les mines du roi salomon

0001
Henry Rider Haggard
LES MINES DU
ROI SALOMON
(1885)

Table des matières

ALLAN QUATERMAIN. DECOUVERTE DES MINES DU ROI SALOMON 4
INTRODUCTION 5
CHAPITRE I RENCONTRE DE SIR HENRY 8
CHAPITRE II LA LEGENDE DES MINES DE SALOMON 15
CHAPITRE III DECISION 26
CHAPITRE IV LA CHASSE A L’ELEPHANT 36
CHAPITRE V LA TRAVERSEE DU DESERT 45
CHAPITRE VI DE L’EAU ! 57
CHAPITRE VII LA ROUTE DE SALOMON 67
CHAPITRE VIII TOUALA LE ROI 80
CHAPITRE IX F-TES AFRICAINES 92

0002CHAPITRE X LA GUERRE 106
CHAPITRE XI IGNOSI ROI 116
CHAPITRE XII UNE ASSEMBLEE LUGUBRE 122
CHAPITRE XIII LA CHAMBRE DES TRESORS 135
CHAPITRE XIV PLUS D’ESPOIR 146
CHAPITRE XV DEPART DU PAYS DES KOUKOUANAS 160
CHAPITRE XVI RETROUVE 166
ALLAN QUATERMAIN SUITE DES MINES DU ROI SALOMON 174
I 176
II 187
III 200
IV 205
A propos de cette édition électronique 223

ALLAN QUATERMAIN.

DECOUVERTE DES MINES DU ROI SALOMON
0003
INTRODUCTION

Voici mon histoire terminée : elle va être livrée au publ
ic, et ce fait me remplit d’appréhensions. Ma crainte est
de n’être pas cru et d’être pris pour un simple hâbleur, m
oi, Allan Quatermain, dont la parole a toujours valu un se
rment.

L’idée d’un doute ne me serait pas venue sans un petit in
cident tout récent, dont je vous fais juge.

J’avais eu la simplicité d’envoyer mes épreuves à mon fil
s Harry. Lui, sans m’avertir, n’eut rien de si pressé que
de les passer à un certain Jones, rédacteur distingué, par
aît-il, d’un journal destiné aux jeunes garçons. Cet illus
tre personnage jugea à propos de faire de cet ouvrage une
critique blessante, et Harry tout fier de la condescendanc
e de l’homme célèbre, m’envoya cette critique.

0004 M. Jones, qui ignore comment j’ai recueilli les docum
ents de mon récit, s’exprime ainsi :

– L’idée de votre ami n’est pas mauvaise ; on aurait pu c
ependant en tirer un meilleur parti. Le style non plus n’e
st pas fameux, et il me semble que, pour se permettre un o
uvrage d’imagination pareil, il aurait été bon que l’écriv
ain possédât, en quelque mesure au moins, des connaissance
s exactes sur les indigènes et les coutumes qu’il décrit.

Remarquez, je vous prie, que me jugeant par lui-même, san
s doute, M. Jones me prend pour un de ses rivaux, c’est-à-
dire un compilateur de mensonges littéraires, et il insinu
e que mon histoire de la Découverte des mines du roi Salom
on est un fruit de mon imagination. Bien plus, selon lui,
moi, le chasseur Quatermain, qui, pendant quarante ans, ai
vécu, travaillé aux mines, chassé les fauves dans le sud
de l’Afrique, je ne connais pas les indigènes et leurs cou
tumes !
0005
Cela suffit, et je n’ajoute rien, sinon que, malgré mon m
échant style, la lettre se terminait par une offre de neuf
francs cinquante centimes par page si je veux lui fournir
des articles analogues pour son journal. Il ne refuserait
donc pas de l’employer, mon style !

Enfin, cette petite pique m’a troublé. Qui sait, me suis-
je dit, si d’autres n’auront pas la même impression que le
grand Jones ?

Avertir mes lecteurs que ce récit est parfaitement vrai n
e convaincra personne ; on me répondra qu’une fois en trai
n d’inventer, un effort d’imagination de plus ou de moins
ne compte pas beaucoup de peine.

Je pourrais peut-être renvoyer mes lecteurs au fac-similé
de la carte de José da Sylvestra, qui est en tête de ce v
olume. Oserait-on dire que j’ai appris le portugais et la
calligraphie du seizième siècle pour étayer mon conte ?
0006
Allez donc, je vous prie, au Musée Britannique, et vous y
verrez le document original, cette carte que le vieux Por
tugais traça avec son sang, et l’os qui lui servit de plum
e, car j’ai l’intention d’envoyer ces deux reliques au Mus
ée.

Quant aux passages de ce livre qui paraîtront extraordina
ires, je ne puis dire qu’une chose, c’est que j’ai tracé l
e récit véritable d’une aventure réelle.

Il ne me reste qu’à vous présenter mes excuses sur mon st
yle qui n’est pas fameux. Que voulez-vous ? Chacun fait co
mme il peut. Je n’ai pas la prétention d’employer de grand
s mots et des phrases ronflantes, cela n’est pas donné à t
out le monde. Si j’avais qualité pour exprimer une opinion
, je dirais que les choses dites simplement nous impressio
nnent quand elles sont attachantes.

Selon le dictionnaire Koukouana, – une lance bien affilée
0007 n’a pas besoin d’être ornée -, et, d’après le même pr
incipe, j’ose espérer qu’une histoire vraie, tout étrange
qu’elle paraisse, n’exigera ni grands mots ni style pompeu
x.

ALLAN QUATERMAIN. Juin 1885.

CHAPITRE I
RENCONTRE DE SIR HENRY

A mon âge, entreprendre d’écrire une histoire, – j’ai cin
quante-trois ans, – cela m’étonne moi-même. Je me demande
si j’en viendrai à bout et quelle sorte d’histoire ce sera
it.

J’ai commencé à travailler bien jeune. A l’âge où la plup
art des garçons sont encore sur les bancs des écoles, je g
agnais ma, vie, et je viens seulement de pouvoir cesser si
cela me convient, car il n’y a pas huit mois que je suis
devenu riche. J’ignore encore à quel chiffre se monte ma f
0008ortune, tout ce que je sais, c’est qu’elle est ampleme
nt suffisante et qu’elle a failli nous coûter bien cher. E
nfin, je suis rassasié d’aventures ; Dieu merci, je vais m
e reposer.

Ce que je vais raconter, c’est l’histoire de cette fortun
e.

J’écris pour me distraire ; je souffre d’une morsure de l
ion, et il faut que je reste étendu. Avoir tué soixante-ci
nq lions et se laisser mâcher la jambe par le dernier, c’e
st raide !

Une autre raison pour écrire, c’est mon désir d’amuser mo
n fils Harry et de lui laisser un souvenir de mes aventure
s. Harry est étudiant en médecine à Londres, et l’hôpital
n’est pas toujours amusant ; je me flatte de le distraire
un moment par ce récit.

Maintenant, je commence.
0009
D’abord, je tiens à vous dire, un peu d’orgueil peut-être
, que je suis fils d’une bonne et ancienne famille ; si j’
ai passé ma vie en nomade, à chasser ou à travailler, c’es
t la fatalité qui l’a voulu. Je n’en suis pas moins resté
honnête homme ; j’ai la crainte de Dieu. Jamais, dans tout
es mes expéditions, je n’ai attenté à la vie de mon sembla
ble, sauf en cas de légitime défense, et j’ai épargné mon
adversaire toutes les fois que je l’ai pu. J’espère qu’il
m’en sera tenu compte là-haut. Je dis cela, pour que vous
sachiez à qui vous avez affaire, lecteur.

Il y a dix-huit mois, au retour d’une excursion de chasse
au delà du Bamamgouato, je fis la rencontre de sir Henry
Curtis et du capitaine Good. Je venais de vendre mon ivoir
e et je m’étais rendu au Cap.

Cette ville m’était déjà familière : j’y visitai le Jardi
n Botanique, qui me paraît appelé à rendre de grands servi
ces à la colonie, et le magnifique Palais du Parlement, qu
0010i sera certainement moins utile. Mais la vie d’hôtel n
e me va pas, sans compter qu’on m’écorchait, et je résolus
de retourner chez moi à Durban.

J’arrêtai mon passage à bord du Dunkeld, et, dans l’après
-midi, nous voguions vers Natal.

Nous avions reçu par transbordement les passagers du Chat
eau-d’Edimbourg, qui venait d’Angleterre. Parmi ceux-ci, d
eux messieurs attirèrent mon attention. L’un d’eux pouvait
avoir trente ans. C’était un solide gaillard aux robustes
épaules, avec une large poitrine bombée, des bras nerveux
. Ses cheveux et sa barbe étaient blond jaune ; ses grands
yeux gris enfoncés donnaient à sa belle physionomie un ca
chet particulier. Il me fit penser à ces héros scandinaves
dont l’histoire nous parle. J’ai su plus tard qu’effectiv
ement il descendait de ces grandes races du Nord. C’était
sir Henry Curtis.

Avec ce blond fils d’Albion se trouvait un petit homme br
0011un, gros, rond, à l’air bon enfant, que je pris tout d
e suite pour un officier de marine. On les reconnaît à pre
mière vue, les marins ; ce sont de braves c-urs, ils valen
t mieux que les autres hommes, en général. C’est la grande
mer, le souffle puissant des vents du ciel qui, peut-être
, balaient de leurs âmes les impuretés et en font des homm
es plus droits, plus honnêtes que d’autres.

Je ne me trompais pas : ce compagnon de sir Henry était l
ieutenant de vaisseau. Il avait un peu plus de trente ans
et on l’y avait mis en retrait d’emploi. Il s’appelait Goo
d. Sa bonne figure faisait plaisir à voir. Il était bien v
êtu, minutieusement propre, tiré à quatre épingles ; un mo
nocle, enchâssé dans l’-il droit, tenait là sans cordon. S
es dents me firent envie, à moi qui ne les ai pas bonnes ;
c’était un superbe râtelier, dont je vous prie de prendre
note dès maintenant.

Peu après notre départ, le temps se gâta ; un vilain brou
illard, un vrai brouillard anglais, chassa tous les passag
0012ers de dessus le pont, et j’allai m’abriter près des m
achines. Un pendule se balançait devant moi à chaque mouve
ment du bateau.

– Ce pendule n’est pas bien établi ! – dit tout à coup un
e voix tout près de moi.

Je me retournai et je vis mon officier de marine.

– Croyez-vous ? dis-je.

– Je ne crois pas, je suis sûr ; vous pouvez être certain
que, si le bateau avait roulé comme l’indique ce pendule,
nous aurions fait une culbute que nous n’aurions pas reco
mmencée ! Ces vaisseaux marchands !- Il y a toujours une i
ncurie ! –

La cloche du dîner sonnait et je n’en fus pas fâché, car,
lorsque les officiers de la marine royale se mettent à dé
blatérer contre la marine marchande, ça ne finit plus ; il
0013 n’y a que la marine marchande qui puisse leur rendre
des points.

A table, le capitaine Good prit place vis-à-vis de moi ;
sir Henry était à côté de son compagnon.

Le capitaine entama la conversation sur des sujets qui m’
étaient familiers : on parla de chasse, d’éléphants-

– Vous êtes en bonnes mains, dit un de mes voisins au cap
itaine, personne ne saurait vous renseigner aussi sûrement
que le chasseur Quatermain. –

A ce mot, sir Henry leva la tête.

– Pardon, me dit-il d’une voix grave et sonore, votre nom
, monsieur, est-il Allan Quatermain ?

– C’est mon nom, oui, monsieur, – répondis-je.

0014 Sir Henry ne répliqua rien, mais je vis qu’il m’obser
vait, et, au bout d’un moment, je l’entendis murmurer dans
sa barbe blonde.

– C’est un rude chasseur tout de même ! –

Quand on se leva de table, sir Henry s’approcha de moi et
m’invita à venir fumer une pipe dans sa cabine.

Quand nous fûmes installés, avec des cigares et du whisky
devant nous, sir Henry me dit :

– N’étiez-vous pas, il y a environ deux ans, à Bamamgouat
o, au nord du Transvaal ?

– Effectivement, – dis-je tout surpris de cette connaissa
nce de mes faits et gestes.

Quel intérêt mes voyages pouvaient-ils avoir pour ces mes
sieurs !
0015
– Vous trafiquiez de ce côté-là ? demanda le capitaine vi
vement.

– Justement. J’avais amené un chargement de marchandises
et je restais à Bamamgouato jusqu’à ce que tout fût vendu.
-.

Sir Henry leva sur moi ses grands yeux pleins d’une anxié
té vive et étrange.

– Vous n’auriez pas rencontré, par là, un homme du nom de
Neville ? me dit-il.

– Mais pardon ! Il a campé près de moi une quinzaine de j
ours, le temps de faire reposer ses b-ufs ; il manifestait
l’intention d’aller dans l’intérieur. Il y a quelque temp
s, un homme d’affaires m’a écrit à son sujet ; il voulait
savoir ce qu’était devenu M. Neville. Je n’avais pas grand
s renseignements à donner.
0016
– J’ai eu votre réponse entre les mains, dit sir Henry. V
ous expliquiez que M. Neville avait quitté Bamamgouato au
commencement de mai, qu’il avait avec lui un conducteur, u
n voorlooper, et un chasseur cafre nommé Jim. Ils devaient
aller jusqu’à Inyati, poste extrême de commerce, dans le
pays des Matabélés. Là, M. Neville voulait se défaire de s
on wagon et poursuivre sa route à pied. Vous croyez qu’il
a exécuté son dessein parce que vous avez vu son wagon en
la possession d’un marchand portugais. Il avait acheté ce
wagon, disait-il, à un homme blanc qui s’aventurait dans l
‘intérieur avec un serviteur indigène.

– Tout cela est exact, affirmai-je, parfaitement exact.

– N’avez-vous rien appris depuis lors ? reprit sir Henry
après une petite pause. Savez-vous pourquoi M. Neville ent
reprenait un pareil voyage ? A-t-il dit quel était son but
?

0017 – Je ne sais rien là-dessus de positif, – répondis-je
comme quelqu’un qui n’a pas envie de se montrer trop comm
unicatif.

Les deux amis se regardèrent.

– Tenez, monsieur Quatermain, autant vaut causer franchem
ent tout de suite. Mon agent d’affaires m’a dit que vous ê
tes un homme sûr, honnête, discret, et que je puis me fier
complètement à vous –

Les compliments font toujours plaisir ; je m’inclinai et
bus quelques gorgées de whisky pour cacher mon agréable em
barras.

– Vous n’avez pas besoin de divulguer ce que je vais vous
raconter, mais je vais vous dire tout de suite que M. Nev
ille est mon frère.

– Ah ! m’écriai-je, il me semblait que votre figure ne m’
0018était pas étrangère ! C’est votre ressemblance avec M.
Neville qui m’a frappé quand je vous ai vu, et je ne retr
ouvais pas qui votre visage me rappelait.

– Oui, répondit sir Henry avec un soupir, c’est mon seul
frère ; nous nous aimions beaucoup, jamais nous ne nous ét
ions quittés. Il y a environ cinq ans ; nous eûmes une que
relle, et j’étais si furieux que j’en devins injuste enver
s lui.

– Vous savez, reprit sir Henry, après s’être arrêté un mo
ment, que, dans notre pays, si un homme meurt intestat san
s laisser autre chose que des terres, ses biens passent au
fils aîné : Mon père mourut peu après notre querelle Tous
ses biens étaient à moi ; j’aurais dû subvenir aux besoin
s de mon frère, et je ne m’y refusais pas. Seulement je ne
fis pas d’avances ; lui, trop fier, ne réclama rien. C’es
t une vilaine page dans mon histoire, vous voyez, monsieur
Quatermain !

0019 – Nous avons tous failli en quelque chose, dis-je.

– Hélas ! continua sir Henry, cette vérité ne répare pas
ma faute. Mon frère possédait quelques milliers de francs.
Il retira cette misérable somme de la Banque, et, sans me
dire un mot, partit pour faire fortune au sud de l’Afriqu
e. Au bout de trois ans, ma colère étant tombée, j’essayai
d’avoir de ses nouvelles ; mes lettres restèrent sans rép
onse. Enfin, je résolus d’aller moi-même à sa recherche, e
t me voici. Je donnerais volontiers la moitié de ma fortun
e pour savoir qu’il est vivant. Le capitaine Good a bien v
oulu m’accompagner dans mon expédition. Nous cherchons à n
ous orienter.

– Dame ! interrompit le capitaine, je n’avais rien d’autr
e à faire ; le ministre de la marine m’avait donné la lati
tude de mourir de faim avec ma demi-solde !

– Maintenant, monsieur Quatermain, dites-nous ce que vous
savez de plus sur M. Neville. Vous voyez pour quelles rai
0020sons sir Henry vous interroge et quel intérêt il a à s
avoir tout ce que vous pouvez nous apprendre. –

CHAPITRE II
LA LEGENDE DES MINES DE SALOMON

– Dites-moi tout, reprit sir Henry, je vous en prie.

– Eh bien ! j’ai entendu dire que M. Neville était allé a
ux mines de Salomon.

– Aux mines de Salomon ! s’écrièrent mes deux auditeurs.
Où est-ce, ces mines de Salomon ?

– Je ne le sais pas au juste. J’ai vu les pins des montag
nes du pays où il paraît qu’elles se trouvent. Mais il y a
vait deux cents kilomètres de désert entre les montagnes e
t il n’est, à ma connaissance, aucun blanc qui en soit rev
enu. J’ai appris qu’autrefois un Portugais avait pénétré j
usque-là ; on ne l’a plus revu. Si vous le désirez, je vou
0021s raconterai la légende de ces mines, celle que je con
nais. –

Les deux Anglais firent un signe d’assentiment.

– Eh bien ! repris je, il y a de cela quelque trente ans,
un chasseur nommé Evans, qui était curieux des traditions
du pays, pauvre Evans ! il a été tué par un buffle ; il e
st enterré aux chutes du Zambèze, – m’entendit parler des
restes d’un travail extraordinaire. C’était une belle gran
de route conduisant à l’entrée d’une galerie où étaient ac
cumulés des quartzs aurifères prêts à être travaillés.

– – Je sais quelque chose de plus étrange encore, me dit
Evans. Avez-vous entendu parler des mines de Salomon ?

– – Non, jamais.

– – Eh bien ! au nord-ouest du pays des Mashoukoulombés,
se trouvent des montagnes où étaient les mines de diamants
0022 du roi Salomon.

– – Comment savez-vous cela ? dis-je.

– – On les appelle aujourd’hui montagnes de Suliman ; c’e
st évidemment par corruption du mot Salomon. J’ai rencontr
é une gsanousi (sorcière) du pays des Manicos ; elle m’a d
it que, dans ce pays-là, les hommes sont grands et forts e
t qu’ils possèdent encore beaucoup d’arts qui leur ont été
transmis par des blancs d’autrefois. Ces blancs avaient l
e secret d’une mine de pierres brillantes.

– On ne parlait pas encore des champs de diamants, messie
urs, et je ne pensai plus à ce que m’avait dit Evans. Ving
t ans plus tard, j’entendis de nouveau parler des montagne
s de Suliman. Je m’étais aventuré au delà du pays des Mani
cos, à un endroit appelé le Kraal de Sitanda. C’est un mis
érable village où il n’y a pas même de quoi manger. Mais j
‘avais pris les fièvres, et, malade comme je l’étais, forc
e m’était de rester là.
0023
– Un jour, je vis arriver un Portugais avec un serviteur,
un sang-mêlé. Je n’aime pas les Portugais. Dans ce pays-c
i, il n’y a pas de plus grands coquins ; ils trafiquent de
chair humaine, c’est-à-dire d’esclaves, comme si ces noir
s étaient une simple denrée. Mais mon Portugais montrait l
a physionomie d’un homme comme il faut ; sa longue moustac
he était noire, ses yeux bruns et vifs ; sa politesse exqu
ise fit ma conquête. Il me dit son nom : José da Silvestra
; il ajouta qu’il avait son habitation sur les bords de l
a baie de Delagoa. Le lendemain, en me quittant, il me sal
ua d’un air fort noble et me dit :

– – Adieu, se-or ; si nous nous revoyons, je serai l’homm
e le plus riche du monde, et je me souviendrai de votre ac
cueil hospitalier ! –

– Puis il s’éloigna vers l’ouest. Je me demandais si c’ét
ait un fou.

0024 – Une semaine plus tard, j’avais repris des forces, e
t, tout en rongeant une carcasse de poulet devant ma petit
e tente, je regardais le soleil enflammé s’abaisser sur le
s sables du désert, lorsque je vis, sur une pente de terra
in, à environ trois cents mètres, quelque chose comme une
forme humaine. Tantôt rampant, tantôt se dressant, trébuch
ant à chaque pas, l’individu avançait. C’était bien un hom
me, un Européen, car il était vêtu.

– Quand il fut assez près, je reconnus mon visiteur portu
gais. J’envoyai un de mes chasseurs à son aide. Pauvre mal
heureux ! Il n’était plus que l’ombre de lui-même.

– De l’eau ! de l’eau ! gémissait-il. Pour l’amour de Die
u, de l’eau ! –

– Je lui fis donner du lait coupé. Il en absorba sans dés
emparer une si grande quantité, que je dus lui enlever le
liquide. Ensuite la fièvre le prit ; il divagua ; les mont
agnes de Suliman, le désert, revenaient toujours dans ses
0025phrases incohérentes. Je fis pour lui ce que je pus ;
il n’y avait pas grand chose à faire, car sa fin était pro
che. Il sommeilla vers le matin, et j’en fis autant. Le so
leil lançait à peine ses premiers rayons dans la tente, lo
rsque je m’éveillai. Mon Portugais était assis sur son séa
nt, le bras étendu vers le désert.

– – Les voilà ! dit-il, les voilà ! Mais je n’irai pas. P
ersonne ne pourra y aller. –

– Il tourna les yeux vers moi.

– – Ami, dit-il, êtes-vous ici ? Mes yeux se voilent.

– – Oui, camarade ; couchez-vous, reposez-vous.

– – Oh ! dit-il, me reposer ! Mais j’ai toute l’Eternité
pour me reposer, et je ne serai pas long à y entrer. Ecout
ez, ami, vous avez été bon pour moi, je vais vous récompen
ser. Tenez, voici le papier. Vous aurez peut-être plus de
0026chance que moi. –

– Il fouillait dans sa chemise et il en ramenait une espè
ce de blague à tabac. Il essaya vainement d’en dénouer l’a
ttache.

– – Déliez-la, – me dit-il.

– J’obéis et je tirai de la blague un bout de linge jauni
, sur lequel étaient tracés, en couleur de rouille, des ca
ractères presque indéchiffrables. Avec ce petit chiffon ét
ait aussi un bout de papier.

– Le mourant reprit d’une voix faible :

– – Ce qui est tracé sur le linge est copié sur le papier
. Il m’a fallu des années pour déchiffrer cela. Un de mes
ancêtres, banni de Portugal pour des raisons politiques, f
ut un des premiers colons de ce pays. Il s’appelait don Jo
sé da Sylvestra. Il vint jusqu’à ces montagnes que vous ap
0027ercevez là-bas ; il les traversa même. Il revenait ; l
a mort le saisit en route, et son esclave, qui l’attendait
de ce côté-ci, prit le bout de chiffon sur lequel mon anc
être avait écrit ses derniers renseignements ; il rapporta
ce document dans la famille à Delagoa. Il y a de cela tro
is cents ans. Personne avant moi n’avait essayé de lire ce
testament ; j’y suis parvenu, mais il m’en coûte la vie.
Ne donnez cela à personne. Tâchez d’aller là-bas vous-même
; celui qui réussira sera le plus riche du monde. –

– José da Sylvestra, épuisé, retomba sur la couche, et un
e heure après il se reposait pour toujours.

– Que Dieu ait son âme !

– Avant de quitter Sitanda, je le fis enterrer profondéme
nt, avec de lourdes pierres sur son corps, pour que les ch
acals ne pussent dévorer ses restes.

– Et son document ? dit sir Henry vivement.
0028
– Oui, son document ? Où l’avez-vous mis ? Qu’en avez-vou
s fait ? demanda le capitaine.

– Ce document, messieurs, je l’ai gardé. Je n’en ai même
parlé à personne, si ce n’est à ma pauvre défunte ; elle d
isait que c’étaient des absurdités. Je me le suis fait tra
duire par un vieil ivrogne de Portugais entre deux vins, q
ui, le lendemain, n’avait plus idée du service que je lui
avais demandé ; de sorte que personne ne connaît ce docume
nt. J’ai l’original à Durban, chez moi, avec la copie de l
‘infortuné José. Mais je puis vous montrer la version angl
aise que j’ai dans mon portefeuille avec un fac-simile de
la carte, si toutefois cela peut s’appeler une carte. La v
oici.

– Moi, José da Silvestra, qui meurs de faim dans la petit
e caverne où il n’y a pas de neige, au nord du mamelon le
plus au sud des deux montagnes que j’ai appelées les Seins
de Shéba, j’écris ceci, en l’an 1590, au moyen d’un os ai
0029guisé, sur un morceau de mon vêtement, avec mon sang p
our encre. Si mon esclave trouve cet écrit quand il revien
dra, qu’il le porte à mon ami (nom illisible). Que mon ami
le fasse connaître au roi. Que le roi envoie une armée. S
i cette armée peut vivre à travers le désert et les montag
nes, si elle peut vaincre les braves Koukouanas et leurs a
rts diaboliques, – à cet effet, il faudra amener beaucoup
de prêtres, – le roi sera le plus riche des rois depuis Sa
lomon. De mes propres yeux j’ai vu les diamants amoncelés
dans la chambre des trésors de Salomon, derrière la Mort B
lanche. Mais, par la trahison de Gagoul, la flaireuse de s
orciers, je n’ai pu en emporter aucun ; à peine suis-je so
rti la vie sauve. Que celui qui viendra suive la carte, qu
‘il fasse, à travers la neige, l’ascension de la montagne
de gauche, jusqu’au mamelon au côté nord duquel se trouve
la grande route de Salomon. La résidence royale est à troi
s jours de chemin de là. Que le roi tue Gagoul. Priez pour
mon âme ! Adieu ! –

Lorsque les deux amis eurent entendu la lecture du papier
0030 et considéré les deux feuilles, il se fit un silence.

– C’est égal, dit enfin Good, j’ai fait deux fois le tour
du monde, j’ai relâché à tous les ports, mais je veux êtr
e pendu si jamais j’ai entendu raconter une histoire aussi
invraisemblable.

– Votre récit est étrange, en effet ! ajouta sir Henry. J
e ne veux pas supposer que vous nous preniez pour des naïf
s faciles à mystifier. Il y a des voyageurs qui prennent a
insi plaisir à se moquer de leurs auditeurs. Je me demande
si vous croyez ce que vous nous racontez là.

– Sir Henry, repartis-je tout offensé, en repliant froide
ment mes papiers, je vous ai rapporté ce que j’ai entendu
dire ; vous n’êtes pas forcé d’y croire. Je ne suis pas un
hâbleur, et je n’ai pas pour habitude de conter des avent
ures et des histoires de mon invention. –

0031 En parlant, je m’étais levé pour me retirer.

Sir Henry posa sa large main sur mon épaule :

– Allons, monsieur Quatermain, ne vous fâchez pas. Je vou
s demande pardon si j’ai été un peu franc. Mais avouez que
votre histoire est incroyable. Voyons ! si l’on vous cont
ait cela à vous-même, qu’en diriez-vous ?

– Monsieur, repris-je tout apaisé par l’air bon enfant de
sir Henry, je mettrai entre vos mains les originaux de ce
s copies, dès que nous serons à Durban. Vous jugerez vous-
même. –

Du reste, je ne pouvais nier que cette histoire ne fût fo
rt extraordinaire.

– Jusqu’ici, ajoutai-je, je ne vous ai rien dit touchant
votre frère. Je connaissais bien Jim qui l’accompagnait. C
‘était un Bechuana et, pour un indigène, un garçon intelli
0032gent. Le jour de leur départ, Jim était près de mon wa
gon, en train de racler son tabac.

– – Eh bien ! lui dis-je, où allez-vous cette fois ? Chas
ser l’éléphant ?

– – Non, Baas, nous allons en quête de mieux que ça !

– – Mieux que ça ? Diable ! De l’or donc ?

– – Non, Baas, quelque chose de plus précieux encore ! –

– J’étais intrigué, mais ma dignité ne me permettait pas
de laisser voir ma curiosité. Quand Jim eut fini son racla
ge, il reprit :

– – Baas ! –

– Je n’eus pas l’air de l’entendre.
0033
– – Baas ! répéta le métis.

– – Eh bien ! qu’est-ce que tu veux ?

– – Baas, nous voulons chercher des diamants.

– Diamants ! mais, mon garçon, vous allez juste à l’oppos
é. Les champs de diamants ne sont pas du côté où vous vous
dirigez.

– Nous n’allons pas aux champs, Baas. As-tu entendu parle
r des montagnes de Suliman ?

– – Bien sûr.

– – As-tu jamais entendu dire qu’il y a des diamants dans
ces montagnes ?

– – Oui, Jim, j’ai déjà entendu conter ces balivernes-là.
0034

– – C’est une vérité, Baas. J’ai connu une femme qui étai
t venue de ce pays-là avec son enfant ; elle m’a parlé de
ces diamants.

– – Veux-tu que je te dise le plus clair de l’affaire, mo
n pauvre Jim ? C’est que vous allez laisser votre peau dan
s ces déserts.

– – Peut-être bien ; Baas ! Mais que veux-tu il faudra mo
urir un jour ou l’autre. Autant avoir vu du pays avant, et
avoir tenté de ramasser quelque chose.

– – Ce sont les vautours qui ramasseront ta carcasse, s’i
ls y trouvent de quoi.

– – Tu as peut-être raison, Baas, mais nous y allons quan
d même. –

0035 – Une demi-heure après, effectivement, le wagon de M.
Neville s’éloignait. Bientôt je vis Jim revenir en couran
t vers moi.

– – Adieu, Baas ! adieu ! Je ne pouvais pas m’en aller sa
ns te dire adieu. Il y a bien des chances pour que nous y
laissions nos os.

– – M’as-tu dit la vérité, Jim ?

– – Oui, maître, nous allons aux montagnes de Suliman. Mo
n maître veut faire fortune, il dit qu’il va voir s’il y a
moyen du côté des diamants.

– – Eh bien, lui dis je, attends un instant, Jim. Je vais
te donner un bout de billet pour ton maître. Tu ne le lui
remettras que quand vous serez à Inyati. –

– C’était à cent cinquante kilomètres de Bamangouato, où
nous étions alors.
0036
– J’écrivis sur un bout de papier :

– – Que celui qui viendra fasse l’ascension à travers les
neiges de la montagne gauche de Shéba, jusqu’à ce qu’il a
rrive au mamelon, au nord duquel se trouve la grande route
de Salomon.

– – Tiens, Jim, tu donneras ça à ton maître, dis-je au ch
asseur, et tu lui recommanderas de suivre exactement les i
nstructions que renferme ce papier. Ne le lui donne pas to
ut de suite, au moins ; il reviendrait me questionner, et
je ne veux pas être interrogé. Allons, va-t-en donc, fainé
ant, ton wagon est déjà loin. –

Jim prit le billet et s’en alla.

– Voilà tout ce que je sais de votre frère, monsieur, et
je crains que-

0037 – Monsieur Quatermain, dit sir Henry, vos craintes ne
m’ébranleront pas. Je suis parfaitement décidé à aller ch
ercher mon frère jusqu’aux montagnes de Suliman, s’il le f
aut, et même au delà. Je le trouverai ou je saurai ce qu’i
l est devenu. Voulez-vous m’accompagner, monsieur Quaterma
in ? –

Je suis prudent, je ne le cache pas ; s’embarquer dans un
e pareille expédition, c’était aller chercher la mort. Il
ne me semblait pas que la chose fût pressée. Quand c’est l
a mort qui vient vous chercher, on fait comme on peut ; ma
is, de sang-froid, sans utilité personnelle, s’aventurer a
insi- car j’ai un fils, enfin, et je n’avais pas le droit
de le planter là, sans ressources, ses études inachevées.

– Merci, monsieur, répondis-je, votre confiance m’honore
; mais, voyez-vous, je suis trop vieux pour me lancer dans
une expédition si hasardeuse. Il est à peu près certain q
u’on n’en reviendra pas. Moi, messieurs, j’ai un fils qui
0038n’a que son père, et, ne fût-ce qu’à cause de lui, je
n’ai pas le droit de risquer ma vie. –

Les deux amis échangèrent un regard désappointé.

– Monsieur, reprit sir Henry, je suis riche. J’ai cette r
echerche à c-ur. Vos services me seraient précieux, mettez
-les au prix que vous voudrez, dans les limites de ce qui
est raisonnable, et je vous paierai comptant, avant de par
tir. Nous assurerons ainsi l’avenir de votre fils, et vous
serez tranquille de ce côté-là. Nous trouverons peut-être
aussi des diamants, qui sait ? Je n’en ai pas besoin, moi
; toutes les trouvailles que nous ferons seront à partage
r entre vous et Good. C’est chanceux, direz-vous, mais enf
in on ne peut pas savoir. Vous voyez combien je tiens à vo
us, monsieur Quatermain ; faites vos conditions et accorde
z-nous votre compagnie.

– C’est une proposition avantageuse, sir Henry, et j’en s
uis flatté. J’y réfléchirai. La tâche est rude et l’issue
0039bien incertaine ; je vous donnerai ma réponse quand no
us débarquerons.

– Je compte qu’elle sera favorable, dit sir Henry.

– Nous verrons, – dis-je, en me retirant pour la nuit.

Je me couchai, et je ne fis que rêver de diamants, de dés
erts et du pauvre Sylvestre, à qui les diamants n’avaient
guère profité.

CHAPITRE III
DECISION

Du Cap à Durban, par mer, on met quatre ou cinq jours, su
ivant le vaisseau et le temps. C’est-à-dire si on n’attend
pas à Last-Landon. C’est là qu’on décharge la cargaison,
et quelquefois on y reste vingt-quatre heures. Nous n’atte
ndîmes pas ; la mer n’était pas mauvaise, les remorqueurs
purent avancer, suivis de ces vilains bateaux plats, sur l
0040esquels on jette toutes les marchandises, sans égard p
our leur nature ou leur provenance.

L’offre de sir Henry ne me sortait pas de l’esprit ; cepe
ndant nous n’en reparlâmes pas de deux jours. Je racontais
à ces messieurs des histoires de chasse, toutes fort auth
entiques et non moins piquantes. Dans des récits de ce gen
re, il n’est pas nécessaire de faire des frais d’imaginati
on ; il arrive tant de choses impossibles à un chasseur de
profession, que les histoires les plus invraisemblables s
ont encore au-dessous des péripéties où il a pu être engag
é.

Enfin, un beau soir de janvier, le mois le plus chaud au
sud de l’Afrique, nous longions la côte de Natal, espérant
atterrir à Durban avant le coucher du soleil. Ici la côte
est ravissante, parsemée de collines de sable rouge, qu’e
ntrecoupent des bandes de terre verte, et piquée çà et là
d’un Kraal cafre. La rive est toujours couverte d’écume, e
t les récifs font rejaillir l’eau en colonnes bouillonnant
0041es. En arrivant près de Durban, le spectacle est plus
varié encore. Des rivières s’élancent, en étincelant, du h
aut des falaises dans leurs lits taillés en plein roc par
des pluies séculaires ; plus avant dans les terres, des br
oussailles croissent au gré de la nature sauvage ; puis ce
sont des jardins potagers, des plantations de cannes à su
cre, avec çà et là une maison blanche pour égayer le paysa
ge. Pour moi, le plus beau paysage est incomplet s’il ne p
orte indice de la présence de l’homme. Peut-être ai-je ce
sentiment parce qu’en vieux chasseur, j’ai beaucoup vécu d
ans la solitude et, qu’à cause de cela même, j’apprécie la
société.

Le soleil était couché quand on arriva à Durban, et, au l
ieu de débarquer, nous allâmes dîner. Lorsque nous remontâ
mes sur le pont, la lune éclairait toute la mer et faisait
pâlir les feux des phares. Le vent de la côte nous apport
ait des senteurs d’épices, les maisons étaient étoilées de
lumière. C’était une de ces belles nuits comme on n’en vo
it qu’au sud de l’Afrique ; elle répandait un grand sentim
0042ent de calme, de paix dans l’âme humaine, comme la lue
ur jetait son manteau d’argent sur les flots et la rive.

Nous contemplions cette belle scène, silencieux et émus.

Enfin, sir Henry rompit le silence.

– Avez-vous pensé à ma proposition ? me dit-il.

– Quelle décision avez-vous prise ? ajouta M. Good. J’esp
ère que vous allez nous tenir compagnie, malgré tous les d
angers que vous prévoyez ? –

Je me levai pour secouer ma pipe dans la mer. J’étais enc
ore indécis ; ce petit moment me suffit pour arrêter ma ré
solution.

– Eh bien ! oui, messieurs, dis-je en m’asseyant, j’y con
sens, et avec votre permission, je vais poser mes conditio
0043ns :

– 1- Les dépenses étant toutes défrayées, le profit de l’
expédition, si profit il y a, sera à partager entre M. Goo
d et moi.

– 2- J’estime mes services à une valeur de douze mille fr
ancs payables d’avance. En retour, je m’engage à vous serv
ir fidèlement jusqu’à la fin de cette expédition, à moins
qu’un accident ne m’arrête.

– 3- Dès que nous aborderons, un acte sera passé par deva
nt notaire, stipulant qu’au cas où je mourrais ou serais e
stropié, une somme de cinq mille francs sera versée annuel
lement à mon fils Harry, et cela pendant cinq ans. J’estim
e qu’après ce temps, il sera à même de gagner sa vie.

– Telles sont mes exigences. Si vous les trouvez exagérée
s, j’en serai fâché, mais vous comprenez, c’est risquer gr
os que de s’embarquer là-dedans.
0044
– Non, monsieur Quatermain, ce n’est pas exagéré. Vous au
riez pu demander davantage que je n’aurais pas marchandé.
Je désire tellement vous avoir pour guide, que je serais v
otre obligé, même en vous payant infiniment plus.

– Maintenant donc, permettez-moi de justifier mes conditi
ons que je trouve moi-même un peu excessives. D’abord, j’a
ccepte d’aller avec vous, messieurs, parce que vous me pla
isez, cela soit dit sans flatterie ; je vous ai observés,
et je crois que nous pourrons tirer au même attelage.

– C’est important quand on va loin.

– Pour ce qui est du voyage, je vous le dis tout simpleme
nt : je ne crois pas que nous en revenions. Vous savez que
l fut le sort du Portugais, il y a trois cents ans ; son a
rrière petit-fils n’a pas été plus heureux. Et votre frère
! croyez-vous qu’il ait échappé ? Non, messieurs, tous on
t péri, et il faut nous attendre au même sort –
0045
Je m’arrêtai pour voir l’effet de mes prédictions. Le cap
itaine Good était évidement, mal à l’aise, mais sir Henry
ne sourcilla pas.

– C’est une affaire décidée, dit-il. Je suis résolu à en
courir la chance.

– Quant à moi, repris-je, je suis fataliste ; si mon sort
est de périr aux montagnes de Salomon, je ne l’éviterai p
as.

– Ensuite, je n’ai encore rien mis de côté pour mes vieux
jours. Je n’ai jamais fait que vivre tout juste. C’est qu
elque chose, je n’en disconviens pas, d’autant plus que, e
n général, les chasseurs d’éléphants n’ont pas besoin long
temps de grand chose. Grâce à l’offre généreuse de sir Hen
ry, mon fils est à l’abri du besoin, quoi qu’il arrive, et
j’ai moi-même une poire pour la soif.

0046 – Monsieur Quatermain, dit sir Henry, je comprends vo
tre motif et je l’approuve. Nous verrons plus tard si vos
craintes sont fondées. Si nous devons y laisser notre vie,
nous aurons au moins fait quelques bonnes parties de chas
se.

– Ce sera le premier avantage, dit Good. Nous n’avons pas
peur de coucher sur la dure, et le danger ne nous a jamai
s effrayés ; nous ne reculerons pas aujourd’hui.

– C’est entendu ! – dis-je pour conclure.

Le lendemain matin, nous débarquâmes. J’invitai sir Henry
et le capitaine à loger chez moi. Mon domaine se compose
d’une petite maison de briques vertes. Comme il n’y a que
trois pièces, j’installai mes hôtes sous une tente au jard
in. Les bosquets d’orangers et les manguiers font de ce co
in un endroit délicieux ; les moustiques même ne nous y dé
rangent qu’après des pluies exceptionnelles.

0047 Je fus chargé des préparatifs du voyage. D’abord, l’a
cte qui assurait l’avenir de mon fils fut dressé. On nous
vola comme dans un bois. Le notaire demanda pour cette seu
le formalité la somme de cinq cents francs. Force fut d’en
passer par là. Ensuite mes douze mille francs me furent v
ersés.

Ces préliminaires terminés, j’achetai un wagon et son att
elage.

Le wagon était d’occasion, et à mes yeux n’en valait pas
moins ; au contraire, il avait fait ses preuves, et, s’il
y avait une planche mal jointe ou un bout de bois vert, on
s’en était aperçu au premier voyage. C’était un wagon dem
i-tente, c’est-à-dire que l’arrière seul était protégé par
une tente. Nous y avions un cadre pour servir de lit, un
râtelier pour nos fusils et beaucoup d’autres petites comm
odités. A l’avant était placé notre bagage. L’attelage con
sistait en vingt b-ufs zoulous salés. Les b-ufs zoulous so
nt plus petits, mais plus forts que les autres b-ufs afric
0048ains. – Comme b-ufs salés, ils avaient voyagé dans tou
te l’Afrique centrale et ne craignaient pas l’eau rouge, f
atale à la plupart des autres b-ufs. Ils avaient été inocu
lés, et par cela étaient à l’abri de la pneumonie, commune
dans le pays.

Voici comment se pratique cette inoculation on prend un p
eu de poumon d’un animal mort de pneumonie ; on introduit
ce morceau de poumon dans une fente pratiquée à la queue d
e l’animal à inoculer. Aussitôt, le b-uf devient malade, i
l a une légère atteinte du mal, sa queue en tombe, mais il
est désormais garanti.

Dans une contrée où il y a tant de mouches, et des mouche
s si tourmentantes, il semble cruel de priver les b-ufs de
leur queue, mais encore vaut-il mieux sacrifier la queue
et garder le b-uf, que de perdre à la fois et le b-uf et l
a queue. Un b-uf sans queue est encore bien utile, quoique
certainement ce ne soit pas très gracieux.

0049 La question d’approvisionnement avait aussi une impor
tance capitale, car il ne fallait pas nous charger inutile
ment, et, d’un autre côté, il ne fallait rien omettre de c
e qui était indispensable.

Nous n’oubliâmes pas non plus une petite pharmacie de voy
age, et il se trouva que Good était un peu médecin. Il n’a
vait point de diplôme, mais il avait, ce qui vaut mieux qu
‘un parchemin mal acquis, une expérience variée, mise au s
ervice d’une grande habileté naturelle. Pendant notre séjo
ur à Durban, Good eut l’occasion d’amputer le gros orteil
à un Cafre. Le patient surveillait attentivement l’opérate
ur ; étonné de tant de dextérité, il pria Good de ne pas s
‘arrêter à moitié chemin et de vouloir bien compléter son
travail en lui remettant un autre orteil. L’Africain n’ava
it pas d’objection à ce que Good en mit un blanc, s’il n’e
n avait pas d’autre sous la main.

Deux points restaient encore : les armes et les domestiqu
es. Sir Henry avait apporté d’Angleterre un véritable arse
0050nal, dans lequel nous prîmes deux bons fusils du plus
fort calibre de chez Tolley. Moi, je gardai le mien qui m’
avait déjà rendu beaucoup de bons services, et dont je n’a
vais pas lieu de me défier, quoiqu’il ne fût pas sorti de
la maison d’un armurier en vogue. Outre ces fusils, nous p
rîmes trois carabines à répétition, un fusil pour le menu
gibier et trois fusils de rechange rayés et à répétition ;
enfin, trois revolvers. Toutes nos armes étaient du même
calibre, précaution utile pour que les mêmes cartouches pu
ssent servir à chacune d’elles. Enfin, venait la question
des domestiques. Il ne fallut pas longtemps pour trouver u
n guide et un conducteur. Je choisis deux Zoulous dont j’é
tais sûr. Ce n’était pas assez. Il me fallait encore trois
domestiques braves et de confiance, puisque, dans maintes
occasions, notre vie serait entre leurs mains. J’arrêtai
un Hottentot du nom de Ventvogel et un petit Zoulou appelé
Khiva. Celui-ci parlait anglais, et Ventvogel était un de
s meilleurs spoorers (traqueurs) qu’on put rencontrer. Il
était honnête, infatigable, robuste. Je ne lui savais qu’u
n défaut, celui qui est commun à toute sa race, l’ivrogner
0051ie ; devant une bouteille de rhum, Ventvogel ne connai
ssait plus personne. Mais, comme nous ne comptions pas lui
offrir la tentation des cabarets et des débits de vins, s
on faible ne tirait pas à conséquence.

Le troisième serviteur était introuvable. Nous résolûmes
de partir quand même, nous fiant à notre bonne étoile pour
nous le procurer en route.

La veille de notre départ, Khiva vint me dire qu’un homme
me demandait. Nous étions à table.

– Fais entrer ! – dis-je.

Un homme de haute taille, beau, au teint clair pour un Zo
ulou, fit son entrée. Il paraissait avoir environ trente a
ns. Il nous salua en levant son bâton, et, allant s’accrou
pir dans un coin, il attendit. Je ne fis pas attention à l
ui pendant un moment. Les Zoulous vous traitent tout de su
ite d’égal à égal, si on leur témoigne la moindre politess
0052e. Cependant je remarquai que notre visiteur était un
keghla (homme cerclé). Il avait autour de la tête un cercl
e fait de gomme polie mélangée de graisse et tressée avec
les cheveux. Cet ornement est porté par les Zoulous qui so
nt d’un certain rang ou qui ont atteint un certain âge.

Il me sembla aussi que j’avais déjà vu cet homme.

– Comment t’appelles-tu ? dis-je enfin.

– Umbopa, répondit l’Africain d’une belle voix de poitrin
e.

– Il me semble que je t’ai déjà rencontré.

– Le chef a vu ma face à la Petite Main, la veille de la
bataille. –

Je me rappelai que, dans la guerre contre les Zoulous, ay
ant servi de guide à lord Chelmsford, j’avais effectivemen
0053t vu cet homme. J’attendais pour reconduire les wagons
dont j’avais la conduite, et ce Zoulou, qui était à la tê
te d’une petite bande d’auxiliaires, m’exprimait des doute
s sur les précautions prises par l’armée anglaise. Je l’av
ais rembarré, en lui disant de se mêler de ses affaires et
de ne pas critiquer ses chefs. La suite avait donné raiso
n au sauvage.

– Je me souviens, dis je, et qu’est-ce que tu veux aujour
d’hui ?

– On m’a dit, Macoumazahne (c’est mon nom cafre, il signi
fie : celui qui a l’-il ouvert), que tu pars pour une expé
dition avec des chefs blancs venus de l’autre côté de l’ea
u. Est-ce vrai ?

– C’est vrai.

– On dit que tu vas au delà du pays des Manicos. Est-ce v
rai ?
0054
– Qu’est-ce que cela te fait ? – dis-je brusquement.

Nous n’avions confié le but de notre voyage à personne.

– Que les hommes blancs ne s’offensent pas ; si vous alle
z si loin, ô hommes blancs, je voudrais vous accompagner.

Il y avait dans cette appellation – hommes blancs -, quel
que chose de digne qui attira mon attention.

– Tu t’oublies, lui dis-je. Ce n’est pas ainsi qu’on parl
e. Quel est ton nom et ton habitation, que nous sachions à
qui nous avons affaire ?

– Je m’appelle Umbopa, dit-il. Je suis Zoulou, et je ne l
e suis pas. Ma tribu habite au nord ; mais j’ai été longte
mps chez les Zoulous. J’ai servi Cettiwayo comme soldat. A
près, je suis venu à Natal voir les blancs. Ensuite, j’ai
0055servi Cettiwayo dans la guerre. Je suis fatigué d’être
hors de mon pays, je voudrais y retourner. Je ne demande
pas à être payé ; il me suffit d’avoir ma nourriture en éc
hange de mes services. Je suis brave, vous n’y perdrez pas
. –

La façon de parler de cet homme était singulière ; il dis
ait évidemment la vérité, en partie au moins. Il était vis
ible qu’il n’était pas Zoulou ; mais son offre de nous ser
vir sans paye me parut suspecte. Je demandai conseil à mes
compagnons. Sir Henry dit au jeune homme de se lever. Il
obéit, laissa glisser son manteau, ne conservant que son c
ollier de griffes de lions et son mocha (ceinture) autour
des reins. Il avait plus de six pieds, et son corps était
bien proportionné ; dans l’ombre, sa peau paraissait à pei
ne brune ; sauf çà et là une cicatrice noire marquant la p
lace d’une ancienne blessure d’assagai. C’était un beau sp
écimen. Sir Henry s’avança, regarda en face la figure fièr
e et belle du sauvage.

0056 – Ils font un beau couple, dit Good, en voyant les de
ux hommes l’un près de l’autre.

– Vous me plaisez, mon brave, dit sir Henry en anglais. J
e vous prends à mon service. –

L’indigène comprit évidemment, car il dit en zoulou :

– Fort bien –

Et, lançant un hardi coup d’-il sur sir Henry, il ajouta
:

– Toi et moi nous sommes des hommes ! –

CHAPITRE IV
LA CHASSE A L’ELEPHANT

Il serait fastidieux de raconter tout au long les aventur
es de notre voyage. Nous avions plus de trois cents lieues
0057 à faire, et le dernier tiers devait s’effectuer à pie
d, à cause des mouches (tsé-tsé) qui sont insupportables.
Leur piqûre est fatale à tous les animaux, sauf à l’âne et
à l’homme.

Nous avions quitté Durban à la fin de janvier, et, au mil
ieu de mai, nous campions près du Kraal de Sitanda.

A Inyati, la station la plus avancée du pays des Matabélé
s, nous eûmes à nous séparer de notre wagon. Des vingt b-u
fs que nous avions au départ, il ne nous en restait que do
uze. Trois avaient péri de disette, un autre de morsure de
cobra. D’autres s’étaient empoisonnés en mangeant une sor
te de tulipe vénéneuse. Cinq de ceux qui restaient avaient
eu le même sort que les derniers ; mais nous nous en aper
çûmes à temps et nous leur administrâmes une infusion de l
a racine de la même plante, contrepoison infaillible.

Nous laissâmes notre wagon et son contenu aux soins du gu
ide et du conducteur. Nous louâmes une douzaine de porteur
0058s et nous partîmes pour notre expédition hasardeuse. J
e me demandais si nous reviendrions chercher notre bien, e
t j’y comptais fort peu.

Nous avancions en silence, non sans une teinte de tristes
se, quand Umbopa, qui allait devant, entonna un chant étra
nge : des braves, fatigués de la monotonie de la vie, étai
ent allés au grand désert trouver du nouveau ou mourir. Et
, après avoir longtemps marché dans les sables, ils étaien
t arrivés dans un beau pays giboyeux, plein de bétail gras
et d’ennemis à dépouiller.

La gaieté et l’entrain d’Umbopa nous gagnèrent. C’était u
n aimable compagnon, doué d’un merveilleux talent pour met
tre tout le monde en belle humeur.

Nous avions déjà marché quinze jours quand nous arrivâmes
à un beau pays boisé et bien arrosé. Les pentes des colli
nes étaient couvertes d’un buisson épais appelé ici wacht-
een-beche (attends un peu). Il y avait aussi de grands mac
0059habellés couverts de leurs fruits jaunes rafraîchissan
ts. L’éléphant aime cet arbre, et nous vîmes bientôt des s
ignes de sa présence aux troncs brisés, déracinés. Un soir
, nous fîmes halte au pied d’une colline. Le lit desséché
d’une rivière témoignait encore du passage des bêtes fauve
s venues là pour se désaltérer aux flaques d’eau claire co
mme du cristal qui s’y trouvaient éparses ; tout autour s’
étendaient d’immenses forêts de buissons qu’aucun sentier
ne frayait.

En remontant du bord de la rivière, nous fîmes lever une
troupe de girafes. Elles détalèrent au galop avec leur all
ure bizarre, la queue relevée sur le dos, et leurs sabots
sonnant comme des castagnettes. Elles étaient déjà loin, h
ors de la portée du fusil ; mais Good, qui ouvrait la marc
he, n’y put résister et tira. Par une chance impossible, i
l atteignit la dernière girafe au cou ; la colonne vertébr
ale fut brisée, et la girafe roula à terre en faisant une
culbute fantastique.

0060 – Diable ! mais on dirait que je l’ai abattue ! s’écr
ia Good.

– Hou ! hou ! Bougouen ! crièrent les cafres. Hou ! hou !

Ils avaient surnommé Good Bougouen, -il de verre, à cause
de son monocle. Depuis ce jour, la réputation de Good fut
établie parmi les Cafres. Le fait est que Good était un p
auvre chasseur ; mais, dès lors, quand Good manquait son c
oup, on reparlait de cette girafe.

Pendant que nos Cafres dépeçaient la bête, nous nous mîme
s en devoir de préparer un sherm. Pour faire un sherm, on
enclot un espace avec des buissons épineux, on égalise le
terrain ; au centre on place des lits d’herbes sèches, et
on allume un feu. Notre sherm était terminé, et, comme la
lune se levait, on nous servit notre dîner de girafe : des
côtelettes et de la moelle grillée. Avant de se régaler d
e la moelle, il fallait naturellement casser les os, ce qu
0061i n’était pas petite affaire ; mais on en prend la pei
ne, et volontiers, quand une fois on a goûté à ce festin i
ncomparable. Il n’y a que le c-ur d’éléphant qui puisse en
trer en ligne, et, dès le lendemain, le désert nous procur
a ce régal.

Nous n’interrompions notre dîner que pour faire des compl
iments à Good, ou admirer la belle clarté de la lune. Ensu
ite nous allumâmes nos pipes. Nos Cafres, assis autour du
feu, fumaient le dacha (drogue stupéfiante), dans des pipe
s dont le tuyau était fait avec une corne d’élan, puis, un
à un, ils se roulaient dans leur couverture et s’endormai
ent. Umbopa restait à l’écart, pensif, comme s’il n’était
pas du même monde que les Cafres.

Tout à coup, de derrière les buissons, retentit un ouf !
ouf ! que je connaissais bien.

– Un lion ! – m’écriai-je.

0062 Nous fûmes sur pied en un clin d’-il. Mais un bruit s
trident s’était fait entendre. Les Cafres réveillés criaie
nt : – Incoubou ! Incoubou ! – (l’éléphant !) De grandes o
mbres qui montaient de l’eau, se dirigeant vers les brouss
ailles, montrèrent que les Cafres ne se trompaient pas. Go
od bondit, saisit son fusil, s’imaginant qu’il allait tuer
un éléphant comme sa girafe de tantôt. Je le saisis par l
e bras et le rassis de force.

– On ne tue pas un éléphant comme un lapin de garenne, ca
marade ! lui objectai-je.

– On se croirait dans le paradis du gibier, dit Sir Henry
. Ce serait vraiment dommage de ne pas profiter de l’occas
ion ! Je suis d’avis de nous arrêter ici un jour ou deux.
Qu’en dites-vous, messieurs ? –

Cette sortie de Sir Henry me surprit d’autant plus qu’il
s’était toujours montré pressé d’atteindre son but : le pa
ys où il retrouverait son frère.
0063
Mais, pour tout dire, j’en étais enchanté ; on n’est pas
chasseur de profession sans un certain amour de l’art, et
laisser échapper tous les fauves sans tirer un seul coup d
e fusil, me faisait tout simplement mal au c-ur. Good, ne
doutant de rien, mourait d’envie de montrer son adresse au
x éléphants.

– Bien ! bien ! au petit jour, mes amis, je vous attends
! Cette petite distraction ne nous fera point de mal, dis-
je. –

Et là-dessus nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Good s
e déshabilla méthodiquement, pliant ses vêtements ; au fur
et à mesure qu’il les retirait, il les mettait à l’abri d
e la rosée, sous son imperméable. Sir Henry et moi nous n’
y regardions pas de si près ; tous nos préparatifs consist
aient à nous rouler dans notre couverture. Nos idées s’enc
hevêtrent, se brouillent, puis le fil s’en perd- Un cri ai
gu nous ramène en sursaut dans le monde réel. Qu’est-ce qu
0064e c’est ? Ce cri part de la flaque d’eau. Les cris se
répètent, c’est celui du lion ! Un bruit de lutte. Il ne n
ous fallut pas longtemps pour être sur pied ; en vain nous
scrutions l’ombre de la nuit, nous ne distinguions que de
s masses confuses, des mouvements fluctueux. Nous attrapâm
es nos fusils, et, glissant nos pieds dans nos veltschoons
(souliers de peau non tannée), nous courûmes vers le théâ
tre de la lutte. Quand nous y fûmes arrivés, nous constatâ
mes que tout était calme.

Mais, sur l’herbe, gisait une grande antilope noire dont
les longues cornes tenaient un lion embroché. Les deux ani
maux étaient morts.

Evidemment, la pauvre antilope était venue boire ; le lio
n que nous avions entendu rugir la guettait ; elle, quand
son ennemi avait bondi, avait présenté les cornes d’une fa
çon si adroite que le lion en avait été transpercé. Les de
ux animaux, se roulant, se débattant, hurlant et mourant,
n’avaient pu se séparer, et nous les trouvions haletants e
0065ncore dans cette étreinte mortelle.

Avec l’aide de nos Cafres, nous tirâmes cette proie facil
e dans notre sherm, et, sans autre interruption, nous dorm
îmes jusqu’au matin.

A peine était-il jour, que nous étions déjà à faire nos p
réparatifs de départ : des gourdes de thé froid, la meille
ure boisson, à mon avis, pour braver la chaleur et la fati
gue ; de la viande séchée et une bonne quantité de munitio
ns. Un léger déjeuner, nos ordres aux Cafres qui vont dépo
uiller le lion et l’antilope, et en route pour la chasse !

Découvrir la trace des éléphants n’était pas difficile. V
entvogel, avec son flair d’indigène, déclara qu’il y en av
ait vingt à trente. Ils avaient fait du chemin dans la nui
t, et il était près de neuf heures quand nous vîmes, aux a
rbres brisés, que nos éléphants n’étaient pas loin. Mais,
à neuf heures, Dieu ce que le soleil était déjà chaud !- N
0066otre ardeur chasseresse l’emporta cependant sur l’arde
ur du soleil.

Enfin ! nous les voyons ! Ventvogel n’avait pas eu tort ;
vingt à trente éléphants mâles, dans une dépression de te
rrain, ayant fini leur déjeuner, passaient leur loisir à s
ecouer leurs grandes oreilles. Ils étaient à cent mètres d
e nous. Au moyen d’une poignée de sable, je vis que, s’il
y avait un souffle de vent, nous étions du bon côté, et, a
vec mille précautions, nous arrivâmes à quarante mètres de
s animaux. Trois beaux éléphants étaient près de nous ; no
us nous fîmes des signes, et chacun de nous visa celui qui
était le mieux à sa portée.

– Feu ! – dis-je.

Les trois coups partirent simultanés. L’éléphant de sir H
enry était tombé raide ; il avait reçu la balle en plein d
ans le c-ur. Le mien s’était agenouillé ; je l’avais cru m
ort, mais il se releva et s’élança sur moi. D’un bond, je
0067fus de côté et je lui envoyai une autre balle. La pauv
re bête s’abattit, et, fourrant de nouvelles cartouches da
ns mon fusil, je courus l’achever.

Alors, je regardai ce que faisait Good ; son éléphant, re
connaissable à ses défenses formidables, avait reçu le cou
p de fusil ; mais il avait fait volte-face, avait passé pr
ès de Good sans le voir, et il filait du côté de notre cam
pement.

Le reste du troupeau, affolé, s’était enfui.

Et nous, qu’allions-nous faire ? Notre bonne chance nous
mettait en veine, malgré le soleil qui devenait intolérabl
e. Nous résolûmes d’abandonner l’éléphant blessé et de pou
rsuivre le troupeau. Dans leur course furibonde, les pachy
dermes écrasaient tout sur leur passage et laissaient derr
ière eux un immense sillon facile à suivre. Mais ce qui n’
était plus commode, c’était de les approcher. Il nous fall
ait encore deux heures avant d’arriver jusqu’à eux ; jugez
0068 de ce qu’était le soleil à cette heure ! Enfin, nous
les revîmes, ils étaient groupés ; un mâle, à cinquante mè
tres du troupeau, montait la garde. A la façon dont ces pa
uvres bêtes humaient l’air et levaient leurs trompes, il é
tait clair que leur inquiétude était vive. Nous convînmes
de tirer ensemble sur la malheureuse sentinelle. Les trois
coups partirent ; l’éléphant tomba mort. Au bruit de nos
détonations, le troupeau s’enfuit de nouveau et se précipi
ta dans un torrent desséché, aux rives escarpées. Nous les
y poursuivîmes. Ils s’efforçaient dans une confusion inde
scriptible de remonter l’autre rive ; à voir leur panique
égoïste, on aurait dit des êtres doués de raison se bouscu
lant dans un sauve-qui-peut général. Foin du prochain ! C’
était une occasion sans pareille pour nous, et nous ne per
dîmes pas de temps ; cinq de ces pauvres éléphants furent
encore abattus. Nous aurions tué tout le troupeau, s’ils n
e s’étaient enfin décidés à descendre le lit du torrent au
lieu de s’obstiner à gravir une pente trop raide. Nous le
s laissâmes partir. En réalité nous étions fatigués et peu
t-être aussi éc-urés de cette tuerie. Huit éléphants en un
0069e matinée, c’était bien joli.

Nous nous reposâmes un moment. Ventvogel et Khiva se char
gèrent de prendre deux c-urs d’éléphant pour notre repas,
et nous retournâmes vers notre sherm. A l’endroit, où Good
avait blessé l’éléphant aux grandes défenses, nous rencon
trâmes une troupe d’élans ; pourvus de viandes comme nous
l’étions, nous ne songeâmes pas à les inquiéter. Good n’av
ait encore jamais vu cet animal en liberté, et, les voyant
arrêtés derrière des buissons, occupés à nous dévisager,
il voulut leur rendre la politesse. Passant son fusil à Um
bopa, il s’avança jusqu’aux buissons pour les examiner. Si
r Henry et moi nous nous assîmes, nullement fâchés d’un pe
tit moment de repos.

Le soleil descendait dans la splendeur de ses feux ; nous
admirions ce grand spectacle, quand soudain un cri stride
nt attira notre attention. Au même instant j’aperçus la si
lhouette massive d’un éléphant contre le ciel rouge, puis
Good et Khiva qui s’élançaient vers nous, poursuivis par l
0070‘animal furieux. C’était l’éléphant que Good avait ble
ssé le matin. Nous avions nos fusils à la main ; mais nous
n’osions pas tirer, dans la crainte d’atteindre Good ou K
hiva. Dans cette course désespérée, victime de son attache
ment à la civilisation, Good, entravé par son pantalon, ne
pouvait pas courir comme s’il avait eu les mouvements lib
res ; puis, ses bottes rendues glissantes par l’herbe sèch
e que nous foulions, lui jouèrent le mauvais tour de dérob
er la terre de dessous lui ; il s’aplatit juste sous le ne
z de l’éléphant !

Nous ne respirions plus ; nous attendions avec angoisse u
n dénouement que nous ne pouvions pas empêcher, quoique no
us nous fussions élancés au-devant de notre malheureux com
patriote. En une seconde, l’affaire se dénoua, mais autrem
ent que nous ne pensions. Le brave Zoulou, Khiva, voyant s
on maître perdu, se jeta devant l’éléphant et le piqua de
son assagai. La bête furieuse dirigea sa colère contre l’A
fricain, tandis que Good échappait. L’animal enroula sa tr
ompe autour du noir, le lança à terre, posa son énorme pie
0071d sur lui et le déchira en deux.

Nous arrivions, et l’éléphant n’attendit pas longtemps so
n reste.

Hélas ! nous n’avions pas sauvé ce serviteur dévoué. Good
s’en lavait les mains, et, tout vieux routier que je suis
, j’étais pris au c-ur.

Umbopa contemplait le corps du pachyderme et les restes m
utilés du Zoulou.

– Eh bien, dit-il en sortant de sa rêverie, il faut mouri
r, et c’est mourir comme un homme ! Notre tour viendra ; à
chacun le sien. –

CHAPITRE V
LA TRAVERSEE DU DESERT

Neuf éléphants en une fois, c’était un fameux coup. Il no
0072us fallut deux jours pour les dépouiller de leur ivoir
e. Nous cachâmes nos richesses sous le sable ; cela faisai
t un monticule très visible de loin. Les défenses étaient
superbes ; celles de l’éléphant qui avait tué Khiva pesaie
nt quatre-vingts kilogrammes. Le corps de notre infortuné
serviteur fut déposé dans un trou de fourmilière, avec une
assagai pour protéger son voyage dans un monde meilleur.

Le troisième jour, nous reprîmes notre marche et nous att
eignîmes enfin le Kraal de Silanda, sur la rivière Lonkang
a ; c’était notre véritable point de départ.

Sitanda, est, comme je l’ai dit, un misérable village ; o
n y voit, çà et là, quelques habitations indigènes, quelqu
es abris pour le bétail, puis quelques champs mal cultivés
qui descendent jusqu’au bord de l’eau, pour l’alimentatio
n de cette pauvre population. Au delà était le désert. Au-
dessous de notre campement, coulait un petit ruisseau, et
un peu plus loin s’élevait une petite pente pierreuse, cel
0073le-là même au bas de laquelle, vingt ans auparavant, j
‘avais aperçu gravir au pauvre Sylvestre, lorsqu’il revena
it de sa fatale expédition aux mines de Salomon. Au delà d
e ce monticule, s’étendait le désert, couvert de broussail
les appelées karou.

Le soir, quand le campement fut préparé, sir Henry et moi
allâmes jusqu’à cette pente. Arrivés au sommet, nous nous
assîmes ; le soleil, comme un globe de feu, descendait à
l’horizon, embrasant le désert de ses rayons flamboyants.
L’air était pur, et, dans un lointain très vague, on aperc
evait comme des lignes bleuâtres surmontées de blanc.

– Voilà, dis-je en montrant ces lignes, les forteresses q
ui gardent les trésors de Salomon. Y arriverons-nous jamai
s ?

– C’est là sans doute qu’est mon frère, et, pour le retro
uver, je ferai le possible et l’impossible, dit sir Henry
avec son calme habituel.
0074
– Croyez bien que vous serez secondé ! -, dis-je.

En tournant la tête du côté opposé, j’aperçus notre Zoulo
u Umbopa qui, lui aussi, semblait scruter avec anxiété les
montagnes vaporeuses.

Se voyant découvert, il s’avança un peu.

– Incoubou, est-ce là-bas que tu te diriges ? – dit-il à
sir Henry qu’il affectionnait tout particulièrement.

De son assagai il indiquait les montagnes. Incoubou signi
fie éléphant ; les indigènes donnaient ce nom à sir Henry.

La liberté avec laquelle ce Zoulou parlait à son maître m
‘offensa ; je lui exprimai vivement ma façon de penser. De
quel droit l’appelait-il Incoubou ? Car enfin, si les ind
igènes vous rebaptisent à leur guise, on n’en est pas maît
0075re ; mais vous appeler, en vous parlant, du sobriquet
qu’il leur a plu de vous infliger, c’était passer toutes l
es bornes.

Umbopa me regarda sans sourciller, sans insolence comme s
ans crainte.

– Comment sais-tu que je ne suis pas l’égal du maître que
je sers ? dit-il avec un petit rire hautain. On voit à sa
stature, à son port qu’il est de sang royal ; je descends
peut-être de rois, moi aussi ! En tout cas, comme taille,
je suis son égal. Mais sois ma bouche, Macoumazahne, et r
épète à mon maître les paroles que je voudrais lui dire. –

Malgré tout, cet homme m’imposait, et, la curiosité aidan
t, je traduisis sa première question à sir Henry.

– Oui, c’est là que je vais, répondit sir Henry en me pre
nant pour interprète.
0076
– Le désert est vaste, Incoubou, on n’y trouve point d’ea
u ; les montagnes sont hautes et couvertes de neige, on ne
sait pas ce qu’il y a plus loin. Que vas-tu faire là-bas,
et comment crois-tu y arriver ?

– J’y vais chercher un homme de mon sang, mon frère.

– Bien ! reprit le sauvage, un homme m’a dit qu’il y a de
ux ans un blanc était parti vers ces montagnes, avec un se
rviteur indigène. Ils ne sont pas revenus. Je ne sais si c
‘était ton frère ; mais on m’a dit que le blanc avait ton
regard et que le serviteur était Bechuana et s’appelait Ji
m.

– Assurément, dit sir Henry, nous trouverons mon frère où
il voulait aller, car il était persévérant et avait résol
u d’aller aux montagnes de Salomon. C’est là que nous devo
ns le chercher.

0077 – Le voyage est long et dangereux, dit encore Umbopa.

– Il n’y a rien d’impossible à celui qui est résolu d’all
er jusqu’au bout. Quand on fait ce qu’on doit, il faut s’e
n remettre à la Providence et suivre son chemin.

– Tu as raison, mon père Incoubou. Et puis, qu’est-ce que
la vie pour que nous en fassions tant de cas ? C’est une
plume qu’un souffle entraîne, une semence emportée çà et l
à ; parfois elle se multiplie ici-bas, et parfois elle se
développe dans un monde meilleur. Une semence voyage un pe
u plus, une autre un peu moins. Ensuite il faut mourir ; a
u pis, nous ne pouvons que mourir un peu plus tôt. J’irai
avec toi à travers le désert, mon père, à moins que le mal
ne me fauche en chemin. –

Il s’arrêta, puis, avec un élan d’éloquence comme les Afr
icains en ont, il s’écria :

0078 – Qu’est-ce que la vie, ô blancs ? Dites-le moi, vous
qui êtes puissants, qui comprenez le secret de la terre e
t des astres ! Vous qui, sur des fils légers, et sans voix
, portez au loin vos paroles ! Quel est le secret de la vi
e ! D’où vient-elle et où va-t-elle ? Vous restez muets, ô
blancs ! Vous l’ignorez ! Nous sortons de la nuit et nous
rentrons dans la nuit ; nous sommes comme un oiseau que c
hasse la tempête, nous venons de l’inconnu ; un instant no
us volons à la lumière, puis nous rentrons dans la nuit. L
a vie ! c’est un ver luisant qui brille dans l’obscurité e
t qu’on ne trouve plus dès que le jour paraît ; c’est une
ombre qui flotte sur le gazon ; le soir, elle a disparu.

– Drôle de garçon ! dit sir Henry.

– Peut-être, Incoubou, vais-je aussi chercher quelqu’un d
e mon sang au delà de ces montagnes ! –

Je me retournai vivement, et, traversé d’un soupçon :

0079 – Que veux-tu dire ? lui demandai-je.

– Je sais qu’il y a là-bas un pays de sorciers, une terre
petite et riche qui nourrit des braves ; il y a de grande
s montagnes avec une grande route blanche. On me l’a dit.
Mais à quoi bon parler de cela ! Qui vivra verra. –

Je le regardai avec défiance.

Il me comprit.

– Ne crains rien, Macoumazahne ; je ne suis pas un traîtr
e. Si nous arrivons là-bas, tu me jugeras et j’en dirai pl
us long. La mort siège sur le chemin. Sois prudent, retour
ne en arrière et chasse l’éléphant et les fauves dans des
contrées moins dangereuses. J’ai dit. –

En partant, il nous avait salués de sa lance, et, dévalan
t la pente avec rapidité, il était déjà loin quand je me r
etournai vers sir Henry.
0080
– Voilà un singulier individu ! lui dis-je. Il en sait tr
op et ne veut pas parler !

– Tant pis ! Que diable ! Nous sommes partis pour une sér
ie d’aventures étranges ; un drôle de corps de plus ou de
moins n’y fait pas grand chose. –

Je n’étais pas à mon aise quand même, mais qu’y faire ?

Dès le lendemain, nous levâmes le camp. Il nous fallut en
core alléger notre bagage. Un vieux naturel, au regard env
ieux, promit de prendre soin de nos fusils et de tout ce d
ont nous ne pourrions nous charger. Je lui fis peur avec u
ne arme chargée dont il essaya de se servir. Le recul lui
fit faire une culbute assez désagréable pour lui ôter l’en
vie d’y toucher, et, quand il s’aperçut qu-il avait tiré s
ur un de ses b-ufs, il nous fit mettre tous ces engins ens
orcelés aussi loin que possible, en nous réclamant impudem
ment le prix de la bête morte. Sa demande eut l’accueil qu
0081‘elle méritait. J’ajoutai que toutes les sorcelleries
et les magies des blancs le poursuivraient à mort, s’il os
ait s’approprier un fil de notre bien. Le vieux coquin, ef
frayé, jura ce qu’on voulut. Sa superstition seule me rass
ura.

Ainsi débarrassés de beaucoup de choses, nous partageâmes
le reste entre nous. Nous avions eu beau retrancher d’un
côté, retrancher de l’autre, il fallait ce qu’il fallait :
des armes, des munitions, de la verroterie pour cadeaux,
quelques drogues en cas de maladies, des instruments de ch
irurgie, des compas, filtres, eau-de-vie, tabac, biltong,
etc.

C’était peu, à peine l’indispensable. Nous n’emportions p
as même des vêtements de rechange ; mais nous étions déjà
surchargés, et, sous cette latitude, le moindre poids addi
tionnel est une cause de souffrance.

Il fallut l’éloquence persuasive de trois couteaux, objet
0082s rares et convoités, pour convaincre trois indigènes
de nous accompagner une trentaine de kilomètres. Ces homme
s nous portèrent notre bagage et des gourdes d’eau. Nos go
urdes à nous pourraient ainsi être remplies à leur départ.

Nous résolûmes de ne voyager que la nuit. Nous nous repos
erions le jour. Le lendemain soir, nous prîmes notre derni
er repas de b-uf frais arrosé de thé. La lune étant levée,
nous nous préparâmes à quitter ce poste extrême de la vie
humaine.

Nous nous tenions tous trois les uns près des autres. Umb
opa ouvrait la marche, l’assagai en main, la carabine sur
l’épaule, le regard fixé sur l’étendue ; un peu derrière,
étaient les trois naturels de Sitanda et le Cafre Ventvoge
l.

– Messieurs, dit sir Henry, nous entreprenons un voyage g
ros de périls, dont l’issue peut être fatale. Nous sommes
0083braves tous les trois et bien certains de pouvoir comp
ter les uns sur les autres. Maintenant, en faisant le dern
ier pas, élevons nos c-urs vers le Tout-Puissant, et deman
dons lui de vouloir bien diriger nos pas et nous avoir en
sa sainte garde ! –

Sir Henry se découvrit, cacha sa figure dans, ses mains,
et nous l’imitâmes. Nous restâmes un moment recueillis. Si
r Henry ne parlait jamais de religion, mais je suis sûr qu
e c’est un homme religieux ; Good jure considérablement, e
t son langage laisse beaucoup à désirer ; mais les marins
sont naturellement portés à craindre Dieu. Moi, en tant qu
e chasseur, je ne suis pas dévot, mais à cette heure solen
nelle j’élevai une ardente prière au ciel, et je me sentis
tout tranquillisé.

– A présent, dit sir Henry, au bout de quelques instants,
en avant ! –

Nous étions partis. Pour guides nous n’avions que les lig
0084nes indécises des montagnes lointaines et la carte du
vieux Portugais. Cette carte tracée trois cents ans aupara
vant de la main d’un mourant dont la raison pouvait être a
ffaiblie, était-elle digne de nous inspirer confiance ? El
le indiquait une mauvaise flaque à mi-chemin dans le déser
t ; mais, encore que cette flaque eût existé, n’était-il p
as probable que la chaleur ou les sables l’avaient absorbé
e ! Tomber droit dessus était encore une affaire de chance
et bien incertaine.

Nous marchions en silence à travers l’ombre et le sable p
esant. Les broussailles nous entravaient, et le sable remp
lissait nos chaussures. A tout instant il fallait s’arrête
r pour se déchausser. La nuit était assez fraîche, mais l’
air était lourd et épais. La solitude était effrayante. Go
od voulut rompre ce grand silence et se mit à siffler un a
ir d’opéra. Mais le son en était si étouffé, si lugubre qu
‘il s’arrêta court.

Un moment après, nous eûmes une alerte qui changea le cou
0085rs de nos idées. Good, en sa qualité de marin, ouvrait
la marche, boussole en main ; les autres suivaient à la q
ueue leu leu. Tout à coup, Good poussa une exclamation et
disparut. Aussitôt s’élevèrent des bruits extraordinaires
de hennissements, et une galopade effrénée s’ensuivit. A l
a lueur de la nuit, nous aperçûmes des formes qui détalaie
nt, obscurcies par un nuage de sable. Les indigènes, hors
d’eux-mêmes, crièrent que c’était le diable, et, jetant à
terre leur charge, ils s’aplatirent sur le sol, faute de r
etraite, pour laisser passer le mauvais esprit. Sir Henry
et moi restions ébahis, ne sachant à quoi nous en prendre,
quand soudainement des cris de possédé attirèrent notre a
ttention sur Good qui s’enfuyait dans la direction des mon
tagnes. L’instant d’après, il leva les bras en l’air et to
mba lourdement. Un trait de lumière me fit comprendre l’av
enture. Nous étions arrivés sur une troupe de couaggas ou
chevaux sauvages ; Good, qui était le premier avait butté
sur un animal endormi, et la bête effrayée s’était levée b
rusquement, emportant Good à califourchon. Je m’élançai ve
rs cet infortuné camarade, je le trouvai tout secoué, fort
0086 étonné, mais aucunement endommagé, le monocle toujour
s solidement ajusté à sa place.

Nous continuâmes notre route ; à une heure du matin, une
halte et une gorgée d’eau nous reposèrent. L’eau était pré
cieuse, nous la ménagions. Et en marche, en marche encore
!

Enfin, voici l’aurore qui s’empourpre comme la joue d’une
jeune fille rougissante. Puis viennent des rayons blafard
s, qui se changent en rayons d’or, à travers lesquels l’au
rore se glisse sur le désert. Les étoiles ont pâli, elles
s’évanouissent, la lune s’efface, et des flèches de lumièr
e s’élancent de l’horizon jusque sur les plaines arides et
sans bornes. Les voiles de la nuit sont déchirés et incen
diés, le désert entier est enveloppé dans une splendeur d’
or mouvante. Le jour était venu.

Nous étions assez fatigués pour nous arrêter ; mais nous
savions qu’aussitôt que le soleil serait dans son plein, i
0087l nous serait impossible de marcher, et nous continuâm
es notre route.

Vers six heures, nous aperçûmes un petit monticule vers l
equel nous nous dirigeâmes. Une sorte de grotte était ména
gée sous cette élévation ; je n’ai pas besoin de dire avec
quel plaisir nous découvrîmes cet abri. Un peu d’eau et d
e viande séchée nous servirent de déjeuner, après quoi nou
s nous endormîmes.

Il était près de trois heures après midi quand nous nous
éveillâmes. Nos porteurs se préparaient au départ. Tous le
s couteaux de la terre ne leur auraient pas fait faire un
pas de plus dans le désert. Le contenu de leurs gourdes pa
ssa dans les nôtres ; nous bûmes largement et nous vîmes c
es hommes retourner à leur Kraal.

Vers cinq heures, nous reprîmes notre marche.

Le silence et la solitude nous paraissaient de plus en pl
0088us lugubres. Nous n’aperçûmes que quelques autruches e
t deux ou trois serpents. Un être par contre, qui ne manqu
ait pas, c’était la mouche. Insecte extraordinaire que la
mouche ! Où qu’on aille on la trouve. De tout temps elle a
dû être le fléau des hommes, j’en ai vu une enfermée dans
de l’ambre, où elle se conservait depuis cinq mille ans ;
elle ne différait en rien de ses congénères. Pour notre t
ourment, les mouches ne venaient pas en sentinelles isolée
s ; c’étaient des bataillons nombreux et serrés. Je ne dou
te pas que, quand le dernier homme rendra son dernier souf
fle, une mouche bourdonnera autour de lui.

Nous fîmes une halte dans la soirée, et, avec la lune, no
us voilà de nouveau à marcher ; de dix heures à deux heure
s du matin nous ne nous arrêtâmes. Après une heure de repo
s, une étape encore jusqu’au grand jour. Nous nous jetâmes
à terre et nous nous endormîmes sans songer à monter la g
arde. Qu’avions-nous à craindre dans cette solitude abando
nnée des hommes et des bêtes ? Nos seuls ennemis, – et auc
un moyen de se soustraire à ceux-là, – c’étaient la chaleu
0089r, la soif et les mouches. J’aimerais mieux affronter
n’importe quel danger que de me trouver devant ce redoutab
le trio.

Vers sept heures nous nous éveillâmes, en train de grille
r au soleil. Nous nous assîmes pour chercher un peu d’air.

– Pouah ! m’écriai-je, essayant vainement de me débattre
contre une auréole vivante qui bourdonnait gaiement autour
de ma tête.

– Sur ma parole, s’écria sir Henry, en voilà des mouches
!

– Mille tonnerres ! dit Good en gesticulant mollement, et
de la chaleur, donc ! –

La chaleur, ah ! quelle chaleur ! Et dire qu’il n’y avait
pas la moindre espérance de trouver de l’ombre. Partout o
0090ù l’-il portait, il rencontrait l’éclat éblouissant du
sable, et l’air dansait comme au-dessus d’un fourneau cha
uffé à blanc.

– Nous n’y tiendrons pas longtemps, dit sir Henry, il fau
t nous abriter. –

Nous nous regardâmes tout hébétés.

– J’y suis ! dit Good. Creusons-nous un trou ; nous le co
uvrirons de broussailles et nous nous fourrerons dedans. –

L’idée n’était pas merveilleuse ; mais, personne n’en sug
gérant une meilleure, nous nous mîmes au travail, tant ave
c la truelle que nous avions apportée, qu’avec nos mains.
Quand nous eûmes obtenu un trou de trois mètres sur quatre
, nous coupâmes des broussailles dont quelques brassées co
uvrirent notre retraite. Nous nous glissâmes dans cette fo
sse, et cet abri nous fut d’abord un adoucissement. Mais à
0091 mesure que le soleil montait, la chaleur augmentait ;
nous étions dans un four. Je ne sais pas comment nous avo
ns résisté à cette souffrance ; nous séchions nos gourdes,
et, si nous nous étions écoutés, nous les aurions vidées
dix fois pour une ; mais notre raison nous disait que cett
e petite provision d’eau était notre salut ; cela épuisé ;
il ne nous restait qu’à mourir.

Il y a une fin, c’est certain, le tout est de vivre assez
pour voir cette fin. Cette journée eut la sienne.

Vers trois heures, nous sortîmes de notre fournaise, préf
érant mourir dehors plutôt que dedans.

Nous avions parcouru à peu près la moitié du désert, et l
a petite flaque, – si flaque il y avait, – ne devait pas ê
tre loin.

Nous ne marchions plus, nous nous traînions. Lorsque le s
oleil eut disparu, il fallut nous coucher à terre, et nous
0092 parvînmes à dormir un peu.

Dès que la lune se montra, nous nous relevâmes, je ne dis
plus pour marcher, mais pour essayer d’avancer. Nous tréb
uchions à chaque instant, il nous fallait faire halte tout
es les heures. Nous n’avions même pas le courage d’échange
r une parole. Good, qui était un vrai boute-en-train, ne d
esserrait plus les dents.

Enfin, vers deux heures, nous atteignîmes une butte qui n
ous avait semblé une énorme fourmilière ; elle avait au mo
ins trente mètres de haut.

Couchés au pied de cette colline et pressés par une soif
ardente, nous avalâmes nos dernières gouttes d’eau. Nous a
urions bu un tonneau, et nous n’en n’avions pas plus d’un
verre.

J’entendis Umbopa qui se disait :

0093 – Si demain nous n’avons pas trouvé d’eau, nous ne ve
rrons pas le coucher du soleil. Trouver de l’eau ou mourir
! –

Cette perspective sans agrément me donna le frisson. Cepe
ndant la fatigue l’emporta. Je fermai les yeux et je m’end
ormis.
CHAPITRE VI
DE L’EAU !

Je m’éveillai au bout de deux heures. La soif m’empêcha d
e me rendormir. Je venais de rêver que je me baignais dans
un ruisseau d’eau claire dont les bords fleuris étaient o
mbragés d’arbres verts ; au réveil, le sentiment de la réa
lité me revint plus poignant. Les derniers mots d’Umbopa m
e résonnaient dans l’oreille, comme un refrain : trouver d
e l’eau ou périr ! J’eus beaucoup de peine à ouvrir mes ye
ux en les frottant. Il pouvait être quatre heures ; le jou
r venait, mais aucune fraîcheur n’annonçait le passage de
la nuit au jour.
0094
L’air était comme une vapeur d’eau chaude.

Mes compagnons, plus heureux que moi, oubliaient leurs so
uffrances dans le sommeil.

Dès qu’il fit un peu clair, je tirai de ma poche un petit
volume des Légendes d’Ingolsby, pour essayer de changer l
e cours de mes idées. Inutile, car voici le passage qui me
tomba sous les yeux :

Un gentil garçonnet prit une coupe d’or
Avec art travaillée et pleine d’eau si pure,
Qu’il n’en est point de telle en toute la nature.

Cette eau pure ! Je l’entendais, je la voyais, je passais
ma langue endolorie sur mes lèvres tuméfiées- Cette eau p
ure ! Ah ! si le cardinal avait été là, missel, cierge, cl
ochette et tout le tremblement, à la vue et au su de l’ass
emblée entière, je me serais précipité sur son aiguière d’
0095eau si pure, et comme je m’en serais désaltéré au risq
ue d’encourir toutes les foudres de l’Eglise, je ne lui en
aurais pas laissé une goutte. Je me figurais l’air pétrif
ié du dignitaire ecclésiastique, les exclamations du genti
l garçonnet, à la vue d’un chasseur sale et hâlé s’emparan
t sans façon de l’eau bénite- Assurément, je divaguais ; l
a chaleur, le manque de nourriture, la fatigue y suffisaie
nt. Le ridicule de la situation, la faiblesse peut-être, m
e fit rire tout haut, et, mes camarades s’éveillèrent.

Après qu’ils eurent aussi frotté leur figure poudreuse et
leurs yeux collés, nous nous demandâmes ce que nous devio
ns faire.

La situation était grave : plus une goutte d’eau ; nos go
urdes étaient aussi sèches dedans que dehors ; en vain fur
ent-elles renversées dans nos bouches. Good tira la boutei
lle d’eau-de-vie de son bagage et la regarda avec des yeux
ardents.

0096 – Non non, Good ! s’écria sir Henry en la lui prenant
des mains, l’eau-de-vie en ce moment serait du feu dans n
os gosiers ; c’est de l’eau qu’il nous faut, ou nous n’en
avons pas pour longtemps.

– Si la carte du Portugais était exacte, dis-je, nous dev
rions bientôt trouver cette petite mare. –

Cette réflexion ne parut pour personne un motif d’encoura
gement. On ne la releva même pas. Le fait est que, depuis
cette carte, il s’était passé bien des choses.

Bientôt Ventvogel se leva et se mit à marcher, les yeux r
ivés à terre, comme s’il cherchait quelque chose. Tout à c
oup, il s’arrêta court, et, poussant une exclamation guttu
rale, il indiqua le sol.

– Eh bien ! dis-je, qu’est-ce qu’il y a ? –

Il indiqua une petite plante verte.
0097
– C’est le springbok, dit l’Africain, ça pousse près de l
‘eau.

– Tu as raison ! Nous sommes sauvés ; il n’est pas possib
le que nous soyons loin d’une source quelconque. –

Cette faible espérance nous rendit un courage incroyable,
une joie indicible ; nous savions quel flair possèdent le
s indigènes. Ventvogel marchait toujours, reniflant de côt
é et d’autre :

– Je sens l’eau ! – disait-il.

A ce moment-là, le soleil se leva. Le spectacle était si
grandiose que nous en oubliâmes notre soif. A cinquante ou
soixante kilomètres, les montagnes de Shéba resplendissai
ent comme de l’argent poli.

Quelques instants les rayons du soleil illuminèrent ces m
0098ontagnes altières, et les masses sombres à leur pied,
puis des brouillards les enveloppèrent peu à peu et les vo
ilèrent à nos yeux. On ne voyait plus que des lignes brune
s dans un nuage floconneux.

Alors nous revînmes à notre soif ou plutôt la soif nous r
evint.

Ventvogel avait beau dire : – Je sens l’eau ! -, il n’en
trouvait point. Nous cherchions aussi et nous ne trouvions
que du sable et des buissons de karou. Nous fîmes le tour
de la colline et toujours en vain. Ventvogel persistait à
lever en l’air son vilain nez retroussé et reniflant ; il
répétait : – Je la sens ! Je la sens ! elle est quelque p
art ! Inutile, c’est tout clair ! dis-je. Elle est dans le
s nuages, et, dans quelques semaines, elle tombera à torre
nts pour laver nos os blanchis ! –

Sir Henry caressait mélancoliquement sa barbe jaune.

0099 – Nous ne sommes pas allés au sommet du monticule, di
t-il.

– Essayons, répondis-je, mais, si nous n’avons pas trouvé
d’eau au bas de cette butte, il n’est pas probable d’en t
rouver en haut. –

Par acquit de conscience, nous partîmes pour explorer cet
te colline de sable. Umbopa allait en avant ; tout à coup
il se retourna.

– La voici ! – s’écria-t-il.

On devine bien qu’il ne fallut pas nous le répéter. Effec
tivement, dans une dépression du monticule, se trouvait un
e mare d’eau saumâtre d’une apparence douteuse. Comment el
le se trouvait là, je ne me charge pas de l’expliquer. J’a
i pensé que cette flaque devait être alimentée par une sou
rce souterraine, mais c’est une simple supposition. Nous n
e nous attardâmes pas à l’analyser ; en un bond nous étion
0100s tous à plat ventre autour de cette flaque bénie, et
nous buvions comme si c’eût été le plus pur nectar de l’Ol
ympe. Ciel ! quelles délices ! C’est inimaginable ! Notre
soif apaisée, nous arrachâmes nos vêtements en un tour de
main et nous nous plongeâmes dans cette eau tiède. Oh ! qu
el bain ! Vous qui n’avez qu’à tourner vos robinets d’eau
chaude et d’eau froide à volonté, vous ne savez pas quelle
s jouissances ce bain d’eau sale fut pour nos corps desséc
hés.

Quand nous fûmes suffisamment rafraîchis et reposés, nous
nous assîmes au bord de cette eau salutaire, sous une roc
he protectrice et nous nous sentîmes affamés. Le biltong q
ue nous n’avions pas touché depuis vingt-quatre heures nou
s sembla exquis, et, nous allongeant sur le sable ombragé,
nous nous endormîmes. Nous restâmes là tout le jour, béni
ssant la bonne étoile qui nous avait conduits à cet endroi
t précis, si facile à manquer dans une étendue semblable.
Quelle reconnaissance nous avions aussi envers ce Portugai
s qui, sur sa carte, avait signalé cette source ! A la nui
0101t, fortifiés et rafraîchis, nous reprenions nos bâtons
de pèlerins. Nous fîmes sans peine plus de trente-cinq ki
lomètres. D’eau, il n’y en avait plus ; mais nos gourdes é
taient pleines, et nous eûmes, quand le soleil se leva, le
bonheur de rencontrer des fourmilières qui nous procurère
nt de l’ombre. Le lendemain nous trouva sur la pente de la
montagne gauche vers laquelle nous nous étions dirigés. M
alheureusement, en deux jours, nos gourdes s’étaient encor
e vidées. Les tortures de la soif nous reprenaient et nous
ne voyions pas comment arriver aux neiges au-dessus de no
us.

La base de la montagne était formée de lave, car ces mont
agnes étaient évidemment des volcans éteints. Cette lave n
ous rendait la marche pénible. Je sais qu’il y a des monta
gnes volcaniques plus pénibles encore que celle que nous g
ravissions ; il n’en est pas moins vrai que, fatigués et s
ouffrants comme nous l’étions, cette dernière épreuve nous
acheva. Nous ne pouvions plus même nous traîner. Une mass
e de lave attira nos regards, et nous fîmes, je ne sais pa
0102r quel effort, les cent mètres qui nous en séparaient.
Nous nous assîmes à l’ombre, sans courage et sans force.
Nos regards errants découvrirent qu’une verdure épaisse s’
étendait par taches çà et là. La lave effritée avait formé
un terrain où des oiseaux avaient probablement apporté de
s graines. Cette verdure ne nous donna aucune consolation
; à moins d’une dispensation spéciale de la Providence, co
mme pour Nabuchodonosor, on ne peut vivre d’herbe verte. N
ous ne pouvions pas retenir nos gémissements, et, pour ma
part, je me demandai par quelle aberration de toutes mes f
acultés pensantes, j’avais pu me laisser séduire par l’ent
reprise d’un voyage si parfaitement insensé.

Tandis que des réflexions amères, sans soulager ma souffr
ance physique, abattaient mon être moral, Umpoba faisait l
e tour des taches verdoyantes qui nous entouraient. Tout à
coup, cet indigène si solennel, si compassé, se baissa, s
e releva avec quelque chose de vert à la main, et gesticul
ant comme un pantin, nous fit signe de venir. Nous nous di
rigeâmes vers lui aussi vite que nos pieds endoloris nous
0103le permettaient. J’espérais qu’il avait vu de l’eau.

– Qu’est-ce que tu tiens-là, Umbopa, fils d’un fou ! lui
dis-je.

– A boire et à manger, Macoumazahne ! –

Il me présenta ce qu’il tenait à la main. C’était une pas
tèque. Nous avions le bonheur de trouver là un champ de pa
stèques sauvages ; les fruits étaient abondants et parfait
ement mûrs.

– Des pastèques ! des pastèques ! – criai-je à mes compag
nons qui venaient derrière.

Je n’avais pas fini de parler que le râtelier de Good éta
it déjà planté dans une pastèque. Nous mangeâmes d’abord s
ans prendre haleine. La pastèque sauvage est un très pauvr
e fruit, mais je ne sais pas si jamais aucun fruit m’a jam
ais semblé si délicieux.
0104

Notre faim et notre soif apaisées, nous raffinâmes les ch
oses. Nous mîmes des fruits à rafraîchir. Nous les coupion
s en deux, et, les présentant au soleil, l’évaporation les
refroidissait.

Mais la pastèque n’est guère nourrissante, et, au bout d’
un moment, la faim se fit sentir de plus belle. Le biltong
répugnait à nos estomacs fatigués, et, d’autre part, nous
étions obligés de l’économiser ; c’était notre unique res
source, car nous ne savions pas quand nous pourrions regar
nir notre sac à provisions. Une bande d’oiseaux vola de no
tre côté.

– Tire, Baas, tire, – dit tout bas le Hottentot, se jetan
t à terre, exemple que chacun suivit.

Je vis que ces oiseaux passeraient à cinquante mètres au-
dessus de ma tête. J’attendis qu’ils y fussent presque ; a
0105lors, saisissant ma carabine, je la levai vivement ; l
es oiseaux se serrèrent et je tirai dans le tas. Il en tom
ba un gros qui pesait peut-être quinze livres. C’était une
outarde. Un bon feu de broussailles fut bientôt allumé, e
t notre gibier, surveillé par nos yeux avides, rôtissait à
merveille. Nous n’avions pas été à pareille fête depuis l
ongtemps. Nous n’en laissâmes rien que les os. Je crois qu
e ce repas nous a empêchés de mourir.

Quand le soir fut venu, nous repartîmes, chargés de pastè
ques. L’air devenait maintenant plus frais, ce qui nous so
ulageait. Au lever du jour, nous trouvâmes encore des past
èques, et, comme nous approchions des neiges, la crainte d
e manquer d’eau ne nous alarma plus.

Ce soir-là, on consomma le peu de biltong qui nous restai
t encore. Nous ne voyions sur ce versant ni un être vivant
, ni aucune trace de cours d’eau, malgré la quantité de ne
ige ; ce dernier fait nous parut étrange.

0106 Notre crainte maintenant, après avoir échappé aux dan
gers de la soif, c’était de mourir de faim. Pendant les tr
ois jours qui suivirent, nous ne trouvâmes absolument rien
. Aucun gibier n’habitait ces solitudes. Le froid se faisa
it sentir, et d’autant plus que nous sortions de la fourna
ise du désert. Les couvertures que nous avions portées si
péniblement jusque-là, nous devinrent maintenant d’un gran
d secours. L’eau-de-vie aussi ; nous en prenions de temps
en temps une gorgée. Nous nous serrions les uns près des a
utres, la nuit, pour conserver un peu de chaleur. Le Hotte
ntot Ventvogel supportait le froid plus mal que nous tous.

Un peu avant le coucher du soleil, le quatrième jour, nou
s étions juste au pied du mamelon. C’était comme un immens
e mont de neige gelée et polie. Le soleil teignait en roug
e vif cette neige blanche et semblait jeter une couronne r
esplendissante au front de la montagne.

– Mais dites donc, s’écria Good tout à coup, est-ce que v
0107otre vieux Portugais ne parle pas d’une caverne dans c
es parages ! Nous n’en médirions pas cette nuit.

– Il en est question dans son manuscrit, mais qui sait !

– Allons, allons, Quatermain ! dit sir Henry, ne vous déc
ouragez pas ainsi. Je crois à don Sylvestra depuis que nou
s avons trouvé sa flaque d’eau. Nous trouverons aussi sa g
rotte, soyez-en sûr.

– Je ne demande pas mieux, mais ce dont je suis sûr, c’es
t que, si nous ne nous y abritons pas cette nuit, nous n’e
n aurons pas besoin la nuit d’après. –

Personne ne répondit ; chacun n’était que trop convaincu
de la vérité de mon assertion.

Umbopa marchait près de moi, enveloppé dans sa couverture
qu’il avait étroitement serrée à la taille pour rendre sa
0108 faim petite, comme il disait si pittoresquement. Tout
à coup, il me prit par le bras.

– Vois-tu ce trou, là-bas ? – dit-il en me montrant une p
ente du mamelon.

A deux cents mètres de nous, je vis comme un trou dans la
neige.

– C’est la caverne ! – dit Umbopa.

Nous pressâmes le pas. Umbopa avait raison ; c’était la c
averne. Nous arrivions à temps, car à peine étais-je entré
, que le soleil descendit brusquement et nous entrâmes, pl
ongés dans l’obscurité. Sous ces latitudes, il n’y a, pour
ainsi dire, pas de crépuscule. Nous nous glissâmes au fon
d de la caverne avec précaution, et, nous mettant les uns
près des autres, après avoir avalé le reste de l’eau-de-vi
e, – une gorgée chacun, – nous fîmes notre possible pour n
ous endormir. Mais le froid était trop vif pour que ce fût
0109 possible ; tantôt nous sentions un membre qui se gela
it, tantôt un autre, tantôt la figure. On se frottait, on
se resserrait, on ne parvenait pas à se réchauffer. Je ne
croyais pas voir le matin. Quelquefois on s’assoupissait u
n instant pour se réveiller en sursaut, et je suis sûr que
, si nous nous étions endormis, nous ne nous serions plus
réveillés ; notre force de volonté seule nous cramponna à
la vie.

Peu avant le jour, Ventvogel, dont les dents avaient claq
ué comme des castagnettes toute la nuit, poussa un soupir,
et ses dents cessèrent de claquer. Je crus qu’il s’était
enfin endormi. Son dos était appuyé contre la muraille. Le
malheureux ! qu’il avait froid ! encore plus que moi, pui
sque je le sentais ; on aurait dit de la glace.

Enfin, l’obscurité se dissipa ; des flèches d’or vinrent
scintiller dans la neige, et le soleil s’éleva au-dessus d
e la muraille de roche ; il pénétra dans la caverne sur no
s corps à demi-gelés. Nous vîmes alors que le pauvre Hotte
0110ntot était raide mort.

La répulsion naturelle du cadavre nous éloigna de lui. No
us le laissâmes tel qu’il s’était assis, les genoux serrés
dans ses bras.

Le soleil éclairait le fond de la caverne maintenant, et
une exclamation de frayeur me fit tourner la tête. Au fond
de cette grotte, qui ne mesurait pas vingt pieds de profo
ndeur, je distinguais un autre corps.

La tête de ce cadavre reposait sur sa poitrine, ses longs
bras décharnés étaient pendants. Je le regardai un moment
: c’était un homme blanc.

Ce spectacle inattendu était au-dessus de nos forces ; no
us nous enfuyâmes précipitamment.

CHAPITRE VII
LA ROUTE DE SALOMON
0111
Une fois hors de cette grotte effrayante, nous nous arrêt
âmes, interdits et silencieux, un peu confus de notre fray
eur.

– Je vais rentrer, dit sir Henry, d’un ton décidé.

– Rentrer ! dis-je, à quoi bon ? Ceux qui sont là-dedans
ne sont pas à cheval sur l’étiquette, ils se passeront bie
n de votre visite.

– Ce n’est pas cela, reprit sir Henry ; l’idée m’est venu
e que ce mort pourrait bien être mon frère. Je me suis enf
ui si précipitamment que je n’ai même pas vu sa figure.

– Oh ! alors c’est autre chose ! Vous avez raison. C’est
à voir. Rentrons ! – dit Good.

Nous rentrâmes donc dans cette caverne sombre ; au bout d
‘un moment, nous y vîmes assez clair pour examiner l’objet
0112 de nos terreurs. L’infortuné qui attendait là le juge
ment dernier était un homme de haute taille, assis sur une
saillie de la paroi et adossé au rocher. Ses traits étaie
nt aquilins, sa moustache longue et grise, sa tête chauve,
et la peau jaunie était tendue sur son crâne et sur tout
son corps desséché, comme si elle eût été tannée. Pour tou
t vêtement, il n’avait plus que des lambeaux de bas ; auto
ur de son cou était suspendu un crucifix d’ivoire, et une
de ses mains crispées reposait sur ses genoux osseux.

– Ce n’est pas mon frère ! dit sir Henry avec un soupir d
e soulagement.

– Qui peut-il être, ce malheureux égaré dans ces montagne
s ? dis-je.

– Qui ? répéta Good.

Il s’était baissé et avait ramassé un petit bâton qu’il m
e présenta.
0113
– Vous ne devinez donc pas ? Mais c’est notre infortuné g
uide José da Sylvestra.

– Mon cher ami ! Je vous prie, pas de plaisanterie là-des
sus ! Il y a trois cents ans qu’il est mort, José da Sylve
stra !

– Trois cents ans, tant que vous voudrez ! Le temps ne fa
it rien à l’affaire. Tenez, voyez ce petit os fendu en for
me de plume, c’est l’instrument dont il s’est servi pour t
racer votre carte.

– Mais, trois cents ans, Good !-

– Trois cents ans ! trois cents ans ! la belle objection
que ce trio de siècles ! Vous avez donc oublié que dans un
e température très basse, la chair peut se conserver indéf
iniment. Dans trois mille ans il sera encore ici, vous pou
vez m’en croire, aussi bien conservé qu’aujourd’hui. Allon
0114s, venez, dégourdissons-nous ; nous risquerions de lui
tenir compagnie pendant les trois mille ans à venir. Je n
e m’y sens pas de disposition ; vous non plus, n’est-ce pa
s ? Sortons donc !

– Voyez, interrompit sir Henry, qui examinait toujours le
cadavre, voici une petite blessure au bras gauche ; c’est
probablement de là qu’il a tiré le sang avec lequel il a
tracé sa carte. –

Je n’avais rien à répliquer. L’étonnement me paralysait.
Je pris l’os fendu que Good me tendait. Sir Henry, d’un co
up sec, détacha le crucifix du cou du Portugais. Nous avon
s chacun gardé ces souvenirs. Je tiens cette plume, comme
pièce à conviction, à la disposition de quiconque doute et
voudra prendre la peine de venir se convaincre.

Nous quittâmes cet antre lugubre, y laissant côte à côte
sous le niveau égalitaire de la mort, le noble Portugais d
e descendance illustre et le misérable Hottentot, fils sau
0115vage d’une race dégradée.

Le spectacle prodigieux de ce mort nous avait un instant
fait oublier nos souffrances ; mais il ne manqua pas de no
us suggérer des idées peu récréatives. Quelles raisons avi
ons-nous pour rencontrer un sort moins rigoureux ? Harassé
s de faim, de froid, de fatigue, il ne nous était pas poss
ible d’aller beaucoup plus longtemps.

Pour échapper à ces pensées, on se remit en marche. Nous
n’avancions guère ; cependant, à force de mettre un pied d
evant l’autre, nous arrivâmes, vers midi, au bord d’un pla
teau. Devant nous s’étendait une immense plaine verdoyante
, et, au delà de cette plaine, nous vîmes un cours d’eau a
u bord duquel s’ébattaient de grands animaux. Ce devaient
être des antilopes.

Une joie féroce, – puissiez-vous ne jamais la connaître,
lecteur, – s’empara de nous, car ces antilopes, c’était la
vie. Oui ! mais nous ne les tenions pas ; elles étaient m
0116ême si loin que nous ne savions comment les atteindre.
Après mûre délibération, dans la crainte de les effrayer
en nous approchant, nous décidâmes de tirer d’où nous étio
ns. Alors, nous saisîmes tous trois nos fusils, nous tirâm
es ensemble. Et, ô joie, malgré la distance, nous reconnûm
es que notre bonne étoile avait voulu qu’un de nos fusils
portât. Good crut, naturellement, que c’était le sien. Une
belle antilope gisait à terre. Oubliant notre faiblesse e
t nos pieds meurtris, nous ne fûmes pas longs à descendre
auprès de notre victime. C’était un inco, mais je vous pri
e de croire que nous ne l’examinâmes pas longtemps. En un
tour de main la bête fut éventrée, et son foie et son c-ur
encore palpitants furent devant nous. Tout affamés que no
us étions, nous nous regardâmes un instant, retenus par un
préjugé de la civilisation : de la chair toute chaude enc
ore et crue-

– Bah ! bah ! s’écria Good, quand on meurt de faim, on ne
fait pas les difficiles ! Passez-moi. –

0117 Il prit les viscères de l’antilope, les lava à grande
eau dans le ruisseau glacé qui coulait tout près, et chac
un de nous, sans plus de façons, se jeta sur la nourriture
. Nous la dévorâmes, et, pour dire toute la vérité, je doi
s ajouter qu’elle nous parut incomparablement exquise. La
faim est le meilleur des cuisiniers, et nous ne fîmes pas
mentir le proverbe.

Nous fûmes assez prudents et maîtres de nous, pour ne pas
surcharger nos estomacs longtemps privés ; mais nous prîm
es la précaution de couper de bonnes tranches de viande, e
n vue d’un prochain repas.

Une vie nouvelle circulait maintenant dans nos veines. Ra
fraîchis, fortifiés, nous reprenions notre marche presque
allégrement.

– Voyez, dit bientôt sir Henry, est-ce que votre carte ne
mentionne pas une grande route ? –

0118 Je levai les yeux : et j’aperçus une longue ligne bla
nche qui se dirigeait vers des montagnes lointaines et, de
l’autre côté, se perdait abruptement dans la direction du
désert.

Ce devait être la route de don Sylvestra.

– Tirons par là, suggéra Good, nous verrons de quoi il re
tourne. –

On obtempéra à l’idée de Good, et, au bout d’une heure, n
os pauvres pieds meurtris foulaient une belle grande route
, large, facile, unie comme une voie romaine. Nous ne nous
étonnions plus de rien. Cette superbe voie ne nous arrach
a pas un cri d’admiration. Bientôt elle surplomba une plai
ne magnifique, bornée dans le lointain par d’autres montag
nes. Rien de plus saisissant que le spectacle qui se dérou
lait à nos yeux : des bois, des cours d’eau sinueux, des t
erres cultivées, des troupes d’animaux, rien n’y manquait,
pas même des huttes.
0119
– Old England for ever ! cria Good, mais ça m’est égal, v
oilà un paysage dont nous ne dirons pas de mal ! –

Nous avions maintenant quitté les régions dénudées ; çà e
t là, quelques broussailles faisaient leur apparition ; bi
entôt nous arrivâmes à la terre labourable, et nous nous t
rouvâmes dans un petit bois. A mesure que nous descendions
, l’air devenait doux, la végétation changeait de caractèr
e ; des brises attiédies nous apportaient des parfums et n
ous emplissaient de la joie de revivre.

– Nous pourrions bien nous arrêter un peu, dit Good. Notr
e premier déjeuner n’était qu’un acompte et fort léger ; j
e me sens de taille d’entreprendre quelque chose de plus s
érieux. Qui formule des objections ? –

Personne ne parla en sens contraire. Nous eûmes prompteme
nt ramassé assez de broussailles et de bois sec pour allum
er un bon feu, et nos tranches d’antilope ne tardèrent pas
0120 à se balancer devant la flamme, au bout des bâtons po
intus, à la façon des Cafres. Les Cafres ne sont peut-être
pas les meilleurs cuisiniers du monde, mais le plus grand
cordon-bleu de Paris n’aurait sans doute pas tiré meilleu
r parti des circonstances.

A notre estimation, ce second déjeuner ne fût nullement i
nférieur au premier. Ensuite, rien ne nous pressant, nous
avions tout le loisir de nous reposer. Tout nous y invitai
t : le bien-être, l’endroit ravissant, l’ombre rafraîchiss
ante- J’allais succomber aux douceurs du sommeil ; je rega
rdai ce que faisaient mes camarades, et je vis que Good ma
nquait à l’appel. Je le cherchai des yeux et ne tardai pas
à l’apercevoir. Pauvre Good ! l’instinct du respect de sa
personne un instant oublié, reprenait ses droits. Il fais
ait ses ablutions dans le clair ruisseau où nous nous étio
ns désaltérés. Ensuite, revêtu simplement de sa chemise de
flanelle, il passa ses vêtements en revue.

L’inspection n’était pas favorable, car il hochait la têt
0121e d’une façon grave. Il secoua chaque pièce avec soin,
la plia précieusement et la mit au pied d’un arbre. Vint
le tour des bottes. Pauvres bottes, elles étaient rudement
endommagées ! Good les essuya avec une poignée de fougère
s, les frotta consciencieusement avec un bout de graisse d
‘antilope, conservée par lui à cette seule fin. Ensuite il
les remit à ses pieds. Il prit alors la petite glace de s
on nécessaire de poche et s’inspecta lui-même. Il passait
et repassait la main d’un air inquiet sur ses cheveux et s
a barbe qui avaient cru au delà des limites assignées. Une
petite brosse et beaucoup d’énergie eurent un certain eff
et sur la chevelure. Restait cette barbe de dix ou douze j
ours ! – Jamais au grand jamais, pensais-je, il n’aura l’i
dée de se raser !- – Eh bien ! Si ! C’était justement ce q
ue Good ruminait. Il lava la graisse qui avait servi à ses
bottes et s’en frictionna vigoureusement un côté de la fi
gure ; après quoi saisissant son petit rasoir de voyage, i
l se mit en devoir d’abattre cette barbe. L’opération étai
t ardue, les contorsions de sa figure et ses gémissements
en faisaient foi ; cependant, il continuait cette besogne
0122ingrate avec un courage superflu. Cette toilette risib
le m’avait réveillé. Tout à coup, je vis un trait brillant
passer au-dessus de la tête de Good.

– Sapristi ! s’écria Good, on n’aura donc pas même le loi
sir de se raser dans ce pays-ci ! –

Me tournant du côté où était parti le trait, je vis quelq
ue chose qui ne me rassura pas.

A quelques mètres de nous se tenait une bande de sauvages
; leur attitude hostile, leurs armes, leur taille, me don
nèrent à penser.

– Camarades ! m’écriai-je, ouvrons l’-il et le bon ! –

Sir Henry et Umpoba, qui n’étaient ni obtus ni manchots,
ne se le firent pas répéter.

Nous avançâmes l’arme au bras vers ces indigènes, beaux g
0123aillards, bâtis à chaux et à plâtre. Je ne vis pas que
l était leur costume, du reste assez léger ; ce qui me tir
ait l’-il c’étaient leurs armes ; des lances très affilées
, qu’ils tenaient à la main et de grands couteaux qui se b
alançaient à leur côté.

Sir Henry coucha en joue ces sauvages. Eux, étonnés et tr
anquilles, suivaient son mouvement sans inquiétude. Je com
pris que les armes à feu leur étaient étrangères.

– Camarade, dis-je essayons d’abord de la persuasion, nou
s verrons ce que nous aurons à faire ensuite. –

Le fusil fut abaissé, et, tout en ayant l’-il sur les arm
es des nouveaux venus.

– Salut ! – dis-je en zoulou.

Comme c’était la seule langue africaine que je connusse,
je n’avais pas l’embarras du choix. A ma grande surprise,
0124celui qui paraissait le chef me répondit dans une lang
ue analogue, que je compris facilement :

– Salut ! –

Il continua :

– Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici ? Pourquoi vos
faces sont-elles blanches, et pourquoi celle de celui-ci
ressemble-t-elle aux fils de nos mères ? –

Il indiquait Umbopa qui, effectivement, avait leurs propo
rtions et leur teint.

– Nous sommes de loin, dis-je, d’au delà de ces montagnes
, des mers salées. Celui-ci est notre serviteur.

– Vous mentez, répartit le chef, on ne traverse pas ces m
ontagnes où la mort dévore tout ce qui s’y hasarde. Mais q
u’importent vos paroles de mensonge ! Vous allez mourir, c
0125ar aucun étranger n’a le droit de venir chez les Kouko
uanas. C’est la loi royale. Seragga, apprête ton couteau,
et vous, soldats !-

– Qu’est-ce qu’il baragouine, ce vieux hibou, dit Good im
patienté.

– Il dit qu’ils vont essayer leurs couteaux sur notre pea
u, et sans doute nous mettre à la broche après.

– Sapristi ! – s’écria Good alarmé et non sans cause, car
les sauvages s’empressaient de saisir leurs couteaux.

Et, comme à son habitude quand il est perplexe, Good port
a la main à son râtelier qu’il détacha d’en haut et laissa
revenir à sa place avec un claquement.

Ce mouvement n’échappa point aux sauvages.

Ils se reculèrent avec des cris d’effroi.
0126
– Good ! s’écria sir Henry qui vit un parti inespéré à ti
rer de ce râtelier, ôtez vos dents ! Ils ont eu peur ! –

Good glissa ses dents dans sa manche de chemise.

– Ouvrez la bouche, dit sir Henry, montrez-la leur sans d
ents ! –

Good obéit. A cette vue, les sauvages jetèrent un long cr
i de terreur.

– Remettez vos dents, Good ! –

Good passa sa main devant sa figure, fit une grimace aux
sauvages et leur montra ses deux belles rangées de dents b
lanches.

La frayeur des naturels n’avait plus de bornes ; ils s’ét
aient jetés à terre, le jeune homme appelé Seragga se roul
0127ait sur l’herbe, le vieux chef tremblait si fort que s
es genoux se heurtaient.

– Je vois, dit-il, que vous êtes des esprits. Jamais homm
e né de femme n’a eu des cheveux d’un côté de sa tête et p
as de l’autre, un -il rond et transparent ; des dents qui
s’en vont et reviennent. Pardonnez-nous, seigneurs ! –

C’était une chance incroyable, je la saisis au vol.

– Nous vous pardonnons, dis-je d’un air superbe. Votre ré
ception mérite vengeance et d’un bruit nous pourrions glac
er de mort la main impie de celui qui a lancé son couteau
à l’homme aux dents enchantées-

– Epargnez-le, épargnez-le, dit le chef. C’est le fils du
roi. Je suis responsable-

– Si vous doutez encore de notre puissance, continuai-je
sans paraître écouter, vous allez en avoir une autre preuv
0128e. Voyez-vous cette petite antilope là-bas ? – Chien d
‘esclave, dis-je à Umbopa, passe-moi le tube enchanté. –

Umbopa comprit et me présenta un fusil.

– Tenez ! si vous avez envie de viande, allez ramasser ce
tte bête ! –

Tout en parlant, j’avais épaulé mon fusil, ajusté et tiré
sur une petite antilope qui broutait paisiblement. Les sa
uvages, étourdis du bruit de la détonation ne savaient plu
s où ils en étaient.

– Allez donc la chercher ! – répétai je simulant l’impati
ence.

Sur un signe du vieillard, deux hommes se dévouèrent et r
evinrent avec l’animal tué. Cette exhibition de notre pouv
oir eut l’effet que nous en attendions.

0129 – Si l’un de vous a encore quelque doute, dis je, qu’
il aille là-bas, où était l’antilope, vous verrez ce que l
e tube enchanté lui dira. –

Aucun des sauvages ne s’avisa de profiter de mon offre.

Enfin, le fils du roi parla :

– C’est bien, dit-il. Toi, mon oncle ; vas-y. Ce tube qui
a tué une bête ne saurait rien contre un homme. –

Le vieux sauvage fut offensé.

– Non, non, dit-il vivement. Quant à moi, j’en ai vu asse
z. Ce sont des sorciers. Donnons-les au roi. Si quelqu’un
a besoin de preuves plus convaincantes, qu’il aille lui-mê
me sur le rocher et que le tube lui parle. –

Personne ne s’exposa à une conversation avec nos fusils.

0130
– Ne dépense pas ta magie sur nous, dit l’un des Koukouan
as, nous n’avons plus de doute. Les sorciers de notre pays
tous ensemble ne feraient pas ce que tu fais. –

Alors le vieux chef nous donna quelques renseignements. I
l s’appelait Infadous. Son frère Touala était roi des Kouk
ouanas et il accompagnait Seragga, fils unique du roi, à u
ne partie de chasse.

– Mène-nous vers le roi, interrompis-je.

– Que mon seigneur prenne patience, dit-il. C’est à trois
jours de marche. Allons jusqu’au kraal. –

Le vieillard murmura Koum et fit un geste aux hommes de s
a suite qui s’emparèrent aussitôt de notre léger bagage. I
ls nous laissèrent nos fusils qu’aucun n’osait toucher. Le
s effets de Good soigneusement pliés furent aussi emportés
. Good protesta.
0131
– Que mon seigneur aux dents enchantées ne les touche pas
, dit Infadous, ses esclaves porteront tout.

– Mais je veux m’habiller ! – s’écria Good. Umbopa eut be
au traduire.

– Non, non ; mon seigneur, répétait le chef : Mon seigneu
r voudrait-il cacher ses belles jambes blanches aux yeux d
e ses serviteurs. –

Et pendant la discussion, les porteurs étaient partis ave
c les effets de Good.

– Diable ! vociférait Good, le scélérat, m’enlever jusqu’
à mon pantalon !

– Tenez, Good, dit sir Henry, autant en prendre son parti
tout de suite. Vous êtes apparu ici sous un certain jour
qui vous donne un prestige assuré ; désormais, vous ne por
0132terez jusqu’à nouvel ordre que cette chemise de flanel
le, vos bottes et un monocle ; votre barbe sera coupée d’u
n côté et pas de l’autre. Estimez-vous heureux d’avoir vos
bottes et d’être sous un climat si doux. –

Good comprit la situation, il y mit du sien pour s’y habi
tuer ; mais il ne put jamais se faire à ce costume trop pr
imitif.

CHAPITRE VIII
TOUALA LE ROI

Nous nous mîmes en route avec le vieux sauvage qui se mon
tra dès lors très courtois. Nous suivions la belle voie fa
cile qui semblait une chaussée romaine. Cette route mervei
lleuse passait sur des ravins comblés ; des pierres amonce
lées formaient des piliers solides. Plus loin, taillée dan
s la roche vive, elle contournait un précipice. Nous passâ
mes aussi une sorte de tunnel long d’une dizaine de mètres
, et, à cet endroit, des figures étranges et des caractère
0133s semblables à des hiéroglyphes couvraient les parois.

– Tiens ! tiens ! dit sir Henry, voici du travail égyptie
n ou je n’y connais rien. –

Je me tournai vers Infadous pour avoir quelque explicatio
n, mais il ne savait pas grand chose.

– Un peuple qui était ici longtemps avant nous a fait ce
chemin, dit-il ; je connais peu son histoire, mais mon sei
gneur pourra parler à Gagoul, la sorcière ; elle en sait p
lus que les autres. Notre peuple est venu ici il y a dix m
illiers de lunes, et, voyant le pays fertile et beau, il y
est resté. Aujourd’hui, Touala, le puissant, règne sur un
peuple nombreux comme le sable du désert ; quand il appel
le ses soldats, leurs plumes couvrent la terre.

– Mais, dis-je, à quoi bon tant de soldats ? Vous n’avez
pas de guerre, puisque vous êtes défendus par des montagne
0134s.

– Au nord le pays est découvert. C’est là qu’est le dange
r. Il y a eu une guerre du temps de cette génération ; ens
uite nous avons eu une guerre intérieure. Mon père, le roi
Kafa, eut de sa femme favorite deux fils jumeaux. La cout
ume, ici, est de faire périr le plus faible des deux. La m
ère du roi eut pitié de l’enfant destiné à la mort, elle l
e cacha et le donna à la sorcière Gagoul, qui l’éleva en s
ecret. L’autre enfant, Imotu, devint roi à la place de not
re père. Mais, après la grande guerre, le roi Imotu, encor
e malade d’une blessure, était dans sa hutte. Le peuple mu
rmura à cause de la disette qui avait suivi la guerre. La
sorcière Gagoul en profita pour présenter au peuple l’autr
e enfant jumeau ; elle prétendit qu’il était le roi légiti
me. Entendant le tumulte, le roi Imotu sortit, et son frèr
e jumeau se jeta sur lui et le tua. La femme d’Imotu était
près de son mari, avec un enfant de trois ans, le jeune I
gnosi. Quand elle vit son seigneur mort, elle saisit l’enf
ant Ignosi et s’enfuit. On la vit errer dans les kraals, à
0135 quelques journées de la résidence royale, et on dit q
u’elle s’en alla vers le désert. Elle a dû y mourir avec l
‘enfant.

– Alors, dis-je, si cet enfant vivait, il serait le roi l
égitime.

– Mon seigneur a dit juste. –

Je me retournai pour voir ce que faisaient mes compagnons
; à ma grande surprise je me heurtai contre Umbopa, qui é
coutait avidement le récit du vieux chef. Good, tout mauss
ade, était fort occupé à réprimer les mouvements tumultueu
x des pans de sa chemise.

Nous n’étions plus loin du kraal. Tout à coup, nous vîmes
déboucher, au tournant de la route, une troupe d’hommes d
ont l’allure martiale nous frappa. Ils avaient de grands b
oucliers de peau de b-uf ; ils étaient armés de lances et
de couteaux, leurs pieds étaient protégés par des chaussur
0136es de peau ornées de queues de b-uf ; une large ceintu
re de peau de b-uf blanc servait à retenir les couteaux. I
ls défilèrent dans l’ordre et vinrent s’échelonner sur une
pente où nous allions passer. Nous restâmes surpris de la
promptitude avec laquelle chaque mouvement était exécuté.
Il y avait là deux ou trois mille hommes.

– C’est mon régiment, dit Infadous ; j’avais envoyé un co
ureur prévenir de votre arrivée, et ils sont venus saluer
mes seigneurs. –

Lorsque nous passâmes devant le régiment, Infadous leva s
a lance, et aussitôt, comme un grondement lointain du tonn
erre, retentit le salut formidable de ces trois mille poit
rines : – Koum ! – c’était le salut royal. Puis, toujours
avec le même ordre et la même discipline, ces hommes repri
rent leurs rangs et nous escortèrent au kraal.

Bientôt nous aperçûmes ce village africain. Il était ento
uré d’un fossé et d’une palissade ; des ponts-levis primit
0137ifs donnaient accès dans la place, et, quand nous fûme
s à l’intérieur, nous vîmes que ces sauvages avaient aussi
quelques notions de la topographie d’une ville. Une grand
e voie partageait le kraal en deux, et cette voie était co
upée à angles droits par des rues plus étroites. Des femme
s indigènes, attirées par la nouveauté du spectacle, se mo
ntraient, grandes, belles pour des Africaines, la figure i
ntelligente, les yeux fort doux, les lèvres moins épaisses
que ne les ont d’ordinaire les négresses, et je n’entendi
s pas de leur part une remarque incongrue. Les belles jamb
es blanches de Good excitaient bien quelques exclamations,
mais rien d’indiscret ni de malséant. Enfin, Infadous nou
s désigna un enclos, regrettant de n’avoir à nous offrir q
ue ces misérables quartiers. L’enclos était entouré d’une
palissade, la terre était battue et semée de chaux pulvéri
sée. Au centre s’élevaient quelques huttes dont les portes
étaient assez larges pour qu’on pût entrer sans se baisse
r. Nous y trouvâmes des peaux pour couches et des vases pl
eins d’eau où nous nous lavâmes avec bonheur. Nous n’avion
s pas encore fini l’inspection des lieux, que des jeunes g
0138ens nous amenèrent un b-uf gras. L’un d’eux abattit la
bête et la dépeça promptement. Une jeune personne très av
enante se trouvait là, pour faire cuire, hors des huttes,
les meilleurs morceaux. Nous distribuâmes ce qui restait a
ux jeunes gens, et, quand notre viande fut prête, j’envoya
i chercher Infadous et Seragga pour les prier de prendre c
e repas avec nous.

Infadous fut flatté de cet honneur. Il se montra gai et f
ort aimable ; mais Seragga, nous voyant sujets aux mêmes f
aiblesses que les gens de son peuple, faim, soif, fatigue,
sommeil, etc., commença à s’affranchir de la frayeur que
nous lui avions d’abord inspirée. Et j’avoue que ce ne fut
pas sans crainte que nous observâmes ce revirement.

Ce repas fini, je demandai à Infadous s’il ne nous serait
pas possible de continuer notre voyage sans plus d’arrêt.

Il avait, dit-il, donné ses ordres pour notre départ dès
0139le matin à l’aube.

Quand nous fûmes seuls, nous tirâmes toutes les couches d
ans la même hutte et nous tînmes nos fusils tout armés. L’
un de nous monta la garde en cas de trahison, et les autre
s prirent quelques heures de repos.

Le soleil n’était pas encore levé que les envoyés du vieu
x chef étaient à notre porte.

– Notre maître attend le bon plaisir des seigneurs blancs
-, nous dirent-ils.

Nous fûmes prêts en peu de temps, et nous reprîmes notre
marche. Aucun incident ne marqua notre voyage. Vers le soi
r du douzième jour, Loo, la résidence royale, s’étendait d
evant nous. C’est une grande place bien située ; une riviè
re traversée de ponts la coupe en deux parties égales, et
des rues transversales la partagent en carrés réguliers. U
n fossé et une forte enceinte de pieux la garantissent des
0140 attaques extérieures. Nous étions attendus, Infadous
ayant envoyé un courrier avertir le roi. La sentinelle qui
gardait la porte, sur le mot de passe du vieux chef, nous
abaissa le pont-levis et nous salua. Infadous nous fit tr
averser une grande partie du kraal, ce qui permit à la cur
iosité indigène de se satisfaire à nos dépens. Il s’arrêta
devant un enclos plus grand et mieux fait que celui qui n
ous avait abrités précédemment.

– Que mes seigneurs veuillent nous pardonner de n’avoir r
ien de mieux à leur offrir ! – dit-il.

Quand il nous eut quittés, nous examinâmes nos huttes ; e
lles étaient plus spacieuses que les premières ; les lits
étaient faits de matelas de plantes aromatiques et de peau
x superbes. A peine avions-nous regardé autour de nous, qu
e des jeunes filles entrèrent sans crier gare. Elles appor
taient des épis de maïs bouillis et fort proprement dispos
és sur des plateaux de bois, des viandes cuites, du miel,
des fruits et des jattes de lait. Nous fîmes honneur à cet
0141 envoi, et notre faim calmée, nous nous couchâmes.

Aucun accident n’interrompit notre sommeil. Les femmes qu
i nous avaient servis la veille guettaient notre réveil, m
unies d’eau fraîche et prêtes à nous aider. Nous congédiâm
es ces aimables femmes de chambre, tout étonnées de notre
discrétion, et notre toilette ne fut pas longue. Good dema
nda ses vêtements ; mais il dut s’incliner devant la fatal
ité ; ses effets avaient été portés chez le roi !

Vers onze heures, Infadous vint nous avertir que le roi n
ous attendait. Nous fîmes quelques excuses pour n’avoir pa
s l’air de nous presser ; nous mîmes une heure à préparer
quelques poignées de miroiterie et un fusil comme cadeaux.
Les sauvages s’imaginent qu’on les craint quand on se ren
d de suite à leur invitation. Nos armes ne furent pas oubl
iées.

L’enclos royal était plus grand que les autres ; il était
même immense. Au centre s’élevaient des huttes spacieuses
0142 et très soigneusement construites. L’espace vide étai
t rempli de soldats, immobiles comme des statues de bronze
. Après avoir traversé l’enclos sous les regards de tous c
es guerriers, nous fûmes conduits par Infadous et son esco
rte, jusque auprès des huttes royales.

Un silence accablant nous environnait ; pas un homme ne b
ronchait. Oppressés par ce calme, nous prîmes place sur de
s sièges qui nous avaient été préparés. Nous étions anxieu
x quand même. Cette force armée, si bien disciplinée, ne p
ronostiquait rien de bon. Tout à coup, un mouvement se fit
du côté de la hutte. Un homme de stature élevée sortit ;
il était enveloppé d’une peau de tigre. Derrière lui venai
t Seragga, que nous connaissions déjà, et un petit être, q
ue je pris pour un singe, se faufila à terre et courut se
blottir à l’ombre de la hutte.

Quand le roi fut arrivé à la place qu’il devait occuper,
il laissa tomber sa fourrure, et la vue de cet homme nous
causa une vive impression. C’était une sorte de géant qui
0143devait être d’une force herculéenne ; il avait des lèv
res épaisses, le nez écrasé ; un de ses yeux noirs brillai
t méchamment ; l’autre -il, absent, formait une cavité hor
rible. Son expression était cruelle et sensuelle. Sa tête
crépue était ornée de plumes d’autruches blanches, son cor
ps était recouvert d’une cotte de mailles brillante ; au-d
essous des genoux, il portait l’ornement national des queu
es de b-uf ; à la main, il tenait une lance énorme ; autou
r de son cou brillait un collier d’or, et son front était
paré d’un diadème formidable.

Le roi leva sa lance ; une forêt de lances se leva et mil
le voix répétèrent trois fois, à l’unisson, le salut royal
:

– Koum ! –

Le silence se rétablit. Tout à coup, il fut interrompu ;
un soldat laissa tomber son bouclier qui résonna sur le te
rrain durci.
0144
Touala tourna son -il farouche vers le soldat maladroit.

– Avance ! – dit-il.

On vit le malheureux blêmir sous sa peau noire. Il avança
.

– C’est toi, chien malhabile, qui me déshonores devant ce
s étrangers ?

– C’est un accident, dit le jeune homme humblement.

– Tu le paieras de ta vie ! ricana le roi. Seragga, ta la
nce est-elle bien affilée ? –

Seragga s’avança avec un rire cruel. Le condamné se couvr
it la figure de sa main, sans essayer de faire un mouvemen
t. Nous étions pétrifiés d’horreur.
0145
Une, deux, trois ! Seragga avait balancé son arme, et l’a
vait passée à travers le corps du soldat, qui étendit les
bras et tomba sans un cri.

Sir Henry s’était levé, puis subjugué par le grand silenc
e, il s’était rassis.

– C’est bien ! dit le roi. Seragga ! tu iras loin. Emport
ez ce chien ! –

Aussitôt des hommes sortirent de derrière la hutte, prire
nt le corps et disparurent. Puis une jeune négresse s’avan
ça ; elle couvrit les taches de sang avec de la poudre de
chaux.

Quand toute trace du crime eut disparu, au milieu du sile
nce, Touala se tourna vers nous :

– Hommes blancs ! dit-il, qui êtes-vous ? Que venez-vous
0146faire ici ?

– Nous venons d’au delà des montagnes et des déserts, nou
s visitons vos campagnes ; que ceci te suffise, ô roi !

– Vous venez de bien loin pour voir peu de chose, dit-il,
et vous avez le verbe bien haut. Souvenez-vous que votre
pays est éloigné et que je suis le maître ici. Je pourrais
bien faire de vous ce que mon fils a fait de ce soldat ma
ladroit. –

Je ne savais que trop que nous étions à sa merci, et j’en
tremblais, mais je fis bonne contenance.

– Tes hommes ne t’ont donc pas dit qui nous sommes et not
re puissance ? répliquai-je d’un ton aussi dégagé qu’il me
fut possible. As-tu jamais vu personne qui ressemble à ce
lui-ci ? – J’indiquai Good.

– Non, dit le roi, je n’ai jamais vu aucun homme pareil à
0147 celui-ci. On m’a rapporté votre puissance, mais je n’
y crois pas. Abattez un des hommes là-bas ; que je voie, a
lors je croirai.

– Nous ne tuons pas les hommes sans raison, dis-je, fais
sortir un b-uf du kraal, et tu verras !

– Si vous ne voulez pas tuer les hommes, c’est que vous n
e le pouvez pas, dit-il.

– Alors, va à la porte de ton enclos, ou envoies-y ton fi
ls, tu verras.

– Tu es bien audacieux, dit-il, évidemment mal à l’aise.
Qu’on fasse sortir un b-uf.

– Vous tirerez, sir Henry, dis-je, pour qu’il ne me croie
pas le seul sorcier de la société. –

Un moment après, un b-uf s’acheminait lentement vers la p
0148orte du kraal. Sir Henry l’abattit du premier coup. Le
b-uf roula les quatre pieds en l’air. Un murmure d’étonne
ment s’éleva des rangs de ces soldats silencieux.

Je me tournai froidement vers le roi :

– T’ai-je trompé, ô roi ?

– Non, dit-il étonné et certainement effrayé.

– Eh bien ! vois combien nos intentions sont bienveillant
es. –

Je lui présentai le fusil qui avait servi au pauvre Ventv
ogel.

– Nous te donnons un tube enchanté comme les nôtres ; je
vais m’en servir devant toi ; tu jugeras s’il est bon. Mai
s je te recommande de ne t’en servir contre aucun homme, c
ela te porterait malheur. Fais planter une lance en terre
0149aussi loin que tu voudras. –

Quand la lance fut plantée, je tirai dessus ; elle vola e
n éclats. Je remis l’arme au roi qui la prit craintivement
et la posa à ses pieds.

Alors le petit être que j’avais pris pour un singe se lev
a, et je m’aperçus que c’était une vieille femme ratatinée
, maigre, sèche, horrible à voir ; sa figure n’était qu’un
amas de rides, et n’eussent été ses grands yeux noirs trè
s pleins de vie, on aurait dit une tête de mort.

Elle s’avança vers le roi, étendit sa main décharnée, arm
ée de longues griffés pointues, et, saisissant le roi, ell
e s’écria, d’une petite voix aiguë :

– Ecoute, roi ! Ecoute, peuple ! Ciel, terre, morts et vi
vants, écoutez ! Je prophétise ! Je prophétise ! –

Ses paroles expiraient en une faible plainte, et la terre
0150ur avait saisi chacun des auditeurs et nous aussi.

La vieille femme reprit :

– Du sang ! du sang ! Ce sont des rivières de sang ! Je l
e flaire, je le vois ! Quelle odeur que celle du sang ! Je
m’en repaîtrai encore ! Je vois des empreintes, ce sont l
es pas du blanc. La terre tremble sous son maître. Je suis
vieille ! J’ai vu beaucoup de sang répandu ! J’en verrai
encore. Les vautours poussent des cris de joie ! L’homme b
lanc vient. Malheur ! Malheur ! Dites-moi qui a fait cette
grande route ? Qui a creusé ces abîmes et a dressé ces tr
ois Solitaires qui veillent là-bas ? Vous l’ignorez ! Eh b
ien ! C’est le peuple blanc qui était ici avant vous.

– Que veulent-ils, ces blancs si sages, si experts en art
ifices et en sorcellerie ? Qu’est-ce que vous cherchez ? C
elui que vous avez perdu, ô blancs ? Il n’est pas venu ici
. Depuis des siècles il n’est venu ici qu’un seul blanc, e
t il est mort. Vous cherchez des pierres brillantes ? Eh b
0151ien, vous en trouverez quand le sang sera séché. Alors
resterez-vous avez moi ?

– Et toi, dit-elle en se tournant vers Umbopa, ton mainti
en est bien fier ! Ce ne sont ni des pierres brillantes ni
du métal jaune qu’il te faut. Je flaire le sang qui coule
dans tes veines. -te ta ceinture !- –

A ces mots la vieille sorcière fut prise comme d’une atta
que d’épilepsie, et on l’emporta.

Le roi était troublé. Il fit un signe et tous les régimen
ts défilèrent.

– Blancs ! dit-il. Gagoul a prononcé des paroles étranges
. J’ai envie de vous tuer.

– Mal t’en adviendra, dis-je. As-tu vu tomber le b-uf ?

– On ne menace pas le roi ! dit-il.
0152
– Je ne menace pas, je t’avertis. –

Le géant passa la main sur son front.

– Allez ! dit-il. Cette nuit nous aurons une grande danse
, c’est la fête des sorcières. Je vous y invite. Demain, j
e verrai ce que je dois faire.

– C’est bien ! dis je. Mais attention, car tes mauvais de
sseins ne seront pas impunis. –

Nous nous levâmes et retournâmes à notre hutte. Dire que
nous étions à notre aise, ce ne serait pas l’expression de
la vérité.

CHAPITRE IX
F-TES AFRICAINES

Infadous nous accompagna jusque dans notre hutte.
0153
– Vous avez là un roi joliment expéditif, – dis je quand
nous fûmes seuls avec lui.

Le chef soupira.

– C’est un homme cruel, dit-il. Il y a longtemps qu’il ty
rannise le peuple. Ce soir aura lieu la danse des sorcière
s. Vous aurez un échantillon de la manière dont il nous tr
aite. Il suffit qu’un sujet lui porte ombrage, fût-ce le p
lus grand chef ou le plus misérable esclave, pour que le r
oi le fasse exécuter. Le pays gémit sous cette main impito
yable.

– Eh bien ! dis-je, pourquoi tolérez-vous cet état de cho
ses ! On le renverse, ce roi !

– Mon seigneur ignore-t-il que Seragga est l’héritier lég
itime ! Le c-ur du fils est encore plus noir que celui de
son père. D’une façon comme d’une autre, le peuple n’a rie
0154n de bon à attendre. Oh ! si le fils d’Imotu vivait en
core ! –

Umbopa s’était levé et s’approchant du chef :

– Peut-être que l’enfant Ignosi n’est pas mort, dit-il, p
eut-être reviendra-t-il pour reprendre sa place ?- –

Infadous regarda Umbopa froidement, avec mécontentement.

– Qui es-tu, dit-il, et qui t’a donné la parole pour que
tu interrompes tes supérieurs ?

– Ecoute-moi, ô chef ! dit Umbopa sans se laisser déconte
nancer. Ignosi n’est pas mort. Sa mère n’a pas péri dans l
e désert, comme tu le penses. Quand elle eut quitté les kr
aals inhospitaliers, elle arriva dans les plaines brûlante
s où elle rencontra des chasseurs. Ils eurent pitié d’elle
, ils l’emmenèrent dans le pays des Zoulous. Là, elle élev
0155a son fils, elle l’instruisit du pays de sa naissance
; elle lui dit qui était son père et à quel trône il avait
droit. Lui, il a longtemps voyagé, il a beaucoup appris d
ans le pays des blancs. Mais il réclamera son royaume et f
era rendre gorge à l’usurpateur.

– Comment sais-tu cela ? dit Infadous, tellement étonné q
u’il en oubliait la liberté qu’avait prise Umbopa.

– C’est moi qui suis Ignosi, répondit simplement notre se
rviteur.

– Toi ! dit le vieux chef, dévisageant Umbopa d’un air in
crédule.

– Moi ! reprit Umbopa avec assurance, sans baisser les je
ux sous les regards défiants d’Infadous. Et voici le signe
sacré que tu connais. –

En parlant, Umbopa avait rapidement ôté sa ceinture, et n
0156ous vîmes un serpent bleu tatoué autour de sa taille.

– Tu reconnais, ô chef, ce serpent sacré dont on marque,
à sa naissance, l’enfant héritier du trône ! –

Infadous examina attentivement le signe qui entourait les
reins du jeune homme. Il y reconnut sans doute l’empreint
e indubitable, car il s’écria :

– – Ignosi ! c’est toi qui es le roi !

– Eh bien ! mon oncle, reprit Umbopa, veux-tu m’aider à r
econquérir le trône de mon père ! – Le vieux chef resta si
lencieux.

– A quoi bon hésiter et réfléchir ? continua Umbopa. Dans
la main du roi ta vie ne tient qu’à un fil. Aujourd’hui t
u es ici, et demain peut-être ta tête aura roulé à terre.
A ton âge, en tout cas, la mort n’est pas loin, et la mort
0157 est le pis qui puisse t’arriver. Si je parviens à mon
ter sur mon trône, je te comblerai des plus grands honneur
s, et la première place après la mienne sera celle du chef
Infadous.

– Je n’hésite plus, Ignosi, dit enfin le vieux chef. J’ai
choisi. Je suis à toi !

– Et vous, mes chefs blancs, mes amis, dit notre ci-devan
t domestique, se tournant vers nous, voulez-vous aussi me
prêter l’aide de votre bras puissant ? Je n’ai point de ré
compense à vous offrir, mais je sais que vous êtes braves
et généreux. S’il est en mon pouvoir de faire pour vous qu
elque chose qui vous soit agréable, d’ores et d’avance tou
t est à vous.

– Quant à moi, dit sir Henry, tu m’as toujours plu, je ne
sais pourquoi. A cause de cela et aussi pour la satisfact
ion de traiter Touala comme il le mérite, je t’aiderai. Je
n’ai pas besoin de récompense ; un Anglais ne vend pas se
0158s armes. Seulement, tu m’aideras à retrouver mon frère
, s’il y a moyen.

– Compte sur moi, Incoubou. Et toi, Macoumazahne, m’accor
des-tu le secours de tes conseils éclairés ? Et quelles of
fres puis-je te faire ?

– Il me semble, dis-je, qu’avant de vendre la peau de l’o
urs, il faudrait l’avoir tué. Mais enfin je n’abandonnerai
pas mes amis. Toutefois, si je me lance dans une affaire
aussi chanceuse, je ne refuse pas, le cas échéant, d’en ti
rer profit. Sir Henry peut en parler à son aise ; moi, en
pauvre diable que je suis, j’accepte les offres d’Umbopa,
supposant qu’il soit jamais en passe de les réaliser. Etan
t donné qu’il y a par ici des diamants, autant que ce soit
moi qu’un autre qui en profite.

– Tous les diamants que tu voudras seront à toi dès qu’on
les aura trouvés, dit le prétendant.

0159 – Mes amis, interrompit Good, je vous admire ! Tout c
ela est bel et bon ; être roi de par Dieu, c’est parfait ;
mais ce qui serait mieux qu’un titre, ce serait de tenir
ton royaume. Voyons, Umbopa, comment vas-tu revendiquer te
s droits ?

– Que conseilles-tu, mon oncle ? dit à Infadous celui que
nous appellerons désormais Ignosi, puisque, à cette heure
, notre serviteur Umbopa a disparu.

– Attendons cette nuit, dit le chef. Après le massacre qu
i suit la danse, l’amertume et la révolte rempliront beauc
oup de c-urs. Je verrai quels chefs seront disposés ; je l
eur parlerai et je crois répondre de plusieurs qui nous so
utiendront avec leurs troupes. Maintenant, prenez un peu d
e repos. –

Infadous nous quittait, quand parurent des messagers roya
ux ; ils étaient porteurs de dons somptueux : trois cottes
de mailles semblables à celle que portait le roi, des hac
0160hes et des lances magnifiques.

– D’où viennent ces armures ? dis-je à Infadous, quand j’
eus congédié les envoyés.

– Elles nous ont été léguées par nos ancêtres, répondit-i
l, nous ne savons pas qui les a faites. Il n’en reste que
fort peu, la maison royale seule a le droit de s’en servir
. Il faut, pour que le roi en dispose en votre faveur, que
vous lui inspiriez beaucoup de crainte ou d’inclination.
En tout cas, mettez-les ce soir, mes seigneurs ; ce sont d
es vêtements magiques que le fer des lances ne saurait tra
verser. –

Nous suivîmes le conseil du vieux chef. Ainsi vêtus et bi
en armés, avec un mélange de crainte et d’impatience, nous
attendîmes la suite de nos aventures. La lune venait de s
e lever lorsque notre guide revint pour nous conduire à la
danse.

0161 L’enclos royal était, comme la première fois, rempli
de guerriers revêtus de leurs parures. Leurs armes scintil
laient sous les pâles rayons de la lune ; leurs longues pl
umes flottaient comme une mer de vagues molles. Nous trave
rsâmes leurs rangs silencieux et immobiles, et nous vînmes
nous placer à l’endroit qui nous était réservé. Le roi ne
se fit pas attendre. Gagoul et Seragga se placèrent près
de lui.

– Vous voici donc, ô hommes blancs, dit-il tout joyeuseme
nt. Nous allons avoir un spectacle digne d’être vu. Les he
ures sont trop courtes pour notre travail et pour notre am
usement. Allons ! En avant !

– Trop courtes, trop courtes, – glapissait la vieille sor
cière.

Elle s’avança, brandissant un bâton fourchu. Au cri strid
ent qu’elle poussa, une cinquantaine de femmes plus vieill
es, plus horribles qu’on ne saurait imaginer, surgirent co
0162mme par enchantement ; elles formèrent un cercle et co
mmencèrent une danse et des incantations que je puis quali
fier de diaboliques, mais que je renonce à décrire. Elles
se livrèrent ensuite à des pantomimes hideuses ; pendant c
e temps, un chant grave et lent s’était élevé du milieu de
s troupes. On aurait dit la plainte homérique de la nature
entière à l’agonie. On en avait froid dans le dos. Puis,
ces mégères, vomies de l’enfer, se jetèrent de tous côtés
à travers les rangs des guerriers. Eux, malgré leur calme,
reculaient sur le passage des vieilles, et je vis bientôt
que ce n’était pas sans cause. Elles se mirent à toucher
un guerrier par ci par là. Chaque individu touché était em
poigné par deux hommes, et, sans un cri, sans un mot de pa
rt ou d’autre, le condamné était amené devant le roi, main
tenant flanqué d’une demi-douzaine de bourreaux. Et le com
pte de l’infortuné était vite réglé, je vous assure. On vo
yait que les bourreaux y avaient la main. Le fer de leur c
outeau ne vacillait ni ne chômait, leur dextérité le prouv
ait de reste. La frayeur qui planait sur les indigènes s’é
tendait jusque sur nous ; nous étions muets, immobiles, no
0163us aussi et comme paralysés.

Beaucoup de chefs et de soldats avaient déjà passé par le
s mains des bourreaux, quand tout à coup, haletante, grinç
ante, écumante, l’infernale vieille se tourna vers nous.

Aurait-elle l’audace ! Ah ! pour sûr, elle l’aurait ! Ell
e s’approchait- Lequel de nous ? Chacun de nous, à en juge
r par moi, se sentit prêt à vendre chèrement sa vie. Elle
avança son bâton fourchu et toucha Umbopa.

– Je te flaire, dit-elle, je flaire le sang qui coule dan
s tes veines. Je te connais, tu viens de loin, dans un but
bien arrêté. Mais les hyènes ont soif de ton sang ! –

Bientôt deux soldats s’étaient approchés. Seulement nous
étions sur nos gardes. Je tournai mon fusil vers le roi :

– Roi Touala, lui dis-je, qui touche à notre chien nous t
0164ouche. Nous le défendrons, et sa vie te coûtera cher.
Regarde à ce que tu fais. Tu sais si je mens. Ta vie, pour
sa vie ! –

Sir Henry avait visé Seragga, et Good la sorcière. Tous t
rois eurent peur, et, du reste, nous n’hésitions pas.

– Abaissez vos tubes méchants, dit le roi. Gagoul est sag
e, et ses paroles prédisent des malheurs. Mais j’obéis aux
lois de l’hospitalité et non à la crainte. On ne touchera
pas à ton serviteur. –

Cependant la colère qui enflammait le visage du roi démen
tait ses paroles. Il se leva brusquement, donna ordre d’em
porter les cent trois corps qui étaient étendus derrière n
ous, et d’un mot congédia les troupes.

Lorsque l’espace fut devenu libre, nous nous levâmes auss
i pour partir.

0165 – Allez, blancs, dit le roi en réponse à notre salut,
je veux encore réfléchir. A l’heure où le soleil est auss
i loin de son terme que de son aurore, la danse des jeunes
filles aura lieu. Je vous y invite. Je réfléchirai jusque
-là. Allez maintenant ! –

Ainsi congédiés, faisant les braves et en réalité à demi-
morts de crainte et d’horreur, nous retournâmes à notre hu
tte.

– Eh bien ! s’écria sir Henry en arrivant, s’il est possi
ble de rien imaginer de plus horrible, je ne m’y connais p
as !

– Je me sens lâche, dit Good ; nous aurions dû leur brise
r un peu de poudre au nez.

– La belle avance ! dis-je. Qu’est-ce que quatre hommes p
ouvaient faire devant ce monstre, au plus petit signe duqu
el des milliers de soldats obéissent ! Mais voilà qui nous
0166 ôtera tout scrupule pour l’entreprise d’Umbopa.

– C’est certain, dit sir Henry, je grille d’abattre ce mo
nstre !

– Et toi, Umbopa, tu peux nous brûler une fière chandelle
, tu sais ! tu l’as échappé belle.

– Je le sais, Macoumazahne, et Ignosi n’oubliera rien. –

Le soleil allait se lever, nous essayâmes de trouver un p
eu de sommeil ; mais la tuerie dont nous avions été témoin
s, l’effroi qui nous tenait encore, chassa le sommeil de n
os paupières fatiguées.

Il pouvait être neuf ou dix heures quand Infadous revint
avec les chefs dont il avait parlé. Il nous les présenta.
Ignosi les reçut avec une dignité vraiment royale. Il leur
raconta sobrement les divers incidents de sa vie qui pouv
0167aient les persuader ; il leur montra le signe sacré do
nt il était ceint. Cependant, les chefs restèrent incrédul
es.

– Donnez-nous un signe, ô seigneurs blancs, dit celui qui
portait la parole, vous à qui tout est possible, donnez-n
ous un signe indéniable, visible pour nous, qui nous persu
ade que vous protégez cet homme et qu’il est notre roi lég
itime. –

J’eus beau arguer que ce serpent bleu marqué sur le corps
d’Ignosi était suffisant, les chefs ne se laissèrent pas
convaincre.

– Donnez-nous un signe manifeste, ô puissants seigneurs b
lancs, – répétèrent-ils.

Notre embarras était extrême. Chacun de nous, à part, rum
inait gravement quelle réponse faire. Tout à coup Good s’é
cria :
0168
– Je l’ai leur signe ! et dire que je n’y pensais pas ! J
‘ai lu ce matin sur mon petit almanach qu’il doit y avoir
aujourd’hui même une éclipse de soleil. L’almanach l’indiq
ue pour onze heures en Angleterre ; l’heure changera pour
l’Afrique, mais ce n’est pas une objection. Justement l’Af
rique est mentionnée comme devant être comprise dans les t
énèbres. J’appelle ça providentiel, moi ! Nous l’aurions f
ait faire exprès pour nous, cette éclipse, qu’elle ne nous
aurait pas mieux servis ! –

Moi, qui ne suis pas fort en mathématiques astronomiques,
j’éprouvais beaucoup moins d’enthousiasme que Good ; je n
‘ai jamais étudié les éclipses.

– Supposez, dis-je à Good, que cette éclipse n’ait pas li
eu ; que votre almanach se soit trompé, une faute d’impres
sion, que sais-je ! Nous voilà dans de beaux draps !

– Et pourquoi, reprit Good avec sa vivacité habituelle, p
0169ourquoi l’éclipse n’aurait-elle pas lieu, je vous prie
? Les almanachs sont, toujours faits scientifiquement, et
, enfin, une éclipse est une éclipse, ça ne rate jamais !
Allons donc !

– Eh bien ! va pour l’éclipse ! –

Mes deux amis, dans ces circonstances défavorables, firen
t des calculs de leur mieux ; ils arrivèrent à la conclusi
on que l’éclipse se produirait vers midi.

Alors, prenant de grands airs prophétiques, je me tournai
vers les chefs :

– Vous demandez un signe extraordinaire. Levez les yeux s
ur ce soleil qui inonde le monde de ses feux et de sa lumi
ère ; aujourd’hui, au milieu de son cours, il sera éteint,
la Terre sera plongée dans les ténèbres, et à ce signe vo
us saurez que ce jeune homme Ignosi est votre roi légitime
. –
0170
Un sourire d’incrédulité éclaira les visages noirs qui me
regardaient.

– Fais cela, dit l’un deux, et nous croirons. Voyant votr
e magie, le peuple aussi croira.

– Je l’ai dit. Allez, chefs ! Ce signe, vous l’aurez ! –

Les chefs nous quittèrent. Et moi, pas plus sûr qu’il ne
le fallait de l’almanach et des calculs de Good, j’exprima
i encore mes craintes.

– Il n’y a pas de danger, dit Good ; jamais un almanach n
‘a failli dans ses indications et ses calculs ; rassurez-v
ous, Quatermain ! D’ailleurs que voulez-vous, en cas de ma
lchance, nous nous en tirerons comme nous pourrons ; au pe
tit bonheur ! –

0171 Le moment venu, il fallut encore, bon gré mal gré, no
us exécuter et retourner à la fête du roi. Nous ne trouvâm
es aucun moyen de nous en dispenser, ce que nous aurions f
ait de grand c-ur.

L’aspect de l’enclos royal était changé. Il regorgeait de
jeunes filles, toutes enguirlandées et couronnées de fleu
rs, tenant dans une main une fleur d’arum et dans l’autre
une feuille de palmier. Cette jeunesse africaine, toute no
ire qu’elle était, ne nous parut pas dépourvue de grâce et
même de beauté.

Le roi nous reçut très gracieusement, tout en jetant de m
auvais regards obliques à notre soi-disant serviteur.

– Voyez les filles de notre pays, ô blancs ! Celles du vô
tre ont-elles plus de charme et de légèreté ? –

Puisque je portais la parole, je dus tourner quelque comp
liment flatteur. Le roi reprit :
0172
– Si vous en voulez quelques-unes pour vous, choisissez c
elles qui vous paraîtront les plus belles.

– Merci, ô roi, nous ne pouvons prendre des filles que da
ns notre pays. Les tiennes sont belles, mais elles ne sont
pas pour nous.

– C’est bien ! c’est bien ! dit le roi en riant, nous n’e
n sommes pas embarrassés. –

Il leva la main, et la danse commença.

Je ne vais pas décrire les pas cadencés et les chants de
ces filles du soleil, par la bonne raison que je ne m’ente
nds pas beaucoup plus en chorégraphie qu’en astronomie. Ex
cusez l’ignorance d’un vieux chasseur. Je peux dire seulem
ent que leur vivacité, leur adresse, leur souplesse nous f
irent oublier nos frayeurs précédentes et nos appréhension
s futures.
0173
Après les danses d’ensemble, vinrent les danses séparées
qui durèrent longtemps. Quand une danseuse était épuisée,
une autre lui succédait.

– Laquelle vous a paru la plus agréable ? dit enfin le ro
i.

– La première, dis-je étourdiment.

– Mon jugement répond au vôtre, dit Touala, mon appréciat
ion est la même. La première est la plus belle, la plus ha
bile, la plus gracieuse. Elle va mourir !

– Mourir ! m’écriai-je. Mais c’est une cruauté sans nom !
Quoi ! mourir parce qu’elle est belle et que son visage v
ous a plu !

– Elle mourra, dit le roi. C’est la coutume. Nous offrons
, à cette fête, la plus belle de nos jeunes filles comme s
0174acrifice aux Silencieux qui siègent à la montagne. On
dit que le roi qui manquera à cet usage sera malheureux, e
t malgré cela mon prédécesseur n’a pas accompli ce sacrifi
ce. Il s’est laissé émouvoir par les larmes des femmes. Ce
la lui a mal réussi. Il a péri à la fleur de l’âge, et son
fils n’a pas hérité de son trône. Celle-ci va mourir. Je
l’ai dit. –

A la parole du roi, deux gardes se détachèrent de l’escor
te royale et s’approchèrent de la belle danseuse. Elle, ig
norante du sort qui lui était réservé, mêlée à ses compagn
es, effeuillait sa guirlande. Les gardes mirent la main su
r elle, et elle comprit. Alors elle éclata en pleurs, en s
upplications, en plaintes qui auraient attendri des hyènes
. Mais le c-ur du roi était à l’abri de toute faiblesse.

– Allons, Seragga, disait-il, ta lance est-elle prête et
bien affilée ? –

Gagoul courait de droite à gauche avec de petits éclats d
0175e rire atroces.

– Arrêtez ! m’écriai-je, ce meurtre ne s’accomplira pas !

Le roi me regarda.

– Ne s’accomplira pas ? Qui es-tu donc pour venir ici con
trecarrer mes volontés ? Tu n’es pas chez toi, ô blanc ! e
t je vais promptement te le rappeler !

– Non ! m’écriai-je emporté d’indignation ; non, ce crime
ne s’accomplira pas. Et pour que tu saches à quel point t
es cruautés ont offensé le ciel, regarde, – roi ! Le solei
l va se cacher à tes yeux, les ténèbres couvrirent ton pay
s, et à ce signe tu sauras que tes crimes ne resteront pas
impunis. Soleil ! dis-je, en étendant la main vers cet as
tre, voile ta lumière ! –

Mes paroles étaient hardies, mais ma foi était faible. J’
0176avais un -il sur le soleil, l’autre sur les émissaires
du roi, dont je me défiais au moins autant que de notre p
uissance sur le soleil.

S’obscurcirait-il, ce soleil, ou ne s’obscurcirait-il pas
? C’était là la question et non la moindre.

Le roi nous regardait, plein de doutes. Seragga s’avançai
t l’air défiant, agitant son couteau.

Good s’élança pour protéger la jeune condamnée. Elle, d’i
nstinct, comprit, et, saisissant les pieds de Good, le con
jura de ne pas l’abandonner.

Lorgnant toujours le ciel, je vis enfin que le bord du so
leil s’obscurcissait. De quel poids mon c-ur fut allégé !

– Regarde, – roi ! criai-je. Déjà les ténèbres rongent le
soleil ! –
0177
Le regard du roi suivit le mien. Ceux qui l’entouraient e
n firent autant. A la vue de cette ombre sur le soleil, la
terreur s’empara des c-urs, et chacun attendit, anxieux,
respirant à peine. L’ombre gagnait de plus en plus, obscur
cissant la terre ; les oiseaux effrayés se cachaient. La f
igure du roi s’altéra. Alors, Seragga, soit furie, soit af
folement, s’élança sur Sir Henry, le couteau à la main. Si
r Henry fut aussi prompt ; il se détourna, saisit l’arme e
t la plongea dans le c-ur du misérable.

Cette vue ajouta à la frayeur générale. Un désarroi sans
nom s’en suivit, et nous en profitâmes pour nous faufiler
dehors. Grâce à l’obscurité, nous réussîmes à gagner le ca
mp où étaient postées les troupes d’Infadous, à une petite
distance de Loo.

CHAPITRE X
LA GUERRE

0178 La fin de l’éclipse nous trouva hors de Loo. Nous nou
s dirigeâmes vers le camp où étaient retirées les troupes
des chefs prêts à la révolte.

C’était une colline en forme de fer à cheval dont les deu
x bouts, resserrés fortement, étaient tournés vers Loo. El
le était inaccessible aux deux extrémités où le roc était
tout à fait perpendiculaire. Mais l’accès était praticable
à la circonférence extérieure de la colline et à l’intéri
eur du fer à cheval, où s’étendait une langue de terre cul
tivée. C’était une forteresse et un observatoire naturels.

Nous eûmes la satisfaction de constater que nous étions e
n nombre. Infadous était le chef le plus populaire de tout
le pays ; il rassembla les troupes et les harangua.

Pour ne pas défigurer le discours pathétique du vieux che
f, je ne le rapporte pas. Croyez-en ma parole quand j’affi
rme que nos harangueurs ne sauraient pas mieux entortiller
0179 leurs auditeurs.

Ensuite, Ignosi se présenta, et, dans un langage imagé, p
oétique et vigoureux, prononcé d’une voix puissante et son
ore, il réussit à persuader aux Koukouanas qu’il était bie
n leur roi légitime ; sous son règne de justice et de clém
ence, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles. L’éloquence native du jeune homme, sa beauté,
son assurance, son air de supériorité, notre présence étra
nge, peut-être, dont il s’appliqua à faire ressortir les a
vantages, gagnèrent les troupes. Quand il eut fini, au mil
ieu du plus profond silence, un murmure grave et prolongé
s’éleva des rangs : Koum ! – Ignosi était salué et accepté
comme roi.

Alors commencèrent nos préparatifs. Les provisions furent
distribuées aux troupes, des chefs nommés, les postes occ
upés, les sentinelles désignées. Il faisait nuit, et le re
pos du sommeil s’étendit sur le camp.

0180 Nous aussi nous avions besoin de repos. Les indigènes
avaient beau nous prendre pour des êtres surnaturels, étr
angers aux misères des mortels, la matière se chargeait de
nous rappeler à une juste appréciation de nous-mêmes.

On nous offrit une hutte, où Good eut la joie de retrouve
r ses effets avec notre mince bagage. Le pantalon n’y manq
uait pas ; Good l’enfila sur le champ et dormit avec, sûr
ainsi de ne plus se laisser déposséder. Désormais, les bel
les jambes blanches de Good furent dérobées à l’admiration
des Koukouanas. Infadous réclama, mais en vain ; Good fut
inexorable.

De grand matin, les allées et les venues nous réveillèren
t. Trois colonnes étaient déjà sorties de Loo et s’avançai
ent contre nous.

Nous nous habillâmes. Sir Henry ne fit pas les choses à m
oitié. Infadous lui avait procuré un costume indigène. Aut
our de son cou était attachée la peau de léopard d’un offi
0181cier ; sur sa tête flottait la plume d’autruche portée
par les généraux ; à la taille il portait la ceinture de
queues de b-ufs blancs ; il était chaussé de sandales et d
e guêtres de peau de chèvre ; comme armes, il avait une lo
urde hache, un grand bouclier de fer rond et le nombre rég
lementaire de tollas. Ce costume rehaussait encore la beau
té physique de sir Henry.

Ignosi arriva bientôt ; il était accoutré de la même faço
n.

Good et moi nous étions moins avantagés. D’abord les cott
es de mailles nous étaient trop grandes. Good mit la sienn
e par-dessus tous ses habits, en rentrant l’extrémité dans
ses vieilles bottes. Avec son chapeau et son monocle, il
avait l’air plus grotesque que guerrier.

Mon attirail de guerre est vite énuméré : outre la cotte
de mailles sous laquelle je n’avais laissé que l’indispens
able, je n’avais que des chaussures indigènes et une grand
0182e plume attachée à mon chapeau afin de me donner l’air
plus farouche. Pour armes nous étions munis d’une hache,
d’un bouclier dont je ne savais que faire, et un porteur n
ous suivait avec des armes à feu et des munitions.

Enfin, l’ennemi avançait. On nous attaqua de trois côtés
à la fois. On m’avait placé dans la réserve et j’espérais
ne pas donner. Je me vis forcé de marcher ; alors, faisant
à mauvaise fortune bon c-ur, j’appelai toute ma bravoure
à mon aide. Dieu sait si j’avais du goût pour aller me fai
re écharper dans cette bagarre ! La mêlée fut épouvantable
; on ne voyait qu’à travers un brouillard rouge. Je me ba
ttais en désespéré. Le fait est qu’il n’y avait pas d’alte
rnative : tuer ou être tué. Un grand sauvage, un chef, à e
n juger par ses plumes, s’élance vers moi avec tant de fur
ie, que je crus ma dernière heure venue. Heureusement, je
ne perdis pas la tête, je me jetai à plat ventre ; le sauv
age passa par-dessus moi, et, dans la violence de son élan
, tomba à terre. En un clin d’-il, j’étais relevé, et mon
pistolet lui avait dit un dernier mot. Je m’applaudissais
0183de ma présence d’esprit, quand un coup sur la tête me
brouilla les idées.

J’ouvris les yeux sous une pluie froide. Good, penché anx
ieusement sur moi, me jetait de l’eau à la figure.

– Ça va-t-il mieux, mon brave ?

– Mais ça ne va pas mal ; un peu étourdi, voilà tout. Et
les affaires, où en sont-elles ?

– Oh ! elles vont à merveille ! Ils sont enfoncés sur tou
te la ligne. –

Nous nous félicitions d’un succès si prompt et si facile,
quand Infadous, prévenu de mon accident, se présenta.

– Nous sommes victorieux maintenant, dit-il, après s’être
informé de mon état ; mais sachez bien que Touala reviend
ra à la charge. Il est sage de délibérer sur la conduite q
0184ue nous avons à tenir. –

Nous nous dirigeâmes vers le poste qu’occupait Ignosi.

Lorsque nous y fûmes arrivés, Infadous ouvrit la délibéra
tion.

– Seigneurs blancs, roi Ignosi, et vous, chefs, dit-il, r
éfléchissez sur ce que nous avons à faire. Aujourd’hui, ou
demain, ou plus tard, nos provisions seront épuisées. L’e
au de l’unique source suffit à peine pour désaltérer nos s
oldats, et elle ne suffira pas longtemps. D’autre part, To
uala recevra du renfort, il viendra nous assiéger avec des
forces supérieures. Devant ces faits, quel est votre dire
?

– Parle le premier, Macoumazahne, l’avisé, toi qui, dans
le pays des blancs, as vu et appris bien des choses. –

Ainsi invité, je dus énoncer mon avis, et vraiment contre
0185 mon gré.

– Je n’aime pas la guerre, dis-je, je l’ai en horreur ! C
ependant, dans les circonstances où nous nous trouvons, il
me semble que nous n’avons plus le choix ; il faut aller
jusqu’au bout. A cette heure ; nos guerriers, fiers de not
re succès, nous suivront avec confiance. Demain ils se ser
ont comptés et comparés aux troupes fraîches de Touala ; l
a fatigue, la faim, la soif aidant, ils se décourageront.
Si, avant de laisser aux nôtres le temps de penser, et à T
ouala celui d’agir, nous descendons sur Loo, les troupes d
émoralisées de Touala ne tiendront pas devant nous, et nou
s avons beaucoup de chances pour que la journée nous appar
tienne. –

Un profond silence accueillit ce discours guerrier, par u
n homme pacifique.

Au bout d’un moment, Ignosi, absorbé dans ses pensées, re
leva la tête et dit :
0186
– Macoumazahne a parlé selon ma pensée. Mes amis, organis
ons-nous sans tarder, et, ce soir, nous dormirons dans le
kraal de Touala. –

Mars n’a pas présidé à ma naissance, et on ne va pas cont
re son étoile ; mais, puisqu’on était engagé dans cette gu
erre, bon gré mal gré il fallait bien aller jusqu’au bout,
et le mieux possible.

Voici comment Ignosi arrangea son plan : les soldats d’él
ite, les Gris, cette troupe incomparable chez les Koukouan
as, fut placée sous les ordres d’Infadous et sous la prote
ction de sir Henry. Elle devait occuper la gorge du fer à
cheval. Nous pensions que Touala, nous voyant descendre en
face de Loo, prendrait l’alarme et viendrait nous couper
le passage avant que nous fussions hors du fer à cheval. E
t tandis que les Gris se battraient sur cette langue de te
rre étroite, le reste de nos troupes, descendant du côté,
opposé, devait tourner la colline extérieurement et prendr
0187e Touala en flanc de droite et de gauche.

Les ordres furent exécutés dans ce sens ; le régiment des
Gris savait quel honneur on lui faisait, et cependant cha
que homme prit sa place sans un signe d’hésitation, sans u
ne parole, sans que rien dans ses traits indiquât la crain
te. Le régiment des Buffles venait après, sous les ordres
d’Ignosi, et je les accompagnais. Infadous, qui, en vieux
général, connaissait l’importance de soutenir le moral de
ses soldats, passa les moments d’attente à encourager son
monde ; il leur promettait de l’avancement, du bétail, et
la faveur du grand guerrier blanc qui les honorait de sa p
résence.

– Voici votre roi, dit-il, chefs et soldats, rendez homma
ge au fils de vos rois ! –

Et, du sein de ces rangs condensés, s’éleva un murmure se
mblable à celui de la mer. Il était causé par le bruit que
rendaient les boucliers légèrement frappés avec le manche
0188 des lances. Le son brandit comme un remous dans l’eau
, augmenta tellement qu’on aurait cru le grondement du ton
nerre, puis il décrut graduellement et expira dans le sile
nce. Un salut formidable s’éleva de ce silence : – Koum !
– Jamais empereur romain, avant un combat de gladiateurs,
n’avait reçu pareille acclamation de ceux qui allaient mou
rir-

Ignosi répondit en levant sa hache ; puis ses Gris défilè
rent en une triple ligne longue de mille hommes.

Le deuxième régiment se forma comme le premier, et je déf
ilai avec eux. Si les Koukouanas allaient à la mort sans c
rainte, dame, tant mieux. Je ne peux pas, honnêtement, en
dire autant. Souvent je m’étais trouvé dans des positions
critiques, mais jamais dans une situation dont il parut si
peu probable de sortir.

Quand nous arrivâmes au bord du plateau, les Gris avaient
déjà descendu la moitié de la colline, et cette opération
0189 avait produit une vive animation dans le camp de Toua
la ; des troupes sortaient de Loo et s’avançaient rapideme
nt pour nous empêcher de nous répandre dans la plaine.

Mais, quand les Gris furent arrivés à l’entrée du fer à c
heval, ils y restèrent immobiles.

Lorsque les soldats de Touala furent près des nôtres et q
u’ils virent la gorge défendue par les braves des braves,
ils firent halte, peu pressés de croiser leurs lances avec
ces guerriers impassibles et attentifs.

Bientôt un grand chef s’avança, reconnaissable à sa belle
plume d’autruche noire, il donna un ordre, et le premier
régiment ennemi se mit en marche.

Ils étaient à quarante mètres et avaient déjà fait voler
une pluie de tollas que les Gris n’avaient pas encore boug
é. Soudain, sur un signe d’Infadous, les Gris s’ébranlèren
t, se précipitèrent en rugissant, la lance en avant, et le
0190s deux régiments s’étreignirent pour une lutte mortell
e. Puis on entendit comme un grondement sourd : c’étaient
les boucliers qui se heurtaient ; toute la plaine scintill
ait à l’éclair des lances qui s’abaissaient et se relevaie
nt. Cette masse humaine se roulait, se heurtait, se tordai
t, s’abîmait. Ce ne fut pas long. Les lignes des assaillan
ts faiblirent, et, d’un mouvement sûr et lent, comme celui
d’une vague qui balaie la grève, les Gris passèrent sur l
eurs adversaires.

Les Gris se reformèrent. Ils avaient perdu un tiers de le
urs hommes ; ils rétablirent leurs rangs et attendirent un
e nouvelle attaque. Je fus heureux de constater que sir He
nry était encore debout ; il se prodiguait. Et nous descen
dîmes soutenir les Gris.

Bientôt un deuxième régiment s’avança contre les Gris. Co
mme la première fois, ils attendirent silencieux et immobi
les ; puis, quand l’ennemi fut à quelque quarante mètres,
les Gris se ruèrent dessus. La même tragédie se répéta ; l
0191‘issue en resta douteuse plus longtemps. Le régiment d
‘attaque était formé de jeunes soldats frais ; mais la val
eur des vétérans l’emporta sur la fougue de la jeunesse. C
ar les Gris cessèrent de charger ; ils restèrent debout co
mme une digue contre laquelle vinrent se briser les forces
ennemies. Bientôt les régiments du roi prirent la fuite,
laissant les Gris victorieux. Mais à quel prix ! Ils étaie
nt réduits à un cinquième de leur nombre. Cependant, ils n
e reculèrent pas sur nous comme nous nous y attendions. Il
s s’élancèrent à la poursuite des fuyards. Bientôt ils pri
rent possession d’un tertre qu’ils entourèrent, toujours e
n triple ligne. A ce moment, je vis flotter la plume de si
r Henry, et près de lui se tenait notre vieil ami Infadous
.

Alors un troisième régiment se lança contre cette petite
troupe de braves, et la bataille recommença. Alors aussi,
pour la première fois de ma vie, je sentis s’allumer en mo
n sein l’ardeur guerrière. A mes côtés, les soldats étaien
t penchés la tête en avant sur leurs boucliers, les yeux a
0192rdents, les lèvres entr’ouvertes, les mains impatiente
s ; leurs traits farouches étaient empreints de la passion
du combat ; je me demandais si ma figure était comme la l
eur. Ignosi seul semblait impassible. Mais, quand il vit l
e régiment de Touala aborder la butte où se défendaient le
s derniers Gris, il leva sa hache, et les Buffles, jetant
le cri de guerre, chargèrent à leur tour.

Je ne saurais décrire la lutte qui suivit : il me semblai
t que la terre tremblait ; un choc terrible, un bruit de v
oix, de boucliers, d’armes, de cris de guerre, des étincel
les de lances tout à travers un brouillard de sang.

Je me retrouvai, quand j’y vis un peu clair, sur la butte
, près de sir Henry, où la poussée des combattants m’avait
apporté.

Des multitudes surgissaient comme par enchantement autour
de ce tertre, et sans cesse nous les refoulions. Infadous
, aussi tranquille qu’en un jour de parade, jetait des ord
0193res, des encouragements, des plaisanteries même pour s
outenir ses hommes. A chaque attaque, il était au plus for
t de la mêlée. Mais c’est sir Henry qu’il aurait fallu voi
r. Sa plume était tombée sous un coup de lance, ses cheveu
x blonds flottaient. Il frappait d’estoc et de taille, et
si vigoureusement, que personne n’osait plus s’approcher d
e ce redoutable sorcier blanc, dont chaque coup donnait in
failliblement la mort.

Enfin, un grand cri s’éleva des régiments du jeune roi. A
droite et à gauche, la plaine regorgeait de soldats. C’ét
aient nos deux ailes qui arrivaient à la rescousse. Les ba
taillons de Touala avaient fixé toute leur attention sur l
a butte en face de la colline et se trouvaient surpris. Il
s ne s’aperçurent du renfort qui nous venait que quand nos
troupes tombèrent sur eux.

En cinq minutes le sort de la bataille fut décidé. Pris s
ur les deux flancs, effrayés par le terrible massacre, les
soldats de Touala s’enfuirent. Toute la plaine fut bientô
0194t couverte de fuyards.

Et nous restâmes sur notre tertre comme sur un rocher d’o
ù la mer s’est retirée ! Quelle tuerie ! Des Gris il ne re
stait que quatre-vingt-dix hommes.

– Soldats, dit Infadous, vous êtes des héros ! On reparle
ra de vous ! –

Il se tourna vers sir Henry :

– Tu es grand, Incoubou ! dit-il. J’ai vu des braves, mai
s je n’ai pas rencontré ton égal. –

CHAPITRE XI
IGNOSI ROI

Ignosi n’avait pas de temps à perdre ; l’après-midi s’ava
nçait. Il fit immédiatement marcher ses troupes sur Loo et
nous pria de l’accompagner.
0195
Nous avions perdu Good de vue depuis la lutte avec les Gr
is, et nous étions très inquiets sur son compte. Nous n’ét
ions pas encore loin quand nous l’aperçûmes assis sur une
fourmilière. Un Koukouana gisait près de lui, apparemment
mort.

Soudain le sauvage se releva et se mit à frapper Good ave
c tant de vigueur que notre pauvre camarade, pris au dépou
rvu, roula à terre la tête la première jusqu’au bas de la
fourmilière ; le Koukouana suivait sa victime, frappant à
coups redoublés. Nous nous élançâmes au secours de Good, t
andis que le Koukouana s’enfuyait à notre vue. Good ne bou
geait plus ; nous le crûmes mort. A la vérité, nous le tro
uvâmes pâle, abattu, blessé, mais vivant ; il nous accueil
lit avec un bon sourire.

– Fameuse armure que cette cotte de mailles ! dit-il faib
lement. Ce coquin de sauvage croyait bien- –

0196 Il s’évanouit. Pauvre Good ! il était tout meurtri et
avait une de ses belles jambes blanches fortement endomma
gée par un coup de tolla. Nous dûmes le faire mettre sur u
n brancard pour l’emmener avec nous.

Les portes de Loo étaient encore gardées par les soldats
de Touala. Nous avions aussi dépêché un détachement devant
chaque porte. Nous apprîmes par un officier de Touala que
le roi s’était réfugié dans sa ville avec ses troupes, ma
is que ses soldats étaient complètement démoralisés.

Ignosi envoya des hérauts à chaque poste pour promettre l
e pardon à tous ceux qui se rendraient. Et bientôt, aux ac
clamations des troupes, tous les ponts-levis s’abaissèrent
.

Nous avançâmes dans la ville avec toutes les précautions
imaginables, car enfin on ne sait jamais de quel côté vien
dra la trahison. Nous nous dirigeâmes sur le kraal de Toua
la. Là, tout semblait désert. Cependant, en approchant dav
0197antage, nous découvrîmes Touala avec son âme damnée :
Gagoul.

Il était assis à terre, l’air sombre, la tête penchée sur
sa poitrine, ses armes à ses pieds. Malgré le souvenir de
tous les méfaits qui nous avaient révoltés, un sentiment
de pitié me traversa le c-ur en voyant ce roi déchu d’une
si haute puissance. Il était seul ! Pas un des courtisans
qui le flattaient le matin même, pas un des soldats qui lu
i avaient obéi sans réplique, pas une des mille femmes qui
avaient tremblé devant lui n’étaient là ! Tous l’avaient
abandonné ! sauf cette horrible sorcière, fidèle dans la b
onne et la mauvaise fortune.

Lorsque nous fûmes tout près, Gagoul se mit à nous vomir
toutes les injures de son vocabulaire africain ; je n’en c
omprenais pas toujours le sens, mais l’intention était cla
ire.

Le roi vaincu leva sa tête empanachée et fixa son -il enf
0198lammé de furie sur Ignosi, comme si, d’un regard, il e
ût voulu annihiler son heureux rival.

– Salut ! roi ! dit-il d’un ton amer, toi qui as mangé mo
n pain et qui m’as trahi, au moyen de l’art magique des bl
ancs ! Quel sort me réserves-tu ?

– Celui que tu as fait subir à mon père, dit Ignosi sévèr
ement.

– C’est bien ! Je suis prêt. Mais tu sais quelle est la c
outume du pays. J’ai droit de choisir mon antagoniste, et,
afin de périr en combattant, de choisir l’un après l’autr
e ceux de mes adversaires qu’il me plaira de désigner jusq
u’à ce que je sois tué.

– Je sais, dit Ignosi. Choisis ! Le roi n’a le droit de s
e battre qu’à la guerre, sans quoi, je voudrais de ma main
venger le sang de mon père ! –

0199 Touala s’était dressé, le sourcil froncé, l’-il farou
che, il parcourait les rangs. Un instant, il s’arrêta sur
moi. A l’idée de cet honneur que j’étais loin d’ambitionne
r, j’eus froid dans le dos, J’ai beau être robuste et dur
à la peine, contre un gaillard de cette taille, je ne pouv
ais pas lutter. D’avance, j’étais bien décidé à part moi d
e décliner la faveur, dussé-je être tenu pour un poltron p
ar tous les Koukouanas de l’Afrique. Autant cela que d’acc
order à Touala la satisfaction de faire rouler ma tête sur
la chaux pulvérisée de son kraal.

Mais le regard du roi s’était détourné, il l’arrêtait sur
sir Henry :

– C’est à toi que j’en veux, dit-il, toi qui as tué mon f
ils unique. Sors des rangs, que nous voyions si tu auras a
ussi facilement raison de l’homme que de l’enfant.

– Non, dit Ignosi, tu ne combattras pas avec Incoubou.

0200 – S’il a peur, n’en parlons plus ! – dit Touala avec
dédain.

Sir Henry avait compris ; le sang lui monta à la tête.

– Il croit que je le crains, dit-il. Nous allons bien voi
r ! Avance, sauvage ! Nous nous battrons !

– Pour l’amour du ciel, m’écriai-je, sir Henry, n’en fait
es rien. Cet homme n’a pas besoin de savoir si vous êtes b
rave ; toute l’armée vous a vu à l’-uvre, aujourd’hui ! Vo
us ne vous battrez pas. C’est inutile !

– Je me battrai, dit sir Henry. Personne ne dira jamais q
u’un Anglais a reculé devant qui que ce soit.

– Non, mon ami, dit Ignosi, ne t’offre pas aux coups de c
e monstre aux abois. S’il t’arrivait malheur, mon c-ur en
serait brisé.

0201 – J’ai dit, reprit obstinément sir Henry, j’accepte s
on défi et je me battrai.

– Eh bien ! mon frère blanc, reprit Ignosi, c’est pour un
e bonne cause, tu seras heureux ! Touala, voici ton advers
aire ! Incoubou est prêt. –

Sir Henry et Touala s’avancèrent ; ils étaient de taille
à lutter ensemble. Le soleil couchant les enveloppait de s
es rayons de feu.

La hache levée, ils tournoyèrent un instant l’un autour d
e l’autre. Tout à coup, sir Henry fit un bond et frappa To
uala qui sauta de côté et évita le choc. Mais sir Henry av
ait presque perdu l’équilibre par la force du coup. Touala
profita de cet avantage et fit tournoyer sa hache qui s’a
battit avec violence. Heureusement, de son bouclier, sir H
enry avait paré le coup, mais le bord du bouclier avait ét
é emporté et l’épaule de sir Henry avait été touchée. Les
coups se succédaient, tantôt parés par le bouclier, tantôt
0202 évités par l’adresse des combattants. Le régiment ent
ier, oubliant sa discipline, avait quitté ses rangs et fai
sait cercle autour des deux champions, marquant son approb
ation par des clameurs sauvages.

Good avait repris ses sens et ne voulut pas perdre la vue
d’un spectacle aussi palpitant. Il en oublia un instant s
es propres souffrances, excitant son ami du mieux qu’il po
uvait.

– Allez-y, brave camarade ! N’épargnez pas ! encore un pa
reil ! –

Sir Henry, toujours plus excité, frappa de toutes ses for
ces. La hache traversa l’armure du roi, et le sang coula d
e son épaule blessée. Avec un cri de rage et de douleur, T
ouala rendit le coup avec usure, sa hache s’abattit sur la
hache du sir Henry, qui roula à terre à demi détachée de
son manche de corne de rhinocéros.

0203 Les soldats poussèrent un hurlement en le voyant désa
rmé. Touala leva sa hache avec un cri de victoire. Moi, je
fermai les yeux, ne voulant pas voir le reste. Malgré moi
, une seconde après, je les rouvris. Sir Henry avait saisi
Touala à bras le corps et l’étreignait avec furie ; Toual
a enserrait sir Henry, ils roulèrent à terre, Touala essay
ant de frapper sir Henry ; sir Henry, tout en se défendant
, tachait de s’emparer de l’arme de Touala.

Tout à coup, il y réussit, l’attache qui tenait l’arme au
bras de Touala céda sous le vigoureux effort de sir Henry
. En une seconde, il fut sur pied. Le sang ruisselait le l
ong de l’armure des deux braves ; sir Henry avait une bala
fre à la figure, et la vue du sang enflammait encore leur
ardeur. Touala avait tiré un tolla de sa ceinture, il en p
orta un coup à sir Henry en pleine poitrine ; l’acier rési
sta ; trois fois il revint à la charge ; à la troisième fo
is, sir Henry leva sa hache et l’abattit sur le cou du roi
. Un grand cri s’éleva autour de nous.

0204 La tête de Touala sembla bondir de ses larges épaules
, elle tomba, roula à terre et vint s’arrêter aux pieds d’
Ignosi. Le corps resta droit une seconde, le sang jailliss
ait écumant des artères, et, avec un bruit sourd, le colos
se tomba à terre. Son collier d’or sauta de son cou, et au
même instant, sir Henry, épuisé, s’évanouissait. Aussitôt
des mains amies l’avaient relevé ; on versa de l’eau fraî
che sur sa figure blessée. Il rouvrit les yeux.

Le soleil se couchait. Je fis un pas, et, prenant la cour
onne de la tête de Touala, je la présentai à Ignosi.

– Prends ce signe de la royauté, roi légitime des Koukoua
nas, – dis-je.

Ignosi prit le diadème, l’attacha sur son front et, s’ava
nçant fièrement, il mit un pied sur la poitrine de son enn
emi, et, dans son langage sonore, éclata en un chant éloqu
ent et sauvage, dont l’écriture, langue figée, ne saurait
donner qu’une fausse idée. Lorsqu’il se tut, les ténèbres
0205envahissaient la terre, et, du sein des troupes enviro
nnantes, retentit une longue acclamation plusieurs fois ré
pétée :

– Tu es le roi ! –

CHAPITRE XII
UNE ASSEMBLEE LUGUBRE

Sir Henry fut installé dans la hutte de Touala. La coupur
e qu’il avait à la joue nous inspirait des inquiétudes. Go
od avait aussi été très maltraité. Il avait voulu être tém
oin du duel entre les deux champions ; mais, après cet eff
ort, le mal revint dans toute sa violence. J’étais le moin
s malheureux, et cependant j’étais littéralement brisé. Qu
and nous eûmes dépouillé nos cottes de mailles, – nous nou
s aperçûmes que sous ce fer protecteur nous n’étions que m
eurtrissures et écorchures.

Nous formions vraiment un lamentable trio, sans courage p
0206our parler ni pour manger. Heureusement Faoulata se fi
t notre providence ; de ses mains elle nous prépara un bre
uvage qui nous réconforta, et elle nous procura aussi un r
emède indigène dont les applications nous soulagèrent beau
coup. Good se fit apporter sa petite pharmacie ; il y trou
va de quoi panser la blessure de sir Henry et la sienne. N
os derniers lambeaux de mouchoirs de poche servirent de ba
ndages, et nous attendîmes le reste du temps, souvent le m
eilleur des médecins.

Nous essayâmes en vain de dormir. L’air était rempli des
cris déchirants de ceux qui cherchaient et pleuraient leur
s morts.

Vers le matin, les cris diminuèrent, puis s’éteignirent.
On n’entendait plus qu’un cri sauvage tout près de notre h
utte. C’était Gagoul, qui, seule, pleurait le roi mort. Je
m’assoupis d’un sommeil agité de rêves terribles ; tantôt
je me voyais sous le couteau du Koukouana qui, le matin,
m’avait fait voir trente-six chandelles ; tantôt c’était T
0207ouala qui tombait à mes pieds et je me voyais couvert
de son sang. Quand je me réveillai, je trouvai le pauvre G
ood plus malade encore que je ne l’avais craint. La blessu
re de tolla qu’il avait à la jambe, était large et profond
e ; il avait perdu beaucoup de sang, et la fièvre l’avait
pris. Bientôt il se mit à divaguer d’une façon de mauvais
augure.

Ignosi et Infadous nous rendirent visite de bon matin. Pa
r ordre du nouveau roi, le pourtour de notre hutte fut éva
cué, afin qu’aucun bruit ne troublât notre malade. Good fu
t plusieurs jours entre la vie et la mort, et celle-ci me
paraissait beaucoup plus probable que la guérison. Après u
ne semaine de repos, sir Henry fut remis ; mais l’état de
Good empirait. Faoulata, qui s’était d’office établie gard
e-malade, ne nous permettait pas de faire grand chose. Ell
e prétendait que nos mouvements trop brusques et trop fréq
uents agitaient le malade ; elle croyait mieux faire, et,
en réalité, la garde-malade diplômée des hôpitaux n’est ni
plus attentive ni plus patiente que ne le fut cette admir
0208able fille. Je la voyais souvent triste et pensive, ne
quittant pas le malade de vue, lui prodiguant tous ses so
ins. Un matin, je m’avançai pour voir comment Good avait p
assé la nuit ; pâle, sans mouvement, il était étendu sur s
a couche de peaux.

– Mort ! Oh ! c’est donc fini, – m’écriai je dans un sang
lot.

Faoulata me repoussa :

– Il dort, – dit-elle.

Il dormait ! Il était sauvé ! Effectivement, il se remit
bien vite, à compter de ce jour-là, et, grâce à la vigueur
de sa nature, la convalescence ne fut pas longue. Nous at
tribuâmes tous sa guérison à la reconnaissance de la jeune
Africaine.

Un jour j’allai voir Ignosi. Je le trouvai au milieu de s
0209on grand Indeba (conseil) ; il avait vraiment l’air d’
un roi. Si grand, si digne, si fier, le bandeau n’avait ja
mais ceint une tête plus royale. Il était roi pour tout de
bon et se prenait au sérieux. Il avait réorganisé les tro
upes et reformé un régiment de Gris ; chacun des soldats s
urvivants de l’ancien régiment avait été promu officier. I
gnosi préparait une grande fête pour se montrer au peuple,
et il ne négligeait aucun moyen d’affermir son trône.

– Ignosi, lui dis-je, as-tu oublié ta promesse à propos d
es diamants ? A quoi en sommes-nous ?

– Je n’ai pas oublié, dit Ignosi en souriant. Voici ce qu
e j’ai pu recueillir. La grande route que tu connais condu
it à trois pics, et dans l’intérieur de l’un d’eux se trou
ve une grotte où nos rois sont déposés après leur mort. Là
, se trouve aussi une chambre de trésors qu’on dit avoir é
té autrefois trouvés et amassés par un roi blanc. Le seul
être qui en sache le secret, c’est la vieille Gagoul. Une
de ses aïeules a conduit, semble-t-il, un blanc dans cet e
0210ndroit ; mais il n’a tiré aucun profit de son expéditi
on puisqu’il est mort.

– C’est José da Sylvestra, dont nous avons trouvé les mis
érables restes.

– Justement ! je vais faire venir Gagoul, et, si vous le
voulez, je lui donnerai l’ordre de vous conduire dans cett
e chambre. –

Ignosi appela un chef :

– Amène Gagoul ! – dit-il.

Un instant après, Gagoul, récalcitrante et furieuse, étai
t amenée, soutenue par deux soldats.

– Laissez-la, – dit le roi.

Abandonnée à elle, la vieille s’affaissa à terre comme un
0211 paquet de chiffons, ses deux yeux noirs allant mécham
ment de l’un à l’autre de nous.

– Que me veux-tu, roi Ignosi ? siffla-t-elle en colère. P
rends garde à toi ; la sorcière Gagoul est la mère des art
s magiques !

– Vieille hyène, je n’ai pas peur de toi ! Tu aurais dû,
pour commencer, sauver Touala, ton bien-aimé. Je t’ai fait
venir pour savoir de toi le secret de la chambre aux pier
res brillantes.

– Ah ! ah ! ricana la mégère, vous voudriez bien les avoi
r ces pierres, blancs aux mains avides ! Mais je ne dirai
rien ! Ces pâles démons pourront s’en aller comme ils sont
venus, les mains vides. Je sais le secret, je suis la seu
le qui le sache, et je ne le dirai pas !

– Oh ! je te ferai bien parler, dit tranquillement Ignosi
.
0212
– Toi, tu me feras parler ? – roi, ta puissance peut être
grande ; mais elle ne saurait arracher la vérité aux lèvr
es d’une femme !

– Je l’en arracherai ! répondit Ignosi aussi calme que Ga
goul était furieuse.

– Tu ne me feras pas parler !

– Tu vas parler, Gagoul ! ou mourir !

– Mourir ? Moi mourir ? Jamais ! Personne n’oserait porte
r la main sur moi.

– J’oserai, moi !

– Non, tu n’oserais pas !

– Ne t’y fie pas, Gagoul, mère du vice ! Tu ne tiens sans
0213 doute plus à la vie, toi qui es si vieille, si laide
! A quoi bon la vie, quand on n’a plus qu’un corps comme l
e tien ?

– A quoi bon ? Tu parles comme un enfant ! Tu ne sais don
c pas que plus on vit, plus on a l’âme chevillée au corps
? Les jeunes peuvent mourir ; à peine ont-ils pris connais
sance de l’existence, ils n’y sont pas attachés ; mais qua
nd on a vécu longtemps, on ne peut plus quitter la lumière
.

– Tais-toi ! dit Ignosi. Veux-tu conduire ces seigneurs b
lancs où je t’ai dit, oui ou non ?

– Non ! – dit-elle résolument.

Ignosi la toucha de sa lance.

– Alors, tu vas mourir à l’instant ! –

0214 Elle lut la résolution sur la figure d’Ignosi ; elle
vit qu’il ne la craignait pas et ne l’épargnerait pas.

– Je t’obéirai, Ignosi, dit-elle. Mais sache que personne
n’entre dans cette chambre sans qu’une fatalité s’attache
à lui. Il y a longtemps, un blanc s’y aventura, mal lui e
n prit ! il n’a pas revu son pays ! La femme qui l’a condu
it s’appelait Gagoul ; c’était moi, ou peut-être ma mère !
quand on vit si longtemps, on oublie !

– Oui, nous irons, ce sera un beau voyage ; nous verrons
le long du chemin les corps des morts. Les vautours auront
déjà dévoré les yeux de leur proie ! –

Quelques jours après cette entrevue, nous étions en route
pour la montagne mystérieuse. Nous étions partis du matin
, nous cheminions sur la route de Salomon. Infadous nous e
scortait avec quelques hommes. Faoulata s’était vouée à no
tre service. La sorcière était portée sur un brancard. Au
bout de quelques heures, nous atteignions notre but. Le sp
0215ectacle était imposant. Trois énormes pics s’élevaient
, l’un à droite, l’autre à gauche de nous. Celui du milieu
formait comme le sommet de l’angle. La route se terminait
là.

Les sommets de ces monts étaient couverts de neige ; et,
tout en bas, les bruyères empourpraient les pentes. Tout à
coup, nous nous trouvâmes devant une excavation aux paroi
s inclinées, qui avait environ cent mètres de profondeur e
t un kilomètre de tour.

Sir Henry et Good se demandèrent ce que pouvait être ce g
rand trou.

– Vous ne reconnaissez donc pas ? dis-je.

– Mais- rien du tout, dit sir Henry.

– Alors vous n’avez jamais vu les mines de diamants de Ki
mberley ? Voyez ! dis-je, voici les couches de graphite et
0216 de houille, encore bien distinctes entre les broussai
lles. Je suis bien sûr que, si nous descendions, nous trou
verions encore des restes de roc savonneux- Tenez, voyez-v
ous ces dalles brisées ? elles ont servi au lavage, quand
la mine était exploitée. Il semble qu’un ruisseau a dû cou
ler par ici. Ce sont des mines de diamants, c’est certain.

Le chemin bifurquait et entourait le puits. Nous nous hât
ions, pressés par notre curiosité. Trois figures se dressa
ient devant nous, tournées vers l’entrée du chemin, comme
si elles le gardaient. C’étaient des colosses et nous comp
rîmes que c’étaient eux que les Koukouanas désignaient sou
s le nom de Silencieux.

En approchant, nous distinguâmes la grandeur et la majest
é de ces colosses. Ils avaient environ sept mètres de haut
et étaient assis, à vingt pas l’un de l’autre. Deux repré
sentaient des hommes, l’autre une femme. Sur les piédestau
x étaient sculptés des caractères indéchiffrables. La stat
0217ue de femme était fort belle et d’un aspect sévère ; l
es injures du temps en avaient endommagé les traits. De ch
aque côté de la tête, on voyait encore les restes d’un cro
issant.

Les deux autres statues, qui étaient drapées, avaient d’a
ffreuses figures. Celle de droite avait l’aspect d’un démo
n ; l’autre avait une contenance sereine, mais d’un calme
effrayant, comme celui des dieux de l’antiquité, qui voien
t le mal sans s’en émouvoir. Ces trois figures, assises da
ns leur solitude, contemplant éternellement la plaine, ins
piraient une terreur involontaire. Je me demandais ce qu’é
taient ces trois Silencieux, comme on les appelle ici.

– Peut être, dis-je à mes compagnons, sont-ce là ces dieu
x de la Phénicie : Astaroth, déesse des Sidoniens, Kemosch
, dieu des Moabites, et Milcolm, l’idole des Ammonites, do
nt l’Histoire Sainte nous parle comme ayant été adorés par
Salomon.

0218 – Il y a sans doute quelque chose de vrai là-dedans,
dit sir Henry qui avait étudié. L’Astaroth des Hébreux éta
it l’Astarté des Phéniciens, et nous savons qu’à cette épo
que, les Phéniciens étaient les plus grands voyageurs du m
onde. Astarté était représentée avec les pointes d’un croi
ssant, et cette statue a certainement été ornée d’un crois
sant. Ce sont peut-être les Phéniciens qui sont venus ici
extraire des trésors. Qui sait ? –

Nous examinions encore ces statues énigmatiques, quand In
fadous, les saluant de sa lance, s’approcha pour nous dire
que Gagoul était à notre disposition, si nous voulions en
trer tout de suite dans la caverne.

Il était près de onze heures ; notre curiosité était si v
ive que nous ne voulûmes même pas attendre de prendre notr
e repas. Un petit panier contenant une gourde d’eau et de
la viande séchée devait nous faire patienter avec la faim,
au cas où nous nous attarderions un peu à l’intérieur. Fa
oulata voulut porter ces provisions elle-même.
0219
Dès que Gagoul fut hors de son hamac, elle nous jeta un m
auvais regard et dit en ricanant :

– Vous êtes bien pressés, chefs blancs, d’aller au-devant
du mal ! Venez ! Venez donc ! –

Devant nous s’élevait une muraille de granit ; c’était la
base du pic. La vieille, appuyée sur son bâton, s’y dirig
ea en sautillant. Nous la suivîmes jusqu’à une petite port
e solidement voûtée, qui avait l’air de l’ouverture d’une
galerie de mine.

Gagoul s’arrêta.

– -tes-vous prêts, grands chefs blancs ? dit-elle en se t
ournant vers nous. J’attends vos ordres pour obéir au roi
et vous montrer où sont amassés les trésors.

– Va ! lui dis-je.
0220
– Fortifiez vos c-urs, car vous allez voir des choses ter
ribles. Viens-tu avec nous, Infadous, toi qui as trahi ton
maître ? –

Infadous fronça le sourcil.

– Non, dit-il, il ne m’est pas permis d’entrer. Mais toi,
veille sur ces hommes ; ta vie dépend de la leur, et, s’i
l leur arrive le moindre mal par ta faute, tu le payeras c
her, toute sorcière que tu es !

– Garde tes menaces, Infadous ! Tu as toujours été prompt
à parler. Tu tétais encore, et c’était hier, que tu menaç
ais ta mère ! Mais j’exécute les ordres du roi. J’ai vu be
aucoup de souverains ; longtemps je leur ai obéi, puis ce
sont ceux qui m’ont obéi. Je vais les revoir ici. Allons,
entrons ! –

Sans plus de préliminaires, elle s’engagea sous cette pet
0221ite voûte, et nous la suivîmes. Le passage était obscu
r, mais assez large pour deux personnes de front. Gagoul,
de sa voix aiguë, nous guidait, et nous avancions comme à
regret, tout craintifs et pleins de pressentiments fâcheux
. Lorsque nous eûmes fait une cinquantaine de pas, le pass
age s’élargit ; un instant après, nous nous trouvâmes dans
un endroit étrange.

Imaginez-vous la plus vaste cathédrale du monde, haute de
trente mètres, en forme de dôme, vaguement éclairée par l
e haut et soutenue dans toute sa longueur par de gigantesq
ues piliers translucides qu’on aurait pris pour de la glac
e. Quelques-uns de ces piliers de spath avaient plus de si
x mètres de diamètre et s’élançaient jusqu’à la voûte. D’a
utres étaient en formation. Ces derniers reposaient sur le
sol comme des fragments de temple grec, tandis qu’une col
onne, descendant directement au-dessus, devait, avec le te
mps, rencontrer celle qui montait du sol.

Nous entendions tomber les gouttes d’eau qui venaient s’a
0222platir avec un petit bruit d’éclaboussure. Il y en ava
it qui se renouvelaient toutes les deux ou trois minutes.
Quel temps il avait fallu pour former ces colonnes ! C’éta
it presque incalculable.

Pour en donner une idée, j’ajouterai que nous vîmes un pi
lier commencé où se trouvait une grossière esquisse de mom
ie. Elle était à la hauteur où les badauds de tous les tem
ps et de tous les pays ont l’habitude d’essayer de s’immor
taliser aux frais des chefs-d’-uvre de l’art et de la natu
re, c’est-à-dire à un mètre et demi du sol. Il y avait pro
bablement au moins trois mille ans que le mineur avait des
siné sa momie, et la colonne n’avait encore que deux mètre
s et demi ! L’accroissement était donc d’un mètre en trois
mille ans, ou environ trois centimètres par siècle.

Ces stalactites et ces stalagmites n’étaient pas toutes p
areilles entre elles ; c’était, sans doute, lorsque, pour
une cause quelconque, la goutte d’eau avait été dérangée.
Les unes étaient semblables à des animaux fantastiques, d’
0223autres à des chaires de cathédrale tout ouvrées. Les p
arois de cette salle merveilleuse étaient ornées d’arabesq
ues comme la gelée en laisse sur les vitres, et, sur les c
ôtés, on voyait d’autres petites salles comme des chapelle
s dans une église, les unes assez grandes, d’autres fort p
etites, de véritables miniatures.

Nous n’eûmes pas le temps d’examiner à loisir ce lieu adm
irable. J’aurais voulu savoir si cette grotte avait servi
dans les temps anciens et à quel usage ; mais Gagoul, fami
lière avec toutes ces beautés, était pressée d’en finir au
plus vite. Elle partit, et nous dûmes la suivre. Elle nou
s mena dans une grotte au fond de laquelle était une porte
, carrée au sommet, comme le sont les portails des temples
égyptiens.

– -tes-vous prêts à pénétrer dans l’asile de la mort ? di
t notre guide, avec l’intention évidente de nous effrayer.

0224 – Va toujours, vieille sorcière ! –

Nous tâchions de faire semblant d’aller allégrement de l’
avant ; au fond, nous n’étions rassurés ni les uns ni les
autres. Faoulata seule manifestait ses craintes, en se ser
rant contre Good.

– Allons, passez, Quatermain, dit sir Henry, en me poussa
nt le premier : les aînés en avant ! Ne faites donc pas at
tendre madame ! –

Je ne sus aucun gré à sir Henry de sa politesse, et je me
trouvai dans une salle plus sombre, où, au premier abord,
je ne distinguai rien. Je ne fus pas longtemps à voir cla
ir. Dans toute la longueur de la salle s’étendait une tabl
e blanche massive, autour de laquelle étaient rangées des
figures de grandeur naturelle. Sur la table était un objet
brun- et, quand je le reconnus, j’eus un mouvement pour m
‘esquiver. Mais sir Henry, qui me suivait, m’attrapa au co
llet. Sans sa poigne de fer je ne serais pas resté dans ce
0225tte salle, et tous les diamants de Salomon ne m’y aura
ient pas fait rentrer.

Sir Henry commença à y voir à son tour, et il me lâcha po
ur essuyer la sueur qui coulait sur son front.

Gagoul se délectait.

A l’extrémité de cette table était un colossal squelette
humain d’au moins cinq mètres. Une de ses mains osseuses s
‘appuyait sur la table, dans l’attitude d’un homme qui se
dresse ; l’autre était levée et tenait une longue épée bla
nche, prête à s’abaisser. Le squelette, penché en avant, a
vec son crâne luisant, ses orbites vides, ses mâchoires en
trouvertes et grimaçantes, avait l’air de se tourner vers
nous comme pour nous parler.

– Qu’est-ce que ceci ? dit Good, indiquant l’assemblée at
tablée.

0226 – Et ceci ? dit sir Henry s’approchant de l’objet qui
se détachait sombre sur la table blanche.

– Ah ! ah ! ricana la sorcière, je vous l’ai dit : ça por
te malheur d’entrer ici ! Approche, Incoubou, brave au com
bat, regarde celui que tu as tué. –

Elle tira sir Henry par l’habit, pour l’approcher de la t
able.

Sir Henry recula avec une exclamation d’horreur.

Assis sur cette table, nu, la tête sur ses propres genoux
, était le roi Touala. Oui, c’était lui dans toute sa laid
eur personnelle, avec la laideur de la mort en plus. Le co
rps était enduit de quelque chose de visqueux qui rendait
l’aspect du cadavre plus hideux encore. J’entendis un lége
r bruit : tip ! tip ! tip ! et je compris. C’était une gou
tte d’eau siliceuse qui tombait sur le corps de Touala, et
Touala était en train de devenir stalagmite.
0227
Ces figures rangées autour de la table étaient des cadavr
es pétrifiés.

Impossible de rien imaginer de plus horrible que cette ré
union de rois morts, aux traits presque effacés, et siégea
nt sous leurs linceuls de silice, autour de cette table in
hospitalière, avec cette Mort gigantesque pour amphitryon.
Il y en avait là vingt-sept, et le dernier était le père
d’Ignosi.

C’est ainsi que les Koukouanas conservent leurs rois, et
cette coutume doit remonter loin.

Le squelette qui tient le haut de la table est de beaucou
p antérieur. Il doit sans doute son origine au même statua
ire que les trois Silencieux. C’est une véritable -uvre d’
art. Good, qui a fait de l’anatomie, dit que, comme squele
tte, il n’y manque rien.

0228 J’imagine qu’on a placé là ce squelette, pour effraye
r les maraudeurs attirés dans ce lieu par la connaissance
des trésors qui y sont enfermés.

CHAPITRE XIII
LA CHAMBRE DES TRESORS

Tandis que nous contemplions avec horreur le spectacle qu
e je viens de décrire, Gagoul, grimpée sur la table, s’emp
ressait auprès de Touala, pour voir, dit Good, s’il était
de bonne garde. Puis, elle fit le tour de chacun des hôtes
, comme pour leur faire un bout de causette, histoire de r
enouveler connaissance. Elle alla ensuite s’accroupir deva
nt la Mort, et parut lui adresser des prières. Cette vieil
le et cet entourage étaient si affreux à voir que nous nou
s hâtâmes de sortir.

– Allons, viens, dis-je à demi voix, viens, Gagoul, condu
is-nous. –

0229 Elle glissa vivement au bas de la table.

– Mes seigneurs n’ont pas peur ? dit-elle avec son ricane
ment féroce.

– Ne t’inquiète pas de ça, va toujours.

– Oui, seigneurs, allons ! – Préparez votre lampe et entr
ez. –

J’allumai la mèche de roseau qui trempait dans une gourde
d’huile ; je ne vis que le roc.

– Il ne s’agit pas de plaisanter, – dis-je tout en colère
.

Elle s’appuya contre le mur, et, nous montrant le rocher
juste devant nous :

– Je ne plaisante pas, voyez ! –
0230
Et à l’endroit désigné, je vis, en effet, que le mur se s
oulevait. Une partie des masses rocheuses de cette caverne
se détachait, s’élevait et laissait béante une ouverture
de la largeur d’une porte ordinaire. Quand la pierre qui m
ontait eut disparu, probablement dans une cavité préparée
à cet effet, nous nous trouvâmes devant un grand trou noir
.

Par quel ressort mystérieux ce roc était-il mû ?

Par un mécanisme tout simple, sans doute, comme celui des
fenêtres à châssis. J’espérais m’en rendre compte plus ta
rd ; mais, pour le moment, la chambre des trésors était ou
verte ! Cette idée me fit oublier toutes nos frayeurs.

Etait-ce une mystification ou bien allions-nous prendre p
ossession des trésors convoités par don Sylvestra ? Tout à
l’heure, peut-être, nous serions les gens les plus riches
de la terre !
0231
– Ecoutez, fils du soleil, dit Gagoul, vous allez voir le
s pierres brillantes ; je sais d’où elles viennent. Elles
ont été tirées par des hommes blancs, au puits où veillent
les Silencieux, il y a longtemps. On ne sait pas pourquoi
ceux qui les amassaient se sont enfuis, laissant là tant
de trésors. Vous verrez la maçonnerie qu’ils préparaient p
our mieux cacher leurs richesses ; ce travail de sûreté es
t resté inachevé.

– La tradition de ces richesses existait parmi nous, mais
le secret de la porte que vous avez vue disparaître était
perdu. Une femme le trouva par hasard. Elle conduisit ici
un homme blanc. Il venait de loin, peut-être de votre pay
s ; le roi l’avait bien reçu. Le blanc trouva ici des pier
res. Il en avait déjà rempli une petite peau de chèvre, qu
and-

– Eh bien ! quoi ? dis-je avec impatience.

0232 – On ne sait pas ce qui arriva, dit Gagoul. Le fait e
st que le blanc jeta ce qu’il avait à la main et s’enfuit.
Il avait une pierre serrée dans ses doigts ; celle-là il
l’emporta avec lui ; mais le roi la lui prit et tu l’as vu
e au diadème de Touala. Vous verrez la peau de chèvre à te
rre, et vous saurez si Gagoul dit la vérité.

– Tu prétends que personne n’a franchi cette porte depuis
lors ?

– Non, personne, mon seigneur. Chaque roi a appris à ouvr
ir et à fermer cette porte ; mais aucun n’en a dépassé le
seuil. On dit que ceux qui le font meurent avant de voir s
e renouveler une autre lune. Celui que vous avez rencontré
dans la caverne n’a pas vécu longtemps après, et vous sau
rez par vous-même si je me trompe. –

Elle me regardait d’une façon si étrange et si menaçante,
que j’en restai tout interdit.

0233 Good qui ne comprenait pas ce qu’elle disait, s’impat
ienta.

– Mille trompettes ! allons-nous prendre racine ici ? Voy
ons, Quatermain, dites donc à cette mégère d’avancer. –

Gagoul disparut dans l’ouverture, portant le lampion. J’a
voue que je n’étais pas rassuré ; je suivis cependant les
autres, et nous nous engageâmes dans un passage étroit et
obscur.

Bientôt Gagoul s’arrêta, et nous fit remarquer des blocs
qui paraissaient préparés pour faire un mur. Evidemment on
avait eu l’intention de murer la porte. Chose curieuse, i
l y avait encore là une quantité de mortier desséché et un
e truelle semblable à celles qu’on emploie maintenant.

Faoulata, qui ne nous avait pas quittés, et qui n’avait p
as cessé de montrer beaucoup de craintes, déclara qu’elle
se sentait incapable d’aller plus loin. Nous la laissâmes
0234assise adossée contre un bloc de pierre, avec le petit
panier de provisions, et nous suivîmes notre guide.

Une porte de bois, artistement travaillée, nous barra bie
ntôt le passage ; elle était entr’ouverte ; un sac de peau
, qui paraissait plein, était jeté en travers du seuil.

– Tenez, hommes blancs, dit Gagoul en l’indiquant, ne vou
s l’avais-je pas dit ? –

Good souleva le sac, il était lourd et résonnait d’un bru
it de cailloux.

– Par Jupiter ! s’écria-t-il, c’est peut-être des diamant
s que tout cela !

– Venez toujours, dit sir Henry, nous ramasserons cela en
sortant. Donne la lampe, vieille mégère ! –

Il prit la lampe des mains de Gagoul et franchit le seuil
0235 de la porte.

Nous le suivîmes de près, négligents de ce sac de diamant
s.

La pâle lueur de la lampe nous montra une petite salle ta
illée dans le roc. D’un côté était échafaudée une superbe
collection de défenses d’éléphants. Nous ne pouvions pas l
‘évaluer, car nous ne voyions pas la profondeur de cet ama
s ; mais je comptai au moins quatre ou cinq cents pointes
qui dépassaient. Cette seule trouvaille suffisait à enrich
ir l’un de nous. C’était peut-être le magasin d’ivoire d’o
ù Salomon avait tiré de quoi faire ce trône incomparable o
ù il siégeait pour juger son peuple.

Une vingtaine de boites peintes en rouge et fermées attir
èrent aussi nos regards.

– Ah ! voici les diamants ! – s’écria sir Henry.

0236 Un des coffres avait été ouvert. Je plongeai la main
par l’ouverture et je la retirai pleine, non pas de diaman
ts, mais de pièces d’or d’une forme toute particulière.

– En tout cas, dis-je en remettant l’or, nous ne nous en
irons pas les mains vides. S’il y a là deux mille pièces,
et autant dans les autres coffres, c’est déjà quelque chos
e.

– C’était peut-être, dit Good, l’argent préparé pour paye
r les travailleurs ; la caisse était bien pourvue. Mais- e
t nos diamants ? Est-ce que le pauvre Sylvestra aurait tou
t mis dans son sac ? –

Gagoul vit que nous avions l’air de chercher ; elle devin
a quoi.

– Regarde dans le coin le plus obscur, dit-elle, regarde
; il y a là trois coffres ; l’un est ouvert, les autres so
nt fermés.
0237
– Comment sais-tu cela, dis-je, puisque personne n’est ve
nu ici depuis trois cents ans ?

– Il y en a qui voient sans leurs yeux, Macoumazahne, tu
dois savoir cela, toi qui es avisé. –

J’avais indiqué le coin à mes camarades. Sir Henry avait
plongé la main dans une des petites caisses.

– Nous y sommes ! s’écria-t-il. Cette fois ce sont des di
amants. –

Une niche était pratiquée dans le roc, et là se trouvaien
t trois coffres d’environ un mètre carré ; l’un était ouve
rt et au tiers vide ; les autres étaient fermés et scellés
. Je brisai le sceau, non sans un sentiment de profanation
.

Que de temps s’était passé depuis que le trésorier avait
0238apposé son cachet ! Le coffre était rempli de diamants
! Pas d’erreur possible ! C’était bien ce toucher savonne
ux du diamant brut ! Le troisième coffre n’était qu’à moit
ié plein, mais c’étaient de grosses pierres triées et choi
sies.

– Eh bien ! dis je avec un soupir de satisfaction, nous p
ouvons nous dire riches ! Monte-Cristo n’était qu’un indig
ent en comparaison.

– Nous allons rendre ces diamants communs comme le strass
, dit Good.

– Mais, d’abord, il faudrait les avoir tirés d’ici, – obj
ecta sir Henry avec son gros bon sens.

Nous nous regardions tout pâles, à la lueur de cette méch
ante lampe vacillante ; nous avions plutôt l’air d’être de
s voleurs en train de dévaliser une victime que des hommes
qui viennent de faire la plus riche des trouvailles.
0239
– Ah ! ah ! ricanait la mégère, tournant comme un vampire
autour de la salle ; vous les avez vos pierres ; amusez-v
ous avec ; faites-les couler dans vos doigts ; mangez-les,
buvez-les ! Ah ! ah ! –

Nous regardions toujours. Oui ! ces diamants amassés là p
ar Salomon, convoités par don Sylvestra, ils étaient à nou
s ! Plus heureux que les autres, nous allions les emporter
de cet antre, et nous serions colossalement riches. Ce qu
‘il y avait autour de nous de choses précieuses : or, ivoi
re, diamants, c’était incalculable comme valeur ! –

Et, tandis que nous essayions de supputer approximativeme
nt notre fortune, que nous bâtissions de beaux rêves, nous
ne vîmes pas Gagoul se glisser furtivement hors de la cha
mbre des trésors, puis, sans bruit, se faufiler le long du
passage pour retourner à la porte de roc toujours béante.

0240 Un cri rompit le silence souterrain.

– Au secours ! Bougouen ! Au secours ! –

C’était la voix de Faoulata.

– Au secours ! répétait-elle. Vite, vite, la porte s’abai
sse ! –

Nous nous précipitâmes vers la porte, et, de loin, instin
ctivement, nous vîmes comme une lutte. Je compris bientôt
ce qui s’était passé :

Gagoul s’était faufilée dehors ; elle avait touché le res
sort qui faisait descendre la porte ; puis, comme pour s’a
ssurer que nous ne soupçonnions aucun danger, elle était r
entrée un instant. A ce moment, Faoulata, comprenant le de
ssein infernal de la sorcière, l’avait saisie à bras le co
rps et l’empêchait de s’échapper. Gagoul, pour se dégager,
avait plongé un poignard dans le c-ur de l’infortunée, et
0241, quand nous arrivâmes, il était trop tard ; nous vîme
s que la sorcière, débarrassée de Faoulata, essayait de pa
sser par cette porte qui tombait toujours plus vite.

Il était trop tard pour nous et pour elle aussi ; la misé
rable, la porte la touchait, entravait ses mouvements, l’é
crasait, pesant davantage à chaque seconde. Les cris aigus
de Gagoul nous pénétraient d’horreur ; un craquement sini
stre résonna- ce fut tout. La mégère était écrasée sous la
porte mystérieuse ! Quelques secondes avaient suffi pour
tout ce drame.

Nous nous tournâmes vers Faoulata mourante.

– Je ne la voyais pas, balbutiait la pauvre enfant. Elle
m’a frappée ! Je meurs ! Je n’y vois plus ! Adieu, Bougoue
n ! Hélas ! Je n’ai pu vous avertir à temps. Vous êtes sag
es, vous déjouerez ses plans ! Adieu ! Adieu ! –

Good, assis à terre, la tenait dans ses bras, essayait de
0242 lui réchauffer les mains. Elle leva sur lui ses beaux
yeux doux et expressifs.

– Nous nous reverrons dans un autre monde, dit-elle. Peut
-être y serai-je blanche, moi aussi ! –

Et avec ce souhait, elle exhala son dernier soupir.

Nous restions émus, désolés, consternés. Good avait la fi
gure inondée de larmes.

– Ne vous désolez pas tant, dit sir Henry. Il n’y a pas d
e quoi.

– Pas de quoi ? répondit vivement Good offensé.

– Elle est plus heureuse que nous, car elle ne souffre pl
us ; mais nous, quelles angoisses nous attendent ! Vous ne
voyez donc pas que nous sommes enterrés vifs ? –

0243 Non, nous n’avions pas encore réfléchi à cela.

En effet, comment sortir de cet antre ? Le seul être qui
connût le secret de la porte, était écrasé dessous, et tou
tes les armées d’Ignosi, en admettant que le roi sût où ét
ait cette porte, n’auraient pas pu en forcer l’entrée.

Au premier abord, l’idée de cette mort lente, de ce long
supplice, nous accabla. La scélérate de Gagoul ! C’était d
onc là le sel de sa plaisanterie, quand elle nous disait d
e boire et de manger les diamants. Depuis qu’elle avait co
nsenti à nous conduire ici, elle avait tramé ce projet dia
bolique ; et c’était sans doute un tour de la même sorte q
u’on avait voulu jouer à don Sylvestra. Lui, plus heureux,
avait échappé au piège.

– Tout à l’heure, dit sir Henry, l’huile, va manquer. Che
rchons donc, pendant que nous y voyons encore, si nous ne
trouverons pas un ressort quelconque. –

0244 Nous suivîmes ce conseil ; mais le roc ne portait auc
une trace de ressort. Il n’était pas probable que ce resso
rt jouât des deux côtés. Gagoul ne se serait pas glissée s
ous la porte au risque de sa vie, si elle avait pu faire m
ouvoir la porte de l’intérieur du passage.

– Inutile ! dit sir Henry d’une voix altérée. Rentrons da
ns la chambre des trésors ; nous aurons au moins un peu d’
espace pour mourir.

En passant, nous dîmes adieu à la pauvre Africaine. La pe
tite corbeille, avec le peu de provisions que nous avions
apportées, était sur une pierre ; je la pris et nous nous
retrouvâmes dans la salle. Nous nous assîmes contre ces co
ffres pleins d’or, richesse maintenant vaine à nos yeux.

– Partageons cette nourriture afin qu’elle dure plus long
temps, – dit sir Henry.

Nous en fîmes quatre parts pour chacun. C’était de quoi n
0245e pas mourir pendant deux jours.

– A présent, dit sir Henry, mangeons et buvons, car, dans
trois jours, nous devrons mourir. –

Sans appétit, mais par raison, nous prîmes un peu de vian
de séchée et quelques gorgées d’eau. Cette nourriture rele
va nos forces au moral comme au physique.

– Nous ferions bien, dit ensuite sir Henry, de chercher s
i cette chambre n’a pas une issue.

– Ce n’est guère probable, dis-je ; on n’aurait pas ménag
é dans cette chambre même une entrée aux maraudeurs. Mais
regardons toujours ! –

Nous fîmes le tour de la petite salle. Sir Henry tenait l
a lampe, nous scrutions tous les endroits du haut en bas ;
nous ne vîmes rien ; pas la plus petite fissure ! Le roc,
toujours le roc, solide et massif.
0246
La lampe faiblissait.

– Quelle heure avez-vous, Quatermain ? – demanda sir Henr
y.

Il était six heures ; nous étions entrés à onze heures da
ns cette caverne.

– Infadous sera inquiet, dis-je, il enverra à notre reche
rche.

– La belle avance ! dit sir Henry ; où voulez-vous qu’on
nous cherche ? Mes amis, nous n’avons qu’une chose à faire
: nous en remettre à la Providence et attendre la mort. L
a poursuite des richesses a été fatale à beaucoup d’hommes
, nous comme aux autres. –

La flamme de la lampe grandit et dansa ; elle éclaira viv
ement le monceau d’ivoire, les coffres d’or, les diamants,
0247 nos figures hagardes, décomposées ; puis elle vacilla
, grandit encore et expira.

CHAPITRE XIV
PLUS D’ESPOIR

Aucun des cauchemars qui ont jamais hanté vos rêves, n’a
surpassé les réalités de cette nuit affreuse. Heureusement
, la nature, en bonne mère, reprit ses droits pendant quel
ques heures, et un sommeil bienfaisant calma un certain te
mps nos anxiétés.

Une des sensations qui nous était le plus pénible, c’étai
t le grand silence qui nous enveloppait. Ce silence absolu
était accablant. A la surface de la terre, il existe touj
ours quelque son, quelque mouvement dont on ne se rend pas
compte, mais qui exclut le silence complet. Ici, dans les
entrailles de la montagne, aucun bruit ne pouvait parveni
r jusqu’à nous. Nos plus proches voisins c’étaient les roi
s koukouanas, figés dans leurs linceuls de spath, et les m
0248orts ne sont adonnés ni au bruit ni au mouvement ; mai
s, se fussent-ils livrés à toutes les sarabandes et à tout
es les danses macabres chères aux sorciers, qu’à travers l
‘épaisseur du roc, aucun son n’en aurait retenti dans notr
e tombeau. La vanité des choses humaines nous apparut alor
s dans toute son inanité ; nous étions au milieu de riches
ses incalculables : or, ivoire, diamants, et toutes nous p
araissaient maintenant d’aussi peu de valeur que de la pou
ssière. Avec quelle joie n’aurions-nous pas échangé ces tr
ésors contre notre liberté pure et simple !

– Quelle heure est-il ? dit sir Henry. Vous, Quatermain,
qui avez des allumettes, voyez donc ! –

Je frottai une allumette ; le contraste de cette flamme a
vec les ténèbres profondes m’aveugla ; je vis cependant qu
‘il était cinq heures.

Ainsi, au dehors, l’aurore rougissait les montagnes neige
uses et chassait la nuit des vallées : – Nous ferons bien
0249de déjeuner, dis-je, nous avons besoin de nos forces.

– Pourquoi faire ? répondit Good, plus tôt ce sera fini,
mieux ça vaudra.

– Non, dit sir Henry, tant qu’il y a de la vie, il y a de
l’espoir. Mangeons ! –

Nous nous distribuâmes, à tâtons, chacun une portion de b
iltong, et nous prîmes un peu d’eau.

– Nous pourrions peut-être nous faire entendre si nous cr
iions assez fort auprès de la maudite porte à coulisse, su
ggéra Good.

– Il n’est pas probable qu’un son pénètre à travers une t
elle épaisseur de rocher, dit sir Henry, et, en admettant
la chose, nous ne pouvons pas espérer beaucoup de secours
de ces messieurs attablés depuis des siècles à leur festin
0250 funèbre.

– Essayons toujours, dis-je, histoire de dire que nous n’
avons rien négligé ! –

Nous nous glissâmes en tâtonnant le long du passage étroi
t. Nous nous mîmes en devoir de crier, Good surtout. Il pe
rsévéra consciencieusement dans cet exercice vocal et fort
peu harmonieux. Il hurlait comme un possédé, et c’était e
ffrayant de l’entendre. Naturellement, cet effort fut inut
ile ; le bourdonnement d’une mouche aurait produit autant
d’effet.

Nous retournâmes à notre salle de trésors, suffisamment é
difiés sur ce moyen de nous attirer du secours. Good y ava
it gagné une soif intolérable et il lui fallut prendre enc
ore de l’eau. Nous n’avions pas assez de liquide pour nous
permettre de recommencer cette coûteuse tentative.

Puis nous avions, en passant, heurté le corps glacé de Fa
0251oulata, et nous craignions de fouler encore ces pauvre
s restes. En désespoir de cause, nous nous assîmes sur les
coffres. Il ne nous restait qu’à attendre la mort dans l’
inaction, et l’inaction, le silence, les ténèbres, le vois
inage de la Mort, étaient autant de circonstances aggravan
tes. J’avoue que, devant la fin lente et horrible qui nous
attendait, je perdis courage ; laissant tomber ma tête su
r l’épaule de sir Henry, je pleurai comme un enfant. J’ent
endis Good qui en faisait autant, tout en maugréant d’avoi
r si peu d’empire sur lui-même.

Sir Henry, avec cette grandeur, cette bonté, cet oubli de
soi qui lui étaient propres, nous consolait comme il pouv
ait. Il nous parlait de gens qui, dans des situations tout
aussi critiques, avaient cependant réussi à s’échapper ;
il tâchait de croire et de nous faire croire que la mort,
dans les circonstances actuelles, n’était pas pénible. – P
as pénible ! mourir de faim, de soif, d’isolement ! – Nous
aurions voulu ajouter foi aux paroles de notre ami. – Pui
s, il nous parlait de la Providence, de Dieu, et il nous e
0252ngageait à nous remettre à la bonté suprême pour la vi
e ou pour la mort.

Une journée s’écoula ainsi. Quelle journée ! On passe dan
s la vie des années qui semblent moins longues. Quand je f
rottai une autre allumette, je vis qu’il était sept heures
.

Tout à coup, Good s’écria :

– Mais l’air n’est pas encore impur ; la salle n’est pas
grande, et, depuis le temps que nous sommes ici, nous devr
ions sentir l’air vicié : l’air doit se renouveler. –

Cette sortie de Good nous réveilla de notre désespoir :

– Cherchons ! m’écriai-je, cherchons encore ! –

Nous nous mîmes à tâter le sol avec une ardeur nouvelle ;
mais, au bout d’une heure ou deux, nous nous rassîmes, co
0253nsidérablement meurtris, fatigués et de nouveau décour
agés. Good, cependant, n’abandonna pas la partie. Il ne s’
était peut-être pas assez de fois heurté aux défenses d’él
éphants et cogné aux parois anguleuses ; il disait avec un
certain entrain que ça valait mieux que de ne rien faire
du tout.

– Camarades, cria-t-il enfin d’une voix étouffée, venez d
onc ici ! –

Guidés par sa voix, nous nous dirigeâmes vers lui aussi p
romptement que faire se pouvait dans ces ténèbres.

– Tenez ! – dit-il dès que je le touchai.

Et prenant ma main, il la plaça sur le sol.

– Ne sentez-vous rien ?

– Mais si ! Il me semble qu’il vient de là un souffle d’a
0254ir. –

Good se leva ; de son talon il frappa le sol à cet endroi
t. Cela sonnait creux.

– Une allumette ! Vite une allumette. –

Et l’allumette nous montra une rainure dans le sol. Avant
que l’allumette fût éteinte, Good avait mis la main sur u
n anneau en pierre. Il avait un fort couteau muni d’un bon
crochet ; il l’ouvrit et travailla tant et si bien qu’il
introduisit son crochet sous l’anneau.

– A présent, cria-t-il, tirons ! Commencez, Quatermain ;
moi j’ai les mains toutes tremblantes. –

J’essayai de tirer ; rien ne bougea. Good ôta sa cravate
de soie et la passa dans l’anneau. Sir Henry y mit aussi t
outes ses forces ; encore en vain.

0255 – Allons-y tous trois, donc ! – s’écria Good.

Sir Henry, de ses mains puissantes, saisit la cravate ; j
e tirai sir Henry par la taille, et Good me tenait de la m
ême façon.

– Une ! deux ! trois ! –

Un effort monstre, un bruit de séparation, un courant d’a
ir, et nous étions tous trois sur le dos, les quatre fers
en l’air, avec la dalle de pierre sur nous !

– Bravo ! s’écria Good, qui fut le premier relevé. Voici
une issue ! C’est la délivrance !

– Il faut voir, dit sir Henry. Une allumette encore ! Com
bien vous en reste-t-il, Quatermain ?

– Trois ! – dis-je en en frottant une.

0256 La lumière nous montra une ouverture assez large où c
ommençait un escalier.

– Descendons ! dit sir Henry, cet escalier doit mener que
lque part.

– Je vais prendre le reste de nos provisions ! – dis-je.

Et en passant je me heurtai contre les coffres.

– Autant emporter quelque chose en souvenir, dis-je. Cama
rades ! Je prends des diamants plein mes poches. Faites-en
autant !

– Merci bien ! dit sir Henry ; j’en ai assez de vos diama
nts ! Ils me donnent des nausées. Notez bien que nous ne s
ommes pas encore dehors ! –

Good n’était pas plus avide que sir Henry ; il ne voulut
0257pas faire un pas pour s’approprier un peu de ces riche
sses. Un adieu à l’infortunée Faoulata, et ils descendaien
t tous deux. Je les suivis bientôt, mais non sans avoir bo
urré toutes mes poches. Chez moi, vieux chasseur, c’est un
e habitude invétérée de ramasser tout ce qui peut être uti
le. Aussi j’avais d’instinct plongé la main à plusieurs re
prises dans les coffres, sans négliger la caisse aux gros
diamants.

– Faites bien attention en descendant, sir Henry ! dis-je
. Il y a peut-être de l’eau à la dernière marche.

– Il y a plutôt une autre salle, – dit sir Henry, descend
ant avec prudence.

Il comptait les marches ; arrivé à dix-huit, il s’arrêta.

– Nous sommes au bas – dit-il.

0258 Nous nous reculâmes en nous touchant. Chacun de nous
étendit les bras pour tâter.

– Encore une allumette, dit sir Henry, c’est le cas ou ja
mais ! –

L’avant-dernière allumette brilla. Nous étions dans une s
orte de couloir.

– De quel côté nous diriger ? dit sir Henry.

– N’importe ! dit Good.

– Mais pardon, il importe beaucoup ! Un bout de ce corrid
or peut mener dans une fosse, et l’autre extrémité nous co
nduire au jour.

– C’est juste, dit Good ; mais, comme vous ne savez pas s
‘il vaut mieux prendre à droite qu’à gauche, allons au pet
it bonheur !- Mais non ; tenez, avez-vous remarqué que la
0259flamme de l’allumette a penché à gauche ; c’est que l’
air vient du côté opposé. Dirigeons-nous toujours du côté
de l’air.

– Vous avez raison, dit sir Henry, allons à droite ! –

Nous partîmes donc à droite, avançant le pied avec une pr
écaution extrême, les deux mains toujours tendues. Tout à
coup, le corridor se trouva coupé ; c’était une voie sembl
able qui traversait celle que nous avions suivie. Nous sui
vîmes la voie nouvelle un certain temps ; puis celle-ci bi
furqua ; et une autre de même, et ainsi de suite, pendant
fort longtemps. C’était un labyrinthe inextricable. Un heu
reux hasard pouvait seul nous mener à une issue, si toutef
ois il y en avait une. La seule explication plausible que
nous nous fîmes de cet enchevêtrement de passages, était q
ue nous étions dans les galeries d’une mine abandonnée, do
nt les directions capricieuses et multiples suivaient le f
il de la veine. Enfin, au bout de je ne sais combien d’heu
res, nous nous laissâmes glisser à terre, harassés de fati
0260gue et démoralisés jusqu’à l’âme. Un peu de nourriture
nous restait ; nous apaisâmes notre faim et notre soif av
ec cette dernière ration, et nous attendîmes. Nous n’avion
s échappé à la mort au sein des trésors que pour retrouver
notre ennemie dans ces galeries.

Nous étions déjà là depuis longtemps, quand il nous sembl
a entendre un bruit.

– N’entendez-vous pas quelque chose ? – dis-je à mes comp
agnons.

Ils prêtèrent l’oreille.

– Oui, dit Good, j’entends comme un bruit d’eau.

– Courage ! m’écriai-je, nous sortirons d’ici en suivant
le cours de cette eau, car elle court, puisqu’elle brait,
et elle doit s’écouler au dehors ! –

0261 Nous nous remîmes en marche, guidés par ce bruit de l
‘eau. Je renonce à dire le bien-être que nous procurait ce
bruit après la tristesse mortelle du grand silence qui no
us enveloppait depuis si longtemps.

Le bruit augmentait. C’était certainement celui de l’eau
qui tombait et jaillissait en clapotant. A mesure que nous
avancions, il était plus fort ; il devint formidable dans
ce silence.

– Attention ! dit sir Henry, attention ! Good, vous qui ê
tes en avant, n’allez pas tomber dans l’eau : il me semble
que nous approchons.

– N’ayez crainte, dit Good ; depuis que nous allons à tât
ons, je commence à avoir des yeux au bout des doigts et de
s pieds. Mais nous ne sommes pas loin de l’eau ; je la fla
ire, moi aussi. –

A peine avait-il parlé, qu’un bruit de chute dans l’eau,
0262un cri étouffé nous arrêtèrent net, sir Henry et moi.

– Good ! Good ! Où êtes-vous ? – criâmes-nous ensemble.

Du sein de l’eau éclaboussée, une voix creuse répondit :

– Par ici ! Par ici ! Une allumette, que je sache par où
me diriger ! –

Vivement la dernière allumette fut frottée. Nous aperçûme
s Good accroché à un roc qui s’élevait comme un îlot au mi
lieu d’une grande nappe d’eau sombre, dont les bords s’éte
ndaient à nos pieds.

Nous n’avions pas eu le temps d’en voir davantage, que l’
allumette me brûlait les doigts et nous laissait de nouvea
u dans les ténèbres. Good s’était rejeté à la nage, et, gu
idé par nos voix, il ne tarda pas à saisir une des mains q
0263ue nous lui tendions.

– Voilà ce qui s’appelle un plongeon maladroit, dit-il en
prenant pied. Heureusement je sais nager et il vous resta
it une allumette, Quatermain. Sans cela je vous faussais c
ompagnie, et pour tout de bon ! Car c’était profond, je vo
us assure, je n’ai pas senti le fond. –

Oui, malgré la mort qui nous paraissait inévitable, nous
nous réjouissions de n’avoir pas perdu Good de cette façon
tragique. Et pourtant quel espoir avions-nous ? Aucun, sa
uf celui d’errer à l’aventure, de galerie en galerie, jusq
u’à ce que nous tombions morts de fatigue et de besoin ?

– Il est clair, dit sir Henry, que notre voie n’est pas d
ans les environs de cette eau. Rebroussons chemin ! –

Mais, avant de quitter ces parages, nous nous désaltérâme
s abondamment, et nous fîmes des ablutions qui nous rafraî
chirent et nous fortifièrent grandement. L’eau était bonne
0264 et fraîche. D’où elle venait, où elle allait, comment
il se faisait qu’il y eût de l’eau courante dans un soute
rrain, ce sont des questions que nous nous posions sans le
s résoudre.

Nous reprîmes donc notre marche. Arrivés à un croisement
de galeries, nous nous arrêtâmes encore. De quel côté alle
r ?

– Oh ! maintenant, dit sir Henry, nous marchons pour marc
her, car je n’ai plus une parcelle d’espoir. Une galerie e
n vaut une autre. Prenons celle de droite. C’est assurémen
t une mine abandonnée et toutes les issues en sont fermées
. –

Sir Henry prit les devants, cette fois. Nous marchions to
ujours lentement, mollement, comme des gens sans courage q
ui savent que leur peine est en pure perte. Une galerie ap
rès une autre, encore une, puis une autre ; peut-être, apr
ès tout, était-ce toujours la même ! Oh ! quelle lassitude
0265, quelle démoralisation que la nôtre !

Tout à coup, je me heurtai sur sir Henry ; il s’était arr
êté.

– Vous ne voyez pas une sorte de lueur, là, devant nous ?
– dit-il.

D’abord je n’en vis point ; mais, au bout d’un moment, il
me sembla distinguer comme une pâleur dans cette nuit pro
fonde. Etait-ce l’effet de la fatigue, une hallucination d
e notre cerveau fatigué.

– Il me semble voir quelque chose, dis-je ; ce n’est pas
une lumière, mais on dirait que les ténèbres se dissipent
un peu là-bas ! –

Nous avions déjà espéré et désespéré tant de fois dans le
cours de nos périlleuses aventures, que je ne sais quelle
espérance obstinée nous fit de nouveau entrevoir la déliv
0266rance. Notre marche vacillante redevint plus ferme ; n
ous hâtâmes le pas. La lueur devenait moins indécise ; c’é
tait comme une petite lucarne, et je ne crois pas que d’au
tres yeux que les nôtres, si longtemps habitués à la nuit,
eussent aperçu cette pâleur grise, si peu visible. Mais c
‘était tout ; cette lueur c’était la vie, le salut, car el
le venait forcément de l’extérieur ; du moins nous le croy
ions.

Nous avancions, et la galerie diminuait. Bientôt sir Henr
y dut se baisser, se traîner, aller à quatre pattes, rampe
r- mais qu’importe ; des bouffées d’air frais, d’un grand
air pur qui avait caressé les montagnes, arrivaient jusqu’
à nous. Nos poumons s’ouvraient à son souffle bienfaisant
; nous nous traînions derrière sir Henry, nous rampions. L
‘ouverture devint si étroite, que sir Henry dut faire les
plus grands efforts pour continuer ; enfin, il réussit à s
‘en tirer, puis moi, puis enfin Good ! Nous étions dehors
!

0267 Ciel ! Quelle délivrance ! Au-dessus de nos têtes s’é
levait le dôme azuré encore tout constellé d’étoiles. Nous
n’avions eu que le temps de nous redresser, et soudain la
terre s’éboula sous nos pieds, et nous voilà partis à dég
ringoler d’une façon vertigineuse. Au bout d’un instant je
parvins à saisir une branche de buisson et je m’arrêtai.
Sir Henry répondit à mon appel, et je pus descendre jusqu’
à lui. Une seconde après, je vis Good à cheval sur une rac
ine fourchue. Cette chute inattendue ne nous avait pas end
ommagés ; mais nous étions tout étourdis et meurtris. Il n
ous fallut quelques minutes pour nous remettre.

Nous restâmes là, assis sur l’herbe, savourant le bonheur
de l’existence reconquise, et, dois-je le dire ? était-ce
faiblesse physique, après tant de fatigues, de veilles, a
vec si peu de nourriture, ou était-ce un sentiment naturel
, nous pleurions de joie.

Nous avions donc, une fois de plus, échappé à la mort ! A
ssurément, c’était la main même de la Providence qui nous
0268avait fait prendre cette galerie aboutissant à un trou
de chacal, plutôt qu’une autre. Et nous étions dehors ! O
ui ! là ! devant nous, se dressaient les grandes montagnes
déjà éclairées par l’aube ; nos yeux voyaient cette auror
e rougissante que nous ne croyions plus contempler.

Quand il fit clair, nous vîmes que nous étions presque au
fond de la grande excavation où veillaient les Silencieux
, et nous avions devant nous leurs trois gigantesques silh
ouettes découpées en noir sur le ciel éclairé par la lumiè
re du matin. Les galeries interminables où nous avions err
é toute la nuit, avaient sans doute communiqué autrefois a
vec ce puits à diamants.

Le jour était venu. Nous nous fîmes presque peur. Nous ne
nous serions pas reconnus si nous nous étions rencontrés
dans cet état. Couverts de sang et de poussière, les trait
s hagards, décomposés, l’empreinte de la mort encore gravé
e sur nos fronts, les yeux battus, les joues creuses, le t
eint have, les vêtements déchirés-
0269
L’impression que chacun de nous produisait sur les deux a
utres ne laissait aucune illusion sur les ravages que ces
heures affreuses avaient amenés en nous. Je dois cependant
signaler que, dans toutes ces aventures, ces périls, ces
chutes, le monocle de Good n’avait pas quitté sa place ; v
ous le croirez si vous voulez, moi je l’ai constaté.

– Allons ! ne nous immobilisons pas ici, dit sir Henry ;
tout à l’heure nous ne pourrons plus bouger. –

La raideur gagnait déjà nos membres fatigués ; nous n’aur
ions pas pu marcher si nous avions attendu davantage.

Il nous fallut plus d’une heure pour grimper le talus du
puits, en nous accrochant aux broussailles, aux racines, a
ux herbes.

Enfin, nous fûmes en haut ! Non loin de nous un beau feu
flambait gaiement entre quelques huttes, autour desquelles
0270 des indigènes étaient occupés à préparer le repas du
matin. Nous nous dirigeâmes péniblement vers eux, bronchan
t et nous arrêtant à chaque pas. Tout à coup, un de ces in
digènes nous vit ; il s’élança de notre côté, et, de fraye
ur, se jeta à terre. C’était Infadous.

– As-tu peur de tes amis, Infadous ? lui criai-je.

– Ah ! mes seigneurs ! dit-il, vous revenez donc de chez
les morts ! –

Pleurant de joie, Infadous vint serrer les genoux de sir
Henry et lui baiser les mains.

Nous étions sauvés et nous nous retrouvions parmi nos ami
s.

CHAPITRE XV
DEPART DU PAYS DES KOUKOUANAS

0271 Quelques jours après notre sortie extraordinaire des
régions ténébreuses où nous avions désespéré de la vie, no
us étions de retour dans nos anciens quartiers. Avant de q
uitter la montagne, nous voulûmes revoir la grotte mortuai
re des rois et essayer de ravir son secret à cette porte é
trange. Maintenant que nous étions dehors, libres, respira
nt à pleins poumons l’air parfumé qui flottait sur les mon
tagnes, nous ne pensions plus tant à la vanité des richess
es ; nous ne disions plus de mal des diamants. Si cette po
rte de granit s’était de nouveau levée, nous livrant libre
accès aux trésors, je n’ose pas dire que notre cupidité r
éveillée ne nous eût pas poussés à nous en approprier auta
nt que possible ; mais l’embarras du choix ne se présenta
pas. Nous ne découvrîmes pas la moindre fissure dans le ro
c, pas la plus petite fente à l’endroit où nous pensions q
u’était la porte ; la masse rocheuse et uniforme ne nous d
ivulgua pas trace de son secret. Nous dûmes ressortir auss
i ignorants qu’à notre entrée. Les trésors ensevelis dans
la montagne sont là pour jamais avec le corps de cette jeu
ne fille, morte si malheureusement.
0272
Ensuite, nous essayâmes de retrouver le trou de chacal qu
i nous avait si bien servi. Autant chercher une aiguille d
ans un tas de foin. Il y avait des centaines de trous iden
tiques. Les buissons s’étaient redressés après notre chute
, rien ne distinguait un trou d’un autre. Force nous était
d’abandonner notre recherche. Nous n’avions pas encore tr
op le droit de nous plaindre ; mes poches étaient pleines
de diamants, et, quoi que, en dégringolant du puits, j’en
eusse perdu beaucoup, il m’en restait encore considérablem
ent. Je n’aurais pas échangé mon vieux paletot ainsi garni
contre son poids d’or.

A notre retour à Loo, Ignosi nous reçut avec sa cordiale
affection. Il écouta, étonné, l’histoire de la mort de Gag
oul et celle de notre merveilleuse délivrance.

– Je suis heureux, dit-il, de savoir que cette maudite so
rcière est morte. Elle a été trop longtemps la plaie du pa
ys ; elle n’a jamais cherché qu’à semer les querelles ; so
0273n bonheur était de faire couler le sang. Elle a trouvé
sa juste récompense en périssant dans le piège qu’elle vo
us avait tendu. Tant mieux, nous aurons la paix maintenant
.

– A présent, Ignosi, dis-je, nous voudrions retourner dan
s notre pays. Tu es venu ici avec nous comme un simple ser
viteur, et nous te laissons roi puissant d’un peuple soumi
s. Par attachement à notre souvenir et en reconnaissance d
e notre aide, applique-toi à bien gouverner, avec justice,
sagesse, modération ; respecte la vie de tes semblables ;
sois heureux, prospère, et vis longtemps dans ta patrie r
econquise. –

Le roi cacha sa figure dans ses mains et après un assez l
ong silence, il dit :

– Tes paroles, Macoumazahne, déchirent mon c-ur. Pourquoi
voulez-vous me quitter ? Vous ai-je manqué dans quelque c
hose ? Que vous ai-je fait ? Quoi ! dans les jours de l’ad
0274versité, vous m’avez soutenu et aidé ; puis, quand la
paix succède aux jours difficiles, vous voulez me quitter
! Non, mes pères blancs, restez avec moi. Tout ce qui est
à moi est à vous. Désirez-vous des terres, du bétail, des
serviteurs, des servantes ? Prenez ce que vous voulez. Vou
s faut-il une demeure telle que les habitations des pays c
ivilisés ? On vous en fera une sous vos ordres. Vous voyez
, le pays est bon, beau, giboyeux ; Habitez-y ; je ferai t
out pour vous rendre heureux.

– Merci, roi Ignosi, tout ce que tu nous offres est excel
lent, mais nous voulons revoir notre patrie.

– Oh ! reprit-il avec amertume, je vois ce que c’est ! Vo
us ne vouliez que des diamants ! Vous en avez trouvé et vo
us les préférez à votre ami. Vous êtes avides de richesses
comme sont tous les blancs. Vous vendrez les diamants et
vous oublierez Ignosi dans votre vie large et joyeuse. Mau
dites soient ces pierres ! Je prononce sentence de mort co
ntre quiconque en trafiquera dans mon pays ! Allez ! homme
0275s blancs, vous aurez une escorte. Vous pourrez partir
quand vous voudrez. J’ai dit.

– Ignosi ! dis-je, en posant affectueusement ma main sur
la sienne, te rappelles-tu comment ton c-ur languissait qu
and tu étais à Natal ? Tu soupirais après le lieu de ta na
issance, et tous les attraits de nos villes civilisées ne
pouvaient te détourner de l’inclination qui te portait ver
s la terre des Koukouanas. De même, notre c-ur se tourne v
ers notre patrie ; nous avons besoin de la revoir ; c’est
là que j’ai un fils ; pourquoi son père l’abandonnerait-il
? –

Ignosi, amolli, baissait la tête pendant que je parlais.

– Tu dis la vérité, Macoumazahne ; tes paroles sont plein
es de sagesse. Je comprends que vous désiriez revoir votre
patrie. Allez donc ! mon triste c-ur restera plein de vot
re souvenir, car, pour moi, vous serez comme morts ; jamai
0276s plus je n’entendrai parler de vous. Mais quand l’âge
aura blanchi vos cheveux, et que, tout frissonnants, accr
oupis près du feu, parce que le soleil aura perdu sa chale
ur, vous regarderez en arrière, aux jours écoulés, pensez
à ceux que nous avons passés ensemble. Dans votre esprit,
vous reverrez ce combat où nous avons vaincu les forces de
Touala, et toi, – Incoubou, tu te rappelleras comment tu
as brisé la force du taureau sauvage, et comment tu l’as a
battu sous tes coups. Maintenant, mes seigneurs et mes ami
s, allez, avant que mes yeux ne se fondent en ruisseaux de
larmes ! Adieu pour toujours. Incoubou, Macoumazahne, Bou
gouen ! soyez heureux dans le pays de vos pères ! Adieu !

Il se leva, s’approcha de nous, nous regarda longuement c
omme pour graver nos traits dans sa mémoire ; après quoi,
il se voila la face en jetant le pan de son manteau sur sa
tête, afin de ne plus nous voir.

Nous nous éloignâmes en silence.
0277
Ignosi n’était qu’un sauvage, et nos existences n’avaient
pas été longtemps associées ; cependant, cette séparation
nous serra le c-ur. Nous regagnâmes notre kraal sans pouv
oir parler.

Le lendemain, à l’aurore, nous partions. Infadous nous ac
compagnait avec une bonne escorte ; le régiment des Buffle
s. Quoique l’heure fût matinale, la ville était éveillée e
t fourmillait de braves indigènes sortis pour nous voir un
e dernière fois. Les hommes nous saluèrent, et les femmes,
en nous bénissant, nous jetaient des fleurs. Cette ovatio
n spontanée et inattendue nous toucha vivement.

Infadous nous conduisit à une passe à travers la montagne
, au nord de la route de Salomon. C’était un chemin beauco
up plus facile que celui que nous avions suivi pour venir.
Les chasseurs du pays le prennent quand ils poursuivent l
‘autruche dans les sables arides où elle vagabonde. Ses pl
umes sont l’objet d’un trafic très actif. Infadous nous ap
0278prit que des chasseurs avaient connaissance d’une oasi
s fertile à une certaine distance, et il nous conseilla de
marcher dans cette direction. L’idée nous parut bonne. Le
s chasseurs qui se trouvaient dans l’escorte assuraient qu
e, de l’oasis, nous gagnerions facilement les terres habit
ables. Nous supposâmes alors que la mère d’Ignosi avait pr
is cette route pour quitter le pays lorsqu’elle fuyait Tou
ala et Gagoul ; par cette voie, la délivrance de cette fem
me n’avait rien d’extraordinaire.

En voyageant sans nous presser, nous arrivâmes, le quatri
ème jour, à la muraille montagneuse qui sépare le pays des
Koukouanas du désert. Devant nous rayonnait l’immensité d
es vagues sablonneuses. On nous indiqua la pente rapide qu
e nous avions à descendre et nous nous séparâmes de notre
brave et loyal ami Infadous. Il nous quitta en nous souhai
tant mille bonnes chances, et, tout vieux guerrier qu’il é
tait, il avait des larmes dans la voix.

– Jamais, – mes seigneurs, disait-il, je ne reverrai vos
0279semblables ! Jamais mes yeux ne contempleront vos pare
ils. Oh ! comme Incoubou abattait les hommes à la guerre !
De quel coup il fit rouler la tête de Touala ! C’était un
coup de maître ! Même dans mes rêves, je ne verrai rien q
ui le surpasse. –

Nous ne pouvions rester insensibles à une si affectueuse
manifestation. Good en fut tellement touché qu’il voulut o
ffrir un souvenir au vieux chef. Il alla jusqu’à lui faire
le sacrifice de son monocle. Rassurez-vous, Good ne fut p
as dépouillé de son ornement indispensable. Nous sûmes alo
rs qu’il en avait un de rechange, dans quelque retraite ig
norée. Infadous apprécia ce don à sa juste valeur. Il vit
immédiatement de quel prestige cet appendice rare allait l
e rehausser parmi ses compatriotes. Après quelques essais
infructueux, il réussit à l’encadrer dans son arcade sourc
ilière, et la satisfaction du vieux guerrier fut à son com
ble. C’était un comble aussi de voir ce vieux sauvage avec
cet ornement disparate. Non, décidément les monocles ne c
adrent pas avec les costumes de peaux de léopard, les plum
0280es d’autruche, les ceintures et les genouillères de qu
eues de b-uf.

Bref, bien renseignés, approvisionnés d’eau, nous serrâme
s la main au chef et nous le quittâmes, suivis du bruyant
salut des Buffles.

Nos pérégrinations recommencèrent. La descente était rude
; malgré cela, le soleil couchant nous trouva campés sain
s et saufs au bas de la montagne.

Le soir, près du feu, sir Henry dit :

– Nous n’aurions pas été trop malheureux chez ces sauvage
s, après tout. Qui sait si les pays civilisés nous seront
aussi favorables !

– J’ai bonne envie d’y retourner, vraiment, dit Good ; no
s propres compatriotes ne nous feront pas tant d’accueil,
à coup sûr.
0281
– Pour moi, dis-je, j’avoue que tout est bien qui finit b
ien. Ma vie a été accidentée ; mais je n’ai jamais vu rien
de comparable à cette bataille. Le souvenir de Touala me
fait encore l’effet d’un cauchemar, et, quant à ce séjour
dans la montagne, le mieux est de n’y plus penser. –

Le lendemain, nous reprîmes notre marche. Le matin du tro
isième jour, nous distinguions les arbres de l’oasis. Avan
t le coucher du soleil, nos pieds brûlants foulaient l’her
be verte, et nous nous désaltérions au courant d’eau fraîc
he qui fertilise cette oasis.

CHAPITRE XVI
RETROUVE

L’oasis nous parut charmante. Nous voulûmes l’explorer po
ur trouver un gîte où passer la nuit. J’ouvrais la marche
; j’étais même assez loin de mes camarades et je suivais s
ans inquiétude le joli ruisseau qui traverse la petite nap
0282pe de verdure et se perd dans le sable un peu plus loi
n. Tout à coup, je m’arrêtai. Devant moi se dressait une f
ort jolie hutte, située dans un site charmant et adossée à
un énorme figuier. Elle était faite, à la façon des Cafre
s, en osier et en herbes séchées ; seulement, au lieu du t
rou rond habituel, une belle grande porte donnait accès à
l’intérieur de l’habitation rustique.

Etait-ce une hallucination de mon cerveau surchauffé par
le soleil du désert, ou était-ce une réalité ? Je restais
debout, me frottant les yeux, essayant de me rendre compte
.

– Comment peut-il y avoir une hutte ici ? – pensai-je.

L’interrogation n’était pas terminée dans mon esprit, qu’
un personnage couvert d’une peau de bête sauvage, parut su
r la porte. Il était de taille moyenne ; sa longue barbe e
t ses cheveux étaient noirs, c’était un homme blanc ! Il f
it quelques pas en me voyant ; je remarquai qu’il boitait.
0283 Un chasseur, surtout un blanc, ne serait pas venu s’é
tablir dans un endroit pareil ! Décidément, mon esprit mal
équilibré divaguait. Mes amis arrivaient juste à ce momen
t.

– Voyez donc ! m’écriai-je en me tournant vers eux et ind
iquant la hutte, suis-je le jouet d’une illusion, ou bien
y a-t-il là, devant nous, un homme blanc sur le seuil de l
a porte de cette cabane ? –

Sir Henry et Good avaient suivi ma main ; le blanc se pré
cipita vers nous, c’est-à-dire que la hâte était dans son
intention évidente, car son infirmité l’entravait péniblem
ent. Lorsqu’il fut tout près, il tomba devant nous comme é
vanoui. Sir Henry se jeta sur lui avec un cri :

– Ciel ! c’est mon frère ! –

Au son de nos voix, un autre individu, couvert de peau au
ssi, parut au seuil de la hutte ; il s’élança vers nous, u
0284n fusil à la main, pour venir défendre son compagnon.
Mais en approchant il poussa une exclamation :

– Macoumazahne ! tu ne me reconnais donc pas ? Je suis Ji
m le chasseur ! –

Il se roulait devant moi comme une bête, pleurant de joie
.

– J’ai perdu le billet que tu m’avais remis, reprit-il. J
e ne sais pas si nous avons pris le bon chemin ; mais cela
ne fait rien, car il y a bientôt deux ans que nous ne pou
vons sortir d’ici.

– Misérable ! lui dis-je, tu mérites d’être pendu pour av
oir perdu ce billet ; mais, si tu es confiné ici depuis de
ux ans, tu as expié ta faute. –

Pendant que Jim m’occupait, l’homme à la barbe noire s’ét
ait relevé. Sir Henry et lui s’étaient pris par la main, e
0285t, après une longue et pénible absence, ni l’un ni l’a
utre ne trouvait rien à dire. De leur querelle, il ne fut
pas même question. Dans la joie du revoir, tout était oubl
ié.

Au bout d’un moment, sir Henry, redevenu maître de lui, d
it :

– Pauvre Georges, je vous croyais mort ! Je viens d’explo
rer les montagnes de Salomon, en quête de vous, et, sachan
t que vous n’étiez pas arrivé jusque-là, j’ai cru que vous
aviez péri dans le désert. J’avais abandonné tout espoir,
et voici que, par un hasard miraculeux, nous vous retrouv
ons perdu dans ce coin solitaire.

– Il y a quelque chose comme deux ans, dit Georges, avec
l’hésitation de ceux qui n’ont plus l’usage de leur langue
, que j’ai quitté les pays civilisés pour aller faire fort
une aux montagnes de Salomon. Je suis arrivé jusqu’ici san
s trop de peine, et déjà j’augurais bien de mon expédition
0286 ; mais le malheur voulut que, le jour même de notre a
rrivée ici, une grosse pierre m’écrasait la jambe, et je n
‘ai plus été capable de marcher.

– Monsieur Neville, dis-je en me présentant alors, vous n
e me reconnaissez pas.

– Tiens ! Tiens ! Mais si ! Certainement je vous reconnai
s, monsieur Quatermain ! Et ça ? mais c’est Good ! Si je m
‘attendais à une pareille rencontre dans un pays perdu com
me celui-ci ! Je croyais ne plus revoir une figure connue
; tous les bonheurs viennent à la fois ! –

Ce soir-là, quand nous fûmes restaurés, Georges Curtis no
us raconta ses aventures ; je les résume en quelques ligne
s : Mon billet étant perdu, il n’en avait pas été question
. Sur les données des indigènes, Georges Curtis avait pris
la route qui mène à la passe accessible d’où nous venions
de descendre, et c’est assurément le meilleur chemin. Apr
ès bien des incidents, cependant, et beaucoup de souffranc
0287es, le voyageur était arrivé à cette oasis ; il s’imag
inait que son voyage était accompli, quand le malheureux J
im, en tirant une pierre derrière laquelle se trouvait un
nid de ces abeilles sans aiguillon, communes en Afrique, u
n quartier de roche ébranlé avait roulé juste sur le pauvr
e Curtis. Malgré tout son courage, Curtis, la jambe écrasé
e, avait dû rester où l’accident l’avait surpris. Depuis c
ette époque, il avait vécu en Robinson, avec Jim pour Vend
redi. Sa jambe ne guérissait pas, et il n’y avait pas à so
nger à traverser les sables brûlants dans ces conditions.

Sauf la solitude, ils n’avaient pas eu à se plaindre. Ils
avaient, par manière de distraction, cultivé un peu de te
rrain ; les bêtes fauves qui venaient se désaltérer au rui
sseau fournissaient leur table de rôtis nombreux et succul
ents ; leur provision de munitions était encore abondante
; du reste, ils en avaient été économes et n’avaient pas n
égligé l’emploi des pièges. Leur garde-robe européenne ava
it depuis longtemps dû être renouvelée, et les peaux des a
0288nimaux tués avaient été fort utiles aux deux solitaire
s. Ils avaient longtemps espéré que les chasseurs d’autruc
hes viendraient camper dans leur oasis ; mais jusque-là au
cun être humain n’avait interrompu la monotonie de leur ex
il.

– Nous avions résolu, ajouta Georges en terminant, que Ji
m irait demain au Kraal de Sitanda chercher du secours, ta
nt nous étions fatigués de cette vie ; mais j’étais convai
ncu que je ne le verrais plus et que je mourrais seul, oub
lié et misérable, dans cet endroit abandonné. –

– Vos pronostics sont comme les rêves, dit sir Henry, il
faut les interpréter à rebours. Car, non seulement vous ne
mourrez pas oublié ici, mais j’espère bien qu’une fois de
retour dans notre pays, vous me ferez le plaisir d’y vivr
e longtemps. –

Sir Henry raconta ensuite nos aventures à son frère.

0289 – Vous n’avez pas tout perdu, dit Georges, quand sir
Henry lui eut raconté notre trouvaille de diamants ; car v
ous voilà riches.

– Oh ! dit sir Henry, moi, pas plus qu’avant ! Tout cela,
nous l’avons stipulé d’avance, appartient à Quatermain et
à Good. Vous savez bien que je n’en ai pas besoin ; mes r
evenus suffisent à mes dépenses. Je n’ai pas d’ambition et
ne convoite rien de plus.

Sir Henry avait toujours refusé de partager notre butin ;
mais, après beaucoup d’insistance de notre part, il conse
ntit à en accepter le tiers pour son frère. Le pauvre garç
on avait encore plus souffert que nous, et il n’avait rien
gagné à son voyage d’exploration.

0290

Il me semble qu’il est temps de poser la plume. J’ajoute
seulement que notre voyage de retour n’alla pas sur des ro
ulettes. Nous aurions déjà eu beaucoup de peine chacun pou
r son compte personnel ; mais ce que nous endurâmes de fat
igue à cause du pauvre Georges, c’est inouï. Il était très
faible ; sa jambe n’était qu’une plaie qu’aggravaient la
chaleur et la marche. L’un de nous devait toujours le sout
enir, et notre voyage à travers le désert dura presque le
double du temps nécessaire. Cependant ce voyage-là aussi e
ut un terme. Nous arrivâmes harassés, mais tous vivants, a
u Kraal de Sitanda. Le vieux coquin qui avait nos bagages
en dépôt, fut désagréablement surpris de notre retour ; il
avait déjà calculé quel profit il allait tirer de nos dép
ouilles, et il regretta sincèrement que nos os ne fussent
pas restés à blanchir au soleil. Nous laissâmes Georges Cu
rtis se refaire un peu, en compagnie de son frère, au Kraa
l de Sitanda ; puis nous reprîmes le chemin de la patrie.
0291Six mois après, j’étais réintégré à Durban, dans ma ma
isonnette au bord de la Bérée.

C’est de là que j’envoie mes adieux aux lecteurs bienveil
lants qui m’ont accompagné dans ce voyage qui fut l’épisod
e le plus extraordinaire d’une existence pourtant fort acc
identée.

Je finissais les dernières lignes, quand je vis un Cafre
qui courait le long de mon avenue d’orangers ; il portait
une lettre au bout d’un bâton fendu. Cette lettre est de S
ir Henry ; je la transcris.

– Cher ami,

– Vous avez déjà dû recevoir, par le dernier paquebot, un
mot pour vous avertir de notre heureuse arrivée. Aujourd’
hui je vais vous donner des nouvelles plus détaillées.

– Notre traversée fut excellente ; mon frère s’en trouva
0292bien, et, puisque je suis sur son chapitre, je vous di
rai que les médecins espèrent le guérir complètement ; il
boitera cependant toujours. Aussitôt débarqués à Southampt
on, nous n’eûmes rien de si pressé que de faire un tour en
ville. Good n’attendit pas au lendemain pour paraître hab
illé de neuf, rasé, coiffé, ganté, parfumé, paré d’un nouv
eau monocle. Au parc, nous rencontrâmes des connaissances,
et il me fallut parler de notre voyage merveilleux, du su
ccès de Good. Il paraît que ces personnes trouvèrent la ch
ose amusante, et l’une d’elles qui a des accointances dans
le journalisme, fit imprimer cela tout vif. Good est furi
eux ; sa modestie naturelle s’offense de la publicité et d
u regain de faveur qu’obtiennent ses belles jambes blanche
s.

– Mais venons à quelque chose de plus sérieux. Vos diaman
ts ont été portés chez un joaillier pour les faire estimer
, comme nous en étions convenus. Vous êtes riche, camarade
, fabuleusement riche ; je n’ose pas vous dire la valeur a
pproximative que le commerçant leur a assignée. Jamais on
0293n’a mis en vente autant de diamants, ni de plus parfai
ts. Ils sont de la plus belle eau et aussi précieux que le
s pierres les plus estimées du Brésil. Les joailliers ne p
euvent pas les acheter tous à la fois ; leurs finances n’y
suffiraient pas. Ils conseillent de les mettre sur le mar
ché par petites quantités, pour n’en pas faire baisser le
cours. J’ai une offre de vingt millions de francs pour une
petite quantité. Vous êtes nécessaire ici pour vous occup
er de cela, mon cher Quatermain. Vous savez que Good n’est
pas qualifié pour les affaires sérieuses ; soigner sa per
sonne lui est une occupation suffisante. Allons ! décidez-
vous. Il y a tout près de chez moi une jolie propriété à v
endre, vous êtes assez riche pour vous en payer la fantais
ie. Si le récit de nos aventures n’est pas tout à fait ter
miné, vous écrirez le reste sur le bateau. Nous n’avons co
nté à personne nos voyages, dans la crainte de nuire à vot
re publication.

– Je vous retiens pour les fêtes de Noël qui approchent.
Good et mon frère seront ici. J’attends aussi votre fils,
0294et, si cette société ne vous allèche pas, j’y perds mo
n latin. C’est un gaillard bien dégourdi, votre Harry ; il
ira loin, c’est moi qui vous le dis. Nous l’avons eu pour
la chasse, et il a commencé par me décharger son fusil da
ns la jambe. Il m’a froidement extrait le plomb, en remarq
uant qu’un étudiant en médecine n’est jamais de trop dans
les parties de plaisir.

Mon camarade, je n’en dis pas plus long, car je vous atte
nds et vous ne vous ferez pas prier davantage pour obliger
votre ami,

– H. CURTIS. –

– P. S. Les défenses de l’éléphant qui a tué Khiva sont d
ressées dans le vestibule d’honneur avec les cornes de buf
fle que vous m’avez données. La hache fatale à Touala le r
oi, est placée au-dessus de ma table à écrire. Il ne manqu
e que la cotte de mailles ! Dommage !

0295 – Mais il manque toujours quelque chose en ce monde.

– H. C. –

C’est aujourd’hui mardi. Le paquebot part vendredi. Je pr
ends sir Henry au mot. Je m’embarque vendredi. J’ai besoin
de revoir mon fils. D’ailleurs il me faut faire mettre ce
tte histoire sous presse. La tâche est délicate. Je n’oser
ais en charger personne ; je ne me fie qu’à moi-même.

ALLAN QUATERMAIN

SUITE DES MINES DU ROI SALOMON

Les curieux qui ont accompagné ces aventuriers hardis, si
r Henry Curtis, le capitaine Good et Allan Quatermain jusq
ue dans la chambre du trésor de Salomon, désirent savoir s
0296ans doute ce qu’il advint du trio, une fois rentré en
Angleterre. Après avoir savouré les émotions des grands vo
yages, on ne se reprend pas sans effort au calme et à la m
onotonie du home ; bien que le livre se termine sur un ret
our général en Europe, nous devinions, en le fermant, qu’u
ne nouvelle expédition se préparait et que l’auteur, alléc
hé par un premier succès, ne tarderait pas à nous la racon
ter. Effectivement Allan Quatermain, en deux volumes, a su
ivi les Mines du roi Salomon ; il eût été, lui aussi, trad
uit dans notre, langue, sans le tort qu’a eu M. Rider Hagg
ard de donner dans ce récit, plein de verve et de mouvemen
t, un rôle tout à fait ridicule et souvent presque odieux
au Français qu’il nomme Alphonse.

Le portrait est d’une malveillance gratuite, et en outre
il n’est pas juste ; on a pu reprocher à quelques-uns de n
os compatriotes la frivolité, la vantardise, de même qu’on
peut reprocher à certains Anglais l’hypocrisie, l’étroite
sse d’esprit et une morgue antipathique ; mais on chercher
ait en vain à faire accroire que la lâcheté compte parmi l
0297es traits de notre caractère national. Ce Français pol
tron qui s’est malencontreusement glissé parmi les personn
ages d’Allan Quatermain nuit beaucoup au roman, inférieur
du reste à celui qui l’a précédé, mais encore d’un très vi
f intérêt. L’analyse et les quelques extraits qui suivent
permettront d’en juger et donneront envie à ceux de nos le
cteurs qui savent l’anglais, de faire connaissance avec l’
ouvrage original- malgré Alphonse.

I

Le vieux chasseur d’éléphants, Allan Quatermain, a eu la
douleur de perdre son fils unique, Harry, le jeune docteur
, mort comme un héros, à sa manière, sur le champ de batai
lle de l’hôpital, en soignant les varioleux pendant une ép
idémie. Un inconsolable désespoir le ramène dans les solit
udes où il a passé, en somme, le temps le plus heureux de
sa vie. La civilisation lui est à charge, il veut retourne
r vers la nature, abandonner pour cela les maisons de pier
re où il étouffe, il veut reprendre son fusil accroché à u
0298n clou, ce fusil qui a tué tant de bêtes fauves, et, a
près s’être mesuré encore avec ses anciens adversaires, mo
urir à la belle étoile. Ses amis, Curtis et Good ne le lai
ssent pas partir seul.

Le premier s’ennuie de jouer au gentilhomme campagnard da
ns sa province, il est las de tuer des faisans et des perd
rix ; il rêve d’exploits grandioses, et l’année qu’il a pa
ssée dans le Kakuanaland lui semble plus intéressante, lor
squ’il y songe, que toutes les autres années de sa vie mis
es ensemble. Il accompagnera donc Quatermain. Pourquoi pas
, puisqu’il n’a ni femme ni enfant pour le retenir ? Et si
quelque accident arrive, eh bien, son frère, qui est mari
é, héritera de la fortune des Curtis.

Good a aussi ses raisons pour retourner en Afrique, couri
r les aventures, ou plutôt il n’en a qu’une, mais elle est
excellente : il engraisse ridiculement. L’oisiveté, la bo
nne chère en sont cause ; il prétend essayer d’un autre ré
gime.
0299
Mais l’Afrique est grande. Où iront-ils cette fois ?

– Avez-vous entendu parler du mont Kenia ? demande Quater
main.

– Jamais, répond Good.

– Vous connaissez peut-être de nom l’île de Lamu ?

– Pas davantage. Attendez, n’est-ce pas un endroit à troi
s cents milles environ au nord de Zanzibar ?

– Tout juste ! Eh bien ! ce que je vous propose est ceci
: nous irons à Lamu, de là nous ferons deux cent cinquante
milles environ dans les terres jusqu’au mont Kenia ; du m
ont Kenia jusqu’au mont Lekakisera, toujours dans les terr
es, encore deux cents milles ; au delà de ce point aucun h
omme blanc ne s’est jamais hasardé ; alors nous abordons l
‘intérieur inconnu. Qu’en dites-vous, mes camarades ?
0300
– Je dis, répond sir Henry Curtis en réfléchissant, que c
‘est une grosse affaire.

– Sans doute, mais n’est-ce pas ce que nous demandons tou
s ? Il nous faut du changement, un changement complet : et
, croyez-moi, nous trouverons là-bas des choses nouvelles.
J’ai entendu parler vaguement autrefois d’une grande race
blanche qui habite quelque part dans cette direction ; no
us saurons ce qu’il en est ; du moins je le saurai, car, s
i vous hésitez à venir avec moi, j’irai tout seul.

– Très bien, je suis votre homme, dit sir Henry Curtis, q
uoique je ne croie pas à la prétendue race blanche.

– Je vais donc pouvoir maigrir, ajoute Good, son lorgnon
dans l’-il. Bravo ! Allons au mont Kenia et dans cet autre
endroit dont je ne peux prononcer le nom, à la recherche
d’une race blanche qui n’existe pas. Cela m’est égal pourv
u que je perde ma graisse. Quand partons-nous ?
0301
– Dans un mois, par le bateau de l’Inde, répond Quatermai
n, et ne soyez pas si prompt à déclarer que les choses n’e
xistent pas parce que vous n’en avez jamais entendu parler
. Rappelez-vous les mines du roi Salomon. –

C’est ainsi que commence le nouveau voyage dont la premiè
re étape est à Lamu, remarquable surtout par son extraordi
naire saleté. Dans le banc de boue qu’on appelle la plage
et où s’entassent toutes les immondices de la ville, les f
emmes indigènes enfouissent des noix de coco et les laisse
nt pourrir avant de se servir des fibres pour en faire des
hottes et d’autres objets. Comme ce procédé est en vigueu
r depuis de longues générations, on imagine sans peine l’é
tat de ladite plage.

Par une belle nuit étoilée, Curtis, Good et Quatermain ra
content leurs projets au consul d’Angleterre, tout en resp
irant les fétides émanations qui favorisent à Lamu le déve
loppement de la fièvre.
0302
– J’ai quelques renseignements en effet sur cette fameuse
race blanche, dit le consul, oh ! bien peu de chose- Il y
a un an ou deux, le missionnaire écossais Mackenzie, qui
habite sur le dernier point navigable en haut de la rivièr
e Tana, m’a écrit qu’un homme était venu tomber chez lui p
resque expirant, un malheureux qui déclarait que deux mois
de voyage au delà du mont Lekakisera l’avaient conduit au
bord d’un lac, et qu’ensuite il était allé au nord-est, u
n mois à travers le désert, le veldt et les montagnes jusq
u’à certain pays dont la population était blanche- Qu’y a-
t-il de vrai dans tout cela ? Nous le demanderons à Macken
zie.

– Nous irons certainement causer avec lui, dit Quatermain
.

– Et vous ne pouvez mieux faire, répond le consul ; seule
ment, vous vous exposez à de grands risques, car j’entends
dire que les Masai rôdent autour de la mission et ce sont
0303 des particuliers désagréables à rencontrer. –

D’après l’avis du consul, les voyageurs louent une demi-d
ouzaine de soldats wakwafi, arrivés récemment dans la vill
e avec un explorateur anglais qui depuis est mort de la fi
èvre. Ces Wakwafi sont des métis sortis d’un croisement en
tre Masai et Wataveta ; ils représentent une forte race gu
errière ; le meneur parmi eux est un Zoulou pur sang du no
m d’Umslopogaas, qu’Allan Quatermain se trouve connaître,
ayant eu l’occasion de chasser autrefois avec lui dans son
pays, d’où l’ont fait partir des malheurs de famille. Tra
hi par une de ses femmes, il a échappé au piège qui lui ét
ait tendu ; il a tué la nouvelle Dalila, grâce à la hache
qu’il porte toujours et qu’il a nommée Inkosi-kaas. Cette
hache, qui a déjà fait rouler bien des têtes, doit, pense-
t-il, tout proscrit qu’il soit, lui ouvrir un nouveau chem
in vers la fortune. Umslopogaas est un guerrier entre les
guerriers ; d’innombrables cicatrices couvrent ses bras et
sa poitrine d’une sorte de tatouage sinistre ; parfois un
e fièvre sanguinaire le saisit ; même dans le Zoulouland,
0304où tous les hommes sont braves, on l’a surnommé le Mas
sacreur.

Allan Quatermain pense qu’Inkosi-kaas et son propriétaire
pourront se rendre utiles à l’occasion ; il les enrôle do
nc, mais en déclarant qu’on ne se battra qu’en cas d’attaq
ue, pour se défendre, et la petite caravane ayant quitté L
amu, se dirige sur Charra, après avoir rencontré sur son p
assage une ville en ruines, qui, comme beaucoup d’autres s
ur la même côte, fut jadis une cité importante et riche, r
emontant à l’Ancien Testament.

Dès l’arrivée à Charra, les indigènes, loués pour porter
les bagages d’un village à l’autre, essayent d’extorquer d
ouble salaire, et voyant leurs prétentions repoussées, men
acent d’exciter les masai contre la petite troupe, après q
uoi ils se sauvent la nuit avec tout ce qu’ils peuvent vol
er. Le peu qui reste n’est pas cependant d’un transport fa
cile. L’idée vient aux voyageurs, puisque Charra est sur l
a Tana, de se procurer des canots pour remonter cette rivi
0305ère jusqu’à la station du missionnaire qu’ils vont che
rcher. Ces canots très légers sont creusés dans des troncs
d’arbres et peuvent contenir chacun six personnes avec le
urs provisions. Good, en sa qualité d’officier de marine,
prend le commandement de la flotte, composée de deux esqui
fs, qui le soir touchent terre, afin de permettre aux navi
gateurs de tuer sur la rive une girafe, une antilope ou qu
elque autre gibier, et de dormir, après souper, le plus lo
in possible des moustiques d’eau.

Le troisième jour, tandis qu’ils préparent leur campement
pour la nuit, un homme leur apparaît qui les guette sur u
n monticule voisin, un elmoran, ou jeune guerrier de la tr
ibu redoutée des Masai. Les soldats wakwafi poussent un cr
i d’alarme, et il y a de quoi, car jamais démon ne fut plu
s effrayant que cet être de taille presque gigantesque, po
rtant d’une main sa longue lance acérée, de l’autre le bou
clier de peau de buffle, et sur les épaules, une cape de p
lumes de faucon. Un naibere, une étroite écharpe de coton,
s’enroule à son cou, la robe de peau de chèvre tannée, vê
0306tement ordinaire en temps de paix, est attachée autour
de ses reins comme une ceinture, retenant un sabre très c
ourt dans son fourreau de bois et un énorme casse-tête. Su
r sa tête une coiffure étrange de plumes d’autruche décrit
une ellipse qui encadre complètement le visage, de sorte
que cette physionomie est véritablement diabolique. Autour
des chevilles est attachée une frange de cheveux noirs ;
des cheveux aussi, les beaux cheveux ondoyants du singe Co
lobus flottent aux longs éperons, pareils à des piques, qu
‘il porte en haut des mollets. Telle est la toilette compl
iquée d’un elmoran masai. Sans doute le porteur de bagages
a tenu parole ; il a dénoncé le passage des étrangers.

Dans de pareilles conditions, il ne serait pas prudent de
coucher sur la rive ; les trois amis et leur escorte reto
urnent vers les canots, qu’ils mettent à l’ancre au milieu
de la rivière. Là, tous s’endorment bientôt, sauf Quaterm
ain, que les moustiques tiennent éveillé et qui fume sa pi
pe en admirant un clair de lune incomparable. Le bord de l
a rivière reste sombre cependant, le vent y gémit d’une fa
0307çon lugubre ; mais, à peu de distance, sur la gauche,
il y a une petite baie sablonneuse et découverte où vienne
nt s’abreuver successivement un troupeau inoffensif d’anti
lopes et sa féroce majesté le lion. Puis un hippopotame pl
onge avec fracas à deux reprises, puis enfin quelque chose
de plus inquiétant se produit. Une main maigre et noire s
‘est accrochée au rebord du bateau où veille le vieux chas
seur, une figure humaine semble émerger de l’eau, soudain
une lame brille au clair de lune et le sang du Wakwafi, qu
i dort auprès d’Allan Quatremain jaillit tout chaud sur ce
dernier. Il ne s’agit pas d’un cauchemar, c’est bel et bi
en une attaque de nageurs masai.

Saisissant la hache de bataille d’Umslopogaas, Quatermain
frappe dans la direction où il a vu luire le couteau et l
a main encore armée est tranchée net au-dessus du poignet.
Celui à qui elle appartient ne jette pas un cri ; il disp
araît comme une ombre, laissant derrière lui sa main sangl
ante.

0308 Les cordes qui retenaient le bateau à l’ancre ont été
coupées ; un instant de plus et il s’en irait en dérive,
poussé par le courant vers le bord où les masai ont prépar
é leur embuscade.

Ce n’est pas chose facile que de remonter ce courant dans
l’obscurité. Néanmoins les deux canots séparés parviennen
t à se rejoindre, sont de nouveau attachés l’un à l’autre
et, dès l’aube, on jette à l’eau le cadavre du malheureux
Wakwafi, avec la petite main meurtrière, noire et menue, d
ont on ne garde que le sabre à manche d’ivoire incrusté d’
or, d’un beau travail arabe.

Une pluie torrentielle pour comble de malheur abat le ven
t qui avait gonflé jusque-là les voiles improvisées par le
s soins de Good ; il faut s’épuiser à ramer tout le jour e
t se laisser tremper jusqu’aux os pendant la nuit suivante
. Cette pluie est du reste la plus efficace des protection
s contre une nouvelle attaque des Masai. Si habiles à plon
ger, ils craignent l’eau du ciel ; en général, les intempé
0309ries ont vite fait de paralyser tous ces sauvages d’Af
rique. Umslopogaas lui-même n’y résisterait pas longtemps.
Par bonheur, le soleil se remet à briller et presque en m
ême temps apparaît, dans une situation splendide sur la mo
ntagne, une solide maison européenne entourée de hauts mur
s que borde un fossé.

Trois personnes, un monsieur, une dame et une petite fill
e, d’allure très britannique, viennent à la rencontre du b
ateau, et, avec un accent écossais prononcé, M. Mackenzie,
le missionnaire, souhaite la bienvenue aux hôtes que le d
estin lui envoie. Sa femme, gracieuse et distinguée, est r
avie de l’occasion de voir des visages blancs ; les présen
tations d’usage suivent leur cours, puis on se dirige vers
la mission, Good faisant observer que ce qu’il a vu de pl
us extraordinaire encore dans son voyage aventureux, c’est
la brusque apparition des m-urs civilisées au milieu de c
es sauvages solitudes.

En effet, la colline, fortifiée à la base par des palissa
0310des de cognassiers et par des amoncellements de pierre
s, est couverte sur ces pentes de jardins bien cultivés où
s’étagent des huttes en forme de champignon, qu’habitent
les paroissiens indigènes de M. Mackenzie ; mais au milieu
de ces potagers cafres remplis de maïs, de courges et de
pommes de terre, passe une belle route bordée d’orangers,
escaladant une montée rapide d’un quart de mille environ,
et là se trouve, derrière une nouvelle clôture de cognassi
ers chargés de fruits, la propriété particulière de M. Mac
kenzie, plusieurs acres de jardin entourant sa maison et l
‘église. On reconnaît presque tous les arbres fruitiers d’
Europe, greffés avec soin, le climat est si tempéré sur ce
s plateaux que les légumes et les fleurs d’Angleterre y cr
oissent volontiers. Plusieurs espèces de pommiers, qui, rè
gle générale, refusent de porter des fruits dans les pays
chauds, se sont même laissé acclimater. Et quelles fraises
, quelles tomates, quels melons ! Le jardin est vraiment m
agnifique.

– J’y ai bien travaillé, dit le missionnaire ; mais c’est
0311 à ce beau ciel que je dois être reconnaissant. Mettez
un noyau en terre, il vous donnera des pêches dès la quat
rième année ; une bouture de rosier fleurit en un an, ains
i de suite. –

Un fossé de dix pieds de large et plein d’eau, de l’autre
côté duquel se trouve un mur hérissé de cailloux aigus, e
st de toutes ses -uvres, celle dont M. Mackenzie se montre
le plus fier. Il lui a fallu deux ans pour l’exécuter ave
c l’aide de vingt hommes. Jusque-là il ne s’est pas senti
en sûreté, mais maintenant il peut défier, dit-il, tous le
s sauvages de l’Afrique, car la source qui remplit le foss
é est en dedans du mur et bouillonne au sommet de la colli
ne, été comme hiver.

– J’ai d’ailleurs des provisions pour quatre mois dans la
maison. Nous soutiendrions donc très bien un siège. –

A son tour, Aima Mackenzie fait les honneurs de son domai
ne, le parterre, rempli de roses, de gardénias, de camélia
0312s venus d’Angleterre. Une plate-bande est consacrée au
x superbes plantes bulbeuses du pays collectionnées par la
petite Flossie, fille du missionnaire.

Le milieu du jardin est occupé par une fontaine ; elle ja
illit de terre et tombe dans le bassin construit pour rece
voir les eaux, qui, en débordant, sont conduites par des c
anaux dans les jardins inférieurs qu’elles irriguent. Tout
cela est fait avec beaucoup de soin, et même avec goût. L
a maison elle-même, élevée d’un seul étage et couverte en
tablettes de pierre, est décorée d’une véranda ; les bâtim
ents qui la composent décrivent un carré au centre duquel
se dresse un arbre énorme du genre conifère, dont de nombr
euses variétés poussent sur les hautes terres de cette par
tie de l’Afrique. Cet arbre, qui se dresse bien à trois ce
nts pieds au-dessus du sol, sert de point de reconnaissanc
e à la ronde et de tour d’observation à M. Mackenzie, qui
a fixé une échelle de corde aux branches inférieures. S’il
veut voir ce qui se passe sur une étendue de quinze mille
s, rien n’est plus aisé que de monter à ce poste de vigie
0313où une lunette d’approche se trouve à demeure.

Mais le bon missionnaire juge avec raison que ses hôtes s
ont plus pressés de dîner que de faire connaissance avec l
es curiosités de son établissement. A table, il écoute le
récit de leurs aventures et les met au courant de ce qu’il
s peuvent avoir à craindre.

– Evidemment les Masai se sont lancés à votre poursuite,
leur dit-il. Je ne crois pas qu’ils osent vous attaquer ic
i ; je regrette cependant que presque tout mes hommes soie
nt en ce moment descendus vers la côte avec de l’ivoire et
des marchandises. Ils sont partis deux cents, de sorte qu
e je n’en ai pas plus de vingt qui puissent prendre les ar
mes en cas d’attaque. N’importe, je vais donner quelques o
rdres par mesure de précaution.

– Plutôt que d’amener un péril sur cette maison, nous con
tinuerons notre route à tout risque, dit le vieux Quaterma
in.
0314
– Jamais je ne souffrirai cela, déclare énergiquement M.
Mackenzie. Si les Masai viennent, ils viendront ; nous les
recevrons comme il faut ! Que le ciel me préserve d’aband
onner un hôte quel qu’il soit !

– Cela me fait penser, dit Quatermain, que le consul angl
ais à Lamu nous a dit que vous lui aviez annoncé autrefois
l’arrivée d’un homme qui prétendait avoir rencontré dans
l’intérieur une population blanche. J’ai, de mon côté, rec
ueilli de la bouche de certains indigènes descendus de l’e
xtrême nord, des rumeurs qui s’accorderaient avec ce dire.
Croyez-vous qu’il ait le moindre fondement ? –

Pour toute réponse, M. Mackenzie va chercher un sabre cur
ieux, très long, et dont la lame épaisse est magnifiquemen
t travaillée, avec des incrustations d’or soudées dans les
ciselures de l’acier par un procédé impossible à saisir.

0315 – Avez-vous jamais vu aucun sabre pareil ? – demande
M. Mackenzie.

Tous, d’un commun accord, secouent la tête négativement.

– Eh bien ! l’homme qui me l’a laissé est le même qui pré
tendait avoir rencontré une peuplade blanche. Ce gage donn
e un air de vérité à son récit. Le malheureux est mort ici
. A l’en croire, il appartenait à une tribu du nord qui, d
étruite en grande partie par une autre tribu, s’était lais
sé chasser encore plus au nord, par delà un lac qu’il appe
lait Laga. Ensuite il avait gagné un nouveau lac, sans fon
d, disait-il. Repoussé à cause d’une maladie contagieuse,
la petite vérole, je suppose, par les habitants des villag
es voisins, ce pauvre diable avait erré pendant dix jours
dans la montagne ; après quoi il s’égara dans une épaisse
forêt d’épines et y fit la rencontre de quelques hommes bl
ancs qui chassaient et qui l’emmenèrent dans un lieu où to
ut le monde était blanc et vivait dans des maisons de pier
0316re. Il resta une semaine enfermé dans une de ces maiso
ns, jusqu’à ce qu’un soir, un homme à barbe blanche, un mé
decin sans doute, étant venu l’examiner, il fut reconduit
à travers la forêt, dans le désert, où on le laissa après
lui avoir donné un sabre et de la nourriture. Peu à peu il
poussa son chemin vers le sud en vivant de racines et de
tout ce qu’il pouvait tuer ou attraper.

– Eh bien ! dit Quatermain, nous tâcherons de suivre la m
ême route, car c’est notre intention de nous rendre aux la
cs par Lekakisera.

– Vous êtes des gens hardis – dit en souriant le missionn
aire.

Et on parle d’autre chose.

II

Après le dîner, M. Mackenzie promène partout ses nouveaux
0317 amis, en leur faisant admirer les détails d’un établi
ssement supérieur à tout ce qu’ils ont rencontré de sembla
ble jusque-là en Afrique. Quatermain, plus fatigué que les
autres, vu son âge et le souvenir que garde sa jambe droi
te de sa lutte contre un lion, va s’asseoir sous la vérand
a, où Umslopogaas est en train de nettoyer à fond les fusi
ls. C’est le seul ouvrage manuel dont il s’acquitte jamais
, en sa qualité de chef zoulou.

Il a donné un nom à chaque fusil ; celui de sir Henry Cur
tis s’appelle Tonnerre ; un autre à la détonation particul
ièrement aiguë, est – le petit qui claque comme un fouet –
; les carabines à double détente sont – les femmes qui pa
rlent si vite qu’on ne reconnaît pas une parole d’une autr
e -, ainsi de suite. Quatermain lui demande pourquoi il a
nommé sa hache Inkosi-kaas, c’est-à-dire femme-chef. Il ré
pond que cette hache est certes féminine, ayant l’habitude
de s’immiscer adroitement au fond des choses et qu’il n’y
a pas à douter de sa puissance puisque tous tombent devan
t elle. Umslopogaas reconnaît qu’il consulte cette amie in
0318time dans toutes les difficultés, ne doutant pas qu’el
le ne soit sage puisqu’elle a pénétré dans tant de cerveau
x. L’arme est d’aspect formidable, de l’espèce des haches
d’armes, avec un manche en corne de rhinocéros, massif et
flexible à la fois ; des encoches y sont marquées, chacune
d’elles représentant une des victimes de la hache. Le tra
nchant aiguisé comme un rasoir ne sert qu’à porter de gran
ds coups circulaires, car d’habitude Umslopogaas attaque a
vec la pointe, dont il perce proprement le crâne de son ad
versaire ; de là son second surnom de Pivert.

Le pivert ne quitte jamais son terrible bec ; jour et nui
t il l’a sinon à la main, du moins sous sa jambe.

Après un entretien belliqueux avec le Zoulou et sa chère
Inkosi-kaas, Allan Quatermain trouve un charme très doux à
la conversation de miss Flossie qui vient le prendre par
la main pour aller admirer ses fleurs. Il lui demande si e
lle a jamais vu le fameux lys Goya dont parlent avec admir
ation ceux des explorateurs de l’Afrique centrale qui ont
0319eu la bonne chance de le rencontrer. Il ne fleurit qu’
une fois tous les dix ans ; de la tige épaisse et grasse j
aillit une coupe énorme de la plus extrême blancheur, qui
renferme une autre corolle de velours cramoisi ayant au c-
ur un pistil d’or. Le parfum de ce lys ne le cède en rien
à sa beauté. Flossie reconnaît la description :

– Oh ! j’en ai vu, dit-elle, mais je n’en possède pas dan
s mon jardin ; cependant, comme c’est la saison, je crois
que je pourrai vous en procurer un échantillon.

– Tout le monde ici, ajoute-t-elle, est disposé à me fair
e plaisir.

– Ainsi, demande Quatermain, vous ne vous ennuyez pas, vo
us ne vous sentez jamais un peu seule ?

– Seule ?- Mais je ne le suis pas ! J’ai des compagnes. C
ela me déplairait beaucoup de vivre au milieu de petites f
illes blanches toutes pareilles ; ici je suis chez moi ; t
0320ous les indigènes connaissent le lys d’eau, c’est le n
om qu’ils me donnent. Et en Angleterre je ne serais pas li
bre comme je le suis !

– Ne seriez-vous pas bien aise d’apprendre ?

– Mais j’apprends ! Papa m’enseigne le français, avec un
peu de latin et l’arithmétique.

– Et vous n’avez pas peur de ces sauvages ?

– Pas du tout. Ils croient que je suis Ngai, une espèce d
e divinité, parce que je suis blanche et blonde. Et puis r
egardez- – Plongeant la main dans son corsage, elle en tir
e un petit pistolet à deux coups. – Si quelqu’un me toucha
it, j’aurais vite fait de le tuer. Une fois j’ai tué un lé
opard qui avait sauté sur mon âne tandis que je me promena
is- Oh ! j’ai eu peur !- Mais j’ai tiré dans son oreille e
t il est tombé ; sa peau est sur mon lit- Tenez- je vous a
i dit que j’avais des amies : en voilà une, la plus belle
0321de toutes, c’est la montagne. –

Le mont Kenia jusqu’alors caché dans le brouillard dévoil
e au moment même sa partie supérieure, apparaissant comme
une vision féerique entre ciel et terre, car on la dirait
posée sur des nuages. La solennelle splendeur de ce pic bl
anc élancé a inspiré aux indigènes de la mission un nom ca
ractéristique : ils l’appellent le doigt de Dieu. Tandis q
ue devant les neiges amoncelées qui semblent escalader l’a
zur, le vieux chasseur et sa petite amie adorent silencieu
sement l’auteur de tant de merveilles, les espions envoyés
pour découvrir la trace des Masai reviennent avec des nou
velles excellentes ; ils ont battu le pays sans rien renco
ntrer.

On ne se rassure, hélas, que trop vite et trop complèteme
nt !

Le lendemain matin, Flossie ne paraît pas au déjeuner ; M
me Mackenzie l’excuse et montre un petit billet d’elle qu’
0322en se levant elle a trouvé, glissé sous la porte de sa
chambre :

– Chère maman, il commence à faire jour et je vais à la r
echerche du lys dont M. Quatermain a envie pour son herbie
r. Je monte l’âne blanc ; ma bonne et deux de nos hommes m
‘accompagnent ; nous emportons de quoi manger, car je sera
i peut-être absente toute la journée. Je veux le lys, je f
erai vingt milles pour le trouver, s’il le faut.

– Votre Flossie. –

– Quelle indépendance ! s’écrie Quatermain en riant. Mais
, reprend-il avec une soudaine inquiétude, je regrette qu’
elle prenne tant de peine pour moi. Je n’avais jamais pens
é qu’elle irait elle-même chercher cette fleur.

– Oh ! Flossie sait se conduire et se garder ; dit la mèr
e ; c’est un enfant du désert, elle fait souvent de ces es
capades. –
0323
M. Mackenzie cependant relit le billet d’un air soucieux
sans dire un mot et son silence persiste durant tout le dé
jeuner.

– Je crois que mon mari est mécontent, dit la mère de Flo
ssie à l’oreille de Quatermain ; il est d’avis, sans doute
, que je devrais commencer à tenir notre fille d’une main
plus ferme. Mais il est difficile de changer de méthode to
ut à coup, de rogner les ailes au petit oiseau !

– Dieu merci, pense Quatermain, elle ne soupçonne pas la
cause du tourment de ce pauvre homme ! –

Le repas terminé, il s’approche de M. Mackenzie et lui de
mande s’il ne serait pas opportun d’envoyer une petite tro
upe armée du coté où a pu se diriger la jeune fille, pour
le cas où quelque Masai rôderait clans la campagne.

– A quoi bon ! répond tristement le père. Elle peut être
0324maintenant à quinze milles d’ici et il est impossible
de deviner le sentier qu’elle a pris pour gagner les colli
nes que vous voyez là-bas.

Et il indique une longue ligne de coteaux presque parallè
les au lit de la rivière Tana, mais qui graduellement s’ab
aissent vers une plaine couverte d’épais fourrés à cinq mi
lles environ de la maison.

Il envoie cependant quelques hommes avec ordre de ramener
Flossie, puis monte à son observatoire du grand pin et br
aque indéfiniment sa longue-vue sur la plaine ; mais de to
us côtés les bois ou les fourrés roulent leurs immenses va
gues interrompues seulement çà et là par quelques taches d
e culture ou par la surface brillante des lacs. Au nord-ou
est, le Kenia dresse sa tête imposante et la rivière Tana,
débouchant presque à ses pieds, court sinueuse comme un s
erpent argenté, bien loin, vers l’Océan. Aucun signe d’ail
leurs de Flossie ni de son âne. Le pauvre père ne descend
que pour interroger les hommes qui, expédiés à la recherch
0325e de Flossie, reviennent au rapport : ils disent qu’il
s ont suivi la trace de l’âne pendant un couple de milles,
puis qu’ils l’ont perdue sur le terrain caillouteux, et n
‘ont pu réussir à la retrouver ; ils ont battu le pays ens
uite au hasard et de leur mieux, mais sans succès.

L’après-midi se passe, lugubre, à réconforter Mme Mackenz
ie qui, voyant que les heures s’écoulent sans lui rendre s
a fille, passe de la confiance à l’angoisse, est saisie de
s plus noirs pressentiments et finit par perdre la tête. E
n vain essaye-t-on de tout ce qui est possible ; des messa
gers partent de divers côtés, des coups de feu sont tirés,
toujours en vain ; la nuit venue, on attend encore la pau
vre petite Flossie.

Bien entendu, ses malheureux parents ne paraissent point
au repas du soir. Les trois voyageurs sont navrés d’être l
a cause involontaire de tant de souci ; Quatermain surtout
ne se console pas d’avoir jamais parlé du lys Goya. Il lu
i est impossible de souper ; il sort sur la véranda et y r
0326este abîmé dans de douloureuses réflexions. Tout à cou
p il lui semble entendre une des portes du jardin s’ouvrir
doucement ; il écoute, mais, le bruit ayant cessé, conclu
t qu’il a dû se tromper ; la nuit est sombre. Bientôt une
sorte de boule tombe lourdement sur les dalles de la véran
da et vient rouler à ses pieds.

Quelque animal sans doute ? Il se penche, étend les mains
; la chose ne bouge pas. Non, ce n’est point un animal, e
t cependant c’est quelque chose de chaud et de doux à touc
her. Vivement Quatermain soulève l’objet, quel qu’il soit,
et le regarde de près à la faible clarté qui tombe des ét
oiles : c’est une tête humaine fraîchement coupée !

Malgré tout son sang-froid professionnel, le vieux chasse
ur se sent défaillir. Quelle est cette tête ? Comment est-
elle venue ? Il n’entend et ne voit rien ; s’engager dans
l’obscurité serait risquer sa vie ; il rentre, ferme à cle
f la porte de la maison et appelle Curtis pour lui montrer
son horrible trouvaille.
0327
Curtis accourt, mais accompagné de M. Mackenzie. Celui-ci
tient une lumière à la main ; effaré, il la dirige sur la
tête coupée : – C’est la tête d’un des indigènes qui acco
mpagnaient Flossie ! Dieu merci, ce n’est pas la sienne !

Au moment même on frappe à la porte verrouillée : – Ouvre
z, mon père, ouvrez ! – Et un homme effaré, l’un de ceux q
u’on avait envoyés en reconnaissance, se précipite dans le
vestibule :

– Père, les Masai sont sur nous ! Ils ont tourné la colli
ne en grand nombre et se dirigent vers le vieux kraal près
du ruisseau. Père ! parmi eux j’ai vu l’âne blanc et sur
l’âne le lys d’eau, et un elmoran conduisait l’âne, et à c
ôté marchait la nourrice tout en larmes. Je n’ai pas vu le
s autres qui l’accompagnaient ce matin.

– L’enfant était-elle vivante ? demanda M. Mackenzie d’un
0328e voix rauque.

– Elle se tenait ferme, mon père ; mais elle était blanch
e comme la neige. Je l’ai vue comme je vous vois, car ils
ont passé tout près de l’endroit où je me cachais.

– Que Dieu ait pitié d’elle et de nous ! – murmure M. Mac
kenzie.

Puis reprenant son interrogatoire :

– Combien étaient-ils ?

– Plus de deux cent cinquante. –

Curtis, Good et Quatermain se regardent consternés. Que f
aire contre une telle force ! Au moment même, des cris bru
yants éclatent derrière le mur.

– Homme blanc, homme blanc, un héraut vient te parler. –
0329

Umslopogaas qui est accouru, marche droit au mur se hisse
au-dessus de la crête et regarde. – Je ne vois qu’un homm
e, dit-il, un homme armé, qui porte un panier à la main.

– Ouvrez ! ordonne Quatermain. Et toi, Umslopogaas, prend
s ta hache et tiens-toi prêt. Laisse passer l’homme ; si u
n autre suit, tue- –

La porte s’ouvre. Dans l’ombre du mur se tient le terribl
e Zoulou, la hache dressée au-dessus de sa tête pour frapp
er. Alors, sous la lune qui se lève, faisant étinceler la
grande lance qu’il porte, entre un elmoran masai, en tenue
de guerre, un panier à la main. L’homme est superbe, il m
esure près de six pieds, de haut. Arrivé en face de M. Mac
kenzie, il pose son panier par terre.

– Causons, dit-il dans sa langue. Le premier messager que
nous t’avons envoyé ne pouvait pas parler ; il montre d’u
0330n geste la tête coupée, mais j’ai des paroles pour toi
si tu as des oreilles qui veulent entendre et je t’apport
e des cadeaux en outre. –

Il désigne le panier avec un rire dédaigneux dont on ne p
eut s’empêcher d’admirer l’insouciance, en considérant que
cet étrange parlementaire est seul, environné d’ennemis.

– Continue, lui dit M. Mackenzie.

– Je suis le lygonani (le capitaine) d’une partie des Mas
ai de la Guasa Amboni. Moi et mes hommes nous avons suivi
ces trois blancs que voilà, mais ils nous ont échappé. Nou
s leur en voulons et nous comptons les tuer.

– Vraiment, mon ami ? dit Quatermain, sardonique.

– Tout en guettant ces étrangers, poursuit le Masai, nous
avons attrapé ce matin trois noirs, deux hommes et une fe
0331mme, un âne blanc et une petite fille blanche. Nous av
ons tué l’un des hommes et vous avez reçu sa tête, l’autre
s’est sauvé. La femme noire, la petite fille blanche et l
‘âne blanc sont avec nous. La preuve, c’est que j’apporte
le panier que portait ton enfant, car c’est ton enfant, n’
est-ce pas –

M. Mackenzie, hors d’état de répondre, fait un signe affi
rmatif.

– Eh bien, nous ne lui en voulons pas, ni à toi non plus
; avec vous nous n’avons pas de querelle. Nous vous avons
seulement pris deux cent quarante têtes de bétail, une pou
r le père de chacun de nous.1 –

Si inquiet qu’il soit sur le compte de Flossie, le missio
nnaire éleveur ne peut retenir un soupir de regret pour le
troupeau qu’il a nourri avec tant de soin.

– Quant à prendre cette place, la chose ne serait pas fac
0332ile, ajoute franchement le Masai, avec un coup d’-il a
ux murailles ; nous t’y laisserons tranquille ; mais pour
ce qui est de ces trois hommes, c’est différent. Nous les
traquons depuis des jours et des nuits. Si nous rentrions
à notre kraal sans leurs têtes, les femmes se moqueraient
de nous. Il faut qu’ils meurent. Cependant j’ai une propos
ition à te communiquer. Nous ne voudrions pas faire de mal
à ta fille. Donne-nous un de ces trois hommes ; vie contr
e vie, et nous la laisserons repartir avec la femme noire.
Nous n’en demandons qu’un, nous saurons bien ailleurs ret
rouver les deux autres Je ne choisirai même pas, quoique p
our mon goût je préfère le grand, dit-il en montrant sir H
enry. Il est fort et mettrait plus de temps à mourir.

– Et si je dis non ? demande M. Mackenzie.

– Prends garde avant de répondre, homme blanc. Ta fille d
ans ce cas-là mourrait à l’aube et la femme qui est avec e
lle dit que tu n’as pas d’autre enfant. Si elle était plus
âgée, je la prendrais comme servante, mais elle est trop
0333jeune- Je la tuerai donc de ma main- oui, avec cette l
ance. Tu pourras venir voir, si tu veux. Je te donnerai un
sauf-conduit. –

Et le démon éclate de rire.

– Acceptez son offre, dit le vieux Quatermain. Le sens co
mmun et la justice veulent qu’une carrière bien près de fi
nir, comme la mienne, soit sacrifiée à une jeune existence
. J’irai remplacer Flossie. Je stipule seulement qu’on ne
me mettra à mort qu’après qu’elle sera rentrée ici saine e
t sauve.

– Non ! s’écrie M. Mackenzie. Je n’aurai pas sur les main
s le sang d’un de mes semblables. S’il plaît à Dieu que ma
fille périsse de cette horrible mort, que sa volonté soit
faite. Vous êtes un noble c-ur, M. Quatermain, mais je ne
vous laisserai pas partir.

– J’irai, s’il n’y a pas d’autre moyen, réplique Quaterma
0334in en s’entêtant.

– L’affaire est importante et mérite qu’on y songe, dit l
e missionnaire au lygonani, avec une héroïque affectation
de sang-froid. Vous aurez notre réponse à l’aurore.

– Très bien, répond le sauvage d’un air d’indifférence ;
rappelle-toi seulement que si la réponse arrive trop tard,
ta petite fleur blanche ne sera jamais qu’un bouton. Je t
e soupçonnerais de vouloir nous attaquer cette nuit, si no
us ne savions que tous tes hommes sont à la côte et que tu
n’en as ici qu’une vingtaine. Ce n’est pas sage de tenir
une si petite garnison dans ton kraal. Bonne nuit, hommes
blancs dont j’aurai bientôt fait de fermer les yeux pour t
oujours. –

Puis, se tournant d’un air arrogant vers Umslopogaas qui
ne l’a pas quitté du regard pendant toute cette scène :

– Allons ! ouvre vite la porte. –
0335
C’en est trop pour la patience du chef zoulou. Plaçant sa
longue main fine sur l’épaule de l’elmoran, il le force à
se retourner vers lui, puis il rapproche sa figure féroce
de cette autre figure non moins infernale :

– Me vois-tu ? demande-t-il.

– Oui, je te vois.

– Et vois-tu ceci ?- Lui mettant Inkosi-kaas à deux pouce
s du nez.

– Je vois ton joujou. Après ?-

– Toi, chien de Masai, voleur de petites filles, tu le se
ntiras, ce joujou ; il sciera un à un tous tes membres. C’
est heureux pour toi d’être un héraut, sans cela je commen
cerais tout de suite. –

0336 Le Masai secoue sa grande lance et rit très haut en r
épondant :

– Je voudrais me mesurer avec toi, homme contre homme ; a
lors nous verrions bien.

– Et nous verrons, sois tranquille, répondit Umslopogaas
; tu te retrouveras face à face avec Umslopogaas, du sang
de Chaka, du peuple de l’Amazula, capitaine dans le régime
nt de Nkomabakosi et tu salueras Inkosi-kaas, comme tant d
‘autres l’ont fait avant toi. Oui, tu peux rire, tu peux r
ire. Demain, les chacals riront aussi en te rongeant les c
ôtes.

Quand le lygonani s’est retiré, Good ouvre le panier de F
lossie et y trouve un délicieux échantillon, bulbe et fleu
r, du lys Goya ; cette plante, admirablement fraîche, cach
e un billet en gros caractères enfantins, crayonné sur du
papier gras qui a évidemment servi à envelopper des provis
ions :
0337
– Cher papa, chère maman, les Masai nous ont attrapés com
me nous revenions avec le lys. J’ai essayé de leur échappe
r, je n’ai pu. Ils ont tué Tom, mais ils n’ont fait aucun
mal à ma bonne ni à moi ; ils disent qu’ils veulent nous é
changer. Tâchez donc de les attaquer plutôt cette nuit. Il
s vont se régaler tout à l’heure des trois b-ufs qu’ils no
us ont pris. J’ai mon pistolet ; si aucun secours ne vient
, je m’en servirai une fois ; et vous n’oublierez pas, che
rs parents, votre petite Flossie. J’ai bien peur, mais je
prie le bon Dieu. Il ne faut pas que j’écrive davantage. O
n commence à me regarder- –

Elle avait ajouté sur le pli : – Amitiés à M. Quatermain.
Comme les Masai vont emporter le panier, il aura le lys.

Ces derniers mots, écrits par une brave petite fille à l’
heure d’un péril qui eût mis plus d’un homme sens dessus d
essous, arrache au vieux Quatermain la seule larme qu’il a
0338it versée depuis la mort de son fils. Mais ce n’est pa
s l’heure de pleurer, il faut agir.

Avec un fiévreux emportement on discute la situation. Qua
termain veut se livrer, Mackenzie repousse son dévouement,
Curtis et Good jurent qu’ils iront mourir avec lui, les p
arents ne veulent pas survivre à leur fille ; bref, il est
résolu que l’on risquera une attaque, quitte à se faire t
uer tous ensemble.

C’est le guerrier Umslopogaas qui décide le plan de campa
gne.

Deux cent cinquante Masai ?… Qu’est-ce que cela pour In
kosi-kaas ! M. Mackenzie a vingt hommes, ses hôtes en ont
amené cinq, et il y a quatre hommes blancs, en tout trente
, c’est bien assez. Que ce festin des Masai soit leur repa
s de funérailles. Un peu avant le lever du jour, on les su
rprendra dans le vieux kraal où ils se sont établis. A cha
cun l’intrépide Massacreur distribue sa tâche ; le program
0339me qu’il trace est merveilleux ; jamais général n’en i
mprovisa de meilleur : Good avec dix hommes rampera vers l
‘une des issues du kraal et tuera silencieusement la senti
nelle. Lui, Umslopogaas, avec un des Wakwafi en fera autan
t pour l’entrée du centre et puis guettera, sa hache à la
main, ceux qui sortiront. Les autres combattants, au nombr
e de seize, sous les ordres de Quatermain et de M. Mackenz
ie, ouvriront le feu à droite et à gauche de l’enceinte, e
t alors Good avec ses hommes sautant par dessus le mur, at
taquera les Masai dans leur sommeil. Ils s’élanceront ahur
is vers l’entrée où veillera Inkosi-kaas qui fera promptem
ent leur affaire.

– On n’a pas été pour rien un grand guerrier pendant tren
te ans, – dit modestement le Zoulou après avoir exposé cet
te tactique qui réunit tous les suffrages.

III

Il va sans dire qu’à la première apparition d’un Masai, l
0340e peuple tout entier de la station a cherché refuge da
ns les murs d’enceinte ; les femmes font le guet, de jeune
s garçons vont épier ce qui se passe au camp ennemi, et M.
Mackenzie rassemble les vingt hommes valides sur lesquels
il compte pour l’aider à enlever son enfant. En quelques
mots émus il les met au courant de ces faits, il rappelle
leur affection pour cette petite fille qu’ils ont vu grand
ir, qui jouait avec leurs enfants, qui aidait sa mère à le
s soigner dans leurs maladies, qui les aimait.

– Nous mourrons pour la sauver, – dit au nom de tous les
siens un indigène.

En les remerciant du fond du c-ur, le missionnaire fait o
bserver que la mort de Flossie serait indubitablement suiv
ie d’une attaque funeste à leurs maisons, à leurs jardins,
à leurs familles.

– Je suis, comme vous le savez, un homme de paix, ajoute
M. Mackenzie, jamais ma main ne s’est levée contre un de m
0341es frères, mais aujourd’hui je vous dis : il y va de n
otre vie et de notre foyer, frappez donc, au nom de Dieu q
ui permet qu’on se défende, frappez tant qu’un des vôtres
restera debout, fût-il seul contre cette multitude. Celui
qui tient entre ses mains la vie et la mort sera certainem
ent avec nous. –

Puis, tombant à genoux par un mouvement que tous imitent,
sauf Umslopogaas qui n’a d’autre Dieu que sa hache, le mi
ssionnaire prononce une fervente prière, après quoi commen
ce la distribution des armes.

On n’en manque pas à la mission et tous les indigènes con
vertis au christianisme sont dressés à leur maniement. Les
ordres étant donnés une bonne fois d’attaquer des deux cô
tés les Masai pendant leur sommeil, tandis qu’Umslopogaas,
sir Henry, l’un des Wakwafi et deux autres indigènes occu
peront l’issue principale du kraal, il n’y a plus rien à f
aire que prendre un peu de repos jusqu’au point du jour.

0342 Déjà il est minuit passé, et les espions rapportent q
ue les Masai, qui ont bu le sang des b-ufs et dévoré une é
norme quantité de viande, dorment autour de leurs feux de
bivouac. Flossie avec sa nourrice et l’âne blanc est liée
au centre du kraal, tous les guerriers couchés autour d’el
le. L’enlever, dans de telles conditions, semble à peu prè
s impossible. Mais il ne s’agit plus de peser les chances
de succès.

Par bonheur, Curtis, Good et Quatermain trouvent dans leu
rs caisses des cottes de mailles qu’avant de quitter l’Ang
leterre ils ont fait fabriquer à Birmingham, se rappelant
que dans une première expédition une armure du même genre
leur sauva la vie. Ces chemises et des espèces de passe-mo
ntagne du même tissu métallique destiné à protéger la tête
, défient les sagaies et toutes les armes tranchantes en g
énéral. Comme Curtis a un équipement de rechange, il persu
ade Umslopogaas de s’en laisser revêtir, malgré la répugna
nce qu’éprouve le sauvage à combattre autrement que – dans
sa peau naturelle -, et lorsque ces dieux géants de coule
0343urs différentes apparaissent armés comme des chevalier
s du moyen âge, on se dit qu’une douzaine d’hommes pourrai
ent craindre de les affronter.

Solennellement, en silence, avec le sentiment du grand pé
ril qu’ils vont courir pour une cause juste, avec la quasi
-certitude même de rester dans cette aventureuse tentative
, les soldats de la mission et leurs chefs se dirigent ver
s le kraal où tous les Masai dorment profondément, sauf le
s deux sentinelles postées à chaque issue.

C’est Umslopogaas qui ouvre les hostilités, il rampe sous
les buissons jusqu’à ce qu’il se trouve à peu de distance
de l’une des sentinelles ; pendant quelques secondes il r
egarde le Masai se promener de long en large, puis, profit
ant du moment où celui-ci se détourne, il s’élance tel qu’
un serpent humain, lui passe ses longues mains maigres aut
our du cou, l’étrangle et lui casse la colonne vertébrale.
Tout cela sans plus de bruit que n’en fait une branche sè
che en se rompant. Rien n’empêche désormais sir Henry et U
0344mslopogaas de se planter de chaque côté de la palissad
e que les Masai ont encore fortifiée en y ajoutant quatre
ou cinq arbres abattus à cet effet ; tant mieux puisque l’
entrée plus étroite retardera la sortie des troupes qu’il
faut exterminer.

L’aube se lève, le mont kenia enveloppé du silence de ses
neiges éternelles commence d’apparaître sous le premier r
ayon du soleil encore invisible, quand retentit un coup de
feu tiré par Good et suivi du plus indescriptible tumulte
. Avec un hurlement de fureur, toute la foule des sauvages
est aussitôt sur pied, tandis qu’une grêle de mitraille p
leut des quatre coins du kraal. Le pauvre âne blanc est at
teint en même temps que bon nombre de Masai. Les autres se
précipitent d’un même élan vers l’entrée où veillent sir
Henry et le maître de la terrible Inkosi-kaas.

Quatermain regarde, tout en rechargeant son fusil à dix c
oups, ce que devient Flossie. Sa bonne a coupé la corde qu
i lui liait les pieds, et maintenant elles essayent ensemb
0345le d’escalader le mur du kraal ; mais la pauvrette a é
videmment les membres raides et endoloris ; elle ne grimpe
qu’avec lenteur et deux Masai qui l’ont aperçue tournent
contre elle leurs grandes piques. Une balle de Quatermain
abat l’un des assassins, malheureusement, il n’a plus de c
artouches, et le second est encore là, prêt à frapper ; so
udain le Masai porte ses deux mains à sa tête et tombe. Le
petit pistolet que la vaillante enfant portait caché dans
son corsage a parlé en temps utile. Flossie vient de tire
r les deux coups d’une main résolue ; l’instant d’après el
le est de l’autre côté du mur, en sûreté comparativement.

Quatermain, ayant achevé de recharger son fusil, abat les
fuyards qui essayent de s’échapper de la même manière, ta
ndis que la masse des combattants, poussée vers l’issue pr
incipale du kraal par les lances des soldats de Good, s’ex
posent, sans en avoir conscience, au jeu meurtrier des hac
hes maniées par sir Henry et Umslopogaas, se faisant face
comme deux cariatides. Chaque cadavre qui tombe dans l’étr
0346oit défilé sert à élever la barricade qui s’oppose à l
a sortie des assiégés.

Les Masai se défendent comme des lions ; par un effort su
prême, ceux qui survivent franchissent la palissade et les
morts amoncelés. La mêlée s’engage dans la plaine ouverte
, et c’est alors que les assaillants commencent à perdre d
es hommes ; bientôt ils ne sont plus qu’une quinzaine et i
l reste au moins cinquante Masai ; le sang de sir Henry co
ule par plusieurs blessures ; cet homme de fer lui-même, l
e Zoulou Umslopogaas, est haletant et presque à bout de fo
rces ; pour comble de malheur, M. Mackenzie dans sa lutte
au corps à corps avec un elmoran est mis hors de combat. L
es choses prendraient une mauvaise tournure, sans l’interv
ention du hasard qui fait qu’un Masai, ayant frappé Umslop
ogaas entre les deux épaules, voit sa lance rebondir. Or l
es armures protectrices sont inconnues dans ces tribus.

– Ils sont sorciers ! Ils ont un charme ! Ce sont des dia
bles ! Ils portent des armes enchantées ! –
0347
Ces mots courent d’une bouche à l’autre, des cris perçant
s retentissent ; pris d’une panique, les Masai fuient de t
outes parts en laissant tomber leurs lances et leurs boucl
iers. La dernière victime d’Inkosi-kaas, c’est le parlemen
taire de la veille, celui que le terrible Zoulou a nommé –
voleur de petites filles -. Il lui jette encore ce nom à
la face, en l’abattant d’un grand coup.

Quinze hommes seulement sur trente rentrent à la mission,
dont cinq blessés, deux mortellement, et M. Mackenzie sur
une civière. Sa femme, qui a passé le temps du combat en
prière, accourt à la rencontre des défenseurs de Flossie ;
elle leur annonce, éperdue de joie et tremblante d’horreu
r, riant et pleurant, que la pauvre enfant est de retour !

En effet, après que les blessures sont pansées et les vai
nqueurs un peu réconfortés, Flossie, très pâle et toute ch
ancelante, est introduite et embrasse ses sauveurs à la ro
0348nde. On la félicite de la présence d’esprit qu’elle a
montrée en tirant le coup de pistolet. Mais alors elle se
met à fondre en larmes : – Oh ! ne parlez pas de cela ! ne
parlez pas de cela ! Je n’oublierai jamais sa figure quan
d il a tourné sur lui-même, je le vois encore ; c’est affr
eux d’avoir tué !- –

On l’engage à se coucher, à dormir pour calmer ses nerfs,
mais longtemps Flossie se ressentira de ces émotions terr
ibles, de l’interminable angoisse de cette nuit pendant la
quelle, assise au milieu des bourreaux qui devaient la tor
turer le lendemain, elle attendait des secours en se disan
t que les siens seraient sûrement écrasés par le nombre. E
ntre elle et le vieil Allan Quatermain, une vive amitié s’
est nouée en peu de jours ; à l’heure des adieux, elle lui
donne une boucle de ses cheveux d’or et il lui remet en é
change, avec de bons et sages conseils, un chèque de mille
livres sterling qui lui permettra d’acheter un collier de
diamants en souvenir de lui quand elle se mariera.

0349 Et maintenant, ayant chargé leurs bagages sur une dou
zaine d’ânes qu’ils se sont procurés à la mission, les tro
is aventuriers et leur suite fort réduite continuent à mar
cher vers Lekakisera, sans se laisser retenir par les inst
ances ni les prières de la famille Mackenzie.
IV

Lekakisera est une montagne très haute et magnifiquement
revêtue de neige, comme le mont Kenya ; en s’y rendant, pr
ès du lac Baringo, l’un des deux Wakwafi survivants périt
de la piqûre d’une vipère ; encore cent cinquante milles e
t on atteint Lekakisera.

Un repos de quinze jours met la petite troupe en état de
supporter les fatigues d’un voyage difficile à travers l’i
mmense forêt du district nommé Elgumi. Cette forêt fourmil
le pour ainsi dire d’éléphants. N’ayant jamais eu à se déf
endre contre les chasseurs, ils sont généralement inoffens
ifs, mais beaucoup d’autres fauves abondent autour d’eux,
le lion entre autres, et une certaine mouche du nom de tsé
0350-tsé inflige de si cruelles piqûres aux ânes de la car
avane qu’ils succombent tous ; heureusement, ce n’est que
quelque temps après, lorsque ayant dépassé le grand lac qu
e les indigènes nomment Laga et, plus haut encore, le lac
prétendu sans fond qui occupe le cratère d’un volcan étein
t, Allan Quatermain et ses compagnons ont atteint un villa
ge. Les habitants, de pacifiques pêcheurs qui voient des h
ommes blancs pour la première fois, les reçoivent avec res
pect et bienveillance. Se trouvant privés de tout moyen de
transport, ils se décident à séjourner quelque temps dans
ce pays et à y attendre les événements. En conséquence, i
ls échangent contre des cartouches vides un canot creusé d
ans un tronc d’arbre, prennent avec eux quelques munitions
et vont faire un tour sur le lac pour y trouver un endroi
t favorable à l’établissement de leur camp.

Tout en ramant, Good remarque la couleur bleu foncé tout
à fait extraordinaire du lac et raconte que les indigènes
prétendent qu’il y a un trou au fond par lequel l’eau s’éc
happe pour aller éteindre en dessous un incendie formidabl
0351e.

– Son origine volcanique explique cette légende, – dit Al
lan Quatermain.

A l’extrémité du lac se trouve une haute muraille de roch
er perpendiculaire. A cent mètres environ de ce rocher, le
canot passe auprès d’une accumulation considérable de ros
eaux, de branches et autres débris flottants qui doivent a
voir été apportés là par un courant dont Good, toujours tr
ès bien renseigné sur les questions aquatiques, cherche à
s’expliquer la provenance. Tandis qu’il discute là-dessus,
sir Henry s’intéresse aux mouvements d’une bande nombreus
e de cygnes blancs ; comme jamais encore il n’en a rencont
ré en Afrique, l’envie lui vient d’emporter un échantillon
de l’espèce ; il tire un coup de fusil, abat deux cygnes
à la fois. Aussitôt le dernier des Wakwafi qui lui reste,
excellent nageur, s’élance pour les rapporter. Il approche
de plus en plus de la paroi de rocher que l’eau vient bat
tre sans intervalle de plage ; tout à coup un cri lui écha
0352ppe ; il nage vigoureusement vers le canot, mais sans
réussir apparemment à résister au tourbillon qui l’entraîn
e. Ses compagnons, en volant à son secours, aperçoivent qu
elque chose qui ressemble à l’entrée d’un tunnel presque s
ubmergé. D’ordinaire il l’est tout à fait, mais les eaux d
u lac sont basses, cette gueule béante s’ouvre donc visibl
ement pour happer le pauvre Wakwafi. Au moment où le canot
va l’atteindre, il disparaît englouti dans le tourbillon
bleu ; le canot lui-même est saisi comme par une main puis
sante et lancé contre le rocher. Ceux qui le montent ont b
eau lutter, ils sentent que le gouffre les pompe pour ains
i dire, ils se jugent perdus, un dernier instinct de conse
rvation les pousse à se jeter à plat ventre.

L’esquif, emporté par une force mystérieuse, file avec la
rapidité d’une flèche dans d’épaisses ténèbres. Impossibl
e d’échanger un mot, car le fracas de l’eau étouffe les vo
ix ; impossible de relever la tête, car la voute du rocher
est peut-être assez basse pour broyer d’un coup le crâne
qui se redresserait si peu que ce fût. Jamais course folle
0353 ne ressembla davantage à un cauchemar. Enfin le bruit
devient moins étourdissant, d’où l’on peut conclure que l
es échos ont plus de place pour se disperser. Allan Quater
main se mettant à genoux avec précaution, lève le bras, sa
ns rencontrer de voûte ; il recommence en s’aidant d’une p
agaie : même résultat ; à droite, à gauche, il ne trouve r
ien que de l’eau. Alors il se souvient, qu’entre autres pr
ovisions, il y a dans le bateau une lanterne et de l’huile
. Il frotte une allumette et voit Good, couché sur le dos,
son lorgnon dans l’-il, contemplant les ténèbres au-dessu
s de lui, sir Henry trempant sa main dans le courant pour
en apprécier la force, et Umslopogaas- Malgré la gravité d
es circonstances, le bon Quatermain ne peut s’empêcher de
rire. Umslopogaas, en s’aplatissant comme les autres pour
éviter des chocs dangereux, a rencontré un rôti froid empo
rté à tout hasard ; il s’est dit que ce rôti sent bon, que
ce sera peut-être là son dernier repas et il s’en est tai
llé une tranche avec la redoutable Inkosi-kaas. – Quand on
part pour un long voyage, explique-t-il ensuite, il n’est
pas mauvais d’avoir l’estomac plein. –
0354
Les compagnons d’infortune, réussissant maintenant à s’en
tendre, décident que l’on attachera deux pagaies, en guise
de mât, afin d’être averti de tout abaissement soudain de
la voûte, et que l’un d’eux, se plaçant à l’avant, avec l
a lanterne et une longue gaffe, défendra le bateau contre
les rochers tandis qu’un autre veillera au gouvernail.

– Nous sommes évidemment, fait observer Quatermain, engag
és sur une rivière souterraine qui emporte les eaux superf
lues du lac. Ces rivières-là existent assez nombreuses dan
s maintes parties du monde, on les connaît bien, quoiqu’on
évite d’y naviguer. Nous finirons par déboucher quelque p
art, sans doute de l’autre côté des montagnes ; nous n’avo
ns donc qu’à nous sustenter jusque-là, tout en ménageant c
e rôti qui est notre unique ressource. –

Good est moins optimiste ; il constate bien que le couran
t file huit n-uds au moins et que, comme à l’ordinaire, il
est surtout rapide au milieu, fort heureusement, mais il
0355croit possible que la rivière s’enfonce en serpentant
dans les entrailles de la terre jusqu’à ce qu’elle s’y des
sèche, donnant ainsi une apparence de raison à la traditio
n locale.

– Eh bien ! dit sir Henry, avec sa philosophie accoutumée
, une rivière souterraine est en somme un tombeau qui en v
aut bien d’autres. Préparons-nous au pire, en espérant tou
jours. –

Le conseil est bon assurément, mais tout le sang-froid et
toute l’expérience du monde n’empêchent pas un homme d’êt
re ému quand d’heure en heure il se demande s’il a encore
ou non cinq minutes d’existence. Néanmoins on s’habitue à
tout, même à cette incertitude ; et en somme fût-on chez s
oi, dans une maison bien close et gardée par les sergents
de ville, sait-on jamais combien de temps on peut avoir à
vivre ? Le plus sage, en quelque circonstance que ce soit,
est de se rappeler le conseil de sir Henry ; être tranqui
llement prêt à tout.
0356
Il était midi environ quand la barque a fait son plongeon
dans les ténèbres, et c’est vers deux heures que Good et
Umslopogaas ont été mis de garde à l’avant et à l’arrière.
A sept heures, sir Henry et Quatermain les remplacent et
pendant trois heures encore, grâce à la violence du couran
t, tout va bien, moyennant quelques précautions pour empêc
her le bateau de virer et de se mettre en travers comme il
aurait une certaine tendance à le faire. Particularité cu
rieuse : l’air reste frais, quoique un peu lourd naturelle
ment ; c’est merveille qu’il ne s’épaississe pas davantage
dans un tunnel de cette longueur. Cependant Allan Quaterm
ain remarque à la fin de sa troisième heure de garde que l
a température s’échauffe sensiblement. Quelques minutes ap
rès, sir Henry lui crie qu’il est dans une sorte de bain t
urc. Good s’est déjà dépouillé de tous ses habits ; si Ums
lopogaas ne l’imite pas, c’est qu’il est toujours nu, sauf
un moocha.

La chaleur augmente, augmente, jusqu’à ce que les malheur
0357eux ruissellent de sueur et soient hors d’état de resp
irer. Il leur semble pénétrer dans l’antichambre de l’enfe
r. Quatermain essaye de tremper sa main dans l’eau et la r
etire, précipitamment de la surface de la rivière s’élève
un nuage de vapeur. Sir Henry émet l’opinion qu’ils passen
t près du siège souterrain d’un feu volcanique quelconque.
Leurs souffrances pendant un temps difficilement apprécia
ble, car dans de pareilles circonstances les minutes parai
ssent longues comme des heures, touchent à la torture. Ils
ne transpirent plus, toute leur sueur ayant coulé, ils gi
sent au fond du bateau qu’ils sont devenus physiquement in
capables de diriger, dans un état de lente suffocation qui
doit beaucoup ressembler à celui des pauvres poissons jet
és à terre pour y mourir. Leur peau craque, le sang bat da
ns leur tête avec un sifflement de machine à vapeur.

Tout à coup cette espèce de Styx effroyable fait un détou
r et, à un demi mille en avant, un peu à gauche du centre
de la rivière, qui a bien ici quatre-vingt-dix pieds de la
rge, apparaît une chose féerique. Un jet de flamme presque
0358 blanche s’élance comme une colonne gigantesque de la
surface de l’eau et jaillit à cinquante pieds en l’air ; l
à il frappe le rocher et s’étend à quelque quarante pieds
de distance, dessinant un chapiteau en forme de rose épano
uie dont les pétales seraient des nappes de feu arrondies,
aux enroulements délicats. L’aspect de cette fleur flambo
yante sortie des eaux couleur d’encre et dont la tige de f
eu a plus d’un pied d’épaisseur défie toute description. S
a beauté inspire à la fois l’épouvante et l’admiration. L’
épouvante cependant domine, car le bateau avance toujours
avec la même rapidité- il avance vers cette fournaise qui
éclaire l’immense caverne. Sur le rocher noir courent de g
randes veines étincelantes de métaux inconnus.

– Maintenez le bateau à droite, – hurle sir Henry.

Une minute après il tombe sans connaissance. Good l’imite
. Bientôt la tête d’Umslopogaas s’affaisse aussi sur ses m
ains. Ils sont comme morts tous les trois. Quatermain se d
éfend encore. Il voit seul qu’au-dessus de la grande rose
0359de feu, la voûte de rocher est comme rougie ; il voit
que le bois du bateau est presque calciné ; mais il dépend
encore de lui que le canot ne passe pas assez près du jet
de gaz pour qu’il périsse. Avec l’énergie qui lui reste,
il se sert de la pagaie, de façon à se détourner autant qu
e possible du terrible foyer qui l’éblouit, même à travers
ses paupières closes, qui rugit comme tous les feux de l’
enfer et autour duquel l’eau bout avec fureur. Cinq second
es encore et le bateau passe, laissant derrière lui ce gro
ndement sinistre. Alors, à son tour, le vieux chasseur s’é
vanouit. Quand il reprend connaissance, un souffle d’air e
ffleure son visage ; il ouvre péniblement les yeux, regard
e. Les ténèbres l’enveloppent de nouveau, bien que là-bas,
bien loin, au-dessus de lui, il y ait de la lumière ; le
canot descend toujours un courant rapide ; au fond gisent
les formes nues et encore inanimées de ses amis. Sont-ils
morts ?

Il trempe sa main dans l’eau et la retire avec un cri. Pr
esque toute la peau en est enlevée. Il boit, il boit des p
0360intes d’eau, tout son corps semble aspirer avidement c
e fluide. Alors, se traînant péniblement vers les autres,
il se met à les asperger et successivement, ils ressuscite
nt, absorbant à leur tour l’eau fraîche comme des éponges.
Good est émerveillé de reconnaître que le bateau, quoique
ballé par places, a tenu bon ; un bateau civilisé aurait
craqué cent fois, mais celui-ci est creusé dans le bois te
ndre d’un seul grand arbre et a une épaisseur de trois à q
uatre pouces.

Qu’était-ce que cette horrible flamme ?

Probablement, quelque trou dans le lit de la rivière perm
ettait à un volume considérable de gaz de jaillir du foyer
volcanique caché dans les entrailles de la terre. Comment
il devint ignescent, on ne peut que le présumer ; peut-êt
re par suite de quelque explosion spontanée de gaz méphiti
ques.

La lumière qui maintenant apparaît en haut est d’une tout
0361 autre nature ; elle vient du ciel ; la rivière a cess
é d’être souterraine, son cours ténébreux continue, non pl
us dans des cavernes que l’homme ne saurait mesurer, mais
entre deux falaises sourcilleuses qui n’ont pas moins de d
eux mille pieds. Leur hauteur est telle que, quoique le ci
el les domine, l’obscurité continue, ou du moins le crépus
cule. On se croirait dans une chambre aux volets fermés.

A vouloir calculer cette hauteur, la tête vous tourne ; l
e petit espace du ciel ressort comme un fil bleu sur leur
sommet que ne pare aucun arbre, aucune liane, rien que de
longs lichens grisâtres qui pendent immobiles comme ferait
une barbe blanche au menton d’un mort. Aucun des rayons d
u soleil n’aurait pu pénétrer si bas. Ils s’éteignent bien
loin de pareilles profondeurs.

Le bord de la rivière est semé de fragments de rochers au
xquels l’action continuelle de l’eau a donné forme de gale
ts. Le trio anglais, accompagné du guerrier zoulou, aborde
sur cette marge, qui, les eaux étant basses, a sept ou hu
0362it mètres de largeur, afin de se reposer un peu des ho
rreurs du voyage et de réparer le canot. Non sans peine on
découvre un endroit qui semble praticable.

– Quel chien de pays ! – s’écrie Good en mettant pied à t
erre le premier.

Et il part d’un éclat de rire.

Aussitôt des voix tonnantes reprennent ses derniers mots
:

– Chien de pays ! chien de pays ! ho ! ho ! ho ! – répond
une autre voix au sommet de la montagne.

– Chien de pays ! chien de pays ! – répètent des échos in
visibles, jusqu’à ce que tout le gouffre retentisse des éc
lats d’une gaîté sauvage qui s’interrompt aussi brusquemen
t qu’elle a commencé.

0363 – Ah ! dit Umslopogaas avec calme, je vois bien que d
es diables demeurent ici. –

Quatermain essaye de lui expliquer que la cause de tout c
e tapage n’est qu’un très remarquable et très intéressant
écho. Il n’en veut rien croire :

– Non, non, ce sont des diables, mais je ne fais pas gran
d cas d’eux ! Ils répètent ce qu’on dit et ne savent rien
dire de leur cris, ils n’osent pas montrer seulement leurs
figures ! –

Après avoir exprimé son mépris pour des diables aussi cra
intifs et aussi dépourvus d’imagination, le Zoulou se tait
, tandis que les autres continuent leur entretien à voix b
asse, car il est vraiment insupportable de ne pouvoir pron
oncer un mot, sans que les précipices se le rejettent les
uns aux autres comme une balle de croquet. Les chuchotemen
ts eux-mêmes remontent le rocher en murmures mystérieux et
meurent en longs soupirs.
0364
Cependant, les voyageurs se lavent et pansent leurs brûlu
res comme ils peuvent ; puis ils songent à manger ; mais l
es habitants de l’endroit, des crabes d’eau douce énormes,
noirs et affreux à voir, accourent de tous côtés, attirés
sans doute par l’odeur de la viande. Ils sortent de chaqu
e trou, pullulent aussi nombreux que les galets eux-mêmes
; étendant des pinces agressives qui s’attaquent si bien à
Good que celui-ci, surpris par derrière, se lève, avec un
e exclamation courroucée dont les échos font un véritable
tonnerre. Umslopogaas brandit sa hache et commence un mass
acre qui dégoûte si fort les trois autres qu’ils retournen
t à leur canot en laissant les débris de leur repas à la h
orde repoussante.

– Les diables de l’endroit. – dit Umslopogaas de l’air d’
un homme qui a résolu quelque problème.

Et de nouveau ils se laissent aller à la dérive, sachant
à peine quand le jour finit, quand la nuit recommence, jus
0365qu’au moment où de nouveau les opaques ténèbres souter
raines les entourent, accompagnées d’un bruit murmurant qu
i leur est devenu familier. Une fois de plus ils sont ense
velis.

Vers minuit, un rocher plat qui avance au milieu du ruiss
eau est bien près de les chavirer ; à trois heures, la rap
idité du courant augmente et bientôt le canot force son ch
emin au milieu d’un fouillis de lianes pendantes.

On est sorti du tunnel, on flotte à découvert, l’air pur
et parfumé de la nuit arrive comme une caresse aux voyageu
rs qui attendent l’aube avec impatience, curieux de savoir
vers quel rivage le hasard les a conduits.

Le soleil se lève, teignant le ciel de pourpre et d’or, i
l pompe lentement le brouillard qui couvre les eaux comme
des ondes de ouate blanche ; les voyageurs découvrent alor
s qu’ils flottent sur une vaste nappe du plus bel azur ; o
n n’aperçoit pas le rivage ; cependant l’horizon est fermé
0366 par une chaîne de montagnes escarpées qui semblent re
tenir les eaux du lac ; il n’y a pas à douter que par quel
que issue dans ces montagnes, la rivière souterraine ne se
fraye un chemin. Une preuve de ce fait, est qu’à peu de d
istance du canot, le corps d’un homme, qui n’est autre que
le pauvre serviteur, noyé deux jours auparavant, flotte s
ur le ventre. Ce mort a fait le voyage avec ses anciens co
mpagnons, il est arrivé au but en même temps qu’eux, à dem
i brûlé, il est vrai, par le contact du pilier de flamme q
u’il a dû effleurer. Aussitôt que d’un coup de pagaie on l
‘a retourné, mis sur le dos, il enfonce et disparaît, comm
e si sa mission était accomplie, en réalité parce que cett
e nouvelle attitude donne un libre passage au gaz.

– Pourquoi nous a-t-il suivis ? C’est un mauvais présage,
– dit Umslopogaas.

Ce qui importe maintenant, c’est de trouver un point où l
‘on puisse aborder, et, sauf les montagnes à travers lesqu
elles la rivière souterraine fait son entrée dans le lac,
0367il n’y a pas de terre visible.

En observant cependant le vol des oiseaux aquatiques qui
doivent être partis du rivage pour passer la journée à pêc
her, Good tourne le bateau à gauche, du côté d’où ils vien
nent tous. Bientôt une brise se lève et la voile improvisé
e avec une perche et une couverture se gonfle joyeusement.
Quelques morceaux de biltong (gibier desséché) composent
dans de telles circonstances un repas délicieux, surtout l
orsqu’il est accompagné d’une bonne pipe.

Au bout d’une heure de marche, Good qui, armé de sa lorgn
ette, interroge l’horizon, s’écrie soudain qu’il aperçoit
la terre, et deux minutes après un grand dôme doré perce l
es dernières brumes. Tandis que ses amis s’émerveillent, G
ood signale une découverte plus importante encore, celle d
‘un petit bateau à voiles qui semble indiquer un certain d
egré de civilisation.

Et en effet le bateau qui apparaît bientôt à tous n’a rie
0368n de commun avec les canots creusés ; il est construit
en planches et porte un homme et une femme bruns à la faç
on des Espagnols ou des Italiens. C’était donc vrai, après
tout, l’existence de cette race blanche ? Mystérieusement
conduits par une puissance supérieure à la leur, les aven
turiers ont découvert ce qu’ils cherchaient. Ils se félici
tent les uns les autres d’un succès si complet et si impré
vu.

– Vraiment, dit sir Henry, qui possède ses auteurs, le vi
eux Romain avait raison quand il s’écriait : – Ex Africa s
emper aliquid novi. – (En Afrique, il arrive toujours du n
ouveau.)

Le batelier a des cheveux lisses et droits, des traits ré
guliers, un peu aquilins, une physionomie intelligente. Il
est vêtu de drap brun ; ses habits sont une espèce de che
mise sans manches et un jupon court, comme le kilt écossai
s. A ses jambes et à ses bras nus s’enroulent des cercles
d’un métal jaune qui doit être de l’or. La femme, aux chev
0369eux bruns bouclés, aux grands yeux doux, porte une élé
gante draperie qui enveloppe tout le corps de plis gracieu
x et dont le bout est rejeté par-dessus l’épaule.

Si les voyageurs sont étonnés à la vue du couple indigène
, celui-ci l’est bien plus encore à la vue des voyageurs.
L’homme n’ose pousser vers le canot ; il reste à distance
respectueuse, sans répondre à aucun des saluts qui lui son
t adressés en anglais, en français, en latin, en grec, en
allemand, en hollandais, en zoulou, en sisitou, en kukuana
et en d’autres dialectes indigènes. Ces diverses langues
sont pour lui incompréhensibles, mais Good ayant envoyé un
baiser à la jeune dame, elle répond de très bonne grâce e
t semble prendre un certain plaisir à être lorgnée attenti
vement par l’irrésistible monocle de l’officier de marine.

– Vous serez notre interprète, Good, dit gaiement sir Hen
ry.

0370 – Ce qui est certain, fait observer Quatermain, c’est
que ces gens-là vont revenir avec un grand nombre de leur
s pareils. Reste à savoir comment nous serons reçus.

– Si nous prenions un bain en attendant, – propose sir He
nry, avec l’entrain naturel aux Anglais quand il s’agit de
plonger dans l’eau froide.

L’offre est accueillie avec transport. Après le bain, les
trois nageurs se sèchent au soleil, puis chacun d’eux déf
ait la petite caisse qui renferme ses vêtements de rechang
e. Pour Quatermain et sir Henry, ce n’est qu’un simple com
plet de chasse, mais, d’un tout petit paquet, Good tire, c
omme par miracle, un uniforme tout neuf de commandant de l
a marine royale, épaulettes d’or, galons, claque, bottes v
ernies et le reste. Ses amis ont alors le secret des soins
particuliers qu’il donnait à un surcroît de bagages qui t
out le long du chemin les a beaucoup gênés. Ils se récrien
t à qui mieux mieux, tandis qu’Umslopogaas, ébloui, s’écri
e avec l’accent de la plus sincère admiration :
0371
– Oh ! Bougwan ! Oh ! Bougwan ! Je t’avais toujours cru u
n vilain petit homme trop gros et voilà que tu ressembles
à un geai bleu quand il étale sa queue en éventail ! Bougw
an, cela fait mal aux yeux de te regarder. –

Saisi lui-même d’émulation, le chef zoulou, qui n’a pas l
a vaine habitude d’orner son corps, se met à le frotter av
ec l’huile de la lanterne jusqu’à ce qu’il reluise autant
que les bottes mêmes de Good ; après quoi il revêt l’une d
es cottes de mailles dont sir Henry lui a fait cadeau et,
ayant nettoyé Inkosi-kaas, se redresse superbe.

Pendant ce temps le canot, dont la voile a été de nouveau
hissée après ce bain, file vers la terre, ou plutôt vers
l’embouchure d’une large rivière. Une heure et demie s’est
à peine écoulée depuis le départ du petit voilier, quand
un nombre considérable d’autres bateaux émergent de la riv
ière ; il y en a un très grand, conduit par vingt-quatre r
ameurs et d’un aspect tout officiel, les hommes de l’équip
0372age portant une espèce d’uniforme et celui qui évidemm
ent les commande ayant un sabre au côté.

C’est un vieillard, d’aspect vénérable, à la longue barbe
flottante.

– Que parions-nous ! dit Quatermain. Vont-ils nous aborde
r poliment ou bien nous exterminer ? –

Au moment même, quatre hippopotames se montrent dans l’ea
u à deux cents mètres environ et Good fait observer qu’il
serait bon de donner aux indigènes une idée de la puissanc
e de leurs armes en tirant sur l’un d’eux. Cette idée a ma
lheureusement l’approbation générale. Les hippopotames se
laissent approcher sans montrer d’effroi ; Quatermain fait
même la remarque qu’ils sont singulièrement apprivoisés.
Un massacre s’ensuit durant lequel le plus gros des hippop
otames, dans les convulsions de l’agonie, retourne comme i
l ferait d’une coquille de noix l’un des bateaux ; une jeu
ne femme qui le monte est sauvée à grand’peine.
0373
Ayant prouvé ainsi à la fois leur puissance et leurs inte
ntions bienveillantes, Quatermain, Good et Curtis pensent
avoir favorablement impressionné les indigènes qui se sont
éloignés d’un air d’effroi et de consternation. Ils s’ava
ncent avec maints salamalecs vers le grand bateau à rames
et commencent en anglais des discours fort inutiles, car l
e vénérable commandant à la barbe flottante répond dans un
langage très doux auquel ils sont obligés de répondre à l
eur tour en secouant la tête. Enfin Quatermain, qui meurt
de faim, a la bonne idée d’ouvrir la bouche très grande en
y plongeant son doigt comme une fourchette et de se frott
er l’estomac. Ces gestes sont aussitôt compris ; l’interlo
cuteur fait de la tête plusieurs signes affirmatifs et mon
tre le port, tandis que l’un des hommes lance une amarre p
our indiquer aux étrangers qu’on les remorquera volontiers
.

En vingt minutes le canot et les quatre hommes qui s’y ti
ennent, un peu inquiets, arrivent à l’entrée du port qui e
0374st littéralement encombré de barques portant des curie
ux accourus pour les voir passer. Dans le nombre figurent
beaucoup de dames dont quelques-unes sont éblouissantes de
blancheur.

Un tournant de la rivière révèle enfin la ville de Milosi
s. Ce nom venant de mi, cité, et de losis, froncement de s
ourcil, on peut l’appeler indifféremment la cité sourcille
use ou la cité menaçante. A quelque cinq cents mètres de l
a rive, se dresse une falaise de granit qui, évidemment, e
ncaissait jadis le lac, l’espace intermédiaire, couvert ma
intenant de docks et de routes, ayant été conquis par des
travaux d’ingénieurs. Au-dessous du précipice, on voit un
grand bâtiment du même granit que la falaise, qui n’est au
tre que le palais royal. Derrière le palais, la ville mont
e en pente douce vers un temple de marbre blanc couronné d
‘un dôme doré. Sauf cette seule construction, la ville est
tout entière bâtie en granit rouge, très régulièrement, a
vec de grandes voies, largement ouvertes entre les maisons
élevées d’un étage et entourées de jardins. Mais la merve
0375ille et la gloire de Milosis, c’est l’escalier du pala
is, qui compte soixante-cinq pieds de large d’une balustra
de à l’autre, et dont les deux étages, chacun de cent ving
t-cinq marches, réunis par une plate-forme, descendent des
murs du palais vers le canal creusé au-dessous. Cet escal
ier prodigieux repose sur une arche énorme de la plus surp
renante hardiesse, d’où part un pont volant dont l’autre e
xtrémité va s’enfoncer dans le granit.

On raconte que ce splendide ouvrage, commencé dès l’antiq
uité, fut interrompu durant trois siècles, jusqu’à ce qu’e
nfin un jeune ingénieur du nom de Rademas se fût engagé su
r sa vie à l’achever. S’il échouait, il devait être jeté d
u haut du précipice qu’il avait entrepris d’escalader- S’i
l réussissait, il devait au contraire épouser la fille du
roi. Cinq ans lui furent donnés pour achever son -uvre. Tr
ois fois l’arche tomba ; enfin une nuit il rêva qu’une fem
me divinement belle venait à lui et lui touchait le front
; aussitôt il eut une vision de l’ouvrage terminé ainsi qu
e des moyens pour le mener à bien. Au réveil, il recommenç
0376a ses plans, et le dernier jour des cinq années, il fa
isait monter à sa royale fiancée l’escalier conduisant au
palais. Devenu l’héritier du trône, il fonda la dynastie a
ctuelle de Zu-Vendis, qui s’appelle encore la Maison de l’
Escalier, prouvant ainsi combien l’énergie et le talent so
nt les degrés naturels qui mènent à la grandeur. Pour rapp
eler son triomphe, Rademas fit une statue qui le représent
ait endormi, tandis que l’Inspiratrice lui touchait le fro
nt. Cette statue décore toujours le grand vestibule du pal
ais.

Telle fut l’histoire de Milosis qu’apprirent plus tard Cu
rtis, Quatermain et Good. Certes, cette ville était la bie
n nommée, car les puissants ouvrages de granit semblaient
froncer le sourcil d’un air menaçant, en écrasant de leur
grandeur les pygmées qui osaient les gravir.

Quand le bateau, dirigé par les vingt-quatre rameurs, a t
ouché terre, le personnage officiel qui le conduit pose le
bout des doigts sur ses lèvres en signe de salutation et
0377conduit les étrangers dans une sorte d’auberge, où on
leur sert de la viande froide, des légumes verts semblable
s à des laitues, du pain bis et du vin rouge, versé d’une
outre en peau dans des gobelets de corne. Ce vin, particul
ièrement bon, ressemble à du bourgogne. Il est versé par d
es jeunes filles, vêtues comme la première, d’une jupe cou
rte en toile blanche et d’une draperie laineuse, qui laiss
e nus le bras droit et une partie de la poitrine. C’est le
costume national, un costume qui varie selon les conditio
ns. Par exemple, si la jupe est blanche, on peut conclure
que celle qui la porte n’est pas mariée ; si elle est bord
ée d’une raie rouge, on se trouve en présence d’une femme
; la femme est veuve si la rayure est noire, ainsi de suit
e. De même l’écharpe, le kaf, comme on la nomme, est de co
uleurs différentes selon le rang, la condition sociale ; c
eci s’applique également aux tuniques des hommes ; l’insig
ne national est une bande d’or autour du bras droit et du
genou gauche ; les gens de haute naissance ont, en outre,
une torque d’or autour du cou.

0378 Leur repas terminé, les trois étrangers sont conduits
au pied du grand escalier, que décorent deux lions de tai
lle colossale, tirés chacun d’un bloc de marbre noir pour
terminer la rampe. On les attribue aussi à Rademas, le pri
nce architecte et sculpteur qui, à en juger par ce qui res
te de son -uvre, fut sans doute un des plus grands artiste
s qui existèrent jamais.

Au premier étage, du haut de la plate-forme, la vue embra
sse un paysage splendide qui borde les eaux bleues du lac.
Ayant atteint le sommet du second étage, les étrangers so
nt introduits dans le palais, gardé par une sentinelle, do
nt le sabre est exactement pareil comme travail à celui qu
e leur a montré M. Mackenzie. Une lourde lance à la main,
la poitrine et le dos protégés par une cuirasse d’hippopot
ame habilement préparée, la sentinelle qui veille aux port
es de bronze échange un mot d’ordre avec le guide avant de
permettre l’entrée dans une cour sablée de poudre de coqu
illages et ornée de massifs, de plates-bandes fleuries. Qu
ant au palais, il n’a pas de portes, mais seulement des ri
0379deaux épais.

Dans une salle décorée de statues et jonchée de riches ta
pis, sont rangés les hauts dignitaires de l’Etat autour de
deux trônes d’or massif ; parmi eux le grand prêtre du So
leil, qui est le dieu de ce pays. Puis surviennent, avec u
n fracas éclatant de trompettes, des hommes armés précédan
t les deux reines, les s-urs jumelles, Nylephta et Soraïs,
deux miracles de beauté, celle-là blonde et blanche comme
la neige, celle-ci brune aux yeux noirs, au teint olivâtr
e.

Il est clair qu’à première vue, sir Henry Curtis et Nylep
hta s’éprennent l’un de l’autre, aussi ne sommes-nous pas
très surpris quand, à la fin du second volume, un Anglais
de bonne mine et du plus généreux caractère monte par suit
e de son mariage sur le trône de Zu-Vendis. Mais il faut s
urmonter d’abord bien des obstacles ; il faut déjouer les
complots du grand prêtre qui demande le châtiment de ces t
éméraires, coupables d’avoir attenté aux jours des hippopo
0380tames sacrés, des nobles animaux qui, voués au Soleil,
sont nourris dans le port par des prêtres préposés à leur
service. Un tel sacrilège mérite la mort, la mort par le
feu. Nylephta et Soraïs protègent à l’envie les prétendus
criminels, et non seulement les sauvent, mais encore les c
omblent de faveurs, les associent à leurs plaisirs. Malheu
reusement, Soraïs est touchée tout autant que sa s-ur par
le mérite de sir Henry Curtis qui, en outre de sa magnifiq
ue prestance, a des talents que tout le monde admire, car
il enseigne aux Zu-Vendiens à fabriquer du verre et prédit
, avec le secours de l’almanach, des phénomènes célestes q
ue les astronomes du cru ne soupçonnaient même pas. Il exp
ose même aux savants le principe de la machine à vapeur, e
t tout cela l’élève si haut dans l’estime des deux reines
qu’elles finissent par le loger dans leur palais, lui et s
es compagnons, afin de pouvoir plus aisément consulter ces
trois sages sur les questions de politique.

Fureur des grands dignitaires contre les Anglais, jalousi
e plus redoutable encore de Soraïs à l’égard de sa s-ur Ny
0381lephta. Lorsque la blonde reine annonce son prochain m
ariage avec l’étranger, – la Dame de la nuit -, comme on a
ppelle l’autre reine brune, se met à la tête des mécontent
s. Une guerre civile s’ensuit.

Peut-être y a-t-il vraiment trop de récits de batailles à
la fin du second volume ; le sang y coule à flots. La déf
ense de l’escalier géant du palais par Umslopogaas seul co
ntre une soixantaine de conjurés armés qui viennent pour a
ssassiner la reine, tandis que son époux met les rebelles
en déroute, est une épopée quelque peu fabuleuse, mais d’u
n grand effet. A la fin, l’héroïque Zoulou tombe, mais apr
ès avoir brisé sa fidèle Inkosi-kaas qu’il ne veut laisser
à personne. Il en frappe une certaine pierre sacrée qui s
elon les prophéties locales doit être mise en pièces le jo
ur où un roi de race étrangère gouvernera le pays. Et la p
rophétie s’accomplit ; sir Henry Curtis est solennellement
élevé au trône de Zu-Vendis.

Les fêtes de son avènement sont attristées toutefois par
0382l’état lamentable du bon Quatermain qui n’a pu résiste
r aux fatigues de la guerre et qui meurt après avoir termi
né son journal, lequel n’est autre que le roman dont nous
venons de donner un résumé succinct.

La main du nouveau souverain de Zu-Vendis y a ajouté un p
ost-scriptum. Pendant six mois diverses commissions ont tr
availlé à découvrir, en explorant les frontières, s’il exi
stait aucun moyen de pénétrer dans le pays ou d’en sortir
; un seul canal de communication ayant été signalé, on déc
ide que cette issue sera bouchée. Curtis, ou plutôt le roi
Incubu, c’est dorénavant son nom, se promet de conserver
à ses sujets les bienfaits d’une comparative barbarie. Pou
r cela il éloignera systématiquement les étrangers. Good (
Bougwan), chargé de fonder sur les grands lacs une marine
royale, est du même avis. Point de télégraphe, de journaux
, de poudre à canon. Incubu s’applique d’ailleurs à créer
un gouvernement central vigoureux et à saper l’influence d
es prêtres du Soleil ; tôt ou tard la croix devra être pla
ntée sur le dôme du temple. En attendant, il se promet d’é
0383lever le fils blond et rose que lui a donné la belle N
ylephta en gentleman anglais.

FIN

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Janvier 2005
0384

Une pensée sur “Les Mines du Roi Salomon”

  1. il est inquiétant ce sorcier africain, sanguinaire et cruel, il laisse penser qu’il pourrait avoir des valeurs de l’hospitalité… quand quatermain débarque au village… Moi je me suis arrêté à la fête africaine…

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