0001
Virgile
L’ ENEIDE
Traduction André Bellessort

Table des matières

LIVRE PREMIER 3
LIVRE II 26
LIVRE III 51
LIVRE IV 73
LIVRE V 95
LIVRE VI 121
LIVRE VII 149
LIVRE VIII 175
LIVRE IX 197
LIVRE X 222
LIVRE XI 250
LIVRE XII 278

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002A propos de cette édition électronique 307

LIVRE PREMIER

Je chante les armes et le héros qui, premier entre tous,
chassé par le destin des bords de Troie, vint en Italie, a
ux rivages où s-élevait Lavinium. Longtemps, et sur terre
et sur mer, la puissance des Dieux d-En Haut se joua de lu
i, à cause du ressentiment de la cruelle Junon ; et longte
mps aussi la guerre l-éprouva en attendant qu-il eût fondé
sa ville et transporté ses dieux dans le Latium : ce fut
là l-origine de la race latine, des Albains nos pères, et,
sur les hauteurs, des remparts de Rome.

Muse, rappelle-moi les causes ; dis-moi pour quelle attei
nte à ses droits sacrés, pour quelle blessure, la reine de
s dieux précipita un homme d-une insigne piété dans un tel
enchaînement de malheurs et devant de si rudes épreuves.
Entre-t-il tant de colère dans les âmes divines ?

0003 Jadis une ville occupée par des colons tyriens, Carth
age, regardait de loin l-Italie et les bouches du Tibre, o
pulente et passionnément âpre à la guerre. Junon la préfér
ait, dit-on, à tout autre séjour, même à Samos. Là étaient
ses armes ; là était son char. Si les destins ne s-y oppo
sent pas, elle rêve et s-efforce déjà d-en faire la reine
des nations. Mais elle avait ouï dire que du sang troyen n
aissait une race qui renverserait un jour cette citadelle
tyrienne et qu-un peuple, roi partout et superbe dans la g
uerre, en sortirait pour la ruine de la Libye : tel est le
sort filé par les Parques. C-est sa crainte ; et le souve
nir des anciennes batailles qu-elle a livrées devant Troie
, au premier rang, pour sa chère Argos, n-est pas encore s
orti de l-esprit de la Saturnienne, non plus que la cause
de sa haine et ses farouches ressentiments : au fond de so
n c-ur vivent toujours le jugement de Paris, le mépris inj
urieux de sa beauté, une race odieuse, l-enlèvement et les
honneurs de Ganymède. Elle en brûlait encore et repoussai
t loin du Latium, ballotté sur l-étendue des mers, ce qui
restait de Troyens échappés aux Grecs et à l-implacable Ac
0004hille. Depuis de longues années, ils erraient, poussés
par les destins, de rivage en rivage. Tant c-était une lo
urde masse à émouvoir que de fonder la nation romaine !

A peine, hors de la vue des côtes siciliennes, les vaisse
aux troyens faisaient voile vers la haute mer et soulevaie
nt de leur proue d-airain l-écume salée, que Junon, son ét
ernelle blessure au c-ur, se dit à elle-même : « Moi, vain
cue, renoncer à mon entreprise et m-avouer incapable d-éca
rter de l-Italie le roi des Troyens ! Assurément les desti
ns me le défendent. Mais Pallas n-a-t-elle pu brûler la fl
otte des Grecs et les engloutir eux-mêmes pour la faute et
la folie du seul Ajax, fils d-Oïlée ? Elle a lancé du hau
t des nuages la foudre rapide de Jupiter, dispersé les nav
ires, bouleversé les flots au souffle des vents ; elle a s
aisi dans un tourbillon le malheureux, qui transpercé vomi
ssait des flammes, et l-a cloué à la pointe d-un roc : et
moi qui marche la reine des dieux, moi la s-ur et l-épouse
de Jupiter, j-en suis depuis tant d-années à guerroyer co
ntre un seul peuple ! Qui, après cela, peut adorer la puis
0005sance de Junon ou viendra en suppliant apporter des of
frandes à ses autels ? »

Ainsi s-agitait son c-ur enflammé : elle arrive en Eolie,
patrie des orages, terre grosse des autans furieux. Là, d
ans une vaste caverne, le roi Eole fait peser son empire s
ur les vents rebelles et les tempêtes sonores ; il les tie
nt emprisonnés et enchaînés ; mais eux s-indignent, rempli
ssent la montagne de leurs grondements et frémissent autou
r de leurs barrières. Assis sur le roc le plus élevé, Eole
, le sceptre à la main, amollit leurs âmes et tempère leur
courroux. Sinon, la mer, la terre, les profondeurs du cie
l seraient certainement emportées dans leur course et bala
yées à travers l-espace. Mais, craignant cela, le Père tou
t-puissant les a enfermés dans des antres noirs sous l-ent
assement et la masse de hautes montagnes et leur a donné u
n roi qui, d-après un pacte immuable et selon ses ordres,
sût les retenir ou leur lâcher les rênes.

C-est à lui que Junon s-adresse suppliante : « Eole, toi
0006qui tiens du père des dieux et du roi des hommes le po
uvoir d-apaiser et de soulever les flots au gré des vents,
une race, mon ennemie, navigue sur la mer tyrrhénienne. E
lle porte en Italie Ilion et ses Pénates vaincus. Déchaîne
les vents, submerge la flotte de ces Troyens, abîme-la, o
u disperse-les et sème la mer de leurs cadavres. J-ai quat
orze Nymphes de formes admirables, et Déiopée en est la pl
us belle. Je l-unirai à toi d-un lien indissoluble et je t
e la donnerai pour toujours. Ce sera la récompense de tes
services, qu-elle te consacre toute sa vie et qu-elle te f
asse le père de beaux enfants. »

Eole lui répond : « C-est à toi, reine, de bien savoir ce
que tu désires ; pour moi, mon devoir est de prendre tes
ordres. Je te dois tout ce que j-ai de royauté, mon sceptr
e, la faveur de Jupiter, le lit où je m-étends au banquet
des dieux, ma puissance sur les orages et les tempêtes. »

A ces mots, du fer de sa lance, il a frappé violemment su
0007r le flanc de la montagne creuse. Les vents, comme for
més en colonne, se ruent par la porte qui s-ouvre, et la t
erre n-est plus qu-un tourbillon. Ils se sont jetés sur la
mer ; l-Eurus, le Notus, l-Africus chargé d-ouragans, se
conjurent, l-arrachent tout entière de ses profonds abîmes
et roulent sur les rivages des lames énormes. Les clameur
s des hommes se mêlent au cri strident des câbles. Les nua
ges dérobent subitement aux yeux des Troyens le ciel et le
jour. Une nuit ténébreuse se couche sur les eaux. Les cie
ux tonnent ; l-air s-illumine criblé d-éclairs. Les hommes
ne voient autour d-eux que la présence de la mort. Enée s
ent tout à coup ses membres glacés. Il gémit et, les paume
s de ses mains tendues vers les astres : « Trois et quatre
fois heureux, s-écrie-t-il, ceux qui, sous les yeux de le
urs parents, devant les hauts murs de Troie, eurent la cha
nce de trouver la mort ! – fils de Tydée, le plus courageu
x de la race des Grecs, que n-ai-je pu tomber dans la plai
ne d-Ilion et rendre l-âme sous tes coups, là où le fer de
l–acide étendit le farouche Hector, là où fut terrassé l
-énorme Sarpédon, là où le Simoïs a saisi et roulé dans so
0008n onde tant de boucliers, de casques et de robustes co
rps ! »

Comme il jetait ces mots, la tempête, où l-Aquilon siffle
, frappe en plein sa voile et soulève les flots jusqu-au c
iel. Les rames se brisent ; la proue vire et découvre aux
vagues le flanc du vaisseau ; et aussitôt arrive avec tout
e sa masse une abrupte montagne d-eau. Les uns restent sus
pendus à la cime ; les autres au fond du gouffre béant ape
rçoivent la terre ; l-eau et le sable bouillonnent furieus
ement. Le Notus fait tournoyer trois navires et les jette
sur des rocs cachés (ces rocs que les Italiens nomment Aut
els, et qui, au milieu de la mer, en affleurent la surface
comme un dos monstrueux). L-Eurus en précipite trois autr
es de la haute mer sur des bas fonds, des Syrtes, pitoyabl
e spectacle ! et les broie contre les écueils ou les enlis
e dans les sables. Celui qui portait les Lyciens et le loy
al Oronte, sous les yeux même d-Enée, reçoit un énorme paq
uet de mer qui de toute sa hauteur s-abat sur la poupe. Le
pilote est arraché et roulé la tête en avant. Trois fois,
0009 sous la poussée du flot et sans changer de place, le
navire tourne sur lui-même ; et le rapace tourbillon le dé
vore. Sur le gouffre immense de rares nageurs apparaissent
, et des armes et des planches et les trésors de Troie. Dé
jà, ni le solide vaisseau d-Ilionée, ni celui du courageux
Achate, ni ceux que montaient Abas et le vieil Alétès, n-
ont résisté à la tempête. Leurs flancs disjoints laissent
passer l-onde ennemie : ils se fendent et s-entr-ouvrent.

Cependant Neptune a entendu les convulsions tumultueuses
de l-Océan et l-ouragan déchaîné ; et les nappes d-eau qui
refluent des profondeurs l-ont gravement irrité. Il a lev
é sa tête calme au-dessus des vagues et promène au loin se
s regards. Il voit la flotte d-Enée disséminée sur toute l
a mer, les Troyens écrasés sous les flots et sous l-écroul
ement du ciel. Le frère de Junon reconnaît les artifices e
t les colères de sa s-ur. Il appelle à lui l-Eurus et le Z
éphyr. « Est-ce de votre origine, leur dit-il, que vous te
nez tant d-audace ? Vous bouleversez le ciel et la terre s
0010ans mon ordre, vous les Vents, et vous osez soulever c
es énormes masses ! Je vous- Mais il vaut mieux apaiser l-
agitation des flots. Une autre fois vous n-en serez pas qu
ittes à si bon compte. Hâtez-vous de fuir et dites ceci à
votre roi : ce n-est pas à lui que le sort a donné l-empir
e de la mer et le terrible trident ; c-est à moi. Il possè
de, lui, les rochers sauvages, vos demeures, Eurus, et sa
cour. Qu-Eole s-y pavane et qu-il règne dans la prison des
vents bien close. »

Il dit et, plus rapidement encore, il calme les flots gon
flés, met en fuite le rassemblement des nuages et ramène l
e soleil. Tous deux, Cymothoé et Triton, pesant sur les na
vires, les détachent de la pointe des rocs. Le dieu lui-mê
me les soulève de son trident, leur ouvre les vastes Syrte
s, et aplanit les eaux dont il rase de ses roues légères l
a surface ondoyante. Il arrive souvent dans un grand peupl
e qu-une sédition éclate et que l-ignoble plèbe entre en f
ureur. Déjà les torches volent et les pierres ; la folie f
ait arme de tout. Mais alors, si un homme paraît que ses s
0011ervices et sa piété rendent vénérable, les furieux s-a
rrêtent, se taisent, dressent l-oreille : sa parole maîtri
se les esprits et adoucit les c-urs. Ainsi tout le fracas
de la mer est tombé, du moment que le dieu, la surveillant
du regard, lance ses chevaux sous un ciel redevenu serein
; il leur lâche les rênes, et son char glisse et vole.

Epuisés, les compagnons d-Enée essaient de gagner les riv
ages les plus proches et se détournent vers les côtes de l
a Libye. Là, s-ouvre une baie profonde et retirée : le por
t est formé par une île dont les flancs s-opposent aux flo
ts du large qui se brisent, se séparent et se replient en
longues ondulations. Des deux côtés, de vastes rochers et
deux pics jumeaux menacent le ciel. Sous leur escarpement
s-élargit une eau tranquille et silencieuse. Au-dessus, co
mme un mur de fond, des bosquets frémissants, et un bois n
oir qui domine du mystère de son ombre. En face de l-île,
sous des rocs qui le surplombent, se creuse un antre avec
des eaux douces et des sièges dans la pierre vive, une dem
eure de Nymphes. Là aucune amarre n-enchaîne les navires f
0012atigués et l-ancre ne les retient pas de son croc mord
ant. C-est là qu-Enée rassemble et fait entrer les sept de
rniers vaisseaux qui lui restent. Dans leur impatience de
toucher terre, les Troyens s-élancent, s-emparent de ce sa
ble tant désiré et s-étendent sur la grève tout ruisselant
s d-eau salée. Achate commence par frapper un caillou et e
n tirer une étincelle ; il la recueille sur des feuilles s
èches, l-entoure et la nourrit de brindilles, et d-un mouv
ement rapide fait jaillir la flamme dans ce foyer. Puis, a
ccablés de besoin, ils retirent de leurs navires les provi
sions de Cérès que l-eau de mer a gâtées, et les instrumen
ts de Cérès ; et ce grain sauvé du naufrage, ils s-apprête
nt à le griller au feu et à le broyer sous la pierre.

Enée cependant escalade un rocher d-où il a une vue immen
se sur la mer. Son regard voudrait y découvrir, ballottés
par les vents, quelques-uns de ses compagnons comme Anthée
, et les birèmes phrygiennes, Capys ou la haute poupe et l
es armes de Caïcus. Aucun vaisseau à l-horizon. Mais il ap
erçoit trois cerfs errant sur le rivage et, derrière eux,
0013un troupeau tout entier qui paît en longue file à trav
ers la vallée. Il s-arrête, saisit dans les mains du fidèl
e Achate son arc et ses flèches rapides ; et d-abord les t
rois chefs, qui portaient haut leur tête aux longues ramur
es, sont abattus. Il poursuit de ses traits le reste de la
troupe qui détale confusément sous la frondaison des bois
, et il n-abandonne sa chasse victorieuse qu-après avoir é
tendu à terre sept énormes bêtes, autant qu-il a de vaisse
aux. Il regagne le port, les distribue à ses compagnons et
leur partage les amphores que le bon Aceste sur le rivage
de Sicile avait remplies de vin et que ce héros leur avai
t données au départ. Puis il console leurs c-urs affligés.

« – mes compagnons, leur dit-il, ce n-est pas d-aujourd-h
ui que nous connaissons le malheur : vous avez souffert de
pires maux, et la Divinité mettra encore un terme à ceux-
ci. Vous avez vu de près la rage de Scylla et ses écueils
mugissants ; vous avez éprouvé ce que sont les rochers des
Cyclopes. Rappelez votre courage ; congédiez la tristesse
0014 et la crainte. Peut-être un jour aurez-vous plaisir à
vous souvenir même de ces épreuves. Un long chemin de has
ards et de périls nous conduit vers le Latium où les desti
ns nous montrent de tranquilles foyers. Là ils nous permet
tront de ressusciter le royaume de Troie. Tenez bon, et co
nservez-vous pour cet heureux avenir. »

C-est ainsi qu-il leur parle : tourmenté d-énormes soucis
, il se fait un visage plein d-espérance et refoule sa dou
leur au plus profond de son âme. Les Troyens se mettent en
devoir de préparer les bêtes abattues pour le repas qui v
ient. Ils les écorchent, les dépècent, en dénudent les cha
irs. Les uns découpent et embrochent ces chairs palpitante
s. Les autres sur le rivage attisent la flamme autour des
vases de bronze. La nourriture les ranime ; étendus sur l-
herbe, ils se rassasient d-un vieux Bacchus et d-une grass
e venaison. La faim satisfaite et le service enlevé, ils s
-entretiennent longuement de leurs compagnons perdus, flot
tant de l-espoir à la crainte. Vivent-ils encore ? ou ont-
ils rendu le dernier soupir et n-entendent-ils plus l-appe
0015l de leur nom ? Surtout le pieux Enée pleure en lui-mê
me la perte du vaillant Oronte et d-Amycus, et les cruels
destins de Lycus, et le fort Gyas et le fort Cloanthe.

Ils avaient fini, quand, du haut de la voûte éthérée, Jup
iter, tenant sous ses yeux la mer semée de voiles et l-éte
ndue des terres et les rivages et les peuples qui les habi
tent au loin, s-arrêta au sommet du ciel et fixa ses regar
ds sur le royaume de Libye. Et comme cette vue occupait sa
pensée, triste, les yeux brillants à travers ses larmes,
Vénus lui dit : « Toi qui gouvernes sous des lois éternell
es l-empire des hommes et des dieux, et qui les épouvantes
de ta foudre, quel crime mon Enée a-t-il commis envers to
i, qu-ont pu faire les Troyens pour qu-après avoir subi ta
nt de funérailles, leur désir de l-Italie leur ferme l-uni
vers ? C-est d-eux pourtant qu-au cours des siècles devaie
nt naître les Romains ; c-est du sang ranimé de Teucer que
devaient sortir ces maîtres qui tiendraient en pleine sou
veraineté toutes les terres et l-océan : tu l-avais promis
. Qui t-a fait changer, mon père ? Cette pensée me consola
0016it de l-écroulement de Troie et de ses lamentables rui
nes : aux destins contraires j-opposais des destins répara
teurs. Maintenant la même fortune poursuit ces hommes de m
alheur en malheur. Roi tout-puissant, quand finiront leurs
épreuves ? Vois Anténor : échappé du milieu des Achéens,
il a pu, sans danger, pénétrer dans le golfe d-Illyrie jus
qu-au c-ur même du royaume des Liburnes et franchir les so
urces d-où le Timave, par neuf bouches, au vaste grondemen
t des montagnes, s-en va avec la violence d-une mer, et pr
esse les campagnes de ses flots retentissants. Là pourtant
il a fondé la ville de Padoue, il a établi ses Troyens, d
onné un nom à son peuple, suspendu les armes de Troie ; et
il se repose aujourd-hui, tranquille, dans une paix profo
nde. Mais nous, tes enfants, à qui tu consens l-entrée des
hautes demeures du ciel, il faut qu-abandonnés à la haine
d-une seule divinité, ô douleur, nous perdions nos vaisse
aux, et que nous soyons rejetés loin de la rive italienne
! Est-ce là le prix de la piété ? Est-ce ainsi que tu nous
rends notre sceptre ? »

0017 Le Père des hommes et des dieux, avec un sourire et c
e visage qui rassérène le ciel orageux, effleura d-un bais
er les lèvres de sa fille et lui répondit : « Rassure-toi,
Cythérée. La destinée de tes Troyens reste immuable. Tu v
erras la ville et les murs promis de Lavinium, et tu empor
teras dans l-espace jusqu-aux astres du ciel le magnanime
Enée. Rien ne m-a fait changer. Je veux bien, puisque cett
e inquiétude te ronge, dérouler sous tes yeux toute la suc
cession des secrets du destin : ton Enée soutiendra en Ita
lie une terrible guerre ; il domptera des peuples farouche
s et donnera à ses hommes des lois et des remparts, jusqu-
au moment où le troisième été l-aura vu régner au Latium e
t où le troisième hiver aura passé sur la soumission des R
utules. Mais l-enfant qui porte aujourd-hui le surnom d-Iu
le (il s-appelait Ilus tant que la fortune d-Ilion fut deb
out et son royaume), Ascagne, remplira de son règne le lon
g déroulement des mois durant trente années, et, de Lavini
um, il transférera le siège de sa royauté derrière les rem
parts d-une ville nouvelle, la puissante Albe la Longue. L
à, pendant trois siècles pleins, régnera la race d-Hector,
0018 jusqu-au jour où une prêtresse de la famille royale,
Ilia, grosse des -uvres de Mars, enfantera des jumeaux. Ro
mulus, gorgé de lait à l-ombre fauve de sa nourrice la lou
ve, continuera la race d-Enée, fondera la ville de Mars et
nommera les Romains de son nom. Je n-assigne de borne ni
à leur puissance ni à leur durée : je leur ai donné un emp
ire sans fin. Mieux encore : l-âpre Junon, qui fatigue auj
ourd-hui de sa crainte et la mer et la terre et le ciel, r
eviendra à des sentiments meilleurs et protégera comme moi
, le peuple qui portera la toge, les Romains maîtres du mo
nde. Telle est ma volonté. Un jour, dans la suite des âges
, la maison d-Assaracus pressera du joug de la servitude P
htie et la fameuse Mycènes et dominera sur Argos vaincue.
De cette belle race naîtra le Troyen César dont l-Océan se
ul bornera l-empire et les astres, la renommée : son nom d
e Jules viendra du grand nom d-Iule. Un jour, chargé des d
épouilles de l-Orient, tu le recevras au ciel en toute tra
nquillité ; et à lui aussi les hommes adresseront leurs pr
ières. Alors les durs siècles renonceront aux guerres et s
-adouciront. La Bonne Foi aux cheveux blancs et Vesta, Qui
0019rinus, de concert avec son frère Rémus, donneront des
lois. Etroitement barrées de fer, les terribles portes de
la Guerre se fermeront. A l-intérieur, la Fureur sacrilège
, assise sur un sauvage monceau d-armes, les mains enchaîn
ées derrière le dos par cent n-uds d-airain, frémira, héri
ssée et la bouche sanglante. »

Il dit et du haut des cieux il envoie le fils de Maia pou
r que l-hospitalité ouvre aux Troyens la terre et la ville
nouvelle de Carthage, car il craignait que Didon, ignoran
te du destin, ne les repoussât de ses frontières. Le dieu
vole et rame de ses ailes à travers l-immensité et touche
en un instant aux bords de la Libye. Il accomplit les ordr
es donnés : sous la volonté divine, les Carthaginois dépos
ent leur farouche humeur, et surtout la reine conçoit à l-
égard des Troyens des sentiments de paix et de bonté.

Le pieux Enée, dont la nuit s-était passée à réfléchir, s
e lève et sort au premier rayon de la bonne lumière. Il ve
ut explorer ces lieux inconnus, savoir sur quelles rives l
0020e vent l-a poussé, si ces terres, qu-il voit incultes,
sont habitées par des hommes ou des bêtes sauvages, et ra
pporter à ses compagnons les précisions de son enquête. Sa
flotte est bien cachée dans un enfoncement des bois sous
une voûte de rochers, tout enveloppée d-arbres et d-ombre
mystérieuse. Le seul Achate l-accompagne, balançant à la m
ain deux javelots au large fer. Au milieu de la forêt sa m
ère s-avança à sa rencontre ; elle avait pris le visage et
l-attitude d-une jeune fille : telle, une vierge de Spart
e avec ses armes, ou telle la Thrace Harpalyce qui fatigue
ses chevaux et devance à la course le vol de l-Eurus. Ell
e portait suspendu à son épaule l-arc flexible, comme une
chasseresse, et elle avait abandonné sa chevelure au capri
ce du vent, la jambe nue jusqu-au genou et les plis ondoya
nts de sa robe relevés par un n-ud. – « Hé, jeunes gens, f
it-elle la première, dites-moi si par hasard vous n-avez p
as vu une de mes s-urs, armée d-un carquois et couverte d-
une peau de lynx tachetée, qui errait ou qui chassait à gr
ands cris un sanglier écumant ? » Ainsi parle Vénus et le
fils de Vénus répond : « Je n-ai vu ni entendu aucune de t
0021es s-urs, ô jeune fille que je ne sais comment nommer.
Tu n-as pas le visage d-une mortelle et l-on ne sent pas
la mortelle au son de ta voix. Déesse certainement, (s-ur
de Phébus peut-être, ou vierge du sang des Nymphes ?) sois
-nous propice, et, qui que tu sois, allège notre lourde tâ
che. Sous quel ciel enfin, sur quelles rives sommes-nous j
etés ? Fais-le-nous savoir. Nous ignorons tout, les hommes
, les lieux, et nous errons poussés ici par le vent et les
vastes flots. Plus d-une victime tombera sous notre main
au pied de tes autels. »

– « Je ne suis pas digne d-un tel honneur, répondit Vénus
. La mode des jeunes filles tyriennes est de porter le car
quois et de chausser haut le cothurne de pourpre. Tu vois
le royaume punique, un Etat des Tyriens et d-Agénor ; mais
tu es dans le pays des Libyens, race intraitable et guerr
ière. Le pouvoir appartient à Didon qui s-est sauvée de Ty
r pour fuir son frère. L-injustice qu-elle a soufferte ser
ait longue à raconter et longues les péripéties : je n-en
effleurerai que les plus saillantes. Son mari Sychée était
0022 le plus riche seigneur de la Phénicie, et la malheure
use l-aimait d-un grand amour. Son père la lui avait donné
e vierge et l-avait mariée sous les auspices d-un premier
hymen. Mais son frère, qui possédait le royaume de Tyr, Py
gmalion, était le plus abominable des scélérats. Une furie
use haine se mit entre les deux beaux-frères. Pygmalion, a
veuglé par la passion de l-or, surprend et tue Sychée en s
ecret devant l-autel domestique, le sacrilège, sans pitié
pour l-amour de sa s-ur. Le forfait demeura longtemps cach
é ; et ce misérable, à force d-impostures, trompait d-un v
ain espoir la douleur de l-amante. Mais elle vit dans son
sommeil l-image de son mari privé de sépulture, le visage
effroyablement pâle : il lui montrait l-autel ensanglanté,
sa poitrine traversée d-une lame, et il lui découvrit tou
t le mystérieux crime de sa maison. Puis il lui conseille
une fuite rapide et l-exil, et, pour l-aider dans sa route
, il lui révèle d-anciens trésors enfouis dans la terre, u
ne masse ignorée d-argent et d-or. Bouleversée, Didon prép
arait sa fuite et se cherchait des compagnons. Tous ceux à
qui le tyran inspirait une haine violente ou une âpre cra
0023inte se joignent à elle. Ils s-emparent de vaisseaux q
ui, par hasard, allaient appareiller et les chargent d-or.
Les richesses que Pygmalion avait convoitées sont confiée
s à la mer : une femme a tout conduit. Ils arrivèrent dans
ce pays où tu verras aujourd-hui surgir d-énormes rempart
s et la citadelle d-une nouvelle ville, Carthage. Ils ache
tèrent tout le sol qu-on pouvait entourer avec la peau d-u
n taureau, d-où son nom de Byrsa. Mais vous enfin, qui ête
s-vous ? D-où venez-vous ? Où allez-vous ? » A ces questio
ns il soupire et répond d-une voix profonde :

– « – déesse, s-il me fallait remonter à la première orig
ine de nos malheurs et si tu avais le loisir d-en entendre
le récit année par année, Vesper, avant que j-eusse fini,
fermerait les yeux du jour dans le sombre Olympe. Nous ve
nons de l-antique Troie, dont le nom est peut-être arrivé
à tes oreilles ; nous avons été traînés de mer en mer, et
les hasards de la tempête nous ont jetés sur les côtes de
la Libye. Je suis le pieux Enée qui emporte dans ses vaiss
eaux ses Pénates arrachés à l-ennemi, et que la renommée a
0024 fait connaître jusqu-au ciel. Je cherche l-Italie, ma
patrie, et le berceau de ma race issue du souverain Jupit
er. Je me suis embarqué sur la mer Phrygienne avec vingt n
avires ; la déesse ma mère m-indiquait la route et je suiv
ais les oracles. C-est à peine s-il m-en reste sept désemp
arés par les flots et l-Eurus. Moi-même, inconnu, dénué de
tout, j-erre dans les déserts libyens, chassé d-Europe et
d-Asie. » Vénus n-en supporta pas davantage et interrompi
t ces plaintes douloureuses.

– « Qui que tu sois, non, je le crois, les dieux ne t-env
ient point le jour que tu respires, puisque tu es arrivé à
la ville tyrienne. Poursuis donc et va d-ici jusqu-au seu
il de la reine. Je t-annonce que tes compagnons et ta flot
te sont revenus et qu-un heureux changement des Aquilons l
es a menés en lieu sûr, si toutefois la science des augure
s où mes parents m-ont instruite ne m-abuse pas. Vois ces
douze cygnes heureux de s-être reformés en bataillon. L-oi
seau de Jupiter, fondant des plaines éthérées, les avait d
ispersés dans le libre espace : maintenant en longue file
0025ils atterrissent ou choisissent du regard la place où
atterrir. Ils fêtent leur retour du battement strident de
leurs ailes ; leur troupe a tournoyé dans le ciel et a cha
nté à pleine voix. Ainsi tes vaisseaux et tes jeunes équip
ages sont déjà au port ou y entrent à voiles déployées. Po
ursuis donc : ce chemin te conduit ; suis-le. »

Elle se détourne à ces mots, et son cou brille de l-éclat
d-une rose ; du haut de sa tête ses cheveux parfumés d-am
broisie exhalent une odeur divine ; les plis de sa robe co
ulent jusqu-à ses pieds, et sa démarche a révélé la déesse
. Enée a reconnu sa mère, et ses paroles courent après ell
e. « Pourquoi abuser si souvent ton fils de fausses appare
nces ? Tu es cruelle, toi aussi. Pourquoi ne m-est-il pas
donné de te presser la main, de t-entendre et de te répond
re sans feinte ? » Tout en lui adressant ces reproches, il
se dirige vers la ville. Mais sa mère a enveloppé leur ma
rche d-un obscur brouillard ; la déesse épaissit autour d-
eux ce voile de nuages pour que personne ne puisse les voi
r ni les toucher, ni les retarder, ni leur demander la cau
0026se de leur venue. Puis elle s-élève dans les airs et s
-en retourne à Paphos ; elle aime à revoir ce séjour où le
s cent autels de son temple fument de l-encens sabéen et e
mbaument les fraîches guirlandes.

Cependant ils avaient pris vivement le sentier qui leur é
tait indiqué, et ils gravissaient la colline qui de toute
sa hauteur domine la ville et en face regarde les remparts
. Enée admire la cité monumentale, jadis un amas de gourbi
s ; il admire les portes, le bruissement de la foule, le p
avé des rues. Les Tyriens travaillent ardemment : les uns
prolongent les murs, construisent la citadelle, roulent de
bas en haut des blocs de pierre ; les autres se choisisse
nt l-emplacement d-une demeure et l-entourent d-un sillon.
Ils élisent des juges, des magistrats, un sénat auguste.
Ici on creuse des ports ; là, on bâtit un théâtre sur de l
arges assises, et d-énormes colonnes sortent de la pierre,
hautes décorations de la scène future. Ainsi, au retour d
e l-été, par les champs en fleurs, les abeilles en plein s
oleil s-évertuent sans trêve : elles font sortir les essai
0027ms déjà adultes ou elles condensent la liqueur du miel
et gonflent leurs cellules d-un doux nectar, ou elles reç
oivent la charge de celles qui rentrent, ou, en bataillon
serré, elles repoussent de la ruche la troupe paresseuse d
es frelons. C-est un bouillonnement de travail, et des ray
ons odorants sort un parfum de thym. « Heureux, ceux qui v
oient déjà s-élever leurs murailles ! » dit Enée, et il re
garde les hautains monuments de la ville. – merveille, env
eloppé d-un nuage il marche dans la foule, se mêle aux hom
mes et n-est vu d-aucun d-eux.

Il y avait au centre de la ville un bois sacré riche d-om
bre où les Carthaginois, ballottés par les flots et la tem
pête, déterrèrent dès leur arrivée le présage que leur ava
it annoncé la royale Junon : une tête de cheval fougueux,
signe pour leur nation de victoires guerrières et de vie a
bondante à travers les siècles. Didon la Sidonienne y édif
iait à Junon un vaste temple aussi considérable par les of
frandes des hommes que par la puissance de la déesse. Des
degrés s-élevaient à son parvis d-airain ; les linteaux de
0028 la porte étaient fixés par des attaches d-airain, et
sur les gonds criaient des portes d-airain. Dans ce bois u
ne chose inattendue et rassurante s-offrit pour la premièr
e fois aux regards d-Enée. Pour la première fois il osa es
pérer le salut et concevoir dans sa misère un meilleur Ave
nir. Comme, au pied du temple immense, il en parcourait le
s détails en attendant la reine et qu-il admirait la fortu
ne de cette ville, l-émulation des artistes, leur travail
et leur -uvre, il voit représentées dans leur ordre les ba
tailles d-Ilion, toute cette guerre dont la renommée s-est
répandue à travers le monde entier, les Atrides et Priam
et Achille cruel pour les uns comme pour l-autre. Il s-arr
ête et verse des larmes : « Quel pays, Achate, quel canton
de l-univers ne sont pas remplis de nos malheurs ? Voici
Priam ! Ici même, les belles actions ont leur récompense ;
il y a des larmes pour l-infortune, et les choses humaine
s touchent les c-urs. Ne crains plus : cette renommée, n-e
n doute pas, nous apportera quelque chance de salut. » Et
il se repaît l-âme de ces vaines peintures, tout gémissant
et le visage inondé d-un torrent de larmes. Il avait deva
0029nt les yeux, se battant autour de Pergame, d-un côte l
es Grecs qui fuyaient pressés par la jeunesse de Troie, de
l-autre les Phrygiens en fuite devant le char et l-aigret
te d-Achille. Tout près, il reconnaît en pleurant les tent
es de Rhésus d-une blancheur de neige : la trahison les a
livrées dans le premier sommeil ; le fils de Tydée sanglan
t y promène le saccage et le massacre, et tourne vers son
camp les chevaux ardents du Thrace avant qu-ils aient pu g
oûter les pâturages de Troie et boire aux eaux du Xanthe.
Plus loin Troïlus a perdu ses armes et fuit, infortuné jeu
ne homme, inégal adversaire d-Achille ; ses chevaux l-empo
rtent tombé en arrière, attaché à son char vide et tenant
encore les rênes ; sa tête et sa chevelure sont traînées s
ur le sol et sa lance renversée trace un sillon dans la po
ussière. Plus loin, les femmes d-Ilion montaient vers le t
emple de l-hostile Pallas. Les cheveux épars, elles lui ap
portaient le péplos, tristes suppliantes, et se frappaient
la poitrine ; mais la déesse, les yeux fixés à terre, dét
ournait la tête. Trois fois autour des murs d-Ilion Achill
e avait traîné Hector, et maintenant, à prix d-or, il vend
0030ait son cadavre. Alors Enée pousse du fond de sa poitr
ine un immense gémissement lorsqu-il aperçoit les dépouill
es, le char, le corps de son ami et Priam qui tend ses mai
ns désarmées. Lui-même il se reconnaît aux prises dans le
combat avec les chefs Achéens, et il reconnaît les bataill
ons venus de l-Orient et les armes du noir Memnon. La furi
euse Penthésilée conduit ses troupes d-Amazones avec leurs
boucliers en forme de croissant ; et toute à son ardeur a
u milieu de ses milliers de combattantes, le baudrier d-or
noué sous son sein nu, cette vierge de la guerre ne crain
t pas d-affronter les hommes.

Pendant que le Dardanien Enée admire, stupéfait, immobile
, absorbé dans sa contemplation, la reine Didon, éclatante
de beauté, s-est avancée vers le temple avec un nombreux
cortège de jeunes Tyriens. Lorsqu-aux rives de l-Eurotas o
u sur les jougs du Cynthe, Diane conduit ses ch-urs, suivi
e de mille Oréades rassemblées de tous les points de la mo
ntagne, elle porte un carquois à l-épaule et en marchant d
épasse de la tête ses compagnes divines ; et le c-ur de La
0031tone tressaille d-une joie silencieuse. C-était ainsi
qu-apparaissait Didon ; ainsi qu-elle s-avançait rayonnant
e au milieu des siens, hâtant les travaux et la croissance
de son royaume. Devant les portes du sanctuaire, sous la
voûte du temple, entourée d-hommes en armes, elle s-assied
sur un trône très élevé. Elle était en train de rendre la
justice, d-édicter des lois, de distribuer équitablement
l–uvre à faire ou de la tirer au sort, quand, tout à coup
, dans un grand mouvement de foule, Enée voit s-approcher
Anthée et Sergeste et le fort Cloanthe et d-autres Troyens
que le noir tourbillon avait dispersés sur la mer et entr
aînés très loin de lui vers d-autres rivages. Il demeure é
tonné et Achate est, comme lui, frappé de joie et de crain
te. Ils désireraient ardemment leur presser les mains ; ma
is il y a là des choses qu-ils ignorent et qui les trouble
nt. Ils se contiennent, et, en observation sous leur mante
au de nuée, ils attendent de savoir quel a été le sort de
leurs compagnons, où ils ont laissé leur flotte, ce qu-ils
viennent faire, car, choisis dans tous les vaisseaux, ils
allaient implorant la bienveillance royale et se dirigeai
0032ent vers le temple au milieu des clameurs.

Lorsqu-ils y furent entrés et qu-on leur eut permis de pa
rler devant la reine, le plus âgé, Ilionée, commença tranq
uillement : « – reine, à qui Jupiter donna de fonder une v
ille nouvelle et de mettre le frein de la justice à des na
tions superbes, écoute la prière de malheureux Troyens que
les vents ont traînés sur toutes les mers : écarte de nos
vaisseaux un abominable incendie ; épargne une race pieus
e ; examine ce que nous sommes. Nous ne venons point ravag
er avec le fer les pénates libyens ni piller vos richesses
et les emporter vers le rivage. Nos c-urs n-ont pas une t
elle audace ni des vaincus une telle insolence. Il est un
pays que les Grecs appellent Hespérie, terre vénérable, pu
issante par les armes et par la fécondité de la glèbe. Les
-notriens l-ont habité : on dit qu-aujourd-hui leurs desc
endants ont nommé leur nation Italie du nom de leur roi. C
-était là notre but. Mais soudain, se levant avec les flot
s, l-orageux Orion nous a entraînés sur des bas-fonds invi
sibles et, dans le déchaînement des Austers, à travers des
0033 vagues qui nous passaient par-dessus la tête, et à tr
avers des rochers inextricables, il nous a dispersés. Peu
d-entre nous ont abordé à vos rives. Mais quelle est cette
race d-hommes ? Quelle patrie assez barbare souffre de pa
reilles m-urs ? On nous refuse l-hospitalité du rivage. On
pousse des cris de guerre ; on nous défend de mettre le p
ied sur une bande de sable. Si vous méprisez le genre huma
in et les armes des mortels, comptez du moins que les dieu
x ont la mémoire de leurs lois obéies ou violées. Enée éta
it notre roi : nul n-a jamais été plus juste, ni plus gran
d par la piété, ni plus grand dans la guerre. Si les desti
ns nous ont conservé ce héros, s-il respire encore l-air d
u ciel, s-il n-est pas couché dans les cruelles ombres, so
is-en certaine, tu n-auras pas à te repentir de l-avoir pr
évenu en générosité. Nous avons aussi dans les régions de
la Sicile des villes, des armes et l-illustre Aceste de sa
ng troyen. Permets-nous de tirer sur le rivage notre flott
e maltraitée par les vents, de tailler des planches et d-é
monder des rames dans les arbres de tes forêts, pour que n
ous puissions, si nos compagnons et notre roi nous sont re
0034ndus et, avec eux, la route de l-Italie, gagner joyeus
ement cette Italie et le Latium, et – s-il n-y a plus de s
alut, si les flots Libyens, ô père bienfaisant des Troyens
, se sont refermés sur toi, s-il ne nous reste même pas Iu
le, notre espoir, – pour que du moins nous regagnions la m
er sicilienne, les demeures toutes préparées, d-où nous so
mmes venus jusqu-ici, et le roi Aceste. » Les Troyens appr
ouvent d-un long murmure ces paroles d-Ilionée.

Alors Didon, les yeux baissés, répondit brièvement : « Ra
ssurez-vous, Troyens : bannissez vos alarmes. De dures cir
constances et la nouveauté de mon empire m-imposent ces ri
gueurs et m-obligent à garder ainsi toutes mes frontières.
Qui ne connaîtrait la race des gens d-Enée, et la ville d
e Troie, ses vertus, ses héros, cette guerre et son vaste
incendie ? Nous autres, Carthaginois, nous n-avons pas l-e
sprit si grossier, et le Soleil n-attelle pas ses chevaux
si loin de notre ville tyrienne. Que vous choisissiez la g
rande Hespérie et les champs saturniens ou la terre d-Eryx
et le roi Aceste, vous pouvez compter sur mon appui pour
0035vous y rendre, et je vous aiderai de mes ressources. V
ous plairait-il de vous fixer avec des droits égaux dans m
on royaume ? La ville que j-élève est la vôtre. Tirez vos
vaisseaux sur le rivage. Je ne ferai aucune différence ent
re les Troyens et les Tyriens. Et plût au ciel que votre r
oi, poussé par le même Notus, plût au ciel qu-Enée fût ici
! Pour moi, j-enverrai le long des côtes des hommes sûrs
avec ordre de s-enquérir jusqu-à l-extrémité de la Libye s
i le naufrage ne l-a pas jeté errant dans quelque ville ou
dans quelque forêt. »

Réconfortés par ces mots, le courageux Achate et le divin
Enée brûlaient depuis longtemps de s-élancer hors de leur
nuage. Le premier, Achate prend la parole : « Fils d-une
déesse, dit-il à Enée, que décides-tu maintenant ? Tout es
t sauvé, tu le vois : tu as retrouvé ta flotte et tes comp
agnons. Le seul qui manque, nous l-avons vu sous nos yeux
s-abîmer dans les flots : pour le reste, les prédictions d
e ta mère se réalisent. » Il achevait à peine que soudain
le nuage qui les enveloppait se déchire et se change en un
0036 air pur et transparent. Debout, Enée resplendit d-une
vive lumière avec le visage et les épaules d-un dieu. D-u
n souffle sa mère lui avait donné la beauté de la chevelur
e, l-éclat de pourpre de la jeunesse et la séduction du re
gard. Ainsi l-artiste ajoute la grâce à l-ivoire et entour
e d-or blond l-argent ou le marbre de Paros.

Alors, sous tous les yeux étonnés de la subite apparition
, il s-adresse à la reine : « Me voici, dit-il : je suis c
elui que vous cherchez, le Troyen Enée échappé aux flots d
e la Libye. – toi, qui seule as eu pitié des indicibles so
uffrances de Troie, toi qui accueilles dans ta ville et da
ns ton palais, comme des alliés, ce qui reste du massacre
des Grecs, ces malheureux épuisés par les hasards de la te
rre et de la mer, dénués de tout, il n-est pas en notre po
uvoir de reconnaître dignement tes bienfaits, Didon, ni au
pouvoir des survivants de la nation dardanienne, dispersé
s dans le vaste monde. Que les dieux, – si la piété trouve
au ciel des témoins puissants qui la protègent, si quelqu
e part la justice et la conscience du bien valent encore q
0037uelque chose, – que les dieux te récompensent comme tu
le mérites. – temps heureux qui t-ont vue naître ! Quels
admirables parents ont donné le jour à une telle fille ? T
ant que les fleuves courront à la mer, tant que l-ombre gl
issera dans le repli des montagnes, tant que l-air du ciel
nourrira le feu des astres, ta gloire, ton nom, tes louan
ges vivront sur toutes les terres où le sort m-appellera.
» Il dit et tend la main droite à son ami Ilionée, la gauc
he à Séreste, puis aux autres, au fort Gyas et au fort Clo
anthe.

Sa vue d-abord, et, aussitôt après, l-idée d-une si grand
e infortune avaient frappé de stupeur la Sidonienne Didon
: « Fils d-une déesse, lui répondit-elle, comment nommer l
e sort qui te poursuit à travers tant de périls ? Quelle v
olonté furieuse t-a jeté sur ces côtes sauvages ? Est-ce t
oi cet Enée que la puissante Vénus a conçu du Dardanien An
chise en Phrygie, au bord du Simoïs ? Pour moi, il me souv
ient que Teucer vint à Sidon, chassé de sa patrie et cherc
hant, avec l-aide de Bélus, un nouveau royaume. Bélus, mon
0038 père, avait alors ravagé l-opulente Chypre et, vainqu
eur, la tenait sous sa domination. C-est depuis ce temps q
ue je connais la chute de Troie et ton nom et les rois des
Grecs. Bien que leur ennemi, Teucer faisait un grand élog
e des Troyens et se flattait même de descendre comme vous
de l-antique souche des Teucriens. Venez donc, jeunes gens
; entrez dans nos demeures. Moi aussi, j-ai traversé de l
ongues épreuves ; la fortune, qui m-a enfin fixée sur cett
e terre, me ballotta comme vous ; et l-expérience du malhe
ur m-apprit à secourir les malheureux. »

Elle dit, et elle conduit Enée sous son toit royal en mêm
e temps qu-elle ordonne des actions de grâces dans les tem
ples des dieux. Elle envoie sur le rivage à ses compagnons
vingt taureaux, cent porcs énormes au dos hérissé et cent
agneaux bien gras avec leurs mères, présents d-un jour de
fête. On décore l-intérieur du palais qui resplendit d-un
luxe régalien ; et au centre le banquet se prépare : des
tapis artistement travaillés et d-une pourpre superbe ; su
r les tables, une lourde argenterie et, ciselés dans l-or,
0039 les hauts faits des ancêtres de la reine, toute une l
ongue suite de gloire déroulée parmi tant de héros depuis
l-origine de cette vieille nation.

Enée, car l-amour paternel ne permet pas de repos à son c
-ur, dépêche Achate vers ses navires : il annoncera ces no
uvelles à Ascagne et l-amènera dans la ville : Ascagne, to
ut le souci, toute la tendresse de son père. De plus, il a
pportera des présents arrachés aux ruines d-Ilion, une rob
e que raidissent des figures brodées dans l-or, et un voil
e à la bordure d-acanthe couleur de safran : l-Argienne Hé
lène avait emporté, lorsqu-elle quittait Mycènes pour son
coupable hymen de Pergame, ces parures dont sa mère Léda l
ui avait fait le don merveilleux. Il y ajoutera le sceptre
qui appartenait jadis à l-aînée des filles de Priam, Ilio
né, et son collier de perles et sa couronne doublement enr
ichie de gemmes et d-or. Empressé d-obéir, Achate se hâtai
t vers les vaisseaux.

De son côté, Vénus combine de nouveaux artifices, de nouv
0040eaux desseins : Cupidon changera de forme et de visage
et viendra sous les traits du doux Ascagne ; de ses prése
nts il embrasera la reine et fera couler dans ses veines l
a folie d-amour. Ce palais, en effet, lui demeure suspect
; elle craint l-homme de Tyr aux deux paroles ; et les noi
rceurs de Junon la brûlent d-une angoisse qui redouble ave
c la nuit. Elle s-adresse au dieu qui porte des ailes, à l
-Amour. « Mon fils, lui dit-elle, toi qui es ma force et m
a grande puissance, mon fils, toi qui seul dédaignes les t
raits dont le Père souverain a frappé Typhon, j-ai recours
à toi et je fais appel en suppliante à ton pouvoir divin.
Tu sais comment la haine de l-âpre Junon a ballotté ton f
rère Enée de rivage en rivage, et tu t-es souvent affligé
de ma douleur. Aujourd-hui la Phénicienne Didon le retient
et l-arrête de sa voix caressante : j-ignore ce qu-il adv
iendra de cette hospitalité junonienne, mais j-ai peur. Ju
non ne se relâchera pas dans une circonstance aussi décisi
ve. C-est pourquoi je médite de la prévenir, de prendre la
reine à mon piège et de l-enflammer si bien qu-aucune inf
luence divine ne la change et qu-un grand amour l-attache,
0041 comme moi-même, à ton frère Enée. Voici comment tu po
urrais le faire : écoute. A l-appel de son père, l-enfant
royal, mon plus cher souci, va se rendre à Carthage : il p
orte des présents qu-ont épargnés les mers et l-incendie d
e Troie. Je l-endormirai et le déposerai dans mon enceinte
sacrée sur les hauteurs de Cythère ou d-Idalie, de façon
qu-il ignore mes ruses et ne puisse se jeter au travers. T
oi, pour le temps d-une seule nuit, déguise-toi, prends sa
forme, et, enfant, revêts ce visage d-enfant qui t-est si
connu. Lorsque Didon, toute à la joie, te recevra sur ses
genoux au milieu du festin royal et des libations de Bacc
hus, lorsqu-elle t-embrassera et te couvrira de doux baise
rs, souffle sur elle un feu secret et, sans qu-elle s-en a
perçoive, verse-lui ton poison. »

L-Amour obéit à sa mère chérie ; il se dépouille de ses a
iles, et c-est un plaisir pour lui d-imiter la démarche d-
Iule. Vénus, elle, répand un tranquille sommeil dans les m
embres d-Ascagne et l-emporte, pressé contre son sein, sur
les hauteurs d-Idalie, dans un bois sacré où la marjolain
0042e l-enveloppe mollement de son ombre douce, de ses fle
urs et de son parfum.

Et déjà Cupidon, obéissant à sa mère, s-en allait tout he
ureux sous la conduite d-Achate et portait aux Tyriens les
présents royaux. Lorsqu-il arrive, la reine est déjà couc
hée sur un lit de parade tout doré, aux tentures magnifiqu
es, occupant le centre du banquet. Le divin Enée et la jeu
nesse troyenne entrent et se placent sur des lits de pourp
re. Les esclaves leur donnent de l-eau pour les mains, dis
tribuent le pain des corbeilles et apportent des serviette
s aux fins tissus. Dans l-intérieur du palais cinquante se
rvantes sont là, dont le soin est de déposer les plats en
longue file et de brûler des parfums à l-autel des Pénates
. Il y en a cent autres et autant de serviteurs du même âg
e pour charger les tables de mets et y poser les coupes. L
es Tyriens en grand nombre franchissent à leur tour le seu
il de la fête, invités à prendre place sur des lits brodés
. On admire les présents d-Enée ; on admire Iule, les yeux
étincelants du dieu, ses paroles feintes, et la robe et l
0043e voile brodé d-un acanthe couleur de safran. Et surto
ut la malheureuse Phénicienne, vouée au fléau qui la perdr
a, ne peut assouvir son c-ur ; elle se consume à regarder
Iule, aussi émue par l-enfant que par les présents. Lui, i
l embrasse Enée ; il se suspend à son cou, et, lorsqu-il a
rassasié le grand amour du père abusé, il court à la rein
e. Elle s-attache à lui de tous ses regards, de toute son
âme ; parfois elle le presse contre son sein, l-infortunée
Didon qui ne sait pas quel puissant dieu s-assied sur ses
genoux ! Mais, docile à la leçon de sa mère l-Acidalienne
, il commence à effacer peu à peu l-image de Sychée et il
s-applique à surprendre et à bouleverser d-un vivant amour
cette âme depuis longtemps paisible, ce c-ur déshabitué d
-aimer.

Le repas fini et les plateaux enlevés, on place devant le
s convives de larges cratères remplis de vin et couronnés
de guirlandes. Le bruit des voix résonne dans le palais et
se répand à travers le vaste atrium. Des lustres resplend
issent suspendus à des chaînes dorées, et le feu des torch
0044es est vainqueur de la nuit. Alors la reine demande et
remplit de vin la patère lourde de gemmes et d-or dont se
servaient en pareille occurrence Bélus et tous les descen
dants de Bélus. Et au milieu du grand silence qui se fit d
ans le palais : « Jupiter, prononça-t-elle, – car c-est à
toi que nous devons les lois de l-hospitalité, – veuille q
ue ce jour soit un jour de fête pour les Tyriens et pour l
es hommes partis de Troie et qu-il reste dans la mémoire d
e nos arrière-neveux ! Que Bacchus donneur de joie et que
la bonne Junon nous assistent ! Et vous, Tyriens, pressez-
vous à ce banquet d-un c-ur favorable ! » Elle dit et vers
e sur la table la libation aux dieux ; et, la première, ce
tte libation faite, elle effleure sa coupe du bout des lèv
res ; puis elle la tend à Bitias qu-elle provoque à boire.
Bitias sans hésiter a vidé la patère écumeuse et s-est ba
igné le visage dans l-or. Après lui les autres chefs. Iopa
s à la longue chevelure fait hautement sonner la cithare d
-or suivant les leçons du grand Atlas. Son chant dit la lu
ne errante, les éclipses du soleil, l-origine des hommes e
t des bêtes, la cause des pluies et des éclairs, et l-Arct
0045ure et les pluvieuses Hyades et les deux Ourses, pourq
uoi les soleils d-hiver vont avec tant de hâte se plonger
dans l-Océan et ce qui retarde les nuits d-été lentes à ve
nir. Les Tyriens l-applaudissent et l-applaudissent encore
et les Troyens font comme eux. La malheureuse Didon prolo
ngeait dans la nuit et variait ses entretiens avec Enée et
buvait l-amour à longs traits : elle avait tant de questi
ons à poser sur Priam et tant sur Hector ! Et quelles arme
s portait le fils de l-Aurore ? Et ce qu-étaient les cheva
ux de Diomède ? Et le grand Achille, comment était-il ? «
Fais mieux, mon hôte, dit-elle, et raconte-nous depuis l-o
rigine les embûches des Grecs, les malheurs de ton peuple
et tes voyages, car voici le septième été que tu erres dan
s tous les pays et sur tous les flots. »

LIVRE II

Tous se turent, attentifs, les yeux fixés sur Enée et de
son lit élevé le héros commença en ces termes :

0046 « C-est une indicible douleur, ô reine, que tu m-ordo
nnes de renouveler en me demandant comment les Grecs ont a
battu la puissance de Troie et son royaume à jamais lament
able. Ces pires misères, je les ai vues, j-en ai eu ma par
t, et grande. Qui, à ce récit, des Myrmidons ou des Dolope
s ou des soldats du cruel Ulysse, retiendrait ses larmes ?
Et puis déjà, l-humide vapeur de la nuit s-éloigne rapide
ment du ciel et les astres qui déclinent nous conseillent
de dormir. Mais si tu éprouves un tel désir de connaître n
os malheurs et d-entendre raconter brièvement l-agonie de
Troie, bien que ces souvenirs me fassent horreur et que mo
n âme en ait toujours fui les funèbres images, je commence
.

« Brisés par la guerre, repoussés par les destins, les ch
efs des Grecs, après tant d-années écoulées, construisent,
sous la divine inspiration de Pallas, un cheval haut comm
e une montagne, dont ils forment les côtes de sapins entre
lacés. C-est, prétendent-ils, une offrande à la déesse pou
r un retour heureux ; et le bruit s-en répand. Une élite d
0047e guerriers tirés au sort s-enferme furtivement dans c
es flancs ténébreux ; et le ventre du monstre jusqu-au fon
d de ses énormes cavernes se remplit de soldats armés.

« Du rivage troyen on aperçoit Ténédos, une île très fame
use et qui fut opulente tant que subsista le royaume de Pr
iam : elle n-est plus maintenant qu-une simple baie et pou
r les vaisseaux un peu fidèle abri. C-est là sur un rivage
solitaire que les Grecs se retirent et se cachent. Nous p
ensions qu-ils étaient partis et que le vent les reconduis
ait à Mycènes. Toute la Troade se libère de la longue et l
ugubre oppression : on ouvre les portes ; c-est une joie d
e sortir, de visiter le camp des Grecs, son emplacement dé
sert, le rivage abandonné. Ici campaient les Dolopes ; là
le cruel Achille avait sa tente ; c-était là qu-ils avaien
t tiré leurs navires ; c-était là qu-on avait coutume de s
-affronter en bataille rangée. Beaucoup, stupéfaits devant
l-offrande à la Vierge Minerve, qui devait être si désast
reuse pour nous, s-étonnent de l-énormité du cheval. Le pr
emier, Thymétès nous exhorte à l-introduire dans nos murs
0048et à le placer dans la citadelle. Etait-ce perfidie de
sa part ou déjà les destins de Troie le voulaient-ils ain
si ? Mais Capys et ceux dont l-esprit est plus clairvoyant
nous pressent de jeter à la mer ce douteux présent des Gr
ecs, sans doute un piège, ou de le brûler en allumant dess
ous un grand feu, ou d-en percer les flancs et d-en explor
er les secrètes profondeurs. La foule incertaine se partag
e en avis contraires.

Mais voici qu-à la tête d-une troupe nombreuse, Laocoon,
furieux, accourt du haut de la citadelle, et de loin : « M
alheureux citoyens, s-écrie-t-il, quelle est votre démence
? Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous qu-il puis
se y avoir une offrande des Grecs sans quelque traîtrise ?
Est-ce ainsi que vous connaissez Ulysse ? Ou des Achéens
se sont enfermés et cachés dans ce bois, ou c-est une mach
ine fabriquée contre nos murs pour observer nos maisons et
pour être poussée d-en haut sur notre ville, ou elle recè
le quelque autre piège. Ne vous fiez pas à ce cheval, Troy
ens. Quoi qu-il en soit, je crains les Grecs, même dans le
0049urs offrandes aux dieux ! » A ces mots, de toute sa fo
rce, il a lancé une énorme javeline sur le flanc de l-anim
al et sur son ventre aux ais bombés. Elle s-y est fixée en
vibrant : sous ce coup le ventre a résonné et ses profond
es cavités ont rendu un gémissement. Sans les arrêts des d
ieux, sans notre aveuglement, il nous eût poussés à porter
le fer dans ces repaires d-Argiens. Troie serait aujourd-
hui debout ; et tu te dresserais encore de toute ta hauteu
r, citadelle de Priam !

« Voici cependant que des pâtres troyens traînent à grand
s cris vers le roi un jeune homme, les mains liées derrièr
e le dos, un inconnu qui s-était présenté volontairement à
eux pour cette machination et pour ouvrir aux Grecs les p
ortes de Troie, sûr de lui et préparé aussi bien à souteni
r son rôle de traître qu-à tomber sous une mort certaine.
Le désir de le voir fait de tous côtés accourir autour de
lui la jeunesse troyenne, et c-est à qui insultera le capt
if. Ecoutez maintenant les embûches des Grecs, et, d-après
ce seul homme que j-accuse, apprenez à les connaître tous
0050. Confondu, désarmé, dès qu-il fut là sous nos regards
et que ses yeux eurent fait le tour des rassemblements ph
rygiens : « Hélas ! dit-il, quelle est la terre, quels son
t les flots qui peuvent me recevoir ? Que me reste-t-il en
fin dans ma misère, à moi qui n-ai plus nulle part de plac
e chez les Grecs et dont les Dardaniens irrités veulent le
supplice et le sang ? » Cette plainte a retourné les âmes
; l-emportement est tombé. Nous l-encourageons à parler.
Quelle est sa race ? Que nous apporte-t-il ? De quelle rév
élation peut-il espérer le salut, maintenant qu-il est pri
s ?

« -Son épouvante l-a quitté ; il répond- : « Je t-avouera
i tout, ô roi, quoi qu-il en puisse advenir ; je ne te dis
simulerai rien. Et d-abord je suis Grec : je ne le nie pas
. Si la Fortune a fait de Sinon un malheureux, elle ne fer
a pas de lui, dans son acharnement, un menteur et un fourb
e. Peut-être le nom d-un homme qui se nommait Palamède, de
scendant de Bélus, sa gloire et sa renommée sont-ils venus
à tes oreilles, ce Palamède coupable seulement d-avoir vo
0051ulu la paix et que, sur une fausse accusation de trahi
son, sur des dénonciations abominables, les Grecs envoyère
nt à la mort : ils le pleurent aujourd-hui qu-il est privé
de la lumière. C-est à lui que mon père, qui était pauvre
, me donna comme compagnon, uni d-ailleurs par les liens d
u sang, lorsqu-il m-envoya combattre ici dès les premières
années de la guerre. Tant que son autorité fut intacte et
que l-on comptait avec lui dans les assemblées des rois,
nous aussi nous eûmes du renom et de l-honneur. Mais depui
s que par la haine du perfide Ulysse, – tout ce que je dis
est bien connu, – il a quitté la terre, je traînais ma vi
e déchue dans l-obscurité et le deuil ; et je m-indignais
en moi-même du malheur de mon ami qui était innocent. Fou
que j-étais, je ne sus pas me taire : si l-occasion s-en p
résentait, si jamais je revenais vainqueur dans Argos ma p
atrie, je promis que je serais son vengeur ; et mes parole
s me suscitèrent d-âpres haines. Ce fut le commencement de
ma ruine. De ce moment, Ulysse ne cessa de m-épouvanter p
ar de nouvelles accusations ; il semait dans la foule des
paroles ambiguës ; conscient de son crime, il cherchait de
0052s armes contre moi. Il n-eut pas de repos que son mini
stre Calchas- Mais à quoi bon revenir sur ces choses sans
intérêt pour vous ? C-est inutile. Et pourquoi vous retard
er ? Si vous mettez tous les Grecs sur le même rang, s-il
vous suffit d-entendre ce nom, n-hésitez pas : ordonnez mo
n supplice. Voilà ce que voudrait l-homme d-Ithaque et ce
que les Atrides vous paieraient cher. »

« Mais alors nous brûlons de l-interroger et d-éclaircir
les choses, ignorant tous les artifices, toute la scélérat
esse des Grecs. Il poursuit en tremblant et l-hypocrite no
us dit : « Plus d-une fois les Grecs ont eu le désir de pr
éparer leur fuite, d-abandonner Troie, de renoncer à une l
ongue guerre qui les épuisait. Plût aux dieux qu-ils l-eus
sent fait ! Mais au moment où ils se disposaient à partir,
l-âpre tempête leur fermait les flots et l-Auster les épo
uvantait. Surtout, lorsque ce cheval fait de poutres d-éra
ble se dressa, les nuages grondèrent dans tout le ciel. An
xieux, nous envoyons Eurypyle consulter l-oracle de Phébus
, et il nous rapporte du sanctuaire ces tristes paroles :
0053« Le sang d-une vierge égorgée apaisa les vents lorsqu
e vous vîntes pour la première fois, ô Grecs, sur les riva
ges d-Ilion. Vous n-obtiendrez le retour qu-avec du sang :
vous devez offrir aux dieux une vie argienne. » Lorsque c
es mots arrivèrent aux oreilles de la foule, les c-urs fur
ent consternés et le froid de la terreur courut dans toute
s les moelles : à qui les destins réservent-ils ce sort ?
quel est celui qu-Apollon réclame ? Alors l-homme d-Ithaqu
e traîne au milieu de nous le devin Calchas et le somme de
nous révéler la volonté des dieux. Déjà beaucoup me proph
étisaient le crime atroce du fourbe, et ceux qui se taisai
ent le voyaient venir. Calchas, durant dix jours, garde le
silence ; impénétrable, il refuse le mot qui va livrer un
homme et le donner à la mort. Enfin, comme à regret, forc
é par les cris redoublés de l-homme d-Ithaque et d-accord
avec lui, il laisse échapper sa réponse et me voue à l-aut
el. Tous approuvèrent, et le coup que chacun d-eux redouta
it pour soi, ils le virent sans peine se détourner et tomb
er sur un malheureux. Et déjà le jour abominable était arr
ivé : on me prépare les objets sacrés, la farine, le sel,
0054les bandelettes autour des tempes. Je l-avoue : je me
suis soustrait à la mort ; j-ai rompu mes liens. Dans un l
ac fangeux, pendant la nuit, comme une ombre, je me suis c
aché au milieu des roseaux en attendant qu-ils missent à l
a voile, si par hasard ils s-y décidaient. Il ne me reste
plus aucune espérance de revoir ma vieille patrie, ni mes
doux enfants ni mon père que je désirais tant retrouver :
peut-être leur feront-ils payer ma fuite et laveront-ils m
a faute dans le sang de ces infortunés. C-est pourquoi, pa
r les dieux d-En Haut, par les Puissances divines qui save
nt la vérité, par ce qu-il y a encore chez les mortels de
justice inviolée, je t-en supplie, aie pitié de si grandes
épreuves, aie pitié d-un c-ur qui ne les méritait pas ! »

« A ces larmes, nous lui donnons la vie ; nous lui donnon
s même de la pitié. Le premier, Priam ordonne de détacher
ses mains étroitement enchaînées, et il lui dit amicalemen
t : « Qui que tu sois, de ce moment oublie les Grecs ; ils
sont perdus pour toi. Tu seras des nôtres ; mais réponds-
0055moi la vérité : dans quelle intention ont-ils construi
t ce cheval énorme et monstrueux ? Qui l-a conseillé ? Qu-
en attendent-ils ? Est-ce un v-u ? Est-ce une machine de g
uerre ? » A ces mots, le jeune homme, tout armé de ruse et
d-artifice grec, leva vers le ciel les paumes de ses main
s désenchaînées : « Je vous prends à témoin, dit-il, feux
éternels, vous et votre inviolable puissance ; je vous pre
nds à témoin, autels et glaives de mort que j-ai fuis, ban
delettes des dieux que j-ai portées comme victime, les loi
s divines m-autorisent à rompre mes engagements sacrés ave
c les Grecs ; elles m-autorisent à haïr ces hommes et à pr
oduire au grand jour tout ce qu-ils cachent. Je ne suis te
nu par aucune loi de mon pays. Toi seulement, ville de Tro
ie, sois fidèle à tes promesses et, gardée par moi, garde-
moi ta parole si je te dis la vérité et si je m-acquitte e
nvers toi grandement. Tout l-espoir des Grecs, toute leur
confiance dans leur entreprise guerrière se sont toujours
appuyés sur le secours de Pallas. Mais du jour où le fils
impie de Tydée et cet inventeur de crimes, Ulysse, ont ent
repris d-arracher du temple consacré le fatal Palladium, o
0056ù, après avoir égorgé les gardiens de la haute citadel
le, ils ont saisi la sainte image, où de leurs mains sangl
antes ils ont osé toucher les bandelettes virginales de la
déesse, de ce jour l-espérance des Grecs s-en allait, s-e
ffondrait ; leurs forces étaient brisées et l-esprit de la
déesse se détournait d-eux. Ils ne pouvaient se tromper a
ux prodiges significatifs que leur donna la Tritonienne. A
peine sa statue fut-elle placée dans le camp que de ses y
eux grands ouverts et fixes jaillirent des étincelles et d
es flammes ; ses membres se couvrirent d-une acre sueur, e
t trois fois du sol, chose merveilleuse, elle bondit elle-
même avec son bouclier et sa lance frémissante. Aussitôt C
alchas vaticine qu-il faut s-embarquer et fuir, que Pergam
e ne peut être anéanti sous les coups des Argiens s-ils ne
retournent à Argos chercher des auspices et s-ils n-en ra
mènent la faveur divine que, dans leur première traversée,
ils avaient apportée avec eux sur leurs navires recourbés
. Maintenant ils n-ont, au souffle des vents, regagné Mycè
nes leur patrie qu-afin d-y préparer des armes et des dieu
x qui les accompagnent ; ils repasseront la mer et vous le
0057s reverrez à l-improviste. C-est ainsi que Calchas int
erprète les présages. Sur son conseil, comme expiation de
leur triste sacrilège, pour remplacer le Palladium, pour r
éparer l-outrage à la divinité, ils ont construit cette ef
figie. Calchas a voulu qu-ils en fissent une énorme masse
et que cette charpente s-élevât jusqu-au ciel, et qu-ainsi
elle ne pût entrer par vos portes ni être introduite dans
vos murs ni replacer le peuple de Troie sous la protectio
n de son ancien culte. Si vos mains profanaient cette offr
ande à Minerve, – que les dieux tournent plutôt ce présage
contre Calchas lui-même ! – alors ce serait une immense r
uine pour l-empire de Priam et pour les Phrygiens. Mais si
, de vos propres mains, vous la faisiez monter dans votre
ville, l-offensive d-une grande guerre conduirait l-Asie j
usque sous les murs de Pélops : tels sont les destins qui
attendent nos descendants. »

« Ces paroles insidieuses, cet art de se parjurer nous fi
rent croire ce que disait Sinon ; et ainsi se laissèrent p
rendre à des ruses et à des larmes feintes ceux que n-avai
0058ent pu dompter ni le fils de Tydée, ni Achille de Lari
ssa, ni dix ans de guerre, ni mille vaisseaux.

« A ce moment un prodige plus grand encore et beaucoup pl
us terrible se présente à nos regards infortunés et boulev
erse nos c-urs qui ne s-attendaient à rien de pareil. Laoc
oon, que le sort avait désigné comme prêtre de Neptune, im
molait à l-autel des sacrifices solennels un énorme taurea
u. Voici que, de Ténédos, par les eaux tranquilles et prof
ondes, – je le raconte avec horreur, – deux serpents aux i
mmenses anneaux s-allongent pesamment sur la mer et de fro
nt s-avancent vers le rivage. Leur poitrine se dresse au m
ilieu des flots et leurs crêtes couleur de sang dominent l
es vagues. Le reste de leurs corps glissait lentement sur
la surface de l-eau et leur énorme croupe traînait ses rep
lis tortueux. Là où ils passent, la mer écume et bruit. Il
s touchaient déjà la terre, et, les yeux ardents injectés
de sang et de feu, ils léchaient de leur langue vibrante l
eur gueule sifflante. A les voir le sang se retire de nos
veines ; nous nous enfuyons. Mais eux, sachant où aller, s
0059e dirigent sur Laocoon ; et d-abord les deux serpents
entourent et enlacent les corps de ses deux jeunes enfants
en se repaissant de leurs malheureux membres. Puis, comme
le père se porte à leur secours les armes à la main, ils
le saisissent et le ligotent de leurs énormes n-uds. Ils o
nt déjà enroulé deux fois leur croupe écailleuse autour de
sa ceinture, deux fois autour de son cou, et ils le surmo
ntent de toute leur tête et de leur haute encolure. Lui, i
l s-efforce avec ses mains d-écarter leurs replis ; ses ba
ndelettes sont arrosées de bave et de noir venin ; et il p
ousse vers le ciel d-horribles clameurs. Ainsi mugit le ta
ureau blessé quand il s-échappe de l-autel et secoue de sa
nuque la hache mal assurée. Mais les deux dragons fuient
en glissant vers les hauteurs où sont les temples ; ils ga
gnent le sanctuaire de la cruelle Tritonienne et se cachen
t aux pieds de la déesse sous l-orbe de son bouclier.

Pour le coup nous tremblons et une peur inouïe pénètre da
ns tous les c-urs : on se dit que Laocoon a été justement
puni de son sacrilège, lui qui d-un fer acéré a profané ce
0060 bois consacré à la déesse et qui a brandi contre ses
flancs un javelot criminel. On crie qu-il faut introduire
le cheval dans le temple de Minerve et supplier la puissan
te divinité. Nous faisons une brèche à nos remparts ; nous
ouvrons l-enceinte de la ville. Tous s-attellent à l-ouvr
age. On met sous les pieds du colosse des roues glissantes
; on tend à son cou des cordes de chanvre. La fatale mach
ine franchit nos murs, grosse d-hommes et d-armes. A l-ent
our, jeunes garçons et jeunes filles chantent des hymnes s
acrés, joyeux de toucher au câble qui la traîne. Elle s-av
ance, elle glisse menaçante jusqu-au c-ur de la ville. – p
atrie, ô Ilion, demeure des dieux, remparts dardaniens ill
ustrés par la guerre ! Quatre fois le cheval heurta le seu
il de la porte, et quatre fois son ventre rendit un bruit
d-armes. Cependant nous continuons, sans nous y arrêter, a
veuglés par notre folie, et nous plaçons dans le haut sanc
tuaire ce monstre de malheur. Même alors la catastrophe qu
i venait s-annonça par la bouche de Cassandre ; mais un di
eu avait défendu aux Troyens de jamais croire Cassandre ;
et, malheureux pour qui le dernier jour avait lui, nous or
0061nons par toute la ville les temples des dieux d-un feu
illage de fête.

« Cependant le ciel tourne et la nuit s-élance de l-Océan
, enveloppant de sa grande ombre la terre, le ciel et les
ruses des Myrmidons. Répandus dans l-enceinte de leurs mur
ailles, les Troyens se sont tus et le sommeil presse leurs
membres las. Et déjà de Ténédos, la phalange argienne s-a
vançait dans ses navires rangés en bon ordre sous le silen
ce ami de la lune voilée, gagnant un rivage bien connu, qu
and, au signal d-une flamme s-élevant de la poupe royale,
Sinon, que l-hostilité des dieux et des destins avait prot
égé, se faufile près du monstre où les Grecs étaient enfer
més et abaisse les trappes de sapin. Le cheval qui s-ouvre
les rend à l-air libre, et de ses cavernes de bois sorten
t allègrement, en se laissant glisser le long d-une corde,
avant tous les autres, les chefs Thessandrus et Sthénélus
, le féroce Ulysse, Acamas et Thoas, le petit-fils de Pelé
e Néoptolème, Machaon et Ménélas et l-inventeur de cette e
mbûche, Epéus. Ils envahissent la ville ensevelie dans le
0062sommeil et le vin : les sentinelles sont égorgées ; le
s portes, ouvertes ; ils y reçoivent leurs compagnons et r
assemblent les troupes complices.

« C-était le moment où le premier sommeil commence pour l
es hommes aux durs soucis et, par un bienfait divin, insin
ue en eux son extrême douceur. Voici qu-en songe il me sem
bla que j-avais près de moi, sous mes yeux, désolé, Hector
: il répandait des flots de larmes ; il était comme naguè
re lorsque le char le traînait tout souillé d-une poussièr
e sanglante, les pieds traversés de courroies et gonflés.
Misère de moi, dans quel état ! Comme il était différent d
e cet Hector que je vois encore revenir revêtu des dépouil
les d-Achille, ou, la flamme phrygienne au poing, incendie
r les vaisseaux grecs ! La barbe hideuse, les cheveux coll
és par le sang, il portait toutes les blessures dont il av
ait été criblé autour des murs de sa patrie. Alors, pleura
nt moi-même, et avant qu-il parlât, il me sembla que je l-
appelais et lui disais ces paroles de douleur : « – lumièr
e de la Dardanie, le plus ferme espoir des Troyens, pourqu
0063oi nous as-tu fait si longtemps attendre ? Hector tant
désiré, de quelles rives viens-tu ? Comme nous te revoyon
s, après tant de funérailles de tes compagnons et toutes l
es épreuves subies par ton peuple et ta ville, et si fatig
ués ! Quels indignes outrages ont souillé ton tranquille e
t beau visage ? Et pourquoi ces blessures que j-aperçois ?
» Il ne me répond rien ; il ne s-attarde pas à ces vaines
questions. Mais, tirant du fond de sa poitrine un sourd g
émissement : « Hélas, fuis, me dit-il, fils d-une déesse,
sauve-toi de cet incendie. L-ennemi tient nos murs ; Troie
s-écroule de toute sa hauteur. On a fait assez pour la pa
trie et pour Priam. Si un bras pouvait défendre Pergame, c
ertes le mien l-eût défendu. Troie te confie les objets de
son culte et ses Pénates. Fais-en les compagnons de tes d
estins, et cherche-leur des remparts, de puissants rempart
s, que tu fonderas enfin après avoir couru les mers. » Il
dit et des profondeurs du sanctuaire il apporte dans ses m
ains la puissante Vesta, ses bandelettes et son éternel fe
u.

0064 « Cependant de tous les points de la ville se confond
aient des cris de détresse ; et, bien que la maison de mon
père Anchise fût reculée, solitaire, entourée d-arbres, l
es bruits deviennent de plus en plus distincts, et l-horri
ble tourmente des armes se rapproche. Réveillé en sursaut,
je monte au plus haut de la terrasse et je m-y tiens l-or
eille au guet. Ainsi, quand au souffle furieux des Austers
le feu se met dans la moisson ou lorsque le torrent, gros
si des eaux de la montagne, ravage les champs, ravage les
grasses récoltes et les travaux des b-ufs, arrache et entr
aîne les forêts, le pâtre, de la cime d-un roc, écoute ce
fracas, dont il ne sait pas la cause, et demeure interdit.
Mais alors la vérité éclate, les embûches des Grecs se dé
couvrent. Déjà la vaste maison de Déiphobe s-effondre sous
les flammes ; et déjà tout près celle d-Ucalégon prend fe
u ; les flots lointains du cap Sigée reflètent l-incendie.
Les clameurs des hommes retentissent, mêlées à l-appel éc
latant des trompettes. Hors de moi, je saisis mes armes ;
je ne sais pas à quoi elles me serviront ; mais je brûle d
e rassembler une poignée d-hommes et avec mes compagnons d
0065e courir à la citadelle. La colère et la fureur précip
itent ma résolution, et je songe qu-il est beau de mourir
sous les armes.

« Et voici que Panthus, échappé aux traits des Achéens, P
anthus, fils d-Othrys et prêtre d-Apollon au temple de la
citadelle, chargé des objets sacrés et de nos dieux vaincu
s, et traînant par la main un enfant, son petit-fils, acco
urt éperdu vers notre maison : « Où en est notre salut, Pa
nthus ? En quel état vais-je trouver la citadelle ? » J-av
ais à peine prononcé ces mots qu-il me répondit en gémissa
nt : « C-est le dernier jour de la Dardanie, c-est l-heure
inéluctable. Il n-y a plus de Troyens ; il n-y a plus d-I
lion ; l-immense gloire de Troie a vécu. Jupiter sans piti
é a tout transporté à Argos. Les Grecs sont les maîtres de
la ville en flammes. Le monstrueux cheval debout au milie
u de nos murs vomit des hommes armés, et Sinon vainqueur n
ous insulte et répand l-incendie. Par nos portes ouvertes
à deux battants il en vient autant de milliers qu-il en es
t venu jadis de la grande Mycènes. D-autres occupent en ar
0066mes les rues étroites et nous y opposent une barrière
de fer hérissée de pointes étincelantes prêtes à donner la
mort. C-est à peine si les premières sentinelles des port
es risquent le combat et résistent dans les ténèbres. » Ce
s paroles du fils d-Othrys et la volonté des dieux m-empor
tent au milieu des flammes et des armes, là où m-appellent
la sauvage Erynnie et le tumulte et les clameurs qui mont
ent jusqu-au ciel. Rhipée, Epytus, si grand à la guerre, H
ypanis et Dymas, que la clarté de la lune offre à mes yeux
, se joignent à moi, se groupent à mon côté, et aussi le j
eune Corèbe, fils de Mygdon. Il était venu, par hasard, to
ut récemment à Troie, enflammé d-un fol amour pour Cassand
re, et, gendre futur, il apportait des secours à Priam et
aux Phrygiens : le malheureux qui ne sut pas entendre les
inspirations prophétiques de sa fiancée !

« Quand je les vois réunis, malgré toute leur ardeur pour
le combat, je leur adresse ces mots : « Jeunes gens, c-ur
s vainement héroïques, si vous avez le ferme désir de me s
uivre, moi qui suis décidé à tout, vous voyez l-état où la
0067 fortune nous réduit. Nos temples et nos autels sont d
ésertés par tous les dieux qui maintenaient cet empire deb
out. Vous venez au secours d-une ville embrasée. Mourons !
Jetons-nous au milieu des armes. L-unique salut des vainc
us est de n-espérer aucun salut. » C-est ainsi que l-ardeu
r de ces jeunes hommes se changea en fureur. Alors, – comm
e des loups ravisseurs dans l-ombre noire, quand l-insatia
ble rage de leur ventre les chasse en aveugles et que leur
s petits laissés au gîte attendent, la gueule sèche, – à t
ravers les traits, à travers les ennemis nous marchons à u
ne mort certaine et nous suivons le chemin qui mène au c-u
r de la ville. La nuit noire vole autour de nous et nous e
nveloppe de son ombre.

« Quelles paroles pourraient dépeindre cette nuit de mass
acre et ces funérailles ? Quelles larmes répondraient à no
s malheurs ? Une ville antique s-écroule dont l-empire ava
it duré tant d-années ; des milliers de cadavres jonchent
ses rues, ses demeures, les saints parvis des dieux. Ce ne
sont pas seulement les Troyens qui tombent payant de leur
0068 sang leur résistance ; parfois aussi le courage rentr
e au c-ur des vaincus, et les Grecs vainqueurs sont abattu
s. Partout la cruelle désolation, partout l-épouvante et t
outes les faces de la mort.

« Le premier, escorté d-une foule de Grecs, Androgée s-of
fre à nous : dans son ignorance il nous prend pour une tro
upe alliée et spontanément nous interpelle en ami : « Dépê
chez-vous, les hommes ! Qu-avez-vous à être si paresseux e
t si lents ? Les autres saccagent et pillent Pergame incen
dié, et vous ne faites encore que de débarquer des hauts n
avires ! » Il dit, et aussitôt, à notre réponse équivoque,
il s-aperçoit qu-il est tombé au milieu d-ennemis. Frappé
de stupeur, il retient ses pas et sa voix. Lorsque, dans
les âpres buissons, un homme de tout son poids a pressé su
r la terre un serpent imprévu, tout à coup il frissonne et
se jette en arrière devant le long cou bleuâtre qui dress
e sa colère et se gonfle. Ainsi, tremblant à notre vue, An
drogée fuyait. Nous nous ruons sur sa troupe ; nous nous r
épandons autour d-elle en cercle de fer. Perdus dans ces l
0069ieux qu-ils ignorent et pris de terreur, ça et là, nou
s les massacrons. La fortune sourit à nos premiers coups ;
alors Corèbe, dont le succès exalte le courage, s-écrie :
« Compagnons, la fortune pour la première fois nous décla
re sa faveur et nous montre le chemin du salut : suivons-l
a. Changeons de boucliers ; armons-nous de tout ce qui dis
tingue les Grecs. Ruse ou courage, qu-importe contre l-enn
emi ? Il nous fournira lui-même des armes. » A ces mots, i
l se coiffe du casque chevelu d-Androgée, s-empare de son
bouclier aux belles ciselures et suspend à son côté l-épée
d-Argos. Rhipée fait de même, et Dymas, et toute la jeune
sse avec joie. Chacun s-arme de ces fraîches dépouilles. N
ous marchons mêlés aux ennemis, mais sans l-assentiment de
s dieux. A travers l-aveugle nuit nous livrons un grand no
mbre de batailles et nous envoyons un grand nombre de Grec
s au séjour d-Orcus. Les uns se sauvent vers leurs navires
et gagnent à la course un rivage sûr ; d-autres, sous le
coup d-une honteuse frayeur, escaladent de nouveau l-énorm
e cheval et se cachent dans son ventre qu-ils ont appris à
connaître.
0070
« Hélas, il est interdit à l-homme de compter sur rien, c
ontre la volonté des dieux. Voici que les cheveux épars, h
ors du temple et du sanctuaire de Minerve, la fille de Pri
am, Cassandre, était traînée : inutilement elle levait au
ciel ses yeux ardents, ses yeux, car ses tendres mains éta
ient retenues par des chaînes. Corèbe, enivré de fureur, n
e peut soutenir ce spectacle : il se jette, prêt à mourir,
parmi ceux qui l-entraînent. Nous le suivons tous, et nou
s courons au plus épais des ennemis. Mais des sommets du t
emple les nôtres commencent par nous accabler de projectil
es : la forme de nos armes et nos panaches grecs qui les t
rompent sont la cause du plus déplorable massacre. Puis le
s Grecs, indignés et furieux de se voir enlever la jeune f
ille, se rassemblent de toutes parts et nous attaquent, le
violent Ajax, et les deux Atrides, et toute l-armée des D
olopes. Ainsi, parfois, lorsque leur tourbillon se déchaîn
e, les vents se heurtent et s-affrontent, le Zéphyr, le No
tus, l-Eurus fier de ses chevaux d-Orient : les forêts hur
lent ; Nérée blanc d-écume fait rage avec son trident et s
0071oulève les eaux du fond des abîmes. Et ceux qu-à la fa
veur des ombres de la nuit notre ruse avait mis en déroute
et pourchassés dans toute la ville, reparaissent. Les pre
miers, ils comprennent le mensonge de nos boucliers et de
nos armes et nous reconnaissent à la différence de notre a
ccent. Aussitôt nous sommes écrasés par le nombre. C-est d
-abord Corèbe qui, sous le bras de Pénélée, succombe devan
t l-autel de la déesse aux armes puissantes. Puis Rhipée t
ombe, l-homme le plus juste qui fût parmi les Troyens et l
e plus exact serviteur de l-équité. Les dieux en jugèrent
autrement ! Hypanis et Dymas périssent sous les traits de
leurs compagnons. Et toi, Panthus, ni ta profonde piété ni
la tiare d-Apollon ne te protégèrent du coup mortel. Cend
res d-Ilion, bûcher funèbre des miens, je vous prends à té
moin que, dans vos ruines, ni de loin ni de près je n-évit
ai les chances du combat et que, si les destins l-avaient
permis, j-en avais assez fait pour périr de la main des Gr
ecs. Nous nous arrachons de là, Iphitus et Pélias avec moi
, Iphitus déjà appesanti par les ans ; Pélias qui se traîn
e blessé par Ulysse. Et tout à coup des clameurs nous appe
0072llent au palais de Priam. Le combat y était si terribl
e qu-il ne semblait pas qu-on se battît ailleurs et que pe
rsonne mourût dans le reste de la ville. Mars sévissait in
domptable ; nous voyons les Grecs se ruer contre le palais
et en assiéger le seuil sous une tortue. Ils appliquent d
es échelles aux murs ; ils y montent devant les portes mêm
e, opposant de la main gauche le bouclier à tout ce qu-on
leur lance et saisissant de la main droite les saillies du
toit. De leur côté, les Troyens démolissent les tours, ar
rachent les tuiles : puisque tout est perdu, c-est avec ce
s traits qu-ils veulent se défendre jusque dans la mort ;
ils font tomber une avalanche de poutres dorées, toutes le
s hautes parures des demeures ancestrales. D-autres, l-épé
e nue, occupent le bas des portes et les gardent en rangs
serrés. Nous nous refaisons du courage pour secourir le pa
lais du roi, soutenir ses défenseurs et rendre de la force
aux vaincus.

« Il y avait derrière le palais une entrée, une porte dér
obée, un passage qui reliait entre elles les demeures de P
0073riam, et qu-on avait négligé. C-était par là que souve
nt l-infortunée Andromaque, tant que le royaume subsistait
, avait coutume de se rendre près de ses beaux-parents san
s être accompagnée, et d-amener par la main à son grand-pè
re le petit Astyanax. J-y pénètre et j-atteins le plus hau
t sommet du toit d-où les malheureux Troyens lançaient leu
rs projectiles impuissants. Une tour s-y dressait à pic, e
t, du faîte de l-édifice, montait vers le ciel. On en déco
uvrait toute la ville de Troie, la flotte grecque et le ca
mp des Achéens. Nous l-entourons et l-attaquons avec le fe
r sur la haute plate-forme où ses attaches pouvaient être
ébranlées ; nous l-arrachons de ces fières assises et nous
la poussons en avant : elle vacille, et soudain, s-écroul
ant avec fracas, elle tombe au loin sur les bataillons gre
cs. Mais d-autres prennent leur place ; et cependant ni le
s pierres ni les projectiles de tout genre ne cessent de p
leuvoir.

« Devant la cour d-entrée, sur le seuil de la première po
rte, Pyrrhus exultant d-audace resplendit sous ses armes d
0074-une lumière d-airain. Ainsi, quand reparaît à la lumi
ère, gorgé d-herbes vénéneuses, le serpent que le froid hi
ver enfermait gonflé sous la terre : maintenant, hors de s
a dépouille, brillant d-une jeunesse neuve, la poitrine ha
ute, déroulant sa croupe luisante, il se dresse au soleil,
et sa gueule darde une langue au triple aiguillon. En mêm
e temps l-énorme Périphas et le conducteur des chevaux d-A
chille, l-écuyer Automédon, et avec eux toute la jeunesse
de Scyros s-avancent au pied du palais et jettent des flam
mes sur les toits. Lui-même, au premier rang, Pyrrhus a sa
isi une hache à deux tranchants ; il s-efforce de briser l
es seuils épais de la porte et d-arracher de leurs pivots
les montants d-airain. Déjà une poutre a été rompue, les d
urs battants de chêne éventrés ; et une énorme brèche ouvr
e son large orifice. On voit apparaître l-intérieur du pal
ais et la longue suite des cours. On voit, jusqu-en ses pr
ofondeurs sacrées, la demeure de Priam et de nos anciens r
ois, et des hommes en armes debout sur le premier seuil.

« L-intérieur n-est que gémissements, tumulte et douleur.
0075 Toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes
: la clameur va frapper les étoiles d-or. Les mères épouv
antées errent ça et là dans les immenses galeries ; elles
embrassent, elles étreignent les portes, elles y collent l
eurs lèvres. Pyrrhus, aussi fougueux que son père, presse
l-attaque : ni barres de fer ni gardiens ne peuvent souten
ir l-assaut. Les coups redoublés du bélier font éclater le
s portes et sauter les montants de leurs gonds. La violenc
e se fraie la voie. Le torrent des Grecs force les entrées
; ils massacrent les premiers qu-ils rencontrent ; et les
vastes demeures se remplissent de soldats. Quand, ses dig
ues rompues, un fleuve écumant est sorti de son lit, et a
surmonté de ses remous profonds les masses qui lui faisaie
nt obstacle, c-est avec moins de fureur qu-il déverse sur
les champs ses eaux amoncelées et qu-il entraîne par toute
la campagne les grands troupeaux et leurs étables. J-ai v
u de mes yeux, ivre de carnage, Néoptolème et sur le seuil
les deux Atrides. J-ai vu Hécube et ses cent brus, et au
pied des autels Priam dont le sang profanait les feux sacr
és qu-il avait lui-même allumés. Ces cinquante chambres nu
0076ptiales, vaste espoir de postérité, leurs portes super
bement chargées des dépouilles et de l-or des Barbares, to
ut s-est effondré. Les Grecs sont partout où n-est pas la
flamme.

« Tu me demanderas peut-être quel fut le sort de Priam. L
orsqu-il vit la prise et la chute de sa ville, les portes
de sa demeure arrachées, l-ennemi au c-ur même de son pala
is, le vieillard suspendit à ses épaules, que l-âge faisai
t trembler, une vaine cuirasse dont il n-avait plus l-habi
tude ; il se ceignit d-un fer inutile, et il allait cherch
er la mort dans les rangs serrés des ennemis. Au milieu du
palais, sous le ciel nu, il y avait un immense autel et t
out près un très vieux laurier dont les branches s-y incli
naient et enveloppaient les Pénates de leur ombre. Là, vai
nement, autour de cet autel, Hécube et ses filles, comme u
n vol de colombes qui s-est abattu sous la noire tempête,
étaient assises pressées les unes contre les autres et ten
ant embrassées les images des dieux. Lorsqu-elle vit Priam
revêtu des armes de sa jeunesse : « Quel égarement, mon m
0077alheureux époux, t-a poussé à t-armer ainsi ? lui dit-
elle. Où cours-tu ? Ce n-est pas un pareil secours ni les
armes que tu portes qui peuvent nous défendre à cette heur
e. Personne ne le pourrait, pas même mon Hector, s-il étai
t là. Viens plutôt près de nous : cet autel nous protégera
tous ou tu mourras avec nous. » Et, en parlant ainsi, ell
e attire le vieux roi auprès d-elle et le fait asseoir sur
un siège sacré.

« Et voici qu-échappé au massacreur Pyrrhus, Polîtes, un
des fils de Priam, à travers les traits, à travers les enn
emis, fuit sous les longs portiques et traverse les cours
désertes, blessé. Pyrrhus ardent le poursuit du fer dont i
l veut l-achever ; déjà il l-atteint et le frappe de sa la
nce. Le jeune homme parvient encore à se sauver et va, dev
ant ses parents, sous leurs yeux, tomber et rendre l-âme a
vec un flot de sang. Alors Priam, bien que la mort l-envir
onne et déjà l-étreigne, ne se possède plus et ne retient
ni sa voix ni sa colère : « Ah, s-écrie-t-il, cette audace
, ce forfait, que les dieux, s-il en est un au ciel dont l
0078a justice prenne soin de nous venger, te les paient le
ur digne prix et qu-ils t-en récompensent comme tu le méri
tes, toi qui as fait d-un père le témoin du meurtre de son
fils et qui as souillé mes regards de son cadavre ! Non,
tu mens quand tu te dis le fils d-Achille. Ce n-est pas ai
nsi qu-il s-est montré avec son ennemi Priam. Il eût rougi
d-outrager les droits et la confiance d-un suppliant. Il
m-a rendu pour l-ensevelir le corps inanimé d-Hector et m-
a renvoyé dans mon palais. » Sur ces mots, le vieillard la
nça de sa main débile un trait sans force qu-aussitôt le b
ronze repoussa d-un son rauque et qui resta vainement susp
endu à la pointe du bouclier : « Eh bien donc, repartit Py
rrhus, tu seras mon messager et tu iras porter cette nouve
lle au fils de Pelée, mon père. N-oublie pas de lui racont
er les tristes exploits de ce Néoptolème qui dégénère. Pou
r l-instant, meurs. » Il dit ; il traîne devant l-autel le
vieillard tremblant dont les pieds glissaient dans le san
g de son fils, et, de la main gauche, le saisissant aux ch
eveux, il tire de sa main droite son épée flamboyante qu-i
l lui enfonce dans le côté jusqu-à la garde. Ainsi finit P
0079riam ; ce fut ainsi que, sous la volonté des destins,
il sortit de la vie, les yeux remplis des flammes de Troie
et des ruines de Pergame, lui dont naguère ses peuples et
ses terres innombrables faisaient le superbe dominateur d
e l-Asie. Il gît sur le rivage, tronc énorme, la tête arra
chée des épaules, cadavre sans nom.

« Mais alors pour la première fois je me sentis enveloppé
d-une sauvage horreur. J-étais atterré. La chère image de
mon père s-offrit à ma pensée lorsque je vis le vieux roi
, qui avait son âge, expirer sous l-horrible blessure, et
aussi l-image de Créuse abandonnée, ma maison ouverte au p
illage, et les dangers de mon petit Iule. Je me retourne ;
je cherche des yeux ce qui me reste de mes compagnons. To
us m-ont quitté à bout de forces : ils se sont précipités
sur le sol désespérés ou se sont jetés dans les flammes.

« J-étais donc resté seul, quand, à l-entrée du temple de
Vesta, silencieuse, assise dans un coin et se cachant, j-
aperçois la fille de Tyndare. Comme j-errais et que je reg
0080ardais ça et là autour de moi, les reflets de l-incend
ie me l-éclairèrent. Le fer irrité des Troyens devant les
ruines de Pergame, le châtiment des Grecs, la colère du ma
ri délaissé, elle avait tout à craindre ; et cette Erynnie
de sa propre patrie aussi bien que de Troie se dissimulai
t assise sur les marches de l-autel, l-odieuse femme ! Mon
c-ur brûla de colère ; j-éprouvai un violent désir de ven
ger la chute de ma patrie et de châtier la scélérate : « A
insi donc, elle vivra, elle reverra Sparte et Mycènes sa p
atrie ; elle y rentrera reine et triomphatrice ! Elle retr
ouvera son mari, la maison de son père, ses enfants, suivi
e d-une foule de Troyennes et d-esclaves phrygiens ! Et Pr
iam aura péri par le fer ! Et Troie aura été dévorée par l
es flammes ! Et tant de fois le rivage dardanien aura sué
du sang ! Non, ce ne sera pas. Bien qu-il n-y ait aucun ti
tre de gloire à châtier une femme et qu-une telle victoire
n-apporte aucun honneur, je serai loué d-avoir supprimé c
ette abomination et d-avoir fait payer son crime à la crim
inelle. Et quelle jouissance pour moi d-assouvir mon âme d
es feux de la vengeance et d-en rassasier les cendres des
0081miens ! »

« Ainsi j-éclatais et je me laissais emporter par ma fure
ur quand devant moi, plus brillante que mes yeux ne l-avai
ent jamais vue, en pleine lumière, splendeur au milieu de
la nuit, ma puissante mère s-offrit à mes regards, sans vo
iler sa divinité, dans toute la beauté et dans toute la ma
jesté où elle se montre d-ordinaire aux habitants du ciel.
Elle me prit le bras, me retint et me dit de ses lèvres c
ouleur de rose : « Mon fils, quel est donc le ressentiment
qui excite ton indomptable colère ? Pourquoi cette fureur
? Et qu-est devenue ton affection pour nous ? Quoi, tu ne
cherches pas à savoir d-abord où tu as laissé ton père An
chise, un vieillard, si ta femme Créuse vit encore, et ton
fils Ascagne ? De tous côtés autour d-eux rôdent des Grec
s en armes ; et si je n-étais pas là pour veiller sur eux,
les flammes les auraient déjà dévorés ou le glaive de l-e
nnemi aurait bu leur sang. Ce n-est pas, comme tu le crois
, l-odieuse beauté de la Lacédémonienne, fille de Tyndare,
ni la faute reprochée à Paris, c-est la rigueur des dieux
0082, oui des dieux, qui jette à bas toute cette opulence
et renverse Troie du faîte de sa grandeur. Ouvre les yeux
: je vais dissiper le nuage qui maintenant émousse tes reg
ards mortels et qui t-enveloppe d-une épaisse obscurité. N
e crains pas d-obéir aux ordres de ta mère et ne refuse pa
s de suivre ses conseils. Ici où tu vois cette dispersion
de blocs énormes, ces rocs arrachés aux rocs, ces ondes de
fumée mêlées de poussière, c-est Neptune dont le large tr
ident secoue les murs, en ébranle les fondements, fait sau
ter la ville entière de ses profondes assises. Là, au prem
ier rang, la cruelle Junon occupe les Portes Scées et furi
euse, le glaive à la ceinture, appelle de leurs vaisseaux
la troupe de ses alliés. Tourne la tête : sur le haut de l
a citadelle la Tritonienne Pallas s-est posée, splendide d
ans son nuage et farouche avec sa Gorgone. Le Père des die
ux anime lui-même l-ardeur et les forces victorieuses des
Grecs ; il lance lui-même les dieux contre les armes darda
niennes. Hâte-toi de fuir, mon fils, arrête là tes efforts
. Je ne t-abandonnerai pas et je te conduirai en sûreté au
seuil de ton père. » Ces mots achevés, les ombres épaisse
0083s de la nuit se refermèrent sur elle. Et les grandes f
aces terribles m-apparurent, les puissances divines conjur
ées contre Troie.

« Alors il me sembla voir tout Ilion s-abîmer dans les fl
ammes et la ville de Neptune bouleversée de fond en comble
. Lorsque, sur les hautes montagnes, les bûcherons attaque
nt avec la hache un orne antique, redoublent leurs coups e
t, rivalisant d-ardeur, travaillent à l-abattre, l-arbre m
enace longtemps et, tremblant à chaque secousse, incline s
a tête chevelue jusqu-à ce que, vaincu peu à peu par ses b
lessures, il pousse un suprême gémissement et, arraché du
sommet, fait une traînée de ruine. Je descends, et sous la
conduite divine, je passe entre les flammes et les ennemi
s : les traits me cèdent la place et les flammes se retire
nt.

« Dès que je fus arrivé à la maison paternelle, à notre v
ieille demeure, ma première idée était de transporter mon
père sur les hauteurs, et ce fut lui que je vins tout d-ab
0084ord trouver. Mais il refuse de survivre à la ruine de
Troie et d-affronter l-exil : « Vous, dit-il, dont le sang
est encore jeune et pur et dont la pleine vigueur se sout
ient par elle-même, préparez-vous à fuir. Si les habitants
du ciel avaient voulu que je vécusse plus longtemps, ils
m-auraient conservé ma demeure. C-est assez, c-est trop, d
-avoir, une fois déjà, vu la destruction de ma ville et d-
avoir survécu à sa captivité. Tel qu-il est, oui tel, mon
corps est prêt pour le bûcher : faites l-adieu funèbre et
partez. Je trouverai la mort en combattant. L-ennemi me la
donnera par pitié et par convoitise de mes dépouilles. On
se passe facilement de sépulture. Voici longtemps que, ha
ï des dieux, je traîne inutilement ma vie, depuis que le P
ère des dieux et le roi des hommes m-a effleuré du vent de
la foudre et touché de son feu. »

« Il persistait ainsi et demeurait inébranlable. Mais nou
s, les yeux noyés de larmes, ma femme Créuse, Ascagne, la
maison tout entière, nous le supplions de ne pas vouloir t
out perdre avec lui et de ne pas peser encore sur le desti
0085n qui nous écrasait. Il refuse et reste attaché à sa d
emeure et à sa résolution. Je me sens de nouveau entraîné
au combat et, dans l-excès de mon malheur, je souhaite la
mort. En effet, que faire ? Quel retour de fortune attendr
e ? « Moi, m-enfuir, et te laisser, mon père : l-as-tu don
c espéré ? Ce conseil sacrilège est-il tombé d-une bouche
paternelle ? S-il plaît aux dieux qu-il ne reste plus rien
d-une telle ville, si ta résolution est bien arrêtée, s-i
l te convient d-ajouter à la perte de Troie la tienne et c
elle des tiens, voici la porte ouverte à la mort que tu dé
sires. Pyrrhus va bientôt accourir des flots du sang de Pr
iam, lui qui égorge le fils aux yeux du père et le père à
l-autel. C-était donc pour cela, ma divine mère, que tu m-
arrachais aux traits et aux flammes, c-était pour que je v
isse l-ennemi à l-intérieur de ma maison, et Ascagne et mo
n père, Créuse avec eux, tomber immolés dans le sang l-un
de l-autre ! Aux armes, les hommes, aux armes ! L-heure su
prême appelle les vaincus. Rendez-moi aux Grecs ; laissez-
moi reprendre et continuer la bataille. Non, aujourd-hui n
ous ne mourrons pas tous sans vengeance ! »
0086
« De nouveau je me ceins de mon épée ; je passai ma main
gauche dans la poignée du bouclier, et je m-élançai au deh
ors. Mais sur le seuil ma femme embrassait mes genoux, s-a
ttachait à moi, tendait le petit Iule à son père. « Si tu
vas à la mort, emporte-nous aussi, et mourons avec toi. Et
si tu as quelque raison d-espérer dans les armes que tu p
rends, commence par défendre ton foyer. A qui abandonnes-t
u le petit Iule et ton père, et moi, celle que tu nommais
ta femme ? » Ses cris et ses gémissements remplissaient to
ute la maison, quand il se produit soudain un merveilleux
prodige. Dans nos bras, entre nous, sous nos yeux désespér
és, voici que du haut de la tête d-Iule une légère aigrett
e de feu s-allume dont la flamme inoffensive lèche molleme
nt sa chevelure et grandit autour de ses tempes. Saisis d-
effroi, nous nous empressons ; nous secouons ses cheveux e
nflammés ; nous éteignons avec de l-eau ce feu sacré. Mais
mon père Anchise a levé vers les astres des regards de jo
ie et, les mains tendues, il s-écrie : « Jupiter tout-puis
sant, s-il y a des prières qui te fléchissent, jette les y
0087eux sur nous : c-est tout ce que je te demande ; et, s
i notre piété le mérite, accorde-nous enfin ton assistance
et confirme ce présage. »

« A peine le vieillard avait-il parlé, qu-un coup de tonn
erre soudain éclata à notre gauche et que, tombée du firma
ment à travers l-ombre, une étoile fit dans sa course une
traînée de lumière. Elle glisse au-dessus du faîte de notr
e maison, et nous la voyons toute brillante se plonger dan
s les forêts de l-Ida où elle marque sa route. Son sillage
traverse la nuit d-une longue raie lumineuse, et tout aut
our se répand au loin une fumée de soufre. Alors seulement
vaincu par ces présages, mon père se soulève pour regarde
r le ciel, invoque les dieux et adore la sainte étoile : «
Plus de retard ! Je te suis, et, où vous me conduisez, je
vais, Dieux paternels ; protégez ma maison ; protégez mon
petit-fils. Ce présage vient de vous ; Troie est encore s
ous votre garde. Oui, je cède ; je ne me refuse plus, ô mo
n fils, à être ton compagnon. »

0088 « Il dit : et déjà nous entendons plus distinctement
à travers la ville la crépitation du feu, et l-incendie ro
ule plus près de nous ses vagues bouillonnantes : « Eh bie
n donc, cher père, place-toi sur mon cou ; mes épaules te
porteront, et cette charge ne me sera point lourde. Quoi q
u-il puisse nous advenir, les dangers nous seront communs
à l-un et à l-autre, et le salut aussi. Que mon petit Iule
m-accompagne et que ma femme nous suive à quelque distanc
e sans nous perdre de vue. Vous, mes serviteurs, retenez b
ien ce que je vais vous dire. Quand on sort de la ville, o
n trouve une hauteur et un vieux temple de Cérès isolé, et
, à côté, un antique cyprès que depuis de longues années a
protégé le culte de nos pères. C-est à cet endroit que pa
r des routes différentes nous nous réunirons. Toi, mon pèr
e, prends dans tes mains les objets sacrés et les Pénates
de la patrie. Pour moi qui sors à peine de ces rudes batai
lles et de ce carnage, il m-est interdit de les toucher av
ant de m-être purifié d-une eau vive. »

« A ces mots, j-étends sur mes larges épaules et sur mon
0089cou baissé une couverture, une peau de lion fauve : et
je me courbe sous mon fardeau. Le petit Iule a mis sa mai
n dans la mienne et suit son père d-un pas inégal. Ma femm
e vient derrière. Nous nous avançons dans un clair obscur
; et moi qui tout à l-heure n-étais ému ni par la grêle de
s traits ni par les rangs serrés des Grecs en front de bat
aille, maintenant tous les souffles d-air m-épouvantent, l
e moindre bruit m-angoisse, suspend mes pas, me fait tremb
ler également pour mon compagnon et pour mon fardeau.

« J-approchais déjà des portes, et il me semblait que j-é
tais au bout de ma route, quand tout à coup nous crûmes en
tendre près de nous un bruit de pas multipliés, et mon pèr
e qui regardait à travers l-ombre s-écrie : « Fuis, mon fi
ls, fuis ! Ils approchent. Je vois les lueurs des bouclier
s et l-airain qui étincelle. » Je ne sais alors quelle div
inité ennemie, profitant de mes craintes, acheva la dérout
e de mon esprit : je précipite mes pas, je me détourne de
mon chemin, je m-engage dans une direction nouvelle. Hélas
, Créuse, que me ravit un malheureux destin, s-est-elle ar
0090rêtée ? S-est-elle trompée de route ? Est-elle tombée
de lassitude ? Je l-ignore ; mais elle n-a plus été rendue
à mes regards. Je ne cherchai des yeux la disparue, je ne
songeai à la chercher qu-une fois arrivé sur la hauteur d
e l-antique Cérès, près du temple sacré. Nous étions rasse
mblés tous : elle seule manquait et trompait l-attente de
ses compagnons, de son fils, de son mari. Quel homme, quel
dieu, dans mon désespoir, n-ai-je pas accusé ! Qu-avais-j
e vu de plus cruel dans le bouleversement de ma ville ? Je
confie à mes compagnons Ascagne, mon père Anchise, les Pé
nates troyens, et je les cache dans le creux d-un vallon.
Puis je me ceins de mes armes brillantes et je retourne à
Troie. Je suis décidé à renouveler toutes mes courses hasa
rdeuses, à traverser toute la ville, à offrir encore une f
ois ma tête à tous les dangers.

« Je regagne d-abord les remparts et le seuil obscur de l
a porte par où j-étais sorti, et, revenant sur mes pas, je
cherche des yeux et j-essaie de relever dans la nuit les
traces de notre passage. Partout l-horreur est sur mon âme
0091, et le silence même me terrifie. De là je me dirige v
ers ma maison dans le cas où, par hasard, elle y fût reven
ue. Les Grecs y avaient fait irruption et l-occupaient tou
te. A l-instant même le feu dévorateur, activé par le vent
, déferlait sur le haut des combles. Les flammes la surmon
tent et furieuses tourbillonnent dans les airs. Je vais pl
us loin : je revois le palais de Priam et la citadelle. Dé
jà, sous des portiques déserts, dans le temple asile de Ju
non, Ph-nix et l-exécrable Ulysse, préposés à la garde du
butin, surveillaient leur proie. Là, de toutes parts, on é
tait venu entasser les trésors de Troie arrachés à l-incen
die des sanctuaires, les tables des dieux, les cratères d-
or massif, les pillages d-étoffes précieuses. A l-entour e
t debout, la longue file des enfants et des mères épouvant
ées. J-osai même jeter des cris dans l-ombre, je remplis l
es rues de mes clameurs ; désespéré, je les redoublai vain
ement et j-appelai Créuse et encore Créuse. Comme je la ch
erchais et que je me précipitais sans fin à travers toute
la ville, un triste fantôme, l-ombre de Créuse elle-même,
apparut à mes yeux : c-était bien elle, mais plus grande q
0092ue je ne la connaissais. Je demeurai interdit ; mes ch
eveux se dressèrent, et ma voix s-arrêta dans ma gorge. El
le me dit alors ces paroles qui devaient apaiser mes souci
s : « Pourquoi t-abandonner ainsi à une folle douleur, mon
cher mari ? Rien n-arrive sans la volonté des dieux. Ni l
e destin ni celui qui règne sur le céleste Olympe ne te pe
rmettent d-emmener Créuse avec toi. Tu as devant toi un lo
ng exil et les vastes plaines de la mer à labourer. Tu abo
rderas enfin en Hespérie là où le Tibre lydien coule et po
usse ses eaux lentes à travers de riches cultures. Une for
tune prospère, un royaume et une épouse royale t-y sont ré
servés. Essuie les larmes que tu versais sur cette Créuse
qui te fut chère. Je ne verrai pas les demeures superbes d
es Myrmidons ni des Dolopes ; je n-irai pas servir les fem
mes grecques, moi la descendante de Dardanus et la belle-f
ille de la divine Vénus. Mais la puissante Mère des dieux
me retient sur ces rivages. Adieu donc ; garde ta tendress
e à l-enfant de notre union. »

« Elle me parla ainsi et je voulais lui répondre longueme
0093nt à travers mes larmes ; mais elle m-abandonna et s-é
vanouit dans les airs impalpables. Trois fois, là même, j-
essayai d-entourer son cou de mes bras ; trois fois son im
age échappa à ma vaine étreinte, pareille au léger souffle
de la brise et toute semblable à un songe qui s-envole. L
a nuit était consommée : alors seulement je retournai vers
mes compagnons.

« J-eus la surprise de trouver leurs rangs grossis d-un n
ombre immense de nouvelles recrues : des femmes, des homme
s, un peuple rassemblé pour l-exil, une foule misérable. I
ls étaient venus de partout, munis de courage et de ce qu-
il fallait pour s-embarquer et aller sur la mer coloniser
le pays que je voudrais. Déjà l-Etoile du matin se levait
au-dessus des jougs du haut Ida, et le jour la suivait. Le
s Grecs tenaient assiégées toutes les issues de la ville.
Il ne nous restait aucune espérance de rien pouvoir. Je cé
dai à la fortune, et, mon père sur mes épaules, je gagnai
les montagnes. »

0094LIVRE III

« Lorsqu-il eut paru bon à Ceux d-En Haut, contre toute j
ustice, de renverser l-empire d-Asie et la nation de Priam
, et que la superbe Ilion fut tombée, et que tout ce qui a
vait été Troie bâtie par Neptune ne fut plus qu-un sol fum
ant, les signes que nous donnèrent les dieux nous poussère
nt à chercher de lointains exils dans un monde désert. Au
pied des hauteurs d-Antandre et des montagnes de l-Ida phr
ygien, nous construisons une flotte sans savoir où nous po
rteront les destins ni sur quel point il nous sera permis
de nous fixer ; et nous rassemblons les hommes. L-été avai
t à peine commencé, que mon père Anchise nous ordonnait de
tendre les voiles à la destinée. Je quitte alors en pleur
ant le rivage de la patrie, le port et la plaine où fut Tr
oie. Exilé, je suis emporté vers la haute mer avec mes com
pagnons, mon fils, nos Pénates, les Grands Dieux.

« A quelque distance la terre de Mars, que labourent les
Thraces, étend ses vastes plaines où régna jadis l-âpre Ly
0095curgue. Une ancienne hospitalité et l-alliance de nos
Pénates l-unirent à Troie tant que la fortune fut pour nou
s. J-y suis conduit ; au fond d-une baie, où de mauvais de
stins me font aborder, je jette les premiers fondements d-
une ville, que de mon nom je nomme la ville des Enéades.

« J-offrais un sacrifice à ma mère la Dionéenne et aux di
eux dont nos murs naissants sollicitaient les auspices, et
sur le rivage j-immolais un taureau éclatant de blancheur
au souverain roi des habitants du ciel. Il y avait, par h
asard, tout près un tertre et, sur le sommet, un cornouill
er et un myrte dru hérissé de tiges comme des hampes. Je m
-en approchai, et, lorsque j-essayai d-arracher du sol ces
branches vertes pour couvrir l-autel de rameaux feuillus,
je vis un incroyable, un horrible prodige. La première br
anche que j-arrache en brisant ses racines laisse égoutter
un sang noir et corrompu qui souille la terre. Une froide
horreur secoue mes membres, et, d-épouvante, mon sang se
fige, glacé. Je recommence ; je veux arracher une autre br
anche flexible et pénétrer les causes de ce mystère. Un sa
0096ng noir s-échappe encore de cette autre écorce. L-âme
bouleversée, je suppliais les Nymphes agrestes et le vénér
able Mars Gradivus, qui protège les champs des Gètes, de r
endre, comme ils le peuvent, ce prodige favorable et d-en
conjurer la signification. Mais lorsqu-une troisième fois,
d-un plus grand effort, je m-attaquai aux tiges de l-arbr
isseau, agenouillé et luttant contre le sol, faut-il le di
re ou le taire ? – j-entendis des entrailles du tertre un
gémissement lamentable, et une voix monta vers moi : « Ené
e, pourquoi déchirer un malheureux ? Cesse ; épargne un ho
mme enterré ; garde tes mains pieuses d-un sacrilège. Troy
en, je ne suis pas un étranger pour toi, et ce sang ne cou
le pas du bois d-un arbre. Hélas, fuis ces terres cruelles
; fuis ce rivage de l-avarice. C-est moi Polydore : la mo
isson de fer, dont les traits ici même m-ont percé et reco
uvert, a pris racine et grandit en javelots aigus. » Et mo
i, j-étais là hésitant d-effroi, frappé de stupeur, les ch
eveux hérissés, la voix arrêtée dans la gorge.

« Ce Polydore accompagné d-un lourd poids d-or avait été
0097secrètement confié aux soins du roi Thrace par l-infor
tuné Priam, lorsqu-il commençait à perdre confiance dans l
es armes dardaniennes et qu-il voyait se resserrer le sièg
e de sa ville. Dès que la Fortune se retira de nous et que
notre puissance fut brisée, le Thrace se rallia au parti
d-Agamemnon et de ses armes victorieuses : il viole toutes
les lois divines, décapite Polydore et fait main basse su
r ses richesses. A quoi ne contrains-tu pas le c-ur des ho
mmes, exécrable appétit de l-or ! Quand la terreur m-eut q
uitté, je rapportai ce divin prodige aux chefs du peuple,
et d-abord à mon père, et je demandai les avis. Ils sont u
nanimes : quitter cette terre scélérate, abandonner ce pay
s où l-hospitalité a été profanée et rendre à nos vaisseau
x le souffle des vents. Nous célébrons donc les funéraille
s de Polydore : sur le tertre on amoncelle un énorme tombe
au de terre ; on dresse des autels aux Mânes, décorés des
bandelettes de deuil et du noir cyprès. Les femmes d-Ilion
se rangent autour, les cheveux épars, selon la coutume. N
ous apportons l-offrande funèbre des vases où écume un lai
t tiède et des patères remplies du sang des victimes ; nou
0098s enfermons l-âme dans son sépulcre et une dernière fo
is nous l-appelons à voix haute.

« Dès que la mer nous inspire confiance et que les vents
nous donnent des flots calmés, au léger frisson de l-Auste
r qui nous appelle au large, mes compagnons tirent leurs v
aisseaux et couvrent le rivage. Nous sortons du port ; la
terre et la ville disparaissent. Au milieu des flots s-élè
ve une terre sacrée, très chère à la mère des Néréides et
à Neptune l-Egéen. Comme elle errait le long des côtes et
des rivages, le divin Archer, reconnaissant, l-attacha à l
a montagneuse Mycone et à Gyaros : il lui donna l-immobili
té, un peuple et le mépris des vents. C-est là que je suis
conduit : elle nous reçoit fatigués dans ses eaux sûres e
t tranquilles. A peine descendus, nous saluons pieusement
la ville d-Apollon. Le roi Anius, qui est à la fois un roi
et un prêtre de Phébus, les tempes ceintes de bandelettes
et du laurier sacré, s-avance à notre rencontre. Il recon
naît son vieil ami Anchise. Nous nous serrons les mains en
vertu des liens de l-hospitalité, et nous entrons sous so
0099n toit.

« J-invoquais le dieu devant son vieux temple de pierre.
« – Dieu de Thymbra, donne-moi une demeure assurée ; donne
-nous, après tant de fatigues, des murs, une postérité, un
e ville durable ; protège le second Pergame troyen, les re
stes du massacre des Grecs et du farouche Achille. Quel se
ra notre guide ? Où veux-tu que nous allions ? Où nous ord
onnes-tu de nous fixer ? Père, donne-nous un signe de ta v
olonté et descend dans nos c-urs. »

« J-avais à peine prononcé ces mots que soudain tout me s
embla trembler et le parvis et le laurier du dieu ; la mon
tagne entière s-ébranle ; le sanctuaire s-ouvre et le trép
ied mugit. Prosternés, nous embrassons la terre et nous en
tendons la voix. « Durs descendants de Dardanus, la terre
qui la première vous a portés dès l-origine de vos ancêtre
s vous attend et vous recevra dans son heureuse fécondité
: cherchez cette mère antique. La maison d-Enée y dominera
sur tous les pays, et les fils de ses fils et ceux qui na
0100îtront d-eux. » Ainsi parle Phébus : ces paroles cause
nt une agitation d-où naît une immense joie ; et tous se d
emandent quels sont ces murs où Phébus appelle les exilés
et leur commande de revenir.

« Alors mon père, déroulant dans sa mémoire les tradition
s des hommes d-autrefois, nous dit : « Chefs, écoutez et c
onnaissez votre espérance. C-est au milieu des mers dans l
-île du grand Jupiter, dans la Crète où s-élève le mont Id
a, que se trouve le berceau de notre race. Elle est peuplé
e de cent villes puissantes qui sont autant de riches Etat
s. Si je me rappelle exactement ce que j-ai entendu, le pr
emier de nos ancêtres, Teucer, en était parti lorsqu-il ab
orda au cap Rhétée et choisit la Troade pour y fonder son
royaume. Ilion ni la citadelle Pergame n-étaient encore de
bout ; on habitait le fond des vallées. De la Crète nous v
inrent la Mère, la déesse du mont Cybèle, et l-airain des
Corybantes et le nom d-Ida donné à nos forêts. De la Crête
nous vinrent le silence assuré aux Mystères et le char de
la Souveraine traîné par un attelage de lions. Donc, en a
0101vant, et suivons le chemin où la parole des dieux nous
guide. Apaisons les vents et gagnons les royaumes de Gnos
se. Nous n-en sommes pas très loin : que Jupiter seulement
nous assiste, et, à la troisième aurore, notre flotte tou
chera les rives de la Crête. » Il nous parla ainsi et au p
ied des autels il immola, – honneurs qui leur sont dus, –
un taureau à Neptune, un taureau pour toi, ô bel Apollon,
une brebis noire à la Tempête, une brebis blanche aux favo
rables Zéphyrs.

« Le bruit court que le roi Idoménée est parti, chassé de
son royaume paternel, et que les rivages de la Crète sont
déserts. Nos ennemis ont quitté le pays ; les maisons aba
ndonnées nous attendent. Nous nous éloignons du port d-Ort
ygie et nous volons sur les flots. Nous rasons les colline
s de Naxos où vont criant les Bacchantes, et la verte Donu
se, Oléare, la blanche Paros et les Cyclades éparses sur l
a mer et les détroits resserrés de tous ces archipels. Mes
matelots rivalisent d-ardeur, et crient et s-encouragent
: Gagnons la Crète et le pays de nos pères ! Un vent de po
0102upe s-élève et nous pousse ; et enfin nous abordons au
x antiques rivages des Curètes. Je m-empresse donc de cons
truire les murs de la ville désirée ; je la nomme Pergamée
, et j-exhorte mon peuple, que ce nom met en allégresse, à
chérir ses foyers et à élever pour leur protection une ha
ute citadelle.

« Juste au moment où les vaisseaux étaient à sec sur le r
ivage, où les mariages et les défrichements occupaient la
jeunesse, où je donnais des lois et des demeures, tout à c
oup, dans la corruption de l-air, une déplorable contagion
vint infecter les membres, attaquer les arbres, les moiss
ons, et apporter la mort. Les hommes perdaient la douce lu
mière de la vie ou se traînaient douloureusement. Sirius b
rûlait les champs stérilisés, l-herbe se desséchait ; les
récoltes flétries nous refusaient la nourriture. Mon père
nous exhorte à repasser la mer, à retourner vers l-oracle
d-Ortygie et à implorer la bienveillance de Phébus : qu-il
nous dise quand finiront nos épreuves, d-où il nous ordon
ne d-attendre un soulagement à nos maux, de quel côté tour
0103ner notre course.

« C-était la nuit : tous les êtres animés dormaient sur l
a terre. Les images sacrées des dieux et les Pénates phryg
iens, que j-avais emportés de Troie au milieu de la ville
en flammes, m-apparurent dans mon sommeil devant le lit où
j-étais couché. Ils resplendissaient des clartés de la pl
eine lune qui se répandaient par les ouvertures des murail
les. Alors ils me parlèrent et m-enlevèrent ainsi mon ango
isse : « Ce que te dirait Apollon si tu retournais à Ortyg
ie, il te l-annonce ici : et c-est lui-même qui nous envoi
e vers ta demeure. Nous qui, Troie incendiée, avons suivi
tes armes et qui, sous ta conduite, dans tes vaisseaux, av
ons traversé les mers orageuses, nous aussi nous porterons
jusqu-aux astres tes futurs petits-neveux et nous donnero
ns à leur ville l-empire. Il t-appartient à toi de prépare
r à cette grandeur de grandes murailles et ne point te dér
ober aux longs travaux de l-exil. Tu dois changer de séjou
r. Ce ne sont pas ces rivages que le Dieu de Délos t-a con
seillés ; ce n-est pas en Crète qu-Apollon t-a donné l-ord
0104re de te fixer. Il est un pays que les Grecs appellent
Hespérie, vieille terre puissante par les armes et par la
fécondité de sa glèbe. Les -notriens l-ont habitée ; on d
it qu-aujourd-hui leurs descendants l-ont nommée Italie du
nom de leur roi. C-est la notre vraie demeure ; c-est de
là que sont sortis Dardanus et le vénérable Iasius, premiè
re source de notre race. Allons, debout, et rapporte, joye
ux, à ton vieux père ces paroles dont nul ne peut douter.
Qu-il cherche Corythe et la terre Ausonienne : Jupiter te
refuse les champs Dictéens. »

Etonné de cette apparition et de la voix des dieux, – car
ce n-était pas un songe, mais là, devant moi, il me sembl
ait bien reconnaître leurs traits, leur chevelure voilée d
e bandelettes, leur visage qui m-était si présent ; et une
sueur froide me coulait sur tout le corps, – je m-élance
hors de mon lit, j-élève vers le ciel mes mains et ma priè
re, et j-arrose mon foyer d-une libation de vin pur. Heure
ux d-avoir accompli ces rites, j-avertis Anchise et je lui
expose point par point ce que j-ai entendu. Il convient d
0105e cette double origine, de ces deux ancêtres, et que,
s-étant mépris, il s-est de nouveau abusé sur notre antiqu
e patrie. Alors il me dit : « Mon fils, toi que les destin
s d-Ilion mettent à l-épreuve, seule Cassandre m-annonçait
bien ces événements. Je me le rappelle maintenant : elle
assurait que cet avenir était promis à notre race. Elle pa
rlait souvent d-Hespérie, souvent de royaume italien. Mais
qui pouvait croire que les Troyens iraient en Hespérie ?
Et qui alors se fût laissé émouvoir par les oracles de Cas
sandre ? Cédons à Phébus, et, en hommes avertis, suivons u
ne meilleure route. » Nous applaudissons tous à ces parole
s et nous lui obéissons. Nous quittons ce séjour où nous l
aissons quelques-uns des nôtres, et, les voiles au vent, n
ous courons dans nos nefs profondes sur la vaste mer.

« Lorsque nous fûmes au large, que la terre eut entièreme
nt disparu et que nous ne vîmes plus partout que le ciel e
t l-eau, un sombre nuage s-arrêta au-dessus de nos têtes,
chargé de nuit et d-orage ; et les flots se hérissèrent té
nébreux. Aussitôt les vents roulent et dressent d-énormes
0106vagues ; et nous voici ballottés, dispersés sur l-imme
nse gouffre. Les nuages recouvrent la lumière du jour, et
la pluie, comme une nuit, nous dérobe le ciel ; des feux r
edoublés fendent les nues. Jetés hors de notre route, nous
errons sur des flots que nous ne distinguons plus. Lui-mê
me, Palinure, déclare qu-il ne peut discerner au ciel le j
our de la nuit ni reconnaître son chemin au milieu de cett
e mer. Trois jours incertains, dans une obscurité aveuglan
te, nous avons été perdus sur les eaux, et trois nuits san
s étoiles. Le quatrième jour enfin la terre se leva à l-ho
rizon ; nous découvrons au loin des montagnes et des spira
les de fumée. On replie les voiles ; les matelots se courb
ent sur les rames, et, sans reprendre haleine, de toute le
ur force, ils font jaillir l-écume et balaient l-eau sombr
e. Sauvé de la tempête, ce fut le rivage des Strophades qu
i me reçut tout d-abord. Les Grecs ont nommé Strophades le
s îles qui se dressent dans la grande mer Ionienne et qu-h
abitent l-exécrable Céléno et les autres Harpyes, depuis q
ue la maison de Phinée leur fut fermée et que la crainte l
es chassa de leurs premières tables. Aucun monstre plus lu
0107gubre, aucun fléau plus cruel, enfanté par la colère d
es dieux, n-a émergé des eaux du Styx : un visage de fille
et des ailes, un ventre qui lâche des immondices, des gri
ffes aux doigts, et toujours la pâleur de la faim.

« A peine étions-nous entrés au port où nous avait poussé
s l-orage, voici que nous apercevons ça et là dans la plai
ne des troupeaux florissants de b-ufs et une troupe de chè
vres, sans gardien, au milieu des herbages. Nous fonçons s
ur eux le fer à la main, en invitant les dieux et Jupiter
lui-même au partage du butin. Puis au fond de la baie nous
dressons des lits de verdure et nous nous régalons de ces
chairs succulentes. Mais tout à coup de la montagne, glis
sement horrible dans l-air, les Harpyes s-abattent près de
nous et secouent leurs ailes à grands cris ; elles arrach
ent nos mets, souillent tout de leur contact immonde ; et
de plus leur voix est sinistre à travers leurs fétides ode
urs. Retirés dans un long enfoncement sous une roche creus
e -tout autour une clôture d-arbres et le mystère de leur
ombre-, nous réinstallons nos tables, nous replaçons le fe
0108u sur l-autel : aussitôt, d-un autre point du ciel et
de ses retraites obscures, leur horde revient en tumulte ;
elles volent autour de leur proie, les pieds crochus, et
leur bouche infecte nos plats. Je commande alors à mes com
pagnons de prendre les armes et de faire la guerre à l-inf
ernale engeance. Ils obéissent à mes ordres : ils posent e
n les dissimulant leurs épées dans les herbes et y cachent
leurs boucliers. Dès que le vol des Harpyes retentit dans
les sinuosités du rivage, Misène, du haut de son observat
oire, donne le signal en sonnant de la trompette. Mes comp
agnons s-élancent, et, dans ce combat d-un nouveau genre,
essaient de blesser ces sinistres oiseaux de la mer. Mais
les coups se perdent dans leurs plumes, et leur dos est in
vulnérable. D-une fuite rapide, elles filent vers le ciel,
nous laissant des mets à demi rongés et les traces de leu
rs déjections.

« Une seule est restée, posée sur le haut de la roche, Cé
léno, prophétesse de mauvais augure : « C-est donc la guer
re ? nous crie-t-elle. C-est donc que, pour avoir massacré
0109 nos b-ufs, abattu nos jeunes taureaux, vous voulez en
core, race de Laomédon, nous apporter la guerre et chasser
de leur royaume paternel les Harpyes qui ne vous ont rien
fait ? Eh bien, écoutez et retenez ce que je vais vous di
re. Moi, l-aînée des Furies, je vous révèle des choses qui
ont été prédites à Phébus par le Père tout-puissant, à mo
i par Phébus Apollon. Vous cherchez à gagner l-Italie en a
ppelant sur votre course la faveur des vents : vous irez e
n Italie, et il vous sera permis d-entrer dans les ports.
Mais vous ne ceindrez pas de ses remparts la ville qui vou
s est destinée avant que l-exécrable faim n-ait puni votre
attentat contre nous en vous réduisant à broyer dans vos
mâchoires et à dévorer vos tables. » Elle dit et d-un coup
d-aile s-enfuit dans la forêt. Le sang de mes compagnons,
glacé de terreur, s-est subitement arrêté dans leurs vein
es ; leur courage est tombé. Plus d-armes : ils ne veulent
que des v-ux et des prières pour obtenir la paix, qu-elle
s soient des déesses ou d-impurs et sinistres oiseaux. Et
du rivage, mon père Anchise, les paumes tournées vers le c
iel, invoque les grandes Puissances divines et leur promet
0110 de justes sacrifices : « Dieux, écartez ces menaces !
Dieux, détournez de nous ce malheur ! Soyez-nous favorabl
es et préservez ceux qui vous vénèrent. » Puis il nous ord
onne d-arracher les amarres et de dénouer les cordages en
les secouant. Le Notus tend nos voiles ; nous fuyons et no
us fendons les flots qui écument sous le souffle des vents
et sous la main du pilote. Déjà nous apparaissent au mili
eu de la mer les bois de Zacynthe, Dulichium, Samé et les
rocs abrupts de Néritos. Nous évitons les écueils d-Ithaqu
e, royaume de Laerte, et nous vouons à l-exécration la ter
re qui nourrit le féroce Ulysse. Bientôt la cime nuageuse
du promontoire Leucate et le temple d-Apollon si redouté d
es matelots se découvrent à nos yeux. Nous le gagnons épui
sés de fatigue et nous arrivons sous les murs d-une petite
ville. Les ancres tombent de nos proues et nos poupes s-a
lignent sur le rivage. Heureux d-avoir enfin pris terre co
ntre tout espoir, nous nous purifions en l-honneur de Jupi
ter, nous brûlons sur les autels les offrandes promises et
nous célébrons par des jeux troyens le rivage d-Actium. N
us et l-huile coulant sur leurs membres, mes compagnons s-
0111exercent à la palestre comme dans leur patrie. Ils se
félicitent d-avoir échappé à tant de villes grecques et de
s-être frayé la fuite à travers tant d-ennemis. Cependant
le soleil achève le grand cycle de l-année et les Aquilon
s du glacial hiver hérissent les flots. Je suspends à l-en
trée du temple le bouclier d-airain qu-avait porté l-illus
tre Abas et j-y inscris ce vers : Enée aux Grecs vainqueur
s arracha cette armure. Puis j-ordonne que l-on quitte le
port et que les rameurs prennent leurs places. Mes compagn
ons à l-envi frappent la mer et balaient les vagues. Très
vite, nous voyons disparaître derrière nous les murailles
aériennes des Phéaciens ; nous longeons les côtes de l-Epi
re et, entrés dans le port de Chaonie, nous nous dirigeons
vers la haute ville de Buthrote.

« Là un bruit incroyable nous arrive aux oreilles : le Pr
iamide Hélénus régnerait sur des villes grecques, maître d
e la femme et du sceptre de l-Eacide Pyrrhus ; une seconde
fois Andromaque serait échue en partage à un homme de son
pays. Je fus stupéfait, et un merveilleux désir me brûla
0112le c-ur d-interroger l-homme et d-apprendre une telle
aventure. Je m-éloigne du port où je laisse mes vaisseaux
sur le rivage. A ce moment, aux portes de la ville, dans u
n bois sacré, sur les bords d-un cours d-eau qui imitait l
e Simoïs, Andromaque offrait à la cendre d-Hector les mets
accoutumés et les présents funèbres, et elle invoquait le
s Mânes devant un cénotaphe de vert gazon et deux autels c
onsacrés pour le pleurer toujours. Dès qu-elle m-aperçut e
t qu-elle vit autour de moi les armes troyennes, égarée, é
pouvantée de ce prodige, elle demeura le regard fixe et la
chaleur abandonna ses os. Elle s-évanouit, et ce n-est qu
-après une longue défaillance qu-elle peut enfin murmurer
: « Es-tu vraiment ce que je vois ? Es-tu vraiment ce que
tu annonces, fils d-une déesse ? Es-tu vivant ? Mais si la
douce lumière t-a quitté, où est Hector ? » A ces mots el
le fond en larmes et remplit tout l-endroit de ses gémisse
ments. Je ne sais que répondre à cette âme de douleur et,
dans mon trouble, je lui dis d-une voix entrecoupée : « Je
suis bien vivant et je traîne ma vie dans les pires infor
tunes. N-aie aucun doute : ce que tu vois est réel. Hélas,
0113 quel sort as-tu subi, une fois dépossédée d-un si gra
nd époux ? Et quelle fortune, qui ne fût pas indigne d-ell
e, a visité l-Andromaque d-Hector ? Es-tu toujours la femm
e de Pyrrhus ? »

« Elle baisse les yeux et la voix et me dit : « Heureuse
avant toutes la fille de Priam condamnée à mourir sur le t
ombeau d-un ennemi, devant les hauts murs de Troie : elle
n-a pas eu à subir le tirage au sort et n-a pas touché, en
captive, le lit d-un vainqueur et d-un maître. Nous, des
cendres de notre patrie traînées sur toutes les mers, nous
avons enduré l-orgueil du fils d-Achille et son insolente
jeunesse et nous avons enfanté dans la servitude. Puis, l
orsqu-il a suivi la petite-fille de Léda, Hermione, et qu-
il a rêvé d-un hymen lacédémonien, il m-a passée moi son e
sclave à son esclave Hélénus, comme une chose. Mais, enfla
mmé d-amour pour la femme qui lui était ravie et harcelé p
ar les Furies de son parricide, Oreste le surprend devant
l-autel d-Achille et l-égorge à l-improviste. Néoptolème m
ort, une partie de son royaume revint à Hélénus qui nomma
0114la contrée Chaonienne et toute la Chaonie du nom de Ch
aon le Troyen et qui, de plus, éleva sur la hauteur une au
tre citadelle d-Ilion, un autre Pergame. Mais quels vents,
quels destins ont conduit ta course ? Quel dieu t-a fait
aborder, sans rien savoir, à nos rivages ? Que devient le
petit Ascagne ? Vit-il, respire-t-il encore ? Quand il te
fut donné, déjà Troie- Tout enfant qu-il est, sent-il qu-i
l a perdu sa mère ? Se prépare-t-il à imiter l-antique ver
tu et le mâle courage de son père Enée et de son oncle Hec
tor ? » Elle pleurait en parlant et continuait de pousser
de longs gémissements, quand le fils de Priam, le héros Hé
lénus, accompagné d-une nombreuse escorte, s-avance hors d
es remparts : il reconnaît ses concitoyens et heureux les
conduit à son palais ; et chacune de ses paroles était mou
illée de larmes. Sur mon chemin, je retrouve une petite Tr
oie, un Pergame qui reproduit le grand, un ruisseau desséc
hé qui porte le nom de Xanthe ; et je baise le seuil de la
porte Scée. Comme moi, les Troyens jouissent de cette vil
le amie. Ils étaient reçus par le roi sous d-amples portiq
ues ; dans la cour intérieure ils faisaient des libations
0115de vin, devant les mets servis sur des plats d-or, la
coupe à la main.

« Un jour puis un jour se passèrent ; déjà les souffles d
u ciel invitent nos voiles et l-Auster gonfle la toile de
lin. Je m-adresse au roi devin et je lui dis : « Fils de T
roie, interprète des dieux, écho des volontés de Phébus, d
u trépied prophétique, du laurier de Claros, de ce que dis
ent les étoiles et les oiseaux et leur vol en avant, parle
-moi, je t-en prie, car des oracles favorables m-ont tracé
toute ma route, et tous les dieux se sont manifestés à mo
i pour me persuader de gagner l-Italie et de tenter cette
terre lointaine. Seule, la Harpye Céléno nous annonce un p
rodige d-une nouvelle espèce, une chose indicible, et nous
menace d-une lugubre vengeance des dieux et d-une faim si
nistre. Quels périls dois-je d-abord éviter ? Par quels mo
yens surmonterai-je de si grandes épreuves ? » Alors Hélén
us commence par immoler, selon l-usage, de jeunes taureaux
en implorant la bienveillance des dieux : puis il détache
les bandelettes de sa tête sacrée et m-introduit par la m
0116ain dans ton sanctuaire, Phébus, dont la majesté divin
e me remplit de trouble ; et enfin de ses lèvres que tu in
spires ton prêtre me rend ces oracles : « Fils d-une déess
e, oui, c-est bien sous les auspices du plus grand des die
ux que tu parcours l-océan, il y en a une preuve manifeste
dans la manière dont le roi des dieux dispose les destins
et en déroule les vicissitudes et dans l-ordre où les évé
nements se succèdent. Je ne te révélerai que quelques-unes
de ces nombreuses choses ; mais elles t-épargneront des d
angers sur les mers qui doivent te recevoir et te facilite
ront l-accès d-un port d-Ausonie. Le reste, les Parques en
interdisent la connaissance à Hélénus, et la Saturnienne
Junon défend qu-on en parle. D-abord cette Italie que tu c
rois très proche et dont tu t-apprêtes, dans ton ignorance
, à gagner les ports voisins, une longue route déroutante
et des terres qui s-allongent nous en séparent. Tes rames
devront se ployer sous les flots trinacriens, tu devras pa
sser par la mer d-Ausonie, les lacs infernaux, Eéa, l-île
de Circé, avant de pouvoir organiser ta ville dans un pays
sûr. Le signe que je vais te donner, tiens-le gravé dans
0117ta mémoire. Lorsque, rempli d-inquiétude, au bord d-un
fleuve solitaire, sous les chênes de la rive, tu trouvera
s étendue une énorme truie avec trente nouveau-nés, toute
blanche, couchée sur le sol, et ses petits tout blancs aut
our de ses mamelles, là sera l-emplacement de ta ville ; l
à, le terme certain de tes épreuves. Quant aux tables où v
ous devez enfoncer les dents, n-en conçois aucune horreur
: les destins trouveront un moyen de s-accomplir, et Apoll
on invoqué par toi ne t-abandonnera pas. Mais ces terres,
cette bordure du rivage italien, si proches de nous et que
baignent les flots houleux de notre mer, fuis-les : toute
s les villes en sont habitées par de mauvais Grecs. Ici le
s Locriens de Naryx ont bâti leurs remparts, et le Crétois
Idoménée a couvert de ses soldats la plaine de Salente ;
là, le chef Mélibéen, Philoctète, a entouré d-une forte mu
raille la petite ville de Petilia. Surtout, lorsque ta flo
tte aura traversé la mer et se sera arrêtée et que tu t-ac
quitteras de tes v-ux à des autels dressés sur le rivage,
couvre-toi la tête d-un voile de pourpre, de peur qu-à tra
vers les saintes flammes allumées en l-honneur des dieux,
0118ton regard ne rencontre une figure ennemie et que les
présages n-en soient troublés. Que tes compagnons observen
t ce rite des sacrifices ; observe-le toi-même, et que, po
ur se préserver de toute souillure, tes petits-neveux en g
ardent la religion. Mais, à ta sortie de ce pays, lorsque
le vent t-aura porté aux rives de Sicile, et que le cap Pé
lore qui semble fermer le détroit fuira devant toi, prends
à gauche et par un long circuit gagne à gauche la terre e
t la mer : à ta droite, fuis le rivage et le flot. Ces lie
ux, dans de violentes convulsions et de vastes effondremen
ts, se sont jadis séparés, dit-on, – tant la durée des âge
s peut changer la face du monde ! Les deux terres ininterr
ompues n-en faisaient qu-une ; l-océan déchaîné vint au tr
avers, coupa l-Hespérie de la Sicile ; et les eaux resserr
ées et bouillonnantes baignent les champs et les villes su
r un double rivage. Scylla garde le côté droit ; l-implaca
ble Charybde le côté gauche, et trois fois tour à tour ell
e abîme ses vastes flots au fond de son gouffre béant et l
es revomit dans les airs jusqu-à en fouetter les astres. M
ais Scylla cachée sous une caverne ténébreuse avance la tê
0119te et attire les vaisseaux sur les rocs. Elle a le hau
t du corps d-un être humain, le sein d-une belle fille ; m
ais, passée la ceinture, c-est un monstrueux dragon avec u
n ventre de loup et des queues de dauphin. Il vaut mieux,
sans te presser, doubler le promontoire sicilien de Pachyn
um et ne pas craindre un long détour, que de voir une seul
e fois l-informe Scylla sous son antre immense et ses écue
ils qui retentissent des aboiements de ses chiens glauques
. De plus, si Hélénus a quelque science, si l-on peut se f
ier à son inspiration, si Apollon lui remplit l-âme de vér
ités, je te donne un avis, ô fils d-une déesse, qui à lui
seul vaudrait tous les autres et je te le répète et te le
répéterai : prie avant tout et adore la puissante divinité
de Junon ; adresse de bon c-ur à Junon les formules sacré
es ; triomphe de cette dominatrice par tes offrandes de su
ppliant : c-est ainsi que, tes v-ux exaucés et la Sicile d
errière toi, tu auras la route libre vers la terre italien
ne. Dès que tu y seras porté et que tu approcheras de Cume
s et des lacs sacrés de l-Averne aux forêts bruissantes, t
u verras la prêtresse inspirée qui, sous sa roche profonde
0120, chante les destinées et qui sur des feuilles d-arbre
s inscrit des lettres et des mots. Tous les vers prophétiq
ues que la vierge a tracés sur ces feuilles sont disposés
en ordre et restent enfermés dans son antre. Ils y demeure
nt immobiles, et l-ordre n-en est jamais troublé. Mais que
la porte tourne sur ses gonds et que du seuil un souffle
d-air chasse et disperse cette légère frondaison, elle les
laisse voltiger dans sa caverne et ne se soucie point de
les reprendre, de les ranger, d-en réunir les vers épars.
On s-en va sans réponse et l-on maudit la retraite de la S
ibylle. Même si tes compagnons s-impatientaient, même si l
e vent impérieux appelait au large tes navires et te prome
ttait d-enfler leurs voiles, n-attache pas à la perte de t
emps un tel prix que tu n-ailles pas trouver la prêtresse
et implorer ses oracles. Il faut qu-elle-même te les chant
e ; il faut qu-elle consente à desserrer les lèvres et à t
e répondre. Elle te dira les peuples d-Italie, les guerres
à venir, comment éviter ou supporter toutes les épreuves
; elle te donnera, vénérée par toi, une route heureuse. Te
lles sont les choses qu-il m-est permis de te prescrire. V
0121a maintenant, et que tes hauts faits élèvent jusqu-au
ciel la grandeur de Troie. »

« Lorsque le roi devin m-eut ainsi parlé comme un ami, il
commande qu-on porte à mes vaisseaux de lourds présents d
-or et d-ivoire ; il y fait déposer toute une charge d-arg
ent travaillé, des bassins de Dodone, une cuirasse en mail
les tressées de trois fils d-or, un casque à l-éclatant ci
mier et à l-aigrette retombante, armure de Néoptolème. Il
y ajoute des présents qui conviennent à mon père. Il nous
donne des chevaux ; il nous donne des pilotes ; il complèt
e nos équipages de rameurs ; il fournit des armes à mes co
mpagnons.

« Cependant Anchise nous pressait d-appareiller pour prof
iter sans retard de la faveur du vent. L-interprète de Phé
bus lui dit avec une profonde déférence : « Anchise, toi q
ui fus jugé digne du superbe hymen de Vénus, noble souci d
es dieux, deux fois sauvé des ruines de Troie, voici devan
t toi la terre d-Ausonie : cours la saisir à pleines voile
0122s. Cependant tu ne dois encore qu-en longer les rivage
s. La contrée de l-Ausonie que t-ouvre Apollon est plus lo
in. Va, père heureux de la piété de ton fils. Pourquoi en
dire davantage et faire attendre l-Auster qui se lève ? »
Andromaque à son tour, pour qui ce départ et ces adieux so
nt un deuil, apporte à Ascagne des vêtements brodés aux tr
ames d-or et une chlamyde en point de Phrygie ; ses présen
ts sont dignes de lui ; et elle le comble de précieux tiss
us : « Prends, lui dit-elle : que toutes ces choses te soi
ent des souvenirs de mes mains, cher petit, et des témoign
ages de la longue tendresse d-Andromaque, femme d-Hector.
Prends-les : ce sont les derniers présents que tu recevras
de ta famille, ô seule image qui me reste de mon Astyanax
! Il avait tes yeux, tes mains, les traits de ton visage
; il aurait ton âge et serait un adolescent comme toi. » E
t moi je leur disais en m-éloignant, les yeux remplis de l
armes : « Vivez heureux : votre fortune à vous a terminé s
on cours. Nous, les destins nous appellent d-épreuves en é
preuves. Vous, le repos vous est acquis. Vous n-avez pas à
labourer les plaines de la mer ni à chercher une terre d-
0123Ausonie toujours fuyante. Vos yeux contemplent l-image
du Xanthe et une Troie que vous avez élevée de vos mains,
sous de meilleurs auspices, je le souhaite, et qui laisse
ront moins de prise aux Grecs. Si jamais j-entre dans le T
ibre et dans les champs voisins du Tibre, si je vois les m
urs promis à ma race, je veux que de ces villes unies par
le sang, de ces peuples frères, de l-Epire et de l-Hespéri
e, qui ont le même ancêtre Dardanus et qui connurent les m
êmes revers, enfin de ces deux Troie nous fassions par le
c-ur une seule patrie : puissent nos arrière-neveux en gar
der la mémoire ! »

« La mer nous emporte le long des monts Cérauniens tout p
roches d-où la traversée est la plus courte pour atteindre
l-Italie. Cependant le soleil tombe et les montagnes se c
ouvrent d-une ombre épaisse. Nous tirons au sort les gardi
ens des vaisseaux et, couchés près des flots sur le sein d
e la terre tant désirée, ça et là dans le sable du rivage
nous nous reposons ; et le sommeil se répand dans nos memb
res las. La Nuit, traînée par les Heures, n-avait pas enco
0124re atteint la moitié de son cercle. Palinure, l-esprit
toujours en éveil, se lève de sa couche ; il interroge le
s vents ; son oreille recueille les souffles de l-air ; il
observe tous les astres qui cheminent en silence, l-Arctu
re et les pluvieuses Hyades et les deux Ourses ; et ses ye
ux qui font le tour du ciel aperçoivent Orion armé d-or. L
orsqu-il voit que tout respire l-ordre et la tranquillité
dans le ciel serein, il donne du haut de sa poupe un appel
clair : nous levons le camp et nous reprenons notre route
sous l-aile déployée de nos voiles.

« Déjà dans la fuite des étoiles l-Aurore rougissait, lor
sque nous distinguons au loin d-obscures collines et une t
erre basse, l-Italie. « Italie ! » s-écrie, le premier, Ac
hate. « Italie ! » répètent mes compagnons en la saluant d
e leurs clameurs. Alors mon père Anchise couronna un large
cratère, le remplit de vin, et, debout sur la haute poupe
, invoqua les dieux : « Dieux puissants, seigneurs de la m
er et de la terre, des beaux jours et des tempêtes, rendez
-nous la route facile et que vos souffles nous accompagnen
0125t ! » Les brises désirées redoublent ; l-entrée du por
t s-élargit et se rapproche, et le temple de Minerve nous
apparaît sur la hauteur. Mes compagnons carguent les voile
s et tournent leurs proues vers le rivage. Du côté où les
flots sont chassés par l-Eurus le port a la courbure d-un
arc. Une avant-garde de rochers arrosés d-écume amère nous
en cache l-intérieur ; car ces rocs en forme de tours, l-
enserrent de leurs bras comme d-une double muraille, et le
temple à nos yeux s-éloigne du rivage. Premier présage :
je vois quatre chevaux d-une blancheur de neige, qui paiss
ent le gazon dans une vaste plaine ; et mon père Anchise s
-écrie : « – terre qui nous reçois, tu nous annonces la gu
erre : c-est pour la guerre qu-on arme les chevaux, c-est
de la guerre que nous menacent ces bêtes puissantes. Mais
parfois on les habitue à s-atteler à un char et à se mettr
e d-accord sous le joug qu-on leur impose. Il y a donc aus
si espoir de paix. » Alors nous prions la sainte divinité
de Pallas aux armes sonores qui, la première, nous accueil
lit dans notre joie triomphante, et, devant les autels, la
tête couverte du voile phrygien selon les prescriptions q
0126u-Hélénus nous avait données comme étant les plus grav
es, nous brûlons rituellement les offrandes ordonnées en l
-honneur de l-Argienne Junon.

« Sans retard, nos v-ux exactement accomplis, nous tourno
ns vers la mer les pointes de nos vergues chargées de voil
es et nous quittons ce séjour des Grecs et cette terre sus
pecte. De là, nous apercevons le golfe où, s-il faut en cr
oire la tradition, Hercule fonda Tarente. En face s-élèven
t à nos yeux le sanctuaire de Junon Lacinia et les murs de
Caulon et Scyllacée la naufrageuse. Puis au delà du rivag
e nous distinguons l-Etna Trinacrien, et nous entendons de
loin l-immense gémissement de la mer, ses grands coups su
r les rocs et les voix des flots qui se brisent contre la
côte ; les eaux jaillissent et bouillonnent mêlées de sabl
e. « Voici certainement cette fameuse Charybde, dit mon pè
re Anchise ; voici ces écueils, ces horribles rochers que
nous annonçait Hélénus. Tirez-nous de là, compagnons, et p
esez avec ensemble sur vos rames. » Ils s-empressent d-obé
ir. Le premier, Palinure tourne à gauche sa proue qui en g
0127rince ; et toute la flotte file à gauche sous l-effort
des rames et du vent. Le gouffre qui s-enfle nous soulève
jusqu-au ciel, et ses eaux qui se retirent nous laissent
plongés jusqu-aux Mânes des Enfers. Trois fois dans leurs
profondes crevasses les rocs ont poussé leurs clameurs ; t
rois fois nous avons vu l-écume jaillir et sa rosée retomb
er du ciel. Cependant avec le soleil le vent nous a quitté
s recrus de fatigue ; et incertains de notre route nous ab
ordons aux rivages des Cyclopes.

« Le port, à l-écart des vents, est lui même immense et t
rès calme ; mais tout près l-Etna, dans le tonnerre d-épou
vantables écroulements, tantôt lance vers le ciel un sombr
e nuage où tournoient des fumées de bitume et des cendres
blanches, et ses tourbillons de flammes vont lécher les as
tres ; tantôt il rejette et vomit des rocs et les entraill
es arrachées à la montagne ; il amoncelle dans les airs de
s laves mugissantes et bouillonne jusqu-au fond de son gou
ffre. On dit que le corps à demi foudroyé d-Encelade est p
ressé sous cette masse et que l-énorme Etna pesant sur lui
0128 laisse passer par les fissures de ses fournaises les
flammes qu-il respire. Chaque fois que, fatigué, il se met
sur l-autre flanc, la Sicile tremble et gronde et le ciel
se couvre de fumée. Toute cette nuit-là, sous les abris d
es bois, nous endurons le monstrueux prodige sans voir la
cause du fracas : les feux des astres ne se montraient pas
; le ciel n-avait point de clarté là où brillent les étoi
les ; mais l-obscurité était chargée de vapeurs, et la plu
s profonde nuit tenait la lune ensevelie dans un nuage.

« Le lendemain, au lever de l-Etoile du matin, comme l-Au
rore avait chassé du ciel l-humide vapeur de l-ombre, tout
à coup, venant de la forêt, effroyablement maigre, une fo
rme humaine, un inconnu d-un étrange aspect dont toute la
personne criait misère, s-avance et tend vers le rivage se
s mains suppliantes. Nous le regardons : une saleté sauvag
e, une barbe pendant sur la poitrine, des vêtements rattac
hés par des épines ; pour le reste, un Grec, un de ceux qu
e leur patrie arma et envoya contre Troie. Dès qu-à notre
extérieur il reconnut des Dardaniens et qu-il aperçut de l
0129oin les armes troyennes, épouvanté, il hésita un insta
nt et s-arrêta ; mais bientôt il se précipita vers le riva
ge, et pleurant et priant : « Je vous en supplie, s-écrie-
t-il, par les astres, par les dieux d-En Haut, par cette l
umière du ciel que nous respirons, enlevez-moi d-ici, Troy
ens ! Emmenez-moi où vous voudrez ! C-est tout ce que je d
emande. Je le sais et je l-avoue, je suis de ceux qui, des
cendus des vaisseaux grecs, firent la guerre aux Pénates d
-Ilion. Pour ce crime, si rien ne peut en effacer l-injure
, dispersez mes membres à travers les flots, engloutissez-
moi dans la vaste mer. Que je périsse, soit ! Mais qu-au m
oins je périsse de la main des hommes ! » Et aussitôt il e
mbrassa nos genoux ; et il se roulait et s-attachait à nos
genoux. Qui est-il ? De quel sang est-il né ? Quelle mauv
aise fortune le poursuit ? Nous l-engageons à parler, à to
ut nous dire. Mon père Anchise lui-même, sans plus attendr
e, donne la main droite à ce jeune homme, et la valeur de
ce gage le rassure. Dès qu-il eut enfin déposé sa terreur
: « Ithaque est ma patrie, nous dit-il : j-ai accompagné l
e malheureux Ulysse ; je me nomme Achéménide. Mon père Ada
0130maste était pauvre, et je partis pour Troie : plût au
ciel que mon humble condition m-eût suffi ! Au moment où i
ls fuyaient en tremblant ces lieux barbares, mes compagnon
s m-oublièrent et me laissèrent ici dans la vaste caverne
du Cyclope. Un repaire de sang corrompu et de mets sanglan
ts, profondément ténébreux et immense. Lui, un colosse : i
l frappe de la tête les hautes étoiles. – dieux, délivrez
la terre d-un pareil fléau ! Personne n-ose ni le regarder
ni lui parler. Il se repaît des entrailles et du sang noi
r de ses victimes. Je l-ai vu, couché sur le dos au milieu
de son antre, saisir de sa grande main deux d-entre nous
et les écraser contre le roc : son seuil éclaboussé au loi
n nageait dans cette infection. Je l-ai vu manger leurs me
mbres qui ruisselaient d-un liquide noir ; et les chairs e
ncore tièdes palpitaient sous sa dent. Mais il en fut puni
. Ulysse ne supporta pas ces horreurs et, dans un si grand
péril, l-homme d-Ithaque se souvint de lui-même. Comme le
monstre, gorgé de nourriture et enseveli dans le vin, ava
it reposé sa tête appesantie et gisait à travers son antre
, corps immense, vomissant en plein sommeil de la sanie et
0131 un mélange de chairs, de vin et de sang, nous, après
avoir prié les puissances divines et tiré au sort chacun n
otre rôle, tous ensemble et de tous côtés nous fondons sur
lui, nous l-entourons et d-un pieu aiguisé nous crevons s
on -il énorme, l–il unique qui se cachait sous les plis f
arouches de son front, cet -il pareil à un bouclier d-Argo
s ou à l-orbe du soleil : enfin nous vengeons avec joie le
s ombres de nos compagnons. Mais fuyez, malheureux, fuyez,
rompez vos amarres ! Aussi sauvage, aussi gigantesque que
ce Polyphème, qui dans le creux de son antre enferme ses
brebis laineuses et presse leurs mamelles, cent autres mon
strueux Cyclopes habitent ça et là dans les sinuosités du
rivage et errent dans les hautes montagnes. Trois fois les
cornes de la lune se sont remplies de lumière depuis que
je traîne ma vie dans les forêts parmi les retraites solit
aires et les tanières des bêtes sauvages, et que je vois c
es vastes Cyclopes sortir de leurs rochers et que je tremb
le au bruit de leur pas et de leur voix. Les branches des
arbres me donnent une misérable nourriture de baies et de
cornouilles dures comme des pierres, et je mange des racin
0132es que j-arrache. Promenant partout mes regards, j-ai
vu pour la première fois des vaisseaux, les vôtres, s-appr
ocher du rivage. Qui que vous fussiez, je me suis livré à
vous. C-était assez d-échapper à cette abominable race. Vo
ici ma vie : prenez-la ; n-importe quelle mort vaut mieux.
»

« A peine avait-il parlé que nous le voyons sur le haut d
e la montagne, lui, le pasteur Polyphème, dont la lourde m
asse se meut au milieu d-un troupeau de brebis ; il descen
d vers la rive familière, monstre horrible, informe, énorm
e, à qui la lumière est ravie. Un pin ébranché qu-il tient
dans sa main dirige et assure ses pas. Ses brebis laineus
es l-accompagnent : c-est son dernier plaisir, l-unique so
ulagement de son malheur. Lorsqu-il entre dans la mer et q
u-il atteint les flots profonds, il prend de l-eau et lave
le sang, qui coule de son -il crevé, avec des gémissement
s et des grincements de dents, et il s-avance au large san
s que la vague mouille encore ses flancs gigantesques. Mai
s nous, effrayés, nous hâtons notre fuite : nous recevons
0133à bord le suppliant qui l-avait bien mérité ; sans bru
it nous coupons les amarres ; et couchés sur les rames, lu
ttant d-efforts, nous fendons les eaux. Il l-a senti, et i
l a tourné ses pas au bruit des rameurs. Mais comme il ne
peut étendre la main jusqu-à nous ni égaler à la course le
s vagues ioniennes, il pousse une immense clameur qui ébra
nle tous les flots de l-Océan, épouvante au loin la terre
de l-Italie et se répercute en mugissements dans les antre
s de l-Etna. Et voici qu-à cet appel, des forêts et des ha
utes montagnes, la race des Cyclopes dévale vers le port :
ils couvrent le rivage. Nous les voyons debout, fixant su
r nous leur -il vainement formidable, ces frères Etnéens q
ui portent jusqu-au ciel leur tête altière, épouvantable r
assemblement : ainsi sur la cime des monts les chênes aéri
ens et les cyprès aux longs fruits se dressent, haute forê
t de Jupiter ou bois sacré de Diane.

« Sans savoir où nous allons, sous l-âpre crainte qui nou
s harcèle, nous déroulons nos cordages en les secouant et
nous tendons nos voiles au vent qui favorise notre fuite.
0134Par contre, les ordres d-Hélénus avertissent nos pilot
es de ne pas cingler vers Charybde et Scylla, -le risque d
e mort, par l-une et l-autre route, étant à peu près égal.
– Nous décidons de revenir en arrière. Heureusement du dét
roit resserré de Pélore Borée accourt : je double les roch
es vives de l-embouchure du Pantagias, le golfe de Mégare
et les terres basses de Thapsus. Telles étaient les côtes
que nous montrait, pour les avoir déjà parcourues, le comp
agnon du malheureux Ulysse.

A l-entrée du golfe Sicanien, vis-à-vis du cap de Plémyre
battu par les flots, s-étend une île que ses premiers hab
itants nommèrent Ortygie. C-est là, dit-on que le fleuve d
-Elide Alphée s-est creusé sous la mer un chemin mystérieu
x, et maintenant, Aréthuse, mêle par ta source ses ondes a
ux ondes de Sicile. Nous adorons, selon l-ordre donné, les
puissantes divinités de ce lieu. De là, je dépasse les te
rres qu-engraisse le stagnant Hélore. Puis nous côtoyons l
es hauts rochers et les récifs avancés de Pachynum. De loi
n nous apparaît Camarine que les destins ont enchaînée pou
0135r toujours ; puis la plaine de Gela et Gela qui a pris
le nom de son fleuve sauvage. Agrigente escarpée nous déc
ouvre au loin ses puissantes murailles, nourricière jadis
de chevaux magnanimes. Et je te laisse, emporté par les ve
nts, Sélinonte, ville des palmes. Je longe les écueils que
Lilybée cache traîtreusement sous ses eaux. De là, le por
t de Drépane me reçoit sur son triste rivage. C-est là qu-
après tant de traversées et d-orages, hélas, je perdis mon
père Anchise, mon unique soutien dans la peine et le malh
eur. C-est là, ô le meilleur des pères, que tu m-as abando
nné à mes fatigues, hélas, toi qui avais vainement échappé
à de si grands périls. Ni le devin Hélénus, dans toutes l
es horreurs qu-il m-annonçait, ne m-avait prédit ce deuil
ni l-exécrable Céléno. Là fut ma dernière épreuve ; là fut
le terme de mes longs voyages. J-en partis et un dieu me
fit aborder à vos rivages. »

Ainsi le divin Enée, que seul tous écoutaient en silence,
redisait les destins arrêtés par les dieux et racontait s
es courses errantes. Enfin il se tut, et, son récit fini,
0136reprit sa tranquille attitude.

LIVRE IV

Mais la reine, déjà gravement atteinte du mal d-amour nou
rrit sa blessure du sang de ses veines et se consume d-un
feu secret. Le courage de cet homme tant de fois éprouvé,
et la splendeur de sa race ne cessent de la hanter. Ses tr
aits, ses paroles lui restent fixés au c-ur, et le mal d-a
imer ne lui laisse ni calme ni repos.

Le lendemain, l-Aurore éclairait à peine la terre du flam
beau de Phébus et avait à peine dissipé l-humide vapeur de
l-ombre que, l-esprit frappé, elle s-adresse à sa s-ur, l
a moitié de son âme : « Anna, ma s-ur, quelles visions noc
turnes m-épouvantent et m-angoissent ! Quel hôte extraordi
naire est entré dans notre maison ! Quelle prestance ! Que
l courage ! Quels exploits ! Ah certes, je crois bien, – e
t l-on ne peut s-y tromper, – qu-il est de la race des die
ux. La peur est la marque d-une basse naissance. Hélas, qu
0137els destins se sont joués de lui ! Que d-épreuves guer
rières supportées jusqu-au bout ! Quelle épopée ! Si je n-
avais pas pris la résolution ferme et définitive de ne jam
ais consentir à m-enchaîner par le mariage depuis que la m
ort a trompé et trahi mon premier amour, si je n-avais pas
conçu l-horreur de la couche et des torches nuptiales, pe
ut-être eût-il été, lui seul, la faiblesse à laquelle j-au
rais pu succomber. Anna, je te l-avouerai, depuis le jour
où mon malheureux époux Sychée a péri, où mon frère a écla
boussé mes Pénates de son crime sanglant, cet homme est le
seul qui ait touché mes sens et qui m-ait fait chanceler
: je reconnais en moi les traces du feu dont j-ai brûlé. M
ais que la terre s-ouvre et m-engloutisse dans ses abîmes,
que le Père tout-puissant d-un trait de sa foudre me préc
ipite chez les ombres, les pâles ombres de l-Erèbe et dans
les profondes ténèbres, avant que je te viole, ô Pudeur,
et que je rompe mes serments. Le premier qui m-unit à lui
a emporté tout mon amour : qu-il l-ait et le garde avec lu
i dans son tombeau ! » Et sur ces mots elle inonda de ses
larmes les plis de sa robe. Anna lui répond : « – toi que
0138ta s-ur chérit plus que la lumière, toute ta jeunesse
se consumera-t-elle dans le deuil du veuvage ? Ne connaîtr
as-tu pas la douceur d-être mère et les joies de Vénus ? C
rois-tu que les cendres des morts et que les Mânes ensevel
is dans la tombe se soucient de notre fidélité ? Qu-aucun
prétendant n-ait fléchi ta douleur en Libye ou d-abord à T
yr : soit. Tu as refusé Iarbas et d-autres chefs que nourr
it la terre d-Afrique riche en triomphes. Vas-tu combattre
maintenant un amour qui t-es cher ? Ne songes-tu pas chez
quels peuples tu es venue t-établir ? Tu es entourée d-un
côté par la race guerrière et indomptable des Gétules, pa
r les Numides, cavaliers sans frein, et par la Syrte inhos
pitalière ; de l-autre, par une contrée dont la soif fait
un désert et par les Barcéens dont la fureur déborde au lo
in. Ai-je besoin de te rappeler les levées d-armes de Tyr
et les menaces de ton frère ? Oui, je le crois, c-est sous
les auspices des dieux et par la faveur de Junon que les
vents ont ici poussé les navires troyens. Quelle ville, ma
s-ur, deviendra ta Carthage et quel royaume tu verras gra
ndir avec un tel mari ! Accompagnée des armes de Troie, ju
0139squ-où ne porteras-tu pas la gloire punique ? Demande
seulement l-indulgence des dieux, et, d-heureux sacrifices
accomplis, donne-toi tout entière à l-hospitalité ; trouv
e chaque jour des prétextes pour retarder le départ de tes
hôtes : la tempête qui sévit sur la mer, le pluvieux Orio
n, leurs vaisseaux désemparés, le ciel intraitable. »

Ces paroles attisent le feu qui brûlait le c-ur de Didon
; elles rendent l-espoir à son âme anxieuse et délient sa
pudeur. D-abord elles vont dans les temples et d-autel en
autel cherchent la paix. Elles choisissent et immolent, se
lon l-usage, des brebis à Cérès législatrice, à Phébus, au
divin Bacchus et, avant tous, à Junon qui veille aux lien
s du mariage. Didon, dans toute sa beauté, la patère à la
main, verse elle-même le vin entre les cornes d-une blanch
e génisse, ou devant les images des dieux fait d-un pas gr
ave le tour de l-autel humide de sang. Elle renouvelle ses
sacrifices comme si le jour recommençait et penchée, les
lèvres béantes, sur les flancs ouverts des victimes, elle
consulte leurs entrailles palpitantes. Hélas, que les haru
0140spices sont ignorants ! Que servent à une âme passionn
ée les v-ux et les temples ? La flamme dévore ses tendres
moelles et la silencieuse blessure se creuse dans son c-ur
. La malheureuse Didon brûle et va, errante, égarée, à tra
vers toute la ville. Ainsi la biche atteinte à l-improvist
e d-une flèche que, de loin, dans les bois de la Crète, le
pâtre qui la poursuivait a lancée : elle emporte avec ell
e, sans qu-il le sache, le fer ailé, et elle fuit, elle pa
rcourt les forêts et les fourrés dictéens ; mais le mortel
roseau demeure attaché à son flanc. Tantôt la reine condu
it Enée au milieu de la ville ; elle lui montre avec orgue
il les ressources de Sidon et de la cité prête à le recevo
ir. Elle commence une phrase et tout à coup s-arrête. Tant
ôt, à la tombée du jour, elle veut retrouver le même banqu
et que la veille et dans son délire redemande au Troyen le
récit des malheurs d-Ilion et de nouveau reste suspendue
à ses lèvres. Lorsqu-on se sépare, lorsqu-à son tour la lu
ne pâlissante amortit son éclat et que le déclin des astre
s conseille de dormir, seule et triste dans sa maison dése
rte elle se jette sur le lit qu-il a quitté. Absente, abse
0141nt, elle le voit, elle l-entend, ou elle retient dans
ses bras Ascagne, séduite par sa ressemblance avec son pèr
e, pour essayer de tromper son indicible amour. Les tours
commencées ne s-élèvent plus ; la jeunesse ne s-exerce plu
s aux armes ; le port et les ouvrages de défense sont aban
donnés ; tous les travaux s-interrompent, demeurent suspen
dus, et les énormes menaces des remparts et les échafaudag
es qui atteignaient les cieux.

Dès que la chère épouse de Jupiter, la Saturnienne, vit d
e quelle peste Didon était possédée et que le souci de sa
gloire n-entravait pas sa fureur d-aimer, elle se tourna v
ers Vénus et lui dit : « En vérité, voilà un grand honneur
et un beau trophée pour toi et ton jeune garçon ! Quel ti
tre imposant et mémorable : une femme sans défense vaincue
par la ruse de deux divinités ! Certes, il ne m-échappe p
as que tu redoutes nos murs et que la ville altière de Car
thage t-est suspecte. Mais quand cesseront nos querelles ?
Jusqu-où ira une telle rivalité ? Que ne faisons-nous plu
tôt une paix éternelle et un hymen qui en soit le gage ? T
0142u as ce que tu désirais de toute ton âme. Didon brûle
d-amour, et la passion court dans ses veines. Réunissons n
os peuples, gouvernons-les sous des auspices égaux : laiss
ons Didon obéir à un mari Phrygien et mettre sous ta main
les sujets de Tyr qu-elle lui apportera en dot. »

Vénus comprit la feinte et que Junon ne cherchait qu-à dé
tourner sur la terre libyenne l-empire promis à l-Italie ;
elle lui répondit : « Qui serait assez insensé pour refus
er et pour préférer la guerre contre toi ? Encore faut-il
que la fortune approuve ce que tu proposes. Les destins m-
inquiètent : je me demande si Jupiter veut ne faire qu-une
ville des Tyriens et des hommes partis de Troie, s-il con
sent que ces deux peuples se mêlent ou s-allient. Tu es sa
femme : tu as le droit d-essayer sur lui l-effet de tes p
rières. Va ; je te suivrai. » La royale Junon reprit : « C
e soin me regarde. Pour l-instant, écoute-moi, je te dirai
en peu de mots comment aller au plus pressé. Enée et avec
lui la malheureuse Didon se préparent à chasser dans la f
orêt demain, dès que le Soleil se lèvera et que ses rayons
0143 dégageront l-univers de son voile d-ombre. Pendant qu
e les piqueurs se hâteront de tendre les filets autour des
taillis, je ferai crever sur leur tête un sombre nuage ch
argé de grêle, et le tonnerre ébranlera tout le ciel. Leur
entourage prendra la fuite et sera recouvert d-une nuit é
paisse. Didon et le chef Troyen arriveront sous la même gr
otte. Je serai là, et, si je puis compter sur toi, je les
unirai par les lois du mariage et la lui donnerai pour tou
jours : l-Hymen sera présent. » Cythérée se garde bien de
s-opposer à ce désir : elle l-approuve et sourit de la rus
e imaginée.

Cependant l-Aurore s-est levée et a quitté l-Océan. Dès l
es premiers feux du soleil, les jeunes gens qui ont été ch
oisis sortent des portes. Filets aux grandes mailles, pann
eaux, épieux au large fer ; galop des cavaliers Massyliens
, et la meute qui flaire le vent. Au seuil du palais, les
grands de Carthage attendent la reine qui s-attarde dans s
a chambre ; son cheval caparaçonné de pourpre et d-or est
là qui frappe du pied et mord fièrement son frein blanc d-
0144écume. Enfin la voici au milieu d-un nombreux cortège.
Elle est enveloppée d-une chlamyde sidonienne à la frange
brodée. Son carquois est d-or ; ses cheveux sont noués d-
un n-ud d-or ; sa robe de pourpre, relevée d-une agrafe d-
or. En même temps les Phrygiens qui doivent l-accompagner
et le joyeux Iule s-avancent, et, le plus beau entre tous,
Enée se place à ses côtés, et joint sa troupe à celle de
la reine. Lorsqu-Apollon abandonne l-hiver de Lycie et les
flots du Xanthe, lorsqu-il vient revoir la maternelle Dél
os et y renouer les ch-urs, et qu-autour de ses autels Cré
tois, Dryopes, Agathyrses au corps peint se mêlent et bond
issent, le dieu marche sur les jougs du Cynthe, la chevelu
re ondoyante mollement pressée de feuillage et ceinte d-un
diadème d-or ; et ses flèches bruissent à son épaule. Ené
e marchait d-un pas aussi alerte, et la même beauté rayonn
ait de son noble visage.

Quand on fut arrivé dans les hautes montagnes et dans les
retraites où tous les chemins cessent, voici que les chèv
res sauvages, se jetant du haut de leurs escarpements, dév
0145alent sur la pente des sommets ; d-autre part les cerf
s traversent au galop l-étendue des plaines : ils abandonn
ent les monts, se rassemblent en troupe et fuient dans des
nuages de poussière. Mais Ascagne au milieu de la vallée
presse joyeusement sa vive monture, tour à tour les gagne
de vitesse et fait des v-ux pour qu-au milieu de ce lâche
bétail surgisse un sanglier baveux ou descende de la monta
gne un lion fauve.

Cependant le ciel commence à se remplir d-un lourd gronde
ment, suivi d-une pluie mêlée de grêle. L-escorte tyrienne
, la jeunesse de Troie, le petit-fils dardanien de Vénus c
ourent au hasard et, effrayés, cherchent ça et là des abri
s dans la campagne. Des torrents se précipitent du haut de
s monts. Didon et le chef troyen arrivent sous la même gro
tte. La Terre et Junon l-Hyménéenne donnèrent le premier s
ignal. Des feux brillèrent dans le ciel complice de ces no
ces, et sur le haut des montagnes les Nymphes hurlèrent le
chant nuptial. Ce fut le premier jour des malheurs de Did
on, la première cause de sa mort. Ni les convenances ni le
0146 souci de sa gloire ne l-émurent : ce n-est plus un am
our clandestin qu-elle couve dans son c-ur ; elle l-appell
e un mariage, et ce mot lui couvre sa faute.

Soudain la Renommée parcourt les grandes villes de Libye,
la Renommée plus rapide qu-aucun autre fléau. Le mouvemen
t est sa vie et la marche accroît ses forces. Humble et cr
aintive à sa naissance, elle s-élève bientôt dans les airs
; ses pieds sont sur le sol et sa tête se cache au milieu
des nues. On dit qu-elle est fille de la Terre qui, furie
use d-une fureur contre les dieux, enfanta cette dernière
s-ur de Céus et d-Encelade, aux pieds rapides, aux ailes p
romptes, monstre horrible, énorme, qui a autant d-yeux per
çants que de plumes sur le corps, et, sous ces plumes, ô p
rodige, autant de langues, et de bouches sonores et d-orei
lles dressées. La nuit, elle vole entre ciel et terre, dan
s l-ombre, stridente ; et jamais le doux sommeil n-abaisse
ses paupières. Le jour, elle demeure en observation assis
e sur le faîte des maisons ou sur les tours des palais, et
elle épouvante les vastes cités, messagère aussi attachée
0147 au mensonge et à la calomnie qu-à la vérité. Sa joie
était alors de remplir l-esprit des peuples de mille bruit
s où elle annonçait également ce qui était arrivé et ce qu
i ne l-était pas : Enée, issu du sang troyen, était venu e
t la belle Didon ne dédaignait pas de s-unir à cet homme.
Maintenant ils se choyaient dans les délices toute la long
ueur de l-hiver, oublieux de leurs royaumes, captifs d-une
honteuse passion. Voilà ce que l-orde déesse faisait ça e
t là courir sur la bouche des hommes. Elle se détourne et
vole jusque chez le roi Iarbas dont ses rumeurs enflamment
l-esprit et amassent la colère.

C-était le fils d-Hammon et de Garamantis, une nymphe enl
evée par le dieu. Il avait élevé à Jupiter dans son vaste
royaume cent énormes temples, cent autels où un feu sacré
brûlait éternellement en l-honneur des dieux ; la terre ét
ait grasse du sang des troupeaux ; les parvis, diaprés de
guirlandes et de fleurs. Hors de lui, embrasé de fureur à
ces nouvelles amères, on dit qu-au pied des autels, parmi
les statues des dieux, tendant au ciel ses mains suppliant
0148es, il pria longuement Jupiter : « Tout-puissant Jupit
er, toi en l-honneur de qui les Maures, couchés sur des li
ts brodés, versent aujourd-hui dans leurs festins des liba
tions lénéennes, vois-tu ce qui se passe ? Ou, quand tu br
andis ta foudre, mon père, n-est-ce pour rien que nous en
éprouvons de l-horreur ? Sont-ce des feux aveugles qui tra
versent les nuages et terrifient nos âmes ? Tout leur frac
as n-est-il qu-un bruit vain ? Une femme, une vagabonde ve
nue sur notre terre acheter à prix d-argent l-emplacement
d-une misérable petite ville et qui a reçu de nous, en sub
issant nos lois, un morceau de rivage à labourer, m-a reje
té comme mari et accueille dans son royaume Enée comme un
maître ! Et maintenant ce Paris, avec un cortège d-eunuque
s, son menton et sa chevelure tout humide de parfums soute
nus par la mître de Méonie, jouit de sa prise : c-est pour
cela sans doute que nous apportons des offrandes à tes au
tels, et que nous rendons hommage à ta prétendue puissance
. »

Le Tout-Puissant a entendu ces prières ; il l-a vu embras
0149ser son autel ; il a tourné ses yeux vers les murs de
la reine et vers les deux amants oublieux d-une plus haute
renommée. Alors il s-adresse à Mercure et lui donne ces o
rdres : « Va, mon fils, appelle les Zéphirs et descends à
tire-d-aile. Le chef Dardanien s-attarde chez les Tyriens
à Carthage et ne songe plus à la ville que lui accordent l
es destins. Parle-lui et sur les souffles rapides porte-lu
i mon message. Il n-est pas l-homme que sa mère, la plus b
elle des déesses, nous avait promis et que, pour cette rai
son, elle a sauvé deux fois des armes grecques : l-homme q
ui gouvernerait l-Italie frémissant et guerrière et grosse
d-une moisson d-empires, l-homme qui propagerait la race
issue du noble sang de Teucer et qui mettrait sous ses loi
s l-univers tout entier. Si l-honneur de ces grandes chose
s n-a plus rien qui l-enflamme, s-il ne veut plus se donne
r delà peine et travailler pour sa gloire, le père refuser
a-t-il à son fils Ascagne les hauteurs de Rome ? A quoi pe
nse-t-il ? Quel espoir le retient chez un peuple, son enne
mi ? Oublie-t-il sa postérité ausonienne et les champs de
Lavinium ? Qu-il reprenne la mer. C-est mon dernier mot. D
0150is-le-lui de ma part. »

Il avait à peine parlé que Mercure se préparait à obéir a
ux ordres de son souverain père. Il attache à ses pieds se
s sandales d-or dont les ailes, aussi rapides que le vent,
le portent dans les airs au-dessus des eaux et de la terr
e. Puis il prend sa baguette : c-est avec elle qu-il évoqu
e du fond de l-Orcus les pâles Ombres et qu-il en conduit
d-autres dans le triste Tartare, qu-il donne et enlève le
sommeil et qu-il rouvre les yeux fermés par la mort. Armé
de cette baguette, il excite les vents et nage dans l-air
trouble des nuées. Il vole et aperçoit déjà la cime et les
flancs escarpés du robuste Atlas qui soutient le ciel sur
son front, d-Atlas dont la tête couronnée de pins et de s
ombres nuages, est continuellement battue par les pluies e
t les vents. Des tombées de neige couvrent ses épaules ; d
es torrents se précipitent de son menton et des glaces hér
issent la barbe raidie du vieillard. Soutenu par ses ailes
grandes ouvertes le Cyllénien s-est posé d-abord sur lui
; puis de tout son élan il plonge vers la mer, comme l-ois
0151eau qui, le long des rivages et autour des roches pois
sonneuses, rase la surface des eaux Ainsi l-enfant du mont
Cyllène, quittant son aïeul maternel, volait entre la ter
re et le ciel vers les grèves de la Libye et coupait les v
ents.

Dès qu-il eut touché de ses pieds ailés les gourbis de Ca
rthage, il aperçut Enée occupé aux fondations des remparts
et des nouveaux édifices. Et voilà qu-il portait une épée
constellée de jaspe fauve ; et, tombant de ses épaules, u
n manteau de pourpre tyrienne flamboyait. La riche Didon l
ui avait fait ces présents et elle-même avait brodé d-or l
e tissu. Le dieu l-aborde aussitôt : « Te voici donc en tr
ain de fonder l-altière Carthage et, pour plaire à ton épo
use, de lui bâtir une belle ville. Hélas, c-est ainsi que
tu oublies ton royaume et ta destinée ! Le roi des dieux l
ui-même, dont la volonté dirige le ciel et la terre, m-env
oie vers toi du haut de l-Olympe lumineux. Il m-a lui-même
ordonné de t-apporter son message sur les souffles rapide
s. A quoi penses-tu ? Dans quelle espérance perds-tu tes j
0152ours sur les rives libyennes ? Si l-honneur des grande
s choses n-a plus rien qui t-enflamme, -si tu ne veux plus
te donner de la peine et travailler pour ta gloire,- rega
rde Ascagne qui grandit, songe à l-héritage de cet enfant
à qui sont dus le royaume d-Italie et la terre romaine. »
Le Cyllénien n-a pas encore achevé ces paroles qu-il échap
pe aux regards humains et s-évanouit loin des yeux en légè
re vapeur.

Enée, lui, s-est tu, jeté hors de lui-même par cette appa
rition. Ses cheveux se sont dressés d-horreur ; sa voix s-
est arrêtée dans sa gorge. Il brûle de fuir, de quitter ce
tte terre trop douce, frappé, comme de la foudre, par un t
el avertissement et un tel ordre des dieux-, Hélas, que fa
ire ? De quelles paroles osera-t-il circonvenir une reine
passionnée ? Comment l-aborder ? Les plans les plus divers
se partagent rapidement son esprit et l-entraînent tour à
tour et le laissent bouleversé. Las d-hésiter, il s-arrêt
e à ce parti qui lui semble le meilleur : il appelle Mnest
hée, Sergeste et le fort Sereste : qu-ils arment la flotte
0153 en secret, qu-ils réunissent leurs compagnons sur le
rivage, qu-ils se tiennent prêts à appareiller et qu-ils d
issimulent la cause de ces nouveaux préparatifs. Pour lui
cependant, du moment que la généreuse Didon ne sait rien e
t ne s-attend point à la rupture d-un si grand amour, il c
hoisira, pour tenter les approches de cette âme, les occas
ions les plus favorables, la manière la plus adroite. Tous
ses compagnons s-empressent joyeux d-obéir et accomplisse
nt ses ordres.

Mais qui peut tromper une femme amoureuse ? La reine est
la première à pressentir la ruse et à surprendre les mouve
ments qui se préparent, elle qui craint même quand tout es
t sûr. Puis, la même Renommée impitoyable allume sa fureur
en lui apportant la nouvelle que la flotte s-arme et s-ap
prête au départ. Elle ne se possède plus, elle se déchaîne
, et, le c-ur enflammé, court dans toute la ville comme un
e bacchante : elle est pareille à la Thyiade qu-excite le
passage des objets sacrés, quand l-orgie triennale l-aigui
llonne aux cris d-Evohé Bacchus et que le nocturne Cythéro
0154n l-appelle de ses clameurs, Enfin elle prend les deva
nts et interpelle Enée. « Espérais-tu encore, perfide, pou
voir dissimuler un tel sacrilège et, à mon insu, quitter m
a terre ? Donc, rien ne t-arrête, ni notre amour, ni tes s
erments d-hier, ni la cruelle mort dont mourra Didon ? Te
voici même, sous les constellations de l-hiver, réparant t
es vaisseaux et, au plus fort des Aquilons, impatient de g
agner le large, cruel ! Quoi, si tu n-étais point en quête
de champs étrangers et de demeures inconnues, si l-antiqu
e Troie était encore debout, irais-tu la chercher, cette T
roie, à travers les mers orageuses ? Est-ce donc moi que t
u fuis ? Je t-en supplie, par mes larmes, par cette main,
la tienne, – puisque dans ma misère je ne me suis rien lai
ssé que la prière et les larmes, – par notre union, par le
s prémices de notre hymen, si jamais je t-ai fait quelque
bien, si jamais tu m-as dû quelque douceur, prends pitié d
e mon palais qui va crouler et, si tu es encore accessible
à la prière, rejette ton odieux dessein ! Pour toi j-ai a
ffronté la haine des peuples de la Libye, des tyrans numid
es et l-hostilité des Tyriens. Pour toi, toujours pour toi
0155, j-ai étouffé ma pudeur et cette renommée qui naguère
suffisait à m-élever jusqu-au ciel. A qui abandonnes-tu c
elle qui va mourir, mon hôte, puisque, de l-époux, ce nom
seul me reste ? Pourquoi m-attarder à vivre ? Pour que mon
frère Pygmalion vienne renverser mes murailles ou le Gétu
le Iarbas m-emmener en captivité ? Si du moins, avant ta f
uite, j-avais mis au monde un enfant de toi, si je voyais
jouer dans ma cour un Enée, un petit être qui me représent
erait au moins les traits de ton visage, non, en vérité, j
e ne me sentirais pas tout à fait délaissée et trahie. »

Elle avait achevé. Lui, sous le coup des avertissements d
e Jupiter, tenait ses yeux fixes et s-efforçait de maîtris
er le tourment de son c-ur. Il lui répond enfin brièvement
: « Moi te renier ! Tu peux énumérer tout ce que je te do
is : jamais, reine, je ne le désavouerai. Jamais Elissa ne
sortira de ma mémoire, tant qu-il me souviendra de moi-mê
me, tant qu-un souffle de vie animera mes membres. Ma défe
nse sera brève. Ne t-imagine pas que j-aie espéré te cache
r ma fuite en rusant ; je ne t-ai jamais promis les flambe
0156aux de l-hymen, je n-ai jamais contracté de pareil eng
agement. Si les destins m-avaient permis d-ordonner les ch
oses à mon gré, de conduire ma vie sous mes propres auspic
es, j-habiterais avant tout la ville de Troie, honorant me
s chers morts. Le haut palais de Priam se fût redressé et
ma main aurait fait pour les vaincus un autre Pergame. Mai
s maintenant c-est la grande Italie qu-Apollon de Grynia e
t les oracles Lyciens m-ont ordonné d-atteindre : l-Italie
, c-est là que sont mes amours, là qu-est ma patrie. Si le
s murs de Carthage, si la ville de Libye, que tu as sous l
es yeux, te retiennent, toi qui viens de Phénicie, pourquo
i envierais-tu à ceux qui viennent de Troie le séjour de l
a terre ausonienne ? Les dieux nous permettent à nous auss
i d-aller en quête d-un royaume étranger. Chaque fois que
la nuit recouvre la terre de son humide vapeur, chaque foi
s que les astres de feu se lèvent, l-image soucieuse de mo
n père Anchise m-admoneste dans mon sommeil et m-épouvante
. Et je pense au jeune Ascagne et au tort que je fais à un
e tête si chère en le frustrant du royaume d-Italie et des
terres qui lui sont prédestinées. Aujourd-hui encore le m
0157essager des dieux, envoyé par Jupiter lui-même, j-en a
tteste nos deux têtes, est venu sur des souffles rapides m
e transmettre ses ordres. J-ai vu, de mes yeux, avec l-écl
at lumineux qui le révèle, le dieu entrer dans tes murs, e
t j-ai de mes oreilles entendu sa voix. Cesse donc et pour
toi et pour moi ces plaintes irritantes. Ce n-est pas de
mon plein gré que je poursuis le rivage italien. »

Pendant qu-il parle ainsi, depuis longtemps déjà Didon lu
i lance des regards obliques ; puis ses yeux, qui roulaien
t ça et là, le parcourent des pieds à la tête, en silence,
et, toute brûlante de colère, elle s-écrie : « Non, une d
éesse n-est pas ta mère ; Dardanus n-est pas l-auteur de t
a race, perfide ! Mais le Caucase t-a engendré dans les du
rs rochers qui le hérissent, et les tigresses d-Hyrcanie t
-ont donné le sein. Qu-ai-je à dissimuler ? Quels outrages
plus grands puis-je encore attendre ? A-t-il gémi de ma d
ouleur ? A-t-il tourné les yeux vers moi ? Lui ai-je arrac
hé des larmes ? A-t-il eu pitié de son amante ? Qu-imagine
r de pire ? Et pas plus la puissante Junon que le Saturnie
0158n père des dieux n-ont pour ce qui m-arrive un regard
de compassion. On ne peut se fier à rien. Il n-était qu-un
e épave ; il manquait de tout : je l-ai recueilli. Dans ma
démence j-ai partagé mon trône avec lui. Sa flotte, ses c
ompagnons étaient perdus : je les ai sauvés de la mort. Hé
las, la fureur m-embrase et m-emporte ! Aujourd-hui ce son
t les augures d-Apollon ; aujourd-hui ce sont les oracles
de Lycie ; aujourd-hui c-est encore le messager des dieux,
envoyé par Jupiter lui-même, qui lui apporte à travers le
s airs ces ordres abominables. Beau travail pour les dieux
d-En Haut, soucis bien dignes de troubler leur quiétude !
Je ne te retiens plus ; je n-ai rien à te répondre. Va, p
oursuis l-Italie sous le souffle des vents ; gagne ton roy
aume à travers les flots. Pour moi, j-espère que, si les j
ustes divinités ont quelque pouvoir, tu épuiseras tous les
supplices au milieu des écueils en répétant le nom de Did
on. Absente, je te suivrai armée de mes torches funèbres,
et, lorsque la froide mort aura séparé mon âme de mes memb
res, partout où tu iras mon ombre sera là. Misérable, tu p
aieras ton crime. Je le saurai, et la nouvelle en viendra
0159jusqu-à moi dans l-abîme des Mânes ! » A ces mots, ell
e s-arrête brusquement. Epuisée, elle fuit la lumière ; el
le se dérobe, elle s-arrache aux yeux d-Enée, qui se prépa
rait à lui répondre longuement, et le laisse plein de crai
nte et d-hésitation. Ses femmes la reçoivent, la portent d
éfaillante dans sa chambre de marbre et la déposent sur so
n lit.

Mais, bien qu-il désire adoucir sa douleur, la consoler,
écarter d-elle les idées torturantes, Enée, tout gémissant
et l-âme ébranlée d-un grand amour, n-en obéit pas moins
pieusement aux ordres des dieux et retourne à ses vaisseau
x. Alors les Troyens s-attellent au travail : de tout le r
ivage ils tirent les hautes nefs à la mer. Les carènes end
uites de poix sont mises à flot. Ils apportent de la forêt
des rames encore feuillues et des troncs encore bruts, le
c-ur tout à la fuite. Vous les verriez, désertant la vill
e, accourir de tous les points ; et vous croiriez voir des
fourmis lorsqu-elles dévalisent un monceau de blé et qu-e
n prévision de l-hiver elles l-emportent dans leur trou. E
0160lles vont à travers la plaine, noir bataillon, et char
rient leur butin parmi les herbes sur d-étroits sentiers ;
les unes, de toute la force des épaules, poussent d-énorm
es grains ; les autres rallient les troupes et harcèlent l
es retardataires : toute la route n-est qu-agitation et tr
avail.

Mais toi qui voyais cela, que pensais-tu, Didon ? Quels g
émissements lorsque, des hauteurs de ton palais, tu aperce
vais au loin cette agitation du rivage et que, sous tes ye
ux, toute la mer retentissait confusément de ces clameurs
! A quoi ne réduis-tu pas les c-urs humains, ô dur amour !
La voici réduite à revenir aux larmes, à essayer encore d
e la prière, à courber sous l-amour sa fierté suppliante :
il faut qu-elle ait tout tenté pour s-épargner une mort i
nutile : « Anna, tu vois quelle hâte sur tout le rivage ?
De partout ils sont rassemblés. Déjà la voile appelle les
vents, et joyeux les marins ont couronné leurs poupes. Si
j-ai pu m-attendre à une si grande douleur, je pourrai aus
si la supporter jusqu-au bout. Rends-moi pourtant ce servi
0161ce dans ma misère, Anna : tu étais la seule que ce per
fide aimait à voir, la seule confidente de ses pensées sec
rètes ; tu étais seule à connaître les accès faciles de so
n c-ur et les moments favorables. Va, ma s-ur, parle suppl
iante à ce fier étranger. Je n-étais pas à Aulis, je n-ai
pas juré avec les Grecs la ruine de la nation troyenne ; j
e n-ai pas envoyé de vaisseaux contre Pergame ; je n-ai pa
s violé la cendre et les mânes de son père Anchise. Pourqu
oi ferme-t-il à mes paroles ses oreilles impitoyables ? Où
court-il ? Sa malheureuse amante n-implore de lui qu-une
grâce, la dernière : qu-il attende pour fuir, une saison p
lus heureuse et des vents qui le porteront. Je n-invoque p
lus l-hymen d-hier qu-il a trahi ; je ne veux pas qu-il so
it privé de son beau Latium ni qu-il renonce à son royaume
. Je lui demande si peu de chose, un délai, une trêve, le
temps de me calmer et de faire que la fortune qui m-a vain
cue m-apprenne à souffrir. C-est la grâce suprême que j-im
plore. Aie pitié de ta s-ur ! S-il me l-accorde, ma mort l
-en récompensera avec usure. »

0162 Elle priait ainsi, et sa malheureuse s-ur porte et re
porte à Enée ses gémissements. Mais aucune larme ne l-émeu
t ; aucune parole ne le fléchit. Les destins s-y opposent,
et un dieu ferme ses oreilles à la pitié. Lorsque les Bor
ées des Alpes luttent entre eux à déraciner un chêne dont
les ans ont durci le tronc et qu-ils l-enveloppent de leur
s assauts, dans l-air strident, sous les coups qui le frap
pent, ses feuilles couvrent la terre d-une épaisse jonchée
; mais lui reste attaché aux rocs, la tête dans le ciel,
les racines plongées jusqu-au Tartare. Ainsi le héros est
assailli par cet ouragan de plaintes et son grand c-ur en
éprouve des déchirements ; mais sa raison demeure inébranl
ée, et c-est en vain que roulent ses larmes.

Alors l-infortunée Didon, épouvantée de son destin, invoq
ue la mort : le dégoût la prend de voir au-dessus de sa tê
te la voûte du ciel. Tout l-affermit dans son dessein d-ab
andonner la vie : devant ses yeux, sur les autels chargés
d-encens où elle portait ses offrandes, – chose horrible !
– l-eau sacrée est devenue toute noire et, par un sinistr
0163e présage, le vin répandu s-est changé en sang. Elle s
eule l-a vu et ne l-a pas dit à sa s-ur. De plus, il y ava
it dans son palais, consacrée à son premier mari, une chap
elle de marbre qu-elle honorait d-un culte particulier, la
décorant de blanches bandelettes et de feuillage sacré. Q
uand l-obscurité de la nuit enveloppe la terre, il lui sem
ble que la voix de Sychée en sort et l-appelle. Souvent su
r le faîte du palais le hibou solitaire a poussé son chant
de mort et traîné ses cris en longs gémissements. D-ancie
nnes et nombreuses prophéties l-épouvantent aussi par leur
s terribles avertissements. Dans ses songes, le farouche E
née lui-même la chasse devant lui désespérée : toujours se
ule, abandonnée à elle-même, sans personne à ses côtés, el
le se voit marchant sur une longue route et cherchant ses
Tyriens dans le désert. Elle est pareille à Penthée en dél
ire qui voit apparaître des troupes d-Euménides, deux sole
ils et deux Thèbes ; elle est comme l-Agamemnonien Oreste
poursuivi sur la scène, qui fuit sa mère armée de torches
et de serpents noirs et qu-attendent sur le seuil du dieu
les Furies vengeresses.
0164
Quand, vaincue par la douleur, elle a perdu la raison, qu
and elle a décidé de mourir, elle en fixe dans la solitude
de sa pensée l-heure et la manière, puis elle vient trouv
er sa s-ur que le chagrin accable, composant son visage, m
asquant sa résolution et le front éclairé d-espoir : « Fél
icite-moi, ma s-ur, lui dit-elle : j-ai enfin le moyen de
le ramener à moi ou de m-affranchir de mon amour. Vers les
confins de l-Océan, là où tombe le soleil, s-étend la con
trée des Ethiopiens ; tout au fond, le puissant Atlas fait
tourner sur son épaule la voûte constellée du feu des ast
res. On m-a signalé, venue de là, une prêtresse de la race
Massylienne, la gardienne du temple des Hespérides, celle
qui veillait sur les rameaux de l-arbre sacré et donnait
à manger au dragon en répandant devant lui du miel liquide
et des pavots endormeurs. Elle assure que ses enchantemen
ts peuvent à son gré délier les c-urs, faire passer leurs
durs soucis dans d-autres c-urs, arrêter l-eau des fleuves
et forcer les étoiles à rebrousser chemin. La nuit, elle
évoque les Mânes ; tu entendras mugir la terre sous ses pi
0165eds et tu verras à sa voix les ornes descendre des mon
tagnes. J-en atteste les dieux, ma chère s-ur, et toi-même
et ta douce tête, c-est malgré moi que je m-apprête à rec
ourir aux arts magiques. Fais élever en secret un bûcher t
rès haut dans la cour intérieure, et que dessus on mette l
es armes qu-il a laissées suspendues aux murs de sa chambr
e, l-impie, et tous ses vêtements et la couche où nous nou
s sommes unis pour ma perte. Il me plaît d-abolir tous les
souvenirs de cet homme exécrable, et la prêtresse me l-or
donne. A ces mots elle se tait et son visage se couvre de
pâleur. Anna pourtant n-a pas l-idée que cet étrange sacri
fice cache des funérailles ; elle ne se figure pas jusqu-o
ù va la violente passion de sa s-ur ; elle ne craint rien
de plus grave qu-à la mort de Sychée. Elle accomplit donc
ces ordres.

Dès qu-au fond du palais s-érige dans les airs un énorme
bûcher de bois résineux et de chêne coupé, la reine tapiss
e la cour de guirlandes et suspend partout des couronnes d
e feuillage funéraire ; sur le faîte elle place le lit ave
0166c les vêtements du Troyen, l-épée qu-il a laissée et s
on image, sachant bien ce qu-elle va faire. A l-entour se
dressent des autels : les cheveux flottants, la prêtresse
trois fois d-une voix de tonnerre invoque les cent dieux,
l-Erèbe, le Chaos, la triple Hécate, les trois visages de
la vierge Diane. Elle avait commencé par répandre une eau
qui figurait celle de l-Averne. Maintenant elle prend des
herbes duvetées qu-une faulx d-airain a moissonnées au cla
ir de lune et dont le suc laiteux est un noir poison. Elle
prend aussi l-aphrodisiaque arraché du front d-un poulain
nouveau-né, et soustrait aux dents de la mère. Didon elle
-même, le gâteau du sacrifice dans ses mains purifiées, pr
ès de l-autel, un pied débarrassé de sa chaussure, la cein
ture de sa robe dénouée, atteste, sur le point de mourir,
les dieux et les astres témoins de sa triste destinée ; et
, si quelque puissance divine a, dans sa justice et sa mém
oire, le souci des amants qui ne sont point payés de retou
r, elle la supplie.

Il faisait nuit, et par toute la terre les corps fatigués
0167 goûtaient la paix du sommeil ; les forêts et les plai
nes farouches de la mer avaient trouvé le repos ; c-était
l-heure où les astres qui roulent au ciel sont au milieu d
e leur course, où toute la campagne se tait, les bêtes et
les oiseaux à l-éclatant plumage, et ceux qui hantent au l
oin les eaux des lacs et ceux qui hantent les buissons des
âpres landes, tous immobiles de sommeil sous la nuit sile
ncieuse- -Ils allégeaient leurs soucis et oubliaient les p
eines du jour-. Tout repose ; mais non le c-ur infortuné d
e la Phénicienne : elle ne connaît plus la détente du somm
eil ; il n-y a plus de nuit pour ses yeux ni pour son âme.
Au contraire, ses douleurs redoublent ; son amour se redr
esse et s-exaspère et flotte sur des remous de fureur. Ell
e s-absorbe dans une pensée, et la tourne et la retourne e
n elle-même.

« Eh bien, que fais-je ? Irai-je, objet de risée, recherc
her mes anciens prétendants et mendier un mari Numide, moi
qui ai tant de fois dédaigné leur hymen ? Suivrai-je les
vaisseaux d-Ilion et me soumettrai-je, en esclave, aux ord
0168res des Troyens ? Ne sont-ils pas, en effet, très reco
nnaissants de mon aide, et ne gardent-ils pas intact dans
leur mémoire le souvenir de mes anciens bienfaits ? Mais,
en admettant que je le veuille, qui me le permettra, qui a
cceptera une femme odieuse sur leurs superbes navires ? Hé
las, ne connais-tu pas, pauvre femme, n-as-tu pas encore s
enti la force de parjure des descendants de Laomédon ? Et
alors ? Accompagnerai-je seule et fugitive ces matelots tr
iomphants ? M-élancerai-je avec mes Tyriens et toutes mes
forces à leu ? poursuite, et ces hommes que j-ai à grand-p
eine arracha de Sidon, les pousserai-je de nouveau sur la
mer et leur ordonnerai-je de mettre encore à la voile ? Me
urs plutôt comme tu las mérité, et que le fer te sauve de
la douleur !- – ma s-ur, c-est toi qui, vaincue par mes la
rmes, c-est toi qui, la première, as chargé mon âme passio
nnée de tous ces maux et m-as livrée à l-ennemi. Il ne m-é
tait pas permis de mener, comme les bêtes sauvages, une vi
e sans reproche en dehors du mariage, ni, sans crime, de c
onnaître une telle passion ! Je n-ai pas gardé la foi prom
ise aux cendres de Sychée. » Telles étaient les plaintes q
0169u-exhalait son c-ur déchiré.

Enée, sur la haute poupe, bien décidé à partir, dormait :
tous les préparatifs avaient été exécutés de point ce en
point. Dans son sommeil l-image du dieu revenu sous les mê
mes traits s-est offerte à ses yeux et semble l-avertir en
core. C-était bien Mercure : il avait sa voix, son teint,
ses cheveux blonds, la beauté de la jeunesse : « Fils d-un
e déesse, peux-tu donc dormir sous de si grands risques ?
Ne vois-tu pas quels dangers vont enfin se dresser autour
de toi ? Insensé, n-entends-tu pas le souffle favorable de
s Zéphyrs ? Cette femme, décidée à mourir, médite des ruse
s et un crime abominable, et son âme bouillonne dans des r
emous de colère. Pourquoi ne prends-tu pas la fuite en tou
te hâte pendant que tu peux encore te hâter ? Tu verras d-
ici peu la mer écumer sous les navires et briller des torc
hes cruelles et tout le rivage en feu, si l-Aurore te retr
ouve attardé sur ces rives. Va, pars, plus de délai ! La f
emme est toujours chose variable et changeante. » A ces mo
ts il s-est confondu avec les ténèbres de la nuit.
0170
Epouvanté de cette subite apparition, Enée s-arrache au s
ommeil : il presse et harcèle ses compagnons : « Hommes, é
veillez-vous ! Saisissez les rames ; déployez les voiles,
rapidement. Voici qu-un dieu, envoyé du ciel, pour la seco
nde fois, m-excite à précipiter notre fuite et à trancher
nos amarres. Nous te suivons, sainte divinité, qui que tu
sois, nous obéissons pour la seconde fois à ton commandeme
nt, avec allégresse. Assiste-nous. Sois-nous bienveillante
et fais luire au ciel des étoiles qui nous préservent ! »
Sur ces mots, il dégaine son épée de foudre et frappe de
sa lame le câble qui retenait le vaisseau. La même ardeur
s-empare de tous : c-est une hâte fiévreuse, une ruée. Le
rivage est loin ; la mer disparaît sous les voiles. De tou
tes leurs forces, les rameurs font jaillir l-écume et bala
ient les eaux glauques.

Déjà l-Aurore, quittant la couche empourprée de Tithon, c
ommençait à baigner la terre de sa lumière nouvelle. Du ha
ut de son palais la reine vit à la fois le matin blanchir
0171et s-éloigner les vaisseaux, tous du même coup d-aile
: le rivage était désert et le port sans rameur. Alors tro
is et quatre fois elle frappa de sa main sa belle poitrine
et arracha ses blonds cheveux : « – Jupiter, s-écrie-t-el
le, il s-en ira donc ? L-étranger se sera joué de notre ro
yauté ? On ne courra pas aux armes ; on ne le poursuivra p
as de toute la ville, on ne lancera pas derrière lui tous
les vaisseaux de mes chantiers ? Allez, apportez vite des
flammes, donnez des traits, faites force de rames !- Que d
is-je ? Où suis-je ? Quelle folie m-égare ? Infortunée Did
on, ce que peut faire cet impie te touche-t-il donc mainte
nant ? C-était bon lorsque tu lui donnais ton sceptre ! Vo
ilà les serments et la bonne foi de l-homme qui porte avec
lui, dit-on, les Pénates de sa patrie et qui chargea sur
ses épaules son père accablé par l-âge ! Et je n-ai pu le
saisir, déchirer ses membres, les disperser sur les flots
? Je n-ai pas égorgé ses compagnons, égorgé son Ascagne po
ur le lui donner à manger sur la table paternelle ? Mais d
ans cette lutte la fortune eût été douteuse. Et quand elle
l-eût été ? Que craint-on lorsqu-on va mourir ? J-aurais
0172porté les torches dans son camp, j-aurais incendié ses
tillacs ; le père et le fils et toute leur race, je les a
urais abîmés dans les flammes et je m-y serais jetée après
eux. – Soleil, dont les feux éclairent tous les travaux d
u monde, et toi Junon, médiatrice de mon union et témoin d
e mes douleurs, et toi Hécate, qu-on invoque en hurlant la
nuit aux carrefours des villes, et vous, divinités venger
esses, Furies et dieux de la mourante Elissa, écoutez ceci
, je mérite que votre volonté divine se tourne vers mes ma
ux : exaucez mes prières. Si la nécessité veut que cet hom
me exécrable atteigne le port et aborde au rivage, si les
destins de Jupiter l-exigent, si l-arrêt en est immuable,
que, du moins, assailli dans la guerre par les armes d-un
peuple audacieux, chassé de ses frontières, arraché des br
as de son Iule, il soit réduit à mendier des secours et vo
ie les indignes funérailles de ceux qui le suivront ; et q
u-après avoir subi les lois d-une paix honteuse, il ne pui
sse jouir ni de sa royauté ni de la douce lumière, mais qu
-il tombe avant le temps et qu-au milieu des sables son ca
davre gise privé de sépulture. Voilà mes prières ; voilà l
0173e dernier v-u qui s-échappera de mon c-ur avec mon san
g. Et vous, Tyriens, harcelez de votre haine toute sa race
tout ce qui sortira de lui, et offrez à mes cendres ce pr
ésent funèbre : qu-aucune amitié, qu-aucune alliance n-exi
ste entre nos peuples. Et toi, qui que tu sois, né de mes
ossements, ô mon vengeur, par le fer, par le feu, poursuis
ces envahisseurs Dardaniens, maintenant et plus tard et c
haque fois que tu en auras la force. Rivages contre rivage
s, mer contre mer, armes contre armes, entendez mes impréc
ations : que nos peuples combattent, eux et leurs descenda
nts ! »

Elle dit et son âme flottante et bouleversée cherche à en
finir le plus vite avec l-odieuse lumière. Alors elle s-a
dresse brièvement à Barcé, la nourrice de Sychée, car la c
endre funèbre de la sienne était restée dans la vieille pa
trie : « Chère nourrice, va chercher ma s-ur Anna : dis-lu
i qu-elle se hâte de verser sur elle l-eau lustrale et qu-
elle amène les victimes avec les offrandes expiatoires qui
me sont prescrites. Qu-elle vienne ; et toi-même ceins to
0174n front d-une pieuse bandelette. Je veux achever le sa
crifice à Jupiter Stygien, dont j-ai commencé les apprêts
selon les rites, et mettre un terme à mes chagrins en livr
ant aux flammes le bûcher du Dardanien. » A ces mots, la n
ourrice s-empresse ; et elle hâtait son pas de vieille fem
me.

Aussitôt, frémissante, farouche de sa terrible résolution
, Didon, des lueurs sanglantes dans les yeux, les joues tr
emblantes et marbrées, pâle de sa mort prochaine, se préci
pite à l-intérieur de son palais, gravit d-un élan désespé
ré les hauts degrés du bûcher et tire l-épée du Dardanien.
Ah, ce n-était pas pour cet usage qu-il lui en avait fait
présent ! Elle a regardé les vêtements d-Ilion et la couc
he si familière ; elle a donné un instant aux larmes et au
rêve ; puis elle s-est jetée sur le lit et elle prononce
ces dernières paroles : « Vêtements qui me furent chers ta
nt que les destins et la divinité le permirent, recevez mo
n âme et libérez-moi de mes souffrances. J-ai fini de vivr
e ; j-ai accompli la route que m-avait tracée la fortune.
0175C-est une grande ombre qui maintenant va descendre sou
s la terre. J-ai fondé une ville magnifique ; j-ai vu mes
remparts ; j-ai vengé mon mari et puni le crime de mon frè
re. Heureuse, hélas, trop heureuse si seulement les vaisse
aux dardaniens n-avaient jamais touché nos rivages ! » Ell
e dit, et collant ses lèvres sur le lit : « Je mourrai san
s vengeance ; mais mourons. Il m-est doux d-aller ainsi, o
ui même ainsi, chez les Ombres. Que de la haute mer le cru
el Dardanien repaisse ses yeux des flammes de mon bûcher e
t qu-il emporte avec lui le mauvais présage de ma mort. »

Elle parlait encore que ses femmes voient l-infortunée s-
affaisser sous le fer mortel et le sang écumer sur l-épée
et ses mains en être éclaboussées. Un cri monte sous des v
oûtes du palais ; et la Renommée fait la bacchante dans la
ville frappée de terreur. Toutes les maisons retentissent
de lamentations, de gémissements et du hurlement des femm
es. L-air résonne de clameurs aussi lugubres que si tout C
arthage ou l-antique ville de Tyr s-écroulait sous l-irrup
0176tion des ennemis et que si les flammes furieuses défer
laient sur les toits des hommes et des dieux.

Sa s-ur a entendu : pâle comme une morte, épouvantée, se
meurtrissant le visage de ses ongles, la poitrine de ses p
oings, elle se jette éperdue à travers la foule et appelle
la mourante et crie son nom : « Voilà donc ce que tu médi
tais, ma s-ur ! Et c-était moi que tu trompais ! Et c-étai
t cela que me préparaient ce bûcher que tu voulais, ces fe
ux, ces autels ! De quoi me plaindre d-abord, moi que tu a
s abandonnée ? Est-ce par mépris que tu as refusé à ta s-u
r de t-accompagner dans la mort ? Que ne m-appelais-tu à p
artager ton destin ? La même blessure, la même heure nous
eût emportées toutes les deux. J-ai donc dressé ce bûcher
de mes mains, j-ai invoqué de ma voix les dieux de la patr
ie, pour que la cruelle que je suis fût absente au moment
où tu t-y serais placée ? – ma s-ur, tu nous as frappés du
même coup mortel toi et moi, ton peuple et ton sénat sido
nien et ta ville. Donnez-moi de l-eau, je veux laver sa pl
aie, et, si quelque souffle flotte, encore sur ses lèvres,
0177 le recueillir dans un baiser. » Elle avait, en parlan
t ainsi, gravi les hauts degrés ; elle pressait dans ses b
ras sa s-ur expirante, la réchauffait et gémissait et avec
sa robe étanchait les sombres flots de sang. Didon essaya
de soulever ses lourdes paupières et de nouveau s-évanoui
t : on entend au fond de sa poitrine siffler sa blessure.
Trois fois elle s-est redressée et s-est appuyée à son cou
de ; trois fois elle est retombée sur son lit. De ses yeux
errants elle a cherché là-haut la lumière du ciel et elle
a gémi de l-avoir retrouvée.

Alors la toute-puissante Junon, ayant pitié de sa longue
souffrance et de sa pénible agonie, a dépêché Iris du haut
de l-Olympe pour qu-elle déliât cette âme qui se débattai
t dans les liens de ses membres. Comme sa mort n-était due
ni à la nécessité ni à un châtiment, mais que la malheure
use succombait avant le temps aux accès d-une fureur souda
ine, Proserpine n-avait pas encore arraché de sa tête blon
de le cheveu fatal ni consacré son front à l-Orcus Stygien
. Iris, dont les ailes de safran étincellent de rosée et q
0178ui traîne par le ciel mille reflets divers sous les ra
yons adverses du soleil, descend et s-arrête au-dessus de
la mourante. « J-ai reçu l-ordre d-apporter au dieu des En
fers son tribut sacré et je te délie de ton corps, dit-ell
e. » De sa main droite elle coupe le cheveu. Aussitôt tout
e la chaleur de Didon se dissipe et sa vie s-exhale dans l
es airs.

LIVRE V

Déjà cependant Enée, allant droit à son but, atteignait a
vec sa flotte la haute mer et fendait les flots, noirs du
souffle de l-Aquilon, les yeux tournés vers les murs de Ca
rthage qu-enflammait le bûcher de la malheureuse Elissa. O
n ignore la cause de cet embrasement ; mais on sait la sou
ffrance d-un grand amour profané et tout ce que peut faire
une femme en délire ; et le c-ur des Troyens en conçoit d
e funèbres pressentiments. Dès que leurs vaisseaux eurent
atteint le large et qu-on ne vit plus la terre, mais parto
ut la mer, partout le ciel, un nuage sombre s-arrêta sur l
0179eur tête, les flancs chargés de nuit et d-orage ; et l
-eau se hérissa dans les ténèbres. Et le pilote Palinure l
ui-même du haut de la poupe s-écria : « Hélas, pourquoi le
ciel s-est-il enveloppé de nuages si lourds ? Que nous pr
épares-tu, Père Neptune ? » Il ordonne aussitôt de faire f
orce de rames et de serrer les voiles, et il en présente l
es plis de côté au souffle des vents. « Magnanime Enée, di
t-il, non, même si Jupiter s-en portait garant, je n-espér
erais pas toucher l-Italie avec un ciel comme celui-ci. Le
s vents qui ont tourné mugissent sur nos flancs et accoure
nt des brumes noires de l-Occident. L-air s-épaissit en nu
age. Nous ne sommes pas de force à résister et à lutter co
mme il faudrait. Puisque la fortune l-emporte, obéissons-l
ui et tournons-nous du côté où elle nous appelle. Nous ne
sommes pas loin des rivages amis et fraternels d-Eryx et d
es ports de Sicile, du moins je le présume, si ma mémoire
ne me trompe pas sur la position des astres que j-avais ex
actement observés. » Le pieux Enée lui répond : « Oui, c-e
st bien ce que veulent les vents et je vois depuis quelque
temps déjà tes vains efforts à leur résister. Change la d
0180irection de tes voiles. Aucune terre peut-elle m-être
plus chère, aucune peut-elle offrir un refuge plus enviabl
e à mes vaisseaux fatigués que celle où je retrouverai le
Dardanien Aceste, et qui s-est refermée sur les os de mon
père Anchise ? » A ces mots, ils se dirigent vers le port
et les Zéphyrs qui les suivent gonflent leurs voiles ; la
flotte est emportée rapidement sur le gouffre ; et, joyeux
, ils abordent enfin à un rivage qui leur est bien connu.

Mais là-bas du sommet de la montagne, étonné de l-arrivée
des vaisseaux amis, Aceste accourt hérissé sous ses javel
ots et sous la peau d-une ourse libyenne. Il était le fils
d-une femme de Troie qui l-avait conçu du fleuve Crinisus
; et, comme il n-avait jamais perdu la mémoire de ses anc
êtres, il félicite les Troyens de leur retour et leur offr
e avec joie ses richesses agrestes : les ressources de son
amitié les restaurent de leur fatigue.

Le lendemain, dès qu-à l-orient la première clarté du jou
0181r eut mis en fuite les étoiles, Enée rassemble ses com
pagnons de tous les points du rivage et du haut d-un tertr
e leur dit : « Nobles descendants de Dardanus, issus du sa
ng des grands dieux, les mois ont accompli le cercle de l-
année depuis que nous avons déposé sous la terre les reste
s et les ossements de mon père divin et que nous lui avons
consacré des autels de deuil. Voici revenu, si je ne me t
rompe, le jour qui me sera douloureux à jamais et qu-à jam
ais j-honorerai de pieux sacrifices. Ainsi vous l-avez vou
lu, ô dieux ! Même exilé dans les Syrtes de Gétulie, ou su
rpris sur les mers d-Argos et captif à Mycènes, j-accompli
rais chaque année mes v-ux et, comme il convient, les proc
essions solennelles, et je chargerais ses autels des prése
nts qui leur sont dus. Mais aujourd-hui, – et ce n-est pas
sans l-intention, sans la volonté des dieux, je le pense,
– nous sommes près de ses cendres et de ses ossements, et
les flots nous ont ramenés dans un port ami. Venez donc,
et rendons-lui de riches honneurs ; demandons-lui des vent
s favorables, et puisse-t-il accorder que chaque année, qu
and j-aurai fondé ma ville, je lui fasse, dans des temples
0182 qui lui seront dédiés, de pareils sacrifices. Aceste,
ce fils de Troie, vous donne deux taureaux par chaque nav
ire ; appelez à ce banquet les Pénates de notre patrie et
les Pénates que notre hôte honore. De plus, lorsque la neu
vième aurore rendra aux hommes la bienfaisante lumière du
jour et que ses rayons dégageront l-univers de son voile d
-ombre, je proposerai d-abord pour les Troyens une joute d
es navires ; puis, que les bons coureurs, que ceux qui ont
confiance dans leurs forces, lanceurs de javelots et tire
urs de flèches rapides ou, s-il en est, lutteurs qui ne cr
aignent pas de lutter avec le ceste en peau crue, se prése
ntent et aspirent aux récompenses de la victoire ! Gardez
tous un religieux silence et ceignez vos tempes de feuilla
ge. »

Ayant ainsi parlé, il se voile les tempes du myrte matern
el. Hélymus le fait aussi, et le vieil Aceste et le jeune
Ascagne ; et toute la jeunesse l-imite. Du lieu de l-assem
blée, Enée avec ses milliers d-hommes se rend au tombeau,
entouré d-un immense cortège. Là, selon le rite des libati
0183ons, il répand sur la terre deux coupes d-un vin pur,
deux coupes d-un lait fraîchement trait, deux coupes de sa
ng sacré, et il jette des fleurs éclatantes en disant : «
Pour la seconde fois, salut à toi, mon divin père ; salut
aux cendres qui me sont vainement rendues, à l-âme et à l-
ombre paternelles. Il ne m-a pas été donné de chercher ave
c toi le rivage italien, les champs que les destins me pro
mettent et, quoiqu-il soit, le Tibre d-Ausonie ! »

Il achevait ces mots quand, sorti des saintes profondeurs
du sépulcre, un reptile luisant, qui traînait immense sep
t anneaux, sept replis, enlaça tranquillement la tombe et
se laissa glisser au milieu des autels. Son dos est mouche
té de taches bleues, et ses écailles flamboient d-un éclat
d-or. Tel, un arc-en-ciel dans les nuages jette sous les
rayons adverses du soleil mille reflets divers. A cette vu
e Enée est frappé de stupeur. Enfin le reptile se déroule
en rampant à travers les patères et les coupes brillantes
; il goûte aux mets sacrés et rentre, inoffensif, au fond
du tombeau, abandonnant les autels où les offrandes sont c
0184onsumées. Enée reprend avec plus d-ardeur le sacrifice
commencé, car il se demande s-il vient de voir le génie d
u lieu ou le serviteur de son père. Il immole alors, suiva
nt la coutume, deux brebis de deux ans, autant de porcs, a
utant de jeunes taureaux, au dos noir ; et il répandait le
vin de la patère, et il invoquait l-âme du grand Anchise
et ses mânes remontés de l-Achéron. Et ses compagnons, cha
cun selon ce qu-il peut, s-empressent d-apporter des prése
nts ; ils en chargent les autels et immolent de jeunes tau
reaux. D-autres disposent en ordre les vases de bronze, et
agenouillés dans l-herbe attisent la braise ardente sous
les broches et font rôtir les chairs.

Le jour attendu était arrivé ; les chevaux de Phaéton ram
enaient la neuvième Aurore dans la sérénité de sa lumière.
La nouvelle des jeux et le nom célèbre d-Aceste avaient a
ttiré les peuples voisins. Ils emplissaient le rivage de l
eur joyeux rassemblement ; les uns, curieux de voir les co
mpagnons d-Enée ; les autres, prêts à disputer les prix. E
t d-abord on place bien en vue au milieu de l-enceinte les
0185 trépieds sacrés, les vertes couronnes et les palmes,
les armes, les vêtements de pourpre, un talent d-argent et
un talent d-or, tous les prix des vainqueurs. Puis, du ha
ut d-un tertre, la trompette annonça l-ouverture des jeux.

Quatre galères choisies dans toute la flotte, d-une égale
vitesse, commencent la lutte avec leurs lourdes rames. Mn
esthée conduit la rapide Baleine à l-ardente équipe, Mnest
hée, bientôt italien et qui donnera son nom aux Memmius ;
Gyas, l-énorme Chimère à l-énorme masse, ville flottante q
ue poussent sur les eaux trois rangs de matelots dardanien
s dont les rames se lèvent sur trois étages. Le vaste Cent
aure est monté par Sergeste dont la famille Sergia tire so
n nom ; et la Scylla couleur de mer, par Cloanthe de qui t
u descends, ô Romain Cluentius.

Il y avait à quelque distance dans la mer, en face du riv
age écumeux, un rocher que les flots battaient et recouvra
ient parfois quand les bises d-hiver cachent les astres :
0186silencieux en temps calme, il élève au-dessus des flot
s immobiles une plate-forme où les plongeons aiment à se s
écher au soleil. Le divin Enée y fait dresser, comme une b
orne, un chêne verdoyant et feuillu : c-est le but d-où le
s matelots devront revenir quand ils l-auront tourné par u
n large circuit. Le sort a désigné les rangs ; et debout s
ur les poupes les capitaines resplendissent au loin de pou
rpre et d-or ; les jeunes équipages se sont couronnés de p
euplier, et les épaules nues brillent baignées d-huile. Il
s ont pris place sur les bancs de rameurs et tiennent les
avirons à bras tendus. Attentifs, ils guettent le signal.
Les c-urs bondissent et semblent se vider de leur sang sou
s la crainte qui les étreint et sous l-aiguillon passionné
de la gloire. Dès que la trompette a lancé ses notes clai
res, tous, d-un même bond, se sont élancés de leur ligne d
e départ, et le cri des marins frappe le ciel. Les eaux re
tournées blanchissent au rythme des bras ramenés en arrièr
e. Ils creusent sur la plaine de la mer des sillons égaux,
la fendent et la déchirent de leurs rames et de leurs épe
rons à trois dents. Les chevaux ne sont pas plus rapides a
0187ccouplés dans la course des chars, quand ils se précip
itent hors des carcères et qu-ils dévorent l-espace, ni le
s cochers plus ardents, quand, leurs attelages lancés, ils
secouent les rênes flottantes et se penchent, tout le cor
ps en avant, pour les en fouetter. Les applaudissements, l
es cris des spectateurs, les v-ux des partis enthousiastes
se répercutent dans toute la forêt, roulent par toute l-e
nceinte du rivage, et les collines en renvoient les échos.

Gyas a pris les devants ; le premier, il rase les eaux de
vant une foule qui se bouscule et l-acclame. Cloanthe le s
uit avec de meilleures rames ; mais le poids de son navire
le ralentit. Derrière, à une égale distance, la Baleine e
t le Centaure s-efforcent de se dépasser : tantôt la Balei
ne y arrive ; tantôt l-énorme Centaure passe devant elle ;
tantôt ils courent tous les deux bord à bord ; et leur ca
rène effilée sillonne les eaux amères.

Ils approchaient déjà du rocher et touchaient au but, qua
0188nd Gyas qui tient la tête et se sent vainqueur pour la
moitié de cette course sur l-abîme, interpelle son pilote
Mén-tès de toute sa voix : « Où me mènes-tu si loin à dro
ite ? Tourne de ce côté. Rase le bord et laisse à gauche l
a rame effleurer le récif. Aux autres la haute mer ! » Mai
s dans la crainte des écueils invisibles, Mén-tès tourne s
a proue vers le large. « Où vas-tu, Mén-tès ? Pourquoi ce
détour î Gagne le rocher ! » s-écrie de nouveau Gyas, et i
l le rappelait à grands cris. Et voici qu-en se retournant
il aperçoit Cloanthe qui le presse à son arrière et qui d
éjà l-atteint. Cloanthe glisse à gauche entre le navire de
Gyas et les rochers sonores, dépasse tout à coup le vainq
ueur, laisse la borne derrière lui et court maintenant sur
la mer libre. Une violente irritation s-est allumée dans
les veines du jeune homme ; des larmes ruissellent sur ses
joues. Oublieux de sa dignité et du salut de ses compagno
ns, il saisit l-indolent Mén-tès et, du haut de la poupe,
le précipite dans les flots. Il s-empare du gouvernail, se
fait lui-même son pilote, encourage les rameurs et tourne
la barre du côté de la terre. Cependant, remonté non sans
0189 peine du fond de l-abîme, alourdi par son âge et par
ses vêtements trempés et ruisselants, Mén-tès escalade le
rocher et s-assied sur la pierre sèche. Les Troyens ont ri
en le voyant tomber et se débattre ; ils rient en le voya
nt vomir son eau salée.

Alors les deux derniers, Sergeste et Mnesthée, s-enflamme
nt du joyeux espoir de devancer Gyas ainsi retardé, Serges
te prend la tête et s-approche du rocher ; mais il ne peut
dépasser son rival de toute une longueur ; il ne le dépas
se qu-à demi ; l-éperon de la Baleine presse son flanc d-a
rrière, et, marchant à grands pas au milieu de son navire
et de ses rameurs, Mnesthée les exhorte : « Allons, forcez
de rames, compagnons d-Hector qu-au jour suprême de Troie
j-ai choisis pour les miens. C-est le moment de déployer
vos forces, le moment de montrer le même courage que naguè
re dans les Syrtes de Gétulie, la mer Ionienne et les flot
s pressants du cap Malée. Mnesthée ne demande plus le prem
ier rang ; je ne lutte plus pour vaincre. Si pourtant- ! M
ais qu-ils emportent la palme, ceux à qui tu l-as donnée,
0190Neptune ! Du moins n-ayons pas à rougir d-arriver les
derniers : remportez au moins, compagnons, cette victoire
de nous épargner la honte ! » Les rameurs, dans une suprêm
e émulation, se couchent sur les rames. La poupe d-airain
tremble et la mer se dérobe sous leurs larges coups. Leur
souffle haletant secoue leurs membres, dessèche leur bouch
e ; et leur sueur coule en ruisseaux. Le seul hasard leur
apporta l-honneur qu-ils convoitaient. Comme Sergeste entr
aîné par son ardeur poussait peu à peu sa proue vers le ro
cher et s-engageait dans le passage trop étroit que lui la
issait Mnesthée, le malheureux vint se clouer sur les poin
tes du roc. Le récif est ébranlé ; les rames éclatent cont
re ses saillies aiguës ; la proue fracassée y reste suspen
due. Les marins s-arrêtent et se dressent avec un grand cr
i : ils saisissent des crocs et des gaffes garnies de fer
et repêchent du gouffre leurs rames brisées. Mais l-heureu
x Mnesthée, dont le succès double l-ardeur, grâce à son éq
uipe d-agiles rameurs et aux vents qu-il invoque, gagne la
mer libre et glisse rapidement sur le plan incliné des ea
ux. Quand, chassée tout à coup de la grotte où dans la pie
0191rre aux cavités sombres elle a fait sa demeure et sa d
ouce nichée, la colombe prend son vol vers la plaine, d-ab
ord épouvantée elle quitte son abri avec un très fort batt
ement d-ailes : mais bientôt, glissant sur l-air calme, el
le file dans la limpidité du ciel et n-agite même plus ses
ailes rapides. Ainsi Mnesthée, ainsi la Baleine elle-même
fend les dernières vagues de sa course ; ainsi, emportée
par son élan, elle accomplit son vol. Elle laisse d-abord
derrière elle Sergeste aux prises avec le haut rocher : en
gravé dans les bas-fonds, il appelle vainement au secours
et s-apprend à marcher, les rames rompues. Puis elle attei
nt Gyas et l-énorme Chimère qui lui cède la place, privée
de son pilote.

Il ne reste plus à devancer que Cloanthe qui touche presq
ue au terme. Mnesthée cherche à l-atteindre et, donnant to
utes ses forces, il le presse. Les cris redoublent ; l-ent
housiasme des spectateurs anime encore la poursuite ; l-ai
r retentit de leurs clameurs. Cloanthe et ses matelots s-i
ndignent à l-idée de perdre une gloire qui leur appartient
0192 déjà, un honneur qu-ils ont conquis. Ils achèteraient
la victoire de leur vie. Quant aux autres, le succès nour
rit leur audace : ils peuvent, parce qu-ils croient pouvoi
r. Et peut-être les deux vaisseaux sur la même ligne eusse
nt-ils remporté le prix, si Cloanthe, les deux mains tendu
es vers la mer, ne se fût répandu en prières et n-eût invo
qué les dieux en leur promettant des offrandes : « Dieux,
qui possédez l-empire de cette mer dont je parcours les fl
ots, je ne demande qu-à sacrifier à vos autels un taureau
blanc sur le rivage, si vous faites de moi votre heureux d
ébiteur. J-en lancerai les entrailles aux eaux salées et j
e leur verserai des libations de vin ! » Il dit et, sous l
es flots profonds, tout le ch-ur des Néréides et de Phorcu
s et la vierge Panopée l-ont entendu, et le divin Portunus
de sa main puissante pousse lui-même le navire. Plus rapi
de que le Notus et que la flèche ailée, le navire fuit ver
s la terre et a pénétré jusqu-au fond du port.

Alors le fils d-Anchise, ayant selon la coutume appelé to
us les rivaux, proclame par la grande voix du héraut Cloan
0193the vainqueur, et couronne ses tempes d-un laurier ver
doyant. Chaque équipage reçoit sa récompense : trois jeune
s taureaux à choisir, du vin et un grand talent d-argent.
Il ajoute comme présents d-honneur aux capitaines : pour l
e vainqueur, une chlamyde brodée d-or autour de laquelle l
a pourpre de Mélibée court en double méandre. On y avait t
issé l-image de l-enfant royal qui, sous les forêts de l-I
da, fatigue de son javelot et de sa course les cerfs rapid
es, ardent et comme hors d-haleine : soudain l-oiseau qui
porte les armes de Jupiter fond sur lui du haut de l-Ida,
l-emporte et l-enlève au milieu des airs dans ses serres c
rochues. Ses vieux gardiens tendent vainement les mains ve
rs les astres, et l-aboiement furieux des chiens le poursu
it à travers les airs. Celui qui par sa valeur a obtenu le
second rang reçoit, à la fois comme une parure et comme u
ne défense dans les combats, une cuirasse de mailles polie
s à triple fil d-or. Enée vainqueur l-avait arrachée lui-m
ême à Démoléos, près du rapide Simoïs sous les hauts murs
de Troie. C-est à peine si, réunissant leurs forces, les d
eux serviteurs, Phégée et Sagaris, pouvaient porter sur le
0194urs épaules ces innombrables mailles, et pourtant Démo
léos en était revêtu lorsqu-il courait et chassait devant
lui les Troyens dispersés. Au troisième Enée donne deux ba
ssins d-airain et des coupes d-argent ciselées en relief.

Tous s-en allaient déjà, fiers de ces riches trophées, le
front ceint de rubans couleur de pourpre, lorsque dégagé
fort adroitement, mais non sans peine, de son cruel rocher
, des rames perdues et mutilé de tout un rang de rameurs,
Sergeste ramène son vaisseau, sans honneur, au milieu des
risées. Souvent quand un serpent dans sa marche oblique a
été surpris sur la chaussée de la route et foulé par une r
oue d-airain ou qu-un passant l-a laissé meurtri d-un viol
ent coup de pierre et à demi mort, c-est en vain que, dans
son désir de fuir, il se tord et veut s-allonger : toute
une partie de lui-même reste encore féroce ; ses yeux brûl
ent ; son cou qui siffle se redresse âprement ; mais le re
ste de son corps estropié par la blessure le retient en ar
rière ; il s-efforce inutilement de s-appuyer à ses n-uds
0195et de se replier sur lui-même. Ainsi la lente galère s
e traînait avec son attirail de rames brisées. Mais elle h
isse ses voiles et, à voiles déployées, rentre au port. En
ée, heureux que son navire soit sauvé et que ses compagnon
s lui soient rendus, accorde à Sergeste la récompense prom
ise. Il lui fait don d-une esclave experte aux travaux de
Minerve, une Crétoise, Pholoé, qui nourrit deux jumeaux.

Cette joute terminée, le pieux Enée se dirige vers une pl
aine de gazon, que des forêts entourent sur une couronne d
e collines. Le milieu du vallon forme l-arène de cet amphi
théâtre. Le héros, escorté d-une foule innombrable, prend
place au centre et s-assied sur une estrade. Là, il excite
l-ardeur de ceux qui voudraient lutter de vitesse à la co
urse par la vue des prix qu-il expose. De toutes parts acc
ourent, confondus, Troyens et Siciliens, et les premiers d
e tous, Nisus et Euryale : Euryale remarquable par sa beau
té et sa verte jeunesse ; Nisus, par son tendre amour pour
l-adolescent. Derrière eux, le royal Diorès de l-auguste
race de Priam, puis Salius ainsi que Patron, l-un Acarnani
0196en, l-autre du sang Arcadien d-une famille de Tégée ;
puis deux jeunes Siciliens, Hélymus et Panopès, qui connai
ssaient bien les forêts, compagnons du vieil Aceste, et be
aucoup d-autres encore que l-oubli a recouverts de son omb
re. Enée les réunit autour de lui et leur dit : « Ecoutez
mes paroles et prêtez-moi une joyeuse attention : nul d-en
tre vous ne s-en ira sans un présent de ma main. A chacun
je donnerai deux javelots de Gnosse au fer lisse et brilla
nt et une hache à deux tranchants et à la monture d-argent
ciselé. Tous auront cette commune récompense. Les trois p
remiers recevront d-autres prix et couronneront leur tête
du blond feuillage de l-olivier. Le vainqueur aura donc un
cheval richement harnaché ; le second, un carquois d-Amaz
one, rempli de flèches thraces, avec le large baudrier d-o
r qui l-entoure et que fixe par-dessous une agrafe de gemm
e polie ; le troisième se contentera de ce casque venu d-A
rgos. » Dès qu-il a parlé, ils prennent leur place et soud
ain, le signal donné, ils quittent la barrière, dévorent l
-espace, se répandent comme un nuage, tous, les yeux fixés
sur le but. Nisus, le premier, se détache du groupe, et,
0197loin devant tous ces coureurs nus, étincelle, plus rap
ide que les vents et que l-aile de la foudre. Le plus proc
he de lui, mais à un long intervalle, Salius le suit, puis
à quelque distance vient Euryale, le troisième. Hélymus s
uit Euryale ; et derrière voici Diorès qui court sur les t
alons d-Hélymus et se penche sur son épaule. S-il leur res
tait plus d-espace à franchir, il le dépasserait d-un bond
ou laisserait la victoire incertaine. Déjà presque à l-ex
trémité de la piste, épuisés, ils arrivaient au but lorsqu
e Nisus glisse et tombe, le malheureux, là où le sang de t
aureaux égorgés avait trempé le sol et l-herbe verte. Le j
eune homme, déjà vainqueur et triomphant, ne put affermir
sur le sol ses pas qui chancelaient ; et, la tête en avant
, il s-abat dans la fange impure et le sang des sacrifices
. Mais il n-oublie pas Euryale, il n-oublie pas ses amours
. Il s-est redressé au milieu de ces flaques glissantes et
s-est mis en travers de Salius. Salius tourna sur lui-mêm
e et fut par terre dans le sable gluant. Euryale s-élance,
et, vainqueur grâce à son ami, il prend la tête et vole a
u bruit des applaudissements et des acclamations. Hélymus
0198vient ensuite et la troisième palme appartient à Diorè
s. Alors Salius remplit de ses clameurs tout l-immense amp
hithéâtre ; il en appelle aux chefs qui occupent les premi
ers rangs et réclame un honneur qui lui a été arraché par
la ruse. Mais Euryale a pour lui la faveur publique, ses l
armes qui le rendent plus charmant et sa valeur si puissan
te sur les c-urs quand elle s-offre dans la beauté du corp
s. Diorès le seconde et l-appuie de sa forte voix, lui qui
n-a fait qu-approcher de la victoire et qui prétendrait v
ainement au dernier prix si on rendait à Salius l-honneur
du premier rang. Alors le divin Enée leur dit : « Vos prix
vous demeurent assurés, jeunes gens ; et personne ne chan
gera l-ordre des récompenses. Mais qu-il me soit permis de
compatir à la disgrâce d-un ami qui ne l-avait pas mérité
e. » Sur ces mots il donne à Salius la dépouille monstrueu
se d-un lion Gétule, chargée d-une lourde crinière et de g
riffes d-or. Mais Nisus s-écrie : « Si telles sont les réc
ompenses des vaincus, si tu as pitié de ceux qui sont tomb
és, quels présents dignes de lui réserves-tu à Nisus dont
la valeur eût mérité la première couronne, n-eût été le ma
0199uvais tour que la fortune m-a joué, comme à Salius ? »
Et il montrait en parlant sa figure et ses membres souill
és de boue grasse. Le paternel Enée lui sourit : il envoie
chercher un bouclier, chef-d–uvre de Didymaon, détaché p
ar les Grecs des portes sacrées de Neptune et il fait ce p
résent magnifique au noble jeune homme.

La course finie, les prix distribués : « Maintenant, dit-
il, si quelqu-un se sent dans la poitrine du courage et du
c-ur, qu-il avance et qu-il lève au bout de ses bras des
mains bandées de cuir ! » Et il propose deux prix pour le
combat du ceste : un jeune taureau au front voilé de bande
lettes d-or récompensera le vainqueur ; une épée et un cas
que remarquable consoleront le vaincu. Point de retard. Da
rès se montre aussitôt dans tout l-étalage de sa force : i
l se lève au milieu d-un murmure d-admiration. C-était le
seul qui eût l-habitude de se mesurer à Paris ; c-était en
core lui qui, près du tombeau où repose le grand Hector, r
enversa Butés jusque-là victorieux, le gigantesque Butés s
i fier de descendre de la maison royale du Bébryce Amycus,
0200 et retendit mourant sur la fauve arène. C-est ce Darè
s qui le premier dresse pour le combat sa tête altière. Il
expose ses larges épaules, déploie et lance ses bras l-un
après l-autre et frappe l-air de ses coups. On lui cherch
e un adversaire ; mais personne de l-immense assemblée n-o
se affronter l-homme ni s-armer les mains du ceste. Alors
plein d-allégresse, convaincu que tous renoncent à lui dis
puter le prix, il s-est arrêté aux pieds d-Enée, et, sans
plus attendre, il saisit de la main gauche la corne du tau
reau : « Fils d-une déesse, dit-il, si personne n-ose enga
ger la bataille, qu-ai-je à me tenir là plus longtemps ? J
usques à quand sied-il que j-attende ? Donne l-ordre que j
-emmène mon présent. » Un murmure d-approbation s-élevait
et tous les Dardaniens demandaient qu-on lui remît la réco
mpense promise.

Alors Aceste gourmande rudement Entelle qui se trouvait p
ar hasard assis tout près de lui sur un lit de gazon verdo
yant : « Entelle, n-est-ce donc pour rien que tu as été na
guère le plus courageux des héros et peux-tu souffrir qu-o
0201n enlève sans combat d-aussi belles récompenses ? Qu-a
vons-nous fait de notre dieu, de cet Eryx que tu proclames
vainement ton maître ? Où sont cette renommée répandue pa
r toute la Sicile et ces trophées qui pendent sous ton toi
t ? » – « Non, répond Entelle, la crainte n-a point chassé
de mon c-ur l-amour de l-éloge et le souci de la gloire.
Mais la pesante vieillesse engourdit et refroidit mon sang
et les forces épuisées se glacent dans mes membres. Ah, s
i j-avais aujourd-hui ma jeunesse d-autrefois, cette jeune
sse qui exalte la confiance de cet insolent, certes ce n-e
ût pas été le prix ni le beau taureau qui m-eût fait desce
ndre dans l-arène : je ne me souci pas des récompenses. »
Il dit et jette ensuite au milieu du cirque deux cestes d-
un poids monstrueux dont le vaillant Eryx, lorsqu-il s-arm
ait pour la lutte, avait accoutumé d-attacher autour de se
s bras les dures lanières de cuir. La foule est frappée de
stupeur devant l-énormité de ces lanières formées de sept
cuirs, toutes cousues et hérissées de fer et de plomb. La
stupeur de Darès passe encore celle des autres : il repou
sse violemment ces gantelets. Le magnanime fils d-Anchise
0202en tourne et retourne la masse et en déroule les liens
immenses. Alors le vieil athlète reprit : « Que serait-ce
donc si vous aviez vu le ceste dont s-armait Hercule lui-
même et la funeste bataille qu-il livra sur ce rivage ? To
n frère Eryx portait jadis ces armes : regarde, elles sont
encore souillées de sang et d-éclats de cervelle. Ce fut
avec elles qu-il tint contre le grand Alcide ; c-est avec
elles que j-avais coutume de combattre quand un sang meill
eur me donnait des forces et que l-envieuse vieillesse n-a
vait pas encore parsemé mes tempes de cheveux blancs. Mais
si le Troyen Darès refuse ces armes, les nôtres, si telle
est la volonté du pieux Enée, si Aceste qui m-invite au c
ombat l-approuve, égalisons les chances. Je te fais grâce
des cestes d-Eryx ; cesse de craindre ; et toi, dépouille-
toi de tes cestes troyens. » A ces mots il a rejeté de ses
épaules son manteau à la double épaisseur ; il découvre s
es vastes membres, ses bras, sa puissante ossature et s-ar
rête, immense, au milieu de l-arène. Alors le divin fils d
-Anchise a pris deux cestes égaux et les a passés aux main
s des deux rivaux également armés.
0203
Tous deux immobiles, dressés soudain sur la pointe des pi
eds, lèvent sans peur leurs bras vers le ciel ; ils ont re
jeté en arrière leur tête haute pour éviter les coups ; pu
is leurs mains s-entrelacent et le combat s-engage. L-un a
le pied plus léger et se fie à sa jeunesse ; l-autre est
fort de ses muscles et de sa masse ; mais ses genoux pesan
ts fléchissent et tremblent ; et un souffle pénible secoue
ses vastes membres. Les deux athlètes se portent sans s-a
tteindre de nombreux coups ; de nombreux coups tombent sur
leurs flancs creux, et leur poitrine en résonne profondém
ent. Leurs mains passent et repassent sans relâche autour
de leurs tempes et de leurs oreilles ; et leur mâchoire cr
aque sous les dures blessures. Entelle, affermi par sa mas
se, se tient immobile, arc-bouté sur le sol. L–il attenti
f, il esquive les coups par une simple inclinaison du corp
s. Quant à l-autre, comme celui qui bat avec des machines
de guerre les hauts murs d-une ville ou qui assiège en arm
es une redoute assise sur un mont, il tente un accès, puis
un autre, court adroitement autour de la place et la pres
0204se d-assauts aussi variés qu-impuissants. Entelle se d
resse, tend le bras et le lève très haut ; mais l-agile Da
rès a vu venir le coup suspendu sur sa tête et l-évite d-u
n rapide écart. Toute la force d-Entelle se perd dans l-ai
r et, entraîné par son vaste poids, le lourd combattant s-
abat lourdement sur la terre, comme parfois s-abat aux fla
ncs de l-Erymanthe ou du grand Ida un pin creusé par les a
ns et déraciné. Les Troyens et la jeunesse sicilienne sont
debout agités par des passions contraires. Une clameur mo
nte vers le ciel et, le premier, Aceste accourt et relève
en le plaignant son vieil ami. Mais sa chute n-arrête ni n
-effraie le héros qui revient plus ardent au combat et que
la colère stimule. L-humiliation et la conscience de sa v
aleur attisent ses forces ; il fait fuir Darès précipitamm
ent à travers toute l-arène, redoublant ses coups tantôt d
e la main droite, tantôt de la main gauche. Ni trêve, ni r
epos : le nuage chargé de grêle ne crépite pas davantage s
ur nos toits : de ses deux poings, à coups pressés, le hér
os, qui se multiplie, frappe et culbute Darès.

0205 Mais le paternel Enée n-admet pas que la colère aille
plus loin ni qu-Entelle s-emporte jusqu-à la rage et la c
ruauté. Il a mis fin au combat et en a tiré Darès accablé
qu-il console de ces mots : « Malheureux, de quelle démenc
e ton âme a-t-elle été saisie ? Ne sens-tu pas que tes for
ces ne sont plus les mêmes et que les dieux se sont retour
nés contre toi ? Il faut céder à la divinité. » Il dit ; s
a voix a séparé les combattants. Des amis fidèles ramènent
aux vaisseaux Darès qui se traîne, les genoux douloureux,
la tête ballotante, et qui vomit un sang noir et ses dent
s avec le sang ; mais Enée les rappelle, et ils reçoivent
le casque et l-épée, laissant à Entelle la palme et le tau
reau. Le vainqueur, gonflé de sa victoire et fier de son t
aureau, s-écrie : « Fils d-une déesse, et vous, Troyens, r
egardez-moi : sachez quelle force j-ai eue dans ma jeuness
e et de quelle mort vous avez rappelé et sauvé Darès. » A
ces mots, il s-est planté debout devant le mufle de la bêt
e, devant le prix de sa victoire qui était là ; le poing d
roit ramené en arrière, de toute sa hauteur, il lui asséna
un coup de ceste entre les cornes et de son crâne brisé f
0206it jaillir la cervelle. Le b-uf s-abat et tombe palpit
ant sur le sol. Et Entelle ajoute ces mots : « Eryx, je t-
offre au lieu de Darès cette victime qui te sera plus agré
able ; et, vainqueur, je dépose ici mon ceste et mon art.
»

Aussitôt Enée convie à la lutte ceux qui veulent lancer l
a flèche rapide et propose des récompenses. De sa puissant
e main il dresse le mât du vaisseau de Séreste, et, comme
cible, il y suspend tout en haut, à un n-ud, une colombe q
ui bat des ailes. Les rivaux se rassemblent ; un casque d-
airain reçoit les noms ; le premier qui sort, accueilli d-
une flatteuse rumeur, est celui de l-Hyrtacide Hippocoon ;
le second, de Mnesthée qui vient de triompher dans les ré
gates, Mnesthée, couronné d-olivier verdoyant. Le troisièm
e est Eurytion, ton frère, illustre Pandarus, toi qui, sur
l-ordre que te donna la déesse de violer le traité, as ja
dis, le premier, lancé un trait au milieu des Achéens. Le
nom d-Aceste est resté le dernier au fond du casque : il n
e craint pas de tenter cet exercice de la jeunesse. Alors
0207les concurrents bandent leurs arcs flexibles, chacun d
e toute la force qu-il peut, et tirent les traits de leur
carquois. La première flèche que le nerf strident lance à
travers le ciel et dont le vol fend les airs, celle du jeu
ne Hyrtacide, arrive au but et s-enfonce dans le bois du m
ât. Le mât a tremblé ; les plumes de l-oiseau s-agitent d-
épouvante et tout l-air résonne du fort battement de ses a
iles. C-est le tour de l-ardent Mnesthée qui, le pied ferm
e, l-arc bien tendu, vise haut, l–il et la flèche égaleme
nt fixés sur la cible. Mais le malheureux n-a pas réussi à
toucher la colombe : la pointe de fer a seulement coupé l
e n-ud et l-attache de lin où, la patte retenue, elle pend
ait à l-extrémité du mât. Elle s-envole et fuit dans les v
ents et vers les sombres nues. Alors, rapide, Eurytion, qu
i tenait déjà sa flèche prête sur son arc bandé, invoqua s
on frère et lui fit un v-u. Il l-a suivie des yeux tout he
ureuse de battre des ailes dans l-air libre et il l-attein
t sous la nuée sombre. La colombe tombe inanimée ; elle a
laissé sa vie dans les étoiles de l-éther et rapporte en t
ombant le trait qui l-a percée.
0208
Aceste restait seul : le prix était perdu pour lui. Il n-
en lance pas moins sa flèche dans les airs pour montrer qu
-il sait encore tendre son arc et le faire retentir. Mais
voici qu-à tous les regards s-offre un prodige qui devait
être d-un grave augure : un événement considérable le prou
va plus tard, et la voix terrifiante des devins ne l-inter
préta qu-après coup. La flèche qui volait dans la nuée tra
nsparente s-enflamma ; elle marqua sa route d-un sillon de
feu et s-évanouit consumée dans les airs subtils, comme s
ouvent les étoiles détachées du ciel traversent l-espace e
t traînent en volant une longue chevelure. Les esprits fra
ppés d-étonnement hésitèrent ; Troyens et Siciliens se tou
rnèrent suppliant vers les dieux. Mais le grand Enée, loin
de repousser ce présage, embrasse l-heureux Aceste et le
comble de riches présents : « Prends, mon père, lui dit-il
: par ces auspices le puissant roi de l-Olympe marque sa
volonté de te voir honoré en dépit du sort. Tu auras ce pr
ésent qui vient du vieil Anchise lui-même, cette coupe orn
ée de figures en relief que jadis le Thrace Cissée, par gr
0209ande faveur, avait donnée à mon père Anchise pour qu-i
l l-emportât en souvenir de lui et comme gage de son amiti
é. » A ces mots, il lui ceint le front d-un laurier vert e
t proclame Aceste le premier vainqueur avant tous les autr
es, et le bon Eurytion ne lui envie point l-honneur de cet
te préférence bien que lui seul ait abattu l-oiseau du hau
t des airs. Celui qui a coupé la corde vient chercher le t
roisième prix ; le dernier est pour celui qui a fixé dans
le mât sa flèche légère.

Mais le divin Enée, avant même la fin de la lutte, appell
e près de lui Epytidès, gouverneur et compagnon du jeune I
ule, et lui murmure à l-oreille confidemment : « Va vite,
et dis à Ascagne que, si sa troupe d-enfants est prête, s-
il a tout disposé pour les jeux équestres, il amène ses pe
lotons de cavaliers en l-honneur de son aïeul et se présen
te sous les armes. » Il fait lui-même écarter la foule, qu
i s-était répandue dans toute la longueur du cirque, et or
donne qu-on laisse le champ libre. Les enfants s-avancent,
et en files symétriques, sous les yeux de leurs parents,
0210resplendissent sur leurs chevaux dociles au frein. Tou
te la jeunesse de Sicile et de Troie frémit d-admiration d
evant leur défilé. Ils portent tous sur leur chevelure une
couronne taillée selon l-usage ; ils tiennent deux javelo
ts de cornouiller à la pointe de fer ; quelques-uns ont à
l-épaule un brillant carquois. Un souple collier d-or tord
u leur descend du cou sur le haut de la poitrine. Ils form
ent trois pelotons en tout, commandés par trois chefs. Cha
cun d-eux est suivi de douze jeunes gens qui étincellent s
ur deux files entre deux écuyers. Le premier peloton s-eno
rgueillit de marcher sous les ordres du jeune Priam, qui p
ortait le nom de son aïeul, ton fils, Politès, dont la rac
e ajoutera à la gloire de l-Italie ; il monte un cheval th
race, au poil de deux couleurs, tacheté de blanc, la point
e des pieds blanche et le front superbe éclatant de blanch
eur. Le second chef est Atys, dont les Atius du Latium tir
ent leur origine, le petit Atys enfant cher à l-enfant Iul
e. Le dernier, qui l-emporte sur tous les autres par la be
auté, c-est Iule : il s-avance sur un cheval sidonien que
la radieuse Didon lui avait donné en souvenir d-elle et co
0211mme un gage de sa tendresse. Les chevaux trinacriens d
u vieil Aceste portent les autres enfants. Les Troyens app
laudissent les jeunes cavaliers intimidés et se réjouissen
t en les regardant de reconnaître sur leur visage les trai
ts de leurs ancêtres. Lorsqu-ils eurent fait à cheval le t
our de la piste, heureux de défiler sous ces regards amis,
Epytidès leur donna de loin le signal : un cri et un claq
uement de fouet. Les trois pelotons au galop se dédoublent
et forment des troupes séparées ; à un nouveau commandeme
nt, ils opèrent une conversion et courent les uns sur les
autres la lance en arrêt. Puis ce sont d-autres évolutions
en avant et en arrière, toujours se faisant face mais à d
istance, et des cercles enchevêtrés, et, avec leurs armes,
les simulacres d-une bataille. Tantôt ils fuient et décou
vrent leur dos ; tantôt ils chargent, les javelots menaçan
ts ; tantôt c-est la paix et ils marchent en files parallè
les. Jadis, dans la Crète montagneuse, le labyrinthe, dit-
on, déroulait entre ses murs aveugles les entrelacements d
e ses chemins et la ruse de ses mille détours, si bien qu-
aucun signe ne permettait à l-égaré de reconnaître son err
0212eur ni de revenir sur ses pas. Ainsi les fils des Troy
ens entrecroisent leurs traces et entremêlent dans leurs j
eux la fuite et la bataille, pareils aux dauphins qui fend
ent en nageant les mers de Carpathos et de Libye -et se jo
uent parmi les vagues.- La tradition de cette course, ces
jeux publics, Ascagne le premier, lorsqu-il entoura de mur
s Albe la Longue, les renouvela et apprit aux anciens Lati
ns à les célébrer comme il l-avait fait enfant et comme l-
avait fait avec lui la jeunesse troyenne. Les Albains les
enseignèrent à leurs fils, et ce fut d-eux que, dans la su
ite des temps, les reçut la puissante Rome qui conserva ce
tte tradition des ancêtres. Le jeu porte le nom de Troie,
et les enfants, celui de troupe troyenne. Ainsi se terminè
rent les fêtes célébrées à la mémoire sacrée d-un père.

Alors la Fortune commence à renouveler ses perfidies. Pen
dant que les Troyens, en variant leurs jeux, rendent au to
mbeau les honneurs solennels, la Saturnienne Junon a envoy
é du ciel Iris vers la flotte troyenne et fait souffler de
s vents favorables à sa messagère. L-esprit toujours en tr
0213avail, elle n-a pas encore rassasié son ancien ressent
iment. La vierge ailée se hâte sur l-arc aux mille couleur
s et, sans être vue, descend par un chemin rapide. Elle ap
erçoit l-immense assemblée, parcourt la côte, trouve le po
rt désert, la flotte abandonnée. Mais à l-écart, sur un co
in solitaire du rivage, les Troyennes s-étaient retirées e
t pleuraient la perte d-Anchise, et toutes regardaient en
pleurant la mer profonde : « Hélas, nous sommes si fatigué
es et il nous reste encore à traverser tant d-écueils et t
ant d-eau ! » Elles n-ont toutes que ces mots à la bouche.
Lasses de supporter les travaux de la mer, elles imploren
t une ville. Iris, qui n-ignore pas l-art de nuire, se jet
te au milieu d-elles. La déesse a déposé son visage et son
vêtement : elle est maintenant Béroé, la vieille épouse d
e Doryclus le Tmarien, qui eut jadis un rang, un nom, des
enfants. C-est ainsi qu-elle se mêle aux femmes des Dardan
iens : « – malheureuses, dit-elle, celles que la main des
Grecs n-a pas traînées à la mort sous les murs de la patri
e ! – race infortunée ! Quelle fin misérable la fortune te
réserve-t-elle ? Voici le septième été qui s-achève depui
0214s la chute de Troie ; et que de mers, que de terres on
nous a fait parcourir, que de rochers sauvages et sous co
mbien de ciels orageux, toujours ballottées sur les flots
et poursuivant à travers l-Océan une Italie qui recule dev
ant nous ! Mais ici, c-est le pays fraternel d-Eryx et l-h
ospitalité d-Aceste : qui empêche Enée d-y élever des mura
illes et de donner une ville à ses concitoyens ? – patrie,
ô Pénates vainement arrachés à l-ennemi ! Aucune cité ne
portera-t-elle plus le nom de Troie ? Ne reverrai-je nulle
part les fleuves d-Hector, le Xanthe et le Simoïs ? Allon
s, venez, brûlez avec moi ces navires de malheur : l-image
de la prophétesse Cassandre m-est apparue en songe et m-a
tendu des torches ardentes : « C-est ici votre Troie, m-a
-t-elle dit, c-est ici votre demeure. » Le temps d-agir es
t venu. On ne tarde pas après un tel prodige. Voyez ces qu
atre autels élevés à Neptune : le dieu nous donne lui-même
le courage et les torches. »

A ces mots, la première, elle saisit violemment un feu pl
ein de colère ; le bras levé, elle le brandit de toute sa
0215force et le lance. Les femmes d-Ilion, le c-ur saisi,
la regardent stupéfaites. Une d-elles, la plus vieille, Py
rgo, la nourrice royale de tant d-enfants de Priam, s-écri
e : « Non, ce n-est pas votre Béroé, la Rh-téienne, ce n-e
st pas l-épouse de Doryclus, ô femmes : reconnaissez l-écl
at qui révèle la divinité ; voyez ces yeux étincelants, ce
tte fierté, ces traits, le timbre de cette voix, cette dém
arche ! Il n-y a qu-un instant, j-ai quitté Béroé malade e
t désolée d-être la seule à ne pouvoir s-associer au sacri
fice et rendre à Anchise les honneurs qui lui sont dus. »
Elle parle ainsi, et les femmes d-abord incertaines et les
yeux mauvais regardent les vaisseaux, partagées entre leu
r malheureux amour de la terre qu-elles foulent et le roya
ume où les destins les appellent, quand tout à coup la dée
sse, les ailes toutes grandes, s-élève vers le ciel et, da
ns sa rapide ascension, découpe sous les nues un arc immen
se. Alors, étonnées de ce prodige et poussées par la fureu
r, elles unissent leurs clameurs, et mettent au pillage le
s foyers allumés dans les sanctuaires ; d-autres dépouille
nt les autels et font voler sur les vaisseaux le feuillage
0216, les branches, et les torches. Le feu déchaîné fait r
age à travers les bancs et les rames et les peintures des
poupes de sapin.

Eumélus apporte au tombeau d-Anchise et aux spectateurs d
e l-amphithéâtre la nouvelle que les vaisseaux brûlent, et
, de leurs propres yeux, les Troyens voient en se retourna
nt un nuage de fumée noire et des tourbillons de cendres.
Le premier, Ascagne, tel qu-il était, dans son costume de
fête, conduisant les jeux équestres, presse sa monture et
atteint au galop le camp bouleversé : ses écuyers hors d-h
aleine ne peuvent le retenir : « Quelle est votre étrange
folie ? s-écrie-t-il. Que faites-vous ? Que prétendez-vous
faire, malheureuses Troyennes ? Ce n-est pas l-ennemi, ce
n-est pas le camp détesté des Argiens, ce sont tous vos e
spoirs que vous brûlez ! Me voici, moi, votre Ascagne ! »
Et il jette à leurs pieds le casque de parade sous lequel
il menait dans les jeux le simulacre de la guerre. Enée ac
court en même temps, suivi de la foule des Troyens. Mais l
es femmes, dispersées par terreur, s-enfuient de tous côté
0217s à travers le rivage et gagnent en se cachant les boi
s et les creux des rochers qu-elles rencontrent. Elles ne
peuvent plus voir ni leur -uvre ni la lumière. Revenues à
elles-mêmes, elles reconnaissent les leurs et elles ont ch
assé Junon de leur poitrine.

Mais les flammes incendiaires n-arrêtent pas pour cela le
ur marche indomptable. Sous le bois qu-on arrose, l-étoupe
continue de brûler en vomissant une lourde fumée. L-épais
se et ardente vapeur dévore les carènes, et déjà le fléau
descend dans toute la membrure. Les efforts des chefs, l-e
au répandue à flots n-y font rien. Alors le pieux Enée arr
ache de ses épaules et déchire ses vêtements ; il appelle
les dieux à son secours et tend vers eux des mains supplia
ntes : « Jupiter tout-puissant, si tu ne hais pas encore l
es Troyens jusqu-au dernier, si ta pitié d-autrefois jette
encore un regard sur les misères humaines, donne à notre
flotte d-échapper maintenant aux flammes, ô Père, et sauve
de la destruction les faibles ressources des Troyens, ou,
si je le mérite, que ta foudre anéantisse ce qui reste de
0218 nos vaisseaux et engloutis-les de ta main ! » Il avai
t à peine prononcé ces mots que, la pluie tombant à verse,
un ténébreux orage éclate avec une force extraordinaire.
Les hauteurs et la plaine tremblent aux coups du tonnerre.
De tout le ciel s-écroule l-eau violente des sombres nuag
es, amoncelés par les vents. Elle submerge les poupes ; el
le noie le feu dans le chêne à demi consumé. L-incendie fi
nit par s-éteindre, et, sauf quelques vaisseaux perdus, la
flotte est préservée du désastre.

Mais le divin Enée, que ce cruel malheur ébranle, tournai
t et retournait dans son âme les plus graves soucis. Reste
ra-t-il sur la terre sicilienne, oublieux des destins ? Es
saiera-t-il encore d-atteindre les rivages de l-Italie ? A
lors, le vieux Nautès, que la Tritonienne Pallas enseigna
et rendit entre tous fameux et habile dans son art, – c-es
t elle qui lui inspirait ses réponses, lui soufflant ce qu
e présageait la terrible colère des dieux et ce que voulai
t l-ordre des destinées, – console Enée en lui parlant ain
si : « Fils d-une déesse, poursuivons la route où nous pou
0219ssent et nous repoussent les destins. Quoi qu-il advie
nne de ce prodige, on peut toujours triompher de la fortun
e à force de constance. Tu as près de toi le Dardanien Ace
ste, issu des dieux. Associe-le à tes desseins ; unissez-v
ous : il ne demande pas mieux. Remets-lui les compagnons q
ue tu as en trop par suite de tes navires perdus, et ceux
que rebutent tes hautes entreprises et ta destinée. Choisi
s les vieillards accablés par les ans, les femmes fatiguée
s par la mer, tout ce qui autour de toi manque de vigueur
et craint le danger. Laisse-les se bâtir des murs sur cett
e terre, puisqu-ils sont las. Ils appelleront leur ville A
cesta, si tu le veux bien. »

Animé par les paroles de son vieil ami, c-est alors que l
e c-ur d-Enée se partage entre mille soucis. Déjà la Nuit
noire, traînée dans son char à deux chevaux, parcourait la
voûte céleste. L-image de son père Anchise lui sembla tou
t à coup descendre du ciel et prononça ces paroles : « Mon
fils qui, tant que je vécus, me fus plus cher que la vie,
mon fils que les destins de Troie ont durement éprouvé, j
0220e viens ici sur l-ordre de Jupiter qui a chassé l-ince
ndie de tes vaisseaux et qui du haut des cieux a pris enfi
n pitié de toi. Suis les conseils que t-a donnés le vieux
Nautès : ce sont les meilleurs. Ne transporte en Italie qu
e l-élite de ta jeunesse et les c-urs les plus courageux.
Une race dure et sauvage que tu devras vaincre t-attend au
Latium. Mais avant, pénètre dans les demeures infernales
de Pluton et, par le gouffre profond de l-Averne, viens t-
entretenir avec moi, mon fils. Ce n-est pas le Tartare imp
ie ni les tristes ombres qui me possèdent : j-habite les d
oux Champs Elysées où les hommes pieux se rencontrent. C-e
st là que te conduira la chaste Sibylle, quand tu auras ab
ondamment versé le sang des noires victimes. Tu connaîtras
alors toute ta postérité et quels remparts te sont promis
. Adieu. La nuit humide atteint la moitié de sa course, et
je sens sur moi le souffle haletant des chevaux de l-Auro
re implacable. » Il dit et s-évanouit dans l-air subtil, c
omme une fumée : « Où cours-tu si vite ? s-écrie Enée. Où
t-élances-tu ? Est-ce moi que tu fuis ? Ou qui t-arrache à
nos embrassements ? » A ces mots il ranime le feu endormi
0221 sous la cendre ; puis il se prosterne devant le dieu
Lare de Pergame et le sanctuaire de la Vesta aux cheveux b
lancs et les honore avec de la farine sacrée et sa boîte à
encens toute pleine.

Il mande aussitôt ses compagnons et le premier de tous Ac
este : il leur fait part du commandement de Jupiter, des a
vertissements de son père bien-aimé et de la résolution où
son esprit s-arrête. Rien ne retarde ses desseins ; Acest
e ne refuse pas de s-y prêter. On inscrit les femmes pour
la nouvelle ville. On s-y défait de tous ceux qui le désir
ent, de tous les c-urs qui ne sentent nullement le besoin
d-un grand titre de gloire. Les autres réparent les bancs
des rameurs, remplacent le chêne des vaisseaux que les fla
mmes ont rongé, disposent les rames et les cordages. Ils s
ont peu nombreux, mais ils respirent l-ardeur guerrière. C
ependant Enée trace avec la charrue l-enceinte de la ville
et tire au sort l-emplacement des demeures. « Ceci, dit-i
l, sera Ilion, et ces lieux seront Troie. » Le Troyen Aces
te se réjouit d-en être le roi : il fixe les jours des tri
0222bunaux et donne les règles du droit aux sénateurs conv
oqués. Puis on fonde en l-honneur de Vénus Malienne sur le
sommet du mont Eryx un temple voisin des étoiles ; et dés
ormais le tombeau d-Anchise aura son prêtre et son vaste b
ois sacré.

Déjà pendant neuf jours tout le peuple avait célébré les
repas funèbres ; et les sacrifices sur les autels étaient
accomplis. Les vents bénins ont fait la mer unie ; et de n
ouveau le souffle incessant de l-Auster appelle au large.
Un immense gémissement s-élève sur toute la courbe du riva
ge ; les embrassements se prolongent jour et nuit. Les fem
mes elles-mêmes, et ceux-là même pour qui la mer avait eu
une face terrible et qu-en épouvantait la puissance divine
, voudraient partir et endurer jusqu-au bout toutes les ép
reuves du voyage. Le bon Enée les console amicalement et l
es recommande en pleurant au roi Aceste du même sang que l
ui. Il ordonne ensuite d-immoler trois jeunes taureaux à E
ryx, une brebis aux Tempêtes et de détacher les amarres l-
une après l-autre. Lui-même, la tête ceinte de feuilles d-
0223olivier taillées en couronne, debout à la proue, une p
atère dans la main, lance aux flots salés les entrailles d
es victimes et y répand des libations de vin. Le vent, qui
s-élève de la poupe, accompagne leur départ, et les compa
gnons à l-envi frappent la mer et balaient les eaux.

Cependant, de son côté, Vénus, toujours inquiète, s-adres
se à Neptune et son âme tourmentée s-épanche ainsi : « Jun
on, avec sa violente colère et son c-ur que rien ne rassas
ie, me force, Neptune, de descendre à toutes les prières.
Ni le temps ni aucun témoignage de piété ne l-adoucit. Les
ordres de Jupiter, les arrêts des destins ont beau briser
ses efforts : elle ne se tient pas tranquille. Ce n-est p
as assez que du milieu de la nation phrygienne, son indici
ble haine ait effacé, dévoré Troie et en ait traîné les re
stes par tous les supplices : elle s-acharne sur les cendr
es et les os de cette morte. Elle sait probablement les ca
uses d-une telle fureur ! Toi-même tu m-en es témoin : tu
as vu naguère de quelles énormes masses elle a subitement
soulevé les flots de Libye ; mer et ciel, elle a tout boul
0224eversé, forte, mais en vain, des tempêtes d-Eole ; et,
cela, elle l-a osé dans ton empire !- Voici maintenant qu
e, poussant au crime les femmes troyennes, elle a honteuse
ment brûlé nos vaisseaux, et, la flotte perdue, nous oblig
e à laisser des compagnons sur une terre inconnue. Que nos
derniers navires, je t-en supplie, puissent sans danger d
éployer leurs voiles à travers les ondes, et atteindre le
Tibre des Laurentes, si je ne demande que ce qui nous est
accordé, si c-est bien là que les Parques nous ont promis
des remparts. » Alors le Saturnien, dompteur des mers prof
ondes, lui répondit : « Tu as tous les droits, Cythérée, d
e te fier à mon royaume dont tu es sortie. J-ai aussi méri
té ta confiance : souvent j-ai réprimé les fureurs et la r
age effroyable du ciel et de la mer. Sur la terre même, j-
en atteste le Xanthe et le Simoïs, je n-ai pas pris moins
à c-ur le salut de ton Enée. Quand Achille, poursuivant le
s bandes terrifiées des Troyens, les refoulait dans leurs
murs et les livrait par milliers à la mort, quand les fleu
ves gémissaient sous leur charge de cadavres, et que le Xa
nthe ne pouvait retrouver sa route et rouler vers la mer,
0225j-ai enlevé au sein d-un nuage Enée que les dieux et s
es forces rendaient inégal dans son combat contre le robus
te fils de Pelée, moi qui cependant ne désirais que détrui
re de fond en comble l-ouvrage de mes mains, les remparts
de Troie la parjure ! Je suis aujourd-hui dans les mêmes s
entiments ; chasse tes craintes ; il abordera en toute sûr
eté au port de l-Averne que tu souhaites pour lui. Tu n-au
ras à regretter qu-un seul homme abîmé dans les flots. Un
seul paiera de sa tête le salut de beaucoup d-autres. »Dès
qu-il eut ainsi apaisé et dilaté le c-ur de la déesse, le
père des eaux attelle ses chevaux à son joug d-or, met à
leur bouche des freins écumants et leur lâche toutes les r
ênes. Le char couleur de mer effleure d-un vol léger la cr
ête des vagues. Les flots s-inclinent et sous le grondemen
t de l-essieu leur surface gonflée s-aplanit ; les nuages
s-enfuient du vaste éther. Le dieu est accompagné de figur
es étrangement diverses : les monstrueuses baleines, Glauc
us et son ch-ur de vieillards, Palaemon, fils d-Ino, les T
ritons rapides et toute l-armée de Phorcus ; à sa gauche,
Thétis et Mélité, la vierge Panopée, Nisée, Spio, Thalie e
0226t Cymodocé.

Alors une joie très douce émeut à son tour l-âme si longt
emps incertaine du divin Enée ; il fait à l-instant dresse
r tous les mâts et déployer les voiles sur les bras des ve
rgues. Tous ensemble allongent les écoutes et larguent les
ris tantôt à droite, tantôt à gauche ; tous ensemble tour
nent et détournent les cornes des antennes. La flotte est
emportée par le vent qui lui convient. Le premier avant to
us, Palinure dirige la file serrée des vaisseaux ; c-est s
ur lui que les autres doivent régler leur marche.

Déjà la Nuit humide avait dans le cirque du ciel touché p
resque au milieu de sa course ; les marins couchés à la du
re le long des bancs et sous leurs rames détendaient leurs
membres dans une paix profonde, quand, descendu des astre
s de l-éther, le Sommeil léger écarta le voile des ténèbre
s et repoussa les ombres. C-est toi qu-il cherche, Palinur
e, c-est à toi qu-il apporte de funestes visions, ô victim
e innocente. Le dieu s-est assis tout au haut de la poupe,
0227 sous les traits de Phorbas et laisse tomber ces mots
: « Fils d-Iasos, Palinure, la mer elle-même conduit ta fl
otte. Les vents d-arrière nous portent d-un souffle égal.
L-heure est au repos. Appuie ta tête et dérobe à la tâche
tes yeux qui sont las. Je te remplacerai moi-même quelque
temps à ton gouvernail. » Palinure lève à peine les yeux e
t lui dit : « Est-ce à moi que tu conseilles d-oublier ce
que peuvent cacher la face paisible de la mer et les flots
tranquilles ? Tu veux que je me fie à ce calme prodigieux
? J-irais, n-est-ce pas ? confier Enée aux souffles tromp
eurs du ciel, quand j-ai tant de fois été la dupe de sa fa
usse sérénité ? » Et tout en parlant, attaché à la barre,
il l-étreignait et resserrait son étreinte, les yeux fixés
sur les étoiles. Et voici que le dieu secoue au-dessus de
ses tempes une branche humide des eaux du Léthé et endorm
euse par la vertu du Styx ; il ferme les yeux noyés de son
ge du pilote qui lutte encore. A peine cette langueur impr
évue avait-elle détendu ses membres que, s-appesantissant
sur lui, le dieu le précipite dans les flots calmes avec u
ne partie de la poupe arrachée et le gouvernail. Il tombe,
0228 la tête en avant, et jette plus d-un vain appel à ses
compagnons. Et le dieu, comme un oiseau qui s-envole, s-e
st élevé déjà dans les airs limpides. La flotte n-en court
pas moins sur la mer une route très sûre et vogue sans cr
ainte selon les promesses du divin Neptune. Déjà elle appr
ochait, jusqu-à les côtoyer, de l-écueil des Sirènes, jadi
s si dangereux et blanchi d-ossements, -sous le choc répét
é des flots résonnaient au loin les rochers rauques-, quan
d Enée sentit que son vaisseau flottait à l-aventure, sans
pilote, et prit lui-même le gouvernail sur les eaux noctu
rnes, tout gémissant, le c-ur frappé du malheur de son ami
. « Tu as eu trop de confiance dans la sérénité du ciel et
de la mer, ô Palinure, et pour cela tu seras gisant, nu s
ur un sable ignoré. »

LIVRE VI

Ainsi parle Enée en pleurant : il lâche les rênes à sa fl
otte et finit par aborder aux rives Eubéennes de Cumes. Le
s Troyens tournent leurs proues vers la mer ; et les navir
0229es, fixés par la dent tenace des ancres, bordent le ri
vage de leurs poupes recourbées. Une troupe ardente de jeu
nes gens s-élance sur la terre Hespérienne. Les uns cherch
ent les semences de feu cachées dans les veines du silex ;
les autres explorent rapidement la forêt, sombre asile de
s bêtes sauvages, et signalent les eaux courantes qu-ils o
nt découvertes.

Mais le pieux Enée gagne à quelque distance sur le sommet
de la montagne le temple où veille la haute statue d-Apol
lon, et la retraite solitaire de la Sibylle, cet antre éno
rme qu-elle remplit d-une horreur sacrée, quand le dieu pr
ophétique de Délos fait passer en elle son âme et sa volon
té, et lui découvre l-avenir. Les Troyens s-engagent déjà
sous les bois sacrés d-Hécate et sous les voûtes du temple
aux caissons d-or.

On raconte que Dédale, fuyant le royaume de Minos et ayan
t osé se confier au ciel sur des ailes qui l-emportaient t
rès haut, cingla par cette nouvelle route vers les Ourses
0230glaciales et enfin se posa légèrement sur la hauteur c
halcidienne. Là, rendu pour la première fois à la terre, i
l te consacra, Phébus, ses rames aériennes et bâtit un tem
ple énorme. Sur les portes, le meurtre d-Androgée : d-un c
ôté, les descendants de Cécrops étaient condamnés, ô misèr
e, à payer leur crime en livrant chaque année sept de leur
s enfants ; l-urne est là pour le tirage au sort. Sur le b
attant opposé, la terre de Gnosse s-élevait au-dessus de l
a mer. On y voit Pasiphaé, son amour d-un sauvage taureau,
leur furtif accouplement, leur progéniture de sang mêlé,
le monstre à double forme, le Minotaure, monument d-une pa
ssion abominable. On y voit aussi le fameux édifice si lab
orieusement construit et ses chemins inextricables. Mais,
dans sa pitié pour le grand amour d-une princesse, Dédale
en débrouille lui-même les ruses et les détours, guidant a
vec un fil les pas aveugles de l-amant. Et toi aussi, tu o
ccuperais une grande place en cet admirable travail, Icare
, si la douleur l-avait permis : deux fois l-artiste essay
a dans l-or de ciseler ta chute ; deux fois ce furent ses
mains paternelles qui tombèrent. Les Troyens auraient cont
0231inué de parcourir des yeux toutes ces sculptures, si A
chate, envoyé en avant, n-était survenu accompagné de la p
rêtresse de Phébus et d-Hécate, Déiphobe, fille de Glaucus
: « Ce n-est pas le moment, dit-elle au roi, de s-absorbe
r dans ces spectacles. Il vaudrait mieux maintenant immole
r sept jeunes taureaux d-un troupeau qui n-a pas subi le j
oug et autant de brebis choisies selon les rites. » Quand
elle eut ainsi parlé à Enée, – et les Troyens accomplissen
t aussitôt les sacrifices qu-elle leur commande, – elle le
s appelle dans les profondeurs du temple.

L-énorme flanc de la roche Eubéenne était taillé en forme
d-antre où cent larges avenues conduisaient et cent porte
s : il en sortait autant de voix, réponses de la Sibylle.
Ils en atteignaient l-entrée lorsque la vierge s-écria : «
C-est le moment d-interroger les destins : le dieu, voici
le dieu ! » Comme elle parlait ainsi devant les portes, s
oudain elle changea de visage, elle changea de couleur, se
s cheveux s-échappèrent en désordre ; sa poitrine halète,
son c-ur farouche se gonfle de rage ; elle paraît plus gra
0232nde, sa voix n-est plus humaine, quand le souffle puis
sant du dieu se rapproche et la touche. « Tu tardes à fair
e des v-ux et des prières, Troyen Enée ! dit-elle. Tu tard
es ! Mais elles ne s-ouvriront pas avant, les grandes port
es de cette demeure frappée de stupeur. » A ces mots, elle
se tut. Un frisson glacé parcourut les membres des rudes
Troyens, et le roi tire ces prières du fond de son c-ur :
« Phébus, toi qui eus toujours pitié des lourdes épreuves
de Troie, toi qui as dirigé la flèche Dardanienne et la ma
in de Paris contre le corps de l-Eacide, c-est sous ta con
duite que j-ai pénétré dans tant de mers qui baignent de v
astes contrées et jusqu-au pays reculé de la nation Massyl
ienne et jusqu-aux champs bordés par les Syrtes. Aujourd-h
ui enfin nous tenons les rivages de l-Italie qui fuyaient
devant nous. Puisse la fortune de Troie ne pas nous accomp
agner plus loin ! Les destins vous permettent à vous aussi
d-épargner la nation de Pergame, ô dieux et déesses, vous
tous à qui portaient ombrage Ilion et l-immense gloire de
la Dardanie. Et toi, très sainte prophétesse qui sais l-a
venir, – je ne demande pas un royaume que ma destinée ne m
0233e doit pas, – dis aux Troyens qu-ils peuvent s-établir
dans le Latium, eux et leurs dieux errants et les Pénates
de Troie si longtemps ballottés. Alors j-élèverai un temp
le tout en marbre à Phébus et à Trivia, et j-instituerai d
es jours de fête au nom de Phébus. Pour toi, je te réserve
un grand sanctuaire dans mon royaume, où je disposerai te
s oracles et les secrets des destinées annoncées à mon peu
ple, et je te choisirai des prêtres et te les consacrerai,
ô Bienfaisante. Seulement ne confie pas tes vers prophéti
ques à des feuilles qui peuvent s-envoler, en désordre, jo
uets des vents rapides : je t-en prie, chante-les toi-même
. » Il s-arrêta sur ces mots.

Mais la prophétesse qui résiste encore à l-étreinte du di
eu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante et
cherche à secouer de sa poitrine le dieu tout puissant. I
l n-en fatigue que davantage sa bouche qui écume et, dompt
eur de son c-ur farouche, il l-assouplit en la pressant. E
t voici que les cent énormes portes du sanctuaire se sont
ouvertes d-elles-mêmes et livrent passage dans les airs au
0234x réponses de la prêtresse. « – toi qui es enfin libér
é des durs périls de la mer, la terre t-en réserve de plus
durs encore. Les descendants de Dardanus entreront au roy
aume de Lavinium : chasse ce souci de ton c-ur ; mais ils
regretteront aussi d-y être entrés. Je vois des guerres, t
oute l-horreur des guerres, et les flots du Tibre couverts
d-une écume sanglante. Rien ne te manquera, ni le Simoïs,
ni le Xanthe, ni le camp dorien. Un second Achille a été
enfanté pour le Latium, né, lui aussi, d-une déesse. Et tu
retrouveras Junon acharnée contre les Troyens. Et toi, da
ns ta détresse, quelles nations italiennes, quelles villes
n-iras-tu pas prier en suppliant ? Encore une fois une fe
mme étrangère, encore une fois un hymen étranger seront la
cause de grands malheurs pour les Troyens. Ne cède pas à
l-adversité ; mais affronte-la avec plus de confiance que
la fortune ne semblera te le permettre. La première voie d
e salut, – tu es loin de le penser, – partira d-une ville
grecque. »

Ainsi, de son sanctuaire, la Sibylle de Cumes répand l-ho
0235rreur sacrée de ses oracles ambigus et mugit dans son
antre où la vérité s-enveloppe d-ombre : tels sont les fre
ins dont le dieu secoue sa fureur et les aiguillons qu-il
retourne dans sa poitrine. Dès que son délire est tombé et
que sa bouche écumeuse se calme, le héros Enée prend la p
arole : « – vierge, aucune épreuve ne se dresse devant moi
avec une face nouvelle ou inattendue. J-ai tout prévu ; j
-ai déjà tout vécu par la pensée. Je ne t-adresse qu-une p
rière : puisque c-est ici, dit-on, la porte du roi des Enf
ers et le ténébreux marais des débordements de l-Achéron,
fais que j-aie le bonheur d-aller voir le cher visage de m
on père : enseigne-moi la route et ouvre-moi les portes sa
crées. C-est lui qu-à travers les flammes et sous une grêl
e de traits j-ai enlevé sur mes épaules et retiré du milie
u des ennemis ; c-est lui mon compagnon de route, qui, inf
irme, a supporté toutes mes traversées, toutes les menaces
du ciel et de la mer, au delà des forces et de a conditio
n d-un vieillard. Enfin c-est encore lui qui m-a prié et o
rdonné de venir vers toi en suppliant et de franchir ton s
euil. Je t-implore, ô Bienfaisante : aie pitié du fils et
0236du père, – car tu peux tout et ce n-est pas en vain qu
-Hécate t-a préposée à la garde des bois sacrés de l-Avern
e, – si Orphée a pu ramener les Mânes de sa femme, fort d-
une lyre de Thrace aux cordes harmonieuses, si Pollux a ra
cheté son frère de la mort en mourant à son tour et si tan
t de fois il fait et refait cette route. Et Thésée ? Et le
grand Alcide ? Moi aussi, je suis de la race du souverain
Jupiter. »

Il priait ainsi et mettait sa main sur l-autel. Alors la
prêtresse lui répondit : « Troyen, fils d-Anchise, né du s
ang des dieux, il est facile de descendre à l-Averne. La p
orte du noir Pluton est ouverte nuit et jour. Mais revenir
sur ses pas et remonter à la lumière d-en haut, c-est là
le pénible effort, la dure épreuve. Quelques-uns seulement
l-ont pu, fils des dieux que favorisa l-amitié de Jupiter
ou que leur ardente vertu éleva jusqu-au ciel. Les forêts
tiennent tout l-espace qui nous en sépare et les eaux du
Cocyte l-entourent de leurs noirs replis. Si tu as un si g
rand désir, une telle avidité de traverser deux fois les f
0237lots Stygiens, de voir deux fois le sombre Tartare, et
s-il te plaît d-entreprendre cette tâche insensée, écoute
d-abord ce que tu dois faire. Un rameau, dont la souple b
aguette et les feuilles sont d-or, se cache dans un arbre
touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bouquet de
bois le protège, et l-obscur vallon l-enveloppe de son omb
re. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeur
s de la terre avant d-avoir détaché de l-arbre la branche
au feuillage d-or. C-est le présent que Proserpine a établ
i qu-on apporterait à sa beauté. Le rameau arraché, il en
pousse un autre, d-or comme le premier, et dont la baguett
e se couvre des mêmes feuilles de métal précieux. Ainsi lè
ve les yeux et cherche. Quand tu l-auras trouvé, cueille-l
e, selon le rite, avec la main : il viendra facilement et
de lui-même, si les destins t-appellent ; autrement, il n-
y a point de force qui puisse le vaincre ni de fer l-arrac
her. Ecoute encore, – tu ne le sais pas, hélas ! – le corp
s d-un de tes amis gît inanimé sur le rivage, et ce cadavr
e souille toute ta flotte, pendant que tu m-interroges, ar
rêté sur mon seuil. Commence par lui donner la demeure qui
0238 lui convient ; enferme-le dans un sépulcre. Conduis à
l-autel des brebis noires : que ce soit là tes premières
expiations. A cette seule condition, tu verras les bois du
Styx et le royaume qui n-a pas de chemin pour les vivants
. » Elle dit et, les lèvres serrées, se tait.

Enée le visage affligé, les yeux vers la terre, sort de l
-antre et s-éloigne, agitant dans son c-ur ces événements
mystérieux. Le fidèle Achate l-accompagne et marche près d
e lui avec les mêmes soucis. Tous deux s-entretiennent lon
guement de ce qu-ils ont entendu et se demandent quel est
ce compagnon inanimé, ce cadavre à ensevelir dont parlait
la prêtresse. Et voici qu-en arrivant, ils aperçoivent à s
ec, sur le rivage, Misène frappé d-une mort qu-il ne mérit
ait pas, Misène, fils d-Eole, sans égal pour appeler les g
uerriers aux sons de la trompette et pour enflammer de ses
accents l-ardeur de Mars. Il avait été le compagnon du gr
and Hector : aux côtés d-Hector il affrontait les bataille
s, fameux par son clairon et par sa lance. Lorsque Achille
vainqueur eut arraché la vie au héros, ce grand c-ur étai
0239t venu s-ajouter aux compagnons du Dardanien Enée, ne
voulant pas déchoir. Mais justement alors, comme il frappa
it les eaux des sons retentissants de sa conque, l-insensé
, et que par ses sonneries il défiait les dieux, Triton ja
loux, – si toutefois on peut le croire, -l-avait saisie à
l-improviste et abîmé au milieu des rocs sous les flots éc
umants. Ils étaient donc tous autour de lui se lamentant e
t poussant des cris, et surtout le pieux Enée. Point de re
tard : ils se hâtent en pleurant d-accomplir les ordres de
la Sibylle et s-empressent à l-envi d-élever un bûcher fu
néraire en forme d-autel et de le dresser vers le ciel. On
va dans la vieille forêt, dans ces profonds repaires des
bêtes sauvages ; les pins tombent ; l-yeuse résonne sous l
es coups des haches ; les coins fendent et font éclater le
s troncs des frênes et des rouvres ; des ornes immenses ro
ulent sur la pente des monts.

Le premier au travail, Enée encourage ses compagnons et p
rend la hache comme eux. Mais en lui-même, dans son c-ur t
riste, il songe, à la vue de la vaste forêt, et il exprime
0240 ce v-u : « Oh si maintenant l-arbre au rameau d-or se
montrait à nous dans ces grands bois, car tout ce qu-a di
t la Sibylle à ton sujet, Misène, n-était que trop vrai, h
élas ! » Il avait à peine prononcé ces mots que soudain de
ux colombes, sous ses yeux même, descendirent du ciel en v
olant et se posèrent sur le gazon. Alors le magnanime héro
s reconnaît les oiseaux de sa mère et joyeux leur adresse
cette prière : « Oh, soyez mes guides, et, s-il y a quelqu
e chemin, que votre vol dirige mes pas vers le bouquet d-a
rbres où le précieux rameau ombrage la terre féconde. Et t
oi, ma mère divine, ne m-abandonne pas dans mon incertitud
e. » Ayant ainsi parlé il s-arrêta, observant les signes q
ue lui donnent et la direction que prennent les colombes.
Elles volent devant lui picorant dans l-herbe et s-avancen
t jusqu-où le regard peut les suivre. Puis, arrivées aux g
orges empestées de l-Averne, elles s-élèvent d-un coup d-a
ile et, glissant dans l-air limpide, elles se posent toute
s deux à l-endroit rêvé, dans l-arbre où le reflet de l-or
éclate et tranche sur le feuillage. Comme sous les brumes
de l-hiver, au fond des bois, le gui, étranger aux arbres
0241 qui le portent, renaît avec ses nouvelles feuilles et
entoure leurs troncs arrondis de ses fruits couleur de sa
fran, la frondaison d-or apparaissait dans l-yeuse touffue
, et ses feuilles brillantes crépitaient au vent léger. Au
ssitôt Enée attire à lui et arrache avidement le rameau tr
op lent à venir, et le porte sous le toit de la Sibylle.

Cependant, rassemblés sur le rivage, les Troyens pleuraie
nt Misène et rendaient les suprêmes honneurs à sa cendre i
nsensible. Ils ont d-abord élevé un énorme bûcher de bois
résineux et de chêne coupé ; ils en tapissent les côtés d-
un feuillage sombre ; devant, ils dressent des cyprès funè
bres, et ils en décorent le faîte d-armes étincelantes. Le
s uns font chauffer de l-eau dans des vases d-airain qui b
ouillonnent sur la flamme ; ils lavent le corps glacé et l
e baignent de parfums. On gémit. Puis le lit funéraire reç
oit le cadavre sur lequel on a pleuré, et l-on jette dessu
s ses vêtements de pourpre, son costume familier. D-autres
soulèvent l-énorme civière, triste devoir, et, détournant
la tête, tiennent leur torche inclinée, selon le rite des
0242 aïeux. Tout ce qu-on entasse sur le bûcher est brûlé,
les offrandes d-encens, les chairs des victimes, les crat
ères dont l-huile a été répandue. Quand les cendres se son
t affaissées et les flammes éteintes, on a lavé les restes
du cadavre dans le vin, dont s-imprègne cette chaude pous
sière, et Corynée a enfermé dans une urne d-airain les os
recueillis. Et trois fois le même Corynée a fait le tour d
e ses compagnons en les aspergeant d-eau lustrale avec une
branche légère de romarin et un rameau d-olivier fertile
; il les a purifiés et a prononcé les dernières paroles. M
ais le pieux Enée élève à son compagnon un énorme tombeau,
où l-on pose ses armes, sa rame et sa trompette, au pied
d-un mont aérien qui porte encore en son honneur le nom de
Misène et qui le gardera éternellement.

Cela fait, il se hâta d-exécuter les recommandations de l
a Sibylle. Il y avait une caverne profonde qui s-ouvrait m
onstrueuse dans le rocher comme un vaste gouffre, défendue
par un lac noir et par les ténèbres des bois. Aucun oisea
u ne pouvait impunément traverser l-air au-dessus de cette
0243 sombre gorge, tant les émanations qui s-en dégageaien
t montaient vers la voûte du ciel. -Aussi les Grecs ont-il
s nommé ce lieu Aornos-. La prêtresse y fait d-abord amene
r quatre jeunes taureaux au dos noir et verse sur leur fro
nt des libations de vin ; puis, entre leurs cornes, elle c
oupe le bout des poils et jette dans le feu sacré cette pr
emière offrande en appelant à haute voix Hécate qui règne
au ciel et sur l-Erèbe. D-autres plongent le couteau dans
le cou baissé des victimes et recueillent dans des patères
le sang tiède. Enée frappe lui-même de son épée une brebi
s à la toison noire pour la mère des Euménides et sa puiss
ante s-ur, et pour toi, Proserpine, une vache stérile. Pui
s, dans l-ombre de la nuit, il dresse des autels au roi du
Styx et livre à la flamme la chair entière des taureaux r
épandant une huile grasse sur les entrailles ardentes. Et
voici qu-à la première apparition du soleil levant, la ter
re commença de mugir sous ses pieds, les cimes des forêts
s-agitèrent, et l-ombre se remplit du hurlement des chienn
es aux approches de la déesse : « Loin d-ici ! Loin d-ici,
profanes ! crie la Sibylle ; retirez-vous de tout le bois
0244 sacré. Et toi, en avant, l-épée hors du fourreau : c-
est le moment, Enée, d-avoir du courage et un c-ur ferme.
» Sans en dire plus, d-un geste inspiré, elle s-est élancé
e dans la caverne béante ; et lui, sans peur, règle son pa
s sur le pas résolu de son guide.

Dieux qui possédez l-empire des âmes, Ombres silencieuses
, Chaos, Phlégéton -lieux qui vous étendez dans la nuit mu
ette-, que vos lois me permettent de redire ce que j-ai en
tendu, et que votre volonté m-accorde de dévoiler les chos
es ensevelies dans les profondeurs sombres de la terre.

Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte à trave
rs l-obscurité et les vastes demeures de Pluton et son roy
aume de simulacres, ainsi que, sous la lune incertaine et
sa clarté douteuse, des voyageurs dans la forêt quand Jupi
ter a couvert le ciel d-ombre et que la noirceur de la nui
t a tout décoloré. Devant le vestibule même, à l-entrée de
s gorges étroites de l-Orcus, le Deuil et les Remords veng
eurs ont fait leur lit ; les pâles Maladies y habitent et
0245la triste Vieillesse et la Peur et la Faim mauvaise co
nseillère et la hideuse Pauvreté, apparitions terribles, e
t la Mort et la Souffrance et le Sommeil frère de la Mort,
et les Joies coupables de l-âme, et, sur le seuil, en fac
e, la Guerre tueuse d-hommes et les couches de fer des Eum
énides et la Discorde en délire avec sa chevelure de vipèr
es nouée de bandelettes sanglantes.

Au milieu du vestibule un orme touffu, immense, étend ses
rameaux et ses bras séculaires : les vains Songes, dit-on
, y nichent un peu partout, attachés à toutes les feuilles
. Là se pressent des fantômes monstrueux et divers animaux
sauvages : les Centaures parqués devant les portes, les S
cylla à la double forme, Briarée aux cent bras, la bête fé
roce de Lerne qui siffle horriblement, la Chimère armée de
flammes, les Gorgones, les Harpyes, l-Ombre au triple cor
ps. Agité d-une soudaine épouvante, Enée saisit son épée e
t en tourne la pointe acérée contre toute cette engeance m
enaçante. Si sa compagne, qui sait, ne l-eût averti qu-il
ne voyait voltiger que des âmes légères, sans corps, sous
0246la vide apparence de fantômes, il se fût rué sur elles
et il eût vainement de son épée pourfendu des ombres.

De là, part la route qui conduit, dans le Tartare, aux fl
ots de l-Achéron. Ce sont des tourbillons de boue, un gouf
fre, un vaste abîme qui bouillonne et vomit tout son limon
dans le Cocyte. Un horrible passeur garde ces eaux et ce
fleuve, d-une saleté hideuse, Charon. Une longue barbe bla
nche inculte lui tombe du menton ; ses yeux sont des flamm
es immobiles ; un sordide morceau d-étoffe attaché par un
n-ud pend à son épaule. Seul, il pousse la gaffe et man-uv
re les voiles de la barque, couleur de fer où il transport
e des ombres de corps, très vieux déjà, mais de la solide
et verte vieillesse d-un dieu. Toute une foule répandue se
précipitait vers la rive : des mères, des époux, des héro
s magnanimes qui ont accompli leur vie, des enfants, des v
ierges, des jeunes gens qui furent placés sur le bûcher fu
nèbre devant les yeux de leurs parents. Les premiers froid
s de l-automne ne font pas glisser et tomber en plus grand
nombre les feuilles des bois ; les oiseaux qui viennent d
0247u large ne s-attroupent pas plus nombreux à l-intérieu
r des terres quand la saison glaciale les met en fuite à t
ravers l-océan et les envoie à tire-d-aile aux pays du sol
eil. Tous debout suppliaient qu-on les fît passer les prem
iers et tendaient leurs mains dans leur grand désir de l-a
utre rive. Mais le dur nocher prend ceux-ci, puis ceux-là,
et repousse loin du rivage ceux qu-il écarte.

Enée, naturellement étonné et troublé par cette foule en
désordre, se tourne vers la Sibylle : « – vierge, dis-moi
ce que signifie une telle course au fleuve ? Que demandent
ces âmes ? Et pourquoi cette différence entre elles, les
unes éloignées de la rive, les autres emportées par des ra
mes qui balaient des flots livides ? » La prêtresse, charg
ée d-années, lui répondit brièvement : « Fils d-Anchise, t
oi qui es vraiment de la race des dieux, tu vois les eaux
stagnantes et profondes du Cocyte et le marécage du Styx d
ont les dieux craignent d-invoquer la puissance divine dan
s un faux serment. Toute cette foule que tu aperçois a été
dénuée d-assistance et privée de sépulture. Ce passeur es
0248t Charon. Ceux que les eaux emportent ont été enseveli
s. Il ne lui est pas permis de faire traverser aux morts c
es rives d-horreur et ces flots rauques avant que leurs os
sements aient reposé dans un tombeau. Durant cent années,
ils errent et voltigent sur ces bords. Alors seulement, re
çus dans la barque, ils voient enfin les marécages si dési
rés. » Le fils d-Anchise s-est arrêté et demeure immobile,
absorbé par ses pensées, l-âme pitoyable au sort de ces d
éshérités. Il reconnaît, frustrés des honneurs funèbres, e
t désolés, Leucaspis et le chef de la flotte Lycienne, Oro
nte, qui, partis de Troie avec lui sur les mers orageuses,
furent assaillis par l-Auster et engloutis, eux, leur nav
ire et leur équipage.

Et voici que s-avançait vers lui le pilote Palinure qui,
tout récemment, dans la traversée de Libye en Italie, pend
ant qu-il observait les astres, était tombé de sa poupe, j
eté au sein des flots. A peine eut-il reconnu dans l-ombre
épaisse ce fantôme triste, qu-il lui parla le premier : «
Quel dieu, Palinure, t-a enlevé à nous et t-a plongé sous
0249 la mer ? Dis-le-moi. Apollon, dont je n-avais jamais
encore trouvé un oracle trompeur, m-a une seule fois abusé
quand il me répondit et m-annonça que tu n-avais rien à c
raindre de la mer, et que tu aborderais vivant au rivage d
-Ausonie. Est-ce ainsi qu-il tient ses promesses ? » Palin
ure répondit : « Le trépied de Phébus ne t-a pas trompé, f
ils d-Anchise, notre chef. Je ne suis point mort englouti
par un dieu, car ce gouvernail dont tu m-avais donné la ga
rde, auquel je me cramponnais et qui dirigeait notre march
e, a été d-aventure violemment arraché ; et, précipité dan
s les flots, je l-entraînai avec moi. J-en jure par les me
rs irritées : je n-ai pas tremblé pour moi autant que pour
ton navire qui, dépouillé de sa barre et privé de son pil
ote, pourrait succomber sous l-assaut des grandes lames. D
urant trois nuits de tempête, le Notus, qui fouettait impé
tueusement les eaux, me roula sur l-immense étendue. Le qu
atrième jour naissait à peine que du haut d-une vague, sou
levé dans l-air, j-aperçus l-Italie. A force de nager j-ap
prochai de la terre ; je tenais déjà un endroit sûr, si, a
u moment où, sous le poids de mes vêtements trempés, je sa
0250isissais de mes mains crispées les âpres saillies d-un
roc, des barbares armés ne m-avaient attaqué et dans leur
ignorance n-avaient escompté de riches dépouilles. Mainte
nant j-appartiens au flot, et les vents me tournent et me
retournent sur le rivage. Aussi, je t-en supplie par la do
uce lumière du ciel, par l-air que tu respires, par ton pè
re, par l-espoir d-Iule qui grandit, ô héros invincible, t
ire-moi de cette misère : jette de la terre sur mon cadavr
e, tu le peux, tu n-as qu-à chercher le port de Vélia. Ou,
s-il y a quelque moyen, si ta mère divine t-en indique un
, – car ce n-est pas, je pense, sans la volonté des dieux
que tu te prépares à traverser un fleuve pareil et le mara
is Stygien, – tends la main à ton malheureux compagnon et
emporte-moi sur ta barque au delà de ces ondes, pour qu-au
moins je puisse trouver dans la mort un asile où reposer.
»

Il avait à peine parlé que la prophétesse s-écria : « D-o
ù te vient, Palinure, un désir aussi insensé ? Toi qui n-a
s pas reçu de sépulture, tu verrais les eaux du Styx et le
0251 sombre fleuve des Euménides et, sans un ordre des die
ux, tu aborderais à la rive opposée ? Cesse d-espérer que
tes prières puissent fléchir les arrêts immuables des dieu
x. Mais garde dans ta mémoire ces paroles qui consoleront
ton dur malheur : des prodiges célestes par toutes les vil
les forceront les peuples voisins de purifier tes os, de t
-élever un tombeau et de rendre à ce tombeau des honneurs
solennels ; et l-endroit portera éternellement le nom de P
alinure. » Ces paroles pour un temps dissipent son chagrin
et chassent le tourment de son triste c-ur : il se réjoui
t qu-une terre porte son nom.

Ils poursuivent donc leur route et s-approchent du fleuve
. Aussitôt que, des eaux Stygiennes, le passeur les aperçu
t qui traversaient le bois silencieux et tournaient leurs
pas vers la rive, sans attendre qu-ils aient ouvert la bou
che, il les interpelle en grondant : « Qui que tu sois qui
sous tes armes te diriges vers notre fleuve, arrête et, d
e la place où tu es, dis-moi ce qui t-amène. C-est ici le
séjour des Ombres, du Sommeil et de la Nuit endormeuse. Il
0252 m-est défendu de transporter dans ma barque des corps
vivants. D-ailleurs mal m-en a pris d-avoir accepté sur c
es eaux, lorsqu-ils vinrent ici, Alcide, Thésée, Pirithous
, tout fils de dieux qu-ils étaient et guerriers invincibl
es. L-un de sa main enchaîna le gardien du Tartare qu-il a
vait arraché tout tremblant du trône même de Pluton ; les
autres essayèrent d-enlever la reine des Enfers de la couc
he du roi. » La prêtresse du dieu d-Amphryse lui répondit
brièvement : « Nous ne méditons pas de semblables perfidie
s ; cesse de t-émouvoir. Ces armes n-apportent pas la guer
re. Nous laisserons l-énorme chien de garde dans son antre
épouvanter de son éternel aboiement les ombres exsangues,
et la chaste Proserpine pourra dormir tranquille dans le
palais de son oncle. Le Troyen Enée, remarquable par sa pi
été et par ses armes, descend dans la nuit profonde de l-E
rèbe pour y voir son père. Si l-idée d-une telle piété fil
iale ne te touche pas, reconnais du moins ce rameau. » Et
elle lui montre le rameau qu-elle cachait sous ses voiles.
Alors le c-ur gonflé de colère du passeur s-apaisa. La Si
bylle n-ajoute rien : il s-incline devant le présent vénér
0253é, la branche fatale qu-il n-a pas vue depuis si longt
emps, et, tournant sa sombre poupe, il l-approche du rivag
e. Il chasse les autres âmes assises le long des bancs, vi
de le tillac et reçoit dans sa coque le puissant Enée. La
barque faite de pièces rapportées a gémi sous ce poids et
par ses crevasses se remplit de l-eau marécageuse. Enfin o
n passe, et il dépose sans accident l-homme et la prophéte
sse sur un informe limon, dans des algues glauques.

Là, l-énorme Cerbère de ses trois gueules aboyantes fait
retentir le royaume des morts, monstre couché dans un antr
e en face du débarcadère. La Sibylle, voyant déjà les coul
euvres se dresser sur son cou, lui jette un mélange assoup
issant de graines préparées et de miel. L-animal, affamé e
t vorace, la triple gueule béante, avale ce qu-on lui jett
e et détend son dos monstrueux, étalé par terre de tout so
n long sous l-antre qu-il remplit. Enée se hâte de franchi
r le seuil dont le gardien est enseveli dans le sommeil et
d-un pas rapide s-éloigne des bords du fleuve qu-on ne pa
sse point deux fois.
0254
Tout d-abord il entend des voix et un immense vagissement
, les âmes des enfants qui pleurent, de ces petits êtres q
ui ne connurent pas la douceur de vivre, et qu-un jour de
malheur arracha, au seuil même de l-existence, du sein de
leur mère pour les plonger dans la nuit précoce du tombeau
. Près d-eux, les innocents dont une fausse accusation ent
raîna la mort. Ces places n-ont point été assignées sans j
uge ni tribunal tiré au sort. Minos préside et agite son u
rne ; il convoque le conseil des Silencieux, s-enquiert de
la vie et des fautes. Tout à côté, se tiennent, accablés
de tristesse, ceux qui, n-étant souillés d-aucun crime, se
sont de leur propre main donné la mort et, en haine de la
lumière, ont rejeté la vie. Comme ils voudraient aujourd-
hui remonter à l-air pur et supporter la pauvreté et les d
urs labeurs ! Le destin s-y oppose et l-odieux marais. -So
n flot lugubre les enchaîne et les replis du Styx les enfe
rment neuf fois.-

Non loin de là s-étendent de tous côtés les champs des Pl
0255eurs : c-est ainsi qu-on les nomme. Ceux dont le dur a
mour a rongé le c-ur de son poison impitoyable y trouvent
à l-écart des sentiers cachés et l-ombre des forêts de myr
tes : le mal d-aimer les accompagne jusque dans la mort. E
née y aperçoit Phèdre et Procris, Eriphyle désolée et saig
nante des blessures de son cruel fils, Evadné, Pasiphaé et
près d-elles Laodamie et cette femme, Cénée, qui fut jadi
s jeune homme, et que les destins ont rendue à sa forme d-
antan. Et parmi ces âmes, la Phénicienne Didon, sa blessur
e encore fraîche, errait dans les grands bois. Dès que le
héros Troyen fut près d-elle et la reconnut dans l-obscuri
té, ombre pâle, comme aux premiers jours du mois on voit o
u l-on croit voir se lever la lune à travers les nues, il
se prit à pleurer et lui dit d-une douce voix d-amour : «
Malheureuse Didon, on ne m-avait donc pas trompé ; tu n-ét
ais plus et, le fer à la main, tu avais été jusqu-au bout
de ton désespoir. Hélas, ai-je donc été la cause de ta mor
t ? J-en jure par les astres, par les dieux d-En Haut, par
tout ce qu-il y a de sacré dans ces profondeurs de la ter
re, reine, c-est malgré moi que je me suis éloigné de tes
0256rivages. Les ordres de ces dieux, qui me forcent aujou
rd-hui d-aller à travers ces ombres et les hideux taillis
et la nuit épaisse, m-y ont impérieusement poussé. Et je n
e pouvais pas penser que tu ressentirais une si grande dou
leur de mon départ- Arrête ; ne te dérobe pas à mes yeux.
Est-ce bien moi que tu fuis ? C-est la dernière fois que l
es destins me permettent de te parler. » Ainsi Enée essaya
it d-adoucir cette âme de colère aux farouches regards et
de lui tirer des larmes. Mais elle, détournant la tête, at
tachait ses yeux sur le sol ; et ces paroles n-émeuvent pa
s plus son visage que si elle était un rocher ou un marbre
de Paros. Enfin, d-un geste brusque, elle s-enfuit hostil
e sous la forêt ombreuse où son premier mari Sychée répond
à son amour et partage sa tendresse. Et cependant Enée, f
rappé d-une si grande infortune, la suit longuement de ses
yeux en pleurs et la voit qui s-éloigne, plein de pitié.

Il continue péniblement la route qui lui est permise. Et
déjà les deux voyageurs atteignaient l-extrémité de cette
0257région, séjour écarté des guerriers illustres. Il y re
ncontre Tydée, Parthénopée célèbre par ses armes et l-imag
e du pâle Adraste. Là se pressent les Dardaniens tombés da
ns les combats et longuement pleurés sur la terre. Il les
voit tous en longue file et gémit : Glaucus, Médon, Thersi
lochus, les trois fils d-Anténor, Polyb-tès, un prêtre de
Cérès, Idéus qui tenait encore ses rênes, encore ses armes
. Toutes ces âmes, à droite, à gauche, se rassemblent auto
ur de lui. Elles ne se contentent pas de l-avoir regardé u
ne fois ; elles s-attachent à ses côtés, elles l-accompagn
ent ; elles voudraient savoir pourquoi il est venu. Mais l
es chefs grecs et les phalanges Agamemnoniennes, dès qu-il
s aperçurent dans l-ombre le héros et l-éclat de ses armes
, furent agités d-une immense terreur ; les uns tournent l
e dos comme jadis lorsqu-ils fuyaient vers leurs navires ;
les autres poussent un faible cri : la clameur commencée
trahit leur bouche grande ouverte.

Et voici que, tout le corps en lambeaux, il vit le Priami
de Déiphobe, son visage cruellement déchiré, son visage et
0258 ses deux mains, ses tempes ravagées dont on arracha l
es oreilles, ses narines mutilées d-une hideuse blessure.
Il ne l-avait qu-à peine reconnu tout tremblant et chercha
nt à dissimuler ces horribles stigmates, et il lui parla a
ussitôt le premier d-une voix familière : « Déiphobe, si b
rave sous les armes, issu du noble sang de Teucer, qui don
c a eu le c-ur de t-infliger ces cruels supplices ? A qui
fut-il permis de te traiter aussi sauvagement ? J-avais en
tendu dire, dans la dernière nuit de Troie, qu-épuisé à fo
rce de massacrer les Grecs tu étais tombé sur un amas conf
us de cadavres. Alors de mes propres mains je t-élevai un
cénotaphe au rivage du cap Rhétée et à haute voix j-appela
i trois fois tes mânes : ton nom et un trophée d-armes con
sacrent le lieu ; mais toi, ami, je n-ai pu te retrouver,
ni, avant mon départ, te déposer dans la terre de la patri
e. » Le Priamide lui répondit : « Ami, tu n-as rien néglig
é ; tu as rendu tous les devoirs à Déiphobe et à son ombre
funèbre. Mais mon destin et le crime désastreux de la Lac
édémonienne m-ont accablé de ces maux : voilà les souvenir
s qu-elle m-a laissés. Tu sais dans quelles joies trompeus
0259es nous avons passé cette nuit suprême. Et comment pou
rrions-nous l-oublier ? Lorsque, voulu par la fatalité, le
cheval escalada les hauteurs de Pergame et y apporta ses
flancs lourds de fantassins armés, cette femme, feignant d
e diriger un ch-ur, menait à la ronde les femmes Phrygienn
es comme des Bacchantes et, au milieu d-elles, une immense
torche à la main, elle faisait, du haut de la citadelle,
des signaux aux Grecs. Pour moi, recru de fatigue, appesan
ti par le sommeil, j-étais étendu sur mon malheureux lit d
e noces, plongé dans un profond et doux repos, pareil au c
alme de la mort. Cependant mon excellente épouse, qui avai
t retiré de dessous ma tête l-épée fidèle, enlève toutes l
es armes de la maison ; puis elle appelle Ménélas, elle lu
i ouvre la porte, espérant regagner par un si beau présent
l-homme qui l-aimait et anéantir ainsi la mémoire de ses
anciens crimes. Que te dirai-je ? Tous deux se précipitent
sur ma couche, et, avec eux, l-homme de tous les forfaits
, le petit-fils d-Eole, Ulysse. Dieux, renouvelez ces horr
eurs contre les Grecs, si c-est d-une bouche pieuse que je
vous crie vengeance ! Mais toi, voyons, dis-moi à ton tou
0260r quels hasards t-ont conduit vivant ici. Est-ce ta co
urse errante sur la mer qui t-y a amené ? Est-ce un ordre
des dieux ? Ou de quelle autre fortune es-tu poursuivi pou
r venir dans ces tristes demeures sans soleil, dans ces li
eux troubles ? »

Pendant qu-ils causaient, le quadrige de l-Aurore à la ro
se lumière avait déjà dans sa course éthérée franchi le mi
lieu du ciel ; et tout le temps consenti se fût peut-être
écoulé dans de pareils entretiens, si la Sibylle n-avait a
verti son compagnon et ne lui avait dit brièvement : « La
nuit tombe, Enée : et nous, nous passons les heures à parl
er. Voici l-endroit où la route bifurque : à droite, elle
conduit sous les murs du grand Pluton ; c-est le chemin de
l-Elysée, le nôtre. Mais à gauche, elle châtie les crimin
els et mène au Tartare impie. » Déiphobe reprit la parole
: « Ne t-irrite pas, puissante prêtresse : je m-éloigne, j
e rejoins la foule des Ombres et je retourne aux ténèbres.
Va, notre gloire, va ; et jouis d-une destinée plus heure
use. » Il n-en dit pas davantage et sur ces mots il se dét
0261ourna.

Tout à coup Enée regarde derrière lui et, à gauche, au pi
ed d-un rocher, il voit une large enceinte fermée d-un tri
ple mur, entourée des torrents de flammes d-un fleuve rapi
de, le Phlégéton du Tartare, qui roule des rocs retentissa
nts. En face, une énorme porte et des montants d-acier mas
sif tels qu-aucune force humaine, aucun engin de guerre, m
ême aux mains des habitants du ciel, ne pourrait les enfon
cer. Une tour de fer se dresse dans les airs. Tisiphone, s
a robe sanglante relevée, assise et toujours en insomnie,
garde l-entrée nuit et jour. Il en sort des gémissements,
le cruel sifflement des verges, le bruit strident du fer e
t des traînements de chaînes. Enée s-est arrêté et, saisi
de terreur, il écoute attentivement ce fracas : « Quels so
nt les crimes qu-on châtie, vierge, dis-le-moi ? Et par qu
els supplices ? Quelles lamentations effrayantes viennent
à mes oreilles ? » La prophétesse lui répondit : « Illustr
e chef des Troyens, les lois divines interdisent à l-homme
pur de franchir ce seuil de scélératesse. Mais Hécate, lo
0262rsqu-elle me confia la garde des bois sacrés de l-Aver
ne, m-instruisit des châtiments institués par les dieux et
me conduisit partout. Le Gnossien Rhadamante exerce dans
ces lieux un pouvoir impitoyable. Il met à la torture et i
nterroge les auteurs de crimes cachés, et il les force d-a
vouer les forfaits qu-ils se réjouissaient vainement d-avo
ir dissimulés parmi les hommes et dont ils reculèrent l-ex
piation jusqu-au jour trop tardif de la mort. Aussitôt la
vengeresse Tisiphone, armée d-un fouet, bondit sur les cou
pables, les flagelle et, de sa main gauche dirigeant sur e
ux ses farouches reptiles, elle appelle la troupe barbare
de ses s-urs. Alors seulement les portes maudites crient e
t roulent sur leurs gonds avec un horrible fracas. Tu vois
quelle est la garde assise à l-entrée, quelle terrible fa
ce occupe le seuil ? Dedans, plus cruelle encore, une Hydr
e monstrueuse se tient avec ses cinquante gueules béantes
et noires. Alors c-est le Tartare qui s-ouvre en profondeu
r et s-enfonce dans les ténèbres deux fois autant que le r
egard mesure d-espace jusqu-à l-Olympe éthéré. Là, les vie
ux fils de la Terre, les Titans, renversés par la foudre,
0263ont roulé au fond de l-abîme. Là, j-ai vu les deux fil
s d-Aloée, corps monstrueux, qui de leurs mains avaient vo
ulu forcer les portes du vaste ciel et chasser Jupiter de
son trône d-En Haut. J-ai vu aussi le cruel châtiment de S
almonée. Traîné par quatre chevaux et agitant sa torche, c
et imitateur des éclairs de Jupiter et des tonnerres de l-
Olympe, à travers les peuples de la Grèce, à travers sa vi
lle du milieu de l-Elide, allait triomphant et réclamait p
our lui déshonneurs divins, l-insensé, qui se flattait de
contrefaire l-orage et la foudre inimitable avec des sabot
s de chevaux sur des ponts d-airain. Mais le Père tout-pui
ssant lança entre ses amas de nuages un trait, – non des t
orches ni des brandons aux lueurs fumeuses, – et l-abîma d
ans un énorme tourbillon. Je pouvais voir encore Tityos, l
e nourrisson de la terre, mère universelle : son corps rec
ouvre sept arpents entiers ; un monstrueux vautour, qui, d
-un bec crochu, ronge son foie immortel et ses entrailles
fécondes en tourments, y fouille de quoi manger et loge da
ns sa profonde poitrine ; et aucun repos n-est donné à ses
chairs renaissantes. Te parlerai-je des Lapithes, d-Ixion
0264, de Pirithous ? Les uns roulent un énorme rocher ; d-
autres pendent écartelés sur les rayons d-une roue. L-info
rtuné Thésée est cloué à son siège et y demeurera éternell
ement cloué. Phlégyas, le plus malheureux, les avertit tou
s de sa grande voix et les prend à témoin dans l-ombre : «
Apprenez par mon exemple à respecter la justice et à ne p
as mépriser les dieux. » Au-dessus de sa tête un noir roch
er, qui glisse et qui semble prêt à tomber, le menace de s
a chute. Sur de hauts lits de fête luisent des accoudoirs
d-or, et des mets sont servis sous ses yeux avec un luxe r
oyal. Mais l-aînée des Furies est couchée près de lui et,
dès qu-il fait mine de toucher aux tables, elle l-en empêc
he, debout, la torche levée, et la voix tonnante. Là, ceux
qui ont haï leur frère, leur vie durant, les fils qui ont
frappé leur père, ceux qui ont ourdi des perfidies contre
leur client, la foule innombrable des avares qui ont couv
é des richesses amassées pour eux seuls et qui en ont frus
tré les leurs, et ceux qui ont été tués comme adultères et
les séditieux aux armes impies qui ne craignirent pas de
trahir la foi jurée à leurs maîtres : tous enfermés en ces
0265 lieux attendent le châtiment. Ne cherche pas à savoir
quel est ce châtiment, ni quelle forme de crime et quelle
destinée les y a plongés. L-un a vendu à prix d-or sa pat
rie et lui a imposé le joug d-un maître tyrannique. L-autr
e a tour à tour affiché et retiré des lois pour de l-argen
t. Un autre a envahi le lit de sa fille, dans un cruel hym
énée. Tous ont osé des forfaits monstrueux et ont joui de
leur audace. Non, même si j-avais cent bouches, cent langu
es et une voix de fer, je n-arriverais pas à t-exprimer to
utes les formes de crimes ni à t-énumérer tous les noms de
s supplices. »

Et la vieille prêtresse de Phébus ajouta : « Mais allons,
poursuis ta route et achève ce que tu as entrepris avec l
e rameau d-or. Pressons le pas : j-aperçois les murs sorti
s de la forge des Cyclopes, et, en face de nous, la porte
cintrée où il nous est prescrit de déposer cette offrande.
» Comme elle parlait, tous deux, marchant du même pas dan
s le clair obscur, traversent rapidement l-espace interméd
iaire et s-approchent de l-entrée. Enée prend les devants,
0266 se lave dans une eau fraîche et, devant lui, fixe au
seuil le rameau.

Ces ablutions accomplies, et l-offrande faite à la déesse
, ils arrivent à une plaine riante, aux délicieuses pelous
es, des bois fortunés, séjour des bienheureux. L-air pur y
est plus large et revêt ces lieux d-une lumière de pourpr
e. Ils ont leur soleil et leurs astres. Parmi ces ombres,
les unes sur le gazon s-exercent à la palestre, se mesuren
t dans leurs jeux et luttent sur un sable doré ; les autre
s, frappant la terre, forment des ch-urs mêlés de chants.

Le prêtre de Thrace en longue robe fait harmonieusement r
ésonner les sept notes du chant et tour à tour frappe sa l
yre de ses doigts et de son plectre d-ivoire. Là sont les
descendants de l-antique Teucer, noble postérité, héros ma
gnanimes nés en des temps meilleurs : Ilus, Assaracus et l
e fondateur de Troie, Dardanus. Enée admire près d-eux des
armes et des chars fantômes. Leurs javelots sont fichés à
0267 terre ; et ça et là leurs chevaux dételés paissent da
ns la plaine : le plaisir des armes et des chars, que viva
nts ils goûtaient, et le soin qu-ils avaient de faire paît
re leurs chevaux à la robe brillante les suivent dans leur
descente sous la terre. Et voici qu-à sa droite et à sa g
auche il en aperçoit d-autres qui prenaient leur repas sur
l-herbe et chantaient en ch-ur un joyeux Péan sous le bos
quet de lauriers odorants d-où le puissant fleuve de l-Eri
dan, qui roule à travers la forêt, sort pour monter à la s
urface de la terre. Là, un groupe de héros qui souffrirent
des blessures en combattant pour leur patrie ; les prêtre
s qui, toute leur vie, observèrent saintement les rites ;
les poètes pieux et dont la voix fut digne d-Apollon ; et
ceux qui rendirent la vie plus belle par l-invention des a
rts et ceux dont les bienfaits leur ont valu de vivre dans
la mémoire d-autres hommes : et leurs tempes à tous sont
ceintes d-une bandelette blanche comme la neige. La Sibyll
e s-adresse à ces Ombres répandues autour d-elle, et surto
ut à Musée, car elle le voyait au milieu de l-innombrable
foule qu-il dépassait de ses hautes épaules : « Dites-moi,
0268 Ombres heureuses, et toi, le meilleur des poètes, que
l est le séjour d-Anchise et l-endroit où il reste ? C-est
pour lui que nous sommes venus et que nous avons traversé
les grands fleuves de l-Erèbe. » Le héros lui répondit en
peu de mots : « Nous n-avons point de lieu fixe ; nous ha
bitons des bois ombreux ; nous nous couchons sur le gazon
de ces rives, et nous vivons dans de fraîches prairies que
des ruisseaux arrosent. Mais vous, si votre c-ur le désir
e, franchissez cette colline et je vous mettrai sur un che
min facile. » Il dit, marche devant eux, et d-en haut leur
montre une plaine brillante : ils descendent aussitôt de
ce sommet.

Or, le vénérable Anchise, au fond d-une vallée verdoyante
, parcourait d-un regard tendre et pensif les âmes qui y é
taient rassemblées et qui monteraient un jour à la lumière
de la vie, et, en ce moment même, il passait en revue tou
s les siens, ses chers descendants, leurs destins, leur fo
rtune, leur caractère, leurs exploits. Dès qu-il vit Enée
qui s-avançait devant lui sur le gazon, il lui tendit ses
0269deux mains, plein d-allégresse, et, les joues ruissela
ntes de larmes, il lui dit : « Enfin te voici : ta piété s
ur laquelle comptait ton père a triomphé de l-âpre route.
Il m-est donné de voir ton visage, mon enfant, d-entendre
ta voix chère et de te répondre ! Ah certes, je l-espérais
; je pensais bien que cela viendrait ; je comptais les jo
urs. Mon attente inquiète ne m-a pas trompé. Que de terres
tu as traversées, que de flots, avant de m-arriver ! Comb
ien de périls, mon enfant, t-éprouvèrent ! Comme j-ai eu p
eur du mal que pouvait te faire le royaume de Libye ! » En
ée lui répondit : « C-est toi, mon père, c-est ta triste i
mage, venue si souvent à moi, qui m-a décidé à franchir le
seuil de ces demeures. Ma flotte est à l-ancre dans les e
aux Tyrrhéniennes. Donne-moi ta main, mon père ; donne-la-
moi que je la serre, et ne te dérobe pas à mes embrassemen
ts. » Et en parlant ainsi de larges pleurs coulaient sur s
on visage. Trois fois il essaya de lui entourer le cou de
ses bras ; trois fois, vainement saisie, l-ombre lui coula
entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qu
i s-envole.
0270
Enée cependant voit, dans un vallon retiré, un bois solit
aire, des halliers bruissants et le fleuve du Léthé qui ar
rose ce paisible séjour. Sur ses rives voltigeaient des na
tions et des peuples innombrables, comme dans les prairies
, sous la lumière sereine de l-été, les abeilles se posent
sur les fleurs diaprées et se déploient autour de la blan
cheur des lys ; et toute la plaine bourdonne de leur murmu
re. A cette vue soudaine, Enée est parcouru d-un frisson s
acré et demande la cause de ce mystère. Quel est donc ce f
leuve là-bas et quels sont les hommes dont la multitude en
a couvert les rives ? Alors son père Anchise lui répondit
: « Ce sont les âmes à qui les destins doivent une second
e incarnation et qui, le long du Léthé, boivent la paix et
les longs oublis. Pour moi, depuis longtemps, je veux te
dire et te montrer en face de nous et te dénombrer cette p
ostérité qui sera la tienne, afin que tu te réjouisses enc
ore plus avec moi d-avoir trouvé l-Italie. » – « – mon pèr
e, faut-il donc penser qu-il y a des âmes qui remontent à
l-air du ciel et qui aspirent de nouveau à rentrer dans le
0271s liens épais du corps ? D-où vient à ces malheureuses
le désir insensé de la lumière ? » – « Je te le dirai, mo
n fils : je ne te tiendrai pas en suspens », lui répond An
chise ; et il lui expose successivement tous ces beaux sec
rets.

« Et d-abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le
globe lumineux de la lune, l-astre Titanique du soleil, so
nt pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répand
u dans les membres du monde, l-esprit en fait mouvoir la m
asse entière et transforme en s-y mêlant ce vaste corps. C
-est de lui que naissent les races des hommes, des animaux
, des oiseaux et de tous les monstres que porte l-Océan so
us sa surface brillante comme le marbre. Ces germes de vie
ont une vigueur ignée qu-ils doivent à leur céleste origi
ne, tant que les impuretés du corps ne les engourdissent p
as et que nos ressorts terrestres et nos membres voués à l
a mort ne les ont pas émoussés. Dès lors les âmes connaiss
ent les craintes, les désirs, les douleurs, les joies et n
e distinguent plus clairement la lumière du ciel, emprison
0272nées dans leurs ténèbres et leur geôle aveugle. Et mêm
e, au jour suprême, lorsque la vie les a quittées, les mal
heureuses ne sont pas encore absolument débarrassées de to
ut le mal et de toutes les souillures du corps ; leurs vic
es, endurcis par les années, ont dû s-enraciner à une prof
ondeur étonnante. Il faut donc les soumettre à des châtime
nts, et qu-elles expient dans des supplices ces maux invét
érés. Les unes, suspendues dans l-air, sont exposées au so
uffle léger des vents ; d-autres, au fond d-un vaste abîme
, lavent leur souillure ; d-autres s-épurent dans le feu.
Chacun de nous subit ses Mânes. Nous sommes peu nombreux à
passer ensuite dans le vaste Elysée, et à occuper à jamai
s ces riantes campagnes. Ce n-est qu-après de longs jours
que le cours des temps enfin révolus a effacé les ancienne
s flétrissures, et laisse rendu à sa pureté le principe ét
héré de l-âme, cette étincelle du feu céleste. Alors, tout
es ces âmes que nous apercevons, lorsqu-elles ont vu tourn
er la roue de mille années, un dieu les appelle en longue
file aux bords du Léthé, afin qu-ayant perdu tout souvenir
elles puissent revoir encore la voûte du ciel et commence
0273nt à vouloir rentrer dans des corps. »

Quand il eut ainsi parlé, Anchise entraîna son fils et la
Sibylle au milieu des rassemblements et de la foule bruis
sante ; il se place sur une éminence d-où le héros puisse
examiner en face de lui le long défilé et apprendre à conn
aître les visages à mesure qu-ils passeront : « Et mainten
ant, je vais te dire la gloire réservée à la postérité de
Dardanus, les descendants que tu auras de race italienne e
t les âmes illustres qui porteront le nom de notre famille
; et je te révélerai tes destins.

« Ce jeune homme, tu le vois, qui s-appuie sur une lance
sans fer, le sort l-a placé le plus proche de la lumière :
il est le premier qui se dressera au séjour des hommes, a
vec du sang italien mêlé au nôtre : c-est Silvius, de race
Albaine, le dernier enfant que ta femme Lavinia te donner
a tardivement à la fin de ta vie et qu-elle élèvera dans u
ne retraite sylvestre, roi et père de rois. Par lui notre
famille dominera sur Albe-la-Longue.
0274
« Tout près de lui, c-est Procas, honneur de la nation Tr
oyenne, et Capys et Numitor et celui qui fera revivre ton
nom, Sylvius -neas, et qu-illustreront également sa piété
et ses armes, s-il peut jamais obtenir la royauté d-Albe.
Quels jeunes hommes ! Regarde. Quelles forces ils déploien
t, et comme leurs tempes sont ombragées du chêne civique !
Tu vois en eux des fondateurs de villes, les uns de Nomen
tum, de Gabies, de Fidène ; les autres élèveront sur les m
ontagnes la citadelle de Collatie, la cité des Pométiens,
Castrum Inui, Bola, Cora. Tels seront les noms de ces terr
es aujourd-hui sans nom.

« Mais voici celui qui assistera son aïeul, Romulus, le f
ils de Mars, qu-enfantera sa mère Ilia du sang d-Assaracus
. Vois-tu les deux aigrettes qui se dressent sur son front
, et comme son père, en lui donnant son propre insigne, le
range déjà au nombre des dieux ? C-est sous ses auspices,
mon enfant, que cette illustre Rome égalera son empire à
l-univers, sa grande âme à l-Olympe et d-un seul rempart e
0275nfermera sept collines. – ville féconde en héros ! Ain
si la Mère du mont Bérécynte, couronnée de tours, est traî
née dans un char à travers les cités Phrygiennes, heureuse
d-avoir porté des dieux et d-embrasser cent petits-fils,
tous habitants de l-Olympe, tous seigneurs des hauteurs du
ciel.

« Maintenant tourne les yeux : regarde cette nation, tes
Romains. Voici César et toute la postérité d-Iule qui doit
venir à la lumière sous l-immense voûte des cieux. Le voi
ci, c-est lui, cet homme qui, tu le sais, t-a été si souve
nt promis, César Auguste, fils d-un dieu : il fera renaîtr
e l-âge d-or dans les champs du Latium où jadis régna Satu
rne, il reculera les limites de son empire plus loin que l
e pays des Garamantes et des Indiens, jusqu-à ces contrées
qui s-étendent au delà des signes du Zodiaque, au delà de
s routes de l-année et du soleil, là où Atlas, qui porte l
e ciel, fait tourner sur son épaule la voûte parsemée d-ét
oiles étincelantes. Et déjà, au bruit de sa venue, les rép
onses des dieux jettent une horreur sacrée dans les royaum
0276es de la Caspienne et sur les bords du Palus Méotide ;
et les sept embouchures du Nil s-agitent confusément et s
-épouvantent. Ni Alcide n-a parcouru autant de pays, bien
qu-il ait percé la biche aux pieds d-airain, pacifié la fo
rêt d-Erymanthe et fait trembler de son arc les marécages
de Lerne ; ni Bacchus vainqueur qui, des hauts sommets de
Nysa, conduit son attelage de tigres et les rend dociles à
ses rênes de pampre. Et nous hésiterions encore à déploye
r notre valeur ! La crainte nous empêcherait de nous fixer
sur la terre d-Ausonie !

« Plus loin, quel est cet homme que distingue une couronn
e d-olivier et qui porte des objets sacrés ? Je reconnais
la chevelure et la barbe blanches du roi Romain qui donner
a à la ville naissante les fondements de la loi et à qui s
a petite cité de Cures et sa terre pauvre commettront une
puissante royauté. Celui qui viendra après lui, Tullius, r
ompra les jours calmes de sa patrie et appellera aux armes
les hommes endormis dans la paix et leurs troupes désacco
utumées des triomphes. Ancus le suit de près, avec jactanc
0277e, et déjà, ici même, trop sensible à la faveur popula
ire. Veux-tu voir les Tarquins, et l-âme fière du vengeur
Brutus et les faisceaux reconquis ? Le premier, il recevra
le pouvoir consulaire et les terribles haches, et, comme
ses fils voudront rallumer les guerres, il les sacrifiera
à la belle liberté. Malheureux, de quelque louange que les
siècles futurs exaltent cet acte : l-amour de la patrie t
riomphera dans son c-ur et aussi une immense passion pour
la gloire.

Mais plus loin, regarde les Décius, les Drusus, Torquatus
et sa hache ensanglantée, et Camille qui revient avec les
enseignes reconquises. Ces deux âmes que tu vois resplend
ir sous une armure toute pareille, marchent d-accord aujou
rd-hui et tant que la nuit pèse sur elles : hélas, quels c
ombats elles se livreront, si elles atteignent à la lumièr
e de la vie ; que d-armées rangées en bataille, que de mas
sacres : le beau-père descendant du rempart des Alpes et d
e la forteresse de Mon-cus ; le gendre appuyé sur l-Orient
qu-il lui oppose ! – mon fils, n-habituez pas vos c-urs à
0278 ces abominables guerres ; ne tournez pas vos forces v
ives contre les entrailles de la patrie ! Et toi, donne l-
exemple de la modération, toi qui tires ton origine de l-O
lympe ; rejette loin de toi ces armes, ô mon sang !- Celui
-ci, vainqueur de Corinthe, montera au Capitole dans le ch
ar du triomphe, glorieux à jamais du massacre des Achéens.
Celui-là jettera par terre Argos et la Mycène d-Agamemnon
et même un Eacide, descendant d-Achille puissant par les
armes, ayant ainsi vengé les ancêtres Troyens et le temple
profané de Minerve. Qui te passerait sous silence, ô gran
d Caton, et toi, Cossus ? Qui oublierait la famille des Gr
acques et les deux Scipions, ces deux foudres de guerre, r
uine de la Libye, et Fabricius si puissant et, pourtant si
pauvre, et toi, Serranus, semeur de tes sillons ? Fatigué
, où m-entraînez-vous, ô race des Fabius ? Te voici, tu es
ce Maximus qui, seul, par ta sagesse de temporiser, remet
tras nos affaires debout.

« D-autres, je le crois, seront plus habiles à donner à l
-airain le souffle de la vie et à faire sortir du marbre d
0279es figures vivantes ; d-autres plaideront mieux et sau
ront mieux mesurer au compas le mouvement des cieux et le
cours des astres. A toi, Romain, qu-il te souvienne d-impo
ser aux peuples ton empire. Tes arts à toi sont d-édicter
les lois de la paix entre les nations, d-épargner les vain
cus, de dompter les superbes. »

Ainsi parlait à ses deux compagnons émerveillés le vénéra
ble Anchise, et il ajoute : « Vois comme Marcellus s-avanc
e, fier de ses dépouilles opimes, et comme ce vainqueur dé
passe tous les hommes de la tête ! Dans la perturbation d-
une grande guerre, il arrêtera sur sa pente ruineuse la pu
issance romaine, et, cavalier, couchera dans la poussière
les Carthaginois et le Gaulois révolté ; et, lui troisième
, il suspendra au temple du divin Quirinus l-armure d-un c
hef ennemi. »

Et voici qu-Enée l-interrompt, car il voyait venir en mêm
e temps un jeune homme d-une grande beauté sous des armes
resplendissantes ; mais la joie n-était guère sur son fron
0280t, et il marchait les yeux baissés : « – mon père, que
l est ce jeune homme qui accompagne ainsi les pas du héros
? Est-ce son fils ? Est-ce un rejeton de sa noble souche
? Quelle rumeur d-acclamations chez ceux qui lui font cort
ège ! Quelle majesté ! Mais l-ombre triste d-une affreuse
nuit vole autour de sa tête. » Le vénérable Anchise lui ré
pondit en versant des larmes : « – mon enfant, ne cherche
pas à connaître le deuil immense des tiens. Ce jeune homme
, les destins le montreront seulement à la terre et n-acco
rderont rien de plus. Dieux, la nation romaine vous eût pa
ru trop puissante, si ce présent eût été durable ! Quels g
émissements du Champ de Mars iront frapper tous les échos
de la grande ville de Mars ! Quelles funérailles tu verras
, fleuve du Tibre, quand tes eaux passeront devant sa tomb
e récente ! Aucun fils de la race Troyenne ne portera plus
loin l-espérance de ses aïeux Latins ; jamais la terre de
Romulus n-aura été aussi fière d-un enfant nourri par ell
e. Hélas, piété, antique honneur, bras invincible à la gue
rre, hélas ! Personne ne se fût impunément porté contre ce
jeune homme en armes, soit qu-il marchât de pied ferme à
0281l-ennemi ou qu-il labourât de ses éperons les flancs d
-un cheval écumeux. Hélas, enfant, cause de tant de larmes
, puisses-tu rompre la rigueur des destins ! Tu seras Marc
ellus. Donnez des lis à pleines mains, que je répande des
fleurs éblouissantes, que je prodigue au moins ces offrand
es à l-âme de mon petit-fils, et lui rende ces vains homma
ges. » C-était ainsi qu-ils allaient ça et là, à travers l
-Elysée, dans les larges plaines nébuleuses et qu-ils les
parcouraient de leur regard. Lorsque Anchise eut promené s
on fils par toutes ces merveilles et eut ranimé dans son c
-ur l-amour de sa gloire future, il lui parla des guerres
qu-il aurait bientôt à soutenir, le renseigna sur le peupl
e des Laurentes, sur la ville de Latinus et sur les moyens
d-éviter ou de supporter les épreuves.

Il y a deux portes du Sommeil : l-une est de corne, dit-o
n, par où les ombres réelles sortent facilement ; l-autre,
brillante et d-ivoire éclatant ; mais par cette porte les
Mânes n-envoient vers le monde d-en haut que des fantômes
illusoires. Anchise, tout en parlant ainsi, reconduit Ené
0282e et la Sibylle et les fait sortir par la porte d-ivoi
re. Le héros coupe au plus court vers sa flotte et retourn
e près de ses compagnons. Puis, sans s-éloigner des côtes,
il gagne le port de Gaieté. Les proues jettent leurs ancr
es, et les poupes se dressent le long du rivage.

LIVRE VII

Toi aussi, nourrice d-Enée, tu as donné par ta mort un ét
ernel renom à nos rivages, ô Gaieté ; maintenant l-honneur
qu-on te rend garde ta sépulture, et, si c-est une gloire
, tes ossements immortalisent ton nom dans la grande Hespé
rie.

Cependant le pieux Enée avait, selon les rites, achevé le
s funérailles et fait élever le tertre du tombeau ; et com
me les eaux profondes sont apaisées, il met à la voile et
quitte le port. Les vents soufflent avec la nuit ; la lune
sereine ne refuse pas d-éclairer le voyage, et sa trembla
nte lumière met de la splendeur sur les flots. Les Troyens
0283 longent de très près les rivages de la terre circéenn
e où l-opulente fille du Soleil fait résonner de son chant
assidu des bois inaccessibles. Sous son toit superbe elle
éclaire ses nuits à la flamme du cèdre odorant, pendant q
ue sa sonore navette court dans sa toile légère. On entend
ait, venant de là, les frémissements et la rage des lions
qui secouaient leurs chaînes et rugissaient fort avant dan
s le soir. Des sangliers et des ours s-agitaient furieusem
ent dans leurs cages ; et des formes de grands loups hurla
ient. Tous avaient eu une face humaine, mais Circé, la cru
elle déesse aux herbes puissantes, leur avait donné des fi
gures et des croupes de bêtes sauvages. De peur que les pi
eux Troyens n-eussent à souffrir ces monstrueuses sorcelle
ries, s-ils étaient entraînés vers le port, et pour les éc
arter de ces sinistres rivages, Neptune remplit leurs voil
es d-un vent favorable, accéléra leur fuite et les emporta
au delà des remous et des bouillonnements.

Déjà la mer rougissait des rayons du jour, et du haut de
l-éther l-Aurore dans son char de rose brillait d-une tein
0284te orangée, lorsque les vents expirèrent. Soudain il n
-y eut plus aucun souffle, et les rames peinèrent sur les
ondes immobiles. Mais, des flots même, Enée aperçoit un bo
is immense. Le Tibre, qui le traverse de son flot riant, v
a, en tourbillons rapides et tout jaune du sable qu-il rou
le, se jeter dans la mer. Autour de ses eaux et au-dessus,
mille oiseaux divers, accoutumés à ses rives et à son cou
rs, charmaient les airs de leur chant et voltigeaient dans
la forêt. Enée commande à ses compagnons de virer de bord
, de tourner leurs proues vers la terre, et il entre allèg
rement dans les flots ombragés du fleuve.

Et maintenant, Erato, quels étaient les rois, les circons
tances, l-état de l-antique Latium lorsque la flotte des é
trangers en armes aborda aux rivages ausoniens, je l-expos
erai et je remettrai en mémoire l-origine de leurs premier
s combats. A toi, déesse, à toi d-instruire ton poète. Je
dirai les guerres et leur horreur ; je dirai les armées ra
ngées en bataille, les rois poussés par leur ardeur aux lu
ttes meurtrières, la troupe tyrrhénienne et l-Hespérie tou
0285t entière rassemblée sous les armes. Plus mon sujet s-
élargit, plus grandit mon entreprise.

Le roi Latinus, déjà vieux, gouvernait ses terres et ses
cités endormies dans une longue paix. Il était né de Faunu
s et d-une Nymphe Laurentine, Marica, nous dit-on ; Faunus
était fils de Picus, et Picus se flatte de t-avoir pour p
ère, Saturne ; c-est toi la source de leur sang. Les dieux
n-avaient pas voulu que Latinus eût une descendance mâle
; le fils qui lui était né avait été emporté dans sa prime
jeunesse ; seule à son foyer, héritière de ce grand domai
ne, lui restait une fille, déjà mûre pour le mariage et pl
einement nubile. Beaucoup la demandaient du grand Latium e
t de l-Ausonie tout entière. Turnus les passe tous en beau
té, puissant par ses pères et par ses ancêtres ; et c-est
lui que la royale épouse de Latinus désirait ardemment pou
r gendre. Mais la terreur de différents prodiges envoyés p
ar les dieux y mettait des obstacles.

Il y avait au milieu du palais, entre les hauts murs de l
0286a cour intérieure, un laurier dont le feuillage était
sacré. La crainte l-avait protégé de longues années : on r
apportait que le pieux Latinus l-avait trouvé comme il jet
ait les premiers fondements de la citadelle, et l-avait co
nsacré à Phébus. Ce laurier lui avait fait donner à son pe
uple le nom de Laurentes. Des abeilles en rangs serrés, –
chose merveilleuse, – traversant l-air limpide avec un gra
nd bruit strident, investirent la haute cime de l-arbre, e
t, les pattes entrelacées, suspendirent tout à coup leur e
ssaim à un rameau vert. Aussitôt le devin s-écrie : « Nous
voyons un étranger qui arrive ; et partie du même lieu qu
e l-essaim, se dirigeant vers le même lieu, une troupe en
marche vient établir sa domination dans la haute citadelle
. » Autre prodige : pendant que Latinus allume d-une torch
e pure le feu de l-autel, et que la jeune Lavinia se tient
à ses côtés, ô spectacle néfaste ! on vit la flamme saisi
r sa longue chevelure, consumer toute sa parure en crépita
nt, embraser son bandeau royal, embraser sa couronne const
ellée de pierres précieuses, et elle-même, enveloppée de f
umée et de fauve lumière, répandre l-incendie par toute la
0287 maison. C-était, disait-on, le présage de choses éton
nantes et terribles : la princesse serait un jour illustre
par la gloire de son nom et sa destinée ; mais tout cela
annonçait au peuple une grande guerre.

De son côté, le roi, tourmenté par ces prodiges, va consu
lter les oracles de Faunus, son père le devin, et interrog
er le bois sacré, au pied de la haute Albunée, la grande f
orêt qui retentit de sa source sainte et, dans une ombre é
paisse, exhale de sauvages vapeurs méphitiques. C-est là q
ue les nations italiennes et toute la terre d–notrie vien
nent demander des réponses à leurs incertitudes. C-est là,
quand le prêtre a apporté ses offrandes, quand, dans la n
uit silencieuse, il s-est couché sur les peaux étendues de
s brebis sacrifiées et s-est endormi, c-est là que de nomb
reux simulacres lui apparaissent volant d-une étrange mani
ère et qu-il entend des voix diverses et qu-il jouit de l-
entretien des dieux, et qu-il parle aux ombres de l-Achéro
n dans les profondeurs des enfers. C-est là que le vénérab
le Latinus, en quête lui aussi d-une réponse, immolait alo
0288rs, selon le rite, cent brebis couvertes de leur toiso
n et se couchait sur leurs dépouilles comme sur un lit. To
ut à coup du fond de la forêt une voix lui parvint : « Ne
songe pas pour ta fille à un hymen latin, mon fils ; n-aie
pas confiance dans les noces qui se préparent. Un gendre
viendra de l-étranger, dont le sang mêlé au nôtre portera
notre nom jusqu-au ciel et dont les petits-neveux verront
tourner sous leurs pieds, soumis à leur pouvoir, tout ce q
ue le Soleil regarde dans sa course de l-un à l-autre Océa
n. » Latinus n-étouffe pas sur ses lèvres la réponse de so
n père Faunus et cet avertissement reçu dans le silence de
la nuit. Mais déjà la Renommée, qui vole de tous côtés, e
n avait semé la nouvelle dans les villes d-Ausonie, lorsqu
e les fils de Laomédon vinrent attacher leur flotte aux ta
lus gazonnés de la rive.

Enée, les principaux chefs et le bel Iule se reposent sou
s la ramure d-un grand arbre. Ils se préparent à manger et
, dans l-herbe, ils posent sous leurs plats des galettes d
e pur froment : l-idée leur en venait de Jupiter lui-même.
0289 Ils chargent de fruits sauvages ces plateaux de Cérès
. Les autres mets consommés, comme ils avaient encore faim
, ils s-attaquèrent à cette pâte légère ; de leur main et
de leurs dents audacieuses ils profanèrent le gâteau voulu
par les destins et n-en épargnèrent pas les larges quarti
ers. « Hé ! dit Iule en plaisantant, nous mangeons même no
s tables ! » Il ne dit rien de plus. On l-entendit, et ce
mot, pour la première fois, annonça la fin des malheurs. A
peine prononcé, Enée le saisit sur les lèvres de son fils
et l-y arrêta, stupéfait de la manifestation divine. Puis
il s-écria : « Salut, terre que les destins me devaient !
Et vous, fidèles Pénates de Troie, salut ! Voici votre de
meure ; voici votre patrie. Maintenant je me le rappelle,
mon père m-a révélé ainsi le secret des destins. « Mon fil
s, m-a-t-il dit, lorsque sur le rivage inconnu où tu auras
été porté, la faim te réduira à terminer ton repas en man
geant tes tables, alors souviens-toi d-espérer que ta fati
gue a trouvé une demeure ; souviens-toi d-y jeter les fond
ements d-une ville et d-en faire un camp retranché. » C-ét
ait bien là cette faim prédite : elle nous attendait au bo
0290ut de notre course pour mettre un terme à nos infortun
es. Aussi, courage ! Et joyeux, dès les premiers feux du j
our, reconnaissons les lieux, les habitants, la ville, et
partant du port répandons-nous de tous les côtés. Maintena
nt faites des libations à Jupiter ; priez et invoquez mon
père Anchise, et rapportez le vin sur les tables. »

Il parle ainsi, se couronne les tempes d-un rameau vert e
t prie le Génie du lieu et, avant tous les dieux, la Terre
, puis les Nymphes, les Fleuves qu-il ne connaît pas encor
e, et successivement la Nuit, les étoiles naissantes de la
Nuit, Jupiter adoré sur l-Ida, la Mère Phrygienne, et ses
parents, Vénus et Anchise, l-une au ciel, l-autre dans l-
Erèbe. Alors le Père tout-puissant tonna trois fois du hau
t d-un ciel clair, et lui-même, de sa main, il déploya en
l-agitant une nue éthérée ardente de lumière et de rayons
d-or. Et subitement parmi les troupes troyennes le bruit c
ircule que le jour est arrivé où l-on va fonder la ville p
romise. On s-empresse de recommencer le repas, et joyeux d
e ce grand présage, on dresse les cratères remplis de vin
0291et couronnés de guirlandes.

Le lendemain, comme le jour naissant éclairait la terre d
e ses premières lueurs, ils se dispersent pour aller recon
naître la ville, les frontières du pays, les côtes. Voici
la source aux eaux dormantes du Numicus et le fleuve du Ti
bre et la contrée habitée par les rudes Latins. Le fils d-
Anchise décide alors de choisir dans tous les rangs cent a
mbassadeurs et de les envoyer vers les murs sacrés du roi
: ils seront voilés des rameaux de Pallas, lui apporteront
des présents et lui demanderont la paix pour les Troyens.
Aussitôt ceux qui en ont reçu l-ordre se hâtent et se met
tent rapidement en route. Lui-même, il trace par un fossé
peu profond l-emplacement des murs ; il bâtit les première
s demeures, et il ceint d-un retranchement crénelé, à la f
açon d-un camp, la ville qui commence à s-élever sur la ri
ve.

Déjà les jeunes hommes avaient parcouru la route, voyaien
t se dresser les tours et les toits des Latins et atteigna
0292ient les remparts. Devant la ville, des adolescents, t
oute une jeunesse en fleur, s-exercent à monter des chevau
x et à maîtriser des chars dans la poussière, à tendre des
arcs puissants, lancent d-un bras robuste les souples jav
elots, se provoquent à la course ou à la lutte. Un de ces
cavaliers porte au vieux roi la nouvelle que des inconnus
très imposants, étrangement vêtus, sont là. Le roi donne l
-ordre de les amener au palais et, entouré des siens, s-as
sied sur le trône ancestral.

Il y avait, au sommet de la ville, un auguste palais énor
me et très haut, soutenu par cent colonnes. C-était la rés
idence royale du Laurente Picus, que les bois et la vénéra
tion héritée des ancêtres entouraient d-une horreur sacrée
. Un usage solennel voulait que chaque nouveau roi y reçût
le sceptre et fît porter devant lui les premiers faisceau
x. Le sénat siégeait dans ce temple ; les festins sacrés s
-y tenaient ; c-était là que, le bouc immolé, les sénateur
s avaient accoutumé de s-asseoir à de longues tables. On y
voyait même dans leur ordre les statues des ancêtres tail
0293lées en du vieux cèdre : Italus, et, avec une serpe re
courbée gravée sur le socle, le vénérable Sabinus qui plan
ta la vigne, et l-antique Saturne et Janus au double front
; ils se dressaient dans le vestibule, eux et les autres
rois qui, depuis l-origine, avaient souffert des blessures
de Mars en combattant pour la patrie. Et il y avait encor
e, trophées suspendus aux battants de la porte sacrée, des
chars pris à l-ennemi, des haches recourbées, des panache
s, des verrous énormes de villes conquises, des javelots,
des boucliers, des rostres arrachés à des carènes. Picus,
lui-même, était assis tenant le bâton augural, vêtu d-une
courte trabée, le bouclier au bras gauche, Picus, dompteur
de chevaux, que Circé sa femme, dans sa passion jalouse,
frappa de sa baguette d-or et, par l-effet de ses breuvage
s, transforma en un oiseau dont les ailes sont teintes de
diverses couleurs. Tel est l-intérieur du temple des dieux
où Latinus, sur le trône de ses aïeux, donne audience aux
Troyens. Dès qu-ils sont introduits, il prend la parole e
t leur adresse ces mots pacifiques :

0294 « Dites, fils de Dardanus, – car nous n-ignorons ni v
otre ville ni votre race, et nous avons entendu parler de
vous avant que votre course se fût tournée vers nos bords,
– que demandez-vous ? Quelle raison, quelle nécessité a p
orté vos vaisseaux à travers tant de mers glauques jusqu-a
u rivage ausonien ? Que vous vous soyez trompés de route o
u que la tempête vous ait forcés d-entrer dans notre fleuv
e et de relâcher dans notre port, comme elle éprouve si so
uvent les marins au large, acceptez notre hospitalité, et
n-ignorez pas que les Latins, race de Saturne, pratiquent
la justice, non par obligation ou par obéissance aux lois,
mais d-eux-mêmes et pour suivre l-exemple du dieu des vie
ux âges. Du reste, il me souvient, – c-est une tradition q
ue les années ont obscurcie, – qu-autrefois les Auronces r
acontaient comment, originaire de ce pays, Dardanus avait
pénétré jusqu-aux villes idéennes de Phrygie et à Samos en
Thrace qu-on nomme aujourd-hui Samothrace. Il était parti
de la place tyrrhénienne de Corythe ; maintenant la cour
royale du ciel aux astres d-or le voit assis sur un trône
; et ses autels augmentent le nombre des dieux. »
0295
Il dit, et Ilionée lui répondit ainsi : « – Roi, race ill
ustre de Faunus, ni la noire tempête, nous chassant sur le
s flots, ne nous a contraints d-aborder à vos rivages, ni
les étoiles ni les côtes ne nous ont trompés sur notre rou
te. C-est délibérément, par notre volonté, que tous nous s
ommes venus en cette ville, expulsés du plus grand royaume
que voyait jadis le soleil en partant des extrémités du c
iel. Jupiter est à l-origine de notre race. Les descendant
s de Dardanus se réjouissent d-avoir Jupiter pour aïeul ;
et il est lui-même de la suprême famille de Jupiter, le Tr
oyen Enée, notre roi, qui nous a envoyés à ton seuil. Quel
le tempête s-est déchaînée dans les plaines de l-Ida par l
a cruauté des Mycéniens ; quels destins ont poussé et jeté
l-un contre l-autre les deux mondes de l-Europe et de l-A
sie, tous le savent, même celui qu-une terre lointaine, qu
i refoule l-Océan, sépare du reste de univers, même celui
qu-isole, au milieu des quatre autres, la zone du soleil i
mplacable. Au sortir de cette dévastation, traînés à trave
rs tant d-immensités marines, nous demandons pour les dieu
0296x de notre patrie une petite place, un rivage qui ne l
èse personne, l-eau et l-air qui sont le bien de tous. Nou
s ne serons pas sans apporter quelque honneur à votre roya
ume ; ce ne sera pas une légère gloire qui vous en reviend
ra ; le souvenir d-un aussi grand bienfait ne s-effacera p
oint, et l-Ausonie n-aura pas à regretter d-avoir accueill
i Troie dans son sein. Ne nous méprise pas parce que nos b
ras sont chargés de bandelettes et que nous parlons en sup
pliants. Je le jure par la destinée d-Enée et par sa droit
e puissante, qu-on l-ait éprouvée dans les traités ou dans
les combats et à la guerre : beaucoup de peuples, beaucou
p de nations ont sollicité notre alliance et nous ont dema
ndé de nous joindre à eux. Mais c-est votre terre que la v
olonté des dieux nous a impérieusement commandé de recherc
her. Dardanus en est sorti ; Apollon nous y rappelle, et s
es ordres souverains nous pressent d-atteindre le Tibre ty
rrhénien et l-onde sacrée de la source du Numicus. Enée t-
offre aussi ces humbles présents, ces restes d-une ancienn
e fortune sauvés des flammes de Troie. Voici une coupe d-o
r dans laquelle son père Anchise faisait des libations dev
0297ant les autels. Voici ce que portait Priam lorsque, su
ivant la coutume, il rendait la justice à ses peuples rass
emblés, son sceptre, sa tiare sacrée et ses vêtements, -uv
re des femmes d-Ilion. »

A ces paroles d-Ilionée, Latinus, la tête baissée, regard
e fixement la terre, immobile, roulant ses yeux d-un air p
ensif. Ni la pourpre brodée, ni le sceptre de Priam ne l-é
meuvent : il ne songe qu-au mariage et aux noces de sa fil
le ; et il retourne dans son esprit l-oracle du vieux Faun
us. C-est bien là le gendre prophétisé que les destins lui
envoient d-une terre étrangère et qu-ils appellent à part
ager son trône sous les mêmes auspices, l-homme dont la ra
ce par sa valeur doit se mettre hors de pair, et par sa fo
rce occuper le monde entier ! Enfin joyeux il répond : « Q
ue les dieux secondent notre entreprise et leurs propres p
résages ! On t-accordera, Troyen, ce que tu désires ; je n
e repousse pas tes présents. Tant que Latinus sera roi, ni
les riches campagnes ni l-opulence de Troie ne vous manqu
eront. Qu-Enée lui-même, s-il éprouve un tel désir de nous
0298 connaître, s-il a hâte de s-attacher à nous par les l
iens de l-hospitalité et de se nommer notre allié, vienne
et ne redoute pas des visages amis. Ce sera pour moi le tr
aité à demi conclu que d-avoir serré la main de votre maît
re. Vous, de votre côté, portez-lui mon message : j-ai une
fille que des oracles issus d-un sanctuaire paternel et d
e nombreux prodiges célestes ne me permettent pas de marie
r à un homme de notre nation. Ils m-ont annoncé qu-un gend
re viendra des rives étrangères, – telle est la fortune du
Latium, – un gendre dont le sang mêlé au nôtre portera no
tre nom jusque dans les astres. Le voilà, cet homme prédes
tiné ; je le crois et, si mes pressentiments ne me trompen
t pas, cela répond à mes v-ux. »

Ayant ainsi parlé, le bon roi choisit des chevaux parmi t
ous ceux qui lui appartiennent. Il avait trois cents bêtes
au poil brillant dans ses hautes étables. Aussitôt, sur s
on ordre, on amène à chacun des Troyens une de ces monture
s ailées sous son caparaçon de pourpre et de broderies. De
s colliers d-or pendent et flottent sur leur poitrail ; co
0299uverts d-or ils mâchent entre leurs dents des freins d
-or fauve. Enée, qui n-est pas là, recevra un char attelé
de deux chevaux d-origine céleste ; leurs narines soufflen
t un feu ardent ; ils sont de la race bâtarde que l-artifi
cieuse Circé obtint en accouplant furtivement sa cavale à
un étalon de son père le Soleil. Les ambassadeurs d-Enée r
eviennent sur leurs hautes montures avec les présents et l
es paroles de Latinus et apportent la paix.

Mais voici que la cruelle épouse de Jupiter revenait de l
-Inachienne Argos ; son char traversait les airs, quand el
le aperçut au loin, du haut des cieux, jusque du promontoi
re sicilien de Pachynum, la joie d-Enée et la flotte darda
nienne. Elle les voit construire déjà leurs maisons et, le
s flots abandonnés, se fier à la terre. Elle s-arrêta perc
ée d-une vive douleur. Alors, secouant la tête, elle se ré
pand en paroles irritées : « Ah, race odieuse ! Destins de
s Phrygiens si contraires aux nôtres ! Ont-ils succombé da
ns les champs de Sigée ? A-t-on pu tenir ces prisonniers e
n prison ? L-incendie de Troie a-t-il réduit en cendres ce
0300s guerriers ? Non : ils se sont frayé un passage à tra
vers les armées et les flammes. Ah, sans doute, ou ma puis
sance divine tombe d-épuisement ou ma haine rassasiée s-es
t assoupie. Que dis-je ? je n-ai pas craint de poursuivre
implacablement sur les mers ces gens chassés de leur patri
e, et il n-en est pas une où ces fugitifs ne m-aient trouv
ée barrant leur route. J-ai épuisé contre les Troyens tout
es les ressources du ciel et de l-océan. A quoi m-ont serv
i les Syrtes ou Scylla, à quoi le gouffre de Charybde ? Vo
ici maintenant qu-ils sont cachés dans le lit même du Tibr
e tant désiré, sans souci de la mer ni de moi ! Mars a eu
le pouvoir de ruiner la monstrueuse nation des Lapithes ;
le père des dieux lui-même a abandonné l-antique Calydon a
u ressentiment de Diane. Cependant quel si grand crime ava
it mérité ce châtiment à Calydon et aux Lapithes ? Mais mo
i, l-auguste épouse de Jupiter, moi qui ai pu tout oser, t
out tenter, malheureuse ! je suis vaincue par Enée ! Si mo
n pouvoir divin ne suffit plus, pourquoi hésiterais-je à i
mplorer n-importe quel secours ? S-il m-est impossible de
fléchir les dieux du ciel, je soulèverai l-Achéron. Je n-a
0301rriverai pas à empêcher Enée de régner sur les Latins,
et l-arrêt inébranlable du destin lui réserve Lavinia pou
r épouse : soit ! Mais il m-est permis de faire traîner le
s choses et de retarder ces grands événements. Mais il m-e
st permis d-exterminer les peuples des deux rois. Que le g
endre et le beau-père achètent leur union au prix de cette
ruine. Le sang troyen et le sang rutule seront ta dot, ma
fille ! et Bellone t-attend pour présidera tes noces. La
fille de Cissée n-aura pas été la seule qui, grosse d-une
torche, aura dans son lit nuptial accouché d-un incendie.
Il en arrivera autant à Vénus : elle aura enfanté un secon
d Paris, un second flambeau de mort pour Troie renaissante
. »

Quand elle eut ainsi parlé, la terrible déesse descendit
sur la terre. Elle appelle des ténèbres infernales et du s
éjour des divinités sinistres la faiseuse de deuils Allect
o. Les tristes guerres, les fureurs, les embûches, les cal
omnies tiennent au c-ur de cette Furie. Son père Pluton lu
i-même la hait ; ses s-urs tartaréennes haïssent un pareil
0302 monstre, tant elle prend de figures, tant son aspect
est toujours sauvage, tant sa sombre tête fourmille de ser
pents. Junon lui parle et l-aiguillonne ainsi : « Vierge,
fille de la Nuit, rends-moi un service personnel ; assiste
-moi ; ne permets pas que mes honneurs, ma réputation fléc
hissent et périssent, que les gens d-Enée puissent circonv
enir Latinus au sujet du mariage de sa fille et investir l
a terre italienne. Tu peux armer l-un contre l-autre les f
rères les plus unis, insuffler des haines qui bouleversent
les familles ; tu peux y déchaîner les coups, y lancer le
s torches funèbres ; tu as mille moyens, mille talents de
nuire. Secoue ton esprit fécond ; romps la paix conclue ;
sème les mauvais motifs de guerre. Que la jeunesse veuille
des armes, les réclame, les arrache ! »

Aussitôt Allecto, chargée de poisons gorgoniens, commence
par le Latium et gagne le haut palais du roi des Laurente
s. Elle s-assied sur le seuil silencieux d-Amata. L-arrivé
e des Troyens et l-hymen projeté avec Turnus brûlaient cet
te femme passionnée de soucis et de colère. La déesse déta
0303che un des serpents de sa chevelure azurée, le jette e
t le cache jusqu-au fond dans le sein de la reine afin de
lui inspirer par ce prodige une fureur qui bouleverse tout
le palais. Le reptile s-est glissé entre les vêtements et
la douce poitrine : il se déroule sans la toucher, et à s
on insu lui souffle une haleine vipérine qui excite sa fur
eur. Le monstrueux serpent n-est plus qu-un collier d-or a
u cou d-Amata ; il n-est plus qu-une longue bandelette qui
retient ses cheveux et coule sur ses membres. Tant que le
s premières atteintes du visqueux poison ont seulement com
mencé à toucher ses sens, tant que le feu court dans ses o
s sans que, dans toute sa poitrine, la vie en ait encore é
té saisie, la reine parle doucement comme une mère et vers
e d-abondantes larmes sur l-hymen de sa fille et du Phrygi
en.

« Est-ce donc à ces exilés, à ces Troyens que tu vas donn
er Lavinia en mariage, toi, son père ? Tu n-as donc aucune
pitié de ta fille et de toi-même ? Aucune pitié de sa mèr
e qu-au premier souffle de l-Aquilon ce perfide ravisseur
0304abandonnera pour gagner la haute mer avec sa proie, no
tre enfant ? N-est-ce pas ainsi que le berger phrygien ent
ra à Lacédémone et emporta la fille de Léda, Hélène, vers
la ville de Troie ? Qu-as-tu fait de ta parole religieusem
ent donnée ? Qu-as-tu fait de ton ancien amour pour les ti
ens et de ta main tant de fois mise dans la main de Turnus
qui est de notre sang ? S-il te faut pour les Latins un g
endre d-une nation étrangère, si c-est bien cela que tu ve
ux, si les commandements de ton père Faunus t-y obligent,
tout pays libre et indépendant de nous est à mes yeux une
terre étrangère, et c-est ainsi, je le crois, que l-entend
ent les dieux. Au surplus, si nous remontons aux origines
de sa famille, les ancêtres de Turnus sont Inachus et Acri
sius, et ils viennent du milieu de la Grèce, de Mycènes. »

C-est ainsi qu-elle éprouve vainement Latinus qui reste i
nébranlable. Le venin du serpent, cette fièvre des Furies,
court dans ses veines profondément et l-envahit tout enti
ère. Alors l-infortunée, excitée par de monstrueuses visio
0305ns, tombe dans le délire, ne connaît plus de règle, se
jette égarée à travers la ville immense. Avez-vous vu vol
er sous les coups de fouet la toupie que les enfants en gr
and cercle, attentifs à leur jeu, font tourner autour de l
-atrium désert ! Activée par la lanière, elle décrit des c
ourbes rapides ; la troupe enfantine, immobile, émerveillé
e, se penche sans comprendre, admire le buis qui tourne et
qu-animent les coups. C-est avec la même vitesse que la r
eine court au milieu de la ville et de son ardente populat
ion. Bien plus, comme si elle était au pouvoir de Bacchus,
en femme qui ne craint pas de commettre un pire sacrilège
, et sa fureur grandissant, elle s-enfuit vers les bois et
cache sa fille dans la montagne verdoyante et touffue, po
ur l-arracher aux noces du Troyen et retarder les torches
nuptiales. « Evohé, Bacchus ! » s-écrie-t-elle toute frémi
ssante ; « seul, tu es digne de ma vierge. Vois : c-est po
ur toi qu-elle prend le thyrse flexible ; c-est autour de
ton autel qu-elle mène la ronde ; c-est en ton honneur qu-
elle laisse croître sa chevelure consacrée. » La Renommée
prend son vol ; la même fureur enflamme le c-ur de toutes
0306les mères et les jette à la recherche de nouveaux foye
rs. Elles ont déserté leurs demeures, le cou et les cheveu
x livrés aux vents. D-autres, de leur côté, remplissent l-
air de hurlements plaintifs et, ceintes de peaux, brandiss
ent des javelots couverts de pampres. Au milieu d-elles, A
mata, bouillante de rage, un brandon de pin à la main, cha
nte l-hymen de sa fille et de Turnus. Elle roule des yeux
sanglants et, soudain, elle lance ce cri farouche : « Io !
Femmes latines, qui êtes mères, en quelque lieu que vous
soyez, écoutez-moi. Si votre c-ur pieux garde encore quelq
ue tendre sentiment pour la malheureuse Amata, si le souci
des droits maternels vous mord, dénouez les bandelettes d
e vos cheveux et célébrez avec moi les divines orgies. » V
oilà comment, parmi les forêts et les déserts des bêtes sa
uvages, Allecto livre la reine aux aiguillons de Bacchus,
et la harcèle.

Quand il lui sembla qu-elle avait suffisamment aiguisé ce
s premières fureurs et renversé les projets et toute la ma
ison de Latinus, aussitôt la sinistre déesse s-envole sur
0307ses sombres ailes vers les remparts de l-audacieux Rut
ule, vers cette ville que Danaé, emportée par un violent N
otus, fonda, dit-on, avec les colons de son père Acrisius.
Les ancêtres la nommèrent jadis Ardée, et aujourd-hui ce
grand nom lui demeure. Mais sa splendeur a passé. Là, dans
son haut palais, Turnus goûtait un repos profond dans la
nuit noire. Allecto dépouille son corps de Furie et sa fac
e hideuse ; elle prend le visage d-une vieille femme ; ell
e laboure de rides son sinistre front ; elle se donne des
cheveux blancs noués d-une bandelette, et les enlace d-un
rameau d-olivier. Elle est maintenant Calybé, la vieille p
rêtresse du temple de Junon ; et elle se présente aux yeux
du jeune homme en parlant ainsi : « Turnus, souffriras-tu
que tant de travaux soient perdus et que le sceptre qui t
-est dû passe aux colons dardaniens ? Le roi te refuse sa
fille et la dot que tu avais achetée de ton sang et c-est
un étranger qu-il va chercher pour faire de lui l-héritier
de son trône. Va maintenant t-offrir aux périls et à l-in
gratitude, dupe risible ! Va ! Renverse les bataillons tyr
rhéniens ; étends la paix sur les Latins ! Voilà ce que m-
0308a chargée de te dire ouvertement, pendant que tu te re
poses dans la nuit tranquille, la toute-puissante fille de
Saturne. Allons ! ordonne joyeusement à la jeunesse de pr
endre les armes ; que les portes s-ouvrent devant ses pas
et qu-elle coure au combat, et que ces chefs phrygiens, qu
i ont campé aux bords du beau fleuve, et leurs carènes pei
ntes soient livrés aux flammes. C-est l-ordre des puissanc
es célestes. Le roi Latinus lui-même, s-il ne consent pas
à te donner sa fille et à tenir sa promesse, devra sentir
ta force et apprendre enfin à connaître Turnus en armes. »

Le jeune homme alors se prit à rire de la prêtresse et lu
i répondit : « Ne t-imagine pas que l-annonce d-une flotte
entrant dans les eaux du Tibre ait échappé à mes oreilles
ni que j-en conçoive de telles alarmes : la royale Junon
ne m-a point oublié. La décrépitude de la vieillesse et so
n impuissance à discerner la vérité, ô mère, t-assiège de
vains soucis et, au milieu du bruit d-armes des rois, t-ab
use de fausses terreurs. Ta fonction est de garder les ima
0309ges des dieux et le temple ; laisse aux hommes, dont c
-est le métier de faire la guerre, le soin de faire la gue
rre ou la paix. »

Ces paroles embrasèrent Allecto ; et voici qu-un tremblem
ent subit s-empare des membres de Turnus au moment où il p
arle : ses yeux sont devenus fixes, tant cette Erynnis fai
t siffler d-hydres, tant elle lui découvre sa hideuse figu
re. Alors roulant des regards enflammés, comme il hésitait
et s-efforçait d-en dire davantage, elle le repoussa, fit
se dresser deux serpents sur sa tête et claquer son fouet
, et, la bouche écumante, elle s-écrie : « Ah, je suis cel
le que la décrépitude de la vieillesse et son impuissance
à discerner la vérité, au milieu du bruit d-armes des rois
, abusent de fausses terreurs ! Regarde-moi bien ; je vien
s du séjour des sinistres s-urs ; je porte dans ma main le
s guerres et la mort. » Elle jeta au jeune homme une torch
e et lui enfonça dans la poitrine des brandons fumants et
leurs feux noirs. Un immense saisissement réveille Turnus
en sursaut, et une sueur qui coule de tout son corps inond
0310e ses membres et ses os. Hors de lui, il demande en fr
émissant ses armes ; il les cherche au chevet de son lit e
t dans toute la maison. L-amour du fer, la scélérate folie
de la guerre sévissent en lui, et aussi la colère. Ainsi,
lorsque le bois enflammé fait un grand bruit sous les fla
ncs d-une chaudière d-airain et que l-eau se met à bouillo
nner, la masse liquide, furieuse et fumante, se gonfle et
monte en écume ; le flot ne se contient plus ; une épaisse
vapeur s-élance dans les airs. Il porte donc à la connais
sance des chefs de son armée que, la paix ayant été violée
, il faut marcher contre le roi Latinus ; il leur ordonne
de s-armer, de défendre l-Italie, de chasser l-ennemi des
frontières. Lui seul en face de ces deux adversaires, les
Troyens et les Latins, et c-est assez. Cela dit, lorsqu-il
eut invoqué les dieux à son aide, ce fut parmi les Rutule
s une émulation au combat. Les uns sont plus touchés par l
a beauté rare et la jeunesse de Turnus ; les autres, par s
on ascendance royale ; d-autres, par l-éclat de ses proues
ses.

0311 Pendant que Turnus remplit d-audace le c-ur des Rutul
es, Allecto, sur ses ailes stygiennes, vole vers les Troye
ns. Elle prépare une nouvelle perfidie, ayant vu l-endroit
du rivage où le bel Iule donnait la chasse aux bêtes sauv
ages et les poussait dans ses filets. Là, la fille des Enf
ers souffle aux chiens une rage soudaine et touche leurs n
arines de l-odeur d-un cerf, de cette odeur qu-ils connais
sent bien et qui excite leur ardeur à la poursuite. Ce fut
la première cause des malheurs, celle qui enflamma les âm
es paysannes d-une passion guerrière.

Il y avait un cerf d-une remarquable beauté et d-une imme
nse ramure que les enfants de Tyrrhus et leur père avaient
pris à la mamelle même de la mère et nourrissaient. Tyrrh
us était le maître des troupeaux du roi et son pouvoir de
surveillance s-étendait au loin dans la campagne. Sa fille
Silvia prenait un grand soin à parer cet animal qui obéis
sait à sa voix ; elle enlaçait sa ramure de guirlandes fle
xibles ; elle peignait son poil sauvage et le baignait dan
s une eau pure. Il supportait la main, était accoutumé à l
0312a table du maître, et, errant dans les forêts, il reve
nait de lui-même au seuil familier, bien que la nuit tardi
ve fût tombée. Les chiens furieux d-Iule en chasse le rela
ncèrent comme il errait au loin, se laissait porter au cou
rs du fleuve, et se reposait de la chaleur sur la rive ver
doyante. Ascagne lui-même, enflammé du désir de se couvrir
de gloire, a lancé une flèche de son arc recourbé. La div
inité ne manqua pas de diriger le trait, et la flèche, ave
c un dur sifflement, se fixa dans le ventre et les entrail
les de l-animal. Aussitôt, blessé, il s-est réfugié sous l
e toit qu-il connaît, et il est entré dans l-étable en gém
issant ; et ensanglanté, pareil à un suppliant, il remplis
sait toute la demeure de ses plaintes. Silvia, la première
, se frappant les bras de ses mains, demande secours à ses
frères et appelle à grands cris les rudes paysans. Ceux-c
i arrivent bien plus tôt qu-on ne pouvait le prévoir, car
la sauvage Furie se cachait dans le silence des bois : l-u
n est armé d-un gourdin durci au feu ; l-autre, d-un lourd
bâton noueux. La colère fait une arme de tout ce qui leur
tombe sous la main. Tyrrhus, qui était occupé d-aventure
0313à fendre avec des coins un chêne en quatre, appelle sa
troupe de bûcherons, et accourt la hache haute, respirant
une sauvage fureur.

De son côté, la cruelle déesse, qui de son observatoire a
guetté l-occasion de faire du mal, gagne le toit abrupt d
-une bergerie et de la pointe du faîte donne le signal qui
réunit les pâtres. Dans sa trompe recourbée elle enfle sa
voix tartaréenne dont aussitôt tout le bois vibre et qui
résonne dans les profondeurs de la forêt. Et là-bas le lac
de Diane l-a aussi entendue ; le fleuve Nar aux blanches
eaux sulfureuses l-a entendue, et les sources du Vélinus ;
et tremblantes les mères ont pressé leurs enfants sur leu
r sein. A ce cri, à ce signal de la terrible trompette acc
ourent rapides, avec des armes saisies de partout, les ind
omptables hommes des champs. Et la jeunesse troyenne se ré
pand hors du camp pour porter secours à Ascagne. Les deux
troupes se sont rangées en bataille. Il ne s-agit pas d-un
e mêlée rustique à coups de bâtons ou de pieux durcis au f
eu. On se bat avec le fer à deux tranchants. Les épées se
0314hérissent au loin, affreuse moisson ; les airains jett
ent des feux sous les rayons du soleil et les renvoient au
x nuages. Ainsi, lorsqu-au premier souffle du vent le flot
commence à blanchir, la mer peu à peu se soulève et dress
e plus haut ses vagues, puis du fond de l-abîme surgit jus
qu-au ciel. Là, au premier rang, le jeune Almon, l-aîné de
s fils de Tyrrhus, est couché par terre sous une flèche st
ridente. La pointe cruelle est restée dans la gorge ; le s
ang a fermé l-humide chemin de la voix et arrêté le souffl
e de la vie. Autour de lui de nombreux hommes tombent, et
le vieux Galésus au moment où il offrait sa pacifique médi
ation : il était le plus juste des Ausoniens et aucun d-eu
x n-était aussi riche en terres ; cinq troupeaux de brebis
, cinq troupeaux de b-ufs revenaient le soir dans ses étab
les ; et il retournait la terre avec cent charrues.

Pendant qu-un combat aux chances égales se prolonge dans
la plaine, la déesse, qui a tenu ce qu-elle avait promis,
maintenant que la guerre est commencée par l-effusion du s
ang et que les premiers meurtres ont été commis sur le cha
0315mp de bataille, quitte l-Hespérie et, s-en retournant
à travers le ciel, adresse superbement à Junon ces paroles
victorieuses : « La voici consommée dans une sinistre gue
rre, cette discorde que tu voulais ! Dis-leur de nouer une
amitié et de conclure des traités ! Maintenant que j-ai é
claboussé les Troyens du sang de l-Ausonie, je ferai mieux
encore, si c-est ta volonté. Mes rumeurs entraîneront aux
combats les villes voisines et j-enflammerai les c-urs de
la folie de Mars, afin que de tous côtés on se porte au s
ecours des Latins ; je sèmerai des armes à travers les cha
mps. » Mais Junon lui répondit : « Assez de ruses et de te
rreurs. Nous tenons les causes de guerre ; les corps-à-cor
ps ont commencé ; le sang a déjà coulé sur ces premières a
rmes que le hasard leur a mises dans les mains. Que l-illu
stre fils de Vénus et que le roi Latinus lui-même célèbren
t maintenant cette union, cet hyménée ! Mais que tu erres
librement dans les régions éthérées, le père des dieux ne
le supporterait pas, lui qui règne sur le sommet de l-Olym
pe. Retire-toi. S-il reste quelque chose à faire, moi, je
m-en chargerai. » Ainsi parla la fille de Saturne. Allecto
0316 déploie ses ailes toutes sifflantes de serpents, et,
quittant les régions supérieures, elle regagne le séjour d
u Cocyte.

Il y a au centre de l-Italie, et au pied de hautes montag
nes, un endroit bien connu et dont la renommée est grande
sur de nombreux bords, la vallée d-Ampsanctus : des deux c
ôtés le flanc noir de la forêt la presse de son feuillage
épais, et, au milieu, un torrent fait sonner sur les pierr
es le fracas de son flot tourbillonnant. Là se montrent un
e caverne pleine d-horreur et les soupiraux du cruel Pluto
n ; et l-énorme gouffre de l-Achéron débordé ouvre sa gueu
le pestilentielle. La Furie s-y plonge, l-odieuse divinité
, et délivre le ciel et la terre.

La royale Saturnienne n-en met pas moins cependant la der
nière main à la guerre. Toute la foule des pâtres se rue d
u champ de bataille dans la ville. Ils y apportent le corp
s du jeune Almon et le cadavre défiguré de Galésus ; ils i
mplorent les dieux, ils supplient Latinus. Turnus est là :
0317 au milieu des protestations contre le meurtre et du f
eu des colères il redouble la panique. « On appelle un Tro
yen au trône ; on s-unit à une famille phrygienne ; lui-mê
me, il est chassé du palais. » Alors ceux dont les femmes
égarées par Bacchus parcourent les bois écartés en dansant
, – car l-influence d-Amata est forte, – se réunissent de
toutes parts et réclament Mars de leurs cris assourdissant
s. C-en est fait : contre les présages, contre les oracles
, au mépris de la volonté divine, tous exigent l-exécrable
guerre. Ils assiègent à l-envi la demeure du roi Latinus.
Lui, comme un roc immobile au milieu des flots, il résist
e, comme un roc de la mer qui, lorsque vient la houle à gr
and fracas, entouré de l-aboiement des innombrables vagues
, tient par sa masse ; autour de lui les récifs et les roc
hes écumantes mugissent, et l-algue se déchire sur ses fla
ncs qui la refoulent. Mais comme nul n-aurait le pouvoir d
e surmonter cet aveugle entraînement et que tout va comme
le veut la cruelle Junon, le vénérable Latinus prend plus
d-une fois à témoin les dieux et le ciel insensible. « Hél
as, dit-il, la fatalité nous accable et l-ouragan nous emp
0318orte. Vous expierez vous-mêmes de votre sang ce sacril
ège, malheureux ! Turnus, Turnus, un terrible châtiment ex
piatoire t-attend, et il sera trop tard quand tu honoreras
les dieux de tes prières. Pour moi, le repos m-est acquis
; je touche presque au port ; je ne suis spolié que d-une
heureuse mort. » Il n-en dit pas davantage et s-enferma c
hez lui, abandonnant les rênes.

Il existait au Latium hespérien une coutume que les ville
s albaines ont gardée religieusement sans interruption et
qu-aujourd-hui Rome, la plus grande des choses, observe qu
and on commence à exciter Mars aux combats, soit qu-on se
prépare à porter la guerre et les larmes chez les Gètes, l
es Hyrcaniens ou les Arabes, soit qu-on veuille marcher ve
rs les Indiens, poursuivre l-Orient et redemander aux Part
hes les aigles prises. Il y a deux portes de la Guerre, –
c-est ainsi qu-on les nomme, – consacrées par la religion
et par l-épouvante du cruel Mars. Cent verrous d-airain le
s ferment et des barres de fer indestructibles ; et Janus,
qui en a la garde, ne s-en éloigne pas. Lorsque le sénat
0319a décidé qu-on se battra, le consul en personne, qui s
e distingue par sa trabée quirinale et sa toge ceinte à la
manière gabienne, ouvre ces portes stridentes : il annonc
e lui-même les combats ; toute la jeunesse le suit, et les
clairons d-airain unissent leurs rauques accords. Cet usa
ge commandait à Latinus de déclarer la guerre aux compagno
ns d-Enée et d-ouvrir les portes sinistres. Mais le vieux
roi s-abstint d-y toucher ; il se détourna de cet office q
ui lui répugnait, se retira loin de la lumière, dans l-omb
re. Alors la reine des dieux, la Saturnienne, descendue du
ciel, poussa elle-même de sa main les portes hésitantes,
les fit rouler sur leurs gonds et rompit les battants de f
er de la Guerre.

L-Ausonie, qui était tranquille et qui ne bougeait pas s-
enflamme. Les uns se préparent à marcher en fantassins dan
s la plaine ; les autres s-élancent dans des nuages de pou
ssière, dressés sur leurs hautes montures. Tous cherchent
des armes. Ceux-ci, avec une graisse onctueuse, polissent
les boucliers et font briller les dards : ils aiguisent le
0320s haches sur la pierre. On se plait à déployer des éte
ndards et à entendre le son des trompettes. De plus, cinq
grandes villes forgent sur leurs enclumes de nouvelles arm
es, la puissante Atina, l-orgueilleuse Tibur, Ardée, Crust
umerium et Antemnes couronnée de tours. Les uns creusent l
es armets qui protègent la tête et courbent l-osier des bo
ucliers bombés. Les autres façonnent des cuirasses d-airai
n ou polissent des jambières en souple argent. C-est à cel
a qu-ont abouti les honneurs rendus au soc et à la faux et
tout l-amour de la charrue. On retrempe à la flamme des f
orges les lames des aïeux. Déjà la trompette appelle au co
mbat ; et déjà la tessère emporte de rang en rang le signe
de ralliement. Celui-ci court chez lui et saisit son casq
ue ; celui-là attelle ses chevaux frémissants, prend son é
cu, sa cotte de mailles aux triples mailles d-or et attach
e à son côté son épée fidèle.

Maintenant, Muses divines, ouvrez-moi l-Hélicon, inspirez
mes chants, dites quels rois se levèrent pour cette guerr
e et quelles armées à leur suite se déployèrent dans la pl
0321aine, et quels étaient alors les hommes dont se fleuri
ssait la féconde Italie, et sous quelles armes elle fut en
feu. Vous vous en souvenez, ô divines, et vous pouvez le
raconter ; mais nous, à peine un faible bruit nous en est-
il parvenu.

Le premier qui marche aux combats, terrible, issu des riv
ages tyrrhéniens, est le contempteur des dieux Mézence ; l
e premier il arme ses troupes, il a près de lui son fils L
ausus, le plus beau des Ausoniens après le Laurente Turnus
; Lausus, dompteur de chevaux, chasseur de bêtes sauvages
, conduit, mais en vain, mille guerriers qui l-ont suivi d
e la ville Agylline : il était digne d-être plus heureux s
ous les ordres paternels et d-avoir un autre père que Méze
nce.

Derrière eux, dans un char orné d-une palme, traîné sur l
-herbe par des chevaux victorieux, s-avance le fils du bel
Hercule, le bel Aventinus : il porte sur son bouclier les
armes de son Père, les cent reptiles dont l-hydre est cei
0322nte. Ce fut dans la forêt de la colline Aventine que l
a prêtresse Rhéa le mit clandestinement au jour, femme uni
e à un dieu, quand le Tirynthien, vainqueur et meurtrier d
e Géryon, atteignit les champs laurentins et baigna les va
ches ibériennes dans les eaux du Tibre. Ses hommes sont ar
més de javelots qu-ils tiennent à la main et de cruels épi
eux ; ils combattent avec une courte épée et la lance sabe
llienne. Leur chef lui-même, à pied, roule autour de son c
orps la peau monstrueuse, au poil sauvage et terrible, d-u
n lion dont le mufle et les dents blanches lui servent de
coiffure. Il entrait ainsi au palais du roi, tout hérissé,
les épaules recouvertes de ce vêtement herculéen.

Puis voici les jumeaux qui ont quitté les remparts de Tib
ur, de ce Tibur qui a pris le nom de leur frère Tiburtus,
Catillus et l-ardent Coras, d-origine argienne : ils se po
rtent au premier rang de leur troupe, à travers les lances
pressées. Ainsi deux Centaures, fils des Nues, lorsqu-ils
descendent en courant du sommet d-un mont et quittent les
neiges de l-Homole ou de l-Othrys : l-immense forêt s-ouv
0323re devant eux et sur leur passage s-élève un fracas de
branches brisées.

Le fondateur de la ville de Préneste n-a pas manqué d-acc
ourir, ce roi que tous les âges ont cru fils de Vulcain, n
é parmi les champs et les troupeaux et trouvé sur un foyer
, Céculus. Une légion rustique s-élargit autour de lui : l
es hommes viennent, les uns des hauteurs de Préneste, les
autres des champs de la Junon Gabienne, des bords du frais
Anio, des roches berniques que des ruisseaux arrosent ; e
t d-autres des riches pâturages d-Anagnia et d-autres que
tu envoies, vénérable fleuve Amasène. Ces hommes n-ont pas
tous des armes ; ils ne font sonner ni boucliers ni chars
. Ceux-ci, les plus nombreux, lancent des balles de plomb
livide ; ceux-là tiennent à la main deux javelots ; ils se
couvrent la tête de bonnets fauves en peau de loup. Ils v
ont le pied gauche nu, le pied droit chaussé de cuir brut.

Mais Messape, le dompteur de chevaux, le fils de Neptune,
0324 divinement invulnérable au fer et au feu, a tout à co
up appelé aux armes ses peuples depuis longtemps endormis,
ses troupes déshabituées de la guerre, et de nouveau il a
tiré l-épée. Voici l-armée de Fescennium, les Eques de Fa
léries, et ceux qui tiennent les cimes du Soracte, les cha
mps Flavinians, le lac et le mont Ciminius, les bois sacré
s de Capène. Ils allaient en rangs égaux et chantaient leu
r roi : ainsi, quelquefois, par un temps clair, les cygnes
couleur de neige, qui reviennent de la pâture, poussent d
e leurs longs cous des chants mélodieux ; le fleuve en rés
onne et le marais asien en est au loin frappé. A voir cett
e multitude en marche, personne ne la prendrait pour des b
ataillons d-airain : on croirait plutôt à une nuée, dans l
-air, d-oiseaux à la voix rauque qui de la haute mer se pr
essent vers le rivage.

Maintenant c-est Clausus, du vieux sang des Sabins, qui c
onduit une armée considérable, et qui en vaut une aussi co
nsidérable à lui seul, père de la tribu et de la famille C
laudia répandue encore aujourd-hui à travers le Latium, de
0325puis que les Sabins furent admis à faire partie de Rom
e. Il commande une immense cohorte d-Amiterne, les anciens
habitants de Cures, toute la troupe d-Eretum et de Mutusc
a, féconde en oliviers, et les habitants de la ville de No
mentum, ceux des champs Rosiens du Vélinus, ceux des abrup
ts rochers du mont Tetricus et du mont Sévère, de Caspéria
, de Foruli et du fleuve Himelle ; et ceux qui boivent au
Tibre et au Fabaris, et ceux qu-a envoyés la froide Nursia
, et les contingents d-Horta et le peuple latinien et ceux
que sépare dans son cours l-Allia au nom sinistre : ils s
ont aussi nombreux que les flots roulés par la mer de Liby
e, quand le sauvage Orion se cache dans les eaux hivernale
s ; aussi pressés que, sous la nouvelle ardeur du soleil q
ui les mûrit, les épis des plaines de l-Hermus ou des camp
agnes blondissantes de Lycie. Les boucliers résonnent et l
a terre frémit d-épouvante sous le piétinement des guerrie
rs.

Puis l-Agamemnonien Halésus, l-ennemi du nom troyen, a at
telé son char et, en faveur de Turnus, entraîne mille peup
0326les fiers, ceux dont les boyaux retournent les champs
massiques féconds en vins, les Auronces que leurs pères on
t envoyés de leurs hautes collines, et leurs voisins qui o
nt quitté les plaines de Sidicinum et ceux qui viennent de
Calès, les riverains des eaux limoneuses du Vulturne, et
aussi les hommes rudes de Saticula et la troupe des Osques
. Ils portent des massues arrondies, armes de jet ; mais i
ls ont coutume d-y attacher de souples lanières. Un petit
bouclier couvre leur bras gauche ; et, pour combattre de p
rès, ils se servent du cimeterre.

Et je ne t-oublierai pas dans mes chants, -balus, né de T
élon et de la nymphe Sébéthis, dit-on, lorsque, déjà d-un
certain âge, Télon régnait à Caprée sur les Téléb-ns. Mais
le fils ne s-était pas contenté du territoire paternel et
avait réduit à son obéissance le peuple lointain des Sarr
astes et les plaines que baigne le Sarnus et les peuples q
ui occupent Rufres, Batulum, Célemne, et ceux que regarden
t de haut les remparts d-Abella riche en pommiers. Ils son
t accoutumés à lancer la javeline selon la mode teutonique
0327 ; ils se couvrent la tête d-un casque en liège ; leur
s rondaches garnies d-airain étincellent et étincelle leur
glaive d-airain.

La montagneuse Nersa t-a envoyé, toi aussi, aux combats,
Ufens, illustre par ta renommée et par le bonheur de tes a
rmes. Tu conduis surtout les Equicules, nation sauvage, ro
mpue à la chasse dans les bois et au travail d-une terre d
ure. Ils labourent en armes ; leur joie est toujours de fa
ire main basse sur une nouvelle proie et de vivre du vol.

Et voici, venu sur l-ordre du roi Archippe, et le casque
couronné d-un épais rameau d-olivier, le prêtre de la nati
on marruvienne, le très courageux Umbro. Il savait avec se
s chants et sous la caresse de sa main endormir les vipère
s et les hydres à l-haleine empoisonnée ; il adoucissait l
eurs colères et guérissait leurs morsures. Mais il ne fut
pas capable de trouver un remède au coup de la lance darda
nienne ; ni les chants endormeurs ni les herbes cueillies
0328sur les monts des Marses ne purent refermer sa blessur
e. Umbro, le bois d-Angitia, l-eau cristalline du Fucin, l
es lacs limpides t-ont pleuré.

Et le fils d-Hippolyte, un très beau guerrier, Virbius, s
-avançait. Sa mère Aricie l-avait envoyé dans tout son écl
at, élevé sous le bois sacré d-Egérie, près des rives humi
des où, arrosé du sang des sacrifices, se dresse l-autel s
ecourable de Diane. On raconte en effet qu-Hippolyte, lors
que la perfidie de sa belle-mère l-eut tué et que, mis en
pièces par ses chevaux épouvantés, il eut satisfait de son
sang à la vengeance paternelle, revint au monde, revit le
s étoiles et le ciel éthéré, grâce aux herbes de Péon et à
l-amour de Diane qui l-avaient rappelé à la vie. Alors le
Père tout-puissant, indigné de voir un mortel sortir des
ténèbres infernales et renaître à la clarté du jour, plong
ea lui-même, d-un coup de foudre, dans les eaux stygiennes
Esculape, l-inventeur de ce remède, le découvreur de cet
art. Mais, de son côté, la bonne Trivia cache Hippolyte da
ns un refuge secret et le confie aux bois et à la nymphe E
0329gérie : là, seul, il passerait sa vie dans la forêt it
alienne sans être connu, et son nom serait changé en celui
de Virbius. Les chevaux aux pieds de corne ne peuvent app
rocher du temple de Trivia et de son bois sacré, parce que
ce sont des chevaux qui, épouvantés par le monstre marin,
ont renversé sur le rivage le jeune homme et son char. So
n fils n-en conduisait pas moins un fougueux attelage dans
la plaine, et c-était encore dans un char qu-il se ruait
aux combats.

Turnus, lui-même, au premier rang, s-avance dans sa noble
prestance, les armes à la main, et surpassant de toute la
tête ceux qui l-entourent. Son haut casque, orné d-une tr
iple crinière, soutenait une chimère dont la gorge vomissa
it les feux de l-Etna. Plus le combat s-exaspérait et deve
nait sanglant, plus elle frémissait et plus croissait la f
ureur de ses sombres flammes. Quant à son bouclier poli, I
o y était représentée dans l-or, les cornes levées, déjà c
ouverte de poils, déjà génisse, étonnant sujet ; et l-on v
oyait Argus, le gardien de la jeune fille, et son père Ina
0330chus dont l-urne ciselée versait l-eau d-un fleuve. Un
e nuée orageuse de fantassins le suit ; toute la plaine es
t remplie de bataillons en marche aux boucliers pressés :
la jeunesse d-Argos, les troupes des Auronces, les Rutules
, les anciens Sicanes, l-armée sacranienne, les Labiées au
x boucliers peints, et ceux qui labourent tes vallées, ô T
ibre, et le rivage sacré du Numicus et dont le soc travail
le les collines des Rutules, le joug des monts circéens, l
es champs auxquels président Jupiter Anxurus et Féronie, f
ière du feuillage de son bois sacré : c-est là que s-étend
le sombre marais de Satura et que le froid Ufens cherche
sa route à travers les vallées profondes et se cache dans
la mer.

Enfin, venue de la nation volsque, Camille poussait devan
t elle des escadrons d-airain étincelants comme une florai
son, la guerrière ! Elle n-a point habitué ses mains de fe
mme à la quenouille ni aux corbeilles de Minerve ; mais, v
ierge, elle est faite aux durs combats, et ses pieds devan
ceraient les vents à la course. Elle volerait sur la cime
0331d-une moisson de blé encore debout, et ne blesserait p
as les tendres épis ; elle courrait, au milieu de la mer,
sur la surface des flots soulevés, et elle ne mouillerait
pas la plante de ses pieds rapides. La jeunesse accourt de
s maisons et des champs pour la voir, et la foule des mère
s l-admire et la regarde avec ébahissement s-avancer sous
un voile de pourpre ; ah ! ce voile royal, qui recouvre se
s belles épaules ; ah ! cette agrafe d-or qui resserre sa
chevelure, et ce carquois de Lycie et ce myrte pastoral ar
mé d-un fer de lance !

LIVRE VIII

Quand Turnus, de la citadelle des Laurentes, eut arboré l
-étendard de la guerre et que le chant rauque des clairons
eut retenti, quand il eut fouetté ses chevaux fringants e
t heurté ses armes, les esprits furent aussitôt bouleversé
s ; tout le Latium dans un branle-bas tumultueux se lève e
n masse ; et la jeunesse est déchaînée, furieuse. Les prin
cipaux chefs, Messape, Ufens, Mézence, le contempteur des
0332dieux, rassemblent de toutes parts des forces de secou
rs et dépeuplent les vastes campagnes de ceux qui les cult
ivaient. Vénulus est envoyé à la ville du grand Diomède po
ur lui demander son aide et pour lui annoncer que les Troy
ens sont campés au Latium, qu-Enée, arrivé avec sa flotte,
y a débarqué ses Pénates vaincus et prétend que les desti
ns l-appellent à y régner : beaucoup de nations se joignen
t à l-homme dardanien, et son nom se propage au loin dans
le Latium. L-idée que cache cette entreprise, et, si la Fo
rtune le favorise, l-usage qu-il entend faire de sa victoi
re apparaîtront plus clairement à Diomède qu-au roi Turnus
ou au roi Latinus.

Voilà pour le Latium. Le héros Troyen, à qui rien n-échap
pe, flotte sur des remous de soucis ; les projets se succè
dent rapidement dans son esprit partagé ; une résolution l
-attire, puis une autre ; et il s-agite en tous sens : ain
si, lorsque, dans un vase d-airain, la surface éclairée de
l-eau réfléchit en tremblant le soleil ou l-image de la l
une rayonnante, sa lumière vole au loin sur tout ce qui l-
0333entoure, s-élève dans les airs et frappe les hauts lam
bris du plafond. C-était la nuit ; par toute la terre un p
rofond sommeil possédait les êtres las, la race des oiseau
x et celle des bêtes : le vénérable Enée s-étendit sur la
rive, sous la froide voûte du ciel, le c-ur troublé par ce
tte triste guerre, et abandonna ses membres à un tardif re
pos. Le dieu de l-endroit en personne, le Tibre au beau fl
euve, vieillard dont la tête se levait entre les feuilles
des peupliers, lui apparut. Le lin très fin d-une tunique
glauque l-enveloppait ; et une couronne de roseaux ombrage
ait sa chevelure. Il prit la parole et dissipa ainsi les s
oucis d-Enée : « – fils des dieux, qui nous ramènes la vil
le de Troie sauvée de ses ennemis et qui nous conserves l-
éternelle Pergame, toi qui étais attendu sur le sol des La
urentes et dans les champs latins, c-est bien ici ta demeu
re fixe, ne t-éloigne plus ; ce sont tes fixes Pénates. Ne
te laisse pas effrayer par les menaces de la guerre. Tout
e la haine et la colère des dieux sont tombées. Pour que t
u ne te croies pas le jouet d-un vain songe, sous les chên
es de la rive, tu trouveras étendue une énorme truie avec
0334trente nouveau-nés, toute blanche, couchée sur le sol,
et ses petits tout blancs autour de ses mamelles : -là se
ra l-emplacement de la ville ; là le terme certain de tes
épreuves- c-est le signe qu-au bout de trente années Ascag
ne fondera Albe au nom clair. Ce que je te prédis est sûr.
Maintenant comment sortiras-tu vainqueur des dangers qui
te menacent ? Ecoute-moi ; je te l-apprendrai en peu de mo
ts. Sur ces bords, des Arcadiens, race issue de Pallas, qu
i ont accompagné le roi Evandre et suivi ses enseignes, on
t élu domicile et bâti sur des collines une ville que, du
nom de Pallas leur ancêtre, ils ont nommée Pallantée. Ils
sont continuellement en guerre avec la nation latine. Pren
ds-les pour alliés de guerre et conclus un pacte. Je te co
nduirai moi-même entre mes rives, en ligne droite, afin qu
e, porté sur mes eaux, tes rames t-en fassent remonter le
cours. Lève-toi donc, fils d-une déesse ; le coucher des a
stres commence ; offre selon le rite tes prières à Junon,
et que tes v-ux de suppliant désarment sa colère et ses me
naces. Quand tu seras vainqueur, tu me rendras l-hommage q
ue tu me dois. C-est moi que tu vois couler à pleins bords
0335, rasant mes rives et coupant de grasses cultures, moi
le Tibre azuré, le fleuve le plus agréable au ciel. C-est
ici que j-ai ma grande résidence ; là où sort ma source,
s-élèvent de hautes cités. »

Il a dit et le dieu fluvial s-est plongé dans ses grandes
eaux dont il gagne les profondeurs. La nuit et le sommeil
ont quitté Enée. Il se lève, contemple la lumière naissan
te du soleil dans l-éther. Selon le rite, il puise de l-ea
u du fleuve dans le creux de sa main et élève ces paroles
vers le ciel : « Nymphes, Nymphes des Laurentes, qui donne
z naissance aux fleuves, et toi, ô Tibre, leur père, toi e
t ton fleuve sacré, recevez Enée, écartez enfin de lui les
périls. Quelle que soit la source d-où vienne la nappe d-
eau où tu résides pitoyable à nos misères, quelle que soit
la terre d-où tu jaillis dans toute ta beauté, je t-honor
erai toujours, je te comblerai toujours de mes présents, f
leuve aux cornes puissantes, toi qui règnes en maître sur
toutes les eaux de l-Hespérie. Sois-moi seulement propice
; et confirme-moi tes volontés d-une manière plus sensible
0336. » Il dit, choisit dans sa flotte deux birèmes. Il le
s fait garnir de rames et distribue en même temps des arme
s à ses compagnons.

Et, – prodige subit et merveilleux à voir, – voici qu-à t
ravers la forêt il aperçoit une laie toute blanche avec sa
portée blanche comme elle, qui s-est couchée sur la verte
rive. C-est à toi, puissante Junon, à toi que le pieux En
ée en fait le sacrifice et qu-il les immole, elle et ses p
etits, devant ton autel. Pendant toute la durée de la nuit
, le Tibre a calmé ses flots irrités ; et, dans un silenci
eux reflux de son cours, il s-est arrêté de façon que sa s
urface aplanie ressemblât à un étang paisible ou à un tran
quille marais et que les rames n-eussent pas à lutter. Aus
si les Troyens poursuivent-ils leur route en l-accélérant
dans une rumeur de joie. Le sapin enduit de poix glisse su
r le fleuve ; les eaux s-étonnent, le bois inaccoutumé s-é
tonne de ces hommes dont les boucliers resplendissent au l
oin et du passage des carènes peintes. Ils ont ramé nuit e
t jour ; ils franchissent les longs détours sous des arbre
0337s de toute essence qui les ombragent, et ils coupent s
ur les paisibles eaux le reflet des forêts vertes. Le sole
il de feu avait atteint le milieu du ciel quand ils virent
au loin les murs, la citadelle, quelques toits épars, que
la puissance romaine égale maintenant au ciel : c-était a
lors le pauvre royaume d-Evandre. Ils tournent rapidement
les proues et s-approchent de la ville.

Il se trouvait ce jour-là que le roi arcadien offrait un
sacrifice solennel au grand fils d-Amphitryon et aux dieux
devant la ville, dans un bois sacré. Son fils Pallas avec
lui, toute l-élite de la jeunesse et son pauvre sénat fai
saient brûler l-encens ; et un sang tiède fumait aux autel
s. Quand ils virent les hautes nefs glisser entre les rame
aux ombreux des bois et des hommes silencieux courbés sur
les rames, épouvantés par ce spectacle subit, ils se levèr
ent tous, abandonnant les tables. Avec décision Pallas leu
r défend d-interrompre le sacrifice et, ayant saisi un jav
elot, il vole seul au-devant des étrangers et de loin, du
haut d-un tertre : « Jeunes gens, crie-t-il, quelle raison
0338 vous a poussés à tenter des routes inconnues ? Où vou
s dirigez-vous ? Quelle est votre race ? De quelle patrie
venez-vous ? Nous apportez-vous la paix ou le bruit des ar
mes ? » Alors le héros Enée, de sa haute poupe, lui tendit
de sa main un pacifique rameau d-olivier et lui dit : « C
e sont des Troyens que tu vois et des armes hostiles aux L
atins, des exilés qu-ils ont repoussés dans une guerre imp
ie. Nous venons trouver Evandre. Portez-lui ces paroles ;
dites-lui que les principaux seigneurs dardaniens sont ven
us lui demander une alliance guerrière. » Un si grand nom
frappa Pallas d-étonnement. « Descends, qui que tu sois, d
it-il ; viens parler à mon père et entre dans nos pénates
comme un hôte. » Il lui tendit la main et serra la sienne
longuement. Et tous deux s-avançant pénètrent sous le bois
sacré et quittent le fleuve.

Alors Enée adresse au roi ces paroles amicales : « – le m
eilleur des Grecs, toi à qui la Fortune a voulu que je fis
se une prière et que j-offrisse des rameaux noués de bande
lettes, je n-ai pas redouté en toi le chef grec, ou l-Arca
0339dien, ou l-homme uni par le sang aux deux Atrides. Mai
s la conscience de ce que je suis, les saints oracles des
dieux, la parenté de nos ancêtres, ta renommée répandue pa
r toute la terre, nous créaient des liens et m-ont fait vo
uloir ce que voulaient les destins. Dardanus, le père et l
e fondateur de la ville d-Ilion, né, comme le racontent le
s Grecs, de l-Atlantide Electre, aborda chez les Troyens :
Electre était la fille du puissant Atlas qui soutient sur
ses épaules les globes éthérés. Votre père à vous est Mer
cure, que la brillante Maïa conçut et mit au jour sur le f
roid sommet du Cyllène ; mais Maia, si nous en croyons la
tradition, est la fille d-Atlas, du même Atlas qui support
e les constellations. Ainsi le même sang se partage en nos
deux familles. Confiant dans ce passé, je n-ai eu recours
ni aux ambassades ni aux artifices pour éprouver tes disp
ositions. C-est moi, c-est moi-même, c-est ma personne que
je te présente ; et je suis venu à ton seuil en suppliant
. La même nation Daunienne qui te poursuit nous fait une g
uerre cruelle. Si les Rutules nous chassent, ils se flatte
nt de soumettre, sans aucune peine, à leur joug toute l-He
0340spérie jusqu-en ses profondeurs, et de tenir les mers
qui la baignent en haut et en bas. Reçois ma foi et donne-
moi la tienne. Nous avons des hommes de guerre solides, de
grands courages, une jeunesse qui a fait ses preuves. »

Enée avait dit ; pendant qu-il parlait, Evandre regardait
son visage, ses yeux, parcourait tout son corps. Il lui r
épondit en peu de mots : « Quel bonheur de te recevoir, ô
le plus courageux des Troyens ! Comme je reconnais avec jo
ie et retrouve en toi la parole, la voix, le visage de ton
père, le grand Anchise ! Je me rappelle en effet le voyag
e à Salamine du fils de Laomédon, Priam, lorsqu-il vint vi
siter le royaume de sa s-ur Hésione : il voulut voir de là
notre froide Arcadie. La jeunesse couvrait alors mes joue
s de sa première fleur ; j-admirais les seigneurs troyens
; j-admirais le fils de Laomédon lui-même ; mais Anchise s
-avançait le plus grand de tous. Mon enthousiasme juvénile
brûlait de parler à ce héros, de lui serrer la main : je
l-approchai et je m-empressai de le conduire sous les remp
arts de Phénée. En partant il me donna un carquois splendi
0341de, des flèches lyciennes, une chlamyde aux entrelacs
d-or, et deux freins d-or que possède encore mon Pallas. A
ussi, l-alliance que vous demandez est chose faite : aussi
tôt que la lumière de demain sera rendue à la terre, vous
me quitterez heureux de mon secours et je vous aiderai de
mes ressources. En attendant, puisque vous êtes venus ici
en amis, célébrez d-un c-ur favorable avec nous ce sacrifi
ce annuel qu-il serait impie de différer ; et dès maintena
nt asseyez-vous aux tables de vos alliés. » Cela dit, il o
rdonne qu-on rapporte les plats et les coupes qui avaient
été enlevés ; il place lui-même ses hôtes sur des sièges d
e gazon ; il prend Enée et, l-honorant d-un siège particul
ier recouvert de la peau velue d-un lion, il l-invite à s-
asseoir sur un trône d-érable. Alors des jeunes gens chois
is et le prêtre de l-autel s-empressent d-apporter les cha
irs rôties des taureaux et les corbeilles chargées des don
s travaillés de Cérès ; et ils versent celui de Bacchus. E
née et la jeunesse troyenne mangent le dos d-un b-uf entie
r et les entrailles lustrales.

0342 Lorsqu-ils eurent satisfait leur faim et que leur app
étit fut rassasié, le roi Evandre prit la parole : « Cette
solennité, ce banquet traditionnel, cet autel élevé à une
divinité considérable, ne nous ont pas été imposés par un
e vaine superstition et l-ignorance des anciens dieux. Nou
s avons été sauvés d-un affreux péril, mon hôte troyen, et
rendant hommage à notre libérateur, nous instituons un no
uveau culte. Regarde d-abord cette roche suspendue à des r
ocs ; tu vois cette dispersion des masses de pierre, cette
maison debout et abandonnée au flanc de la montagne, et l
-immense débâcle de ces rocs entraînés. Ce fut la caverne,
au profond et vaste enfoncement, d-un monstre à demi homm
e, de l-infernal Cacus. Il la gardait inaccessible, sous s
on toit, aux rayons du soleil. Le sol en était toujours ti
ède de nouveaux meurtres, et, clouées à sa porte insolente
, de pâles têtes d-hommes, au hideux sang noir, pendaient.
Vulcain était le père de ce monstre. Cacus en vomissait l
es sombres feux, et passait, masse énorme. A nous aussi, l
e temps enfin apporta le secours qu-imploraient nos v-ux ;
un dieu vint. Le très puissant justicier, fier d-avoir tu
0343é et dépouillé le Géryon aux trois corps, Alcide, étai
t ici. Ce vainqueur conduisait par nos champs ses immenses
taureaux ; et son troupeau s-était répandu dans la vallée
et aux bords du fleuve. Mais Cacus dans ses accès de foli
e ne voulait pas qu-il y eût un crime, une ruse, que son a
udace n-eût pas tentés : il détourne de leurs pâturages qu
atre magnifiques taureaux et autant de superbes génisses e
t, pour qu-on ne puisse suivre leurs empreintes directes,
il les traîne par la queue vers sa caverne ; ayant ainsi t
ourné en sens inverse leurs traces, il tenait ses prises c
achées dans l-ombre de son rocher. On pouvait les chercher
: aucun indice ne menait à la caverne.

« Cependant, comme le fils d-Amphitryon rassemblait son t
roupeau rassasié et se préparait au départ, les b-ufs en s
-éloignant mugirent, remplirent tout le bois de leurs tris
tes meuglements et se plaignaient de quitter ces collines.
Une génisse leur répondit, se mit à beugler dans l-antre
vaste et trompa l-espoir de son geôlier Cacus. Le c-ur d-A
lcide s-était enflammé d-un furieux courroux et d-une amèr
0344e douleur ; il saisit ses armes, sa massue lourde de n
-uds, prend sa course et gagne les âpres sommets de la mon
tagne. Alors, pour la première fois, les nôtres virent Cac
us épouvanté, les yeux hagards ; aussitôt il fuit plus vit
e que l-Eurus et gagne son antre ; la terreur lui donne de
s ailes. Quand il s-y fut enfermé, quand, les chaînes romp
ues, il eut fait retomber le roc monstrueux qu-un ouvrage
paternel en fer forgé tenait suspendu, et eut ainsi solide
ment obstrué l-entrée de sa caverne, voici que, la fureur
dans l-âme, le Tirynthien était déjà là et cherchait parto
ut un passage, portant çà et là ses regards et grinçant de
s dents. Trois fois, bouillant de colère, il parcourt le m
ont Aventin ; trois fois il s-évertue vainement à forcer l
a porte de pierre ; trois fois, tombant de fatigue, il s-a
ssied dans la vallée. Debout, surgissant au dos de la cave
rne, se dressait, très haute à voir, une roche aiguë entou
rée de rocs à pic, séjour et nid commodes aux oiseaux de p
roie. Comme, inclinée à gauche, elle penchait vers le fleu
ve, Hercule, de toutes ses forces, l-ébranle du côté oppos
é, à droite, et finit par l-arracher de ses racines ; puis
0345 il la pousse et, sous cette poussée, le ciel immense
retentit comme d-un coup de tonnerre. Les berges tremblent
; le fleuve terrifié reflue. Alors, sans son toit, apparu
t la caverne, l-immense palais de Cacus, et on en découvri
t les ténébreuses profondeurs. Ce fut comme si une violent
e secousse fendait profondément la terre, ouvrait les séjo
urs infernaux, exposait à l-air les pâles royaumes haïs de
s dieux, et comme si on voyait d-en haut le monstrueux gou
ffre et sous ce jet de lumière courir ça et là les mânes.

« Surpris par la clarté inattendue, enfermé au creux de s
on rocher, Cacus poussait d-étranges rugissements. D-en ha
ut Alcide l-accable de projectiles ; tout devient une arme
sous sa main ; il lui lance des troncs d-arbres et de gro
sses pierres. Cacus, voyant qu-il ne lui reste aucun moyen
de fuir le péril, vomit par la bouche, ô merveille ! une
immense fumée, enveloppe son repaire d-une obscurité aveug
lante qui l-arrache aux regards ; il amasse sous son antre
une nuit fumeuse où se mêlent des feux et des ténèbres. A
0346lcide, dans sa rage, ne le supporta pas. D-un bond, la
tête la première, il s-est jeté lui-même à travers le feu
, là où la fumée roulait ses flots les plus épais et où l-
immense caverne n-était qu-un bouillonnement de noires vap
eurs. Cacus a beau vomir son incendie dans les ténèbres, H
ercule le saisit, noue ses bras autour de lui, lui fait en
le serrant saillir les yeux hors de la tête ; et sa gorge
se dessèche de sang. Aussitôt la porte de la noire demeur
e est arrachée ; on l-ouvre ; les génisses soustraites, le
s rapines niées, se montrent au ciel ; et le hideux cadavr
e est traîné dehors par les pieds. On se remplit la vue in
satiablement de ces terribles yeux, de ce visage, de cette
poitrine velue, hérissée, d-une demi-bête, de cette gorge
aux feux éteints.

« De ce jour date une fête en l-honneur du dieu Joyeux, l
es descendants en ont conservé l-anniversaire. Ce fut d-ab
ord le fondateur Potitius, puis la famille des Pinarii, ga
rdienne du sacrifice à Hercule. Le dieu avait dans ce bois
sacré élevé cet autel que nous nommerons toujours « Le pl
0347us grand autel » et qui le restera toujours. Et mainte
nant, jeunesse, pour le sacrifice en l-honneur d-une telle
prouesse, ceignez vos cheveux de feuillage, levez vos cou
pes, invoquez le dieu qui est maintenant le vôtre comme le
nôtre et répandez les libations de bon c-ur. » Il dit ; l
e peuplier aux deux couleurs a voilé sa chevelure d-une om
bre herculéenne en laissant pendre son feuillage ; et la c
oupe sacrée remplit sa main. Tous aussitôt allègrement fon
t des libations sur la table et prient les dieux.

Pendant ce temps, Vesper s-approche dans l-Olympe incliné
. Déjà les prêtres et, le premier, Potitius s-avancent cei
nts de peaux, selon l-usage, des flambeaux à la main. On r
ecommence à manger ; le second service apporte des mets ag
réables ; et les autels se couvrent de bassins chargés d-o
ffrandes. Alors les Saliens se rangent pour chanter autour
des autels illuminés, les tempes couronnées de peuplier.
D-un côté le ch-ur des jeunes gens, de l-autre celui des v
ieillards entonnent l-éloge d-Hercule et ses hauts faits :
comment il étouffa de sa main ses premiers monstres, les
0348deux serpents de sa marâtre ; comment le même héros re
nversa les villes guerrières de Troie et d–chalie ; comme
nt il endura mille rudes épreuves sous le roi Eurysthée, p
ar la volonté de l-injuste Junon : « – invaincu, tu immole
s de ta main les fils de la Nue, à la fois hommes et cheva
ux, Hylée et Pholus, et le monstre de Crète, et le vaste l
ion de la roche Némée. C-est toi qui as fait trembler les
marais du Styx, le portier de l-Orcus couché sur des os à
demi rongés dans son antre sanglant ; et aucune race de mo
nstre ne t-a effrayé, pas même Typhée qui brandit ses arme
s du haut de sa grande taille. Ta raison n-a pas failli qu
and l-Hydre de Lerne t-a entouré de son armée de têtes. Sa
lut, vrai rejeton de Jupiter, une gloire de plus parmi les
dieux. Sois-nous propice et, d-un pied favorable, viens à
ce sacrifice en ton honneur ! » Ils célèbrent Hercule en
chantant ainsi ; ils redisent surtout la caverne de Cacus
et Cacus respirant du feu. Tout le bois en résonne et l-éc
ho s-en répercute dans les collines.

Ensuite, la cérémonie achevée, tous retournent à la ville
0349. Le roi, alourdi par l-âge, s-appuyait en marchant su
r Enée et sur son fils ; et la variété de son entretien re
ndait la route légère. Enée promenait sur tout le paysage
des regards complaisants ; il en admirait la beauté captiv
ante ; il demandait et entendait avec joie l-histoire de c
e qui restait du passé. Et le roi Evandre, fondateur de la
citadelle romaine, lui disait : « Ces bois, les Faunes et
les Nymphes indigènes les occupaient et une race humaine
née du tronc dur des chênes : elle n-avait ni règles moral
es ni culture ; elle ne savait ni mettre sous le joug les
taureaux, ni amasser des provisions, ni ménager les biens
acquis. Mais ils se nourrissaient du fruit des arbres et d
-une pénible chasse. Le premier, Saturne vint de l-Olympe
éthéré, fuyant la victoire de Jupiter, exilé privé de son
royaume. Il rassembla ces hommes indociles et dispersés su
r les hautes montagnes, leur donna des lois et choisit le
nom de Latium pour le pays où il s-était caché (latuisset)
en sûreté. On appelle âge d-or les siècles durant lesquel
s il fut roi : il gouvernait ainsi les peuples dans la tra
nquillité et la paix. Mais peu à peu à cet âge en succéda
0350un autre, terne et de métal moins pur, avec la rage de
la guerre et la fureur de posséder. Alors une troupe d-Au
sonie, des peuples de Sicile survinrent ; et la terre de S
aturne changea plusieurs fois de nom. Elle eut des rois et
l-âpre Thybris à l-énorme corps, en mémoire de qui, plus
tard, Italiens, nous avons appelé le fleuve Tibre : la vie
ille Albula perdit son vrai nom. Chassé de ma patrie, parc
ourant les mers lointaines, la toute-puissante Fortune et
l-inéluctable destinée m-ont fixé ici où me poussaient les
ordres redoutables de ma mère, la Nymphe Carmentis et le
dieu qui l-inspirait, Apollon. »

Il dit ; puis, en avançant, il montre l-autel et la porte
que les Romains, en souvenir, ont nommée Carmentale, anti
que honneur rendu à la nymphe Carmentis, la prophétesse do
nt les prédictions annoncèrent, les premières, l-avenir de
s grands Enéades et la gloire de Pallantée ; puis il montr
e le vaste bois sacré que l-impétueux Romulus appela Asyle
, et sous la roche glacée le Lupercal ainsi nommé de Pan L
ycéen, selon la mode arcadienne. Il leur montre encore le
0351bois sacré d-Argilète, prend le lieu à témoin et racon
te la mort (letum) de son hôte, Argus. Puis il les conduit
à la roche Tarpéienne et au Capitole, aujourd-hui étincel
ant d-or, jadis hérissé de ronces et de broussailles. Déjà
les pâtres craintifs y éprouvaient une terreur superstiti
euse ; déjà cette forêt et cette roche les faisaient tremb
ler. « Ce bois, dit-il, cette colline à la verte crête son
t habités par un dieu. Lequel ? On ne sait. Les Arcadiens
croient y avoir vu Jupiter en personne, souvent, secouant
de sa droite la noire égide et assemblant les nuages. Tu v
ois maintenant les ruines dispersées de ces deux fortifica
tions : ce sont les restes de monuments d-autrefois. Celle
-ci fut élevée par le divin Janus, celle-là par Saturne. L
a première s-appelait Janicule ; la seconde, Saturnie. »

En parlant ainsi ils s-approchaient de la demeure du pauv
re Evandre ; et ça et là, ils voyaient de grands troupeaux
mugir sur le forum romain et dans le riche quartier des C
arènes. Lorsqu-ils arrivèrent à la maison : « Alcide, aprè
s sa victoire, dit-il, a franchi ce seuil ; ce palais l-a
0352reçu. Prends sur toi, mon hôte, de mépriser les riches
ses ; toi aussi montre-toi digne d-un dieu ; entre et sois
indulgent à notre pauvreté. » Il dit, et dans son étroite
demeure il introduisit le grand Enée et lui offrit pour s
e coucher un lit de feuillage et la peau d-une ourse de Li
bye.

La nuit tombe et embrasse la terre de ses sombres ailes.
Cependant Vénus, dont l-âme maternelle, justement effrayée
, redoute les menaces des Laurentes, émue par l-âpre tumul
te de la guerre, s-adresse à Vulcain et, sur la couche d-o
r de son mari, répand dans ses paroles un divin amour. « A
ussi longtemps que les rois argiens ravageaient Pergame co
ndamnée par les destins et des citadelles qui devaient s-é
crouler dans les flammes ennemies, je ne t-ai demandé pour
les malheureux Troyens ni secours ni armes, rien de toi,
mon époux bien-aimé ; je n-ai pas voulu te harceler ni te
faire travailler en vain, bien que les fils de Priam eusse
nt droit à ma reconnaissance et que les dures épreuves d-E
née m-eussent souvent tiré des larmes. Maintenant, mon fil
0353s s-est arrêté sur l-ordre de Jupiter au pays des Rutu
les ; et cette fois en suppliante, je viens demander à ta
volonté divine qui m-est sacrée des armes ; mère, je t-imp
lore pour mon fils. La fille de Nérée, la femme de Tithon,
ont pu te fléchir par leurs larmes. Vois les peuples qui
se liguent, les cités qui ont fermé leurs portes et aiguis
ent le fer contre moi, pour la perte des miens. »

Elle dit, et comme il hésite, elle lui jette autour du co
u ses bras de neige et l-enveloppe de sa tiède et molle ét
reinte. Il se sent tout à coup envahi de la flamme accoutu
mée ; un feu qu-il connaît bien a pénétré ses moelles et c
ouru par ses membres pleins de langueur. Ainsi parfois, qu
and le tonnerre éclate, le sillon enflammé de l-éclair par
court les nuages de son étincelante lumière. L-épouse s-en
est bien aperçue, heureuse de son adresse, consciente de
sa beauté. Alors le dieu, enchaîné par l-éternel amour, lu
i dit : « Pourquoi chercher si loin des raisons ? Ai-je pe
rdu ta confiance, déesse ? Si jadis tu avais eu le même so
uci, il m-eût été permis, même alors, d-armer les Troyens.
0354 Ni le Père tout puissant ni les destins ne défendaien
t que Troie résistât et que Priam survécût encore dix ans.
Maintenant si tu prépares la guerre, si c-est là ton inte
ntion, tout ce que je puis promettre de travail dans mon a
rt, tout ce que peut donner la fonte du fer et de l-électr
e, tout ce que mes forges et mes soufflets sont capables d
e produire, tu l-auras. Cesse de me prier : tu n-as pas à
douter de ta force. » Ces mots prononcés, il lui donna les
embrassements qu-elle désirait ; et, couché sur le sein d
e son épouse, il fut gagné par un tranquille sommeil qui s
e répandit dans tout son corps.

Mais déjà la nuit s-en allait, ayant accompli la moitié d
e sa course, et, pour ceux qui reposaient, avait chassé le
sommeil. C-était l-heure où la femme, qui n-a pour vivre
que son fuseau et de maigres travaux minerviens, ranime la
cendre et la braise assoupie, et, ajoutant la nuit aux be
sognes du jour, active à la lumière ses servantes avec leu
rs longs écheveaux de laine, afin de conserver chaste le l
it du mari et d-élever ses petits enfants : aussi vite qu-
0355elle le dieu du feu, l-Ignipotent, se lève d-une couch
e voluptueuse pour aller à ses -uvres de forgeron.

Une île se dresse entre le rivage de Sicile et l-Eolienne
Lipari, abrupte, aux rocs fumants. Sous ces rocs, un antr
e et des cavernes que les foyers des Cyclopes ont rongées,
toutes pareilles à celles de l-Etna, font un bruit de ton
nerre ; on entend des coups rudes et le gémissement des en
clumes, l-éclat strident et souterrain des masses de fer d
es Chalybes, le halètement du feu dans les fournaises : c-
est la demeure de Vulcain, et la terre se nomme la Vulcani
e. C-est là que l-Ignipotent descend alors des hauteurs du
ciel. Dans un antre immense, les Cyclopes, Brontès et Sté
ropès et Pyracmon tout nu, travaillaient le fer. Ils avaie
nt façonné et poli en partie un de ces foudres que le Père
des dieux lance si souvent de tous les points du ciel sur
la terre ; l-autre partie restait inachevée. Ils y avaien
t ajouté trois rayons de grêle, trois de pluie, trois de f
eu rutilant et trois de rapide Auster ; maintenant ils mêl
aient à leur ouvrage les éclairs terrifiants, le fracas, l
0356-épouvante et la colère aux flammes dévorantes. D-un a
utre côté, on se hâtait de forger pour Mars le char et les
roues ailées dont le bruit réveille et excite les hommes
et les villes. On s-empressait aussi de polir une horrifiq
ue égide, l-arme de Pallas en fureur, les écailles d-or de
s serpents, les reptiles entrelacés et, sur la poitrine de
la déesse, la Gorgone elle-même tournant encore les yeux
dans sa tête tranchée. « Enlevez tout, dit Vulcain ; empor
tez ces ouvrages commencés, Cyclopes de l-Etna, et écoutez
-moi bien. Il faut faire des armes pour un fier guerrier.
Maintenant on a besoin de vos forces, et de vos mains rapi
des, et de toute votre maîtrise : pas de retard. » Il ne l
eur en dit pas plus ; tous rapidement, ils se courbèrent s
ur les enclumes, chacun avec sa part égale de travail. L-a
irain et l-or ruissellent ; l-acier meurtrier se liquéfie
dans une vaste fournaise. Ils façonnent un énorme bouclier
qui, à lui seul, protégerait de tous les traits des Latin
s. Ils y appliquent en les emboîtant sept lames circulaire
s. Les uns reçoivent et renvoient l-air avec des soufflets
qui font le bruit des vents ; les autres trempent dans un
0357 bassin l-airain qui siffle. L-antre gémit sous le poi
ds des enclumes. Les bras soulevés d-un puissant effort re
tombent en cadence et retournent la masse avec de mordante
s tenailles.

Pendant que le dieu de Lemnos hâte son ouvrage aux bords
éoliens, la bonne lumière du jour et le chant matinal des
oiseaux sous le toit de chaume appellent Evandre hors de s
on humble demeure. Le vieillard se lève, revêt sa tunique,
entoure ses pieds des courroies tyrrhéniennes. Puis il su
spend à son épaule et à son côté l-épée d-Arcadie, ramenan
t en arrière la peau de panthère qui tombait sur son bras
gauche. Deux chiens de garde sortent les premiers du haut
seuil et accompagnent les pas de leur maître. Il se dirige
ait vers le logement isolé de son hôte troyen, car le héro
s n-oubliait pas leurs entretiens et le secours qu-il lui
avait promis. Enée, aussi matinal, s-avançait vers lui. L-
un venait avec son fils Pallas, l-autre avec Achate. Ils s
-abordent, se serrent les mains et, assis dans la cour int
érieure de la maison royale, ils goûtent enfin le plaisir
0358de s-entretenir librement. Le roi prend la parole : «
Grand chef des Troyens, -jamais, toi vivant, je ne reconna
îtrai que Troie et son royaume ont été vaincus, – nos forc
es sont bien modestes pour le secours que tu attends de no
us dans la guerre et pour un nom tel que le tien : d-un cô
té le fleuve toscan nous enferme ; de l-autre, le Rutule n
ous presse et entoure nos murs d-un bruit d-armes. Mais je
me prépare à te rallier des peuples considérables et les
camps d-un opulent royaume : un hasard inespéré t-offre le
salut. C-est bien ici que te voulaient les destins. Non l
oin de nous, fondée sur un antique roc, est assise la vill
e d-Agylla où jadis la nation lydienne, illustre à la guer
re, s-établit parmi les collines étrusques. Florissant dur
ant de longues années, le roi Mézence la tint ensuite sous
son insolente domination et sous ses armes cruelles. Te r
aconterai-je ses monstrueuses tueries ? Ses actes sauvages
de tyran ? Que les dieux les fassent retomber sur lui et
sur sa race ! Il allait jusqu-à lier des vivants à des cor
ps morts, mains contre mains, bouche contre bouche, et ces
suppliciés d-un nouveau genre, ruisselant de sanie et de
0359sang corrompu, dans ce misérable accouplement, mouraie
nt lentement. Mais enfin, excédés de ces furieuses démence
s, les citoyens s-arment, l-assiègent lui et sa maison, ma
ssacrent ses compagnons, jettent l-incendie sur son toit.
Lui, il échappe au carnage, se réfugie sur le territoire d
es Rutules ; et Turnus défend son hôte par les armes. Dans
sa juste fureur l-Etrurie s-est dressée tout entière. Ses
peuples, impatients d-être en guerre, réclament le roi et
son supplice. C-est à ces milliers d-hommes, Enée, que je
vais te donner comme chef. Leur flotte pressée tout le lo
ng du rivage frémit et exige le signal du départ. Un vieil
aruspice les retient par cet oracle. « – élite de la jeun
esse méonienne, fleur et vertu des hommes d-autrefois, qu-
un juste ressentiment emporte contre l-ennemi et dont Méze
nce mérite la haine enflammée, il n-est permis à aucun Ita
lien de tenir sous ses ordres une aussi grande nation que
la vôtre. Elisez des chefs étrangers. » Alors l-armée étru
sque s-est arrêtée dans cette plaine, effrayée par les ave
rtissements des dieux. Tarchon lui-même m-a envoyé des amb
assadeurs et la couronne avec le sceptre ; il me fait reme
0360ttre les insignes royaux, me demandant de venir au cam
p et de prendre le commandement du peuple tyrrhénien. Mais
engourdie par les glaces de l-âge, fatiguée par les année
s, ma vieillesse me refuse cette charge ; et les hauts fai
ts défient mes forces. J-y encouragerais mon fils, si d-un
sang mêlé, né d-une mère sabellienne, par là il ne tenait
à la patrie italienne. Toi, dont l-âge et la race réponde
nt à la volonté des destins, toi que les puissances divine
s appellent, va donc, chef vaillant des Troyens et des Ita
liens. Je t-adjoindrai un compagnon, mon espoir et ma cons
olation, Pallas. Qu-il s-accoutume sous tes ordres au dur
métier des armes et aux lourds travaux de Mars : qu-il voi
e tes exploits et que dès ses jeunes années il t-admire. J
e lui donnerai deux cents cavaliers arcadiens, toute la fo
rce et l-élite de notre jeunesse, et il t-en amènera autan
t en son nom. »

Il avait ainsi parlé ; Enée, fils d-Anchise, et le fidèle
Achate tenaient leurs yeux baissés, pensant dans leur c-u
r triste à beaucoup de choses dures ; mais Cythérée leur f
0361it un signe dans le ciel découvert. Un éclair jaillit
à l-improviste de l-éther avec un grand bruit ; soudain, t
out parut s-écrouler ; une éclatante sonnerie de la trompe
tte tyrrhénienne mugit dans les airs. Ils lèvent la tête :
à deux reprises un énorme fracas d-armes retentit. Ils vo
ient entre les nuages, dans une région sereine du ciel et
dans un clair azur, des armes resplendir et s-entrechoquer
comme un tonnerre. Evandre et Pallas étaient frappés de s
tupeur ; mais le héros troyen reconnut le bruit et les pro
messes de sa mère divine, et dit : « Ne cherche pas, mon h
ôte, de quel événement ce prodige porte l-annonce : sûreme
nt, c-est moi que l-Olympe réclame. Ma divine mère m-a pré
dit qu-elle m-enverrait ce signal si la guerre commençait
et qu-elle m-apporterait à travers les airs le secours d-a
rmes forgées par Vulcain. Hélas, que de carnages attendent
les malheureux Laurentes ! Quel châtiment tu recevras de
ma main, Turnus ! Que de boucliers et de casques et de rob
ustes corps tu rouleras dans tes eaux, ô Tibre, ô Père ! Q
u-ils demandent des armées rangées en bataille et qu-ils r
ompent les traités ! »
0362
Cela dit, il descend de son trône élevé et commence par r
éveiller sur les autels assoupis les feux d-Hercule, et jo
yeux il aborde le dieu Lare et les humbles Pénates de la v
eille. Et tous immolent des brebis choisies selon l-usage,
aussi bien Evandre que la jeunesse troyenne. Puis de là E
née retourne à ses navires, revoit ses compagnons et chois
it parmi eux, pour le suivre à la guerre, les plus remarqu
ables par leur courage. Les autres, portés par l-eau qui c
ourt, descendent sans ramer le cours du fleuve, chargés d-
annoncer à Ascagne les nouvelles des événements et de son
père. Les Troyens qui vont gagner le pays tyrrhénien reçoi
vent des chevaux ; on en amène un à Enée, qui n-a pas été
tiré au sort et que caparaçonne entièrement une fauve peau
de lion brillante, aux ongles d-or.

Le bruit court et se répand tout à coup parmi la petite v
ille : la cavalerie va rapidement partir vers les rivages
du roi tyrrhénien. Les mères effrayées redoublent de prièr
es ; leur crainte se rapproche du danger ; déjà l-image de
0363 Mars grandit à leurs yeux. Alors Evandre, saisissant
la main de son fils qui s-en va, la presse et, sans pouvoi
r arrêter ses larmes, lui dit : « Oh ! si Jupiter me renda
it mes années passées ! Si j-étais encore l-homme qui, sou
s Préneste même, pour la première fois, a taillé en pièces
une armée, a brûlé, vainqueur, les amoncellements de bouc
liers et, de cette main, envoyé au Tartare le roi Erylus q
ue sa mère Féronie avait à sa naissance gratifié de trois
âmes (chose horrible) : il fallait culbuter trois armures,
il fallait l-étendre mort trois fois ; et pourtant ce bra
s lui a arraché ses trois âmes et l-a dépouillé d-autant d
-armures. Alors aucune violence ne m-enlèverait à tes doux
embrassements, mon fils ; et jamais Mézence m-insultant,
moi son voisin, n-eût fait avec son épée tant de cruelles
funérailles et n-eût dépeuplé sa ville de tous ces citoyen
s. Mais vous, ô dieux, et toi, le grand maître des dieux,
Jupiter, ayez pitié, je vous en prie, du roi des Arcadiens
; écoutez mes prières paternelles. Si votre volonté, si l
es destins doivent me rendre Pallas sain et sauf, si je do
is le revoir, si nous devons nous retrouver réunis, accord
0364ez-moi de vivre ; j-accepte d-endurer n-importe quelle
souffrance. Mais, ô Fortune, si tu me menaces de quelque
accident indicible, maintenant – oui, maintenant – laisse
se rompre une vie qui me serait trop cruelle, tandis que m
es appréhensions hésitent, que l-attente de l-avenir est i
ncertaine, que je te tiens dans mes bras, cher enfant, ma
seule et tardive joie, avant qu-aucun message accablant ne
vienne blesser mes oreilles. » Ce furent au départ les su
prêmes adieux du père ; il s-évanouit, et ses serviteurs l
-emportèrent chez lui.

Déjà, les portes ouvertes, la cavalerie était sortie ; En
ée et le fidèle Achate s-avançaient au premier rang ; puis
les autres seigneurs troyens. Pallas lui-même, au milieu
de la colonne, se faisait remarquer par sa chlamyde et ses
armes peintes. Ainsi, tout humide de l-Océan, Lucifer, qu
e Vénus préfère à tous les autres feux du ciel, lève dans
le firmament sa tête sacrée et dissipe les ténèbres. Debou
t, tremblantes, sur les murs les mères suivent des yeux le
nuage de poussière et les scintillements des escadrons d-
0365airain. Ils vont en armes par les raccourcis à travers
les broussailles ; un cri part ; les rangs se forment ; l
es sabots des quadrupèdes martèlent le sol poudreux de la
plaine.

Il y a près du fleuve dont les fraîches eaux baignent Cér
é un bois immense, sanctifié au loin par la religion de no
s pères. De tous côtés les collines l-enferment comme un v
allon et lui font une ceinture de noirs sapins. On dit que
les vieux Pélasges, qui jadis furent les premiers occupan
ts du territoire latin, l-avaient consacré avec un jour de
fête à Silvain, dieu des champs et des troupeaux. Non loi
n de là Tarchon et les Tyrrhéniens avaient assis leur camp
que la position fortifiait ; et de la haute colline on po
uvait voir toute leur levée de troupes et leurs tentes dan
s la vaste plaine. Enée et la jeune élite guerrière entren
t sous ce bois et, fatigués, se reposent, eux et leurs mon
tures.

Vénus, cependant, qui avait traversé toute brillante les
0366nuages éthérés, était là avec ses présents. Elle vit à
l-écart, au fond de la vallée, son fils, séparé de ses co
mpagnons, sur le frais rivage du fleuve et lui adressa ces
mots en se montrant à lui : « Voici ce qu-a fait mon épou
x, l–uvre d-un art que je t-avais promis ; n-hésite pas,
mon fils, à défier bientôt au combat les superbes Laurente
s et l-impétueux Turnus. » Ainsi parle la Cythérée et elle
vient embrasser son fils et déposer en face de lui, sous
un chêne, les armes flamboyantes.

Lui, heureux des présents de sa mère et d-une telle magni
ficence, n-en pouvait rassasier ses yeux ; il les parcoura
it l-un après l-autre ; il admirait et retournait dans ses
mains, entre ses bras, la terrible aigrette et le casque
aux flammes menaçantes ; l-épée chargée de mort ; l-épaiss
e cuirasse d-airain, d-un rouge de sang, énorme, pareille
à la nuée d-azur embrasée d-un soleil dont elle projette a
u loin les rayons ; les cuissards polis, d-électre et d-or
deux fois forgés ; et la lance et le bouclier à l-indescr
iptible contexture.
0367
Sur ce bouclier l-Ignipotent, qui n-ignorait pas les prop
héties et qui savait l-avenir, avait gravé l-histoire de l
-Italie et les triomphes romains. On y voyait toute la rac
e des futurs descendants d-Ascagne et leurs guerres succes
sives. Dans l-antre verdoyant de Mars, la louve, qui venai
t de mettre bas, y était représentée ; les deux enfants jo
uaient pendus à ses mamelles et tétaient leur nourrice san
s trembler. Elle, la tête mollement tournée vers eux, les
caressait l-un après l-autre et façonnait leurs corps en l
es léchant. Non loin de là, c-était Rome et les Sabines in
dignement enlevées dans l-hémicycle, au milieu des Grands
Jeux du Cirque ; puis la guerre tout à coup surgie entre l
es Romulides et le vieux Tatius, roi des austères Sabins d
e Cures ; puis, ayant mis fin à leurs luttes, les mêmes pr
inces, debout en armes devant l-autel de Jupiter, tenaient
une coupe et scellaient leur alliance dans le sang d-une
truie. Tout près, de rapides quadriges en sens contraire é
cartelaient Mettus (que ne restais-tu fidèle à ta parole,
Albain !) ; Tullus traînait les entrailles du perfide à tr
0368avers la forêt, et les buissons arrosés dégouttaient d
e sang. Ailleurs Porsenna enjoignait aux Romains de recevo
ir Tarquin, qu-ils avaient chassé, et tenait la ville sous
la pression d-une immense armée ; mais les descendants d-
Enée se ruaient aux armes pour la liberté ; et vous auriez
vu Porsenna pareil à celui qui s-indigne et qui menace, p
arce que Coclès osait rompre le pont et Clélie, brisant se
s chaînes, traverser le fleuve à la nage.

Au sommet du bouclier, le gardien de la roche Tarpéienne,
Manlius, debout devant le temple, occupait le haut du Cap
itole ; et la cabane royale de Romulus se hérissait d-un c
haume qu-on venait de renouveler. Là, une oie d-argent, ba
ttant des ailes sous un portique d-or, annonçait la présen
ce des Gaulois au seuil de la ville. Les Gaulois étaient l
à au milieu des broussailles et cherchaient à occuper la c
itadelle, protégés par les ténèbres à la faveur d-une nuit
opaque. Leur chevelure était d-or et d-or leur vêtement ;
leurs sayons, rayés de bandes luisantes. Leurs cous blanc
s comme du lait étaient cerclés d-or ; chacun d-eux fait m
0369iroiter à sa main deux javelots des Alpes ; et de long
s boucliers protègent leur corps. Là encore, Vulcain avait
figuré les danses bondissantes des Saliens, les Luperques
nus et les aigrettes de laine et les anciles tombés du ci
el ; les chastes matrones, dans leurs souples carrosses, c
onduisaient par la ville les images sacrées. Plus loin, c-
est le séjour du Tartare, les profondeurs de Pluton, les c
hâtiments des scélérats et toi, Catilina, que menace le ro
cher où tu es suspendu et que les Furies épouvantent. Les
justes sont à part et Caton leur donne des lois.

Au centre, la mer se gonflait à perte de vue, sur fond d-
or ; mais les vagues, d-un bleu sombre, dressaient leur cr
ête blanchissante d-écume. De clairs dauphins d-argent, qu
i nageaient en rond, balayaient de leurs queues la surface
des eaux et fendaient les remous. Au milieu on pouvait vo
ir les flottes d-airain, la bataille d-Actium, tout Leucat
e bouillonner sous ces armements de guerre, et les flots r
esplendir des reflets de l-or. D-un côté César Auguste ent
raîne au combat l-Italie avec le Sénat et le peuple, les P
0370énates et les Grands Dieux. Il est debout sur une haut
e poupe ; ses tempes heureuses lancent une double flamme ;
l-astre paternel se découvre sur sa tête. Non loin, Agrip
pa, que les vents et les dieux secondent, conduit de haut
son armée ; il porte un superbe insigne de guerre, une cou
ronne navale ornée de rostres d-or. De l-autre côté, avec
ses forces barbares et sa confusion d-armes, Antoine, reve
nu vainqueur des peuples de l-Aurore et des rivages de la
mer Rouge, traîne avec lui l-Egypte, les troupes de l-Orie
nt, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l-Egypti
enne, l-accompagne. Tous se ruent à la fois, et toute la m
er déchirée écume sous l-effort des rames et sous les trid
ents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que l
es Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des mon
tagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et
leurs tours chargées d-hommes s-affrontent en lourdes mass
es. Les mains lancent l-étoupe enflammée ; les traits répa
ndent le fer ailé ; les champs de Neptune rougissent sous
ce nouveau carnage. La Reine, au milieu de sa flotte, appe
lle ses soldats aux sons du sistre égyptien et ne voit pas
0371 encore derrière elle les deux vipères. Les divinités
monstrueuses du Nil et l-aboyeur Anubis combattent contre
Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la
mêlée est ciselée dans le fer, et les tristes Furies desc
endent du ciel. Joyeuse, la Discorde passe en robe déchiré
e, et Bellone la suit avec un fouet sanglant. D-en haut, A
pollon d-Actium regarde et bande son arc. Saisis de terreu
r, tous, Egyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tournaient l
e dos. On voyait la Reine elle-même invoquer les vents, dé
ployer ses voiles, lâcher de plus en plus ses cordages. L-
Ignipotent l-avait montrée, au milieu du massacre, emporté
e par les flots et l-Iapyx, toute pâle de sa mort prochain
e. En face, douloureux, le Nil au grand corps, ouvrant les
plis de sa robe déployée, appelait les vaincus dans son s
ein azuré et les retraites de ses eaux.

César cependant, ramené dans les murs de Rome par un trip
le triomphe, consacrait aux dieux italiens, hommage immort
el, trois cents grands temples dans toute la ville. Les ru
es bruissaient de joie, de jeux, d-applaudissements. Tous
0372les sanctuaires ont un ch-ur de matrones ; tous, leurs
autels ; et devant ces autels les jeunes taureaux immolés
jonchent la terre. Auguste, assis sur le seuil de neige é
blouissant du temple d-Apollon, reconnaît les présents des
peuples et les fait suspendre aux opulents portiques. Les
nations vaincues s-avancent en longue file, aussi diverse
s par les vêtements et les armes que par le langage. Ici V
ulcain avait sculpté les tribus des Nomades et les Africai
ns à la robe flottante ; là, les Lélèges, les Carions et l
es Gelons porteurs de flèches ; l-Euphrate roulait des flo
ts apaisés ; puis c-étaient les Morins de l-extrémité du m
onde, le Rhin aux deux cornes, les Scythes indomptés et l-
Araxe que son pont indigne.

Voilà ce que sur le bouclier de Vulcain, don de sa mère,
Enée admire. Il ne connaît pas ces choses ; mais les image
s l-en réjouissent, et il charge sur ses épaules les desti
ns et la gloire de sa postérité.

LIVRE IX
0373
Et pendant que ces choses se passaient dans une partie lo
intaine de l-Italie, la Saturnienne Junon envoya du ciel I
ris à l-audacieux Turnus. Il se trouvait que Turnus se rep
osait alors dans un vallon sacré sous le bois de son ancêt
re Pilumnus. La fille de Thaumas lui dit de ses lèvres de
rose : « Turnus, ce qu-aucun des dieux n-eût osé promettre
à tes v-ux, le cours du temps te l-a de lui-même apporté.
Enée a quitté sa ville, ses compagnons, sa flotte ; il a
gagné le Palatin et la demeure du roi Evandre. Ce n-est pa
s tout : il a pénétré jusqu-aux villes de Gorythus les plu
s éloignées ; il réunit et il arme une poignée de Lydiens,
des paysans. Qu-attends-tu ? Où sont tes coursiers ? Où e
st ton char ? Ne perds pas un instant ; bouleverse et enlè
ve le camp Troyen. »

Elle dit ; les ailes toutes grandes, elle s-élève vers le
ciel, et, dans sa rapide ascension, découpe sous les nues
un arc immense. Le jeune homme l-a reconnue ; il a levé s
es deux mains vers les constellations et poursuit la fugit
0374ive de ces paroles : « Iris, charme du ciel, qui t-a e
nvoyée du haut des nues et fait descendre pour moi sur la
terre ? D-où vient subitement cette clarté sereine ? Je vo
is le milieu du ciel s-ouvrir et les étoiles errer sous sa
voûte. J-obéis à de si grands présages, qui que tu sois q
ui m-appelles aux armes. » Ayant ainsi parlé, il s-approch
a du fleuve, puisa à la surface de l-eau profonde une liba
tion en adressant aux dieux force prières et chargea l-air
de ses v-ux.

Déjà dans la plaine ouverte s-avançait toute l-armée, ric
he en chevaux, riche en vêtements brodés et en or ; Messap
e conduit les premiers rangs ; les derniers marchent sous
les ordres des fils de Tyrrhus ; leur chef, Turnus, est au
centre. -Il se présente les armes à la main et surpasse l
es autres de toute la tête.- Ainsi le profond Gange se gon
fle silencieusement quand ses eaux sont grossies de sept p
aisibles rivières ; ainsi le Nil rappelle ses flots des ca
mpagnes qu-il engraisse et se renferme dans son lit. Alors
soudain les Troyens aperçoivent un nuage de poussière noi
0375re qui s-amoncelle et des ténèbres qui s-étendent sur
la plaine. Le premier, Caïcus, d-une tour qui fait face à
l-ennemi, s-écrie : « – citoyens, quel est ce sombre, ce n
oir tourbillon qui roule vers nous ? Vite, des armes ! Des
traits ! Montez aux remparts ! Voici l-ennemi, holà ! » A
vec une immense clameur les Troyens rentrent par toutes le
s portes et garnissent les murs. Car, en partant, l-excell
ent homme de guerre, Enée, leur avait bien recommandé, quo
i qu-il advînt en son absence, de ne pas risquer l-audace
d-une bataille rangée, de ne pas s-aventurer dans la plain
e, mais de rester au camp et de se borner à défendre leurs
murs à l-abri de leurs retranchements. Aussi, bien que l-
amour-propre et la colère les excitent à en venir aux main
s, ils opposent leurs portes à l-envahisseur, font ce qui
leur a été recommandé, et dans l-intérieur de leurs tours,
en armes, ils attendent l-ennemi.

Turnus, qui avait précédé comme en volant son armée trop
lente, accompagné de vingt cavaliers choisis, paraît à l-i
mproviste au pied des murs. Il monte un cheval de Thrace m
0376oucheté de blanc et il a la tête couverte d-un casque
d-or à l-aigrette rouge : « Jeunes gens, dit-il, quel est
celui d-entre vous qui le premier avec moi lancera à l-enn
emi- Tenez ! » Et, brandissant son javelot, il le fait vol
er dans les airs, signal du combat, et s-élance dans la pl
aine fièrement. Ses compagnons lui répondent par le cri de
guerre et le suivent en frémissant avec un horrible bruit
. Ils s-étonnent de l-inertie des Troyens ; des hommes ne
pas se mesurer dans la plaine, ne pas marcher contre l-enn
emi, mais garder le camp ! Hors de lui, Turnus à cheval pa
rcourt les murs en tout sens, cherche un accès détourné. L
orsque le loup gronde aux portes d-une bergerie devant laq
uelle il est embusqué, battu des vents et de la pluie, la
nuit étant plus qu-à sa moitié, les agneaux en sécurité so
us leurs mères bêlent ; et lui, farouche, terrible, bouill
onne de fureur contre sa proie absente, harcelé par la lon
gue faim qui l-enrage et par son gosier altéré de sang ; a
insi la colère du Rutule s-exaspère devant ces murs et ce
camp ; le dépit le brûle jusqu-à la moelle de ses os durs.
Comment se frayer un passage ? Par où chasser les Troyens
0377 de leur enceinte et les répandre dans la plaine ? Leu
r flotte se cachait, adossée à un des côtés du camp et pro
tégée de toutes parts ou par les retranchements ou par le
fleuve. Turnus l-attaque ; il crie à ses compagnons triomp
hants d-y porter l-incendie ; et, bouillant d-ardeur, il s
aisit à pleine main un pin enflammé. Sa présence les aigui
llonne ; ils s-empressent à l-ouvrage. Toute la jeunesse s
-arme de noirs brandons ; les foyers d-alentour sont mis a
u pillage ; les torches fumeuses jettent une sombre lumièr
e ; et les étincelles de Vulcain montent vers le ciel mêlé
es de cendre.

Quel dieu, ô Muses, détourna des Troyens un si cruel ince
ndie ? Qui a chassé de leurs vaisseaux ces terribles flamm
es ? Dites-le : la tradition est ancienne, mais la renommé
e immortelle.

Au temps où Enée commençait à construire sur l-Ida phrygi
en la flotte avec laquelle il gagnerait la haute mer, la m
ère des dieux elle-même, la Bérécyntienne, adressa ces mot
0378s au puissant Jupiter : « – mon fils, exauce la prière
que ta mère chérie te fait, à toi le dompteur de l-Olympe
. J-avais une forêt de pins que j-aimais depuis de longues
années. C-était un bois sacré au sommet du mont, où l-on
m-offrait des sacrifices dans l-ombre des pins noirs et de
s érables touffus. Ces arbres, je les ai joyeusement donné
s au jeune héros Dardanien, lorsqu-il eut besoin d-une flo
tte. Maintenant la crainte me tourmente, l-anxiété m-angoi
sse. Dissipe mes appréhensions ; souffre que les prières d
e ta mère aient ce pouvoir sur toi : qu-aucun voyage, aucu
ne tempête ne brise ces vaisseaux et n-en triomphe ; qu-il
ne leur soit pas inutile d-être nés sur nos montagnes. »

Son fils, qui fait tourner les constellations, lui répond
it : « – mère, où veux-tu amener les destins ? Ou que dema
ndes-tu pour ces arbres ? Tu voudrais que des carènes, fai
tes d-une main mortelle, aient une condition immortelle, e
t qu-Enée affronte, certain de les vaincre, les dangereuse
s incertitudes de la mer ? Quel dieu eut jamais tant de pu
0379issance ? Non, mais plutôt, lorsque ces nefs se seront
acquittées de leur tâche et occuperont les rivages et les
ports ausoniens, à toutes celles qui auront échappé aux f
lots et qui auront porté le chef Dardanien aux champs des
Laurentes, j-enlèverai la forme mortelle et je ferai d-ell
es des déesses de la vaste mer, comme les Néréides Doto et
Galatée qui fendent de leur sein les flots écumeux. » Il
dit et, prenant à témoin de sa promesse le fleuve de son f
rère Stygien, les rives du torrent de poix et ses noirs to
urbillons, il fit un signe de tête, et l-Olympe tout entie
r en trembla.

Donc le jour de la promesse était arrivé ; les Parques av
aient achevé de filer les temps prescrits, lorsque l-atten
tat de Turnus avertit la Mère de détourner les torches des
vaisseaux sacrés. Alors une lumière nouvelle vint frapper
les yeux pour la première fois, et l-on vit du côté de l-
Aurore un nuage immense traverser les cieux, et les ch-urs
de l-Ida se firent entendre ; une voix formidable retenti
t dans l-air et sonna aux oreilles des Troyens et des Rutu
0380les : « Ne vous précipitez pas, Troyens, à la défense
de mes navires ; n-armez point vos bras : Turnus incendier
ait plutôt les mers que ces pins sacrés. Et vous, rompez v
os liens et allez, déesses de la mer ; votre Mère vous l-o
rdonne. » Toutes les poupes rompent leurs amarres et, comm
e des dauphins, elles plongent, les éperons en avant, et g
agnent les eaux profondes. Et miraculeusement elles repara
issent jeunes filles portées par les flots, -aussi nombreu
ses que les proues d-airain qui avaient bordé le rivage-.

Les Rutules sont interdits ; Messape lui-même épouvanté e
t ses chevaux en panique ; le fleuve du Tibre hésite, avec
un bruit rauque, et remonte vers sa source. Mais la confi
ance de l-audacieux Turnus n-est pas abattue. Hardiment il
relève le courage des siens et les gourmande hardiment. «
Ces prodiges sont dirigés contre les Troyens. C-est Jupit
er lui-même qui leur ravit leur ressource habituelle, sans
attendre le feu ni le fer des Rutules. Les mers n-ont plu
s de route pour eux, et il ne leur reste aucun espoir de f
0381uir : la moitié du monde leur est fermée ; quant à la
terre, nous la possédons ; tant de milliers d-hommes se lè
vent en armes chez les nations italiennes ! Toutes les fat
ales réponses des dieux, dont les Phrygiens se prévalent a
vec jactance, ne me causent nul effroi. C-est assez pour l
es destins et pour Vénus que les Troyens aient touché les
champs de la fertile Ausonie. Moi aussi, j-ai mes oracles
qui sont tout autres : c-est d-exterminer par le fer cette
race scélérate qui m-arrache mon épouse. Les Atrides ne s
ont pas les seuls à ressentir un tel outrage ; et ce n-est
pas seulement Mycènes qui a le droit de prendre les armes
. – N-est-ce point assez, dira-t-on, qu-ils aient péri une
fois ? – Il fallait donc qu-ils ne fussent qu-une fois co
upables, et que maintenant au moins ils eussent toute la r
ace des femmes en profonde horreur. Mais ils se confient à
ces retranchements qui nous séparent, à ces fosses qui no
us retardent : faible barrière contre la mort ! N-ont-ils
pas vu les remparts de Troie, bâtis de la main de Neptune,
s-effondrer dans les flammes ? Qui de vous, ô mes guerrie
rs d-élite, est prêt à forcer ce retranchement avec le fer
0382 et à fondre comme moi sur ce camp qui tremble de peur
? Je n-ai besoin contre les Troyens ni d-armes de Vulcain
ni de mille navires, dût l-Etrurie tout entière se joindr
e à eux. Ils n-auront à craindre ni les ténèbres ni le lâc
he enlèvement du Palladium et le massacre en masse des gar
diens d-une citadelle. Ce n-est pas dans le ventre ténébre
ux d-un cheval que nous nous cacherons. Je veux en plein j
our, aux yeux de tous, envelopper leurs murs de flammes. J
e leur ferai bien voir qu-ils n-ont plus affaire à des Gre
cs, à une jeunesse pélasgienne dont Hector retarda dix ans
la victoire. Mais maintenant que la meilleure partie du j
our est passée, soyez heureux de ce premier succès ; emplo
yez ce qui en reste à réparer vos forces, et comptez sur m
oi pour préparer l-attaque. »

Cependant Messape est chargé de faire investir les portes
par des postes de sentinelles et d-entourer les remparts
de feux de bivouac. Empourprés d-aigrettes et resplendissa
nt d-or, quatorze jeunes chefs sont choisis pour surveille
r les murs avec des soldats rutules ; et chacun d-eux a de
0383rrière lui cent jeunes gens. Ils courent ça et là ; il
s font leurs relèves ; puis, couchés parmi l-herbe, ils se
délassent à boire et à vider les cratères d-airain. De to
us côtés les feux brillent ; les hommes de garde passent e
n jouant la nuit sans dormir.

De leurs retranchements les Troyens observent et se tienn
ent en armes au haut des tours. L-effroi les agite : ils v
isitent les portes ; ils relient par des ponts les tours a
ux remparts ; et ils apportent des traits. Mnesthée et l-i
mpétueux Séreste pressent les travaux ; ce sont eux que le
fondateur Enée, en cas d-événement contraire, a désignés
pour être les chefs de la jeunesse et les maîtres du camp.
L-ensemble de l-armée, ayant tiré au sort les périls à co
urir, monte la garde le long des murs ; chacun veille à so
n tour au poste qu-il a reçu mission de garder.

Nisus était le gardien d-une porte, soldat intrépide, fil
s d-Hyrtacus, compagnon que la montagne des grandes chasse
s, l-Ida, avait envoyé à Enée, rapide à lancer le javelot
0384et les flèches légères. Il avait près de lui son compa
gnon Euryale, le plus beau des Enéades qui ait revêtu l-ar
mure troyenne ; ses joues encore vierges du fer portaient
le duvet de la première jeunesse. Ils s-aimaient et ne fai
saient qu-un ; ils couraient ensemble aux combats ; et mai
ntenant encore ils montaient tous deux la garde à la même
porte. « Euryale, dit Nisus, sont-ce les dieux qui me souf
flent cette ardeur, ou chacun se fait-il un dieu de son vi
olent désir ? Depuis longtemps j-agite en moi le rêve de c
ombattre ou d-entreprendre quelque chose de grand : je ne
me contente pas de ce paisible repos. Tu vois à quelle séc
urité s-abandonnent les Rutules. A peine quelques lumières
brillent encore ; ils se sont étendus, délivrés de tout s
oin par le sommeil et le vin ; le silence règne au loin. E
coute donc ce à quoi je songe, l-idée qui a surgi en moi :
tout le monde, le peuple et les anciens, souhaite qu-on r
appelle Enée, qu-on lui envoie des messagers qui lui appor
tent des nouvelles sûres. Si l-on me promet ce que je dema
nderai pour toi, – car pour moi la gloire me suffît, – je
crois pouvoir trouver au pied de cette éminence un chemin
0385vers les murs et les fortifications de Pallantée. »

Stupéfait, ébloui de ce noble amour de la gloire, Euryale
répondit aussitôt à son ardent ami : « Quoi, moi, tu refu
serais de m-associer à cette grande entreprise, Nisus ? Je
te laisserais partir seul pour de tels périls ? Ce n-est
pas de cette façon que mon père, le guerrier Opheltès, m-a
élevé et instruit au milieu de la terreur des menaces gre
cques et des épreuves de Troie, ni que j-ai agi à tes côté
s depuis que j-ai suivi le magnanime Enée et ses suprêmes
destins. J-ai en moi, oui, j-ai un c-ur qui méprise la lum
ière du jour, un c-ur qui estime que l-honneur où tu cours
ne serait pas payé trop cher de la vie. » Nisus lui répon
dit : « J-étais loin de mettre ton courage en doute : je n
-en avais pas le droit, non. Aussi vrai que j-y crois, pui
sse le grand Jupiter ou le dieu, quel qu-il soit, qui rega
rde favorablement mon entreprise, me ramener vainqueur prè
s de toi ! Mais, – tu sais tout ce qu-on risque en de pare
illes aventures, – si un hasard ou un dieu fait mal tourne
r les choses, je désire que tu me survives : ton âge est p
0386lus digne de la vie. Qu-il y ait quelqu-un pour m-enle
ver du champ de bataille ou pour me racheter, et pour me c
onfier à la terre, ou, si la fortune coutumière ne le perm
ettait pas, pour apporter à mon ombre errante les offrande
s funèbres et m-honorer d-un tombeau. Je ne veux pas être
la cause d-une telle douleur à ta mère malheureuse qui, se
ule parmi tant de mères, a osé suivre son enfant et a déda
igné les remparts du grand Aceste. » Mais Euryale répartit
: « C-est m-amuser inutilement de vains prétextes. Ma rés
olution est prise ; je n-en changerai pas. Dépêchons ! » A
ussitôt il réveille les sentinelles, qui lui succèdent et
prennent la garde, et, quittant son poste, accompagne Nisu
s ; tous deux vont se présenter au roi.

C-était l-heure où tout ce qui respire sur la terre cherc
hait dans le sommeil une détente aux soucis et l-oubli des
peines. Les principaux chefs des Troyens et l-élite de la
jeunesse délibéraient sur les graves intérêts de l-Etat :
que faire ? enverrait-on un messager à Enée ? Debout, au
milieu du camp et de la place d-armes, ils s-appuyaient su
0387r leurs longues lances et tenaient leurs boucliers. A
ce moment Nisus et avec lui Euryale demandent à être admis
au Conseil et insistent : l-affaire est importante et vau
t qu-on la discute. Iule est le premier à bien accueillir
cet empressement et donne la parole à Nisus. Alors le fils
d-Hyrtacus dit : « Ecoutez-nous favorablement, compagnons
d-Enée, et ne jugez pas de nos projets sur notre âge. Les
Rutules, délivrés de tout soin par le vin et le sommeil,
se sont tus. Nous avons observé un endroit propice, à une
sortie clandestine, le carrefour de deux routes près de la
porte la plus proche de la mer. Les feux y sont interromp
us ; une noire fumée monte vers les astres. Si vous nous p
ermettez d-user de l-occasion pour aller aux murs de Palla
ntée chercher Enée, vous le verrez bientôt ici chargé de t
rophées, après avoir fait un immense carnage. Nous ne nous
égarerons pas. Dans nos chasses continuelles, nous avons
vu du fond d-une obscure vallée les premières maisons de l
a ville, et nous avons reconnu tout le cours du fleuve. »

0388 Alors, appesanti par l-âge, et de grande expérience,
Alétès s-écria : « Dieux de la patrie, qui continuez de pr
otéger Troie, vous ne vous préparez pas, malgré tous nos m
alheurs, à nous anéantir, puisque vous avez suscité dans n
otre jeunesse de si belles âmes, de si grands courages ! »
Parlant ainsi, il les prenait par les épaules, leur press
ait les mains, baignait leur visage de ses larmes : « Quel
les récompenses, jeunes gens, pourraient payer dignement c
et exploit ? Les dieux et votre vertu vous donneront d-abo
rd les plus belles ; les autres, vous ne les attendrez pas
longtemps du pieux Enée ; et le jeune Ascagne n-oubliera
jamais un aussi grand service. » – « Non certes, reprit As
cagne ; je n-ai qu-un espoir de salut, le retour de mon pè
re, et, Nisus, j-atteste les grands Pénates, les dieux Lar
es d-Assaracus, le sanctuaire de la blanche Vesta, tout ce
que je puis avoir de chance et de confiance, je le mets d
ans votre sein. Ramenez-moi mon père ; rendez-moi sa prése
nce. Lui revenu, tout s-éclaire. Je vous donnerai deux cou
pes d-argent, ornées de figures en relief, que mon père, v
ainqueur d-Arisba, apporta de cette ville, deux trépieds,
0389deux grands talents d-or, un antique cratère que me do
nna la Sidonienne Didon. Si la victoire m-assure la posses
sion de l-Italie, si je m-empare du sceptre et si je tire
le butin au sort, tu as vu sur quel cheval et sous quelles
armes Turnus s-avançait, tout en or : eh bien, ce cheval,
ce bouclier, cette aigrette de pourpre, je les excepterai
du partage ; dès maintenant, c-est ta récompense, Nisus.
En plus, mon père te fera présent de douze belles esclaves
et douze captifs, tous avec leurs armes. Ajoute les terre
s que possède personnellement le roi Latinus. Quant à toi,
enfant que nous devons honorer, moi dont l-âge est plus p
rès d-atteindre le tien, je t-ouvre tout mon c-ur. Je te c
hoisis pour être mon compagnon dans tous les hasards de la
vie. Je ne chercherai pour mon compte aucune gloire sans
toi. En paix comme en guerre, dans le conseil comme dans l
-action, tu auras toute ma confiance. » Euryale lui répond
it : « Le temps ne me révélera jamais inférieure à cette c
ourageuse entreprise. Voilà ce que je puis affirmer, – que
la fortune me soit propice ou contraire. Mais par-dessus
toutes ces faveurs il en est une que j-implore : j-ai ma m
0390ère, de la vieille race de Priam ; elle a voulu me sui
vre et, pour son malheur, ni la terre d-Ilion ni les murs
du roi Aceste ne l-ont retenue. Elle ignore les dangers qu
e j-affronte, et je la quitte sans l-avoir saluée. J-en at
teste la Nuit et ta droite : je ne pourrais soutenir la vu
e de ses larmes. Mais toi, je t-en prie, console la pauvre
femme et secours-la dans son abandon. Permets-moi d-empor
ter cette espérance ; je marcherai plus résolument à tous
les périls. » Les Dardaniens, bouleversés, pleuraient et a
vant tous le bel Iule, dont cette image de sa propre piété
filiale étreint le c-ur. Il dit alors : « Soie tranquille
; tout sera digne de tes grands desseins. Ta mère sera la
mienne : il ne lui manquera que le nom de Créuse. Celle q
ui a donné le jour à un fils tel que toi a droit aux plus
hautes faveurs. Quel que soit le succès de ton entreprise,
j-en atteste cette tête par laquelle mon père a l-habitud
e de jurer, tout ce que je te promets à ton retour, si la
chose réussit, je l-assure à ta mère et à tous ceux de ton
sang. » Il dit en pleurant ; puis il détache de son épaul
e une épée à poignée d-or et la gaine d-ivoire à laquelle
0391elle est ajustée, chef-d–uvre du grand artiste gnossi
en Lycaon. Mnesthée donne à Nisus la peau et la dépouille
hérissée d-un lion ; le fidèle Alétès échange avec lui son
casque. Aussitôt, bien armés, les deux jeunes gens se met
tent en route. Tous les chefs troyens, jeunes et vieux, le
s accompagnent de leurs v-ux jusqu-aux portes ; et le bel
Iule, qui n-attend pas les années pour montrer le courage
et les soucis d-un homme, les charge de nombreux messages
pour son père ; mais la brise les disperse tous et en fait
un vain présent aux nuages.

Ils sont sortis ; ils ont franchi le fossé, et, dans l-om
bre de la nuit, ils gagnent le camp qui leur sera fatal, m
ais pas avant qu-ils n-aient causé la perte de nombreux en
nemis. Ça et là, dans l-herbe, ils voient des corps étendu
s qui ont succombé au sommeil ou à l-ivresse, sur le rivag
e des chars le timon en l-air, des hommes couchés entre le
s harnais et les roues, des armes et des vases à vin pêle-
mêle sur le sol. Le premier, le fils d-Hyrtacus prit la pa
role : « Euryale, il faut oser ! L-occasion nous fait sign
0392e. Voici le chemin. Toi, pour qu-aucune patrouille ne
nous surprenne dans le dos, veille et regarde au loin. Moi
, je vais nettoyer le passage et te frayer une large route
. » Il dit, puis se tait ; aussitôt, l-épée à la main, il
s-attaque au superbe Rhamnès qui se trouvait élevé sur un
haut amoncellement de tapis et ronflait à pleins poumons.
Il était roi et en même temps l-augure le plus cher au roi
Turnus ; mais sa science augurale ne put écarter la catas
trophe. Tout à côté, Nisus égorge trois des serviteurs de
Rémus couchés confusément parmi des armes, puis son écuyer
et son cocher qui dormait aux pieds de ses chevaux et don
t il coupe la tête pendante. Il la tranche aussi au maître
lui-même et laisse le tronc se vider à gros bouillons. La
terre et le lit fument de ce sang noir. C-est le tour de
Lamyrus, de Lamus, du jeune Serranus : il avait joué la pl
us grande partie de la nuit ; il était d-une beauté remarq
uable, et vaincu par le dieu du vin, dont il avait abusé,
il gisait : heureux s-il avait égalé la durée de son jeu à
celle de la nuit et s-il l-avait prolongé jusqu-à l-auror
e. Ainsi un lion à jeun, qui n-obéit qu-à sa faim sauvage,
0393 jette la confusion dans une bergerie pleine, déchire,
dévore les faibles bêtes muettes d-épouvante et frémit, l
a gueule sanglante.

Euryale ne faisait pas moins de massacre. Lui aussi enfla
mmé et emporté par la fureur, il abat au passage et au has
ard une foule d-inconnus, Fadus, Herbésus, Rhétus, Abaris,
frappés à leur insu, sauf Rhétus qui veillait et voyait t
out ; mais, en proie à l-épouvante, il se cachait derrière
un grand cratère. Comme il se levait, Euryale lui plongea
son épée jusqu-à la garde dans la poitrine et l-en arrach
a avec la vie. Rhétus vomit une âme de pourpre et rend en
expirant des flots mêlés de vin et de sang. Et le bouillan
t Euryale poursuit son carnage clandestin. Déjà il approch
ait du quartier de Messape. Là, il voyait les derniers feu
x s-éteindre et les chevaux, attachés selon l-usage, qui b
routaient le gazon, lorsque Nisus lui dit rapidement (car
il le sentait entraîné par la furieuse passion du massacre
) : « Cessons ; le jour, qui nous serait funeste, approche
. Nous nous sommes assez vengés. La route est frayée à tra
0394vers les ennemis. » Ils abandonnent de nombreux objets
en argent massif, pris sur les guerriers, et des armes et
des cratères, et aussi de beaux tapis. Euryale voit les p
halères de Rhamnès et son baudrier orné de bulles d-or, qu
e jadis avait envoyé à Rémulus de Tibur le très riche Cédi
cus qui désirait se l-attacher, bien que loin de lui, par
les liens de l-hospitalité. Lorsque Rémulus mourut, il le
légua à son petit-fils ; mais, après sa mort, les Rutules
s-en étaient saisis dans le butin de guerre. Euryale le pr
end vivement et le suspend pour peu de temps à ses fortes
épaules. Puis il se coiffe du casque de Messape qui semble
fait pour lui et qu-une aigrette décore. Tous deux sorten
t du camp et gagnent des lieux plus sûrs.

Cependant une avant-garde de cavaliers partie de la ville
latine, tandis que le reste de l-armée en ordre de batail
le s-attarde dans la plaine, s-avançait et apportait des m
essages au roi Turnus. Ils étaient trois cents armés de bo
ucliers aux ordres de Volcens. Déjà ils approchaient du ca
mp et atteignaient les murs lorsqu-ils voient de loin les
0395deux jeunes gens qui obliquaient par un sentier à gauc
he. Dans l-ombre à peine éclairée de la nuit, le casque de
l-oublieux Euryale le trahit et réfléchit les rayons de l
a lune. Ce ne fut pas sans conséquence. Du milieu de sa tr
oupe Volcens crie : « Arrêtez, là-bas. Pourquoi prenez-vou
s cette route ? Qui êtes-vous sous ces armes ? Où allez-vo
us ? » Ils ne répondent rien, accélèrent leur fuite dans l
a forêt et se fient à la nuit. Les cavaliers se portent au
x débouchés des chemins connus et ainsi, de tous côtés, fe
rment les issues.

La forêt s-étendait très loin, hérissée de buissons et d-
yeuses noires, remplie par des fourrés de ronces. Quelques
rares pistes luisaient dans les pâquis obscurs. Les ténèb
res des branches, le poids de son butin entravent Euryale,
et la crainte le désoriente. Nisus fuit ; déjà, sans rien
savoir, il avait échappé aux ennemis et aux lieux qui, de
puis, du nom d-Albe, furent appelés Albains, – le roi Lati
nus y avait alors de hautes bergeries, – quand il s-arrêta
, et regarda vainement en arrière : son ami avait disparu.
0396 « Malheureux Euryale, où t-ai-je laissé ? Comment te
retrouver en refaisant de nouveau tout ce chemin compliqué
dans cette forêt traîtresse ? » Il revient sur ses pas, o
bserve et suit ses traces, erre au milieu des buissons sil
encieux.

Il entend les chevaux ; il entend le bruit et les appels
de la poursuite. Peu après, une clameur arrive à ses oreil
les ; il aperçoit Euryale, qui, trahi par le terrain et la
nuit, affolé par une attaque tumultueuse et soudaine, se
débat vainement contre tout un détachement qui l-a surpris
et qui l-entraîne. Que faire ? Avec quelles forces, quell
es armes délivrer son ami ? Se jettera-t-il au milieu des
ennemis pour mourir et hâtera-t-il par ses blessures une m
ort glorieuse ? Le bras ramené en arrière, il brandit son
javelot et, les yeux levés vers la Lune au haut du ciel, i
l lui adresse cette prière : « – déesse, sois-moi favorabl
e, seconde mon entreprise, honneur des astres, gardienne d
es bois, fille de Latone. Si jamais mon père Hyrtacus a po
rté pour moi des offrandes à tes autels, si j-y ai moi-mêm
0397e ajouté celles de mes chasses, les suspendant à la vo
ûte de ton temple ou les clouant à son fronton sacré, acco
rde-moi de jeter la panique dans ce peloton d-hommes et di
rige mes traits à travers les airs. »

Il dit, et de tout son effort il lance le fer. Le javelot
vole, fend les ombres de la nuit et vient, en face, se fi
xer dans le bouclier de Sulmon ; là, il se brise, et, le b
ois s-étant fendu, il traverse le c-ur. L-homme roule, vom
issant un ruisseau de sang tiède, et, déjà froid, de longs
râles secouent ses flancs. On regarde de tous les côtés.
Et voici que, rendu plus audacieux, Nisus brandissait un a
utre trait à la hauteur de l-oreille. Pendant que les cava
liers s-agitent, le javelot part, siffle et transperce les
deux tempes de Tagus et s-arrête, tiède de sang, au milie
u du cerveau. Volcens enrage atrocement : il ne voit nulle
part ni le bras qui a lancé ces traits ni sur qui déverse
r sa fureur. « Mais toi du moins, tu paieras de ton sang t
out chaud la mort de ces deux hommes ! » dit-il ; et, l-ép
ée à la main, il marchait sur Euryale. Alors terrifié, hor
0398s de lui, Nisus pousse un cri : il ne peut se cacher p
lus longtemps dans l-ombre ni résister à sa grande douleur
: « Moi ! Moi ! C-est moi qui ai tout fait ! Tournez vos
armes contre moi, Rutules ! C-est moi le coupable. Il n-a
rien osé, rien pu faire. J-en atteste le ciel et les astre
s qui savent. Il a seulement trop aimé son malheureux ami.
»

Il parlait ainsi, mais l-épée, poussée avec force, a trav
ersé les côtes du jeune homme et rompt sa blanche poitrine
. Euryale roule dans la mort ; ses beaux membres sont baig
nés de sang, et sa tête défaillante retombe sur ses épaule
s. Ainsi une fleur éclatante, coupée par la charrue, langu
it et meurt ou, la tige lasse, les pavots courbent la tête
sous la pluie lourde. Mais Nisus se rue au milieu des Rut
ules ; il ne cherche que le seul Volcens ; il ne s-attache
qu-au seul Volcens. Les ennemis, serrés tout autour de lu
i et de près, cherchent à l-écarter ; il n-en menace pas m
oins l-homme et fait tournoyer l-éclair de son épée jusqu-
à ce qu-il la lui ait plongée, bien en face, dans sa bouch
0399e criante ; il aura en mourant arraché la vie à son en
nemi. Percé de coups, il se jette sur le corps sans vie d-
Euryale, et c-est alors seulement qu-il trouve le repos et
la tranquillité de la mort.

Couple heureux, si mes chants ont quelque pouvoir, jamais
le temps ne vous effacera de la mémoire des âges, tant qu
e la maison d-Enée occupera le roc immobile du Capitole et
que le sénat romain aura l-empire du monde.

Les Rutules, en pleurs, que leur victoire a chargés de dé
pouilles et de butin, portent dans leur camp le cadavre de
Volcens. Au camp, la désolation n-était pas moins grande
: on a trouvé Rhamnès sans vie et d-autres chefs enveloppé
s dans le même massacre, Serranus et Numa. La foule s-attr
oupe autour de ces cadavres, de ces mourants, dans cet end
roit où vient de se commettre un carnage encore chaud et o
ù coulent à pleins bords des ruisseaux de sang qui écument
. On se montre et on reconnaît parmi les dépouilles des de
ux Troyens le brillant casque de Messape et ses phalères r
0400ecouvrées avec tant de peine.

Déjà l-Aurore, quittant la couche empourprée de Tithon, c
ommençait à baigner la terre de lumière nouvelle ; déjà le
soleil brillait et les choses avaient repris leurs couleu
rs, quand Turnus, ceint lui-même de ses armes, appelle aux
armes les guerriers ; chacun des chefs range ses bataillo
ns d-airain en ordre de bataille et, par tous les bruits q
ui courent, exaspère leur fureur. Bien plus, ils dressent
sur des piques les têtes d-Euryale et de Nisus, pitoyable
trophée, et les promènent en poussant de grands cris. Les
durs compagnons d-Enée ont rangé leurs troupes sur les rem
parts à gauche (car la droite du camp est défendue par le
fleuve). Ils commandent leurs énormes fossés et se tiennen
t au haut des tours, très inquiets, et en même temps très
émus de voir les deux têtes qu-ils connaissaient trop bien
, les malheureux ! ruisseler d-un sang noir.

Cependant la Renommée, messagère aux ailes rapides, court
à travers la cité épouvantée et touche les oreilles de la
0401 mère d-Euryale. Subitement la chaleur a quitté les os
de la malheureuse ; ses fuseaux lui sont tombés des mains
, sa laine s-est déroulée. Elle s-élance, l-infortunée et,
avec des hurlements de femme, s-arrachant les cheveux, dé
mente, elle court d-abord aux remparts et au premier rang.
Guerriers, dangers, projectiles, rien n-existe pour elle
; mais elle remplit le ciel de ses plaintes : « Est-ce ain
si que je te revois, Euryale ? Toi, ce tardif appui de ma
vieillesse, tu as pu me laisser seule ? Cruel ! Il n-a mêm
e pas été donné à ta misérable mère de te dire adieu quand
tu es allé à de si grands périls. Hélas, tu gis sur une t
erre inconnue, proie des chiens et des oiseaux du Latium ;
et moi, ta mère, je n-ai ni mené tes funérailles, ni ferm
é tes yeux, ni lavé tes blessures, ni couvert ton corps de
ce tissu auquel, nuit et jour, je me hâtais de travailler
pour toi et qui consolait mes soucis de vieille femme. Où
te chercher ! Quel coin de terre possède maintenant ton c
orps, tes membres arrachés, les lambeaux de ton cadavre ?
Ce que j-ai là devant les yeux, c-est donc tout ce que tu
me rapportes de toi ? Est-ce pour cela que j-ai traversé t
0402erres et mers ? Percez-moi, si vous avez quelque pitié
, Rutules ; lancez sur moi tous vos traits : commencez par
moi : que votre fer m-anéantisse ! Ou toi, puissant père
des dieux, prends-moi dans ta miséricorde ; d-un éclat de
ta foudre précipite au Tartare mon odieuse tête, puisque j
e ne puis rompre autrement une vie qui m-est à charge. » C
es sanglots ébranlaient les c-urs ; la tristesse et les gé
missements se communiquaient à tous les rangs ; ils abatta
ient les courages, ils affaiblissaient les guerriers. Idae
us et Actor, sur l-ordre d-Ilionée et d-Iule qui pleurait
beaucoup, prennent la malheureuse, dont les lamentations e
nflammaient la douleur de tous, et la portent dans sa deme
ure.

Mais le clairon d-airain a fait retentir au loin son chan
t terrible. Une clameur lui répond et le ciel en mugit. Le
s Volsques, d-un même mouvement, ont formé la tortue et se
hâtent ; ils se préparent à combler les fossés, à arrache
r les palissades. Les uns cherchent un accès et des endroi
ts où poser les échelles et escalader les murs, là où la l
0403igne des troupes est moins dense et où les rangs ont l
e plus d-éclaircies. Les Troyens, de leur côté, font pleuv
oir sur eux toute espèce de projectiles et les repoussent
à grands coups d-épieux, en gens qu-une longue guerre acco
utuma à défendre des remparts. Ils roulaient des rochers é
crasants pour rompre à la première occasion cette voûte d-
acier, cependant que les Latins n-en sont pas moins ardent
s à braver tous les chocs sous l-épaisse carapace de leur
tortue. Mais ils ne peuvent plus tenir. Les Troyens, là où
l-ennemi se ramasse et les menace, roulent et lâchent une
masse monstrueuse qui écrase les Rutules, sur une large é
tendue, et brise leur toit de boucliers. Malgré leur audac
e, les Rutules en ont assez d-une lutte où l-on ne voit pa
s l-ennemi ; et c-est avec des armes de jet qu-ils s-effor
cent de chasser les Troyens de leurs retranchements. D-aut
re part Mézence, d-un horrible aspect, brandissait dans sa
main étrusque un pin enflammé et lançait des flammes fume
uses. Messape, lui, dompteur de chevaux, fils de Neptune,
détruit les palissades et demande des échelles pour les mu
rs.
0404
– vous, Muses, et toi, Calliope, je vous en prie, inspire
z mes chants ; dites-moi quels carnages, quelles funéraill
es fit alors Turnus ; quels guerriers chaque combattant a
envoyés à Orcus, et déroulez avec moi le rouleau de cette
énorme guerre. -Il vous en souvient, déesses ; et vous pou
vez nous le rappeler-.

Il y avait une tour dont le regard mesurait difficilement
la hauteur, munie de ponts très hauts, dans une admirable
situation. Les Italiens unissaient toutes leurs forces po
ur l-emporter d-assaut et déployaient toutes leurs ressour
ces pour la renverser. Les Troyens, eux, la défendaient à
coups de pierres et, par ses larges meurtrières, répandaie
nt une grêle de traits. Le premier, Turnus y lança une tor
che ardente et lui attacha l-incendie au flanc. La flamme,
qu-attisait le vent, s-empare de la charpente, se fixe au
x montants qu-elle dévore. Les assiégés en désordre, perda
nt la tête, veulent fuir le fléau ; en vain. Pendant qu-il
s se pressent et se portent tous ensemble du côté où le fe
0405u n-a pas pris, la tour, sous leur poids, s-est soudai
n écroulée avec un fracas de tonnerre dont le ciel se remp
lit. A demi morts, entraînés par l-épouvantable masse, ils
tombent à terre percés de leurs propres traits, et les éc
lats de bois leur défonçant la poitrine. A peine Hélénor e
t Lycus, seuls, ont échappé à la catastrophe. Hélénor, dan
s la fleur de l-âge, était le fils du roi de Méonie et d-u
ne esclave, Licymnie, qui l-avait élevé secrètement et l-a
vait envoyé comme guerrier à Troie malgré la défense. Humb
le soldat, il était armé à la légère d-une simple épée et
d-un bouclier sans emblème. Lorsqu-il se vit au milieu des
milliers d-hommes de Turnus et de tous côtés enveloppé de
troupes latines, comme une bête sauvage dans un cercle se
rré de chasseurs, – furieuse contre les traits, elle sait
qu-elle va mourir, s-élance et d-un bond saute par-dessus
les épieux, – ainsi le jeune homme se rue à la mort au mil
ieu des ennemis et court là où il voit la grêle des traits
plus épaisse.

Mais Lycus, bien plus léger à la course, à travers les en
0406nemis, à travers les armes, fuit, atteint le rempart,
s-efforce d-en saisir le créneau et de prendre la main de
ses compagnons. Turnus, aussi rapide que lui et qui le pre
sse de son javelot, l-interpelle d-un accent de triomphe :
« Fou, as-tu espéré que tu pourrais nous échapper ? » Il
saisit son corps suspendu et l-arrache avec un large pan d
e mur. Tel, l-oiseau de Jupiter, porteur de foudre, enlève
jusqu-au plus haut du ciel, dans ses serres recourbées, u
n lièvre ou un cygne au corps blanc ; ou tel le loup de Ma
rs arrache de l-étable un agneau que redemandent les longs
bêlements de sa mère. De toutes parts une clameur s-élève
; on s-avance, on comble les fossés avec de la terre rapp
ortée ; et d-autres lancent des torches enflammées au faît
e des tours.

Ilionée d-un énorme rocher, un fragment de montagne, écra
se Lucétius qui s-approchait d-une porte, la flamme au poi
ng ; Liger terrasse Emathion ; Asilas, Gorynée, l-un adroi
t à lancer le javelot, l-autre habile à décocher de loin l
a flèche qui surprend ; Cénée tue Ortygius ; Turnus tue le
0407 vainqueur Cénée ; et Turnus tue Itys, Clonius, Dioxip
pe, Promolus, Sagaris et Idas debout sur le devant d-une h
aute tour. Capys tue Privernus ; la lance légère de Thémil
la l-avait d-abord effleuré ; l-imprudent rejette son bouc
lier et porte la main à sa blessure. Alors une flèche ailé
e arrive ; sa main est clouée à son flanc gauche ; et le t
rait a secrètement rompu ses poumons d-une blessure mortel
le.

Sous des armes magnifiques, le fils d-Arcens, revêtu d-un
e chlamyde brodée à l-aiguille et teinte de la sombre pour
pre ibérienne, était d-une beauté remarquable. Son père, q
ui l-avait envoyé à la guerre, l-avait élevé dans le bois
sacré de Mars, sur les bords du Symèthe où l-autel secoura
ble de Palicus est arrosé du sang des victimes. Mézence dé
pose ses javelots, saisit sa fronde stridente, en fait tou
rnoyer trois fois autour de sa tête la lanière tendue et,
d-un plomb qui a fondu en traversant l-air, il fend au mil
ieu le front du jeune homme et l-étend mort sur le sable d
ont il recouvre une large place.
0408
Ce fut alors, dit-on, qu-Ascagne, habitué jusqu-ici à n-e
ffrayer que les bêtes fuyantes, lança une flèche rapide, s
a première flèche de guerre et, de sa main, terrassa le fo
rt Numanus, surnommé Rémulus, qui avait récemment épousé l
a s-ur cadette de Turnus. Ce guerrier allait devant les li
gnes vociférant la louange et l-injure, et, le c-ur enflé
de sa nouvelle et royale alliance, s-avançait énorme en cr
iant : « N-avez-vous pas honte de recommencer à vous faire
assiéger dans vos retranchements, Phrygiens deux fois cap
tifs, et à opposer des remparts à la mort ? Les voilà ceux
qui, les armes à la main, viennent épouser nos femmes ! Q
uel dieu, quelle démence vous a poussés en Italie ? Point
d-Atrides ici ; point d-Ulysse beau parleur ! Nous sommes
une race de souche dure ; nos enfants à peine nés, nous le
s plongeons dans les fleuves où la cruelle glace des eaux
les endurcit. Jeunes, ils passent les nuits à la chasse et
sans cesse battent les forêts. Leurs jeux, c-est de dompt
er les chevaux, de tendre l-arc et de lancer la flèche. No
tre jeunesse endurante, accoutumée à vivre de peu, dompte
0409la terre sous son hoyau ou ébranle les places fortes à
la guerre. Nous passons toute notre vie à manier le fer,
et du revers de nos lances nous fatiguons le dos des jeune
s taureaux. La lente vieillesse ne débilite pas nos forces
et n-entame pas la vigueur de notre âme. Le casque presse
encore nos cheveux blancs ; nous aimons toujours à rappor
ter de nouvelles dépouilles et à vivre de butin. A vous le
s vêtements brodés de safran et de pourpre éclatante, et l
a fainéantise et le goût des danses, et les tuniques à lon
gues manches et les mitres à n-uds de ruban ! – véritables
Phrygiennes, car vous n-êtes pas des Phrygiens, allez sur
les hauteurs du Dindyme où vous êtes habitués à entendre
la flûte au double son. Les tambourins de la Mère Idéenne
et les flûtes du Bérécynthe vous appellent : laissez les a
rmes aux hommes et renoncez au fer. »

Ces jactances et ces cruelles bravades, Ascagne ne put le
s supporter ; tourné vers cet insulteur, il ajuste sa flèc
he sur la corde de son arc faite de crins de cheval, puis,
écartant ses bras pour le tendre, il s-arrête et supplian
0410t adresse cette prière à Jupiter : « Tout-puissant Jup
iter, sois favorable à mon audacieuse entreprise. A mon to
ur j-apporterai dans ton temple de solennelles offrandes ;
j-immolerai au pied de ton autel un jeune taureau aux cor
nes dorées, tout blanc, qui portera la tête aussi haut que
sa mère, menacera déjà de son front, et sous ses pieds ép
arpillera l-arène. » Le Père l-entendit ; dans une partie
du ciel sereine, le tonnerre gronda à gauche, et en même t
emps résonna l-arc qui porte la mort. La flèche, ramenée e
n arrière, fuit avec un horrible sifflement ; elle atteint
la tête de Rémulus et de son fer lui traverse les tempes.
« Va, insulte à la valeur par d-insolents discours ! Voic
i la réponse aux Rutules des Phrygiens deux fois captifs !
» Ascagne n-en dit pas plus ; les Troyens y applaudissent
par une grande clameur ; ils frémissent d-allégresse et l
eur courage s-élève jusqu-aux astres.

Apollon à la belle chevelure se trouvait alors, dans le c
iel, assis sur un nuage et regardait au-dessous de lui les
armées de l-Ausonie et le camp assiégé ; il adresse ces m
0411ots au jeune vainqueur, Iule : « Honneur à toi, enfant
! Déploie ta valeur toute neuve ; c-est ainsi qu-on monte
aux astres, fils de dieux et qui seras père de dieux. A j
uste titre le destin veut la fin de toutes les guerres sou
s la race d-Assaracus. Troie ne te suffit plus. » En disan
t ces mots le dieu descend des hauteurs de l-éther, écarte
les haleines des vents et va droit vers Ascagne. Il chang
e son visage en celui du vieux Butès, autrefois l-écuyer d
u Dardanien Anchise et le fidèle gardien de son seuil. Le
père d-Ascagne l-avait donné comme compagnon à son fils. A
pollon s-avançait pareil en tout au vieillard ; même voix,
même teint ; mêmes cheveux blancs ; mêmes armes aux sons
terribles. Et il adresse ces paroles à l-ardent Iule : « F
ils d-Enée, qu-il te suffise d-avoir impunément fait tombe
r Numanus sous tes traits. Le grand Apollon te consent cet
te première gloire et n-est pas jaloux de tes armes égales
aux siennes. Pour le reste, enfant, cesse de te battre. »
Apollon n-a pas encore achevé ces paroles qu-il échappe a
ux regards humains et s-évanouit loin des yeux en légère v
apeur. Les chefs troyens ont reconnu le dieu et ses flèche
0412s divines ; et dans sa fuite ils entendirent résonner
son carquois. Ils s-appuient sur les paroles et l-autorité
de Phébus pour retenir Ascagne avide de combattre. Eux-mê
mes, ils retournent aux combats et engagent leur vie dans
tous les dangers à ciel ouvert. Un cri s-élève et court su
r la ligne des remparts. Les arcs puissants sont tendus ;
les lanières des javelots tournoient ; tout le sol est jon
ché de traits ; alors les boucliers et les casques creux s
-entrechoquent et retentissent ; l-âpre mêlée surgit. Ains
i, venue du couchant, au temps des pluvieux Chevreaux, l-a
verse fouette la terre ; ainsi les nuages chargés de grêle
se précipitent sur la mer, quand Jupiter hérissé d-autans
fait tourbillonner les trombes d-eau et déchire au ciel l
es nuées creuses.

Pandarus et Bitias, fils de l-Idéen Alcanor, que la silve
stre Iéra a élevés dans un bois consacré à Jupiter, jeunes
gens dont la taille atteint les sapins et les montagnes d
e leur patrie, confiants dans leurs armes, ouvrent la port
e que le commandement de leur chef leur a confiée et ne cr
0413aignent pas de défier l-ennemi d-entrer dans leurs mur
s. Eux-mêmes à l-intérieur des remparts, à droite et à gau
che, ils sont postés devant les tours, le fer à la main, l
-aigrette étincelant sur leur tête altière. Tels, aux bord
s des eaux limpides, sur les rives du Pô ou du riant Adige
, se dressent deux chênes aériens, dont la tête, que n-a j
amais entamée le fer, s-élève au ciel et se balance très h
aut. Dès qu-ils voient le passage ouvert, les Rutules font
irruption. Bientôt Quercens, Aquiculus aux belles armes,
l-impétueux Tmarus, le belliqueux Hémon avec toutes leurs
troupes ont tourné le dos ou ont laissé leur vie sur le se
uil même de cette porte. Alors la rage des combattants gra
ndit ; les Troyens se portent déjà en masse du même côté ;
ils osent en venir aux mains et pousser l-attaque hors de
s remparts.

Le chef Turnus, sur un point opposé, faisait fureur et je
tait le désordre parmi les assiégés quand on lui apporte l
a nouvelle que l-ennemi s-acharne à un nouveau carnage et
laisse les portes ouvertes. Il abandonne son entreprise et
0414, transporté d-une monstrueuse colère, il court à la p
orte dardanienne et sur les deux frères arrogants. Et d-ab
ord Antiphatès se présente le premier, fils naturel d-une
femme Thébéenne et du haut Sarpédon ; Turnus l-étend à ter
re d-un coup de javelot. Le cornouiller italien vole à tra
vers les airs où rien ne lui résiste, traverse l–sophage
et descend au fond de la poitrine ; la caverne de la noire
blessure rend un flot écumant ; et le fer s-échauffe dans
le poumon transpercé. Puis Turnus abat de son épée Mérops
, Erymas, Aphidnus. Mais contre Bitias dont les yeux brûle
nt et dont le c-ur frémit, ce n-est pas un javelot qu-il l
ance, car sa vie était à l-épreuve d-un javelot ; c-est un
e phalarique puissamment brandie, qui part terriblement st
ridente et arrive comme la foudre ; ni le double cuir de t
aureau du bouclier ni la fidèle cuirasse aux doubles maill
es d-or ne peuvent en soutenir le choc ; le colosse chance
lle et tombe. La terre en gémit ; et l-énorme boucher y fa
it un bruit de tonnerre. Ainsi parfois, sur le rivage eubé
en de Baïes, tombe un môle de pierre construit avec de vas
tes quartiers de roc et jeté dans la mer ; il s-abat et, d
0415ans sa chute, va heurter les profondeurs de l-abîme ;
la mer est bouleversée ; des sables noirs montent à la sur
face ; à ce fracas, tremble la haute Prochyta, et le dur l
it de rocs d-Inarimé qui, par l-ordre de Jupiter, pèse sur
le corps de Typhée.

Alors Mars, le dieu puissant des armes, ranime le courage
des Latins, renouvelle leurs forces et retourne dans leur
c-ur de vifs aiguillons tandis qu-aux Troyens il envoie l
a Fuite et la sombre Terreur. Ils accourent de toutes part
s, maintenant que l-occasion de se battre leur est donnée
et que le dieu de la guerre a passé dans leurs âmes. Panda
rus, à la vue de son frère étendu dans la poussière, compr
enant que la fortune a changé et que l-issue du combat est
devenue incertaine, appuie contre la porte ses larges épa
ules, la fait d-un vigoureux effort tourner sur ses gonds
et laisse un grand nombre des siens hors des murs, engagés
dans une dure mêlée ; mais en même temps il reçoit et enf
erme avec lui ceux qui se sont rués. L-insensé ! Il n-a pa
s vu le roi Rutule qui au milieu de la foule a forcé le pa
0416ssage, et, de lui-même, il l-a enfermé dans le camp, t
igre monstrueux dans un faible troupeau. Une flamme nouvel
le a jailli des yeux de Turnus ; ses armes rendent un son
horrible ; son sanglant panache tremble sur son cimier ; s
on bouclier lance des feux et des éclairs. Les compagnons
d-Enée, en désordre, ont soudain reconnu l-odieux visage,
les membres énormes. Alors l-immense Pandarus s-élance, et
, bouillonnant de fureur, dit au meurtrier de son frère :
« Ce n-est pas ici le palais d-Amata, la dot de ta femme ;
ce ne sont point ici les murs de ta ville natale Ardée qu
i t-enferment, Turnus. Tu as sous les yeux un camp d-ennem
is, et je te défie d-en sortir. » Turnus sourit et lui rép
ond tranquillement : « Commence, si tu as du courage, et v
iens te mesurer à moi. Tu raconteras à Priam qu-ici tu as
trouvé un nouvel Achille. » Il dit. Pandarus, de toutes se
s forces tendues, lance une javeline chargée de ses n-uds
et de son écorce brute. Les airs seuls en sont blessés. La
Saturnienne Junon a détourné le coup qui venait, et la ja
veline s-est enfoncée dans la porte. « A ton tour, dit Tur
nus ; mais tu n-échapperas pas au trait que ma main brandi
0417t avec force ; car le trait et la blessure qui partent
de cette main ne sont pas de ceux qu-on évite. » A ces mo
ts, il se dresse de toute sa hauteur, lève son épée et pes
ant de tout son poids sur la lame, fend en deux le front d
e Pandarus entre les deux tempes et d-une monstrueuse bles
sure sépare ses joues imberbes. L-air retentit ; la terre
est ébranlée par l-énorme masse. Son cadavre allonge sur l
e sol ses membres inertes et ses armes que sa cervelle ens
anglante ; et les deux moitiés de sa tête retombent égalem
ent sur ses deux épaules.

Epouvantés, les Troyens en déroute prennent la fuite, se
dispersent, et si, dans ce moment, l-idée était venue au v
ainqueur de rompre lui-même les barrières et d-ouvrir les
portes à ses guerriers, c-eût été le dernier jour de la gu
erre et de la nation troyenne. Mais la fureur qui le brûle
et la passion démente du carnage l-ont jeté au milieu des
rangs ennemis. Il s-attaque d-abord à Phaléris et à Gygès
dont il coupe le jarret ; il saisit leurs javelots et les
fait pleuvoir sur le dos des fuyards. Junon lui prête for
0418ces et courage. Il ajoute comme compagnons à ses victi
mes Halys, Phégée dont il perce le bouclier ; Alcandre, Ha
lius, Noëmon, Prytanis qui ne savaient rien et qui continu
aient de combattre sur les remparts. Lyncée marchait contr
e lui et appelait ses compagnons ; Turnus le prévient, l-é
pée haute, l-attaque à droite au moment où il descend du t
alus et, d-un seul coup d-épée, fait rouler au loin sa têt
e et son casque. Puis il immole Amycus, le destructeur des
bêtes sauvages, le chasseur le plus habile à tremper les
traits et à armer le fer de sucs empoisonnés ; Clytius fil
s d-Eole, Créthée chéri des Muses, Créthée leur compagnon,
qui aimait tant les chants et la cithare et les rythmes s
ur les cordes bien tendues ; il chantait toujours les chev
aux, les armes des guerriers et les batailles.

Enfin les chefs troyens, Mnesthée et l-impétueux Séreste,
ont appris le massacre des leurs ; ils voient leurs solda
ts dispersés, l-ennemi dans les murs ; et Mnesthée s-écrie
: « Où voulez-vous fuir ? Où courez-vous ? Avez-vous d-au
tres murs, d-autres fortifications ? Un seul homme, citoye
0419ns, et encore entouré de tous côtés par vos retranchem
ents, aura donc fait impunément un tel carnage dans cette
ville et aura précipité chez Orcus l-élite de notre jeunes
se ? Lâches que vous êtes, vous n-avez donc ni honte ni pi
tié de votre malheureuse patrie, de vos anciens dieux, du
grand Enée ? » Ces paroles sont du feu pour les Troyens ;
ils reprennent de l-assurance, et font face à l-ennemi, le
s rangs serrés. Turnus peu à peu se retire de la mêlée, se
rapproche du fleuve et de la partie du camp baignée par s
es eaux. Les Troyens ne l-en pressent qu-avec plus d-ardeu
r en poussant de grands cris, et leur nombre grossit. Lors
qu-une troupe de chasseurs accable un lion féroce et lui p
résente ses épieux menaçants, l-animal terrifié mais terri
ble, les yeux farouches, recule ; sa fureur et sa vaillanc
e lui défendent de tourner le dos ; et, malgré son désir,
il ne saurait s-élancer contre les hommes à travers leurs
traits ; ainsi Turnus incertain lâche pied lentement, et s
on âme bout de colère. Deux fois même il fonce sur le gros
des ennemis et deux fois il les met en déroute le long de
s remparts ; mais bientôt toutes les troupes de toutes les
0420 parties du camp se sont réunies contre lui, et la Sat
urnienne Junon n-ose plus soutenir ses forces ; car, du ci
el, Jupiter a envoyé à sa s-ur l-aérienne Iris porteuse d-
ordres fermes, si Turnus ne s-éloigne pas des hauts rempar
ts troyens. Ainsi abandonné, le jeune homme ne peut plus r
ésister ni de l-épée ni du bouclier ; il est enseveli sous
la grêle des traits qu-on lui lance de toutes parts. Les
projectiles crépitent sur son casque sonore autour des tem
pes ; son armure d-airain d-une seule pièce se fend sous l
e choc des pierres ; son panache est arraché, éparpillé ;
son bouclier ne suffit plus à repousser les coups. Les Tro
yens avec leurs lances, Mnesthée lui-même pareil à la foud
re, redoublent leurs assauts. La sueur ruisselle sur tout
son corps et, mêlée à la poussière, l-inonde d-un flot noi
râtre. Il peut à peine respirer ; un halètement pénible se
coue ses membres las. Enfin, d-un bond, la tête en avant,
il s-est précipité dans le fleuve avec toutes ses armes. L
e fleuve l-a reçu dans son gouffre et l-a soulevé mollemen
t sur ses eaux blondes, puis, lavé du carnage, l-a rendu j
oyeux à ses compagnons.
0421
LIVRE X

Cependant le tout-puissant Olympe ouvre ses portes ; le p
ère des dieux et le souverain des hommes convoque l-assemb
lée des immortels dans la résidence étoilée d-où son regar
d plonge sur toutes les terres, sur le camp des descendant
s de Dardanus et sur les peuples latins. Les dieux prennen
t place dans le palais ouvert à deux battants ; et Jupiter
prend la parole.

« Augustes habitants du ciel, pourquoi ce changement de r
ésolution et ces hostilités entre vous et cet acharnement
? Je n-avais pas permis que l-Italie entrât en guerre avec
les Troyens. Que signifie cette discorde qui enfreint mes
commandements ? Quelle crainte a persuadé ou à ceux-ci ou
à ceux-là de s-armer et d-attaquer ? Le temps viendra mar
qué pour les combats ; il est inutile de le hâter ; il vie
ndra quand la farouche Carthage s-ouvrira les Alpes et lan
cera contre les collines romaines un immense désastre. Les
0422 haines auront alors licence de s-affronter et de se l
ivrer au pillage. Maintenant, tenez-vous en repos, et ente
ndez-vous de bon c-ur, selon mon désir. »

Jupiter n-en dit pas davantage. Vénus, belle comme l-or,
lui répondit plus longuement : « – père, ô puissance étern
elle qui règne sur les hommes et sur le monde, car, si ce
n-est toi, qui pourrions-nous implorer ? Tu vois les insul
tes des Rutules, et au milieu d-eux Turnus emporté par ses
chevaux sans pareils, et l-orgueilleuse ruée de ce favori
de Mars ? Leurs remparts n-enferment plus les Troyens, ne
les protègent plus. C-est dans leur enceinte, jusqu-au mi
lieu de leurs retranchements, que les combats se livrent ;
et leur sang inonde les fossés. Enée absent n-en sait rie
n. Ne permettras-tu jamais qu-ils soient délivrés d-un siè
ge ? De nouveau, l-ennemi menace les murs d-une Troie rena
issante ; une nouvelle armée l-enveloppe ; de nouveau le f
ils de Tydée se lèvera de l-Etolienne Arpi contre les Troy
ens. En vérité, je le crois, il ne me reste qu-à recevoir
encore une blessure. Moi, ta fille, je n-ai plus qu-à atte
0423ndre le coup de lance d-un homme. Si c-est sans ton co
ngé et malgré toi que les Troyens ont abordé en Italie, qu
-ils expient leur faute ; et refuse-leur ton secours. Mais
si, en y venant, ils ont obéi à tant d-oracles des dieux
et des Mânes, pourquoi peut-on aujourd-hui renverser tes o
rdres et fonder de nouveaux destins ? Faut-il te rappeler
les navires incendiés sur le rivage du mont Eryx ? le roi
des tempêtes et la fureur des vents déchaînés de l-antre d
-Eole ? la mission d-Iris envoyée du haut des nues ? Jusqu
-ici l-empire de Pluton était resté en dehors de ces viole
nces ; mais aujourd-hui Junon soulève les Mânes, et Allect
o, lâchée soudain parmi les hommes, fait la bacchante à tr
avers les villes italiennes. Les promesses d-un empire n-é
veillent plus rien en notre c-ur. Nous y avons cru, tant q
ue la fortune fut avec nous. Qu-ils soient vainqueurs, ceu
x dont tu veux la victoire. S-il n-y a point de région que
ta dure épouse veuille donner aux Troyens, je t-en suppli
e, ô mon père, par les ruines de Troie et ses débris fuman
ts, accorde-moi de retirer Ascagne sain et sauf des périls
de la guerre, laisse-moi garder un petit-fils. Qu-Enée so
0424it ballotté, j-y consens, sur des flots inconnus et qu
-il suive la route, quelle qu-elle soit, que lui ouvrira l
a Fortune ; mais que mon pouvoir aille jusqu-à protéger ce
t enfant et à le soustraire aux cruautés de la bataille. A
mathonte est à moi et la haute Paphos et Cythère et mon pa
lais d-Idalie ; fais que, ses armes déposées, il y passe o
bscurément sa vie. Ordonne que toute la domination de Cart
hage s-appesantisse sur l-Ausonie ; et le Tyrien n-aura ri
en à redouter d-ici. Que sert d-avoir échappé au fléau de
la guerre, de s-être ouvert un passage à travers les feux
grecs et d-avoir épuisé tant de dangers sur les mers et su
r la vaste terre, quand les Troyens cherchaient le Latium
et une seconde Pergame ? N-eût-il pas mieux valu pour eux
fouler les dernières cendres de leur patrie et la terre où
fut Troie ? Rends le Xanthe et le Simoïs, je t-en prie, à
ces malheureux ; accorde, père, aux Troyens de revivre le
s épreuves d-Ilion. »

Alors la royale Junon, sous l-action d-une violente colèr
e : « Pourquoi me forces-tu de rompre un profond silence e
0425t de divulguer en paroles une douleur jalousement cach
ée ? Un homme, un dieu a-t-il obligé Enée de toujours guer
royer et de se porter comme ennemi contre le roi Latinus ?
Il est venu en Italie sur la foi des destins, soit ! pous
sé par les fureurs prophétiques de Cassandre. L-avons-nous
encouragé à quitter son camp et à confier sa vie aux vent
s ? Est-ce sur notre conseil qu-il s-en est remis à un enf
ant de la conduite de la guerre et de la défense des murs,
ou qu-il a recherché l-alliance tyrrhénienne et jeté le t
rouble dans des nations paisibles ? Est-ce un dieu, est-ce
la dure puissance qu-on nous attribue, qui lui a tendu un
guet-apens ? Où voit-on là Junon et Iris envoyée du haut
des nues ? Il est indigne que les Italiens enveloppent de
flammes Troie qui renaît, et que Turnus soit chez lui sur
la terre de ses ancêtres, sur la terre de son aïeul Pilumn
us et de sa mère la divine Vénilia ! Est-il donc plus dign
e que les Troyens, la sombre torche à la main, fassent vio
lence aux Latins, oppriment sous leur joug des territoires
étrangers et les dépouillent ? Est-il plus digne qu-ils s
-imposent comme gendres ? qu-ils arrachent du sein de leur
0426 famille des jeunes filles promises à d-autres ? qu-il
s demandent la paix en agitant des branches d-olivier et q
u-ils arment la poupe de leurs vaisseaux ? Tu peux, toi, d
érober Enée aux mains des Grecs et dissimuler ton héros da
ns un nuage ou une légère vapeur. Tu peux convertir ses na
vires en autant de Nymphes. Et nous, ce serait violer les
ordres du Destin, si nous prêtions le moindre secours aux
Rutules ? Enée absent ne sait rien. Qu-il ne sache rien et
reste absent ! Tu as Paphos, Idalie, la haute Cythère. Po
urquoi t-attaquer à une ville toujours grosse de la guerre
et à d-âpres c-urs ? Est-ce nous qui nous évertuons à ren
verser de fond en comble ce qui reste encore de l-empire p
hrygien ? Est-ce nous ou celui qui a jeté au-devant des Gr
ecs tes malheureux Troyens ? Qui a fait courir aux armes l
-Europe et l-Asie ? Quel est l-auteur du rapt qui rompit l
es traités ? Ai-je conduit l-adultère dardanien à l-assaut
de Sparte ? Est-ce moi qui lui ai donné des armes et qui
ai par l-Amour fomenté la guerre ? Il te convenait alors d
e trembler pour les tiens. Maintenant il est trop tard pou
r te dresser en plaignante. Tes plaintes sont injustes, te
0427s querelles inutiles. »

Ainsi parlait Junon. Tous les habitants du ciel frémissai
ent de mouvements divers. Les souffles des vents enfermés
dans les forêts ont tout d-abord ces mêmes frémissements ;
et le roulement de ces sourds murmures annonce aux marins
l-approche de la tempête.

Alors le Père tout-puissant, le souverain maître des chos
es, élève la voix : à sa parole la haute demeure des dieux
devient silencieuse. En bas la terre tremble ; en haut l-
éther se tait. Les zéphirs se sont arrêtés ; l-océan apais
e et contient ses flots : « Ecoutez, et retenez ce que je
vais vous dire. Puisqu-il n-a pas été permis aux Ausoniens
de s-allier aux Troyens et que vos discordes ne finissent
pas, quelle que soit aujourd-hui la fortune de chaque peu
ple, quelque espoir qu-il puisse se ménager, Troyen ou Rut
ule, je n-aurai aucune préférence, que les destins des Ita
liens favorisent le siège du camp ou que les Troyens soien
t victimes d-oracles mal interprétés et d-avertissements f
0428unestes. Et je n-excepte pas les Rutules de cet arrêt.
Je veux qu-à chacun ses actes seuls rapportent infortune
ou succès ; le roi Jupiter sera le même pour tous. Les des
tins trouveront un moyen de s-accomplir. » Il le jure par
le fleuve de son frère Stygien, par les rives du torrent d
e poix et ses noirs tourbillons ; et son mouvement de tête
fit trembler l-Olympe. Les dieux n-en dirent pas davantag
e. Jupiter se lève de son trône d-or, et les habitants du
ciel l-entourent et lui font cortège jusqu-au seuil.

Cependant les Rutules, assiégeant toutes les portes, ne c
essent d-abattre des hommes et d-incendier les murs. De so
n côté la légion des Enéades, enfermée dans ses retranchem
ents, ne voit aucune chance de fuite. Les malheureux se ti
ennent debout sur leurs hautes tours sans rien pouvoir ; l
es remparts ne sont plus gardés que par un faible cercle d
e défenseurs. Asius fils d-Imbrasus, le fils d-Hicétaon Th
ymétès, les deux Assaracus, Castor et le vieux Thymbris so
nt au premier rang ; ils ont pris avec eux les deux frères
de Sarpédon, Clarus et Thémon, venus des montagnes de Lyc
0429ie. Acmon de Lyrnesse, digne de son père Clytius et de
son frère Ménesthée, apporte, de tout l-effort de ses mus
cles, une énorme roche, le lourd fragment d-un mont. C-est
à qui repoussera l-assaillant, l-un avec des traits, l-au
tre avec des pierres ; ceux-ci lancent des brandons ; ceux
-là tendent leurs arcs. Lui-même, au milieu d-eux, l-enfan
t dardanien, le plus juste souci de Vénus, sa tête charman
te découverte, brille comme une pierre précieuse qui, sert
ie d-or fauve, orne un front ou un cou ; il resplendit com
me l-ivoire artistement enchâssé dans le buis ou le térébi
nthe d-Oricos. Ses cheveux se répandent sur sa nuque d-une
blancheur de lait, et un cercle d-or flexible les attache
par-dessous. Et toi aussi, Ismare, les peuples magnanimes
t-ont vu lancer des blessures, armer tes flèches de poiso
n, ô noble fils d-une famille de cette Méonie où les homme
s cultivent des terres grasses que le Pactole baigne de so
n or. Et Ménesthée était là, que sa gloire récente d-avoir
chassé Turnus des remparts élève jusqu-au ciel, et Capys
à qui une ville de la Campanie doit son nom.

0430 Assiégés et assiégeants s-étaient ainsi livré de durs
combats. Enée cependant fendait les flots au milieu de la
nuit. De chez Evandre il est allé au camp des Etrusques t
rouver leur roi, lui a dit son nom et sa race, ce qu-il de
mande, ce qu-il apporte, quels peuples Mézence arme pour s
a cause, et l-exaspération de Turnus ; il lui a rappelé le
peu de confiance qu-il convient d-avoir dans les choses h
umaines, et a joint la prière au discours : sans retard, T
archon a consenti à l-union de leurs forces, conclu une al
liance, et, désormais en règle avec le destin, la nation l
ydienne s-est embarquée, aux ordres des dieux, se confiant
à un chef étranger. Le navire d-Enée s-avance le premier.
Il est comme attelé des lions phrygiens qui ornent sa pro
ue, et dominé à l-arrière par le mont Ida, si cher au c-ur
des Troyens fugitifs. C-est là que le grand Enée est assi
s. Il songe en lui-même aux péripéties de la guerre. Palla
s, à sa gauche, lui demande tantôt le nom des étoiles qui
marquent leur route dans la nuit sombre, tantôt le récit d
e ce qu-il eut à souffrir sur la terre et sur les eaux.

0431 Ouvrez-moi maintenant l-Hélicon, ô déesses ; inspirez
mes chants ; dites quels peuples, pendant cette traversée
, accompagnent Enée des rivages étrusques, ont armé leurs
vaisseaux et sont portés par la mer.

Massicus le premier fend les flots de la proue d-airain d
u Tigre. Sous ses ordres une troupe de mille jeunes gens a
quitté les murs de Clusium et la ville de Cosa. Leurs arm
es sont des flèches ; ils portent un léger carquois sur l-
épaule et la mort dans leur arc. Le farouche Abas navigue
de conserve : toute sa troupe a des armes brillantes et à
sa poupe resplendit un Apollon d-or. Sa ville, Populonie,
lui avait donné six cents jeunes gens entraînés à la guerr
e et, de son côté, l–le d-Ilva, généreuse en mines de fer
inépuisables, trois cents. Le troisième, le fameux interp
rète des hommes et des dieux, Asilas, qui déchiffre les fi
bres des bêtes, les étoiles du ciel, le langage des oiseau
x, les présages de la foudre, entraîne mille soldats, bata
illon compact hérissé de lances. Pise, Alphéienne par son
origine, Etrusque par sa terre, les a rangés sous le comma
0432ndement d-Asilas. Il est suivi du magnifique Astyr, As
tyr le bon cavalier aux armes diaprées. Trois cents hommes
, qui n-ont qu-une pensée : marcher derrière lui, sont ven
us de leur ville de Céré, des champs du Minio, de l-ancien
ne Pyrges et de Gravisca la malsaine.

Et je ne saurais t-oublier, Cupavo, chef des Ligures, si
courageux dans les combats, avec Cinyra et ta petite troup
e : des plumes de cygne surmontent ton casque, souvenir de
votre crime, ô Amour, et de la métamorphose paternelle. O
n raconte en effet que Cycnus en deuil de son bien-aimé Ph
aéton, pendant que, parmi le feuillage et l-ombre de ses s
-urs changées en peupliers, il cherchait à consoler son dé
sespoir en chantant son amour, vit sa vieillesse chenue se
couvrir d-un souple plumage : il quitta la terre et monta
en chantant vers les cieux. Son fils, accompagné d-une tr
oupe d-hommes de son âge, dirige à la rame l-énorme Centau
re. Le monstre se dresse penché sur l-eau qu-il menace, un
horrible rocher dans les mains, et de sa longue carène la
boure les mers profondes.
0433
Et voici une troupe qu-amène des rives de sa patrie Ocnus
, fils de la prophétesse Manto et du fleuve Toscan. C-est
lui, ô Mantoue, qui t-a donné tes murs et le nom de sa mèr
e, Mantoue riche en aïeux, mais qui n-ont pas tous une com
mune origine ; elle est la capitale de trois races dont ch
acune forme quatre peuples ; et elle tire sa force du sang
toscan. De là sortent cinq cents guerriers que la haine a
rme contre Mézence. La figure du Mincio, fils du Benacus,
voilée de roseaux glauques, conduisait sur les îlots leur
nef menaçante. Aulestès s-avance lourdement ; cent rames s
e lèvent et frappent les eaux marmoréennes qui se retourne
nt écumantes. Le monstrueux Triton le porte, épouvantant d
e sa conque les vagues azurées ; de la tête à la ceinture
son corps velu est d-un homme qui nage ; son ventre se ter
mine en baleine ; l-onde écume et gronde sous sa poitrine
à demi bestiale.

Ainsi toute cette élite de chefs, sur trente navires, all
ait au secours de Troie et fendait de leur airain les plai
0434nes salées.

Le jour avait déjà quitté le ciel et la bonne Ph-bé frapp
ait du sabot de ses chevaux nocturnes le milieu de l-Olymp
e. Enée, à qui les soucis ne laissaient aucun repos, assis
à la barre, la dirigeait et man-uvrait les voiles. Et voi
ci qu-à mi-route vient à sa rencontre le ch-ur de ses comp
agnes, les nymphes que la maternelle Cybèle avait, de navi
res qu-elles étaient, transformées en divinités marines ;
elles nageaient de front et fendaient les flots aussi nomb
reuses que jadis les proues d-airain qui s-alignaient sur
le rivage. De loin elles reconnaissent leur roi et font de
s rondes autour de lui. Celle qui sait le mieux parler, Cy
modocée, le suit, la main droite sur la poupe, le buste au
-dessus de la mer, ramant de la main gauche dans l-eau sil
encieuse. Puis elle lui dit à lui qui ignore tout : « Fils
des dieux, Enée, veilles-tu ? Veille et lâche les cordage
s aux voiles. Nous sommes les pins du sommet sacré de l-Id
a, aujourd-hui nymphes de l-océan, hier tes vaisseaux. Com
me le perfide Rutule nous pressait du fer et de la flamme
0435pour nous abîmer, nous avons, bien malgré nous, rompu
les liens dont tu nous avais enchaînées ; et nous te cherc
hons à travers les flots. La Mère eut pitié et nous a donn
é cette forme nouvelle ; elle a fait de nous des déesses q
ui passeront leur vie sous les eaux. Cependant le jeune As
cagne est assiégé derrière son mur et ses fossés, au milie
u des traits qui volent et des Latins hérissés d-armes. Dé
jà la cavalerie arcadienne mêlée aux courageux Etrusques o
ccupe les postes qui lui ont été fixés. Turnus a l-idée tr
ès arrêtée de leur opposer ses escadrons pour empêcher qu-
ils ne se joignent au camp troyen. Debout, et dès l-aurore
, sois le premier à appeler tes alliés aux armes et prends
l-invincible bouclier que t-a donné lui-même le Forgeron
puissant et qu-il a entouré d-or. Demain, si mes paroles n
e te semblent pas vaines, le soleil contemplera des moncea
ux énormes de Rutules massacrés. »

Elle dit et s-éloigne. Sa main droite a su donner une heu
reuse impulsion à la haute poupe qui fuit à travers les fl
ots aussi rapide qu-un javelot ou qu-une flèche, l-égale d
0436u vent. Les autres navires accélèrent leur marche. Stu
péfait, le Troyen, fils d-Anchise, ne comprend pas ; mais
ce présage le rend plus résolu ; et brièvement, les yeux l
evés vers la voûte céleste, il fait cette prière : « Mère
des dieux, bienfaisante Idéenne, qui chéris le mont Dindym
e, les villes couronnées de tours et les lions attelés sou
s les rênes, sois maintenant pour moi le guide dans les co
mbats ; hâte, comme tu le peux, l-accomplissement de l-aug
ure, et, d-un pied favorable, viens seconder les Phrygiens
, ô déesse ! » Il ne dit que ces mots. Pendant ce temps le
jour revenu accourait avec sa pleine lumière et avait cha
ssé la nuit. Enée commence par ordonner à ses compagnons d
e se grouper autour des enseignes, d-apprêter leurs armes
et leur courage et de se disposer au combat.

Il a déjà sous les yeux les Troyens et son camp ; debout
sur la haute poupe, de sa main gauche il a levé dans l-air
son bouclier radieux ; du rempart dardanien monte une cla
meur vers le ciel ; l-espoir s-ajoute à la fureur et l-exa
lte ; les traits partent des mains : ainsi, sous de sombre
0437s nuages, les grues du Strymon annoncent la tempête, t
raversent l-air en nageant à grand bruit et fuient le Notu
s en criant leur joie.

Cependant le roi Rutule et les chefs ausoniens s-étonnent
de l-attitude des assiégés jusqu-au moment où, regardant
en arrière, ils aperçoivent les poupes tournées vers le ri
vage et toute la mer qui déferle avec la flotte. L-aigrett
e de son casque étincelle sur la tête d-Enée ; la flamme s
-échappe de son cimier ; et son bouclier d-or vomit des to
rrents de feu. Ainsi parfois, dans la nuit limpide, lugubr
ement, des comètes rougissent d-une couleur de sang, ou l-
ardent Sirius, qui apporte aux malheureux mortels la soif
et les maladies se lève et attriste le ciel de sa lumière
sinistre.

Mais l-audacieux Turnus n-en garde pas moins l-espoir de
se rendre maître du rivage le premier et d-en écarter les
nouveaux arrivants. -Hardiment il relève le courage des si
ens et les gourmande hardiment- : « Tout ce que vous avez
0438souhaité est là : l-écrasement de l-ennemi, le corps à
corps. Les braves ont Mars dans leurs mains. C-est le mom
ent pour chacun de vous de penser à sa femme et à son foye
r, c-est le moment de vous rappeler les hauts faits et la
gloire de vos pères. Courons sans hésiter au rivage pendan
t qu-à la hâte et le pied mal assuré ils descendent à terr
e. La fortune sourit à l-audace. -Le lâche se fait obstacl
e à lui-même-. » Il dit et se demande quels sont ceux qu-i
l mènera combattre et à quels hommes il confiera le siège
du camp troyen.

Cependant Enée fait débarquer ses compagnons par des pass
erelles jetées des hautes poupes ; un grand nombre observe
nt le reflux de la vague mourante et d-un bond se confient
aux bas-fonds ; d-autres se laissent glisser le long des
rames. Tarchon a vu un endroit du rivage où les bas-fonds
ne bouillonnent pas, où la vague ne se brise ni ne se reti
re en clapotant, mais où le flux ne rencontre aucun obstac
le et glisse sur le sable. Il y tourne soudain sa proue et
adresse cet encouragement à ses compagnons : « Maintenant
0439, ô guerriers d-élite, couchez-vous sur vos fortes ram
es ; soulevez, enlevez vos vaisseaux ; fendez de vos rostr
es cette terre méchante ; que votre carène même y creuse u
n sillon. J-accepte que mon navire se brise en cet endroit
pourvu seulement que j-y prenne terre. » Tarchon a parlé
; ses compagnons se dressent sur leurs rames et font entre
r leurs navires écumants dans les champs latins jusqu-à ce
que leurs éperons mordent la terre sèche et que toutes le
s carènes y soient calées, intactes ; mais non ta poupe, ô
Tarchon ! Elle a heurté le dos saillant d-un bas-fond ; s
uspendue, elle oscille, tient bon un temps, fatigue l-assa
ut des vagues, puis s-ouvre et verse dans la mer ses homme
s que les débris des rames et les bancs flottants des rame
urs embarrassent, pendant que le flot qui se retire les re
pousse du rivage.

Turnus de son côté ne reste pas inactif. Il entraîne vive
ment toute l-armée dont il dispose contre les Troyens et s
-établit en face d-eux sur la côte. Les clairons sonnent.
Enée, le premier, s-est jeté à la rencontre de ces bandes
0440paysannes : heureux présage ! Il a terrassé les Latins
en tuant Théron, le guerrier le plus grand de tous, qui a
vait osé prendre l-offensive et l-attaquer. A travers sa c
otte de mailles et sa tunique toute rugueuse d-or, l-épée
d-Enée lui a ouvert le flanc. De là il frappe Lichas, qui
fut détaché du sein de sa mère morte déjà et qui te fut co
nsacré, Phébus : à quoi lui servit d-échapper en naissant
aux atteintes du fer ? Un instant après, il a précipité da
ns la mort le dur Cissée et le monstrueux Gyas dont les ma
ssues abattaient des bataillons entiers : rien ne les a se
courus, ni l-arme d-Hercule, ni la force de leurs bras, ni
leur père Mélampus, compagnon d-Alcide tant que la terre
lui proposa de rudes travaux. Voici Pharon et ses vaines j
actances ; Enée brandit son javelot et le lui plante dans
sa bouche béante.

Toi aussi, malheureux Cydon, tandis que tu poursuis ta no
uvelle passion, Clytius, dont les joues blondissent de leu
r premier duvet, terrassé par la main dardanienne, indiffé
rent désormais aux amours, toi qui n-aimais que les jeunes
0441 gens, tu serais couché là, objet de pitié, si une tro
upe serrée de frères, descendants de Phorcus, n-avait marc
hé contre Enée, sept frères qui lancent sept traits : les
uns rebondissent sur le casque et sur le bouclier du héros
, sans effet ; les autres, détournés par la maternelle Vén
us, ne font qu-effleurer son corps. Il dit au fidèle Achat
e : « Passe-moi mes traits : ma main n-en lancera pas un s
eul qui ne soit fatal aux Rutules comme ils l-ont été aux
Grecs en se fixant dans leurs corps aux champs d-Ilion. »
Il saisit alors une grande javeline et la lance. Elle vole
, perce l-airain du bouclier de Méon et fait éclater à la
fois sa cuirasse et sa poitrine. Il s-écroule ; son frère
Alcanor accourt et le soutient de sa main fraternelle, mai
s un second trait lui traverse le bras, fuit sans s-arrête
r et poursuit sa route, tout sanglant ; son bras mourant r
este suspendu à son épaule par des nerfs. Alors Numitor a
arraché la javeline du corps de son frère et l-a lancée co
ntre Enée ; mais il ne lui a pas été permis de le blesser
; le trait a seulement frôlé la cuisse du grand Achate.

0442 A ce moment Clausus venu de Cures, plein de confiance
dans sa jeune force, arrive et atteint profondément Dryop
s d-un javelot raide, qu-il lui enfonce fortement sous le
menton et qui, traversant sa gorge, lui arrache et la paro
le et la vie. Dryops frappe du front la terre et sa bouche
vomit un sang épais. Clausus varie ses coups ; il abat tr
ois Thraces issus de la très antique race de Borée et les
trois fils qu-ont envoyés leur père Idas et leur patrie Is
mare. Halésus accourt avec sa troupe d-Auronces ; et derri
ère eux le fils de Neptune, Messape aux beaux coursiers. C
haque parti, tour à tour, s-efforce de repousser l-autre,
et le combat se livre au seuil même de l-Ausonie. Quand, d
ans l-air immense, les vents contraires engagent la batail
le avec une ardeur et des forces égales, ni les flots ni l
es nuages ni eux-mêmes ne cèdent ; le combat est longtemps
douteux ; tous les éléments en lutte tiennent bon. Ainsi
l-armée troyenne et l-armée latine s-entrechoquent. Le pie
d presse le pied ; dans la mêlée compacte, l-homme presse
l-homme.

0443 D-un autre côté, là où un torrent avait roulé au loin
des rocs et des arbres arrachés aux rives, quand Pallas v
it ses Arcadiens, qui n-avaient point accoutumé de combatt
re à pied, – l-âpre nature du lieu leur avait conseillé d-
abandonner leurs chevaux, – tourner le dos aux Latins les
poursuivant, il fit la seule chose qui lui restait à faire
en cette extrémité. Ses prières, ses amers reproches rall
ument leur courage : « Où fuyez-vous, compagnons ? Par vou
s-mêmes, par vos hauts faits, par le nom de votre chef Eva
ndre, par ses guerres menées jusqu-à la victoire, par mon
espoir d-égaler aujourd-hui la gloire de mon père, ne vous
fiez pas à vos jambes ! C-est le fer au poing qu-il faut
vous tailler une route à travers les ennemis. Là où les ba
taillons sont le plus serrés, c-est par là que notre noble
patrie vous réclame et votre chef Pallas. Aucun dieu ne n
ous opprime ; ce sont des hommes mortels qui nous pressent
, nous mortels. Chacun d-eux n-a qu-une âme et deux bras c
omme nous. D-un côté l-immensité marine nous barre le pass
age et nous enferme ; de l-autre, la terre désormais manqu
e à notre fuite. Nous jetterons-nous à la mer ou gagnerons
0444-nous le camp troyen ? » Il dit et fond sur les rangs
épais des ennemis.

Le premier qu-une injuste destinée pousse devant lui, c-e
st Lagus ; il était en train d-arracher du sol une lourde
pierre ; le trait brandi par Pallas le perce à l-endroit o
ù l-épine dorsale sépare les côtes, et il se fixe dans les
os ; Pallas l-en retire. Hisbon croit le surprendre pench
é sur le corps : vain espoir. Pallas prévient l-assaut fur
ieux de ce guerrier aveuglé par la mort cruelle de son ami
, et lui enfonce son épée dans un poumon gonflé de rage. P
uis il attaque Sthénius, et ensuite Anchémolus, de la viei
lle famille de Rhétus, qui osa souiller d-un inceste la co
uche de sa belle-mère. Vous aussi, vous êtes tombés dans l
es champs rutules, fils jumeaux de Daucus, Laride et Thymb
er, si pareils l-un à l-autre que vous étiez pour vos pare
nts une aimable cause de confusion et d-erreur. Mais maint
enant Pallas met entre vous une rude différence : Thymber,
l-épée d-Evandre t-a coupé la tête ; Laride, ta main coup
ée cherche son maître ; tes doigts à demi morts s-agitent
0445et voudraient ressaisir le fer.

Les Arcadiens, enflammés par les paroles de Pallas et par
la vue de ses hauts faits, obéissent au dépit et à la hon
te qui les ramènent contre l-ennemi. Alors Pallas transper
ce Rhétée, qui en fuyant sur son char passait devant lui.
Ce ne fut qu-un léger retard, le retard d-un instant, pour
Ilus ; car c-était contre Ilus que de loin était dirigée
la forte javeline, mais Rhétée l-intercepta en voulant vou
s échapper, vaillant Teuthras, à toi et à ton frère Tyrès
; il roula de son char et en mourant frappa de ses talons
la terre des Rutules. Quand les vents d-été se lèvent, le
berger, qui les désirait, met ça et là l-incendie dans son
pâturage silvestre : la flamme saisit soudainement les es
paces intermédiaires, et l-armée de Vulcain aux pointes en
flammées se déroule d-un coup dans la vaste plaine ; de so
n siège, le berger vainqueur regarde au-dessous de lui le
triomphe du feu. Ainsi toutes les forces de tes compagnons
n-en forment plus qu-une et font ta joie, Pallas. Mais Ha
lésus, ardent au combat, pousse contre eux, ramassé sous s
0446on armure. Alors il immole Ladon, Phérès, Démodocus ;
de son épée qui jette des éclairs il tranche la main de St
rymonius, qui menaçait sa gorge ; d-une pierre il frappe l
e visage de Thoas dont il disperse les os mêlés à sa cerve
lle sanglante. Son père, qui prédisait l-avenir, l-avait c
aché dans les forêts. Quand la mort eut fermé les yeux déc
olorés du vieillard, les Parques jetèrent la main sur son
fils et le dévouèrent aux traits d-Evandre. Pallas l-attaq
ue après cette prière : « – Tibre, ô père, donne au fer qu
e je brandis une heureuse fortune et une route à travers l
e c-ur du dur Halésus. Ses armes et ses dépouilles, je les
suspendrai à ton chêne. » Le dieu l-a entendu ; et comme
Halésus couvrait de son bouclier Imaon, le malheureux offr
e sa poitrine désarmée au trait arcadien.

Mais Lausus, qui tient un si grand rôle dans la guerre, n
e veut pas que la mort d-un tel guerrier épouvante les tro
upes. Il commence par tuer Abas qui se présente, n-ud du c
ombat, obstacle de la victoire. Les fils d-Arcadie sont te
rrassés ; terrassés, les Etrusques, et vous, Troyens, qui
0447aviez échappé aux Grecs. Chefs égaux, forces égales, l
es troupes s-entrechoquent. Les derniers rangs pressent le
s premiers et la mêlée est si dense qu-on ne peut mouvoir
les mains ni les armes. D-un côté Pallas menace et presse
les ennemis ; de l-autre Lausus ; tous deux à peu près du
même âge ; tous deux très beaux ; mais la fortune avait dé
cidé qu-ils ne reverraient pas leur patrie. Celui qui règn
e sur le vaste Olympe ne leur a pourtant pas permis de s-a
ffronter au combat ; la destinée de chacun d-eux le réserv
ait bientôt aux coups d-un plus puissant ennemi.

Cependant la s-ur divine de Turnus l-avertit de venir pre
ndre la place de Lausus : le héros, sur son char qui vole,
fend la mêlée. A la vue de ses alliés : « Il est temps, s
-écria-t-il, d-arrêter la bataille. Je marcherai, moi seul
, contre Pallas ; c-est à moi seul que Pallas est dû et je
voudrais que son père fût témoin du spectacle. » A ces mo
ts et à cet ordre, ses compagnons lui quittèrent la place
sur le champ de bataille.

0448 La retraite des Rutules, ce commandement impérieux av
aient étonné le jeune Pallas ; il considère, stupéfait, Tu
rnus, promène les yeux sur ce corps énorme, le parcourt de
loin tout entier d-un regard farouche et répond à ses par
oles superbes : « Ou les dépouilles opimes que je te ravir
ai ou une mort insigne feront ma gloire. Mon père aime aut
ant l-un que l-autre. Assez de menaces ! » Il dit et s-ava
nce au milieu de la plaine. Le sang glacé se retire au c-u
r des Arcadiens.

Turnus a sauté de son char ; il veut combattre à pied et
de près. Lorsque, de son haut repaire, un lion a vu debout
au loin dans la plaine un taureau qui s-exerçait aux comb
ats, il s-élance : c-est l-image de Turnus accourant. Pall
as le croyait à une portée de javelot ; il le devance, esp
érant que la Fortune secondera son audace en cette lutte i
négale ; et il adresse ces mots au ciel immense : « Par l-
hospitalité de mon père, par les tables où, étranger, tu a
s pris place, je t-en supplie, Alcide, sois favorable à ce
que j-entreprends d-énorme. Que Turnus me voie en mourant
0449 lui ravir ses armes sanglantes et que ses yeux, avant
de s-éteindre, reflètent leur vainqueur ! » Alcide a ente
ndu le jeune homme ; il étouffe dans son c-ur un profond g
émissement et verse des larmes vaines. Son Père lui dit ce
s paroles amicales : « L-heure est marquée pour chaque hom
me ; pour tous le temps de la vie est irréparable et bref.
Mais étendre sa renommée par ses actes, c-est l–uvre de
la vertu. Sous les hauts murs de Troie que de fils des die
ux tombèrent ! Sarpédon, mon propre fils, n-a-t-il pas pér
i ? Sa destinée appelle aussi Turnus ; il touche aux derni
ères limites du temps qui lui est accordé. » Jupiter a ain
si parlé et détourne ses yeux des champs rutules.

Cependant Pallas lance un javelot de toute sa force et ti
re du fourreau son épée qui jette des éclairs. Le javelot
vole, tombe à l-endroit où le haut du bouclier couvre l-ép
aule, et, s-ouvrant un chemin à travers ses bords, finit p
ar effleurer à peine le grand corps de Turnus. Alors Turnu
s brandit longtemps contre Pallas un javelot de bois dur q
ue termine un fer acéré, et dit : « Vois si notre trait ne
0450 pénètre pas mieux. » A peine avait-il parlé, malgré t
ant de lames de fer, tant de lames d-airain, tant de couch
es d-une peau de taureau, dont il est couvert et entouré,
la pointe vibrante frappe et perce le milieu du bouclier,
traverse l-obstacle de la cuirasse et s-enfonce dans la va
ste poitrine de Pallas. Le jeune homme arrache en vain de
sa blessure le trait brûlant : son sang et sa vie s-échapp
ent en même temps, par la même voie. Il tombe sur sa bless
ure ; au-dessus de lui ses armes résonnent ; mourant, il m
ord la terre hostile d-une bouche sanglante. Turnus debout
près du cadavre s-écria : « Arcadiens, souvenez-vous de m
es paroles et rapportez-les à Evandre. Je lui rends son fi
ls tel que son fils l-a mérité. Honneurs du tombeau, conso
lation de la sépulture, je lui en fais la largesse. Il lui
en coûtera cher d-avoir été l-hôte d-Enée. » Cela dit, il
a pressé du pied gauche le corps sans vie et arrache l-én
orme poids du baudrier où est empreint le crime des Danaïd
es : ces jeunes gens égorgés dans leur même nuit nuptiale
et les lits de noces sanglants ; Clonus, fils d-Euryte, le
s avait ciselés dans l-épaisseur de l-or. Maintenant Turnu
0451s, qui s-en est emparé, triomphe et se réjouit. L-espr
it de l-homme ignore le destin et l-avenir ; dès que les f
aveurs de la fortune l-exaltent, il ne connaît plus la mes
ure. Un temps viendra où Turnus paierait très cher la vie
de Pallas, où il détestera le baudrier et le souvenir de c
e jour. Cependant un long cortège des compagnons du jeune
homme, en gémissant et en pleurant, l-emporte couché sur s
on bouclier. – retour douloureux et si glorieux pour ton p
ère ! Ton premier jour de guerre a été le dernier de ta vi
e. Et pourtant tu laisses derrière toi un entassement de c
adavres rutules !

Ce n-est pas la renommée, c-est un messager plus certain
qui court annoncer ce malheur à Enée. Ses troupes, lui dit
-on, sont en grand danger de périr ; il est temps de secou
rir les Troyens en déroute. L-épée à la main, Enée moisson
ne tout sur son passage et s-ouvre ardemment avec le fer u
n large sentier à travers l-armée : c-est toi qu-il cherch
e, Turnus, toi que ton nouveau meurtre remplit d-orgueil.
Pallas, Evandre, toutes ces images sont présentes à ses ye
0452ux, et la table où, étranger, il avait été reçu à son
arrivée, et leur serrement de mains en signe d-alliance. I
l saisit vivants quatre jeunes gens fils de Sulmon et quat
re autres qu-Ufens a élevés, afin de les immoler, offrande
s funéraires, à l-ombre de Pallas et d-arroser de ce sang
captif les flammes du bûcher. Puis, de loin, il avait lanc
é un furieux javelot à Magus. Celui-ci se baisse adroiteme
nt, et le trait, frémissant, passe au-dessus de sa tête. A
lors il embrasse les genoux d-Enée et lui dit en suppliant
: « Par les mânes de ton père, par Iule qui grandit, ton
espoir, je t-en prie, conserve ma vie pour mon fils, pour
mon père. J-ai une haute demeure ; des talents d-argent ci
selé y sont profondément cachés sous la terre ; je possède
des monceaux d-or travaillé ou brut. Ma mort ne donnera p
as la victoire aux Troyens ; la vie d-un seul homme ne cha
nge pas ainsi les événements. » Il dit ; Enée lui répond :
« Tous ces talents d-argent et d-or dont tu parles, réser
ve-les à tes fils. Turnus a le premier aboli ces marchanda
ges en tuant Pallas. C-est ce que pensent les mânes de mon
père Anchise et mon fils Iule. » A ces mots il saisit de
0453la main gauche le casque de Magus lui renverse malgré
ses prières la tête en arrière et lui plonge dans la gorge
son épée jusqu-à la garde. Non loin de là Hémonide, prêtr
e de Phébus et de Trivia, les tempes ceintes d-un bandeau
que retenaient des bandelettes sacrées, resplendissait des
pieds à la tête dans ses blancs insignes sacerdotaux. Ené
e, l-épée au poing, le poursuit dans la plaine, et comme l
-autre glisse et tombe, il met le pied sur lui, l-immole e
t le couvre de sa grande ombre. Serestus rassemble les arm
es du mort et rapporte sur ses épaules ce trophée pour toi
, ô dieu Mars !

Céculus, sorti de la souche de Vulcain, et Umbro, venu de
la montagne des Marses, rallient les Rutules. La fureur p
récipite Enée contre eux. D-un coup de son épée il avait a
battu la main gauche d-Anxur et tout l-orbe de son bouclie
r. Anxur avait prononcé une formule magique ; il avait cru
à la vertu de cette parole ; il élevait ses espérances ju
squ-au ciel ; et il s-était promis une vieillesse chenue e
t de longues années. Le fils que la Nymphe Driopé avait do
0454nné au silvestre Faunus, Tarquitus, fier de ses armes
étincelantes, s-est présenté à la rencontre du héros en fu
rie. Enée, d-un coup de sa javeline d-abord ramenée en arr
ière, cloue à la fois la cuirasse et le bouclier au poids
énorme. Puis il fait tomber à terre cette tête qui le pria
it en vain et qui s-apprêtait à dire tant de choses ! Le t
ronc encore chaud roule sous son pied et il s-écrie dans s
a colère : « Gis maintenant ici, guerrier redoutable ! Une
mère excellente ne t-ensevelira pas et ne fera pas peser
sur ton corps le sépulcre de tes pères. Tu seras abandonné
aux oiseaux rapaces ou plongé dans le gouffre de la mer.
L-eau t-emportera, et les poissons affamés lécheront tes b
lessures. »

Sans s-arrêter il poursuit Antée et Lucas aux premiers ra
ngs de l-armée de Turnus, le courageux Numa, le fauve Came
rs, fils du magnanime Volcens, qui possédait les plus rich
es domaines de l-Ausonie, et qui régna sur la silencieuse
Amyclée. On dit qu-Egéon aux cent bras, aux cent mains, vo
missait la flamme par cinquante bouches et cinquante poitr
0455ines, quand il tenait tête à la foudre de Jupiter en e
ntrechoquant cinquante boucliers et en dégainant cinquante
épées : ainsi, son glaive une fois échauffé par le carnag
e, Enée sévit dans toute la plaine victorieusement. Le voi
ci même qui marche contre le quadrige et la poitrine de Ni
phée. A peine ont-ils vu le héros s-avancer à grands pas t
out frémissant de rage, les chevaux se retournent d-épouva
nte et, se ruant en arrière, renversent leur conducteur et
entraînent le char vers le rivage.

Cependant Lucagus et son frère Liger entrent dans la mêlé
e sur un char attelé de deux chevaux blancs ; Liger tient
les rênes et conduit l-attelage ; l-impétueux Lucagus fait
tournoyer son épée nue. Enée n-a pu supporter le spectacl
e de tant d-ardeur et d-audace. Il fond sur eux et leur ap
paraît formidable, la lance en arrêt. Liger lui dit : « Ce
ne sont pas les chevaux de Diomède, ce n-est pas le char
d-Achille que tu vois ni la plaine de Phrygie : tu vas tro
uver aujourd-hui sur cette terre la fin de la guerre et de
ta vie. » Telles sont les bravades qui s-envolent au loin
0456 des lèvres de ce fou. Le héros troyen ne lui répond p
as ; il lance une javeline à son ennemi. Pendant que Lucag
us, le corps en avant pour fouetter son attelage, l-excite
du fer de son épée, et qu-avançant le pied gauche il se d
ispose à combattre, la javeline traverse le bord inférieur
du bouclier étincelant et lui perce l-aine gauche. Renver
sé de son char, il roule moribond dans la poussière. Le pi
eux Enée lui adresse ces mots amers : « Ce n-est pas la fu
ite trop lente de tes chevaux qui a trahi ton char ni de v
aines ombres venues de l-ennemi qui les ont mis en déroute
. C-est toi-même qui sautes de ton char et qui les abandon
nes. » Il dit et saisit l-attelage. Son frère tendait ses
mains désarmées, le malheureux, tombé du même char. « Par
toi, par les parents qui ont mis au monde un héros comme t
oi, ô Troyen, laisse-moi la vie, prends pitié de celui qui
t-implore. » Il en eût dit davantage ; Enée l-arrête : «
Tu ne parlais pas ainsi tout à l-heure ! Meurs : que le fr
ère ne quitte pas son frère ! » Il lui enfonce son épée da
ns la poitrine jusqu-au plus secret asile de la vie. Ainsi
le chef troyen répandait les funérailles à travers la pla
0457ine, non moins furieux qu-un torrent ou qu-un noir tou
rbillon. Enfin le jeune Ascagne et la jeunesse troyenne, v
ainement assiégés, font une brusque sortie et abandonnent
le camp.

Jupiter cependant se tourne vers Junon et lui dit : « – m
a s-ur, toi qui es aussi ma très chère épouse, tu avais ra
ison : c-est Vénus, c-est bien elle, – ton sentiment ne te
trompait pas, – qui soutient les forces troyennes ; les h
ommes n-ont ni vigueur dans les bras ni courage au c-ur ni
intrépidité devant le péril. » Junon, baissant la tête, l
ui répondit : « Pourquoi, ô le plus beau des époux, tourme
nter une épouse affligée et qui redoute tes ordres sévères
? Si ton amour pour moi était aussi fort qu-il l-était ja
dis et qu-il devrait l-être, certes tu ne me refuserais pa
s, ô tout-puissant, la faveur de soustraire Turnus au comb
at et de le rendre vivant à son père Daunus. Mais non : qu
-il périsse et que, malgré sa piété, les Troyens assouviss
ent leur vengeance dans son sang ! Il est pourtant de notr
e race. Pilumnus est son trisaïeul, et sa main libérale a
0458souvent chargé tes seuils de nombreuses offrandes. » L
e roi de l-Olympe aérien lui répond brièvement : « S-il ne
faut, pour te contenter, que retarder l-heure de la mort
de ce jeune homme qui doit succomber, et si tu comprends q
ue je l-entends bien ainsi, enlève Turnus, dérobe-le par l
a fuite au sort qui le menace : je puis jusque-là te compl
aire. Mais que sous tes prières se cache une plus haute am
bition, que tu espères bouleverser l-ordre de la guerre et
en changer le cours, ce serait nourrir des illusions. » –
« Ah, dit Junon en pleurant, si tu m-accordais dans ton e
sprit ce que ta bouche a du mal à prononcer, et si la vie
était assurée à Turnus ! Mais non : rien ne lui est assuré
, malgré son innocence, qu-une fin cruelle, ou je me tromp
e fort. Ah ! plutôt, puissé-je être abusée d-une fausse te
rreur et puisses-tu, toi de qui tout dépend, adoucir la ri
gueur de tes décrets ! »

Elle dit et s-élance aussitôt des hauteurs du ciel, pouss
ant la tempête à travers les airs, enveloppée d-un nuage ;
et elle gagne l-armée d-Ilion et le camp laurentin. Alors
0459 de cette vapeur creuse la déesse forme une ombre légè
re, sans force, à l-image d-Enée (admirable prodige !) ; e
lle la pare d-armes troyennes ; elle imite le bouclier du
héros, l-aigrette de sa tête divine ; elle lui prête une v
oix irréelle ; elle lui donne des sons sans idée et la dém
arche du Troyen : on nous peint ainsi les ombres qui ont t
raversé la mort et les songes qui se jouent de nos sens pe
ndant le sommeil. Le fantôme bondit avec joie aux premiers
rangs, irrite Turnus de ses traits, le harcèle de sa voix
. Turnus le poursuit, lui lance de loin un javelot striden
t. L-apparition tourne le dos et fuit. Turnus croit qu-Ené
e se dérobe et cède la place, et il se repaît et bouillonn
e d-un chimérique espoir : « Où fuis-tu, Enée ? s-écrie-t-
il. Ne déserte pas l-hymen qui t-est promis : ce bras va t
e donner la terre que tu es venu chercher à travers les fl
ots. » Il se jette sur ses traces en vociférant, brandissa
nt son épée nue ; et il ne voit pas que les vents emporten
t sa joie. Par hasard, un vaisseau amarré aux saillies d-u
n roc abrupt se dressait avec son échelle posée sur le riv
age et son pont abattu : c-était celui qui avait amené le
0460roi Osinius des rives de Clusium. Là se réfugie et se
cache le fantôme tremblant d-Enée en fuite. Turnus n-est p
as moins prompt à l-y poursuivre, saute par-dessus les obs
tacles, escalade les hauts ponts. A peine avait-il atteint
la proue, la fille de Saturne rompt le câble et le reflux
entraîne le vaisseau arraché du rivage. De son côté, Enée
appelle au combat Turnus qui n-est plus là ; et il envoie
à la mort tout ce qu-il rencontre de guerriers sur sa rou
te. Alors le léger fantôme ne cherche plus à se cacher ; m
ais il s-envole très haut et se perd dans la noirceur d-un
nuage, pendant qu-un tourbillon emportait Turnus en plein
e mer. Turnus regarde en arrière, ne comprend pas ce qui s
-est passé, maudit son salut, et tend ses deux mains vers
le Ciel : « Père tout-puissant, dit-il, quelle faute ai-je
donc pu commettre à tes yeux pour qu-il t-ait plu de m-in
fliger un tel châtiment ? Où suis-je emporté ! D-où suis-j
e venu ? Comment fuir d-ici ? et quelle honte, ce retour !
Reverrai-je les murs et le camp des Laurentes ? Et ces ho
mmes qui ont suivi ma personne et mes armes ? Ne les ai-je
pas abandonnés, – ô crime ! – à une indicible mort ? Main
0461tenant je les vois en déroute ; j-entends le gémisseme
nt de ceux qui tombent. Que faire ? Quelle terre m-ouvrira
d-assez grandes profondeurs ? Ou plutôt soyez-moi favorab
les, ô vents ! Contre les roches, contre les récifs, Turnu
s vous le demande en suppliant, entraînez ce navire, jetez
-le sur les bancs d-une syrte sauvage où ne pourront me su
ivre ni les Rutules ni la renommée instruite de ma honte.
» En parlant ainsi, il oscillait d-une pensée à l-autre. D
ésespéré d-un tel déshonneur, se percera-t-il de son épée,
enfoncera-t-il sa lame nue entre ses côtes ? Sautera-t-il
au milieu des flots, gagnera-t-il la terre à la nage, ret
ournera-t-il au combat contre les Troyens ? Trois fois il
tenta l-un ou l-autre de ces moyens ; trois fois la puissa
nte Junon arrêta et, le c-ur plein de pitié, contint le je
une homme. Il glisse et fend la mer profonde et, au gré de
s flots qui le portent, il aborde à l-antique ville de son
père Daunus.

Cependant, sous l-inspiration de Jupiter, l-ardent Mézenc
e entre dans la bataille et fond sur les Troyens triomphan
0462ts. Les troupes tyrrhéniennes accourent ; tous s-achar
nent contre lui, contre lui seul, objet de leur haine, cib
le de leurs traits pressés. Mézence, comme un récif qui s-
avance dans le vaste océan, exposé à la furie des vents et
des flots, et qui supporte les menaces et les assauts du
ciel et de la mer, demeurant lui-même inébranlable, Mézenc
e terrasse le fils de Dolichaon, Hébrus, et avec lui Latag
us et le fuyard Palmus ; mais quant à Latagus qui lui fais
ait face, il l-a prévenu d-une pierre, d-un énorme éclat d
e montagne dont il lui meurtrit la tête et le visage ; pou
r le lâche Palmus, il lui coupe les jarrets, le laisse rou
ler à terre et donne ses armes à Lausus pour en orner ses
épaules et surmonter son casque d-une aigrette. Puis il im
mole le Phrygien Evanthe et le compagnon de Paris, Mimas,
du même âge que lui ; sa mère Théano, femme d-Amycus, l-av
ait mis au monde la nuit où la reine fille de Cissée, ence
inte d-une torche, accoucha de Paris ; Paris repose dans s
a terre maternelle, la terre des Laurentes garde Mimas inc
onnu. Lorsque, chassé des hautes montagnes par la morsure
des chiens, le sanglier, qu-ont protégé pendant des années
0463 les pins du Vésulus ou le marais laurentin qui l-a no
urri de roseaux, est tombé dans des rets, il s-arrête, il
frémit de fureur, il hérisse ses épaules ; et personne n-a
le c-ur de passer de la colère aux actes et de l-approche
r ; mais les chasseurs le menacent de loin avec leurs trai
ts et leurs clameurs, à l-abri du danger. Ainsi, de ceux q
u-une juste haine anime contre Mézence, aucun n-est assez
courageux pour courir sur lui l-épée haute : c-est de loin
qu-ils le harcèlent de leurs dards et de leurs cris. Lui,
impavide, prêt à s-élancer de tout côté, il grince des de
nts et repousse, en les secouant, les traits qui tombent s
ur son dos.

Acron était venu du territoire antique de Corythe, Grec d
-origine, obligé par l-exil de laisser son hymen en suspen
s. Mézence le voit qui porte le désordre au loin, parmi se
s bataillons, sous le panache éclatant et l-écharpe de pou
rpre, présent de sa fiancée. Comme un lion à jeun qui parc
ourt les forêts profondes, poussé par une faim furieuse, s
-il aperçoit par hasard une chevrette fugitive ou un cerf
0464à la haute ramure, ouvre avec joie sa gueule monstrueu
se et, la crinière hérissée, s-étend sur sa proie et s-att
ache à ses entrailles ; sa gueule cruelle est affreusement
baignée de sang : ainsi Mézence se rue allègrement au plu
s épais des ennemis. Le malheureux Acron est abattu, de se
s talons il frappe le sol noir en expirant et ensanglante
le trait brisé dans son corps. Le même Mézence n-a pas dai
gné abattre Orodès qui fuyait ni lui lancer avec son javel
ot une obscure blessure. Il court, le dépasse, lui fait fa
ce, homme contre homme, et veut le vaincre non par la ruse
, mais par la force des armes. Alors sur l-homme terrassé
appuyant son pied et sa lance : « Le voici qui gît à terre
le haut Orodès, un des grands rôles de la guerre. » Ses c
ompagnons qui le suivent entonnent un joyeux péan. Mais le
moribond dit : « Qui que tu sois, mon vainqueur, je ne mo
urrai pas sans vengeance et tu ne te réjouiras pas longtem
ps. Un destin pareil au mien t-attend et tu seras bientôt,
comme moi, couché sur cette terre. » Mézence lui répond a
vec un sourire de colère : « En attendant, meurs. Pour moi
, le père des dieux et le roi des hommes verra ce qu-il do
0465it faire. » Cela dit, il a retiré le trait du corps de
son ennemi. Un dur repos, un sommeil de fer appesantit le
s yeux du vaincu qui se ferment pour la nuit éternelle. C-
dicus tue Alcathous, Sacrator Hydaspe, Rapo Parthénius et
le robuste Orsès ; Messape, Clonius et le Lycaonien Erichs
etès : l-un jeté à terre par la chute de son cheval sans f
rein ; l-autre, combattant à pied. A pied aussi le Lycien
Agis s-était porté en avant : Valérus, qui n-a pas dégénér
é de la valeur de ses ancêtres, l-abat. Thronius est tué p
ar Salius, Salius par Néalcès, l-un et l-autre victimes de
la ruse, celui-ci d-un javelot lancé de loin, celui-là d-
une flèche imprévue.

Déjà le terrible Mars égalisait entre les deux camps le d
euil et les funérailles. Tour à tour vainqueurs et vaincus
, ils massacraient et tombaient également, et, pas plus le
s uns que les autres, ne songeaient à fuir. Dans le palais
de Jupiter les dieux prennent en pitié la vaine fureur de
s deux partis et le sort des mortels condamnés à de telles
souffrances. Ici Vénus, là Junon la Saturnienne regardent
0466 la mêlée. La pâle Tisiphone fait rage parmi ces milli
ers de combattants.

Et voici que Mézence, brandissant une énorme lance, bouil
lant de rage, s-avance dans la plaine. Comme le gigantesqu
e Orion, lorsqu-il franchit à pied les gouffres de Nérée o
ù il s-ouvre un chemin au milieu des eaux qu-il surpasse d
e l-épaule, ou encore lorsque, rapportant du sommet des mo
ntagnes un orne chargé d-années, il marche sur la terre, l
a tête cachée par les nuages : ainsi Mézence s-avance sous
ses vastes armes. Enée, qui le cherchait des yeux dans la
longue file des ennemis, se prépare à l-attaquer. Mézence
attend sans se troubler ce magnanime adversaire ; et sa m
asse fait de lui un bloc. Dès qu-il a mesuré dans l-espace
la portée d-une javeline : « Que ce bras qui est mon dieu
, dit-il, et ce trait que je brandis me soient favorables
! Je fais v-u, ô Lausus, de te revêtir des dépouilles de c
e bandit : tu seras le trophée de ma victoire sur Enée. »
Il dit : de loin la javeline siffle et vole. Rejetée par l
e bouclier d-Enée, elle s-enfonce plus loin entre le flanc
0467 et le bas-ventre du noble Antorès, Antorès le compagn
on d-Hercule, qui, parti d-Argos, s-était attaché à Evandr
e et avait fixé sa demeure dans une ville italienne. L-inf
ortuné est couché par terre sous ce trait destiné à un aut
re ; il lève les yeux vers le ciel et se souvient en moura
nt de la douce Argos. Alors le pieux Enée lance sa javelin
e. A travers l-orbe creux au triple airain, à travers le t
issu des trois couches de toile et des trois peaux de taur
eau, elle s-est arrêtée dans l-aine de Mézence, au plus ba
s, et n-a pas eu la force de pénétrer plus avant. Aussitôt
Enée, joyeux de voir le sang du Tyrrhénien, dégaine et pr
esse furieusement son ennemi qui se trouble. Lausus pousse
un profond gémissement devant le danger que court son pèr
e bien-aimé ; et des larmes roulent sur ses joues.

Je ne tairai point ici ton nom ni ta mort prématurée ni t
on admirable dévouement, si toutefois la lointaine postéri
té peut croire à une aussi belle action, ô jeune homme don
t on doit conserver la mémoire.

0468 Lâchant pied, impuissant, ses mouvements entravés, Mé
zence reculait et traînait à son bouclier la javeline enne
mie. Le jeune homme s-est élancé, s-est mêlé aux combattan
ts, et, lorsque, le bras levé, Enée allait porter le coup,
il s-est jeté devant l-épée troyenne qu-il arrête en la r
etardant. Ses compagnons applaudissent à grands cris penda
nt que, sous la protection du bouclier filial, le père se
retirait ; puis ils lancent leurs traits et, de loin, s-ef
forcent de mettre l-ennemi en déroute à coups de projectil
es. Enée furieux se ramasse sous ses armes. Lorsque les nu
ages se précipitent en torrents de grêle, tous les laboure
urs, tous les paysans de la plaine s-enfuient ; le voyageu
r cherche pour s-y cacher un sûr refuge sous la rive d-un
fleuve ou sous la voûte d-un haut rocher ; tant que la plu
ie tombe, ils attendent le retour du soleil, afin d-accomp
lir le travail de la journée : ainsi, accablé des traits q
ui partent de tous les côtés, Enée soutient cette rafale g
uerrière et attend qu-elle s-apaise. C-est Lausus qu-il ap
ostrophe, Lausus qu-il menace. « Où cours-tu à la mort ? P
ourquoi oser plus que tes forces ? Tu te laisses égarer im
0469prudemment par ta piété filiale. » Lausus ne s-en livr
e pas moins à l-emportement de sa témérité. La colère du c
hef troyen grandit, devient plus farouche ; et les Parques
rassemblent les derniers fils de la vie de Lausus. Enée l
ui enfonce sa solide épée au milieu du corps et l-y plonge
entièrement. La pointe a traversé le bouclier rond, faibl
e armure pour tant de provocation, et la tunique que sa mè
re avait tissée d-or souple ; sa poitrine se remplit de sa
ng ; son âme quitte son corps, s-exhale dans les airs et t
ristement s-en va chez les Mânes. Mais lorsque le fils d-A
nchise a vu le visage du mourant et son extraordinaire pâl
eur, il a poussé un profond gémissement de pitié et lui a
tendu la main : l-image de la tendresse filiale lui serre
le c-ur. « – pitoyable jeune homme, que peut faire le pieu
x Enée pour ta gloire ? Que te donner qui soit digne d-une
si belle âme ? Garde les armes qui faisaient ta joie. Je
te rends aux Mânes et à la cendre de tes pères, si tu peux
encore en être touché. Du moins, dans ton malheur, consol
e-toi de ta déplorable mort en songeant que tu es tombé de
la main du grand Enée. » Il est le premier à gourmander l
0470es compagnons du jeune homme qui hésitent, et il soulè
ve lui-même le corps dont les cheveux, tressés à la mode é
trusque, étaient tout souillés de sang.

Cependant, près des flots du Tibre, le père étanchait d-e
au courante sa blessure et se délassait, appuyé sur un tro
nc d-arbre. A quelques pas de lui, son casque d-airain éta
it suspendu à une branche, et ses lourdes armes étaient co
uchées sur l-herbe. Debout, l-élite de ses hommes l-entour
ait. Lui-même affaibli, haletant, il laissait tomber sa tê
te, et sa barbe épaisse se répandait sur sa poitrine. Sans
cesse il demandait où en était Lausus ; il lui avait dépê
ché messager sur messager pour le rappeler et lui porter s
es ordres de père inquiet. Et voici que ses compagnons app
ortaient, en pleurant, sans vie, étendu sur ses armes, le
grand Lausus victime d-une grande blessure. De loin, le c-
ur de Mézence, qui pressentait le malheur, a compris leur
gémissement. Il souille de poussière ses cheveux blancs ;
il tend ses deux mains vers le ciel ; il s-attache au cada
vre : « Etais-je donc assez possédé du désir de vivre, ô m
0471on enfant, s-écrie-t-il, pour souffrir que le fils eng
endré par moi prît ma place sous les coups de l-ennemi ? M
oi, ton père, devrai-je donc mon salut à tes blessures ? V
ivrai-je de ta mort ? Hélas, c-est maintenant que je sens
la misère de l-exil. C-est maintenant que la blessure est
profonde. Et moi, mon fils, toujours moi, j-ai imprimé une
flétrissure sur ton nom, chassé par la haine du trône et
du sceptre paternels. J-aurais dû payer ma dette à ma patr
ie et au ressentiment des miens. Que n-ai-je, par mille mo
rts, offert volontairement en expiation une vie coupable !
Et je vis encore. Je n-ai pas encore quitté les hommes et
la lumière. Mais je les quitterai. » A peine a-t-il parlé
, il se soulève sur sa cuisse blessée ; malgré la profonde
ur de sa blessure qui ralentit ses mouvements, il n-est pa
s abattu et ordonne qu-on lui amène son cheval : c-était s
a joie, sa consolation ; avec lui il était sorti vainqueur
de tous les combats. La bête était triste ; il lui parle
ainsi : « Rhèbe, nous avons vécu longtemps ensemble, si le
s mortels peuvent jamais parler de longue durée. Aujourd-h
ui, vainqueur, tu rapporteras les dépouilles et la tête du
0472 sanguinaire Enée et tu vengeras avec moi la perte de
Lausus, ou, si nous ne parvenons pas à nous ouvrir un chem
in, avec moi tu succomberas, car je ne pense pas, ô valeur
eux animal, que tu acceptes de subir les ordres d-un étran
ger et d-avoir pour maîtres des Troyens. » Il dit et se pl
ace sur la croupe du cheval qui sent son poids accoutumé ;
il a chargé ses mains de javelots acérés. Sa tête, toute
brillante d-airain, se hérisse d-une aigrette de crins. Il
se précipite ainsi au milieu des bataillons. Dans un seul
c-ur bouillonnent une honte immense, de la folie mêlée à
de la douleur, -un furieux amour paternel et la conscience
de sa valeur-.

Alors il appelle trois fois Enée de sa grande voix. Enée
l-a certainement reconnu et joyeux il s-écrie sur le ton d
e la prière : « Fasse le père des dieux, fasse le puissant
Apollon que tu veuilles te mesurer avec moi ! » Il ne pro
nonce que ces mots, et, la lance en arrêt, s-avance à sa r
encontre. Et Mézence s-écrie : « Tu essaies de m-effrayer,
cruel, après m-avoir ravi mon fils ! Tu n-avais pas d-aut
0473re moyen de me faire périr. La mort ne nous inspire au
cune horreur ; il n-y a pas un dieu que nous ne bravions.
Cesse. Je viens en homme qui va mourir ; mais d-abord, reç
ois ces dons de ma main ! » Il dit et lance à l-ennemi un
javelot, puis un autre, encore un autre et décrit un vaste
cercle autour de lui. Le bouclier d-or résiste. Trois foi
s autour du Troyen debout Mézence fait tourner son cheval
sur sa gauche, jetant des traits. Trois fois le héros Troy
en tourne sur lui-même en présentant son bouclier d-airain
où s-enfonce une monstrueuse forêt de javelots. Puis dégo
ûté de tous ces retardements, de tous ces traits qu-il fau
t arracher, de cette lutte inégale et épuisante, il réfléc
hit, s-élance et le cheval de guerre reçoit sa javeline en
tre ses tempes creuses. Le quadrupède se cabre tout droit,
frappe l-air de ses sabots, désarçonne son cavalier et, t
ombant sur lui la tête en avant, l-embarrasse et, l-épaule
démise, l-accable de son poids. Troyens et Latins enflamm
ent le ciel de leurs clameurs. Enée accourt et, tirant son
épée du fourreau, dit penché sur lui : « Où est maintenan
t le terrible Mézence et sa sauvage violence ? » Le Tyrrhé
0474nien lève les yeux en l-air, retrouve le ciel et repre
nd ses esprits : « Ennemi amer, pourquoi ces injures et ce
s menaces de mort ? Tu peux m-égorger sans crime. Ce n-est
pas avec la pensée d-être épargné que je suis venu te com
battre, et mon cher Lausus n-a point conclu avec toi de pa
cte semblable. Je ne t-adresse qu-une prière, si toutefois
des ennemis vaincus ont droit à quelque faveur : souffre
que la terre recouvre mon corps. Je sais que les miens m-e
ntourent d-une haine acharnée : je t-en prie, défends-moi
de leur fureur et accorde-moi d-être réuni à mon fils dans
le même tombeau. » Ayant ainsi parlé il reçoit dans la go
rge l-épée attendue et rend l-âme avec un flot de sang qui
baigne ses armes.

LIVRE XI

Cependant l-Aurore qui surgit a quitté l-Océan. Enée, bie
n que le souci d-ensevelir ses compagnons le pressât et bi
en que son âme fût bouleversée par toutes ces morts, s-emp
ressait, dès le point du jour, d-accomplir dans sa victoir
0475e les v-ux qu-il avait faits aux dieux. Il dresse sur
un tertre un énorme chêne qu-il a ébranché de tous ses ram
eaux et il le revêt d-armes resplendissantes, les dépouill
es du chef Mézence, un trophée pour toi, dieu puissant de
la guerre. Il y fixe l-aigrette du guerrier avec sa rosée
de sang, et les javelots brisés, et la cuirasse atteinte e
t percée en douze endroits. Il attache au bras gauche du s
imulacre le bouclier d-airain et il suspend à son cou l-ép
ée au fourreau d-ivoire. Alors environné de toute la troup
e des chefs qui se serrait autour de lui, il exhorte en ce
s termes ses compagnons triomphants :

« Guerriers, le plus fort de notre tâche est fait ; ne cr
aignez rien pour ce qui nous reste à faire. Les voici, les
dépouilles, les prémices de la victoire, enlevées sur un
roi superbe ; et voici Mézence tel qu-il est sorti de mes
mains. Maintenant nous n-avons qu-à marcher vers le roi et
les murs des Latins. Préparez vos c-urs au combat et soye
z tout à la pensée et à l-attente de la bataille de façon
qu-aucun obstacle ne vous surprenne et ne vous arrête, qu-
0476aucune crainte, aucune incertitude ne vous ralentisse,
dès que les dieux d-en haut nous permettront d-arracher l
es enseignes et de faire sortir notre jeunesse des retranc
hements. En attendant, confions à la terre les corps de no
s compagnons sans sépulture : c-est le seul honneur dans l
es profondeurs de l-Achéron. Allez, dit-il, rendez ces dev
oirs suprêmes à ces âmes d-élite dont le sang nous a conqu
is cette patrie. Avant tout envoyons à la ville en larmes
d-Evandre le corps de Pallas : ce n-est pas la valeur qui
lui a manqué ; mais un jour d-horreur nous l-a ravi et l-a
plongé bien avant l-heure dans la nuit de la mort. »

Ainsi parle Enée en pleurant et il retourne à sa demeure,
où le cadavre de Pallas est exposé sous la garde du vieil
Acétès, qui avait été l-écuyer de l-Arcadien Evandre, mai
s qui, sous de moins heureux auspices, avait été donné com
me compagnon à son cher élève. Autour du mort se pressait
toute la troupe de ses serviteurs, et les Troyens, et les
femmes d-Ilion, les cheveux dénoués selon l-usage funèbre.
Aussitôt qu-Enée se montra sous la haute porte, elles se
0477frappèrent la poitrine et poussèrent vers le ciel de p
rofonds gémissements ; la demeure royale retentit de leurs
cris lugubres. A la vue de la tête appuyée et du visage d
e Pallas blanc comme la neige, devant la blessure ouverte
dans sa poitrine d-adolescent par la javeline ausonienne,
Enée ne put retenir ses larmes : « Fallait-il donc, dit-il
, ô jeune homme digne de pitié, qu-à l-heure où la Fortune
me souriait, elle m-enviât un ami tel que toi, et ne te p
ermît point de voir mon royaume et de retourner vainqueur
au foyer paternel ? Ce n-est pas, au moment du départ, ce
que j-avais promis de toi à ton père Evandre lorsqu-on m-e
mbrassant il m-envoyait à la conquête d-un grand empire et
m-avertissait que nos ennemis étaient vaillants et que j-
allais combattre une rude nation. En ce moment même, sédui
t par une vaine espérance, peut-être forme-t-il des v-ux,
charge-t-il les autels de ses offrandes ; et nous, en deui
l, nous accompagnons de vains honneurs ce jeune homme sans
vie qui ne doit plus rien aux dieux du ciel. Infortuné, t
u verras les cruelles funérailles de ton fils ! Voilà donc
ce retour que nous espérions, ce triomphe que tu attendai
0478s, cette promesse solennelle que je t-avais faite ! Du
moins, Evandre, tu n-auras pas sous les yeux des blessure
s dont tu puisses rougir, reçues en fuyant, et tu n-auras
pas à souhaiter, toi, le père, pour un fils qui aurait sau
vé sa vie, que la mort ensevelisse son déshonneur. Hélas !
quel soutien perd l-Ausonie, et que ne perds-tu pas, Iule
! »

Cette plainte exhalée, il ordonne la levée de ce corps si
pitoyable et charge mille guerriers choisis dans toute so
n armée de l-escorter par un suprême honneur et de mêler l
eurs larmes à celles du père, petite consolation pour un s
i grand deuil, mais due à la douleur paternelle. On s-empr
esse aussitôt de tresser les claies d-un brancard flexible
avec des branches d-arbousier et de chêne ; et on dresse
un lit funèbre ombragé de verdure. On y dépose sur une hau
te couche d-herbes le jeune homme : telle, cueillie par un
e main virginale, la fleur de la tendre violette ou de la
languissante hyacinthe ; elle n-a encore perdu ni son écla
t ni sa beauté, mais la terre maternelle ne la nourrit plu
0479s et n-entretient plus sa vigueur. Alors Enée fit appo
rter deux vêtements de pourpre, tout raides d-or : la Sido
nienne Didon, heureuse de travailler pour lui, les avait f
aits elle-même, de ses mains, et en avait nuancé la trame
de fils d-or. Il revêt tristement le jeune homme d-une de
ces deux robes, dernier honneur ; et de l-autre il couvre
comme d-un voile ses cheveux promis aux flammes. Puis il f
ait entasser de nombreuses dépouilles des Laurentes vaincu
s, butin que portera une longue file d-hommes. Il y ajoute
des chevaux et des armes conquis sur l-ennemi. Enchaînées
, les mains derrière le dos, des victimes offertes aux mân
es arroseront de leur sang les feux du bûcher funèbre. Il
donne l-ordre aux chefs de se charger eux-mêmes des trophé
es revêtus d-armes ennemies où seront inscrits les noms de
s vaincus. On amène le malheureux Acétès accablé par l-âge
, meurtrissant tantôt sa poitrine de ses poings, tantôt so
n visage de ses ongles ; et il se jette à terre et s-y éte
nd de tout son corps. On amène aussi les chars arrosés du
sang rutule. Derrière eux, sans ornement, le cheval de gue
rre de Pallas, -thon, s-avance : il pleure et de grosses l
0480armes mouillent sa face. D-autres guerriers tiennent d
ans leurs mains la lance et le casque du jeune homme ; car
, pour le reste, c-est le vainqueur Turnus qui le possède.
A la suite viennent, lugubre phalange, tous, Troyens, Tyr
rhéniens, Arcadiens, leurs armes renversées. Lorsque ce co
rtège se fut déployé dans toute sa longueur, Enée s-arrêta
et dit encore avec un profond soupir : « La même affreuse
destinée de la guerre nous appelle maintenant à verser d-
autres larmes. Adieu pour toujours, ô grand Pallas ; pour
toujours adieu ! » Et, sans rien ajouter, il reprenait le
chemin vers les hautes murailles et regagnait le camp.

Les députés de la ville latine y étaient déjà, les mains
voilées de rameaux d-olivier et sollicitant une grâce : ce
lle d-enlever les corps qui, fauchés par le fer, gisaient
dans la plaine et de les ensevelir dans la terre. « On ne
combat plus, disaient-ils, contre des vaincus privés de la
lumière du jour ; Enée doit épargner ceux qu-il nommait n
aguère hôtes et beaux-pères. » Enée reçoit avec bonté une
prière aussi juste et il ajoute ces paroles à la grâce qu-
0481il leur accorde : « Quelle indigne fortune vous a enga
gés, Latins, dans une telle guerre et vous a fait rejeter
notre amitié ? Vous demandez la paix pour les morts, pour
ceux qui ont péri dans le hasard des combats ? Ah ! comme
je voudrais aussi la donner aux vivants ! Je ne serais pas
venu si les destins ne m-avaient assigné ce lieu et ce sé
jour. Je ne fais point la guerre à une nation. Votre roi a
quitté notre alliance, et il s-est fié de préférence aux
armes de Turnus. Il eût été plus juste que Turnus affrontâ
t ici la mort. S-il voulait terminer la guerre en brave, s
-il voulait chasser les Troyens, c-était les armes à la ma
in qu-il aurait dû se mesurer avec moi : alors aurait vécu
celui des deux à qui son bras ou la Divinité eût assuré l
a vie. Maintenant allez, et allumez les bûchers funèbres d
e vos malheureux concitoyens. » Enée avait ainsi parlé. Fr
appés d-étonnement, silencieux, ils se regardaient les uns
les autres. Alors le vieux Drancès, dont la haine et les
griefs harcèlent continuellement le jeune Turnus, prend la
parole et répond : « Héros troyen, si grand par la renomm
ée, plus grand par tes exploits, de quelles louanges t-éga
0482lerai-je au ciel ? Qu-admirerai-je d-abord, ta justice
ou ta valeur guerrière ? C-est avec reconnaissance que no
us rapporterons tes paroles à notre patrie ; et, si la For
tune nous en offre le moyen, nous t-unirons à notre roi La
tinus. Que Turnus se cherche ailleurs des alliances. Bien
plus ; il nous plaira d-élever ces hauts remparts que te p
romettent les destins et de porter sur nos épaules les pie
rres de la nouvelle Troie. »

Il dit, et tous approuvaient d-un frémissement unanime. I
ls conclurent une trêve de douze jours ; et grâce à cette
suspension d-armes, Troyens et Latins, impunément mêlés, s
e répandirent sur les collines à travers les forêts. Le fr
êne altier sonne sous les coups du fer à deux tranchants ;
ils abattent des pins qui s-élevaient jusqu-au ciel ; ils
fendent sans relâche avec des coins les rouvres et le cèd
re parfumé ; et ils transportent des ornes sur des chars g
émissants.

Déjà la Renommée, messagère ailée d-un si grand deuil, en
0483 remplit Evandre, la ville et le palais d-Evandre, ell
e qui venait de publier dans le Latium la victoire de Pall
as. Les Arcadiens courent aux portes ; selon l-antique usa
ge, ils se sont saisis de torches funéraires. Une longue f
ile de flambeaux éclairent la route dont la clarté tranche
au loin sur le reste de la campagne. De son côté la troup
e des Phrygiens s-approche et rejoint la troupe gémissante
. A peine l-ont-elles aperçue qui pénétrait dans les murs,
les mères incendient de leurs clameurs la ville désolée.
Mais aucune force ne peut retenir Evandre ; il s-avance au
milieu de tous, fait arrêter le brancard, se jette sur Pa
llas, s-attache à lui, pleure et gémit. Enfin, dès que la
douleur a rendu le passage à sa voix : « – Pallas, dit-il,
ce n-était pas là ce que tu avais promis à ton père, toi
qui voulais ne t-exposer qu-avec prudence aux fureurs de M
ars ! Mais je n-ignorais pas ce que peuvent sur un jeune h
omme la gloire toute neuve de l-homme d-armes et la grande
douceur de vaincre dans un premier combat. Infortunées pr
émices d-un jeune guerrier ! Cruel apprentissage d-une gue
rre à nos portes ! Aucun dieu n-a entendu mes v-ux et mes
0484prières. Et toi, ma sainte femme, sois heureuse d-être
morte et de ne pas avoir été réservée à une aussi grande
douleur. Mais moi, en vivant plus que je ne devais vivre,
ce n-a été que pour survivre à mon fils. Que n-ai-je suivi
nos alliés en armes, les Troyens, et que les Rutules ne m
-ont-ils accablé de leurs traits ! J-aurais donné ma vie,
moi-même ; et cette pompe lugubre m-aurait ramené dans ma
demeure, moi, et non Pallas ! Je n-accuserai, Troyens, ni
votre alliance ni l-hospitalité qui nous a unis. Ce sort é
tait dû à ma vieillesse. Si une mort prématurée attendait
mon fils, du moins j-aime à penser qu-il n-a péri qu-après
avoir massacré des milliers de Volsques et en conduisant
les Troyens au Latium. Bien plus, je ne saurais te faire d
e plus dignes funérailles, Pallas, que celles qui te sont
faites par le pieux Enée, les héros phrygiens, les chefs t
yrrhéniens, toute l-armée tyrrhénienne. Ils portent les gr
ands trophées de ceux que ton bras a livrés à la mort. Toi
-même, Turnus, tu ne serais plus qu-un monstrueux tronc d-
arbre, debout, couvert de tes armes, si Pallas avait eu to
n âge et ta force, celle que donnent les années. Mais malh
0485eureux que je suis, pourquoi retenir les Troyens loin
des combats ? Allez et rapportez fidèlement mes paroles à
votre roi : « Si, Pallas disparu, je prolonge une vie odie
use, ton bras en est la cause : il doit Turnus au fils et
au père. C-est le seul bien que je puisse attendre d-Enée
et de la Fortune. Ce n-est pas de la joie que je cherche :
il n-en est plus pour moi ; mais je veux en apporter à mo
n fils dans le profond séjour des Mânes. »

Cependant l-Aurore avait rendu aux malheureux mortels la
bienfaisante lumière et leur avait ramené les travaux et l
es fatigues. Déjà le vénérable Enée, déjà Tarchon avaient
fait dresser des bûchers dans la courbe du rivage. Chacun,
selon les rites des ancêtres, y porte les corps des siens
; les feux lugubres s-allument ; une fumée ténébreuse cou
vre les hauteurs du ciel. Trois fois les guerriers, ceints
de leurs armes étincelantes, ont fait le tour des bûchers
embrasés ; trois fois les cavaliers ont défilé devant ces
tristes feux des funérailles et ont poussé les cris funèb
res. La terre est baignée de larmes ; leurs armures en son
0486t baignées. La clameur des hommes, l-éclat des trompet
tes montent vers le ciel. On jette dans les flammes, les u
ns, les dépouilles enlevées aux Latins qu-ils ont tués, de
s casques, des épées travaillées, des freins, des roues qu
e jadis leur rapidité enflammait ; les autres, des présent
s bien connus : les boucliers des morts eux-mêmes et les t
raits qui n-ont pu les défendre. Tout autour on sacrifie à
la Mort une multitude de b-ufs ; des porcs aux soies rude
s et des moutons dont on a dépeuplé les campagnes sont égo
rgés au-dessus des flammes. Alors, rangés sur tout le riva
ge, les hommes regardent brûler leurs compagnons, surveill
ent les bûchers à demi consumés et ne peuvent s-arracher à
ce spectacle avant que la nuit humide fasse tourner le ci
el semé d-étoiles ardentes.

De leur côté, les malheureux Latins ont aussi dressé d-in
nombrables bûchers. Ils enterrent un grand nombre de morts
; d-autres sont transportés dans des campagnes voisines o
u renvoyés à la ville des Laurentes ; le reste, un amas de
cadavres énorme et confus, est brûlé sans être compté et
0487sans honneur : de toute part, tant de feux resplendiss
ants éclairaient à l-envi les vastes campagnes. La troisiè
me aurore avait chassé du ciel les froides ombres : une fo
ule en deuil fouillait ces monceaux de cendre, en retirait
les ossements confondus dans le brasier et les recouvrait
d-une couche de terre encore chaude. Mais c-est dans les
demeures, dans la ville du riche Latinus que le deuil et l
es longues douleurs ont leur plus violent éclat. Là les mè
res et les malheureuses épouses, là les s-urs désolées, qu
i étaient chères à leurs frères, et les enfants orphelins,
maudissent l-exécrable guerre et l-hymen de Turnus : ils
voudraient que seul il s-armât, que seul il décidât sa que
relle, puisqu-il aspire au trône de l-Italie et aux suprêm
es honneurs. Drancès acharné aggrave ces propos : il affir
me qu-on n-en veut qu-à Turnus, qu-on défie le seul Turnus
au combat. Dans la diversité des opinions beaucoup de voi
x en même temps prennent la défense de Turnus ; il est cou
vert du grand nom de la reine, soutenu par sa réputation e
t par le nombre de ses justes trophées.

0488 Au milieu de ces mouvements et de ce tumulte passionn
é, voici que, pour surcroît de malheur, consternés, les am
bassadeurs reviennent de la puissante ville de Diomède ave
c cette réponse : tant de dépenses et d-efforts n-ont rien
obtenu ; ni les présents ni l-or ni les supplications n-o
nt eu de pouvoir ; les Latins doivent chercher d-autres al
liés ou demander la paix au roi troyen. Latinus lui-même d
emeure accablé de douleur. Enée est bien l-homme du destin
, conduit manifestement par la divinité : la colère des di
eux et les tombes fraîches qu-il a sous les yeux l-en aver
tissent suffisamment. Il réunit donc à l-intérieur de son
haut palais le grand conseil et les premiers de ses sujets
mandés sur son ordre. Ils accourent ; leur flot remplit l
es rues et se dirige vers la demeure royale. Assis au mili
eu d-eux, le plus imposant par l-âge et par le sceptre, le
visage empreint de tristesse, Latinus prie alors les amba
ssadeurs revenus de la ville étolienne de dire ce qu-ils e
n rapportent et leur demande l-exposé précis des réponses
qu-on leur a faites. Tous se taisent ; et Vénulus, obéissa
nt au roi, commence ainsi :
0489
« Nous avons vu, citoyens, Diomède et le camp argien. Apr
ès avoir surmonté tous les hasards d-une longue route, nou
s avons touché la main sous laquelle Ilion tomba. Après sa
victoire il fondait une ville, Argyripe, du nom de sa pat
rie, dans les campagnes du Gargan d-Iapygie. Lorsque nous
fûmes entrés et qu-on nous eut permis de parler devant lui
, nous lui offrîmes nos présents et nous lui fîmes connaît
re notre nom, notre pays, les peuples qui nous font la gue
rre, la cause qui nous avait amenés à Arpi. Il nous écouta
et tranquillement nous répondit en ces termes : « Heureus
es nations, royaume de Saturne, antiques Ausoniens, quelle
mauvaise fortune trouble votre quiétude et vous persuade
de provoquer une guerre aveuglément ? Tous tant que nous s
ommes qui avons profané par le fer le territoire d-Ilion,
– je ne parle pas des maux soufferts au pied des hauts rem
parts ni des guerriers dont le Simoïs recouvre les corps,
– nous subissons, par le monde entier, d-indicibles suppli
ces et les châtiments de nos crimes, poignée d-hommes dont
même Priam aurait pitié. La triste constellation de Miner
0490ve le sait, et les rochers d-Eubée, et le promontoire
vengeur de Capharée. Au retour de cette expédition, poussé
s sur des rivages opposés, l-Atride Ménélas s-est vu exilé
jusqu-aux colonnes de Prêtée, et Ulysse a connu les Cyclo
pes de l-Etna. Le Mycénien lui-même, chef des grands Argie
ns, a péri au seuil de son palais sous la main de son exéc
rable femme : l-adultère prit au piège le vainqueur de l-A
sie. Parlerai-je du règne de Néoptolème, des Pénates renve
rsés d-Idoménée, des Locriens établis sur la côte libyenne
? Dirai-je que les dieux m-ont envié mon retour aux foyer
s paternels et la joie de revoir mon épouse et ma belle vi
lle de Calydon ? Maintenant encore d-horribles prodiges po
ursuivent mes regards. J-ai perdu mes compagnons : ils se
sont enfuis dans l-éther, revêtus de plumes ; ce ne sont p
lus que des oiseaux qui errent sur les fleuves et rempliss
ent les rochers de leur voix plaintive, – quel cruel suppl
ice pour les miens, hélas ! C-est bien à cela que je devai
s m-attendre, du jour où, insensé, j-attaquai de mon épée
des corps divins et violai d-une blessure la main de Vénus
. Non, non, ne m-engagez pas dans de pareils combats. Perg
0491ame détruite, je ne veux plus de guerre avec les Troye
ns ; des maux que je leur fis je n-ai ni souvenir ni joie.
Ces présents que vous m-apportez des bords de votre patri
e, offrez-les plutôt à Enée. Je me suis dressé contre ses
rudes armes ; nous nous sommes mesurés corps à corps. Croy
ez-en l-expérience d-un homme qui a vu de quelle hauteur i
l se dresse en levant son bouclier et avec quelle force il
brandit et lance son javelot : si la terre de l-Ida avait
porté deux héros tels que lui, les descendants de Dardanu
s seraient venus à leur tour attaquer les villes d-Inachus
, et le renversement des destins ferait pleurer la Grèce.
Pendant tout le temps que les remparts de la dure Troie no
us ont arrêtés, c-est le bras d-Hector, c-est le bras d-En
ée qui ont tenu en suspens la victoire des Grecs et l-ont
reculée jusqu-à la dixième année. Tous deux étaient grands
par le courage, grands par les exploits ; Enée l-emportai
t par sa piété. Que vos mains s-unissent pour une alliance
, aux conditions qui lui plairont ; mais prenez garde que
vos armes ne heurtent ses armes. » Tu as entendu, ô notre
excellent roi, et la réponse du roi Diomède et sa pensée e
0492n face de cette terrible guerre. »

A peine l-ambassadeur avait-il fini, le frémissement qui
court parmi les Ausoniens témoigne leur trouble et la dive
rsité de leurs sentiments : ainsi, lorsque des rocs retard
ent les rapides cours d-eau, il se fait un grondement dans
leur profondeur close, et les rives voisines retentissent
du clapotis des flots. Dès que les esprits furent plus ca
lmes et les bouches tumultueuses apaisées, le roi invoqua
les dieux et parla ainsi du haut de son trône « C-est avan
t d-avoir pris les armes que, pour mon compte, Latins, j-a
urais voulu délibérer sur les intérêts de l-Etat ; et cela
eût mieux valu que de rassembler un conseil dans les circ
onstances présentes, lorsque l-ennemi assiège nos murs. No
us faisons une guerre absurde, citoyens, à des fils de die
ux, à des hommes invaincus qu-aucun combat ne rebute et à
qui la défaite n-arracherait pas leurs armes. Renoncez, si
vous l-avez eu, à l-espoir que les guerriers Etoliens rép
ondront à votre appel. N-espérons qu-en nous-mêmes ; et vo
us voyez à quoi se réduit alors notre espérance. Quant au
0493reste, tout est par terre ; et l-étendue du désastre,
vous l-avez sous les yeux et sous la main. Je n-accuse per
sonne. La valeur a fait tout ce qu-elle pouvait faire. Tou
tes les ressources du royaume ont été mises en jeu dans la
lutte. Je vous exposerai donc la pensée de mon esprit irr
ésolu ; prêtez-moi votre attention : je serai bref. Je pos
sède un antique domaine tout près du fleuve toscan, qui se
prolonge au couchant par delà les frontières des Sicanes
; Auronces et Rutules l-ensemencent ; leur charrue travail
le ces durs coteaux, et leurs troupeaux en paissent les pl
us âpres. Que toute cette région, avec sa haute montagne e
t sa forêt de pins, soit le prix de l-amitié des Troyens.
Proposons-leur un traité dont les conditions soient équita
bles et associons-les à notre royaume. Qu-ils s-établissen
t là, s-ils en ont un désir aussi passionné, et qu-ils élè
vent des remparts. Ont-ils l-intention de gagner un autre
territoire, une autre nation, leur est-il permis de se ret
irer de notre terre ? Faisons-leur, en rouvre d-Italie, vi
ngt vaisseaux et même davantage, s-ils sont capables de le
s remplir. Tous les matériaux sont là, au bord du fleuve.
0494Ils n-ont qu-à nous donner le nombre et la forme des c
arènes, nous fournirons l-airain, la main-d–uvre, les agr
ès. Enfin, pour porter ces propositions et pour conclure u
n solide traité, je suis d-avis que cent députés des premi
ères familles du Latium aillent vers les Troyens, les rame
aux de la paix dans les mains, avec des présents, des tale
nts d-or et d-ivoire, une chaise curule et la trabée, insi
gnes de notre royauté. Consultez-vous dans l-intérêt génér
al et portez secours à notre accablement. »

Alors le même Drancès, toujours acharné contre Turnus, do
nt la gloire le tourmente d-une jalousie sournoise et d-am
ers aiguillons, le riche Drancès, plus beau parleur qu-ard
ent guerrier, conseiller dont les avis avaient du poids da
ns les assemblées, séditieux puissant, noble et de haute l
ignée par sa mère, mais de père inconnu, Drancès se lève,
et ses paroles ajoutent encore aux colères accumulées cont
re Turnus :

« Excellent roi, tu mets en délibération une affaire qui
0495n-est obscure pour personne et qui n-a aucun besoin de
ma voix. Tous reconnaissent qu-ils savent ce qu-exige le
salut du peuple ; mais ils hésitent à le dire. Qu-il nous
donne la liberté de la parole et qu-il rabatte son orgueil
, celui dont les auspices malheureux et le funeste caractè
re, – oui, je le dirai, bien qu-il me menace de son épée e
t de la mort, – ont causé la perte de tant d-illustres che
fs et l-abattement de toute une ville en deuil, pendant qu
e, comptant sur la fuite, il attaquait le camp troyen et t
errifiait le ciel par le fracas de ses armes. A ces très n
ombreux présents que tu fais envoyer aux descendants de Da
rdanus, et à tes promesses, ajoute encore ceci, ô le meill
eur des rois : qu-aucune fureur ne t-intimide et ne t-empê
che de donner ta fille, toi son père, à un gendre de choix
et à un hymen digne d-elle, et de conclure la paix par un
e éternelle alliance. Si cependant la terreur possède tell
ement les esprits et les c-urs, conjurons cet homme lui-mê
me et prions-le de nous accorder cette grâce : qu-il sacri
fie au roi et à la patrie un droit qui est devenu le sien.
Pourquoi, tant de fois, jeter si ouvertement dans les pér
0496ils tes infortunés concitoyens, toi, source et cause d
es désastres du Latium ? Il n-y a point de salut dans la g
uerre ; nous te demandons tous là paix, à toi, Turnus, en
même temps que le seul gage qui puisse la rendre inviolabl
e. Moi le premier, que tu regardes comme ton ennemi, – et
je ne m-en défends pas, – voici que je viens en suppliant
; prends pitié des tiens ; dépose ton orgueil, et, vaincu,
va-t-en. Nous avons vu, dans notre défaite, assez de funé
railles ; nous avons assez désolé nos immenses campagnes.
Ou, si l-honneur te touche, si tu peux concevoir dans ta p
oitrine un tel courage, si ton c-ur est tellement épris d-
une dot royale, fie-toi à ta force, ose marcher contre l-e
nnemi qui t-attend. Eh ! quoi, faut-il, pour que Turnus so
it le mari de la fille d-un roi, que nous autres, âmes vil
es, foule qu-on n-enterre ni ne pleure, nous jonchions la
plaine de nos corps ? Mais si tu as quelque force d-âme, s
-il te reste de tes pères quelque valeur martiale, regarde
en face l-homme qui te défie. »

A de tels propos la violence de Turnus s-est enflammée ;
0497il pousse un gémissement et, du fond de sa poitrine, é
clatent ces paroles : « Certes, l-abondance de la parole n
e t-a jamais manqué, Drancès, alors que la guerre veut des
bras ; aux séances du conseil personne n-arrive avant toi
. Mais il ne s-agit pas de remplir la curie du bruit de ce
s grands mots que tu fais voler quand tu es à l-abri, tant
que nos retranchements et nos remparts tiennent l-ennemi
à distance et que nos fossés ne sont pas inondés de sang.
Tonne donc avec toute ta faconde, tu en as l-habitude ; dé
nonce ma lâcheté, toi, Drancès, dont le bras a entassé des
massacres de Troyens et dont les trophées décorent ça et
là nos campagnes. Tu peux sur l-heure faire l-épreuve de t
on ardent courage : nous n-irons pas chercher les ennemis
bien loin, nos murs en sont environnés. Marchons-nous au-d
evant d-eux ? Pourquoi différer ? Mars ne sera-t-il jamais
pour toi que sur ta langue pleine de vent et dans tes pie
ds fuyards ? -Ce n-est pas cela, ce sont des armes qu-il f
aut pour effrayer l-ennemi.-

« Vaincu, moi ? -tre ignoble, qui aura le droit de m-accu
0498ser d-avoir été vaincu en voyant les flots du Tibre gr
ossis du sang d-Ilion, toute la maison d-Evandre ruinée da
ns son dernier rejeton et les Arcadiens dépouillés de leur
s armes ? Ce n-est pas ainsi que m-ont éprouvé Bitias et l
-énorme Pandarus et ces mille guerriers que, vainqueur, en
un jour j-ai envoyés au Tartare, tout entouré que j-étais
des murs de l-ennemi et enfermé dans son enceinte. Point
de salut dans la guerre, dis-tu ? Va chanter cela au Darda
nien et à ton parti. Eh bien, continue de jeter partout le
trouble et l-effroi, d-exalter les forces d-une nation de
ux fois vaincue et de rabaisser les armes de Latinus. Main
tenant donc les chefs des Myrmidons tremblent devant les a
rmes phrygiennes. Maintenant le fils de Tydée et Achille d
e Larissa en ont peur, et le fleuve Aufide recule et fuit
devant les flots de l-Adriatique. Voyez encore : l-artific
ieux scélérat feint de redouter mes menaces et par cette é
pouvante envenime ses accusations. Rassure-toi : tu ne ren
dras jamais ta belle âme sous mes coups : elle est bien à
sa place chez toi ; qu-elle y reste.

0499 « Maintenant, ô père, je reviens à toi et à l-objet d
e nos délibérations. Si tu ne vois plus aucun espoir à gar
der dans nos armes, si nous sommes abandonnés à ce point,
si une seule défaite nous a perdus de fond en comble, si l
a Fortune nous a quittés sans retour, demandons la paix et
tendons nos mains désarmées. Cependant, ah, s-il nous res
tait encore quelque chose de notre ancienne valeur ! Pour
moi, celui-là est heureux avant tous dans son malheur et s
upérieur par son courage, qui, plutôt que de voir un tel s
pectacle, est tombé mourant et a du même coup mordu la pou
ssière. Mais s-il nous reste des ressources, une jeunesse
encore intacte, le secours de villes et de peuples italien
s, si d-autre part la gloire des Troyens leur a coûté des
flots de sang, s-ils ont leurs morts comme nous, si l-oura
gan a été égal pour tous, quelle raison aurions-nous de fl
échir lâchement dès les premiers pas et de trembler dans n
os membres avant d-entendre la trompette ? Le temps et les
vicissitudes des jours changeant ont souvent ramené le bo
nheur ; souvent la Fortune, qui alterne ses visites, s-est
jouée des hommes et après les avoir renversés les a remis
0500 debout. Nous n-aurons pas le secours de l-Etolien ni
d-Arpi ; mais Messape sera avec nous, et l-heureux Tolumni
us et les chefs que nous ont envoyés tant de peuples ; non
, ce n-est pas une faible gloire qui attend l-élite du Lat
ium et du territoire des Laurentes. Nous avons aussi pour
nous Camille, du noble sang des Volsques : elle conduit sa
troupe de cavaliers et des escadrons tout florissants d-a
irain. Et si je suis le seul que les Troyens appellent au
combat, si cela vous plaît, si vous voyez en moi un si gra
nd obstacle à l-intérêt commun, la Victoire ne m-a pas dét
esté et ne m-a pas fui au point que je refuse de tenter n-
importe quoi pour une si belle espérance. Je marcherai de
tout mon c-ur contre l-ennemi, fût-il même supérieur au gr
and Achille, revêtu comme lui d-armes sorties des mains de
Vulcain. Je vous ai voué ma vie, à vous et à mon beau-pèr
e Latinus, moi Turnus qui ne le cède en valeur à aucun des
anciens héros ! C-est moi seul qu-Enée défie ? Qu-il me d
éfie : je le lui demande. Ce n-est pas à Drancès, si la co
lère des dieux est contre nous, de les satisfaire par sa m
ort ; s-il s-agit d-honneur et de gloire, ce n-est pas à l
0501ui de les recueillir. »

Ainsi les Latins se disputaient entre eux sur les périls
publics. Cependant Enée quittait le camp et mettait son ar
mée en marche. Voici qu-un messager se précipite dans le p
alais du roi, y déchaîne le tumulte et remplit la ville de
grandes alarmes : les Troyens en ordre de bataille et l-a
rmée tyrrhénienne sont descendus du Tibre et couvrent tout
e la plaine. Aussitôt le trouble s-empare des esprits ; l-
âme populaire est bouleversée ; d-âpres aiguillons redress
ent les colères. On court, on veut s-armer, la jeunesse ré
clame en frémissant des armes, les vieillards consternés p
leurent et se taisent ; une grande clameur, faite de cris
discordants, monte de toutes parts dans les airs. Tel, le
bruit d-une troupe d-oiseaux qui s-est abattue sur un bois
profond ; tel encore le chant rauque des cygnes le long d
u courant poissonneux de la Paduse, parmi les bruyants mar
ais. « Allons, dit Turnus, qui saisit l-occasion, réunisse
z le conseil et bien assis sur vos sièges faites l-éloge d
e la paix, citoyens ! Les ennemis en armes se ruent sur le
0502 royaume. » Sans rien ajouter, il s-est élancé et rapi
de il est sorti du haut palais. « Toi, Volusus, dit-il, or
donne aux manipules des Volsques de s-armer ; fais marcher
aussi les Rutules ; Messape et toi, Coras, avec ton frère
, déployez la cavalerie en armes dans la vaste plaine. Qu-
une partie des troupes fortifie les abords de la ville et
garnisse les tours, et que le reste se porte en armes avec
moi où je l-ordonnerai. »

En un moment de tous les points de la ville on vole aux r
emparts. Le roi Latinus lui-même abandonne le conseil et s
es grands desseins et, bouleversé par ces tristes événemen
ts, les ajourne. Il s-adresse mille reproches pour n-avoir
pas accueilli spontanément le Dardanien Enée et ne pas l-
avoir associé à la ville en faisant de lui son gendre. Les
uns creusent des fossés devant les portes ; d-autres tran
sportent des pierres et des pieux. Le rauque buccin donne
le signal sanglant de la guerre. Les murs sont couronnés d
-une foule confuse de femmes et d-enfants. Tous répondent
à l-appel du danger suprême. Vers le temple et la haute ci
0503tadelle de Pallas la reine monte dans un char, escorté
e d-un grand cortège de mères. Elle porte des présents ; p
rès d-elle, la jeune Lavinia, cause de tant de maux, tient
ses beaux yeux baissés. Les femmes entrent au temple, y f
ont des nuages d-encens et du seuil élevé prononcent ces p
aroles de deuil : « Guerrière, arbitre des combats, vierge
Tritonienne, brise de ta main les armes du bandit phrygie
n ; étends-le lui-même sur le sol et couche-le sous nos ha
utes portes. »

Furieux, Turnus se ceint à la hâte pour le combat. Déjà,
revêtu d-une cuirasse rutilante, il était hérissé d-écaill
és d-airain et ses jambes étaient emprisonnées dans l-or d
es cuissards ; le front encore nu, il avait suspendu son é
pée à son côté ; il descendait à grands pas de la haute ci
tadelle, resplendissant d-or ; son c-ur exulte ; il se cro
it déjà en présence de l-ennemi. Ainsi, lorsque, ses liens
rompus, le cheval enfin libre s-échappe de l-écurie et s-
empare de la plaine ouverte ; il court, tantôt vers les pâ
turages et les troupes de cavales, tantôt vers les eaux fa
0504milières où il aime à se baigner ; il bondit, frémissa
nt, la tête dressée haut, dans sa force fougueuse ; et sa
crinière joue sur son cou et sur ses épaules. Au-devant de
lui, suivie de la cavalerie des Volsques, Camille s-avanc
e ; elle a sauté de cheval aux portes mêmes ; et tous ses
cavaliers imitant leur reine se laissent glisser à terre d
e leurs montures. Alors elle dit : « Turnus, si le courage
a le droit de compter sur lui-même, j-oserai, je te le pr
omets, marcher contre l-escadron des Enéades, et seule j-a
ffronterai les cavaliers tyrrhéniens. Accorde-moi de tente
r les premiers périls de la guerre ; pour toi, reste auprè
s des murs avec l-infanterie et veille sur les remparts. »
Turnus, les yeux fixés sur la vierge avec un frisson sacr
é, répond : « Honneur de l-Italie, ô vierge, comment te re
ndre grâces et reconnaître tes services ? Mais, puisque to
n âme est au-dessus de tout, partage pour l-instant les tr
avaux avec moi. Enée, si j-en crois le bruit qui court et
les rapports des éclaireurs, acharné contre nous, a détach
é en avant sa cavalerie légère qui doit battre la plaine.
Lui-même, par les âpres solitudes de la montagne, dont il
0505franchit la cime, s-approche de la ville. Je lui prépa
re une embuscade dans un chemin creux de la forêt : des so
ldats armés occuperont le défilé à la croisée de deux chem
ins. Toi, reçois le choc de la cavalerie tyrrhénienne en b
ataille rangée. Tu auras à tes côtés l-impétueux Messape,
les escadrons latins, les troupes de Tiburtus : toi aussi,
charge-toi des soucis du commandement. » Il dit ; et il e
xhorte par de pareils discours Messape et les chefs alliés
et il marche à l-ennemi.

Une vallée aux tortueux détours se prêtait aux surprises
et aux pièges de la guerre ; des deux côtés les sombres fl
ancs la pressent d-une épaisse forêt : un mince sentier y
conduit par une gorge étroite et d-un méchant abord. Au-de
ssus de cette vallée, sur les sommets et tout au haut de l
a montagne, s-étend un invisible plateau, poste sûr d-où l
-on peut à droite ou à gauche fondre sur l-ennemi, à moins
qu-on ne préfère, sans quitter les hauteurs, faire rouler
sur lui d-énormes rocs. Le jeune homme s-y porte par des
routes dont il sait où elles le mènent. Il s-est emparé de
0506 cette position et s-est embusqué dans cette forêt tra
îtresse.

Cependant, au séjour des dieux du ciel, la fille de Laton
e appelait la rapide Opis, une des vierges de sa compagnie
et de sa troupe sacrée, et lui adressait ces tristes paro
les : « – vierge, Camille marche à des combats cruels, et
elle s-est vainement ceinte de nos armes, Camille, qui m-e
st chère entre toutes. Et ce n-est pas d-hier que je l-aim
e, ce n-est pas un subit attrait qui a touché le c-ur de D
iane. Lorsque Métabus, chassé de son royaume par la haine
qu-excitaient son arrogance et sa tyrannie, sortait de la
ville antique de Priverne et fuyait à travers les sanglant
es mêlées, il emportait, compagne de son exil, sa fille en
core toute petite que, du nom de sa mère Casmille, par un
léger changement, il nomma Camille. La pressant lui-même c
ontre sa poitrine, il gagnait les longues pentes des bois
solitaires. De toutes parts des traits furieux le pressaie
nt, et la cavalerie volsque répandue voltigeait autour de
lui. Tout à coup, au milieu de sa fuite, il rencontra l-Am
0507asénus grossi qui roulait à pleins bords ses flots écu
mants : tant la pluie orageuse s-était précipitée des nuag
es. Sur le point de s-élancer à la nage, son amour paterne
l le retient ; il tremble pour son cher fardeau. Il agite
tous les projets en lui, et soudain, à peine assez tôt, il
prend ce parti : au formidable javelot qu-il tenait par h
asard dans sa main vigoureuse, à ce rouvre chargé de n-uds
et durci à la flamme, le guerrier lie sa fille encerclée
d-écorce et de liège sauvage. Il l-attache en équilibre au
milieu du trait, et le balançant de son énorme main, il d
it en regardant le ciel : « Fille de Latone, vierge divine
, habitante des bois, moi, Métabus, son père, je voue cett
e enfant à ton service. Pour la première fois, elle tient
tes armes et fuit l-ennemi à travers les airs, suppliante.
Reçois, je t-en prie, ô déesse, cette enfant qui est tien
ne et que je confie aujourd-hui aux souffles incertains. »
Il dit et, le bras ramené en arrière, il lance le javelot
. Les flots mugissent ; par-dessus le courant du fleuve, a
vec le trait strident, fuit la malheureuse Camille. Métabu
s, qu-une nombreuse troupe d-ennemis serre de plus près, s
0508e jette à l-eau et, d-une main victorieuse, arrache du
gazon la javeline et l-enfant qu-il consacre à Diane. Auc
une ville ne le reçut sous ses toits ni dans ses murs. Il
était lui-même trop farouche pour s-avouer vaincu. Il mena
la vie des pâtres, et sur des monts solitaires. Là dans l
es fourrés et parmi les retraites hérissées des bêtes sauv
ages, il nourrissait sa fille du lait d-une cavale en libe
rté, dont il pressait la mamelle sur les tendres lèvres de
l-enfant. Dès qu-elle eut imprimé sur le sol la trace de
ses pas, il lui chargea les mains d-un javelot aigu et sus
pendit à sa petite épaule un arc et des flèches. Elle n-eu
t point d-or dans les cheveux ni de longues robes pour la
couvrir : la dépouille d-un tigre pendait de sa tête le lo
ng de son dos. Déjà sa main délicate savait brandir des tr
aits d-enfant ; déjà la courroie lisse faisait tourner la
fronde autour de sa tête et abattait la grue du Strymon ou
le cygne blanc. Beaucoup de mères, dans les villes tyrrhé
niennes, ont vainement souhaité de l-avoir pour bru. Elle
se contente de Diane seule ; elle a chastement voué un cul
te éternel à l-amour des armes et à la virginité. Je voudr
0509ais qu-elle n-eût pas été prise dans cette guerre ni a
rmée contre les Troyens, elle qui m-est chère, et qu-elle
fût maintenant une de mes compagnes. Mais enfin, puisque d
e cruels destins la pressent, ô nymphe, laisse-toi glisser
du ciel, visite les champs du Latium où, sous un sinistre
présage, se livre un triste combat. Prends mon arc et mon
carquois, tire une flèche vengeresse : et que cette flèch
e me fasse payer de son sang celui qui, Troyen ou Italien,
aura violé d-une blessure ce corps qui m-était consacré.
Puis, moi-même, au creux d-un nuage, j-emporterai le corps
de la malheureuse avec ses armes dont elle ne sera pas dé
pouillée et je l-ensevelirai dans la terre de sa patrie. »
Elle dit ; Opis descend et traverse les airs légers du ci
el avec un bruit d-armes, le corps enveloppé d-un noir tou
rbillon.

Pendant ce temps, la troupe troyenne approche des murs, a
insi que les chefs Etrusques et toute la cavalerie partagé
e en escadrons égaux. Dans toute la plaine, les chevaux bo
ndissant frappent le sol de leur corne, frémissent et lutt
0510ent contre les rênes serrées, se rejetant d-un côté et
de l-autre. Au loin, des champs de fer se hérissent de la
nces, et, sous les armes qui se dressent dans l-air, la ca
mpagne paraît en feu. De l-autre côté, Messape et les rapi
des Latins, Coras avec son frère, l-escadron de la vierge
Camille, apparaissent, le bras ramené en arrière, la lance
en arrêt, et brandissant leurs traits. Le bruit des guerr
iers qui arrivent, le frémissement des chevaux, tout s-enf
lamme. Déjà les deux armées se sont avancées à une portée
de trait ; tout à coup une clameur jaillit ; les chevaux d
eviennent furieux à la voix des cavaliers ; de tous côtés
en même temps les traits pleuvent aussi pressés que des fl
ocons de neige et le ciel se couvre d-ombre. D-abord Tyrrh
énus et l-impétueux Acontée fondent l-un sur l-autre, la l
ance en avant, et, les premiers, s-entreheurtent et s-écro
ulent avec un énorme bruit sous le choc de leurs montures
qui, poitrails contre poitrails, se fracassent. Désarçonné
, Acontée, comme frappé de la foudre ou du projectile d-un
e machine de guerre, est précipité au loin et répand sa vi
e dans les airs. Soudain le trouble se met dans les rangs
0511; les Latins en déroute rejettent leurs boucliers sur
leur dos et tournent leurs chevaux vers les murs. Les Troy
ens les poursuivent ; Asilas à leur tête conduit leurs esc
adrons. Déjà ils approchaient des portes ; de nouveau les
Latins poussent des cris et retournent leurs chevaux à la
souple encolure. Les Troyens en fuite se replient à toutes
brides. Ainsi l-Océan qui tour à tour s-avance et recule
avec sa profonde masse de flots : tantôt il se rue vers la
terre, jette par-dessus les rochers son onde écumante et,
au bout de sa course, arrose le sable de sa vague ondulée
; tantôt il se retire rapidement, bouillonne, engloutit d
e nouveau les pierres qu-il a roulées, fuit et n-est plus
qu-une mince nappe d-eau qui déserte le rivage. Deux fois
les Toscans repoussèrent jusqu-à leurs remparts les Rutule
s en déroute ; deux fois rejetés et regardant en arrière,
ils se sauvent en se couvrant le dos de leurs armes. Mais,
pour la troisième rencontre, on se charge ; tous les rang
s sont engagés dans la bataille ; c-est le corps à corps.
Alors les mourants gémissent ; les armes, les corps, les c
hevaux à moitié morts, mêlés au carnage des hommes, roulen
0512t dans des flots de sang : le combat est d-une âpreté
terrible.

Orsiloque, qui redoutait de se mesurer à Rémulus, a lancé
une javeline contre son cheval ; et le fer est resté sous
l-oreille de la bête. Ce coup la met en fureur ; elle se
dresse et, impatiente de sa blessure, le poitrail en l-air
, elle se cabre, et envoie son cavalier rouler à terre. Ca
tillus abat Iollas et Herminius, très grand par le courage
, très grand par la taille et les armes. Une chevelure fau
ve tombe de sa tête nue sur ses épaules nues ; les blessur
es ne l-effraient pas, tant il offre de surface aux coups.
Le javelot de Catillus s-enfonce en vibrant entre ses lar
ges épaules et le plie en deux sous la douleur qui le tran
sperce. Partout un sang noir ruisselle ; on prodigue à l-e
nvi les funérailles ; on cherche à travers les blessures u
ne belle mort.

Mais, au milieu du carnage, bondit, comme une Amazone, un
sein nu pour la bataille, le carquois sur l-épaule, Camil
0513le. Tantôt elle répand de sa main une grêle de traits
flexibles ; tantôt, infatigable, elle saisit une forte hac
he à deux tranchants. Sur son épaule résonnent l-arc d-or
et les armes de Diane. Parfois, lorsqu-elle est repoussée
et obligée de se retirer en arrière, elle se retourne dans
sa fuite pour décocher les flèches de son arc. Autour d-e
lle sont ses compagnes d-élite : la vierge Larina et Tulla
et Tarpeia qui brandit une hache d-airain, toutes trois i
taliennes, choisies par Camille elle-même comme garde d-ho
nneur et pour la servir aussi bien dans la paix que dans l
a guerre. Ainsi les Amazones de Thrace, lorsqu-elles frapp
ent du pied de leurs chevaux les glaces du Thermodon et co
mbattent avec des armes peintes soit autour de leur reine
Hippolyte, soit derrière le char de Penthésilée, fille de
Mars, et que, dans un grand tumulte, ces troupes de femmes
hurlent, bondissent et agitent leurs boucliers en forme d
e croissants.

Quel est le premier, quel est le dernier, terrible vierge
, que tu as jeté à bas de son cheval ? De combien de morts
0514 as-tu jonché la terre ? Le premier est Eunée, fils de
Clytius ; elle traverse d-un long javelot cette poitrine
découverte qui s-avançait vers elle. Il tombe vomissant de
s flots de sang, mord l-arène sanglante et se roule en mou
rant sur sa blessure. C-est le tour de Liris et de Pagasus
: l-un, pendant qu-il rassemble ses rênes, renversé de so
n cheval qui a trébuché ; l-autre, pendant qu-il s-approch
ait et tendait à Liris une main désarmée pour l-empêcher d
e glisser : tous deux tombent et s-écroulent du même coup.
Elle leur joint Amastrus, fils d-Hippotès ; elle poursuit
, les menaçant de loin avec sa lance Térée, Harpalycus, Dé
mophoon, Chromis : autant de traits lancés par sa main vir
ginale, autant de guerriers phrygiens couchés à terre. Le
chasseur Ornytus s-avance au loin avec des armes étranges
sur un cheval d-Iapygie. La peau d-un taureau sauvage couv
re ses larges épaules ; l-énorme gueule béante d-un loup e
t ses mâchoires aux dents blanches lui tiennent lieu de ca
sque, l-épieu d-un pâtre arme sa main ; il s-agite au mili
eu des escadrons qu-il dépasse de toute la tête. Camille l
e saisit sans peine, dans la débandade de sa troupe ; elle
0515 le transperce et ajoute à son coup de lance ces parol
es haineuses : « Pensais-tu donc, Tyrrhénien, que tu étais
venu chasser la bête sauvage dans ces forêts ? Le jour es
t arrivé qui devait voir des armes de femme répondre à vos
forfanteries. Cependant ce n-est pas sans quelque gloire
et tu le rapporteras aux Mânes de tes pères, que tu es tom
bé sous les coups de Camille. » Sans s-arrêter, elle abat
Orsiloque et Butès, deux Troyens d-une taille colossale. B
utès se détournait : elle l-a percé du fer de sa lance, au
défaut du casque et de la cuirasse, là où luit le cou du
cavalier et où la courroie suspend le bouclier au bras gau
che. Quant à Orsiloque, elle le fuit d-abord en décrivant
un grand circuit, puis l-évite, rentre à l-intérieur du ce
rcle et poursuit celui qui la poursuivait. Alors, dressée
de toute sa hauteur, sans écouter ses prières et ses suppl
ications elle lui décharge des coups de hache sur son armu
re et sur son crâne : la blessure éclabousse son visage de
sa cervelle chaude.

Le guerrier fils d-Aunus, habitant de l-Apennin, se trouv
0516e soudain devant elle et s-est arrêté terrifié de la v
oir. Il n-était point le dernier des Ligures tant que les
destins lui permettaient de tromper. Quand il se voit inca
pable d-échapper par la fuite au combat et de forcer la re
ine qui le presse à se détourner, sa fourberie et sa fines
se imaginent un stratagème ; il dit à Camille : « Qu y a-t
-il de remarquable, toute femme que tu sois, à te fier à l
a rapidité de ton cheval ? Abandonne l-idée de fuir ; mesu
re-toi de près à moi sur un sol égal et prépare-toi à comb
attre à pied. Tu sauras bientôt à qui de nous deux va nuir
e une gloire faite de vent. » Il dit ; mais Camille furieu
se, brûlée d-un acre dépit, remet son cheval à une de ses
compagnes et attend son adversaire avec des armes égales,
à pied, l-épée nue, le bouclier pur d-emblème, sans craint
e. Le jeune homme croit au succès de sa ruse et aussitôt s
-envole. Le fuyard a tourné bride et est emporté par le ra
pide quadrupède qu-il harcèle de son éperon. « Ah, trompeu
r Ligure, c-est en vain que tu as fait parade de ta superb
e ; c-est inutilement, perfide, que tu as eu recours aux r
uses de ta patrie. Tes artifices ne te rendront pas sain e
0517t sauf au menteur Aunus. » Ainsi parle la jeune fille,
et aussi rapide que la flamme, sur ses pieds ailés, elle
dépasse le cheval à la course, lui fait front, le saisit p
ar le frein et se venge dans un sang qui lui est odieux :
l-oiseau sacré, l-épervier, ne fond pas plus facilement de
la pointe d-un rocher sur la colombe qui monte dans les a
irs, la saisit, la tient et la déchire entre ses serres ac
érées : alors, de l-éther tombent du sang et des plumes ar
rachées.

Mais le créateur des hommes et des dieux ne suit pas ce s
pectacle d-un -il indifférent, assis au plus haut de l-Oly
mpe. Le dieu excite aux cruels combats le Tyrrhénien Tarch
on et sous de forts aiguillons stimule sa colère. Au milie
u du carnage et des troupes qui commencent à plier, Tarcho
n s-élance donc sur son cheval ; il prodigue tous les enco
uragements possibles aux escadrons, appelant chacun par so
n nom ; il ramène les fuyards au combat. « Quelle peur, ô
Tyrrhéniens sur qui la honte ne pourra jamais rien, ô lâch
es, quelle abominable faiblesse s-est emparée de vos c-urs
0518 ? Une femme vous met en déroute et fait tourner le do
s à vos escadrons ? Pourquoi portons-nous ce fer dans nos
mains et à quoi bon ces vains projectiles ? Mais vous avez
moins d-indolence pour les combats nocturnes de Vénus ou
quand la flûte courbe donne le signal des ch-urs de Bacchu
s ; attendez donc les mets et les coupes d-une table rempl
ie, – c-est là votre amour, c-est là votre passion, – atte
ndez que l-aruspice annonce un heureux sacrifice et qu-une
grasse victime vous appelle dans la profondeur des bois s
acrés. » Ayant ainsi parlé, il pousse son cheval dans la m
êlée, prêt à mourir lui-même, et, agité par la fureur, il
s-élance sur Vénulus, il l-arrache de sa monture, l-étrein
t, et dans ses bras puissants l-emporte rapidement contre
sa poitrine. Un cri s-élève jusqu-au ciel et tous les Lati
ns ont tourné les yeux. Comme un éclair Tarchon vole dans
la plaine, portant l-homme et ses armes : puis il lui bris
e le fer de sa lance et cherche le défaut de son armure où
enfoncer la mort. Vénulus qui se débat essaie d-écarter c
ette main de sa gorge et d-éluder la force par la force. A
insi lorsqu-un aigle fauve, qui vole haut, emporte un serp
0519ent qu-il a saisi, engagé dans ses serres, accroché de
ses griffes : le serpent blessé roule ses anneaux tortueu
x, se dresse en hérissant ses écailles et en sifflant, la
tête altière et menaçante ; mais en vain ; bien qu-il rési
ste, l-oiseau le déchire de son bec recourbé, et en même t
emps frappe l-air de ses ailes. De même Tarchon triomphant
emporte la proie qu-il a ravie à l-armée des Tiburtins. A
l-exemple de leur chef, animés par son succès, les descen
dants des Méoniens fondent sur l-ennemi. Alors, marqué pou
r les destins, Arruns, supérieur en ruse, tourne avec son
javelot autour de la rapide Camille et cherche le moyen le
plus facile de l-atteindre. Partout, au milieu de la mêlé
e, où s-élance la furieuse jeune fille, Arruns la suit et
silencieux foule ses traces. Quand elle s-en éloigne et re
vient victorieuse, le jeune homme détourne furtivement sa
vive monture. Il essaie de l-aborder tantôt ici, tantôt là
; il la cerne de toutes parts et, acharné à sa poursuite,
brandit un sûr javelot.

Il se trouvait que Chlorée consacré à Cybèle, et jadis so
0520n prêtre, se faisait remarquer et resplendissait au lo
in sous ses armes phrygiennes et pressait un cheval écuman
t caparaçonné d-une peau de bête, aux entrelacs d-or, où d
es écailles d-airain imitaient un plumage. Lui-même, brill
ant d-une pourpre étrangère et sombre, lançait d-un arc ly
cien des flèches de Gortyne. Un carquois d-or pendait à so
n épaule ; il avait le casque d-or des prêtres devins ; sa
chlamyde jaune aux plis de lin bruissants était nouée d-u
ne agrafe d-or ; sa tunique et les braies qui recouvraient
ses jambes à la mode barbare avaient été brodées à l-aigu
ille. La jeune fille, soit pour suspendre dans un temple d
es armes troyennes, soit pour se montrer parée de cet or c
onquis, suit comme à la chasse dans toute la mêlée le seul
Chlorée, aveuglement imprudente, possédée d-une passion d
e femme pour cette proie et ces dépouilles. De son poste d
-embuscade, Arruns saisit l-occasion et lance enfin son tr
ait en adressant cette prière aux dieux d-en haut : « Le p
lus grand parmi les dieux, gardien du Soracte sacré, Apoll
on, toi que nous adorons plus que les autres peuples, toi
pour qui nous entretenons la flamme des pins amoncelés et
0521pour qui, confiants dans notre piété, nous tes adorate
urs nous posons nos pieds nus sur des charbons ardents au
milieu de vastes brasiers, donne-nous, père tout-puissant,
d-abolir le déshonneur de nos armes. Je ne demande ni dép
ouilles ni trophée ni aucun butin de la vierge que je frap
perai : c-est d-autres prouesses que j-attends la gloire ;
que ce sinistre fléau tombe sous mon trait et je consens
à retourner inglorieux dans ma ville natale. » Phébus l-en
tendit ; il lui accorda dans son esprit la moitié de son v
-u, et laissa les airs légers en disperser l-autre. Il exa
uça son désir d-étendre à terre Camille surprise par le bo
uleversement subit de la mort ; mais que sa haute patrie l
e vît de retour, il ne l-admit pas ; et la tempête emporta
ses dernières paroles dans les vents.

Donc, lorsque le javelot parti de la main d-Arruns eut si
fflé par les airs, tous les Volsques attentifs tournèrent
leurs yeux vers la reine. Camille n-a conscience de rien,
ni du sifflement dans l-air, ni du trait qui vient à trave
rs l-espace, et déjà le javelot atteint son but et s-enfon
0522ce dans son sein découvert, y pénètre profondément, bo
it son sang virginal. Ses compagnes éperdues accourent et
soutiennent leur maîtresse qui tombe. Arruns épouvanté est
le premier à fuir, avec un mélange de joie et de terreur
: il n-ose plus se fier à sa lance et affronter les traits
de la jeune fille. Ainsi le loup, avant que les traits en
nemis le poursuivent, court aussitôt, par des chemins écar
tés, se cacher dans les hautes montagnes : il a tué un ber
ger ou un grand taureau ; il sait ce qu-il a eu l-audace d
e faire, et, repliant sous son ventre sa queue tremblante,
il gagne les forêts. De même Arruns bouleversé s-est éloi
gné de tous les regards, et, satisfait d-avoir fui, s-est
mêlé à la foule des combattants.

Camille mourante essaie d-arracher le trait avec sa main
; mais la pointe de fer demeure entre les os, enfoncée jus
qu-aux côtes dans une profonde blessure ; elle s-affaisse
privée de sang ; la mort glace ses yeux défaillants ; son
visage si brillant naguère se décolore. Elle adresse alors
ses dernières paroles à l-une de ses compagnes, Acca, qui
0523 lui était la plus fidèle, et avec qui elle avait cout
ume de partager ses soucis. « Jusqu-ici, Acca, ma s-ur, lu
i dit-elle, les forces ne m-ont pas trahie ; maintenant un
e cruelle blessure m-accable, et tout, autour de moi, s-as
sombrit et s-enténèbre. Fuis et porte à Turnus mes suprême
s recommandations : qu-il vienne combattre à son tour et q
u-il écarte les Troyens de la ville. Adieu. » A ces mots e
lle abandonna les rênes et, malgré elle, glissa jusqu-à te
rre. Déjà froide elle se détache peu à peu de tout son cor
ps ; son cou flexible s-est penché ; la mort a saisi sa tê
te ; ses armes lui échappent et son âme irritée s-enfuit e
n gémissant chez les ombres. Alors s-élève une immense cla
meur qui frappe les astres d-or, et, Camille abattue, le c
ombat redouble. Les forces troyennes, les chefs des Tyrrhé
niens, les escadrons arcadiens d-Evandre se précipitent en
rangs serrés.

Mais la sentinelle de Diane, Opis, depuis longtemps assis
e sur la haute crête des montagnes, regarde sans trouble l
es combats. Dès qu-elle vit de loin, au milieu de la clame
0524ur des combattants furieux, Camille frappée d-une tris
te mort, elle gémit et prononça du fond de sa poitrine : «
Hélas, vierge, tu as payé d-un supplice cruel, trop cruel
, l-audace d-avoir attaqué les Troyens ! Les honneurs que,
solitaire, tu as rendus à Diane sous nos halliers, le car
quois que tu as porté comme nous sur ton épaule ne t-ont s
ervi de rien. Cependant ta reine ne t-a pas abandonnée san
s honneur dans l-extrémité de la mort ; la gloire de ton t
répas sera connue des nations, et on ne dira pas que tu n-
as pas été vengée. Celui qui a violé ton corps d-une bless
ure paiera ce crime de sa vie, comme il est juste. » Au pi
ed d-une haute montagne s-élevait le tombeau d-un antique
Laurente, le roi Dercennus, un énorme amas de terre ombrag
é d-une épaisse yeuse. C-est là que tout d-abord, d-un éla
n rapide, se pose la belle déesse. Du haut du tertre elle
épie Arruns. Dès qu-elle le vit resplendissant sous ses ar
mes et enflé d-orgueil et de vanité : « Pourquoi, lui dit-
elle, t-en vas-tu d-un autre côté ? Tourne ici tes pas ; v
iens ici chercher la mort ; viens recevoir le digne prix d
u meurtre de Camille. Faut-il qu-un homme comme toi périss
0525e sous les traits de Diane ! » La Thrace parla ainsi e
t, tirant de son carquois d-or une flèche ailée, banda son
arc avec colère. Elle le fait ployer jusqu-à ce que les d
eux extrémités se rejoignent et que ses deux mains, dans u
n égal effort, touchent l-une la pointe du fer, et l-autre
la corde ramenée contre son sein. Aussitôt, et en même te
mps, Arruns entendit le sifflement du trait, la résonance
de l-air, et le fer s-enfonça dans son corps. Pendant qu-i
l expire et pousse un dernier gémissement, ses compagnons
insouciants l-abandonnent dans la poussière anonyme de la
plaine. Opis remonte à tire-d-aile vers l-Olympe aérien.

Sa reine perdue, la cavalerie légère de Camille est la pr
emière à fuir ; les Rutules fuient en désordre ; et l-impé
tueux Atinas s-enfuit. Les chefs dispersés, les bataillons
sans chefs, cherchent à se mettre en sûreté et, tournant
bride, galopent vers les remparts. Personne n-a le pouvoir
de soutenir le choc des Troyens ardents à la poursuite et
porteurs de la mort, ni de les attendre de pied ferme. To
us se replient, leurs arcs détendus sur leurs épaules lass
0526es ; et le sabot de leurs montures, en un rapide galop
, frappe la plaine poudreuse. Un tourbillon de poussière,
comme un nuage noir, roule vers les murs, et du haut des t
ours les mères, se frappant la poitrine, poussent vers les
astres du ciel leurs cris de femmes. Ceux qui, les premie
rs, dans leur course ont fait irruption par les portes ouv
ertes se trouvent écrasés sous une foule d-ennemis survenu
s et mêlés à leur débandade. Les malheureux n-échappent pa
s à la mort ; mais aux portes de la ville, dans l-intérieu
r des remparts, jusque dans l-abri de leurs demeures, perc
és de coups ils rendent l-âme. Quelques-uns ferment les po
rtes : ils n-osent ni ouvrir un passage à leurs compagnons
ni les recevoir dans les murs malgré leurs prières. C-est
l-occasion du plus misérable carnage, les uns défendant l
-entrée les armes à la main, les autres se jetant sur ces
armes. Devant la porte close, aux yeux de leurs parents en
larmes, ceux-ci roulent dans les fossés à pic sous la pou
ssée torrentielle de la foule ; ceux-là, à bride abattue,
se heurtent aveuglément, à la façon d-un bélier, contre le
s portes et la solide barrière de leurs montants. Du haut
0527des murs les femmes à leur tour, prises d-une extrême
émulation, – c-est le véritable amour de la patrie qui les
inspire, – à la vue du corps de Camille, affolées, lancen
t une grêle de traits et, au lieu de fer, s-armant de bâto
ns en rouvre dur et d-épieux durcis à la flamme, elles acc
ourent et brûlent de mourir les premières pour le salut de
s remparts.

Cependant l-atroce nouvelle vient absorber Turnus dans la
forêt ; Acca jette le jeune homme dans un grand désordre
d-esprit : l-armée des Volsques a été détruite ; Camille a
été tuée ; les ennemis menaçants, secondés par Mars, gagn
ent du terrain, sont maîtres de tout ; la terreur est déjà
aux remparts. Fou de rage, Turnus – c-est la volonté impi
toyable de Jupiter – quitte les collines qu-il occupait ;
il abandonne l-âpreté des bois. A peine était-il hors de v
ue et tenait-il la plaine, que le chef Enée, entrant dans
le défilé vide d-ennemis, franchit le col et sortit de la
forêt sombre. Ainsi tous deux marchent vers la ville promp
tement et avec toutes leurs forces, à peu de distance l-un
0528 de l-autre. Enée a vu de loin la fumée de la poussièr
e sur la plaine que foulent les troupes des Laurentes ; et
en même temps Turnus a reconnu le terrible Enée sous ses
armes et il a entendu le piétinement des hommes et le souf
fle des chevaux. Ils en viendraient aux mains aussitôt et
tenteraient le sort des combats, si le rose Phébus ne baig
nait pas ses chevaux las dans les flots profonds d-Ibérie,
et, le jour déclinant, ne ramenait la nuit. Ils s-établis
sent devant la ville et se retranchent dans leurs camps.

LIVRE XII

Turnus, voyant que les Latins, dont les revers ont brisé
les efforts, commencent à lâcher prise, qu-on le somme de
tenir ses promesses et qu-il est le point de mire de tous
les yeux, n-en est que plus ardent, plus implacable ; et s
on c-ur s-en exalte davantage. Dans la plaine carthaginois
e le lion, lorsque les chasseurs ont atteint sa poitrine d
-une rude blessure, alors seulement met en jeu toutes ses
armes, se plaît à secouer sa crinière sur son cou musculeu
0529x, rompt sans effroi le trait dont l-homme embusqué l-
a percé et rugit d-une gueule sanglante : ainsi la violenc
e grandit dans l-âme enflammée de Turnus. Il s-adresse au
roi et commence bouillonnant de colère : « Turnus n-hésite
pas ; les lâches compagnons d-Enée n-ont aucune raison de
se rétracter et de se refuser à tenir leur engagement. Je
cours au combat ; prépare le sacrifice, père, et prononce
la formule du traité. Ou cette main fera descendre au Tar
tare le Dardanien, ce déserteur de l-Asie, – que les Latin
s restent assis et regardent ! – et seul, à la force de l-
épée, je nous laverai de notre commune honte ; ou alors qu
e cet homme nous ait en son pouvoir, et que Lavinia soit s
on épouse. »

Latinus lui répondit d-un c-ur apaisé ; « Magnanime jeune
homme, plus tu l-emportes par ton fier courage, plus il e
st juste que je réfléchisse et que, dans la crainte que j-
éprouve, je pèse tous les hasards. Tu as un royaume, celui
de ton père Daunus ; tu as de nombreuses places fortes, t
es conquêtes. Latinus est riche, et il est libéral. Il y a
0530 dans le Latium et dans le pays des Laurentes d-autres
jeunes filles à marier dont la naissance n-est point indi
gne de toi. Laisse-moi t-exposer sans réticence des choses
pénibles à dire et retiens mes paroles. Il m-était interd
it de marier ma fille à aucun de ses anciens prétendants :
c-était l-ordre des dieux et des devins. Je cédai à l-aff
ection que j-avais pour toi ; je cédai à la communauté du
sang, aux larmes et à la douleur de ma femme ; j-ai rompu
tous les liens ; j-ai repris ma fille à mon gendre malgré
ma promesse ; je me suis armé contre la volonté des dieux.
De ce jour, que de malheurs, que de guerres me poursuiven
t, tu le vois, Turnus, et quelles épreuves ! Tu es le prem
ier à les subir. Vaincus deux fois dans une grande bataill
e, c-est à peine si cette ville peut abriter les espoirs d
e l-Italie. Les flots du Tibre fument encore de notre sang
, et nos ossements blanchissent l-immensité de la plaine.
Pourquoi revenir si souvent sur mes pas ? Quelle folie bou
leverse ma raison ? La mort de Turnus doit m-amener à conc
lure une alliance avec les Troyens : pourquoi ne pas arrêt
er les combats pendant qu-il est encore vivant ? Que diron
0531t les Rutules, nos frères par le sang ? Que dira le re
ste de l-Italie si je te livre à la mort – puisse le sort
démentir ces paroles ! – au moment où tu recherchais ma fi
lle en mariage ? Songe aux hasards de la guerre ; prends p
itié de ton père chargé d-années, que maintenant sa patrie
, Ardée, retient loin de nous et qui s-afflige. » Ces paro
les ne fléchissent pas la violence de Turnus ; elles ne fo
nt que l-exaspérer et, loin de la calmer, irritent sa bles
sure. Dès qu-il peut s-exprimer, il répond : « Quitte, je
t-en prie, ô le meilleur des rois, quitte ce souci que tu
prends de moi, et laisse-moi acheter la gloire au prix de
ma mort. Nous aussi, mon père, nous lançons des traits, et
le fer dans nos mains n-est point débile : le sang coule
des blessures que nous faisons. Sa mère, la déesse, ne ser
a pas toujours là pour couvrir sa fuite d-un nuage bien fé
minin et pour se cacher elle-même dans une ombre vaine. »

Mais la reine, épouvantée des nouvelles conditions de la
bataille, versait des larmes et, toute prête à mourir, ess
0532ayait de modérer l-ardeur de son gendre : « Turnus, je
t-en supplie par ces pleurs, par tes égards envers Amata,
si tu en as pour elle, – tu es le seul espoir, l-unique a
ppui, de ma misérable vieillesse ; tu as entre les mains l
-honneur et le pouvoir de Latinus, et notre maison chancel
ante repose sur toi, – je ne t-adresse qu-une prière : ren
once à te battre contre les Troyens. Quelque sort que te r
éserve ce combat, il me le réserve aussi. En même temps qu
e toi je quitterai cette odieuse lumière, et je ne verrai
pas, captive, Enée mon gendre. » Les paroles de sa mère in
ondèrent de larmes les joues brûlantes de Lavinia. Une viv
e rougeur enflamma son visage et y fit courir une bouffée
de chaleur. L-ivoire indien s-altère au contact d-une pour
pre sanglante ; les lis blancs mêlés à un bouquet de roses
se teignent de leurs chaudes couleurs : ainsi se colorait
le visage de la jeune fille. Troublé d-amour, Turnus atta
che ses yeux sur elle ; son ardeur guerrière croît encore,
et il répond brièvement à Amata : « Je t-en prie, épargne
-moi ces larmes et ces mauvais présages à l-instant où je
cours aux dures batailles de Mars, ô ma mère. Il n-apparti
0533ent pas à Turnus de retarder sa mort. Sois mon message
r, Idmon ; porte au tyran phrygien ces paroles qui ne sero
nt pas de son goût : demain, lorsque traînée dans son char
de pourpre l-Aurore rougira le ciel, qu-il ne pousse pas
ses Troyens contre les Rutules ; que les armes des Rutules
et des Troyens se reposent ; à nous de terminer la guerre
dans notre propre sang ; que, sur ce champ de bataille, l
e vainqueur gagne la main de Lavinia. »

Quand il eut prononcé ces mots, il rentra rapidement dans
sa demeure. Il demande ses chevaux et se réjouit de voir
frémir sous ses yeux ces bêtes qu-Orithye avait données co
mme une marque d-honneur à Pilumnus, ces bêtes merveilleus
es qui passaient la neige en blancheur, les vents en vites
se. Les cochers s-empressent autour d-elles ; du creux de
leurs mains, ils flattent les poitrails et peignent les cr
inières. Puis Turnus endosse lui-même sa cuirasse hérissée
d-or et de pâle orichalque. En même temps, il ajuste habi
lement son épée, son bouclier et son casque aux rouges aig
rettes. Cette épée, le dieu maître du feu l-avait faite po
0534ur Daunus son père et l-avait trempée incandescente da
ns les eaux du Styx. Ensuite il saisit vigoureusement une
forte lance appuyée, au milieu du palais, contre une énorm
e colonne. Il en avait dépouillé l-Auronce Actor et il la
brandit frémissante en s-écriant : « Le temps est venu, ô
lance que je n-ai jamais appelée en vain ! Le temps est ve
nu : le puissant Actor t-a portée ; c-est maintenant le to
ur de Turnus. Accorde-moi d-abattre le corps de cet eunuqu
e phrygien. Fais que mon robuste bras arrache et mette en
pièces sa cuirasse et que je souille de poussière ses chev
eux frisés au fer chaud et parfumés de myrrhe ! » Ainsi le
s furies l-agitent ; tout son ardent visage jette des étin
celles ; le feu brille dans ses yeux durs. Ainsi un taurea
u, lorsque, pour la première fois, il va combattre, pousse
d-effroyables mugissements, s-exaspère, éprouve ses corne
s contre le tronc d-un arbre, fatigue l-air de ses coups e
t prélude au combat en éparpillant l-arène.

Non moins farouche cependant sous les armes maternelles,
Enée sent Mars s-éveiller en lui et sa fureur grandir ; il
0535 est heureux qu-on lui propose ce combat singulier pou
r terminer la guerre. Il rassure ses compagnons ; il calme
les craintes d-Iule ; il leur rappelle les oracles. Ses e
nvoyés, des guerriers, portent à Latinus sa réponse décisi
ve et lui font connaître les conditions de la paix.

A peine le jour du lendemain répandait-il sa lumière sur
la cime des montagnes, à l-heure où les chevaux du Soleil
s-élancent des profondeurs de la mer et soufflent de la lu
mière par leurs naseaux levés, Rutules et Troyens, au pied
des murs de la grande ville, préparaient déjà et mesuraie
nt le terrain du combat. Au milieu ils dressaient les foye
rs sacrés et les autels de gazon pour les dieux qu-ils pre
ndraient également à témoin. D-autres apportaient l-eau de
source et le feu, vêtus de la jupe à bordure de pourpre e
t les tempes ceintes de verveine. La légion des Ausoniens
s-avance ; les portes grandes ouvertes déversent ces régim
ents armés de leurs javelots. De l-autre côté, toute l-arm
ée troyenne et tyrrhénienne se précipite avec la diversité
de ses armes, hérissée de fer comme si Mars l-appelait à
0536ses rudes batailles. Parmi ces milliers d-hommes volti
gent les chefs superbement ornés de pourpre et d-or : le f
ils d-Assaracus, Mnesthée, le brave Asilas, et Messape, do
mpteur de chevaux, Messape fils de Neptune. Quand au signa
l donné chacun se fut retiré dans ses limites, ils planten
t leurs lances en terre et déposent leurs boucliers. Alors
, entraînés par leur curiosité, les femmes, le peuple sans
armes, les vieillards débiles ont occupé les tours et les
toits des maisons ; les autres se rangent sur le haut des
portes.

Cependant Junon, regardant de la cime qu-on nomme aujourd
-hui le Mont Albain, mais qui alors n-avait pas de nom, pa
s d-honneur, pas de gloire, considérait la plaine, les deu
x armées des Laurentes et des Troyens et la ville de Latin
us. Tout à coup, elle s-est adressée, déesse à une déesse,
à la s-ur de Turnus qui préside aux marais dormants et au
x rivières sonores : le très haut roi du ciel, Jupiter, lu
i avait accordé cet honneur sacré pour prix de sa virginit
é qu-il avait prise. « Nymphe, l-honneur des fleuves, toi
0537qui es si chère à notre c-ur, tu sais comment, parmi t
outes les femmes latines qui ont partagé, sans avoir à s-e
n louer, la couche du magnanime Jupiter, j-ai fait une exc
eption en ta faveur et comment à toi seule j-ai bien voulu
donner une place au ciel ; apprends ta douloureuse infort
une, Juturne, et ne m-en accuse pas. Dans la mesure où la
Fortune semblait l-admettre et où les Parques autorisaient
le succès du Latium, j-ai protégé Turnus et tes remparts.
Maintenant je vois que ce jeune homme affronte un destin
supérieur au sien et qu-une force ennemie et le jour des P
arques approchent. Je ne puis être témoin de ce combat ni
de cette alliance. Si tu oses tenter quelque chose de plus
efficace pour ton frère, hâte-toi, cela te convient. Peut
-être notre misère en éprouvera-t-elle un adoucissement. »
A peine eut-elle parlé, Juturne éclata en larmes et trois
et quatre fois de sa main frappa sa belle poitrine. « Le
moment n-est pas aux pleurs, dit la Saturnienne Junon ; dé
pêche-toi et, si c-est possible, arrache ton frère à la mo
rt. Ou encore fais de nouveau se rallumer la guerre et déc
hire le traité conclu. Je prends tes audaces à mon compte.
0538 » Ces exhortations laissaient Juturne hésitante, l-âm
e blessée et désemparée par sa triste blessure.

Cependant voici les rois : Latinus à la taille puissante,
traîné dans un quadrige, le front ceint de douze rayons d
-or brillant, symbole du Soleil, son ancêtre ; Turnus sur
un char attelé de deux chevaux blancs, brandissant de sa m
ain deux lances au large fer ; de son côté, Enée, le père
et le fondateur de la race romaine, sous son bouclier qui
a l-éclat d-un astre et sous ses armes divines, et près de
lui Ascagne, seconde espoir de la puissante Rome, s-avanc
ent hors du camp ; dans sa robe blanche, un prêtre a condu
it un porcelet et une brebis dont la toison est vierge du
fer et les a approchés des autels embrasés. Les rois, les
yeux tournés vers le soleil levant, offrent de leurs mains
les galettes salées, puis marquent avec le fer le sommet
du front des bêtes et répandent des libations sur l-autel.
Alors le pieux Enée, l-épée haute, fait cette prière : «
Que le soleil me soit témoin et témoin cette terre que j-i
nvoque et pour laquelle j-ai pu supporter de si grandes ép
0539reuves : ô Père tout-puissant et toi, Saturnienne, son
épouse, que je supplie de nous être maintenant, oui maint
enant, plus favorable ; et toi, illustre Mars, ô père dont
la volonté tient le gouvernail de toutes les guerres, je
vous implore, Fontaines et Fleuves et tout ce que nous ado
rons dans les hauteurs du ciel et toutes les divinités de
la mer céruléenne. Si le sort donne la victoire à l-Ausoni
en Turnus, il est convenu que les Troyens se retireront ve
rs la ville d-Evandre ; Iule abandonnera ce territoire et
désormais mes compagnons, qui ne seront pas des rebelles,
ne reprendront pas les armes et ne tourneront plus le fer
contre ce royaume. Mais si la Victoire consent à ce que Ma
rs soit pour nous, – comme je le crois plutôt, et plaise a
ux dieux de confirmer cet espoir, – je n-ordonnerai pas au
x Italiens d-obéir aux Troyens ; je ne revendiquerai pas l
a royauté pour moi : que les deux nations invaincues entre
nt sous des lois égales dans une alliance éternelle ; je l
eur donnerai mes rites sacrés et mes dieux. Mon beau-père
Latinus conservera le pouvoir militaire ; mon beau-père ga
rdera le pouvoir traditionnel ; les Troyens me bâtiront à
0540moi une ville et Lavinia lui donnera son nom. »

Ce fut ainsi qu-Enée parla d-abord. Après lui, Latinus, l
es regards et les mains tournés vers le ciel : « J-en atte
ste, Enée, ces mêmes divinités, la Terre, la Mer, les Astr
es, la double descendance de Latone, Janus aux deux visage
s, la force des dieux infernaux et le séjour sacré du faro
uche Pluton. Qu-il m-entende aussi, le Père qui de sa foud
re sanctionne les traités. La main sur l-autel, j-atteste
les feux placés entre nous et les divinités : quelles que
soient les circonstances, jamais le jour ne se lèvera qui
verrait les Italiens rompre cette paix et cette alliance.
Aucune force ne brisera ma volonté, dût-elle précipiter la
terre dans le déluge des flots et abîmer le ciel dans le
Tartare, non, aussi vrai que ce sceptre – et son sceptre s
e trouvait dans sa droite – n-étendra plus de branches au
léger feuillage ni d-ombre, depuis que, coupé dans la forê
t de sa souche profonde, il n-a plus de mère et que, sous
le fer, il a perdu sa chevelure et ses bras : arbre jadis,
aujourd-hui enfermé par l-artiste dans un beau cercle d-a
0541irain, insigne royal aux mains des chefs du Latium. »

Ils scellaient ainsi leur alliance sous les regards des c
apitaines de l-armée. Puis, selon le rite, ils égorgent au
-dessus des flammes les bêtes consacrées ; ils en arrachen
t les entrailles encore palpitantes et chargent les autels
des bassins qui en sont remplis.

Mais, depuis longtemps déjà, le combat paraissait inégal
aux Rutules, et des mouvements divers leur agitaient le c-
ur. Leur émotion s-accroît à mesure que l-inégalité des de
ux rivaux leur devient plus visible. L-attitude de Turnus
confirme leur crainte, la démarche silencieuse du jeune ho
mme qui, devant l-autel, les yeux baissés, s-incline comme
un suppliant, le duvet de l-adolescence sur les joues et,
malgré sa jeunesse, tout pâle. Dès que sa s-ur Juturne se
nt le murmure grandir et voit les c-urs incertains chancel
er, elle descend au milieu des troupes rangées : elle a em
prunté la forme de Camers, guerrier de noble race, dont le
0542 père avait illustré son nom par son courage et qui ét
ait lui-même terrible à la bataille. Elle descend donc au
milieu des troupes, sachant bien ce qu-elle veut et répand
ainsi les bruits les plus divers : « N-avez-vous pas hont
e, ô Rutules, d-exposer une seule vie pour les braves que
nous sommes tous ? N-avons-nous pas l-égalité du nombre et
de la force ? Les voici tous, Troyens et Arcadiens, avec
la troupe levée par le destin, avec l-Etrurie hostile à Tu
rnus. Chacun de nous trouverait à peine un adversaire si n
ous ne combattions qu-un sur deux. Les dieux, aux autels d
e qui Turnus se dévoue, élèveront sa renommée jusqu-à eux
et mettront sa gloire sur toutes les lèvres ; mais nous au
tres qui aurons perdu notre patrie, nous serons forcés d-o
béir à ces maîtres superbes, pour être maintenant restés l
es bras croisés dans nos champs ! » Ces paroles enflamment
de plus en plus l-esprit de la jeunesse et une rumeur cou
rt par toute l-armée. Les Laurentes eux-mêmes, les Latins
eux-mêmes sont changés. Ils espéraient tout à l-heure la c
essation des combats, le salut par la paix ; maintenant ce
sont des armes qu-ils demandent et la rupture du traité,
0543et ils prennent en pitié le sort immérité de Turnus.

Juturne joint à ses paroles un stratagème encore plus pui
ssant. Des hauteurs du ciel elle envoie aux Italiens un te
l prodige qu-il n-y en eut jamais de plus propre à trouble
r leur esprit et à les tromper. Le fauve oiseau de Jupiter
poursuivait sous le ciel empourpré les oiseaux du rivage
et leur troupe ailée et bruissante, lorsque soudain il fon
dit sur les eaux, et le cruel saisit de ses serres crochue
s un cygne magnifique. L-attention des Italiens se fixe su
r ce spectacle. – merveille ! Tous les oiseaux à grands cr
is font volte-face. Leurs ailes obscurcissaient le ciel ;
ce nuage vient, à travers les airs, accabler l-ennemi tant
qu-enfin, vaincu par la force et par son fardeau, il succ
ombe, ouvre ses serres, laisse tomber sa proie dans le fle
uve et s-enfuit au plus profond des nues. Alors les Rutule
s saluent d-une clameur et de leurs mains levées ce présag
e ; et, le premier, l-augure Tolumnius s-écrie : « Voici,
voici le signe que dans mes v-ux j-ai si souvent demandé ;
je l-accepte et je reconnais la volonté des dieux. Suivez
0544-moi ; saisissez vos armes, malheureux qu-un misérable
étranger attaque et épouvante comme de faibles oiseaux, l
ui dont la violence désole vos rivages. Mais il prendra la
fuite ; il déploiera ses voiles au loin sur la haute mer.
Pour vous, tous tant que vous êtes, serrez vos rangs, all
ez vous battre et défendre votre roi qu-on veut vous ravir
. » Il dit, court à la rencontre des ennemis et lance un j
avelot. Le trait, lancé d-une main sûre, rend un son strid
ent et fend les airs. En même temps s-élève une immense cl
ameur ; le désordre se met dans tous les rangs, un ardent
tumulte dans tous les c-urs. Le trait volant arrive par ha
sard sur neuf beaux jeunes gens, neuf frères qu-une même T
yrrhénienne, son épouse fidèle, avait donnés à l-Arcadien
Gylippe ; l-un d-eux est atteint au milieu du corps, là où
le baudrier cousu presse la poitrine et où l-agrafe en mo
rd les deux extrémités ; l-admirable jeune homme aux armes
étincelantes a les côtes transpercées et tombe sur la fau
ve arène. De ses frères, phalange impétueuse et brûlante d
e douleur, les uns dégainent leur épée, les autres saisiss
ent leurs javelots, et ils se ruent en aveugles. Contre eu
0545x accourent les bataillons des Laurentes, et voici que
les Troyens débordent en rangs serrés et les Agyllins et
les Arcadiens aux armes peintes. La même passion guerrière
les possède tous. Ils ont pillé les autels ; l-air n-est
plus qu-une tempête tourbillonnante de traits et une grêle
de fer ; on enlève les cratères et les feux sacrés. Latin
us lui-même s-enfuit emportant ses dieux outragés par la r
upture du traité. Les autres attellent leurs chars ou, d-u
n bond, sautent sur leurs chevaux et sont là l-épée nue.

Le Tyrrhénien Auleste était roi et portait les insignes d
e roi. Messape, qui avait tant désiré que le traité fût ro
mpu, pousse contre lui son cheval et l-effraie ; Auleste r
ecule, tombe, et roule à la renverse, le malheureux, de la
tête et des épaules, sur les autels. Alors l-ardent Messa
pe vole avec sa lance, et, malgré les prières du vaincu, d
u haut de son cheval il le frappe rudement de son arme éno
rme et s-écrie : « Il a son compte ! Voici une victime qui
sera plus agréable aux grands dieux ! » Les Italiens s-él
ancent et dépouillent le cadavre encore chaud. Corynée arr
0546ache de l-autel un tison ardent, et comme Elysus s-ava
nçait pour lui porter un coup, il le devance et lui jette
le feu au visage. La grande barbe d-Elysus flambe et répan
d une acre odeur ; Corynée poursuit son ennemi épouvanté,
saisit de la main gauche sa chevelure, le couche à terre s
ous l-effort de son genou et, dans cette position, lui per
ce le flanc de sa roide épée. Podalirius poursuit le pâtre
Alsus qui, à travers les traits, s-était élancé au premie
r rang ; il le presse, l-épée nue sur lui ; mais Alsus se
retourne et d-un coup de hache lui fend la tête du front j
usqu-au menton ; le sang coule et arrose largement les arm
es du guerrier. Un lourd repos et un sommeil de fer tomben
t sur ses paupières ; ses yeux se ferment pour une nuit ét
ernelle.

De son côté, le pieux Enée tendait ses mains désarmées, l
a tête nue, et de ses cris rappelait les siens : « Où cour
ez-vous ? D-où vous vient cette soudaine discorde ? Réprim
ez votre fureur. Le traité est conclu ; toutes les questio
ns réglées. Moi seul, j-ai le droit de combattre ; laissez
0547-moi et bannissez toute crainte. La valeur de mon bras
affermira ce traité. Turnus est à moi ; ces sacrifices me
le donnent. » Au moment où il élevait la voix et prononça
it ces sages paroles, une flèche aux ailes stridentes le f
rappe. Quelle main l-a lancée ? Quelle force l-a dirigée ?
On l-ignore. Qui a permis que les Rutules eussent une tel
le gloire, le hasard ou un dieu ? Le silence s-est épaissi
sur l-honneur de ce haut fait. Personne ne s-est vanté d-
avoir blessé Enée.

Quand Turnus voit Enée se retirer du combat et ses capita
ines bouleversés, une subite espérance réenflamme son arde
ur. Il demande à la fois ses chevaux et ses armes ; d-un b
ond, il s-élance superbe sur son char et saisit les rênes.
Il vole, et de robustes hommes descendent en grand nombre
aux Enfers. Il en renverse beaucoup qui sont à demi morts
; il écrase des bataillons sous les roues de son char et
accable les fuyards de javelots lancés à la hâte. Lorsque,
rapide sur les bords de l-Hèbre glacé, le sanglant Mars f
ait retentir son bouclier et, déchaînant la guerre, lâche
0548la bride à ses chevaux furieux, ceux-ci dans la plaine
ouverte dépassent en volant le Notus et le Zéphyr ; les p
rofondeurs de la Thrace gémissent sous leur sabot ; autour
d-eux se presse le cortège du dieu, l-Epouvante au noir v
isage, la Colère et les Embûches : de même, l-impétueux Tu
rnus pousse dans la mêlée ses chevaux fumant de sueur, qui
bondissent impitoyablement sur les cadavres ennemis ; leu
rs rapides sabots éparpillent une rosée sanglante, et le s
able qu-ils foulent est trempé de sang. Il a déjà donné à
la Mort Sthénélus, Thamyrus et Pholus, ces deux derniers e
n les attaquant de près ; l-autre, de loin. Et c-est de lo
in qu-il a tué les deux fils d-Imbrasus, Glaucus et Ladès,
que leur père, en Lycie, avait également instruits et arm
és pour combattre corps à corps ou pour devancer à cheval
la rapidité des vents.

Eumède, sur un autre point, se précipite au milieu du com
bat : c-est le fils, illustre à la guerre, de l-antique Do
lon ; s-il porte le nom de son aïeul, son courage et sa fo
rce rappellent son père, le guerrier qui jadis, pour aller
0549 espionner au camp des Danaens, osa demander comme réc
ompense le char du fils de Pelée ; mais cette audace reçut
un autre prix du fils de Tydée, et il n-ambitionna plus l
a possession des chevaux d-Achille. Lorsque Turnus aperçut
au loin cet Eumède dans la plaine découverte, il lui lanç
a d-abord, à travers l-étendue vide, un léger javelot ; pu
is il arrête ses deux chevaux, saute à bas de son char, se
jette sur l-homme tombé et presque inanimé, lui met le pi
ed sur le cou, lui arrache son épée et la lui plonge étinc
elante au plus profond de la gorge, en ajoutant ces mots :
« Te voici à même, Troyen, de mesurer avec ton corps les
champs de cette Hespérie que tu es venu conquérir. C-est l
e prix que je réserve à ceux qui osent me défier les armes
à la main ; c-est ainsi qu-ils fondent leurs remparts. »
D-un coup de son javelot il lui donne comme compagnons dan
s la mort Asbytès, Chlorée, Sybaris, Darès, Thersiloque, T
hymétès enfin, tombé du cou de son cheval rétif. Lorsque l
e souffle du Borée de Thrace retentit au large de la mer E
gée, les flots courent après lui jusqu-au rivage et, sous
la poussée des vents, les nuages fuient dans le ciel : ain
0550si partout où Turnus se taille un chemin, les bataillo
ns reculent, les troupes alignées tournent le dos et fuien
t précipitamment. Son élan l-emporte lui-même et sur son c
har, qui vole contre le vent, l-air agite son panache. Phé
gée ne put supporter tant d-acharnement et de rage : il se
jette au-devant du char ; il saisit de sa main par leurs
freins écumeux les chevaux emportés et tâche de les détour
ner. Ils l-entraînent suspendu au joug et, comme il se déc
ouvre, la large lance l-atteint, se fixe dans la cuirasse,
en rompt les doubles mailles et effleure son corps d-une
légère blessure. Phégée cependant se retourne, se couvre d
e son bouclier et marche sur son ennemi l-épée nue, appela
nt à l-aide ; mais les roues du char en plein élan le heur
tent et le renversent à terre. Turnus fond sur lui, le fra
ppe entre le bas du casque et le haut de la cuirasse, lui
tranche la tête et laisse le tronc sur le sable.

Pendant que Turnus vainqueur répand ainsi la mort dans la
plaine, Mnesthée et le fidèle Achate avec Ascagne recondu
isaient au camp Enée couvert de sang qui, un pas sur deux,
0551 s-appuyait à une longue javeline. Il est furieux ; il
s-efforce d-arracher le trait dont le bois s-est brisé et
réclame le secours le plus prompt : qu-on ouvre sa blessu
re avec une large épée, qu-on fouille profondément la chai
r où le dard se cache, et qu-on le renvoie au combat. Iapy
x, fils d-Iasus, était déjà là, le mortel le plus cher à P
hébus : le dieu l-avait aimé d-un ardent amour et lui avai
t offert avec joie ses arts, ses dons, la science des augu
res, la cithare, ses rapides flèches. Mais, pour prolonger
les jours de son père dont l-état était désespéré, il cho
isit la connaissance des simples, l-art de guérir, et préf
éra exercer sans gloire un obscur métier. Enée se tenait d
ebout, frémissant d-une âpre impatience, appuyé sur une én
orme lance, entouré d-une foule de jeunes gens et d-Iule q
ui s-affligeait, mais lui-même insensible aux larmes. Le v
ieillard, la robe relevée, vêtu à la manière de Péon, fais
ait vainement appel aux herbes puissantes de Phébus et à t
oute l-habileté de sa main. Vainement il ébranle le trait
et essaie de le saisir avec sa pince tenace. La Fortune ne
lui indique aucun moyen ; et son maître Apollon ne lui es
0552t d-aucun secours. Cependant la sauvage horreur grandi
t de plus en plus dans la plaine ; le fléau se rapproche.
On voit dans le ciel une masse compacte de poussière ; la
cavalerie s-avance, et les traits pleuvent dru au milieu d
u camp. On entend monter vers le ciel la triste clameur de
s jeunes gens qui combattent et qui tombent sous les coups
de Mars.

Alors Vénus, frappée des cruelles douleurs de son fils, v
a maternellement cueillir sur l-Ida de Crète le dictame do
nt la tige s-enveloppe d-un jeune feuillage et se couronne
d-une fleur éclatante. Les chèvres sauvages connaissent b
ien cette herbe lorsque les flèches ailées se sont attaché
es à leur dos. Entourée d-un nuage obscur, Vénus l-apporte
, en imprègne l-eau vive contenue dans un bassin brillant
et y répand, pour lui donner une mystérieuse vertu, les su
cs salutaires de l-ambroisie et une odorante panacée. Le v
ieil Iapyx baigne la blessure avec cette eau dont il ignor
e le pouvoir ; et soudain, comme il est naturel, toute dou
leur quitte le corps d-Enée ; son sang s-arrête au fond de
0553 sa blessure ; la flèche d-elle-même, sans effort, sui
t la main et tombe ; et le héros sent rentrer en lui sa pr
emière vigueur : « Apportez-lui vite des armes. Que faites
-vous là sans bouger ? » s-écrie Iapyx, qui est le premier
à l-enflammer contre l-ennemi. « Cette guérison ne vient
pas de ressources humaines ; ce n-est pas mon art, Enée, c
e n-est pas ma main qui t-a guéri. Reconnais l-action d-un
dieu plus puissant qui t-appelle à des tâches plus hautes
. » Enée, avide de combats, avait déjà passé ses deux cuis
sards d-or ; il maudit tout ce qui le retarde et brandit s
a lance. Lorsque son bouclier est ajusté à son flanc et sa
cuirasse à son dos, il presse Ascagne dans ses bras, et,
sous son casque, effleure d-un baiser le front de son fils
: « Mon enfant, apprends de moi la vertu et l-effort qui
mérite la vraie gloire ; d-autres t-enseigneront le bonheu
r. Aujourd-hui mon bras te défendra dans les combats et te
conduira où t-attendent de grandes récompenses. Fais en s
orte, lorsque l-âge t-aura mûri, de te souvenir ; garde le
s exemples de ta race ; et n-oublie pas, pour soutenir ton
courage, que tu es le fils d-Enée et le neveu d-Hector. »
0554

Il dit et s-avança hors des portes, immense, brandissant
un énorme javelot. Anthée et Mnesthée se précipitent avec
un bataillon serré, et toute la foule des combattants sort
comme un fleuve du camp déserté. Alors la plaine n-est pl
us qu-une poussière aveuglante ; et la terre tremble sous
le piétinement qui la frappe. Turnus les a vus venir du re
tranchement ennemi ; les Ausoniens les ont vus et un friss
on glacé a couru jusqu-à la moelle de leurs os. La premièr
e, avant tous les Latins, Juturne les a entendus, elle a r
econnu leur bruit et s-est enfuie épouvantée. Enée vole et
dans la plaine ouverte entraîne avec lui ses sombres bata
illons. Tel, l-orage déchire la nue et par toute l-étendue
de la mer court vers la côte, – hélas ! les infortunés la
boureurs l-ont pressenti de loin, pleins d-horreur ; pour
eux l-orage ce sera l-arrachement des arbres, les moissons
saccagées tout abattu ; – les vents le précèdent et font
retentir le rivage de leur fracas. Tel, le chef troyen pou
sse ses troupes contre l-ennemi qui lui fait face ; tous l
0555es hommes se sont groupés en colonnes serrées. Thymbré
e frappe de son épée le puissant Osiris ; Mnesthée massacr
e Arcétius ; Achate égorge Epulon ; Gyas, Ufens ; l-augure
Tolumnius tombe, ce Tolumnius qui avait lancé le premier
trait contre les Troyens en face de lui. Un cri monte vers
le ciel ; les Rutules à leur tour font volte-face et se s
auvent à travers champs, le dos couvert de poussière. Enée
, lui, ne daigne pas étendre morts ceux qui fuient ; il ne
s-attaque ni à ceux qui l-attendent de pied ferme ni à ce
ux qui lui lancent des traits. Dans ce nuage épais de pous
sière, il ne cherche des yeux que le seul Turnus ; il n-ap
pelle que le seul Turnus au combat.

A cette vue qui l-ébranle de terreur, la virile Juturne p
ousse le cocher de Turnus, Métiscus, qui tenait les rênes,
et le laisse loin derrière elle, tombé du timon ; elle pr
end sa place et saisit les brides flottantes : elle a tout
de Métiscus, la voix, la figure, les armes. Lorsque la no
ire hirondelle vole dans la grande demeure d-un maître opu
lent et qu-elle rase de ses ailes les hauts atriums en quê
0556te de petits butins, d-un peu de pâture pour sa nichée
babillarde, elle crie tantôt sous les portiques déserts,
tantôt autour des fraîches pièces d-eau : ainsi Juturne, q
ue ses chevaux emportent au milieu des ennemis, parcourt t
oute l-étendue sur son char aussi rapide qu-un vol. Elle m
ontre ça et là son frère triomphant ; mais elle ne lui per
met pas d-en venir aux mains avec Enée ; de détour en déto
ur elle fuit au loin. Impatient de rencontrer Turnus, Enée
le pourchasse dans tous ces circuits, s-attache à ses tra
ces, l-appelle à grands cris parmi les bataillons en dérou
te. Chaque fois que ses yeux tombent sur son ennemi et qu-
il essaie d-atteindre à la course la fuite des chevaux aux
pieds ailés, chaque fois brusquement Juturne détourne le
char. Hélas, que faire ? C-est en vain qu-il flotte d-un s
entiment à l-autre et que divers projets se partagent son
esprit. Messape qui, dans sa course rapide, avait la main
gauche armée de deux souples javelots à la pointe de fer,
en brandit un et le lance d-un coup sûr. Enée s-est arrêté
; il s-est ramassé sous ses armes, le genou ployé. Cepend
ant le javelot lancé emporte le sommet de son casque, arra
0557che la haute aigrette de son cimier. Alors sa colère g
randit ; cette attaque insidieuse l-a exaspéré. Quand il v
oit le char et les chevaux de Turnus emportés loin de lui,
il prend Jupiter et les autels à témoin du traité violé ;
il charge l-armée ennemie enfin, et avec l-aide de Mars,
terrible, il fait sans distinction un effroyable carnage e
t lâche toutes les rênes à sa fureur.

Quel dieu maintenant pourrait retracer tant d-horreurs ?
Comment chanter tant de massacres sur tant de points diver
s et la mort des chefs succombant, par toute la plaine, ta
ntôt sous les coups de Turnus, tantôt sous ceux du héros t
royen ? Il t-a donc plu, Jupiter, de voir s-entrechoquer a
rdemment des nations qui devaient vivre un jour dans une p
aix éternelle !

Enée attaque le Rutule Sucron ; et ce premier choc arrête
la ruée des Troyens. Sucron, blessé au flanc, ne le retie
nt pas longtemps, et, là où la mort est le plus rapide, de
son épée terrible il lui traverse les côtes, ce rempart d
0558e la poitrine. Turnus combat à pied Amycus désarçonné
et son frère Diorès ; il frappe l-un de sa longue javeline
au moment où celui-ci venait sur lui, et l-autre de son é
pée. Il tranche les deux têtes, les suspend à son char et
les emporte avec leur pluie de sang. Enée livre à la mort
Talos, Tanaïs et le fort Céthégus, tous les trois dans la
même rencontre ; il immole le mélancolique Onitès, fils d-
Echion et de Péridia. Turnus met à mort les deux frères ve
nus de la Lycie et des champs d-Apollon et le jeune Ménétè
s que ne sauva point sa haine de la guerre : il était Arca
dien, de son métier pêcheur sur les bords du marais poisso
nneux de Lerne ; il ignorait, dans sa pauvre demeure, les
honneurs des grands ; et son père n-était que le fermier d
es champs qu-il cultivait. Comme des incendies qui s-allum
ent sur plusieurs points d-une aride forêt et dans des boi
s crépitants de lauriers, ou comme des torrents écumeux qu
i dévalent du haut des montagnes et roulent avec fracas da
ns la plaine des eaux dont la violence a tout ravagé sur l
eur route, tels, et non moins violemment, Enée et Turnus,
tous les deux, se ruent au milieu des combats. Maintenant,
0559 maintenant, la fureur bouillonne en eux ; leur c-ur i
ndomptable éclate ; ils courent de toutes leurs forces ver
ser du sang.

Murranus faisait sonner bien haut ses ancêtres et les nom
s de ses antiques aïeux et toute sa lignée de rois latins
: il est renversé, précipité de son char sous le poids d-u
n énorme quartier de roche qui a tournoyé aux mains d-Enée
. Etendu sur le sol, les roues le font rouler sous les rên
es et sous le joug, et il est à tout instant foulé par les
sabots rapides de ses chevaux qui ne reconnaissent plus l
eur maître. Turnus se porte à la rencontre d-Hyllus qui se
jette sur lui le c-ur frémissant d-une colère sauvage. Il
lui lance un trait qui frappe sa tempe, couverte d-or, tr
averse son casque et s-arrête dans son crâne. Et toi, Crét
hée, le plus courageux des Grecs, ton bras ne peut t-arrac
her aux coups de Turnus. Les dieux, dont il était le prêtr
e, n-ont pas plus protégé Cupencus de l-approche d-Enée :
il a présenté sa poitrine au fer, et l-obstacle de son bou
clier d-airain ne fut d-aucun secours au malheureux. Toi a
0560ussi, Eole, les champs des Laurentes t-ont vu mourir e
t couvrir de ton corps un large morceau de terre. Ni les p
halanges argiennes ni Achille, destructeur du royaume de P
riam, n-avaient pu t-abattre : c-était ici le terme marqué
pour ta mort. Tu possédais une haute demeure au pied de l
-Ida, une haute demeure à Lyrnesse ; ta tombe est sur le s
ol des Laurentes. Les deux armées sont entièrement retourn
ées l-une contre l-autre, tous les Latins, tous les Dardan
iens, Mnesthée et l-âpre Séreste, Messape le dompteur de c
hevaux et le courageux Asilas, la phalange des Toscans et
les escadrons de l-Arcadien Evandre : tous, et chacun pour
soi, mettent en jeu la somme de leurs forces. Ni trêve ni
repos. Ce n-est plus qu-une vaste mêlée.

Alors la reine de beauté, mère d-Enée, inspira à son fils
l-intention de marcher sur la ville, de tourner au plus v
ite ses troupes contre les murs et de jeter chez les Latin
s le trouble d-une calamité soudaine. Comme il cherchait T
urnus à travers les bataillons épars et qu-il promenait se
s yeux de tous côtés, il aperçut la ville exempte de cette
0561 affreuse guerre, impunément tranquille. Aussitôt l-id
ée d-une plus grande bataille l-enflamme. Il appelle les c
hefs, Mnesthée, Sergeste et le fort Séreste ; il monte sur
un tertre où accourt tout ce qui reste de la légion troye
nne. Ils forment des rangs compacts sans déposer lances et
boucliers. Enée, debout sur la hauteur au milieu d-eux, l
eur parle en ces termes : « Accomplissez mes ordres sans r
etard : Jupiter est pour nous ; que la soudaineté de l-ent
reprise ne trouve chez vous aucune lenteur. Si l-ennemi re
fuse de subir le joug et, vaincu, de nous obéir, je détrui
rai aujourd-hui cette ville, cause de la guerre, le royaum
e même de Latinus, et je mettrai ses toits fumants au ras
du sol. Faut-il donc attendre qu-il plaise à Turnus d-affr
onter le combat avec nous et d-accepter encore la lutte ap
rès sa défaite ? Non ; c-est là, citoyens, le n-ud de cett
e guerre sacrilège ; c-est là qu-elle finira. Apportez vit
e des torches et, la flamme au poing, réclamez l-exécution
du traité. »

Il dit et tous, possédés du même désir, forment le coin e
0562t se portent en masse serrée vers les murs de la ville
. En un instant, à l-improviste, des échelles sont dressée
s, et le feu apparaît. Les uns courent aux portes en désor
dre et massacrent les premiers qu-ils rencontrent ; les au
tres lancent le fer et obscurcissent le ciel. Lui-même au
premier rang, Enée, les mains tendues vers les remparts, a
ccuse à haute voix Latinus et prend les dieux à témoin qu-
on le force à combattre, que deux fois les Italiens l-ont
attaqué, que deux fois ils ont rompu les traités. La disco
rde s-ajoute aux angoisses des habitants ; les uns veulent
qu-on livre la ville aux Dardaniens, qu-on laisse les por
tes ouvertes, et ils entraînent avec eux le roi sur les mu
rs ; les autres prennent les armes et courent à la défense
de la ville. Ainsi, lorsqu-un pâtre a découvert un essaim
au creux d-un roc, qu-il remplit d-une acre fumée, les ab
eilles s-agitent désordonnées dans leur camp de cire ; ell
es volent en tout sens et aiguisent leur colère bruissante
; une sombre odeur se répand dans la ruche ; un obscur mu
rmure gronde à l-intérieur, aux flancs du roc, et la fumée
monte dans le vide de l-air.
0563
Et voici qu-une nouvelle infortune tombe sur les Latins é
puisés : toute la ville accablée d-affliction en est ébran
lée jusque dans ses fondements. La reine, de sa haute terr
asse, a vu l-ennemi s-approcher, les remparts investis, le
s torches voler sur les toits ; et pas d-armée rutule pour
les défendre, pas de soldats de Turnus en marche. La malh
eureuse croit que le jeune homme a péri sur le champ de ba
taille. Soudain, l-âme bouleversée de douleur, elle s-écri
e qu-elle est l-origine et la cause de ces maux, qu-elle e
n a toute la responsabilité ; elle pousse des cris furieux
dans son désespoir et, résolue à mourir, de sa main elle
met en pièces ses vêtements de pourpre ; enfin elle suspen
d à une poutre du palais la corde d-une mort hideuse. Lors
que les femmes latines apprennent la fin de l-infortunée,
sa fille Lavinia, la première, arrache ses beaux cheveux e
t déchire ses joues roses ; autour d-elle la foule s-aband
onne aux mêmes transports, le palais résonne au loin de la
mentations. La sinistre nouvelle se répand par toute la vi
lle. Les esprits se découragent ; Latinus s-avance, les vê
0564tements en lambeaux, foudroyé par la mort de sa femme
et la ruine de sa cité ; et ses cheveux blancs sont souill
és d-une ignoble poussière. -Il s-adresse mille reproches
pour n-avoir pas accueilli d-abord le Dardanien Enée et ne
se l-être pas associé spontanément comme gendre.-

Pendant ce temps, le guerrier Turnus poursuit à l-extrémi
té de la plaine quelques fuyards ; mais son ardeur se rale
ntit et l-agilité de son attelage le satisfait de moins en
moins. Là le vent lui apporte une confuse clameur faite d
e cris d-effroi dont il ignore la cause. Il dresse l-oreil
le ; il est frappé du bruit et de la lugubre rumeur de la
ville désemparée : « Malheur sur moi ! Quelle est donc cet
te désolation qui bouleverse la ville ? Quelle est l-immen
se clameur qui s-élance de là-bas ? » Il parle ainsi et s-
arrête éperdu en tirant les rênes à lui ; mais sa s-ur, qu
i sous la forme du cocher Métiscus conduisait le char et l
es chevaux et qui tenait les guides, lui dit : « Par ici,
Turnus, poursuivons les Troyens sur cette route que notre
victoire nous a d-abord frayée ; d-autres sont capables de
0565 défendre les maisons. Enée s-est attaqué aux Italiens
et déchaîne les combats ; pour nous, promenons la sauvage
mort dans les rangs des Troyens. Tu feras autant de victi
mes et tu remporteras autant d-honneur. » Turnus lui répon
dit : « Ma s-ur, voici longtemps que je t-ai reconnue, dès
l-instant où tes man-uvres ont rompu le traité et où tu t
-es jetée tout entière dans la bataille. Maintenant encore
c-est en vain que tu me caches ta divinité. Mais qui a vo
ulu que, descendue de l-Olympe, tu subisses de si rudes ép
reuves ? Est-ce pour que tu voies la mort cruelle de ton m
alheureux frère ? Que faire ? Quel salut puis-je attendre
de la Fortune ? J-ai vu, de mes yeux vu, le plus cher de m
es amis, Murranus, tomber en m-appelant à son secours, gra
nd vaincu terrassé par une grande blessure. Le malheureux
Ufens est mort pour ne pas être témoin de notre déshonneur
; son corps et ses armes sont aux mains des Troyens. Lais
serai-je détruire nos maisons ? Cela seul nous manquait en
core ! Mon bras ne démentira-t-il pas les paroles de Dranc
ès ? Tournerai-je le dos, et cette terre verra-t-elle Turn
us en fuite ? Est-ce donc un si grand malheur de mourir ?
0566– Mânes, soyez-moi propices, puisque j-ai contre moi l
a volonté des dieux d-En-Haut. -me pure, innocente d-une t
elle faute, je descendrai vers vous toujours digne de mes
grands aïeux. »

A peine avait-il parlé, voici Sacès qui accourt à travers
les ennemis sur un cheval écumant ; une flèche l-a attein
t et blessé au visage ; il se précipite vers Turnus et l-i
mplore : « Notre suprême salut est en toi, Turnus ; aie pi
tié des tiens. Enée nous foudroie de ses armes ; il menace
de jeter à bas les hautes tours des Italiens et de raser
la ville. Déjà les brandons volent sur les toits. Tous les
visages, tous les yeux des Latins se tournent vers toi. L
e roi Latinus n-ose dire quel gendre il choisira, vers que
lle alliance il penche. Enfin la reine, ta fidèle amie, s-
est tuée de sa propre main. D-épouvante elle a fui la lumi
ère du jour. Seuls, aux portes de la cité, Messape et l-im
pétueux Atinas maintiennent leurs troupes ; les épaisses p
halanges de l-ennemi les encerclent d-un hérissement d-épé
es nues, comme une moisson de fer. Cependant tu fais couri
0567r ton char dans la plaine déserte. »

Accablé par tout ce que ces nouvelles lui représentent co
nfusément, Turnus demeurait immobile, silencieux, le regar
d fixe. Dans ce c-ur bouillonnent à la fois une immense ho
nte, une douleur mêlée de démence, un amour agité de fureu
r, et la conscience de son courage. L-ombre dissipée, la l
umière rendue à son esprit, il tourna ses prunelles ardent
es vers les remparts, en proie à la colère, et du haut de
son char regarda la grande cité. Voici qu-un tourbillon de
flammes, qui se déroulait d-étage en étage, montait et on
doyait vers le ciel, et enveloppait la tour que Turnus ava
it lui-même formée de poutres solidement assemblées, fixée
sur des roues et munie de hauts ponts. « Maintenant, ma s
-ur, maintenant les événements l-emportent, cesse de me re
tenir. Allons où la divinité et la dure Fortune nous appel
lent. Mon parti en est pris : je combattrai Enée ; je subi
rai tout ce qu-il y a de cruel dans la mort. – ma s-ur, tu
ne me verras pas plus longtemps déshonoré. Laisse-moi, av
ant de mourir, je t-en prie, m-abandonner en furieux à cet
0568te folie. » Il dit ; il n-a fait qu-un bond de son cha
r dans les champs ; il se rue au milieu des ennemis et des
traits, loin de sa s-ur désolée ; et sa course rapide fai
t une trouée à travers les bataillons. Lorsque du haut d-u
ne montagne un roc tombe à pic arraché par le vent, soit q
ue les pluies orageuses l-aient déjà détaché ou que la vie
illesse l-ait miné sous l-effort des ans, ce morceau de mo
ntagne est emporté par son élan sur la pente abrupte et re
bondit sur le sol, entraînant avec lui les arbres, les tro
upeaux, les hommes : ainsi, à travers les bataillons en dé
sordre Turnus s-élance vers les remparts de la ville, là o
ù la terre est le plus humide du sang versé, où les airs b
ruissent du vol des projectiles. Il fait un signe de la ma
in et d-une voix forte s-écrie : « Arrêtez, Rutules ! Et v
ous, Latins, ne lancez plus de traits ! Quelle que soit la
Fortune, elle m-appartient. Il est juste que j-expie, moi
seul, pour vous, le mauvais traité et que mon épée en déc
ide. » Tous aussitôt s-écartèrent et laissèrent entre eux
une place libre.

0569 Mais le héros Enée, ayant entendu le nom de Turnus, a
bandonne les murs, abandonne les hautes tours, renverse to
us les obstacles, interrompt toutes les man-uvres, le c-ur
exultant ; et ses armes font un horrible bruit de tonnerr
e. Il est aussi grand que l-Athos, aussi grand que l-Eryx,
aussi grand que le Père Apennin lorsqu-il bruit de ses bo
is d-yeuses frémissantes et lorsqu-il lève au ciel un fron
t orgueilleux de sa neige. Déjà parmi les Rutules, les Tro
yens, tous les Italiens et ceux qui occupaient le sommet d
es remparts et ceux qui battaient du bélier le bas des mur
s, c-est à qui regardera et laissera tomber ses armes de s
es épaules. Latinus voit avec stupeur ces deux héros immen
ses, venus des deux extrémités du monde, se rencontrer le
fer à la main.

Pour eux, dès qu-un espace se fut ouvert dans la plaine é
vacuée, ils se lancent de loin leurs javelots et d-un rapi
de élan ils entament le combat en choquant leurs boucliers
sonores. La terre gémit ; alors, avec leurs épées ils se
portent des coups et les redoublent. L-adresse et le hasar
0570d se confondent. Lorsque, dans l-immense bois de Sila
ou au sommet du Taburne, deux taureaux, les cornes en avan
t, courent l-un sur l-autre pour se battre, les bergers ép
ouvantés se retirent, tout le troupeau reste là, muet de t
erreur, et les génisses se demandent quel sera le roi des
pâturages, quel chef le troupeau tout entier suivra ; eux
cependant de toutes leurs forces ils échangent des blessur
es et de tout leur poids s-enfoncent leurs cornes dans la
chair ; leurs cous et leurs épaules ruissellent de sang ;
toute la forêt retentit de leurs beuglements. Ainsi le Tro
yen Enée et le héros Daunien couraient l-un sur l-autre av
ec leurs boucliers ; et le ciel se remplissait d-un énorme
fracas.

Jupiter lui-même tient en équilibre les deux plateaux de
sa balance et dépose sur chacun d-eux la destinée d-un des
deux combattants : quel est celui que l-épreuve condamne
? sous quel poids penchera la mort ? Turnus alors s-élance
, impunément, pense-t-il. De tout son corps il se dresse,
l-épée haute, et frappe. Tremblants, Troyens et Latins pou
0571ssent une clameur, et les deux armées restent en suspe
ns. Mais la perfide épée se brise et abandonne le héros au
milieu même de son ardent effort : la fuite est sa seule
ressource. Plus rapide que l-Eurus, il fuit en voyant dans
sa main désarmée une poignée qu-il ne connaît plus. On di
t que, dans sa précipitation à monter sur son char et à co
urir aux premiers combats, il avait oublié le glaive pater
nel et saisi impatiemment l-épée de son cocher Métiscus. E
lle lui suffit tant que les Troyens ne lui montraient que
des dos de fuyards ; mais lorsqu-il trouva devant lui les
armes divines de Vulcain, cette épée, faite de main d-homm
e, se rompit sur le coup comme du cristal : les morceaux e
n resplendissent sur le sol fauve. Donc Turnus, hors de lu
i, fuit de tous cotés dans la plaine, court ça et là, fait
mille détours sans voir une issue. C-est partout le cercl
e compact des Troyens ou un vaste marais ou les remparts d
e la ville.

Enée, malgré la blessure de la flèche qui alourdit ses ge
noux et ralentit sa course, n-en poursuit pas moins Turnus
0572 et, dans son ardeur, presse du pied le pied du fuyard
. Ainsi le chien de chasse, quand il surprend un cerf arrê
té par un fleuve ou enfermé dans un épouvantail de plumes
rouges, le harcèle de ses élans et de ses aboiements : le
cerf, lui, qu-épouvante le piège ou la haute berge, passe
et repasse dans sa fuite par mille chemins ; mais le fier
limier d-Ombrie s-attache à lui, la gueule béante, le tien
t déjà ou croit le tenir ; et l-on entend claquer ses mâch
oires déçues qui se sont refermées à vide : alors un cri s
-élève auquel répondent les rives et les lacs d-alentour,
et tout le ciel retentit de ce tumulte. Turnus en fuyant é
clate en reproches contre les Rutules, les appelle chacun
par son nom, réclame l-épée qu-on lui connaissait bien. Ma
is Enée menace de tuer sur-le-champ, d-exterminer quiconqu
e approcherait. Il les maintient dans la terreur qu-il ne
détruise leur ville et, en dépit de sa blessure, il serre
de près son ennemi. Cinq fois dans leur course les deux co
mbattants font le tour du champ de bataille et autant de f
ois ils reviennent sur leurs pas : il ne s-agit pas d-un p
rix futile comme dans les jeux publics ; il s-agit de la v
0573ie et du sang de Turnus.

Le hasard avait en ce lieu laissé pousser un olivier aux
feuilles amères consacré à Faunus. Jadis les matelots véné
raient cet arbre et, sauvés des flots, avaient coutume d-y
attacher leurs présents au dieu des Laurentes et, selon l
eurs v-ux, d-y suspendre leurs vêtements. Mais les Troyens
, sans faire de différence avec les autres, avaient abattu
cet arbre sacré afin que les adversaires eussent le champ
libre. A cette place se dressait la javeline d-Enée : c-é
tait là que, vigoureusement lancée, elle s-était fixée et
restait attachée à une racine tenace. Le Dardanien se penc
ha, la prit par le fer et voulut l-arracher et poursuivre
avec cette arme l-homme qu-il ne pouvait atteindre à la co
urse. Alors Turnus, fou de terreur : « Faunus, s-écria-t-i
l, je t-en supplie, aie pitié de moi, et toi, bonne terre,
retiens ce fer, si j-ai toujours honoré votre culte que l
es compagnons d-Enée ont profané par leurs armes. » Il dit
et n-invoqua pas en vain le secours de la divinité : Enée
a beau lutter longtemps et s-acharner sur cette souche te
0574nace, ses forces n-arrivent pas à faire lâcher prise à
la morsure du bois. Pendant qu-il s-obstine et redouble d
-efforts, la divine Daunienne, Juturne, reprend la figure
du cocher Métiscus, accourt et rend à Turnus son épée. Vén
us, indignée que cette audace fût permise à une nymphe, s-
approche et arrache elle-même le trait de la profonde raci
ne. Les deux combattants, la tête haute, retrouvent toute
leur énergie avec leurs armes : celui-là se fiant à sa lam
e, celui-ci âpre et tenant haut sa lance, ils se dressent
face à face pour la lutte essoufflante de Mars.

Cependant le roi tout-puissant de l-Olympe s-adresse à Ju
non qui, du haut d-un nuage fauve, regardait le combat. «
– femme, quand ces batailles auront-elles une fin ? Que pe
ux-tu faire encore ? Tu sais, – et tu avoues le savoir, –
qu-Enée est promis au ciel parmi les dieux Indigètes et qu
e ses destins l-élèvent jusqu-aux astres. Que machines-tu
? Quelle espérance te retient sur ces froides nuées ? Conv
enait-il qu-un dieu reçût une blessure de la main d-un mor
tel ? Pourquoi rendre à Turnus – car sans toi qu-aurait pu
0575 Juturne ? – l-épée que le destin lui avait arrachée e
t accroître ainsi la force des vaincus ? Cesse enfin et la
isse-toi fléchir par mes prières. Ne permets plus à ce dur
ressentiment de ronger ton âme silencieuse ; fais que de
ta bouche si chère je n-entende pas si souvent des plainte
s qui m-affligent. L-heure suprême est venue. Tu as pu har
celer les Troyens sur terre et sur mer, allumer une guerre
abominable, jeter la honte dans une maison royale et mêle
r le deuil à l-hyménée : je te défends d-entreprendre rien
de plus. » Ainsi parla Jupiter. Le visage baissé la Satur
nienne répondit : « C-est parce que cette volonté, la tien
ne, m-était connue, grand Jupiter, que malgré moi j-ai aba
ndonné Turnus et la terre. Sinon, tu ne me verrais pas ass
ise solitaire sur ce nuage aérien, subissant le meilleur e
t le pire ; mais, armée de flammes, je me tiendrais debout
au plus fort de la mêlée et je traînerais les Troyens à d
es combats acharnés. C-est moi, je l-avoue, qui ai conseil
lé à Juturne de secourir son malheureux frère et je l-ai a
pprouvée d-être encore plus audacieuse pour le sauver, san
s aller jusqu-à lui permettre de lancer des traits ni de t
0576endre un arc : j-en jure par la source implacable du S
tyx, le seul objet de crainte qui existe pour les dieux d-
en haut. Maintenant je cède et je quitte ces combats que j
e déteste. Ce que les lois du destin ne défendent pas, je
te le demande pour le Latium et pour la majesté de tes des
cendants : lorsque les deux peuples établiront la paix par
un heureux mariage, – j-y consens, – lorsqu-ils fixeront
d-accord les conditions de leur alliance, ne force pas les
Latins indigènes à changer de nom, à devenir des Troyens,
à être appelés les descendants de Teucer ; que ces hommes
gardent leur langue et leur costume ; qu-il y ait un Lati
um ; qu-il y ait à travers les siècles des rois albains ;
qu-il y ait une race romaine que les vertus italiennes ren
dront puissante. Troie est tombée ; permets qu-elle ait pé
ri avec son nom. »

Le créateur des hommes et des choses lui répondit en sour
iant : « Tu es bien la s-ur de Jupiter, le second enfant d
e Saturne, pour rouler dans ton c-ur un tel flot de colère
. Allons, réprime cette fureur si vainement conçue. Je t-a
0577ccorde ce que tu veux et vaincu je me rends de bon c-u
r. Les Ausoniens garderont leur langue maternelle et leurs
usages ; leur nom restera ce qu-il est. Les Troyens ne se
fondront que de corps avec eux ; je fixerai le culte et l
es rites sacrés, et tous, devenus Latins, n-auront qu-une
seule langue. La race qui en surgira, mêlée de sang ausoni
en, tu la verras s-élever par sa vertu au-dessus des homme
s, au-dessus des dieux ; et nulle autre nation ne rendra à
tes autels d-aussi grands hommages. » Junon consentit et
la joie lui changea le c-ur. Cependant elle quitte le ciel
et abandonne son nuage.

Cela fait, le Père agite en lui-même un autre dessein : i
l décide d-écarter Juturne du combat de son frère. La somb
re Nuit accoucha de deux pestes, nommées Furies, en même t
emps que de la Tartaréenne Mégère ; elle les ceignit des m
êmes anneaux de serpents et leur ajouta les ailes du vent.
Elles se tiennent devant le trône et au seuil de Jupiter,
ministres de ses colères ; elles aiguisent la crainte dan
s le c-ur des pauvres mortels, quand le roi des dieux mach
0578ine contre eux des maladies ou l-horrible mort, ou qua
nd il terrifie par la guerre les cités coupables. Jupiter
dépêcha du haut de l-éther un de ces deux monstres et lui
ordonna de se présenter aux yeux de Juturne comme un présa
ge. La Furie s-envole ; un rapide tourbillon la porte en u
n instant sur la terre. La flèche, décochée dans le brouil
lard, lorsque le Parthe l-a trempée du fiel d-un atroce ve
nin, le Parthe ou le Crétois, et l-a lancée, blessure ingu
érissable, traverse, stridente et anonyme, les ombres légè
res : ainsi la fille de la Nuit a filé et a touché la terr
e. Lorsqu-elle voit les armées troyennes et les troupes de
Turnus, elle se ramasse aussitôt sous la forme de ce peti
t oiseau qui parfois sur les tombeaux ou sur les toits dés
erts, perché la nuit, prolonge son chant lugubre au milieu
des ténèbres. Sous cette apparence, la peste passe et rep
asse avec bruit devant les yeux de Turnus et frappe le bou
clier de ses ailes. Une torpeur inconnue glace les membres
du jeune homme ; ses cheveux se sont dressés d-horreur ;
sa voix s-est arrêtée dans sa gorge.

0579 Pour la malheureuse Juturne, dès qu-elle eut reconnu
de loin les ailes de la Furie, elle arracha, dans son amou
r fraternel, ses cheveux dénoués, se meurtrit le visage de
ses ongles, la poitrine de ses poings. « Turnus, de quel
secours désormais ta s-ur peut-elle être pour toi ! Que me
reste-t-il à faire, cruelle que je suis ? Comment prolong
er ta vie ? Puis-je m-opposer à un tel monstre ? C-est fin
i, j-abandonne le combat. Ne redoublez plus mon effroi, oi
seaux de malheur. Je reconnais les battements de vos ailes
, votre bruit de mort ; je ne m-y trompe pas, ce sont les
ordres superbes du magnanime Jupiter. Voilà donc le prix d
e ma virginité ! Pour quoi m-a-t-il donné une immortelle v
ie ? Pourquoi m-a-t-il arrachée à ma condition de mortelle
? Au moins je pourrais aujourd-hui voir la fin de mes gra
ndes douleurs et accompagner mon malheureux frère dans l-e
mpire des ombres. Moi immortelle ? Quelle douceur ces priv
ilèges auront-ils pour moi, sans toi, mon frère ? Oh, quel
le terre s-ouvrirait assez profonde pour m-engloutir, moi
déesse dans le gouffre des Mânes ! » Ayant ainsi parlé, la
déesse s-enveloppe la tête d-un voile glauque et, gémissa
0580nte, disparut dans la profondeur du fleuve.

Enée presse Turnus, le menace, agite et fait miroiter un
trait énorme comme un arbre, et l-interpelle farouchement
: « Que tardes-tu maintenant ? Pourquoi reculer encore, Tu
rnus ? Ce n-est pas à la course, c-est de près qu-il faut
lutter et avec des armes qui ne pardonnent pas. Prends tou
tes les formes que tu voudras ; rassemble tout ce que tu p
eux de courage et d-artifice. Il ne te reste plus qu-à att
eindre d-un coup d-aile les astres inaccessibles ou à te c
acher aux entrailles de la terre ! » Turnus, secouant la t
ête, lui répondit : « Ton bouillonnement d-injures ne m-ép
ouvante pas, cruel ; ce sont les dieux qui m-épouvantent e
t Jupiter ennemi. » Il n-en dit pas plus. En regardant aut
our de lui ses yeux tombent sur un énorme roc, un roc anti
que, énorme, qui gisait dans la plaine, borne dressée entr
e des champs pour en écarter les procès. Douze hommes choi
sis, tels que la terre en produit aujourd-hui, pourraient
à peine le soulever sur leur cou ; mais lui, ce héros, le
saisit de sa main frémissante et, le brandissant de toute
0581sa hauteur, court sur son adversaire. Mais qu-il coure
ou qu-il marche, qu-il soulève dans ses mains ou fasse mo
uvoir ce roc monstrueux, il ne se reconnaît pas lui-même,
ses genoux fléchissent, son sang s-est glacé et se fige. L
a pierre, projetée par lui et roulant dans le vide, n-a pu
franchir tout l-espace ni porter le coup. La nuit, dans n
os rêves, lorsque la langueur du sommeil a pressé nos paup
ières, il nous semble que nous voulons prolonger avidement
notre course, et impuissants dans nos efforts nous succom
bons ; notre langue est paralysée ; notre corps ne retrouv
e plus les forces qu-il se connaissait ; la voix et la par
ole ne nous obéissent plus : ainsi Turnus, de quelque côté
que son courage essaie de vaincre, se heurte au refus de
la sinistre déesse. Alors mille pensées tournoient dans so
n c-ur ; il regarde les Rutules et la ville ; l-effroi le
rend hésitant ; il tremble devant la menace du trait. Il n
-a plus d-issue pour échapper ni de force pour assaillir s
on ennemi. Il ne voit plus son char ni sa s-ur qui tenait
les rênes.

0582 Pendant qu-il hésite, Enée brandit le trait fatal, gu
ettant le moment et la place favorables et, de loin, avec
toute la force de son corps il le lance. Jamais machine de
guerre ne jeta de pierre plus bruyante ; jamais la foudre
ne fit en éclatant un pareil fracas. Le javelot vole comm
e un noir tourbillon, chargé d-une terrible mort : il perc
e le bord du bouclier formé de sept lames, l-extrémité de
la cuirasse et traverse en sifflant le milieu de la cuisse
. Frappé, Turnus ploie le jarret et tombe à terre, énorme.
Les Rutules se dressent en poussant un gémissement ; tout
e la montagne environnante y répond et au loin les bois pr
ofonds le renvoient. Turnus à terre lève les yeux et suppl
iant tend sa main dans un geste d-imploration : « Oui, je
l-ai mérité ; je ne demande pas grâce, use de ta chance, d
it-il. Je t-en conjure, si quelque souci d-un père misérab
le peut te toucher, – songe à ce que fut pour toi ton père
Anchise, – prends pitié de la vieillesse de Daunus. Rends
-moi aux miens, ou, si tu le préfères, rends-leur mon corp
s dépouillé de la vie. Tu as été vainqueur, et les Ausonie
ns ont vu le vaincu te tendre les mains. Lavinie est ton é
0583pouse. Que ta haine n-aille pas plus loin. » Debout, f
rémissant sous ses armes, Enée, le regard incertain, retin
t son bras. Il hésitait de plus en plus ; les paroles de T
urnus avaient commencé à le fléchir lorsqu-il aperçut et r
econnut sur lui, au sommet de l-épaule, le funeste baudrie
r et les lanières aux clous étincelants du jeune Pallas, d
e celui que Turnus avait vaincu, blessé, terrassé et dont
il portait sur les épaules l-insigne ennemi. La vue de ce
trophée, de ce monument d-une douleur cruelle, l-enflamma
de fureur, et terrible de colère : « Quoi, tu m-échapperai
s recouvert de la dépouille des miens ? C-est Pallas qui p
ar ma main, c-est Pallas qui t-immole et se venge dans ton
sang de ta scélératesse. » En disant ces mots, il lui plo
nge son épée dans la poitrine avec emportement. Le froid d
e la mort glace les membres de Turnus, et son âme indignée
s-enfuit en gémissant chez les ombres.

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Texte libre de droits.
0584
Corrections, édition, conversion informatique et publicati
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Mai 2008

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