0001Jane Austen
LES CINQ FILLES DE Mrs BENNET
Pride and prejudice
(1813)

Traduit de l’anglais par V. Leconte et Ch. Pressoir
Table des matières

INTRODUCTION 5
I 7
II 11
III 15
IV 21
V 24
VI 28
VII 35
VIII 42
IX 49
X 55
XI 63

0002

XII 68
XIII 71
XIV 77
XV 81
XVI 86
XVII 97
XVIII 100
XIX 115
XX 121
XXI 127
XXII 133
XXIII 139
XXIV 144
XXV 149
XXVI 154
XXVII 161
XXVIII 165
XXIX 170
XXX 177
XXXI 181
0003XXXII 186
XXXIII 191
XXXIV 198
XXXV 205
XXXVI 214
XXXVII 220
XXXVIII 225
XXXIX 228
XL 233
XLI 238
XLII 245
XLIII 250
XLIV 265
XLV 271
XLVI 276
XLVII 285
XLVIII 296
XLIX 303
L 311
LI 318
0004LII 325
LIII 334
LIV 342
LV 346
LVI 353
LVII 362
LVIII 367
LIX 375
LX 383
LXI 388
A propos de cette édition électronique 392

INTRODUCTION

Les intrigues sont simples, quoique nourries d’incidents
multiples et variés. Contemporaine des débuts du romantism
e, Jane Austen y est restée à peu près étrangère. Elle ne
se complaît pas dans la peinture des situations tragiques
ni des passions violentes. Observatrice avant tout, elle c
herche seulement dans l’intrigue l’occasion de provoquer l
0005e jeu des sentiments, de mettre en lumière l’évolution
des principaux caractères, et de marquer les traits saill
ants des autres. C’est par là que ses personnages de premi
er plan attirent, intéressent et captivent le lecteur. Ell
e pousse le dédain du pittoresque jusqu’à ne pas nous fair
e connaître leur aspect physique, mais elle arrive si bien
à nous les représenter « du dedans » qu’ils vivent vraime
nt sous nos yeux. Ses héroïnes ne se montrent ni très sent
imentales, ni très passionnées, mais elles ont bien du cha
rme. Leurs natures sont très différentes : Anne Elliot, pl
us tendre et un peu secrète, Elinor Dashwood, raisonnable
et mesurée, Emma Woodhouse, pleine de confiance en elle-mê
me, désireuse de mener à son idée, et pour le plus grand b
ien de tous, le petit monde qui l’entoure ; Elizabeth Benn
et, spontanée, spirituelle et gaie, portant partout sa fra
nchise et son indépendance de jugement. Chacune a ses qual
ités, ses défauts, ses erreurs d’appréciation, ses prévent
ions. Ce qu’elles ont de commun entre elles, c’est une int
elligence fine, pénétrante, et une certaine maturité d’esp
rit qui donne de la valeur à toutes leurs réflexions.
0006 Miss Austen n’a pas moins soigné ses personnages seco
ndaires, et nombreux parmi eux sont ceux qui ont excité sa
verve et son sens aigu du ridicule : bourgeoises vulgaire
s, mères enragées de marier leurs filles, dames de petite
noblesse gonflées de leur importance et flattées lourdemen
t par leurs protégés, « baronets » férus de leur titre, qu
e la vue de leur arbre généalogique remplit chaque jour d’
une satisfaction inlassable, jeunes filles hautaines et pr
étentieuses, petites écervelées dont l’imagination ne rêve
que bals, flirts et enlèvements, se meuvent autour des pe
rsonnages principaux et forment un ensemble de types comiq
ues dont aucun ne nous laisse indifférents. De même qu’un
lecteur de David Copperfield n’oubliera pas Mr. Micawber e
t Uriah Heep, celui qui a lu Pride and Prejudice conserve
toujours le souvenir de lady Catherine et de Mr. Collins.
Au milieu de tout ce monde qui s’agite, quelques observate
urs, judicieux comme Mr. Knightley, ou ironiques comme M.
Bennet, portent des jugements savoureux, incisifs, dont le
ur entourage ne fait pas toujours son profit.
Ces récits qui se développent à loisir dans une langue cl
0007aire, souple et aisée, coupés de dialogues animés, ont
provoqué les éloges de plusieurs grands écrivains anglais
. Walter Scott enviait la délicatesse de touche avec laque
lle Jane Austen donnait de l’intérêt aux incidents les plu
s ordinaires. Macaulay l’a comparée à Shakespeare pour sa
facilité à créer des caractères. Thackeray reconnaissait q
ue tous ces petits détails vécus, tous ces menus faits d’o
bservation rendent un son si naturel qu’ils rappellent l’a
rt de Swift. Lewes déclarait qu’il aimerait mieux être l’a
uteur de Pride and Prejudice que d’avoir écrit tous les ro
mans de Walter Scott. Et les critiques de notre époque con
tinuent à témoigner à Jane Austen l’admiration qu’elle mér
ite et dont elle a si peu joui de son vivant.
I

C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibatai
re pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marie
r, et, si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard,
lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée
est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le c
0008onsidèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de
l’une ou l’autre de leurs filles.
– Savez-vous, mon cher ami, dit un jour Mrs. Bennet à son
mari, que Netherfield Park est enfin loué ?
Mr. Bennet répondit qu’il l’ignorait.
– Eh bien, c’est chose faite. Je le tiens de Mrs. Long qu
i sort d’ici.
Mr. Bennet garda le silence.
– Vous n’avez donc pas envie de savoir qui s’y installe !
s’écria sa femme impatientée.
– Vous brûlez de me le dire et je ne vois aucun inconvéni
ent à l’apprendre.
Mrs. Bennet n’en demandait pas davantage.
– Eh bien, mon ami, à ce que dit Mrs. Long, le nouveau lo
cataire de Netherfield serait un jeune homme très riche du
nord de l’Angleterre. Il est venu lundi dernier en chaise
de poste pour visiter la propriété et l’a trouvée telleme
nt à son goût qu’il s’est immédiatement entendu avec Mr. M
orris. Il doit s’y installer avant la Saint-Michel et plus
ieurs domestiques arrivent dès la fin de la semaine procha
0009ine afin de mettre la maison en état.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Bingley.
– Marié ou célibataire ?
– Oh ! mon ami, célibataire ! célibataire et très riche !
Quatre ou cinq mille livres de rente ! Quelle chance pour
nos filles !
– Nos filles ? En quoi cela les touche-t-il ?
– Que vous êtes donc agaçant, mon ami ! Je pense, vous le
devinez bien, qu’il pourrait être un parti pour l’une d’e
lles.
– Est-ce dans cette intention qu’il vient s’installer ici
?
– Dans cette intention ! Quelle plaisanterie ! Comment po
uvez-vous parler ainsi ?- Tout de même, il n’y aurait rien
d’invraisemblable à ce qu’il s’éprenne de l’une d’elles.
C’est pourquoi vous ferez bien d’aller lui rendre visite d
ès son arrivée.
– Je n’en vois pas l’utilité. Vous pouvez y aller vous-mê
me avec vos filles, ou vous pouvez les envoyer seules, ce
0010qui serait peut-être encore préférable, car vous êtes
si bien conservée que Mr. Bingley pourrait se tromper et é
garer sur vous sa préférence.
– Vous me flattez, mon cher. J’ai certainement eu ma part
de beauté jadis, mais aujourd’hui j’ai abdiqué toute prét
ention. Lorsqu’une femme a cinq filles en âge de se marier
elle doit cesser de songer à ses propres charmes.
– D’autant que, dans ce cas, il est rare qu’il lui en res
te beaucoup.
– Enfin, mon ami, il faut absolument que vous alliez voir
Mr. Bingley dès qu’il sera notre voisin.
– Je ne m’y engage nullement.
– Mais pensez un peu à vos enfants, à ce que serait pour
l’une d’elles un tel établissement ! Sir William et lady L
ucas ont résolu d’y aller uniquement pour cette raison, ca
r vous savez que, d’ordinaire, ils ne font jamais visite a
ux nouveaux venus. Je vous le répète. Il est indispensable
que vous alliez à Netherfield, sans quoi nous ne pourrion
s y aller nous-mêmes.
– Vous avez vraiment trop de scrupules, ma chère. Je suis
0011 persuadé que Mr. Bingley serait enchanté de vous voir
, et je pourrais vous confier quelques lignes pour l’assur
er de mon chaleureux consentement à son mariage avec celle
de mes filles qu’il voudra bien choisir. Je crois, toutef
ois, que je mettrai un mot en faveur de ma petite Lizzy.
– Quelle idée ! Lizzy n’a rien de plus que les autres ; e
lle est beaucoup moins jolie que Jane et n’a pas la vivaci
té de Lydia.
– Certes, elles n’ont pas grand’chose pour les recommande
r les unes ni les autres, elles sont sottes et ignorantes
comme toutes les jeunes filles. Lizzy, pourtant, a un peu
plus d’esprit que ses soeurs.
– Oh ! Mr. Bennet, parler ainsi de ses propres filles !-
Mais vous prenez toujours plaisir à me vexer ; vous n’avez
aucune pitié pour mes pauvres nerfs !
– Vous vous trompez, ma chère ! J’ai pour vos nerfs le pl
us grand respect. Ce sont de vieux amis : voilà plus de vi
ngt ans que je vous entends parler d’eux avec considératio
n.
– Ah ! vous ne vous rendez pas compte de ce que je souffr
0012e !
– J’espère, cependant, que vous prendrez le dessus et que
vous vivrez assez longtemps pour voir de nombreux jeunes
gens pourvus de quatre mille livres de rente venir s’insta
ller dans le voisinage.
– Et quand il en viendrait vingt, à quoi cela servirait-i
l, puisque vous refusez de faire leur connaissance ?
– Soyez sûre, ma chère, que lorsqu’ils atteindront ce nom
bre, j’irai leur faire visite à tous.
Mr. Bennet était un si curieux mélange de vivacité, d’hum
eur sarcastique, de fantaisie et de réserve qu’une expérie
nce de vingt-trois années n’avait pas suffi à sa femme pou
r lui faire comprendre son caractère. Mrs. Bennet elle-mêm
e avait une nature moins compliquée : d’intelligence médio
cre, peu cultivée et de caractère inégal, chaque fois qu’e
lle était de mauvaise humeur elle s’imaginait éprouver des
malaises nerveux. Son grand souci dans l’existence était
de marier ses filles et sa distraction la plus chère, les
visites et les potins.
II
0013
Mr. Bennet fut des premiers à se présenter chez Mr. Bingl
ey. Il avait toujours eu l’intention d’y aller, tout en af
firmant à sa femme jusqu’au dernier moment qu’il ne s’en s
ouciait pas, et ce fut seulement le soir qui suivit cette
visite que Mrs. Bennet en eut connaissance. Voici comment
elle l’apprit : Mr. Bennet, qui regardait sa seconde fille
occupée à garnir un chapeau, lui dit subitement :
– J’espère, Lizzy, que Mr. Bingley le trouvera de son goû
t.
– Nous ne prenons pas le chemin de connaître les goûts de
Mr. Bingley, répliqua la mère avec amertume, puisque nous
n’aurons aucune relation avec lui.
– Vous oubliez, maman, dit Elizabeth, que nous le rencont
rerons en soirée et que Mrs. Long a promis de nous le prés
enter.
– Mrs. Long n’en fera rien ; elle-même a deux nièces à ca
ser. C’est une femme égoïste et hypocrite. Je n’attends ri
en d’elle.
– Moi non plus, dit Mr. Bennet, et je suis bien aise de p
0014enser que vous n’aurez pas besoin de ses services.
Mrs. Bennet ne daigna pas répondre ; mais, incapable de s
e maîtriser, elle se mit à gourmander une de ses filles :

– Kitty, pour l’amour de Dieu, ne toussez donc pas ainsi.
Ayez un peu pitié de mes nerfs.
– Kitty manque d’à-propos, dit le père, elle ne choisit p
as le bon moment pour tousser.
– Je ne tousse pas pour mon plaisir, répliqua Kitty avec
humeur. Quand doit avoir lieu votre prochain bal, Lizzy ?

– De demain en quinze.
– Justement ! s’écria sa mère. Et Mrs. Long qui est absen
te ne rentre que la veille. Il lui sera donc impossible de
nous présenter Mr. Bingley puisqu’elle-même n’aura pas eu
le temps de faire sa connaissance.
– Eh bien, chère amie, vous aurez cet avantage sur Mrs. L
ong : c’est vous qui le lui présenterez.
– Impossible, Mr. Bennet, impossible, puisque je ne le co
nnaîtrai pas. Quel plaisir trouvez-vous à me taquiner ains
0015i ?
– J’admire votre réserve ; évidemment, des relations qui
ne datent que de quinze jours sont peu de chose, mais si n
ous ne prenons pas cette initiative, d’autres la prendront
à notre place. Mrs. Long sera certainement touchée de not
re amabilité et si vous ne voulez pas faire la présentatio
n, c’est moi qui m’en chargerai.
Les jeunes filles regardaient leur père avec surprise. Mr
s. Bennet dit seulement :
– Sottises que tout cela.
– Quel est le sens de cette énergique exclamation ? s’écr
ia son mari, vise-t-elle les formes protocolaires de la pr
ésentation ? Si oui, je ne suis pas tout à fait de votre a
vis. Qu’en dites-vous, Mary ? vous qui êtes une jeune pers
onne réfléchie, toujours plongée dans de gros livres ?
Mary aurait aimé faire une réflexion profonde, mais ne tr
ouva rien à dire.
– Pendant que Mary rassemble ses idées, continua-t-il, re
tournons à Mr. Bingley.
– Je ne veux plus entendre parler de Mr. Bingley ! déclar
0016a Mrs. Bennet.
– J’en suis bien fâché ; pourquoi ne pas me l’avoir dit p
lus tôt ? Si je l’avais su ce matin je me serais certainem
ent dispensé d’aller lui rendre visite. C’est très regrett
able, mais maintenant que la démarche est faite, nous ne p
ouvons plus esquiver les relations.
La stupéfaction de ces dames à cette déclaration fut auss
i complète que Mr. Bennet pouvait le souhaiter, celle de s
a femme surtout, bien que, la première explosion de joie c
almée, elle assurât qu’elle n’était nullement étonnée.
– Que vous êtes bon, mon cher ami ! Je savais bien que je
finirais par vous persuader. Vous aimez trop vos enfants
pour négliger une telle relation. Mon Dieu, que je suis co
ntente ! Et quelle bonne plaisanterie aussi, d’avoir fait
cette visite ce matin et de ne nous en avoir rien dit jusq
u’à présent !
– Maintenant, Kitty, vous pouvez tousser tant que vous vo
udrez, déclara Mr. Bennet. Et il se retira, un peu fatigué
des transports de sa femme.
– Quel excellent père vous avez, mes enfants ! poursuivit
0017 celle-ci, lorsque la porte se fut refermée. – Je ne s
ais comment vous pourrez jamais vous acquitter envers lui.
A notre âge, je peux bien vous l’avouer, on ne trouve pas
grand plaisir à faire sans cesse de nouvelles connaissanc
es. Mais pour vous, que ne ferions-nous pas !- Lydia, ma c
hérie, je suis sûre que Mr. Bingley dansera avec vous au p
rochain bal, bien que vous soyez la plus jeune.
– Oh ! dit Lydia d’un ton décidé, je ne crains rien ; je
suis la plus jeune, c’est vrai, mais c’est moi qui suis la
plus grande.
Le reste de la soirée se passa en conjectures ; ces dames
se demandaient quand Mr. Bingley rendrait la visite de Mr
. Bennet, et quel jour on pourrait l’inviter à dîner.
III

Malgré toutes les questions dont Mrs. Bennet, aidée de se
s filles, accabla son mari au sujet de Mr. Bingley, elle n
e put obtenir de lui un portrait qui satisfît sa curiosité
. Ces dames livrèrent l’assaut avec une tactique variée :
questions directes, suppositions ingénieuses, lointaines c
0018onjectures. Mais Mr. Bennet se déroba aux manoeuvres l
es plus habiles, et elles furent réduites finalement à se
contenter des renseignements de seconde main fournis par l
eur voisine, lady Lucas.
Le rapport qu’elle leur fit était hautement favorable : s
ir William, son mari, avait été enchanté du nouveau voisin
. Celui-ci était très jeune, fort joli garçon, et, ce qui
achevait de le rendre sympathique, il se proposait d’assis
ter au prochain bal et d’y amener tout un groupe d’amis. Q
ue pouvait-on rêver de mieux ? Le goût de la danse mène to
ut droit à l’amour ; on pouvait espérer beaucoup du coeur
de Mr. Bingley.
– Si je pouvais voir une de mes filles heureusement établ
ie à Netherfield et toutes les autres aussi bien mariées,
répétait Mrs. Bennet à son mari, je n’aurais plus rien à d
ésirer.
Au bout de quelques jours, Mr. Bingley rendit sa visite à
Mr. Bennet, et resta avec lui une dizaine de minutes dans
la bibliothèque. Il avait espéré entrevoir les jeunes fil
les dont on lui avait beaucoup vanté le charme, mais il ne
0019 vit que le père. Ces dames furent plus favorisées car
, d’une fenêtre de l’étage supérieur, elles eurent l’avant
age de constater qu’il portait un habit bleu et montait un
cheval noir.
Une invitation à dîner lui fut envoyée peu après et, déjà
, Mrs. Bennet composait un menu qui ferait honneur à ses q
ualités de maîtresse de maison quand la réponse de Mr. Bin
gley vint tout suspendre : « Il était obligé de partir pou
r Londres le jour suivant, et ne pouvait, par conséquent,
avoir l’honneur d’accepter- etc.- »
Mrs. Bennet en fut toute décontenancée. Elle n’arrivait p
as à imaginer quelle affaire pouvait appeler Mr. Bingley à
Londres si tôt après son arrivée en Hertfordshire. Allait
-il, par hasard, passer son temps à se promener d’un endro
it à un autre au lieu de s’installer convenablement à Neth
erfield comme c’était son devoir ?- Lady Lucas calma un pe
u ses craintes en suggérant qu’il était sans doute allé à
Londres pour chercher les amis qu’il devait amener au proc
hain bal. Et bientôt se répandit la nouvelle que Mr. Bingl
ey amènerait avec lui douze dames et sept messieurs. Les j
0020eunes filles gémissaient devant un nombre aussi exagér
é de danseuses, mais, la veille du bal, elles eurent la co
nsolation d’apprendre que Mr. Bingley n’avait ramené de Lo
ndres que ses cinq soeurs et un cousin. Finalement, lorsqu
e le contingent de Netherfield fit son entrée dans la sall
e du bal, il ne comptait en tout que cinq personnes : Mr.
Bingley, ses deux soeurs, le mari de l’aînée et un autre j
eune homme.
Mr. Bingley plaisait dès l’abord par un extérieur agréabl
e, une allure distinguée, un air avenant et des manières p
leines d’aisance et de naturel. Ses soeurs étaient de bell
es personnes d’une élégance incontestable, et son beau-frè
re, Mr. Hurst, avait l’air d’un gentleman, sans plus ; mai
s la haute taille, la belle physionomie, le grand air de s
on ami, Mr. Darcy, aidés de la rumeur qui cinq minutes apr
ès son arrivée, circulait dans tous les groupes, qu’il pos
sédait dix mille livres de rente, attirèrent bientôt sur c
elui-ci l’attention de toute la salle.
Le sexe fort le jugea très bel homme, les dames affirmère
nt qu’il était beaucoup mieux que Mr. Bingley, et, pendant
0021 toute une partie de la soirée, on le considéra avec l
a plus vive admiration.
Peu à peu, cependant, le désappointement causé par son at
titude vint modifier cette impression favorable. On s’aper
çut bientôt qu’il était fier, qu’il regardait tout le mond
e de haut et ne daignait pas exprimer la moindre satisfact
ion. Du coup, toute son immense propriété du Derbyshire ne
put empêcher qu’on le déclarât antipathique et tout le co
ntraire de son ami.
Mr. Bingley, lui, avait eu vite fait de se mettre en rapp
ort avec les personnes les plus en vue de l’assemblée. Il
se montra ouvert, plein d’entrain, prit part à toutes les
danses, déplora de voir le bal se terminer de si bonne heu
re, et parla d’en donner un lui-même à Netherfield. Des ma
nières si parfaites se recommandent d’elles-mêmes. Quel co
ntraste avec son ami !- Mr. Darcy dansa seulement une fois
avec Mrs. Hurst et une fois avec miss Bingley. Il passa l
e reste du temps à se promener dans la salle, n’adressant
la parole qu’aux personnes de son groupe et refusant de se
laisser présenter aux autres. Aussi fut-il vite jugé. C’é
0022tait l’homme le plus désagréable et le plus hautain qu
e la terre eût jamais porté, et l’on espérait bien qu’il n
e reparaîtrait à aucune autre réunion.
Parmi les personnes empressées à le condamner se trouvait
Mrs. Bennet. L’antipathie générale tournait chez elle en
rancune personnelle, Mr. Darcy ayant fait affront à l’une
de ses filles. Par suite du nombre restreint des cavaliers
, Elizabeth Bennet avait dû rester sur sa chaise l’espace
de deux danses, et, pendant un moment, Mr. Darcy s’était t
enu debout assez près d’elle pour qu’elle pût entendre les
paroles qu’il échangeait avec Mr. Bingley venu pour le pr
esser de se joindre aux danseurs.
– Allons, Darcy, venez danser. Je suis agacé de vous voir
vous promener seul. C’est tout à fait ridicule. Faites co
mme tout le monde et dansez.
– Non, merci ! La danse est pour moi sans charmes à moins
que je ne connaisse particulièrement une danseuse. Je n’y
prendrais aucun plaisir dans une réunion de ce genre. Vos
soeurs ne sont pas libres et ce serait pour moi une pénit
ence que d’inviter quelqu’un d’autre.
0023 – Vous êtes vraiment difficile ! s’écria Bingley. Je
déclare que je n’ai jamais vu dans une soirée tant de jeun
es filles aimables. Quelques-unes même, vous en conviendre
z, sont remarquablement jolies.
– Votre danseuse est la seule jolie personne de la réunio
n, dit Mr. Darcy en désignant du regard l’aînée des demois
elles Bennet.
– Oh ! c’est la plus charmante créature que j’aie jamais
rencontrée ; mais il y a une de ses soeurs assise derrière
vous qui est aussi fort agréable. Laissez-moi demander à
ma danseuse de vous présenter.
– De qui voulez-vous parler ? – Mr. Darcy se retourna et
considéra un instant Elizabeth. Rencontrant son regard, il
détourna le sien et déclara froidement.
– Elle est passable, mais pas assez jolie pour me décider
à l’inviter. Du reste je ne me sens pas en humeur, ce soi
r, de m’occuper des demoiselles qui font tapisserie. Retou
rnez vite à votre souriante partenaire, vous perdez votre
temps avec moi.
Mr. Bingley suivit ce conseil et Mr. Darcy s’éloigna, lai
0024ssant Elizabeth animée à son égard de sentiments très
peu cordiaux. Néanmoins elle raconta l’histoire à ses amie
s avec beaucoup de verve, car elle avait l’esprit fin et u
n sens très vif de l’humour.
Malgré tout, ce fut, dans l’ensemble, une agréable soirée
pour tout le monde. Le coeur de Mrs. Bennet était tout ré
joui de voir sa fille aînée distinguée par les habitants d
e Netherfield. Mr. Bingley avait dansé deux fois avec elle
et ses soeurs lui avaient fait des avances. Jane était au
ssi satisfaite que sa mère, mais avec plus de calme. Eliza
beth était contente du plaisir de Jane ; Mary était fière
d’avoir été présentée à miss Bingley comme la jeune fille
la plus cultivée du pays, et Catherine et Lydia n’avaient
pas manqué une seule danse, ce qui, à leur âge, suffisait
à combler tous leurs voeux.
Elles revinrent donc toutes de très bonne humeur à Longbo
urn, le petit village dont les Bennet étaient les principa
ux habitants. Mr. Bennet était encore debout ; avec un liv
re il ne sentait jamais le temps passer et, pour une fois,
il était assez curieux d’entendre le compte rendu d’une s
0025oirée qui, à l’avance, avait fait naître tant de magni
fiques espérances. Il s’attendait un peu à voir sa femme r
evenir désappointée, mais il s’aperçut vite qu’il n’en éta
it rien.
– Oh ! mon cher Mr. Bennet, s’écria-t-elle en entrant dan
s la pièce, quelle agréable soirée, quel bal réussi ! J’au
rais voulu que vous fussiez là- Jane a eu tant de succès !
tout le monde m’en a fait compliment. Mr. Bingley l’a tro
uvée tout à fait charmante. Il a dansé deux fois avec elle
; oui, mon ami, deux fois ! Et elle est la seule qu’il ai
t invitée une seconde fois. Sa première invitation a été p
our miss Lucas, – j’en étais assez vexée, – mais il n’a po
int paru l’admirer beaucoup, ce qui n’a rien de surprenant
. Puis, en voyant danser Jane, il a eu l’air charmé, a dem
andé qui elle était et, s’étant fait présenter, l’a invité
e pour les deux danses suivantes. Après quoi il en a dansé
deux avec miss King, encore deux autres avec Jane, la sui
vante avec Lizzy, la « boulangère » avec-
– Pour l’amour du ciel, arrêtez cette énumération, s’écri
a son mari impatienté. S’il avait eu pitié de moi il n’aur
0026ait pas dansé moitié autant. Que ne s’est-il tordu le
pied à la première danse !
– Oh ! mon ami, continuait Mrs. Bennet, il m’a tout à fai
t conquise. Physiquement, il est très bien et ses soeurs s
ont des femmes charmantes. Je n’ai rien vu d’aussi élégant
que leurs toilettes. La dentelle sur la robe de Mrs. Hurs
t-
Ici, nouvelle interruption, Mr. Bennet ne voulant écouter
aucune description de chiffons. Sa femme fut donc obligée
de changer de sujet et raconta avec beaucoup d’amertume e
t quelque exagération l’incident où Mr. Darcy avait montré
une si choquante grossièreté.
– Mais je vous assure, conclut-elle, qu’on ne perd pas gr
and’chose à ne pas être appréciée par ce monsieur ! C’est
un homme horriblement désagréable qui ne mérite pas qu’on
cherche à lui plaire. Hautain et dédaigneux, il se promena
it de droite et de gauche dans la salle avec l’air de se c
roire un personnage extraordinaire. J’aurais aimé que vous
fussiez là pour lui dire son fait, comme vous savez le fa
ire ! Non, en vérité, je ne puis pas le sentir.
0027IV

Lorsque Jane et Elizabeth se trouvèrent seules, Jane qui,
jusque-là, avait mis beaucoup de réserve dans ses louange
s sur Mr. Bingley, laissa voir à sa soeur la sympathie qu’
il lui inspirait.
– Il a toutes les qualités qu’on apprécie chez un jeune h
omme, dit-elle. Il est plein de sens, de bonne humeur et d
‘entrain. Je n’ai jamais vu à d’autres jeunes gens des man
ières aussi agréables, tant d’aisance unie à une si bonne
éducation.
– Et, de plus, ajouta Elizabeth, il est très joli garçon,
ce qui ne gâte rien. On peut donc le déclarer parfait.
– J’ai été très flattée qu’il m’invite une seconde fois ;
je ne m’attendais pas à un tel hommage.
– Moi, je n’en ai pas été surprise. C’était très naturel.
Pouvait-il ne pas s’apercevoir que vous étiez infiniment
plus jolie que toutes les autres danseuses ?- Il n’y a pas
lieu de lui en être reconnaissante. Ceci dit, il est cert
ainement très agréable et je vous autorise à lui accorder
0028votre sympathie. Vous l’avez donnée à bien d’autres qu
i ne le valaient pas.
– Ma chère Lizzy !
– La vérité c’est que vous êtes portée à juger tout le mo
nde avec trop de bienveillance : vous ne voyez jamais de d
éfaut à personne. De ma vie, je ne vous ai entendue critiq
uer qui que ce soit.
– Je ne veux juger personne trop précipitamment, mais je
dis toujours ce que je pense.
– Je le sais, et c’est ce qui m’étonne. Comment, avec vot
re bon sens, pouvez-vous être aussi loyalement aveuglée su
r la sottise d’autrui ? Il n’y a que vous qui ayez assez d
e candeur pour ne voir jamais chez les gens que leur bon c
ôté- Alors, les soeurs de ce jeune homme vous plaisent aus
si ? Elles sont pourtant beaucoup moins sympathiques que l
ui.
– Oui, au premier abord, mais quand on cause avec elles o
n s’aperçoit qu’elles sont fort aimables. Miss Bingley va
venir habiter avec son frère, et je serais fort surprise s
i nous ne trouvions en elle une agréable voisine.
0029 Elizabeth ne répondit pas, mais elle n’était pas conv
aincue. L’attitude des soeurs de Mr. Bingley au bal ne lui
avait pas révélé chez elles le désir de se rendre agréabl
es à tout le monde. D’un esprit plus observateur et d’une
nature moins simple que celle de Jane, n’étant pas, de plu
s, influencée par les attentions de ces dames, Elizabeth é
tait moins disposée à les juger favorablement. Elle voyait
en elles d’élégantes personnes, capables de se mettre en
frais pour qui leur plaisait, mais, somme toute, fières et
affectées.
Mrs. Hurst et miss Bingley étaient assez jolies, elles av
aient été élevées dans un des meilleurs pensionnats de Lon
dres et possédaient une fortune de vingt mille livres, mai
s l’habitude de dépenser sans compter et de fréquenter la
haute société les portait à avoir d’elles-mêmes une excell
ente opinion et à juger leur prochain avec quelque dédain.
Elles appartenaient à une très bonne famille du nord de l
‘Angleterre, chose dont elles se souvenaient plus volontie
rs que de l’origine de leur fortune qui avait été faite da
ns le commerce.
0030 Mr. Bingley avait hérité d’environ cent mille livres
de son père. Celui-ci qui souhaitait acheter un domaine n’
avait pas vécu assez longtemps pour exécuter son projet. M
r. Bingley avait la même intention et ses soeurs désiraien
t vivement la lui voir réaliser. Bien qu’il n’eût fait que
louer Netherfield, miss Bingley était toute prête à dirig
er sa maison, et Mrs. Hurst, qui avait épousé un homme plu
s fashionable que fortuné, n’était pas moins disposée à co
nsidérer la demeure de son frère comme la sienne. Il y ava
it à peine deux ans que Mr. Bingley avait atteint sa major
ité, lorsque, par un effet du hasard, il avait entendu par
ler du domaine de Netherfield. Il était allé le visiter, l
‘avait parcouru en une demi-heure, et, le site et la maiso
n lui plaisant, s’était décidé à louer sur-le-champ.
En dépit d’une grande opposition de caractères, Bingley e
t Darcy étaient unis par une solide amitié. Darcy aimait B
ingley pour sa nature confiante et docile, deux dispositio
ns pourtant si éloignées de son propre caractère. Bingley,
de son côté, avait la plus grande confiance dans l’amitié
de Darcy et la plus haute opinion de son jugement. Il lui
0031 était inférieur par l’intelligence, bien que lui-même
n’en fût point dépourvu, mais Darcy était hautain, distan
t, d’une courtoisie froide et décourageante, et, à cet éga
rd, son ami reprenait l’avantage. Partout où il paraissait
, Bingley était sûr de plaire ; les manières de Darcy n’in
spiraient trop souvent que de l’éloignement.
Il n’y avait qu’à les entendre parler du bal de Meryton p
our juger de leurs caractères : Bingley n’avait, de sa vie
, rencontré des gens plus aimables, des jeunes filles plus
jolies ; tout le monde s’était montré plein d’attentions
pour lui ; point de raideur ni de cérémonie ; il s’était b
ientôt senti en pays de connaissance : quant à miss Bennet
, c’était véritablement un ange de beauté !- Mr. Darcy, au
contraire, n’avait vu là qu’une collection de gens chez q
ui il n’avait trouvé ni élégance, ni charme ; personne ne
lui avait inspiré le moindre intérêt ; personne ne lui ava
it marqué de sympathie ni procuré d’agrément. Il reconnais
sait que miss Bennet était jolie, mais elle souriait trop.

Mrs. Hurst et sa soeur étaient de cet avis ; cependant, J
0032ane leur plaisait ; elles déclarèrent que c’était une
aimable personne avec laquelle on pouvait assurément se li
er. Et leur frère se sentit autorisé par ce jugement à rêv
er à miss Bennet tout à sa guise.
V

A peu de distance de Longbourn vivait une famille avec la
quelle les Bennet étaient particulièrement liés.
Sir William Lucas avait commencé par habiter Meryton où i
l se faisait une petite fortune dans les affaires lorsqu’i
l s’était vu élever à la dignité de « Knight »1 à la suite
d’un discours qu’il avait adressé au roi comme maire de l
a ville. Cette distinction lui avait un peu tourné la tête
en lui donnant le dégoût du commerce et de la vie simple
de sa petite ville. Quittant l’un et l’autre, il était ven
u se fixer avec sa famille dans une propriété située à un
mille de Meryton qui prit dès lors le nom de « Lucas Lodge
». Là, délivré du joug des affaires, il pouvait à loisir
méditer sur son importance et s’appliquer à devenir l’homm
e le plus courtois de l’univers. Son nouveau titre l’encha
0033ntait, sans lui donner pour cela le moindre soupçon d’
arrogance ; il se multipliait, au contraire, en attentions
pour tout le monde. Inoffensif, bon et serviable par natu
re, sa présentation à Saint-James avait fait de lui un gen
tilhomme.
Lady Lucas était une très bonne personne à qui ses facult
és moyennes permettaient de voisiner agréablement avec Mrs
. Bennet. Elle avait plusieurs enfants et l’aînée, jeune f
ille de vingt-sept ans, intelligente et pleine de bon sens
, était l’amie particulière d’Elizabeth.
Les demoiselles Lucas et les demoiselles Bennet avaient l
‘habitude de se réunir, après un bal, pour échanger leurs
impressions. Aussi, dès le lendemain de la soirée de Meryt
on on vit arriver les demoiselles Lucas à Longbourn.
– Vous avez bien commencé la soirée, Charlotte, dit Mrs.
Bennet à miss Lucas avec une amabilité un peu forcée. C’es
t vous que Mr. Bingley a invitée la première.
– Oui, mais il a paru de beaucoup préférer la danseuse qu
‘il a invitée la seconde.
– Oh ! vous voulez parler de Jane parce qu’il l’a fait da
0034nser deux fois. C’est vrai, il avait l’air de l’admire
r assez, et je crois même qu’il faisait plus que d’en avoi
r l’air- On m’a dit là-dessus quelque chose, – je ne sais
plus trop quoi, – où il était question de Mr. Robinson-
– Peut-être voulez-vous dire la conversation entre Mr. Bi
ngley et Mr. Robinson que j’ai entendue par hasard ; ne vo
us l’ai-je pas répétée ? Mr. Robinson lui demandait ce qu’
il pensait de nos réunions de Meryton, s’il ne trouvait pa
s qu’il y avait beaucoup de jolies personnes parmi les dan
seuses et laquelle était à son gré la plus jolie. A cette
question Mr. Bingley a répondu sans hésiter : « Oh ! l’aîn
ée des demoiselles Bennet ; cela ne fait pas de doute. »
– Voyez-vous ! Eh bien ! voilà qui est parler net. Il sem
ble en effet que- Cependant, il se peut que tout cela ne m
ène à rien-
– J’ai entendu cette conversation bien à propos. Je n’en
dirai pas autant pour celle que vous avez surprise, Eliza,
dit Charlotte. Les réflexions de Mr. Darcy sont moins gra
cieuses que celles de son ami. Pauvre Eliza ! s’entendre q
ualifier tout juste de « passable » !
0035 – Je vous en prie, ne poussez pas Lizzy à se formalis
er de cette impertinence. Ce serait un grand malheur de pl
aire à un homme aussi désagréable. Mrs. Long me disait hie
r soir qu’il était resté une demi-heure à côté d’elle sans
desserrer les lèvres.
– Ne faites-vous pas erreur, maman ? dit Jane. J’ai certa
inement vu Mr. Darcy lui parler.
– Eh oui, parce qu’à la fin elle lui a demandé s’il se pl
aisait à Netherfield et force lui a été de répondre, mais
il paraît qu’il avait l’air très mécontent qu’on prît la l
iberté de lui adresser la parole.
– Miss Bingley dit qu’il n’est jamais loquace avec les ét
rangers, mais que dans l’intimité c’est le plus aimable ca
useur.
– Je n’en crois pas un traître mot, mon enfant : s’il éta
it si aimable, il aurait causé avec Mrs. Long. Non, je sai
s ce qu’il en est : Mr. Darcy, – tout le monde en convient
, – est bouffi d’orgueil. Il aura su, je pense, que Mrs. L
ong n’a pas d’équipage et que c’est dans une voiture de lo
uage qu’elle est venue au bal.
0036 – Cela m’est égal qu’il n’ait pas causé avec Mrs. Lon
g, dit Charlotte, mais j’aurais trouvé bien qu’il dansât a
vec Eliza.
– Une autre fois, Lizzy, dit la mère, à votre place, je r
efuserais de danser avec lui.
– Soyez tranquille, ma mère, je crois pouvoir vous promet
tre en toute sûreté que je ne danserai jamais avec lui.
– Cet orgueil, dit miss Lucas, me choque moins chez lui p
arce que j’y trouve des excuses. On ne peut s’étonner qu’u
n jeune homme aussi bien physiquement et pourvu de toutes
sortes d’avantages tels que le rang et la fortune ait de l
ui-même une haute opinion. Il a, si je puis dire, un peu l
e droit d’avoir de l’orgueil.
– Sans doute, fit Elizabeth, et je lui passerais volontie
rs son orgueil s’il n’avait pas modifié le mien.
– L’orgueil, observa Mary qui se piquait de psychologie,
est, je crois, un sentiment très répandu. La nature nous y
porte et bien peu parmi nous échappent à cette complaisan
ce que l’on nourrit pour soi-même à cause de telles ou tel
les qualités souvent imaginaires. La vanité et l’orgueil s
0037ont choses différentes, bien qu’on emploie souvent ces
deux mots l’un pour l’autre ; on peut être orgueilleux sa
ns être vaniteux. L’orgueil se rapporte plus à l’opinion q
ue nous avons de nous-mêmes, la vanité à celle que nous vo
udrions que les autres aient de nous.
– Si j’étais aussi riche que Mr. Darcy, s’écria un jeune
Lucas qui avait accompagné ses soeurs, je me moquerais bie
n de tout cela ! Je commencerais par avoir une meute pour
la chasse au renard, et je boirais une bouteille de vin fi
n à chacun de mes repas.
VI

Les dames de Longbourn ne tardèrent pas à faire visite au
x dames de Netherfield et celles-ci leur rendirent leur po
litesse suivant toutes les formes. Le charme de Jane accru
t les dispositions bienveillantes de Mrs. Hurst et de miss
Bingley à son égard, et tout en jugeant la mère ridicule
et les plus jeunes soeurs insignifiantes, elles exprimèren
t aux deux aînées le désir de faire avec elles plus ample
connaissance.
0038 Jane reçut cette marque de sympathie avec un plaisir
extrême, mais Elizabeth trouva qu’il y avait toujours bien
de la hauteur dans les manières de ces dames, même à l’ég
ard de sa soeur. Décidément, elle ne les aimait point ; ce
pendant, elle appréciait leurs avances, voulant y voir l’e
ffet de l’admiration que leur frère éprouvait pour Jane. C
ette admiration devenait plus évidente à chacune de leurs
rencontres et pour Elizabeth il semblait également certain
que Jane cédait de plus en plus à la sympathie qu’elle av
ait ressentie dès le commencement pour Mr. Bingley. Bien h
eureusement, pensait Elizabeth, personne ne devait s’en ap
ercevoir. Car, à beaucoup de sensibilité Jane unissait une
égalité d’humeur et une maîtrise d’elle-même qui la prése
rvait des curiosités indiscrètes.
Elizabeth fit part de ces réflexions à miss Lucas.
– Il peut être agréable en pareil cas de tromper des indi
fférents, répondit Charlotte ; mais une telle réserve ne p
eut-elle parfois devenir un désavantage ? Si une jeune fil
le cache avec tant de soin sa préférence à celui qui en es
t l’objet, elle risque de perdre l’occasion de le fixer, e
0039t se dire ensuite que le monde n’y a rien vu est une b
ien mince consolation. La gratitude et la vanité jouent un
tel rôle dans le développement d’une inclination qu’il n’
est pas prudent de l’abandonner à elle-même. Votre soeur p
laît à Bingley sans aucun doute, mais tout peut en rester
là, si elle ne l’encourage pas.
– Votre conseil serait excellent, si le désir de faire un
beau mariage était seul en question ; mais ce n’est pas l
e cas de Jane. Elle n’agit point par calcul ; elle n’est m
ême pas encore sûre de la profondeur du sentiment qu’elle
éprouve, et elle se demande sans doute si ce sentiment est
raisonnable. Voilà seulement quinze jours qu’elle a fait
la connaissance de Mr. Bingley : elle a bien dansé quatre
fois avec lui à Meryton, l’a vu en visite à Netherfield un
matin, et s’est trouvée à plusieurs dîners où lui-même ét
ait invité ; mais ce n’est pas assez pour le bien connaîtr
e.
– Allons, dit Charlotte, je fais de tout coeur des voeux
pour le bonheur de Jane ; mais je crois qu’elle aurait tou
t autant de chances d’être heureuse, si elle épousait Mr.
0040Bingley demain que si elle se met à étudier son caract
ère pendant une année entière ; car le bonheur en ménage e
st pure affaire de hasard. La félicité de deux époux ne m’
apparaît pas devoir être plus grande du fait qu’ils se con
naissaient à fond avant leur mariage ; cela n’empêche pas
les divergences de naître ensuite et de provoquer les inév
itables déceptions. Mieux vaut, à mon avis, ignorer le plu
s possible les défauts de celui qui partagera votre existe
nce !
– Vous m’amusez, Charlotte ; mais ce n’est pas sérieux, n
‘est-ce pas ? Non, et vous-même n’agiriez pas ainsi.
Tandis qu’elle observait ainsi Mr. Bingley, Elizabeth éta
it bien loin de soupçonner qu’elle commençait elle-même à
attirer l’attention de son ami. Mr. Darcy avait refusé tou
t d’abord de la trouver jolie. Il l’avait regardée avec in
différence au bal de Meryton et ne s’était occupé d’elle e
nsuite que pour la critiquer. Mais à peine avait-il convai
ncu son entourage du manque de beauté de la jeune fille qu
‘il s’aperçut que ses grands yeux sombres donnaient à sa p
hysionomie une expression singulièrement intelligente. D’a
0041utres découvertes suivirent, aussi mortifiantes : il d
ut reconnaître à Elizabeth une silhouette fine et gracieus
e et, lui qui avait déclaré que ses manières n’étaient pas
celles de la haute société, il se sentit séduit par leur
charme tout spécial fait de naturel et de gaieté.
De tout ceci Elizabeth était loin de se douter. Pour elle
, Mr. Darcy était seulement quelqu’un qui ne cherchait jam
ais à se rendre agréable et qui ne l’avait pas jugée assez
jolie pour la faire danser.
Mr. Darcy éprouva bientôt le désir de la mieux connaître,
mais avant de se décider à entrer en conversation avec el
le, il commença par l’écouter lorsqu’elle causait avec ses
amies. Ce fut chez sir William Lucas où une nombreuse soc
iété se trouvait réunie que cette manoeuvre éveilla pour l
a première fois l’attention d’Elizabeth.
– Je voudrais bien savoir, dit-elle à Charlotte, pourquoi
Mr. Darcy prenait tout à l’heure un si vif intérêt à ce q
ue je disais au colonel Forster.
– Lui seul pourrait vous le dire.
– S’il recommence, je lui montrerai que je m’en aperçois.
0042 Je n’aime pas son air ironique. Si je ne lui sers pas
bientôt une impertinence de ma façon, vous verrez qu’il f
inira par m’intimider !
Et comme, peu après, Mr. Darcy s’approchait des deux jeun
es filles sans manifester l’intention de leur adresser la
parole, miss Lucas mit son amie au défi d’exécuter sa mena
ce. Ainsi provoquée, Elizabeth se tourna vers le nouveau v
enu et dit :
– N’êtes-vous pas d’avis, Mr. Darcy, que je m’exprimais t
out à l’heure avec beaucoup d’éloquence lorsque je tourmen
tais le colonel Forster pour qu’il donne un bal à Meryton
?
– Avec une grande éloquence. Mais, c’est là un sujet qui
en donne toujours aux jeunes filles.
– Vous êtes sévère pour nous.
– Et maintenant, je vais la tourmenter à son tour, interv
int miss Lucas. Eliza, j’ouvre le piano et vous savez ce q
ue cela veut dire-
– Quelle singulière amie vous êtes de vouloir me faire jo
uer et chanter en public ! Je vous en serais reconnaissant
0043e si j’avais des prétentions d’artiste, mais, pour l’i
nstant, je préférerais me taire devant un auditoire habitu
é à entendre les plus célèbres virtuoses.
Puis, comme miss Lucas insistait, elle ajouta :
– C’est bien ; puisqu’il le faut, je m’exécute.
Le talent d’Elizabeth était agréable sans plus. Quand ell
e eut chanté un ou deux morceaux, avant même qu’elle eût p
u répondre aux instances de ceux qui lui en demandaient un
autre, sa soeur Mary, toujours impatiente de se produire,
la remplaça au piano.
Mary, la seule des demoiselles Bennet qui ne fût pas joli
e, se donnait beaucoup de peine pour perfectionner son édu
cation. Malheureusement, la vanité qui animait son ardeur
au travail lui donnait en même temps un air pédant et sati
sfait qui aurait gâté un talent plus grand que le sien. El
izabeth jouait beaucoup moins bien que Mary, mais, simple
et naturelle, on l’avait écoutée avec plus de plaisir que
sa soeur. A la fin d’un interminable concerto, Mary fut he
ureuse d’obtenir quelques bravos en jouant des airs écossa
is réclamés par ses plus jeunes soeurs qui se mirent à dan
0044ser à l’autre bout du salon avec deux ou trois officie
rs et quelques membres de la famille Lucas.
Non loin de là, Mr. Darcy regardait les danseurs avec dés
approbation, ne comprenant pas qu’on pût ainsi passer tout
e une soirée sans réserver un moment pour la conversation
; il fut soudain tiré de ses réflexions par la voix de sir
William Lucas :
– Quel joli divertissement pour la jeunesse que la danse,
Mr. Darcy ! A mon avis, c’est le plaisir le plus raffiné
des sociétés civilisées.
– Certainement, monsieur, et il a l’avantage d’être égale
ment en faveur parmi les sociétés les moins civilisées : t
ous les sauvages dansent.
Sir William se contenta de sourire.
– Votre ami danse dans la perfection, continua-t-il au bo
ut d’un instant en voyant Bingley se joindre au groupe des
danseurs. Je ne doute pas que vous-même, Mr. Darcy, vous
n’excelliez dans cet art. Dansez-vous souvent à la cour ?

– Jamais, monsieur.
0045 – Ce noble lieu mériterait pourtant cet hommage de vo
tre part.
– C’est un hommage que je me dispense toujours de rendre
lorsque je puis m’en dispenser.
– Vous avez un hôtel à Londres, m’a-t-on dit ?
Mr. Darcy s’inclina, mais ne répondit rien.
– J’ai eu jadis des velléités de m’y fixer moi-même car j
‘aurais aimé vivre dans un monde cultivé, mais j’ai craint
que l’air de la ville ne fût contraire à la santé de lady
Lucas.
Ces confidences restèrent encore sans réponse. Voyant alo
rs Elizabeth qui venait de leur côté, sir William eut une
idée qui lui sembla des plus galantes.
– Comment ! ma chère miss Eliza, vous ne dansez pas ? s’e
xclama-t-il. Mr. Darcy, laissez-moi vous présenter cette j
eune fille comme une danseuse remarquable. Devant tant de
beauté et de charme, je suis certain que vous ne vous déro
berez pas.
Et, saisissant la main d’Elizabeth, il allait la placer d
ans celle de Mr. Darcy qui, tout étonné, l’aurait cependan
0046t prise volontiers, lorsque la jeune fille la retira b
rusquement en disant d’un ton vif :
– En vérité, monsieur, je n’ai pas la moindre envie de da
nser et je vous prie de croire que je ne venais point de c
e côté quêter un cavalier.
Avec courtoisie Mr. Darcy insista pour qu’elle consentît
à lui donner la main, mais ce fut en vain. La décision d’E
lizabeth était irrévocable et sir William lui-même ne put
l’en faire revenir.
– Vous dansez si bien, miss Eliza, qu’il est cruel de me
priver du plaisir de vous regarder, et Mr. Darcy, bien qu’
il apprécie peu ce passe-temps, était certainement tout pr
êt à me donner cette satisfaction pendant une demi-heure.

Elizabeth sourit d’un air moqueur et s’éloigna. Son refus
ne lui avait point fait tort auprès de Mr. Darcy, et il p
ensait à elle avec une certaine complaisance lorsqu’il se
vit interpeller par miss Bingley.
– Je devine le sujet de vos méditations, dit-elle.
– En êtes-vous sûre ?
0047 – Vous songez certainement qu’il vous serait bien dés
agréable de passer beaucoup de soirées dans le genre de ce
lle-ci. C’est aussi mon avis. Dieu ! que ces gens sont ins
ignifiants, vulgaires et prétentieux ! Je donnerais beauco
up pour vous entendre dire ce que vous pensez d’eux.
– Vous vous trompez tout à fait ; mes réflexions étaient
d’une nature beaucoup plus agréable : je songeais seulemen
t au grand plaisir que peuvent donner deux beaux yeux dans
le visage d’une jolie femme.
Miss Bingley le regarda fixement en lui demandant quelle
personne pouvait lui inspirer ce genre de réflexion.
– Miss Elizabeth Bennet, répondit Mr. Darcy sans sourcill
er.
– Miss Elizabeth Bennet ! répéta miss Bingley. Je n’en re
viens pas. Depuis combien de temps occupe-t-elle ainsi vos
pensées, et quand faudra-t-il que je vous présente mes vo
eux de bonheur ?
– Voilà bien la question que j’attendais. L’imagination d
es femmes court vite et saute en un clin d’oeil de l’admir
ation à l’amour et de l’amour au mariage. J’étais sûr que
0048vous alliez m’offrir vos félicitations.
– Oh ! si vous le prenez ainsi, je considère la chose com
me faite. Vous aurez en vérité une délicieuse belle-mère e
t qui vous tiendra sans doute souvent compagnie à Pemberle
y.
Mr. Darcy écouta ces plaisanteries avec la plus parfaite
indifférence et, rassurée par son air impassible, miss Bin
gley donna libre cours à sa verve moqueuse.
VII

La fortune de Mr. Bennet consistait presque tout entière
en un domaine d’un revenu de 2 000 livres mais qui, malheu
reusement pour ses filles, devait, à défaut d’héritier mâl
e, revenir à un cousin éloigné. L’avoir de leur mère, bien
qu’appréciable, ne pouvait compenser une telle perte. Mrs
. Bennet, qui était la fille d’un avoué de Meryton, avait
hérité de son père 4 000 livres ; elle avait une soeur mar
iée à un Mr. Philips, ancien clerc et successeur de son pè
re, et un frère honorablement établi à Londres dans le com
merce.
0049 Le village de Longbourn n’était qu’à un mille de Mery
ton, distance commode pour les jeunes filles qui, trois ou
quatre fois par semaine, éprouvaient l’envie d’aller prés
enter leurs devoirs à leur tante ainsi qu’à la modiste qui
lui faisait face de l’autre côté de la rue. Les deux benj
amines, d’esprit plus frivole que leurs aînées, mettaient
à rendre ces visites un empressement particulier. Quand il
n’y avait rien de mieux à faire, une promenade à Meryton
occupait leur matinée et fournissait un sujet de conversat
ion pour la soirée. Si peu fertile que fût le pays en évén
ements extraordinaires, elles arrivaient toujours à glaner
quelques nouvelles chez leur tante.
Actuellement elles étaient comblées de joie par la récent
e arrivée dans le voisinage d’un régiment de la milice. Il
devait y cantonner tout l’hiver et Meryton était le quart
ier général. Les visites à Mrs. Philips étaient maintenant
fécondes en informations du plus haut intérêt, chaque jou
r ajoutait quelque chose à ce que l’on savait sur les offi
ciers, leurs noms, leurs familles, et bientôt l’on fit con
naissance avec les officiers eux-mêmes. Mr. Philips leur f
0050it visite à tous, ouvrant ainsi à ses nièces une sourc
e de félicité inconnue jusqu’alors. Du coup, elles ne parl
èrent plus que des officiers, et la grande fortune de Mr.
Bingley dont l’idée seule faisait vibrer l’imagination de
leur mère n’était rien pour elles, comparée à l’uniforme r
ouge d’un sous-lieutenant.
Un matin, après avoir écouté leur conversation sur cet in
épuisable sujet, Mr. Bennet observa froidement :
– Tout ce que vous me dites me fait penser que vous êtes
deux des filles les plus sottes de la région. Je m’en dout
ais depuis quelque temps, mais aujourd’hui, j’en suis conv
aincu.
Catherine déconcertée ne souffla mot, mais Lydia, avec un
e parfaite indifférence, continua d’exprimer son admiratio
n pour le capitaine Carter et l’espoir de le voir le jour
même car il partait le lendemain pour Londres.
– Je suis surprise, mon ami, intervint Mrs. Bennet, de vo
us entendre déprécier vos filles aussi facilement. Si j’ét
ais en humeur de critique, ce n’est pas à mes propres enfa
nts que je m’attaquerais.
0051 – Si mes filles sont sottes, j’espère bien être capab
le de m’en rendre compte.
– Oui, mais il se trouve au contraire qu’elles sont toute
s fort intelligentes.
– Voilà le seul point, – et je m’en flatte, – sur lequel
nous sommes en désaccord. Je voulais croire que vos sentim
ents et les miens coïncidaient en toute chose mais je dois
reconnaître qu’ils diffèrent en ce qui concerne nos deux
plus jeunes filles que je trouve remarquablement niaises.

– Mon cher Mr. Bennet, vous ne pouvez vous attendre à tro
uver chez ces enfants le jugement de leur père et de leur
mère. Lorsqu’elles auront notre âge, j’ose dire qu’elles n
e penseront pas plus aux militaires que nous n’y pensons n
ous-mêmes. Je me rappelle le temps où j’avais aussi l’amou
r de l’uniforme ; – à dire vrai je le garde toujours au fo
nd du coeur et si un jeune et élégant colonel pourvu de ci
nq ou six mille livres de rentes désirait la main d’une de
mes filles, ce n’est pas moi qui le découragerais. L’autr
e soir, chez sir William, j’ai trouvé que le colonel Forst
0052er avait vraiment belle mine en uniforme.
– Maman, s’écria Lydia, ma tante dit que le colonel Forst
er et le capitaine Carter ne vont plus aussi souvent chez
miss Watson et qu’elle les voit maintenant faire de fréque
ntes visites à la librairie Clarke.
La conversation fut interrompue par l’entrée du valet de
chambre qui apportait une lettre adressée à Jane. Elle ven
ait de Netherfield et un domestique attendait la réponse.

Les yeux de Mrs. Bennet étincelèrent de plaisir et, penda
nt que sa fille lisait, elle la pressait de questions :
– Eh bien ! Jane, de qui est-ce ? De quoi s’agit-il ? Voy
ons, répondez vite, ma chérie.
– C’est de miss Bingley, répondit Jane, et elle lut tout
haut : « Chère amie, si vous n’avez pas la charité de veni
r dîner aujourd’hui avec Louisa et moi, nous courrons le r
isque de nous brouiller pour le reste de nos jours, car un
tête-à-tête de toute une journée entre deux femmes ne peu
t se terminer sans querelle. Venez aussitôt ce mot reçu. M
on frère et ses amis doivent dîner avec les officiers. Bie
0053n à vous. – Caroline BINGLEY. »
– Avec les officiers ! s’exclama Lydia. Je m’étonne que m
a tante ne nous en ait rien dit.
– Ils dînent en ville, dit Mrs. Bennet. Pas de chance.
– Puis-je avoir la voiture ? demanda Jane.
– Non, mon enfant, vous ferez mieux d’y aller à cheval ca
r le temps est à la pluie ; vous ne pourrez vraisemblablem
ent pas revenir ce soir.
– Ce serait fort bien, dit Elizabeth, si vous étiez sûre
que les Bingley n’offriront pas de la faire reconduire.
– Oh ! pour aller à Meryton, ces messieurs ont dû prendre
le cabriolet de Mr. Bingley et les Hurst n’ont pas d’équi
page.
– J’aimerais mieux y aller en voiture.
– Ma chère enfant, votre père ne peut donner les chevaux
; on en a besoin à la ferme, n’est-ce pas, master Bennet ?

– On en a besoin à la ferme plus souvent que je ne puis l
es donner.
– Alors, si vous les donnez aujourd’hui, dit Elizabeth, v
0054ous servirez les projets de ma mère.
Mr. Bennet, finalement reconnut que les chevaux étaient o
ccupés. Jane fut donc obligée de partir à cheval et sa mèr
e la conduisit jusqu’à la porte en formulant toutes sortes
de joyeux pronostics sur le mauvais temps.
Son espérance se réalisa : Jane était à peine partie que
la pluie se mit à tomber avec violence. Ses soeurs n’étaie
nt pas sans inquiétude à son sujet, mais sa mère était enc
hantée. La pluie continua toute la soirée sans arrêt : cer
tainement, Jane ne pourrait pas revenir.
– J’ai eu là vraiment une excellente idée, dit Mrs. Benne
t à plusieurs reprises, comme si c’était elle-même qui com
mandait à la pluie.
Ce ne fut cependant que le lendemain matin qu’elle apprit
tout le succès de sa combinaison. Le breakfast s’achevait
lorsqu’un domestique de Netherfield arriva porteur d’une
lettre pour Elizabeth :
« Ma chère Lizzy, je me sens très souffrante ce matin, du
fait, je suppose, d’avoir été trempée jusqu’aux os hier.
Mes aimables amies ne veulent pas entendre parler de mon r
0055etour à la maison avant que je sois mieux. Elles insis
tent pour que je voie Mr. Jones. Aussi ne vous alarmez pas
si vous entendiez dire qu’il est venu pour moi à Netherfi
eld. Je n’ai rien de sérieux, simplement un mal de gorge a
ccompagné de migraine. Tout à vous- etc.- »
– Eh bien, ma chère amie, dit Mr. Bennet quand Elizabeth
eut achevé de lire la lettre à haute voix, si l’indisposit
ion de votre fille s’aggravait et se terminait mal, vous a
uriez la consolation de penser qu’elle l’a contractée en c
ourant après Mr. Bingley pour vous obéir.
– Oh ! je suis sans crainte. On ne meurt pas d’un simple
rhume. Elle est certainement bien soignée. Tant qu’elle re
ste là-bas on peut être tranquille. J’irais la voir si la
voiture était libre.
Mais Elizabeth, vraiment anxieuse, décida de se rendre el
le-même à Netherfield. Comme la voiture n’était pas dispon
ible et que la jeune fille ne montait pas à cheval, elle n
‘avait d’autre alternative que d’y aller à pied.
– Avec une boue pareille ? A quoi pensez-vous ! s’écria s
a mère lorsqu’elle annonça son intention. Vous ne serez pa
0056s présentable en arrivant.
– Je le serai suffisamment pour voir Jane et c’est tout c
e que je veux.
– Donnez-vous à entendre, dit le père, que je devrais env
oyer chercher les chevaux ?
– Nullement ; je ne crains pas la marche. La distance n’e
st rien quand on a un motif pressant et il n’y a que trois
milles ; je serai de retour avant le dîner.
– J’admire l’ardeur de votre dévouement fraternel, déclar
a Mary. Mais toute impulsion du sentiment devrait être rég
lée par la raison, et l’effort, à mon avis, doit toujours
être proportionné au but qu’on se propose.
– Nous vous accompagnons jusqu’à Meryton, dirent Catherin
e et Lydia.
Elizabeth accepta leur compagnie et les trois jeunes fill
es partirent ensemble.
– Si nous nous dépêchons, dit Lydia en cours de route, pe
ut-être apercevrons-nous le capitaine Carter avant son dép
art.
A Meryton elles se séparèrent. Les deux plus jeunes se re
0057ndirent chez la femme d’un officier tandis qu’Elizabet
h poursuivait seule son chemin. On eût pu la voir, dans so
n impatience d’arriver, aller à travers champs, franchir l
es échaliers, sauter les flaques d’eau, pour se trouver en
fin devant la maison, les jambes lasses, les bas crottés,
et les joues enflammées par l’exercice.
Elle fut introduite dans la salle à manger où tout le mon
de était réuni sauf Jane. Son apparition causa une vive su
rprise. Que seule, à cette heure matinale, elle eût fait t
rois milles dans une boue pareille, Mrs. Hurst et miss Bin
gley n’en revenaient pas et, dans leur étonnement, Elizabe
th sentit nettement de la désapprobation. Elles lui firent
toutefois un accueil très poli. Dans les manières de leur
frère il y avait mieux que de la politesse, il y avait de
la cordialité ; Mr. Darcy dit peu de chose et Mr. Hurst r
ien du tout. Le premier, tout en admirant le teint d’Eliza
beth avivé par la marche, se demandait s’il y avait réelle
ment motif à ce qu’elle eût fait seule une si longue cours
e ; le second ne pensait qu’à achever son déjeuner.
Les questions d’Elizabeth au sujet de sa soeur reçurent u
0058ne réponse peu satisfaisante. Miss Bennet avait mal do
rmi ; elle s’était levée cependant, mais se sentait fiévre
use et n’avait pas quitté sa chambre. Elizabeth se fit con
duire immédiatement auprès d’elle et Jane qui, par crainte
d’alarmer les siens, n’avait pas osé réclamer une visite,
fut ravie de la voir entrer. Son état ne lui permettait p
as de parler beaucoup et, quand miss Bingley les eut laiss
ées ensemble, elle se borna à exprimer sa reconnaissance p
our l’extrême bonté qu’on lui témoignait.
Leur déjeuner terminé, les deux soeurs vinrent les rejoin
dre et Elizabeth elle-même se sentit touchée en voyant l’a
ffection et la sollicitude dont elles entouraient Jane. Le
médecin, arrivant à ce moment, examina la malade et décla
ra comme on s’y attendait qu’elle avait pris un gros rhume
qui demandait à être soigné sérieusement. Il lui conseill
a de se remettre au lit et promit de lui envoyer quelques
potions. Jane obéit docilement car les symptômes de fièvre
augmentaient ainsi que les douleurs de tête.
Elizabeth ne quitta pas un instant la chambre de sa soeur
et Mrs. Hurst et miss Bingley ne s’en éloignèrent pas bea
0059ucoup non plus. Les messieurs étant sortis elles n’ava
ient rien de plus intéressant à faire.
Quand l’horloge sonna trois heures, Elizabeth, bien à con
tre-coeur, annonça son intention de repartir. Miss Bingley
lui offrit de la faire reconduire en voiture, mais Jane t
émoigna une telle contrariété à la pensée de voir sa soeur
la quitter que miss Bingley se vit obligée de transformer
l’offre du cabriolet en une invitation à demeurer à Nethe
rfield qu’Elizabeth accepta avec beaucoup de reconnaissanc
e. Un domestique fut donc envoyé à Longbourn pour mettre l
eur famille au courant et rapporter le supplément de linge
et de vêtements dont elles avaient besoin.
VIII

A cinq heures, Mrs. Hurst et miss Bingley allèrent s’habi
ller, et à six heures et demie, on annonçait à Elizabeth q
ue le dîner était servi. Quand elle entra dans la salle à
manger, elle fut assaillie de questions parmi lesquelles e
lle eut le plaisir de noter la sollicitude toute spéciale
exprimée par Mr. Bingley. Comme elle répondait que l’état
0060de Jane ne s’améliorait pas, les deux soeurs répétèren
t trois ou quatre fois qu’elles en étaient désolées, qu’un
mauvais rhume est une chose bien désagréable et qu’elles-
mêmes avaient horreur d’être malades ; après quoi elles s’
occupèrent d’autre chose, laissant à penser que Jane, hors
de leur présence, ne comptait plus beaucoup pour elles et
cette indifférence réveilla aussitôt l’antipathie d’Eliza
beth.
Leur frère était vraiment la seule personne de la maison
qu’elle jugeât avec faveur. Son anxiété au sujet de l’état
de Jane était manifeste, et ses attentions pour Elizabeth
des plus aimables. Grâce à lui elle avait moins l’impress
ion d’être une intruse dans leur cercle familial. Parmi le
s autres, personne ne s’occupait beaucoup d’elle : miss Bi
ngley n’avait d’yeux que pour Mr. Darcy, sa soeur égalemen
t ; Mr. Hurst, qui se trouvait à côté d’Elizabeth, était u
n homme indolent qui ne vivait que pour manger, boire, et
jouer aux cartes, et lorsqu’il eut découvert que sa voisin
e préférait les plats simples aux mets compliqués, il ne t
rouva plus rien à lui dire.
0061 Le dîner terminé, elle remonta directement auprès de
Jane. Elle avait à peine quitté sa place que miss Bingley
se mettait à faire son procès : ses manières, mélange de p
résomption et d’impertinence, furent déclarées très déplai
santes ; elle était dépourvue de conversation et n’avait n
i élégance, ni goût, ni beauté. Mrs. Hurst pensait de même
et ajouta :
– Il faut lui reconnaître une qualité, celle d’être une e
xcellente marcheuse. Je n’oublierai jamais son arrivée, ce
matin ; son aspect était inénarrable !
– En effet, Louisa, j’avais peine à garder mon sérieux. E
st-ce assez ridicule de courir la campagne pour une soeur
enrhumée ! Et ses cheveux tout ébouriffés !
– Et son jupon ! Avez-vous vu son jupon ? Il avait bien u
n demi-pied de boue que sa robe n’arrivait pas à cacher.
– Votre description peut être très exacte, Louisa, dit Bi
ngley, mais rien de tout cela ne m’a frappé. Miss Elizabet
h Bennet m’a paru tout à fait à son avantage quand elle es
t arrivée ce matin, et je n’ai pas remarqué son jupon boue
ux.
0062 – Vous, Mr. Darcy, vous l’avez remarqué, j’en suis sû
re, dit miss Bingley, et j’incline à penser que vous n’aim
eriez pas voir votre soeur s’exhiber dans une telle tenue.

– Evidemment non.
– Faire ainsi je ne sais combien de milles dans la boue,
toute seule ! A mon avis, cela dénote un abominable esprit
d’indépendance et un mépris des convenances des plus camp
agnards.
– A mes yeux, c’est une preuve très touchante de tendress
e fraternelle, dit Bingley.
– Je crains bien, Mr. Darcy, observa confidentiellement m
iss Bingley, que cet incident ne fasse tort à votre admira
tion pour les beaux yeux de miss Elizabeth.
– En aucune façon, répliqua Darcy : la marche les avait r
endus encore plus brillants.
Un court silence suivit ces paroles après lequel Mrs. Hur
st reprit :
– J’ai beaucoup de sympathie pour Jane Bennet qui est vra
iment charmante et je souhaite de tout coeur lui voir fair
0063e un joli mariage, mais avec une famille comme la sien
ne, je crains bien qu’elle n’ait point cette chance.
– Il me semble vous avoir entendu dire qu’elle avait un o
ncle avoué à Meryton ?
– Oui, et un autre à Londres qui habite quelque part du c
ôté de Cheapside.
– Quartier des plus élégants, ajouta sa soeur, et toutes
deux se mirent à rire aux éclats.
– Et quand elles auraient des oncles à en remplir Cheapsi
de, s’écria Bingley, ce n’est pas cela qui les rendrait mo
ins aimables.
– Oui, mais cela diminuerait singulièrement leurs chances
de se marier dans la bonne société, répliqua Darcy.
Bingley ne dit rien, mais ses soeurs approuvèrent chaleur
eusement, et pendant quelque temps encore donnèrent libre
cours à leur gaieté aux dépens de la parenté vulgaire de l
eur excellente amie.
Cependant, reprises par un accès de sollicitude, elles mo
ntèrent à sa chambre en quittant la salle à manger et rest
èrent auprès d’elle jusqu’à ce qu’on les appelât pour le c
0064afé. Jane souffrait toujours beaucoup et sa soeur ne v
oulait pas la quitter ; cependant, tard dans la soirée, ay
ant eu le soulagement de la voir s’endormir, elle se dit q
u’il serait plus correct, sinon plus agréable, de descendr
e un moment.
En entrant dans le salon, elle trouva toute la société en
train de jouer à la mouche et fut immédiatement priée de
se joindre à la partie. Comme elle soupçonnait qu’on jouai
t gros jeu, elle déclina l’invitation et, donnant comme ex
cuse son rôle de garde-malade, dit qu’elle prendrait volon
tiers un livre pendant les quelques instants où elle pouva
it rester en bas. Mr. Hurst la regarda, stupéfait.
– Préféreriez-vous la lecture aux cartes ? demanda-t-il.
Quel goût singulier !
– Miss Elizabeth Bennet dédaigne les cartes, répondit mis
s Bingley, et la lecture est son unique passion.
– Je ne mérite ni cette louange, ni ce reproche, répliqua
Elizabeth. Je ne suis point aussi fervente de lecture que
vous l’affirmez, et je prends plaisir à beaucoup d’autres
choses.
0065 – Vous prenez plaisir, j’en suis sûr, à soigner votre
soeur, intervint Bingley, et j’espère que ce plaisir sera
bientôt redoublé par sa guérison.
Elizabeth remercia cordialement, puis se dirigea vers une
table où elle voyait quelques livres. Bingley aussitôt lu
i offrit d’aller en chercher d’autres.
– Pour votre agrément, comme pour ma réputation, je souha
iterais avoir une bibliothèque mieux garnie, mais voilà, j
e suis très paresseux, et, bien que je possède peu de livr
es, je ne les ai même pas tous lus.
– Je suis surprise, dit miss Bingley, que mon père ait la
issé si peu de livres. Mais vous, Mr. Darcy, quelle mervei
lleuse bibliothèque vous avez à Pemberley !
– Rien d’étonnant à cela, répondit-il, car elle est l’oeu
vre de plusieurs générations.
– Et vous-même travaillez encore à l’enrichir. Vous êtes
toujours en train d’acheter des livres.
– Je ne comprends pas qu’on puisse négliger une bibliothè
que de famille !
– Je suis sûre que vous ne négligez rien de ce qui peut a
0066jouter à la splendeur de votre belle propriété. Charle
s, lorsque vous vous ferez bâtir une résidence, je vous co
nseille sérieusement d’acheter le terrain aux environs de
Pemberley et de prendre le manoir de Mr. Darcy comme modèl
e. Il n’y a pas en Angleterre de plus beau comté que le De
rbyshire.
– Certainement. J’achèterai même Pemberley si Darcy veut
me le vendre.
– Charles, je parle de choses réalisables.
– Ma parole, Caroline, je crois qu’il serait plus facile
d’acheter Pemberley que de le copier.
Elizabeth intéressée par la conversation se laissa distra
ire de sa lecture. Elle posa bientôt son livre et, s’appro
chant de la table, prit place entre Mr. Bingley et sa soeu
r aînée pour suivre la partie.
– Miss Darcy a-t-elle beaucoup changé depuis ce printemps
? dit miss Bingley. Promet-elle d’être aussi grande que m
oi ?
– Je crois que oui ; elle est maintenant à peu près de la
taille de miss Elizabeth, ou même plus grande.
0067 – Comme je serais heureuse de la revoir ! Je n’ai jam
ais rencontré personne qui me fût plus sympathique. Elle a
des manières si gracieuses, elle est si accomplie pour so
n âge ! Son talent de pianiste est vraiment remarquable.
– Je voudrais savoir, dit Bingley, comment font les jeune
s filles pour acquérir tant de talents. Toutes savent pein
dre de petites tables, broder des éventails, tricoter des
bourses ; je n’en connais pas une qui ne sache faire tout
cela ; jamais je n’ai entendu parler d’une jeune fille san
s être aussitôt informé qu’elle était « parfaitement accom
plie ».
– Ce n’est que trop vrai, dit Darcy. On qualifie ainsi no
mbre de femmes qui ne savent en effet que broder un écran
ou tricoter une bourse, mais je ne puis souscrire à votre
jugement général sur les femmes. Pour ma part je n’en conn
ais pas dans mes relations plus d’une demi-douzaine qui mé
ritent réellement cet éloge.
– Alors, observa Elizabeth, c’est que vous faites entrer
beaucoup de choses dans l’idée que vous vous formez d’une
femme accomplie.
0068 – Beaucoup en effet.
– Oh ! sans doute, s’écria miss Bingley, sa fidèle alliée
, pour qu’une femme soit accomplie, il faut qu’elle ait un
e connaissance approfondie de la musique, du chant, de la
danse et des langues étrangères. Mais il faut encore qu’el
le ait dans l’air, la démarche, le son de la voix, la mani
ère de s’exprimer, un certain quelque chose faute de quoi
ce qualificatif ne serait qu’à demi mérité.
– Et à tout ceci, ajouta Mr. Darcy, elle doit ajouter un
avantage plus essentiel en cultivant son intelligence par
de nombreuses lectures.
– S’il en est ainsi, je ne suis pas surprise que vous ne
connaissiez pas plus d’une demi-douzaine de femmes accompl
ies. Je m’étonne plutôt que vous en connaissiez autant.
– -tes-vous donc si sévère pour votre propre sexe ?
– Non, mais je n’ai jamais vu réunis tant de capacités, t
ant de goût, d’application et d’élégance.
Mrs. Hurst et miss Bingley protestèrent en choeur contre
l’injustice d’Elizabeth, affirmant qu’elles connaissaient
beaucoup de femmes répondant à ce portrait, lorsque Mr. Hu
0069rst les rappela à l’ordre en se plaignant amèrement de
ce que personne ne prêtait attention au jeu. La conversat
ion se trouvant suspendue, Elizabeth quitta peu après le s
alon.
– Elizabeth Bennet, dit miss Bingley dès que la porte fut
refermée, est de ces jeunes filles qui cherchent à se fai
re valoir auprès de l’autre sexe en dénigrant le leur, et
je crois que beaucoup d’hommes s’y laissent prendre ; mais
c’est à mon avis un artifice bien méprisable.
– Sans aucun doute, répliqua Darcy à qui ces paroles s’ad
ressaient spécialement, il y a quelque chose de méprisable
dans tous les artifices que les femmes s’abaissent à mett
re en oeuvre pour nous séduire.
Miss Bingley fut trop peu satisfaite par cette réponse po
ur insister davantage sur ce sujet.
Lorsque Elizabeth reparut, ce fut seulement pour dire que
sa soeur était moins bien et qu’il lui était impossible d
e la quitter. Bingley insistait pour qu’on allât chercher
immédiatement Mr. Jones, tandis que ses soeurs, dédaignant
ce praticien rustique, jugeaient qu’il vaudrait mieux env
0070oyer un exprès à Londres pour ramener un des meilleurs
médecins. Elizabeth écarta formellement cette idée, mais
elle accepta le conseil de Mr. Bingley et il fut convenu q
u’on irait dès le matin chercher Mr. Jones si la nuit n’ap
portait aucune amélioration à l’état de miss Bennet. Bingl
ey avait l’air très inquiet et ses soeurs se déclaraient n
avrées, ce, qui ne les empêcha pas de chanter des duos apr
ès le souper tandis que leur frère calmait son anxiété en
faisant à la femme de charge mille recommandations pour le
bien-être de la malade et de sa soeur.
IX

Elizabeth passa la plus grande partie de la nuit auprès d
e Jane ; mais le matin elle eut le plaisir de donner de me
illeures nouvelles à la domestique venue de bonne heure de
la part de Mr. Bingley, puis, un peu plus tard, aux deux
élégantes caméristes attachées au service de ses soeurs. E
n dépit de cette amélioration elle demanda qu’on fît porte
r à Longbourn un billet où elle priait sa mère de venir vo
ir Jane pour juger elle-même de son état. Le billet fut au
0071ssitôt porté et la réponse arriva peu après le déjeune
r sous la forme de Mrs. Bennet escortée de ses deux plus j
eunes filles.
Mrs. Bennet, si elle avait trouvé Jane en danger, aurait
été certainement bouleversée ; mais, constatant que son in
disposition n’avait rien d’alarmant, elle ne désirait null
ement la voir se rétablir trop vite, sa guérison devant av
oir pour conséquence son départ de Netherfield. Avec cette
arrière-pensée elle refusa d’écouter Jane qui demandait à
être transportée à Longbourn. Au reste, le médecin, arriv
é à peu près au même moment, ne jugeait pas non plus la ch
ose raisonnable.
Quand elles eurent passé quelques instants avec Jane, mis
s Bingley emmena ses visiteuses dans le petit salon, et Bi
ngley vint exprimer à Mrs. Bennet l’espoir qu’elle n’avait
pas trouvé sa fille plus souffrante qu’elle ne s’y attend
ait.
– En vérité si, monsieur, répondit-elle. Elle est même be
aucoup trop malade pour qu’on puisse la transporter à la m
aison. Mr. Jones dit qu’il n’y faut pas penser. Nous voilà
0072 donc obligées d’abuser encore de votre hospitalité.
– La transporter chez vous ! s’écria Bingley. Mais la que
stion ne se pose même pas ! Ma soeur s’y refuserait absolu
ment.
– Vous pouvez être sûre, madame, dit miss Bingley avec un
e froide politesse, que miss Bennet, tant qu’elle restera
ici, recevra les soins les plus empressés.
Mrs. Bennet se confondit en remerciements.
– Si vous ne vous étiez pas montrés aussi bons, je ne sai
s ce qu’elle serait devenue, car elle est vraiment malade
et souffre beaucoup, bien qu’avec une patience angélique c
omme à l’ordinaire. Cette enfant a le plus délicieux carac
tère qu’on puisse imaginer et je dis souvent à mes autres
filles qu’elles sont loin de valoir leur soeur. Cette pièc
e est vraiment charmante, master Bingley, et quelle jolie
vue sur cette allée sablée. Je ne connais pas dans tout le
voisinage une propriété aussi agréable que Netherfield. V
ous n’êtes pas pressé de le quitter, je pense, bien que vo
us n’ayez pas fait un long bail.
– Mes résolutions, madame, sont toujours prises rapidemen
0073t, et si je décidais de quitter Netherfield la chose s
erait probablement faite en un quart d’heure. Pour l’insta
nt, je me considère comme fixé ici définitivement.
– Voilà qui ne me surprend pas de vous, dit Elizabeth.
– Eh quoi, fit-il en se tournant vers elle, vous commence
z déjà à me connaître.
– Oui, je commence à vous connaître parfaitement.
– Je voudrais voir dans ces mots un compliment, mais je c
rains qu’il ne soit pas très flatteur d’être pénétré aussi
facilement.
– Pourquoi donc ? Une âme profonde et compliquée n’est pa
s nécessairement plus estimable que la vôtre.
– Lizzy, s’écria sa mère, rappelez-vous où vous êtes et n
e discourez pas avec la liberté qu’on vous laisse prendre
à la maison.
– Je ne savais pas, poursuivait Bingley, que vous aimiez
vous livrer à l’étude des caractères.
– La campagne, dit Darcy, ne doit pas vous fournir beauco
up de sujets d’étude. La société y est généralement restre
inte et ne change guère.
0074 – Oui, mais les gens eux-mêmes changent tellement qu’
il y a toujours du nouveau à observer.
– Assurément, intervint Mrs. Bennet froissée de la façon
dont Darcy parlait de leur entourage, et je vous assure qu
e sur ce point la province ne le cède en rien à la capital
e. Quels sont après tout les grands avantages de Londres,
à part les magasins et les lieux publics ? La campagne est
beaucoup plus agréable, n’est-ce pas, Mr. Bingley ?
– Quand je suis à la campagne je ne souhaite point la qui
tter, et quand je me trouve à Londres je suis exactement d
ans les mêmes dispositions.
– Eh ! c’est que vous avez un heureux caractère. Mais ce
gentleman, – et Mrs. Bennet lança un regard dans la direct
ion de Darcy, – semble mépriser la province.
– En vérité, maman, s’écria Elizabeth, vous vous méprenez
sur les paroles de Mr. Darcy. Il voulait seulement dire q
u’on ne rencontre pas en province une aussi grande variété
de gens qu’à Londres et vous devez reconnaître qu’il a ra
ison.
– Certainement, ma chère enfant, personne ne le conteste,
0075 mais il ne faut pas dire que nous ne voyons pas grand
monde ici. Pour notre part, nous échangeons des invitatio
ns à dîner avec vingt-quatre familles.
La sympathie de Mr. Bingley pour Elizabeth l’aida seule à
garder son sérieux. Sa soeur, moins délicate, regarda Mr.
Darcy avec un sourire significatif. Elizabeth, voulant ch
anger de conversation, demanda à sa mère si Charlotte Luca
s était venue à Longbourn depuis son départ.
– Oui, nous l’avons vue hier ainsi que son père. Quel hom
me charmant que sir William, n’est-ce pas, Mr. Bingley ? d
istingué, naturel, ayant toujours un mot aimable à dire à
chacun. C’est pour moi le type de l’homme bien élevé, au c
ontraire de ces gens tout gonflés de leur importance qui n
e daignent même pas ouvrir la bouche.
– Charlotte a-t-elle dîné avec vous ?
– Non. Elle a tenu à retourner chez elle où on l’attendai
t, je crois, pour la confection des « mincepies ». Quant à
moi, Mr. Bingley, je m’arrange pour avoir des domestiques
capables de faire seuls leur besogne, et mes filles ont é
té élevées autrement. Mais chacun juge à sa manière et les
0076 demoiselles Lucas sont fort gentilles. C’est dommage
seulement qu’elles ne soient pas plus jolies ; non pas que
je trouve Charlotte vraiment laide, mais aussi, c’est une
amie tellement intime-
– Elle m’a semblé fort aimable, dit Bingley.
– Oh ! certainement, mais il faut bien reconnaître qu’ell
e n’est pas jolie. Mrs. Lucas en convient elle-même et nou
s envie la beauté de Jane. Certes, je n’aime pas faire l’é
loge de mes enfants, mais une beauté comme celle de Jane s
e voit rarement. A peine âgée de quinze ans, elle a rencon
tré à Londres, chez mon frère Gardiner, un monsieur à qui
elle plut tellement que ma belle-soeur s’attendait à ce qu
‘il la demandât en mariage. Il n’en fit rien toutefois – s
ans doute la trouvait-il trop jeune, – mais il a écrit sur
elle des vers tout à fait jolis.
– Et ainsi, dit Elizabeth avec un peu d’impatience, se te
rmina cette grande passion. Ce n’est pas la seule dont on
ait triomphé de cette façon, et je me demande qui, le prem
ier, a eu l’idée de se servir de la poésie pour se guérir
de l’amour.
0077 – J’avais toujours été habitué, dit Darcy, à considér
er la poésie comme l’aliment de l’amour.
– Oh ! d’un amour vrai, sain et vigoureux, peut-être ! To
ut fortifie ce qui est déjà fort. Mais lorsqu’il s’agit d’
une pauvre petite inclination, je suis sûre qu’un bon sonn
et peut en avoir facilement raison.
Darcy répondit par un simple sourire. Dans la crainte d’u
n nouveau discours intempestif de sa mère, Elizabeth aurai
t voulu continuer ; mais avant qu’elle eût pu trouver un a
utre sujet de conversation, Mrs. Bennet avait recommencé l
a litanie de ses remerciements pour l’hospitalité offerte
à ses deux filles. Mr. Bingley répondit avec naturel et co
urtoisie, sa soeur avec politesse, sinon avec autant de bo
nne grâce, et, satisfaite, Mrs. Bennet ne tarda pas à rede
mander sa voiture.
A ce signal, Lydia s’avança : elle avait chuchoté avec Ki
tty tout le temps de la visite et toutes deux avaient déci
dé de rappeler à Mr. Bingley la promesse qu’il avait faite
à son arrivée de donner un bal à Netherfield. Lydia était
une belle fille fraîche, joyeuse, et pleine d’entrain ; b
0078ien qu’elle n’eût que quinze ans, sa mère dont elle ét
ait la préférée la conduisait déjà dans le monde. Les assi
duités des officiers de la milice qu’attiraient les bons d
îners de son oncle, et qu’encourageaient sa liberté d’allu
res, avaient transformé son assurance naturelle en un véri
table aplomb. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce qu’el
le rappelât à Mr. Bingley sa promesse, en ajoutant que ce
serait « vraiment honteux » s’il ne la tenait pas.
La réponse de Mr. Bingley à cette brusque mise en demeure
dut charmer les oreilles de Mrs. Bennet.
– Je vous assure que je suis tout prêt à tenir mes engage
ments, et, dès que votre soeur sera remise, vous fixerez v
ous-même le jour. Vous n’auriez pas le coeur, je pense, de
danser pendant qu’elle est malade.
Lydia se déclara satisfaite. En effet, ce serait mieux d’
attendre la guérison de Jane ; et puis, à ce moment sans d
oute, le capitaine Carter serait revenu à Meryton.
– Et quand vous aurez donné votre bal, ajouta-t-elle, j’i
nsisterai auprès du colonel Forster pour que les officiers
en donnent un également.
0079 Mrs. Bennet et ses filles prirent alors congé. Elizab
eth remonta immédiatement auprès de Jane, laissant à ces d
ames et à Mr. Darcy la liberté de critiquer à leur aise so
n attitude et celle de sa famille.
X

La journée s’écoula, assez semblable à la précédente. Mrs
. Hurst et miss Bingley passèrent quelques heures de l’apr
ès-midi avec la malade qui continuait, bien que lentement,
à se remettre et, dans la soirée, Elizabeth descendit rej
oindre ses hôtes au salon.
La table de jeu, cette fois, n’était pas dressée. Mr. Dar
cy écrivait une lettre et miss Bingley, assise auprès de l
ui, l’interrompait à chaque instant pour le charger de mes
sages pour sa soeur. Mr. Hurst et Mr. Bingley faisaient un
e partie de piquet que suivait Mrs. Hurst.
Elizabeth prit un ouvrage mais fut bientôt distraite par
les propos échangés entre Darcy et sa voisine. Les complim
ents que lui adressait constamment celle-ci sur l’élégance
et la régularité de son écriture ou sur la longueur de sa
0080 lettre, et la parfaite indifférence avec laquelle ces
louanges étaient accueillies formaient une amusante oppos
ition, tout en confirmant l’opinion qu’Elizabeth se faisai
t de l’un et de l’autre.
– Comme miss Darcy sera contente de recevoir une si longu
e lettre !
Point de réponse.
– Vous écrivez vraiment avec une rapidité merveilleuse.
– Erreur. J’écris plutôt lentement.
– Vous direz à votre soeur qu’il me tarde beaucoup de la
voir.
– Je le lui ai déjà dit une fois à votre prière.
– Votre plume grince ! Passez-la-moi. J’ai un talent spéc
ial pour tailler les plumes.
– Je vous remercie, mais c’est une chose que je fais touj
ours moi-même.
– Comment pouvez-vous écrire si régulièrement ?
– –
– Dites à votre soeur que j’ai été enchantée d’apprendre
les progrès qu’elle a faits sur la harpe. Dites-lui aussi
0081que son petit croquis m’a plongée dans le ravissement
: il est beaucoup plus réussi que celui de miss Grantley.

– Me permettez-vous de réserver pour ma prochaine lettre
l’expression de votre ravissement ? Actuellement, il ne me
reste plus de place.
– Oh ! cela n’a pas d’importance. Je verrai du reste votr
e soeur en janvier. Lui écrivez-vous chaque fois d’aussi l
ongues et charmantes missives, Mr. Darcy ?
– Longues, oui ; charmantes, ce n’est pas à moi de les ju
ger telles.
– A mon avis, des lettres écrites avec autant de facilité
sont toujours agréables.
– Votre compliment tombe à faux, Caroline, s’écria son fr
ère. Darcy n’écrit pas avec facilité ; il recherche trop l
es mots savants, les mots de quatre syllabes, n’est-ce pas
, Darcy ?
– Mon style épistolaire est évidemment très différent du
vôtre.
– Oh ! s’écria miss Bingley, Charles écrit d’une façon to
0082ut à fait désordonnée ; il oublie la moitié des mots e
t barbouille le reste.
– Les idées se pressent sous ma plume si abondantes que j
e n’ai même pas le temps de les exprimer. C’est ce qui exp
lique pourquoi mes lettres en sont quelquefois totalement
dépourvues.
– Votre humilité devrait désarmer la critique, master Bin
gley, dit Elizabeth.
– Humilité apparente, dit Darcy, et dont il ne faut pas ê
tre dupe. Ce n’est souvent que dédain de l’opinion d’autru
i et parfois même prétention dissimulée.
– Lequel de ces deux termes appliquez-vous au témoignage
de modestie que je viens de vous donner ?
– Le second. Au fond, vous êtes fier des défauts de votre
style que vous attribuez à la rapidité de votre pensée et
à une insouciance d’exécution que vous jugez originale. O
n est toujours fier de faire quelque chose rapidement et l
‘on ne prend pas garde aux imperfections qui en résultent.
Lorsque vous avez dit ce matin à Mrs. Bennet que vous vou
s décideriez en cinq minutes à quitter Netherfield, vous e
0083ntendiez provoquer son admiration. Pourtant, qu’y a-t-
il de si louable dans une précipitation qui oblige à laiss
er inachevées des affaires importantes et qui ne peut être
d’aucun avantage à soi ni à personne ?
– Allons ! Allons ! s’écria Bingley, on ne doit pas rappe
ler le soir les sottises qui ont été dites le matin. Et ce
pendant, sur mon honneur, j’étais sincère et ne songeais n
ullement à me faire valoir devant ces dames par une précip
itation aussi vaine.
– J’en suis convaincu, mais j’ai moins de certitude quant
à la promptitude de votre départ. Comme tout le monde, vo
us êtes à la merci des circonstances, et si au moment où v
ous montez à cheval un ami venait vous dire : « Bingley, v
ous feriez mieux d’attendre jusqu’à la semaine prochaine,
» il est plus que probable que vous ne partiriez pas. Un m
ot de plus, et vous resteriez un mois.
– Vous nous prouvez par là, s’écria Elizabeth, que Mr. Bi
ngley s’est calomnié, et vous le faites valoir ainsi bien
plus qu’il ne l’a fait lui-même.
– Je suis très touché, répondit Bingley, de voir transfor
0084mer la critique de mon ami en un éloge de mon bon cara
ctère. Mais je crains que vous ne trahissiez sa pensée ; c
ar il m’estimerait sûrement davantage si en une telle occa
sion je refusais tout net, sautais à cheval et m’éloignais
à bride abattue !
– Mr. Darcy estime donc que votre entêtement à exécuter v
otre décision rachèterait la légèreté avec laquelle vous l
‘auriez prise ?
– J’avoue qu’il m’est difficile de vous dire au juste ce
qu’il pense : je lui passe la parole.
– Vous me donnez à défendre une opinion que vous m’attrib
uez tout à fait gratuitement ! Admettons cependant le cas
en question : rappelez-vous, miss Bennet, que l’ami qui ch
erche à le retenir ne lui offre aucune raison pour le déci
der à rester.
– Alors, céder aimablement à la requête d’un ami n’est pa
s un mérite, à vos yeux ?
– Non. Céder sans raison ne me paraît être honorable ni p
our l’un, ni pour l’autre.
– Il me semble, Mr. Darcy, que vous comptez pour rien le
0085pouvoir de l’affection. On cède souvent à une demande
par pure amitié sans avoir besoin d’y être décidé par des
motifs ou des raisonnements. Laissons pour l’instant jusqu
‘à ce qu’il se présente le cas que vous avez imaginé pour
Mr. Bingley. D’une façon générale, si quelqu’un sollicite
un ami de modifier une résolution, d’ailleurs peu importan
te, blâmerez-vous ce dernier d’y consentir sans attendre q
u’on lui donne des arguments capables de le persuader ?
– Avant de pousser plus loin ce débat, ne conviendrait-il
pas de préciser l’importance de la question, aussi bien q
ue le degré d’intimité des deux amis ?
– Alors, interrompit Bingley, n’oublions aucune des donné
es du problème, y compris la taille et le poids des person
nages, ce qui compte plus que vous ne croyez, miss Bennet.
Je vous assure que si Darcy n’était pas un gaillard si gr
and et si vigoureux je ne lui témoignerais pas moitié auta
nt de déférence. Vous ne pouvez vous imaginer la crainte q
u’il m’inspire parfois ; chez lui, en particulier, le dima
nche soir, lorsqu’il n’a rien à faire.
Mr. Darcy sourit, mais Elizabeth crut deviner qu’il était
0086 un peu vexé et se retint de rire. Miss Bingley, indig
née, reprocha à son frère de dire tant de sottises.
– Je vois ce que vous cherchez, Bingley, lui dit son ami.
Vous n’aimez pas les discussions et voulez mettre un term
e à celle-ci.
– Je ne dis pas non. Les discussions ressemblent trop à d
es querelles. Si vous et miss Bennet voulez bien attendre
que je sois hors du salon, je vous en serai très reconnais
sant, et vous pourrez dire de moi tout ce que vous voudrez
.
– Ce ne sera pas pour moi un grand sacrifice, dit Elizabe
th, et Mr. Darcy, de son côté, ferait mieux de terminer sa
lettre.
Mr. Darcy suivit ce conseil et, quand il eut fini d’écrir
e, il pria miss Bingley et Elizabeth de bien vouloir faire
un peu de musique. Miss Bingley s’élança vers le piano et
après avoir poliment offert à Elizabeth de jouer la premi
ère, – ce que celle-ci refusa avec autant de politesse et
plus de conviction, – elle s’installa elle-même devant le
clavier.
0087 Mrs. Hurst chanta accompagnée par sa soeur. Elizabeth
qui feuilletait des partitions éparses sur le piano ne pu
t s’empêcher de remarquer que le regard de Mr. Darcy se fi
xait souvent sur elle. Il était impossible qu’elle inspirâ
t un intérêt flatteur à ce hautain personnage ! D’autre pa
rt, supposer qu’il la regardait parce qu’elle lui déplaisa
it était encore moins vraisemblable. « Sans doute, finit-e
lle par se dire, y a-t-il en moi quelque chose de répréhen
sible qui attire son attention. » Cette supposition ne la
troubla point ; il ne lui était pas assez sympathique pour
qu’elle se souciât de son opinion.
Après avoir joué quelques chansons italiennes, miss Bingl
ey, pour changer, attaqua un air écossais vif et alerte.
– Est-ce que cela ne vous donne pas grande envie de danse
r un reel2, miss Bennet ? dit Darcy en s’approchant.
Elizabeth sourit mais ne fit aucune réponse.
Un peu surpris de son silence, il répéta sa question.
– Oh ! dit-elle, je vous avais bien entendu la première f
ois, mais ne savais tout d’abord que vous répondre. Vous e
spériez, j’en suis sûre, que je dirais oui, pour pouvoir e
0088nsuite railler mon mauvais goût. Mais j’ai toujours pl
aisir à déjouer de tels desseins et à priver quelqu’un de
l’occasion de se moquer de moi. Je vous répondrai donc que
je n’ai aucune envie de danser un reel. Et maintenant, ri
ez de moi si vous l’osez.
– Je ne me le permettrais certainement pas.
Elizabeth, qui pensait l’avoir vexé, fut fort étonnée de
cette aimable réponse, mais il y avait chez elle un mélang
e d’espièglerie et de charme qui empêchaient ses manières
d’être blessantes, et jamais encore une femme n’avait exer
cé sur Darcy une pareille séduction. « En vérité, pensait-
il, sans la vulgarité de sa famille, je courrais quelque d
anger. »
Miss Bingley était assez clairvoyante pour que sa jalousi
e fût en éveil et sa sollicitude pour la santé de sa chère
Jane se doublait du désir d’être débarrassée d’Elizabeth.
Elle essayait souvent de rendre la jeune fille antipathiq
ue à Darcy en plaisantant devant lui sur leur prochain mar
iage et sur le bonheur qui l’attendait dans une telle alli
ance.
0089 – J’espère, lui dit-elle le lendemain, tandis qu’ils
se promenaient dans la charmille, que, lors de cet heureux
événement, vous donnerez à votre belle-mère quelques bons
conseils sur la nécessité de tenir sa langue, et que vous
essayerez de guérir vos belles-soeurs de leur passion pou
r les militaires ; et, s’il m’est permis d’aborder un suje
t aussi délicat, ne pourriez-vous faire aussi disparaître
cette pointe d’impertinence et de suffisance qui caractéri
se la dame de vos pensées ?
– Avez-vous d’autres conseils à me donner en vue de mon b
onheur domestique ?
– Encore ceci : n’oubliez pas de mettre les portraits de
l’oncle et de la tante Philips dans votre galerie à Pember
ley et placez-les à côté de celui de votre grand-oncle le
juge. Ils sont un peu de la même profession, n’est-ce pas
? Quant à votre Elizabeth, inutile d’essayer de la faire p
eindre. Quel artiste serait capable de rendre des yeux aus
si admirables ?
A ce moment, Mrs. Hurst et Elizabeth débouchèrent d’une a
llée transversale.
0090 – Je ne savais pas que vous vous promeniez aussi, dit
miss Bingley un peu confuse à l’idée qu’on avait pu surpr
endre sa conversation avec Darcy.
– C’est très mal à vous, répondit Mrs. Hurst, d’avoir dis
paru ainsi sans nous dire que vous sortiez. Et, s’emparant
de l’autre bras de Mr. Darcy, elle laissa Elizabeth seule
en arrière. On ne pouvait marcher dans le sentier qu’à tr
ois de front. Mr. Darcy, conscient de l’impolitesse de ses
compagnes, dit aussitôt :
– Cette allée n’est pas assez large ; si nous allions dan
s l’avenue ?
– Non, non, dit Elizabeth en riant, vous faites à vous tr
ois un groupe charmant dont ma présence romprait l’harmoni
e. Adieu !
Et elle s’enfuit gaiement, heureuse à l’idée de se retrou
ver bientôt chez elle. Jane se remettait si bien qu’elle a
vait l’intention de quitter sa chambre une heure ou deux c
e soir-là.
XI

0091 Lorsque les dames se levèrent de table à la fin du dî
ner, Elizabeth remonta en courant chez sa soeur et, après
avoir veillé à ce qu’elle fût bien couverte, redescendit a
vec elle au salon. Jane fut accueillie par ses amies avec
de grandes démonstrations de joie. Jamais Elizabeth ne les
avait vues aussi aimables que pendant l’heure qui suivit.
Elles avaient vraiment le don de la conversation, pouvaie
nt faire le récit détaillé d’une partie de plaisir, conter
une anecdote avec humour et se moquer de leurs relations
avec beaucoup d’agrément. Mais quand les messieurs rentrèr
ent au salon, Jane passa soudain au second plan.
Mr. Darcy, dès son entrée, fut interpellé par miss Bingle
y mais il s’adressa d’abord à miss Bennet pour la félicite
r poliment de sa guérison. Mr. Hurst lui fit aussi un lége
r salut en murmurant : « Enchanté ! » mais l’accueil de Bi
ngley se distingua par sa chaleur et sa cordialité ; plein
de joie et de sollicitude, il passa la première demi-heur
e à empiler du bois dans le feu de crainte que Jane ne sou
ffrît du changement de température. Sur ses instances, ell
e dut se placer de l’autre côté de la cheminée afin d’être
0092 plus loin de la porte ; il s’assit alors auprès d’ell
e et se mit à l’entretenir sans plus s’occuper des autres.
Elizabeth qui travaillait un peu plus loin observait cett
e petite scène avec une extrême satisfaction.
Après le thé, Mr. Hurst réclama sans succès la table de j
eu. Sa belle-soeur avait découvert que Mr. Darcy n’appréci
ait pas les cartes. Elle affirma que personne n’avait envi
e de jouer et le silence général parut lui donner raison.
Mr. Hurst n’eut donc d’autre ressource que de s’allonger s
ur un sofa et de s’y endormir. Darcy prit un livre, miss B
ingley en fit autant ; Mrs. Hurst, occupée surtout à jouer
avec ses bracelets et ses bagues, plaçait un mot de temps
à autre dans la conversation de son frère et de miss Benn
et.
Miss Bingley était moins absorbée par sa lecture que par
celle de Mr. Darcy et ne cessait de lui poser des question
s ou d’aller voir à quelle page il en était ; mais ses ten
tatives de conversation restaient infructueuses ; il se co
ntentait de lui répondre brièvement sans interrompre sa le
cture. A la fin, lasse de s’intéresser à un livre qu’elle
0093avait pris uniquement parce que c’était le second volu
me de l’ouvrage choisi par Darcy, elle dit en étouffant un
bâillement :
– Quelle agréable manière de passer une soirée ! Nul plai
sir, vraiment, ne vaut la lecture ; on ne s’en lasse jamai
s tandis qu’on se lasse du reste. Lorsque j’aurai une mais
on à moi, je serai bien malheureuse si je n’ai pas une trè
s belle bibliothèque.
Personne n’ayant répondu, elle bâilla encore une fois, mi
t son livre de côté et jeta les yeux autour d’elle en quêt
e d’une autre distraction. Entendant alors son frère parle
r d’un bal à miss Bennet, elle se tourna soudain de son cô
té en disant :
– A propos, Charles, est-ce sérieusement que vous songez
à donner un bal à Netherfield ? Vous feriez mieux de nous
consulter tous avant de rien décider. Si je ne me trompe,
pour certains d’entre nous ce bal serait plutôt une pénite
nce qu’un plaisir.
– Si c’est à Darcy que vous pensez, répliqua son frère, l
ibre à lui d’aller se coucher à huit heures ce soir-là. Qu
0094ant au bal, c’est une affaire décidée et dès que Nicho
ls aura préparé assez de « blanc manger » j’enverrai mes i
nvitations.
– Les bals me plairaient davantage s’ils étaient organisé
s d’une façon différente. Ces sortes de réunions sont d’un
e insupportable monotonie. Ne serait-il pas beaucoup plus
raisonnable d’y donner la première place à la conversation
et non à la danse ?
– Ce serait beaucoup mieux, sans nul doute, ma chère Caro
line, mais ce ne serait plus un bal.
Miss Bingley ne répondit point et, se levant, se mit à se
promener à travers le salon. Elle avait une silhouette él
égante et marchait avec grâce, mais Darcy dont elle cherch
ait à attirer l’attention restait inexorablement plongé da
ns son livre. En désespoir de cause elle voulut tenter un
nouvel effort et, se tournant vers Elizabeth :
– Miss Eliza Bennet, dit-elle, suivez donc mon exemple et
venez faire le tour du salon. Cet exercice est un délasse
ment, je vous assure, quand on est resté si longtemps immo
bile.
0095 Elizabeth, bien que surprise, consentit, et le but se
cret de miss Bingley fut atteint : Mr. Darcy leva les yeux
. Cette sollicitude nouvelle de miss Bingley à l’égard d’E
lizabeth le surprenait autant que celle-ci, et, machinalem
ent, il ferma son livre. Il fut aussitôt prié de se joindr
e à la promenade, mais il déclina l’invitation : il ne voy
ait, dit-il, que deux motifs pour les avoir décidées à fai
re les cent pas ensemble et, dans un cas comme dans l’autr
e, jugeait inopportun de se joindre à elles. Que signifiai
ent ces paroles ? Miss Bingley mourait d’envie de le savoi
r, et demanda à Elizabeth si elle comprenait.
– Pas du tout, répondit-elle. Mais soyez sûre qu’il y a l
à-dessous une méchanceté à notre adresse. Le meilleur moye
n de désappointer Mr. Darcy est donc de ne rien lui demand
er.
Mais désappointer Mr. Darcy était pour miss Bingley une c
hose impossible et elle insista pour avoir une explication
.
– Rien n’empêche que je vous la donne, dit-il, dès qu’ell
e lui permit de placer une parole ; vous avez choisi ce pa
0096sse-temps soit parce que vous avez des confidences à é
changer, soit pour nous faire admirer l’élégance de votre
démarche. Dans le premier cas je serais de trop entre vous
et, dans le second, je suis mieux placé pour vous contemp
ler, assis au coin du feu.
– Quelle abomination ! s’écria miss Bingley. A-t-on, jama
is rien entendu de pareil ? Comment pourrions-nous le puni
r d’un tel discours ?
– C’est bien facile, si vous en avez réellement le désir.
Taquinez-le, moquez-vous de lui. Vous êtes assez intimes
pour savoir comment vous y prendre.
– Mais pas le moins du monde, je vous assure. Le moyen de
s’attaquer à un homme d’un calme aussi imperturbable et d
‘une telle présence d’esprit. Non, non ; c’est être vaincu
d’avance. Nous n’aurons pas l’imprudence de rire de lui s
ans sujet. Mr. Darcy peut donc triompher.
– Comment ? On ne peut pas rire de Mr. Darcy ? Il possède
là un avantage bien rare !
– Miss Bingley, dit celui-ci, me fait trop d’honneur. Les
hommes les meilleurs et les plus sages, ou, si vous voule
0097z, les meilleurs et les plus sages de leurs actes peuv
ent toujours être tournés en ridicule par ceux qui ne song
ent qu’à plaisanter.
– J’espère, dit Elizabeth, que je ne suis pas de ce nombr
e et que je ne tourne jamais en ridicule ce qui est respec
table. Les sottises, les absurdités, les caprices d’autrui
me divertissent, je l’avoue, et j’en ris chaque fois que
j’en ai l’occasion ; mais Mr. Darcy, je le suppose, n’a ri
en à faire avec de telles faiblesses.
– Peut-être est-ce difficile, mais j’ai pris à tâche d’év
iter les faiblesses en question, car elles amoindrissent l
es esprits les mieux équilibrés.
– La vanité et l’orgueil, par exemple ?
– Oui, la vanité est véritablement une faiblesse, mais l’
orgueil, chez un esprit supérieur, se tiendra toujours dan
s de justes limites.
Elizabeth se détourna pour cacher un sourire.
– Avez-vous fini l’examen de Mr. Darcy ? demanda miss Bin
gley. Pouvons-nous en savoir le résultat ?
– Certainement. Mr. Darcy n’a pas de défaut, il l’avoue l
0098ui-même sans aucune fausse honte.
– Non, dit Darcy, je suis bien loin d’être aussi présompt
ueux. J’ai bon nombre de défauts mais je me flatte qu’ils
n’affectent pas mon jugement. Je n’ose répondre de mon car
actère ; je crois qu’il manque de souplesse – il n’en a ce
rtainement pas assez au gré d’autrui. – J’oublie difficile
ment les offenses qui me sont faites et mon humeur mériter
ait sans doute l’épithète de vindicative. On ne me fait pa
s aisément changer d’opinion. Quand je retire mon estime à
quelqu’un, c’est d’une façon définitive.
– -tre incapable de pardonner ! Eh bien ! voilà qui est u
n défaut ! Mais vous l’avez bien choisi ; il m’est impossi
ble d’en rire.
– Il y a, je crois, en chacun de nous, un défaut naturel
que la meilleure éducation ne peut arriver à faire dispara
ître.
– Le vôtre est une tendance à mépriser vos semblables.
– Et le vôtre, répliqua-t-il avec un sourire, est de pren
dre un malin plaisir à défigurer leur pensée.
– Faisons un peu de musique, voulez-vous ? proposa miss B
0099ingley, fatiguée d’une conversation où elle n’avait au
cune part. Vous ne m’en voudrez pas, Louisa, de réveiller
votre mari ?
Mrs. Hurst n’ayant fait aucune objection, le piano fut ou
vert et Darcy, à la réflexion, n’en fut pas fâché. Il comm
ençait à sentir qu’il y avait quelque danger à trop s’occu
per d’Elizabeth.
XII

Comme il avait été convenu entre les deux soeurs, Elizabe
th écrivit le lendemain matin à sa mère pour lui demander
de leur envoyer la voiture dans le cours de la journée. Ma
is Mrs. Bennet qui avait calculé que ses filles resteraien
t une semaine entière à Netherfield envisageait sans plais
ir un si prompt retour. Elle répondit donc qu’elles ne pou
rraient pas avoir la voiture avant le mardi, ajoutant en p
ost-scriptum que si l’on insistait pour les garder plus lo
ngtemps on pouvait bien se passer d’elles à Longbourn.
Elizabeth repoussait l’idée de rester davantage à Netherf
ield ; d’ailleurs elle ne s’attendait pas à recevoir une i
0100nvitation de ce genre et craignait, au contraire, qu’e
n prolongeant sans nécessité leur séjour elle et sa soeur
ne parussent indiscrètes. Elle insista donc auprès de Jane
pour que celle-ci priât Mr. Bingley de leur prêter sa voi
ture et elles décidèrent d’annoncer à leurs hôtes leur int
ention de quitter Netherfield le jour même.
De nombreuses protestations accueillirent cette communica
tion et de telles instances furent faites que Jane se lais
sa fléchir et consentit à rester jusqu’au lendemain. Miss
Bingley regretta alors d’avoir proposé ce délai, car la ja
lousie et l’antipathie que lui inspirait l’une des deux so
eurs l’emportaient de beaucoup sur son affection pour l’au
tre.
Le maître de la maison ne pouvait se résigner à les voir
partir si vite et, à plusieurs reprises, essaya de persuad
er à miss Bennet qu’elle n’était pas encore assez rétablie
pour voyager sans imprudence. Mais, sûre d’agir raisonnab
lement, Jane ne céda pas.
Quant à Mr. Darcy il apprit la nouvelle sans déplaisir :
Elizabeth était restée assez longtemps à Netherfield et il
0101 se sentait attiré vers elle plus qu’il ne l’aurait vo
ulu. D’un autre côté, miss Bingley la traitait avec peu de
politesse et le harcelait lui-même de ses moqueries. Il r
ésolut sagement de ne laisser échapper aucune marque d’adm
iration, aucun signe qui pût donner à Elizabeth l’idée qu’
elle possédait la moindre influence sur sa tranquillité. S
i un tel espoir avait pu naître chez elle, il était éviden
t que la conduite de Darcy pendant cette dernière journée
devait agir de façon définitive, ou pour le confirmer, ou
pour le détruire.
Ferme dans sa résolution, c’est à peine s’il adressa la p
arole à Elizabeth durant toute la journée du samedi et, da
ns un tête-à-tête d’une demi-heure avec elle, resta consci
encieusement plongé dans son livre sans même lui jeter un
regard.
Le dimanche après l’office du matin eut lieu cette sépara
tion presque unanimement souhaitée. Miss Bingley, au momen
t des adieux, sentit s’augmenter son affection pour Jane e
t redevint polie envers Elizabeth ; elle embrassa l’une te
ndrement en l’assurant de la joie qu’elle aurait toujours
0102à la revoir et serra la main de l’autre presque amical
ement. Elizabeth, de son côté, se sentait de très joyeuse
humeur en prenant congé.
L’accueil qu’elles reçurent de leur mère en arrivant à Lo
ngbourn fut moins cordial. Mrs. Bennet s’étonna de leur re
tour et les blâma sévèrement d’avoir donné à leurs hôtes l
’embarras de les faire reconduire. De plus, elle était bie
n sûre que Jane avait repris froid ; mais leur père, malgr
é l’expression laconique de son contentement, était très h
eureux de les voir de retour. Ses filles aînées lui avaien
t beaucoup manqué ; il avait senti la place qu’elles occup
aient à son foyer, et les veillées familiales, en leur abs
ence, avaient perdu beaucoup de leur animation et presque
tout leur charme.
Elles trouvèrent Mary plongée dans ses grandes études et,
comme d’habitude, prête à leur lire les derniers extraits
de ses lectures accompagnées de réflexions philosophiques
peu originales. Catherine et Lydia avaient des nouvelles
d’un tout autre genre ; il s’était passé beaucoup de chose
s au régiment depuis le précédent mercredi : plusieurs off
0103iciers étaient venus dîner chez leur oncle ; un soldat
avait été fustigé et le bruit du prochain mariage du colo
nel Forster commençait à se répandre.
XIII

– J’espère, ma chère amie, que vous avez commandé un bon
dîner pour ce soir, dit Mr. Bennet à sa femme en déjeunant
le lendemain, car il est probable que nous aurons un conv
ive.
– Et qui donc, mon ami ? Je ne vois personne qui soit dan
s le cas de venir, sauf peut-être Charlotte Lucas, et je p
ense que notre ordinaire peut lui suffire.
– Le convive dont je parle est un gentleman et un étrange
r.
Les yeux de Mrs. Bennet étincelèrent.
– Un gentleman et un étranger ! Alors ce ne peut être que
Mr. Bingley ! Oh ! Jane ! petite rusée, vous n’en aviez r
ien dit- Assurément je serai ravie de voir Mr. Bingley. Ma
is, grand Dieu ! Comme c’est ennuyeux qu’on ne puisse pas
trouver de poisson aujourd’hui ! Lydia, mon amour, sonnez
0104vite ! Il faut que je parle tout de suite à la cuisini
ère.
– Ce n’est pas Mr. Bingley, intervint son mari ; c’est qu
elqu’un que je n’ai jamais vu.
Cette déclaration provoqua un étonnement général suivi d’
un déluge de questions que Mr. Bennet se fit un malin plai
sir de laisser quelque temps sans réponse.
A la fin, il consentit à s’expliquer.
– J’ai reçu, il y a un mois environ, la lettre que voici
et à laquelle j’ai répondu il y a quinze jours seulement c
ar l’affaire dont il s’agissait était délicate et demandai
t réflexion. Cette lettre est de mon cousin, Mr. Collins,
qui, à ma mort, peut vous mettre toutes à la porte de cett
e maison aussitôt qu’il lui plaira.
– Ah ! mon ami, s’écria sa femme, je vous en prie, ne nou
s parlez pas de cet homme odieux. C’est certainement une c
alamité que votre domaine doive être ainsi arraché à vos p
ropres filles, et je sais qu’à votre place je me serais ar
rangée d’une façon ou d’une autre pour écarter une telle p
erspective.
0105 Jane et Elizabeth s’efforcèrent, mais en vain, de fai
re comprendre à leur mère ce qu’était un « entail ». Elle
s l’avaient déjà tenté plusieurs fois ; mais c’était un su
jet sur lequel Mrs. Bennet se refusait à entendre raison,
et elle n’en continua pas moins à protester amèrement cont
re la cruauté qu’il y avait à déshériter une famille de ci
nq filles en faveur d’un homme dont personne ne se souciai
t.
– C’est évidemment une iniquité, dit Mr. Bennet, et rien
ne peut laver Mr. Collins du crime d’être héritier de Long
bourn. Mais si vous voulez bien écouter sa lettre, les sen
timents qu’il y exprime vous adouciront peut-être un peu.

– Ah ! pour cela non ! J’en suis certaine. Je pense au co
ntraire que c’est de sa part le comble de l’impertinence e
t de l’hypocrisie que de vous écrire. Que ne reste-t-il br
ouillé avec vous comme l’était son père ?
– Il paraît justement avoir eu, à cet égard, quelques scr
upules, ainsi que vous allez l’entendre :
« Hunsford, par Westerham, Kent. 15 octobre.
0106 « Cher monsieur,
« Le désaccord subsistant entre vous et mon regretté père
m’a toujours été fort pénible, et depuis que j’ai eu l’in
fortune de le perdre, j’ai souvent souhaité d’y remédier.
Pendant quelque temps j’ai été retenu par la crainte de ma
nquer à sa mémoire en me réconciliant avec une personne po
ur laquelle, toute sa vie, il avait professé des sentiment
s hostiles- » – Vous voyez, Mrs. Bennet !- « Néanmoins, j’
ai fini par prendre une décision. Ayant reçu à Pâques l’or
dination, j’ai eu le privilège d’être distingué par la Trè
s Honorable lady Catherine de Bourgh, veuve de sir Lewis d
e Bourgh, à la bonté et à la générosité de laquelle je doi
s l’excellente cure de Hunsford où mon souci constant sera
de témoigner ma respectueuse reconnaissance à Sa Grâce, e
n même temps que mon empressement à célébrer les rites et
cérémonies instituées par l’Eglise d’Angleterre.
« En ma qualité d’ecclésiastique, je sens qu’il est de mo
n devoir de faire avancer le règne de la paix dans toutes
les familles soumises à mon influence. Sur ce terrain j’os
e me flatter que mes avances ont un caractère hautement re
0107commandable, et vous oublierez, j’en suis sûr, le fait
que je suis l’héritier du domaine de Longbourn pour accep
ter le rameau d’olivier que je viens vous offrir.
« Je suis réellement peiné d’être l’involontaire instrume
nt du préjudice causé à vos charmantes filles. Qu’il me so
it permis de vous exprimer mes regrets en même temps que m
on vif désir de leur faire accepter tous les dédommagement
s qui sont en mon pouvoir ; mais, de ceci, nous reparleron
s plus tard.
« Si vous n’avez point de raison qui vous empêche de me r
ecevoir je me propose de vous rendre visite le lundi 18 no
vembre à quatre heures, et j’abuserai de votre hospitalité
jusqu’au samedi de la semaine suivante – ce que je puis f
aire sans inconvénients, lady Catherine ne voyant pas d’ob
jection à ce que je m’absente un dimanche, pourvu que je m
e fasse remplacer par un de mes confrères.
« Veuillez présenter mes respectueux compliments à ces da
mes et me croire votre tout dévoué serviteur et ami.
« William COLLINS. »
– Donc, à quatre heures, nous verrons arriver ce pacifiqu
0108e gentleman. C’est, semble-t-il, un jeune homme extrêm
ement consciencieux et courtois et nous aurons sans doute
d’agréables relations avec lui pour peu que lady Catherine
daigne lui permettre de revenir nous voir.
– Ce qu’il dit à propos de nos filles est plein de raison
, et s’il est disposé à faire quelque chose en leur faveur
, ce n’est pas moi qui le découragerai.
– Bien que je ne voie pas trop comment il pourrait s’y pr
endre, dit Jane, le désir qu’il en a lui fait certainement
honneur.
Elizabeth était surtout frappée de l’extraordinaire défér
ence exprimée par Mr. Collins à l’égard de lady Catherine
et de la solennité avec laquelle il affirmait son intentio
n de baptiser, marier, ou enterrer ses paroissiens, chaque
fois que son ministère serait requis.
– Ce doit être un singulier personnage, dit-elle. Son sty
le est bien emphatique ; et que signifient ces excuses d’ê
tre l’héritier de Longbourn ? Y changerait-il quelque chos
e s’il le pouvait ? Pensez-vous que ce soit un homme de gr
and sens, père ?
0109 – Non, ma chère enfant ; je suis même assuré de décou
vrir le contraire. Il y a dans sa lettre un mélange de ser
vilité et d’importance qui m’intrigue. J’attends sa visite
avec une vive impatience.
– Au point de vue du style, dit Mary, sa lettre ne me sem
ble pas défectueuse. L’idée du rameau d’olivier, pour n’êt
re pas très neuve, est néanmoins bien exprimée.
Pour Catherine et Lydia, la lettre ni son auteur n’étaien
t le moins du monde intéressants. Il y avait peu de chance
s que leur cousin apparût avec un uniforme écarlate et, de
puis quelque temps, la société des gens vêtus d’une autre
couleur ne leur procurait plus aucun plaisir. Quant à leur
mère, la lettre de Mr. Collins avait en grande partie dis
sipé sa mauvaise humeur et elle se préparait à recevoir so
n hôte avec un calme qui étonnait sa famille.
Mr. Collins arriva ponctuellement à l’heure dite et fut r
eçu avec beaucoup de politesse par toute la famille. Mr. B
ennet parla peu, mais ces dames ne demandaient qu’à parler
à sa place. Mr. Collins de son côté ne paraissait ni sauv
age, ni taciturne. C’était un grand garçon un peu lourd, à
0110 l’air grave et compassé et aux manières cérémonieuses
. A peine assis, il se mit à complimenter Mrs. Bennet sur
sa charmante famille. Il avait, dit-il, beaucoup entendu v
anter la beauté de ses cousines, mais il constatait qu’en
cette circonstance le bruit public était au-dessous de la
vérité. Il ne doutait pas, ajouta-t-il, qu’en temps voulu
leur mère n’eût la joie de les voir toutes honorablement é
tablies. Ces galants propos n’étaient pas goûtés de même f
açon par tous ses auditeurs, mais Mrs. Bennet, qui n’était
point difficile sur les compliments, répondit avec empres
sement :
– Ce que vous me dites là est fort aimable, monsieur, et
je souhaite fort que votre prévision se réalise, autrement
mes filles se trouveraient un jour dans une situation bie
n fâcheuse avec des affaires aussi singulièrement arrangée
s.
– Vous faites allusion peut-être à l’« entail » de ce dom
aine.
– Naturellement, monsieur, et vous devez reconnaître que
c’est une clause bien regrettable pour mes pauvres enfants
0111. – Non que je vous en rende personnellement responsab
le.
– Je suis très sensible, madame, au désavantage subi par
mes belles cousines et j’en dirais plus sans la crainte de
vous paraître un peu trop pressé mais je puis affirmer à
ces demoiselles que j’arrive tout prêt à goûter leur charm
e. Je n’ajoute rien quant à présent. Peut-être, quand nous
aurons fait plus ample connaissance-
Il fut interrompu par l’annonce du dîner et les jeunes fi
lles échangèrent un sourire. Elles n’étaient pas seules à
exciter l’admiration de Mr. Collins : le hall, la salle à
manger et son mobilier furent examinés et hautement appréc
iés. Tant de louanges auraient touché le coeur de Mrs. Ben
net si elle n’avait eu la pénible arrière-pensée que Mr. C
ollins passait la revue de ses futurs biens. Le dîner à so
n tour fut l’objet de ses éloges et il insista pour savoir
à laquelle de ses belles cousines revenait l’honneur de p
lats aussi parfaitement réussis. Mais ici, Mrs. Bennet l’i
nterrompit un peu vivement pour lui dire qu’elle avait le
moyen de s’offrir une bonne cuisinière, et que ses filles
0112ne mettaient pas le pied à la cuisine. Mr. Collins la
supplia de ne pas lui en vouloir, à quoi elle répondit d’u
n ton plus doux qu’il n’y avait point d’offense, mais il n
‘en continua pas moins à s’excuser jusqu’à la fin du dîner
.
XIV

Pendant le repas Mr. Bennet avait à peine ouvert la bouch
e. Lorsque les domestiques se furent retirés, il pensa qu’
il était temps de causer un peu avec son hôte, et mit la c
onversation sur le sujet qu’il estimait le mieux choisi po
ur le faire parler en félicitant son cousin d’avoir trouvé
une protectrice qui se montrait si pleine d’attentions po
ur ses désirs et de sollicitude pour son confort.
Mr. Bennet ne pouvait mieux tomber. Mr. Collins fut éloqu
ent dans ses éloges. De sa vie, affirma-t-il, solennelleme
nt, il n’avait rencontré chez un membre de l’aristocratie
l’affabilité et la condescendance que lui témoignait lady
Catherine. Elle avait été assez bonne pour apprécier les d
eux sermons qu’il avait eu l’honneur de prêcher devant ell
0113e. Deux fois déjà elle l’avait invité à dîner à Rosing
s, et le samedi précédent encore l’avait envoyé chercher p
our faire le quatrième à sa partie de « quadrille ». Beauc
oup de gens lui reprochaient d’être hautaine, mais il n’av
ait jamais vu chez elle que de la bienveillance. Elle le t
raitait en gentleman et ne voyait aucune objection à ce qu
‘il fréquentât la société du voisinage ou s’absentât une s
emaine ou deux pour aller voir sa famille. Elle avait même
poussé la bonté jusqu’à lui conseiller de se marier le pl
us tôt possible, pourvu qu’il fît un choix judicieux. Elle
lui avait fait visite une fois dans son presbytère où ell
e avait pleinement approuvé les améliorations qu’il y avai
t apportées et daigné même en suggérer d’autres, par exemp
le des rayons à poser dans les placards du premier étage.

– Voilà une intention charmante, dit Mrs. Bennet, et je n
e doute pas que lady Catherine ne soit une fort aimable fe
mme. C’est bien regrettable que les grandes dames, en géné
ral, lui ressemblent si peu. Habite-t-elle dans votre vois
inage, monsieur ?
0114 – Le jardin qui entoure mon humble demeure n’est sépa
ré que par un sentier de Rosings Park, résidence de Sa Grâ
ce.
– Je crois vous avoir entendu dire qu’elle était veuve. A
-t-elle des enfants ?
– Elle n’a qu’une fille, héritière de Rosings et d’une im
mense fortune.
– Ah ! s’écria Mrs. Bennet en soupirant. Elle est mieux p
artagée que beaucoup d’autres. Et cette jeune fille, est-e
lle jolie ?
– Elle est tout à fait charmante. Lady Catherine dit elle
-même que miss de Bourgh possède quelque chose de mieux qu
e la beauté car, dans ses traits, se reconnaît la marque d
‘une haute naissance. Malheureusement elle est d’une const
itution délicate et n’a pu se perfectionner comme elle l’a
urait voulu dans différents arts d’agrément pour lesquels
elle témoignait des dispositions remarquables. Je tiens ce
ci de la dame qui a surveillé son éducation et qui continu
e à vivre auprès d’elle à Rosings, mais miss de Bourgh est
parfaitement aimable et daigne souvent passer à côté de m
0115on humble presbytère dans le petit phaéton attelé de p
oneys qu’elle conduit elle-même.
– A-t-elle été présentée ? Je ne me rappelle pas avoir vu
son nom parmi ceux des dames reçues à la cour.
– Sa frêle santé, malheureusement, ne lui permet pas de v
ivre à Londres. C’est ainsi, comme je l’ai dit un jour à l
ady Catherine, que la cour d’Angleterre se trouve privée d
‘un de ses plus gracieux ornements. Lady Catherine a paru
touchée de mes paroles. Vous devinez que je suis heureux d
e lui adresser de ces compliments toujours appréciés des d
ames chaque fois que l’occasion s’en présente. Ces petits
riens plaisent à Sa Grâce et font partie des hommages que
je considère comme mon devoir de lui rendre.
– Vous avez tout à fait raison, dit Mr. Bennet, et c’est
un bonheur pour vous de savoir flatter avec tant de délica
tesse. Puis-je vous demander si ces compliments vous vienn
ent spontanément ou si vous devez les préparer d’avance ?

– Oh ! spontanément, en général. Je m’amuse aussi parfois
à en préparer quelques-uns d’avance, mais je m’efforce to
0116ujours de les placer de façon aussi naturelle que poss
ible.
Les prévisions de Mr. Bennet avaient été justes : son cou
sin était aussi parfaitement ridicule qu’il s’y attendait.
Il l’écoutait avec un vif amusement sans communiquer ses
impressions autrement que par un coup d’oeil que, de temps
à autre, il lançait à Elizabeth. Cependant, à l’heure du
thé, trouvant la mesure suffisante, il fut heureux de rame
ner son hôte au salon.
Après le thé il lui demanda s’il voulait bien faire la le
cture à ces dames. Mr. Collins consentit avec empressement
. Un livre lui fut présenté, mais à la vue du titre il eut
un léger recul et s’excusa, protestant qu’il ne lisait ja
mais de romans. Kitty le regarda avec ahurissement et Lydi
a s’exclama de surprise. D’autres livres furent apportés p
armi lesquels il choisit, après quelques hésitations, les
sermons de Fordyce. Lydia se mit à bâiller lorsqu’il ouvri
t le volume et il n’avait pas lu trois pages d’une voix em
phatique et monotone qu’elle l’interrompit en s’écriant :

0117 – Maman, savez-vous que l’oncle Philips parle de renv
oyer Richard et que le colonel Forster serait prêt à le pr
endre à son service ? J’irai demain à Meryton pour en savo
ir davantage et demander quand le lieutenant Denny reviend
ra de Londres.
Lydia fut priée par ses deux aînées de se taire, mais Mr.
Collins, froissé, referma son livre en disant :
– J’ai souvent remarqué que les jeunes filles ne savent p
as s’intéresser aux oeuvres sérieuses. Cela me confond, je
l’avoue, car rien ne peut leur faire plus de bien qu’une
lecture instructive, mais je n’ennuierai pas plus longtemp
s ma jeune cousine. Et, malgré l’insistance de Mrs. Bennet
et de ses filles pour qu’il reprît sa lecture, Mr. Collin
s, tout en protestant qu’il ne gardait nullement rancune à
Lydia, se tourna vers Mr. Bennet et lui proposa une parti
e de trictrac.
XV

Mr. Collins était dépourvu d’intelligence, et ni l’éducat
ion, ni l’expérience ne l’avaient aidé à combler cette lac
0118une de la nature. Son père, sous la direction duquel i
l avait passé la plus grande partie de sa jeunesse, était
un homme avare et illettré, et lui-même, à l’Université où
il n’était demeuré que le temps nécessaire pour la prépar
ation de sa carrière, n’avait fait aucune relation profita
ble.
Le rude joug de l’autorité paternelle lui avait donné dan
s les manières une grande humilité que combattait maintena
nt la fatuité naturelle à un esprit médiocre et enivré par
une prospérité rapide et inattendue.
Une heureuse chance l’avait mis sur le chemin de lady Cat
herine de Bourgh au moment où le bénéfice d’Hunsford se tr
ouvait vacant, et la vénération que lui inspirait sa noble
protectrice, jointe à la haute opinion qu’il avait de lui
-même et de son autorité pastorale, faisaient de Mr. Colli
ns un mélange singulier de servilité et d’importance, d’or
gueil et d’obséquiosité.
A présent qu’il se trouvait en possession d’une maison ag
réable et d’un revenu suffisant il songeait à se marier. C
e rêve n’était pas étranger à son désir de se réconcilier
0119avec sa famille car il avait l’intention de choisir un
e de ses jeunes cousines, si elles étaient aussi jolies et
agréables qu’on le disait communément. C’était là le plan
qu’il avait formé pour les dédommager du tort qu’il leur
ferait en héritant à leur place de la propriété de leur pè
re, et il le jugeait excellent. N’était-il pas convenable
et avantageux pour les Bennet, en même temps que très géné
reux et désintéressé de sa part ?
La vue de ses cousines ne changea rien à ses intentions.
Le charmant visage de Jane ainsi que sa qualité d’aînée fi
xa son choix le premier soir, mais, le lendemain matin, il
lui fallut modifier ses projets. Dans un bref entretien q
u’il eut avant le déjeuner avec Mrs. Bennet il lui laissa
entrevoir ses espérances, à quoi celle-ci répondit avec fo
rce sourires et mines encourageantes qu’elle ne pouvait ri
en affirmer au sujet de ses plus jeunes filles, mais que l
‘aînée, – c’était son devoir de l’en prévenir, – serait sa
ns doute fiancée d’ici peu.
Mr. Collins n’avait plus qu’à passer de Jane à Elizabeth.
C’est ce qu’il fit pendant que Mrs. Bennet tisonnait le f
0120eu. Elizabeth qui par l’âge et la beauté venait immédi
atement après Jane était toute désignée pour lui succéder.

Cette confidence remplit de joie Mrs. Bennet qui voyait d
éjà deux de ses filles établies et, de ce fait, l’homme do
nt la veille encore le nom seul lui était odieux se trouva
promu très haut dans ses bonnes grâces.
Lydia n’oubliait point son projet de se rendre à Meryton.
Ses soeurs, à l’exception de Mary, acceptèrent de l’accom
pagner, et Mr. Bennet, désireux de se débarrasser de son c
ousin qui depuis le déjeuner s’était installé dans sa bibl
iothèque où il l’entretenait sans répit de son presbytère
et de son jardin, le pressa vivement d’escorter ses filles
, ce qu’il accepta sans se faire prier.
Mr. Collins passa le temps du trajet à émettre solennelle
ment des banalités auxquelles ses cousines acquiesçaient p
oliment. Mais, sitôt entrées dans la ville les deux plus j
eunes cessèrent de lui prêter le moindre intérêt ; elles f
ouillaient les rues du regard dans l’espoir d’y découvrir
un uniforme, et il ne fallait rien moins qu’une robe nouve
0121lle ou un élégant chapeau à une devanture pour les dis
traire de leurs recherches.
Bientôt l’attention des demoiselles Bennet fut attirée pa
r un inconnu jeune et d’allure distinguée qui se promenait
de long en large avec un officier de l’autre côté de la r
ue. L’officier était ce même Mr. Denny dont le retour préo
ccupait si fort Lydia, et il les salua au passage.
Toutes se demandaient quel pouvait être cet étranger dont
la physionomie les avait frappées. Kitty et Lydia, bien d
écidées à l’apprendre, traversèrent la rue sous prétexte d
e faire un achat dans un magasin et elles arrivèrent sur l
e trottoir opposé pour se trouver face à face avec les deu
x gens qui revenaient sur leurs pas. Mr. Denny leur demand
a la permission de leur présenter son ami, Mr. Wickham, qu
i était arrivé de Londres avec lui la veille et venait de
prendre un brevet d’officier dans son régiment.
Voilà qui était parfait : l’uniforme seul manquait à ce j
eune homme pour le rendre tout à fait séduisant. Extérieur
ement tout était en sa faveur : silhouette élégante, belle
prestance, manières aimables. Aussitôt présenté il engage
0122a la conversation avec un empressement qui n’excluait
ni la correction, ni la simplicité. La conversation allait
son train lorsque Mr. Bingley et Mr. Darcy apparurent à c
heval au bout de la rue. En distinguant les jeunes filles
dans le groupe, ils vinrent jusqu’à elles pour leur présen
ter leurs hommages. Ce fut Bingley qui parla surtout et, s
‘adressant particulièrement à Jane, dit qu’il était en rou
te pour Longbourn où il se proposait d’aller prendre des n
ouvelles de sa santé. Mr. Darcy, confirmait par un signe d
e tête lorsque ses yeux tombèrent sur l’étranger et leurs
regards se croisèrent. Elizabeth qui les regardait à cet i
nstant fut satisfaite de l’effet produit par cette rencont
re : tous deux changèrent de couleur ; l’un pâlit, l’autre
rougit. Mr. Wickham, au bout d’un instant, toucha son cha
peau et Mr. Darcy daigna à peine lui rendre ce salut. Qu’e
st-ce que tout cela signifiait ? Il était difficile de le
deviner, difficile aussi de ne pas désirer l’apprendre.
Une minute plus tard, Mr. Bingley, qui semblait ne s’être
aperçu de rien, prit congé et poursuivit sa route avec so
n ami.
0123 Mr. Denny et Mr. Wickham accompagnèrent les demoisell
es Bennet jusqu’à la maison de leur oncle ; mais là ils le
s quittèrent en dépit des efforts de Lydia pour les décide
r à entrer et malgré l’invitation de Mrs. Philips elle-mêm
e qui, surgissant à la fenêtre de son salon, appuya bruyam
ment les instances de sa nièce.
Mrs. Philips accueillit Mr. Collins avec une grande cordi
alité. Il y répondit par de longs discours pour s’excuser
de l’indiscrétion qu’il commettait en osant venir chez ell
e sans lui avoir été préalablement présenté. Sa parenté av
ec ces demoiselles Bennet justifiait un peu, pensait-il, c
ette incorrection. Mrs. Philips était émerveillée d’un tel
excès de politesse, mais elle fut vite distraite par les
questions impétueuses de ses nièces sur l’étranger qu’elle
s venaient de rencontrer. Elle ne put du reste leur appren
dre que ce qu’elles savaient déjà : que Mr. Denny avait ra
mené ce jeune homme de Londres et qu’il allait recevoir un
brevet de lieutenant. Cependant, quelques officiers devan
t dîner chez les Philips le lendemain, la tante promit d’e
nvoyer son mari inviter Mr. Wickham à condition que la fam
0124ille de Longbourn vînt passer la soirée. Mrs. Philips
annonçait une bonne partie de loto, joyeuse et bruyante, s
uivie d’un petit souper chaud. La perspective de telles dé
lices mit tout le monde en belle humeur et l’on se sépara
gaiement de part et d’autre. Mr. Collins répéta ses excuse
s en quittant les Philips et reçut une fois de plus l’aima
ble assurance qu’elles étaient parfaitement inutiles.
De retour à Longbourn il fit grand plaisir à Mrs. Bennet
en louant la politesse et les bonnes manières de Mrs. Phil
ips : à l’exception de lady Catherine et de sa fille, jama
is il n’avait rencontré de femme plus distinguée. Non cont
ente de l’avoir accueilli avec une parfaite bonne grâce, e
lle l’avait compris dans son invitation pour le lendemain,
lui dont elle venait à peine de faire la connaissance. Sa
ns doute sa parenté avec les Bennet y était pour quelque c
hose mais, tout de même, il n’avait jamais rencontré une t
elle amabilité dans tout le cours de son existence.
XVI

Aucune objection n’ayant été faite à la partie projetée,
0125la voiture emporta le lendemain soir à Meryton Mr. Col
lins et ses cinq cousines. En entrant au salon, ces demois
elles eurent le plaisir d’apprendre que Mr. Wickham avait
accepté l’invitation de leur oncle et qu’il était déjà arr
ivé. Cette nouvelle donnée, tout le monde s’assit et Mr. C
ollins put regarder et louer à son aise ce qui l’entourait
. Frappé par les dimensions et le mobilier de la pièce, il
déclara qu’il aurait presque pu se croire dans la petite
salle où l’on prenait le déjeuner du matin à Rosings. Cett
e comparaison ne produisit pas d’abord tout l’effet qu’il
en attendait, mais quand il expliqua ce que c’était que Ro
sings, quelle en était la propriétaire, et comment la chem
inée d’un des salons avait coûté 800 livres à elle seule,
Mrs. Philips comprit l’honneur qui lui était fait et aurai
t pu entendre comparer son salon à la chambre de la femme
de charge sans en être trop froissée. Mr. Collins s’étendi
t sur l’importance de lady Catherine et de son château en
ajoutant quelques digressions sur son modeste presbytère e
t les améliorations qu’il tâchait d’y apporter et il ne ta
rit pas jusqu’à l’arrivée des messieurs. Mrs. Philips l’éc
0126outait avec une considération croissante ; quant aux j
eunes filles, qui ne s’intéressaient pas aux récits de leu
r cousin, elles trouvèrent l’attente un peu longue et ce f
ut avec plaisir qu’elles virent enfin les messieurs faire
leur entrée dans le salon.
En voyant paraître Mr. Wickham Elizabeth pensa que l’admi
ration qu’il lui avait inspirée à leur première rencontre
n’avait rien d’exagéré. Les officiers du régiment de Meryt
on étaient, pour la plupart, des gens de bonne famille et
les plus distingués d’entre eux étaient présents ce soir-l
à, mais Mr. Wickham ne leur était pas moins supérieur par
l’élégance de sa personne et de ses manières qu’ils ne l’é
taient eux-mêmes au gros oncle Philips qui entrait à leur
suite en répandant une forte odeur de porto.
Vers Mr. Wickham, – heureux mortel, – convergeaient presq
ue tous les regards féminins. Elizabeth fut l’heureuse élu
e auprès de laquelle il vint s’asseoir, et la manière aisé
e avec laquelle il entama la conversation, bien qu’il ne f
ût question que de l’humidité de la soirée et de la prévis
ion d’une saison pluvieuse, lui fit sentir aussitôt que le
0127 sujet le plus banal et le plus dénué d’intérêt peut ê
tre rendu attrayant par la finesse et le charme de l’inter
locuteur.
Avec des concurrents aussi sérieux que Mr. Wickham et les
officiers, Mr. Collins parut sombrer dans l’insignifiance
. Aux yeux des jeunes filles il ne comptait certainement p
lus, mais, par intervalles, il trouvait encore un auditeur
bénévole dans la personne de Mrs. Philips et, grâce à ses
bons soins, fut abondamment pourvu de café et de muffins.
Il put à son tour faire plaisir à son hôtesse en prenant
place à la table de whist.
– Je suis encore un joueur médiocre, dit-il, mais je sera
i heureux de me perfectionner. Un homme dans ma situation-

Mais Mrs. Philips, tout en lui sachant gré de sa complais
ance, ne prit pas le temps d’écouter ses raisons.
Mr. Wickham, qui ne jouait point au whist, fut accueilli
avec joie à l’autre table où il prit place entre Elizabeth
et Lydia. Tout d’abord on put craindre que Lydia ne l’acc
aparât par son bavardage, mais elle aimait beaucoup les ca
0128rtes et son attention fut bientôt absorbée par les par
is et les enjeux. Tout en suivant la partie, Mr. Wickham e
ut donc tout le loisir de causer avec Elizabeth. Celle-ci
était toute disposée à l’écouter, bien qu’elle ne pût espé
rer apprendre ce qui l’intéressait le plus, à savoir quell
es étaient ses relations avec Mr. Darcy. Elle n’osait même
pas nommer ce dernier. Sa curiosité se trouva cependant t
rès inopinément satisfaite car Mr. Wickham aborda lui-même
le sujet. Il s’informa de la distance qui séparait Nether
field de Meryton et, sur la réponse d’Elizabeth, demanda a
vec une légère hésitation depuis quand y séjournait Mr. Da
rcy.
– Depuis un mois environ, et, pour ne pas quitter ce suje
t elle ajouta : – J’ai entendu dire qu’il y avait de grand
es propriétés dans le Derbyshire.
– En effet, répondit Wickham, son domaine est splendide e
t d’un rapport net de 10 000 livres. Personne ne peut vous
renseigner mieux que moi sur ce chapitre, car, depuis mon
enfance, je connais de fort près la famille de Mr. Darcy.

0129 Elizabeth ne put retenir un mouvement de surprise.
– Je comprends votre étonnement, miss Bennet, si, comme i
l est probable, vous avez remarqué la froideur de notre re
ncontre d’hier. Connaissez-vous beaucoup Mr. Darcy ?
– Très suffisamment pour mon goût, dit Elizabeth avec viv
acité. J’ai passé quatre jours avec lui dans une maison am
ie, et je le trouve franchement antipathique.
– Je n’ai pas le droit de vous donner mon opinion sur ce
point, dit Wickham ; je connais Mr. Darcy trop bien et dep
uis trop longtemps pour le juger avec impartialité. Cepend
ant, je crois que votre sentiment serait en général accuei
lli avec surprise. Du reste, hors d’ici où vous êtes dans
votre famille, vous ne l’exprimeriez peut-être pas aussi é
nergiquement.
– Je vous assure que je ne parlerais pas autrement dans n
‘importe quelle maison du voisinage, sauf à Netherfield. P
ersonne ici ne vous dira du bien de Mr. Darcy ; son orguei
l a rebuté tout le monde.
– Je ne prétends pas être affligé de voir qu’il n’est pas
estimé au delà de ses mérites, dit Wickham après un court
0130 silence ; mais je crois que pareille chose ne lui arr
ive pas souvent. Les gens sont généralement aveuglés par s
a fortune, par son rang, ou bien intimidés par la hauteur
de ses manières, et le voient tel qu’il désire être vu.
– D’après le peu que je connais de lui, il me semble avoi
r assez mauvais caractère.
Wickham hocha la tête sans répondre.
– Je me demande, reprit-il au bout d’un instant, s’il va
rester encore longtemps ici.
– Il m’est impossible de vous renseigner là-dessus, mais
il n’était pas question de son départ lorsque j’étais à Ne
therfield. J’espère que vos projets en faveur de votre gar
nison ne se trouveront pas modifiés du fait de sa présence
dans la région.
– Pour cela non. Ce n’est point à moi à fuir devant Mr. D
arcy. S’il ne veut pas me voir, il n’a qu’à s’en aller. No
us ne sommes pas en bons termes, c’est vrai, et chaque ren
contre avec lui m’est pénible mais, je puis le dire très h
aut, je n’ai pas d’autre raison de l’éviter que le souveni
r de mauvais procédés à mon égard et le profond regret de
0131voir ce qu’il est devenu. Son père, miss Bennet, le dé
funt Mr. Darcy, était le meilleur homme de l’univers et l’
ami le plus sincère que j’aie jamais eu : je ne puis me tr
ouver en présence de son fils sans être ému jusqu’à l’âme
par mille souvenirs attendrissants. Mr. Darcy s’est condui
t envers moi d’une manière scandaleuse, cependant, je croi
s que je pourrais tout lui pardonner, tout, sauf d’avoir t
rompé les espérances et manqué à la mémoire de son père.
Elizabeth de plus en plus intéressée ne perdait pas une s
eule de ces paroles, mais le sujet était trop délicat pour
lui permettre de poser la moindre question.
Mr. Wickham revint à des propos d’un intérêt plus général
: Meryton, les environs, la société. De celle-ci, surtout
, il paraissait enchanté et le disait dans les termes les
plus galants.
– C’est la perspective de ce milieu agréable qui m’a pous
sé à choisir ce régiment. Je le connaissais déjà de réputa
tion et mon ami Denny a achevé de me décider en me vantant
les charmes de sa nouvelle garnison et des agréables rela
tions qu’on pouvait y faire. J’avoue que la société m’est
0132nécessaire : j’ai eu de grands chagrins, je ne puis su
pporter la solitude. Il me faut de l’occupation et de la c
ompagnie. L’armée n’était pas ma vocation, les circonstanc
es seules m’y ont poussé. Je devais entrer dans les ordres
, c’est dans ce but que j’avais été élevé et je serais act
uellement en possession d’une très belle cure si tel avait
été le bon plaisir de celui dont nous parlions tout à l’h
eure.
– Vraiment !
– Oui, le défunt Mr. Darcy m’avait désigné pour la procha
ine vacance du meilleur bénéfice de son domaine. J’étais s
on filleul et il me témoignait une grande affection. Jamai
s je ne pourrai trop louer sa bonté. Il pensait avoir, de
cette façon, assuré mon avenir ; mais, quand la vacance se
produisit, ce fut un autre qui obtint le bénéfice.
– Grand Dieu ! Est-ce possible ? s’écria Elizabeth. Comme
nt a-t-on pu faire aussi peu de cas de ses dernières volon
tés ? Pourquoi n’avez-vous pas eu recours à la justice ?
– Il y avait, par malheur, dans le testament un vice de f
orme qui rendait stérile tout recours. Un homme loyal n’au
0133rait jamais mis en doute l’intention du donateur. Il a
plu à Mr. Darcy de le faire et de considérer cette recomm
andation comme une apostille conditionnelle en affirmant q
ue j’y avais perdu tout droit par mes imprudences, mes ext
ravagances, tout ce que vous voudrez. Ce qu’il y a de cert
ain, c’est que le bénéfice est devenu vacant il y a deux a
ns exactement, lorsque j’étais en âge d’y aspirer, et qu’i
l a été donné à un autre : et il n’est pas moins sûr que j
e n’avais rien fait pour mériter d’en être dépossédé. Je s
uis d’une humeur assez vive et j’ai pu dire avec trop de l
iberté à Mr. Darcy ce que je pensais de lui, mais la vérit
é c’est que nos caractères sont radicalement opposés et qu
‘il me déteste.
– C’est honteux ! Il mériterait qu’on lui dise son fait p
ubliquement.
– Ceci lui arrivera sans doute un jour ou l’autre, mais c
e n’est point moi qui le ferai. Il faudrait d’abord que je
puisse oublier tout ce que je dois à son père.
De tels sentiments redoublèrent l’estime d’Elizabeth, et
celui qui les exprimait ne lui en sembla que plus séduisan
0134t.
– Mais, reprit-elle après un silence, quels motifs ont do
nc pu le pousser, et le déterminer à si mal agir ?
– Une antipathie profonde et tenace à mon égard, – une an
tipathie que je suis forcé, en quelque mesure, d’attribuer
à la jalousie. Si le père avait eu moins d’affection pour
moi, le fils m’aurait sans doute mieux supporté. Mais l’a
mitié vraiment peu commune que son père me témoignait l’a,
je crois, toujours irrité. Il n’était point homme à accep
ter l’espèce de rivalité qui nous divisait et la préférenc
e qui m’était souvent manifestée.
– Je n’aurais jamais cru Mr. Darcy aussi vindicatif. Tout
en n’éprouvant aucune sympathie pour lui, je ne le jugeai
s pas aussi mal. Je le supposais bien rempli de dédain pou
r ses semblables, mais je ne le croyais pas capable de s’a
baisser à une telle vengeance, – de montrer tant d’injusti
ce et d’inhumanité.
Elle reprit après quelques minutes de réflexion :
– Je me souviens cependant qu’un jour, à Netherfield, il
s’est vanté d’être implacable dans ses ressentiments et de
0135 ne jamais pardonner. Quel triste caractère !
– Je n’ose m’aventurer sur ce sujet, répliqua Wickham. Il
me serait trop difficile d’être juste à son égard.
De nouveau, Elizabeth resta un moment silencieuse et pens
ive ; puis elle s’exclama :
– Traiter ainsi le filleul, l’ami, le favori de son père
!- Elle aurait pu ajouter « un jeune homme aussi sympathiq
ue » ! Elle se contenta de dire : – et, de plus, un ami d’
enfance ! Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez été élevés
ensemble ?
– Nous sommes nés dans la même paroisse, dans l’enceinte
du même parc. Nous avons passé ensemble la plus grande par
tie de notre jeunesse, partageant les mêmes jeux, entourés
des mêmes soins paternels. Mon père, à ses débuts, avait
exercé la profession où votre oncle Philips semble si bien
réussir, mais il l’abandonna pour rendre service au défun
t Mr. Darcy et consacrer tout son temps à diriger le domai
ne de Pemberley. Mr. Darcy avait pour lui une haute estime
et le traitait en confident et en ami. Il a souvent recon
nu tous les avantages que lui avait valus l’active gestion
0136 de mon père. Peu de temps avant sa mort, il lui fit l
a promesse de se charger de mon avenir et je suis convainc
u que ce fut autant pour acquitter une dette de reconnaiss
ance envers mon père que par affection pour moi.
– Que tout cela est extraordinaire ! s’écria Elizabeth. J
e m’étonne que la fierté de Mr. Darcy ne l’ait pas poussé
à se montrer plus juste envers vous, que l’orgueil, à défa
ut d’un autre motif, ne l’ait pas empêché de se conduire m
alhonnêtement – car c’est une véritable malhonnêteté dont
il s’agit là.
– Oui, c’est étrange, répondit Wickham, car l’orgueil, en
effet, inspire la plupart de ses actions et c’est ce sent
iment, plus que tous les autres, qui le rapproche de la ve
rtu. Mais nous ne sommes jamais conséquents avec nous-même
s, et, dans sa conduite à mon égard, il a cédé à des impul
sions plus fortes encore que son orgueil.
– Pensez-vous qu’un orgueil aussi détestable puisse jamai
s le porter à bien agir ?
– Certainement ; c’est par orgueil qu’il est libéral, gén
éreux, hospitalier, qu’il assiste ses fermiers et secourt
0137les pauvres. L’orgueil familial et filial – car il a l
e culte de son père – est la cause de cette conduite. La v
olonté de ne pas laisser se perdre les vertus traditionnel
les et l’influence de sa maison à Pemberley est le mobile
de tous ses actes. L’orgueil fraternel renforcé d’un peu d
‘affection fait de lui un tuteur plein de bonté et de soll
icitude pour sa soeur, et vous l’entendrez généralement va
nter comme le frère le meilleur et le plus dévoué.
– Quelle sorte de personne est miss Darcy ?
Wickham hocha la tête.
– Je voudrais vous dire qu’elle est aimable, – il m’est p
énible de critiquer une Darcy, – mais vraiment elle ressem
ble trop à son frère : c’est la même excessive fierté. Enf
ant, elle était gentille et affectueuse, et me témoignait
beaucoup d’amitié. J’ai passé des heures nombreuses à l’am
user, mais, aujourd’hui je ne suis plus rien pour elle. C’
est une belle fille de quinze ou seize ans, très instruite
, m’a-t-on dit. Depuis la mort de son père elle vit à Lond
res avec une institutrice qui dirige son éducation.
Elizabeth, à diverses reprises, essaya d’aborder d’autres
0138 sujets mais elle ne put s’empêcher de revenir au prem
ier.
– Je suis étonnée, dit-elle, de l’intimité de Mr. Darcy a
vec Mr. Bingley. Comment Mr. Bingley, qui semble la bonne
humeur et l’amabilité personnifiées, a-t-il pu faire son a
mi d’un tel homme ? Comment peuvent-ils s’entendre ? Conna
issez-vous Mr. Bingley ?
– Nullement.
– C’est un homme charmant. Il ne connaît sûrement pas Mr.
Darcy sous son vrai jour.
– C’est probable, mais Mr. Darcy peut plaire quand il le
désire. Il ne manque pas de charme ni de talents ; c’est u
n fort agréable causeur quand il veut s’en donner la peine
. Avec ses égaux il peut se montrer extrêmement différent
de ce qu’il est avec ses inférieurs. Sa fierté ne l’abando
nne jamais complètement, mais, dans la haute société, il s
ait se montrer large d’idées, juste, sincère, raisonnable,
estimable, et peut-être même séduisant, en faisant la jus
te part due à sa fortune et à son extérieur.
La partie de whist avait pris fin. Les joueurs se groupèr
0139ent autour de l’autre table et Mr. Collins s’assit ent
re Elizabeth et Mrs. Philips. Cette dernière lui demanda s
i la chance l’avait favorisé. Non, il avait continuellemen
t perdu et, comme elle lui en témoignait son regret, il l’
assura avec gravité que la chose était sans importance ; i
l n’attachait à l’argent aucune valeur et il la priait de
ne pas s’en affecter.
– Je sais très bien, madame, que lorsqu’on s’assied à une
table de jeu l’on doit s’en remettre au hasard, et mes mo
yens, c’est heureux, me permettent de perdre cinq shilling
s. Beaucoup sans doute ne peuvent en dire autant, mais, gr
âce à lady Catherine de Bourgh, je puis regarder avec indi
fférence de pareils détails.
Ces mots attirèrent l’attention de Mr. Wickham et, après
avoir considéré Mr. Collins un instant, il demanda tout ba
s à Elizabeth si son cousin était très intime avec la fami
lle de Bourgh.
– Lady Catherine lui a fait donner récemment la cure de H
unsford, répondit-elle. Je ne sais pas du tout comment Mr.
Collins a été présenté à cette dame mais je suis certaine
0140 qu’il ne la connaît pas depuis longtemps.
– Vous savez sans doute que lady Catherine de Bourgh et l
ady Anne Darcy étaient soeurs et que, par conséquent, lady
Catherine est la tante de Mr. Darcy.
– Non vraiment ! J’ignore tout de la parenté de lady Cath
erine. J’ai entendu parler d’elle avant-hier pour la premi
ère fois.
– Sa fille, miss de Bourgh, est l’héritière d’une énorme
fortune et l’on croit généralement qu’elle et son cousin r
éuniront les deux domaines.
Cette information fit sourire Elizabeth qui pensa à la pa
uvre miss Bingley. A quoi serviraient tous ses soins, l’am
itié qu’elle affichait pour la soeur, l’admiration qu’elle
montrait pour le frère si celui-ci était déjà promis à un
e autre ?
– Mr. Collins, remarqua-t-elle, dit beaucoup de bien de l
ady Catherine et de sa fille. Mais, d’après certains détai
ls qu’il nous a donnés sur Sa Grâce, je le soupçonne de se
laisser aveugler par la reconnaissance, et sa protectrice
me fait l’effet d’être une personne hautaine et arrogante
0141.
– Je crois, répondit Wickham, qu’elle mérite largement ce
s deux qualificatifs. Je ne l’ai pas revue depuis des anné
es mais je me rappelle que ses manières avaient quelque ch
ose de tyrannique et d’insolent qui ne m’a jamais plu. On
vante la fermeté de son jugement mais je crois qu’elle doi
t cette réputation pour une part à son rang et à sa fortun
e, pour une autre à ses manières autoritaires, et pour le
reste à la fierté de son neveu qui a décidé que tous les m
embres de sa famille étaient des êtres supérieurs.
Elizabeth convint que c’était assez vraisemblable et la c
onversation continua de la sorte jusqu’à l’annonce du soup
er qui, en interrompant la partie de cartes, rendit aux au
tres dames leur part des attentions de Mr. Wickham. Toute
conversation était devenue impossible dans le brouhaha du
souper de Mrs. Philips, mais Mr. Wickham se rendit agréabl
e à tout le monde. Tout ce qu’il disait était si bien expr
imé, et tout ce qu’il faisait était fait avec grâce.
Elizabeth partit l’esprit rempli de Mr. Wickham. Pendant
le trajet du retour elle ne pensa qu’à lui et à tout ce qu
0142‘il lui avait raconté ; mais elle ne put même pas ment
ionner son nom car ni Lydia, ni Mr. Collins ne cessèrent d
e parler une seconde. Lydia bavardait sur la partie de car
tes, sur les fiches qu’elle avait gagnées et celles qu’ell
e avait perdues et Mr. Collins avait tant à dire de l’hosp
italité de Mr. et de Mrs. Philips, de son indifférence pou
r ses pertes au jeu, du menu du souper, de la crainte qu’i
l avait d’être de trop dans la voiture, qu’il n’avait pas
terminé lorsqu’on arriva à Longbourn.
XVII

Le lendemain Elizabeth redit à Jane la conversation qu’el
le avait eue avec Mr. Wickham. Jane l’écouta, stupéfaite e
t consternée : elle ne pouvait se décider à croire que Mr.
Darcy fût indigne à ce point de l’estime de Mr. Bingley.
D’autre part, il n’était pas dans sa nature de soupçonner
la véracité d’un jeune homme d’apparence aussi sympathique
que Wickham. La seule pensée qu’il eût pu subir une aussi
grande injustice suffisait à émouvoir son âme sensible. C
e qu’il y avait de mieux à faire était de n’accuser person
0143ne et de mettre sur le compte du hasard ou d’une erreu
r ce qu’on ne pouvait expliquer autrement.
– Tous deux ont sans doute été trompés, des gens intéress
és ont pu faire à chacun de faux rapports sur le compte de
l’autre ; bref, il est impossible d’imaginer ce qui, sans
tort réel d’aucun côté, a pu faire naître une pareille in
imitié.
– Certes oui. Et maintenant, ma chère Jane, qu’avez-vous
à dire pour excuser les « gens intéressés » qui sont sans
doute les vrais coupables ? Justifiez-les aussi, que nous
n’en soyons pas réduites à les mal juger !
– Riez tant qu’il vous plaira ; cela ne changera point mo
n opinion. Ne voyez-vous point, ma chère Lizzy, sous quel
jour détestable ceci place Mr. Darcy ? Traiter ainsi le pr
otégé dont son père avait promis d’assurer l’avenir ! Quel
homme ayant le souci de sa réputation serait capable d’ag
ir ainsi ? Et ses amis, pourraient-ils s’abuser à ce point
sur son compte ? Oh ! non !
– Il m’est plus facile de croire que Mr. Bingley s’est tr
ompé à son sujet que d’imaginer que Mr. Wickham a inventé
0144tout ce qu’il m’a conté hier soir en donnant les noms,
les faits, tous les détails. Si c’est faux, que Mr. Darcy
le dise.
A ce moment on appela les jeunes filles qui durent quitte
r le bosquet où elles s’entretenaient pour retourner à la
maison. Mr. Bingley et ses soeurs venaient apporter eux-mê
mes leur invitation pour le bal si impatiemment attendu et
qui se trouvait fixé au mardi suivant. Mrs. Hurst et miss
Bingley se montrèrent enchantées de retrouver leur chère
Jane, déclarant qu’il y avait des siècles qu’elles ne s’ét
aient vues. Au reste de la famille elles accordèrent peu d
‘attention : elles évitèrent autant que possible de causer
avec Mrs. Bennet, dirent quelques mots à Elizabeth et rie
n du tout aux autres. Au bout de très peu de temps elles s
e levèrent avec un empressement qui déconcerta quelque peu
leur frère et firent rapidement leurs adieux comme pour é
chapper aux démonstrations de Mrs. Bennet.
La perspective du bal de Netherfield causait un vif plais
ir à Longbourn. Mrs. Bennet se flattait qu’il était donné
à l’intention de sa fille aînée, et considérait comme une
0145faveur particulière que Mr. Bingley fût venu faire son
invitation en personne au lieu d’envoyer la carte d’usage
.
Jane se promettait une agréable soirée où elle goûterait
la compagnie de ses deux amies et les attentions de leur f
rère. Elizabeth jouissait d’avance du plaisir de danser be
aucoup avec Mr. Wickham, et d’observer la confirmation de
ce qu’il lui avait confié dans l’expression et l’attitude
de Mr. Darcy. La joie que se promettaient Catherine et Lyd
ia dépendait moins de telle personne ou de telle circonsta
nce en particulier ; bien que, comme Elizabeth, chacune d’
elles fût décidée à danser la moitié de la soirée avec Mr.
Wickham, il n’était pas l’unique danseur qui pût les sati
sfaire, et un bal, après tout, est toujours un bal. Et Mar
y elle-même pouvait, sans mentir, assurer que la perspecti
ve de cette soirée n’était pas pour lui déplaire.
Elizabeth était pleine d’entrain et de gaieté et bien qu’
elle ne recherchât point d’ordinaire la conversation de Mr
. Collins, elle lui demanda s’il comptait accepter l’invit
ation de Mr. Bingley et, le cas échéant, s’il jugerait con
0146venable de se mêler aux divertissements de la soirée.
A son grand étonnement il lui répondit qu’il n’éprouvait à
ce sujet aucun scrupule et qu’il était sûr de n’encourir
aucun blâme de la part de son évêque ou de lady Catherine
s’il s’aventurait à danser.
– Je ne crois nullement, l’assura-t-il, qu’un bal donné p
ar un jeune homme de qualité à des gens respectables puiss
e rien présenter de répréhensible, et je réprouve si peu l
a danse que j’espère que toutes mes charmantes cousines me
feront l’honneur de m’accepter pour cavalier dans le cour
s de la soirée. Je saisis donc cette occasion, miss Elizab
eth, pour vous inviter pour les deux premières danses. J’e
spère que ma cousine Jane attribuera cette préférence à sa
véritable cause et non pas à un manque d’égards pour elle
.
Elizabeth se trouvait prise. Elle avait rêvé se faire inv
iter pour ces mêmes danses par Wickham ! Il n’y avait plus
qu’à accepter l’invitation de son cousin d’aussi bonne gr
âce que possible, mais cette galanterie lui causait d’auta
nt moins de plaisir qu’elle ouvrait la porte à une supposi
0147tion nouvelle. Pour la première fois l’idée vint à Eli
zabeth que, parmi ses soeurs, c’était elle que Mr. Collins
avait élue pour aller régner au presbytère de Hunsford et
faire la quatrième à la table de whist de Rosings en l’ab
sence de plus nobles visiteurs. Cette supposition se chang
ea en certitude devant les attentions multipliées de son c
ousin et ses compliments sur sa vivacité et son esprit. A
sa fille, plus étonnée que ravie de sa conquête, Mrs. Benn
et donna bientôt à entendre que la perspective de ce maria
ge lui était extrêmement agréable. Elizabeth jugea préféra
ble d’avoir l’air de ne point comprendre afin d’éviter une
discussion. Après tout, il se pouvait fort bien que Mr. C
ollins ne fît jamais la demande de sa main et, jusqu’à ce
qu’il la fît, il était bien inutile de se quereller à son
sujet.
XVIII

Quand elle fit son entrée dans le salon de Netherfield, E
lizabeth remarqua que Wickham ne figurait point dans le gr
oupe d’habits rouges qui y étaient rassemblés. Jusque-là l
0148‘idée de cette absence n’avait même pas effleuré son e
sprit ; au contraire, mettant à sa toilette un soin tout p
articulier, elle s’était préparée joyeusement à achever sa
conquête, persuadée que c’était l’affaire d’une soirée.
Alors, brusquement, surgit l’affreux soupçon que les Bing
ley, par complaisance pour Mr. Darcy, avaient omis sciemme
nt Wickham dans l’invitation adressée aux officiers. Bien
que la supposition fût inexacte, son absence fut bientôt c
onfirmée par son ami, Mr. Denny ; à Lydia qui le pressait
de questions il répondit que Wickham avait dû partir pour
Londres la veille et qu’il n’était point encore de retour,
ajoutant d’un air significatif :
– Je ne crois pas que ses affaires l’eussent décidé à s’a
bsenter précisément aujourd’hui s’il n’avait eu surtout le
désir d’éviter une rencontre avec un gentleman de cette s
ociété.
Cette allusion, perdue pour Lydia, fut saisie par Elizabe
th et lui montra que Darcy n’était pas moins responsable d
e l’absence de Wickham que si sa première supposition avai
t été juste. L’antipathie qu’il lui inspirait s’en trouva
0149tellement accrue qu’elle eut grand’peine à lui répondr
e dans des termes suffisamment polis lorsque, peu après, i
l vint lui-même lui présenter ses hommages. Ne voulant avo
ir aucune conversation avec lui, elle se détourna avec un
mouvement de mauvaise humeur qu’elle ne put tout de suite
surmonter, même en causant avec Mr. Bingley dont l’aveugle
partialité à l’égard de son ami la révoltait.
Mais il n’était pas dans la nature d’Elizabeth de s’aband
onner longtemps à une telle impression, et quand elle se f
ut soulagée en exposant son désappointement à Charlotte Lu
cas, elle fut bientôt capable de faire dévier la conversat
ion sur les originalités de son cousin et de les signaler
à l’attention de son amie.
Les deux premières danses, cependant, furent pour elle un
intolérable supplice : Mr. Collins, solennel et maladroit
, se répandant en excuses au lieu de faire attention, dans
ant à contretemps sans même s’en apercevoir, donnait à sa
cousine tout l’ennui, toute la mortification qu’un mauvais
cavalier peut infliger à sa danseuse. Elizabeth en retrou
vant sa liberté éprouva un soulagement indicible. Invitée
0150ensuite par un officier, elle eut la satisfaction de p
arler avec lui de Wickham et d’entendre dire qu’il était u
niversellement apprécié.
Elle venait de reprendre sa conversation avec Charlotte L
ucas, lorsque Mr. Darcy s’approcha et, s’inclinant devant
elle, sollicita l’honneur d’être son cavalier. Elle se tro
uva tellement prise au dépourvu qu’elle accepta sans trop
savoir ce qu’elle faisait. Il s’éloigna aussitôt, la laiss
ant toute dépitée d’avoir montré si peu de présence d’espr
it. Charlotte Lucas essaya de la réconforter :
– Après tout, vous allez peut-être le trouver très aimabl
e.
– Le ciel m’en préserve. Quoi ! Trouver aimable un homme
qu’on est résolu à détester !
Mais quand la musique recommença et que Darcy s’avança po
ur lui rappeler sa promesse, Charlotte Lucas ne put s’empê
cher de lui souffler à l’oreille que son caprice pour Wick
ham ne devait pas lui faire commettre la sottise de se ren
dre déplaisante aux yeux d’un homme dont la situation vala
it dix fois celle de l’officier.
0151 Elizabeth prit rang parmi les danseurs, confondue de
l’honneur d’avoir Mr. Darcy pour cavalier et lisant dans l
es regards de ses voisines un étonnement égal au sien. Pen
dant un certain temps ils gardèrent le silence. Elizabeth
était bien décidée à ne pas le rompre la première lorsque
l’idée lui vint qu’elle infligerait une pénitence à Mr. Da
rcy en l’obligeant à parler. Elle fit donc une réflexion s
ur la danse. Il lui répondit, puis retomba dans son mutism
e.
Au bout de quelques instants, elle reprit :
– Maintenant, Mr. Darcy, c’est à votre tour. J’ai déjà pa
rlé de la danse. A vous de faire la remarque qu’il vous pl
aira sur les dimensions du salon ou le nombre des danseurs
.
Il sourit et l’assura qu’il était prêt à dire tout ce qu’
elle désirait.
– Très bien. Quant à présent, cette réponse peut suffire.
Un peu plus tard j’observerai que les soirées privées pré
sentent plus d’agrément que les bals officiels, mais pour
l’instant, nous pouvons en rester là.
0152 – Est-ce donc par devoir que vous causez en dansant ?

– Quelquefois. Il faut bien parler un peu. Il serait étra
nge de rester ensemble une demi-heure sans ouvrir la bouch
e. Cependant, pour la commodité de certains danseurs, il v
aut mieux que la conversation soit réglée de telle façon q
u’ils n’aient à parler que le moins possible.
– Dans le cas présent, suivez-vous vos préférences ou che
rchez-vous à vous conformer aux miennes ?
– Aux uns et aux autres tout ensemble, car j’ai remarqué
dans notre tour d’esprit une grande ressemblance. Nous som
mes tous deux de caractère taciturne et peu sociable et no
us n’aimons guère à penser, à moins que ce ne soit pour di
re une chose digne d’étonner ceux qui nous écoutent et de
passer à la postérité avec tout l’éclat4 d’un proverbe.
– Ce portrait ne vous ressemble pas d’une façon frappante
selon moi, dit-il. A quel point il me ressemble c’est ce
que je ne puis décider. Vous le trouvez fidèle, sans doute
?
– Ce n’est pas à moi de juger de mon oeuvre.
0153 Mr. Darcy ne reprit la conversation qu’au début de la
deuxième danse pour demander à Elizabeth si elle allait s
ouvent à Meryton avec ses soeurs. Elle répondit affirmativ
ement et, ne pouvant résister à la tentation, ajouta :
– Lorsque vous nous avez rencontrées l’autre jour, nous v
enions justement de faire une nouvelle connaissance.
L’effet fut immédiat. Un air de hauteur plus accentuée se
répandit sur le visage de Darcy, mais il resta un instant
sans répondre. Il dit enfin d’un air contraint :
– Mr. Wickham est doué de manières agréables qui lui perm
ettent de se faire facilement des amis. Qu’il soit égaleme
nt capable de les conserver est une chose moins sûre.
– Je sais qu’il a eu le malheur de perdre « votre » amiti
é, répliqua Elizabeth, et cela d’une façon telle qu’il en
souffrira probablement toute son existence.
Darcy ne répondit pas et parut désireux de changer la con
versation. A ce moment apparut près d’eux sir William Luca
s qui essayait de traverser le salon en se faufilant entre
les groupes. A la vue de Mr. Darcy il s’arrêta pour lui f
aire son salut le plus courtois et lui adresser quelques c
0154ompliments sur lui et sa danseuse.
– Vous me voyez ravi, cher monsieur. On a rarement l’avan
tage de voir danser avec un art aussi consommé. Vous me pe
rmettrez d’ajouter que votre aimable danseuse vous fait ho
nneur. J’espère que ce plaisir se renouvellera souvent pou
r moi, surtout, ma chère Eliza, si un événement des plus s
ouhaitables vient à se produire, ajouta-t-il en lançant un
coup d’oeil dans la direction de Jane et de Bingley. Quel
sujet de joie et de félicitations pour tout le monde ! J’
en appelle à Mr. Darcy. Mais que je ne vous retienne pas,
monsieur. Vous m’en voudriez de vous importuner davantage
et les beaux yeux de votre jeune danseuse condamnent mon i
ndiscrétion.
La fin de ce discours fut à peine entendue de Darcy. L’al
lusion de sir William semblait l’avoir frappé, et il dirig
eait vers Bingley et Jane un regard préoccupé. Il se ressa
isit vite, cependant, et se tournant vers sa danseuse :
– L’interruption de sir William, dit-il, m’a fait oublier
de quoi nous nous entretenions.
– Mais nous ne parlions de rien, je crois. Nous avions es
0155sayé sans succès deux ou trois sujets de conversation
et je me demande quel pourra être le suivant.
– Si nous parlions lecture ? dit-il en souriant.
– Lecture ? oh non ! Je suis sûre que nous n’avons pas le
s mêmes goûts.
– Je le regrette. Mais, quand cela serait, nous pourrions
discuter nos idées respectives.
– Non, il m’est impossible de causer littérature dans un
bal ; mon esprit est trop occupé d’autre chose.
– Est-ce ce qui vous entoure qui vous absorbe à ce point
? demanda-t-il d’un air de doute.
– Oui, répondit-elle machinalement, car sa pensée était a
illeurs comme elle le montra bientôt par cette soudaine ex
clamation :
– Mr. Darcy, je me rappelle vous avoir entendu dire que v
ous ne pardonniez jamais une offense. Je suppose que ce n’
est pas à la légère que vous concevez un ressentiment auss
i implacable.
– Non, certes, affirma-t-il avec force.
– Et vous ne vous laissez jamais aveugler par des prévent
0156ions ?
– J’espère que non.
– Ceux qui ne changent jamais d’opinion doivent naturelle
ment veiller à juger du premier coup sans se tromper.
– Puis-je vous demander à quoi tendent ces questions ?
– A expliquer votre caractère, tout simplement, dit-elle
en reprenant le ton de la plaisanterie. J’essaye en ce mom
ent de le comprendre.
– Y réussissez-vous ?
– Guère, répondit-elle en hochant la tête ; j’entends sur
vous des jugements si contradictoires que je m’y perds.
– Je crois en effet, répondit-il d’un ton grave, que l’on
exprime sur moi des opinions très différentes, et ce n’es
t pas en ce moment, miss Bennet, que j’aurais plaisir à vo
us voir essayer de faire mon portrait, car l’oeuvre, je le
crains, ne ferait honneur ni à vous, ni à moi.
Elizabeth n’ajouta rien. La danse terminée, ils se séparè
rent en silence, mécontents l’un de l’autre, mais à un deg
ré différent, car Darcy avait dans le coeur un sentiment q
ui le poussa bientôt à pardonner à Elizabeth et à réserver
0157 toute sa colère pour un autre.
Presque aussitôt miss Bingley se dirigea vers Elizabeth,
et, d’un air de politesse dédaigneuse, l’accosta ainsi.
– Il paraît, miss Elizabeth, que George Wickham a fait, v
otre conquête ? Votre soeur vient de me poser sur lui tout
es sortes de questions et j’ai constaté que ce jeune homme
avait négligé de vous dire, entre autres choses intéressa
ntes, qu’il était le fils du vieux Wickham, l’intendant de
feu Mr. Darcy. Permettez-moi de vous donner un conseil am
ical : ne recevez pas comme parole d’Evangile tout ce qu’i
l vous racontera. Il est faux que Mr. Darcy ait fait tort
à Wickham : il l’a toujours traité avec une grande généros
ité, alors que Wickham, au contraire, s’est conduit fort m
al envers lui. J’ignore les détails de cette affaire, mais
je puis vous affirmer que Mr. Darcy n’a rien à se reproch
er, qu’il ne veut plus entendre parler de Wickham, et que
mon frère, n’ayant pu se dispenser d’inviter ce dernier av
ec les autres officiers, a été ravi de voir que de lui-mêm
e il s’était retiré. Je me demande comment il a eu l’audac
e de venir dans ce pays-ci. Je vous plains, miss Elizabeth
0158, d’être mise ainsi face à face avec l’indignité de vo
tre favori : mais connaissant son origine, on ne pouvait g
uère s’attendre à mieux !
– En somme, répliqua Elizabeth irritée, votre accusation
la plus fondée est celle d’être le fils d’un subalterne :
et je puis vous certifier que Mr. Wickham m’avait lui-même
révélé ce détail !
– Oh ! pardon, répondit miss Bingley en s’éloignant avec
un ricanement moqueur. Et excusez-moi en faveur de mon int
ention, qui était bonne !
– Insolente créature ! se dit Elizabeth. Croit-elle donc
m’influencer par d’aussi misérables procédés ?- Je ne vois
là qu’ignorance voulue de sa part, et méchanceté pure du
côté de Mr. Darcy.
Puis elle chercha sa soeur aînée qui avait dû entreprendr
e une enquête sur le même sujet auprès de Bingley.
Elle trouva Jane avec un sourire de contentement et une f
lamme joyeuse dans le regard qui montraient assez combien
elle était satisfaite de sa soirée. Elizabeth s’en aperçut
tout de suite et tout autre sentiment s’effaça en elle de
0159vant l’espoir de voir Jane sur le chemin du bonheur.
– J’aimerais savoir, dit-elle en souriant, elle aussi, si
vous avez appris quelque chose sur Mr. Wickham. Mais vous
étiez peut-être engagée dans un entretien trop agréable p
our penser aux autres. En ce cas, vous êtes tout excusée.

– Non, reprit Jane, je ne l’ai point oublié, mais je n’ai
rien de satisfaisant à vous dire. Mr. Bingley ne connaît
pas toute son histoire et ignore ce qui a le plus offensé
Mr. Darcy. Il répond seulement de la probité et de l’honne
ur de son ami et il est convaincu que Mr. Wickham ne mérit
e même pas ce que Mr. Darcy a fait pour lui. Je regrette d
e dire que d’après sa soeur comme d’après lui, Mr. Wickham
ne serait pas un jeune homme respectable.
– Mr. Bingley connaît-il lui-même Mr. Wickham ?
– Non, il l’a vu l’autre matin à Meryton pour la première
fois.
– Donc les renseignements qu’il vous a donnés lui viennen
t de Mr. Darcy. Cela me suffit. Je n’éprouve aucun doute q
uant à la sincérité de Mr. Bingley, mais permettez-moi de
0160ne pas me laisser convaincre par de simples affirmatio
ns. Puisque Mr. Bingley ignore une partie de l’affaire et
n’en connaît le reste que par son ami, je préfère m’en ten
ir à mon sentiment personnel sur les deux personnes en que
stion.
Elle prit alors un sujet plus agréable pour toutes deux e
t sur lequel elles ne pouvaient manquer de s’entendre. Eli
zabeth se réjouit d’entendre sa soeur lui exprimer l’espoi
r joyeux, bien que timide, qu’entretenait en elle l’attitu
de de Mr. Bingley à son égard, et dit ce qu’elle put pour
affermir la confiance de Jane. Puis, comme Mr. Bingley lui
-même s’avançait de leur côté, Elizabeth se retira près de
miss Lucas. Elle avait à peine eu le temps de répondre au
x questions de son amie sur son dernier danseur que Mr. Co
llins les joignit, leur annonçant d’un ton joyeux qu’il ve
nait de faire une importante découverte.
– Par un hasard singulier j’ai trouvé, dit-il, qu’il y av
ait dans ce salon un proche parent de ma bienfaitrice. J’a
i, à son insu, entendu ce gentleman prononcer lui-même le
nom de sa cousine, miss de Bourgh, et celui de sa mère, la
0161dy Catherine, en causant avec la jeune dame qui fait l
es honneurs du bal. Que le monde est donc petit ! et qui a
urait pu penser que je ferais dans cette réunion la rencon
tre d’un neveu de lady Catherine de Bourgh ! Je suis bien
heureux d’avoir fait cette découverte à temps pour que je
puisse aller lui présenter mes respects. J’espère qu’il me
pardonnera de ne pas m’être acquitté plus tôt de ce devoi
r. L’ignorance totale où j’étais de cette parenté me servi
ra d’excuse.
– Vous n’allez pas aborder Mr. Darcy sans lui avoir été p
résenté ?
– Et pourquoi non ? C’est, si j’ai bien compris, le propr
e neveu de lady Catherine. J’aurai le plaisir de lui appre
ndre que Sa Grâce se portait parfaitement il y a huit jour
s.
Elizabeth essaya en vain de l’arrêter et de lui faire com
prendre que s’il s’adressait à Mr. Darcy sans lui avoir ét
é présenté, celui-ci considérerait cette démarche plutôt c
omme une incorrection que comme un acte de déférence enver
s sa tante. Mr. Collins l’écouta avec l’air d’un homme déc
0162idé à n’en faire qu’à sa tête, et quand elle eut fini
:
– Ma chère miss Elizabeth, dit-il, j’ai la plus haute opi
nion de votre excellent jugement pour toutes les matières
qui sont de votre compétence. Mais permettez-moi de vous f
aire observer qu’à l’égard de l’étiquette les gens du mond
e et le clergé ne sont pas astreints aux mêmes règles. Lai
ssez-moi donc, en la circonstance, suivre les ordres de ma
conscience et remplir ce que je considère comme un devoir
, et pardonnez-moi de négliger vos avis qui, en toute autr
e occasion, me serviront toujours de guide. – Et, s’inclin
ant profondément, il la quitta pour aller aborder Mr. Darc
y.
Elizabeth le suivit des yeux, curieuse de voir l’accueil
qu’il recevrait. L’étonnement de Mr. Darcy fut d’abord man
ifeste. Mr. Collins avait préludé par un grand salut et, b
ien qu’elle fût trop loin pour entendre, Elizabeth croyait
tout comprendre et reconnaître, aux mouvements des lèvres
, les mots « excuses, Hunsford, lady Catherine de Bourgh »
. Il lui était pénible de voir son cousin s’exposer ainsi
0163à la critique d’un tel homme ; Mr. Darcy regardait son
interlocuteur avec une surprise non dissimulée, et, lorsq
ue celui-ci voulut bien s’arrêter, il répondit avec un air
de politesse distante. Ceci ne parut pas décourager Mr. C
ollins qui se remit à parler de plus belle, mais l’air déd
aigneux de Mr. Darcy s’accentuait à mesure que son discour
s s’allongeait. Lorsqu’il eut enfin terminé, Mr. Darcy fit
simplement un léger salut et s’éloigna. Mr. Collins revin
t alors près d’Elizabeth.
– Je suis très satisfait, je vous assure, de la réception
qui m’a été faite. Mr. Darcy a paru beaucoup apprécier la
délicatesse de mon intention et m’a répondu avec la plus
grande courtoisie. Il a même eu l’amabilité de me dire qu’
il connaissait assez sa tante pour être sûr qu’elle n’acco
rdait pas ses faveurs sans discernement. – Voilà une belle
pensée bien exprimée. – En définitive, il me plaît beauco
up.
Elizabeth tourna ensuite toute son attention du côté de s
a soeur et de Mr. Bingley, et les réflexions agréables que
suscita cet examen la rendirent presque aussi heureuse qu
0164e sa soeur elle-même. Elle voyait déjà Jane installée
dans cette même maison et toute au bonheur que seule peut
donner dans le mariage une véritable affection. La pensée
de Mrs. Bennet suivait visiblement le même cours. Au soupe
r, Elizabeth, qui n’était séparée d’elle que par lady Luca
s, eut la mortification d’entendre sa mère parler ouvertem
ent à sa voisine de ses espérances maternelles. Entraînée
par son sujet, Mrs. Bennet ne se lassait pas d’énumérer le
s avantages d’une telle union : un jeune homme si bien, si
riche, n’habitant qu’à trois milles de Longbourn ! dont l
es soeurs montraient tant d’affection pour Jane et souhait
aient certainement cette alliance autant qu’elle-même. D’a
utre part, quel avantage pour les plus jeunes filles que l
e beau mariage de leur aînée qui les aiderait sans doute à
trouver elles aussi des partis avantageux. Enfin Mrs. Ben
net serait très heureuse de pouvoir les confier à la garde
de leur soeur et de se dispenser ainsi de les accompagner
dans le monde. C’est là un sentiment qu’il est d’usage d’
exprimer en pareille circonstance, mais il était difficile
de se représenter Mrs. Bennet éprouvant, à n’importe quel
0165 âge, une si grande satisfaction à rester chez elle.
Elizabeth essayait d’arrêter ce flot de paroles ou de per
suader à sa mère de mettre une sourdine à sa voix, car ell
e rougissait à la pensée que Mr. Darcy, qui était assis en
face d’elles, ne devait presque rien perdre du chuchoteme
nt trop intelligible de Mrs. Bennet, mais celle-ci ne répo
ndit qu’en taxant sa fille d’absurdité.
– Et pour quelle raison dois-je avoir si grand’peur de Mr
. Darcy, je vous prie ! L’amabilité qu’il nous montre m’ob
lige-t-elle donc à ne pas prononcer une parole qui puisse
avoir le malheur de lui déplaire ?
– Pour l’amour du ciel, ma mère, parlez plus bas. Quel av
antage voyez-vous à blesser Mr. Darcy ? Cela ne sera certa
inement pas une recommandation pour vous auprès de son ami
.
Tout ce que put dire Elizabeth fut absolument inutile ; s
a mère continua à parler de ses espoirs d’avenir avec auss
i peu de réserve. Rouge de honte et de contrariété, Elizab
eth ne pouvait s’empêcher de regarder constamment dans la
direction de Mr. Darcy et chaque coup d’oeil la confirmait
0166 dans ses craintes. Il ne regardait pas Mrs. Bennet, m
ais son attention certainement était fixée sur elle et l’e
xpression de son visage passa graduellement de l’indignati
on à une froideur dédaigneuse. A la fin, pourtant, Mrs. Be
nnet n’eut plus rien à dire et lady Lucas, que ces considé
rations sur un bonheur qu’elle n’était pas appelée à parta
ger faisaient bâiller depuis longtemps, put enfin savourer
en paix son jambon et son poulet froid.
Elizabeth commençait à respirer, mais cette tranquillité
ne fut pas de longue durée. Le souper terminé, on proposa
un peu de musique et elle eut l’ennui de voir Mary, qu’on
en avait à peine priée, se préparer à charmer l’auditoire.
Du regard, elle tenta de l’en dissuader, mais enchantée d
e cette occasion de se produire, Mary ne voulut pas compre
ndre et commença une romance. Elizabeth l’écouta chanter p
lusieurs strophes avec une impatience qui ne s’apaisa poin
t à la fin du morceau ; car quelqu’un ayant exprimé vaguem
ent l’espoir de l’entendre encore, Mary se remit au piano.
Son talent n’était pas à la hauteur de la circonstance ;
sa voix manquait d’ampleur et son interprétation de nature
0167l. Elizabeth au supplice lança un coup d’oeil à Jane p
our savoir ce qu’elle en pensait, mais Jane causait tranqu
illement avec Bingley. Ses yeux se tournèrent alors vers l
es deux soeurs qu’elle vit échanger des regards amusés, ve
rs Mr. Darcy, qui gardait le même sérieux impénétrable, ve
rs son père, enfin, à qui elle fit signe d’intervenir, dan
s la crainte que Mary ne continuât à chanter toute la nuit
. Mr. Bennet comprit et lorsque Mary eut achevé son second
morceau, il dit à haute voix :
– C’est parfait, mon enfant. Mais vous nous avez charmés
assez longtemps. Laissez aux autres le temps de se produir
e à leur tour.
Mary, bien qu’elle fît semblant de n’avoir pas entendu, s
e montra quelque peu décontenancée et Elizabeth, contrarié
e par l’apostrophe de son père, regretta son intervention.

On invitait maintenant d’autres personnes à se faire ente
ndre.
– Si j’avais le bonheur de savoir chanter, dit Mr. Collin
s, j’aurais grand plaisir à charmer la compagnie car j’est
0168ime que la musique est une distraction innocente et pa
rfaitement compatible avec la profession de clergyman. Je
ne veux pas dire, cependant, que nous soyons libres d’y co
nsacrer beaucoup de temps. Le recteur d’une paroisse est t
rès occupé : quand il a composé ses sermons et rempli les
devoirs de sa charge, il lui reste bien peu de loisirs pou
r les soins à donner à son intérieur qu’il serait inexcusa
ble de ne pas rendre aussi confortable que possible. D’aut
re part, il doit avoir le souci constant de se montrer ple
in d’égards pour tous, et en particulier pour la famille d
e laquelle il tient son bénéfice. C’est une obligation don
t il ne saurait se dispenser et, pour ma part, je ne pourr
ais juger favorablement celui qui négligerait une occasion
de témoigner son respect à toute personne apparentée à se
s bienfaiteurs.
Et par un salut adressé à Mr. Darcy, il conclut ce discou
rs débité assez haut pour être entendu de la moitié du sal
on. Plusieurs personnes le regardèrent avec étonnement, d’
autres sourirent, mais personne ne paraissait plus amusé q
ue Mr. Bennet tandis que sa femme, avec un grand sérieux,
0169félicitait Mr. Collins de la sagesse de ses propos et
observait à voix basse à lady Lucas que ce jeune homme éta
it fort sympathique et d’une intelligence remarquable.
Il semblait à Elizabeth que si sa famille avait pris tâch
e, ce soir-là, de se rendre ridicule, elle n’aurait pu le
faire avec plus de succès. Heureusement qu’une partie de c
ette exhibition avait échappé à Mr. Bingley ; mais la pens
ée que ses deux soeurs et Mr. Darcy n’en avaient pas perdu
un détail lui était fort pénible, et elle ne savait si el
le souffrait plus du mépris silencieux de l’un ou des sour
ires moqueurs des deux autres.
Le reste de la soirée offrit peu d’agrément à Elizabeth,
agacée par la présence continuelle de Mr. Collins à ses cô
tés. S’il n’obtint pas d’elle la faveur d’une nouvelle dan
se, il l’empêcha du moins de danser avec d’autres. En vain
lui offrit-elle de le présenter à ses amies ; il l’assura
que la danse le laissait indifférent, que son seul objet
était de lui être agréable et qu’il se ferait un devoir de
lui tenir compagnie toute la soirée. Il n’y avait donc ri
en à faire. Elizabeth dut son unique soulagement à miss Lu
0170cas qui, en se joignant à leur conversation, détourna
sur elle-même une partie des discours de Mr. Collins.
Du moins Elizabeth n’eut-elle plus à subir les attentions
de Mr. Darcy. Bien qu’il demeurât longtemps seul à peu de
distance de leur groupe, il ne chercha plus à lui adresse
r la parole. Elizabeth vit dans cette attitude le résultat
de ses allusions à Mr. Wickham et s’en félicita.
Les habitants de Longbourn furent des derniers à prendre
congé, et par suite d’une manoeuvre de Mrs. Bennet, ils du
rent attendre leur voiture un quart d’heure de plus que le
s autres invités, ce qui leur laissa le temps de voir comb
ien leur départ était ardemment souhaité par une partie de
leurs hôtes. Mrs. Hurst et sa soeur étaient visiblement i
mpatientes de retrouver leur liberté pour aller se coucher
, et n’ouvraient la bouche que pour se plaindre de la fati
gue, laissant Mrs. Bennet essayer sans succès de soutenir
la conversation. Mr. Darcy ne disait mot ; Mr. Bingley et
Jane, un peu à l’écart, causaient sans s’occuper des autre
s ; Elizabeth gardait le même silence que Mrs. Hurst et mi
ss Bingley, et Lydia elle-même n’avait plus la force que d
0171e s’exclamer de temps à autre avec un large bâillement
: « Dieu, que je suis lasse ! »
Quand ils se levèrent enfin pour partir, Mrs. Bennet expr
ima d’une manière pressante son désir de voir bientôt tous
ses hôtes à Longbourn, et s’adressa particulièrement à Mr
. Bingley pour l’assurer du plaisir qu’il leur ferait en v
enant n’importe quel jour, sans invitation, partager leur
repas de famille. Avec plaisir et reconnaissance, Mr. Bing
ley promit de saisir la première occasion d’aller lui fair
e visite après son retour de Londres où il devait se rendr
e le lendemain même pour un bref séjour.
Mrs. Bennet était pleinement satisfaite. Elle quitta ses
hôtes avec l’agréable persuasion que, – en tenant compte d
es délais nécessaires pour dresser le contrat et commander
l’équipage et les toilettes de noces, – elle pouvait espé
rer voir sa fille installée à Netherfield dans un délai de
trois ou quatre mois.
XIX

Le lendemain amena du nouveau à Longbourn : Mr. Collins f
0172it sa déclaration. Il n’avait plus de temps à perdre,
son congé devant se terminer le samedi suivant ; et comme
sa modestie ne lui inspirait aucune inquiétude qui pût l’a
rrêter au dernier moment, il décida de faire sa demande da
ns les formes qu’il jugeait indispensables dans cette circ
onstance.
Trouvant après le breakfast Mrs. Bennet en compagnie d’El
izabeth et d’une autre de ses filles, il lui parla ainsi :

– Puis-je, madame, solliciter votre bienveillant appui po
ur obtenir de votre fille, Elizabeth, un entretien particu
lier dans le cours de la matinée ?
Avant qu’Elizabeth rougissante eût eu le temps d’ouvrir l
a bouche. Mrs. Bennet avait déjà répondu :
– Mais je crois bien ! Je suis sûre qu’Elizabeth ne deman
de pas mieux. Venez, Kitty, j’ai besoin de vous au premier
. – Et rassemblant son ouvrage, elle se hâtait vers la por
te, lorsque Elizabeth s’écria :
– Ma mère, ne sortez pas, je vous en prie. Mr. Collins m’
excusera, mais il n’a certainement rien à me dire que tout
0173 le monde ne puisse entendre. Je vais moi-même me reti
rer.
– Non, non, Lizzy ! Quelle est cette sottise ? Je désire
que vous restiez. – Et comme Elizabeth, rouge de confusion
et de colère, continuait à gagner la porte, Mrs. Bennet a
jouta : – Lizzy, j’insiste pour que vous restiez et que vo
us écoutiez ce que Mr. Collins veut vous dire.
La jeune fille ne pouvait résister à une telle injonction
: comprenant, après un instant de réflexion, que mieux va
lait en finir au plus vite, elle se rassit et reprit son o
uvrage pour se donner une contenance et dissimuler la cont
rariété ou l’envie de rire qui la prenaient tour à tour.
La porte était à peine refermée sur Mrs. Bennet et Kitty
que Mr. Collins commençait :
– Croyez, chère miss Elizabeth, que votre modestie, loin
de me déplaire, ne fait à mes yeux qu’ajouter à vos charme
s. Vous m’auriez paru moins aimable sans ce petit mouvemen
t de retraite, mais laissez-moi vous assurer que j’ai pour
vous parler la permission de votre respectable mère. Vous
vous doutez sûrement du but de cet entretien, bien que vo
0174tre délicatesse vous fasse simuler le contraire. J’ai
eu pour vous trop d’attentions pour que vous ne m’ayez pas
deviné. A peine avais-je franchi le seuil de cette maison
que je voyais en vous la compagne de mon existence ; mais
avant de me laisser emporter par le flot de mes sentiment
s, peut-être serait-il plus convenable de vous exposer les
raisons qui me font songer au mariage et le motif qui m’a
conduit en Hertfordshire pour y chercher une épouse.
L’idée du solennel Mr. Collins « se laissant emporter par
le flot de ses sentiments » parut si comique à Elizabeth
qu’elle dut faire effort pour ne pas éclater de rire et pe
rdit l’occasion d’interrompre cet éloquent discours.
– Les raisons qui me déterminent à me marier, continua-t-
il, sont les suivantes : premièrement, je considère qu’il
est du devoir de tout clergyman de donner le bon exemple à
sa paroisse en fondant un foyer. Deuxièmement, je suis co
nvaincu, ce faisant, de travailler à mon bonheur. Troisièm
ement, – j’aurais dû peut-être commencer par là, – je répo
nds ainsi au désir exprimé par la très noble dame que j’ai
l’honneur d’appeler ma protectrice. Par deux fois, et san
0175s que je l’en eusse priée, elle a daigné me faire savo
ir son opinion à ce sujet. Le samedi soir qui a précédé mo
n départ, entre deux parties de « quadrilles », elle m’a e
ncore dit : « Mr. Collins, il faut vous marier. Un clergym
an comme vous doit se marier. Faites un bon choix. Pour ma
satisfaction, et pour la vôtre, prenez une fille de bonne
famille, active, travailleuse, entendue ; non point élevé
e dans des idées de grandeur mais capable de tirer un bon
parti d’un petit revenu. Trouvez une telle compagne le plu
s tôt possible, amenez-la à Hunsford, et j’irai lui rendre
visite. » Permettez-moi, ma belle cousine, de vous dire e
n passant que la bienveillance de lady Catherine de Bourgh
n’est pas un des moindres avantages que je puis vous offr
ir. Ses qualités dépassent tout ce que je puis vous en dir
e, et je crois que votre vivacité et votre esprit lui plai
ront, surtout s’ils sont tempérés par la discrétion et le
respect que son rang ne peut manquer de vous inspirer.
Tels sont les motifs qui me poussent au mariage. Il me re
ste à vous dire pourquoi je suis venu choisir une femme à
Longbourn plutôt que dans mon voisinage où, je vous assure
0176, il ne manque pas d’aimables jeunes filles ; mais dev
ant hériter de ce domaine à la mort de votre honorable pèr
e (qui, je l’espère, ne se produira pas d’ici de longues a
nnées), je ne pourrais être complètement satisfait si je n
e choisissais une de ses filles afin de diminuer autant qu
e possible le tort que je leur causerai lorsque arrivera l
e douloureux événement. (Dieu veuille que ce soit le plus
tard possible !) Ces raisons, ma chère cousine, ne me fero
nt pas, je l’espère, baisser dans votre estime. Et mainten
ant il ne me reste plus qu’à vous exprimer en termes arden
ts toute la force de mes sentiments. La question de fortun
e me laisse indifférent. Je sais que votre père ne peut ri
en vous donner et que mille livres placées à quatre pour c
ent sont tout ce que vous pouvez espérer recueillir après
la mort de votre mère. Je garderai donc le silence le plus
absolu sur ce chapitre et vous pouvez être sûre que jamai
s vous n’entendrez sortir de ma bouche un reproche dénué d
e générosité lorsque nous serons mariés.
– Vous allez trop vite, monsieur, s’écria Elizabeth. Vous
oubliez que je ne vous ai pas encore répondu. Laissez-moi
0177 le faire sans plus tarder. Je suis très sensible à l’
honneur que vous me faites par cette proposition et je vou
s en remercie, mais il m’est impossible de ne point la déc
liner.
– Je sais depuis longtemps, répliqua Mr. Collins avec un
geste majestueux, qu’il est d’usage parmi les jeunes fille
s de repousser celui qu’elles ont au fond l’intention d’ép
ouser lorsqu’il se déclare pour la première fois, et qu’il
leur arrive de renouveler ce refus une seconde et même un
e troisième fois ; c’est pourquoi votre réponse ne peut me
décourager, et j’ai confiance que j’aurai avant longtemps
le bonheur de vous conduire à l’autel.
– En vérité, monsieur, cette confiance est plutôt extraor
dinaire après ce que je viens de vous déclarer ! Je vous a
ffirme que je ne suis point de ces jeunes filles, – si tan
t est qu’il en existe, – assez imprudentes pour jouer leur
bonheur sur la chance de se voir demander une seconde foi
s. Mon refus est des plus sincères : vous ne pourriez pas
me rendre heureuse et je suis la dernière femme qui pourra
it faire votre bonheur. Bien plus, si votre amie lady Cath
0178erine me connaissait, je suis sûre qu’elle me trouvera
it fort mal qualifiée pour la situation que vous me propos
ez.
– Quand bien même, répondit gravement Mr. Collins, l’avis
de lady Catherine- Mais je ne puis imaginer Sa Grâce vous
regardant d’un oeil défavorable et soyez certaine que, lo
rsque je la reverrai, je lui vanterai avec chaleur votre m
odestie, votre esprit d’ordre et vos autres aimables quali
tés.
– Mr. Collins, toutes ces louanges seraient inutiles. Veu
illez m’accorder la liberté de juger pour mon compte et me
faire la grâce de croire ce que je vous dis. Je souhaite
vous voir heureux et riche et, en vous refusant ma main, j
e contribue à la réalisation de ce voeu. Les scrupules res
pectables que vous exprimiez au sujet de ma famille sont s
ans objet maintenant que vous m’avez proposé d’être votre
femme et vous pourrez, quand le temps viendra, entrer en p
ossession de Longbourn sans vous adresser aucun reproche.
Cette question est donc réglée.
Elle s’était levée en prononçant ces derniers mots et all
0179ait quitter la pièce quand Mr. Collins l’arrêta par ce
s mots :
– Lorsque j’aurai l’honneur de reprendre cette conversati
on avec vous, j’espère recevoir une réponse plus favorable
; non point que je vous accuse de cruauté et peut-être mê
me, en faisant la part de la réserve habituelle à votre se
xe, en avez-vous dit assez aujourd’hui pour m’encourager à
poursuivre mon projet.
– En vérité, Mr. Collins, s’écria Elizabeth avec chaleur,
vous me confondez ! Si vous considérez tout ce que je vie
ns de vous dire comme un encouragement, je me demande en q
uels termes il me faut exprimer mon refus pour vous convai
ncre que c’en est un !
– Laissez-moi croire, ma chère cousine, que ce refus n’es
t qu’une simple formalité. Il ne me semble pas que je sois
indigne de vous, ni que l’établissement que je vous offre
ne soit pas pour vous des plus enviables. Ma situation, m
es relations avec la famille de Bourgh, ma parenté avec vo
tre famille, sont autant de conditions favorables à ma cau
se. En outre, vous devriez considérer qu’en dépit de tous
0180vos attraits vous n’êtes nullement certaine de recevoi
r une autre demande en mariage. Votre dot est malheureusem
ent si modeste qu’elle doit inévitablement contre-balancer
l’effet de votre charme et de vos qualités. Force m’est d
onc de conclure que votre refus n’est pas sérieux, et je p
réfère l’attribuer au désir d’exciter ma tendresse en la t
enant en suspens, suivant l’élégante coutume des femmes du
monde.
– Soyez sûr, monsieur, que je n’ai aucune prétention à ce
tte sorte d’élégance, qui consiste à faire souffrir un hon
nête homme. Je préférerais qu’on me fît le compliment de c
roire à ce que je dis. Je vous remercie mille fois de votr
e proposition, mais il m’est impossible de l’accepter ; me
s sentiments me l’interdisent absolument. Puis-je parler a
vec plus de clarté ? Ne me prenez pas pour une coquette qu
i prendrait plaisir à vous tourmenter, mais pour une perso
nne raisonnable qui parle en toute sincérité.
– Vous êtes vraiment délicieuse, quoi que vous fassiez !
s’écria-t-il avec une lourde galanterie, et je suis persua
dé que ma demande, une fois sanctionnée par la volonté exp
0181resse de vos excellents parents, ne manquera pas de vo
us paraître acceptable.
Devant cette invincible persistance à vouloir s’abuser, E
lizabeth abandonna la partie et se retira en silence.
XX

Mr. Collins ne resta pas longtemps seul à méditer sur le
succès de sa déclaration. Mrs. Bennet, qui rôdait dans le
vestibule en attendant la fin de l’entretien, n’eut pas pl
us tôt vu sa fille ouvrir la porte et gagner rapidement l’
escalier qu’elle entra dans la salle à manger et félicita
Mr. Collins avec chaleur en lui exprimant la joie que lui
causait la perspective de leur alliance prochaine. Mr. Col
lins reçut ces félicitations et y répondit avec autant de
plaisir, après quoi il se mit à relater les détails d’une
entrevue dont il avait tout lieu d’être satisfait puisque
le refus que sa cousine lui avait obstinément opposé n’ava
it d’autre cause que sa modestie et l’extrême délicatesse
de ses sentiments.
Ce récit cependant causa quelque trouble à Mrs. Bennet. E
0182lle eût bien voulu partager cette belle assurance et c
roire que sa fille, en repoussant Mr. Collins, avait eu l’
intention de l’encourager. Mais la chose lui paraissait pe
u vraisemblable et elle ne put s’empêcher de le dire.
– Soyez sûr, Mr. Collins, que Lizzy finira par entendre r
aison. C’est une fille sotte et entêtée qui ne connaît poi
nt son intérêt ; mais je me charge de le lui faire compren
dre.
– Permettez, madame : si votre fille est réellement sotte
et entêtée comme vous le dites, je me demande si elle est
la femme qui me convient. Un homme dans ma situation dési
re naturellement trouver le bonheur dans l’état conjugal e
t si ma cousine persiste à rejeter ma demande, peut-être v
audrait-il mieux ne pas essayer de la lui faire agréer de
force ; sujette à de tels défauts de caractère, elle ne me
paraît pas faite pour assurer ma félicité.
– Monsieur, vous interprétez mal mes paroles, s’écria Mrs
. Bennet alarmée. Lizzy ne montre d’entêtement que dans de
s questions de ce genre. Autrement c’est la meilleure natu
re qu’on puisse rencontrer. Je vais de ce pas trouver Mr.
0183Bennet et nous aurons tôt fait, à nous deux, de régler
cette affaire avec elle.
Et, sans lui donner le temps de répondre, elle se précipi
ta dans la bibliothèque où se trouvait son mari.
– Ah ! Mr. Bennet, s’exclama-t-elle en entrant, j’ai beso
in de vous tout de suite. Venez vite obliger Lizzy à accep
ter Mr. Collins. Elle jure ses grands dieux qu’elle ne veu
t pas de lui. Si vous ne vous hâtez pas, il va changer d’a
vis, et c’est lui qui ne voudra plus d’elle !
Mr. Bennet avait levé les yeux de son livre à l’entrée de
sa femme et la fixait avec une indifférence tranquille qu
e l’émotion de celle-ci n’arriva pas à troubler.
– Je n’ai pas l’avantage de vous comprendre, dit-il quand
elle eut fini. De quoi parlez-vous donc ?
– Mais de Lizzy et de Mr. Collins ! Lizzy dit qu’elle ne
veut pas de Mr. Collins et Mr. Collins commence à dire qu’
il ne veut plus de Lizzy.
– Et que puis-je faire à ce propos ? Le cas me semble plu
tôt désespéré.
– Parlez à Lizzy. Dites-lui que vous tenez à ce mariage.
0184
– Faites-la appeler. Je vais lui dire ce que j’en pense.

Mrs. Bennet sonna et donna l’ordre d’avertir miss Elizabe
th qu’on la demandait dans la bibliothèque.
– Arrivez ici, mademoiselle, lui cria son père dès qu’ell
e parut. Je vous ai envoyé chercher pour une affaire d’imp
ortance. Mr. Collins, me dit-on, vous aurait demandée en m
ariage. Est-ce exact ?
– Très exact, répondit Elizabeth.
– Vous avez repoussé cette demande ?
– Oui, mon père.
– Fort bien. Votre mère insiste pour que vous l’acceptiez
. C’est bien cela, Mrs. Bennet ?
– Parfaitement ; si elle s’obstine dans son refus, je ne
la reverrai de ma vie.
– Ma pauvre enfant, vous voilà dans une cruelle alternati
ve. A partir de ce jour, vous allez devenir étrangère à l’
un de nous deux. Votre mère refuse de vous revoir si vous
n’épousez pas Mr. Collins, et je vous défends de reparaîtr
0185e devant moi si vous l’épousez.
Elizabeth ne put s’empêcher de sourire à cette conclusion
inattendue ; mais Mrs. Bennet, qui avait supposé que son
mari partageait son sentiment, fut excessivement désappoin
tée.
– Mr. Bennet ! A quoi pensez-vous de parler ainsi ? Vous
m’aviez promis d’amener votre fille à la raison !
– Ma chère amie, répliqua son mari, veuillez m’accorder d
eux faveurs : la première, c’est de me permettre en cette
affaire le libre usage de mon jugement, et la seconde de m
e laisser celui de ma bibliothèque. Je serais heureux de m
‘y retrouver seul le plus tôt possible.
Malgré la défection de son mari, Mrs. Bennet ne se résign
a pas tout de suite à s’avouer battue. Elle entreprit Eliz
abeth à plusieurs reprises, la suppliant et la menaçant to
ur à tour. Elle essaya aussi de se faire une alliée de Jan
e, mais, avec toute la douceur possible, celle-ci refusa d
‘intervenir. Quant à Elizabeth, tantôt avec énergie, tantô
t avec gaieté, elle repoussa tous les assauts, changeant d
e tactique, mais non de détermination.
0186 Mr. Collins pendant ce temps méditait solitairement s
ur la situation. La haute opinion qu’il avait de lui-même
l’empêchait de concevoir les motifs qui avaient poussé sa
cousine à le refuser et, bien que blessé dans son amour-pr
opre, il n’éprouvait pas un véritable chagrin. Son attache
ment pour Elizabeth était un pur effet d’imagination et la
pensée qu’elle méritait peut-être les reproches de sa mèr
e éteignait en lui tout sentiment de regret.
Pendant que toute la famille était ainsi dans le désarroi
, Charlotte Lucas vint pour passer la journée avec ses ami
es. Elle fut accueillie dans le hall par Lydia qui se préc
ipita vers elle en chuchotant :
– Je suis contente que vous soyez venue car il se passe i
ci des choses bien drôles. Devinez ce qui est arrivé ce ma
tin : Mr. Collins a offert sa main à Lizzy, et elle l’a re
fusée !
Charlotte n’avait pas eu le temps de répondre qu’elles ét
aient rejointes par Kitty, pressée de lui annoncer la même
nouvelle. Enfin, dans la salle à manger, Mrs. Bennet, qu’
elles y trouvèrent seule, reprit le même sujet et réclama
0187l’aide de miss Lucas en la priant d’user de son influe
nce pour décider son amie à se plier aux voeux de tous les
siens.
– Je vous en prie, chère miss Lucas, dit-elle d’une voix
plaintive, faites cela pour moi ! Personne n’est de mon cô
té, personne ne me soutient, personne n’a pitié de mes pau
vres nerfs.
L’entrée de Jane et d’Elizabeth dispensa Charlotte de rép
ondre.
– Et justement la voici, poursuivit Mrs. Bennet, aussi tr
anquille, aussi indifférente que s’il s’agissait du shah d
e Perse ! Tout lui est égal, pourvu qu’elle puisse faire s
es volontés. Mais, prenez garde, miss Lizzy, si vous vous
entêtez à repousser toutes les demandes qui vous sont adre
ssées, vous finirez par rester vieille fille et je ne sais
pas qui vous fera vivre lorsque votre père ne sera plus l
à. Ce n’est pas moi qui le pourrai, je vous en avertis. Je
vous ai dit tout à l’heure, dans la bibliothèque, que je
ne vous parlerais plus ; vous verrez si je ne tiens point
parole. Je n’ai aucun plaisir à causer avec une fille si p
0188eu soumise. Non que j’en aie beaucoup à causer avec pe
rsonne ; les gens qui souffrent de malaises nerveux comme
moi n’ont jamais grand goût pour la conversation. Personne
ne sait ce que j’endure ! Mais c’est toujours la même cho
se, on ne plaint jamais ceux qui ne se plaignent pas eux-m
êmes.
Ses filles écoutaient en silence cette litanie, sachant q
ue tout effort pour raisonner leur mère ou pour la calmer
ne ferait que l’irriter davantage. Enfin les lamentations
de Mrs. Bennet furent interrompues par l’arrivée de Mr. Co
llins qui entrait avec un air plus solennel encore que d’h
abitude.
Sur un signe, les jeunes filles quittèrent la pièce et Mr
s. Bennet commença d’une voix douloureuse :
– Mon cher Mr. Collins-
– Ma chère madame, interrompit celui-ci, ne parlons plus
de cette affaire. Je suis bien loin, continua-t-il d’une v
oix où perçait le mécontentement, de garder rancune à votr
e fille. La résignation à ce qu’on ne peut empêcher est un
devoir pour tous, et plus spécialement pour un homme qui
0189a fait choix de l’état ecclésiastique. Ce devoir, je m
‘y soumets d’autant plus aisément qu’un doute m’est venu s
ur le bonheur qui m’attendait si ma belle cousine m’avait
fait l’honneur de m’accorder sa main. Et j’ai souvent rema
rqué que la résignation n’est jamais si parfaite que lorsq
ue la faveur refusée commence à perdre à nos yeux quelque
chose de sa valeur. J’espère que vous ne considérerez pas
comme un manque de respect envers vous que je retire mes p
rétentions aux bonnes grâces de votre fille sans vous avoi
r sollicités, vous et Mr. Bennet, d’user de votre autorité
en ma faveur. Peut-être ai-je eu tort d’accepter un refus
définitif de la bouche de votre fille plutôt que de la vô
tre, mais nous sommes tous sujets à nous tromper. J’avais
les meilleures intentions : mon unique objet était de m’as
surer une compagne aimable, tout en servant les intérêts d
e votre famille. Cependant, si vous voyez dans ma conduite
quelque chose de répréhensible, je suis tout prêt à m’en
excuser.
XXI

0190 La discussion provoquée par la demande de Mr. Collins
était maintenant close. Elizabeth en gardait seulement un
souvenir pénible et devait encore supporter de temps à au
tre les aigres allusions de sa mère. Quant au soupirant ma
lheureux, ses sentiments ne s’exprimaient point par de l’e
mbarras ou de la tristesse, mais par une attitude raide et
un silence plein de ressentiment. C’est à peine s’il s’ad
ressait à Elizabeth, et les attentions dont il la comblait
auparavant se reportèrent sur miss Lucas dont la complais
ance à écouter ses discours fut un soulagement pour tout l
e monde et en particulier pour Elizabeth.
Le lendemain, la santé et l’humeur de Mrs. Bennet ne prés
entaient aucune amélioration et Mr. Collins, de son côté,
continuait à personnifier l’orgueil blessé. Elizabeth s’ét
ait flattée de l’espoir que son mécontentement le décidera
it à abréger son séjour, mais ses plans n’en paraissaient
nullement affectés ; il s’était toujours proposé de rester
jusqu’au samedi et n’entendait pas s’en aller un jour plu
s tôt.
Après le déjeuner les jeunes filles se rendirent à Meryto
0191n pour savoir si Mr. Wickham était de retour. Comme el
les entraient dans la ville, elles le rencontrèrent lui-mê
me et il les accompagna jusque chez leur tante où son regr
et d’avoir manqué le bal de Netherfield et la déception qu
e tout le monde en avait éprouvée, furent l’objet de longs
commentaires. A Elizabeth pourtant, il ne fit aucune diff
iculté pour avouer que son absence avait été volontaire.
– A mesure que la date du bal se rapprochait, dit-il, j’a
vais l’impression de plus en plus nette que je ferais mieu
x d’éviter une rencontre avec Mr. Darcy. Me trouver avec l
ui dans la même salle, dans la même société pendant plusie
urs heures, était peut-être plus que je ne pouvais support
er ; il aurait pu en résulter des incidents aussi désagréa
bles pour les autres que pour moi-même.
Elizabeth approuva pleinement son abstention. Ils eurent
tout le loisir de s’étendre sur ce sujet, car Wickham et u
n de ses camarades reconduisirent les jeunes filles jusqu’
à Longbourn et, pendant le trajet, il s’entretint surtout
avec Elizabeth. Touchée d’un empressement aussi flatteur,
elle profita de l’occasion pour le présenter à ses parents
0192.
Peu après leur retour, un pli apporté de Netherfield fut
remis à Jane qui l’ouvrit aussitôt. L’enveloppe contenait
une feuille d’un charmant papier satiné couverte d’une écr
iture féminine élégante et déliée. Elizabeth vit que sa so
eur changeait de couleur en lisant et qu’elle s’arrêtait s
pécialement à certains passages de la lettre. Jane, d’aill
eurs, reprit vite son sang-froid et se joignit à la conver
sation générale avec son entrain habituel. Mais, dès que W
ickham et son compagnon furent partis, elle fit signe à El
izabeth de la suivre dans leur chambre. A peine y étaient-
elles qu’elle dit en lui tendant la lettre :
– C’est de Caroline Bingley, et la nouvelle qu’elle m’app
orte n’est pas sans me surprendre. A l’heure qu’il est ils
ont tous quitté Netherfield et sont en route pour Londres
, sans idée de retour. Ecoutez plutôt.
Elle lut la première phrase qui annonçait la résolution d
e ces dames de rejoindre leur frère et de dîner ce même so
ir à Grosvenor Street, où les Hurst avaient leur maison. L
a lettre continuait ainsi : « Nous ne regretterons pas gra
0193nd’chose du Hertfordshire, à part votre société, chère
amie. Espérons cependant que l’avenir nous réserve l’occa
sion de renouer nos si agréables relations et, qu’en atten
dant, nous adoucirons l’amertume de l’éloignement par une
correspondance fréquente et pleine d’abandon. »
Cette grande tendresse laissa Elizabeth très froide. Bien
que la soudaineté de ce départ la surprît, elle n’y voyai
t rien qui valût la peine de s’en affliger. Le fait que ce
s dames n’étaient plus à Netherfield n’empêcherait vraisem
blablement point Mr. Bingley d’y revenir et sa présence, E
lizabeth en était persuadée, aurait vite consolé Jane de l
‘absence de ses soeurs.
– C’est dommage, dit-elle après un court silence, que vou
s n’ayez pu les revoir avant leur départ ; cependant il no
us est peut-être permis d’espérer que l’occasion de vous r
etrouver se présentera plus tôt que miss Bingley ne le pré
voit. Qui sait si ces rapports d’amitié qu’elle a trouvés
si agréables ne se renoueront pas plus intimes encore ?- M
r. Bingley ne se laissera pas retenir longtemps à Londres.

0194 – Caroline déclare nettement qu’aucun d’eux ne revien
dra à Netherfield de tout l’hiver. Voici ce qu’elle dit :
« Quand mon frère nous a quittés hier, il pensait pouvoir
conclure en trois ou quatre jours l’affaire qui l’appelait
à Londres, mais c’est certainement impossible et comme no
us sommes convaincus, d’autre part, que Charles, une fois
à Londres, ne sera nullement pressé d’en revenir, nous avo
ns décidé de le rejoindre afin de lui épargner le désagrém
ent de la vie à l’hôtel. Beaucoup de nos amis ont déjà reg
agné la ville pour l’hiver. Comme je serais heureuse d’app
rendre que vous-même, chère amie, vous proposez de faire u
n tour dans la capitale ! Mais, hélas ! je n’ose y compter
. Je souhaite sincèrement que les fêtes de Noël soient che
z vous des plus joyeuses et que vos nombreux succès vous c
onsolent du départ des trois admirateurs que nous allons v
ous enlever. »
– Ceci montre bien, conclut Jane, que Mr. Bingley ne revi
endra pas de cet hiver.
– Ceci montre seulement que miss Bingley ne veut pas qu’i
l revienne.
0195 – Qu’est-ce qui vous le fait croire ? Mr. Bingley est
maître de ses actes ; c’est de lui que vient sans doute c
ette décision. Mais attendez le reste. A vous, je ne veux
rien cacher, et je vais vous lire le passage qui me peine
le plus. « Mr. Darcy est impatient de retrouver sa soeur e
t, à vous dire vrai, nous ne le sommes pas moins que lui.
Il est difficile de trouver l’égale de Georgiana Darcy sou
s le rapport de la beauté, de l’élégance et de l’éducation
, et la sympathie que nous avons pour elle, Louisa et moi,
est accrue par l’espérance de la voir un jour devenir not
re soeur. Je ne sais si je vous ai jamais fait part de nos
sentiments à cet égard, mais je ne veux pas vous quitter
sans vous en parler. Mon frère admire beaucoup Georgiana ;
il aura maintenant de fréquentes occasions de la voir dan
s l’intimité, les deux familles s’accordent pour désirer c
ette union et je ne crois pas être aveuglée par l’affectio
n fraternelle en disant que Charles a tout ce qu’il faut p
our se faire aimer. Avec tant de circonstances favorables
ai-je tort, ma chère Jane, de souhaiter la réalisation d’u
n événement qui ferait tant d’heureux ? »
0196 – Que pensez-vous de cette phrase, ma chère Lizzy ? d
it Jane en achevant sa lecture, ne dit-elle pas clairement
que Caroline n’a aucun désir de me voir devenir sa soeur,
qu’elle est tout à fait convaincue de l’indifférence de s
on frère à mon égard et que, si elle soupçonne la nature d
es sentiments qu’il m’inspire, elle veut très amicalement
me mettre sur mes gardes ? Peut-on voir autre chose dans c
e que je viens de vous lire ?
– Oui, certes, car mon impression est tout à fait différe
nte, et la voici en deux mots : miss Bingley s’est aperçue
que son frère vous aime alors qu’elle veut lui faire épou
ser miss Darcy. Elle va le rejoindre afin de le retenir à
Londres, et elle essaye de vous persuader qu’il ne pense p
as à vous.
Jane secoua la tête.
– Jane, je vous dis la vérité. Tous ceux qui vous ont vue
avec Mr. Bingley ne peuvent douter de ses sentiments pour
vous, – miss Bingley pas plus que les autres, car elle n’
est point sotte. – Si elle pouvait croire que Mr. Darcy ép
rouve seulement la moitié de cette affection pour elle-mêm
0197e, elle aurait déjà commandé sa robe de noce. Mais le
fait est que nous ne sommes ni assez riches, ni assez nobl
es pour eux, et miss Bingley est d’autant plus désireuse d
e voir son frère épouser miss Darcy qu’elle pense qu’une p
remière alliance entre les deux familles en facilitera une
seconde. Ce n’est pas mal combiné et pourrait après tout
réussir si miss de Bourgh n’était pas dans la coulisse. Ma
is voyons, ma chère Jane, si miss Bingley vous raconte que
son frère est plein d’admiration pour miss Darcy, ce n’es
t pas une raison suffisante pour croire qu’il soit moins s
ensible à vos charmes que quand il vous a quittée mardi de
rnier, ni qu’elle puisse lui persuader à son gré que ce n’
est pas de vous, mais de son amie qu’il est épris.
– Tout ce que vous me dites là pourrait me tranquilliser
si nous nous faisions la même idée de miss Bingley, répliq
ua Jane, mais je suis certaine que vous la jugez injusteme
nt. Caroline est incapable de tromper quelqu’un de propos
délibéré. Tout ce que je puis espérer de mieux dans le cas
présent, c’est qu’elle se trompe elle-même.
– C’est parfait. Du moment que vous ne voulez pas de mon
0198explication, vous ne pouviez en trouver une meilleure.
Croyez donc que miss Bingley se trompe, et que cette supp
osition charitable vous redonne la tranquillité.
– Mais, ma chère Elizabeth, même en mettant tout au mieux
, pourrais-je être vraiment heureuse en épousant un homme
que ses soeurs et ses amis désirent tant marier à une autr
e ?
– Cela, c’est votre affaire, et si, à la réflexion, vous
trouvez que la douleur de désobliger les deux soeurs est p
lus grande que la joie d’épouser le frère, je vous conseil
le vivement de ne plus penser à lui.
– Pouvez-vous parler ainsi, dit Jane avec un faible souri
re. Vous savez bien que malgré la peine que me causerait l
eur désapprobation, je n’hésiterais pas. Mais il est proba
ble que je n’aurai pas à choisir si Mr. Bingley ne revient
pas cet hiver. Tant de choses peuvent se produire en six
mois !
Les deux soeurs convinrent d’annoncer ce départ à leur mè
re sans rien ajouter qui pût l’inquiéter sur les intention
s de Mr. Bingley. Cette communication incomplète ne laissa
0199 pas toutefois de contrarier vivement Mrs. Bennet, qui
déplora ce départ comme une calamité : ne survenait-il pa
s juste au moment où les deux familles commençaient à se l
ier intimement ?
Après s’être répandue quelque temps en doléances, l’idée
que Mr. Bingley reviendrait sans doute bientôt et dînerait
à Longbourn lui apporta un peu de réconfort. En l’invitan
t, elle avait parlé d’un repas de famille, mais elle décid
a que le menu n’en comporterait pas moins deux services co
mplets.
XXII

Les Bennet dînaient ce jour-là chez les Lucas et, de nouv
eau, miss Lucas eut la patience de servir d’auditrice à Mr
. Collins pendant la plus grande partie de la soirée. Eliz
abeth lui en rendit grâces :
– Vous le mettez ainsi de bonne humeur, dit-elle ; je ne
sais comment vous en remercier-
Charlotte répondit que le sacrifice de son temps était la
rgement compensé par la satisfaction d’obliger son amie. C
0200‘était fort aimable : mais la bonté de Charlotte visai
t beaucoup plus loin que ne le soupçonnait Elizabeth, car
son but était de la délivrer d’une admiration importune en
prenant tout simplement sa place dans le coeur de Mr. Col
lins. Quand on se sépara, à la fin de la soirée, l’affaire
était en si bon train que Charlotte se serait crue assuré
e du succès si Mr. Collins n’avait pas été à la veille de
quitter le Hertfordshire.
Mais elle n’avait pas bien mesuré l’ardeur des sentiments
de Mr. Collins et l’indépendance de son caractère. Car, l
e lendemain matin, il s’échappait de Longbourn, en dissimu
lant son dessein avec une habileté incomparable, et accour
ait à Lucas Lodge pour se jeter à ses pieds. Il désirait s
urtout éviter d’éveiller l’attention de ses cousines, pers
uadé qu’elles ne manqueraient pas de soupçonner ses intent
ions car il ne voulait pas qu’on apprît sa tentative avant
qu’il pût en annoncer l’heureux résultat. Bien que se sen
tant assez tranquille, – car Charlotte avait été passablem
ent encourageante, – il se tenait quand même sur ses garde
s depuis son aventure du mercredi précédent.
0201 L’accueil qu’il reçut cependant fut des plus flatteur
s. D’une fenêtre du premier étage miss Lucas l’aperçut qui
se dirigeait vers la maison et elle se hâta de sortir pou
r le rencontrer accidentellement dans le jardin, mais jama
is elle n’aurait pu imaginer que tant d’amour et d’éloquen
ce l’attendait au bout de l’allée.
En aussi peu de temps que le permirent les longs discours
de Mr. Collins, tout était réglé entre les deux jeunes ge
ns à leur mutuelle satisfaction et, comme ils entraient da
ns la maison, Mr. Collins suppliait déjà Charlotte de fixe
r le jour qui mettrait le comble à sa félicité. Si une tel
le demande ne pouvait être exaucée sur-le-champ, l’objet d
e sa flamme ne manifestait du moins aucune inclination à d
ifférer son bonheur. L’inintelligence dont la nature avait
gratifié Mr. Collins n’était pas pour faire souhaiter des
fiançailles prolongées avec un tel soupirant, et miss Luc
as, qui l’avait accepté dans le seul désir de s’établir ho
norablement, se souciait assez peu que la date du mariage
fût plus ou moins proche.
Le consentement de sir William et de lady Lucas demandé a
0202ussitôt, fut accordé avec un empressement joyeux. La s
ituation de Mr. Collins faisait de lui un parti avantageux
pour leur fille dont la dot était modeste tandis que les
espérances de fortune du jeune homme étaient fort belles.

Avec un intérêt qu’elle n’avait encore jamais éprouvé, la
dy Lucas se mit tout de suite à calculer combien d’années
Mr. Bennet pouvait bien avoir encore à vivre, et sir Willi
am déclara que lorsque son gendre serait en possession du
domaine de Longbourn, il ferait bien de se faire présenter
à la cour avec sa femme. Bref, toute la famille était rav
ie ; les plus jeunes filles voyaient dans ce mariage l’occ
asion de faire un peu plus tôt leur entrée dans le monde,
et les garçons se sentaient délivrés de la crainte de voir
Charlotte mourir vieille fille.
Charlotte elle-même était assez calme. Parvenue à ses fin
s, elle examinait maintenant le fruit de sa victoire, et s
es réflexions étaient, somme toute, satisfaisantes. Mr. Co
llins n’avait évidemment ni intelligence ni charme, sa con
versation était ennuyeuse et dans l’ardeur de ses sentimen
0203ts il entrait sans doute moins d’amour que d’imaginati
on, mais, tel qu’il était, c’était un mari ; or, sans se f
aire une très haute idée des hommes, Charlotte Lucas avait
toujours eu la vocation et le désir de se marier. Elle vo
yait dans le mariage la seule situation convenable pour un
e femme d’éducation distinguée et de fortune modeste, car,
s’il ne donnait pas nécessairement le bonheur, il mettait
du moins à l’abri des difficultés matérielles. Arrivée à
l’âge de vingt-sept ans et n’ayant jamais été jolie, elle
appréciait à sa valeur la chance qui s’offrait à elle.
Ce qui la gênait le plus, c’était la surprise qu’elle all
ait causer à Elizabeth Bennet dont l’amitié lui était part
iculièrement chère. Elizabeth s’étonnerait sûrement, la bl
âmerait peut-être et, si sa résolution ne devait pas en êt
re ébranlée, elle pourrait du moins se sentir blessée par
la désapprobation de sa meilleure amie. Elle résolut de lu
i faire part elle-même de l’événement et quand Mr. Collins
, à l’heure du dîner, se mit en devoir de retourner à Long
bourn, elle le pria de ne faire aucune allusion à leurs fi
ançailles devant la famille Bennet. La promesse d’être dis
0204cret fut naturellement donnée avec beaucoup de soumiss
ion, mais elle ne fut pas tenue sans difficulté, la curios
ité éveillée par la longue absence de Mr. Collins se manif
estant à son retour par des questions tellement directes q
u’il lui fallut beaucoup d’ingéniosité pour les éluder tou
tes, ainsi que beaucoup d’abnégation pour dissimuler un tr
iomphe qu’il brûlait de publier.
Comme il devait partir le lendemain matin de très bonne h
eure, la cérémonie des adieux eut lieu le soir, au moment
où les dames allaient se retirer.
Mrs. Bennet, toute politesse et cordialité, dit combien i
ls seraient très heureux de le revoir lorsque les circonst
ances le permettraient.
– Chère madame, répondit-il, cette invitation m’est d’aut
ant plus agréable que je la souhaitais vivement et vous po
uvez être sûre que j’en profiterai aussitôt qu’il me sera
possible.
Un étonnement général accueillit ces paroles, et Mr. Benn
et, à qui la perspective d’un retour aussi rapide ne souri
ait nullement, se hâta de dire :
0205 – Mais êtes-vous bien sûr, mon cher monsieur, d’obten
ir l’approbation de lady Catherine ? Mieux vaudrait néglig
er un peu votre famille que courir le risque de mécontente
r votre protectrice.
– Cher monsieur, répliqua Mr. Collins, laissez-moi vous r
emercier de ce conseil amical. Soyez certain que je ne pre
ndrais pas une décision aussi importante sans l’assentimen
t de Sa Grâce.
– Certes, vous ne pouvez lui marquer trop de déférence. R
isquez tout plutôt que son mécontentement, et si jamais vo
tre visite ici devait le provoquer, demeurez en paix chez
vous et soyez persuadé que nous n’en serons nullement froi
ssés.
– Mon cher monsieur, tant d’attention excite ma gratitude
et vous pouvez compter recevoir bientôt une lettre de rem
erciements pour toutes les marques de sympathie dont vous
m’avez comblé pendant mon séjour ici. Quant à mes aimables
cousines, bien que mon absence doive être sans doute de c
ourte durée, je prends maintenant la liberté de leur souha
iter santé et bonheur- sans faire d’exception pour ma cous
0206ine Elizabeth.
Après quelques paroles aimables, Mrs. Bennet et ses fille
s se retirèrent, surprises de voir qu’il méditait un aussi
prompt retour à Longbourn. Mrs. Bennet aurait aimé en déd
uire qu’il songeait à l’une de ses plus jeunes filles, et
Mary se serait laissé persuader de l’accepter : plus que s
es soeurs elle appréciait ses qualités et goûtait ses réfl
exions judicieuses ; encouragé par un exemple comme le sie
n à développer sa culture, elle estimait qu’il pourrait fa
ire un très agréable compagnon. Le lendemain matin vit s’é
vanouir cet espoir. Miss Lucas, arrivée peu après le break
fast, prit Elizabeth à part et lui raconta ce qui s’était
passé la veille.
Que Mr. Collins se crût épris de son amie, l’idée en étai
t déjà venue à Elizabeth au cours des deux journées précéd
entes, mais que Charlotte eût pu l’encourager, la chose lu
i paraissait inconcevable. Elle fut tellement abasourdie,
qu’oubliant toute politesse elle s’écria :
– Fiancée à Mr. Collins ? Ma chère Charlotte, c’est impos
sible !
0207 Le calme avec lequel Charlotte avait pu parler jusque
-là fit place à une confusion momentanée devant un blâme a
ussi peu déguisé. Mais elle reprit bientôt son sang-froid
et répliqua paisiblement :
– Pourquoi cette surprise, ma chère Eliza ? Trouvez-vous
si incroyable que Mr. Collins puisse obtenir la faveur d’u
ne femme parce qu’il n’a pas eu la chance de gagner la vôt
re ?
Mais Elizabeth s’était déjà reprise et, avec un peu d’eff
ort, put assurer son amie que la perspective de leur proch
aine parenté lui était très agréable, et qu’elle lui souha
itait toutes les prospérités imaginables.
– Je devine votre sentiment, répondit Charlotte. Mr. Coll
ins ayant manifesté si récemment le désir de vous épouser
il est naturel que vous éprouviez un étonnement très vif.
Cependant, quand vous aurez eu le temps d’y réfléchir, je
crois que vous m’approuverez. Vous savez que je ne suis pa
s romanesque, – je ne l’ai jamais été, – un foyer conforta
ble est tout ce que je désire ; or, en considérant l’honor
abilité de Mr. Collins, ses relations, sa situation social
0208e, je suis convaincue d’avoir en l’épousant des chance
s de bonheur que tout le monde ne trouve pas dans le maria
ge.
– Sans aucun doute, répondit Elizabeth, et après une paus
e un peu gênée, toutes deux rejoignirent le reste de la fa
mille. Charlotte ne resta pas longtemps et, après son dépa
rt, Elizabeth se mit à réfléchir sur ce qu’elle venait d’a
pprendre. Que Mr. Collins pût faire deux demandes en maria
ge en trois jours était à ses yeux moins étrange que de le
voir agréé par son amie. Elizabeth avait toujours senti q
ue les idées de Charlotte sur le mariage différaient des s
iennes, mais elle n’imaginait point que, le moment venu, e
lle serait capable de sacrifier les sentiments les plus re
spectables à une situation mondaine et à des avantages mat
ériels. Charlotte mariée à Mr. Collins ! Quelle image humi
liante ! Au regret de voir son amie se diminuer ainsi dans
son estime s’ajoutait la conviction pénible qu’il lui ser
ait impossible de trouver le bonheur dans le lot qu’elle s
‘était choisi.
XXIII
0209
Elizabeth qui travaillait en compagnie de sa mère et de s
es soeurs se demandait si elle était autorisée à leur comm
uniquer ce qu’elle venait d’apprendre, lorsque sir William
Lucas lui-même fit son entrée, envoyé par sa fille pour a
nnoncer officiellement ses fiançailles à toute la famille.
Avec force compliments, et en se félicitant pour son comp
te personnel de la perspective d’une alliance entre les de
ux maisons, il leur fit part de la nouvelle qui provoqua a
utant d’incrédulité que de surprise. Mrs. Bennet, avec une
insistance discourtoise, protesta qu’il devait faire erre
ur, tandis que Lydia, toujours étourdie, s’exclamait bruya
mment :
– Grand Dieu ! sir William, que nous contez-vous là ? Ne
savez-vous donc pas que Mr. Collins veut épouser Lizzy ?
Il fallait toute la politesse d’un homme de cour pour sup
porter un pareil assaut. Sir William, néanmoins, tout en p
riant ces dames de croire à sa véracité, sut écouter leurs
peu discrètes protestations de la meilleure grâce du mond
e.
0210 Elizabeth, sentant qu’elle devait lui venir en aide d
ans une aussi fâcheuse situation, intervint pour dire qu’e
lle connaissait déjà la nouvelle par Charlotte et s’efforç
a de mettre un terme aux exclamations de sa mère et de ses
soeurs en offrant à sir William de cordiales félicitation
s auxquelles se joignirent celles de Jane ; puis elle s’ét
endit en diverses considérations sur le bonheur futur de C
harlotte, l’honorabilité de Mr. Collins, et la courte dist
ance qui séparait Hunsford de Londres. Mrs. Bennet était t
ellement stupéfaite qu’elle ne trouva plus rien à dire jus
qu’au départ de sir William ; mais, dès qu’il se fut retir
é, elle donna libre cours au flot tumultueux de ses sentim
ents. Elle commença par s’obstiner dans son incrédulité, p
uis elle affirma que Mr. Collins s’était laissé « entortil
ler » par Charlotte, elle déclara ensuite que ce ménage ne
serait pas heureux et, pour finir, annonça la rupture pro
chaine des fiançailles. Deux choses, cependant, se dégagea
ient clairement de ces discours : Elizabeth était la cause
de tout le mal, et elle, Mrs. Bennet, avait été indigneme
nt traitée. Elle médita tout le jour ces deux points. Rien
0211 ne pouvait la consoler et la journée ne suffit pas à
calmer son ressentiment. De toute la semaine elle ne put v
oir Elizabeth sans lui renouveler ses reproches ; il lui f
allut plus d’un mois pour reprendre vis-à-vis de sir Willi
am et de lady Lucas une attitude suffisamment correcte, et
il s’écoula beaucoup plus de temps encore avant qu’elle p
arvînt à pardonner à leur fille.
Mr. Bennet accueillit la nouvelle avec plus de sérénité.
Il lui plaisait, dit-il, de constater que Charlotte Lucas,
qu’il avait toujours considérée comme une fille raisonnab
le, n’avait pas plus de bon sens que sa femme et en avait
certainement moins que sa fille.
Entre Elizabeth et Charlotte, une gêne subsistait qui les
empêchait toutes deux d’aborder ce chapitre. Elizabeth se
ntait bien qu’il ne pouvait plus y avoir entre elles la mê
me confiance. Désappointée par Charlotte, elle se tourna a
vec plus d’affection vers sa soeur sur la droiture et la d
élicatesse de laquelle elle savait pouvoir toujours compte
r, mais elle devenait chaque jour plus anxieuse au sujet d
e son bonheur, car Bingley était parti depuis plus d’une s
0212emaine et il n’était pas question de son retour. Jane
avait répondu tout de suite à Caroline et comptait dans co
mbien de jours elle pouvait raisonnablement espérer une no
uvelle lettre.
Les remerciements annoncés par Mr. Collins arrivèrent le
mardi. Adressée à Mr. Bennet, sa lettre exprimait avec emp
hase sa gratitude aussi profonde que s’il eût fait un séjo
ur de toute une année dans la famille Bennet. Ce devoir ac
compli, Mr. Collins annonçait en termes dithyrambiques le
bonheur qu’il avait eu de conquérir le coeur de leur aimab
le voisine et révélait que c’était avec le dessein de se r
approcher d’elle qu’il avait accepté si volontiers leur ai
mable invitation : il pensait donc faire sa réapparition à
Longbourn quinze jours plus tard. Lady Catherine, ajoutai
t-il, approuvait si complètement son mariage qu’elle désir
ait le voir célébrer le plus tôt possible et il comptait s
ur cet argument péremptoire pour décider l’aimable Charlot
te à fixer rapidement le jour qui ferait de lui le plus he
ureux des hommes. Le retour de Mr. Collins ne pouvait plus
causer aucun plaisir à Mrs. Bennet. Au contraire, tout au
0213tant que son mari, elle le trouvait le plus fâcheux du
monde. N’était-il pas étrange que Mr. Collins vînt à Long
bourn au lieu de descendre chez les Lucas ? C’était fort g
ênant et tout à fait ennuyeux. Elle n’avait pas besoin de
voir des hôtes chez elle avec sa santé fragile et encore m
oins des fiancés qui, de tous, sont les gens les plus désa
gréables à recevoir. Ainsi murmurait Mrs. Bennet, et ces p
laintes ne cessaient que pour faire place à l’expression p
lus amère du chagrin que lui causait l’absence prolongée d
e Mr. Bingley. Cette absence inquiétait aussi Jane et Eliz
abeth. Les jours s’écoulaient sans apporter de nouvelles,
sinon celle qui commençait à circuler à Meryton qu’on ne l
e reverrait plus de tout l’hiver à Netherfield. Elizabeth
elle-même commençait à craindre que Mr. Bingley ne se fût
laissé retenir à Londres par ses soeurs. Malgré sa répugna
nce à admettre une supposition qui ruinait le bonheur de s
a soeur et donnait une idée si médiocre de la constance de
Bingley, elle ne pouvait s’empêcher de penser que les eff
orts réunis de deux soeurs insensibles et d’un ami autorit
aire, joints aux charmes de miss Darcy et aux plaisirs de
0214Londres, pourraient bien avoir raison de son attacheme
nt pour Jane.
Quant à cette dernière, l’incertitude lui était, cela va
de soi, encore plus pénible qu’à Elizabeth. Mais quels que
fussent ses sentiments, elle évitait de les laisser voir
et c’était un sujet que les deux soeurs n’abordaient jamai
s ensemble.
Mr. Collins revint ponctuellement quinze jours plus tard
comme il l’avait annoncé et s’il ne fut pas reçu à Longbou
rn aussi chaudement que la première fois, il était trop he
ureux pour s’en apercevoir. Du reste, ses devoirs de fianc
é le retenaient presque toute la journée chez les Lucas et
il ne rentrait souvent que pour s’excuser de sa longue ab
sence à l’heure où ses hôtes regagnaient leurs chambres.
Mrs. Bennet était vraiment à plaindre. La moindre allusio
n au mariage de Mr. Collins la mettait hors d’elle et, par
tout où elle allait, elle était sûre d’en entendre parler.
La vue de miss Lucas lui était devenue odieuse, elle ne p
ouvait, sans horreur, penser qu’elle lui succéderait à Lon
gbourn et, le coeur plein d’amertume, elle fatiguait son m
0215ari de ses doléances.
– Oui, Mr. Bennet, il est trop dur de penser que Charlott
e Lucas sera un jour maîtresse de cette maison et qu’il me
faudra m’en aller pour lui céder la place.
– Chère amie, écartez ces pensées funèbres. Flattons-nous
plutôt de l’espoir que je vous survivrai.
Mais cette consolation semblait un peu mince à Mrs. Benne
t qui, sans y répondre, continuait :
– Je ne puis supporter l’idée que tout ce domaine lui app
artiendra. Ah ! s’il n’y avait pas cet « entail », comme c
ela me serait égal !
– Qu’est-ce qui vous semblerait égal ?
– Tout le reste.
– Rendons grâce au ciel, alors, de vous avoir préservée d
‘une telle insensibilité.
– Jamais, Mr. Bennet, je ne rendrai grâce pour ce qui tou
che à ce maudit « entail ». Qu’on puisse prendre des dispo
sitions pareilles pour frustrer ses filles de leur bien, c
‘est une chose que je ne pourrai jamais comprendre. Et tou
t cela pour les beaux yeux de Mr. Collins, encore ! Pourqu
0216oi lui plutôt qu’un autre ?
– Je vous laisse le soin de résoudre le problème, dit Mr.
Bennet.
XXIV

La lettre de miss Bingley arriva et mit fin à tous les do
utes. Dès la première phrase elle confirmait la nouvelle d
e leur installation à Londres pour tout l’hiver et transme
ttait les regrets de Mr. Bingley de n’avoir pu aller prése
nter ses respects à ses voisins avant de quitter la campag
ne. Il fallait donc renoncer à tout espoir et quand Jane e
ut le courage d’achever sa lettre, à part les protestation
s d’amitié de Caroline, elle n’y trouva rien qui pût la ré
conforter. Les louanges de miss Darcy en occupaient la plu
s grande partie : miss Bingley se félicitait de leur intim
ité croissante et prévoyait l’accomplissement des désirs s
ecrets qu’elle avait révélés à son amie dans sa lettre pré
cédente. Elle racontait avec satisfaction que son frère fr
équentait beaucoup chez Mr. Darcy et décrivait avec transp
orts les plans de celui-ci pour le renouvellement de son m
0217obilier.
Elizabeth à qui Jane communiqua le principal de sa lettre
écouta, silencieuse et pleine d’indignation, le coeur par
tagé entre la pitié qu’elle éprouvait pour sa soeur et le
ressentiment que lui inspiraient les Bingley. Elle n’attac
hait aucune valeur à ce que disait Caroline sur l’admirati
on de son frère pour miss Darcy ; de la tendresse de celui
-ci pour Jane elle n’avait jamais douté et n’en doutait pa
s encore, mais elle ne pouvait sans colère, à peine sans m
épris, songer à ce manque de décision qui faisait de lui a
ctuellement le jouet des intrigues des siens et l’amenait
à sacrifier son bonheur à leurs préférences. Et s’il ne s’
agissait que de son bonheur !- libre à lui d’en disposer.
Mais celui de Jane aussi était en jeu et il ne pouvait l’i
gnorer.
Un jour ou deux se passèrent avant que Jane eût le courag
e d’aborder ce sujet avec Elizabeth, mais une après-midi o
ù sa mère avait plus encore que d’habitude épanché son irr
itation contre le maître de Netherfield, elle ne put s’emp
êcher de dire :
0218 – Comme je souhaiterais que notre mère eût un peu plu
s d’empire sur elle-même ! Elle ne se doute pas de la pein
e qu’elle me cause avec ses allusions continuelles à Mr. B
ingley. Mais je ne veux pas me plaindre. Tout cela passera
et nous nous retrouverons comme auparavant.
Elizabeth, sans répondre, regarda sa soeur avec une tendr
esse incrédule.
– Vous ne me croyez pas ! s’écria Jane en rougissant ; vo
us avez tort. Il restera dans ma mémoire comme l’homme le
plus aimable que j’aie connu. Mais c’est tout. Je n’ai rie
n à lui reprocher ; – Dieu soit loué de m’avoir, du moins,
évité ce chagrin. – Aussi, dans un peu de temps- je serai
certainement capable de me ressaisir.
Elle ajouta bientôt d’une voix plus ferme :
– J’ai pour l’instant cette consolation : tout ceci n’a é
té qu’une erreur de mon imagination et n’a pu faire de mal
qu’à moi-même.
– Jane, ma chérie, vous êtes trop généreuse, s’exclama El
izabeth. Votre douceur, votre désintéressement sont vraime
nt angéliques. Je ne sais que vous dire. Il me semble que
0219je ne vous ai jamais rendu justice ni montré toute la
tendresse que vous méritiez.
Jane repoussa ces éloges avec force et se mit en retour à
louer la chaude affection de sa soeur.
– Non, dit Elizabeth, ce n’est pas juste. Vous voulez ne
voir partout que du bien ; vous êtes contrariée si je port
e un jugement sévère, et quand je vous déclare parfaite vo
us protestez. Oh ! ne craignez pas que j’exagère ou que j’
empiète sur votre privilège de juger favorablement tout l’
univers. Plus je vais et moins le monde me satisfait. Chaq
ue jour me montre davantage l’instabilité des caractères e
t le peu de confiance qu’on peut mettre dans les apparence
s de l’intelligence et du mérite. Je viens d’en avoir deux
exemples. De l’un, je ne parlerai pas ; l’autre, c’est le
mariage de Charlotte. N’est-il pas inconcevable à tous le
s points de vue ?
– Ma chère Lizzy, ne vous laissez pas aller à des sentime
nts de ce genre. Vous ne tenez pas assez compte des différ
ences de situation et de caractère. Considérez seulement l
‘honorabilité de Mr. Collins et l’esprit sensé et prudent
0220de Charlotte. Souvenez-vous qu’elle appartient à une n
ombreuse famille, que ce mariage, sous le rapport de la fo
rtune, est très avantageux, et, par égard pour tous deux,
efforcez-vous de croire que Charlotte peut vraiment éprouv
er quelque chose comme de l’estime et de l’affection pour
notre cousin.
– Je croirai n’importe quoi pour vous faire plaisir, mais
je me demande qui, hormis vous, en bénéficiera. Si je pou
vais me persuader que Charlotte aime notre cousin, il me f
audrait juger son esprit aussi sévèrement que je juge son
coeur. Vous ne pouvez nier, ma chère Jane, que Mr. Collins
ne soit un être prétentieux, pompeux et ridicule, et vous
sentez forcément comme moi que la femme qui consent à l’é
pouser manque de jugement. Vous ne pouvez donc la défendre
, même si elle s’appelle Charlotte Lucas.
– Je trouve seulement que vous exprimez votre pensée en t
ermes trop sévères, et vous en serez convaincue, je l’espè
re, en les voyant heureux ensemble. Mais laissons ce sujet
. Vous avez parlé de « deux » exemples et je vous ai bien
comprise. Je vous en prie, ma chère Lizzy, n’ajoutez pas à
0221 ma peine en jugeant une certaine personne digne de bl
âme et en déclarant qu’elle a perdu votre estime. Il ne fa
ut pas se croire si vite victime d’une offense volontaire
; nous ne devons pas attendre d’un jeune homme gai et plei
n d’entrain tant de prudence et de circonspection. Bien so
uvent c’est votre propre vanité qui vous égare, et les fem
mes croient trouver dans l’admiration qu’elles excitent be
aucoup de choses qui n’y sont pas.
– Et les hommes font bien ce qu’ils peuvent pour le leur
faire croire.
– S’ils le font sciemment, ils sont impardonnables. Mais
je ne puis voir partout d’aussi noirs calculs.
– Je suis loin de charger Mr. Bingley d’une telle accusat
ion. Mais sans avoir de mauvaise intention on peut mal agi
r et être une cause de chagrin. Il suffit pour cela d’être
insouciant, de ne pas tenir assez compte des sentiments d
es autres, ou de manquer de volonté.
– Laquelle de ces trois choses reprochez-vous à Mr. Bingl
ey ?
– La dernière.
0222 – Vous persistez alors à supposer que ses soeurs ont
essayé de l’influencer ?
– Oui, et son ami également.
– C’est une chose que je ne puis croire. Elles ne peuvent
souhaiter que son bonheur, et, s’il m’aime, aucune autre
femme ne pourra le rendre heureux.
– Elles peuvent souhaiter bien d’autres choses que son bo
nheur ! Elles peuvent souhaiter pour lui plus de richesse
et de considération ; elles peuvent souhaiter lui voir épo
user une jeune fille qui lui apporte à la fois de la fortu
ne et de hautes relations.
– Sans aucun doute elles souhaitent lui voir épouser miss
Darcy. Mais cela peut venir d’un meilleur sentiment que v
ous ne pensez. La connaissant depuis plus longtemps que mo
i, il est naturel qu’elles me la préfèrent. Cependant si e
lles croyaient qu’il m’aime, elles ne chercheraient pas à
nous séparer, et, s’il m’aimait, elles ne pourraient y réu
ssir. Pour croire qu’il m’aime, il faut supposer que tout
le monde agit mal et cette idée me rend malheureuse. Au co
ntraire, je n’éprouve nulle honte à reconnaître que je me
0223suis trompée. Laissez-moi donc voir l’affaire sous ce
jour qui me paraît être le véritable.
Elizabeth ne pouvait que se rendre au désir de sa soeur e
t entre elles, à partir de ce jour, le nom de Mr. Bingley
ne fut plus que rarement prononcé.
La société de Mr. Wickham fut précieuse pour dissiper le
voile de tristesse que ces malencontreux événements avaien
t jeté sur Longbourn. On le voyait souvent et à ses autres
qualités s’ajoutait maintenant un abandon qui le rendait
encore plus aimable. Tout ce qu’Elizabeth avait appris de
ses démêlés avec Mr. Darcy était devenu public : on en par
lait un peu partout et l’on se plaisait à remarquer que Mr
. Darcy avait paru antipathique à tout le monde avant même
que personne fût au courant de cette affaire. Jane était
la seule à supposer qu’il pouvait exister des faits ignoré
s de la société de Meryton. Dans sa candeur charitable, el
le plaidait toujours les circonstances atténuantes, et all
éguait la possibilité d’une erreur, mais tous les autres s
‘accordaient pour condamner Mr. Darcy et le déclarer le pl
us méprisable des hommes.
0224XXV

Après une semaine passée à exprimer son amour et à faire
des rêves de bonheur, l’arrivée du samedi arracha Mr. Coll
ins à son aimable Charlotte. Le chagrin de la séparation,
toutefois, allait être allégé de son côté par les préparat
ifs qu’il avait à faire pour la réception de la jeune épou
se car il avait tout lieu d’espérer que le jour du mariage
serait fixé à son prochain retour en Hertfordshire. Il pr
it congé des habitants de Longbourn avec autant de solenni
té que la première fois, renouvela ses voeux de santé et d
e bonheur à ses belles cousines et promit à leur père une
autre lettre de remerciements.
Le lundi suivant, Mrs. Bennet eut le plaisir de recevoir
son frère et sa belle-soeur qui venaient comme à l’ordinai
re passer la Noël à Longbourn. Mr. Gardiner était un homme
intelligent et de bonnes manières, infiniment supérieur à
sa soeur tant par les qualités naturelles que par l’éduca
tion. Les dames de Netherfield auraient eu peine à croire
qu’un homme qui était dans le commerce pouvait être aussi
0225agréable et aussi distingué. Mrs. Gardiner, plus jeune
que Mrs. Bennet, était une femme aimable, élégante et fin
e que ses nièces de Longbourn aimaient beaucoup. Les deux
aînées surtout lui étaient unies par une vive affection, e
t elles faisaient de fréquents séjours à Londres chez leur
tante.
Le premier soin de Mrs. Gardiner fut de distribuer les ca
deaux qu’elle avait apportés et de décrire les dernières m
odes de Londres. Ceci fait, son rôle devint moins actif et
ce fut alors son tour d’écouter. Mrs. Bennet avait beauco
up de griefs à raconter, beaucoup de plaintes à exhaler de
puis leur dernière rencontre, sa famille avait eu bien de
la malchance. Deux de ses filles avaient été sur le point
de se marier et, finalement, les deux projets avaient écho
ué.
– Je ne blâme pas Jane, ajoutait-elle : ce n’est pas sa f
aute si l’affaire a manqué. Mais Lizzy !- Oh ! ma soeur, i
l est tout de même dur de penser qu’elle pourrait à l’heur
e qu’il est s’appeler « Mrs. Collins », n’eût été son dépl
orable entêtement. Il l’a demandée en mariage dans cette p
0226ièce même, et elle l’a refusé ! Le résultat, c’est que
lady Lucas aura une fille mariée avant moi et que la prop
riété de Longbourn sortira de la famille. Les Lucas sont d
es gens fort habiles, ma soeur, et disposés à s’emparer de
tout ce qui est à leur portée : je regrette de le dire, m
ais c’est la pure vérité. Quant à moi, cela me rend malade
d’être contrecarrée de la sorte par les miens et d’avoir
des voisins qui pensent toujours à eux-mêmes avant de pens
er aux autres ; mais votre arrivée est un véritable réconf
ort, et je suis charmée de ce que vous me dites au sujet d
es manches longues.
Mrs. Gardiner, qui avait déjà été mise au courant des fai
ts par sa correspondance avec Jane et Elizabeth, répondit
brièvement à sa belle-soeur et, par amitié pour ses nièces
, détourna la conversation. Mais elle reprit le sujet un p
eu plus tard, quand elle se trouva seule avec Elizabeth.
– Ce parti semblait vraiment souhaitable pour Jane, dit-e
lle, et je suis bien fâchée que la chose en soit restée là
, mais il n’est pas rare de voir un jeune homme tel que vo
us me dépeignez Mr. Bingley s’éprendre soudain d’une jolie
0227 fille et, si le hasard vient à les séparer, l’oublier
aussi vite.
– Voilà certes une excellente consolation, dit Elizabeth,
mais, dans notre cas, le hasard n’est point responsable,
et il est assez rare qu’un jeune homme de fortune indépend
ante se laisse persuader par les siens d’oublier une jeune
fille dont il était violemment épris quelques jours aupar
avant.
– Cette expression de « violemment épris » est à la fois
si vague et si rebattue qu’elle ne me représente pas grand
‘chose. On l’emploie aussi bien pour un sentiment passager
, né d’une simple rencontre, que pour un attachement réel
et profond. S’il vous plaît, comment se manifestait ce vio
lent amour de Mr. Bingley ?
– Je n’ai jamais vu une inclination aussi pleine de prome
sses. Il ne voyait que Jane et ne faisait plus attention à
personne. Au bal qu’il a donné chez lui, il a froissé plu
sieurs jeunes filles en oubliant de les inviter à danser,
et moi-même ce jour-là je lui ai adressé deux fois la paro
le sans qu’il eût l’air de m’entendre. Est-il symptôme plu
0228s significatif ? Le fait d’être impoli envers tout le
monde n’est-il pas chez un homme la marque même de l’amour
!
– Oui- de cette sorte d’amour qu’éprouvait sans doute Mr.
Bingley. Pauvre Jane ! j’en suis fâchée pour elle ; avec
sa nature il lui faudra longtemps pour se remettre. Si vou
s aviez été à sa place, Lizzy, votre gaieté vous aurait ai
dée à réagir plus vite. Mais pensez-vous que nous pourrion
s décider Jane à venir à Londres avec nous ? Un changement
lui ferait du bien, et quitter un peu sa famille serait p
eut-être pour elle le remède le plus salutaire.
Elizabeth applaudit à cette proposition, sûre que Jane l’
accepterait volontiers.
– J’espère, ajouta Mrs. Gardiner, qu’aucune arrière-pensé
e au sujet de ce jeune homme ne l’arrêtera. Nous habitons
un quartier tout différent, nous n’avons pas les mêmes rel
ations, et nous sortons peu, comme vous le savez. Il est d
onc fort peu probable qu’ils se rencontrent, à moins que l
ui-même ne cherche réellement à la voir.
– Oh ! cela, c’est impossible, car il est maintenant sous
0229 la garde de son ami, et Mr. Darcy ne lui permettra ce
rtainement pas d’aller rendre visite à Jane dans un tel qu
artier. Ma chère tante, y pensez-vous ? Mr. Darcy a peut-ê
tre entendu parler d’une certaine rue qu’on appelle Gracec
hurch Street, mais un mois d’ablutions lui semblerait à pe
ine suffisant pour s’en purifier si jamais il y mettait le
s pieds et, soyez-en sûre, Mr. Bingley ne sort jamais sans
lui.
– Tant mieux. J’espère qu’ils ne se rencontreront pas du
tout. Mais Jane n’est-elle pas en correspondance avec la s
oeur ? Elle ne pourra résister au désir d’aller la voir.
– Elle laissera, je pense, tomber cette relation.
Tout en faisant cette déclaration avec la même assurance
qu’elle avait prédit que Mr. Bingley n’aurait pas la permi
ssion d’aller voir Jane, Elizabeth ressentait au fond d’el
le-même une anxiété qui, à la réflexion, lui prouva qu’ell
e ne jugeait pas l’affaire absolument désespérée. Après to
ut il était possible, – elle allait même jusqu’à se dire p
robable, – que l’amour de Mr. Bingley se réveillât, et que
l’influence des siens se trouvât moins forte que le pouvo
0230ir plus naturel des attraits qui l’avaient charmé.
Jane accepta l’invitation de sa tante avec plaisir et, si
elle pensa aux Bingley, ce fut simplement pour se dire qu
e, Caroline n’habitant pas avec son frère, elle pourrait,
sans risquer de le rencontrer, passer quelquefois une mati
née avec elle.
Les Gardiner restèrent une semaine à Longbourn, et entre
les Philips, les Lucas, et les officiers de la milice, il
n’y eut pas une journée sans invitation. Mrs. Bennet avait
si bien pourvu à la distraction de son frère et de sa bel
le-soeur qu’ils ne dînèrent pas une seule fois en famille.
Si l’on passait la soirée à la maison, il ne manquait jam
ais d’y avoir comme convives quelques officiers et parmi e
ux Mr. Wickham. Dans ces occasions, Mrs. Gardiner, mise en
éveil par la sympathie avec laquelle Elizabeth lui avait
parlé de ce dernier, les observait tous deux avec attentio
n. Sans les croire très sérieusement épris l’un de l’autre
, le plaisir évident qu’ils éprouvaient à se voir suffit à
l’inquiéter un peu, et elle résolut de représenter avant
son départ à Elizabeth l’imprudence qu’il y aurait à encou
0231rager un tel sentiment.
Indépendamment de ses qualités personnelles, Wickham avai
t un moyen de se rendre agréable à Mrs. Gardiner. Celle-ci
, avant son mariage, avait habité un certain temps la régi
on dont il était lui-même originaire, dans le Derbyshire.
Ils avaient donc beaucoup de connaissances communes et, bi
en qu’il eût quitté le pays depuis cinq ans, il pouvait lu
i donner de ses relations d’autrefois des nouvelles plus f
raîches que celles qu’elle possédait elle-même.
Mrs. Gardiner avait vu Pemberley, jadis, et avait beaucou
p entendu parler du père de Mr. Darcy. C’était là un inépu
isable sujet de conversation. Elle prenait plaisir à compa
rer ses souvenirs de Pemberley avec la description minutie
use qu’en faisait Wickham et à dire son estime pour l’anci
en propriétaire. Son interlocuteur ne se montrait pas moin
s charmé qu’elle par cette évocation du passé. Lorsqu’il l
ui raconta la façon dont l’avait traité le fils elle essay
a de se rappeler ce qu’on disait de celui-ci au temps où i
l n’était encore qu’un jeune garçon et, en fouillant dans
sa mémoire, il lui sembla avoir entendu dire que le jeune
0232Fitzwilliam Darcy était un enfant extrêmement orgueill
eux et désagréable.
XXVI

Mrs. Gardiner saisit la première occasion favorable pour
donner doucement à Elizabeth l’avertissement qu’elle jugea
it nécessaire. Après lui avoir dit franchement ce qu’elle
pensait, elle ajouta :
– Vous êtes, Lizzy, une fille trop raisonnable pour vous
attacher à quelqu’un simplement parce que l’on cherche à v
ous en détourner, c’est pourquoi je ne crains pas de vous
parler avec cette franchise. Très sérieusement, je voudrai
s que vous vous teniez sur vos gardes : ne vous laissez pa
s prendre, – et ne laissez pas Mr. Wickham se prendre, – a
ux douceurs d’une affection que le manque absolu de fortun
e de part et d’autre rendrait singulièrement imprudente. J
e n’ai rien à dire contre lui ; c’est un garçon fort sympa
thique, et s’il possédait la position qu’il mérite, je cro
is que vous ne pourriez mieux choisir, mais, la situation
étant ce qu’elle est, il vaut mieux ne pas laisser votre i
0233magination s’égarer. Vous avez beaucoup de bon sens et
nous comptons que vous saurez en user. Votre père a toute
confiance dans votre jugement et votre fermeté de caractè
re ; n’allez pas lui causer une déception.
– Ma chère tante, voilà des paroles bien sérieuses !
– Oui, et j’espère vous décider à être sérieuse, vous aus
si.
– Eh bien ! Rassurez-vous, je vous promets d’être sur mes
gardes, et Mr. Wickham ne s’éprendra pas de moi si je pui
s l’en empêcher.
– Elizabeth, vous n’êtes pas sérieuse en ce moment.
– Je vous demande pardon ; je vais faire tous mes efforts
pour le devenir. Pour l’instant je ne suis pas amoureuse
de Mr. Wickham. Non, très sincèrement, je ne le suis pas,
mais c’est, sans comparaison, l’homme le plus agréable que
j’aie jamais rencontré, et, s’il s’attachait à moi- Non,
décidément, il vaut mieux que cela n’arrive pas ; je vois
quel en serait le danger. – Oh ! cet horrible Mr. Darcy !
– L’estime de mon père me fait grand honneur, et je serais
très malheureuse de la perdre. Mon père, cependant, a un
0234faible pour Mr. Wickham. En résumé, ma chère tante, je
serais désolée de vous faire de la peine, mais puisque no
us voyons tous les jours que les jeunes gens qui s’aiment
se laissent rarement arrêter par le manque de fortune, com
ment pourrais-je m’engager à me montrer plus forte que tan
t d’autres en cas de tentation ? Comment, même, pourrais-j
e être sûre qu’il est plus sage de résister ? Aussi, tout
ce que je puis vous promettre, c’est de ne rien précipiter
, de ne pas me hâter de croire que je suis l’unique objet
des pensées de Mr. Wickham. En un mot, je ferai de mon mie
ux.
– Peut-être serait-il bon de ne pas l’encourager à venir
aussi souvent ; tout au moins pourriez-vous ne pas suggére
r à votre mère de l’inviter.
– Comme je l’ai fait l’autre jour, dit Elizabeth qui sour
it à l’allusion. C’est vrai, il serait sage de m’en absten
ir. Mais ne croyez pas que ses visites soient habituelleme
nt aussi fréquentes ; c’est en votre honneur qu’on l’a inv
ité si souvent cette semaine. Vous connaissez les idées de
ma mère sur la nécessité d’avoir continuellement du monde
0235 pour distraire ses visiteurs. En toute sincérité, j’e
ssaierai de faire ce qui me semblera le plus raisonnable.
Et maintenant, j’espère que vous voilà satisfaite.
Sur la réponse affirmative de sa tante, Elizabeth la reme
rcia de son affectueux intérêt et ainsi se termina l’entre
tien, – exemple bien rare d’un avis donné en pareille mati
ère sans blesser le personnage qui le reçoit.
Mr. Collins revint en Hertfordshire après le départ des G
ardiner et de Jane, mais comme il descendit cette fois che
z les Lucas, son retour ne gêna pas beaucoup Mrs. Bennet.
Le jour du mariage approchant, elle s’était enfin résignée
à considérer l’événement comme inévitable, et allait jusq
u’à dire d’un ton désagréable qu’elle « souhaitait qu’ils
fussent heureux ».
Le mariage devant avoir lieu le jeudi, miss Lucas vint le
mercredi à Longbourn pour faire sa visite d’adieu. Lorsqu
‘elle se leva pour prendre congé, Elizabeth, confuse de la
mauvaise grâce de sa mère et de ses souhaits dépourvus de
cordialité, sortit de la pièce en même temps que Charlott
e pour la reconduire. Comme elles descendaient ensemble, c
0236elle-ci lui dit :
– Je compte recevoir souvent de vos nouvelles, Elizabeth.

– Je vous le promets.
– Et j’ai une autre faveur à vous demander, celle de veni
r me voir.
– Nous nous rencontrerons souvent ici, je l’espère.
– Il est peu probable que je quitte le Kent d’ici quelque
temps. Promettez-moi donc de venir à Hunsford.
Elizabeth ne pouvait refuser, bien que la perspective de
cette visite la séduisît peu au premier abord.
– Mon père et Maria doivent venir me faire visite en mars
. Vous consentirez, je l’espère, à les accompagner, et vou
s serez accueillie aussi chaudement qu’eux-mêmes.
Le mariage eut lieu. Les mariés partirent pour le Kent au
sortir de l’église, et dans le public on échangea les pro
pos habituels en de telles circonstances.
Les premières lettres de Charlotte furent accueillies ave
c empressement. On se demandait naturellement avec curiosi
té comment elle parlerait de sa nouvelle demeure, de lady
0237Catherine, et surtout de son bonheur. Les lettres lues
, Elizabeth vit que Charlotte s’exprimait sur chaque point
exactement comme elle l’avait prévu. Elle écrivait avec b
eaucoup de gaieté, semblait jouir d’une existence pleine d
e confort et louait tout ce dont elle parlait : la maison,
le mobilier, les voisins, les routes ne laissaient rien à
désirer et lady Catherine se montrait extrêmement aimable
et obligeante. Dans tout cela on reconnaissait les descri
ptions de Mr. Collins sous une forme plus tempérée. Elizab
eth comprit qu’il lui faudrait attendre d’aller à Hunsford
pour connaître le reste.
Jane avait déjà écrit quelques lignes pour annoncer qu’el
le avait fait bon voyage, et Elizabeth espérait que sa sec
onde lettre parlerait un peu des Bingley. Cet espoir eut l
e sort de tous les espoirs en général. Au bout d’une semai
ne passée à Londres, Jane n’avait ni vu Caroline, ni rien
reçu d’elle. Ce silence, elle l’expliquait en supposant qu
e sa dernière lettre écrite de Longbourn s’était perdue. «
Ma tante, continuait-elle, va demain dans leur quartier,
et j’en profiterai pour passer à Grosvenor Street. »
0238 La visite faite, elle écrivit de nouveau : elle avait
vu miss Bingley. « Je n’ai pas trouvé à Caroline beaucoup
d’entrain, disait-elle, mais elle a paru très contente de
me voir et m’a reproché de ne pas lui avoir annoncé mon a
rrivée à Londres. Je ne m’étais donc pas trompée ; elle n’
avait pas reçu ma dernière lettre. J’ai naturellement dema
ndé des nouvelles de son frère : il va bien, mais est tell
ement accaparé par Mr. Darcy que ses soeurs le voient à pe
ine. J’ai appris au cours de la conversation qu’elles atte
ndaient miss Darcy à dîner ; j’aurais bien aimé la voir. M
a visite n’a pas été longue parce que Caroline et Mrs. Hur
st allaient sortir. Je suis sûre qu’elles ne tarderont pas
à me la rendre. »
Elizabeth hocha la tête en lisant cette lettre. Il était
évident qu’un hasard seul pouvait révéler à Mr. Bingley la
présence de sa soeur à Londres.
Un mois s’écoula sans que Jane entendît parler de lui. El
le tâchait de se convaincre que ce silence la laissait ind
ifférente mais il lui était difficile de se faire encore i
llusion sur les sentiments de miss Bingley. Après l’avoir
0239attendue de jour en jour pendant une quinzaine, en lui
trouvant chaque soir une nouvelle excuse, elle la vit enf
in apparaître. Mais la brièveté de sa visite, et surtout l
e changement de ses manières, lui ouvrirent cette fois les
yeux. Voici ce qu’elle écrivit à ce propos à sa soeur :
« Vous êtes trop bonne, ma chère Lizzy, j’en suis sûre, p
our vous glorifier d’avoir été plus perspicace que moi qua
nd je vous confesserai que je m’étais complètement abusée
sur les sentiments de miss Bingley à mon égard. Mais, ma c
hère soeur, bien que les faits vous donnent raison, ne m’a
ccusez pas d’obstination si j’affirme qu’étant données ses
démonstrations passées, ma confiance était aussi naturell
e que vos soupçons. Je ne comprends pas du tout pourquoi C
aroline a désiré se lier avec moi ; et si les mêmes circon
stances se représentaient, il serait possible que je m’y l
aisse prendre de nouveau. C’est hier seulement qu’elle m’a
rendu ma visite, et jusque-là elle ne m’avait pas donné l
e moindre signe de vie. Il était visible qu’elle faisait c
ette démarche sans plaisir : elle s’est vaguement excusée
de n’être pas venue plus tôt, n’a pas dit une parole qui t
0240émoignât du désir de me revoir et m’a paru en tout poi
nt tellement changée que lorsqu’elle est partie j’étais pa
rfaitement résolue à laisser tomber nos relations. Je ne p
uis m’empêcher de la blâmer et de la plaindre à la fois. E
lle a eu tort de me témoigner tant d’amitié, – car je puis
certifier que toutes les avances sont venues d’elle. Mais
je la plains, cependant, parce qu’elle doit sentir qu’ell
e a mal agi et que sa sollicitude pour son frère en est la
cause. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage. Je su
is étonnée seulement que ses craintes subsistent encore à
l’heure qu’il est ; car si son frère avait pour moi la moi
ndre inclination, il y a longtemps qu’il aurait tâché de m
e revoir. Il sait certainement que je suis à Londres ; une
phrase de Caroline me l’a laissé à entendre.
« Je n’y comprends rien. J’aurais presque envie de dire q
u’il y a dans tout cela quelque chose de louche, si je ne
craignais de faire un jugement téméraire. Mais je vais ess
ayer de chasser ces pensées pénibles pour me souvenir seul
ement de ce qui peut me rendre heureuse : votre affection,
par exemple, et l’inépuisable bonté de mon oncle et de ma
0241 tante. Ecrivez-moi bientôt. Miss Bingley m’a fait com
prendre que son frère ne retournerait pas à Netherfield et
résilierait son bail, mais sans rien dire de précis. N’en
parlons pas, cela vaut mieux.
« Je suis très heureuse que vous ayez de bonnes nouvelles
de vos amis de Hunsford. Il faut que vous alliez les voir
avec sir William et Maria. Vous ferez là-bas, j’en suis s
ûre, un agréable séjour. A vous affectueusement. »
Cette lettre causa quelque peine à Elizabeth, mais elle s
e réconforta bientôt par la pensée que Jane avait cessé d’
être dupe de miss Bingley. Du frère, il n’y avait plus rie
n à espérer ; un retour à ses premiers sentiments ne sembl
ait même plus souhaitable à Elizabeth, tant il avait baiss
é dans son estime. Son châtiment serait d’épouser bientôt
miss Darcy qui, sans doute, si Wickham avait dit la vérité
, lui ferait regretter amèrement ce qu’il avait dédaigné.

A peu près vers cette époque, Mrs. Gardiner rappela à sa
nièce ce qu’elle lui avait promis au sujet de Wickham et r
éclama d’être tenue au courant. La réponse que fit Elizabe
0242th était de nature à satisfaire sa tante plutôt qu’ell
e-même. La prédilection que semblait lui témoigner Wickham
avait disparu ; son empressement avait cessé ; ses soins
avaient changé d’objet. Elizabeth s’en rendait compte mais
pouvait constater ce changement sans en éprouver un vrai
chagrin. Son coeur n’avait été que légèrement touché, et l
a conviction que seule la question de fortune l’avait empê
chée d’être choisie suffisait à satisfaire son amour-propr
e. Un héritage inattendu de dix mille livres était le prin
cipal attrait de la jeune fille à qui, maintenant, s’adres
saient ses hommages, mais Elizabeth, moins clairvoyante ic
i, semblait-il, que, dans le cas de Charlotte, n’en voulai
t point à Wickham de la prudence de ses calculs. Au contra
ire, elle ne trouvait rien de plus naturel, et, tout en su
pposant qu’il avait dû lui en coûter un peu de renoncer à
son premier rêve, elle était prête à approuver la sagesse
de sa conduite et souhaitait sincèrement qu’il fût heureux
.
Elizabeth disait en terminant sa lettre à Mrs. Gardiner :

0243 « Je suis convaincue maintenant, ma chère tante, que
mes sentiments pour lui n’ont jamais été bien profonds, au
trement son nom seul me ferait horreur et je lui souhaiter
ais toutes sortes de maux ; or, non seulement je me sens p
our lui pleine de bienveillance, mais encore je n’en veux
pas le moins du monde à miss King et ne demande qu’à lui r
econnaître beaucoup de qualités. Tout ceci ne peut vraimen
t pas être de l’amour ; ma vigilance a produit son effet.
Certes, je serais plus intéressante si j’étais folle de ch
agrin, mais je préfère, somme toute, la médiocrité de mes
sentiments. Kitty et Lydia prennent plus à coeur que moi l
a défection de Mr. Wickham. Elles sont jeunes, et l’expéri
ence ne leur a pas encore appris que les jeunes gens les p
lus aimables ont besoin d’argent pour vivre, tout aussi bi
en que les autres. »
XXVII

Sans autre événement plus notable que des promenades à Me
ryton, tantôt par la boue et tantôt par la gelée, janvier
et février s’écoulèrent.
0244 Mars devait amener le départ d’Elizabeth pour Hunsfor
d. Tout d’abord, elle n’avait pas songé sérieusement à s’y
rendre, mais bientôt, s’étant rendu compte que Charlotte
comptait véritablement sur sa visite, elle en vint à envis
ager elle-même ce voyage avec un certain plaisir. L’absenc
e avait excité chez elle le désir de revoir son amie et at
ténué en même temps son antipathie pour Mr. Collins. Ce sé
jour mettrait un peu de variété dans son existence, et, co
mme avec sa mère et ses soeurs d’humeur si différente, la
maison n’était pas toujours un paradis, un peu de changeme
nt serait, après tout, le bienvenu. Elle aurait de plus l’
occasion de voir Jane au passage. Bref, à mesure que le jo
ur du départ approchait, elle eût été bien fâchée que le v
oyage fût remis.
Tout s’arrangea le mieux du monde, et selon les premiers
plans de Charlotte. Elizabeth devait partir avec sir Willi
am et sa seconde fille ; son plaisir fut complet lorsqu’el
le apprit qu’on s’arrêterait une nuit à Londres.
Les adieux qu’elle échangea avec Mr. Wickham furent plein
s de cordialité, du côté de Mr. Wickham tout particulièrem
0245ent. Ses projets actuels ne pouvaient lui faire oublie
r qu’Elizabeth avait été la première à attirer son attenti
on, la première à écouter ses confidences avec sympathie,
la première à mériter son admiration. Aussi, dans la façon
dont il lui souhaita un heureux séjour, en lui rappelant
quel genre de personne elle allait trouver en lady Catheri
ne de Bourgh, et en exprimant l’espoir que là comme ailleu
rs leurs opinions s’accorderaient toujours, il y avait un
intérêt, une sollicitude à laquelle Elizabeth fut extrêmem
ent sensible, et, en le quittant, elle garda la conviction
que, marié ou célibataire, il resterait toujours à ses ye
ux le modèle de l’homme aimable.
La distance jusqu’à Londres n’était que de vingt-quatre m
illes et, partis dès le matin, les voyageurs purent être c
hez les Gardiner à Gracechurch street vers midi. Jane qui
les guettait à une fenêtre du salon s’élança pour les accu
eillir dans le vestibule. Le premier regard d’Elizabeth fu
t pour scruter anxieusement le visage de sa soeur et elle
fut heureuse de constater qu’elle avait bonne mine et qu’e
lle était aussi fraîche et jolie qu’à l’ordinaire. Sur l’e
0246scalier se pressait toute une bande de petits garçons
et de petites filles impatientes de voir leur cousine ; l’
atmosphère était joyeuse et accueillante, et la journée se
passa très agréablement, l’après-midi dans les magasins e
t la soirée au théâtre.
Elizabeth s’arrangea pour se placer à côté de sa tante. E
lles commencèrent naturellement par s’entretenir de Jane,
et Elizabeth apprit avec plus de peine que de surprise que
sa soeur, malgré ses efforts pour se dominer, avait encor
e des moments d’abattement. Mrs. Gardiner donna aussi quel
ques détails sur la visite de miss Bingley et rapporta plu
sieurs conversations qu’elle avait eues avec Jane, qui pro
uvaient que la jeune fille avait renoncé à cette relation
d’une façon définitive.
Mrs. Gardiner plaisanta ensuite sa nièce sur l’infidélité
de Wickham et la félicita de prendre les choses d’une âme
si tranquille.
– Mais comment est donc cette miss King ? Il me serait pé
nible de penser que notre ami ait l’âme vénale.
– Pourriez-vous me dire, ma chère tante, quelle est la di
0247fférence entre la vénalité et la prudence ? Où finit l
‘une et où commence l’autre ? A Noël, vous aviez peur qu’i
l ne m’épousât ; vous regardiez ce mariage comme une impru
dence, et maintenant qu’il cherche à épouser une jeune fil
le pourvue d’une modeste dot de dix mille livres, vous voi
là prête à le taxer de vénalité !
– Dites-moi seulement comment est miss King, je saurai en
suite ce que je dois penser.
– C’est, je crois, une très bonne fille. Je n’ai jamais e
ntendu rien dire contre elle.
– Mais Mr. Wickham ne s’était jamais occupé d’elle jusqu’
au jour où elle a hérité cette fortune de son grand-père ?

– Non ; pourquoi l’aurait-il fait ? S’il ne lui était poi
nt permis de penser à moi parce que je n’avais pas d’argen
t, comment aurait-il pu être tenté de faire la cour à une
jeune fille qui n’en avait pas davantage et qui par surcro
ît lui était indifférente ?
– Il semble peu délicat de s’empresser auprès d’elle sitô
t après son changement de fortune.
0248 – Un homme pressé par le besoin d’argent n’a pas le t
emps de s’arrêter à des convenances que d’autres ont le lo
isir d’observer. Si miss King n’y trouve rien à redire, po
urquoi serions-nous choquées ?
– L’indulgence de miss King ne le justifie point. Cela pr
ouve seulement que quelque chose lui manque aussi, bon sen
s ou délicatesse.
– Eh bien ! s’écria Elizabeth, qu’il en soit comme vous l
e voulez, et admettons une fois pour toutes qu’elle est so
tte, et qu’il est, lui, un coureur de dot.
– Non, Lizzy, ce n’est pas du tout ce que je veux. Il m’e
st pénible de porter ce jugement sévère sur un jeune homme
originaire du Derbyshire.
– Oh ! quant à cela, j’ai une assez pauvre opinion des je
unes gens du Derbyshire ; et leurs intimes amis du Hertfor
dshire ne valent pas beaucoup mieux. Je suis excédée des u
ns et des autres, Dieu merci ! Je vais voir demain un homm
e totalement dépourvu de sens, d’intelligence et d’éducati
on, et je finis par croire que ces gens-là seuls sont agré
ables à fréquenter !
0249 – Prenez garde, Lizzy, voilà un discours qui sent for
t le désappointement.
Avant la fin de la représentation, Elizabeth eut le plais
ir très inattendu de se voir inviter par son oncle et sa t
ante à les accompagner dans le voyage d’agrément qu’ils pr
ojetaient pour l’été suivant.
– Nous n’avons pas encore décidé où nous irons. Peut-être
dans la région des Lacs.
Nul projet ne pouvait être plus attrayant pour Elizabeth
et l’invitation fut acceptée avec empressement et reconnai
ssance.
– – ma chère tante, s’écria-t-elle ravie, vous me transpo
rtez de joie ! Quelles heures exquises nous passerons ense
mble ! Adieu, tristesses et déceptions ! Nous oublierons l
es hommes en contemplant les montagnes !
XXVIII

Dans le voyage du lendemain, tout parut nouveau et intére
ssant à Elizabeth. Rassurée sur la santé de Jane par sa be
lle mine et ravie par la perspective de son voyage dans le
0250 Nord, elle se sentait pleine d’entrain et de gaieté.

Quand on quitta la grand’route pour prendre le chemin de
Hunsford, tous cherchèrent des yeux le presbytère, s’atten
dant à le voir surgir à chaque tournant. Leur route longea
it d’un côté la grille de Rosings Park. Elizabeth sourit e
n se souvenant de tout ce qu’elle avait entendu au sujet d
e sa propriétaire.
Enfin, le presbytère apparut. Le jardin descendant jusqu’
à la route, les palissades vertes, la haie de lauriers, to
ut annonçait qu’on était au terme du voyage. Mr. Collins e
t Charlotte se montrèrent à la porte, et la voiture s’arrê
ta devant la barrière, séparée de la maison par une courte
avenue de lauriers.
Mrs. Collins reçut son amie avec une joie si vive qu’Eliz
abeth, devant cet accueil affectueux, se félicita encore d
avantage d’être venue. Elle vit tout de suite que le maria
ge n’avait pas changé son cousin et que sa politesse était
toujours aussi cérémonieuse. Il la retint plusieurs minut
es à la porte pour s’informer de toute sa famille, puis ap
0251rès avoir, en passant, fait remarquer le bel aspect de
l’entrée, il introduisit ses hôtes sans plus de délai dan
s la maison.
Au salon, il leur souhaita une seconde fois la bienvenue
dans son modeste presbytère et répéta ponctuellement les o
ffres de rafraîchissements que sa femme faisait aux voyage
urs.
Elizabeth s’attendait à le voir briller de tout son éclat
, et, pendant qu’il faisait admirer les belles proportions
du salon, l’idée lui vint qu’il s’adressait particulièrem
ent à elle comme s’il souhaitait de lui faire sentir tout
ce qu’elle avait perdu en refusant de l’épouser. Il lui eû
t été difficile pourtant d’éprouver le moindre regret, et
elle s’étonnait plutôt que son amie, vivant avec un tel co
mpagnon, pût avoir l’air aussi joyeux. Toutes les fois que
Mr. Collins proférait quelque sottise, – et la chose n’ét
ait pas rare, – les yeux d’Elizabeth se tournaient involon
tairement vers sa femme. Une ou deux fois, elle crut surpr
endre sur son visage une faible rougeur, mais la plupart d
u temps, Charlotte, très sagement, avait l’air de ne pas e
0252ntendre.
Après avoir tenu ses visiteurs assez longtemps pour leur
faire admirer en détail le mobilier, depuis le bahut jusqu
‘au garde-feu, et entendre le récit de leur voyage, Mr. Co
llins les emmena faire le tour du jardin qui était vaste,
bien dessiné, et qu’il cultivait lui-même. Travailler dans
son jardin était un de ses plus grands plaisirs. Elizabet
h admira le sérieux avec lequel Charlotte vantait la salub
rité de cet exercice et reconnaissait qu’elle encourageait
son mari à s’y livrer le plus possible. Mr. Collins les c
onduisit dans toutes les allées et leur montra tous les po
ints de vue avec une minutie qui en faisait oublier le pit
toresque. Mais de toutes les vues que son jardin, la contr
ée et même le royaume pouvaient offrir, aucune n’était com
parable à celle du manoir de Rosings qu’une trouée dans le
s arbres du parc permettait d’apercevoir presque en face d
u presbytère. C’était un bel édifice de construction moder
ne, fort bien situé sur une éminence.
Après le jardin, Mr. Collins voulut leur faire faire le t
our de ses deux prairies, mais les dames, qui n’étaient po
0253int chaussées pour affronter les restes d’une gelée bl
anche, se récusèrent, et tandis qu’il continuait sa promen
ade avec sir William, Charlotte ramena sa soeur et son ami
e à la maison, heureuse sans doute de pouvoir la leur fair
e visiter sans l’aide de son mari. Petite, mais bien const
ruite, elle était commodément agencée et tout y était orga
nisé avec un ordre et une intelligence dont Elizabeth attr
ibua tout l’honneur à Charlotte. Cette demeure, évidemment
, était fort plaisante à condition d’en oublier le maître,
et en voyant à quel point Charlotte se montrait satisfait
e, Elizabeth conclut qu’elle l’oubliait souvent.
On avait tout de suite prévenu les arrivants que lady Cat
herine était encore à la campagne. On reparla d’elle au dî
ner et Mr. Collins observa :
– Oui, miss Elizabeth, vous aurez l’honneur de voir lady
Catherine de Bourgh dimanche prochain, et certainement ell
e vous charmera. C’est l’aménité et la bienveillance en pe
rsonne, et je ne doute pas qu’elle n’ait la bonté de vous
adresser la parole à l’issue de l’office. Je ne crois pas
m’avancer en vous annonçant qu’elle vous comprendra ainsi
0254que ma soeur Maria dans les invitations qu’elle nous f
era pendant votre séjour ici. Sa manière d’être à l’égard
de ma chère Charlotte est des plus aimables : nous dînons
à Rosings deux fois par semaine, et jamais Sa Grâce ne nou
s laisse revenir à pied : sa voiture est toujours prête po
ur nous ramener ; – je devrais dire une de ses voitures, c
ar Sa Grâce en a plusieurs.
– Lady Catherine est une femme intelligente et respectabl
e, appuya Charlotte, et c’est pour nous une voisine rempli
e d’attentions.
– Très juste, ma chère amie ; je le disais à l’instant. C
‘est une personne pour laquelle on ne peut avoir trop de d
éférence.
La soirée se passa tout entière à parler du Hertfordshire
. Une fois retirée dans la solitude de sa chambre, Elizabe
th put méditer à loisir sur le bonheur dont semblait jouir
son amie. A voir avec quel calme Charlotte supportait son
mari, avec quelle adresse elle le gouvernait, Elizabeth f
ut obligée de reconnaître qu’elle s’en tirait à merveille.

0255 Dans l’après-midi du jour suivant, pendant qu’elle s’
habillait pour une promenade, un bruit soudain parut mettr
e toute la maison en rumeur ; elle entendit quelqu’un mont
er précipitamment l’escalier en l’appelant à grands cris.
Elle ouvrit la porte et vit sur le palier Maria hors d’hal
eine.
– Elizabeth, venez vite voir quelque chose d’intéressant
! Je ne veux pas vous dire ce que c’est. Dépêchez-vous et
descendez tout de suite à la salle à manger !
Sans pouvoir obtenir un mot de plus de Maria, elle descen
dit rapidement avec elle dans la salle à manger, qui donna
it sur la route, et, de là, vit deux dames dans un petit p
haéton arrêté à la barrière du jardin.
– C’est tout cela ! s’exclama Elizabeth. Je pensais pour
le moins que toute la basse-cour avait envahi le jardin, e
t vous n’avez à me montrer que lady Catherine et sa fille
!
– Oh ! ma chère, dit Maria scandalisée de sa méprise, ce
n’est pas lady Catherine, c’est miss Jenkins, la dame de c
ompagnie, et miss de Bourgh. Regardez-la. Quelle petite pe
0256rsonne ! Qui aurait pu la croire si mince et si chétiv
e ?
– Quelle impolitesse de retenir Charlotte dehors par un v
ent pareil ! Pourquoi n’entre-t-elle pas ?
– Charlotte dit que cela ne lui arrive presque jamais. C’
est une véritable faveur quand miss de Bourgh consent à en
trer.
– Son extérieur me plaît, murmura Elizabeth dont la pensé
e était ailleurs. Elle a l’air maussade et maladive. Elle
lui conviendra très bien ; c’est juste la femme qu’il lui
faut.
Mr. Collins et Charlotte étaient tous les deux à la porte
, en conversation avec ces dames, sir William debout sur l
e perron ouvrait de grands yeux en contemplant ce noble sp
ectacle, et, au grand amusement d’Elizabeth, saluait chaqu
e fois que miss de Bourgh regardait de son côté.
Enfin, ces dames repartirent, et tout le monde rentra dan
s la maison. Mr. Collins, en apercevant les jeunes filles,
les félicita de leur bonne fortune et Charlotte expliqua
qu’ils étaient tous invités à dîner à Rosings pour le lend
0257emain.
XXIX

Mr. Collins exultait.
– J’avoue, dit-il, que je m’attendais un peu à ce que Sa
Grâce nous demandât d’aller dimanche prendre le thé et pas
ser la soirée avec elle. J’en étais presque sûr, tant je c
onnais sa grande amabilité. Mais qui aurait pu imaginer qu
e nous recevrions une invitation à dîner, – une invitation
pour tous les cinq, – si tôt après votre arrivée ?
– C’est une chose qui me surprend moins, répliqua sir Wil
liam, ma situation m’ayant permis de me familiariser avec
les usages de la haute société. A la cour, les exemples d’
une telle courtoisie ne sont pas rares.
On ne parla guère d’autre chose ce jour-là et pendant la
matinée qui suivit. Mr. Collins s’appliqua à préparer ses
hôtes aux grandeurs qui les attendaient afin qu’ils ne fus
sent pas trop éblouis par la vue des salons, le nombre des
domestiques et la magnificence du dîner. Quand les dames
montèrent pour s’apprêter, il dit à Elizabeth :
0258 – Ne vous faites pas de souci, ma chère cousine, au s
ujet de votre toilette. Lady Catherine ne réclame nullemen
t de vous l’élégance qui sied à son rang et à celui de sa
fille. Je vous conseille simplement de mettre ce que vous
avez de mieux. Faire plus serait inutile. Ce n’est pas vot
re simplicité qui donnera de vous une moins bonne opinion
à lady Catherine ; elle aime que les différences sociales
soient respectées.
Pendant qu’on s’habillait, il vint plusieurs fois aux por
tes des différentes chambres pour recommander de faire dil
igence, car lady Catherine n’aimait pas qu’on retardât l’h
eure de son dîner.
Tous ces détails sur lady Catherine et ses habitudes fini
ssaient par effrayer Maria, et sir William n’avait pas res
senti plus d’émotion lorsqu’il avait été présenté à la cou
r que sa fille n’en éprouvait à l’idée de passer le seuil
du château de Rosings.
Comme le temps était doux, la traversée du parc fut une a
gréable promenade. Chaque parc a sa beauté propre ; ce qu’
Elizabeth vit de celui de Rosings l’enchanta, bien qu’elle
0259 ne pût manifester un enthousiasme égal à celui qu’att
endait Mr. Collins et qu’elle accueillît avec une légère i
ndifférence les renseignements qu’il lui donnait sur le no
mbre des fenêtres du château et la somme que sir Lewis de
Bourgh avait dépensée jadis pour les faire vitrer.
La timidité de Maria augmentait à chaque marche du perron
et sir William lui-même paraissait un peu troublé.
Après avoir passé le grand hall d’entrée, dont Mr. Collin
s en termes lyriques fit remarquer les belles proportions
et la décoration élégante, ils traversèrent une antichambr
e et le domestique les introduisit dans la pièce où se tro
uvait lady Catherine en compagnie de sa fille et de Mrs. J
enkinson. Avec une grande condescendance, Sa Grâce se leva
pour les accueillir et comme Mrs. Collins avait signifié
à son mari qu’elle se chargeait des présentations, tout se
passa le mieux du monde. Malgré son passage à la cour, si
r William était tellement impressionné par la splendeur qu
i l’entourait qu’il eut juste assez de présence d’esprit p
our faire un profond salut et s’asseoir sans mot dire. Sa
fille, à moitié morte de peur, s’assit sur le bord d’une c
0260haise, ne sachant de quel côté partager ses regards. E
lizabeth, au contraire, avait tout son sang-froid et put e
xaminer avec calme les trois personnes qu’elle avait devan
t elle.
Lady Catherine était grande, et ses traits fortement acce
ntués avaient dû être beaux. Son expression n’avait rien d
‘aimable, pas plus que sa manière d’accueillir ses visiteu
rs n’était de nature à leur faire oublier l’infériorité de
leur rang. Elle ne gardait pas un silence hautain, mais e
lle disait tout d’une voix impérieuse qui marquait bien le
sentiment qu’elle avait de son importance. Elizabeth se r
appela ce que lui avait dit Wickham et, de ce moment, fut
persuadée que lady Catherine répondait exactement au portr
ait qu’il lui en avait fait.
Miss de Bourgh n’offrait aucune ressemblance avec sa mère
et Elizabeth fut presque aussi étonnée que Maria de sa pe
tite taille et de sa maigreur. Elle parlait peu, si ce n’e
st à voix basse en s’adressant à Mrs. Jenkinson. Celle-ci,
personne d’apparence insignifiante, était uniquement occu
pée à écouter miss de Bourgh et à lui rendre de menus serv
0261ices.
Au bout de quelques minutes lady Catherine invita ses vis
iteurs à se rendre tous à la fenêtre pour admirer la vue.
Mr. Collins s’empressa de leur détailler les beautés du pa
ysage tandis que lady Catherine les informait avec bienvei
llance que c’était beaucoup plus joli en été.
Le repas fut magnifique. On y vit tous les domestiques, t
outes les pièces d’argenterie que Mr. Collins avait annonc
és. Comme il l’avait également prédit, sur le désir exprim
é par lady Catherine, il prit place en face d’elle, marqua
nt par l’expression de son visage qu’en ce monde, aucun ho
nneur plus grand ne pouvait lui échoir. Il découpait, mang
eait, et faisait des compliments avec la même allégresse j
oyeuse. Chaque nouveau plat était d’abord célébré par lui,
puis par sir William qui, maintenant remis de sa première
émotion, faisait écho à tout ce que disait son gendre. A
la grande surprise d’Elizabeth, une admiration aussi exces
sive paraissait enchanter lady Catherine qui souriait grac
ieusement. La conversation n’était pas très animée. Elizab
eth aurait parlé volontiers si elle en avait eu l’occasion
0262, mais elle était placée entre Charlotte et miss de Bo
urgh : la première était absorbée par l’attention qu’elle
prêtait à lady Catherine et la seconde n’ouvrait pas la bo
uche. Mrs. Jenkinson ne parlait que pour remarquer que mis
s de Bourgh ne mangeait pas, et pour exprimer la crainte q
u’elle ne fût indisposée. Maria n’aurait jamais osé dire u
n mot, et les deux messieurs ne faisaient que manger et s’
extasier.
De retour au salon, les dames n’eurent qu’à écouter lady
Catherine qui parla sans interruption jusqu’au moment où l
e café fut servi, donnant son avis sur toutes choses d’un
ton qui montrait qu’elle ignorait la contradiction. Elle i
nterrogea familièrement Charlotte sur son intérieur et lui
donna mille conseils pour la conduite de son ménage et de
sa basse-cour. Elizabeth vit qu’aucun sujet n’était au-de
ssus de cette grande dame, pourvu qu’elle y trouvât une oc
casion de diriger et de régenter ses semblables. Entre tem
ps, elle posa toutes sortes de questions aux deux jeunes f
illes et plus particulièrement à Elizabeth sur le compte d
e laquelle elle se trouvait moins renseignée et qui, obser
0263va-t-elle à Mrs. Collins, « paraissait une petite jeun
e fille gentille et bien élevée ».
Elle lui demanda combien de soeurs elle avait, si aucune
n’était sur le point de se marier, si elles étaient jolies
, où elles avaient été élevées, quel genre d’équipage avai
t son père et quel était le nom de jeune fille de sa mère.
Elizabeth trouvait toutes ces questions assez indiscrètes
mais y répondit avec beaucoup de calme. Enfin lady Cather
ine observa :
– Le domaine de votre père doit revenir à Mr. Collins, n’
est-ce pas ? – J’en suis heureuse pour vous, dit-elle en s
e tournant vers Charlotte, – autrement je n’approuve pas u
ne disposition qui dépossède les femmes héritières en lign
e directe. On n’a rien fait de pareil dans la famille de B
ourgh. Jouez-vous du piano et chantez-vous, miss Bennet ?

– Un peu.
– Alors, un jour ou l’autre nous serons heureuses de vous
entendre. Notre piano est excellent, probablement supérie
ur à- Enfin, vous l’essaierez. Vos soeurs, sont-elles auss
0264i musiciennes ?
– L’une d’elles, oui, madame.
– Pourquoi pas toutes ? Vous auriez dû prendre toutes des
leçons. Les demoiselles Webb sont toutes musiciennes et l
eur père n’a pas la situation du vôtre. Faites-vous du des
sin ?
– Pas du tout.
– Quoi, aucune d’entre vous ?
– Aucune.
– Comme c’est étrange ! Sans doute l’occasion vous aura m
anqué. Votre mère aurait dû vous mener à Londres, chaque p
rintemps, pour vous faire prendre des leçons.
– Je crois que ma mère l’eût fait volontiers, mais mon pè
re a Londres en horreur.
– Avez-vous encore votre institutrice ?
– Nous n’en avons jamais eu.
– Bonté du ciel ! cinq filles élevées à la maison sans in
stitutrice ! Je n’ai jamais entendu chose pareille ! Quel
esclavage pour votre mère !
Elizabeth ne put s’empêcher de sourire et affirma qu’il n
0265‘en avait rien été.
– Alors, qui vous faisait travailler ? Qui vous surveilla
it ? Sans institutrice ? Vous deviez être bien négligées.

– Mon Dieu, madame, toutes celles d’entre nous qui avaien
t le désir de s’instruire en ont eu les moyens. On nous en
courageait beaucoup à lire et nous avons eu tous les maîtr
es nécessaires. Assurément, celles qui le préféraient étai
ent libres de ne rien faire.
– Bien entendu, et c’est ce que la présence d’une institu
trice aurait empêché. Si j’avais connu votre mère, j’aurai
s vivement insisté pour qu’elle en prît une. On ne saurait
croire le nombre de familles auxquelles j’en ai procuré.
Je suis toujours heureuse, quand je le puis, de placer une
jeune personne dans de bonnes conditions. Grâce à moi qua
tre nièces de Mrs. Jenkinson ont été pourvues de situation
s fort agréables. Vous ai-je dit, mistress Collins, que la
dy Metcalfe est venue me voir hier pour me remercier ? Il
paraît que miss Pape est une véritable perle. Parmi vos je
unes soeurs, y en a-t-il qui sortent déjà, miss Bennet ?
0266 – Oui, madame, toutes.
– Toutes ? Quoi ? Alors toutes les cinq à la fois ! Et vo
us n’êtes que la seconde, et les plus jeunes sortent avant
que les aînées soient mariées ? Quel âge ont-elles donc ?

– La dernière n’a pas encore seize ans. C’est peut-être u
n peu tôt pour aller dans le monde, mais, madame, ne serai
t-il pas un peu dur pour des jeunes filles d’être privées
de leur part légitime de plaisirs parce que les aînées n’o
nt pas l’occasion ou le désir de se marier de bonne heure
?
– En vérité, dit lady Catherine, vous donnez votre avis a
vec bien de l’assurance pour une si jeune personne. Quel â
ge avez-vous donc ?
– Votre Grâce doit comprendre, répliqua Elizabeth en sour
iant, qu’avec trois jeunes soeurs qui vont dans le monde,
je ne me soucie plus d’avouer mon âge.
Cette réponse parut interloquer lady Catherine. Elizabeth
était sans doute la première créature assez téméraire pou
r s’amuser de sa majestueuse impertinence.
0267 – Vous ne devez pas avoir plus de vingt ans. Vous n’a
vez donc aucune raison de cacher votre âge.
– Je n’ai pas encore vingt et un ans.
Quand les messieurs revinrent et qu’on eut pris le thé, l
es tables de jeu furent apportées. Lady Catherine, sir Wil
liam, Mr. et Mrs. Collins s’installèrent pour une partie d
e « quadrille ». Miss de Bourgh préférait le « casino » ;
les deux jeunes filles et Mrs. Jenkinson eurent donc l’hon
neur de jouer avec elle une partie remarquablement ennuyeu
se. On n’ouvrait la bouche, à leur table, que pour parler
du jeu, sauf lorsque Mrs. Jenkinson exprimait la crainte q
ue miss de Bourgh eût trop chaud, trop froid, ou qu’elle f
ût mal éclairée.
L’autre table était beaucoup plus animée. C’était lady Ca
therine qui parlait surtout pour noter les fautes de ses p
artenaires ou raconter des souvenirs personnels. Mr. Colli
ns approuvait tout ce que disait Sa Grâce, la remerciant c
haque fois qu’il gagnait une fiche et s’excusant lorsqu’il
avait l’impression d’en gagner trop. Sir William parlait
peu : il tâchait de meubler sa mémoire d’anecdotes et de n
0268oms aristocratiques.
Lorsque lady Catherine et sa fille en eurent assez du jeu
, on laissa les cartes, et la voiture fut proposée à Mrs.
Collins qui l’accepta avec gratitude. La société se réunit
alors autour du feu pour écouter lady Catherine décider q
uel temps il ferait le lendemain, puis, la voiture étant a
nnoncée, Mr. Collins réitéra ses remerciements, sir Willia
m multiplia les saluts, et l’on se sépara.
A peine la voiture s’était-elle ébranlée qu’Elizabeth fut
invitée par son cousin à dire son opinion sur ce qu’elle
avait vu à Rosings. Par égard pour Charlotte, elle s’appli
qua à la donner aussi élogieuse que possible ; mais ses lo
uanges, malgré la peine qu’elle prenait pour les formuler,
ne pouvaient satisfaire Mr. Collins qui ne tarda pas à se
charger lui-même du panégyrique de Sa Grâce.
XXX

Sir William ne demeura qu’une semaine à Hunsford, mais ce
fut assez pour le convaincre que sa fille était très conf
ortablement installée et qu’elle avait un mari et une vois
0269ine comme on en rencontre peu souvent.
Tant que dura le séjour de sir William, Mr. Collins consa
cra toutes ses matinées à le promener en cabriolet pour lu
i montrer les environs. Après son départ, chacun retourna
à ses occupations habituelles et Elizabeth fut heureuse de
constater que ce changement ne leur imposait pas davantag
e la compagnie de son cousin. Il employait la plus grande
partie de ses journées à lire, à écrire, ou à regarder par
la fenêtre de son bureau qui donnait sur la route. La piè
ce où se réunissaient les dames était située à l’arrière d
e la maison. Elizabeth s’était souvent demandé pourquoi Ch
arlotte ne préférait pas se tenir dans la salle à manger,
pièce plus grande et plus agréable, mais elle devina bient
ôt la raison de cet arrangement : Mr. Collins aurait certa
inement passé moins de temps dans son bureau si l’appartem
ent de sa femme avait présenté les mêmes agréments que le
sien. Du salon, on n’apercevait pas la route. C’est donc p
ar Mr. Collins que ces dames apprenaient combien de voitur
es étaient passées et surtout s’il avait aperçu miss de Bo
urgh dans son phaéton, chose dont il ne manquait jamais de
0270 venir les avertir, bien que cela arrivât presque jour
nellement.
Miss de Bourgh s’arrêtait assez souvent devant le presbyt
ère et causait quelques minutes avec Charlotte, mais d’ord
inaire sans descendre de voiture. De temps en temps, lady
Catherine elle-même venait honorer le presbytère de sa vis
ite. Alors son regard observateur ne laissait rien échappe
r de ce qui se passait autour d’elle. Elle s’intéressait a
ux occupations de chacun, examinait le travail des jeunes
filles, leur conseillait de s’y prendre d’une façon différ
ente, critiquait l’arrangement du mobilier, relevait les n
égligences de la domestique et ne semblait accepter la col
lation qui lui était offerte que pour pouvoir déclarer à M
rs. Collins que sa table était trop abondamment servie pou
r le nombre de ses convives.
Elizabeth s’aperçut vite que, sans faire partie de la jus
tice de paix du comté, cette grande dame jouait le rôle d’
un véritable magistrat dans la paroisse, dont les moindres
incidents lui étaient rapportés par Mr. Collins. Chaque f
ois que des villageois se montraient querelleurs, méconten
0271ts ou disposés à se plaindre de leur pauvreté, vite el
le accourait dans le pays, réglait les différends, faisait
taire les plaintes et ses admonestations avaient bientôt
rétabli l’harmonie, le contentement et la prospérité.
Le plaisir de dîner à Rosings se renouvelait environ deux
fois par semaine. A part l’absence de sir William et le f
ait qu’on n’installait plus qu’une table de jeu, ces récep
tions ressemblaient assez exactement à la première. Les au
tres invitations étaient rares, la société du voisinage, e
n général, menant un train qui n’était pas à la portée des
Collins. Elizabeth ne le regrettait pas et, somme toute,
ses journées coulaient agréablement. Elle avait avec Charl
otte de bonnes heures de causerie et, la température étant
très belle pour la saison, elle prenait grand plaisir à s
e promener. Son but favori était un petit bois qui longeai
t un des côtés du parc et elle s’y rendait souvent pendant
que ses cousins allaient faire visite à Rosings. Elle y a
vait découvert un délicieux sentier ombragé que personne n
e paraissait rechercher, et où elle se sentait à l’abri de
s curiosités indiscrètes de lady Catherine.
0272 Ainsi s’écoula paisiblement la première quinzaine de
son séjour à Hunsford. Pâques approchait, et la semaine sa
inte devait ajouter un appoint important à la société de R
osings. Peu après son arrivée, Elizabeth avait entendu dir
e que Mr. Darcy était attendu dans quelques semaines et, b
ien que peu de personnes dans ses relations lui fussent mo
ins sympathiques, elle pensait néanmoins que sa présence d
onnerait un peu d’intérêt aux réceptions de Rosings. Sans
doute aussi aurait-elle l’amusement de constater l’inanité
des espérances de miss Bingley en observant la conduite d
e Mr. Darcy à l’égard de sa cousine à qui lady Catherine l
e destinait certainement. Elle avait annoncé son arrivée a
vec une grande satisfaction, parlait de lui en termes de l
a plus haute estime, et avait paru presque désappointée de
découvrir que son neveu n’était pas un inconnu pour miss
Lucas et pour Elizabeth.
Son arrivée fut tout de suite connue au presbytère, car M
r. Collins passa toute la matinée à se promener en vue de
l’entrée du château afin d’en être le premier témoin ; apr
ès avoir fait un profond salut du côté de la voiture qui f
0273ranchissait la grille, il se précipita chez lui avec l
a grande nouvelle.
Le lendemain matin, il se hâta d’aller à Rosings offrir s
es hommages et trouva deux neveux de lady Catherine pour l
es recevoir, car Darcy avait amené avec lui le colonel Fit
zwilliam, son cousin, fils cadet de lord

, et la surprise fut grande au presbytère quand on vit rev
enir Mr. Collins en compagnie des deux jeunes gens.
Du bureau de son mari Charlotte les vit traverser la rout
e et courut annoncer aux jeunes filles l’honneur qui leur
était fait :
– Eliza, c’est à vous que nous devons cet excès de courto
isie. Si j’avais été seule, jamais Mr. Darcy n’aurait été
aussi pressé de venir me présenter ses hommages.
Elizabeth avait à peine eu le temps de protester lorsque
la sonnette de la porte d’entrée retentit et, un instant a
près, ces messieurs faisaient leur entrée dans le salon.
Le colonel Fitzwilliam, qui paraissait une trentaine d’an
0274nées, n’était pas un bel homme mais il avait une grand
e distinction dans l’extérieur et dans les manières. Mr. D
arcy était tel qu’on l’avait vu en Hertfordshire. Il prése
nta ses compliments à Mrs. Collins avec sa réserve habitue
lle et, quels que fussent ses sentiments à l’égard de son
amie, s’inclina devant elle d’un air parfaitement impassib
le. Elizabeth, sans mot dire, répondit par une révérence.

Le colonel Fitzwilliam avait engagé la conversation avec
toute la facilité et l’aisance d’un homme du monde mais so
n cousin, après une brève remarque adressée à Mrs. Collins
sur l’agrément de sa maison, resta quelque temps sans par
ler. A la fin il sortit de son mutisme et s’enquit auprès
d’Elizabeth de la santé des siens. Elle répondit que tous
allaient bien, puis, après une courte pause, ajouta :
– Ma soeur aînée vient de passer trois mois à Londres ; v
ous ne l’avez pas rencontrée ?
Elle était parfaitement sûre du contraire mais voulait vo
ir s’il laisserait deviner qu’il était au courant de ce qu
i s’était passé entre les Bingley et Jane. Elle crut surpr
0275endre un peu d’embarras dans la manière dont il répond
it qu’il n’avait pas eu le plaisir de rencontrer miss Benn
et.
Le sujet fut abandonné aussitôt et, au bout de quelques i
nstants, les deux jeunes gens prirent congé.
XXXI

Les habitants du presbytère goûtèrent beaucoup les manièr
es du colonel Fitzwilliam et les dames, en particulier, eu
rent l’impression que sa présence ajouterait beaucoup à l’
intérêt des réceptions de lady Catherine. Plusieurs jours
s’écoulèrent cependant sans amener de nouvelle invitation,
– la présence des visiteurs au château rendait les Collin
s moins nécessaires, – et ce fut seulement le jour de Pâqu
es, à la sortie de l’office, qu’ils furent priés d’aller p
asser la soirée à Rosings. De toute la semaine précédente,
ils avaient très peu vu lady Catherine et sa fille ; le c
olonel Fitzwilliam était entré plusieurs fois au presbytèr
e, mais on n’avait aperçu Mr. Darcy qu’à l’église.
L’invitation fut acceptée comme de juste et, à une heure
0276convenable, les Collins et leurs hôtes se joignaient à
la société réunie dans le salon de lady Catherine. Sa Grâ
ce les accueillit aimablement, mais il était visible que l
eur compagnie comptait beaucoup moins pour elle qu’en temp
s ordinaire. Ses neveux absorbaient la plus grande part de
son attention et c’est aux deux jeunes gens, à Darcy surt
out, qu’elle s’adressait de préférence.
Le colonel Fitzwilliam marqua beaucoup de satisfaction en
voyant arriver les Collins. Tout, à Rosings, lui semblait
une heureuse diversion et la jolie amie de Mrs. Collins l
ui avait beaucoup plu. Il s’assit auprès d’elle et se mit
à l’entretenir si agréablement du Kent et du Hertfordshire
, du plaisir de voyager et de celui de rester chez soi, de
musique et de lecture, qu’Elizabeth fut divertie comme ja
mais encore elle ne l’avait été dans ce salon. Ils causaie
nt avec un tel entrain qu’ils attirèrent l’attention de la
dy Catherine ; les yeux de Mr. Darcy se tournèrent aussi d
e leur côté avec une expression de curiosité ; quant à Sa
Grâce, elle manifesta bientôt le même sentiment en interpe
llant son neveu : »
0277 – Eh ! Fitzwilliam ? de quoi parlez-vous ? Que racont
ez-vous donc à miss Bennet ?
– Nous parlions musique, madame, dit-il enfin, ne pouvant
plus se dispenser de répondre.
– Musique ! Alors, parlez plus haut ; ce sujet m’intéress
e. Je crois vraiment qu’il y a peu de personnes en Anglete
rre qui aiment la musique autant que moi, ou l’apprécient
avec plus de goût naturel. J’aurais eu sans doute beaucoup
de talent, si je l’avais apprise ; Anne aussi aurait joué
délicieusement, si sa santé lui avait permis d’étudier le
piano. Et Georgiana, fait-elle beaucoup de progrès ?
Mr. Darcy répondit par un fraternel éloge du talent de sa
soeur.
– Ce que vous m’apprenez là me fait grand plaisir ; mais
dites-lui bien qu’il lui faut travailler sérieusement si e
lle veut arriver à quelque chose.
– Je vous assure, madame, qu’elle n’a pas besoin de ce co
nseil, car elle étudie avec beaucoup d’ardeur.
– Tant mieux, elle ne peut en faire trop et je le lui red
irai moi-même quand je lui écrirai. C’est un conseil que j
0278e donne toujours aux jeunes filles et j’ai dit bien de
s fois à miss Bennet qu’elle devrait faire plus d’exercice
s. Puisqu’il n’y a pas de piano chez Mrs. Collins, elle pe
ut venir tous les jours ici pour étudier sur celui qui est
dans la chambre de Mrs. Jenkinson. Dans cette partie de l
a maison, elle serait sûre de ne déranger personne.
Mr. Darcy, un peu honteux d’entendre sa tante parler avec
si peu de tact, ne souffla mot.
Quant on eut pris le café, le colonel Fitzwilliam rappela
qu’Elizabeth lui avait promis un peu de musique. Sans se
faire prier elle s’installa devant le piano et il transpor
ta son siège auprès d’elle. Lady Catherine écouta la moiti
é du morceau et se remit à parler à son autre neveu, mais
celui-ci au bout d’un moment la quitta et s’approchant dél
ibérément du piano se plaça de façon à bien voir la jolie
exécutante. Elizabeth s’en aperçut et, le morceau terminé,
lui dit en plaisantant :
– Vous voudriez m’intimider, Mr. Darcy, en venant m’écout
er avec cet air sérieux, mais bien que vous ayez une soeur
qui joue avec tant de talent, je ne me laisserai pas trou
0279bler. Il y a chez moi une obstination dont on ne peut
facilement avoir raison. Chaque essai d’intimidation ne fa
it qu’affermir mon courage.
– Je ne vous dirai pas que vous vous méprenez, dit-il, ca
r vous ne croyez certainement pas que j’aie l’intention de
vous intimider. Mais j’ai le plaisir de vous connaître de
puis assez longtemps pour savoir que vous vous amusez à pr
ofesser des sentiments qui ne sont pas les vôtres.
Elizabeth rit de bon coeur devant ce portrait d’elle-même
, et dit au colonel Fitzwilliam :
– Votre cousin vous donne une jolie opinion de moi, en vo
us enseignant à ne pas croire un mot de ce que je dis ! Je
n’ai vraiment pas de chance de me retrouver avec quelqu’u
n si à même de dévoiler mon véritable caractère dans un pa
ys reculé où je pouvais espérer me faire passer pour une p
ersonne digne de foi. Réellement, Mr. Darcy, il est peu gé
néreux de révéler ici les défauts que vous avez remarqués
chez moi en Hertfordshire, et n’est-ce pas aussi un peu im
prudent ? car vous me provoquez à la vengeance, et il peut
en résulter des révélations qui risqueraient fort de choq
0280uer votre entourage.
– Oh ! je n’ai pas peur de vous, dit-il en souriant.
– Dites-moi ce que vous avez à reprendre chez lui, je vou
s en prie, s’écria le colonel Fitzwilliam. J’aimerais savo
ir comment il se comporte parmi les étrangers.
– En bien, voilà, mais attendez-vous à quelque chose d’af
freux- La première fois que j’ai vu Mr. Darcy, c’était à u
n bal. Or, que pensez-vous qu’il fit à ce bal ? Il dansa t
out juste quatre fois. Je suis désolée de vous faire de la
peine, mais c’est l’exacte vérité. Il n’a dansé que quatr
e fois, bien que les danseurs fussent peu nombreux et que
plus d’une jeune fille, – je le sais pertinemment, – dut r
ester sur sa chaise, faute de cavalier. Pouvez-vous nier c
e fait, Mr. Darcy ?
– Je n’avais pas l’honneur de connaître d’autres dames qu
e celles avec qui j’étais venu à cette soirée.
– C’est exact ; et on ne fait pas de présentations dans u
ne soirée- Alors, colonel, que vais-je vous jouer ? Mes do
igts attendent vos ordres.
– Peut-être, dit Darcy, aurait-il été mieux de chercher à
0281 me faire présenter. Mais je n’ai pas les qualités néc
essaires pour me rendre agréable auprès des personnes étra
ngères.
– En demanderons-nous la raison à votre cousine ? dit Eli
zabeth en s’adressant au colonel Fitzwilliam. Lui demander
ons-nous pourquoi un homme intelligent et qui a l’habitude
du monde n’a pas les qualités nécessaires pour plaire aux
étrangers ?
– Inutile de l’interroger, je puis vous répondre moi-même
, dit le colonel ; c’est parce qu’il ne veut pas s’en donn
er la peine.
– Certes, dit Darcy, je n’ai pas, comme d’autres, le tale
nt de converser avec des personnes que je n’ai jamais vues
. Je ne sais pas me mettre à leur diapason ni m’intéresser
à ce qui les concerne.
– Mes doigts, répliqua Elizabeth, ne se meuvent pas sur c
et instrument avec la maîtrise que l’on remarque chez d’au
tres pianistes. Ils n’ont pas la même force ni la même vél
ocité et ne traduisent pas les mêmes nuances : mais j’ai t
oujours pensé que la faute en était moins à eux qu’à moi q
0282ui n’ai pas pris la peine d’étudier suffisamment pour
les assouplir.
Darcy sourit :
– Vous avez parfaitement raison, dit-il ; vous avez mieux
employé votre temps. Vous faites plaisir à tous ceux qui
ont le privilège de vous entendre. Mais, comme moi, vous n
‘aimez pas à vous produire devant les étrangers.
Ici, ils furent interrompus par lady Catherine qui voulai
t être mise au courant de leur conversation. Aussitôt, Eli
zabeth se remit à jouer. Lady Catherine s’approcha, écouta
un instant, et dit à Darcy :
– Miss Bennet ne jouerait pas mal si elle étudiait davant
age et si elle prenait des leçons avec un professeur de Lo
ndres. Elle a un très bon doigté, bien que pour le goût, A
nne lui soit supérieure. Anne aurait eu un très joli talen
t si sa santé lui avait permis d’étudier.
Elizabeth jeta un coup d’oeil vers Darcy pour voir de que
lle façon il s’associait à l’éloge de sa cousine, mais ni
à ce moment, ni à un autre, elle ne put discerner le moind
re symptôme d’amour. De son attitude à l’égard de miss de
0283Bourg, elle recueillit cette consolation pour miss Bin
gley : c’est que Mr. Darcy aurait aussi bien pu l’épouser
si elle avait été sa cousine.
Lady Catherine continua ses remarques entremêlées de cons
eils ; Elizabeth les écouta avec déférence, et, sur la pri
ère des deux jeunes gens, demeura au piano jusqu’au moment
où la voiture de Sa Grâce fut prête à les ramener au pres
bytère.
XXXII

Le lendemain matin, tandis que Mrs. Collins et Maria fais
aient des courses dans le village, Elizabeth, restée seule
au salon, écrivait à Jane lorsqu’un coup de sonnette la f
it tressaillir. Dans la crainte que ce ne fût lady Catheri
ne, elle mettait de côté sa lettre inachevée afin d’éviter
des questions importunes, lorsque la porte s’ouvrit, et,
à sa grande surprise, livra passage à Mr. Darcy.
Il parut étonné de la trouver seule et s’excusa de son in
discrétion en alléguant qu’il avait compris que Mrs. Colli
ns était chez elle. Puis ils s’assirent et quand Elizabeth
0284 eut demandé des nouvelles de Rosings, il y eut un sil
ence qui menaçait de se prolonger. Il fallait à tout prix
trouver un sujet de conversation. Elizabeth se rappelant l
eur dernière rencontre en Hertfordshire, et curieuse de vo
ir ce qu’il dirait sur le départ précipité de ses hôtes, f
it cette remarque :
– Vous avez tous quitté Netherfield bien rapidement en no
vembre dernier, Mr. Darcy. Mr. Bingley a dû être agréablem
ent surpris de vous revoir si tôt, car, si je m’en souvien
s bien, il n’était parti que de la veille. Lui et ses soeu
rs allaient bien, je pense, quand vous avez quitté Londres
?
– Fort bien, je vous remercie.
Voyant qu’elle n’obtiendrait pas d’autre réponse, elle re
prit au bout d’un moment :
– Il me semble avoir compris que Mr. Bingley n’avait guèr
e l’intention de revenir à Netherfield.
– Je ne le lui ai jamais entendu dire. Je ne serais pas é
tonné, cependant, qu’il y passe peu de temps à l’avenir. I
l a beaucoup d’amis et se trouve à une époque de l’existen
0285ce où les obligations mondaines se multiplient.
– S’il a l’intention de venir si rarement à Netherfield,
il vaudrait mieux pour ses voisins qu’il l’abandonne tout
à fait. Nous aurions peut-être des chances de voir une fam
ille s’y fixer d’une façon plus stable. Mais peut-être Mr.
Bingley, en prenant cette maison, a-t-il pensé plus à son
plaisir qu’à celui des autres et il règle sans doute ses
allées et venues d’après le même principe.
– Je ne serais pas surpris, dit Darcy, de le voir céder N
etherfield si une offre sérieuse se présentait.
Elizabeth ne répondit pas ; elle craignait de trop s’éten
dre sur ce chapitre, et ne trouvant rien autre à dire, ell
e résolut de laisser à son interlocuteur la peine de cherc
her un autre sujet. Celui-ci le sentit et reprit bientôt :

– Cette maison paraît fort agréable. Lady Catherine, je c
rois, y a fait faire beaucoup d’aménagements lorsque Mr. C
ollins est venu s’installer à Hunsford.
– Je le crois aussi, et ses faveurs ne pouvaient certaine
ment exciter plus de reconnaissance.
0286 – Mr. Collins, en se mariant, paraît avoir fait un he
ureux choix.
– Certes oui ; ses amis peuvent se réjouir qu’il soit tom
bé sur une femme de valeur, capable à la fois de l’épouser
et de le rendre heureux. Mon amie a beaucoup de jugement,
bien qu’à mon sens son mariage ne soit peut-être pas ce q
u’elle a fait de plus sage, mais elle paraît heureuse, et
vue à la lumière de la froide raison, cette union présente
beaucoup d’avantages.
– Elle doit être satisfaite d’être installée à si peu de
distance de sa famille et de ses amis.
– A si peu de distance, dites-vous ? Mais il y a près de
cinquante milles entre Meryton et Hunsford.
– Qu’est-ce que cinquante milles, avec de bonnes routes ?
Guère plus d’une demi-journée de voyage. J’appelle cela u
ne courte distance.
– Pour moi, s’écria Elizabeth, jamais je n’aurais compté
cette « courte distance » parmi les avantages présentés pa
r le mariage de mon amie. Je ne trouve pas qu’elle soit ét
ablie à proximité de sa famille.
0287 – Ceci prouve votre attachement pour le Hertfordshire
. En dehors des environs immédiats de Longbourn, tout pays
vous semblerait éloigné, sans doute ?
En parlant ainsi, il eut un léger sourire qu’Elizabeth cr
ut comprendre. Il supposait sans doute qu’elle pensait à J
ane et à Netherfield ; aussi est-ce en rougissant qu’elle
répondit :
– Je ne veux pas dire qu’une jeune femme ne puisse être t
rop près de sa famille. Les distances sont relatives, et q
uand un jeune ménage a les moyens de voyager, l’éloignemen
t n’est pas un grand mal. Mr. et Mrs. Collins, bien qu’à l
eur aise, ne le sont pas au point de se permettre de fréqu
ents déplacements, et je suis sûre qu’il faudrait que la d
istance fût réduite de moitié pour que mon amie s’estimât
à proximité de sa famille.
Mr. Darcy rapprocha un peu son siège d’Elizabeth :
– Quant à vous, dit-il, il n’est pas possible que vous so
yez aussi attachée à votre pays. Sûrement, vous n’avez pas
toujours vécu à Longbourn.
Elizabeth eut un air surpris. Mr. Darcy parut se raviser.
0288 Reculant sa chaise, il prit un journal sur la table,
y jeta les yeux, et poursuivit d’un ton détaché :
– Le Kent vous plaît-il ?
Suivit alors un court dialogue sur le pays, auquel mit fi
n l’entrée de Charlotte et de sa soeur qui revenaient de l
eurs courses. Ce tête-à-tête ne fut pas sans les étonner.
Darcy raconta comment il avait, par erreur, dérangé miss B
ennet, et après être resté quelques minutes sans dire gran
d’chose, prit congé et quitta le presbytère.
– Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Charlotte aussitô
t après son départ. Il doit être amoureux de vous, Eliza,
sans quoi jamais il ne viendrait vous rendre visite si fam
ilièrement.
Mais lorsque Elizabeth eut raconté combien Darcy s’était
montré taciturne, cette supposition ne parut pas très vrai
semblable, et on en vint à cette conclusion : Darcy était
venu parce qu’il n’avait rien de mieux à faire.
A cette époque, la chasse était fermée. Dans le château,
il y avait bien lady Catherine, une bibliothèque et un bil
lard ; mais des jeunes gens ne peuvent rester enfermés du
0289matin au soir. Que ce fût la proximité du presbytère,
l’agrément du chemin qui y conduisait ou des personnes qui
l’habitaient, toujours est-il que le colonel Fitzwilliam
et Mr. Darcy en firent dès lors le but presque quotidien d
e leurs promenades. Ils arrivaient à toute heure, tantôt e
nsemble et tantôt séparément, parfois même accompagnés de
leur tante. Il était visible que le colonel Fitzwilliam ét
ait attiré par la société des trois jeunes femmes. La sati
sfaction qu’Elizabeth éprouvait à le voir, aussi bien que
l’admiration qu’il laissait paraître pour elle, lui rappel
aient son ancien favori, George Wickham, et si en les comp
arant elle trouvait moins de séduction aux manières du col
onel Fitzwilliam, elle avait l’impression que, des deux, c
‘était lui sans doute qui possédait l’esprit le plus culti
vé.
Mais Mr. Darcy ! Comment expliquer ses fréquentes apparit
ions au presbytère ? Ce ne pouvait être par amour de la so
ciété ? Il lui arrivait souvent de rester dix minutes sans
ouvrir la bouche, et, quand il parlait, il semblait que c
e fût par nécessité plutôt que par plaisir. Rarement lui v
0290oyait-on de l’animation. La façon dont Fitzwilliam le
plaisantait sur son mutisme prouvait que, d’habitude, il n
‘était point aussi taciturne. Mrs. Collins ne savait qu’en
penser. Elle eût aimé se persuader que cette attitude éta
it l’effet de l’amour, et l’objet de cet amour son amie El
izabeth. Pour résoudre ce problème, elle se mit à observer
Darcy, à Rosings et à Hunsford, mais sans grand succès. I
l regardait certainement beaucoup Elizabeth, mais d’une ma
nière difficile à interpréter. Charlotte se demandait souv
ent si le regard attentif qu’il attachait sur elle contena
it beaucoup d’admiration, et par moments il lui semblait s
implement le regard d’un homme dont l’esprit est ailleurs.
Une ou deux fois, Charlotte avait insinué devant son amie
que Mr. Darcy nourrissait peut-être une préférence pour e
lle, mais Elizabeth s’était contentée de rire, et Mrs. Col
lins avait jugé sage de ne pas insister de peur de faire n
aître des espérances stériles. Pour elle il ne faisait pas
de doute que l’antipathie d’Elizabeth aurait vite fait de
s’évanouir si elle avait pu croire qu’elle eût quelque po
uvoir sur le coeur de Mr. Darcy. Parfois, dans les projets
0291 d’avenir qu’elle faisait pour son amie, Charlotte la
voyait épousant le colonel Fitzwilliam. Des deux cousins,
c’était sans contredit le plus agréable ; il admirait Eliz
abeth, et sa situation faisait de lui un beau parti. Seule
ment, pour contre-balancer tous ces avantages, Mr. Darcy a
vait une influence considérable dans le monde clérical, ta
ndis que son cousin n’en possédait aucune.
XXXIII

Plus d’une fois Elizabeth, en se promenant dans le parc,
rencontra Mr. Darcy à l’improviste. Elle trouvait assez ét
range la malchance qui l’amenait dans un endroit ordinaire
ment si solitaire, et elle eut soin de l’informer que ce c
oin du parc était sa retraite favorite. Une seconde rencon
tre après cet avertissement était plutôt singulière ; elle
eut lieu cependant, et une autre encore. Etait-ce pour l’
ennuyer ou pour s’imposer à lui-même une pénitence ? Car i
l ne se contentait point dans ces occasions de lui dire qu
elques mots de politesse et de poursuivre son chemin, mais
paraissait croire nécessaire de l’accompagner dans sa pro
0292menade. Il ne se montrait jamais très bavard, et, de s
on côté, Elizabeth ne faisait guère de frais. Au cours de
la troisième rencontre, cependant, elle fut frappée des qu
estions bizarres et sans lien qu’il lui posait sur l’agrém
ent de son séjour à Hunsford ; sur son goût pour les prome
nades solitaires ; sur ce qu’elle pensait de la félicité d
u ménage Collins ; enfin, comme il était question de Rosin
gs et de la disposition intérieure des appartements qu’ell
e disait ne pas bien connaître, Darcy avait eu l’air de pe
nser que lorsqu’elle reviendrait dans le Kent, elle séjour
nerait cette fois au château. Voilà du moins ce qu’Elizabe
th crut comprendre. Etait-ce possible qu’en parlant ainsi
il pensât au colonel Fitzwilliam ? Si ces paroles avaient
un sens, il voulait sans doute faire allusion à ce qui pou
rrait se produire de ce côté. Cette pensée troubla quelque
peu Elizabeth qui fut heureuse de se retrouver seule à l’
entrée du presbytère.
Un jour qu’en promenade elle relisait une lettre de Jane
et méditait certains passages qui laissaient deviner la mé
lancolie de sa soeur, Elizabeth, en levant les yeux, se tr
0293ouva face à face, non point cette fois avec Mr. Darcy,
mais avec le colonel Fitzwilliam.
– Je ne savais pas que vous vous promeniez jamais de ce c
ôté, dit-elle avec un sourire en repliant sa lettre.
– Je viens de faire le tour complet du parc comme je le f
ais généralement à chacun de mes séjours, et je pensais te
rminer par une visite à Mrs. Collins. Continuez-vous votre
promenade ?
– Non, j’étais sur le point de rentrer.
Ils reprirent ensemble le chemin du presbytère.
– Avez-vous toujours le projet de partir samedi prochain
?
– Oui, si Darcy ne remet pas encore notre départ. Je suis
ici à sa disposition et il arrange tout à sa guise.
– Et si l’arrangement ne le satisfait point, il a toujour
s eu le plaisir de la décision. Je ne connais personne qui
semble goûter plus que Mr. Darcy le pouvoir d’agir à sa g
uise.
– Certes, il aime faire ce qui lui plaît ; mais nous en s
ommes tous là. Il a seulement pour suivre son inclination
0294plus de facilité que bien d’autres, parce qu’il est ri
che et que tout le monde ne l’est pas. J’en parle en conna
issance de cause. Les cadets de famille, vous le savez, so
nt habitués à plus de dépendance et de renoncements.
– Je ne me serais pas imaginé que le fils cadet d’un comt
e avait de tels maux à supporter. Sérieusement, que connai
ssez-vous de la dépendance et des renoncements ? Quand le
manque d’argent vous a-t-il empêché d’aller où vous voulie
z ou de vous accorder une fantaisie ?
– Voilà des questions bien directes. Non, il faut que je
l’avoue, je n’ai pas eu à souffrir beaucoup d’ennuis de ce
genre. Mais le manque de fortune peut m’exposer à des épr
euves plus graves. Les cadets de famille, vous le savez, n
e peuvent guère se marier selon leur choix.
– A moins que leur choix ne se porte sur des héritières,
ce qui arrive, je crois, assez fréquemment.
– Nos habitudes de vie nous rendent trop dépendants, et p
eu d’hommes de mon rang peuvent se marier sans tenir compt
e de la fortune.
« Ceci serait-il pour moi ? » se demanda Elizabeth que ce
0295tte idée fit rougir. Mais se reprenant, elle dit avec
enjouement :
– Et quel est, s’il vous plaît, le prix ordinaire du fils
cadet d’un comte ? A moins que le frère aîné ne soit d’un
e santé spécialement délicate, vous ne demandez pas, je pe
nse, plus de cinquante mille livres ?
Il lui répondit sur le même ton, puis, pour rompre un sil
ence qui aurait pu laisser croire qu’elle était affectée d
e ce qu’il avait dit, Elizabeth reprit bientôt :
– J’imagine que votre cousin vous a amené pour le plaisir
de sentir près de lui quelqu’un qui soit à son entière di
sposition. Je m’étonne qu’il ne se marie pas, car le maria
ge lui assurerait cette commodité d’une façon permanente.
Mais peut-être sa soeur lui suffit-elle pour l’instant ; i
l doit faire d’elle ce que bon lui semble puisqu’elle est
sous sa seule direction.
– Non, répliqua le colonel Fitzwilliam, c’est un avantage
qu’il partage avec moi, car nous sommes tous deux co-tute
urs de miss Darcy.
– Vraiment ? Et dites-moi donc quelle sorte de tuteur vou
0296s faites ? Votre pupille vous donne-t-elle beaucoup de
peine ? Les jeunes filles de cet âge sont parfois diffici
les à mener, et si c’est une vraie Darcy elle est sans dou
te assez indépendante.
Comme elle prononçait ces paroles, elle remarqua que Fitz
william la regardait attentivement, et la façon dont il lu
i demanda pourquoi elle supposait que la tutelle de miss D
arcy pût lui donner quelque peine convainquit Elizabeth qu
‘elle avait, d’une manière ou d’une autre, touché la vérit
é.
– N’ayez aucune crainte, répliqua-t-elle aussitôt. Je n’a
i jamais entendu médire, si peu que ce soit, de votre pupi
lle, et je suis persuadée de sa docilité. Deux dames de ma
connaissance ne jurent que par elle, Mrs. Hurst et miss B
ingley ; – il me semble vous avoir entendu dire que vous l
es connaissiez aussi.
– Je les connais un peu. Leur frère est un homme aimable
et bien élevé, et c’est le grand ami de Darcy.
– Oh ! je sais, dit Elizabeth un peu sèchement. Mr. Darcy
montre beaucoup de bonté pour Mr. Bingley et veille sur l
0297ui avec une extraordinaire sollicitude.
– Oui, je crois en effet que Darcy veille sur son ami qui
, sous certains rapports, a besoin d’être guidé. Une chose
qu’il m’a dite en venant ici m’a même fait supposer que B
ingley lui doit à ce titre quelque reconnaissance. Mais je
parle peut-être un peu vite, car rien ne m’assure que Bin
gley soit la personne dont il était question. C’est pure c
onjecture de ma part.
– De quoi s’agissait-il ?
– D’une circonstance dont Darcy désire certainement garde
r le secret, car, s’il devait en revenir quelque chose à l
a famille intéressée, ce serait fort désobligeant.
– Vous pouvez compter sur ma discrétion.
– Et notez bien que je ne suis pas certain qu’il s’agisse
de Bingley. Darcy m’a simplement dit qu’il se félicitait
d’avoir sauvé dernièrement un ami du danger d’un mariage i
mprudent. J’ai supposé que c’était Bingley dont il s’agiss
ait parce qu’il me semble appartenir à la catégorie des je
unes gens capables d’une étourderie de ce genre, et aussi
parce que je savais que Darcy et lui avaient passé l’été e
0298nsemble.
– Mr. Darcy vous a-t-il donné les raisons de son interven
tion ?
– J’ai compris qu’il y avait contre la jeune fille des ob
jections très sérieuses.
– Et quels moyens habiles a-t-il employés pour les sépare
r ?
– Il ne m’a pas conté ce qu’il avait fait, dit Fitzwillia
m en souriant ; il m’a dit seulement ce que je viens de vo
us répéter.
Elizabeth ne répondit pas et continua d’avancer, le coeur
gonflé d’indignation. Après l’avoir observée un moment, F
itzwilliam lui demanda pourquoi elle était si songeuse.
– Je pense à ce que vous venez de me dire. La conduite de
votre cousin m’étonne. Pourquoi s’est-il fait juge en cet
te affaire ?
– Vous trouvez son intervention indiscrète ?
– Je ne vois pas quel droit avait Mr. Darcy de désapprouv
er l’inclination de son ami, ni de décider comment celui-c
i pouvait trouver le bonheur. Mais, dit-elle en se ressais
0299issant, comme nous ignorons tous les détails il n’est
pas juste de le condamner. On peut supposer aussi que le s
entiment de son ami n’était pas très profond.
– Cette supposition n’est pas invraisemblable, dit Fitzwi
lliam, mais elle enlève singulièrement de sa valeur à la v
ictoire de mon cousin.
Ce n’était qu’une réflexion plaisante, mais qui parut à E
lizabeth peindre très justement Mr. Darcy. Craignant, si e
lle poursuivait ce sujet, n’être plus maîtresse d’elle-mêm
e, la jeune fille changea brusquement la conversation, et
il ne fut plus question que de choses indifférentes jusqu’
à l’arrivée au presbytère.
Dès que le visiteur fut parti, elle eut le loisir de réfl
échir longuement à ce qu’elle venait d’entendre. Sur l’ide
ntité des personnages elle ne pouvait avoir de doute : il
n’y avait pas deux hommes sur qui Mr. Darcy pût avoir une
influence aussi considérable. Elizabeth avait toujours sup
posé qu’il avait dû coopérer au plan suivi pour séparer Bi
ngley de Jane, mais elle en attribuait l’idée principale e
t la réalisation à miss Bingley. Cependant, si Mr. Darcy n
0300e se vantait pas, c’était lui, c’étaient son orgueil e
t son caprice qui étaient la cause de tout ce que Jane ava
it souffert et souffrait encore. Il avait brisé pour un te
mps tout espoir de bonheur dans le coeur le plus tendre, l
e plus généreux qui fût ; et le mal qu’il avait causé, nul
n’en pouvait prévoir la durée.
« Il y avait des objections sérieuses contre la jeune fil
le, » avait dit le colonel Fitzwilliam. Ces objections éta
ient sans nul doute qu’elle avait un oncle avoué dans une
petite ville, et un autre dans le commerce à Londres. « A
Jane, que pourrait-on reprocher ? se disait Elizabeth. Jan
e, le charme et la bonté personnifiés, dont l’esprit est s
i raisonnable et les manières si séduisantes ! Contre mon
père non plus on ne peut rien dire ; malgré son originalit
é, il a une intelligence que Mr. Darcy peut ne point dédai
gner, et une respectabilité à laquelle lui-même ne parvien
dra peut-être jamais. » A la pensée de sa mère, elle senti
t sa confiance s’ébranler. Mais non, ce genre d’objection
ne pouvait avoir de poids aux yeux de Mr. Darcy dont l’org
ueil, elle en était sûre, était plus sensible à l’inférior
0301ité du rang qu’au manque de jugement de la famille où
voulait entrer son ami. Elizabeth finit par conclure qu’il
avait été poussé par une détestable fierté, et sans doute
aussi par le désir de conserver Bingley pour sa soeur.
L’agitation et les larmes qui furent l’effet de ces réfle
xions provoquèrent une migraine dont Elizabeth souffrait t
ellement vers le soir que, sa répugnance à revoir Mr. Darc
y aidant, elle décida de ne pas accompagner ses cousins à
Rosings où ils étaient invités à aller prendre le thé. Mrs
. Collins, voyant qu’elle était réellement souffrante, n’i
nsista pas pour la faire changer d’avis mais Mr. Collins n
e lui cacha point qu’il craignait fort que lady Catherine
ne fût mécontente en voyant qu’elle était restée au logis.

XXXIV

Comme si elle avait pris à tâche de s’exaspérer encore da
vantage contre Mr. Darcy, Elizabeth, une fois seule, se mi
t à relire les lettres que Jane lui avait écrites depuis s
on arrivée à Hunsford. Aucune ne contenait de plaintes pos
0302itives mais toutes trahissaient l’absence de cet enjou
ement qui était le caractère habituel de son style et qui,
procédant de la sérénité d’un esprit toujours en paix ave
c les autres et avec lui-même, n’avait été que rarement tr
oublé.
Elizabeth notait toutes les phrases empreintes de tristes
se avec une attention qu’elle n’avait pas mise à la premiè
re lecture. La façon dont Mr. Darcy se glorifiait de la so
uffrance par lui infligée augmentait sa compassion pour le
chagrin de sa soeur. C’était une consolation de penser qu
e le séjour de Mr. Darcy à Rosings se terminait le surlend
emain ; c’en était une autre, et plus grande, de se dire q
ue dans moins de quinze jours elle serait auprès de Jane e
t pourrait contribuer à la guérison de son coeur de tout l
e pouvoir de son affection fraternelle.
En songeant au départ de Darcy elle se rappela que son co
usin partait avec lui, mais le colonel Fitzwilliam avait m
ontré clairement que ses amabilités ne tiraient pas à cons
équence et, tout charmant qu’il était, elle n’avait nulle
envie de se rendre malheureuse à cause de lui.
0303 Elle en était là de ses réflexions lorsque le son de
la cloche d’entrée la fit tressaillir. Etait-ce, par hasar
d, le colonel Fitzwilliam, dont les visites étaient quelqu
efois assez tardives, qui venait prendre de ses nouvelles
? Un peu troublée par cette idée, elle la repoussa aussitô
t et reprenait son calme quand elle vit, avec une extrême
surprise, Mr. Darcy entrer dans la pièce.
Il se hâta tout d’abord de s’enquérir de sa santé, expliq
uant sa visite par le désir qu’il avait d’apprendre qu’ell
e se sentait mieux. Elle lui répondit avec une politesse p
leine de froideur. Il s’assit quelques instants, puis, se
relevant, se mit à arpenter la pièce. Elizabeth saisie d’é
tonnement ne disait mot. Après un silence de plusieurs min
utes, il s’avança vers elle et, d’un air agité, débuta ain
si :
– En vain ai-je lutté. Rien n’y fait. Je ne puis réprimer
mes sentiments. Laissez-moi vous dire l’ardeur avec laque
lle je vous admire et je vous aime.
Elizabeth stupéfaite le regarda, rougit, se demanda si el
le avait bien entendu et garda le silence. Mr. Darcy crut
0304y voir un encouragement et il s’engagea aussitôt dans
l’aveu de l’inclination passionnée que depuis longtemps il
ressentait pour elle.
Il parlait bien, mais il avait en dehors de son amour d’a
utres sentiments à exprimer et, sur ce chapitre, il ne se
montra pas moins éloquent que sur celui de sa passion. La
conviction de commettre une mésalliance, les obstacles de
famille que son jugement avait toujours opposés à son incl
ination, tout cela fut détaillé avec une chaleur bien natu
relle, si l’on songeait au sacrifice que faisait sa fierté
, mais certainement peu propre à plaider sa cause.
En dépit de sa profonde antipathie, Elizabeth ne pouvait
rester insensible à l’hommage que représentait l’amour d’u
n homme tel que Mr. Darcy. Sans que sa résolution en fût é
branlée un instant, elle commença par se sentir peinée du
chagrin qu’elle allait lui causer, mais, irritée par la su
ite de son discours, sa colère supprima toute compassion,
et elle essaya seulement de se dominer pour pouvoir lui ré
pondre avec calme lorsqu’il aurait terminé. Il conclut en
lui représentant la force d’un sentiment que tous ses effo
0305rts n’avaient pas réussi à vaincre et en exprimant l’e
spoir qu’elle voudrait bien y répondre en lui accordant sa
main. Tandis qu’il prononçait ces paroles, il était facil
e de voir qu’il ne doutait pas de recevoir une réponse fav
orable. Il parlait bien de crainte, d’anxiété, mais sa con
tenance exprimait la sécurité. Rien n’était plus fait pour
exaspérer Elizabeth, et, dès qu’il eut terminé, elle lui
répondit, les joues en feu :
– En des circonstances comme celle-ci, je crois qu’il est
d’usage d’exprimer de la reconnaissance pour les sentimen
ts dont on vient d’entendre l’aveu. C’est chose naturelle,
et si je pouvais éprouver de la gratitude, je vous remerc
ierais. Mais je ne le puis pas. Je n’ai jamais recherché v
otre affection, et c’est certes très à contre-coeur que vo
us me la donnez. Je regrette d’avoir pu causer de la peine
à quelqu’un, mais je l’ai fait sans le vouloir, et cette
peine, je l’espère, sera de courte durée. Les sentiments q
ui, me dites-vous, ont retardé jusqu’ici l’aveu de votre i
nclination, n’auront pas de peine à en triompher après cet
te explication.
0306 Mr. Darcy qui s’appuyait à la cheminée, les yeux fixé
s sur le visage d’Elizabeth, accueillit ces paroles avec a
utant d’irritation que de surprise. Il pâlit de colère, et
son visage refléta le trouble de son esprit. Visiblement,
il luttait pour reconquérir son sang-froid et il n’ouvrit
la bouche que lorsqu’il pensa y être parvenu. Cette pause
sembla terrible à Elizabeth. Enfin, d’une voix qu’il réus
sit à maintenir calme, il reprit :
– Ainsi, c’est là toute la réponse que j’aurai l’honneur
de recevoir ! Puis-je savoir, du moins, pourquoi vous me r
epoussez avec des formes que n’atténue aucun effort de pol
itesse ? Mais, au reste, peu importe !
– Je pourrais aussi bien vous demander, répliqua Elizabet
h, pourquoi, avec l’intention évidente de me blesser, vous
venez me dire que vous m’aimez contre votre volonté, votr
e raison, et même le souci de votre réputation. N’est-ce p
as là une excuse pour mon impolitesse – si impolitesse il
y a ? – Mais j’ai d’autres sujets d’offense et vous ne les
ignorez pas. Quand vous ne m’auriez pas été indifférent,
quand même j’aurais eu de la sympathie pour vous, rien au
0307monde n’aurait pu me faire accepter l’homme responsabl
e d’avoir ruiné, peut-être pour toujours, le bonheur d’une
soeur très aimée.
A ces mots, Mr. Darcy changea de couleur mais son émotion
fut de courte durée, et il ne chercha même pas à interrom
pre Elizabeth qui continuait :
– J’ai toutes les raisons du monde de vous mal juger : au
cun motif ne peut excuser le rôle injuste et peu généreux
que vous avez joué en cette circonstance. Vous n’oserez pa
s, vous ne pourrez pas nier que vous avez été le principal
, sinon le seul artisan de cette séparation, que vous avez
exposé l’un à la censure du monde pour sa légèreté et l’a
utre à sa dérision pour ses espérances déçues, en infligea
nt à tous deux la peine la plus vive.
Elle s’arrêta et vit non sans indignation que Darcy l’éco
utait avec un air parfaitement insensible. Il avait même e
n la regardant un sourire d’incrédulité affectée.
– Nierez-vous l’avoir fait ? répéta-t-elle.
Avec un calme forcé, il répondit :
– Je ne cherche nullement à nier que j’ai fait tout ce qu
0308e j’ai pu pour séparer mon ami de votre soeur, ni que
je me suis réjoui d’y avoir réussi. J’ai été pour Bingley
plus raisonnable que pour moi-même.
Elizabeth parut dédaigner cette réflexion aimable mais le
sens ne lui en échappa point et, de plus en plus animée,
elle reprit :
– Ceci n’est pas la seule raison de mon antipathie. Depui
s longtemps, mon opinion sur vous était faite. J’ai appris
à vous connaître par les révélations que m’a faites Mr. W
ickham, voilà déjà plusieurs mois. A ce sujet, qu’avez-vou
s à dire ? Quel acte d’amitié imaginaire pouvez-vous invoq
uer pour vous défendre ou de quelle façon pouvez-vous déna
turer les faits pour en donner une version qui vous soit a
vantageuse ?
– Vous prenez un intérêt bien vif aux affaires de ce gent
leman, dit Darcy d’un ton moins froid, tandis que son visa
ge s’enflammait.
– Qui pourrait n’en point éprouver, quand on connaît son
infortune ?
– Son infortune ? répéta Darcy d’un ton méprisant. Son in
0309fortune est grande, en vérité !
– Et vous en êtes l’auteur. C’est vous qui l’avez réduit
à la pauvreté, – pauvreté relative, je le veux bien. C’est
vous qui l’avez frustré d’avantages que vous lui saviez d
estinés ; vous avez privé toute sa jeunesse de l’indépenda
nce à laquelle il avait droit. Vous avez fait tout cela, e
t la mention de son infortune n’excite que votre ironie ?

– Alors, s’écria Darcy arpentant la pièce avec agitation,
voilà l’opinion que vous avez de moi ! Je vous remercie d
e me l’avoir dite aussi clairement. Les charges énumérées
dans ce réquisitoire, certes, sont accablantes ; mais peut
-être, dit-il en suspendant sa marche et en se tournant ve
rs elle, auriez-vous fermé les yeux sur ces offenses si vo
tre amour-propre n’avait pas été froissé par la confession
honnête des scrupules qui m’ont longtemps empêché de pren
dre une décision. Ces accusations amères n’auraient peut-ê
tre pas été formulées si, avec plus de diplomatie, j’avais
dissimulé mes luttes et vous avais affirmé que j’étais po
ussé par une inclination pure et sans mélange, par la rais
0310on, par le bon sens, par tout enfin. Mais la dissimula
tion sous n’importe quelle forme m’a toujours fait horreur
. Je ne rougis pas d’ailleurs des sentiments que je vous a
i exposés ; ils sont justes et naturels. Pouviez-vous vous
attendre à ce que je me réjouisse de l’infériorité de vot
re entourage ou que je me félicite de nouer des liens de p
arenté avec des personnes dont la condition sociale est si
manifestement au-dessous de la mienne ?
La colère d’Elizabeth grandissait de minute en minute. Ce
pendant, grâce à un violent effort sur elle-même, elle par
vint à se contenir et répondit :
– Vous vous trompez, Mr. Darcy, si vous supposez que le m
ode de votre déclaration a pu me causer un autre effet que
celui-ci : il m’a épargné l’ennui que j’aurais éprouvé à
vous refuser si vous vous étiez exprimé d’une manière plus
digne d’un gentleman.
Il tressaillit, mais la laissa continuer :
– Sous quelque forme que se fût produite votre demande, j
amais je n’aurais eu la tentation de l’agréer.
De plus en plus étonné, Darcy la considérait avec une exp
0311ression mêlée d’incrédulité et de mortification pendan
t qu’elle poursuivait :
– Depuis le commencement, je pourrais dire dès le premier
instant où je vous ai vu, j’ai été frappée par votre fier
té, votre orgueil et votre mépris égoïste des sentiments d
‘autrui. Il n’y avait pas un mois que je vous connaissais
et déjà je sentais que vous étiez le dernier homme du mond
e que je consentirais à épouser.
– Vous en avez dit assez, mademoiselle. Je comprends parf
aitement vos sentiments et il ne me reste plus qu’à regret
ter d’avoir éprouvé les miens. Pardonnez-moi d’avoir abusé
de votre temps et acceptez mes meilleurs voeux pour votre
santé et votre bonheur.
Il sortit rapidement sur ces mots et, un instant après, E
lizabeth entendait la porte de la maison se refermer sur l
ui. Le tumulte de son esprit était extrême. Tremblante d’é
motion, elle se laissa tomber sur un siège et pleura penda
nt un long moment. Toute cette scène lui semblait incroyab
le. Etait-il possible que Mr. Darcy eût pu être épris d’el
le depuis des mois, épris au point de vouloir l’épouser en
0312 dépit de toutes les objections qu’il avait opposées a
u mariage de son ami avec Jane ? C’était assez flatteur po
ur elle d’avoir inspiré inconsciemment un sentiment aussi
profond, mais l’abominable fierté de Mr. Darcy, la façon d
ont il avait parlé de Mr. Wickham sans essayer de nier la
cruauté de sa propre conduite, eurent vite fait d’éteindre
la pitié dans le coeur d’Elizabeth un instant ému par la
pensée d’un tel amour. Ces réflexions continuèrent à l’agi
ter jusqu’au moment où le roulement de la voiture de lady
Catherine se fit entendre. Se sentant incapable d’affronte
r le regard observateur de Charlotte, elle s’enfuit dans s
a chambre.
XXXV

A son réveil, Elizabeth retrouva les pensées et les réfle
xions sur lesquelles elle s’était endormie. Elle ne pouvai
t revenir de la surprise qu’elle avait éprouvée la veille
; il lui était impossible de penser à autre chose. Incapab
le de se livrer à une occupation suivie, elle résolut de p
rendre un peu d’exercice après le déjeuner. Elle se dirige
0313ait vers son endroit favori lorsque l’idée que Mr. Dar
cy venait parfois de ce côté l’arrêta. Au lieu d’entrer da
ns le parc, elle suivit le sentier qui l’éloignait de la g
rand’route, tout en longeant la grille. Saisie par le char
me de cette matinée printanière, elle s’arrêta à l’une des
portes et jeta un coup d’oeil dans le parc. L’aspect de l
a campagne avait beaucoup changé pendant les cinq semaines
qu’elle avait passées à Hunsford et les arbres les plus p
récoces verdissaient à vue d’oeil.
Elizabeth allait reprendre sa promenade lorsqu’elle aperç
ut une silhouette masculine dans le bosquet qui formait la
lisière du parc. Craignant que ce ne fût Mr. Darcy, elle
se hâta de battre en retraite ; mais celui qu’elle voulait
éviter était déjà assez près pour la voir et il fit rapid
ement quelques pas vers elle en l’appelant par son nom. El
izabeth fit volte-face et revint vers la porte. Mr. Darcy
y arrivait en même temps qu’elle, et, lui tendant une lett
re qu’elle prit instinctivement, il lui dit avec un calme
hautain :
– Je me promenais par ici depuis quelque temps dans l’esp
0314oir de vous rencontrer. Voulez-vous me faire l’honneur
de lire cette lettre ? – Sur quoi, après un léger salut,
il rentra dans le parc et fut bientôt hors de vue.
Sans en attendre aucune satisfaction, mais avec une vive
curiosité, Elizabeth ouvrit l’enveloppe et fut surprise d’
y trouver deux grandes feuilles entièrement couvertes d’un
e écriture fine et serrée. Elle se mit à lire aussitôt tou
t en marchant. La lettre contenait ce qui suit :
» Rosings, huit heures du matin.
« Ne craignez pas, Mademoiselle, en ouvrant cette lettre,
que j’aie voulu y renouveler l’aveu de mes sentiments et
la demande qui vous ont si fort offusquée hier soir. Je n’
éprouve pas le moindre désir de vous importuner, non plus
que celui de m’abaisser en revenant sur une démarche que n
ous ne saurions oublier trop tôt l’un et l’autre. Je n’aur
ais pas eu la peine d’écrire cette lettre ni de vous la li
re, si le soin de ma réputation ne l’avait exigé. Vous exc
userez donc la liberté que je prends de demander toute vot
re attention. Ce que je ne saurais attendre de votre sympa
thie, je crois pouvoir le réclamer de votre justice.
0315 « Vous m’avez chargé hier de deux accusations différe
ntes de nature aussi bien que de gravité. La première de c
es accusations c’est que, sans égard pour les sentiments d
e l’un et de l’autre, j’avais détaché Mr. Bingley de votre
soeur. La seconde c’est qu’au mépris de revendications lé
gitimes, au mépris des sentiments d’honneur et d’humanité
j’avais brisé la carrière et ruiné les espérances d’avenir
de Mr. Wickham. Avoir ainsi volontairement et d’un coeur
léger rejeté le compagnon de ma jeunesse, le favori de mon
père, le jeune homme qui ne pouvait guère compter que sur
notre protection et avait été élevé dans l’assurance qu’e
lle ne lui manquerait pas, témoignerait d’une perversion à
laquelle le tort de séparer deux jeunes gens dont l’affec
tion remontait à peine à quelques semaines ne peut se comp
arer. Du blâme sévère que vous m’avez si généreusement inf
ligé hier soir, j’espère cependant me faire absoudre lorsq
ue la suite de cette lettre vous aura mise au courant de c
e que j’ai fait et des motifs qui m’ont fait agir. Si, au
cours de cette explication que j’ai le droit de vous donne
r, je me trouve obligé d’exprimer des sentiments qui vous
0316offensent, croyez bien que je le regrette, mais je ne
puis faire autrement, et m’en excuser de nouveau serait su
perflu.
« Je n’étais pas depuis longtemps en Hertfordshire lorsqu
e je m’aperçus avec d’autres que Bingley avait distingué v
otre soeur entre toutes les jeunes filles du voisinage, ma
is c’est seulement le soir du bal de Netherfield que je co
mmençai à craindre que cette inclination ne fût vraiment s
érieuse. Ce n’était pas la première fois que je le voyais
amoureux. Au bal, pendant que je dansais avec vous, une ré
flexion de sir William Lucas me fit comprendre pour la pre
mière fois que l’empressement de Bingley auprès de votre s
oeur avait convaincu tout le monde de leur prochain mariag
e. Sir William en parlait comme d’un événement dont la dat
e seule était indéterminée. A partir de ce moment, j’obser
vai Bingley de plus près et je m’aperçus que son inclinati
on pour miss Bennet dépassait ce que j’avais remarqué jusq
ue-là. J’observai aussi votre soeur : ses manières étaient
ouvertes, joyeuses et engageantes comme toujours mais san
s rien qui dénotât une préférence spéciale et je demeurai
0317convaincu, après un examen attentif, que si elle accue
illait les attentions de mon ami avec plaisir elle ne les
provoquait pas en lui laissant voir qu’elle partageait ses
sentiments. Si vous ne vous êtes pas trompée vous-même su
r ce point, c’est moi qui dois être dans l’erreur. La conn
aissance plus intime que vous avez de votre soeur rend cet
te supposition probable. Dans ce cas, je me suis trouvé lu
i infliger une souffrance qui légitime votre ressentiment
; mais je n’hésite pas à dire que la sérénité de votre soe
ur aurait donné à l’observateur le plus vigilant l’impress
ion que, si aimable que fût son caractère, son coeur ne de
vait pas être facile à toucher. J’étais, je ne le nie pas,
désireux de constater son indifférence, mais je puis dire
avec sincérité que je n’ai pas l’habitude de laisser infl
uencer mon jugement par mes désirs ou par mes craintes. J’
ai cru à l’indifférence de votre soeur pour mon ami, non p
arce que je souhaitais y croire, mais parce que j’en étais
réellement persuadé.
« Les objections que je faisais à ce mariage n’étaient pa
s seulement celles dont je vous ai dit hier soir qu’il m’a
0318vait fallu pour les repousser toute la force d’une pas
sion profonde. Le rang social de la famille dans laquelle
il désirait entrer ne pouvait avoir pour mon ami la même i
mportance que pour moi, mais il y avait d’autres motifs de
répugnance, motifs qui se rencontrent à un égal degré dan
s les deux cas, mais que j’ai pour ma part essayé d’oublie
r parce que les inconvénients que je redoutais n’étaient p
lus immédiatement sous mes yeux. Ces motifs doivent être e
xposés brièvement.
« La parenté du côté de votre mère bien qu’elle fût pour
moi un obstacle n’était rien en comparaison du faible sent
iment des convenances trop souvent trahi par elle-même, pa
r vos plus jeunes soeurs, parfois aussi par votre père. Pa
rdonnez-moi ; il m’est pénible de vous blesser, mais, dans
la contrariété que vous éprouvez à entendre blâmer votre
entourage, que ce soit pour vous une consolation de penser
que ni vous, ni votre soeur, n’avez jamais donné lieu à l
a moindre critique de ce genre, et cette louange que tous
se plaisent à vous décerner fait singulièrement honneur au
caractère et au bon sens de chacune. Je dois dire que ce
0319qui se passa le soir du bal confirma mon jugement et a
ugmenta mon désir de préserver mon ami de ce que je consid
érais comme une alliance regrettable.
« Comme vous vous en souvenez, il quitta Netherfield le l
endemain avec l’intention de revenir peu de jours après. L
e moment est venu maintenant d’expliquer mon rôle en cette
affaire. L’inquiétude de miss Bingley avait été également
éveillée ; la similitude de nos impressions fut bientôt d
écouverte, et, convaincus tous deux qu’il n’y avait pas de
temps à perdre si nous voulions détacher son frère, nous
résolûmes de le rejoindre à Londres où, à peine arrivé, j’
entrepris de faire comprendre à mon ami les inconvénients
certains d’un tel choix. Je ne sais à quel point mes repré
sentations auraient ébranlé ou retardé sa détermination, m
ais je ne crois pas qu’en fin de compte elles eussent empê
ché le mariage sans l’assurance que je n’hésitai pas à lui
donner de l’indifférence de votre soeur. Il avait cru jus
que-là qu’elle lui rendait son affection sincèrement sinon
avec une ardeur comparable à la sienne, mais Bingley a be
aucoup de modestie naturelle et se fie volontiers à mon ju
0320gement plus qu’au sien. Le convaincre qu’il s’était tr
ompé ne fut pas chose difficile ; le persuader ensuite de
ne pas retourner à Netherfield fut l’affaire d’un instant.

« Je ne puis me reprocher d’avoir agi de la sorte ; mais
il y a autre chose dans ma conduite en cette affaire, qui
me cause moins de satisfaction. C’est d’avoir consenti à d
es mesures ayant pour objet de laisser ignorer à mon ami l
a présence de votre soeur à Londres. J’en étais instruit m
oi-même aussi bien que miss Bingley, mais son frère n’en a
jamais rien su. Ses sentiments ne me semblaient pas encor
e assez calmés pour qu’il pût risquer sans danger de la re
voir. Peut-être cette dissimulation n’était-elle pas digne
de moi. En tout cas, la chose est faite et j’ai agi avec
les meilleures intentions. Je n’ai rien de plus à ajouter
sur ce sujet, pas d’autres explications à offrir. Si j’ai
causé de la peine à votre soeur, je l’ai fait sans m’en do
uter, et les motifs de ma conduite, qui doivent naturellem
ent vous sembler insuffisants, n’ont pas perdu à mes yeux
leur valeur.
0321 « Quant à l’accusation plus grave d’avoir fait tort à
Mr. Wickham, je ne puis la réfuter qu’en mettant sous vos
yeux le récit de ses relations avec ma famille. J’ignore
ce dont il m’a particulièrement accusé ; mais de la vérité
de ce qui va suivre, je puis citer plusieurs témoins dont
la bonne foi est incontestable.
« Mr. Wickham est le fils d’un homme extrêmement respecta
ble qui, pendant de longues années, eut à régir tout le do
maine de Pemberley. En reconnaissance du dévouement qu’il
apporta dans l’accomplissement de cette tâche, mon père s’
occupa avec une bienveillance sans bornes de George Wickha
m qui était son filleul. Il se chargea des frais de son éd
ucation au collège et à Cambridge ; – aide inappréciable p
our Mr. Wickham qui, toujours dans la gêne par suite de l’
extravagance de sa femme, se trouvait dans l’impossibilité
de faire donner à son fils l’éducation d’un gentleman.
« Mon père, non seulement aimait la société de ce jeune h
omme dont les manières ont toujours été séduisantes, mais
l’avait en haute estime ; il souhaitait lui voir embrasser
la carrière ecclésiastique et se promettait d’aider à son
0322 avancement. Pour moi, il y avait fort longtemps que j
‘avais commencé à le juger d’une façon différente. Les dis
positions vicieuses et le manque de principes qu’il prenai
t soin de dissimuler à son bienfaiteur ne pouvaient échapp
er à un jeune homme du même âge ayant l’occasion, qui manq
uait à mon père, de le voir dans des moments où il s’aband
onnait à sa nature.
« Me voilà de nouveau dans l’obligation de vous faire de
la peine, – en quelle mesure, je ne sais. – Le soupçon qui
m’est venu sur la nature des sentiments que vous a inspir
és George Wickham ne doit pas m’empêcher de vous dévoiler
son véritable caractère et me donne même une raison de plu
s de vous en instruire.
« Mon excellent père mourut il y a cinq ans, et, jusqu’à
la fin, son affection pour George Wickham ne se démentit p
oint. Dans son testament il me recommandait tout particuli
èrement de favoriser l’avancement de son protégé dans la c
arrière de son choix et, au cas où celui-ci entrerait dans
les ordres, de le faire bénéficier d’une cure importante
qui est un bien de famille aussitôt que les circonstances
0323la rendraient vacante. Il lui laissait de plus un legs
de mille livres.
« Le père de Mr. Wickham ne survécut pas longtemps au mie
n et, dans les six mois qui suivirent ces événements, Geor
ge Wickham m’écrivit pour me dire qu’il avait finalement d
écidé de ne pas entrer dans les ordres. En conséquence, il
espérait que je trouverais naturel son désir de voir tran
sformer en un avantage pécuniaire la promesse du bénéfice
ecclésiastique faite par mon père : « Je me propose, ajout
ait-il, de faire mes études de droit, et vous devez vous r
endre compte que la rente de mille livres sterling est ins
uffisante pour me faire vivre. » J’aurais aimé à le croire
sincère ; en tout cas, j’étais prêt à accueillir sa deman
de car je savais pertinemment qu’il n’était pas fait pour
être clergyman. L’affaire fut donc rapidement conclue : en
échange d’une somme de trois mille livres, Mr. Wickham ab
andonnait toute prétention à se faire assister dans la car
rière ecclésiastique, dût-il jamais y entrer. Il semblait
maintenant que toutes relations dussent être rompues entre
nous. Je ne l’estimais pas assez pour l’inviter à Pemberl
0324ey, non plus que pour le fréquenter à Londres. C’est l
à, je crois, qu’il vivait surtout, mais ses études de droi
t n’étaient qu’un simple prétexte ; libre maintenant de to
ute contrainte, il menait une existence de paresse et de d
issipation. Pendant trois ans c’est à peine si j’entendis
parler de lui. Mais au bout de ce temps, la cure qui, jadi
s, lui avait été destinée, se trouvant vacante par suite d
e la mort de son titulaire, il m’écrivit de nouveau pour m
e demander de la lui réserver. Sa situation, me disait-il,
– et je n’avais nulle peine à le croire, – était des plus
gênées ; il avait reconnu que le droit était une carrière
sans avenir et, si je consentais à lui accorder le bénéfi
ce en question, il était maintenant fermement résolu à se
faire ordonner. Mon assentiment lui semblait indubitable c
ar il savait que je n’avais pas d’autre candidat qui m’int
éressât spécialement, et je ne pouvais, certainement, avoi
r oublié le voeu de mon père à ce sujet.
« J’opposai à cette demande un refus formel. Vous ne m’en
blâmerez pas, je pense, non plus que d’avoir résisté à to
utes les tentations du même genre qui suivirent. Son resse
0325ntiment fut égal à la détresse de sa situation, et je
suis persuadé qu’il s’est montré aussi violent dans les pr
opos qu’il vous a tenus sur moi que dans les reproches que
je reçus de lui à cette époque. Après quoi, tous rapports
cessèrent entre nous. Comment vécut-il, je l’ignore ; mai
s, l’été dernier, je le retrouvai sur mon chemin dans une
circonstance extrêmement pénible, que je voudrais oublier,
et que, seule, cette explication me décide à vous dévoile
r. Ainsi prévenue, je ne doute pas de votre discrétion.
« Ma soeur, dont je suis l’aîné de plus de dix ans, a été
placée sous une double tutelle, la mienne et celle du nev
eu de ma mère, le colonel Fitzwilliam. Il y a un an enviro
n, je la retirai de pension et l’installai à Londres. Quan
d vint l’été elle partit pour Ramsgate avec sa dame de com
pagnie. A Ramsgate se rendit aussi Mr. Wickham, et certain
ement à dessein, car on découvrit ensuite qu’il avait des
relations antérieures avec Mrs. Younge, la dame de compagn
ie, sur l’honorabilité de laquelle nous avions été indigne
ment trompés. Grâce à sa connivence et à son aide, il arri
va si bien à toucher Georgiana, dont l’âme affectueuse ava
0326it gardé un bon souvenir de son grand camarade d’enfan
ce, qu’elle finit par se croire éprise au point d’accepter
de s’enfuir avec lui. Son âge, quinze ans à peine, est sa
meilleure excuse et, maintenant que je vous ai fait conna
ître son projet insensé, je me hâte d’ajouter que c’est à
elle-même que je dus d’en être averti. J’arrivai à l’impro
viste un jour ou deux avant l’enlèvement projeté, et Georg
iana, incapable de supporter l’idée d’offenser un frère qu
‘elle respecte presque à l’égal d’un père, me confessa tou
t. Vous pouvez imaginer ce que je ressentis alors et quell
e conduite j’adoptai. Le souci de la réputation de ma soeu
r et la crainte de heurter sa sensibilité interdisaient to
ut éclat, mais j’écrivis à Mr. Wickham qui quitta les lieu
x immédiatement, et Mrs. Younge, bien entendu, fut renvoyé
e sur-le-champ. Le but principal de Mr. Wickham était sans
doute de capter la fortune de ma soeur, qui est de trente
mille livres, mais je ne puis m’empêcher de croire que le
désir de se venger de moi était aussi pour lui un puissan
t mobile. En vérité, sa vengeance eût été complète !
« Voilà, Mademoiselle, le fidèle récit des événements aux
0327quels nous nous sommes trouvés mêlés l’un et l’autre.
Si vous voulez bien le croire exactement conforme à la vér
ité, je pense que vous m’absoudrez du reproche de cruauté
à l’égard de Mr. Wickham. J’ignore de quelle manière, par
quels mensonges il a pu vous tromper. Ignorante comme vous
l’étiez de tout ce qui nous concernait, ce n’est pas très
surprenant qu’il y ait réussi. Vous n’aviez pas les éléme
nts nécessaires pour vous éclairer sur son compte, et rien
ne vous disposait à la défiance.
« Vous vous demanderez, sans doute, pourquoi je ne vous a
i pas dit tout cela hier soir. Je ne me sentais pas assez
maître de moi pour juger ce que je pouvais ou devais vous
révéler. Quant à l’exactitude des faits qui précèdent, je
puis en appeler plus spécialement au témoignage du colonel
Fitzwilliam qui, du fait de notre parenté, de nos rapport
s intimes et, plus encore, de sa qualité d’exécuteur du te
stament de mon père, a été forcément mis au courant des mo
indres détails. Si l’horreur que je vous inspire devait en
lever à vos yeux toute valeur à mes assertions, rien ne pe
ut vous empêcher de vous renseigner auprès de mon cousin.
0328C’est pour vous en donner la possibilité que j’essaier
ai de mettre cette lettre entre vos mains dans le courant
de la matinée.
« Je n’ajoute qu’un mot : Dieu vous garde !
« Fitzwilliam DARCY. »
XXXVI

Si Elizabeth, lorsqu’elle avait pris la lettre de Mr. Dar
cy, ne s’attendait pas à trouver le renouvellement de sa d
emande, elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle pou
vait contenir. On se figure l’empressement qu’elle mit à e
n prendre connaissance et les sentiments contradictoires q
ui l’agitèrent pendant cette lecture. Tout d’abord, elle t
rouva stupéfiant qu’il crût possible de se justifier à ses
yeux. Elle était convaincue qu’il ne pouvait donner aucun
e explication dont il n’eût à rougir, et ce fut donc préve
nue contre tout ce qu’il pourrait dire qu’elle commença le
récit de ce qui s’était passé à Netherfield.
Elle lisait si avidement que, dans sa hâte de passer d’un
e phrase à l’autre, elle était incapable de saisir pleinem
0329ent le sens de ce qu’elle avait sous les yeux. La conv
iction affirmée par Darcy au sujet de l’indifférence de Ja
ne fut accueillie avec la plus grande incrédulité, et l’én
umération des justes objections qu’il faisait au mariage d
e Bingley avec sa soeur l’irritèrent trop pour qu’elle con
sentît à en reconnaître le bien-fondé. Il n’exprimait aucu
n regret qui pût atténuer cette impression ; le ton de la
lettre n’était pas contrit mais hautain ; c’était toujours
le même orgueil et la même insolence.
Mais quand elle parvint au passage relatif à Wickham, qua
nd, avec une attention plus libre, elle lut un récit qui,
s’il était vrai, devait ruiner l’opinion qu’avec tant de c
omplaisance elle s’était formée du jeune officier, elle re
ssentit une impression plus pénible en même temps que plus
difficile à définir. La stupéfaction, la crainte, l’horre
ur même l’oppressèrent. Elle aurait voulu tout nier et ne
cessait de s’exclamer en lisant : « C’est faux ! c’est imp
ossible ! Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges ! » et
lorsqu’elle eut achevé la lettre, elle se hâta de la mettr
e de côté en protestant qu’elle n’en tiendrait aucun compt
0330e et n’y jetterait plus les yeux.
Dans cet état d’extrême agitation, elle poursuivit sa mar
che quelques minutes sans parvenir à mettre du calme dans
ses pensées. Mais bientôt, par l’effet d’une force irrésis
tible, la lettre se trouva de nouveau dépliée, et elle rec
ommença la lecture mortifiante de tout ce qui avait trait
à Wickham, en concentrant son attention sur le sens de cha
que phrase.
Ce qui concernait les rapports de Wickham avec la famille
de Pemberley et la bienveillance de Mr. Darcy père à son
égard correspondait exactement à ce que Wickham en avait d
it lui-même. Sur ces points les deux récits se confirmaien
t l’un l’autre ; mais ils cessaient d’être d’accord sur le
chapitre du testament. Elizabeth avait encore présentes à
la mémoire les paroles dont Wickham s’était servi en parl
ant du bénéfice. Il était indéniable que d’un côté ou de l
‘autre, elle se trouvait en présence d’une grande duplicit
é. Un instant, elle crut pouvoir se flatter que ses sympat
hies ne l’abusaient point, mais après avoir lu et relu ave
c attention les détails qui suivaient sur la renonciation
0331de Wickham au bénéfice moyennant une somme aussi consi
dérable que trois mille livres sterling, elle sentit sa co
nviction s’ébranler.
Quittant sa lecture, elle se mit à réfléchir sur chaque c
irconstance et à peser chaque témoignage en s’efforçant d’
être impartiale, mais elle ne s’en trouva pas beaucoup plu
s avancée : d’un côté comme de l’autre, elle était en prés
ence de simples assertions. Elle reprit encore la lettre e
t, cette fois, chaque ligne lui prouva clairement que cett
e affaire, qu’elle croyait impossible de présenter de mani
ère à justifier Mr. Darcy, était susceptible de prendre un
aspect sous lequel sa conduite apparaissait absolument ir
réprochable.
L’accusation de prodigalité et de dévergondage portée con
tre Wickham excitait cependant son indignation, – l’excita
it d’autant plus, peut-être, qu’elle ne pouvait rien décou
vrir qui en prouvât l’injustice. De la vie de Wickham avan
t son arrivée en Hertfordshire, on ne connaissait que ce q
u’il en avait raconté lui-même. D’ailleurs, en eût-elle le
s moyens, Elizabeth n’aurait jamais cherché à savoir ce qu
0332‘il était véritablement : son aspect, sa voix, ses man
ières, l’avaient établi d’emblée à ses yeux dans la posses
sion de toutes les vertus. Elle essaya de retrouver dans s
on esprit quelque trait de délicatesse ou de générosité qu
i pût le défendre contre les accusations de Mr. Darcy, ou,
tout au moins, en dénotant une réelle valeur morale, rach
eter ce qu’elle voulait considérer comme des erreurs passa
gères ; mais aucun souvenir de ce genre ne lui revint à la
mémoire. Elle revoyait Wickham avec toute la séduction de
sa personne et de ses manières, mais, à son actif, elle n
e pouvait se rappeler rien de plus sérieux que la sympathi
e générale dont il jouissait à Meryton, et la faveur que s
on aisance et son entrain lui avaient conquise parmi ses c
amarades.
Après avoir longuement réfléchi, elle reprit encore une f
ois sa lecture. Mais hélas ! le passage relatant les desse
ins de Wickham sur miss Darcy se trouvait confirmé par la
conversation qu’elle avait eue la veille avec le colonel F
itzwilliam, et, finalement, Darcy la renvoyait au témoigna
ge de Fitzwilliam lui-même, qu’elle savait être, plus que
0333personne, au courant des affaires de son cousin et don
t elle n’avait aucune raison de suspecter la bonne foi. Un
instant l’idée lui vint d’aller le trouver ; mais la diff
iculté de cette démarche l’arrêta et aussi la conviction q
ue Mr. Darcy n’aurait pas hasardé une telle proposition s’
il n’avait été certain que son cousin dût corroborer toute
s ses affirmations.
Elle se rappelait parfaitement sa première conversation a
vec Wickham à la soirée de Mrs. Philips. Ce qu’il y avait
de malséant dans des confidences de ce genre faites à une
étrangère la frappait maintenant, et elle s’étonna de ne l
‘avoir pas remarqué plus tôt. Elle voyait l’indélicatesse
qu’il y avait à se mettre ainsi en avant. La conduite de W
ickham ne concordait pas non plus avec ses déclarations :
ne s’était-il pas vanté d’envisager sans crainte l’idée de
rencontrer Mr. Darcy. Cependant, pas plus tard que la sem
aine suivante, il s’était abstenu de paraître au bal de Ne
therfield. Et puis, tant que les Bingley étaient restés da
ns le pays, Wickham ne s’était confié qu’à elle, mais, aus
sitôt leur départ, son histoire avait défrayé partout les
0334conversations et il ne s’était pas fait scrupule de s’
attaquer à la réputation de Mr. Darcy, bien qu’il lui eût
assuré que son respect pour le père l’empêcherait toujours
de porter atteinte à l’honneur du fils.
Comme il lui apparaissait maintenant sous un jour différe
nt ! Ses assiduités auprès de miss King ne venaient plus q
ue de vils calculs, et la médiocre fortune de la jeune fil
le, au lieu de prouver la modération de ses ambitions, le
montrait simplement poussé par le besoin d’argent à mettre
la main sur tout ce qui était à sa portée. Son attitude e
nvers elle-même ne pouvait avoir de mobiles louables : ou
bien il avait été trompé sur sa fortune, ou bien il avait
satisfait sa vanité en encourageant une sympathie qu’elle
avait eu l’imprudence de lui laisser voir.
Dans ses derniers efforts pour le défendre, Elizabeth met
tait de moins en moins de conviction. D’autre part, pour l
a justification de Mr. Darcy, elle était obligée de reconn
aître que Mr. Bingley, longtemps auparavant, avait affirmé
à Jane la correction de son ami dans cette affaire. En ou
tre, si peu agréables que fussent ses manières, jamais au
0335cours de leurs rapports qui, plus fréquents en dernier
lieu, lui avaient permis de le mieux connaître, elle n’av
ait rien vu chez lui qui accusât un manque de principes ou
qui trahît des habitudes répréhensibles au point de vue m
oral ou religieux. Parmi ses relations, il était estimé et
apprécié. S’il avait agi comme l’affirmait Wickham, une c
onduite si contraire à l’honneur et au bon droit n’aurait
pu être tenue cachée, et l’amitié que lui témoignait un ho
mme comme Bingley devenait inexplicable.
Elizabeth se sentit envahir par la honte. Elle ne pouvait
penser à Darcy pas plus qu’à Wickham sans reconnaître qu’
elle avait été aveugle, absurde, pleine de partialité et d
e préventions.
– Comment, s’exclamait-elle, ai-je pu agir de la sorte ?
Moi qui étais si fière de ma clairvoyance et qui ai si sou
vent dédaigné la généreuse candeur de Jane ! Quelle découv
erte humiliante ! Humiliation trop méritée ! L’amour n’aur
ait pu m’aveugler davantage ; mais c’est la vanité, non l’
amour, qui m’a égarée. Flattée de la préférence de l’un, f
roissée du manque d’égards de l’autre, je me suis abandonn
0336ée dès le début à mes préventions et j’ai jugé l’un et
l’autre en dépit du bon sens.
D’elle à Bingley, de Bingley à Jane, ses pensées l’amenèr
ent bientôt au point sur lequel l’explication de Darcy lui
avait paru insuffisante, et elle reprit la lettre. Très d
ifférent fut l’effet produit par cette seconde lecture. Co
mment pouvait-elle refuser à ses assertions, dans un cas,
le crédit qu’elle s’était trouvée obligée de leur donner d
ans l’autre ? Mr. Darcy déclarait qu’il n’avait pas cru à
l’attachement de Jane pour son ami. Elizabeth se rappela l
‘opinion que Charlotte lui avait exprimée à ce sujet : ell
e-même se rendait compte que Jane manifestait peu ses sent
iments, même les plus vifs, et qu’il y avait dans son air
et dans ses manières une sérénité qui ne donnait pas l’idé
e d’une grande sensibilité.
Arrivée à la partie de la lettre où Mr. Darcy parlait de
sa famille en termes mortifiants, et pourtant mérités, ell
e éprouva un cruel sentiment de honte. La justesse de cett
e critique était trop frappante pour qu’elle pût la contes
ter et les circonstances du bal de Netherfield, qu’il rapp
0337elait comme ayant confirmé son premier jugement, avaie
nt produit une impression non moins forte sur l’esprit d’E
lizabeth.
L’hommage que Darcy lui rendait ainsi qu’à sa soeur la ca
lma un peu, mais sans la consoler de la censure que le res
te de sa famille s’était attirée. A la pensée que la décep
tion de Jane avait été en fait l’oeuvre des siens et que c
hacune des deux soeurs pouvait être atteinte dans sa réput
ation par de pareilles maladresses, elle ressentit un déco
uragement tel qu’elle n’en avait encore jamais connu de se
mblable jusque-là.
Il y avait deux heures qu’elle arpentait le sentier, lors
que la fatigue et la pensée de son absence prolongée la ra
menèrent enfin vers le presbytère. Elle rentra avec la vol
onté de montrer autant d’entrain que d’habitude et d’écart
er toutes les pensées qui pourraient détourner son esprit
de la conversation.
Elle apprit en arrivant que les gentlemen de Rosings avai
ent fait visite tous les deux en son absence ; Mr. Darcy é
tait entré simplement quelques minutes pour prendre congé,
0338 mais le colonel Fitzwilliam était resté au presbytère
plus d’une heure, dans l’attente de son retour, et parlai
t de partir à sa recherche jusqu’à ce qu’il l’eût découver
te. Elizabeth put à grand’peine feindre le regret de l’avo
ir manqué. Au fond, elle s’en réjouissait. Le colonel Fitz
william ne l’intéressait plus à cette heure. La lettre, se
ule, occupait toutes ses pensées.
XXXVII

Les deux cousins quittèrent Rosings le lendemain et Mr. C
ollins qui avait été les attendre à la sortie du parc pour
leur adresser un dernier et respectueux salut eut le plai
sir de témoigner que ces messieurs paraissaient en excelle
nte santé et d’aussi bonne humeur qu’il se pouvait après l
es adieux attristés qu’ils venaient d’échanger à Rosings.
Sur ce, il se hâta de se rendre à Rosings pour consoler la
dy Catherine et sa fille. A son retour au presbytère, il t
ransmit avec grande satisfaction un message de Sa Grâce im
pliquant qu’elle s’ennuyait assez pour désirer les avoir t
ous à dîner le soir même.
0339 Elizabeth ne put revoir lady Catherine sans se rappel
er que, si elle l’avait voulu, elle lui serait maintenant
présentée comme sa future nièce, et elle sourit en se repr
ésentant l’indignation de Sa Grâce.
La conversation s’engagea d’abord sur le vide produit par
le départ de ses neveux.
– Je vous assure que j’en suis très affectée, dit lady Ca
therine. Certes, personne ne sent plus que moi le chagrin
d’être privé de ses amis, mais j’ai de plus pour ces deux
jeunes gens un attachement que je sais être réciproque. Il
s étaient tous deux désolés de s’en aller. Notre cher colo
nel a réussi cependant à garder de l’entrain jusqu’à la fi
n, mais Darcy paraissait très ému, plus encore peut-être q
ue l’an dernier. Il semble s’attacher de plus en plus à Ro
sings.
Ici, Mr. Collins plaça un compliment et une allusion que
la mère et la fille accueillirent avec un sourire bienveil
lant.
Après le dîner, lady Catherine observa que miss Bennet pa
raissait songeuse et s’imaginant que la perspective de ren
0340trer bientôt chez elle en était la cause, elle ajouta
:
– Si c’est ainsi, écrivez à votre mère pour lui demander
de vous laisser un peu plus longtemps. Mrs. Collins, j’en
suis sûre, sera enchantée de vous garder encore.
– Je remercie Votre Grâce de cette aimable invitation, ré
pondit Elizabeth, mais il m’est impossible de l’accepter ;
je dois être à Londres samedi prochain.
– Quoi ! vous n’aurez fait ici qu’un séjour de six semain
es ? Je m’attendais à vous voir rester deux mois. Mrs. Ben
net peut certainement se passer de vous une autre quinzain
e.
– Oui, mais mon père ne le peut pas. Il m’a écrit dernièr
ement pour me demander de hâter mon retour.
– Oh ! votre père peut aussi bien se passer de vous que v
otre mère. Si vous restiez un mois encore, je pourrais ram
ener l’une de vous jusqu’à Londres où j’irai passer quelqu
es jours au début de juin. Ma femme de chambre ne faisant
pas de difficulté pour voyager sur le siège, j’aurai large
ment de la place pour l’une de vous, et même, comme vous ê
0341tes très minces l’une et l’autre, je consentirais volo
ntiers à vous prendre toutes les deux, si le temps n’était
pas trop chaud.
– Je suis touchée de votre bonté, madame, mais je crois q
ue nous devons nous en tenir à nos premiers projets.
Lady Catherine parut se résigner.
– Mrs. Collins, vous aurez soin de faire escorter ces dem
oiselles par un domestique. Vous savez que je dis toujours
ce que je pense, or je ne puis supporter l’idée que deux
jeunes filles voyagent seules en poste, ce n’est pas conve
nable. Les jeunes filles doivent toujours être accompagnée
s et protégées, selon leur rang. Quand ma nièce Georgiana
est allée à Ramsgate l’été dernier, j’ai tenu à ce qu’elle
fût accompagnée de deux domestiques. Miss Darcy, fille de
Mr. Darcy de Pemberley et de lady Anne ne pouvait avec bi
enséance voyager d’une autre façon. Mrs. Collins, il faudr
a envoyer John avec ces demoiselles. Je suis heureuse que
cette idée me soit venue à l’esprit. Vous vous feriez mal
juger si vous les laissiez partir seules.
– Mon oncle doit nous envoyer son domestique.
0342 – Votre oncle ! Ah ! votre oncle a un domestique ? Je
suis heureuse que quelqu’un des vôtres ait pensé à ce dét
ail. Où changez-vous de chevaux ? à Bromley, naturellement
. Recommandez-vous de moi à l’hôtel de « la Cloche » et l’
on sera pour vous pleins d’égards.
Lady Catherine posa encore nombre de questions aux deux j
eunes filles sur leur voyage et, comme elle ne faisait pas
toutes les réponses elle-même, Elizabeth dut rester atten
tive à la conversation, ce qui était fort heureux car avec
un esprit aussi absorbé que le sien, elle aurait risqué d
‘oublier où elle se trouvait. Mieux valait réserver ses ré
flexions pour les moments où elle s’appartiendrait.
Elle s’y replongeait dès qu’elle se retrouvait seule et f
aisait chaque jour une promenade solitaire au cours de laq
uelle elle pouvait se livrer en paix aux délices de remuer
des souvenirs désagréables. Elle connaissait maintenant p
resque par coeur la lettre de Mr. Darcy ; elle en avait ét
udié chaque phrase, et les sentiments qu’elle éprouvait po
ur son auteur variaient d’un moment à l’autre. Le souvenir
de sa déclaration éveillait encore chez elle une vive ind
0343ignation, mais quand elle considérait avec quelle inju
stice elle l’avait jugé et condamné, sa colère se retourna
it contre elle-même, et la déception de Darcy lui inspirai
t quelque compassion. Toutefois, il continuait à ne point
lui plaire ; elle ne se repentait pas de l’avoir refusé et
n’éprouvait aucun désir de le revoir.
Elle trouvait une source constante de déplaisir dans le s
ouvenir de sa propre conduite et les fâcheux travers de sa
famille étaient un sujet de réflexion plus pénible encore
. De ce côté, il n’y avait malheureusement rien à espérer.
Son père s’était toujours contenté de railler ses plus je
unes filles sans prendre la peine d’essayer de réprimer le
ur folle étourderie ; et sa mère – dont les manières étaie
nt si loin d’être parfaites – ne trouvait rien à redire à
celles de ses benjamines. Elizabeth, ainsi que Jane, s’éta
it bien efforcée de modérer l’exubérance de Catherine et d
e Lydia, mais, aussi longtemps que celles-ci se sentaient
soutenues par l’indulgence de leur mère, à quoi pouvait-on
aboutir ? D’un caractère faible, irritable, et subissant
complètement l’influence de Lydia, Catherine avait toujour
0344s pris de travers les conseils de ses aînées ; Lydia i
nsouciante, volontaire et entêtée, ne se donnait même pas
la peine de les écouter. Toutes deux étaient paresseuses,
ignorantes et coquettes. Tant qu’il resterait un officier
à Meryton, elles réussiraient à flirter avec lui et tant q
ue Meryton serait à proximité de Longbourn, elles continue
raient à y passer tout leur temps.
Mais c’était à sa soeur aînée que pensait le plus Elizabe
th. En disculpant Bingley, les explications de Darcy avaie
nt fait mieux sentir tout ce que Jane avait perdu. Mainten
ant qu’elle avait la preuve de la sincérité de son amour e
t de la loyauté de sa conduite, quelle tristesse pour Eliz
abeth de penser que le manque de bon sens et de correction
des siens avait privé Jane d’un parti qui présentait de t
elles garanties de bonheur !
Toutes ces réflexions auxquelles venait s’ajouter le désa
ppointement causé par la révélation du véritable caractère
de Mr. Wickham ne laissaient pas d’assombrir son esprit o
rdinairement si enjoué, et il lui fallait faire effort pou
r conserver en public son air de gaieté.
0345 Les invitations de lady Catherine furent pendant la d
ernière semaine de leur séjour aussi fréquentes qu’au débu
t. C’est au château que se passa la dernière soirée. Sa Gr
âce s’enquit minutieusement des moindres détails du voyage
, donna des conseils sur la meilleure méthode pour faire l
es bagages et insista tellement sur la manière dont on dev
ait plier les robes que Maria, au retour, se crut obligée
de défaire sa malle et de la recommencer de fond en comble
. Quand on prit congé, lady Catherine, pleine de bienveill
ance, souhaita bon voyage aux jeunes filles et les invita
à revenir l’année suivante à Hunsford, pendant que miss de
Bourgh condescendait à faire une révérence et à leur tend
re la main à toutes deux.
XXXVIII

Le samedi matin, Elizabeth et Mr. Collins arrivèrent à la
salle à manger quelques minutes avant les autres. Mr. Col
lins en profita pour faire à sa cousine les compliments d’
adieu qu’il jugeait indispensables.
– Je ne sais, miss Elizabeth, si Mrs. Collins vous a déjà
0346 dit combien votre visite l’avait touchée, mais je sui
s certain que vous ne quitterez pas cette maison sans rece
voir ses remerciements. Nous savons que notre humble demeu
re n’a rien de très attirant. Nos habitudes simples, notre
domesticité restreinte, la vie calme que nous menons, fon
t de Hunsford une résidence un peu morne pour une jeune fi
lle. Aussi, croyez bien que nous avons su apprécier la fav
eur de votre présence et que nous avons fait tout ce qui é
tait en notre pouvoir pour que le temps ne vous semble pas
trop long.
Elizabeth s’empressa d’exprimer sa gratitude et d’assurer
qu’elle était enchantée de son séjour à Hunsford. Le plai
sir de se retrouver avec Charlotte, les aimables attention
s dont elle avait été l’objet avaient rendu ces six semain
es fort agréables pour elle.
Mr. Collins, satisfait, reprit avec une solennité plus so
uriante :
– Je suis heureux que vous ne vous soyez pas ennuyée. Nou
s avons certainement fait de notre mieux, et comme nous av
ions la bonne fortune de vous présenter dans la société la
0347 plus choisie, j’ose dire que votre séjour à Hunsford
n’a pas été entièrement dénué d’intérêt. Nos rapports avec
la famille de lady Catherine sont véritablement un avanta
ge dont peu de personnes peuvent se prévaloir. A dire vrai
, si modeste que soit cette demeure, je dois reconnaître q
ue tous ceux qui y séjournent ne sont pas à plaindre, auss
i longtemps qu’ils partagent l’intimité de nos relations a
vec Rosings.
Ici, les mots manquèrent à Mr. Collins pour exprimer la c
haleur de ses sentiments, et il dut faire le tour de la sa
lle à manger pendant qu’Elizabeth essayait en quelques phr
ases brèves de concilier la franchise avec la politesse.
– Vous pourrez en somme faire autour de vous un rapport f
avorable de ce que vous avez vu ici, ma chère cousine. Vou
s avez été le témoin journalier des attentions de lady Cat
herine pour Mrs. Collins. Il ne semble pas, je pense, que
votre amie ait à regretter- mais autant vaut sur ce point
garder le silence. Laissez-moi seulement, ma chère cousine
, vous souhaiter du fond du coeur autant de félicité dans
le mariage. Ma chère Charlotte et moi n’avons qu’un même e
0348sprit, qu’une même pensée : il y a entre nous une simi
litude de caractère et de goûts vraiment extraordinaire. I
l semble que nous ayons été créés l’un pour l’autre.
Elizabeth put affirmer avec sincérité que c’était là cert
es une précieuse garantie de bonheur, et ajouter avec une
égale sincérité qu’elle se réjouissait des agréments de sa
vie domestique ; mais elle ne fut pas fâchée de voir inte
rrompre le tableau de cette félicité par l’entrée de celle
qui en était l’auteur. Pauvre Charlotte ! C’était vraimen
t triste de l’abandonner à une telle société. Cependant, e
lle avait fait son choix en connaissance de cause, et, tou
t en regrettant le départ de ses visiteuses, elle ne sembl
ait pas réclamer qu’on la plaignît. Sa maison, son ménage,
sa paroisse, sa basse-cour et tous les intérêts qui en dé
pendaient n’avaient point encore perdu leurs charmes à ses
yeux.
Enfin, la chaise de poste arriva. On hissa les malles, on
casa les paquets, et l’on vint annoncer que tout était pr
êt pour le départ ; des adieux affectueux furent échangés
avec Charlotte, après quoi Mr. Collins accompagna Elizabet
0349h jusqu’à la voiture, en la chargeant de ses respects
pour tous les siens, à quoi il ajouta des remerciements po
ur la bonté qu’on lui avait témoignée à Longbourn l’hiver
précédent et des compliments pour Mr. et Mrs. Gardiner qu’
il n’avait jamais vus. Il avait prêté son aide à Elizabeth
, puis à Maria pour monter en voiture et la portière allai
t se refermer lorsqu’il leur rappela soudain d’un air cons
terné qu’elles avaient oublié de laisser un message pour l
es châtelaines de Rosings.
– Mais, bien entendu, ajouta-t-il, vous souhaitez que je
leur présente vos humbles respects avec l’expression de vo
tre gratitude pour la bienveillance qu’elles vous ont témo
ignée pendant votre séjour ici.
Elizabeth ne fit aucune objection ; on put enfin fermer l
a portière et la voiture s’ébranla.
– Seigneur ! s’écria Maria après quelques minutes de sile
nce, il semble que nous ne soyons arrivées que d’hier ! Po
urtant, que de choses se sont passées depuis-
– Oui, que de choses ! dit sa compagne avec un soupir.
– Nous avons dîné neuf fois à Rosings, sans compter les d
0350eux fois où nous sommes allés y prendre le thé. Que n’
aurai-je pas à raconter à la maison !
« Et moi, que n’aurai-je pas à taire ! » songea Elizabeth
.
Le voyage s’effectua sans encombre, et quatre heures aprè
s avoir quitté Hunsford, elles débarquèrent chez les Gardi
ner où elles devaient rester quelques jours.
Jane semblait être en bonne santé ; quant à son état d’es
prit, Elizabeth n’eut guère le temps de s’en rendre compte
au milieu des distractions de tout genre que l’amabilité
de leur tante leur avait ménagées. Mais puisque Jane devai
t retourner avec elle à Longbourn, elle pourrait l’y obser
ver à loisir.
XXXIX

Ce fut dans la seconde semaine de mai que les trois jeune
s filles partirent de Gracechurch street à destination de
la ville de

0351, en Hertfordshire. Comme elles approchaient de l’aube
rge, où la voiture de Mr. Bennet devait les attendre, elle
s eurent la preuve de l’exactitude du cocher en voyant par
aître Kitty et Lydia à la fenêtre d’une salle à manger du
premier étage. Ces demoiselles, qui étaient arrivées depui
s une heure, avaient agréablement employé leur temps à vis
iter le magasin d’une modiste, à contempler la sentinelle
du poste d’en face et à préparer une salade de concombres.

Après les premières effusions, elles désignèrent une tabl
e garnie de viande froide telle que peut en fournir un gar
de-manger d’auberge.
– Qu’en dites-vous ? s’exclamèrent-elles d’un air triomph
ant. N’est-ce pas une bonne surprise ?
– Et c’est nous qui vous offrons ce lunch, ajouta Lydia.
Seulement, vous nous prêterez de quoi le payer car nous av
ons vidé notre bourse dans le magasin d’en face. – Et mont
rant ses achats : – Tenez, j’ai acheté ce chapeau. Il n’a
rien de très remarquable, mais je le démolirai en rentrant
pour voir si je puis en tirer quelque chose.
0352 Ses soeurs l’ayant déclaré affreux, Lydia poursuivit
sans se troubler :
– Oh ! les autres étaient encore bien plus laids, dans ce
tte boutique. Quand j’aurai acheté du satin d’une plus jol
ie nuance pour le regarnir, je crois qu’il ne fera pas mal
. Du reste, qu’importe ce que nous mettrons cet été, une f
ois que le régiment sera parti ? car il s’en va dans une q
uinzaine.
– Vraiment, il s’en va ? s’écria Elizabeth avec satisfact
ion.
– Oui, il quitte Meryton pour aller camper près de Bright
on. Oh ! je voudrais tant que papa nous emmène toutes là-b
as pour y passer l’été ! Ce serait délicieux, et ne coûter
ait pas très cher. Maman, aussi, ne demande qu’à y aller a
vec nous. Autrement, imaginez ce que nous allons nous ennu
yer tout l’été à Longbourn !
– En effet, pensa Elizabeth, voilà bien ce qu’il nous fau
t. Bonté divine ! Brighton et tout un camp de militaires a
lors qu’un malheureux régiment de la milice et quelques so
irées à Meryton ont suffi pour nous tourner la tête !
0353 – Maintenant, j’ai une nouvelle à vous annoncer, dit
Lydia, comme elles se mettaient à table. Devinez un peu !
Une nouvelle excellente, sensationnelle, et concernant que
lqu’un que nous aimons toutes.
Jane et Elizabeth se regardèrent et l’une d’elles avertit
le domestique qu’on n’avait plus besoin de ses services.
Lydia se mit à rire.
– Je reconnais bien là votre discrétion et votre amour de
s convenances. Comme si le serveur se souciait de ce que n
ous racontons ! Il en entend bien d’autres ! Mais peu impo
rte ; il est si laid, je suis contente qu’il soit parti, e
t maintenant voici ma nouvelle ; c’est au sujet de ce cher
Wickham ; il n’y a plus à craindre qu’il épouse Mary King
: elle est partie habiter chez son oncle à Liverpool, par
tie pour de bon ; Wickham est sauvé !
– Mary King aussi, ajouta Elizabeth, elle évite un mariag
e imprudent quant à la fortune.
– Elle est bien sotte d’être partie, si elle l’aimait.
– Mais j’espère, dit Jane, que le coeur n’était sérieusem
ent pris ni d’un côté ni de l’autre.
0354 – Pas du côté de Wickham, en tout cas, je m’en porte
garante. Qui pourrait aimer un laideron pareil, avec toute
s ses taches de rousseur ?
Elizabeth fut confuse de penser que, la vulgarité d’expre
ssion mise à part, ce jugement différait peu de celui qu’e
lle avait porté elle-même en le qualifiant de désintéressé
.
Le lunch terminé, la note réglée par les aînées, on deman
da la voiture et, grâce à d’ingénieux arrangements, les ci
nq jeunes filles parvinrent à s’y caser avec leurs malles,
leurs valises, leurs paquets, et le supplément peu désiré
que formaient les emplettes de Lydia.
– Eh bien, nous voilà gentiment entassées ! s’exclama cel
le-ci. Je ne regrette pas d’avoir acheté cette capote, qua
nd ce ne serait que pour le plaisir d’avoir un carton de p
lus. Et maintenant que nous sommes confortablement install
ées, nous pouvons causer et rire jusqu’à la maison. Racont
ez-nous pour commencer ce que vous avez fait depuis votre
départ. Avez-vous rencontré de beaux jeunes gens ? Avez-vo
us beaucoup flirté ? J’avais un peu l’espoir que l’une de
0355vous ramènerait un mari. Ma parole, Jane sera bientôt
une vieille fille, elle qui a presque vingt-trois ans ! Di
eu du ciel ! que je serais mortifiée si je n’étais pas mar
iée à cet âge-là ! Vous n’avez pas idée du désir qu’a ma t
ante Philips de vous voir mariées toutes les deux. Elle tr
ouve que Lizzy aurait mieux fait d’accepter Mr. Collins ;
mais je ne vois pas, pour ma part, ce que cela aurait eu d
e particulièrement divertissant. Mon Dieu ! que je voudrai
s donc me marier avant vous toutes ! Je pourrais ensuite v
ous chaperonner dans les bals. Oh ! dites, ce que nous nou
s sommes amusées l’autre jour chez le colonel Forster où n
ous étions allées, Kitty et moi, passer la journée- Mrs. F
orster avait promis que l’on danserait le soir (à propos,
nous sommes au mieux, Mrs. Forster et moi). Elle avait inv
ité aussi les deux Harrington, mais Harriet était malade e
t Pen a dû venir seule. Alors, devinez ce que nous avons f
ait ? Pour avoir une danseuse de plus, nous avons habillé
Chamberlayne en femme. Vous pensez si c’était drôle ! Pers
onne n’était au courant, sauf les Forster, Kitty et moi, e
t aussi ma tante, à qui nous avions dû emprunter une robe.
0356 Vous ne pouvez vous figurer comme Chamberlayne était
réussi ! Quand Denny, Wickham, Pratt et deux ou trois autr
es sont entrés, ils ne l’ont pas reconnu. Dieu ! ce que j’
ai ri, et Mrs. Forster aussi ! J’ai cru que j’en mourrais
! C’est ce qui a donné l’éveil aux autres et ils ont eu vi
te fait d’éventer la plaisanterie.
Avec des histoires de ce genre, Lydia, secondée à l’occas
ion par Kitty, s’efforça tout le long de la route de distr
aire ses compagnes. Elizabeth écoutait le moins possible,
mais force lui était d’entendre le nom de Wickham qui reve
nait fréquemment.
La réception qu’on leur fit à Longbourn fut très chaude.
Mrs. Bennet se réjouissait de voir que Jane n’avait rien p
erdu de sa beauté, et, pendant le repas, Mr. Bennet redit
plusieurs fois à Elizabeth :
– Je suis heureux de vous voir de retour, Lizzy.
La salle à manger était pleine, presque tous les Lucas ét
ant venus chercher Maria, et les sujets de conversation ét
aient nombreux et variés. Lady Lucas demandait à sa fille
à travers la table des nouvelles de l’installation de Char
0357lotte et de son poulailler. Mrs. Bennet était occupée
d’un côté à se faire donner par Jane des renseignements su
r la mode actuelle et de l’autre à les transmettre aux plu
s jeunes misses Lucas, et Lydia, d’une voix sonore qui cou
vrait toutes les autres, énumérait à qui voulait l’entendr
e les distractions de leur matinée.
– Oh ! Mary, vous auriez dû venir avec nous. Nous avons t
ant ri ! Au départ, nous avions baissé les stores pour fai
re croire que la voiture était vide et nous les aurions ga
rdés ainsi jusqu’au bout si Kitty n’avait pas eu mal au co
eur. Au « George », nous avons vraiment bien fait les chos
es, car nous avons offert aux voyageuses un délicieux lunc
h froid. Vous en auriez profité. En repartant, nous avons
cru que nous ne pourrions jamais nous caser dans la voitur
e ; c’était drôle comme tout ! J’ai failli en mourir de ri
re ; et, tout le retour, nous avons été d’une gaieté !- No
us faisions tant de bruit qu’on devait nous entendre à tro
is lieues à la ronde !
– Je ne voudrais pas, ma chère soeur, répliqua gravement
Mary, décrier de tels plaisirs. Ils conviennent, je le sai
0358s, à la généralité des femmes ; mais ils n’ont pour mo
i aucune espèce de charme et une heure de lecture me sembl
e infiniment préférable.
Mais Lydia n’entendit pas un mot de cette réponse. Elle é
coutait rarement plus d’une demi-minute et ne prêtait jama
is la moindre attention à ce que disait Mary.
L’après-midi, elle pressa vivement ses soeurs ainsi que l
es autres jeunes filles de venir faire un tour à Meryton,
mais Elizabeth s’y opposa avec fermeté. Il ne serait pas d
it que les demoiselles Bennet ne pouvaient passer une demi
-journée chez elles sans partir à la poursuite des officie
rs. Pour refuser, elle avait encore un autre motif : c’éta
it d’éviter le plus longtemps possible le risque d’une ren
contre avec Wickham. Le prochain départ du régiment lui ca
usait un soulagement inexprimable. Dans une quinzaine, il
serait loin, et elle pourrait l’oublier complètement.
Elle n’était pas depuis longtemps à Longbourn quand elle
s’aperçut que le projet de séjour à Brighton, auquel Lydia
avait fait allusion, était un sujet de fréquentes discuss
ions entre ses parents. Elle vit tout de suite que Mr. Ben
0359net n’avait pas la moindre intention de céder aux inst
ances de sa femme ; mais en même temps, les réponses qu’il
lui faisait étaient si vagues et si équivoques que Mrs. B
ennet, bien que souvent découragée, ne perdait pas l’espoi
r d’arriver à ses fins.
XL

Elizabeth ne pouvait contenir plus longtemps l’impatience
qu’elle éprouvait de mettre Jane au courant de ce qui s’é
tait passé à Hunsford, en supprimant naturellement tous le
s détails qui se rapportaient à sa soeur. Elle lui annonça
donc le lendemain qu’elle allait lui causer une grande su
rprise et commença le récit de la scène qui avait eu lieu
entre elle et Mr. Darcy.
L’affection fraternelle de Jane lui faisait trouver tout
naturel qu’on éprouvât de l’admiration pour Elizabeth, aus
si sa surprise fut-elle modérée et fit bientôt place à d’a
utres sentiments. Elle était fâchée que Mr. Darcy eût plai
dé sa cause en termes si peu faits pour le servir, mais el
le était encore plus désolée de la peine que le refus de s
0360a soeur lui avait causé.
– Il n’aurait certainement pas dû se montrer si sûr de ré
ussir, mais songez combien cette confiance a augmenté sa d
éception.
– Je le regrette infiniment, dit Elizabeth ; mais il a d’
autres sentiments qui l’aideront, j’en suis sûre, à se con
soler vite. Vous ne me désapprouvez pas de l’avoir refusé
?
– Vous désapprouver ? oh non !
– Mais vous me blâmez d’avoir pris le parti de Wickham av
ec autant de chaleur ?
– Non plus. Je ne vois pas que vous ayez eu tort de dire
ce que vous m’avez répété.
– Vous ne penserez plus de même lorsque vous saurez la su
ite.
Elizabeth alors parla de la lettre et dit tout ce qu’elle
contenait concernant Wickham. Quel coup pour la pauvre Ja
ne qui aurait parcouru le monde entier sans s’imaginer qu’
il existât dans toute l’humanité autant de noirceur qu’ell
e en découvrait en ce moment dans un seul homme !
0361 Même la justification de Darcy, qui lui causait une v
raie joie, ne put suffire à la consoler de cette triste dé
couverte. Et elle s’opiniâtrait à croire que tout ceci n’é
tait qu’une erreur, et à vouloir innocenter l’un sans accu
ser l’autre.
– C’est inutile ! dit Elizabeth ; vous ne parviendrez jam
ais à les transformer en saints tous les deux ! Il faut ch
oisir. Leurs vertus et leurs mérites ne sont pas assez abo
ndants pour pouvoir en faire deux parts convenables. Quant
à moi, je suis disposée à donner la palme à Mr. Darcy : m
ais libre à vous de ne pas m’imiter !
Il fallut encore un peu de temps pour que le sourire repa
rût sur les lèvres de Jane.
– Jamais je n’ai été aussi bouleversée, dit-elle. Wickham
perverti à ce point ! C’est à n’y pas croire ! Et ce pauv
re Mr. Darcy ! Pensez à ce qu’il a dû souffrir : en même t
emps qu’il éprouvait une si grande déception, apprendre la
mauvaise opinion que vous aviez de lui, et se voir obligé
de vous raconter l’aventure de sa soeur ! C’est vraiment
trop pénible. Je suis sûre que vous le sentez comme moi.
0362 – Oh non ! mes regrets et ma compassion s’évanouissen
t quand je vois l’ardeur des vôtres. La sympathie que vous
prodiguez à Mr. Darcy me dispense de le plaindre et, si v
ous continuez à vous apitoyer sur lui, je me sentirai le c
oeur aussi léger qu’une plume.
– Pauvre Wickham ! Il y a dans sa personne un tel air de
droiture, et dans ses manières, tant de franchise et de di
stinction !
– Il est certain que, de ces deux hommes, l’un possède le
s qualités et l’autre en a l’apparence.
– Je n’ai jamais trouvé que Mr. Darcy n’en eût pas aussi
l’apparence.
– Il y a un point sur lequel je voudrais votre avis. Faut
-il ouvrir les yeux de nos amis sur la véritable personnal
ité de Wickham ?
Après avoir réfléchi un instant :
– Je ne vois pas, répondit Jane, la nécessité de le livre
r ainsi au mépris général. Vous-même, qu’en pensez-vous ?

– Je crois qu’il vaut mieux se taire. Mr. Darcy ne m’a pa
0363s autorisée à publier ses confidences. D’ailleurs, tou
t ce qui a trait à sa soeur doit être gardé secret. Si j’e
ntreprends d’éclairer l’opinion sur les autres points, on
ne me croira pas. Les préventions contre Mr. Darcy sont te
lles que si j’essayais de le faire voir sous un meilleur j
our, la moitié des bonnes gens de Meryton en feraient une
maladie. Cette idée me paralyse- Du reste, Wickham va s’en
aller. Une fois parti, peu importe que l’on sache ou non
ce qu’il est en réalité.
– Vous avez tout à fait raison : en publiant ses fautes,
on pourrait le perdre sans retour. Peut-être se repent-il
maintenant de sa conduite et s’efforce-t-il de s’amender.
Il ne faut pas l’en décourager.
Cette conversation calma l’agitation d’Elizabeth. Décharg
ée enfin de deux des secrets dont elle avait porté le poid
s durant cette quinzaine, elle avait le réconfort de senti
r maintenant près d’elle une soeur toujours prête à accuei
llir ses confidences. Toutefois, il y avait encore une cho
se que la prudence lui interdisait de découvrir : elle n’o
sait faire connaître à Jane le reste de la lettre de Mr. D
0364arcy, ni lui révéler la sincérité du sentiment que Mr.
Bingley avait eu pour elle.
Maintenant qu’elle était au calme, Elizabeth pouvait se r
endre compte du véritable état d’esprit de sa soeur. Jane,
elle s’en aperçut vite, n’était pas consolée. Elle conser
vait pour Bingley une tendre affection et comme son coeur
auparavant n’avait jamais été touché, cette inclination av
ait la force d’un premier amour auquel son âge et son cara
ctère donnaient une constance qu’on ne voit pas d’ordinair
e dans les attachements de première jeunesse ; et telle ét
ait la ferveur de ses souvenirs et de sa fidélité à l’obje
t de son choix, qu’il lui fallait toute sa raison et un vi
f désir de ne chagriner personne pour ne pas s’abandonner
à des regrets capables d’altérer sa santé et de troubler l
a tranquillité des siens.
– Eh bien, Lizzy, dit un jour Mrs. Bennet, que pensez-vou
s de cette malheureuse histoire de Jane ? Quant à moi, je
suis bien décidée à n’en plus parler à personne ; je le di
sais encore à votre tante Philips l’autre jour. A ce que j
‘ai compris, Jane n’a pas vu Mr. Bingley à Londres. Ce jeu
0365ne homme est vraiment un triste personnage et je crois
qu’il n’y a plus de ce côté aucun espoir pour votre soeur
. Il n’est pas question de son retour à Netherfield, cet é
té, m’ont dit les gens qualifiés pour le savoir à qui je l
‘ai demandé.
– Je ne crois pas qu’il revienne jamais.
– Oh ! qu’il fasse ce qu’il voudra. Personne ne lui deman
de de revenir. Mais je n’en affirme pas moins qu’il s’est
fort mal conduit envers ma fille et qu’à la place de Jane,
je ne l’aurais pas supporté. Lorsqu’elle sera morte de ch
agrin, je suis sûre qu’il regrettera ce qu’il a fait.
Mais Elizabeth, à qui cette perspective ne donnait aucun
réconfort, garda le silence.
– Alors, Lizzy, reprit bientôt sa mère, les Collins mènen
t une existence confortable. C’est bien, c’est très bien ;
j’espère seulement que cela durera- Et comment mange-t-on
chez eux ? Je suis sûre que Charlotte est une excellente
ménagère ; si elle est seulement moitié aussi serrée que s
a mère, elle fera d’assez sérieuses économies. Il n’y a ri
en d’extravagant, je présume, dans leur manière de vivre.
0366
– Non, rien du tout.
– On doit regarder de près à la dépense, croyez-moi. Cert
es, en voilà qui auront soin de ne pas dépasser leur reven
u ! Ils ne connaîtront jamais les embarras d’argent. Tant
mieux pour eux ! Je pense qu’ils parlent souvent du jour o
ù, votre père disparu, ils seront maîtres de cette proprié
té. Ils considèrent sans doute Longbourn comme leur appart
enant déjà.
– Ce sujet, ma mère, ne pouvait être abordé devant moi.
– Non, c’eût été plutôt étrange de leur part ; mais je ne
doute pas qu’ils n’en causent souvent entre eux. Tant mie
ux, si leur conscience leur permet de prendre un domaine q
ui ne devrait pas leur revenir. Pour ma part, j’aurais hon
te d’un héritage qui m’arriverait dans de telles condition
s !
XLI

La semaine du retour fut vite écoulée. Celle qui suivit d
evait être la dernière que le régiment passait à Meryton.
0367Toute la jeunesse féminine du voisinage donnait les si
gnes d’un profond abattement. La tristesse semblait univer
selle. Seules, les aînées des demoiselles Bennet étaient e
ncore en état de manger, dormir, et vaquer à leurs occupat
ions ordinaires. Cette insensibilité leur était du reste s
ouvent reprochée par Kitty et Lydia dont la détresse était
infinie et qui ne pouvaient comprendre une telle dureté d
e coeur chez des membres de leur famille.
– Mon Dieu, qu’allons-nous faire ? qu’allons-nous devenir
? s’exclamaient-elles sans cesse dans l’amertume de leur
désespoir. Comment avez-vous le coeur de sourire ainsi, Li
zzy ?
Leur mère compatissait à leur chagrin, en se rappelant ce
qu’elle avait souffert elle-même vingt-cinq ans auparavan
t, dans de semblables circonstances.
– Moi aussi, j’ai pleuré deux jours entiers, lorsque le r
égiment du colonel Millar est parti. Je croyais bien que m
on coeur allait se briser.
– Le mien n’y résistera pas, j’en suis sûre, déclara Lydi
a.
0368 – Si seulement on pouvait aller à Brighton ! fit Mrs.
Bennet.
– Oui, si on le pouvait ! mais papa ne fait rien pour nou
s être agréable.
– Quelques bains de mer me rendraient la santé pour longt
emps.
– Et ma tante Philips est convaincue que cela me ferait a
ussi le plus grand bien, ajoutait Kitty.
Telles étaient les lamentations qui ne cessaient de réson
ner à Longbourn. Elizabeth aurait voulu en rire, mais cett
e idée céda bientôt à un sentiment de honte. Elle sentit d
e nouveau la justesse des appréciations de Darcy et compri
t comme elle ne l’avait point fait encore son intervention
dans les projets de son ami.
Mais toutes les sombres idées de Lydia s’envolèrent comme
par enchantement lorsqu’elle reçut de Mrs. Forster, la fe
mme du colonel du régiment, une invitation à l’accompagner
à Brighton. Cette amie incomparable était une femme toute
jeune et tout récemment mariée ; la bonne humeur et l’ent
rain qui les caractérisaient toutes deux l’avaient vite ra
0369pprochée de Lydia. Leurs relations ne dataient que de
trois mois et, depuis deux mois déjà, elles étaient sur un
pied de grande intimité.
Les transports de Lydia, à cette nouvelle, la joie de sa
mère, la jalousie de Kitty ne peuvent se décrire. Lydia, r
avie, parcourait la maison en réclamant bruyamment les fél
icitations de tout le monde, tandis qu’au salon, Kitty exh
alait son dépit en termes aussi aigres qu’excessifs.
– Je ne vois pas pourquoi Mrs. Forster ne m’a pas invitée
aussi bien que Lydia. J’ai autant de droits qu’elle à êtr
e invitée, plus même, puisque je suis son aînée de deux an
s.
En vain Elizabeth essayait-elle de la raisonner, et Jane
de lui prêcher la résignation.
Elizabeth était si loin de partager la satisfaction de Mr
s. Bennet qu’elle considérait cette invitation comme le pl
us sûr moyen de faire perdre à Lydia tout ce qui lui resta
it de bon sens ; aussi, malgré sa répugnance pour cette dé
marche, elle ne put s’empêcher d’aller trouver son père po
ur lui demander de ne point la laisser partir. Elle lui re
0370présenta le manque de tenue de sa soeur, le peu de pro
fit qu’elle tirerait de la société d’une personne comme Mr
s. Forster, et les dangers qu’elle courrait à Brighton où
les tentations étaient certainement plus nombreuses que da
ns leur petit cercle de Meryton.
Mr. Bennet, après l’avoir écoutée attentivement, lui répo
ndit :
– Lydia ne se calmera pas tant qu’elle ne sera pas exhibé
e dans un endroit à la mode. Or, nous ne pouvons espérer q
u’elle trouvera une meilleure occasion de le faire avec au
ssi peu de dépense et d’inconvénient pour le reste de sa f
amille.
– Si vous saviez le tort que Lydia peut nous causer, – ou
plutôt nous a causé déjà, – par la liberté et la hardiess
e de ses manières, je suis sûre que vous en jugeriez autre
ment.
– Le tort que Lydia nous a causé ! répéta Mr. Bennet. Quo
i ? aurait-elle mis en fuite un de vos soupirants ? Pauvre
petite Lizzy ! Mais remettez-vous ; les esprits assez dél
icats pour s’affecter d’aussi peu de chose ne méritent pas
0371 d’être regrettés. Allons, faites-moi la liste de ces
pitoyables candidats que cette écervelée de Lydia a effaro
uchés.
– Vous vous méprenez. Je n’ai point de tels griefs et c’e
st à un point de vue général et non particulier que je par
le en ce moment. C’est notre réputation, notre respectabil
ité qui peut être atteinte par la folle légèreté, l’assura
nce et le mépris de toute contrainte qui forment le fond d
u caractère de Lydia. Excusez-moi, mon père, de vous parle
r avec cette franchise, mais si vous ne prenez pas la pein
e de réprimer vous-même son exubérance et de lui apprendre
que la vie est faite de choses plus sérieuses que celles
qui l’occupent en ce moment, il sera bientôt impossible de
la corriger et Lydia se trouvera être à seize ans la plus
enragée coquette qui se puisse imaginer ; coquette aussi
dans le sens le plus vulgaire du mot, sans autre attrait q
ue sa jeunesse et un physique agréable, et que son ignoran
ce et son manque de jugement rendront incapable de se prés
erver du ridicule que lui attirera sa fureur à se faire ad
mirer. Kitty court les mêmes dangers, puisqu’elle suit en
0372tout l’exemple de Lydia. Vaniteuses, ignorantes, frivo
les, pouvez-vous croire, mon cher père, qu’elles ne seront
pas critiquées et méprisées partout où elles iront, et qu
e, souvent, leurs soeurs ne se trouveront pas comprises da
ns le même jugement ?
Mr. Bennet, voyant la chaleur avec laquelle parlait sa fi
lle lui prit affectueusement la main et répondit :
– Ne vous tourmentez pas, ma chérie, partout où l’on vous
verra ainsi que Jane, vous serez appréciées et respectées
. Nous n’aurons pas la paix à Longbourn si Lydia ne va pas
à Brighton. Laissons-la y aller. Le colonel Forster est u
n homme sérieux qui ne la laissera courir aucun danger, et
le manque de fortune de Lydia l’empêche heureusement d’êt
re un objet de convoitise. A Brighton, d’ailleurs, elle pe
rdra de son importance, même au point de vue du flirt. Les
officiers y trouveront des femmes plus dignes de leurs ho
mmages. Espérons plutôt que ce séjour la persuadera de son
insignifiance.
Elizabeth dut se contenter de cette réponse et elle quitt
a son père déçue et peinée. Cependant, il n’était pas dans
0373 sa nature de s’appesantir sur les contrariétés. Elle
avait fait son devoir ; se mettre en peine maintenant pour
des maux qu’elle ne pouvait empêcher, ou les augmenter pa
r son inquiétude, ne servirait à rien.
L’indignation de Lydia et de sa mère eût été sans bornes
si elles avaient pu entendre cette conversation. Pour Lydi
a, ce séjour à Brighton représentait toutes les possibilit
és de bonheur terrestre. Avec les yeux de l’imagination, e
lle voyait la ville aux rues encombrées de militaires, ell
e voyait les splendeurs du camp, avec les tentes alignées
dans une imposante uniformité, tout rutilant d’uniformes,
frémissant de jeunesse et de gaieté, elle se voyait enfin
l’objet des hommages d’un nombre impressionnant d’officier
s. Qu’eût-elle pensé, si elle avait su que sa soeur tentai
t de l’arracher à d’aussi merveilleuses perspectives ? Eli
zabeth allait revoir Wickham pour la dernière fois. Comme
elle l’avait rencontré à plusieurs reprises depuis son ret
our, cette pensée ne lui causait plus d’agitation. Aucun r
este de son ancienne sympathie ne venait non plus la troub
ler. Elle avait même découvert dans ces manières aimables
0374qui l’avaient tant charmée naguère, une affectation, u
ne monotonie qu’elle jugeait maintenant fastidieuses. Le d
ésir qu’il témoigna bientôt de lui renouveler les marques
de sympathie particulière qu’il lui avait données au début
de leurs relations, après ce qu’elle savait ne pouvait qu
e l’irriter. Tout en se dérobant aux manifestations d’une
galanterie frivole et vaine, la pensée qu’il pût la croire
flattée de ses nouvelles avances et disposée à y répondre
lui causait une profonde mortification.
Le jour qui précéda le départ du régiment, Wickham et d’a
utres officiers dînèrent à Longbourn. Elizabeth était si p
eu disposée à se séparer de lui en termes aimables qu’elle
profita d’une question qu’il lui posait sur son voyage à
Hunsford pour mentionner le séjour de trois semaines que M
r. Darcy et le colonel Fitzwilliam avaient fait à Rosings
et demanda à Wickham s’il connaissait ce dernier. Un regar
d surpris, ennuyé, inquiet même, accueillit cette question
. Toutefois, après un instant de réflexion il reprit son a
ir souriant pour dire qu’il avait vu le colonel Fitzwillia
m jadis et après avoir observé que c’était un gentleman, d
0375emanda à Elizabeth s’il lui avait plu. Elle lui répond
it par l’affirmative. D’un air indifférent il ajouta :
– Combien de temps, dites-vous, qu’il a passé à Rosings ?

– Trois semaines environ.
– Et vous l’avez vu souvent ?
– Presque journellement.
– Il ressemble assez peu à son cousin.
– En effet, mais je trouve que Mr. Darcy gagne à être con
nu.
– Vraiment ? s’écria Wickham avec un regard qui n’échappa
point à Elizabeth ; et pourrais-je vous demander- – mais
se ressaisissant, il ajouta d’un ton plus enjoué : – Est-c
e dans ses manières qu’il a gagné ? A-t-il daigné ajouter
un peu de civilité à ses façons ordinaires ? Car je n’ose
espérer, dit-il d’un ton plus grave, que le fonds de sa na
ture ait changé.
– Oh ! non, répliqua Elizabeth ; sur ce point, je crois q
u’il est exactement le même qu’autrefois.
Wickham parut se demander ce qu’il fallait penser de ce l
0376angage énigmatique et il prêta une attention anxieuse
à Elizabeth pendant qu’elle continuait :
– Quand je dis qu’il gagne à être connu, je ne veux pas d
ire que ses manières ou sa tournure d’esprit s’améliorent,
mais qu’en le connaissant plus intimement, on est à même
de mieux l’apprécier.
La rougeur qui se répandit sur le visage de Wickham et l’
inquiétude de son regard dénoncèrent le trouble de son esp
rit. Pendant quelques minutes, il garda le silence, puis,
dominant son embarras, il se tourna de nouveau vers Elizab
eth et, de sa voix la plus persuasive, lui dit :
– Vous qui connaissez mes sentiments à l’égard de Mr. Dar
cy, vous pouvez comprendre facilement ce que j’éprouve. Je
me réjouis de ce qu’il ait la sagesse de prendre ne serai
t-ce que les apparences de la droiture. Son orgueil, dirig
é dans ce sens, peut avoir d’heureux effets, sinon pour lu
i, du moins pour les autres, en le détournant d’agir avec
la déloyauté dont j’ai tant souffert pour ma part. J’ai pe
ur seulement qu’il n’adopte cette nouvelle attitude que lo
rsqu’il se trouve devant sa tante dont l’opinion et le jug
0377ement lui inspirent une crainte respectueuse. Cette cr
ainte a toujours opéré sur lui. Sans doute faut-il en voir
la cause dans le désir qu’il a d’épouser miss de Bourgh,
car je suis certain que ce désir lui tient fort au coeur.
Elizabeth, à ces derniers mots, ne put réprimer un sourire
; mais elle répondit seulement par un léger signe de tête
. Pendant le reste de la soirée Wickham montra le même ent
rain que d’habitude, mais sans plus rechercher sa compagni
e, et lorsqu’ils se séparèrent à la fin, ce fut avec la mê
me civilité de part et d’autre, et peut-être bien aussi le
même désir de ne jamais se revoir.
Lydia accompagnait les Forster à Meryton d’où le départ d
evait avoir lieu le lendemain matin de fort bonne heure. L
a séparation fut plus tapageuse qu’émouvante. Kitty fut la
seule à verser des larmes, mais des larmes d’envie. Mrs.
Bennet, prolixe en voeux de joyeux séjour, enjoignit avec
force à sa fille de ne pas perdre une occasion de s’amuser
, – conseil qui, selon toute apparence, ne manquerait pas
d’être suivi ; et, dans les transports de joie de Lydia, s
e perdirent les adieux plus discrets de ses soeurs.
0378XLII

Si Elizabeth n’avait eu sous les yeux que le spectacle de
sa propre famille, elle n’aurait pu se former une idée tr
ès avantageuse de la félicité conjugale. Son père, séduit
par la jeunesse, la beauté et les apparences d’une heureus
e nature, avait épousé une femme dont l’esprit étroit et l
e manque de jugement avaient eu vite fait d’éteindre en lu
i toute véritable affection. Avec le respect, l’estime et
la confiance, tous ses rêves de bonheur domestique s’étaie
nt trouvés détruits.
Mr. Bennet n’était pas homme à chercher un réconfort dans
ces plaisirs auxquels tant d’autres ont recours pour se c
onsoler de déceptions causées par leur imprudence. Il aima
it la campagne, les livres, et ces goûts furent la source
de ses principales jouissances. La seule chose dont il fût
redevable à sa femme était l’amusement que lui procuraien
t son ignorance et sa sottise. Ce n’est évidemment pas le
genre de bonheur qu’un homme souhaite devoir à sa femme, m
ais, à défaut du reste, un philosophe se contente des dist
0379ractions qui sont à sa portée.
Ce qu’il y avait d’incorrect à cet égard dans les manière
s de Mr. Bennet n’échappait point à Elizabeth et l’avait t
oujours peinée. Cependant, appréciant les qualités de son
père et touchée de l’affectueuse prédilection qu’il lui té
moignait, elle essayait de fermer les yeux sur ce qu’elle
ne pouvait approuver et tâchait d’oublier ces atteintes co
ntinuelles au respect conjugal qui, en exposant une mère à
la critique de ses propres enfants, étaient si profondéme
nt regrettables. Mais elle n’avait jamais compris comme el
le le faisait maintenant les désavantages réservés aux enf
ants nés d’une union si mal assortie, ni le bonheur qu’aur
aient pu ajouter à leur existence les qualités très réelle
s de leur père, s’il avait seulement pris la peine de les
cultiver davantage. Hors la joie qu’elle eut de voir s’élo
igner Wickham, Elizabeth n’eut guère à se féliciter du dép
art du régiment. Les réunions au dehors avaient perdu de l
eur animation tandis qu’à la maison les gémissements de sa
mère et de ses soeurs sur le manque de distractions ôtaie
nt tout agrément au cercle familial. Somme toute, il lui f
0380allait reconnaître – après tant d’autres, – qu’un évén
ement auquel elle avait aspiré avec tant d’ardeur ne lui a
pportait pas toute la satisfaction qu’elle en attendait.
Lydia en partant avait fait la promesse d’écrire souvent
et avec grands détails à sa mère et à Kitty. Mais ses lett
res étaient toujours très courtes et se faisaient attendre
longtemps. Celles qu’elle adressait à sa mère contenaient
peu de chose : elle revenait avec son amie de la biblioth
èque où elle avait rencontré tel ou tel officier ; elle av
ait vu des toilettes qui l’avaient transportée d’admiratio
n ; elle-même avait acheté une robe et une ombrelle dont e
lle aurait voulu envoyer la description mais elle devait t
erminer sa lettre en toute hâte parce qu’elle entendait Mr
s. Forster qui l’appelait pour se rendre avec elle au camp
. Les lettres à Kitty, plus copieuses, n’en apprenaient gu
ère plus, car elles étaient trop remplies de passages soul
ignés pour pouvoir être communiquées au reste de la famill
e.
Au bout de deux ou trois semaines après le départ de Lydi
a, la bonne humeur et l’entrain reparurent à Longbourn. To
0381ut reprenait aux environs un aspect plus joyeux ; les
familles qui avaient passé l’hiver à la ville revenaient e
t, avec elles, les élégances et les distractions de la bel
le saison. Mrs. Bennet retrouvait sa sérénité agressive, e
t Kitty, vers le milieu de juin, se trouva assez remise po
ur pouvoir entrer dans Meryton sans verser de larmes.
Le temps fixé pour l’excursion dans le Nord approchait qu
and, à peine une quinzaine de jours auparavant, arriva une
lettre de Mrs. Gardiner qui, tout ensemble, en retardait
la date et en abrégeait la durée : Mr. Gardiner était rete
nu par ses affaires jusqu’en juillet et devait être de ret
our à Londres à la fin du même mois. Ceci laissait trop pe
u de temps pour aller si loin et visiter tout ce qu’ils se
proposaient de voir. Mieux valait renoncer aux Lacs et se
contenter d’un programme plus modeste. Le nouveau plan de
Mr. et Mrs. Gardiner était de ne pas dépasser le Derbyshi
re : il y avait assez à voir dans cette région pour occupe
r la plus grande partie de leurs trois semaines de voyage
et Mrs. Gardiner trouvait à ce projet un attrait particuli
er : la petite ville où elle avait vécu plusieurs années e
0382t où ils pensaient s’arrêter quelques jours, l’attirai
t autant que les beautés fameuses de Matlock, Chatsworth e
t Dovedale.
Elizabeth éprouva un vif désappointement : c’était son rê
ve de visiter la région des Lacs, mais, disposée par natur
e à s’accommoder de toutes les circonstances, elle ne fut
pas longue à se consoler.
Le Derbyshire lui rappelait bien des choses. Il lui était
impossible de voir ce nom sans penser à Pemberley et à so
n propriétaire. « Tout de même, pensa-t-elle, je puis bien
pénétrer dans le comté qu’il habite, et y dérober quelque
s cristaux de spath sans qu’il m’aperçoive. » Les quatre s
emaines d’attente finirent par s’écouler, et Mr. et Mrs. G
ardiner arrivèrent à Longbourn avec leurs quatre enfants.
Ceux-ci, – deux petites filles de six et huit ans et deux
garçons plus jeunes, – devaient être confiés aux soins de
leur cousine Jane qui jouissait auprès d’eux d’un grand pr
estige et que son bon sens et sa douceur adaptaient exacte
ment à la tâche de veiller sur eux, de les instruire, de l
es distraire et de les gâter.
0383 Les Gardiner ne restèrent qu’une nuit à Longbourn ; d
ès le lendemain matin, ils repartaient avec Elizabeth en q
uête d’impressions et de distractions nouvelles.
Il y avait au moins un plaisir dont ils se sentaient assu
rés : celui de vivre ensemble dans une entente parfaite. T
ous trois étaient également capables de supporter gaiement
les ennuis inévitables du voyage, d’en augmenter les agré
ments par leur belle humeur, et de se distraire mutuelleme
nt en cas de désappointement.
Ce n’est point notre intention de donner ici une descript
ion du Derbyshire ni des endroits renommés que traversait
la route : Oxford, Warwick, Kenilworth. Le lieu qui nous i
ntéresse se limite à une petite portion du Derbyshire. Apr
ès avoir vu les principales beautés de la région, nos voya
geurs se dirigèrent vers la petite ville de Lambton, ancie
nne résidence de Mrs. Gardiner, où elle avait appris qu’el
le retrouverait quelques connaissances. A moins de cinq mi
lles avant Lambton, dit Mrs. Gardiner à Elizabeth, se trou
vait situé Pemberley, non pas directement sur leur route,
mais à une distance d’un ou deux milles seulement. En arrê
0384tant leur itinéraire, la veille de leur arrivée, Mrs.
Gardiner exprima le désir de revoir le château, et son mar
i ayant déclaré qu’il ne demandait pas mieux, elle dit à E
lizabeth :
– N’aimeriez-vous pas, ma chérie, à faire la connaissance
d’un endroit dont vous avez entendu parler si souvent ? C
‘est là que Wickham a passé toute sa jeunesse.
Elizabeth était horriblement embarrassée. Sa place, elle
le sentait bien, n’était pas à Pemberley, et elle laissa v
oir qu’elle était peu tentée par cette visite. « En vérité
, elle était fatiguée de voir des châteaux. Après en avoir
tant parcouru, elle n’éprouvait plus aucun plaisir à cont
empler des rideaux de satin et des tapis somptueux.
Mrs. Gardiner se moqua d’elle.
– S’il n’était question que de voir une maison richement
meublée, dit-elle, je ne serais pas tentée non plus ; mais
le parc est magnifique, et renferme quelques-uns des plus
beaux arbres de la contrée.
Elizabeth ne dit plus rien, mais le projet ne pouvait lui
convenir. L’éventualité d’une rencontre avec Mr. Darcy s’
0385était présentée immédiatement à son esprit, et cette s
eule pensée la faisait rougir. Mieux vaudrait, pensa-t-ell
e, parler ouvertement à sa tante que de courir un tel risq
ue. Ce parti, cependant, présentait lui aussi des inconvén
ients, et en fin de compte elle résolut de n’y avoir recou
rs que si l’enquête qu’elle allait faire elle-même lui rév
élait la présence de Darcy à Pemberley.
Le soir, en se retirant, elle demanda à la femme de chamb
re des renseignements sur Pemberley. N’était-ce pas un end
roit intéressant ? Comment se nommaient les propriétaires
? enfin, – cette question fut posée avec un peu d’angoisse
, – y résidaient-ils en ce moment ? A sa grande satisfacti
on, la réponse à sa dernière demande fut négative et le le
ndemain matin, lorsque le sujet fut remis en question, Eli
zabeth put répondre d’un air naturel et indifférent que le
projet de sa tante ne lui causait aucun déplaisir.
Il fut donc décidé qu’on passerait par Pemberley.
XLIII

Dans la voiture qui l’emportait avec son oncle et sa tant
0386e, Elizabeth guettait l’apparition des bois de Pemberl
ey avec une certaine émotion, et lorsqu’ils franchirent la
grille du parc, elle se sentit un peu troublée.
Le parc était très vaste et d’aspect extrêmement varié. I
ls y avaient pénétré par la partie la plus basse ; après u
ne montée d’un demi-mille environ à travers une belle éten
due boisée, ils se trouvèrent au sommet d’une colline d’où
le regard était tout de suite frappé par la vue de Pember
ley House situé de l’autre côté de la vallée vers laquelle
la route descendait en lacets assez brusques. Le château,
grande et belle construction en pierre, se dressait avant
ageusement sur une petite éminence derrière laquelle s’éte
ndait une chaîne de hautes collines boisées. Devant le châ
teau coulait une rivière assez importante que d’habiles tr
avaux avaient encore élargie, mais sans donner à ses rives
une apparence artificielle. Elizabeth était émerveillée ;
jamais encore elle n’avait vu un domaine dont le pittores
que naturel eût été aussi bien respecté.
La voiture descendit la colline, traversa le pont et vint
s’arrêter devant la porte. Tandis qu’elle examinait de pr
0387ès l’aspect de la maison, la crainte de rencontrer son
propriétaire vint de nouveau saisir Elizabeth. Si jamais
la femme de chambre de l’hôtel s’était trompée ! Son oncle
ayant demandé si l’on pouvait visiter le château, on les
fit entrer dans le hall, et, pendant qu’ils attendaient l’
arrivée de la femme de charge, Elizabeth put à loisir s’ét
onner de se voir en cet endroit.
La femme de charge était une personne âgée, d’allure resp
ectable, moins importante et beaucoup plus empressée qu’El
izabeth ne s’y attendait. Tous trois la suivirent dans la
salle à manger. Après avoir jeté un coup d’oeil à cette va
ste pièce de proportions harmonieuses et somptueusement me
ublée, Elizabeth se dirigea vers la fenêtre pour jouir de
la vue. La colline boisée qu’ils venaient de descendre et
qui, à distance, paraissait encore plus abrupte, formait u
n admirable vis-à-vis. Le parc, sous tous ses aspects, éta
it charmant, et c’était avec ravissement qu’elle contempla
it la rivière bordée de bouquets d’arbres et la vallée sin
ueuse aussi loin que l’oeil pouvait en suivre les détours.
Dans chaque salle où l’on passait, le point de vue change
0388ait, et de chaque fenêtre il y avait de nouvelles beau
tés à voir. Les pièces étaient de vastes proportions et le
mobilier en rapport avec la fortune du propriétaire. Eliz
abeth nota avec une certaine admiration qu’il n’y avait ri
en de voyant ou d’inutilement somptueux comme à Rosings.
« Et dire que de cette demeure je pourrais être la châtel
aine ! songeait-elle. Ces pièces seraient pour moi un déco
r familier ; au lieu de les visiter comme une étrangère, j
e pourrais y recevoir mon oncle et ma tante- Mais non, pen
sa-t-elle en se ressaisissant, ceci n’aurait pas été possi
ble ! mon oncle et ma tante auraient été perdus pour moi ;
jamais je n’aurais été autorisée à les recevoir ici ! »
Cette réflexion arrivait à point pour la délivrer de quel
que chose qui ressemblait à un regret.
Il lui tardait de demander à la femme de charge si son ma
ître était réellement absent, mais elle ne pouvait se réso
udre à le faire. Enfin, la question fut posée par son oncl
e, auquel Mrs. Reynolds répondit affirmativement, en ajout
ant : – Mais nous l’attendons demain, avec plusieurs amis.

0389 « Quelle chance, songea Elizabeth, que notre excursio
n n’ait point été retardée d’une journée ! »
Sa tante l’appelait à cet instant pour lui montrer, parmi
d’autres miniatures suspendues au-dessus d’une cheminée,
le portrait de Wickham, et, comme elle lui demandait en so
uriant ce qu’elle en pensait, la femme de charge s’avança
: ce portrait, leur dit-elle, était celui d’un jeune gentl
eman, fils d’un régisseur de son défunt maître que celui-c
i avait fait élever à ses frais. Il est maintenant dans l’
armée, ajouta-t-elle, mais je crains qu’il n’ait pas fort
bien tourné.
Mrs. Gardiner regarda sa nièce avec un sourire qu’Elizabe
th ne put lui retourner.
– Voici maintenant le portrait de mon maître, dit Mrs. Re
ynolds, en désignant une autre miniature ; il est fort res
semblant. Les deux portraits ont été faits à la même époqu
e, il y a environ huit ans.
– J’ai entendu dire que votre maître était très bien de s
a personne, dit Mrs. Gardiner en examinant la miniature. V
oilà certainement une belle physionomie. Mais vous, Lizzy,
0390 vous pouvez nous dire si ce portrait est ressemblant.

– Cette jeune demoiselle connaîtrait-elle Mr. Darcy ? dem
anda la femme de charge en regardant Elizabeth avec une nu
ance de respect plus marquée.
– Un peu, répondit la jeune fille en rougissant.
– N’est-ce pas, mademoiselle, qu’il est très bel homme ?

– Certainement.
– Pour ma part, je n’en connais point d’aussi bien. Dans
la galerie, au premier, vous verrez de lui un portrait plu
s grand et plus beau. Cette chambre était la pièce favorit
e de mon défunt maître. Il tenait beaucoup à ces miniature
s et on les a laissées disposées exactement comme elles l’
étaient de son temps.
Elizabeth comprit alors pourquoi la miniature de Wickham
se trouvait là parmi les autres.
Mrs. Reynold appela leur attention sur un portrait de mis
s Darcy à l’âge de huit ans.
– Miss Darcy est-elle aussi bien que son frère ? demanda
0391Mrs. Gardiner.
– Oui, madame, c’est une fort belle jeune fille, et si bi
en douée ! Elle fait de la musique et chante toute la jour
née. Dans la pièce voisine il y a un nouvel instrument qui
vient d’être apporté pour elle, un cadeau de mon maître.
Elle arrive demain avec lui.
Mr. Gardiner toujours aimable et plein d’aisance encourag
eait ce bavardage par ses questions et ses remarques. Soit
fierté, soit attachement, Mrs. Reynolds avait évidemment
grand plaisir à parler de ses maîtres.
– Mr. Darcy réside-t-il souvent à Pemberley ?
– Pas autant que nous le souhaiterions, monsieur ; mais i
l est bien ici la moitié de l’année et miss Darcy y passe
toujours les mois d’été.
« Excepté quand elle va à Ramsgate, » pensa Elizabeth.
– Si votre maître se mariait, il passerait sans doute plu
s de temps à Pemberley.
– Probablement, monsieur. Mais quand cela arrivera-t-il ?
Je ne connais pas de demoiselle qui soit assez bien pour
lui.
0392 Mr. et Mrs. Gardiner sourirent. Elizabeth ne put s’em
pêcher de dire :
– Assurément, ce que vous dites est tout à son honneur.
– Je ne dis que la vérité, et ce que peuvent vous répéter
tous ceux qui le connaissent, insista Mrs. Reynolds.
Elizabeth trouva qu’elle allait un peu loin, et sa surpri
se redoubla quand elle l’entendit ajouter :

– Je n’ai jamais eu de lui une parole désagréable et, qua
nd je suis entrée au service de son père, il n’avait pas p
lus de quatre ans.
Cette louange, plus encore que la précédente, dérouta Eli
zabeth : que Darcy eût un caractère difficile, c’est de qu
oi, jusque-là, elle avait eu la ferme conviction. Elle sou
haitait vivement en entendre davantage, et fut très reconn
aissante à son oncle de faire cette réflexion :
– Il y a peu de gens dont on puisse en dire autant. Vous
avez de la chance d’avoir un tel maître !
– Oui, monsieur, je sais bien que je pourrais faire le to
ur du monde sans en rencontrer un meilleur. Mais il n’a fa
0393it que tenir ce qu’il promettait dès son enfance. C’ét
ait le caractère le plus aimable et le coeur le plus génér
eux qu’on pût imaginer.
– Son père était un homme excellent, dit Mrs. Gardiner.
– Oui, madame, c’est la vérité, et son fils lui ressemble
. Il est aussi bon pour les malheureux.
Elizabeth s’étonnait, doutait, et désirait toujours en en
tendre plus. Ce que Mrs. Reynolds pouvait raconter au suje
t des tableaux, des dimensions des pièces ou de la valeur
du mobilier n’avait plus pour elle aucun intérêt. Mr. Gard
iner, extrêmement amusé par l’espèce d’orgueil familial au
quel il attribuait l’éloge démesuré que la femme de charge
faisait de son maître, ramena bientôt la conversation sur
le même sujet, et tout en montant le grand escalier, Mrs.
Reynolds énuméra chaleureusement les nombreuses qualités
de Mr. Darcy.
– C’est le meilleur propriétaire et le meilleur maître qu
‘on puisse voir, non pas un de ces jeunes écervelés d’aujo
urd’hui qui ne songent qu’à s’amuser. Vous ne trouverez pa
s un de ses tenanciers ou de ses domestiques pour dire de
0394lui autre chose que du bien. Certaines gens, je le sai
s, le trouvent fier ; pour moi, je ne m’en suis jamais ape
rçue. C’est, j’imagine, parce qu’il est plus réservé que l
es autres jeunes gens de son âge.
« Sous quel jour avantageux tout ceci le fait voir ! » pe
nsa Elizabeth.
– La façon dont il s’est conduit avec notre pauvre ami ne
correspond guère à ce beau portrait, chuchota Mrs. Gardin
er à l’oreille de sa nièce.
– Peut-être avons-nous été trompées.
– C’est peu probable. Nos renseignements viennent de trop
bonne source.
Lorsqu’ils eurent atteint le vaste palier de l’étage supé
rieur, Mrs. Reynolds les fit entrer dans un très joli boud
oir, clair et élégant, et leur expliqua qu’il venait d’êtr
e installé pour faire plaisir à miss Darcy, qui s’était en
thousiasmée de cette pièce durant son dernier séjour.
– Mr. Darcy est véritablement très bon frère, dit Elizabe
th en s’avançant vers l’une des fenêtres.
Mrs. Reynolds riait d’avance à l’idée du ravissement de s
0395a jeune maîtresse, quand elle pénétrerait dans ce boud
oir.
– Et c’est toujours ainsi qu’il agit, ajouta-t-elle. Il s
uffit que sa soeur exprime un désir pour le voir aussitôt
réalisé. Il n’y a pas de chose au monde qu’il ne ferait po
ur elle !
Il ne restait plus à voir que deux ou trois des chambres
principales et la galerie de tableaux. Dans celle-ci, il y
avait beaucoup d’oeuvres de valeur, mais Elizabeth qui ne
s’y connaissait point préféra se diriger vers quelques fu
sains de miss Darcy, dont les sujets étaient plus à sa por
tée. Puis elle se mit à passer rapidement en revue les por
traits de famille, cherchant la seule figure qu’elle pût y
reconnaître. A la fin, elle s’arrêta devant une toile don
t la ressemblance était frappante. Elizabeth y retrouvait
le sourire même qu’elle avait vu quelquefois à Darcy lorsq
u’il la regardait. Elle resta quelques instants en contemp
lation et ne quitta point la galerie sans être revenue don
ner un dernier coup d’oeil au tableau. En cet instant il y
avait certainement dans ses sentiments à l’égard de l’ori
0396ginal plus de mansuétude qu’elle n’en avait jamais res
senti. Les éloges prodigués par Mrs. Reynolds n’étaient pa
s de qualité ordinaire et quelle louange a plus de valeur
que celle d’un serviteur intelligent ? Comme frère, maître
, propriétaire, songeait Elizabeth, de combien de personne
s Mr. Darcy ne tenait-il pas le bonheur entre ses mains !
Que de bien, ou que de mal il était en état de faire ! Tou
t ce que la femme de charge avait raconté était entièremen
t en son honneur.
Arrêtée devant ce portrait dont le regard semblait la fix
er, Elizabeth pensait au sentiment que Darcy avait eu pour
elle avec une gratitude qu’elle n’avait jamais encore épr
ouvée ; elle se rappelait la chaleur avec laquelle ce sent
iment lui avait été déclaré, et oubliait un peu ce qui l’a
vait blessée dans son expression.
Quand la visite fut terminée, ils redescendirent au rez-d
e-chaussée et, prenant congé de la femme de charge, trouvè
rent le jardinier qui les attendait à la porte d’entrée. E
n traversant la pelouse pour descendre vers la rivière Eli
zabeth se retourna pour jeter encore un coup d’oeil à la m
0397aison ; ses compagnons l’imitèrent, et, pendant que so
n oncle faisait des conjectures sur la date de la construc
tion, le propriétaire en personne apparut soudain sur la r
oute qui venait des communs situés en arrière du château.

Vingt mètres à peine les séparaient et son apparition ava
it été si subite qu’il était impossible à Elizabeth d’écha
pper à sa vue. Leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux r
ougirent violemment. Mr. Darcy tressaillit et resta comme
figé par la surprise, mais, se ressaisissant aussitôt, il
s’avança vers le petit groupe et adressa la parole à Eliza
beth, sinon avec un parfait sang-froid, du moins avec la p
lus grande politesse. Celle-ci, en l’apercevant, avait esq
uissé instinctivement un mouvement de retraite, mais s’arr
êta en le voyant approcher et reçut ses hommages avec un i
ndicible embarras.
Mr. et Mrs. Gardiner devinèrent fatalement qu’ils avaient
sous les yeux Mr. Darcy lui-même, grâce à sa ressemblance
avec le portrait, grâce aussi à l’expression de surprise
qui se peignit sur le visage du jardinier à la vue de son
0398maître. Ils restèrent tous deux un peu à l’écart penda
nt qu’il s’entretenait avec leur nièce Celle-ci, étonnée e
t confondue, osait à peine lever les yeux sur lui et répon
dait au hasard aux questions courtoises qu’il lui posait s
ur sa famille. Tout étonnée du changement survenu dans ses
manières depuis qu’elle ne l’avait vu, elle sentait à mes
ure qu’il parlait croître son embarras. L’idée qu’il devai
t juger déplacée sa présence en ces lieux lui faisait de c
et entretien un véritable supplice. Mr. Darcy lui-même ne
semblait guère plus à l’aise. Sa voix n’avait pas sa ferme
té habituelle et la façon dont, à plusieurs reprises, il l
a questionna sur l’époque où elle avait quitté Longbourn e
t sur son séjour en Derbyshire, marquait clairement le tro
uble de son esprit. A la fin, toute idée sembla lui manque
r et il resta quelques instants sans dire un mot. Enfin, i
l retrouva son sang-froid et prit congé.
Mr. et Mrs, Gardiner, rejoignant leur nièce, se mirent à
louer la belle prestance de Mr. Darcy, mais Elizabeth ne l
es entendait pas, et, tout absorbée par ses pensées, elle
les suivait en silence. Elle était accablée de honte et de
0399 dépit. Cette visite à Pemberley était un acte des plu
s inconsidérés et des plus regrettables. Comme elle avait
dû paraître étrange à Mr. Darcy ! Il allait croire qu’elle
s’était mise tout exprès sur son chemin. Quelle fâcheuse
interprétation pouvait en concevoir un homme aussi orgueil
leux ! Pourquoi, oh ! pourquoi était-elle venue ?- Et lui-
même, comment se trouvait-il là un jour plus tôt qu’on ne
l’attendait ?- Elizabeth ne cessait de rougir en déplorant
la mauvaise chance de cette rencontre. Quant au changemen
t si frappant des manières de Mr. Darcy, que pouvait-il si
gnifier ? Cette grande politesse, l’amabilité qu’il avait
mise à s’enquérir de sa famille !- Jamais elle ne l’avait
vu aussi simple, jamais elle ne l’avait entendu s’exprimer
avec autant de douceur. Quel contraste avec leur dernière
rencontre dans le parc de Rosings, lorsqu’il lui avait re
mis sa lettre !- Elle ne savait qu’en penser.
Ils suivaient maintenant une belle allée longeant la rivi
ère et à chaque pas surgissaient de nouveaux et pittoresqu
es points de vue. Mais tout ce charme était perdu pour Eli
zabeth. Elle répondait sans entendre, et regardait sans vo
0400ir ; sa pensée était à Pemberley House avec Mr. Darcy.
Elle brûlait de savoir ce qui s’agitait dans son esprit e
n ce moment ; avec quels sentiments il pensait à elle et s
i, contre toute vraisemblance, son amour durait encore. Pe
ut-être n’avait-il montré tant de courtoisie que parce qu’
il se sentait indifférent. Pourtant le ton de sa voix n’ét
ait pas celui de l’indifférence. Elle ne pouvait dire si c
‘était avec plaisir ou avec peine qu’il l’avait revue, mai
s, certainement, ce n’était pas sans émotion.
A la longue les remarques de ses compagnons sur son air d
istrait la tirèrent de ses pensées et elle sentit la néces
sité de retrouver sa présence d’esprit.
Bientôt, les promeneurs s’enfoncèrent dans les bois et, d
isant adieu pour un moment au bord de l’eau, gravirent que
lques-uns des points les plus élevés d’où des éclaircies l
eur donnaient des échappées ravissantes sur la vallée, sur
les collines d’en face recouvertes en partie par des bois
et, par endroits, sur la rivière. Mr. Gardiner ayant expr
imé le désir de faire tout le tour du parc, il lui fut rép
ondu avec un sourire triomphant que c’était une affaire de
0401 dix milles. Un tel chiffre tranchait la question, et
l’on poursuivit le circuit ordinaire qui, après une descen
te à travers bois, les ramena sur le bord de l’eau. La val
lée, à cet endroit, se resserrait en une gorge qui ne lais
sait de place que pour la rivière et l’étroit sentier qui
la longeait à travers le taillis. Elizabeth aurait bien dé
siré en suivre les détours mais quand ils eurent traversé
le pont et se furent rendu compte de la distance qui les s
éparait encore du château, Mrs. Gardiner, qui était médioc
re marcheuse, ne se soucia pas d’aller plus loin et sa niè
ce dut se résigner à reprendre sur l’autre rive le chemin
le plus direct.
Le retour s’accomplit lentement. Mr. Gardiner, grand amat
eur de pêche, s’attardait à interroger le jardinier sur le
s truites et à guetter leur apparition dans la rivière. Pe
ndant qu’ils avançaient ainsi à petits pas, ils eurent une
nouvelle surprise et, non moins étonnée qu’à la précédent
e rencontre, Elizabeth vit paraître à peu de distance Mr.
Darcy qui se dirigeait de leur côté. L’allée qu’ils suivai
ent, moins ombragée que celle de l’autre rive, leur permet
0402tait de le voir s’approcher. Elizabeth, mieux préparée
cette fois à une entrevue, se promit de montrer plus de s
ang-froid s’il avait vraiment l’intention de les aborder.
Peut-être, après tout, allait-il prendre un autre chemin ?
Un tournant qui le déroba à leur vue le lui fit croire un
instant ; mais le tournant dépassé, elle le trouva immédi
atement devant elle.
Un coup d’oeil lui suffit pour voir qu’il n’avait rien pe
rdu de son extrême courtoisie. Ne voulant pas être en rest
e de politesse, elle se mit, dès qu’il l’eut abordée, à va
nter les beautés du parc, mais, à peine eut-elle prononcé
les mots « délicieux, charmant », que des souvenirs fâcheu
x lui revinrent ; elle s’imagina que, dans sa bouche, l’él
oge de Pemberley pouvait être mal interprété, rougit et s’
arrêta.
Mrs. Gardiner était restée en arrière. Lorsque Elizabeth
se tut, Mr. Darcy lui demanda si elle voulait bien lui fai
re l’honneur de le présenter à ses amis. Nullement préparé
e à une telle requête, elle put à peine réprimer un sourir
e, car il demandait à être présenté aux personnes mêmes do
0403nt il considérait la parenté humiliante pour son orgue
il quand il lui avait fait la déclaration de ses sentiment
s.
« Quelle va être sa surprise ? pensait-elle. Il les prend
sans doute pour des gens de qualité. » La présentation fu
t faite aussitôt, et en mentionnant le lien de parenté qui
l’unissait à ses compagnons, elle regarda furtivement Mr.
Darcy pour voir comment il supporterait le choc- Il le su
pporta vaillamment, bien que sa surprise fût évidente et,
loin de fuir, il rebroussa chemin pour les accompagner et
se mit à causer avec Mr. Gardiner. Elizabeth exultait : à
sa grande satisfaction, Mr. Darcy pouvait voir qu’elle ava
it des parents dont elle n’avait pas à rougir !- Attentive
à leur conversation, elle notait avec joie toutes les phr
ases, toutes les expressions qui attestaient l’intelligenc
e, le goût et la bonne éducation de son oncle.
La conversation tomba bientôt sur la pêche, et elle enten
dit Mr. Darcy, avec la plus parfaite amabilité, inviter Mr
. Gardiner à venir pêcher aussi souvent qu’il le voudrait
durant son séjour dans le voisinage, offrant même de lui p
0404rêter des lignes, et lui indiquant les endroits les pl
us poissonneux. Mrs. Gardiner, qui donnait le bras à sa ni
èce, lui jeta un coup d’oeil surpris ; Elizabeth ne dit mo
t, mais ressentit une vive satisfaction : c’était à elle q
ue s’adressaient toutes ces marques de courtoisie. Son éto
nnement cependant était extrême, et elle se répétait sans
cesse : « Quel changement extraordinaire ! comment l’expli
quer ? ce n’est pourtant pas moi qui en suis cause ! ce ne
sont pas les reproches que je lui ai faits à Hunsford qui
ont opéré une telle transformation !- C’est impossible qu
‘il m’aime encore. »
Ils marchèrent ainsi pendant quelque temps, Mrs. Gardiner
et sa nièce en avant, et les deux messieurs à l’arrière-g
arde. Mais après être descendus sur la rive pour voir de p
lus près une curieuse plante aquatique, il se produisit un
petit changement ; Mrs. Gardiner, fatiguée par l’exercice
de la matinée et trouvant le bras d’Elizabeth insuffisant
pour la soutenir, préféra s’appuyer sur celui de son mari
; Mr. Darcy prit place auprès de sa nièce et ils continuè
rent à marcher côte à côte. Après une courte pause, ce fut
0405 la jeune fille qui rompit le silence ; elle tenait à
ce qu’il apprît qu’en venant à Pemberley elle se croyait s
ûre de son absence ; aussi commença-t-elle par une remarqu
e sur la soudaineté de son arrivée.
– Car votre femme de charge, ajouta-t-elle, nous avait in
formés que vous ne seriez pas ici avant demain, et, d’aprè
s ce qu’on nous avait dit à Bakervell, nous avions compris
que vous n’étiez pas attendu si tôt.
Mr. Darcy reconnut que c’était exact ; une question à rég
ler avec son régisseur l’avait obligé à devancer de quelqu
es heures ses compagnons de voyage.
– Ils me rejoindront demain matin de bonne heure, continu
a-t-il, et vous trouverez parmi eux plusieurs personnes qu
i seront heureuses de renouer connaissance avec vous : Mr.
Bingley et ses soeurs.
Elizabeth s’inclina légèrement sans répondre : d’un saut,
sa pensée se reportait brusquement au soir où, pour la de
rnière fois, le nom de Mr. Bingley avait été prononcé par
eux. Si elle en jugeait par la rougeur de son compagnon, l
a même idée avait dû lui venir aussi à l’esprit.
0406 – Il y a une autre personne, reprit-il après un court
silence, qui désire particulièrement vous connaître. Me p
ermettrez-vous, si ce n’est pas indiscret, de vous présent
er ma soeur pendant votre séjour à Lambton ?
Interdite par cette demande, Elizabeth y répondit sans sa
voir au juste dans quels termes. Elle sentait que le désir
de la soeur avait dû être inspiré par le frère et sans al
ler plus loin cette pensée la remplissait de satisfaction.
Il lui était agréable de voir que Mr. Darcy n’avait pas é
té amené par la rancune à concevoir d’elle une mauvaise op
inion.
Ils avançaient maintenant en silence, chacun plongé dans
ses pensées. Bientôt ils distancèrent les Gardiner et, qua
nd ils arrivèrent à la voiture, ils avaient une avance d’a
u moins cent cinquante mètres.
Mr. Darcy offrit à Elizabeth d’entrer au château, mais el
le déclara qu’elle n’était pas fatiguée et ils demeurèrent
sur la pelouse.
Le silence à un moment où ils auraient pu se dire tant de
choses devenait embarrassant. Elizabeth se rappela qu’ell
0407e venait de voyager et ils parlèrent de Matlock et de
Dovedale avec beaucoup de persévérance. Mais Elizabeth tro
uvait que le temps et sa tante avançaient bien lentement e
t sa patience, ainsi que ses idées, étaient presque épuisé
es lorsque ce tête-à-tête prit fin.
Mr. et Mrs. Gardiner les ayant rejoints, Mr. Darcy les pr
essa d’entrer au château et d’accepter quelques rafraîchis
sements ; mais cette proposition fut déclinée et l’on se s
épara de part et d’autre avec la plus grande courtoisie. M
r. Darcy aida les dames à remonter dans leur voiture et, q
uand elle fut en marche, Elizabeth le vit retourner à pas
lents vers la maison.
Son oncle et sa tante se mirent aussitôt à parler de Mr.
Darcy : l’un et l’autre le déclarèrent infiniment mieux qu
‘ils ne s’y seraient attendus.
– C’est un parfait gentleman, aimable et simple, dit Mr.
Gardiner.
– Il y a bien un peu de hauteur dans sa physionomie, repr
it sa femme, mais elle n’est que dans l’expression, et ne
lui sied pas mal. Je puis dire maintenant comme la femme d
0408e charge que la fierté dont certaines gens l’accusent
ne m’a nullement frappée.
– J’ai été extrêmement surpris de son accueil c’était plu
s que de la simple politesse, c’était un empressement aima
ble à quoi rien ne l’obligeait. Ses relations avec Elizabe
th étaient sans importance, en somme !
– Bien sûr, Lizzy, il n’a pas le charme de Wickham mais c
omment avez-vous pu nous le représenter comme un homme si
désagréable ?
Elizabeth s’excusa comme elle put, dit qu’elle l’avait mi
eux apprécié quand ils s’étaient rencontrés dans le Kent e
t qu’elle ne l’avait jamais vu aussi aimable qu’en ce jour
.
– Tel qu’il s’est montré à nous, continua Mrs. Gardiner,
je n’aurais jamais pensé qu’il eût pu se conduire aussi cr
uellement à l’égard de ce pauvre Wickham. Il n’a pas l’air
dur, au contraire. Dans toute sa personne il a une dignit
é qui ne donne pas une idée défavorable de son coeur. La b
onne personne qui nous a fait visiter le château lui fait
vraiment une réputation extraordinaire ! J’avais peine, pa
0409r moments, à m’empêcher de rire-
Ici, Elizabeth sentit qu’elle devait dire quelque chose p
our justifier Mr. Darcy dans ses rapports avec Wickham. En
termes aussi réservés que possible elle laissa entendre q
ue, pendant son séjour dans le Kent, elle avait appris que
sa conduite pouvait être interprétée d’une façon toute di
fférente, et que son caractère n’était nullement aussi odi
eux, ni celui de Wickham aussi sympathique qu’on l’avait c
ru en Hertfordshire. Comme preuve, elle donna les détails
de toutes les négociations d’intérêt qui s’étaient poursui
vies entre eux, sans dire qui l’avait renseignée, mais en
indiquant qu’elle tenait l’histoire de bonne source.
Sa tante l’écoutait avec une vive curiosité. Mais on appr
ochait maintenant des lieux qui lui rappelaient ses jeunes
années, et toute autre idée s’effaça devant le charme des
souvenirs. Elle fut bientôt trop occupée à désigner à son
mari les endroits intéressants qu’ils traversaient pour p
rêter son attention à autre chose. Bien que fatiguée par l
‘excursion du matin, sitôt qu’elle fut sortie de table ell
e partit à la recherche d’anciens amis, et la soirée fut r
0410emplie par le plaisir de renouer des relations depuis
longtemps interrompues.
Quant à Elizabeth, les événements de la journée étaient t
rop passionnants pour qu’elle pût s’intéresser beaucoup au
x amis de sa tante. Elle ne cessait de songer, avec un éto
nnement dont elle ne pouvait revenir, à l’amabilité de Mr.
Darcy et, par-dessus tout, au désir qu’il avait exprimé d
e lui présenter sa soeur.
XLIV

Elizabeth s’attendait à ce que Mr. Darcy lui amenât sa so
eur le lendemain de son arrivée à Pemberley, et déjà elle
avait résolu de ne pas s’éloigner de l’hôtel ce matin-là,
mais elle s’était trompée dans ses prévisions car ses visi
teurs se présentèrent un jour plus tôt qu’elle ne l’avait
prévu.
Après une promenade dans la ville avec son oncle et sa ta
nte, tous trois étaient revenus à l’hôtel et se préparaien
t à aller dîner chez des amis retrouvés par Mrs. Gardiner,
lorsque le roulement d’une voiture les attira à la fenêtr
0411e. Elizabeth, reconnaissant la livrée du coupé qui s’a
rrêtait devant la porte, devina tout de suite ce dont il s
‘agissait et annonça à ses compagnons l’honneur qui allait
leur être fait. Mr. et Mrs. Gardiner étaient stupéfaits,
mais l’embarras de leur nièce, qu’ils rapprochaient de cet
incident et de celui de la veille, leur ouvrit soudain le
s yeux sur des perspectives nouvelles.
Elizabeth se sentait de plus en plus troublée, tout en s’
étonnant elle-même de son agitation : entre autres sujets
d’inquiétude, elle se demandait si Mr. Darcy n’aurait pas
trop fait son éloge à sa soeur et, dans le désir de gagner
la sympathie de la jeune fille, elle craignait que tous s
es moyens ne vinssent à lui manquer à la fois.
Craignant d’être vue, elle s’écarta de la fenêtre et se m
it à arpenter la pièce pour se remettre, mais les regards
de surprise qu’échangeaient son oncle et sa tante n’étaien
t pas faits pour lui rendre son sang-froid.
Quelques instants plus tard miss Darcy entrait avec son f
rère et la redoutable présentation avait lieu. A son grand
étonnement, Elizabeth put constater que sa visiteuse étai
0412t au moins aussi embarrassée qu’elle-même. Depuis son
arrivée à Lambton elle avait entendu dire que miss Darcy é
tait extrêmement hautaine ; un coup d’oeil lui suffit pour
voir qu’elle était surtout prodigieusement timide. Elle é
tait grande et plus forte qu’Elizabeth ; bien qu’elle eût
à peine dépassé seize ans elle avait déjà l’allure et la g
râce d’une femme. Ses traits étaient moins beaux que ceux
de son frère, mais l’intelligence et la bonne humeur se li
saient sur son visage. Ses manières étaient aimables et sa
ns aucune recherche. Elizabeth, qui s’attendait à retrouve
r chez elle l’esprit froidement observateur de son frère,
se sentit soulagée.
Au bout de peu d’instants Mr. Darcy l’informa que Mr. Bin
gley se proposait également de venir lui présenter ses hom
mages, et Elizabeth avait à peine eu le temps de répondre
à cette annonce par une phrase de politesse qu’on entendai
t dans l’escalier le pas alerte de Mr. Bingley qui fit aus
sitôt son entrée dans la pièce.
Il y avait longtemps que le ressentiment d’Elizabeth à so
n égard s’était apaisé ; mais s’il n’en avait pas été ains
0413i, elle n’aurait pu résister à la franche cordialité a
vec laquelle Bingley lui exprima son plaisir de la revoir.
Il s’enquit de sa famille avec empressement, bien que san
s nommer personne, et dans sa manière d’être comme dans so
n langage il montra l’aisance aimable qui lui était habitu
elle.
Mr. et Mrs. Gardiner le considéraient avec presque autant
d’intérêt qu’Elizabeth ; depuis longtemps ils désiraient
le connaître. D’ailleurs, toutes les personnes présentes e
xcitaient leur attention ; les soupçons qui leur étaient n
ouvellement venus les portaient à observer surtout Mr. Dar
cy et leur nièce avec une curiosité aussi vive que discrèt
e. Le résultat de leurs observations fut la pleine convict
ion que l’un des deux au moins savait ce que c’était qu’ai
mer ; des sentiments de leur nièce ils doutaient encore un
peu, mais il était clair pour eux que Mr. Darcy débordait
d’admiration.
Elizabeth, de son côté, avait beaucoup à faire. Elle aura
it voulu deviner les sentiments de chacun de ses visiteurs
, calmer les siens, et se rendre agréable à tous. Ce derni
0414er point sur lequel elle craignait le plus d’échouer é
tait au contraire celui où elle avait le plus de chances d
e réussir, ses visiteurs étant tous prévenus en sa faveur.

A la vue de Bingley sa pensée s’était aussitôt élancée ve
rs Jane. Combien elle aurait souhaité savoir si la pensée
de Bingley avait pris la même direction ! Elle crut remarq
uer qu’il parlait moins qu’autrefois, et, à une ou deux re
prises pendant qu’il la regardait, elle se plut à imaginer
qu’il cherchait à découvrir une ressemblance entre elle e
t sa soeur. Si tout ceci n’était qu’imagination, il y avai
t du moins un fait sur lequel elle ne pouvait s’abuser, c’
était l’attitude de Bingley vis-à-vis de miss Darcy, la pr
étendue rivale de Jane. Rien dans leurs manières ne sembla
it marquer un attrait spécial des deux jeunes gens l’un po
ur l’autre ; rien ne se passa entre eux qui fût de nature
à justifier les espérances de miss Bingley. Elizabeth sais
it, au contraire, deux ou trois petits faits qui lui sembl
èrent attester chez Mr. Bingley un sentiment persistant de
tendresse pour Jane, le désir de parler de choses se ratt
0415achant à elle et, s’il l’eût osé, de prononcer son nom
. A un moment où les autres causaient ensemble, il lui fit
observer d’un ton où perçait un réel regret « qu’il était
resté bien longtemps sans la voir », puis ajouta avant qu
‘elle eût eu le temps de répondre :
– Oui, il y a plus de huit mois. Nous ne nous sommes pas
rencontrés depuis le 26 novembre, date à laquelle nous dan
sions tous à Netherfield.
Elizabeth fut heureuse de constater que sa mémoire était
si fidèle. Plus tard, pendant qu’on ne les écoutait pas, i
l saisit l’occasion de lui demander si toutes ses soeurs é
taient à Longbourn. En elles-mêmes, cette question et l’ob
servation qui l’avait précédée étaient peu de chose, mais
l’accent de Bingley leur donnait une signification.
C’était seulement de temps à autre qu’Elizabeth pouvait t
ourner les yeux vers Mr. Darcy ; mais chaque coup d’oeil l
e lui montrait avec une expression aimable, et quand il pa
rlait, elle ne pouvait découvrir dans sa voix la moindre n
uance de hauteur. En le voyant ainsi plein de civilité non
seulement à son égard mais à l’égard de membres de sa fam
0416ille qu’il avait ouvertement dédaignés, et en se rappe
lant leur orageux entretien au presbytère de Hunsford, le
changement lui semblait si grand et si frappant qu’Elizabe
th avait peine à dissimuler son profond étonnement. Jamais
encore dans la société de ses amis de Netherfield ou dans
celle de ses nobles parentes de Rosings elle ne l’avait v
u si désireux de plaire et si parfaitement exempt de fiert
é et de raideur.
La visite se prolongea plus d’une demi-heure et, en se le
vant pour prendre congé, Mr. Darcy pria sa soeur de joindr
e ses instances aux siennes pour demander à leurs hôtes de
venir dîner à Pemberley avant de quitter la région. Avec
une nervosité qui montrait le peu d’habitude qu’elle avait
encore de faire des invitations, miss Darcy s’empressa d’
obéir. Mrs. Gardiner regarda sa nièce : n’était-ce pas ell
e que cette invitation concernait surtout ? Mais Elizabeth
avait détourné la tête. Interprétant cette attitude comme
un signe d’embarras et non de répugnance pour cette invit
ation, voyant en outre que son mari paraissait tout prêt à
l’accepter, Mrs. Gardiner répondit affirmativement et la
0417réunion fut fixée au surlendemain. Dès que les visiteu
rs se furent retirés, Elizabeth, désireuse d’échapper aux
questions de son oncle et de sa tante, ne resta que le tem
ps de leur entendre exprimer leur bonne impression sur Bin
gley et elle courut s’habiller pour le dîner.
Elle avait tort de craindre la curiosité de Mr. et Mrs. G
ardiner car ils n’avaient aucun désir de forcer ses confid
ences. Ils se rendaient compte maintenant qu’Elizabeth con
naissait Mr. Darcy beaucoup plus qu’ils ne se l’étaient im
aginé, et ils ne doutaient pas que Mr. Darcy fût sérieusem
ent épris de leur nièce ; tout cela était à leurs yeux ple
in d’intérêt, mais ne justifiait pas une enquête.
En ce qui concernait Wickham les voyageurs découvrirent b
ientôt qu’il n’était pas tenu en grande estime à Lambton :
si ses démêlés avec le fils de son protecteur étaient imp
arfaitement connus, c’était un fait notoire qu’en quittant
le Derbyshire il avait laissé derrière lui un certain nom
bre de dettes qui avaient été payées ensuite par Mr. Darcy
.
Quant à Elizabeth, ses pensées étaient à Pemberley ce soi
0418r-là plus encore que la veille. La fin de la journée l
ui parut longue mais ne le fut pas encore assez pour lui p
ermettre de déterminer la nature exacte des sentiments qu’
elle éprouvait à l’égard d’un des habitants du château, et
elle resta éveillée deux bonnes heures, cherchant à voir
clair dans son esprit. Elle ne détestait plus Mr. Darcy, n
on certes. Il y avait longtemps que son aversion s’était d
issipée et elle avait honte maintenant de s’être laissée a
ller à un pareil sentiment. Depuis quelque temps déjà elle
avait cessé de lutter contre le respect que lui inspiraie
nt ses indéniables qualités, et sous l’influence du témoig
nage qui lui avait été rendu la veille et qui montrait son
caractère sous un jour si favorable, ce respect se transf
ormait en quelque chose d’une nature plus amicale. Mais au
-dessus de l’estime, au-dessus du respect, il y avait en e
lle un motif nouveau de sympathie qui ne doit pas être per
du de vue : c’était la gratitude. Elle était reconnaissant
e à Darcy non seulement de l’avoir aimée, mais de l’aimer
encore assez pour lui pardonner l’impétuosité et l’amertum
e avec lesquelles elle avait accueilli sa demande, ainsi q
0419ue les accusations injustes qu’elle avait jointes à so
n refus. Elle eût trouvé naturel qu’il l’évitât comme une
ennemie, et voici que dans une rencontre inopinée il montr
ait au contraire un vif désir de voir se renouer leurs rel
ations. De l’air le plus naturel, sans aucune assiduité in
discrète, il essayait de gagner la sympathie des siens et
cherchait à la mettre elle-même en rapport avec sa soeur.
L’amour seul – et un amour ardent – pouvait chez un homme
aussi orgueilleux expliquer un tel changement, et l’impres
sion qu’Elizabeth en ressentait était très douce, mais dif
ficile à définir. Elle éprouvait du respect, de l’estime e
t de la reconnaissance : elle souhaitait son bonheur. Elle
aurait voulu seulement savoir dans quelle mesure elle dés
irait que ce bonheur dépendît d’elle, et si elle aurait ra
ison d’user du pouvoir qu’elle avait conscience de posséde
r encore pour l’amener à se déclarer de nouveau.
Il avait été convenu le soir entre la tante et la nièce q
ue l’amabilité vraiment extraordinaire de miss Darcy venan
t les voir le jour même de son arrivée réclamait d’elles u
ne démarche de politesse, et elles avaient décidé d’aller
0420lui faire visite à Pemberley le lendemain.
Mr. Gardiner partit lui-même ce matin-là peu après le « b
reakfast » ; on avait reparlé la veille des projets de pêc
he, et il devait retrouver vers midi quelques-uns des hôte
s du château au bord de la rivière.
XLV

Convaincue maintenant que l’antipathie de miss Bingley ét
ait uniquement l’effet de la jalousie, Elizabeth songeait
que son arrivée à Pemberley ne causerait à celle-ci aucun
plaisir et elle se demandait avec curiosité en quels terme
s elles allaient renouer connaissance.
A leur arrivée, on leur fit traverser le hall pour gagner
le salon. Cette pièce, exposée au nord, était d’une fraîc
heur délicieuse ; par les fenêtres ouvertes on voyait les
hautes collines boisées qui s’élevaient derrière le châtea
u et, plus près, des chênes et des châtaigniers magnifique
s se dressant çà et là sur une pelouse. Les visiteuses y f
urent reçues par miss Darcy qui s’y trouvait en compagnie
de Mrs. Hurst, de miss Bingley, et de la personne qui lui
0421servait de chaperon à Londres. L’accueil de Georgiana
fut plein de politesse, mais empreint de cette gêne causée
par la timidité qui pouvait donner à ses inférieurs une i
mpression de hautaine réserve. Mrs. Gardiner et sa nièce,
cependant, lui rendirent justice tout en compatissant à so
n embarras.
Mrs. Hurst et miss Bingley les honorèrent simplement d’un
e révérence et, lorsqu’elles se furent assises, il y eut u
n silence, – embarrassant comme tous les silences, – qui d
ura quelques instants. Ce fut Mrs. Annesley, personne d’as
pect sympathique et distingué, qui le rompit et ses effort
s pour trouver quelque chose d’intéressant à dire montrère
nt la supériorité de son éducation sur celle de ses compag
nes. La conversation parvint à s’établir entre elle et Mrs
. Gardiner avec un peu d’aide du côté d’Elizabeth. Miss Da
rcy paraissait désireuse d’y prendre part et risquait de t
emps à autre une courte phrase quand elle avait le moins d
e chances d’être entendue.
Elizabeth s’aperçut bientôt qu’elle était étroitement obs
ervée par miss Bingley et qu’elle ne pouvait dire un mot à
0422 miss Darcy sans attirer immédiatement son attention.
Cette surveillance ne l’aurait pas empêchée d’essayer de c
auser avec Georgiana sans la distance incommode qui les sé
parait l’une de l’autre. Mais Elizabeth ne regrettait pas
d’être dispensée de parler beaucoup ; ses pensées suffisai
ent à l’occuper. A tout moment elle s’attendait à voir app
araître le maître de la maison et ne savait si elle le sou
haitait ou si elle le redoutait davantage.
Après être restée un quart d’heure sans ouvrir la bouche,
miss Bingley surprit Elizabeth en la questionnant d’un to
n froid sur la santé de sa famille. Ayant reçu une réponse
aussi brève et aussi froide elle retomba dans son mutisme
.
L’arrivée de domestiques apportant une collation composée
de viande froide, de gâteaux et des plus beaux fruits de
la saison, amena une diversion. Il y avait là de quoi occu
per agréablement tout le monde, et de belles pyramides de
raisin, de pêches et de brugnons rassemblèrent toutes les
dames autour de la table.
A cet instant, Elizabeth put être fixée sur ses sentiment
0423s par l’entrée de Mr. Darcy dans le salon. Il revenait
de la rivière où il avait passé quelque temps avec Mr. Ga
rdiner et deux ou trois hôtes du château, et les avait qui
ttés seulement quand il avait appris que Mrs. Gardiner et
sa nièce se proposaient de faire visite à Georgiana. Dès q
u’il apparut, Elizabeth prit la résolution de se montrer p
arfaitement calme et naturelle, – résolution d’autant plus
sage, sinon plus facile à tenir, – qu’elle sentait éveill
és les soupçons de toutes les personnes présentes et que t
ous les yeux étaient tournés vers Mr. Darcy dès son entrée
pour observer son attitude. Aucune physionomie ne refléta
it une curiosité plus vive que celle de miss Bingley, en d
épit des sourires qu’elle prodiguait à l’un de ceux qui en
étaient l’objet car la jalousie ne lui avait pas enlevé t
out espoir et son empressement auprès de Mr. Darcy restait
le même. Miss Darcy s’efforça de parler davantage en prés
ence de son frère. Lui-même laissa voir à Elizabeth combie
n il désirait qu’elle fît plus ample connaissance avec sa
soeur, et tâcha d’animer leurs essais de conversation. Mis
s Bingley le remarquait aussi et, dans l’imprudence de sa
0424colère saisit la première occasion pour demander avec
une politesse moqueuse :
– Eh bien, miss Eliza, est-ce que le régiment de la milic
e n’a pas quitté Meryton ? Ce doit être une grande perte p
our votre famille.
En présence de Mr. Darcy, elle n’osa pas prononcer le nom
de Wickham ; mais Elizabeth comprit tout de suite que c’é
tait à lui que miss Bingley faisait allusion et les souven
irs que ce nom éveillait la troublèrent un moment. Un effo
rt énergique lui permit de répondre à cette attaque d’un t
on suffisamment détaché. Tout en parlant, d’un coup d’oeil
involontaire elle vit Darcy, le visage plus coloré, lui j
eter un regard ardent, tandis que sa soeur, saisie de conf
usion, n’osait même pas lever les yeux. Si miss Bingley av
ait su la peine qu’elle infligeait à sa très chère amie, e
lle se serait sans doute abstenue de cette insinuation, ma
is elle voulait simplement embarrasser Elizabeth par cette
allusion à un homme pour lequel elle lui croyait une préf
érence, espérant qu’elle trahirait une émotion qui pourrai
t la desservir aux yeux de Darcy ; voulant aussi, peut-êtr
0425e, rappeler à ce dernier les sottises et les absurdité
s commises par une partie de la famille Bennet à propos du
régiment. Du projet d’enlèvement de miss Darcy elle ne sa
vait pas un mot. L’air tranquille d’Elizabeth calma vite l
‘émotion de Mr. Darcy et, comme miss Bingley, désappointée
, n’osa faire une allusion plus précise à Wickham, Georgia
na se remit aussi peu à peu, mais pas assez pour retrouver
le courage d’ouvrir la bouche avant la fin de la visite.
Son frère, dont elle n’osait rencontrer le regard, avait p
resque oublié ce qui la concernait en cette affaire et l’i
ncident calculé pour le détourner d’Elizabeth semblait au
contraire avoir fixé sa pensée sur elle avec plus de confi
ance qu’auparavant.
La visite prit fin peu après. Pendant que Mr. Darcy accom
pagnait Mrs. Gardiner et sa nièce jusqu’à leur voiture, mi
ss Bingley, pour se soulager, se répandit en critiques sur
Elizabeth, sur ses manières et sa toilette, mais Georgian
a se garda bien de lui faire écho ; pour accorder ses bonn
es grâces, elle ne consultait que le jugement de son frère
qui était infaillible à ses yeux ; or, il avait parlé d’E
0426lizabeth en des termes tels que Georgiana ne pouvait q
ue la trouver aimable et charmante.
Quand Darcy rentra au salon, miss Bingley ne put s’empêch
er de lui répéter une partie de ce qu’elle venait de dire
à sa soeur :
– Comme Eliza Bennet a changé depuis l’hiver dernier ! El
le a bruni et perdu toute finesse. Nous disions à l’instan
t, Louisa et moi, que nous ne l’aurions pas reconnue.
Quel que fût le déplaisir causé à Mr. Darcy par ces parol
es, il se contenta de répondre qu’il ne remarquait chez El
izabeth d’autre changement que le hâle de son teint, consé
quence assez naturelle d’un voyage fait au coeur de l’été.

– Pour ma part, répliqua miss Bingley, j’avoue que je n’a
i jamais pu découvrir chez elle le moindre attrait ; elle
a le visage trop mince, le teint sans éclat, ses traits n’
ont aucune beauté, son nez manque de caractère, et quant à
ses yeux que j’ai entendu parfois tellement vanter, je ne
leur trouve rien d’extraordinaire ; ils ont un regard per
çant et désagréable que je n’aime pas du tout, et toute sa
0427 personne respire une suffisance intolérable.
Convaincue comme elle l’était de l’admiration de Darcy po
ur Elizabeth, miss Bingley s’y prenait vraiment bien mal p
our lui plaire ; mais la colère est souvent mauvaise conse
illère, et tout le succès qu’elle obtint – et qu’elle méri
tait – fut d’avoir blessé Darcy. Il gardait toutefois un s
ilence obstiné et, comme si elle avait résolu à toutes fin
s de le faire parler, elle poursuivit :
– Quand nous l’avons vue pour la première fois en Hertfor
dshire, je me rappelle à quel point nous avions été surpri
ses d’apprendre qu’elle était considérée là-bas comme une
beauté. Je vous entends encore nous dire, un jour où elle
était venue à Netherfield : « Jolie, miss Elizabeth Bennet
? Autant dire que sa mère est une femme d’esprit ! » Cepe
ndant, elle a paru faire ensuite quelque progrès dans votr
e estime, et il fut même un temps, je crois, où vous la tr
ouviez assez bien.
– En effet, répliqua Darcy incapable de se contenir plus
longtemps. Mais c’était au commencement, car voilà bien de
s mois que je la considère comme une des plus jolies femme
0428s de ma connaissance.
Là-dessus il sortit, laissant miss Bingley savourer la sa
tisfaction de lui avoir fait dire ce qu’elle désirait le m
oins entendre.
Mrs. Gardiner et Elizabeth, pendant leur retour, parlèren
t de tout ce qui s’était passé pendant la visite, excepté
de ce qui les intéressait davantage l’une et l’autre. Elle
s échangèrent leurs impressions sur tout le monde, sauf su
r celui qui les occupait le plus. Elles parlèrent de sa so
eur, de ses amis, de sa maison, de ses fruits, de tout, ex
cepté de lui-même. Cependant Elizabeth brûlait de savoir c
e que sa tante pensait de Mr. Darcy, et Mrs. Gardiner aura
it été infiniment reconnaissante à sa nièce si elle avait
entamé ce sujet la première.
XLVI

Elizabeth avait été fort désappointée en arrivant à Lambt
on de ne pas y trouver une lettre de Jane, et chaque courr
ier avait renouvelé cette déception. Le matin du troisième
jour cependant, l’arrivée de deux lettres à la fois mit f
0429in à son attente ; l’une des deux lettres, dont l’adre
sse était fort mal écrite, avait pris une mauvaise directi
on, ce qui expliquait le retard.
Son oncle et sa tante, qui s’apprêtaient à l’emmener fair
e une promenade, sortirent seuls pour lui permettre de pre
ndre tranquillement connaissance de son courrier. Elizabet
h ouvrit en premier la lettre égarée qui datait déjà de ci
nq jours. Jane lui racontait d’abord leurs dernières réuni
ons et les menues nouvelles locales. Mais la seconde parti
e, qui avait été écrite un jour plus tard et témoignait ch
ez Jane d’un état de grande agitation, donnait des nouvell
es d’une autre importance :
« Depuis hier, très chère Lizzy, s’est produit un événeme
nt des plus inattendus et des plus graves ; – mais j’ai pe
ur de vous alarmer ; ne craignez rien, nous sommes tous en
bonne santé. – Ce que j’ai à vous dire concerne la pauvre
Lydia. Hier soir à minuit, tout le monde ici étant couché
, est arrivé un exprès envoyé par le colonel Forster pour
nous informer qu’elle était partie pour l’Ecosse avec un d
e ses officiers, pour tout dire, avec Wickham. Vous pensez
0430 quelle fut notre stupéfaction ! Kitty cependant parai
ssait beaucoup moins étonnée que nous. Quant à moi je suis
on ne peut plus bouleversée. Quel mariage imprudent pour
l’un comme pour l’autre ! Mais j’essaye de ne pas voir les
choses trop en noir, et je veux croire que Wickham vaut m
ieux que sa réputation. Je le crois léger et imprudent, ma
is ce qu’il a fait ne décèle pas une nature foncièrement m
auvaise et son choix prouve au moins son désintéressement,
car il n’ignore pas que mon père ne peut rien donner à Ly
dia. Notre pauvre mère est extrêmement affligée ; mon père
supporte mieux ce choc. Comme je suis heureuse que nous n
e leur ayons pas communiqué ce que nous savions sur Wickha
m ! Il faut maintenant l’oublier nous-mêmes.
« Ils ont dû partir tous deux, samedi soir, vers minuit,
mais on ne s’est aperçu de leur fuite que le lendemain mat
in vers huit heures. L’exprès nous a été envoyé immédiatem
ent. Ma chère Lizzy, ils ont dû passer à dix milles seulem
ent de Longbourn ! Le colonel nous fait prévoir qu’il arri
vera lui-même sous peu. Lydia avait laissé un mot à sa fem
me pour lui annoncer sa détermination. Je suis obligée de
0431m’arrêter, car on ne peut laisser notre pauvre mère se
ule très longtemps. Je sais à peine ce que j’écris ; j’esp
ère que vous pourrez tout de même me comprendre. »
Sans s’arrêter une seconde pour réfléchir et se rendant à
peine compte de ce qu’elle éprouvait, Elizabeth saisit la
seconde lettre et l’ouvrit fébrilement. Elle contenait ce
qui suit :
« En ce moment, ma chère Lizzy, vous avez sans doute déjà
la lettre que je vous ai griffonnée hier à la hâte. J’esp
ère que celle-ci sera plus intelligible ; toutefois ma pau
vre tête est dans un tel état que je ne puis répondre de m
ettre beaucoup de suite dans ce que j’écris. Ma chère Lizz
y, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ; il vaut
mieux vous les dire tout de suite. Tout imprudent que nous
jugions un mariage entre notre pauvre Lydia et Mr. Wickha
m, nous ne demandons maintenant qu’à recevoir l’assurance
qu’il a bien eu lieu, car trop de raisons nous font craind
re qu’ils ne soient pas partis pour l’Ecosse.
« Le colonel Forster est arrivé hier ici, ayant quitté Br
ighton peu d’heures après son exprès. Bien que la courte l
0432ettre de Lydia à sa femme leur eût donné à croire que
le couple se rendait à Gretna Green5, quelques mots qui éc
happèrent à Denny exprimant la conviction que Wickham n’av
ait jamais eu la moindre intention d’aller en Ecosse, pas
plus que celle d’épouser Lydia, avaient été rapportés au c
olonel Forster qui, prenant alarme, était parti sur l’heur
e de Brighton pour essayer de relever leurs traces. Il ava
it pu les suivre facilement jusqu’à Clapham, mais pas plus
loin, car, en arrivant dans cette ville, ils avaient aban
donné la chaise de poste qui les avait amenés d’Epsom, pou
r prendre une voiture de louage. Tout ce qu’on sait à part
ir de ce moment, c’est qu’on les a vus poursuivre leur voy
age vers Londres. Je me perds en conjectures. Après avoir
fait toutes les enquêtes possibles de ce côté, le colonel
Forster a pris la route de Longbourn en les renouvelant à
toutes les barrières et toutes les auberges de Barnet et d
e Hatfield : personne répondant à leur signalement n’avait
été remarqué. Il est arrivé à Longbourn en nous témoignan
t la plus grande sympathie et nous a communiqué ses appréh
ensions en des termes qui font honneur à ses sentiments. N
0433i lui, ni sa femme, vraiment, ne méritent aucun reproc
he.
« Notre désolation est grande, ma chère Lizzy. Mon père e
t ma mère craignent le pire mais je ne puis croire à tant
de perversité de la part de Wickham. Bien des circonstance
s ont pu leur faire préférer se marier secrètement à Londr
es plutôt que de suivre leur premier plan ; et même si Wic
kham avait pu concevoir de tels desseins sur une jeune fil
le du milieu de Lydia, pouvons-nous supposer qu’elle aurai
t perdu à ce point le sentiment de son honneur et de sa di
gnité ? C’est impossible ! J’ai le regret de dire, néanmoi
ns, que le colonel Forster ne semble pas disposé à partage
r l’optimisme de mes suppositions. Il a secoué la tête lor
sque je les ai exprimées devant lui et m’a répondu qu’il c
raignait qu’on ne pût avoir aucune confiance en Wickham.
« Ma pauvre maman est réellement malade et garde la chamb
re. Si elle pouvait prendre un peu d’empire sur elle-même
! Mais il n’y faut pas compter. Quant à notre père, de ma
vie je ne l’ai vu aussi affecté. La pauvre Kitty s’en veut
d’avoir dissimulé cette intrigue, mais peut-on lui reproc
0434her d’avoir gardé pour elle une confidence faite sous
le sceau du secret ? Je suis heureuse, ma chère Lizzy, que
vous ayez échappé à ces scènes pénibles mais maintenant q
ue le premier choc est reçu, j’avoue qu’il me tarde de vou
s voir de retour. Je ne suis pas assez égoïste cependant p
our vous presser de revenir plus tôt que vous ne le souhai
tez. Adieu !
« Je reprends la plume pour vous prier de faire ce qu’à l
‘instant je n’osais vous demander. Les circonstances sont
telles que je ne puis m’empêcher de vous supplier de reven
ir tous aussitôt que possible. Je connais assez mon oncle
et ma tante pour ne pas craindre de leur adresser cette pr
ière. J’ai encore une autre demande à faire à mon oncle. M
on père part à l’instant avec le colonel Forster pour Lond
res où il veut essayer de découvrir Lydia. Par quels moyen
s, je l’ignore ; mais son extrême désarroi l’empêchera, je
le crains, de prendre les mesures les plus judicieuses, e
t le colonel Forster est obligé d’être de retour à Brighto
n demain soir. Dans une telle conjoncture, les conseils et
l’aide de mon oncle lui seraient infiniment utiles. Il co
0435mprendra mon sentiment et je m’en remets à sa grande b
onté. »
– Mon oncle ! où est mon oncle ! s’écria Elizabeth après
avoir achevé sa lecture, s’élançant pour courir à sa reche
rche sans perdre une minute. Elle arrivait à la porte lors
que celle-ci fut ouverte par un domestique et livra passag
e à Mr. Darcy. La pâleur de la jeune fille et son air agit
é le firent tressaillir mais avant qu’il eût pu se remettr
e de sa surprise et lui adresser la parole, Elizabeth, qui
n’avait plus d’autre pensée que celle de Lydia, s’écria :

– Pardonnez-moi, je vous en prie, si je suis obligée de v
ous quitter, mais il faut que je trouve à l’instant Mr. Ga
rdiner pour une affaire extrêmement urgente. Je n’ai pas u
n instant à perdre-
– Grand Dieu ! Qu’avez-vous donc ? s’écria Darcy avec plu
s de sympathie que de discrétion ; puis, se reprenant : –
Je ne vous retiendrai pas un instant, mais permettez que c
e soit moi, ou bien votre domestique, qui aille chercher M
r. et Mrs. Gardiner. Vous êtes incapable d’y aller vous-mê
0436me.
Elizabeth hésita, mais ses jambes se dérobaient sous elle
et, comprenant qu’il n’y avait aucun avantage à faire ell
e-même cette recherche, elle rappela le domestique et, d’u
ne voix haletante, à peine intelligible, elle lui donna l’
ordre de ramener ses maîtres au plus vite. Dès qu’il fut p
arti, elle se laissa tomber sur un siège, l’air si défait
que Darcy ne put se résoudre à la quitter ni s’empêcher de
lui dire d’un ton plein de douceur et de commisération :

– Laissez-moi appeler votre femme de chambre. N’y a-t-il
rien que je puisse faire pour vous procurer quelque soulag
ement ? Un peu de vin, peut-être ? Je vais aller vous en c
hercher. Vous êtes toute pâle.
– Non, je vous remercie, répondit Elizabeth en tâchant de
se remettre. Je vous assure que je n’ai rien. Je suis seu
lement bouleversée par des nouvelles désolantes que je vie
ns de recevoir de Longbourn.
En parlant ainsi elle fondit en larmes, et, pendant quelq
ues minutes, se trouva dans l’impossibilité de continuer.
0437Darcy, anxieux et désolé, ne put que murmurer quelques
mots indistincts sur sa sympathie et la considérer avec u
ne muette compassion.
A la fin, elle put reprendre :
– Je viens de recevoir une lettre de Jane avec des nouvel
les lamentables. Ma jeune soeur a quitté ses amis- elle s’
est enfuie- avec- elle s’est livrée au pouvoir de- Mr. Wic
kham- Vous le connaissez assez pour soupçonner le reste. E
lle n’a ni dot, ni situation, ni rien qui puisse le tenter
. Elle est perdue à jamais !
Darcy restait immobile et muet d’étonnement.
– Quand je pense, ajouta-t-elle d’une voix encore plus ag
itée, que j’aurais pu empêcher un pareil malheur ! moi qui
savais ce qu’il valait ! Si j’avais seulement répété chez
moi une partie de ce que je savais ! Si on l’avait connu
pour ce qu’il était, cela ne serait pas arrivé. Et mainten
ant, il est trop tard !
– Je suis désolé, s’écria Darcy, désolé et indigné. Mais
tout cela est-il certain, absolument certain ?
– Hélas oui ! Ils ont quitté Brighton dans la nuit de dim
0438anche, et on a pu relever leurs traces presque jusqu’à
Londres, mais pas plus loin. Ils ne sont certainement pas
allés en Ecosse.
– Et qu’a-t-on fait jusqu’ici ? Qu’a-t-on tenté pour la r
etrouver ?
– Mon père est parti pour Londres, et Jane écrit pour dem
ander l’aide immédiate de mon oncle. Nous allons partir, j
e pense, d’ici une demi-heure. Mais que pourra-t-on faire
? Quel recours y a-t-il contre un tel homme ? Arrivera-t-o
n même à les découvrir ? Je n’ai pas le plus léger espoir.
La situation est horrible sous tous ses aspects !
Darcy acquiesça de la tête, silencieusement.
– Ah ! quand on m’a ouvert les yeux sur la véritable natu
re de cet homme, si j’avais su alors quel était mon devoir
! Mais je n’ai pas su, j’ai eu peur d’aller trop loin- Qu
elle funeste erreur !
Darcy ne répondit pas. Il semblait à peine l’entendre ; p
longé dans une profonde méditation, il arpentait la pièce
d’un air sombre et le front contracté. Elizabeth le remarq
ua et comprit aussitôt : le pouvoir qu’elle avait eu sur l
0439ui s’évanouissait, sans doute ; tout devait céder deva
nt la preuve d’une telle faiblesse dans sa famille, devant
l’assurance d’une si profonde disgrâce. Elle ne pouvait p
as plus s’en étonner que condamner Darcy, mais la convicti
on qu’il faisait effort pour se ressaisir n’apportait aucu
n adoucissement à sa détresse. D’autre part, c’était pour
elle le moyen de connaître la véritable nature des sentime
nts qu’elle éprouvait à son égard. Jamais encore elle n’av
ait senti qu’elle aurait pu l’aimer comme en cet instant o
ù l’aimer devenait désormais chose vaine.
Mais elle ne pouvait songer longtemps à elle-même. Lydia,
l’humiliation et le chagrin qu’elle leur infligeait à tou
s eurent tôt fait d’écarter toute autre préoccupation ; et
, plongeant sa figure dans son mouchoir, Elizabeth perdit
de vue tout le reste.
Après quelques minutes, elle fut rappelée à la réalité pa
r la voix de son compagnon. D’un accent qui exprimait la c
ompassion, mais aussi une certaine gêne, il lui disait :
– J’ai peur, en restant près de vous, de m’être montré in
discret. Je n’ai aucune excuse à invoquer, sinon celle d’u
0440ne très réelle, mais bien vaine sympathie. Plût à Dieu
qu’il fût en mon pouvoir de vous apporter quelque soulage
ment dans une telle détresse ! mais je ne veux pas vous im
portuner de souhaits inutiles et qui sembleraient réclamer
votre reconnaissance. Ce malheureux événement, je le crai
ns, va priver ma soeur du plaisir de vous voir à Pemberley
aujourd’hui.
– Hélas oui ! Soyez assez bon pour exprimer nos regrets à
miss Darcy. Dites que des affaires urgentes nous rappelle
nt immédiatement. Dissimulez la triste vérité tant qu’elle
ne se sera pas ébruitée. Je sais que ce ne sera pas pour
bien longtemps.
Il l’assura de sa discrétion, exprima encore une fois la
part qu’il prenait à son chagrin, souhaita une conclusion
plus heureuse que les circonstances présentes ne le faisai
ent espérer et, l’enveloppant d’un dernier regard, prit co
ngé d’elle. Au moment où il disparaissait, Elizabeth se di
t qu’ils avaient bien peu de chances de se rencontrer de n
ouveau dans cette atmosphère de cordialité qui avait fait
le charme de leurs entrevues en Derbyshire. Au souvenir de
0441 leurs rapports si divers et si pleins de revirements,
elle songea en soupirant à ces étranges vicissitudes de s
entiments qui lui faisaient souhaiter maintenant la contin
uation de ces rapports après l’avoir amenée jadis à se réj
ouir de leur rupture. Elle voyait partir Darcy avec regret
et cet exemple immédiat des conséquences que devait avoir
la conduite de Lydia lui fut, au milieu de ses réflexions
, une nouvelle cause d’angoisse.
Depuis qu’elle avait lu la seconde lettre, elle n’avait p
lus le moindre espoir quant à l’honnêteté des intentions d
e Wickham et à son dessein d’épouser Lydia. Il fallait êtr
e Jane pour se flatter d’une telle illusion. Tant qu’elle
n’avait connu que le contenu de la première lettre elle s’
était demandé avec une surprise indicible comment Wickham
pouvait avoir l’idée d’épouser une jeune fille qu’il savai
t sans fortune. Que Lydia eût pu se l’attacher lui semblai
t également incompréhensible. Mais tout s’expliquait maint
enant : pour ce genre d’attachement, Lydia avait suffisamm
ent de charmes. Certes, Elizabeth ne pensait pas que celle
-ci eût pu consentir à un enlèvement où il n’aurait pas ét
0442é question de mariage, mais elle se rendait compte ais
ément que ni la vertu, ni le bon sens ne pouvaient empêche
r sa soeur de devenir une proie facile.
Il lui tardait maintenant d’être de retour. Elle brûlait
d’être sur les lieux, de pouvoir se renseigner, et de part
ager avec sa soeur les soucis qui dans une maison aussi bo
uleversée, et en l’absence du père, devaient retomber uniq
uement sur Jane. Malgré sa crainte de voir rester vains le
s efforts tentés pour sauver Lydia, elle estimait l’interv
ention de son oncle de la plus haute importance et attenda
it son retour dans la plus douloureuse agitation.
Mr. et Mrs. Gardiner arrivèrent tout effrayés, le rapport
du domestique leur ayant fait croire que leur nièce se tr
ouvait subitement malade. Elle les rassura sur ce point, e
t leur communiqua immédiatement les deux lettres de Jane.
D’une voix tremblante d’émotion, elle souligna le post-scr
iptum de la seconde.
L’affliction de Mr. et de Mrs. Gardiner fut profonde, bie
n que Lydia n’eût jamais été leur favorite, mais il ne s’a
gissait pas d’elle seule ; sa disgrâce atteignait toute sa
0443 famille. Après les premières exclamations de surprise
et d’horreur, Mr. Gardiner promit sans hésiter tout son c
oncours ; sa nièce, bien qu’elle n’attendît pas moins de l
ui, le remercia avec des larmes de reconnaissance. Tous tr
ois se trouvant animés du même esprit, leurs dispositions
en vue du départ furent prises rapidement ; il fallait se
mettre en route aussi vite que possible.
– Et notre invitation à Pemberley ? qu’allons-nous faire
à ce sujet ? s’écria Mrs. Gardiner. John nous a dit que Mr
. Darcy était présent quand vous l’avez envoyé nous cherch
er. Est-ce bien exact ?
– Parfaitement, et je lui ai dit que nous ne pourrions te
nir notre engagement. Tout est réglé de ce côté.
« Qu’est-ce qui est réglé ? se demandait la tante en cour
ant à sa chambre pour se préparer au départ. Sont-ils dans
des termes tels qu’elle ait pu lui découvrir la vérité ?
Je donnerais beaucoup pour savoir ce qui s’est passé entre
eux. »
Si Elizabeth avait eu le loisir de rester inactive, elle
se serait sûrement crue incapable de faire quoi que ce fût
0444 dans le désarroi où elle se trouvait, mais elle dut a
ider sa tante dans ses préparatifs qui comprenaient l’obli
gation d’écrire à tous leurs amis de Lambton afin de leur
donner une explication plausible de leur départ subit. En
une heure, cependant, tout fut terminé et Mr. Gardiner aya
nt, pendant ce temps, réglé ses comptes à l’hôtel, il n’y
eut plus qu’à partir. Après cette dure matinée Elizabeth s
e trouva, en moins de temps qu’elle ne l’aurait supposé, i
nstallée en voiture, et sur la route de Longbourn.
XLVII

– Plus je réfléchis à cette affaire, Elizabeth, lui dit s
on oncle comme ils quittaient la ville, plus j’incline à p
enser comme votre soeur aînée : il me semble si étrange qu
‘un jeune homme ait pu former un tel dessein sur une jeune
fille qui n’est pas, certes, sans protecteurs et sans ami
s et qui, par contre, résidait dans la famille de son colo
nel, que je suis très enclin à adopter la supposition la p
lus favorable. Wickham pouvait-il s’attendre à ce que la f
amille de Lydia n’intervînt pas, ou pouvait-il ignorer qu’
0445il serait mis au ban de son régiment après un tel affr
ont fait au colonel Forster ? Le risque serait hors de pro
portion avec le but.
– Le croyez-vous vraiment ? s’écria Elizabeth dont le vis
age s’éclaira un instant.
– Pour ma part, s’écria Mrs. Gardiner, je commence à être
de l’avis de votre oncle. Il y aurait là un trop grand ou
bli de la bienséance, de l’honneur et de ses propres intér
êts pour que Wickham puisse en être accusé. Vous-même, Liz
zy, avez-vous perdu toute estime pour lui au point de l’en
croire capable ?
– Capable de négliger ses intérêts, non, je ne le crois p
as, mais de négliger tout le reste, oui, certes ! Si cepen
dant tout était pour le mieux !- Mais je n’ose l’espérer.
Pourquoi, dans ce cas, ne seraient-ils pas partis pour l’E
cosse ?
– En premier lieu, répliqua Mr. Gardiner, il n’y a pas de
preuve absolue qu’ils ne soient pas partis pour l’Ecosse.

– Le fait qu’ils ont quitté la voiture de poste pour pren
0446dre une voiture de louage est une bien forte présompti
on. En outre, on n’a pu relever d’eux aucune trace sur la
route de Barnet.
– Eh bien, supposons qu’ils soient à Londres. Ils peuvent
y être pour se cacher, mais sans autre motif plus blâmabl
e. N’ayant sans doute ni l’un ni l’autre beaucoup d’argent
, ils ont pu trouver plus économique, sinon aussi expéditi
f, de se faire marier à Londres plutôt qu’en Ecosse.
– Mais pourquoi tout ce mystère ? Pourquoi ce mariage cla
ndestin ? Non, non, cela n’est pas vraisemblable. Son ami
le plus intime, – vous l’avez vu dans le récit de Jane, –
est persuadé qu’il n’a jamais eu l’intention d’épouser Lyd
ia. Jamais Wickham n’épousera une femme sans fortune ; ses
moyens ne le lui permettent pas. Et quels attraits possèd
e donc Lydia, à part sa jeunesse et sa gaieté, pour le fai
re renoncer en sa faveur à un mariage plus avantageux ? Qu
ant à la disgrâce qu’il encourrait à son régiment, je ne p
uis en juger, mais j’ai bien peur que votre dernière raiso
n ne puisse se soutenir : Lydia n’a pas de frère pour pren
dre en main ses intérêts, et Wickham pouvait imaginer d’ap
0447rès ce qu’il connaît de mon père, de son indolence et
du peu d’attention qu’il semble donner à ce qui se passe c
hez lui, qu’il ne prendrait pas cette affaire aussi tragiq
uement que bien des pères de famille.
– Mais croyez-vous Lydia assez fermée à tout sentiment au
tre que sa folle passion pour consentir de vivre avec Wick
ham sans qu’ils soient mariés ?
– Il est vraiment affreux, répondit Elizabeth, les yeux p
leins de larmes, d’être forcée de douter de sa soeur, et c
ependant, je ne sais que répondre. Peut-être suis-je injus
te à son égard, mais Lydia est très jeune, elle n’a pas ét
é habituée à penser aux choses sérieuses et voilà six mois
que le plaisir et la vanité sont toutes ses préoccupation
s. On l’a laissée libre de disposer de son temps de la faç
on la plus frivole et de se gouverner à sa fantaisie. Depu
is que le régiment a pris ses quartiers à Meryton, elle n’
avait plus en tête que le flirt et les militaires. Bref el
le a fait tout ce qu’elle pouvait – comment dirai-je, – po
ur donner encore plus de force à des penchants déjà si acc
usés. Et vous savez comme moi que Wickham, par la séductio
0448n de ses manières et de sa personne, a tout ce qu’il f
aut pour tourner une tête de jeune fille.
– Mais vous voyez, dit sa tante, que Jane ne juge pas Wic
kham assez mal pour le croire capable d’un tel scandale.
– Qui Jane a-t-elle jamais jugé sévèrement ? Cependant, e
lle connaît Wickham aussi bien que moi. Nous savons toutes
deux qu’il est dépravé au véritable sens du mot, qu’il n’
a ni loyauté, ni honneur, et qu’il est aussi trompeur qu’i
nsinuant.
– Vous savez vraiment tout cela ! s’écria Mrs. Gardiner,
brûlant de connaître la source de toutes ces révélations.

– Oui, certes, répliqua Elizabeth en rougissant. Je vous
ai parlé l’autre jour de l’infamie de sa conduite envers M
r. Darcy ; vous-même, pendant votre séjour à Longbourn, av
ez pu entendre de quelle manière il parlait de l’homme qui
a montré à son égard tant de patience et de générosité. I
l y a d’autres circonstances que je ne suis pas libre de r
aconter : ses mensonges sur la famille de Pemberley ne com
ptent plus. Par ce qu’il m’avait dit de miss Darcy, je m’a
0449ttendais à trouver une jeune fille fière, distante et
désagréable. Il savait pourtant qu’elle était aussi aimabl
e et aussi simple que nous l’avons trouvée.
– Mais Lydia ne sait-elle rien de tout cela ? Peut-elle i
gnorer ce dont vous et Jane paraissez si bien informées ?

– Hélas ! C’est bien là le pire ! Jusqu’à mon séjour dans
le Kent pendant lequel j’ai beaucoup vu M. Darcy et son c
ousin, le colonel Fitzwilliam, j’ignorais moi-même la véri
té. Quand je suis revenue à la maison, le régiment allait
bientôt quitter Meryton ; ni Jane, ni moi n’avons jugé néc
essaire de dévoiler ce que nous savions. Quand il fut déci
dé que Lydia irait avec les Forster à Brighton, la nécessi
té de lui ouvrir les yeux sur le véritable caractère de Wi
ckham ne m’est pas venue à l’esprit. Vous devinez combien
j’étais loin de penser que mon silence pût causer une tell
e catastrophe !
– Ainsi, au moment du départ pour Brighton, vous n’aviez
aucune raison de les croire épris l’un de l’autre ?
– Aucune, ni d’un côté, ni de l’autre, je ne puis me rapp
0450eler le moindre indice d’affection. Pourtant, si quelq
ue chose de ce genre avait été visible, vous pensez que da
ns une famille comme la nôtre, on n’aurait pas manqué de s
‘en apercevoir. Lors de l’arrivée de Wickham à Meryton, Ly
dia était certes pleine d’admiration pour lui, mais elle n
‘était pas la seule, puisqu’il avait fait perdre la tête à
toutes les jeunes filles de Meryton et des environs. Lui-
même, de son côté, n’avait paru distinguer Lydia par aucun
e attention particulière. Aussi, après une courte période
d’admiration effrénée, le caprice de Lydia s’était éteint
et elle avait rendu sa préférence aux officiers qui se mon
traient plus assidus auprès d’elle.
On s’imagine facilement que tel fut l’unique sujet de con
versation durant tout le temps du voyage, bien qu’il n’y e
ût dans tout ce qu’ils disaient rien qui fût de nature à d
onner plus de force à leurs craintes et à leurs espoirs.
Le trajet se fit avec toute la rapidité possible. En voya
geant toute la nuit, ils réussirent à atteindre Longbourn
le jour suivant, à l’heure du dîner. C’était un soulagemen
t pour Elizabeth de penser que l’épreuve d’une longue atte
0451nte serait épargnée à Jane.
Attirés par la vue de la chaise de poste, les petits Gard
iner se pressaient sur les marches du perron lorsqu’elle f
ranchit le portail et, au moment où elle s’arrêta, leur jo
yeuse surprise se traduisit par des gambades et des culbut
es. Elizabeth avait déjà sauté de la voiture et, leur donn
ant à chacun un baiser hâtif, s’était élancée dans le vest
ibule où elle rencontra Jane qui descendait en courant de
l’appartement de sa mère. Elizabeth en la serrant affectue
usement dans ses bras, pendant que leurs yeux s’emplissaie
nt de larmes, se hâta de lui demander si l’on avait des no
uvelles des fugitifs.
– Pas encore, dit Jane, mais maintenant que mon cher oncl
e est là, j’ai l’espoir que tout va s’arranger.
– Mon père est-il à Londres ?
– Oui, depuis mardi, comme je vous l’ai écrit.
– Et vous avez reçu de ses nouvelles ?
– Une fois seulement. Il m’a écrit mercredi quelques lign
es pour me donner les instructions que je lui avais demand
ées. Il ajoutait qu’il n’écrirait plus tant qu’il n’aurait
0452 rien d’important à nous annoncer.
– Et notre mère, comment va-t-elle ? Comment allez-vous t
ous ?
– Elle ne va pas mal, je crois, bien que très secouée, ma
is ne quitte pas sa chambre. Elle sera satisfaite de vous
voir tous les trois. Mary et Kitty, Dieu merci, vont bien.

– Mais vous ? s’écria Elizabeth. Je vous trouve très pâle
. Vous avez dû passer des heures bien cruelles !
Jane assura qu’elle allait parfaitement et leur conversat
ion fut coupée par l’arrivée de Mr. et Mrs. Gardiner que l
eurs enfants avaient retenus jusque-là. Jane courut à eux
et les remercia en souriant à travers ses larmes.
Mrs. Bennet les reçut comme ils pouvaient s’y attendre, p
leurant, gémissant, accablant d’invectives l’infâme condui
te de Wickham, plaignant ses propres souffrances et accusa
nt l’injustice du sort, blâmant tout le monde, excepté la
personne dont l’indulgence malavisée était surtout respons
able de l’erreur de sa fille.
– Si j’avais pu aller avec toute ma famille à Brighton co
0453mme je le désirais, cela ne serait pas arrivé. Mais Ly
dia, la pauvre enfant, n’avait personne pour veiller sur e
lle. Comment se peut-il que les Forster ne l’aient pas mie
ux gardée ? Il y a eu certainement de leur part une néglig
ence coupable, car Lydia n’était pas fille à agir ainsi, s
i elle avait été suffisamment surveillée. J’ai toujours pe
nsé qu’on n’aurait pas dû la leur confier. Mais, comme c’e
st la règle, on ne m’a pas écoutée ! Pauvre chère enfant !
Et maintenant, voilà Mr. Bennet parti. Il va sûrement se
battre en duel avec Wickham, s’il le retrouve, et il se fe
ra tuer- Et alors, qu’adviendra-t-il de nous toutes ? A pe
ine aura-t-il rendu le dernier soupir que les Collins nous
mettront hors d’ici et si vous n’avez pas pitié de nous,
mon frère, je ne sais vraiment pas ce que nous deviendrons
.
Tous protestèrent en choeur contre ces sombres suppositio
ns, et Mr. Gardiner, après avoir assuré sa soeur de son dé
vouement pour elle et sa famille, dit qu’il retournerait à
Londres le lendemain pour aider Mr. Bennet de tout son po
uvoir à retrouver Lydia.
0454 – Ne vous laissez pas aller à d’inutiles alarmes, ajo
uta-t-il. S’il vaut mieux s’attendre au pire, nous n’avons
pas de raisons de le considérer comme certain. Il n’y a p
as tout à fait une semaine qu’ils ont quitté Brighton. Dan
s quelques jours nous pouvons avoir de leurs nouvelles, et
, jusqu’à ce que nous apprenions qu’ils ne sont pas mariés
, ni sur le point de l’être, rien ne prouve que tout soit
perdu. Dès que je serai à Londres, j’irai trouver votre ma
ri ; je l’installerai chez moi et nous pourrons alors déci
der ensemble ce qu’il convient de faire.
– Oh ! mon cher frère, s’exclama Mrs. Bennet. Je ne pouva
is rien souhaiter de mieux. Et maintenant, je vous en supp
lie, où qu’ils soient, trouvez-les, et s’ils ne sont pas m
ariés, mariez-les ! Que la question des habits de noce ne
les retarde pas. Dites seulement à Lydia qu’aussitôt marié
e elle aura tout l’argent nécessaire pour les acheter. Mai
s, par-dessus tout, empêchez Mr. Bennet de se battre ! Dit
es-lui dans quel état affreux vous m’avez vue, à moitié mo
rte de peur, avec de telles crises de frissons, de spasmes
dans le côté, de douleurs dans la tête et de palpitations
0455, que je ne puis reposer ni jour, ni nuit. Dites encor
e à cette chère Lydia de ne pas prendre de décision pour s
es achats de toilettes avant de m’avoir vue, parce qu’elle
ne connaît pas les meilleures maisons. – mon frère ! que
vous êtes bon ! Je sais qu’on peut compter sur vous pour t
out arranger.
Mr. Gardiner l’assura de nouveau de son vif désir de l’ai
der et lui recommanda la modération dans ses espoirs aussi
bien que dans ses craintes. La conversation continua ains
i jusqu’à l’annonce du dîner. Alors ils descendirent tous,
laissant Mrs. Bennet s’épancher dans le sein de la femme
de charge qui la soignait en l’absence de ses filles. Bien
que la santé de Mrs. Bennet ne parût pas réclamer de tell
es précautions, son frère et sa belle-soeur ne cherchèrent
pas à la persuader de quitter sa chambre, car ils savaien
t qu’elle était incapable de se taire à table devant les d
omestiques et ils jugeaient préférable qu’une seule person
ne, – la servante en qui l’on pouvait avoir le plus de con
fiance, – reçût la confidence de ses craintes et de ses an
goisses.
0456 Dans la salle à manger, ils furent bientôt rejoints p
ar Mary et Kitty que leurs occupations avaient empêchées d
e paraître plus tôt. L’une avait été retenue par ses livre
s, l’autre par sa toilette. Toutes deux avaient le visage
suffisamment calme ; néanmoins, l’absence de sa soeur favo
rite, ou le mécontentement qu’elle avait encouru elle-même
en cette affaire, donnait à la voix de Kitty un accent pl
us désagréable que d’habitude. Quant à Mary, elle était as
sez maîtresse d’elle-même pour murmurer à Elizabeth dès qu
‘elles furent assises à table :
– C’est une bien regrettable histoire, et qui va faire be
aucoup parler mais, de ce triste événement, il y a une leç
on utile à tirer, c’est que chez la femme, la perte de la
vertu est irréparable, que sa réputation est aussi fragile
qu’elle est précieuse, et que nous ne saurions être trop
en garde contre les représentants indignes de l’autre sexe
.
Elizabeth lui jeta un regard stupéfait et se sentit incap
able de lui répondre.
Dans l’après-midi, les deux aînées purent avoir une demi-
0457heure de tranquillité. Elizabeth en profita pour poser
à Jane maintes questions.
– Donnez-moi tous les détails que je ne connais pas encor
e. Qu’a dit le colonel Forster ? N’avaient-ils, lui et sa
femme, conçu aucun soupçon avant le jour de l’enlèvement ?
On devait voir Lydia et Wickham souvent ensemble.
– Le colonel Forster a avoué qu’il avait à plusieurs repr
ises soupçonné une certaine inclination, du côté de Lydia
surtout, mais rien dont on eût lieu de s’alarmer- Je suis
si fâchée pour ce pauvre colonel. Il est impossible d’agir
avec plus de coeur qu’il ne l’a fait. Il se proposait de
venir nous exprimer sa contrariété avant même de savoir qu
‘ils n’étaient pas partis pour l’Ecosse. Dès qu’il a été r
enseigné, il a hâté son voyage.
– Et Denny, est-il vraiment convaincu que Wickham ne voul
ait pas épouser Lydia ? Le colonel Forster a-t-il vu Denny
lui-même ?
– Oui, mais questionné par lui, Denny a nié avoir eu conn
aissance des plans de son camarade et n’a pas voulu dire c
e qu’il en pensait. Ceci me laisse espérer qu’on a pu mal
0458interpréter ce qu’il m’avait dit en premier lieu.
– Jusqu’à l’arrivée du colonel, personne de vous, naturel
lement, n’éprouvait le moindre doute sur le but de leur fu
ite ?
– Comment un tel doute aurait-il pu nous venir à l’esprit
? J’éprouvais bien quelque inquiétude au sujet de l’aveni
r de Lydia, la conduite de Wickham n’ayant pas toujours ét
é sans reproche ; mais mon père et ma mère ignoraient tout
cela et sentaient seulement l’imprudence d’une telle unio
n. C’est alors que Kitty, avec un air de se prévaloir de c
e qu’elle en savait plus que nous, nous a avoué que Lydia,
dans sa dernière lettre, l’avait préparée à cet événement
. Elle savait qu’ils s’aimaient, semble-t-il, depuis plusi
eurs semaines.
– Mais pas avant le départ pour Brighton ?
– Non, je ne le crois pas.
– Et le colonel Forster, semblait-il juger lui-même Wickh
am défavorablement ? Le connaît-il sous son vrai jour ?
– Je dois reconnaître qu’il n’en a pas dit autant de bien
qu’autrefois. Il le trouve imprudent et dépensier, et, de
0459puis cette triste affaire, on dit dans Meryton qu’il y
a laissé beaucoup de dettes ; mais je veux espérer que c’
est faux.
– Oh ! Jane, si seulement nous avions été moins discrètes
! Si nous avions dit ce que nous savions ! Rien ne serait
arrivé.
– Peut-être cela eût-il mieux valu, mais nous avons agi a
vec les meilleures intentions.
– Le colonel Forster a-t-il pu vous répéter ce que Lydia
avait écrit à sa femme ?
– Il a apporté la lettre elle-même pour nous la montrer.
La voici.
Et Jane la prenant dans son portefeuille la tendit à Eliz
abeth.
La lettre était ainsi conçue :
« Ma chère Harriet,
« Vous allez sûrement bien rire en apprenant où je suis p
artie. Je ne puis m’empêcher de rire moi-même en pensant à
la surprise que vous aurez demain matin, lorsque vous vou
s apercevrez que je ne suis plus là.
0460 « Je pars pour Gretna Green, et si vous ne devinez pa
s avec qui, c’est que vous serez bien sotte, car il n’y a
que lui qui existe à mes yeux ; c’est un ange, et je l’ado
re ! Aussi ne vois-je aucun mal à partir avec lui. Ne vous
donnez pas la peine d’écrire à Longbourn si cela vous enn
uie. La surprise n’en sera que plus grande lorsqu’on recev
ra là-bas une lettre de moi signée : Lydia Wickham. La bon
ne plaisanterie ! J’en ris tellement que je puis à peine é
crire !
« Dites à Pratt mon regret de ne pouvoir danser avec lui
ce soir. Il ne m’en voudra pas de ne point tenir ma promes
se, quand il saura la raison qui m’en empêche.
« J’enverrai chercher mes vêtements dès que je serai à Lo
ngbourn, mais je vous serai reconnaissante de dire à Sally
de réparer un grand accroc à ma robe de mousseline brodée
avant de l’emballer.
« Mes amitiés au colonel Forster ; j’espère que vous boir
ez tous deux à notre santé et à notre heureux voyage.
« Votre amie affectionnée,
« LYDIA. »
0461 – Ecervelée, insouciante Lydia ! s’écria Elizabeth. E
crire une telle lettre dans un moment pareil ! Toutefois,
ceci nous montre que de son côté il n’y avait pas de honte
uses intentions. Mon pauvre père ! Quel coup pour lui !
– Il a été positivement atterré. Pendant quelques minutes
, il est resté sans pouvoir articuler une syllabe. Ma mère
s’est trouvée mal, et la maison a été dans un état de con
fusion indescriptible.
– Oh ! Jane, s’écria Elizabeth, y a-t-il un seul de nos d
omestiques qui n’ait tout connu avant la fin de la journée
?
– Je ne sais. Il est bien difficile d’être sur ses gardes
en de tels moments. Notre mère avait des attaques de nerf
s et je faisais tout mon possible pour la soulager. Mais j
e crains de n’avoir pas fait tout ce que j’aurais pu. L’ho
rreur et le chagrin m’ôtaient presque l’usage de mes facul
tés.
– Toutes ces fatigues ont excédé vos forces. Vous avez l’
air épuisée. Oh ! que n’étais-je avec vous ! Tous les soin
s et toutes les angoisses sont retombés sur vous seule.
0462 – Mary et Kitty ont été très gentilles. Ma tante Phil
ips, venue à Longbourn mardi, après le départ de notre pèr
e, a eu l’obligeance de rester avec nous jusqu’à jeudi. La
dy Lucas, elle aussi, nous a montré beaucoup de bonté. Ell
e est venue mercredi nous apporter ses condoléances et nou
s offrir ses services ou ceux de ses filles au cas où nous
en aurions besoin.
– Lady Lucas aurait mieux fait de rester chez elle ! s’éc
ria Elizabeth. Peut-être ses intentions étaient bonnes ; m
ais dans une infortune comme la nôtre, moins on voit ses v
oisins et mieux cela vaut. Leur assistance ne peut être d’
aucun secours et leurs condoléances sont importunes. Qu’il
s triomphent de loin et nous laissent en paix !
Elle s’enquit alors des mesures que Mr. Bennet, une fois
à Londres, comptait prendre pour retrouver sa fille.
– Il voulait, je crois, aller à Epsom, – car c’est là que
Wickham et Lydia ont changé de chevaux pour la dernière f
ois, – et voir s’il pouvait obtenir des postillons quelque
s renseignements. Son but principal était de découvrir la
voiture de louage qu’ils avaient prise à Clapham. Cette vo
0463iture avait amené de Londres un voyageur : s’il pouvai
t connaître la maison où le fiacre avait déposé son voyage
ur, il aurait à faire là aussi une enquête qui pouvait, pe
nsait-il, lui faire découvrir le numéro et la station du f
iacre. J’ignore ses autres projets. Il avait si grande hât
e de partir et il était tellement troublé que j’ai déjà eu
beaucoup de mal à lui arracher ces quelques renseignement
s.
XLVIII

Le lendemain matin, on s’attendait à Longbourn à recevoir
une lettre de Mr. Bennet, mais le courrier passa sans rie
n apporter de lui. Mr. Bennet était connu pour être en tem
ps ordinaire un correspondant plein de négligence. Tout de
même, en des circonstances pareilles, les siens attendaie
nt de lui un effort. Ils furent obligés de conclure qu’il
n’avait à leur envoyer aucune nouvelle rassurante. Mais de
cela même ils auraient aimé être certains. Mr. Gardiner s
e mit en route pour Londres aussitôt après le passage de l
a poste.
0464 Par lui, du moins, on serait assuré d’être tenu au co
urant. Il devait insister auprès de Mr. Bennet pour qu’il
revînt chez lui le plus tôt possible ; il l’avait promis e
n partant, au grand soulagement de sa soeur qui voyait dan
s ce retour la seule chance pour son mari de n’être pas tu
é en duel. Mrs. Gardiner s’était décidée à rester quelques
jours de plus en Hertfordshire avec ses enfants, dans la
pensée qu’elle pourrait être utile à ses nièces. Elle les
aidait à s’occuper de leur mère et sa présence leur était
un réconfort dans leurs moments de liberté. Leur tante Phi
lips aussi les visitait fréquemment, et toujours, comme el
le le disait, dans l’unique but de les distraire et de les
remonter ; mais comme elle n’arrivait jamais sans leur ap
porter un nouveau témoignage des désordres de Wickham, ell
e laissait généralement ses nièces plus découragées qu’ell
e ne les avait trouvées.
Tout Meryton semblait s’acharner à noircir l’homme qui, t
rois mois auparavant, avait été son idole. On racontait qu
‘il avait laissé des dettes chez tous les commerçants de l
a ville, et qu’il avait eu des intrigues qu’on décorait du
0465 nom de séductions dans les familles de tous ces comme
rçants. On le proclamait d’une voix unanime l’homme le plu
s dépravé de l’univers, et chacun commençait à découvrir q
ue ses dehors vertueux ne lui avaient jamais inspiré confi
ance. Elizabeth, tout en n’ajoutant pas foi à la moitié de
ces racontars, en retenait assez pour être de plus en plu
s convaincue de la perte irrémédiable de sa soeur. Jane el
le-même abandonnait tout espoir à mesure que le temps s’éc
oulait, car, si les fugitifs étaient partis pour l’Ecosse,
ce qu’elle avait toujours voulu espérer, on aurait, selon
toute probabilité, déjà reçu de leurs nouvelles.
Mr. Gardiner avait quitté Longbourn le dimanche : le mard
i, sa femme reçut une lettre où il disait qu’il avait vu s
on beau-frère à son arrivée, et l’avait décidé à s’install
er à Gracechurch street. Mr. Bennet revenait d’Epsom et de
Clapham où il n’avait pu recueillir la moindre informatio
n ; il se disposait maintenant à demander des renseignemen
ts dans tous les hôtels de Londres, pensant que Wickham et
Lydia avaient pu séjourner dans l’un d’eux avant de trouv
er un logement. Mr. Gardiner n’attendait pas grand’chose d
0466e ces recherches mais comme son beau-frère y tenait, i
l s’apprêtait à le seconder. Il ajoutait que Mr. Bennet n’
était pas disposé pour l’instant à quitter Londres et qu’i
l allait écrire à sa famille. Un post-scriptum suivait ain
si conçu : « Je viens d’écrire au colonel Forster pour lui
demander d’essayer de savoir par les camarades de Wickham
si ce dernier a des parents ou des amis en passe de conna
ître l’endroit où il se dissimule. Ce serait un point capi
tal pour nous que de savoir où nous adresser avec des chan
ces de trouver un fil conducteur. Actuellement, nous n’avo
ns rien pour nous guider. Le colonel Forster, j’en suis sû
r, fera tout son possible pour nous obtenir ce renseigneme
nt ; mais, en y réfléchissant, je me demande si Lizzy ne s
aurait pas nous dire mieux que personne quels peuvent être
les proches parents de Wickham. »
Elizabeth se demanda pourquoi l’on faisait appel à son co
ncours. Il lui était impossible de fournir aucune indicati
on. Elle n’avait jamais entendu parler à Wickham de parent
s autres que son père et sa mère, décédés depuis longtemps
. Il était possible en effet qu’un de ses camarades du rég
0467iment fût capable d’apporter plus de lumière. Même san
s chances sérieuses de réussir, il y avait à faire de ce c
ôté une tentative qui entretiendrait l’espérance dans les
esprits.
L’une après l’autre, les journées s’écoulaient à Longbour
n dans une anxiété que redoublait l’heure de chaque courri
er. Car toute nouvelle, bonne ou mauvaise, ne pouvait veni
r que par la poste. Mais avant que Mr. Gardiner écrivît de
nouveau, une lettre venant d’une tout autre direction, –
une lettre de Mr. Collins, – arriva à l’adresse de Mr. Ben
net. Jane, chargée de dépouiller le courrier de son père,
l’ouvrit, et Elizabeth, qui connaissait le curieux style d
es lettres de son cousin, lut par-dessus l’épaule de sa so
eur :
« Mon cher Monsieur,
« Nos relations de parenté et ma situation de membre du c
lergé me font un devoir de prendre part à la douloureuse a
ffliction qui vous frappe, et dont nous avons été informés
hier par une lettre du Hertfordshire. Croyez bien, cher M
onsieur, que Mrs. Collins et moi sympathisons sincèrement
0468avec vous et toute votre respectable famille, dans vot
re présente infortune, d’autant plus amère qu’elle est irr
éparable. Je ne veux oublier aucun argument capable de vou
s réconforter dans cette circonstance affligeante entre to
utes pour le coeur d’un père. La mort de votre fille eût é
té en comparaison une grâce du ciel. L’affaire est d’autan
t plus triste qu’il y a fort à supposer, ainsi que me le d
it ma chère Charlotte, que la conduite licencieuse de votr
e fille provient de la manière déplorable dont elle a été
gâtée. Cependant, pour votre consolation et celle de Mrs.
Bennet, j’incline à penser que sa nature était foncièremen
t mauvaise, sans quoi elle n’aurait pas commis une telle é
normité à un âge aussi tendre. Quoi qu’il en soit, vous êt
es fort à plaindre, et je partage cette opinion non seulem
ent avec Mrs. Collins, mais encore avec lady Catherine et
miss de Bourgh. Elles craignent comme moi que l’erreur d’u
ne des soeurs ne porte préjudice à l’avenir de toutes les
autres ; car, ainsi que daignait tout à l’heure me faire r
emarquer lady Catherine, « qui voudrait maintenant s’allie
r à votre famille » ? Et cette considération me porte à ré
0469fléchir sur le passé avec encore plus de satisfaction,
car si les événements avaient pris un autre tour, en nove
mbre dernier, il me faudrait participer maintenant à votre
chagrin et à votre déshonneur.
« Laissez-moi vous conseiller, cher Monsieur, de reprendr
e courage, de rejeter loin de votre affection une fille in
digne et de la laisser recueillir les fruits de son coupab
le égarement.
« Croyez, cher Monsieur, » etc.
Mr. Gardiner ne récrivit qu’après avoir reçu la réponse d
u colonel Forster, mais il n’avait rien de satisfaisant à
communiquer. On ne connaissait à Wickham aucun parent avec
qui il entretînt des rapports, et très certainement il n’
avait plus de famille proche. Il ne manquait pas de relati
ons banales, mais depuis son arrivée au régiment on ne l’a
vait vu se lier intimement avec personne. L’état pitoyable
de ses finances était pour lui un puissant motif de se ca
cher, qui s’ajoutait à la crainte d’être découvert par la
famille de Lydia. Le bruit se répandait qu’il avait laissé
derrière lui des dettes de jeu considérables. Le colonel
0470Forster estimait qu’il faudrait plus de mille livres p
our régler ses dépenses à Brighton. Il devait beaucoup en
ville, mais ses dettes d’honneur étaient plus formidables
encore.
Mr. Gardiner n’essayait pas de dissimuler ces faits. Jane
les apprit avec horreur :
– Quoi ! Wickham un joueur ! C’est inouï ! s’écriait-elle
. Je ne m’en serais jamais doutée !
La lettre de Mr. Gardiner annonçait aux jeunes filles le
retour probable de leur père le lendemain même qui était u
n samedi. Découragé par l’insuccès de ses tentatives, il a
vait cédé aux instances de son beau-frère qui l’engageait
à retourner auprès des siens en lui laissant le soin de po
ursuivre ses recherches à Londres. Cette détermination ne
causa pas à Mrs. Bennet la joie à laquelle on s’attendait,
après les craintes qu’elle avait manifestées pour l’exist
ence de son mari.
– Comment, il revient sans cette pauvre Lydia ! Il quitte
Londres avant de les avoir retrouvés ! Qui donc, s’il s’e
n va, se battra avec Wickham pour l’obliger à épouser Lydi
0471a ?
Comme Mrs. Gardiner désirait retourner chez elle, il fut
convenu qu’elle partirait avec ses enfants le jour du reto
ur de Mr. Bennet. La voiture les transporta donc jusqu’au
premier relais et revint à Longbourn avec son maître.
Mrs. Gardiner repartait non moins intriguée au sujet d’El
izabeth et de son ami de Pemberley qu’elle l’avait été en
quittant le Derbyshire. Le nom de Darcy n’était plus jamai
s venu spontanément aux lèvres de sa nièce, et le demi-esp
oir qu’elle-même avait formé de voir arriver une lettre de
lui s’était évanoui. Depuis son retour, Elizabeth n’avait
rien reçu qui parût venir de Pemberley. En vérité, on ne
pouvait faire aucune conjecture d’après l’humeur d’Elizabe
th, son abattement s’expliquant assez par les tristesses d
e la situation présente. Cependant, celle-ci voyait assez
clair en elle-même pour sentir que si elle n’avait pas con
nu Darcy, elle aurait supporté la crainte du déshonneur de
Lydia avec un peu moins d’amertume et qu’une nuit d’insom
nie sur deux lui aurait été épargnée.
Lorsque Mr. Bennet arriva chez lui, il paraissait avoir r
0472epris son flegme et sa philosophie habituels. Aussi pe
u communicatif que de coutume, il ne fit aucune allusion à
l’événement qui avait motivé son départ et ses filles n’e
urent pas le courage de lui en parler elles-mêmes.
C’est seulement l’après-midi lorsqu’il les rejoignit pour
le thé qu’Elizabeth osa aborder le sujet ; mais lorsqu’el
le lui eut exprimé brièvement son regret de tout ce qu’il
avait dû supporter, il répliqua :
– Ne parlez pas de cela. Comme je suis responsable de ce
qui s’est passé, il est bien juste que j’en souffre.
– Ne soyez pas trop sévère pour vous-même, protesta Eliza
beth.
– C’est charitable à vous de me prémunir contre un tel da
nger. Non, Lizzy, laissez-moi sentir au moins une fois dan
s mon existence combien j’ai été répréhensible. Ne craigne
z point de me voir accablé par ce sentiment qui passera to
ujours assez tôt.
– Croyez-vous qu’ils soient à Londres ?
– Je le crois. Où pourraient-ils être mieux cachés ?
– Et Lydia souhaitait beaucoup aller à Londres, remarqua
0473Kitty.
– Elle peut être satisfaite alors, dit son père froidemen
t, car elle y demeurera sans doute quelque temps.
Après un court silence, il reprit :
– Lizzy, je ne vous en veux pas d’avoir eu raison contre
moi. L’avis que vous m’avez donné au mois de mai, et qui s
e trouve justifié par les événements, dénote un esprit cla
irvoyant.
Ils furent interrompus par Jane qui venait chercher le th
é de sa mère.
– Quelle aimable mise en scène, et que cela donne d’éléga
nce au malheur ! s’écria Mr. Bennet. J’ai bonne envie, moi
aussi, de m’enfermer dans ma bibliothèque en bonnet de nu
it et en robe de chambre, et de donner tout l’embarras pos
sible à mon entourage. Mais peut-être puis-je attendre pou
r cela que Kitty se fasse enlever à son tour.
– Mais je n’ai pas l’intention de me faire enlever, papa
! répliqua Kitty d’un ton vexé. Et si jamais je vais à Bri
ghton, je m’y conduirai beaucoup mieux que Lydia.
– Vous, aller à Brighton ! mais je ne voudrais pas vous v
0474oir aller même à Eastbourn pour un empire ! Non, Kitty
. J’ai appris enfin la prudence, et vous en sentirez les e
ffets. Aucun officier désormais ne sera admis à franchir l
e seuil de ma maison, ni même à passer par le village. Les
bals seront absolument interdits, à moins que vous n’y da
nsiez qu’avec vos soeurs et vous ne sortirez des limites d
u parc que lorsque vous aurez prouvé que vous pouvez consa
crer dix minutes par jour à une occupation raisonnable.
Kitty, qui prenait toutes ces menaces à la lettre, fondit
en larmes.
– Allons, allons ! ne pleurez pas, lui dit son père. Si v
ous êtes sage, d’ici une dizaine d’années je vous promets
de vous mener à une revue.
XLIX

Deux jours après le retour de Mr. Bennet, Jane et Elizabe
th se promenaient ensemble dans le bosquet derrière la mai
son, lorsqu’elles virent venir la femme de charge. La croy
ant envoyée par leur mère pour les appeler, les deux jeune
s filles allèrent à sa rencontre, mais Mrs. Hill dit en s’
0475adressant à Jane :
– Excusez-moi de vous déranger, mademoiselle, mais je pen
sais qu’on avait reçu de bonnes nouvelles de Londres, et j
e me suis permis de venir m’en enquérir auprès de vous.
– Que voulez-vous dire, Hill ? nous n’avons rien reçu de
Londres.
– Comment, mademoiselle ! s’écria Mrs. Hill stupéfaite. V
ous ne saviez donc pas qu’il est arrivé pour Monsieur un e
xprès envoyé par Mr. Gardiner ? Il est là depuis une demi-
heure et il a remis une lettre à mon maître.
Les jeunes filles couraient déjà vers la maison ; elles t
raversèrent le hall et se précipitèrent dans la salle à ma
nger, et de là, dans la bibliothèque : leur père ne se tro
uvait nulle part. Elles allaient monter chez leur mère qua
nd elles rencontrèrent le valet de chambre.
– Si vous cherchez Monsieur, Mesdemoiselles, il est parti
vers le petit bois.
Sur cette indication, elles s’élancèrent hors de la maiso
n et traversèrent la pelouse en courant pour rejoindre leu
r père qui d’un pas délibéré se dirigeait vers un petit bo
0476is qui bordait la prairie.
Jane, moins légère et moins habituée à courir qu’Elizabet
h, fut bientôt distancée, tandis que sa soeur tout essouff
lée rattrapait son père et lui demandait avidement :
– Oh ! papa, quelles nouvelles ? quelles nouvelles ? Vous
avez bien reçu quelque chose de mon oncle ?
– Oui, un exprès vient de m’apporter une lettre de lui.
– Eh bien ! quelles nouvelles contient-elle ?- bonnes ou
mauvaises ?
– Que peut-on attendre de bon ? dit-il, tirant la lettre
de sa poche. Mais peut-être préférez-vous lire vous-même c
e qu’il m’écrit.
Elizabeth lui prit vivement la lettre des mains. A ce mom
ent, Jane les rejoignit.
– Lisez-la tout haut, dit Mr. Bennet, car c’est à peine s
i je sais moi-même ce qu’elle contient.
« Gracechurch street, mardi 2 août.
« Mon cher frère,
« Enfin il m’est possible de vous envoyer des nouvelles d
e ma nièce, et j’espère que, somme toute, elles vous donne
0477ront quelque satisfaction. Samedi, peu après votre dép
art, j’ai été assez heureux pour découvrir dans quelle par
tie de Londres ils se cachaient ; – je passe sur les détai
ls que je vous donnerai de vive voix ; il suffit que vous
sachiez qu’ils sont retrouvés. – Je les ai vus tous les de
ux. »
– Alors, c’est bien comme je l’espérais, s’écria Jane, il
s sont mariés !
« – Je les ai vus tous les deux. Ils ne sont pas mariés,
et je n’ai pas découvert que le mariage entrât dans leurs
projets, mais si vous êtes prêt à remplir les engagements
que je me suis risqué à prendre pour vous, je crois qu’il
ne tardera pas à avoir lieu. Tout ce qu’on vous demande es
t d’assurer par contrat à votre fille sa part des cinq mil
le livres qui doivent revenir à vos enfants après vous, et
promettre en outre de lui servir annuellement une rente d
e cent livres, votre vie durant. Etant donné les circonsta
nces, j’ai cru pouvoir souscrire sans hésiter à ces condit
ions dans la mesure où je pouvais m’engager pour vous. Je
vous envoie cette lettre par exprès afin que votre réponse
0478 m’arrive sans aucun retard. Vous comprenez facilement
par ces détails que la situation pécuniaire de Wickham n’
est pas aussi mauvaise qu’on le croit généralement. Le pub
lic a été trompé sur ce point, et je suis heureux de dire
que les dettes une fois réglées, il restera un petit capit
al qui sera porté au nom de ma nièce. Si, comme je le supp
ose, vous m’envoyez pleins pouvoirs pour agir en votre nom
, je donnerai mes instructions à Haggerston pour qu’il dre
sse le contrat. Je ne vois pas la moindre utilité à ce que
vous reveniez à Londres ; aussi demeurez donc tranquillem
ent à Longbourn et reposez-vous sur moi. Envoyez votre rép
onse aussitôt que possible en ayant soin de m’écrire en te
rmes très explicites. Nous avons jugé préférable que notre
nièce résidât chez nous jusqu’à son mariage et je pense q
ue vous serez de cet avis. Elle nous arrive aujourd’hui. J
e vous récrirai aussitôt que de nouvelles décisions auront
été prises.
« Bien à vous,
« Edward GARDINER. »
– Est-ce possible ! s’écria Elizabeth en terminant sa lec
0479ture. Va-t-il vraiment l’épouser ?
– Wickham n’est donc pas aussi indigne que nous l’avions
pensé, dit sa soeur. Mon cher père, je m’en réjouis pour v
ous.
– Avez-vous répondu à cette lettre ? demanda Elizabeth.
– Non, mais il faut que je le fasse sans tarder.
– Oh ! père, revenez vite écrire cette lettre ; pensez à
l’importance que peut avoir le moindre délai !
– Voulez-vous que j’écrive pour vous, si cela vous ennuie
de le faire ? proposa Jane.
– Cela m’ennuie énormément, mais il faut que cela soit fa
it.
Là-dessus il fit volte-face et revint vers la maison avec
ses filles.
– Puis-je vous poser une question ? dit Elizabeth. Ces co
nditions, il n’y a sans doute qu’à s’y soumettre ?
– S’y soumettre ! Je suis seulement honteux qu’il demande
si peu-
– Et il faut absolument qu’ils se marient ? Tout de même,
épouser un homme pareil !
0480 – Oui, oui ; il faut qu’ils se marient. C’est une néc
essité qui s’impose. Mais il y a deux choses que je désire
vivement savoir : d’abord, quelle somme votre oncle a dû
débourser pour obtenir ce résultat ; ensuite, comment je p
ourrai jamais m’acquitter envers lui.
– Quelle somme ? Mon oncle ? Que voulez-vous dire ? s’écr
ia Jane.
– Je veux dire que pas un homme de sens n’épouserait Lydi
a pour un appât aussi mince que cent livres par an pendant
ma vie, et cinquante après ma mort.
– C’est très juste, dit Elizabeth ; cette idée ne m’était
pas venue encore. Ses dettes payées, et en outre un petit
capital ! Sûrement, c’est mon oncle qui a tout fait. Quel
le bonté ! Quelle générosité ! J’ai peur qu’il n’ait fait
là un lourd sacrifice. Ce n’est pas avec une petite somme
qu’il aurait pu obtenir ce résultat.
– Non, dit son père, Wickham est fou s’il prend Lydia à m
oins de dix mille livres sterling. Je serais fâché d’avoir
à le juger si mal dès le début de nos relations de famill
e.
0481 – Dix mille livres, juste ciel ! Comment pourrait-on
rembourser seulement la moitié d’une pareille somme ?
Mr, Bennet ne répondit point et tous trois gardèrent le s
ilence jusqu’à la maison. Mr. Bennet se rendit dans la bib
liothèque pour écrire, tandis que ses filles entraient dan
s la salle à manger.
– Ainsi, ils vont se marier ! s’écria Elizabeth dès qu’el
les furent seules. Et dire qu’il faut en remercier la Prov
idence- Qu’ils s’épousent avec des chances de bonheur si m
inces et la réputation de Wickham si mauvaise, voilà ce do
nt nous sommes forcées de nous réjouir ! – Lydia !-
– Je me console, dit Jane, en pensant qu’il n’épouserait
pas Lydia, s’il n’avait pour elle une réelle affection. Qu
e notre oncle ait fait quelque chose pour le libérer de se
s dettes, c’est probable ; mais je ne puis croire qu’il ai
t avancé dix mille livres ou une somme qui en approche ! I
l est père de famille : comment pourrait-il disposer de di
x mille livres ?
– Si nous arrivons jamais à connaître d’un côté le montan
t des dettes, et de l’autre le chiffre du capital ajouté à
0482 la dot de Lydia, nous saurons exactement ce qu’a fait
pour eux Mr. Gardiner, car Wickham n’a pas six pence lui
appartenant en propre. Jamais nous ne pourrons assez recon
naître la bonté de mon oncle et de ma tante. Avoir pris Ly
dia chez eux, et lui accorder pour son plus grand bien leu
r protection et leur appui est un acte de dévouement que d
es années de reconnaissance ne suffiront pas à acquitter.
Pour le moment, la voilà près d’eux, et si un tel bienfait
n’excite pas ses remords, elle ne mérite pas d’être heure
use. Quel a dû être son embarras devant ma tante, à leur p
remière rencontre !
– Efforçons-nous d’oublier ce qui s’est passé de part et
d’autre, dit Jane. J’ai espoir et confiance qu’ils seront
heureux. Pour moi, du moment qu’il l’épouse, c’est qu’il v
eut enfin rentrer dans la bonne voie. Leur affection mutue
lle les soutiendra, et je me dis qu’ils mèneront une vie a
ssez rangée et raisonnable pour que le souvenir de leur im
prudence finisse par s’effacer.
– Leur conduite a été telle, répliqua Elizabeth, que ni v
ous, ni moi, ni personne ne pourrons jamais l’oublier. Il
0483est inutile de se leurrer sur ce point.
Il vint alors à l’esprit des jeunes filles que leur mère,
selon toute vraisemblance, ignorait encore les nouvelles
reçues. Elles allèrent donc trouver leur père dans la bibl
iothèque, et lui demandèrent si elles devaient mettre elle
s-mêmes Mrs. Bennet au courant. Il était en train d’écrire
et, sans lever la tête, répondit froidement :
– Faites comme il vous plaira.
– Pouvons-nous emporter la lettre de mon oncle pour la lu
i lire ?
– Emportez tout ce que vous voulez, et laissez-moi tranqu
ille.
Elizabeth prit la lettre sur le bureau, et les deux soeur
s montèrent chez Mrs. Bennet. Kitty et Mary se trouvaient
auprès d’elle, si bien que la même communication servit po
ur tout le monde. Après un court préambule pour les prépar
er à de bonnes nouvelles, Jane lut la lettre tout haut. Mr
s. Bennet avait peine à se contenir. Quand vint le passage
où Mr. Gardiner exprimait l’espoir que Lydia serait bient
ôt mariée, sa joie éclata, et la suite ne fit qu’ajouter à
0484 son exaltation. Le bonheur la bouleversait aussi viol
emment que l’inquiétude et le chagrin l’avaient tourmentée
.
– Ma Lydia ! Ma chère petite Lydia ! s’exclama-t-elle. Qu
elle joie, elle va se marier ! Je la reverrai. Elle va se
marier à seize ans. Oh ! mon bon frère ! Je savais bien qu
‘il arrangerait tout ! Comme il me tarde de la revoir, et
de revoir aussi ce cher Wickham- Mais les toilettes ? les
toilettes de noce ? Je vais écrire tout de suite à ma soeu
r Gardiner pour qu’elle s’en occupe. Lizzy, mon enfant, co
urez demander à votre père combien il lui donnera. Non, re
stez ! restez ! J’y vais moi-même. Sonnez Hill, Kitty ; je
m’habille à l’instant. Lydia, ma chère Lydia ! Comme nous
serons contentes de nous retrouver !
Jane tenta de calmer ces transports en représentant à sa
mère les obligations que leur créait le dévouement de Mr.
Gardiner.
– Car, dit-elle, nous devons pour une bonne part attribue
r cet heureux dénouement à la générosité de mon oncle. Nou
s sommes persuadés qu’il s’est engagé à aider pécuniaireme
0485nt Mr. Wickham.
– Eh bien ! s’écria sa mère, c’est très juste. Qui pouvai
t mieux le faire que l’oncle de Lydia ? S’il n’avait pas d
e famille, toute sa fortune devrait revenir à moi et à mes
enfants. C’est bien la première fois que nous recevrons q
uelque chose de lui, à part de menus cadeaux de temps à au
tre. Vraiment, je suis trop heureuse : j’aurai bientôt une
fille mariée. Mrs. Wickham- comme cela sonne bien ! Et el
le n’a ses seize ans que depuis le mois de juin ! Ma chère
Jane, je suis trop émue pour être capable d’écrire moi-mê
me ; aussi je vais dicter et vous écrirez. Plus tard, nous
déciderons avec votre père la somme à envoyer, mais occup
ons-nous d’abord de commander le nécessaire.
Elle commençait à entrer dans toutes sortes de détails de
calicot, de mousseline, de batiste, et elle aurait bientô
t dicté d’abondantes commandes si Jane ne l’avait, non san
s peine, persuadée d’attendre que Mr. Bennet fût libre pou
r le consulter. Un jour de retard, observa-t-elle, ne tira
it pas à conséquence. L’heureuse mère céda, oubliant son h
abituelle obstination. D’autres projets, d’ailleurs, lui v
0486enaient en tête.
– Dès que je serai prête, déclara-t-elle, j’irai à Meryto
n pour annoncer la bonne nouvelle à ma soeur Philips. En r
evenant, je pourrai m’arrêter chez lady Lucas et chez Mrs.
Long. Kitty, descendez vite commander la voiture. Cela me
fera grand bien de prendre l’air. Enfants, puis-je faire
quelque chose pour vous à Meryton ? Ah ! voilà Hill. Ma br
ave Hill, avez-vous appris la bonne nouvelle ? Miss Lydia
va se marier, et le jour de la noce vous aurez tous un bol
de punch pour vous mettre le coeur en fête.
Mrs. Hill aussitôt d’exprimer sa joie. Elizabeth reçut se
s compliments comme les autres, puis, lasse de tant d’extr
avagances, elle chercha un refuge dans sa chambre pour s’a
bandonner librement à ses pensées. La situation de la pauv
re Lydia, en mettant les choses au mieux, était encore suf
fisamment triste ; mais il fallait se féliciter qu’elle ne
fût pas pire. Tel était le sentiment d’Elizabeth, et bien
qu’elle ne pût compter pour sa soeur sur un avenir de bon
heur et de prospérité, en pensant à leurs angoisses passée
s, elle apprécia les avantages du résultat obtenu.
0487L

Durant les années écoulées, Mr. Bennet avait souvent regr
etté qu’au lieu de dépenser tout son revenu il n’eût pas m
is de côté chaque année une petite somme pour assurer aprè
s lui la possession d’un capital à ses filles et à sa femm
e, si celle-ci lui survivait. Il le regrettait aujourd’hui
plus que jamais. S’il avait rempli ce devoir, Lydia, à ce
tte heure, ne devrait pas à son oncle l’honneur et la dign
ité qu’on était en train d’acheter pour elle, et c’est lui
-même qui aurait la satisfaction d’avoir décidé un des jeu
nes hommes les moins estimables de la Grande-Bretagne à de
venir le mari de sa fille. Il était profondément contrarié
de penser qu’une affaire si désavantageuse pour tout le m
onde se réglait aux seuls frais de son beau-frère, et réso
lu à découvrir, s’il le pouvait, le montant des sommes qu’
il avait déboursées pour lui, il se proposait de les lui r
endre aussitôt qu’il en aurait les moyens.
Quand Mr. Bennet s’était marié, il n’avait pas considéré
l’utilité des économies. Naturellement, il escomptait la n
0488aissance d’un fils, par quoi serait annulée la clause
de l’« entail », et assuré le sort de Mrs. Bennet et de se
s autres enfants. Cinq filles firent l’une après l’autre l
eur entrée en ce monde, mais le fils ne vint pas. Mrs. Ben
net l’avait espéré encore bien des années après la naissan
ce de Lydia. Ce rêve avait dû être enfin abandonné, mais i
l était trop tard pour songer aux économies. Mrs. Bennet n
‘avait aucun goût pour l’épargne, et seule l’aversion de M
r. Bennet pour toute dépendance les avait empêchés de dépa
sser leur revenu.
D’après le contrat de mariage, cinq mille livres devaient
revenir à Mrs. Bennet et à ses filles ; mais la façon don
t cette somme serait partagée entre les enfants était lais
sée à la volonté des parents. C’était là un point que, pou
r Lydia tout au moins, il fallait décider dès à présent, e
t Mr. Bennet ne pouvait avoir aucune hésitation à accepter
la proposition qui lui était faite. En des termes qui, bi
en que concis, exprimaient sa profonde reconnaissance, il
écrivit à son beau-frère qu’il approuvait pleinement tout
ce qu’il avait fait, et ratifiait tous les engagements qu’
0489il avait pris en son nom.
C’était pour Mr. Bennet une heureuse surprise de voir que
tout s’arrangeait sans plus d’effort de sa part. Son plus
grand désir actuellement était d’avoir à s’occuper le moi
ns possible de cette affaire. Maintenant que les premiers
transports de colère qui avaient animé ses recherches étai
ent passés, il retournait naturellement à son indolence co
utumière.
Sa lettre fut bientôt écrite, car s’il était lent à prend
re une décision, il la mettait rapidement à exécution. Il
priait son beau-frère de lui donner le compte détaillé de
tout ce qu’il leur devait. Mais il était encore trop irrit
é pour le charger de transmettre à Lydia le moindre messag
e.
Les bonnes nouvelles, bientôt connues dans toute la maiso
n, se répandirent rapidement aux alentours. Elles furent a
ccueillies par les voisins avec une décente philosophie. E
videmment les conversations auraient pu trouver un plus ri
che aliment si miss Lydia Bennet était revenue brusquement
au logis paternel, où mieux encore, si elle avait été mis
0490e en pénitence dans une ferme éloignée. Mais son maria
ge fournissait encore une ample matière à la médisance, et
les voeux exprimés par les vieilles dames acrimonieuses d
e Meryton ne perdirent pas beaucoup de leur fiel par suite
du changement de circonstances car, avec un pareil mari,
le malheur de Lydia pouvait être considéré comme certain.

Il y avait quinze jours que Mrs. Bennet gardait la chambr
e. Mais en cet heureux jour, elle reprit sa place à la tab
le de famille dans des dispositions singulièrement joyeuse
s. Aucun sentiment de honte ne venait diminuer son triomph
e : le mariage d’une de ses filles, – son voeu le plus che
r depuis que Jane avait seize ans, – allait s’accomplir !
Elle ne parlait que de tout ce qui figure dans des noces s
omptueuses : fines mousselines, équipages et serviteurs. E
lle passait en revue toutes les maisons du voisinage pouva
nt convenir à sa fille et, sans qu’elle sût ni considérât
quel pourrait être le budget du jeune ménage, rien ne pouv
ait la satisfaire.
– Haye Park ferait l’affaire si les Goulding s’en allaien
0491t, ou la grande maison à Stoke, si le salon était un p
eu plus vaste. Mais Ashworth est trop loin ; je ne pourrai
s supporter l’idée d’avoir Lydia à dix milles de chez nous
. Quant à Purvis Lodge, le toit de la maison est trop laid
.
Son mari la laissa parler sans l’interrompre tant que les
domestiques restèrent pour le service ; mais quand ils se
furent retirés, il lui dit :
– Mrs. Bennet, avant de retenir pour votre fille et votre
gendre une ou plusieurs de ces maisons, tâchons d’abord d
e nous entendre. Il y a une maison, en tout cas, où ils ne
mettront jamais les pieds. Je ne veux pas avoir l’air d’a
pprouver leur coupable folie en les recevant à Longbourn.

Cette déclaration provoqua une longue querelle, mais Mr.
Bennet tint bon, et ne tarda pas à en faire une autre qui
frappa Mrs. Bennet de stupéfaction et d’horreur : il dit q
u’il n’avancerait pas une guinée pour le trousseau de sa f
ille et affirma que Lydia ne recevrait pas de lui la moind
re marque d’affection en cette circonstance. Mrs. Bennet n
0492‘en revenait pas ; elle ne pouvait concevoir que la co
lère de son mari contre sa fille pût être poussée au point
de refuser à celle-ci un privilège sans lequel, lui sembl
ait-il, le mariage serait à peine valide. Elle était plus
sensible pour Lydia au déshonneur qu’il y aurait à se mari
er sans toilette neuve qu’à la honte de s’être enfuie et d
‘avoir vécu quinze jours avec Wickham avant d’être sa femm
e.
Elizabeth regrettait maintenant d’avoir confié à Mr. Darc
y, dans un moment de détresse, les craintes qu’elle éprouv
ait pour sa soeur. Puisqu’un prompt mariage allait mettre
fin à son aventure, on pouvait espérer en cacher les malhe
ureux préliminaires à ceux qui n’habitaient pas les enviro
ns immédiats. Elle savait que rien ne serait ébruité par l
ui, – il y avait peu d’hommes dont la discrétion lui inspi
rât autant de confiance, – mais, en même temps, il y en av
ait bien peu à qui elle aurait tenu davantage à cacher la
fragilité de sa soeur ; non cependant à cause du préjudice
qui en pourrait résulter pour elle-même, car entre elle e
t Darcy, il y avait désormais, semblait-il, un abîme infra
0493nchissable. Le mariage de Lydia eût-il été conclu le p
lus honorablement du monde, il n’était guère vraisemblable
que Mr. Darcy voulût entrer dans une famille contre laque
lle, à tant d’autres objections, venait s’ajouter celle d’
une parenté étroite avec l’homme qu’il méprisait si justem
ent.
Elizabeth ne pouvait s’étonner qu’il reculât devant une t
elle alliance. Il était invraisemblable que le sentiment q
u’il lui avait laissé voir en Derbyshire dût survivre à un
e telle épreuve. Elle était humiliée, attristée, et ressen
tait un vague repentir sans savoir au juste de quoi. Elle
désirait jalousement l’estime de Mr. Darcy, maintenant qu’
elle n’avait plus rien à en espérer ; elle souhaitait ente
ndre parler de lui, quand il semblait qu’elle n’eût aucune
chance de recevoir de ses nouvelles, et elle avait la con
viction qu’avec lui elle aurait été heureuse alors que, se
lon toute probabilité, jamais plus ils ne se rencontreraie
nt.
« Quel triomphe pour lui, pensait-elle souvent, s’il sava
it que les offres qu’elle avait si fièrement dédaignées qu
0494atre mois auparavant, seraient maintenant accueillies
avec joie et reconnaissance ! Oui, bien qu’à son jugement
il dépassât en générosité tous ceux de son sexe, il était
humain qu’il triomphât. »
Elle se rendait compte à présent que Darcy, par la nature
de ses qualités, était exactement l’homme qui lui convena
it. Son intelligence, son caractère quoique si différent d
u sien aurait correspondu à ses voeux. Leur union eût été
à l’avantage de l’un et de l’autre. La vivacité et le natu
rel d’Elizabeth auraient adouci l’humeur de Darcy et donné
plus de charmes à ses manières ; et lui-même, par son jug
ement, par la culture de son esprit, par sa connaissance d
u monde, aurait pu exercer sur elle une influence plus heu
reuse encore. Mais on ne devait pas voir une telle union o
ffrir au public l’image fidèle de la félicité conjugale. U
ne autre d’un caractère tout différent allait se former da
ns sa famille qui excluait pour la première toute chance d
e se réaliser.
Elizabeth se demandait comment pourrait être assurée à Wi
ckham et à Lydia une indépendance suffisante. Mais il lui
0495était aisé de se représenter le bonheur instable dont
pourraient jouir deux êtres qu’avait seule rapprochés la v
iolence de leurs passions.
Une nouvelle lettre de Mr. Gardiner arriva bientôt. Aux r
emerciements de Mr. Bennet il répondait brièvement par l’a
ssurance de l’intérêt qu’il portait à tous les membres de
sa famille, et demandait pour conclure de ne pas revenir s
ur ce sujet. Le but principal de sa lettre était d’annonce
r que Mr. Wickham était déterminé à quitter la milice.
« – Depuis que le mariage a été décidé, c’était mon vif d
ésir de lui voir prendre ce parti. Vous penserez sans dout
e comme moi que ce changement de milieu est aussi opportun
pour ma nièce, que pour lui. Mr. Wickham à l’intention d’
entrer dans l’armée régulière, et il a d’anciens amis qui
sont prêts à appuyer sa demande. On lui a promis un brevet
d’enseigne dans un régiment du Nord. La distance entre ce
poste et notre région n’est pas un désavantage. Il paraît
bien disposé, et je veux croire que, dans un autre milieu
, le souci de sauvegarder leur réputation les rendra tous
deux plus circonspects. J’ai écrit au colonel Forster pour
0496 l’informer de nos présents arrangements, et le prier
de satisfaire les créanciers de Wickham à Brighton et aux
environs, par la promesse d’un règlement rapide pour leque
l je me suis engagé. Voulez-vous prendre la peine de donne
r la même assurance à ses créanciers de Meryton dont vous
trouverez ci-jointe la liste remise par lui-même. Il nous
a déclaré toutes ses dettes ; – j’aime à croire du moins q
u’il ne nous a pas trompés. – Haggerston à nos ordres, et
tout sera prêt d’ici une huitaine de jours. Wickham et sa
femme partiront alors pour rejoindre le régiment, à moins
qu’ils ne soient d’abord invités à Longbourn, et ma femme
me dit que Lydia désire ardemment vous revoir tous avant s
on départ pour le Nord. Elle va bien et me charge de ses r
espects pour vous et pour sa mère.
« Vôtre,
« E. GARDINER. »
Mr. Bennet et ses filles voyaient aussi clairement que Mr
. Gardiner combien il était heureux que Wickham quittât le
régiment de la milice. Mais Mrs. Bennet était beaucoup mo
ins satisfaite. Voir Lydia s’établir dans le Nord de l’Ang
0497leterre juste au moment où elle était si joyeuse et si
fière à la pensée de l’avoir près d’elle, quelle cruelle
déception ! Et puis, quel dommage pour Lydia de s’éloigner
d’un régiment où elle connaissait tout le monde !
– Elle aimait tant Mrs. Forster, soupirait-elle, qu’il lu
i sera très dur d’en être séparée. Il y avait aussi plusie
urs jeunes gens qui lui plaisaient beaucoup. Dans ce régim
ent du Nord, les officiers seront peut-être moins aimables
!
La demande que faisait Lydia d’être admise à revoir sa fa
mille avant son départ fut d’abord accueillie de la part d
e son père par un refus péremptoire, mais Jane et Elizabet
h désiraient vivement pour le bien, ainsi que pour la répu
tation de leur soeur, qu’elle fût traitée moins durement,
et elles pressèrent leur père avec tant d’insistance, de d
ouceur et de raison de recevoir les jeunes époux à Longbou
rn qu’il finit par se laisser persuader. Leur mère eut don
c la satisfaction d’apprendre qu’elle pourrait exhiber la
jeune mariée à tout le voisinage avant son lointain exil.
En répondant à son beau-frère, Mr. Bennet envoya la permis
0498sion demandée et il fut décidé qu’au sortir de l’églis
e, le jeune couple prendrait la route de Longbourn. Elizab
eth fut surprise cependant que Wickham consentît à cet arr
angement. En ce qui la concernait, à ne consulter que son
inclination, une rencontre avec lui était bien la dernière
chose qu’elle eût souhaitée.
LI

Le jour du mariage de Lydia, Jane et Elizabeth se sentire
nt certainement plus émues que la mariée elle-même. La voi
ture fut envoyée à

à la rencontre du jeune couple qui devait arriver pour l’
heure du dîner. Les soeurs aînées appréhendaient le moment
du revoir, Jane en particulier qui prêtait à la coupable
les sentiments qu’elle aurait éprouvés à sa place et souff
rait elle-même de ce qu’elle devait endurer.
Ils arrivèrent. Toute la famille était réunie dans le pet
it salon pour les accueillir. Le visage de Mrs. Bennet n’é
0499tait que sourires. Celui de son mari restait grave et
impénétrable. Les jeunes filles se sentaient inquiètes, an
xieuses et mal à l’aise.
La voix de Lydia se fit entendre dans l’antichambre, la p
orte s’ouvrit brusquement et elle se précipita dans le sal
on. Sa mère s’avança pour la recevoir dans ses bras et l’e
mbrassa avec transports, puis tendit la main avec un affec
tueux sourire à Wickham qui suivait sa femme, et leur expr
ima ses voeux avec un empressement qui montrait bien qu’el
le ne doutait nullement de leur bonheur.
L’accueil qu’ils reçurent ensuite de Mr. Bennet ne fut pa
s tout à fait aussi cordial. Sa raideur s’accentua et c’es
t à peine s’il ouvrit la bouche. La désinvolture du jeune
couple lui déplaisait extrêmement ; elle indignait Elizabe
th et choquait Jane elle-même. Lydia était toujours Lydia
; aussi intrépide, aussi exubérante, aussi bruyante, aussi
indomptable que jamais. Elle allait d’une soeur à l’autre
en réclamant leurs félicitations et quand, à la fin, tout
le monde fut assis, elle se mit à regarder le salon, et p
renant note de quelques changements qu’on y avait apportés
0500, observa en riant qu’il y avait bien longtemps qu’ell
e ne s’était pas trouvée dans cette pièce.
Wickham ne montrait pas plus d’embarras, mais il avait de
s manières si charmantes que si sa réputation et son maria
ge n’avaient donné lieu à aucun blâme, l’aisance souriante
avec laquelle il se réclamait de leur nouvelle parenté au
rait ravi tout le monde.
Elizabeth ne revenait pas d’une telle assurance et se dis
ait qu’il était vain d’imaginer une limite à l’audace d’un
homme impudent. Elle et Jane se sentaient rougir, mais su
r le visage de ceux qui étaient cause de leur confusion, e
lles ne voyaient aucun changement de couleur.
La conversation ne languissait pas. La mariée et sa mère
ne pouvaient chacune parler avec assez de volubilité et Wi
ckham, qui se trouvait assis à côté d’Elizabeth, se mit à
lui demander des nouvelles de toutes les personnes qu’il c
onnaissait dans le voisinage avec un air naturel et souria
nt qu’elle fut incapable de prendre elle-même pour lui rép
ondre. Sa femme et lui ne paraissaient avoir que de joyeux
souvenirs, et Lydia abordait volontairement des sujets au
0501xquels ses soeurs n’auraient voulu pour rien au monde
faire allusion.
– Songez qu’il y a déjà trois mois que je suis partie ! s
‘écria-t-elle. Il me semble qu’il y a seulement quinze jou
rs, et pourtant les événements n’ont pas manqué pendant ce
s quelques semaines. Dieu du ciel ! me doutais-je, quand j
e suis partie, que je reviendrais mariée ! bien que je me
sois dit quelquefois que ce serait joliment amusant si cel
a arrivait-
Ici, son père fronça les sourcils ; Jane paraissait au su
pplice, tandis qu’Elizabeth fixait sur Lydia des regards s
ignificatifs. Mais celle-ci, qui ne voyait ni n’entendait
que ce qu’elle voulait voir ou entendre, continua gaiement
:
– Oh ! maman, sait-on seulement par ici que je me suis ma
riée aujourd’hui ? J’avais peur que non ; aussi quand nous
avons dépassé sur la route le cabriolet de William Gouldi
ng, j’ai baissé la glace, ôté mon gant et posé la main sur
le rebord de la portière afin qu’il pût voir mon alliance
, et j’ai fait des saluts et des sourires à n’en plus fini
0502r.
Elizabeth n’en put supporter davantage. Elle s’enfuit du
salon et ne revint que lorsqu’elle entendit tout le monde
traverser le hall pour gagner la salle à manger. Elle y ar
riva à temps pour voir Lydia se placer avec empressement à
la droite de sa mère en disant à sa soeur aînée :
– Maintenant, Jane, vous devez me céder votre place, puis
que je suis une femme mariée.
Il n’y avait pas lieu de croire que le temps donnerait à
Lydia la réserve dont elle se montrait si dépourvue dès le
commencement. Son assurance et son impétuosité ne faisaie
nt qu’augmenter. Il lui tardait de voir Mrs. Philips, les
Lucas, tous les voisins, et de s’entendre appeler « Mrs. W
ickham ». En attendant, elle s’en fut après le repas exhib
er son alliance et faire parade de sa nouvelle dignité dev
ant Mrs. Hill et les deux servantes.
– Eh bien, maman, dit-elle quand tous furent revenus dans
le petit salon, que dites-vous de mon mari ? N’est-ce pas
un homme charmant ? Je suis sûre que mes soeurs m’envient
, et je leur souhaite d’avoir seulement moitié autant de c
0503hance que moi. Il faudra qu’elles aillent toutes à Bri
ghton ; c’est le meilleur endroit pour trouver des maris.
Quel dommage que nous n’y soyons pas allées toutes les cin
q !
– C’est bien vrai ; et si cela n’avait dépendu que de moi
– Mais, ma chère Lydia, cela me déplaît beaucoup de vous v
oir partir si loin ! Est-ce absolument nécessaire ?
– Je crois que oui. Mais j’en suis très contente. Vous et
papa viendrez nous voir ainsi que mes soeurs. Nous serons
à Newcastle tout l’hiver. Il y aura sûrement des bals et
je m’engage à fournir mes soeurs de danseurs agréables. Qu
and vous partirez, vous pourrez nous en laisser une ou deu
x et je me fais forte de leur trouver des maris avant la f
in de l’hiver.
– Je vous remercie pour ma part, dit Elizabeth ; mais je
n’apprécie pas spécialement votre façon de trouver des mar
is.
Le jeune couple ne devait pas rester plus de dix jours ;
Mr. Wickham avait reçu son brevet avant son départ de Lond
res, et devait avoir rejoint son régiment avant la fin de
0504la quinzaine. Personne, à part Mrs. Bennet, ne regrett
ait la brièveté de leur séjour. Elle employa tout ce temps
à faire des visites avec sa fille, et à organiser chez el
le de nombreuses réceptions qui firent plaisir à tout le m
onde, certains membres de la famille ne demandant qu’à évi
ter l’intimité.
Elizabeth eut vite observé que les sentiments de Wickham
pour Lydia n’avaient pas la chaleur de ceux que Lydia épro
uvait pour lui ; et elle n’eut pas de peine à se persuader
que c’était la passion de Lydia et non celle de Wickham q
ui avait provoqué l’enlèvement. Elle aurait pu se demander
pourquoi, n’étant pas plus vivement épris, il avait accep
té de fuir avec Lydia, si elle n’avait tenu pour certain q
ue cette fuite était commandée par ses embarras pécuniaire
s, et, dans ce cas, Wickham n’était pas homme à se refuser
l’agrément de partir accompagné.
Lydia était follement éprise. Elle n’ouvrait la bouche qu
e pour parler de son cher Wickham : c’était la perfection
en tout, et personne ne pouvait lui être comparé.
Un matin qu’elle se trouvait avec ses deux aînées, elle d
0505it à Elizabeth :
– Lizzy, je ne vous ai jamais raconté mon mariage, je cro
is ; vous n’étiez pas là quand j’en ai parlé à maman et au
x autres. N’êtes-vous pas curieuse de savoir comment les c
hoses se sont passées ?
– Non, en vérité, répliqua Elizabeth ; je suis d’avis que
moins on en parlera, mieux cela vaudra.
– Mon Dieu ! que vous êtes étrange ! Tout de même, il fau
t que je vous mette au courant. Vous savez que nous nous s
ommes mariés à Saint-Clément parce que Wickham habitait su
r cette paroisse. Il avait été convenu que nous y serions
tous à onze heures ; mon oncle, ma tante et moi devions no
us y rendre ensemble, et les autres nous rejoindre à l’égl
ise. Le lundi matin, j’étais dans un état ! J’avais si peu
r qu’une difficulté quelconque ne vînt tout remettre ! Je
crois que j’en serais devenue folle- Pendant que je m’habi
llais, ma tante ne cessait de parler et de discourir, comm
e si elle débitait un sermon ; mais je n’entendais pas un
mot sur dix, car vous supposez bien que je ne pensais qu’à
mon cher Wickham. J’avais tellement envie de savoir s’il
0506se marierait avec son habit bleu !
« Nous avons déjeuné à dix heures, comme d’habitude. Il m
e semblait que l’aiguille de la pendule n’avançait pas ; c
ar il faut vous dire que l’oncle et la tante ont été aussi
désagréables que possible, tout le temps que je suis rest
ée avec eux. Vous me croirez si vous voulez, mais on ne m’
a pas laissée sortir une seule fois pendant toute cette qu
inzaine ! Pas une petite réunion, rien, rien ! Assurément
Londres était à ce moment assez vide ; mais enfin, le Peti
t Théâtre était encore ouvert !- Pour en revenir à mon mar
iage, la voiture arrivait devant la porte lorsque mon oncl
e fut demandé par cet affreux homme, Mr. Stone, – et vous
savez qu’une fois ensemble, ils n’en finissent plus. – J’a
vais une peur terrible de les voir oublier l’heure, ce qui
aurait fait remettre mon mariage au lendemain ; et nous n
e pouvions nous passer de mon oncle qui devait me conduire
à l’autel. Heureusement, il est revenu au bout de dix min
utes et l’on s’est mis en route. Depuis, j’ai réfléchi que
si mon oncle avait été retenu, le mariage aurait pu quand
même avoir lieu, car Mr. Darcy aurait pu très bien le rem
0507placer.
– Mr. Darcy !- répéta Elizabeth abasourdie.
– Mais oui ! Vous savez qu’il devait venir avec Wickham-
Oh ! mon Dieu ! J’ai oublié que je ne devais pas souffler
mot de cela ! Je l’avais si bien promis ! Que va dire Wick
ham ? C’était un tel secret-
– S’il en est ainsi, dit Jane, ne nous dites pas un mot d
e plus et soyez assurée que je ne chercherai pas à en savo
ir davantage.
– Certainement, appuya Elizabeth qui pourtant était dévor
ée de curiosité, nous ne vous poserons pas de questions.
– Merci, dit Lydia ; car si vous m’en posiez, je vous dir
ais tout, et Wickham serait très fâché.
Devant cet encouragement, Elizabeth, pour pouvoir tenir s
a promesse, fut obligée de se sauver dans sa chambre.
Mais demeurer dans l’ignorance de ce qui s’était passé ét
ait chose impossible, ou du moins il était impossible de n
e pas chercher à se renseigner. Ainsi, Mr. Darcy avait ass
isté au mariage de sa soeur !
Les suppositions les plus extravagantes traversèrent l’es
0508prit d’Elizabeth sans qu’aucune pût la satisfaire. Cel
les qui lui plaisaient davantage parce qu’elles donnaient
une grande noblesse à la conduite de Mr. Darcy, lui sembla
ient les plus invraisemblables. Incapable de supporter plu
s longtemps cette incertitude, elle saisit une feuille de
papier et écrivit à sa tante une courte lettre où elle la
priait de lui expliquer les paroles échappées à Lydia.
« Vous comprendrez facilement combien je suis curieuse de
savoir comment un homme qui ne nous est nullement apparen
té, qui n’est même pas un ami de notre famille, pouvait se
trouver parmi vous dans une telle circonstance. Je vous e
n prie, écrivez-moi tout de suite pour me donner cette exp
lication, à moins que vous ayez de très sérieuses raisons
pour garder le secret, comme Lydia semblait le croire néce
ssaire. Dans ce cas, je tâcherai de m’accommoder de mon ig
norance- »
« Pour cela, certainement non, » se dit Elizabeth à elle-
même ; et elle termina sa lettre ainsi : « – Mais je dois
vous prévenir, ma chère tante, que si vous ne me renseigne
z pas d’une manière honorable, j’en serai réduite à employ
0509er des ruses et des stratagèmes pour découvrir la véri
té- »
Jane avait une délicatesse trop scrupuleuse pour reparler
avec Elizabeth de ce que Lydia avait laissé échapper. Eli
zabeth n’en était pas fâchée. Jusqu’au moment où elle aura
it appris quelque chose, elle préférait se passer de confi
dente.
LII

Elizabeth eut la satisfaction de recevoir une réponse dan
s les plus courts délais. Dès qu’elle l’eut en mains, elle
se hâta de gagner le petit bois où elle courait le moins
de risques d’être dérangée, et s’asseyant sur un banc, se
prépara à contenter sa curiosité. Le volume de la lettre l
‘assurait en effet par avance que sa tante ne répondait pa
s à sa demande par un refus.
« Gracechurch Street, 6 septembre.
« Ma chère nièce,
« Je viens de recevoir votre lettre, et vais consacrer to
ute ma matinée à y répondre, car je prévois que quelques l
0510ignes ne suffiraient pas pour tout ce que j’ai à vous
dire. Je dois vous avouer que votre question me surprend.
N’allez pas me croire fâchée ; je veux seulement dire que
je n’aurais pas cru que vous eussiez besoin, « vous », de
faire cette enquête. Si vous préférez ne pas me comprendre
, excusez mon indiscrétion. Votre oncle est aussi surpris
que moi-même, et la seule conviction qu’en cette affaire,
vous étiez une des parties intéressées, l’a décidé à agir
comme il l’a fait. Mais si réellement votre innocence et v
otre ignorance sont complètes, je dois me montrer plus exp
licite.
« Le jour même où je rentrais de Longbourn, votre oncle r
ecevait une visite des plus inattendues ; celle de Mr. Dar
cy qui vint le voir et resta enfermé plusieurs heures avec
lui. Il venait lui annoncer qu’il avait découvert où se t
rouvaient votre soeur et Wickham, qu’il les avait vus et s
‘était entretenu avec eux, – plusieurs fois avec Wickham,
et une fois avec Lydia. – D’après ce que j’ai compris, il
avait quitté le Derbyshire le lendemain même de notre dépa
rt et était venu à Londres avec la résolution de se mettre
0511 à leur recherche. Le motif qu’il en a donné c’est qu’
il était convaincu que c’était sa faute si l’indignité de
Wickham n’avait pas été suffisamment publiée pour empêcher
toute jeune fille de bonne famille de lui donner son amou
r et sa confiance. Il accusait généreusement son orgueil,
confessant qu’il lui avait semblé au-dessus de lui de mett
re le monde au courant de ses affaires privées ; sa réputa
tion devait répondre pour lui. Il estimait donc de son dev
oir d’essayer de réparer le mal qu’il avait involontaireme
nt causé. J’ajoute que s’il avait un autre motif, je suis
persuadée qu’il est tout à son honneur.
« Quelques jours s’étaient passés avant qu’il pût découvr
ir les fugitifs, mais il possédait sur nous un grand avant
age, celui d’avoir un indice pour le guider dans ses reche
rches et le sentiment de cet avantage avait été une raison
de plus pour le déterminer à nous suivre. Il connaissait
à Londres une dame, une certaine Mrs. Younge, qui avait ét
é quelque temps gouvernante de miss Darcy et qui avait été
remerciée pour un motif qu’il ne nous a pas donné. A la s
uite de ce renvoi, elle avait pris une grande maison dans
0512Edward Street et gagnait sa vie en recevant des pensio
nnaires. Mr. Darcy savait que cette Mrs. Younge connaissai
t intimement Wickham, et, en arrivant à Londres, il était
allé la voir pour lui demander des renseignements sur lui,
mais il s’était passé deux ou trois jours avant qu’il pût
obtenir d’elle ce qu’il désirait. Cette femme voulait évi
demment se faire payer la petite trahison qu’on lui demand
ait, car elle savait où était son ami : Wickham, en effet,
était allé la trouver dès son arrivée à Londres, et, si e
lle avait eu de la place, elle les aurait reçus tous deux
dans sa maison. A la fin cependant, notre ami si dévoué ob
tint le renseignement désiré et se rendit à l’adresse qu’e
lle lui avait indiquée. Il vit d’abord Wickham, et ensuite
insista pour voir Lydia. Sa première idée était de la per
suader de quitter au plus tôt cette situation déshonorante
et de retourner dans sa famille dès qu’elle consentirait
à la recevoir, lui offrant toute l’aide qui pourrait lui ê
tre utile. Mais il trouva Lydia irrévocablement décidée à
rester où elle était : la pensée de sa famille ne la touch
ait aucunement ; elle ne se souciait pas de l’aide qui lui
0513 était offerte et ne voulait pas entendre parler de qu
itter Wickham. Elle était sûre qu’ils se marieraient un jo
ur ou l’autre, et peu importait quand. Ce que voyant, Mr.
Darcy pensa qu’il n’y avait plus qu’à décider et hâter un
mariage que Wickham, il l’avait fort bien vu dès sa premiè
re conversation avec lui, n’avait jamais mis dans ses proj
ets. Wickham reconnut qu’il avait été forcé de quitter le
régiment à cause de pressantes dettes d’honneur et ne fit
aucun scrupule de rejeter sur la seule folie de Lydia tout
es les déplorables conséquences de sa fuite. Il pensait dé
missionner immédiatement et n’avait pour l’avenir aucun pl
an défini. Il devait prendre un parti, il ne savait lequel
; la seule chose certaine, c’est qu’il n’avait aucune res
source. Mr. Darcy lui demanda pourquoi il n’épousait pas t
out de suite votre soeur ; bien que Mr. Bennet ne dût pas
être très riche, il serait capable de faire quelque chose
pour lui, et sa situation s’améliorerait du fait de ce mar
iage. En réponse à cette question, Wickham laissa entendre
qu’il n’avait nullement renoncé à refaire sa fortune dans
des conditions plus satisfaisantes, par un mariage riche
0514dans une autre région. Toutefois, étant donnée la situ
ation présente, il y avait des chances qu’il se laissât te
nter par l’appât d’un secours immédiat.
« Plusieurs rencontres eurent lieu, car il y avait beauco
up de points à traiter. Les prétentions de Wickham étaient
naturellement exagérées, mais en fin de compte, il fut ob
ligé de se montrer plus raisonnable.
« Toutes choses étant arrangées entre eux, le premier soi
n de Mr. Darcy fut de mettre votre oncle au courant. Il vi
nt pour le voir à Gracechurch street, la veille de mon ret
our, mais on lui répondit que Mr. Gardiner n’était pas vis
ible, qu’il était occupé avec votre père, et que celui-ci
quittait Londres le lendemain matin. Mr. Darcy, jugeant pr
éférable de se concerter avec votre oncle plutôt qu’avec v
otre père, remit sa visite au lendemain et partit sans avo
ir donné son nom. Le samedi soir, il revint, et c’est alor
s qu’il eut avec, votre oncle le long entretien dont je vo
us ai parlé. Ils se rencontrèrent encore le dimanche, et,
cette fois, je le vis aussi. Mais ce ne fut pas avant le l
undi que tout se trouva réglé, et aussitôt le message vous
0515 fut envoyé à Longbourn. Seulement notre visiteur s’es
t montré terriblement têtu. Je crois, Lizzy, que l’obstina
tion est son grand défaut ; on lui en a reproché bien d’au
tres à différentes reprises, mais celui-là doit être le pr
incipal. Tout ce qui a été fait, il a voulu le faire lui-m
ême, et Dieu sait (je ne le dis pas pour provoquer vos rem
erciements) que votre oncle s’en serait chargé de grand co
eur. Tous deux ont discuté à ce sujet interminablement, –
ce qui était plus que ne méritait le jeune couple en quest
ion. Enfin, votre oncle a dû céder, et au lieu d’aider eff
ectivement sa nièce, il lui a fallu se contenter d’en avoi
r seulement l’apparence, ce qui n’était pas du tout de son
goût. Aussi votre lettre de ce matin, en lui permettant d
e dépouiller son plumage d’emprunt et de retourner les lou
anges à qui les mérite, lui a-t-elle causé grand plaisir.

« Mais, Lizzy, il faut, il faut absolument que tout ceci
reste entre vous et moi, et Jane à la grande rigueur. Vous
savez sans doute ce qui a été fait pour le jeune ménage.
Les dettes de Wickham qui se montent, je crois, à beaucoup
0516 plus de mille livres sterling, doivent être payées ai
nsi que son brevet d’officier, et mille livres ajoutées à
la dot de Lydia et placées en son nom. La raison pour laqu
elle Mr. Darcy a voulu faire seul tout ce qui était nécess
aire est celle que je vous ai dite plus haut. C’est à lui,
à sa réserve et à son manque de discernement, affirme-t-i
l, qu’on doit d’avoir été trompé sur la véritable personna
lité de Wickham, et que celui-ci a pu être partout accueil
li et fêté. Peut-être y a-t-il là quelque chose de vrai. P
ourtant je me demande si ce n’est pas la réserve d’une aut
re personne plutôt que la sienne qui doit surtout être mis
e en cause. Mais, en dépit de tous ces beaux discours, vou
s pouvez être assurée, ma chère Lizzy, que votre oncle n’a
urait jamais cédé, si nous n’avions pas cru que Mr. Darcy
avait un autre intérêt dans l’affaire. Quand tout fut ente
ndu, il repartit pour Pemberley, mais après avoir promis d
e revenir à Londres pour assister au mariage et pour achev
er de régler les questions pécuniaires.
« Vous savez tout maintenant, et si j’en crois votre lett
re, ce récit va vous surprendre extrêmement ; j’espère tou
0517t au moins que vous n’en éprouverez aucun déplaisir. L
ydia vint aussitôt s’installer ici et Wickham y fut reçu j
ournellement. Il s’est montré tel que je l’avais connu en
Hertfordshire ; quant à Lydia, je ne vous dirai pas combie
n j’ai été peu satisfaite de son attitude pendant son séjo
ur auprès de nous, si la dernière lettre de Jane ne m’avai
t appris que sa conduite est aussi déraisonnable chez son
père que chez moi. Je lui ai parlé très sérieusement à plu
sieurs reprises, lui montrant la gravité de sa faute et le
chagrin qu’elle avait causé à sa famille. Si elle m’a ent
endue, c’est une chance, car je suis certaine qu’elle ne m
‘a jamais écoutée. J’ai failli bien souvent perdre patienc
e et c’est seulement par affection pour vous et pour Jane
que je me suis contenue.
« Mr. Darcy a tenu sa promesse, et comme vous l’a dit Lyd
ia, il assistait au mariage. Il a dîné chez nous le jour s
uivant, et devait quitter Londres mercredi ou jeudi. M’en
voudrez-vous beaucoup, ma chère Lizzy, si je saisis cette
occasion de vous dire (ce que je n’ai jamais osé jusqu’ici
), quelle sympathie il m’inspire ? Sa conduite à notre éga
0518rd a été aussi aimable qu’en Derbyshire. Son intellige
nce, ses goûts, ses idées, tout en lui me plaît. Pour être
parfait, il ne lui manque qu’un peu de gaieté ; mais sa f
emme, s’il fait un choix judicieux, pourra lui en donner.
Je l’ai trouvé un peu mystérieux : c’est à peine s’il vous
a nommée ; le mystère paraît être à la mode- Pardonnez-mo
i, ma chérie, si j’ai trop d’audace ; ou tout au moins, ne
me punissez pas au point de me fermer la porte de P- : je
ne serai tout à fait heureuse que quand j’aurai fait le t
our du parc ! Un petit phaéton avec une jolie paire de pon
eys, voilà ce qu’il faudrait. Mais je m’arrête : depuis un
e demi-heure, les enfants me réclament.
« A vous de tout coeur,
« M. GARDINER. »
La lecture de cette lettre jeta Elizabeth dans une agitat
ion où l’on n’aurait su dire si c’était la joie ou la pein
e qui dominait. Ainsi donc, tous les soupçons vagues et in
déterminés qui lui étaient venus au sujet du rôle de Mr. D
arcy dans le mariage de sa soeur, et auxquels elle n’avait
pas voulu s’arrêter parce qu’ils supposaient chez lui une
0519 bonté trop extraordinaire pour être vraisemblable, et
faisaient d’elle et des siens ses obligés, tous ces soupç
ons se trouvaient justifiés et au delà ! Il avait couru à
Londres. Il avait accepté tous les ennuis et toutes les mo
rtifications d’une recherche où il lui avait fallu sollici
ter les services d’une femme qu’il devait mépriser et abom
iner entre toutes, et rencontrer à plusieurs reprises, rai
sonner, persuader et finalement acheter un homme qu’il aur
ait voulu éviter à jamais, et dont il ne prononçait le nom
qu’avec répugnance. Et il avait fait tout cela en faveur
d’une jeune fille pour qui il ne pouvait avoir ni sympathi
e, ni estime. Le coeur d’Elizabeth lui murmurait que c’éta
it pour elle-même qu’il avait tout fait, mais convenait-il
de s’abandonner à une si douce pensée ? La vanité même n’
arrivait point à lui faire croire que l’affection de Darcy
pour elle, pour celle qui l’avait jadis repoussé, pouvait
avoir raison de l’horreur qu’une alliance avec Wickham de
vait lui inspirer. Beau-frère de Wickham ! Quel orgueil, à
l’idée d’un tel lien, ne se serait révolté ? Avait-il don
c donné le vrai motif de sa conduite ? Après tout, il n’ét
0520ait pas invraisemblable qu’il se reconnût un tort et q
u’il voulût réparer les effets de sa hautaine réserve. Il
était généreux, il avait les moyens de l’être ; et puis, s
ans croire qu’il eût pensé surtout à elle, Elizabeth pouva
it supposer que l’affection qu’il lui gardait encore avait
pu animer ses efforts dans une entreprise dont le résulta
t était pour elle si important. Mais combien il était péni
ble de penser qu’elle et les siens avaient contracté enver
s lui une dette qu’ils ne pourraient jamais acquitter ! C’
est à lui qu’ils devaient le sauvetage de Lydia et de sa r
éputation. Comme Elizabeth se reprochait maintenant les se
ntiments d’antipathie et les paroles blessantes qu’elle av
ait eues pour lui ! Elle avait honte d’elle-même mais elle
était fière de lui, fière que pour accomplir une tâche de
pitié et d’honneur, il eût pu se vaincre lui-même. Elle r
elut plusieurs fois l’éloge qu’en faisait sa tante : il ét
ait à peine suffisant, mais il la touchait et lui causait
un plaisir mêlé de regret en lui montrant à quel point son
oncle et sa tante étaient convaincus qu’il subsistait tou
jours entre elle et Mr. Darcy un lien d’affection et de co
0521nfiance.
Un bruit de pas la tira de ses réflexions, et avant qu’el
le eût pu prendre une autre allée, Wickham était près d’el
le.
– J’ai peur d’interrompre votre promenade solitaire, ma c
hère soeur, dit-il en l’abordant.
– Assurément, répondit-elle avec un sourire, mais il ne s
‘ensuit pas que cette interruption me soit déplaisante.
– Je serais navré qu’elle le fût. Nous avons toujours été
bons amis, nous le serons encore davantage maintenant.
– Oui, certes, mais où sont donc les autres ?
– Je n’en sais rien. Mrs. Bennet et Lydia vont en voiture
à Meryton. Alors, ma chère soeur, j’ai appris par votre o
ncle et votre tante que vous aviez visité Pemberley ?
Elle répondit affirmativement.
– Je vous envie presque ce plaisir ; je crois cependant q
ue ce serait un peu pénible pour moi, sans quoi je m’y arr
êterais en allant à Newcastle. Vous avez vu la vieille fem
me de charge ? Pauvre Reynolds ! elle m’aimait beaucoup. M
ais, naturellement, elle ne vous a pas parlé de moi.
0522 – Si, pardon.
– Et que vous a-t-elle dit ?
– Que vous étiez entré dans l’armée, et qu’elle craignait
fort- que vous n’eussiez pas très bien tourné ! A de tell
es distances, vous le savez, les nouvelles arrivent parfoi
s fâcheusement défigurées.
– C’est certain, fit-il en se mordant les lèvres.
Elizabeth espérait l’avoir réduit au silence, mais il rep
rit bientôt :
– J’ai été surpris de voir Darcy à Londres le mois dernie
r. Nous nous sommes croisés plusieurs fois. Je me demande
ce qu’il pouvait bien y faire.
– Peut-être les préparatifs de son mariage avec miss de B
ourgh, dit Elizabeth. Il lui fallait en effet une raison t
oute particulière pour être à Londres en cette saison.
– Assurément. L’avez-vous vu à Lambton ? J’ai cru le comp
rendre d’après ce que m’ont dit les Gardiner.
– Oui ; il nous a même présentés à sa soeur.
– Et elle vous a plu ?
– Beaucoup.
0523 – On m’a dit en effet qu’elle avait beaucoup gagné de
puis un an ou deux. La dernière fois que je l’ai vue, elle
ne promettait guère. Je suis heureux qu’elle vous ait plu
. J’espère qu’elle achèvera de se transformer.
– J’en suis persuadée ; elle a dépassé l’âge le plus diff
icile.
– Avez-vous traversé le village de Kympton ?
– Je ne puis me rappeler.
– Je vous en parle parce que c’est là que se trouve la cu
re que j’aurais dû obtenir. Un endroit ravissant, un presb
ytère superbe. Cela m’aurait convenu à tous les points de
vue.
– Même avec l’obligation de faire des sermons ?
– Mais parfaitement. En m’exerçant un peu, j’en aurais eu
bientôt pris l’habitude. Les regrets ne servent à rien, m
ais certainement, c’était la vie qu’il me fallait ; cette
retraite, cette tranquillité aurait répondu à tous mes dés
irs. Le sort en a décidé autrement. Darcy vous a-t-il jama
is parlé de cette affaire, quand vous étiez dans le Kent ?

0524 – J’ai appris d’une façon aussi sûre, que ce bénéfice
vous avait été laissé conditionnellement et à la volonté
du patron actuel.
– Ah ! vraiment ? on vous l’a dit ?- Oui, en effet, il y
a quelque chose de cela. Vous vous souvenez que je vous l’
avais raconté moi-même, à notre première rencontre.
– J’ai appris aussi qu’à une certaine époque, l’obligatio
n de faire des sermons ne vous tentait pas autant qu’aujou
rd’hui, que vous aviez affirmé votre volonté bien arrêtée
de ne jamais entrer dans les ordres et que, par suite, la
question du bénéfice avait été réglée.
– Ah ! on vous a dit cela aussi ? C’est également assez e
xact, et je vous en avais de même touché un mot.
Ils étaient maintenant presque à la porte de la maison, c
ar Elizabeth avait marché vite dans sa hâte de se débarras
ser de lui. Ne voulant pas le vexer, par égard pour sa soe
ur, elle se contenta de lui dire avec un sourire de bonne
humeur :
– Allons, Mr. Wickham ! nous voilà frère et soeur. Laisso
ns dormir le passé. J’espère qu’à l’avenir nous penserons
0525toujours de même-
Et elle lui tendit la main ; il la baisa avec une affectu
euse galanterie, malgré l’embarras qu’il éprouvait dans so
n for intérieur et tous deux rentrèrent dans la maison.
LIII

Mr. Wickham fut si satisfait de cette conversation que ja
mais plus il ne prit la peine de revenir sur ce sujet, au
grand contentement d’Elizabeth qui se félicita d’en avoir
assez dit pour le réduire au silence.
Le jour du départ du jeune ménage arriva bientôt, et Mrs.
Bennet fut forcée de se résigner à une séparation qui, sa
ns doute, allait être de longue durée, Mr. Bennet ne se so
uciant nullement d’emmener sa famille à Newcastle, comme s
a femme le lui proposait.
– Ah ! ma chère Lydia ! gémissait-elle ; quand nous retro
uverons-nous ?
– Ma foi, je n’en sais rien ! Pas avant deux ou trois ans
peut-être.
– Ecrivez-moi souvent, ma chérie.
0526 – Aussi souvent que je le pourrai. Mais vous savez qu
‘une femme mariée n’a guère de temps pour écrire. Mes soeu
rs qui n’ont rien à faire m’écriront.
Les adieux de Mr. Wickham furent beaucoup plus affectueux
que ceux de sa femme ; il prodiguait les sourires et les
paroles aimables.
– Ce garçon est merveilleux, déclara Mr. Bennet dès que l
es voyageurs furent partis. Il sourit, fait des grâces, et
conte fleurette à chacun de nous. Je suis prodigieusement
fier de lui, et je défie sir Lucas lui-même de produire u
n gendre supérieur à celui-là.
Le départ de Lydia assombrit Mrs. Bennet pendant plusieur
s jours.
– Voilà ce que c’est que de marier ses enfants, ma mère,
lui dit Elizabeth. Réjouissez-vous donc d’avoir encore qua
tre filles célibataires.
Mais la mélancolie où l’avait plongée cet événement ne ré
sista pas à la nouvelle qui commença bientôt à circuler da
ns le pays : la femme de charge de Netherfield avait, disa
it-on, reçu l’ordre de préparer la maison pour l’arrivée p
0527rochaine de son maître, qui, à l’occasion de la chasse
, venait y passer quelques semaines. Mrs. Bennet ne pouvai
t plus tenir en place.
– Alors, Mr. Bingley est donc sur le point de revenir, ma
soeur ? disait-elle à Mrs. Philips qui avait apporté la n
ouvelle. Eh bien ! tant mieux. Ce n’est pas que les faits
et gestes de ce monsieur nous intéressent, ni que j’aie au
cun désir de le revoir. Toutefois, il est libre de revenir
à Netherfield si cela lui plaît. Et qui sait ce qui peut
arriver ?- Mais cela nous importe peu. Vous vous rappelez
que nous avons convenu, il y a longtemps, de ne plus abord
er ce sujet. Alors, c’est bien certain qu’il va venir ?
– Très certain, car Mrs. Nichols est venue à Meryton hier
soir, et l’ayant vue passer, je suis sortie moi-même pour
savoir par elle si la nouvelle était exacte. Elle m’a dit
que son maître arrivait mercredi ou jeudi, mais plutôt me
rcredi. Elle allait chez le boucher commander de la viande
pour ce jour-là, et elle a heureusement trois couples de
canards bons à tuer.
Jane n’avait pu entendre parler du retour de Bingley sans
0528 changer de couleur. Depuis longtemps elle n’avait pas
prononcé son nom devant Elizabeth, mais ce jour-là, dès q
u’elles furent seules, elle lui dit :
– J’ai bien vu que votre regard se tournait vers moi, Liz
zy, quand ma tante nous a dit la nouvelle, et j’ai senti q
ue je me troublais ; mais n’allez pas attribuer mon émotio
n à une cause puérile. J’ai rougi simplement parce que je
savais qu’on allait me regarder. Je vous assure que cette
nouvelle ne me cause ni joie, ni peine. Je me réjouis seul
ement de ce qu’il vienne seul. Nous le verrons ainsi fort
peu. Ce ne sont pas mes sentiments que je redoute, mais le
s remarques des indifférents.
Elizabeth ne savait que penser. Si elle n’avait pas vu Bi
ngley en Derbyshire, elle aurait pu supposer qu’il venait
sans autre motif que celui qu’on annonçait ; mais elle éta
it persuadée qu’il aimait toujours Jane et se demandait si
son ami l’avait autorisé à venir, ou s’il était assez aud
acieux pour se passer de sa permission.
En dépit des affirmations formelles de sa soeur, elle n’é
tait pas sans voir que Jane était troublée : son humeur ét
0529ait moins sereine et moins égale que de coutume.
Le sujet qui avait mis aux prises Mr. et Mrs. Bennet un a
n auparavant se trouva remis en question.
– Naturellement, dès que Mr. Bingley arrivera, vous irez
le voir, mon ami.
– Certes non. Vous m’avez obligé à lui rendre visite l’an
passé, en me promettant que si j’allais le voir il épouse
rait une de mes filles. Comme rien de tel n’est arrivé, on
ne me fera pas commettre une seconde fois la même sottise
.
Sa femme lui représenta que c’était une politesse que tou
s les messieurs du voisinage ne pouvaient se dispenser de
faire à Mr. Bingley, à l’occasion de son retour.
– C’est un usage que je trouve ridicule, répliqua Mr. Ben
net. S’il a besoin de notre société, qu’il vienne lui-même
; il sait où nous habitons et je ne vais pas perdre mon t
emps à visiter mes voisins à chacun de leurs déplacements.

– Tout ce que je puis dire, c’est que votre abstention se
ra une véritable impolitesse. En tout cas, cela ne m’empêc
0530hera pas de l’inviter à dîner. Nous devons recevoir bi
entôt Mrs. Lang et les Goulding. Cela fera treize en nous
comptant. Il arrive à point pour faire le quatorzième.
– Je commence décidément à regretter son retour, confia J
ane à Elizabeth. Ce ne serait rien, je pourrais le revoir
avec une parfaite indifférence s’il ne fallait pas entendr
e parler de lui sans cesse. Ma mère est remplie de bonnes
intentions mais elle ne sait pas – personne ne peut savoir
– combien toutes ses réflexions me font souffrir. Je sera
i vraiment soulagée quand il repartira de Netherfield.
Enfin, Mr. Bingley arriva. Mrs. Bennet s’arrangea pour en
avoir la première annonce par les domestiques afin que la
période d’agitation et d’émoi fût aussi longue que possib
le. Elle comptait les jours qui devaient s’écouler avant q
u’elle pût envoyer son invitation, n’espérant pas le voir
auparavant. Mais le troisième jour au matin, de la fenêtre
de son boudoir, elle l’aperçut à cheval qui franchissait
le portail et s’avançait vers la maison.
Ses filles furent appelées aussitôt pour partager son all
égresse.
0531 – Quelqu’un l’accompagne, observa Kitty. Qui est-ce d
onc ? Eh ! mais on dirait que c’est cet ami qui était touj
ours avec lui l’an passé, Mr- ; – comment s’appelle-t-il d
onc ? – vous savez, cet homme si grand et si hautain ?-
– Grand Dieu ! Mr. Darcy !- Vous ne vous trompez pas. Tou
s les amis de Mr. Bingley sont les bienvenus ici, naturell
ement, mais j’avoue que la vue seule de celui-ci m’est odi
euse.
Jane regarda Elizabeth avec une surprise consternée. Elle
n’avait pas su grand’chose de ce qui s’était passé en Der
byshire, et se figurait l’embarras qu’allait éprouver sa s
oeur dans cette première rencontre avec Darcy après sa let
tre d’explication. Elizabeth avait pour être troublée plus
de raisons que ne le pensait Jane à qui elle n’avait pas
encore eu le courage de montrer la lettre de Mrs. Gardiner
. Pour Jane, Mr. Darcy n’était qu’un prétendant qu’Elizabe
th avait repoussé et dont elle n’avait pas su apprécier le
mérite. Pour Elizabeth, c’était l’homme qui venait de ren
dre à sa famille un service inestimable et pour qui elle é
prouvait un sentiment sinon aussi tendre que celui de Jane
0532 pour Bingley, du moins aussi profond et aussi raisonn
able. Son étonnement en le voyant venir spontanément à Lon
gbourn égalait celui qu’elle avait ressenti en le retrouva
nt si changé lors de leur rencontre en Derbyshire. La coul
eur qui avait quitté son visage y reparut plus ardente, et
ses yeux brillèrent de joie à la pensée que les sentiment
s et les voeux de Darcy n’avaient peut-être pas changé. Ma
is elle ne voulut point s’y arrêter.
« Voyons d’abord son attitude, se dit-elle. Après, je pou
rrai en tirer une conclusion. »
Une affectueuse sollicitude la poussa à regarder sa soeur
. Jane était un peu pâle, mais beaucoup plus paisible qu’e
lle ne s’y attendait ; elle rougit légèrement à l’entrée d
es deux jeunes gens ; cependant, elle les accueillit d’un
air assez naturel et avec une attitude correcte où il n’y
avait ni trace de ressentiment, ni excès d’amabilité.
Elizabeth ne prononça que les paroles exigées par la stri
cte politesse et se remit à son ouvrage avec une activité
inaccoutumée. Elle n’avait osé jeter qu’un coup d’oeil rap
ide à Mr. Darcy : il avait l’air aussi grave qu’à son habi
0533tude, plus semblable, pensa-t-elle, à ce qu’il était j
adis qu’à ce qu’il s’était montré à Pemberley. Peut-être é
tait-il moins ouvert devant sa mère que devant son oncle e
t sa tante. Cette supposition, bien que désagréable, n’éta
it pas sans vraisemblance.
Pour Bingley aussi, elle n’avait eu qu’un regard d’un ins
tant, et pendant cet instant, il lui avait paru à la fois
heureux et gêné. Mrs. Bennet le recevait avec des démonstr
ations qui faisaient d’autant plus rougir ses filles qu’el
les s’opposaient à la froideur cérémonieuse qu’elle montra
it à Darcy.
Celui-ci, après avoir demandé à Elizabeth des nouvelles d
e Mr. et de Mrs. Gardiner, – question à laquelle elle ne p
ut répondre sans confusion, – n’ouvrit presque plus la bou
che. Il n’était pas assis à côté d’elle ; peut-être était-
ce la raison de son silence. Quelques minutes se passèrent
sans qu’on entendît le son de sa voix. Quand Elizabeth, i
ncapable de résister à la curiosité qui la poussait, levai
t les yeux sur lui, elle voyait son regard posé sur Jane a
ussi souvent que sur elle-même, et fréquemment aussi fixé
0534sur le sol. Il paraissait très absorbé et moins soucie
ux de plaire qu’à leurs dernières rencontres. Elle se sent
it désappointée et en éprouva de l’irritation contre elle-
même.
« A quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? se dit elle. Mai
s alors, pourquoi est il venu ? »
– Voilà bien longtemps que vous étiez absent, Mr. Bingley
, observa Mrs. Bennet. Je commençais à craindre un départ
définitif. On disait que vous alliez donner congé pour la
Saint-Michel ; j’espère que ce n’est pas vrai. Bien des ch
angements se sont produits depuis votre départ. Miss Lucas
s’est mariée ainsi qu’une de mes filles. Peut-être l’avez
-vous appris ? L’annonce en a paru dans le Times et dans l
e Courrier, mais rédigée d’une façon bien singulière : « R
écemment a eu lieu le mariage de G. Wickham esq. et de mis
s Lydia Bennet, » un point, c’est tout ! rien sur mon mari
ou sur le lieu de notre résidence. C’est mon frère Gardin
er qui l’avait fait insérer ; je me demande à quoi il a pe
nsé ! L’avez-vous vue ?
Bingley répondit affirmativement et présenta ses félicita
0535tions. Elizabeth n’osait lever les yeux, et ne put lir
e sur le visage de Mr. Darcy.
– Assurément, avoir une fille bien mariée est une grande
satisfaction, continua Mrs. Bennet, mais en même temps, Mr
. Bingley, la séparation est une chose bien dure. Ils sont
partis pour Newcastle, tout à fait dans le Nord, et ils v
ont y rester je ne sais combien de temps. C’est là que se
trouve le régiment de mon gendre. Vous savez sans doute qu
‘il a quitté la milice et réussi à passer dans l’armée rég
ulière ? Dieu merci, il a quelques bons amis, peut-être pa
s autant qu’il le mérite !
Cette flèche à l’adresse de Mr. Darcy mit Elizabeth dans
une telle confusion qu’elle eut envie de s’enfuir, mais, s
e ressaisissant, elle sentit au contraire la nécessité de
dire quelque chose, et demanda à Bingley s’il pensait fair
e à la campagne un séjour de quelque durée. « De plusieurs
semaines, » répondit-il.
– Quand vous aurez tué tout votre gibier, Mr. Bingley, lu
i dit Mrs. Bennet, il faudra venir ici et chasser autant q
u’il vous plaira sur les terres de Mr. Bennet. Mon mari en
0536 sera enchanté et vous réservera ses plus belles compa
gnies de perdreaux.
La souffrance d’Elizabeth s’accrut encore devant des avan
ces aussi déplacées. « Alors même, pensait-elle, qu’on pou
rrait reprendre le rêve de l’année dernière, tout conspire
rait à le détruire encore une fois. » Et il lui sembla que
des années de bonheur ne suffiraient pas pour les dédomma
ger, elle et Jane, de ces instants de pénible mortificatio
n.
Cette fâcheuse impression se dissipa pourtant quand elle
remarqua combien la beauté de Jane semblait raviver les se
ntiments de son ancien admirateur. Pour commencer, il ne l
ui avait pas beaucoup parlé, mais à mesure que l’heure s’a
vançait, il se tournait davantage de son côté et s’adressa
it à elle de plus en plus. Il la retrouvait aussi charmant
e, aussi naturelle, aussi aimable que l’an passé, bien que
peut-être un peu plus silencieuse.
Quand les jeunes gens se levèrent pour partir, Mrs. Benne
t n’eut garde d’oublier l’invitation projetée, et ils acce
ptèrent de venir dîner à Longbourn quelques jours plus tar
0537d.
– Vous êtes en dette avec moi, Mr. Bingley, ajouta-t-elle
. Avant votre départ pour Londres, vous m’aviez promis de
venir dîner en famille dès votre retour. Cette promesse, q
ue je n’ai pas oubliée, n’a pas été tenue, ce qui m’a caus
é une grande déception, je vous assure.
Bingley parut un peu interloqué par ce discours et dit qu
elque chose sur son regret d’en avoir été empêché par ses
affaires, puis ils se retirèrent tous les deux.
Mrs. Bennet avait eu grande envie de les retenir à dîner
le soir même ; mais bien que sa table fût toujours soignée
, elle s’était dit que deux services ne seraient pas trop
pour recevoir un jeune homme sur qui elle fondait de si gr
andes espérances, et satisfaire l’appétit d’un gentleman q
ui avait dix mille livres de rentes.
LIV

Aussitôt qu’ils furent partis, Elizabeth sortit pour tâch
er de se remettre, ou, plus exactement, pour se plonger da
ns les réflexions les mieux faites pour lui ôter tout cour
0538age.
L’attitude de Mr. Darcy était pour elle un sujet d’étonne
ment et de mortification. « Puisqu’il a pu se montrer si a
imable avec mon oncle et ma tante, quand il était à Londre
s, pensait-elle, pourquoi ne l’est-il pas avec moi ? S’il
me redoute, pourquoi est-il venu ? S’il a cessé de m’aimer
, pourquoi ce silence ? Quel homme déconcertant ! Je ne ve
ux plus penser à lui. »
L’approche de sa soeur vint l’aider à donner à cette réso
lution un commencement d’exécution. L’air joyeux de Jane t
émoignait qu’elle était satisfaite de leurs visiteurs beau
coup plus qu’Elizabeth.
– Maintenant qu’a eu lieu cette première rencontre, dit-e
lle, je me sens tout à fait soulagée. Mes forces ont été m
ises à l’épreuve et je puis le voir désormais sans aucun t
rouble. Je suis contente qu’il vienne dîner ici mardi : ai
nsi, tout le monde pourra se rendre compte que nous nous r
encontrons, lui et moi, sur un pied de parfaite indifféren
ce.
– De parfaite indifférence, je n’en doute pas ! dit Eliza
0539beth en riant. – Jane, prenez garde !
– Ma petite Lizzy, vous ne me croyez pas assez faible pou
r courir encore le moindre danger.
– Je crois que vous courez surtout le danger de le rendre
encore plus amoureux qu’auparavant-
On ne revit pas les jeunes gens jusqu’au mardi. Ce soir-l
à, il y avait nombreuse compagnie à Longbourn, et les deux
invités de marque se montrèrent exacts. Quand on passa da
ns la salle à manger, Elizabeth regarda si Bingley allait
reprendre la place qui, dans les réunions d’autrefois, éta
it la sienne auprès de sa soeur. Mrs. Bennet, en mère avis
ée, omit de l’inviter à prendre place à côté d’elle. Il pa
rut hésiter tout d’abord ; mais Jane, par hasard, regardai
t de son côté en souriant. Le sort en était jeté ; il alla
s’asseoir auprès d’elle. Elizabeth, avec un sentiment de
triomphe, lança un coup d’oeil dans la direction de Mr. Da
rcy : il paraissait parfaitement indifférent, et, pour un
peu, elle aurait cru qu’il avait donné à son ami toute lic
ence d’être heureux ; si elle n’avait vu les yeux de Bingl
ey se tourner vers lui avec un sourire un peu confus. Pend
0540ant tout le temps du dîner, il témoigna à sa soeur une
admiration qui, pour être plus réservée qu’auparavant, n’
en prouva pas moins à Elizabeth que s’il avait toute la li
berté d’agir, son bonheur et celui de Jane seraient bientô
t assurés.
Mr. Darcy, séparé d’elle par toute la longueur de la tabl
e, était assis à côté de la maîtresse de maison. Elizabeth
savait que ce voisinage ne pouvait leur causer aucun plai
sir, et qu’il n’était pas fait pour les mettre en valeur n
i l’un ni l’autre. Trop éloignée pour suivre leur conversa
tion, elle remarquait qu’ils se parlaient rarement et touj
ours avec une froide politesse. La mauvaise grâce de sa mè
re lui rendait plus pénible le sentiment de tout ce que sa
famille devait à Mr. Darcy, et, à certains moments, elle
eût tout donné pour pouvoir lui dire qu’une personne au mo
ins de cette famille savait tout, et lui était profondémen
t reconnaissante. Elle espérait que la soirée leur fournir
ait l’occasion de se rapprocher et d’avoir une conversatio
n moins banale que les quelques propos cérémonieux qu’ils
avaient échangés à son entrée. Dans cette attente, le mome
0541nt qu’elle passa au salon avant le retour des messieur
s lui parut interminable. Il lui semblait que tout le plai
sir de la soirée dépendait de l’instant qui allait suivre
: « S’il ne vient pas alors me rejoindre, pensa-t-elle, j’
abandonnerai toute espérance. »
Les messieurs revinrent au salon, et Mr. Darcy eut l’air,
un instant, de vouloir répondre aux voeux d’Elizabeth. Ma
is, hélas, autour de la table où elle servait le café avec
Jane, les dames s’étaient rassemblées en un groupe si com
pact qu’il n’y avait pas moyen de glisser une chaise parmi
elles.
Mr. Darcy se dirigea vers une autre partie du salon où El
izabeth le suivit du regard, enviant tous ceux à qui il ad
ressait la parole. Un peu d’espoir lui revint en le voyant
rapporter lui-même sa tasse ; elle saisit cette occasion
pour lui demander :
– Votre soeur est-elle encore à Pemberley ?
– Oui, elle y restera jusqu’à Noël.
– Tous ses amis l’ont-ils quittée ?
– Mrs. Annesley est toujours avec elle ; les autres sont
0542partis pour Scarborough il y a trois semaines.
Elizabeth chercha en vain autre chose à dire. Après tout,
il ne tenait qu’à lui de poursuivre la conversation s’il
le désirait. Mais il restait silencieux à ses côtés, et co
mme une jeune fille s’approchait et chuchotait à l’oreille
d’Elizabeth, il s’éloigna.
Les plateaux enlevés, on ouvrit les tables à jeu, et tout
es les dames se levèrent. Mr. Darcy fut aussitôt accaparé
par Mrs. Bennet qui cherchait des joueurs de whist ; ce qu
e voyant, Elizabeth perdit tout son espoir de le voir la r
ejoindre et n’attendit plus de cette réunion aucun plaisir
. Ils passèrent le reste de la soirée à des tables différe
ntes et tout ce qu’Elizabeth put faire fut de souhaiter qu
‘il tournât ses regards de son côté assez souvent pour le
rendre autant qu’elle-même distrait et maladroit au jeu.
– Eh bien ! enfants, dit Mrs. Bennet dès qu’elle se retro
uva avec ses filles, que pensez-vous de cette soirée ? J’o
se dire que tout a marché à souhait. J’ai rarement vu un d
îner aussi réussi. Le chevreuil était rôti à point et tout
le monde a déclaré n’avoir jamais mangé un cuissot pareil
0543. Le potage était incomparablement supérieur à celui q
u’on nous a servi chez les Lucas la semaine dernière. Mr.
Darcy lui-même a reconnu que les perdreaux étaient parfait
s ; or, il doit bien avoir chez lui deux ou trois cuisinie
rs français !- Et puis, ma chère Jane, je ne vous ai jamai
s vue plus en beauté. Mrs. Long, à qui je l’ai fait remarq
uer, était de mon avis. Et savez-vous ce qu’elle a ajouté
? « Ah ! Mrs. Bennet, je crois bien que nous la verrons to
ut de même à Netherfield !- » Oui, elle a dit cela textuel
lement. Cette Mrs. Long est la meilleure personne qui soit
, et ses nièces sont des jeunes filles fort bien élevées,
et pas du tout jolies ; elles me plaisent énormément.
– Cette journée a été fort agréable, dit Jane à Elizabeth
. Les invités étaient bien choisis, tout le monde se conve
nait. J’espère que de telles réunions se renouvelleront.
Elizabeth sourit.
– Lizzy, ne souriez pas. Vous me mortifiez en prenant cet
air sceptique. Je vous assure que je puis jouir maintenan
t de la conversation de Mr. Bingley comme de celle d’un ho
mme agréable et bien élevé, sans la plus petite arrière-pe
0544nsée. Je suis absolument persuadée, d’après sa façon d
‘être actuelle, qu’il n’a jamais pensé à moi. Il a seuleme
nt plus de charme dans les manières et plus de désir de pl
aire que n’en montrent la plupart des hommes.
– Vous êtes vraiment cruelle, repartit Elizabeth. Vous me
défendez de sourire, et vous m’y forcez sans cesse- Excus
ez-moi donc, mais si vous persistez dans votre indifférenc
e, vous ferez bien de chercher une autre confidente.
LV

Peu de jours après, Mr. Bingley se présenta de nouveau, e
t cette fois seul. Son ami l’avait quitté le matin pour re
tourner à Londres, et il devait revenir une dizaine de jou
rs plus tard. Mr. Bingley resta environ une heure et montr
a un entrain remarquable. Mrs. Bennet lui demanda de reste
r à dîner, mais il répondit qu’à son grand regret il était
déjà retenu.
– Pouvez-vous venir demain ?
Oui ; il n’avait point d’engagement pour le lendemain, et
il accepta l’invitation avec un air de vif contentement.
0545
Le lendemain, il arriva de si bonne heure qu’aucune de ce
s dames n’était encore prête. En peignoir et à demi coiffé
e, Mrs. Bennet se précipita dans la chambre de sa fille.
– Vite, ma chère Jane, dépêchez-vous de descendre. Il est
arrivé ! Mr. Bingley est là ! Oui, il est là. Dépêchez-vo
us, dépêchez-vous, Sarah ! Laissez la coiffure de miss Liz
zy et venez vite aider miss Jane à passer sa robe.
– Nous descendrons dès que nous le pourrons, dit Jane ; m
ais Kitty doit être déjà prête car il y a une demi-heure q
u’elle est montée.
– Que Kitty aille au diable !- Il s’agit bien d’elle ! Vi
te, votre ceinture, ma chérie.
Mais rien ne put décider Jane à descendre sans une de ses
soeurs.
La préoccupation de ménager un tête-à-tête aux deux jeune
s gens fut de nouveau visible chez Mrs. Bennet dans la soi
rée. Après le thé, son mari se retira dans la bibliothèque
selon son habitude et Mary alla retrouver son piano. Deux
obstacles sur cinq ayant ainsi disparu, Mrs. Bennet se mi
0546t à faire des signes à Elizabeth et à Kitty, mais sans
succès ; Elizabeth ne voulait rien voir. Elle finit par a
ttirer l’attention de Kitty qui lui demanda innocemment :

– Qu’y a-t-il, maman ? Que veulent dire tous ces fronceme
nts de sourcils ? Que faut-il que je fasse ?
– Rien du tout, mon enfant. Je ne vous ai même pas regard
ée.
Mrs. Bennet se tint tranquille cinq minutes ; mais elle n
e pouvait se résoudre à perdre un temps aussi précieux. A
la fin, elle se leva et dit soudain à Kitty :
– Venez, ma chérie ; j’ai à vous parler. Et elle l’emmena
hors du salon. Jane jeta vers Elizabeth un regard de détr
esse où se lisait l’instante prière de ne pas se prêter à
un tel complot. Quelques instants après, Mrs Bennet entre-
bâilla la porte et appela :
– Lizzy, mon enfant, j’ai un mot à vous dire.
Elizabeth fut bien obligée de sortir.
– Nous ferons mieux de les laisser seuls, lui dit sa mère
. Kitty et moi allons nous installer dans ma chambre.
0547 Elizabeth n’essaya pas de discuter avec sa mère ; ell
e attendit tranquillement dans le hall que Mrs. Bennet et
Kitty eussent disparu pour retourner dans le salon.
Les savantes combinaisons de Mrs. Bennet ne réussirent pa
s ce soir-là. Mr. Bingley se montra des plus charmants, ma
is ne se déclara pas. Il ne se fit pas prier pour rester à
souper ; et avant qu’il prît congé, Mrs. Bennet convint a
vec lui qu’il reviendrait le lendemain matin pour chasser
avec son mari.
A partir de ce moment, Jane n’essaya plus de parler de so
n « indifférence ». Pas un mot au sujet de Bingley ne fut
échangé entre les deux soeurs, mais Elizabeth s’en fut cou
cher avec l’heureuse certitude que tout serait bientôt déc
idé, hors le cas d’un retour inopiné de Mr. Darcy.
Bingley fut exact au rendez-vous et passa toute la matiné
e au dehors avec Mr. Bennet comme il avait été entendu. Ce
dernier se montra beaucoup plus agréable que son compagno
n ne s’y attendait. Il n’y avait chez Bingley ni vanité, n
i sottise qui pût provoquer l’ironie ou le mutisme de Mr.
Bennet, qui se montra moins original et plus communicatif
0548que Bingley ne l’avait encore vu. Ils revinrent ensemb
le pour le dîner.
Après le thé, Elizabeth s’en fut dans le petit salon écri
re une lettre ; les autres se préparant à faire une partie
de cartes, sa présence n’était plus nécessaire, pensa-t-e
lle, pour déjouer les combinaisons de sa mère.
Sa lettre terminée, elle revint au salon et vit alors que
Mrs. Bennet avait été plus avisée qu’elle. En ouvrant la
porte, elle aperçut sa soeur et Bingley debout devant la c
heminée qui parlaient avec animation. Si cette vue ne lui
avait donné aucun soupçon, l’expression de leur physionomi
e et la hâte avec laquelle ils s’éloignèrent l’un de l’aut
re auraient suffi pour l’éclairer. Trouvant la situation u
n peu gênante, Elizabeth allait se retirer, quand Bingley
qui s’était assis se leva soudain, murmura quelques mots à
Jane, et se précipita hors du salon.
Jane ne pouvait rien cacher à Elizabeth, et, la prenant d
ans ses bras, reconnut avec émotion qu’elle était la plus
heureuse des femmes.
– C’est trop, ajouta-t-elle, beaucoup trop. Je ne le méri
0549tais pas. Oh ! que je voudrais voir tout le monde auss
i heureux que moi !
Elizabeth félicita sa soeur avec une sincérité, une joie
et une chaleur difficiles à rendre. Chaque phrase affectue
use ajoutait au bonheur de Jane. Mais elle ne voulut pas p
rolonger davantage cet entretien.
– Il faut que j’aille tout de suite trouver ma mère, dit-
elle. Je ne voudrais sous aucun prétexte avoir l’air de mé
connaître son affectueuse sollicitude ou permettre qu’elle
apprît la nouvelle par un autre que moi-même. Il est allé
de son côté trouver mon père. – Lizzy, quel plaisir de so
nger que cette nouvelle va causer tant de joie aux miens !
Comment supporterai-je tant de bonheur !
Et elle courut rejoindre sa mère qui avait interrompu exp
rès la partie de cartes et s’était retirée au premier étag
e avec Kitty.
Elizabeth restée seule sourit devant l’aisance et la rapi
dité avec laquelle se réglait une affaire qui leur avait d
onné tant de mois d’incertitude et d’anxiété. Elle fut rej
ointe au bout de quelques minutes par Bingley dont l’entre
0550vue avec Mr. Bennet avait été courte et satisfaisante.

– Où est votre soeur ? demanda-t-il en ouvrant la porte.

– Avec ma mère, au premier ; mais je suis sûre qu’elle va
redescendre bientôt.
Fermant la porte, il s’approcha d’elle et réclama des fél
icitations et une part de son affection fraternelle. Eliza
beth exprima avec effusion toute sa joie de voir se former
entre eux un tel lien. Ils se serrèrent la main avec une
grande cordialité et, jusqu’au retour de Jane, elle dut éc
outer tout ce qu’il avait à dire de son bonheur et des per
fections de sa fiancée. Tout en faisant la part de l’exagé
ration naturelle aux amoureux, Elizabeth se disait que tou
t ce bonheur entrevu n’était pas impossible car il aurait
pour base l’excellent jugement et le caractère idéal de Ja
ne, sans compter une parfaite similitude de goûts et de se
ntiments entre elle et Bingley.
Ce fut pour tous une soirée exceptionnellement heureuse.
Le bonheur de Jane donnait à son visage un éclat et une an
0551imation qui la rendaient plus charmante que jamais. Ki
tty minaudait, souriait, espérait que son tour viendrait b
ientôt. Mrs. Bennet ne trouvait pas de termes assez chauds
, assez éloquents pour donner son consentement et exprimer
son approbation, bien qu’elle ne parlât point d’autre cho
se à Bingley pendant plus d’une demi-heure. Quant à Mr. Be
nnet, lorsqu’il vint les rejoindre au souper, sa voix et s
es manières disaient clairement combien il était heureux.
Pas un mot, pas une allusion, cependant, ne passa ses lèvr
es jusqu’au moment où leur visiteur eut pris congé, mais a
lors il s’avança vers sa fille en disant :
– Jane, je vous félicite. Vous serez une femme heureuse.

Jane aussitôt l’embrassa et le remercia de sa bonté.
– Vous êtes une bonne fille, répondit-il, et j’ai grand p
laisir à penser que vous allez être si heureusement établi
e. Je ne doute pas que vous ne viviez tous deux dans un pa
rfait accord. Vos caractères ne sont en rien dissemblables
. Vous êtes l’un et l’autre si accommodants que vous ne po
urrez jamais prendre une décision, si débonnaires que vous
0552 serez trompés par tous vos domestiques, et si généreu
x que vous dépenserez plus que votre revenu.
– J’espère qu’il n’en sera rien. Si j’étais imprudente ou
insouciante en matière de dépense, je serais impardonnabl
e.
– Plus que leur revenu !- A quoi pensez-vous, mon cher Mr
. Bennet ! s’écria sa femme. Il a au moins quatre ou cinq
mille livres de rentes ! – ma chère Jane, je suis si conte
nte ! Je n’en dormirai pas de la nuit-
A partir de ce moment, Bingley fit à Longbourn des visite
s quotidiennes. Il arrivait fréquemment avant le breakfast
et restait toujours jusqu’après le souper, à moins que qu
elque voisin barbare et qu’on ne pouvait assez maudire, ne
lui eût fait une invitation à dîner qu’il ne crût pas pou
voir refuser.
Elizabeth n’avait plus beaucoup de temps pour s’entreteni
r avec sa soeur, car Jane, en la présence de Bingley, n’ac
cordait son attention à personne autre ; mais elle rendait
grand service à tous deux dans les inévitables moments de
séparation : en l’absence de Jane, Bingley venait chanter
0553 ses louanges à Elizabeth et, Bingley parti, Jane en f
aisait autant de son côté.
– Il m’a rendue heureuse, dit-elle un soir, en m’apprenan
t qu’il avait toujours ignoré mon séjour à Londres au prin
temps dernier. Je ne le croyais pas possible !
– J’en avais bien le soupçon, répondit Elizabeth. Quelle
explication vous a-t-il donnée ?
– Ce devait être la faute de ses soeurs. Assurément elles
ne tenaient pas à encourager les relations entre leur frè
re et moi, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il aurait pu
faire un mariage tellement plus avantageux sous bien des r
apports. Mais quand elles verront, comme j’en ai la confia
nce, que leur frère est heureux avec moi, elles en prendro
nt leur parti. Croyez-vous, Lizzy, que lors de son départ
en novembre, il m’aimait vraiment, et que la seule convict
ion de mon indifférence l’a empêché de revenir !
– Il a commis une petite erreur, assurément ; mais elle e
st tout à l’honneur de sa modestie.
Elizabeth était contente de voir que Bingley n’avait pas
dit un mot de l’intervention de son ami ; car bien que Jan
0554e eût le coeur le plus généreux et le plus indulgent,
cette circonstance n’aurait pu manquer de la prévenir cont
re Mr. Darcy.
– Je suis certainement la créature la plus heureuse du mo
nde, s’écria Jane. – Lizzy ! pourquoi suis-je la privilégi
ée de la famille ? Si je pouvais seulement vous voir aussi
heureuse ! S’il y avait seulement pour vous un homme comp
arable à Charles !
– Quand vous me donneriez à choisir parmi vingt autres ex
emplaires de votre fiancé, je ne pourrais jamais être auss
i heureuse que vous. Il me manquerait pour cela votre aima
ble caractère. Non, non ; laissez-moi me débrouiller comme
je pourrai. Peut-être, avec un peu de chance, pourrai-je
trouver un jour un second Mr. Collins !
LVI

Une semaine environ après les fiançailles de Jane, comme
les dames étaient réunies un matin dans la salle à manger
en compagnie de Bingley, leur attention fut éveillée souda
in par le bruit d’une voiture, et elles aperçurent une cha
0555ise de poste à quatre chevaux qui contournait la pelou
se. L’heure était vraiment matinale pour une visite d’amis
, et d’ailleurs ni l’équipage, ni la livrée du cocher ne l
eur étaient connus. Cependant, comme il était certain que
quelqu’un allait se présenter, Bingley eut tôt fait de déc
ider Jane à l’accompagner dans le petit bois pour fuir l’i
ntrus. Mrs. Bennet et ses autres filles se perdaient en co
njectures lorsque la porte s’ouvrit et livra passage à lad
y Catherine.
Elle entra dans la pièce avec un air encore moins gracieu
x que d’habitude, ne répondit à la révérence d’Elizabeth q
u’en inclinant légèrement la tête et s’assit sans mot dire
. Elizabeth l’avait nommée à sa mère après son entrée, bie
n que Sa Grâce n’eût pas demandé à être présentée. Mrs. Be
nnet stupéfaite, mais flattée de voir chez elle une person
ne de si haute importance, déploya pour la recevoir toutes
les ressources de sa politesse. Après un moment de silenc
e, lady Catherine dit assez sèchement à Elizabeth :
– J’espère que vous allez bien, miss Bennet. Cette dame e
st votre mère, je suppose ?
0556 Elizabeth fit une brève réponse affirmative.
– Et voilà sans doute une de vos soeurs ?
– Oui, madame, intervint Mrs. Bennet, ravie de parler à u
ne aussi grande dame. C’est mon avant-dernière fille. La p
lus jeune s’est mariée dernièrement, et l’aînée est au jar
din avec un jeune homme qui ne tardera pas, je crois, à fa
ire partie de notre famille.
– Votre parc n’est pas bien grand, reprit lady Catherine
après une courte pause.
– Ce n’est rien en comparaison de Rosings, assurément, my
lady ; mais je vous assure qu’il est beaucoup plus vaste
que celui de sir William Lucas.
– Cette pièce doit être bien incommode pour les soirs d’é
té ; elle est en plein couchant.
Mrs. Bennet assura que l’on ne s’y tenait jamais après dî
ner ; puis elle ajouta :
– Puis-je prendre la liberté de demander à Votre Grâce si
elle a laissé Mr. et Mrs. Collins en bonne santé ?
– Oui, ils vont très bien. Je les ai vus avant-hier au so
ir.
0557 Elizabeth s’attendait maintenant à ce qu’elle lui rem
ît une lettre de Charlotte, seule raison, semblait-il, qui
pût expliquer cette visite. Mais ne voyant aucune lettre
venir, elle se sentit de plus en plus intriguée.
Mrs. Bennet pria Sa Grâce d’accepter quelques rafraîchiss
ements, mais lady Catherine déclara nettement, et sans bea
ucoup de formes, qu’elle n’avait besoin de rien ; puis, se
levant, elle dit à Elizabeth :
– Miss Bennet, il m’a semblé qu’il y avait un assez joli
petit bois, de l’autre côté de votre pelouse. J’y ferais v
olontiers un tour, si vous me faites la faveur de m’accomp
agner.
– Allez-y, ma chérie, s’écria Mrs. Bennet, et montrez à S
a Grâce les plus jolies allées. Je suis sûre que l’ermitag
e lui plaira.
Elizabeth obéit et, courant chercher son ombrelle dans sa
chambre, elle redescendit se mettre à la disposition de l
a noble visiteuse. Comme elles traversaient le hall, lady
Catherine ouvrit les portes de la salle à manger et du sal
on, y jeta un coup d’oeil et après avoir daigné les déclar
0558er convenables, sortit dans le jardin.
Toutes deux suivirent en silence l’allée sablée qui condu
isait au petit bois. Elizabeth était décidée à ne point se
mettre en frais pour une femme qui se montrait, plus enco
re que d’habitude, insolente et désagréable.
« Comment ai-je jamais pu trouver que son neveu lui resse
mblait ? » se demandait-elle en la regardant.
A peine furent-elles entrées dans le bois que lady Cather
ine entama ainsi la conversation :
– Vous ne devez point être surprise, miss Bennet, de me v
oir ici. Votre coeur, votre conscience vous ont déjà dit l
a raison de ma visite.
Elizabeth la regarda avec un étonnement sincère.
– En vérité, madame, vous vous trompez ; il m’est absolum
ent impossible de deviner ce qui nous vaut l’honneur de vo
us voir ici.
– Miss Bennet, répliqua Sa Grâce d’un ton irrité, vous de
vez savoir qu’on ne se moque pas de moi. Mais s’il vous pl
aît de ne pas être franche, je ne vous imiterai pas. J’ai
toujours été réputée pour ma sincérité et ma franchise, et
0559 dans une circonstance aussi grave, je ne m’en départi
rai certainement pas. Une nouvelle inquiétante m’est parve
nue il y a deux jours. On m’a dit que, non seulement votre
soeur était sur le point de se marier très avantageusemen
t, mais que vous, miss Elizabeth Bennet, vous alliez très
probablement, peu après, devenir la femme de mon neveu, de
mon propre neveu, Mr. Darcy. Bien qu’il s’agisse là, j’en
suis sûre, d’un scandaleux mensonge, et que je ne veuille
pas faire à mon neveu l’injure d’y ajouter foi, j’ai réso
lu immédiatement de me transporter ici pour vous faire con
naître mes sentiments.
– Puisque vous ne pouvez croire que ce soit vrai, dit Eli
zabeth, le visage animé par l’étonnement et le dédain, je
me demande pourquoi vous vous êtes imposé la fatigue d’un
pareil voyage. Quelle peut être l’intention de Votre Grâce
?
– C’est d’exiger qu’un démenti formel soit opposé tout de
suite à de tels bruits.
– Votre visite à Longbourn, répliqua froidement Elizabeth
, paraîtra plutôt les confirmer, si en effet ils existent
0560réellement.
– S’ils existent ! Prétendriez-vous les ignorer ? N’est-c
e pas vous et les vôtres qui les avez adroitement mis en c
irculation ? Ne savez-vous pas qu’ils se répandent partout
?
– C’est la première nouvelle que j’en aie.
– Et pouvez-vous m’affirmer de même que ces bruits n’ont
aucun fondement ?
– Je ne prétends pas à la même franchise que Votre Grâce.
Il peut lui arriver de poser des questions auxquelles je
n’aie point envie de répondre.
– Ceci ne peut se supporter. J’insiste, miss Bennet, pour
avoir une réponse. Mon neveu vous a-t-il demandée en mari
age ?
– Votre Grâce a déclaré tout à l’heure que la chose était
impossible.
– Assurément, tant qu’il gardera l’usage de sa raison. Ma
is vos charmes et votre habileté peuvent lui avoir fait ou
blier, dans un instant de vertige, ce qu’il doit à sa fami
lle et à lui-même. Vous êtes capable de lui avoir fait per
0561dre la tête.
– Si j’ai fait cela, je serai la dernière personne à l’av
ouer.
– Miss Bennet, savez-vous bien qui je suis ? Je n’ai poin
t l’habitude de m’entendre parler sur ce ton. Je suis la p
lus proche parente que mon neveu ait au monde, et j’ai le
droit de connaître ses affaires les plus intimes.
– Mais non pas les miennes. Et ce n’est pas votre façon d
‘agir, madame, qui me décidera à en dire davantage.
– Comprenez-moi bien. Cette union, à laquelle vous avez l
a présomption d’aspirer, ne peut se réaliser, non, jamais.
Mr. Darcy est fiancé à ma fille. Et maintenant, qu’avez-v
ous à dire ?
– Que s’il en est ainsi, vous n’avez aucune raison de cra
indre qu’il me demande de l’épouser.
Lady Catherine hésita une seconde, puis reprit :
– L’engagement qui les lie est d’une espèce particulière.
Depuis leur tendre enfance, ils ont été destinés l’un à l
‘autre. Ce mariage était notre voeu le plus cher, à sa mèr
e et à moi. Nous projetions de les unir alors qu’ils étaie
0562nt encore au berceau. Et maintenant que ce rêve pourra
it s’accomplir, il y serait mis obstacle par une jeune fil
le de naissance obscure, sans fortune, et complètement étr
angère à notre famille ?- N’avez-vous donc aucun égard pou
r les désirs des siens, pour son engagement tacite avec mi
ss de Bourgh ? Avez-vous perdu tout sentiment de délicates
se, tout respect des convenances ? Ne m’avez-vous jamais e
ntendu dire que, dès ses premières années, il était destin
é à sa cousine ?
– Si ; on me l’avait même dit avant vous. Mais en quoi ce
la me regarde-t-il ? Si la seule objection à mon mariage a
vec votre neveu est le désir qu’avaient sa mère et sa tant
e de lui voir épouser miss de Bourgh, elle n’existe pas po
ur moi. Vous avez fait ce qui était en votre pouvoir en fo
rmant ce projet ; son accomplissement ne dépendait pas de
vous. Si Mr. Darcy ne se sent lié à sa cousine ni par l’ho
nneur, ni par l’inclination, pourquoi ne pourrait-il faire
un autre choix ? Et si c’est moi qui suis l’objet de ce c
hoix, pourquoi refuserais-je ?
– Parce que l’honneur, les convenances, la prudence, et v
0563otre intérêt même vous l’interdisent. Oui, miss Bennet
, votre intérêt ! car n’allez pas vous imaginer que vous s
erez accueillie par sa famille ou ses amis, si vous agisse
z volontairement contre leur désir à tous. Vous serez blâm
ée, dédaignée et méprisée par tous les gens de sa connaiss
ance ; cette alliance sera considérée comme un déshonneur,
et votre nom ne sera même jamais prononcé parmi nous.
– Voilà en effet de terribles perspectives ! répliqua Eli
zabeth ; mais la femme qui épousera Mr. Darcy trouvera dan
s ce mariage de telles compensations que, tout compte fait
, elle n’aura rien à regretter.
– Fille volontaire et obstinée ! Vous me faites honte ! E
st-ce donc ainsi que vous reconnaissez les bontés que j’ai
eues pour vous au printemps dernier ? N’avez-vous point,
de ce fait, quelque obligation envers moi ? Voyons, asseyo
ns-nous. Il faut que vous compreniez, miss Bennet, que je
suis venue ici absolument déterminée à voir ma volonté s’a
ccomplir. Rien ne peut m’en détourner ; je n’ai pas coutum
e de céder aux caprices d’autrui.
– Tout ceci rend la situation de Votre Grâce plus digne d
0564e compassion, mais ne peut avoir aucun effet sur moi.

– Ne m’interrompez pas, je vous prie. Ma fille et mon nev
eu sont faits l’un pour l’autre ; ils descendent du côté m
aternel de la même noble souche, et du côté paternel de fa
milles anciennes et honorables quoique non titrées. Leur f
ortune à tous deux est énorme. Tout le monde dans les deux
familles est d’accord pour désirer ce mariage. Et qu’est-
ce qui les séparerait ? Les prétentions extravagantes d’un
e jeune personne sans parenté, relations, ni fortune- Peut
-on supporter chose pareille ? Non, cela ne doit pas être,
et cela ne sera pas. Si vous aviez le moindre bon sens, v
ous ne souhaiteriez pas quitter le milieu dans lequel vous
avez été élevée.
– Je ne considère pas que je le quitterais en épousant vo
tre neveu. Mr. Darcy est un gentleman, je suis la fille d’
un gentleman : sur ce point, nous sommes égaux.
– Parfaitement, vous êtes la fille d’un gentleman. Mais v
otre mère, qui est-elle ? Et vos oncles, et vos tantes ?-
Ne croyez pas que j’ignore leur situation sociale.
0565 – Quelle que soit ma famille, si votre neveu n’y trou
ve rien à redire, vous n’avez pas à vous occuper d’elle.
– Répondez-moi une fois pour toutes ; lui êtes-vous fianc
ée ?
Bien qu’Elizabeth n’eût pas voulu, dans le seul dessein d
‘obliger lady Catherine, répondre à cette question, elle n
e put que répondre après un instant de réflexion :
– Non, je ne le suis pas.
Lady Catherine parut soulagée.
– Alors, faites-moi la promesse de ne jamais l’être ?
– Je me refuse absolument à faire une promesse de ce genr
e.
– Miss Bennet, je suis stupéfaite et indignée. Je pensais
vous trouver plus raisonnable. Mais n’allez pas vous imag
iner que je céderai. Je ne partirai pas d’ici avant d’avoi
r obtenu la promesse que je désire.
– Et moi, je ne la donnerai certainement jamais. Ce n’est
pas par intimidation que l’on parviendra à me faire faire
une chose aussi déraisonnable. Votre Grâce désire marier
sa fille avec Mr. Darcy : la promesse que vous exigez rend
0566ra-t-elle plus probable leur mariage ? En supposant qu
e Mr. Darcy m’aime, mon refus le poussera-t-il à reporter
sa tendresse sur sa cousine ? Permettez-moi de vous dire,
lady Catherine, que les arguments par lesquels vous appuye
z une démarche si extraordinaire sont aussi vains que la d
émarche est malavisée. Vous me connaissez bien mal si vous
pensez qu’ils peuvent m’influencer le moins du monde. Jus
qu’à quel point Mr. Darcy peut approuver votre ingérence d
ans ses affaires, je ne saurais le dire ; mais vous n’avez
certainement pas le droit de vous occuper des miennes. C’
est pourquoi je demande à ne pas être importunée davantage
sur ce sujet.
– Pas si vite, je vous prie ! Je n’ai pas fini. A toutes
les raisons que j’ai déjà données, j’en ajouterai une autr
e. Je n’ignore rien de la honteuse aventure de votre plus
jeune soeur. Je sais que son mariage avec le jeune homme n
‘a été qu’un replâtrage qui s’est fait aux frais de votre
père et de votre oncle. Et une fille pareille deviendrait
la soeur de mon neveu ? Il aurait comme beau-frère le fils
du régisseur de feu son père ? A quoi pensez-vous, grand
0567Dieu ! Les ombres des anciens maîtres de Pemberley doi
vent-elles être à ce point déshonorées ?
– Après cela, vous n’avez certainement rien à ajouter, ré
pliqua Elizabeth amèrement. Il n’est pas une seule insulte
que vous m’ayez épargnée. Je vous prie de bien vouloir me
laisser retourner chez moi.
Tout en parlant, elle se leva. Lady Catherine se leva aus
si et elles se dirigèrent vers la maison. Sa Grâce était e
n grand courroux.
– C’est bien. Vous refusez de m’obliger. Vous refusez d’o
béir à la voix du devoir, de l’honneur, de la reconnaissan
ce. Vous avez juré de perdre mon neveu dans l’estime de to
us ses amis, et de faire de lui la risée du monde. Je sais
maintenant ce qu’il me reste à faire. Ne croyez pas, miss
Bennet, que votre ambition puisse triompher. Je suis venu
e pour essayer de m’entendre avec vous ; j’espérais vous t
rouver plus raisonnable. Mais, ne vous trompez pas, ce que
je veux, je saurai l’obtenir.
Lady Catherine continua son discours jusqu’à la portière
de sa voiture ; alors, se retournant vivement, elle ajouta
0568 :
– Je ne prends pas congé de vous, miss Bennet ; je ne vou
s charge d’aucun compliment pour votre mère. Vous ne mérit
ez pas cette faveur. Je suis outrée !
Elizabeth ne répondit pas, et rentra tranquillement dans
la maison. Elle entendit la voiture s’éloigner tandis qu’e
lle montait l’escalier. Sa mère l’attendait, impatiente, à
la porte du petit salon, et demanda pourquoi lady Catheri
ne n’était pas revenue pour se reposer.
– Elle n’a pas voulu, répondit la jeune fille ; elle étai
t pressée de repartir.
– Quelle personne distinguée ! et comme c’est aimable à e
lle de venir nous faire visite ! car je suppose que c’est
uniquement pour nous apporter des nouvelles des Collins qu
‘elle est venue. Elle est sans doute en voyage, et, passan
t par Meryton, elle aura eu l’idée de s’arrêter pour nous
voir. Je suppose qu’elle n’avait rien de particulier à vou
s dire, Lizzy ?
Elizabeth fut forcée de répondre par un léger mensonge, c
ar il était vraiment impossible de faire connaître le véri
0569table sujet de leur conversation.
LVII

Ce ne fut pas sans peine qu’Elizabeth parvint à surmonter
le trouble où l’avait plongée cette visite extraordinaire
, et son esprit en demeura obsédé durant de longues heures
.
Lady Catherine avait donc pris, selon toute apparence, la
peine de venir de Rosings à seule fin de rompre l’accord
qu’elle supposait arrêté entre son neveu et Elizabeth. Il
n’y avait là rien qui pût étonner de sa part ; mais d’où c
ette nouvelle lui était-elle venue, c’est ce qu’Elizabeth
n’arrivait pas à s’expliquer. Enfin, l’idée lui vint que l
e fait qu’elle était la soeur de Jane, et Darcy l’ami inti
me de Bingley, avait pu suffire à faire naître cette suppo
sition, un projet de mariage ne manquant jamais d’en suggé
rer un autre à l’imagination du public. Leurs voisins de L
ucas Lodge (car c’était certainement par eux et les Collin
s que le bruit avait atteint lady Catherine) avaient seule
ment prédit comme un fait assuré et prochain ce qu’elle-mê
0570me entrevoyait comme possible dans un avenir plus ou m
oins éloigné.
Le souvenir des déclarations de lady Catherine n’était pa
s sans lui causer quelque malaise, car il fallait s’attend
re, après ce qu’elle avait dit de sa résolution d’empêcher
le mariage, à ce qu’elle exerçât une pression sur son nev
eu. Comment celui-ci prendrait-il le tableau qu’elle lui f
erait des fâcheuses conséquences d’une alliance avec la fa
mille Bennet ? Elizabeth n’osait le prévoir. Elle ne savai
t pas au juste le degré d’affection que lui inspirait sa t
ante, ni l’influence que ses jugements pouvaient avoir sur
lui ; mais il était naturel de supposer qu’il avait pour
lady Catherine beaucoup plus de considération que n’en ava
it Elizabeth. Il était certain qu’en énumérant les inconvé
nients d’épouser une jeune fille dont la parenté immédiate
était si inférieure à la sienne, sa tante l’attaquerait s
ur son point vulnérable. Avec ses idées sur les inégalités
sociales, il estimerait sans doute raisonnables et judici
eux les arguments qu’Elizabeth avait jugés faibles et ridi
cules. S’il était encore hésitant, les conseils et les exh
0571ortations d’une proche parente pouvaient avoir raison
de ses derniers doutes, et le décider à chercher le bonheu
r dans la satisfaction de garder sa dignité intacte. Dans
ce cas, il ne reviendrait point. Lady Catherine le verrait
sans doute en traversant Londres et il n’aurait plus qu’à
révoquer la promesse faite à Bingley de revenir à Netherf
ield.
« Par conséquent, se dit-elle, si son ami reçoit ces jour
s-ci une lettre où il s’excuse de ne pouvoir tenir sa prom
esse, je saurai à quoi m’en tenir, et qu’entre lui et moi
tout est fini. »
Le lendemain matin, comme elle descendait de sa chambre,
elle rencontra son père qui sortait de la bibliothèque, un
e lettre à la main.
– Je vous cherchais justement, Lizzy, lui dit-il, entrez
ici avec moi.
Elle le suivit, curieuse de ce qu’il allait lui dire, int
riguée par cette lettre qui devait avoir une certaine impo
rtance. L’idée la frappa brusquement qu’elle venait peut-ê
tre de lady Catherine, ce qui lui fit entrevoir non sans e
0572ffroi toute une série d’explications où il lui faudrai
t s’engager. Elle suivit son père jusque devant la cheminé
e, et tous deux s’assirent. Mr. Bennet prit la parole :
– Je viens de recevoir une lettre qui m’a causé une surpr
ise extrême ; comme elle vous concerne tout particulièreme
nt, il faut que je vous en dise le contenu. J’ignorais jus
qu’alors que j’avais « deux » filles sur le point de se li
er par les noeuds sacrés du mariage. Permettez-moi de vous
adresser mes félicitations pour une conquête aussi brilla
nte.
La couleur monta aux joues d’Elizabeth, subitement convai
ncue que la lettre venait, non pas de la tante, mais du ne
veu. A la fois satisfaite qu’il en vînt à se déclarer et m
écontente que la lettre ne lui fût pas adressée, elle ente
ndit son père poursuivre :
– Vous avez l’air de comprendre de quoi il s’agit, – les
jeunes filles, en ces matières, sont douées d’une grande p
énétration, – mais je crois pouvoir défier votre sagacité
elle-même de deviner le nom de votre admirateur. Cette let
tre vient de Mr. Collins.
0573 – De Mr. Collins ? Que peut-il bien avoir à raconter
?
– Des choses très à propos, bien entendu. Sa lettre comme
nce par des félicitations sur le « prochain hyménée » de m
a fille Jane, dont il a été averti, semble-t-il, par le ba
vardage de ces braves Lucas. Je ne me jouerai pas de votre
impatience en vous lisant ce qu’il écrit là-dessus. Voici
le passage qui vous concerne :
« Après vous avoir offert mes sincères congratulations et
celles de Mrs. Collins, laissez-moi faire une discrète al
lusion à un événement analogue que nous apprenons de même
source. Votre fille Elizabeth, annonce-t-on, ne garderait
pas longtemps le nom de Bennet après que sa soeur aînée l’
aura quitté, et celui qu’elle a choisi pour partager son d
estin est considéré comme l’un des personnages les plus im
portants de ce pays. » – Pouvez-vous vraiment deviner de q
ui il est question, Lizzy ? « – Ce jeune homme est favoris
é d’une façon particulière en tout ce que peut souhaiter l
e coeur d’une mortelle : beau domaine, noble parenté, rela
tions influentes. Cependant, en dépit de tous ces avantage
0574s, laissez-moi vous avertir, ainsi que ma cousine Eliz
abeth, des maux que vous risquez de déchaîner en accueilla
nt précipitamment les propositions de ce gentleman, – prop
ositions que vous êtes probablement tentés d’accepter sans
retard. »
– A votre idée, Lizzy, quel peut être ce gentleman ?- Mai
s ici, tout se dévoile : « – Voici le motif pour lequel je
vous conseille la prudence : nous avons toute raison de c
roire que sa tante, lady Catherine de Bourgh, ne considère
pas cette union d’un oeil favorable- » – C’est donc Mr. D
arcy ! J’imagine, Lizzy, que c’est une vraie surprise pour
vous. Pouvait-on, parmi toutes nos connaissances, tomber
sur quelqu’un dont le nom pût mieux faire, ressortir la fa
usseté de toute cette histoire ? Mr. Darcy, qui ne regarde
jamais une femme que pour lui découvrir une imperfection,
Mr. Darcy qui, probablement, ne vous a même jamais regard
ée ! C’est ineffable !
Elizabeth tenta de s’associer à la gaieté de son père, ma
is ne réussit qu’à ébaucher un sourire hésitant.
– Cela ne vous amuse pas ?
0575 – Oh si ! Mais continuez donc à lire.
– « – Hier soir, lorsque j’ai entretenu Sa Grâce de la po
ssibilité de ce mariage, avec sa bienveillance coutumière,
elle m’a confié ses sentiments. Par suite de certaines ra
isons de famille qu’elle fait valoir contre ma cousine, il
me paraît évident qu’elle ne donnerait jamais son consent
ement à ce qu’elle appelle une mésalliance inacceptable. J
e crois de mon devoir d’avertir avec toute la diligence po
ssible ma cousine et son noble admirateur, afin qu’ils sac
hent à quoi ils s’exposent, et ne précipitent pas une unio
n qui ne serait pas dûment approuvée- » – Mr. Collins ajou
te encore : « Je me réjouis véritablement de ce que la tri
ste histoire de ma cousine Lydia ait été si bien étouffée.
Une seule chose me peine, c’est que l’on sache dans le pu
blic qu’ils ont vécu ensemble quinze jours avant la bénédi
ction nuptiale. Je ne puis me dérober au devoir de ma char
ge et m’abstenir d’exprimer mon étonnement que vous ayez r
eçu le jeune couple chez vous, aussitôt après le mariage :
c’est un encouragement au vice, et si j’étais le recteur
de Longbourn, je m’y serais opposé de tout mon pouvoir. As
0576surément vous devez leur pardonner en chrétien, mais n
on les admettre en votre présence, ni supporter que l’on p
rononce leurs noms devant vous- »
– Voilà quelle est sa conception du pardon chrétien ! La
fin de la lettre roule sur l’intéressante situation de sa
chère Charlotte, et leur espérance de voir bientôt chez eu
x « un jeune plant d’olivier ». Mais, Lizzy, cela n’a pas
l’air de vous amuser ? Vous n’allez pas faire la délicate,
je pense, et vous montrer affectée par un racontar stupid
e. Pourquoi sommes-nous sur terre, sinon pour fournir quel
que distraction à nos voisins, et en retour, nous égayer à
leurs dépens ?
– Oh ! s’écria Elizabeth, je trouve cela très drôle, mais
tellement étrange !
– Et justement ! c’est ce qui en fait le piquant ! Si ces
braves gens avaient choisi un autre personnage, il n’y au
rait eu là rien de divertissant ; mais l’extrême froideur
de Mr. Darcy et votre aversion pour lui témoignent à quel
point cette fable est délicieusement absurde. Bien que j’a
ie horreur d’écrire, je ne voudrais pour rien au monde met
0577tre un terme à ma correspondance avec Mr. Collins. Bie
n mieux, quand je lis une de ses lettres, je ne puis m’emp
êcher de le placer au-dessus de Wickham, quoique j’appréci
e fort l’impudence et l’hypocrisie de mon gendre. Et dites
-moi, Lizzy, qu’a raconté là-dessus lady Catherine ? Etait
-elle venue pour refuser son consentement ?
Pour toute réponse, Elizabeth se mit à rire ; la question
avait été posée le plus légèrement du monde et Mr. Bennet
n’insista pas.
Elizabeth était plus malheureuse que jamais d’avoir à dis
simuler ses sentiments ; elle se forçait à rire alors qu’e
lle aurait eu plutôt envie de pleurer. Son père l’avait cr
uellement mortifiée par ce qu’il avait dit de l’indifféren
ce de Mr. Darcy. Elle s’étonnait d’un tel manque de clairv
oyance et en arrivait à craindre que là où son père n’avai
t rien vu, elle-même n’eût vu plus que la réalité.
LVIII

Au lieu de recevoir de son ami une lettre d’excuse, ainsi
qu’Elizabeth s’y attendait à demi, Mr. Bingley put amener
0578 Mr. Darcy en personne à Longbourn, peu de jours après
la visite de lady Catherine.
Tous deux arrivèrent de bonne heure, et avant que Mrs. Be
nnet eût eu le temps de dire à Mr. Darcy qu’elle avait vu
sa tante, – ce qu’Elizabeth redouta un instant, – Bingley,
qui cherchait l’occasion d’un tête-à-tête avec Jane, prop
osa à tout le monde une promenade. Mrs. Bennet n’aimait pa
s la marche, et Mary n’avait jamais un moment à perdre ; m
ais les autres acceptèrent et ensemble se mirent en route.
Bingley et Jane, toutefois, se laissèrent bientôt distanc
er et restèrent à marcher doucement en arrière. Le groupe
formé par les trois autres était plutôt taciturne ; Kitty,
intimidée par Mr. Darcy, n’osait ouvrir la bouche, Elizab
eth se préparait secrètement à brûler ses vaisseaux, et pe
ut-être Darcy en faisait-il autant de son côté.
Ils s’étaient dirigés vers Lucas Lodge où Kitty avait l’i
ntention de faire visite à Maria. Elizabeth, ne voyant pas
la nécessité de l’accompagner, la laissa entrer seule, et
poursuivit délibérément sa route avec Mr. Darcy.
C’était maintenant le moment, ou jamais, d’exécuter sa ré
0579solution. Profitant du courage qu’elle se sentait en c
et instant, elle commença sans plus attendre :
– Je suis très égoïste, Mr. Darcy. Pour me soulager d’un
poids, je vais donner libre cours à mes sentiments, au ris
que de heurter les vôtres ; mais je ne puis rester plus lo
ngtemps sans vous remercier de la bonté vraiment extraordi
naire dont vous avez fait preuve pour ma pauvre soeur. Cro
yez bien que si le reste de ma famille en était instruit,
je n’aurais pas ma seule reconnaissance à vous exprimer.
– Je regrette, je regrette infiniment, répliqua Darcy ave
c un accent plein de surprise et d’émotion, qu’on vous ait
informée de choses qui, mal interprétées, ont pu vous cau
ser quelque malaise. J’aurais cru qu’on pouvait se fier da
vantage à la discrétion de Mrs. Gardiner.
– Ne blâmez pas ma tante. L’étourderie de Lydia seule m’a
révélé que vous aviez été mêlé à cette affaire, et, bien
entendu, je n’ai pas eu de repos tant que je n’en ai pas c
onnu tous les détails. Laissez-moi vous remercier mille et
mille fois au nom de toute ma famille de la généreuse pit
ié qui vous a poussé à prendre tant de peine et à supporte
0580r tant de mortifications pour arriver à découvrir ma s
oeur.
– Si vous tenez à me remercier, répliqua Darcy, remerciez
-moi pour vous seule. Que le désir de vous rendre la tranq
uillité ait ajouté aux autres motifs que j’avais d’agir ai
nsi, je n’essaierai pas de le nier, mais votre famille ne
me doit rien. Avec tout le respect que j’ai pour elle, je
crois avoir songé uniquement à vous.
L’embarras d’Elizabeth était tel qu’elle ne put prononcer
une parole. Après une courte pause, son compagnon poursui
vit :
– Vous êtes trop généreuse pour vous jouer de mes sentime
nts. Si les vôtres sont les mêmes qu’au printemps dernier,
dites-le-moi tout de suite. Les miens n’ont pas varié, no
n plus que le rêve que j’avais formé alors. Mais un mot de
vous suffira pour m’imposer silence à jamais.
Désireuse de mettre un terme à son anxiété, Elizabeth ret
rouva enfin assez d’empire sur elle-même pour lui répondre
, et sans tarder, bien qu’en phrases entrecoupées, elle lu
i fit entendre que depuis l’époque à laquelle il faisait a
0581llusion, ses sentiments avaient subi un changement ass
ez profond pour qu’elle pût accueillir maintenant avec joi
e le nouvel aveu des siens.
Cette réponse causa à Darcy un bonheur tel que sans doute
il n’en avait point encore éprouvé un semblable, et il l’
exprima dans des termes où l’on sentait toute l’ardeur et
la tendresse d’un coeur passionnément épris. Si Elizabeth
avait osé lever les yeux, elle aurait vu combien l’express
ion de joie profonde qui illuminait sa physionomie embelli
ssait son visage. Mais si son trouble l’empêchait de regar
der, elle pouvait l’entendre : et tout ce qu’il disait, mo
ntrant à quel point elle lui était chère, lui faisait sent
ir davantage, de minute en minute, le prix de son affectio
n.
Ils marchaient au hasard, sans but, absorbés par ce qu’il
s avaient à se confier, et le reste du monde n’existait pl
us pour eux. Elizabeth apprit bientôt que l’heureuse enten
te qui venait de s’établir entre eux était due aux efforts
de lady Catherine pour les séparer. En traversant Londres
au retour, elle était allée trouver son neveu et lui avai
0582t conté son voyage à Longbourn sans lui en taire le mo
tif ; elle avait rapporté en substance sa conversation ave
c Elizabeth, appuyant avec emphase sur toutes les paroles
qui, à son sens, prouvaient la perversité ou l’impudence d
e la jeune fille, persuadée qu’avec un tel récit elle obti
endrait de son neveu la promesse qu’Elizabeth avait refusé
de lui faire. Mais, malheureusement pour Sa Grâce, l’effe
t produit avait été exactement le contraire de celui qu’el
le attendait.
– Elle m’a donné, dit-il, des raisons d’espérer que je n’
avais pas encore. Je connaissais assez votre caractère pou
r être sûr que si vous aviez été décidée à me refuser d’un
e façon absolue et irrévocable, vous l’auriez dit à lady C
atherine franchement et sans détour.
Elizabeth rougit et répondit en riant :
– Vous ne connaissez que trop, en effet, ma franchise. Si
j’ai pu vous faire en face tant de reproches abominables,
je n’aurais eu aucun scrupule à les redire devant n’impor
te quel membre de votre famille.
– Et qu’avez-vous donc dit qui ne fût mérité ? Car si vos
0583 accusations étaient mal fondées, mon attitude envers
vous dans cette circonstance était digne des reproches les
plus sévères ; elle était impardonnable, et je ne puis y
songer sans honte.
– Ne nous disputons pas pour savoir qui de nous fut, ce s
oir-là, le plus à blâmer. D’aucun des deux la conduite, en
toute impartialité, ne peut être jugée irréprochable. Mai
s depuis lors nous avons fait, je crois, l’un et l’autre d
es progrès en politesse.
– Je ne puis m’absoudre aussi facilement. Le souvenir de
ce que j’ai dit alors, de mes manières, de mes expressions
, m’est encore, après de longs mois, infiniment pénible. I
l y a un de vos reproches que je n’oublierai jamais : « Si
votre conduite avait été celle d’un gentleman- », m’avez-
vous dit. Vous ne pouvez savoir, vous pouvez à peine imagi
ner combien ces paroles m’ont torturé, bien qu’il m’ait fa
llu quelque temps, je l’avoue, pour arriver à en reconnaît
re la justesse.
– J’étais certes bien éloignée de penser qu’elles produir
aient sur vous une si forte impression.
0584 – Je le crois aisément ; vous me jugiez alors incapab
le de tout bon sentiment. Oui, ne protestez pas. Je ne pou
rrai jamais oublier l’expression de votre visage lorsque v
ous m’avez déclaré que, « faite sous n’importe quelle form
e, ma demande n’aurait jamais pu vous donner la moindre te
ntation de l’agréer. »
– Oh ! ne répétez pas tout ce que j’ai dit ! Ces souvenir
s n’ont rien d’agréable, et voilà longtemps, je vous assur
e, qu’ils me remplissent de confusion.
Darcy rappela sa lettre :
– Vous a-t-elle donné meilleure opinion de moi ? Avez-vou
s, en la lisant, fait crédit à ce qu’elle contenait ?
Elizabeth expliqua les impressions qu’elle avait ressenti
es et comment, l’une après l’autre, toutes ses préventions
étaient tombées.
– En écrivant cette lettre, reprit Darcy, je m’imaginais
être calme et froid ; mais je me rends compte maintenant q
ue je l’ai écrite le coeur plein d’une affreuse amertume.

– Peut-être commençait-elle dans l’amertume, mais elle se
0585 terminait par un adieu plein de charité. Allons, ne p
ensez plus à cette lettre : les sentiments de celui qui l’
a écrite, comme de celle qui l’a reçue, ont si profondémen
t changé depuis lors que tous les souvenirs désagréables q
ui s’y rapportent doivent être oubliés. Mettez-vous à l’éc
ole de ma philosophie, et ne retenez du passé que ce qui p
eut vous donner quelque plaisir.
– Je n’appelle pas cela de la philosophie : les souvenirs
que vous évoquez sont si exempts de reproches que la sati
sfaction qu’ils font naître ne peut prendre le nom de phil
osophie. Mais il n’en va pas de même pour moi, et des souv
enirs pénibles s’imposent à mon esprit qui ne peuvent pas,
qui ne doivent pas être repoussés. J’ai vécu jusqu’ici en
égoïste : enfant, on m’a enseigné à faire le bien, mais o
n ne m’a pas appris à corriger mon caractère. J’étais malh
eureusement fils unique, – même, durant de longues années,
unique enfant, – et j’ai été gâté par mes parents qui, bi
en que pleins de bonté (mon père en particulier était la b
ienveillance même), ont laissé croître et même encouragé l
a tendance que j’avais à me montrer personnel et hautain,
0586à enfermer mes sympathies dans le cadre familial et à
faire fi du reste du monde. Tel ai-je été depuis mon enfan
ce jusqu’à l’âge de vingt-huit ans. Tel serais-je encore s
i je ne vous avais pas rencontrée, aimable et charmante El
izabeth. Que ne vous dois-je pas ? Vous m’avez donné une l
eçon, dure sans doute, mais précieuse. Par vous j’ai été j
ustement humilié. Je venais à vous, n’éprouvant aucun dout
e au sujet de l’accueil qui m’attendait. Vous m’avez montr
é combien mes prétentions étaient insuffisantes pour plair
e à une femme qui avait le droit d’être difficile.
– Comme vous avez dû me détester après ce soir-là !
– Vous détester ! J’ai été en colère, peut-être, pour com
mencer, mais ma colère a pris bientôt une meilleure direct
ion.
– J’ose à peine vous demander ce que vous avez pensé de m
oi lorsque nous nous sommes rencontrés à Pemberley. Ma pré
sence en ce lieu ne vous a-t-elle pas paru déplacée ?
– Non, en vérité. Je n’ai ressenti que de la surprise.
– Votre surprise n’a sûrement pas été plus grande que la
mienne en me voyant traitée par vous avec tant d’égards. M
0587a conscience me disait que je ne méritais pas d’être l
‘objet d’une politesse exagérée, et j’avoue que je ne comp
tais pas recevoir plus qu’il ne m’était dû.
– Mon but, répliqua Darcy, était de vous montrer, par tou
te la courtoisie dont j’étais capable, que je n’avais pas
l’âme assez basse pour vous garder rancune du passé. J’esp
érais obtenir votre pardon et adoucir la mauvaise opinion
que vous aviez de moi, en vous faisant voir que vos reproc
hes avaient été pris en considération. A quel moment d’aut
res souhaits se sont-ils mêlés à cet espoir, je puis à pei
ne le dire ; mais je crois bien que ce fut moins d’une heu
re après vous avoir revue.
Il lui dit alors combien Georgiana avait été charmée de f
aire sa connaissance, et sa déception en voyant leurs rela
tions si brusquement interrompues. Ici, leur pensée se por
tant naturellement sur la cause de cette interruption, Eli
zabeth apprit bientôt que c’était à l’hôtel même de Lambto
n que Darcy avait pris la décision de quitter le Derbyshir
e à sa suite et de se mettre à la recherche de Lydia. Son
air grave et préoccupé venait uniquement du débat intérieu
0588r d’où était sortie cette détermination.
Après avoir fait ainsi plusieurs milles sans y songer, un
coup d’oeil jeté à leurs montres leur fit voir qu’il étai
t grand temps de rentrer. Et Bingley, et Jane ? Qu’étaient
-ils devenus ? Cette question tourna sur eux la conversati
on. Darcy était enchanté de leurs fiançailles ; son ami lu
i en avait donné la première nouvelle.
– Je voudrais savoir si elle vous a surpris, dit Elizabet
h.
– Du tout. Lorsque j’étais parti, je savais que ce dénoue
ment était proche.
– C’est-à-dire que vous aviez donné votre autorisation. J
e m’en doutais.
Et, bien qu’il protestât contre le terme, Elizabeth décou
vrit que c’était à peu près ainsi que les choses s’étaient
passées.
– Le soir qui a précédé mon départ pour Londres, dit-il,
j’ai fait à Bingley une confession à laquelle j’aurais dû
me décider depuis longtemps. Je lui ai dit tout ce qui éta
it arrivé pour rendre ma première intervention dans ses af
0589faires absurde et déplacée. Sa surprise a été grande.
Il n’avait jamais eu le moindre soupçon. Je lui ai dit de
plus que je m’étais trompé en supposant votre soeur indiff
érente à son égard et que, ne pouvant douter de la constan
ce de son amour pour elle, j’étais convaincu qu’ils seraie
nt heureux ensemble.
– Et votre conviction, je le suppose, a entraîné immédiat
ement la sienne ?
– Parfaitement. Bingley est très sincèrement modeste ; sa
défiance naturelle l’avait empêché de s’en remettre à son
propre jugement, dans une question aussi importante. Sa c
onfiance dans le mien a tout décidé. Mais je lui devais un
autre aveu qui, pendant un moment, et non sans raison, l’
a blessé. Je ne pouvais me permettre de lui cacher que vot
re soeur avait passé trois mois à Londres l’hiver dernier,
que je l’avais su, et le lui avais laissé volontairement
ignorer. Ceci l’a fâché ; mais sa colère, je crois bien, s
‘est évanouie en même temps que son doute sur les sentimen
ts de votre soeur.
Elizabeth avait grande envie d’observer que Mr. Bingley a
0590vait été un ami tout à fait charmant et que sa docilit
é à se laisser guider rendait inappréciable ; mais elle se
contint. Elle se rappela que Mr. Darcy n’était pas encore
habitué à ce qu’on le plaisantât, et il était encore un p
eu tôt pour commencer.
Tout en continuant à parler du bonheur de Bingley, qui, n
aturellement, ne pouvait être inférieur qu’au sien, il pou
rsuivit la conversation jusqu’à leur arrivée à Longbourn.
Dans le hall, ils se séparèrent.
LIX

– Ma chère Lizzy, où avez-vous bien pu aller vous promene
r ?
Telle fut la question que Jane fit à Elizabeth, à son ret
our, et que répétèrent les autres membres de la famille au
moment où l’on se mettait à table. Elle répondit qu’ils a
vaient marché au hasard des routes jusqu’à ne plus savoir
exactement où ils se trouvaient, et elle rougit en faisant
cette réponse ; mais ni par là, ni par autre chose, elle
n’excita aucun soupçon.
0591 La soirée se passa paisiblement, sans incident notabl
e. Les fiancés déclarés causaient et riaient ; ceux qui l’
étaient secrètement restaient silencieux. Darcy n’était pa
s d’un caractère à laisser son bonheur se révéler par des
dehors joyeux, et Elizabeth, émue et perplexe, se demandai
t ce que diraient les siens lorsqu’ils sauraient tout, Jan
e étant la seule qui n’eût pas d’antipathie pour Mr. Darcy
.
Le soir, elle s’ouvrit à sa soeur. Bien que la défiance n
e fût pas dans ses habitudes, Jane reçut la nouvelle avec
une parfaite incrédulité :
– Vous plaisantez, Lizzy. C’est inimaginable ! Vous, fian
cée à Mr. Darcy ?- Non, non, je ne puis vous croire ; je s
ais que c’est impossible-
– Je n’ai pas de chance pour commencer ! Moi qui mettais
toute ma confiance en vous, je suis sûre à présent que per
sonne ne me croira, si vous vous y refusez vous-même. Pour
tant, je parle très sérieusement ; je ne dis que la vérité
: il m’aime toujours, et nous nous sommes fiancés tout à
l’heure.
0592 Jane la regarda d’un air de doute.
– Oh ! Lizzy, ce n’est pas possible- Je sais combien il v
ous déplaît.
– Vous n’en savez rien du tout. Oubliez tout ce que vous
croyez savoir. Peut-être fut-il un temps où je ne l’aimais
pas comme aujourd’hui, mais je vous dispense d’avoir une
mémoire trop fidèle. Dorénavant, je ne veux plus m’en souv
enir moi-même.
– Mon Dieu, est-ce possible ? s’écria Jane. Pourtant, il
faut bien que je vous croie. Lizzy chérie, je voudrais- je
veux vous féliciter. Mais êtes-vous certaine, – excusez m
a question, – êtes-vous bien certaine que vous puissiez êt
re heureuse avec lui ?
– Il n’y a aucun doute à cet égard. Nous avons déjà décid
é que nous serions le couple le plus heureux du monde. Mai
s êtes-vous contente, Jane ? Serez-vous heureuse de l’avoi
r pour frère ?
– Très heureuse ! Mr. Bingley et moi ne pouvions souhaite
r mieux ! Nous en parlions quelquefois, mais en considéran
t la chose comme impossible. En toute sincérité, l’aimez-v
0593ous assez ? Oh ! Lizzy ! tout plutôt qu’un mariage san
s amour !- -tes-vous bien sûre de vos sentiments ?
– Tellement sûre que j’ai peur de vous entendre dire qu’i
ls sont exagérés !
– Pourquoi donc ?
– Parce que je l’aime plus que Mr. Bingley !- N’allez pas
vous fâcher ?
– Ma chère petite soeur, ne plaisantez pas. Je parle fort
sérieusement. Dites-moi vite tout ce que je dois savoir.
Depuis quand l’aimez-vous ?
– Tout cela est venu si insensiblement qu’il me serait di
fficile de vous répondre. Mais, cependant, je pourrais peu
t-être dire : depuis que j’ai visité son beau domaine de P
emberley !
Une nouvelle invitation à parler sérieusement produisit s
on effet et Elizabeth eut vite rassuré sa soeur sur la réa
lité de son attachement pour Mr. Darcy. Miss Bennet déclar
a alors qu’elle n’avait plus rien à désirer.
– Désormais, je suis pleinement heureuse, affirma-t-elle,
car votre part de bonheur sera aussi belle que la mienne.
0594 J’ai toujours estimé Mr. Darcy. N’y eût-il eu en lui
que son amour pour vous, cela m’aurait suffi. Maintenant q
u’il sera l’ami de mon mari et le mari de ma soeur, il aur
a le troisième rang dans mes affections. Mais Lizzy, comme
vous avez été dissimulée avec moi !- J’ignore presque tou
t ce qui s’est passé à Pemberley et à Lambton, et le peu q
ue j’en sais m’a été raconté par d’autres que par vous !
Elizabeth lui expliqua les motifs de son silence. L’incer
titude où elle était au sujet de ses propres sentiments lu
i avait fait éviter jusqu’alors de nommer Mr. Darcy : mais
maintenant il fallait que Jane sût la part qu’il avait pr
ise au mariage de Lydia. Tout fut éclairci et la moitié de
la nuit se passa en conversation.
– Dieu du ciel ! s’écria Mrs. Bennet, le lendemain matin,
en regardant par la fenêtre, ne voilà-t-il pas ce fâcheux
Mr. Darcy qui arrive encore avec notre cher Bingley ? Que
lle raison peut-il avoir pour nous fatiguer de ses visites
? Je m’imaginais qu’il venait pour chasser, pêcher, tout
ce qu’il voudrait, mais non pour être toujours fourré ici.
Qu’allons-nous en faire ? Lizzy, vous devriez encore l’em
0595mener promener pour éviter que Bingley le trouve sans
cesse sur son chemin.
Elizabeth garda difficilement son sérieux à une propositi
on si opportune.
Bingley, en entrant, la regarda d’un air expressif et lui
serra la main avec une chaleur qui montrait bien qu’il sa
vait tout ; puis, presque aussitôt :
– Mistress Bennet, dit-il, n’avez-vous pas d’autres chemi
ns dans lesquels Lizzy pourrait recommencer à se perdre au
jourd’hui ?
– Je conseillerai à Mr. Darcy, à Lizzy et à Kitty, dit Mr
s. Bennet, d’aller à pied ce matin jusqu’à Oaklam Mount ;
c’est une jolie promenade, et Mr. Darcy ne doit pas connaî
tre ce point de vue.
Kitty avoua qu’elle préférait ne pas sortir. Darcy profes
sa une grande curiosité pour la vue de Oaklam Mount, et El
izabeth donna son assentiment sans rien dire. Comme elle a
llait se préparer, Mrs. Bennet la suivit pour lui dire :
– Je regrette, Lizzy, de vous imposer cet ennuyeux person
nage ; mais vous ferez bien cela pour Jane. Inutile, du re
0596ste, de vous fatiguer à tenir conversation tout le lon
g du chemin ; un mot de temps à autre suffira.
Pendant cette promenade, ils décidèrent qu’il fallait, le
soir même, demander le consentement de Mr. Bennet. Elizab
eth se réserva la démarche auprès de sa mère. Elle ne pouv
ait prévoir comment celle-ci accueillerait la nouvelle, si
elle manifesterait une opposition violente ou une joie im
pétueuse : de toute manière, l’expression de ses sentiment
s ne ferait pas honneur à sa pondération, et Elizabeth n’a
urait pas pu supporter que Mr. Darcy fût témoin ni des pre
miers transports de sa joie, ni des mouvements véhéments d
e sa désapprobation.
Dans la soirée, quand Mr. Bennet se retira, Mr. Darcy se
leva et le suivit dans la bibliothèque. Elizabeth fut très
agitée jusqu’au moment où il reparut. Un sourire la rassu
ra tout d’abord : puis, s’étant approché d’elle sous préte
xte d’admirer sa broderie, il lui glissa :
– Allez trouver votre père ; il vous attend dans la bibli
othèque.
Elle s’y rendit aussitôt. Mr. Bennet arpentait la pièce,
0597l’air grave et anxieux.
– Lizzy, dit-il, qu’êtes-vous en train de faire ? Avez-vo
us perdu le sens, d’accepter cet homme ? Ne l’avez-vous pa
s toujours détesté ?
Comme Elizabeth eût souhaité alors n’avoir jamais formulé
de ces jugements excessifs ! Il lui fallait à présent en
passer par des explications difficiles, et ce fut avec que
lque embarras qu’elle affirma son attachement pour Darcy.

– En d’autres termes, vous êtes décidée à l’épouser. Il e
st riche, c’est certain, et vous aurez de plus belles toil
ettes et de plus beaux équipages que Jane. Mais cela vous
donnera-t-il le bonheur ?
– N’avez-vous pas d’objection autre que la conviction de
mon indifférence ?
– Aucune. Nous savons tous qu’il est orgueilleux, peu ave
nant, mais ceci ne serait rien s’il vous plaisait réelleme
nt.
– Mais il me plaît ! protesta-t-elle, les larmes aux yeux
. Je l’aime ! Il n’y a point chez lui d’excès d’orgueil ;
0598il est parfaitement digne d’affection. Vous ne le conn
aissez pas vraiment ; aussi, ne m’affligez pas en me parla
nt de lui en de tels termes.
– Lizzy, lui dit son père, je lui ai donné mon consenteme
nt. Il est de ces gens auxquels on n’ose refuser ce qu’ils
vous font l’honneur de vous demander. Je vous le donne ég
alement, si vous êtes résolue à l’épouser, mais je vous co
nseille de réfléchir encore. Je connais votre caractère, L
izzy. Je sais que vous ne serez heureuse que si vous estim
ez sincèrement votre mari et si vous reconnaissez qu’il vo
us est supérieur. La vivacité de votre esprit rendrait plu
s périlleux pour vous un mariage mal assorti. Mon enfant,
ne me donnez pas le chagrin de vous voir dans l’impossibil
ité de respecter le compagnon de votre existence. Vous ne
savez pas ce que c’est.
Elizabeth, encore plus émue, donna dans sa réponse les as
surances les plus solennelles : elle répéta que Mr. Darcy
était réellement l’objet de son choix, elle expliqua comme
nt l’opinion qu’elle avait eue de lui s’était peu à peu tr
ansformée tandis que le sentiment de Darcy, loin d’être l’
0599oeuvre d’un jour, avait supporté l’épreuve de plusieur
s mois d’incertitude ; elle fit avec chaleur l’énumération
de toutes ses qualités, et finit par triompher de l’incré
dulité de son père.
– Eh bien, ma chérie, dit-il, lorsqu’elle eut fini de par
ler, je n’ai plus rien à dire. S’il en est ainsi il est di
gne de vous.
Pour compléter cette impression favorable, Elizabeth l’in
struisit de ce que Darcy avait fait spontanément pour Lydi
a. Il l’écouta avec stupéfaction.
– Que de surprises dans une seule soirée ! Ainsi donc, c’
est Darcy qui a tout fait, – arrangé le mariage, donné l’a
rgent, payé les dettes, obtenu le brevet d’officier de Wic
kham ! – Eh bien, tant mieux ! Cela m’épargne bien du tour
ment et me dispense d’une foule d’économies. Si j’étais re
devable de tout à votre oncle, je devrais, je voudrais m’a
cquitter entièrement envers lui. Mais ces jeunes amoureux
n’en font qu’à leur tête. J’offrirai demain à Mr. Darcy de
le rembourser : il s’emportera, tempêtera en protestant d
e son amour pour vous, et ce sera le dernier mot de l’hist
0600oire.
Il se souvint alors de l’embarras qu’elle avait laissé vo
ir en écoutant la lecture de la lettre de Mr. Collins. Il
l’en plaisanta quelques instants ; enfin, il la laissa par
tir, ajoutant comme elle le quittait :
– S’il venait des prétendants pour Mary ou Kitty, vous po
uvez me les envoyer. J’ai tout le temps de leur répondre.

La soirée se passa paisiblement. Lorsque Mrs. Bennet rega
gna sa chambre, Elizabeth la suivit pour lui faire l’impor
tante communication. L’effet en fut des plus déconcertants
. Aux premiers mots, Mrs. Bennet se laissa tomber sur une
chaise, immobile, incapable d’articuler une syllabe. Ce ne
fut qu’au bout d’un long moment qu’elle put comprendre le
sens de ce qu’elle entendait, bien qu’en général elle eût
l’esprit assez prompt dès qu’il était question d’un avant
age pour sa famille, ou d’un amoureux pour ses filles. Enf
in, elle reprit possession d’elle-même, s’agita sur sa cha
ise, se leva, se rassit, et prit le ciel à témoin de sa st
upéfaction.
0601 – Miséricorde ! Bonté divine ! Peut-on s’imaginer cho
se pareille ? Mr. Darcy ! qui aurait pu le supposer ? Est-
ce bien vrai ? – ma petite Lizzy, comme vous allez être ri
che et considérée ! Argent de poche, bijoux, équipages, ri
en ne vous manquera ! Jane n’aura rien de comparable. Je s
uis tellement contente, tellement heureuse- Un homme si ch
armant ! si beau ! si grand ! Oh ! ma chère Lizzy, je n’ai
qu’un regret, c’est d’avoir eu pour lui jusqu’à ce jour t
ant d’antipathie : j’espère qu’il ne s’en sera pas aperçu.
Lizzy chérie ! Une maison à Londres ! Tout ce qui fait le
charme de la vie ! Trois filles mariées ! dix mille livre
s de rentes ! – mon Dieu, que vais-je devenir ? C’est à en
perdre la tête-
Il n’en fallait pas plus pour faire voir que son approbat
ion ne faisait pas de doute. Heureuse d’avoir été le seul
témoin de ces effusions, Elizabeth se retira bientôt. Mais
elle n’était pas dans sa chambre depuis trois minutes que
sa mère l’y rejoignit.
– Mon enfant bien-aimée, s’écria-t-elle, je ne puis pense
r à autre chose. Dix mille livres de rentes, et plus encor
0602e très probablement. Cela vaut un titre. Et la licence
spéciale6 ! Il faut que vous soyez mariés par licence spé
ciale- Mais dites-moi, mon cher amour, quel est donc le pl
at préféré de Mr. Darcy, que je puisse le lui servir demai
n !
Voilà qui ne présageait rien de bon à Elizabeth pour l’at
titude que prendrait sa mère avec le gentleman lui-même. M
ais la journée du lendemain se passa beaucoup mieux qu’ell
e ne s’y attendait, car Mrs. Bennet était tellement intimi
dée par son futur gendre qu’elle ne se hasarda guère à lui
parler, sauf pour approuver tout ce qu’il disait.
Quant à Mr. Bennet, Elizabeth eut la satisfaction de le v
oir chercher à faire plus intimement connaissance avec Dar
cy ; il assura même bientôt à sa fille que son estime pour
lui croissait d’heure en heure.
– J’admire hautement mes trois gendres, déclara-t-il. Wic
kham, peut-être, est mon préféré ; mais je crois que j’aim
erai votre mari tout autant que celui de Jane.
LX

0603 Elizabeth, qui avait retrouvé tout son joyeux entrain
, pria Mr. Darcy de lui conter comment il était devenu amo
ureux d’elle.
– Je m’imagine bien comment, une fois lancé, vous avez co
ntinué, mais c’est le point de départ qui m’intrigue.
– Je ne puis vous fixer ni le jour, ni le lieu, pas plus
que vous dire le regard ou les paroles qui ont tout déterm
iné. Il y a vraiment trop longtemps. J’étais déjà loin sur
la route avant de m’apercevoir que je m’étais mis en marc
he.
– Vous ne vous faisiez pourtant point d’illusion sur ma b
eauté. Quant à mes manières, elles frisaient l’impolitesse
à votre égard, et je ne vous adressais jamais la parole s
ans avoir l’intention de vous être désagréable. Dites-moi,
est-ce pour mon impertinence que vous m’admiriez ?
– Votre vivacité d’esprit, oui certes.
– Appelez-la tout de suite de l’impertinence, car ce n’ét
ait guère autre chose. La vérité, c’est que vous étiez dég
oûté de cette amabilité, de cette déférence, de ces soins
empressés dont vous étiez l’objet. Vous étiez fatigué de c
0604es femmes qui ne faisaient rien que pour obtenir votre
approbation. C’est parce que je leur ressemblais si peu q
ue j’ai éveillé votre intérêt. Voilà ; je vous ai épargné
la peine de me le dire. Certainement, vous ne voyez rien à
louer en moi, mais pense-t-on à cela, lorsqu’on tombe amo
ureux ?
– N’y avait-il rien à louer dans le dévouement affectueux
que vous avez eu pour Jane lorsqu’elle était malade à Net
herfield ?
– Cette chère Jane ! Qui donc n’en aurait fait autant pou
r elle ? Vous voulez de cela me faire un mérite à tout pri
x ; soit. Mes bonnes qualités sont sous votre protection ;
grossissez-les autant que vous voudrez. En retour, il m’a
ppartiendra de vous taquiner et de vous quereller le plus
souvent possible. Je vais commencer tout de suite en vous
demandant pourquoi vous étiez si peu disposé en dernier li
eu à aborder la question ? Qu’est-ce qui vous rendait si r
éservé quand vous êtes venu nous faire visite et le soir o
ù vous avez dîné à Longbourn ? Vous aviez l’air de ne pas
faire attention à moi.
0605 – Vous étiez grave et silencieuse, et ne me donniez a
ucun encouragement.
– C’est que j’étais embarrassée.
– Et moi de même.
– Vous auriez pu causer un peu plus quand vous êtes venu
dîner.
– Un homme moins épris en eût été capable sans doute.
– Quel malheur que vous ayez toujours une réponse raisonn
able à faire, et que je sois moi-même assez raisonnable po
ur l’accepter ! Mais je me demande combien de temps vous a
uriez continué ainsi, et quand vous vous seriez décidé à p
arler, si je ne vous y avais provoqué ? Mon désir de vous
remercier de tout ce que vous avez fait pour Lydia y a cer
tainement beaucoup contribué, trop peut-être : que devient
la morale si notre bonheur naît d’une promesse violée ? E
n conscience, je n’aurais jamais dû aborder ce sujet.
– Ne vous tourmentez pas : la morale n’est pas compromise
. Les tentatives injustifiables de lady Catherine pour nou
s séparer ont eu pour effet de dissiper tous mes doutes. J
e ne dois point mon bonheur actuel au désir que vous avez
0606eu de m’exprimer votre gratitude, car le rapport fait
par ma tante m’avait donné de l’espoir, et j’étais décidé
à tout éclaircir sans plus tarder.
– Lady Catherine nous a été infiniment utile, et c’est de
quoi elle devrait être heureuse, elle qui aime tant à ren
dre service. Aurez-vous jamais le courage de lui annoncer
ce qui l’attend ?
– C’est le temps qui me manquerait plutôt que le courage,
Elizabeth ; cependant, c’est une chose qu’il faut faire,
et si vous voulez bien me donner une feuille de papier, je
vais écrire immédiatement.
– Si je n’avais moi-même une lettre à écrire, je pourrais
m’asseoir près de vous, et admirer la régularité de votre
écriture, comme une autre jeune demoiselle le fit un soir
. Mais, moi aussi, j’ai une tante que je ne dois pas négli
ger plus longtemps.
La longue lettre de Mrs. Gardiner n’avait pas encore reçu
de réponse, Elizabeth se sentant peu disposée à rectifier
les exagérations de sa tante sur son intimité avec Darcy.
Mais à présent qu’elle avait à faire part d’une nouvelle
0607qu’elle savait devoir être accueillie avec satisfactio
n, elle avait honte d’avoir déjà retardé de trois jours la
joie de son oncle et de sa tante, et elle écrivit sur-le-
champ :
« J’aurais déjà dû vous remercier, ma chère tante, de vot
re bonne lettre, pleine de longs et satisfaisants détails.
A vous parler franchement, j’étais de trop méchante humeu
r pour écrire. Vos suppositions, alors, dépassaient la réa
lité. Mais maintenant, supposez tout ce que vous voudrez,
lâchez la bride à votre imagination, et, à moins de vous f
igurer que je suis déjà mariée, vous ne pouvez vous trompe
r de beaucoup. Vite, écrivez-moi, et dites de lui beaucoup
plus de bien que vous n’avez fait dans votre dernière let
tre. Je vous remercie mille et mille fois de ne pas m’avoi
r emmenée visiter la région des Lacs. Que j’étais donc sot
te de le souhaiter ! Votre idée de poneys est charmante ;
tous les jours nous ferons le tour du parc. Je suis la cré
ature la plus heureuse du monde. Beaucoup, sans doute, ont
dit la même chose avant moi, mais jamais aussi justement.
Je suis plus heureuse que Jane elle-même, car elle sourit
0608, et moi je ris ! Mr. Darcy vous envoie toute l’affect
ion qu’il peut distraire de la part qui me revient. Il fau
t que vous veniez tous passer Noël à Pemberley.
« Affectueusement- »
La lettre de Mr. Darcy à lady Catherine était d’un autre
style, et bien différente de l’une et de l’autre fut celle
que Mr. Bennet adressa à Mr. Collins en réponse à sa dern
ière épître.
« Cher monsieur,
« Je vais vous obliger encore une fois à m’envoyer des fé
licitations. Elizabeth sera bientôt la femme de Mr. Darcy.
Consolez de votre mieux lady Catherine ; mais, à votre pl
ace, je prendrais le parti du neveu : des deux, c’est le p
lus riche.
« Tout à vous.
« BENNET. »
Les félicitations adressées par miss Bingley à son frère
furent aussi chaleureuses que peu sincères. Elle écrivit m
ême à Jane pour lui exprimer sa joie et lui renouveler l’a
ssurance de sa très vive affection. Jane ne s’y laissa pas
0609 tromper, mais cependant elle ne put s’empêcher de rép
ondre à miss Bingley beaucoup plus amicalement que celle-c
i ne le méritait.
Miss Darcy eut autant de plaisir à répondre à son frère q
u’il en avait eu à lui annoncer la grande nouvelle, et c’e
st à peine si quatre pages suffirent à exprimer son raviss
ement et tout le désir qu’elle avait de plaire à sa future
belle-soeur.
Avant qu’on n’eût rien pu recevoir des Collins, les habit
ants de Longbourn apprirent l’arrivée de ceux-ci chez les
Lucas. La raison de ce déplacement fut bientôt connue : la
dy Catherine était entrée dans une telle colère au reçu de
la lettre de son neveu que Charlotte, qui se réjouissait
sincèrement du mariage d’Elizabeth, avait préféré s’éloign
er et donner à la tempête le temps de se calmer. La présen
ce de son amie fut une vraie joie pour Elizabeth, mais ell
e trouvait parfois cette joie chèrement achetée lorsqu’ell
e voyait Mr. Darcy victime de l’empressement obséquieux de
Mr. Collins. Darcy supporta cette épreuve avec un calme a
dmirable : il put même écouter avec la plus parfaite sérén
0610ité sir William Lucas le féliciter « d’avoir conquis l
e plus beau joyau de la contrée », et lui exprimer l’espoi
r « qu’ils se retrouveraient tous fréquemment à la cour ».
S’il lui arriva de hausser les épaules, ce ne fut qu’aprè
s le départ de sir William.
La vulgarité de Mrs. Philips mit sans doute sa patience à
plus rude épreuve ; et quoique Mrs. Philips se sentît en
sa présence trop intimidée pour parler avec la familiarité
que la bonhomie de Bingley encourageait, elle ne pouvait
pas ouvrir la bouche sans être commune, et tout le respect
qu’elle éprouvait pour Darcy ne parvenait pas à lui donne
r même un semblant de distinction. Elizabeth fit ce qu’ell
e put pour épargner à son fiancé de trop fréquentes rencon
tres avec les uns et les autres ; et si tout cela diminuai
t parfois un peu la joie de cette période des fiançailles,
elle n’en avait que plus de bonheur à penser au temps où
ils quitteraient enfin cette société si peu de leur goût p
our aller jouir du confort et de l’élégance de Pemberley d
ans l’intimité de leur vie familiale.
LXI
0611
Heureux entre tous, pour les sentiments maternels de Mrs.
Bennet, fut le jour où elle se sépara de ses deux plus ch
armantes filles. Avec quelle satisfaction orgueilleuse ell
e put dans la suite visiter Mrs. Bingley et parler de Mrs.
Darcy s’imagine aisément. Je voudrais pouvoir affirmer po
ur le bonheur des siens que cette réalisation inespérée de
ses voeux les plus chers la transforma en une femme aimab
le, discrète et judicieuse pour le reste de son existence
; mais il n’est pas sûr que son mari aurait apprécié cette
forme si nouvelle pour lui du bonheur conjugal, et peut-ê
tre valait-il mieux qu’elle gardât sa sottise et ses troub
les nerveux.
Mr. Bennet eut beaucoup de peine à s’accoutumer au départ
de sa seconde fille et l’ardent désir qu’il avait de la r
evoir parvint à l’arracher fréquemment à ses habitudes. Il
prenait grand plaisir à aller à Pemberley, spécialement l
orsqu’on ne l’y attendait pas.
Jane et son mari ne restèrent qu’un an à Netherfield. Le
voisinage trop proche de Mrs. Bennet et des commérages de
0612Meryton vinrent à bout même du caractère conciliant de
Bingley et du coeur affectueux de la jeune femme. Le voeu
de miss Bingley et de Mrs. Hurst fut alors accompli : leu
r frère acheta une propriété toute proche du Derbyshire, e
t Jane et Elizabeth, outre tant d’autres satisfactions, eu
rent celle de se trouver seulement à trente milles l’une d
e l’autre.
Kitty, pour son plus grand avantage, passa désormais la m
ajeure partie de son temps auprès de ses soeurs aînées. En
si bonne société, elle fit de rapides progrès, et, soustr
aite à l’influence de Lydia, devint moins ombrageuse, moin
s frivole et plus cultivée. Ses soeurs veillèrent à ce qu’
elle fréquentât Mrs. Wickham le moins possible ; et bien q
ue celle-ci l’engagea souvent à venir la voir en lui prome
ttant force bals et prétendants, Mr. Bennet ne permit jama
is à Kitty de se rendre à ses invitations.
Mary fut donc la seule des cinq demoiselles Bennet qui de
meura au foyer, mais elle dut négliger ses chères études à
cause de l’impossibilité où était sa mère de rester en tê
te-en-tête avec elle-même. Mary se trouva donc forcée de s
0613e mêler un peu plus au monde ; comme cela ne l’empêcha
it pas de philosopher à tort et à travers, et que le voisi
nage de ses jolies soeurs ne l’obligeait plus à des compar
aisons mortifiantes pour elle-même, son père la soupçonna
d’accepter sans regret cette nouvelle existence.
Le mariage de Jane et d’Elizabeth n’amena aucun changemen
t chez les Wickham. Le mari de Lydia supporta avec philoso
phie la pensée qu’Elizabeth devait maintenant connaître to
ute l’ingratitude de sa conduite et la fausseté de son car
actère qu’elle avait ignorées jusque-là, mais il garda mal
gré tout le secret espoir que Darcy pourrait être amené à
l’aider dans sa carrière. C’était tout au moins ce que lai
ssait entendre la lettre que Lydia envoya à sa soeur à l’o
ccasion de ses fiançailles :
« Ma chère Lizzy,
« Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Si vous aimez Mr.
Darcy moitié autant que j’aime mon cher Wickham, vous ser
ez très heureuse. C’est une grande satisfaction que de vou
s voir devenir si riche ! Et quand vous n’aurez rien de mi
eux à faire, j’espère que vous penserez à nous. Je suis sû
0614re que mon mari apprécierait beaucoup une charge à la
cour ; et vous savez que nos moyens ne nous permettent guè
re de vivre sans un petit appoint. N’importe quelle situat
ion de trois ou quatre cents livres serait la bienvenue. M
ais, je vous en prie, ne vous croyez pas obligée d’en parl
er à Mr. Darcy si cela vous ennuie.
« A vous bien affectueusement- »
Comme il se trouvait justement que cela ennuyait beaucoup
Elizabeth, elle s’efforça en répondant à Lydia de mettre
un terme définitif à toute sollicitation de ce genre. Mais
par la suite elle ne laissa pas d’envoyer à sa jeune soeu
r les petites sommes qu’elle pouvait prélever sur ses dépe
nses personnelles. Elle avait toujours été persuadée que l
es modestes ressources du ménage Wickham seraient insuffis
antes entre les mains de deux êtres aussi prodigues et aus
si insouciants de l’avenir. A chacun de leurs changements
de garnison, elle ou Jane se voyait mise à contribution po
ur payer leurs créanciers. Même lorsque, la paix ayant été
conclue, ils purent avoir une résidence fixe, ils continu
èrent leur vie désordonnée, toujours à la recherche d’une
0615situation, et toujours dépensant plus que leur revenu.
L’affection de Wickham pour sa femme se mua bientôt en in
différence. Lydia, elle, lui demeura attachée un peu plus
longtemps, et, en dépit de sa jeunesse et de la liberté de
ses manières, sa réputation ne donna plus sujet à la crit
ique.
Quoique Darcy ne pût consentir à recevoir Wickham à Pembe
rley, à cause d’Elizabeth, il s’occupa de son avancement.
Lydia venait parfois les voir, lorsque son mari allait se
distraire à Londres ou à Bath. Mais, chez les Bingley, tou
s deux firent de si fréquents et si longs séjours que Bing
ley finit par se lasser et alla même jusqu’à envisager la
possibilité de leur suggérer qu’ils feraient bien de s’en
aller.
Miss Bingley fut très mortifiée par le mariage de Darcy ;
mais pour ne pas se fermer la porte de Pemberley, elle di
ssimula sa déception, se montra plus affectueuse que jamai
s pour Georgiana, presque aussi empressée près de Darcy, e
t liquida tout son arriéré de politesse vis-à-vis d’Elizab
eth.
0616 Georgiana vécut dès lors à Pemberley, et son intimité
avec Elizabeth fut aussi complète que Darcy l’avait rêvée
. Georgiana avait la plus grande admiration pour sa belle-
soeur, quoique au début elle fût presque choquée de la man
ière enjouée et familière dont celle-ci parlait à son mari
. Ce frère aîné qui lui avait toujours inspiré un respect
touchant à la crainte, elle le voyait maintenant taquiné s
ans façon ! Elle comprit peu à peu qu’une jeune femme peut
prendre avec son mari des libertés qu’un frère ne permett
rait pas toujours à une soeur de dix ans plus jeune que lu
i.
Lady Catherine fut indignée du mariage de son neveu ; com
me elle donna libre cours à sa franchise dans sa réponse à
la lettre qui le lui annonçait, elle s’exprima en termes
si blessants, spécialement à l’égard d’Elizabeth, que tout
rapport cessa pour un temps entre Rosings et Pemberley. M
ais à la longue, sous l’influence d’Elizabeth, Darcy conse
ntit à oublier son déplaisir et à chercher un rapprochemen
t ; après quelque résistance de la part de lady Catherine,
le ressentiment de celle-ci finit par céder, et, que ce f
0617ût par affection pour son neveu ou par curiosité de vo
ir comment sa femme se comportait, elle condescendit à ven
ir à Pemberley, bien que ces lieux eussent été profanés, n
on seulement par la présence d’une telle châtelaine, mais
encore par les visites de ses oncle et tante de la cité.
Les habitants de Pemberley restèrent avec les Gardiner da
ns les termes les plus intimes. Darcy, aussi bien que sa f
emme, éprouvait pour eux une affection réelle ; et tous de
ux conservèrent toujours la plus vive reconnaissance pour
ceux qui, en amenant Elizabeth en Derbyshire, avaient joué
entre eux le rôle providentiel de trait d’union.
FIN

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Novembre 2009

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