou quatre premie
rs des bas prix, s’épargnant par là une partie de leur pei
ne, et jugeant, à ce que je présume, que c’en était assez
pour montrer quelle proportion il fallait observer à J’éga
rd des prix élevés.
Ainsi, dans la taxe du pain et de l’ale de la cinquante e
t unième année de Henri III, le prix du pain fut taxé, sel
on les différents prix de blé, depuis 1 schelling jusqu’à
20 le quarter, monnaie de ce temps-là; niais, dans les man
uscrits sur lesquels ont été imprimées toutes les différen
tes éditions des statuts, avant celle de M. Ruffhead, les
copistes n’ont jamais transcrit les articles de la taxe au
delà du prix de 12 schellings. Aussi plusieurs écrivains,
0437 induits en erreur par cette transcription inexacte, e
n ontils tiré la conclusion fort naturelle que le prix moy
en ou ordinaire du blé, dans ce temps- là, était la moyenn
e de ceux énoncés au statut, c’est-à-dire 6 schellings le
quarter, qui en font environ 18 de notre monnaie actuelle.

Dans le statut du tombereau et du pilori, porté à peu prè
s à la même époque, le prix de l’ale est taxé en proportio
n de l’élévation du prix de l’orge de 6 deniers en 6 denie
rs, depuis 2 jusques à 4 schellings le quarter. Cependant
ces 4 schellings n’étaient pas regardés comme le plus haut
prix que l’orge pût atteindre dans ce temps; et ce qui pe
ut bien nous porter à croire que ces prix n’étaient donnés
que comme un exemple de la proportion à observer pour tou
s les autres prix, soit plus élevés, soit plus bas, ce son
t ces derniers mots du statut : Et sic deinceps crescetur
vel diminuetur per sex denarios. L’expression est fort peu
élégante, mais la signification est assez claire : « Qu’i
l faut ainsi élever ou diminuer le prix de l’ale par chaqu
e 6 deniers de hausse ou de baisse que le prix de l’orge v
0438iendra à subir. » Il paraît que la législature elle-mê
me a mis aussi peu de soin à la rédaction de ce statut que
les copistes en avaient mis à transcrire l’autre.
Dans un vieux manuscrit du Regiam Majestatem, qui est un
ancien livre du roi d’Ecosse, il y a un statut dans lequel
est taxé le prix du pain d’après tous les différents prix
du blé, depuis 10 deniers jusques à 3 schellings le boll
d’Ecosse, qui fait environ moitié du quarter anglais. Au t
emps où cette taxe paraît avoir été faite, 3 sous d’Ecosse
valaient environ 6 schellings sterling de notre monnaie a
ctuelle. Il paraît que M. Rudiman 1 en a conclu que 3 sous
étaient le plus haut prix auquel le blé s’élevât jamais d
ans ce temps-là, et que le prix ordinaire était de 10 à 12
deniers, tout au plus de 2 schellings. Cependant il est b
ien évident, en consultant le manuscrit, que tous ces prix
ne sont mis là que comme des exemples de la proportion à
observer entre les prix respectifs du blé et du pain. Les
derniers mots du statut sont : Reliqua judicabis secundum
proescripta, habendo respectum adpreetum bladi, « Vous jug
erez dans les autres cas d’après ce qui a été marqué ci-de
0439ssus, ayant égard au prix du blé. »
En troisième lieu, ces auteurs paraissent encore avoir ét
é induits en erreur par le très bas prix auquel le blé s’e
st quelquefois vendu dans les temps fort anciens, et il pa
raît qu’ils se sont imaginé que son plus bas prix ayant ét
é alors beaucoup moindre qu’il ne l’est dans les temps pos
térieurs, son prix ordinaire doit pareillement avoir été b
ien plus bas. Ils auraient pourtant dû s’apercevoir que, d
ans ces temps reculés, le plus haut prix s’élevait au-dess
us de tout ce qu’on a pu connaître des temps subséquents,
autant que le plus bas prix descendait au-dessous. Ainsi,
en 1270, Fleetwood nous donne deux prix du quarter de blé
: l’un est de 4 livres 16 schellings, argent de ce temps-l
à, faisant 14 livres 8 schellings de celui d’aujourd’hui;
l’autre est de 6 livres 6 schellings, faisant 19 livres 4
schellings de notre monnaie actuelle. On ne trouve rien qu
i approche de ces prix excessifs, à la fin du quinzième ou
au commencement du seizième siècle. Quoique en tout temps
le prix du blé soit sujet à des variations, cependant il
varie infiniment plus dans ces sociétés, livrées aux troub
0440les et aux désordres, où l’interruption de tout commer
ce et de toute communication empêche que l’abondance d’une
province ne vienne suppléer à la disette de l’autre. Dans
l’état de confusion où était l’Angleterre sous les Planta
genêts, qui la gouvernèrent depuis le milieu environ du do
uzième siècle jusque vers la fin du quinzième, un canton p
ouvait se trouver dans l’abondance, tandis qu’un autre, qu
i n’était pas très éloigné, ayant eu sa récolte détruite p
ar quelque accident naturel, ou ravagée par les excursions
d’un baron voisin, souffrait toutes les horreurs de la fa
mine; et cependant, s’ils étaient séparés par les terres d
e quelque seigneur ennemi, l’un d’eux ne pouvait pas donne
r le moindre secours à l’autre. Sous l’administration vigo
ureuse des Tudors, qui gouvernèrent l’Angleterre pendant l
e reste du quinzième siècle et dans tout le cours du seizi
ème, il n’y avait pas de baron assez puissant pour oser tr
oubler la tranquillité publique.
Le lecteur trouvera à la fin de ce chapitre tous les prix
du blé, qui ont été recueillis par Fleetwood, depuis 1202
inclusivement jusques à 1597 aussi inclusivement, réduits
0441 au cours de la monnaie actuelle, et disposés, suivant
l’ordre des temps, en sept séries de douze années chacune
. Il trouvera aussi à la fin de chaque série le prix moyen
des douze années qui la composent. Fleetwood n’a pu recue
illir, dans cette longue période, que les prix de quatre-v
ingts années seulement, de manière que, pour compléter la
dernière série, il ne manquerait que quatre années; j’ai d
onc ajouté, d’après
les comptes du collège d’Eton, les prix des années 1598, 1
599, 1600 et 1601 ; c’est la seule addition que j’aie fait
e. Le lecteur verra que, depuis le commencement du treiziè
me siècle, jusque passé le milieu du seizième, le prix moy
en de chaque série de douze années va successivement en ba
issant de plus en plus, et que, vers la fin du seizième si
ècle, il commence à se relever. Il est vrai que les prix q
ue Fleetwood a pu recueillir paraissent être principalemen
t ceux qui ont été remarquables par leur bon marché ou leu
r cherté extraordinaire, et je ne pense pas qu’on en puiss
e tirer aucune conclusion bien décisive.
Cependant, s’ils prouvent quelque chose, ils confirment a
0442bsolument la proposition que j’ai cherché à établir. F
leetwood lui-même paraît néanmoins avoir pensé, avec la pl
upart des autres écrivains, que, pendant toute cette pério
de, l’argent, attendu son abondance sans cesse croissante,
a été toujours en diminuant de valeur. Les prix du blé, q
u’il a recueillis lui-même, ne s’accordent certainement pa
s avec cette opinion. Ils s’accordent parfaitement avec ce
lle de M. Dupré de Saint-Maur, et avec celle que j’ai tâch
é de démontrer. L’évêque Fleetwood et M. Dupré de Saint-Ma
ur sont les deux auteurs qui semblent avoir recueilli, ave
c le plus de soin et de fidélité, les prix des choses dans
les temps anciens. Il est assez remarquable que, malgré l
a grande différence de leurs opinions, les faits recueilli
s par chacun d’eux se trouvent coïncider avec tant d’exact
itude, au moins pour ce qui regarde les prix du blé.
Cependant c’est moins du bas prix du blé que de celui de
quelques autres parties du produit brut de la terre, que l
es écrivains les plus judicieux ont inféré la grande valeu
r qu’ils attribuent à l’argent dans ces anciens temps. Le
blé, ont-ils dit, étant une espèce de produit de main-d’oe
0443uvre, a été, dans ces temps grossiers, beaucoup plus c
her, en proportion, que la plupart des autres marchandises
; je présume qu’ils ont voulu dire la plupart des autres m
archandises qui n’étaient pas produit de main- d’oeuvre, t
elles que le bétail, la volaille, le gibier de toute espèc
e, etc. En effet, que dans ces temps de pauvreté et de bar
barie ces sortes de choses fussent en proportion à beaucou
p meilleur marché que le blé, c’est une vérité indubitable
; mais ce bon marché n’était pas l’effet de la haute valeu
r de l’argent, mais bien du peu de valeur de ces denrées.
Ce n’était pas que dans ce temps-là l’argent fût en état d
‘acheter ou de représenter une plus grande quantité de tra
vail, mais c’est que ces sortes de denrées n’en pouvaient
acheter ou représenter qu’une quantité beaucoup plus petit
e que dans les temps où la richesse et l’industrie eurent
fait plus de progrès. L’argent doit certainement être à me
illeur marché dans l’Amérique espagnole que dans l’Europe;
dans le pays qui le produit, que dans celui où on l’appor
te chargé de la dépense d’un long transport tant par terre
que par mer, de celle du chargement et de l’assurance. Ce
0444pendant, il n’y a pas beaucoup d’années qu’à Buenos-Ay
res, à ce que nous dit Ulloa, 21 deniers et demi sterling
étaient le prix d’un boeuf choisi dans un troupeau de troi
s ou quatre cents têtes. M. Byron nous rapporte que, dans
la capitale du Chili, le prix d’un bon cheval est de 16 sc
hellings sterling. Dans un pays naturellement fertile, mai
s dont la plus grande partie est tout à fait inculte, le b
étail, la volaille, le gibier de toute espèce peuvent s’ac
quérir au moyen d’une très petite quantité de travail ; il
en résulte qu’ils ne peuvent en acheter ou en commander q
u’une très petite quantité. Le très bas prix auquel ils y
sont vendus en argent n’est pas une preuve que la valeur d
e l’argent y soit très haute, mais c’est une preuve que la
valeur de ces marchandises y est fort basse.
Il faut toujours se rappeler que c’est le travail, et non
aucune autre marchandise ou classe de marchandises partic
ulières, qui est la mesure réelle de valeur, tant pour l’a
rgent que pour toute autre marchandise quelconque.
Mais dans des pays presque déserts ou très peu habités, l
e bétail, la volaille, le gibier de toute espèce, etc., ét
0445ant des productions spontanées de la nature, s’y multi
plient souvent en beaucoup plus grande quantité que ne l’e
xige la consommation des habitants. Dans un tel état de ch
oses, l’offre excède communément la demande. Ainsi, ces so
rtes de denrées, suivant les différents états où sera la s
ociété, suivant les différents degrés d’opulence ou d’indu
strie où elle se trouvera, représenteront ou vaudront des
quantités de travail fort différentes.
Quel que soit l’état de la société, quel que soit son deg
ré de civilisation, le blé est toujours une production de
l’industrie des hommes. Or, le produit moyen de toute espè
ce d’industrie se subordonne toujours avec plus ou moins d
e précision à la consommation moyenne, la quantité moyenne
de l’approvisionnement à la quantité moyenne de la demand
e; d’ailleurs, dans les différents degrés d’amélioration d
‘un pays, il faudra toujours, en moyenne, des quantités de
travail à peu près égales, pour faire croître des quantit
és égales de blé dans un même sol et sous un même climat,
l’augmentation continuelle qui a lieu dans la puissance pr
oductive du travail, à mesure que la culture va en se perf
0446ectionnant, étant plus ou moins contre-balancée par l’
accroissement continuel du prix des bestiaux, qui sont les
principaux instruments de l’agriculture. Nous devons donc
, d’après ceci, être bien certains qu’en tout état possibl
e de la société, dans tout degré de civilisation, des quan
tités égales de blé seront une représentation ou un équiva
lent plus juste de quantités égales de travail, que ne le
seraient des quantités égales de toute autre partie du pro
duit brut de la terre. En conséquence, le blé, ainsi qu’il
a été déjà observé, est, dans tous les différents degrés
de richesse et d’amélioration de la société, une mesure de
valeur plus exacte que toute autre marchandise ou que tou
te autre classe de marchandises; ainsi, dans tous ces diff
érents degrés, nous pouvons mieux juger de la valeur réell
e de l’argent, en le comparant avec le blé, qu’en prenant
pour objet de comparaison une autre marchandise quelconque
ou plusieurs autres sortes de marchandises conjointement.

En outre, le blé ou tout autre végétal faisant la nourrit
ure ordinaire et favorite du peuple, constitue, dans tout
0447pays civilisé, la principale partie de la subsistance
du travailleur. Par suite de l’extension de la culture, la
terre d’un pays quelconque produit une bien plus grande q
uantité de nourriture végétale que de nourriture animale,
et partout l’ouvrier se nourrit Principalement de l’alimen
t qui joint à la salubrité l’avantage d’être le plus abond
ant et le moins cher. Excepté dans les contrées les plus f
lorissantes, et dans lesquelles le travail est le plus lib
éralement récompensé, la viande de boucherie n’est qu’une
bien faible partie de la subsistance de l’ouvrier; la vola
ille en est encore une bien moindre, et le gibier n’y entr
e pour rien. En France, et même en Ecosse, où le travail e
st un peu mieux rétribué qu’en France, l’ouvrier pauvre ne
mange guère de viande que les jours de fêtes et dans quel
ques circonstances extraordinaires. Le prix du travail en
argent dépend donc beaucoup plus du prix moyen du blé, qui
est la subsistance de l’ouvrier, que de celui de la viand
e ou de toute autre partie du produit brut de la terre; pa
r conséquent, la valeur réelle de l’or et de l’argent, la
quantité réelle de travail qu’ils peuvent acheter ou comma
0448nder, dépend beaucoup plus de la quantité qu’ils peuve
nt acheter ou représenter, que de celle de viande ou de to
ute espèce de produit brut dont ils pourraient disposer.
Cependant, des observations aussi peu approfondies sur le
s prix du blé ou des autres denrées n’auraient vraisemblab
lement pas induit en erreur tant d’auteurs éclairés, si el
les ne se fussent pas trouvées conformes à cette notion vu
lgaire, que la quantité d’argent augmentant naturellement
dans un pays où la richesse augmente, ce métal doit diminu
er de valeur à mesure qu’il augmente en quantité. Cette no
tion paraît pourtant tout à fait dénuée de fondement.
Deux causes différentes peuvent augmenter dans un pays la
quantité des métaux précieux. La première, c’est une augm
entation dans l’abondance des mines qui en fournissent à c
e pays; la seconde, c’est un accroissement dans la richess
e du peuple, une augmentation du produit annuel de son tra
vail. Sans nul doute, la première de ces deux causes entra
îne nécessairement avec elle une diminution dans la valeur
des métaux précieux, mais non pas la seconde.
Quand des mines plus abondantes viennent à être découvert
0449es, une plus grande quantité de métaux précieux est ap
portée au marché, et la quantité des autres choses propres
aux besoins et aux commodités de la vie contre laquelle i
ls doivent s’échanger, étant la même qu’auparavant, des qu
antités égales de ces métaux s’échangeront nécessairement
contre des quantités plus petites de ces choses. Ainsi, l’
augmentation de la quantité des métaux précieux dans un pa
ys, en tant qu’elle provient d’une plus grande abondance d
ans les mines, emporte de toute nécessité avec elle quelqu
e diminution dans la valeur de ces métaux.
Quand, au contraire, la richesse d’un pays augmente, quan
d le produit annuel de son travail devient successivement
de plus en plus considérable, il lui faut nécessairement u
ne plus grande quantité d’argent monnayé pour faire circul
er cette plus grande quantité de marchandises; d’un autre
côté, les gens de ce pays achèteront naturellement de la v
aisselle d’argent et d’autres ouvrages d’orfèvrerie en qua
ntités de plus en plus fortes, à mesure qu’ils se trouvero
nt en état de faire cette dépense et qu’ils auront à leur
disposition plus de marchandises pour la payer. La quantit
0450é de leur monnaie augmentera pour cause de nécessité;
celle de leur orfèvrerie pour cause de vanité et d’ostenta
tion, ou pour la même raison qui fera que les belles statu
es, les tableaux et tous les autres objets de luxe et de c
uriosité deviendront probablement en plus grand nombre par
mi eux. Mais comme il n’est pas vraisemblable que les pein
tres et les sculpteurs soient plus mal payés dans des temp
s de richesse et de prospérité que dans des temps de pauvr
eté et de décadence, de même il n’est pas vraisemblable qu
e l’or et l’argent soient aussi moins bien payés.
Comme le prix de l’or et de l’argent hausse naturellement
dans une nation à mesure qu’elle s’enrichit, à moins que
la découverte accidentelle de mines plus abondantes ne le
fasse baisser, il s’ensuit que, quel que puisse être l’éta
t des mines, ce prix sera naturellement plus élevé dans un
pays riche que dans un pays pauvre. L’or et l’argent, com
me tout autre marchandise, cherchent naturellement le marc
hé où l’on en offre le meilleur prix et, pour quelque denr
ée que ce soit, le meilleur prix sera toujours offert par
le pays qui est le plus en état de le donner. Le travail,
0451comme il faut toujours se le rappeler, est le prix qui
, en dernière analyse, paye tout, et dans deux pays où le
travail sera également bien salarié, le prix du travail en
argent sera en proportion du prix de la subsistance de l’
ouvrier; or, l’or et l’argent s’échangeront naturellement
contre une plus grande quantité de subsistances dans un pa
ys riche que dans un pays pauvre; dans un pays où les subs
istances abondent, que dans un pays qui n’est que médiocre
ment fourni. Si les deux pays sont à une grande distance l
‘un de l’autre, la différence pourra être très grande, par
ce que, quoique les métaux soient naturellement attirés du
marché le moins avantageux vers celui où ils trouvent le
plus d’avantages, cependant il peut y avoir de la difficul
té à les y transporter en quantité suffisante pour que les
prix s’équilibrent à peu près dans les deux marchés. Si l
es pays sont rapprochés, la différence sera moindre, et qu
elquefois même elle sera à peine sensible, parce que, dans
ce cas, le transport sera facile. La Chine est un pays bi
en plus riche qu’aucune contrée de l’Europe, et la différe
nce du prix des subsistances est très grande entre la Chin
0452e et l’Europe. Le riz est à beaucoup meilleur marché e
n Chine que ne l’est le blé en aucun heu de l’Europe. L’An
gleterre est beaucoup plus riche que l’Ecosse; mais la dif
férence du prix du blé en argent entre ces deux pays est b
eaucoup moindre, et elle est à peine sensible. Eu égard à
la quantité ou mesure, le blé d’Ecosse paraît, en général,
à bien meilleur marché que le blé d’Angleterre; mais eu é
gard à la qualité, il est certainement un peu plus cher. L
‘Ecosse tire presque tous les ans de l’Angleterre de gross
es provisions de blé, et il faut bien qu’une marchandise s
oit un peu plus chère dans le pays où on l’apporte, que da
ns celui d’où elle vient. Le blé d’Angleterre est donc néc
essairement plus cher en Ecosse qu’en Angleterre même, et
cependant, en proportion de sa qualité ou de la quantité e
t bonté de la farine qu’on peut en retirer, il ne peut pas
s’y vendre communément à plus haut prix que le blé d’Ecos
se, qui vient avec lui en concurrence au marché.
La différence du prix du travail en argent entre la Chine
et l’Europe est encore bien plus forte que celle du prix
des subsistances en argent, parce que la récompense réelle
0453 du travail est plus élevée en Europe qu’à la Chine, l
a plus grande partie de l’Europe étant dans un état de pro
grès, pendant que la Chine semble rester toujours au même
point. Le prix du travail en argent est plus élevé en Ecos
se qu’en Angleterre, parce que la récompense réelle du tra
vail y est beaucoup moindre, l’Ecosse, quoique dans un éta
t de progrès vers une plus grande opulence, avançant néanm
oins beaucoup plus lentement que l’Angleterre. Une bonne p
reuve que la demande du travail est fort différente dans c
es deux pays, c’est la quantité de personnes qui émigrent
d’Ecosse, et le peu qui émigrent d’Angleterre. Il faut se
rappeler que ce qui règle naturellement la proportion de l
a récompense réelle du travail entre différents pays, ce n
‘est pas leur richesse ou leur pauvreté actuelle, mais leu
r condition progressive, stationnaire ou rétrograde,
Comme l’or et l’argent, n’ont nulle part naturellement pl
us de valeur que parmi les nations les plus riches, ils n’
en ont aussi nulle part moins que parmi les plus pauvres.
Chez les nations sauvages, les plus pauvres de toutes, ces
métaux ont à peine une valeur.
0454 Le blé est toujours plus cher dans une grande ville q
ue dans les campagnes éloignées. Cependant, ce n’est pas q
ue l’argent y soit à meilleur marché, mais c’est que le bl
é y est réellement plus cher. Il n’en coûte pas moins de t
ravail pour apporter l’argent à une grande ville qu’aux ca
mpagnes éloignées, mais il en coûte beaucoup plus de trava
il pour y apporter le blé.
Le blé est cher dans quelques pays riches et commerçants,
tels que la Hollande et le territoire de Gênes, par la mê
me raison qu’il est cher dans une grande ville. Ces pays n
e produisent pas de quoi nourrir leurs habitants; leur ric
hesse consiste dans l’industrie et l’habileté de leurs art
isans manufacturiers, dans une foule de machines et d’inst
ruments de toute espèce, propres à faciliter et abréger le
travail; dans leurs navires et dans tout l’attirail qui a
ugmente les moyens de transport et de commerce; mais ces p
ays sont pauvres en blé, lequel se trouve nécessairement c
hargé, en sus de son prix, du prix du transport des endroi
ts éloignés d’où il faut absolument le faire venir. Il n’e
n coûte pas moins de travail pour apporter de l’argent à A
0455msterdam qu’à Dantzick, mais il en coûte bien plus de
travail pour y apporter du blé. Le coût réel de l’argent d
oit être à peu près le même dans ces deux places, mais cel
ui du blé y doit être très différent. Diminuez l’opulence
réelle de la Hollande ou du territoire de
Gênes, le nombre des habitants y restant toujours le même
; diminuez le pouvoir qu’ont ces pays de payer des approvi
sionnements au loin, et vous verrez que, bien loin de bais
ser avec cette diminution dans la quantité de l’argent, la
quelle., soit comme cause, soit comme effet, accompagnera
nécessairement cet état de décadence, le prix du blé va s’
y élever au taux d’une famine. Quand nous venons à manquer
des choses nécessaires, il faut bien alors renoncer aux c
hoses superflues; et de même que la valeur de celles-ci ha
usse dans le temps de prospérité et d’opulence, de même el
le baisse dans les temps de pauvreté et de détresse. Il en
est autrement des choses nécessaires. Leur prix réel, la
quantité de travail qu’elles peuvent commander ou acheter,
s’élève dans les temps de pauvreté et de détresse, et bai
sse dans les temps d’opulence et de prospérité, qui sont t
0456oujours des moments de grande abondance, sans quoi ils
ne seraient pas des temps d’opulence et de prospérité. Le
blé est la chose nécessaire, l’argent est la chose superf
lue.
Ainsi, quelle qu’ait pu être l’augmentation de quantité d
ans les métaux précieux, survenue pendant cette première p
ériode du milieu du quatorzième siècle au milieu du seiziè
me, en conséquence d’un accroissement de richesse et d’amé
lioration, cette augmentation n’a pu tendre à diminuer la
valeur de ces métaux dans la Grande-Bretagne ou dans toute
autre partie de l’Europe. Par conséquent, si ceux qui ont
recueilli les prix des denrées dans les temps anciens n’o
nt pas eu raison d’inférer des observations qu’ils ont fai
tes sur les prix du blé ou des autres marchandises, qu’il
y ait eu, pendant cette période, une diminution dans la va
leur de l’argent, ils sont encore bien moins fondés à l’in
férer de cet accroissement de richesse et d’amélioration q
u’ils supposent avoir eu lieu.
Deuxième période, de 1570 à 1640
Autant les opinions des écrivains ont varié sur les progr
0457ès de la valeur de l’argent pendant cette première pér
iode, autant elles se trouveront unanimes sur ces progrès
pendant la seconde.
De 1570 environ, jusqu’à 1640, pendant une période d’envi
ron soixante-dix ans, la proportion entre la valeur de l’a
rgent et celle du blé a varié dans un sens tout à fait opp
osé.
L’argent a baissé dans sa valeur réelle, ou s’est échangé
contre une moindre quantité de travail qu’auparavant, et
le blé s’est élevé dans son prix nominal, et au lieu de se
vendre communément environ 2 onces d’argent le quarter, o
u environ 10 schellings de notre monnaie actuelle, il s’es
t vendu jusqu’à 6 et 8 onces d’argent, c’est-à-dire enviro
n 30 et 40 schellings de notre monnaie actuelle.
Cette diminution de la valeur de l’argent, relativement à
celle du blé, ne paraît pas avoir eu d’autre cause que la
découverte des mines abondantes de l’Amérique. Aussi, cha
cun en donne-t-il la même raison, et il n’y a jamais eu, à
cet égard, de dispute ni sur le fait ni sur sa cause. Pen
dant cette période, la majeure partie de l’Europe avançait
0458 en industrie et en opulence et, par conséquent, la de
mande d’argent y doit avoir été toujours en augmentant. Ma
is l’augmentation de l’approvisionnement, à ce qu’il sembl
e, a tellement surpassé celle de la demande, que la valeur
de ce métal n’en a pas moins baissé considérablement. Il
faut observer que la découverte des mines de l’Amérique ne
paraît pas avoir influé d’une manière sensible sur le pri
x des choses en
Angleterre, avant 1570, quoiqu’il y eût déjà plus de vingt
ans que les mines, même du Potosi, fussent découvertes.
De 1595 inclusivement à 1620 aussi inclusivement, le prix
moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment a
u marché de Windsor paraît, suivant les comptes du collège
d’Eton, avoir été de 2 livres 1 schelling 6 deniers 9-13.
En négligeant la fraction, et déduisant de cette somme un
neuvième ou 4 schellings 7 deniers 1-3, le prix du quarte
r de 8 boisseaux serait revenu à 1 livre 16 schellings 10
deniers 2-3. Et en négligeant encore la fraction, et dédui
sant de cette somme un neuvième ou 4 schellings 1 denier 1
-9 pour la différence de prix entre le plus beau froment e
0459t celui de qualité moyenne, le prix de ce dernier sera
it revenu à environ 1 livre 12 schellings 8 deniers 8-9, o
u environ 6 onces et un tiers d’once d’argent.
De 1621 inclusivement à 1636 aussi inclusivement, le prix
moyen de la même mesure du plus beau froment au même marc
hé, d’après les mêmes comptes, paraît avoir été de 2 livre
s 10 schellings, de laquelle somme faisant les mêmes déduc
tions que dans le cas précédent, le prix moyen du quarter
de huit boisseaux de blé de moyenne qualité serait revenu
à 1 livre 19 schellings 6 deniers, ou à environ 7 onces et
deux tiers d’once d’argent.
Troisième période, de 1637 à 1700
C’est entre 1630 et 1640, ou vers l’année 1636, que la dé
couverte des mines de l’Amérique paraît avoir exercé tout
son effet sur la réduction de la valeur de l’argent, et il
paraît que la valeur de ce métal n’a jamais autant baissé
, relativement à celle du blé, qu’elle l’a fait à cette ép
oque. Elle paraît s’être relevée de quelque chose dans le
cours de ce siècle; elle avait même vraisemblablement comm
encé à hausser quelque temps avant la fin du siècle dernie
0460r.
De 1637 inclusivement à 1700 aussi inclusivement, dans le
s soixante-quatre dernières années du siècle passé, le pri
x moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment
au marché de Windsor, d’après les mêmes comptes d’Eton, pa
raît avoir été de 2 livres 11 schellings 0 denier 1-3 ; ce
qui est seulement un schelling et un tiers de denier plus
cher qu’il n’avait été pendant les seize années précédent
es ; mais dans le cours de ces soixante-quatre années, il
était arrivé deux événements qui ont dû produire une raret
é du blé beaucoup plus grande que celle qu’aurait sans cel
a occasionnée la seule influence des saisons, et qui sont
plus que suffisants pour expliquer ce petit renchérissemen
t, sans qu’il soit besoin de supposer une réduction ultéri
eure dans la valeur de l’argent.
Le premier de ces événements fut la guerre civile, qui, e
n décourageant l’agriculture et en interrompant le commerc
e, a dû élever le prix du blé fort au-dessus de ce qu’aura
it pu faire sans cela l’intempérie des saisons. Elle doit
avoir produit cet effet, plus ou moins, sur tous les diffé
0461rents marchés du royaume, mais particulièrement sur ce
ux du voisinage de Londres, qui sont obligés de s’approvis
ionner dans une étendue de terrain plus grande. Aussi, en
1648, d’après les mêmes comptes, le plus beau froment, au
marché de Windsor, paraît-il avoir coûté jusqu’à 4 livres
5 schellings le quarter de neuf boisseaux, et en 1649 jusq
u’à 4 livres. Ces deux années ensemble font un excédent de
3 livres 5 schellings sur les 2 livres 10 schellings, pri
x moyen des seize années antérieures à 1637, lequel excéde
nt, réparti sur les soixante-quatre dernières années du si
ècle dernier, suffirait presque seul pour rendre raison du
léger renchérissement qui paraît s’y faire remarquer. Cep
endant ces deux prix, quoique les plus hauts, ne sont pas
les seuls hauts prix que les guerres civiles paraissent av
oir occasionnés.
Le second de ces événements, ce fut la prime accordée, en
1688, à l’exportation du blé. Beaucoup de gens se sont fi
guré que la prime, en encourageant la culture, pouvait, da
ns une longue suite d’années, occasionner une plus grande
abondance et, par conséquent, une plus grande diminution d
0462u prix du blé dans le marché intérieur que celle qui a
urait eu lieu sans cela. J’examinerai dans la suite jusque
s à quel point les primes peuvent, dans aucun temps, produ
ire un semblable effet; j’observerai seulement, pour le pr
ésent, qu’elles n’auraient pas eu le temps de produire cet
effet de 1688 à 1700. Pendant cette courte période, le se
ul effet qu’elles aient dû produire, c’est d’avoir fait mo
nter le prix du blé sur le marché intérieur, en encouragea
nt l’exportation du produit surabondant de chaque année, e
t en empêchant par là que la disette d’une année ne se tro
uvât compensée par l’abondance d’une autre. La prime doit
avoir ajouté quelque chose à l’effet de la disette qui a e
u heu en Angleterre de 1693 inclusivement jusques à 1699 a
ussi inclusivement, quoique cette disette doive être sans
doute attribuée principalement aux mauvaises saisons et qu
e, par conséquent, elle se soit fait sentir dans une parti
e considérable de l’Europe. Aussi, en 1699 l’exportation d
u blé fut-elle prohibée pour neuf mois.
Il y a encore un troisième événement qui eut lieu dans le
cours de la même période et qui, sans occasionner sans do
0463ute aucune rareté dans le blé, ni peut-être aucune aug
mentation dans la quantité réelle d’argent communément pay
ée pour le prix du blé, doit avoir nécessairement amené qu
elque augmentation dans la somme nominale de ce prix. Cet
événement, ce fut la grande dégradation causée dans la mon
naie d’argent par le frai et par les rogneurs.
Ce mal commença sous le règne de Charles II, et alla touj
ours en augmentant jusques en 1693, auquel temps, à ce que
nous dit M. Lowndes, la monnaie d’argent courante était,
en moyenne, à près de 25 pour 100 au-dessous de sa valeur
légale. Mais la somme nominale qui constitue le prix de ma
rché des choses se règle nécessairement bien moins sur la
quantité d’argent que la monnaie devrait contenir d’après
la loi, que sur celle que cette monnaie contient alors eff
ectivement, autant qu’on en peut juger par l’expérience. C
ette somme nominale doit donc être nécessairement plus for
te, quand la monnaie est dégradée par le frai et par les r
ogneurs, que quand elle approche de sa valeur légale.
Dans le cours de ce siècle, la monnaie d’argent n’a été d
ans aucun temps aussi fort au-dessous de son poids légal,
0464qu’elle l’est aujourd’hui. Mais, tout usée qu’elle est
, sa valeur est soutenue par la monnaie d’or contre laquel
le on peut l’échanger; car, quoique la monnaie d’or fût au
ssi très usée avant la dernière refonte, elle l’était beau
coup moins que la monnaie d’argent. En 1695, au contraire,
la valeur de la monnaie d’argent n’était pas soutenue par
la monnaie d’or, une guinée s’échangeant alors communémen
t contre 30 schellings de cette monnaie usée et rognée. Av
ant la dernière refonte de la monnaie d’or, le prix du lin
got d’argent ne s’élevait guère au-dessus de 5 sch. 7 deni
ers l’once, ce qui n’est que 5 deniers au-dessus du prix q
u’on en donne à la Monnaie. Mais en 1695, le lingot d’arge
nt était communément à 6 sch. 5 deniers l’once 1, ce qui f
ait 15 deniers au-dessus du prix pour lequel il était reçu
à la Monnaie. Ainsi, même avant la dernière refonte de la
monnaie d’or, les monnaies d’or et d’argent, prises ensem
ble, n’étaient pas estimées à plus de 8 pour 100 au-dessou
s de leur valeur légale, en les comparant avec le prix du
lingot d’argent. Au contraire, en 1695, elles étaient esti
mées à 25 pour 100 au-dessous de cette valeur. Mais au com
0465mencement de ce siècle, immédiatement après la grande
refonte, sous le roi Guillaume, la majeure partie de la mo
nnaie courante doit avoir été beaucoup plus près de son po
ids légal qu’elle ne l’est aujourd’hui. Dans le cours de c
e siècle, il n’y a pas eu non plus de grande calamité publ
ique, telle qu’une guerre civile, qui ait pu décourager la
culture ou interrompre le commerce au-dedans. Et quoique
la prime, qui a eu son effet dans la plus grande partie de
ce siècle, ait toujours élevé nécessairement le prix du b
lé un peu plus haut qu’il n’eût été sans elle (l’état de l
a culture supposé le même dans les deux cas), néanmoins, c
omme dans le cours de ce siècle la prime a eu tout le temp
s de produire tous les bons effets qu’on lui attribue comm
unément, comme d’encourager le labourage et d’augmenter pa
r là la quantité de blé dans le marché intérieur, on peut
supposer, d’après les principes d’un système que j’expose
ici et que j’examinerai dans la suite, qu’elle a contribué
en quelque chose à faire baisser le prix de cette denrée,
aussi bien qu’elle a contribué d’un autre côté à l’élever
. Beaucoup de gens prétendent qu’elle a plus agi dans le p
0466remier sens que dans l’autre. En conséquence, dans les
soixante-quatre premières années de ce siècle, le prix mo
yen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment, au
marché de Windsor, suivant les comptes du collège d’Eton,
paraît avoir été de 2 liv. 0 schelling 6 den. 19-32, ce qu
i fait environ 10 schellings 6 den., ou plus de 25 pour 10
0 meilleur marché qu’il n’avait été pendant les soixante-q
uatre dernières années du siècle précédent; environ 9 sche
llings 6 den. meilleur marché qu’il n’avait été pendant le
s seize années antérieures à 1636, lorsque la découverte d
es mines abondantes de l’Amérique avait, on doit le suppos
er, produit tout son effet; et environ 1 schelling meilleu
r marché qu’il n’avait été dans les vingt-six années antér
ieures à 1620, avant qu’on puisse raisonnablement supposer
que cette découverte eût pleinement produit son effet. A
ce compte, le prix moyen du froment de moyenne qualité, pe
ndant les soixante-quatre premières années de ce siècle, a
dû revenir à environ 32 schellings le quarter de huit boi
sseaux.
Ainsi, la valeur de l’argent paraît s’être élevée de quel
0467que chose relativement à celle du blé pendant le cours
de ce siècle, et elle a vraisemblablement commencé à le f
aire quelque temps avant la fin du siècle dernier.
En 1687, le prix du quarter de neuf boisseaux du plus bea
u froment, au marché de Windsor, a été de 1 livre 5 sch. 2
deniers, le plus bas prix auquel on l’eût jamais vu depui
s 1595.
En 1688, M. Grégoire King, homme célèbre par ses connaiss
ances dans ces sortes de matières, estimait que le prix mo
yen du blé, dans les années d’abondance moyenne, était, po
ur le producteur, de 3 schellings 6 deniers le boisseau, o
u 28 schellings le quarter. J’imagine que ce prix du produ
cteur est le même que celui qu’on nomme quelquefois prix d
e contrat, ou le prix auquel un fermier s’engage, pour un
certain nombre d’années, à livrer à un marchand une certai
ne quantité de blé. Comme un contrat de ce genre épargne a
u fermier la peine et la dépense de courir les marchés, le
prix de contrat est, en général, plus bas que le prix de
marché ordinaire. M. King a juré que le prix du contrat or
dinaire, dans les années d’abondance moyenne, était, à cet
0468te époque, de 28 schellings le quarter. Avant la chert
é occasionnée par la suite extraordinaire de mauvaises ann
ées que nous venons d’avoir, c’était là le prix ordinaire
de contrat dans toutes les années communes.
En 1688, le Parlement accorda la prime à l’exportation du
blé. Les propriétaires fonciers, qui étaient en beaucoup
plus grand nombre qu’à présent dans la législature, s’étai
ent aperçus que le prix du blé en argent commençait à bais
ser. La prime était un expédient pour le faire monter arti
ficiellement à ce haut prix auquel il s’était souvent vend
u sous les règnes de Charles 1er et de Charles II. Il fut
donc établi qu’elle aurait lieu jusqu’à ce que le blé fût
monté à 48 sch. le quarter, ce qui était 20 sch. ou 5-7 pl
us cher que M. King n’avait, cette même année, évalué le p
rix du producteur, dans les temps d’abondance moyenne. Si
ses calculs méritent tant soit peu la réputation qu’on leu
r accorde généralement, 48 schell. le quarter étaient un p
rix qu’à moins de quelque expédient, tel que la prime, on
ne devait pas attendre alors, excepté dans les années de c
herté extraordinaire. Mais le gouvernement du roi Guillaum
0469e n’était pas encore bien solidement établi ; il n’éta
it pas en mesure de refuser quelque chose aux propriétaire
s fonciers, auprès desquels il sollicitait dans ce temps m
ême le premier établissement de la taxe foncière annuelle.

Ainsi, la valeur de l’argent, relativement à celle du blé
, s’est probablement un peu élevée avant la fin du siècle
dernier, et elle semble avoir continué à s’élever pendant
le cours de la majeure partie de ce siècle, quoique la pri
me ait dû avoir nécessairement l’effet de rendre cette hau
sse moins sensible qu’elle ne l’eût été sans cela, dans l’
état actuel de la culture.
Dans les années d’abondance, la prime, en occasionnant un
e exportation extraordinaire, élève nécessairement le prix
du blé au-dessus de ce qu’il serait sans cela dans ces an
nées. Le but avoué de cette institution, c’était d’encoura
ger le labourage en tenant le blé à un bon prix, même dans
les années de la plus grande abondance.
Dans les années de cherté, il est vrai, la prime était su
spendue; cependant, elle n’en a pas moins produit son effe
0470t, même sur les prix de la plupart de ces années. Au m
oyen de l’exportation extraordinaire qu’elle occasionne da
ns les années d’abondance, elle doit souvent empêcher que
l’abondance d’une année ne compense la disette de l’autre.

Ainsi, la prime élève le prix du blé, tant dans les année
s abondantes que dans les mauvaises, au-delà du prix où il
s’arrêterait naturellement, dans l’état où est alors la c
ulture. Si donc, pendant les soixante-quatre premières ann
ées de ce siècle, le prix moyen a été plus bas que pendant
les soixante-quatre dernières du précédent, il l’aurait é
té encore bien davantage sans l’effet de la prime, en supp
osant que l’état de la culture fût resté le même.
Mais, dira-t-on, sans la prime, l’état de la culture n’eû
t pas été le même. Quand j’en serai à traiter, dans la sui
te, des primes en particulier, je tâcherai d’expliquer que
ls peuvent avoir été les effets de cette institution sur l
‘agriculture. je me contenterai, pour le moment, d’observe
r que cette hausse dans la valeur de l’argent, relativemen
t à celle du blé, n’a pas été particulière à l’Angleterre.
0471 Trois écrivains qui ont recueilli avec beaucoup de so
in et d’exactitude le prix du blé en France, M. Dupré de S
aint- Maur, M. Messance et l’auteur de l’Essai sur la poli
ce des grains, ont tous observé cette hausse dans leur pay
s, pendant la même période et presque dans la même proport
ion; or, en France, l’exportation des grains a été défendu
e par les lois jusqu’en 1764, et il me semble assez diffic
ile de supposer que la même diminution de prix à peu près,
qui a eu heu dans un pays, nonobstant la défense d’export
er, doive être attribuée dans l’autre à l’encouragement ex
traordinaire donné à l’exportation.
Il serait peut-être plus convenable de regarder cette var
iation dans le prix moyen du blé comme étant plutôt l’effe
t de quelque hausse graduelle de la valeur réelle de l’arg
ent sur le marché de l’Europe, que de quelque baisse dans
la valeur réelle du blé. On a déjà observé que le blé, dan
s des périodes de temps distantes l’une de l’autre, est un
e mesure de valeur plus exacte que l’argent, ou peut-être
que toute autre marchandise. Lorsque, après la découverte
des mines abondantes de l’Amérique, le blé vint à monter t
0472rois ou quatre fois au-dessus de son ancien prix en ar
gent, ce changement fut attribué généralement à une baisse
dans la valeur réelle de l’argent, et non pas à une hauss
e quelconque dans la valeur réelle du blé. Si donc, pendan
t les soixante-quatre premières années de ce siècle, le pr
ix moyen du blé en argent a baissé de quelque chose au-des
sous de ce qu’il avait été pendant la majeure partie du si
ècle dernier, nous devrions de même attribuer ce changemen
t, non à quelque baisse dans la valeur réelle du blé, mais
à une hausse survenue dans la valeur de l’argent, dans le
marché général de l’Europe.
A la vérité, le haut prix du blé, pendant ces dix ou douz
e dernières années, a fait naître le soupçon que la valeur
réelle de l’argent continuait toujours à baisser sur le m
arché -général de l’Europe. Pourtant ce haut prix du blé p
araît avoir été l’effet d’une succession extraordinaire d’
années défavorables, et ne devrait pas, par conséquent, êt
re regardé comme une chose permanente, mais comme un événe
ment passager et accidentel. Pendant ces dix ou douze dern
ières années, les récoltes ont été très mauvaises dans la
0473plus grande partie de l’Europe, et les troubles de la
Pologne ont augmenté extrêmement la disette dans tous les
pays qui avaient coutume de s’y approvisionner pendant les
années de cherté. Quoiqu’une aussi longue suite de mauvai
ses années ne soit pas un événement ordinaire, il n’est po
urtant pas sans exemple, et quiconque a fait des recherche
s sur l’histoire des prix du blé, dans les temps anciens,
ne sera pas embarrassé de trouver plusieurs autres exemple
s de la même nature; d’ailleurs, dix années de disette ext
raordinaire n’ont rien de plus étonnant que dix années d’u
ne extraordinaire abondance. Le bas prix du blé depuis 174
1 inclusivement, jusqu’à 1750 aussi inclusivement, peut tr
ès bien être mis en opposition avec son haut prix, pendant
ces huit ou dix dernières années. De 1741 à 1750, le prix
moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment,
au marché de Windsor, paraît, suivant les comptes du collè
ge d’Eton, avoir été de 1 livre 13 schellings 9 deniers 4-
5 seulement, ce qui fait près de 6 schellings 3 deniers au
-dessous du prix moyen des soixante-quatre premières année
s de ce siècle. A ce compte, le prix moyen du blé de moyen
0474ne qualité, pendant ces dix années, a dû revenir à 1 l
ivre 6 schellings 8 deniers seulement le quarter de 8 bois
seaux.
Cependant, de 1741 à 1750, la prime a dû empêcher le prix
du blé de tomber aussi bas dans le marché intérieur, qu’i
l l’aurait fait naturellement. Il paraît, d’après les regi
stres des douanes, que la quantité de grains de toutes sor
tes, exportés pendant ces dix années, ne s’élève pas à moi
ns de 8029 156 quarters. La prime payée pour cet objet s’é
lève à 1514 962 livres 17 schellings 4 deniers 112. Aussi,
en 1749, M. Pelham, alors premier ministre, fit-il observ
er à la chambre des communes qu’on avait payé, dans les tr
ois années précédentes, une somme exorbitante en primes po
ur l’exportation du blé. Il était très bien fondé à faire
cette observation, et l’année suivante il l’aurait encore
été bien davantage. Dans cette seule année, la prime payée
ne s’éleva pas à moins de 324 176 livres 10 schellings 6
deniers 1. Il est inutile d’observer combien cette exporta
tion forcée doit avoir fait hausser le prix du blé au-dess
us de ce qu’il aurait été sans cela sur le marché intérieu
0475r.
A la fin de la table des prix annexée à ce chapitre, le l
ecteur trouvera le compte particulier des dix années, sépa
ré du reste. Il y trouvera aussi le compte particulier des
dix années précédentes, dont le taux moyen, beaucoup moin
s bas, l’est néanmoins encore plus que le taux moyen des s
oixante-quatre premières années de ce siècle. L’année 1740
fut pourtant une année de disette extraordinaire. Ces vin
gt années qui ont précédé 1750 peuvent très bien être mise
s en opposition avec les vingt qui ont précédé 1770. De mê
me que les premières ont été beaucoup plus bas que le taux
moyen du siècle, malgré une ou deux années de cherté qui
s’y trouvent, de même les dernières ont été beaucoup au-de
ssus de ce taux, quoiqu’elles soient coupées par une ou de
ux années de bon marché, telle, par exemple, que l’année 1
759. Si les premières n’ont pas été autant au-dessous du t
aux moyen général, que les dernières ont été au- dessus, i
l faut vraisemblablement l’attribuer à la prime. Le change
ment a évidemment été trop subit pour pouvoir l’attribuer
à une modification dans la valeur de l’argent, qui est tou
0476jours un événement lent et graduel. Un effet soudain n
e peut être expliqué que par une cause qui agisse d’une ma
nière soudaine, telle que la variation accidentelle des sa
isons.
Il est vrai que le prix du travail en argent s’est élevé,
en Angleterre, pendant le cours de ce siècle. Cette hauss
e cependant paraît être bien moins l’effet d’une diminutio
n de la valeur de l’argent dans le marché général de l’Eur
ope, que l’effet d’une augmentation de la demande de trava
il en Angleterre, provenant de la grande prospérité de ce
pays et des progrès qui s’y sont accomplis presque univers
ellement. On a observé qu’en France, où la prospérité n’es
t pas aussi grande, le prix du travail en argent a baissé
graduellement avec le prix moyen du blé, depuis le milieu
du dernier siècle. On dit que, dans le siècle dernier, ain
si que dans celui-ci, le salaire journalier du travail de
manoeuvre y a été presque uniformément à environ un vingti
ème du prix moyen du setier de blé froment, mesure qui con
tient un peu plus de quatre boisseaux de Winchester. J’ai
déjà fait voir qu’en Angleterre la récompense réelle du tr
0477avail, la quantité réelle de choses propres aux besoin
s et aisances de la vie qui est donnée à l’ouvrier, a augm
enté considérablement pendant le cours de ce siècle. La ha
usse de son prix pécuniaire paraît avoir eu pour cause, no
n une diminution de la valeur de l’argent dans le marché g
énéral de l’Europe, mais une hausse du prix réel du travai
l dans le marché particulier de l’Angleterre, due aux circ
onstances heureuses dans lesquelles se trouve ce pays.
L’argent a dû continuer, pendant quelque temps après la p
remière découverte de l’Amérique, à se vendre à son ancien
prix ou très peu au-dessous. Les profits de l’exploitatio
n des mines furent très forts, et excédèrent de beaucoup l
eur taux naturel; mais ceux qui importaient ce métal en Eu
rope s’aperçurent bientôt qu’ils ne pouvaient pas débiter
à ce haut prix la totalité de l’importation annuelle. L’ar
gent dut s’échanger successivement contre une quantité de
marchandises toujours de plus petite en plus petite; son p
rix dut baisser graduellement de plus bas en plus bas, jus
qu’à ce qu’il fût tombé à son prix naturel, c’est-à-dire à
ce qui était précisément suffisant pour acquitter, suivan
0478t leurs taux naturels, les salaires de travail, les pr
ofits de capitaux et la rente de terre qu’il faut payer po
ur que ce métal vienne de la mine au marché. On a déjà obs
ervé que, dans la plus grande partie des mines d’argent du
Pérou, la taxe du roi d’Espagne, s’élevant à un dixième d
u produit total, emporte en totalité la rente de la terre.
Cette taxe était originairement de moitié; elle tomba bie
ntôt après au tiers, ensuite au cinquième, et enfin au dix
ième, taux auquel elle est restée depuis. Cette taxe repré
sente, à ce qu’il semble, dans la plus grande partie des m
ines d’argent du Pérou, tout le bénéfice qui reste après l
e remplacement du capital de l’entrepreneur, avec ses prof
its ordinaires; et c’est une chose généralement reconnue,
que ces profits, qui étaient autrefois très hauts, sont ma
intenant aussi bas qu’ils peuvent l’être, pour que son ent
reprise puisse se soutenir.
En 1504 1, quarante et un ans avant 1545, époque de la dé
couverte des mines du Potosi, la taxe du roi d’Espagne fut
réduite à un cinquième de l’argent enregistré. Dans le co
urs de quatre-vingt-dix ans, ou avant 1636, ces mines, les
0479 plus fécondes de toute l’Amérique, avaient eu tout le
temps de produire leur plein effet, ou de réduire la vale
ur de l’argent dans le marché de l’Europe aussi bas qu’ell
e pouvait tomber, tant que ce métal continuait de payer ce
tte taxe au roi d’Espagne. Un espace de quatre- vingt-dix
ans est un temps suffisant pour réduire une marchandise qu
elconque qui n’est pas en monopole à son taux naturel ou a
u prix le plus bas auquel, tant qu’elle paye une taxe part
iculière, elle peut continuer de se vendre pendant un cert
ain temps de suite.
Le prix de l’argent, dans le marché de l’Europe, aurait e
ncore peut-être baissé davantage, et il aurait été indispe
nsable, ou de réduire encore la taxe jusqu’à un vingtième,
comme on a fait de celle sur l’or, ou bien de cesser l’ex
ploitation de la plus grande partie des mines d’Amérique q
ui s’exploitent maintenant. La cause qui a empêché que cel
a n’arrivât, c’est vraisemblablement l’accroissement progr
essif de la demande d’argent ou l’agrandissement continuel
du marché pour le produit des mines d’argent d’Amérique;
c’est ce qui a non seulement soutenu la valeur de l’argent
0480 dans le marché de l’Europe, mais qui l’a même élevée
un peu plus haut qu’elle n’était au milieu du siècle derni
er.
Depuis la première découverte de l’Amérique, le marché po
ur le produit de ses mines d’argent a été continuellement
en s’agrandissant de plus en plus.
Premièrement, le marché de l’Europe est devenu successive
ment de plus en plus étendu. Depuis la découverte de l’Amé
rique, la plus grande partie de l’Europe a l’ait des progr
ès considérables. L’Angleterre, la France, la Hollande, l’
Allemagne, la Suède même, le Danemark et la Russie, ont to
us avancé d’une manière remarquable dans leur agriculture
et leur industrie. L’Italie ne paraît pas avoir rétrogradé
; sa décadence avait précédé la conquête du Pérou; depuis
cette époque, elle paraît plutôt s’être un peu relevée. A
la vérité, on croit que l’Espagne et le Portugal sont res
tés un peu en arrière. Toutefois le Portugal n’est qu’une
très petite partie de l’Europe, et la décadence de l’Espag
ne n’est peut-être pas aussi grande qu’on se l’imagine com
munément. Au commencement du seizième siècle, l’Espagne ét
0481ait un pays très pauvre, même en comparaison de la Fra
nce, qui s’est si fort enrichie depuis cette époque. Tout
le monde sait le mot de l’empereur Charles V, que tout abo
ndait en France, et que tout manquait en Espagne. Le produ
it toujours croissant de l’agriculture et des manufactures
d’Europe a nécessairement demandé un accroissement succes
sif dans la quantité de monnaie d’argent employée à faire
circuler ce produit, et le nombre toujours croissant des i
ndividus opulents a fait naître aussi nécessairement la mê
me augmentation dans la demande d’argent pour vaisselle, b
ijoux et autres objets de luxe.
En second lieu, l’Amérique est elle-même un nouveau march
é pour le produit de ses propres mines d’argent; et comme
ses progrès en agriculture, en industrie et en population
sont beaucoup plus rapides que ceux des nations de l’Europ
e les plus florissantes, la demande doit augmenter chez el
le avec beaucoup plus de rapidité. Les colonies anglaises
sont un marché tout à fait nouveau, qui, tant pour la monn
aie que pour l’orfèvrerie, exige une fourniture toujours d
e plus en plus forte pour approvisionner d’argent un vaste
0482 continent où l’on n’en demandait point du tout aupara
vant. La plus grande partie aussi des colonies espagnoles
et portugaises sont des marchés entièrement nouveaux. Avan
t la découverte faite par les Européens, la Nouvelle- Gren
ade, l’Yucatan, le Paraguay et le Brésil étaient habités p
ar des peuples sauvages qui n’avaient ni art ni agricultur
e. Dans tous ces pays, les arts et l’agriculture se sont i
ntroduits à un degré considérable. Le Mexique même et le P
érou, quoiqu’on ne puisse les considérer comme des marchés
tout à fait nouveaux, sont certainement des marchés bien
autrement étendus qu’ils ne l’étaient auparavant. Malgré t
ous les contes merveilleux qu’on s’est plu à débiter sur l
‘état de magnificence de ces pays dans leur ancien temps,
quiconque veut lire avec un jugement un peu rassis l’histo
ire de leur première découverte et de leur conquête, sera
à même de discerner très clairement que leurs habitants ét
aient beaucoup plus ignorants en arts, en agriculture et e
n commerce, que ne le sont aujourd’hui les Tartares de l’U
kraine. Les Péruviens mêmes, la plus civilisée des deux na
tions, quoiqu’ils fissent usage d’or et d’argent pour orne
0483ments, n’avaient cependant aucune espèce de métaux mon
nayés. Tout le commerce se faisait par troc et, par conséq
uent, il n’y avait chez eux presque aucune division de tra
vail. Ceux qui cultivaient la terre étaient obligés de se
bâtir leurs maisons, de faire eux- mêmes leurs ustensiles
de ménage, leurs habits, leurs chaussures et leurs outils
d’agriculture. Le peu d’artisans qu’il y eût parmi eux éta
ient tous, dit-on, entretenus par le souverain, les nobles
et les prêtres, dont ils étaient vraisemblablement les do
mestiques ou les esclaves. Tous les anciens arts du Mexiqu
e et du Pérou n’ont jamais donné à l’Europe un seul genre
de manufacture; les armées espagnoles, qui s’élevaient à p
eine au-delà de cinq cents hommes, et très souvent n’attei
gnaient pas la moitié de ce nombre, trouvèrent presque par
tout beaucoup de difficulté à se procurer leur subsistance
. Les famines qu’elles occasionnaient, à ce qu’on dit, dan
s presque tous les endroits où elles passaient, dans des p
ays qu’on veut en même temps représenter comme très peuplé
s et comme très bien cultivés, sont une preuve suffisante
que ce qu’on a raconté de cette grande population et de ce
0484tte riche culture est en grande partie fabuleux. Les c
olonies espagnoles sont sous un gouvernement, à beaucoup d
‘égards, moins favorable à l’agriculture, à la prospérité
et à la population, que celui des colonies anglaises. Néan
moins, elles font, à ce qu’il semble, des progrès dans tou
tes ces choses, avec bien plus de rapidité qu’aucun pays d
‘Europe. Dans un sol fertile et sous un heureux climat, la
grande abondance des terres et leur bon marché, circonsta
nces qui sont communes à toutes les nouvelles colonies, so
nt, à ce qu’il semble, un assez grand avantage pour compen
ser bien des abus dans le gouvernement civil. Frézier, qui
observa le Pérou en 1713, représente Lima comme contenant
entre 25 et 28 000 habitants. Ulloa, qui demeura dans le
même pays entre 1740 et 1746, la représente comme en renfe
rmant plus de 50000. Les rapports de ces deux voyageurs su
r la population de plusieurs autres villes principales du
Chili et du Pérou varient à peu près dans la même proporti
on, et comme on ne voit pas de raison de douter qu’ils n’a
ient été bien instruits l’un et l’autre, on peut en conclu
re un accroissement de population qui ne le cède guère à c
0485elui des colonies anglaises. L’Amérique ouvre donc ell
e-même au produit de ses propres mines d’argent un nouveau
marché, où la demande augmente encore beaucoup plus rapid
ement que dans celui des pays de l’Europe qui avance le pl
us.
En troisième lieu, les Indes orientales sont un autre mar
ché pour le produit des mines d’argent de l’Amérique, et u
n marché qui, depuis l’époque de la première découverte de
ces mines, a continuellement absorbé une quantité d’argen
t de plus en plus considérable. Depuis cette époque, le co
mmerce direct entre l’Amérique et les
Indes orientales, qui se fait par les vaisseaux d’Acapulco
, a été sans cesse en augmentant, et le commerce indirect
qui se fait par l’entremise de l’Europe s’est accru dans u
ne proportion encore bien plus forte. Pendant le seizième
siècle, les Portugais étaient le seul peuple d’Europe qui
entretînt un commerce régulier avec les Indes orientales.
Dans les dernières années de ce siècle, les Hollandais com
mencèrent à s’emparer d’une partie de ce monopole et les e
xpulsèrent en peu d’années de leurs principaux établisseme
0486nts dans ces contrées. Pendant la plus grande partie d
u siècle dernier, ces deux nations partagèrent entre elles
la portion la plus considérable du commerce de l’Inde, le
commerce des Hollandais augmentant continuellement dans u
ne proportion encore plus grande que ne déclinait celui de
s Portugais. Les Anglais et les Français firent quelque co
mmerce avec l’Inde dans le dernier siècle, mais il a prodi
gieusement augmenté dans le cours de celui-ci. C’est aussi
dans le cours de ce siècle que les Suédois et les Danois
commencèrent à commercer dans l’Inde. Les Russes mêmes fon
t actuellement d’une manière régulière le commerce à la Ch
ine par des espèces de caravanes qui vont à Pékin par terr
e, à travers la Sibérie et la Tartarie. Si nous en excepto
ns le commerce des Français, que la dernière guerre a anéa
nti ou peu s’en faut, celui de tous ces autres peuples aux
Indes orientales a été presque continuellement en augment
ant. La consommation toujours croissante en Europe des mar
chandises de l’Inde est assez forte, à ce qu’il paraît, po
ur leur fournir à tous les moyens d’augmenter successiveme
nt leurs affaires. L’usage du thé, par exemple, était très
0487 peu répandu en Europe avant le milieu du siècle derni
er. Aujourd’hui, la valeur du thé importé annuellement par
la Compagnie des Indes anglaises, pour la consommation de
l’Angleterre, s’élève à plus d’un million et demi par an,
et ce n’est même pas assez dire; une quantité très consid
érable entrant habituellement en fraude par les ports de H
ollande, de Gottenbourg en Suède, et aussi des côtes de Fr
ance, tant qu’a prospéré la Compagnie des Indes de ce dern
ier pays. La consommation de la porcelaine de la Chine, de
s épiceries des Moluques, des étoffes du Bengale et d’une
infinité d’autres articles, a augmenté à peu près dans la
même proportion. Aussi, le tonnage de la totalité des vais
seaux employés par l’Europe au commerce de l’Inde, à quelq
ue époque que ce soit du dernier siècle, ne dépassait peut
-être pas celui des seuls vaisseaux employés par la Compag
nie des Indes anglaises avant la dernière réduction de sa
marine.
Mais la valeur des métaux précieux était bien plus élevée
dans les Indes, et surtout dans la Chine et dans l’Indous
tan, quand les Européens commencèrent à trafiquer dans ces
0488 pays, qu’elle n’était en Europe, et il en est encore
de même aujourd’hui. Dans des pays à riz, où l’on fait com
munément deux et quelquefois trois récoltes par an, dont c
hacune est plus abondante qu’aucune récolte ordinaire de b
lé, il se trouve nécessairement une beaucoup plus grande a
bondance de nourriture que dans quelque pays à blé que ce
soit, d’une égale étendue. En conséquence, ces pays à riz
sont bien plus peuplés; et de plus les riches, y ayant à l
eur disposition, au-delà de leur propre consommation, une
surabondance infiniment plus grande de subsistances, ont l
es moyens d’acheter une beaucoup plus grande quantité du t
ravail d’autrui. Aussi, suivant tous les rapports, le trai
n d’un grand seigneur à la Chine ou dans l’Indoustan est-i
l beaucoup plus nombreux et plus magnifique que celui des
plus riches particuliers de l’Europe. Cette même surabonda
nce de nourriture dont ils peuvent disposer, les met en ét
at d’en donner une quantité bien plus grande pour toutes p
roductions rares et singulières que la nature n’accorde qu
‘en très petites quantités, telles que les métaux précieux
et les pierres précieuses, qui sont les grands objets de
0489convoitise entre les riches. Ainsi, en supposant même
les mines qui fournissent le marché de l’Inde aussi abonda
ntes que celles qui fournissent le marché de l’Europe, ces
marchandises précieuses ne s’en seraient pas moins nature
llement échangées, dans l’Inde, contre une plus grande qua
ntité de subsistances qu’en Europe. Mais il paraît que les
mines qui ont fourni de métaux précieux le marché de l’In
de ont été beaucoup moins abondantes, et que celles qui l’
ont fourni de pierres précieuses l’ont été beaucoup plus q
ue les mines qui ont fourni le marché de l’Europe. Ainsi,
les métaux précieux ont dû naturellement, dans l’Inde, obt
enir en échange une quantité de pierres précieuses plus gr
ande qu’en Europe, et une quantité de nourriture encore be
aucoup plus considérable. Le prix des diamants, la plus gr
ande des superfluités, a dû être, en argent, un peu plus b
as dans un pays que dans l’autre, et celui de la nourritur
e, la première des choses nécessaires infiniment moindre.
Mais, comme on l’a déjà remarqué, le prix réel du travail,
la quantité réelle de choses propres aux besoins et commo
dités de la vie qu’on donne à l’ouvrier, est moindre à la
0490Chine et dans l’Indoustan, les deux grands marchés de
l’Inde, qu’elle n’est dans la plus grande partie de l’Euro
pe. Le salaire qu’y reçoit l’ouvrier et achètera une moind
re quantité de nourriture; et comme le prix en argent de l
a nourriture est bien plus bas dans l’Inde qu’en Europe, l
e prix du travail en argent y est plus bas sous un double
rapport; sous le rapport de la petite quantité de nourritu
re qu’il peut acheter, et encore sous le rapport du bas pr
ix de cette nourriture. Or, dans des pays où il y a égalit
é d’art et d’industrie, le prix pécuniaire de la plupart d
es ouvrages de main-d’oeuvre sera proportionné au prix péc
uniaire du travail; et en fait d’ouvrages de manufactures,
l’art et l’industrie, quoique inférieurs, ne sont pas, à
la Chine et dans l’Indoustan, fort au-dessous de ce qu’ils
sont en quelque endroit de l’Europe que ce soit. Par cons
équent, le prix en argent de la plupart des ouvrages de ma
in-d’oeuvre sera naturellement beaucoup plus bas dans ces
grands empires, qu’il ne le sera en aucun endroit de l’Eur
ope. D’ailleurs, dans la majeure partie de l’Europe, les f
rais de transport par terre augmentent beaucoup le prix ta
0491nt réel que nominal de la plupart des ouvrages de main
-d’oeuvre. Il en coûte plus de travail et, par conséquent,
plus d’argent, pour transporter au marché, d’abord les ma
tières premières, et ensuite l’ouvrage manufacturé. A la C
hine et dans l’Indoustan, l’étendue et la multiplicité des
moyens de navigation intérieure épargnent la plus grande
partie de ce travail et, par conséquent, de cet argent, et
par là réduisent à un taux encore plus bas le prix, tant
réel que nominal, de la plupart des objets de manufacture
de ces deux pays. D’après tout ceci, les métaux précieux s
ont une marchandise qu’il a toujours été et qu’il est enco
re extrêmement avantageux de porter de l’Europe aux Indes
orientales. Il n’y a presque aucune marchandise qui y rapp
orte davantage, ou qui, à proportion de la quantité de tra
vail et de choses qu’elle coûte en Europe, puisse commande
r ou acheter une plus grande quantité de travail et de cho
ses dans l’Inde. Il est aussi plus avantageux d’y porter d
e l’argent que de l’or, parce qu’à la Chine et dans la plu
part des autres marchés de l’Inde, la proportion entre l’a
rgent fin et l’or fin n’est que comme 10 ou au plus comme
049212 est à 1, tandis qu’en Europe elle est comme 14 ou 1
5 est à 1. A la Chine et dans la plupart des autres marché
s de l’Inde, dix onces ou au plus douze onces d’argent ach
èteront une once d’or. En Europe, il en faut de quatorze à
quinze onces. Aussi, dans les cargaisons de la majeure pa
rtie des vaisseaux d’Europe qui font voile pour l’Inde, l’
argent a été, en général, un des articles principaux. C’es
t le principal article de la cargaison des vaisseaux d’Aca
pulco qui font voile pour Manille. Ainsi, l’argent du nouv
eau continent est, à ce qu’il paraît, le grand objet du co
mmerce qui se fait entre les deux extrémités de l’ancien;
il forme le principal anneau de la chaîne qui unit l’une à
l’autre ces deux parties du monde si distantes.
Pour pouvoir fournir aux besoins d’un marché d’une aussi
vaste étendue, il faut que la quantité d’argent qu’on tire
annuellement des mines suffise non seulement à cette augm
entation toujours croissante de demande, pour monnaie, pou
r vaisselle et pour bijoux, qui vient de tous les pays où
l’opulence est progressive, mais encore à réparer la conso
mmation et le déchet continuel d’argent qui a lieu dans to
0493us les pays où l’on fait usage de ce métal.
Il est aisé de se former une idée de la consommation de m
étaux précieux qui se fait continuellement dans les monnai
es et dans les ouvrages d’orfèvrerie, par le frottement ré
sultant du service, particulièrement dans la vaisselle par
le nettoyage; et dans une marchandise dont l’usage est si
prodigieusement étendu, cet article seul exigerait tous l
es ans un remplacement considérable. Mais une consommation
encore plus sensible, parce qu’elle est bien plus rapide,
quoique au total elle ne soit peut-être pas plus forte qu
e l’autre, qui se fait successivement, c’est celle qui a l
ieu dans certaines manufactures. Dans celles de Birmingham
seulement, la quantité d’or et d’argent qui s’emploie ann
uellement en feuilles et dans des ouvrages de dorure, et q
ui est mise par là hors d’état de reparaître jamais sous l
a forme de métal, s’élève, dit-on, à plus de 50 000 livres
sterling. Nous pouvons juger, d’après cela, quelle énorme
consommation il s’en fait chaque année dans toutes les di
fférentes parties du monde, tant en ouvrages du genre de c
eux de Birmingham, qu’en galons, broderies, étoffes d’or e
0494t d’argent, dorure de livres, de meubles, etc. Il se p
erd aussi tous les ans une quantité considérable de ces mé
taux dans le transport qui s’en fait par terre et par mer.
Enfin, il s’en perd encore une bien plus grande quantité
par la pratique, presque universellement usitée dans la ma
jeure partie des pays asiatiques, de cacher dans les entra
illes de la terre des trésors dont la connaissance meurt s
ouvent avec la personne qui les a enfouis.
D’après les meilleurs rapports, la quantité d’or et d’arg
ent importée tant à Cadix qu’à Lisbonne, en comptant non s
eulement ce qui est enregistré, mais encore ce qu’on peut
supposer passer en fraude, s’élève par an à 6 000 000 ster
ling environ.
Selon M. Meggens 1, l’importation annuelle des métaux pré
cieux en Espagne, en prenant la moyenne de six ans, de 174
8 inclusivement à 1753 aussi inclusivement, et en Portugal
, en prenant la moyenne de 7 ans, de 1747 inclusivement à
1753 aussi inclusivement, s’est élevée, pour l’argent, à 1
101107 livres pesant, et pour l’or, à 49940 livres pesant.
L’argent importé, à 62 schellings la livre de Troy, donne
0495 2413431 livres 10 schellings sterling. L’or, à 44 gui
nées et demie la livre de Troy, donne 2 333 446 livres 14
schellings sterling. Les deux, ensemble, font une somme de
3746878 livres 4 schellings sterling. Le même auteur assu
re que le compte de l’importation, pour ce qui a été enreg
istré, est exact. Il donne le détail des endroits d’où l’o
r et l’argent ont été apportés, et de la quantité de chaqu
e métal que chacun de ces endroits a fournie, suivant les
registres. Il passe aussi en compte la quantité de chacun
de ces métaux qu’il présume avoir pu venir en fraude. La g
rande expérience de cet habile négociant donne un très gra
nd poids à son opinion.
Suivant l’auteur éloquent de l’Histoire philosophique et
politique de l’établissement des Européens dans les deux I
ndes, qui a eu quelquefois de bonnes informations, l’impor
tation annuelle en Espagne de l’or et de l’argent enregist
rés, en prenant la moyenne de onze ans, de 1754 inclusivem
ent à 1764 aussi inclusivement, s’est élevée à 13 984 185
3-4 piastres de 10 réaux. En tenant compte cependant de ce
qui peut avoir passé en fraude, il suppose que toute l’im
0496portation annuelle s’élève à 17
Post-scriptum du Négociant universel, p. 15 et 16. Ce post
-scriptum n’a été imprimé qu’en 1756, trois ans après la p
ublication de l’ouvrage, qui n’a jamais eu de seconde édit
ion. Ainsi, il y a peu d’exemplaires où se trouve ce post-
scriptum, qui contient la correction de quelques erreurs d
u texte.
000 000 de piastres ; ce qui, à 4 schellings 6 deniers la
piaste, fait, 3 825 000 livres sterling. Raynal donne auss
i le détail des différents endroits d’où ont été tirés l’o
r et l’argent, et les quantités de chaque métal que chaque
endroit a fournies, suivant les registres. Il prétend aus
si que s’il fallait juger de la quantité d’or annuellement
importée du Brésil à Lisbonne par le montant de la taxe p
ayée au roi de Portugal, qui paraît être d’un cinquième du
métal au titre, on pourrait évaluer cette quantité à 1000
0000 de cruzades ou 45 000 000 de livres en France, faisan
t environ 2 000 000 sterling. Cependant, dit-il, en compta
nt ce qui peut être passé en fraude, nous pouvons en toute
sûreté ajouter à cette somme un huitième en sus, ou 250 0
049700 livres sterling, de sorte que le total sera de 2 25
0 000 livres sterling. Ainsi, d’après ce compte, la totali
té de l’importation annuelle des métaux précieux, tant en
Espagne qu’en Portugal, s’élève à 6 075 000 livres sterlin
g environ.
Plusieurs autres rapports manuscrits, mais appuyés de piè
ces très authentiques, s’accordent, à ce qu’on m’a assuré,
à évaluer la totalité de cette importation annuelle des m
étaux précieux à environ 6 000 000 sterling, tantôt un peu
plus, tantôt un peu moins.
A la vérité, l’importation des métaux précieux à Cadix et
à Lisbonne ne compose pas la totalité du produit annuel d
es mines d’Amérique. Il y en a une partie qui est envoyée
tous les ans à Manille par les vaisseaux d’Acapulco; une a
utre partie est employée au commerce de contrebande que fo
nt les colonies espagnoles avec celles des autres nations
européennes, et enfin il en reste indubitablement une autr
e partie dans le pays même. En outre, les mines d’or et d’
argent de l’Amérique ne sont pas les seules qui existent a
u monde; elles sont toutefois les plus abondantes, à beauc
0498oup près. Il n’y a nul doute que le produit de toutes
les autres mines connues n’est rien en comparaison du leur
, et il est pareillement certain que la plus grande partie
de leur produit est importée annuellement à Cadix et à Li
sbonne. Mais la consommation de Birmingham seulement, en l
a comptant sur le pied de 50 000 livres par an, emporte dé
jà une cent vingtième partie de cette importation annuelle
, évaluée à 6 millions. Ainsi, la totalité de la consommat
ion annuelle d’or et d’argent, dans tous les divers pays d
u monde où ces métaux sont en usage, est peut-être égale,
à peu de chose près, à la totalité de ce produit annuel. L
e reste ne suffit peut-être que tout juste pour répondre à
l’augmentation de demande de la part de tous les pays qui
s’enrichissent. Il peut même s’être trouvé assez au-desso
us de cette demande, pour que le prix de ces métaux se soi
t élevé de quelque chose dans le marché de l’Europe.
La quantité de cuivre et de fer qui va de la mine au marc
hé, est, sans aucune comparaison, plus grande que celle de
l’or et de l’argent. Nous n’allons pas nous imaginer, pou
r cela, qu’il doive en arriver que ces métaux grossiers se
0499 multiplient au-delà de la demande, et qu’ils deviendr
ont de plus en plus à meilleur marché. Pourquoi donc nous
figurerions-nous que cela dût arriver à l’égard des métaux
précieux ? Il est vrai que les métaux grossiers, s’ils so
nt plus durs, sont aussi employés à des usages bien plus r
udes et, qu’attendu leur moindre valeur, on apporte beauco
up moins de soin à les conserver. Mais néanmoins, les méta
ux précieux ne sont pas plus qu’eux de nature indestructib
le et, comme eux, ils sont sujets à être perdus, dissipés
et consommés de mille manières différentes.
Le prix des métaux en général, quoique sujet à des variat
ions lentes et successives, varie moins d’une année à l’au
tre, que celui de presque toute autre partie du produit br
ut de la terre, et le prix des métaux précieux est même mo
ins sujet à de brusques variations que celui des métaux gr
ossiers. La durée des métaux est la cause qui donne à leur
prix cette stabilité extraordinaire. Le blé qui a été mis
au marché l’année dernière sera tout entier ou presque to
ut entier consommé longtemps avant la fin de cette année.
Mais il peut y avoir quelque portion du fer apporté de la
0500mine, il y a deux ou trois cents ans, qui soit aujourd
‘hui mis en usage, et peut-être se sert-on encore de quelq
ue portion de l’or qui a été extrait de la mine il y a deu
x ou trois mille ans. Les différentes masses de blé qui, c
haque année, doivent fournir à la consommation du genre hu
main, seront toujours à peu près proportionnées au produit
respectif de chacune de ces différentes années. Mais la p
roportion entre les différentes masses de fer qu’on peut m
ettre en consommation dans deux années différentes ne souf
frira qu’excessivement peu d’une variation accidentelle da
ns le produit des mines de fer pendant ces deux différente
s années, et la proportion entre les différentes masses d’
or mises en consommation dépendra encore bien moins de que
lque variation semblable dans le produit des mines d’or. A
insi, quoique le produit de la plupart des mines métalliqu
es varie peut-être encore plus d’une année à l’autre que l
e produit de la plupart des champs de blé, ces variations
ne font pas le même effet sur le prix de la première de ce
s deux espèces de marchandises que sur celui de l’autre.
II – Des variations dans la proportion entre les
0501valeurs respectives de l’or et de l’argent.
Avant la découverte des mines de l’Amérique, la valeur de
l’or fin, relativement à l’argent fin, était réglée, dans
les différentes administrations des Monnaies en Europe, d
ans la proportion de 10 à 1 et de 12 à 1, c’est-à-dire qu’
une once d’or fin était censée valoir de dix à douze onces
d’argent fin. Vers le milieu du siècle dernier, cette val
eur de l’or fut réglée dans la proportion de 14 à 1 et de
15 à 1, c’est-à-dire qu’une once d’or pur fut censée valoi
r entre quatorze et quinze onces d’argent pur. L’or haussa
dans sa valeur nominale ou dans la quantité d’argent avec
laquelle on l’échangea. Les deux métaux baissèrent dans l
eur valeur réelle ou dans la quantité de travail qu’ils po
uvaient acheter; mais l’argent baissa plus que l’or. Quoiq
ue les mines d’or et d’argent d’Amérique, les unes comme l
es autres, surpassent en fécondité toutes les mines connue
s jusqu’alors, les mines d’argent, à ce qu’il semble, surp
assèrent les anciennes dans une proportion encore plus for
te que ne le firent les mines d’or.
Les grandes quantités d’argent portées annuellement de l’
0502Europe aux Indes orientales ont réduit par degrés la v
aleur de ce métal, relativement à l’or, dans quelques étab
lissements anglais. A la Monnaie de Calcutta, une once d’o
r pur est censée valoir quinze onces d’argent pur, comme e
n Europe. Peut-être la Monnaie le taxe-t-elle trop haut co
mparativement à la valeur qu’il a dans le marché du Bengal
e. A la Chine, la proportion de l’or à l’argent est toujou
rs de 10 à 1 ou de 12 à 1. On dit qu’au japon elle est com
me 8 est à 1.
Entre les quantités d’or et d’argent annuellement importé
es en Europe, la proportion est à peu près comme 1 est à 2
2, au rapport de Meggens, c’est-à-dire que pour une once d
‘or il y a un peu plus de vingt-deux onces d’argent import
ées. Il présume que la grande quantité d’argent qui va ann
uellement aux Indes orientales réduit les quantités de ces
métaux qui restent en Europe à la proportion de 1 à 14 ou
15, qui est l’inverse de leurs valeurs respectives. Il pa
raît penser que la proportion entre leurs valeurs doit néc
essairement être en raison réciproque de leurs quantités e
t que, par conséquent, elle serait comme 22 à 1, si ce n’é
0503tait cette plus forte exportation d’argent.
Mais il n’est pas vrai que la proportion ordinaire entre
les valeurs respectives de deux marchandises doive être né
cessairement en raison de celle des quantités qui s’en tro
uvent communément au marché. Le prix du boeuf, en le metta
nt à 10 guinées, est environ soixante fois le prix d’un ag
neau, en mettant celui-ci à 3 schellings 6 deniers. Il ser
ait pourtant absurde d’en conclure qu’il y a communément a
u marché soixante agneaux contre un boeuf; et il serait to
ut aussi absurde d’inférer, de ce qu’une once d’or achèter
a communément de quatorze à quinze onces d’argent, qu’il y
a communément au marché quatorze à quinze onces seulement
d’argent contre une once d’or.
Il est vraisemblable que la quantité d’argent qui est com
munément au marché excède celle de l’or dans une proportio
n beaucoup plus forte que la valeur d’une certaine quantit
é d’or ne surpasse la valeur d’une égale quantité d’argent
. La masse totale, mise au marché, d’une denrée à bas prix
, est ordinairement, non seulement plus grande en quantité
, mais aussi d’une plus grande valeur que la masse totale
0504d’une denrée chère. La masse totale du pain qui va ann
uellement au marché est non seulement plus grande, mais en
core d’une plus grande valeur que toute la masse de viande
de boucherie; la masse totale de viande de boucherie vaut
plus que la masse totale de volaille; et la masse totale
de volaille, plus que la masse totale de gibier à plumes.
Le nombre des acheteurs d’une denrée à bas prix excède tel
lement celui des acheteurs de la denrée chère, qu’on pourr
a non seulement débiter une plus grande quantité de la pre
mière, mais en débiter pour une plus grande valeur. Ainsi,
la masse totale de la denrée à bas prix excédera communém
ent la masse totale de la denrée chère, dans une proportio
n plus forte que la valeur d’une certaine quantité de la s
econde n’excédera la valeur d’une quantité égale de la pre
mière. Quand nous comparons les métaux précieux l’un avec
l’autre, l’argent est la denrée à bas prix, et l’or est la
denrée chère. Nous devons donc naturellement compter qu’i
l y aura toujours au marché, non seulement plus d’argent q
ue d’or, mais encore une plus grande valeur en argent qu’e
n or. Qu’un homme qui possède un peu de ces deux métaux co
0505mpare ce qu’il a de vaisselle et de bijoux d’argent av
ec ce qu’il en a en or, et il trouvera probablement que no
n seulement la quantité, mais même la valeur de ce qu’il a
en argent excède de beaucoup ce qu’il en possède en or. B
eaucoup de gens, d’ailleurs, qui ne laissent pas que d’avo
ir des objets d’argent, n’en ont point du tout en or; et p
our ceux même qui en ont, ces objets se bornent à une boît
e de montre, une tabatière et quelques autres colifichets,
dont la somme totale est rarement de grande valeur. A la
vérité, dans la totalité des monnaies anglaises, l’or l’em
porte de beaucoup en valeur sur l’argent ; mais il n’en es
t pas de même dans les monnaies de tous les pays. Dans cel
les de quelques-uns, la valeur est à peu près, égale dans
un métal et dans l’autre. Dans les Monnaies d’Ecosse, avan
t l’union avec l’Angleterre, l’or l’emportait de très peu
en valeur, quoiqu’il l’emportât pourtant de quelque chose,
comme on le voit par les comptes de l’administration des
Monnaies 1. L’argent l’emporte dans la monnaie de plusieur
s pays. En France, les plus grosses sommes se payent commu
nément en argent, et il est difficile de s’y procurer plus
0506 d’or que ce qu’on a besoin d’en porter dans sa bourse
. En outre, la supériorité de la valeur de la vaisselle et
des bijoux d’argent sur ceux d’or, qui est
généralement dans tous les pays, fait beaucoup plus que co
mpenser la supériorité de valeur de l’or dans les monnaies
, qui est particulière à quelques pays seulement.
Quoique l’argent ait toujours été et doive toujours être
vraisemblablement beaucoup moins cher que l’or, dans le se
ns ordinaire de ce mot ; cependant, dans un autre sens, il
est possible de dire que l’or est de quelque chose moins
cher que l’argent, dans l’état actuel où est le marché de
l’Espagne. On peut dire d’une marchandise qu’elle est chèr
e ou à bon marché, non seulement en raison de ce que son p
rix habituel fait une grosse ou une petite somme, mais aus
si en raison de ce que ce prix habituel se trouve plus ou
moins au-dessus du prix le plus bas auquel il soit possibl
e de le mettre au marché pendant un certain temps de suite
. Ce prix le plus bas est celui qui remplace purement, ave
c un profit modique, le capital qu’il faut employer pour m
ettre cette marchandise au marché. Ce prix est celui qui n
0507e fournit rien pour le propriétaire de la terre, celui
dans lequel la rente n’entre pas pour une partie constitu
ante, et qui se résout tout entier en salaires et en profi
ts. Or, dans l’état actuel du marché de l’Espagne, l’or es
t certainement un peu plus rapproché de ce prix le plus ba
s que ne l’est l’argent. La taxe du roi d’Espagne sur l’or
n’est que d’un vingtième du métal au titre, ou de 5 pour
100, tandis que la taxe sur l’argent s’élève à un dixième
du métal, ou à 10 pour 100. De plus, comme nous l’avons dé
jà observé, c’est dans ces taxes que consiste toute la ren
te de la plupart des mines d’or et d’argent de l’Amérique
espagnole, et celle sur l’or est toujours beaucoup plus ma
l payée que celle sur l’argent. Il faut bien aussi que les
profits des entrepreneurs des mines d’or soient, en génér
al, encore plus modiques que ceux des entrepreneurs des mi
nes d’argent, puisqu’il est plus rare que les premiers fas
sent fortune. Ainsi, puisque l’or d’Espagne fournit et moi
ns de rente, et moins de profit, il faut donc que son prix
, dans le marché de l’Espagne, soit un peu plus rapproché
que celui de l’argent d’Espagne, du prix le plus bas auque
0508l on puisse le mettre à ce marché. Si l’on déduisait t
outes les dépenses, la masse totale du premier de ces méta
ux ne trouverait pas, à ce qu’il semble, dans le marché d’
Espagne, un débit aussi avantageux que la masse totale de
l’autre. Il est vrai que la taxe du roi de Portugal sur l’
or du Brésil est la même que la taxe ancienne du roi d’Esp
agne sur l’argent du Mexique et du Pérou, c’est-à-dire un
cinquième du métal, au titre. Il est donc douteux de savoi
r si, sur le marché général de l’Europe, la totalité de l’
or d’Amérique revient à un prix plus voisin du prix le plu
s bas auquel il soit possible de l’y amener, que n’y revie
nt la totalité de l’argent d’Amérique.
Le prix des diamants et des autres pierres précieuses est
peut-être encore plus rapproché que le prix de l’or du pr
ix le plus bas auquel il soit possible de les mettre au ma
rché.
Quoiqu’il n’y ait pas trop d’apparence qu’on veuille jama
is rien abandonner d’une taxe qui non seulement est établi
e sur un des articles les plus propres à être imposés, un
article purement de luxe et de superfluité, mais qui d’ail
0509leurs rapporte un revenu aussi important, tant qu’on v
erra de la possibilité à la faire payer; cependant la même
impossibilité de la payer, qui a, en 1736, obligé de la r
éduire d’un cinquième à un dixième, peut quelque jour obli
ger à la réduire encore davantage, de la même manière qu’e
lle a obligé à réduire au vingtième la taxe sur l’or. Quic
onque a observé l’état des mines de l’Amérique espagnole,
a reconnu que, comme toutes les autres mines, elles devien
nent de jour en jour d’une exploitation plus dispendieuse,
à cause de la plus grande profondeur à laquelle il faut é
tablir les travaux, et des plus fortes dépenses qu’il faut
faire pour tirer l’eau et fournir de l’air frais à ces gr
andes profondeurs.
Ces causes, qui équivalent à une rareté qui se ferait sen
tir dans l’argent (car on peut dire d’une denrée qu’elle d
evient plus rare quand il devient plus difficile et plus c
oûteux d’en recueillir une certaine quantité), doivent pro
duire un jour l’un ou l’autre des trois effets suivants :
il faut nécessairement que cette augmentation de dépense s
oit compensée, ou entièrement par une augmentation proport
0510ionnée dans la valeur du métal, ou entièrement par une
diminution proportionnée de la taxe sur l’argent, ou enfi
n partie par l’un, partie par l’autre de ces deux moyens.
Le dernier de ces trois cas est très possible. Comme l’or
a haussé de prix relativement à l’argent, nonobstant la gr
ande diminution de la taxe sur l’or, de même l’argent pour
rait hausser de prix relativement au travail et autres mar
chandises, nonobstant une pareille diminution de la taxe s
ur l’argent.
Cependant, si de telles réductions successives de la taxe
ne peuvent pas totalement empêcher la hausse de la valeur
de l’argent dans le marché de l’Europe, au moins elles do
ivent certainement la retarder plus ou moins. Ces réductio
ns permettent d’exploiter beaucoup de mines qui n’auraient
pas pu être exploitées auparavant, parce que leur produit
n’aurait pas pu suffire à payer l’ancienne taxe; la quant
ité d’argent annuellement portée au marché doit être néces
sairement un peu plus grande, et la valeur, par conséquent
, d’une quantité donnée d’argent doit être un peu moindre
qu’elle ne l’aurait été sans cela. Quoique la valeur de l’
0511argent, dans le marché de l’Europe, ne soit peut-être
pas aujourd’hui au-dessous, malgré la réduction de taxe qu
i a eu lieu en 1736, de ce qu’elle était avant cette réduc
tion, néanmoins elle est probablement au moins de 10 pour
100 plus bas qu’elle n’aurait été si la cour d’Espagne eût
continué à exiger l’ancienne taxe.
Mais que, malgré cette réduction, la valeur de l’argent a
it commencé à hausser de quelque chose dans le marché de l
‘Europe pendant le cours du siècle actuel, c’est ce que le
s faits et les raisonnements rapportés ci-dessus me porten
t à croire, ou plutôt à conjecturer, à soupçonner; car je
ne peux donner que comme conjecture l’opinion la plus sûre
que je me suis faite à ce sujet. La hausse, il est vrai,
en supposant qu’il y en ait une, a été si faible, jusqu’à
présent, que malgré tout ce qui a été dit, il pourra peut-
être paraître incertain à beaucoup de personnes, non seul
ement si cet événement a réellement eu lieu, mais même si
le contraire n’est pas arrivé, ou si la valeur de l’argent
ne continue pas toujours à baisser dans le marché de l’Eu
rope.
0512 Il faut toutefois observer que, quelle que puisse êtr
e l’importation annuelle d’or et d’argent, il doit nécessa
irement arriver une certaine période à laquelle la consomm
ation annuelle de ces métaux sera égale à leur importation
annuelle. Leur consommation doit augmenter à mesure qu’au
gmente leur masse totale, ou plutôt elle doit augmenter da
ns une proportion beaucoup plus forte. A mesure que leur m
asse augmente, leur valeur diminue; on en fait un plus gra
nd usage; on en a moins de soin, et conséquemment leur con
sommation croît dans une plus grande proportion que leur m
asse. Ainsi, après une certaine période, la consommation a
nnuelle de ces métaux doit devenir égale à leur importatio
n annuelle, à moins que cette importation n’aille continue
llement en augmentant ; ce qui n’est pas le cas qu’on puis
se supposer dans les circonstances actuelles.
La consommation annuelle une fois arrivée au niveau de l’
importation annuelle, si celle-ci venait à diminuer par de
grés, alors la consommation annuelle pourrait excéder pend
ant quelque temps l’importation annuelle; mais alors la ma
sse de ces métaux diminuerait insensiblement et par degrés
0513, et leur valeur hausserait aussi insensible- ment et
par degrés, jusqu’à ce que, l’importation annuelle rétabli
ssant le niveau, la consommation annuelle vînt à se régler
insensiblement et par degrés à ce que cette importation a
nnuelle peut fournir.
III. Des motifs qui ont fait soupçonner que la valeur de l
‘argent continuait toujours à baisser.
Ce qui porte beaucoup de gens à croire que la valeur des
métaux précieux continue toujours à baisser dans le marché
de l’Europe, c’est l’accroissement d’opulence de l’Europe
, joint à cette notion vulgaire, que la quantité de ces mé
taux augmentant naturellement à mesure que l’opulence augm
ente, ils doivent diminuer en valeur en augmentant en quan
tité; et ce qui les confirme encore davantage dans cette o
pinion, c’est le prix toujours croissant de plusieurs part
ies du produit brut de la terre.
J’ai déjà tâché de démontrer précédemment que l’augmentat
ion de quantité des métaux précieux dans un pays, quand el
le avait sa source dans l’augmentation de richesse, ne ten
dait nullement à diminuer leur valeur. L’or et l’argent vo
0514nt se rendre naturellement dans un pays riche, par la
même raison que s’y vont rendre tous les objets de luxe et
de curiosité; ce n’est pas parce qu’ils y sont à meilleur
marché que dans des pays plus pauvres, mais parce qu’ils
y sont plus chers, ou parce qu’on donne un meilleur prix p
our les obtenir. C’est cette supériorité de prix qui les y
attire, et ils cessent nécessairement d’y aller aussitôt
que cette supériorité vient à cesser.
J’ai déjà cherché à faire voir qu’à l’exception du blé et
des autres végétaux qui sont entièrement le fruit de l’in
dustrie des hommes, toutes les autres espèces de produit b
rut, le bétail, la volaille, le gibier de tout genre, les
fossiles et les minéraux utiles, etc., devenaient naturell
ement plus chers à mesure que la société s’enrichit et gag
ne en industrie. Ainsi, quoique ces sortes de denrées vien
nent à s’échanger contre une plus grande quantité d’argent
qu’auparavant, il ne s’ensuit nullement de là que l’argen
t soit devenu naturellement moins cher ou qu’il achètera m
oins de travail qu’auparavant, mais seulement que ces denr
ées sont elles-mêmes devenues réellement plus chères, ou q
0515u’elles achèteront plus de travail qu’auparavant. Ce n
‘est pas seulement leur prix nominal, c’est encore leur pr
ix réel, qui s’élève en proportion des progrès de l’amélio
ration du pays. La hausse de leur prix nominal n’est pas l
‘effet d’une dégradation dans la valeur de l’argent, mais
l’effet d’une hausse dans leur prix réel.
IV. Des effets différents des progrès de la richesse natio
nale sur trois sortes différentes de produit brut.
On peut diviser en trois classes les différentes sortes d
e produit brut dont nous venons de parler.
La première comprend ces sortes de produits sur la multip
lication desquels l’influence de l’industrie humaine est n
ulle ou à peu près nulle.
La seconde comprend ceux qu’on peut multiplier en proporti
on de la demande.
La troisième, ceux sur la multiplication desquels l’indus
trie humaine n’a qu’une puissance bornée ou incertaine.
Dans les progrès que fait un pays en opulence et en indus
trie, le prix réel de cette première classe de produits pe
ut s’élever jusqu’au degré le plus haut qu’on puisse imagi
0516ner, et il ne semble contenu par aucunes bornes. Celui
de la seconde classe peut bien monter très haut, mais il
a de certaines limites qu’on ne peut guère dépasser pendan
t une suite de temps un peu longue. Celui de la troisième
classe, quoiqu’il ait une tendance naturelle à s’élever da
ns l’avancement progressif du pays vers l’opulence, cepend
ant le degré d’avancement du pays étant le même, ce prix p
eut venir quelquefois à baisser, quelquefois demeurer fixe
, et quelque fois hausser plus ou moins ; le tout selon qu
e les efforts de l’industrie humaine réussiront plus ou mo
ins, d’après les diverses circonstances, à multiplier cett
e sorte de produit brut.
Première classe
La première source de produit brut dont le prix s’élève d
ans les progrès que fait l’opulence nationale, c’est celle
sur la multiplication de laquelle l’industrie humaine n’a
presque aucune espèce de pouvoir ; elle consiste dans ces
choses que la nature ne donne qu’en certaines quantités,
et qui, étant très périssables, ne peuvent s’accumuler pen
dant plusieurs saisons de suite. Telles sont la plupart de
0517s poissons et oiseaux rares et singuliers; plusieurs d
ifférentes espèces de gibier; presque tous les oiseaux sau
vages, particulièrement ceux de passage, ainsi que beaucou
p d’autres choses. A mesure que croissent la richesse et l
e luxe qui l’accompagne, la demande de ces sortes de chose
s doit vraisemblablement croître aussi en même temps, et i
l n’y a pas d’efforts de l’industrie humaine capables d’au
gmenter l’approvisionnement de ces choses fort au- delà de
ce qu’il était avant l’accroissement de la demande. Ainsi
, la quantité de ces marchandises restant la même ou à peu
près la même, tandis que la concurrence des acheteurs va
toujours croissant, leur prix peut monter à tous les degré
s possibles d’excès, et il ne paraît pas y avoir de bornes
pour l’arrêter. Quand même les bécasses deviendraient en
vogue pour se vendre vingt guinées la pièce, il n’y a pas
d’efforts de l’industrie humaine capables d’en faire venir
au marché un plus grand nombre, à peu de chose près, que
ce qui y vient aujourd’hui. C’est ainsi qu’on peut facilem
ent expliquer le haut prix de quelques oiseaux et poissons
rares, chez les Romains, au temps de leur plus grande opu
0518lence. Ces prix n’étaient point l’effet d’une baisse d
e la valeur de l’argent à cette époque, mais de la grande
valeur de ces choses rares et curieuses que l’industrie hu
maine ne pouvait pas multiplier à son gré. A l’époque qui
précéda la chute de la république romaine et dans les temp
s qui suivirent de près cet événement, la valeur de l’arge
nt, à Rome, était plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui
dans la plus grande partie de l’Europe. Le prix auquel la
république payait le modius, ou quart de boisseau de blé
de dîme de Sicile, était de 3 sesterces, valant environ 6
den. sterling. Ce prix était pourtant vraisemblablement pl
us bas que le prix moyen du marché, puisque l’obligation d
e livrer le blé à ce prix était regardée comme un tribut i
mposé sur les labours de la Sicile. Aussi, quand les Romai
ns avaient besoin de requérir plus de blé que le montant d
es dîmes, ils devaient payer le surplus, ainsi qu’ils s’y
étaient engagés par capitulation, sur le pied de 4 sesterc
es ou 8 deniers sterling le modius ; et ce prix avait été
sans doute regardé comme le prix modéré et raisonnable, c’
est-à-dire le prix de contrat moyen et ordinaire de ce tem
0519ps-là; il revient à environ 2 sch. le quarter. Or, le
prix de contrat ordinaire du blé d’Angleterre, qui, en qua
lité, est inférieur au blé de Sicile, et se vend, en génér
al, à un plus bas prix dans le marché de l’Europe, était d
e 28 sch. le quarter avant les dernières années de cherté.
Ainsi, la valeur de l’argent, dans ces temps anciens, doi
t avoir été, à sa valeur actuelle, dans la valeur inverse
de 3 à 4, c’est-à-dire que 3 onces d’argent auraient alors
acheté la même quantité de travail et de choses consommab
les que 4 onces en achèteraient aujourd’hui. Lors donc que
nous lisons dans Pline 1 que Seius acheta un rossignol bl
anc pour en faire présent à l’impératrice Agrippine, au pr
ix de 6 000 sesterces, valant environ 50 livres de notre m
onnaie, et qu’Asinius Celer 2 acheta un surmulet 8 000 ses
terces, valant environ 66 liv. 13 sch. 4 den. de notre mon
naie, toute surprenante que nous paraisse l’élévation prod
igieuse de ces prix, nous la voyons pourtant encore, au pr
emier coup d’oeil, d’un tiers audessous de ce qu’elle étai
t réellement. Le prix réel de ces deux choses, la quantité
de travail et de subsistances qu’on a cédée pour les avoi
0520r, était encore d’un tiers environ plus fort que ce qu
e nous exprime aujourd’hui le prix nominal. Seius céda pou
r le rossignol le droit de disposer d’autant de travail et
de subsistances qu’en pourraient acheter maintenant 66 li
v. 13 sch. 4 den. ; et Asinius Celer, pour son surmulet, s
e dessaisit du pouvoir d’en commander autant qu’en achèter
aient aujourd’hui 88 liv. 13 sch. 9 den. 1-3. L’élévation
excessive de ces prix provenait bien moins d’une abondance
d’argent que de l’abondance de travail et de subsistances
que ces deux Romains avaient à leur disposition, au-delà
de ce qu’exigeait leur consommation personnelle; mais la q
uantité d’argent qu’ils avaient à leur disposition était b
eaucoup moindre que celle que leur procurerait aujourd’hui
la faculté de commander une pareille quantité de travail
et de subsistances.
Deuxième classe
La seconde sorte de produit brut dont le prix s’élève dan
s les progrès de la civilisation est celle que l’industrie
humaine peut multiplier à proportion de la demande; elle
consiste dans ces plantes et ces animaux utiles que la nat
0521ure produit dans les pays incultes avec tant de profus
ion qu’ils n’ont que peu ou point de valeur, et qui, à mes
ure que la culture s’étend, sont forcés par elle de céder
le terrain à quelque produit plus profitable. Pendant une
longue période dans le cours des progrès de la civilisatio
n, la quantité des produits de cette classe va toujours en
augmentant. Ainsi, leur valeur réelle, la quantité réelle
de travail qu’ils peuvent acheter ou commander, s’élève p
ar degrés jusqu’à ce qu’enfin elle monte assez haut pour e
n faire un produit aussi avantageux que toute autre produc
tion venue, à l’aide de l’industrie humaine, sur les terre
s les plus fertiles et les mieux cultivées. Quand elle est
arrivée là, elle ne peut guère aller plus haut; autrement
, pour augmenter la quantité du produit, on y consacrerait
bientôt plus de terre et plus d’industrie.
Par exemple, quand le prix du bétail s’élève assez haut p
our qu’il y ait autant de profit à cultiver la terre en na
ture de subsistances pour le bétail qu’en nature de subsis
tances pour l’homme, ce prix ne peut plus guère hausser; s
i cela arrivait, une plus grande partie de terre à blé ser
0522ait bientôt convertie en pâturages. L’extension du lab
ourage, en diminuant la quantité des vaines pâtures, dimin
ue la quantité de viande de boucherie que le pays produisa
it naturellement sans travail ou sans culture; et elle en
accroît la demande, parce qu’elle augmente le nombre de ce
ux qui ont du blé, ou, ce qui revient au même, qui ont le
prix du blé à donner en échange pour de la viande. Ainsi,
le prix de la viande de boucherie et, par conséquent du bé
tail, doit s’élever par degrés, jusqu’à ce qu’il monte ass
ez haut pour qu’on trouve autant de profit à employer les
terres les plus fertiles et les mieux cultivées à y faire
venir de la nourriture pour le bétail, qu’à y faire venir
du blé ; mais il faut que l’avancement ait déjà fait bien
des progrès, avant que le labourage ne soit assez étendu p
our faire monter à ce point le prix du bétail; et jusqu’à
ce que ce prix ait atteint un tel degré, il ira toujours e
n s’élevant, si le pays est constamment dans un état progr
essif. Il y a peut-être en Europe des endroits où le prix
du bétail n’a pas encore atteint cette hauteur; il n’y éta
it parvenu dans aucune partie de l’Ecosse avant l’union. S
0523i le bétail d’Ecosse eût toujours été confiné au march
é du pays, il aurait peut-être été presque impossible (dan
s une contrée où il y a tant de terre qui n’est bonne qu’à
nourrir les bestiaux, comparativement à celle qu’on peut
employer à d’autres usages) que jamais le prix du bétail s
e fût élevé assez haut pour qu’il y eût profit à cultiver
la terre dans le but d’en nourrir. On a observé que, en An
gleterre, dans le voisinage de Londres, le prix du bétail
semblait avoir déjà atteint cette hauteur vers le commence
ment du siècle dernier; mais il n’y est parvenu vraisembla
blement que bien plus tard dans la plus grande partie des
comtés qui sont plus éloignés, et il y en a peut-être quel
ques-uns où il n’y est pas encore arrivé. Au reste, de tou
s les différents articles qui composent cette seconde clas
se de produit brut, le bétail est peut-être celui dont le
prix s’élève le premier à cette hauteur, dans le cours des
progrès de la civilisation matérielle.
A la vérité, jusqu’à ce que le prix du bétail soit parven
u à ce point, il ne paraît guère possible que la plus gran
de partie des terres, même de celles qui sont susceptibles
0524 de la meilleure culture, soient tout à fait cultivées
. Dans toutes les fermes qui sont trop éloignées d’une gra
nde ville pour s’y fournir d’engrais, c’est-à-dire dans la
très majeure partie des fermes de tous les pays étendus,
la quantité de terres bien cultivées doit être nécessairem
ent proportionnée à la quantité d’engrais que produit la f
erme, et cette quantité d’engrais est aussi elle-même prop
ortionnée au fonds de bétail que la ferme entretient. On e
ngraisse la terre, soit en y laissant paître les bestiaux,
soit en les nourrissant dans l’étable et en transportant
de là leur fumier sur la terre. Or, à moins que le prix de
s bestiaux ne soit suffisant pour payer et la rente, et le
profit d’une terre cultivée, le fermier ne peut trouver s
on compte à les mettre en pâture sur une pareille terre, e
t il l’y trouverait encore moins à les nourrir dans l’étab
le. Le bétail ne peut être nourri dans l’étable qu’avec le
produit d’une terre cultivée et améliorée, parce qu’il fa
udrait beaucoup trop de travail et de dépense pour faire l
a récolte du produit maigre et épars des terres vagues et
incultes. Ainsi, si le prix des bestiaux ne suffit pas à p
0525ayer le produit d’une terre mise en valeur et cultivée
, quand on les y laisse paître, à plus forte raison ne suf
fira-t-il pas à payer ce produit, s’il faut ajouter encore
à la dépense un surcroît de travail pour le recueillir et
le porter à l’étable. Dans cet état de choses donc, on ne
peut nourrir dans l’étable, avec profit, plus de bestiaux
que ce qui est nécessaire au labourage; or, ceux-ci ne pe
uvent jamais donner assez d’engrais pour tenir constamment
en bon état toutes les terres qui sont capables de recevo
ir de la culture. Ce qu’ils en donnent étant insuffisant p
our toute la ferme, on le réservera naturellement pour les
terres sur lesquelles il y a plus de profit ou de commodi
té à l’employer; ce sera pour les plus fertiles, ou peut-ê
tre pour celles qui seront voisines des bâtiments de la fe
rme. Celles-ci seront tenues constamment en bon état et mi
ses en culture ; le reste des terres, pour la plus grande
partie, sera laissé en friche, et ne produira guère autre
chose qu’une chétive pâture, à peine suffisante pour empêc
her de mourir de faim quelques bêtes bien maigres, qu’on y
laisse errer de côté et d’autre, attendu que la ferme quo
0526ique très dégarnie de bestiaux, eu égard à ce qui sera
it nécessaire pour la cultiver complètement, s’en trouve l
e plus souvent surchargée, eu égard à son produit actuel.
Cependant une portion de cette terre en friche, après avoi
r servi de pâture de cette manière misérable pendant six o
u sept années de suite, pourra être labourée, et alors ren
dre peut-être une ou deux maigres récoltes de mauvaise avo
ine ou de quelques autres menus grains ; et ensuite se tro
uvant tout à fait épuisée, elle sera laissée en repos et a
bandonnée en vaine pâture, comme auparavant, tandis qu’une
autre portion sera pareillement labourée, pour être ainsi
épuisée et abandonnée à son tour de la même manière. Tel
était le système général d’exploitation dans tout le plat
pays d’Ecosse avant l’union. Les terres qu’on tenait const
amment bien fumées et en bon état ne faisaient presque jam
ais plus d’un tiers ou d’un quart de la totalité de la fer
me, et quelquefois n’en formaient pas le cinquième ou même
le sixième. Le reste n’était jamais fumé; mais néanmoins
il y en avait une certaine portion qui était à son tour ré
gulièrement cultivée et épuisée. Il est évident que sous u
0527ne pareille gestion, cette partie même des terres d’Ec
osse qui est susceptible d’une bonne culture ne pouvait pr
oduire que très peu en comparaison de ce qu’elle est en ét
at de produire. Mais, quelque désavantageux que puisse par
aître ce système, cependant, avant l’union, le bas prix de
s bestiaux le rendait, à ce qu’il semble presque inévitabl
e. Si, malgré la hausse considérable du prix du bétail, ce
système continue encore à dominer dans une assez grande p
artie du pays, il faut l’attribuer sans doute, en beaucoup
d’endroits, à l’ignorance du peuple et à son attachement
à ses anciens usages; mais dans la plupart des endroits, c
‘est l’effet des obstacles inévitables que le cours nature
l des choses oppose à l’établissement prompt et immédiat d
‘un meilleur système d’économie. Ces obstacles sont : 1- l
a pauvreté des tenanciers, qui n’ont pas encore eu le temp
s d’acquérir un fonds de bétail suffisant pour une culture
plus complète de leurs terres, cette même hausse du prix
des bestiaux, qui leur ferait trouver du profit à en entre
tenir un plus grand fonds, leur en rendant aussi l’acquisi
tion plus difficile; et 2- en supposant qu’ils eussent été
0528 dans le cas de l’acquérir, le défaut de temps, qui ne
leur a pas encore permis de mettre leurs terres en état d
‘entretenir convenablement ce plus grand fonds de bétail.
L’augmentation du fonds de bétail et l’amélioration de la
terre sont deux choses qui doivent marcher de pair, et don
t l’une ne peut guère aller plus vite que l’autre. On ne s
aurait améliorer la terre sans quelque augmentation de bes
tiaux; mais on ne peut pas faire d’augmentation de bestiau
x un peu importante, à moins d’une amélioration déjà consi
dérable de la terre, autrement la terre ne pourrait pas le
s nourrir. Ces obstacles naturels à l’établissement d’un m
eilleur système d’exploitation ne peuvent céder qu’à une l
ongue suite de travaux et d’économies; et il faut qu’il s’
écoule plus d’un demi-siècle, plus d’un siècle peut-être,
avant que l’ancien système, qui se détruit de jour en jour
, puisse être complètement aboli dans toutes les différent
es parties du pays. Au reste, de tous les avantages commer
ciaux que L’Ecosse a retirés de son union avec l’Angleterr
e, la hausse du prix de son bétail est peut-être le plus g
rand. Non seulement cette hausse a ajouté à la valeur de t
0529outes les propriétés des montagnes, mais elle a peut-ê
tre encore été la cause principale de l’amélioration des t
erres dans le plat pays.
Dans toutes les colonies nouvelles, la grande quantité de
terres incultes qui ne peuvent pendant beaucoup d’années
être employées à autre chose qu’à nourrir des bestiaux, le
s rend bientôt extrêmement abondants, et en toutes choses
la grande abondance engendre nécessairement le bon marché.
Quoique tous les bestiaux des colonies européennes de l’A
mérique aient été originairement transportés d’Europe, ils
y ont bientôt multiplié à un tel point, et y sont devenus
de si peu de valeur, qu’on a laissé même les chevaux en l
iberté dans les bois et sans maître, sans qu’aucun proprié
taire voulût prendre la peine de les réclamer. Dans de tel
les colonies, il faut qu’il se soit écoulé bien du temps d
epuis le premier établissement, pour qu’on en vienne à y t
rouver du profit à nourrir le bétail avec le produit d’une
terre cultivée. Ainsi les mêmes causes, c’est-à-dire le d
éfaut d’engrais et la disproportion entre le capital emplo
yé à la culture, et la terre que ce capital est destiné à
0530cultiver, y doivent probablement introduire un système
d’exploitation assez semblable à celui qui continue encor
e à avoir lieu dans plusieurs endroits de L’Ecosse. Aussi
M. Kalm, voyageur suédois, en rendant compte de l’état de
la culture de quelques-unes des colonies anglaises de l’Am
érique septentrionale telle qu’il la trouva en 1749, obser
ve-t-il qu’il lui fut difficile d’y reconnaître la nation
anglaise, si habile dans toutes les diverses branches d’ag
riculture. « A peine, dit ce voyageur, fument-ils leurs te
rres à blé; mais quand une pièce de terre a été épuisée pa
r des récoltes successives, ils défrichent et cultivent un
e autre nouvelle pièce de terre, et quand celle-ci est épu
isée, ils passent à une troisième. Ils laissent errer leur
s bestiaux à travers les bois et les terres incultes où ce
s animaux meurent presque de faim, ayant déjà depuis longt
emps détruit presque toutes les plantes annuelles des pâtu
rages, en les broutant de trop bonne heure au printemps, a
vant que l’herbe ait eu le temps de pousser sa fleur et de
jeter « ses semences 1.» Les plantes annuelles formaient,
à ce qu’il semble, les meilleurs prés naturels de cette p
0531artie de l’Amérique septentrionale, et lors des premie
rs établissements des Européens, elles croissaient ordinai
rement fort épais à la hauteur de 3 ou 4 pieds. Une pièce
de terre qui, dans le temps où écrivait ce voyageur, ne po
uvait nourrir une vache, aurait pu aisément, dans ces prem
iers temps, à ce qu’on lui assura, en nourrir quatre, dont
chacune eût donné quatre fois autant de lait que celle-là
pouvait en donner. Suivant lui, c’était cette chétive pât
ure qui causait la dégradation de leur bétail, dont la rac
e s’abâtardissait sensiblement d’une génération à l’autre.
Vraisemblablement ce devait être à peu près comme cette e
spèce rabougrie si commune dans toute L’Ecosse, il y a tre
nte ou quarante ans, et qui s’est si fort amendée aujourd’
hui dans la plus grande partie du plat pays, moins par un
changement de race (quoiqu’on ait employé cet expédient da
ns quelques endroits), que par une meilleure méthode de no
urrir.
Ainsi, quoique dans les progrès de l’amélioration le béta
il n’arrive que tard à ce prix qui fait trouver du profit
à cultiver la terre exprès pour le nourrir, cependant, de
0532tous les différents articles qui composent cette secon
de classe de produit brut, c’est peut-être le premier qui
atteigne ce prix, parce que jusqu’à ce qu’il l’ait atteint
, il paraît impossible que l’amélioration approche jamais
même de ce degré de perfection auquel elle est portée dans
plusieurs parties de l’Europe.
Dans cette classe de produit brut, si le bétail est une d
es premières parties qui atteigne ce prix, le gibier est p
eut-être une des premières. Quelque exorbitant que puisse
paraître le prix de la venaison en Angleterre, il s’en fau
t encore qu’il puisse compenser la défense d’un parc de bê
tes fauves, comme le savent très bien tous ceux qui se son
t occupés de la conservation de ce genre de gibier. S’il e
n était autrement, ce serait bientôt un objet de fermage o
rdinaire que d’élever des bêtes fauves, comme c’en était u
n, chez les anciens Romains, d’élever de ces petits oiseau
x qu’ils nommaient turdi. Varron et Columelle nous assuren
t que c’était une industrie très lucrative. On dit que c’e
n est une en certains endroits de la France que d’engraiss
er des ortolans, sortes d’oiseaux de passage, qui arrivent
0533 maigres dans le pays. Si la chair de daim continue à
être en vogue, et que la richesse et le luxe augmentent en
core en Angleterre, comme ils ont fait depuis quelque temp
s, le prix de cette sorte de viande pourra vraisemblableme
nt monter encore plus haut qu’il n’est à présent.
Entre cette période des progrès de l’amélioration qui por
te à son plus haut point le prix d’un article aussi nécess
aire que le bétail, et celle qui y porte le prix d’un arti
cle aussi superflu que la venaison, il y a un intervalle i
mmense dans le cours duquel plusieurs autres espèces de pr
oduit brut arrivent par degrés au plus haut point de leur
prix, les unes plus tôt, les autres plus tard, selon les d
ifférentes circonstances.
Ainsi, dans toutes les fermes, les rebuts de la grange et
de l’étable peuvent entretenir un certain nombre de volai
lles. Comme celles-ci sont nourries de ce qui serait perdu
autrement, on les a seulement pour faire profit de tout;
et comme elles ne coûtent presque rien au fermier, il peut
trouver encore son compte à les vendre à très bas prix. P
resque tout ce qu’il en retire est gain, et leur prix ne p
0534eut guère être assez bas pour le décourager d’en nourr
ir le même nombre. Mais dans des pays mal cultivés et, par
conséquent, faiblement peuplés, les volailles qu’on élève
ainsi sans frais sont souvent suffisantes pour fournir la
rgement à toute la demande. Ainsi, dans cet état de choses
, elles sont souvent à aussi bon marché que la viande de b
oucherie ou que toute autre nourriture animale. Mais toute
la quantité de volaille que la ferme produit ainsi sans f
rais doit toujours être beaucoup moindre que toute la quan
tité de viande de boucherie qui s’y élève; et dans les tem
ps d’opulence et de luxe, à mérite presque égal, ce qui es
t rare est toujours pour cela seul préféré à ce qui est co
mmun. A mesure donc qu’en conséquence de l’amélioration et
de l’extension de la culture, l’opulence et le luxe vienn
ent s’accroître, le prix de la volaille vient aussi à s’él
ever par degrés au- dessus de la viande de boucherie, jusq
u’à ce qu’enfin il s’élève assez haut pour qu’il y ait pro
fit à cultiver la terre exprès pour en nourrir. Quand le p
rix est arrivé à ce point, il ne peut plus monter davantag
e, autrement on consacrerait plus de terre à cet usage. Da
0535ns plusieurs provinces de la France, la nourriture des
volailles est regardée comme un article très important de
l’économie rurale, et comme suffisamment lucratif pour en
courager le fermier à cultiver une quantité considérable d
e blé d’Inde et de sarrasin exprès pour les nourrir. Un fe
rmier médiocre aura quelquefois quatre cents têtes de vola
ille dans sa basse-cour. En Angleterre, la nourriture des
volailles ne paraît pas être encore regardée généralement
comme un objet aussi important. Elles sont cependant certa
inement plus chères en Angleterre qu’en France, puisque l’
Angleterre en tire une quantité considérable de ce pays. D
ans le cours des progrès de l’amélioration, l’époque à laq
uelle chaque espèce particulière de viande est la plus chè
re doit naturellement être l’époque qui précède immédiatem
ent la pratique générale de cultiver exprès pour multiplie
r cette viande; car, quelque temps avant que cette pratiqu
e ne s’établisse généralement, il faut bien nécessairement
que la rareté ait élevé le prix de cet article de produit
. Lorsque la pratique est généralement établie, on découvr
e communément de nouvelles méthodes d’élever les animaux q
0536ui donnent cette viande particulière, de manière que l
e fermier se trouve en état d’en élever une plus grande qu
antité sur la même étendue de terre.
Non seulement l’abondance de cet article l’oblige à vendr
e à meilleur marché, mais encore les méthodes perfectionné
es le mettent à même de trouver son compte en vendant à me
illeur marché; car, s’il ne l’y trouvait pas, l’abondance
ne pourrait durer longtemps. C’est vraisemblablement ainsi
que l’introduction des luzernes, des turneps, des choux,
des carottes, etc., a contribué à faire baisser le prix or
dinaire de la viande de boucherie au marché de Londres, un
peu au-dessous de ce qu’elle était vers le commencement d
u siècle dernier.
Le cochon, qui trouve à se nourrir dans l’ordure, et qui
dévore avidement mille choses que rebutent les autres anim
aux utiles, est un animal qu’on a, dans l’origine, comme l
a volaille, pour faire profit de tout. Tant que le nombre
de ceux qu’on peut nourrir ainsi pour rien, ou presque rie
n, suffit complètement à remplir la demande, cette sorte d
e viande vient au marché à beaucoup plus bas prix qu’aucun
0537e autre. Mais quand la demande excède ce que cette qua
ntité-là peut fournir, quand il devient nécessaire de fair
e croître de la nourriture exprès pour nourrir et engraiss
er des porcs, comme on fait pour d’autre bétail, alors le
prix de cette viande hausse nécessairement, et devient en
proportion ou plus élevé ou plus bas que le prix de l’autr
e viande de boucherie, suivant que, par la nature du pays
ou l’état de sa culture, il se trouvera que les cochons co
ûteront ou plus ou moins à nourrir que d’autre bétail. Sel
on M. de Buffon, le prix du porc, en France, est à peu prè
s le même que celui du boeuf. Dans la plupart des endroits
de la Grande-Bretagne, il est à présent un peu plus élevé
.
On a souvent attribué la hausse considérable du prix des
cochons et de la volaille en Angleterre à la diminution du
nombre des cottagers et autres petits tenanciers; diminut
ion qui, dans tous les endroits de l’Europe, a été le prél
ude immédiat de l’amélioration et de la meilleure culture,
mais qui, en même temps, peut bien avoir contribué à élev
er le prix de ces deux articles un peu plus tôt et un peu
0538plus rapidement qu’il n’aurait fait sans cela. De même
que le ménage le plus pauvre peut souvent nourrir un chat
et un chien sans aucune dépense; de même les plus pauvres
tenanciers pouvaient ordinairement nourrir presque pour r
ien quelque peu de volaille ou une truie avec quelques pet
its. Les restes de leur table, leur petit-lait, le lait éc
rémé et le lait de beurre, faisaient une partie de la nour
riture de ces animaux, qui trouvaient à vivre pour le surp
lus dans les champs du voisinage, sans faire à personne de
dommage sensible. Ainsi, la diminution du nombre de ces p
etits tenanciers a dû certainement diminuer de beaucoup la
quantité de ces sortes de denrées, qui se produisaient po
ur rien ou presque rien ; et par conséquent, le prix a dû
s’en élever et plus tôt et plus rapidement qu’il ne l’eût
fait sans cela. Néanmoins, il faut toujours, dans le cours
des progrès de l’amélioration, que ce prix monte, plus tô
t ou plus tard, à son maximum, c’est-à-dire au prix qui pe
ut payer le travail et la dépense de cultiver la terre par
laquelle ces sortes d’animaux sont nourris, tout comme ce
travail et cette dépense sont payés par la majeure partie
0539 des autres terres cultivées.
C’est aussi, originairement, pour mettre tout à profit qu
e l’on établit la laiterie, tout comme on nourrit d’abord
des cochons et de la volaille. Le bétail qu’on est obligé
de tenir dans la ferme donne plus de lait qu’il n’en faut
pour élever les petits et pour la consommation du ménage d
u fermier, et cet excédent est encore plus fort dans une s
aison particulière. Or, de toutes les productions de la te
rre, le lait est peut-être la plus périssable. Dans les te
mps chauds, où il est le plus abondant, à peine se garde-t
-il vingt-quatre heures. Le fermier en convertit une petit
e partie en beurre frais, laquelle, par ce moyen, pourra s
e garder pendant une semaine; une autre en beurre sale, qu
i se conservera pendant une année, et une beaucoup plus gr
ande partie en fromage, qui pourra se garder plusieurs ann
ées. Il réserve une partie de toutes ces choses pour l’usa
ge de sa famille; le reste va au marché pour y être donné
au meilleur prix qu’on pourra trouver, et ce prix ne peut
guère être assez bas pour le décourager d’y envoyer tout c
e qui excède la consommation de son ménage. A la vérité, s
0540i le prix est extrêmement bas, il est probable que le
fermier tiendra tout ce qui concerne le laitage d’une mani
ère fort négligée et fort malpropre; il ne pensera guère q
ue cet article vaille la peine d’avoir exprès un bâtiment
ou une pièce particulière, mais il laissera faire tout le
travail de la laiterie dans sa cuisine, au milieu de la fu
mée, de la mauvaise odeur et des ordures, comme cela se pr
atiquait dans presque toutes les fermes d’Ecosse il y a tr
ente ou quarante ans, et comme cela se fait encore dans pl
usieurs. Les mêmes causes qui font monter par degrés le pr
ix de la viande de boucherie, c’est-à-dire l’accroissement
de la demande et la diminution de la quantité de bétail q
u’on peut nourrir pour rien ou presque rien, résultat néce
ssaire de l’amélioration du pays, concourent de la même ma
nière à faire monter en valeur le produit de la laiterie,
produit dont le prix a une connexion naturelle avec celui
de la viande de boucherie ou avec la dépense que coûte la
nourriture du bétail. L’augmentation de ce prix paye un su
rcroît de peine, de soins et de propreté. Le laitage mérit
e alors davantage l’attention du fermier, et sa qualité se
0541 perfectionne de plus en plus. Le prix enfin en monte
assez haut pour qu’il vaille la peine qu’on emploie quelqu
es-unes des terres les plus fertiles et les mieux cultivée
s à nourrir des bestiaux exprès pour en avoir le lait; et
quand le prix a monté jusqu’à ce point, il ne peut guère a
ller plus haut. S’il montait davantage, on n’y consacrerai
t bientôt plus de terre. Il paraît qu’il a atteint ce maxi
mum dans la majeure partie de l’Angleterre, où communément
on emploie à cet objet beaucoup de bonnes terres. Si vous
en exceptez le voisinage d’un petit nombre de grandes vil
les, il ne paraît pas encore être arrivé à ce point dans a
ucun autre endroit de L’Ecosse, où il est rare de voir les
fermiers ordinaires consacrer beaucoup de bonnes terres à
nourrir des bestiaux, uniquement pour leur lait. Le prix
de ce produit est vraisemblablement encore trop bas pour l
e permettre, quoique depuis quelques années il ait considé
rablement monté. Il est vrai que, comparé au laitage d’Ang
leterre, l’infériorité de qualité répond bien en entier à
celle du prix; mais cette infériorité de qualité est peut-
être plutôt l’effet de la modicité du prix qu’elle n’en es
0542t la cause. Quand même la qualité serait beaucoup meil
leure qu’elle n’est, j’imagine que, dans l’état actuel du
pays, la plus grande partie de ce qu’on en porte au marché
ne pourrait pas y trouver le débit à un beaucoup plus hau
t prix; et il est vraisemblable, d’un autre côté, que le p
rix actuel ne pourrait pas payer la dépense de terre et de
travail nécessaire pour produire du lait d’une beaucoup m
eilleure qualité. Quoique le laitage soit à un prix plus é
levé dans la majeure partie de l’Angleterre, cependant cet
te nature d’emploi de la terre ne passe pas pour avoir une
supériorité d’avantages sur la culture du blé ou l’engrai
s du bétail, qui sont les deux principaux objets de l’agri
culture; donc cette nature d’emploi ne peut pas même avoir
encore l’égalité d’avantages dans la majeure partie de l’
Ecosse.
Il est évident que les terres d’un pays ne peuvent jamais
parvenir à un état d’amélioration et de culture complète,
avant que le prix de chaque produit que l’industrie humai
ne se propose d’y faire croître ne soit d’abord monté asse
z haut pour payer la dépense d’une amélioration et d’une c
0543ulture complètes. Pour que les choses en soient là, il
faut que le prix de chaque produit particulier suffise à
payer d’abord la rente d’une bonne terre à blé, qui est ce
lle qui règle la rente de la plupart des autres terres cul
tivées, et à payer en second lieu le travail et la dépense
du fermier, aussi bien qu’ils se payent communément sur u
ne bonne terre à blé, ou bien, en autres termes, à lui ren
dre, avec les profits ordinaires, le capital qu’il y emplo
ie. Cette hausse dans le prix de chaque produit particulie
r doit évidemment précéder l’amélioration et la culture de
la terre destinée à faire naître ce produit. Le gain est
le but qu’on se propose dans toute amélioration, et rien d
e ce qui entraîne à sa suite une perte nécessaire ne peut
s’appeler amélioration. Or, préparer et cultiver la terre
dans la vue d’y faire naître un produit dont le prix ne ra
pporterait jamais la dépense, est une chose qui entraîne a
vec soi une perte nécessaire. Ainsi, si l’amélioration et
la culture complète d’un pays est le plus grand de tous le
s avantages publics, comme on n’en peut faire aucun doute,
cette hausse dans le prix de toutes ces différentes sorte
0544s de produit brut, bien loin d’être regardée comme une
calamité publique, doit être regardée comme l’avant-coure
ur et comme la suite nécessaire du plus grand de tous les
avantages pour la société.
Ce n’est pas non plus par l’effet d’une dégradation dans
la valeur de l’argent, mais c’est par l’effet d’une hausse
dans leur prix réel, que le prix nominal ou en argent de
toutes ces différentes sortes de produit brut a haussé. El
les en sont venues à valoir, non une plus grande somme d’a
rgent, mais une plus grande quantité de travail et de subs
istances qu’auparavant. Comme il en coûte une plus grande
dose de travail et de subsistances pour les faire venir au
marché, par cela même elles en représentent ou en valent
une plus grande quantité quand elles y sont venues.
Troisième classe
La troisième et dernière classe de produit brut dont le p
rix s’élève naturellement dans les progrès que fait l’amél
ioration d’un pays, c’est cette espèce de produit sur la m
ultiplication duquel l’industrie humaine n’a qu’un pouvoir
limité ou incertain. Ainsi, quoique le prix réel de cette
0545 classe de produit brut tende naturellement à s’élever
dans le cours des progrès de l’amélioration, néanmoins, s
elon que, d’après différentes circonstances accidentelles,
les efforts de l’industrie humaine se trouvent réussir pl
us ou moins à augmenter la quantité de ce produit, il peut
se faire que ce prix vienne quelquefois à baisser, qu’il
se soutienne quelquefois au même taux dans des périodes d’
amélioration très différentes, et quelquefois qu’il hausse
plus ou moins dans une même période d’amélioration.
Il y a certaines espèces de produits bruts qui sont par l
eur nature en quelque sorte accessoires et dépendant d’une
autre espèce; de manière que la quantité de l’une de ces
espèces qu’un pays peut fournir est nécessairement limitée
par la quantité de l’autre. Par exemple, la quantité de l
aines ou de peaux crues qu’un pays peut fournir est nécess
airement limitée par le nombre du gros et menu bétail qu’o
n y entretient, et ce nombre est encore déterminé nécessai
rement par l’état de l’amélioration de ce pays et la natur
e de son agriculture.
On pourrait penser que les mêmes causes qui, dans le prog
0546rès de l’amélioration, font hausser par degrés le prix
de la viande de boucherie, devraient produire le même eff
et sur le prix des laines et des peaux crues, et faire mon
ter aussi ce prix à peu près dans la même proportion. Il e
n serait ainsi vraisemblablement si, dans les premiers com
mencements informes de la civilisation, le marché pour les
dernières de ces productions était renfermé dans des born
es aussi étroites que le marché pour la première; mais com
munément leurs marchés respectifs sont d’une étendue extrê
mement différente.
Presque partout le marché pour la viande de boucherie est
borné au pays qui la produit. A la vérité, l’Irlande et q
uelques parties de l’Amérique anglaise font un commerce as
sez important en viandes salées, mais ce sont, je pense, l
es seuls pays du monde commerçant qui exportent dans d’aut
res pays une partie considérable de leur viande de boucher
ie.
Au contraire, le marché pour la laine et les peaux crues,
dans ces commencements informes, est bien rarement borné
au pays qui les produit. La laine, sans qu’il soit besoin
0547d’aucun apprêt, les peaux crues, avec fort peu d’apprê
t, se transportent facilement dans les pays éloignés; et c
omme ce sont les matières de beaucoup d’ouvrages de manufa
ctures, l’industrie des autres pays peut donner lieu à une
demande pour ces denrées, quand même celle du pays qui le
s produit n’en occasionnerait aucune.
Dans les pays mal cultivés et qui, par conséquent, ne son
t que très faiblement peuplés, le prix de la laine et de l
a peau est toujours beaucoup plus grand, relativement à ce
lui de la bête entière, que dans les pays qui, étant plus
avancés en richesse et en population, ont une plus grande
demande de viande de boucherie. M. Hume observe que du tem
ps des Saxons la toison était estimée valoir deux cinquièm
es de la valeur de la brebis entière, et que cette proport
ion est fort au-dessus de l’estimation actuelle. On m’a as
suré que dans quelques provinces d’Espagne il arrivait fré
quemment de tuer une brebis uniquement pour avoir la toiso
n et le suif; on laisse le corps pourrir sur la terre, ou
servir de pâture aux bêtes et aux oiseaux de proie. Si cel
a arrive quelquefois même en Espagne, c’est presque toujou
0548rs le cas au Chili, à Buenos- Ayres et dans plusieurs
autres endroits de l’Amérique espagnole, où on ne tue guèr
e les bêtes à cornes que pour leur cuir et leur suif seule
ment. C’était aussi l’usage presque constant dans la parti
e espagnole et à Saint-Domingue, quand cette île était inf
estée par les boucaniers, et avant que l’établissement des
colonies françaises, qui s’étendent maintenant autour des
côtes de presque toute la moitié occidentale de cette île
, eussent, par leur industrie et leur population, donné qu
elque valeur au bétail des Espagnols, qui sont encore en p
ossession, non seulement de la partie orientale de la côte
, mais encore de toute la partie intérieure et des montagn
es.
Quoique, dans l’avancement des arts et de la population,
le prix de la bête entière s’élève nécessairement, cependa
nt il est vraisemblable que cette hausse portera beaucoup
plus sur le prix du corps de la bête que sur celui de la l
aine et de la peau. Le marché pour le corps de la bête, qu
i, dans l’état d’une civilisation ébauchée, se trouve touj
ours borné au pays qui la produit, doit nécessairement s’a
0549grandir dans la même proportion que l’industrie et la
population du pays. Mais comme le marché pour la laine et
les peaux, même dans un pays encore barbare, s’étend souve
nt à tout le monde commerçant, il ne peut presque jamais s
‘agrandir dans cette même proportion. L’amélioration d’un
pays particulier ne peut plus guère influer sur l’état du
monde commerçant, et après cette amélioration le marché po
ur ces denrées peut rester le même ou à peu près le même q
u’il était auparavant. Cependant, dans le cours naturel de
s choses, cette amélioration doit bien lui donner quelque
avantage, surtout si les manufactures dont ces denrées son
t les matières premières venaient à fleurir dans le pays;
le marché, sans être fort agrandi par là, se trouverait au
moins beaucoup plus rapproché qu’auparavant du lieu où cr
oissent ces matières, et le prix de celles-ci augmenterait
au moins de ce qu’on avait eu coutume de dépenser pour le
s transporter au loin. Ainsi, quoique ce prix ne puisse pa
s s’élever dans la même proportion que celui de la viande
de boucherie, il doit naturellement s’élever de quelque ch
ose, ou du moins il ne doit certainement pas baisser.
0550 Cependant, malgré l’état florissant des manufactures
en Angleterre, le prix des laines anglaises a baissé consi
dérablement dans ce pays depuis le temps d’Edouard III. Il
y a une foule de preuves authentiques qui démontrent que
pendant le règne de ce prince (vers le milieu du quatorziè
me siècle, ou environ vers 1339), ce qui était regardé com
me le prix modéré et raisonnable de la balle ou de vingt-h
uit livres de laine, poids d’Angleterre, n’était pas à moi
ns de 10 schellings de l’argent d’alors 1, contenant, sur
le pied de 20 deniers l’once, 6 onces d’argent, poids de l
a Tour, valant environ 30 schellings de notre monnaie actu
elle. Aujourd’hui, on regarderait 21 schellings comme un b
on prix pour la balle de vingt-huit livres de la plus bell
e laine d’Angleterre. Ainsi, le prix pécuniaire de la lain
e, au temps d’Edouard III, était à son prix pécuniaire d’a
ujourd’hui comme 10 est à 7. La supériorité de son prix ré
el était encore plus forte. Dix schellings étaient dans ce
temps-là le prix de douze boisseaux de blé, sur le pied d
e 6 schellings 8 deniers le quarter. Aujourd’hui, à raison
de 28 schellings le quarter, 21 schellings ne valent que
0551six boisseaux. Ainsi la proportion des deux prix réels
est comme 12 est à 6, comme 2 est à 1. Une balle de vingt
-huit livres de laine aurait acheté, dans ces temps ancien
s, deux fois la quantité de subsistance qu’elle achèterait
à présent et, par conséquent, deux fois la quantité de tr
avail, si dans l’une et l’autre de ces deux périodes la ré
compense du travail eût été la même.
Cette dégradation, tant dans le prix nominal que dans le
prix réel des laines, n’aurait jamais pu arriver dans le c
ours naturel des choses. Aussi, a-t-elle été l’effet de la
contrainte et de l’artifice. Elle procède : l- de la proh
ibition absolue d’exporter de la laine d’Angleterre; 2- de
la permission de l’importer de l’Espagne sans payer de dr
oits; 3- de la défense de l’exporter de l’Irlande en tout
autre pays qu’en Angleterre. En conséquence de ces règleme
nts, le marché pour la laine d’Angleterre, au heu d’avoir
reçu quelque extension par l’amélioration de ce pays, a ét
é confiné au marché intérieur, où la laine de tous les aut
res pays peut venir en concurrence avec elle, et où celle
d’Irlande est forcée d’y venir. Comme d’ailleurs les manuf
0552actures de laine en Irlande sont aussi découragées que
peuvent le permettre la justice et la bonne foi du commer
ce, les Irlandais ne peuvent mettre en oeuvre qu’une très
petite quantité de leurs laines, et ils sont en conséquenc
e obligés d’en envoyer une plus grande quantité en Anglete
rre, qui est le seul marché où il leur soit permis d’en ex
pédier.
Je n’ai pas trouvé des renseignements aussi authentiques
sur le prix des peaux crues dans les temps anciens. La lai
ne était ordinairement payée au roi comme subside, et son
évaluation dans le subside atteste au moins, à un certain
point, quel était son prix ordinaire. Mais il ne paraît pa
s qu’il en fût de même pour les peaux crues; cependant on
trouve dans Fleetwood un compte de 1425, entre le prieur d
e Burcester-Oxford et un de ses chanoines, qui nous donne
ce prix, du moins tel qu’il fut établi dans cette circonst
ance particulière; savoir : pour cinq cuirs de boeuf, 12 s
chellings ; pour cinq cuirs de vache, 7 schellings 3 denie
rs pour trente-six peaux de mouton de deux ans, 9 schellin
gs; pour seize peaux de veau, 2 schellings. En 1425, 12 sc
0553hellings contenaient environ la -même quantité d’argen
t que 24 de notre monnaie actuelle. Ainsi, à ce compte, un
cuir de boeuf valait autant d’argent qu’il y en a dans 4
schellings quatre cinquièmes de notre monnaie actuelle ; s
on prix nominal était de beaucoup plus bas qu’aujourd’hui.
Mais dans ces temps-là, où le blé était sur le pied de 6
schellings 8 deniers le quarter, 12 schellings en auraient
acheté 14 boisseaux et quatre cinquièmes de boisseau, les
quels coûteraient aujourd’hui, à raison de 3 schellings 6
deniers le boisseau, 51 schellings 4 deniers. Ainsi un cui
r de boeuf, dans ces temps-là, aurait acheté autant de blé
que 10 schellings 3 deniers en achèteraient à présent. Sa
valeur réelle était égale à 10 schellings 3 deniers de no
tre monnaie actuelle. Dans ces temps anciens, où le bétail
était à demi mourant de faim pendant la plus grande parti
e de l’hiver, il n’est pas à présumer qu’il fût d’une très
belle taille. Un cuir de boeuf qui pèse quatre stones de
seize livres avoir du poids, n’est pas regardé actuellemen
t comme très chétif, et aurait vraisemblablement passé pou
r très beau dans ces temps-là. Or, un cuir de cette espèce
0554, à raison d’une demi-couronne le stone, qui est en ce
moment (février 1773) le prix ordinaire, ne coûterait auj
ourd’hui que 10 schellings. Ainsi, quoique son prix nomina
l soit maintenant un peu plus haut qu’il n’était dans ces
anciens temps, son prix réel, la quantité réelle de subsis
tances qu’il achètera ou dont il disposera, est plutôt de
quelque chose au-dessous. Le prix des cuirs de vache, tel
qu’il est porté dans le compte ci-dessus, approche beaucou
p de sa proportion ordinaire avec le prix des cuirs de boe
uf. Le prix des peaux de mouton” est fort au-dessus de cet
te proportion; probablement qu’elles furent vendues avec l
eur laine; celui des peaux de veau, au contraire, est de b
eaucoup au-dessous. Dans les pays où le prix du bétail est
fort bas, les veaux qu’on n’a pas dessein d’élever pour e
ntretenir le fonds de bétail de la ferme sont en général t
ués très jeunes; on en usait ainsi en Ecosse il y a vingt
ou trente ans. On épargne le lait que leur prix ne suffira
it pas à payer; en conséquence, leurs peaux ne sont ordina
irement pas bonnes à grand- chose.
Le prix des peaux crues est de beaucoup plus bas aujourd’
0555hui qu’il n’était il y a quelques années; ce qui vient
vraisemblablement de la suppression du droit sur les peau
x de veau-marin, et de la permission qui a été donnée, en
1769, pour un temps limité, d’exporter les peaux crues de
l’Irlande et des colonies, franches de droits. En faisant
un taux moyen pour tout ce siècle, leur prix réel a vraise
mblablement été tant soit peu plus haut qu’il n’était dans
ces anciens temps. La nature de cette denrée ne la rend p
as tout à fait aussi propre à être transportée au loin que
la laine. Elle risque plus à être gardée. Un cuir salé es
t regardé comme inférieur à un cuir frais, et se vend moin
s cher. Cette circonstance doit nécessairement tendre à fa
ire baisser le prix des peaux crues produites dans un pays
qui ne les manufacture point, mais qui est obligé de les
exporter, et à élever comparativement le prix de celles qu
i sont produites dans un pays où on les manufacture. Elle
doit tendre à faire baisser leur prix dans un pays barbare
, et à le faire hausser dans un pays riche et manufacturie
r. Elle doit donc avoir eu quelque tendance à le faire bai
sser dans l’ancien temps, et à le faire monter dans celui-
0556ci. Et puis, nos tanneurs n’ont pas tout à fait aussi
bien réussi que nos fabricants de draps à persuader à la s
agesse nationale que le salut de la chose publique dépenda
it de la prospérité de leur manufacture particulière. Ils
ont en conséquence été bien moins favorisés. A la vérité,
on a prohibé l’exportation des peaux crues, et on l’a décl
arée délit public. Mais leur importation des pays étranger
s a été assujettie à un droit; et quoique ce droit ait été
supprime pour cinq années seulement sur celles importées
de l’Irlande et de nos colonies, cependant l’Irlande n’a p
as été restreinte au seul marché de la Grande-Bretagne pou
r la vente de l’excédent de ses peaux ou de celles qui ne
sont pas manufacturées chez elle. Il n’y a que très peu d’
années que les peaux de bétail commun ont été mises au nom
bre des marchandises que les colonies ne peuvent envoyer a
illeurs qu’à la mère patrie, et enfin le commerce d’Irland
e n’a pas, sur cet article, été opprimé jusqu’à présent da
ns la vue de soutenir les manufactures de la Grande-Bretag
ne.
Tous les règlements, quels qu’ils soient, qui tendent à a
0557baisser le prix, soit de la laine, soit de la peau cru
e, au-dessous de ce qu’il serait naturellement, doivent né
cessairement, dans un pays cultivé et amélioré, avoir quel
que tendance à faire hausser le prix de la viande de bouch
erie. Il faut que le prix du bétail qu’on nourrit sur une
terre améliorée et cultivée, soit gros, soit menu bétail,
suffise à payer la rente et le profit que le propriétaire
et le fermier sont en droit d’attendre d’une terre amélior
ée et cultivée. Sans cela, ceux-ci cesseront bientôt d’en
nourrir. Ainsi, toute partie de ce prix qui ne se trouve p
as payée par la laine et la peau, il faut que le corps la
paye. Moins on paye pour l’un de ces articles, plus il fau
t payer pour l’autre. Pourvu que le propriétaire et le fer
mier trouvent tout leur prix, il leur importe peu comment
il sera réparti sur les différentes parties de la bête. Ai
nsi, comme propriétaires et comme fermiers, dans tout pays
cultivé et amélioré, ils ne peuvent guère être lésés par
de tels règlements, quoiqu’ils puissent en souffrir comme
consommateurs, par la hausse du prix des vivres. Cependant
il en serait tout autrement dans un pays sans amélioratio
0558n et sans culture, où la majeure partie des terres ne
pourrait être employée qu’à nourrir des bestiaux, et où la
laine et la peau feraient la plus grande partie de la val
eur de l’animal. Dans ce cas leur intérêt, comme propriéta
ires et comme fermiers, souffrirait extrêmement de semblab
les règlements, et leur intérêt, comme consommateurs, en s
ouffrirait très peu. Dans ce cas, la baisse du prix de la
laine et de la peau ne ferait pas monter le prix du corps
de la bête, parce que, la majeure partie des terres du pay
s ne pouvant servir qu’à nourrir du bétail, on en nourrira
it toujours tout autant. Il viendrait toujours au marché l
a même quantité de viande de boucherie. La demande n’en se
rait pas plus forte qu’auparavant ; ainsi son prix restera
it le même. Le prix total de l’animal baisserait et, avec
lui, tant la rente que le profit de toutes ces terres dont
le bétail faisait le produit principal, c’est-à-dire de l
a majeure partie des terres du pays. Dans de telles circon
stances, la prohibition perpétuelle d’exporter la laine, q
u’on attribue communément, mais à tort, à Edouard III, eût
été le règlement le plus destructif qu’on eût pu jamais i
0559maginer. Non seulement il aurait diminué la valeur alo
rs actuelle de la majeure partie des terres, mais encore,
en abaissant le prix de l’espèce de menu bétail la plus im
portante, il aurait prodigieusement retardé l’amélioration
ultérieure du royaume.
Le prix des laines d’Ecosse baissa considérablement par s
uite de l’union avec l’Angleterre, par laquelle elles fure
nt exclues du grand marché de l’Europe, et confinées dans
les bornes étroites du marché de la Grande-Bretagne. Cet é
vénement aurait extrêmement influé sur la valeur de la maj
eure partie des terres des comtés méridionaux d’Ecosse, qu
i sont principalement des pays de moutons, si la baisse du
prix de la laine n’eût été largement compensée par la hau
sse de celui de la viande de boucherie.
Si, d’un côté, le pouvoir de l’industrie humaine sur la m
ultiplication de la laine et des peaux crues est limité da
ns ses effets, en tant qu’il dépend du produit du pays dan
s lequel s’exerce cette industrie, d’un autre côté, ce pou
voir est incertain dans ses effets en tant qu’il dépend du
produit des autres pays; et à cet égard il en dépend bien
0560 moins à raison de la quantité que ces autres pays pro
duisent, qu’à raison de la quantité qu’ils ne manufacturen
t pas eux-mêmes, et aussi à raison des restrictions qu’ils
jugeront ou ne jugeront pas à propos de mettre à l’export
ation de cette espèce de produit brut. Ces circonstances,
étant entièrement indépendantes de l’industrie nationale,
apportent nécessairement plus ou moins d’incertitude dans
les efforts qu’elle peut faire pour multiplier cette espèc
e de produit brut.
Ses efforts sont également bornés et incertains pour la m
ultiplication d’une autre sorte de produit brut très impor
tant; c’est la quantité du poisson mise au marché. Ils son
t bornés par la situation locale du pays, par la distance
ou la proximité où ses différentes provinces sont de la me
r, par le nombre de ses lacs et de ses rivières, et enfin
par ce qu’on peut appeler la fertilité ou stérilité de ces
mers, lacs et rivières, quant à cette espèce de produit b
rut. A mesure que la population augmente, à mesure que le
produit annuel de la terre et du travail du pays grossit d
e plus en plus, le nombre des acheteurs de poisson doit au
0561gmenter, et ces acheteurs possèdent une plus grande qu
antité et une plus grande diversité d’autres marchandises,
ou, ce qui est la même chose, le prix d’une plus grande q
uantité et d’une plus grande diversité d’autres marchandis
es pour acheter ce poisson. Mais, en général, il sera impo
ssible d’approvisionner ce marché ainsi agrandi et étendu,
sans employer pour cela une quantité de travail qui crois
se au-delà de la proportion de celle qu’exigeait l’approvi
sionnement de ce marché quand il était circonscrit dans de
s limites plus étroites. Un marché qui, d’abord approvisio
nné avec mille tonneaux de poisson, vient par la suite à e
n absorber dix mille tonneaux, ne pourra guère être alors
approvisionné à moins d’un travail qui sera plus que décup
lé du travail qu’il fallait pour l’approvisionner dans le
premier état. Il faut alors, en général, aller chercher le
poisson à de plus grandes distances, il faut employer de
plus grands bâtiments et mettre en oeuvre des machines plu
s dispendieuses en tout genre. Ainsi le prix réel de cette
denrée doit augmenter naturellement dans les progrès que
fait l’amélioration; c’est aussi, à ce que je crois, ce qu
0562i est arrivé, plus ou moins, en tout pays.
Quoique ce soit une chose fort incertaine que le succès d
e tel ou tel jour de pêche en particulier, cependant, la s
ituation locale du pays une fois donnée, si vous prenez, e
n somme, tout le cours d’une année ou de plusieurs années
ensemble, l’effet général du travail nécessaire, dira-t-on
, pour amener au marché telle ou telle quantité de poisson
, paraît être assez certain; et dans le fait, il n’y a pas
de doute que cela ne soit. Cependant, comme cet effet dép
end plus de la situation locale du pays que de l’état de s
a richesse et de son industrie; comme d’après cela cet eff
et, dans les différents pays, peut être le même, quoique l
es degrés d’amélioration de ces pays soient très différent
s, ou être fort différent, les degrés d’amélioration étant
les mêmes, il en résulte que sa liaison avec l’état d’amé
lioration du pays est une chose incertaine, et c’est de ce
tte espèce d’incertitude que j’entends parler ici.
Quant à l’augmentation de quantité des divers minéraux et
métaux qu’on tire des entrailles de la terre, et particul
ièrement des plus précieux, le pouvoir de l’industrie huma
0563ine ne paraît pas être borné, mais il paraît être tout
à fait incertain dans ses effets,
La quantité de métaux précieux qui peut exister dans un p
ays n’est bornée par rien qui tienne à la situation locale
de ce pays, comme la fertilité ou la stérilité de ses pro
pres mines. Ces métaux se trouvent en abondance dans les p
ays qui ne possèdent point de mines. Leur quantité, dans c
haque pays en particulier, paraît dépendre de deux circons
tances différentes. La première, c’est le pouvoir qu’il a
d’acheter, c’est l’état de son industrie, c’est le montant
du produit annuel de ses terres et de son travail : circo
nstance qui le met en état d’employer une quantité plus gr
ande ou plus petite de travail et de subsistances, à faire
venir ou à acheter des superfluités, telles que sont l’or
et l’argent, soit de ses propres mines, soit de celles de
s autres pays. La seconde, c’est l’état de fécondité ou de
stérilité des mines qui, au moment dont il s’agit, approv
isionneront de ces métaux le monde commerçant. Cette fécon
dité ou cette stérilité des mines doit influer plus ou moi
ns sur la quantité de ces métaux dans les pays les plus él
0564oignés des mines, à cause de la facilité et du peu de
frais du transport de cette marchandise, résultant de son
peu de volume et de sa grande valeur. L’abondance des mine
s de l’Amérique a dû avoir plus ou moins d’effet sur la qu
antité de ces métaux à la Chine et dans l’Indoustan.
En tant que la quantité de ces métaux dans un pays partic
ulier dépend de la première de ces deux circonstances (le
pouvoir d’acheter), leur prix réel, comme celui de toute a
utre chose superflue et de luxe, doit vraisemblablement mo
nter à mesure de la richesse et de l’amélioration du pays,
et baisser à mesure de sa pauvreté et de sa décadence. Le
s pays qui ont une grande quantité de travail et de subsis
tances au-delà de leur besoin sont en état de dépenser, po
ur avoir une certaine quantité de ces métaux, une plus gra
nde somme de travail et de subsistances que les pays qui e
n ont moins au-delà du nécessaire.
En tant que la quantité de ces métaux, dans un pays parti
culier, dépend de la seconde de ces circonstances (la féco
ndité ou stérilité des mines qui se trouvent alors approvi
sionner le monde commerçant), leur prix réel, la quantité
0565réelle de travail et de subsistances qu’ils achèteront
, ou pour laquelle on les échangera, baissera sans aucun d
oute plus ou moins en proportion de la fécondité de ces mi
nes, et haussera plus ou moins en proportion de la fécondi
té de ces mines, et haussera plus ou moins en proportion d
e leur stérilité.
La fécondité ou la stérilité des mines qui se trouvent, à
une époque donnée, approvisionner le monde commerçant, es
t toutefois une circonstance qui évidemment ne peut avoir
aucune sorte de liaison avec l’état de l’industrie dans un
pays quelconque. Elle semble même n’avoir aucune liaison
nécessaire avec l’état de l’industrie du monde en général.
Il est vrai qu’à mesure que les arts et le commerce vienn
ent à se répandre sur une plus grande partie du globe, la
recherche des mines nouvelles offrant aux spéculateurs une
plus vaste surface, il peut y avoir quelques chances de p
lus de réussite que lorsqu’elle est circonscrite dans des
bornes plus étroites.
Toutefois, rien n’est plus incertain au monde que de savo
ir si l’on parviendra à découvrir des mines nouvelles à me
0566sure que les anciennes viendront successivement à s’ép
uiser, et il n’y a pas d’industrie ou de savoir humain qui
puisse en répondre. Il est reconnu que toutes les indicat
ions sont douteuses, et que la seule chose qui puisse assu
rer la valeur réelle d’une mine ou même son existence, c’e
st sa découverte actuelle et le succès de son exploitation
. Dans une recherche de cette nature, on ne peut fixer jus
qu’à quel point l’industrie humaine peut être heureuse ou
trompée dans ses efforts. Il peut se faire que, dans le co
urs d’un siècle ou deux, on découvre de nouvelles mines pl
us fécondes que toutes celles connues jusqu’alors ; et il
est tout aussi possible que les mines les plus fécondes, c
onnues à cette même époque, soient plus stériles qu’aucune
de celles qu’on exploitait avant la découverte des mines
de l’Amérique. Quelle que soit l’une ou l’autre de ces deu
x hypothèses qui eût lieu, elle serait de très peu d’impor
tance pour la richesse et la prospérité réelle du monde, p
our la valeur réelle du produit annuel de la terre et du t
ravail parmi les hommes. Sans doute, la valeur nominale de
ce produit, la somme d’or ou d’argent par laquelle il ser
0567ait exprime ou représenté, serait très différente dans
les deux cas ; mais la valeur réelle du produit, la quant
ité réelle de travail qu’il pourrait commander ou acheter,
serait toujours précisément la même. Il se pourrait, dans
l’un de ces cas, qu’un schelling ne représentât pas plus
de travail qu’un penny n’en représente aujourd’hui et que,
dans l’autre, un penny en représentât autant que fait à p
résent un schelling. Mais, dans le premier cas, celui qui
aurait un schelling dans sa poche ne serait pas plus riche
que celui qui a aujourd’hui un penny; et dans le second c
as, celui qui aurait alors un penny serait tout aussi rich
e que celui qui a un schelling à présent. Le seul avantage
que le monde pourrait retirer de l’une de ces hypothèses,
et le seul inconvénient qui résulterait pour lui de l’aut
re, ce serait, dans la première, l’abondance et le bon mar
ché de la vaisselle et des bijoux d’or et d’argent et, dan
s la seconde, la rareté et la cherté de ces frivoles super
fluités.

V. – Conclusion de la digression sur les variations dans l
0568a valeur de l’argent.
La plupart des écrivains qui ont recueilli les prix en ar
gent des denrées, dans les temps anciens, paraissent avoir
regardé le bas prix, en argent, du blé et des marchandise
s en général, ou, en d’autres termes, la haute valeur de l
‘or ou de l’argent, comme une preuve non seulement de la r
areté de ces métaux, mais encore de la pauvreté et de la b
arbarie du pays à cette époque. Cette notion se lie à ce s
ystème d’économie politique qui fait consister la richesse
nationale dans l’abondance de l’or et de l’argent, et la
pauvreté générale dans leur rareté, système que je tâchera
i d’expliquer et d’examiner fort au long dans le quatrième
livre de ces Recherches. je me contenterai d’observer, po
ur le moment, que la grande valeur des métaux précieux ne
peut pas être la preuve de la pauvreté et de la barbarie d
‘un pays à l’époque où a lieu cette grande valeur. C’est s
eulement une preuve de la stérilité des mines qui se trouv
ent à cette époque approvisionner le monde commerçant. Com
me un pays pauvre n’est pas en état d’acheter plus d’or et
d’argent qu’un pays riche, par la même raison il n’est pa
0569s en état de les payer plus cher; ainsi il n’est pas v
raisemblable que ces métaux aient plus de valeur dans le p
remier de ces pays que dans le dernier. A la Chine, qui es
t un pays beaucoup plus riche qu’aucun endroit de l’Europe
, la valeur des métaux précieux est aussi beaucoup plus él
evée qu’en aucun endroit de l’Europe. A la vérité, la rich
esse de l’Europe s’est grandement accrue depuis la découve
rte des mines de l’Amérique, et la valeur de l’or et de l’
argent y a aussi diminué successivement depuis la même épo
que. Toutefois, cette diminution de leur valeur n’est pas
due à l’accroissement de la richesse réelle de l’Europe, à
l’accroissement du produit annuel de ses terres et de son
travail, mais elle est due à la découverte accidentelle d
e mines plus abondantes qu’aucune de celles connues aupara
vant. L’augmentation de la quantité d’or et d’argent en Eu
rope, et l’extension de son agriculture et de ses manufact
ures, sont deux événements qui, pour être arrivés presque
à la même époque, ont eu cependant leur source dans des ca
uses très différentes, et n’ont presque pas la moindre lia
ison l’un avec l’autre. L’un est provenu du pur effet du h
0570asard, dans lequel la prudence ni la politique n’ont e
u ni n’ont pu avoir aucune part; l’autre est la conséquenc
e de la chute du système féodal et de l’établissement d’un
e forme de gouvernement qui a donné à l’industrie le seul
encouragement dont elle ait besoin, c’est-à-dire une confi
ance assez bien établie qu’elle pourra jouir du fruit de s
es efforts. La Pologne, qui n’est pas délivrée du système
féodal, est encore aujourd’hui un pays aussi misérable qu’
il l’était avant la découverte de l’Amérique. Cependant le
prix du blé a haussé en Pologne; la valeur réelle des mét
aux précieux y a baissé, comme dans tous les autres endroi
ts de l’Europe. La quantité de ces métaux a donc dû y augm
enter comme ailleurs et à peu près dans la même proportion
, relativement au produit annuel de ses terres et de son t
ravail. Néanmoins, cette augmentation dans la quantité de
ces métaux n’a pas, à ce qu’il semble, augmenté ce produit
annuel, ni étendu l’agriculture et les manufactures du pa
ys, ni amélioré le sort de ses habitants. L’Espagne et le
Portugal, qui possèdent les mines, sont peut-être, après l
a Pologne, les deux plus pauvres pays de l’Europe;
0571cependant il s’en faut bien que la valeur des métaux p
récieux soit moins élevée en Espagne et en Portugal que da
ns tout autre endroit de l’Europe, puisque de ces deux pay
s ils viennent se rendre dans tous les autres, avec la cha
rge non seulement du fret et de l’assurance, mais encore a
vec la dépense de la contrebande, leur exportation étant o
u prohibée ou soumise à des droits. Leur quantité, comparé
e au produit annuel des terres et du travail, doit donc né
cessairement être plus grande dans ces deux pays qu’en auc
un autre endroit de l’Europe ; cependant ces pays sont plu
s pauvres que la plupart des autres pays de l’Europe. C’es
t que si le système féodal a été aboli en Espagne et en Po
rtugal, il y a été remplacé par un système qui ne vaut guè
re mieux.
De même donc que la faible valeur de l’or et de l’argent
n’est pas une preuve de la richesse ni de l’état florissan
t du pays où elle a lieu, de même on ne peut, de la haute
valeur de ces métaux, dans un pays ou bien du bas prix en
argent, soit des marchandises en général, soit du blé en p
articulier, inférer en aucune manière que ce pays soit pau
0572vre ou qu’il soit dans un état de barbarie.
Mais si le bas prix en argent, soit des marchandises en g
énéral, soit du blé en particulier, ne prouve nullement la
pauvreté et la barbarie d’une époque, d’un autre côté, le
bas prix en argent de quelques espèces particulières de m
archandises, telles que le bétail, la volaille, les différ
entes sortes de gibier, relativement à celui du blé, en es
t une des preuves les plus décisives. Il démontre claireme
nt, d’abord la grande abondance de ces sortes de denrées r
elativement au blé et, par conséquent, la grande étendue d
e terre qu’elles occupent relativement à celle qui est occ
upée par le blé; il démontre, en second lieu, le peu de va
leur de ces terres relativement à la valeur des terres à b
lé et, par conséquent, l’état négligé et inculte de la trè
s grande partie des terres du pays. Il démontre clairement
que la population du pays et son capital ne sont pas, rel
ativement à son territoire, dans la proportion où ils sont
ordinairement dans les pays civilisés et que, dans un tel
pays ou dans un tel temps, la société n’en est encore qu’
à son enfance. Du haut ou du bas prix en argent des marcha
0573ndises en général ou du blé en particulier, nous ne po
uvons inférer autre chose, sinon que les mines d’or et d’a
rgent qui, à cette époque, approvisionnaient le monde de c
es métaux étaient fécondes ou étaient stériles, mais non p
as que le pays fût riche ou pauvre. Mais du haut ou bas pr
ix en argent de certaines espèces de denrées relativement
au prix de certaines autres, nous pouvons inférer, avec un
degré de probabilité qui approche presque de la certitude
, que le pays était riche ou pauvre, que la majeure partie
de ses terres étaient améliorées ou abandonnées, et qu’il
était alors ou dans un état plus ou moins barbare, ou dan
s un état plus ou moins civilisé.
Toute hausse dans le prix pécuniaire des denrées qui prov
iendrait entièrement d’une dégradation dans la valeur de l
‘argent, tomberait également sur toutes les espèces de den
rées et marchandises et ferait hausser universellement leu
r prix d’un tiers, d’un quart ou d’un cinquième, selon que
L’argent viendrait à perdre un tiers, un quart ou un cinq
uième de sa première valeur. Mais cette hausse du prix des
denrées, sur laquelle on a tant raisonné, ne tombe pas ég
0574alement sur tous les genres de denrées. En prenant le
cours de ce siècle pour faire un taux moyen, il est bien r
econnu, même par ceux qui rapportent cette hausse à une dé
gradation dans la valeur de l’argent, que le prix du blé a
beaucoup moins haussé que celui de quelques autres sortes
de denrées. On ne peut donc pas entièrement attribuer à l
a dégradation de la valeur de L’argent la hausse du prix d
e ces autres sortes de denrées. Il faut bien y faire entre
r en compte quelque autre cause, et peut-être que celles q
ue j’ai indiquées ci-dessus pourraient bien, sans recourir
à cette prétendue dégradation de la valeur de l’argent, f
ournir une raison suffisante de la hausse de ces espèces p
articulières de denrée, dont le prix se trouve actuellemen
t avoir haussé relativement à celui du blé.
Quant au prix du blé lui-même, il a été, pendant les soix
ante-quatre premières années de ce siècle et avant cette d
ernière suite extraordinaire de mauvaises années, un peu p
lus bas qu’il ne l’avait été pendant les soixante-quatre d
ernières années du siècle précédent. Ce fait est attesté n
on seulement par les comptes du marché de Windsor, mais en
0575core par les registres publics de tous les différents
comtés d’Ecosse, et par les relevés des prix de plusieurs
différents marchés de France, qui ont été recueillis avec
beaucoup de soin et d’exactitude par M. Messance et par M.
Dupré de Saint-Maur. La preuve est plus complète qu’on ne
devrait s’y attendre dans une matière qui est naturelleme
nt si difficile à connaître avec quelque degré de certitud
e.
A l’égard du haut prix du blé dans ces dix à douze derniè
res années, on peut suffisamment l’expliquer par la suite
de mauvaises récoltes qui a eu lieu, sans avoir recours à
aucune dégradation de valeur de l’argent.
Ainsi aucune bonne observation, soit sur le prix du blé,
soit sur le prix des autres denrées, ne paraît pouvoir fon
der l’opinion, qui a été souvent avancée, que l’argent con
tinuait à baisser de valeur.
Mais, me dira-t-on peut-être, d’après votre propre compte
, la même quantité d’argent, dans le temps présent, achète
ra une moindre quantité de plusieurs espèces de denrées qu
‘elle n’en aurait acheté pendant une partie du siècle dern
0576ier; et chercher à démontrer si ce changement est dû à
une hausse dans la valeur de ces denrées, ou à une baisse
dans la valeur de l’argent, c’est établir une distinction
oiseuse et qui ne peut être d’aucune utilité pour celui q
ui n’a qu’une certaine quantité d’argent à porter au march
é, ou qui a son revenu fixe en argent. je ne prétends assu
rément pas que la connaissance de cette distinction puisse
mettre cette personne en état d’acheter à meilleur marché
; elle n’est cependant pas pour cela tout à fait inutile.

Elle peut être de quelque avantage pour le public, en fou
rnissant une preuve facile de l’état de prospérité du pays
. Si la hausse dans le prix de quelques espèces de denrées
est due uniquement à une baisse dans la valeur de l’argen
t, elle est due alors à une circonstance de laquelle on ne
peut inférer autre chose que la fécondité des mines de l’
Amérique. Malgré cette circonstance, la richesse réelle du
pays, le produit annuel de ses terres et de son travail p
euvent aller, soit en déclinant successivement comme en Po
rtugal et en Pologne, soit en avançant par degrés, comme d
0577ans la plupart des autres contrées de l’Europe. Mais s
i cette hausse dans le prix de quelques espèces de denrées
est due à une hausse dans la valeur réelle de la terre qu
i les produit, à un accroissement dans la fertilité, ou à
ce qu’en conséquence des progrès d’amélioration et de bonn
e culture elle a été rendue propre à la production du blé,
alors cette hausse est due à une circonstance qui indique
de la manière la plus évidente l’état de prospérité et d’
avancement du pays. La terre constitue la plus grande, la
plus importante et la plus durable partie, sans comparaiso
n, de la richesse de tout pays étendu. Il peut sûrement êt
re de quelque utilité pour la nation, ou au moins il peut
résulter quelque satisfaction pour elle, d’avoir une preuv
e aussi décisive que la partie, de beaucoup la plus grande
, la plus importante et la plus durable de la richesse nat
ionale, va en augmentant de valeur.
Cette distinction peut aussi être de quelque utilité à l’
Etat, lorsqu’il s’agit de régler la récompense pécuniaire
de quelques-uns des fonctionnaires qui le servent. Si cett
e hausse dans le prix de quelques espèces de denrées est d
0578ue à une baisse dans la valeur de l’argent, il faut ce
rtainement augmenter en proportion de cette baisse leur ré
compense pécuniaire, à moins qu’elle ne fût trop forte aup
aravant. Si on ne l’augmente point leur récompense réelle
en sera évidemment diminuée d’autant. Mais si cette hausse
de prix est due à une hausse de valeur occasionnée par l’
accroissement de fertilité de la terre qui produit ces sor
tes de denrées, c’est alors une affaire beaucoup plus déli
cate de juger dans quelle proportion il faut augmenter cet
te récompense pécuniaire, ou bien de juger si c’est même l
e cas de l’augmenter en rien. Si l’extension de l’améliora
tion et de la culture élève nécessairement le prix de chaq
ue espèce de nourriture animale relativement au prix du bl
é, d’un autre côté elle fait aussi nécessairement baisser
celui de toute espèce, je crois, de nourriture végétale. E
lle élève le prix de la nourriture animale, parce qu’une g
rande partie de la terre qui produit cette nourriture, éta
nt rendue plus propre à la production du blé, doit rapport
er au propriétaire et au fermier la rente et le profit d’u
ne terre à blé. Elle fait baisser le prix de la nourriture
0579 végétale, parce qu’en ajoutant à la fertilité de la t
erre elle accroît l’abondance de cette sorte de nourriture
. Les améliorations dans la culture introduisent aussi plu
sieurs espèces de nourriture végétale, qui, exigeant moins
de terre que le blé et pas plus de travail, viennent au m
arché à beaucoup meilleur compte que le blé. Telles sont l
es pommes de terre et le maïs, ou ce qu’on appelle blé d’I
nde, les deux plus importantes acquisitions que l’agricult
ure de l’Europe, et peut-être l’Europe elle-même, aient fa
ites par la grande extension du commerce et de la navigati
on de celle-ci. D’ailleurs, il y a beaucoup d’espèces d’al
iments du genre végétal qui, dans l’état grossier de l’agr
iculture, sont confinés dans le jardin potager et ne crois
sent qu’à l’aide de la bêche, mais qui, lorsque l’agricult
ure s’est perfectionnée, peuvent se semer en plein champ e
t croître à l’aide de la charrue : tels sont les turneps,
les carottes, les choux, etc. Si donc, dans les progrès qu
e fait l’amélioration, le prix réel d’une espèce de nourri
ture vient nécessairement à hausser, celui de l’autre espè
ce vient à baisser tout aussi nécessairement, et c’est alo
0580rs une matière qui devient très épineuse que de savoir
jusqu’à quel point la hausse de l’une peut se trouver com
pensée par la baisse de l’autre. Quand une fois le prix ré
el de la viande de boucherie a atteint son maximum (ce qu’
il paraît avoir déjà fait depuis plus d’un siècle dans une
grande partie de l’Angleterre pour toutes sortes de viand
e de boucherie, excepté peut-être pour la chair de porc),
alors quelque hausse qui puisse arriver par la suite dans
le prix de toute autre espèce que ce soit de nourriture an
imale, elle ne peut guère influer sur le sort des gens de
la classe inférieure du peuple. Certainement un adoucissem
ent dans le prix des pommes de terre contribuera infinimen
t plus à améliorer la condition du pauvre, en bien des end
roits de l’Angleterre, que ne pourrait l’aggraver une haus
se quelconque dans le prix de la volaille, du poisson ou d
u gibier de toute espèce.
Dans le moment de la cherté actuelle, le haut prix du blé
est sans contredit un fardeau pour les pauvres. Mais dans
les temps d’une abondance médiocre, quand le blé est à so
n prix moyen ordinaire, la hausse naturelle qui a lieu dan
0581s le prix de toute autre espèce de produit brut ne peu
t guère tomber sur eux. Ils souffrent bien plus peut-être
de cette hausse artificielle qu’ont occasionnée les impôts
dans le prix de quelques denrées manufacturées, tel que c
elui du sel, du savon, du cuir, des chandelles, de la drèc
he, de la bière et de l’ale, etc.

VI. – Des effets et des progrès de la richesse nationale s
ur le prix réel des ouvrages de manufacture.
L’effet naturel de l’amélioration générale est cependant
de faire baisser par degrés le prix réel de presque tous l
es ouvrages des manufactures. Le prix de la main- d’oeuvre
diminue peut-être dans toutes, sans exception. De meilleu
res machines, une plus grande dextérité et une division et
distribution de travail mieux entendues, toutes choses qu
i sont les effets naturels de l’avancement du pays, sont c
ause que, pour exécuter une pièce quelconque, il ne faut q
u’une bien moindre quantité de travail; et quoique, par su
ite de l’état florissant de la société, le prix réel du tr
avail doive s’élever considérablement, cependant la grande
0582 diminution dans la quantité du travail que chaque cho
se exige fait bien plus, en général, que compenser quelque
hausse que ce soit dans le prix de ce travail.
Il y a, à la vérité, certains genres de manufactures dans
lesquels la hausse nécessaire du prix réel des matières p
remières fait plus que compenser tous les avantages que le
s progrès de l’industrie peuvent introduire dans l’exécuti
on de l’ouvrage. Dans les ouvrages de charpenterie et de m
enuiserie, et dans l’espèce la plus grossière de meubles e
n bois, la hausse nécessaire du prix réel du bois, résulta
nt de l’amélioration de la terre, fera plus que compenser
tous les avantages qu’on pourra retirer de la perfection d
es outils, de la plus grande dextérité de l’ouvrier, et de
la division et de la distribution les plus convenables du
travail.
Mais pour tous les ouvrages où le prix réel des matières
premières ne hausse point ou ne hausse pas extrêmement, ce
lui de la chose manufacturée baisse d’une manière considér
able.
Cette diminution de prix a été la plus remarquable, duran
0583t le cours de ce siècle et du précédent, dans les manu
factures qui emploient les métaux grossiers. On aurait peu
t-être aujourd’hui pour 20 schellings un meilleur mouvemen
t de montre que celui qu’on aurait payé 20 livres vers le
milieu du siècle dernier. Quoique moindre que dans l’horlo
gerie, il y a eu aussi une grande réduction de prix, penda
nt la même période, dans les ouvrages de coutellerie et de
serrurerie, dans tous les petits ustensiles faits de méta
ux grossiers et dans toutes ces marchandises connues commu
nément sous le nom de quincaillerie de Birmingham et de Sh
effield. Elle a été assez forte pour étonner les ouvriers
de tous les autres endroits de l’Europe, qui, à l’égard de
beaucoup d’articles, conviennent qu’ils ne pourraient pas
faire d’aussi bon ouvrage pour le double ou même le tripl
e du prix. Il n’y a peut-être pas de manufactures où l’on
puisse porter aussi loin la division du travail et où les
instruments qu’on emploie soient susceptibles d’être perfe
ctionnés d’autant de manières différentes, que les manufac
tures dont les métaux grossiers sont la matière première.

0584 Il n’y a pas eu dans les fabriques de draps, pendant
la même période, une réduction de prix aussi forte. On m’a
assuré au contraire que, depuis vingt-cinq ou trente ans,
le prix du drap superfin avait un peu dépassé sa proporti
on avec les autres, eu égard à la qualité, ce qui provient
, dit-on, d’une hausse considérable dans le prix de la mat
ière première, qui consiste entièrement en laine d’Espagne
. A la vérité, on dit que les draps du comté d’York, qui s
ont en entier de laine d’Angleterre, ont considérablement
baissé de prix, eu égard à la qualité, pendant le cours de
ce siècle. Mais la qualité est une chose si sujette à dis
pute, que je tiens assez peu de compte de tous les renseig
nements de ce genre. Dans les fabriques de draps, la divis
ion du travail est à peu près la même aujourd’hui qu’elle
était il y a un siècle, et les instruments qu’on y emploie
ne sont pas très différents de ce qu’ils étaient alors. C
ependant il peut y avoir eu, sur ces deux articles, de lég
ères améliorations qui ont pu occasionner quelque réductio
n de prix.
La réduction paraîtra pourtant bien plus incontestable et
0585 bien plus sensible, si l’on compare le prix de ce gen
re de fabrique, dans le temps actuel, avec ce qu’il était
dans une période beaucoup plus reculée, comme vers la fin
du quinzième siècle, où vraisemblablement le travail était
beaucoup moins subdivisé et où l’on employait des machine
s bien moins perfectionnées qu’à présent.
En 1487, la quatrième de Henri VII, il fut statué que « q
uiconque vendrait au détail l’aune large de la plus belle
écarlate, ou d’autre drap cramoisi de la plus fine fabriqu
e, au-dessous de 16 schellings serait à l’amende de 40 sch
ellings par chaque aune ainsi vendue ». Donc, à cette époq
ue, 16 schellings, qui contenaient environ la même quantit
é d’argent que 24 schellings de notre monnaie actuelle, ét
aient regardés comme un prix assez raisonnable pour un aun
e du plus beau drap; et comme ce statut est une loi somptu
aire, il est vraisemblable qu’un pareil drap s’était vendu
habituellement un peu plus cher. Aujourd’hui une guinée p
eut être considérée comme le prix le plus haut d’un tel dr
ap. Ainsi, quand on supposerait même la qualité égale (et
vraisemblablement celle de nos draps actuels est très supé
0586rieure), cependant, dans cette supposition même, il pa
raîtrait y avoir eu une réduction considérable dans le pri
x pécuniaire du plus beau drap depuis la fin du quinzième
siècle. Mais son prix réel a été beaucoup plus réduit enco
re. Le prix moyen du quartier de froment était alors et a
été longtemps encore après à 16 schellings 8 deniers ; 16
schellings étaient donc le prix de deux quarters trois boi
sseaux de froment. En évaluant aujourd’hui le quarter de f
roment à 28 schellings, le prix réel d’une aune de drap fi
n doit avoir été, dans ce temps-là, l’équivalent de 3 livr
es 6 schellings 6 deniers, au moins, de notre monnaie actu
elle. Il fallait que la personne qui l’achetait se dessais
ît du pouvoir de disposer de la quantité de travail et de
subsistance qu’on pourrait acheter aujourd’hui avec cette
somme.
La réduction qui a eu lieu dans le prix réel des fabrique
s de gros draps, quoiqu’elle ait été considérable, n’a pas
été aussi forte que celle qui a eu lieu pour les draps fi
ns.
En 1463, la troisième année d’Edouard IV, il fut statué «
0587 qu’aucun domestique de labour, aucun manoeuvre, aucun
ouvrier servant chez un artisan, hors des villes ou des b
ourgs, ne pourrait porter dans son habillement un drap de
plus de 2 schellings l’aune large ». Dans la troisième ann
ée d’Edouard IV, 2 schellings contenaient, à fort peu de c
hose près, la même quantité d’argent que 4 schellings de n
otre monnaie actuelle. Or, le drap du comté d’York, qui se
vend aujourd’hui 4 schellings l’aune, est probablement fo
rt supérieur à tout ce qu’on pouvait faire alors à l’usage
de la classe des plus pauvres manoeuvres. Ainsi, eu égard
à la qualité, le prix même pécuniaire de leur vêtement pe
ut être regardé comme tant soit peu meilleur marché qu’il
n’était dans ces anciens temps. Quant au prix réel, il est
assurément de beaucoup meilleur marché. Ce qu’on appelle
le prix modéré et raisonnable d’un boisseau de froment éta
it alors de 10 deniers. Ainsi, 2 schellings étaient le pri
x de deux boisseaux et demi à peu près, lesquels aujourd’h
ui, à 3 schellings 6 deniers le boisseau, vaudraient 8 sch
ellings 9 deniers. Il fallait donc que, pour acheter une a
une de ce drap, un pauvre manoeuvre renonçât au pouvoir d’
0588acheter autant de subsistances qu’on pourrait maintena
nt en acheter pour 8 schellings 9 deniers. Ce statut est a
ussi une loi somptuaire, qui a pour objet de prévenir, che
z les pauvres, toute dépense immodérée. Il faut donc que,
pour l’ordinaire, leur vêtement ait été plus coûteux.
Par ce statut, il est défendu à la même classe du peuple
de porter des bas dont le prix irait au-delà de 14 deniers
la paire, valant environ 28 deniers de notre monnaie actu
elle. Or, ces 14 deniers étaient alors le prix d’un boisse
au et demi à peu près de froment, qui aujourd’hui, à 3 sch
ellings 6 deniers le boisseau, coûteraient 5 schellings 3
deniers. Nous regarderions maintenant ce prix comme excess
ivement élevé pour une paire de bas à l’usage d’un domesti
que de la plus basse et de la plus pauvre classe. Il falla
it pourtant alors qu’il les payât en réalité l’équivalent
de ce prix.
L’art de faire les bas à l’aiguille n’était probablement
connu en aucun endroit de l’Europe au temps d’Edouard IV.
Ces bas étaient faits de drap ordinaire, ce qui peut avoir
été une des causes de leur cherté. On dit que la reine El
0589isabeth est la première personne qui ait porté en Angl
eterre des bas tricotés ; elle les avait reçus en présent
de l’ambassadeur d’Espagne.
Les machines que l’on employait dans les manufactures de
lainages, tant pour le gros que pour le fin, étaient bien
plus imparfaites dans ces anciens temps qu’elles ne le son
t maintenant. Elles ont depuis acquis trois degrés princip
aux de perfection, sans compter vraisemblablement beaucoup
de légères améliorations dont le nombre ou l’importance s
erait difficile à constater. Les trois améliorations capit
ales sont : 1- le rouet à filer, substitué au fuseau, ce q
ui avec le même travail, met à même de faire deux fois aut
ant d’ouvrage ; 2- l’usage de plusieurs machines fort ingé
nieuses qui facilitent et abrègent, dans une proportion en
core plus grande, le dévidage des laines filées ou l’arran
gement convenable de la trame et de la chaîne avant qu’ell
es soient placées sur le métier, opération qui a dû être e
xtrêmement lente et pénible – 3- l’usage du moulin à avant
l’invention de ces machines ; foulon, pour donner du corp
s au drap, au lieu de fouler dans l’eau. Avant le commence
0590ment du seizième siècle, on ne connaissait en Angleter
re ni, autant que je sache, en nul autre endroit de l’Euro
pe, au nord des Alpes, aucune sorte de moulins à vent ni à
eau ; ils avaient été introduits en Italie quelque temps
auparavant.
Ces circonstances peuvent peut-être nous expliquer, à un
certain point, pourquoi le prix réel de ces manufactures,
tant de gros que de fin, était si haut dans ces anciens te
mps, en proportion de ce qu’il est aujourd’hui. Il en coût
ait une bien plus grande quantité de travail pour mettre l
a marchandise au marché; aussi, quand elle y était venue,
il fallait bien qu’elle achetât ou qu’elle obtînt en échan
ge le prix d’une plus grande quantité de travail.
Il est vraisemblable qu’à cette époque les fabriques gros
sières étaient établies, en Angleterre, sur le même pied o
ù elles l’ont toujours été dans les pays où les arts et le
s manufactures sont dans l’enfance. C’était probablement u
ne fabrique de ménage où, dans presque chaque famille part
iculière, tous les différents membres de la famille exécut
aient au besoin chacune des différentes parties de l’ouvra
0591ge, mais de manière qu’ils n’y travaillaient que quand
ils n’avaient pas autre chose à faire, et que ce n’était
pour aucun d’eux la principale occupation dont il tirât la
plus grande partie de sa subsistance. Il a déjà été obser
vé que l’ouvrage qui se fait de cette manière est toujours
mis en vente à meilleur marché que celui qui fait le fond
s unique ou principal de la subsistance de l’ouvrier. D’un
autre côté, les fines fabriques n’étaient pas alors établ
ies en Angleterre, mais dans le pays riche et commerçant d
e la Flandre, et vraisemblablement elles étaient alors ser
vies, comme elles le sont aujourd’hui, par des gens qui en
tiraient toute ou la principale partie de leur subsistanc
e. C’étaient, d’ailleurs, des fabriques étrangères et assu
jetties à quelques droits envers le roi, au moins à l’anci
en droit de tonnage et de pondage. Ce droit, il est vrai,
n’était probablement pas très fort. La politique de l’Euro
pe ne consistait pas alors à gêner, par de forts droits, l
‘importation des marchandises étrangères, mais plutôt à l’
encourager, afin que les marchands se trouvassent plus en
état de fournir aux grands, au meilleur compte possible, l
0592es objets de luxe et de commodité qu’ils désiraient et
que l’industrie de leur propre pays ne pouvait leur fourn
ir.
Ces circonstances peuvent nous expliquer peut-être, jusqu
‘à un certain point, pourquoi, dans ces anciens temps, le
prix réel des fabriques grossières était, relativement à c
elui des fabriques fines, beaucoup plus bas qu’il ne l’est
aujourd’hui.
Conclusion.
Je terminerai ce long chapitre en remarquant que toute am
élioration qui se fait dans l’état de la société tend, d’u
ne manière directe ou indirecte, à faire hausser la rente
réelle de la terre, à augmenter la richesse réelle du prop
riétaire, c’est-à-dire, son pouvoir d’acheter le travail d
‘autrui ou le produit du travail d’autrui.
L’extension de l’amélioration des terres et de la culture
y tend d’une manière directe. La part du propriétaire dan
s le produit augmente nécessairement à mesure que le produ
it augmente.
La hausse qui survient dans le prix réel de ces sortes de
0593 produits bruts, dont le renchérissement est d’abord l
‘effet de l’amélioration et de la culture et devient ensui
te la cause de leurs progrès ultérieurs, la hausse, par ex
emple, du prix du bétail tend aussi à élever, d’une manièr
e directe, la rente du propriétaire et dans une proportion
encore plus forte. Non seulement la valeur réelle de la p
art du propriétaire, le pouvoir réel que cette part lui do
nne sur le travail d’autrui, augmentent avec la valeur rée
lle du produit, mais encore la proportion de cette part, r
elativement au produit total, augmente aussi avec cette va
leur. Ce produit, après avoir haussé dans son prix réel, n
‘exige pas plus de travail, pour être recueilli, qu’il n’e
n exigeait auparavant. Par conséquent, il faudra une moind
re portion qu’auparavant de ce produit pour suffire à remp
lacer le capital qui fait mouvoir ce travail, y compris le
s profits ordinaires de ce capital. La portion restante du
produit, qui est la part du propriétaire, sera donc plus
grande, relativement au tout, qu’elle ne l’était auparavan
t.
Tous les progrès, dans la puissance productive du travail
0594, qui tendent directement à réduire le prix réel des o
uvrages de manufacture, tendent indirectement à élever la
rente réelle de la terre. C’est contre des produits manufa
cturés que le propriétaire échange cette partie de son pro
duit brut qui excède sa consommation personnelle, ou, ce q
ui revient au même, le prix de cette partie. Tout ce qui r
éduit le prix réel de ce premier genre de produit élève le
prix réel du second; une même quantité de ce produit brut
répond dès lors à une plus grande quantité de ce produit
manufacturé, et le propriétaire se trouve à portée d’achet
er une plus grande quantité des choses de commodité, d’orn
ement ou de luxe qu’il désire se procurer.
Toute augmentation dans la richesse réelle de la société,
toute augmentation dans la masse de travail utile qui y e
st mis en couvre, tend indirectement à élever la rente rée
lle de la terre. Une certaine portion de ce surcroît de tr
avail va naturellement à la terre. Il y a un plus grand no
mbre d’hommes et de bestiaux employés à sa culture; le pro
duit croît à mesure que s’augmente ainsi le capital destin
é à le faire naître, et la rente grossit avec le produit.
0595
Les circonstances opposées, c’est-à-dire le défaut d’amél
ioration, la culture négligée, la baisse du prix réel de q
uelque partie du produit brut de la terre, la hausse du pr
ix réel des manufactures, causée par le déclin de l’indust
rie et de l’art des fabricants, enfin, le décroissement de
la richesse réelle de la société, toutes ces choses tende
nt, d’un autre côté, à faire baisser la rente réelle de la
terre, à diminuer la richesse réelle du propriétaire, c’e
st-à-dire à lui retrancher de son pouvoir sur le travail d
‘autrui ou sur le produit de ce travail. La masse totale d
u produit annuel de la terre et du travail d’un pays, ou,
ce qui revient au même, la somme totale du prix de ce prod
uit annuel, se divise naturellement, comme on l’a déjà obs
ervé, en trois parties : la Rente de la terre, les Salaire
s du travail, les Profits des capitaux, et elle constitue
un revenu à trois différentes classes du peuple : à ceux q
ui vivent de rentes, à ceux qui vivent de salaires, a ceux
qui vivent de profits. Ces trois grandes classes sont les
classes primitives et constituantes de toute société civi
0596lisée, du revenu desquelles toute autre classe tire en
dernier résultat le sien.
Ce que nous venons de dire plus haut fait voir que l’inté
rêt de la première de ces trois grandes classes est étroit
ement et inséparablement lié à l’intérêt général de la soc
iété. Tout ce qui porte profit ou dommage à l’un de ces in
térêts, en porte aussi nécessairement à l’autre. Quand la
nation délibère sur quelque règlement de commerce ou d’adm
inistration, les propriétaires des terres ne la pourront j
amais égarer, même en n’écoutant que la voix de l’intérêt
particulier de leur classe, au moins si on leur suppose le
s plus simples connaissances sur ce qui constitue cet inté
rêt. A la vérité, il n’est que trop ordinaire qu’ils manqu
ent même de ces simples connaissances. Des trois classes,
c’est la seule à laquelle son revenu ne coûte ni travail n
i souci, mais à laquelle il vient, pour ainsi dire, de lui
-même, et sans qu’elle y apporte aucun dessein ni plan que
lconque. Cette insouciance, qui est l’effet naturel d’une
situation aussi tranquille et aussi commode, ne laisse que
trop souvent les gens de cette classe, non seulement dans
0597 l’ignorance des conséquences que peut avoir un règlem
ent général, mais les rend même incapables de cette applic
ation d’esprit qui est nécessaire pour comprendre et pour
prévoir ces conséquences.
L’intérêt de la seconde classe, celle qui vit de salaires
, est tout aussi étroitement lié que celui de la première
à l’intérêt général de la société. On a déjà fait voir que
les salaires de l’ouvrier n’étaient jamais si élevés que
lorsque la demande d’ouvriers va toujours en croissant, et
quand la quantité de travail mise en oeuvre augmente cons
i- dérablement d’année en année. Quand cette richesse réel
le de la société est dans un état stationnaire, les salair
es de l’ouvrier sont bientôt réduits au taux purement suff
isant pour le mettre en état d’élever des enfants et de pe
rpétuer sa race. Quand la société vient à déchoir, ils tom
bent même au-dessous de ce taux. La classe des propriétair
es peut gagner peut-être plus que celle-ci à la prospérité
de la société; mais aucune ne souffre aussi cruellement d
e son déclin que la classe des ouvriers. Cependant, quoiqu
e l’intérêt de l’ouvrier soit aussi étroitement lié avec c
0598elui de la société, il est incapable, ou de connaître
l’intérêt général, ou d’en sentir la liaison avec le sien
propre. Sa condition ne lui laisse pas le temps de prendre
les informations nécessaires; et en supposant qu’il pût s
e les procurer complètement, son éducation et ses habitude
s sont telles, qu’il n’en serait pas moins hors d’état de
bien décider. Aussi, dans les délibérations publiques, ne
lui demande-t-on guère son avis, bien moins encore y a-t-o
n égard, si ce n’est dans quelques circonstances particuli
ères où ses clameurs sont excitées, dirigées et soutenues
par les gens qui l’emploient, et pour servir en cela leurs
vues particulières plutôt que les siennes.
Ceux qui emploient l’ouvrier constituent la troisième cla
sse, celle des gens qui vivent de profits. C’est le capita
l qu’on emploie en vue d’en retirer du profit, qui met en
mouvement la plus grande partie du travail utile d’une soc
iété. Les opérations les plus importantes du travail sont
réglées et dirigées d’après les plans et les spéculations
de ceux qui emploient les capitaux; et le but qu’ils se pr
oposent dans tous ces plans et ces spéculations, c’est le
0599profit. Or, le taux des profits ne hausse point, comme
la rente et les salaires, avec la prospérité de la sociét
é, et ne tombe pas, comme eux, avec sa décadence. Au contr
aire, ce taux est naturellement bas dans les pays riches,
et élevé dans les pays pauvres; jamais il n’est aussi élev
é que dans ceux qui se précipitent le plus rapidement vers
leur ruine. L’intérêt de cette troisième classe n’a donc
pas la même liaison que celui des deux autres avec l’intér
êt général de la société. Les marchands et les maîtres man
ufacturiers sont, dans cette classe, les deux sortes de ge
ns qui emploient communément les plus gros capitaux et qui
, par leurs richesses, s’y attirent le plus de considérati
on. Comme dans tout le cours de leur vie ils sont occupés
de projets et de spéculations, ils ont, en général, plus d
e subtilité dans l’entendement que la majeure partie des p
ropriétaires de la campagne. Cependant, comme leur intelli
gence s’exerce ordinairement plutôt sur ce qui concerne l’
intérêt de la branche particulière d’affaires dont ils se
mêlent, que sur ce qui touche le bien général de la sociét
é, leur avis, en le supposant donné de la meilleure foi du
0600 monde (ce qui n’est pas toujours arrivé), sera beauco
up plus sujet à l’influence du premier de ces deux intérêt
s, qu’à celle de l’autre. Leur supériorité sur le propriét
aire de la campagne ne consiste pas tant dans une plus par
faite connaissance de l’intérêt général, que dans une conn
aissance de leurs propres intérêts, plus exacte que celle
que celui-ci a des siens. C’est avec cette connaissance su
périeure de leurs propres intérêts qu’ils ont souvent surp
ris sa générosité, et qu’ils l’ont induit à abandonner à l
a fois la défense de son propre intérêt et celle de l’inté
rêt public, en persuadant à sa trop crédule honnêteté que
c’était leur intérêt, et non le sien, qui était le bien gé
néral.
Cependant, l’intérêt particulier de ceux qui exercent une
branche particulière de commerce ou de manufacture est to
ujours, à quelques égards, différent et même contraire à c
elui du public. L’intérêt du marchand est toujours d’agran
dir le marché et de restreindre la concurrence des vendeur
s. Il peut souvent convenir assez au bien général d’agrand
ir le marché, mais de restreindre la concurrence des vende
0601urs lui est toujours contraire, et ne peut servir à ri
en, sinon à mettre les marchands à même de hausser leur pr
ofit au-dessus de ce qu’il serait naturellement, et de lev
er, pour leur propre compte, un tribut injuste sur leurs c
oncitoyens. Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un r
èglement de commerce, qui vient de la part de cette classe
de gens, doit toujours être reçue avec la plus grande déf
iance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et série
ux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulemen
t la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention
. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’inté
rêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérê
t de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le
public et même à le surcharger et qui, en conséquence, on
t déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions.

TABLE DES PRIX DU BLE DE FLEETWOOD
V. chap. XI (section 2), 1re période. V. aussi chap. V, au
début Dressé par G. GARNIER
0602

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Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tr
emblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Co
urriel: jmt-sociologue-videotron.ca Site web: http:–pages
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Dans le cadre de la collection: “Les classiques des scienc
es sociales” Site web: http:–www.uqac.uquebec.ca-zone30-C
lassiques-des-sciences-sociales-index.html
Une collection développée en collaboration avec la Bibliot
hèque Paul-Emile-Boulet de l’Université du Québec à Chicou
timi Site web: http:–bibliotheque.uqac.uquebec.ca-index.h
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